Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843

Author: Various

Release Date: April 9, 2012 [EBook #39405]

Language: French

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L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843



L'ILLUSTRATION,
N 35. Vol. II.--SAMEDI 28 OCTOBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75,

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'tranger.          --   10        --    20       --    40



Courses au Champ-de-Mars. _Vue gnrale du Champ-de-Mars; les Coureurs
au dpart_.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine. _clairage au
gaz sidral_.--Thtres. _Deux scnes de Pierre Landais; Cinq scnes de
Don Quichotte_.--De l'autre ct de l'eau. Souvenirs d'une promenade,
par M. O. N.--La pche de la Morue. _Onze Gravures_.--Projet d'une
Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers
contemporains. Charles Dickens. La Table d'hte.--Margherita Pusterla.
Roman de M. Csar Cant. Chapitre XIV, Pise. _Sept Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements des
Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rbus.



Courses au Champ-de-Mars.

Les courses d'automne sont termines  la satisfaction publique, et
surtout  la satisfaction de deux leveurs privilgis, le prince Marc
de Beauvau et le baron Antony de Rothschild, qui ont, seuls, remport
tous les prix. Le premier a gagn 27,000 fr., et le second 9,000 fr.
Depuis les fameux triomphes de _Miss Annette_, qui, deux ans durant, fut
invincible, aucun cheval de course n'avait eu sur ses rivaux la
supriorit qui, cette anne, a t le partage de _Nativa_, au prince de
Beauvau. Au printemps, elle avait tromp bien des esprances: elle avait
mdiocrement couru; la faute n'en tait pas  elle, mais  son tat de
sant. A Chantilly, _Nativa_ a commenc  prendre sa revanche en gagnant
le Saint-Lger;  Paris, elle a continu le cours de ses exploits;
dsormais elle a conquis la plus belle place au sommet de l'aristocratie
chevaline. Tous les prix qu'elle a courus elle les a gagns sans effort,
sans coups d'peron, avec une facilit dsesprante pour les autres.
Comme Csar, _Nativa_ peut prendre pour devise: _veni, vidi, vici_.

Le dimanche 15, elle dbuta par un prix de 3,500 fr., qu'elle enlve
lestement  des chevaux de haute rputation; le mme jour, M. de
Rothschild et son cheval _Drummer_ battent _Ratopolis_,  M. Lupin.
_Capharnam_,  M. de Gamins, et bien d'autres encore; 3,000 fr. sont la
rcompense de cette prouesse au galop.

Le jeudi 19, MM. de Beauvau et de Rothschild se partagent encore le
gteau des courses; le premier, toujours avec _Nativa_, gagne 5,000 fr.;
le second, avec _Muse_, remporte le prix royal, qui se paie 6,000 fr.

Jusqu'ici la lutte se soutient assez gale entre les deux leveurs; mais
le moment est arriv o le prince franais va remporter de deux chevaux
et de deux prix sur le baron anglo-allemand. _Nativa_ n'est pas au bout
de ses succs; il reste un prix de 4,500 fr.: il est pour elle.
_Amanda_, au comte de Cambis, _Prospero_,  M. de. Rothschild,
_Vesprine_,  M. Vasquez, n'ont pas la moindre prtention  lui
disputer la victoire.

Le grand prix royal de 14,000 fr. peut et doit mme rtablir la balance
en faveur de M. de Rothschild; _Annetta_, la digne fille de _Miss
Annette. Annetta_, qui a si bien couru l'anne dernire, et plus
rcemment ce printemps, _Annetta_ a t mnage par le prudent _Carter_.
De peur de la fatiguer, il ne l'a engage dans aucune course; elle
arrive frache, lgre, au combat; sa condition est parfaite;
l'entraneur a droit  tous nos loges; tout le monde parie pour
_Annetta_, elle est favorite. Si quelques joueurs hardis osent aventurer
quelques louis contre elle, ils s'adressent  _Adolphus_ magnifique
cheval du comte de Cambis, et ils contient leur sort  la vitesse bien
connue de ce bel animal. Mais en matire de course, les hommes proposent
et les chevaux disposent. Personne ne songeait  _Jenny_, la modeste
_Jenny_, qui n'a pour elle que des succs insignifiants de province, et
le mrite ngatif d'tre une fois en sa vie arrive seconde au Derby de
Chantilly; mais depuis, _Jenny_ est devenue la proprit du prince de
Beauvau; le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait; dans les
heureuses curies de la maison de Beauvau, les mauvais chevaux se
changent en bons chevaux, les _Jenny_ se changent en _Nativa_.

_L'Illustration_ a saisi le moment o va tre donn le signal du dpart
pour le grand prix royal. Tout le monde est  son poste; on aperoit la
tribune du jockey-club, les juges et les coureurs. _Jenny_ est confondue
dans la foule, mais bientt elle en sortira: elle sera victorieuse.

Elle a gagn les deux preuves avec une supriorit incontestable.
Quoique pleine de sept mois, quoique reste en arrire de quelques
longueurs, par la faute de son jockey, elle arrive premire, au bruit
des applaudissements et des bravos.

[Illustration: Courses de septembre au Champ-de-Mars.]

_Jenny_ a autrefois appartenu  lord Seymour, dont l'hippodrome regrette
aujourd'hui l'absence. Lord Seymour, cet Achille des courses, est en ce
moment renferm sous sa tente, laissant prendre sa place par de jeunes
leveurs. Il est  regretter, malgr les succs de ses hritiers, qu'un
homme si intelligent, et  qui les courses doivent tant en France, se
soit laiss dgoter par des revers immrits. Il a t dignement
remplac et suppl par MM. Lupin, A. Fould, Sabatier, de Beauvau et de
Pontalba; mais lord Seymour est presque dans notre pays le crateur de
cette industrie, qui peut devenir nationale; et, tout en rendant justice
au prsent, pour tre juste, il faut donner un regret au pass.

[Illustration: Les coureurs au dpart.]

Une remarque assez curieuse  faire, c'est que depuis plusieurs annes
le nombre des bonnes juments l'a emport sur celui des bons chevaux.
Ainsi, en 1841, nous avons eu _Fiametta_; en 1842, _Annetta_; en 1843,
_Nativa_ et _Jenny_; puis, dans un ordre infrieur, _Tragdie, Amanda_
et _Muse_. Les chevaux sont bien loin de valoir leurs rivaux du sexe
fminin. Cette, bizarrerie de la nature, est un malheur pour nos races
franaises; des talons pourvus des qualits qui distinguent _Nativa,
Annetta_ et _Jenny_ eussent t prcieux; leur sang se ft rpandu par
tout le pays, et et amlior les espces; bornes  la condition du
mres, ces juments perdent presque toute, leur valeur publique et
nationale, et nous obligent  aller chercher en Angleterre, les talons
que nous eussions trouvs chez nous.



Courrier de Paris.

M. de Talleyrand n'tait pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a
vcu; c'tait la seconde moiti de lui-mme; Talleyrand n'allait pas
sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un compltait l'autre;
mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de
Montrond a t enterr la semaine dernire.

On ne trouvera plus son pareil; cette espce d'hommes est finie, et M.
de Montrond en aura t le dernier et, on peut le dire, le plus parlait
reprsentant; il faut une corruption en grand et de trs-grands
seigneurs pour faire clore une telle race et pour l'alimenter; faites
natre un Montrond de notre temps, il vgtera et s'tiolera bien vite;
dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y
a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffin;
quand il sduirait la femme d'un dput d'arrondissement et enlverait
deux ou trois Pnlopes de la garde, nationale; quand il ferait pour
cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et o placerait-il
sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son
cynisme lgant et son esprit de dmon? Au service d'un millionnaire
enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le
chevalier de Grammont mlang de Casanova!

M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit
de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la
plus singulire. Sans fortune, sans crdit, perptuellement en butte 
la rancune des protts et des huissiers, il mena toute sa vie un train
du grand seigneur, et fit face aux situations les plus prilleuses et
les plus diverses par des bons mots.

M. de Montrond est mort  suivante-dix ans; pendant cinquante annes de
cette vie quivoque, la curiosit publique chercha le mot cach de ce
luxe et de cette prodigalit, fonds en apparence sur les brouillards de
la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, 
l'amour ou  la politique? M. de Montrond tait-il un de ces bons amis
du hasard, qui se donnent un quipage d'un coup de carte, et d'un coup
de d se btissent un chteau? Comme les petits chevaliers de l'ancienne
comdie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes
et des douairires sentimentales? ou bien, araigne de la diplomatie,
tendait-il secrtement ses toiles dans les coins tnbreux de la
politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et
l'autre chose, et M. de Montrond tait homme  justifier tout ce qu'on
pouvait en croire.

La moralit de ces exigences est d'ailleurs paye ce qu'elle vaut par
ceux-l mmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de
Montrond racontait en riant,  M. de Talleyrand, la grande colre d'un
de ses cranciers, qui l'avait menac la veille de le jeter par la
fentre: Le drle oubliait, ajouta-t-il, que nous tions au troisime
tage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseill de vous
loger au rez-de-chausse!

Il nous est mort un autre comdien; mais du moins celui-ci ne
dissimulait pas sa qualit et y allait de franc jeu. Son nom s'talait
bravement sur l'affiche, et dvoilait le rle que mon homme allait
jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il
s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publi l'autre jour, en
l'honneur du dfunt, un article ncrologique dans le style de l'oraison
funbre du grand Cond et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait
pas une telle loquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de
vaudeville et d'opra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire.
Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'hritage des hros du _Roman
comique_: la vie errante, l'insouciance, la pauvret, l'habit en loques,
et la rsignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa crote de
pain au courant d'une eau claire, comme son aeul Melchior Zapata.

Rosambeau avait commenc, par tre beau, jeune, lgant, ador; Ellevion
le redoutait, et les succs de ce rival taient venus le troubler dans
sa _Maison  Vendre_. Mais, tandis qu'Ellevion, dsertant
l'Opra-Comique, s'arrondissait en riche propritaire et allait jusqu'
la croix d'honneur il  l'ligibilit, mon Rosambeau perdait ses
cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au
thtre des _Folies-Dramatiques_. Il eut encore une heure d'clat: ce
fut le jour o l'Odon lui donna asile. Hlas! l'Odon ne se montra pas
charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier
 la vie philosophique, errait  la grce de Dieu dans les rues de
Paris, plus dlabr que le Juif Ahasvrus, et n'ayant pas mme cinq sous
dans sa besace.

Il s'adressa plusieurs fois  mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec
bont et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'tait venu; mais
l'argent ne tenait pas  Rosambeau, et Rosambeau tenait  l'argent moins
encore. Ses poches taient perces, la manne qui par hasard y tombait
passait bien vite  travers.

Il revint si souvent  Araminte et  Climne, qu' la fin leur humanit
se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau tait si peu vtu et si peu parfum
que le boudoir de Climne ne s'en arrangeait gure, et que le dlicat
odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau,
encore moins musqu que de coutume; Climne, qui venait sans doute de
congdier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de
mlisse, qu'elle aspira avec grce: Et que voulez-vous que je fasse,
mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien  vous donner! Puis, se
ravisant: Tenez, prenez ceci; et en mme temps elle lui prsenta une
petite carte dcoupe en losange. Rosambeau la prit d'un air stupfait,
et y lut ces mots: _Bains Vigier_: bon pour une personne.

Le trait tait sanglant et digne de Climne; Araminte y et mis plus
d'humanit.--Rosambeau, qui avait des moments de fiert, sortit
magnifiquement et sans mot dire.

Il n'avait pas djeun le matin ni dn la veille, et son estomac criait
misricorde. La belle consolation  lui offrir qu'un bain d'eau douce!

Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, pouss
peut-tre par une secrte envie de faire faire un plongeon  sa faim, il
descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face  face avec
l'tablissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: Que
voulez-vous? lui crie le garon d'un ton rogne, avisant le pauvre hre.
--Ce que je veux? Vous le voyez bien. Et Rosambeau donne la carte qu'il
tient de Climne.--A peine a-t-il dit, que son oeil affam entrevit ces
mots affich sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consomm, 1 fr.; un
peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.

Hol! eh! garon! s'crie Rosambeau d'une voix formidable.--Voil,
monsieur!--J'ai demand un bain!--Oui, monsieur.--Un consomm cote 1
fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donne
reprsente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consomm!

Le lendemain, il entrait chez Climne: Eh bien! lui demanda-t-elle,
Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: a
m'a paru plus nourrissant.

Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugne Briffault le
feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas
un potage, suivant Molire? Heureux le mari, dit Alain, quand les
voisins n'y viennent pas goter l'un aprs l'autre!

Les bans sont affichs; dans trois ou quatre jours, M. Eugne Briffault
donnera la seconde reprsentation du _Mariage d'un Critique_: M. Jules
Janin tiendra le pote.

Il parat que la littrature se range et songe  finir sa vie de garon;
aprs M. Eugne Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Dj les
cloches carillonnent; soit! Que M. Eugne Briffault se marie, cela le
regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'tonne de
voir ce lger papillon, qui a si longtemps voltig de fleur en fleur, se
fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont
scher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les
opinions politiques sont bien connues, reste fidle  son drapeau jusque
dans le choix d'une femme: il pouse une nice de Cabrera, cousine de
Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu
perdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a
promis la grandesse  M. Roger de Beauvoir, aussitt aprs son
rtablissement sur le trne lgitime. On croit que M. Roger de Beauvoir
l'attendra longtemps.

Un autre crivain beaucoup moins gros que M. Eugne Briffault et non
moins lger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une
situation financire peu rassurante. Sans le secours de la machine
pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop frquente de
monnaie, le vide complet s'tait fait dans sa bourse et dans sa caisse.
Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas
les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se
souvint d'un banquier, son ancien camarade de collge, alla tout droit
frapper  sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il
trouverait  caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux
cus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un
grand penchant naturel  hypothquer son bien sur la littrature, il
hsita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et
puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mcne
et un air de Franois Ier et de Lon X; c'tait vraiment pour rien!

Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun,
et les donna  notre homme. Mon cher, lui dit celui-ci, sois
tranquille, je te rembourserai sur le produit de mon _meilleur_
ouvrage.

Depuis, le crancier a mis au monde un roman, deux opras-comiques, une
comdie, une histoire universelle, cinq mlodrames et six vaudevilles. A
chaque apparition de ces produits littraires, le dbiteur, songeant 
ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur.
Charmant! dit-il, dlicieux! un bijou! un vritable chef-d'oeuvre!
C'est ton _meilleur ouvrage_, appuyant avec intention sur l'pithte.
Ah! laisse donc, rplique l'autre; tu te moques. J'espre faire cent
fois mieux.

M. Fornasari, qui a dbut mardi dernier au Thtre-Italien, est ce
qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de
grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de
grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le
croirait plutt destin  faire un superbe tambour-major qu'un
chanteur.

A toutes ces richesses athltiques M. Fornasari joint une formidable
voix de basse qu'il emploie de manire  briser les vitres. M. Fornasari
s'est fait entendre dans le _Belizario_ de Donizetti, oeuvre
prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, aprs avoir entendu l'opra
et M. Fornasari: C'est une musique chante par un aveugle et faite pour
des sourds.

Tout le monde ne sait peut-tre pas que le got de la publicit par la
presse a gagn jusqu'au jeu d'checs. Le jeu d'checs a son journal tout
comme s'il tait le tiers-parti, la gauche, l'extrme gauche ou le
ministre. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la
marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'chec et mat est intituler
le _Palamede_, rendant ces sept annes d'existence paisible, _le
Palamede_, se croyant abrit par la loi, a paru sans timbre et sans
cautionnement. Mais l'autorit se ravise et lui en demande raison.
Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'checs,
et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du
gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et
ces innocents cavaliers!

Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit
jours le thtre des Varits. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un
enlvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux
pas? Mademoiselle Flore se serait-elle gare dans les petits sentiers
d'Amathonte et de Cythre,  la suite de quelque noir ravisseur? Non
pas. Dieu merci! o en serait-on si des vertus si mres, si
exprimentes, et d'un tel poids, faisaient encore de ces
lgrets-l?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air
innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin
avant qu'on la rattrape.

Deux diplomates ont quitt Paris tout rcemment: l'un est M. de
Salvaudy, qui va montrer  la cour de Turin la chevelure d'Alonzo;
l'autre, M. le marquis de Lavallette, nomm consul-gnral  Alexandrie.
M. de Lavallette a longtemps tudi la diplomatie dans les coulisses de
l'Opra; il y a approfondi particulirement la pirouette et l'entrechat.
On blme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une
danseuse, pour le transformer tout  coup en homme d'tat. Pourquoi
blmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique
pas  pas.

L'Acadmie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux
rptitions du _Don Sbastien_ de M. Donizetti; les quatre premiers
actes sont compltement achevs. M. Donizetti met la dernire main au
cinquime; il a livr hier le morceau final et deux choeurs importants.
Dans quinze jours au plus tard, _Don Sbastien_ se montrera tout entier
au soleil de la rampe, arm de pied en cap. On loue d'avance la
partition; on parle de la magnificence des dcors: jamais l'Opra n'aura
t plus prodigue et plus magnifique. Il est particulirement question
de la pompe funbre du troisime acte. La situation est toute
dramatique: don Sbastien, qui passe pour trpass, assiste  son propre
enterrement, comme on la racont de Marion de Lorme. Il est peut-tre
dangereux pour un pote et pour un musicien de jouer ainsi avec les
morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur
la liste ncrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalit n'est pas
 craindre; si l'on fait une pompe funbre sur la scne, ce ne sera ni
M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrs.

L'Odon est dvor par les tragdies sublimes; le succs de _Lucrce_
les fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athnes, l'Italie
et la Grce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire
de tous ces trsors? Il est vrai que l'Odon nous mnage et y met de la
prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'oeuvre
tragique a pass le Pont-Neuf et s'est gliss au comit de lecture du
Second-Thtre-Franais, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paratre
un seul. On fait grand bruit cependant d'un certain _vieux Consul_ en
cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu
que ce vieux nous paraisse nouveau!

Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupon, madame B...,
assistait hier  la reprsentation du nouvel opra-comique de MM. Panard
et Ambroise Thomas, _le Mnage  Trois_; madame de C..., la fausse
prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, Allons donc! lui dit
vivement Madame B...; vous ne voyez que a toute la journe.

Cependant les omnibus continuent  craser les enfants et les
vieillards, les voleurs  dtrousser les passants, et partant Paris est
toujours le plus charmant pays du monde.



Histoire de la Semaine

Aucun vnement, aucun fait de politique intrieure de quelque
importance n'est venu cette semaine occuper les esprits. La lutte du
conseil municipal d'Angers contre le maire, auquel il refuse son
concours, a presque seule remplac dans la polmique des journaux les
longues discussions sur les fortifications de Paris et sur le programme
d'opposition mis en avant par M. de Lamartine. La politique prend ses
vacances, et le ministre ne parat pas encore d'accord sur la date
prcise o il doit les faire cesser. Ceux des ministres au bonheur
desquels la prsence des Chambres n'est pas absolument indispensable,
voudraient que leur runion fut diffre jusqu'au 9 janvier; des
scrupules constitutionnels font, dit-on, dsirer  quelques autres
membres du cabinet que la convocation ait lieu pour le 27 dcembre, afin
qu'on puisse appeler cette session la session de 1843, et demeurer dans
la lettre de la Charte, qui en veut une par anne. Nous sommes donc,
quoi qu'il arrive,  peu prs srs de pouvoir clbrer avec nos
lgislateurs soit la nuit de Nol, soit la fte des Rois; nous voudrions
tre galement certains que tous les travaux ncessaires  la session
seront prts au moment o la runion aura lieu, que les sances pourront
se succder sans interruption, que les projets de loi auront t bien
mris, et que de nouveaux et fcheux ajournements ne seront pas
ncessaires.--A l'extrieur, l'attention de la France a galement t
peu absorbe par ses propres affaires. L'Autriche a-t-elle ou n'a-t-elle
pas refus au fils de M. le marchal Soult,  notre ambassadeur  Turin,
voyageant dans la partie de l'Italie qui se trouve sous la domination de
Vienne, le titre de marquis de Dalmatie? Voil la question qui a t
dbattue entre les feuilles du gouvernement et celles de l'opposition.
Ce qui parat tre vrai, au milieu d'assertions contradictoires, c'est
qu'on a dispens notre ambassadeur de la formalit du passeport, pour ne
pas lui en remettre un qui aurait port ou une qualification qu'on
n'aurait pas voulu lui donner, ou un nom qui n'aurait pas t celui qu
il voulait prendre. Du reste, cette guerre  l'histoire est bien pauvre.

L'Irlande est la scne politique vers laquelle tous les yeux sont
tourns. O'Connell et ses amis y poursuivent leur oeuvre avec calme et
mesure. Le peuple irlandais a compris que ses destines  venir
dpendaient peut-tre de l'esprit d'ordre et de modration qu'il
montrerait dans cette circonstance critique et dcisive. Son attitude
prouve son intelligence et fait le procs  ceux qui n'ont pas su et qui
ne savent pas encore le traiter en gal et en frre. Autant O'Connell et
ses compatriotes remplissent bien leurs rles, autant le ministre
anglais parat n'avoir pas tudi le sien. Une feuille d'un comt dit
qu'il n'y a autre chose  faire qu', pendre O'Connell. Il est vident
que si ce journaliste voulait bien, dans son petit coin, se charger de
cette mission, il tirerait sir Robert Peel d'un grand embarras. On a
fait procder  des enqutes pour tablir toute la srie de crimes
imputs aux chefs de l'association; les tmoignages recueillis ont t
ceux d'agents de la force constabulaire. On ne s'est pas encore arrt
dans le choix d'accuss qu'on se propose de faire parmi les prlats
catholiques; quant aux rdacteurs du journal _the Nation_, et de
quelques autres feuilles irlandaises, on ajoutera pour eux le chef
d'accusation d'avoir cherch  sduire et corrompre les soldats de la
marine et de l'arme anglaises. L'affaire sera appele le 2 novembre
devant le jury de Dublin, pour tre remise, d'aprs les calculs les plus
vraisemblables, aux derniers jours du mme mois.--Les corts espagnoles,
depuis leur runion, n'ont procd encore qu' des travaux
prparatoires; la vrification des pouvoirs des dputs n'a donn lieu 
aucune discussion,  aucune lutte o l'on ait pu apprcier la force
respective des partis. Outre ceux que les lections ont fait connatre,
il s'en est, dit-on, form un autre qui ne se propose sans doute que de
jouer un rle convenu pour faire regarder comme moins extrme le parti
de Narvaez: c'est un parti qui fait semblant de vouloir que l'abdication
de l'ex-rgente soit dclare nulle et de nul effet, parce qu'elle n'a
pas t libre et volontaire. Nous ne croyons pas que personne le puisse
prendre au srieux. Rien de termin, rien de plus avanc en Catalogne.
Barcelone est encore dans la mme et dsastreuse situation. Quant 
Girone, Prim a crit  Madrid qu'il y entrerait ou se ferait tuer. On
peut donc prdire que le sang coulera encore abondamment sur cette
malheureuse terre d'Espagne. Au profit de quels principes et dans quel
intrt avouable? Nous serions bien embarrasss de le dire.--Du reste,
au milieu de toutes ces crises sanglantes, le ministre espagnol trouve
moyen d'organiser le service postal dans la pninsule. L'empereur de
Russie, de son ct, a opr dans ses tats la rforme du tarif des
lettres, que la France rclame toujours vainement. Que faudra-t-il donc
pour vaincre l'obstination de notre administration?--Il vient de
paratre  Madrid un nouveau journal politique, _L'International_. Cette
feuille, rdige en franais, se propose pour but de faire connatre
l'Europe  l'Espagne, et surtout l'Espagne  l'Europe. Dans le premier
numro, une nous avons sous les yeux, ses rdacteurs font preuve de
talent et de sentiments patriotiques qui n'ont pas ce caractre
d'hostilit envers l'tranger qu'on rencontre trop souvent dans les
journaux de Madrid.--Des bruits trs-contradictoires ont couru sur les
troubles de la Romagne et les mesures rcentes dont ils auraient t
l'occasion. La _Gazette du Rhin et de la Moselle_ avait
trs-positivement annonc que le feld-marchal autrichien Itadesky tait
entr  Bologne,  la tte de quatre mille hommes tirs du royaume
lombardo-vnitien, sur une rquisition du gouvernement papal. La
_Gazette Universelle Allemande_ se borne  dire que la demande de les
tenir  disposition  effectivement t faite, mais qu'elles ne seront
entres dans le Bolonais que si le cardinal-lgat l'a jug ncessaire.
Il faut esprer que le cabinet franais ne s'en remettra, pour cette
question, ni au jugement du cardinal-lgat ni aux bonnes dispositions du
feld-marchal autrichien, et que le souvenir de la conduite de Casimir
Prier ne sera pas plus perdu pour le ministre que ne le serait pour la
marine et pour l'arme l'exemple de l'amiral Gallois et du colonel
Combes. La _Gazette d'Augsbourg_, au contraire, renferme une
correspondance d'aprs laquelle le Saint-Sige ne songerait  venir 
bout des mcontents qu'en entrant dans la voie de rformes politiques
qui lui auraient t conseilles par plusieurs cabinets.

Il sculariserait d'abord une grande partie des hautes fonctions
publiques qui sont dans ce moment dans les mains du clerg. Nous
voudrions pouvoir croire  cette version.--Pour en finir avec les
nouvelles des tats pontificaux, nous dirons que le prtre Abb, dont
nous avons annonc la condamnation  mort en mme temps que le bruit
rpandu de sa commutation de peine, aurait t excut le 4 octobre, si
l'on en croyait les organes habituellement officiels. On a donc vu
imprimer: Hier matin, de bonne heure, le prtre Abb, originaire du
Pimont, a t dcapit dans le chteau Saint-Ange. Jusqu' prsent, on
s'tait imagin qu'il obtiendrait une commutation de peine, parce qu'on
pensait que le gouvernement ne se dciderait point  laisser un prtre
monter sur l'chafaud. Le pape a bientt dissip cette illusion. S. S. a
voulu prouver qu'un criminel ne mritait aucune faveur  raison de son
rang et de sa condition. Si l'excution n'a pas eu lieu sur une place
publique, mais dans l'intrieur du chteau, c'est uniquement que le
Gouvernement a voulu viter la trop grande affluence de peuple sur le
lieu de l'excution. Mais personne  Rome n'a cru  cette nouvelle, et
tout le monde s'est estim autoris  penser que le gouvernement papal a
voulu donner une sorte de satisfaction  l'opinion publique indique 
la nouvelle d'une commutation, et sauver ce misrable en considration
de son caractre sacerdotal. Ou a pens aussi qu'en faisant croire  la
nouvelle de cette excution, le gouvernement de Rome tenait  tre
considr comme libre de ne pas reculer devant l'application de la peine
de mort, si elle tait prononce contre des dtenus du fort Saint-Lo.

Les mois de septembre et d'octobre auront t cette anne cruellement
fconds en dsastres. Les journaux de nos ports de la Manche et de
l'Ocan sont pleins de dtails sur les avaries et les chouements d'une
foule de btiments du commerce.--Un tremblement de terre trs-violent,
accompagn de tonnerre souterrain, s'est fait sentir, le 3 octobre, 
Jassy, en Moldavie, et a fait fuir dans les champs une grande partie de
sa population effraye.--Des nouvelles de Port-Lon (Florides) donnent
les plus affligeants dtails sur un ouragan et une inondation qui y ont
exerc leurs ravages dans la nuit du 13 au 14 septembre. La ville fut
soudainement inonde, tous les magasins situs sur les quais furent
renverss par le torrent; la plus grande partie des maisons fut
galement dtruite, et les malheureux habitants,  demi nus, durent
aller chercher un refuge sur les hauteurs voisines. A Saint-Mareks,
toutes les maisons ont t galement dtruites ou endommages. Mais le
dsastre a t plus immense encore  Light-House; l, pas un seul
difice, except le phare, n'est rest debout, et l'on compte en outre
quatorze victimes. Les habitations dissmines sur la cte ont aussi
beaucoup souffert: dans l'une, tout le monde a t noy. Aux dernires
dates, on n'avait pu encore constater toute l'tendue du dsastre,
compter tous les noys; mais on s'tait assur dj de la disparition
d'un trs-grand nombre de personnes, qui ont sans doute t entranes
par les Ilots.

On a enfin le dernier mot sur _le Tlmaque_ et les richesses; que ses
flancs recelaient pour les actionnaires de cette opration, dont
_l'Illustration_ (t. I, p. 4) a entretenu ses lecteurs au point de vue
du procd de sauvetage. Le notaire de Quilleboeuf devant lequel avait
t pass l'acte d'association ou de mystification a fait publier, dans
les colonnes de plusieurs journaux, l'avis suivant: Les actionnaires de
l'entreprise du sauvetage du _Tlmaque_ sont informs que les travaux
viennent d'tre entirement termins. La cargaison est dpose sur le
quai de Quilleboeuf; elle consiste en cinquante-deux pices de bois de
construction. Ou avait aussi embarqu  bord du _Tlmaque_ une quantit
considrable de barriques, mais on n'en a retrouv que des dbris qui
attestent qu'elles ont contenu du suif et de l'huile. Jusqu'au 23
septembre, il tait rest beaucoup de sable dans le navire; mais des
ouvertures pratiques  dessein ont donn passage aux courants; les
grandes mares de la fin de septembre ont suffi pour le dblayer
entirement. Alors on a pu faire les plus minutieuses recherches, et
l'on a acquis la certitude que l'opinion de l'existence de valeurs dans
_le Tlmaque_ tait absolument chimrique. Il ne reste plus aujourd'hui
de ce navire qu'une carcasse informe. Il sera bientt procd, par
l'autorit maritime,  la vente, tant de la cargaison que des dbris du
navire.--Les actionnaires du _Tlmaque_ auxquels il resterait encore
quelque argent  placer, pourraient le porter  une compagnie
commerciale dont le sige principal est, dit-on,  Londres, et qui a des
succursales dans les principales villes de l'Europe. Cette socit, qui
a pris pour titre _The Iberian mercantile Company_, offre au public 3
pour 100 _de rente pour rien_. D'aprs les combinaisons de cette
compagnie, qui parat s'tre forme pour enrichir l'humanit, certains
marchands dsigns par elle, ayant un dpt de ses actions et coupons
d'actions, les dlivreront, _pour rien_, sur la demande de l'acheteur
qui viendra faire chez eux des emplettes. Si l'achat s'lve  125
francs, on aura droit  une action principale portant intrt  1 et
demi pour 100 la premire anne, 2 et demi pour 100 la deuxime, et 5
pour 100 les annes suivantes. Si l'achat ne se monte qu' 25 francs, on
recevra un coupon d'action. Les achats d'un particulier, dit le journal
_la Presse_, s'levant, terme moyen,  3,000 francs par an, il en
rsulte qu'en dix ans, et _sans dbourser un sou_, on peut se faire
1,000 ou 900 francs de rente. C'et t vritablement voler les
lecteurs de _l'Illustration_, que de ne pas leur faire connatre une
aussi bonne occasion de faire fortune sans s'en apercevoir.--Quant aux
actionnaires des fameuses mines de Saint-Brain, les pauvres victimes
des Cleemann, Blum et consorts, ils paraissent aujourd'hui compltement
dsillusionns; car les annonces judiciaires fixent le jour de la
prochaine vente sur licitation sur une mise  prix qui n'est pas du
douzime du capital social.

Un march o  coup sr l'acqureur n'a pas t dupe, c'est celui que
vient de conclure le ministre de l'intrieur avec un jeune paysagiste
de l'cole de Lyon, M. Amaranthe Roulliet, inventeur d'un procd il
l'aide duquel l'homme qui n'a jamais dessin de sa vie peut trouver en
quelques minutes la reproduction exacte d'un dessin ou la parfaite
ressemblance d'un corps plac devant lui, soit dans des proportions
identiques, soit avec diminution ou augmentation, et, dans ces derniers
cas, avec une scrupuleuse observation de la perspective, sauf la beaut
du trait, qu'une main exerce peut seule atteindre (Voir
_l'Illustration_, t. I, p. 90,). Le procd est, dit-on, des plus
simules, sans machines, sans recours  la chimie, sans attirail
incommode et coteux. Il y a  peu prs un an, M. le ministre de
l'intrieur demanda un rapport  l'Acadmie des Beaux-Arts, qui, sur un
examen superficiel et peu bienveillant, on ne sait trop pourquoi, refusa
net de s'occuper de cette affaire, allguant que de telles inventions
nuisent  l'art en lui tant ses difficults. Le ministre, peu touch
d'une telle fin de non-recevoir, qui n'irait  rien moins qu' proscrire
la rgle, le compas, la chambre noire ou claire, le daguerrotype, et
bien d'autres instruments dont on use fort  l'Acadmie, et qui n'ont
jamais nui  l'art, parce que l'art est trs-distinct de l'exactitude
matrielle, le ministre nomma une commission dans laquelle durent
figurer MM. Cav, Vilet, Mrime, Lenormand, Lassus, Flandrin, Lon
Coignet, Allaux. Aprs une tude longue et approfondie,  la suite
d'preuves multiplies dans lesquelles les difficults de dessin des
plus pineuses ont t vaincues avec une rapidit, une facilit, un
bonheur incroyables, la commission a conclu  ce que la direction des
Beaux-Arts achett la dcouverte dans l'intrt des beaux-arts et de
l'industrie. On sait les lenteurs administratives; le secret fut enfin
rvl  un membre de la commission, savant architecte, qui, dans un
nouveau rapport au ministre, a dclar la dcouverte plus tendue et
plus fconde encore, que ne le croyait l'inventeur; sur quoi, une
pension de _douze cents francs_ a t accorde  M. A. Roulliet. Il y a
de cela prs de deux mois, et on ne comprend pas pourquoi la dcouverte
n'a point encore t livre  la lgitime impatience de beaucoup
d'artistes de premier ordre, moins ddaigneux de progrs qu'on ne l'est
 l'Acadmie. Nous comprenons avec quelle prudence une telle affaire
doit tre officiellement traite. Nous savons les mnagements qui sont
dus  un corps respectable  tant de titres; mais enfin, si quelqu'un
s'est endormi par hasard, une fois sans plus; si quelqu'un a manqu de
got et de pntration, le public n'en est pas cause et ne saurait tre
puni. Le public, lui non plus, n'aime pas qu'on le fasse attendre.--Ce
n'est point  ce procd mcanique, mais au pinceau habile de Sigalon,
que sont dus douze grands tableaux dont vont tre dcors les plafonds
de l'ancienne glise des Petits-Augustins dpendant de l'cole des
Beaux-Arts. Ces peintures, qui ont chacune une dimension de quatre
mtres de large sur six de hauteur, reprsentent les douze aptres de la
chapelle Sixtine  Rome. Ces beaux tableaux feront suite  la magnifique
copie du _Jugement dernier_, excute par le mme artiste, qui dcore
dj l'abside de ce muse.

[Illustration: clairage au gaz sidral.--Exprience faite le 20 octobre
sur la place de la Concorde.]

De nombreuses tentatives sont faites en ce moment pour enlever au gaz le
monopole de l'clairage. Dans la sance du l'Acadmie des Sciences du 29
mai dernier, MM. Busson, Dumaurier et Rouen avaient lu un mmoire sur
l'clairage par la combustion des huiles essentielles provenant du
schiste, de la houille et du goudron. Ce mmoire avait attir
l'attention de l'Acadmie; mais comme, tout en sachant bien que ces
huiles taient trs-riches en carbone et en hydrogne, ou n'ignorait,
pas non plus qu'elles donnaient une flamme tellement fuligineuse qu'il
avait toujours fallu renoncer  les employer  l'clairage, on avait
besoin que l'exprience vnt constater si MM. Busson-Dumaurier et Rouen
avaient vaincu la difficult devant laquelle jusque-l chacun avait
chou; ils l'ont en effet heureusement surmonte. Nous ne savons pas
bien par quels calculs on arrive  tablir, comme quelques journaux
l'ont avanc, que cet clairage est au gaz comme 6 est  1, et 
l'clairage  l'huile comme 8 est  1. Tout ce que nous pouvons dire,
c'est que cet clairage, qui, quant  prsent, doit coter peu puisqu'il
est aliment par un liquide dont les usines de gaz, qui en produisent
beaucoup, ne tiraient jusqu' ce jour qu'un parti insignifiant, aprs
avoir fonctionn pendant trois mois  la gare du chemin de fer de
Saint-Cloud, depuis l'avenue du Chteau jusqu' la station de
Montretout, vient d'tre essay avec un gal succs, par
l'administration de la ville de Paris, dans la rue de la Huchette et sur
la place du Muse du Louvre. Si la difficult d'allumer, sensible
aujourd'hui, ne devient pas presque insurmontable par le froid, cet
clairage, que son odeur rendra toujours inapplicable dans les
intrieurs, pourra tre extrieurement d'une certaine ressource l o le
gaz ne peut tre tabli, et les petites villes, qui ne sauraient
supporter les dpenses de pose de conduits, pourront, en se procurant
les lampes fort simples qui constituent l'appareil de ce nouvel
clairage, profiler  peu de frais d'un perfectionnement
incontestable.--Vendredi 20,  neuf heures du soir, un nombreux public
tait rassembl sur la place de la Concorde pour assister  l'essai d'un
autre clairage, l'clairage lectrique. Deux cents lments de pile
Bunzen, runis dans le papillon qui sert de pidestal  la statue de la
ville de Lille, taient prpars pour illuminer un cylindre de charbon
ouvert aux deux bouts, renferm dans un bocal en verre plongeant dans de
l'acide nitrique. Le cylindre de charbon renfermait lui-mme un bocal de
porcelaine poreuse contenant de l'eau acidule  quinze degrs  l'aide
d'acide sulfurique, et un cylindre d'amalgame de zinc plongeant dans
l'eau acidule. Deux conducteurs en cuivre partant des deux ples de la
pile, et termins par du charbon aiguis, se rendent dans un ballon vide
d'air, o ils se rencontrent  une courte distance. Les deux fluides de
nature oppose, en se runissant, produisent une lumire douce et
abondante. Les becs de gaz avaient t teints sur presque toute la
place, et ceux qui taient demeurs ne servaient qu' faire ressortir,
par le rouge fauve de leur lumire, au milieu du brouillard o rgnait
ce soir-l, la blancheur clatante de la lumire nouvelle. Il a t
dmontr que cinq foyers de cet clairage illumineraient la place mieux
qu'elle ne l'est, et lui teraient cette apparence de surtout de table
que l'architecte lui a donne. Mais quel est le prix de revient de
l'application de ce procd? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et
ce dont les inventeurs, hommes de science, ne se sont pas, dit-on, rendu
un compte trs-exact. Toutefois, on annonce un nouvel essai, avec un
foyer beaucoup plus puissant plac au haut de l'oblisque; et cette
fois, ou se propose d'asseoir des calculs qui puissent mettre  mme de
prononcer sur le ct pratique d'un procd qui, s'il ne pouvait devenir
usuel, serait toujours d'un bel effet dans les ftes et illuminations.
Les journaux amricains nous ont appris la mort d'un savant astronome et
mathmaticien franais, M. J.-N. Nicollet, ancien professeur du Lyce
Imprial  Paris, dcd  Washington. Les feuilles des tats-Unis lui
paient un juste tribut d'loges et de regrets.--Le _Courrier
d'Indre-et-Loire_ nous apporte la nouvelle de la perte que vient de
faire l'migration polonaise, d'un des hommes qui l'honoraient le plus.
M. Pietkiewiez, ancien professeur supplant  l'Universit de Wilna,
ancien nonce  la dite de Pologne, vient de mourir  l'ge de
trente-huit ans,  Tours, qui lui avait t fix pour rsidence. Cet
homme, qui avait la passion du bien, s'tait dvou  seconder
l'tablissement primitif de la colonie agricole de Mettray. Il avait t
nomm professeur d'allemand au collge royal de Tours, et ses vastes
connaissances, son esprit fin et doux, son caractre bienveillant, ses
autres vertus, qui faisaient le charme et l'admiration de tous ceux qui
l'ont connu, sont aujourd'hui l'inpuisable source des regrets de ses
compatriotes, qui le respectaient, de ses amis, qui ne l'oublieront
jamais, et d'une veuve qui pleure sur une union forme il y a quelques
mois, et si prmaturment, et cruellement rompue.



[Illustration: Thtre de l'Odon.--_Pierre Landais_. 4e acte.--Albin,
Milon; Marie, mademoiselle E. Volet; tienne Chauvin, Darcourt.--Etienne
Chauvin remet  Albert l'charpe ensanglante de son frre.]

Thtres.

_Pierre Landais_, drame en cinq acte de M. mile SOUVESTRE (THTRE DE
L'ODON).--_Don Quichotte et Sancho Pana,_ (CIRQUE-OLYMPIQUE).--_Les
Naufrageurs_, (PORTE-SAINT-MARTIN).--_Le Capitaine Lambert_,
(GYMNASE),--_Jacquot_ (THTRE DES VARITS).

La vridique histoire de Pierre Landais est assez singulire et assez
intressante pour qu'un homme de talent et d'imagination comme M. mile
Souvestre y ait vu les lments d'un drame. Qu'y a-t-il de plus
dramatique, en effet, que la vie de ce simple fils de tailleur d'habits
qui, parti de l'choppe de son pre, s'lve peu  peu, par son habilet
et son esprit,  la plus haute fortune, et devient le ministre
tout-puissant de Franois II, duc de Bretagne? Gouvernant le duch sous
ce prince faible et ami des plaisirs, Pierre Landais tient tte  Louis
XI lui-mme, et entreprend contre la noblesse bretonne une lutte
acharne, brisant ses privilges et abattant son audace factieuse.
Quelques historiens, il est vrai, parlent de Pierre Landais comme d'un
parvenu ambitieux et violent qui n'aurait cherch dans cette lutte qu'
satisfaire sa cupidit et sa haine; mais d'autres, rehaussant le
caractre de Pierre, lui donnent les vues profondes de l'homme d'tat;
s'il frappait sur la noblesse, ce n'tait pas pour satisfaire de vaines
rancunes et de coupables passions, mais pour affranchir le pouvoir du
duc et dlivrer la Bretagne du joug d'une aristocratie oppressive. Sous
ce point de vue, Pierre Landais est non-seulement un politique, mais un
philosophe.

[Illustration: Thtre de l'Odon--_Pierre Landais_. 3e acte.--Pierre
Landais, Bouchet; Marie, mademoiselle E. Volet; Albert, Milon; tienne
Chavin, Darcourt.--tienne montre le bourreau  Landais.]

[Illustration: Thtre d'hiver du Cirque-Olympique.--_Don
Quichotte_.--Le Tournoi]

C'est ainsi du moins que M. mile Souvestre nous le prsente. Ce Pierre
Landais, atteint de philosophie dmocratique, devait plaire, en effet, 
l'nergique auteur de _Riche et Pauvre_, lequel dfend, dans tous ses
crits, avec une noble chaleur de talent, la cause de l'opprim contre
l'oppresseur. M. Souvestre prend Landais  son humble origine; voici sa
demeure indigente. Qui vient troubler le silence de ce rduit? Les
agents du fisc: le pauvre tailleur n'a pas de quoi payer le loyer, et la
main impitoyable des recors le dpouille de ses dernires ressources:
tous ses meubles sont vendus; Landais ne sauve de cette rapine qu'un
escabeau et le grabat o repose sa fille Marie.

Il faut voir son dsespoir: c'est  la noblesse qu'il s'en prend,  ces
insolents gentilshommes qui surchargent d'impts les malheureux pour
nourrir leur luxe et leurs dbauches. Ah! si je pouvais me plaindre au
duc! s'crie Pierre Landais.

Cependant l'orage gronde au ciel et l'clair sillonne la nue. Un homme
envelopp d'un manteau demande asile  Landais: c'est le duc en
personne; Landais l'a reconnu. Spar de ses gens par l'orage, le prince
a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste
que les dbris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et scher les
vtements de monseigneur.

Frapp de tant de misre, le duc interroge Landais, qui expose ses
griefs avec chaleur. S'il tait le matre de la Bretagne, il
soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, ds aujourd'hui je
l'attache  ma personne; suis-moi!

[Illustration.]

Le tailleur est devenu le trsorier-gnral du duch de Bretagne; le
pauvre habile un palais; l'opprim est tout-puissant; Pierre Landais, en
un mot, gouverne le duch, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.

La prosprit et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas
arriv  ce grand rsultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever
des inimitis: plus d'une fois mme, il a d chtier ses ennemis;
ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus dcid, est mort en
prison, dpouill de toutes dignits et de tout pouvoir.

La noblesse, menace, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit
Landais de ses railleries: Un vil artisan! dit-elle; quelques-uns
viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire talage de leur
ressentiment. Aprs les paroles, les actions: les nobles complotent et
s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frre de Chauvin.

[Illustration.]

Le complot clate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe
l'ordre d'arrestation de Landais. Dj ils s'applaudissent et savourent
la vengeance; mais la victime leur chappe au moment o ils croient la
tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystrieusement introduit
dans le lieu occup par les conjurs; l, matre de leurs secrets, il
surprend les coupables en flagrant dlit et dans leur propre repaire;
des soldats aposts les obligent  rendre les armes.

Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la
Bretagne et la dfaite de la noblesse ne sont pas les seuls intrts qui
l'occupent:  ct de l'homme d'tat, il y a le pre; Landais songe au
bonheur de sa fille Marie, qu'il idoltre; il rve la fortune pour elle
et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans
l'intrt de Marie. On voit qu'ici le caractre de Landais dvie, et
que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. mile
Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a
d'ambition que pour sa fille; soit! mais le coeur humain n'explique-t-il
pas l'affaire encore mieux?

Cependant Marie n'a pas cess d'tre une simple fille; les rves de son
pre la touchent peu: elle a donn son amour  Albert, un simple
gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystre; on le tient pour
homme de bonne maison, voil tout; le nom de son pre reste cach;
Albert l'ignore lui-mme.

Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le rvler: Albert a pour
pre Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait prir
misrablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert
aime Marie la fille du bourreau de son pre.

Etienne connat cette nigme fatale de la naissance d'Albert, et il en
profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et dchirer le
coeur de Marie. Le jour o, tendant la main vers Albert, il lui dit:
Venge ton pre, tout est fini. Les deux amants se dsesprent, et
Marie s'vanouit.

Etienne a beau faire, Albert tient  Marie plus qu' Chauvin: l'amour
pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement tienne veut l'entraner
dans sa haine et dans ses intrigues, Albert rsiste: il fait plus
encore: il sauve la vie  Landais et arrache Marie aux ravisseurs
soudoys par tienne.

Vous dites; Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter
dans le, palais aprs sa dfaite? Il faut s'en prendre  l'imprvoyance
de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la libert.

Landais paie cher cette imprudence: tienne et ses complices s'emparent
de la ville; Landais, surpris, ne peut rsister; tout est dit: son
bonheur est pass et sa puissance s'croule. Landais, prisonnier
d'tienne, n'a plus qu' se prparer  la mort; un seul regret affaiblit
son courage: que deviendra Marie? Je veillerai sur elle, dit Albert, je
serai son dfenseur et son poux. A ces mots, il anantit l'crit qui
constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom,
afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consol, va
d'un pas ferme  la mort.

Ce n'est l qu'une esquisse incomplte du drame de M. mile Souvestre:
on y trouve bien d'autres vnements et d'autres complications;
peut-tre, mme est-ce le dfaut de l'ouvrage; les faits ne s'y
produisent pas toujours nettement et jettent  et l, par une certaine
confusion, quelque obscurit sur les sentiments et sur les caractres;
mais,  tout prendre, le drame intresse; il a t constamment applaudi:
c'est le succs le plus rel que le Second-Thtre-Franais ait obtenu
depuis sa rouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas  ddaigner par le
temps qui court, une pense gnreuse et un noble coeur se remuent
partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nomm M. Souvestre, qu'on
l'aurait devin.

--Don Quichotte et son Sancho Pana chevauchent, depuis quelque temps,
au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier,
toujours vaillant, gnreux, thique, comme il convient  son caractre;
le fidle cuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon
apptit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui
appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les
sinuosits de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied 
pied  la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison;
cette entreprise nous mnerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour
courir si loin, suffisamment peronns et arms chevaliers errants.

Choisissons seulement quelques pisodes de ce pome mmorable; et
d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation,  ciel! et comme il
a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jet
notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent
en l'air  tours de bras et le font rebondir comme une balle lastique;
 mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rle aussi naturellement
que toi!

Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa
candeur; vous savez comme quoi, au dtour d'un buis, le valeureux
chevalier rencontra une bande de forats escorte d'une escouade de la
sainte hermandad. Hol! oh! seigneurs cavaliers, rendez la libert 
ces malheureux, s'cria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable
pe! Et aussitt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte
mit les gendarmes en pleine droute et dlivra les bandits, qu'il
prenait pour des esclaves opprims. Ce qu'il en advint, vous le voyez; 
peine les forats ont-ils bris leurs chanes, qu'ils se tournent contre
leur librateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec
Sancho.

Que devenir aprs une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire
berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exiles des villes et
des grandes routes, se sont abrites sous la houlette; ainsi font don
Quichotte et Sancho.

Mais la vie champtre convient-elle  un tel hros? Don Quichotte a
bientt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait
beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pana
enfourche le bt de son ne, en attendant le fidle baudet qui broute
quelque part l'herbe fleurie.

Hlas! don Quichotte a beau tre le plus vaillant des hros de la
Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable
chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne,
les casques retentissent, les cuirasses tincellent; quels rudes coups
d'pe! cependant don Quichotte est vaincu.

tait-ce pour tre partout trahi, bern et battu, qu'un beau jour,  don
Quichotte!  innocent hroque! tu as quitt ta maison, ta nice, ton
cur et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison
portant l'un, Rossinante portant l'autre?

--Le thtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas  de tels jeux
d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avec _les
Naufrageurs_ titre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boul,
l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits
qui dpouillent les malheureux que la tempte a jets sur la rive, et
les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment
orne de temptes, de naufrages, de meurtres, d'enlvements, de morts
subites, de rsurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de
repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dnouement,
le crime est chti amplement, comme cela est de rgle, et les
naufrageurs s'abment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu
leur pardonne, et  M. Roul aussi!

--_Le Capitaine Lambert_, du gymnase, recommence _le Joueur_ de Regnard,
et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la
terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu' son
dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est l le grand dsespoir de
Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a
ruin Lambert, rpare tout le mal, et rend  Lambert la fortune qu'il
regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert
jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue
pas longtemps.

Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le thtre des Varits
de dormir; il a voulu avoir aussi sa pice  travestissements.
_Jacquot_ ne sert pas  autre chose; Jacquot est tout  la fois Vernet,
Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de
Paris y passent; Neuville excute ces mtamorphoses et ces imitations
avec une vrit et une ressemblance dignes d'tonnement. La pice est
d'ailleurs seme de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et
Gabriel.



De l'autre ct de l'Eau

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voyez t. II, p. 6, 18 et 30.)

SUR LA TAMISE.

Tout ce qu'prouvait de patriotique jalousie le vieux Caton pendant sa
rsidence  Carthage, un Franais,--je parle du moins farouche citoyen
de Paris,--doit le ressentir en arrivant  Londres par cette belle
avenue marine qui commence  Gravesend.

Ce n'est pas que l'entre des Champs-Elyses n'ait son mrite et
l'Arc-de-Triomphe ses glorieux souvenirs; mais Vienne a son Prater;
Berlin, son alle de tilleuls; Rome avait des arcs de triomphe sur
toutes ses routes. Aucune ville de ce bas monde n'a eu et n'aura
jamais,--il faut le croire,--ces huit lieues de rivires encombres de
quatre mille vaisseaux.

Voici les lourds charbonniers de Newcastle, voici les bricks de commerce
qui reviennent de Calcutta et de Bombay, voici les pcheurs de morue,
voici les yachts de la _Royal Navy_, voici les stationnaires,
sentinelles imposantes, voici le pavillon russe, le pavillon
danois.--hlas! et Copenhague?--le papillon amricain,--et Boston?--le
pavillon franais,--diable, et Trafalgar?

Noble et glorieux pavillon, que n'tait-tu du moins sur quelque beau
navire aux agrs bien ordonns, brillant de la poupe  la proue, les
sabords ouverts et montrant les dents! Mais non;  l'arrire de cinq on
six mchantes carnes, sales et mal tenues, pendait un chiffon tricolore
dont  peine on distinguait les nuances teintes. Sans le souvenir de la
Colonne, il y avait de quoi se voiler la face et s'enfuir  fond de
cale.

Encore des vaisseaux, des vaisseaux encore, des vaisseaux toujours.
Quelquefois, nous ne voyons de loin, accul  la rive, que le profil
d'un beau navire; mais ce profil nous en marquait dix, quinze, vingt,
rangs cte  cte. Cette immense force ne s'tale pas, bien au
contraire; chaque vaisseau se serre et se fait petit, dans une
agglomration monstrueuse de voiles et de mts et de tuyaux  vapeur.

Puis, derrire les toits du rivage, vous avisez d'autres cordages,
d'autres vergues, d'autres pavillons: ce sont les _Docks_, ce sont des
ports creuss par douzaines, o vont encore se cacher des flottes
entires, se reposer les btiments avaris, se dcharger les opulentes
cargaisons... Bref, au bout d'une heure ou deux, la tte vous tourne, ce
panorama mouvant vous enivre; vous vous croyez le jouet d'un rve,--et
d'un mauvais rve, puisque vous n'tes pas Anglais.

J'avais d'abord donn carrire  mon tonnement  mesure qu'un obligeant
gentleman me signalait l'un aprs l'autre tous les points remarquables
devant lesquels nous passions. Mais je crus voir briller dans ses yeux
une orgueilleuse satisfaction qui me dplut, et mnageant de mon mieux
la transition, je passai en peu de minutes  une indiffrence fort bien
joue. Comme dernier symptme de cet insouciant ddain, le _tillaburelo_
de _my uncle Toby_ me vint admirablement en aide. Le Gentleman
s'inquite de mes airs blass; et aprs avoir essay deux ou trois fois
encore ses triomphantes insinuations, il me quitte, presque offens de
les voir si tranquillement accueillies.

SOUTH MOLTON STREET.

On m'avait spcialement recommand de loger dans l'_East-End_. En ce
pays o tout est strictement class, mieux vaut un grenier du quartier
noble qu'un htel tout entier de la Cit. Nous primes donc notre essor,
mon compagnon de voyage et moi, vers la rgion trs-noble ou Hyde-Park
semble retenir la crme anglaise.

Et comme j'tais press d'en finir avec les ennuis du premier
tablissement, nous nous installmes chez un estimable chapelier qui mit
 notre disposition tout le superflu de sa petite maison:  savoir, un
salon et deux chambres  coucher.

Sans me permettre une critique trop gnrale, voici mes observations sur
l'intrieur hospitalier qu'il nous offrit en change de guines assez
nombreuses.

Les chemines avaient, en guise de devants de feu, des tabliers de
soubrette excessivement orns. Ces tabliers taient en papier de couleur
dcoup, brod, bariol, rehauss de paillettes.

L'unique canap du salon tait d'une maigreur attristante. La matresse
du logis,--Dieu me garde de la nommer  prsent!--ressemblait au canap
du salon.

Quelque chose de plus maigre encore, c'tait Anne, l'unique soubrette de
l'tablissement. Bien que l'escalier crit volontiers sous le moindre
poids, elle le montait et le descendait sans le plus lger bruit,  la
manire des fantmes, dont elle avait la pleur et l'oeil hagard; je
parle de son oeil,--ou plutt de ses yeux,--pour les avoir aperus de
temps  autre,  la drobe. En gnral, ils taient respectueusement
baisss vers le parquet.

Le salon tait pauvre, mais dcent. La chambre  laquelle il donnait
accs affichait un certain air de propret menteuse. Je la cdai  mon
compagnon de voyage.

Quant au _garret_ o je fus relgu par cette dfrence toute naturelle,
il mriterait une description en vers  la manire de Gresset; mais je
me bornerai  quelques dtails prosaques.

Mon lit,--un vritable _four-posted-bed_,--tait d'une ampleur
conjugale; mais les matelas, videmment destins  un clibataire, ne le
garnissaient ni en largeur ni en longueur. Ils formaient au milieu du
plancher qui les soutenait une espce de monticule quadrangulaire
trs-lev. Je les comptai par curiosit: ils taient cinq, dont le
mieux fourni n'avait certainement pas l'paisseur d'une galette du
Gymnase. En revanche, par la consistance, ils en auraient facilement
remontr au biscuit de mer le plus solide.

Aprs de vains efforts pour dormir sur cette couche dure, je me rsignai
 demander, non pas un, mais cinq autres matelas supplmentaires, qui me
furent octroys avec une certaine stupfaction, et un lit de plumes, par
la vertueuse mistriss...--j'ai jur de ne pas la nommer.

Loin de m'enhardir, cette complaisance m'empcha de lui faire remarquer
que le couvre-pieds de coton qui devait me drober aux yeux indiscrets,
tandis que je me livrerais au sommeil, manquait videmment des qualits
indispensables  ce voile nocturne. Les souris ou le temps en avaient
fait un vritable crible dont les trous multiplis, laissant passer mes
jambes, ne pouvaient gure arrter un regard curieux.

Les serviettes taient contemporaines du couvre-pieds. Elles devaient de
plus  une lessive particulire je ne sais quelle odeur nausabonde qui
remplissait la chambre quand j'y montai pour la premire fois.

Par bonheur, pensai-je, nous sommes au mois de juin, Et je courus
ouvrir la fentre.

La fentre,--infernale guillotine!--rsista obstinment  tous mes
efforts pour la relever; je la crus condamne par quelque droit de
servitude, et je m'assis sur ma malle, dans l'attitude de Marins sur les
ruines de Carthage, mais beaucoup moins rsign que le vieux proconsul.
Il tait en plein air, lui. Quant  moi, j'aurais volontiers pleur.

Pourtant l'excs mme du malheur, dans une me forte, amne, une
nergique raction; puis le tablier de ma chemine tait si plaisant, il
affectait de si tranges grces, et ses grces ressortaient si bien,
claires par une affreuse chandelle de suif enfonce dans un bougeoir
norme, que la rsignation reprit sur mon coeur son heureux empire. Je
doublai de mon manteau le couvre-pieds transparent; je m'isolai, autant
que faire se put, du contact cotonneux de mes draps, et si le sommeil
n'avait fui mes paupires, j'aurais pu me croire sur le plus dlicieux
dredon.

Mais je ne fermai pas l'oeil et mal en prit  certains petits animaux
qui, ds cette nuit mme, avec un empressement tout britannique,
voulaient se repatre de sang franais.

SIGNALEMENT D'UNE CAPITALE.

        _Rues_--larges.
        _Passages_--troits.
        _Parcs_--nombreux.
        _Maisons_--noires.
        _Portes_--petites.
        _Squares_--ronds ou ovales.
        _Quais_--hideux.
        _Cabriolets_--faits en citadines.
        _Pavs_--rares.
        _difices_--bien portants.
        _Cafs_--invisibles.
        _Boue_--abondante.
        _Dcrotteurs_--ignors.
        _Soleil_--tonn (1).
        _Passants_--tristes.
        _Dimanches_--tristes.
        _Ponts_--magnifiques.
        _Valets_--bien mis.
        _Matres_--mal habills.
        _Mendiants_--pieds nus.
        _Mendiantes_--en chapeaux de satin.
        _Grisettes_--nus-bras, nu-cou, paules nues.
        _Omnibus_--bruyants.
        _Marteaux de porte_--plus bruyants.
        _Vieux habits_--trs-bruyants.
        _Watchmen_--admirables.
        _Soldats_--trs-longs.
        _Pieds de femmes_--trs-longs.
        _Nez d'hommes_--tout le contraire.
        _Bas de coton_--bon march.
        _Tout le reste_--fort cher.

[Note 1: Ceci demande un commentaire. Le soleil,  Londres est tonn
comme le doge de Gnes dans les galeries de Versailles.]

RFLEXIONS.

Pour ce signalement, j'ai choisi naturellement les traits
caractristiques, les cts distinctifs de la ville que j'avais 
dpeindre. Maintenant je suis de trop bonne foi,--et aussi trop
prvoyant,--pour ne pas prdire que ces traits tendent  s'effacer
chaque jour.

Mon compagnon de voyage,--qui visite l'Angleterre  peu prs tous les
cinq ou six ans,--m'a confirm cette vrit par toutes sortes
d'observations spirituelles.

Mais bien mieux encore par quelques-uns de ses tonnements.

Ainsi, quand un garon de taverne, nous reconnaissant pour des Franais,
nous proposa du _bouilli-beef_--l'expression que prit le visage de mon
ami me rvla toute une rvolution culinaire.

Bouilli-beef! rptait-il confondu... venir  Londres pour manger du
bouilli-beef!... dans une taverne, du bouilli-b...!

Mais l je l'arrtai court en lui montrant, sur les vitres de la
fentre, ces mots, qui rpondaient loquemment  l'amertume de ses
plaintes.

Nous n'tions pas dans une taverne, nous tions dans une Eating-House.
L'_Eating-House_ est  la taverne et au restaurant ce que l'aurlie est
au ver et au papillon. De toutes parts la taverne se chrysalide.

Le vin franais et le vaudeville franais sont appels  rgnrer
l'Angleterre. Dans cinquante ans, Londres aura des cafs, des
dcrotteurs, etc.; dans cinquante ans, il y sera tout  fait incongru de
donner  manger au voyageur sans le gratifier d'un essuie-mains.

Qui sait--le bouilli-beef est d'un bon augure--si on n'y naturalisera
pas ce qu'il y a de meilleur et de plus franais au monde: la calme et
sereine flnerie?

En l'an de grce 1843,--je le dis pour l'instruction des ges
futurs,--je n'ai vu de flneurs  Londres que les watchmen et moi, ce
dernier dans les glaces des magasins. Il me semblait vraiment ridicule,
et j'avais honte pour lui de son inutilit souriante.

HUMILIATION.

Ce mme personnage tant fort embarrass,--pour peu qu'il eut os
s'aventurer  cinq ou six rues de son domicile,--ne se hasardait gure 
de si lointaines excursions qu'avec un plan de Londres dans sa poche. Ce
document topographique lui paraissait indispensable, mais lui devenait
presque entirement inutile, par suite d'une honorable timidit qui
l'empchait d'y chercher son chemin.

Un jour, cependant, aprs s'tre longtemps consult, il se retira dans
une troite ruelle dalle,--une _lane_ quelconque;--et l, certain de
n'tre pas observ, il entrouvrait mystrieusement les plis sibyllins de
son oracle...

Quand un honnte homme, fort dguenill mais trs-barbu, sortit tout 
coup de quelque corridor obscur, et avec une obligeante grimace de
protection:

O va monsieur? lui demanda-t-il en bon franais.

O. N.

(_La suite  un autre numro._)



La Pche de la Morue.

L'poque approche o les nombreux btiments partis pour la pche de la
morue au printemps dernier vont rentrer dans nos ports. Dj plusieurs
journaux du dpartement du Nord ont annonc l'arrive  Dunkerque de
deux ou trois navires pcheurs venant de Terre-Neuve. En ce moment, tous
les pcheurs ont termin leur rcolte; qu'on nous permette cette
expression, car la pche a t appele l'_agriculture des eaux_; ils
font voile vers la France. Avant d'apprendre  ses nombreux abonns si
la pche de la morue a t heureuse cette anne, l'_Illustration_ devait
employer, pour la leur faire connatre dans ses plus curieux dtails, la
plume de ses crivains et le crayon de ses dessinateurs.

Fidles  leur rendez-vous habituel, les poissons des diffrents parages
viennent priodiquement payer  l'homme leur tribut, et les pcheurs y
ont attendre ou poursuivre, dans certaines parties de l'Ocan, les
espces qui s'y runissent de prfrence. Tel est le motif qui attire
vers les ctes d'Islande,  Terre-Neuve et sur le grand banc ces flottes
nombreuses qui partent tous les ans de nos ports de l'Ouest. C'est au
milieu des temptes de ces mers orageuses que le jeune matelot reoit le
baptme du mtier; c'est  cette cole de dangers et de privations que
s'exercent les forces vives de notre marine. De tout temps, les
puissances maritimes ont trouv dans la grande pche les lments de
leur prosprit. Venise et la Hollande, ces rpubliques qui ont pes
d'un si grand poids dans la balance des nations, partirent un filet sur
l'paule et commencrent leur fortune dans une barque de pcheur. Ces
peuples de marins devinrent riches et forts, et leur prpondrance sur
la mer leur assura le commerce du monde. La puissance maritime de la
France s'est agrandie aussi par la pche; ses escadres ne se formrent
qu' l'poque o les pcheurs purent se runir en grandes flottes: ce
fut au commencement du seizime sicle, lorsque le Portugais Curie Real,
qui avait observ l'affluence extraordinaire des morues sur le grand
banc de Terre-Neuve, signala cette mine inpuisable aux pcheurs
europens, et que Franois 1er eut fait explorer ces parages par Jacques
Cartier, de Saint-Malo, le meilleur marin de son temps. Toutefois ou ne
tira pas d'abord un bien grand parti des ressources que le hasard avait
fait dcouvrir dans ces latitudes. Le Vnitien Jean Cabot, envoy par
Henri VII d'Angleterre  la recherche d'un passage qu'on prsumait
devoir conduire  la Chine par le nord-ouest, avait reconnu, en 1497,
une le qu'il appela _Prima-Vista_, et dont les nations maritimes, qui
ont envi tour  tour la possession de cette nouvelle contre, ont
traduit chacune le nom dans leur langue. En 1501, Juan Ayamonte, marin
catalan, recevait licence de la reine d'Espagne pour aller faire des
investigations sur _la Tierra-Nueva (para ir a saber el secreto de la
Tierra-Nueva)_, et il lui tait recommand de prendre avec lui deux
pilotes bretons. Les Anglais la nommrent _New-Fundland_, et ils ne
pensrent gure  la coloniser que cent ans plus tard. Les Chartres
octroyes par Henri VII, pour y fonder des pcheries, ne produisirent
d'abord aucun rsultat, et la marine anglaise n'acquit quelque
prpondrance dans ces mers qu'aprs que le clbre Drake en eut chass
les Espagnols. Leur prise de possession  Terre-Neuve ne date rellement
que de 1585; l'le ne comptait encore que soixante-deux colons en 1612,
et le nombre des navires pcheurs s'levait  peine  une cinquantaine.
Nous ne commenmes nous-mmes  nous adonner  la pche de la morue
qu'en 1540. Les tablissements sdentaires que nous fond nes sur le
littoral n'eurent pas, dans le principe, tout le succs qu'on s'tait
promis, et ce fui seulement sous le rgne de Henri IV que le ministre
Sully favorisa de tout son pouvoir la pche de la morue, en la plaant
sous la protection du gouvernement.

Ainsi cette industrie qui s'exera dans la haute mer  plus de six cents
lieues de nos ctes, cette pche qui, depuis plus de trois cents ans, a
employ tant de bras et nourri tant de populations, ne marcha d'abord
qu'avec lenteur. Il lui a fallu le secours des primes et l'appui soutenu
de l'tat pour s'lever au rang des grands commerces. Alors les stations
poissonneuses des ctes et du banc de Terre-Neuve attirrent les
pcheurs de diverses nations. La France et l'Angleterre, qui s'taient
disput longtemps la possession de l'le et des mers adjacentes,
finirent par fixer les divers parages o pcheurs pourraient dornavant
se livrer  leur art sous la garantie des traits. Avant 1713, les
pcheries que nous possdions fournissaient aux besoins de presque toute
l'Europe, et suffisaient  l'armement de nos vaisseaux; mais le trait
d'Utrecht, celui de Versailles (1785) et la cession du Canada vinrent
changer notre situation. Nous perdmes successivement tous les riches
tablissements que nous avions forms au loin, et qui avaient port la
grande pche au plus haut degr de prosprit: les colonies de l'Acadie
et du Canada, l'le Royale, l'le Saint-Jean, l'le de Terre-Neuve
cessrent de nous appartenir.

[Illustration: Btiments faisant la pche de la morue (verte) sur le
banc de Terre-Neuve.]

Rduits maintenant aux droits de pche sur les ctes d'Islande, au grand
banc et sur la lande orientale et occidentale de Terre-Neuve, _sans
pouvoir y tablir aucune habitation, si ce n'est des chafauds et
cabanes pour scher le poisson:_ ne possdant plus pour s'abriter que
les petites les de Saint-Pierre et Miquelon, rochers nus et misrables
qu'il faut approvisionner de toutes les choses ncessaires  la vie, nos
navires sont obligs de partir chaque anne des ports de France qui
doivent servir aux oprations de la campagne. Et pourtant, malgr cet
tat de choses, et grce aux encouragements de l'tat, nos pcheurs ont
soutenu la concurrence avec ceux de l'Angleterre, tablis et  demeure
sur la partie sud de l'le de Terre-Neuve, et avec ceux des tats-Unis,
qui jouissent de tous les avantages de la proximit de leurs ctes.--La
pche de la morue occupe annuellement plus de 400 navires franais; 200
btiments de transport et de cabotage sont destins en outre aux
oprations accessoires de la pche. Ainsi, cette industrie entretient 
la mer une flotte de 600 voiles et de 15,000 marins, qui forment prs du
quart du personnel valide de l'inscription maritime: rserve prcieuse,
toujours disponible et endurcie au mtier le plus rude, sur mit; mer
orageuse et sous un climat des plus rigoureux; rserve utile pour la
navigation commerciale en temps de paix, rserve indispensable, mais
encore insuffisante pour l'armement de nos escadres en temps de
guerre.--Les produits de la pche de la morue sont, estims  40
millions de kilogrammes de poisson, qui viennent alimenter nos marchs,
et dont 15  16 millions sont rexports aux colonies, en Italie et en
Espagne. Notre consommation absorbe le reste.

[Illustration: Coupe de mer sous un navire faisant la pche de la morue
(verte).]

La pche sur la cte de Terre-Neuve a toujours t place au premier
rang; c'est, celle qui occupe le plus grand nombre de marins; on y
emploie des btiments de toute grandeur, depuis 30 jusqu' 350 tonneaux.
Lorsque le navire est arriv il la cte, vers les premiers jours de
juin, on le dsarme, et l'quipage vient s'tablir  terre avec tout son
matriel dans des cabanes de bois construites sur le littoral et qu'il
faut remettre en tat aprs l'hivernage. De l, les bateaux, monts de
deux hommes et un novice, sont expdis tous les matins  la pche  la
ligne pour ne l'entrer que le soir. Indpendamment de ces embarcations,
chaque navire arme un ou plusieurs _bateaux de Seine_, qui sont monts
de dix hommes et qui pchent lorsque les morues deviennent plus
abondantes. Au retour des bateaux, le poisson est tranch, sal et mis
en pile: aprs plusieurs jours de sel, les novices et les mousses le
font scher sur les bancs de galet jusqu' ce qu'il soit parvenu  un
dsir de dessiccation suflisant pour le rentrer. Les pcheurs quittent
la cte  la fin de septembre, la plupart pour rentrer en France,
quelques-uns pour aller porter une cargaison de morues aux Antilles.

[Illustration: Haim et ligne de pche.]

La pche  Saint-Pierre et Miquelon a une grande analogie avec celle de
la cte de Terre-Neuve: elle se fait avec des bateaux plats appels
_wavys_ ou avec des pirogues. Ces embarcations, au nombre de 2  500,
vont  la voile et  l'aviron; elles sont montes par deux hommes et
sortent le matin pour rentrer le soir. On divise en trois catgories les
diffrentes classes de gens qui se dvouent  la pche, ou  la
prparation du poisson sur le littoral de ces deux petites les: 1 les
_pcheurs sdentaires_ ou colons pcheurs, au nombre de 1,000  1,400;
2 les _pcheurs hivernants_, qui passent la mauvaise saison ou qui
s'tablissent  terre pendant plusieurs annes; leur chiffre, sujet 
des variations, n'excde gure 300 individus; 3 enfin, les _passagers
pcheurs_ venus de France et qui repartent  la fin de la campagne; on
en compte environ 3  400 chaque anne.

[Illustration: Morue.]

La pche et la prparation de la morue tant la seule industrie des les
de Saint-Pierre et Miquelon, occupent la totalit des pcheurs
hivernants et presque tous les habitants sdentaires, hommes, femmes,
vieillards et enfants,  partir de l'ge le plus tendre. La pche
commence au mois d'avril et se prolonge jusque vers le milieu d'octobre;
elle est gnralement assez abondante et donne du petit poisson. Comme 
la cte de Terre-Neuve.

[Illustration: Morue habille, dite morue plate.--Dessus.]

[Illustration: Morue habille, dite morue plate.--Dessous, intrieur.]

[Illustration: Pcherie  Terre-Neuve]

La pche sur le grand banc s'effectue avec des navires de 120  130
tonneaux, arms de deux fortes chaloupes; 16  20 hommes d'quipage sont
ncessaires pour la manoeuvre du btiment et de ses embarcations: les
dparts de France ont lieu du 1er au 15 mars. Les navires se rendent
directement  Saint-Pierre et y dbarquent les passagers pcheurs, les
mousses et les novices, qui forment le complment lgal de leur
quipage, et qui ont pour destination le travail de la scherie  terre;
de l, ils font voile pour le banc, sur lequel ils vont mouiller par 70
 80 mtres de fond, afin de s'y livrer aux oprations de la pche. Les
deux chaloupes sont mises  la mer, et, chaque soir, montes de cinq
hommes chacune, elles vont tendre les lignes, qui sont armes de 4 
5,000 hameons. Tous les matins, les lignes sont leves, et le poisson,
tranch, lav et sal, est transport  bond et dpos dans la cale. La
partie de l'quipage qui est reste sur le navire, s'occupe aussi  la
pche avec des lignes de fond. La premire pche termine, ce qui a lieu
du 15 au 30 juin, le produit en est port  Saint-Pierre pour y tre
sch, tandis que le navire, muni de nouveau sel et d'appts, retourne
faire sur le banc une seconde pche. Parfois mme il en fait une
troisime, dont les produits, seulement sals, sont rapports
directement en France  l'tat vert. La pche du grand banc est plus
dure et plus prilleuse que celle de la cte; elle exige des marins
faits et des hommes intrpides; elle se pratique sur une mer sans cesse
agite; les pertes d'hommes et de chaloupes y sont frquentes  cause
des bourrasques et des brumes: la pche  la cte forme les marins, la
pche au banc les aguerrit.

[Illustration: Pche du capelan pour servir d'appt.]

[Illustration: Barque faisant la pche de la morue sche, sur le banc de
Terre-Neuve.]

[Illustration: Portion de coupe d'un btiment de pcheur de morue
(verte)--Profile.]

Quant  la pche qui se pratique vers les atterrages de l'Islande, elle
s'opre sous une latitude de 64  66 degrs nord, au milieu des glaces
flottantes et sur une mer sans mouillage et toujours tourmente. A la
cte, le navire est dsarm; au grand banc, il est mouill sur son
ancre; dans les parages de l'Islande, il est forc de rester sous voile.
Ici, la pche se fait avec des lignes volantes de 100  120 brasses de
profondeur; le poisson pris, au lieu d'tre sal _en vrac_, est prpar
et sal dans des tonnes apportes de France. On emploie, pour cette
pche, des btiments de 60  80 tonneaux, monts de 12  15 hommes
d'quipage. Les navires partent en avril et rentrent dans le courant de
septembre; quelques-uns, cependant, favoriss par la pche, reviennent
au mois de juin et repartent immdiatement pour un second voyage. Ainsi,
les quipages tiennent habituellement la mer pendant six mois. Aucune
pche n'est plus propre  donner des marins intrpides, aucune n'est
marque par des pertes plus cruelles d'hommes et de btiments.

[Illustration: Fragment d'un btiment de morue (verte), vu par la
hanche.]

En prsence du dveloppement des forces maritimes des grandes
puissances, disait nagure l'habile, administrateur charg de soutenir
devant les chambres l'expos des motifs sur le dernier projet relatif 
la pche de la morue, la France ne doit pas rester stationnaire, et le
gouvernement doit chercher les moyens de mettre les ressources du pays 
la hauteur des besoins sans cesse croissants de notre marine. La pche
est une industrie fconde; dj elle est la branche la plus importante
de notre navigation commerciale, et l'inscription maritime,  laquelle
elle fournit plus du cinquime de sa force vive, lui doit ses meilleurs
matelots; aucune ne forme plus conomiquement et plus promptement des
marins robustes, actifs et propres au service de l'tat, et cependant
aucune n'est susceptible encore d'un plus grand dveloppement... Le
doublement de l'exportation et de la consommation des produits de la
pche suffirait pour donner au service de notre flotte 12,000 marins de
plus.

A ces judicieuses paroles de M. Senac nous ajouterons que la France a
dans ses mains toutes les ressources pour se maintenir au rang des
premires puissances maritimes, pour protger le commerce le plus
tendu, pour appuyer au besoin par ses forces navales la prpondrance
de sa politique; mais il faut pour cela qu'elle ne renonce pas  se
faire craindre sur les eaux. Or, il n'est pas de marine militaire
possible sans une marine marchande active et nombreux, et c'est dans la
politique de la grande pche qu'elle, en trouvera tous les lments.



Projet d'une Caisse de pensions de retraite

POUR LES CLASSES LABORIEUSES.

Les caisses d'pargne sont accessibles sans distinction  tous ceux qui,
pauvres ou riches, veulent momentanment dposer des sommes plus ou
moins fortes, qu'ils peuvent retirer  volont. Or, nous voyons par les
comptes rendus de leur administration que la moyenne des versements pour
Paris varie entre 150 et 160 fr. par individu, ce qui suppose une
conomie d'au moins 60 fr. par an, conomie que peuvent rarement faire
ceux qui vivent au jour le jour de leurs salaires.

D'autre part, les _Socits particulires de secours mutuels_ ont
spcialement pour but d'assurer un secours journalier  ceux qu'un
chmage, une maladie, privent momentanment de leurs ressources,
quelquefois de rembourser les frais de maladie, les frais de spulture
en cas de dcs, etc.; mais, ainsi que nous le dit un homme qui a vou 
ces importantes questions une lude toute particulire, M. Maquet, dans
un travail dont nous parlerons tout  l'heure, les ouvriers peuvent
d'autant moins s'y associer, qu'indpendamment des versements annuels
plus ou moins forts, le souscripteur est encore oblig de payer d'avance
5 pour 100 pour frais d'administration _sur le montant des annuits
capitalises._

Aussi, beaucoup de ces socits; n'ont pu se soutenir longtemps, et,
aprs d'infructueux efforts, se sont vues dans la ncessit de se
dissoudre. En nous confirmant ces tristes rsultats, un philanthrope
bien digne de regrets, M. de Grando, nous les a expliqus dans les
lignes suivantes empruntes  son ouvrage sur la _Bienfaisance
publique_: Ces socits, dit-il, dont le quart runit  peine trente 
cinquante membres, procdent suivant des modes trs-diffrents; aucune
loi, aucun acte du gouvernement, ne sont venus leur assurer une
protection, leur donner des rgles ou des garanties. Il est impossible,
ajoute-t-il dans un autre passage, que des associations si peu
nombreuses puissent faire une application solide du calcul des
probabilits, et qu'elles garantissent aucun secours avec une certitude
quelconque. Trente-deux d'entre elles se sont dissoutes dans ces
derniers temps, et cinq dans la seule anne 1837; vingt-une n'ont plus
fourni de renseignements  la caisse philanthropique de Paris depuis
1829, et ont peut-tre subi le mme sort.

Il restait donc  trouver une combinaison qui, sans nuire aux caisses
d'pargne, pt exister  ct d'elles ainsi qu' ct des socits
temporaires de secours mutuels, et raliser ce que ni les unes ni les
autres ne pouvaient faire, c'est--dire crer chaque jour pour le
proltaire des ressources qui s'accumuleraient sans cesse, et
garantiraient d'une manire certaine l'avenir contre toutes les
ventualits. C'est le plan qu'a voulu raliser un honorable citoyen, M.
Maquet, en fondant _des caisses de pensions de retraite pour les classes
laborieuses de l'un et de l'autre sexe_.

M. Maquet, qui mrissait depuis longtemps cette ide gnreuse, avait
consult tous les prcdents qui peuvent exister; car l'ide qu'il a
mise et qu'il veut faire passer dans la ralit n'est nouvelle, 
proprement parler, que dans son application. Sans mentionner la _caisse
des invalides de la marine_, dont les rsultats ont t si admirables,
et qui fonctionne avec tant de succs depuis prs de deux sicles, il
nous suffira de dire qu'un plan analogue  celui propos aujourd'hui par
M. Maquet a t expos pour la premire fois en 1772 en Angleterre,
adopt deux fois,  une grande majorit, par la Chambre des Communes en
1773 et 1796, deux fois repouss par la Chambre des Lords, et enfin
accueilli le 18 juin 1833 par les deux chambres du Parlement.

Cet acte lgislatif stipulait que tout individu g de quinze ans au
moins pouvait, soit par un seul paiement, soit par une prime annuelle,
acqurir de l'tat une rente viagre annuelle ou diffre au maximum de
20 liv. st., au minimum de 1 liv. st.,  la charge de dposer cette
prime dans une caisse d'pargne ou paroissiale, ou dans toute autre
socit autorise  se former  cet effet.

Le mme acte disposait en mme temps (art. 19) que les certificats et
registres relatifs  ce service seraient exempts de timbre.

Aprs avoir longtemps mri son plan, et rflchi  la possibilit
d'organiser une caisse de pensions de retraite pour les classes
laborieuses, M. Maquet songea  demander pour lui le patronage du
public, de la presse et des hommes clairs. A cet effet, une runion
solennelle fut convoque; elle eut lieu le 11 mai 1812, dans la grande
salle de la mairie du 5e arrondissement. C'est devant un nombreux
auditoire que M Maquet, fort de ses tudes et de ses convictions, exposa
son plan d'organisation. Nous allons en donner brivement un aperu
d'aprs ses propres travaux.

tendre aux classes ouvrires, par une association applique  tous les
degrs de l'chelle sociale, le principe suivi par le gouvernement, qui,
au moyen des retenues opres sur leurs traitements d'activit, mme les
plus minimes, alloue des pensions de retraite, non-seulement aux
employs de ses administrateurs, mais encore aux officiers des armes de
terre et de mer, ainsi qu'aux marins et aux ouvriers des ports; tel
tait le problme que M. Maquet s'tait propos de rsoudre.

Pour y parvenir, rien ne lui semble prfrable  la cration d'un
tablissement fond sur le model de la caisse des invalides de la
marine. Cette caisse, qui, depuis deux sicles, fonctionne avec un
succs toujours croissant, et que prosprit a mise  mme de pouvoir
payer plus de 7 millions de pensions pour services mixtes rendus 
l'tat et au commerce, s'carte (comme doit du reste le faire,  son
exemple, la casse des pensions de retraite) autant de la rgle commune
des anciennes routines que des tablissements nouveaux d'un caractre
analogue. Elle n'aline aucune partie de son capital; elle n'en fait pas
comme certaines socits particulires, le privilge exclusif d'un
partage entre les survivants lors des rpartitions; son fonds est un
trsor qui s'augmente sans cesse pour soulager dans l'avenir les
infirmits ou la vieillesse de ses conomes et prudents souscripteurs.
En effet, dit M. Richelot, cette caisse pourvoit  tout pour le marin;
la marine n'abandonne point, comme l'industrie, ses vieux serviteurs;
les bras employs par elle, et que l'ge a affaiblis, elle ne les rduit
pas au pnible effort de demander l'aumne; elle tablit une admirable
solidarit de famille, et rcompense dans la veuve et dans l'enfant en
bas ge les services du mari et du pre.

Ce serait une position analogue que M. Maquet, en organisant la caisse
des pension de retraite, voudrait crer en faveur de ces ouvriers vieux
et infirmes, de ces invalides de l'industrie qui, aprs une vie entire
passe dans de pnibles travaux, n'ont d'autre perspective que le
dnment dans l'infirmit.

Jusqu'ici, en effet, qu'a-t-on fait pour l'ouvrier? Le gouvernement, ce
tuteur-n des intrts gnraux, qui impose d'autorit une conomie sur
le traitement de l'officier ou du bureaucrate, qui les rend prvoyants
par ordre, a-t-il song  assurer  l'ouvrier un morceau de pain  la
fin de sa carrire? Souvent mme se croit-il bien gnreux quand,
l'arrachant  la municipalit, il l'envoie cacher ses infirmits
derrire les murs d'un de ces hpitaux qu'il entretient avec les sueurs
du malheureux, avec le produit des charges publiques, surtout des
octrois, qui psent bien plus sur le pauvre que sur le riche.

Diffrente des caisses d'pargne, la caisse des pensions de retraite ne
rend les pargnes qu'elle  reues par fractions que sous forme de
pensions, ou tout au moins de secours qu'on pourrait appeler des
pensions temporaires, et aprs un laps de temps qui ne peut tre moindre
de vingt-cinq ans. Ces pensions doivent tre le rsultat de versements
ou de retenues volontaires de 6, 12 ou 21 francs par an,  percevoir par
fractions de 12, 25 ou 30 centimes par semaine, suivant l'ge ou la
progression du salaire.

Le minimum des versements pendant vingt-cinq ans est de 450 francs; le
maximum, de 20 centimes par jour.

Toute personne de l'un ou de l'autre sexe, de dix ans et au-dessus, peut
faire partie de la caisse, sur la prsentation de son acte de naissance.

Les versements ne pourront tre moindres

De 6 francs par an, de dix  quinze ans;

De 12 francs, de quinze  vingt ans;

De 24 francs par an, de vingt ans et au-dessus.

Les souscripteurs devront faire leurs versements par semaine ou par mois.

Toutes les sommes provenant de souscriptions, legs ou donations, seront
employes en achats de rentes sur l'tat.

Ces rentes seront inscrites au nom de la caisse des pensions de
retraite, et les titres seront dposs  la caisse des dpts et
consignations.

Les arrrages de rentes seront perus et convertis immdiatement en
rentes sur l'tat, ou en placements hypothcaires, par les soins du
conseil-directeur.

Tout souscripteur g de cinquante-cinq ans, dont les versements annuels
auront t rgulirement faits pendant vingt-cinq ans, et s'lveront 
450 francs au moins, aura droit  une pension.

Les souscripteurs dont les versements auraient t suspendus ne perdront
pas leurs droits  la pension, pourvu qu'en reprenant le cours de leurs
versements, ils acquittent le montant et les intrts composs des
versements arrirs. Le maximum des pensions ne pourra excder 600
francs par an,  moins de modifications ultrieures.

D'autres dispositions rglent les droits des ouvriers  une pension
temporaire pour cause de blessures ou d'accidents.

Enfin la caisse sera aussi en mesure de servir des pensions aux veufs ou
veuves, aux orphelins et aux pres et mres indigents des
souscripteurs..

Tel est, dans ses dispositions principales, le plan propos par M.
Maquet; aussi ne doit-on pas s'tonner qu'aussitt les hommes les plus
honorables et les publicistes les plus distingus se soient empress de
lui donner leur adhsion. Il a t immdiatement renvoy  une
commission qui s'est constitue sous la prsidence d'un de nos
industriels les plus distingus, M. Demere, et dont on attend le travail
avec impatience. Sans prjuger, ds aujourd'hui, quelles seront les
conclusions de cette commission, nous croyons savoir qu'elle
insisterait, de mme que M. Miguel, pour que cette caisse fonctionnerait
sous la garantie du gouvernement.

Nous ne savons encore si le gouvernement donnera la garantie demande.
Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que nous fliciter de voir des
hommes honorables et dvous occups de raliser une ide aussi fconde,
et qui, bien comprise et bien excute, peut avoir les rsultats les
plus heureux pour l'avenir des classes ouvrires. Prochainement, la
commission va publier son travail et ses observations. Puisse-t-elle
mettre dans l'oeuvre qu'elle a entreprise assez de persvrance et
d'efforts pour raliser bientt le plan de M. Maquet! Ce sera  la fois
un noble exemple donn par la France au monde civilis, et un immense
service rendu  l'industrie nationale. Ses agents les plus immdiats et
les plus utiles, les ouvriers, trouveront dans la caisse des pensions de
retraite un soulagement pour leur vieillesse, et un bien-tre d'autant
plus prcieux qu'ils ne le devront qu' leur prvoyance et  leur
conomie.



Romanciers contemporains.

CHARLES DICKENS.

LA TABLE D'HOTE.

(Voir t. II, p. 26, 58 et 105.)

L'assemble tait nombreuse; dix-huit  vingt convives environ, parmi
lesquels cinq ou six daines, serres l'une contre l'autre, formaient 
elles seules une petite phalange dfensive. Tous les couteaux, toutes
les fourchettes taient  l'oeuvre et s'escrimaient d'une faon tout 
fait difiante. Peu de paroles s'changeaient; chacun avalait comme s'il
y allait de la vie; et une famine et t prdite pour le lendemain
avant djeuner, qu'on n'et pu mettre plus d'ardeur  satisfaire le
premier des apptits brutaux. La volaille faisait le gros du festin; une
dinde figurait au haut bout de la table, deux canards en occupaient
l'autre extrmit, et deux volatiles inconnus sigeaient au centre. Le
tout disparut comme si chaque oiseau, recouvrant l'usage de ses ailes,
et pris l'essor  travers chaque gosier, y plongeant comme en un
gouffre. Les hutres, cuites et marines, ne faisaient qu'un saut de
leurs spacieuses coquilles dans les bouches bantes, o elles glissaient
par vingtaines. Les hors d'oeuvre du plus haut got ne faisaient
qu'apparatre. Les cornichons, les piments, les concombres au vinaigre,
se croquaient comme drages, sans qu'un oeil sourcillt. D'immenses amas
d'aliments indigestes fondaient comme la glace au soleil. C'tait
vraiment chose solennelle et stupfiante  voir! Des gens qui se
plaignaient d'une digestion laborieuse se gorgeaient d'normes bouches,
nourrissant ainsi, non-seulement eux, mais une nue de cauchemars,
luttes habituels de leur couche. D'autres individus maigres,  joues
hves et tires, mal repus en dpit de ce carnage des pices de
rsistance, couvaient la ptisserie avec des regards avides. Ce que
madame Pawkins ressentait chaque jour pendant le dner chappe  la
pntration humaine; elle avait cependant une consolation: c'est que son
supplice tait court.

Ds que le colonel eut fini de dner, vnement qui eut lieu juste au
moment o Martin, envoyant son assiette, sollicitait un morceau de dinde
pour commencer le sien, l'Amricain demanda  l'Anglais son opinion sur
les pensionnaires qui affluaient l de toutes les parties de l'Union, et
s'informa si quelques renseignements sur eux lui seraient agrables.

De grce, dit alors Martin, quelle est cette petite fille,  figure
maladive, avec de gros yeux tout ronds, l, vis--vis de nous? je ne lui
vois ni mre ni chaperon.

--Parlez-vous de cette matrone en robe bleue? demanda le colonel avec
emphase; c'est mistriss Jefferson Brick, monsieur.

--Eh non! dit Martin; je parle de cette petite poupe: l, vous dis-je,
juste en face.

--Eh bien, monsieur, rpliqua le colonel, cette dame est madame
Jefferson Brick en personne!

Martin fit volte-face et regarda le colonel. Il parlait srieusement.

Sur mon me; alors je ne dsespre pas de voir quelqu'un de ces jours
natre un hritier  M. Brick, dit Martin.

--Il en a dj deux, monsieur, rpondit le colonel. L'allure de la dame
tait si fort celle d'une enfant, que Martin n'avait pu retenir
l'exclamation.

Oui, monsieur, poursuivit M. Driver; s'il est des institutions qui
compriment la nature humaine, il en est d'autres qui la dveloppent!
Aprs un moment de silence: Jefferson Brick, ajouta le colonel 
l'loge de son collaborateur, Jefferson est un des hommes les plus
remarquables de notre pays, monsieur!

Ces paroles furent murmures  voix basse, car l'homme remarquable
sigeait  la droite de Martin.

Auriez-vous la bont de me dire, monsieur Brick, reprit l'Anglais,
s'adressant cette fois  son voisin de droite et le questionnant, moins
par curiosit que pour l'amour de la conversation, me diriez-vous quel
est ce... Il allait dire petit garon; mais, esquivant le mot, il
reprit: ce petit monsieur, l-bas, qui a le nez rouge?

--Professeur Mollet, monsieur, rpondit Jefferson.

--Puis-je demander quelle science il professe? reprit Martin.

--L'ducation, monsieur, dit Jefferson Brick.

--Peut-tre un matre de pension? demanda Martin en hsitant.

--Un homme de la plus haute moralit, monsieur, form des lments les
plus purs, jouissant de facults peu communes, rpondit le correspondant
charg du dpartement de la guerre. A la dernire lection pour la
prsidence, il a jug, de son devoir de rpudier son pre et de le
dnoncer pour avoir vot du mauvais ct. Depuis, il a publi quelques
pamphlets d'une immense porte, qu'il a sign _Suburb_, ou Brutus
renvers. C'est un des grands hommes dont notre patrie s'honore,
monsieur.

--A ce compte, il n'y aura pas disette de grands hommes, pensa Martin.

Poursuivant son enqute, l'Anglais dcouvrit qu'il n'y avait pas moins
de quatre majors prsents, deux colonels, un gnral et un capitaine. Il
ne put s'empcher d'en conclure que l'tat-major de la milice amricaine
tait si nombreux qu' moins de se commander mutuellement l'un l'autre,
les officiers ne devaient savoir o et comment se pourvoir de soldats.
Pas un des assistants qui ft dpourvu de titres. Ceux qui ne
jouissaient pas des honneurs militaires taient docteurs, professeurs on
rvrends. Trois d'entre eux, grossiers et dsagrables personnages,
avaient t dputs des tats voisins; l'un pour affaires d'argent, le
second comme envoy politique, le troisime, comme missionnaire aux
frais d'une secte religieuse. Parmi les dames on voyait mistriss
Pawkins, droite, osseuse et silencieuse; de plus une vieille demoiselle,
figure en lame de couteau, qui soutenait les droits des femmes envers et
contre tous, et avait ouvert un cours pour la propagation de ses ides.
Le reste, tout  fait dpourvu d'individualit et de caractre, ne
valait pas la peine d'tre nomm; plusieurs mme auraient pu faire
change d'esprit ou d'me l'un avec l'autre sans que personne s'en
doutt. Ces derniers seuls ne paraissaient point enrls parmi les
personnages les plus remarquables du pays.

Plusieurs hommes, en avalant leur dernier morceau, se levrent et
sortirent, s'arrtant seulement une minute ou deux prs du pole, pour
se rafrachir aux crachoirs de cuivre. Un petit nombre, plus sdentaire,
s'oublia environ un quart d'heure autour de la laide, et ne se leva
qu'avec les dames.

O vont-elles? demanda Martin  l'oreille de M. Jefferson Brick.

--Dans leur chambre  coucher, monsieur,

--N'y a-t-il donc point de dessert, pas un moment de loisir  donner 
la conversation? demanda Martin, assez dispos  jouir de quelque
relche aprs son long et assommant voyage.

--De ce ct de l'Atlantique, nous ne sommes pas hommes de loisir,
monsieur, mais d'affaires, et nous n'avons pas de temps  perdre, fut
la rplique.

Les dames filrent donc sur une seule ligne; M. Jefferson Brick et les
autres hommes maris signalrent le dpart de leurs meilleures moitis
par un lger mouvement de tte, et ce fut chose termine. Martin
trouvait la coutume peu de son got; cette fois il garda son opinion
pour lui, ayant grand dsir de profiter de la conversation de ces
_gentlemen_ si affairs, qui s'tiraient,  l'envi l'un de l'autre,
autour du pole, comme si le dpart des personnes de l'autre sexe et
dgag leur esprit d'un poids immense, ils faisaient maintenant le plus
copieux usage, le plus actif emploi des crachoirs et des cure-dents.

A dire vrai, l'entretien tait vide d'intrt et pouvait se rsumer en
un seul mot: l'argent. Soucis, joies, esprances, affections, vertus,
posie, tout semblait se fondre et couler en dollars. Le hasard le plus
favorable n'aurait pu apporter, au milieu de ces fastidieux caquets,
chose lgre ou gracieuse qui ne s'paissit en mtal. Les hommes taient
pess au poids de leurs dollars, leurs actes jaugs en dollars, la vie,
mise  l'encan, value au taux le plus juste, porte aux nues ou
trane dans la fange, selon le nombre des dollars.

Aprs les dollars, ce qu'il y avait de plus respectable, c'tait toute
entreprise ayant pour but d'en acqurir. Plus un homme avait su jeter
par dessus bord, de vertus, d'honneur, de gnrosit, allgeant sa
barque de ce lest inutile, plus il avait de place  donner aux dollars.
Pour l'argent on pouvait faire du commerce un vaste mensonge, un
brigandage lgal; pour l'argent on pouvait faire, du drapeau de la
rpublique, un haillon; on pouvait en souiller les toiles une  une, le
taillant, le dpeant bande  bande, comme les chevrons d'un caporal
dgrad. Tout pour les dollars! qu'est-ce qu'un pavillon, qu'est-ce
qu'un drapeau devant _l'or_?

Celui qui hasarde sa vie  la chasse aux renards, aime  courir  toute
bride; il en tait ainsi de ces messieurs. Le plus grand patriote tait
celui qui braillait le plus haut, au mpris de toute dcence. Leur digne
champion, c'tait l'homme qui, dans l'emportement brutal de sa course,
ne pouvait prendre un instant haleine, et marquer d'un brlant mpris la
turpitude du voisin. En peu de minutes de cette causerie autour du
pole, Martin apprit que porter  l'assemble lgislative des pistolets,
des pes dans des cannes, et autres paisibles jouets; que saisir son
adversaire  la gorge comme le pourrait faire un chien ou un rat; que
tempter, quereller, s'emporter, boxer et triompher par la force
musculaire, taient autant d'actes glorieux; et qu'au heu de dshonorer
la libert et de la frapper au coeur plus que ne le pourrait faire le
cimeterre d'un despote, ces actes forcens flattaient l'orgueil
patriotique des citoyens et rveillaient sur les rivages
transatlantiques les mille chos de la renomme.

Une fois ou deux, quand il peut en trouver le joint, Martin hasarda les
questions qui lui venaient en tte, en sa qualit d'tranger, tant sur
les potes nationaux, sur le thtre et la littrature, que sur les
arts. Mais les renseignements que ses interlocuteurs taient en mesure
de lui donner, ne s'tendaient pas au del des phrases redondantes des
illustres de l'poque, tels que le colonel Driver, M, Jefferson Brick et
autres clbres,  ce qu'il paraissait, par la perfection et
l'excellence du style boursoufl et tranchant, vulgairement nomm,
style de matamore.

Nous sommes un peuple occup, monsieur, dit un des capitaines nui
venaient de l'Ouest, et nous n'avons pas de temps  perdre en lectures
de fantaisie. Nous nous en arrangeons encore quand elles nous viennent
dans les journaux mles  des choses solides et substantielles, mais
_pouah_ de vos livres!

Ici le gnral, qui semblait pris de mal de coeur  la seule pense de
lire quoi que ce soit qui n'appartint pas au commerce ou  la politique,
et qui ft en dehors des journaux, demanda si personne ne se sentait en
got de prendre un petit verre de liqueur. La plupart des assistants
trouvant l'ide fort de saison, filrent, un  un, vers le comptoir du
cabaret voisin, d'o probablement ils gagnrent leurs magasins et leurs
banques, pour revenir de nouveau  la taverne rabcher encore de dollars
et d'argent, largir leur esprit en parcourant et discutant quelques
sentences ampoules de patriotisme, et finir enfin par aller ronfler
chacun au sein de sa famille.

Leur principale jouissance, la seule qu'ils sachent savourer en commun,
se dit Martin poursuivant le cours de ses penses; et il continua il
rver aux dollars, aux dmagogues de cabaret, ne sachant trop si ces
gens taient rellement aussi affairs qu'ils prtendaient l'tre, ou si
tout bonnement ils taient incapables de goter tout plaisir social,
toute joie domestique.

Le problme tait difficile  rsoudre, et s'tre trouv contraint de le
poser tait dj peu encourageant. Martin, assis devant la table
dserte, de plus en plus abattu, et repassant en son me les difficults
et l'incertitude de sa situation, poussa un profond soupir.

Un des convives, homme entre deux ges,  l'oeil noir,  la face hle,
avait attir l'attention de Martin par l'expression cordiale et ouverte
de ses traits. Mais impossible  l'Anglais de rien tirer de ses voisins
au sujet d'un individu qu'ils paraissaient regarder avec le plus complet
ddain. Ce personnage, qui ne s'tait pas ml  la conversation autour
du pole, ne quitta point la salle avec les autres, et lorsqu'il entend
il Martin soupirer pour la trois ou quatrime fois, il hasarda quelques
paroles dans le dsir, sans imposer sa connaissance, d'engager peu  peu
l'entretien. Ses motifs taient si palpables, et cependant si
dlicatement indiqus, que Martin en prouva une vellit de
reconnaissance, et la laissa percer dans sa rponse.

Je ne vous demanderai pas, dit en souriant l'tranger, qui se leva
alors et se rapprocha de Martin, je ne vous demanderai pas comment vous
aimez mon pays; je crains trop de deviner; mais, en ma qualit
d'Amricain, forc du commencer toujours par une question, _je vous
demanderai_ si le colonel vous agre.

--Votre franchise m'encourage  avouer, sans la moindre rticence, qu'il
ne m'agre pas du tout; bien qu'il me faille ajouter que je lui dois des
remerciements pour m'avoir amen ici,--et mme pour avoir arrang les
choses sur un pied assez raisonnable, ajouta Martin, se souvenant de
quelques mots, que le colonel avait murmurs  son oreille avant de le
quitter.

--Trve  la reconnaissance, reprit schement l'tranger; le colonel va
raccrocher  bord des paquebots de temps  autre,  ce que j'ai oui
dire, quelques passagers d'Europe, afin de leur extorquer des
renseignements de frache date dont il engraisse son journal; il
prsente aussi des trangers ici comme pensionnaires, pour gagner sur
eux, j'imagine, quelque petite remise, dduite ensuite par l'htesse sur
son cot de la semaine.--J'espre ne vous avoir choqu en rien?
ajouta-t-il, s'apercevant que Martin rougissait.

--Comment serait-ce possible, mon cher monsieur? dit Martin, serrant la
main qui lui tait offerte. A vous dire la vrit, je me demande.....

--Quoi?

--Je me demande, puisqu'il faut tout dire, comment fait le colonel pour
esquiver les coups de bton?

--Eh! il en a bien reu quelques-uns, rpondit tranquillement
l'Amricain; il fait partie de cette classe d'hommes de laquelle notre
Franklin, dix ans dj avant la fin du dernier-sicle, n'attendait que
dangers et disgrces. Peut-tre ignorez-vous que Franklin a publi, en
termes premptoires, l'opinion que tout individu calomni par un drle
de l'espce du colonel, ne trouvant protection suffisante ni dans les
lois du pays, ni dans les sentiments levs et dlicats de ses
compatriotes, tait en droit de rcriminer sur le dos de cette vermine
publique,  l'aide d'un bon gourdin.

--Je ne savais mot de cela, dit Martin; mais je suis ravi de
l'apprendre, et trouve l'avis digne de mmoire, d'autant plus..... Ici,
il hsita de nouveau.

Allons, poursuivez, dit l'autre, souriant comme s'il devinait les
paroles qui prenaient Martin  la gorge.

--D'autant plus, poursuivit Martin, que je commence  penser qu'il
fallait tre dou d'une forte dose de courage, mme au temps de
Franklin, pour crire librement, sur quelque sujet que ce ft, dans
cette trs-indpendante rpublique, du moins, sans tre soutenu par un
parti.

--Du courage? sans doute, il en fallait. Et pensez-vous qu'il en faille
aujourd'hui? reprit son nouvel ami.

--Oui, en vrit, et pas peu, dit Martin.

--Vous dites vrai, si vrai que je ne crois pas possible qu'un auteur
satirique puisse respirer notre air. Un Juvnal, un Swift qui viendrait,
 natre parmi nous demain serait cras sur l'heure. Si vous
connaissez, un peu notre littrature, et que vous puissiez me citer le
nom d'un Amricain qui ait relev et dissqu nos travers comme peuple,
et non comme appartenant  tel ou tel parti, et qui ait pu chapper aux
calomnies les plus dgotantes, aux plus sales injures, ce nom,
croyez-moi, sera nouveau  mes oreilles. Je pourrais vous dsigner plus
d'une circonstance o un de nos crivains ayant hasard la plus
innocente critique, l'exposition la moins amre, la mieux intentionne
de quelques-uns de nos ridicules ou de nos vices, a t oblig
d'annoncer que, dans une nouvelle dition purge; et corrige, le
passage critique serait retranch, expliqu ou mtamorphos en loge.

--Et comment les choses en sont-elles venues l? demanda Martin d'un ton
abattu.

--Rappelez-vous ce que vous avez entendu et vu aujourd'hui,  commencer
par le colonel, et vous ne demanderez plus comment, dit son ami. Mais
eux, d'o sortent-ils? cela, c'est une autre question. Dieu nous
prserve de voir en cette engeance un spcimen de l'intelligence et de
la moralit en Amrique; seulement, comme l'cume, elle monte  la
surface, hlas! et trop souvent c'est dans cette tourbe que la
reprsentation du pays se recrute.--Mais ne feriez-vous pas un tour de
promenade?

Il y avait dans les manires de l'Amricain une franchise pleine de
cordialit, jointe  la mle confiance qu'on n'en abuserait pas, un
mlange de droiture, de fermet et de bienveillance, que Martin n'avait
encore jamais rencontr. Il passa son bras sous celui de son nouvel ami,
et ils sortirent ensemble.

(_La suite  un prochain numro._)



MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XIV.

PISE.

Persuad qu'Alpinolo ne reviendrait plus dans cette cabane, Ramengo
marchait en cherchant  se mettre sur les traces du jeune page. Le dsir
de trouver son fils lui avait fait quitter la piste qu'il avait
jusque-l suivit; avec l'anxit de la haine. Dans une de ses promenades
 l'aventure, un jour qu'il ctoyait le P, il entendit sortir d'un
buisson comme la voix d'un homme qui appelle. Il s'approche: un batelier
lui demande humblement: Le seigneur cavalier veut peut-tre passer?

[Illustration.]

--Pourquoi cette demande?

--Je connais au drap de vos habits que votre seigneurie est de Milan.
J'en ai beaucoup pass de Milanais pendant ces semaines.

Ces paroles donnrent l'impulsion  la volont indcise de Ramengo, qui
rpondit affirmativement plutt  ses propres penses qu' la question
du batelier. On fit entrer le cheval dans la barque, et pendant que le
rameur s'efforait de couper obliquement le fil de l'eau, Ramengo le
questionna sur les passagers, sur leurs babils, leurs discours, leur
route. Il lui demanda, en outre, s'il n'avait pas vu un beau jeune
homme, et il lui lit le portrait d'Alpinolo.

Eh! eh! rpondait le batelier, s'il fallait les avoir tous dans
l'esprit. Mais, celui que vous me dcrivez, je crois l'avoir vu; oui: un
homme entre trente et trente-cinq ans, n'est-ce pas?...

--Non, non: beaucoup moins, pas mme vingt: des cheveux noirs.

--Prcisment;  prsent, je me rappelle: des yeux gris, courtaud,
trapu...

--Au contraire: des yeux noirs, plus grand que moi, bien taill;
impossible de le voir et de ne pas s'en souvenir.

--Ah! il y tant d'nes qui se ressemblent! Ramengo arriv  l'autre
rive, paya maigrement le passeur, et partit  l'aventure. Il erra encore
de lieu en lieu, questionna tout le monde sur son passage; on lui
rpondit partout qu'on avait, en effet, vu beaucoup de Milanais, mais
qu'on ignorait qui ils taient et o ils se dirigeaient. On savait
gnralement qu'ils quittaient leur patrie  cause de la tyrannie de
Luchino.

Il vit d'autres tyrans rgner sur les diverses cits de la Romagne; 
Ituvium, les Malatesta; les Ordelaffi,  Fouli;  Faenza, Francesco di
Manfredi; les Palenta,  Ravenne. Rome pleurait son veuvage depuis que
les papes, se retirant  Avignon, l'avaient abandonne  la tyrannie de
ses barons, contre lesquels devait, peu d'annes aprs, s'lever la
gnreuse mais impuissante voix de Cola de Rieuri. Bologne recevait la
vie et la splendeur des quinze nulle Italiens et Allemands qui
tudiaient dans son adversit, orgueilleuse de son titre de docte,
qu'elle a conserv jusqu' nos jours, comme elle a conserv dans ses
armoiries le mot de libert, quoique dj, ds cette poque, elle et
subi le joug des papes. Puis, passant l'Apennin, Ramengo entra dans la
belle Toscane. Dans cette contre, la libert tait d'autant plus en
honneur, qu'on avait vu a quels excs s'taient ports les petits
seigneurs de la Romagne et de la Lombardie. Toutes les communes
dfendaient hardiment leurs franchises, et repoussaient avec haine le
gouvernement d'un seul. Mais comment esprer qu'une vierge se conserve
pure au milieu d'une troupe de courtisanes? Les voisins dpravs de ces
rpubliques, s'ils n'osaient point encore attenter ouvertement  la
libert de la Toscane, prparaient son assujettissement par la
corruption et en fomentaient les discordes. Sous cette dgradante
influence, les inimitis de cit  cit s'aigrissaient de plus en plus;
les noms des Guelfes et des Gibelins, qui, dans les autres pays, avaient
presque perdu leur signification, conservaient l une vitalit tenace:
Pise et Avezzo taient gibelines; guelfes taient Pistole, Prato,
Volterra, Samminiato, Sienne, Pronne, et principalement, Florence. Au
lieu de laisser se mrir dans les coeurs le sentiment d'une nationalit
unique, qui seule pouvait porter des fruits dans l'avenir, ils se
combattaient et se repoussaient les uns les autres. Il n'y avait de
patrie que le coin o on tait n. On appelait trangers et ennemis tous
ceux qui ne foulaient pas la mme terre, et plus ils taient voisins,
plus on avait contre eux de dispositions hostiles; et au milieu de leurs
querelles, ils invoquaient toujours ou les armes ou la mdiation plus
funeste encore de leurs vritables ennemis.

Cependant, au milieu de ces luttes, il y avait une activit puissante.
Chacun prouvait sa valeur et ce qu'il pourrait faire de concert avec
ses concitoyens. Le commerce, l'agriculture, les arts taient  leur
plus haut point d'panouissement; la peinture, la sculpture,
l'architecture, offraient des modles que notre sicle difficile n'a pas
cess d'admirer; et la langue sortie des mains de Dante Alighiri, mort
vingt annes auparavant, perfectionne par Ptrarque et par Boccace,
encore jeunes, acqurait cette suprmatie sur les autres dialectes de
l'Italie, que rien ne pourra dsormais lui enlever.

De mme que dans cette Grce, avec laquelle notre patrie a tant de
rapports, on oubliait les mutuelles inimitis pour se rassembler aux
jeux d'Olympie, ainsi la vive humeur des Toscans les runissait  de
splendides ftes, o les diverses cits venaient se rjouir dans les
solennits consacres  leurs patrons, dans la clbration d'anciens
faits mmorables ou de hauts faits nouveaux. Pise avait, prcisment,
vers cette poque, remport des avantages contre les Maures, qui,
s'lanant des ctes de l'Afrique, infestaient la Mditerrane et
l'Italie. Pour clbrer ce triomphe et la prise de quelques galres, le
carnaval devait finir par la fte du Pont. Ramengo n'entendait parler
que de cette fte dans toute la Toscane. Tous ceux qui le pouvaient se
prparaient  y assister; les autres s'en mouraient d'envie: Pourquoi
n'irais-je pas aussi, moi, se dit Ramengo? C'est parmi un tel concours
qu'il est le plus probable de rencontrer celui que je cherche. Il se
dirigea donc vers Pise; elle tait alors dans toute la fleur de sa
beaut. Son port tait aussi frquent, toute proportion garde, que le
sont aujourd'hui les ports, d'Amsterdam et de Londres. Unissant au gnie
des spculations l'amour des beaux-arts, inn dans notre patrie, ils
tiraient des contres de l'Asie, redevenue barbare, des marbres, des
colonnes, des sculptures, dont ils embellissaient la patrie. Aujourd'hui
Pise est bien diffrente de ce qu'elle a t. Un bourg voisin de la mer,
alors  peine remarqu, lui a enlev le reste de commerce que les
changements des relations europennes ont laiss  la Toscane. Ses
150,000 habitants sont rduits au moins des six septimes. Sa cathdrale
de marbre, l'admirable _loggia_ des marchands, les autres monuments de
son antique majest, font un mlancolique contraste avec l'herbe qui
croit dans les rues solitaires, avec le silence des ateliers muets, avec
le vide dsol de son _lungarno_, et la merveilleuse tour semble se
pencher avec compassion pour pleurer sur toutes ces grandeurs vanouies.

Poteurinterra! votre seigneurie doit venir de l'autre bout du monde, si
jamais elle n'a entendu parler de la fte du Pont. C'est ce que disait
 Ramengo Phole Aquevino, qui, venu jeune de Pontudera, sans le bec d'un
quattrino, comme il disait, avait d'abord lev sur la route de Pise une
rame o il donnait  boire aux muletiers, faisant ses frais avec
quelques niaiseries de profit. Puis, avec des quattrini faisant d'autres
quattrini, et donnant des noms illustres aux petits vins qu'il dbitait,
et que la soif faisait paratre superflus, il btit une petite
htellerie. Si quelqu'un la trouvait exigu, il rpondait, sans avoir
jamais lu Socrate, qu'il aurait voulu l'avoir toujours pleine de
voyageurs. Il y avait, devant la maison, un terre-plein pour jouer au
mail, et que devaient ctoyer ceux qui se rendaient  la ville. De l on
dominait aussi la vaste plaine qui, d'un ct, descend  la mer, et de
l'autre est ferme par des collines couvertes par la blanchissante
verdure des oliviers, et est traverse par l'Arno, qui va partager Pise
en forme de demi-cercle. L Aquevino, parvenu  la maturit en ayant
pris du ventre, mais frais, toujours jovial, grand bavard, grand
admirateur des beauts de son pays, du beau ciel, du bon air, des bonnes
gens, presque autant qu'un pote de l'Acadmie des Arcades, logeait les
trangers, en leur faisant expier, au moment de payer l'cot, la faute
de n'tre pas Toscans. Il servait de joyeuses bourdes et du vin aux
voituriers et aux pitons, et conservait, dans une intgrit religieuse,
des jambons du Casentin, et des flacons d'aleatico et de monte Suriano,
qu'un professeur de l'Universit avait compars  l'ambroisie et au
nectar des dieux. Aquevino, depuis vingt ans, rptait cette
comparaison, qu'il donnait toujours pour nouvelle  tous les seigneurs
qui, disait-il, lui faisaient l'honneur de visiter son dsert.

[Illustration.]

En voyant arriver Ramengo vers le soir, seul et avec une maigre valise,
Aquevino lui avait d'abord fait les gros yeux, et s'tait tenu avec lui
sur ses grands chevaux; mais quant il lui eut entendu commander la
chambre la meilleure, les mets les plus choisis, les vins les plus
exquis, et qu'il vit briller les luisants florins d'or dont la bourse du
voyageur tait remplie, il changea de ton, et, au milieu de ses
occupations, vint avec empressement rgaler de sa conversation l'hte 
la belle bourse.

Il lui apprit ce qu'tait cette fte du Pont: elle tait institue en
mmoire de la belle action de Cinrica de Sismundi qui, une nuit que la
ville avait t envahie par les Sarrasins, sans bruit et  l'improviste,
et qu'ils massacraient sans rsistance les citoyens pouvants, eut
seule l'ide d'aller avertir la seigneurie. Les infidles occupaient
dj le pont de l'Arno; mais les chefs de la ville ayant rassembl les
troupes en toute hte, et ralli les fuyards, repoussrent les
Sarrasins, qui retournrent  leurs vaisseaux avec une grande perte.

La cit et le territoire de Pise se divisaient en deux factions dites de
Saint-Antoine et de Sainte-Marie. C'taient ces deux factions qui
fournissaient les combattants pour la fte du Pont; ils se runissaient
sur le pont de l'Arno, o les Sarrasins avaient t repousss; et l
chacune des deux troupes s'efforait de rester matresse du terrain. Il
y avait beaucoup de morts dans ce jeu militaire, et les plus heureux
taient encore ceux qui taient prcipits dans l'Arno, parce qu'il y
avait l des barques toutes prtes  leur porter secours. Les esprits
taient si passionns pour cette fte, et on la prenait tellement au
srieux, que lorsqu'on annonait aux mres, aux soeurs, aux amantes, les
blessures ou mme la mort d'un des combattants, elles demandaient quel
parti avait remport la victoire; et si la rponse tait conforme 
leurs dsirs, ces grotesques Spartiates oubliaient les plus tendres et
les plus sacres affections pour clater en cris de triomphe.

Ce jeu, qui, du temps de la rpublique, avait au moins le mrite
d'entretenir et d'exercer l'esprit militaire, se prolongea, sans autre
raison que celle de la coutume, jusque dans le dix-huitime sicle, o
Lopold d'Autriche, trouvant que c'tait trop pour un jeu, trop peu pour
un combat, abolit la fte.

Avez-vous jamais vu, seigneur tranger, dans toute votre vie et par
tout le monde, un tel concours de chrtiens? demandait l'hte 
Ramengo, qui, le matin du jour du combat, se tenait sur une petite
terrasse ombrage par un laurier, observant Pise et la foule qui s'y
portait; et dcrivant un cercle avec la main tendue, il poursuivait:
Cela vous parat-il peu de chose? quelle pompe! quelle beaut! quelle
ardeur! on reconnatrait un toscan au milieu mme de la foule de la
valle de Josaphat. Ceux qu'on voit en robes majestueuses sont des
Florentins, gens d'une richesse sans bornes, ils spculeront encore sur
la fte; ces autres, tout empanachs et recherchs dans leurs habits,
sont des Pistolais; ceux-ci, de Sienne, la race la plus loyale et la
plus sincre des trois parties du monde. Le dsir de voir nos ftes leur
a fait oublier les vieilles querelles; ils seront tous bien accueillis 
Pise, et personne ne craindra qu'ils y apportent la peste. Oh! voyez la
belle cavalcade! Ce sont les seigneurs de la Versuba et de la Lumgiana,
non moins terribles dans leurs chteaux que sur la mer: les passants le
savent bien. Observez les belles et robustes figures; ils ont tous en
croupe des jeunes filles et des femmes qui, sans contredit, n'ont point
d'gales dans tout l'univers. Vive le beau soleil! vive les belles
femmes de Toscane!

[Illustration.]

Cependant on voyait sur l'Arno un grand nombre de barques glisser
lgrement au milieu des gros navires  l'ancre. Une vive joie rgnait
parmi toute cette multitude, les railleries capricieuses, les saillies
bizarres se croisaient de toutes parts dans un doux et agile langage. Un
choeur de jeunes gens jouant de la flte accompagnait les accords des
autres, qui chantaient la ballade bien connue:

        Vaghe le mentanine pastorelle
        Donde venite si leggiadre e belle?

Lorsqu'ils eurent fini, une jeune fille que ses grands yeux et ses joues
roses faisaient remarquer parmi toutes ses compagnes, rpondit d'une
voix plus puissante que dlicate, pendant qu'elle passait sous le balcon
o se tenait Ramengo:

        E s'is son gella, is son bella permene,
        Ne' mi curo d'aver de' vagheggini;
        E non mi curo niun mi voglia bene
        Ne manco vi' ch'altri mi faccia inchini.

        Et si je suis belle, je suis belle pour moi seule,
        Je ne me soucie point d'avoir des amants,
        Je ne m'inquite point qu'on m'aime.
        Il ne manque pas d'autres gens que vous pour me faire
        des rvrences.

[Illustration.]

Regardez la belle fille! s'cria un jeune homme en sortant de la
taverne voisine et en s'avanant hardiment vers la jeune chanteuse. Au
son de la voix et  l'accent tranger, Ramengo se retourna et reconnut
un groupe de Lombards. Il les regarda d'un oeil scrutateur, et, s'tant
assur que parmi tous les visages il n'y en avait pas un seul dont il
ft connu, il descendit prs d'eux et se fit reconnatre  son langage,
pour un de leurs compatriotes. On l'entoura aussitt et tous lui
serrrent la main, quoiqu'il leur ft inconnu, parce que la communaut
de la patrie est toujours un titre  amiti sur la terre trangre.

Ramengo salua, rpondit  leurs demandes,  leurs embrassements, et
serra toutes les mains qui se prsentrent. Quoiqu'il et pu esprer que
parmi ces bannis, son nom serait reu comme celui d'un compagnon
d'infortune, il lui parut cependant plus prudent de le dissimuler, et il
se donna pour un certain Hanterio de Bescap, n  l'ombre du dme de
Milan, demeurant aux _Cinq Voies_, et fugitif comme eux.

Puis il leur donna des nouvelles de leurs amis. Qu'a-t-on fait des
Aliprandi? lui demanda-t-on.

--Morts de faim.

--Et Bronzin-Canno, ce grandissime modr, tient-il toujours pour le
tyran?

--Il se tient en prison pour avoir os dfendre la vrit, si pourtant
il ne lui est pas arriv pis.

--Et Matteo Visconti?

--Confin  Morano di Monferrato.

--Et Barnab?

--A la cour du Scaliger.

--Et Galas, toujours beau, toujours galant, toujours adorateur de
madame Isabelle?

--Bon Dieu! le seigneur Luchino ne dort qu'autant qu'il le veut bien; le
beau Galas erre par pauvret et pour faire perdre la trace  son oncle.
On le dit pourtant en Flandre.

[Illustration.]

Ainsi rpondait Ramengo aux diverses demandes, joyeux de se montrer bien
inform, pour acqurir une plus grande confiance, et de raconter ce
qu'il savait, afin d'apprendre ce qu'il voulait savoir. Comme le marin,
lorsqu'il revoit les ondes tranquilles, comme le voleur en prsence
d'une occasion favorable, comme le buveur  la porte du cabaret,
oublient toutes leurs belles rsolutions, ainsi Ramengo oublia tous ses
projets de vertu lorsqu'il se vit dans la possibilit de nuire. D'abord,
il ne voulait que mentir, afin de dcouvrir, s'il le pouvait, la
retraite d'Alpinolo; puis,  l'ordinaire, comme une faute en amne une
autre, il se trouva entran  faire le mal pour le mal.

Mais qu'est-ce donc, lui demandaient les exalts, qu'est-ce que la vie
 Milan, aujourd'hui?

--Ce qu'elle est, rpondait-il, dans tous les pays asservis; Luchino
s'enhardit de jour en jour, parce qu'il voit venir  lui les cits
pouvantes, comme le boeuf qui vient de lui-mme  la tuerie. Acouez
avait dj dix villes en son pouvoir, n'est-il pas vrai? eh bien!
celui-ci en a sept autres de plus; mais il ne faudrait pas croire pour
cela qu'il augmente sa puissance. Ses voisins le jalousent; guelfes et
gibelins sont traits par lui de la mme manire, mais ils lui en
veulent galement de ne point faire de diffrence. En somme, c'est le
colosse de Nabuchodonosor, dont les pieds taient d'argile.

Mais o est le caillou qui suffit pour le renverser? ajouta Caccino
Ponzone de Crmone.

--Oh! le caillou, nous l'aurons bien, rpondait le tratre; et si.. mais
taisons-nous... et il se fermait les lvres.

C'tait le meilleur moyen de les mettre en got; aussi le pressrent-ils
davantage: Quoi? dites-nous, qu'y a-t-il de nouveau? Avons-nous des
esprances? Nous voyons bien que vous allez au fond des choses. Pourquoi
nous faire des mystres? la cause des Milanais n'est-elle pas la ntre 
tous? et nous sommes l pour l'pauler de toutes nos forces. Nous
n'attendons que le moment du Seigneur, le _dies irae_. Mais qui serait
notre chef?

--Si Franciscolo Pusterla... dit Ramengo en s'interrompant pour observer
l'effet produit par ce nom.

--Eh quoi! rpondirent-ils, tes-vous encore du parti de Pusterla?

--Comment, si je suis des siens, reprenait Ramengo; j'ai l pour lui des
lettres du seigneur Martino della Scala... mais silence; la prudence
n'est jamais de trop, ils ont des espions de tous les cts.

Ramengo prononait ces paroles par saccades et en tournant ses regards
de tous cts. Ils croyaient que c'tait par dfiance; en ralit,
c'tait pour attendre qu'on lui donnt quelques renseignements. Mais
quand il vit qu'on ne se disposait pas  lui en donner, il continua:
Mais qu'est-ce que les hommes? qui l'aurait cru? lui qui pouvait seul,
qui voulait seul devenir le chef et le sauveur de la patrie, maintenant,
il dort... il se fait petit... il s'chappe comme un faible mendiant...

--Il s'arrte  faire des _mea culpa_ aux pieds d'un fournier, rpondit
quelqu'un.

Le pre du pape Benot II, qui sigeait  Avignon, avait t boulanger,
ou fournier, de son mtier, et de l surnomm Fournier. La rponse du
Milanais suffisait pour indiquer  Ramengo la retraite de Pusterla;
aussi il continua; Certainement, il s'est rfugi  Avignon comme un
clerc qui aspire au chapeau vert ou au chapeau rouge; comme un coupable
de bas tage, qui cherche la scurit en lchant son estoc homicide sous
les robes et les capuchons. Mais nous le rveillerons de ce lche
sommeil, nous le rveillerons.

--Vous trouverez ici de ses amis, ajouta Pouzone, qui vous appuieront.

--Vous avez, je pense, reprit Ramengo, son frre Zurione, Maffino da
Besorro, celui de Pietra Santa; et on lui rpondait:--Oui, mais nous
avons celui qui montre le plus d'amour et de dvouement, son cuyer
Alpinolo.

--Alpinolo! rpta Ramengo, se sentant frmir depuis la racine des
cheveux jusqu' la plante des pieds. Alpinolo, o est-il? que je le voie
aussitt. J'ai un besoin extrme de lui parler pour une chose qui le
touche de prs. O est-il, o est-il?

--Quelle furie! reprenait un des seigneurs; finissons de boire, et puis
venez avec nous; l-bas, nous vous les ferons trouver tons; quelle fte
pour eux de vous revoir!

[Illustration.]

--Mais je veux d'abord parler  Alpinolo, en tte  tte avec lui; je
sais comme il faut que les choses soient conduites. Et pendant qu'il
tait domin par l'anxit de retrouver un fils, et par l'esprance que
celui-ci en le dcouvrant pour son pre, lui accorderait pardon et
amour, les seigneurs continuaient  boire en faisant l'loge d'Alpinolo,
vantant sa conduite dans une affaire o il avait soufflet un de ses
amis qui lui rappelait qu'il n'avait pas de pre. Comme ce nom de pre
le comblait d'orgueil! comme il voyait prs de lui la ralisation de ses
esprances! et ce fut le coeur agit par autant de palpitations que,
dans cette nuit o il piait l'amant prtendu de Rosalie, qu'il se
dirigea dans Pise au milieu des seigneurs lombards qui, les bras
enlacs, entonnaient les chants de leur patrie,--ces chants que l'exil
finit toujours par un soupir.



Bulletin bibliographique.

_Histoire de Dix ans_; par M. LOUIS BLANC. 1 vol. in-8.--Paris, 1843.
_Pagnerre_. (Tome IVe.) 1 fr.

La librairie franaise prend ses vacances. Cette anne comme les annes
prcdentes, elle n'a mis au jour, pendant les mois du septembre et
d'octobre, qu'un trs-petit nombre d'ouvrages nouveaux; occupe 
prparer la campagne d'hiver, elle atteint la rentre des cours et
tribunaux pour lancer en avant quelques sentinelles perdues, et se
promettre de petites escarmouches. Dans un mois seulement la bataille
sera srieusement engage sur toute la ligne... Si nous en croyons
certaines indiscrtions, quelques-uns des combattants se signaleront par
de brillants exploits. Ce qui parat positif, c'est qu'avant la fin de
la campagne prochaine M. Paulin aura commenc la publication de
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire,_ par M. Thiers.

Parmi les rares ouvrages qui ont os natre durant la saison des
promenades en Suisse, de la chasse et des vendanges, nous mentionnerons
en premire ligne l'_Histoire de Dix ans_. Toutefois, nous devons
l'avouer, l'audace de M. Louis Blanc et de son intelligent diteur M.
Pagnerre ne nous cause aucune surprise, et ne nous arrachera pas le plus
faible cri d'admiration; s'ils se sont dcids, en effet,  lutter
contre d'aussi redoutables adversaires c'est qu'ils taient srs
d'avance d'en triompher. Quand, dans l'espace de quinze mois, les trois
premiers volumes d'un ouvrage ont dj eu trois ditions, le quatrime
peut descendre dans l'arne au jour et  l'heure qui lui convient: toute
saison lui est favorable; le pass de ses ans lui rpond de son
avenir. Alors mme qu'il ne leur ressemblerait en rien, sa parent seule
lui assurerait un accueil empress et une victoire clatante.

Le volume que vient de publier M. Louis Blanc n'a pas  craindre,
d'ailleurs, de comparaison dsavantageuse; il a toutes ces qualits
solides et brillantes qui ont fait la fortune de ses trois frres.
Impartial comme eux,  son point de vue, bien entendu, rempli comme eux
de rvlations piquantes et d'anecdotes indites, illustr par un nombre
gal de portraits littraires, non moins soign sous le rapport de la
mise en scne, crit avec un style aussi lgant et aussi _pittoresque_,
il jouit dj de la mme popularit. Ce n'est pas de l'histoire, ce
sont des mmoires, s'crieront quelques esprits trop difficiles 
satisfaire. Mais est-il donc possible de s'lever jusqu' la hauteur de
l'histoire, lorsqu'un entreprend de raconter des vnements
contemporains? est-il possible de porter ds aujourd'hui un jugement
dfinitif sur des faits accomplis d'hier, dont toutes les consquences
ne sont pas encore ralises, ou ne sauraient tre prvues? sur des
hommes politiques qui ont  peine, pour la plupart, achev la moiti de
leur rle. Quant  nous, nous flicitons hautement M. Louis Blanc
d'avoir refus de cder aux avis d'un critique qui lui conseillait
d'ouvrir dans ce monument,--nous citons ses propres
paroles,--quelques fentres sur le ciel,  travers lesquelles ou
aperut trembler dans les incommensurables solitudes de l'infini les
toiles contemporaines de l'ternit, lampes silencieuses allumes
autour du vaste atelier de la cration.

Il faut, en vrit, que M. Louis Blanc ait un bien grand talent
dramatique, pour que ses lecteurs assistent avec un si vif intrt  la
reprsentation d'vnements dont ils connaissent d'avance les pripties
et le dnouement, et qui leur rappellent  tous, quelles que soient
leurs opinions politiques, de bien douloureux souvenirs. Le quatrime
volume de l'_Histoire de Dix ans_ commence avec l'anne 1833, et finit
en mars 1836; il comprend les plus tristes et les plus sanglants
pisodes du rgne actuel; et pourtant,--tel est le mrite de
l'crivain,--qu'on le lit tout entier aussi avidement peut-tre qu'un
roman. La rserve politique impose  un journal qui s'adresse  toutes
les classes de la socit, ne nous permet pas d'apprcier dans une
analyse rapide les faits que M. Louis Blanc a entrepris de raconter, et
jusqu' un certain point de juger; nous nous contenterons d'indiquer en
quelques lignes les sujets principaux dont traitent les douze chapitres
de ce quatrime et avant-dernier volume; ce sont: l'emprisonnement et
l'accouchement de la duchesse de Berri  Blaye, le procs de _la
Tribune_ devant la Chambre des Dputs, le manifeste de la Socit des
Droits de l'Homme et le procs des 27, la question d'Orient,
l'expdition de Savoie, les lois contre les crieurs publics et les
associations, les insurrections de Lyon et de Paris en 1834, la
quadruple alliance, les rvolutions ministrielles de la mme anne, le
ministre du 11 octobre succdant au ministre des trois jours,
l'affaire des 25 millions rclams par l'Amrique, le procs d'Armand
Carret devant la chambre des Pairs, le procs d'avril, l'horrible
attentat de Fieschi, les lois de septembre, et la dissolution du
ministre du 11 octobre.

_De l'Influence du Christianisme, sur le Droit civil des Romains_; par
M. TROPLONG, 1 vol. in-8.--Paris, 1843, _Hingray_. 7 fr. 50 cent.

Le nouveau mmoire de M Troplong, _De l'influence du Christianisme sur
le droit civil des Romains_, est un de ces livres qui peuvent impunment
braver les influences toujours redoutables de la saison des vacances. Il
ne s'adresse qu'aux hommes srieux dont l'esprit ne prend jamais de
repos. Le nom et le mrite de son auteur, la nature mme du sujet qu'il
traite, lui garantissent d'avance qu' toute poque de l'anne il
occupera vivement l'attention publique. D'ailleurs, lu  diverses
reprises devant l'Acadmie des Sciences morales et politiques, il y
avait dj obtenu, avant d'tre publi en volume, tout le succs qu'il
mrite et qu'il nous reste seulement  constater.

M. Troplong n'a pas entrepris de montrer l'influence du christianisme
sur l'ensemble des institution et moins encore sur la civilisation
romaine. Son sujet est plus restreint. Il s'est renferm dans
l'observation des influences par lesquelles le christianisme, est venu
modifier les rapports civils, le droit priv; il ne fait d'excursions
ailleurs qu'autant qu'il y a ncessit pour clairer son sujet et
montrer le jeu des ressorts auxquels le christianisme est venu mler son
action.

M. Troplong divise le droit romain en trois grandes priodes: la priode
aristocratique, la priode philosophique, la priode chrtienne. Pour se
faire des ides justes sur la dernire, il faut, dit-il, saisir
exactement le sens des deux premires.

La civilisation romaine s'est dveloppe sous l'influence de deux
lments contraires qui, aprs une longue alternative de luttes et de
rapprochements, ont fini par se mler et se confondre. Ce dualisme se
fait remarquer dans le droit priv comme dans la religion et dans le
droit politique. Sa formule la plus large et la plus haute, c'est le
_jus civile_ et l'_aequitas_, le droit strict et l'quit, sans cesse
opposs l'un  l'autre comme deux principes distincts et ingaux.
D'abord le _jus civile_ triomphe du patriciat religieux, militaire et
politique, qui gouverne Rome naissante, gnie formaliste, jaloux,
dominateur, nourri  l'cole sombre et forte de la thocratie trusque,
et qui aggrave dans le droit civil ses souvenirs de conqutes et ses
instincts d'immobilit. Qu'on n'y cherche point l'action efficace de
l'quit naturelle, et cette voix de l'humanit qui parle si haut dans
les peuples civiliss. La notion simple du juste et de l'injuste y est
dfigure par la farouche enveloppe d'institutions qui sacrifient la
nature  la ncessit politique, la vrit inne aux artifices lgaux,
la libert aux formules sacramentelles. Dans l'ordre civil comme dans
l'tat, Rome ne vise qu' former des citoyens; et plus elle accorde de
privilges et de grandeur  ce titre minent, plus elle exige de celui
qui le porte des sacrifices  la patrie, voulant qu'il abdique pour
l'intrt public ses affections, ses volonts et jusqu' sa raison
intime. A l'appui de cette vrit, M. Troplong cite de nombreux et
frappants exemples pris dans la famille, dans la proprit, dans les
obligations.

Cependant la socit romaine ne pouvait pas rester ternellement
opprime parce droit si esclave de la lettre et si rebelle  l'esprit.
Partout l'quit se posa  ct du droit civil, la philosophie brise le
cercle inflexible trac par ce patriciat. Du sicle de Cicron date la
priode philosophique du droit romain. Le stocisme imprime ensuite une
impulsion nouvelle  cette rvolution qu'avaient en partie commence la
doctrine d'picure et la philosophie de Platon. Il donne aux
jurisconsultes postrieurs  Cicron des rgles svres et prcises de
conduite entre les hommes. S'levant  des formes plus pures et plus
belles, moins intolrant, moins pre, dgag des superstitions que la
raison lui reprochait lors de ses premires conqutes  Rome, il devient
de plus en plus une philosophie spiritualiste qui proclame le
gouvernement de la Providence divine la parente de tous les hommes, la
puissance de l'quit naturelle. Mais le droit civil se dfend si
nergiquement dans son inflexible formulaire, dans son originalit
jalouse, que la philosophie n'osa pas procder avec lui par voie de
rvolution, elle y aurait chou. L'quit demanda donc sa part
d'influence, non comme une souveraine qui veut dpossder un usurpateur,
mais comme une compagne qui radie sous des dehors timides ses vues de
domination. Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, dit M. Troplong,
sous ces dehors de conciliation et de bon mnage se cachait une
antithse redoutable pour le droit civil; ce qu'on voulait au fond,
c'tait de rduire  l'impuissance tout en lui prodiguant les
tmoignages de respect. Aussi le droit, depuis l'poque de Cicron,
est-il en lutte incessante; les deux lments sont aux prises. Mais le
droit civil se trouve tout d'abord rduit au plus mauvais rle,  celui
de la dfensive; c'est chez lui, dans ses propres foyers, que la guerre
est sourdement porte, et l'quit aspire  y raliser l'apologue de la
lice et ses petits. Ces prmisses poses, M. Troplong montre par quels
efforts ingnieux l'quit continue  agrandir son domaine tout en
groupant ses innovations autour de l'ancien droit civil, si restreint
dans ses conceptions, si matriel dans ses applications. Le droit,
ajoute-t-il, tend  simplifier dans le fond, et il se complique; dans
ses rouages; deux lments htrognes sont juxtaposs; quelquefois ils
se rapprochent et se confondent; le plus souvent ils se sparent et se
jalousent. L'harmonie manque dans ce majestueux travail; on aperoit 
chaque, pas qu'il est le prix de concessions pnibles, de combats
opinitres. Le chef-d'oeuvre eut t de pouvoir amener entre ces deux
lments une fusion complte; mais le plus ancien avait t trop
fortement tremp pour se laisser effacer si vite, et le droit de
l'poque impriale, qu'on a coutume s'appeler l'poque classique, porte
la marque profonde de son passage; aussi laisse-t-il de grands,
d'immenses progrs  dsirer. On sent qu'il est loin d'tre le dernier
mot d'une science complte: il est plutt l'expression d'une situation
transitoire, d'un tat transactionnel.

Pendant la priode philosophique, le christianisme avait dj exerc une
influence immense, quoique latente et indirecte, sur les moeurs, les
ides, et par une consquence ncessaire, sur les lois de la socit
romaine. Ds le rgne de Nron, la vrit vanglique avait pris racine
dans la capitale du monde; elle y tait  ct de Snque, levant son
front serein sur les calomnies par lesquelles on prludait aux
perscutions,  ces supplices d'une perscution raffine qui taient
aussi un moyen de faire connatre le christianisme et d'appeler sur lui
l'intrt et la sympathie. Depuis lors, elle avait germ, elle s'tait
dveloppe, elle avait port ses fruits, elle avait modifi, pur, 
son insu et peut-tre malgr elle, l'esprit et le langage de la
philosophie du Portique. Epitecte n'tait pas chrtien, a dit M.
Villemain, mais l'empreinte du christianisme tait dj sur le monde.
Marc Aurle, qui perscutait les chrtiens, tait plus chrtien qu'il ne
croyait dans ses belles mditations. Le jurisconsulte Alpien, qui les
faisait crucifier, parlait leur langue en croyant parler celle du
stocisme dans plusieurs de ses maximes philosophiques. Pour ne citer
qu'un seul exemple, les ides avaient fait un si grand chemin sur la
question de l'esclavage depuis Platon et Aristote, qu'Alpien lui-mme
crivait: En ce qui concerne le droit naturel, tous les hommes sont
gaux. (L. 32. D. _de veg. juris._) Et ailleurs: Par le droit naturel,
tous les hommes naissent libres. (L. A. D. _de just. et jure._)
N'tait-ce pas au christianisme que l'humanit devait cet immense
progrs?

La priode chrtienne date de Constantin. Avant ce prince, le mouvement
marchait avec lenteur par la philosophie stocienne, indirectement
influence depuis Tibre par la religion chrtienne. L'avnement de
Constantin plaa son point d'appui principal, ostensible, direct, dans
le christianisme. Ce furent les vques, les pres de l'glise et les
conciles qui donnrent l'impulsion rformatrice et acclrrent sa
marche. La jurisprudence dut moins ses perfectionnements  elle-mme
qu' la thologie.

Toutefois, l'erreur serait grande de s'imaginer que la rvolution
religieuse qui porta sur le trne le premier empereur chrtien eut pour
consquence immdiate d'oprer une refonte radicale et absolue des
institutions. Constantin rforma beaucoup, mais il ne nivela pas; il ne
l'aurait pas pu. Si l'empereur tait chrtien, l'empire tait encore 
demi paen. Avant de convertir les institutions, il fallait s'attacher
surtout  convertir les coeurs. Il y avait en outre des intrts
positifs  mnager. Enfin l'glise, ayant t dchire de bonne heure
par les hrsies, s'occupa plus activement de formuler les dogmes
fondamentaux sur lesquels reposait l'unit de la foi, que de reformer
les moeurs  l'aide des lois civiles.--Cette dualit qui avait dvelopp
la philosophie, le christianisme, ne la transforma donc pas en unit. Ce
fut toujours la lutte du droit strict et de l'quit, et le difficile
arrangement de leurs prtentions contraires.--Il est vrai que l'quit,
seconde immdiatement par le christianisme, gagna sur-le-champ un
terrain considrable. Bien des choses que la philosophie paenne avait
considres comme tant de droit naturel, la philosophie chrtienne,
partant d'un point plus large les considra comme de droit strict. Les
lments du combat se trouvrent ainsi souvent dplaces. En cela
consista le progrs. Mais le combat resta l'me de son dveloppement, et
tout le poids du christianisme port d'un seul ct ne put le faire
cesser.

Les rformes, opre et commences par Constantin, furent maintenue et
continues par ses successeurs. Un moment la raction polythiste de
Julien l'Apostat arrta ces progrs du droit. Cette tentative rtrograde
ayant avort, et les ides nouvelles ayant repris leur libre cours, le
polythisme, d'abord tolr, devint l'objet d'une proscription gnrale
sous Thodose le Grand. Cependant tous les empereurs chrtiens
acceptrent le poids du pass et s'efforcrent seulement de l'allger.
Le code Thodosien fut une oeuvre prcipite, mal faite et pleine de
lacunes. L'effroi d'une socit tremblante  l'approche des Huns
pouvait-il produire autre chose que le chaos? Du reste, il est
intressant d'tudier, dans cette dfectueuse compilation, le dualisme
de l'lment romain jetant ses dernires lueurs, et de l'quit associe
dsormais  la fortune du christianisme. La sagesse italique se dbat
encore pour conserver ce qui lui reste de ses antiques privilges.
L'quit, ne connaissant pas toutes ses forces, consent  transiger;
elle fait des concessions; mais ses traits de paix ressemblent  ceux
qu'Attila arrache au faible Thodose; tous enlvent au vieux droit
quelques-uns de ses lambeaux, et prparent la crise qui, renversant
l'idole de son pidestal, ne laissera sur la terre que des dbris.

Dans l'opinion de M. Troplong, Justinien fut un grand lgislateur. La
mobilit de ses ides, les jactances orientales de ses conseillers, leur
ignorance des antiquits historiques du droit, leur style ampoul et
diffus, ont t l'objet de vives censures. On a critiqu aussi la forme
de leurs compilations, l'emploi malhabile des matriaux, l'impitoyable
dissection des chefs d'oeuvre du troisime sicle, consomme par
Tribonien avec l'orgueil d'un novateur et l'infidlit d'un faussaire.
Tous ces reproches, M. Troplong les accorde, mais il l'avoue, le droit
dont Justinien a t l'interprte lui parat bien suprieur  celui
qu'on admire dans les crits des jurisconsultes classiques du sicle
d'Alexandre Svre. Qu'importe la forme, si le fond est excellent Or, il
surpasse le droit de l'poque classique autant que le gnie du
christianisme surpasse le gnie du stocisme. Presque toujours Justinien
a rapproch le droit du type simple et pur que lui offrait le
christianisme: il a fait pour la philosophie chrtienne ce que les
Labeon et les Caius avaient fait pour la philosophie du Portique. Sans
doute, il l'a fait avec moins d'art; mais il y a mis autant et plus de
persvrance et de fermet. C'est l son mrite immortel.

Justinien fut un novateur rsolu, continua M. Troplong; en lui le gnie
grec clipsait le gnie romain, et le thologien dominait le
jurisconsulte; de l ses dfauts et ses qualits. Il tait subtil,
verbeux, disputeur; mais un bon sens naturel, puis aux sources de la
philosophie chrtienne, prvenait les carts du sophiste: la vieille
originalit romaine et son matriel lourd et compos provoqurent de sa
part d'amres railleries. L'homme de Constantinople, le reprsentant du
sixime sicle, ne comprenait rien  des systmes uss et dpourvus de
convenance avec les habitudes contemporaines. Constantin ne les avait
respects que parce que le christianisme n'en avait pas encore vu
l'esprit; mais les mmes motifs de mnagements n'existaient plus. Deux
sicles couls depuis la fondation de Constantinople avaient dcompos
l'lment de la cit romaine. Le monde n'appartenait plus  Rome; il
tait acquis  la foi catholique. Le temps tait donc venu d'en finir
avec le ftichisme du droit strict, si contraire  l'esprit chrtien, et
qui n'avait que trop retard le dveloppement du droit naturel.
Justinien l'attaqua corps  corps, le pourchassa dans tous les replis de
la jurisprudence au profit de l'quit. Sa noble ambition de lgislateur
fut de l'amener de sa chaise curule, comme sa petite vanit d'homme
avait fait descendre Thodose de sa colonne d'argent: c'est ce qui
explique son travail de dmolition des livres des Papinien, des Ulpien,
et autres grands interprtes du troisime sicle. Il prit en eux tout ce
qui lui parut de droit cosmopolite, et rejeta tout ce qui portait un
caractre trop romain. Il les accommoda bon gr mal gr, et mme par des
altrations de texte,  des ides plus avances que les leurs,  un
droit plus simple, plus quitable, plus philosophique que celui qu'ils
avaient expliqu. Peut-tre mconnut-il en cela le respect d  de
grands gnies; mais son but fut bon et louable. Il voulut affranchir la
jurisprudence du sixime sicle d'une tutelle rtrograde. Chrtien et
homme de son poque, il osa trancher dans le vif les racines d'un pass
aristocratique et paen. Alors s'assoupit sur presque tous les points le
long antagonisme qui avait partag la jurisprudence... Quoi qu'on en
puisse dire, Justinien a pur, rationalis le droit; il l'a lev  un
niveau que le Code civil a pu seul dpasser aprs treize sicles de
prparations et d'preuves Or, tandis que, sous tant de rapports, la
socit convergeait vers la barbarie, il a fait marcher en avant l'une
des branches les plus importantes du gouvernement des hommes. C'est que
le christianisme tait l'me de ses travaux, et qu'avec cette grande
lumire il n'y a pas d'clipse centrale  redouter pour la
civilisation...

Le Mmoire _De l'influence du christianisme sur le droit civil des
Romains_, a pour but la dmonstration des ides fondamentales que nous
venons d'analyser. Il se divise en deux parties. Dans la premire, M.
Troplong expose les vrits qu'il a dcouvertes, et il les appuie sur un
certain nombre d'exemples.--Il suit, comme on l'a vu, le christianisme
dans ses influences gnrales tantt obliques, tantt directes. La
seconde comprend l'histoire des faits particuliers qui ont t plus
spcialement soumis  son action. Les onze chapitres sont consacrs 
l'esclavage, au mariage, aux secondes noces, aux empchements pour
parent, au divorce,  la clbration, au concubinage,  la puissance
paternelle,  la condition des femmes et  la succession _ab
intestat_.--Enfin, la conclusion de son travail est celle-ci: le droit
romain a t meilleur sous l'poque chrtienne que dans les ges
antrieurs les plus brillants; tout ce qu'on a dit de contraire n'est
qu'un paradoxe ou un malentendu. Mais il a t infrieur aux
lgislations modernes nes  l'ombre du christianisme et mieux pntres
de son esprit.

M. Troplong s'arrtera-t-il  Justinien? Ne compltera-t-il pas ce beau
travail? Ne montrera-t-il pas, dans un second mmoire, quelle influence
la Rvolution franaise a eue sur le droit civil de la France, et quelle
influence la Rvolution franaise et le christianisme doivent exercer un
jour, lorsqu'ils auront reu tous leurs dveloppements, sur la
lgislation beaucoup trop romaine et fodale qui nous rgit aujourd'hui?
Ne nous fera-t-il pas assister aux dernires victoires de l'quit sur
le droit strict, ou, en d'autres termes, de l'galit future sur le
privilge actuel?



[Illustration.]

Modes.

Dans un trousseau que nous avons eu occasion de voir ces jours derniers,
il y avait un kakzavadeka pour la chambre, charmant vtement en velours,
garni de ganses d'or, qui ressemble assez,  la veste turque; puis un
plus grand en satin, destin  la promenade, que l'on nomma kazaveka; ce
dernier avait un collet de velours formant la pointe par derrire, et
des bandes pareilles garnissant les devants. Mais ce qui nous parat
prendre chaque jour plus d'importance dans les modes, c'est la dentelle:
il n'est pas aujourd'hui un coffret de mariage qui ne contienne de
superbes points d'Alenon, des dentelles anciennes, des barbes, des
charpes, des voiles d'une grande finesse de travail. La robe de mariage
est toujours garnie de deux volants d'Angleterre, et quelquefois
couverte en dentelle de manire  figurer une tunique; ainsi tait celle
du splendide trousseau dont nous parlions tout  l'heure et dont nous
avons admir la recherche.

Une toilette qui a paru l'autre jour un instant au Thtre-Italien, et
sans doute s'est montre ensuite dans quelque brillante runion, a t
dessine, pour _l'Illustration_. La voici.

La robe est lace sur les cts, au corsage et sur le milieu de la
petite manche. Quant  la coiffure, nous pouvons affirmer son origine,
car nous l'avions vue la veille chez Lucy Hocquet, avec d'autres
coiffures d'une grce tout  fait remarquable.

Nous citerons d'abord la coiffure lizabeth, velours et petite tte de
plume; puis la coiffure Anne Boleyn, en velours pingl bleu, orn de
franges d'or et d'argent avec tte de plume pose trs-coquettement;
ensuite, un petit bonnet _douairire_ en blonde tuyaute et chaperon du
coque en ruban, dont les grands bouts retombent derrire la tte; et
enfin le chapeau _comtesse_ en lacet d'or orn de plumes et d'une
torsade en velours grenat, coiffure de jeune chtelaine.

Le costume d'homme lgant sort toujours de chez Humann; pour habit
habill, les basques sont larges et le collet tombe assez sur l'paule.

L'habit demi-habill est peu chancr sur les devants, les basques sont
larges, l'chancrure est carre.

Les cravates de satin noir reprennent la faveur qu'elles doivent 
l'hiver; on les porte longues, et de petits bouquets ou de petites
guirlandes viennent gayer un peu la sombre couleur.

Les gilets se font toujours  chaste et trs-longs; les toffes sont
riches; c'est le satin broch, le velours brod et souvent broch d'or
et de soie.

Pour le matin, le tweed est plus en faveur que jamais; ou y met des
collets et des parements en velours, afin du le rendre nouveau.



Amusements des Sciences.

SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO.

I. Ce problme n'a de difficult que celle de reconnatre la volont du
testateur. Or, on a coutume de l'interprter ainsi: puisque ce testateur
a ordonn que, dans le cas o sa femme accoucherait d'un garon, cet
enfant aura les deux tiers de son bien et la mre un tiers, il s'ensuit
que son dessein a t de faire  son fils un avantage double de celui de
la mre; et puisque, dans le cas o celle-ci accouchera d'une fille, il
a voulu que la mre et les deux tiers de son bien et la tille l'autre
tiers, on en doit conclure que son dessein a t que la part de la mre
ft double de celle de la fille. Pour allier ces deux conditions, il
faut partager la succession de manire que le fils ait deux fois autant
que la mre et la mre deux fois autant que la fille. Ainsi, en
supposant que le bien  partager soit de 30,000 fr. la part du fils
serait de 17 142 fr. 6/7, celle de la mre de 8 571 fr. 3/7 et celle de
la fille de 4 285 fr. 5/7.

On propose ordinairement,  la suite de ce problme, une autre
difficult; on suppose que cette mre accouche de deux garons et d'une
fille, et l'on demande quel sera, dans ce cas, le partage de la
succession?

Il n'y a d'autre rponse  faire que celle que feraient les
jurisconsultes; savoir, que le testament serait nul dans ce cas; car, y
ayant un enfant d'omis dans le testament, toutes les lois connues en
prononceraient la nullit, attendu 1 que la loi est prcise; 2 qu'il
est impossible de dmler quelles auraient t les dispositions du
testateur s'il avait eu deux garons, ou s'il avait prvu que sa femme
en eut mis deux au monde.

II. Ou trouvera que le vin de Bourgogne leur a cot 50 c. la bouteille,
et celui de Champagne 75 c. Il est ais de le prouver.

III. On voit aisment que, pour rsoudre ce problme, il est question de
trouver un nombre qui, divis par 7, ne laisse aucun reste, et, tant
divis par 2, par 3, par 5, laisse toujours 1.

Plusieurs mthodes plus ou moins savantes peuvent y conduire, mais voici
la plus simple.

Puisque, le nombre des pices tant compt sept  sept, il ne reste
rien, ce nombre est videmment un multiple de 7; et puisqu'en les
comptant deux  deux, il reste l, ce nombre est un multiple impair; il
est donc compris dans la suite des nombres 7, 21, 35, 48, 65, 77, 91,
105, etc.

De plus ce nombre doit, tant divis par 3, laisser l'unit pour reste.
Or, dans la suite des nombres ci-dessus, on trouve que 7, 48, 91, qui
croissent arithmtiquement, et dont la diffrence est 42, ont la
proprit demande. On trouve de plus que le nombre 91 tant divis par
5 il reste 1; d'o on conclut que le premier nombre qui satisfait  la
question est 91, car il est multiple de 7; et, tant divis par 2, par
3. et par 5, il reste toujours 1.

Le nombre 91 est le premier qui satisfait  la question, car il y en a
plusieurs autres qu'on trouvera par le moyen suivant: combinez, la
progression ci-dessus, 7, 49, 91, 133, 175, 217, 259, 301, jusqu' ce
que vous trouviez un autre terme divisible par 5, en laissant l'unit,
ce terme sera 301, qui satisfera encore  la question. Or, la diffrence
avec 91 est 210; d'o on conclut que, formant cette progression,

91, 301, 511, 721, 951, 1 161, etc.,

tous ces nombres remplissent galement les conditions du problme.

Il serait donc incertain quelle somme tait dans la bourse perdue, 
moins que son matre ne st  peu prs quelle somme elle contenait.
Ainsi, s'il disait savoir qu'il y avait environ 500 pices, on lui
rpondrait que le nombre des pices tait de 511.

Supposons maintenant que l'homme  qui appartient la bourse et dit que,
comptant son argent deux  deux pices, il en restait une; qu'en les
comptant trois  trois, il en restait deux; que, comptes quatre 
quatre, il en restait trois; que, comptes cinq  cinq, il en restait
quatre; que, comptes six  six, il en restait cinq, et enfin, qu'en les
comptant sept  sept, il n'en restait aucune. On demande ce nombre.

Il est vident que ce nombre est, comme ci-dessus, un multiple impair de
7 et consquemment un de ceux de la suite

7, 21, 35, 49, 65, 77, 91, 105, etc.

Or, dans cette suite, les nombres 35, et 77 satisfont  la condition
d'avoir 2 pour reste quand on les divise par 3; leur diffrence est 42.
C'est pourquoi on forme une nouvelle progression arithmtique dont la
diffrence est 42, savoir:

35, 77, 119, 161, 203, 245, 287, etc.

On y cherche deux nombres qui, diviss par 4, laissent 3 pour reste, et
on trouve que ce sont les nombres 35, 119, 203, 287.

C'est pourquoi ou forme cette nouvelle progression, o la diffrence des
termes est 84:

35, 119, 203, 287, 371, 455, 539, 623, etc.

On cherche encore ici deux termes qui, diviss par 5, laissent un reste
gal  4, et on aperoit bientt que ces deux nombres sont 119 et 539,
dont le diffrence est 420. Ainsi la suite des termes rpondant  toutes
les conditions du problme, hors une, est

119, 539, 959, 1 379, 1 799, 2 219, 2 639, etc.

Or, la dernire condition du problme est que, le nombre trouv tant
divis par 6, il reste 5. cette proprit confient  119, 959, 1 799,
etc., en ajoutant toujours 840. Consquemment le nombre cherch est un
des termes de cette progression. C'est pourquoi, aussitt qu'on saura
dans quelles limites  peu prs il est contenu, on sera en tat de le
dterminer.

Si donc le matre de la bourse perdue dit qu'il y avait environ 100
pices, le nombre cherche sera 119; s'il disait qu'il y en avait  peu
prs 1 000, ce serait 959, etc.

Ce problme serait rsolu imparfaitement par la mthode que donne M.
Ozanam; car, ayant trouve le plus petit nombre 119, qui satisfait aux
conditions du problme, il se borne  dire que, pour avoir les autres
nombres qui y satisfont, il faut multiplier de suite les nombres 2, 3,
4, 5, 6, 7 et ajouter leur produit 5, 040 au premier nombre trouv, 119
et qu'on aura par l le nombre 5,159, qui remplit aussi les conditions
proposes. Or, il est ais de voir qu'il y a plusieurs autres nombres
entre 119 et 5159, qui remplissent ces conditions, savoir: 959, 1 799, 2
639, 3 479, 4 519.

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Diophante passa la sixime partie de sa vie dans la jeunesse et la
douzime dans l'adolescence; aprs un septime de sa vie et cinq ans, il
eut un fils qui mourut aprs avoir atteint la moiti de l'ge de son
pre, et ce dernier mourut quatre ans aprs. Combien Diophante a-t-il
vcu de temps?

II. La somme de 500 francs ayant t partage entre quatre personnes, il
se trouve que les deux premires ensemble ont eu 285, fr., la seconde et
la troisime, 220 fr.; enfin la troisime et la quatrime, 215; de plus,
le rapport de la part de la premire  celle de la derrire est de 1 
5. Ou demande combien chacune a eu?

III. Faire qu'une boule rtrograde sans aucun obstacle apparent.

IV. Trouver les parties d'un poids que deux personnes soutiennent 
l'aide d'un levier ou d'une barre qu'elles portent par les extrmits.



Logogriphe musical

EXPLICATION DU LOGOGRIPHE MUSICAL.--M. B... nous crit que le logogriphe
musical de notre dernire livraison est _la rcompense_ LA RE _qu'on
pense_. M. B... ayant devin, nous lui donnons la rcompense honnte
(LA RE qu'on pense au net)

[Illustration.]



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS. Le ngre aura beau faire, il aura la peau
noire.

[Illustration: Nouveau rbus.]








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1843, by Various

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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