The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 7), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 7)
       Un entretien par mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 14, 2012 [EBook #41054]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 ***




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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS

                        PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                     TOME SEPTIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1859


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          VII


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




XXXVIIe ENTRETIEN

LA LITTRATURE DES SENS

LA PEINTURE

LOPOLD ROBERT.

(2e PARTIE)


I

Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour
d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur,
dans le gnie de Lopold Robert, et que le secret de ses tableaux tait
dans son me. Racontons ce qu'on sait de ce mystre; cela nous aidera 
comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, ds
qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme,
parce qu'il avait dlay ses couleurs sur sa palette avec des larmes et
avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voil le secret de l'impression
qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole crite, soit avec les
notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce
n'est que la nature.


II

En ce temps-l vivaient, tantt  Florence, tantt  Rome, tantt en
Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exiles, dont les
prodigieuses vicissitudes d'lvation et de chute seront l'tonnement de
l'histoire. Elles taient alors le spectacle de l'Italie: c'taient des
branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, dtaches
du tronc par l'exil de Napolon  Sainte-Hlne, s'taient rfugies en
Italie, terre des ruines et patrie de leurs anctres. C'tait d'abord la
mre de Napolon, _Hcube_ de cette race, vivant  l'ombre, avec ses
orgueils et ses mmoires d'aeule, dans le palais du cardinal son frre.
C'tait Lucien Bonaparte, dont le nom rpondait autant  la Rpublique qu'
l'Empire, caractre  deux aspects des hommes de deux dates, la Rpublique
et l'Empire. Il avait ddaign un trne offert au prix de la rpudiation
d'une pouse de son choix; il levait une belle et nombreuse famille de
fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau
d'une trange puissance d'originalit et de volont. Parent de la femme de
Lucien par ma mre, j'ai eu moi-mme l'occasion de connatre cette femme,
que son mari avait prfre  un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai
connus par elle avaient une empreinte de son nergie: Romains, Corses,
Toscans, natures granitiques.


III

C'tait ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trne de
Hollande, homme n pour tre le contraste avec le chef de sa maison, fait
pour la vie prive, ambitieux de repos, de mrite littraire, et non de
puissance. Je l'ai connu mystrieusement  Florence, pendant plusieurs
annes, sans que le public souponnt nos rapports, que les convenances
politiques de ma situation m'empchaient d'bruiter. Je n'allais jamais
dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans
armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes 
monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de
longues soires, tte  tte, dans des entretiens purement littraires ou
philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les
Bourbons; il tait Bonaparte: il y avait cette incompatibilit entre nous;
mais il tait avant tout philosophe et pote; il me lisait ses
compositions; j'oubliais qu'il tait roi d'une dynastie que je ne
reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle.
L'entretien termin, bien avant dans la nuit, je le reconduisais
respectueusement jusqu' sa voiture; il laissait aprs lui dans ma pense
un parfum d'honntet que je crois respirer encore.


IV

C'tait la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne,
rfugi en Amrique avec d'opulents dbris de ses royauts.

C'tait la princesse Borghse, soeur de Napolon. Je vivais familirement
avec son beau-frre, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement
son mari, le prince Borghse, le Crassus de l'Italie moderne. Il tait n
pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme fminin, mari
indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait
son palais et ses villas impriales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais
je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins
parasols,  travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins
Borghse. C'tait dans les dernires annes de sa courte vie; elle
resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tte de
Vnus grecque effleure, dans un muse, par un dernier rayon du soir. Je ne
sais par quel caprice, dans une femme o tout tait caprice, jusqu' la
mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis  ses
cts dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette
tte de l'asctisme chrtien,  ct de ces cheveux sems de fleurs et de
ce visage de beaut mourante aprs tant d'clat, faisait monter le sourire
aux lvres ou les larmes aux yeux. Charmante crature qui mourait enfant!


V

C'tait la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en
temps  Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite  sa
solitude de Suisse. J'tais dj prmaturment connu littrairement alors;
elle tait illustre par son rang, ses malheurs, son got pour les lettres,
son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit tmoigner le
dsir de me rencontrer, comme par hasard, dans une alle _des Cascines_, o
j'avais l'habitude de me promener  cheval; elle m'assigna plusieurs fois
la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les
prventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine
d'avoir tremp dans le retour de l'le d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un
grand plaisir pour ne pas faire une infidlit de simple politesse aux rois
que je servais.

C'tait enfin le prince Napolon, fils an du roi de Hollande et de la
reine Hortense, frre du prince, alors inconnu,  qui les versatilits du
peuple, les inexpriences de la libert, les impatiences de la multitude et
les pripties du sort prparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.

Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), tait un
des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de
l'ducation avaient faonns pour toutes les fortunes. On venait, par un
mariage de famille, de lui donner pour pouse sa cousine, la princesse
Charlotte, fille ane de Joseph Bonaparte: cette famille, impriale par le
souvenir, proscrite par le prsent, ne pouvait gure s'unir qu'avec
elle-mme. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause
innocente ou fatale de la mort de Lopold Robert. J'en dirai peu. Quant 
son mari, le prince Napolon, l'attrait empress qu'il tmoignait pour moi
tablit entre nous des rapports gns par la politique, mais bizarres, qui
ressemblaient  ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on
se dissimule des lvres.

Il avait l'extrieur d'un hros de roman, mais tempr par la modestie, ce
voile du vrai mrite. Sa taille tait lgante; sa tte, dgage de ses
paules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil
tait limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intressait avant qu'on et
appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignit qui survit aux
clipses du sort. Il n'y avait pas de mre qui n'et dsir l'avoir pour
poux de sa fille, pas d'homme qui n'et voulu en faire son ami. Je n'ai
connu que le duc d'Orlans, en France, qui reprsentt si bien l'esprance
d'une dynastie; mais le duc d'Orlans avait trop d'intention dans
l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trne
populaire. Le prince Napolon ne posait pas, il primait et il charmait.
S'il n'avait t Bonaparte je l'aurais aim avec plus de libert.


VI

Nous nous rencontrions souvent  la cour: les convenances politiques ne
nous permettaient pas de nous voir ailleurs; mme  la cour, et confondus
par le mouvement du salon dans les mmes groupes, nous ne pouvions pas,
sans veiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la
parole. Il avait donc t convenu entre nous, par l'intermdiaire d'un ami
commun, que nos conversations seraient  double entente; que nous ne nous
regarderions jamais face  face en causant ensemble, mais que nous aurions
l'air de nous adresser  un troisime interlocuteur dans la confidence des
deux; que chacun de nous paratrait adresser  ce tiers complaisant ce que
nous avions  nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par
ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi  la foule,
ressembleraient  ces projectiles qu'on dirige d'un ct pour frapper
ailleurs. Nous observmes longtemps, avec une gale adresse, cette
convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon,
mais elle y gagnait en piquant; la gne inspire, et l'attrait d'esprit que
nous prouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'esprait pas me
ramener  ses opinions de famille; je n'avais rien  flatter en lui que la
proscription: il y avait entre nous toute une dynastie.


VII

Un jour cependant, et sans avoir concert la rencontre, nous nous trouvmes
inopinment rapprochs par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de
prmditation et qui sont des hasards.

C'tait dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions
chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fracheur des
eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, 
_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux clbres abbayes presque
inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.

Aprs avoir pass l quelques-uns de ces jours qui ressemblent  des haltes
du temps o la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs
corridors frais, au bord des bassins glacs et sous les sapins aux murmures
lyriques de Vallombrose, nous redescendmes dans la profonde valle qui
spare de la Toscane habite cette oasis de paix, et nous reprmes 
cheval la route d'une autre oasis encore plus enfonce dans le ciel au del
des nuages: les _Camaldules_.

La saison tait caniculaire, malgr les haleines du torrent presque
dessch dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs rouls 
nu dans son lit, comme Job montrait ses os  Dieu dans sa nudit sur sa
couche. La rverbration du soleil contre les parois de marbre de la valle
incendiait l'air respirable; nous cherchmes, vers le milieu du jour, un
abri sous un vaste _caroubier_, espce d'oranger sauvage et gigantesque qui
affecte la rgularit immobile de l'oranger taill par la main de l'homme,
qui porte des fves succulentes pour les chevaux du dsert, et qui verse,
de son dme touffu et toujours vert, une ombre impermable au soleil de
midi.

Nous nous oublimes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette
sieste sous l'arbre. Quand nous remontmes sur nos vigoureux petits chevaux
de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit
en descendait  grandes ombres.

Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner  gauche dans la gorge
sombre de pturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues 
l'abbaye, la nuit tait faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de
son cheval; quelques rares lueurs,  travers les branches d'arbres,
indiquaient seules une ou deux chaumires parses, chlets des pasteurs de
l'Apennin plaqus sur les flancs de la montagne,  notre gauche;  droite,
le murmure d'un torrent invisible et profondment encaiss montait comme
une terreur dans la nuit.


VIII

Aprs avoir suivi longtemps  ttons le sentier tnbreux qui mne 
l'abbaye, nos guides arrtrent nos chevaux; ils sonnrent aux grilles pour
demander l'hospitalit habituelle aux plerins et aux voyageurs. On leur
rpondit rudement des fentres que l'heure tait indue, qu'on n'ouvrait
plus  de nouveaux htes, et que d'ailleurs le monastre tait plein de
visiteurs arrivs avant nous. Les guides eurent beau rpliquer qu'ils
conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des
lettres du tout-puissant ministre d'tat _Fossombroni_, qui nous
recommandait au prieur, les fentres se refermrent, les lueurs des
flambeaux s'teignirent dans le monastre, et il nous fallut reprendre,
pour trouver un abri, le sentier par lequel nous tions venus.


IX

Pendant que nous vaguions ainsi,  la froide rose de la nuit, de chlet en
chlet, sans qu'une porte voult s'ouvrir  la voix des guides, les
frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la
faim et le sommeil, aprs une journe de marche, faisaient transir et
grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture,
sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma
tendresse pour des sants chres et dlicates. Je commenais  maudire ma
curiosit, quand un bruit de pas,  travers le feuillage, sous les arbres
sur notre droite, appela notre attention.

C'tait un ptre d'un chlet voisin qui accourait, envoy vers nous par
deux trangers abrits, comme nous cherchions  nous abriter nous-mmes,
sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables trangers, nous dit
le ptre, taient le prince Napolon et la princesse Charlotte, sa femme,
arrivs un peu avant nous au monastre, et, comme nous, repousss du seuil
par l'affluence des plerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que
le ministre de France et sa suite avaient t renvoys comme eux, sans
gards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de
berger pour y reposer leur tte. Bien que le chlet o ils nous avaient
devancs ft troit, ils nous en offraient avec empressement la moiti. Le
prince avait charg son envoy d'ajouter de sa part que, si nous avions
quelque scrupule  loger ainsi les reprsentants de deux dynasties opposes
dans la mme chaumire, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il
se retirerait avec la princesse dans la partie spare du chlet o les
montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver.

Nous acceptmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance,
l'obligeante proposition; seulement nous insistmes pour que rien ne ft
drang  l'tablissement nocturne dans le chlet intrieur, et nous ne
consentmes  accepter que le logement du fenil. Nos htes ajoutrent, 
cette exquise politesse, l'envoi de la moiti de leur souper; mais les
frontires furent fidlement respectes de part et d'autre, et, malgr le
dsir de nous voir plus intimement  cette hauteur, au-dessus des petites
convenances diplomatiques, nous ne franchmes, ni l'un ni l'autre, la
palissade de branches de chtaignier qui sparait le fenil du chlet.


X

Nous passmes une nuit dlicieuse, sous les couvertures de nos mules,
tendus sur le foin embaum par les fleurs du th de montagnes, au
bruissement des feuilles de sapin et des chtaigniers, qui faisaient
chanter, sur des modes diffrents, les brises de la nuit. Le torrent des
Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif
de la terre qui fait mieux goter l'immobile srnit du ciel; les aigles
jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande
toile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune 
l'horizon de la mer Adriatique annona le jour. Le prince et la princesse,
qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent,
couverts de leur manteau, du chlet, au premier crpuscule du matin. Nous
les salumes respectueusement du geste par la fentre sans vitres du fenil,
et nous nous sparmes pour ne plus nous revoir.

La princesse Charlotte, jeune, mince, grle, flexible comme un roseau qui
n'a pas encore ses noeuds, tait plus semblable  un enfant qu' une jeune
femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu' l'extrme
finesse de sa physionomie et  la profondeur prcoce de son regard; la
passion encore absente pouvait un jour se rpandre de l sur les traits
pour tout animer. C'tait un visage qui ne charmait pas au premier regard,
mais qui saisissait l'oeil et qui forait  y revenir. La beaut de son
mari jetait encore une ombre de plus sur elle.  cette poque, cette femme
tait quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser,
selon le sort. Telle tait cette princesse; elle devait tuer un jour, bien
involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphal de son
sicle et qui ne fut que Lopold.

J'ai pass souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, 
contempler cette nave et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont
l'attrait consuma Raphal. Quelle diffrence entre ces deux visages! Mais
l'amour se cache sous la laideur comme sous la beaut: ce n'est pas le
regard qui aime, c'est le coeur.


XI

C'est dans cette famille des Bonaparte, rfugis pour la plupart  Rome, et
protgeant les arts afin de prolonger au moins ses rgnes phmres sur les
peuples, en rgnant sur les talents, que Lopold Robert passait ses soires
 Rome: on lui avait command quelques tableaux. Son gnie, encore
nigmatique, jouissait d'tre compris par anticipation sur sa gloire. tre
compris, pour un artiste, pote, peintre, musicien, statuaire, c'est tre
oblig. L'admiration, voil le salaire des grandes mes! Lopold
frquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme
s'essayait sous sa direction  dessiner,  peindre,  graver les oeuvres du
matre; l'intimit des occupations amena l'intimit des coeurs. Lopold
Robert, timide d'abord, encourag ensuite, familier enfin, devint
l'habitu de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance
qu'on s'tudiait  effacer par tant d'gards. Il se plaisait l o il
plaisait lui-mme; il n'avait rien de sduisant, ni dans les traits du
visage, ni dans les grces de l'entretien, except son gnie, mais il tait
attachant par son dvouement modeste et exclusif  ses amis. Silencieux,
rserv, susceptible, comme toutes les dlicates natures, il intressait
vivement par son silence mme. On aime  ouvrir ce qui est ferm; le prince
et la princesse lisaient seuls dans l'me de Robert; cette me tait un
abme de mystres du beau qui ne sortaient qu'un  un, non de ses lvres,
mais de ses pinceaux. C'tait une faveur que d'y lire avant le public: voir
clore les oeuvres de gnie, c'est presque participer  la jouissance de
les enfanter.

Lopold Robert avait renonc  tout, mme  la pauvre Thrsina, son
premier amour[1], sans se rendre compte  lui-mme du vrai motif de son
inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de
son pays, dont la chaste affection aurait anim l'isolement de son
atelier: il cartait toutes ces perspectives de sa pense; il cherchait
(comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se
justifier  lui-mme sa vie solitaire.

[Note 1: Voir l'Entretien prcdent.]


XII

Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il
tait vident que son coeur tait assez rempli d'un rve pour ne pas sentir
le vide de toute affection domestique. La douce intimit dans laquelle il
vivait avec le prince et la princesse suffisait  son existence; lui-mme
paraissait ncessaire  leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si
diffrents, mais galement exiles dans la patrie des arts, associaient
leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages
historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les
ruines droulaient sous ses yeux; Lopold Robert y jetait des groupes
humains et pittoresques qui les animaient de leurs scnes; la princesse
Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune matre. Rien n'tait plus
innocent que ces rapports du professeur  l'lve; mais cette innocence
mme cachait un pige  Lopold Robert: ce pige, c'tait la perfide
_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperoive, les premires
racines d'un sentiment innom dans les coeurs: si le danger tait connu on
le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire clbre
d'Hlose et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales
attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une lve
innocente et un matre imprvoyant; le pril pour tous les deux nat
prcisment de l'ignorance du pril. Quelques crivains, selon nous trop
austres, ont paru reprocher amrement  la princesse Charlotte trop de
complaisance  laisser natre cet amour dans le coeur de son matre et de
son ami; rien ne justifie  nos yeux ce reproche: elle tait trop
exclusivement attache au prince son mari, un des hommes les plus
sduisants de l'Italie, pour songer seulement  la nature des sentiments
qu'elle pouvait inspirer  un pauvre artiste, fils d'un chlet du Jura et
enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la
physionomie ingrate et le caractre concentr du jeune artiste ne
laissaient ni prvoir en lui, ni clater hors de lui, des sentiments contre
lesquels la princesse aurait pu avoir  se dfendre. Elle fit une victime
sans prmditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa
mmoire. Ses lettres, aprs la mort de Robert, ont la candeur de
l'tonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mle aux profonds
regrets. C'est une soeur qui pleure un frre; ce n'est nullement une amante
qui s'accuse de la mort d'une victime.

Ce sentiment, confus et non analys dans l'me de Robert, se rvle
cependant, dans ses grands ouvrages  cette poque de sa vie intrieure,
par deux symptmes de l'art qui sont en mme temps deux symptmes de la
passion. Ces deux symptmes sont la grande posie et la grande mlancolie
de ses oeuvres.

C'est en effet  ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la
conception et la lente excution de son tableau qu'on peut appeler le
portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_.


XIII

Qu'est-ce que _les Moissonneurs_?

En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les
pores, dans la pense du peintre, c'est la posie du bonheur, c'est l'idal
de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la
nature, c'est l'idylle de l'humanit, dans son premier den, devant le
Crateur: idylle transpose aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de
travail et de sueur, mais pleine encore de toute la flicit que cette
terre corrompue peut offrir  l'homme.

Telle est videmment, selon nous, la pense du tableau: c'est un hymne,
c'est un _voh_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la
toile! Toute la toile chante, nous le rptons. De Thocrite, de Virgile
dans ses glogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons
au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chant? qui est-ce qui a t le
plus pote de ces potes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de
rpondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des
_Moissonneurs_.


XIV

Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la
scne, et puis retournez-vous et regardez en vous-mmes: que sentez-vous?
Je vais vous le dire.

 l'ge de quinze  vingt ans,  cette poque de l'existence o l'horizon
de la vie est tout voil d'une brume chaude qui noie et qui colore les
contours secs de toutes choses;  ce moment o la vie, commence sans qu'on
en aperoive le terme, parat longue comme l'infini;  cette heure o cette
vie n'a pas dit encore son dernier mot  l'adolescent qu'elle caresse; 
cette minute o l'amour, qui n'est au fond que l'ternit de la vie,
dborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un ocan de
cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure;  cette
priode de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyag en Italie,
en rvant, veill, la flicit d'den sous le ciel d't de la campagne de
Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait
prouver l'heure de midi, un jour de canicule,  l'ombre d'un caroubier ou
d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez
pas, je vais m'en souvenir pour vous: coutez, et reconnaissez vos
impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie
depuis que j'ai respir son atmosphre.


XV

La plaine est grise comme une cendre d'herbes brles par le soleil; autour
de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur
le sol; de lgers nuages de poussire rose s'lvent et retombent  et l
sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots
saupoudrs de terre; le silence du sommeil,  l'heure de la sieste, pse
sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frlement mtallique
de l'pi contre l'pi, quand la brise de mer effleure en passant les grands
champs de bl; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir
la chaleur du milieu du jour, sous les arcades.

Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'lvent,
grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrire
vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du
ciel que par un ruban d'azur fonc qui indique au pcheur le premier
frisson du vent qui se lve; une ou deux voiles commencent  palpiter dans
le lointain; la lumire qui descend de la vote cleste, qui rejaillit des
montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se rpercute du sol au mur de
l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un blouissement tide,
o vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il
vous semble nager en Dieu, la lumire des penses.

Votre me se transfigure en rayons et se rpand, comme cette pluie de feu,
dans toute l'tendue; vous n'tes plus ici ou l; vous tes partout, vous
contractez l'ubiquit de cette lumire: elle est si transparente que vous
croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire,
 l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse
contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache  rien, s'empare de
vous, semblable  un sommeil imparfait o l'on se sent rver, mais o on
sait qu'on rve.


XVI

Cependant le soleil, qui marche toujours, a dpass les arcs de l'aqueduc
et penche vers les montagnes; un souffle fait voler  et l le duvet des
chardons qui floconnent  vos pieds; de temps en temps le gmissement d'un
chariot rustique rsonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre
chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer
les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs
ttes, ou de quelques belles jeunes filles balanant  la cadence de leur
pas, sur leurs paules, une urne trusque contenant l'eau pour les lieurs
de bl mr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur
lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les
_pfifferari_ prludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en
approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-tre, de
paix, d'existence, de scurit, de plnitude des sens et du coeur, pntre
l'me avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes
de la campagne de Rome; on se sent noy dans la batitude du soleil d't;
la vie surabondante cume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la
poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit mme
d'une respiration, l'extase qui vous soulve d'ici-bas on ne sait o; on se
tait, et ce silence est l'hymne inarticul de la saison o l'homme
fructifie avec l'herbe des champs.


XVII

C'est l l'impression qui avait videmment saisi Lopold Robert, homme des
champs lui-mme, dans ses haltes frquentes sous le chne ou sous le rocher
de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre
Thrsina. C'est cette flicit de l'humanit nave, laborieuse, opulente
de peu, qu'il avait rve, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en
un groupe, comme une image complte du bonheur terrestre, comme l'hymne
sans mots de la cration.

Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous
mille formes, dans mille attitudes et dans mille scnes plus leves du
drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des
fontaines lui offraient ces images de la flicit ou de la volupt, dans
les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs
sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de
culte qui unissent les hommes  Dieu par la pit, cette plnitude de
l'me; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et
d'Alcine, o le Tasse et l'Arioste enlacent leurs hros dans les bras de
beauts ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop
conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conoit, plus prs de
terre, une flicit rurale et domestique plus accessible  l'universalit
de l'espce humaine, flicit fonde non sur les chimres d'esprit ou de
coeur, mais sur les instincts inns de l'homme et sur les ralits
pniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance,
la jeunesse, la maturit, la sainte vieillesse, la rcolte aprs la
moisson, la mort dans l'esprance, aprs la vie dans la sueur. En un mot,
sa flicit ce n'est pas l'den c'est la terre. Regardez! voil le groupe.


XVIII

C'est l't; le ciel est pur; on ne le voit qu' sa clart; il revt tout
de sa lumire, dans laquelle il se noie et se confond lui-mme; l'air, on
ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais dj tremp de
ces premires moiteurs d'un beau soir qui se mlent, sur le front, avec la
sueur de la journe de l'homme, pour la rafrachir et pour l'embaumer; on
distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent
derrire les roues du char et derrire les paules des jeunes filles, mais
on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois lgers nuages qui
flottent trs-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut,
des lueurs rpercutes du soleil. Quelques lignes indcises des Abruzzes
s'articulent  peine dans l'horizon, derrire le groupe anim.

Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers
la mer et se relve  gauche par le cap Circ. On est sur un plateau
intermdiaire entre l'Abruzze et la grande mer.

 l'extrmit du plateau, qui commence  incliner vers les marais Pontins,
une mer d'pis prlude  une mer de vagues: pas un arbre  l'horizon; rien
que la glbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultive et non
ombrage, la terre fconde, la terre nourricire, _Alma parens!_ Admirez
la profonde rflexion du peintre, qui pouvait tre tent par un beau chne
aux bras tortueux ou par quelques fraches fleurs de lotus endormies sur le
lit des eaux. Non, rien pour l'agrment, tout pour l'ide, tout pour
l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant
quel charme! Qui songerait  regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on
a port ses regards sur le groupe humain?

Or voici le groupe.


XIX

Un char robuste  deux roues massives, un char de moisson dans la campagne
de Rome, vient,  vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour.
Le char se prsente au spectateur la pointe du timon en avant; il est
tran ou plutt il tait tran tout  l'heure par une paire de buffles
robustes, attels au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe
par-dessus le timon; ce joug y est fix par le milieu au moyen d'une
chane, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit
entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre
redoubles relient le joug aux cornes pates des deux animaux domestiques.
Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du
riche laboureur plutt qu'une ncessit de l'attelage.

Les deux larges ttes des buffles, dans lesquelles on distingue
l'obissance affectionne dans l'indpendance naturelle, tendent vers le
marais leurs naseaux relevs; on voit qu'ils aspirent de l l'air salin et
marin de leurs mares habituelles, dans le marais au del du champ qu'on
moissonne; leurs yeux sont doux et rsigns. Des poils d'un noir fauve se
rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupires clignottent
pour carter les mouches par le mouvement de leurs cils; une cume
sanglante, mle de poussire, suinte autour de leurs bouches et de leurs
naseaux. On aime ces deux colosses apprivoiss qui souffrent l'ardeur du
jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur
dignit et font corps avec la famille humaine.


XX

Un jeune homme, d'une beaut apollonienne sous le costume d'un bouvier des
Abruzzes, est debout entre les deux ttes de buffles: c'est le fils de la
maison; il tient renverse la baguette arme de l'aiguillon, comme on
tiendrait un sceptre: il pse en arrire, de tout son poids, sur le timon
pour arrter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur
le cou d'un des buffles; son autre coude s'tend nonchalamment sur le joug.

Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles
et les plus articules des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du
Parthnon. Le costume de ce jeune homme mme, quoique conforme  celui des
paysans des montagnes de Rome, parat aussi antique et aussi sculptural que
s'il tait copi sur une mdaille d'Athnes ou d'Argos. Il en est de mme
de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pcheurs, de
bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Lopold Robert.
On voit que le costume, cet cueil de tous les peintres modernes, et
l'homme sont sortis du mme jet de son imagination pittoresque; ses figures
naissent toutes vtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de
la gutre, du manteau. Mrite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqu dans
ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement
adapts aux figures qu'on ne s'aperoit pas si ces vestes, ces chemises,
ces pourpoints, ces chausses sont coups par un tailleur ou draps par un
statuaire. Il n'a pas eu besoin de dnaturer le costume moderne pour
peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe
la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant
vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idal sous sa touche.

L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fire,
pensive et mle; son front est encadr dans des boucles paisses de cheveux
noirs; ses cheveux sont surmonts d'une calotte brune; il penche l'oreille
d'un ct pour couter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de
l'autre ct, un groupe de trois femmes de diffrents ges qui marchent
prs des roues pour ramasser les pis tombs du char. Il nous a sembl
reconnatre, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu
idalis de la princesse Charlotte.


XXI

Un homme d'un ge plus mr, quoique jeune encore, est assis, les jambes
pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du pre de
famille; sa femme est derrire lui, debout sur le plancher du chariot;
adosse aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois
mois, emmaillott comme une chrysalide.

La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la
chaste matrone impassible aux lgrets de la jeunesse; elle a quelque
chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur
le chemin.

Elle coute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses
jeunes annes, ou plutt elle la fait couter  son enfant, dont le sourire
est toute sa joie.

Au fond du char, le vieillard matre du champ, et pre, beau-pre ou aeul
de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles,
il tmoigne de son rang et de son autorit en posant avec une imprieuse
douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie,  l'ordre de son
matre, les toiles tendues tout  l'heure sur le char pour le garantir
contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique,
ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus
classique  la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune
femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes,
dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions
diffrentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson.
C'est un pome plus qu'un tableau. Le pome expose, mais il faut qu'il
chante. Il va chanter.


XXII

 gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres,
dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour
clbrer la bienvenue du matre de la maison sur son champ; leurs pas
pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dpasser le sourire;
l'ivresse de la rcolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent
l'outre musicale pleine d'air modul; l'brit est dans leurs paules,
dans leurs genoux.

L'un d'eux recourbe sur sa tte, en la tenant par la pointe et par le
manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les pis mrs; c'est
le dlire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent
que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la
Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirs que par nos souvenirs. Moi
aussi j'ai chant l'pisode des _Laboureurs_ dans mon pome domestique de
_Jocelyn_; mais combien mon encre est ple  cot de cette palette!


XXIII

Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperoit les
ttes de quelques moissonneuses courbes sur le sillon. La premire et la
plus rapproche du char se relve aux sons de la _zampogna_, et tourne aux
trois quarts son visage du ct du groupe.

Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile.
La belle moissonneuse de Lopold Robert compte dix-neuf ans; la dlicatesse
et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux
ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction
et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de
l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrire-pense,
lance au-dessus d'eux un regard charg de rverie vers le bel adolescent
qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'esprance d'tre bientt la
fiance de cet Antinos rustique et de monter  son tour sur le char comme
fille du matre du champ. Il ne manquait  ce drame rural que l'amour: le
voil! Il sort, tout voil, mais tout brlant, du regard de la belle
moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fire, du toucheur de
buffles. videmment cette tte est un portrait encore. Est-ce la princesse?
Est-ce Thrsina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et
transfigures en une seule rminiscence?


XXIV

C'est l tout le tableau; c'est--dire ce sont l tous les personnages;
mais l'expression profonde, varie, nave, et pourtant auguste, de toutes
ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les
costumes, ces draperies de la statue anime de l'homme et de la femme; mais
le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-preuve de la
ralit des personnages; mais le jour, cet lment de la couleur; mais
l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet lment impalpable qu'on
ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner
l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et
tout est rflexion dans l'excution. Le groupe monte du sol au sommet du
char en concentrant le regard et l'intrt sur toutes les figures en
particulier, puis en reportant cet intrt de chacune  toutes et de toutes
 chacune, en sorte que la beaut de l'une contraste et concourt avec la
beaut de l'ensemble, et qu'il en rsulte un rejaillissement gnral de
splendeur et de flicit qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne
peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_:
Raphal a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la
_transfiguration_ de la terre.


XXV

Le succs fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entire dans
l'atelier; Paris l'acclama avec la mme unanimit involontaire dans le
Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, vidence du gnie, fut bien, comme 
l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'tonnement et de l'envie,
qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut
submerge dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus
d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se rpandit  un si grand
nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais pote ou
crivain ne communiqua sa pense  plus d'mes  la fois dans le monde.
Avions-nous tort, en commenant, de ranger la peinture dans la catgorie
des littratures? Quelle imprimerie a multipli une ide plus que cette
gravure de Mercuri? Quel pote a soupir comme ce peintre?

[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lanc, dans le premier
Entretien sur Lopold Robert, un anathme inspir par le charlatanisme qui
la dshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le
photographe. Depuis que nous avons admir les merveilleux portraits saisis
 un clat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se
dlasse  peindre, nous ne disons plus c'est un mtier; c'est un art; c'est
mieux qu'un art, c'est un phnomne solaire o l'artiste collabore avec le
soleil!]


XXVI

C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la
princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_
qui spare l'artiste de son humble berceau, qui l'lve dans la sphre des
abstractions, qui confond tous les rangs  une hauteur o il n'y a plus de
mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus
des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine,
l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut.

Lopold Robert dut jouir, avec plus de dlices encore que d'orgueil, de ce
rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il
pouvait ds lors aimer de plain-pied.

Cependant il prouva le besoin,  la voix de ses amis et de ses
protecteurs en France, de venir  Paris tudier son succs afin de le
dpasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du
gnie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lcluse, sans lesquels le
gnie lui-mme ne serait qu'une clatante mendicit. Ces hommes de coeur et
de got furent la Providence de sa fortune et de sa renomme: que son nom
rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amiti ont
rayonn longtemps sur son obscurit; la postrit doit reconnaissance 
ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes.


XXVII

Lopold s'achemina donc vers Paris  l'appel de ces amis, mais dj triste;
la gloire a ses mlancolies comme la religion, comme l'amour: plus on
monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possde, plus
on sent le nant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond,
sans peut-tre se l'avouer, il ne le possdait pas, il ne pouvait se
flatter de le possder jamais.

Il s'achemina lentement, trs-lentement, vers Paris; la chane d'amiti
qui le retenait en Italie tait lourde; il accompagna  Florence le prince
et la princesse qui fuyaient Rome. La rvolution de 1830 venait d'clater
en France et de triompher en trois jours.  chaque secousse de la libert
en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie
indpendante, hlas! de coeur. Les tats romains s'agitaient: les
populations les plus vivaces habitent ces montagnes.

Le prince Napolon tait dans une pnible perplexit d'esprit: d'un ct sa
famille et lui devaient une gnreuse hospitalit au pape; reconnatre
l'asile qu'ils avaient reu par une participation aux insurrections contre
leur hte, c'tait une ingratitude; d'un autre ct, agrandir la rvolution
franaise, incomplte, selon eux, en France, o elle venait de couronner un
autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en rvolution
gnrale en Italie, c'tait ouvrir des perspectives  leur dynastie
napolonienne ici ou l; c'tait de plus acqurir des titres de popularit
hroque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de
leur exil.

Enfin ils taient jeunes, et les rvolutions sont l'instinct de la
jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles
arrachent violemment  l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'me
vraiment italienne du fils an de la reine Hortense, l'emporta sur la
convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraner  la voix
des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre
les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'tre
propag jusqu' Rome: l'Italie se lve, mais ne se tient pas assez
longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un
esprit qui ne savait pas bien o tait le devoir, les fivres contractes
dans les campements nocturnes au milieu des rgions insalubres de la
_malaria_, emportrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire,
quoique n pour la gloire: il se pressa trop de la saisir l o il crut
apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-tre une meilleure occasion,
et une meilleure mort. L'impatience est le dfaut, mais aussi la vertu de
la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'tait une grande duret
du destin.


XXVIII

Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome
insurges, la princesse Charlotte tait reste  Florence, chez sa mre
mourante. Lopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amiti.

Lopold Robert, quoique rpublicain de patrie et plbien de naissance,
n'aimait pas les rvolutions.--Je ne les trouve bonnes, crit-il  cette
poque  son ami, M. Marcotte, que quand elles sont faites par la plus
grande masse, quand personne n'est sacrifi, et quand elles satisfont tout
le monde. Je suis bien aise d'tre  Florence, o tous les habitants aiment
trop leur tranquillit et leur prince pour remuer!

Un pareil rvolutionnaire tait peu  compter parmi les patriotes d'Italie,
car toute rvolution est un dplacement, et tout dplacement drange
quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une rvolution voulue et faite
par tout le monde n'est plus une rvolution; c'est un progrs dans l'ordre.
Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le dfaut des
artistes.


XXIX

La perte de son ami causa une profonde douleur  Robert; cette douleur mme
le rendit plus empress  consoler le deuil de la princesse. Sa mre et
elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments,  Florence. Voici en
quels termes il en crit  son correspondant le plus intime de Paris, M.
Marcotte.

                                                      Florence, 1831.

Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulirement
ce pauvre prince Napolon; sa femme et sa belle-mre, qui sont
naturellement trs-affliges, m'engagent tant  y aller que chaque jour j'y
vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrmement
simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune
veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mre est infirme et ne
peut vivre longtemps; la fille est menace de se voir bientt seule au
monde, ce qui rend sa position si intressante. Vous me demandez pourquoi
ce jeune prince Napolon se trouvait avec les insurgs. C'est une de ces
destines qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, runissant toutes
les qualits, estim de tous, aimant l'tude et fort instruit. Quand la
fatalit amena ici son jeune frre, qui avait t renvoy de Rome comme
suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mre (la reine
Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre  Florence,  cause des
troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reus
 Perugia,  Foligno,  Spoleto,  Terni, avec de si vives dmonstrations
de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgs et pour
leur prter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissrent entraner,
Napolon par faiblesse. Quand je le vis  Terni, je m'aperus combien il
tait proccup de la position o il mettait sa famille; il m'en parla
beaucoup, mais enfin le sort tait jet. Il a succomb  l'agitation d'une
vie trop rude pour lui, accoutum au calme et au repos; on ne sait pas bien
encore par quelle mort; on parle de fivre, de duel, de poison; pour moi,
je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore
la revoir.

Quelques jours aprs il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir
suspendu son voyage vers Paris. On devine  ses expressions quel intrt
tendre l'attache presque  son insu  ce sjour. Que vous dirai-je, sinon
que Florence m'est chre par plus d'un motif, et que je pensais bien peu 
y trouver des _empchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que
ce n'est rien d'indigne d'un honnte homme qui me lie ici, et, sans vous
donner pour le moment d'autres dtails, conservez-moi toute votre estime!
Le scrupule parle dans la rticence.


XXX

Le secret est maintenant dvoil par la mort: il aimait; peut-tre se
flattait-il d'tre aim un jour!

L'isolement et les malheurs de cette jeune et intressante princesse,
poursuivie par la politique et par le sort, et jete par ses adversits
mmes dans une intimit plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs
jours, avaient chang la douce amiti de Rome en une irrmdiable passion.
Cette flamme qui avait couv sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie
par le devoir et par le respect, venait d'clater sous la main mme de la
mort.

Ds qu'il s'en aperut il eut le courage de s'enfuir jusqu' Paris. Il y
resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mlancolie,
crite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchtel; il chercha
quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille,  la
Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrta de nouveau qu' Florence. J'y ai retrouv,
dit-il, la princesse Charlotte; sa mre et elle ne sortent pas du tout.
Leur socit m'est trs-agrable, parce qu'elle est douce, naturelle,
simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler  mon
tableau des _Saisons_, mais il y a une pine dans ma vie qui me pique; il
faut que je m'loigne; peut-tre  distance la sentirai-je moins! L'pine,
c'tait le regard de Charlotte.

Les lettres de Robert  cette poque sont pleines d'inspirations mystiques
vers _cette autre vie_ o l'on sera runi  ce qui est digne d'tre aim
dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres
pressentiments qui travaillaient son me. Il s'enfuit de Florence  Venise
pour excuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le dcida cette fois  se dtacher
d'un sjour et d'une socit intime qui le possdaient par tous les liens
mystrieux de l'me? On l'ignore; peut-tre une jalousie maladive qu'il
n'osait s'avouer  lui-mme, mais dont la suite des vnements a rvl
quelques symptmes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de
Robert.


XXXI

 Venise, le secret de son amour lui chappe dans quelques-unes de ses
lettres  son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.

Quant  des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amiti de
la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas
d'ailleurs une grande folie  moi de m'abandonner  un attrait toujours
combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher
ami? Cette liaison, je vous le rpte, ne peut que m'lever l'me et me
donner le dsir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage
n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intrt  la vie et
qui retrempent l'nergie du coeur?...--Elle part pour l'Angleterre,
crit-il en novembre de la mme anne, elle laisse sa mre malade pour
aller secourir son pre infirme,  qui l'on ne permet pas de passer la mer.
J'en prouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris
cette triste nouvelle. Sans tre superstitieux, il y a des concidences qui
frappent, quoique la raison les carte; il me semble que je suis encore
plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conserv l'espoir de la revoir, je
croyais mes sentiments pour elle trs-naturels;  prsent ils me possdent
trop. Tenez, voil cette page que je vais vous confier et qui vous fera
connatre cette inclination que vous avez souponne et que je voulais me
drober  moi-mme.

Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres conscutives, il
s'tudie en homme scrupuleux  justifier la princesse, non-seulement de
toute faiblesse, mais mme de toute sduction volontaire avec lui... Moi,
moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais d renfermer
en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle
ait le moindre reproche  se faire envers moi ou envers le monde.

Mon ami! crit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me
rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je?
toute remplie qu'en soit mon me, je trouve cet tat moins pnible que le
vide du coeur. Je ne puis penser  Florence sans motion; la raison, le
devoir, le caractre de mon attachement peut-tre ne permettent pas  une
tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mlancolie qui
ne peut nuire  mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les
sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu' la beaut de l'me,
 la bont du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'lever. Vertu,
candeur, simplicit, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations
qui me sont si chres..... J'aime mieux que le temps amortisse une
inclination que vous croyez trop passionne et qu'il la transforme en
amiti. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pcheurs_)
si mon coeur n'et t nourri de cette tendresse. Elle m'a donn une
nergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle...
Quant  la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice,
dfend-elle les penchants qui en loignent?


XXXII

Ce tableau des _Pcheurs_, c'tait sa vie et c'tait sa mort; il y peignait
ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son
chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard.

_Les Moissonneurs_ avaient t l'apothose de la flicit humaine; _les
Pcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies ir_ de l'art, le prlude de
mort du gnie frapp au coeur, l'angoisse des cruelles sparations.

Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grves
interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une
 une dans l'eau morte de ses lagunes, taient un site et un sjour
admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'excution
d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici.

La scne se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande
barque ponte de pcheurs est  l'ancre sur le bord du quai. On passe du
quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mt
se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile  demi droule, se
hisse sur le mt; un matelot, charg d'un paquet de filets, passe sur la
planche et jette son fardeau sur le pont. Au del du navire on voit se
drouler une mer terne et indcise entre le calme et la tempte; le ciel
est gris; un gros nuage noir  gauche renferme des _grains_ sinistres dans
ses flancs; de lgers flocons de nuages, dtachs et effils en charpie sur
la droite, annoncent que le vent souffle dj imptueux dans les hautes
rgions de l'atmosphre, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques
voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premires lames,
comme des mouettes fouettes par l'ouragan de la haute mer. Les prsages
sont douteux; la saison mme n'est pas propice, l'heure ne l'est pas
davantage; on reconnat le soir aux grandes ombres qui tranent sur la
terre et aux reflets ples d'un soleil couchant sur le sommet des difices.
Une branche de vigne  demi dfeuille, et dont les dernires feuilles,
rougies par la gele, pendent mortes le long d'un mur de clture,
pronostique l'hiver, qui double les prils du flot. Les pcheurs sont
runis sur l'extrme bord du quai, un pied sur la terre, prts  mettre
l'autre sur le pont du navire. C'est l que se droule tout le drame muet
du tableau.


XXXIII

La premire figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du
pre de famille, matre de la barque, roi de l'quipage. Il est dj vtu
de sa capote de laine de pcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et
le harpon, instruments de pche; de l'autre il montre, par un geste
inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde
l'horizon d'un regard plein de pressentiments.

 sa gauche est un vieillard, compagnon rsign et insoucieux de la fortune
du navire, qui apporte sur son paule les diverses provisions de la
navigation.

Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aeul vont faire leur
premire campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vtu d'une capote 
capuchon qui retombe sur son visage mouill des larmes de sa mre, s'appuie
sur l'paule de son frre, en cherchant la main de son camarade pour y
enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus
rflchi, tourne et lve son joli visage vers la figure de son grand-pre;
il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la
prochaine nuit.

Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par
l'expression des figures et par la navet des poses, de Corrge, ce pote
des enfants.


XXXIV

En face de ce groupe, et plus rapprochs du navire, sont deux hommes de mer
dans la vigueur de l'ge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un
tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir
s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie
d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prte 
tre encastre dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque
et vraisemblablement le gendre du pcheur. Il dtourne ses regards du quai
et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune pouse et son
nouveau-n, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant 
l'embarquement en silence.

Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, droule et
jette hroquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en
mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mle
beaut qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop
belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de
trop de majest pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de
Paris ne sont jamais alls en Italie ou en Grce; ils auraient vu partout
des physionomies et des poses hroques, dans des groupes de pasteurs ou de
matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y
porte la couronne, une empreinte de dignit et de noblesse qu'aucune
profession ne fait droger. Voyez Homre: est-ce que Nausicaa n'est pas
princesse en lavant ses robes  la fontaine? Est-ce que le conducteur de
boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme
les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes,
admirablement groups dans leurs attitudes diverses, ont l'unit du mme
sentiment: l'attention sombre  l'horizon menaant; la proccupation muette
du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prvoyante,
jette le mme frisson sur tous ces visages,  l'exception du jeune
adolescent; celui-l n'a sur la figure que la mle fiert de son mtier et
la prsomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le
regarde, on l'admire; il suffit.


XXXV

Mais  deux pas de l'adolescent sont sa mre et sa soeur; le pathtique
commence l avec la femme et l'enfant: la mre, vieillie par la maladie
plus que par l'ge, est languissamment assise sur une des marches du quai
des Esclavons, adosse au mur d'une masure qui est sans doute la sienne;
son bton, qui chappe  sa main affaisse, atteste qu'elle est infirme et
qu'elle s'est trane avec effort jusque-l, pour voir une dernire fois
l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande 
Dieu de ses lvres ples et balbutiantes. Son regard est attach sur le
mari et sur les enfants. L'adieu est dj dit; ces chers parents ont le
pied sur le pont de la barque; la mer les ramnera-t-elle? la
retrouveront-ils quand ils reviendront? Problme touchant qui se pose sur
tous les visages! Pour elle, le problme semble dj rsolu; elle n'a plus
qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux
yeux quand on la regarde.


XXXVI

 ct d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun
doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-n, sur la tte
duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre
pression s'adressait  son mari qui s'embarque.

Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se
prparent au dpart; elle ne les regarde dj plus, car elle ne verrait
plus  travers ses larmes; ses joues sont ples et fanes de sa douleur;
mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la rsignation
dans une profession qui vit de prils mortels. Son attitude et son pauvre
costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou
de _Sasso-Ferato_; mais la divinit ici n'est que dans la tristesse: c'est
la figure du pressentiment; on voit, dans la mre malade, le tombeau; on
voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute,
cependant, qu'une rminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve
dans le charmant visage de la jeune mre. La main ne peut pas s'abstraire
du coeur; quand le modle est sans cesse dans l'me, il se reproduit 
notre insu dans le tableau.


XXXVII

Lopold Robert travaillait au tableau des _Pcheurs_ avec patience et
assiduit, comme au monument de sa vie, tantt ardent  l'oeuvre, tantt
dcourag et laissant tomber ses pinceaux. Enferm avec le seul compagnon
de sa vie, son frre Aurle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise
qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses
figures. Il finit par leur donner  toutes cette impression de terreur
tragique ou de douleur anticipe qui en fait un drame pathtique,
intelligible au premier regard, et indlbile dans le souvenir une fois
qu'on l'a regard.

On voit dans ses lettres,  cette poque, qu'il tremble galement de
l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le
chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excs de
sa gloire lui mrite l'excs du bonheur dans la possession de ce qu'il
aime. Il rvait videmment, pendant ce travail  Venise, ce que le Tasse
avait rv  Ferrare pendant qu'il composait le huitime chant de _la
Jrusalem_, de lgitimer,  force de renomme, ses prtentions  la main
d'une autre lonore.

Son secret, concentr dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantt
il songeait  revenir  Florence, aprs avoir fini son tableau, tantt 
fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour
 tour. Une correspondance frquente, et dont on ne connat pas les termes,
existait entre la princesse et lui. Son frre Aurle, cependant, voyait
quelquefois les lettres, brles depuis; si l'on en croit ce tmoin
consciencieux et vridique, ces lettres n'exprimaient que l'amiti la plus
vive, mais la plus irrprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de
la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dpasse la
pense, quand elle crit  celui par qui elle se sent aime; il y a une
politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami.
On laisse trop croire, de peur de trop dtromper. Si c'est une faute, c'est
la faute de la bont.

Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frre de Lopold,
taient empreintes d'un intrt constant, qui pouvait provenir seulement de
l'estime pour le talent et pour le caractre de Lopold. Il aurait fallu
des yeux plus clairvoyants que les miens pour y dcouvrir d'autres
sentiments, car il y rgnait une rserve d'expressions toute platonique...
Peut-tre, ajoute-t-il, est-ce l ce qui a fait durer l'illusion. Si le
gnie ne se croit pas gal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est
au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?

Ces expressions du frre et du confident du grand artiste ne laissent aucun
doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion
immdiate et dterminante. Des rvlations subsquentes, et que le double
respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement
entrevoir dans ce mystre une vague probabilit.

La princesse n'avait donn qu'une tendre amiti au fidle artiste. Un jeune
et hroque tranger, d'un grand nom, exil comme elle de sa patrie et
errant en Italie, comme elle, aprs l'ombre de la libert, avait son amour.
Cet amour se dnoua bientt aprs par une catastrophe dont elle fut la
victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore  son ami de Venise.
On conoit tout ce qu'il devait en coter  cette femme, qui recevait de
Lopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet
aveu ne se fait jamais que par l'vnement  un ami jeune et passionn, qui
regarde toujours comme drob  son esprance ce qu'on a donn de tendresse
 un autre.

Peut-tre y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse 
Lopold, o cet aveu s'chappa, par devoir ou par ncessit, de sa plume.
Peut-tre une rumeur publique, venue de Florence et mentionne par hasard
dans une conversation devant lui, un soir  Venise, lui apporta-t-elle la
fatale rvlation. On n'a pas lu la dernire lettre, on n'a pas su avec
quel indiscret tranger Lopold s'tait entretenu, ce jour-l, sur le quai
de Venise. Tout est rest mystre, conjecture, nigme, dont un seul homme a
le mot, l'illustre tranger aim d'une femme morte, et qui ne peut, sans
sacrilge, trahir sa vie et sa mort! Lopold Robert semble avoir pris soin
lui-mme, peu de moments avant sa fin, de prvenir toute interprtation
offensante  l'honneur de la princesse. Je ne veux pas quitter ce sujet
(sa tristesse), crit-il  M. Marcotte, sans vous faire une prire...
c'est de ne faire aucune supposition qui puisse tre dsavantageuse  une
personne dont les qualits et les mrites appellent non-seulement la
considration, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs
mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de
calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agit...

Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prire;
la Bible de sa mre tait sans cesse dans ses mains; il y trouvait des
souvenirs; il n'y puisa pas assez la rsignation et la force; il ne trouva
pas non plus en lui-mme la mle et tendre impassibilit de Michel-Ange,
qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage ador de
Vittoria Colonna, s'cria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISE AU FRONT!... Mais
Michel-Ange tait un hros; Lopold Robert n'tait qu'un homme; et puis, ne
se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indiffrence de
celle dont on se flattait d'tre aim?....


XXXVIII

Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, aprs avoir entendu dans la soire de
la veille le _Requiem_ de Mozart, chant,  sa prire, par deux Allemands
musiciens de sa connaissance; aprs avoir donn quelques coups de pinceau 
son tableau et aprs avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il
tait mont  son atelier, o son frre, en entrant, le trouva sans vie au
pied de son chevalet. Il s'tait frapp  la gorge d'un seul coup qui avait
tranch sa destine, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une
fois lui-mme, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIR TROP HAUT!...

Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance
par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqu au
passant par une simple pierre o ses amis ont grav son nom. Il repose dans
la petite le de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer
qu'il peignit de l, dans ses _Pcheurs_, se droule terne et brumeuse
autour de l'lot. tait-ce une prvision de sa destine? Son tombeau tait
dans son horizon, sa tristesse tait dans les physionomies de ses figures;
le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble  un
catafalque, au sommet duquel la vergue et le mt figurent une croix funbre
sur la spulture des vagues!

Que les voyageurs sympathiques  la mlancolie de l'me et  la maladie
mortelle du gnie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit
tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son me n'tait pas responsable de
sa main; la nature ne l'avait pas dou ou il n'avait pas exerc en lui la
force ncessaire  ces grands hommes, destins  lutter avec ce qu'on nomme
l'idal; l'idal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des
grandes imaginations qui ont un faible coeur. O Michel-Ange aurait
survcu, Lopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort
ne fut pas une dlibration de sa raison, mais un accs de dfaillance qui
_anantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de
leur volont; la vie les tue par leur puissance mme de trop sentir. Nous
ne l'excusons pas,  Dieu ne plaise! Nous l'interprtons.


XXXIX

Tel fut Lopold Robert. Quand on mesure par la pense tout ce qu'il y a de
sensibilit dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les
Pcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme
prodigieuse, des impressions humaines de l'excs de vie, de jeunesse,
d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_,  l'excs de
mlancolie et d'abattement dans la barque des _Pcheurs_; quand on parcourt
la distance morale qu'il y a de la figure de la fiance couronne d'pis et
de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_,
 la figure de la jeune pouse transie des frissons du dpart, pressant son
nourrisson dans ses bras, ou  la figure de la femme ge et mourante,
voyant partir pour la premire fois ses deux petits-fils et voyant partir,
pour la dernire fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne
verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a d sentir, dans la moelle de
ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprim ainsi les deux ples extrmes
de la sensibilit humaine: l'excs de la flicit, l'excs de la douleur.
Une telle puissance de sentir tait, pour Robert, une impuissance de vivre.
Notre facult de souffrir est en raison de notre facult de sentir: tel
meurt d'un vnement dont tel autre sourit; en lui la note avait bris le
clavier.


XL

Le succs des _Pcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait  Paris le jour ou
l'me de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'me de Titien et de
Raphal, ne fut pas un succs, mais un triomphe. La couronne
d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne dcora qu'un tombeau; les
gravures,  millions d'exemplaires, cette dition des tableaux, rpandit,
du palais  la chaumire, l'oeuvre posthume de Lopold. Depuis ce jour on
n'a pas cess de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la
tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pcheurs_. La critique, qui constate
la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut,
n'a pas cess non plus de protester contre notre enthousiasme  nous
ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct
des sens et de l'me. L'me et les sens ne se trompent pas, tandis que la
critique se trompe et que l'envie blasphme au lieu de juger.

Lopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux
Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur
d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture
spiritualiste, la peinture qui vient de l'me, qui s'adresse  l'me, qui
meut l'me presque sans passer par les sens. C'est un dfaut, disent les
savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait
penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas
assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas
assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et
des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du
tableau; elle n'tonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme
Raphal; elle n'blouit pas comme Titien; elle n'clabousse pas comme
Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'me sur les
traits presque incolores de la physionomie.


XLI

Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses dfauts, ni
donner  deux grands peintres quelques qualits de mtier qui peuvent leur
manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France,
o une gnration de grands peintres prpare un second sicle de Lon X, en
de des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Gricault, ou
dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui
calque les formes du Crateur, qui sculpte la charpente des os et des
muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi  Titien le coloris, 
Raphal la grce,  Rubens l'blouissement et l'emptement profond, dlays
dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager,
comme _Huet_, leurs paysages, svrement rflchis par un oeil pensif, dans
les lumires sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes
de _Poussin_; il y en a qui ptrissent, comme _Delacroix_, en ptes
splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui,
comme _Gudin_, font onduler la lumire et tinceler l'cume sur les vagues
remues par le souffle de leurs lvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui
donnent aux scnes et aux intrieurs de la vie domestique l'intrt, la
ralit, le pittoresque et le classique de la peinture hroque; il y en a
qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur
masculine, sur la grande toile, les pastorales de Thocrite, les chevaux
de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourn par le soc
luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans
sa Graziella coutant le livre qu'on lui lit  la lueur du crpuscule, sur
la terrasse de l'le de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouv
sur leur palette l'me mlodieuse de Lopold Robert. Mais y en a-t-il qui,
avec tout leur art, quoique techniquement trs-suprieurs  Lopold Robert,
fassent penser et parler la toile, la langue, l'me, en termes aussi
expressifs et aussi pathtiques que l'_crivain_ des _Moissonneurs_ et des
_Pcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une
motion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui
sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer?
Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et
sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux
encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos
palettes.

Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_,
demandez-lui ce que disent ces deux ttes de buffles attels au timon.--Ils
disent, rpondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et
l'obissance des animaux heureuse d'obir au jeune bouvier qui caresse de
sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts.
C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme,
l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs
gestes et par le mouvement gauche et avin de leurs pieds poudreux? Ils
disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui
fait bondir les pieds de l'homme  la rception des dons de Dieu.--Que dit
le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les
musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la
font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces
avec le fils du matre du champ qui gouverne les buffles, jour o elle
formera elle-mme, avec ses compagnes, aux sons de la mme _zampogna_, des
pas plus lgers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il
dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de
son pre  sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines,
et qu'il dfie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son
bonheur.--Et que dit la jeune mre, debout sur le char, son nouveau-n dans
les bras? Elle dit qu'elle mprise dsormais ces musiques, ces danses, ces
joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pense dans la
tendresse svre de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans
ce nourrisson press sur son sein.--Et ce vieillard, matre du champ,
accoud sur les sacs, regardant avec une affectueuse indiffrence les
musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit
que son soleil,  lui, baisse aussi, que sa famille est tablie et
prospre, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui
s'chappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et ples, lui annoncent
la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre
lui prdit sa propre automne.


XLII

Passons  l'autre tableau: _les Pcheurs de l'Adriatique_, et continuons
d'interroger l'enfant sur la signification si diffrente de ces visages
attrists, par ce nuage, sur ce dpart.--Que dit le matre de la barque? Il
dit que le coup de vent est l-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du
geste  l'quipage, et qu'il faut s'attendre  de rudes lames en pleine
mer.--Que disent les deux ttes de ces deux petits enfants sous leur
capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la premire fois la mer,
qu'elles sont toutes tides encore des baisers de leur aeule malade,
qu'elles frissonnent au vent froid de la vague sale, et qu'il faut bien
couter et bien regarder le pre, leur seule et tendre providence sur les
flots pendant la manoeuvre.

--Et que disent ces deux mles, mais sombres visages de pilote et de chef
d'quipage, adosss  la barque et dtournant leurs regards du quai, d'o
les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la rsolution et le
pril visible luttent dans leurs penses, muettes sur leurs lvres, et
qu'il y a  l'horizon un point noir d'o la mort peut tomber avec le
vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui dplie si majestueusement les
filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son
premier embarquement pour une grande traverse et la prsomption de la
jeunesse qui ne peut pas croire  la mort.--Et que dit la jeune marie,
debout, son nouveau-n dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit
que son coeur n'est dj plus dans sa poitrine, mais qu'il est dj sur la
barque,  demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la
quitte pour la premire fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la
marche du quai, auprs du cep de vigne dfeuill par le vent de mer? Elle
ne dit plus rien; elle est dj morte, morte d'angoisse autant que de
maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue
vie, ni ces deux petits garons, ces derniers-ns lancs  la mer avant
l'ge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces
physionomies rpercutes les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la
terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'ternelle
sparation.


XLIII

Or combien n'a-t-il pas fallu de rflexion, de sensibilit, de cration
mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scnes de la vie
humaine, pour avoir conu, reproduit, exprim tant de sentiments divers
dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si
douloureusement impressionns? Combien n'a-t-il pas fallu de gnie
expressif pour traduire tant d'me et tant de nuances d'me sur les traits
de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans
Lopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlve
jamais rien au _beau_, cette premire condition de l'idal dans l'art.

Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de
penses et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous,
disons-nous, la peinture de la littrature, le dessinateur du pote, le
peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle
pas aussi clairement et aussi loquemment que l'autre? Est-ce que la toile
ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume?
Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot crit que dans un trait peint?
Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que
Raphal n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isae_?
Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que
Lopold Robert n'est pas aussi pathtique que Bernardin de Saint-Pierre
dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du
Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'me aussi remue qu'en
fermant les plus beaux livres d'une bibliothque?

S'il en est ainsi, pourquoi donc vous tonneriez-vous que j'aie fait
entrer, pour la premire fois, la musique et la peinture, et bientt la
statuaire, dans un cours de littrature?

Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus
littraires des peintres de ce temps, Lopold Robert? Car c'est
vritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la
plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont
crit leur me avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera
pas un peintre si vous voulez, dirai-je  ces critiques, mais ce sera le
plus lyrique, le plus pathtique, le plus dramatique, le plus idal des
crivains  l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et
regardez sa mort; il a vcu de ses rves, il a peint du sang de son coeur,
il est mort de son gnie. Blmons son acte; plaignons sa dfaillance; mais
aimons son me. Tout est infini en Dieu, mme le pardon!

                                                            LAMARTINE.




XXXVIIIe ENTRETIEN

LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.

LE DRAME DE FAUST

PAR GOETHE.


I

Pour bien comprendre une littrature il faut d'abord bien comprendre un
peuple; car la littrature d'un peuple, ce n'est pas seulement son gnie,
c'est son caractre.

La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue
l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive
fcondit, mais elle l'atteste plus encore par ses tymologies, qui la
rattachent videmment  la vieille langue sacre des Indes, le _sanscrit_.
Creusez le mot, vous trouvez l'Inde  sa racine.

L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des sicles, a
compltement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec
les Indes; mais la langue est un tmoin qu'on ne peut rcuser.

Le caractre allemand est un autre tmoin de cette parent loigne de
l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rveur et mystique comme
l'enfant dpays du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le
surnaturel, il se dlecte dans les traditions populaires, il ressasse
ternellement les vieilles lgendes, il a la pense pleine de hros qui
n'ont jamais exist; le monde visible occupe moins de place pour lui que le
monde invisible; il converse la moiti de sa vie avec des fantmes:
l'Allemagne est la terre des hallucinations.

Cette disposition somnolente et rveuse de l'Allemagne la rend prompte 
l'ide, lente  l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure,
encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle
passe en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-tre; le
_kef_ des Orientaux, cet tat des sens o l'me contemplative se dtache du
corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'tat naturel de
l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas o elle est; elle
vit dans la rgion des chimres; elle est bien.

Cette paresse pensive du gnie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa
constitution politique. Cette constitution est illogique, gnante,
nationalement impuissante; l'Allemagne la dplore, mais elle ne la modifie
pas. Dchire plus que constitue en empires, en royauts, en fodalits
ecclsiastiques, en principauts, en municipalits ou en rpubliques
souveraines, cette terre manque essentiellement d'unit; elle est
constamment en dites ou en dlibrations avec elle-mme. Pendant qu'elle
dlibre on la frappe  la tte ou au coeur; avant qu'elle ait runi ses
contingents on est au centre de ses provinces,  Mayence,  Francfort, 
Vienne, en Saxe,  Munich,  Berlin. Quoique trs-belliqueuse de courage,
elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe
 tous les membres sans que la tte le sente; avant qu'elle ait port la
main  la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de
ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son
patriotisme, qui enfante des armes sur des champs de dfaites, est
immortel. Il est heureux peut-tre pour l'Europe que le caractre de
l'Allemagne se refuse ainsi  l'unit; car, si l'Allemagne tait une,
l'Europe serait peut-tre vassale de la Germanie.


II

La littrature allemande a toutes les qualits et tous les dfauts de ce
caractre national des Germains; elle est lente et contemplative comme
cette race; elle a mis treize cents ans  se dvelopper en littrature
digne d'tre tudie, et, malgr ces treize cents ans de vieillesse, elle a
encore aujourd'hui les balbutiements, la navet, disons le mot, la
purilit d'une premire enfance. Ce n'est pas le gnie cependant qui
manque aux Allemands, fortes ttes de la famille europenne, c'est l'emploi
de leur gnie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec
leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres srieuses que l'Italie,
la France, l'Angleterre font produire  leurs grands hommes de lettres, les
Allemands rvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Lths_
qui semblent ne rouler que des songes.


III

Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pense
allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est--dire depuis Klopstock,
Schiller, Goethe, ces potes culminants du dix-huitime sicle, jusqu'
l'anne 1152 du douzime sicle, o parut l'_Iliade_ des Germains, le pome
barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de
ne caractriser les littrateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons
vous introduire dans le thtre allemand par l'analyse du _Faust_ de
Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un pote aussi philosophe
que Voltaire, aussi mlodieux que Racine, aussi observateur que Molire,
aussi mystique que Dante, tout le gnie de la littrature allemande et tout
le caractre du peuple allemand.

L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est
incontestablement  nos yeux le plus grand gnie de la race allemande.
tudions un moment l'homme avant d'tudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe
n'est pas moins caractristique que l'oeuvre.


IV

Un de ces hommes d'lite littraire, mais trop modestes, qui font pendant
toute une vie d'tudes le travail pour ainsi dire souterrain de la pense
de leur sicle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au
mrite, M. Blaze de Bury, crivain de l'cole asctique, renferm comme
dans les clotres studieux de la religion littraire, a publi, il y a
douze ans, une complte tude sur le gnie de Goethe et une incomparable
traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert,
dans les tnbres d'une langue inconnue, d'une lumire emprunte qui fait
rejaillir de tous les mots les couleurs mmes de cette langue, ou comme on
se sert, dans un souterrain, d'un cho qui rpercute le bruit de tous les
pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant  sa lueur et sur
sa trace nous retrouverons Goethe tout entier.


V

Avant de dire quelques mots  notre tour de la vie de Goethe, voyons
d'abord en lui l'homme extrieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute,
mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'me.
Prenons la figure de Goethe  cette poque fugitive o la fleur de la
jeunesse clate encore sur les traits, mais o le fruit de la pense ou du
sentiment commence  se former et  s'entrevoir sous cette jeunesse qui
s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits  tous les
ges.

Le voil  vingt-six ans. Sa taille est leve; sa stature est mince et
souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles,
sont rattachs au buste par des jointures presque sans saillie; ses
paules, gracieusement abaisses, se confondent avec les bras et laissent
s'lancer entre elles un cou svelte qui porte lgrement sa tte sans
paratre en sentir le poids; cette tte, veloute de cheveux trs-fins, est
d'un lgant ovale; le front, sige de la pense, la laisse transpercer 
travers une peau fminine; la vote du front descend par une ligne presque
perpendiculaire sur les yeux; un lger sillon, signe de la puissance et de
l'habitude de la rflexion, s'y creuse  peine entre les deux sourcils
trs-relevs et trs-arqus, semblables  des sourcils de jeune fille
grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par
l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez
droit, un peu renfl aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette
une ombre sur la lvre suprieure; la bouche entire, parfaitement modele,
a l'expression d'un homme qui sourit intrieurement  des images toujours
agrables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermet,
sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en temprer la
svrit. Toute la physionomie exprime la beaut apollonienne en elle-mme,
et hors d'elle-mme l'amour et la jouissance de la beaut. L'intelligence
heureuse s'y joue sans paratre s'y briser sur aucun point, comme la
lumire s'y joue sans se heurter  aucun angle. C'est le portrait vivant de
la facilit dans la toute-puissance. La terre est dj un ciel pour ces
figures de prdestins de l'amour, du bonheur et du gnie sans obstacles.
Je ne vois gure que Raphal, dans les portraits de son adolescence, qui
puisse lutter avec cette svrit rayonnante d'un visage humain; mais
Raphal devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, aprs avoir
pass sans se fltrir par tous les ges et en empruntant successivement au
contraire tous les genres de beaut  chacun des ges de la vie.

Remontons maintenant  son berceau, et suivons-le de l, de destine en
destine et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu' l'apothose; car
la tombe pour lui n'a t qu'une apothose: ce n'est pas un homme comme
nous, c'est un immortel.


VI

Le 28 aot 1749, dit-il lui-mme dans son mmorial domestique, je vins
au monde  Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.

Il tait n dans une ville libre; heureusement n, ni trop haut, o l'on
est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, o l'on
est facilement avili par la servilit d'une condition infrieure; il tait
n  ce degr prcis de l'chelle sociale o l'on voit juste autant
d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et o l'on participe, par gale
portion, de la dignit des classes aristocratiques et de l'activit des
classes plbiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la
vie humaine.

Son pre tait le premier magistrat lu de la bourgeoisie de Francfort; la
maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue dserte de Francfort
rappelait, par sa vtust, par ses escaliers tournants, par ses vestibules
ferms de grilles de fer sur la rue, et par ses fentres sans symtrie,
chelonnes sur la faade, la demeure forte du gentilhomme allemand,
interdite aux sditions du peuple comme aux assauts de la fodalit.
Francfort tait la Florence de l'Allemagne, moins les Mdicis; ville o le
ngoce ne drogeait pas  la noblesse, et o les arts illustraient les
mtiers.

L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mmoires, 
l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mrite pas
d'tre regarde avant l'ge o les sensations deviennent des ides. On
trouve les premires prdispositions de l'enfant  la rverie, maladie
fconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute
o son pre lui faisait tudier ses leons. Qui de nous ne se reconnat pas
dans cette peinture de l'enfant captif au dernier chelon de quelque cage
paternelle?

Au second tage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les
fentres taient couvertes de plantes, afin de remplacer un vritable
jardin que nous ne possdions pas. La vue donnait sur les jardins de nos
voisins et sur une plaine fertile, qu'on dcouvrait par-dessus les murs de
la ville. C'est dans cette chambre qu'en t je venais apprendre mes
leons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer aprs
la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins,
arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des
amis  toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule
qu'on lanait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement
jusqu' moi. Tout ceci veillait dans mon jeune coeur d'incertains dsirs
et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions  la
gravit rveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas  en tre
visiblement influenc. Au reste, notre maison, si pleine de recoins
obscurs, tait trs-propre  entretenir de semblables penchants. Pour
comble de malheur on croyait alors que, pour gurir les enfants de la
crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure 
l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous fora  coucher
seuls, et lorsque, ne pouvant plus matriser nos terreurs, nous nous
chappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des
servantes, notre pre, envelopp dans sa robe de chambre mise  l'envers,
et, par consquent, suffisamment dguis pour nous, nous barrait le passage
et nous faisait retourner sur nos pas. Le rsultat de ce procd est facile
 comprendre. Le moyen de se dbarrasser de la peur quand on se trouve
entre deux situations galement propres  l'exciter! Ma mre, dont
l'affabilit et la bonne humeur ne se dmentaient jamais, et qui aurait
voulu voir tout le monde dans les mmes dispositions d'esprit, eut recours
 un moyen plus aimable et qui lui russit  merveille: celui d'entre nous
qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution
de friandises. Bientt nous vainqumes compltement nos terreurs, parce que
nous trouvmes notre intrt  le faire.

Mon pre avait suspendu, dans la salle d'entre, une collection de vues de
Rome, grave par quelques habiles prdcesseurs de Piranese, qui avaient
une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grce 
ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colise,
la place et l'glise de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome
m'impressionnrent si vivement que, malgr son laconisme habituel, mon pre
se plut souvent  me les expliquer. Il avait, au reste, une grande
prdilection pour tout ce qui tenait  l'Italie, et il employait une partie
de son temps  composer et  revoir la relation du voyage qu'il avait fait
en ce pays, et d'o il avait rapport une collection de marbres et de
curiosits naturelles.


VII

C'est par ces fentres que la mlancolie entrait dans les sens et dans
l'me du pote futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne,
par les fentres au couchant de ma chambre dans la maison de mon pre,
ouvrant sur des toits clabousss d'une morne lumire et attrists encore
par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue
voisine.

La posie y entra aussi malgr le pre de Goethe; il rpugnait, comme
beaucoup de vieillards,  ces innovations du gnie; elles drangent les
vieilles admirations dans l'esprit  compartiments des hommes qui ont fait
leurs provisions d'ides pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les
force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.

Les dix premiers chants du pome pique de _la Messiade_, par Klopstock,
venaient de paratre; l'Allemagne s'tonnait et frmissait d'enthousiasme 
cette posie srieuse comme une religion, o le drame du Calvaire se
droule entre le ciel et l'enfer et o l'enfer lui-mme laisse entrer le
rayon de la misricorde.

Un vieil ami du pre de Goethe apporta un jour ces pages  la maison et
voulut les lire; le pre s'indigna au premier vers de cette posie qui
prenait au srieux sa mission jusque-l futile en Allemagne; il rejeta avec
fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer
le nom de Klopstock. L'ami contrist s'loigna; mais la mre, encore jeune,
de Goethe l'arrta,  l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda
le volume et le lut en secret comme un objet d'dification de ses enfants.
Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathtiques
dans leur mmoire.

Quelques jours aprs, pendant que le pre de Goethe se faisait raser dans
le salon, Goethe et sa soeur se rcitaient l'un  l'autre, au coin du feu,
 demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout  coup la jeune
fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son pre pour ce livre,
jette pathtiquement ses bras au cou de son frre en dclamant  haute
voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan.  ce geste, 
ces accents,  ces larmes, le barbier, croyant  un accs de dmence de la
jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la
poitrine du pre; le pre se lve, indign d'tre poursuivi jusque dans la
mmoire de ses enfants par la posie de son aversion, il s'emporte contre
sa famille et proscrit plus svrement le livre de sa maison.


VIII

Aprs les premires tudes faites sous l'oeil de son pre, le talent
potique se rvla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce
rvlateur du beau dans tous les coeurs ns pour aimer. Des jeunes gens de
son ge, mais d'une condition trs-infrieure  la sienne, l'entranrent
dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de
ces tavernes, frquentes par ces jeunes corrupteurs de son adolescence,
qu'une jeune fille anglique, puret morale dpayse dans la boue, lui
apparut pour la premire fois et lui fit sentir la beaut de la vertu en
contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_,
abrviation familire du nom de Marguerite; elle fut videmment pour Goethe
le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de
femmes dgrades par la condition, divinises par la nature, qui devinrent
les plus touchantes crations de son gnie. Les premires impressions sont
les vraies muses de notre me.

Cette jeune fille servait  boire, dans la maison de sa tante,  ses
cousins, jeunes dbauchs amis de Goethe. La premire fois qu'il la vit
rayonner comme une toile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe
rougit de lui-mme et de ses amis. Il ne continua  les frquenter que pour
la revoir. La scne de la premire entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est
biblique par sa navet; lisez-la de sa main:

Quand le vin commena  manquer sur la table, un des jeunes gens appela la
servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beaut blouissante, et
d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu o
nous tions.

Elle nous salua avec une grce timide.

--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui
voulez-vous?

--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien
aimable si tu voulais aller nous en chercher.

La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des
yeux avec admiration. Un joli bonnet noir  la mode allemande s'adaptait
troitement  sa petite tte, qu'un col long et mince attachait
gracieusement  une nuque souple et  des paules d'une forme statuaire.
Tout en elle tait accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa
personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle tait devant moi, mon
imagination tait fascine par ses yeux si purs et si calmes et par sa
bouche si dlicate. Je fis des reproches  mes amis de ce qu'ils avaient
fait sortir cette enfant si tard dans la soire. Ils se moqurent de moi,
en me disant qu'elle n'avait que la rue  traverser pour aller chez le
marchand de vin. _Gretchen_, c'tait le nom de cette jeune fille, revint en
effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir  la table de ses
cousins; elle trempa ses lvres dans un verre de vin  notre sant; puis
elle se retira en recommandant  ses cousins de ne pas faire trop de
bruit, parce que sa tante, leur mre, allait se mettre au lit.

Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant
aller chez elle, je me rendis  l'glise de sa paroisse; j'eus le bonheur
de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs
cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du
bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immdiatement
derrire elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me
bornai  la saluer; elle me rpondit par un lger signe de tte.


IX

 une seconde runion dans la mme maison, les deux cousins de Gretchen
prirent Goethe d'crire des vers amoureux au nom d'une jeune fille  un
jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte dclaration d'amour.

Je cherchai  leur complaire en crivant ces vers; mais, m'impatientant
contre moi-mme, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'criai-je.

--Tant mieux! dit Gretchen  demi-voix; vous ne devriez pas vous mler de
cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir prs de moi.

Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni mchants ni vicieux, mais
l'amour du divertissement les entrane quelquefois  des plaisanteries
dangereuses. Je suis entirement dans leur dpendance, et cependant j'ai
refus de copier votre dclaration d'amour. Comment donc un jeune homme
riche et indpendant comme vous l'tes peut-il se prter  une mauvaise
plaisanterie qui finira mal?

Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne
puisse pas en faire un usage srieux.

--Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme
qui vous adore mette cette dclaration de tendresse sous votre main en vous
conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?

Elle rougit, sourit, rflchit un moment, prit la plume, et crivit sans
rien dire son nom au bas des vers.

Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais
elle me repoussa doucement.

--Point de familiarit lgre, me dit-elle: c'est trop vil; mais de
l'amour innocent, si vous en tes capable. Maintenant partez avant que mes
cousins reviennent du jardin.

Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y dcider, une de
mes mains entre les siennes. Mes larmes taient prs de couler, je crus
voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et
je m'enfuis prcipitamment. Jamais encore je ne m'tais senti si
troubl!...


X

Quelques jours aprs, les deux cousins, ses amis, l'invitrent de nouveau 
se divertir avec eux  leur table.  la fin du souper ils lui demandrent
un conte pour leur abrger la veille; il y consentit.

Jusque-l, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cess de filer au rouet dans
l'embrasure de la fentre.  ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout
de la table, y appuya ses deux bras enlacs sur lesquels elle posa ses deux
mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait
quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que
quelques lgers signes de tte provoqus par ce qu'elle voyait, entendait
autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-mme.


XI

Ces amours pures, tantt contraries, tantt servies par des circonstances
d'un intrt touchant dans le rcit de Goethe, finirent, comme toutes les
fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions
et les parsme sur le sol: le jeune Goethe, rprimand par ses parents et
compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut
envoy  Strasbourg pour y achever ses tudes de droit. L il connut le
philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pense dont M. Quinet,
nature allemande dans un talent franais, a donn pour la premire fois 
la France la traduction, le sens et le commentaire.

La frquentation de Herder mrit de bonne heure le gnie aussi
philosophique que potique de Goethe. Un second pisode d'amour pastoral
avec Frdrica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords
du Rhin, entremla des songes dors de la jeunesse les graves occupations
de l'tudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire
de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa
la mort de la pauvre Frdrique.

Rappel dans sa famille par son pre, Goethe, chez qui l'imagination
dominait le sentiment, s'attacha passionnment  sa soeur, me ardente et
souffrante, qui s'attacha elle-mme  ce frre comme si elle et vcu en
lui plus qu'en elle-mme.

Il alla, aprs quelques mois de sjour chez son pre, se mler  Leipzig 
tout le mouvement des tudes, des littratures et des factions scolastiques
de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne
dans les lettres; il commena lui-mme  s'y faire connatre comme un jeune
crivain et comme un futur pote d'un immense avenir.

C'tait le moment o la vieille littrature nave de la Germanie se
greffait, sous l'influence du grand Frdric, sur la philosophie et  la
littrature de la France. Voltaire tait le missionnaire de cette posie et
de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde
franais luttaient dans les universits, dans les livres et sur les
thtres. Goethe, avec cette impartialit clectique qui est la force du
gnie original et qui prend son point d'appui en soi-mme, mprisa ces
vaines controverses et crivit sous la seule inspiration de sa nature.
Cette nature tait allemande par le terroir, grecque par la beaut,
franaise par l'indpendance des prjugs des lieux et des temps.


XII

Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le
livre de _Werther_.

Ce livre, dont l'exagration sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui
 un accs de folie du coeur, a t cependant l'origine et le type de toute
une littrature europenne qui a boulevers pendant plus d'un demi-sicle
les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de
Stal, le _Ren_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les
mlancolies de nos propres posies franaises depuis Andr Chnier jusqu'
nos potes d'aujourd'hui,  l'exception de Branger et de M. de Musset,
potes de raction et d'ironie contre le srieux des mes, toutes ces
oeuvres sont de la famille de Werther. Quant  moi, je ne m'en cache pas,
Werther a t une maladie mentale de mon adolescence potique; il a donn
sa note aux _Mditations potiques_ et  _Jocelin_; seulement la grande
religiosit qui manquait  Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter
mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire rsonner comme une
pellete de terre sur une bire dans le spulcre d'un suicide.


XIII

Il y a toujours une ralit sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle
soit, d'un homme de gnie. Goethe raconte lui-mme l'origine de ce roman,
qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.

Goethe, d'une beaut dj olympienne et d'une clbrit dj entrevue,
tait  Wetzlar.

Le jeune _Jrusalem_, fils d'un prdicateur renomm de l'Allemagne, y
vivait en mme temps et dans les mmes socits. _Jrusalem_ tait pris
d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte
du livre): Charlotte tait fiance  un employ de la chancellerie
impriale de Wetzlar. Elle tait orpheline. Goethe, introduit chez elle par
Jrusalem, adorait dans Charlotte l'image anglique et nave de la
maternit dans les soins qu'elle avait de ses petits frres et de ses
petites soeurs; elle tait leur unique providence.

Goethe, Charlotte et son fianc ne formaient qu'un coeur. On ne savait
lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et
confiante des deux autres. Bientt cependant, dit Goethe, je devins
inquiet et rveur; il me sembla que j'avais trouv tout ce qui manquait 
mon bonheur dans la fiance d'un autre. Charlotte aimait  m'avoir pour
compagnon de ses promenades; le fianc se joignait  nous toutes les fois
que son emploi le lui permettait. Nous contractmes ainsi l'habitude de
vivre constamment ensemble; c'tait ensemble que nous parcourions les
champs encore humides de rose, que nous coutions l'hymne de l'alouette et
le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand
des orages d't clataient sur nos ttes, nous nous rapprochions les uns
des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits
chagrins de famille disparaissaient.

Goethe, oblig de s'loigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui
 son retour; il s'loigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords
du Rhin, le suicide du jeune _Jrusalem_. Il en attribua, peut-tre
imaginairement, la cause au mme sentiment qu'il avait ressenti pour
Charlotte et au dsespoir qu'avait prouv Jrusalem en contemplant le
bonheur paisible de cette jeune femme unie  son fianc.


XIV

Goethe alors conut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans
ce personnage fantastique. Il crivit en quatre semaines de solitude et de
fivre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui
devinrent,  l'apparition de ce livre trange, le manuel de l'Allemagne et
bientt aprs de l'Europe tout entire. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une
commotion pareille imprime par quelques pages  l'imagination du monde.
Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme
de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre tait rpandu dans
l'air du sicle, et que ce miasme, concentr dans quelques pages d'un homme
de gnie, acqurait tout  coup une puissance irrsistible de corrompre
l'imagination, d'nerver l'me et de tuer des milliers de vies!

De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le
sicle tait malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort
prochaine par la foi mourante dans son me et par les rvolutions couves
sous ses institutions; il tendait  devancer par des morts volontaires
l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre 
succs n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule
me d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps,
ou bien la prophtie d'une vrit  venir qui n'claire encore qu'une tte
suprieure  l'humanit. Dans le premier cas le livre n'attend pas son
succs une heure: il est l'tincelle sur la poudre des imaginations; dans
le second cas il parat comme s'il n'avait pas paru, et il attend son
public pendant des annes ou pendant des sicles.

_Werther_, comme le _Gnie du Christianisme_, n'attendit pas son succs une
heure: l'lectricit ne court pas plus vite d'un ple  l'autre; le monde
entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se
jeta sur ce livre.

Ce livre tait plein cependant de purilits qui touchaient au ridicule, de
navets qui touchaient  la niaiserie, de germanismes de moeurs qui
touchaient  la caricature; c'est vrai, mais le feu y tait. Quand le feu
est dans un livre, peu importe qu'il brle de la paille, des haillons ou
des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses
impurs aliments; elle brle, elle brille, elle blouit, et le monde est
fascin.


XV

Il fut fascin par _Werther_; mais, par un phnomne moral trs-connu chez
les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde
l'auteur resta froid. Son imagination seule s'tait chauffe en le
composant; son coeur tait rest tide et dans ce parfait quilibre qui
permet  l'crivain de juger son ouvrage. C'est l la particulire
puissance du gnie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilit.
Plus tard il se sparait en deux parts en crivant ses pomes et ses
romans; l'une de ces deux parts regardait penser et crire l'autre, afin de
pouvoir la diriger et la juger. Le suprme et impassible bon sens sigeait
ainsi dans sa tte au-dessus de la fconde imagination, comme dans l'oeuvre
de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.

On a fait un reproche  Goethe de cette impassibilit artistique; si le
reproche s'adressait  l'homme, il pouvait tre fond; s'il s'adressait 
l'artiste, il tait absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas
sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regrett dans Goethe,
homme, l'absence de cette sensibilit qui fait aimer et souffrir, nous le
concevons; mais qu'on ait reproch  Goethe, artiste, son impassibilit
presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilit n'est-elle pas le
signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous prsente
qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui
ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre
dont il fait un dieu!


XVI

Presque en mme temps qu'il crivait _Werther_ pour les masses, il
crivait, pour l'lite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'tait
un drame national pour l'Allemagne, puis dans les sources historiques du
monde chevaleresque et fodal. Ce drame imprim rallia  ce jeune homme la
srieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre
maison de son pre,  Francfort, le nom de Goethe, port  la foule par
_Werther_, port  l'lite et aux universits par _Goetz de Berlichengen_,
grandit, comme l'alos, en un soleil. Les hautes socits de Francfort
recherchrent ce beau jeune homme, obscur de prs dans leur bourgeoisie,
rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche,
sduisante, mais capricieuse, nomme _Lilli_, lui donna le dsir d'un
mariage d'amour et de raison runis en elle. Ainsi que cela a lieu en
Allemagne, ces amours, favoriss par les deux familles, allrent jusqu'aux
plus douces intimits et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques
caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent
tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il
a imprim dans ses Mmoires, n'a qu'un seul intrt, l'enthousiasme d'un
homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respire sur place
dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y clate partout,
l'homme sensible nulle part.  peine quelques frissons d'amour  la brise
tide du midi,  l'aspect d'une blonde Milanaise  Rome, d'une brune
Espagnole  Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, pote;
ces frissons ne vont pas jusqu' l'me: c'est de la jeunesse, ce n'est pas
de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-mme; les
passions ne sont que ses tudes. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il
touche  sa quarantime anne: il est comme ces statues de marbre de la
galerie du Vatican, qui prennent des sicles sans prendre une ride! Goethe
est un homme de marbre aussi; il meut son sicle, il ne s'meut pas.


XVII

Aprs ce voyage  Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on
veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes,
atmosphre et impressions, Goethe s'arrta quelques annes  Rome. C'est l
qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des
socits douces, des promenades philosophiques, des tudes varies et
universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la posie,
la prose. Il se prte  tout, ne se donne  rien; il ressemble  un de ces
philosophes scythes de l'cole d'Anacharsis, qui prenait un portique
d'Athnes pour une habitation, et qui suivait tantt les leons de Platon,
tantt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de l  ses amis
d'Allemagne les drames, les romans, les pomes, les lgies qui tombaient
de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.

_Herman et Dorothe_, pastiche admirable d'_Homre_, pome qui a la
simplicit des scnes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragdie moderne;
enfin _Faust_, moiti drame, moiti pome, toujours rve, mais rve du
gnie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses
chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans  le composer; il y rsuma, comme dans
un pome sculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme,
toute la beaut morale et toute la laideur infernale de l'humanit. C'est
le pome d'un Manichen; c'est le ciel et l'enfer dans un mme cadre; c'est
le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgr elle
l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la mdaille  l'endroit et 
l'envers de l'humanit, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie
du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens  ce dieu:
ou, Je suis la victime de ce dmon.

L'esprit humain n'avait jamais os, mme dans l'antiquit, concevoir un
pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer  y
assister.


XVIII

Ce drame de _Faust_, le voici.

Mais d'abord htons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas 
Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel,
n'appartient aux innombrables potes qui ont chant ce songe universel de
l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette
moquerie incarne de la vertu, de l'amour dans la fidlit de don Juan, ce
vampire de la femme, n'appartient  l'Espagne ou  la France.

_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne,
tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au
diable, joue un rle dans les marionnettes comme pouvantail des petits
enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa
nature borne ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous,
l'homme, ambitieux d'infini, s'est cass la tte contre les murs de sa
prison terrestre; il a voulu tre dieu, au moins pour un temps, au moins
ici-bas, et, pour conqurir cette puissance surhumaine, il l'a emprunte
tantt  Dieu par la prire, tantt au diable, cette parodie malfaisante de
la Divinit. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tent
d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au dmon: Donne-moi la
terre, je te donnerai mon me.

De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois
ralis, sont nes les lgendes innombrables qui ont pouvant le moyen
ge et amus plus tard les ges suivants. C'est un magnifique thme pour
une imagination  la fois passionne et mtaphysique.

Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une me forte; nous comprenons
qu'il ait tent Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tent
nous-mmes! Mais nous avons craint de paratre impie envers le Crateur en
prenant la cration en flagrant dlit de mchancet ou de ridicule: le vase
mme mal faonn, mme bris, doit respecter le potier. Goethe n'tait pas
retenu par ce scrupule, parce qu'il tait mille fois plus pote que nous et
mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections
apparentes sont d'ineffables perfections.


XIX

Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conu
dans l'esprit des peuples et tout popularis dans l'oreille mme des
enfants que la lanterne magique des potes de rue familiarisait ds le
berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce
personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du
mal, Mphistophls. Mais nous nous trompons, ce personnage mme ne lui
manquait plus, car un pote anglais, _Marlow_, l'avait dj invent dans un
premier drame de Faust sous le nom de _Mphistophlis_. Goethe trouva ce
caractre satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle  changer dans le
nom de cet infernal personnage. Mphistophls, c'est le diable de nos
jours, c'est le Satan civilis, c'est le dmon de bonne compagnie qu'on
appelle _ricanement_ quand il dnigre l'enthousiasme, _envie_ quand il
salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_
quand il ridiculise la vertu, _force d'me_ quand il nie Dieu en le
respirant par tous les pores. Mphistophls, c'est un personnage que les
jeunes crivains et les potes de ces derniers temps en France ont beaucoup
trop frquent, et qui donne  leur prose trop ricaneuse ou  leurs vers
lestes et ingambes des grces de mauvais aloi, aussi loignes de la
vritable grce que le dnigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand
_Heyne_, ce petit-fils de Mphistophls, croyant et sceptique, religieux
et impie, pathtique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi
du _Faust_ dans les imprcations de _Job_ sur son fumier quand il
interpelle son Crateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend
l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il
pse sa poussire et qu'il la jette  son nant. Il y a du _Faust_  grande
dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner
_Manfred_ devant un crne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir
 Paris, a t le spirituel et dplorable modle de cette jeunesse infatue
de mauvais rire allemand. Mphistophls inspire bien toujours la
perversit; mais il n'inspire le gnie qu' Goethe et  Byron, et aux
hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et
les amertumes de ce dsespr du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la
grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la posie;
ceux-l dansent sur une corde tendue du ciel  la terre comme les baladins
sur leur ficelle tendue entre deux mts vnitiens. Hugo est un pote,
ceux-l sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien suprieur, s'est trop
inspir de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-mme; il a donn dans ses
boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse  ses imberbes mules. La
posie est descendue avec lui d'un degr du ciel: paix  sa cendre! Il
faudra bien que la posie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans
la lie des ruisseaux o l'on s'efforce de l'entraner depuis quelque temps.
Un cho de Mphistophls, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se
fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune cole. _Heyne_
lui a donn l'accent allemand  Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et
ses imitateurs soi-disant lgers, l'accent franais. Prenons garde! la pire
des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-mme.

  _Sese ipsum deserere turpissimum est!_

Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misre?
Mais revenons  _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes
qu' ses parodistes.


XX

_Faust_ est la tragdie du coeur humain dans le personnage de Marguerite.

_Faust_ est la tragdie de l'esprit humain aux prises avec les deux
principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_!

Enfin _Faust_ est la tragdie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans
le personnage de _Mphistophls_.

Marguerite, c'est le bien ou l'amour!

Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indcision, la fluctuation, le crime,
la chute, le repentir tardif.

Mphistophls, c'est la propagande perverse du mal par le gnie du mal
pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme.

Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain  la fois?

Suivez avec attention l'analyse de ce pome pique en dialogue, que nous
allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur 
loisir, spectateur solitaire; non devant une scne bruyante, mais devant
votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence ncessaires aux
impressions rflchies, et mesurez l'tendue et la profondeur de cette
oeuvre incomparable du gnie moderne en Allemagne.


XXI

Il est nuit; c'est le jour de la pense, parce qu'elle s'y recueille et
qu'elle y recueille le monde extrieur avec elle.

La scne reprsente une chambre haute dans un vieux chteau gothique des
sicles de fodalit. Un beau jeune homme, le front dj pli par la
mditation et les yeux fatigus par la veille, est renvers sur le dossier
d'un fauteuil de bois. Il est entour de volumes sur les sciences occultes,
documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il
a tent d'escalader le ciel par des chelons surnaturels qui se sont briss
sous ses pieds.

Ah! philosophie, science, thologie; ainsi j'ai tout sond avec une
infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre
insens, me voil aussi avanc qu'en commenant, et j'ai appris qu'il n'y a
rien  savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entrav; je ne crains ni
enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crdit dans
le monde: un chien ne voudrait pas de la vie  ce prix-l! C'est pourquoi,
 la fin, je me suis prcipit dans la magie.... Oh! si, par la force de
l'esprit et de la parole, certains arcanes m'taient enfin rvls! Si je
pouvais dcouvrir ce que contient le monde dans ses entrailles! (Il
regarde le firmament.)

Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misre, rayon argent de la
lune, toi qui m'as vu tant de fois aprs minuit veiller sur ce pupitre!
Alors c'tait sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de
l-haut, que tu m'apparaissais.... Hlas! si je pouvais au moins, sur les
cimes des montagnes, errer dans ta douce lumire, flotter au bord des
grottes profondes avec les esprits incorporels, m'tendre sur les prs
avec ton crpuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me
baigner, plein de vie et de sant, dans tes roses!

Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongs des vers,
couverts de poussire; partout autour de moi des tlescopes, des botes,
des instruments de physique ou de chimie vermoulus, hritages de mes
anctres!

Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!

Aprs une longue et vaine lamentation sur la vanit de la science pour le
bonheur ou mme pour la lumire, Faust ouvre ngligemment un volume
cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne  l'homme la
toute-puissance sur la nature et la toute-flicit.

Ciel! s'crie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir  ce
signe! Je sens tout  coup la jeune et sainte sve de la vie bouillonner
dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est
rvl clair et facile.

Ici un hymne magnifique, semblable sans doute  celui qui fit explosion des
lvres de la premire crature intelligente, quand le monde entra avec son
premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, 
cause de son tendue; mais que le lecteur se reprsente le chant de la joie
cleste dans la prsence de Dieu.

Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se
transfigure. Le ciel se couvre; la lune retire sa lumire; la lampe
s'teint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.

C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparat.


XXII

L'Esprit se dvoile dans la flamme de l'enfer.

Un dialogue doublement infernal s'tablit entre Faust et l'Apparition.
Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il
s'abandonne  lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les toiles
du firmament, mystrieux comme les sept sceaux de l'abme.

Au moment o Faust va lui rpondre, un de ses lves, Wagner, apprenti
prdicateur, entre pour le consulter sur l'loquence.

L'Esprit infernal s'vanouit, et Faust, impatient, se moque de l'histoire
et de la rhtorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots.

Faust, aprs le dpart de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi
vanouir l'Apparition; il se rpand en invectives dignes de Job sur la
vanit de la science; il foule aux pieds tous les livres entasss dans la
bibliothque de ses pres.--Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il;
irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes
se sont agits de mme pour amliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a
jamais vcu? Et toi, crne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton
ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoy
comme le mien? Tu cherchais la pure lumire, n'est-ce pas? et tu as err
misrablement dans les tnbres avec la vaine soif de la vrit!...
Mystrieuse mme en plein jour, la nature ne se laisse pas dpouiller de
ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher  ton esprit, tous tes efforts ne
l'arracheront pas de son sein.

Il aperoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son
laboratoire;  l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses
sens, et il chante des flicits inoues. Buvons courageusement, se
dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie  la mort, dt-il nous
conduire au nant!...

Sors maintenant de ton antique tui, coupe limpide, coupe de cristal si
longtemps oublie; tu brillais jadis aux ftes des aeux, et, lorsque tu
passais de main en main, les fronts soucieux se dridaient; c'tait le
devoir du convive de clbrer en vers la beaut et de te vider d'un seul
trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne
te passerai plus  mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus  vanter
l'artiste qui t'a faonne; en toi repose une liqueur qui donne une rapide
ivresse; je l'ai prpare, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le
suprme breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle  l'aurore
du jour.

Il porte la coupe  ses lvres.

 ce moment un chant de voix clestes se fait entendre dans les airs; c'est
le matin du jour de Pques. Le choeur invisible chante en vers et en
musique triomphale:

  Christ est ressuscit!
  Paix sur la terre! etc.

La main de Faust s'abaisse; la coupe lui chappe. Les cloches de la
cathdrale rsonnent et se mlent  l'anglique mlodie du jour de Pques
dans le ciel et sur la terre.

L'homme endurci s'amollit  ses joies religieuses d'enfance. Cantiques
clestes, s'crie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans
la poussire? Rsonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler.
J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y
croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'lever vers ces
sphres d'o la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutum d'enfance
 cette voix, elle me rappelle  la vie. Autrefois un baiser du divin amour
descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des
cloches remplissait mon me de pressentiments, et ma prire tait une
voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait  travers
les bois et les champs, et l, seul, je fondais en larmes, et je sentais
comme clore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et
me dtourne de la mort!  chantez! sonnez, chantez encore, anges et
cloches! Une larme a coul, la terre m'a reconquis!

Les chants et les cloches recommencent  se faire entendre:

  Christ est ressuscit!...
  Etc., etc., etc.


XXIII

Ici le lieu de la scne est chang; la nuit s'est coule.

C'est l'heure o le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes
filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se rpandre en repos,
en libert et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoups de tous
ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple;
c'est le choeur dans les tragdies antiques. Ces conversations tiennent au
sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes
filles de la bourgeoisie qui tremblent d'tre sduites ou compromises aux
yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise
compagnie. On pressent les prils, les malheurs et la honte de Marguerite,
sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau
repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne
souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pense.


XXIV

_Faust_ parat  son tour; il se promne avec son disciple Wagner; son
coeur se dilate  l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier
sourire du printemps.

Regarde, dit-il  Wagner dans des vers semblables  des odes d'_Horace_
ou d'_Hafiz_; voil le fleuve et le ruisseau dlivrs de leur couche de
glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la
ville; hors de la sombre porte, toute une foule varie se penche; chacun
veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils ftent la rsurrection du Seigneur, et
eux-mmes semblent des ressuscits du fond de leurs demeures, de leurs
chambres troites, de leurs servitudes de ngoce ou de mtiers, de leurs
bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs
cathdrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prs cette foule
s'extravase, comme la rivire balance mainte barque joyeuse! J'entends dj
la musique des mntriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.


XXV

Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent
respectueusement  Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a
rendus  ce peuple pendant une pidmie rcente le font acclamer, de groupe
en groupe, par le peuple reconnaissant.

Quelle joie ce doit tre pour toi,  grand homme! lui dit son disciple, de
te voir ainsi honor par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire
un si puissant et si salutaire emploi de ses facults! Le pre le montre 
son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique
s'interrompt, la danse s'arrte. Tu passes; ils se rangent en haie, les
bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme
devant l'image de la Divinit!

_Faust_ dprcie loquemment ces hommages et se dnigre lui-mme. Regarde
plutt dcliner le soleil couchant, le jour expir!... Oh! que n'ai-je des
ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je
verrais dans un ternel crpuscule ce globe dont je n'entendrais pas le
bruit  mes pieds.

Voici la posie de l'infini devenue mlancolie lyrique; elle dicte  Faust
des vers dignes d'tre rpts par l'cho des firmaments. Nous souffrons de
ne pas les reproduire  votre oreille; mais ces entretiens seraient un
volume si je n'abrgeais pas la partie extatique de ce prodigieux pome
pour laisser au drame pathtique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi
d'abrger et plaignez-vous vous-mmes de ne pas tout entendre.


XXVI

L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en
apparence gar, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en
rampant  leurs pieds. Wagner s'tonne; Faust souponne  demi un esprit
dguis sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de
Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville.


XXVII

La scne change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'tude de
Faust. Il y est seul avec le mystrieux animal, le chien barbet.

Faust ouvre l'vangile, le chien s'agite et grogne. _Au commencement tait
le Verbe._--Non, non, se dit-il  lui-mme, au commencement tait la force!
la force, le dieu du monde! Le chien gmit et hurle  ct de lui.

Ici une imitation de la scne des sorcires de Shakspeare dfigure un peu
cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantes de Faust, apparat
tout  coup sous forme humaine derrire le pole du jeune docteur. Ceci est
videmment de la part de Goethe un sacrifice  la triviale popularit de la
tradition purile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scne aux enfants
et au peuple infatus de la sorcellerie du moyen ge, et ne voir dans le
barbet chang en homme, et en homme cachant un esprit dmoniaque sous ses
formes humaines, que l'inspiration manichenne du mal conseillant le mal 
tout ce qui respire.

Ceci admis, le rle du mal, cach sous la forme de Mphistophls, devient
vrai comme le monde rel et pittoresque comme l'incarnation de toute
perversit. Goethe, quoique bien peu avanc dans la vie, puisqu'il n'avait
que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur
consomm de la malice humaine et de la sduction par la passion. S'il avait
peu senti par lui-mme, il avait tout compris dans les autres. Jamais la
force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne
furent plus trangement runies dans un mme homme. Poursuivons.


XXVIII

 ce moment Mphistophls apparat sous le costume d'un tudiant allemand
lgamment vtu, l'pe au ct, le manteau rejet avec grce sur l'paule,
le sourire du sceptique sur les lvres, le ricanement ironique dans
l'accent, la physionomie indcise entre l'homme d'esprit moderne et le
satyre antique; ses gestes sont saccads et forcs comme ceux de l'homme
qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a
frquent, dans les tavernes de Francfort, ces tres dpravs qui masquent
 demi le vice sous l'lgance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en
esprit fort qui a si souvent voqu les puissances occultes de la nature,
n'est nullement tonn; il conserve son sang-froid; il cause familirement
avec l'hte infernal de sa solitude.

--Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre
tout ce qui est pour le vicier ou le dtruire, et je ne puis russir: tout
renat et subsiste malgr moi.

Ceci est dit en vers d'une mtaphysique aussi potique qu'elle est
profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit
sceptique qu'il tait, avait compris, jeune, que l'extrme scepticisme
tait l'extrme forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme
complet mne au mpris de la cration, de soi-mme et de Dieu: c'est le
suicide par le blasphme, c'est le dicide par le dsespoir.

Dans la scne suivante, Mphistophls, transfigur en jeune et brillant
gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui
fait apparatre, tantt dans ses songes, tantt dans ses veilles, des
esprits secondaires qui jouent avec la cration ou qui la raillent.

Aprs l'avoir ainsi fascin, il propose  Faust d'tre son serviteur
ici-bas, pourvu qu'il s'engage  se donner  lui dans l'autre monde. Le
pacte, dlibr en dialogue, est conclu et sign.

--Je te mnerai loin, se dit tout bas Mphistophls, car tu es une de ces
mes qui ne s'arrtent jamais dans leur course effrne vers la science ou
vers la puissance!


XXIX

Un disciple de Faust frappe  la porte. Mphistophls revt la robe et la
figure du docteur; il reoit l'tudiant; il rpond  ses questions sur la
logique, la mtaphysique, la jurisprudence, la mdecine, en embrouillant
tellement la tte du jeune homme de dfinitions scolastiques et absurdes
que Pascal lui-mme ne dmontrerait pas mieux le nant emphatique de
l'esprit humain et la vanit sonore de ce que nous appelons _savoir_. Mon
cher ami, finit-il par dire  l'colier stupfait, la thorie est grise et
l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il
 part et  voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable  Dieu,
_qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le
serpent. Ta prtendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiter
quelque jour!

Il rentre ensuite auprs de Faust et l'emmne, en brillant quipage, 
travers le monde, qui ne le reconnat plus. La toile tombe.


XXX

Encore un changement de scne; on est transport dans une taverne de
dbauchs  Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs
amours.

Mphistophls entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait
jaillir pour eux tous les vins qu'ils dsirent du bois de la table; puis il
allume une flamme qui leur brle les doigts, et s'envole, en se moquant
d'eux, hors de la tabagie. Voil, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!
dit-il en riant.

Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un
long sabbat de sorcires, vaine imitation de Shakspeare, purilit potique
grotesque de dtails, qui n'est propre qu' amuser l'imagination d'enfants
ou de la populace dans un conte de fe. Les esprits srieux se dtournent
de ces dbauches d'imagination, qui ne servent qu' dtruire la belle
illusion du drame pathtique dans lequel nous allons enfin entrer.


XXXI

Attention! nous y voici.

On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baisss
auprs de Faust.

FAUST.

Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour
vous conduire o vous allez?

MARGUERITE.

Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me
conduire  la maison.

FAUST.

Par le ciel! cette enfant est la beaut accomplie! Je ne vis de ma vie rien
de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entranante. Le rose
de ses lvres, l'clat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier.
La manire dont elle baisse les yeux s'est incruste  fond dans mon coeur.
Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur,
c'est  ravir les yeux et la pense. (_Survient Mphistophls._) Il faut
que tu me procures cette charmante jeune fille.

MPHISTOPHLS.

Laquelle?

FAUST.

Celle qui vient de passer  l'instant.

MPHISTOPHLS.

Celle-l? Bon! Elle vient de chez son prtre, qui lui a donn  bon droit
l'absolution; je m'tais gliss derrire le confessionnal. Mais c'est
l'innocence mme que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle!

Faust insiste avec l'autorit et la vhmence de la passion qui veut tre
servie et non conseille: Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son
cou, une chose qui l'ait touche!--Eh bien! dit Mphistophls, je ferai
plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans
sa chambre; l tu pourras tout seul te repatre dans l'atmosphre qu'elle
habite en paix, atmosphre d'esprance et d'illusion.


XXXII

La scne change; c'est le soir du mme jour. Marguerite, rentre, est seule
dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relve de ses mains
enfantines autour de sa tte. Elle rve  haute voix en se parant. Je
voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel tait ce jeune seigneur
d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit tre de noble race; cela se lit
sur son visage; autrement il n'aurait pas t si familier. (_Elle sort de
nouveau._)

Mphistophls et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est l une des
plus charmantes scnes inventes par le gnie divin ou satanique de
l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le
moderne. Shakspeare mme dans son chef-d'oeuvre, _Romo et Juliette_, n'a
pas cette dlicieuse invention: la respiration de l'atmosphre aime dans
laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide anim qui a
contenu l'idole de ses yeux. coutez:

MPHISTOPHLS, _ Faust intimid par ce sanctuaire_.

Entre tout doucement; allons! entre!

            FAUST, _aprs un moment de silence_.

Je t'en supplie, laisse-moi tout seul.

MPHISTOPHLS, _furetant dans toute la chambre_.

Toute jeune fille n'a pas cette lgante propret dans son pauvre asile.

FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasm, sent son
libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_.

Oh! salut, doux demi-jour qui rgnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon
coeur, douce peine du dsir d'amour qui vis altr de la rose de
l'esprance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement!
Dans cette pauvret que de richesse! Dans ce rduit sombre, que de
flicit! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:)

 toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reu les aeux sur tes
bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont
d se suspendre autour de ce trne patriarcal! Ici mme, peut-tre, ma
bien-aime, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues
fraches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de
l'aeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'conomie murmurer
autour de moi; cet esprit d'arrangement nature l ton sexe, qui te souffle
comment on tend proprement le tapis sur la table cire, comment on
saupoudre le parquet de sable!  douce main, semblable  la main d'une
crature cleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette
chambre lui inspire des penses dlicieuses, mais toujours pures. Il ne se
reconnat plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie  son insu._) Quelle
atmosphre surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour prcipiter par la
violence le moment de la possession, et je me perds en songes de
respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air?
Et si tout  coup elle venait  entrer, comme tu expierais vite l'audace
d'avoir profan son asile! comme il serait petit devant toi, comme il
rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme!

MPHISTOPHLS.

Vite! je l'aperois en bas qui monte!

FAUST.

loignons-nous; je ne reviendrai jamais!

Mais, avant qu'il s'loigne, Mphistophls, habile  prparer de loin la
sduction, prsente une cassette  Faust.

MPHISTOPHLS.

Voici une cassette passablement lourde; je suis all la prendre quelque
part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tte lui
tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre.
Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu.

FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hsite_.

Je ne sais si je dois!...

Pouss par Mphistophls, il finit par glisser la cassette dans
l'armoire.--Ils s'vadent sans tre vus.


XXXIII

Marguerite entre, sa lampe  la main. Elle est toute trouble; elle chante
pour se rassurer la ballade du roi de _Thul_, comme Desdmona chante la
romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'me peureuse. J'touffe
ici! dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits
de fte; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'tonne, elle se
demande comment cette cassette a t dpose l, elle l'ouvre en tremblant:
les bijoux la frappent et l'blouissent. Je voudrais voir comment ce
collier sirait  mon cou.

Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir.

--Si seulement les boucles d'oreilles taient  moi? Je suis tout autre
ainsi.  quoi te sert donc la beaut,  jeunesse? Personne ne fait
attention  nous; tout va  l'or, tout dpend de l'or! Ah! pauvres, pauvres
que nous sommes!...


XXXIV

La toile tombe sur l'blouissement et l'hsitation de la pauvre enfant. La
toile se relve sur Faust et Mphistophls qui causent ensemble.

--Pensez donc, dit Mphistophls avec humeur; la parure que je m'tais
procure pour _Gretchen_, un prtre l'a escamote. La mre vient 
dcouvrir la chose; aussitt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a
toujours son front plong dans son livre de prires; elle flaire un  un
tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle
sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bndiction dans
sa maison. Mon enfant, s'cria-t-elle, bien mal acquis pse sur l'me et
brle le sang. Consacrons ceci  la Mre de Dieu, et la manne du ciel
descendra sur nous. La petite Marguerite fit un peu la moue. Il ne peut
tre impie, dit-elle, celui qui a si galamment apport cette cassette ici.
La mre fait venir un prtre: il leur promet toutes les joies du paradis et
les laisse tout difies.--Et Gretchen? demande Faust.--Elle est
maintenant inquite, agite, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit,
rve nuit et jour aux bijoux, et bien plus  celui qui les a
apports!--Faust supplie Mphistophls de lui procurer un autre crin
plus riche pour remplacer celui que la mre de Gretchen a enlev  sa
bien-aime.


XXXV

Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre,  laquelle
Marguerite vient raconter navement qu'elle a trouv une seconde cassette
pleine de merveilles dans son armoire.

--Ne va pas le dire cette fois  ta mre, lui recommande la voisine;
elle la porterait encore en prsent  l'glise.

La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de
Marguerite.--Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me
montrer ni dans la rue ni dans l'glise!--Viens me voir souvent, lui dit la
voisine; l tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite
heure devant le miroir.

La scne est dlicieuse d'enfantillage d'un ct, de bavardage de l'autre.

Mphistophls l'interrompt en paraissant. Il semble frapp de respect  la
vue de Marguerite tincelante de bijoux; il raconte  la voisine que son
mari absent est mort  Padoue, laissant un trsor, et comment il peut lui
amener un tmoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrire la
maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi  la nuit
tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de
Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine,
sans prvoir le pige.

Faust, prvenu par Mphistophls du rendez-vous promis, s'y rend avec son
guide satanique. La scne dans le jardin de la veuve est une dlicieuse
pastorale de l'den, dont Mphistophls, qui converse avec la veuve, est
le serpent sous l'herbe.


XXXVI

Faust se plaint  Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le
condamne  ne rien aimer de permanent; il touche de piti le coeur naf de
la belle enfant.

MARGUERITE.

Oh! moi!.... songez  moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de
temps pour me souvenir de vous!

FAUST.

Vous tes donc beaucoup seule?

MARGUERITE.

Hlas! oui. Notre mnage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut
faire le feu, prparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir
ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mre et moi, nous
donner moins de tracas; mon pre a laiss en mourant un joli petit avoir,
une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frre est soldat; ma
petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a caus bien des peines;
pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre
enfant m'tait si chre!

FAUST.

Un ange! si elle te ressemblait.

MARGUERITE.

C'tait moi qui l'levais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle tait
ne aprs la mort de mon pre; le chagrin avait tari le sein de ma mre;
vous comprenez qu'elle ne pouvait penser  allaiter le pauvre petit
vermisseau. Je l'levai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que
c'tait mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait,
jouait, grandissait.

FAUST.

N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?

MARGUERITE.

Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pnibles: le berceau tait
plac la nuit auprs de mon lit; son moindre mouvement me rveillait; il
fallait lui donner  boire, la coucher  ct de moi, et, si elle ne se
taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus  travers la chambre
en la berant; ce qui n'empchait pas, sitt le jour venu, d'tre au
lavoir, au march, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame!
Monsieur, on n'a pas le coeur bien  l'aise, mais on en gote mieux son
repas et son repos.

Ce charmant babillage de jeune fille, qui parat oiseux peut-tre ici au
lecteur, a un triple but cach dans l'esprit de l'auteur, qui prpare ainsi
son pathtique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et nave
confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un
frre chri au service, frre dont la mort accidentelle sera bientt un
crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite
soeur, qu'elle lve si maternellement au berceau, prpare un contraste
terrible avec le crime de dlire qui lui fera plus tard sacrifier  la
fivre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de
pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois
merveilleuses combinaisons calcules du grand peintre de caractre et de
situation!

Pendant cet entretien des deux amants, Mphistophls s'entretient 
l'cart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre  demi mot que
son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se
prsenter  elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces
galanteries de Mphistophls, et sa ruse diabolique a un complice tout
styl dans la vanit de la voisine veuve, intresse  la sduction de
Marguerite pour mieux sduire elle-mme le coeur de Mphistophls. (_Ils
passent._)

Faust et la jeune fille passent  leur tour devant le spectateur en se
promenant dans le jardin.

FAUST.

Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, ds que j'ai mis le pied dans le jardin?

MARGUERITE.

Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux.

FAUST.

Et tu me pardonnes la libert que j'ai prise de t'aborder et de te parler
l'autre jour, au moment o tu sortais de l'glise?

MARGUERITE.

Je me sentais toute trouble; jamais rien de pareil ne m'tait arriv, et
personne n'avait rien  dire sur mon compte.  mon Dieu! me disais-je, il
faut qu'il ait trouv dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien
immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une
jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remu l (sur
son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'tais mcontente de moi de
n'tre pas assez indigne contre vous!

FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_.

Chre me!

MARGUERITE.

Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille
en rvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri
de joie._)

FAUST.

Oui, cleste enfant; laisse la voix d'une fleur tre pour nous l'oracle de
Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime!

(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._)

MARGUERITE.

Je me sens toute tressaillir.

FAUST, _avec un sincre et ardent enthousiasme_.

Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette treinte te disent
l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans rserve l'un  l'autre,
s'enivrer d'une flicit qui doit tre ternelle, oui, ternelle! car la
fin d'un tel bonheur serait le dsespoir! Oh! non, non! point de fin! point
de fin!

Marguerite serre sa main, se dgage et s'chappe.

Mphistophls et la veuve repassent en causant tout bas par l'alle du
jardin rapproche du spectateur.

MARTHE (c'est le nom de la voisine).

Voici la nuit.

MPHISTOPHLS.

Oui, nous nous retirons.

MARTHE.

Je vous engagerais bien  rester plus longtemps, mais on est si mchant
ici! Et notre jeune couple?

MPHISTOPHLS.

Enfuis l-bas dans l'alle, les joyeux papillons!

MARTHE.

Il en parat bien pris.

MPHISTOPHLS.

Et elle aussi prise de lui; c'est le cours du monde.

Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'loignent, une scne de badinage
amoureux, nave et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit
pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux,
affligs de leur sparation. C'est de l'_Albane_  ct d'un _Rembrandt_,
la lumire et l'ombre.


XXXVII

La scne suivante se passe quelque temps aprs sur les plus hautes cimes du
Tyrol. Faust, non rassasi, mais ennuy de son bonheur, est all se reposer
de sa flicit dans la solitude et dans la contemplation extatique de la
nature.

Mphistophls l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empcher de
s'enraciner dans l'me pieuse.

Ici Goethe s'tend dans ses penses aussi loin que l'espace et s'lve
aussi haut que les toiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthisme
vritablement indien, c'est--dire une divinisation vague de l'oeuvre au
lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux ferms,  tout risque de l'me,
dans le sein de la nature matrielle et intellectuelle, clatent dans les
monologues de Faust comme dans son dialogue avec le gnie du doute et du
mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales jaculations. Elles
sont les plus beaux clairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'me
mystrieuse du grand pote.

Esprit sublime! s'crie-t-il en s'adressant  je ne sais quelle
toute-puissance occulte, qui est peut-tre la science, peut-tre la foi,
peut-tre le gnie infernal auquel il s'est donn pour disciple, esprit
sublime! tu m'as donn tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que
tu as tourn vers moi ton visage  travers le feu! Tu m'as donn la
puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupt d'en
jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu
m'apprends  reconnatre mes frres dans le buisson silencieux, dans l'air,
dans les eaux; et lorsque la tempte mugit et gronde dans la fort, roulant
les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et dracinant
leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds
l'cho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des
grottes, et les merveilles de ma propre conscience se rvlent par la
rflexion  moi; et la lune pure et sereine monte  mes yeux, apaisant sous
ses rayons toutes choses...

Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de
l'homme! Tu m'as impos, au milieu de ces dlices qui me confondent avec la
Divinit, un compagnon dont je ne saurais dj plus me passer. Froid et
superbe, d'un souffle de sa parole il rduit tous tes dons  nant! Il
nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse
vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre,
des dsirs  la jouissance, et dans la jouissance je regrette le dsir!

Mphistophls le raille sur cet enthousiasme vide. Tu appelles cela, lui
dit-il, un plaisir surnaturel? S'tendre sur les montagnes dans la nuit et
la rose, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler
jusqu' se croire un dieu, creuser avec la perplexit du pressentiment la
moelle de la terre, sentir se rsumer dans sa poitrine l'oeuvre entire des
six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en
ricanant) je n'ose dire comment!

--Fi sur toi! s'crie avec dgot Faust indign de voir profaner par
cette ironie Dieu, la nature, la pense, l'amour.

MPHISTOPHLS.

Ta bien-aime, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pse,
tout la chagrine; elle t'aime au del de sa puissance de sentir; le temps
lui parat lamentablement long; elle s'accoude  sa fentre, regarde passer
les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un
petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moiti
des nuits!

FAUST.

Serpent, vil serpent!

MPHISTOPHLS.

Peu m'importe, pourvu que je t'enlace.

FAUST.

Sors d'ici, misrable, et ne prononce pas le nom de l'anglique crature,
et ne viens pas prsenter  ma passion sainte un profane dsir!

MPHISTOPHLS.

Qu'en rsulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui!

FAUST.

Non, je suis de coeur et d'esprit auprs d'elle; je ne puis jamais
l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses
lvres pieuses y touchent!

MPHISTOPHLS.

Bravo! mon cher. Je vous ai souvent envis, moi, couple de jumeaux couch
parmi les roses!

Faust, qui se sent domin et entran  perdre ce qu'il aime, s'invective
lui-mme et pleure sur sa victime. Mphistophls rit et raille.


XXXVIII

La scne se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre,
filant au rouet; elle chante une complainte dlicieuse et mlancolique sur
son propre sort:

  Adieu mes jours de paix!
  Mon me est navre! etc.

  O il n'est pas,
  L est ma tombe! etc.

  C'est lui qu' ma fentre
  Je cherche  l'horizon! etc.

  Et son air noble!
  Et sa parole pntrante!
  Et sa main qui presse la mienne!
   ciel! Et son baiser! etc.

  Adieu mes jours de paix!
  Mon me est navre! etc.

Aprs cette apparition et cette complainte mlancolique qui fait lire dans
le coeur muet de Marguerite, la scne est transporte de nouveau au jardin
de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. coutez ce
dialogue que Goethe a surpris mot  mot entre les lvres de l'amant et
l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa
vie? L'me pieuse de la femme, tre plus divin que nous dans ses
aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve
tout entire. Dans quel drame antique, dans quel drame franais
trouverez-vous une telle scne? Racine lui-mme, qu'on appelle tendre,
a-t-il soupir ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragdies
d'apparat  cette tragdie de l'me qu'il y a loin de la dclamation
thtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrte du
coeur.

MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.

MARGUERITE.

Promets-moi, Henri!

FAUST.

Tout ce qui est en ma puissance.

MARGUERITE.

Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon,
un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup.

FAUST.

Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que
j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans
ses sentiments et sa foi.

MARGUERITE.

Ce n'est pas tout; il faut y croire.

FAUST.

Faut-il?

MARGUERITE.

Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les
saints sacrements.

FAUST.

Je les respecte.

MARGUERITE.

Mais sans les dsirer. Depuis longtemps tu n'es pas all  la messe, 
confesse. Crois-tu en Dieu?

FAUST.

Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prtres ou
les sages, et leur rponse ne te semblera qu'une raillerie  l'adresse de
celui qui leur aura fait cette question.

MARGUERITE.

Ainsi tu n'y crois pas?

FAUST.

Tu me msentends,  gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette
profession: Je crois en lui? Quel tre sentant pourrait prendre sur lui de
dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne
contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-mme? La vote du firmament
ne s'arrondit-elle pas l-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'tend-elle
pas? Et les toiles ternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant
avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout
n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il
pas dans un ternel mystre, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en
ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plnitude de
l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi!
amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom
n'est que bruit et fume, obscurcissant la cleste flamme.

MARGUERITE.

Tout cela est bel et bon; le prtre dit bien  peu prs la mme chose, mais
avec des mots un peu diffrents.

FAUST.

En tous lieux tous les coeurs que la clart des cieux illumine parlent
ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la
mienne?

MARGUERITE.

 l'entendre ainsi, la chose peut paratre raisonnable; cependant j'y
trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme.

FAUST.

Chre enfant!

MARGUERITE.

Dj depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....

FAUST.

Que veux-tu dire?

MARGUERITE.

Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'me, odieux. Rien dans ma
vie ne m'a enfonc le trait plus avant que le repoussant visage de cet
homme.

FAUST.

Chre mignonne, ne le crains pas.

MARGUERITE.

Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les
autres hommes; mais autant je brle du dsir de te regarder, autant
l'aspect de cet homme m'inspire une secrte horreur; et c'est ce qui fait
que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure!

FAUST.

Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-l.

MARGUERITE.

Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre  la porte, il a
toujours l'air si ricaneur et presque fch. On voit qu'il ne prend aucune
part  rien. Il porte crit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je
suis si bien dans tes bras, si libre, si  l'aise! et sa prsence me serre
le coeur.

FAUST.

Ange plein de pressentiments!

MARGUERITE.

Cela me domine  tel point que, ds qu'il s'approche de nous, je crois en
vrit que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est l, je ne saurais prier
et j'ai le coeur rong intrieurement. Il en doit tre, Henri, de mme pour
toi.

FAUST.

C'est de l'antipathie!

MARGUERITE.

Il faut que je te quitte.

FAUST.

Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein,
serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon me dans la tienne!

MARGUERITE.

Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les
verrous ouverts ce soir; mais ma mre a le sommeil lger, et, si elle nous
surprenait, j'en mourrais sur la place.

FAUST.

Chre ange, sois sans inquitude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce
breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil
profond.

MARGUERITE.

Que ne ferais-je point pour toi! J'espre qu'il ne lui en peut rsulter
aucun mal?

FAUST.

Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais?

MARGUERITE.

Quand je te vois, je ne sais quoi me force  vouloir tout ce que tu veux,
et j'ai dj tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien  faire.

(_Entre Mphistophls._)

MPHISTOPHLS.

La brebis est-elle partie?

FAUST.

Viens-tu encore d'espionner?

MPHISTOPHLS.

Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Matre docteur, on vous a
fait la leon, et j'espre que vous en profiterez. Les filles trouvent
toutes leur compte  ce qu'on soit pieux et simple,  la vieille mode.
S'il cde sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon march  notre
tour.

FAUST.

Monstre, ne vois-tu pas combien cette me fidle et sincre, toute remplie
de sa foi, qui suffit  la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir
force  croire perdu l'homme qu'elle chrit entre tous?

MPHISTOPHLS.

Amoureux insens et sensible, une petite fille te mne par le nez!

FAUST.

Grotesque bauche de boue et de feu!

MPHISTOPHLS.

Et la physionomie, comme elle s'y entend  ravir! En ma prsence elle se
sent toute je ne sais comment; mon masque lui rvle un esprit cach; elle
sent,  n'en pas douter, que je suis un gnie, peut-tre bien aussi le
diable. Eh! eh! cette nuit...

FAUST.

Que t'importe?

MPHISTOPHLS.

C'est que j'en ai aussi ma part de joie.


XXXIX

Aprs cette scne, o l'on pressent deux crimes involontaires dans une
imprudence souffle aux deux amants par le gnie qui corrompt tout, jusqu'
l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de
Marguerite et de Faust. Une scne biblique d'une simplicit patriarcale ou
helvtique rvle au spectateur le fatal secret de la sduction accomplie
de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cache
de sa faute.

Voici la scne.

Marguerite est alle, sa cruche  la main, chercher l'eau du mnage  la
fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et
mdisante comme les commres dsoeuvres des petites villes. On va voir
comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang
dans le sein de la pauvre sduite.

Le thtre reprsente un puits dans une rue dserte. Marguerite, sa cruche
pose sur la margelle du puits, la tte basse et les deux mains croises
avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille  la langue
affile.

LIEICHEN, _ Marguerite_.

N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?

MARGUERITE.

Pas un mot; je vois si peu de monde!

Lieichen alors raconte  Marguerite la chute enfin bruite de la petite
Barbe, abandonne par son sducteur, qui s'est enfui sans l'pouser, aprs
avoir abus de sa tendresse. Marguerite l'coute les yeux baisss, la
rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe tait dj sur son propre
front. Elle revient atterre  la maison, rentre dans sa chambre et arrose
machinalement un pot de fleurs plac pieusement par elle devant une image
de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit.

  Oh! daigne,  toi dont le coeur a saign,
  Incliner ton front vers ma douleur! etc.

Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers nafs, dont le contre-coup frappe 
chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une dchirante
impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientt mre d'un fils
repouss par le monde!

  Autrefois,  l'aube naissante,
  En allant cueillir ces bouquets,
  J'arrosais de mes pleurs de dit
  Les pots de fleurs sur ma fentre!
  Et maintenant le premier rayon du soleil
  M'a surprise encore veille,
  Assise sur mon sant
  Dans ma couche de tristesse!


XL

La scne est transporte dans la rue, la nuit, sous la fentre de
Marguerite. Un soldat,  demi ivre de douleur plus que de vin, revient de
l'arme; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chrie,
qu'il clbrait partout comme la gloire et la beaut de la famille. Il a
noy son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient 
ttons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas
t calomnie par la malignit des voisins.

En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline
quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent sduire. Faust et
Mphistophls se rencontrent au mme instant dans la rue, rapportant un
crin plein de bijoux des montagnes  Marguerite. Une querelle s'engage
entre le soldat et le sducteur. Le soldat tombe frapp  mort sur le
seuil de la maison par l'pe de Faust. Mphistophls et Faust s'vadent;
le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier
soupir de son frre ador; il la reconnat avec horreur, l'appelle des noms
les plus infmes en prsence de toute la ville, et meurt intrpide en la
maudissant.

Arrtons-nous l pour aujourd'hui, l o le pathtique commence, et
rservons pour le prochain entretien les dveloppements d'un drame qui se
joue dans l'me plus encore que sur la scne, et dont on ne peut omettre un
dtail, parce que chaque dtail est un coup de sympathie mille fois plus
acr qu'un coup de poignard.

Il y a assez  rflchir et  admirer sur cette premire moiti de l'oeuvre
du pote, qui, en crant Faust et Marguerite, a cr non plus la tragdie
des cours, des dieux ou des rois, mais la vritable tragdie du coeur
humain!

                                                            LAMARTINE.

  (_La suite au mois prochain._)




XXXIXe ENTRETIEN.

LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.

LE DRAME DE FAUST

PAR GOETHE.

(2e PARTIE.)


I

Nous avons interrompu le dernier entretien au moment o l'expiation de
l'amour commence pour le coeur de l'infortune Marguerite, dj trois fois
involontairement coupable, mais reste toujours intressante comme une
victime tombe au pige de l'esprit infernal de Mphistophls: une fois
coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust;
une autre fois coupable d'avoir endormi sa mre du sommeil ternel en ne
croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance;
une troisime fois coupable accidentellement du meurtre de son frre chri
par son amant, par suite de la mauvaise renomme que sa liaison fatale avec
un sducteur tranger avait porte jusqu'aux oreilles de ce brave soldat,
son frre.

Entrons  fond maintenant dans la pathtique horreur de ce drame, et voyons
comment le pote allemand, qui a jou jusqu'ici avec la riante et nave
imagination, va torturer de la mme main les fibres les plus sanglantes du
coeur! Thocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni
Thocrite n'a de telles purets virginales au commencement, ni Sophocle n'a
de telles mlancolies  la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici
en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien  envier  la Grce
ou  Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du
ciel  la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une
main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrtien. Assistons
 la dernire partie de son oeuvre, et laissons son divin gnie le louer
mieux que nous.


II

Quelque temps sans doute aprs le meurtre de son frre, dont le dernier
soupir a t une maldiction, la pauvre Marguerite, dshonore, mais
toujours pieuse, prouve le besoin de prier, brebis gare et souille, au
milieu du troupeau du peuple. La scne reprsente la cathdrale de la
petite ville, pendant une solennit  l'glise. Belle, humble, incline
vers le pav du temple, loin derrire la foule de ses compagnes, elle prie
 voix basse. On voit derrire elle l'esprit mphitique et implacable de
Mphistophls, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle  la
dvote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes
que la nature.

Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il  voix basse et en vers mordants
comme une posie corrosive du coeur, o est-il le temps o, l'me encore
parfume d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce
missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix
tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de
Dieu dans un mme coeur!

(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._)

      Marguerite! Marguerite!
    O donc la tte? o donc le coeur?
  Viens-tu prier ici pour l'me de ta mre,
      Que ta faute a mise au cercueil?
  Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte?
      Et l, l, plus bas que ton coeur,
    Ne sens-tu pas dj dans ton sein
  Remuer quelque chose qui en s'agitant
  T'agite aussi toi-mme? Fatal pressentiment!

Hlas! hlas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je dlivre des
horribles penses qui m'obsdent et qui de toutes parts s'lvent contre
moi!

Le choeur des chantres de la cathdrale, accompagn du mugissement des
orgues, entonne le premier verset du choeur du spulcre:

  _Dies ir, dies illa,
  Solvet sectum in favilla!_

L'infortune Marguerite prend cet cho du jugement dernier pour l'arrt de
son jugement personnel.

Mphistophls, agenouill derrire elle, murmure lui-mme  son oreille
des menaces directes en vers de la mme mesure.

      La colre du Ciel fond sur moi;
      Les trompettes retentissent,
      Les spulcres se meuvent,
  Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil,
      Tressaille dans ton sein.

MARGUERITE, _pouvante_.

      Oh! que ne fuis-je d'ici?
  Cet orgue m'touffe et me dchire,
      Ce chant m'crase le coeur
      Dans le creux secret de mon sein.

Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le
verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans clater
et sans vengeance au dernier jugement.

  Ciel!  ciel! s'crie Marguerite,
      Tout s'croule sur moi.
  Je suis dans un cercle de fer;
  La vote de l'glise s'abme!
      De l'air! de l'air! de l'air!

MPHISTOPHLS, _ voix basse_.

Cache-toi!--Le pch, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile
ternel!

MARGUERITE, _presque folle_.

Oh! de l'air! de l'air! de la lumire! Malheur  moi!

Le choeur redouble, par un troisime verset, sa terreur; Mphistophls y
ajoute par les menaces infernales qu'il murmure  son oreille; il pouvante
sa victime jusqu'au dsespoir, cette impnitente finale de ceux qui ne
croient plus tre pardonns.

Oh! voisine, voisine! s'crie-t-elle, un flacon  respirer ou je tombe!

Elle tombe en effet, vanouie, sur les dalles de l'glise.

La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scne, une des plus
fantastiques et des plus contondantes que le gnie du drame ait jamais
conues.


III

L'acte qui suit est une purilit savante et potique intercale hors de
propos par le pote comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame
humain.

Mphistophls soulve un des coins du voile de la nature; il met Faust en
communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les
esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les lments, et il leur
fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanits et sur les
misres de l'humanit. C'est une superbe dbauche d'imagination, de
philosophie et de posie; mais c'est une dbauche. Elle interrompt le
rcit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent
perdus dans les espaces imaginaires.

Revenons au drame humain.


IV

Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le
soir d'automne d'un jour qui va bientt rentrer dans l'ternit
mystrieuse. Mphistophls cause avec Faust. Le visage dcompos de Faust
contraste avec le sourire mal dguis, mais triomphant, du gnie du mal.

FAUST.

Dans le dnment! elle! dans le dsespoir! misrable sur la terre! un
moment insense et maintenant en prison! L'infortune! la douce crature!
en tre tombe l! l!

(_Se tournant vers Mphistophls._)

Esprit de trahison, esprit de nant! tu me l'as cach... En prison!... en
prison! elle! dans une irrparable honte! abandonne au jugement humain
qui juge et qui n'a point d'me!... Et pendant ce temps tu m'loignais, tu
me retenais par d'insipides distractions, tu me drobais son angoisse
croissante, et tu la laissais prir sans secours!

MPHISTOPHLS, _froidement_.

Est-elle donc la premire?

FAUST.

Chien! excrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour
que je puisse t'craser du pied! etc., etc.

MPHISTOPHLS.

Qui donc l'a pousse dans l'abme, moi ou toi?

(_Faust l'accable de mpris et d'imprcations._)

MPHISTOPHLS, _en ricanant_.

De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prmuni contre le
vertige! As-tu fini?

FAUST.

Sauve-la, ou malheur  toi!... La plus affreuse imprcation sur toi pendant
des milliers d'annes!

MPHISTOPHLS.

Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a pousse dans cette
prison, moi ou toi?

FAUST.

Conduis-moi o elle est; il faut que je la dlivre.

MPHISTOPHLS.

Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat,
son frre, est encore l tout prsent  l'esprit de la ville o son cadavre
est tomb sous tes coups, et, au-dessus de la place o son sang a coul,
plane la vengeance publique qui attend son assassin!

FAUST, _en l'injuriant avec plus de colre_.

Conduis-moi o elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre!

MPHISTOPHLS.

Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du gelier; empare-toi de la
clef de la prison pendant sa lthargie. Entrane-la de ta main seule
dehors! Je veille, les chevaux sont prts, je vous enlve! Cela, je le
puis.

FAUST.

Promptement, et partons!

MPHISTOPHLS.

Allons! En avant! en avant!

Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une
horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dress dans l'ombre.

Passons sur ces sorcelleries dplaces dans le srieux d'un tel drame.


V

Ici la scne est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en
l'abrgeant. C'est une de ces scnes o l'imagination et le coeur de
l'homme ont recr la nature dans tout son honneur et dans toute sa
piti.--Lisez!

FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de
fer_.

Je suis pntr d'une pouvante dsaccoutume ds longtemps, pntr du
sentiment de toutes les calamits humaines. C'est ici qu'elle habite,
derrire cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu
trembles d'aller  elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrsolution
hte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant
pie, qu'il entend gronder les chanes, la paille qui frmit.

MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforant de se cacher_.

Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort!

FAUST, _bas_.

Chut! chut! je viens te dlivrer!

MARGUERITE, _se tranant jusqu' lui_.

Si tu es un homme, alors compatis  ma misre.

FAUST.

Tes cris vont veiller les gardiens qui dorment!

(_Il saisit les chanes pour les dtacher._)

MARGUERITE, _ genoux_.

Qui t'a donn, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens dj me
chercher,  minuit! Aie piti, et laisse-moi vivre. Demain, au point du
jour, n'est-ce pas assez tt? (_Elle se lve._) Je suis pourtant encore si
jeune, si jeune! et dj mourir! J'tais belle aussi, et ce fut ma perte.
Le bien-aim tait prs de moi; maintenant il est loin; ma couronne est
arrache, les fleurs disperses. Ne me saisis pas si violemment!
pargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne
t'ai jamais vu de ma vie.

FAUST.

Comment rsister  tant de douleur?

MARGUERITE.

Je suis maintenant tout entire en ta puissance. Laisse seulement que
j'allaite mon enfant. Je l'ai berc sur mon coeur toute cette nuit; ils me
l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tu!
Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est
mchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y
faire allusion?

FAUST, _se jetant  ses pieds_.

Un amant est  tes genoux; il vient ouvrir la porte  ta captivit
lamentable.

MARGUERITE, _faisant de mme_.

Oui, oui,  genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le
seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mne un
train!

FAUST, _ voix haute_.

Gretchen! Gretchen!

MARGUERITE, _d'un air attentif_.

C'tait la voix du bien-aim. (_Elle bondit. Les chanes tombent._) O
est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra!
Je veux voler  son cou, me reposer sur son sein. Il a appel Gretchen; il
se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du
fracas de l'enfer, au milieu des clats de rire des dmons, j'ai reconnu sa
voix si douce, si aimante.

FAUST.

C'est moi!

MARGUERITE.

C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! O sont toutes
les tortures? o sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu
viens me sauver! Je suis sauve! Oui, voil bien la rue o je te vis pour
la premire fois, et le jardin charmant o Marthe et moi nous t'attendions.

FAUST, _l'entranant_.

Suis-moi! Viens!

MARGUERITE.

Oh! reste! J'aime tant  rester o tu es! (_Elle le caresse._)

FAUST.

Hte-toi! Si tu ne te htes pas, nous le payerons cher.

MARGUERITE.

H quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, loign de moi si peu de
temps, et tu as dsappris  m'embrasser! D'o me viennent ces angoisses
dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient
tout un ciel dans l'me et que tu m'embrassais  m'touffer! Embrasse-moi,
autrement je t'embrasse. (_Elle se pend  son cou._) Oh! Dieu! tes lvres
sont froides; elles sont muettes. O ton amour est-il rest? Qui me l'a
ravi? (_Elle se dtourne de lui._)

FAUST.

Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur
infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que a.

MARGUERITE, _les yeux attachs sur lui_.

Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sr?

FAUST.

Oh! oui; mais viens!

MARGUERITE.

Tu brises mes chanes, tu me reprends dans ton sein! D'o vient que tu n'as
pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu dlivres?

FAUST.

Viens, viens! dj la nuit se fait moins sombre.

MARGUERITE.

J'ai tu ma mre; mon enfant, je l'ai noy: ne t'tait-il pas donn  toi
comme  moi? Oui,  toi. C'est toi! je le crois  peine. Donne ta main! Ce
n'est pas un songe! Ta main chrie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il
me semble qu'il y a du sang aprs. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette
pe, je t'en conjure.

FAUST.

Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure?

MARGUERITE.

Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te
recommande le soin ds demain. Tu donneras la meilleure  ma mre; mon
frre tout auprs d'elle; moi un peu de ct, seulement pas trop loin, et
le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer prs de moi.
Me serrer  ton ct, c'tait un doux, un charmant bonheur, mais je ne le
ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour
aller  toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me
regardes avec tant de douceur, de tendresse!

FAUST.

Si tu sens que c'est moi, viens donc!

MARGUERITE.

Par l?

FAUST.

 la libert!

MARGUERITE.

Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit
de repos ternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je
pouvais t'accompagner!

FAUST.

Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte.

MARGUERITE.

Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien  esprer. Que sert de fuir? Ils
sont  nos trousses. C'est si misrable d'tre rduit  mendier, et encore
avec une mauvaise conscience! si misrable d'errer  l'tranger! Et
d'ailleurs je ne leur chapperai pas.

FAUST.

Je reste auprs de toi.

MARGUERITE.

Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du
ruisseau, au del du petit pont, dans le bois,  gauche,  l'endroit de la
planche, dans l'tang. Prends-le vite! Il cherche  sortir de l'eau; il se
dbat encore. Sauve! sauve!

FAUST.

Reviens  toi! Un seul pas, et tu es libre.

MARGUERITE.

Si nous avions seulement pass la montagne! L ma mre est assise sur une
pierre. Le froid me saisit  la nuque... L ma mre est assise sur une
pierre et branle la tte; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tte
lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle
dormait  souhait pour nos plaisirs. C'taient d'heureux temps!

FAUST.

Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je
t'emporte d'ici!

MARGUERITE.

Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement!
Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour?

FAUST.

Le jour commence  poindre! Ma mie, ma bien-aime!

MARGUERITE.

Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pntre ici! Ce devait tre mon
jour de noces! Ne dis  personne que tu as t dj auprs de Gretchen. Oh!
ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas  la danse. La
foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent
contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me
garrottent et me saisissent! Me voil dj enleve vers l'chafaud. Dj
palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus
du mien. Le monde est muet comme la tombe.

FAUST.

Oh! pourquoi suis-je n?

MPHISTOPHLS, _paraissant  la porte_.

Alerte! ou vous tes perdus! Dsespoir inutile, irrsolution et bavardage!
Mes chevaux frmissent! L'aube blanchit l'horizon.

MARGUERITE.

Qu'est-ce qui s'lve de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le
saint lieu? Il me veut!

FAUST.

Il faut que tu vives!

MARGUERITE.

Justice de Dieu, je m'abandonne  toi!

MPHISTOPHLS, _ Faust_.

Viens! viens! ou je te plante l avec elle.

MARGUERITE.

Je suis  toi, Pre, sauve-moi! Vous, anges, saintes armes, dployez vos
bataillons pour me protger! Henri, tu me fais horreur!

MPHISTOPHLS.

Elle est juge!

VOIX D'EN HAUT.

Elle est sauve!

MPHISTOPHLS, _ Faust_.

Viens  moi! (_Il disparat avec Faust._)

VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_.

Henri! Henri!


VI

Une telle oeuvre tait plus qu'un homme; c'tait tout  la fois l'pope,
le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe
ne la laissa transpirer que page  page de son portefeuille potique. Les
premires communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne
tait si riche alors arrachrent un cri d'admiration mme  ses rivaux,
s'il pouvait en avoir.

Je lis dans une des premires lettres de _Schiller_, qui devint plus tard
l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression  l'aspect d'un seul
fragment de cette oeuvre: Je dsire passionnment lire ce qui n'est pas
encore publi de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est
pour moi le torse d'Hercule.

Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes
contemplations mtaphysiques de Faust et de Mphistophls dans les
montagnes; s'il avait lu les scnes pastorales, naves, dchirantes, de la
sduction de Marguerite et de ses amours  la fentre devant la lune,
Schiller aurait ajout au torse d'Hercule le torse de Vnus. La comparaison
tait caractristique; car, aprs Phidias, aussi divin dans l'expression de
la force que dans l'expression de la grce, il n'y avait eu que Goethe
pour crer de la mme main, du mme ciseau et du mme bloc, Faust et
Marguerite!


VII

Goethe, par la haute srnit de son caractre, n'tait nullement press de
jouir. Aprs avoir termin _Faust_ dans la paisible solitude de son sjour
 Rome et en avoir envoy seulement quelques fragments  ses amis
d'Allemagne, il revint  la pure pope, son premier amour potique. On
peut remarquer, dans ses Mmoires et dans ses correspondances, qu'Homre
tait  ses yeux le premier et le dernier mot du gnie humain, la Bible de
l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entirement cette opinion
de Goethe sur Homre; il nous parat non pas plus grand, mais aussi grand
que nature, c'est--dire un demi-dieu.

On voit dans ces panchements confidentiels de Goethe qu'il tait ramen
sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et
cependant si potiquement dcrites et chantes dans l'_Odysse_. L'pisode
de _Nausicaa_ l'obsde visiblement; il y revient malgr lui dans beaucoup
de ses notes de voyage; il rve de reproduire cette idylle pique dans sa
langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand
les chastes couleurs de la posie homrique. C'tait un rve de gnie. Ce
qui dpopularisait, en effet, la posie pique dans nos sicles nouveaux,
c'tait l'absence de ralit dans l'pope. Des dieux auxquels on a cess
de croire, des hros dont les exploits et les amours sont des fables, des
moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions tranges du pote
au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les
yeux, tout cela intresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y
plat, mais la foule se dtourne et court aux lgendes et aux complaintes
des chanteurs de rues; de l un triste abaissement du niveau de
l'imagination du peuple. Il est priv de posie parce que les potes
lettrs lui chantent des choses au-dessus de sa porte et parce que ses
potes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune
dans la posie populaire avait vivement frapp le grand esprit  la fois
mtaphysique et raliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement
nous-mme, il y a quelques annes, quand nous crivmes le pome domestique
et familier de _Jocelyn_. Nous emes, sans nous tre entendus, et  la
diffrence prs du talent, la mme pense ne du mme temps: faire
descendre la posie des nuages, et l'introduire comme un hte de tous les
jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le
savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer
en pain quotidien de toutes les mes pensantes ou aimantes cette ambroisie
potique jusque-l rserve aux dieux de ce monde.


VIII

HERMAN ET DOROTHE.

Goethe baucha  Rome la premire conception de ce pome bourgeois, de
cette idylle de la petite ville allemande, dans le pome d'_Herman et
Dorothe_, un de ses plus dlicieux ouvrages. Il ne le termina que plus
tard, et il ajouta alors les principaux dtails pathtiques emprunts 
l'migration franaise des bords du Rhin; ces scnes de droute dont il
avait t tmoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en
1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de piti qu'il
reproduisit dans son pome.


IX

Rien n'est plus simple que le plan de ce pome pique. Comme tout ce qui
est rellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition.
C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la posie,
c'est--dire la beaut latente de la vie domestique bien chante. Cela n'a
point pour but d'tonner, mais de charmer et surtout d'difier l'me par la
reproduction mue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille.
Qu'il y a loin de l  _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au
dlire, que de la maladie mentale  la sant du coeur et de l'esprit.

Lisons ensemble quelques scnes de ce tableau aussi homrique par la forme
qu'il est flamand ou allemand par le fond.

coutez!


X

L'htelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa
femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est
dserte; la ville entire s'est porte en masse hors des murs, au-devant
d'une colonne fugitive d'migrs des bords du Rhin, qui se sauvent avec
leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs
troupeaux, leurs meubles, devant l'arme envahissante des Franais. Le fils
unique de l'aubergiste, Herman lui-mme, a attel ses beaux chevaux favoris
au chariot de poste de son pre, et il est all porter des vivres, des
couvertures, des vtements,  ces infortuns surpris par l'irruption dans
la nuit.

Je ne donne pas volontiers mon vieux linge, dit la femme de mnage au
mari conome, car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand
on en a besoin, on n'en trouve pas  prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai
rassembl avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de
couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des
enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai
aussi mis  contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en
fine cotonnade, cette indienne  fleurs si chaudement double de flanelle;
je l'ai donne; mais tu sais qu'elle est vieille et tout  fait hors de
mode.

L'hte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au
bien-tre des infirmes qui s'envelopperont de sa dpouille.

L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre
escortant la colonne fugitive.

Regarde, dit l'htesse, voici dj les curieux qui rentrent aprs avoir vu
les pauvres migrs. Probablement tout a travers la ville maintenant. Vois
comme leurs souliers sont couverts de poussire, comme ils ont le visage
enflamm; chacun a son mouchoir  la main, pour essuyer la sueur de son
front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil
jour, courir aprs un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le
rcit qu'on nous en fera.

Oui, rpond l'aubergiste-cultivateur, c'est l un temps de moisson comme
nous en avons rarement; nous avons dj rentr le foin bien sch dans le
fenil, et nous rentrerons de mme le bl dans la grange. Le ciel est clair,
on n'y distingue pas le plus lger nuage, et depuis le matin il s'est lev
un vent frais et agrable. Voil un temps frais qui durera. Le bl est mur;
demain on commencera  faucher la riche moisson!

       *       *       *       *       *

Pendant que l'hte et l'htesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer,
dans une lgante calche fabrique  Landau, le riche marchand, avec ses
filles, qui habite la maison nouvellement restaure  neuf en face de
l'htellerie, de l'autre ct de la place. Voici, dit de nouveau la bonne
htesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire
ce qu'ils ont vu l-bas.

       *       *       *       *       *

Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot 
bire cumant dans l'arrire-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon
son caractre, de l'vnement de la journe.

Le pharmacien dcrit en termes pathtiques le douloureux convoi. Rien ne
ressemble  ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funbre o l'incendie
dvora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.

Le pasteur, jeune et modeste ecclsiastique, l'honneur de la ville,
recommande  ses amis la confiance en Dieu et la charit.

Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pav sous la vote de
l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le
second chant commence.


XI

C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient  vide de
sa course au-devant des proscrits.

Le jeune homme, ordinairement si rserv et recueilli en lui-mme, entre
tout rayonnant d'une splendeur intrieure dans la salle. Le pasteur s'en
aperoit. On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout chang et
tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit
que vous avez rpandu vos dons parmi les affligs et que de bndictions
sont descendues sur vous!

Herman raconte  sa mre l'pisode le plus touchant de son voyage. En
suivant, dit-il, la route qui mne au village o la colonne fugitive va
passer la nuit, j'aperus une lourde charrette trane par deux boeufs, les
plus gros et les plus vigoureux de ce pays des trangers.  ct de la
voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant  la main
une longue baguette arme de l'aiguillon et conduisant en le pressant
l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec
confiance, de moi, et me dit: Nous n'avons pas t toujours dans cette
humiliante situation o nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore
habitue  demander  l'tranger cette aumne qu'il donne souvent  regret
et seulement pour se dlivrer de l'importunit du pauvre; mais le besoin
me force  parler. L, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de
notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine  la
sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que
bien tard aprs les autres;  peine si cette pauvre femme garde un souffle
de vie, et son nouveau-n repose tout nu entre ses bras. Si vous tes de
ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le 
cette malheureuse mre!

Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille o elle tait tendue
la pauvre femme, toute faible et toute ple, se lve et me regarde. Moi je
rpondis  la jeune fille: Il y a souvent un bon gnie qui nous conseille
et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frres. Ma mre,
comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donn, pour ceux qui
n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge. Et
aussitt, dnouant les cordes par lesquelles il tait li, je remis  la
jeune fille la robe de chambre de mon pre, les chemises et les draps. Elle
me remercia avec des transports de joie et s'cria: Celui qui est heureux
ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans
l'angoisse du malheur qu'on reconnat comment le doigt de Dieu conduit les
bons coeurs  une bonne action. Puisse-t-il vous rendre  vous-mme le bien
qui nous arrive par vous!

La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille
lui tendait, et se rjouit surtout en sentant la douce flanelle tide qui
doublait la robe de chambre. Htons-nous d'arriver au prochain village, o
nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; l je coudrai le linge
pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera
ncessaire. Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char
s'loigna. Pour moi, j'arrtai les chevaux et je restai. Un combat
s'levait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux  faire, de courir
rapidement au village de la halte et de partager entre les migrs les
provisions de bouche que j'avais apportes, ou de les remettre toutes  la
belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribut elle-mme
entre les ncessiteux. Mon coeur dcida: je courus aprs elle, je la
rejoignis bientt et je lui dis:

Ma mre n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en
manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont l dans les
coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sr que,
de cette manire, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras
ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais oblig de m'en
rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, rpondit-elle;
elles rjouiront celui qui est dans le besoin.

J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le
pain, les bouteilles de vin et de bire; je lui donnai tout, et j'aurais
voulu lui donner encore plus, mais les coffres taient vids. Elle dposa
tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'loigna, et je repris avec
mes chevaux le chemin de la ville!

       *       *       *       *       *

Y a-t-il dans Homre ou dans Virgile une scne plus antique et plus
navement raconte? Et cependant la scne est d'hier, les moeurs sont du
jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire
nanmoins le christianisme jusque dans l'amour.


XII

Le pre, le pasteur, le pharmacien, la mre reprennent, chacun dans son
caractre, l'entretien sur l'vnement du jour, aprs le rcit d'Herman.

La mre, qui commence  se douter du sentiment n de la piti et du malheur
dans le coeur de son fils, prvient les objections qu'elle pressent dans
l'esprit du pre par les souvenirs de leur mnage, contract sous les
auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand
incendie de la ville.

C'tait un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais pass la
nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je
m'endormis. Quand la fracheur du matin me rveilla, je vis la fume et les
charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville.
J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le
courage me revint. Je me levai  la hte, je voulais revoir la place o
avait t notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient
pu se sauver; car j'avais encore le caractre simple et naf d'un enfant.

Quand j'eus mont sur les dcombres de la maison et de la cour qui
fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dvaste,
toi tu arrivais de l'autre ct; tu cherchais la place occupe par
l'table: un cheval y tait rest; les dbris jonchaient le sol, mais le
cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes
et pensifs, car le mur qui sparait notre cour de la vtre tait tomb. Tu
me pris la main et tu me dis: Lise! comment fais-tu pour venir ici?
Va-t-en! va-t-en! sur ces dcombres encore enflamms tu brleras tes
souliers. Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas  travers la cour. Le
porche de la maison tait encore debout avec sa vote, comme nous le voyons
aujourd'hui: c'tait tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu
m'embrassas; moi je me dfendais, et tu me dis avec douceur: Regarde,
notre maison est renverse; reste avec nous, aide-moi  la reconstruire;
j'aiderai ton pre  rebtir la sienne. Mais je ne te comprenais pas
jusqu' ce que tu eusses envoy ta mre parler  mon pre, jusqu' ce que
notre mariage ft conclu. Je me souviens encore de ces poutres  demi
brles et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-l m'a donn
un mari, et  cette dsolation m'est venu un fils! Voil pourquoi, mon
Herman, j'aime  te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce
confiance dans ce jour de calamit; j'aime  te voir dcid  prendre la
jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des
ruines.

Le pre loigne, par des propos d'aubergiste conome, l'ide de prendre une
fille pauvre.--Heureux, dit-il, celui  qui ses parents donnent une maison
en bon tat et qui russit  la meubler plus richement! Aussi j'espre,
Herman, que tu amneras bientt ici une fiance avec une belle dot. (Il
fait allusion  une des filles du riche marchand, roulant en calche et
recrpissant  neuf sa haute maison de l'autre ct de la place, en face de
l'auberge.)

Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mre de famille prpare, pendant
de longues annes, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce
n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et
que le pre enferme dans son armoire la belle pice d'or devenue rare; car,
avec tous ces dons, la fiance doit rjouir le jeune homme qu'elle aura
prfr. Oui, je sais comme une femme se dlecte dans la maison de son mari
en retrouvant les meubles qu'elle y a apports, et le lit et la table dont
elle a fourni elle-mme les draps et les nappes.

Enfin le pre s'explique plus clairement et mentionne  son fils une des
filles du riche marchand  la maison verte en face de la sienne. Herman
rpond avec embarras qu'il a song longtemps, en effet,  la plus jeune de
ces trois filles, mais que, sa timidit naturelle l'ayant fait railler dans
cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits,
il a laiss chapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est
sorti pour jamais de cette maison moqueuse.

Le pre s'irrite  ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son
fils; Herman, humili et contrist de ce reproche, se lve, pose doucement
le doigt sur le loquet de la porte et sort.

La mre, aprs une douce rprimande  son mari, sort  son tour pour aller
consoler son fils.


XIII

Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent
l'entretien  table, la mre cherche Herman dans les cours et dans l'curie
de ses chers chevaux favoris; elle le dcouvre enfin au fond d'un jardin
recul qui touche d'un ct aux basses-cours, de l'autre aux murs ruins de
la ville. Il tait assis, le dos tourn  la maison, le visage dans ses
mains, sous un dbris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies
penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front.

L'entretien de la mre et du fils est aussi familier et aussi pathtique
que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman,
dsespr, veut s'engager comme soldat dans l'arme de l'Allemagne; sa
mre l'en dtourne avec des paroles emmielles d'amour de femme et de
tendresse de mre.

Mon fils, si tu dsires tant conduire dans ta demeure une fiance afin que
la nuit soit aussi pour toi une douce moiti de la vie, et que le jour tu
trouves le travail plus agrable et plus rcompens, tu ne peux pas le
dsirer plus vivement que ton pre et que ta mre!--Mais je crois
maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive,
n'est-ce pas, que tu as choisie?

Herman avoue son amour.--Laisse-moi faire, lui dit sa mre attendrie; les
hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton pre est
prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de
ses paroles avec ses amis est vapor, il devient doux et maniable, et il
sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons
dans nos intrts nos deux voisins qui sont  table avec lui, et le digne
pasteur nous secondera. Elle dit, et ils rentrent en silence  la maison.


XIV

Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les
allusions indirectes tendaient  excuser auprs de l'aubergiste le
caractre modeste, timide et sdentaire du pauvre Herman. Ce discours est
aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est
l'loge de la vie rustique oppose aux hasards de la vie agite et
ambitieuse des habitants des villes.

Le pre est dj prpar ainsi  apprcier mieux le caractre pacifique et
laborieux d'Herman. La mre, qui entre tenant son fils par la main, parle
pour lui  son mari avec une adresse inspire par la plus habile tendresse.
Elle dclare le choix fait irrvocablement par Herman. Le pre s'tonne et
se tait; le pasteur prend avec une douce loquence le parti de la mre et
du fils.

Ne mconnaissez pas la jeune fille qui, la premire, a touch l'me
muette de votre fils. Heureux celui qui pouse sa premire bien-aime, car
alors les plus doux dsirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un
amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le
caractre lger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que
ses plus belles annes ne se consument dans la douleur.

Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilit
sous un certain pdantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller
pralablement lui-mme avec le pasteur prendre et peser les renseignements
sur la jeune fille dans le village o les migrs camps avec leurs
familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui
concilie la prudence du pre avec la tendresse presse de la mre et
l'amour impatient d'Herman, est accept d'un consentement commun. Les deux
ngociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.

Ici la posie allemande redevient homrique sous la plume de Goethe. Toutes
les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on
redevient antique.

Lisez.

Herman court a l'curie, o les chevaux vigoureux repuisent leur force en
mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur
glisse entre les lvres le mors luisant, il passe les courroies dans les
boucles argentes, il attache les longues et larges rnes et conduit ses
limoniers dans la cour. Le serviteur empress, prenant le chariot par le
timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la
longueur des rnes et attellent les chevaux qui tranent avec rapidit le
char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le sige et conduit la voiture
sous la vote de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le
pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement,
laissant derrire les roues le pav des rues, les murs de la ville et les
tours reblanchies  neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses
chevaux qu'au moment o il aperoit tout prs devant lui le clocher du
village et les premires maisons entoures de jardins.

Descendez maintenant, dit-il  ses compagnons de route, et allez vous
informer si la jeune exile est vraiment digne de la main que je lui
prsente. Si je n'avais que moi  consulter, je courrais au village, et
elle dciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisment
entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure
semblable  la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont
ses vtements: un corset rouge, lac avec souplesse, serre sa poitrine
lgrement arrondie; un jupon noir lui embote troitement la taille; le
rebord pliss de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton.
Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son me et de la franchise
de son caractre; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes
paisses, retenues au sommet de sa tte par de grosses pingles d'argent; 
son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multiplis,
enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas,  elle;
ne laissez pas souponner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez
ce qu'ils raconteront d'elle. Voil ce que j'ai pens en route.


XV

Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de
l'affection gnrales pour cette jeune fille, la providence visible de ses
compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme
auprs de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces
bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence  trembler de voir sa
main refuse par la jeune fille, dont le coeur est peut-tre engag
ailleurs. Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait dj frapp dans la main
d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant
elle de mes propositions rejetes.

Les deux ngociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le
coeur de la jeune trangre.

Herman a  peine cout ces paroles. Sa rsolution est prise.--Arrive ce
qui pourra, dit-il, je veux aller moi-mme apprendre mon sort de sa
bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune
femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sr. Duss-je la
voir pour la dernire fois, je veux du moins rencontrer encore le regard
plein de franchise de cet oeil noir. Duss-je ne jamais la presser sur mon
coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces paules que je
voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et
un _oui_ me rendront heureux  tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre
aussi  tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas.
Retournez auprs de mon pre et de ma mre, pour leur dire que leur fils ne
s'tait pas tromp et que l'trangre est digne d'tre aime. Laissez-moi
seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprs du poirier, en
bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi!
Peut-tre aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le
revoir avec joie.

En disant ces mots, il remit les rnes entre les mains du pasteur, qui,
matrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du
conducteur.

Mais toi, tu t'arrtes,  prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon
ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon me, mon esprit; mais mes
jambes et mon corps ne semblent pas trop en sret si les rnes sont
remises entre les mains d'un ecclsiastique.

--Asseyez-vous, rpond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte
votre corps ainsi que votre me. Ma main est depuis longtemps exerce 
tenir des rnes, et mon oeil  prvoir les dtours du chemin. Quand
j'accompagnais  Strasbourg le jeune baron, nous tions habitus  sortir
en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte
sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls,  travers les
chemins poudreux et la foule anime des promeneurs.

 demi rassur, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme
un homme prt  s'lancer prudemment dehors. Les chevaux galopent,
impatients de regagner l'curie. La poussire vole en tourbillons sous
leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette
poussire, puis il disparat et reste l comme priv de sentiment.

Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les
derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur,
puis auprs d'un rocher, et, de quelque ct qu'il se tourne ensuite, croit
toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs
tincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux
d'Herman et parat suivre le sentier qui s'en va  travers les champs de
bl... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-mme! Elle porte une
grande cruche et une plus petite  anse, et se dirige vers la fontaine.

Leur entrevue et leur conversation  la fontaine est biblique. Leur image
penche sur l'eau limpide se rflchit sur le ciel bleu peint dans le
bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent
amicalement l'un devant l'autre.--Laisse-moi boire, lui dit Herman en
badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une
confiance mutuelle, appuys sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas
d'amour.--Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mre dsirait
depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devnt utile,
non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui
remplat auprs d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!

L'orpheline comprend ce qu'il semble hsiter  lui dire; elle accepte le
titre de servante dans la maison de la mre d'Herman. Herman cache son
secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine,
une des cruches de Dorothe; elle refuse. Laissez-moi, dit-elle; celui qui
dsormais doit me commander dans la maison de sa mre ne doit pas paratre
me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure  servir
selon la vocation qui lui est assigne par sa condition. Voyez, la jeune
fille sert un frre, elle sert ses parents; toute sa vie se passe  aller
et  venir,  porter maint fardeau,  prparer ceci ou cela pour les
autres.  son retour elle soigne la pauvre femme accouche et distribue
l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.
Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.

Le traducteur est pote ici comme le modle.


XVI

Dorothe suit Herman vers la ville. Ils s'en vont tous les deux  pied aux
rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se
plaisent  voir les hautes tiges des bls que le vent incline, et qui, le
long du sentier o ils passent, s'lvent  la hauteur de leurs fronts.

Cependant Dorothe interroge prudemment son nouvel ami sur le caractre de
ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. Et
toi, maintenant, lui dit-elle aprs avoir reu toutes ses instructions,
dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes matres, qui
seras mon matre aussi.


XVII

Au moment o elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprs du
poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du
soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard dcouvrait  la fois une
clart brillante comme celle du jour et les tnbres de la nuit. Herman
avait entendu avec joie la dernire question que lui avait adresse la
jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un
instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en
sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit
d'entendre un refus, et ils restrent ainsi l'un prs de l'autre assis en
silence. Puis Dorothe dit: Que j'aime cette douce lumire de la lune!
C'est une clart presque aussi vive que celle du jour. Je vois
distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperois une
fentre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les
vitres.

--Cette maison que tu aperois, dit le jeune homme, est notre demeure;
c'est l que je te conduis, et cette fentre est celle de ma chambre, qui
deviendra la tienne peut-tre, car nous ferons des changements dans notre
maison. Ces bls qui sont mrs pour la moisson de demain sont  nous; nous
viendrons nous asseoir  l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas.
Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois,
l'orage approche, et le nuage enveloppera bientt la clart de la lune.

Tous deux se lvent et descendent dans le champ couvert de blonds pis,
heureux de voir la lueur nocturne qui les claire encore; ils avancent
ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurit.

Herman conduit la jeune trangre le long des escaliers aux degrs
rustiques et informes placs sous la treille qui les obscurcit; elle
s'avance  pas tremblants en appuyant sa main sur l'paule d'Herman.

La lune projetait  travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais,
bientt voile entirement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une
complte obscurit.

Herman soutient d'un bras robuste et avec prcaution la jeune fille
penche sur lui; mais, comme elle ne connat ni le chemin ni ses sentiers
difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque lgrement.
Elle est prs de tomber; mais elle glisse sur lui; il tend  la hte le
bras et soutient sa bien-aime. Elle s'incline doucement sur son paule;
leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste l, immobile comme
le marbre, enchan par son austre volont. Il n'ose l'treindre plus
fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Charg de son doux
fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le
parfum de son haleine et supporte avec un mle sentiment cette femme qui
fait l'honneur de son sexe.

Cependant elle cache la douleur qu'elle prouve au pied et lui dit en
riant: S'il faut en croire les gens bien aviss, quand notre pied craque
non loin du seuil de la maison o l'on se dispose  entrer, c'est un signe
de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur prsage. Mais
arrtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur
amener une fille boiteuse et d'tre un hte peu intelligent.


XVIII

Cependant le pre, la mre, le pharmacien et le pasteur, aprs avoir donn
et reu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de
la belle trangre, abrgeaient l'heure  table dans les entretiens les
plus mus et les plus difiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les
donner ici au lecteur: c'est Homre et la Bible fondus dans la familire
sagesse des vieux jours.

Mais la porte s'ouvre: Les parents d'Herman et leurs deux amis s'tonnent
de la taille et de la beaut de la jeune trangre, qui s'accorde si bien
avec celle d'Herman; et, quand ils se prsentent tous deux sur le seuil, la
porte semble trop petite pour eux!

Des exclamations un peu lgres du pre sur la beaut sduisante de
l'trangre amene par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune
fille; ne sachant pas le sens que le pre donne  ses paroles, et croyant
qu'on offense ainsi en elle la domesticit chaste  laquelle elle se croit
encore destine, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite
colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de
n'avoir pas assez de piti envers celle qui franchit le seuil de la porte
d'une maison trangre pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans
s'expliquer encore compltement. Le malentendu gonfle le coeur et fait
dborder les larmes de fiert des yeux de Dorothe; elle veut partir 
l'instant d'une maison o l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son
penchant pour Herman et sa joie secrte quand elle l'a vu revenir prs
d'elle  la fontaine. J'avais conu peut-tre, dit-elle, l'ide de devenir
un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la
diffrence irrmdiable de nos deux conditions, et la distance qui existe
entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller
avant d'avoir prouv plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit
qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie
d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne
m'arrtera ici.

 ces mots elle s'avance rsolument vers la porte, portant sous son bras
le petit paquet avec lequel elle tait venue; mais la mre la saisit des
deux mains et lui dit avec tonnement:

Que signifient cette rsolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux
pas te laisser partir; tu es la fiance de mon fils.

Le pre, toujours un peu aigri par la dception de ses vues ambitieuses,
veut aller se coucher pour viter cette scne d'attendrissement, de
reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mre et par les voisins,
s'avance vers Dorothe et lui dit d'une voix tremblante d'motion et
d'amour:

Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagre, car elles ont
assur mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas all  la fontaine
du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener
ici comme ma fiance; mais, hlas! mon regard timide ne pouvait discerner
le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source,
je n'aperus que de l'amiti dans tes yeux!

Le pasteur explique tout  la jeune fille et restitue le vritable sens
aux propos mal compris du pre. Les amants s'embrassent. Dorothe tombe aux
genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fiert. Les devoirs,
dit-elle, que la servante s'engageait  remplir, c'est la fille qui les
remplira dsormais avec amour!

Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de
joie. Le pasteur change les anneaux et bnit les amants. Le dlicieux
pome finit par une allusion patriotique et hroque aux devoirs svres
que l'orage du continent et l'invasion franaise imposent  tous ceux qui
peuvent porter les armes et sacrifier mme la plus tendre pouse  la mort
accepte pour dfendre son pays.

Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue  ce charmant
et svre morceau d'antiquit transport dans notre ge. On croit, en
achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches o l'on s'est
entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de pit et d'amour sort de
tous les vers; le coeur est doucement mu, mais jouit de son motion comme
d'une vertu. C'est la posie difiante, c'est la saintet de l'amour
portes par un grand pote  sa plus simple et  sa plus pique expression.
Oh! si tous les peuples avaient de pareils pomes  feuilleter les jours de
loisir entre leurs mains au lieu des salets cyniques de leurs corrupteurs
populaires, combien la posie prendrait un rle nouveau et saint dans les
moeurs! et combien le gnie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant
auxiliaire de la libert et de la vertu!


XIX

Si nous tions gouvernement, nous ferions imprimer  des millions
d'exemplaires _Herman et Dorothe_, et nous les rpandrions gratuitement
dans les villes et dans les campagnes pour difier en les charmant les
veilles des ateliers ou des tables. Aprs avoir appliqu si longtemps la
littrature au vice, il serait bien temps de l'appliquer  la morale. La
morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des
vhicules pour le sentiment c'est un beau pome. _Laprade_, _Legouv_ et
_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de
donner  leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumire que le peuple
placerait,  ct d'_Herman et Dorothe_ ou de _Paul et Virginie_, au
chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres
sment de fleurs charmantes, mais malsantes, l'imagination de la jeunesse
lettre, ces potes smeraient des lis purs et des roses virginales dans le
pot de fleurs de la mansarde, sur la fentre de la jeune fille et du jeune
homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tent autrefois dans
le pome des _Pcheurs_,  moiti fini et perdu sans retour dans un voyage
aux Pyrnes. Je n'ai plus ni assez de libert d'esprit ni assez de
fracheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'pope
professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans
les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothe_ de toute
la hauteur de son gnie pique. Le lyrisme est fait pour les salons,
l'pope pour les chaumires; la popularit durable et honnte est l: le
rcit est plus inpuisable que le chant, parce que l'homme a plus de
mmoire que d'enthousiasme.


XX

Goethe quitta enfin l'Italie aprs avoir ou achev ou bauch ces
chefs-d'oeuvre. Il tait dans toute la jeunesse et dans toute
l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur
futur, capable  lui seul de restaurer ou de fonder un empire littraire
nouveau pour la Germanie. L'Allemagne tait pleine d'hommes  sa hauteur en
philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique,
en posie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les
Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour
assigner au dix-huitime sicle allemand la mme fcondit intellectuelle
qu'au dix-huitime sicle franais. Le mouvement imprim  l'esprit
europen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples
s'tait communiqu au del du Rhin. Tout fermentait d'ides, tout clatait
de gnie, tout rivalisait d'mulation. Jamais l'Allemagne n'avait prsent
dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes
suprieurs. Le grand Frdric avait secou la torche  Berlin, elle
illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fcondit morale comme
la terre a ses saisons de sve et de fertilit matrielles, semblait avoir
enfant en peu d'annes une race de gants pour l'Allemagne. Les princes
eux-mmes, plus entrans qu'alarms par ce mouvement vertigineux des
esprits en bullition dans leurs contres, participaient  ces enivrements
de gloire littraire. Ils se disputaient  l'envi le patronage des hommes
minents propres  illustrer leur nom et leur rgne dans l'avenir. Il y
avait vingt Pricls dans ces vingt rpubliques athniennes dont
l'Allemagne de 1780 tait compose. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg,
Koenigsberg, Ina, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universits,
toutes les cours taient autant de foyers o se concentrait l'influence
d'un de ces nombreux gnies qui rayonnaient de l sur le reste de la
Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de
ces villes capitales, tait de conqurir et de possder un de ces hommes
suprieurs qui portaient avec eux la renomme d'un royaume ou d'une ville.
Chacune de ces cits voulait tre une Athnes. Berlin l'tait pour les
sciences, Dresde l'tait pour les arts, Leipsick pour la critique,
Koenigsberg pour la philosophie; Weymar dsirait l'tre pour la posie.

Cette capitale vritablement arcadienne, situe dans la verte Thuringe,
entre _Ina_, _Berlin_ et _Dresde_, tait la rsidence d'une cour
athnienne. Goethe, trs-jeune encore  l'poque o son nom avait clat
tout  coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de
rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince hrditaire de Weymar, le
duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait
alors, les deux comtes de Stolberg, clbres eux-mmes depuis, avaient
prsent leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil
dcida de la vie entire de Goethe.

L'irrsistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le pote
ressembla  un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus
tard une thorie physiologique et morale dans son roman des _Affinits
lectives_. Ils oublirent les distances qui les sparaient, ils se
jurrent une amiti indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour
 Weymar pour vivre tous deux de la mme vie aussitt que les circonstances
leur laisseraient la libert de leurs sentiments l'un pour l'autre.

Cet instinct, qui faisait ainsi reconnatre au duc de Weymar le plus grand
homme de l'Allemagne dans un jeune crivain  peine entrevu par une
premire bauche de gnie, tmoigne d'une sorte de divination dans le
prince. Par une trange et heureuse concidence, la duchesse Amlie de
Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager ds la
premire rencontre l'attrait de ce prince pour le pote. De cette rencontre
naquit une triple amiti qui ne se refroidit plus jamais entre la
princesse, le prince et le pote. La beaut morale du jeune favori
transperait  cette poque  travers la beaut matrielle de ses traits.
C'tait _Adrien_ et _Antinos_, moins la divinisation suspecte du favori
par l'empereur paen. De ce jour Goethe dvoua sa vie  la princesse
Amlie et au duc Charles-Auguste; l'une parut tre sa _Lonore d'Est_  la
cour de Ferrare, l'autre rappela  cette cour _le Tasse_ aim de la mre,
favori du fils. Mais le Tasse tait insens de gnie et d'amour, Goethe
faisait prdominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait
conserver son heureuse toile en la voilant.


XXI

Le prince, la princesse Amlie et le pote s'taient spars  regret 
Francfort, en se promettant une ternelle runion  Weymar quand l'heure du
rgne du jeune duc serait sonne. Ce sont ces annes d'attente que Goethe
tait all passer en Italie. Il revint s'tablir  son retour,  Weymar. Il
y retrouva sa mme place dans la confiance sans bornes du duc
Charles-Auguste et dans la prdilection de la duchesse Amlie. Le prince
lui avait prpar une charmante maison, retraite silencieuse et potique
propre  l'entretien du philosophe avec ses ides et du pote avec ses
rves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc
de bois sur le seuil ombrag d'arbustes permettait au solitaire de venir
assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des
oiseaux, dont il interprtait si bien les gazouillements dans ses vers.
Mais le prince, tout en prparant ainsi le bien-tre rural de son ami,
s'tait rserv d'employer plus utilement son rare gnie et sa sagacit
politique au bonheur de ses peuples et  l'clat littraire de sa cour.
C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'difice
en est en mme temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe 
mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les
comtes de Stolberg, l'panchement de coeur du pote entr en jouissance de
sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renomme, par
les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup
la plnitude du bien-tre, du loisir, des honneurs, de la libert et de
l'influence sur son sicle. Il avait trouv tout cela  la fois dans une
haute amiti et peut-tre dans un respectueux amour. C'tait _le Tasse_
allemand, mais c'tait _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa
correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, 
laquelle il permettait de l'adorer sur son dclin; il voulait mourir dans
l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'tait sa
sagesse.

Le duc de Weymar lui avait donn, indpendamment du ministre de
l'instruction publique dans ses tats, la direction absolue des thtres et
des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donn de plus une place
innome, mais qui l'levait au-dessus de toute rivalit dans la confiance
du prince et dans les affaires d'tat, la place de favori avou et immuable
dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-mme, un _vizir_ familier,
incontest, irresponsable, qui rgnait  Weymar sans autre investiture que
celle du gnie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accept sans
discussion cette espce de partage de l'empire entre le souverain lgal et
le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.


XXII

On peut dire qu' dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie,
mais un rgne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit  Platon, que
Frdric donna  Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans
l'inconstance de Frdric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant
aussi continu et aussi paisible d'un grand pote sur un souverain et sur un
peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'tait rserv que les fatigues et les
difficults du pouvoir, pour n'en laisser  son ami que les loisirs, les
douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux
amis, dont l'un prtait sa gloire, l'autre sa puissance  une pense
commune, devint en peu d'annes le foyer de l'art, du thtre, de la
renomme en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.

Son caractre tait minemment propre  rallier l'Allemagne intellectuelle
autour de lui. La rvolution franaise secouait dj le monde de ses
pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrdule aux
thories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une
indiffrence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il
pensait et parlait librement sur ces matires, mais il ne proscrivait ni
n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrdulit. Il respectait
tout ce qui tait sincre dans les croyances humaines; il considrait la
foi religieuse en artiste et non en aptre ou en martyr. Les cultes, selon
lui, taient un droit de l'imagination, qui divinisait  son gr les
superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la
raison et de la pit humaine.

Chaque sicle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une
croyance  la hauteur de son intelligence ou  la mesure de son horizon. La
lumire dans laquelle plongeaient les ttes culminantes comme la sienne ne
descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables
de raisonner leur croyance. Quant  lui, il tait ce qu'on est convenu
d'appeler trs-improprement panthiste, c'est--dire ne sparant pas en
deux la cration et la crature, et adorant la nature entire comme la
divinit des choses sans s'lever  la divinit de l'esprit; philosophes
pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent
bien en Dieu la force latente de tous les phnomnes visibles ou
invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualit et la suprme
intelligence, c'est--dire ce qui constitue l'_tre_, refusant ainsi 
l'tre des tres ce qu'ils sont forcs d'accorder au dernier insecte de la
nature.

Le panthisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdit si
injustement attribue aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes
les thogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement
appele polythisme que panthisme, c'est--dire qu'il reconnaissait et
qu'il adorait la Divinit dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec
ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idoltrie, qui adorait la puissance
divine dans la puissance matrielle des lments, mais qui dans l'lment
adorait l'impulsion divine et non l'lment lui-mme. Compltement
incrdule  telle ou telle rvlation historique par des miracles, Goethe
admettait seulement cette rvlation naturelle et progressive par la raison
humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frapp de
plus de clart  mesure qu'il se dgage davantage des ignorances et des
superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire  une premire
grande rvlation primitive, faite  l'homme nouvellement cr par Dieu ou
apporte par des messagers demi-dieux, qui avait enseign directement  la
crature raisonnable les premires notions de la Divinit, de la vertu, des
langues, notions que la terre seule tait impuissante dans son silence 
donner.

Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les
philosophes chrtiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et
romains eux-mmes (voyez le mot de Cicron _antiquissimum purissimum_!), le
monde physique comme le monde moral avait commenc par _un tat plus
parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _den_ dans lequel l'homme
naissant avait entendu les confidences de Dieu par des rvlateurs divins.
Ces confidences et ces rvlations de la science suprme avaient longtemps
clair et rgi le monde oriental; puis elles s'taient gares,
troubles, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur puret, il
fallait, par des rvlations purement humaines, les passer de sicle en
sicle au filtre de la science et de la raison.

Voil les vritables croyances religieuses de Goethe.


XXIII

Quant  sa politique, elle participait de cet clectisme calme et de cette
superbe indiffrence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques
ou populaires, aristocratiques ou dmocratiques.

Sa vritable thorie, c'tait son mpris des hommes et surtout des masses,
incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions
suprieures  leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela,
participait beaucoup du gnie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de
Talleyrand, hommes trs-suprieurs en intelligence, trs-infrieurs en
conscience, mais professant tout haut ou tout bas,  l'gard des formes
sociales, la politique du mpris; politique selon nous coupable, parce
qu'elle dsespre, mais politique bien explicable par le spectacle des
impuissances ternelles des sages  amliorer la condition des insenss.

                                                            LAMARTINE.

  (_La suite au mois prochain._)




XLe ENTRETIEN.

LITTRATURE VILLAGEOISE.

APPARITION D'UN POME PIQUE EN PROVENCE.


I

Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand pote pique
est n. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature mridionale en
fait toujours: il y a une vertu dans le soleil.

Un vrai pote homrique en ce temps-ci; un pote n, comme les hommes de
Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un pote primitif dans notre ge de
dcadence; un pote grec  Avignon; un pote qui cre une langue d'un
idiome comme Ptrarque a cr l'italien; un pote qui d'un patois vulgaire
fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et
l'oreille; un pote qui joue sur la _guimbarde_ de son village des
symphonies de Mozart et de Beethoven; un pote de vingt-cinq ans qui, du
premier jet, laisse couler de sa veine,  flots purs et mlodieux, une
pope agreste o les scnes descriptives de l'_Odysse_ d'Homre et les
scnes innocemment passionnes du _Daphnis et Chlo_ de Longus, mles aux
saintets et aux tristesses du christianisme, sont chantes avec la grce
de Longus et avec la majestueuse simplicit de l'aveugle de Chio, est-ce l
un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est dj
dans ma mmoire, il sera bientt sur les lvres de toute la Provence. J'ai
reu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froisses par
mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds
cheveux d'un enfant sont froisss par la main d'une mre, qui ne se lasse
pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le
soyeux duvet et pour les voir dors au rayon du soleil.

Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle.


II

Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopdique dont chaque pas fait
retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils,
silencieux et mditatif, qui se recueille autant que son pre se rpand, et
qui ne sort, aprs trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un
chef-d'oeuvre de nouveaut, d'invention et de got dans la main; mais le
Dumas potique, le Dumas prophtique, le Dumas de la Durance, celui qui
jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme
Isae en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe
Dumas enfin, que je respecte  cause de son ternelle inspiration, et que
j'aime  cause de sa rigoureuse sincrit, vint un soir du printemps
dernier frapper  la porte de ma retraite, dans un coin de Paris.

Sa tte hbraque fumait plus qu' l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui
s'vapore perptuellement du foyer sacr de son front. Qu'avez-vous? lui
dis-je.--Ce que j'ai? rpondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera
bientt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme
moi les eaux de la Durance et du Rhne, est ici, chez moi, en ce moment.
Depuis huit jours qu'il a pris gte sous mon humble toit, il m'a enivr de
posie natale, mais tellement enivr que j'en trbuche en marchant, comme
un buveur, et que j'ai senti le besoin de dcharger mon coeur avec vous. Ce
jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers,  Maillane,
village des environs d'Avignon. Avant de partir il dsire vous voir, parce
que la Sane se jette dans le Rhne, et qu'il a reconnu, en buvant dans le
creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que
vous avez laisses tomber de votre coupe dans votre Sane.

Bien, lui dis-je; amenez-le demain  la fin du jour; je lui souhaiterai
bon voyage au pays de Ptrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que
les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pince de cendre trempe
d'eau amre entre mes doigts.

Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble,
qui treint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle
concasse et broie les barreaux de sa cage.


III

Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
beau et modeste jeune homme, vtu avec une sobre lgance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'tait Frdric Mistral, le jeune pote
villageois destin  devenir, comme _Burns_, le laboureur cossais,
l'Homre de Provence.

Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension
orgueilleuse des traits ou de cette vaporation des yeux qui caractrise
trop souvent ces hommes de vanit, plus que de gnie, qu'on appelle les
potes populaires: ce que la nature a donn, on le possde sans prtention
et sans jactance. Le jeune Provenal tait  l'aise dans son talent comme
dans ses habits; rien ne le gnait, parce qu'il ne cherchait ni  s'enfler,
ni  s'lever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de
justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois,
la mme dignit et la mme grce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute
sa personne. Il avait la biensance de la vrit; il plaisait, il
intressait, il mouvait; on sentait dans sa mle beaut le fils d'une de
ces belles Arlsiennes, statues vivantes de la Grce, qui palpitent dans
notre Midi.

Mistral s'assit sans faon  ma table d'acajou de Paris, selon les lois de
l'hospitalit antique, comme je me serais assis  la table de noyer de sa
mre, dans son _mas de Maillane_. Le dner fut sobre, l'entretien  coeur
ouvert, la soire courte et causeuse,  la fracheur du soir et au
gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de
_Mireille_.

Le jeune homme nous rcita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome
provenal qui rappelle tantt l'accent latin, tantt la grce attique,
tantt l'pret toscane. Mon habitude des patois latins parls uniquement
par moi jusqu' l'ge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me
rendait ce bel idiome intelligible. C'taient quelques vers lyriques; ils
me plurent, mais sans m'enivrer: le gnie du jeune homme n'tait pas l; le
cadre tait trop troit pour son me; il lui fallait, comme  Jasmin, cet
autre chanteur sans langue, son pope pour se rpandre. Il retournait dans
son village pour y recueillir, auprs de sa mre et  ct de ses
troupeaux, ses dernires inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
premiers exemplaires de son pome; il sortit.


IV

Quand il fut dans la rue, je demandai  Adolphe Dumas quelques dtails sur
ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-mme
un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village  deux pas de Maillane,
patrie de Frdric Mistral). Mais Dumas est un dserteur de la langue de
ses pres, qui a prfr l'idiome chtr et lch de la Seine  l'idiome
sauvage et libre du Rhne. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et
il pleure quand il entend un cho provenal  travers les oliviers de son
hameau.

Cet enfant, me dit-il, est n  Maillane, village situ  trois lieues
d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chane
de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait
 Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette valle
est d'un aspect  la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui
d'Arles, dont les monticules dgrads des Alpines sont les gradins. Le ciel
azur du Midi est coup crment par ces rochers; ce firmament a ces
tristesses splendides qui sont le caractre de la Sabine ou des Abruzzes.
Cet horizon trempe les hommes dans la lumire et dans la rverie.
L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.

La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entoure
d'tables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges
et de mas, est adosse au village, et regarde par ses fentres basses les
grises montagnes des Alpines, o paissent ses chvres et ses moutons. Son
pre, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rvent follement
pour leur fils une condition suprieure, selon leur vanit,  la vie
rurale, fit tudier son fils  Aix et  Avignon pour en faire un avocat de
village. C'tait une ide fausse, quoique paternelle; heureusement la
Providence la trompa: le jeune homme tudiait le grec, le latin, le
grimoire de jurisprudence par obissance; mais la veste de velours du
paysan provenal et ses gutres de cuir tann lui paraissaient aussi nobles
que la toge rpe du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir
mordant de sa jeune mre, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le
rappelait sans cesse  ses oliviers de Maillane.

Son pre mourut avant l'ge; le jeune homme se hta de revenir  la maison
pour aider sa mre et son frre  gouverner les tables,  faire les
huiles et  cultiver les champs. Il se hta aussi d'oublier les langues
savantes et importunes dont on avait obsd sa mmoire et la chicane dont
on avait sophistiqu son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les
enfants ont barbouill en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral
rejeta cette mauvaise corce; il reprit sa teinte naturelle, et il clata
dans son tronc et dans ses branches de toute sa sve et de toute sa
libert, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait
pote sans savoir ce que c'tait que la posie; il avait une langue
harmonieuse sur les lvres sans savoir si c'tait un patois; cette langue
de sa mre tait,  son gr, la plus dlicieuse, car c'tait celle o il
avait t bni, berc, aim, caress par cette mre. Il avait le loisir du
pote dans les longues soires de l'table, aprs les boeufs rattachs  la
crche ou sous l'ombre des maigres buissons de chnes verts, en gardant de
l'oeil les taureaux et les chvres; il tait de plus encourag  chanter je
ne sais quoi, dans cette langue adore de Provence, par quelques amis plus
lettrs que lui, qui l'avaient connu et pressenti  Aix ou  Avignon
pendant ses tudes, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mre
pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre tait
Romanille, d'Avignon, pote provenal d'un haut atticisme dans sa langue;
de ce nombre aussi tait Adolphe Dumas, qui tait n dans les ruines d'un
couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respir
l'asctisme d'anachorte chrtien du temps de saint Jrme.

La mre de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait  table,
son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de
Provence en prsence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici
ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine
retrousse jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait
elle-mme prpars ou pour remplacer les cruches de vin quand elles taient
vides.

--Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux
d'tre servi par cette belle veuve arlsienne, semblable  une reine de la
Bible ou de l'Odysse. Oh! non, Monsieur, rpondait-elle en rougissant, ce
n'est pas la coutume  Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de
nos maris et les mres de nos fils, mais aussi les servantes de la maison.
Ne prenez pas garde!

Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et
d'agneau sur le coin du dressoir, o brillaient, comme de l'acier fin, ses
grands plats d'tain, polis chaque samedi par ses servantes.

Cette mre vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une
frange de fil de la Vierge rapporte du verger sous sa coiffe; elle
n'aspire qu' trouver bientt une Rbecca au puits pour son cher enfant.

Voil toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire
tait ncessaire pour comprendre son pome. Son pome, c'est lui, c'est son
pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhne jaune, c'est la
Durance bleue, c'est cette plaine basse, moiti cailloux, moiti fange, qui
surmonte  peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres
aquatiques les sept embouchures marcageuses par lesquelles le Rhne, frre
du Danube, serpente, troubl et silencieux, vers la mer, comme un reptile
dont les cailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais;
c'est son soleil d'une splendeur d'tain calcinant les herbes de la
Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs
maigres, dont les ttes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du
fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur
interrompent seuls les mornes silences de l't. C'est ce pays qui a fait
le pome: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on
respire. La Provence a pass tout entire dans l'me de son pote;
_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en
posie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les
Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est
dsormais imprissable: un Homre champtre a pass par l. Un pays est
devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.


V

Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort
volume intitul _Mireo_: c'est le nom provenal de _Mireille_. Ce livre
tait le tribut de souvenir que le pote dcouvert par Adolphe Dumas
m'avait promis l't dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des
vers. J'ai l'me peu potique en ce moment; je lutte dans une fivre
continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achve,
entranera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux
est de lutter  mort contre les iniquits, les humiliations, les calomnies,
les avanies de toute nature dont la France me dshonore et me travestit en
retour de quelques erreurs peut-tre, mais d'un dvouement, corps, me et
fortune, qui ne lui a pas manqu dans ses jours de crise,  elle. Chaque
soir je me couche en dsirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque
matin je me rveille en me disant  moi-mme: Reprends coeur, bois ton
amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta
patrie en abandonnant  tes cranciers des terres que nul n'ose acheter, ta
lchet perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas;
sois le _Rgulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage
aujourd'hui, t'entendra peut-tre demain. Encore un jour!

Voil mes jours.


VI

Je rejetai donc le volume sur la chemine, et je me dis: Je n'ai pas le
coeur aux vers:  un autre temps!

Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris,
par distraction, le volume sur la tablette de la chemine, et je l'emportai
sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe,
et, comme je n'arrive plus jamais  quelques heures de sommeil que par la
fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus.

Cette nuit-l je ne dormis pas une minute.

Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essouffl que ses
jambes fatigues emportent malgr lui d'une pierre milliaire  l'autre, qui
voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le
vers clbre de Dante dans l'pisode de _Franoise de Rimini_, et dire,
comme Francesca:  ce passage nous fermmes le livre et nous ne lmes pas
plus avant! Moi j'en lus jusqu' l'aurore, je relus encore le lendemain et
les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisime
fois ensemble; je vais feuilleter page  page ce divin pome pique du
coeur de la Chlo moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a
saisi  cette lecture vient de mon imagination ou du gnie de ce jeune
Provenal. coutez!

Mais d'abord sachez que tout le rcit est crit,  peu prs comme les
chants du Tasse, en stances rimes de sept vers ingaux dans leur
rgularit. Ces stances sonnent mlodieusement  l'oreille, comme les
grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient
leurs hmistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se
relvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et
pour dire, comme le coursier de Job: Allons!

Ces vers sont mles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents
pour le franais, comme des mots de famille qui se reconnaissent  travers
quelque diffrence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur
belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de
la nave traduction en pur franais classique faite par le pote lui-mme.
Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre franais  nous serait un
miroir terne de son oeuvre: le sien  lui est un miroir vivant.  nous
deux, nous rpondrons mieux aux ncessits des deux langues. Lisons donc:
c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous tonnez pas de la
simplicit antique et presque triviale du dbut: il chante pour le village,
avec accompagnement de la flte au lieu de la lyre. Arrire la trompette de
l'pope hroque! C'est l'pope des villageois, c'est la muse de la
veille qu'il invoque.

Je chante une fille de Provence et les amours de jeune ge  travers la
_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de bl... Bien que
son front ne resplendt que de sa fracheur, bien qu'elle n'et ni diadme
d'or, ni mantelet de soie tiss  Damas, je veux qu'elle soit leve en
honneur comme une reine et clbre avec amour par notre pauvre langue
ddaigne; car ce n'est que pour vous que je chante,  ptres des collines
de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_. (Les
_mas_ sont les fermes isoles des plaines d'Arles et de la Crau.)

L'invocation au Christ n parmi les pasteurs continue pendant trois
strophes; le pote, dans une comparaison ingnieuse et simple, demande 
Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute o gazouillent le
mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il dcrit ainsi
le lieu de la scne, description fidle comme si elle tait reflte dans
les eaux du Rhne qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les
osiers.

Au bord du Rhne, entre les grands peupliers et les saules touffus de la
rive, dans une pauvre cabane ronge par l'eau, un vannier demeurait avec
son fils unique; ils s'en allaient aprs l'hiver, de ferme en ferme,
raccommoder les corbeilles rompues et les paniers trous.

Le pre et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur
service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des
granges les plus hospitalires o ils pourraient trouver sous les meules de
paille un abri contre la pluie et la nuit. Pre, dit Vincent, c'est le nom
du fils, apprenti de son pre, combien fait-on de charrues au mas des
_Micocoules_, que je vois l-bas blanchir entre les mriers?--Six, rpond
le pre.--Ah! c'est donc l, reprend l'adolescent, un des plus forts
domaines de la _Crau_?

--Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger
d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes tranantes et de
ples amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le
domaine qu'il y a de jours dans l'anne, et chacune de ces avenues compte
autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues.

--Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison
pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquite pas, rpond le vieux vannier;
quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui
se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches,
te rempliront jusqu' la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et
amygdalines!

Et le vannier, qu'on appelait matre Ambroise, continuait de discourir
avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrire les collines, teignait
des plus belles couleurs les lgres nues; et les laboureurs, assis sur
leurs boeufs accoupls par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en
l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ l-bas
sur les marcages.

--Allons! allons! dit encore Vincent, dj j'entrevois dans l'aire le
fate arrondi de la meule de paille. Nous voici  l'abri; c'est l que
foisonnent les brebis.--Ah! dit le pre, pour l't elles ont le petit bois
de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce
domaine!

--Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et
cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches
d'abeilles que chaque automne dpouille de leur miel et de leur cire, et
qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands
micocouliers!

--Et puis, en toute la terre, pre, ce qui me parat encore le plus beau,
interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en
souvient, mon pre, nous fit, l't dernier, faire pour la maison deux
corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses  son petit
panier.


VII

Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mrier  ses
vers  soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait,  la rose du
soir, tordre un cheveau de fil. La fille _Mireille_ et les trangers se
saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarit, politesse
du coeur de ceux qui n'ont pas de temps  perdre en vains discours. Ils
demandent l'hospitalit, non du toit, mais des bords de la meule de paille,
pour passer la nuit.

Et avec son fils, chante le pote, le vannier alla s'asseoir sur un
rouleau de pierre qui sert  aplanir le sillon aprs le labour; et ils se
mirent, sans plus de paroles,  tresser  eux deux une manne commence, et
 tordre et  entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachs de
leur faisceau dnou de forts osiers.

Vincent touchait  ses seize ans. Le pote trace rapidement en traits
proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son
caractre. Pendant que le pote dcrit, le soir tombe; les ouvriers
rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour
faire souper au frais ses travailleurs, sur la table de pierre, la salade
de lgumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la
ferme tirait dj  pleine cuillre de buis les fves; et le vieillard et
son fils continuaient  tresser l'osier  l'cart.

--Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche matre du
domaine et l'heureux pre de _Mireille_, allons! laissez l la corbeille.
Ne voyez-vous pas natre les toiles? Mireille, apporte les cuelles.
Allons!  table! car vous devez tre las.

--Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancrent vers un bout de la
table de pierre et se couprent du pain. Mireille, leste et accorte,
assaisonna pour eux un plat de fverolles avec l'huile des oliviers, et
vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.

Le portrait de Mireille, trac en courant par le pote, en cinq ou six
traits emprunts  la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique
amoureux de Salomon.

Son visage  fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui
commenait  se soulever, tait une pche double et pas mre encore. Gaie,
foltre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette
gentillesse et cette grce refltes, d'un trait vous l'auriez bue!

Quelle expression neuve, nave et passionne, qu'aucune langue n'avait
encore ou trouve ou ose!

Aprs le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur
chanter un des chants clbres dans la contre, dont il charmait autrefois
les veilles.--Ah! rpond-il, de mon temps j'tais un chanteur, c'est
vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont briss! Mireille insiste.--Belle
enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un pi gren, mais pour vous
complaire je chanterai. Aprs avoir vid son verre plein de vin, le
vannier chante.


VIII

Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du hros de la
Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un vritable
pome hroque, crit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau
dmt par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple
marin des ctes provenales: le pote n'embouche pas moins bien le clairon
que la flte. L'auditoire enthousiasm oublie d'abreuver les six paires de
boeufs dans la rigole d'eau courante.  la fin tout le monde se retire en
rptant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de
Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attards
et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une glogue de
Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le pome, parce que
tout est n de la nature dans le pote.

Ah! , Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourre d'osier
sur tes paules pour aller  et l raccommoder les corbeilles, en dois-tu
voir, dans tes voyages, des vieux chteaux, des dserts sauvages, des
villages, des ftes, des plerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre
pigeonnier.

--C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif
s'tanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par
l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer
les injures du temps, tout de mme le voyage a ses moments de plaisir, et
l'ombre sur la route fait oublier le chaud.

Le rcit que Vincent fait de ses voyages  la jeune fille est incomparable
en grce, en vrit, en nouveaut et cependant en posie. Quelques notes
mal touffes d'amour qui s'ignore commencent  tinter  son insu dans la
voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et dlicieux
gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier:
le pote a douze chants, nous n'avons qu'une heure.

Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent dployait tous les replis de
sa mmoire; la rougeur montait  ses joues, et son oeil noir jetait de
douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lvres, il le gesticulait
avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une onde soudaine sur
un regain du mois de mai.

Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent
comme pour couter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans
le bois de pins, firent silence. Attentive et mue jusqu'au fond de son
me, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupes, n'aurait pas
ferm les yeux jusqu' la premire aube du jour.

--Il me semble, dit-elle en se retirant  pas lents vers sa mre, que,
pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien!  mre! c'est
un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais  prsent, pour dormir, la nuit est
trop claire. coutons-le, coutons encore; je passerais  l'entendre ainsi
mes veilles et ma vie.

Et l finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans
ces deux coeurs: on va le voir clore au deuxime chant.


IX

Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils potiques sont si
dlicats et si indissolublement ajusts dans la trame qu'en enlever un
c'est faire cheveler la trame entire; citons-en plutt quelques passages
au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant.


LA CUEILLETTE DES OLIVES.

Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car
la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers  soie quand
ils s'endorment de leur troisime somme; les mriers sont pleins de jeunes
filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de
blondes abeilles qui drobent leur miel aux romarins des champs pierreux.

En dfeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille
est  la feuille un beau matin de mai; cette matine-l, pour pendeloques,
 ses oreilles, la foltre avait pendu deux cerises... Vincent, cette
matine-l, passa par l de nouveau.

 son bonnet carlate, comme en ont les riverains des mers latines, il
avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait
fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bton
il chassait les cailloux.

-- Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes alles, pourquoi
passes-tu si vite? Vincent aussitt se retourna vers la plantation, et sur
un mrier, perche comme une gaie coquillade, il dcouvrit la fillette, et
vers elle vola joyeux.

Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu  peu tout rameau
se dpouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui! Pendant qu'elle riait
l haut en jetant de foltres cris de joie, Vincent, frappant du pied le
trfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. Mireille, il n'a que vous, le
vieux matre Ramon?

Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez! Et, de sa
main lgre, celle-ci, trayant la rame: Cela garde d'ennui de travailler
(avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir! dit-elle.
Moi de mme; ce qui m'irrite, rpondit le gars, c'est justement cela.

Quand nous sommes l-bas, dans notre hutte, o nous n'entendons que le
bruissement du Rhne imptueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles
heures d'ennui! Pas autant l't; car, d'habitude, nous faisons nos courses
l't, avec mon pre, de mtairie en mtairie.

Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journes se
font hivernales et longues les veilles, autour de la braise  demi
teinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumire
et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec
lui!...

--La jeune fille lui dit vivement: Mais la mre, o demeure-t-elle
donc?--Elle est morte!... Le garon se tut un petit moment, puis reprit:
Quand Vincenette tait avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore
la cabane, pour lors c'tait un plaisir!--Mais quoi? Vincent,

Tu as une soeur?--Elle est servante du ct de Beaucaire, rpond-il. Elle
n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien tes-vous
plus belle encore!  ce mot Mireille laissa chapper la branche  moiti
cueillie. Oh! dit-elle  Vincent...

Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mriers;
beaux sont les vers  soie quand ils s'endorment de leur troisime sommeil!
Les mriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et
rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui drobent leur miel
dans les champs pierreux.


X

Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beaut de
sa soeur  celle de Mireille, et,  chaque compliment qui l'tonne et la
flatte, laissant de nouveau chapper la branche de l'olivier: Oh!
voyez-vous ce Vincent! dit en rougissant Mireille.

Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles
avaient devanc faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des
Alpines. Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en
regardant les mriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est
mont pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire.

--Eh bien!  qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.
Et vite, de deux mains passionnes, ardentes  l'ouvrage, ils tordent les
branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles,
plus de repos (brebis qui ble perd sa dente d'herbe); le mrier qui les
porte est  l'instant dpouill tout nu!

Ils reprirent cependant bientt haleine. (Dieu que la jeunesse est une
belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le mme sac, une fois il
arriva que les jolis doigts effils de la jeune _magnanarelle_ se
rencontrrent par hasard emmls avec des doigts brlants, les doigts de
Vincent.

Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorrent de la fleur
vermeille d'amour, et tous deux  la fois, d'un feu inconnu, sentirent
l'tincelle ardente s'chapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait
sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout mu:

--Qu'avez-vous? dit-il; une gupe cache vous aurait-elle pique?--Je ne
sais, rpondit-elle  voix basse et en baissant le front. Et sans plus en
dire chacun se met  cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec
des yeux malins en dessous, ils s'piaient  qui rirait le
premier..........

Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des
deux mains dans les feuilles. Le voil:


XI

Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie;
et puis, venu l'instant o ils la mettaient au sac, la main blanche et la
main brune, soit  dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers
l'autre, mmement qu'au travail ils prenaient grande joie.

Chantez, chantez, magnanarelles, en dfeuillant vos rameaux!... Vois!
vois! tout  coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce? Le doigt sur la bouche,
vive comme une locustelle sur un cep, vis--vis de la branche o elle
juche, elle indiquait du bras... Un nid... que nous allons voir!

--Attends!... Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le
long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au
fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure corce, s'tait form, par
l'ouverture les petits se voyaient, dj pourvus de plumes et remuant.

Mais Vincent, qui,  la branche tortue, vient de nouer ses jambes
vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de
l'autre main. Un peu plus leve, Mireille alors, la flamme aux joues:
Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. Des pimparrins! De belles
msanges bleues!

Mireille clata de rire. coute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ou dire?
Lorsqu'on trouve  deux un nid au fate d'un mrier ou de tout arbre
pareil, l'anne ne passe pas qu'ensemble la sainte glise ne vous unisse...
Proverbe, dit mon pre, est toujours vridique.

Oui, rplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se
fondre si, avant d'tre en cage, s'chappent les petits.--Jsus, mon Dieu!
prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin,
car cela nous regarde! Ma foi! rpond ainsi le jouvenceau,

Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-tre votre
corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!... Le garon aussitt plonge sa
main dans la cavit de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire
quatre du creux. Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh!
combien?...

--La gentille niche! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser! Et,
folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dvore et les caresse.
Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--Tiens!
tiens! tends la main derechef, cria Vincent.

--Oh! les jolis petits! Leurs ttes bleues ont de petits yeux fins comme
des aiguilles! Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache
trois msanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite
couve, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid.

--Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge!
Vois! tout  l'heure je dirai que tu as la main fe!--Eh! bonne fille que
vous tes! les msanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix,
douze oeufs et mme quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la
main, les derniers clos! Et vous, beau creux, adieu!


XII

 peine le jeune homme se dcroche,  peine celle-ci arrange les oiseaux
bien dlicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix
chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle
se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!

Ho! pleurait-elle, ils m'gratignent! Aie! m'gratignent et me piquent!
Cours vite, Vincent, vite!... C'est que, depuis un moment, vous le
dirai-je? dans la cachette grand et vif tait l'moi. Depuis un moment,
dans la bande aile avaient, les derniers clos, mis le bouleversement.

Et, dans l'troit vallon, la foltre multitude, qui ne peut librement se
caser, se dmenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations,
culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades.

Aie! aie! viens les recevoir! vole! lui soupirait-elle. Et, comme le
pampre que le vent fait frissonner, comme une gnisse qui se sent pique
par les frelons, ainsi gmit, bondit et se ploie l'adolescente des
Micocoules.... Lui pourtant a vol vers elle... Chantez en dfeuillant;

En dfeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche o
Mireille pleure, lui pourtant a vol. Vous le craignez donc bien le
chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les
orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer!

Comment feriez-vous? Et, pour dposer les oisillons qu'elle a dans son
corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Dj Mireille, sous
l'toffe que la niche rendait bouffante, envoie la main, et dans la
_coiffe_ dj, une  une, rapporte les msanges.

Dj, le front baiss, pauvrette! et dtourne un peu de ct, dj le
sourire se mlait  ses larmes; semblablement  la rose qui, le matin, des
liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'vapore
aux premires clarts...

Et sous eux voil que la branche tout  coup clate et se rompt!... Au cou
du vannier la jeune fille effraye, avec un cri perant, se prcipite et
enlace ses bras; et du grand arbre qui se dchire, en une rapide virevolte,
ils tombent, serrs comme deux jumeaux sur la souple ivraie...

Frais zphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais,
sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se
taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rve, le
temps qu' tout le moins ils rvent le bonheur!

Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit
ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs
deux mes sont dans le mme rayon de feu, parties comme une ruche qui
essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'toiles!

Mais elle, au bout d'un instant, se dlivra du danger. Moins ples sont
les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un prs de
l'autre se mirent, un petit moment se regardrent, et voici comment parla
le jeune homme aux paniers:


XIII

Vous tes-vous point fait de mal, Mireille!...  honte de l'alle! arbre
du diable! arbre funeste qu'on a plant un vendredi! que le marasme
s'empare de toi! que l'artison te dvore, et que ton matre te prenne en
horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrter:

Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant
dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose,
dit-elle, qui me tourmente; cela m'te le voir et l'our; mon coeur en
bout, mon front en rve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.

Peut-tre, dit le vannier, est-ce la peur que votre mre ne vous gronde
pour avoir mis trop de temps  la _feuille_? Comme moi, quand je m'en
venais  l'heure indue, dchir, barbouill comme un Maure, pour tre all
chercher des mres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.

Mireille, enfin, aprs un naf interrogatoire, finit par avouer  Vincent
qu'elle l'aime! Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas
ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils
vagabond du vannier!

L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux
bouches. Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!

Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une toile, il n'est ni
traverse de mers, ni forts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu,
ni fer qui m'arrtent. Au sommet des pics des montagnes, l o la terre
touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue  ton
cou.

Mais,  la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hlas! je sens que
je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponn
 la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hlas! qu' peine
aux lzards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'
ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source
voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot
abondant qui monte  ses pieds pour le dsaltrer. Cela lui suffit toute
une anne pour vivre. Cela s'applique  moi,  Mireille! aussi juste que la
pierre  la bague!

Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...

L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment o il va
s'exalter jusqu'au dlire, on entend la voix grondeuse d'une vieille
femme. Les vers  soie,  midi, n'auront donc point de feuilles  manger?
dit-elle.

Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux,
une vole de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai
ramage  l'heure o frachit le soir; mais si tout  coup d'un glaneur qui
les guette la pierre lance tombe sur la cime de l'arbre, de toute part,
effarouchs dans leurs bats, la vole s'enfuit dans le bois.

Ainsi, troubl dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande,
elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tte, lui immobile, la
regardant de loin courir dans le bl.

Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles  laquelle on
ne peut rien comparer que les gmissements les plus chastes du Cantique des
Cantiques. Il y respire une puret d'images, une verve de bonheur, une
jeunesse de coeur et de gnie qui ne peuvent avoir t crites que par un
pote de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans
la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mriers de la Crau
ou sous les chtaigniers de Sicile.  posie d'un vrai pote! tu es le
rajeunissement ternel des imaginations, la Jouvence du coeur.


XIV

Le troisime chant s'ouvre par une description  la fois biblique,
homrique et virgilienne d'une assemble de matrones arlsiennes dans une
magnanerie, occupes, tout en jasant,  faire monter les vers  soie
rveills sur les brindilles de mriers pour y filer leurs berceaux
transparents.

Mireille va et vient dans la foule, semblable  la jeune me de la maison
et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses
compagnes, qui parlent de leurs fiancs sans se douter qu'elle a choisi le
sien; elle va cacher sa rougeur subite  la cave sous prtexte d'aller
chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animes par
la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres,
en supposant par badinage qu'elle a pous un fils de roi de la contre,
fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une gographie splendide
de la belle Provence. coutez:

Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos
d'orangers, devant moi s'panouir, avec sa mer bleue mollement tendue sous
ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoises cinglant 
pleine voile au pied du chteau d'If.

Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vnrable,
lve sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tte
jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les
htres et les pins sauvages, accot de son bton, contemple son troupeau.

Et le Rhne, o tant de cits, pour boire, viennent  la file, en riant et
chantant, plonger leurs lvres tout le long; le Rhne, si fier dans ses
bords, et qui, ds qu'il arrive  Avignon, consent pourtant  s'inflchir
pour venir saluer Notre-Dame des Doms.

Et la Durance, cette chvre ardente  la course, farouche, vorace, qui
ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille
smillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui rpand son onde en
jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.


XV

L'une des compagnes de Mireille dcouvre que la jeune fille des Micocoules
a caus en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille.
Une matrone prend sa dfense et raconte, pour les faire taire, aux
mdisantes une lgende provenale qui fait rentrer la raillerie dans leurs
bouches. Lisez cela.

Il tait un vieux ptre, dit-elle; il avait pass toute sa vie seul et
sauvage dans l'pre _Lubron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son
corps de fer ployer vers le cimetire, il voulut, comme c'tait son devoir,
se confesser  l'ermite de Saint-Eucher.

Il avait tout oubli dans son isolement, depuis ses premires Pques
jusqu' ses prires. De sa cabane il monta donc  l'ermitage, et, devant
l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front  terre.

De quoi vous accusez-vous, mon frre? dit le chapelain. Hlas! rpondit
le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une
bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur
je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!

S'il ne le fait  dessein cet homme doit tre idiot, pensa l'ermite... Et
aussitt, brisant la confession: Allez suspendre  cette perche, lui
dit-il en tudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon
frre, vous donner la sainte absolution.

La perche que le prtre, afin de l'prouver, lui montrait, tait un rayon
de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon
vieux ptre se dcharge, et, crdule, en l'air le jette... Et le manteau
resta suspendu au rayon clatant.

--Homme de Dieu! s'cria l'ermite... Et aussitt de se prcipiter aux
genoux du saint ptre, en pleurant  _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que
je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre
main s'tende, car c'est vous qui tes un grand saint, et moi le pcheur.

Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de
l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune matresse est
devenue vermeille ds que le nom de Vincent a t prononc. Voyons, belle
enfant, l est quelque mystre.--Je veux, dit Mireille, me cacher en un
couvent de nonnes  la fleur de mes ans plutt que de me laisser unir  un
poux. On rit, on se moque de son serment. Cela amne la belle Nore 
chanter la ballade provenale de _Magali_.

Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d't,
toutes les autres cigales en choeur reprennent son mme chant, telles les
jeunes filles en choeur rptaient toutes ensemble le refrain de la ballade
de Nore.

Voici la ballade:


XVI

 Magali, ma tant aime, mets la tte  la fentre; coute un peu cette
srnade de violon et de tambourin! Le ciel est l-haut, plein d'toiles;
le vent tombe, mais les toiles en te voyant pliront.

--Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je
m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.

 Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pcheur je me ferai; je
te pcherai.

--Oh! mais si tu te fais pcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai
l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.

 Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur;
je te chasserai.

--Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me
ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prs vastes.

 Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je
t'arroserai.

--Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et
promptement m'en irai ainsi en Amrique, l-bas, bien loin!

 Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent
de mer; je te porterai.

--Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre ct; je me ferai
l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.

 Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert
lzard, et te boirai.

--Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi,
la lune pleine, qui claire les sorciers la nuit.

-- Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je
t'envelopperai.

--Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas;
moi, belle rose virginale, je m'panouirai dans le buisson.

 Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je
m'enivrerai de toi.

--Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi,
de l'corce d'un grand chne je me vtirai dans la fort sombre.

 Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de
lierre; je t'embrasserai.

--Si tu veux me prendre  bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux
chne... je me ferai blanche nonnette du monastre du grand saint Blaise.

 Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prtre, je te confesserai
et je t'entendrai.

L les femmes tressaillirent, les cocons roux tombrent des mains, et
elles criaient  Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, tant nonnain, Magali,
qui dj, pauvrette, s'est faite chne et fleur aussi, lune, soleil et
nuage, herbe, oiseau et poisson.

De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en
tions, s'il m'en souvient,  l'endroit o elle dit que dans le clotre
elle va se jeter, et o l'ardent chasseur rpond qu'il y entrera comme
confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.

--Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes
autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.

 Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre;
l je t'aurai.

--Maintenant je commence enfin  croire que tu ne me parles pas en riant.
Voil mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.

 Magali, tu me fais du bien!... Mais, ds qu'elles t'ont vue,  Magali,
vois les toiles, comme elles ont pli!


XVII

Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les
autres, en mme temps, d'un penchement de front l'accompagnaient,
sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se
laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.

Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les
ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa
candeur et sa gaiet tendre  cette parabole villageoise du berger et du
pote de Maillane? Cette ballade finit le troisime chant; elle vous laisse
dans le coeur et dans l'oreille un cho de musette prolong  travers les
myrtes de la Calabre. Et vous tes tout surpris, avec le sourire sur les
lvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos
villes?


XVIII

Les demandes de la main de Mireille  son pre par ses prtendants
remplissent le quatrime chant. C'est la situation de Pnlope transporte
du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la
situation est analogue, les dtails sont tous originaux; la nature forme
des ressemblances, jamais de copies.

Quand vient la saison, dit le pote, o les violettes closent par touffes
dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller
les cueillir  l'ombre; quand vient le temps o la mer agite apaise sa
fire poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et
les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'parpiller
sur la mer tranquille; quand vient le temps o l'essaim des jeunes vierges
fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni
dans les manoirs des chtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint
trois: un gardien de cavales, un pasteur de gnisses, un berger de brebis,
tous les trois jeunes et beaux.

Le cortge d'nes, de boucs, de bliers, de chvres, de chevrettes et de
petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphin dans la Crau aux
sons des clochettes appendues au cou des bliers conducteurs et suivi du
ptre envelopp de son lourd manteau, est une de ces scnes calques sur
les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur,
environn de ses chiens blancs et normes, passe avec orgueil cette revue
de ses richesses au dfil des monts dans la plaine.

Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le
seuil du _mas_, sous prtexte de lui demander le chemin, mais, en ralit,
pour sonder son coeur. Il lui fait prsent d'une coupe taille dans le
buis, cisele de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du
pturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux dcrit
que cette coupe avec ses bas-reliefs sculpts au couteau. Mireille admire,
raille, refuse, et s'enfuit.


XIX

Un gardien des cavales de la Crau, prsomptueux et superbe, est refus de
mme. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possde sont peintes par le
pote avec des couleurs de Salvator Rosa. Elles flairent le vent et se
souviennent, aprs dix ans d'esclavage, de l'exhalation sale et enivrante
de la mer, chappes sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier
anctre, semblent encore teintes d'cume, et, quand la mer souffle et
s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs cbles, les talons de la
Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mche de fouet,
leur longue queue tranante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils
sentent pntrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait
bondir les flots.

Le matre de ces escadrons de cavales demande Mireille  son pre. Raymond
l'agre, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se
sauve. Pre, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un
gardien des cavales de la Camargue connat la piqre du cousin! Il a
devin que le coeur de l'enfant n'est plus  elle. Triste et rsign, il
reprend au repas le sentier pierreux du dsert.


XX

Un troisime, froce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la
confiance de sa richesse et la duret de son mtier.

Combien de fois, dit le pote, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour
de l'anne o l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien
de fois n'avait-il pas renvers  terre ses taureaux par leurs cornes?
Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrs, et sur
le dos de la mre irrite rompu des brasses de gourdins, jusqu' ce
qu'elle fuie la grle des coups, hurlante et retournant la tte vers son
nourrisson entre les jeunes pins?

O avez-vous vu dans les popes pastorales, depuis les tentes de Jacob, de
pareilles images?

Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le
pome. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jet en l'air par les cornes
de l'animal, il reste marqu d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il
a reues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en
la demandant pour pouse.

Mont sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des
Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa,  la fontaine.
Dieu! qu'elle tait belle, trempant dans l'argent de l'coulement de la
source ses pieds au gu!

Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est  lui
seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire
en entier! Enfin l'amoureux propose  Mireille de le suivre au pays de la
Camargue, o l'on entend la mer  travers les rameaux sonores des pins.
Ils sont trop loin, vos pins, rpond-elle.--Prtres et filles, rplique le
bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie o ils iront manger leur pain
un jour. Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande
rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier,
donnez-moi votre amour!

Je vous le donnerai, jeune homme, rplique Mireille; mais, avant, ces
orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bton  trident de
fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on
ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!


XXI

Humili et irrit de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et
s'loigne en ruminant sa vengeance.

Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. Droit
comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des
Micocoules; son visage blouissait de bonheur, de paix et d'amour, en
rvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les
mriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise
enfle sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, lger et gai
comme un lzard.

Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le
chant d'un oiseau, le signal de son arrive  son amante. Le rcit de leurs
douces entrevues et de leurs chastes entretiens  travers le buisson, au
clair de la lune, dpasse en navet et en fracheur tout ce que vous avez
lu de Daphnis et de Chlo auprs de la fontaine. Longus est licencieux,
Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se
mesure la distance entre les deux pomes.


XXII

Le toucheur de boeufs souponne Vincent d'tre la cause cache de l'affront
de Mireille; il insulte grossirement le beau vannier. Le combat remplit le
cinquime chant. Vincent est laiss inanim sur le sol. La vengeance
divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au
meurtrier: il se noie dans le Rhne en traversant le fleuve avec son cheval
pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus
fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhne pendant une nuit
d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce pote du Midi a, quand il
veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.

Au sixime chant, Vincent inanim est rencontr par trois garons de ferme,
qui le portent au mas des Micocoules.

Oh! quel spectacle! Abandonn dans le dsert des champs avec les toiles
pour compagnes, l le pauvre adolescent avait pass la nuit, et l'aube
humide et claire, en frappant sur ses paupires, lui avait rouvert les yeux
et ranim la vie dans ses veines froides.

Ici le pote, pour peindre le dchirement de coeur de Mireille  l'aspect
de son amoureux baign de sang, invoque toute la pliade fraternelle des
Provenaux vivants, Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan,
qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent
ton hoyau quand il fend la glbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes
ta noble lyre dans l'cume de notre Durance dborde!

Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jrusalem dlivre_, n'ont
pas de scnes plus pathtiques que ce retour du pauvre vannier entre les
bras de sa fiance en larmes. Par respect pour le pre de Mireille et pour
la rputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa
blessure; il l'attribue  un coup de son outil  lame acre, qui, en
coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-mme
ne souponne pas le pieux mensonge.

Ici la scne amoureuse devient une scne des traditions superstitieuses du
peuple de Provence. On porte l'infortun vannier  la grotte des Fes, dans
le vallon d'enfer, pour qu'il soit guri par les sorcires. Les potes du
pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces lgendes superstitieuses
de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fes. Quant  nous,
nous dchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le pome.
Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont
refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans
Goethe: les fantmes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait  les supprimer.
Il n'y a pas de sortilge qui vaille une touchante ralit.


XXIII

Au septime chant Vincent est guri: il travaille tout pensif  ct de
son vieux pre, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhne. Il avouait
son amour timide au vieillard, qui refusait de croire  tant d'audace:
Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur
leurs ttes au-dessus de la voix du jeune homme;

Le Rhne, irrit par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir
ses vagues troubles  la mer; mais ici, entre les cpes d'osier qui
faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azure, loin des ondes, mollement
venait s'alentir.

Des bivres, le long de la grve, rongeaient de la saulaie l'corce amre;
l-bas,  travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes
loutres, errantes dans les profondeurs bleues,  la pche des beaux
poissons argents.

Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines
avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une
molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont
en fleur, drobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux.

Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet
tendait les plis, tremps d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivire
et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs
tremblants.

C'tait Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du
pays d'Arles  la hutte de son pre.

Pauvrette! c'tait la fille de matre Ambroise, Vincenette. Ses oreilles,
personne encore ne les lui avait perces; elle avait des yeux bleus comme
des prunes de buisson et le sein  peine enfl; pineuse fleur de cpre que
le Rhne amoureux aimait  clabousser.

Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, matre
Ambroise  son fils rpondit: cervel, assurment tu dois l'tre, car tu
n'es plus matre de ta bouche!--Pour que l'ne se dlicote, pre, il faut
que le pr soit rudement beau!

Mais  quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle tait
 Arles, les filles de son ge se cacheraient en pleurant, car aprs elle
on a bris le moule!... Que rpondrez-vous  votre fils quand vous saurez
qu'elle m'a dit: _Je te veux!_

--Richesse et pauvret, insens, te rpondront.

Le pre, suppli d'aller demander Mireille  sa famille, combat cette
pense comme un ridicule orgueil. Les cinq doigts de la main, dit-il, mon
enfant, ne sont pas tous gaux. Le matre t'a fait lzard gris; tiens-toi 
ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grce!


XXIV

Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le pre part pour aller sonder
le coeur du pre de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine
des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette
bndiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la
charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catchisme des
chaumires. Nous renonons  l'abrger; chaque trait contribue au tableau;
c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dgrader
l'oeuvre.

Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans dtourner ni
s'arrter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mmes
pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans
courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives  l'ouvrage,
et le cou tendu comme un arc!

Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phnomnes de
la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Gorgiques de la France
mridionale, mais les Gorgiques animes par la joie de l'amour et de la
rcolte, les Gorgiques passionnes au lieu des Gorgiques purement
descriptives du Virgile de Mantoue.  Delille,  Saint-Lambert,  Roucher!
qu'tes-vous devant les stances de ce septime chant de Mireille?

Raymond refuse sa fille au vannier,  table, dans une scne de caractre
digne de la plus haute comdie; scne o le pathtique se mle au comique,
dans un entretien qu'avouerait Molire. L'insolence de l'aristocratie
descend du palais  la chaumire, comme une passion inhrente au coeur
humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne
veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les
institutions n'y font rien; l'Amricain, qui ne reconnat pas la noblesse
du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'galit de la
couleur; sa philosophie ne s'tend pas du blanc au noir. Le riche
laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de
corbeilles; le pre de Vincent est rudement congdi.

Mireille, qui entend tout, dit  son pre: Vous me tuerez donc, car c'est
moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, rpond l'impitoyable pre  sa fille;
vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars!
Bohmienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une
bohmienne de la contre), va cuire ta gamelle sous la vote d'un pont!
Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.

Le vannier se revenge  ces insultes en termes d'une dignit modeste, mais
virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probit intacte. Le
laboureur lui rpond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il
a conquis aprs sa richesse  force de travail au soleil et  la pluie; car
la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier):  qui
ne la frappe pas  grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on
compterait les gouttes de sueur qui ont coul de mes membres! Garde ton
chien, je garde mon cygne!

 ces mots le vannier reprit son sac et son bton derrire la porte. Irus,
dans Homre, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise.
Le coeur de Mireille rugit dans son sein.


XXV

Qui tiendra la forte lionne quand, de retour  son antre, elle n'y
retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, lgre et efflanque, elle
court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure
lui emporte son petit  travers les broussailles pineuses.

Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, o la lune
qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit,
couche, qui pleure toute la nuite avec son front dans ses mains jointes.
Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!

 sort cruel, qui m'accables d'ennuis!  pre dur, qui me foules aux
pieds, si tu voyais de mon coeur le dchirement et le trouble, tu aurais
piti de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes
aujourd'hui sous le joug comme si j'tais un poulain qu'on peut dresser au
labour!

Ah! que la mer ne dborde-t-elle, et dans la Crau que ne lche-t-elle ses
vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de
mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas ne
moi-mme, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-tre...

Si un pauvre garon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite,
vite on me marierait!...  mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse
vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornires j'irais
boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!

Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se dsole, le sein
brlant de fivre et frmissant d'amour, des premiers temps de ses amours
pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui
revient tout  coup un conseil de Vincent.

Oui, s'crie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me
dis: Si jamais un chien enrag, un lzard, un loup ou un serpent norme,
ou toute autre bte errante, vous fait sentir sa dent aigu, si le malheur
vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tt du soulagement.

Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.

Cela dit, elle saute, lgre, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la
clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de
noyer, tout fleuri sous le ciselet.

Ses petits trsors de jeune fille taient l: sa couronne, de la premire
fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande fltrie,
un petit cierge us, presque en entier, et bnit pour dissiper les foudres
dans le sombre loignement.

Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge
cotillon, qu'elle-mme a piqu d'une fine broderie carrele, petit
chef-d'oeuvre de couture; sur celui-l, d'un autre bien plus beau lestement
elle s'attife encore.

Puis dans une casaque noire elle presse lgrement sa petite taille,
qu'une pingle d'or suffit  resserrer; par tresses longues et brunes ses
cheveux pendent et revtent comme d'un manteau ses deux paules blanches;
mais elle en saisit les boucles parses,

Vite les rassemble et les retrousse  pleine main, les enveloppe d'une
dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi
treintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban  teinte
bleue, diadme arlsien de son front jeune et frais.

Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se
croise  petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provenale, son
petit chapeau  grandes ailes pour dfendre des mortelles chaleurs, elle
oublia, par malheur, de s'en couvrir la tte...

Cela fini, l'ardente fille prend  la main sa chaussure; par l'escalier de
bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlve la barre pesante de
la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la
nuit qui transit le coeur.

C'tait l'heure o les constellations aux nautonniers font beau signe. De
l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son vangliste,
sur les trois astres o il rside, on voyait clignoter le regard. Le temps
tait serein et calme et resplendissant d'toiles.

Et dans les plaines toiles, prcipitant ses roues ailes, le grand Char
des mes, dans les profondeurs clestes du Paradis prenait la monte
brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres
regardaient passer le Char volant.

Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si
longtemps, plore, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emport
par la fureur des flots, l'avait laisse abandonne.

Cependant, aux limites du terroir cultiv, et dans le parc o se
rassemblent les brebis, les ptres de son pre allaient traire dj, et
les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant
les abris-vent, faisaient tter les agneaux bruns. Et sans cesse on
entendait quelque brebis blant...

D'autres chassaient les mres qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur.
Dans l'obscurit, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles
gonfles celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant  longs
traits, s'levait dans les bords cumeux de la seille,  vue d'oeil.

Les chiens taient couchs, tranquilles; les beaux et grands chiens,
blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allong dans
les thyms. Silence tout  l'entour, et sommeil, et repos dans la lande
embaume; le temps tait serein et calme et resplendissant d'toiles.

Et, comme un clair,  ras des claies Mireille passe; ptres et brebis,
comme lorsque leur courbe la tte un soudain tourbillon, s'agglomrent.
Mais la jeune fille: Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre
les bergers? Et devant eux elle fila comme un esprit.

Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougrent. Mais elle,
des chnes nains frlant les ttes, est dj loin, et sur les touffes des
panicauts, des camphres, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne
touchent pas le sol!


XXVI

Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux
moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est
pas si furtive et si accentue de beaux dtails.

 jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras,
comme tu as t homrique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser!


XXVII

Mais n'allons pas plus avant; nous enlverions aux lecteurs futurs de ce
pote des chaumires l'intrt qui s'attache  tout dnoment.
Laissons-leur la curiosit, ce viatique des longues routes dans la lecture
comme dans le drame. Ce dnoment est triste comme deux lis couchs dans la
mme vase aprs un dbordement du Rhne dans les jardins de la Crau.

En ceci le pote nous semble manquer de cette habilet manuelle de
composition qui a manqu  Virgile dans l'_nide_, et qui n'a manqu
jamais ni au Tasse ni  l'Arioste. Mais, si la composition pouvait tre
plus riche de combinaisons dramatiques, la posie ne pouvait pas tre plus
neuve, plus pathtique, plus colore, plus saisissante de dtails. Cela est
crit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons,
comme dans les yeux avec des images.  chaque stance le souffle s'arrte
dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'cho de
ces stances est un perptuel applaudissement de l'me et de l'imagination
qui vous suit de la premire jusqu' la dernire stance, comme, en marchant
dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoy par un cho,
chaque goutte d'eau qui tombe est une mlodie.

Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien
des potes de toutes les langues et de tous les sicles. Bien des gnies
littraires morts ou vivants ont voqu dans leurs oeuvres leur me ou leur
imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs
livres; nous avons ressenti, en les lisant, des volupts innarrables, bien
des ftes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou
vivants, il y en a dont le gnie est aussi lev que la vote du ciel,
aussi profond que l'abme du coeur humain, aussi tendu que la pense
humaine; mais, nous l'avouons hautement,  l'exception d'Homre, nous n'en
avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naf,
plus man de la pure nature, que le pote villageois de Maillane.

Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant dmocratie dans
l'art; nous ne croyons  la nature que quand elle est cultive par
l'ducation; nous n'avons jamais got avec un faux enthousiasme ces
mdiocrits rimes sur lesquelles des artisans dpayss dans les lettres
tentent trop souvent, sans gnie ou sans outils, de faire extasier leur
sicle; except _Jasmin_, un grand pique, mais qui a trop bu l'eau de la
Garonne au lieu de l'eau du Mls; except _Reboul, de Nmes_, qui est n
classique et qui semble avoir t baptis dans l'eau du Jourdain, le fleuve
des prophtes, au lieu du Rhne, le fleuve des trouvres, nous n'avons vu,
en gnral, que des avortements dans cette posie des ateliers. Que
chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il
pourrait en sortir des Branger; mais des Homre et des Thocrite, non! Ces
gnies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer.
Vnus tait fille de l'onde. La grande posie est de mme race que la
grande beaut: elle sort de la mer.


XXVIII

Or pourquoi aucune des oeuvres acheves cependant de nos potes europens
actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres
du travail et de la mditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme
que cette oeuvre spontane d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez
nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands potes mtaphysiques
franais, anglais ou allemands du sicle, Byron, Goethe, Klopstock,
Schiller, et leurs mules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands
crivains consomms, la sve est-elle moins limpide, le style moins naf,
les images moins primitives, les couleurs moins printanires, les clarts
moins sereines, les impressions enfin qu'on reoit  la lecture de leurs
oeuvres mdites moins inattendues, moins fraches, moins originales, moins
personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces
potes des veilles de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et
qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes mtaphysiciens et qu'ils sont
sensitifs; c'est que notre posie est retourne en dedans et que la leur
est dploye en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mmes et
qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons
entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procdons
de la lampe et qu'ils procdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien
par le mot qui l'a commenc: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque
page de ce livre de lumire il y a une goutte de rose de l'aube qui se
lve, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de
l'anne qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui chauffe, qui gaye
jusque dans la tristesse de quelques parties du rcit. Ces potes du soleil
ne pleurent mme pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondes
pleines de lumire, pleines d'esprance, parce qu'elles sont pleines de
religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans
son Fils de maon tu  l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans
sa mort des deux amants!

Et, pendant qu'aux lieux o Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts
sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, envelopps d'un serein
azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une
treinte enivre,  jamais et sans fin nous confondrons, dans un ternel
embrassement, nos deux pauvres mes!

Et le cantique de la mort rsonnait l-bas dans la vieille glise, etc.,
etc.


XXIX

Voil la littrature villageoise trouve, grce et gloire  la Provence!
Voil des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour
lire  la veille aprs les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dvide la
soie du Midi ou du peigne  dents de fer qui dmle le chanvre ou la laine
du Nord! voil de ces livres qui bnissent et qui difient l'humble foyer
o ils entrent! voil de ces popes sur lesquelles les grossires
imaginations du peuple inculte se faonnent, se modlent, se polissent, et
font passer avec des rcits enchanteurs, de l'aeul  l'enfant, de la mre
 la fille, du fianc  l'amante, toutes les bonts de l'me, toutes les
beauts de la pense, toutes les saintets de tous les amours qui font un
sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de
telles popes villageoises  ce pauvre peuple suburbain de nos villes,
assis les coudes sur la table avine des guinguettes, et rptant  voix
fausse ou un refrain grivois de Branger (digne d'un meilleur sort), ou un
couplet quivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire
cynique d'Heyne, ce Diogne de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui
mrite le plus de respect ici-bas, le travail et la misre!

Quant  nous, si nous tions riche, si nous tions ministre de
l'instruction publique, ou si nous tions seulement membre influent d'une
de ces associations qui se donnent charitablement la mission de rpandre ce
qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumires,
nous ferions imprimer  six millions d'exemplaires le petit pome pique
dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brve et si imparfaite
analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nue de facteurs
ruraux,  toutes les portes o il y a une mre de famille, un fils, un
vieillard, un enfant capable d'peler ce catchisme de sentiment, de posie
et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner  la Provence,  la
France et bientt  l'Europe. Les Hbreux recevaient la manne d'en haut,
cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple.


XXX

Quant  toi,  pote de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres
et peut-tre inconnu  toi-mme, rentre humble et oubli dans la maison de
ta mre; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes  la
charrue comme tu faisais hier; bche avec ta houe le pied de tes oliviers;
rapporte pour tes vers  soie,  leur rveil, les brasses de feuilles de
tes mriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la
Sorgue; jette l la plume et ne la reprends que l'hiver,  de rares
intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine
sans doute tendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond
sur la table o tu as choqu ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et
ton prcurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as
fait un: rends grce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le
chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicit. VIVRE DE PEU!
Est-ce donc peu que le ncessaire, la paix, la posie et l'amour? Oui, ton
pome pique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de
l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une le de
l'Archipel, une flottante Dlos s'est dtache de son groupe d'les
grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au
continent de la Provence embaume, apportant avec elle un de ces chantres
divins de la famille des Mlsignes. Sois le bienvenu parmi les chantres
de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as
apport avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons
pas d'o tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_

Un t j'tais  Hyres, cette langue de terre de ta Provence que la mer et
le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avanc
de Chio ou de Rhodes; l les palmiers et les alos d'Idume se trompent de
ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le
soir, mon ami M. Messonnier, pote, crivain et philosophe retir sous sa
treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des
prophtes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit
au soleil couchant dans un jardin bien expos au midi et  la brise de mer;
les alos et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me
crus transport dans une oasis de Libye. On sait que l'alos ne fleurit que
tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt aprs avoir rpandu dans un effort
suprme son me embaume dans les airs; il y en avait un dans ce petit
jardin dont on attendait la floraison d'un moment  l'autre.

Or, par une heureuse concidence, ce rare phnomne vgtal semblait nous
avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment o le soleil
touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la sve est de l'encens, sortit
tout  coup de ses noeuds gonfls de vie comme un glaive qu'une main
robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un
quart de sicle clata au sommet de la tige dans un bruyant panouissement
semblable  l'explosion vgtale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux
couchs sur les arbustes voisins s'envolrent d'pouvante, et le parfum,
cette me de la fleur, embauma longtemps tout le golfe.

 pote de Maillane, tu es l'alos de la Provence! Tu as grandi de trois
coudes en un jour, tu as fleuri  vingt-cinq ans; ton me potique parfume
Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyres et bientt la France; mais, plus
heureux que l'arbre d'Hyres, le parfum de ton livre ne s'vaporera pas en
mille ans.

J'espre que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons
revenir  l'Allemagne.

                                                            LAMARTINE.




XLIe ENTRETIEN.

LITTRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.

TROISIME PARTIE DE GOETHE.

SCHILLER.


I

Revenons  l'Allemagne.

Au commencement, Goethe avait respir, comme toute l'Allemagne, avec
quelque ivresse les ides dmocratiques de la France; il se flattait que la
raison, triomphant du mme coup de la monarchie absolue, de l'glise
dominante et de la fodalit arrire, allait crer un exemplaire
d'institutions et de gouvernement qui servirait de modle au monde moderne.
Le fanatisme d'esprance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre pique de
_la Messiade_, et que ce grand et saint pote exhalait dans des odes
enflammes et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce
fanatisme ne s'tait pas entirement communiqu  Goethe, mais il en
ressentait quelques reflets.

Les premires scnes populaires et tragiques de la rvolution de Paris et
de Versailles, les hirarchies sociales qui s'croulaient, les anarchies
qui s'entre-dchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chre
Allemagne commenait sa carrire de gloire par de mornes droutes en
Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionne que Goethe
portait  son prince et  son ami, le duc de Weimar, tout cela avait
promptement refroidi le got, plus littraire que politique, du grand pote
pour la Rvolution.

Le roi de Prusse avait entran avec lui le duc de Weimar et son arme dans
la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique tranger  l'art
militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de
bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses tudes  Weimar, il
avait assist de plus prs que les bataillons prussiens  la canonnade de
Valmy. Bien suprieur  _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir
la mort des hros, et qui se vantait de sa lchet pour mieux flatter
Auguste, le pote allemand bravait pendant deux mois la mort pour son
prince, et ne s'en vantait pas; il tait hros comme il tait pote, sans
mrite et sans effort. Son me, comme les choses hautes, tait au niveau de
tout.

Le rcit de cette campagne contre Dumouriez, et des dsastres de cette
retraite de 1792, est crit dans les Mmoires de Goethe avec cette placide
impartialit qui prouve une me suprieure  ses propres impressions. Il
rentra  Weimar avec son souverain, et reprit, comme aprs une distraction
lgre, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au
bruit  peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des ttes
qui tombaient par milliers sur les chafauds de la Terreur. Son retour 
Weimar fut une fte pour ses amis.

J'arrivai chez moi, dit-il,  minuit; la scne de famille qui m'attendait
tait trs-propre  rpandre une illumination joyeuse au milieu de quelque
roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destine dans la
ville tait presque habitable: cependant il m'avait rserv le plaisir de
la faire achever et distribuer  ma guise. Bientt j'eus le plaisir d'y
recevoir, en qualit de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont
j'avais fait la connaissance  Rome. Son secours me fut d'une grande
utilit dans les tablissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse
Amlie) nous nous proposions de crer  Weimar, pour le progrs de la
peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournrent
vers le thtre... Ce thtre, en effet, grce au grand acteur et auteur
Ifland,  Kotsbue,  Cimarosa,  Mozart, tait devenu, pour la tragdie, la
comdie et la musique, l'cole du coeur, des yeux et des oreilles de toute
l'Allemagne. Goethe s'effaait gnreusement lui-mme pour y faire jouer,
chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. Peut-tre, me
dira-t-on, crit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les
progrs du thtre de Weimar, j'aurais d y travailler moi-mme, non en
qualit de ministre, mais en qualit d'auteur. Il me serait difficile
d'expliquer les motifs qui m'en ont empch... Mes premiers essais
dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-tre. Ces essais, embrassant
l'histoire morale du monde, se trouvaient tre trop larges pour la scne
toujours troite d'un thtre, et, de plus, mes dernires compositions en
ce genre sondaient si profondment et si hardiment les plaies secrtes du
coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait bless par
mon audace.

Cette poque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut
lui susciter en Allemagne, le pote dramatique _Schiller_. Ces deux
existences dsormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible
d'crire l'histoire du gnie de l'un sans toucher au gnie de l'autre.
Cette fraternit complte, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer
ou clipser l'autre, est, aprs l'amiti de Virgile et d'Horace, un des
plus beaux exemples de cette supriorit de caractres prfrable mille
fois  la supriorit de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux
noms insparables sont  eux seuls toute une littrature pour leur pays.


II

La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais
gnie, selon moi, trs-infrieur, est devenu, pour ainsi dire, lgendaire
en Allemagne. Un crivain franais, explorateur pittoresque des
littratures du Nord, M. Marmier, a rsum cette vie dans une prface de sa
traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice,
les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publies par notre
_Revue germanique_, excellent cho d'un bord du Rhin  l'autre bord, a jet
une lumire bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne
sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme
extrieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intrieur se peint dans ses
lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidle ainsi? C'est que dans
ses oeuvres l'crivain se peint tel qu'il dsire paratre et que dans sa
correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volont;
les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on
se peint  son insu au lieu de faonner sa physionomie devant un miroir.
Nous avons ces lettres sous nos yeux.

Schiller tait n, comme notre cher pote de Nmes, _Reboul_, dans la
boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords
arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son pre servait dans l'arme du duc de
Wurtemberg en qualit de chirurgien subalterne, barbier du rgiment.
C'tait un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'me
de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remdes tait la
prire; il tournait leur pense vers le Mdecin suprme, et priait
volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer
par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous
leurs sujets par leurs noms. Le duc crait alors ces charmants jardins
pittoresques dont son palais de campagne, prs de Stuttgart, tait
envelopp. Il confia  ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de
ces dlicieux jardins.  la naissance de son fils, le pre de Schiller
leva l'enfant dans ses bras et l'offrit  Dieu comme le patriarche.  la
mort de son pre, le jeune pote s'cria devant sa mre plore: Que ne
puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la pit o il a pass la
sienne!

La mre du pote, nave et rveuse comme les filles de l'Allemagne, tait
pote elle-mme sans avoir cultiv jamais la posie comme un art. Elle
adorait son mari, et elle clbrait chaque anniversaire de leur mariage par
des vers o l'on sentait la vibration prolonge de l'amour de la jeune
fille dans le coeur de la femme. Le pote de Stuttgart, _Schwab_, que nous
avons visit nous-mmes dans sa demeure philosophique, auprs du toit
paternel de Schiller, attribuait comme nous  l'influence tendre et rveuse
de cette mre le germe de la sensibilit potique dans le gnie de
Schiller. Les mres sont la prdestination des fils; elle nourrissait son
enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son pope
du Christ; l'enfant suait de ses lvres la pit et la foi. Plus tard la
philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu' la mort
sa pit, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa pit venait de
sa mre.


III

La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines o
Schiller reut sa premire ducation, dans la demeure d'un pasteur nomm
Mozer, explique de mme sa passion pour la nature. L'me est le miroir de
la cration; la nature commence par s'y reflter, puis elle s'y anime, et
le pote est cr dans l'enfant.

Entr dans une espce d'universit militaire  Stuttgart, Schiller, d'un
extrieur alors grle, ple, maladif, commena sa vie par la tristesse, et
conut une rvolte secrte contre la servitude disciplinaire  laquelle les
lves de cette cole taient assujettis.  Charles! crivait-il  cette
poque  son premier ami, le monde rel o je suis jet est tout autre que
le monde que nous portions dans notre coeur.

La contrainte qu'il prouvait dans cette universit allait jusqu' lui
faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On
le fora  tudier la mdecine, pour l'exercer  la pratiquer ensuite, 
l'exemple de son pre, dans quelque rgiment du prince de Wurtemberg; mais
sa nature, quoique souple, chappait par l'imagination  cette tyrannie de
l'cole. Li d'inclination littraire avec quelques-uns de ses compagnons
de captivit, il composait dj,  l'envi de ses mules, des bauches de
posie et de drame. C'est  cette poque qu'il crivit son premier ouvrage
pour la scne, _les Brigands_.

_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait t pour Goethe,
une dbauche d'imagination prise au srieux par la navet du peuple
allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu
de sens; c'tait une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre
social, un rve de libert absolue se faisant  elle-mme sa propre
lgislation par l'nergie du coeur et par la force du bras.

La passion pour la posie, crivait-il plus tard en parlant de cette
bauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pense:
elle fit explosion par la cration d'un _monstre_ (le chef de ses brigands)
qui n'a jamais exist dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu
peindre les hommes deux ans avant de les connatre! N'est-ce pas ce que
Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpriments de la plume,
pouvaient dire de la socit humaine? Ils la faonnaient dans leur
imagination avant d'en connatre les lments. Malheur  l'imagination, qui
se spare de la nature! Elle cre l'impossible, et, aprs avoir enfant la
chimre, elle s'abme  grand bruit dans le nant.

Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientt son
erreur. Mais ce drame, soulev, comme _Werther_, par les applaudissements
frntiques de la jeunesse, clatait dj sur tous les thtres. Scandale
pour les uns, augure de gnie pour les autres, bruit immense pour tous.


IV

Ce succs ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune
et la gloire ne le suivirent pas. Il entra  vingt ans comme chirurgien
militaire dans un rgiment. Il s'prit d'une veuve charmante et lgre, 
laquelle il donna dans ses posies lyriques le nom de Laure: Ptrarque
allemand dont l'amour s'vaporait en mtaphysique. Bientt disgraci du
prince pour avoir fait diversion  ses fonctions subalternes de chirurgien
par un drame et par des odes, il s'vade de Stuttgart et va chercher plus
d'indulgence  Manheim. On refuse d'y reprsenter sa tragdie, un peu
froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince
mcontent. Il se rfugie sous un nom suppos dans un chteau dsert
appartenant  la mre d'un de ses amis. Il y devient platoniquement
amoureux de la soeur de cet ami, fiance  un autre. La jeune fille ne se
doute pas des sentiments du pote, se marie, et meurt dans la fleur de son
printemps.

Des lettres du directeur des thtres de Manheim le rappellent dans cette
ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses
travaux pour la scne.

Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun
succs. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de
lui. On lui retira jusqu' son traitement de pote du thtre, et on lui
conseilla amicalement de reprendre son mtier de chirurgien militaire. Il
chercha fortune dans le journalisme littraire; ses critiques offensrent
des acteurs favoris du public; il fut menac; il quitta Manheim et se
rfugia  Leipsick. On voit par une de ses lettres  un de ses amis, qui
habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire
heureux. Une chambre  coucher qui fait en mme temps mon cabinet de
travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que
cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chausse. Je ne voudrais pas non
plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetire; j'aime les hommes, le
mouvement et le bruit d'une foule.


V

Mcontent bientt de cette rsidence  la ville, il alla habiter un petit
village  la lisire de la fort du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y
crivit sa tragdie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, rflchie, mais
tide, o la politique tient la place de l'motion. Schiller s'abmait en
mme temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce
mathmaticien de la philosophie. Arrach bientt aprs  cet asile studieux
par la versatilit de son me et de sa fortune, il alla  Dresde; il s'y
laissa prendre  un amour plus vnal que sincre pour une jeune Saxonne
d'une grande beaut. Ses amis l'enlevrent au pige et le conduisirent 
Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frre plus jeune, mais du mme
sang. Il y pousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de
_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingu et d'une vertu accomplie. Il
connut Goethe chez sa belle-mre. Ces deux hommes diffraient trop l'un de
l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les
illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.

J'ai vu hier Goethe, crivait Schiller  cette date; la grande ide que
j'avais de cet homme n'a pas t amoindrie par son aspect, mais je doute
qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi.
Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont dj
puises pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le
mien.

Cette diffrence des deux natures se rvlait au premier coup d'oeil entre
ces deux hommes. Schiller, le visage allong et mince, le cou long, les
membres grles, la physionomie maladive, le regard timide et indcis, le
costume triqu et presque ridicule de l'tudiant en mdecine, dpays dans
une cour, n'avait rien de l'homme de gnie que la souffrance. Goethe,
vritable Apollon dans sa maturit forte et sereine, rgnait par droit de
nature encore plus que par droit d'anesse et de rang sur son jeune mule;
mais Goethe tait sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu
d'loigner ou d'clipser son rival de clbrit, il songea gnreusement 
l'lever jusqu' lui et  l'attacher par des liens de reconnaissance  la
cour de Weimar. Il dcida le duc  donner  Schiller l'emploi honorable et
lucratif de professeur d'histoire  l'Universit d'Ina, capitale de
l'instruction publique dans ses tats.

Schiller, quoique tranger au professorat et  l'histoire, ouvrit son cours
en 1789 avec un succs qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi
fier de ce succs que Schiller lui-mme, ne manqua pas une occasion de
faire valoir son nouvel ami  la cour de Weimar. Frapp des beauts
frustes, mais dramatiques, de la pice des _Brigands_, et des beauts
littraires de _Fiesque_ et de la tragdie de _Don Carlos_, il songeait
dj  appeler Schiller d'Ina  Weimar, pour y faire crire et reprsenter
ses chefs-d'oeuvres sur la scne du palais. Le grand acteur _Ifland_, le
_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait t fix par Goethe  Weimar.
Les rles qu'_Ifland_ reprsentait devenaient classiques en sortant de ses
lvres.

C'est  cette poque, et pendant les annes qui suivirent 1789, que Goethe
et Schiller, dsormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui
les dvoile tous les deux. La _Revue germanique_, rdige rcemment 
Paris, en a traduit et publi des fragments pleins d'intrt pour ceux qui,
comme nous, cherchent l'homme sous le pote. Il y a dans ces fragments une
bonhomie de grands hommes qui caractrise l'Allemagne, cette terre de la
navet dans la grandeur. coutez quelques mots de ce dialogue  portes
closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et mme sur leurs bauches les
plus secrtes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de
l'un et la gloire de l'autre ne semblent tre qu'une mme gloire. On ne
sait, en vrit, quel est le matre, quel est le disciple.


VI

La liaison littraire avait commenc entre ces deux hommes par la
publication en commun d'un recueil littraire intitul _les Heures_.
Goethe, provoqu par Schiller, avait consenti  ce rle de collaborateur,
qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait tre utile  la
fortune de son ami.

Mon esprit, crit Schiller  Goethe, le 23 aot 1794, est absorb dans la
contemplation de l'ensemble de votre gnie. Votre regard observateur, qui
repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous gare jamais dans
le vague des pures spculations imaginaires; vous suivez droit la marche de
la nature. Si vous tiez n Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux,
ds le berceau, une nature merveilleuse et un art idal, vous auriez
atteint le but ds le point de dpart, et le grand style se serait form en
vous sur le modle ternel; mais vous tes n Allemand avec une me
grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec  force de contemplation et
d'intuition.

--Je vous ai attendu longtemps, rpond Goethe; j'ai march jusqu'ici seul
dans ma voie, non compris, non encourag! Combien je me rjouis qu'aprs
une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prvue,
nous devions dsormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous
en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver 
la vrit et  l'art suprme) est au-dessus de la force d'un seul et de
notre dure ici-bas, j'aimerais  dposer bien des choses dans votre sein,
non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.

N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se
continuer et se grandir aprs lui dans son disciple?

--N'esprez pas, rplique Schiller, de rencontrer en moi une grande
richesse d'ides; c'est l ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un
monde obissant  vos intuitions, moi je flotte timidement entre le mtier
et le gnie. Mais, hlas! la maladie nerve mes forces physiques; j'aurais
difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre
intellectuelle.


VII

Je vais avoir quinze jours de libert, crit Goethe  son nouvel ami,
pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous
causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui
pensent comme nous. Vous vivrez entirement  votre guise; de nouveaux
points de contact s'tabliront ainsi entre nous.

--J'irai, crit  l'instant Schiller.

Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se sparent.

--Me voil revenu, crit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous
 Weimar.

Goethe lui envoie  Ina les premiers volumes de son roman philosophique,
_William Meister_, oeuvre nigmatique que les initis seuls peuvent bien
comprendre, et que nous-mme nous avouons ne pas comprendre suffisamment
pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frre
an du savant clbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu 
Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'tat, philosophe
curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visit  sa
suite les antiquits romaines et le cratre du Vsuve. La srnit de son
esprit, la noble gravit de sa parole, la profondeur de ses connaissances
historiques et la chaleur tempre de son enthousiasme nous ont donn une
ide du caractre de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est efface de
notre souvenir:

  Principibus placuisse viris!

La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume
de Humboldt. On voit qu'il tait pour eux un de ces hommes qui, semblables
aux dieux cachs, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles.
Guillaume de Humboldt, dit Schiller  Goethe, trouve, comme moi, que l'ge
vous mrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mle
jeunesse et dans toute sa plnitude cratrice.--Puisque j'ai, outre votre
suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance.
Combien n'est-il pas plus utile et plus dlicieux de se mirer dans les
autres qu'en soi-mme! J'irai bientt vous voir  Ina.


VIII

Schiller travaillait alors  son vaste drame historique de _Wallenstein_,
sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par
l'obstination de la volont. C'est, selon nous, son vritable
chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de
Goethe est en philosophie potique, trop vaste et trop dbordant pour la
scne; c'est une pope du moyen ge dialogue avec gnie par un pote
moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps  son plaisir,
pouvait seule s'accommoder de ces dveloppements dmesurs du drame
rflchi. Schiller avait divis sa pice en trois pices, ce qu'on appelle
une _trilogie_ en littrature. L'esprit franais ne s'accommode pas de
cette suspension d'une action qui s'arrte  un soleil et reprend 
l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend
personne, pas mme le gnie. Schiller envoyait acte par acte son drame de
_Wallenstein_  Goethe; Goethe l'apprciait et le corrigeait avec le mme
amour qui si cette oeuvre et t la sienne.

--Qu'il me parat trange, crivait Schiller  son ami, ministre et favori
d'un souverain, de vous voir lanc au plus haut et au plus pais de ce
monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fentres de papier huil,
n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgr cette
diffrence dans nos destines, nous puissions nous comprendre si
parfaitement l'un l'autre!

Schiller venait d'tre pre; Goethe, le 28 octobre 1795, le flicitait sur
ce bonheur de famille: Dieu bnisse le nouvel hte. Je serai bientt prs
de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me
donner.

Goethe lui-mme venait d'avoir un fils. Un de mes soucis, crivait-il,
repose maintenant dans le berceau!

L'union de la jeune mre de ce fils avec le grand homme n'tait pas encore
consacre par le mariage lgal; elle le fut depuis.

Les ides de Goethe sur les femmes taient des ides tout  fait
orientales. Il considrait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de
l'Inde, la femme comme une crature infrieure en force et en dignit 
l'homme; elle n'tait  ses yeux que la plus charmante dcoration de la
nature, un appt  la perptuation de l'espce humaine, une source de
plaisir sacr, et surtout une esclave charge de rgner sur son matre par
ses charmes suprieurs  ses droits, une servante antique de la tente arabe
ou du gynce grec, dont les fonctions consistaient  gouverner dans un
bel ordre intrieur les autres agents infrieurs de la domesticit.

Ces ides taient conformes en lui  ce culte pour le fait grossier de la
nature qui a donn la force  l'homme, la faiblesse et l'attrait  la
femme. Le fatalisme s'accommode trs-bien de la servitude; l'homme, aux
yeux de Goethe, tait roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses
sujettes, mais il n'tait pas tenu de les respecter.

La conduite de Goethe  l'gard des femmes, surtout depuis son ge avanc,
avait t le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchanait
pas par l'amour.


IX

Cependant les annes de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et
vertes, commenaient  lui faire sentir la ncessit de remettre le soin de
sa maison et le dpt de son coeur  une femme qui ft  la fois l'ordre et
le charme de sa maison. Comme le patriarche, il tait assis au bord du
puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau  la fontaine. Un
hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se
souvenir, pour bien comprendre ce mariage prcd d'un long noviciat
domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'tait pas
seulement un pote, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de
dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un tre d'exception qui
avait ses moeurs et ses lois  part du reste de l'humanit.

Or le copiste et l'imprimeur du thtre de Weimar, nomm Vulpius, avait des
rapports de service frquents et habituels avec Goethe,  la fois ministre,
auteur et directeur de la scne. Un jour que ce Vulpius avait  porter 
Goethe les preuves  corriger d'une de ses pices, un surcrot d'affaires
l'empcha inopinment de remplir ce devoir lui-mme; il chargea une de ses
filles de porter  sa place le manuscrit et l'preuve d'imprimerie 
l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections.

La jeune fille,  peine entre dans son printemps, avait la candeur et la
fleur de beaut de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en
tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frapp de son
innocence et de ses charmes, prouva pour elle ce que Faust avait prouv
 l'aspect de Marguerite sur les marches de l'glise; il voulut non
sduire, mais plaire. Sa mle beaut, sa tendre dfrence, le prestige de
son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevrent
le coeur et le consentement de la jeune messagre. Elle accepta avec
ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rle d'pouse
quivoque auquel il conviendrait au pote d'lever sa belle gouvernante. De
ce jour elle rgna, servante et reine, dans l'intrieur de la maison de
Goethe. Nul  Weimar n'aurait os se scandaliser d'une hardiesse de la vie
prive ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il tait, comme
Louis XIV, au-dessus de l'humanit: il avait le droit divin du scandale.

L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installe reine
subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva
dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. Il
faut, dit-il  son ami Schiller, laisser ses droits  la nature et pleurer
quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous
noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus
ajournes; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible
qui gurit tout en dplaant tout.

Un autre fils survint et vcut ge d'homme. Mais, pendant que nous touchons
 la vie prive du grand homme, disons ce qui l'honore aprs avoir dit ce
qui l'inculpe. Il pousa lgalement plus tard la jeune et charmante
compagne qu'il s'tait donne, et il l'pousa dans des circonstances qui
donnent un grand prix d'honntet et de dsintressement  son amour.

C'tait le lendemain de la bataille d'Ina; les Franais, vainqueurs,
s'avanaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses allis,
avait abandonn son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au
massacre des habitants et  l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un
regard calme le pril. Je ne dois pas, dit-il, laisser aprs moi une femme
tendre et fidle, mre de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du
moins un titre au bnfice et  l'honneur de ma mmoire. Et il pousa
mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait tre le jour suprme
de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la rgion de la pense, homme
de bien dans la rgion des ralits, il consacra son amour au moment
peut-tre o il ne l'prouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il
ne parut la regretter que comme un matre regrette une fidle servante,
colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs
violentes ou ternelles; il voulait conserver  tout prix le calme olympien
de son intelligence. Vivre, pour lui, c'tait oublier.

Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une
des promenades que le pote-ministre faisait autour de Weimar. Ils vont
tre bien surpris  la maison! dit-il  son cocher qui tendait le corps
inanim de sa matresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du
stocisme ou de l'indiffrence resta le proverbe du superbe gosme du
grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.


X

On avait pris souvent en Allemagne des posies de Schiller pour des posies
de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne
s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuit de gloire entre
son ami et lui. Que l'on nous confonde dans nos talents, crivait-il 
Schiller, ce m'est chose agrable; cela montre que nous nous levons
toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre sicle,
c'est--dire au _beau_ simple, pour arriver  ce qui est universellement
_bon_. Il faut convenir aussi qu' nous deux nous tenons un large espace
dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la
chane.

Cependant  cette poque, 1795, ils drogrent tous deux  la noblesse et 
la dignit de leur gnie en publiant des livres d'pigrammes anonymes, mais
mordantes, contre les crivains et les potes leurs contemporains et leurs
compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle
dans le mme homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux
d'coliers qu'on s'afflige d'avoir  leur reprocher. Les aigles plongent du
haut du firmament sur la tte de leurs ennemis et ne les mordent pas au
talon. Glissons sur ces misres.


XI

Goethe et Schiller continuent  s'entretenir de la tragdie de
_Wallenstein_,  laquelle Schiller travaille pendant trois ans. Je vous
salue de mon jardin d'Ina (c'est le 1er mai 1797), crit Schiller  son
ami et  son matre; je m'y suis install ce matin. Un doux paysage
m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent.
Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma premire soire
sur mon propre domaine est du plus heureux prsage.

--Avant-hier, rpond Goethe, j'ai fait visite  _Wieland_ (le Voltaire
rudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison
dans la plus laide contre du monde. Triste chose que le monde,
continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne
nous apprennent rien; mais quant  ce qui nous importe davantage,  la
seule chose mme qui nous importe vritablement, l'inspiration intrieure,
le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.

--Je lis madame de Stal, rpond Schiller; elle oublie son sexe sans
s'lever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais trs-peu
potique (c'est--dire cratrice).

Dans les lettres suivantes, la tragdie de Schiller, _Wallenstein_, est
enfin termine. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement
reprsenter sur la scne de Weimar. Goethe prside en l'absence de son ami
aux rptitions. Il appelle Schiller  Weimar, le prsente au duc, le loge
au chteau, le traite en frre. Ses anxits sur le sort du drame  la
reprsentation sont fivreuses d'amiti.

La pice russit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la
gote comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du
matre sans ombrage ou du disciple sans rivalit. Une plus tendre treinte
resserre le coeur des deux rivaux aprs ce succs monumental de
_Wallenstein_; les lettres deviennent plus presses et plus
confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent  deux. Schiller
s'tablit  Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimit de Goethe.
Les lettres s'abrgent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.

Madame de Stal, fuyant la tyrannie de Napolon, qui l'avait relgue hors
de France, s'arrte quelques semaines  Weimar, et cherche  rpandre
autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'blouissement de son esprit. Les
deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides,
vitent, autant que possible, les rencontres prolonges avec la fille de M.
Necker, et se confient l'un  l'autre leurs impressions sur cette Sapho de
tribune. Ils la jugent svrement.


XII

C'est pendant cette longue intimit des deux crivains, intimit favorable
 leur fcondit littraire, que Schiller crivit _Wallenstein_, _Marie
Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitu son
thtre allemand. C'est alors aussi qu'il crivit ces odes et ces ballades
germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui
rivalisrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il
approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dpassa jamais. Pour un
observateur expriment du gnie humain, il fut toujours le disciple,
jamais le matre. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir
calquer l'incommensurable gnie de son modle. On sent dans sa vie
l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe
crit _Goltz de Berlichengen_, Schiller crit _Wallenstein_; Goethe chante
les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du
moyen ge et les lgendes de la tradition des chaumires; Goethe exhale
avec ddain sa mauvaise humeur de gant dans des pigrammes contre la
mdiocrit de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les
engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence,
toutes les crdulits du vulgaire, et cherche sa divinit universelle dans
la divinit individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est
la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrtien et pieux, suit
son matre, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe
accomplit toutes ces phases de sa posie et de sa philosophie indienne avec
la majest d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras
d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe
dans l'histoire littraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais
effaces; les traces de Schiller, quoique chres aux mes tendres,
s'effaceront  l'apparition du premier grand pote qui natra en Allemagne.
L'un fut le gnie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les
comparer.

Cependant Schiller gala et dpassa un jour son matre dans un pome
lyrique presque sans gal dans la posie de toutes les langues modernes,
intitul _la Cloche_. Ce dithyrambe, rflchi et vocifr tout  la fois
sur l'instrument arien qui sonne  la fois les prires, les douleurs, les
glas funbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester
dans la mmoire de la postrit. Schiller ne le composa pas comme l'ode se
compose, c'est--dire par une rapide et involontaire explosion de l'me,
qui n'clate qu'un instant et qui se rpercute  jamais de l'me du pote
dans l'oreille des sicles. On voit, par sa correspondance avec Goethe,
qu'il le conut un jour d'inspiration, mais qu'il l'excuta en trois ans
d'tude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours
attnuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dpassa Pindare et
Horace dans ce dithyrambe didactique du pote qui se souvenait d'avoir t
chrtien. Nous empruntons cette traduction  M. _Marmier_, l'importateur
des posies du Nord dans notre langue, pote lui-mme par l'imagination et
le sentiment.

coutez!


XIII

LA CLOCHE.

Le moule d'argile est encore plong et scell dans la terre; aujourd'hui
la cloche doit tre faite.  l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit
ruisseler du front brlant; l'oeuvre doit honorer le matre, mais il faut
que la bndiction vienne d'en haut.

Il convient de mler des paroles srieuses  l'oeuvre srieuse que nous
prparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'excute gaiement.
Considrons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut
mpriser l'homme sans intelligence qui ne rflchit pas aux entreprises
qu'il veut accomplir. C'est pour mditer dans son coeur sur le travail que
sa main excute que la pense a t donne  l'homme: c'est l ce qui
l'honore.

Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sches, afin que la
flamme, plus vive, se prcipite dans le conduit. Quand le cuivre
bouillonnera, mlez-y promptement l'tain pour oprer un sr et habile
alliage.

La cloche que nous formons  l'aide du feu dans le sein de la terre
attestera notre travail au sommet de la tour leve. Elle sonnera pendant
de longues annes; bien des hommes l'entendront retentir  leurs oreilles,
pleurer avec les affligs et s'unir aux prires des fidles. Tout ce que le
sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette
couronne de mtal et la fera vibrer au loin.

Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion.
Laissons-la se pntrer du sel de la cendre qui htera sa fluidit. Que le
mlange soit pur d'cume, afin que la voix du mtal poli retentisse pleine
et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant
bien-aim  son entre dans la vie, lorsqu'il arrive plong dans le
sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destine sont encore caches
pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mre veille avec de
tendres soins sur son matin dor; mais les annes fuient rapides comme une
flche. L'enfant se spare firement de la jeune fille; il se prcipite
avec imptuosit dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le
bton de voyage et rentre tranger au foyer paternel, et il voit devant lui
la jeune fille charmante dans l'clat de sa fracheur, avec son regard
pudique. Un vague dsir, un dsir sans nom, saisit l'me du jeune homme; il
erre dans la solitude, fuyant les runions tumultueuses de ses frres et
pleurant  l'cart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est
apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles
fleurs du vallon. Oh! tendre dsir! heureux espoir! jour dor du premier
amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la
flicit. Oh! que ne fleurit-il  tout jamais, l'heureux temps du jeune
amour!

Comme les tubes brunissent dj! J'y plonge cette baguette: si nous la
voyons se vitrifier, il sera temps de couler le mtal. Maintenant,
compagnons, alerte! Examinez le mlange, et voyez si, pour former un
alliage parfait, le mtal doux est uni au mtal fort.

Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la svrit avec la
tendresse, rsulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent 
tout jamais doivent s'assurer que le coeur rpond au coeur. Courte est
l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grce
aux cheveux de la fiance quand les cloches argentines de l'glise invitent
aux ftes nuptiales. Hlas! la plus belle solennit de la vie marque le
terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la
ceinture; la passion disparat; puisse l'amour rester! La fleur se fane,
puisse le fruit mrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il
faut qu'il agisse, combatte, plante, cre, et, par l'adresse, par l'effort,
par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens
affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons prcieux; ses
domaines s'largissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, rgne
la femme sage, la mre des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle
de la famille, donne des leons aux jeunes filles, rprimande les garons.
Ses mains actives sont sans cesse  l'oeuvre; elle augmente par son esprit
d'ordre le bien-tre du mnage; elle remplit de trsors les armoires
odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets
soigneusement nettoys la laine blouissante, le lin blanc comme la neige;
elle joint l'lgant au solide et jamais ne se repose.

Du haut de sa demeure, d'o le regard s'tend au loin, le pre contemple
d'un oeil joyeux ses proprits florissantes. Il voit ses arbres qui
grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le
poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles  des vagues
ondoyantes; et alors il s'crie avec orgueil: La splendeur de ma maison,
ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur.
Mais, hlas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte ternel,
et le malheur arrive d'un pas rapide.

Allons! nous pouvons commencer  couler le mtal  travers l'ouverture; il
apparat bien dentel. Mais, avant de le laisser sortir, rptez comme une
prire une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde
l'difice. Voil que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant
dans l'enceinte du moule!

Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce
qu'il fait, ce qu'il cre, il le doit  cette force cleste. Mais terrible
est cette mme force quand elle chappe  ses chanes, quand elle suit sa
violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie
de tout obstacle, elle se rpand  travers les rues populeuses et allume
l'effroyable incendie; car les lments sont hostiles  l'oeuvre des
hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bndiction, et du
sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour,
gmir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre
n'est pas celle du jour. Quel tumulte  travers les rues! quelle vapeur
dans les airs! La colonne de feu roule en ptillant de distance en
distance, et grandit avec la rapidit du vent. L'atmosphre est brlante
comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent,
les fentres clatent, les enfants pleurent, les mres courent gares, et
les animaux mugissent sous les dbris. Chacun se hte, prend la fuite,
cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau
circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des
gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme
ptillante; le feu clate dans la moisson sche, dans les parois du
grenier, atteint les combles et s'lance vers le ciel, comme s'il voulait,
terrible et puissant, entraner la terre dans son essor imptueux. Priv
d'espoir, l'homme cde  la force des dieux, et regarde, frapp de stupeur,
son oeuvre s'abmer. Consum, dvast, le lieu qu'il occupait est le
domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures dsertes des
fentres, et les nuages du ciel planent sur les dcombres.

L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend
le bton de voyage. Quels que soient les dsastres de l'incendie, une douce
consolation lui est reste; il compte les ttes qui lui sont chres: 
bonheur! il ne lui en manque pas une.

La terre a reu le mtal, le moule est heureusement rempli; la cloche en
sortira-t-elle assez parfaite pour rcompenser notre art et notre labeur?
Si la fonte n'avait pas russi! si le moule s'tait bris! Hlas! pendant
que nous esprons, peut-tre le mal est-il dj fait!

Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur
leur confie ses semences, esprant qu'elles germeront pour son bien, selon
les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des
semences encore plus prcieuses, esprant qu'elles se lveront du cercueil
pour une meilleure vie.

Dans la tour de l'glise retentissent les sons de la cloche, les sons
lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du
voyageur que l'on conduit  son dernier asile. Hlas! c'est une pouse
chrie, c'est une mre fidle que le dmon des tnbres arrache aux bras de
son poux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle
nourrit sur son sein avec amour. Hlas! les doux liens sont  jamais
briss, car elle habite dsormais la terre des ombres, celle qui fut la
mre de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante
sollicitude, et dsormais l'trangre rgnera sans amour  son foyer
dsert.

Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail;
que chacun de nous s'gaye comme l'oiseau sous la feuille. Quand la
lumire des toiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend
sonner l'heure de la joie; mais le matre n'a pas de repos.

 travers la fort sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver
 sa chre demeure. Les brebis blantes, les boeufs au large front, les
gnisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur table. Le
chariot charg de bl s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la
guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent 
la danse. Le silence rgne sur la place et dans les rues, les habitants de
la maison se rassemblent autour de la lumire, et la porte de la ville
roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la
nuit, qui tient veill le mchant, n'effraye pas le paisible bourgeois;
car l'oeil de la justice est ouvert.

Ordre saint, enfant bni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres
unions; c'est toi qui as jet les fondements des villes; c'est toi qui as
fait sortir le sauvage farouche de ses forts; c'est toi qui, pntrant
dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le
plus prcieux, l'amour de la patrie.

Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord,
et toutes les forces se dploient dans ce mouvement empress. Le matre et
le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la
libert. Chacun se rjouit de la place qu'il occupe et brave le ddain. Le
travail est l'honneur du citoyen, la prosprit est la rcompense du
travail. Si le roi s'honore de sa dignit, nous nous honorons de notre
travail.

Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne
vienne jamais le jour o des hordes cruelles traverseraient cette valle,
o le ciel, que colore la riante pourpre du soir, reflterait les lueurs
terribles de l'incendie des villes et des villages!

 prsent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et
le coeur se rjouissent  l'aspect de notre oeuvre heureusement acheve!
Frappez! frappez avec le marteau jusqu' ce que l'enveloppe clate; pour
que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit bris en morceaux.

Le matre sait d'une main prudente et en temps opportun rompre
l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embras clate de lui-mme et
se rpand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'lance avec le
bruit de la foudre, dchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules
de l'enfer, vomit la flamme dvorante. L o rgnent les forces
inintelligentes et brutales, l l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand
les peuples s'affranchissent d'eux-mmes, le bien-tre ne peut subsister.

Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'tincelle a longtemps couv;
lorsque la foule, brisant ses chanes, cherche pour elle-mme un secours
terrible! Alors la rvolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait
gmir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix.

Libert! galit! voil les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible
saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes
d'assassins errent de ct et d'autre. Les femmes deviennent des hynes et
se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthres elles dchirent
le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacr; tous les liens d'une
rserve pudique sont rompus. Le bon cde la place au mchant, et les vices
marchent en libert. Le rveil du lion est dangereux, la dent du tigre est
effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son
dlire. Malheur  ceux qui prtent  cet aveugle ternel la torche, la
lumire du ciel! Elle ne l'claire pas, mais elle peut, entre ses mains,
incendier les villes, ravager les campagnes.

Dieu a bni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'lve le mtal,
pur comme une toile d'or. De son sommet jusqu' sa base il reluit comme le
soleil, et les armoiries bien dessines attestent l'exprience du mouleur.
Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche,
donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communaut que pour
des runions de paix et d'affection!

Qu'elle soit, par le matre qui l'a forme, consacre  cette oeuvre
pacifique. leve au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la vote
du ciel azur. Elle se balancera prs du tonnerre et prs des astres. Sa
voix sera une voix suprme, comme cette des plantes, qui, dans leur
marche, louent le Crateur et rglent le cours de l'anne. Que sa bouche
d'airain ne soit occupe qu'aux choses graves et ternelles! Que le temps
la touche  chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans
compassion, elle prte sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la
vie! Qu'elle nous rpte que rien ne dure en ce monde, que toute chose
terrestre s'vanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientt
expire!

Maintenant, arrachez avec les cbles la cloche de la fosse; qu'elle
s'lve dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'meut,
elle s'branle; elle annonce la joie  cette ville. Que ses premiers
accents soient des accents de paix.


XIV

Le seul dfaut d'un pareil pome c'est d'tre  la fois pens, dcrit et
chant. Le vritable enthousiasme ne pense pas, ne dcrit pas; il chante.
Mais, ce genre mixte une fois admis, le pome de Schiller est digne de
tinter ternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil
en France.

Ce fut une de ses dernires oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et
il se laissait dj atteindre par la mort. C'tait une de ces organisations
frles et maladives qui ne rsistent pas, comme celle de Goethe ou de
Voltaire, organisations de chne robuste, aux secousses de leur me et aux
secousses de la vie. Il crivit sa profession de foi dsormais
philosophique en ces termes:

Heureux temps, jours clestes o, les yeux ferms, je suivais avec abandon
le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'tais heureux;
j'ai appris  penser, et je suis tent de pleurer d'avoir vu le jour. On
m'a enlev la foi qui me donnait le calme; on m'a enseign  ddaigner ce
que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule  l'glise,
quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants
confondre leurs voix dans une mme prire: Oui, me disais-je, elle est
divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte
l'esprit et console le coeur. La froide raison a teint cet enthousiasme;
il n'y a rien de vritablement sacr que la vrit et ce que la raison
reconnat comme vrit. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste
pour me porter  Dieu,  la vertu,  l'ternit..... Toutes les
perfections de la nature sont runies en Dieu. _La nature est Dieu divis 
l'infini_ (profession de foi de son matre Goethe). L o je dcouvre un
corps, je pressens une intelligence; l o je remarque un mouvement, je
devine une pense motrice. Ce que nous nommons amour est le dsir d'un
bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimante du monde
intellectuel; c'est l'amour qui nous attire  Dieu. Si chaque homme aimait
tous les hommes, il possderait le monde entier!

C'est dans ces penses qu'il expira peu de temps aprs, en serrant la main
de sa femme, en bnissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau,
le soleil du soir jouer comme un crpuscule du jour ternel sur les rideaux
de son lit.


XV

Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu' ses derniers moments, jouait
encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses
liaisons littraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent  une de ces
aurores borales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit
 l'ge, aiment  voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour
juvnile est dj couch depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de
l'homme d'tat clbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et clbre
Fanny Elssler, sont comme une rptition,  peu de distance, des amours de
Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe
n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait  jouer le rle d'un
Anacron allemand couronn de roses, et voulant mourir la coupe des
illusions encore pleine  la main.

Un mot sur cet pisode trs-curieux de la vieillesse du grand homme.

Nous n'avons pas connu nous-mmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa
fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'me et d'esprit
de la mre, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'tre l'Hb
de ce Jupiter mourant.

Son nom de fille tait Bettina Brentano; sa famille tait italienne. Sa
beaut portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son
ciel. Goethe, dans sa premire adolescence, avait t pris de sa
grand'mre, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littraires en
Allemagne.

Cette jeune fille avait dans son imagination prcoce un foyer
d'enthousiasme qui demandait un aliment rel ou imaginaire; elle entendait
souvent accuser la froideur et l'gosme de Goethe dans sa famille; elle se
figura que Goethe n'tait rest insensible que faute d'avoir rencontr dans
sa longue vie une me  la proportion de la sienne. Elle voulut le venger
de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanit. Elle ne
connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son
coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son
coeur de l'enthousiasme. Ces phnomnes de jeunes filles, rpandant, comme
Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre,
sont plus frquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes
coeurs se prodiguaient en pense et jusqu'en amour  l'auteur de _Ren_ et
d'_Atala_, descendant dj l'autre ct de la vie? La beaut est la
tentation de l'homme, la gloire est la sduction de la femme.  force de
rver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un ge o les
songes ne s'vanouissent pas avec la nuit.


XVI

Une ombre tragique jete tout  coup sur la jeunesse de Bettina accrut son
amour en nourrissant sa mlancolie. Elle avait pour amie une femme pote,
Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.

Caroline de Gunderode, ce Werther fminin, s'exalta jusqu' la folie, et
finit par se tuer par dgot d'une vie prosaque en contraste avec une me
de feu.

Bettina resta seule, et se rfugia d'autant plus dans le sein de ce fantme
ador qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla  Weimar pour
l'adorer de plus prs; elle enivra le pote, elle ne le flchit pas. Goethe
se souvint de son ge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher
au vase fragile d'o cet enivrement montait  lui.

Cette rserve augmenta et fit durer l'amour dans l'me de la jeune
Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra
qu'en divinit. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre
la jeune fille et le majestueux pote nourrit ces deux imaginations de
rves brlants d'un ct, tides de l'autre. Pendant ces dlicieuses
annes, Bettina, aprs sept ans de culte, finit par se marier au comte
d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et pote d'un nom
dj distingu dans son pays. Les rapports pistolaires entre Bettina
d'Arnim et Goethe se dtendirent et s'interrompirent mme compltement de
1814  1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se
rconcilier avec son idole nglige et recevoir ses derniers regards et son
dernier soupir.

Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-mme cette
correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la
possdons tout entire en deux volumes; cette correspondance tincelle plus
qu'elle ne touche; c'est un feu blouissant, mais c'est un feu d'artifice;
une lettre d'Hlose  Ablard contient plus de chaleur de passion que ces
deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une
palpitation du coeur a plus de passion que mille lans d'imagination.
Malheur aux amours chimriques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une
des lettres de M. de Gentz  Fanny Elssler attendrit plus que toute la
correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'tat, quoique
snile, souffre et adore; sa snilit mme fait compatir  sa passion.
Quant  Goethe, il joue; il charme, il n'meut pas.

Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne
littraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.

Vous vous imaginez facilement, crit Bettina  la mre de Goethe, dont
elle avait fait sa confidente et son amie  Francfort pendant que son fils
vivait et trnait  Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense 
l'heure solitaire o le crpuscule cde  la nuit, maintenant je l'ai
vu!... (C'tait aprs son voyage pour voir son idole  Weimar.) Maintenant
je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant
vibrant d'amour, et ses exclamations qui rsonnent comme un chant! Je sais
comme il approuve ou comme il blme ce qu'on dit dans le tumulte de la
passion. L'anne passe, quand je me trouvai inopinment avec lui, j'tais
hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur
ma bouche et il me dit: PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT! Et quand il
s'aperut que mes yeux taient remplis de larmes, il les ferma et il
ajouta: DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX. Oui,
chre mre, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout
ce que j'avais uniquement dsir depuis plusieurs annes?  vous, sa mre,
je vous remercierai ternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...

Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas
vous crire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai t
visiter l'endroit o elle s'est tue; les saules ont tellement grandi
qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra dsespre et
qu'elle enfona le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupe
pendant bien des jours, et moi, qui lui tais si prs du coeur, moi qui
suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce mme rivage,
ne pensant qu' mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitt
cette belle terre. Elle s'est mal conduite  mon gard; elle s'est enfouie
loin de moi, au moment o j'allais la faire participer  mon bonheur.

Elle tait pleine de timidit, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait
d'avoir  rciter tout haut le _bndicit_; elle me disait souvent qu'elle
avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les
chanoinesses assembles. Notre vie commune tait belle; c'tait l'poque 
laquelle je commenais  avoir la conscience de moi-mme. Ce fut elle qui
vint me chercher  Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir
la trouver  la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle
m'apprit  lire avec rflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire,
mais elle s'aperut bientt que j'tais beaucoup trop occupe du prsent
pour que le pass et le pouvoir de m'enchaner pendant longtemps. Que
j'aimais  aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle
pendant un seul jour. Je courais la voir tous les aprs-midi. Quand
j'arrivais  la porte du chapitre, je regardais  travers le trou de la
serrure jusqu' ce qu'on m'et ouvert. Son petit appartement tait au
rez-de-chausse, donnant sur le jardin; un peuplier blanc tait devant sa
fentre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture;  chaque chapitre je
montais sur une branche plus leve. Elle m'coutait, appuye  la fentre,
et me disait de temps en temps: Bettina, ne tombe pas! Maintenant je vois
combien j'tais heureuse alors, car tout, la moindre des choses mme, s'est
empreint en moi comme une jouissance. Ses traits taient doux et mous comme
ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux
bleus abrits par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'tait plutt un
doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la srnit s'exprimaient
parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce
que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants;
cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille tait leve et pour
ainsi dire trop coulante pour l'appeler lance. Elle tait timidement
gracieuse et trop dpourvue de volont pour avoir jamais cherch  se faire
remarquer en socit. Un jour qu'elle tait chez le prince primat avec
toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe  queue,
un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle
ressemblait  une apparition au milieu des autres dames,  un esprit qui
allait s'vanouir dans l'air.

Elle me lisait ses posies, et se rjouissait de mon approbation comme si
j'avais t un grand public; c'est qu'aussi je tmoignais un vif dsir de
les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'tait plutt
pour moi un lment inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme
l'harmonie d'une langue trangre qui vous flatte sans qu'on puisse la
traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le
suicide. Elle disait toujours: Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par
l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.

Puis enfin s'adressant, aprs ce rcit funbre,  Goethe qui se refusait 
nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'crie:

 toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon
me blesse! Tu ne me rcompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur
ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-mme comme je me suis
trouve seule aujourd'hui sur le rivage o mourut Gunderode; seule sous
les tristes saules o la mort frissonne encore, sur cette place o l'herbe
ne crot plus; c'est l qu'elle a meurtri son beau corps!  Jsus! Marie!!!

Toi, mon seigneur vivant! toi, gnie flamboyant qui es au-dessus de moi,
j'ai pleur, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleur sur moi
avec moi-mme. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je
dois tre impitoyable pour ce coeur passionn qui n'a pas, hlas! le droit
de rien demander. Mais tu es doux,  Goethe! tu me souris, et ta main
frache me caresse et tempre l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!


XVII

Bettina revient ici  la pense de son amie Gunderode.

Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui
cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinrent que je venais du
tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parl et
fait l'aumne, et que chaque fois qu'ils passaient prs de l'endroit fatal
ils rcitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai pri son me et pour son me; je
me suis fait purifier par la lumire de la lune, et je lui ai dit tout haut
que je la dsirais, que je regrettais ces heures o nous changions ici-bas
nos penses, nos sentiments.

Un jour elle vint joyeusement  ma rencontre, et elle me dit: Hier j'ai
caus avec un mdecin, et il m'a appris qu'il tait trs-facile de se
tuer. Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein;
ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la
premire fois je me sentis mal  l'aise; je lui demandai: Eh bien! que
ferai-je quand tu seras morte?--Oh! rpondit-elle, alors je te serai
devenue indiffrente; nous ne serons plus aussi lies; je me brouillerai
d'abord avec toi! Je me dirigeai vers la fentre pour cacher mes larmes et
contenir les battements de mon coeur irrit; elle s'tait mise  l'autre
fentre et ne disait mot. Je la regardais de ct; ses yeux taient levs
vers le ciel, mais le regard en tait bris comme si tout leur feu s'tait
concentr  l'intrieur. Aprs l'avoir considre pendant quelque temps, je
ne pus me contenir: j'clatai en sanglots, je me jetai  son cou, je la
forai  s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je rpandis bien des
larmes, je l'embrassai pour la premire fois, j'ouvris sa robe et je baisai
la place o elle avait appris  atteindre le coeur. Je la suppliai en
pleurant amrement d'avoir piti de moi; je me jetai de nouveau  son cou,
et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lvres tremblaient;
elle tait roide et ple comme la mort, et ne pouvait lever la voix; elle
me dit tout bas: Bettina, ne me brise pas le coeur! Afin de ne pas lui
faire de mal, je cherchai  surmonter ma douleur. Je me mis  sourire, 
pleurer,  sangloter tout  la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se
coucha sur le canap. Je m'efforai alors de lui prouver que j'avais pris
tout cela pour une plaisanterie.


XVIII

Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est dcrit par son
amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le gnie de Goethe a
dteint sur ces jeunes amies.

Goethe parut sensible  cet amour moiti naf, moiti fantastique de la
belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette motion contenue,
mais forte.

_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _tait grave en
lettres de feu dans le coeur de Ptrarque_; dans mon coeur  moi c'est la
date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu,
grave par le jour o je t'ai connue!

Ce jour-l je commenai, non, je continuai  aimer celle qu'enfant je
portais dj dans mon coeur, etc.

La passion idale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes
dans sa correspondance.

J'ai d partir aprs un dernier embrassement, moi qui croyais rester
ternellement suspendue  ton cou. La maison que tu habites avait disparu
dj dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu
t'tais promen avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je
t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rves; comment
tu coutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.

On croit vritablement entendre les confidences de _Daamanti_ au dieu son
amant, dans une scne des drames indiens; l'imagination allemande est
teinte des eaux du Gange.

Tu m'as aime, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai
senti  ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti  quelque chose,
comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me
recevais dans l'intimit de la pense. Qui m'enlvera ce souvenir? J'ai
prouv un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le
Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un
terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui rparait tout. 
cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais
du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pntre la poitrine et
monte  la tte, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de
secouer les gouttes de rose de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc
d'un arbre  demi renvers pendant la nuit. Sous ses branches touffues je
dcouvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de
petites msanges  tte noire et  gorge blanche; elles taient sept dans
le mme nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pres et les mres
volaient sur ma tte, cherchant  donner la becque  leurs petits. Ah!
pourvu qu'ils parviennent  les lever dans cette situation critique! Si un
de ces petits oiseaux, prcipits du nid par terre, et suspendus au-dessus
d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement 
l'instant mme! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers.
Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de
mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vrit, il n'y a pas de march
si populeux et si anim; tout le monde semblait fort bien s'y reconnatre;
chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge o se retirer,
puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns  ct
des autres en bourdonnant, comme si on et voulu se dire o se trouve la
bonne bire. Mais voil longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et
pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore  la racine. Je
considrai la partie de l'arbre qui est reste, condamne maintenant 
traner l'autre moiti de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait
cet automne. Cher Goethe! je suis enferme dans mon amour pour toi comme
dans une cabane solitaire; ma vie se passe  t'attendre!...

Goethe rpond par des sonnets froids et compasss comme des politesses
allemandes  ces rves de jeune coeur. Le rve se poursuit aussi color et
aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en rponse  ce
torrent de passion idale sont de la neige sur des fleurs d'avril.


XIX

C'est dans cette nave et amusante correspondance avec Bettina et avec
d'autres jeunes enthousiastes de son gnie que Goethe laissait dcliner son
heureuse vie. La vie se retirait peu  peu de lui comme le rayon du soir,
dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste,
puis de la tte de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes
clarts du soleil couchant.

Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en
contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumire,
plus de lumire encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui
fit une apothose comme  un immortel.

On lui a beaucoup reproch, faute de le comprendre, de n'avoir pas t
assez homme par la sensibilit qui fait aimer davantage Schiller. Il est
beau d'tre un homme, il est plus beau peut-tre d'tre plus qu'un homme.
La prtendue impassibilit de Goethe n'est que sa supriorit; certes, on
ne peut souponner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de
_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'me toutes les puissances, et mme
les plus dlicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer
ne fait que prter ses propres larmes  ceux qui le lisent; il en a donc
lui-mme une source chaude, amre et abondante dans son propre coeur.

Mais la facult de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des
facults du coeur, n'est pas la plus forte des qualits de l'esprit: la
preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le
gnie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les
contempler et pour les juger avec la sublime impassibilit d'un dieu. Cette
divine impassibilit du grand artiste, qui se spare pour ainsi dire en
deux tres, l'tre sentant et l'tre impassible, est suprieure  la
sensibilit vulgaire, car elle l'lve au-dessus de la rgion des
sensations jusqu' la rgion de la pure intellectualit.

C'est  cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'tre homme pour
devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre
plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gmit dans
son corps.

Le grand artiste se dissque intrpidement lui-mme pour peindre, pour
sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres
sans les sentir pendant qu'il les dnude  tous les yeux. C'est ce qui
constitue prcisment le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le
pathtique le plus tragique ne dgnre jamais en torture ou en grimace
dans l'oeuvre des vritables artistes souverains. C'est ce qui fait que,
dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquit, la
statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, mme sous les
tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait
que le Laocoon expire avec beaut sous les noeuds et sous les morsures du
serpent; que Niob meurt belle sur les cadavres de ses enfants percs par
les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la
croix d'une divinit morale pendant que les clous transpercent ses mains
et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son me ne sent que
la sainte beaut de son sacrifice.

Conserver la beaut dans la douleur, ne dgrader jamais l'homme
intellectuel par le dchirement de ses sensations, montrer toujours
l'intelligence impassible survivant au coeur tortur, voil le comble de
l'art antique, voil la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que
quelques grands artistes de notre poque ont voulu nier et renverser en
cherchant l'expression dans la seule vrit imitative, en peignant le laid
avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe
artistique et littraire qu'ils ont appel _l'art pour l'art_! Notre
thorie,  nous, comme la thorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_;
c'tait la thorie d'Homre, la thorie de Platon, la thorie de Virgile,
de Cicron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du
Tasse, de Ptrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premires
splendeurs matinales de leurs beaux gnies. La thorie du laid est la
parodie de la nature; la thorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui
donnant pour objet que lui-mme. Qu'est-ce que l'art si vous le sparez du
bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration
de l'me, un matrialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des
penses.

Telle tait aussi la pense de Goethe: c'tait l'idoltrie du beau. lever
l'homme au beau, c'tait, selon lui, lever l'homme  la vertu.

Voil pourquoi il se tenait soigneusement lui-mme trs-haut, loin de
terre, au-dessus de sa propre sensibilit, comme sur un isoloir de toute
chose humaine, dans la rgion suprieure de la sublime indiffrence. Voil
pourquoi il fut accus d'insensibilit et de personnalit dans sa vie. Mais
voil pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse
vie, dans cette philosophie de calme et de lucidit qui caractrise son
gnie.


XX

S'il est permis de comparer la littrature et la politique, Goethe rappela
 ce point de vue un homme suprieur auquel les moralistes peuvent refuser
leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne
pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de
Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique;
Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littrature; tous les
deux trs-suprieurs au vulgaire, trs-ddaigneux des vnements, peu
soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des
principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi
l'un qu' la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les
ides et les hommes du haut de leurs ddains pour les engouements
passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils
dominaient d'autant plus l'humanit qu'ils la mprisaient davantage. Le
mpris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance relle sur les
hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs
enthousiasmes et leurs versatilits. Ce mpris est la base de
l'indiffrence philosophique ou politique; cette indiffrence laisse  la
sensibilit son calme,  l'esprit son sang-froid et sa clart. Ce mpris
mme est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dvous,
mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littraire,
comme Goethe ils conservent leur indpendance de pense et leur originalit
de conception  travers toutes les vagues passagres de la mdiocrit
subalterne et toutes les aberrations du mauvais got; si c'est dans l'ordre
politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur
haute influence  travers tous les vnements secondaires et tous les
croulements du sicle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour
gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'quipage. Hommes dont le
temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du
temps; ils vivent  part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires
de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent
plus isols dans leur majestueux gosme.

Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand
est encore peu compris en France: grands par leur souverain mpris pour les
axiomes de la politique populaire ou pour les mdiocrits de l'esprit
humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut
dire qu'ils taient suprieurs. Hlas! quand on a beaucoup vcu, beaucoup
pratiqu les ides, les passions, les rois, les peuples, le ddain superbe
et tranquille n'est-il pas la dernire forme de la sagesse humaine?
Remarquez que nous ne disons pas de la vertu.


XXI

La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frdric, de Klopstock, de Herder,
de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochs par
l'ge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les
Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littraire et philosophique vide,
froide et inanime comme une terre puise qui a perdu sa vigueur et qui a
besoin de renouveler sa sve par le temps avant de produire de nouvelles
moissons de grands hommes. Le gnie a ses saisons comme la nature; aprs la
rcolte, la strilit.

Ce phnomne d'une strilit relative aprs des poques de merveilleuse
fcondit n'est pas seulement spcial  l'Allemagne aprs la clture du
dix-huitime sicle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez
l'Angleterre; aprs que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning,
Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littrature,  l'exception du
roman, de l'histoire et de l'loquence, languit; sa tribune mme, cette
littrature de la libert, s'affaisse. L'Angleterre a oubli sa grande
parole, l'Italie a perdu sa grande posie, l'Espagne sa grande gaiet
comique; la France elle-mme se sent, malgr les jactances de sa jeunesse
littraire, dans une sorte de dcadence orgueilleuse qui l'attriste
elle-mme. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traverss et
qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Stal, les de Maistre, les
Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les
Hugo, les Balzac, et leurs gaux et leurs mules dans tous les genres. Les
grands crivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands
potes, les grands critiques, o sont-ils? Dans la tombe ou dans le
silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littrature
du sarcasme remplace la littrature du gnie. C'est un mauvais signe quand
l'esprit humain se moque de lui-mme; la drision est le sacrilge de
l'enthousiasme. Dieu frappe de strilit ceux qui rient de ses dons.

C'est un Anglais, lord Byron, qui a commenc cette dcadence morale par
_Don Juan_; c'est un Allemand, le pote satirique Heyne, mort rcemment 
Paris, qui a aggrav le sacrilge par une srie de facties en vers et en
prose qui sont les libelles du gnie contre le gnie; c'est le charmant
fantaisiste de la posie en France, _A. de Musset_, qui a tantt raill,
tantt ador l'enthousiasme et l'amour, tantt men  la bacchanale ces
deux chastes divinits des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes
ont eu des imitateurs trop tents par les succs faciles du ricanement
spirituel; ils rgnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur lger; ils la
mnent en chantant et en titubant, comme des mntriers ivres ds le matin,
aux ftes d'un carnaval ternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer,
leurs oeuvres les nomment; ils s'annonaient, avec la jactance de
l'orgueil, comme les rgnrateurs de la littrature franaise; le monde
intellectuel semblait n'avoir pas exist avant eux; ils ne se
reconnaissaient ni antcdents, ni modles, ni anctres, ni gaux dans le
monde de l'esprit. Cette impertinence envers le gnie des sicles passs
leur a port malheur, la nature a rpondu  leur dfi par l'impuissance;
qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes
et des bulles de savon? Ils sont  l'art divin de la pense ce que les
parodistes de nos petits thtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scne, ce
que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux
grces chastes de la Vnus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le
symptme le plus certain de la dcadence de l'art. Il n'y a plus de
jeunesse, comment y aurait-il une maturit fconde? Il n'y a plus de
printemps, comment y aurait-il un t?


XXII

Cette lacune actuelle de gnie en Allemagne est-elle dfinitive? Cette
grande poque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apoge de
la grande littrature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute;
nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et mme
produise deux fois un homme suprieur en puissance de tte  Goethe. On ne
monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut,
l'air rarfi ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de
penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualit potique
de la force de Goethe, la littrature allemande dans son ensemble
retrouvera une priode de splendeur gale  la priode qui porte le nom de
Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci:

L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par
consquent, susceptible d'une culture littraire qui produira des fruits
inconnus. Le caractre minemment pensif de cette race germanique lui donne
le temps de mrir ses ides; elle est lente comme les sicles et patiente
comme le temps; jamais cette race pensive et mme rveuse n'a t assimile
aux ides et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie,
l'Espagne, le Portugal et nous, qui drivons d'Athnes ou de Rome;
l'Allemagne drive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consomme,
savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la
rendent propre  exprimer toutes les images et toutes les idalits de la
posie ou de la mtaphysique. La philosophie du monde futur couve l dans
son berceau; il en sortira quelque Platon.

Quant  l'histoire,  l'loquence, au drame, qui demandent un langage clair
comme le fait, vident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup
du verbe humain sur l'me, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le
Portugal paraissent plus aptes  ces trois fonctions de la parole que
l'Allemagne. Mais la posie mditative, la posie pique, la posie
lyrique, la thologie mystique ont un instrument mieux faonn  leurs
usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont dj
merveilleusement dmontr, d'autres viendront qui le dmontreront mieux
encore.

La primaut littraire fait lentement le tour du monde comme la primaut
politique. Le gnie des lettres a ses vicissitudes comme l'pe. Cette
primaut passe des Indes en gypte, de l'gypte en Grce, de la Grce en
Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la
grande Grce d'Italie; de la grande Grce d'Italie, illumine par
Pythagore,  Rome; de Rome  Florence et  Ferrare, de Florence et de
Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, o elle fleurit aujourd'hui.
Il ne manque  cet avnement de la langue allemande qu'une chose, l'unit
nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui crivent la
langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unit politique, qui rend
l'Italie impropre jusqu' prsent  conqurir et  garder la possession
d'elle-mme, rend l'Allemagne impropre  conqurir une primaut littraire.
Le gnie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une
Allemagne, il y en a dix. La gloire littraire, ce stimulant du gnie, y
est dmembre comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses
talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_.

On dclame beaucoup en France depuis quelques annes contre la
centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour
combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux
exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littrature. Que
manque-t-il  l'Italie pour devenir indpendante et pour rester libre? Une
seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires
qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il  l'Allemagne
pour rgner  son tour par les lettres sur l'esprit europen? Une seule
capitale o viennent briller et rayonner les grands talents pars dont ses
diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples  plusieurs ttes! Il
y a du feu, il n'y a point de foyer.

Cependant cette dcentralisation, fatale jusqu'ici  l'Italie, nuisible 
l'Allemagne, n'empche pas le gnie germanique d'influer puissamment depuis
quelques annes sur la littrature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on
appelle romantisme, c'est--dire dans cette tendance heureusement novatrice
du gnie franais, italien, britannique,  sortir de la servile imitation
des anciens;  manciper nos langues en tutelle, et  les rendre enfin
originales et libres comme la pense spontane du monde moderne; dans le
romantisme il y a une propension vidente  germaniser la littrature
moderne. Plus nous nous loignons des Grecs et des Latins, plus nous nous
rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le gnie
littraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil lectrique, et
revenir  cet Orient d'o tout est parti. La science des langues
orientales, dans lesquelles les Allemands ont t nos prcurseurs et nos
matres, dveloppe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que
sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine,
cette cole lettre de quatre cents millions d'hommes, nous auront initis
dans la philosophie et dans la littrature de ce mystrieux sanctuaire du
dernier Orient? L'histoire est le grand rvlateur du monde pensant; les
rvlations d'ides vont sortir en foule des langues primitives que nous
allons lire et couter dans ces rgions de la premire civilisation
humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa
langue toute pleine des tmoignages tymologiques de sa filiation
orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par
l'Allemagne, un grand prodige s'oprera dans l'univers intellectuel:
l'identit des ides retrouve par l'identit des langues. Les fils
dpayss reconnatront leurs anctres; les philosophies, dpouilles des
vtements divers qui les dguisent, s'embrasseront au grand jour de la
science dans l'unit des langues, tmoignage de l'unit des ides.

Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni
Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littrature, comme il n'y a
qu'une humanit. L'homme est sorti par l'ignorance d'un tat plus parfait
qu'on a appel un den, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura t
un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.

                                                            LAMARTINE.




XLIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES

DU COMTE DE MAISTRE.


I

_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement
ce grand crivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et
je l'ai vu passer prophte. C'est un grand avantage pour parler d'un
crivain que d'avoir vcu dans sa familiarit, car il y a toujours beaucoup
de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des
portraits d'imagination; le mien est un portrait d'aprs nature.

Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec
le temps passer prophte. C'est un trange phnomne que cette
transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme
d'esprit ou d'un homme de gnie, en prophte, par les enfants de ceux qui
l'ont connu simple mortel comme vous et moi.

Voici comment ce phnomne s'opre.

Un crivain remarquable, original, tmraire de vrit et de paradoxe,
surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris,  cause du
prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain
donne  tout de la majest. Et puis, si cet crivain surgissait  Paris,
l'envie le dnigrerait  sa naissance et l'toufferait longtemps dans son
berceau; il aurait  subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres
hommes gaux ou suprieurs  lui; il serait mesur  la toise de la jalouse
mdiocrit; on ne lui rendrait sa vritable taille qu' sa mort, quand il
faudrait mesurer son cercueil  sa stature. Il faut donc que cet crivain
prdestin  devenir prophte naisse et vive dans l'loignement; il faut de
plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de
l'esprit humain, poque o chaque parti a besoin de champions clatants
pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.

Ces deux conditions admises, c'est--dire la distance et l'esprit de parti,
qu'arrive-t-il?

Le grand homme inconnu crit ou prore dans son coin du monde; pendant
qu'il vit on fait peu d'attention  lui; on ne le regarde que comme une
curiosit littraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les
uns sur les autres; quelques esprits minents et cosmopolites s'aperoivent
seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles
dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'lite
qu'ils se rpandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans
avoir atteint la grande clbrit europenne; un silence de quelques annes
se fait sur sa tombe; mais tout  coup un des deux partis d'ides en lutte
dans le monde intellectuel, religieux, politique, prouve le besoin de
confondre, d'blouir, de foudroyer le parti contraire par l'clat d'un
gnie solidaire qui lui prte un style, des armes, des ides et de l'audace
contre ses adversaires. On exhume les livres du mort rcent de la poussire
o ils dormaient, on les rimprime, on les exalte, on fait un bruit immense
autour de son nom.

Le parti oppos crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve
des excs d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux dfis du bon sens et
jusqu' la justification du supplice comme argument de controverse. Le
parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne 
l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricits de son auteur favori, il
prend  la lettre jusqu' ses plaisanteries et  ses sarcasmes pour en
faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle cole, il en fait un
saint. Le parti adverse en fait un fou ou un sclrat. Le nom longtemps
inconnu est lanc et relanc  la tte des combattants; cribl tour  tour
d'auroles ou d'invectives, ce nom se rpand dans le combat; les livres se
popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des
oracles; tout le monde y dcouvre un prodigieux style et une forte vertu.

La gnration suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine
ou tant d'amour tait quelque gant d'un autre ge dpassant la taille
humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les
phrases de l'crivain font texte, ses opinions font loi, ses rveries mmes
font miracle pour ses fidles; et voil l'homme prophte.


II

C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparat aujourd'hui, 
trente-sept ans de distance du temps o nous nous promenions ensemble sous
les chtaigniers de la valle de Chambry, lui me rcitant ses vers sur le
_Caucase_ et sur le _Phse_, deux excellentes rimes pour un vieux pote
revenant de Russie, moi lui rcitant les premires stances des
_Mditations_, sans penser qu'un jour il serait divinis et moi lapid pour
de la prose ou pour des vers.  plaisante vicissitude des choses humaines
qui s'amuse  faire jouer aux hommes les rles les plus inattendus de tous
et d'eux-mmes! Voil un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main
en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent dessch de
l'_Aisse_ dans le bassin de Chambry, et qui causent nonchalamment aprs
dner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le dpart
sur le banc de l'htellerie; et  trente-sept ans de l le vieillard sera
devenu prophte, et le jeune homme, aprs avoir t arbitre momentan
presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intressant
ses lecteurs dans un entretien littraire! tonnez-vous donc des
volte-faces de la destine, et respectez donc quelque chose aprs cela!

Eh bien! ds cette poque je respectais beaucoup l'loquent et le
majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou 
table, sans souponner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous
ferai son portrait physique comme s'il tait l sous ma plume, mais
laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original
et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins l, je l'ai vu.


III

On a fait un grand seigneur fodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela;
c'tait un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans
illustration jusqu' lui.

C'est une existence bien nave et bien pastorale que celle du gentilhomme
campagnard des valles de Savoie, et surtout de la valle vritablement
arcadienne de Chambry. Qui peut, aprs Jean-Jacques Rousseau et
Chateaubriand, essayer de dcrire cette oasis de lumire, d'ombre, de
prairies en pente, de chtaigniers en groupes, de chaumires parses, de
lacs encaisss et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des
montagnes denteles de sapins et de neige? Mais on peut dcrire la vie du
gentilhomme savoyard de ces valles quand on a eu, comme moi, le hasard et
le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.

Sur le penchant le plus inclin vers le torrent ou vers le lac qui forme le
lit de ces valles; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au
sommet d'un petit promontoire avanc vers les eaux et qui y laisse pendre
et tremper les branches de ses chtaigniers; au bord d'une grve expose au
soleil du levant ou du midi et o brille de loin une marge de sable fin
lav d'cume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule bois,
semblable  une le sur un ocan de roseaux, on voit luire au soleil un
petit nombre de maisons  toits aigus et bleutres, couverts d'ardoises,
sur lesquels des nues de pigeons blancs en repos schent leurs plumes et
becquettent le grain vol dans la cour.

Ces maisons, en gnral carres et basses, n'ont rien qui les distingue
trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui
flanquent les angles, et qui ressemblent plus  des colombiers qu' des
bastions. Elles sont bordes d'un ct de quelques petites terrasses en
tages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y tendent
leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres
endormies. De l'autre ct, une basse-cour entoure de mtairies et
d'tables couvertes en chaume sert de portique  la maison. Au-dessus et
au-dessous, un bois de chtaigniers, des groupes de noyers, une vigne
presque inculte rampant sur le grs, un champ de mas aux rgimes d'or, un
autre de froment, de bl noir ou de raves, enfin une prairie marcageuse
tachete de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec
le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison
noire de vtust et d'abandon, meuble de meubles antiques, dans quelque
rue sombre et serpentante de Chambry,  l'ombre des rampes aristocratiques
qui montent au chteau du gouverneur de Savoie.


IV

L vivent, de leurs rcoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules
transportent pendant les derniers jours d'automne  la ville, un certain
nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticit, les autres par
courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur
pe consacre hrditairement au service militaire de la maison de Savoie.
Ces familles ont, en gnral, cinq ou six enfants par gnration. Les fils
entrent, les uns dans la magistrature de Chambry et deviennent snateurs
du snat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans
l'glise, et ils deviennent vques de quelque diocse plus ou moins
loign, de Sardaigne, de Pimont, de Maurienne ou de Tarantaise; les
autres entrent dans l'arme, et ils deviennent de valeureux officiers, et
quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de
Savoie, compose de trois  quatre mille braves paysans de leurs montagnes;
quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent  la cour de
Turin, deviennent cuyers ou chambellans, et s'lvent, si la faveur ou le
mrite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.

Parmi les filles, un trs-petit nombre se marient, parce que la loi ne
leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent
dans des couvents, ces spulcres de la jeunesse et de la beaut qui
touffent souvent les gmissements secrets de la nature; les autres restent
dans la maison, y vieillissent avec une inclination cache dans leur coeur,
contractent une physionomie de rsignation et de mlancolie douce qui fait
monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument  leur
sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaiet et
deviennent _tantes_, cette seconde maternit de la famille, plus touchante
encore que l'autre, parce qu'elle est plus dsintresse et plus adoptive.
Ces tantes font le charme de ces intrieurs; ce sont les cariatides
gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles
la dcorent.


V

Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un ct, simples et
rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre,
chevaleresques et militaires comme la cour et l'arme, qu'ils frquentent
pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, o ils ont leur
gouvernement, leur donne l'lgance et l'urbanit des cours d'au del des
Alpes; leur sjour  la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des
champs; le voisinage de la France, la communaut de langue laissent
infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos
controverses d'esprit. Cette superficie de littrature franaise donne aux
plus lettrs d'entre eux le got et quelquefois l'mulation d'crire. Mais
l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'glise et l'esprit
d'aristocratie, hrditaires et obligs dans leur caste, leur dfendent la
libert de penser autrement qu'on ne pense  la cour de Turin, dans le
palais de l'vque ou dans le chteau du gouverneur de Savoie.

Ceux qui veulent crire ne peuvent, sous peine de faillir  leur ordre, 
leur glise ou  leur trne, crire qu'une de ces deux choses: des
badinages d'esprit ou des traditions du moyen ge. C'est ce qui explique
peut-tre pourquoi les deux crivains les plus charmants et les plus
loquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frre,
ont crit, l'un de si sublimes platonismes mls de contre-vrits,
l'autre de si lgers et de si pathtiques opuscules de pur sentiment et
opuscules neutres comme le sentiment.


VI

Le hasard me les a fait connatre familirement l'un et l'autre; mais,
avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empcher de remarquer
que, par un phnomne littraire qui doit avoir sa raison cache dans les
choses, c'est la mme petite valle de Savoie qui a donn au dix-huitime
et au dix-neuvime sicle les deux plus magnifiques crivains de paradoxes
du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le
paradoxe de la nature et de la libert pouss jusqu' l'abrutissement de
l'esprit et  la maldiction de la socit et de la civilisation; l'autre,
le paradoxe de l'autorit et de la foi sur parole, pouss jusqu'
l'anantissement de la libert personnelle, jusqu' la glorification du
bourreau, et jusqu' l'invocation du glaive du souverain et des foudres de
Dieu contre la facult de penser.

Un hasard m'a fait connatre familirement,  la fleur de mes jours, les
trois frres de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lpreux_ et du _Voyage
autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-mme. En
voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui tait le neveu des
de Maistre, alors justement estims, mais encore ignors de la gloire, je
tombai par accident dans le nid champtre qui avait vu natre cette couve
d'hommes extraordinaires.

C'tait une maisonnette toute semblable  celles que j'ai dcrites plus
haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la
Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai clbre dans mes premiers vers par
une ptre familire insre sous le titre de _Mditation potique_, et
adresse au colonel de Maistre, propritaire de cet ermitage. La maison est
situe sur le flanc septentrional de la valle qui court,  travers des
prairies et des bocages, de Chambry au lac du Bourget. La haute muraille
noire du _Mont-du-Chat_ tend et gonfle ses fondements jusque dans cette
valle; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le
torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs
murmures et de leur fracheur. C'est sur un de ces renflements des racines
du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de
chtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour
le chauffage de la mtairie, la domine et la protge du vent du nord; une
petite cour pave de cailloux de deux couleurs rouls par l'Aisse et
arrose d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans
le Jura, y coule,  petits filets, d'un tronc d'arbre creus et verdi de
mousse. Un corridor, une cuisine, une salle  manger, quelques chambres
basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le
rez-de-chausse. On monte par un escalier de pierres grises au premier
tage, o l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de matres ou
d'htes.

Le sapin, lav et poli par le sable fin des servantes, y rpand, comme en
Suisse, sa saine odeur de rsine. Des fentres du salon le regard descend
d'abord sur un petit parterre entour d'un mur  hauteur d'appui, plant de
lgumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus anim, selon moi, que des
pelouses monotones et des fleurs striles; de l le regard s'tend sur une
prairie en pente borde d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du
Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfume que celle
de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux rouls, coupe la
plaine par une ligne blanchtre que ses eaux, souvent dbordes, laissent 
sec pendant l't. Au del se relve un plateau verdoyant et bois, sur
lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui
appartient aujourd'hui  mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux
des de Maistre. Puis la valle se ferme et s'accidente par les murailles 
pic et semblables  des falaises de la montagne de _Nivolet_.


VII

C'est l que vivait,  cette poque, l'aimable et respectable famille. Elle
se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne  Ptersbourg,
rentrant aprs une longue absence dans sa patrie, et prt  publier ses
grands et tranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont
devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles,
retrouves  cette halte aprs une longue sparation. Elle se composait du
colonel de Maistre, propritaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours
souriante, et de quelques nices aussi enjoues et aussi avenantes que
cette tante. Elle se composait enfin de l'abb de Maistre, autre frre qui
devait bientt devenir vque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont
on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Ptersbourg, o un
heureux et riche mariage avait fix son sort errant.

L'abb de Maistre tait  la fois trs-pieux, trs-enjou, trs-semblable
par son originalit inattendue  un _Sterne_ savoyard ou  un doyen de
_Saint-Patrick_. Il tait au moins l'gal de ses deux frres par l'esprit,
par l'tranget, par la sve locale. Il crivait des sermons, pour la
cathdrale de Chambry ou de Turin, du style lgant, succulent et onctueux
de nos grands prdicateurs. Il nous en lisait,  son neveu et  moi, des
passages le matin; le soir il crivait, sur un gros livre blanc qu'on
appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus
bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie
ou de Savoie pour drider innocemment les plus austres soires. Il va sans
dire que le cynisme et l'indcence taient soigneusement carts de ce
recueil. Il y avait un abme de vices et un abme de vertus entre Rabelais
et l'abb de Maistre; la btise seule, la btise pure, la btise qui
s'ignore, qui s'enfle et qui jouit navement d'elle-mme, tait
enregistre dans ces pages; le rire qui en sortait tait franc, mais point
mchant: l'abb de Maistre mettait de la charit mme dans le ridicule. Sa
personne rpondait  son caractre: il tait d'un ge dj mr, de taille
moyenne, d'paisse corpulence,  figure fine d'expression, quoique un peu
lourde de joues. La prire et la mditation, auxquelles il consacrait ses
matines, rpandaient une ombre de recueillement et de concentration
d'esprit sur ses traits; mais le srieux et l'enjouement taient fondus 
doses si gales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire clatant
prt  trahir la gravit sur ses lvres. Il retenait longtemps le mot gai
avant de le laisser chapper. Ce sont toujours les visages graves qui
dcochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.


VIII

Quant au colonel de Maistre, il n'crivait pas, mais il jouissait de ses
trois frres, ses ans, comme un pre aurait joui de la supriorit de
ses fils. Il avait pass sa jeunesse dans les camps; il passait son ge mr
dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile  tous les parents,
et l il savourait l'amour d'une cousine adore et adorable qu'il avait
pouse tard et qu'il possdait avec dlices, comme les bonheurs longtemps
suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage panoui sous ses cheveux
blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il tait gai, content,
repos sans prtention et nullement sans charme, toujours prt  fournir
l'occasion de la rplique  ses frres pour les faire briller en
s'clipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abb comme d'un
saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regrett de la tribu. Le
colonel n'en tait pas lui-mme la moindre grce ni le moindre mrite, car
il en tait par excellence la bont.

Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lpreux de la
cit d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le
connatre, c'tait l'aimer.

L'homme dlicat et sensible qui a crit ce livre du _Lpreux_ passe pour le
second dans sa famille! Erreur et prjug que le temps rectifiera. Cet
homme n'est le second de personne; il est le premier des nafs, et la
navet dans le sublime est le plus naturel des gnies, car c'est le gnie
qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent.

Sans doute son frre est un merveilleux jouteur de plume; nous avons
nous-mme subi l'blouissement de son style dans la premire jeunesse, 
cet ge o l'on reoit sur parole les admirations et les cultes de famille,
et o l'audace du paradoxe passe pour l'intrpidit de la raison.
L'crivain en lui est sans modle et sera peut-tre sans imitateur; mais le
philosophe savoyard ressemble trop  un sophiste grec de la dcadence. Ce
qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux
c'est l'crivain.

Mais tant qu'une larme chaude demandera  couler dlicieusement du coeur de
l'homme sensible, mu des souffrances de ses semblables, on relira _le
Lpreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est
lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que
l'motion. Gloire aux larmes!


IX

Voil le charmant cadre de famille dans lequel clatait alors la figure du
comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais lgrement, son ge de
soixante  soixante-dix ans. Sa stature, sans tre leve, paraissait
grandiose par la dignit un peu exagre avec laquelle il portait la tte
en arrire. Un certain air de reprsentation caractrisait son attitude:
aprs avoir reprsent devant les cours il reprsentait encore dans sa
famille. Sa taille tait forte sans embonpoint. Ses pieds posaient  terre
avec le poids et la fermet d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques
rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup caus avec les
Pimontais et les Sardes. Son costume, trs-soign ds le matin, tenait de
l'homme de cour: cravate blanche, dcoration au cou, grande croix pendante
sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de crmonie, chapeau toujours
 la main; il ne voulait pas tre surpris en dshabill par le plus humble
paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de
bois du Mont-du-Chat  la maison de ses frres.

Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, taient
accommods sur sa tte comme ceux de nos pres, en deux ailes rebrousses
sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrs de poudre; puis, diviss
sur le derrire de la tte en une troisime natte, ils allaient se
resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tte, quoique
naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son
front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre.
De grands beaux yeux bleus pleins de lumire, encadrs dans des sourcils
encore noirs, un nez carr, des joues fermes, une bouche large et faonne
 plaisir par la nature pour l'loquence, un menton solide, relev, presque
provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moiti de bienveillance,
moiti de sarcasme, compltaient cette figure.

L'ensemble tait d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par
trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans
l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait  distance plus
qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait  se laisser contempler plus
qu' se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas  son caractre; sa
conversation tait un inpuisable monologue. Il causait avec abondance sans
jamais s'puiser d'ides; il jouissait d'tre bien cout; pendant la
rplique il s'endormait, puis se rveillait trente fois par heure,
reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient
seulement repos ses yeux sans endormir sa pense.

Sa vie tait rgulire comme un cadran dont les chiffres romains divisent
en minutes gales les heures. Il se levait avant le jour. Il commenait par
la prire et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent
il allait  la messe  l'heure o les servantes pieuses y vont avant que
les matres soient levs; il crivait ensuite jusqu'au dner. On dnait
alors au milieu du jour. Aprs le dner, seul ou en compagnie de l'un ou
l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne  pommeau d'or cueillie
parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues
promenades sur les collines ou dans la valle de ses pres. Il s'arrtait 
chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de
Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnment les beaux vers; il en avait
compos beaucoup dans ses loisirs, il nous en rcitait des strophes dont
les lambeaux sont rests dans ma mmoire. Aprs ces longues promenades, o
l'esprit et les pas s'garaient dlicieusement  sa suite, il rentrait  la
maison; quelquefois il s'arrtait encore un moment  l'glise du faubourg
ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi
diverse, aussi enjoue et quelquefois aussi tincelante qu'en plein
soleil.


X

Cette conversation, ravive par ses frres et par ses neveux, hommes d'un
esprit au niveau de ce gnie de famille, roulait en gnral sur ses
ouvrages. Ces ouvrages taient presque tous encore en portefeuille. Il
consultait tout le monde, et mme moi, malgr le disparate de mon extrme
jeunesse avec ses annes. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa
chambre pour me lire ses volumes et pour couter les observations
trs-inexprimentes que j'aurais  lui faire sur son style. Il craignait
beaucoup Paris, cette Athnes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un
Scythe comme lui. Que diraient-ils de cela  Paris? me rptait-il 
chaque instant avec un sourire moiti triomphant, moiti dfiant, qui
attestait  la fois sa confiance dans le succs et son apprhension du
ridicule.

Je lui rpondais avec une affectueuse libert: il l'autorisait par son
indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risques
jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes
ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilit du gnie!

Quelquefois il rsistait avec une obstination impnitente  raturer un mot
ou une image. Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera  Paris;
il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!

Je cdais, quoique  regret,  ce petit dsir d'effet par l'audace de la
phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore
aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricits de style ne sont pas des
bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style taient des appts tendus 
la curiosit. Il n'avait pas besoin de ces artifices.

Quelque temps aprs je fus charg d'apporter moi-mme  Paris un de ses
principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit tait
adress  M. Martainville, rdacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en
sympathie de doctrine et d'exagration avec le comte de Maistre. C'est
ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et
intrpide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel o il
avait t hroque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas
mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.

Il craignait en ce moment d'tre assassin par les nombreux ennemis que lui
suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons.
Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, tre
reconnu comme par des sentinelles  travers des guichets pratiqus dans des
couloirs, pour parvenir avec mon dpt jusqu' lui.

Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et
jovial combattant de l'pe et de la plume, qui adorait dans le comte de
Maistre un tranger de la mme religion politique que lui. Chateaubriand,
Bonald, Lamennais (intolrant au nom du Ciel et absolutiste au nom des
hommes alors), taient  Paris,  cette poque, avec Martainville, les
correspondants et les patrons de ce grand crivain, dont on veut faire
aujourd'hui,  Turin et  Paris, un agitateur de l'Italie, prcurseur de M.
de Cavour, et, qui sait? peut-tre un destructeur du pouvoir temporel des
papes.  pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la
bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'ternit, l'me
beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien
rire en voyant son nom servir d'autorit  une rvolution.

Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien
du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mlons-y ses oeuvres; car
l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le
philosophe, dans le politique et dans l'crivain.

Nous avons une excellente abrviation de la vie du comte de Maistre crite
par son fils. C'est le fils qui connat le mieux le pre; la pit filiale
est le gnie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du pre sur
les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il
n'y a pas de plus srs et de plus honntes tmoins que les enfants.

Nous faisons toutefois nos rserves sur deux ou trois actes de la vie
publique du comte de Maistre, actes que nous caractriserons tout autrement
que ne les caractrise son fils. Si la pit filiale a son culte, elle a
aussi son fanatisme; nous nous en dfendrons: c'est le droit de la
postrit.


XI

Le comte Joseph de Maistre tait n  Chambry en 1754. Son pre, prsident
de ce qu'on appelait le _snat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de
Maistre tait le premier-n. lev  Chambry et  Turin, sa naissance le
prdestinait  la magistrature provinciale dans son pays. D'abord
substitut, puis snateur (c'est--dire juge)  Chambry, il y pousa
mademoiselle de Morand, fille d'une condition gale  la sienne.

Trois enfants qui vivent encore, ports tous les trois  de hautes fortunes
en France par la renomme paternelle dans l'aristocratie europenne, furent
le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions
aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambry jusqu' Paris et
 Ptersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent
parents entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du
modeste gentilhomme de Chambry se nomme la duchesse de Montmorency en
France.

M. de Maistre exerait honorablement ses fonctions de magistrature
provinciale dans sa petite ville au moment o la Rvolution franaise
clata. Son fils prtend qu'il tait libral; peut-tre?

En 1793, aprs l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de
Maistre se retira  Turin avec ses frres, qui servaient dans l'arme
sarde. Revenu peu de jours aprs  Chambry, il y vit natre, dans les
angoisses de l'invasion franaise, sa troisime fille, Constance de
Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa
femme  Chambry, pour y prserver leur petite fortune, et il migra 
Lausanne. Ses biens paternels, trs-modiques, furent squestrs, mais il
portait avec lui une meilleure fortune; ce fut  Lausanne qu'il crivit,
comme un pamphlet de guerre contre la Rvolution franaise, l'ouvrage qui
commena sa rputation parmi les migrs de toute date dont la Suisse,
l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'tait une captivit
de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un
peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue  part.

M. de Maistre parla ds les premiers jours cette langue de l'migration
avec une habilet magistrale, une vigueur et une originalit qui crrent
son nom. Ses _Considrations sur la France_ clatrent de Lausanne  Turin,
 Rome,  Londres,  Vienne,  Coblentz,  Ptersbourg, comme un cri
d'Isae au peuple de Dieu. Le style de Bossuet tait retrouv au fond de la
Suisse. Le dbut seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle
thorie de la monarchie!

Nous sommes tous attachs au trne de l'tre suprme par une chane
souple qui nous retient sans nous asservir.

Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est
l'action libre des tres libres sous la main divine. Librement esclaves,
ils agissent tout  la fois volontairement et fatalement. Ils font
rellement ce qu'ils veulent, mais sans dranger les plans gnraux. Chacun
de ces tres occupe le centre d'une sphre d'activit dont le diamtre
varie au gr de l'ternel Gomtre qui sait tendre, restreindre ou diriger
sans contraindre la nature.

Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues
sont bornes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les rsultats
monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent
 dcouvert jusque dans le moindre lment. Sa puissance opre en se
jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui rsiste; pour lui tout
est moyen, mme l'obstacle, et les irrgularits produites par l'opration
des tres libres viennent se ranger dans l'ordre gnral.

Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables  une
ode d'Orphe clbrant la Divinit dans ses lois qu' un pamphlet de
publiciste dpays contre la rvolution qui l'exile. Les pages de
l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand
sens dans les choses. C'est un Bossuet laque.


XII

 l'instant le monde de l'migration et des cours fut attentif et saisi;
tout le monde lettr se dit: coutons! Voil un prophte de consolation
qui nous vient des montagnes.

Il continue, il console ses coexils par une magnifique thorie de
l'irrsistible puissance de la Rvolution qui broie tout devant elle, ses
amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces flaux divins auxquels il est
presque impie de rsister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une
pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'craser ce qui l'arrte. Il disait
plus vrai qu'il ne croyait dire. La Rvolution avait une mission qu'elle
ignorait elle-mme; mais cette mission n'tait pas tant de renverser le
pass que de courir vers un avenir nouveau de la pense et des choses.
C'tait une mare quinoxiale de l'ocan humain; de Maistre n'y voyait
qu'un accs de fureur et de crime. Fureur et crime y prvalurent, en effet,
trop inhumainement de 1791  1794; la Rvolution en a t punie par la
strilit. La fureur et le crime ne sment pas, ils ravagent; mais, une
fois le sang-froid revenu  l'esprit rvolutionnaire, il reprenait un grand
sens humain que le philosophe du pass ne pouvait ni ne voulait comprendre.

La Rvolution, ajoute-t-il, mne les hommes plus que les hommes ne la
mnent. Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle
est mene elle-mme par une force occulte vers un but inaperu encore par
ses amis et par ses ennemis!

Les rvolutionnaires, dit-il, russissent en tout contre nous parce qu'ils
sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux. Quelle tait
donc cette force omnisciente? pouvait-on rpondre au publiciste. Si ce
n'tait pas la fatalit, que vous rpudiez avec raison comme un blasphme,
c'tait donc un dessein suprieur  l'intelligence humaine; une force
suprieure  l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu?

Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a
prtendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses dbris, la monarchie,
et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministre, il en a t cart
par ses rivaux comme un enfant.

Cela tait vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien
faux de Mirabeau philosophe, orateur et lgislateur, quand il avait
dpouill ses vices avec son habit de tribun! Il tait alors le prophte
inspir de la vraie Rvolution, comme le comte de Maistre tait le prophte
inspir de la contre-rvolution. Aussi, ce qu'il y a  admirer dans ce
premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vrits, ce sont
les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus
loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie
par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote.
Le sophisme de de Maistre devait aboutir  la servitude, mensonge  la
dignit morale de l'homme, comme le sophisme de libert de Jean-Jacques
Rousseau devait aboutir  l'anarchie, mensonge de la socit politique.

Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commenc sa course au
milieu de l'migration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur
ses pas. Il mourut le plus honnte et le plus loquent des hommes de parti,
au lieu de vivre et de mourir le plus honnte et le plus loquent des
philosophes chrtiens. La vrit pure ne lui plaisait pas assez; il lui
fallait le sel de l'exagration pour l'assaisonner au got de sa caste.
_Inde labes!_


XIII

Le livre,  partir de l, devient foudroyant contre les rvolutionnaires
quels qu'ils soient, savants, lettrs, modrs, rgicides, justement
envelopps, s'crie-t-il, dans le nuage de la vengeance cleste contre ceux
qui attentent  la souverainet. C'est un dithyrambe  la _Nmsis_
rvolutionnaire, la hache excuse de tout pourvu qu'elle frappe! Il y a
eu, dit-il, des nations condamnes  mort, comme des individus coupables,
et _nous savons pourquoi_.

Tout  coup il se tourne inopinment contre les royalistes qui demandent la
contre-rvolution, la conqute de la France, sa division, son
anantissement politique. Il fulmine contre cette ide  son tour. Si la
Providence efface, c'est pour crire, dit-il. Il veut que la raction de
la France contre la France vienne d'elle-mme, de la France; et en cela il
se montre  la hauteur des penses d'en haut. Il finit par une prophtie
qui n'tait que de la logique en comptant sur la versatilit des peuples et
surtout des Gaulois, en annonant la restauration des Bourbons sur le
trne. Seulement, s'il tait prophte pour l'vnement, il n'tait pas
prophte pour le temps; car ce qu'il annonait pour demain est arriv 
vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France
a relev un trne militaire et absolu pour un des gnraux qui l'aidrent 
vaincre l'Europe.

Tel est le livre, nul comme prophtie, violent comme philosophie,
dsordonn comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalit
et sur la vertu divine de la guerre; cela est pens par un esprit
exterminateur et crit avec du sang). Mais ce livre est un clair de foudre
parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre
tout l'horizon contre-rvolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur.
Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-mme n'avaient eu de pareils clairs dans la
parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le
premier face  face l'croulement du monde religieux et politique avec le
sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style,
nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, tait  la hauteur de l'esprit.
Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se
ressentait en rien de la mollesse du dix-huitime sicle, ni de la
dclamation des derniers livres franais; il tait n et tremp au souffle
des Alpes; il tait vierge, il tait jeune, il tait pre et sauvage; il
n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le
fond et la forme du mme jet; il tait, pour tout dire en un mot, _une
nouveaut_. La nouveaut, c'est le symptme des gloires futures. Cet homme
tait _nouveau_ parmi les enfants du sicle.


XIV

Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est n!
s'crirent l'ancien rgime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie,
l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style
la vieillesse des choses.

Ce livre, rpandu comme un secret parmi l'migration, fit du gentilhomme
savoyard le favori srieux de la contre-rvolution, des camps et des cours.
On dit au roi de Sardaigne: Comment ngligez-vous ce prodige que Dieu vous
envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances
seraient jalouses de ce don du Ciel. Htez-vous d'en dcorer vos
conseils. On l'appela, en 1797,  Turin. La faible monarchie sarde fut
crase dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de
Sardaigne se rfugia dans son le, sur un dbris de trne. Le comte de
Maistre, qui n'avait rien  esprer de l'Autriche que l'abandon et de la
France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous
le titre de rgent de la chancellerie, la direction trs-insignifiante des
tribunaux de cette petite le.

Bientt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet crivain qui embrassait
le monde d'un regard ne pouvait se rsigner  l'troitesse d'horizon d'une
petite cour insulaire sur un cueil de la Mditerrane, peupl d'habitants
presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de
son imagination. Son gnie oratoire et inquiet froissait la routine et la
mdiocrit de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa
correspondance, il importunait les Sardes et les Pimontais favoris de la
cour. Ne pouvant nier son mrite, on l'envoya prorer ailleurs. Lui-mme
touffait dans cette bourgade dcore du nom de capitale. La Sardaigne
anantie et ruine ne pouvait avoir une diplomatie srieuse en Europe; un
peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours taient sa seule
politique. Le roi, videmment importun lui-mme des imaginations trop
grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plnipotentiaire 
Ptersbourg.

C'tait un honneur dans la forme, au fond c'tait un exil. Son fils
prsente comme un sacrifice douloureux  la monarchie l'acceptation du
comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition
trs-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission  une telle
cour. Il lui fallait les grandes scnes, les grands auditoires; il avait
besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements
(vingt mille francs), conformes  la pnurie de cette pauvre cour de
Cagliari, taient insuffisants sans doute, mais ils taient cependant bien
au-dessus du traitement d'un snateur de Chambry.


XV

Le comte arriva  Ptersbourg plein de penses vagues pour son roi, pour la
Russie, pour lui-mme. Sa tte fermentait de restauration; il voulait
relever la maison de Savoie par les Russes, peut-tre mme par les
Franais. On va voir bientt dans sa correspondance qu'il savait au besoin
s'accommoder avec la Rvolution pourvu qu'elle rtablt et qu'elle agrandt
le trne de son monarque.

L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son
titre, mais pour son nom. Les _Considrations sur la France_ avaient
popularis ce nom jusqu' la cour de Russie. Il devint en peu de temps le
favori des salons de Ptersbourg. Il y tait gracieux, enjou, souple,
loquent, trange et srieux  la fois. Son loquence  chanons rompus et
 brillantes fuses de gnie tait surtout, comme celle de madame de Stal,
une loquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de
gravit et de solidit pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de
grce et de dcousu pour un tte--tte. De plus, son rle  Ptersbourg
tait de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la
situation subalterne de leur province  Turin. Le grand Savoyard plaisait
gnralement et flattait  merveille. Les ministres trangers, mme les
ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un reprsentant du
malheur et du dtrnement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur
le monde; on admirait l'esprit de son reprsentant. Son existence, un peu
amre sous le rapport de la fortune, tait trs-douce sous le rapport de
la socit. De plus, quoi qu'il en dise  et l dans ses lettres  sa cour
et dans ses lettres familires, il tait loin d'tre insensible aux rangs,
aux titres, aux dcorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur
d'un roi  la cour de Russie, bien que ce roi ne ft plus qu'un naufrag du
trne sur un lot d'Italie, caressait agrablement son orgueil. Je l'ai
assez vu pour ne pas croire  ce dsintressement d'amour-propre. Cet
amour-propre n'enlevait rien  sa vertu, mais il transpirait souvent dans
sa correspondance.

J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon
souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures
rvlations du caractre.

 l'poque de mon mariage, qui fut clbr  Chambry, le comte Joseph de
Maistre fut choisi par mon pre absent pour le reprsenter au contrat et
pour me servir ce jour-l de pre. Le contrat se signait dans une maison de
plaisance nomme Caramagne,  quelque distance de la ville, chez la
marquise de la Pierre, centre de la socit aristocratique de Savoie. Le
comte d'Andezenne, gnral pimontais, gouverneur de Savoie, servait de
pre  ma fiance. Une nombreuse runion de parents et d'amis remplissait
le salon. On lut le contrat, et on appela les tmoins  la signature. Le
gouverneur de la Savoie fut appel le premier par sa qualit de pre de la
fiance et par son rang de reprsentant du souverain dans la province. Il
signa et chercha  passer la plume  la main du comte de Maistre.

Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit
de cour et de ses dcorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha
en vain dans le chteau et dans les jardins; nul ne savait par o il
s'tait clips. On fut oblig de laisser en blanc la place de sa
signature; mais, une fois le contrat sign, il reparut, sortant d'un massif
de charmille o il s'tait drob pendant la crmonie. Nous lui demandmes
confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contrist un
moment la scne.

C'est, dit-il, qu'en qualit d'ambassadeur du roi et de ministre d'tat je
ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de
Savoie. Demain j'irai signer seul et  la place qui convient  ma dignit.
Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirrent
cette grandeur de respect pour soi-mme, les autres cette politesse. Quant
 moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'tiquette plus haut
que le coeur.


XVI

Sa correspondance avec sa famille et ses amis,  dater de son arrive 
Ptersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son me et de son esprit, de sa
vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui tait autant
homme de conversation qu'homme de plume, tait par consquent un
correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation
crite. Ces deux volumes de correspondance, tantt intime comme les soupirs
d'un exil vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frres, tantt
politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont t
compltes rcemment par la publication indiscrte de ses dpches  la
cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On
a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on
peut dire, aprs avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de
secret pour la postrit. Le comte de Maistre s'y met  nu tout entier 
son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa
nature, il disparat souvent sous le diplomate de peu de scrupule.
L'adorateur inflexible de l'ancien rgime n'y disparat pas moins sous
l'adorateur de la victoire rvolutionnaire, quand la victoire
rvolutionnaire donne une chance  la fortune de son parti. Il est toujours
honnte homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule
pice qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait trs-bien se retourner quand
la roue tourne. Il sait trs-bien aussi donner  la fortune le nom
majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du
livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obissant
du texte sacr. Il continue  prophtiser, sans se troubler des
contradictions qu'une si haute prtention de confident et de commentateur
de la Providence fait encourir  son don de prvision. Dangereux mtier que
celui d'augure! Malgr sa pit trs-sincre, il y a une certaine impit 
se mettre au niveau de l'Infini et  parler sans cesse au nom de Dieu. Il
avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vici en lui l'accent modeste
de ce grain de poussire pensant qu'on appelle un homme de gnie.

Nous en trouvons une preuve tonnante ds les premires pages de sa
correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la
Rvolution, ses oeuvres, ses hommes. La lgitimit est son principe,
l'ancien rgime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la
maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs
malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et
il espre en eux comme dans la Providence des trnes et des peuples; il est
l'ami de leurs reprsentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le
comte de Blacas. Une pense contraire  la restauration du principe de la
lgitimit serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de
son coeur.

Tout  coup Bonaparte s'assied sur un trne de victoires; les puissances
europennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir
parat s'aplanir et s'tendre sans limites devant la fortune d'un soldat
heureux. Les royalistes sont consterns. coutez M. de Maistre dans ses
lettres  Madame de Pont, migre dsespre  Vienne.

Tout le monde sait qu'il y a des rvolutions heureuses et des usurpations
auxquelles il plat  la Providence d'apposer le sceau de la lgitimit par
une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange
ne fut un trs-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que
Georges III, son successeur, ne soit un trs-lgitime souverain? (Quelle
doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la
lgitimit du lendemain! Quelle morale que celle o le temps transforme le
crime en vertu!)

Il continue:

Si la maison de Bourbon est dcidment proscrite, il est bon que le
gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que
simple conqurant. Cela tue la Rvolution franaise, puisque le plus
puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intrt  touffer
cet esprit rvolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir  son but.
Le titre lgitime, mme seulement en apparence, en impose  un certain
point  celui qui le porte. N'avez-vous pas observ, Madame, que dans la
noblesse, qui n'est, par parenthse, qu'un prolongement de la souverainet,
il y a des familles uses au pied de la lettre? La mme chose peut arriver
dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de gnie
qui ait la main assez ferme et mme assez dure pour rtablir... Laissez
faire Napolon... Ou la maison de Bourbon est _use_ et condamne par un de
ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison,
et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession
lgitime, etc.

On voit avec quelle souplesse de logique le fidle de l'ancien rgime se
convertit aux volonts de la Providence et les justifie mme contre son
propre dogme. Il n'y a, crit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne
politique comme une bonne physique: c'est la politique exprimentale!
Quelle amnistie  toutes les infidlits!


XVII

 quelques jours de l on trouve dans une lettre  son frre ces
dlicieuses mlancolies du regret des temps passs:

Moi qui mettais jadis des bottes pour aller  _Sonaz_ (chteau prs de
Chambry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me
sens tout prt  faire _une course_  Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu 
peu je me suis mis  mpriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de
tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de
solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tte sur
le dossier de mon fauteuil, et l, seul au milieu de mes quatre murs, loin
de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impntrable, je
me rappelle ces temps o, dans une petite ville de ta connaissance
(Chambry), la tte appuye sur un autre dossier, et ne voyant autour de
notre cercle troit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes
et de petites choses, je me disais: Suis-je donc condamn  vivre et 
mourir ici comme une hutre attache  son rocher? Alors je souffrais
beaucoup; j'avais la tte charge, fatigue, _aplatie_ par l'norme poids
du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu' sortir de ma
chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis
seul; et,  mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la
peine d'en tre spar. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume,
presque  mon insu, s'amuse  te griffonner ces lignes mlancoliques, car
il y a bien quelque chose de mieux  t'apprendre.

Je ne puis crire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds
de vue. Vous tes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que
lorsqu'il cessera de battre.  six cents lieues de distance, les ides de
famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma
mre qui se promne dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'crivant
ceci je pleure comme un enfant. Dlicieux!


XVIII

Ces sensibilits de coeur contrastent toujours en lui avec les durets de
l'esprit. L'crivain tait acerbe, l'homme tait bon; c'est le contraire de
tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes trs-humanitaires
dans leurs crits, trs-personnels dans leur conduite. M. de Maistre
n'aurait pas jet un chien de sa chienne  cette voirie vivante o
Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.

Ses lettres suivent pas  pas les vnements et les commentent  sa
manire.

Aprs la bataille d'Ina, dit-il, j'avais crit  notre ami, M. de Blacas:
_Rien ne peut rtablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je
raisonne, une aversion particulire pour le grand Frdric, qu'un sicle
frntique s'est ht de proclamer _grand homme_, mais qui n'tait au fond
qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands
ennemis du genre humain qui aient jamais exist. Sa monarchie tait un
argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourn en
preuve palpable de la justice ternelle. Cet difice fameux, construit
avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de
brochures, a croul en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!

Voyez le danger des oracles! un demi-sicle aprs cet anathme la Prusse
balanait l'empire en Allemagne et prosprait insolemment malgr les vices
trs-rels de son origine, et malgr, qui sait? peut-tre  cause du
machiavlisme de son fondateur et de ses cabinets.

Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors rfugi 
Milan sous la protection de la Russie.

Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour
justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de
Louis XVIII.

Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il
est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins
que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'lisabeth d'Angleterre. Il
faut savoir ce que dcidera le temps, que j'appelle le premier ministre de
la Divinit au dpartement des souverainets; mais, en attendant, Monsieur
le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec
celui  qui il lui a plu de donner la puissance.

Allez plus loin, vous lirez des lettres  Louis XVIII lui-mme, roi bien
digne par son esprit d'un tel correspondant.

Allez encore, vous arrivez bien inopinment  une des plus tranges
pripties de caractre et d'imagination qui puissent confondre le don de
prophtie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler
de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec
Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu
ses lettres familires et les lettres officielles plus rcentes destines 
excuser sa dmarche auprs de la cour de Sardaigne; et enfin par quel
intermdiaire? par l'amiti du duc de Rovigo (Savary), accus alors,  tort
ou  droit, de l'excution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre,
qui venait, deux lettres plus haut, d'anathmatiser le meurtre du duc
d'Enghien, se rapprochant avec dfrence de Savary qui venait d'assister 
l'excution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se
concertant,  l'insu de son matre, avec le ministre de Bonaparte pour
oprer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le
roi de Cagliari!

La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-mme
cette tonnante confession. Ne vous fiez pas aux princes, dit
l'criture. Ne vous fiez pas aux prophtes politiques, dit cette
correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas.


XIX

On a vu, par les lettres prcdentes, que l'envoy oisif du roi de
Sardaigne  Ptersbourg flottait entre la rsistance et l'acquiescement 
la fortune de Napolon, et qu'il commenait  prendre au srieux cette
fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.

On a vu de plus que l'envoy du roi de Sardaigne s'ennuyait de son
oisivet. Qu'avait-il  faire en effet  Ptersbourg qu' recevoir de loin
les rumeurs des champs de bataille, des ngociations, des congrs, des
entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et  transmettre  sa
cour les mille et mille commrages politiques des salons de Ptersbourg,
commrages vagues, souvent faux, sur lesquels il chafaudait des dpches,
des plans, des combinaisons plus propres  amuser sa cour de Cagliari qu'
la servir?

L'envoy de Sardaigne n'avait en ralit l qu'un seul rle: couter aux
portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la
serrure. Le mtier n'allait pas  une tte si forte et si active. Il rvait
un rle plus conforme  sa stature; il n'aspirait  rien moins qu' rendre
 son ombre de gouvernement un trne rel sur le continent, _per fas et
nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom  la reconnaissance de la
maison de Savoie par un de ces services officieux, clatants, qui font d'un
sujet le restaurateur de son prince; ou plutt il ne savait pas bien
prcisment encore ce qu'il voulait  cet gard, car la rsurrection du
Pimont lui paraissait radicalement impossible tant que Napolon serait sur
le trne, et cependant c'tait dsormais  Napolon qu'il allait s'adresser
pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc
dans sa pense d'un de ces desseins confus, chimriques, quivoques, qui
ont besoin du succs pour tre avous. Or, puisqu' ses propres yeux il
tait impossible, Napolon vivant, de rendre Turin, le Pimont et la Savoie
au roi de Sardaigne, c'tait donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de
Napolon en indemnit pour cette cour. Mais, pour que cette indemnit d'un
royaume dtach par Napolon lui-mme de ses conqutes pt tre donn au
roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir  tre
l'oblig et pour ainsi dire le complice du conqurant distributeur
d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?

Il fallait de plus accepter, aprs l'avoir sollicit, un de ces royaumes
arrachs par le conqurant  une autre maison rgnante pour en gratifier la
maison de Savoie devenue usurpatrice  son tour. Que devenait la
lgitimit?

On voit que tout cela n'tait ni trs-digne, ni trs-logique, ni
trs-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophtes, qui
parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de
Maistre en manquait ici.

Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa fconde
imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou l, de la cour
de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer  personne, de peur
qu'on ne soufflt sur sa chimre: les aventureux craignent les conseils.

Ce plan consistait  sduire Savary, l'envoy de Napolon en Russie, par
les empressements de sa politesse et par les agrments de son esprit; puis,
aprs avoir sduit l'envoy, de sduire le matre, de convertir Napolon 
la contre-rvolution par la puissance d'un entretien tte  tte avec le
vainqueur du monde, de l'blouir, de le fasciner, de le magntiser, de le
dompter  force d'audace et d'loquence, de le convaincre de la ncessit
de rtablir la maison de Savoie dans quelque grand tablissement
monarchique sur le continent; puis, aprs ce triomphe du gnie sur
Napolon, de revenir  la cour de Cagliari en apportant  son souverain un
royaume ou un autre.


XX

On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoy du roi de
Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si trange
hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse,
de Cagliari aurait, au premier mot, dsavou et rappel son ministre.
Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignit
mendi un trne  son proscripteur? et comment cette maison royale,
reprsentant dans son le la fidlit malheureuse  la lgitimit des
trnes, aurait-elle pu se dmentir en expulsant elle-mme une autre maison
royale de ses possessions, par la main de Napolon, pour se dshonorer en
acceptant ses dpouilles?

Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnit de la maison
dpouille de Savoie que sur d'autres dpouilles. Et, de plus, comment le
roi de Sardaigne, alli et protg de la Russie, de l'Angleterre, de
l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de
Bourbon, aurait-il justifi aux yeux de ces allis naturels ses relations
secrtes avec Napolon, le jour o cette ngociation ou cette intrigue
viendrait  transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde?

C'tait l une de ces manoeuvres quivoques qui perdent plus que la fortune
d'une cour, qui perdent son caractre. Le comte de Maistre en eut le
pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence
trs-rprhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie
trs-compromettantes pour ceux dont il tait cens tre le diplomate. Quand
un homme reprsente son souverain, l'homme disparat sous le ministre. Il
ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme priv, dans un sens
inverse de mon rle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on
veut agir comme homme priv et d'aprs ses propres inspirations au lieu
d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa dmission de
son titre d'envoy de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi;
mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et
on forfait  sa mission. Voil les principes.

Le comte de Maistre les faussait en prtendant agir comme homme et rester
revtu de son caractre d'envoy de son roi.

On conoit l'tonnement et la juste colre qui saisirent les ministres et
le roi  Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur
cette incartade de zle et cette folie de fidlit dans leur ministre 
Ptersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, rprimand et mal
pardonn, une dfiance et un loignement de sa cour  son gard qui ne lui
permirent jamais de monter jusqu'o son gnie pouvait prtendre en Pimont.

Lisons de sa propre main le rcit de cette incroyable chauffoure de zle.


XXI

Au moment ou je m'occupais de ces ides, crit-il plus tard au ministre
des affaires trangres  Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un
_favori_ de Napolon (Savary). Cet homme se prend de quelque intrt pour
moi. Il est prsent dans une maison o je suis fort li, M. de Laval,
Franais rsidant  Ptersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je
me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en
faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napolon) ont tous des moments
extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir.

Les raisons les plus fortes m'engagent  croire que, si je pouvais aborder
Napolon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus
traitable  l'gard de la maison de Savoie. Je laisse mrir cette ide, et
plus je l'examine, plus elle me parat plausible. Je commence par les
moyens de l'excuter, et  cet gard il n'y a ni doute ni difficult. Le
chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement,
tait, comme je vous le disais tout  l'heure, _fait exprs_. Il s'agissait
donc uniquement d'carter de cette entreprise tous les inconvnients
possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napolon. Pour
cela je commence par dresser un Mmoire crit avec cette espce de
coquetterie qui est ncessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorit,
surtout l'autorit nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et
mme, si je ne me trompe, avec quelque dignit. Vous en jugerez vous-mme,
puisque je vous ai envoy la pice. Au surplus, Monsieur le Chevalier,
j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La premire qualit de l'homme n
pour mener et asservir les hommes, c'est de connatre les hommes. Sans
cette qualit il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si
l'empereur me dchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la
tentative que j'ai faite, un lan de zle, et, comme la fidlit lui plat
depuis qu'il rgne, en refusant de m'couter il ne m'a fait cependant aucun
mal. Le souverain lgitime intress dans l'affaire (le roi de Sardaigne)
peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible.

Tout paraissant sr de ce ct, et m'tant assur d'ailleurs de
l'approbation de la cour de Russie, et mme de la protection que les
circonstances permettaient, il fallait penser  l'Angleterre. Il confie
son ide  l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, videmment
embarrass de la confidence, la lui dconseille aussi poliment qu'il peut.

Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il,  peu
prs de cette manire: _Ce que j'ai  vous demander, avant tout, c'est que
vous ne cherchiez point  m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le
fil de mes ides, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains.
Vous m'avez appel, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller
demain, si vous voulez, mais coutez-moi aujourd'hui._

Quant  l'pilogue que j'avais galement projet, je puis aussi vous le
faire connatre. Je comptais dire  peu prs: _Il me reste, Sire, une chose
 vous dclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que
j'ai eu l'honneur de vous dire, pas mme le roi mon matre; et je ne dis
point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me
faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis  cause de moi, afin que vous
ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire!
Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des penses qui
se sont leves d'elles-mmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en
rgle; si vous ne voulez pas me croire, vous tes bien le matre de faire
tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._

Comment donc cette ide a-t-elle t si mal accueillie  Cagliari? Je
crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la premire ligne
chiffre de votre lettre du 15 fvrier, o vous me dites que la mienne _est
un monument de la plus grande surprise_. Voil le mot, Monsieur le
Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule,
Dieu nous garde d'une ide imprvue! et c'est ce qui me persuade encore
davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre
de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous
promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvnient de caractre
auquel je ne vois pas trop de remde. Depuis six mortelles annes, mon
infatigable plume n'a cess d'crire chaque semaine que S. M., _comptant
absolument sur la puissance ainsi que sur la loyaut de son grand ami
l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son
approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bnir les
armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se
brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais
_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez
bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pens. Il
a jug  propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette dmarche;
car je n'ai nulle preuve qu'il en ait crit  son ambassadeur ici, et je
suis sr qu'il n'en a pas parl au comte Tolsto  Paris.

Je n'ai demand, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napolon
_comme simple particulier_. (Nous avons montr que le simple particulier
n'existait pas dans le ministre,  moins qu'il n'et donn sa dmission.)
Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on tait matre de
m'emprisonner ou de m'trangler  Paris.


XXII

Nous venons de retrouver dans les _Dpches_ publies rcemment  Turin des
traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie
publique du comte de Maistre. coutez son entretien secret avec Savary, et
lisez quelques phrases du Mmoire que le comte de Maistre adresse  cet
aide de camp de Napolon pour tre communiqu  Napolon lui-mme. On ne
croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de
son propre gnie et port si loin un homme de tant de sens. Il faut croire
en soi quand on est une intelligence suprieure, mais il ne faut pas y
croire jusqu' la folie, sous peine de tenter des choses folles.

                                                      2 octobre 1807.

Mardi je vis le gnral Savary chez M. de Laval. Aprs les premires
rvrences, je lui dis que j'tais extrmement mortifi de ne pouvoir me
rendre chez lui, mais que la chose n'tait pas possible, vu l'tat de
guerre qui subsistait en quelque manire entre nos deux souverains.

En effet, lui dis-je, le vtre chasse les reprsentants ou les agents du
roi, et il refuse expressment de le reconnatre pour souverain.

Il me rpondit poliment:--C'est vrai.

Il engagea d'abord la conversation sur les migrs, sur la justice et
l'indispensable ncessit des confiscations, etc.; car il croyait que je
voulais parler pour moi, et la veille il avait dit  M. de Laval qu'il ne
voyait pas quelles esprances je pouvais avoir pour mon matre, mais qu'il
en avait de trs-grandes pour moi.

Il me semble, lui dis-je, Gnral, que nous perdons du temps, car il ne
s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez mme que je n'existe
pas. Je n'ai rien  demander au souverain qui a dtruit le mien.

Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Pimont.--Pourriez-vous
concevoir, Monsieur, l'ide d'une restitution? etc. Ce fut encore une
tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrter un
Franais qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Gnral, nous
sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je
voulusse demander la restitution du Pimont.

--Mais que voulez-vous donc, Monsieur?

--Parler  votre empereur.

--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas  moi-mme...

--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles.

--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez  Paris, il faudra bien que
vous voyiez M. de Champagny.

--Je ne le verrai point, Monsieur le Gnral, du moins pour lui dire ce
que je veux dire.

--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas.

--Il est bien le matre, mais je ne partirai pas, car je ne partirai
qu'avec la certitude de lui parler.

Il en revint toujours  sa premire question:--Mais qu'est-ce que vous
voulez? Enfin, Monsieur, la carte gographique est pour tout le monde; vous
ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gnes? la
Toscane? Piombino? Il courait toute la carte.

--Je vous ai dit, Monsieur le Gnral, qu'il ne s'agit que de parler tte
 tte  votre empereur, oui ou non.

Je vous exprimerais difficilement l'tonnement du gnral, et vraiment il
y avait de quoi tre tonn. Cette conversation mmorable a dur, avec une
vhmence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu' deux heures du
matin. Un seul ami prsent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs
ne jett l'autre hors des gonds; mais je m'tais promis  moi-mme de ne
pas gter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est
assez.

Le gnral Savary m'a dit en propres termes:

_On ne l'inquitera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle mme roi s'il
le juge  propos; ce sera  son fils de savoir ensuite ce qu'il est._

Voil une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous dtaille point
cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste.
Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avanc dans la confiance du
gnral, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis
vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de
Maistre, dites-lui que j'en suis fch.

Le rsultat a t qu'il se chargerait d'un Mmoire que je lui remis peu de
jours aprs. Dans ce Mmoire je demande de m'en aller  Paris avec la
certitude d'tre admis  parler  l'empereur sans intermdiaire; je
proteste expressment que jamais je ne dirai  aucun homme vivant (sans
exception quelconque) rien de ce que j'entends dire  l'empereur des
Franais, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bont de me rpondre sur
certains points; que cependant je ne faisais aucune difficult de faire 
monsieur le gnral Savary,  qui le Mmoire tait adress, les trois
dclarations suivantes:

1 Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela;
2 je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3 je ne ferai aucune
demande qui ne serait pas provoque.

Si je suis repouss, je suis ce que je suis, c'est--dire rien, car nous
sommes dans ce moment totalement  bas. Si je suis appel, j'ai peine 
croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.

Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un
soldat. Il ne flatte pas le rve, mais il coute l'homme. Il expdie mme
son Mmoire  Napolon.

Mon Mmoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a
emport, accompagn, favoris plus qu'il ne m'est permis de vous le dire.
Si j'ai vcu jusqu' prsent d'une manire irrprochable, j'en ai recueilli
le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est born  la
personne,  l'exclusion de l'objet politique.


XXIII

Ce Mmoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de
zle. Qu'on en juge par quelques citations.

Je n'ai point la prtention de dployer  Paris un caractre public; le
roi mon matre ignore mme (je l'assure sur mon honneur) la rsolution que
j'ai prise. La grce que je demande est donc absolument sans consquence.
Arriv en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me
protger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous
la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la
politique ne gne aucunement la bienfaisance. Sa Majest Impriale
apprciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entrane.

Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois trs-rsolu  m'y
soumettre, quoique j'aie la plus grande ide des ministres franais et que
la confiance qu'ils ont mrite les recommande suffisamment  celle de tout
le monde, nanmoins je dois rpter ici  M. le gnral Savary ce que j'ai
eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale,
en me rendant  Paris, serait, aprs avoir rempli toutes les formes
d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majest
l'Empereur des Franais. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coterait;
mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au
premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la
rflexion prouvera bientt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler
audace ni lgret, et que l'homme qui prend une telle dtermination y a
suffisamment pens. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grce,
et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins
difficile, ou pour rendre au moins la demande moins dfavorable, je ne fais
aucune difficult de faire  M. le gnral Savary les trois dclarations
suivantes:

1 Si l'Empereur des Franais avait l'extrme bont de m'entendre,
j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie;

2 Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_;

3 Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoque.

J'ose croire que ces trois dclarations excluent jusqu' l'apparence de
l'inconsidration, et, quand mme mon dsir serait repouss, j'ose croire
encore que Sa Majest l'Empereur des Franais n'y verrait rien qui choque
les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste ide
qu'il doit avoir de lui-mme.


XXIV

L'empereur Napolon ne rpondit mme pas  une demande d'audience si
extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier
ses dpartements du Pimont incorpors  l'empire  une conversation
loquente avec un homme d'excentricit. Il ne pouvait improviser un trne
pour M. de Maistre sans dtrner ou un autre souverain des vieilles races,
ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rve eut un triste rveil.

Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne mnagea
pas les termes dans sa rprimande  son ministre en Russie. Nous voyons le
contre-coup de ces mcontentements trs-graves de la cour de Cagliari 
l'amertume des rpliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2
juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal
mitige le mcontentement du roi.

Il y a une expression de votre lettre, rpond M. de Maistre au chevalier
Rossi, qui m'inspire  moi les rflexions les plus profondes et les plus
tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_,
m'crivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie 
Cagliari une telle aventure_.)

Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus
malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les cts o
il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est
fait dj, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur
_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'crivez comme  un
jeune homme qui dbuterait dans le monde et qui chercherait une rputation,
je pourrais mme ajouter: comme  une espce de mauvais sujet. Vous
souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous
m'apprenez mme que le roi veut bien ne pas donner une interprtation
sinistre  ma dmarche_!--tait-ce donc pour mon plaisir que je voulais
aller  Paris?...

 la suite de ces reproches et de ces rcriminations, le comte de Maistre
accusait trs-injustement sa cour d'ingratitude et mme de perscution
envers lui. L'humeur ici manquait, non de fiert, mais de justice. Le peu
de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'tre dpouill
en qualit d'migr lui avait t rendu; le modeste emploi de snateur au
tribunal de Chambry, emploi aussi peu rtribu que peu imposant, n'taient
pas de grands sacrifices compars au rang d'ambassadeur  une des premires
cours de l'Europe, aux titres, aux dignits minentes, aux dcorations, au
traitement dont il tait honor par le trsor si pauvre de Sardaigne, et
enfin aux faveurs trs-utiles dont il jouissait, lui, son frre et son
fils, par l'amiti de l'empereur de Russie. Les plaintes dpassaient
videmment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand crivain politique,
combl de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon,
remplir galement le monde de ses plaintes mal fondes contre leur
prtendue ingratitude. Il est plus ais d'tre exigeant envers les autres
que juste envers soi-mme. Seulement ce grand crivain racontait ses griefs
 l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses
dpches confidentielles  sa cour.

Il manifeste dj  demi-mot, dans ses dpches un peu rcriminatoires,
l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprs de l'empereur
Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation
d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est
accorde; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune
homme. Des commrages politiques sur la cour de Russie remplissent en
partie le reste de ces dpches.

Le gnral Caulaincourt, ambassadeur de France aprs Savary, le traitait
dans ses lettres avec une ddaigneuse brutalit de style. Le silence de
Napolon aux avances du grand crivain avait aigri l'encre du comte de
Maistre. Quelques-uns de ces commrages sont peu dignes d'une plume
srieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse
Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mmes sur le dclin encore
rayonnant de sa beaut, sont raconts avec une lgret qui tonne.

Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallire, hormis
qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmlite.

Son rle d'ambassadeur courtisan fait flchir son rigorisme. Il va chez la
beaut en crdit et se vante de sa faveur auprs d'elle.

Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fte superbe chez la favorite,
 la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivire et souper de
deux cents couverts. Nous ne fmes pas peu surpris de n'y voir ni
l'ambassadeur de France ni aucun Franais. Tous les appartements taient
ouverts et illumins. Dans le cabinet de la belle dame, dcor avec la plus
somptueuse lgance, nous vmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le
portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:

_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une anne je n'allais plus dans cette
maison, et j'ai su qu'on m'en a lou comme d'un trait de politique, parce
qu'on a cru que je m'tais retir pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de
m'attacher  cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait
beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout  cette tactique; je n'y
allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait dplu
l. Mais cette fois j'ai t invit en personne par le matre de la maison;
je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bont de
me prsenter de nouveau  madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit
la matire  un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia
recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans
diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas
besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble
glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cire. Chaque jour on la
trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait viter ce filet,
mais je ne comprends gure comment elle pourrait en sortir. Elle a
d'ailleurs,  ce qu'il parat, compltement devin le grand secret de sa
position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la
crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inbranlable. On s'tait imagin
certaines choses, mais tout s'en est all en fume.

Quelques dpches confidentielles  sa cour vont mme au del; telles sont
les lettres semi-plaisantes, semi-srieuses, dans lesquelles il demande,
pour pier les secrets diplomatiques des maris, un secrtaire d'ambassade
jeune, beau, sduisant, propre  s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous
savons bien que c'tait l une affectation d'habilet diplomatique  tout
prix, une jactance de lgret qui ne portait point atteinte  la svrit
de ses vrais principes et  la puret de ses moeurs; mais un rigoriste ne
doit pas mme badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des
badinages l'autorit morale avec laquelle il aura  les fltrir comme
crivain.


XXV

Quant  ses vues politiques sur les destines du Pimont, elles sont
parfaitement caractrises dans une de ces dpches. Il comprend
l'existence importante, mais ncessairement secondaire, de cet tat.

Nous sommes _grain_ de sable, crit-il, et notre intrt vident est de
nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira
l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie
et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce
pour lui donner les moyens de btir quelques citadelles de plus sur les
Alpes, et de donner  l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera  propos
de s'allier avec elle, un poids dcisif contre moi?--Donc tout le monde est
intress  nous tenir bas.

Faites encore, ajoute-t-il, une autre rflexion. Supposez que notre
souverain de Pimont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente
de rgner  la manire des Mdicis de Florence, par exemple: vous ne
trouverez pas en Europe de pays suprieur au ntre; mais si le pays est
oblig de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la
chose change de face, et le voil tout de suite trop petit pour tre une
plante et trop grand pour tre un satellite. Nouvelle cause de mdiocrit,
nous tions trop grands pour tre protgs et trop faibles pour agir
seuls.

                                          (_Correspondance_, page 73.)

Et voil l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent
reprsenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zlateur
de la conqute de l'Italie par le Pimont! Il dclamait  voix basse contre
l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles  la cour sarde;
mais que reprochait-il  l'Autriche? De trop complaire  la France en lui
laissant convertir sans protestation la Savoie, gographiquement franaise,
et le Pimont, embouchure des Alpes, en dpartements franais.

Quelle que ft sa partialit pour la maison de Savoie, le comte de Maistre
avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais  un roi
de Sardaigne, avec sa brave mais petite arme savoyarde, sarde et
pimontaise, de se substituer  l'empire et de conqurir l'Italie, que
l'empire lui-mme, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait
jamais pu possder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la
France permettrait impunment  cette maison de Savoie de constituer contre
elle, sur les Alpes et au pied des Alpes,  nos portes, une puissance
quivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme
elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante
millions d'hommes pesant par leur runion sur notre frontire de l'Est et
du Midi d'un poids qui nous craserait en se runissant. Une telle
politique serait une tmrit envers la France; car les cabinets de Turin
et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traits
de 1814, mme aprs le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient
tellement compris cette ncessit, pour la France, de ne pas agrandir
dmesurment la maison ambitieuse de Savoie, que ces traits de 1814 nous
avaient laiss en souverainet franaise les trois quarts de la Savoie. Les
traits de 1815 nous reprirent la Savoie tout entire et agrandirent sans
prvoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit
de sa convoitise, la rpublique de Gnes. Les Gnois, violents dans leur
nationalit, murmurrent et se soulevrent en vain contre cette
confiscation de leur indpendance. La lgitimit trouva cette fois la
confiscation trs-lgitime.

Le comte de Maistre n'aurait pas conseill cette usurpation de la
rpublique de Gnes  son pays. Il tait si peu illusionn sur la
convenance et sur la possibilit de la domination du Pimont sur l'Italie
qu'il crit, presque  la mme date, au ministre de son roi  Cagliari, en
parcourant les hypothses d'une restauration encore bien douteuse:

Les considrations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de
nation plus vritablement _nation_ et qui ait plus d'unit nationale que la
pimontaise; mais cette unit tourne contre la nation, ou, pour mieux dire,
contre la maison rgnante, en s'opposant  tout amalgame politique. Ne
perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obit volontairement 
une autre._ Prsentez la maison de Savoie  tous les peuples d'Italie qui
ont perdu leurs souverains; tous lui prteront serment avec joie _si elle
s'tablit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siger  Turin, tous
diraient non. Soumettez les Gnois et les Lombards  nos souverains; ils
vous diront tous _qu'ils sont tous gouverns par les Pimontais_. Allez
ensuite en France; demandez  un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par
qui il est gouvern; il vous rpondra: _Par le roi de France_ (j'aime 
supposer qu'il est toujours  sa place); jamais il ne lui viendra en tte
de vous dire _qu'il est gouvern par les habitants de l'le-de-France, que
tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les matres
chez les autres, qu'ils veulent tout mener  leur manire_, et autres
chansons des nations sujettes. Un Franais ne comprend pas seulement cela;
l'habitant de Dunkerque est Franais, celui de Paris est Franais; le roi
gouverne les Franais par les Franais: ils n'en savent pas davantage. La
Providence, en accordant l'unit nationale  vingt-cinq millions d'hommes,
avait fait de la France _le plus beau des royaumes aprs celui du ciel_,
comme l'a dit Grotius; mais si cette unit choit  un petit rassemblement
d'hommes, plus elle est prononce, plus elle s'oppose  l'agrandissement du
souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de dveloppement 
ces ides; mais, pour abrger, j'arrterai seulement votre pense sur un
phnomne remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner
une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des
Pimontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils
venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'tait plus le mme.


XXVI

On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces
antipathies intestines qui empchent tout amalgame durable entre les
diverses nationalits italiennes, sous un sceptre italien, et plus
peut-tre sous un sceptre italien que sous un protectorat tranger. Le jour
o le roi de Pimont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition
de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan
bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie
dsavourent leur prtendu librateur pimontais. La confdration seule
est le mode futur de l'indpendance italienne, parce qu'elle laisse, 
chacune des nationalits si diverses et si justement fires de la
Pninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignit, son
poids personnel dans l'ensemble. La conqute et l'unification par le
Pimont n'est qu'un rve. Ce n'est pas le Pimont qu'il faut grandir; c'est
l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature.

L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La
convoitise d'une cour presse de s'annexer la Lombardie n'est pas un
_casus belli_ lgitime pour la France. Quand une prtention nouvelle et
envahissante de l'Autriche viendra fournir  la France ce _casus belli_
lgitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre europenne, ce n'est
pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et
dfensivement, c'est avec la Pninsule tout entire. Alors vous aurez
dlivr la premire race d'hommes de la terre pour attester  l'avenir la
reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre
subsistera, parce que l'Italie entire aura sa place dans cette nouvelle
ligue des Achens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre
frontire un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de
votre oeuvre sanglante et phmre; car l'Italie veut bien obir 
elle-mme, mais elle ne consentira jamais  obir  ce qu'il y a de moins
italien en elle: une monarchie compose de braves montagnards, de rudes
insulaires et d'hroques Cisalpins, propres  la dfendre, inhabiles  la
dominer. La baonnette n'est pas un sceptre; une confdration libre doit
seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous
pensons  cet gard comme le comte de Maistre.


XXVII

Voil, comme homme, le vritable portrait du comte de Maistre, avant
l'poque o il devint illustre par sa plume: une famille anglique, un
poux irrprochable, un pre tendre, une pit de femme suce avec le lait
d'une mre, une vertu antique, sauf quelques garements d'esprit, une
ambition honnte, mais trop active et peu modeste, une fidlit  son roi
bien rcompense, mais une fidlit imprieuse forant la main  son
gouvernement, enfin un publiciste trs-contestable et trs-variable, qui,
pour conserver sa rputation d'infaillibilit, corrigeait aprs coup ses
oracles quand la fortune dmentait ses prvisions, et qui savait tre
toujours de l'avis des vnements, ces oracles de Dieu.

Voyons maintenant en lui l'crivain et le philosophe.

                                                            LAMARTINE.

  (_La suite au mois prochain._)


FIN DU SEPTIME VOLUME.


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie.







End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
7), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 ***

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