The Project Gutenberg EBook of Les Tourelles, volume I, by Lon Gozlan

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Title: Les Tourelles, volume I
       Histoire des chteaux de France

Author: Lon Gozlan

Release Date: April 23, 2012 [EBook #39512]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES TOURELLES.

I


Romans du mme Auteur:

LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8.              15 fr.

LES MANDRES, 2 vol. in-8.                         15

WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC, 2 vol. in-8. 22 50

LE MDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8.                   15

Sous Presse:

LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique, 2 vol. in-8.

UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.

PARIS.--Imprimerie de Ve DONDEY-DUPR, rue Saint-Louis, 46, au
Marais




LES TOURELLES

HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,

PAR

M. LON GOZLAN.

I

PARIS.

Dumont, Libraire-diteur, PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTRAIRE.

1839




LES CHATEAUX DE FRANCE.




INTRODUCTION.


Tant que durera en France l'esprit conservateur cr par la
Restauration, les vieux monumens qui nous restent seront respects. Par
une consquence immdiate de son retour systmatique aux affections du
pass, la Restauration, en relevant la pierre de l'autel et en
restituant au trne la majest antique, ne pouvait manquer de songer 
la rdification du temple et du palais. On interprtera, si l'on veut,
dans toutes les proportions du blme et de l'loge, la cause de ce
service intress rendu  la nation; il n'y aurait que de l'ingratitude
 en nier les rsultats. Demanderions-nous jamais au dsert de couvrir
de sable les pyramides, quand mme il serait vrai que ce ft au
singulier caprice d'une courtisane gyptienne que nous devrions de les
admirer? Ne sommes-nous pas tout disposs au contraire  pardonner aux
flatteurs de Nron les statues, les temples, les arcs de triomphe que
leur bassesse lui a levs? Quel est le systme, quelle est d'ailleurs
l'opinion dont on tenterait de se faire,  cinquante ans de distance, le
dfenseur officieux, qui durera autant que la pierre miliaire de la
grande route, que la borne grossire du coin de la rue? Pour notre part,
nous ne tairons pas que nous prfrerions, si nous avions un choix 
faire, les ges de despotisme qui fondent, aux poques de libert dont
il ne reste rien. Il est bien entendu que nous nous plaons, en
raisonnant ainsi, sur un terrain d'o l'on ne dcouvre aucune question
d'intrt social essentielle au bonheur de l'humanit, lequel passe
avant tout et n'admet aucune comparaison. Seulement on ose penser que si
les trois sicles de compression morale qui ont pes sur Venise ont
compt plus de monumens en tout genre que n'en verront jamais peut-tre
les sicles d'indpendance promis  New-York et  Philadelphie, le
souvenir de la postrit sera plus vif pour les sicles et pour le
peuple glorieux avec un peu moins de libert, que pour les gnrations
libres avec beaucoup moins de gloire.

La Restauration cependant ne put exprimer qu'une tendance isole en
tournant des regards exclusifs d'attachement vers les reliques du pass;
elle veilla mme beaucoup de prventions fcheuses contre elle en
laissant trop croire au peuple qu'elle n'avait des lans rtrogrades que
parce qu'elle tait mue par des doctrines surannes. Son bon vouloir
pour les arts faillit tre pris en aversion  cause de cette solidarit
prsume entre sa conduite et ses principes; solidarit qu'elle ne
chercha pas assez peut-tre  nier. Bientt on imputa au zle d'une
dvotion outre, et fort peu en harmonie avec la tolrance d'une poque
qui n'avait jamais cess d'tre sceptique, les rparations faites aux
anciens difices religieux du royaume. Ces rparations, il est vrai, ne
s'effecturent qu' ct de la cration simultane d'une foule de
privilges en faveur du clerg. N'y et-il en cela qu'un tort
irrflchi, il n'en fut pas moins tenu compte par l'opinion publique.

Heureusement que la littrature vint pouser une question si belle, la
dgager des caresses d'une protection qui l'touffait, et la dcider
dans le sens le moins hostile  l'esprit de libert qui circulait alors.
Quand d'illustres potes eurent lev un cri unanime entre le trne et
le peuple pour demander grce en faveur de nos vieilles cathdrales sur
le point de disparatre, tant la rvolution les avait mines en y
trouant des clubs, l'opinion nationale, mieux invoque, fut gagne  la
cause de nos monumens; l'ode et l'lgie nouvelles achevrent le miracle
de conservation. Ainsi la royaut, la religion et la littrature, comme
un triple lierre, s'enlacrent pour cimenter des ruines et les raffermir
contre le pied de la barbarie qui les foulait.

Cette croisade forma une espce d'esprit nouveau qui s'empara de la
jeunesse, de jour en jour moins attentive aux rauques dclamations du
jacobinisme expirant. Ceux qui ne voulurent pas entrer dans l'glise 
la voix des missionnaires,  tort ou  raison affubls du titre de
jsuites, ceux-l du moins, sans tre accuss de fanatisme, purent
entourer de leur adoration les merveilles extrieures des basiliques. A
dfaut de ferveur, ils eurent de l'admiration  pancher, rachets, par
la posie, du pch de dmolition, invent et commis par leurs pres.

Du haut du trne et des classes intelligentes, le respect pour nos
vieilles pierres descendit chez les masses, qu'on ne remue, quoi qu'on
en dise, qu'avec le levier inflexible des principes, qui ne marchent
qu'avec le mot d'ordre, promptes  lever jusqu'aux nues des basiliques,
si la foi l'ordonne, avec un Jules II, aussi promptes  les dmolir de
fond en comble avec un Carlostadt, si une doctrine iconoclaste les y
porte.

La _bande noire_ fut la dernire expression, le coup de grce, de la
philosophie du XVIIIe sicle, redoutable expression qu'exagra,
l'cume  la bouche, la rvolution franaise, et  laquelle se rallia,
avec un sang-froid plus mprisable que l'emportement haineux de 93,
l'ignorante brutalit de l'empire. De dductions en dductions, la
philosophie avait reni Dieu et la hirarchie humaine; c'tait dur,
c'tait sans doute faux, mais ce n'tait que cela; la rvolution
proscrivit le culte et trancha la tte aux possesseurs de chteaux;
c'tait de la vengeance, quelque chose de sauvage, de cruel, mais du
moins tait-ce de la force; l'Empire seul vendit sans aucun prtexte de
danger, sans l'excuse de l'athisme, les pierres de taille des chteaux
aux pltriers, le plomb aux marchands de gouttires, les forts de
haute-futaie aux chantiers de construction; et ceci est du dernier vil.
Anantir le pass, c'est faire de l'histoire; le vendre, c'est un mtier
qui n'a pas encore reu de nom dans un pays, dans le ntre, o cependant
la langue du crime est la plus riche.

Je ne me contredis point ici avec les vues assez franchement exposes en
tte de l'histoire du chteau d'couen. La _bande noire_, je le
rpterai, ne dmolit point les chteaux sans le consentement des
propritaires; et,  cet gard, les propritaires ont de longues
circonspections  observer; mais la _bande noire_ est coupable comme
excutrice de la sentence de mort porte contre nos monumens. Elle
partage l'iniquit de l'arrt. Quoique simples instrumens de la loi, les
bourreaux ne se rhabilitent jamais.

Les choses ont ainsi march; la dmolition s'est arrte; la halte est
consolante. Il s'agit maintenant d'entretenir et d'amliorer encore une
situation que seraient capables de changer un rgne mauvais, une opinion
nouvelle, une mode peut-tre. Sans doute les moyens de perptuer
l'esprit de conservation qui rgne ne sont ni nombreux ni faciles. Comme
je n'ai pas eu un choix ais  faire parmi ceux qui se sont prsents en
petit nombre au bout de mes recherches, on me pardonnera de n'avoir pas
t plus heureux en m'arrtant au moyen que je ne tarderai pas 
proposer.

Si l'on n'aimait pas les chteaux avant la rvolution, ce n'tait pas du
moins sans raisonner la haine qu'on leur portait. On hassait
l'institution de la fodalit dans la forme matrielle qu'elle avait
adopte. Quoique affaiblie, languissante, dessche et mconnaissable,
la fodalit palpitait et vivait derrire son pais vtement de pierre.
A force d'absorber en lui la vitalit redoutable de la souverainet et
tous ses attributs,--le seigneur, le matre, le juge, le gelier, le
bourreau,--le chteau tait devenu un tre anim, vivant, qu'on
dcouvrait de tous les points, du bout de la plaine, du haut de la
montagne ou du fond du vallon; debout hiver ou t; qu'avaient vu les
vieux, que verraient les jeunes. On naissait, on vivait, on mourait sous
son ombre et sous sa menace. Il planait sur la terre et sur l'existence.
Il tait la clef de la ville et du bourg; il en tait l'ornement et la
terreur. Sous le ciel rien n'tait plus lev et plus connu. La justice
n'tait pas, comme de nos temps surchargs de lois, un livre
inintelligible; la punition n'tait pas une menace problmatique, cache
dans les replis d'un homme vivant quelque part. La justice et la
punition, c'tait cet amas de pierres anguleuses dresses et immobiles,
sigeant toujours en plein air; c'tait le chteau. De l un respect
hrditaire, un effroi pass dans le sang de ceux qui en dpendaient, et
plus tard une horreur universelle pour tant d'obsession.

On explique ds lors le peu de cas que devaient faire de l'architecture
des chteaux des hommes qui les maudissaient ainsi avec tant de raison.
Il y avait peu de place dans leur coeur ulcr pour une admiration
qu'il leur aurait fallu acheter par l'abandon de la vengeance. Les
votes d'une prison, quelque belle qu'en soit la coupe, touchent peu le
prisonnier qu'elles crasent. Quand les chteaux furent dsigns au
marteau, on crut moins abattre des pierres que frapper un monstre, un
gant, un flau, un dmon de dix sicles, ayant corps de rocher, bras de
fer nous en chanes, tourelles perces pour yeux, pont rouge pour
langue, crneaux pour dents, fosss pour ceinture. Je n'exagre en rien.
On ne renversa pas les chteaux; non! le mot est impropre, on les tua.

Si un principe de haine abattit les chteaux, qu'un sentiment de
curiosit relve ceux qui ont chapp  l'extermination. On aime ou l'on
dteste les emblmes  raison des souvenirs qu'ils veillent. Emblmes
de domination avant leur chute, depuis leur chute les chteaux ne sont
plus que des pierres mmoratives sur lesquelles le feu de la vengeance a
pass. Ce sont choses vaincues, curieuses et respectables  la fois, et
qui le deviendront d'anne en anne davantage, si l'on invite  les
connatre,  les parcourir,  les toucher. Le moyen de conserver les
chteaux est donc de faire de leur conservation une vanit nationale,
pareille  celle qui nous grandit  nos propres yeux quand nous parlons
du Louvre ou de la Colonne. Lorsque ce nouvel orgueil si justifiable et
si utile existera, la France se sera cr un motif de plus de s'aimer
dans sa dignit et dans ses richesses archologiques; un motif de plus
pour accrotre la sainte dfiance o il lui est command de vivre sans
cesse en face de l'tranger. Plus le sol est aim, plus on le dfend;
plus il se distingue par sa valeur territoriale, plus on l'aime.
Retranchez de Paris la coupole du Panthon, le dme des Invalides, les
tours de Notre-Dame, le Louvre et la Bibliothque royale, et vous tez 
la dfense de Paris, dans l'hypothse d'une invasion, plus de trente
mille combattans.

J'estime que les nombreux chteaux encore debout sur le sol de la France
ne mritent pas moins que les principaux monumens de Paris la faveur
d'tre mis au rang des causes sacres dont la patrie doit se souvenir
quand elle s'arme pour repousser l'ennemi. Est-ce que la perte du
chteau d'Amboise ou de Chenonceaux ne serait pas aussi vivement sentie
que la perte bien plus rparable d'un pont sur la Seine, ft-ce celui
d'Austerlitz ou d'Ina? Quand je dis le chteau d'Amboise, n'est-ce pas
indiffremment que je le nomme entre d'innombrables rsidences, telles
que le chteau d'Anet, le chteau de Saint-Germain-en-Laye, les chteaux
de Maisons, de Grosbois, de Chantilly, de Rosny, d'couen, de la
Roche-Guyon, d'Ancy-le-Franc, de Vaux, de Mouchy, de Savigny-sur-Orge,
de Rambouillet, etc.?

Il est sans doute trs-mritoire de grouper sur un point les mille
espces d'armes dont les hommes ont fait usage, pour s'entretuer,
depuis qu'ils vivent en socit; de flatter le ct guerrier de leur
instinct par l'talage blouissant, complet et symtrique de tous les
instrumens de mort dont ils disposent, depuis la masse d'armes, la hache
au double tranchant, les armes d'hast, les espadons et les flamberges;
depuis l'arc sauvage, la flche empoisonne et l'arbalte grossire;
depuis la carabine  rouet et l'espingole jusqu'aux pistolets de luxe
monts sur bne et diamans; depuis le canon jusqu'au mortier; depuis
l'armure pesante de Bayard jusqu'au sabre vaincu du dey d'Alger. C'est
trs-louable. L'histoire de l'homme marche cte  cte avec l'histoire
de tout ce qu'il a faonn pour sa dfense. Aucun essai des
civilisations violentes par lesquelles nous sommes passs, et dont nous
ne sommes pas encore sortis peut-tre, n'est  ddaigner. Ne rejetons
rien; classons et comparons. Conservons d'abord. Mettre en regard les
oeuvres des sicles, c'est le seul moyen de juger le progrs; c'est
pouvoir tre modeste ou fier avec raison pour son propre sicle. De
l'exactitude et de la confrontation des tmoignages nat l'impartialit
de l'opinion. On est bien prs d'tre meilleur quand on se compare, sans
la contrainte du moraliste.

Les mmes loges sont dus  ceux qui rtablissent le mobilier du moyen
ge et des premiers temps de la renaissance, qui parcourent nos
provinces pour moissonner,  travers les vieilles villes moisies, les
maisons branlantes et les appartemens en ruine, des fauteuils et des
lits o le XIVe et le XVe sicle ont dormi; meubles morts, meubles
embaums; chroniques de chne o la rudesse et la navet des temps sont
crites en sculptures franches comme le parler de nos aeux. Les armures
de fer nous ont dit le guerrier; ces bahuts cisels, ces tables torses,
ces siges, ces habits, ces ornemens, nous diront le seigneur, l'homme
de justice, le bourgeois, l'homme d'glise, l'vque, l'abb, le moine,
le manant, la grande dame et la paysanne. Radieuse rsurrection! elle
nous fait revivre au milieu du pass, elle nous rend  nos familles
teintes, elle trompe la destruction, elle nous vieillit par la pense
en nous laissant notre ge, elle nous remplit de la sublime gravit de
la mort sans nous ter les joies de la vie.

Cette intelligente patience, qui associe pice  pice les morceaux
pars des sicles briss par l'action du temps, est la manifestation
vidente du besoin qu'a l'homme de se connatre tout entier,  travers
ses transformations. Sa vanit personnelle y est plus intresse qu'il
ne croit. En rcompense de l'immortalit qu'il mnage aux oeuvres des
races antrieures, il attend la perptuit des siennes; il hrite et il
lgue dans un esprit d'gosme qui aspire  un but obscur. La solution
des problmes de l'humanit lui chappe, mais il en arrange les chiffres
avec un infatigable zle.

Et quand il a artificieusement chafaud des armes, des cottes de
maille, des gantelets, des mitres, des casques et des brassarts, il fait
passer le souffle de l'histoire par la bouche sonore de son fantme. Et
combien l'histoire semble alors une voix humaine, ainsi exprime. Lire
Brantme dans le cabinet de M. du Sommerard, n'est-ce pas comprendre
Brantme comme si le personnage dont il est l'historien vous parlait
face  face? Ce vieux, ce raide, ce color, ce bavard, cet interminable
langage, affect comme une flatterie de cour, libre au mme instant
comme un propos de camp, parfum  chaque priode, italien par la pointe
de libertinage, gascon avant tout, espagnol par la redondance, franais
par ses bouffes de vanterie; eh bien! ce langage devient la vrit mme
au pied de cette armure de Franois Ier, le hros de Brantme; devant
la longue pe de Pavie qu'empoigne une manchette brode  mille points,
toute dentele de festons; poignet aventureux, terrible et galant, qui
et crit le livre de Brantme, si Brantme ne l'et dcrit. Et comme ce
lit d'or et de brocart,  colonnettes vides, bien soyeux, bien bas,
ouvert de tous cts comme le coeur du grand roi, trne, sige et lit
 la fois, ajoute encore  la crudit de Brantme nous montrant les
amours royales assises et couches, et nous les disant effrontment par
leurs noms et par leurs qualits. Le lit est un commentaire naturel  la
phrase. Il complte le livre du sire de Bourdeille.

Que d'autres dlicieuses rvlations sur les moeurs prives ne nous
font pas ces menus trsors domestiques, chefs-d'oeuvre de l'industrie
de diverses poques; ces armoires aux innombrables tiroirs, ces tiroirs
peupls de compartimens; ces dressoirs ployant sous les vaisselles,
tmoignage des objets dont s'enorgueillissait l'opulente simplicit des
mnages; ces couteaux aux manches d'bne, cisels par l'adresse, aux
lames flexibles, affiles pour la dextrit des cuyers-tranchans; ces
gobelets dont la sobrit n'avait pas vas le cristal, et tous ces
meubles qui portent, comme des mdailles, l'empreinte des moeurs
rgnantes et la date de la vie! La patience qui recueille, le got qui
classe, vrai gnie de la collection, semblent, on le voit, n'avoir rien
nglig pour remonter, pice  pice, et voquer dans son ensemble la
vie matrielle d'autrefois. Et cependant, en s'tablissant au milieu de
cette vocation, on prouve un isolement incommensurable, dont le
coeur est tout d'abord surpris. Un lien manque, et l'on veut s'en
rendre compte. Qu'est-ce donc? aurait-on pos  une salle du XIVe
sicle des vitraux du XVIe? un anachronisme est-il tomb dans la
coupe de l'illusion? Non. Mais vous ne voyez donc pas que vos trsors
manquent de palais, que vous les avez amoncels en plein air, comme les
peuplades errantes des caravanes entassent sur le sable les produits
qu'elles sont alles chercher,  travers mille prils, au loin, en
Perse, dans la Tartarie, dans la Chine, aux bords du ple? Vous tes
alls loin aussi; vous revenez du moyen ge: et vous jetez cela
ple-mle au soleil. Vous croyez btir, vous empilez. Votre temple n'est
qu'un bazar. On n'y ressent, une fois dedans, ni amour, ni respect, ni
plnitude de croyance surtout. Interrogez-vous, regardez bien. Vous
n'avez oubli que la maison, les quatre murs, la porte et les toits 
votre mobilier pour l'abriter et pour le contenir. Vous nous dites:
Voil un vque, sa tte a la mitre, sa main violette a le bton
pastoral, son doigt a l'anneau. A merveille. Mais o est la maison
piscopale? o est l'indivisibilit antique de la demeure et de l'homme?
Reste la cathdrale, rpondrez-vous. Reste-t-elle? Soit! Mais voil la
chaussure bourgeoise du XIVe sicle, le feutre, le pourpoint du
bourgeois. O est la maison du bourgeois? le pignon aigu aim des
hirondelles? O sont les frles tourelles, lies en gerbes autour de la
maison? les murs pais, les escaliers raides, les salles nues,
brumeuses, pleines de vent, de froid et d'cho, flanques de bancs? o
sont les croises denteles, fleuries en rameaux de vignes; les
gouttires en saillie de plomb, faisant la grimace aux grimaces des
passans? Cela n'est plus, rpondrez-vous en soupirant. D'autres ont le
courage d'ajouter: N'est-ce pas le destin des villes, et par consquent
des maisons, de cder le terrain  d'autres maisons mieux appropries
aux besoins nouveaux? On veut du jour, de l'air; on rentre les maisons,
on redresse les villes; on vit rapidement; on les aligne pour que la vie
suive le cours des ruisseaux et aille vite au torrent,  la mer, 
l'oubli. De l les villes larges, propres, claires et droites; mais de
l aussi plus de villes, except quelques-unes encore, de ces matresses
villes fortifies, bardes de murs, et contournes, fuyant de la tte et
rentrant le flanc, comme font ceux qui assigent; peu de ces villes qui
nous expliquent la violence des agressions par les tmoignages de
rsistance qui restent. Voyez ces villes. L'paisseur de leurs murs dit
la crainte; leur hauteur, l'audace. Viennent les chroniqueurs: deux murs
tant donns, on sait l'histoire. Vienne le fait; la preuve est acquise:
la voil. Chaque pierre de la ville de Senlis est une lettre pave de
l'histoire de la Ligue.

Toujours fier de vos conqutes incompltes sur la destruction et
l'oubli, vous ajoutez: voil le baron; sa cotte de maille, son
pourpoint; voil le seigneur et la tapisserie or et soie de ses
appartemens; ses fauteuils brods  ses armes, ses meubles caills de
nacre et d'bne, aux pieds fourchus de cerf, aux revtemens de citron
o ramagent des oiseaux, ses tables de marbre faonnes en mosaque;
voil le seigneur sans doute, mais o est le chteau?

Est-ce que le chteau n'a pas t balay comme l'abbaye, le monastre,
la ville antique et forte, le manoir et la tour? Le chteau aurait-il
t trouv plus dur dans le mortier o l'on a tout pil?

Sans passer d'un oeil sec sur des pertes nombreuses, il faut s'avouer
que le mal fait aux chteaux aurait pu tre et plus grand et plus
irrparable. Impatiente et aveugle, la colre s'gare. Elle frappe
souvent  faux et s'brche.--Intention de la Providence, ou lassitude
des dmolisseurs, quelques-unes des plus caractristiques demeures
fodales sont encore debout sur le sol de la France. Probablement elles
ne renfermaient pas, pour tre vendues, les conditions ncessaires  un
march avantageux. Beaucoup d'entre elles ont oppos une rsistance
presque intelligente  la rage de la mine; elles se sont dfendues. La
dpouille n'aurait pas valu l'assassinat. De guerre lasse, on les a
laisses vivre aprs les avoir mutiles au front et aux extrmits[A].

Eh bien! sauvez ces chteaux des derniers outrages qu'ils pourraient
recevoir encore  la hausse du plomb et de la pierre de taille. Ils sont
 vous, si vous le voulez. A cette mer profonde qu'on appelle budget
dans la langue politique enlevez quelques seaux d'or, et rpandez-les
aux pieds des possesseurs indiffrens de ces chteaux: ils prendront et
laisseront prendre. Nullement honteux pour eux, combien le march sera
profitable pour nous, pour l'histoire, pour le pays! Constituez ensuite,
de ces chteaux, qui ne seront plus menacs,  chaque mort de chef de
famille, de la vente par licitation, autant de proprits nationales.
Une fois au pays, le pays les entretiendra comme il achte et comme il
entretient, et je ne sais trop, je l'avoue, dans quelle affection
beaucoup trop rudite, beaucoup trop dispendieuse et fort peu
nationale, des tombeaux de granit venus de la Haute-gypte  travers les
mers jusqu' Paris, jusqu'au centre du Louvre. N'est-ce pas la nation
qui s'impose des privations, qui paie plus cher son vin, sa nourriture,
sa lumire, pour arracher  la bourgade de Luxor son oblisque noir, et
le placer au milieu d'une ville sans parent de rang, de langue, de nom,
d'origine avec Luxor; un oblisque muet pour nous, comme nous serons
sourds pour lui; qui parlerait des Pharaons, quand le soleil
l'chaufferait, si Paris avait un soleil, aux sujets de Louis-Philippe
ou  ceux de ses fils; vol fait au dsert,  l'antiquit,  la posie, 
Dieu, qui inspire chaque chose pour chaque lieu, qui fait mrir les
monumens comme les fruits pour un climat et non pour un autre. La statue
de Pierre-le-Grand, transporte de Saint-Ptersbourg sur la place Louis
XV, la cathdrale de Reims mise au centre d'une promenade du Mexique, la
colonne de la place Vendme vole par des Arabes et visse au milieu du
dsert de Sahara, ne seraient pas de plus monstrueux accouplemens que
l'oblisque de Luxor et Paris.

N'y a-t-il aucune question d'tonnement  s'adresser lorsqu'on voit d'un
ct le soin qu'on prend de conserver les monumens romains dont nous
sommes rests en possession, et d'un autre ct l'indiffrence o l'on
est  l'gard des monumens, autrement nationaux, en faveur desquels je
rclame? Certes, nous ne nous levons pas contre l'attention
particulire dont les dbris de l'poque romaine sont l'objet de la part
des inspecteurs officiels du gouvernement, mais nous dsirerions
seulement que cette attention ft moins exclusive, moins partiale;
qu'elle se dtournt un peu des ruines d'un temps sans doute  jamais
vnrable, mais, on en convient, un peu effac dans nos affections, pour
se porter vers les restes d'une civilisation plus voisine de notre re.
Il est bien de rattacher le respect pour l'antiquit aussi haut que
possible: ne repoussons mme pas dans l'oubli ces nigmes de pierre dont
la vieille Gaule est seme, dsespoir de l'rudition qui s'mousse  les
soulever. Que les dolmens de Carnac, que les menhirs, que les cromlechs
drudiques occupent une place, la premire, par ordre des temps, sur
l'chelle des monumens religieux et politiques, personne ne s'en
plaindra. Dans cette galerie pratique au coeur de la Gaule, qui ne
voudrait voir figurer galement la Maison-Carre de Nmes et le Cirque,
les restes du palais Galien  Bordeaux, les belles portes de Saint-Andr
et d'Arroux  Autun[B], l'arc de triomphe et l'amphithtre de Saintes,
le gigantesque pont du Gard, l'lgant aquduc de Jouy-les-Arches, la
pile de Cinq-Mars sur la Loire, pitaphe de l'Armorique? et ce chteau
de Lourdes, lev roches sur roches par les Romains au milieu de la
chane des Pyrnes? Vincennes des aigles, tour  tour goth, vandale,
anglais, aux comtes de Bigorre,  ceux du Barn, pierre ternelle, comme
ces diamans monstrueux qui ne quittent jamais la royaut, dot d'Henri
IV, prison d'tat sous Napolon. Mais n'avons-nous t que des colonies
romaines? Nous avons t aussi, si nous ne nous trompons, des communes
affranchies, des pays diffremment gouverns, partags, domins; nous
avons t dcoups par le sabre de la conqute, en duchs, en comts,
en seigneuries, en baronnies, en chtellenies, titres de possession
lgitimes ou usurps, taills  vif dans le roc, dessins sur le sol.

Je dis encore que la nation, et en cela je la blme moins que je ne
divulgue son aveugle gnrosit, envoie chaque anne des vaisseaux en
expditions lointaines dont la plus conomique ne cote pas moins d'un
million. Et qu'arrive-t-il? Que ces vaisseaux, de retour au port,
rapportent  la nation deux plantes inconnues, deux papillons mal
dcrits auparavant; deux plantes et deux papillons,--un million! Encore
si cette plante tait la pomme de terre ou le th!

Je conclus ds lors que la nation, si dpensire pour des rarets
problmatiques, mais cependant, je l'avoue, difficiles  ngliger dans
l'tat de rivalit scientifique o vivent les peuples les uns  l'gard
des autres, peut galement se sacrifier pour des acquisitions plus
personnelles au pays et bien plus en danger d'tre perdues  tout
jamais, si on ne se hte de les sauver.

Je ne demande pas qu'on achte tous les chteaux pars sur le
territoire; ce serait agir avec la prodigalit picire des marchands de
bric--brac, et non avec le discernement exquis qu'il importerait de
rencontrer chez ceux qui seraient chargs de la dlicate mission de
faire un choix. Le choix porterait sur les chteaux bien
caractristiques d'une poque; parmi ceux-l on s'approprierait les
mieux conservs. Nous indiquerons bientt ceux qui,  notre avis,
mriteraient d'tre acquis  cette incomparable collection, destine 
tre l'unique dans le monde. Notre liste sera sans doute imparfaite,
mais nous demandons qu'on y voie seulement la gradation chronologique
qu'il serait utile d'tablir entre les chteaux, afin que jalonns par
poque ils marquassent la voie par o les vnemens ont d passer depuis
neuf ou dix sicles. Je trace avec le doigt sur le sable; les habiles
apporteront la science et l'querre.

Dans ces chteaux, possessions immuables du pays, on introniserait tous
ces meubles entasss ailleurs sans raison et sans ordre. Leur place y
est marque, comme le dattier a la sienne sous le soleil de l'quateur
et le saule au bord des fontaines. Ils seront l dans leur atmosphre,
dans leur meilleur jour, chez eux, en un mot:  chteau du XVe
sicle, portes, panneaux, fauteuils, tentures, tables, ornemens du
XVe sicle. Ainsi pour tous.--Pourquoi le tableau ici et la bordure
l-bas? pourquoi de deux regrets ne pas faire, lorsqu'on le peut en les
runissant, une joie nouvelle?

Quel est, aprs la moralit qu'on en tire ou qu'il est impos d'en
tirer, le but des tudes historiques? N'est-ce pas de ressusciter pour
l'intelligence l'difice croul du monde, sa couleur et sa forme? Ainsi
considre, l'histoire n'est-elle pas l'exhumation d'une statue, la
restauration d'un tableau? Quelle vidence plus grande n'a-t-elle pas
quand elle s'infode avec tnacit sur la terre! Qu'elle se localise,
comme dans certaines peintures de Walter Scott, en se plaant au bord
d'un fleuve, sur la pente de la montagne et  tel angle sous le soleil!

Ne sommes-nous pas heureux de n'avoir pas besoin de recourir aux efforts
toujours dcevans de l'imagination, aux emprunts, rarement complets,
faits  l'rudition, pour btir notre grande cit fodale?

Elle existe; je vous la montre: elle est debout; la voil. Aimeriez-vous
mieux qu'elle ft anantie, pour avoir le triste avantage de la recrer
selon vos fictions? Vous faut-il de la mlancolie ou de la ralit? tre
de regret et de destruction, l'homme aurait-il besoin d'abattre pour
obir  la ncessit de pleurer ensuite sur les ruines qu'il a faites?

On rattacherait d'abord  ce muse les plus vieux manoirs de la
monarchie, ceux qui lui furent d'abord une dfense, puis une tyrannie,
semblables  ces anciens boucliers dont le milieu tait un dard et avec
lesquels on tuait en se couvrant.

Prvoyant les difficults que doit rencontrer notre projet auprs des
autres et de nous-mme, nous sommes plutt arrt qu'effray par un
doute qui nous vient; ce doute le voici. Ce muse se composera-t-il de
chteaux placs dans un rayon de quelques lieues, tir de Paris?
sera-t-il form de maisons historiques  la porte des trangers qui
visitent la capitale? ou bien, sans avoir gard  leur loignement, 
leur dissmination, s'appropriera-t-on les chteaux placs  toutes les
distances, au centre de nos diverses provinces? Notre avis demeure
suspendu; car, si nous sommes sr qu'il reste assez de chteaux sur le
sol de la France pour avoir une reprsentation fidle du caractre de
chaque poque, depuis la fin de la seconde race jusqu' nous, nous ne
sommes pas galement convaincu qu'on arriverait au mme rsultat en ne
tenant compte que des chteaux btis dans la circonscription de
l'ancienne Ile-de-France ou peu en dehors. Cependant, si l'on se
confirmait dans la possibilit de concentrer les domaines seigneuriaux
autour de Paris, nous prfrerions ce dernier parti au premier, parce
que les trangers et les nationaux seraient plus facilement  porte de
satisfaire leur curiosit. Les chemins de fer trancheraient
victorieusement l'objection des distances. Dans le cas o il serait bien
dmontr que cette collection monumentale n'est possible qu'en acceptant
les distances qu'elle oppose  sa ralisation, il faudrait subir
l'obstacle sans prtendre le vaincre. Alors on s'adresserait aux
sympathies locales, on mettrait sous les yeux des habitans de nos
provinces qu'il dpend d'eux de contribuer  l'excution d'un projet qui
leur vaudrait un double honneur: celui de se montrer fidles au souvenir
de leur origine de famille et celui de doter la France d'un
tablissement national de plus.

On serait dans une grave erreur si l'on imaginait que les chteaux
royaux tombs dans le domaine de l'tat et ceux appartenant en propre 
la couronne suffiraient, tels qu'ils sont, pour former notre collection.
Quand l'ide nous vint de les chelonner par ordre chronologique,
travail qui et t des plus faciles, si mme c'et t l un travail,
notre premier soin, on le pense bien, fut d'examiner si chacun de ces
chteaux reprsentait fidlement une poque, et si l'on tait sr d'en
avoir un pour chaque ge de la monarchie. Nos recherches ne furent pas
longues; le rsultat des premires nous dispensa de les fortifier par
d'autres qui ne pouvaient avoir un meilleur sort. Nous emes la
conviction promptement acquise que les chteaux royaux, Fontainebleau,
Versailles, Rambouillet, Chambord, Saint-Germain, Saint-Cloud, etc.,
etc., n'avaient non seulement, pour la plupart, aucun caractre prcis
d'antiquit, mais que les principaux d'entre eux runissaient, par un
entassement successif de prodigalits royales, les physionomies
diverses, et ncessairement discordantes, de plusieurs rgnes. Ayant
servi de maisons de splendeur  une ligne de rois jaloux de s'clipser
les uns les autres par la magnificence de leurs constructions, ces
rsidences avaient fini par tre des monceaux d'architecture, des tas de
meubles, des marqueteries fatigantes de peintures, un tout dpourvu
d'unit et de sens. Fontainebleau peut  bon droit tre cit comme le
type de ces incohrences, Fontainebleau appel par un Anglais un
_rendez-vous de chteaux_. Maison de plaisance de nos rois ds le
XIIe sicle, simple pavillon de chasse sous Louis VII, Fontainebleau
s'agrandit sous Philippe-Auguste et fait les dlices solitaires de saint
Louis, le plus mlancolique de nos rois, qui le nomme ses _dserts_.
Philippe-le-Bel y nat et y meurt; Charles V sme dans quelques vastes
salles de Fontainebleau les premiers volumes d'une collection qui
deviendra plus tard la Bibliothque royale. Et chacun de ces rois, et
chacun de leurs successeurs, allonge ou lve la commune demeure, selon
qu'il en veut faire un pavillon, un rendez-vous de chasse, un chenil,
une bibliothque ou un tombeau. Franois Ier ne peut en vouloir faire
qu'un palais. Primatice et Rosso dissimuleront par les peintures du
dedans les irrgularits du dehors. Paul Ponce enfouira, sous cette
montagne forme des pierres jetes par chaque roi en passant, les belles
fleurs, les figurations animes de son imagination exquise. Il peuplera
cette caverne de salamandres auprs desquelles tincelleront quelques
annes plus tard les croissans de Henri II. Le dsordre passe dj de
l'architecture aux dcors. Fontainebleau est comme l'cu d'une vieille
maison: plus elle contracte d'alliances, et plus cet cu se charge, se
compose, s'embrouille, s'obscurcit et devient inintelligible. De
l'Italie, pays de clinquans, les Mdicis apportent  Fontainebleau le
luxueux mauvais got des dorures. piciers couronns de Florence, les
Mdicis plaquent en feuilles aux murs et aux cymaises du chteau l'or
monnay qu'ils ont gagn dans le commerce. Leur richesse dteint
partout. Fontainebleau peut se vendre au poids des sequins de Venise; il
est  vingt-trois carats. Meilleur chasseur qu'artiste, l'excellent
Henri IV avait coll de l'or sur les peintures de Franois Ier.
Arrive Louis XIV, qui empte de la sculpture sur l'or, qui divinise le
mauvais got de son aeul, sauf  laisser  son arrire-petit-fils,
Louis XV, le soin de rentrer dans la bonne voie en ravivant les traces
effaces du Primatice par les camaeux de Doyen, de Boucher et de
Vanloo. Voil Fontainebleau Pompadour: la grisaille dvore l'or. Pour
achever ce pauvre palais, il n'y manque plus que la colonne toscane de
Napolon. On l'y place. Aprs la colonne toscane il faut tirer
l'chelle.

L'historique de Fontainebleau s'applique galement aux autres domaines
de la couronne, sans mme excepter Saint-Germain-en-Laye, le moins
dfigur de tous en apparence par des additions successives; ni
Versailles, o clate avec assez d'illusion l'unit majestueuse de Louis
XIV. Nous signalerons avec la prcision la plus rigoureuse le vice
d'ensemble de ces diverses constructions; nous indiquerons les soudures
que toute l'habilet des artistes n'est point parvenue  effacer, quand
le tour de les dcrire sera venu; en attendant, nous croyons avoir assez
fait pour dmontrer que, si les chteaux royaux sont de magnifiques amas
de pierres, dignes d'tre admirs comme pierres, ils ne sont,  tous les
gards, d'aucune valeur dans la balance de l'histoire, d'aucun prix
comme tude.

Nous rentrons dans la voie de notre sujet.

Nous n'en voudrons qu' notre maladresse si l'on sent rompre dans la
main,  travers notre biographie lapidaire, le fil que nous avons tress
d'histoire et de chronologie afin d'arriver  la comprhension de notre
projet. Cependant qu'on accueille nos rserves. Nos pisodes
intercalaires sont des lavis et non des peintures. Leur demander
l'intrt qu'ils auraient peut-tre sous une forme plus ample serait une
rigueur  laquelle nous ne sommes pas habitu; dans tous les cas, nous
doutons qu'une insistance plus laborieuse sur des points de simple
rappel ft avantageuse  la clart de notre proposition.

La priode romaine rclamerait encore les fortifications aujourd'hui
ruines qui enveloppent la vieille ville de Provins, et principalement
la tour qui porte le nom de Csar. La nomenclature ne serait pas
complte si l'on omettait de mentionner ce que renferment de richesses
monumentales Aix, Arles et tant d'autres villes du midi de la France.

L'poque mrovingienne ne nous a rien lgu. Occups  se disputer la
terre qu'ils avaient usurpe, les Francs ne songeaient gure  la parer
de monumens. Peuple sans nationalit, ils tenaient moins  fixer le
souvenir de leurs conqutes par des tmoignages de marbre ou de bronze
qu' anantir les traces de civilisation de la Gaule vaincue. Au
surplus, comment les Mrovingiens, dnomination collective d'un peuple
et non particulire  une race des rois, auraient-ils t ports  btir
sur un sol dont rien n'assurait, mme pour la plus faible dure de
temps, la possession et l'intgrit immobilires? Cinq partages d'tats,
on le sait, eurent lieu sous les Mrovingiens, qui vcurent et
moururent, cela n'est pas douteux, dans les btimens romains, assez
beaux et assez spacieux pour des barbares. S'ils en brisrent beaucoup,
on doit considrer que, pour l'homme qui n'est pas de moiti dans la
confidence d'un monument, dans l'inspiration religieuse ou politique qui
l'a lev, un monument n'est qu'une pierre, et cette pierre insulte  la
nullit naturelle de son intelligence; il n'aura pas plus de respect
pour les livres. Aux yeux de celui qui n'en possde pas la clef, un
livre est une nigme dcourageante, une ironie muette contre laquelle on
se venge pour l'avoir subie sans la mriter.

Quoique mieux assise sur le territoire mouvant dont elle dpouilla la
premire race, la race dite carlovingienne ne nous a pas transmis de
preuves plus significatives de son occupation. On ne comparera sous
aucun rapport les invasions normandes dont elle eut  souffrir dans
quelques-unes de ses provinces au dbordement de barbares que
Charlemagne,  son avnement, refoula  leur source. Charlemagne fut un
clair dans la nuit, illuminant le monde entre les tnbres qui
l'avaient prcd et les tnbres qui le suivirent. Comme tous les
gnies qui paraissent dans les temps striles, il eut l'orgueil de ne
puiser qu'en lui-mme les ressources de ses entreprises. La force lui
manqua; car la force en politique n'est que la dure; et Charlemagne ne
vcut pas assez. Gant dont les jours d'existence auraient d se compter
par sicles,  sa mort, qui ne se fit pas plus attendre que celle d'un
autre homme, son empire descendit dans la tombe avec lui. Les marbres
d'Aix-la-Chapelle scellrent sous un mme couvercle et la boule du
monde, symbole de son pouvoir, et la main qui l'avait enferme.

Il nous reste, de la domination des rois Visigoths, la forteresse qui
s'lve au point de jonction de la Sedelle et de la Creuse. Possde par
Louis d'Aquitaine, un des enfans de Charlemagne, elle devint son
habitation d'hiver, et fut plus tard la rsidence des comtes
hrditaires de la Marche, auxquels succdrent les apanagistes aprs la
runion du comt de la Marche  la couronne. branl par Louis XI,
dmantel par Richelieu, le chteau de Crozant est assis au milieu de
la France,  la cime nbuleuse d'une montagne qu'entoure un pays dsol,
au-dessus du niveau bouillonnant de deux rivires, la Sedelle et la
Creuse.

A ct de ce formidable tmoignage de la vigueur fodale, il faut placer
les tours de Coucy et de Montlhry, gigantesques ruines arrives jusqu'
nous, et dont nous conseillons imprieusement la conservation. On
grouperait autour de ces deux pierres tages de tant de souvenirs les
chteaux forts construits  la mme poque. Viendraient ensuite les
chteaux  grand caractre btis sous la branche opulente des Valois et
sous celle des Bourbons.

Les deux tours de Coucy et de Montlhry peuvent se comparer  ces pics
levs qui ont d voir sous eux les eaux du dluge sans en tre couverts
ni renverss. Les guerres civiles qui lient la seconde race  la
troisime, et tous les troubles ns sous celle-ci, se sont rus comme de
l'cume et du sable aux pieds de ces deux tours; mais les hommes et
leurs machines de guerre, toutes puissantes qu'elles fussent, leur ont
caus moins de dommages que les oiseaux de proie. De leur bec de fer,
ils dchiqutent chaque jour ces Babel si lentes  s'crouler. Coucy n'a
plus aucune marque des blessures que lui porta Thibault-le-Tricheur,
comte de Blois, ni de celles que lui firent si profondment, pour la
possder et la baptiser de leur nom, les sires de Coucy; mais cette tour
s'miette, bribe  bribe, sous la serre des corbeaux. Voil  qui elle
est reste depuis ces terribles seigneurs dont chaque membre osait dire
en face du trne:

/p
    Je ne suis roy, ne prince, ne duc, ne comte aussy:
               Je suis _le sire de Coucy_.
p/

En 1400, le duc d'Orlans, frre de Charles VI, acquit la sirie de
Coucy. Son fils ayant succd  Charles VIII sous le nom de Louis XII,
la terre de Coucy passa au domaine royal, dont elle ne fut dtache plus
tard que pour tre constitue en apanage aux princes.

Sous la Fronde, le marchal d'Estres fit le sige du chteau de Coucy
sans parvenir  s'en rendre matre, malgr son vif dsir de le remettre
au roi. Il rentra cependant dans l'obissance quelques mois aprs;
Mazarin y envoya des ingnieurs avec ordre d'en ruiner la tour et de la
pulvriser. Grce  un tremblement de terre arriv en 1692, le ministre
conomisa la moiti de sa poudre. La commotion souterraine fut si
violente, que les votes de la plupart des appartemens s'croulrent;
et quelles votes que celles du chteau de Coucy! et que la grosse tour
fut fendue comme une cloche de haut en bas. Mais toute fendue qu'elle
est, depuis prs de deux sicles, la tour de Coucy est encore debout
pour un autre ministre ou pour un autre tremblement de terre.

Au bas de cette tour on heurte les dbris de l'enceinte qui la
protgeait, et dont les murs ont dix-huit pieds d'paisseur. Ces murs
taient nomms la _chemise de la tour_. Le terrain, les ruines, la tour,
appartiennent  la maison rgnante d'Orlans. Les abords des
fortifications de Coucy ont t dblays et rendus accessibles aux
curieux autant que l'tat des dcombres l'a permis.

Coucy et Montlhry, dont je parlerai plus loin, seraient, quelque point
o l'on se plat, les phares de cette navigation sur l'ocan du pass.
Quel charme grave et consolateur, celui de voyager, non avec
l'imagination, privilge dont peu ont d'ordinaire la jouissance, mais
rellement et avec ses pieds, dans des espaces peupls des souvenirs
matriels de la vie diverse, cent fois modifie, cent fois bouleverse
de nos aeux, les hommes de l'invasion! On irait de lieue en lieue, et
non de page en page, d'un bout de l'histoire de France  l'autre bout.
On partirait pour le douzime ou pour le quinzime sicle  son gr, au
lieu de parcourir des volumes dont le titre seulement ne demeure pas
dix jours dans la mmoire. Plus on travaillera pour les sens, tourns au
profit de l'tude, et plus on aura fait pour l'intelligence, chambre
noire, o tout s'affaiblissant, les couleurs et les contours
s'amincissent en pense, et o, par consquent, les penses ne laissent
presque rien. Deux pouces de bronze de la colonne Vendme branlent plus
durablement le cerveau que les vingt mille pages des _Victoires et
Conqutes_. Le mot est l'impuissance de l'image. Et il n'y a que des
images pour le monde intellectuel. Dans la mme journe, on pleurerait
avec Jacques II  Saint-Germain, on mditerait  Ruel dans le pavillon
de Richelieu, et on souperait  Luciennes dans les salons de madame
Dubarry; on entrerait dans son charmant boudoir qui a deux portes: l'une
par o un beau page rose lui dit discrtement:--Madame la duchesse, le
roi de France vous attend; voulez-vous lui donner votre coeur?--Et une
autre porte o parut le bourreau pour lui dire:--Femme Barry, la
guillotine t'attend;--veux-tu lui porter ta tte?

Si nous nous proposons d'apporter une soigneuse rserve dans le nombre
des monumens propres, selon nous,  former notre muse, et cela de peur
de surcharger une collection que rien ne nous assure devoir tre
forme, soit sur le plan qui concevrait Paris comme le centre voisin de
tous les chteaux acquis  cette collection, soit sur le plan
indtermin qui n'aurait pas recours  cette unit difficile, nous ne
disons pas impossible; si notre travail ainsi flottant se borne plutt 
indiquer qu' prciser les ressources que, dans l'une ou l'autre
adoption de plan, il serait loisible d'employer, nous saura-t-on gr de
mentionner les constructions fodales du nord, franaises par la
conqute seulement, dont l'Alsace est hrisse, depuis la plus haute
jusqu' la plus basse crte des Vosges?

Quand la France conquit la Lorraine, la vie forte des possesseurs de ce
pays fcond et sauvage s'tait perdue dans des luttes intestines, dans
des morcellemens dont l'empire avait profit, tantt pour s'agrandir,
tantt pour isoler et par suite affaiblir la part de souverainet de
chaque prince feudataire. Fomentes par les vques, ces trangers 
tous les pays, les querelles locales n'avaient cess de s'envenimer. Peu
 peu, toutes les ligues lorraines, autrefois si fertiles en grandes
choses, furent brises  coups de hache sur leurs rochers. Les plus
formidables membres de ces associations, o la noblesse de race donnait
droit d'admission, mais o la valeur personnelle seule savait maintenir,
se rfugirent sur des pics inaccessibles, au-dessus des nuages,
partout enfin d'o les pierres pouvaient rouler.

Ortemberg et Ramstein sont plutt des blocs de granit percs de trous
que des demeures d'hommes. Charlemagne les a vus. Ce sont des gans en
sentinelle  l'entre du Val-de-Vill; dbris d'une civilisation
ptrifie, ils sont l, comme les fossiles rests aprs le dluge; ils
font corps, ils forment ciment avec l'ternit. Pour Ramstein et
Ortemberg, trois sicles sont une date purile, un souvenir d'hier.
Leurs murs nous parlent, comme d'une bataille rcente, du meurtre des
vingt mille paysans rvolts en 1525, sous le duc Antoine de Lorraine,
dit le bon duc. Jusqu' la rvolution franaise, les chapelles annexes
autrefois  ces deux chteaux taient pleines d'ossemens des pauvres
paysans. Aujourd'hui ces os sont disperss dans les champs, les deux
chteaux sont abandonns aux vautours, le duc est en oubli, mais la
Lorraine est libre! Lorrains, baisez la poussire de ces os; ces paysans
taient vos pres, et ils vous ont faits libres.

Graduellement, tous ces chteaux enclavs dans la circonscription
actuelle du haut et bas Rhin, Girbaden, Dreystein (trois pierres ou
chteaux), Ringelstein, Hohenstein, taient devenus des fiefs un peu
turbulens des vques de Strasbourg. Du haut de leur cathdrale, ils
comptaient et surveillaient leurs bonnes tours allies; ils promenaient
leur vue sur quarante lieues de chteaux forts, presss comme des
mamelons sur les montagnes, l'un regardant l'autre, celui-ci faisant
retraite  celui-l, lis trois par trois souvent, comme Dreystein, ou
comme ces guerriers d'Ossian qui s'attachaient par le bras, afin de
n'tre pas moins braves dans l'ombre les uns que les autres; quarante
lieues de chteaux! Enfin les bons vques planaient sur un si grand
dveloppement de murs que la science effraye suppose que la longue
chane des Vosges tait noue de distance en distance, sur toute son
tendue, par des fortifications militaires antrieures  Attila. Chacun
de ces chteaux, dont les dbris se sont durcis en rochers, tait une
vertbre de cette pine.

Ces innombrables chteaux forts ont t rongs par la mousse, par les
pluies, par les temptes; l'orage leur enlve chaque hiver des tours ou
des pans de murs de douze pieds d'paisseur, et les roule comme des
galets jusqu'au fond des valles. Beaucoup offrent de singuliers
tableaux de ruine. Quelques-uns ont des chnes au sommet de leurs tours.
Dans les appartemens du chteau de Spesbourg il a cr des pins.
D'autres, btis comme le chteau de Nideck, tout au bord d'une cascade
cumante, aprs avoir t briss et dfoncs par les eaux, laissent
depuis s'couler le torrent par leurs portes et par leurs fentres.

Mais, nous le rptons, ces chteaux n'ayant de lien avec la France que
par la conqute du sol o ils s'appuient, leurs souvenirs sont pour nous
d'un faible intrt national. Rien de ce qui s'y est pass ne peut tre
un sujet de noble regret  ceux qui ne les ont mme jamais entendu
nommer. Aucune piti ne les soutenant, ils tomberont, si ce n'est
demain, ce sera dans mille ans; car ce qui cimente les monumens et les
rend imprissables, ce n'est pas la chaux, ce n'est pas le fer, ce sont
les croyances. Voil l'ogive indestructible.

Il n'y avait pas de tours sans chteaux. Toutefois, qu'on ne croie pas
que tous les chteaux avaient pareillement une tour. Le droit d'en
lever tait un privilge; la localit dterminait leur hauteur. Plus le
sol tait uni, plus la tour s'allongeait sur de nombreux horizons, afin
d'en dominer autant que la vue, sans l'aide d'aucun instrument, pouvait
le permettre. Si, au contraire, la fortification portait sur la crte
d'une montagne, la tour, cessant d'tre un observatoire pour devenir un
objet de dfense, se rduisait  des proportions analogues  son
utilit. Beaucoup de causes modifiaient encore ces dispositions des
tours par rapport aux accidens du terrain. Quand elles taient en
surplomb sur quelque rivire pour en dfendre ou pour en protger le
passage, ou sur quelque gorge de montagne, dtroit de pierre, ouvrant
une communication entre deux pays, alors, comme celle du chteau de
Sainte-Marie,  l'entre de la valle de Bastan, dans les Pyrnes,
elles s'exhaussaient indfiniment, malgr la base culminante de leurs
fondations. Si je rpte que l'avantage d'avoir une ou plusieurs tours
tait surbordonn au privilge pralable d'en lever, c'est pour ajouter
que ce privilge fut de rgne en rgne moins facilement concd par les
rois. Avant Louis XI, ils avaient appris,  la sueur d'une rude
exprience, combien, en gnral, il tait plus ais d'empoisonner un
dauphin que de se rendre matre d'un baron rvolt dans sa tour. Aprs
s'tre empar de celle de Montlhry, Philippe Ier disait  son fils,
auquel il en donna la garde: Mon fils, garde bien cette tour, qui tant
de fois m'a travaill, et que je me suis presque tant envieilli 
combattre et assaillir.

Montlhry marquerait dans notre galerie le commencement du onzime
sicle, en attestant une illustration de plus de quatorze rgnes. C'est
au pied de cette tour, si belle encore aujourd'hui dans sa dcrpitude,
que se dnoua cette ligue de princes du sang forme contre Louis XI, et
dont les collisions si peu provoques dans l'intrt du peuple n'en
reurent pas moins la dnomination mensongre de guerre _du bien
public_.

Cette bataille, livre sous le regard de la tour de Montlhry, fut pour
Louis XI l'occasion de montrer que sa haine n'tait pas sans courage. Il
combattit, triompha, tomba de son cheval tu entre ses jambes, et fut
port tout sanglant et tout victorieux dans un appartement de la tour.
Ce jour-l, il est sr qu'il ne fit mourir personne de la main du
bourreau. Trois mille hommes taient rests sur le champ de bataille de
Montlhry. Le trait de Conflans termina cette dispute de bonne maison,
prlude sans importance de la lutte autrement formidable dans laquelle
entrrent contre Richelieu les descendans de ces ducs rvolts. Il
fallut s'y prendre  deux fois pour tuer messieurs les grands vassaux.
Sous la Ligue, le chteau de Montlhry fut dtruit; mais la tour fut
respecte. Elle resta debout pour tre mentionne par Boileau dans le
pome du _Lutrin_. Boileau l'appelle _ennuyeuse_! il ne la voit ni
haute, ni vieille, ni respectable, ni tache de sang royal, ni superbe
sous son beau ciel; le grand pote par la raison, mais si peu par
l'imagination, ne la considre que comme _ennuyeuse_. Au reste, Boileau,
Racine et Molire, en dehors de la posie, n'ont pas le moindre
sentiment des arts de leur poque. Perrault et La Fontaine sont en cela
 mille pieds au-dessus d'eux. Molire, Corneille et Racine ne
distinguent pas plus un beau tableau de Lesueur de la gravure de leur
cuisinire qu'ils ne sentent la diffrence qu'il y a entre
l'architecture de l'htel de Cluny et l'architecture du Palais-Cardinal;
c'est bien en pure perte de temps que vous chercheriez dans leurs vers,
sous leurs penses, dans leurs allures d'crivains,  travers leurs
lettres familires mme, l o les esprits les plus dtachs du
mouvement contemporain trahissent leur communaut de vie avec le reste
des hommes, quelque indice de leur got ou de leur connaissance soit en
peinture, soit en musique, soit en architecture. Boileau caractrise
avec la prcision accoutume de ses vers, par cette pithte
d'ennuyeuse, donne  la tour de Montlhry, l'indiffrence ddaigneuse
des crivains de son sicle en matire d'art.

En 1605, le sieur de _Bellejambe_ demanda  tre autoris  dmolir les
derniers murs d'enceinte du chteau de Montlhry, pour construire, avec
les pierres arraches, sa maison de Bellejambe, une petite coquette de
maison o loger tous les _Bellejambe_, entre cour et jardin: ce qui fut
permis  M. de Bellejambe. Cependant, comme les _Bellejambe_ eussent t
fort embarrasss de tant de pierres monstrueuses, on pria les
_Bellejambe_ de ne pas faire un tuyau de chemine de salon avec la tour
de Montlhry. Ils eurent tout, except la tour.

La famille de Noailles possde aujourd'hui ce que le temps, les
_Bellejambe_ et les guerres ont laiss de la forteresse de Montlhry.

Parmi les monumens qui nous restent de la premire poque captienne,
c'est--dire de l'an 987, date de l'avnement de Hugues-Capet,  l'an
1328, que s'teignit cette branche et advint au trne celle des Valois,
nous n'indiquerons que les chteaux de _La Roche-Guyon_ (Seine-et-Oise),
de _Boissy-le-Chtel_ (Seine-et-Marne), de _Bruyres-le-Chtel_
(Seine-et-Oise), de _Clisson_ (Loire-Infrieure), de _Chinon_, d'_Uss_
et de _Langeais_ (Indre-et-Loire), et de _Savigny_ (Seine-et-Oise).

Le dixime sicle aurait pour reprsentant le chteau de La Roche-Guyon,
_Rupes Widonis_, appel d'abord tout simplement La Roche. Sa tour menace
encore sous elle les plaines des deux Vexins; tour qui grandit avec les
sicles, car plus les valles qu'elle domine se creusent sous la bche,
et plus elle plane sur les valles. Cinq sicles voient alternativement
les Anglais et les Franais occuper ce chteau, entrer et sortir par ses
portes, toujours aprs des siges meurtriers. A la fatale poque pour la
France o Charles VI achevait de rgner et de mourir, en proie  sa
sombre folie,  cette poque o le dauphin de France, aprs avoir jur
une amiti ternelle dans la plaine de Montiel au duc de Bourgogne,
mditait de le faire assassiner par du Chtel,  un mois de l, sur le
pont de Montereau,--le roi d'Angleterre, Henri V, envahissait pied 
pied la France, s'talait sur ses provinces, et, s'approchant de Paris
par Gisors, Aumale, Gournay, Poissy, Saint-Germain et Chaumont, il
plaait les comtes de Kent et de Huntington  La Roche-Guyon et au
chteau Gaillard. La masse colossale de la Roche-Guyon s'encadre 
merveille dans ces temps de dchiremens politiques, o les feudataires
de la couronne en taient les plus mortels ennemis; o les ducs de
Bretagne, de Bourgogne et de Bourbon, dsunis entre eux, taient tantt
pour les Anglais contre le roi, tantt pour le roi contre les Anglais,
et jamais pour la France. L'histoire de la Roche-Guyon est aussi celle
d'un puissant feudataire; taille dans le roc, sa tour est sous
l'hommage et ne veut pas relever.

Quelle poque! quelle poque! celle que cette tour rappelle  notre
honte et pour la gloire de cette vierge immortelle qui chassa l'Anglais.

Deux femmes sauvent la France, quand des ducs plus puissans que des rois
la dchirent, quand les plus braves pes se brisent ou se faussent par
la trahison dans les mains des La Hire, des Xaintrailles, des La
Trmouille; quand le roi de France, Charles VII, ne s'appelle plus que
_le roi de Bourges_, ou, plus mprisablement encore, le comte de
Ponthieu. Exil de Paris, o rgne Henri VI dans la personne du duc de
Bedford, le roi de France ne possde plus de ce beau royaume laiss par
Philippe-Auguste que le Languedoc, le Dauphin et le Lyonnais, et il
dne avec une queue de mouton dans la petite ville de Bourges. Ces deux
femmes libratrices sont, l'une la courtisane Agns Sorel, l'autre la
vierge de Domremi, Jeanne d'Arc, un des plus vaillans hommes de guerre
que nous ayons eus. Sire, dit la courtisane Agns Sorel  Charles VII,
il m'a t prdit que je deviendrai la matresse du plus grand roi de
l'Europe: permettez que je vous quitte, pour me rendre auprs du roi
Henri d'Angleterre. Et le roi de France se lve et s'arme. Sire, vient
lui dire une autre jeune fille de dix-huit ans, suivez-moi: je prendrai
avec vous Orlans, et vous ferai sacrer roi de France  Reims. Et
s'appuyant sur ces deux femmes, Charles VII, ou plutt la France,
combat, triomphe et rgne. Noble femme, cette Jeanne d'Arc, rcompense
par deux supplices, par le feu des Anglais et par le pome de Voltaire.

Cette vigoureuse participation des femmes aux luttes du quinzime
sicle se lie  l'histoire de beaucoup de chteaux. loignes du champ
des combats, les femmes avaient  dfendre, en l'absence de leurs maris,
leurs droits et leurs possessions contre des ennemis vigilans, toujours
prts  s'lancer sur le nid veuf du vautour. Pendant la guerre, elles
faisaient bonne garde au haut de la tour crnele, et portaient les
clefs  la ceinture. Cette mission leur imprimait un caractre
particulier d'nergie et de patriotisme qui doublait la force du pays.
C'est ainsi que La Roche-Guyon a conserv le nom de trois femmes,
clbres  diffrens titres. La premire se signala par son attachement
 son mari, seigneur de La Roche, Guy premier du nom. Dans son style
nerveux et naf, Montfaucon rapporte, dans ses _Monumens de la monarchie
franaise_, l'horrible assassinat de ce seigneur par son beau-pre, et
les marques de douleur que lui donna sa femme. Quand l'ordre de notre
collection amnera l'histoire de ce chteau, nous extrairons plus
amplement de l'ouvrage de Montfaucon les dtails de cette mouvante
scne de famille, tableau des plus fidles de la sociabilit franaise
de l'poque, sociabilit qui puisait sa frocit de moeurs dans
l'indcision des droits de chacun. Partout o les lois laissent des
lacunes, il est rare que ce ne soit pas le crime qui se charge de les
combler. Le sire du chtelet de La Roche-Guyon avoit nom Guy. Il avoit
un serouge (beau-pre) qui Guillaume avoit nom. Il advint qu'il entra 
grand complot, et le tratre regardoit par o il pust entrer  celui
Guyon. Sitt, comme ils furent ens, si cachrent leurs pes, et courut
celui Guillaume sur celui Guyon, et l'occit; et quand sa femme, qui
toit tant prude femme et vaillante, veist ceci, se prit par les cheveux
comme esbaye, aprs courut  son mari, sans paour de mort, sur lui se
laissa cheoir, et le couvrit de soi-mme contre les coups d'pe, et
commena en crier en telle sorte et manire:--_Occis-moi_, dit-elle,
_trs-dloyal et meurtrier qui t'ai desservi, et laisse mon seigneur_.
Et les trateurs la prindrent par les cheveux et l'arrachrent de dessus
son mari, toute depice et dglaive, et presque toute dtranche. Et
quand ils eurent ce fait, si cherchrent partout cans s'ils ne
trouveroient plus nulli; lors leva la tte la pauvre dame, qui  une
part gisoit tout tendue; et quand elle connut son seigneur, qui j
toit mort et gisoit tout dpic parmi la salle, si effora tant par
son amour qu'elle vint  lui et dpice comme elle toit, toute
rampante  guise de serpent, et si sanglant comme il toit, le commena
 baiser aussi, comme s'il ft tout vif, et,  ploureuse chanson, lui
commena  rendre son obsque en telle manire:..... Tant en dit
seulement, et puis chet pme comme morte.

La seconde femme dont le nom a mrit de durer autant que les ternelles
fondations de La Roche-Guyon, est la fille de Jean Bureau, chambellan du
roi de France, veuve de Guy VI, tu  la bataille d'Azincourt. Tandis
que Charles VI se laissait mpriser mme au milieu de sa cour par les
princes du sang, les Anglais s'emparaient du royaume par la force, par
la ruse ou par la trahison. Le comte de Warwick assigea la fille de
Jean Bureau dans le chteau de La Roche-Guyon; c'tait en 1418. Somme
de se rendre au roi Henri V, qui lui dit: Prtez-moi serment, et je
vous laisserai vos terres, seigneuries et meubles.--Non, rpondit la
veuve de Guy VI, non, j'aime mieux tout perdre et m'en aller dnue de
tous biens, moi et mes enfans, que moi mettre mes enfans s-mains des
anciens ennemis de ce royaume, et dlaisser ainsi mon souverain,
seigneur et roi.

Comme un doux contraste  ces nobles fierts de femme, il faut encore
rapporter la dlicate conduite de la duchesse de Guercheville, belle
chtelaine de La Roche-Guyon, o Henri IV allait souvent se dlasser du
poids des affaires. Un jour que le galant monarque insistait avec
beaucoup de chaleur auprs de la duchesse pour en obtenir une faveur
qu'on lui faisait moins soupirer  quelques lieues de l,  Mantes, o
furent tour  tour Gabrielle et Claudine de Beauvilliers, il reut pour
rponse ces paroles bien senses et bien dites:--Non, sire, jamais; je
ne suis pas d'assez bonne maison pour tre votre femme; mais je suis de
trop bonne maison pour tre votre matresse. A quoi on assure que le
roi rpondit: Eh bien! madame, puisque vous tes vritablement dame
d'honneur, vous le serez de la reine. Le roi tint parole  la duchesse,
qui allait coucher de l'autre ct de l'eau quand Henri IV venait passer
la nuit  La Roche-Guyon.

Est-ce que tout cela n'est pas de l'histoire, et de l'histoire
grandement nationale, prise au coeur du pays, intressante pour ceux 
qui nos vieilles moeurs offrent un charme incomparable, et pour ceux
qui veulent savoir par quels efforts chaque pouce du sol franais a t
conquis, possd, fertilis, agrandi, dfendu, rgi, civilis? Les
chteaux sont les bornes militaires de la route des vnemens.

Une grosse tour, de profonds et larges fosss, deux anciens btimens
autrefois lis  l'habitation principale, des ruines, des dbris de
chapelle, tels sont les morceaux prcieux de Boissy-le-Chtel, chteau
fort du onzime sicle. Boissy-le-Chtel offre quelque chose de plus
remarquable encore que l'ogive de ses ouvertures, preuves
incontestables de son ge, et que sa tour, sa chapelle et ses dbris;
c'est un propritaire qui n'a pas sci son chteau en trois traits, pour
vendre le onzime sicle au poids du plomb de gouttires. Homme de got,
il a fait relever les parties de Boissy susceptibles d'tre rpares, et
il a entour d'un riant paysage ce grand aeul de pierre.

Nous n'aurons pas de lacune entre le onzime et le douzime sicle, si
nous faisons succder  _Boissy-le-Chtel_, _Bruyres-le-Chtel_, lev
vers la fin du douzime sicle dans le voisinage d'Arpajon. Comme un
chevalier qui n'a pas perdu la vie dans un combat ingal, mais ses
armes, Bruyres-le-Chtel n'a plus autour de lui les fortifications dont
il tait bard jadis. Le chteau est rest debout sans sa cotte de
mailles, sa cuirasse et son casque: il est tout nu. Du haut d'un tertre
il regarde le village auquel il a donn son nom, et que Louis IX rigea
en baronnie en faveur de Jean de Poissy, vers 1260. Jusqu' la
rvolution, l'ameublement austre de la pice occupe par le saint roi
avait t conserv avec une pit hrditaire par les divers possesseurs
du chteau. On y voyait quelques-unes des saintes reliques par lui
rapportes de la Palestine, cette terre si mortelle  sa croisade et 
son dvouement, des siges de bois et la couchette au bord de laquelle
il avait l'habitude de s'asseoir aprs son repas, selon son candide
chroniqueur, le sire de Joinville. Quoique ces souvenirs aient disparu
dans la commotion rvolutionnaire, on a encore quelque joie  visiter
cet appartement, dont les ornemens n'ont pas t gratts par les griffes
du tigre. Le chiffre de saint Louis s'y voit encore.

Voici une autre large assise historique  tayer pour s'lever 
l'intelligence exacte du treizime et du quatorzime sicle. L'herbe et
le sable la cachent; mais tez le sable et l'herbe, et le formidable
chteau de Clisson montera dans la nue. Clisson a vu les croisades; les
murailles, les tours et les fortifications sarrazines de Saint-Jean
d'Acre et de Damiette ont servi de modle  ses tours et  ses
murailles. L'architecture orientale, transporte en France  la suite
des croisades, est la conqute la moins conteste de ces pieuses
migrations.

Derrire ces murs de seize pieds d'paisseur, il y eut bien des
trahisons tresses  des douleurs et  des ftes. L vinrent, pensrent
et agirent Philippe-Auguste, Louis IX, Blanche de Castille sa mre,
Louis XI, Charles VIII, Louis XII, Franois Ier, la reine lonore et
Charles IX.--Que de siges expirrent de dcouragement au pied de ces
murs de granit aiguiss comme des tranchans de hache, s'offrant de
profil  l'attaque, s'effaant aux flches comme aux boulets, sabrant
l'air  angles droits!

Olivier Ier, sire de Clisson, le fit btir sur l'emplacement de celui
qu'avaient occup ses anctres; lequel n'avait t que la rdification
d'un autre chteau fort, rig dans le Bas-Empire et dvast par les
invasions normandes entre le neuvime et le dixime sicle.

Clisson, c'est un labyrinthe dans un autre labyrinthe, dans un pays de
forts, de rivires et de marais; c'est un serpent qui se replie trois
ou quatre fois sur lui-mme, et dont la tte finit par ne plus trouver
la queue. Il n'avait qu'une porte, comme l'enfer; mais des souterrains
sans nombre, double enceinte de murailles, cuirasse de pierre sur
cuirasse de pierre, triple foss; aprs un pont un autre pont, aprs un
second un troisime; des votes sombres et des passages clairs
suspendus entre deux prcipices; et aprs ces noirs fosss, ces poternes
bantes, ces herses, ces ponts-levis, aprs ce fer et ce granit, il
treignait un duc de Bretagne incrust au coeur de ce noyau.

Par la fatale intervention des Anglais dans les guerres des ducs de
Bretagne avec les familles puissantes de cette contre, on s'explique
l'influence qu'ils eurent plus tard en France. Quand ce n'taient pas
les uns qui appelaient les Anglais  trancher le noeud de quelque
sanglante prtention, c'taient les autres; et les uns et les autres ne
prvoyaient pas le mal qu'ils prparaient  Charles VII et  ses
successeurs par ces alliances funestes. Jean IV, duc de Bretagne,
introduit les Anglais en France pour combattre Clisson et lui prendre
son chteau; Clisson, de son ct, se met au service du roi de France,
Charles V, qui le nomme conntable et l'aide  repousser Jean IV et les
Anglais. Et voil deux grands rois, deux grands peuples, acharns l'un
contre l'autre pour une mauvaise querelle de fief, pour un tas de pierre
arrondi en baronnie. Naisse vite Anne! Anne, la noble Bretonne, qui mit
la Bretagne dans le lit de la France!

Confisqu par Jean V, duc de Bretagne, le chteau de Clisson fut dtach
de la famille de ce nom pour tre donn soixante ans aprs par le duc
Franois II  Franois d'Avaugour, son fils naturel. Il passa, par
extinction de race, au prince Rohan de Soubise, puis au domaine de
l'tat en 1791, enfin  la caisse d'amortissement, qui le vendit en
1807.--La caisse d'amortissement, c'est le ministre de la bande noire.

Chinon est en ruines! La premire mention historique qu'on en trouve
date du sige que soutint ce chteau en 462, contre Agidius Afranius,
gnral romain. Chinon rsista: jusqu' la dfaite d'Alaric, il demeura
en la possession des Visigoths; Clovis le recueillit comme un butin de
la victoire. Charles-le-Simple mort, il passa  Thibault-le-Vieux, comte
de Blois et de Tours, regard comme le vritable fondateur du chteau de
Chinon par les additions considrables qu'il y fit. Les ruines actuelles
sont celles du Chinon rebti par le comte de Blois; l'archologie et
l'histoire tant d'accord sur l'authenticit de cette date de
reconstruction du chteau, plus certaine de beaucoup que toutes les
dates antrieures, nous avons d nous en servir comme d'un point de
dpart incontestable, et placer Chinon sous la race captienne. En 1096,
le pape Urbain II y rendit la libert  Godefroy-le-Barbu, que son frre
Foulques-le-Rechin y retenait prisonnier depuis vingt ans; car il
n'tait de si beau chteau qui n'et sa prison, ses chanes de fer, ses
souterrains pavs de pointes et ses oubliettes. Ceci dsenchante
l'imagination; pourtant on admettra la funeste opportunit de ces
destinations, si on n'a pas oubli, comme je l'ai dit plus haut, que le
chteau renfermait tout le systme social rmunrateur et pnitentiaire.
Quand il n'y avait ni maisons de dtention, ni bagnes, il fallait bien
que la justice et ses lieux de punition: les prisons taient dans les
souterrains des chteaux.

Chinon fut le tombeau d'Henri II, roi d'Angleterre, qui en avait hrit
des comtes d'Anjou, ses anctres. Il y mourut de tristesse. Mourir de
tristesse dans un chteau sur la Loire! il faut tre roi.

Mais la plus grave illustration du chteau de Chinon est sans contredit
celle qu'il a reue du sjour du grand matre du Temple, Jacques Molay,
et des chevaliers de cet ordre. Ils y furent interrogs sur les
prtendus crimes dont on les accusait par les cardinaux Branger,
tienne et Landulphe, d'aprs le commandement de Philippe-le-Bel et le
consentement un peu forc du pape Clment V.--On voit encore les salles
votes o s'entama ce procs mystrieux, qui eut pour accusateur un
roi, pour tmoin un roi, pour juge un roi. Et toujours le mme roi:
Philippe-le-Bel!

A Chinon reviendrait la solennelle lgie des Templiers, de ces hommes
dans l'me desquels l'esprit d'association s'tait divinis; dont le
gnie, tout de zle, d'activit, de pit tolrante, de courage et
d'ambition, tempr par le sage emploi des richesses, aurait conu, 
diverses poques de la socit, et selon ses besoins, la Ligue
Ansatique ou la compagnie des Indes. Neuf gentilshommes fondent cet
ordre au milieu de la poussire d'un grand chemin; nobles, braves,
pieux, ils dfendent les avenues de la cit sainte; ils en cartent les
pierres au pied des plerins, et les Arabes aux convois des croiss.
Soldats le jour, garde-malades la nuit, ils se servent de la mme main
pour brandir la lance et pour porter le breuvage au bless. Un pape
remarque leur pit, et aussitt il leur jette un manteau blanc sur les
paules et leur peint une croix rouge  l'endroit du coeur. Dsormais
les Turcomans les verront de plus loin; leur dvouement sera plus en
pril. Que leur importe? la jeune et meilleure noblesse d'Europe se
rallie  leur discipline; un premier baron d'Aragon leur donne la cit
de Borgia, avec ses tours crneles et ses fosss pleins d'eau; et saint
Bernard dit d'eux: _A l'approche du combat, ils s'arment de foi au
dedans et de fer au dehors_. Quand Saladin chasse de Jrusalem les
premiers croiss, dont la ville sainte tait la conqute, les Templiers
retournent en Europe sur des chameaux chargs d'or, fruit de
quatre-vingt-huit ans de legs pieux, de donations et de bnfices de
leurs commanderies. Ces richesses, immenses  la vrit pour l'poque,
paraissent si lgitimement acquises au grand matre, qu'il court les
dposer  Paris, dans leur maison du Temple. L'oeil louche de
Philippe-le-Bel suit le convoi  travers les rues. Qui tuerait les
possesseurs, pense le roi, aurait le trsor: pour les tuer, il faut leur
trouver des crimes. D'abord on les dpopularisera en publiant partout
que la gloire du sige de Rhodes appartient aux chevaliers de
Saint-Jean, o, du reste, les chevaliers du Temple n'ont pas t appels
 combattre. Ensuite on dira qu'ils _boivent beaucoup_! Comme si
l'ivrognerie pouvait tre un des statuts d'un ordre quelconque. Enfin on
les torturera; le crime se trouvera de lui-mme dans les souffrances.

Le pape ordonna qu'on lui ament le grand matre, les grands prieurs,
et les principaux commandeurs de France, d'outre-mer, de Normandie,
d'Aquitaine et de Poitou. Nous avons ordonn, dit-il dans une autre de
ses bulles, qu'on les traduist  Poitiers; mais quelques-uns d'eux
tant demeurs  Chinon en Touraine, en sorte qu'ils ne pouvaient aller
 cheval, ni tre amens en quelque manire que ce ft, nous avons
commis pour cette information les cardinaux, etc.

Ce bon pape ignorait que lorsqu'on broie les genoux aux hommes, ils ne
marchent plus d'ordinaire. Torturs  Chinon, le grand matre et les
commandeurs n'avaient gure la force d'aller  Poitiers pour y tre
condamns, et de Poitiers  Paris pour y tre brls.

Ce bon Clment V tait presque aussi simple que Philippe-le-Bel, qui se
laissa mourir quarante jours aprs le supplice de Jacques Molay. A quoi
pensait-il donc?

Chinon est la vaste toile du XIVe sicle, que j'engage  conserver
pour le Muse nouveau.

Il existe en France une province qu'on n'admirera jamais assez: parfume
comme l'Italie, fleurie comme les rives du Guadalquivir, et belle en
outre de sa physionomie particulire; toute franaise, ayant toujours
t franaise, contrairement  nos provinces du nord, abtardies par le
contact allemand, et  nos provinces du midi, qui ont vcu en
concubinage avec les Maures, les Espagnols et tous les peuples qui en
ont voulu. Cette province, pure, chaste, brave et loyale, c'est la
Touraine. La France historique est l. L'Auvergne est l'Auvergne; le
Languedoc n'est que le Languedoc, mais la Touraine est la France; et le
fleuve le plus national pour nous, c'est la Loire, qui arrose la
Touraine.

Ds lors on doit moins s'tonner de la quantit de monumens enferms
dans les dpartemens qui ont pris le nom et les drivations du nom de la
Loire. A chaque pas que l'on fait dans ce pays d'enchantement on
dcouvre un tableau dont une rivire est la bordure, ou un ovale
tranquille qui rflchit dans ses profondeurs liquides un chteau, ses
tourelles, ses bois ou ses eaux jaillissantes. Il tait naturel que l
o vivait de prfrence la royaut, o elle tablit si long-temps sa
cour, vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions de race
et de mrite, et qu'elles y levassent des palais grands comme elles.

Pench sur un coteau qui descend vers la Loire, le chteau d'Uss
prolonge l'ombre de ses gigantesques murailles sur les claires eaux de
l'Indre. Il regarde Tours et Saumur  travers le rideau sombre de forts
dont il est entour. Mais le murmure des fontaines qui cument  ses
pieds, les mille voix harmonieuses des oiseaux et du vent, concert
ternel suspendu sur deux rives jalouses de le balancer, n'ont retenu
aucun souvenir de ses premiers jours de splendeur. Si l'architecture
d'Uss remonte au Xe sicle, aucun fait ne colore cette date sans
relief et n'autorise  placer ce chteau sur une ligne historique aussi
haute. Grce au nom que porte la plus grosse tour, la tour Gauville, il
est permis  la tradition de croire que ce nom tait celui d'un ancien
seigneur, matre de cette superbe rsidence. Uss d'ailleurs
embarrasserait beaucoup le collecteur de monumens, oblig de le classer
dans le muse archologique o il mritait d'obtenir une place, et une
des premires par ses dimensions, encore plus que par les vnemens dont
il fut tmoin. Tous les Gelduin de Saumur, premier et deuxime du nom,
seigneurs d'Uss, tous les Jacques d'Espinay, possesseurs du chteau,
depuis la fin du XVe sicle jusqu' la fin du XVIe, fondateurs de
chapelle et de collgiale, tous les sires de Rieux seigneurs de
Rochefort et d'Ancenis, tous les Bernin de Valentinay, sauf celui qui
s'anoblit une seconde fois en pousant Jeanne-Franoise, fille ane du
marchal de Vauban, n'excitent, ni ensemble ni isolment, le moindre
intrt historique. Sans Vauban, qui dans ses rudes loisirs le nuana
d'une teinte militaire assez peu en rapport du reste avec les travaux
primitifs, le chteau d'Uss dsesprerait par sa nullit. C'est le roi
fainant des chteaux, et un roi fainant sans maire du palais. Heureux
les peuples, s'crie Montesquieu, dont l'histoire se rduit  quelques
pages! Heureux les peuples, sans doute; mais les historiens?

Dsesprs comme nous et avant nous, ce qui nous console un peu, de
n'avoir rien  remarquer dans le chteau d'Uss, quelques chroniqueurs
ont imagin, aprs des recherches louables, de faire passer dans ces
murs si vides d'intrt les aventures de la _dame aux belles cousines_
et du _petit Jehan de Saintr_. Nous souhaiterions bien, pour notre
part, que l'enfant d'honneur du roi Jean de France, et fils an au
seigneur de Saintr en Touraine, trs-gracieux jouvencel, sur qui  la
parfin s'arrta l'amour de la dame aux belles cousines, un jour o il
regardait bas en la cour les joueux de paulmes jouer; nous
souhaiterions bien que cet enfant, piteusement empch durant quatre
jours pour dire  la dame des belles cousines, qui il aimait, et vcu
dans le chteau d'Uss; car nous rappellerions, pour animer un peu ces
pierres mortes, comment le gracieux Jehan de Saintr, devenu le
chevalier de la dame, en reut pour premire et gentille instruction,
ces commandemens-ci: Je veuil et commande, que tous les matins quant
vous leverez, et tous les soirs quant vous coucherez, vous vous seigniez
en faisant le signe de la croix bien parfaitement. Ajoutant: Mon amy,
je vous donne cette bourse telle qu'elle est, et douze escuz qui sont
dedans. Si veuil que les couleurs dont elle est faite et les lettres
entrelaces, doresnavant pour l'amour de moy, vous porterez et les douze
escuz vous les employez en pourpoint de damas ou de satin cramoysi et
deux paires de fines chausses, les unes de fine carlate et les autres
de fine brunette de Sainct-Lo. Et chacun sait, sans qu'il soit besoin
de le dire, comment de cadeaux brods en sages conseils, de chausses
d'carlate en tendres soupirs, cet amour de velours et de satin, entre
le mignon Saintr et la blanche dame aux belles cousines, dura d'abord
trois ans. Aprs quoi il fut dit  Jehan: Ores quant je voudray parler
 vous ou vous  moy, nous ferons nos deux seignaulx ainsi que est dit;
et lors viendrez, et ouvrerez l'huys de mon prau, quant vous verrez que
je m'en seray par nuict retourne en ma chambre; et veez-cy la clef. Et
l parlerons et deviserons ensemble  nos plaisirs et lyesses. Et
l'enfant et la dame devisrent tant dans cette chambre, qu'elle en le
baisant trs-doulcement, lui dit: Je vous ai fait nommer escuyer
tranchant du roi, et vous baille cent soixante escuz pour avoir un
cheval et aultres choses ncessaires. Puis lui et elle se dirent: Adieu,
mon espoir! et adieu, ma dame!

Que le chteau d'Uss jaillirait plein de jeunesse et de fracheur du
fond de ces tnbres, si nous retrouvions la chambre o la dame aux
belles cousines, ayant  ses pieds le joli Saintr, lui parla ainsi en
plorant sur ses beaux cheveux: Vous allez combattre; mais, mon amy,
vous estes jeune d'aage, et si n'tes pas des plus grands ne puissans de
corps, pour ce ne devez nuls douter; car il est advenu que souvent le
plus faible a desconfit le plus fort;  ce mtier les gens combattent et
Dieu donne la victoire  qui luy playt. Lors print cong d'elle et pour
ung amoureux baiser, dix, quinze ou vingt rendus et  Dieu soyez!

Ensuite, du haut des tourelles, debout auprs de la dame aux belles
cousines, nous poursuivrions notre jouvencel aux passes d'armes de
Perpignan, o il parut en prsence de toute la cour, sur un trs-bel
et fringant destrier, qui  son chief portait ung chauffrain d'acier 
trois grands plumes  faon d'austrusse, et  ses trois couleurs
trs-richement brodes. Vainqueur  la hache et  la lance, Saintr
soupe avec le roi et quitte l'Espagne pour rentrer en France charg
d'honneurs et de prsens. Le roi envoya deux beaulx genetz de
l'Andeloisie, une trs-belle coupe et une aiguire d'or, trente marcs de
tasses bien dores et cinquante marcs de vaisselle de cuisine bien
belle. Don Frederich de Lune lui envoya douze trs-belles et grosses
arbalettes d'acier et douze brigandines; et messire Arnault de Pareilles
lui envoya ung More noir trs-richement habill, arm tout  la
morisque; et messire Franois de Moncade une trs-belle espe garnie
d'or tout esmaille de blanc, et encore ung Turcq, sa femme et ses
enfans, trs-grands ouvriers de fil d'or et de soye. Des aultres dames
et damoyselles de la court n'y eut celle qui ne luy donnast chemises
brodes d'or et de soye, arcandolle  gants brodez; mist oyselletz de
Chippre et tant d'autres odorifiques odeurs.

Qui ne connat la triste msaventure amoureuse du pauvre et valeureux
Saintr,  son retour en France, et comment il fut supplant pendant son
absence, dans le coeur de la dame aux belles cousines, par Damp
Abbez? Saintr se vengea. Il prit la dame par le toupet de son atour et
haulsa la paulme pour lui donner une couple de soufflets; mais  ce coup
se retint, se contentant de percer de sa dague la langue et les deux
joues de Damp Abbez (de monsieur l'abb).

Il ne manque  cette histoire que le degr d'authenticit ncessaire
pour faire sortir de l'insignifiance de sa premire poque le magnifique
chteau d'Uss, histoire ravissante de dtails de moeurs, dlicate et
nette comme les dessins gravs autour d'un beau verre de cristal, et
juge trop svrement, selon nous, par le chroniqueur de la Touraine J.
L. Chalmel. Quoique Saintr, crit-il, ft effectivement n sur la rive
oppose de la Loire, nous ignorons comment on prtendrait chercher
quelque air de vrit dans des faits entirement fabuleux. Un peintre,
M. Nol, rpond au _comment_ inflexible de l'historien, en faisant
observer qu'Uss pourrait bien avoir t le chteau des seigneurs de
Saintr, et Turpenay, abbaye voisine, celle o s'tait retire, aprs sa
si grave infidlit, la dame des belles cousines,  cause du rle que la
famille des Saintr avait jou en Touraine, et des exploits bien rels
de Jehan de Saintr, accomplis  ct du marchal de Boucicaut.

Nous ne dciderons pas entre tous ces tmoignages, et nous ne verrons
d'historiquement vrai  rattacher  ce chteau que le sjour de Vauban,
dont la fille, nous l'avons dj dit plus haut, pousa Bernin de
Valentinay, contrleur-gnral des finances.

Le nom de Vauban est si sonore  nommer, mme aprs celui de Louis XIV,
il arme si soudainement l'esprit de fortifications, de redoutes, de
ponts, de crneaux, que l'imagination la moins prompte admet sans peine
pour Uss la ncessit d'un ameublement analogue au caractre de l'homme
qui l'habita. Les superbes terrasses aplanies par lui attendent des
canons. A dfaut d'une place chronologique prcise, Uss recevrait une
destination toute militaire; l'armure serait complte. Dehors les
bastions, les pices de sige, les redoutes; dedans, les armes
portatives de toutes les poques; les cottes de mailles des chevaliers
seraient appendues au mur,  ct des pes de Fontenoy et des carabines
de Friedland. Ce serait un modle de la France telle qu'elle s'est
trouve arme au dedans et au dehors, depuis le roi Jean jusqu'au roi
Louis-Philippe. Nous avons blm l'entassement; mais on ferait une
exception en faveur d'Uss, dont la destination nouvelle rpondrait  ce
qu'il a tout  la fois d'incertain, de redoutable, d'antique et de
moderne.

Le chteau d'Uss est aujourd'hui la proprit de M. le duc de _Duras_,
qui le laisse tomber en ruines.

De tout travail un peu creus naissent de petits bnfices de hasard
dont la proprit n'est  personne; ils appartiennent  la bche au bout
de laquelle ils se sont rencontrs. A force d'assister par la pense aux
transmigrations des chteaux, une observation est ne pour nous. C'est
que bien avant la fin du rgne de Louis XIV les grandes proprits
seigneuriales taient passes sans secousse, par l'unique effet de
l'oscillation des fortunes prives, des familles titres aux familles
d'argent. Law, l'agiotage, la dpravation de la rgence ont pu tre
surabondamment des causes auxiliaires de ce dplacement; mais videmment
pour nous la vraie cause est plus haut. J'ai remarqu, ou peut-tre me
suis-je souvenu d'une remarque faite par d'autres, que, depuis plus de
six cents ans, les chteaux avaient t acquis, dans une proportion d'un
sur trois, par des contrleurs-gnraux, des financiers et des
banquiers, titres de professions ou de charges analogues selon les
temps. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples entre de fort
nombreux, le chteau de Semblanay, bti en 993, par Foulques de Nerra,
pour tenir la ville de Tours en respect, devint, sous Franois Ier,
la proprit de Jacques Fournie de Beaune, surintendant des finances de
ce monarque. On n'apprendra  personne que ce Fournier de Beaune fut ce
seigneur de Semblanay, moins connu par les crimes de malversation dont
il fut accus et puni que par les vers si spirituels de Marot sur le
lieutenant Maillart menant Semblanay  Montfaucon.

Chenonceaux fut aussi vendu par Jean de Marques, vers la fin du XVe
sicle,  Thomas Boyer, maire de Tours et _gnral des finances_ de
Normandie. Si un fils de ce gnral des finances eut le bon got de
faire hommage de ce chteau  la duchesse de Valentinois, un Cond fut
dans la ncessit moins dlicate de le cder de nouveau  prix d'argent
 M. Dupin, ancien fermier-gnral. Voil deux financiers possesseurs de
Chenonceaux. Uss, comme on l'a vu, passa pareillement,  la fin du
XVIIe sicle,  Louis Bertin de Valentinay, contrleur-gnral de la
maison du roi. Bouret, on le sait, fut le dlicieux pavillon qu'avait
bti le financier de ce nom au bord de la Seine; Maintenon eut pour
fondateur Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII;
Brunoy revient aux Montmartel, famille de financiers, et Vaux  Fouquet,
surintendant des finances sous Louis XIV.

De nos jours, deux des plus remarquables chteaux historiques,
Petit-Bourg et Maisons, appartiennent  deux banquiers, MM. Aguado et
Laffitte; et le plus remarquable de tous, le chteau de Mello, celui o
naquit la Jacquerie, appartient galement  un banquier, M. Sellire.

Il me sera facile d'assigner quelque jour, lorsque j'aurai obtenu des
relevs plus gnraux, le petit nombre d'annes qui doit s'couler pour
que tous les chteaux historiques de la France soient exclusivement
possds par des banquiers. Je rpte que cette substitution des
familles d'argent aux familles de race date depuis plus de six sicles.

Ne voulant ni restreindre dans des limites forces, ni trop distendre le
cercle de nos excursions archologiques, afin de rester le plus possible
dans les conditions de notre muse, qui doit toujours avoir Paris  son
centre, nous nous sommes avancs jusques aux bords de la Loire, points
extrmes de nos plus longs rayonnemens. Entre le chteau de Versailles
et le chteau de Clisson il n'y a gure plus d'un jour de distance.
Quand des chemins de fer existeront dans cette direction, on ne mettra
pas plus de huit heures (qui osera se plaindre d'un tel sacrifice de
temps?) pour aller de la demeure de Louis XIV au manoir crnel des ducs
de Bretagne.

A six lieues de Tours, sur la grande route d'Angers, le Xe sicle
btit, sous les ordres de Foulques de Nerra, un chteau de Langeais,
uniquement destin  couper toute communication entre Tours et les
localits circonvoisines. Sur les ruines de ce chteau, Pierre de
Brosse, fils d'un sergent  masse de saint Louis, ministre et favori de
Philippe-le-Hardi, en leva un autre du mme nom; et c'est celui qui
existe encore aujourd'hui. Ces rdifications, pour le dire en passant,
ont plus souvent eu lieu pour les constructions militaires que pour les
simples rsidences seigneuriales. La raison de cette diffrence est
facile  fournir. D'une utilit reconnue, l'existence des chteaux forts
se perptuait  force de soins durant les guerres, et comme les guerres
taient continuelles, ils taient toujours entretenus. Tel chteau fort
a t reconstruit jusqu' six fois.

Il importerait peu de restituer au chteau de Langeais l'antique
splendeur de ces premiers ges, si l'on n'avait  le peupler que du
strile souvenir de la fatale prosprit de ce Pierre de Brosse, pendu 
Montfaucon, comme le furent plus tard, revtus du mme emploi que lui,
Enguerrand de Marigny et Semblanay; sa disgrce est des plus communes.
Jusqu' Louis XIV, presque tous les contrleurs des finances ont t
pendus. Sous Louis XIV, les moeurs s'amliorant, ils ne furent plus
qu'exils. Personne n'ignore que Pierre de Brosse fut condamn au gibet
pour avoir inspir au roi Philippe-le-Hardi l'ide que la reine Marie
de Brabant pouvait avoir empoisonn le jeune prince Louis, n d'un autre
lit. Un homme sans naissance, qui avait eu le gnie de devenir ministre,
de barbier qu'il tait auparavant, n'aurait pas imagin une intrigue
aussi prilleuse dans le but assez mesquin de se venger de la fade Marie
de Brabant, qui lui avait, dit-on, rsist. Je crois peu aux ministres
amoureux des reines; mais, en revanche, je crois beaucoup aux dangers
des ministres, accuss et jugs par des vques, des bguines et des
rois qui croient aux bguines. Au reste, l'amour pour les reines a
toujours t l'accusation de commande sous laquelle la plupart des
ministres des trois races ont succomb. Avant de les pendre haut et
court, on les disait amoureux. Les Franais sont toujours galans.

Reprsentant la magnifique fin du XVe sicle, Langeais nous dirait le
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, ou plutt le mariage de
la Bretagne et de la France; superbe alliance qui n'assura pas d'abord 
cette dernire la possession d'un duch irrvocablement soumis, mais qui
lui permit de le considrer dsormais comme une proprit lgitime 
dfendre et non comme une usurpation  soutenir par l'pe. On
introduirait au chteau de Langeais le luxe massif de la maison d'Anne
de Bretagne, cette duchesse deux fois reine de France, dont la cour
passait pour la plus somptueuse d'Europe. Langeais prciserait alors
l'poque commmorative de l'union la plus avantageuse qu'ait contracte
la France pour s'agrandir et pour terminer les agressions de ces ducs de
Bretagne, dont le chteau de Clisson, que nous avons dj rappel,
attesterait les prtentions violentes et les cruauts sans nombre;
sauvages ducs! chiens hargneux dont l'Anglais se faisait prcder quand
il voulait entrer en France par la porte de la trahison; espces de rois
de France, plus la frocit, moins la couronne.

Au XVIIe sicle le chteau de Langeais passa au marquis d'Effiat,
pre de ce Cinq-Mars, aussi mauvais favori que mauvais conspirateur.

Quoique les rois de France aient bien moins de combats  livrer depuis
la runion des provinces de l'ouest  la couronne, le royaume n'est pas
encore aussi tranquille qu'il le sera dans deux sicles, vienne
Richelieu. Les chteaux sont soumis, mais les chtelains, non; c'est la
conqute, mais ce n'est pas encore la paix. Une espce de compromis
tacite se fait entre la fodalit encore menaante et la royaut toute
gne dans sa victoire. S'il ne s'lve plus autant de ces chteaux qui
enserraient des bourgs dans leurs vastes ailes dployes, ceux qui
avaient vomi la rbellion du haut de leurs tours ne sont pas encore
tombs. Les nouveaux qui seront btis pendant cette trve transitoire
participeront de cette double circonspection. Rien n'y manque: ni les
triples fosss, ni les ponts-levis, ni les tours; rien, si ce n'est une
taille proportionne  leurs prtentions. On dirait que la peur les a
rabougris en leur laissant leurs formes offensives; petits bastions,
petites oubliettes, petits fosss. Ce sont des gans nains.

Savigny annonce dj cet amaigrissement trange. C'est une miniature du
terrible, un abrg de l'imposant. Qui connat Savigny? Personne.
Savigny n'est pourtant ni en Bretagne ni en Auvergne; il est  quatre
lieues de Paris, entre les deux grandes routes de Lyon et d'Orlans. On
l'appelle _Savigny-sur-Orge_, pour le distinguer de dix ou douze autres
Savigny aussi peu connus.

Restaur  la fin du XVe sicle, et peut-tre un peu trop restaur
depuis, Savigny est un arrire-petit-fils d'un chteau qui tait sur le
mme emplacement trois sicles auparavant. L'poque qu'il symboliserait
le mieux, parmi d'autres avec le caractre desquelles il ne serait pas
en dsaccord, serait la Ligue, temps de guerre civile, dont le foyer, on
a beau l'tendre avec complaisance, fut Paris et exclusivement ses
environs. La Ligue et la Fronde sont deux meutes parisiennes; si la
premire fut un peu moins locale, parce qu'elle touchait  la
successibilit de la couronne, la seconde n'eut pas mme une ondulation
sensible jusqu' Orlans.

Nous raconterons un jour la retraite d'Agns Sorel et de Charles VII
dans le chteau de Savigny, doux plerinage dont le souvenir est
constat par le nom de _Beaut_ que lgua la dame de ce gracieux surnom
 une commune voisine. La Balue et Louis XI l'ont habit; l'un y rva
ses vchs qui lui furent si funestes et dont _il perdit la vue_, selon
la chanson; l'autre la cage de fer o il logerait un jour monseigneur le
cardinal. Les royalistes l'enlevrent aux ligueurs en 1592. Quatre
royalistes le prirent pendant que le chef des ligueurs passait ses
chausses. Nous tenons en rserve, pour le prsenter ailleurs sous des
proportions moins raccourcies, un autre vnement dont Savigny fut
tmoin, et non moins propre  prouver la justesse de cette observation
plus haut mise, que les chteaux devenaient de plus en plus, la
monarchie se raffermissant, la parodie de ce qu'ils avaient t jadis,
malgr les menaces de leurs fortifications matamores.

Savigny est aujourd'hui  l'hritire d'un des plus beaux noms de
l'empire,  Mme la marchale Davoust, princesse d'Eckmlh.

Avant de terminer notre course, nommons quelques-uns des principaux
chteaux, fine fleur de la renaissance, levs pendant les trois sicles
fconds dont se compose la dure du cycle dynastique des Valois. Les
mieux conservs, les plus propres  tre classs dans notre muse comme
type d'un ge coul, sont _Pierrefonds_ (Oise); _Villebon_ et
_Maintenon_ (Eure-et-Loir); _Vigny_ et _Rambouillet_[C] (Seine-et-Oise);
_Chambord_ (Loir-et-Cher); _Valenay_ (Indre); _Chenonceaux_
(Indre-et-Loire); _Mesnires_ (Seine-Infrieure); enfin _Dampierre_,
_couen_ et _Nantouillet_ (Seine-et-Oise).

Des ruines au milieu d'une fort, de la solitude, de vieux chnes, des
dmolitions abandonnes, 1390 pour date, c'est--dire un souvenir de
malheur pour la France, et de beaucoup de malheurs, car avec Charles VI
rgnaient le duc d'Orlans et le duc de Bourgogne, deux assassins tus
l'un par le parti de l'autre; tel est Pierrefonds bti par le duc
d'Orlans, frre de Charles VI, sur un des points levs de la fort de
Compigne.

Les Anglais s'emparrent de Compigne comme ils s'emparrent dix fois de
la France,  la faveur des querelles des ducs avec les barons, et des
comtes avec les rois.

Les rgnes suivans, jusqu' Henri III, n'offrent rien pour l'histoire de
cette forteresse. Franois Ier la fit rparer avant qu'elle ne
tombt, vers la fin du XVIe sicle, aux mains des ligueurs, qui en
donnrent le commandement  Rieux, ce capitaine si clbre par les
brigandages dont il pouvanta la contre.

Si le got de Franois Ier clate quelque part avec cette prodigalit
dont on s'tonne, c'est assurment dans les chteaux tout pleins de ses
amours, de ses intrigues, de ses magnificences, de ses chiffres et des
travaux de ses artistes. Franois Ier justifie sa haute renomme par
l bien plus encore que par ses prtendus encouragemens donns aux
lettres. Trop souvent confondu avec Lon X, Franois Ier fut le pre
des chteaux et non le pre des lettres.

Rieux fut pendu devant l'Htel-de-Ville de Compigne; mais le chteau de
Pierrefonds ne se rendit que sous Louis XIII, cdant enfin  l'attaque
d'une arme de quatorze mille hommes d'infanterie, commands par Charles
de Valois, qui s'en rendit matre aprs six jours de tranche. On
essaya de le dmanteler l'anne suivante, on ne le put; ses murailles
furent trouves si dures, qu'on se contenta de les entailler et de les
rduire  l'tat o elles sont aujourd'hui. Ces fortifications de
rvolte sont les plus compltes que nous possdions de ce temps-l.
Elles appartiennent  la famille rgnante d'Orlans.

Aprs tant de demeures marteles par la sape, noircies par l'incendie,
crevasses par les boulets, il est consolant de reposer le regard sur le
paisible _Villebon_, retraite de Sully.

Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII, jeta les
fondemens du joli chteau de Maintenon; ses successeurs le vendirent 
cette Franoise d'Aubign, dont la destine fut plus merveilleuse encore
que celle de Louis XIV. Aprs la mort de Mme de Maintenon, la terre
passa  sa nice, qui la transmit, par alliance,  la famille de
Noailles, dans laquelle elle se trouve encore de nos jours.

On rattacherait  ce groupe de pierres inoffensives, dont les chos
dors n'veillent que des noms de rois amoureux, de matresses de rois
et de ministres pacifiques, Vigny, beau chteau bti par le cardinal
d'Amboise. Avant la rvolution, il appartenait au prince de Soubise, qui
l'avait cd  Mme de Gumene. Il passa  la famille de Rohan en
1822; il est aujourd'hui  MM. Decher et Lefvre, qui l'ont fait rparer
avec beaucoup de got.

Rambouillet n'tait au XIVe sicle qu'une seigneurie possde par la
famille d'Argennes, dont les membres prirent, sous Louis XIII, le titre
de marquis de Rambouillet. En 1706, cette famille le cda au comte de
Toulouse, prince lgitim, pour qui cette terre fut rige en
duch-pairie. On montre encore dans la grosse tour la chambre o mourut
Franois Ier, en 1547,  l'ge de cinquante deux ans.

Si nous passons plus rapidement sur ces rsidences que sur celles d'un
ge plus loign, dont il a t fait mention au commencement de cet
avant-propos, c'est que nous supposons le lecteur assez vers dans notre
histoire pour les apprcier comme nous; et c'est aussi parce que leur
tat de conservation n'imposerait pas de grands sacrifices  l'tat,
s'il en devenait possesseur, que nous nous bornerons  les classer,
plutt qu' en dtailler le mrite incontest.

Ne suffit-il pas de nommer Chambord, Valenay et Chenonceaux, pour
prsenter  l'esprit trois palais connus de tout le monde, et que toute
nation s'honorerait de possder, quand mme elle aurait dj
Saint-Cloud, Fontainebleau et Versailles?

Mesnires soutient le parallle avec Chenonceaux; mme ordonnance, mme
grand got. Le propritaire de Mesnires, M. le marquis de Biancourt,
est mort dernirement; c'tait un homme pris d'un vritable amour de
l'art, et qui avait restaur, pierre  pierre, dans son vieux style et
sa navet premire, ce chteau, perle inestimable de la renaissance.

Dans le voisinage de Chevreuse est Dampierre, chteau possd autrefois
par le cardinal de Lorraine et embelli par le duc de Luynes, dans la
famille duquel il passa pour n'en plus sortir. Mansard l'a caractris
par la forme particulire de quelques additions de maonnerie assez
estimes.

Nous n'osons renvoyer le lecteur  notre histoire du chteau d'couen,
pour lui rappeler les principales scnes dont cette demeure des
Montmorency fut le thtre. D'ailleurs couen sort de notre cadre,
puisqu'il fait partie des domaines royaux,  la physionomie
insaisissable et sans type, et n'a besoin, au surplus, pour tre 
l'abri de la dmolition, que de rester sous la protection conservatrice
du jeune prince hritier des Cond.

Quoique aussi dgrad et vermoulu que le cardinal Duprat, qui y finit
ses jours dtests, le chteau de Nantouillet mrite une place dans
notre muse  ct des plus gracieux monumens conus sous le rgne de
Franois Ier.

Si le got admettait comme type l'architecture qui ne se recommande que
par l'excs des proportions ou que par le mlange de toutes les
architectures, sans avoir le charme srieux d'aucune, s'il acceptait
cette architecture, ni brune et musculeuse comme celle des temps moyens,
ni blonde comme celle de la renaissance, architecture sans nom, ne
entre Louis XIII et Louis XIV, comme une fronde, comme une guerre
civile, il faudrait ne pas omettre ici, avant de fermer les portes de
notre muse: _Grosbois_, _Ormesson_, _Maisons-sur-Seine_,
_Vaux-le-Praslin_ et quelques autres chteaux d'une illustration plus
digne de l'indiscrtion des mmoires que de la gravit de l'histoire.

Un duc d'Angoulme, fils naturel de Charles IX, construisit _Grosbois_
vers la fin du XVIe sicle: c'tait magnifiquement loger une
disgrce. Achille de Harlay donna  cette proprit, qui ressemble  une
maison royale autant qu'un fils naturel ressemble  un fils lgitime,
des dveloppemens considrables. L'tendue du parc de Grosbois gale
celle du bois de Boulogne.

On prtend que Henri IV fit btir,  Ambole, le chteau d'_Ormesson_
pour Mlle de Senteny, dont il tait amoureux. La tradition s'appuie
sur ce qu'on y vit long-temps le portrait de cette favorite. Pour
l'honneur de la demoiselle, je trouve la tradition fort peu fonde, si
elle n'a pas d'autre base. Quoi qu'il en soit, la construction
d'Ormesson ne peut remonter beaucoup au-del du rgne de ce prince, car
la brique y domine. Ambole, voisin de la capitale, a pris depuis prs
de deux sicles le nom de la famille d'Ormesson,  qui cette terre
appartient encore de nos jours.

Maisons-sur-Seine est  M. Laffitte. Ce fut le surintendant des finances
Ren de Longueil qui fut charg de sa construction; il fut achet, je ne
sais plus  quelle poque, par M. Laffitte, banquier, qui l'a lou,
depuis plusieurs annes,  un autre banquier, qui ne laisse voir ce
chteau  personne. Il y aurait une purile affectation  insister sur
cette triple occupation de Maisons-sur-Seine par trois banquiers, si
notre opinion que tous les chteaux vont tt ou tard aux gens de finance
n'tait raffermie par le poids de cette observation mme.

Bti au sortir de la minorit turbulente de Louis XIV, au moment de la
splendeur naissante de la monarchie, le chteau de Vaux marque le
dernier passage de la construction militaire et dfensive  la
construction pleinement courtisane et soumise. Les quatre tourelles qui
faisaient jadis la garde de toute proprit ont disparu. A quoi bon voir
de haut et au loin? Toute terre appartient au roi: au roi seul la
consigne gnrale du pays. La dfense et l'attaque sont son affaire. Il
n'y a plus qu'un chteau en France dont l'existence soit souveraine,
c'est le Louvre. Vaux accepte cette domination, et dguise son
abaissement sous un luxe qui en adoucit l'humiliation; en change de sa
soumission, l'indulgence royale lui permet d'inutiles fosss, un
pont-levis de quelques pouces, un gouvernement avec droit de haute et
basse justice, pourvu que ce droit ne soit jamais exerc, et une pice
de canon,  la condition expresse de ne jamais railler son beau
cylindre de fer par l'intromission du boulet. Au seigneur le canon, au
roi les boulets empils sous la sauve-garde du grand-matre de
l'artillerie de France. Soyez seigneur de Vaux, vicomte de Belle-Isle,
Nicolas Fouquet, mais que votre seigneurie soit un pied--terre de cour
et non un titre de puissance. Mettez toute votre gloire, rduisez toute
votre autorit, appliquez tout votre or  n'tre qu'un rayon du soleil
qui vous a fcond. Que tout soit fait en vue de la majest royale;
effacez-vous derrire son clat.

Et c'est ce que ne comprit pas assez Fouquet. Si tout, dans son
chteau, est vraiment trop rduit pour un roi, tout en ralit y est
trop brillant pour un vicomte. Vaux attend toujours Louis XIV, quoiqu'il
ne soit prpar que pour le recevoir un jour et une nuit. C'est l le
caractre de cette rsidence, modle assez fidlement conserv, en tout
cas trs-facile  rtablir, de toutes les rsidences limitrophes de la
priode de Louis XIII et de celle de Louis XIV.

Vaux, qui fut le rve le plus brillant de l'homme le plus brillant du
grand sicle; Vaux, o se trouvrent un jour la mre de Louis XIV, Louis
XIV, Henriette d'Angleterre et mademoiselle de La Vallire, cration si
belle et si pure, que les sicles lui laisseront son nom de demoiselle,
comme une ternelle couronne; Vaux, qui rendit Louis XIV jaloux;
jalousie terrible qui tarit en une nuit les eaux de ce palais, teignit
les mille lampes de sa fte, fit jaunir les feuilles des bosquets et
blanchir les cheveux de Fouquet; Vaux est aujourd'hui gard par un chien
de Terre-Neuve.




CHANTILLY.


Qui ne connat pas Chantilly n'a rien vu de ce qui constituait autrefois
le got des courtisans. Je ne crois pas que Versailles et Saint-Germain
attestent, dans leur disposition architecturale, un caractre plus
prcis de moeurs et d'poque. Le chteau de Chantilly, celui qui a t
bti sur les ruines et avec les dbris de l'ancien chteau de ce nom,
est une succession visible d'imitations: c'est la copie en petit de
toutes les rsidences royales. Ainsi Saint-Cloud a sa pice d'eau,
Chantilly a la sienne; Versailles son grand escalier de marbre,
Chantilly son grand escalier, de pierre, il est vrai. Une belle fort
entoure Saint-Germain, on a plac Chantilly dans une fort. Les
proportions sont moins fortes, mais la ressemblance s'y trouve. Cette
vanit d'avoir, depuis le grand Cond, et peut-tre depuis les
Montmorency, absolument comme la cour, mme talage, mme faste
domestique, de rivaliser avec elle et de l'emporter parfois sur elle en
magnificence, a souvent veill la susceptibilit de l'tiquette royale.
Blesss secrtement dans leur amour-propre, c'est peut-tre  cause de
ce luxe qu'ils ne pouvaient empcher que Louis XIV et Louis XV n'ont que
rarement honor de leur prsence la demeure des princes de Cond.

Quoi qu'il en puisse tre, aujourd'hui que toutes ces gloires sont
mortes, qu'il n'y a srieusement plus de cour ni de courtisans, de grand
roi  Versailles ou  Trianon, de grand prince  Chantilly, Chantilly
n'est pas moins un lieu admirable de repos et de grandeur. On y respire
une oisivet noble, une paresse de hros. Les sens n'ont qu' s'ouvrir.
Tout y est paysage, lacs, gazons, solitude et parfums. Comment Le Sage
a-t-il fait pour mourir au beau milieu de la fort de Chantilly?

C'est sous les beaux tilleuls de cette fort que je fus abord par un
vieillard appuy sur un bton blanc; un vieillard comme il n'en existe
pas dans Paris, o personne ne veut tre vieux; un de ces vritables
vieillards, tels que Fnelon aimait  les peindre dans son _Tlmaque_:
chevelure blanche, front pur de toutes rides, corps lgrement vot,
mais fort, comme ces acquducs dont quelques arches seules ont cd: ils
datent des Romains.

--Monsieur aime  relire ce nom grav sur ce beau chne? me dit-il.

--C'est celui de Santeuil; j'ai plaisir  le retrouver ici.

--Je l'ai presque connu, M. Santeuil.

--Vous avez presque connu M. Santeuil! Je n'ai jamais vu d'aussi vieux
rentier que vous, monsieur, car vous tes rentier: il n'y a  Chantilly
que des rentiers et des tilleuls.

--Vous tes tranger, je le vois  votre mprise. Mon habit devrait vous
apprendre que je suis cadet.

--Cadet?

--Oui, pensionnaire de l'hpital de Chantilly fond par le grand
Cond;--sa grande ame soit en paix!--o l'on n'entre qu' soixante ans.
Il y a trente ans que je suis cadet. C'est le titre qu'on donne aux
pensionnaires.

--Vous avez quatre-vingt-dix ans!

--Je vous ai dit d'abord que j'ai presque connu M. Santeuil, dont vous
lisiez le nom sur ce chne, car il m'en a t souvent parl par un
pensionnaire qui mourut quelques mois aprs mon entre dans
l'tablissement; et ce pensionnaire avait cent ans. Il avait vu M.
Santeuil.

Nous nous assmes au pied du chne de Santeuil:

--M. Santeuil, comme vous devez le savoir, me dit-il, a compos de fort
beaux vers latins sur toutes les merveilles du chteau de Chantilly. Il
en a fait sur le bois de Sylvie, sur le labyrinthe, sur ces jets d'eau
qui, selon M. Bnigne de Bossuet, _ne se taisaient ni jour ni nuit_; sur
les parterres, sur les statues. Ah! c'tait un grand homme, M. Santeuil!

Un jour que mademoiselle de Clermont lui avait jet un verre d'eau au
visage, Santeuil s'tait retir dans les profondeurs du bois de Sylvie
pour mditer une vengeance  sa faon, c'est--dire une pigramme  la
manire de Martial. Selon son habitude, il avait chass avec ses pieds,
dans sa marche potique et prcipite, toutes les feuilles sches,
toutes les branches tombes. Les oiseaux taient partis pouvants  sa
voix rauque et bruyante. Dj il avait jet dans les haies son chapeau,
sa canne et ses gants; il avait dfait son pourpoint, son
haut-de-chausses, les boucles de sa chaussure, il n'avait plus qu'
dchirer sa chemise; la muse se rvlait. Santeuil ne composait pas
diffremment. Au milieu d'une strophe, et suant comme s'il ft revenu de
la moisson, il aperoit, debout contre un arbre, la figure pensive, une
jeune et belle fille qui le regardait. Le pote tait chaste et
d'ailleurs lev aux belles manires de cour. Tant bien que mal, il noua
en rougissant tout ce qu'il avait dnou, et s'approcha de la jeune
fille. De prs il la trouva encore mieux que de loin. Il reconnut mme
qu'elle avait la peau blanche et le visage ovale. Les visages ovales
taient alors en vogue. C'est tout ce qu'il vit, et ce fut assez pour
lui faire oublier ce jour-l le verre d'eau de mademoiselle de Clermont
et l'pigramme latine, et Martial. En trs-bon franais, et avec
beaucoup d'emphase, il exprima son admiration, et finit, d'enchantement
en enchantement, de mtaphore en mtaphore, par avouer  la belle
inconnue qu'elle tait la muse qu'il cherchait, puisqu'il l'avait
rencontre en un tel moment et sous les ombrages de Sylvie. Un
pentamtre expira sur ses lvres.

--C'est vous que je cherche aussi, monsieur Santeuil, lui dit
Rose;--c'tait le nom de la jeune fille.--Venez demain, au point du
jour, au carrefour de Diane, j'ai  m'entretenir avec vous.

Elle disparut.

Le soir au chteau Santeuil fut fort soucieux. Pour la premire fois de
sa vie, on n'eut de lui au dessert ni distique ni pigramme. C'tait
presque manquer de dessert. Mademoiselle de Clermont fut tente de lui
jeter une carafe au lieu d'un verre d'eau  la tte, tant il fut
maussade.

Sa nuit fut trs-agite; on vit de la lumire dans son appartement
jusqu'au jour, circonstance remarquable dans les habitudes du pote,
dont le sommeil prcoce sonnait ordinairement le couvre-feu  neuf
heures, que ce ft Bossuet ou Molire, Boileau ou Racine qui tnt le d
de la conversation.

S'il y eut combat livr entre le caractre de Santeuil et la bonne
fortune qui lui arrivait, il dut se terminer au grand avantage de
l'amour-propre, car les garde-plaines le virent traversant la pelouse, 
une heure o on n'y trouve encore que des lapins et de la rose, en
costume recherch, gants frais, linge clatant.

Rose l'avait devanc au rendez-vous. Quelle joie pour l'amant et pour le
pote! Il lui vint dans l'imagination mille comparaisons ravissantes;
mais il aurait fallu les exprimer en latin, et de ce temps-l les
blanchisseuses de Chantilly n'taient pas trs-fortes sur le latin. Il
dshonora ce qu'il prouvait en le traduisant en prose et en franais.

--Ce que vous me dites, monsieur, doit tre fort beau; mais je crois
que vous vous tes tromp sur l'objet qui me fait vous attirer ici,
rpliqua Rose. Je suis trop honnte fille pour vous laisser plus
long-temps dans l'erreur.

--Que me voulez-vous donc? reprit le pote dj singulirement
dsappoint par cette rception.

--Je voudrais...

--Parlez!...

--Sortir du mauvais pas o je me trouve engage bien innocemment, je
vous jure.

--Auriez-vous un amant?

--C'est pis que cela, monsieur.

Santeuil commenait  s'apercevoir que l'air du matin ne vaut rien pour
la sant.

--En auriez-vous deux, quatre, six?

--Ne vous fchez pas, monsieur, je n'en ai qu'un; mais il ne s'agit pas
d'amant  cette heure.

--Et de quoi, mademoiselle?

--Il s'agit d'enfant.

--Diable!

--Oui, monsieur Santeuil, je suis grosse de neuf mois, et je suis bien
tonne que cela ne vous ait pas tout de suite donn dans l'oeil.

--O Santeuil, se dit Santeuil, tu as pris pour une muse une
blanchisseuse grosse de neuf mois! Dornavant tu regarderas les muses
jusqu' la ceinture.--Aprs, mademoiselle? je puis tout entendre
maintenant.

--Eh bien! je voulais vous prier de parler au prince, vous qui tes son
ami, monsieur Santeuil, afin qu'il ne me renvoyt pas pour ma faute.

--Hum!

--Ah!...

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle?

--Ah! soutenez-moi, je vous prie. Une douleur, une terrible douleur!
ici, l, au ct.... Mon Dieu! c'est l'effet de cette entrevue, de
l'motion... Que vais-je devenir? Il y a bien loin d'ici au chteau...
Vous n'tes pas mdecin, vous, monsieur Santeuil?...

--Mademoiselle, cette plaisanterie...

--Oh! mon Dieu, une autre dans les paules... Savez-vous, monsieur, si
c'est la bonne?... Dites-moi si c'est la bonne...

--Je ne suis pas accoucheur, et je vais vous laisser...

--Me laisser! quelle cruaut!... lorsque dans un instant...

--Ah! le sot rle que je joue ici!

--N'est-ce pas que vous me promettez de me justifier auprs de monsieur
le prince?...

--Tout ce que vous voudrez, mais n'accouchez pas ici... c'est moi qui
vous en prie, attendez encore dix minutes.... Venez, courons au
chteau; mais, par piti pour moi, je serais la fable de Chantilly! Au
non du ciel! n'accouchez pas, n'accouchez pas... Appuyez-vous sur moi,
ne craignez pas. Tenez, je serai le parrain de votre enfant; mais
n'accouchez pas.

--C'est beaucoup d'honneur!... Mais, monsieur, je ne puis plus
marcher.... je ne le puis plus!... Oh! c'est la grande douleur, c'est la
dernire... N'est-ce pas, monsieur, c'est la dernire?

--Du diable si je le sais!... Tenez, accouchez, n'accouchez pas, restez
ou venez; moi, je pars.

--Dieu vous en tiendra compte, monsieur, de me laisser dans cet
tat.--Allez, partez.

Rose tomba sur l'herbe.

Santeuil croyait en Dieu: il eut piti de Rose vanouie. Il courut au
chteau, o il mit tout en rumeur, demanda un mdecin, lui raconta sa
msaventure, et se rendit en toute hte avec lui auprs de la patiente,
qui n'avait pas attendu le mdecin.

C'tait un gros garon.

Inutile de dire si l'on tympanisa Santeuil. Les dames rougissaient en le
regardant, les gentilshommes avaient de sanglantes allusions, les pages
firent gorge-chaude de l'aventure, jusqu'aux livres qui trouvaient
qu'il tait messant aux gens de qualit de chasser sur les terres des
domestiques. Santeuil n'y tint plus: il voulut d'abord se battre avec
toute la maison du prince; ensuite il composa avec les moins acharns;
enfin il descendit  la prire pour rhabiliter son innocence. Il prit
les pages chacun  part, et, avec les armes de la persuasion, il essaya
de leur faire avouer qu'un d'eux devait tre forcment l'auteur de la
sduction exerce sur la blanchisseuse. Les pages nirent, et nul ne
tint  honneur d'obliger le dsol Santeuil.

Enfin, quand le scandale dborda, le grand Cond jugea  propos de le
faire cesser.

--Monsieur, dit-il  son fils le prince de Bourbon, vous avez sduit la
blanchisseuse du chteau: vous allez lui donner 30,000 liv. de dot, la
marier  votre palefrenier, et reconnatre d'avance son fils pour votre
louvetier, quoi qu'il en advienne.

Santeuil respira.

Cette histoire est inconnue, reprit le centenaire avec cette assurance
de vieillard toujours sr d'tre cout; mais elle ne l'est pas plus que
celle de monsieur l'abb Prvost, dont il n'est pas impossible, aprs
tout, que vous ayez entendu parler dans le monde.

--Est-ce l'abb Prvost, l'auteur de l'_Histoire des Voyages_ et de
_Clveland_?

--Lui-mme. Dans sa jeunesse, et  la suite d'un mouvement irrflchi
d'abngation, l'abb Prvost s'tait fait recevoir moine 
Saint-Firmin; caractre thologiquement indlbile, mais dont il
n'aimait gure  se prvaloir, comme si le repentir et suivi presque
aussitt la dtermination. Soit que dj la socit du temps ne
respectt plus beaucoup les ordres monastiques, soit que lui-mme et
honte d'avoir cherch sa place ailleurs que dans l'humilit religieuse 
laquelle il s'tait d'abord vou, par pudeur pour lui ou par respect
humain, l'abb Prvost n'osa jamais avouer dans sa vie qu'il tait moine
et de la rgle de saint Benot. Mais son ordre le savait. C'tait un
sujet dont il fallait tirer parti; comme gloire ou comme scandale,
l'abb Prvost appartenait  l'ordre. Il eut beau s'effacer derrire un
renom littraire, se perdre dans le tourbillon du monde, se brouiller
avec le ciel, on gardait soigneusement, et avec toute la haine lente des
clotres, dans le monastre de Saint-Firmin, son nom inscrit sur le
livre d'affiliation et sa discipline pendue au clou. A l'office du soir
on l'appelait trois fois par son nom. A la prire du matin, le portier
faisait la simagre de l'veiller par ces mots rpts dans la longueur
des corridors: _Frre Antoine-Franois Prvost, les matines!_ Si des
trangers visitaient le monastre, on dirigeait leur attention sur la
stalle du rfectoire o se lisait grav dans le chne le nom europen de
l'abb Prvost; par une raillerie presque chrtienne, on le citait
comme le frre le plus humble aux offices, le plus strict sur les
macrations. Bien des annes s'coulrent, et la tradition maligne des
moines ne se perdit point. Les jeunes la reurent des vieux. Elle serait
alle jusqu' la fin du monde si les moines avaient d aller jusque l,
et surtout l'abb Prvost. Mais l'abb Prvost vieillissait; il sentit
le besoin de respirer l'air natal. Ses mdecins lui conseillrent de
revoir Saint-Firmin. Lui, qui ne se souvenait plus d'avoir t moine une
pauvre fois dans sa vie, qui mme avait oubli qu' dfaut il tait
rest abb, n'imagina aucun inconvnient  revoir Saint-Firmin. Les
moines apprirent bientt son retour: les moines se rjouirent. Pour les
vieux c'tait une vengeance  accomplir, pour les jeunes une lgitime 
toucher. Ce fut fte au monastre. On secoua la discipline, on brossa la
haire, on cria de plus fort: _Frre Antoine-Franois Prvost_,
descendez! Les matines sont sonnes, frre Prvost. Voil l'office de
minuit! Frre Prvost, c'est aujourd'hui jene. Frre Prvost, par ci;
frre Prvost, par l. On et dit qu'il tait le seul moine de l'ordre.

Au dehors on le guetta comme une proie.

Et l'excellent abb Prvost ne songeait pas seulement  faire une visite
simple de politesse au monastre. Au fond il n'aimait plus les moines,
il ne lisait gure que des romans anglais et le _Mercure de France_: son
seul ami tait un cur plus jeune que lui de quelque vingtaine d'annes,
chez lequel il allait boire et jouer. Probablement Prvost ignorait mme
l'existence du monastre de Saint-Firmin.

Un soir l'abb Prvost, en sortant de chez M. le cur de Saint-Firmin,
tomba de toute sa hauteur sur le seuil de la porte, frapp d'une attaque
d'apoplexie. Le cur sort et le prend par la tte afin de l'entraner
chez lui. Mais il trouve une forte rsistance, une rsistance
invincible: c'tait un moine qui tirait l'abb Prvost par les
pieds.--Il est  moi! disait le cur.--Non, il n'est pas  vous! il est
 moi, disait le moine de Saint-Firmin: je l'aurai.--Vous ne l'aurez
pas, il m'appartient.--Vous en avez menti.--N'tait-il pas moine?--Il ne
l'est plus.--On est toujours moine!--On est toujours abb!--D'ailleurs
il tait dans la rue.--C'est faux, il tait sur le seuil de ma
porte.--Au plus fort donc!--Au plus fort donc!

Chacun tiraillait en sens contraire l'infortun abb Prvost, qui, pour
trancher la question dans l'intgrit de son libre arbitre, et rester 
son choix moine ou abb, avait plus besoin d'tre saign  la jugulaire
que d'tre tir  deux prtres. Il aurait pu en revenir peut-tre: il
mourut ou fut tu dans ce double zle pour avoir son corps.

Le cur triompha: les souliers seuls de l'abb Prvost restrent aux
mains du moine, qui courut, perdu, cette relique  la main, raconter 
ses confrres ce qui venait d'arriver.

--Puisque nous ne l'avons pas eu vivant, il nous le faut mort. Tel fut
le cri gnral de la congrgation.

--Nous l'aurons mort! rpta le suprieur.

Et seul charg de cette grande mission, il se rendit chez le cur de
Saint-Firmin, emportant sous sa robe quelque chose de volumineux.

Sans dire un mot, sans employer les argumens, repousss avec perte, du
premier moine; sans recourir  la violence, le suprieur, tant entr
dans l'appartement o gisait,  ct du cur, le cadavre de l'abb
Prvost, ouvrit sa robe, et en sortit un sac assez enfl, qu'il vida sur
le parquet. La vue d'une centaine d'cus qui couraient de droite et de
gauche blouit le cur; il se prcipita dessus avec voracit; et tandis
qu'il courait les ramasser sous les tables, sous les armoires, sous le
lit, dans les trous du plancher, le vigoureux suprieur jeta le corps de
l'abb Prvost sur ses paules, et l'emporta au monastre. La joie y
fut immense. Depuis quarante ans on aspirait  ce jour de triomphe; il
tait arriv.

L'abb Prvost fut aussitt dpouill de ses habits laques: on le
revtit de la robe de moine. On fit  son corps toutes les crmonies
usites dans les couvens  la mort d'un frre. La cendre et le cilice ne
furent pas oublis. Saint Benot et saint Firmin rayonnrent de cierges.
La cloche fit son devoir; on ne lsina sur aucun dtail.

Le lendemain on l'enterra dans le cimetire du couvent, et sur la pierre
de sa tombe on se garda bien d'crire ses titres nombreux  la
postrit. On y grava seulement: _Ici repose frre Antoine-Franois
d'Exile Prvost, moine indigne de Saint-Firmin_.

Aprs ces deux histoires, le cadet de Chantilly se leva et me demanda si
je n'tais pas curieux de visiter le chteau de Chantilly, ou plutt ce
qui reste de l'ancien chteau de ce nom. Je le suivis, et nous nous y
acheminmes  pas lents.

Pendant le trajet j'ouvris un petit livre prcieux de vtust que
j'avais port avec moi en venant  Chantilly; j'en fis tout haut la
lecture  mon compagnon. C'est sous ce titre qu'il parut en 1688: _La
Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s'est pass pendant le sjour
que monseigneur le dauphin y a fait, avec une description exacte du
chteau et des fontaines_.

Par ce rcit trs-consciencieux, trop consciencieux souvent, d'une fte
donne  un fils de France, on voit ce qu'tait le vieux chteau de
Chantilly avant d'avoir t renvers par la rvolution, et l'on a une
ide exacte de la vie intrieure des grands au dix-septime sicle.

Monseigneur partit de Versailles le dimanche 22 d'aoust, et arriva dans
la forest de Chantilly par le chemin de Lusarche. M. le duc et M. le
prince de Conty le reurent au bout de la forest, vers le milieu de la
vieille route. Comme c'estoit le lieu o monseigneur devoit chasser, M.
le prince y estoit pour lui faire commencer la chasse. Il prit ce
divertissement jusqu' cinq heures du soir, et le plaisir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand, qu'il vit s'lever quantit de perdreaux et de
faisandeaux. Ce fut le premier plaisir que monseigneur prit en
approchant de cette dlicieuse maison de Chantilly. Il alla jusques au
lieu nomm _la Table_, qu'on dit estre justement au milieu de la forest,
toujours accompagn de M. le prince. La figure de ce lieu est ronde; il
a vingt-trois toises de diamtre et est partag en douze routes qui ont
pour centre le point du milieu de cette place. Elles sont toutes bordes
de charmilles et ont chacune cinq toises de large et environ une lieue
de long. Dans le milieu de ce rond on avoit eu soin d'lever une
feuille, dont la forme suivoit le mesme plan. Elle estoit de sept
toises et demie de diamtre, et leve sur une estrade de cinq pieds de
haut. Cette feuille estoit perce de douze portiques qui aboutissoient
 chacune des douze routes dont je viens de vous parler. La corniche
estoit saillante en dehors ainsi qu'au dedans. Tout le dme, les
cintres, les pilastres et les appuis estoient recouverts de feuilles de
chesne. Des branches de genivre formoient les balustrades. Tous les
portiques estoient ornez de gros festons de feuilles de chesne et de
bouquets de fleurs. La table o la collation fut servie estoit au milieu
de cet difice. Une grande corbeille d'argent en occupoit le point du
milieu. Elle estoit soutenu sur douze consoles  jour de vermeil dor
qui rpondoient  chacune des douze arcades. Ces douzes consoles
estoient jointes les unes aux autres avec des guirlandes de fleurs, et
portoient chacune deux petites corbeilles d'argent remplies de fruits.
La grande du milieu l'estoit de fruits et de fleurs.

On mit sur cette table le couvert de monseigneur, vis--vis le milieu
de la route qui va  Chantilly. Tout le pourtour de cette place, de
vingt-six toises de large, estoit de treillage de feuille.

Monseigneur entendit en arrivant un concert de timbales et de
trompettes qu'on avoit postez dans le bois. Ce prince trouva tout le
dedans du dme vide, et la table servie de vingt-quatre bassins de rost
et de quatre plats d'entremets autour de chaque bassin, ce qui faisoit
six-vingts plats. Ce prince arriva dans l'instant qu'on venoit de poser
le dernier plat chaud sur la table. Comme il n'y avoit que le couvert de
monseigneur, il ordonna qu'on en mist d'autres, et la table en fust
aussitost garnie; mais on n'en mit point vis--vis de ce prince. M. le
prince, M. le duc et M. le prince de Conty furent placs  cost de
monseigneur, et les seigneurs de sa suite occuprent le reste des
places. On releva les entremets chauds pour en mettre de froids. Je
n'entre point dans le dtail des fruits et des confitures, cela iroit 
l'infiny. Je vous diray seulement que dans les flancs des corbeilles
ovales estoient de riches cuvettes remplies de toutes sortes de
liqueurs. Ces cuvettes estoient accompagnes de soucoupes garnies de
glaces et de quantit de verres  liqueur de diffrentes manires. Un
moment aprs que l'on eut servy le fruit, le bruit de guerre, form par
les trompettes et par les timballes, cessa tout--coup, et dans le mme
instant on entendit dans la route qui estoit vis--vis monseigneur une
harmonie de hautbois, de fltes, de musettes et de divers autres
instrumens champestres. On l'couta quelque temps sans voir rien
paroistre, et tout estoit si bien concert qu'il n'y avoit pas une seule
personne dans la route, qui devoit estre remplie un instant aprs.
L'harmonie ayant diverty les oreilles pendant quelque temps, on aperut
de loin le dieu Pan, qui estoit suivy par quatre-vingt-dix faunes,
sylvains, satyres et autres divinitez, qui ont accoutum d'accompagner
ce dieu dans les bois.

Toute cette troupe parut d'abord  un demy-quart de lieue de la table,
et on ne se mit en marche qu'aprs que monseigneur eut eu le temps de la
remarquer. Le dieu Pan, que l'on voyoit  la teste, estoit reprsent
par M. de Lully, surintendant de la musique du roy, qui battoit la
mesure avec son thyrse. Il estoit suivy de vingt-quatre satyres et de
toutes les divinitez qui habitent les forests. On entendoit des hautbois
et plusieurs autres instrumens champestres, au son desquels se faisoit
la marche. Les danseurs, au nombre de vingt et un, qui avoient tous des
massues, estoient monts sur les paules les uns des autres et formoient
des groupes surprenans. Ils estoient suivis de cinquante-un musiciens
qui portoient, chacun sur leur teste, une corbeille remplie de fruits
peints, reprsentant des fruits de bois, comme pignons, pommes de pin,
gourdes, et autres qui ne sont connus que parmy les satyres. Ils
tenoient chacun une branche de chesne. Quand chacun eut pris sa place,
les satyres firent une danse fort extraordinaire. Elle plut beaucoup 
monseigneur et receut de grands applaudissemens. Cette danse, qu'on
pourroit nommer un petit ballet, estant finie, les musiciens avancrent
vers l'escalier, qu'ils montrent sur deux lignes au son des instrumens,
et lorsqu'ils furent arrivez sur l'estrade, ils se sparrent les uns 
droite et les autres  gauche, de manire qu'ils entourrent la table.
Les hautbois parurent ensuite, et les danseurs montrent ensemble.
Ceux-ci, s'estant pris par la main, dansrent autour de monseigneur.
Pendant qu'on dansoit autour de la table, les musiciens descendirent par
un escalier qui estoit derrire monseigneur, et se rendirent dans une
alle que l'on voyoit  cost de celle par o tout ce divertissement
estoit venu. Ils y trouvrent les piqueurs endormis avec leurs chiens.
On entendit alors toute la forest retentir du bruit de ces paroles:

/p
    Debout! Lysiscas, hol! debout!
      Pour la feste ordonne
      Il faut prparer tout!
p/

Les piqueurs se levrent, et aprs avoir fait toutes les actions qui
pouvoient marquer qu'ils estoient profondment assoupis. On entendit
ensuite un grand bruit de cors, et dans cet instant un cerf ayant
travers la route  la vue de monseigneur, ce prince s'cria comme
souhaitant d'avoir des chiens. Dans le mesme temps on vit paroistre une
meute que l'on dcoupla aprs le cerf. Monseigneur, voyant que les
chiens chassoient si bien, tmoigna estre fasch de n'avoir des chevaux
que pour tirer au volant. En ce moment, on en vit paroistre d'autres,
sur quoy ce prince monta pour suivre la chasse avec tous les seigneurs
qui l'accompagnoient. Il courut le cerf, qui fut pris dans l'tang de
Cormeille, aprs l'avoir couru environ une heure.

Cette chasse estant finie, monseigneur prit le chemin du chasteau et
dit qu'il avoit pris beaucoup de plaisir. Les airs estoient de M. Lully
le cadet, surintendant de la musique du roy, et toute la danse de M.
Pcourt, danseur ordinaire des ballets. Les habits des faunes et
sylvains estoient faits sur les dessins de M. Berrain, dessinateur
ordinaire du cabinet du roy, ainsi que toute la feuille.

Monseigneur arriva  Chantilly par l'une des grandes routes de la
forest, au bout de laquelle on trouve une grande demy-lune par laquelle
on entre dans une avant-cour qui n'est pas encore entirement acheve;
elle est toute entoure d'eau, et situe entre un tang nomm l'_tang
de Sylvie_ et le grand chasteau. On voit deux pavillons  droite et 
gauche du pont-levis. Cette demy-lune aboutit  un fer--cheval par
lequel on monte sur une grande terrasse, au milieu de laquelle est une
statu questre de bronze du dernier connestable de Montmorency. Cette
statu se trouve vis--vis de l'entre du grand chasteau. C'est un
difice fort ancien et trs-irrgulier, assis sur une roche, au milieu
de grosses sources qui forment un grand foss. Cependant plusieurs
grosses tours ne laissent pas de le rendre trs-agrable  la vu. M. le
prince fait travailler prsentement  rendre le dedans de la cour
rgulier, et  donner au dehors une face toute nouvelle, soit par
l'ouverture de trois rangs de fenestres, et deux grands balcons qui
rgneront tout autour du chteau, soit par les combles, qui seront tous
d'gale hauteur, et  la mansarde. A cost gauche du fer--cheval est un
grand logement dtach du chasteau, dont le rez-de-chausse est  fleur
d'eau du grand foss. C'est dans ce lieu o le logement de monseigneur
avoit est marqu, de mesme que celui de madame la duchesse et de madame
la princesse de Conty, la douairire. Ce second chasteau avoit est
autrefois basti par M. de Montmorency, et on l'appeloit la
_Capitainerie_. Les ornemens de dehors sont des pilastres d'ordre
corinthien. Ils composent la porte d'entre de la cour et la faade du
cost du petit parterre. Tout le retour est soutenu d'un grand balcon en
manire de fausse braye. Le logement d'en bas du petit chasteau est
compos de deux appartemens dont la salle est commune  l'un et 
l'autre. Cette salle est orne de tableaux reprsentant les plus belles
maisons de campagne de Paris. Toutes les pices des deux appartemens
auxquels elle sert de communication sont ornes d'autres tableaux
reprsentant diverses fables de l'antiquit; en sorte que l'une des
chambres fait voir l'histoire de Vnus, une autre celle de Diane, une
autre celle de Flore, une autre celle de Bacchus, et une autre celle de
Mars.

Toutes ces chambres, qui sont perces en enfilade, rgnent le long du
balcon en fausse braye dont on a parl, et aboutissent  un grand salon
en retour. Tout cet espace est remply de diverses fables curieuses, de
bustes avec leurs gaines et de meubles trs-singuliers. Outre cela, il y
avoit plusieurs tables pour toutes sortes de jeux. De ce logement,
lorsqu'on a pass par un vestibule qui est ouvert par deux grandes
arcades du cost de la cour et du petit parterre, on monte dans
l'appartement qui est au-dessus et qui se trouve situ en plain-pied au
rez-de-chausse de la cour du grand chasteau, auquel il est joint par
un pont qui traverse le grand foss. Cet appartement est compos d'un
grand salon qui n'est pas encore entirement fait. De ce salon, on entre
dans une grande antichambre aprs laquelle il y a un cabinet, dont la
vue donne d'un cost sur les jardins et de l'autre sur une grande
pelouse qui borde la forest. Aprs ce cabinet, on en trouve deux autres
de moindre grandeur. L'un donne entre dans une galerie qui est perce
du cost de la forest. On voit dans cette galerie des tableaux
reprsentant, chacun par ordre des temps, une campagne de feu monsieur
le prince. La principale action de la campagne, soit sige ou bataille,
peinte en grand, occupe le milieu du tableau. Les autres actions de la
mesme campagne sont peintes en petit tout autour dans des cartouches. Le
premier tableau reprsente la campagne de 1643, c'est--dire la bataille
de Rocroy. Dans le second tableau est reprsente la campagne faite en
Allemagne en 1644. Les combats donns devant Fribourg, les cinquime et
dixime aoust, sont peints dans le milieu, avec les retranchemens de
l'arme bavaroise qui furent forcez par celle que commandoit feu M. le
prince, alors duc d'Anghien. Dans un grand cartouche, au bas est le plan
de Philipsbourg; dans les six cartouches qui sont au cost droit du
tableau sont reprsentez Oppenhein, Beingen, Lichtnau, Dourlach,
Mayence et Landau. Dans les six du ct gauche, on voit Worms, Spire,
Creustzenach, Bacharach, Neustad et Baden. Au troisime tableau, qui
reprsente la campagne de 1645, est la bataille de Norlinguen, donne le
3 aoust, entre l'arme du roy, commande par M. le prince, et celle de
l'empereur. Le quatrime tableau fait voir la campagne de 1646; au
milieu est la ville de Dunkerque, et  droite et  gauche on voit
d'autres actions qui regardent le sige de la mesme ville. Les autres
campagnes doivent estre peintes sur d'autres tableaux pareils dont les
places sont marques dans la mesme galerie, mais qui ne sont pas encore
dessinez.

Tout cet appartement estoit clair par un nombre infiny de lustres et
de girandoles de cristal. Lorsqu'on eut soup, monseigneur tint
appartement. Aprs vous avoir fait une description des deux chasteaux,
je crois vous devoir parler, non pas de toutes les beautez des jardins,
car je ne vous en entretiendray qu' mesure que je vous parleray des
promenades qu'y fit monseigneur, mais de ce qu'ils offrent  la vue de
ceux qui sont dans les appartemens. En arrivant sur la terrasse, o je
vous ay dit qu'estoit la figure du grand connestable de Montmorency, on
dcouvre un grand escalier, au bas duquel est un grand rondeau, et au
milieu de ce rondeau une gerbe de plusieurs tuyaux. Au-del de ce
rondeau on dcouvre un grand parterre spar en deux parties par la
croise du grand canal. Il y a cinq grandes pices d'eau dans l'une et
l'autre partie, et chacune de ces pices d'eau a un jet d'eau. Ces deux
parties sont soutenues d'une grande alle d'ormes en terrasse avec des
ifs et des piceas entre deux. Au-del du grand canal est un demy-rond
qui ferme la croise, et dont il s'lve insensiblement jusqu'au haut de
la coste une espce de fer--cheval qu'on appelle _Vertugadin_.

Le lundy, monseigneur alla courir le loup aux environs d'un village
appel la Chapelle; et au retour de la chasse, ce prince entra dans son
appartement, d'o il sortit quelque temps aprs pour prendre aprs le
plaisir de la promenade.

Il traversa le petit parterre, et, ayant pass le grand foss sur un
pont de bois, il trouva  sa gauche un grand parterre, enferm, d'un
cost du foss, de l'orangerie, et de l'autre d'une galerie et d'un
canal. Ce parterre est entour d'orangers parfaitement beaux.

On y voit cinq pices d'eau avec leurs jets. Celle du milieu a pour
pied l'Hydre, dont chaque teste vomit une quantit prodigieuse d'eau. On
y voit aussi la fontaine des Grenouilles; elle est situe dans un
triangle au-dessous de la terrasse du grand foss du chasteau. Entre
cette terrasse, le canal du Dragon, et le petit bois de Chantilly, qui
est  cost du parterre de l'orangerie. Le Dragon est une manire
d'animal marin qui paroist sortir de dessous la terrasse du foss. Il
vomit l'eau de la dcharge de ce foss dans une coquille, qui retombe
dans un canal qui est le long d'un des costez de la pice o est la
fontaine des Grenouilles. On descend dans le parterre par un escalier de
quatre ou cinq grandes marches fort grandes et fort belles. Aux deux
costez de cet escalier sont des nappes d'eau perptuelles, grandes,
belles et bien fournies, qui tombent dans de grands bassins quarrez,
avec des bouillons et bruits d'eau. Dans ce mesme parterre sont quatre
grands piceas, dont le moindre a plus de soixante pieds de haut. Du
cost du canal, l'alle est garnie de platanes, dont le plus vieux a
plus de cent cinquante ans. Cet arbre est fort rare en France; sa
feuille est  peu prs comme celle de vigne, et il se dpouille tous les
ans de son corce. De ce parterre, monseigneur entra dans une isle par
un grand portique de treillage. A cost de cette isle on en voit une
autre plus petite. Elles sont partages par trois canaux. La grande est
orne de plusieurs alles, de grandes palissades, de deux grosses
fontaines enfermes dans des portiques, et de plusieurs ornemens de
treillage d'un dessin trs-agrable et d'une propret surprenante.
L'extrmit de l'isle est revestue de pierre de taille. On y voit douze
jets d'eau qui sortent d'autant de bassins, au-dessous desquels est une
cascade de toute la longueur de la pointe de l'isle et des deux canaux.
On trouve dans la petite isle des alles de grands aunes, des
palissades, un treillage en demi-rond, et une fontaine dans le milieu.
Deux dragons de bronze semblent y combattre; il y en a un renvers qui
pousse un grand jet d'eau, et l'autre en dgorge en abondance sur ce
premier. Vis--vis de cette fontaine et  la pointe de la mesme isle,
est un appartement de treillage compos de quatre pices. Ces quatre
pices se trouvent sur un terrain qui a en face la vue du canal, 
droite la prairie, et  gauche des jardins.

A l'issue de la promenade, monseigneur alla voir l'opra, que
monseigneur le prince avoit fait faire exprs, son altesse srnissime
ne voulant point donner de divertissement qui et est dj vu. Le lieu
mesme fut construit pour ce seul spectacle, et M. le prince ayant choisi
l'orangerie de Chantilly, qui rgne tout le long du parterre avec une
terrasse magnifique, dit  M. Berrain d'y construire, non seulement un
thtre, mais aussi une salle magnifique. L'orangerie a soixante-dix
toises de long et vingt-sept pieds de large. M. Berrain la divisa en
trois parties, spares par des portiques d'architecture, sans y
comprendre le vestibule par o l'on y entre, et duquel on voyoit cette
longue tendue claire de deux rangs de lustres. Il seroit difficile de
trouver rien de plus magnifique et, dont les ornements fussent plus
diversifiez. Plus on approchoit, plus on voyoit que la magnificence
alloit toujours en augmentant; la dernire salle estant infiniment plus
riche que la premire, et le thtre encore davantage.

Le vestibule estoit orn de grands arbres qui cintroient et cachoient
toute la vote. Les pieds de ces arbres estoient dans une seule caisse
qui rgnoit tout autour du vestibule et qui estoit peinte en porcelaine
et orne des chiffres de monseigneur, avec des attributs de ce prince.
On pouvoit prendre ce vestibule pour une trs-belle alle. Ce vestibule
estoit clair de plusieurs lustres; ce qui, parmi la verdure des
autres, produisoit un effet trs-rjouissant. On se sentoit excit 
passer outre  travers un superbe portique, sous lequel il falloit
passer pour entrer dans la pice suivante. Il servoit d'ouverture  une
galerie de seize toises de long sur vingt-six pieds de haut. Entre les
lambris et la corniche, on voyoit une trs-belle tapisserie toute d'une
mesme suite et qui est nomme _tapisserie de Vnus_. Et au bout de cette
galerie on montoit trois marches pour entrer dans la troisime pice,
qui estoit la salle de l'opra; elle avoit cent quarante-deux pieds de
long, en y comprenant le thtre et l'orchestre. L'ordre de son
architecture, ainsi que celuy de la faade du thtre, estoit ionique
compos. Entre les pilastres, des deux costez du thtre, estoient deux
grandes figures de ronde bosse, chacune de six pieds de haut: l'une
reprsentoit la posie, et l'autre la musique. Ce fut sur ce thtre que
l'on reprsenta l'opra. Les vers n'en pouvoient estre que beaux,
puisqu'ils estoient de M. Leclerc, de l'Acadmie franoise. Ils avoient
t mis en musique par M. Lorenzany, maistre de chapelle de la feue
reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecour avoit fait les
entres qui composoient les divertissements, hors deux qui estoient de
M. Lestang. Cet opra, intitul _Oronte_, fut chant par l'Acadmie de
la musique de Paris, et il y avoit outre cela trois des meilleurs
musiciens de la musique du roy.

L'ouverture du thtre se fit par la reprsentation d'une grande et
belle forest, que la diversit des arbres et des routes faisoit
paroistre fort spacieuse. Lorsqu'on eut lev la toile, on vit le dieu
Pan dans le fond de cette forest. Toute sa suite, sylvains, satyres et
faunes, estoient en groupes en divers endroits. Il commena le prologue.
Comme tous les vers qu'on y chanta regardent le roi et monseigneur le
dauphin, je ne veux pas vous priver de la satisfaction que vous aurez 
les lire. Voici ceux qui furent chantez d'abord par le dieu Pan.
C'estoit M. Moreau qui faisoit ce personnage.

/p
         J'ai veu tous les rgnes des roi
      Clbres par leurs exploits,
    Et dans mon souvenir j'en conservois la gloire;
    Mais depuis que Louis s'est fait voir  mes yeux,
      Tous ces mortels sortent de ma mmoire,
    Et je ne mets que luy dans le rang de nos dieux.
p/

Pan eut  peine achev ces vers qu'une troupe de driades et
d'hamadriades se fit voir. Voicy ce que chanta une des driades:

/p
       O gloire incomparable
          De Louis!
    Les sicles seront blouis
       A l'clat admirable
       De ses faits inouis!
p/

La dcoration du premier acte reprsentoit le temple de Vnus.

       *       *       *       *       *

L'opra finit par une feste galante que fit une troupe d'gyptiens
pour se rjouir d'une aventure qui leur donnoit un roy si digne de
l'estre.

Monseigneur marqua, avec l'honnestet qui luy est ordinaire, qu'il
s'estoit beaucoup diverty  cet opra.

Le mardy, qui estoit la troisime journe, Monseigneur conclut se
donner le plaisir d'aller tirer dans le parc. Ce parc est d'une beaut
merveilleuse; on y voit des costeaux, des plaines, des bois, disposez
par la nature comme pour servir de retraite  toutes sortes de gibier.
Ou y trouve une mnagerie; on y voit un grand salon orn de peintures
reprsentant l'histoire d'Isis. Beaucoup de terrasses et de jardins
champtres font l'ornement de cette maison, dont une des cours est
borde de huit pavillons, tous sparez les uns des autres, et destinez 
loger les animaux rares que monsieur le prince a fait venir des pays
trangers.

Le prince, aprs avoir tir toute la matine dans ce parc, alla
l'aprs-dner  la chasse du cerf.

Le vendredy, Monseigneur alla  la chasse aux perdreaux. Il se promena
l'aprs-dner; il traversa d'abord le parterre des orangers, et alla
ensuite dans la partie du jardin qui est du cost du village de
Chantilly. Il y entra par une grande porte qui est au milieu de la
galerie des Arts. Cette galerie s'appelle ainsi, parce qu'elle est
orne de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col
l'cusson des armes de MM. de Montmorency, et des maisons avec
lesquelles ils avoient fait alliance.

Monseigneur s'embarqua, avec tous les seigneurs de sa suite, pour aller
prendre le divertissement de la jote sur l'eau, et pour voir tirer
l'oye. Les deux btimens sur lesquels Monseigneur s'embarqua avec ceux
de sa suite estoient ornez de leurs pavillons et tendelets, et conduits
par dix-huit habiles matelots. A mesure que Monseigneur avana, il
dcouvrit de nouvelles beautez. Aprs la faisanderie, on trouve un grand
jardin en terrasse, lequel finit de mesme que les jardins fruitiers qui
sont au-dessus,  un grand rond, d'o descend sur le canal une grande
alle, et ce qui la traverse va passer entre la teste et le corps de la
grande cascade, et se termine au pavillon de Mars. Toute cette partie
s'appelle le bois de _Lude_. Les arbres en sont parfaitement beaux et
les palissades trs-unies. Voil tous les objets qui parurent 
Monseigneur pendant le temps qu'il demeura sur le canal de la rivire.
Au sortir de ce lieu-l, son bateau entra dans un canal de traverse qui
porte ses eaux au pavillon de Manse. De ce canal on dcouvrit toute la
prairie qui va jusqu' la chausse de Gouvieux. Tous ces canaux et
toutes ces terrasses ont au moins onze  douze cents toises de long. De
l on vint dans une cluse  trois portes.

Si-tost qu'on les eut ouvertes, on vit comme une mer qui auroit rompu
ses digues, se prcipiter  grands flots roulant les uns sur les autres
avec un bruit effroyable. Les bateaux ayant est levez  la hauteur du
grand canal, on y entra au son des trompettes et des concerts de
plusieurs sortes d'instrumens, qui estoient au bord du canal et sur le
canal mesme, dans des bateaux.

Le divertissement de la jote et de l'oye estoit prpar dans le grand
canal. Ce paysage estoit tout rempli de peuples, de mesme que les bords
du grand canal. Quand ce divertissement fut finy, Monseigneur entra dans
un btiment tout dor, construit  la manire de ceux dont se sert le
roy de Siam, et que l'on nomme _balons_, dont sa majest a fait prsent
 monsieur le prince. Il y avoit des luths, des torbes, des basses de
violes et des voix choisies dans la poupe de ce balon.

Monseigneur eut le plaisir de voir pcher. On prit plus de cinq cents
poissons d'un coup de filet. Ce prince retourna en carosse et y tint
appartement avant et aprs souper. Madame la Princesse et madame la
princesse de Conty arrivrent ce jour-l  Chantilly entre minuit et une
heure.

Le jeudy, qui estoit la cinquime journe, le prince ayant t averty
que madame la duchesse et madame la princesse de Conty la douairire
devoient partir de Versailles aprs le couch du roy, pour venir 
Chantilly, se prpara  les recevoir. Monseigneur voulut aller aussi
au-devant de ces princesses. Il partit  trois heures du matin. Elles
furent reues au bruit des trompettes et des timballes. Elles
entendirent, peu de temps aprs, une harmonie champestre, et virent
paroistre environ vingt-quatre faunes et satyres sur des chevaux
caparaonnez de feuillages.

Monseigneur, qui s'estoit lev avant trois heures du matin, alla coure
le loup  Merlou, au lieu de se mettre au lit.

Le sixime jour, qui estoit le vendredy, Monseigneur alla coure le cerf
avec les chiens de monsieur le duc de Mayne. On se rendit l'aprs-disne
dans les belles routes de la forest. Je ne saurois m'empescher de vous
faire remarquer que ces routes sont toutes  perte de vue. Ce fut par
ces routes que l'on alla jusqu' un tang qui est au milieu de cette
forest, et qui est appel _l'tang de Comelle_. Cet tang peut avoir
environ un quart de lieue de long, sur un demi-quart de lieue de large.
Il est dans un fond. On avoit dress une feuille sur la chausse, avec
des tentes au milieu pour y mettre les dames. On trouva sur l'tang des
bateaux couverts de leurs tendelets. A peine avoit-on achev de
s'embarquer, qu'on entendit retentir de tous costez le son de plusieurs
troupes de hautbois et de trompettes, et, peu de temps aprs, un bruit
de cors et de chiens qui firent lancer dans l'tang,  plusieurs
reprises, un grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches. Tous ceux
qui estoient dans ces bateaux prirent leur party pour les attaquer, les
uns avec des pieux, les uns avec des dards, et les autres avec des
pes. Cette chasse dura environ deux heures et causa beaucoup de
plaisir. On revint ensuite au chasteau, o il y eut appartement et
opra.

Le lendemain, Monseigneur alla  la chasse au loup dans la forest. Les
dames demeurrent ce jour-l au chasteau, parce que le beau temps cessa.
Au retour de Monseigneur, il eut avec elles le divertissement d'un
concert dans l'appartement de madame la princesse de Conty. Les vers
estoient de M. du Boulay, secrtaire de M. le grand-prieur, et la
musique de la composition de M. de Lully, surintendant de la musique du
roy.

Il y eut encore ce jour-l appartement et opra, et ensuite
_media-noche_.

Jamais on n'a vu tant de divertissemens dans un seul jour, et de tant
de diffrentes manires, qu'il y en eut le dimanche, qui estoit la
huitime journe. Ce jour l, aprs la messe, Monseigneur alla  la
chasse du cerf avec les chiens de M. le grand-prieur. Au retour de la
chasse, il se rendit avec ces dames dans la maison de Silvie, pour le
repas que M. le prince lui donnoit.

Silvie est une espce de petit chasteau qui n'est compos que d'un
appartement bas de quatre pices seulement, perc en enfilade, et
aboutissant d'un cost aux alles champestres d'un grand bois qui est 
cost de la grande terrasse, vis--vis le vieux chasteau. On appelle
aussi ce bois le _bois de Silvie_. On dit que ce nom de Silvie luy a
est donn par le fameux Thophile qui estoit attach au service de M.
de Montmorency, et qui, lorsqu'ils estoient  Chantilly, passoit une
partie de son temps  resver agrablement et  faire des vers au bord
d'une fontaine toute simple et toute naturelle, pour une matresse qu'il
avoit appele Silvie.

On voit encore cette fontaine auprs de cette maison, et les petites
murailles d'appui qui l'environnent et qui en servent  des bancs de
marbre qui sont tout autour, sont ornez d'une infinit de vers galans
qui y ont est crits par ce pote amoureux. Ce fut dans cette maison
que monsieur le prince fit servir un retour de chasse  Monseigneur.
Aprs qu'on eut mang les entremets, comme on croyoit qu'on alloit
servir le fruit, monsieur le prince dit  Monseigneur que, _s'il en
vouloit, il falloit qu'il se donnast la peine d'en aller chercher au
milieu du labyrinthe o le dessert estoit servy_. Monseigneur accepta la
proposition avec joye, et l'on se leva de table pour aller dans ce
labyrinthe; il est au milieu d'une partie de la forest. Dans cet espace,
enferm du cost de la grande chute d'eau, on voit un fort beau jeu de
mail, et un de longue paume. Au-de est un grand mange, et  cost
sont les jeux de l'arquebuse et de l'arbalestre, avec de grands
portiques d'architecture. Voil la situation du labyrinthe qui est si
remply de dtours, qu'il est presque impossible de ne pas s'y garer et
d'en trouver le milieu. On y doit trouver  l'entre deux figures de
marbre que monsieur le prince fait faire  Rome; l'une reprsentant
Thse qui entre dans le labyrinthe, et l'autre Ariane qui luy prsente
le fil dont il doit se servir pour assurer son retour. Une figure de
minotaure, qui se fait aussi  Rome, doit estre au milieu. En d'autres
enfoncemens, on trouve des bancs de marbre avec des cartouches portez
sur des pidestaux. Sur chacun de ces cartouches est une nigme. En
voicy que l'on trouve dans ce beau lieu:

/p
      Si tu savois de quel endroit du monde
    On ne peut voir que trois aunes des cieux,
      Ce point de doctrine profonde
      T'lveroit au rang des Dieux.

      Un bon vieux pre a douze enfans,
      Les douze en ont plus de trois cens,
      Ces trois cens en ont plus de mille.
      Ceux cy sont blancs, ceux l sont noirs,
      Et par de mutuels devoirs
    Tous conservent l'accord  l'univers utile.
p/

Parmi tant d'nigmes, on n'a pas oubli celle du sphinx, qui est si
fameuse.

Enfin, Monseigneur qui s'estoit rendu, dsesprant de trouver ce qu'il
cherchoit, dit  monsieur le prince qu'il falloit le mettre dans le bon
chemin; ce que son altesse fit. Ils arrivrent bientt au centre de ce
labyrinthe qui reprsente une manire de grande salle dcouverte. Le
dessin de la salle reprsentoit un parterre, dont les compartimens
estoient formez par des corbeilles d'argent. Les versans et le tour de
la table estoient de feuillages. Le milieu en estoit occup par un vase
de filigrane d'argent, d'o sortoit un oranger tout couvert de fleurs et
de fruits naturels. Il y avoit deux grands buffets qui estoient en face
de la table. Le premier estoit occup par une couche de melons naturels.
Le second estoit garny de vingt-quatre couverts de porcelaine fine; le
reste estoit remply de gasteaux, et d'assiettes de grosses truffes,
derrire lesquelles estoient de trs-belles porcelaines garnies de
fleurs. Monseigneur et ceux qui l'accompagnoient prirent beaucoup de
plaisir dans ce labyrinthe.

L'aprs-dne, Monseigneur alla tirer et trouva un nouveau
divertissement  son retour. Il estoit donn par le dieu Pan.
Vingt-quatre nymphes magnifiquement vestues estoient assises sur le
devant du thtre. On voyoit ensuite quantit de bergers avec des habits
trs-propres et convenables  leur caractre, et derrire ces bergers
parossoient les satyres, les faunes, les sylvains, les divinits des
bois. Tout ce grand divertissement commena par des passe-pieds, et les
airs avoient est faits par M. Lorenzani, pour un opra que M. le duc de
Nevers donna au roy  Fontainebleau.

Il semble qu'aprs tous les divertissements qu'on avoit dj eus, on ne
devoit plus attendre d'autres. Cependant il y en eut encore deux des
plus grands dont on ait oy parler depuis long-temps; ce furent un feu
d'artifice et une illumination.

Monseigneur sortit de la salle de l'opra  neuf heures du soir, par la
galerie des Cerfs qui est au bout de l'orangerie. Il monta dans une
grande calche avec toutes les dames. Il estoit conduit par monsieur le
prince. On fut surpris de voir tout le canal en feu. Lorsque
Monseigneur arriva dans cet endroit, d'o l'on peut dcouvrir le
chteau, il parut tonn ainsi que toute sa cour. C'estoit le grand
canal qui, estant illumin, paroissoit comme s'il eust est basty de
pierres prcieuses claires par le soleil. Enfin l'on s'alla coucher,
l'esprit tout rempli de tant d'agrables ides qu'elles firent le sujet
des songes de la pluspart de ceux qui rvrent cette nuit-l.

Le lendemain matin Monseigneur alla courre le cerf, revint dner 
Chantilly, et alla l'aprs-dne aux toiles, o il y avoit une
trs-grande quantit de sangliers, biches, renards, livres et lapins.

Enfin aprs avoir fait  monsieur le prince mille honnestetez qui
partoient du coeur, ce prince prit le chemin de Versailles. M. Berain
avoit est charg du soin de toute la feste, et MM. Camus et Brear
l'avoient est de ce qui regardoit les tables.

Je ne saurois trop vous entretenir de Chantilly, et pour vous en dire
encore un mot en gros, il est situ dans un vallon, au milieu de deux
forests, dont l'une est celle de Chantilly, et l'autre celle de Dalatre.
Les jardins ont au moins deux mille cinq cents toises de longueur
jusqu' l'tang de Gouvieux, et il y a autant de navigation. Il ne faut
pas considrer seulement Chantilly par toutes ces choses; la postrit
le doit toujours regarder comme un lieu fort considrable, quand il ne
le seroit que parce qu'un grand prince, accabl du poids de ses
lauriers, a donn ses soins  une partie des embellissements qu'on y
voit, et y a pass les dernires annes d'une vie fconde en miracles,
et dont tout ce qu'il y a d'historiens parleront avec loge.

Nous tions arrivs au chteau bti sur les ruines de celui dont je
venais d'achever la description.

Des trs-ordinaires appartemens qu'on vous fait parcourir, vous ne
garderiez le souvenir d'aucun sans un salon dont nous parlerons plus
loin, et sans une petite chambre de cinq ou six pieds carrs, haute en
proportion, toute grise et dore, que dsigne par ces mots votre
dogmatique cicrone: _Cabinet de Watteau, reprsentant les amours de
Louis XV avec madame Dubarry_. Passez sur l'anachronisme du cicrone.
Mort dans les premires annes de la rgence, comment Watteau aurait-il
reprsent les amours de Louis XV, tout enfant, et de madame Dubarry,
encore  natre? On est bloui d'abord du luxe de cette bonbonnire,
dont le parfum s'est envol, car je n'ose vraiment lui donner le nom de
cabinet. Et en l'acceptant comme boudoir, et-il t destin  la
gracieuse Allart,  la folle Arnoult,  la voluptueuse Guimard, nulle
d'elle, renverse  l'asiatique sur le sofa, n'et mme, dans cette
attitude commode, empch ses jolis pieds d'corner les dorures, ou
d'estomper de ses talons rouges les caprices de Watteau.

Quelles amours du rgent, et non de Louis XV, Watteau a-t-il eu
l'intention de parodier? C'est ce qu'il serait hasardeux de dire 
propos d'un prince qui commena de si bonne heure et finit assez tard.
Assurment je me tromperais d'une dynastie de courtisanes, et je me
perdrais dans la chronologie des cotillons. Pour viter l'anachronisme,
seul tort dont je pourrais me rendre coupable envers la mmoire du
rgent, qui n'a pas  souffrir du scandale, Dieu merci! je ne dirai donc
ni quelle est la femme ni quelle est l'intrigue qui ont fourni matire
au pinceau impertinent du peintre.

Non, je ne connais rien de neuf, de gracieux, de fou, sans prjudice des
rveries de la laque chinoise et des extravagances bleues de nos vases
japonais, comme ce boudoir peint par Watteau. Six panneaux de bois 
filets et  moulures d'or tapissent le mur: et, du premier au dernier,
se dploient, comme sur les lames d'un ventail, le dbut et la fin
d'une passion royale. Asseyez-vous: c'est presqu'un roman  couter.

Le premier panneau reprsente une guenon assise devant sa toilette. Deux
dames d'atours, guenons comme elle, puisent tous leurs soins  la
parer. Une guenon lui fait les ongles, les lui polit, tient
respectueusement une patte dans sa patte, tandis que l'autre lui noue
une touffe de rubans. Rien n'est languissant comme les yeux de la grande
guenon, qu'on met dans tout son clat pour recevoir son amant. Il faut
que le coup porte, que l'entrevue soit dcisive. Son museau noir frmit
d'impatience, et son oeil jaune laisse lire le plaisir qu'il promet.
C'est la premire scne du sofa dans le roman de ce nom. Heureux le
singe qui posera ses dents sur ce museau.

Si le peintre n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il s'est tromp, il
en a rencontr quatre. Il a parodi le rgent, la matresse du rgent,
et Boucher, avec ses femmes  lvres courbes en as de coeur, et
Vanloo avec son dessin triqu. Et tout est galement singe, griffes,
grimaces, dans les emblmes, supports et allgorie des panneaux. Dans le
fond du sujet, courent, se balancent, foltrent, se promnent,
batifolent dans l'air ou sur un cheveu ploy en escarpolette, des singes
bleus, verts, rouges, graves, narquois; les uns portant des fes en
palanquins, les autres traversant des fleuves pour aller cueillir une
rose au Bengale. C'est Callot qui a rv de l'Inde au lieu de l'enfer,
qui, avant de rver et de peindre, a lu les _Voyages_ de Tavernier. Le
tout s'encadre dans deux singes indigos d'une proportion dmesure qui
dploient une ombrelle chinoise sur le tableau.

Au second panneau, la toilette de la guenon est acheve; elle roule dans
un magnifique traneau,  ct du singe ducal. Il est impossible de ne
pas reconnatre un prince, au riche manteau carlate bord de loutre
qu'il porte, car il fait froid: le cocher singe a le museau surpris par
la bise. Enveloppe dans un chaperon de drap bleu, et cachant ses pattes
dans un manchon, la guenon ne se sent pas d'aise. Scudry lui-mme
serait bien embarrass de dire  quel point on en est sur la carte de
Tendre.

A dfaut, on serait tent d'tre rserv dans ses suppositions: car plus
loin on aperoit le mammifre couronn poussant sur la glace, avec toute
l'anxit d'un amant et la grce d'un parfait cavalier, le traneau o
s'panouit sa femelle. Ici Crbillon seul lutterait d'esprit avec
Watteau. S'il et peint,  coup sr, il n'et pas dit autre chose. Le
trait est dli, net, lanc, l'expression cavalire, la couleur
effronte. Cette peinture-l est un pamphlet. Elle se lit.

Cette fois nos amoureux n'ont probablement plus rien  s'apprendre. Je
vois mes singes dans le troisime panneau, avec leurs figures allonges,
cherchant  se distraire dans les cartes. A leurs cts une guenon de
bonne compagnie leur parle de la chronique galante qui proccupe en ce
moment le peuple des sapajous.

L'impitoyable Watteau abuse de la permission. Il est vrai que, lorsqu'un
prince du sang commande un pareil tableau, le peintre aurait mauvaise
grce  n'tre pas aussi sditieux que possible dans l'excution. Nous
avons vu le singe et la guenon en traneau et au whist: voici maintenant
la guenon au bain. Sous la fine chemise de batiste se dessinent des
formes souples et paresseuses. Il y a toute la nonchalance de la
mollesse et de la volupt dans le mouvement de la patte de derrire, qui
laisse glisser la mule sur le parquet. Plus tard, le roman de Rousseau
donna beaucoup de vogue chez les femmes  l'abandon calcul de la mule
dans le suprme instant de la sduction. La guenon a devin _la Nouvelle
Hlose_.

Sortons du bain. Dans l'avant-dernier panneau, la passion expire. En
pet-en-l'air, en paniers, des mouches et du fard jusqu' la gorge, la
guenon, sous le costume de bergre des Alpes, est  cueillir les
cerises. Elle fait valoir avec coquetterie le jeu de ses articulations
sur une chelle qui ploie. Ce panneau est le plus embarrassant 
expliquer. Comment dire la matresse qui a su captiver le rgent, depuis
la saison des glaces jusqu' la saison des cerises? Je n'en connais
point. Quoi qu'il en soit, c'est peut-tre le dernier jour: le beau
singe n'arrive pas, l'ingrat! La guenon descend tristement, le museau
soucieux et tourn vers l'horizon. C'est la paraphrase de la fameuse
chanson du temps: _Attendez-moi sous l'orme_.

Il est enfin venu! Mais quelle froideur de part et d'autre! Dans le
dernier panneau, o on les voit presque dos  dos,  cheval, lui et elle
en costumes du matin exactement semblables, comme il est grave et
crmonieux avec sa queue qui se trahit sous la soie, ses hauts talons
et la poudre! Elle, comme elle est triste, sous son tricorne, dans son
habit d'amazone! Adieu, mon singe! Adieu, ma guenon! semblent-ils se
dire. Les chevaux ont dj fait leur conversion oppose: Adieu, singe,
va manger la France! Adieu, guenon, va la corrompre!

--Et le drame est fini.

Jamais caricatures publies  Londres contre la cour de France, jamais
mmoires secrets imprims  La Haye _aux dpens de la compagnie_, n'ont
pouss si loin que ce chef-d'oeuvre de Watteau le mpris pour l'alcve
du rgent. Il dut tre compos dans ces momens de haine frquente qui
s'levaient entre Chantilly et les Tuileries. On sait que depuis Henri
IV l'impossibilit pour les Conds d'approcher du trne les avait rendus
la famille la plus svrement attentive aux moeurs de la cour. Les
Conds ont toujours t  la dynastie rgnante ce que les protestans
furent aux catholiques: suprieurs, moins par vertu que par esprit
d'opposition.

Le rgent, dit Saint-Simon dans ses mmoires, tait curieux de toutes
sortes d'arts et de sciences, et, avec infiniment d'esprit, avait eu
toute sa vie la faiblesse, si commune  la cour d'Henri II, que
Catherine de Mdicis avait entre autres moeurs rapporte d'Italie. Il
avait tant qu'il avait pu cherch  voir le diable, sans y avoir pu
parvenir,  ce qu'il m'a souvent dit, et  voir des choses
extraordinaires, et  savoir l'avenir. (Tome 5, page 121.)

Dpouillons le fait, vrai ou faux, cit par Saint-Simon, de son
exagration, pour nous souvenir seulement des connaissances profondes
que le duc d'Orlans possdait en chimie. Ces connaissances, rares pour
le temps, plus rares chez un prince, commencrent par le rendre ridicule
aux yeux de la cour, et faillirent plus tard,  la mort du dauphin, le
faire passer pour un empoisonneur de profession.

La seconde salle du chteau de Chantilly, peinte par Watteau, est une
allusion ironique aux gots scientifiques du duc d'Orlans, gots
prsums si meurtriers. Toujours sous les traits d'un singe,--les Conds
tenaient singulirement  leur figure allgorique,--ce prince souffle
dans des fourneaux, distille des poisons, pse des venins, et fait des
essais  la faon de la Brinvilliers. Aucun talent descriptif n'est
assez patient, assez riche, assez vrai, pour caractriser les trsors
d'invention mis en oeuvre par Watteau dans ces petites scnes, qui
sont l'origine et la source de la bonne caricature franaise.

Aprs avoir encore travers deux ou trois salles dans le got de celles
de Versailles, chamarres d'arabesques d'or, sur les murs, aux plafonds,
sur le bois des croises, sur le bois des portes, nous arrivmes  la
salle des Victoires ou salle des Conqutes. Inclinez-vous!--Plus bas
encore si vous tes militaire. Ici sont toutes les batailles,
c'est--dire toutes les victoires du grand Cond.

Tout est pour le grand Cond: cent cinquante pas de toile couverte de
gloire! On y a mis jusqu' sa rbellion contre la cour, jusqu' sa
dfaite  Lrida. Ceci est sublime, c'est plus encore, c'est chrtien.
En cela, Vandermeulen a t plus loquent que Bossuet, car Bossuet n'a
pas os parler de cette dfaite le grand jour o il dit: Je rserve au
troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix
qui tombe et d'une ardeur qui s'teint.

Il est  remarquer que tout ce qui frappe d'admiration, dans le chteau,
est moins, il faut l'avouer, le fruit d'un amour sincre pour les arts,
chez les Conds, que le rsultat fortuit d'un heureux concours
d'artistes dans la confection du mobilier.

Et cela est si vrai que, si les Conds possdent un monument
remarquable, ce n'est pas une chapelle, une statue, un tombeau: ce
monument est une curie. Leur galerie est belle, mais elle n'est qu'une
suite d'vnemens personnels  la maison; c'est un portrait de famille,
l'histoire  l'huile du grand Cond. Watteau est appel pour servir une
vengeance de courtisans, pour couvrir d'une fresque scandaleuse les murs
d'un cabinet. Watteau laisse un chef-d'oeuvre: le chteau avait
simplement besoin de meubles et de tapisseries.

Chaque tableau de bataille, haut de dix pieds environ, est divis en
trois parties, dont deux destines  retracer l'ordre de la bataille et
l'engagement; le troisime,  offrir, dans six mdaillons qui tournent
en collier autour du tableau, la configuration des villes voisines du
champ de bataille, les places conquises ou  conqurir durant la
campagne, enfin la carte du pays. C'est un singulier effet pour
l'oeil que ce singulier mlange de lignes gographiques, de cours de
fleuves, de plans stratgiques, dpourvus de perspective, au milieu, 
ct et tout autour des groupes anims de Vandermeulen; navet qui
confirme notre opinion mise plus haut sur le got des Conds, qui se
souciaient fort peu de l'art, qui ne tenaient qu' s'entourer de
portraits de famille.

Aucune histoire du grand Cond, aucune histoire du temps, peut-tre, ne
donne, comme ces tableaux, dj mentionns avec exactitude dans la
_Feste de Chantilly_, une ide aussi complte de la manire d'chelonner
autrefois une arme, des costumes, des cavaliers et des fantassins, en
un mot, de la science militaire d'alors, o la guerre consistait 
opposer homme  homme, cheval  cheval, canon  canon, o l'on avait des
tentes de velours, o l'on prenait des quartiers d'hiver, o enfin l'art
de se battre n'tait que l'art de jouer aux checs; si bien qu'un sige
tait lev ou repris sans qu'il y et souvent un coup de fusil tir de
part ni d'autre. Dans les considrations stratgiques de castramtation,
les Commentaires de Csar et un passage de Polybe avaient plus de poids
que les boulets. L'art potique commandait avec le grand Cond sur le
Rhin.

Outre les belles et larges notions historiques qu'on puise dans l'examen
de ces tableaux, l'esprit est merveill du dessin et de la couleur que
Vandermeulen a prodigus aux diffrentes batailles. Malgr le vif
blouissant de l'outre-mer et la dgradation de quelques teintes, notre
poque ne peut citer aucun peintre aussi consciencieux dans ses effets,
aussi local pour la couleur. Vernet ne fait pas mieux les chevaux;
Petitot n'a pas mieux russi dans la miniature. De prs et de loin,
Vandermeulen est un grand peintre.

En continuant la revue des appartements, je fus frapp du contraste de
la salle des Victoires du grand Cond avec les salles consacres 
rappeler les victoires de ses descendants. L'une droule, sous le
pinceau de Vandermeulen, les plus beaux faits d'armes du grand rgne;
les autres n'offrent que des bois de cerfs, trs-artistement empils, et
portant chacun la date de leur prise de possession. Il y a l de
l'illustration pour sept ou huit Conds au moins et de quoi faire quatre
mille manches de couteaux.

--Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit le cadet de Chantilly, qui
n'avait pas os interrompre mon admiration, quelle passion ont toujours
eue les Conds pour la chasse. La plupart en sont morts; quelques-uns en
ont t ridicules.

A la Saint-Hubert, illustre et vnr patron des chasseurs, on clbrait
ici la messe des chiens, afin d'attirer sur eux, sur les chiens,
l'adresse et le flair, si ncessaires au meurtre du gibier. Cette
chronique, monsieur, n'est pas une impit: c'est un fait. La chapelle
tait pare comme aux grands jours; c'tait fte au chenil. Des fleurs
taient rpandues sur les saintes dalles, des fleurs jonchaient le
chenil. Vous que le rapprochement offense, vous n'apprendrez pas sans
tonnement que le chenil du chteau de Chantilly est compos d'une aile
entire de la seconde cour circulaire.

A la Saint-Hubert donc, selon l'antique usage, et avant mme les
Montmorency, le plus vieux gentilhomme, mont sur le plus vieux cheval,
suivi du plus vieux chien, accompagn du plus vieux piqueur, ouvrait la
marche religieuse des chiens se rendant  la messe.

Il est inutile de dire que ce jour-l le peigne, la brosse et l'ponge
donnaient au poil tout le lustre de l'tiquette, et que les queues et
les oreilles adoptaient la forme la plus grave, la plus analogue  la
saintet de la crmonie. Les remontrances et l'eau de savon venaient 
bout des plus rebelles. A dfaut, la dite pour les uns, un excellent
djeuner pour les autres, rpondaient de la dcence de tous.
L'hypocrisie se glissait parfois dans la tenue de quelques-uns; mais il
faut bien pardonner ce vice, surtout lorsqu'on l'exige.

Dans l'ordre du cortge du chenil  la chapelle:

Venaient d'abord les grands dignitaires du chenil, le ban et
l'arrire-ban des bouledogues d'Allemagne,  la tte ronde, aux oreilles
coupes, au collier hriss de pointes de fer. Chanoines de l'ordre.

Suivaient les bouledogues d'Angleterre, joufflus et rids, grande
espce. Aumniers.

Suivaient les grands lvriers  poil ras, aux jambes peureuses, au
ventre affam, au museau de fouine;--enfans de choeur; les grands
lvriers  poil long, mtis du grand lvrier et de l'pagneul: bon
oeil, pas d'odorat, moiti de courtisans;

Suivis des lvriers de la moyenne espce.

En sixime ordre, et perdant beaucoup  cause du voisinage des lvriers,
arrivaient pesamment, comme des prsidens de cour de cassation, la
dputation des braques: grande gravit d'oreilles.

Puis les limiers, chiens muets, ressemblant aux braques comme les
huissiers aux prsidens: oreilles plus paisses, courte queue.

Puis les bassets, originaires de la Flandre et de l'Artois, la terreur
des blaireaux, et qui rpondent au cri de _coule, coule, bassets!_

Puis les chiens couchans d'Espagne, qui chassent du haut nez, et
_piquent la sonnette_.

Puis encore des lvriers charnaigres, qui bondissent; des lvriers
harps, sans ventre; des lvriers nobles, au rble large; des lvriers
gigots, aux os loigns; des lvriers nobles, de longue encolure; des
lvriers oeuvrs, au palais noir.

Aprs se pressaient les chiens courans de race royale ou chiens
franais; les chiens de race commune, baubis et bigles.

Enfin, vaste tat-major du chenil, on voyait les chiens allans, les
chiens trouvans, les chiens batteurs, les chiens babillards, les chiens
menteurs, les chiens vicieux, les chiens sages, les chiens de tte et
d'entreprise, les chiens corneaux, clabauds; les chiens de change,
arms, belle gorge, buts.

Et aprs tout, la populace des chiens, les mtins sans origine connue,
dont la vaste nomenclature aurait fait reculer la plume patiemment
loquente de Buffon.

Introduits, dans le mme ordre, au centre de la chapelle, on les
arrangeait de front, d'aprs l'ge ou le mrite, devant le tableau de
saint Hubert, expos sur le matre-autel; saint Hubert, je l'ai dj
dit, patron des chasseurs et des chiens; personnage qui rpond  saint
Donin, patron des chasseurs italiens, et  saint Denis, patron des
chasseurs provenaux.

Et quand les chiens avaient pris leur place, aussi respectueusement que
possible, l'aumnier du chteau commenait le sacrifice de la messe,
sous l'invocation de saint Hubert.

Rien n'tait omis dans la liturgie. Il n'y a pas encore eu de Luther
parmi les animaux.

Et quand le sacrifice, sous les deux espces, tait consomm, l'aumnier
montait en chaire, et prononait le pangyrique du grand saint dont on
allait fter la journe. Malheur au bouledogue qui et bill 
l'exorde! malheur au lvrier charnaigre qui et dormi sur ses pattes au
second point!

Cette crmonie religieuse, que nous nous serions bien gards
d'imaginer, n'tait pas plus une impit pour ceux qui s'y prtaient
qu'elle n'en doit tre une pour nous, qui la rapportons avec la mme
innocence d'esprit. Elle avait d'ailleurs un but: c'tait de prier le
ciel d'loigner des chiens la gale, le flux de sang, les vers, le mal
d'oreille, les crevasses, les morsures de serpens, les piqres de
plantes vnneuses, les blessures du sanglier, et surtout la rage.

Il est vrai que, sans tre casuiste profond, on reconnaissait dans cette
sollicitude religieuse pour les chiens moins le dsir abstrait de leur
conservation que celui de ne pas perdre des animaux dont quelques-uns ne
s'levaient pas  moins de cent louis d'or. Je parle de ceux qui, par un
soin particulier des gardes, n'avaient jamais compromis leur nationalit
danoise, ou anglaise, ou royale, avec une nationalit de basse-cour,
quelle que ft l'ardeur de la saison, quel que ft le charme
irrsistible de la sduction. Aussi les chiens et les chiennes nobles
ainsi conservs taient enregistrs,  leur naissance,  l'tat civil du
chenil; leur accouplement y tait inscrit, leur mort galement. C'tait
l leur livre de noblesse, leur livre d'or; quelques-uns mme ont eu
leurs potes et leur Panthon. La Deshoulires ne les oubliait pas dans
ses tragdies. Les curieux qu'un doux loisir amnera  Chantilly verront
dans le cabinet d'histoire naturelle du chteau un chien sous verre. Le
votif animal est expos, non en souvenir de sa grce ou de sa force, il
est trs-laid et trs-chtif, mais en mmoire d'un service minent qu'il
rendit  son matre. Un chasseur allait tre bless par un sanglier; le
chien se jeta entre son matre et l'animal furieux. Dans la lutte, le
chien et le sanglier moururent; le chasseur fut sauv. C'tait
monseigneur le prince de Cond, le grand Cond! ce trait-l n'est pas
dans son histoire. Bossuet le funbre, qui tait fils d'un vacher,
n'aurait pas d oublier ce chien dans son oraison.

Cette purilit d'aristocratie s'tendait partout, les carpes des tangs
avaient aussi leur ge connu, les cerfs et les chiens leur parchemin;
jusqu'aux arbres, jusqu'aux tilleuls! les tilleuls ont leur extrait de
naissance au chteau. Il est tonnant que les chnes n'aient pas t
faits ducs, et les htres marquis.

Je n'ai pas le courage de rire de cette manie de tout anoblir, quand je
songe aux rvolutions qui ont pass sur les chteaux et qui les ont
guillotins aussi bien que leurs possesseurs. Il va sans dire que les
matres ont d souffrir l'exil et la mort. Les rvolutions ne sont pas
faites pour s'attendrir; elles sont faites pour marcher. Mais les
pierres? on les a piles; les vases de marbre de Mdicis? on les a
broys; on a jet de la boue dans les tangs; on a sci les arbres
sculaires des Montmorency jusqu' la racine. En juillet 1830, par une
manire trange d'entendre le respect d  la proprit, des hommes
venus de Paris ont tu en quelques jours tout le gibier de la fort de
Chantilly. Cerfs, biches, daims, sangliers ont t assomms, jets dans
des charrettes et ramens  la capitale. Le chevreuil s'est vendu quatre
sous la livre  la Valle; et il y a en France des inspecteurs des eaux
et forts pays 20,000 fr. par an.

Aussi, pendant une excursion d'un mois  travers la fort, j'ai vu pour
tout gibier un papillon blanc.

Quant aux chiens, et pour y revenir une dernire fois, voici quelle a
t leur affreuse destine. A la mort du dernier des Conds, ils ont t
vendus par lots  des bouchers de Poissy; quelques-uns aux corcheurs de
Montfaucon.--Eux qui avaient jadis une messe en musique!

       *       *       *       *       *

Aprs avoir cout l'histoire d'une fte donne  Chantilly, sous le
Grand Cond,  un fils de Louis XIV, il ne sera pas sans intrt pour
vous, dis-je  mon compagnon, d'apprendre comment, un sicle aprs, un
descendant du mme Cond fut trait dans son propre chteau, au retour
d'une campagne heureusement termine. Un sicle d'intervalle a
singulirement chang les moeurs des propritaires fodaux du palais
de Chantilly, quoiqu'on soit encore  vingt-six ans de distance de la
grande rvolution. Entre les rangs de la noblesse, la bourgeoisie s'est
glisse. Elle est aussi de la fte: elle a son couvert  table, et sa
place au bal.

Assis tous deux dans l'une des salles du chteau, nous lmes, mon
compagnon et moi, la relation fidle que je transcris.


LE TRIOMPHE DE CHANTILLY,

Ou Lettre de M. QUIN  M^{***} sur les ftes qu'on y a donnes depuis
trois mois.

Ces ftes furent donnes  l'occasion de la jonction qu'opra le corps
d'arme du prince de Cond, avec celui de (1762?) Hesse.

Il y eut deux ftes, celle du 26 septembre et celle du 27 novembre
suivant.

Celle du 26 septembre est ainsi raconte; il est dit d'abord que les
ordonnateurs furent: M. de Belleval, ancien capitaine au rgiment de
Bretagne, lieutenant de la capitainerie royale d'Halate, gouverneur et
capitaine des chasses de Chantilly; et M. Peyrard, principal concierge
du chteau, vers dans le got des grandes ftes et de leurs
dcorations, par un long usage sous S.A.S. feu monseigneur le duc.

La journe du 26 septembre fut ouverte par une dcharge de vingt-quatre
pices de canon du chteau, le _Te Deum_,  cinq heures du soir, chant
dans l'lgante glise de Chantilly, conformment au mandement de M.
l'vque de Senlis, par la musique de la cathdrale, avec une affluence
de spectateurs de tous les rangs, invits, ou rassembls par leur
curiosit de toutes les parties du canton.

Les personnes de distinction reues d'abord avec toutes les grces
possibles chez M. de Belleval, par madame de Franclieu, sa fille; les
dames conduites  l'glise par autant d'hommes, entre deux haies des
gardes-chasse de S.A.S. en uniforme, places et ranges avec le plus
grand ordre, furent prises aprs le _Te Deum_ dans les carrosses du
prince pour tre menes au palais d'Oronthe, qui tait dcor d'une
grande quantit de lustres et de lumires pour le bal.

Pendant le _Te Deum_ on fit plusieurs dcharges d'artillerie et de
mousqueterie.

Sur les dix heures, la compagnie se rendit au chteau, d'o elle vit
tirer un feu d'artifice sur le beau foss qui borde le petit chteau,
avec continuelle musique dans les les et plusieurs barques revtues de
lanternes colories, qui voltigeaient rgulirement dans toutes les
parties du foss.

Accs ouvert  tous les trangers qui ont voulu se faire connatre par
leurs noms.

Dans une des salles du chteau, un souper splendide, de plus de
quatre-vingts couverts, pour les dames de distinction, entre lesquelles
on comptait madame la princesse de Robec, madame la duchesse de Rohan,
et MM. d'Estissac, qui taient venus de Liancourt pour prendre part au
divertissement; les dames taient servies par les messieurs, et dans une
autre salle il y avait une table pour les hommes, qui n'avaient pu
manger avec les dames; deux autres tables, l'une de deux cents couverts
dans l'Orangerie, pour les bourgeois de Chantilly et des environs, et
l'autre de cent couverts dans le pavillon des tuves, qui termine la
galerie des cerfs, pour l'quipage de S.A.S. et toute sa livre.

Dcharge de l'artillerie, fanfares, harmonie de tous les instrumens
pendant les sants.

Aprs le souper, un second feu d'artifice pour servir de couronnement
au dessert.

Trois bals ensuite: l'un pour les personnes de distinction dans le
grand salon du palais d'Oronthe; le second dans le petit salon du mme
palais, pour la bourgeoisie, et le troisime dans la galerie des cerfs,
pour le peuple,  qui on distribua une abondance de vins et de toutes
sortes de vivres.

La seconde fte,  laquelle assista le prince en personne, honneur qu'il
ne put faire  la premire, tant encore  l'arme, eut lieu le 27
novembre. Quoique le prince et dsir rentrer sans faste dans son
chteau, il fut reu de la manire qu'on va voir. Le mme historiographe
poursuit:

Rien n'est impossible au zle. M. de Belleval et M. Peyrard se
consultent, ils ne sont pas effrays de se trouver resserrs dans
l'espace d'un seul jour. Ils imaginent une fte moiti militaire et
moiti champtre, pour laquelle il faut convenir qu'entre tous les lieux
du monde Chantilly a les plus riches et les plus promptes ressources.
Ils veulent aussi qu'elle paraisse un peu littraire: M. l'abb Prvost,
qui passe une partie de l'anne dans le canton, attach  sa retraite
par la beaut du sjour, par le plan de ses tudes (il compose
actuellement l'histoire de la maison de Cond et de Conty), et sans
aucun doute encore plus par les tmoignages particuliers dont S.A.S.
l'honore, est pri de le complimenter  son arrive; il accepte avec
empressement l'honorable invitation.

La rvolution ordinaire des vingt-quatre heures amne le samedi, et le
soleil du matin annonce un beau jour. Vers neuf heures, S.A.S. arrive au
pont de Chaumontel, o recommencent proprement ses domaines,  deux
lieues de Chantilly. Elle tait dans une voiture lgre accompagne de
M. le comte de Montrevel, de M. le marquis d'Amzague et de M. le
marquis de la Vaupalire, tous en habit de chasse, de l'ancienne livre
de ce bon roi de Navarre, chamarre d'argent comme on le sait, pour le
prince et les chasseurs du cortge. Le premier objet sur lequel tombent
ses yeux est une cavalerie leste, compose des principaux officiers de
ses chasses, M. de Belleval, capitaine, messieurs Toudouze, de la
Martinire, et Gapart, lieutenans, M. Manoury, inspecteur, etc., et d'un
gros de ses vassaux, ou de voisins distingus, qui se prsentent en
belle ordonnance pour lui rendre les premiers hommages du canton. Son
altesse les reoit d'un air obligeant, traverse la plaine, prend l'alle
qu'on nomme des Princes, qui le rend  l'ancienne et noble route du
Conntable. Elle ne fait qu'un vol, jusqu'aux _Lions_. Au moment qu'elle
y parat, vingt-quatre pices de gros canon, disposes sur la grande
pelouse du vaste et magnifique difice des curies, font entendre leur
tonnerre, pendant qu'une foule de peuple, rpandue des deux cts de la
route, perce l'air de ses acclamations et du cri mille fois redoubl de
_vive le roi et son Altesse!_

Le prince continue d'avancer, passe la grille, entre dans l'esplanade
qui forme l'avant-cour du chteau. Il y trouve tous les habitans
notables de Chantilly et des paroisses circonvoisines rangs en deux
haies pour le recevoir, et les deux haies prolonges jusqu' l'entrepont
pour les gardes  pied et  cheval, tant de sa livre que de celle de la
capitainerie.

L'entre et toute la longueur du pont taient dcores de pilastres
d'ifs, reprsentant des palmiers dont les branches entrelaces formaient
de chaque ct cinq arcades. Dans les deux arcades du milieu taient des
trophes d'armes, sur des pidestaux de marbre blanc; et les milieux des
huit autres arcades taient remplis par de grandes caisses de lauriers.
La porte d'entre du chteau tait orne de deux grands palmiers
soutenant un ample cartouche aux armes de S.A.S., entour de drapeaux
trangers, d'instrumens militaires et de palmes, surmont d'une couronne
de lauriers; au-dessous du cartouche tait un ruban en festons, sur
lequel on lisait: _Vivat, vivat Condus!_

Son altesse trouva dans la cour, auprs des degrs de la salle 
manger, un grand nombre d'officiers militaires, tous dcors de la croix
de Saint-Louis, quantit d'honntes gens de tous les ordres, invits de
la ville et des chteaux voisins, le clerg de Chantilly et les
chapelains du chteau, plusieurs dames et les jeunes filles du bourg
vtues en petites nymphes, pour la partie champtre de la fte. Elle
descendit de sa voiture, elle reut la respectueuse rvrence de toute
l'assemble, et l'honora de la sienne avec un air admirable de noblesse
et de bont, en passant dans la salle  manger. Aussitt la cour du
chteau fut environne de gardes en haie, et le milieu fut occup par
la vnerie, dormant des fanfares; l'artillerie de la pelouse avait fait
une seconde dcharge, pendant que S. A. entrait au chteau.

L'honorable compagnie l'ayant suivie dans la salle, on attendit
l'orateur. Il manquait dans l'assemble; on le cherche, il parat
quelques momens aprs, mais essouffl de sa marche. Sa demeure tant 
quelque distance du chteau, il avait t tromp par la vitesse du
prince. Il perce la foule dj fort grossie, il se prsente, et
n'esprant plus de pouvoir se faire entendre, il exprime
respectueusement ses intentions et son regret. S. A. rpondit
obligeamment qu'elle ne le tenait pas quitte, et qu'elle dsirait par
crit ce que les circonstances ne permettaient plus de prononcer. Ce
dsir tait un ordre auquel il s'empressa d'obir.

Comme la fte supposait un compliment, je le donne tel qu'il fut remis
le lendemain  S. A.

L'abb Prvost aurait donc fait ouvrir l'assemble en cercle, au milieu
duquel il se serait plac, et il aurait dit:

Monseigneur....... nous le voyons luire enfin, ce jour si lent pour
l'impatience de nos dsirs, si doux pour notre respectueuse et vive
tendresse; ce cher et cet heureux jour qui rend votre altesse
srnissime  nos voeux. L'clat de votre glorieuse campagne a fait
notre admiration, sans doute, mais souvent aussi, trop souvent, le sujet
de nos alarmes pour la sret de votre prcieuse vie. Grces  nos plus
heureux destins, elle est chappe  tous les dangers auxquels votre
valeur ne l'a que trop expose! Qu'il soit permis, monseigneur,  nous,
habitans de votre Chantilly,  nous, vos heureux sujets, dont le bonheur
est attach  la conservation du meilleur et du plus aimable des
matres, de nous livrer aujourd'hui tout entiers  ce tendre sentiment!
L'avenir amnera d'autres jours, o des circonstances plus tranquilles
et des mouvemens de coeur moins tumultueux nous permettront de
clbrer  loisir vos glorieux exploits et vos talens militaires; ces
talens reconnus, dcids, pour le grand art des hros, dj port  sa
plus haute perfection dans cette auguste race; ces talens, plus glorieux
que vos exploits mmes, puisqu'au jugement des arbitres de la gloire,
vos exploits en sont le fruit. Aujourd'hui, monseigneur, nous ne
connaissons pas d'autre bien, d'autre joie, nous ne sommes capables de
sentir que l'inexprimable satisfaction de vous revoir.

L le vieil orateur, qui se piquait autrefois de chanter, aurait
entonn gament deux ou trois couplets de sa faon, c'est--dire
trs-mauvais (car la nature me l'a pas fait pote), mais vrais et
nafs, sur l'air d'un vieux nol qui est la gat mme.

Les voici:

/p
    S'tonne-t-on qu'on danse
    Dans l'heureux Chantilly?
    De nos voeux pour la France
    L'augure est accompli:
    Une double victoire,
    En cinq jours deux combats[D];
    C'est marcher  grands pas.
    Au hros de sa race
    Brlant de ressembler,
    Valeur, prudence, audace,
    Cond sait rassembler.
    Dans son lustre sixime[E],
    A grand'peine effleur,
    C'est un hros lui-mme
    Fait pour tre ador.
    Aussi tout rend hommage
    A ses brillans progrs;
    Mais c'est notre avantage
    De l'adorer de prs;
    Quand chacun, au passage,
    Va, court le regarder,
    Chantilly, ton partage
    Est de le possder.
p/

Le djeuner, qui suivit immdiatement, se fit  la vue de toute
l'assemble, et fut anim par une conversation aimable et lgre, mais
souvent interrompue par l'artillerie et les fanfares. Enfin l'ardeur de
la chasse fit descendre S. A. dans la cour, o elle tait attendue par
un autre spectacle fort convenable au got de la fte; c'taient tous
ses chiens amens par leurs valets et prcds des piqueurs. On observa
qu'aprs avoir reu les caresses du prince, ils demeurrent attentifs 
le regarder avec un murmure extraordinaire d'ardeur et d'impatience.

Le prince monte  cheval et force successivement deux cerfs dans
l'espace de trois heures, faible mais heureuse reprsentation de sa
valeur et de son activit dans la dernire campagne.

Vous devez, monsieur, cette petite relation au chagrin que j'ai eu de
voir la fte du 26 septembre demeure sans crivain. La crainte que
celle-ci n'et le mme sort m'en a fait suivre toutes les circonstances,
pour me hter de les recueillir. Tout autre, sans doute, l'aurait fait
avec plus d'esprit et d'agrment, personne avec plus d'exactitude et de
vrit. Je connais d'ailleurs  quoi je suis born par l'emploi
d'inspecteur-gnral des jardins de S. A. srnissime.

J'ai l'honneur, monsieur, d'tre votre trs-humble et trs-obissant
serviteur,

/*
QUIN.
*/

A Chantilly, ce 20 dcembre 1762.

--Vous auriez tort de croire pourtant, me dit le cadet de Chantilly, que
les princes de Cond n'ont ici pass le temps qu' la chasse; ils ont
enrichi ce pays, qui n'tait qu'un village avant eux. Ces jolies
habitations, si uniformment encadres de jardins, sont des concessions
de terrain faites par le chteau. Rien n'existerait sans la munificence
de cette famille, une de celles que la rvolution franaise a le plus
maltraites. Lorsque le prince Louis-Joseph de Cond, pre du prince de
Bourbon qui vient de mourir, revit Chantilly aprs vingt-cinq ans
d'exil, il fut bien tonn des changemens arrivs pendant son absence.

--Avez-vous retenu quelques-unes des impressions qu'il prouva?

--Ce fut une singulire matine d'audience, celle o le prince, rentr
de la veille dans ses anciennes attributions, attendit, selon l'usage,
que ses vassaux et vavassaux vinssent, en inauguration de son retour,
tirer chacun un coup de fusil au milieu de la cour, et mettre un genou
en terre sur le perron, et que personne ne parut. Personne ne lui
apporta, prcd de ces deux signes de joie et de respect, ou la poule
grasse ou la mesure de grain, le sac de noix ou le sac de farine, la
branche d'arbre ou la poigne de terre, la caille ou le brochet,
symboles parlans de ses droits sur les basses-cours, les moulins, les
vergers, les champs, les tangs, le ciel, la terre et l'eau. La cour fut
vide, le perron dsert, et les immenses chos du chteau ne lui
apportrent que le bruit suspect du cor, clbrant quelque chasse dont
le gibier ne lui reviendrait pas. Alors sa douleur fut grande. Il y a
dans le coeur des vieillards des douleurs qui font dsirer la mort:
dsir terrible, car ils n'ont qu' parler!

En soupirant, en fermant les croises de la cour, il se dit: Peut-tre
se sont-ils tromps sur le jour et sur l'heure; vingt-six ans d'absence
n'habituent pas nos vassaux  l'exactitude. Je ferai replacer la grosse
cloche du chteau.

Il rentra; il pleurait.

Vers le soir, quand les habitans de Chantilly et des environs eurent
retrouv l'instant d'intermde  leurs travaux, heure de loisir
dlicieusement remplie par des promenades sur la plus belle pelouse du
monde, sans excepter la terrasse de Saint-Germain, ils se dirigrent
vers le chteau pour rendre leur visite au prince.

Sa pauvre tte n'y tint plus de joie; il avait retrouv ses vassaux, ses
valets le lui avaient annonc. Il se lve prcipitamment pour voir ses
vassaux; ses vassaux sont l! Vite, mon costume de crmonie; monsieur
le gentilhomme, mon pe d'acier! vous, monsieur, mon ceinturon,
l'auriez-vous laiss  Munich!--Htez-vous, messieurs.--Bien! l'autre
manche!--Fixez donc mieux cette boucle. Ah! l'migration vous a gt la
main aussi, messieurs! on dirait que vous n'avez t de service que dans
les cours du Nord au quinzime sicle. Allons donc! ce sont mes vassaux
qui attendent. Les pauvres gens, comme ils ont d souffrir pendant
vingt-six ans! que je vais les trouver changs, vieillis, misrables.
Mettez de l'or dans cette poche, beaucoup d'or dans celle-ci!--Il est
temps de me rendre  leurs dsirs.--Messieurs, devancez-moi!--Ces
pauvres vassaux!

Bon prince! au lieu de pauvres serfs en gutres dchires, en pantalons
brls par la boue,  la figure livide, il aperoit la population la
plus clatante de sant et de luxe. C'est l'lgance de Paris et la
fracheur de la campagne.

O donc ces pauvres vassaux ont-ils pris tant de beau drap bleu, tant
de linge blanc? de malheureuses vassales tant de soie et de plumes
blanches!

Il savait bien, M. le prince, qu'on fabriquait la dentelle  Chantilly;
mais il ignorait qu'on la portt  Chantilly, et si bien, et avec tant
de grce. Autrefois la dentelle allait toute  la cour.

Il ne reconnaissait plus le pass dans ces visages, dans ces riantes
figures, et d'hommes et d'enfans, et de femmes, qui semblaient dire par
tradition: _Bonjour, monseigneur_, et au fond:

Qu'est-ce donc qu'un seigneur?

Il aurait bien voulu questionner ses gentilshommes; mais ses
gentilshommes n'en savaient pas plus que lui. Ils taient  Londres
quand il tait  Coblentz. Une migration n'en sait pas plus que
l'autre. Que faire?

Enfin, plus courageuse que les autres, une dame s'approche la premire,
vassale de vingt ans, belle et pare  ravir; elle monte le perron;
monseigneur tend la main pour qu'on la lui baise; pour toute rponse 
ce geste surann de grandeur et de fodalit, on lui pose une autre main
plus blanche  la hauteur des lvres. Vengeance de femme! Monseigneur
baisa la main  la vassale, et la conduisit jusqu'au salon. Monseigneur
venait de consacrer la rvolution malgr lui: c'tait grave!--mais il
ajouta mentalement: Vingt-six ans d'absence changent bien des choses,
et les vassales surtout!

A l'intrieur il se passa aussi des scnes fort curieuses. La foule y
pntra, non comme jadis avec cette stupide curiosit de vilains, mais
avec cette dcence que donnent la dignit personnelle et la conscience
de son rang. Il y avait du silence et de l'amour comme dans un temple;
la voix seule de monseigneur le prince de Cond dominait; il fut mme
oblig de la modrer. En Allemagne il parlait un peu haut.

Vous, monsieur, dit-il en s'adressant au plus g de la foule, me
reconnaissez-vous? ma mmoire n'est pas aussi gnreuse  votre gard.
Votre nom?

Ce nom fut dit.

Et le prince ajouta: C'est cela! ancien palefrenier de mes jumens
poulinires. Ai-je raison?

Il y avait du triomphe dans le succs de mmoire du prince, et un dpit
calme dans la personne interroge, qui rpondit avec une fermet
respectueuse:

--Oui, monseigneur! votre ancien palefrenier, mais depuis bless  Lodi.
Voyez ma tte et cette croix! Depuis, amput du bras gauche  Salanieh
en gypte; aujourd'hui rentier  Chantilly.

Le prince s'inclina.

Il passa  un autre.

--Et vous, monsieur, votre nom!--Tout juste! Votre pre tait bcheron
de la partie de mes forts de Mortefontaine; c'tait un grand
braconnier, Dieu lui pardonne!

--Monseigneur, ce bois m'appartient aujourd'hui; et j'offre  votre
honneur de lui rendre les lapins tus par mon pre.

--Ce bois vous appartient!

Le prince droba une larme. C'est dans le bois de Mortefontaine que fut
coup le bton de marchal du grand Cond; ce bton qui alla avec la
grande voix de Cond tomber dans les lignes de Fribourg, et qui en
revint avec la victoire.

--Merci de votre offre, monsieur; je ne chasse que sur mes terres.

--Et vous, dit-il  un troisime, vous ressemblez beaucoup 
Jean-Pierre; seriez-vous parent de Jean-Pierre, ancien employ  mes
carrires de Creil?

--Monseigneur, je suis son petit-fils. Mon pre acheta ces carrires de
la commune; j'en ai hrit de mon pre. Aujourd'hui, avec les pierres et
la chaux de ces carrires, j'ai bti une manufacture qui fait vivre le
pays.

Aprs un moment d'motion le prince rpondit:

--C'est bien fait; je vous reconnais pour le vritable seigneur de
l'endroit, vous m'avez remplac dignement.

Le pas tait franchi, et monseigneur de Cond continua avec moins
d'amertume son interrogatoire.

--Et vous?

--Moi, monseigneur, je me rappelle avoir vu ici de belles ftes, car
j'tais votre piqueur.

--Vous pouvez l'tre encore, mon ami.

--Monseigneur, c'est impossible.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous m'avez fait pendre.

--Pendre!

--Oui, monseigneur, j'ai t condamn  tre pendu par votre conseil des
chasses, pour avoir tu un chevreuil le jour de la Saint-Hubert.

--Nous te ferons avoir tes lettres de grce.

--Monseigneur, je les ai dj obtenues.

--Et de qui?

--De moi-mme. Je suis prsident dans le canton; et je viens au nom de
la cour vous offrir ses complimens bien sincres pour votre heureux
retour.

--J'accepte avec reconnaissance les voeux de la cour,--par l'organe de
mon piq...--je veux dire de son prsident. Diable! monsieur, comme
vingt-six ans d'absence changent une commune!

Un autre, prvenant les questions du prince, s'avana et dit:

--Monseigneur, j'avais achet  l'tat une de vos proprits du ct de
Coye; je viens vous en remettre les titres.

--Monsieur, votre honntet...

--Les voil. Il y a vingt-six ans que j'attends le moment de vous les
restituer.

--Que puis-je faire pour reconnatre tant de probit?

--Rien monseigneur. Cette proprit tait intrinsquement de peu de
valeur; mes huit enfans et moi l'avons si bien cultive qu'elle rapporte
aujourd'hui 30,000 francs; ce qui reprsente un capital de 500,000,
somme que j'enverrai toucher  votre trsorier. Monseigneur ne prend pas
les titres?

--Gardez-les, gardez-les, reprit vivement le prince.

Enfin, dcourag dans ses tentatives, le prince de Cond comprit, en
dpit de ses plus chres illusions, qu'il ne lui restait plus de tant de
puissance et d'autorit du pass que le rang de propritaire ligible 
Chantilly. Ses immenses bois, domaines et forts taient tellement
rduits, que plus tard, et  l'abri du despotisme de Louis XVIII, il
exera pour les ravoir des vexations sans nombre sur les lgitimes
acqureurs. Enfin son mobilier seigneurial tait si pauvre  son retour
qu'on fut oblig d'emprunter au voisin un bonnet de coton pour le
coucher de monseigneur, qui avait cru probablement retrouver encore son
bonnet, aprs vingt-six ans d'migration.

Et le cadet reprit:

--C'est dans cette glise dont la cloche me rappelle  ma demeure que
reposent les coeurs de sept Conds, et sous ce pilier qu'un enfant
peut cacher avec sa tte... ils sont sept l dedans qui ont rempli le
monde de leur nom illustre.

En 1793, les patriotes de Chantilly, voulant imiter ceux qui avaient
dvalis les caveaux de Saint Denis, s'emparrent des sept coeurs et
de leurs botes d'argent, gardrent patriotiquement les sept botes, et
jetrent, comme de la viande  vautours, ces nobles coeurs par-dessus
le mur d'un jardin contigu  l'glise, o ils avaient t dposs il y
avait  peine deux ans.

On assure qu'un sieur Petit, les ayant retrouvs, les garda
soigneusement jusqu'en 1815, poque  laquelle, enferms de nouveau dans
une autre enveloppe d'argent, ils ont t scells  la mme place.

La nuit descendait, et pour un centenaire la fracheur de la fort
devenait d'instant en instant plus vive et plus pntrante.

--C'est peut-tre mon dernier soleil, me dit-il, mais il est beau! aussi
beau que celui qui brilla sur le chteau le jour o je vis fouler cette
pelouse, aujourd'hui veuve de tant de beaux quipages, par le comte du
Nord, plus tard Paul Ier, empereur de toutes les Russies.

--Encore cette histoire, lui dis-je; car, sans vous qui me la racontera?

Il s'appuya sur moi et parla:

--Le comte du Nord voyageait en Europe; il vint en France,  Paris. A la
cour on lui parla de Chantilly: il voulut le voir. Le prince de Cond
retrouvait dans ces momens de rception toute la munificence de ses
aeux. Il reut le royal tranger comme l'et fait le grand Cond aprs
la bataille de Rocroy; comme l'et fait Louis XIV au grand Cond, avec
des lauriers dans la main.

La rception fut majestueuse: elle parut froide. C'tait calcul:
l'ennui de la premire journe avait t prvu. Aprs le dner, aprs la
promenade, aprs le jeu, il y avait encore de l'ennui, comme pendant le
jeu, la promenade et le dner.

Alors monsieur le prince proposa au comte du Nord, pour passer plus
agrablement le reste de la soire, une partie de chasse dans sa fort.
Cette invitation, faite  dix heures de la nuit et d'un ton srieux,
tonna beaucoup le prince, qui se la fit rpter, et qui n'y adhra que
sous forme de plaisanterie, n'imaginant pas qu'il ft possible de courre
le sanglier et le cerf au milieu de l'obscurit.

Aussitt,  un signal donn par le prince, les chevaux, tout sells,
tout brids, sont conduits dans la cour des curies, les chiens runis
en groupe, les piqueurs rassembls; gentilshommes, valets, coureurs,
tout met le pied  l'trier. Le cor sonne; les princes de Cond et le
comte du Nord s'lancent sur leurs chevaux; quelques dames osent suivre
ces aventureux chasseurs.

La soire est belle; la lune rayonne sur les magnifiques bois de Sylvie;
la pelouse, vaste lac de gazon, jette son parfum fade  la nuit; on la
foule quelque temps en silence. Il y a de l'tonnement dans ces chiens
et dans ces chevaux veills au milieu de leur sommeil pour obir 
l'imprieuse voix de la chasse,  l'heure o tout dort, jusqu'aux
arbres. Ils cherchent leur soleil et leur rose si frache du matin et
ces masses sonores d'air, qui rptent, avec la puret du cristal, les
aboiemens, les hennissemens, les fanfares; ils ne comprennent pas pour
quel trange courre on a runi leurs meutes. Humbles, comme tous les
animaux le sont la nuit, les chevaux battent le gazon d'un galop
douteux; les chiens, l'oreille basse et le museau en qute, ne savent o
chercher leur piste, sous un ciel sans vent connu, plein d'exhalaisons
o ne se mle aucune trace de gibier. Le gibier dort, le sanglier dans
ses joncs sauvages et ses mares, le cerf sous les charmes immobiles,
sous les oiseaux immobiles, sous un ciel immobile. La grande ame de la
fort, avec toutes ses agitations et ses intelligences, repose.

Et les chasseurs ont dj pass la grille du chteau; ils sont deux
cents; matres et valets. C'est la grande route du conntable. Le cor
retentit.

Une lumire brille, deux lumires, vingt lumires, mille; on y voit 
vingt pas,  une lieue,  droite,  gauche, partout; mille sinuosits,
trente ou quarante lieues de lignes courbes s'embrasent; les lumires y
ruissellent comme des fleuves; les routes qui s'entrecoupent, troites
et rapides, s'illuminent aussi et vont comme une flche jusqu' ce
qu'elles rencontrent une toile, une table, un carrefour qui les fasse
tourner ou jaillir en nouvelles routes de feu, pour plus loin, aprs
avoir encore couru, tre brises de nouveau jusqu'aux limites
indtermines du bois, de carrefour en carrefour, de poteau en poteau,
de rond-point en rond-point. Le jour n'a pas cet clat. Sur le feuillage
ou sous le feuillage, les mmes tremblemens de lumire; les mmes
gouttes de clart sur les branches intermdiaires, comme  midi, l't;
et  ce jour factice, les oiseaux s'veillent, battent des ailes, et
chantent; les chiens ont retrouv leurs voix, les chevaux leurs pas.
Dans les fourrs, le cerf remue; dans sa bauge le sanglier grogne.
Toutes les harmonies s'veillent sans l'ordre de Dieu. En avant les
chevaux, les chiens et les hommes! en avant les limiers, qui dbusquent
le cerf, trompent toutes ses allures, qui saisissent dans l'air le cri
qu'il y a jet, sur la terre le souffle qu'il y a rpandu, dans l'eau la
trace qu'il y a laisse, qui vont, qui bondissent, qui nagent, avec
cette rectitude de volont dont la pense s'pouvante! En avant donc les
chiens! puisqu'il est midi! qu'on va sonner la cure! Il est midi, le
ciel est rempli d'toiles.

Ce fut une magnifique surprise pour M. le comte du Nord que cette fort,
qui contient prs de huit mille arpens, illumine comme un palais le
jour de la naissance d'un souverain. Ce fut aussi dans cet instant que,
se tournant avec sa grce franaise, monsieur le comte dit au plus g
des princes: Jusqu' prsent les rois m'ont reu en ami; aujourd'hui
Cond me reoit en roi.

Le prestige de cette illumination tait d  des torches de rsine
portes par les vassaux de monseigneur. De dix pas en dix pas un paysan
 la livre du prince tait le chandelier immobile d'une torche.

Sans parler des alles, contre-alles, qu'on se place seulement  _la
Table_, principal carrefour de la fort, et l'on sera le centre de douze
routes, dont la moindre n'a pas moins d'une lieue d'tendue: qu'on
calcule maintenant la population de vassaux attachs  la maison du
prince. Il tait impossible d'afficher avec plus de dlicatesse et
d'clat, aux yeux de l'illustre tranger, en l'honneur de qui la fte
tait donne, la richesse fodale de la maison. Pauvres vassaux! diront
quelques-uns.--Ils se sont vengs. Il resta une torche de cette fte;
avec celle-l on brla bien des chteaux, et avec le manche on chassa de
son socle de canons et de boulets la statue du conntable de
Montmorency.

--Continuons la fte.

Les cerfs de la fort,  ce midi sans aurore, reconnurent leur ennemi,
l'homme, et s'lancrent dans les alles par troupeaux, croyant  la
ralit du jour. C'tait vraiment grand et digne d'un prince que ce
spectacle d'animaux courant sur une ligne de feu, entre d'immobiles
flambeaux, surtout lorsqu'ils apparaissaient au fond de la perspective,
alors qu'on ne distinguait plus que leur bois, et que les torches
semblaient des tincelles.--C'tait vraiment grand et beau! Le bruit du
cor dans une nuit semblable, o le plaisir avait l'aspect du dsastre,
la joie le caractre de l'effroi, la fte celui d'un incendie.

Le cerf fut dbusqu; alors un spectacle toujours neuf, toujours
admirable  la clart du jour, emprunta de la clart des flambeaux un
aspect difficile  dcrire. Chevaux, chiens et chasseurs drobent en
courant,  ce bariolage de couleurs, tranches de vert sombre et de
fume de rsine alternativement, des ombres fortes ou effaces par les
lumires. Oblig de parcourir sans dviation la ligne de feu qui brle
ses deux prunelles, le cerf renverse, tantt  droite, tantt  gauche,
six hommes ou six flambeaux, peu importe. Les vassaux se rapprochent, et
la symtrie n'a pas  souffrir. Pauvre cerf! comme il va malgr les
chiens pendus en grappe  ses flancs, malgr les chevaux, autres chiens
plus forts, qui hennissent, malgr les hommes, autres chiens qui
parlent! Il devance ces chiens, ces hommes, ces chevaux, le vent, la
pense; mais il ne peut devancer ce qui est immobile et qui ne finit
pas, des hommes debout, des torches enflammes. Il sait le carrefour du
Conntable; il y pense; il y est; c'est une lieue. Il en franchit d'un
bond la table de pierre de cinquante couverts; autour de la table encore
du feu. Il sait le carrefour de l'Abreuvoir; il y est; il est dj plus
loin, il a encore vu du feu. Alors sa vitesse n'est plus un lan, c'est
un vol; ses quatre jambes plies sous le ventre, sa tte disparue dans
la ligne allonge de son corps, entirement masque par le massacre de
son bois, il parcourt les espaces avant de les avoir conus; les espaces
ne sont plus que des tres de raison; les hommes et les arbres sont des
lignes noires, les torches une ligne rouge, lui une pense. Il ne doit
plus compter ni sur l'air ni sur la terre; la terre et l'air sont
peupls de bruits qui sonnent sa mort. Aux tangs! aux tangs! Il y en a
cinq au milieu de la fort. A des heures plus douces, et quand la lune
les clairait, il y est venu avec les faons et les biches y boire et s'y
rafrachir.

Aux tangs! il y court.

Les tangs, magnifiques pices d'eau, qu'une troite chausse divise, et
qui semblent, lorsque le soleil les claire, une rosace de cristal, dont
le chteau de la reine Blanche, qui les domine, est le mdaillon
gothique.

Aux tangs, les chiens ont devanc le cerf, et l comme ailleurs la
fatale illumination des torches l'attend. Rien n'est beau comme les
tangs pourpres des flammes qui les cernent, rflchissant les toiles
immobiles et la fume qui court  leur surface. Le cerf y plonge, et le
bruit de sa chute se perd au milieu du bruit des chevaux et des hommes
qui arrivent, des chiens qui sont arrivs. Ce fut un moment dont le
souvenir ne se perdra pas, celui o les princes et leur innombrable
suite, penchs curieusement sur leurs chevaux,  la lueur de ce lac,
alors vritable miroir ardent, furent tmoins de la prise et de la mort
du cerf. Tout tait rouge; eaux, ciel, chteau, cavaliers, dames,
chasseurs, chevaux, chiens; auprs et au loin tout tait rouge.

On dchira le cerf; les chiens eurent le morceau d'lite; des dames de
la cour rirent comme des folles; le cerf pleura. Cette fte cota
prodigieusement; mais monseigneur le comte du Nord avait eu une chasse
au flambeau.

Au chteau le souper attendait le retour des chasseurs. Ils furent reus
sous une tente pare d'emblmes analogues  la fte: des bois de cerf
soutenaient les rideaux et les draperies. Au dessert, quand les
prestiges du cuisinier et de l'chanson, deux emplois o les premiers
mrites se sont toujours mis en relief dans la maison des Cond, tmoin
Vatel, eurent achev d'blouir l'imagination septentrionale de l'auguste
tranger, le prince se leva et dit au comte du Nord: O monsieur le
comte croit-il tre?--Je crois tre, rpond celui-ci, dans le chteau de
Cond, le plus noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche
appartement.

Les rideaux s'cartent, les deux cts du pavillon s'ouvrent, et le
comte du Nord,  son inexprimable tonnement, se trouve au centre des
curies du chteau. Trois cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci
hennissant, ceux-ci courbs sur l'avoine, ceux-l perdant la sueur sous
l'ponge, ceux-l frappant les dalles, tous sous la main d'un
domestique, compltent cette surprenante perspective.

C'tait en effet une bizarre ide du prince d'avoir trait un futur
souverain dans les curies du chteau. Mais personne n'ignore, et nous
l'avons dit plus haut, que les curies du chteau de Chantilly sont une
des merveilles architecturales de la France. Aussi, lorsqu'en 1814, au
retour des princes dans leurs proprits, une dlicate prcaution
voulait leur viter d'abord la vue de leur chteau dmantel par la
bande noire, le prince de Cond se hta de demander  son introducteur:
A-t-on respect les curies?--Oui, monseigneur.--Maintenant,
ajouta-t-il avec joie, vous pouvez tout m'apprendre.

Il tait nuit, nous tions  la porte de l'hpital de Chantilly; le
centenaire me dit adieu.




NOTES.

Page 94, ligne 18.

Il y a videmment ici double emploi de la mme histoire, ou anachronisme
dans la mmoire du centenaire. L'vnement est vrai; mais il arriva au
duc de Bourbon, le dernier du nom, et non pas au prince de Bourbon fils
du grand Cond,  moins qu'il ne soit arriv  tous les deux. Dans une
Vie de Louis-Joseph de Cond, imprime en 1790, il est parl de la
sduction exerce, avec rsultat d'un garon, sur une blanchisseuse de
Chantilly par le duc de Bourbon. Le prince de Cond aurait exig de son
fils les mmes indemnits que le grand Cond, et il aurait obtenu la
mme obissance. Nous nous serions gards pourtant de citer cette
histoire pleine de calomnies envers les princes, si le fait qu'on y
trouve ne nous avait t garanti par la tradition du pays. La
blanchisseuse et son fils existent encore.

Page 97, ligne 11.

Il tait sujet  l'apoplexie. On sait les circonstances qui
accompagnrent un mme accident dont il fut surpris chez Fontenelle.
L'abb et le philosophe discutaient paisiblement sur le systme
plantaire, lorsque le cuisinier de la maison se prsenta avec une
magnifique botte d'asperges, fruit nouveau de la saison. Prvost voulait
les manger  la sauce, Fontenelle  l'huile. La dispute s'chauffait
dj entre les deux savans, lorsque le cuisinier les mit d'accord en
promettant d'accommoder la moiti de la botte  la sauce, l'autre moiti
 l'huile. Arrangement convenu. Les asperges allaient leur train.
Prvost est tout--coup renvers par une attaque d'apoplexie. Fontenelle
se lve; on croit qu'il va chercher un flacon de mlisse; il se
prcipite  l'office et s'crie d'un ton triomphant: Chef! toutes 
l'huile.

Page 99, ligne 16.

Cette histoire m'a t textuellement confirme par une personne dont le
tmoignage ne sera pas mis en doute, par l'ancien cur de Saint-Firmin
lui-mme, l'ami de l'abb Prvost. C'est donc peut-tre  tort qu'on lit
dans la _Biographie universelle_ que Prvot, le 23 novembre 1763, comme
il traversait la fort de Chantilly, une apoplexie soudaine le renversa
au pied d'un arbre.

Page 142, ligne 1.

Le grand Cond crivait dj  son pre en 1635: J'ai entretenu, il est
vrai, plus de chiens que le besoin ou le plaisir de la chasse n'en
demandait. Vous pardonnerez cette faute  ma premire ardeur pour cet
amusement. Je me suis dfait de tous mes chiens, except de neuf.

Page 156, ligne 26.

Chantilly est le lieu de la France o l'on fabrique le mieux la
dentelle.

Page 159, ligne 23.

Un acte  peu prs semblable de gnrosit et de dsintressement eut
lieu au retour des Bourbons. Le prince Alexandre Berthier vint rendre 
Louis XVIII les titres du domaine de Grosbois. Aprs les avoir gards
vingt-quatre heures, le roi les rendit au prince paraphs et lgaliss
de sa propre main.

Page 169, ligne 16.

Le dernier des Conds a fait restaurer cette miniature gothique. A ses
ordres, des maons parisiens ont enlev le moulin, ont exhauss les deux
tours, regratt la faade. C'est aujourd'hui aussi joli qu'une maison de
la Chausse d'Antin, avec logement de portier.

Page 171, ligne 6.

Mme de Svign reste bien loin de la magnificence de cette fte dans
une lettre o elle dcrit une rception que prparait le grand Cond 
Louis XIV. Cependant elle en vaut la peine. On croit que monsieur le
prince n'en sera pas quitte pour 40,000 cus; il faut quatre repas, il y
aura vingt-cinq tables servies  cinq services, sans compter une
infinit d'autres qui surviendront. Il y aura pour 1,000 cus de
jonquilles: jugez du reste  proportion.

Page 171, ligne 9.

Cette noble hospitalit fut dignement rcompense. Lorsque les malheurs
de l'exil poussrent le prince de Cond, d'migration en migration,
jusqu'en Russie, Paul Ier se souvint de l'accueil fait au comte du
Nord. L'htel de Tzernichef fut dcor  la franaise et dans le got de
Chantilly. Les domestiques furent habills  la livre du prince, et sur
la porte de l'htel tait crit en lettres d'or: HTEL DE COND.




COUEN.


La ruine des chteaux n'est pas l'oeuvre exclusive de la rvolution de
89. Il n'est ni vrai ni juste d'attribuer  la colre seule du peuple
une tche d'anantissement mrement mdite, poursuivie sans
interruption, pendant trois sicles, par la monarchie, en lutte corps 
corps avec la fodalit. Quand le peuple souverain brla les
ponts-levis, il y avait long-temps que les rois avaient nivel les
bastions. Richelieu ouvrit la brche  Robespierre. Bien avant la
rvolution, il n'tait pas plus dans les moeurs d'lever des
habitations fortifies qu'il n'entrait dans la constitution politique du
royaume de les souffrir. La reddition des chteaux suivit la soumission
des provinces.

Ceux, en trs-petit nombre, qui furent ravags par une population dont
le droit de reprsailles ne peut pas plus tre approuv que contest;
ceux, en plus grand nombre, que la bande noire a passs au crible pour
les convertir en pltre, les uns et les autres,  quelques grandes
exceptions prs, n'taient que des rsidences seigneuriales, sans ge,
sans poque, sans caractre dans leur architecture. La corruption de
l'poque antrieure  la rvolution les avait dj avilis du nom frivole
de _folies_, avant que la mine de l'entrepreneur  la toise ne les et
jets sur l'herbe. Aprs tout, les chteaux dmolis ne furent pas vols
par la bande noire, comme ceux qui les lui ont vendus voudraient nous le
faire croire, mais achets  beaux deniers comptans par elle: il y eut
contrat entre l'histoire et les matres maons. Ceux qui vendirent au
tombereau les palais de leurs aeux, et  la livre les plombs du
cercueil de leurs pres, n'auraient pas tir le mme avantage de leurs
titres de seigneurie. La bande noire prfra avec raison les pierres aux
titres. A beaucoup d'gards, il n'y a de sincrement regrettable que
quelques fades plafonds, que quelques tapisseries fanes des Gobelins,
et peut-tre encore quelques parcs o les lapins abondaient dj plus
que les cerfs.

Les chteaux-forts, les seuls, je prsume, dont nos regrets se soucient,
furent dmolis par la suprme bande noire des rois Louis XI, Henri IV,
Louis XIII et Louis XIV, et surtout par l'implacable rvolutionnaire
Richelieu, qui tua la tortue dans l'caille, le seigneur dans la
seigneurie. S'il lui plut d'en laisser quelques-uns pour modles, ou
plutt comme exemples, au sommet de quelque montagne aigu, entre deux
gorges, au confluent d'une rivire, ceux-l existent encore; la
rvolution les a respects. Il faut donc tablir une foule de
distinctions ncessaires entre les constructions fodales et les maisons
seigneuriales, toutes faussement confondues aujourd'hui sous le nom de
chteaux.

De ce que, durant toute l're fodale, les nobles mprisrent, avec un
instinct parfait de leur conservation, le sjour des capitales et des
villes, mortel  l'ingalit, il y aurait erreur de croire que tout
grand vassal ft un rebelle, toute retraite carte un chteau-fort. Nos
prjugs nous ont fait prendre des habitudes domestiques pour des
prcautions de rsistance, pour des prtentions de souverainet. Ce
qu'on a lu l-dessus ne vaut gure mieux que ce qui a t imagin. Pour
un haut baron qui btissait sur la montagne et arborait la dsobissance
 sa grosse tour, il existait des milliers de seigneurs qui, fidles 
la couronne, suivant leur roi  la guerre, accompagnant leur reine au
conseil, ne s'entouraient de fosss que par tradition, ne se
retranchaient derrire des murs de douze pieds d'paisseur que par une
routine de maonnerie, et n'avaient des bastions, de doubles enceintes
et des donjons, que pour obir  la beaut de la symtrie. Tout seigneur
avait sa terre, chaque terre son chteau. Est-ce que pour cela les
chteaux en plaine ont jamais t des ouvrages de dfense? Aussi
sont-ils rests les plus nombreux sur le sol. La rvolution de 89 les a
dtrousss, parce qu'ils taient riches; mais qu'avait-elle besoin de
les abattre?

En voyant la persistance de mes prdilections pour un pass o j'ai
transport quelques-unes de mes tudes, il me sera peut-tre demand un
jour par les uns si je regrette l'difice fodal, dont je me plais 
ramasser les dernires pierres, avant que la machine  vapeur les ait
broyes; et par les autres,  cause de beaucoup de critiques mles 
beaucoup de regrets, si, semblable aux architectes de la bande noire, je
recherche les chteaux derrire les bois qui les cachent, au-del des
fosss qui les protgent, dans la seule intention de les miner  la
base, de faire de ma plume un levier dmolisseur.

Mon enthousiasme n'est pas si aveugle, mon scepticisme si cruel. J'aime
le pass de toute la foi que j'ai au prsent. De dsespoir de jamais
comprendre l'histoire telle que les professeurs nous l'ont broye, j'ai
essay de la lire au front des vieux monumens, patiemment,  pied, 
petites journes, en courant les bois, en m'ouvrant un chemin dans la
poussire des plaines, en m'asseyant sur les bornes de la route, en face
de quelques vieilles grilles tordues et rouilles, dernires dents d'un
beau manoir dtruit.

Montez avec moi par l'escalier creus  vif dans le roc,  la tourelle
d'un de nos vieux manoirs, pour distinguer de l avec les yeux du pass
et  la distance d'une flche, d'abord,  et l, rares, clair-semes,
et de chaume, quelques huttes de bergers, quelques huttes de pcheurs;
semence invisible d'une colonie  natre, bourgeon douteux d'une
civilisation ferme. Voyez l'enfant sauvage et nu grandir, la cabane
s'adosser  la cabane, la hutte  la hutte, et la famille  la rue,
celle-ci s'allongeant, celle-l s'augmentant; voyez l'une partir de la
grande avenue du chteau, l'autre se grouper, faible et ncessiteuse,
sous la large main protectrice du seigneur. Suivez d'un regard attentif
la parent qui s'parpille, la famille dont le vent jette le grain
partout, dans les limites et en dehors, spare sans jamais se perdre;
car elle se retrouve au puits commun,  la fontaine qu'on enclave, au
four banal; mieux encore au monastre, o l'on prie pour le matre qui
protge le four, le puits et la fontaine; car le monastre est bti; il
est debout. On voit de loin les tourelles du chteau; de loin on entend
la cloche du monastre. C'est un attrait pour qu'on vienne; c'est un
motif pour qu'on n'approche pas: hospitalit pour les bons, menace pour
les mauvais. Nous en sommes dj aux relations de voisinage, aux
dfiances de la guerre; et tout a procd de l, remarquez bien: du
chteau et du monastre. Ce sont les deux plus vieilles pierres de la
fondation franaise. Partez de l et revenez-y, vous ne vous garerez
jamais: l'histoire est  terre.

Le bourg s'entoure de murs: c'est pour rsister; d'eau: c'est pour se
dfendre. Nous avons donc dj des murs et des fosss. Le sujet de la
guerre, la position du bourg nous l'indique: c'est une rivire que les
deux populations qu'elle divise se disputent; c'est une route o chacune
d'elles prtend seule avoir le droit de passer; un lac dont la pche est
conteste; c'est un bois dont chacun veut la coupe et le gibier. De l
des prtentions fondes sur des origines obscures, la tradition; de l
des coutumes grossires, berceau du droit; de l des habitudes de vivre,
l'histoire des moeurs. Avec les diffrences qui leur sont propres,
tenez compte de ces mille traditions, de ces mille coutumes, et vous
aurez runi toutes les pices parses de l'armure solide que portait le
gant de la fodalit quand il couvrait la France.

Mais les poques de guerre sont passes; le chteau reste encore debout
pour vous dire ses jours de magnificence,  l'abri de la royaut qui le
protge; ses embellissemens, et paralllement ceux des villes vassales.
Si le chteau a sa belle avenue, c'est pour la joindre au pav de la
ville. Les largesses du seigneur balancent sa souverainet. Sa
gnrosit demande grce pour sa puissance. Dj la ville a ses
privilges; le paysan a son champ. Le privilge, c'est de ne pas suivre
le seigneur  la guerre. Peut-tre le paysan empchera-t-il bientt le
seigneur de chasser dans son champ. Voyez: l'histoire n'a pas chang de
place, tout est sous vos yeux; autrefois le seigneur gouvernait depuis
l'endroit o nous sommes jusqu' l'horizon,--tout un pays;--puis, il ne
fut plus matre que jusqu' cette colline,--traqu pour Louis
XI;--puis, que jusqu' ce moulin, puis, que jusqu'au bout de son
bois,--lim jusqu' la chair par Richelieu;--puis, que jusqu' sa
grille, puis, que jusqu' sa porte; puis il ne fut plus matre de
lui-mme, et on le coupa en deux. Les chteaux nous disent cela, et
voil pourquoi il faut les aimer, ou plutt les tudier. On s'exhausse
sur eux comme un nageur sur un rocher lev, afin de plonger plus
profondment dans les eaux du pass.

Quand, parti de Paris, on a couru quatre lieues vers le nord, en
laissant Saint-Denis derrire soi, on est dans le bourg d'couen, au
pied du chteau de ce nom. D'o vient ce nom d'couen et quand fut bti
ce chteau? c'est ce que madame Dutocq ne saurait vous apprendre. Madame
Dutocq n'est pas une autorit historique, mais l'aubergiste de
l'endroit. Nous justifierons plus loin le rapprochement que nous
tablissons ici entre le chteau d'couen et madame Dutocq; qu'il
suffise d'abord au lecteur de savoir que l'htel de cette dame est le
meilleur pied--terre pour les voyageurs qui relaient, allant vers le
nord. Il est non seulement le meilleur, mais le plus cher. Sans crime on
pourrait oublier couen sur la carte de France; mais on serait
inexcusable de ne pas consacrer quelques lignes  madame Dutocq sur
l'album de voyage. Ds cinq heures du matin, son htel devient un
caravansrail, aux Orientaux prs, qu'on ne voit pas souvent  couen.
Des postillons rouges et camards fument sur la porte de l'htel, des
postillons camards et rouges enfourchent leurs chevaux et retournent en
sifflant  leur relais; des Anglaises, le voile vert abaiss sur les
yeux, languissent de faim dans la salle  manger, tandis que leurs
domestiques entourent d'un blocus continental tous les beefsteakes de la
cuisine, transforme en toutes sortes d'tablissemens, en boucherie ici,
en cabaret plus loin.--Du porc frais  monsieur!--Du bordeaux  mylord!
Les Anglais se font appeler mylords sur les grands chemins; ils paient
en consquence. Cette cuisine mmorable, toute ruisselante d'affams,
semble se multiplier sous les mille destinations qu'on lui impose. Et
toujours de nouveaux venus qui demandent des poulets et des oeufs. O
la France puise-t-elle tant d'oeufs et de poulets? d'o couen en
particulier les tire-t-il?

Depuis trente-huit ans madame Dutocq est l,  cette place, pare d'un
gracieux battant-l'oeil le matin, en habit habill  deux heures; en
robe de soie feuille-morte quand la nuit vient, quand les broches
s'teignent et que la basse-cour est tranquille de tous les chapons qui
sont alls dans un monde meilleur. La rvolution a pass, l'empire, la
restauration, les deux restaurations, les deux empires, et madame
Dutocq ne s'est pas plus mue au canon du 18 brumaire qu'au canon de
Sacken; elle n'a particip  ces transfigurations politiques que par
quelques altrations que la prudence l'a oblige de faire subir  sa
carte du jour: au lieu de ctelettes  la Soubise, elle appela la mme
partie de l'animal, dans les jours de terreur, ctelettes  la
_Couthon_; aux poulets  la Marengo, elle donna  l'poque moins
hroque de la restauration le nom de _volatile  la Cond_. Hors cela,
rien pour elle n'est chang  la France, qu'elle peut toujours croire
gouverne par Louis XV, dont elle rappelle les beaux jours par son
costume, par son intarissable conversation musque, par ses souvenirs,
fontaine de petites anecdotes roses, grises, tendres; par sa figure au
pastel et son nez de la rgence; ce nez seul qui l'et compromise
pendant la rvolution et l'et force d'migrer.

Et c'et t dommage: car madame Dutocq n'est pas uniquement une femme
remarquable parce que, depuis trente-huit ans, elle abreuve et
reconforte les voyageurs, mais elle est prcieuse  consulter, et voici
o je voulais en venir, en ce qu'elle est une des rares personnes
capables de fournir quelques renseignemens sur le chteau d'couen, dont
elle a connu la splendeur et les vicissitudes sous les Cond et la
rpublique, sous le directoire et l'empire, et enfin sous la
restauration, qui le rendit aux Cond.

Madame Dutocq ne vous parlera pas des Montmorency, ni ne vous dira que
c'est  Anne le conntable qu'on doit le chteau d'couen, ou plutt la
restauration de ce btiment par Bullant; mais elle vous racontera une
foule de petits faits dont elle a t tmoin, et au milieu desquels elle
s'est, fort innocemment quelquefois, trouve actrice. Essayez de
l'interroger.

Madame Dutocq, votre vin rouge est dlicieux.

--Ne m'en parlez pas; il date des vlites: cela nous reporte loin.

--Des vlites romains, madame Dutocq?

--Des vlites de l'empereur Napolon, en 1805. Huit cents hommes
superbes par chaque bataillon. Les grenadiers de ce corps taient
cantonns  Fontainebleau, les chasseurs  couen. De beaux jeunes gens,
verts comme un brin. Le plus g n'avait pas vingt ans.

--Vous n'aviez gure alors que trente et quelques annes, madame
Dutocq?--Un bel ge pour tre htesse!

--Et qui appartenaient aux meilleures familles; il fallait voir: tous,
comme portait le rglement, sachant lire, crire, calculer, servant au
gouvernement une rente annuelle de 300 francs.

--Vous vous les rappelez parfaitement?

--Comme s'ils avaient dn hier ici, o ils prenaient tous leurs repas:
le coeur sur la main, la main perce, ces braves jeunes gens! Avec
vingt-trois sous par jour ils ne pouvaient pas faire un grand festin,
mais je leur aurais livr ma basse-cour sur leur bonne mine. Gracieux
comme des gardes-franaises: habit bleu, revers blancs, gilet, pantalon
de la mme couleur, gutres noires, bonnet  poil.

--Ils taient donc logs dans le voisinage, pour venir manger chez vous?

--Voisinage! Je crois bien; au chteau d'couen mme, o Napolon les
faisait lever pour les incorporer dans la garde impriale. Et quel
ordre! quelle propret! monsieur, levs  cinq heures du matin, couchs
 neuf heures le soir, comme de belles filles.--On y va!--C'est une
chaise qui s'arrte.--On y va!

Madame Dutocq disparat un instant; on jette une bche de plus au feu;
on entend les cris d'un poulet qu'on gorge, le bruit des oeufs qui
tombent dans la pole. C'est dcidment un mylord qui arrive.

Madame Dutocq rentre dans la salle.

--Comme je vous disais, on les habillait de blanc tous les dimanches;
chaque section avait une ceinture de couleur diffrente et obissait 
une sous-matresse.

--Permettez, madame Dutocq; on habillait, dites-vous, les vlites de
blanc, et de jeunes militaires obissaient  une sous-matresse!

--Est-ce que nous n'en tions pas sur le pensionnat de madame Campan,
monsieur?

--Mais du tout, madame, nous discourions sur les vlites.

Madame Dutocq, riant:

--Pardon! je confondais deux poques; celle o couen tait une cole
militaire, et celle o il devint le pensionnat de madame Campan. Mylord
a brouill mes souvenirs. C'est un mylord qui vient de descendre.

--Ils n'avaient presque pas de moustaches, avaient la taille fine,
toujours la plaisanterie sur les lvres.

--Vous ne parlez plus des lves de madame Campan.

--C'tait une excellente dame madame Campan, qui avait vcu  la cour du
feu roi, et avait voulu s'enfermer dans la prison du Temple avec
Marie-Antoinette,  la mmoire de laquelle elle est toujours reste
fidle.

Madame Dutocq s'attendrit.

Je respecte sa douleur.

--Madame! madame!

--Qu'y a-t-il?

--Mylord veut du vin.

--Quel vin?

--Une bouteille de bordeaux.

--Donnez-lui du cachet sombre.

--Et une bouteille de vieux beaune.

--Cachet sombre.

Madame Dutocq cherche  renouer son rcit.

--Nous en tions d'abord aux vlites; et s'il vous plaisait.....

--Ils prenaient leurs repas ici. Je m'aperus au bout d'un certain temps
que la dpense allait grand train. Il n'y avait pas de bon sens  cela.
Figurez-vous des adolescens qui s'taient mis sur le pied de se traiter
alternativement; il en rsultait des comptes  faire plir un mylord: 60
francs, 80 francs!

--Au bout d'un certain temps vous vous en apertes.

--Et songez que, fils des meilleures maisons, ces jeunes gens m'taient
personnellement recommands par leurs parens. Un jour j'entrai au
dessert, et je leur dis, la carte  payer d'une main et le champagne de
l'autre: Messieurs, c'est le dernier repas que vous prenez chez moi, si
vous ne me jurez pas d'accepter la proposition que je vais vous
soumettre.

Tous se levrent avec respect et jurrent.

--Et quelle tait cette proposition, madame Dutocq?

--Que chacun paierait son cot; que dsormais aucun d'eux ne rgalerait
les autres.

--A combien s'levait la carte ce jour-l?

--A 90 francs.--C'tait affreux!

--Et vous rabatttes?....

--Rien.--C'tait une leon que je leur donnais.

Je compris la leon des vlites, payai mon cot sans rien rabattre 
madame Dutocq, admirant la sagacit des parens qui recommandent leurs
enfans aux aubergistes. Je sortis.

Je gravis le sentier stratgique, ouvert dans le roc, qui serpente
jusqu'au pied des fosss, et qui isole sur une hauteur le chteau
d'couen. Avec le temps, l'industrie a flanqu ce chemin de dfense de
petites maisons villageoises, et de magasins o se vendent les piceries
pour la consommation locale, la poudre du roi et le tabac de la rgie.
Puissans Montmorency! hauts barons! l o vous attendaient autrefois,
sur deux haies, des hommes d'armes immobiles, espce d'escalier de fer,
par o vous passiez pour vous rendre  votre manoir, il n'y a plus que
les chandelles de bois de l'picier, le petit plat  barbe du
perruquier, et la carotte rouge des contributions indirectes. La fin
des plus belles choses de ce monde est triste, et ce serait  ne pas se
consoler, si, par un regard jet en arrire, on ne dcouvrait, au fond
du pass, toute la misre des origines.

L'origine des Montmorency, personne ne l'ignore, a devanc de beaucoup
la fondation du chteau d'couen, bti au XVe sicle sur
l'emplacement d'un autre chteau d'une date perdue, relev par Anne le
conntable, pendant le rgne de Franois Ier. Ils habitaient, plus
loin, le bourg de leur nom, vritable berceau de leur famille, et qui a
d tre, il faut bien le croire, une ville autrefois importante,
puisqu'il est dit dans les chroniques que les Anglais, en 1356, aprs la
bataille de Poitiers, firent le sige de Montmorency, prirent le chteau
et le brlrent.

On explique les violences exerces par les Anglais sur les terres des
Montmorency par la fraternit de bonne et de mauvaise fortune qui liait
ces derniers  la cause des rois de France. On sait aussi que, par la
mauvaise dlimitation de leurs proprits, ils taient continuellement
en collision avec les puissans abbs de Saint-Denis. A l'poque o le
nom de cette famille se cachait derrire celui de Bouchard, pour
l'clipser plus tard et l'effacer compltement, la tradition place de
naves anecdotes, toutes ayant trait aux prtentions rciproques de
l'abbaye de Saint-Denis et de ses redoutables voisins. Mais elles
pchent par beaucoup d'obscurit. Par un temps de brouillard il y a
moins de tnbres amasses autour de la flche de Saint-Denis qu'il ne
s'en trouve, lorsqu'on remonte les temps,  la surface des vnemens
dont cette flche est la vnrable soeur en ge.

Si cette belle flche avait une voix, comme au temps des fes, elle vous
dirait, sous sa responsabilit, comment le noble Bouchard, dont les
descendans purs furent des Montmorency, avait choisi pour thtre de
ses excursions ce plateau montueux qui part de Saint-Denis et se
circonscrit entre les buttes de Champltreux et l'Ile-Adam. Bouchard
n'avait pas encore de chteau seigneurial avec ponts, fosss et
tourelles; pas de palais, si ce n'est celui du ciel, o ses collatraux
devaient loger un jour une parente divine, protectrice spciale de leur
famille. Cette parente, on le sait, fut tout simplement la sainte
Vierge, mre de Dieu, cousine des Montmorency; excellente cousine qui,
priant, un jour d't, l'un de ses cousins de se couvrir devant elle, en
obtint pour rponse:--Ma cousine, c'est par commodit.

Bouchard, malgr sa cleste parent future, ne croyait ni  Dieu ni 
diable; ce qui ne l'empchait pas d'tre un hardi dtrousseur de
grandes routes. La nuit venue, il endossait sur ses membres velus une
casaque couleur d'corce d'arbre, s'armait d'une lance ou d'un bton;
et, plac  la Patte-d'Oie de Saint-Denis, limite qu'il ne franchissait
jamais,  cause de certaines prcautions de l'abb du monastre, ou bien
en embuscade sur le chemin de Beaumont ou de Senlis, il guettait le
chariot de vivres se dirigeant vers Paris, la mule opulente de l'homme
d'glise;  dfaut, le simple piton, pour peu qu'il et une allure
aise; la villageoise, pour peu qu'elle ft jolie.

L'erreur topographique serait des plus graves si l'on se figurait le
terrain parcouru par le sire de Bouchard tel qu'il ne fut que des
sicles aprs, coup de larges routes ombrages d'ormes, peupl de jolis
hameaux, dont les noms sont aussi frais que leur paysage: Pierrefitte,
cellier vineux des moines de Saint-Denis, Sarcelles, Villiers-le-Bel,
pinay, Sannois, Eaubonne; terrain couronn par Montmorency, la ville
des cerises; la cerise! royaut que le temps ne lui a pas enleve, aprs
avoir abattu le formidable chteau de ses ducs.

Bouchard ne voulait tre ordinairement accompagn de personne pour mener
 bien ses entreprises, que sauvaient d'une qualification injurieuse des
prtextes de guerre; il allait seul  travers des lacs dont celui
d'Enghien n'est plus qu'une goutte oublie, par des bois pleins de loups
qui semblaient le connatre, ou le long de la Seine, dont les flots
solitaires ne rflchissaient que de rustiques cabanes de bcherons.
Vainqueur, il entranait sa proie dans sa demeure, et l il la
dpouillait jusqu' la dernire plume, ce que constatent les chroniques.

Elles racontent des merveilles du muse de rapines qu'il s'tait
compos, grce  ses reprsailles de guerre envers les abbs de
Saint-Denis. Il faut croire que la posie de la tradition aura exagr
l'amour de la collection chez le redoutable Bouchard. Il avait, assure
la chronique, des chambres pleines de soutanes d'abbs, ce qu'il
appelait plaisamment son concile; des greniers encombrs de selles de
chevaux, le long desquels il aimait  se promener, comme dans un jardin
de cuir et dans le Panthon de sa gloire. Il avait encore des salles
combles de cornes de boeufs, leves en trophes, en pyramides; des
cornes de boeufs qu'il avait vols; mais sa plus riche, sa plus
tincelante, sa plus ambitieuse pice, sa salle du trne, tait celle
dite des _fers  cheval_. Aux quatre murs de cette salle taient clous
du haut en bas, de long en large, des milliers de fers  cheval, rangs
avec symtrie, autre souvenir de ses guet-apens nocturnes. Bouchard
avait ainsi droul autour de lui une suite d'images mmoratives de ses
conqutes.

La structure de Bouchard rpondait  l'ide qu'on pouvait s'en faire
d'aprs de pareilles moeurs. Il tait trapu, velu et fourbu, dit en
maligne assonance un moine chroniqueur de Saint-Denis. Sa force tait
prodigieuse, sa rapacit celle d'un loup, sa figure celle d'un sanglier.
Il avait des tourbires de cils qui lui cachaient les yeux, tant ils
taient fournis, et ses yeux taient rouills; sa barbe tait si
atrocement mle, tresse, tordue, impntrable au peigne, qu'on le
dsignait et qu'on le dsigne encore, dans les arbres gnalogiques des
Montmorency, dont il est le tronc robuste, sous le nom de
_Bouchard-le-Barbu_ ou _Bouchard--la-Barbe-Torte_.

_Barbe-Torte_ tait la terreur des environs de Paris. De Senlis 
Chantilly et de Chantilly  Pontoise, dans ce vaste circuit o courent
la Seine et l'Oise, son nom tait suspendu comme une flamme au-dessus
des chaumires. Dans toutes les transactions qui avaient lieu pour des
changes de marchandises  transporter,  l'poque de la foire de
Saint-Denis, on faisait la part de Bouchard, comme on fait la part de
l'inondation et du feu. C'tait un temps de jubilation pour le
vindicatif Bouchard, car la foire de Saint-Denis tait clbre dans le
monde entier. Les marchands s'y rendaient non seulement de toutes
provinces de France, mais encore des pays trangers, de Saxe, de
Hongrie, de Lombardie, d'Angleterre, d'Espagne et des autres royaumes.
Il n'y a que Barbe-Bleue et Barbe-Rousse qui,  des degrs diffrens
d'authenticit, aient laiss une rputation d'effroi gale  celle de
Barbe-Torte.

Ce furieux Barbe-Torte commit tant de dgts, dpouilla tant d'abbs de
leurs soutanes, tant de chevaux de leurs selles et de leurs fers, sans
doute pour complter sa collection, que l'abb de Saint-Denis rsolut de
s'offrir en sacrifice pour dlivrer le pays de ce monstre, de ce
Minotaure, qui n'avait pas encore rencontr son Thse.

Sublime dvouement! Mais comment pntrer dans l'antre du dragon sans en
tre dvor, avant d'avoir essay de la persuasion sur son esprit? car
le bon abb ne voulait et ne pouvait avoir recours qu'aux armes de la
parole pour oprer une sainte conversion dans l'ame de Barbe-Torte, ame
plus torse encore que sa barbe; et pourtant il n'ignorait pas que
Bouchard tait sans piti pour les hommes d'glise. Bouchard n'allait ni
 la messe ni  confesse, ne faisait ni ses pques ni son jubil; un
vrai mcrant, qui n'tait pas mme le premier voleur chrtien avant
d'tre, pour l'ternelle illustration de sa race, un des premiers
barons chrtiens.

Tout est possible  ceux qui croient. L'abb fut inspir par son
dvouement. Habill en marchand de bestiaux, il monte sur sa mule et se
met en route par une nuit d'hiver, chassant devant lui un troupeau de
boeufs.

A peine tait-il par le travers des proprits de Barbe-Torte, entre
Andilly et le Plessis-Bouchard, qu'un coup de bton ferr le renverse et
l'abat aux pieds de sa mule. En se relevant, l'abb reconnat
Barbe-Torte.--Dieu soit bni! Celui-ci lui commande de le suivre, ainsi
que ses boeufs. Il est obi.

Le saint abb ferma les yeux en entrant dans la caverne de Bouchard pour
ne pas voir les fers  cheval dont la premire salle tait dcore.
Barbe-Torte, au contraire, tait fier de les taler. Il semblait dire,
derrire son ironique sourire:--Avant demain, les quatre fers de ta
mule, mon hte, seront clous l; ta selle l-haut; toi o il me plaira
de t'envoyer,  la charrue ou  la brouette. Aucune menace n'mut le
faux marchand de boeufs.

Minuit, c'tait l'heure du souper de Barbe-Torte. On lui apporta des
viandes de toute espce: viandes voles, portes dans des plats vols,
par des domestiques vols. Bouchard mangea avec assez d'apptit. Au
second coup qu'il but, il s'informa avec intrt si le commerce des
bestiaux tait florissant aux environs. Le bon abb, qui n'entendait
rien au commerce des bestiaux, toussa; si la foire de Saint-Denis en
France promettait d'tre meilleure cette anne: mme indcision de la
part de l'hte de Bouchard, qui, le regardant de travers, lui dit:--Tu
n'es pas marchand de boeufs, matre rus; tu me trompes.--Si tu tais
un voleur!

L'accusation tait trange dans la bouche de Bouchard; elle fut une
inspiration pour le faux marchand de boeufs, qui, mettant sa confiance
en Dieu, rpondit:--Oui, je suis un voleur!

Barbe-Torte plit.

--N'aie pas peur, Bouchard, lui dit l'abb, qui s'imaginait, dans
l'excs de sa candeur, que le criminel avait rellement peur de lui.
N'aie pas peur, rpta-t-il.

--Mon voeu est prs de finir, s'cria Bouchard; voil ma peur.

--Quel est donc ce voeu?

--J'ai jur de ne renoncer  la vie que je mne que le jour o ce
chteau verrait entrer en mme temps par sa porte deux voleurs, dont un
saint. Nous sommes entrs cette nuit tous les deux par la mme porte.

--Tu es voleur; mais es-tu saint? rponds!

Somm de rpondre s'il tait voleur, l'abb, par humilit et par espoir
de sauver une ame, avait dit oui; mais avouer au mme prix qu'il tait
saint lui semblait un sacrilge; c'tait jouer gros jeu. Il
rpondit:--Non, je ne suis pas un saint.

--Tu m'as sauv, reprit Barbe-Torte. Bois; car si tu eusses t un
saint, que serais-je devenu, oblig de quitter cette vie dont tu connais
tout le prix puisque tu es du mtier, ou forc, pour la continuer,
d'tre parjure? Oui, tu m'as sauv. Ftons un si beau moment.
Buvons.--Attends! je vais chercher du meilleur. Nous boirons  notre
sant et  l'heureux espoir de ne pas quitter de sitt cette vie.
Attends-moi; je vais  la cave et je remonte.

Rest seul, le prlat songea, dans l'amertume de son ame, 
l'endurcissement de ce pcheur, qui plaait son salut, comme tant de
gens sans religion, dans l'accomplissement d'un voeu impossible 
raliser. Il fut sur le point de se repentir de n'avoir pas avou qu'il
tait un saint. Il pria jusqu'au retour de Barbe-Torte, qui, en rentrant
dans la salle, fou, dsespr, hors de lui, courut se prcipiter aux
pieds de l'abb.

--Oui, je vous reconnais; vous n'tes pas un marchand de boeufs, mais
abb de Saint-Denis. Comment en douter? Votre mule a un fer d'argent 
l'un de ses sabots, un fer d'argent! ce que les abbs de Saint-Denis ont
seuls le droit de faire porter  leur monture.

Mon voeu est fini.

Bouchard Barbe-Torte exhala un long soupir.

Sans raisonner le mrite d'une conversion rsultant videmment du vol
des fers de sa mule qu'allait commettre Barbe-Torte, l'abb, attendri
jusqu'aux larmes, pardonna et bnit le pnitent.

Bouchard promit, de son ct, de vivre en chrtien, de faire ses pques.
Il reconnut l'abb de Saint-Denis, qui,  son tour, le reconnut pour
seigneur de Montmorency et d'couen. La paix fut faite, du moins pour
quelques annes. Les environs, pendant cette trve, furent  l'abri de
beaucoup de rapines.

Du mme coup, l'abb de Saint-Denis passa pour un saint, et Bouchard fit
paisiblement souche de premiers barons chrtiens.

Ce Bouchard, qui vivait peut-tre sous le roi Robert, en 998, n'est pas
assurment,  moins qu'il n'ait vcu cent cinquante ans, le Bouchard
dont Louis-le-Gros obtint la soumission en 1105, pendant qu'Adam,
prdcesseur de l'abb Suger, dirigeait le gouvernement de l'abbaye de
Saint-Denis. Ce mme abb Suger nous apprend, dans la vie de
Louis-le-Gros, qu'un des premiers exploits de ce jeune prince fut
d'arrter les violences de Bouchard de Montmorency. Appel  l'audience
du roi Philippe Ier, au chteau de Poissy, Bouchard promit de rentrer
dans le devoir et n'en fit rien. Le prince Louis,  qui cette rsistance
parut un attentat contre la majest royale, se mit en campagne avec _une
arme_, dans le dessein de dompter le seigneur rebelle. Il ravagea ses
terres; il l'assigea dans son chteau de Montmorency, et le fora enfin
de se soumettre  tout ce qu'on voulut.

Notre Bouchard tait, il y a lieu de le croire par la confrontation des
dates, celui dont il est question dans une charte du roi Robert, o on
lit tout au long l'accommodement de ce baron turbulent avec l'abb de
Saint-Denis. Voici l'origine de leurs ternels diffrends: Dans l'le
de la Seine, proche de Saint-Denis, il y avait un chteau que Bouchard
tenait du chef de sa femme. Elle l'avait eu de son premier mari, Hugues
Basseth, feudataire de l'abbaye. Comme ce lieu tait fortifi, Bouchard
prit de l occasion de maltraiter ses voisins. L'abb et les religieux
de Saint-Denis, aprs en avoir beaucoup souffert, se plaignirent au roi.
Ordre de raser le chteau de Basseth. Bouchard n'en tint compte. Enfin,
Robert et la reine Constance lui permirent de se fortifier dans
Montmorency,  condition qu'il reconnatrait l'abb de Saint-Denis et
ses successeurs pour les biens qu'il tenait de leur glise. Bouchard
serait en outre oblig d'envoyer, tous les ans, aux ftes de Pques,
deux vassaux qui resteraient comme otages  l'abbaye, pour les dgts
qui auraient pu tre commis contre elle. Le contrat fut pass dans le
monastre de Saint-Denis.

Il n'est pas facile de dresser l'inventaire historique des innombrables
salles du chteau d'couen, ouvrant l'une dans l'autre, glaciales 
parcourir, sonores sous les pieds qui se lassent  les mesurer, muettes
lorsqu'on les interroge. Elles sont bien mortes.

Ds que vous avez franchi le seuil de la premire porte et gravi
l'escalier en colimaon du premier tage, vous tes dans la salle des
Gardes, o la tristesse du dsert vous enveloppe. On y voyait autrefois
des tableaux reprsentant des campagnes du grand Cond, entre autres le
campement de Villeneuve-Saint-George, le sige de Gravelines et celui de
Montmdi. Ces tableaux doivent tre aujourd'hui dans la
_Galerie-des-Victoires_ de Chantilly, peinte par Vandermeulen. La salle
des Gardes vous prpare au sentiment de lugubre viduit qui vous attend
plus loin. Passez. Entrez dans les quatre autres salles. On se croirait
dans une hypoge d'gypte.

Rien n'offre un appui  l'imagination perdue dans ces solitudes de
murailles. Il n'y a pas un vieux sige de chne o asseoir quelque grand
vassal pour le saluer en passant et lui baiser la main; pas un lambeau
de rideau  faire crier sur sa tringle rouille, et qui laisse 
dcouvert un lit de parade, occup par une ple chtelaine, morte depuis
des sicles. Quatre murs blancs comme une tombe, de hautes croises de
cachot, mures jusqu'aux dernires traves; un parquet efflorescent de
moisissure; des poutres saillantes, dcharnes, vieux ossemens d'un
squelette de chteau; d'immenses chemines pleines de vent: on a peur.

Graduellement l'esprit se familiarise avec ce spulcre, et on ose en
toucher les parois. Peu  peu, habitus au jour avare qui s'chappe, les
yeux croient distinguer quelques nuances, quelques filets de peinture
vanouie derrire la vapeur rpandue autour des poutres; c'est de l'or.
Prenez garde. Votre souffle l'enlverait. Cet or serpentait autrefois au
soleil et aux flambeaux en d'interminables arabesques. Quelles richesses
resplendissaient donc ici, dans ces appartemens, pour que les poutres
fussent d'or? De quoi taient recouverts les murs, le plancher? qui
logeait ici?

En portant de plus prs mon attention sur la couche de pltre qui voile
les murs, et qui est si peu en harmonie avec les dorures du plafond, je
remarquai des couleurs troubles sous ce pltre. Je lavai par place le
mur et je mis  nu,  mon grand tonnement, les merveilles d'une
fresque. Primatice embellit le chteau d'couen. Primatice a donc peint
ces fleurs, ces guirlandes aux plus gracieux enlacemens, ce jardin
vertical sur lequel pse un nuage de chaux. L'illusion n'avait plus rien
 faire. Je vivais au milieu des pompeuses ralits que j'avais
dcouvertes. En un instant, et sans effort, j'tendis, par la pense,
mon travail autour de moi. Les poutres dores s'appuyrent sur une salle
royale. La vaste chemine de marbre rouge s'alluma, les croises
s'ouvrirent sur le parc, plein de cerfs, plein d'oiseaux; les fauteuils,
les tentures frises sur frise, les portires de damas, venues d'Orient,
gonfles, exhalant le musc, compltrent cet ameublement. Quand je me
tournai vers le concierge pour lui demander s'il savait qui, dans les
temps passs, avait occup cette salle, j'tais presque sr de sa
rponse.

--Chambre de Madame Claude, me dit-il.

--La femme de Franois Ier, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

Je me recueillis.

Le premier janvier 1540, sous le rgne de Franois Ier, Paris, qui
tait presque aussi vaste et aussi peupl alors qu'aujourd'hui,
s'veilla au bruit du canon et des cloches. Les rues taient jonches de
fleurs; peine de mort  qui aurait souill le pav d'un jet de paille;
les fontaines coulaient du vin; moyen conomique pour n'en donner 
personne. Aux croises charges de curieux flottaient des tentures de
mille couleurs. C'tait plus beau que pour l'entre d'un souverain; on
le croira sans peine, puisque deux souverains entraient dans Paris.

L'un tait Franois Ier; l'autre n'tait pas, comme on serait tent
de le supposer, un roi alli, visitant,  la manire des anciens princes
d'Orient un ami couronn. Le plus dangereux ennemi de Franois Ier,
son vainqueur sans gnrosit  Pavie, son tyran implacable  Madrid,
son dtracteur en plein consistoire de Rome, son rival en tout, except
en dlicatesse, Charles-Quint, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et
des Indes, passait, mont sur un _beau cheval moreau_, sous la porte
Saint-Antoine. Et Franois Ier, ce qui n'tait pas moins tonnant,
tait all  la rencontre de Charles-Quint jusqu' Chatellerault; il
avait voyag cte  cte avec lui jusqu' Paris, et tous deux y
faisaient leur entre aux bruyans nols de la noblesse et du peuple.

Voil pourquoi les cloches sonnaient.

Contre l'avis de son conseil, plus prudent et non pas plus fin que lui,
Charles-Quint avait demand  Franois Ier la singulire permission
de traverser la France, afin d'aller apaiser une rvolte qui avait
clat  Gand, o il tait n, o il avait t baptis, et dont il se
disait le premier bourgeois. Les tisserands gantois apprirent plus tard
ce qu'il en cote d'accorder aux rois des titres de bourgeoisie. Le
premier bourgeois fit pendre cinquante d'entre eux pour sceller la
glorieuse pacification de la bonne ville de Gand.

Si Charles-Quint n'tait pas directement descendu en Allemagne pour se
rendre  Gand, c'est que ses finances n'taient pas en assez bon tat
alors pour lui permettre de se montrer dans son empire avec la pompe
convenable; s'il n'avait pas fait non plus le trajet par mer jusqu'en
Hollande, c'est que Henri VIII, avec lequel il n'tait plus dans de bons
termes, depuis l'entrevue d'Aigues-Mortes, entretenait une flotte
menaante sur les mers d'Allemagne; et si, en dernire ressource, il
s'tait dcid  demander le passage par la France, c'est qu'il savait
combien il flatterait l'orgueil de Franois Ier en se reposant sur sa
foi chevaleresque. Il n'avait  redouter que de n'avoir pas assez bless
ce souverain. Il pouvait craindre de ne l'avoir pas suffisamment oblig
 se montrer envers lui grand, magnanime, au-dessus des injures.

Il arriva ainsi que Charles-Quint l'avait prvu. Except de le nommer
roi  sa place, Franois Ier lui prodigua toutes les preuves d'amiti
imaginables. Les rcits du temps fourmillent de descriptions de ftes,
d'arcs de triomphe, de mystres jous dans les rues, de bals, de
banquets, de largesses au peuple. Il y a l-dessus,  l'Htel-de-Ville
de Paris, trente in-folios avec gravures, ddicaces et sonnets.

Contradiction trange! faiblesse des rsolutions humaines! une fois dans
Paris, Charles-Quint fut surpris, dpays, bloui; il eut peur de cette
innombrable population, idoltre de Franois Ier, et de la vivacit
de laquelle il n'avait jamais eu aucune ide; population qui pouvait
bien, sans crime, manquer de gnrosit, en se souvenant de celui qui en
avait eu si peu pour le glorieux vaincu de Pavie. Charles-Quint perdit
la tte sans trop le laisser voir pourtant. Sa crainte ne se manifesta,
 plusieurs reprises et en termes pressans, que par le vif dsir qu'il
ressentait d'aller rprimer au plus vite la rbellion des Gantois.

Il raconta lui-mme plus tard avec beaucoup de franchise le supplice
comique de sa situation, lorsqu'il se trouva dans le gupier de la ville
de Paris, o il avait fait natre, treize ans auparavant, par la
dtention de Franois Ier, la famine, la peste, l'incendie et la
guerre civile.

Quand le premier prsident du parlement de Paris le harangua, il
s'imagina qu'il allait lui lire l'ordre du roi de l'arrter et de le
conduire  la Bastille. Il en fut quitte pour tre compar  Hercule.

En touchant aux clefs de la ville que le prvt des marchands lui tendit
dans un plat, il songea  la clef de l'Alcazar de Madrid qui tait
reste prs d'un an sans ouvrir  Franois Ier. Il fut frapp de la
mauvaise mine de ce prvt.

Nombreuse aux croises, pendue aux murs, serre sur ses pas,
tumultueuse, courant  ses flancs, lui faisant un rempart d'une lieue
d'paisseur devant, un rempart d'une lieue d'paisseur derrire, la
population parisienne l'envahit, et il se vit, non sans effroi, seul
avec Franois Ier, le plus lev sur ce socle hurlant.--Vous possdez
une superbe population, dit-il  Franois Ier.--Mais vous n'avez
encore rien vu, lui rpondit celui-ci;--attendez.

S'il voyait de jeunes filles vtues en nymphes chanter et danser autour
de lui, il tait forc de se rappeler qu'il avait employ la mme
galanterie envers Franois Ier pendant les premiers jours de sa
captivit. Ces jeunes filles lui parurent belles, mais perfides. Son
imagination, branle par les assauts continuels de la mme
proccupation, lui montra dans chaque habitant l'acteur convenu de la
comdie dont il tait le jouet. Pourquoi n'avait-il pas prfr le
trajet par mer? Quelles temptes galaient en pril ces six ou huit cent
mille rescifs bouillonnans?

A chaque coup de mousquet qu'on tirait  ses oreilles, en signe de
rjouissance, il tressaillait, et regardait, pour se rasseoir un peu,
Franois Ier, qui souriait. videmment il y avait de la raillerie
dans ce sourire.

A la place Baudoyer, un chafaudage sur lequel on jouait un mystre
s'tant croul, et cet accident ayant produit quelque agitation, il eut
la fatale pense que c'tait un coup mont pour l'enlever  la faveur du
tumulte.

A l'Htel-de-Ville, le corps des marchands lui ayant offert un bouillon,
il le but avec apprhension. Il avait t souponn, en 1536, d'avoir
fait empoisonner, par Montcuculli, le dauphin, fils an du roi. Ce
bouillon lui parut avoir un got trange.

Enfin, arriv au Louvre, combl d'acclamations, rassasi d'effroi, il se
trouva face  face avec tous les capitaines blesss, mutils, faits
prisonniers  la bataille de Pavie, avec le grand conntable Anne de
Montmorency, contre l'avis duquel cette bataille avait t livre, et
dont la ranon fut estime cent cinquante mille cus. Franois Ier
les lui dsigna tous par leur nom. Dans ce moment sa mmoire effraye
lui rappela qu'il avait os dire  Rome, en prsence du pape, du sacr
collge, des ambassadeurs de France et de ceux de presque toute la
rpublique chrtienne, que si ses soldats et ses capitaines avaient le
malheur de ressembler aux capitaines et aux soldats franais, il irait,
les mains lies et la corde au cou, implorer la clmence de son ennemi.

Quelque haute ide qu'il et de la loyaut de ces capitaines,
Charles-Quint ne dcouvrit sur leurs figures martiales qu'un respect
glac.

Il passa la plus horrible nuit de sa vie au milieu des clarts, des
illuminations et des feux de joie dont il tait l'objet.

Et comme le matin, selon son habitude, il se promenait  cheval,
feignant un calme qu'il n'avait pas, il sentit quelqu'un qui, ayant
saut derrire lui en croupe, le saisit, l'atteignit par-dessous les
bras, et lui cria:--_Ah! je vous tiens!--vous tes mon prisonnier!_

C'en tait fait de Charles-Quint.

En se retournant il vit un bel enfant qui riait et s'appelait d'Orlans.

Il voulut rire: mais il se souvint qu'il avait retenu ce bel enfant en
otage jusqu' l'entier acquittement des promesses jures par son pre
pour sortir de la prison de Madrid.

Brl par ces craintes toujours renaissantes, il obtint de Franois
Ier, sous le prtexte d'aller le plus promptement possible apaiser
les Gantois, qu'il partirait dans trois jours pour Gand. Il dsira, en
outre, passer ces trois jours  la campagne. L'air de Paris ne lui tait
pas bon.

Franois Ier s'empressa de mettre  sa disposition le chteau de
Chantilly, qui appartenait alors au conntable de Montmorency.

Au conntable! recevoir l'hospitalit du marchal de Montmorency, qui,
quatre ans auparavant, l'avait chass de la Provence, comme  coups de
fourche, pendant que lui, le grand empereur, s'informait avec fatuit
combien il y avait de journes pour se rendre  Paris; touffer cette
honte pour se loger chez celui qui lui avait tu ses meilleurs gnraux:
Antoine de Lve, Baptiste Gastaldo, le comte de Hornes, Garcilaso de la
Vga! Pourtant il n'osa refuser. Il partit pour le chteau de Chantilly.

Chantilly n'est qu' sept lieues d'couen.

La salle qui porte le nom de madame Claude est change en chambre de
conseil. Des gnraux, des membres du parlement, les princes du sang, le
conntable de Montmorency et le roi lui-mme, Franois Ier, sont
assis autour d'une table. A la clart d'une lampe qui verse sa lueur du
plafond, ils dlibrent au milieu du silence qui rgne dans le chteau.

Il s'agit de dcider si l'on retiendra Charles-Quint prisonnier en
France jusqu' ce qu'on ait obtenu de lui la restitution de la ranon
qu'il fit payer au roi, l'investiture du Milanais pour le duc d'Orlans,
ou bien si on le laissera sottement partir, au risque de recommencer
avec lui une guerre ruineuse.

La dlibration ouverte, Franois Ier dbuta par les protestations
chevaleresques passes en habitude chez lui; et il finit par dire qu'il
ne prtendait pas se priver du droit de se plaindre toute sa vie du
manque de foi de Charles-Quint en trahissant la sienne propre.

--De chevalier  chevalier ces maximes sont bonnes, s'cria la duchesse
d'tampes, que, par une faiblesse blme chez Franois Ier, ce prince
admettait  ses conseils;--mais de chevalier  gelier elles sont une
duperie. Il vous a tenu dans une cage o vous avez t la rise du
monde. Votre corps s'est vot, votre tte a blanchi dans la captivit.
Puis, pour garantie de la ranon promise, il a demand vos fils en
otage; pour rendre vos fils, il a exig trois bateaux chargs d'or, et
des provinces: puis il a voulu toutes vos provinces; et sans M. de
Montmorency, nous serions tous Allemands  l'heure qu'il est. Quatre
soldats  sa porte, une lettre  Henri VIII, un ambassadeur aux princes
protestans, et ce nouveau Charlemagne ne sortira de la Picardie qu'
bonnes fins. Laissez ensuite crier  la violation de l'hospitalit. Vous
demanderez  ceux qui vous accuseront de l'avoir viole si vous ne
valiez pas bien la peine d'attirer leur piti qui se tut parce que vous
tiez le vaincu. Vous tes vainqueur, faites: on se taira.

Profitant de l'hsitation qu'avait fait natre dans l'esprit de Franois
Ier l'opinion de la duchesse d'tampes, le cardinal de Tournon se
hta d'y conformer la sienne. Il prouva que le roi n'avait pas eu raison
de prendre des engagemens de gnrosit qui excdaient sa puissance;
d'ailleurs, qu'une fois hors de la France, Charles-Quint se moquerait de
la crdulit ajoute  ses promesses de remboursement et d'investiture;
que le peuple de Paris ne se montrait dj que trop mcontent de ce que
le roi avait eu l'inexplicable faiblesse de refuser sa protection aux
Gantois.

Peu  peu Franois Ier se montra moins chevaleresque; il consulta ses
capitaines, qui n'osrent pas tre d'un avis contraire  celui de la
duchesse d'tampes et du cardinal de Tournon, l'une matresse, l'autre
confesseur du roi.

Ils se levaient dj pour monter  cheval et aller s'emparer de
Charles-Quint, quand le conntable, qui n'avait encore rien dit, parla:

--Je ne connais pas d'empereur, pas d'homme plus astucieux que Charles
d'Autriche, plus faux que lui; il a l'me d'un lansquenet et le coeur
d'un retre; il vend le pape aux lecteurs, les lecteurs au pape, deux
ou trois fois par an; il a trois rcoltes de trahison, comme mes paysans
de leur foin.

Il ne sait vaincre que par les autres. Il lui a fallu l'pe d'un
Franais pour triompher des Franais; il spcule sur les prisonniers
comme un boucher sur la chair; il fait la guerre pour avoir des ranons:
c'est son mtier. Il n'est pas un de nous qui n'ait  se plaindre des
souffrances qu'il lui a fait subir dans la captivit; abhorr des
Allemands, des Espagnols, des Italiens, des catholiques, des rforms,
du ciel et de la terre, il prend l'argent des uns pour faire couler le
sang des autres.....

--Eh bien! qu'attendons-nous? s'crirent tous les membres du conseil 
ces paroles du conntable; partons et emparons-nous-en........

--Eh bien! plus lches que lui seraient ceux qui, trahissant
l'hospitalit, toucheraient  un fil de son pourpoint. Ne comparons pas
deux positions diffrentes, madame la duchesse, monsieur le cardinal,
sire. A Madrid vous tiez son prisonnier, sire. C'est chance de guerre,
et droit du vainqueur. tes-vous son vainqueur, tes-vous en guerre avec
lui? non. Il est menteur  sa parole..... que Dieu le juge. Il est votre
hte; il a brl Rome, que Dieu le frappe; il est votre hte. Permettez
encore, sire. Charles a avec lui un de ses capitaines. Ce capitaine m'a
ouvert le crne d'un coup d'pe, et bris l'paule d'un coup de
pistolet, sur le champ de bataille de Pavie. Irai-je aujourd'hui dans le
parc de Chantilly le lier  un arbre pour lui ouvrir la tte et lui
casser le bras?--Si jamais je le rencontre face  face  la guerre,
j'acquitterai ma dette: mais ici, sur mes terres, sous ma
tente,--protection et sauve-garde!--Je vous imite, sire! soldat, je fais
pour un soldat ce que roi vous ferez pour un roi.

Tandis que la discussion s'chauffait ainsi dans le chteau d'couen,
respirant sous le beau ciel de la Picardie, Charles-Quint comptait les
heures qui le sparaient du moment de son dpart. S'il n'avait craint
d'tre arrt en route, il serait parti de Chantilly, au milieu de la
nuit, tant il tait peu rassur sur l'issue de sa rsidence.--Chaque
bruit qu'il entendait le faisait tressaillir.--Il n'avait pas moins jou
que sa couronne de Flandre et d'Italie dans cette tmrit tout au plus
pardonnable  l'tourderie de Franois Ier.--Puis le ridicule d'tre
pris au pige dress par lui-mme! En s'interrogeant il n'osait se
rejeter sur la bonne foi de son hte.--Il pensa qu'il tait peut-tre
dans la prison qu'on lui destinait; que dj les cavaliers gardaient les
portes et les grilles.

Erreur de son imagination exalte par la peur ou ralit, il vit passer
devant ses fentres un homme couvert d'une cuirasse, arm d'une longue
pe, et s'acheminant vers la porte de son appartement. Il se leva.--Ce
n'tait pas une illusion. Quand cet homme se trouva devant lui,--il se
dcouvrit avec respect, et se nomma.

C'tait le conntable Anne de Montmorency.

--Sire, dans le conseil du roi qui vient de se tenir dans mon chteau
d'couen, il a t discut si l'on vous retiendrait prisonnier en France
ou si l'on vous laisserait partir.

L'avis du roi a t qu'on vous laisserait libre.

Le mien qu'on devait vous retenir prisonnier.

Charles-Quint frmit.

--En donnant ce conseil, j'ai rempli mon devoir de sujet.

En vous en faisant part, je remplis celui de votre hte.

Sire, tenez-vous pour averti.

Charles-Quint partit le lendemain de Chantilly.

On sait qu'il ne lui arriva rien,--qu'il parvint sain et sauf  Gand,
o il n'excuta aucune des promesses qu'il avait jures, mais o son
premier soin fut de priver la ville de ses privilges, aprs avoir fait
trancher la tte  cinquante matres tisserands, qui taient bourgeois
comme lui.

Le conntable fut disgraci.

Depuis qu'il n'y a plus en France de grandes familles,  prendre cette
expression dans le sens de large confdration qu'elle prsentait
autrefois, le souvenir s'est perdu de l'influence dont elles jouissaient
dans l'tat, et par suite s'est vanouie la mmoire des bons services
qui justifiaient cette influence. On ne sait plus, et c'est de
l'ingratitude autant que de l'ignorance, ce que ces familles tenaient en
rserve de force, d'intelligence, de fidlit et d'union, pour venir en
aide au pays, quand il tait compromis soit par les atteintes de
l'tranger, soit par les empitemens du souverain. Le peuple est
aujourd'hui l'unique appui des royauts: la confiance est bien place;
mais si l'on ne faisait rien pour le peuple alors, c'est qu'on s'en
passait; il n'tait jamais appel  partager les fatigues ni les dangers
de la guerre, cette situation violente et pourtant continuelle de la
constitution franaise. Aux gentilshommes exclusivement tait dvolu le
prilleux privilge de mourir pour dfendre le territoire, pour
l'agrandir, pour en chasser l'tranger.

Anne de Montmorency, qui fit btir couen, est le formidable
reprsentant, s'il en est la personnification expirante, de cette
assistance infatigable, toujours en haleine, quelquefois brutale,
qu'avait la noblesse  la disposition de la royaut. Il runit les
fires et rudes vertus du soldat, du vassal, du ngociateur, du prince
et de l'ami. Il nat presque la mme anne que son roi, en signe de la
fraternit qui l'attachera  lui. Ce roi est Franois Ier, le dernier
souverain en qui la valeur personnelle, le courage isol, soient encore
utiles au moment o ils vont disparatre pour toujours, et faire place 
la lutte des armes. Le roi et le baron sont de taille  fermer la
carrire. Celui-l a six pieds; celui-ci oblige un cheval  ployer en le
pressant des genoux. Marignan, la bataille des gans, les voit combattre
tous deux et demeurer vainqueurs; Pavie les ramasse tous deux vaincus et
prisonniers.

Un moment, il n'y a plus de roi en France: Charles-Quint retient en
prison Franois Ier, qui va mourir. Montmorency vend pour cent
cinquante mille cus de terre, se rachte, vient  Paris et gouverne.
Tout ce qui eut lieu de dcisif contre l'tranger, qui essaya de
profiter de l'absence du roi pour rentrer en France, fut l'oeuvre de
Montmorency. Il rgna prs d'un an. Franois Ier, au retour de sa
captivit, nomma Montmorency grand-matre de France; il serait tout
aussi exact de dire que Montmorency nomma Franois Ier roi de France
au retour de sa captivit.

Comme toutes les supriorits, qui n'ont que faire des petits suffrages
du coeur, il ne fut jamais aim; il ne parut  la cour que pour
chasser les courtisans du revers de son gantelet. Il prfrait  la cour
son chteau d'couen, retraite solitaire, o il lisait Plutarque,
plantait des chnes et causait, assis par terre, avec ses vassaux. Des
annes s'coulaient sans qu'il allt au Louvre. Entour de sa maison,
compose de la fleur de la noblesse militaire, il prsidait, avec une
simplicit pleine de religion, aux travaux dont il embellissait sa
demeure. Il faisait construire par Bullant et dcorer par Jean Goujon
une merveilleuse chapelle, peinte, sculpte, dore et cisele comme les
basiliques de l'Orient. Aprs trois cents ans sa gracieuse austrit la
protge encore. Aux murs il suspendait une _Cne_ de Lonard de Vinci et
_la Femme adultre_, par J. Belin. Bernard Palissy coulait avec sa terre
cuite, sur un pav de faence, tous les Actes des aptres. Quand le
dimanche sonnait, il s'agenouillait devant l'autel de cette chapelle,
avec sa famille, ses artistes et ses gentilshommes. Et ce devait tre
d'un aspect pieux que cette prire, svre distraction du chteau,
faite sous ces votes aux pendentifs dors, sur ce pav bleu et jaune,
par le premier baron chrtien et sa femme, Madeleine de Tende, fille des
Lascaris, empereurs de Constantinople.

Quand il sortait de son chteau d'couen, ce n'tait que pour aller
reprsenter le roi de France auprs de Henri VIII, ou pour mesurer sa
longue pe avec les armes de Charles-Quint, auquel rien ne manquait
pour abaisser la gloire de Franois Ier, ni les troupes, ni l'or, ni
les capitaines,--les meilleurs capitaines du temps, Antoine de Lve, le
duc d'Albe, Fernand de Gonzague, Andr Doria. Au comble de sa puissance,
envieux de raliser son rve de domination, qui tait d'unir le midi de
la France  ses tats d'Italie et d'Espagne, Charles-Quint opra une
descente en Provence. Le voil en France,  quelques journes de marche
de la capitale. Quand tous les plans de dfense sont reconnus impuissans
pour repousser l'tranger, on appelle Montmorency. Charg ds ce moment
de la responsabilit entire du pays, il s'tablit dans le comtat. L,
il commence un plan d'attaque dont les moyens pouvantent par leur
dsespoir; il rase tout ce qui s'lve sur le sol; il coupe les forts,
abat les bourgs, passe le rteau, fait courir la flamme sur les
moissons, arrache les plantes; il ne laisse debout que des soldats
auxquels, sous peine de mort, il dfend de tirer un seul coup de fusil,
et que des arbres chargs de fruits mrs: c'tait pendant l't; puis il
consigne le roi dans sa tente, se retire dans la sienne et attend.
L'attente dura plusieurs mois. L'imptuosit franaise l'accuse enfin de
faiblesse, d'ignorance, presque de lchet; car l'empereur avance
toujours: il est partout,  Arles,  Toulon,  Marseille. Franois
Ier, qui bouillonne dans sa cuirasse, se mle aux clameurs souleves
contre Montmorency; il veut se battre; il crit au marchal qu'il n'a
pas une pe pour remplir la charge d'un commissaire de vivres.--Vous ne
vous battrez pas, rpond froidement Montmorency. Malheur  qui touchera
 un cheveu de l'ennemi! malheur  qui cueillera un des fruits mrs qui
pendent aux arbres!

Enfin, accabls par six mois de chaleur, les soldats de l'empereur se
jettent sur la seule nourriture qui leur a t laisse, au milieu d'une
contre torride, sans ombre, sans abris; ils mangent des fruits, dorment
au soleil et meurent au mme instant. Ces fruits les ont tus; vingt
mille cadavres jonchent les routes; le reste regagne l'Espagne, mutil
dans la plus dsastreuse retraite qui ait jamais t excute.

La France est sauve! c'est  Montmorency qu'on le doit. A tant de
gloire sans exemple, il manquait une rcompense plus prcieuse que
celle du titre de conntable: la disgrce! Il l'obtint. Sa probit
antique, on l'a vu, s'tant rvolte au projet de la cour, qui avait
rsolu de retenir Charles-Quint prisonnier  son passage en France, il
fut perdu dans le coeur des favoris. Comme il n'avait encore servi le
roi que depuis trente-cinq ans, il attendit qu'un autre roi le relevt
de l'exil. Pendant sa disgrce, les empereurs d'Orient lui envoient des
ambassades. Sur la route d'couen, les tigres de Dragut et les lions de
Soliman se croisent pour aller s'offrir en hommage au premier baron
chrtien. Du haut de son perron de pierre, il salue les noirs envoys
d'Afrique, comme s'il s'appelait Richard Coeur-de-Lion. Des lvres
basanes baisent son gantelet de fer.

Mais la chevalerie s'en va, et il s'en va aussi, n'ayant plus rien 
dmler ici-bas avec les guerres qui se font par peuplades, par
multitudes,  la distance de la mitraille, et o le mathmaticien est
plus fort que le brave. Il tombe  Saint-Quentin; mais la blessure qu'il
reut  la hanche fut moins grave que celle dont il prouva la douleur
en arrivant  la cour. Sa dfaite lui fut impute  crime. Franois II
le relgua plus tard  Chantilly. Ceci ne le dcourage point; il n'a
encore servi que cinquante ans la monarchie, il n'a vers son sang que
pour trois rois, Franois Ier, Henri II, Franois II; son compte n'y
est pas. Charles IX monte sur le trne, et la guerre civile recommence.
Jusqu'ici nous n'avons vu que le baron, le chrtien va se montrer, et,
terrible, il se montrera contre l'erreur, qu'il combattra avec plus
d'nergie que de lumire. Il n'a d'ailleurs que soixante-huit ans, le
grand conntable. Les rforms, selon lui, taient ces rebelles qui, de
tout temps, ont lev le drapeau dmocratique contre l'autorit tablie.
Les calvinistes taient pour lui un parti politique autant qu'un parti
religieux. Il ne s'agissait pas seulement de les endoctriner, eux qui
avaient  leur tte les meilleurs hommes de guerre, qui occupaient
militairement Lyon, Rouen, Blois, Tours, Bourges, Angers, La Rochelle,
Montauban, Nmes, Montpellier, Castres, Grenoble, Chlons, Mcon, le
Havre, Dieppe, Caen! Fallait-il tant de villes pour prcher et rompre du
pain, au lieu de communier sous les apparences? Les calvinistes
voulaient rgner, asseoir un roi de leur communion sur le trne;
n'tait-ce pas l de la politique, un parti politique, des rvolts
politiques? La Saint-Barthlemy, qui les extermina, fut un acte
d'odieuse prudence, car l'assassinat ne se justifie jamais, mais
concevable en politique, car, quelques annes plus tard, les protestans
auraient fait une Saint-Barthlemy de catholiques.

Le conntable ne vcut pas d'ailleurs jusqu' cette funeste poque; mais
il n'en mourut pas moins, comme il devait, pour la dfense du pays, tout
troubl par des prtextes de religion. A soixante-quatorze ans, il prend
ses armes pour se rendre dans la plaine de Saint-Denis, et y combattre
Cond  la tte des rebelles, des calvinistes. Bless sept fois  la
tte, et son pe sanglante et pendante au poignet, il reut dans les
reins un coup de pistolet d'un cossais, nomm Robert Stuart. Il en
mourut; il mourut bien. Un gentilhomme ne devait finir que de la main
d'un homme du peuple; le serviteur de la royaut tomba sous le coup de
l'homme de la rvolte; le baron chrtien fut tu par le dmocrate
protestant. Cette belle mort a un sens historique: elle est une figure
de la dcadence monarchique.

Le sicle suivant, on trancha impunment la tte  un autre Montmorency.

Le sicle d'aprs, un autre Montmorency vint dchirer ses titres  la
barre du peuple.

Ces trois fins sont  mditer.--Le dernier Montmorency l'emporte sur
Louis XIII et Robert Stuart. Il ne tue pas, il ne dcapite pas les
siens: il les nie.

Et comme je reportais une dernire fois mes regards sur ces murs qui
n'avaient plus pour moi leur triste nudit, une horrible inscription
vint fltrir mes plus belles fresques. Je lus au-dessus d'une guirlande:
_Section Marat_.

Pendant la rvolution, se hta de me dire M. Bernard, mon guide, les
patriotes des environs ayant fait un club du chteau, donnrent le nom
de section Marat  cette salle, celui de section Couthon  la suivante,
ainsi des autres.

Et quelle est cette pipe dessine en noir sur le mur? Est-ce encore un
emblme patriotique?

--C'est un passe-temps de vlite.

--La salle o nous sommes a donc successivement appartenu  une reine, 
des rpublicains et  des militaires en garnison?

--Et  madame Campan, ajouta M. Bernard, qui la transforma en dortoir:
tenez, la place des lits y est encore.

Je vis, en effet, de distance en distance, indique par des places
rouges sur le reste des carreaux dteints, l'empreinte des lits en fer
qui garnissaient la salle.

A mesure que je m'initiais aux vicissitudes de cet appartement, il me
semblait que j'assistais  la lecture des mmoires de quelque aventurier
de haut renom, tantt reu  la cour, tantt vivant avec les brigands,
tantt dans un hpital.

--Je ne pense pas, monsieur Bernard, que ce nombre 80, trac sur la
porte, ait galement sa signification historique.

--Mille pardons, monsieur, ce chiffre indique le nombre de soldats
russes que la salle pouvait contenir.

--Des soldats russes dans les dortoirs de madame Campan!

--Quand les trangers vinrent  Paris, on eut un instant le projet de
caserner des Russes au chteau: mais M. le prince de Cond, qui tait
rentr en possession d'couen, s'y opposa, et le chteau ne reut pas de
garnison.

D'abord je n'avais rien vu dans l'appartement; maintenant je perdais le
souvenir de toutes ces rsidences amonceles.

--M. Bernard, qui donc a fait effacer les belles fresques des murs?

--C'est Napolon, afin que la pudeur des lves de madame Campan ne ft
pas blesse.

--Il a donc blanchi tout le chteau?

--Tout le chteau, trente ou quarante salles.

--La pudeur de l'empire nous cote un peu cher.

trange intrt qu'inspire le chteau  ceux qui le possdent. Aux
Cond? un Cond renverse un corps de btiment;  la rpublique? la
rpublique brise les statues et dfigure les salles;  l'empire?
l'empire badigeonne les murs. Fasse le ciel que M. le duc d'Aumale n'ait
pas l'heureuse inspiration de changer le chteau en usine!

Dans cette mme salle, il y avait autrefois l'cusson en faence de
Palissy, le glorieux cusson des Montmorency. Bris  coups de hache par
les rvolutionnaires de 93, il fut remis en place et rajust par les
carreleurs de la restauration. Seulement ceux-ci le descendirent 
l'tage infrieur, et ils le collrent au hasard, de telle sorte que les
alrions sont en dehors de l'cu, et que le grand cordon est hach par
bribes. Pour nous servir d'un terme typographique, les armes des
Montmorency _sont en pte_. Eux-mmes s'y retrouveraient difficilement.
Involontairement l'incident de l'cu nous rappela un incident de
famille; et le voici.

Possesseurs glorieux du plus beau nom de la noblesse europenne, les
Montmorency ne se doutaient gure sous la restauration qu'il existait en
Angleterre, au fond d'un canton pierreux de l'Irlande, une famille aussi
antique, aussi illustre, aussi renomme que la leur. Ou cela est
contestable, avaient  rpondre les Montmorency en apprenant cette
nouvelle, ou cette famille est la ntre. C'tait la leur, ce qu'ils ne
contestrent pas moins. L'tonnement valait avant tout un dmenti. Il
fut donn.

En 1828 parut un ouvrage intitul: Les Montmorency de France et les
Montmorency d'Irlande, ou Prcis historique des dmarches faites, 
l'occasion de la reprise du nom de ses anctres par la branche de
_Montmorency-Marisco-Morrs_, par le chef de cette dernire maison, avec
la gnalogie complte et dtaille des Montmorency d'Irlande. Si ce
livre et paru il y a deux cents ans, toutes les cours d'Europe eussent
t attentives  la discussion qu'il et fait natre. Les juges-d'armes
d'Irlande, d'cosse, d'Allemagne, de France et de Portugal, eussent
couvert les routes de courriers. Les plus vieux arbres gnalogiques
auraient frmi dans leurs plus hautes feuilles. Le _Monasticon_ se ft
ferm de lui-mme. D'Hozier en et perdu le sommeil. Il n'y a pas
d'exagration l-dedans; un homme qui serait venu dire  Louis XIV: Je
suis votre frre an, Bourbon autant que vous et Bourbon avant vous,
n'aurait t gure plus hardi que celui dont la prtention ne s'levait
pas  moins qu' se proclamer Montmorency en face des Montmorency.

Cette prtention n'a pourtant soulev aucune rumeur en Europe, ni mme
dans le faubourg Saint-Germain, auquel on rvle, peut-tre pour la
premire fois, qu'un tranger de par-del la Manche a demand  faire
ses preuves et les a faites, pour avoir le droit de porter en France le
nom, le titre et les armes des Montmorency, aussi bien que s'il n'et
jamais cess d'tre gouverneur pour le roi de France en ses provinces,
ou conntable.

Rien ne s'est pass plus paisiblement que le conflit de famille lev au
sujet de la requte de M. Marisco-Morrs, colonel, en 1814, au service
de la France auprs de Louis XVIII. La petite poste a drob l'clat de
la contestation qui, du sac de cuir du facteur, est tombe dans les
cartons des archives du royaume, d'o il m'a t permis de l'exhumer,
grce  la prcieuse complaisance de notre grand historien, M. Michelet.

On ne saurait tre plus loyal que M. Morrs lorsqu'il sollicite, pices
en mains, l'honneur de porter sans usurpation le nom des premiers barons
chrtiens; on ne saurait tre plus poli que MM. de Montmorency en
refusant cette faveur  M. Morrs. De part et d'autre on sent la
prudence la plus adroite  ne pas laisser pntrer dans le public le
bruit d'une dispute ne un sicle trop tard. Les champions, en habit
noir, en gants blancs, sans cuirasses, se dfient  voix basse; ils ne
s'appellent pas en champ clos, mais sur la lice parquete du cabinet;
enfin, ils ne s'en remettent pas au jugement de Dieu pour prononcer sur
leurs diffrends, mais  celui d'un savant obscur, garde gnral des
archives du royaume,  M. de La Rue, qui dcide: Qu'il lui est bien
dmontr que la maison de Morrs, allie constamment aux premires
familles d'Irlande et d'Angleterre, est une branche de l'illustre race
des Montmorency.

Tout est merveilleux de surprise dans ces deux races de Montmorency,
qui, aprs huit cents ans de sparation, se trouvent face  face,
n'ayant jamais souponn leur existence rciproque. Ce sont deux
hmisphres; il faut que l'un dcouvre l'autre. Spares par une
invasion, celle des Normands en Angleterre, en 1066, une autre invasion
les rapproche, celle des Anglais en France, en 1814. Pendant huit cents
ans, une race s'illustre en-de, l'autre au-del du dtroit, sans se
voir, et pourtant avec mulation, comme si elles rivalisaient pour un
but cach qui doit un jour se dcouvrir. Mme vaillance d'un ct que de
l'autre. On ne sait dire qui frappe le plus fort, de l'pe  deux mains
ou de la hache de fer de l'Irlandais. Les Montmorency franais ont des
tombes sur le couvercle desquelles ils dorment, couchs avec leurs
cuirasses, leurs barbes sur leurs poitrines, leurs gantelets; les
Montmorency irlandais ont aussi leurs chevaliers tendus sur des tombes.
Ici le chteau des Montmorency franais, l, au bord de la mer, le
chteau des sauvages Montmorency d'Irlande.

Ayant acquis une fois le droit d'tre Montmorency en France aussi bien
qu'en Irlande, M. Marisco-Morrs aura-t-il prtendu, comme un
Montmorency de ses aeux, entrer en guerre avec les barons de Dammartin?
Mais o sont les barons de Dammartin? Aura-t-il, comme un autre
Montmorency de ses aeux, envoy un cartel aux abbs de Saint-Denis en
les menaant de faire des chsses de leurs corps; menaces d'un vritable
baron chrtien? Mais o sont les abbs de Saint-Denis? Aura-t-il t de
quelque conspiration, comme un autre Montmorency de ses aeux, contre
l'autorit d'un autre Louis? Mais o sont les nobles qui conspirent? o
sont les Richelieu qui auraient assez de coeur pour faucher  travers
champ des ttes de nobles? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses
aeux, voyag en Terre-Sainte pour occire des Sarrasins? Les Sarrasins,
o sont-ils? Ils ont un ambassadeur fort bien en cour de France.
Aura-t-il  une autre bataille de Pavie, comme un autre Montmorency de
ses aeux, reu, tout couvert de sang, son roi dans ses bras? O sont
les batailles de Pavie? Aura-t-il, comme ce mme Montmorency son aeul,
command le feu contre les protestans  la porte Saint-Denis? O sont
les protestans qu'on perscute?

Me voil fort embarrass de savoir ce qu'on fait d'un nom noble
lorsqu'il n'y a plus de barons, d'abbs, de Sarrasins, de protestans, et
fort embarrass surtout de savoir le parti qu'a tir de celui de
Montmorency M. Marisco-Morrs aprs l'avoir demand avec la conscience
si forte de son droit. Il est probable que M. de Marisco-Morrs signe
aujourd'hui le nom de Montmorency, qu'au fond, chose singulire, il
portait dj; car _Marisco_ et _Morrs_, qui signifient l'un et l'autre,
en mauvaise langue celtique latinise, _pays marcageux_, sont
visiblement compris dans les trois dernires syllabes de Montmorency. Or
Montmorency n'tant que la jonction du mot _Mons_ avec Morrs ou
Mariscis, _Mons-Morrs_, _Mons-Mariscis_, le prtendant irlandais ne se
serait tant donn de mal que pour obtenir une syllabe de plus et un
trait-d'union de moins; ce qui lui aurait t cruellement refus par les
Montmorency.

En sortant de la chambre dite de madame Claude, on pntre dans
l'ancienne galerie de tableaux o l'on admirait autrefois les trente
vitraux coloris en grisaille, qui reprsentaient l'histoire de Psych,
d'aprs Raphael. Aprs la rvolution, ces vitraux furent transports par
M. Lenoir, conservateur des monumens franais, au muse des
Petits-Augustins et placs dans la salle du seizime sicle. Ce savant
archologue rapporte, dans sa description des _Monumens de sculpture
runis au Muse des monumens franais_, qu'un vitrier d'couen, voulant
nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, les frotta
avec du grs en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes
et laissa de grandes parties de verre  nu. En matire de barbarie,
ceux qui brisent ne viennent qu'aprs ceux qui rparent. Vingt Attila
sont moins  redouter qu'un vitrier.

Il n'y a plus que de l'espace dans cette galerie survote; elle n'a
rien  envier  la lugubre nudit des autres salles. Pour comble de
tristesse, elle parat neuve, comme le reste du chteau. On dirait que
les maons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagns
du tapissier. Tout est fini; rien n'est us  couen. Je ne sais pas
d'aspect plus dsolant que des escaliers de trois sicles, dont les
angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les quarrir. Les ruines
sont moins accablantes, on l'prouve  couen, que cette implacable
jeunesse du pltre et du fer. L'Europe renouvellera huit fois, dix fois
sa population, et cet arrangement de pierres n'aura pas subi la plus
lgre altration. Ce qui n'a pas d'ame est ternel, et notre fragilit
en souffre comme d'un affront. A tous les coins du chteau s'avancent,
pour vous saluer, des salamandres rieuses et foltres, qui ont toujours
quinze ans, qui ont souri  dix gnrations mortes; elles nous sourient
encore,  nous qui mourrons de mme: elles riront sans cesse. Aussi
l'unique sentiment de reconnaissance dont on est anim pour les
rcompenser de leur gentillesse, c'est de leur casser la tte, en
passant, d'un coup de bton. Je cde ici  un mouvement philosophique et
non  une rflexion d'artiste. Il ne faut rien casser, mme lorsqu'on
n'est pas chez soi.

Autre dception! Aprs avoir march pendant une heure  travers des
salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres,
o revivent en cho les noms de Franois Ier, de Henri II, de
Franois II, d'Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de
Poitiers, vous esprez qu'en reculant toujours dans le pass, en vous
enfonant sans relche dans les profondeurs du chteau, vous arriverez
enfin  quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses
aboutissent  une chambre bourgeoise, tapisse en papier bleu ple, de 3
francs le rouleau, parquete en noyer, enrichie d'une chemine faon
granit que couronne une mauvaise glace indigo de l'empire.--Chambre de
madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait
bien contenir six fauteuils et un lit  bateau. Je n'oublie pas la
pendule d'albtre.

Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l'institution de la
Lgion-d'Honneur, fonde  couen le lendemain de la bataille de
Friedland. Elle dirigeait auparavant,  Saint-Germain-en-Laye, une
maison d'ducation o taient leves de jeunes personnes appartenant la
plupart aux dbris des rares familles distingues qu'avait pargnes la
rvolution. Son emploi de lectrice  la cour de Louis XVI, sa fidlit
inaltrable  Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mls
de dignit aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un
rang qui n'avait pas peut-tre donn assez de gages  la rpublique; son
systme d'ducation, calcul d'aprs celui de Saint-Cyr, veillrent
plus d'une fois la susceptibilit des divers gouvernemens prcurseurs de
l'empire, qui n'eut aucun motif pour souponner, ni aucun dsir
d'arrter, je pense, ses prdilections appliques  l'enseignement.

Notre plan n'admet pas, mme abrge, l'apprciation des livres
lmentaires d'ducation que les familles doivent  la plume
exprimente, claire, causeuse, sans prtention, de madame Campan. Si de
nouvelles dcouvertes dans l'art si progressif d'enseigner relguent
jamais au rang des ouvrages, non sans mrite, mais sans application,
son _Trait d'ducation_, les esprits curieux des vnemens qui
prcdrent la rvolution de 89 et qui y contriburent peut-tre,
consulteront toujours avec certitude les _Mmoires sur la vie prive de
Marie-Antoinette_. Sans tomber mme dans un dfaut de proportion,
difficile parfois  viter, nous ne pourrions dresser une biographie
complte des hautes qualits morales qui mritrent  madame Campan
l'attention de l'empereur quand il la choisit, entre une foule de
concurrentes, pour diriger la maison d'couen. Nous aimons mieux citer
sur l'intrieur et le personnel de cette institution quelques passages
d'une lettre que nous devons  la mmoire obligeante d'une lve de
cette femme clbre.

Madame Campan avait une figure distingue, mais je doute qu'elle ait
jamais t belle; elle tait toujours mise en noir; son organe tait
fort doux, fort calme; elle s'coutait parler comme une personne qui se
sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la
flatterie, qui mme n'avait pas besoin d'tre dlicatement exprime pour
lui plaire.

Madame de Montgelas tait sous-intendante:--une grande femme remplie de
dignit, qui assistait toujours au rfectoire et  l'glise; on la
craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent,
sous-matresse; madame Mlanie Beaulieu, qui a fait un abrg de
l'histoire de France et trois ou quatre romans aussi prtentieux que
ceux de mademoiselle Scudry; madame la comtesse d'Hautpoul, femme
d'esprit, rimant de jolis vers, et rvant encore des romans en donnant
des leons de littrature; elle est l'auteur d'un cours de littrature,
 l'usage des jeunes lves d'couen, crit avec la plus parfaite
dcence et sans que le mot amour y soit prononc. L'empereur exigea
qu'il n'y ft pas parl de Csar. M. le baron de Pommereuil effaa
lui-mme les passages.

On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches
grand'messe et vpres. Jamais les lves n'taient seules ni pour
manger, ni pour jouer, ni pour dormir.

La distribution des prix donnait toujours lieu  beaucoup d'apparat.
C'tait alors qu'on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des
commenantes tait verte, puis venaient le violet, l'orange, le bleu, le
nacarat; enfin la premire classe tait blanche. On restait  couen
jusqu' dix-huit ans. Chaque lve travaillait  son linge et  ses
robes.

Madame Campan avait souvent des lves  dner  sa table; souvent
aussi elle les runissait le soir, et elle les menait tour  tour 
Saint-Leu et  la Malmaison; mais c'taient toujours les plus
brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui
conduisait, par le bois d'couen,  Saint-Leu, qu'on appelait la route
de la reine Hortense; elle tait borde d'un grand nombre d'hortensias.

On apprenait  couen  jouer de tous les instrumens et  parler toutes
les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques
lves ont fait des vers  Napolon: elles dansaient et poussaient des
cris de joie aux nouvelles de la grande arme; mais quand arrivrent les
malheurs de celui  qui elles devaient tout, quelques-unes furent,
dit-on, ingrates envers leur pre.

Il ne faut pas demander aux livres de l'poque impriale, peu porte 
se peindre elle-mme, le rcit des visites que Napolon faisait souvent
 couen, sa fondation favorite. Ordinairement il s'y rendait seul et
sans avoir fait prvenir personne. Son bonheur tait de tomber au milieu
des lves, qui,  son aspect, se levaient toutes et rougissaient, comme
s'il et fix son regard sur chacune d'elles  la fois.

Je le tiens de la prcieuse confidence d'une des lves de madame
Campan. Rien ne peut se comparer  la joie des pensionnaires quand elles
avaient au milieu d'elles leur pre, ainsi qu'elles appelaient
Napolon. Ni rcration, ni fte, ni distribution des prix, ne faisait
battre leur coeur comme ce mot, qui volait plus vite que le son de la
cloche d'un bout du chteau  l'autre bout: L'Empereur! Le chapeau  la
main, sous un costume d'une simplicit peu hroque, il passait, le
sourire sur les lvres, entre les tables d'tude, et il examinait d'un
coup d'oeil la tenue de chaque division. Il aimait beaucoup le soin
dans la coiffure; s'il apercevait quelque natte gare, il appliquait
avec une familiarit toute paternelle une petite tape sur la joue de
l'lve en dfaut. La correction avait l'attrait d'une rcompense. Il
voyait tout  la fois le progrs des pensionnaires par les cahiers
ouverts devant lui, leur sant  leurs visages solides et roses, un peu
mchurs d'encre, et mme leur petite tristesse, quand elles en avaient,
 leur front, o il avait le don de lire. Aussi bien que le nom de ses
soldats, il savait les noms des jeunes filles d'couen, leurs familles,
leur rang, le grade de leurs pres, dont il ne manquait jamais de les
entretenir.

--Vous, disait-il  l'une, votre pre a t nomm colonel; crivez-lui
que je me rjouis de son avancement; entendez-vous?

Et si une voix indiscrte d'espigle disait: Elle ne sait pas encore
crire en fin, l'lve, confondue, cerise de timidit, mue d'un bel
orgueil, s'criait: C'est vrai! mais je saurai crire dans un mois.
Mme histoire que celle du conscrit qui demande la croix d'honneur. Je
la gagnerai! Et son gnral la lui laisse.

Et le bon empereur tait sr, en effet, de l'engagement que contractait
l'lve devant lui; il passait.

Quand, sur son passage, il en rencontrait de celles dont les pres ou
les frres taient morts  son service, il les embrassait et leur
parlait bas.

Soit qu'il n'ignort pas la prdilection blme de madame Campan pour
les jolies pensionnaires, aux dpens des autres, peu propres  rehausser
l'clat de la maison, soit qu'il et le sentiment de tout ce qui est
gnreux, il montrait une prfrence marque pour les moins bien
partages en agrmens du corps. Il les questionnait plus souvent, afin
d'avoir plus souvent l'occasion d'applaudir leurs rponses.

Avant de quitter ces enfans, dont toutes les petites ames rayonnaient
autour de la sienne, il avait l'habitude de leur donner le sujet de la
composition du jour. Une pensionnaire allait prendre ce mot d'ordre
classique et l'inscrivait au tableau. Presque toujours le sujet tait un
sige, une bataille, une victoire; et si, par exemple, on lisait sur le
tableau: _Passage du mont Cenis!_ l'on entendait de petites voix qui
disaient: Papa tait  cette bataille.--Le mien aussi; il tait alors
sous-officier.--Le mien lieutenant.--Madame Campan l'a crit elle-mme
dans son _Trait d'ducation_. Dj, dans couen, les lves savent
trs-bien la supriorit du grade du gnral de division sur celui de
brigade, et de ce dernier sur le colonel, ainsi de suite; la hirarchie
militaire leur est connue  presque toutes, aussi bien qu' un chef de
division de la guerre.

Ds que l'empereur tait sorti de la classe, vite on crivait ses
rponses, qu'on rtablissait avec le soin d'une tradition imprissable;
on gravait ses mots heureux dans la mmoire, on les brodait, ils taient
envoys aux parens. Parmi les pensionnaires qu'il avait exaltes d'un
regard, d'un compliment, d'une tape, d'une poigne de bonbons, les plus
glorieuses taient celles qui, l'ayant suivi pas  pas, avaient
furtivement ramass, grain  grain, sur ses traces, le tabac tomb de sa
tabatire, et l'avaient enferm, cousu dans un sachet, pour le porter
sur leur coeur; les fidles pensionnaires d'couen ont encore de ces
sachets, reliques saintes qu'elles lgueront  leurs filles.

L'empereur,  qui rien n'chappait,  qui rien n'tait indiffrent,
voulait connatre, dans les moindres dtails, l'intrieur domestique de
l'tablissement, qui, du reste, fut constamment tenu avec le plus grand
soin. Il gotait aux mets, visitait la lingerie, qui tait place o
tait autrefois l'ancien chartrier du chteau, dans une salle haute,
touchant  l'une des tourelles, et aujourd'hui encore toute boise,
dore et maille du chiffre des Montmorenci. Accompagn du mdecin de
la maison, M. Desgenettes, il parcourait l'infirmerie, s'informant de la
maladie, des progrs de la gurison des rares lves qui s'y trouvaient.
Il avait des encouragemens flatteurs pour la salubrit d'un
tablissement qui, depuis 1804 jusqu' 1814, pendant dix ans, n'a pas
compt, sur deux mille lves, un seul dcs.

Puis, quand sa tourne tait acheve, il demandait, en rjouissance de
sa visite, rcration entire pour ses enfans.

Cette prire n'tait jamais refuse.

C'tait alors un cri de joie qui montait aux nues,  cette grce
toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s'enlaait en
rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons
o le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon,
ador, la main dans son habit entr'ouvert, respirait  l'aise, tait
heureux de la joie qu'il causait aux filles de ses braves; il l'tait de
la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de
leur son de voix mle avec le son de voix argentin de leurs filles; et
quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l'empereur! il
passait la main sur ses yeux.--Il y avait tant de pres  Eylau!

J'ai fait toutes les dmarches imaginables pour remonter  la source des
bruits malveillans qui,  une poque malheureusement trs-rapproche de
la translation de la Lgion-d'Honneur  Saint-Denis, ont couru sur la
maison d'couen. J'ai t assez heureux pour ne recueillir que des
renseignemens peu d'accord avec ces bruits.

Un seul vnement a pu fournir  la calomnie un texte qu'elle a brod
avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd'hui, publi sans
rticence, par une libert que la circonspection de la presse impriale
n'aurait os prendre, trouvera grce devant les contemporains.

Voici cet vnement.

C'tait l't; le souper venait de finir.

Aprs le souper, la permission fut accorde aux pensionnaires d'aller,
selon l'usage, respirer sur la plate-forme.

L'air tait embras ce soir-l: voiles et laiteuses comme en Afrique,
les toiles scintillaient  peine dans le lac sulfureux d'Enghien; le
couchant tait enflamm, Montmorenci en feu; son aiguille semblait
rougie et amincie  la forge. Le bois qui enveloppe le chteau d'couen
tait immobile comme une peinture, rien qui agitt sa crte, ni les
oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu'ont les arbres, mme
lorsqu'il n'y a pas un brin de vent. Au sud, Paris tait effac dans une
brume violette; on ne le souponnait qu' ce dme blafard form de
poussire, de lueurs de rverbres et d'haleines d'hommes, ternellement
suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappe par la lune, la
flche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d'ombre sur la campagne
endormie. Oublies  leurs ailes, les toiles blanches des moulins de
Champltreux semblaient de larges nnufars noys dans la vapeur; au
loin, des bruits divers, mais teints, mais confus, se faisaient
entendre. Dans l'espace sonnait doucement un cor de chasse de par-del
le Mesnil-Aubry, de par-del les lacs de Comelle, et le cornet  bouquin
des forts d'Andilly y rpondait, tandis que l'on entendait venir,
troublant le cri du grillon, l'paisse diligence sur la poussire mate,
ou tandis que tintait, goutte  goutte, la sonnette de fer du roulier.
Ces voix faibles, loignes, distantes, qui se mlaient aux haleines
fortes de la terre,  l'odeur poivre de la vigne,  l'odeur fade du
chne,  la fume du romarin qui montait droite comme une colonne
blanche des chemines du village; le ciel tout enflamm, la terre tout
odorante; tout semblait languir, s'vaporer, mourir.

Pares, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et
nacarat, quatre cents jeunes filles, lgrement vtues, en cheveux,
simples dans leur nglig du soir, se rpandirent sur la plate-forme,
dfendue par les fosss du chteau, et au-del des fosss par une grille
en fer. Une fois en libert, elles se groupaient selon leur ge,
s'appelant de leur nom d'amiti, second baptme de collge, se cherchant
selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim,
par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu'elles reverraient un
jour, dotes par la nation, instruites aux leons de Paris; d'autres
rvaient, enlaces et caches sous les ombres des sycomores, le premier
prix et la couronne, ce prix donn par les mains du grand-chancelier de
la Lgion-d'Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur
front la grande impratrice Marie-Louise; d'autres, assises sur des
bancs d'osier, chantaient en choeur des chansons de leurs contres
lointaines; car Napolon, qui avait  son service des soldats de tous
les pays, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Amrique, de la Grce, de
l'gypte, des Indes mme, avait ouvert couen  leurs filles aussi bien
qu'aux enfans des militaires franais. Et toutes ces jeunes filles,
trangres par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais
franaises par la gloire de leurs pres, s'levaient dans cette
majestueuse institution et y prenaient le caractre original des plantes
rares transplantes. Quand elles et leurs pres retourneraient dans leur
patrie, ceux-ci y deviendraient le tmoignage de la pense conqurante
de Napolon; celles-l, de sa pense fondatrice; et par les uns et par
les autres la langue forte et sage qu'il parla au monde aurait un mot
significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux o les hommes
seraient assembls, ce nouveau Christ se trouvt au milieu d'eux.

Dans une nuit chaude, touffe, sous un ciel ardent, o chaque toile
tait l'tincelle perdue d'un vaste incendie, les jeunes lves
d'couen, toutes lgres de leur robe d't, rpandues sur le gazon
comme des cygnes altrs, tendant le cou  la moindre brise qui passait,
rveuses sans amour, distraites sans cause, silencieuses sans tristesse,
ouvraient leur ame aux manations de cette solitude de parfums et de
lumires.

Les croises du chteau taient ouvertes: de l'une s'chappaient les
sons du clavecin, de l'autre le frmissement de la harpe; toutes
dessinaient leur cadre de feu dans l'obscurit de la nuit qui
enveloppait le chteau, en effaait les angles, en prolongeait les
tourelles jusqu'aux nues.

Quel frein possible imposer  ces imaginations de jeunes filles, dont le
plus grand nombre flottait entre quatorze et dix-sept ans? Quelle leon
de morale pour les empcher de se crer un monde d'illusions, peupl de
dsirs sans cesse satisfaits, sans cesse renaissans, toujours jeune,
moiti fleur, moiti homme, entrevu dans les rves, pressenti dans la
prire, rvl peut-tre par les yeux noirs, les traits diffrens d'une
compagne? Comment dire, sans dire trop,  leur cou de ne pas s'incliner,
 leurs lvres de ne pas avoir cette langueur ouverte,  leur taille de
ne pas flchir,  leurs paroles de ne pas tre lentes,  leurs regards
de n'tre pas humides? Quel mauvais principe serait plus dangereux
qu'une telle leon!

O sont les institutrices qui auraient, dans cette soire d'couen,
empch leurs lves d'tre altres d'motion, accables de leurs
quinze ans, perscutes par leur jeunesse, avides de rsoudre ces doutes
qui leur arrivaient par leurs sens dilats?

Et quand l'heure de la prire eut sonn, les pensionnaires rentrrent
dans le chteau, deux  deux, dfilant devant les sous-matresses qui
les dirigeaient vers la chapelle. Cette inspection rvla  l'une des
surveillantes l'absence de deux lves, de deux soeurs. Elle s'tonne,
cherche avec plus d'attention; elle ne trouve pas les deux lves;
compte par tte toutes celles qui composent sa division: toujours la
mme diffrence. Elle va sur la plate-forme: rien; dans la cour
d'honneur: rien; dans le dortoir, o il est pourtant dfendu de monter
pendant le jour: personne; personne dans la lingerie; aucune des deux
soeurs, soit chez la trsorire, soit chez la tourire; et la prire
est commence.

La prire s'achve dans cette cruelle anxit pour la sous-matresse,
qui maladroitement laisse apercevoir son trouble aux pensionnaires. Les
questions leur en apprennent la cause. Les chuchotemens s'entament 
tte basse; les suppositions, les rflexions affluent d'abord timides,
puis plus hardies; enfin deux opinions bien tranches fixent toutes les
opinions: les deux camarades ont t enleves ou se sont vades. La
prfrence est donne  l'enlvement: elles ont t enleves. Au bout de
dix minutes, toute la maison, depuis le concierge jusqu' madame Campan,
savait la terrible catastrophe.

L'effroi fut dans la maison.

On sonne dj toutes les cloches; les corridors retentissent du nom des
deux soeurs; on sonde les fosss, on secoue les grilles; les
garde-chasse vont fouiller le bois, quand madame Campan, runissant
toutes les lves, toutes les matresses et sous-matresses dans la
salle de rception, leur apprend avec beaucoup de calme que les deux
soeurs sont retrouves, qu'elles n'ont mme jamais t perdues,
puisque depuis le dner elles sont toutes les deux  l'infirmerie,
l'ane pour veiller auprs du lit de sa soeur cadette, incommode
pour avoir mang trop prcipitamment.

Le calme rentra dans la maison.

Les pensionnaires allrent se coucher, dsespres sans doute de voir un
beau roman si tt fini.

Dix minutes aprs, le chteau tait endormi.

Madame Campan seule tait veille, crivant au grand-chancelier de la
Lgion-d'Honneur pour lui offrir sa dmission d'intendante de
l'tablissement d'couen,  jamais perdu par le dplorable enlvement de
deux pensionnaires.

Les lves ne s'taient pas trompes: on avait enlev les deux soeurs.

Comment? C'est ce qui tonne, c'est ce qui effraie, lorsqu'on songe  la
hauteur des murs,  la profondeur des fosss, au rapprochement des
barreaux de fer,  vingt autres prcautions intrieures que nous
apprcierions mal aujourd'hui, telles que portes, doubles portes 
ouvrir, gardiens  fasciner, gens d'couen  viter, vigies naturelles
de la maison, qui n'auraient pas manqu de ramener les deux fugitives.

Le grand-chancelier reut la nouvelle de l'enlvement au milieu de la
nuit, et sa rponse, qui parvint avant le jour  madame Campan, fut
qu'il en parlerait  l'empereur, n'osant prendre sur lui l'excution de
mesures capables d'attirer une attention scandaleuse sur l'institution.

Quand, au petit lever, Napolon eut pris connaissance de l'vnement, il
fit quelques questions sur l'ge et la famille des deux pensionnaires;
il demanda le rglement intrieur de la maison. Aprs l'avoir lu avec sa
pntration d'aigle, il posa le doigt avec force sur un article, et
sourit; puis il roula le rglement d'couen et recommanda au chancelier
de ne rien entreprendre pour retrouver les deux pensionnaires.

Le soir, le chancelier remettait  l'empereur une lettre o madame
Campan annonait que les deux soeurs, rendues  leurs classes, ne
s'taient vades que pour embrasser leur mre, qui les attendait dans
un htel d'couen. Elles avaient t pousses  cette vasion par la
rigueur du rglement, qui ne permettait aux filles de communiquer avec
leurs mres qu'une fois tous les quinze jours. Elles n'avaient pu se
rsigner  une aussi longue privation.

--crivez  madame Campan, dit Napolon, que les deux soeurs seront
mises aux arrts pendant une heure.

Mais ajoutez qu' dater d'aujourd'hui il sera libre  toutes les
pensionnaires d'embrasser leurs mres quand elles le demanderont.

Ne faites pas doubler les grilles; corrigez les rglemens: je rponds du
reste.

Rappelons encore un pisode dans lequel se retrouve l'affection que
madame Campan avait su tablir entre ses lves, et dont la source
dcoulait de sa haute intelligence et de la perfection de son coeur.

A couen il rgnait entre les pensionnaires de la Lgion-d'Honneur une
amiti universelle. Cette amiti tait si vive et si pure qu'elle
effaait les ingalits de la naissance. Quoique ces jeunes filles
fussent toutes des rameaux d'un arbre vnrable, toutes n'appartenaient
pas  des familles d'une gale illustration militaire. Plus fortune que
la renomme des pres, l'amiti des enfans ne connaissait pas de
diffrences. La fille du lieutenant appelait du doux nom de soeur la
fille du gnral; l'hritire d'un marchal de France avait pour
confidente de ses ambitions d'tude l'orpheline du simple soldat tu 
Wagram. Napolon encourageait cette galit. Quand il allait  couen,
et il s'y rendait souvent, il saluait avec respect, sans distinction
pour les grades plus ou moins levs des parens, tous ces enfans dont il
se disait le pre.

Parmi ces jeunes lves venues  couen de tous les climats, pour aller
reprsenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, il en
tait trois dont l'attachement tait si profond qu'on le citait comme un
modle, mme dans une institution o, je l'ai dit, l'mulation
n'atteignait jamais aux limites de l'envie, et o le succs des unes
tait le bonheur des autres. Et quels succs! Les prix annuels taient
proclams par le grand-chancelier de France, et les couronnes de laurier
taient poses sur la tte des lves par l'impratrice, la femme de
Napolon!

Ces trois lves se nommaient: Marie, Clarisse et Hortense. Marie tait
la fille d'un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite
d'un coup de feu dans les campagnes du Rhin; Clarisse tait la fille
d'un de ces gnraux que la guerre avait enrichis, et auxquels Napolon
avait donn des principauts, en attendant mieux; et Hortense, la
troisime amie, tait encore d'une plus illustre naissance.

Je ne sais si les trois amies taient les meilleures lves de madame
Campan, mais elles marchaient d'un pas si gal dans leurs tudes, qu'aux
distributions des prix, on tait toujours sr d'entendre prononcer
leurs trois noms  la suite par le grand-chancelier, et de les voir
toutes trois se lever pour recevoir la mme rcompense.

Seulement, tandis que la foule des mres applaudissait, tandis que des
mains de gnraux couvertes de cicatrices saluaient Clarisse et
Hortense, les filles de leurs camarades, il y avait dans un coin une
mre qui n'applaudissait pas. Comment l'aurait-elle pu? Ses mains
taient sur ses yeux. C'tait la mre de Marie, la femme du pauvre
sous-lieutenant bless d'un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.

Des annes s'coulrent, et l'intimit des trois jeunes pensionnaires ne
s'affaiblit pas; mais elle fut soumise un jour  une rude preuve,  une
de ces preuves dont la pense remplit les yeux de larmes. Il fallut se
sparer! De trois ne rester plus que deux! Qu'allait devenir celle qui
partait? Que deviendraient les deux autres amies? Plus de plaisir aux
rcrations tant dsires, sous les tilleuls d'couen, le soir, quand le
vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de l'odeur
rsineuse des bois de Chantilly. Il fut vers bien des larmes entre ces
tourelles, derrire ces murs couverts de lierre et auprs de cette
chapelle d'couen.

Celle des deux amies qui quittait les deux autres, c'tait Marie; sa
mre tant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille
pour soutien et pour compagne.

Promettons-nous, dit Clarisse, la fille du gnral,--celle qui bientt
allait aussi quitter couen, mais pour paratre dans le monde le plus
brillant,--jurons-nous, quoi qu'il nous arrive dans notre vie, de nous
trouver dans dix ans,  dater d'aujourd'hui,  la grille des Tuileries.

--Oui, s'cria Hortense, je te le jure, Clarisse; je te le jure, Marie,
dans dix ans, je serai  la grille des Tuileries. Y seras-tu, Marie?

--En doutes-tu, Hortense? En doutes-tu, Clarisse?

--Georges, dit Hortense  un des jardiniers d'couen qui se trouvait l,
soyez tmoin de ce serment:--Moi Hortense, Clarisse et Marie, nous nous
jurons de nous runir dans dix ans,  pareil jour,  pareille heure, 
six heures du soir,  la grille des Tuileries.

Et Marie quitta couen.

Trois mois aprs, Clarisse en sortit et se maria. Un an ne s'tait pas
coul depuis le dpart de Clarisse, qu'on retirait Hortense de
l'institution de madame Campan; son ducation tait finie.

Dix ans! dix ans passent vite dans le monde, et surtout quand on est
heureuse comme Clarisse tait appele  l'tre. On parlait du luxe de
sa maison, de la distinction de ses manires; enfin elle se lana avec
tant de pompe  la suite de son mari, un des plus riches banquiers de
l'Europe, que bientt on la perdit de vue.

Si dix ans sont un jour dans la vie d'une femme heureuse, que sont-ils
pour une grande dame comme le fut Hortense, qui avait plus que de l'or,
qui avait des titres et ne voyait rien au-dessus d'elle?

Quant  la pauvre Marie, elle n'avait ni quipage, ni maison, comme
Clarisse et Hortense; elle n'avait sans doute qu'un pre  consoler et 
conduire au soleil, qu'aiment tant ceux qui ne peuvent plus le voir.

Enfin huit ans s'coulrent, neuf ans, vint la dixime anne, vint le
jour convenu, le jour solennel o les trois amies d'couen avaient
promis de se rencontrer  la grille des Tuileries, quels qu'eussent t
les vnemens de leur vie.

Ce jour tombait un dimanche; on tait en automne; les Tuileries taient
dores de leurs feuilles qui commenaient  jaunir; c'tait, comme
toujours, derrire les grilles de beaux arbres, derrire les arbres des
statues,  travers les arbres et les statues des jets d'eau,  gauche le
chteau, au fond le dme d'or des Invalides.

Plaons-nous  la grille des Tuileries, et attendons; voici l'heure. Six
heures moins dix minutes, personne encore; six heures moins cinq
minutes, personne encore!

Il n'y a donc pas d'amiti sur la terre?

Six heures moins une minute, et personne! personne!

Six heures!

Une voiture  quatre chevaux arrive, s'arrte: des chevaux anglais, de
l'or sur les roues; la portire s'ouvre.

Une femme trs-jeune encore descend et regarde de tous cts; elle est
belle, elle est somptueusement pare; on se presse  la grille des
Tuileries pour l'admirer.

Cette dame, c'est Marie, la pauvre Marie, la fille du lieutenant devenu
aveugle  la suite d'un coup de feu dans la campagne du Rhin.

Comment tait-elle si riche? Voici: l'empire s'tait croul; la
restauration avait rendu aux parens de Marie tous les biens dont la
rvolution les avait privs.

Je vous ai dit que dix ans se passaient vite; l'empire de Napolon tait
pass avec eux.

Mais tandis que Marie cherchait encore autour d'elle, vtue d'une robe
modeste, dans une tenue dont la propret ne cachait pas la misre, une
femme la salue avec respect et s'approche d'elle avec indcision.--Marie
est dans les bras de Clarisse.

Clarisse, la fille du gnral, la riche Clarisse, tait ruine, et
ruine depuis long-temps. A la suite de funestes oprations de banque,
son mari avait fait faillite et tait parti pour l'tranger.

Tu me raconteras ton histoire  mon htel, interrompit Marie: tu ne me
quitteras plus; redeviens mon amie; j'tais pauvre  couen, et tu
m'aimais; je suis riche  mon tour, ne sois pas plus fire que moi;
accepte l'galit d'couen.

Clarisse allait monter dans la voiture de Marie. Tout--coup les deux
amies se regardent.

--Et Hortense?

--Et Hortense?

--Tu sais ce qu'elle fut? dit Marie en soupirant.

--Tu sais ce qu'elle est? ajouta Clarisse en laissant tomber une larme.

Dans l'espace de dix ans, la pauvre Marie tait devenue riche;
l'opulente Clarisse manquait du ncessaire, et Hortense pleurait un long
exil en Allemagne.

--Ne vous appelez-vous pas Marie?

Ne vous appelez-vous pas Clarisse?

Celui qui adressait cette question  Clarisse et  Marie, c'tait le
jardinier Georges, tmoin du serment des trois amies, le soir de la
sparation  couen.

--Ceci est pour vous, dit Georges, et ceci pour vous.

Et Georges disparut.

Les deux amies ouvrirent chacune la petite bote que l'ancien jardinier
d'couen leur avait remise.

Dans la premire bote se trouvait la moiti de la couronne d'Hortense,
ancienne reine de Hollande et belle-soeur de Napolon;

Et dans l'autre bote l'autre moiti.

Cre par l'empire, soutenue par le triomphe des armes, la maison
d'couen partagea toutes les vicissitudes de Napolon. Lorsqu'il tomba,
sa fondation s'croula avec lui.

Nos revers militaires amenrent,  la suite de la campagne de France,
l'arme de la coalition dans les plaines de Paris. Aprs avoir
boulevers le sol de la Champagne, saccag les villes sur son passage,
incendi les chaumires pour rchauffer ses membres engourdis, elle
arriva de tous les points, haletante, affame, au pas de retraite, en
lambeaux, sur ses chevaux altrs et maigres, en vue de la capitale. La
capitale, cette France d'un million d'hommes, et d'hommes plus vieux que
les soldats d'Aboukir, plus jeunes que les recrues de Lutzen; la
capitale, ce corps de rserve intact, ce bataillon sacr du pays,
auquel il ne manqua pour vaincre qu'un Napolon bourgeois, qu'un colier
de Brienne; moins que cela, qu'un de ces commissaires dvous  la mort,
dont la convention nationale embrasait l'ame pour livrer une dernire
bataille, dcisive, mortelle; moins que cela, une heure de la Terreur de
93; la Terreur, ce roi qui rgna quand il n'y eut plus de roi; la
Terreur, ce lgislateur qui gouverna quand il n'y eut plus de loi; la
Terreur, ce grand capitaine qui, ayant chass l'ennemi des frontires,
pouvait bien le repousser une seconde fois de nos murs: car l'pe tait
rompue, la plume des ngociations crase, le dvouement douteux, les
soldats vieillis ou morts, les gnraux amollis, le trsor puis, la
gloire maudite, la trahison partout, la France envahie, l'ennemi l.
L'ennemi pressentait cette heure de dsespoir qui sauve les pays. Il
craignait tout du peuple depuis qu'il avait vaincu les soldats; il
n'avanait qu'en hsitant. Il glissait sous le sabot de ses chevaux
plutt qu'il n'avanait. Jamais fuite n'eut l'pouvante de cette
attaque; jamais redoute escarpe,  pic, hrisse de canons la tte en
bas, ne glaa de terreur comme cette masse sombre, au niveau du sol,
immobile: Paris. Trois cent mille hommes, cent mille chevaux retenaient
l'haleine avant de pousser leur lan contre ce bloc noirtre, immense,
pos devant eux; forteresse de dsespoir, sans drapeau, sans lumire,
corps d'arme de pierre. Sous un ciel teint, sali par la brume, froid
et vert comme l'ocan, le jour montra Paris aux ennemis dans ses
formidables proportions. Le soleil svre de mars claira, et ils en
eurent de l'effroi, le Panthon et le dme d'or des Invalides, deux
capitaines, s'levant avec leurs casques de bataille sur vingt mille
maisons, immobiles soldats de la grande arme du sol. Les vainqueurs de
la veille doutrent de leur victoire de la journe. Montmirail leur
avait bu tant de sang, qu'ils calculrent s'il leur en restait encore
assez pour arriver jusque l, pour entrer dans ces murailles toutes
pleines d'hommes, de canons, de pierres, de vengeances. Les avant-postes
firent quelques pas en avant, mesurrent la solitude menaante de la
campagne; puis ils s'arrtrent et regardrent derrire eux. Derrire
eux, les cavaliers de l'Ukraine se haussaient de leur orteil sur leur
trier de corde, et regardaient aussi; derrire les cavaliers et les
artilleurs, nues pousses par des nues, les fantassins apparaissaient
entre les chappes des bois, et plissaient aprs avoir vu; chaque
espace supportait un tonnement, chaque tronc d'arbre laissait passer la
moiti d'une terreur, chaque branche cachait une pouvante.

Pourtant les canons eurent du coeur pour les hommes; ils
s'enhardirent, ils tonnrent, ils lancrent des boulets dans la terre
rouge des campagnes; semence de fer, grlons d'acier que le laboureur
trouva plus tard dans ses sillons meurtris. Vers midi, rallis sur une
ligne courbe de quinze lieues, cheval contre cheval, bataillons presss
contre bataillons, canons derrire des canons, cent mille chevaux n'en
faisant qu'un seul d'une seule crinire, d'un seul oeil qui voyait
cent mille fois Paris, d'un seul sabot qui frappait quatre cent mille
fois la terre, cuirasses formant une plaque d'une horizon entier,
myriades d'hommes qui coudoyaient cet horizon, masse monstrueuse,
compacte, aile de ses innombrables drapeaux, branlant l'air par sa
respiration, ils s'avancrent enfin contre la ville muette. L'Europe
avana.

Entre Paris et cette arme forme de cinq ou six armes, un pensionnat
de jeunes demoiselles tait plac. couen et ses trois cents
pensionnaires se trouvaient sous la sauvegarde des Prussiens, des Russes
et des Cosaques qui arrivaient. Frappant l'attention par sa situation
leve au milieu de la grande route, dominant la campagne comme une
position militaire, le chteau d'couen allait immanquablement tre
fouill et occup par l'avant-garde de l'arme. Et quelle arme! aigrie
par les dfaites, l'heure d'aprs chaque victoire, toujours affaiblie
par ses victoires mmes, devenue impitoyable  force de contrarits,
dcide  en finir avec cette France si dure  mourir; et quelle proie 
saisir au passage! Un pensionnat de demoiselles, de trois cents jeunes
filles, timides, faibles, belles de leur frayeur, soumises par
l'pouvante, dj fascines par les hurlemens du lion qui rdait. Quelle
riche revanche  prendre sur les filles de ces soldats, de ces sduisans
capitaines, dont les galanteries avaient autant caus de ravages que les
armes en Italie, en Allemagne, en Espagne! Jamais plus facile occasion
de se venger de ces conqutes de garnison, marques par tant de jalouses
prfrences en faveur des Franais. Les reprsailles taient un droit de
guerre. Passant par-dessus les motifs de sduction, les vainqueurs
feraient triompher la loi du talion aux yeux mme de la capitale.
Dsormais les Franais seraient plus circonspects  se vanter de leurs
triomphes sur les Saxonnes, ces femmes si nombreusement belles et
faciles, dit un proverbe allemand, qu'elles viennent aux arbres, o les
Franais n'eurent que la peine de les cueillir.

Et pas de moyens de fuite! couen est en plaine. Quatre lieues
dcouvertes d'couen  Paris. La chausse est dserte: les boulets seuls
la traversent. Risquez trois cents jeunes filles sur cette chausse,
pour les faire couper en deux par les boulets. Et pour aller o? Paris
s'est barricad de porte en porte. Rien ne pntre dans Paris.

Ce fut une horrible situation, un moment de dlire, une douleur dont
aucune mre n'a d'ide, les mres qui ont tant de douleurs, pour la
pauvre et faible directrice de la maison d'couen, de voir tant d'enfans
se pressant autour d'elle dans une vague pouvante, et lui demandant de
les sauver; enfans dont elle rpondait devant la nation, devant Dieu et
devant leurs mres, ce qui est plus que Dieu; enfans qu'elle avait jur
de rendre  leurs mres, blanches comme leur trousseau, vertueuses comme
elle les avait reues; enfans qu'elle chrissait par les soins qu'elle
leur avait prodigus, par la gloire qu'elles avaient rpandue sur sa
longue carrire d'honneur, et par les caresses qu'elle leur donnait, le
soir, quand elles taient toutes alignes dans leur lit de lin, le
matin, quand elles revenaient de la prire, le front blanc et pur de
l'eau frache o elles s'taient baignes.

Toutes pleuraient, et elle pleurait avec toutes. On alla dans la
chapelle et l'on pria. Peu savaient le danger qu'elles couraient. Elles
s'agenouillrent dans la chapelle, dont les vitraux s'branlaient au
bruit du canon. La mystrieuse terreur des sacrifices antiques planait
sur cette scne. Les chants des pensionnaires s'arrtaient de temps en
temps pour laisser entendre la canonnade continue de l'artillerie dans
la campagne. Toutes ces ttes gracieuses s'abaissaient alors; les yeux
se fermaient; les mains se joignaient  d'autres mains; pendant une
heure entire, cette oraison, cet adieu dchirant de l'innocence, monta
vers le ciel sur les ardentes colonnes de la fume des combats.

Puis, quand Dieu fut charg de cette immense responsabilit, trop forte
pour une pauvre mre, la directrice d'couen dit  toutes ces filles,
dont les pres et les frres mouraient au mme instant, de venir
l'embrasser pour la dernire fois.

Et comme on entendait dj le bruit des roues de fer de l'artillerie,
criant sur les pavs de la grande route, elle et ses lves montrent
sur la terrasse qui domine l'horizon. L'horizon marchait: un horizon
d'hommes.

L, madame Campan fit appeler les quatre soldats et le caporal que le
gnral Hullin lui avait envoys pour la dfendre contre trois cent
mille hommes, les trois pompiers et les deux gardes-chasse attachs au
service de la maison; et jugeant, avec raison, que cette apparence de
rsistance, toute faible qu'elle ft, pouvait la compromettre auprs des
ennemis, elle les congdia, pleine d'attendrissement pour le dernier
dvouement dont ces braves gens voulaient se rendre dignes. Elle fut
sourde  leur protestation de mourir en dfendant l'tablissement. Ils
furent obligs de partir. Pas un homme ne resta. Seulement elle envoya
par l'un d'eux, au gnral russe Saken, une lettre o elle mettait sous
sa protection de vainqueur, d'homme et de chrtien, l'tablissement
d'couen et l'honneur de cinq ou six cents familles. Quel sort pouvait
avoir cette lettre?

Aucun devoir ne restait plus  remplir.

Alors madame Campan, aprs avoir fait placer toutes ses pensionnaires
sur la terrasse, en vue de l'ennemi, ordonna qu'on ouvrt toutes les
portes, et alla se placer sur les marches de l'entre, afin de mourir la
premire.

Jusqu'au soir de la grande bataille, les filles d'couen, dont les pres
taient morts ou mouraient dans les fosss de la route, attendirent.

A la nuit, quatre soldats russes firent retentir leur talon de fer sur
les marches du perron; un frisson parcourut la maison.

Ils se prsentrent devant madame Campan.

Saken avait reu la lettre.

L'un des quatre soldats russes tait dcor de la Lgion-d'Honneur.

Des exemples n'indiquent-ils pas la ncessit de mesurer l'opportunit
des tablissemens  l'esprit des temps? Saint-Cyr fut une admirable
fondation sous la monarchie fortement catholique de Louis XIV. Une
parfaite harmonie existait entre la loi des hritages qui dotait les
anes au prjudice des filles cadettes, et la loi religieuse qui
offrait un asile, une ducation, mnageait un avenir  celles-ci. Par
Saint-Cyr, j'entends et j'explique toutes les institutions monastiques.
Admise dans l'tat, la religion tayait par dvouement, endoctrinait par
intrt de corps, et s'appropriait, par excs du pouvoir qu'on lui avait
abandonn, tout ce que la socit laissait tomber de ses mains mal
jointes. C'tait peut-tre un abus; mais un abus qui en surveille un
autre, pour qu'il ne devienne pas plus grand, ne mrite pas absolument
du mpris.

Saint Basile, saint Franois, saint Augustin, saint Dominique,
apparurent comme des lgislateurs au sein d'un monde plein de confusion.
N'tant pas rois, ils furent saints;  dfaut de lois, ils publirent
des rgles. Voil leur saintet! Ces grands hommes eurent l'intelligence
sociale qui manquait aux souverains de l'poque pour gouverner.
Regardez-y de prs, et cartez un instant la lampe biblique qui lve
deux rayons mystrieux au sommet de leur front. Ces sages dcouvrirent
que les maux de l'homme taient infinis, ainsi que ceux de la femme.
Pousss par une ide religieuse, ils enfoncrent leurs mains dans les
tnbres, et btirent  pierres perdues. Pour chaque infirmit ils
crrent un remde. La maladie aux mille faces hideuses eut ses mille
hpitaux: la ple faim, qu'aucune industrie ne pouvait assouvir, trouva
des tables abondamment servies dans des salles silencieuses: la
virginit, et celle que voulait conserver le coeur, et celle
qu'imposait la pauvret; le veuvage, expos  la piti ou au
libertinage, eurent, la virginit des cellules inviolables, le veuvage
des occupations maternelles auprs des orphelins qui devenaient des
filles et des fils par les liens de la charit. Les membres de la
colonie humaine, briss par la conqute trangre,  la merci de l'pe
et du bton, se runirent, se rapprochrent  l'unit fcondante des
monastres, palpitrent, vcurent, furent la socit.

Poursuivons l'histoire des penses fondatrices.

Il y a un immense lan de gnrosit dans la pense de Napolon,
lorsqu'il ouvre couen aux filles et aux nices de ses compagnons
d'armes. Pour la premire fois, la reconnaissance de l'tat se trouve de
niveau avec le dvouement des sujets. L'tat paie, par de l'honneur
vers sur la famille, par de l'instruction  l'enfant, le sang qu'a
prodigu au pays le chef de cette famille, le pre de cet enfant. C'est
presque faire aimer la blessure que de la soigner avec tant de religion;
c'est avoir lgitim l'ambition du conqurant que d'avoir amen la
nation  adopter les descendans de celui qu'on a mutil pour conqurir.

Napolon fit cela, et il savait bien pourquoi. Celui qui ne se trompait
jamais, mme en cessant d'tre gnreux, lorsqu'il l'tait se comprenait
sans doute.

Napolon avait fait un camp de la France, mais un camp antique,  la
manire des vieux guerriers romains. Tout s'abrite sous sa tente,
soutenue par des lances: les moeurs, le commerce, les arts. Nos
montagnes sont des remparts, nos fleuves des fosss, nos villes des
casernes. La France s'appelle lgion. Tout ce qui flotte est drapeau;
tout ce qui tonne, canon; tout ce qui parle, proclamation; tout ce qui
marche, soldat. couen sort du milieu de la poudre; couen est un beau
pavillon de soie et d'or qui s'lve au bruit des fanfares. L'empire a
son idal, son Olympe militaire, beau  rver dans les nuits toiles du
bivouac. couen se peuple, pour l'imagination des soldats de Marengo et
de Friedland, de jeunes filles rveuses, endormies sous des drapeaux,
assises sur des affts de canon, appuyant leurs mains blanches sur des
pes d'or, ou debout, attachant  des uniformes dchirs par le sabre
les toiles d'honneur de la constellation impriale, dont Napolon est
le soleil. Quand le jeune soldat s'est bravement battu, quand il a reu
un coup de sabre au front, il espre la croix et une femme instruite par
couen, dote par le pays. La gloire se marie  la gloire; l'empire ne
se msallie pas. Le capitaine pouse la fille du colonel; l'orpheline
d'un gnral accepte la main victorieuse d'un sous-lieutenant. C'est 
faire de la France une famille martiale, un androgyne arm, une ide
invincible.

Le temps manqua  l'oeuvre; la France fut brise  la poigne. Vous le
savez.

couen cessa d'tre le dpt des demoiselles de la Lgion-d'Honneur.
Sous d'autres rglemens, et surtout dans un autre esprit, l'institution
fut transfre  Saint-Denis, o elle est encore. Nous avons pris d'un
peu haut ce que nous avons  dire sur cette institution  notre poque;
disons-le.

Regardons autour de nous, et demandons-nous ensuite si l'tablissement
de la Lgion-d'Honneur a la mme signification aujourd'hui qu'autrefois;
s'il n'est pas une reconnaissance nationale qui tonne par ses
proportions, compare aux services rendus; s'il n'est pas un prtexte
pour donner la croix d'honneur aux pres qui,  dfaut de gloire, ont le
bonheur d'avoir des filles?

Nous serions disposs  fermer les yeux sur les raisons qu'a le
gouvernement d'tre gnreux, ce qu'en aucun cas il n'est prudent de lui
reprocher, si du moins il ne nous tait dmontr qu'il y a malheur rel
pour les filles de la Lgion-d'Honneur  recevoir l'ducation de ces
sortes d'tablissemens, au nombre de trois, nous pensons.

Le monde a-t-il, comme sous l'empire, une place pour elles, lorsque,
toutes belles, dlicatement leves, ddaigneuses, avec quelque raison,
de la bourgeoisie, elles sortent de cette institution militaire? La
tradition d'estime qui les faisait accueillir en 1812, et leur prparait
dix alliances pour une, s'est-elle conserve  travers une restauration
plus dvote que militaire, et est-elle venue jusqu' nous, socit
marchande et financire? O est la foi vive qui,  l'extrieur, rponde
 cette tradition? Napolon est dj csar; les ides qui lui ont
survcu ont tort: le bronze les touffe. La fille du capitaine
comptera-t-elle sur la main du lieutenant? O est le lieutenant? o est
la grande arme? Et si ces colonies militaires sont tellement rduites,
que sur vingt pensionnaires on en compte  peine deux vraiment filles de
soldat, tandis que le reste appartient  des origines bourgeoises,
n'est-il pas exact de publier que ces filles reoivent une ducation
menteuse, dcevante, usurpe sur l'ducation des reines? J'en conviens,
on danse  ravir aux divers tablissemens de la Lgion-d'Honneur; on y
apprend  peindre avec got; l'art de bien dire, de se bien tenir et
celui de bien penser, je prsume, y sont enseigns avec une
incontestable supriorit. Je crois qu'on y excelle sur le piano et mme
sur la harpe. Il ne serait pas impossible que le blason y ft en
honneur.

O logerez-vous ces chefs-d'oeuvre qui sortent de l avec 400 francs
de dot? Avez-vous beaucoup de princes Louis Bonaparte pour faire des
reines de Hollande de ces Hortenses du faubourg Saint-Martin? Quel petit
marchand osera mesurer son actif avec l'immense avenir promis  ces
demoiselles, dont la moindre prtention est peut-tre d'avoir une harpe
de 5,000 francs, sortie des ateliers harmonieux de Pleyel; un piano
d'rard, du mme prix; un ameublement gothique de Chenavard, des bronzes
de Thomire?--Savez-vous tenir les livres? Je le vois, il faut dcidment
des poux grads aux pensionnaires de la Lgion-d'Honneur, et, en
consquence, la guerre, et le vent n'y est pas; et la guerre
perptuelle: c'est encore plus difficile; et ensuite un Napolon qui
gagnt Austerlitz et Friedland. C'est trop cher, de pareilles dots.

Quel remde  ceci? Fermer l'tablissement de la Lgion-d'Honneur, comme
la rvolution ferma les couvens. Un chevalier de Malte n'est pas, de
nos jours, une anomalie plus choquante qu'une demoiselle de la
Lgion-d'Honneur. Cependant finissez-en avec gnrosit: mariez toutes
ces demoiselles.

Les contestations judiciaires qui se sont leves relativement 
l'excution du testament du prince de Cond ont entran, entre autres
rsultats, l'annulation du legs d'couen, que ce prince destinait  un
tablissement o auraient t reus les fils des migrs vendens. Par
suite des changemens survenus dans la forme de l'tat, ce legs a paru
aux lgislateurs d'une ralisation impossible; et sans y avoir gard, le
chteau d'couen est retourn au lgataire universel, M. le duc
d'Aumale.

Nous n'avons pas mission de conseiller les rois ni d'apprendre  leurs
fils que la volont des mourans est chose pnible  fouler aux pieds.
Sans moraliser les trnes d'un ton si haut, ne pourrait-on demander si,
parmi toutes les destinations qu'on essaiera, et cela sans succs, de
donner au chteau d'couen, celle dont le prince de Cond avait eu
l'ide ne mriterait pas d'tre apprcie? Tout n'est pas  rejeter
d'une inspiration gnreuse. Si, des fils de Vendens, il n'y avait 
esprer que des hommes rvolts contre l'tat, nul doute que
l'institution projete par M. le prince de Cond ne ft une insulte
pour le pays. Le pays ne doit ni science ni lumires  qui tournera sa
force contre lui. M. de Cond avait des sympathies plus raisonnables. Le
legs d'couen tait une rcompense, une preuve de bon souvenir, donne 
des affections militaires nes autrefois dans les mauvais temps de
l'exil, et non un encouragement  des principes que M. le prince de
Cond savait bien ne pouvoir plus se perptuer. Voici plutt comment il
comprenait le but et l'utilit du bienfait qu'il lguait aux enfans de
ses compagnons d'armes. Sans altrer les traditions de royalisme des
pres, il aspirait  rendre dans le coeur des enfans la foi
monarchique plus pure, plus claire, plus nationale. A une gnration
d'hommes sauvages, rudes dans leur fidlit, poussant le dvouement
jusqu'au crime, il voulait faire succder des hommes forts par la
parole,  une poque o elle est tout; gaux en lumires avec qui que ce
ft, redoutables  la tribune, o les opinions triomphent, de nos jours,
mieux qu'au fond des bocages,  la lueur des mousquets. Qui osera
interprter autrement, sans outrager la raison du testateur, le legs en
faveur des enfans vendens?

En admettant mme que les esprances du prince de Cond n'eussent pas
t aussi dsintresses, il y a au bout de tout enseignement mille
destines imprvues qui eussent tromp ses calculs. A qui est-il permis
de s'assurer d'avance le bnfice d'une ducation? Qui a jamais su sur
quelle doctrine sociale se grefferait la science acquise? L'homme sme,
Dieu fait crotre. Des jupes noires de la scolastique est sorti le
hideux matrialisme du dix-huitime sicle.

Ouvrez donc sans crainte couen, ses vastes salles d'tudes, ses cours
solitaires, aux enfans des Vendens. Une fois sous votre clef,
vengez-vous, mais vengez-vous bien! Les pres ne savaient pas lire; que
les enfans lisent, crivent, calculent! Les pres brlaient; que les
enfans apprennent  btir! Ceux-l taient incendiaires, ceux-ci seront
architectes; les uns cultivaient  peine une terre aride, les autres
connatront l'industrie qui fconde les marais, promne la charrue dans
les plaines et rpand du gazon sur les rochers! Les pres se cachaient
dans les joncs; les fils se promneront  travers les bls! Les pres
n'obissaient  aucune loi, les fils les respecteront toutes, parce
qu'ils les comprendront et parce qu'ils les auront faites! Et par l
vous aurez, sans subornation, touff les germes de la guerre civile,
dplac, du moins pour long-temps, son principal foyer, et, du mme
coup, accompli le voeu du prince de Cond!




MARQUISAT DE BRUNOY.


I

Ce village perdu entre deux ou trois forts qui se disputent  qui
l'enveloppera le mieux d'ombre, de fracheur et de silence, ces cent
cinquante maisons dont il se compose, ces tuyaux de chemine qui fument
joyeusement au-dessus des peupliers pour annoncer au loin que la broche
n'est pas un instrument inconnu dans l'endroit; ces belles oies bleues,
noires, blanches, dodues et criardes, qui vous haranguent, les ailes
dployes,  l'entre de la pacifique localit; ces truies grasses
comme des procureurs, errant en libert et par escouade,  la manire
des chiens de Constantinople; ces poules qui font la boule dans le
sable, ces coqs qui chantent au premier tage, ces chats bien fourrs
dans leur pelleterie soyeuse brosse par le bonheur, endormis au bord
des toits de chaume; ces enfans qui semblent tre ns il y a une heure
aprs la pluie, sous un rayon de soleil; ces petits intrieurs rustiques
o la table de chne, le rtelier de roseau garni d'argenterie de plomb,
le lit tir  quatre pingles, rvlent de quoi se compose la flicit
des locataires; ces habitans occups  dpecer des moutons,  les
hacher,  les embrocher,  les larder de lavande et de thym; ce bruit
ternel de friture, cette vapeur de cuisine qui roussit l'air, ce pain
passant par chaudes panneres au front de toutes les portes; ces
chaudrons de cuivre dont le fond tam luit au soleil, qui, descendu sur
un rayon, semble y manger l'enduit de confiture dont ils sont vernisss;
ces vases de lait pour la crme, ces brocs de vin pour la matelote, ce
chteau o le concierge ce n'est personne, et o le propritaire c'est
tout le monde, et o tout le monde entre en effet, et d'o chacun sort,
qui avec un habit neuf, qui avec le ventre plein, qui avec une femme
dote, qui avec du vin jusqu'aux yeux, qui avec une chape d'or brode;
ces roses semes partout et en si grande quantit qu'il y en a pour
quinze mille francs; ces jets d'eau qui au lieu d'eau lancent  cent
pieds de la clairette de Limoux et enivrent les mouches au passage; ces
tables dresses dans le chteau, chacune de cinquante couverts; ce
seigneur de dix-huit ans, riche  quarante millions, ple, l'oeil vif,
la physionomie spirituelle, tutoyant les palefreniers par qui il est
tutoy, s'asseyant sur le genou des nourrices, et faisant asseoir des
enfans sur ses genoux: tout cela, ce n'est pas le pays de Cocagne, rve
de quelque pote affam; c'est Brunoy tel qu'il fut un jour du
dix-huitime sicle et  peu prs depuis 1767 jusqu'en 1776, pendant
neuf ans; Brunoy, village  cinq lieues de Paris, sur la petite rivire
d'Hyre, entre le grand chemin de Brie-Comte-Robert et celui de Melun, 
un quart de lieue de la fort de Snart.

Aucun enchantement n'avait prsid  la construction du chteau de
Brunoy, cascade de toutes les prodigalits o s'abreuvait le bourg de ce
nom, compos  peine de six cents habitans. L'enchanteur fut un
financier.

Bti par un garde du trsor royal nomm Brunet, il fut vendu  M. de
Montmartel, l'un des quatre frres Pris, munitionnaires gnraux,
devenus si riches de si pauvres qu'ils taient auparavant, que l'an,
Pris de Montmartel, anobli rcemment, prit dans l'acte de baptme de
son fils an et unique le titre de comte de Sampigny, baron de
Dagouville, seigneur de Brunoy, de Villers, de Fourcy, de Fontaine, de
Chteau-Neuf, etc., conseiller d'tat, garde du trsor royal.

Outre ses titres et ses chteaux, M. Pris de Montmartel acquit aussi
une femme, qui n'tait autre que Mlle Marie-Armande de Bthune, fille
de Louis, comte de Bthune, lieutenant-gnral des armes navales. Le
fils d'un htelier des Alpes s'allia  la race des Sully.

De cette union naquit, l'an 1748, le clbre marquis de Brunoy, l'homme
qui peint le mieux l'agonie du dix-huitime sicle, figure triste,
figure bouffonne, marque au front de la fatalit et  la joue des
taches de la dbauche, un de ces hommes qui finissent  la fois un
sicle, une race, un nom, une immense fortune.

lev avec les plus tendres soins sous les yeux d'une mre qui le
trouvait assez beau pour ne pas lui tenir compte, en l'aimant, de
l'extraction mdiocre de son pre, chri de M. de Montmartel, son pre,
qui ne croyait pas de son ct tre dispens de lui donner une bonne
ducation, parce qu'il tait gentilhomme et qu'il serait un jour
quarante fois millionnaire, le jeune comte de Brunoy reut des leons
en tout genre des hommes les plus remarquables de l'poque. Il rpondit
moins par son aptitude que par une tonnante facilit de conception aux
efforts de ses excellens parens sous la haute protection desquels il fut
accueilli dans le monde et bien reu d'abord  la cour. Le jeune marquis
offrait le modle de cette existence pleine de paresse et de belles
manires qui nous semble fabuleuse aprs la rvolution, qui la remplaa
par de si rudes moeurs. Se lever  midi, passer du sommeil du lit au
sommeil du bain, se rajeunir dans des dtails de toilette, qui sont la
plus ravissante futilit de la vie; livrer son corps assoupi aux mains
dlicates d'un perruquier qui vous enveloppe d'une atmosphre de poudre
odorante, et fait  loisir de votre visage un beau pastel de La Tour;
essayer de se mettre debout sur des tapis, gazons artificiels, o
accourent sans bruit, mais avec empressement, quatre valets, les uns
pour vous passer les bras dans les manches de votre habit du matin, les
autres pour introduire votre pied dans la chaussure brode, tandis que
votre jabot se dploie sous vos doigts chargs de brillans; recevoir,
dans le salon o le djeuner vous attend, des amis riches en projets de
parties pour la journe; effeuiller tous les vnemens de la veille,
sans s'intresser  aucun; ou bien discuter gravement pour savoir qui a
tort de Mme Dubarry, qui veut marier le danseur d'Auberval avec
Mlle Arnould, ou du danseur d'Auberval qui a refus par rapport aux
moeurs; aller de l  Saint-Sulpice pour entendre les nouvelles
orgues, puis rentrer pour changer d'habit, et paratre dcemment au
Palais-Royal, o M. le duc de Chartres prside  des embellissemens
extraordinaires, tel qu'un clairage  l'huile compos de cent cinquante
lanternes; se rendre au dner de M. le prince de Marsan, qui rappelle,
par ses ftes et ses comdies o ne jouent que des personnes de qualit,
les fameuses rceptions de M. le comte de Clermont; se retirer au petit
jour, et trouver sur sa table une invitation pour tre de la chasse du
roi  Compigne le lendemain; avoir vu tous ses dsirs accomplis, toutes
ses joies satisfaites dans les heures ni trop courtes ni trop longues de
la journe; avoir eu de l'esprit envers tous, de l'adresse au mange, de
la grce auprs des femmes: tel tait le rsum d'occupations qui
pouvaient dresser,  quelques variations prs,  cette poque, un jeune
marquis de vingt ans, qui n'tait pas escroc comme _le Chevalier  la
mode_ de Dancourt, ni empoisonneur de femmes comme le marquis de Sade.

Le marquis de Brunoy parut  la cour avec un luxe dont peu auraient
soutenu la rivalit, surtout  une poque qui se ressentait encore
vivement de la banqueroute de Law. Rien ne lui cota, ni des quipages
admirs de tout Paris, ni un ameublement dont il fallait se hter de
louer le got exquis, car il en changeait  chaque saison, ni une
existence enfin o tous les plaisirs dlicats taient admis, sans
mlange d'excs, si ce n'est celui d'une prodigalit bien pardonnable 
un jeune homme, hritier prsomptif de quarante millions. Quand son nom
vient  se montrer plus tard dans les _Mmoires secrets_, ce n'est que
pour y rclamer une publicit de folie, et non d'immoralit. Le
caractre de ses dissipations est alors aussi tonnant que sa fortune,
s'il n'en justifie pas l'abus.

Les cours les plus populaires, les plus corrompues, comme celle de Louis
XV, sont des pays tnbreux o, avec la plus cynique libert de
manires, on en revient toujours,  des heures donnes,  se demander
compte des qualits de naissance d'un homme. Si les titres humects par
le vin tombaient au fond du tonneau, sous le rgne bachique de Louis XV,
on les retrouvait au fond du tonneau quand le vin tait bu. Lorsque le
sang-froid tait revenu, on et rougi d'tre tomb sous la table avec un
homme de rien ou de peu. Quelque philosophe qu'on ft, on voulait
savoir avec qui l'on s'encanaillait: c'tait bien le moins.

Ce fut un prtexte admirablement trouv pour blesser la fiert du jeune
marquis de Brunoy, que la prcocit de sa noblesse de finance. Les
haines se rsolvent en poison invisible l o les pes d'acier ne sont
jamais tires peur une injure, car on n'injurie pas  la cour. On fait
estropier votre nom par le domestique qui annonce; on rit alors de
l'antiquit d'une race dont un valet ne peut peler les premires
syllabes inconnues. Quelques-uns prennent votre dfense, dont on leur
sait bon gr, par une charit polie; autre moyen d'assassiner. Vous
rougissez, on rit; vous tes ridicule, vous tes mort.

Nul n'a jamais su quel affront de ce genre reut le jeune marquis de
Brunoy, mais tout--coup, dans l'intervalle d'une nuit  l'autre, il
changea sa vie, ses moeurs, ses gots, son caractre; il comprit, s'il
avait t offens, qu'on ne tuait pas en duel une opinion reprsente
par des milliers d'hommes; il renona  la vengeance du sang; il se
dmontra sans doute aussi qu'il ne fallait pas chercher  prouver qu'un
gentilhomme de cinquante ans est tout aussi noble qu'un gentilhomme de
mille ans de gnalogie. Qui aurait dcid la question? le peuple? il se
proposait de trancher la difficult, dans vingt ans, en pleine place de
Grve. Il et bien voulu, sans doute, se cacher au fond de ses mines
d'or, et de l mpriser qui l'avait mpris; mais il tait trop tard. Le
marquis avait recherch les gens de qualit avec l'avidit d'un parvenu,
il s'tait frott  eux pour se parfumer de naissance; son ddain sans
noblesse et t de la rancune et non de la fiert. Comme elle tait
jeune, hautaine, et primitivement du peuple au fond, son ame dut rugir
dans sa poitrine.

Il sauta sur une ide trange; rentr chez lui, la honte dans le
coeur, il foule son chapeau, dchire ses gants, maudit la cour, lance
son pe  travers une glace; il sonne, ses ordres sont donns; on
vendra son mobilier dans la journe,  vil prix, comme on pourra; il
faut s'en dbarrasser au plus vite; tableaux, tapis, glaces  qui les
veut; ce qu'on n'a pas le temps de donner, on le brise; plus de train de
maison  Paris; relations rompues sur-le-champ, ftes contremandes; on
renvoie les invitations qu'on a reues, on retire celles qu'on a
envoyes; l'htel est en vente, les quipages de ville sont vendus.

Qu'est devenu le marquis de Brunoy? se demande-t-on dans les salons qui
n'avaient pas encore la ressource des chambres politiques, qui avaient 
peine la hausse et la baisse de la bourse pour occuper les esprits. On
le cherche  Paris,  Versailles, aux petits soupers,  l'Opra, au
sermon; de nulle part il n'en vient des nouvelles. Au bout de trois
jours il ne fut plus question du marquis de Brunoy.


II

Si parmi ces maons dguenills qui broient du pltre, ces menuisiers
qui quarrissent des poutres au soleil, ces hommes couverts de sueur qui
tracent une enceinte grande  contenir une ville, vous apercevez un
ouvrier infatigable, changeant de fonction  chaque instant, plus mal
vtu que les uns, plus familier que les autres, plus hardi buveur que
tous, vous avez retrouv le jeune marquis de Brunoy, conseiller
secrtaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.

Il exhausse d'un tage le chteau de son pre, celui qui avait suffi 
l'orgueil de deux financiers,  M. Brunet,  M. Pris de Montmartel. Il
le veut plus spacieux, il le veut royal; il btit des communs presque
aussi vastes que ceux de Versailles, dessine des cours d'honneur o
pourraient tourner les quipages du roi; peut-tre compte-t-il sur
l'honneur d'une visite du roi!--Cela n'est pas sans exemple: Louis XIV
parut bien  la fte du financier Samuel Bernard.--S'il ne peut rien
changer  la primitive construction du chteau, il le flanque du moins
de logemens sans fin. C'est un Versailles en tas. Une fois le chteau
enfl de btimens, il songe au jardin, au parc, aux eaux, aux cascades.
Si l'eau est trop loin, si la rivire coule  cent pas au-dessous, il
prend la rivire par le coude, la violente, et l'amne entre son chteau
et sa cascade. Lui et-on dit: Monseigneur, il nous faut l'Ocan; il et
rpondu: Allez le chercher, voil de l'or. Les travaux ne ralentissent
pas; ils ne sont suspendus qu' midi, heure  laquelle le marquis mange
la soupe aux choux avec ses ouvriers. Ensuite viennent de Paris et par
caravanes des chariots pleins de meubles, de tapisseries, de glaces, et
d'ouvriers perchs sur ces meubles. A ceux qui leur demandent en les
voyant passer dans les alles de la fort de Snart: Bonnes gens, pour
qui ces belles choses? ils rpondent: _Pour M. le marquis de Brunoy_.

Et quand le chteau est bti, meubl, agrandi, plant, arros, que des
millions ont t dpenss pour lancer des eaux sur du gazon, pour avoir
du gazon autour d'une serre chaude qui renferme les vgtaux les plus
rares; quand le roi Louis XV pourrait entrer par cette porte ouverte
dans l'axe du chteau, au bout d'une alle merveilleuse de
perspective,--le roi et toute sa cour; alors le marquis de Brunoy runit
tous ses compagnons d'ouvrage, et leur dit:

--Si vous avez bti le chteau, vous l'habiterez. Il est  vous.

Les paysans et les maons de Brunoy pensaient que M. le marquis tait
devenu fou.

--Oui, il est temps de former ma maison.--Toi, La Tuile, tu seras mon
valet de chambre,--six mille livres d'appointement; toi, Le Loup, mon
gcheur, tu seras mon secrtaire,--dix mille livres; toi, Renaudin, qui
fais si bien la soupe aux choux, sois mon intendant; toi, le vitrier
l-bas, tu rempliras les fonctions de mon officier des chasses; vous
autres, qui n'tes que bcherons de votre tat, vous passez de droit,
domestiques de pied et laquais de ma maison. Demain vous irez  Paris
commander des habits appropris aux nouvelles charges que je vous
destine  occuper auprs de moi.

A votre retour, nous rendrons  mon respectable pre les honneurs
funbres qui lui sont dus.

Allons boire!


III

Quelques mois aprs l'inexplicable isolement du marquis  Brunoy, son
pre, M. Paris de Montmartel, tait mort des chagrins qu'il lui avait
causs. Cet vnement surprit le marquis, tandis qu'il achevait de
meubler le chteau dont il ne croyait pas tre si tt le matre absolu.
On a vu qu'il avait voulu l'inaugurer par un jour de tristesse filiale,
et,  l'exemple des nobles familles, faire prendre le deuil  la vaste
domesticit de sa maison.

Le deuil ne manqua pas d'une certaine singularit.

Tous les domestiques furent vtus de serge noire, de la tte aux pieds.

Chaque habitant reut six aunes de la mme toffe, afin de participer, 
raison de sa taille,  la douleur du marquisat.

Un rideau noir incommensurable caparaonna le chteau, du fate  la
base.

De longs crpes furent nous aux arbres; des pleureuses attaches au
front de marbre des statues.

Le canal qui traverse la proprit, au lieu d'eau, laissa couler de
l'encre.

Et quand les eaux jourent, vers le coucher du soleil, sur le disque
duquel le marquis regretta beaucoup de ne pouvoir jeter un voile noir,
on vit les tritons, les sirnes et les grenouilles des bassins rejeter
de l'encre par leurs conques et par leurs bouches.

Madame de Montmartel vint surprendre son fils au milieu de son
extravagante tristesse. Elle apportait  Brunoy une douleur moins
affecte que celle qu'elle y trouva. Veuve par l'inconduite de son fils,
elle pleurait abondamment un malheur dont la cause tait dans sa
famille.

A l'aspect de la lugubre bouffonnerie du chteau, elle craignit pour la
raison de son fils, qui, ple comme Hamlet, empress, respectueux, la
prenant par la main, la conduisit  travers le parc, dont les crpes
sinistres flottaient et se droulaient au vent du soir.

Vu de loin, ce devait tre un saisissant tableau, que cette extravagante
mais colossale solennit noire. Ces arbres avec leurs crpes, ce
chteau, vaste ordonnateur des pompes funbres, vtu de noir, immobile
au milieu d'un convoi immobile; tout le village tendu de noir; ces eaux
noires lances vers le ciel, et ce jeune homme en deuil avec cette
mre en deuil, se promenant  pas lents sur un grand espace, auraient
effray, pouvant le voyageur qui, au sortir de la fort de Snart,
toute sanglante de traditions, et aperu, des hauteurs des Bosserons,
cette valle de mort.

--Mon fils, dit en baissant la voix cette mre afflige au marquis de
Brunoy, vous avez de grands torts  vous reprocher envers votre famille,
dont vous avez pouss le chef au tombeau bien avant l'ge; vous avez
permis  la mdisance d'interprter de mille manires scandaleuses votre
disparition subite de la maison paternelle; on nous a accuss
alternativement, vous comme un mauvais fils, jaloux de vous emparer le
plus promptement possible de votre hritage, nous comme de durs parens
qui voulions vous forcer  embrasser les ordres, malgr vos penchans,
afin de conserver plus long-temps votre fortune. Vous avez souill la
jeune noblesse franaise.

Le marquis sourit amrement  ce dernier reproche.

Madame de Montmartel reprit: Chaque jour a eu sa calomnie; le ridicule a
demand sa part d'aubaine au mensonge, et il l'a obtenue; aucune
personne de votre famille n'a pu paratre dans un lieu public, mme dans
les plus saints, sans devenir un objet de curiosit; on nous a appuy le
doigt sur le front. Vous deviez prvoir ceci, et vous n'avez pas t
arrt par cette considration. Si du moins vous tiez venu chercher
votre pardon au lit d'agonie de votre pre, lui et le monde eussent t
apaiss; mais votre obstination  vous cacher a ranim, au contraire,
aux derniers momens de M. de Montmartel, toutes les suppositions que
l'oubli, car le mensonge lui-mme se lasse, avait commenc  user dans
les propos impurs du monde. Oui, pleurez, mon fils, et prouvez du moins
que vous ressentez pour la mmoire de votre pre une respectueuse
tendresse, et pour mes douleurs personnelles une affliction plus vraie,
plus raisonnable, plus noble que celle dont les ridicules marques
tales ici insultent  la piti qu'on doit aux morts. Mon fils, je
compte sur votre repentir, j'espre en votre retour  des sentimens plus
senss; vous me suivrez sur-le-champ  Paris, o j'ai besoin de votre
prsence pour me protger pendant les quelques annes qui me sparent du
tombeau de votre pre. Si ce devoir vous pse, vous n'aurez pas  vous
contraindre long-temps; ma sant est perdue; voyez comme les chagrins
m'ont accable, combien je suis souffrante.......

--Ma mre, estimez-moi assez pour croire que si je vous perdais, je
n'pargnerais rien pour que votre mmoire ft rvre.

--Je sais que vous n'tes pas insensible.

--Vous auriez  votre convoi huit clestins.

--Vous tes lger, mais bon.

--Vous seriez suivie d'autant de frres minimes, auxquels j'adjoindrais
six religieux des Billettes, six carmes, quatre augustins et quatre
jacobins.

--Mon fils, vous feriez mieux de vous occuper de vos prparatifs de
dpart pour Paris que des honneurs  me rendre aprs ma mort.

--Je fonderais pour vous soixante messes hautes.

--Vous voulez donc que je meure, fils ingrat! et il vous tarde d'ajouter
au deuil ironique de votre pre le deuil plus scandaleux encore dont
vous menacez votre mre.

--A votre service funbre il y aura deux cents prtres, chanoines,
vicaires; plus, quarante torches du plus grand poids, et en cire jaune,
autant en cire blanche, autant en cire verte, plus trois cents cierges.
Les choses seront bien faites.

--Par piti, ne m'effrayez pas ainsi pour votre raison, mon fils.

--Je calcule les tentures: trois bannires de velours violet, comme au
convoi de M. l'archevque de Dijon; trois portires de velours sombre
pour les trois entres de votre paroisse; quatre grands cussons  nos
armes.

--Oh! mon Dieu!

--Comme vos quipages suivront le corbillard, dont je parlerai, ils
auront caparaons et housses tranantes de serge noire, avec croix
cousues de taffetas blanc.

--Vous me faites mourir, et je vais vous maudire, mon fils.

--Sept grands manteaux  grande queue pour ceux qui mneront le deuil.
Je songe qu'il ne faudra pas moins de huit aunes d'toffe pour le drap
mortuaire; le principal sera digne de l'accessoire; on n'aura jamais vu
de plus magnifique pole depuis les obsques du rgent de France,
monseigneur le duc d'Orlans: je le veux de vingt aunes de drap d'or, 
triple frisure,--une frisure de plus que monseigneur le rgent.

--Vous me dchirez le coeur.

--Votre coeur,  propos, sera enferm dans du plomb et dpos dans un
coffre de chne cercl en fer; Houdon se chargera de vous lever un
mausole du plus vaste travail, tout orn de statues, d'urnes, de lampes
et de cyprs.

--Mon fils, vous ne l'tes plus, je vous maudis!

--Achevons maintenant: huit clestins, cent vingt livres; billettes,
carmes, augustins, jacobins, six cents livres; soixante messes, trois
mille livres; deux cents prtres, cinq mille livres; torches de
diffrentes couleurs, deux mille livres; tentures, vingt mille livres;
drap mortuaire et coffre de chne, cinq mille livres; mausole,
cinquante mille livres..... total, quatre-vingt-cinq mille sept cent
vingt livres.

Pardonnez-moi, ma mre, si mon imagination ne me fournit rien de plus
beau pour entourer de respect vos cendres; mais.......

Le marquis s'aperut que sa mre n'tait plus l. Aprs l'avoir maudit,
elle tait partie indigne pour Paris. Il entendit le bruit des chevaux
qui passaient sur le pont de Brunoy.


IV

Malgr le silence que s'imposa madame de Montmartel, touchant la
conduite de son fils,  la folie duquel elle refusa toujours de croire,
on commena de nouveau  s'occuper du marquis, sur le bruit qui avait
couru du deuil extravagant de Brunoy. On sut enfin qu'il ne s'tait ni
tu, ni embarqu pour les Indes, ni relgu  la Trappe, versions
diverses adoptes dans le temps par les oisifs de la capitale. On
l'avait retrouv; on apprit que le possesseur d'une fortune de plus de
trente millions vivait dans un bourg de six cents habitans, traits par
lui sur le pied d'une intime familiarit. Ses dispositions funraires en
faveur de sa mre se rpandirent au courant des petits propos, o put
difficilement s'introduire l'exagration, car elle tait impossible 
l'encontre du personnage.

De son ct, le marquis fut instruit de la place qu'il avait dans
l'opinion, cette opinion qui lui avait t si cruelle un jour, si
impitoyable, et si brlante  l'endroit le plus  nu de l'ame humaine,
de la vanit. Son hrosme trange avait tenu sa vengeance muette,
touffe et petite, comme un moineau dans la main; sa colre dut se
rjouir quand elle put se dire: J'ai enfin attir sur moi les regards
louches de la noblesse, ma soeur, et la vue commune mais bonne du
peuple, mon frre. La scne se passera en famille.

Du reste, on continua  considrer le marquis de Brunoy comme un
original. Original est le premier nom que reoit dans le monde un homme
de gnie ou un fou.

Vous avez souill la noblesse franaise, avait dit madame de Montmartel
 son fils.

Et le marquis tait en droit de demander ce qu'il restait  faire pour
la souiller davantage aprs l'abb de Voisenon, qui louait en pleine
acadmie les charmes de madame Favart, la matresse du marchal de Saxe;
aprs M. le marquis de Sade, qui suait le sang des jeunes filles,
trouvant que de les embrasser c'tait trop fade; aprs M. le prsident
de Meslay, de la chambre des comptes, surpris tout nu  l'Opra, dans
une loge, avec une fille des choeurs; aprs le roi de France, qui
vivait publiquement avec madame Dubarry.

Ce n'est pas dj mal ainsi, mais on peut aller plus loin quand on a
quarante millions, rflchit le marquis de Brunoy; il reste  dcouvrir.
L'abaissement est profond, mais il n'est pas encore  plat dans la boue;
c'est  peine si le peuple, admis comme valet, pntre au fond des
boudoirs, o il soutient les flambeaux de cristal de la luxure, esclave
cubiculaire de ses matres; c'est  peine s'il connat leurs orgies, en
prsentant la cuvette de vermeil o retourne le premier souper pour
faire place au second; c'est  peine s'il comprend leur langage, sous le
nologisme libertin qui le farde; c'est  peine s'il les mprise, vivant
du reste de leurs dbauches, du reste de leurs habits, du reste de leurs
soupers, du reste de leurs femmes. Il y a un autre peuple qui ne les
connat pas, car les nobles seigneurs ne vont pas  pied, et le roi,
leur matre en tout, ne se montre que deux fois par an. Ils m'ont
laiss la rue  salir; l je veux tre roi et marquis de Brunoy,
conseiller-secrtaire du roi, maison, couronne de France et de ses
finances.

Un mot d'histoire en passant. Louis XVI n'tait pas encore mont sur le
trne.

Le comte de Provence, frre du roi Louis XVI, devenu Monsieur, et depuis
Louis XVIII, qui possdait _Gros-Bois_, belle terre du voisinage, se
passionna pour la proprit du marquis de Brunoy, la trouvant selon ses
gots de solitude classique, alors moins exclusifs, torts d'un ge
encore chaud, qu'on l'a soutenu plus tard  la gloire de cette exception
des moeurs royales de l'poque. Il convoita Brunoy, le dsira, le
demanda, menaa pour l'avoir, faisant rpandre par d'officieux
courtisans qu'il tait dans les intentions du marquis lui-mme de se
dbarrasser d'un chteau ruineux pour tout autre qu'un prince royal.

Le marquis poussa l'originalit jusqu' rsister aux avances de
Monsieur, et  se ruiner de plus belle comme s'il et t prince. On
convint que la fermet ne manquait pas  cet extravagant.

De jour en jour plus affermi dans ses projets de vivre au milieu de la
socit qu'il s'tait cre en haine de celle dont il avait fui
l'outrageuse hirarchie, il fallait ou qu'il l'levt jusqu' lui ou
qu'il s'effat jusqu'au point de se trouver de niveau avec elle. Rien
au monde, dans l'histoire des petits combats du coeur humain, n'est
intressant comme le principe de la lutte qu'il eut  soutenir en
lui-mme. Tantt le marquis dvore l'homme, tantt l'homme dvore le
marquis; il rappelle ces monstres qui apparaissent au commencement et 
la fin d'une cration. Tte de marquis et queue de peuple:  la fin la
queue l'emporta.

Un jour il convie ses bons amis les vilains  un superbe repas qu'il
donne dans une des plus belles salles du chteau. Selon l'usage, le menu
fut formidable, la plaisanterie ruissela, avec le vin, des lvres sur la
nappe.--Mes amis, leur dit le marquis au moment suprme du dessert,
quand les convives en belle humeur mouchaient dj les bougies avec
leurs doigts, et s'enroulaient  l'orientale des serviettes autour de la
tte; mes amis, je rclame votre attention, si c'est possible, pour
quelques minutes.

Des figures de terre cuite, peintes en rouge, s'efforcrent de garder le
srieux ncessaire  la communication qui allait tre faite par le
marquis.

--Vous savez qu'on me reproche dans le monde d'tre trop familier avec
vous, de vous avoir laiss prendre trop de libert, d'avoir oubli que
vous tiez mes vassaux, de vous avoir admis  ma table, et beaucoup
d'autres torts dont vous voyez que je me corrige, puisque je vous tutoie
tous, puisque je bois dans le verre de mon voisin Venteclef  la sant
de vous tous, puisque je vous invite tous pour demain  renouveler la
runion d'aujourd'hui.

Cependant, si je suis fier d'avoir effac toute diffrence entre nous;
si j'ai voulu que nous fussions tous gaux comme les six bouteilles d'un
panier de Chambertin, il n'est pas moins vrai que vous n'tes que des
vignerons, des serruriers, des engraisseurs de volaille, des tonneliers,
des gardes-chasses, etc., et que je suis marquis de Brunoy.

--Monsieur le marquis, nous n'avons jamais prtendu le contraire,
s'crirent les vilains, qui craignaient que quelque vellit de
suzerainet ne se ft tout--coup veille dans l'me du marquis.

Il les interrompit en frappant la table de son verre.

--Je le sais: aussi, pour en finir avec tous les reproches dont on
m'assomme, aprs avoir t vilain avec vous, ce qui ne m'a pas russi
auprs de gens obstins  m'appeler marquis, je prtends que vous soyez
marquis comme moi; ce qui va avoir lieu sur-le-champ.

Et vous serez marquis avec marquisats, ce dont beaucoup ne sauraient se
flatter en France. Vous aurez tous un quartier de terre pris dans mes
possessions de Brunoy.

Silence donc! et que l'on aille prendre l'air au jardin, si l'on est
incommod;--n'veillez pas ceux qui ronflent, ils s'veilleront marquis.

Toi, mon vigneron, je te cre marquis de la Chopine; ta terre prendra le
nom de la Chopine-Vieille; salut, marquis de la Chopine-Vieille! Tes
armes seront d'azur au gobelet d'argent vomissant de gueule.

Toi, mon tonnelier, je te nomme marquis de la Futaille, et tu signeras
Beaucerf de la Futaillire. Tu porteras de sinople au tonneau cercl
d'or, sem de bouchons  l'orle.

A ta sant, marquis de la Futaillire!

Toi, mon sommelier, tu seras dsormais marquis de la Bouteille, ou
Christophe de la Bouteillerie. Tu porteras de lie plein ton cusson.

Embrassons-nous, marquis de la Bouteillerie.

Toi, l-bas, je te fais marquis de la Chaudire.--Ton cusson: deux
chaudires l'une sur l'autre, comme la maison de Lara en Espagne.

Ton voisin, marquis de la Cuve.

Messieurs les marquis, j'espre qu' prsent que nous voil tous nobles,
il n'en sera ni plus ni moins qu'auparavant pour nos plaisirs;
l'opinion du monde est satisfaite, condescendons  ses prjugs de
costume.

Le marquis sonna; six domestiques parurent.

Donnez des bas de soie brods, des perruques blondes et des souliers 
boucles  messieurs les marquis.

--A vos paysans?

--Aux marquis de la Chopine-Vieille, de la Futaillire et de la
Bouteillerie; entendez-vous? valets!

Il sonna d'un autre ct.

--Donnez des chemises et des pes  messieurs les marquis...

--Mais, monsieur de Brunoy...

--Obissez: les chemises sont dans mon armoire, les pes accroches
dans mon alcove.

Il sonna une troisime fois.

--Lavez le visage et les mains  messieurs les marquis.

Et les vassaux se laissaient faire, prouvant la sensation glorieuse,
mais bien moins prvue, dont jouit Sancho lorsque aprs des annes de
traverses il fut nomm au gouvernement de Barataria. Ils se laissaient
faire, croyant qu'on n'en usait pas autrement pour crer des marquis.

--Maintenant, mes amis, leur dit le marquis de Brunoy, il nous reste
encore  nous promener  travers le pays, afin qu'on sache dsormais qui
vous tes.

Je veux qu'on vous respecte comme moi-mme.

Tranes par six chevaux, huit voitures s'lancrent dans Brunoy,
tournant, montant, descendant dans des rues troites o trois nes de
front qui vont au march sont mal  l'aise. Les bourses poudres des
marquis, leurs perruques qui les faisaient ressembler  des caniches de
la grande espce, leurs beaux jabots se dtachant en blanc sur leurs
figures ponceau, leurs toffes  ramages et leurs manchettes  point
d'Angleterre, foltraient aux portires.

Les femmes du pays n'en revenaient pas.

--Notre pre qu'est marquis!

--Gros Louis qu'est aussi marquis!

Et les enfans, qui croyaient que c'taient les voitures du roi,
saluaient le serrurier, le charron, l'engraisseur de volailles, le
marchal ferrant, le tonnelier, leurs pres ou leurs oncles, en criant:
Vive le roi!

Ainsi, en un seul jour, le marquis de Brunoy anoblit tout le bourg.

Le lendemain, chacun n'en reprit pas moins sa fonction accoutume: le
marquis trilla les chevaux, le marquis battit en grange, le marquis
engraissa la volaille.

Les menues aberrations de cette vie dvoue par calcul  une singularit
de vengeance sont infinies dans leurs formes; elles sont semblables aux
globules de mercure enferms dans un tube de verre: runies, elles
marquent les degrs de ce caractre d'exception; mais, parses, il est
difficile de les fixer en corps de rcit. Malheureusement, que nous
sachions, le marquis de Brunoy, qui avait tant de choses, n'avait pas
d'historiographe; ou, s'il en avait un, ce ne pouvait tre que quelque
palefrenier lev  cet emploi. Non que les faits manquent 
l'enchanement de cette histoire; ils sont, au contraire, si nombreux,
si presss, qu'on ne sait comment les aligner pour les voir tous; c'est
une immense vie dmolie comme le chteau qui en a t tmoin; on
btirait Bictre, local et locataires, avec les dbris.

Nous avons montr les paysans, les laquais, les cuisiniers, les
gardes-chasses, disposant du chteau  leur gr, ventrant la garenne,
saignant la cave, se donnant du marquis en se renvoyant des bouffes de
vin au visage. C'tait l'ge d'or de ceux qui n'avaient mme jamais vu
d'or.

Et qu'on n'imagine pas que cette confusion ft le rsultat, chez le
marquis de Brunoy, d'un renversement perptuel d'ides. Il voulait que
cela ft ainsi et non autrement. Sa lgislation domestique avait t
mdite avant de recevoir une excution inflexible dans son application.
Jamais homme ne fut plus consquent avec ses principes. On va le voir.

Le concierge d'un de ses chteaux et ses deux filles ayant refus de
s'asseoir  sa table, par respect, disaient-ils, pour M. le marquis,
leur matre, celui-ci les chassa, prtendant, avec quelque raison, dans
sa tyrannie, que l'aristocratie des concierges est intolrable quand
celle des marquis n'existe plus. Je bois avec mon suisse, mon concierge
peut manger avec moi.

L'air du matin ayant un jour aiguis son apptit, il descendit dans la
cour, o il ne trouva que son cocher, occup  soigner les
chevaux.--J'ai envie de crme, mon ami, lui dit-il; allez m'en chercher,
je vous prie.--Aller chercher de la crme n'est pas dans mes fonctions,
rpliqua le cocher; une servante ira.--Quelle est donc votre fonction
ici, mon ami?--De soigner vos chevaux, de les atteler et de les
conduire.--Fort bien. Attelez donc six chevaux  ma voiture, faites-y
monter une servante, et qu'elle me rapporte de la crme. Tous les
matins, mon ami, sans sortir de vos fonctions, vous vous acquitterez du
mme devoir.

Depuis ce jour les servantes allrent chercher de la crme pour M. le
marquis de Brunoy dans une voiture  six chevaux.

Une autre fois, jouant aux quilles avec un domestique, il perdit la
partie, et fut oblig, par convention rgle en prsence de tmoins, de
lui baiser le pied en tenant un verre de vin  la main.

Il tait d'une politesse raffine pour ses amis les paysans. Il les
visitait  chaque bonne fte; il dposait sa carte chez eux quand ils
taient malades. Le linceul, la layette, la corbeille de marie, se
faisaient aux frais du chteau. La femme d'un bourrelier tant morte,
toute la maison du marquis prit le deuil. Il y eut catafalque, tenture
de ras de Saint-Cyr dans la nef, de ras de Saint-Maur dans le choeur,
pitaphe en cuivre, tombe, trente mille livres de dpense. Huit cloches
sonnrent pendant trois jours; les villages des environs rpondirent 
cette sonnerie lugubre. Le monde tait veuf de la femme d'un bourrelier!

Colossal dans la douleur, il tait monstrueux d'excs dans la joie de
ses vassaux. Marchal et Sn, l'un secrtaire du marquis et fils du
bourrelier dont la femme avait t si pompeusement enterre, l'autre
paveur de son tat, avaient toute la confiance de M. de Brunoy. Leurs
soeurs s'tant maries, on se rgala pendant huit jours au chteau;
quatre arpens de terrain furent couverts de tables; trente-cinq pices
de vin furent bues. Chaque marie eut pour dot vingt mille livres et un
trousseau du mme prix. Le chemin par o elles passrent pour se rendre
 l'glise fut orn de guirlandes et sabl de sable fin.

A la mme poque, le marquis fonda, dans une salle particulire du
chteau, sous la surveillance d'un mdecin, une vaste infirmerie pour
les pauvres gens de la campagne. Le bienfait tait  peu prs illusoire.
Brunoy ni ses environs n'avaient de pauvres, par consquent de malades.
Une seule pidmie dsolait le pays, l'indigestion.

Il ne doit plus rester aucun doute dans l'esprit du lecteur; le marquis
de Brunoy tait un fou volontaire, mditant ses plans d'extravagance
comme un autre arrange des projets de sagesse; se faisant aimer du
peuple de tout le mpris qu'il s'attirait de la noblesse, qui le
regardait agir maintenant avec une effrayante curiosit. Sa renomme
avait gagn du terrain petit  petit; il faisait les dlices de
l'impratrice Catherine, qu'on tenait soigneusement au courant des
folies de Brunoy. L'Europe gentilhomme avait les yeux sur le marquis. Il
en acquit une audace de rsolution sans exemple.

Rebelle aux remontrances svres de sa famille, il ne voulut jamais
couter avec quelque faveur que les conseils de son oncle, le marquis de
Bthune, homme adroit, esprit sage, qui crut trouver dans l'extrme
jeunesse de son neveu,  peine g de dix-neuf ans, la cause de ses
dplorables drglemens. Il imagina qu'en imposant au marquis des
charges de famille, qu'en le liant par la responsabilit d'une compagne
choisie parmi les plus nobles et les plus belles filles de la vieille
noblesse, il le ramnerait  une vie d'ordre et d'honneur.

M. de Bthune proposa  son neveu de le marier. Celui-ci eut l'air
d'accueillir avec condescendance le projet de son oncle; il consentit,
article par article,  tous les sacrifices qu'on exigea de lui:  rompre
avec les paysans,  congdier ses ridicules domestiques,  reparatre 
la cour,  borner ses dpenses,  vivre  Paris. C'tait un
enchantement. Chaque concession obtenue arrachait des larmes de joie 
madame de Montmartel, sa mre. Enfin, quand le marquis de Bthune crut
avoir remport la victoire la plus complte sur les rpugnances de son
neveu, il osa lui dire avec beaucoup de mnagement: Et vous vendrez
aussi votre chteau de Brunoy; que feriez-vous de cette ruineuse
proprit? N'avez-vous pas votre charmant pt de Bercy? votre belle
terre de Villers en Normandie? C'est convenu, n'est-ce pas, et je vais
l'crire  votre excellente mre; nous vendrons Brunoy.

--Et  qui le vendrons-nous, mon oncle? car il ne faut pas une fortune
ordinaire pour l'acheter.

--Ne vous mettez pas en peine.

--Voyez-vous, je serais dsol, mon oncle, de voir passer mon marquisat
 quelqu'un qui n'aurait pas pour mes paysans les mmes soins que moi.
Ce sont des enfans et des frres que j'abandonne.

--Encore une fois, n'ayez pas ce chagrin. Un mot vous rassurera. Le
comte de Provence est celui qui acquerrera,  tel prix que vous
exigerez, votre marquisat de Brunoy.

Le marquis regarda fixement son oncle.

--C'est dit! mon oncle. Je me marierai quand il vous plaira.

M. de Bthune sauta au cou de son neveu.

En partant, l'excellent oncle se rptait:--Je le tiens!

En le voyant partir, l'excellent neveu s'cria:--Je vous tiens! moi!

Et le soir, orgie au chteau, mais orgie finale. Adieu noy de sanglots
et de vin, on pleurait  pleins verres; on buvait  chaudes larmes.

--Non! je ne vous quitterai point sans vous laisser d'ternels
tmoignages de reconnaissance, dit le marquis  l'assemble, partage
ainsi, la moiti autour de la table, l'autre moiti dessous.

Voici ce qu'il leur dit; et ceci est de la plus rigoureuse exactitude,
tant pour les noms d'individus, quelques-uns encore existans, que pour
les sommes d'argent lgues.

1 Huit cents livres de pension viagre au profit d'Andr Pressard,
attach  mon curie.

2 Six cents livres  Christophe Beaucerf, un de mes gardes-chasses.

3 Mme somme  Denis-Franois Tremblay, engraisseur de volaille.

4 _Idem_  Pierre Pags et sa femme, rtisseurs.

5 _Idem_  Jacques-Raoul Venteclef, portier et pcheur.

6 _Idem_  Jacques Villier, suisse de l'htel;  Pierre Gurin, mon
ptissier;  Lger, mon valet de chambre, perruquier;  Louis Blancart
et sa femme, portiers du chteau de Brunoy;  Gaume, mon valet de
chambre.

7 Douze mille livres a toi, Masset.

8 Six cents livres de pension viagre  Aubin Poinsard, mon
palefrenier.

9 _Idem_  Louis Paysan, sonneur de la paroisse de Brunoy.

10 Maisons et btimens  Filhol an.

11 Trois mille livres de rente au mme.

12 Donation  Sn d'une somme de trente-un mille huit cent soixante
livres; et  Marchal, de la somme de trente-quatre mille cinq cent
soixante livres, et de plus une rente viagre de deux mille huit cents
livres.

13 Une de huit cents livres  Louis-Jacques Venteclef, mon cuisinier.

14 Une autre de douze cents livres  Jean-Claude Delage et sa femme,
chef de cuisine.

15 Pareille rente  Pierre-Jean Millot, concierge du Pt  Bercy.

16 Une rente de huit cents livres  Josep Schneider, mon troisime
valet de chambre; une autre  Philippe Delafaye, mon chef d'office; une
autre de pareille somme  Louis Lemasle, jardinier-fleuriste.

17 Rente viagre de six mille livres  Denis Lacroix, ancien cocher de
mon pre, etc., etc.

Puis, lgataires et donateur ronflrent jusqu'au jour l'un sur l'autre.
On aurait transport le village de Brunoy tout entier aux grandes Indes,
que pas un habitant n'aurait senti la secousse, tant la douleur tait
profonde.


V

Le 8 juin 1767, leurs majests signrent le contrat de mariage de M.
Armand-Louis-Joseph Pris de Montmartel, marquis de Brunoy,
conseiller-secrtaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses
finances, avec mademoiselle milie de Prusse d'Escars. La plus grande
fortune et le plus beau nom de France se donnrent la main sous les
votes de Notre-Dame.

Tout Paris courut  ce mariage, qui remplit la cour et la ville
d'tonnement. On crut le marquis sauv de lui-mme en voyant la jeune
fille qui se dvouait  lui, si belle, si noble, si pleine de soumission
 la volont de ses parens. Ce n'tait point un mariage d'inclination,
on ne le supposait pas; mais comment l'amour ne devait-il pas
infailliblement natre entre quinze ans d'un ct et vingt ans de
l'autre; entre un nom couvert de rouille et un nom tincelant de
diamans, unis par la main du roi de France; entre tout ce que les temps
passs ont de saint, de fier, pos en aigrette sur le front de cette
jeune fille; entre tout ce que l'poque a de pompeux, de riche en
flicits positives, palais, chevaux, domestiques, apport en dot par ce
jeune homme, ce jeune homme qui n'a pas d'armure d'aeux, il est vrai,
mais qui remplirait d'or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la
plus creuse des armures?

Le marquis fut exquis pendant la crmonie; il prsenta la marie 
l'autel avec une dcence parfaite, difiant par sa bonne tenue ses
parens et ceux de sa femme; rpondant aux complimens d'usage d'un ton
aussi dlicat que s'il n'et jamais quitt la cour. On et dit qu'il
revenait de celle de Charles III d'Espagne. Cette fidlit  l'tiquette
lui rallia,  une poque o elle tait la seule vertu visible que la
monarchie et conserve depuis le grand roi, l'estime des meilleures
maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses
rameaux pais sa jeune tige nobiliaire, qui n'aurait plus  souffrir du
souffle dvorant de l'opinion. Quand la famille d'Escars l'acceptait 
la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la prsomption  ne pas
le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d'Escars tait si
beau qu'il fut toute la dot de la marie, en faveur de laquelle le
marquis de Brunoy s'engagea  payer, outre une pension annuelle de 60
mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie
de 300 mille livres, et jusqu' concurrence de 500 mille livres de
toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5
mille livres d'habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis.
Excessif en tout, il offrit  la future des diamans et des habits pour
700 mille livres. Il n'y eut plus de termes assez flatteurs pour le
louer. Il fut prsent  la cour par sa belle-mre, madame la marquise
d'Escars, ne Fitz-James. Impossible d'aller au-del de ce faste, de ces
honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Bthune et conquis la
toison-d'or, il n'et pas t plus radieux. Son neveu devait tre
l'exemple de tous les neveux  venir, lui le modle de tous les oncles.

Le mariage du marquis n'eut qu'un jour; il n'eut pas de nuit.

A peine sa femme appuyait sa tte tremblante sur le pudique oreiller,
que le marquis tait dj sur la route de Brunoy, impatient d'arriver 
son chteau, o l'on tait loin de l'attendre.

Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de
l'glise, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n'ont que
deux suppositions  faire: ou c'est l'incendie qui brle les moissons
des environs, ou c'est M. le marquis de Brunoy annonant son retour au
chteau.

C'tait M. le marquis de Brunoy.

Entour des habitans de Brunoy veills en pleine nuit, le marquis,
encore en habits de noces, ressemblait  un chef de pirates qui rentre
au port pour partager avec les siens la riche capture qu'il a faite. Le
coup avait eu lieu; il avait russi au-del de toute esprance. On
revenait vainqueur. La dpouille c'tait, pour le marquis, son mariage
avec mademoiselle milie de Prusse d'Escars. Rie avec lui qui voudra,
que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes
un morceau d'un si beau nom! d'un si grave vnement! il rit avec eux;
il les encourage mme, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur
matre pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le
mariage! Mais riez donc des Escars o je viens d'entrer! semble-t-il
dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils
ont de vieux aeux, vieux comme les pierres, des arbres gnalogiques
qui couvriraient toute la fort de Snart, des cussons pleins d'un
grimoire  faire tomber les yeux d'un sorcier: ils ont des prtentions 
la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m'ont donn tout cela,
 moi petit-fils d'un htelier,  moi fils d'un financier anobli pour
ses cus,  moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrtaire du
roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre gal,
qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de _Nicolas Tuyau_. Criez
avec moi: _Vive Nicolas Tuyau!_

Aprs ce noble panchement de part et d'autre, Sn le paveur, Thorel le
menuisier, Chalandre, matre charron, Marchal, le fils du bourrelier,
et un abb Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que
pendant son absence il tait venu des officiers et des intendans de la
maison du comte de Provence pour dresser l'inventaire du chteau, de son
mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procd avec les formes
qu'on emploie lorsqu'on poursuit une vente par autorit de justice. Tout
Brunoy avait pens que M. le marquis avait consenti  cette vente par
suite de son mariage; c'tait une bien vive douleur pour le pays.

Dj! murmura tout bas le marquis sans s'arrter aux regrets de ses
gens; j'tais  peine  Paris qu'on songeait  me dpouiller! M. le
comte de Provence est donc bien amoureux de ma proprit! c'est trop
juste, je l'aurais faite belle pour lui; je l'ai plante, embellie,
accrue, pour mnager  M. le comte du repos et de l'ombre; j'ai t le
maon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous
croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez pouser une d'Escars, et
vous vendiez Brunoy  la cour! Brunoy est  mes paysans; j'ai la femme,
et vous n'aurez pas le chteau; marquis! le fou vous a jou.

Cependant le marquis de Brunoy, qui n'ignorait pas la puissance de la
cour, et combien il serait ais au comte de Provence, pour peu qu'il en
et l'intention arrte, de devenir possesseur du chteau, envisagea
srieusement, derrire son masque bouffon, le difficile de sa position;
il retint auprs de lui l'abb Bonnet, l'un de ses conseillers intimes.

--Bonnet, lui dit-il.

--Monsieur le marquis.

--Pas de marquis: Nicolas Tuyau.

--Soit.

--Il y a une glise  Brunoy.

--Fort laide, fort petite, fort pauvre.

--On posera huit cloches d'abord au clocher, Bonnet.

--Huit cloches, y songez-vous? Il n'y a pas de paroisse  Paris qui en
ait autant.

--Raison de plus.

--Mais le clocher s'croulera.

--Nous btirons un autre clocher si celui-l tombe; nous ferons faire un
superbe service aux morts; huit cloches, bien; je veux que l'glise ait
seize chantres.

--Jsus! c'est plus qu' Saint-Roch!

--Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit enfans de choeur
et quatre sonneurs: j'aime les sonneurs.

--Mais on n'y tiendra pas du bruit.

--L'abb, vous aimez les orgues, ne vous en cachez pas; soient un
organiste et un matre de la sonnerie.

--Ce sera Notre-Dame en petit.

--Comment! en petit? Douze chanoines attachs  la fabrique. Nous aurons
office canonial, l'abb.

--Ce sera Notre-Dame en grand, je le vois.

--On dorera la chapelle du portique  l'autel, avec beaucoup de pommes
d'or, de grenades d'or, de raisins d'or, pour les guirlandes des
entrecolonnemens.

--Monsieur le marquis, fera-t-on dorer les paroissiens?

--L'abb, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pav de
l'glise. Demain les architectes viendront.

--Qui sera charg de veiller  ces travaux?

--Vous, l'abb, et je vous recommande de m'apporter le registre de la
paroisse, o tous ces dons seront crits de ma main.

--Est-ce tout?

Le marquis rflchit un instant.

--Demandez  Paris cent soixante et seize chapes.

L'abb pouffa de rire.

--Qui portera ces cent soixante et seize chapes?

Gravement le marquis rpondit:

--Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent
quinze tuniques, cinquante-sept toles.

--La cathdrale est complte maintenant.

--Pas encore, Bonnet; faites venir neuf lustres de Bohme, trente-six
girandoles, six candlabres  sept branches, quatre-vingt-dix
chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous
allions oublier l'autel, l'abb!

--C'est vrai, nous allions oublier l'autel.

--crivez donc, l'abb: trente aubes de point d'Angleterre et de Binche;
huit devans d'autel de Binche; un ostensoir en soleil, de vermeil,
pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d'or de huit onces, une croix et son
bton en vermeil, deux calices de vermeil, trois encensoirs en vermeil,
une lampe d'argent dore et cisele, avec chanes et couronnement, de
six pieds et demi de circonfrence et de deux pieds sept pouces de
profondeur, du poids de cent  cent cinquante marcs. Ma foi, on peut
chanter vpres  prsent, n'est-ce pas, l'abb? Allez donc excuter tout
ce que nous venons d'arranger ensemble. On aura des nouvelles de
Nicolas Tuyau  la cour.

L'abb sortit tout abasourdi. Il croyait avoir les huit cloches dans la
tte, un encensoir  chaque oreille, et les paupires brles par tous
les chandeliers. Il tait effar. L'archevque de Paris allait crever de
jalousie.

--Que M. le comte de Provence s'avise de toucher  Brunoy maintenant!
J'ai tout le clerg avec moi de mon ct, contre lui, contre tous; je
serai fort avec les forts: ils sont prtres, je le suis!

Ce qui avait t dit fut fait; le marquis dpensa mme beaucoup plus
qu'il ne l'avait calcul, pour orner la chtive glise de Brunoy.

Je l'ai vue  cinquante ou soixante ans de date de ces embellissemens:
non seulement elle a t pille, ce qui est dplorable  voir, mais elle
n'a pas t entirement pille; le clocher a gard une cloche sur huit,
elle est fle; il reste un lustre de Bohme sur neuf, il est grapill;
le plafond a t crevass par le poids des cloches, comme l'avait
prudemment prvu l'abb Bonnet; le pav seul a conserv ses carreaux de
marbres griottes et blancs, mais ils sont ples; l'humidit en a dvor
les couleurs; il n'y a plus de bannires d'or ni de croix de vermeil,
mais les dtestables pommes d'or des entrecolonnes sont fraches et
joufflues, comme si elles venaient d'tre cueillies chez le doreur;
saint Mdard y est, mais ce ne peut tre le riche, le millionnaire,
celui du temps du marquis; il n'y a pour soleil d'or que le vritable
soleil passant ironiquement  travers les carreaux de la chapelle, et
jouant avec les artes du treizime sicle; car l'glise atteste deux
poques, celle de la chapelle, qui n'tait que cela d'abord, puis celle
de l'glise mme, fastueusement allonge et trangle en trois nefs. On
aimerait mieux une dvastation complte. Ce qui reste d'or, de fard, de
pltre, de laque, de mauvais cristal de Bohme, de peintures grises et
d'anges qui ressemblent  des Amours  faire trembler, donne un air de
boudoir  cette pauvre glise, dont elle est toute honteuse; exceptons
pourtant l'entre, qui figure assez proprement le pristyle d'un thtre
de province; attique grec, six marches, double tambour.

Les patriotes de Brunoy ont dvor en 93 jusqu' l'enveloppe de cuivre
qui formait la boule o s'levaient la croix et le coq de l'glise.

Je me demande avec anxit ce qu'ont pu devenir les cent soixante et
seize chapes pendant la tourmente rvolutionnaire.

Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les
ruineuses magnificences de l'glise de Brunoy, madame de Montmartel, la
mre de notre marquis, mourut de chagrin.

Elle eut exactement le service funbre que son fils lui avait promis.

L'glise de Brunoy y gagna un superbe mausole o furent dposs par
leur fils M. et madame de Montmartel.


VI

Il rsultait des vnemens couls depuis son mancipation que le
marquis de Brunoy avait dj  s'accuser de la mort de son pre et de sa
mre, et que, dbarrass, non sans remords peut-tre, de ces tmoins
svres de sa conduite, il allait se rouler de nouveau dans la fange,
aprs avoir pous, dans l'unique but de la rendre un misrable objet de
drision, mademoiselle milie d'Escars, autre victime de sa conjuration
impitoyable.

On a remarqu, et le personnage rajeunit ici la remarque, qu'au moment
d'expirer, chaque forme sociale en travail de dissolution se retire,
pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante, dans quelques
groupes prdestins, souvent dans un seul homme charg d'en finir avec
la dsorganisation qui s'individualise en lui. Hliogabale s'empare de
tous les vices de l'empire romain, sans en oublier aucun; il est, par
ses excs mmes, le vengeur des peuples que ses prdcesseurs ont
crass. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal, il le
ralise: il veut le sang des hommes, la vertu des femmes, la vie des
enfans, la fortune du monde, sa gloire, les secrets de l'abme, les
secrets de Dieu; il va, il va, il abat, il monte, il domine, jusqu'au
jour marqu o le Titan reoit la foudre sur la tte, et o
l'homme-Babel s'croule. On jette le dieu aux latrines, puis on lave les
latrines. Tout finit par l; il y a peu de grande lvation terrestre
qui ne se termine par une confusion ou par une salet. Le dix-huitime
sicle a aussi ses hommes d'agonie rlant pour tous quand l'heure est
venue de considrer la noblesse comme chose finie, morte et corrompue;
la noblesse, qui a contre elle des Titans audacieux qui s'appellent
philosophes, des maons tmraires qui s'appellent encyclopdistes, et
dans son sein des Hliogabales du nom de Brunoy.

Si nous n'avions dcouvert qu'un fou ordinaire dans le marquis de
Brunoy, nous aurions respect le cabanon o personne n'a os, avant
nous, aller secouer ses chanes rouilles. Il y a assez de fous parmi
les vivans, sans qu'il soit besoin d'en emprunter  la tombe. Parce
qu'un homme a t riche et extravagant dans l'emploi de ses richesses,
il n'est pas juste qu'il soit tir de l'oubli, enfer des nullits de ce
monde.

Mais notre fou est un dmon; s'il n'est pas populaire comme don Juan,
c'est qu'il s'est perdu dans le bruit de l'oeuvre  laquelle il a
apport la dernire main. Arrive quelques annes aprs sa mort, la
rvolution de 93 couvrit de son cume et de son immense mugissement
toutes les rumeurs humaines. Peu de notre gnration connaissent ce nom
de Brunoy. Si les existences contemporaines le balbutient  peine, c'est
le tort de l'poque, car il est des poques qu'on ne peut imprimer dans
la mmoire: communment ce sont celles qui touchent aux heures suprmes
d'action. Telle minute clbre fait oublier le sicle dont elle procde.
Le fait arrive  quatre chevaux, il broie et passe. A travers la
poussire, qui est-ce qui a remarqu les chambellans?

Pourtant rien n'est saisissant,  la manire de Gothe,  la faon
allemande, si narrative, si curieuse, si chre  la mditation, parfois
mme si prs du thtre, comme le serait, bien sentie, abandonne 
certaine vulgarit, la vie de notre personnage, mort jeune, mais venu
tout juste assez  temps pour assister  la fin de toutes choses.
Moeurs, religion, monarchie, sont au lit de mort. Le marquis et voulu
tre humain, on roue Calas; il et voulu tre philosophe, Raynal est
oblig de s'exiler; il et voulu aimer la royaut, madame Dubarry
gouverne; il n'a aspir qu' tre de son rang, on s'est moqu de sa
noblesse, comme si ses rivaux taient des Montmorency. Alors il se fait
peuple, paysan; il ne se croit pas encore assez veng, il s'abrutit.

Malheureusement, et ainsi qu'il tait ais de le prvoir, le marquis
finit par s'identifier  son rle avec une sincrit qui n'tait plus
joue. Il aima le vin comme boisson, aprs l'avoir employ comme
instrument de dshonneur. De jour en jour il lui devint plus difficile
de distinguer la ligne du flacon qui sparait la vengeance de l'ivresse;
il eut le malheur de boire  son intention vingt fois plus qu'il n'avait
bu  celle des autres. Cette confusion eut les plus funestes effets:
inventeur d'une punition qu'on infligeait  celui de sa socit qui
renonait  boire avant extinction complte des forces, il fut une fois
oblig de la subir au pril de sa vie. On l'attacha  une colonne de
lit, et, dans cette position, on lui fit avaler, au moyen d'un
entonnoir, une prodigieuse quantit d'eau-de-vie. On crut le perdre; sa
jeunesse triompha de cet assassinat d'amis; la chose fut mme tourne
agrablement en plaisanterie. On appela ceci le sacre de Nicolas
Tuyau.

Voyons-le maintenant livr aux prtres et aux crmonies religieuses,
sans qu'il ait abdiqu toutefois la passion du vin. Il voyage de la cave
 l'glise,  chaque heure du jour et de la nuit; heureux quand il ne se
trompe pas, quand il ne demande pas du vin de Champagne au chantre, et
le chemin de la sacristie au sommelier.

D'aprs ses ordres, l'abb Bonnet avait rapport de Paris les divers
ornemens destins  l'glise de Brunoy, qui devint, sous cet amas de
pierreries, de dorures, de chanoines, de cloches, de girandoles,
rellement plus riche que Notre-Dame. Elle ne fut plus spare de la
clbrit du chteau dans les propos anecdotiques que Brunoy avait le
privilge de fournir aux railleries de la cour.

M. le comte de Provence n'en possdait pas davantage le marquisat de
Brunoy. Malgr son envie et ses moyens de la satisfaire, il recula
devant l'entourage sacr au milieu duquel le marquis s'tait plac quand
il eut compris de quoi et par qui il tait menac. On songea ds lors 
faire interdire le marquis pour cause de folie.

De son ct, le marquis s'accrocha aux hommes d'glise, trop nombreux 
cette poque, ce qui veut dire trop peu indpendans par leur fortune,
pour rpudier le rle que l'or les fora d'accepter. Vtu en habit de
prtre, il en remplit presque la charge au grand scandale des gens
pieux. Au choeur,  l'autel, partout il empita sur l'office du cur,
qui n'aurait pas chang sa position pour celle de l'archevque de Reims.

Avec la passion d'glise, tout ce qui se rattache aux menues fonctions
du culte, comme fianailles, baptmes, mariages, fit irruption dans les
gots du marquis. Il se constitua le parrain universel de tous les
enfans ns et  natre, de mme qu'il fut le fossoyeur de tous les morts
du marquisat. Cette manie lugubre d'enterrement se changea chez lui en
rage. Pendant l'hiver, on l'aperut souvent, couvert d'une robe noire de
bure, courant sur la neige, portant au cimetire, sous son bras ou sur
son paule, quelque mort du voisinage. Il faisait graver des pitaphes
pour des bouviers; il prenait le deuil pour des bcherons; on lisait en
chaire des oraisons funbres pour rappeler les hautes vertus d'un
taillandier.


Qu'on juge de l'empressement d'un tas de moines, de carmes, de paresseux
de tous les ordres,  soulager leurs couvens trop pleins, pour
s'abattre sur ce pape de la ripaille. A chaque croise, et Dieu sait si
le chteau en manquait, apparaissait une tte tonsure, noire ou
joufflue; du matin au soir, les cantiques du Seigneur se croisaient avec
les chansons  boire: Dieu et le diable.

On peut imaginer la douleur o les parens du marquis furent jets par
les nouveaux carts d'une imagination aussi dlirante. Avant de faire
interdire le marquis, mesure extrme, dont le retentissement leur
semblait un affront pour leur nom, la famille de Montmartel et la
famille de Bthune s'unirent d'intention pour vendre la proprit de
Brunoy, dans l'espoir qu'une fois dpouill du marquisat, leur neveu
n'aurait plus de thtre o se donner en spectacle. Comme ils savaient
que le comte de Provence, frre du futur roi, brlait d'envie depuis
long-temps d'avoir cette proprit, ils lui en proposrent nettement la
cession,  condition qu'il acquitterait les dettes du marquis, estimes
 quinze ou seize millions. Le comte de Provence refusa. Convaincu
pleinement que tt ou tard il entrerait en possession du marquisat, il
fit offrir par M. Cromt, son intendant, sans espoir de voir accepter
ses offres, car elles taient mesquines, une rente insignifiante, si on
consentait  lui laisser la jouissance du chteau pendant sa vie. On
accepta. Restait  excuter le march, en passant par-dessus le
consentement du marquis, dissipateur, extravagant, vil, ridicule, fou,
tout ce qu'on voudra, mais enfin lgitime propritaire de Brunoy. Est ce
que par hasard,  cette poque, tous ceux qui possdaient des chteaux
taient conomes, honorables, vertueux et senss? Mais les parens du
marquis ne calculrent pas les obstacles qu'ils rencontreraient, ou
plutt ils crurent qu'en agissant de concert avec le comte de Provence,
pour dpossder le marquis, ils n'prouveraient, forts d'un tel appui,
aucune rsistance srieuse. Ils comptrent si bien sur l'influence et
l'emploi des moyens du futur acqureur de Brunoy, qu'ils lui
abandonnrent le soin de s'en faciliter l'appropriation. Leur rle
devait se borner  consacrer par leur inertie la lgitime spoliation de
leur parent, sur le sort duquel on aviserait ultrieurement, une fois
qu'il serait hors du chteau. Le complot tait formidable; le marquis en
eut vent.

Avant de rapporter les scnes qui se passrent  Brunoy entre les gens
de M. Cromt, intendant de M. le comte de Provence, et le marquis,
relativement  la cession du chteau, nous citerons un passage des
_Mmoires secrets_, que nous rapprocherons ensuite d'un trait de la vie
de notre personnage. Bachaumont, ou plutt Pidansat de Mairobert, n'a
connu, comme le public, que la moiti du fait consign dans ses
Mmoires. Voici comme il le rapporte, sous la date du 12 janvier 1772.

Un serrurier a fait pour chef-d'oeuvre un dais tout en fer. Il a six
branches qui se recourbent, se runissent  un centre commun et se
terminent par une couronne. Elle est accompagne d'un feuillage qui
circule autour, et l'ouvrage est si dlicatement travaill, si
expressif, si poli, qu'il brille comme l'argent le plus pur. C'est le
fruit de dix ans de travail. On en avait parl  sa majest, qui a voulu
le voir, et qui en a t si enchante, qu'elle se proposait de l'acheter
pour l'glise de Choisy. Cependant cet artiste, ayant t long-temps
sans toucher d'argent, a fait ses rclamations: il demandait cinquante
mille livres. On a trouv ce dais trop cher, et on le lui a rendu. Comme
il dsespre de trouver personne qui veuille le lui acheter, il le
montre au public pour vingt-quatre sols.

On lit ensuite dans le mme recueil, sous la date du 31 janvier 1772:
L'artiste prcieux qui a fait le dais en baldaquin de fer dont on a
parl se nomme Grard.

Il n'est plus question ensuite de ce dais dans les _Mmoires secrets_;
mais, dans un crit du temps sur le marquis de Brunoy, on remarque cette
phrase: La modeste glise de Brunoy, pauvre pendant tant de sicles,
lui fut redevable d'une infinit de beaux et riches ornemens, d'un dais
de fer, chef-d'oeuvre de serrurerie, sorti des mains du fameux Grard,
que l'on estimait valoir 30,000 livres, sans la dorure.

Ainsi ce chef-d'oeuvre, que Louis XV n'eut pas la facile munificence
royale d'acheter, le trouvant trop cher pour un roi de France, pour le
roi trs-chrtien, qu'il laissa exposer par l'artiste pour vingt-quatre
sols, passa, et c'est une noble vengeance de la part d'un fou, au
marquis de Brunoy, au trsor de sa superbe glise.


VII

On ne suppose pas que le marquis de Brunoy, aprs avoir dilapid le
quart de sa prodigieuse fortune  acheter des cloches, des moines, du
vin, des dais de 30,000 livres, des chanoines, des chapes, se contentt
de jouir en goste de ces richesses d'un nouveau genre; il vivait
toujours d'ailleurs avec sa colre cache dans les replis de son ame
avine; son oeuvre n'tait pas complte. Tant qu'il lui resterait un
sou de revenu, il ne devait pas se regarder quitte envers la noblesse,
si ce sou tait susceptible de lui fournir un grs ou une poigne de
sable pour jeter au visage de sa caste. Il n'y a qu'un homme en Europe
plus extravagant que moi, avait-il  s'avouer, et la supriorit de
celui-l est au-dessus de mes moyens de rivalit, c'est le roi de
France. Brunoy baisse pavillon devant Choisy, madame Dubarry cote plus
cher que mon cur.

Ce fut le 17 juillet 1772 que Paris entier accourut au village de Brunoy
pour assister  la fameuse procession de la Fte-Dieu, depuis plusieurs
semaines l'unique entretien de toutes les classes, de tous ceux qui,
entendant parler chaque jour de leur vie de ce chteau enchant, avaient
choisi le plerinage gnral de la capitale pour s'y joindre. La
curiosit des gens de la campagne ne fut pas moins vive. Grandes routes,
ruelles, rives de la Seine et de la Marne fourmillrent de plerins. Il
n'est pas inutile d'ajouter, pour expliquer l'affluence, que les
trangers seraient traits aux frais du marquis: on savait comment il
traitait.

Brunoy aurait eu besoin ce jour-l d'tre indiqu d'une manire
particulire sur la carte de France; car Brunoy avait chang de face. Le
dcorateur de l'Opra et ses aides, ses peintres, ses machinistes
avaient dshabill le bourg, et l'avaient costum d'une trange sorte.
Sous d'paisses tentures peintes en tuiles, les toits de paille avaient
disparu, et il avait t imagin, comme d'un excellent effet, d'lever
de plusieurs tages factices l'tage unique des chaumires; les
chaumires devinrent des palais  la dtrempe. Aux deux cts des
pauvres ruelles tortueuses, on enfona des arbres de carton dcoups et
venus de Paris en deux doubles sur des tapissires; la moindre pluie et
rduit en pte cette vgtation de papier. Le marquis bondissait
d'admiration  la vue de cette cration de son gnie. Quatre pouces de
feuilles de roses rpandues sur la boue des rues compltaient ce tableau
imit avec bonheur de la dcoration alors en vogue de l'opra d'_Aline_.
C'tait le plus potique et le plus pastoral gchis du monde, on tait
crott  la crme; il y avait de plus qu' l'opra de la _Reine de
Golconde_, des reposoirs de toute hauteur levs au point final de
chaque perspective, et des hommes posts sur des espces de tours, pour
rpandre, avec les arrosoirs dont ils taient arms, des ondes d'eau
froide sur les spectateurs qui troubleraient l'ordre d'une si belle
crmonie. La police se faisait dans les frises; elle occupait la place
des dieux d'opra. Il va sans dire qu'il y avait des fontaines de vin,
et de toutes sortes de vin; l'extraordinaire et t de voir des
fontaines d'eau,  Brunoy, un tel jour. A chaque angle de rue, des
perruquiers et des coiffeurs rtablissaient sans relche le dsordre de
la toilette des trangers. Chez les anciens, en donnant l'hospitalit au
voyageur, on ne le frisait pas;  Brunoy on le rasait. Montrant un noble
exemple, le marquis lui-mme, vtu d'un noir habit de deuil rp, qui
datait du meurtre d'Abel, pommadait ses htes au coin des carrefours. Il
tait partout, courant, les cheveux en dsordre, de l'glise qui
s'illuminait aux cuisines du chteau et  toutes les cuisines du pays, 
toutes les broches, tournant comme pour un seul gigot; il gotait  la
sauce et aux vins, montait au clocher, o il agitait comme un possd la
sonnerie infernale qu'il y avait suspendue; descendu, il assistait  la
_traite_ des prtres.

Il faut entendre par la _traite_ des prtres le burlesque moyen qu'avait
imagin le marquis, faute d'autre, pour se procurer autant de prtres
qu'il avait fait confectionner de chapes pour la fte; ce moyen, le
voici: ds qu'un curieux, attir par l'encens, pntrait dans l'glise
pour tre tmoin des prparatifs de la crmonie, deux hommes vigoureux,
cachs derrire la porte, lui jetaient une chape sur la tte, la lui
plaaient convenablement sur les paules, et malheur s'il rsistait;
quatre coups de nerfs de boeuf, tenant lieu d'ordination, lui
apprenaient  repousser l'honneur qu'on lui rendait. A la file et en
mesure, marche! Ainsi les trois cent soixante-cinq chapes eurent leurs
trois cent soixante-cinq mannequins.

Se peigne qui pourra le reste. On ne croira pas  des bassins de
confitures, pots cyclopens, o chacun s'emplissait selon sa faim; 
cinquante muids de vin, et je n'ajoute pas un muids, coulant dans tous
les gosiers altrs; on ne croira pas  trois puits, ceci est du gnie,
 trois puits pleins de tranches de citron et de sucre pour dsaltrer
la province, et qui, par ampliation, fournirent de la limonade aux
habitans pendant plusieurs jours.

Enfin la procession va sortir, elle sort. Les porte-chapes sont sur deux
lignes;  leur tte la magnifique bannire de saint Mdard, en velours
vert; derrire, singulier accompagnement, dfilent des laquais portant
des flambeaux allums, puis des paysans avec des cierges, et des
villageoises en blanc. Les rues sont chaudes, on y touffe comme dans
une salle de spectacle; les arbres de papier ptillent, quelques-uns
s'embrasent; aussitt les arrosoirs jouent, et l'eau tombe  mesure que
des feuilles de roses et la vapeur de l'encens, chappe de cent
encensoirs de vermeil, montent vers le ciel.

Le marquis est l tenant un des cordons du magnifique dais en fer; sa
tte et ses pieds battent convulsivement la mesure; prs de lui et sous
le dais mme, tincelle le cur, rustre mont sur pierres fines, rubis,
grenats, amthystes, ver luisant tonsur. _A moi les jaunets! A moi les
bleuets!_ est le cri de ralliement qu'emploie le marquis pour dsigner
des groupes et les rappeler  l'unit de la marche. _A lui les bleuets!_

Sur son passage, le marquis,  qui on les avait dsigns depuis la
veille, reconnat les commis de l'intendant du comte de Provence, dj
venus une fois  Brunoy pour marchander le chteau. A peine les a-t-il
signals  ses paysans, qu'ils sont saisis, revtus chacun d'une chape
et pousss dans les rangs de la procession; obligs, tout rouges et tout
honteux, de prendre un flambeau et de grossir le cortge. Le comte de
Provence semblait faire publiquement amende honorable de ses prtentions
sur le chteau de Brunoy, dans la personne des employs de son
intendant.

Au retour  l'glise de cette mmorable procession, les fidles, qui
s'taient un peu drangs de la ligne pour se rafrachir dans leur long
trajet jusqu'au village de Prigny, se laissent tomber  terre de
fatigue, s'affaissent sur les bancs et jusque sur les marches de
l'autel. La pit s'est oublie; elle heurte des coudes et de la tte
contre les murs. Plus de chantres, plus de musiciens; ils dorment sur
les instrumens; l'organiste souffle comme le plus gros tuyau de son
instrument; les serpens ont disparu en zigzag sous les banquettes, aussi
honteux que le premier serpent, leur patron; les sonneurs ont justifi
au-del de toute expression le proverbe qui a popularis leur peu de
sobrit; jusqu'aux enfans de choeur, ces tendres chrubins, qui ont
humect leurs ailes dans le cassis dont Brunoy ruisselle. Un vaste
sommeil a frapp la maison du Seigneur. Et la procession, tout--coup
surprise comme par un vertige, croit achever  la nage une tourne
commence verticalement. La fabrique ronfle.

Arrive le marquis!--tonnement. Personne debout pour la crmonie. Il
marche sur des outres; il aplatit des sacristains, dsenfle en les
pressant des paroissiens, monte en chaire et prche. Il est prdicateur.
Mais les lumires s'assombrissent; il s'empare des mouchettes, et le
prdicateur mouche les bougies.--D'une fonction  une autre. Puis il
chante le _Te Deum_ tout seul; et il bnit enfin, tout chancelant, ceux
qui ne chancellent plus depuis long-temps. Au dernier verset, il donne
de la tte lui-mme dans la vaste mer des dormeurs, et disparat sous
eux. Tout est consomm.

Trois jours aprs, on lisait ceci dans les _Mmoires secrets_, 30
juillet 1772.--Le public n'a point encore tari sur la fte dvote de M.
de Brunoy; la deuxime procession, excute le jour de la petite
Fte-Dieu, a donn lieu  beaucoup de scnes et de tumulte. Il y avait
cent cinquante prtres qu'il avait lous  plus de dix lieues  la
ronde. On comptait vingt-cinq mille pots de fleurs. Aprs la procession,
ce magnifique seigneur a donn un repas de huit cents couverts, compos
de prtres, de chapiers et de paysans ses amis. On comptait plus de cinq
cents carrosses venus de Paris.

Ici nous avouons manquer d'haleine pour parler dignement de ce dner.
Que ceux qui ont lu Gargantua supplent par leur imagination  cette
lacune volontaire de notre part.

Nous n'avons de force que pour une remarque. Quelques annes aprs cette
fte, ce mme peuple qui, gorg par les seigneurs, avait tu les
seigneurs, attendait, la carte civique  la main, grelottant  la porte
des boulangers, le pain noir patriotique ptri par la nation. Il est
vrai qu'au bout de quelques annes le peuple tua la nation. Qui sait?
peut-tre toute la science des bons gouvernemens consiste  faire
marcher les peuples  gale distance de la famine et de l'indigestion.

Si nous avons omis de mentionner que, par arrt du 5 dcembre 1770, la
cour de parlement avait homologu les actes faits par madame de
Montmartel, portant nomination de quatre avocats au parlement pour
conseils du marquis de Brunoy, c'est que cette mesure ne fut, selon
nous, jamais excute; il suffit, pour s'en convaincre, d'observer que,
loin de rduire ses dpenses, le marquis les augmenta de beaucoup, 
partir de l'poque mme o ce conseil lui fut impos. Mettra-t-on sur le
compte des quatre avocats la procession de la Fte-Dieu qui cota quatre
cent mille francs? Madame de Montmartel n'avait voulu qu'effrayer son
fils; pleine de faiblesse pour lui, elle ne survcut mme pas  cette
svrit de comdie. Elle mourut du chagrin que lui causa cet acte tout
 la fois sollicit et empch par elle.

Plus rsolus que madame de Montmartel, les Bthune et les d'Escars
saisirent le prtexte de la procession de la Fte-Dieu, qui eut un
retentissement europen, pour demander aux tribunaux l'interdiction du
marquis. Parmi les parens au nom desquels fut dresse la requte,
quelques-uns exigeaient qu'on le mt  Saint-Lazare. C'tait dcidment
un fou incurable.

Une fois l'interdiction prononce, Brunoy passait au comte de Provence.

Tandis qu'on portait l'affaire au Chtelet, et qu'on la pressait sans
mnagemens pour l'opinion publique,  laquelle il tait dsormais
difficile de taire la conduite dplorable du marquis, celui-ci,
comprenant la gravit de sa position, sachant que, outre l'irritation de
sa famille, il avait contre lui la vanit froisse de la noblesse, ne
doutant pas de l'arrt d'interdiction dont il allait tre frapp, voulut
finir avec gloire la lutte o il avait engag sa fortune, sa vie, son
honneur et sa raison.

Lui, marquis de Brunoy, conseiller-secrtaire du roi, maison, couronne
de France, et de ses finances, fit savoir  tous les fidles de la
chrtient qu'une croisade allait s'ouvrir dont il serait le chef, dans
le but pieux et grand de conqurir la Terre-Sainte, de dlivrer le
tombeau de Jsus-Christ des mains de l'impie Musulman. Appel donc tait
fait aux hommes de religion et de coeur de prendre le bourdon et le
glaive, et de suivre, aux appointemens de quatre cents livres par an, 
convertir plus tard, aprs la croisade, en rente viagre, mondit marquis
de Brunoy. On se runirait  Brunoy, point de dpart pour la Palestine.
Prendre les voitures place Dauphine; retenir sa place la veille.--Dieu
le veut! Dieu le veut!

Ceux qui ne bafourent pas la circulaire du marquis s'abattirent par
nues au chteau de Brunoy, o, en attendant que les saintes armes
fussent fourbies et les cadres militaires complets, ils se gobergrent
d'une furieuse faon. Il y eut foule de Baudouins coupe-jarrets, de
Tancrdes aigre-fins, de Renauds chevaliers d'industrie, d'Adhmars
chapps de Toulon. Jamais la police ne fit de si bons coups de filets.
Le lieutenant de police se montra un cruel Sarrasin. Pour comble de
contrarits, quand les enseignes taient dj dployes au vent pour
partir, le roi dfendit qu'on signt des passeports aux croiss, qui ne
dlivrrent aucune espce de tombeau, mais qui gagnrent au billard des
sommes normes au marquis.


VIII

Voyant son expdition compltement manque, le marquis passa en
Angleterre, o en vingt-neuf jours il dpensa soixante mille livres.
Rappel  Paris par ordre du roi, qui ne voulut pas laisser se dgrader
sa noblesse dans la personne d'un fou, dont le retour en France avait
t d'ailleurs dj sollicit en termes pressans par l'ambassadeur, le
marquis parut, le 15 septembre 1772, devant le lieutenant civil au
Chtelet, tous ses parens rassembls.

L'interdiction tait voque.

Le haut rang des trois familles au nom desquelles le procs tait
soutenu, Montmartel, Bthune, d'Escars; le caractre sans exemple du
comparant, sa vie, ses folies dsastreuses, firent de ce procs un
vnement digne d'absorber toute la curiosit si mobile de l'poque,
l'poque la plus use en vnemens.

Sur le passage du marquis se rendant en voiture au Chtelet, la
population s'tait porte de bonne heure, grandement en got dj pour
le tumulte des affaires criminelles, pour les sances publiques, les
combats de la parole, superbes spectacles dont elle n'tait spare que
de quelques annes. Elle voulait savoir s'il tait vrai, comme on le lui
avait suggr, que le marquis tait li dans une chemise de force et
billonn. Depuis le jugement du jeune chevalier de Labarre, une
mystrieuse suspicion planait sur les tribunaux et leurs sances
secrtes. La partialit des juges avait fini par faire croire en France
 l'innocence de tous les accuss; et port  toutes les opinions
surnaturelles, le peuple se laissait persuader que les parens du marquis
l'avaient eux-mmes encourag dans ses dissipations, pour jouir de ses
biens et afin d'obtenir son interdiction plus tard. Aprs tout, un
homme qui a mang vingt millions en six ans avec son cur, dans un bourg
de huit cents ames, est un phnomne qui mrite assez d'tre vu.

A cette poque, les sances des tribunaux n'taient pas encore
publiques; mais les parens du marquis taient assez nombreux pour
composer un auditoire complet. Au reste, on se passa en France de bouche
en bouche les dtails de l'interrogatoire, qui commena ainsi:

--Votre nom?

--Armand-Louis-Joseph-Paris de Montmartel, marquis de Brunoy,
conseiller-secrtaire du roi, maison, couronne de France et de ses
finances.

--Votre ge?

--Vingt-quatre ans et demi.

On n'aperut pas la moindre altration dans les traits du marquis, que,
par une indcence barbare, on avait assis sur la sellette et qu'on
gardait  vue, afin de constater l'tat dangereux d'alination o l'on
voulait faire croire qu'il tait.

Le lieutenant civil reprit:

--Pourquoi avez-vous fait votre socit ordinaire d'un fils de paveur et
d'un fils de bourrelier?

--Je ne savais pas, monsieur, rpondit-il avec calme, que ce ft mal de
choisir ses amis parmi ceux dont le caractre convient au ntre, dont
la simplicit tolrante ne rappelle jamais le rang d'o l'on est sorti?
Bons pour moi, j'ai t bon pour eux. Si la loi ne dfend pas d'avoir
des amis, qui oblige donc  les prendre dans une condition plutt que
dans une autre? S'il y a une loi qui en prescrive de telle ou de telle
autre espce, pourquoi ne poursuivriez-vous pas le bourrelier pour
m'avoir frquent, comme je suis en cause pour l'avoir connu? Serait-il
vrai que tous les marquis d'aujourd'hui, except moi, monsieur le
lieutenant, eussent des amitis irrprochables? Il m'a t dit que M. le
marquis de C..... vivait avec sa soeur; que le comte de R.... avait un
srail; que le prince de F.....

--Silence, monsieur le marquis.

--Que le roi de France.....

On se jeta sur le marquis pour le billonner.

--Que le roi de France tait outr de cette conduite.

La premire moiti de la phrase du marquis avait excit l'indignation,
la seconde couvrit de confusion ceux qui s'taient trop hts de
s'indigner.

Il fallut le laisser libre.

--Mais n'avez-vous pas pris le deuil pour la femme du bourrelier? A quel
titre, puisque cette femme n'tait pas de votre noble et illustre
famille?

--La reine de France n'tait pas non plus de ma noble famille; je pris
le deuil de la reine en 1768, et commandai quatre habits complets pour
quatorze personnes de ma maison. Ce deuil m'a cot cinquante mille
livres.

L'embarras du lieutenant civil commenait  paratre; il fit un signe,
et les gardes qui entouraient le marquis s'loignrent.

--Combien y a-t-il de feux  Brunoy?

--De cent cinquante  deux cents, en y comprenant le hameau des
Beaucerons et l'endroit appel Soulin.

--Pourquoi vous tes vous jet dans des dpenses d'une superfluit
condamnable, en habituant six ou huit cents malheureux  vivre dans
l'abondance?

--J'avoue, monsieur le lieutenant, que j'ai quelquefois dpass les
bornes d'une gnrosit sage; mais, depuis ma rsidence  Brunoy,
personne, tant  Brunoy qu'aux Beaucerons, n'est mort de faim ni ne
s'est pendu de dsespoir dans le bois. Depuis sept ans que j'habite le
pays, il n'a t commis aucun assassinat dans la fort de Snart, qu'on
peut, grce au hasard de mes bienfaits, traverser  minuit comme en
plein jour. Les plaines de Tigery sont moins heureuses; elles sont
infestes de brigands, pauvres vassaux qui obissent aux descendans des
comtes de Corbeil; Rougeot est un coupe-gorge, Gros-Bois aussi;
Gros-Bois n'est pas dans mes proprits, il relve de M. le comte de
Provence.

A chaque instant le lieutenant civil se retournait vers les membres de
la famille du marquis, comme pour leur dire:--Cet homme-l n'est pas
fou; l'interdiction sera difficile.

--Mais n'avez-vous pas rempli publiquement dans l'glise de Brunoy les
fonctions de bedeau, de chantre, de matre des crmonies et de sonneur?

--Que va-t-il rpondre  cela? semblait exprimer la figure anime des
parens du marquis. Voyons, coutons.

--Je me blme le premier comme bedeau, monsieur le lieutenant civil,
pour avoir malproprement tenu peut-tre la sacristie; je me condamne
comme chantre, pour avoir entonn faux bien souvent le _Magnificat_; je
ne me pardonne pas surtout de m'tre tromp de quelques coups de cloche;
mais en quoi cela peut-il me valoir la svrit des lois et le reproche
de ma famille? Mon grand-pre sonnait l'heure du dner  ses htes, je
n'ai pas t plus sacrilge en sonnant l'heure des vpres  mes
paroissiens.

--Pourquoi avez-vous fait habiller  vos frais, en uniformes et avec
galons d'or, les chevaliers de l'arquebuse dont vous tes colonel, et
pourquoi leur donniez-vous si frquemment  manger?

--Si monsieur le lieutenant civil veut me considrer comme homme de
qualit, il ne doit pas s'tonner que mes infrieurs aient joui de mes
largesses. Dieu, disent les grands  leurs fils, a fait des mains aux
manans pour prendre et aux nobles hommes pour donner. S'il lui plat, au
contraire, de ne voir en moi qu'un manant enrichi, je dois m'tonner 
mon tour qu'avec les revenus de quarante millions on ne croie pas  la
possibilit de traiter, sans se ruiner, des chevaliers de l'arquebuse.

--Mais votre chasublier, monsieur le marquis, prtend tre votre
crancier de deux cent mille livres; on ne dpense pas deux cent mille
livres en chasubles?

--Combien doit-on dpenser en chasubles, monsieur le lieutenant? Est-ce
M. le comte de Lauraguais qui nous l'apprendra, lui qui a achet deux
mille louis de jarretires  mademoiselle Arnould? Mais je ne le vois
pas  mes cts, sur la sellette.

--N'avez-vous pas maltrait un picier qui vous avait refus de
l'eau-de-vie? N'avez-vous pas frapp un de vos concierges? N'avez-vous
pas injuri un de vos rgisseurs?

--Il me semble, monsieur le lieutenant civil, qu'en pareil cas ce sont
les battus qu'il faudrait interroger.

--Votre mre a donn mille cus  un nomm Thierret pour qu'il ne se
plaignt pas d'un coup de pistolet que vous lui auriez tir.

--Le fait est faux;  des gens comme nous, on demande cent mille cus de
dommages, et l'on se plaint ensuite.

--Sans passeport du roi, pourquoi tes-vous pass en Angleterre? Vous
avez viol la loi.

--Enfin! murmurrent les bancs des accusateurs, irrits de tant de
prcision dans les rponses d'un fou, de tant d'aigreur dans ses
rflexions. Enfin! qu'il sorte de l; il a viol la loi, il n'avait pas
de passeport.

--J'en avais un de l'amiraut; sur l'ordre de l'ambassadeur de France,
j'ai immdiatement quitt l'Angleterre pour me rendre ici, o je savais
qu'on devait m'interdire. J'ai t au devant de la loi.

--N'avez-vous pas achet huit chevaux  Londres?

--C'tait pour revenir plus vite.

--Vous justifierez-vous de la socit qui vous accompagnait en
Angleterre, de ces tranges acolytes?

--J'tais, monsieur le lieutenant civil, avec un acolyte du diocse de
Paris, l'ecclsiastique Bonnet et le cur de Valenton.

--N'alliez-vous pas  Londres pour viter vos cranciers de France?
Qu'alliez-vous y faire d'honnte, enfin?

--J'allais m'y faire ordonner prtre par l'vque catholique Belon. Ceci
est assez honnte.

Interrog sur d'autres dettes qu'il aurait contractes avec des
tailleurs et des marchands de vin, le marquis rpondit qu'il avait t
dup par eux, et qu'en bonne morale les fripons devaient tre interdits
avant les dupes.

--N'avouez-vous pas vous-mme enfin avoir dvor votre fortune dans des
folies dont il est temps d'arrter le dbordement?

--Ma fortune tait  moi, monsieur le lieutenant civil, par mon pre et
par ma mre, dont j'ai t l'unique hritier. Folie ou non, je suis
quitte avec tout le monde; je ne fais pas banqueroute et ne m'appelle
pas Gumne. Il est vrai que je n'ai pas dissip ma fortune en
matresses ni en galantes infamies comme un marchal de Saxe ou un duc
de Richelieu; ni en chevaux, le roi aurait pay mes dettes; ni en
btimens; je suis bien plus coupable, j'ai dor mon glise, ma pauvre
glise, qui a t ma maison du faubourg; j'ai nourri mes habitans; et
si chaque province avait un fou comme moi, la France  cette heure ne
languirait pas de misre, et le roi Louis XV serait en interdit. On
m'interdit, moi, non parce que j'ai mang toute ma fortune, mais parce
qu'il me reste vingt millions d'immeubles au soleil. Qu'on m'interdise;
j'ai parl.

Il fut fait selon ses voeux: le Chtelet interdit le marquis de
Brunoy.

Sans espoir dans la ressource extrme que lui conseillrent ses amis, il
appela de la sentence du Chtelet au parlement, qui, par un de ces
miracles de justice dont il y a peu d'exemples, cassa l'arrt
d'interdiction et laissa au marquis la libre gestion de ses biens.

C'tait ratifier solennellement tous les actes de sa vie.

Ses parens baissrent honteusement la tte, la noblesse fut furieuse, le
peuple applaudit. Il vit un hros dans le marquis. Il voulut l'avoir
compris; il l'aima. Il se convainquit que le marquis, n du peuple,
retournait au peuple, aprs avoir soufflet la noblesse de son temps sur
sa propre joue. Ses fautes taient des folies, car son coeur tait
bon; voil comme le peuple pensait; tandis que les folies des autres
taient des crimes, car leur coeur tait corrompu. Il tait all plus
loin que tous les autres, pour montrer jusqu'o ils taient alls. Il
s'tait jet dans le gouffre, mais il l'avait ouvert, et en tombant il
avait cri au peuple: Regardez comme c'est infect et profond.

Cet homme tait un hros.


IX

A sa rentre  Brunoy, il fut ft comme un frre par les hommes, comme
un pre par les enfans. On tait all, croix et bannire en tte, le
recevoir  deux lieues de Brunoy. On l'avait port  bras jusqu'au
chteau, ce bon seigneur!

Courte fut leur joie. M. le comte de Provence s'irritait beaucoup de
tous ces dlais qui le vieillissaient sans lui donner Brunoy, plus
frais, plus ravissant d'anne en anne.--On comprit son impatience,
comme il comprit de son ct le dpit des parens du marquis. Il y eut
intelligence parfaite des deux parts.

Quelques nouveaux amis qui s'taient introduits dans les bonnes grces
du marquis, chose facile en tous temps, le poussrent un soir  boire
plus que de raison, pige encore plus facile, et dans l'tat d'ivresse
o ils le mirent, ils lui firent signer la cession de Brunoy au comte de
Provence.

A son rveil, il pleura comme un enfant; il dit qu'il ne se souvenait
pas d'avoir rien sign. Cette fois il faillit rellement devenir fou.

C'tait fait. M. le comte de Provence possdait Brunoy.

L'histoire ne dit pas si la lettre de cachet qui vint enlever le marquis
 son chteau de Varise pour le conduire au prieur d'Elmont, maison de
gnovfains, prs de Saint-Germain-en-Laye, fut la royale rcompense de
la nuit d'ivresse de Brunoy.

Interdit, emprisonn, clotr, le marquis trouva encore quelque douceur
 sa captivit dans la permission que lui accordrent les bons
gnovfains de sonner les cloches, d'allumer les bougies, de servir la
messe. N'ayant pu tre prtre dans sa prosprit, il se contenta d'tre
enfant de choeur dans l'infortune. Mais on tait dchan contre lui;
on ne voulut pas mme qu'il ft consol par ces distractions pieuses,
parce qu'elles avaient autrefois masqu et protg ses si rudes assauts
contre sa propre dignit de gentilhomme. Une seconde lettre de cachet le
fit transfrer aux Loges, dans la fort de Saint-Germain, dans une autre
maison religieuse, desservie par des picpus, o il lui fut interdit
d'tre sacristain ni bedeau, ni quoi que ce soit d'glise. C'tait
priver d'air un oiseau malade.

Il languit dans ce jene de cloches, de chapes, de cire verte; il se
sentit mourir; mais avant d'expirer il ramassa toutes ses forces pour
dicter son convoi funbre. Le dnombrement fut triomphant. On et dit
qu'il se voyait passer, qu'il s'accompagnait lui-mme derrire le
corbillard. Il ajouta mme: Je veux que le clerg boive amplement au
retour du cimetire.

Il s'endormit au bras de Dieu, dans une belle soire de mars, en 1781, 
peine g de trente-trois ans.

Si toute tradition n'tait suspecte, de son cachot de Pierre-en-Cize, o
le peuple veut que le marquis de Brunoy ait t enferm par le comte de
Provence, depuis Louis XVIII, il et entendu le canon de la Bastille, il
et vu de sa triste lucarne passer et repasser, courir, plus effray que
lui, ce troupeau de nobles, et mme les plus fiers, gagnant la
frontire, sous le fouet du peuple, pasteur terrible sorti de sa
caverne. Derrire ses barreaux, il leur aurait dit son nom, et ils se
seraient maudits mutuellement; eux maudits par lui pour n'avoir pas
compris cet homme, artisan infatigable de leur ruine, qui s'tait assis
dans la boue pour les salir; lui maudit par eux pour tre sorti de leurs
rangs et pour n'avoir plus voulu y rentrer.

Il vaut mieux qu'il soit mort, comme tout prouve qu'il est mort au mois
de mars 1781, aprs vpres, au bruit mourant des cloches qu'il avait
tant aimes.

Oui, cela vaut mieux, sa fin en a t plus paisible. Car, s'il se ft
teint plus vieux de quelques annes, il et vu, lui, qui avait tant
fait de bien  Brunoy, Brunoy son bosquet gracieux, sa tonnelle chrie,
sa chapelle dore, son chteau de Cocagne, il et vu ses paysans tordre
les grilles de fer qui ne s'taient pourtant jamais fermes sur eux, les
mchans; broyer les glaces qui avaient rpt ces festins o seuls ils
taient assis, les ingrats; briser ces quatre cent mille francs de pots
de fleurs, effeuilles sur leurs pas  ces grandes processions du moyen
ge, o ils taient  la fois les personnages et les spectateurs. Et
combien son coeur et saign quand il et vu son clocher si laid, mais
bti par lui,--c'tait son enfant, il le trouvait beau,--remuer comme
lui, ce bon marquis, quand il avait un peu bu, et vomir ses cloches pour
tre fondues en billon rvolutionnaire! Il se ft vanoui sur les dalles
cerises et blanches de son glise, en voyant son beau tableau de
_Saint-Mdard_, qui gurit pourtant la rage, lzard par le tranchant
d'une faux de moissonneur, et ses beaux lustres  girandoles de Bohme,
tomber en poussire de verre sur les bancs de chne o il figurait si
bien en chape d'or massif. Oui! il vaut mieux qu'il soit mort; car il
et t tu.

Il et vu ce que nous avons vu soixante ans aprs lui, un pauvre village
montueux, dont l'enchantement s'est vapor; triste, sans fume sur les
toits, sans canards dans la rue, o les petits-fils jenent pour tous
les bons repas qu'ont pris les grands-pres. Cependant ces descendans
affams d'une race de Cocagne savent le nom de M. de Brunoy comme s'il
les et tous invits hier  dner au chteau. Ce nom rend les habitans
pensifs; les vieillards se souviennent, les mres racontent, les enfans
ouvrent la bouche. Ce nom est immortel, l sur ce tas de chaumires.
Napolon n'est pas autrement immortel dans l'univers.

Qu'est-ce donc que la gloire?

C'est peut-tre cela, beaucoup de folie.

Mais, voil  l'entre de Brunoy, o la pluie vient de me surprendre
cach sous un arbre, crivant ces dernires lignes au crayon, un enfant
assis sur une botte de foin, qu'un ne porte, et qui va passer sur le
pont de Brunoy; sans ce pont l'enfant qui se hasarderait  traverser la
rivire  pieds se noierait par l'eau qui tombe dans l'eau qui court; 
dfaut il serait forc d'aller un quart de lieue plus loin pour trouver
le gu, et sa mre est en peine.

Passe, mon bel enfant, toi, ton ne et ta botte de foin.

Ce pont, c'est M. le marquis de Brunoy qui l'a fait construire. Voil ce
qui reste de quarante millions.

C'est peut-tre cela la gloire.

L'utile,--un pont o passe un enfant.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

                       Pages.

INTRODUCTION                  1

CHANTILLY                    83

COUEN                      175

LE MARQUISAT DE BRUNOY      277

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

       *       *       *       *       *

NOTES:

[A] Plus fidles  leurs intrts qu' leur vengeance, plusieurs villes,
 l'poque de la rvolution de 89, sauvrent les palais des anciens
seigneurs de la contre en y logeant quelque administration. Foix
transforma en palais de justice la demeure de ses souverains. Le chteau
de Gien est aujourd'hui sous-prfecture, mairie et tribunal de commerce.

[B] Si peu de villes sont aussi bien partages qu'Autun en vieux
monumens, peu de villes ont pouss la manie de dtruire aussi loin que
la fameuse Bibracte, nom qu'avait Autun avant de prendre celui
d'_Augustodunum_.

Depuis plusieurs sicles, les habitans btissent leurs maisons avec les
pierres qu'ils arrachent  leur superbe amphithtre; l'ingnieuse
municipalit autunoise accorda mme, il y a quelque soixante ans, le
droit de pacage sur cet emplacement si vnrable d'antiquit. Que cette
trange manire de respecter les reliques d'un autre ge ressemble peu 
la conduite des Barnais, osant dire  Henri IV, prt  faire
transporter  Paris les belles colonnes de leur glise de Bielle: Sire,
vous tes le matre de nos coeurs et de nos biens, mais, quant  ce qui
regarde les colonnes du temple, elles appartiennent  Dieu:
arrangez-vous avec lui.--_Sire, bous quets meste de noustes coos et de
noustes bs, mes per ce qui es dous pialas dou temple, aquets que son
de Diou d'Abeig quep at bjats_.

[C] Si cette ancienne rsidence royale figure ici contre notre systme
tabli plus haut, que les chteaux de la couronne n'ont aucune
physionomie arrte, parce qu'ils les ont toutes, c'est que Rambouillet,
par une loi rcente, a t distrait de l'apanage royal.

[D] Le vers suivant manque dans la relation que j'ai lue du triomphe de
Chantilly. Le mot _gloire_ s'y trouvait, cela va sans dire.

[E] N au mois d'aot 1736.








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     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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