The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise (Volume
2 de 5), by Hippolyte Taine

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Title: Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 2 de 5)

Author: Hippolyte Taine

Release Date: October 17, 2012 [EBook #41087]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


TOME DEUXIME




IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE

Rue de Fleurus, 9,  Paris




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME DEUXIME




DEUXIME DITION REVUE ET CORRIGE




  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N 77
  1866

  Tous droits rservs




HISTOIRE DE LA LITTRATURE ANGLAISE.




LIVRE II.

LA RENAISSANCE.

(SUITE.)




CHAPITRE II.

Le thtre.

  I. Le public.--La scne.

  II. Les moeurs du seizime sicle. -- Expansion violente et
     complte de la nature.

  III. Les moeurs anglaises. -- Expansion du naturel nergique
     et triste.

  IV. Les potes. -- Harmonie gnrale entre le caractre d'un
     pote et le caractre de son sicle. -- Nash, Decker, Kyd,
     Peel, Lodge, Greene. -- Leur condition et leur vie. --
     Marlowe. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _Tamerlan_. -- _Le
     Juif de Malte_. -- _Edward II_. -- _Faust_. -- Sa conception
     de l'homme.

  V. Formation de ce thtre. -- Procds et caractre de cet
     art. -- Sympathie imitative qui peint par des spcimens
     expressifs. -- Opposition de l'art classique et de l'art
     germanique. -- Construction psychologique et domaine propre
     de ces deux arts.

  VI. Les personnages virils. -- Les passions furieuses. --
     Les vnements tragiques. -- Les caractres excessifs. --
     _Le duc de Milan_ de Massinger. -- _L'Annabella_ de Ford. --
     _La duchesse de Malfi_ et _la Vittoria_ de Webster. -- Les
     personnages fminins. -- Conception germanique de l'amour et
     du mariage. -- Euphrasia, Bianca, Arethusa, Ordella,
     Aspasia, Amoret dans Beaumont et Fletcher. -- Penthea dans
     Ford. -- Concordance du type moral et du type physique.


Il faut regarder de plus prs ce monde, et, sous les ides qui se
dveloppent, chercher les hommes qui vivent; c'est le thtre qui, par
excellence, est le fruit original de la Renaissance anglaise, et c'est
le thtre qui, par excellence, rendra visibles les hommes de la
Renaissance anglaise. Quarante potes, parmi eux dix hommes suprieurs,
et le plus grand de tous les artistes qui avec des mots ont reprsent
des mes; plusieurs centaines de pices et prs de cinquante
chefs-d'oeuvre; le drame promen  travers toutes les provinces de
l'histoire, de l'imagination et de la fantaisie, largi jusqu'
embrasser la comdie, la tragdie, la pastorale et le rve; jusqu'
reprsenter tous les degrs de la condition humaine et tous les caprices
de l'invention humaine; jusqu' exprimer toutes les minuties sensibles
de la vrit prsente et toutes les grandeurs philosophiques de la
rflexion gnrale; la scne dgage de tout prcepte, affranchie de
toute imitation, livre et approprie jusque dans ses moindres parties
au got rgnant et  l'intelligence publique: il y avait l une oeuvre
norme et multiple, capable par sa flexibilit, sa grandeur et sa
forme, de recevoir et de garder l'empreinte exacte du sicle et de la
nation[1].


I

Essayons donc de remettre devant nos yeux ce public, cet auditoire et
cette scne; tout se tient ici; comme en toute oeuvre vivante et
naturelle, et s'il y eut jamais une oeuvre naturelle et vivante, c'est
celle-ci. Il y avait dj sept thtres au temps de Shakspeare, tant le
got des reprsentations tait vif et universel. Grandes et grossires
machines, incommodes dans leur structure, barbares dans leur
ameublement; mais la chaleureuse imagination supple aisment  tous les
manques, et les corps endurcis supportent sans peine tous les
dsagrments. Sur un terrain fangeux, au bord de la Tamise, s'lve le
principal, _le Globe_, sorte de grosse tour  six pans, entoure d'un
foss boueux, surmonte d'un drapeau rouge. Le peuple peut y entrer
comme les riches; il y a des places de six pence, de deux pence, mme
d'un penny; mais on n'en a que pour son argent; s'il pleut, et il pleut
souvent  Londres, les gens du parterre, bouchers, merciers, boulangers,
matelots, apprentis, recevront debout la pluie ruisselante. Je suppose
qu'ils ne s'en inquitent gure: il n'y a pas si longtemps qu'on a
commenc  paver les rues de Londres, et quand on a pratiqu comme eux
les cloaques et les fanges, on n'a pas peur de s'enrhumer. En attendant
la pice, ils s'amusent  leur faon, boivent de la bire, cassent des
noix, mangent des fruits, hurlent et parfois se servent de leurs poings;
on les a vus tomber sur les acteurs et mettre le thtre sens dessus
dessous. D'autres fois, mcontents, ils sont alls  la taverne btonner
le pote, ou le berner dans une couverture; ce sont de rudes gaillards,
et il n'y a point de mois o le cri de _clubs_ (en avant les gourdins!)
ne les appelle hors de leur boutique pour exercer leurs bras charnus.
Comme la bire fait son effet, il y a une grande cuve adosse au
parterre, rceptacle singulier qui sert  chacun. L'odeur monte, et on
crie: Brlez du genivre! On en brle avec un rchaud sur la scne, et
la lourde fume emplit l'air. Certainement, les gens qui sont l ne sont
gure dgots ou du moins n'ont pas l'odorat sensible. Au temps de
Rabelais, la propret tait mdiocre. Comptez qu'ils sortent  peine du
moyen ge, et que le moyen ge a vcu sur un fumier.

Au-dessus d'eux, sur la scne, sont les spectateurs capables de payer un
shilling d'entre, les lgants, les gentilshommes. Ceux-l sont 
l'abri de la pluie, et s'ils payent un shilling de plus, ils peuvent
avoir un escabeau.  cela se rduisent les prrogatives du rang et les
inventions du bien-tre; mme il arrive souvent que les escabeaux
manquent; alors ils s'tendent par terre; ce n'est pas en ce temps-l
qu'on fait des faons. Ils jouent aux cartes, fument, injurient le
parterre qui le leur rend bien, et par surcrot leur jette des pommes.
Pour eux, ils gesticulent, ils jurent en italien, en franais, en
anglais[2]; ils plaisantent tout haut avec des mots recherchs,
composites, colors; bref, ils ont les manires nergiques, originales
et gaies des artistes, la mme verve, le mme sans-gne, et, pour
achever la ressemblance, la mme envie de se singulariser, les mmes
besoins d'imagination, les mmes inventions saugrenues et pittoresques,
la barbe taille en ventail, en pointe, en bche, en T, les habits
voyants et riches, emprunts aux cinq ou six nations voisines, brods,
dors, bariols, incessamment exagrs et remplacs par d'autres; il y a
un carnaval dans leur tte comme sur leur dos.

Avec de pareils spectateurs, on peut produire l'illusion sans se donner
beaucoup de peine: point d'apprts, de perspective; peu ou point de
dcors mobiles: leur imagination en fait tous les frais. Un criteau en
grosses lettres indique au public qu'on est  Londres ou 
Constantinople; et cela suffit au public pour se transporter  l'endroit
voulu. Nul souci de la vraisemblance: Vous avez l'Afrique d'un ct,
dit sir Philip Sidney, et l'Asie de l'autre, avec une si grande quantit
d'tats secondaires, que l'acteur, quand il entre, est toujours oblig
de vous dire d'abord o il est; autrement on n'entendrait rien  son
histoire. Puis voici trois dames qui se promnent pour cueillir des
fleurs, et l-dessus nous devons croire que la scne est un jardin. Un
peu aprs, nous entendons parler au mme endroit d'un naufrage, et notre
devoir est d'accepter ce mme endroit pour un rocher.... Arrivent deux
armes reprsentes par quatre pes et un bouclier, et quel est le
coeur si dur qui refuserait de prendre cela pour une bataille range?
Quant au temps, ils sont encore plus libraux. D'ordinaire, un jeune
prince et une jeune princesse tombent amoureux l'un de l'autre; aprs
beaucoup de traverses, elle devient grosse, accouche d'un beau garon;
le garon est perdu, dvient homme, et prt  engendrer un autre
garon.... Tout cela en deux heures. Sans doute, ces normits
s'attnuent un peu sous Shakspeare; avec quelques tapisseries, quelques
grossires imitations d'animaux, de tours, de forts, on aide un peu
l'imagination du public. Mais en somme, chez Shakspeare comme chez les
autres, c'est l'imagination du public qui est le machiniste; il faut
qu'elle se prte  tout, remplace tout, accepte pour une reine un jeune
garon qui vient de se faire la barbe, supporte en un acte dix
changements de lieu, saute tout d'un coup vingt ans[3] ou cinq cents
milles, prenne six figurants pour quarante mille hommes, et se laisse
figurer par un roulement de tambour toutes les batailles de Csar, de
Henri V, de Coriolan et de Richard III. Elle fait tout cela, tant elle
est surabondante et jeune! Rappelez-vous votre adolescence; pour mon
compte, les plus grandes motions que j'ai eues au thtre m'ont t
donnes par une troupe ambulante de quatre demoiselles qui jouaient le
vaudeville et le drame, sur une estrade au fond d'un caf; il est vrai
que j'avais onze ans. Pareillement, dans ce thtre en ce moment, les
mes sont neuves, prtes  tout sentir comme le pote  tout oser.

[Note 1: The very age and body of the time, his form and pressure.
(Shakspeare.)]

[Note 2: Ben Jonson, _Every man in his humour_;--_Cynthia's
Revels_.]

[Note 3: _Winter's tale_; _Cymbeline_; _Julius Csar_.]


II

Ce ne sont l que les dehors; tchons d'entrer plus avant, de voir les
passions, la tournure d'esprit, l'intrieur des hommes; c'est cet tat
intrieur qui suscite et modle le drame, comme le reste; les
inclinations invisibles sont partout la cause des oeuvres visibles, et
le dedans fait le dehors. Quels sont-ils ces bourgeois, ces courtisans,
ce public dont le got faonne le thtre? qu'y a-t-il de particulier
dans la structure et l'tat de leur esprit? Il faut bien que cet tat
soit particulier, puisque tout d'un coup et pendant soixante ans le
drame pousse ici avec une merveilleuse abondance, et qu'au bout de ce
temps il s'arrte sans que jamais aucun effort puisse le ranimer. Il
faut bien que cette structure soit particulire, puisque entre tous les
thtres de l'antiquit et des temps modernes celui-ci se dtache avec
une forme distincte, et prsente un style, une action, des personnages,
une ide de la vie qu'on ne rencontre en aucun sicle et en aucun pays.
Ce trait particulier est la libre et complte expansion de la _nature_.

Ce qu'on appelle nature dans l'homme, c'est l'homme tel qu'il est avant
que la culture et la civilisation l'aient dform et rform. Presque
toujours, lorsqu'une gnration nouvelle arrive  la virilit et  la
conscience, elle rencontre un code de prceptes qui s'impose  elle de
tout le poids et de toute l'autorit du pass. Cent sortes de chanes,
cent mille sortes de liens, la religion, la morale et le savoir-vivre,
toutes les lgislations qui rglent les sentiments, les moeurs et les
manires, viennent entraver et dompter l'animal instinctif et passionn
qui palpite et se cabre en chacun de nous. Rien de semblable ici; c'est
une renaissance, et le frein du pass manque au prsent. Le
catholicisme, rduit aux pratiques extrieures et aux tracasseries
clricales, vient de finir; le protestantisme, arrt dans les
ttonnements ou gar dans les sectes, n'a pas encore pris l'empire; la
religion disciplinaire est dfaite, et la religion morale n'est pas
encore faite; l'homme a cess d'couter les prescriptions du clerg, et
n'a pas encore pel la loi de la conscience. L'glise est un
rendez-vous, comme en Italie; les jeunes gentilshommes vont  Saint-Paul
se promener, rire, causer, taler leurs manteaux neufs; mme la chose
est passe en usage; ils payent pour le bruit qu'ils font avec leurs
perons, et cette taxe est un profit des chanoines[4]; les filous, les
filles sont l, en troupes; elles concluent leurs marchs pendant le
service. Songez enfin que les scrupules de conscience et la svrit des
puritains sont alors choses odieuses, qu'on les tourne en ridicule sur
le thtre, et mesurez la diffrence qui spare cette Angleterre
sensuelle, dbride, et l'Angleterre correcte, discipline et roidie,
telle que nous la voyons aujourd'hui. Ecclsiastique ou sculire, nulle
part on ne dcouvre de rgle. Dans la dfaillance de la foi, la raison
n'a pas pris l'empire, et l'opinion est aussi dpourvue d'autorit que
la tradition. L'ge imbcile qui vient de finir demeure enfoui sous le
ddain avec ses radotages de versificateurs et ses manuels de cuistres,
et parmi les libres opinions qui arrivent de l'antiquit, de l'Italie,
de la France et de l'Espagne; chacun peut choisir  sa guise, sans subir
une contrainte ou reconnatre un ascendant. Point de modle impos comme
aujourd'hui; au lieu d'affecter l'imitation, ils affectent
l'originalit[5]. Chacun veut tre soi-mme, avoir ses jurons, ses
faons, son costume propre, ses particularits de conduite et d'humeur,
et ne ressembler  personne. Ils ne disent pas: Cela se fait, mais:
Je fais cela. Au lieu de se comprimer, ils s'talent. Nul code de
socit; sauf un jargon exagr de courtoisie chevaleresque, ils restent
matres de parler et d'agir selon l'impulsion du moment; vous les
trouverez affranchis des biensances comme du reste. Dans cette rupture
et dans cette absence de toutes les entraves, ils ressemblent  de beaux
et forts chevaux lchs en plein pturage. Leurs instincts natifs n'ont
t ni apprivoiss, ni musels, ni amoindris.

Au contraire, ils ont t maintenus intacts par l'ducation corporelle
et militaire; et comme c'est de la barbarie, non de la civilisation,
qu'ils sortent, ils n'ont point t entams par l'adoucissement inn et
par la modration hrditaire qui aujourd'hui se transmettent avec le
sang et civilisent l'homme avant sa naissance. C'est pourquoi l'homme
qui, depuis trois sicles, devient un animal domestique, est,  ce
moment encore, un animal presque sauvage, et la force de ses muscles,
comme la duret de ses nerfs, augmente l'audace et l'nergie de ses
passions. Regardez chez les hommes incultes, chez les gens du peuple,
comme tout d'un coup le sang s'chauffe et monte au visage; les poings
se ferment, les lvres se serrent, et ces vigoureux corps se prcipitent
tout d'un bloc vers l'action. Les courtisans de ce sicle ressemblent 
nos hommes du peuple. Ils ont le mme got pour les exercices des
membres, la mme indiffrence aux intempries de l'air, la mme
grossiret de langage, la mme sensualit avoue. Ce sont des corps de
charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs
et des gots d'artistes.  quatorze ans[6], un fils de lord va aux
champs pour chasser le daim et prendre de la hardiesse; car chasser le
daim, l'gorger et le voir saigner donne de la hardiesse au coeur. 
seize ans, guerroyer, faire des entreprises, jouter, chevaucher,
assaillir des chteaux, et tous les jours essayer son armure en
appertises d'armes avec quelqu'un de ses serviteurs. Homme fait, il
s'emploie au tir de l'arc,  la lutte, au saut,  la voltige. La cour de
Henri VIII, pour sa bruyante gaiet, ressemble  une fte de village. Le
roi[7] s'exerce tous les jours  tirer, chanter, danser, lutter, jeter
la barre, jouer du flageolet, de la flte, de l'pinette, arranger des
chansons, faire des ballades. Il saute les fosss  la perche et manque
une fois d'y prir. Il aime si fort la lutte, que, publiquement au camp
du Drap d'or, il empoigne Franois Ier  bras-le-corps, pour le jeter 
terre. C'est de cette faon qu'un cuirassier ou un maon accueille
aujourd'hui et essaye un nouveau camarade. En effet, pour
divertissements ils ont, comme les cuirassiers et les maons, la grosse
gaudriole et la bouffonnerie brutale. Dans chaque grande maison, il y a
un fou dont le mtier est de lancer des plaisanteries mordantes, de
faire des gestes baroques, des grimaces, de chanter des chansons
graveleuses, comme dans nos cabarets. Ils trouvent l'injure et l'ordure
plaisantes, ils sont mal embouchs, ils mchent les mots de Rabelais
tout crus, et s'amusent de conversations qui nous rvolteraient. Nul
respect humain; l'empire des convenances et l'habitude du savoir-vivre
ne commenceront que sous Louis XIV et par l'imitation de la France; en
ce moment, tous disent le mot propre, et c'est le plus souvent le gros
mot. Vous verrez sur la scne, dans le _Pricls_ de Shakspeare, toutes
les puanteurs d'un bouge de prostitution[8]. Les grands seigneurs, les
dames pares ont le langage des halles. Quand Henri V fait la cour 
Catherine de France, c'est avec le grossier entrain d'un matelot qui
aurait pris got pour une vivandire; et comme les gabiers qui
aujourd'hui se tatouent un coeur sur le bras pour prouver leur passion 
leur payse, vous trouvez des gens qui avalent du soufre et boivent de
l'urine[9] pour gagner leur matresse par un tmoignage d'amour.
L'humanit manque aussi bien que la dcence[10]. Le sang, la souffrance
ne les meut pas. La cour assiste  des combats d'ours et de taureaux,
o les chiens se font ventrer, ou l'animal enchan est parfois fouett
 mort, et c'est, dit un officier du palais[11], une charmante
rcration. Rien d'tonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les
paysans et les commres. lisabeth donnait des coups de poing  ses
filles d'honneur, de telle faon qu'on entendait souvent ces belles
filles crier et se lamenter d'une piteuse manire. Un jour, elle cracha
sur l'habit  franges de sir Mathew; une autre fois comme Essex, qu'elle
tanait, lui tournait le dos, elle le souffleta. C'tait alors l'usage
des grandes dames de battre leurs enfants et leurs serviteurs. La pauvre
Jane Grey tait parfois si misrablement bouscule, frappe, pince, et
maltraite encore en d'autres faons qu'elle n'ose rapporter, qu'elle
se souhaitait morte. Leur premire ide est d'en venir aux injures, aux
coups, de se satisfaire. Comme au temps fodal, ils en appellent
d'abord aux armes, et gardent l'habitude de se faire justice par
eux-mmes et sur-le-champ. Jeudi dernier[12], crit Gilbert Talbot,
comme milord Rytche allait  cheval dans la rue, un certain Wyndhans lui
tira un coup de pistolet.... Et le mme jour, comme sir John Conway se
promenait, M. Ludovyk Grevell arriva soudainement sur lui, et le frappa
de son pe sur la tte.... Je suis forc d'importuner Vos Seigneuries
de ces bagatelles, n'ayant rien appris de plus important. Nul, mme la
reine, n'est en sret parmi des mes violentes[13]. Aussi, quand un
homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais, on lui coupe le
poing, et on bouche les artres avec un fer rouge. Il n'y a que ces
images atroces, et le douloureux fantme de la chair saignante et
souffrante qui puisse dompter la vhmence et contenir les soubresauts
de leurs instincts. Jugez maintenant des matriaux qu'ils fournissent au
thtre et des personnages qu'ils demandent au thtre; pour tre
d'accord avec le public, la scne n'aura pas trop des plus franches
concupiscences et des plus puissantes passions; il faudra qu'elle montre
l'homme lanc jusqu'au bout de son dsir, effrn, presque fou, tantt
frissonnant et fixe devant la blanche chair palpitante que ses yeux
dvorent, tantt hagard et grinant devant l'ennemi qu'il veut
dchirer, tantt soulev hors de lui-mme et boulevers  l'aspect des
honneurs et des biens qu'il convoite, toujours en tumulte et envelopp
dans une tempte d'ides tourbillonnantes, parfois secou de gaiets
imptueuses, le plus souvent voisin de la fureur et de la folie, plus
fort, plus ardent, plus abandonn, plus audacieusement lch  travers
le rseau de la raison et de la loi qu'il ne fut jamais. Nous entendons
 travers les drames comme  travers l'histoire du temps ce grondement
farouche: le seizime sicle ressemble  une caverne de lions.

Parmi ces passions si fortes, nulle ne manque. La nature apparat ici
dans toute sa fougue; mais aussi dans toute sa plnitude. Si rien n'a
t amorti, rien n'a t mutil. C'est l'homme entier qui se dploie,
coeur, esprit, corps et sens, avec les plus nobles et les plus fines de
ses aspirations, comme avec les plus bestiaux et les plus sauvages de
ses apptits, sans que la domination de quelque circonstance matresse
le jette tout d'un ct, pour l'exalter ou le rabaisser. Il n'est point
roidi comme il le sera sous le puritanisme. Il n'est point dcouronn
comme il le sera sous la Restauration. Aprs le vide et l'ennui du
quinzime sicle, il s'est rveill, par une seconde naissance, comme
jadis en Grce il s'est veill par une premire naissance, et cette
fois, comme l'autre, les sollicitations du dehors sont venues toutes
ensemble pour faire sortir ses facults de leur inertie et de leur
torpeur. Une sorte de temprature bienfaisante s'est rpandue sur elles
pour les couver et les faire clore. La paix, la prosprit, le
bien-tre ont commenc; les industries nouvelles et l'activit
croissante ont tout d'un coup dcupl les objets de commodit et de
luxe; l'Amrique et l'Inde dcouvertes ont fait briller  tous les yeux
des trsors et des prodiges entasss dans le lointain des mers
inconnues; l'antiquit retrouve, les sciences bauches, la Rforme
entreprise, les livres multiplis par l'imprimerie, les ides
multiplies par les livres, ont doubl les moyens de jouir, d'imaginer
et de penser. On veut jouir, imaginer, penser, car le dsir crot avec
l'attrait, et ici tous les attraits se rencontrent. Il y en a pour les
sens, dans ces appartements que l'on commence  chauffer, dans ces lits
qu'on garnit d'oreillers, dans ces carrosses dont pour la premire fois
on fait usage. Il y en a pour l'imagination, dans ces palais nouveaux,
arrangs  l'italienne; dans ces tapisseries nuances, apportes de
Flandre; dans ces riches costumes, brods d'or, qui, incessamment
changs, rassemblent les fantaisies et les magnificences de toute
l'Europe. Il y en a pour l'esprit, dans ces nobles et beaux crits qui,
rpandus, traduits, interprts, apportent la philosophie, l'loquence
et la posie de l'antiquit restaure et des Renaissances environnantes.
Sous cet appel, toutes les aptitudes et tous les instincts se dressent 
la fois: les bas et les sublimes, l'amour idal et l'amour sensuel,
l'avidit grossire et la gnrosit pure. Rappelez-vous ce que vous
avez senti vous-mme au moment o d'enfant vous tes devenu homme, quels
souhaits de bonheur, quelle grandeur d'esprances, quelle intemprance
de coeur vous poussaient vers toutes les joies; avec quel lan vos
mains, d'elles-mmes, se portaient  la fois vers chaque branche de
l'arbre, et refusaient d'en laisser chapper un seul fruit.  seize ans,
comme Chrubin, on dsire une servante en adorant une madone; on est
capable de toutes les convoitises et aussi de toutes les abngations; on
trouve la vertu plus belle, et les soupers meilleurs; la volupt a plus
de saveur, et l'hrosme a plus de prix; il n'est pas d'attrait qui ne
soit poignant; la suavit et la nouveaut des choses sont trop fortes;
et, dans l'essaim des passions qui bourdonne au dedans de nous et nous
pique comme des dards d'abeille, nous ne savons que nous prcipiter tour
 tour en tous les sens. Tels taient les hommes de ce temps, Raleigh,
Essex, lisabeth, Henri VIII lui-mme, excessifs et ingaux, prompts aux
dvouements et aux crimes, violents dans le bien et dans le mal,
hroques avec d'tranges faiblesses, humbles avec de soudains
redressements, jamais vils de parti pris comme les viveurs de la
Restauration, jamais rigides par principes comme les puritains de la
Rvolution, capables de pleurer comme des enfants[14], et de mourir
comme des hommes, souvent bas courtisans, plus d'une fois vritables
chevaliers, et qui, parmi tant de contrarits de conduite, ne
manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi
disposs, ils peuvent tout comprendre, les frocits sanguinaires et les
gnrosits exquises, la brutalit de la dbauche infme et les plus
divines innocences de l'amour, accepter tous les personnages, des
prostitues et des vierges, des princes et des saltimbanques, passer
subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimits lyriques, couter
tour  tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Mme il
faudra que le drame, pour imiter et contenter la fcondit de leur
nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surcharg, florissant
d'images, et, tout  ct, la prose populacire; bien plus, il faudra
qu'il violente son style naturel et son cadre naturel; qu'il mette des
chants, des clats de posie dans les conversations des courtisans et
dans les harangues des hommes-d'tat; qu'il amne sur la scne des
feries d'opra[15], des gnomes, des nymphes de la terre et de la mer,
avec leurs bosquets et leurs prairies; qu'il force les dieux  descendre
sur le thtre, et l'enfer lui-mme  livrer ses feries. Nul thtre
n'est si complexe; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet.

[Note 4: Parmi les laques, il y avait peu de dvotion; le jour du
Seigneur tait grandement profan et peu observ; les prires communes
n'taient pas frquentes; plusieurs vivaient sans rendre aucun culte 
Dieu. Beaucoup taient purement paens et athes; la cour de la reine
elle-mme tait un asile d'picuriens et d'athes et de gens sans loi.
(Strype, anne 1572.) Dans ma jeunesse.... le dimanche.... le peuple ne
voulait pas interrompre ses jeux et ses danses, et bien des fois celui
qui lisait la Bible tait forc de s'arrter jusqu' ce que le joueur de
flageolet et les acteurs eussent fini. Parfois les danseurs entraient
dans l'glise avec tous leurs accoutrements, leurs charpes, leurs
dguisements, et des clochettes qui sonnaient  leurs jambes, et,
aussitt que la prire commune tait dite, retournaient ensuite  leur
divertissement. (_Baxter's Narrative._)]

[Note 5: Ben Jonson, _Every man in his humour_.]

[Note 6: _Chronique d'Hardinge._]

[Note 7: Holinshed, 806, Lodge; Fenton; Harrington, _Nug antiqu_.
M. Philarte Chasles, _tudes sur Shakspeare_. _Voy._ Shakspeare et tous
les auteurs dramatiques.]

[Note 8: Rle de Calypso dans _Massinger_; de Putana dans _Ford_; de
Protalyce dans _Beaumont and Fletcher_.]

[Note 9: Middleton, _Dutch Courtezan_ cit par Phil. Chasles,
_tudes sur Shakspeare_, 99.]

[Note 10: Commission donne par Henri VIII au comte d'Hertford,
1544.

You are there to put all to fire and sword, to burn Edinburg town, and
to raze and deface it, when you have sacked it and gotten what you can
out of it. Do what you can out of hand and without long tarrying, to
beat down and overthrow the castle, sack Holyrood-House, and as many
towns and villages about Edinburg as you conveniently can; sack Leith,
and burn and subvert it, and all the rest, putting man, woman and child
to fire and sword, without exception when any resistance shall be made
against you; and this done, pass over to the Fife land, and extend like
extremities and destructions in all towns and villages whereunto you may
reach conveniently, not forgetting among all the rest to spoil and turn
upside down the cardinal's town of St Andrew, as the upper stone may be
the nether, and not one stick stand by another, sparing no creature
alive within the same, specially such as either in friendship or blood
be allied to the cardinal. This journey shall succeed most to His
Majesty's honour. (T. II, 440, _Pictorial history of England_ by Craig
and Mac-Farlane.)]

[Note 11: Laneham, _A goodly relief_.]

[Note 12: 13 fvrier 1587. _Voy._, pour tous ces dtails, Nathan
Drake, _Shakspeare and his times_; Phil. Chasles, _tudes sur le
seizime sicle_.]

[Note 13: Essex, soufflet par la reine, mit la main sur la garde de
son pe.]

[Note 14: Le grand chancelier Burleigh pleurait souvent, tant il
tait rudoy par lisabeth.]

[Note 15: Middleton.]


III

Dans cet panouissement si universel et si libre, les passions ont
pourtant leur tour propre qui est anglais, parce qu'elles sont
anglaises. Aprs tout,  tout ge, sous toute civilisation, un peuple
est toujours lui-mme; quel que soit son habit, sayon de poil de
chvre, pourpoint dor, ou frac noir, les cinq ou six grands instincts
qu'il avait dans ses forts le suivent dans ses palais et dans ses
bureaux. Aujourd'hui encore, les passions militantes, l'humeur sombre
subsistent sous la rgularit et le bien-tre des moeurs modernes[16].
L'nergie et l'pret native font irruption  travers la perfection de
la culture et les habitudes du _comfort_. Les jeunes gens riches, au
sortir d'Oxford, vont chasser l'ours au Canada, l'lphant au cap de
Bonne-Esprance, vivent sous la tente, boxent, sautent les haies 
cheval, manoeuvrent leurs _clippers_ sur les ctes prilleuses,
jouissent de la solitude et du danger. L'ancien Saxon, le vieux _rover_
des mers Scandinaves, n'a pas pri. Jusque dans les coles, les enfants
se rudoient, se rsistent, se battent comme des hommes, et leur naturel
est si indompt qu'il faut les verges et les meurtrissures pour les
rduire sous la discipline de la loi. Jugez de ce qu'ils taient au
seizime sicle: la race anglaise[17] passe alors pour la race la plus
belliqueuse de l'Europe, la plus redoutable dans les batailles, la
plus impatiente de tout ce qui ressemble  la servitude. Les btes
sauvages anglaises: c'est ainsi que Cellini les appelle; et les
normes pices de boeuf dont ils s'emplissent, entretiennent la force
et la frocit de leurs instincts. Pour achever de les endurcir, les
institutions travaillent dans le mme sens que la nature. La nation est
arme, chaque homme est lev en soldat, tenu d'avoir des armes selon sa
condition, de s'exercer le dimanche et les jours de fte; depuis le
yeoman jusqu'au lord, la vieille constitution militaire les tient
enrgiments et prts  l'action. Dans un tat qui ressemble  une
arme, il faut que les chtiments, comme dans une arme, soient
terribles, et, pour les aggraver, la hideuse guerre des deux Roses qui,
 chaque incertitude de la succession, peut reparatre, est encore
prsente dans tous les souvenirs. De pareils instincts, une semblable
constitution, une telle histoire dressent devant eux l'ide de la vie
avec une svrit tragique; la mort est  ct, et aussi les blessures,
les billots, les supplices; le beau manteau de pourpre que les
Renaissances du Midi talent joyeusement au soleil pour s'en parer comme
d'une robe de fte, est ici tach de sang et bord de noir. Partout[18]
une discipline rigide, et la hache prte pour toute apparence de
trahison; les plus grands, des vques, un chancelier, des princes, des
parents du roi, des reines, un protecteur, agenouills sur la paille,
viendront clabousser la Tour de leur sang; un  un, on les voit
dfiler, tendre le col: le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn,
la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, l'amiral Seymour, le duc
de Somerset, lady Jane Grey et son mari, le duc de Northumberland, la
reine Marie Stuart, le comte d'Essex, tous sur le trne ou sur les
marches du trne, au fate des honneurs, de la beaut, de la jeunesse et
du gnie; de cette procession clatante, on ne voit revenir que des
troncs inertes, manis  plaisir par la main du bourreau. Compterai-je
les bchers, les pendaisons, les hommes vivants dtachs de la potence,
ventrs, coups en quartiers[19], les membres jets au feu, les ttes
exposes sur les murailles? Il y a telle page d'Holinshed qui semble un
ncrologe: Le vingt-cinquime jour de mai, dans l'glise de Saint-Paul
de Londres, furent examins dix-neuf hommes et six femmes ns en
Hollande, qui taient hrtiques; quatorze d'entre eux furent
condamns: un homme et une femme brls  Smithfield; les douze autres
furent envoys dans d'autres villes pour tre brls.--Le dix-neuvime
juin, trois moines de Charterhouse furent pendus, dtachs et coups en
quartiers  Tyburn, leurs ttes et leurs morceaux exposs dans Londres,
pour avoir ni que le roi ft le chef suprme de l'glise.--Et aussi le
vingt-unime du mme mois, et pour la mme cause, le docteur John
Fisher, vque de Rochester, fut dcapit pour avoir ni la suprmatie,
et sa tte expose sur le pont de Londres. Le pape l'avait nomm
cardinal et lui avait envoy son chapeau jusqu' Calais, mais la tte
tait tombe avant que le chapeau ft dessus, de sorte qu'ils ne se
rencontrrent pas.--Le premier de juillet, sir Thomas More fut dcapit
pour le mme crime, c'est--dire pour avoir ni que le roi ft chef
suprme de l'glise. Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire;
les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamns vont au
billot paisiblement, comme si la chose tait toute naturelle. Anne de
Boleyn dit srieusement avant de livrer sa tte: Je prie Dieu de
conserver le roi, et de lui envoyer un long rgne, car jamais il n'y eut
prince meilleur et plus compatissant[20]. La socit est comme en tat
de sige, si tendue que chacun enferme dans l'ide de l'ordre; l'ide de
l'chafaud. On l'aperoit, la terrible machine; dresse sur toutes les
routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes.
Une sorte de loi martiale, implante par la conqute dans les matires
civiles; est entre de l dans les matires ecclsiastiques[21], et le
rgime conomique lui-mme a fini par s'y trouver asservi. Ainsi que
dans un camp[22], les dpenses, l'habillement; la nourriture de chaque
classe sont fixs et restreints; nul homme ne peut vaguer hors de son
district, tre oisif, vivre  sa volont. Tout inconnu est saisi,
interrog; s'il ne peut rendre bon compte de lui-mme, les _stocks_[23]
de la paroisse sont l pour meurtrir ses jambes; comme dans un rgiment,
il passe pour un espion et pour un ennemi. Quiconque, dit la loi[24],
aura vagabond pendant trois jours, sera marqu d'un fer rouge sur la
poitrine, et livr comme esclave  celui qui le dnoncera. Celui-ci
prendra l'esclave, lui donnera du pain, de l'eau, de la petite boisson,
des aliments de rebut, et le forcera  travailler, en le battant, en
l'enchanant, ou autrement, quel que soit l'ouvrage ou le travail, si
abject qu'il soit. Il peut le vendre, le lguer, le louer, trafiquer de
lui, comme de tout autre bien, meuble ou marchandise, lui mettre un
cercle de fer au cou et  la jambe; s'il fuit et s'absente plus de
quatorze jours, il est marqu au front d'un fer rouge, et esclave pour
toute sa vie; s'il fuit une seconde fois, il est tu. Parfois, dit More,
on voit une vingtaine de voleurs pendus au mme gibet. En un an[25],
quarante personnes furent mises  mort dans le seul comt de Somerset,
et, dans chaque comt, on trouvait trois ou quatre cents voleurs et
vagabonds qui parfois s'assemblaient et pillaient en troupes armes de
soixante hommes. Qu'on regarde de prs  toute cette histoire, aux
bchers de Marie, aux piloris d'lisabeth, et on verra que la
temprature morale de ce pays, comme sa temprature physique, est pre
entre toutes. La joie n'y est point savoure comme en Italie; ce qu'on
appelle _Merry England_, c'est l'Angleterre livre  la verve animale,
au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prosprit
continue, le courage et la confiance en soi; la volupt manque en ce
climat et dans cette race. Au milieu des belles croyances populaires
apparaissent les lugubres rves et le cauchemar atroce de la
sorcellerie. L'vque Jewell[26] dclare devant la reine que, dans ces
dernires annes, les sorcires et sorciers se sont merveilleusement
multiplis. Tels ministres affirment qu'ils ont eu  la fois dans leur
paroisse dix-sept ou dix-huit sorcires, entendant par l celles qui
pourraient oprer des miracles surnaturels. Elles jettent des sorts qui
plissent les joues, desschent la chair, barrent le langage, bouchent
les sens, consument l'homme jusqu' la mort. Instruites par le diable,
elles font, avec les entrailles et les membres des enfants, des
onguents pour chevaucher dans l'air. Quand un enfant n'est pas baptis
ou prserv par le signe de la croix, elles vont le prendre la nuit
dans son berceau ou aux cts de sa mre..., le tuent..., puis, l'ayant
enseveli, le drobent du tombeau pour le faire bouillir en un chaudron
jusqu' ce que la chair soit devenue potable. C'est une rgle
infaillible que, chaque quinzaine, ou tout au moins chaque mois, chaque
sorcire doit au moins tuer un enfant pour sa part. Il y avait l de
quoi faire claquer les dents d'pouvante. Joignez-y la salet et le
grotesque, les misrables polissonneries, les dtails de marmite, toutes
les vilenies qui ont pu hanter l'imagination triviale d'une vieille
dgotante et hystrique, voil les spectacles que Middleton et
Shakspeare talent, et qui sont conformes aux sentiments du sicle et 
l'humeur nationale.  travers les clats de la verve et les splendeurs
de la posie perce la tristesse foncire. Les lgendes douloureuses ont
pullul; tout cimetire a son revenant; partout o un homme a t tu
revient un esprit. Beaucoup de gens n'osent sortir de leur village aprs
le soleil couch. Le soir,  la veille, on parle du carrosse qui
apparat men par des chevaux sans tte avec un postillon et des cochers
sans tte, ou des esprits malheureux qui, obligs d'habiter la plaine
sous le souffle aigu de la bise, implorent l'abri d'une haie ou d'un
vallon. Ils rvent horriblement de la mort: Mourir, aller nous ne
savons pas o!--tre couch, clou dans la fosse froide et pourrir!
Cette chaude vie frmissante qui devient une motte de terre gluante et
ptrie!--Et l'heureuse me, qui tout  l'heure sera plonge dans des
flots de feu,--ou rsidera dans des rgions frissonnantes barres d'une
triple enceinte de glace,--ou sera emprisonne dans les vents aveugles,
et roule avec une violence incessante tout autour de ce monde
suspendu,--ou, pis que le pire de tout cela,--au del de ce que les
penses sans loi ni limite imaginent, hurlantes,--c'est trop
horrible[27]. Les plus grands parlent avec une rsignation morne de la
grande obscurit infinie qui enveloppe notre pauvre petite vie
vacillante, de cette vie qui n'est qu'une fivre anxieuse, de cette
triste condition humaine qui n'est que passion, draison et douleur, de
cet tre humain qui lui-mme n'est peut-tre qu'un vain fantme, un rv
douloureux de malade.  leurs yeux, nous roulons sur une pente fatale o
le hasard nous entre-choque; et le destin intrieur qui nous pousse ne
nous brise qu'aprs nous avoir aveugls. Au del de tout est la tombe
muette, o l'on n'entend plus rien, ni le pas joyeux de son ami, ni la
voix de son amant, ni le conseil affectueux de son pre, o il n'y a
plus rien, o tout est oubli, poussire, obscurit ternelle. Encore
s'il n'y avait rien! Mourir, dormir! oui, et rver peut-tre. Rver
lugubrement, tomber dans un cauchemar pareil  celui de la vie; pareil
 celui o nous nous dbattons aujourd'hui, o nous crions, haletants,
d'un gosier rauque! Voil leur ide de l'homme et de la vie, ide
nationale qui remplit le thtre de calamits et de dsespoirs, qui
tale les supplices et les massacres, qui prodigue la folie et le crime,
qui met partout la mort comme issue; une brume menaante et sombre
couvre leur esprit comme leur ciel, et la joie comme le soleil ne perce
chez eux que violemment et par intervalles. Ils sont autres que les
races latines, et, dans la Renaissance commune, ils renaissent autrement
que les races latines. Le libre et plein dveloppement de la pure nature
qui, en Grce et en Italie, aboutit  la peinture de la beaut et de la
force heureuse, aboutit ici  la peinture de l'nergie farouche, de
l'agonie et de la mort.

[Note 16: Voyez, pour comprendre ce caractre, les rles de James
Harlowe dans _Richardson_, du vieil Osborne dans _Thackeray_, de sir
Giles Overreach dans _Massinger_, de Manly dans _Wycherley_.]

[Note 17: _Hentzner's Travels._--Benvenuto Cellini; voyez _passim_
les costumes avec notices, imprims  Venise et en Allemagne:
_Bellicosissimi_.--Froude, t. I, p. 19, 52.]

[Note 18: Voyez Froude, _History of England_, tomes I, II, III.]

[Note 19: Quand son coeur fut arrach, il poussa un gros
gmissement. _Excution de Parry_, Strype, III, 251. Consulter Lingard,
IV, 259; Holinshed, II, 938.]

[Note 20: Holinshed, 940.]

[Note 21: Sous Henri IV et Henri V.]

[Note 22: Froude, I, 15.]

[Note 23: Machine de bois qui servait pour les punitions; c'est une
sorte de cangue.]

[Note 24: En 1547. _Pictorial history_, t. II, 467.]

[Note 25: _Pictorial history_, tome II, 907, anne 1596.]

[Note 26: _Dmonologie_ du roi Jacques, statuts du Parlement de 1597
 1613: Un nomm Scot, dit le roi Jacques, _n'a pas eu honte_ de nier
dans un imprim public qu'il y et une chose telle que la sorcellerie,
soutenant ainsi la vieille erreur des Saducens, lesquels niaient qu'il
y et des esprits. Voyez le livre de Reginald Scot. 1584 (_Nathan
Drake_).]

[Note 27: Shakspeare, _Measure for Measure_, _Tempest_, _Hamlet_,
_Macbeth_.--Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, acte IV.

  To die, and go we know not where;
  To lie in cold obstruction and to rot;
  This sensible warm motion to become
  A kneaded clod; and the delighted spirit
  To bathe in fiery floods, or to reside
  In thrilling regions of thick-ribbed ice;
  To be imprison'd in the viewless winds,
  And blown with restless violence round about
  The pendent world, or to be worse them worst
  Of those, that lawless and incertain thoughts
  Imagine howling!--'Tis too horrible!
                          (Shakspeare, _Measure for Measure_, III, 2.)

              We are such stuff
  As dreams are made of, and our little life
  Is rounded with a sleep.]


IV

Ainsi naquit ce thtre; thtre unique dans l'histoire comme le moment
admirable et passager d'o il est sorti, oeuvre et portrait de ce jeune
monde, aussi naturel, aussi effrn et aussi tragique que lui. Quand un
drame original et national s'lve, les potes qui l'tablissent portent
en eux-mmes les sentiments qu'il reprsente. Ils manifestent mieux que
les autres hommes l'esprit public, parce que l'esprit public est plus
fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes
clatent dans leur coeur avec un cri plus pre ou plus juste, et c'est
pour cela que leur voix devient la voix de tous. L'Espagne chevaleresque
et catholique rencontre ses interprtes dans des enthousiastes et des
don Quichotte, dans Calderon soldat, puis prtre; dans Lope, volontaire
 quinze ans, amoureux exalt, duelliste errant, soldat de l'Armada, 
la fin prtre et familier du Saint-Office, si fervent, qu'il jene
jusqu' s'puiser, s'vanouit d'motion en disant la messe, et
ensanglante de ses flagellations les murs de sa chambre. La sereine et
noble Grce a pour chef de ses potes tragiques un des plus accomplis et
des plus heureux de ses enfants[28], Sophocle, le premier dans les
choses du chant et de la palestre, qui,  quinze ans, chantait nu le
pan devant le trophe de Salamine, et qui, depuis, ambassadeur,
gnral, toujours aim des Dieux et passionn pour sa ville, offrit en
spectacle dans sa vie comme dans ses oeuvres l'harmonie incomparable qui
a fait la beaut du monde antique, et que le monde moderne n'atteindra
plus. La France loquente et mondaine, dans le sicle qui a port le
plus loin l'art des biensances et du discours, trouve pour crire ses
tragdies oratoires, et peindre ses passions de salon, le plus habile
artisan de paroles, Racine, un courtisan, un homme du monde, le plus
capable, par la dlicatesse de son tact et par les mnagements de son
style, de faire parler des hommes du monde et des courtisans.
Pareillement ici les potes conviennent  l'oeuvre. Presque tous sont
des bohmes, ns dans le peuple[29], instruits pourtant, et le plus
souvent lves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur
ducation fait contraste avec leur tat; Ben Jonson est beau-fils d'un
maon, maon lui-mme; Marlowe est fils d'un cordonnier; Shakspeare,
d'un marchand de laine; Massinger, d'un domestique de grande maison. Ils
vivent comme ils peuvent, font des dettes, crivent pour gagner leur
pain, montent sur le thtre. Peel, Lodge, Marlowe, Jonson, Shakspeare,
Heywood sont acteurs; la plupart des dtails qu'on a sur leur compte
sont tirs du journal d'Henslowe, un ancien prteur sur gages, plus tard
bailleur de fonds et imprsario, qui les fait travailler, leur accorde
des avances, reoit en nantissement leurs manuscrits ou leur garde-robe.
Pour une pice de thtre, il donne sept ou huit livres sterling; aprs
l'an 1600, les prix montent, et vont jusqu' vingt ou vingt-cinq livres.
On voit bien que, mme aprs cette hausse, le mtier d'auteur donne 
peine du pain; pour gagner quelque argent, il faut, comme Shakspeare, se
faire entrepreneur, tcher d'avoir une part dans la proprit du
thtre; mais le cas est rare, et la vie qu'ils mnent, vie de comdiens
et d'artistes, imprvoyante, excessive, gare  travers les dbauches
et les violences, parmi les femmes de mauvaise vie, au contact des
jeunes galants, parmi les provocations de la misre, de l'imagination
et de la licence, les mne ordinairement  l'puisement,  l'indigence
et  la mort. On jouit d'eux, et on les nglige ou on les mprise; tel,
pour une allusion politique, est mis en prison, et manque de perdre les
oreilles; les grands, les gens d'administration les rudoient comme des
valets. Heywood, qui joue presque tous les jours, s'impose, en outre,
pendant plusieurs annes, l'obligation d'crire un feuillet chaque jour,
compose  la diable dans les tavernes, peine et sue en vrai manoeuvre
littraire[30], et meurt laissant deux cent vingt pices, dont la
plupart se perdront. Kyd, un des premiers, meurt dans la misre.
Shirley, l'un des derniers,  la fin de sa carrire, est contraint de
redevenir instituteur. Massinger meurt inconnu, et on ne trouve sur lui
dans le registre de la paroisse que cette triste mention: Philippe
Massinger, un tranger. Peu de mois aprs la mort de Middleton, sa
veuve est force de demander un secours  la Cit, parce qu'il n'a rien
laiss. L'imagination opprime[31] en eux la raison, c'est la maladie
commune des potes. Ils veulent jouir, et se laissent aller; leur
temprament, leur coeur les matrise; dans leur vie comme dans leurs
pices, les impulsions sont irrsistibles; le dsir arrive tout d'un
coup, comme un flot qui noie les raisonnements, la rsistance, et qui
souvent mme ne laisse ni aux raisonnements, ni  la rsistance le
temps de se montrer[32]. Beaucoup sont des viveurs, des viveurs tristes,
sortes de Musset et de Murger, qui s'abandonnent et s'tourdissent,
capables des rves les plus potiques et les plus purs, des
attendrissements les plus dlicats et les plus touchants, et qui,
nanmoins, ne savent que miner leur sant et gter leur gloire. Tels
sont Nash, Decker et Greene; Nash, satirique fantaisiste, qui abusa de
son talent, et conspira en prodigue contre les bonnes heures[33];
Decker, qui passa trois ans dans la prison du Banc du Roi; Greene
surtout, charmant esprit, riche, gracieux, qui se perdit  plaisir,
confessant ses vices[34] publiquement, avec des larmes, et un instant
aprs s'y replongeant. Ce sont des hommes-filles, vraies courtisanes de
moeurs, de corps et de coeur. Au sortir de Cambridge, avec de bons
drilles aussi libertins que lui, Greene avait parcouru l'Espagne,
l'Italie, o il avait vu et pratiqu, dit-il, toutes sortes d'infamies
abominables  dclarer. Vous voyez que le pauvre homme est franc, et ne
s'pargne gure; il est naturel, emport en toutes choses, dans le
repentir comme dans le reste, ingal par excellence, fait pour se
dmentir, non pour se corriger. Au retour il devint,  Londres, un
pilier de tavernes, hanteur de mauvais lieux. J'tais noy dans
l'orgueil, dit-il; courir les filles tait mon exercice journalier, et
la gloutonnerie avec l'ivrognerie, mon seul plaisir;... je prenais du
plaisir  jurer et  blasphmer le nom de Dieu.... Ces vanits et autres
pamphlets futiles, o j'crivaillais sur l'amour et sur mes vaines
imaginations, taient mon gagne-pain, et,  cause de tous mes vains
discours, j'tais aim de toutes sortes de gens frivoles, qui taient
mes compagnons assidus, venaient incessamment  mon logis, et l
passaient le temps  trinquer,  sabler le vin,  se gorger avec moi
toute la journe.... Si je puis avoir mon contentement tant que je
vis, disait-il encore, cela me suffit, je me tirerai d'affaire aprs la
mort comme je pourrai.... L'enfer, qu'est-ce que vous me parlez de
l'enfer? Je sais que, si j'y vais, j'aurai la compagnie de gens
meilleurs que moi, et j'y rencontrerai aussi quelques bons drles  tte
chaude, et pourvu que je n'y sois pas clou seul, je ne m'en soucie
pas.... Si je ne craignais pas plus les juges du Banc du Roi que je ne
crains Dieu, j'irais, avant de me coucher, fourrer ma main dans le sac
d'un bourgeois ou d'un autre. Un peu aprs, il a des remords, il se
marie, peint en vers dlicieux la rgularit et le calme de la vie
honnte, puis revient  Londres, mange son bien et la dot de sa femme
avec une drlesse de bas tage, parmi les ruffians, les entremetteurs,
les filous, les filles, buvant, blasphmant, s'excdant de veilles et
d'orgies, crivant pour avoir du pain, quelquefois rencontrant parmi les
criailleries et les puanteurs d'un bouge des penses d'adoration et
d'amour dignes de Rolla, le plus souvent dgot de lui-mme, pris d'un
accs de larmes entre deux buvettes, et composant de petits traits pour
s'accuser, regretter sa femme, convertir ses camarades, ou prmunir les
jeunes gens contre les ruses des prostitues et des escrocs.  ce rgime
on s'use vite; il ne lui fallut que six ans pour s'puiser. Une
indigestion de vin du Rhin et de harengs sals l'acheva. Sans son
htesse qui le recueillit, il serait mort dans la rue. Il dura encore
un peu, puis s'teignit; quelquefois il lui demandait en pleurant un sou
de vin de Malvoisie; il tait plein de poux, n'avait qu'une chemise, et
quand la sienne tait au blanchissage, il tait oblig d'emprunter celle
du mari. Ses habits et son pe furent vendus trois shillings, et les
pauvres gens payrent les frais d'enterrement: quatre shillings pour le
linceul, et six shillings quatre pence pour le convoi. C'est dans ces
bas-fonds, sur ces fumiers, parmi ces dvergondages et ces violences,
que poussa le gnie dramatique, entre autres celui du premier, d'un des
plus puissants, du vrai fondateur, Christopher Marlowe.

Celui-ci tait un esprit drgl, dbord, outrageusement vhment et
audacieux, mais grandiose et sombre, avec la vritable fureur
potique; paen de plus, et rvolt de moeurs et de doctrines. Dans cet
universel retour aux sens, et dans cet lan des forces naturelles qui
fait la Renaissance, les instincts corporels et les ides qui les
consacrent se dbrident imptueusement. Marlowe, comme Greene, comme
Kett[35], est un incrdule, nie Dieu et le Christ, blasphme la
Trinit[36], prtend que Mose tait un imposteur, que le Christ tait
plus digne de mort que Barrabas, que si lui, Marlowe, entreprenait
d'crire une nouvelle religion, il la ferait meilleure, et dans chaque
compagnie o il va, prche son athisme. Voil les colres, les
tmrits et les excs que la libert de penser met dans ces esprits
neufs, qui, pour la premire fois aprs tant de sicles, osent marcher
sans entraves. De la boutique de son pre, encombre d'enfants, du
milieu des tire-pieds et des alnes, il s'est trouv tudiant 
Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour 
Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et
des tavernes, sa tte a ferment, et ses passions se sont chauffes. Il
devient acteur; mais s'tant cass la jambe dans une scne de dbauche,
il reste boiteux, et ne peut plus paratre sur les planches. Il annonce
tout haut son incrdulit, et un procs s'entame, qui, si le temps n'et
manqu, l'et peut-tre conduit au bcher. Il fait l'amour avec une
espce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le
poignet retourn, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'oeil et
dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphmant. Il
n'avait que trente ans; jugez de la posie qui peut sortir d'une vie
aussi emporte et aussi remplie: d'abord la dclamation exagre, les
entassements de meurtres, les atrocits, la pompeuse et furieuse fanfare
de la tragdie clabousse dans le sang, et des passions exaltes
jusqu' la dmence. Tous les commencements du thtre anglais, _Ferrex
et Porrex_, _Cambyses_, _Hieronymo_, mme le _Pricls_ de Shakspeare,
atteignent  ce mme comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38].
C'est la premire explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands
de Schiller, et comment notre dmocratie moderne a reconnu pour la
premire fois son image dans les mtaphores et les cris de Charles Moor.
Pareillement ici les personnages se dmnent et hurlent, frappent la
terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les
trompettes sonnent, les tambours battent, les armures dfilent, les
armes s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se
poignardent eux-mmes; les discours ronflent avec des menaces
titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant
leurs voix de basse; la mort hagarde, de ses serres rapaces, treint
leur coeur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie. Le
hros, le grand Tamerlan, assis sur un char que tranent des rois
enchans, fait brler les villes, noyer les femmes et les enfants,
passer les hommes au fil de l'pe, et  la fin, atteint d'un mal
invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le
frappent et qu'il voudrait dtrner. Voil dj la peinture de l'orgueil
insens, de la fougue aveugle et meurtrire, qui, promene  travers les
dvastations, arrive  s'armer contre le ciel lui-mme. La surabondance
de la sve sauvage et intemprante amne ce puissant vers tonnant, cette
prodigalit de carnages, cet talage de splendeurs et de couleurs
surcharges, ce dchanement de passions dmoniaques, cette audace de
l'impit grandiose. Si dans les drames qui suivent, la
_Saint-Barthlemy_, le _Juif de Malte_, l'enflure diminue, la violence
reste: Barabbas, le Juif, ensauvag par la haine, est dsormais sorti de
l'humanit; il a t trait par les chrtiens comme une bte, et il les
hait  la faon d'une bte. Il a purg son coeur de la compassion et
de l'amour[40]; il rit quand les chrtiens pleurent. Il va se promener
la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gmissent
sous les murailles. Il a tudi la mdecine, et s'en sert pour occuper
les fossoyeurs, pour fournir  leurs bras des tombes  creuser, et des
glas de morts  mettre en branle. Il s'est donn la joie de remplir en
un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les
hpitaux, et,  chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un
homme au suicide. Toutes ces cruauts, il les tale, il s'en applaudit,
comme un dmon qui se rjouit d'tre un bon bourreau, et d'enfoncer les
patients dans la dernire extrmit de l'angoisse. Sa fille a deux
prtendants chrtiens, et, au moyen de lettres supposes, il les fait
tuer l'un par l'autre. De dsespoir, elle se fait religieuse, et, pour
se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines
veulent le dnoncer, puis le convertir; il trangle le premier, et
plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui
aime le mtier, et se frotte les mains de plaisir[41].--Fais un joli
noeud, serre fort; bien trangl.--Voil qui est proprement fait, il n'y
a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bton.
Parfait, il a l'air de quter un morceau de lard.-- le brave, l'habile
matre que j'ai l!--Survient le second moine, qu'ils accusent de
l'assassinat[42]: Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me
bnisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. L, j'ai
presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous
qui vous arrtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.
Joignez  cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour
faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un
puits le commandant turc. Il y tombe lui-mme, et dans la chaudire
rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret,
celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont l les frocits du
moyen ge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons
d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gard l'image
dans ces peintures du quinzime sicle qui reprsentent un roi avec sa
cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on corche; au
centre, l'corcheur  genoux qui travaille avec conscience, fort
attentif  ne point gter la peau[44].

Tout cela est roide, dira-t-on; ces gens tuent trop facilement et trop
vite. C'est justement pour cela que la peinture est vraie. Car le propre
des hommes de ce temps, comme des personnages de Marlowe, est la brusque
dtente de l'action; ce sont des enfants, des _enfants robustes_; comme
un cheval au lieu d'un discours vous lche une ruade, au lieu d'une
explication ils vous donnent un coup de couteau. Nous ne savons plus
aujourd'hui ce que c'est que la nature; nous gardons encore  son
endroit les prjugs bienveillants du dix-huitime sicle; nous ne la
voyons qu'humanise par deux sicles de culture, et nous prenons son
calme acquis pour une modration inne. Le fond de l'homme naturel, ce
sont des _impulsions_ irrsistibles, colres, apptits, convoitises,
toutes aveugles. Il voit une femme[45], il la trouve belle; tout d'un
coup sa gorge se serre, il a chaud dans le dos, il lui court sus;
quelqu'un veut l'en empcher, il tue l'homme, s'assouvit, puis n'y pense
plus, sauf lorsque parfois quelque vague image d'une mare de sang
clapotante vient traverser sa cervelle et le rendre morne. Les subites
et extrmes dcisions se confondent en lui avec le dsir;  peine
imagine, la chose est faite; le grand intervalle qui se rencontre chez
nous entre l'ide de l'action et l'action elle-mme manque tout 
fait[46]. Barabbas conoit les meurtres, et sur-le-champ les meurtres
sont accomplis; nulle dlibration, nul tiraillement; c'est pour cela
qu'il peut en commettre une vingtaine; sa fille le quitte, le voil
dnatur, il l'empoisonne; son confident le trahit, il se dguise et
l'empoisonne. La rage les prend au ventre, comme un accs, et alors il
faut qu'ils tuent. Cellini racont qu'offens, il essaya de se contenir,
mais qu'il suffoquait, et que, pour ne pas mourir de ce tourment, il
sauta avec son poignard sur l'homme. Pareillement ici, dans _Edward II_,
le roi, les nobles en appellent tout de suite aux pes; tout y est
excessif et imprvu; entre deux rponses, le coeur s'est trouv
boulevers, transport jusqu'aux extrmits de la haine ou de la
tendresse. Edward, revoyant son favori Gaveston, verse devant lui son
trsor, jette  ses pieds les dignits, lui donne son sceau, se donne
lui-mme; et, sur une menace de l'vque de Coventry, crie tout d'un
coup[47]: Jetez bas sa mitre d'or, dchirez son tole, baptisez-le 
nouveau dans le ruisseau. Puis, quand la reine le supplie: Pas de
cajoleries, catin franaise, va-t'en d'ici; Gaveston, ne lui parle pas,
qu'elle sche et crve. Fureurs contre fureurs, les haines
s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille: le duc de
Lancastre tire son pe devant le roi pour tuer Gaveston; Mortimer
blesse Gaveston. Les puissantes voix tendues grondent: jamais ils ne
souffriront qu'un chien accapare leur prince, les dpossde de leur
rang[48]. Pour voir sa charogne naufrage sur la cte, il n'y a pas un
de nous qui ne crevt son cheval. Nous le tranerons par les oreilles
jusqu'au billot. Ils l'ont saisi, ils vont le pendre  une branche; ils
refusent de le laisser parler une seule minute au roi. En vain on les
supplie; quand  la fin ils ont consenti, ils se repentent; c'est une
cure qu'il leur faut tout de suite, et Warwick le reprenant de force
lui tranche la tte dans un foss. Voil les hommes du moyen ge. Ils
ont l'pret, l'acharnement, l'orgueil de grands dogues bien nourris et
de forte race. C'est cette roideur et cette imptuosit des passions
primitives qui ont fait la guerre des Deux Roses et pendant trente ans
pouss les nobles sur les pes et vers les billots.

Au bout de toutes ces frnsies et de tous ces assouvissements, qu'y
a-t-il? Le sentiment de la ncessit crasante et de la ruine
invitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, men au
billot, dit avec un sourire[49]: Il y a un point dans la roue de la
Fortune o les hommes n'atteignent--que pour rouler en bas la tte la
premire. Ce point, je l'ai touch.--Et maintenant qu'il n'y a plus
d'chelon pour monter plus haut,--pourquoi est-ce que je m'affligerais
de ma chute?--Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,--qui mprise
le monde, et, comme un voyageur,--s'en va pour dcouvrir des contres
inconnues. Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du coeur, et
la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des
vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans
cet hroque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conoivent le
monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitt qu'ils en
sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une
bataille de passions effrnes, et dans la mort qu'un sommeil morne,
peut-tre rempli de songes funbres, il n'y a d'autre bien suprme
qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux
sur l'issue, sauf  tre englouti le lendemain. C'est l la pense
matresse du _Faust_, le plus grand drame de Marlowe: contenter son
coeur, n'importe  quel prix et avec quelles suites[50]. Un bon
magicien est un Dieu tout-puissant! Cette seule imagination suffit 
l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans
l'Inde, et fouiller l'Ocan pour entasser devant lui les perles
orientales, qui lui apprendront les secrets des rois, qui,  son
ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les
flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui sous la
forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des gants de
Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime
ombragera plus de beaut que la gorge blanche de la reine de
l'Amour. Quels rves clatants, quels dsirs, quelles curiosits
gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un Csar romain ou d'un pote
d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle
fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de
puissance, il donne son me, sans peur, sans avoir besoin d'tre
tent, du premier coup, de lui-mme, tant l'aiguillon intrieur est
pre[52]! Si j'avais autant d'mes qu'il y a d'toiles, je les
donnerais toutes pour avoir  moi ce Mphistophls. Je puis bien
donner mon me, puisqu'elle est  moi; et puisque je suis damn et que
je ne puis tre sauv,  quoi bon penser  Dieu ou au ciel? Et sur
cela il se donne carrire, il veut tout savoir, tout avoir: un livre
o il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui
croissent sur la terre; un autre o soient marques toutes les
constellations et les plantes; un autre qui lui apporte de l'or quand
il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui voque
des hommes arms pour excuter ses ordres, et qui dchane  sa
volont les tonnerres et les temptes. Il est comme un enfant, il
tend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se dsole en
pensant  l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. Oh!
ceci me rassasie l'me!--N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a
toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!--Oh! si je pouvais voir
l'enfer et revenir, comme je serais heureux! On le promne invisible
par tout l'univers, puis  Rome, parmi les crmonies de la cour du
pape. Comme un colier un jour de cong, il a les yeux insatiables, il
oublie tout devant un _pageant_, il s'amuse  faire des farces, 
donner un soufflet au pape,  battre les moines,  excuter des tours
de magie devant les princes,  la fin  boire,  festiner,  remplir
son ventre,  tourdir sa tte. Dans son emportement, il se fait
athe, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont l des contes de
vieille femme. Puis tout d'un coup, la funbre ide choque aux portes
de sa cervelle[54]: Je renoncerai  cette magie, je me
repentirai.--Mon coeur est trop endurci, je ne puis pas me
repentir.-- peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,--que
des chos terribles tonnent  mon oreille:--Faust, tu es
damn!--Puis des pes, du poison, des fusils, des cordes, des aciers
envenims--se prsentent  moi pour que j'en finisse avec
moi-mme.--Il y a longtemps que je me serais tu--si le plaisir
dlicieux n'avait pas vaincu le profond dsespoir.--N'ai-je pas voqu
l'aveugle Homre pour me chanter--les amours de Pris et la mort
d'Oenone? Et le chantre qui a bti les murs de Thbes,--avec les sons
ravissants de sa harpe mlodieuse,--n'a-t-il pas accompagn la voix de
mon Mphistophls?--Pourquoi mourir alors, ou me dsesprer
lchement?--Je suis rsolu, Faust ne se repentira jamais....--Viens,
Mphistophls, disputons encore--et raisonnons sur l'astrologie
divine.--Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la
lune?--Tous les corps clestes ne sont-ils qu'un globe,--comme cela
est pour la substance de cette terre centrale?--Non, plutt une chose
qui rassasie la faim de mon coeur.--Je veux avoir pour matresse cette
cleste Hlne que j'ai vue ces derniers jours,--afin que de ses
suaves caresses elle loigne, sans en rien laisser,--ces penses qui
me dtournent de mon voeu.--Divine Hlne, fais-moi immortel avec un
baiser.--Ses lvres sucent mon me, mon me s'en va.--Viens, Hlne,
viens, rends-moi mon me,--j'habiterai l, le ciel est sur tes
lvres.--Tout est boue qui n'est pas Hlne.-- mon Dieu, je
voudrais pleurer, mais le dmon retient mes larmes[55]. Que mon sang
sorte  la place de mes larmes; oui, ma vie et mon me! Oh! il arrte
ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les
retiennent, Lucifer et Mphistophls les retiennent....--Plus qu'une
heure, une pauvre heure  vivre.... L'horloge va sonner, le dmon va
venir, Faust sera damn.--Oh! je veux sauter jusqu' mon Dieu! Qui
est-ce qui me tire en arrire?--Regardez, regardez l-haut, o le sang
du Christ coule  flots sur le firmament!--Une goutte sauverait mon
me, une demi-goutte. Ah! mon Christ!--Ah! ne dchire pas mon coeur
pour avoir nomm mon Christ!--Si, si! Je l'appellerai.--Oh! il y a une
demi-heure de passe; toute l'heure sera bientt passe....  Dieu!
que Faust vive en enfer mille annes, cent mille annes, mais qu' la
fin il soit sauv!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon
me n'est-elle change en petites gouttes d'eau pour tomber dans
l'Ocan, et qu'on ne la retrouve jamais! Voil l'homme vivant,
agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a
fait Goethe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emport, enflamm,
esclave de sa fougue et jouet de ses rves, tout entier  l'instant
prsent, ptri de convoitises, de contradictions et de folies, qui,
avec des clats et des tressaillements, avec des cris de volupt et
d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes
de son prcipice. Tout le thtre anglais est l, ainsi qu'une plante
dans son germe, et Marlowe est  Shakspeare ce que Prugin est 
Raphal.

[Note 28: [Grec: Dieponth de en paisi kai peri palaistran kai
mousikn, ex n amphotern estephanth. Philathnaiotatos kai
theophils]. (_Scoliaste._)]

[Note 29: Except Beaumont et Fletcher.]

[Note 30: _A literary hack_, comme on dit aujourd'hui.]

[Note 31: Drummond,  propos de Ben Jonson.]

[Note 32: Voyez, entre autres, _a Woman killed with kindness_ de
Heywood. Mistress Frankford, si honnte de coeur, accepte Wendoll  la
premire proposition. Sir Francis Acton,  l'aspect de celle qu'il veut
dshonorer et qu'il hait, tombe en extase et ne souhaite plus que de
l'pouser.--Voyez l'entranement subit de Juliette, de Romo, de
Macbeth, de Miranda, etc.; les recommandations de Prospero  Fernando,
quand il le laisse seul un instant avec Miranda.]

[Note 33: Paroles de Nash.]

[Note 34: Voyez pareillement _la Vie de Bohme_ et _les Nuits
d'hiver_, de Murger; _la Confession d'un enfant du sicle_, par de
Musset.]

[Note 35: Brl en 1589.]

[Note 36: _Marlowe's Works_, dition Dyce, appendice II.]

[Note 37: Drab.]

[Note 38: Voyez surtout le _Titus Andronicus_ attribu  Shakspeare;
il y a des parricides, des mres  qui on fait manger leurs enfants, une
jeune fille viole qui parat sur la scne avec la langue et les deux
mains coupes.]

[Note 39:

  For in a field whose superficies
  Is cover'd with a liquid purple veil,
  And sprinkled with the brains of slaughter'd men,
  My royal chair of state shall be advanc'd,
  And he that means to place himself therein,
  Must armed wade up to the chin in blood....
  And I whould strive to swim through pools of blood,
  Or make a bridge of murder'd carcasses,
  Whose arches should be fram'd with bones of Turks,
  Ere I whould lose the title of a king.
                           (_Tamburlain_, part. II, acte I, sc. III.)]

[Note 40:

  First, be thou void of these affections,
  Compassion, love, vain hope, and heartless fear;
  Be mov'd at nothing, see thou pity none,
  But to thyself smile when the Christian moan.
                .... I walk abroad o'nights,
  And kill sick people groaning under walls,
  Sometimes, I go out and poison wells....
  Being young, I studied physic and began
  To practise first upon the Italian,
  There I enrich'd the priests with burials,
  And always kept the sexton's arms in use,
  With digging graves and ringing dead men's knells....
  I fill'd the gaols with bankrupts in a year,
  And with young orphans planted hospitals,
  And every moon made some or other mad,
  And now and then one hang himself for grief,
  Pinning upon his breast a long great scroll,
  How I with interest tormented him.

  ITHAMORE.

  O, how I long to see him shake his heels!...
                          .... Pull amain.
  'Tis neatly done, sir; here's no print at all.]

[Note 41: So let him lean upon his staff. Excellent! He stands as if
he were begging of bacon.

     O mistress, I have the bravest, gravest, secret, subtle,
     bottle-nosed knave to my master that ever gentleman had.]

[Note 42:

  BARABBAS.

  Heaven bless us! what, a friar a murderer!
  When shall you see a Jew commit the like?

  ITHAMORE.

  Why, a Turk could ha' done no more.

  BARABBAS.

  To morrow is the sessions, you shall to it.
  Come, Ithamore, let's help to take him hence.

  FRIAR.

  Villains, I am a sacred person; touch me not.

  BARABBAS.

  The law shall touch you; we'll but led you, we.
  'Las, I could weep at your calamity!
                                                 (_The Jew of Malt._)]

[Note 43:  cette poque encore, en Angleterre, les empoisonneurs
taient jets dans une chaudire bouillante.]

[Note 44: Muse de Gand.]

[Note 45: Voyez la sduction d'Ithamore, par Bellamira, peinture
fruste et d'une vrit admirable.]

[Note 46: Rien de plus faux que le _Guillaume Tell_ de Schiller, ses
hsitations et ses raisonnements; voyez par contraste le _Goetz_, de
Goethe.--En 1377, Wyclef plaidait dans l'glise de Saint-Paul devant
l'vque de Londres, et cela fit une dispute. Le duc de Lancastre,
protecteur de Wyclef, menaa de traner l'vque hors de l'glise par
les cheveux; et le lendemain la foule furieuse pilla le palais du
duc.--_Pictorial history_, I, 780.]

[Note 47:

  KING EDWARD.

  Throw off his golden mitre, rend his stole,
  And in the channel christen him anew....
  Fawn not on me, French strumpet;
  Get thee gone.
  Speak not unto her, let her droop and pine.]

[Note 48:

  LANCASTER.

                 He comes not back,
  Unless the sea cast up his shipwreck'd body.

  MORTIMER.

  And to behold so sweet a sight as that,
  There's none here but would run his horse to death....

  LANCASTER.

  We'll hale him by the ears unto the block.

  KENT.

                    Let these their heads
  Preach upon poles, for trespass of their tongues.]

[Note 49:

  Base Fortune, now I see that in thy wheel
  There is a point to which when men aspire,
  They tumble headlong down. That point I touch'd,
  And seeing that there was no place to mount higher,
  Why should I grieve to my declining fall?
  Farewell, faire queen; weep not for Mortimer,
  That scorns the world, and as a traveller,
  Goes to discover countries yet unknown.
                                               (_Edward the second._)]

[Note 50:

  A sound magician is a mighty God....
  How I am glutted with conceit of this!...
  I'll have them fly to India for gold,
  Ransack the ocean for orient pearl....
  I'll have them read me strange philosophy,
  And tell the secrets of foreign kings;
  I'll have them wall all Germany with brass,
  And make swift Rhine circle fair Wertenberg....
  Like lions shall they guard us when we please,
  Like Almain rutters with their horsemen's staves,
  Or Lapland giants, trotting by our sides;
  Sometimes like women, or unwedded maids,
  Shadowing more beauty in their airy brows
  Than have the white breasts of the queen of Love.]

[Note 51: How I am glutted with conceit of this!]

[Note 52:

  Had I as many souls as there be stars,
  I'd give them all for Mephistophilis.
  By him I'll be great emperor of the world,
  And make a bridge thorough the moving air....
  Why should'st thou not? Is not thy soul thy own?]

[Note 53:

  O this feeds my soul!

  LUCIFER.

  Know, Faustus, in hell is all manner of delight.

  FAUSTUS.

  O, might I see hell, and return again!
  How happy were I then!...
  I will renounce this magic and repent.]

[Note 54:

  My heart's so harden'd, I cannot repent;
  Scarce can I name salvation, faith, or heaven,
  But fearful echoes thunder unto my ears,
  "Faustus, thou art damn'd!" Then swords, and knives,
  Poison, guns, halters, and envenom'd steel
  Are laid before me to dispatch myself.
  And long ere this I should have slain myself,
  Had not sweet pleasure conquer'd deep despair.
  Have I not made blind Homer sing to me
  Of Alexander's love and Oenon's death?
  And hath not he that built the walls of Thebes,
  With ravishing sound of his melodious harp,
  Made music with my Mephistophilis?
  Why should I die then, or basely despair?
  I am resolv'd; Faustus shall ne'er repent.--
  Come, Mephistophilis, let us dispute again,
  And argue of divine astrology.
  Tell me, are there many heavens above the moon?
  Are all celestial bodies but one globe,
  As is the substance of this centric earth?...
  One thing.... let me crave of thee
  To glut the longing of my heart's desire....
  Was this the face that launch'd a thousand ships
  And burn'd the topless towers of Ilium?
  Sweet Helen, make me immortal with a kiss!
  Her lips suck forth my soul--see where it flies.
  Come, Helen, come give me my soul again;
  Here will I dwell, for heaven is in these lips,
  And all is dross that is not Helena.
  O thou art fairer than the evening air,
  Clad in the beauty of a thousand stars!]

[Note 55: Ah, my God, I would weep! But the devil draws in my tears.
Gush forth, blood, instead of tears! Yea, life and soul! O, he stays my
tongue! I would lift up my hands. But see, they hold them, they hold
them; Lucifer and Mephistophilis.

          Oh, Faustus,
  Now hast thou but one bare hour to live;
  And then thou must be damn'd perpetually.
  Stand still, you ever-moving spheres of heaven,
  That time may cease and midnight never come.
  The stars move still, time runs, the clock will strike,
  The devil will come, and Faustus must be damn'd.
  Oh, I will leap to heaven: who pulls me down?
  See where Christ's blood streams in the firmament:
  One drop of blood will save me: Oh, my Christ,
  Rend not my heart for naming of my Christ.
  Yet will I call on him:
  Oh, half the hour is past: 't will all be past anon.
  Let Faustus live in hell a thousand years,
  A hundred thousand, and at the last be saved:
  It strikes, it strikes;
  Oh soul, be chang'd into small water drops,
  And fall into the ocean: ne'er be found.]


V

Insensiblement l'art se forme, et vers la fin du sicle il est complet.
Shakspeare, Beaumont, Fletcher, Jonson, Webster, Massinger, Ford,
Middleton, Heywood, apparaissent ensemble, ou coup sur coup, gnration
nouvelle et favorise, qui fleurit largement sur le terrain fertilis
par les efforts de la gnration prcdente. Dsormais les scnes se
dveloppent et s'agencent; les personnages cessent de se mouvoir tout
d'une pice, le drame ne ressemble plus  une statue. Le pote, qui ne
savait tout  l'heure que frapper ou tuer, introduit maintenant un
progrs dans la situation et une conduite dans l'intrigue. Il commence 
prparer les sentiments,  annoncer les vnements,  combiner des
effets, et l'on voit paratre le thtre le plus complet et le plus
vivant, et aussi le plus trange qui fut jamais.

Il faut le voir se faire, et regarder le drame au moment o il se forme,
c'est--dire dans l'esprit de ses auteurs. Que se passe-t-il dans cet
esprit? Quelles sortes d'ides y naissent, et de quelle faon est-ce
qu'elles y naissent? En premier lieu, ils _voient_ l'vnement, quel
qu'il soit et tel qu'il est; j'entends par l qu'ils l'ont prsent
intrieurement avec les personnages et les dtails, beaux et laids, mme
plats et grotesques. Si c'est un jugement, le juge est l, pour eux, 
cette place, avec sa trogne et ses verrues; le plaignant  cette autre,
avec ses besicles et son sac de procdures; l'accus en face, courb et
contrit, chacun avec ses amis, cordonniers ou seigneurs; puis la foule
grouillante par derrire, tous avec leurs museaux risibles, leurs yeux
ahuris ou allums[56]. C'est un vrai jugement qu'ils imaginent, un
jugement pareil  celui qu'ils ont vu devant le _justice_, o ils ont
cri ou glapi comme tmoins ou parties, avec les termes de chicane, les
_pro_, les _contra_, les rles de griffonnages, les voix aigres des
avocats, les pitinements, le tassement, l'odeur des corps et le reste.
Les infinies myriades de circonstances qui accompagnent et nuancent
chaque vnement accourent avec cet vnement dans leur tte, et non pas
simplement les extrieures, c'est--dire les traits sensibles et
pittoresques, les particularits de coloris et de costumes, mais aussi
et surtout les intrieures, je veux dire les mouvements de colre et de
joie, le tumulte secret de l'me, le flux et reflux des ides et des
passions qui griment les physionomies, qui enflent les veines, qui font
grincer les dents, serrer les poings, qui lancent ou retiennent l'homme.
Ils voient tout le dtail, tout l'ondoiement de l'homme, celui du dehors
et celui du dedans, l'un par l'autre, et l'un dans l'autre, tous les
deux ensemble sans dfaillir ou s'arrter. Et qu'est-ce que cette vue,
si ce n'est la sympathie, la sympathie imitative, qui nous met  la
place des gens, qui transporte leurs agitations en nous-mmes, qui fait
de notre tre un petit monde, capable de reproduire le grand en
raccourci? Comme les personnages qu'ils imaginent, les potes et les
spectateurs font des gestes, tendent leurs voix, et sont acteurs. Ce
n'est point le discours ou le rcit qui peut manifester leur tat
intrieur, c'est la mise en scne; ainsi que les inventeurs du langage,
ils jouent et miment leurs ides; l'imitation thtrale, la
reprsentation figure est leur vrai langage; toute autre expression, le
chant lyrique d'Eschyle, le symbole rflchi de Goethe, le dveloppement
oratoire de Racine, leur serait impraticable. Involontairement, de
prime-saut, sans calcul, ils dcoupent la vie en scnes, et la portent
par morceaux sur les planches; cela va si loin que souvent leur
personnage[57] de thtre se fait acteur, et joue une pice dans la
pice: la facult scnique est la forme naturelle de leur esprit. Sous
l'effort de cet instinct, toutes les parties accessoires du drame
arrivent  la rampe, et s'talent sous les yeux. Une bataille s'est
livre; au lieu de la raconter, ils l'amnent devant le public, clairons
et tambours, foules qui se bousculent, combattants qui s'ventrent. Un
naufrage est arriv; vite le vaisseau devant le spectateur, avec les
jurons des matelots, les commandements techniques du pilote. De toutes
les parties de la vie humaine[58], tapages de taverne et conseils de
ministres, bavardages de cuisine et processions de cour, tendresses de
famille et marchandages de prostitution, nulle n'est trop petite, ou
trop haute; elles sont dans la vie, qu'elles soient sur la scne,
chacune tout entire, toute grossire, atroce et saugrenue, telle
qu'elle est, il n'importe. Ni en Grce, ni en Italie, ni en Espagne, ni
en France, on n'a vu d'art qui ait tent si audacieusement d'exprimer
l'me et le plus intime fond de l'me, le rel et tout le rel.

Comment ont-ils russi, et quel est cet art nouveau qui foule toutes
les rgles ordinaires? C'est un art cependant, puisqu'il est naturel,
un grand art, puisqu'il embrasse plus de choses et plus profondment
que ne font les autres, tout semblable  celui de Rembrandt et de
Rubens; mais comme celui de Rembrandt et de Rubens, c'est un art
germanique et dont toutes les dmarches sont contraires  celles de
l'art classique. Ce que les Grecs et les Latins, inventeurs de
celui-ci, ont cherch en toutes choses, c'est l'agrment et l'ordre.
Monuments, statues et peintures, thtre, loquence et posie, de
Sophocle  Racine, ils ont coul toute leur oeuvre dans le mme moule,
et produit la beaut par le mme moyen. Dans l'enchevtrement et la
complexit infinie des choses, ils saisissent un petit nombre d'ides
_simples_ qu'ils assemblent en un petit nombre de faons _simples_,
en sorte que l'norme vgtation embrouille de la vie s'offre
dsormais  l'esprit tout lague et rduite, et peut tre embrasse
aisment d'un seul regard. Un carr de murs avec des files de colonnes
toutes semblables; un groupe symtrique de corps nus ou draps dans un
linge; un jeune homme debout qui lve un bras; un guerrier bless qui
ne veut pas revenir au camp et qu'on supplie: voil, dans leur plus
beau temps, leur architecture, leur peinture, leur sculpture et leur
thtre. Pour posie, quelques sentiments peu compliqus, toujours
naturels, point raffins, intelligibles  tous; pour loquence, un
raisonnement continu, un vocabulaire limit, les plus hautes ides
ramenes  leur origine sensible, tellement que des enfants peuvent
comprendre cette loquence et sentir cette posie, et qu' ce titre
elles sont classiques. Entre les mains des Franais, derniers
hritiers de l'art simple, ces grands legs de l'antiquit ne
s'altrent pas. Si le gnie potique est moindre, la structure
d'esprit n'a pas chang. Racine met sur le thtre une action unique,
dont il proportionne les parties, et dont il ordonne le cours; nul
incident, rien d'imprvu, point d'appendices ni de disparates; nulle
intrigue secondaire. Les rles subordonns sont effacs; en tout
quatre ou cinq personnages principaux, on n'en amne que le moins
possible; les autres, rduits  l'tat de confidents, prennent le ton
de leurs matres et ne font que leur donner la rplique. Toutes les
scnes se tiennent et coulent insensiblement l'une dans l'autre; et
chaque scne, comme la pice entire, a son ordre et son progrs. La
tragdie se dtache symtrique et nette au milieu de la vie humaine,
comme un temple complet et solitaire qui dessine son contour rgulier
sur le bleu lumineux du ciel. Rien de semblable ici. Tout ce que nous
appelons proportion et commodit fait dfaut; ils ne s'en embarrassent
pas, ils n'en ont pas besoin. Nulle liaison, on saute brusquement
vingt ans ou cinq cents lieues. Il y a vingt scnes en un acte; on
tombe sans prparation de l'une  l'autre, de la tragdie  la
bouffonnerie; et le plus souvent, il semble que l'action ne marche
pas; les personnages s'attardent  causer,  rver,  taler leur
caractre. Nous tions agits, inquiets de l'issue, et voil qu'on
nous amne des domestiques qui se querellent, ou des amoureux qui font
un sonnet. Mme le dialogue et le discours, qui, par excellence,
semblent devoir tre des courants rguliers et continus d'ides
entranantes, demeurent en place tout stagnants, ou s'parpillent en
dviations et en vagabondages. Au premier regard, on croit qu'on
n'avance point, on ne sent point  chaque phrase qu'on a fait un pas.
Point de ces plaidoyers solides, point de ces discussions probantes,
qui, de moment en moment, ajoutent une raison aux raisons prcdentes,
une objection aux objections prcdentes: on dirait qu'ils ne savent
qu'injurier, se rpter et pitiner en place. Et le dsordre est aussi
grand dans l'ensemble que dans les parties. C'est un rgne entier, une
guerre complte, ou tout un roman qu'ils entassent dans un drame; ils
dcoupent en scnes une chronique anglaise ou une nouvelle italienne:
 cela se rduit leur art; peu importent les vnements: quels qu'ils
soient, ils les acceptent. Ils n'ont point d'ide de l'action
progressive et unique. Deux ou trois actions soudes bout  bout, ou
enchevtres l'une dans l'autre, deux ou trois dnoments inachevs,
mal emmanchs, recommencs; pour tout expdient, la mort prodigue 
tort  travers et  l'improviste, voil leur logique. C'est que notre
logique, la logique latine, leur manque. Leur esprit ne chemine point
par les routes aplanies et rectilignes de la rhtorique et de
l'loquence. Il arrive au mme but, mais par d'autres voies. Il est 
la fois plus comprhensif et moins ordonn que le ntre. Il demande
une conception plus complte et ne demande pas une conception aussi
suivie. Il ne procde point comme nous par une file de pas uniformes,
mais par sauts brusques et par longs arrts. Il ne se contente point
d'une ide simple extraite d'un fait complexe, il exige qu'on lui
prsente le fait complexe tout entier, avec ses particularits
innombrables, avec ses ramifications interminables. Il veut voir dans
l'homme non quelque passion gnrale, l'ambition, la colre ou
l'amour; non quelque qualit pure, la bont, l'avarice, la sottise,
mais le _caractre_, c'est--dire l'empreinte extraordinairement
complique, que l'hrdit, le temprament, l'ducation, le mtier,
l'ge, la socit, la conversation, les habitudes ont enfonce en
chaque homme, empreinte incommunicable et personnelle qui, une fois
enfonce dans un homme, ne se retrouve nulle part ailleurs. Il veut
voir dans le hros, non-seulement le hros, mais l'individu avec sa
faon de marcher, de boire, de jurer, de se moucher, avec le timbre de
sa voix, avec sa maigreur ou sa graisse[59], et plonge ainsi,  chaque
regard, jusque dans le dessous des choses comme par une profonde
perce de mineur. Cela fait, peu lui importe que la seconde perce
soit  deux pas ou  cent pas de la premire; il suffit qu'elle aille
 la rencontre du mme fonds et serve aussi  manifester la couche
intrieure et invisible. La logique ici est en dessous, non en dessus.
C'est l'unit d'un caractre qui lie deux actions du personnage, comme
c'est l'unit d'une impression qui lie deux scnes du drame. 
proprement parler, le spectateur est comme un homme qu'on promnerait
le long d'un mur perc de loin en loin de petites fentres;  chaque
fentre, il embrasse pour un instant, par une chappe, un paysage
nouveau avec ses millions de dtails; la promenade acheve, s'il est
de race et d'ducation latines, il sent tourbillonner dans sa tte un
ple-mle d'images, et demande une carte de gographie pour se
reconnatre; s'il est de race et d'ducation germaniques, il aperoit
d'ensemble, par une concentration naturelle, la large contre dont il
n'a vu que des fragments. Une telle conception, par la multitude des
dtails qu'elle rassemble, et par la profondeur des lointains qu'elle
embrasse, est une demi-vision qui branle toute l'me. Avec quelle
nergie, avec quel ddain des mnagements, avec quelle violence de
vrit elle ose frapper et marteler la mdaille humaine, avec quelle
libert elle peut reproduire l'pret entire des caractres frustes
et les extrmes saillies de la nature vierge, c'est ce que ses oeuvres
vont montrer.

[Note 56: Voir le jugement de Vittoria Accoramboni, celui de
Virginia dans Webster, _Coriolan_ et _Jules Csar_ dans Shakspeare.]

[Note 57: Rle de Falstaff, dans Shakspeare; rle de la reine, dans
_London_, de Greene et Decker; rle de Rosalinde, dans Shakespeare.]

[Note 58: Voyez dans Webster, _Duchess of Malfi_, une scne
d'accouchement admirable.]

[Note 59: Voyez _Hamlet_, _Coriolan_, _Hotspur_.

     Our son is fat and scant of breath.]


VI

Considrons les diffrents personnages que cet art si appliqu  la
peinture des moeurs relles, et si propre  la peinture de l'me
vivante, va chercher parmi les moeurs relles et les mes vivantes de
son temps et de son pays. Il y en a deux sortes, ainsi qu'il convient 
la nature du drame: les uns qui produisent la terreur, les autres qui
excitent la piti; les uns gracieux et fminins, les autres virils et
violents; toutes les diffrences du sexe, tous les extrmes de la vie,
toutes les ressources de la scne sont contenus dans ce contraste, et si
jamais le contraste a t complet, c'est ici.

Que le lecteur lise lui-mme quelques-unes de ces pices, autrement il
n'aura pas l'ide des fureurs dans lesquelles le drame s'est prcipit;
la force et la fougue s'y lancent  chaque instant jusqu' l'atrocit,
et plus loin encore s'il y a quelque chose au del. Assassinats,
empoisonnements, supplices, vocifrations de la dmence et de la rage,
aucun emportement et aucune souffrance ne sont trop extrmes pour leur
lan ou leur effort. La colre ici est une folie, l'ambition une
frnsie, l'amour un dlire. Hippolyte, qui a perdu sa matresse[60],
l'aperoit rayonnante dans le ciel comme une vision bienheureuse. Elle
est l-haut, sur ces tours d'toiles, debout, les yeux fixs sur moi
pour savoir si je lui reste fidle. Artus, pour se venger de
Valentinien, l'empoisonne aprs s'tre empoisonn lui-mme, et, rlant,
se fait porter devant le lit de son ennemi pour lui donner un avant-got
de l'agonie. La reine Brunehaut a chez elle un pourvoyeur d'amants
qu'elle emploie sur la scne, et fait tuer les deux fils l'un par
l'autre. La mort est partout;  la fin de chaque drame, tous les grands
personnages trbuchent ensemble dans le sang; tueries et boucheries, la
scne devient un champ de bataille ou un cimetire[61]. Conterai-je
quelques-unes de ces tragdies? Francesco, pour venger sa soeur
sduite[62], veut sduire  son tour la duchesse Marcella, femme de
Sforza, le sducteur; il la veut, il l'aura, il le lui dit avec des cris
d'amour et de rage: Avec ces bras, je traverserai une mer de sang, je
me ferai un pont avec des ossements d'hommes, mais mes bras iront
jusqu' vous, jusqu' vous, ma bien-aime, la plus aime et la meilleure
des femmes. Car c'est le duc qu'il veut atteindre  travers elle,
vivante ou morte, sinon par le dshonneur, du moins par le meurtre; le
second vaut le premier, et vaut mieux puisqu'il fera plus de mal. Il la
calomnie, et le duc, qui l'adore, la tue, puis, dsabus, devient
forcen, ne veut pas croire qu'elle soit morte, fait exposer le corps
revtu d'habits royaux sur un lit de parade, s'agenouille devant elle,
hurle et pleure. Il connat maintenant le nom du tratre, et  cette
ide il tombe dans des dfaillances ou des transports[63]: Je le
suivrai dans l'enfer, jusqu' ce que je l'y trouve,--et j'habiterai l,
furie acharne pour le torturer.--Pour cette dtestable main, pour ce
bras qui ont guid--l'acier maudit,--je les dchiquterai pice 
pice--avec des fers rougis, et je les mangerai comme un vautour que je
suis, fait pour goter pareille charogne. Tout d'un coup, il halte et
tombe; Francesco y a pourvu, et le poison fait son office. Le duc meurt,
et on emmne le meurtrier  la torture.--Il y a pis; pour trouver des
sentiments assez violents, ils vont jusqu' ceux qui dnaturent l'homme.
Massinger met sur la scne un pre justicier qui poignarde sa fille;
Webster et Ford, un fils qui assassine sa mre; Ford, les amours
incestueux d'un frre et de sa soeur[64]. C'est l'amour irrsistible,
qui tombe sur eux, l'amour antique de Pasipha ou de Myrrha, sorte de
folie qui ressemble  un enchantement, et sous lequel toute volont
plie. Perdu, je suis perdu, dit Giovani, ma destine m'a condamn 
mort[65].--Plus je lutte, et plus j'aime; et plus j'aime,--moins
j'espre; je vois ma ruine sre.--J'ai vainement fatigu le ciel de
prires,--puis la source de mes larmes continuelles,--dessch mes
veines de jenes assidus. Ce que l'invention ou l'art--peuvent
conseiller, je l'ai fait, et aprs tout cela,  malheur,--je trouve que
tout cela n'est qu'un rve, un conte de vieillard,--pour contenir la
jeunesse. Je reste toujours le mme.--Il faut que je parle ou que je
meure. Quels transports ensuite! Quelles pres et poignantes dlices,
et aussi combien courtes, combien douloureuses et traverses
d'angoisses, surtout pour elle! On la marie  un autre, lisez vous-mme
l'admirable et horrible scne qui reprsente la nuit de noces. Elle est
grosse, et Soranzo, le mari, la trane  terre, avec des excrations,
voulant savoir le nom de son amant[66]. Catin des catins! parfaite,
notable prostitue! N'y avait-il point d'autre homme  Parme pour tre
l'endosseur du micmac qui grouille dans cet ignoble ventre, dans ce sac
de btards? Faut-il que votre prurit, votre chaleur de luxure se soient
gorgs jusqu'au trop-plein, et aviez-vous besoin de me trier entre cent
pour tre le manteau de vos tours secrets, de vos tours d'alcve? Je le
tranerai dans la poussire ce corps pourri de luxure. Qui est-ce?
Dis-moi le nom, ou je hacherai ta chair en lambeaux. Qui est-ce? Elle
rit, l'excs de l'opprobre et de la peur l'a releve; elle l'insulte en
face; elle chante; que cela est bien femme! Elle se laisse frapper et
traner. Faites, faites. En cet tat, les nerfs s'exaltent, et ne
sentent plus rien; elle refuse de dire le nom, et par surcrot, elle
loue son amant, elle l'adore en prsence de l'autre. Cet acte
d'adoration au plus fort du danger est comme une rose qu'elle cueille et
dont elle s'enivre. Vous n'tes pas digne de le prononcer, ce nom; pour
avoir l'honneur de l'entendre d'une autre bouche, il faudrait vous
mettre  deux genoux.--Qui est-ce?--Elle rit nerveusement et tout
haut: Pas si vite, nous n'en sommes pas encore l. Qu'il vous suffise
de savoir que vous aurez la gloire de fournir un pre  ce qu'un si
brave pre a engendr. C'est un garon, flicitez-vous, monsieur, vous
aurez un garon pour hriter de votre nom.--Misrable damne!--Ah! si
vous ne voulez pas couter, je ne dirai plus rien.--Si, parle, et ce
sont tes dernires paroles.--Accept, accept! Quel mot, quel cri
soudain, rompant ce torrent d'ironie, vrai cri d'exalte, qui est
affame de mourir et demande qu'on se dpche!-- la fin, tout s'est
dcouvert, et les deux amants savent qu'ils vont mourir. Pour la
dernire fois, ils se voient dans la chambre d'Annabella, coutant
au-dessous d'eux le bruit de la fte qui leur servira de funrailles.
Giovanni, qui a pris sa rsolution en furieux, regarde Annabella toute
pare, blouissante. Il la regarde silencieusement, et se souvient. Il
pleure[67]. Ce sont des larmes funraires, Annabella, des larmes pour
votre tombe; de pareilles larmes sillonnaient mes joues, quand pour la
premire fois je vous aimais et ne savais comment vous prier d'amour....
Donnez-moi votre main. Comme la vie coule suavement dans ces veines
azures! Comme ces mains promettent bien la sant!... Embrasse-moi
encore, pardonne-moi. Adieu. Sur ce mot il la poignarde, et, arrachant
le coeur, l'apporte au bout de sa lame dans la salle du banquet, devant
Soranzo, avec des ricanements et des insultes. Tiens, voil le coeur de
ta femme; c'est un change royal, je prends le tien en change. Il le
tue, et se jetant sur des pes, se fait tuer lui-mme. Il semble que la
tragdie ne puisse aller au del.

Elle a t au del; car si ce sont ici des mlodrames, ce sont des
mlodrames sincres, fabriqus, non pas comme les ntres, par des
littrateurs de caf pour des bourgeois paisibles, mais crits par des
hommes passionns et experts en fait d'actions tragiques, pour une race
violente, surnourrie et triste. De Shakspeare  Milton,  Swift, 
Hogarth, nulle ne s'est plus sole de crudits et d'horreurs, et ses
potes lui en donnent  foison, Ford encore moins que Webster, celui-ci
un homme sombre, et dont la pense semble habiter incessamment les
spulcres et les charniers. Les places  la cour, dit-il, sont comme
des lits dans un hpital, o la tte de l'un est aux pieds de l'autre,
et ainsi de suite, toujours en descendant.[68] Voil de ses images.
Pour faire des dsesprs, des sclrats parfaits, des misanthropes
acharns[69], pour noircir et blasphmer la vie humaine, surtout pour
peindre la dpravation effronte et la frocit raffine des moeurs
italiennes, personne ne l'gale[70]. La duchesse de Malfi a pous
secrtement son intendant Antonio, et son frre apprend qu'elle a des
enfants; presque fou[71] de fureur et d'orgueil bless, il se tait,
attendant pour savoir le nom du pre; puis, tout d'un coup, il arrive:
il veut la tuer, mais en lui faisant savourer la mort. Qu'elle souffre
bien, et surtout ne meure pas trop vite! Qu'elle souffre du coeur, ces
douleurs-l sont pires que celles de la chair. Il envoie des assassins
contre Antonio, et cependant il vient  elle dans l'obscurit avec des
paroles affectueuses, semble se rconcilier avec elle et subitement lui
montre des figures de cire couvertes de blessures, qu'elle prend pour
son mari et ses enfants gorgs. Elle s'abat sous le coup, et reste
morne, sans crier, comme un misrable bris sur la route. Aux
encouragements, aux consolations, elle ne rpond que par un trange
sourire de statue. Allons, courage, je sauverai votre vie[72].--En
vrit, je n'ai pas le loisir de songer  une si petite chose.--Sur ma
parole, j'ai piti de vous.--Alors, tu es fou de dpenser ta piti
ainsi; moi je ne peux pas avoir piti de moi-mme.... Mon coeur est
plein de poignards. Paroles lentes, prononces  mi-voix, comme en un
rve ou comme si elle parlait d'un autre. Son frre lui envoie une bande
de fous qui gambadent, et hurlent, et divaguent lugubrement autour
d'elle, horrible vue capable de renverser la raison, et qui est comme un
avant-got de l'enfer. Elle ne dit rien, elle regarde; son coeur est
mort, ses yeux sont fixes[73]:  quoi pensez-vous?-- rien. Quand je
rve ainsi, je dors.--Comme une folle, les yeux ouverts.--Crois-tu que
nous nous connatrons l'un l'autre, dans l'autre monde?--Oui, sans aucun
doute.--Oh! si l'on pouvait avoir un entretien de deux jours seulement
avec les morts! J'apprendrais quelque chose que je ne saurai jamais
ici, j'en suis sre. Je vais te dire un miracle. Je ne suis pas encore
folle.... Le ciel sur ma tte semble d'airain fondu, et la terre de
soufre enflamm, et pourtant je ne suis pas folle. J'ai pris l'habitude
du dsespoir, comme un galrien tann celle de son aviron. En cet tat,
les membres, comme ceux d'un supplici, tressaillent encore, mais la
sensibilit est use; le misrable corps ne remue plus que
machinalement; il a trop souffert.--Enfin, le fossoyeur vient avec des
bourreaux, un cercueil, et on chante devant elle son service funbre.
Adieu, Cariola, songe  donner  mon petit garon un peu de sirop pour
son rhume, et fais dire  la petite fille ses prires avant qu'elle
s'endorme....  prsent,  votre volont. Quelle mort?--L'tranglement;
voici vos excuteurs.--Je leur pardonne: une toux, l'apoplexie, le
catarrhe en feraient autant.... Vous donnerez mon corps  mes femmes,
n'est-ce pas?... Serrez, serrez ferme;... vous direz  mes frres, quand
je serai ensevelie, qu'ils peuvent dner tranquilles. Aprs la
matresse, la suivante: celle-ci crie et se dbat: Je ne veux pas
mourir, je ne puis pas mourir, je suis engage  un jeune
gentilhomme.--La corde vous servira d'anneau de mariage.--Si vous me
tuez maintenant, je suis damne, il y a deux ans que je n'ai t 
confesse.--Vite donc.--Je suis grosse.--Elle gratigne et mord, on
l'trangle et les deux enfants avec elle. Antonio est assassin; le
cardinal et sa matresse, le duc et son confident sont empoisonns ou
gorgs; et les paroles solennelles des mourants viennent au milieu de
ce carnage dnoncer, comme des trompettes de deuil, une maldiction
universelle sur la vie.  ce sombre monde[74]!--Dans quelle ombre, dans
quel profond puits d'obscurit vit cette pauvre humanit
craintive!--Nous courons aprs la grandeur, comme les enfants aprs les
bulles souffles dans l'air.--Le plaisir, qu'est-ce? Rien que les heures
de rpit dans une fivre, un repos qui nous prpare  supporter la
douleur.--Quand nous tombons par l'ambition, par le meurtre, par la
volupt,--toujours comme les diamants, nous sommes tranchs par notre
propre poussire[75]. Vous ne trouveriez rien de plus triste et de plus
grand de l'Edda  lord Byron.

On devine bien quels puissants caractres il faut pour soutenir ces
terribles drames. Tous ces personnages sont prts aux actions extrmes;
leurs rsolutions partent comme des coups d'pe; on suit, on voit, 
chaque tournant des scnes, leurs yeux ardents, leurs lvres blmies, le
tressaillement de leurs muscles, la tension de tout leur tre. Le
trop-plein de la volont crispe leurs mains violentes, et leur passion
accumule clate en foudres qui dchirent et ravagent tout autour d'eux
et dans leur propre coeur. On les connat les hros de cette population
tragique, les Iago, les Richard III, les lady Macbeth, les Othello, les
Coriolan, les Hotspur, tous combls de gnie, de courage et de dsirs,
le plus souvent insenss ou criminels, toujours prcipits par eux-mmes
dans leur tombe. Il y en a autant autour de Shakspeare que chez
Shakspeare; laissez-moi en montrer un seul, cette fois encore, chez ce
Webster. Personne, aprs Shakspeare, n'a vu plus avant dans les
profondeurs de la nature diabolique et dchane. _The White Devil_,
c'est le nom qu'il donne  son hrone. Sa Victoria Corambona prend pour
amant le duc de Brachiano, et ds la premire entrevue songe 
l'issue[76]. Pour passer le temps, je dirai  Votre Grce un rve que
j'ai fait la nuit dernire. Un rve bien vain, bien ridicule.
Certainement, il est bien cont et encore mieux choisi, de sens profond,
et de sens fort clair. Charmant dmon, dit tout bas son frre,
l'entremetteur, elle lui apprend sous couleur de rve  expdier son
mari et la duchesse. En effet, le mari est trangl, la duchesse
empoisonne, et Victoria, accuse des deux crimes, est amene devant le
tribunal. Pied  pied, comme un soldat accul contre une muraille, elle
se dfend, rfutant et bravant les avocats et les juges, incapable de
plir ou de se troubler, l'esprit lucide, et la parole prte, au milieu
des injures et des preuves, sous la menace de l'chafaud. L'avocat parle
d'abord latin[77]: Non, qu'il parle en langue ordinaire; autrement, je
ne rpondrai pas.--Mais vous comprenez le latin.--Je le comprends, mais
je veux que toute cette assemble entende. Poitrine ouverte, en pleine
lumire, elle veut un duel public, et provoque l'avocat: Me voici au
blanc, tirez sur moi, je vous dirai si vous touchez prs. Elle le
raille sur son jargon, l'insulte, avec une ironie mordante. Srement,
messeigneurs, cet avocat a aval quelque ordonnance ou quelque formule
d'apothicaire, et maintenant les gros mots indigestes lui reviennent au
bec, comme les pierres que nous donnons aux faucons en manire de
mdicaments. Certainement, aprs son latin, ceci est du
bas-breton.--Puis, au plus fort des maldictions des juges[78]: Au
fait, et pas de phrases; pas de grce non plus. Prouvez-moi coupable,
sparez ma tte de mon corps; nous nous quitterons bons amis, mais je
ddaigne de devoir ma vie  votre piti, monsieur, ou  celle de tout
autre.... Quant  vos grands mots, libre  vous, monseigneur, d'effrayer
les petits enfants avec des diables peints. Je n'ai plus l'ge de ces
terreurs vaines. Pour vos noms de catin et d'homicide, ils viennent de
vous; comme lorsqu'un homme crache contre le vent, son ordure lui
revient  la face. Argument contre argument, elle a une parade contre
tous les coups, une parade et une riposte[79]. Vous m'avez dj mise 
l'aumne, et vous voulez encore me perdre. J'ai des maisons, des bijoux
et un pauvre reste de ducats; sans doute cela vous donnera le moyen
d'tre charitables.... Puis, d'une voix stridente: En vrit,
monseigneur, vous feriez bien d'aller tirer vos pistolets contre les
mouches: le jeu serait plus noble. On la condamne  tre enferme dans
une maison de repenties. [80]Une maison de repenties? qu'est-ce que
cela?--Une maison de catins repentantes.--Est-ce que les nobles de Rome
l'ont btie pour leurs femmes, qu'on m'envoie loger l? Le sarcasme
part droit comme un coup d'pe, puis sur celui-ci un autre, puis des
cris et des excrations. Elle ne pliera pas, elle ne pleurera pas. Elle
sort debout, pre et toujours plus hautaine: Une maison de repenties?
Non, ce ne sera pas une maison de repenties. Ma conscience me la fera
plus honnte que le palais du pape, et plus paisible que ton me,
quoique tu sois un cardinal.--Contre son amant furieux qui l'accuse
d'infidlit, elle est aussi forte que contre ses juges; elle lui tient
tte, elle lui jette  la face la mort de sa duchesse, elle le force 
demander pardon,  l'pouser; elle jouera la comdie jusqu'au bout sous
le pistolet, avec une effronterie et un courage de courtisane et
d'impratrice[81]; prise au pige  la fin, elle restera sous le
poignard aussi brave et encore plus insultante. Je ne crains rien, je
recevrai la mort comme un prince reoit les grands ambassadeurs. Je
ferai la moiti du chemin pour aller au-devant de ton arme.... Un coup
viril que tu viens de faire l. Ton premier sera d'gorger quelque
enfant  la mamelle. Alors tu seras clbre[82]. Quand une femme se
dpouille de son sexe, ses actions vont au del de celles de l'homme, et
il n'y a plus rien qu'elle ne sache souffrir ou oser.

[Note 60: Middleton, _the Honest Whore_.]

[Note 61: Beaumont and Fletcher, _Valentinian; Thierry and
Theodoret_. Voir dans Massinger, _the Picture_: c'est _la Barberine_ de
Musset. La crudit, l'nergie extraordinaire et repoussante montreront
la diffrence des deux sicles.]

[Note 62: Massinger, _Duke of Milan_.]

[Note 63:

  For with this arm I'll swim through seas of blood,
  Or make a bridge arch'd with the bones of men,
  But I will grasp my aims in you, my dearest,
  Dearest and best of women!
                         (Massinger, _Duke of Milan_, acte II, sc. I.)

  I'll follow him to hell, but I will find him,
  And there live a fourth fury to torment him.
  Then, for this cursed hand and arm that guided
  The wicked steel, I'll have them joint by joint,
  With burning irons sear'd off, which I will eat,
  I being a vulture fit to taste such carrion.
                                           (_Ibid._, acte V, sc. II.)]

[Note 64: Massinger, _The Fatal Dowry_; Webster and Ford, _A late
meurther of the soun upon the mother_; Ford, _'Tis a pity she is a
whore_. Voir encore _The Broken Heart_, de Ford, et les sublimes scnes
d'agonie et de folie.]

[Note 65:

  Lost! I am lost! My fates have doom'd my death!
  The more I strive, I love. The more I love,
  The less I hope. I see my ruin certain....
  I have even wearied heaven with pray'rs, dried up
  The spring of my continual tears, even starv'd
  My veins with continual fasts: what wit or art
  Could counsel, I have practised; but alas!
  I find all these but dreams, and old men's tales,
  To fright unsteady youth. I am still the same,
  Or I must speak or burst.
                             (_'T is a pity she is a whore_, acte I.)]

[Note 66:

  Come, strumpet, famous whore!
                             Harlot, rare, notable harlot,
  That with thy brazen face maintain'st thy sin,
  Was there no man in Parma to be bawd
  To your loose cunning whoredom else but I?
  Must your hot itch and pleurisy of lust,
  The heyday of your luxury, be fed
  Up to a surfeit, and could none but I
  Be pick'd out to be cloak to your close tricks,
  Your belly-sports?--Now, I must be the dad
  To all that gallimaufry that is stuff'd
  In thy corrupted bastard-bearing womb?
  Why, must I?

  ANNABELLA.

  Beastly man! why? 'Tis thy fate.
  I sued not for thee.

  SORANZO.

  Tell me by whom.

  ANNABELLA.

  Soft, 'Twas not in my bargain.
  Yet somewhat, sir, to stay your longing stomach
  I am content t'acquaint you with: the _Man_,
  The more than man, that got this sprightly boy
  (For 'tis a boy, and therefore glory, sir,
  Your heir shall be a son).

  SORANZO.

  Damnable monster!

  ANNABELLA.

  Nay, an you will not hear, I'll speak no more.

  SORANZO.

  Yes speak, and speak thy last.

  ANNABELLA.

  A match, a match!...
  ... You! why, you are not worthy once to name

  His name without true worship, or indeed
  Unless you kneel'd, to hear another name him.

  SORANZO.

  What was he call'd?

  ANNABELLA.

  We are not come to that.
  Let it suffice, that you shall have the glory
  To father what so brave a father begot....

  SORANZO.

  Dost thou laugh?
  Come, whore, tell me your lover, or by truth
  I'll hew thy flesh to shreds. Who is he?

  ANNABELLA.

  (Sings) Che morte piu dolce che morire per amore.

  SORANZO.

  Thus will I pull thy hair and thus I'll drag
  Thy lust be-leper'd body through the dust....
                     (_Hales her up and down._)

  ANNABELLA.

  Be a gallant hangman.
  I dare thee to the worst; strike and strike home.
  I leave revenge behind, and thou shall feel it.
  (To Vasquez.) Pish, do not beg for me, I prize my life
  As nothing, if the man will needs be mad,
  Why, let him take it.
                                         (_Ibid._, acte IV, sc. III.)]

[Note 67:

                          These are the funeral tears
  Shed on your grave; these furrowed my cheeks
  When first I lov'd and knew not how to woo....
  Give me your hand; how sweetly life doth run
  In these well-colour'd veins! How constantly
  These palms do promise health!...
  Kiss me again, forgive me.... Farewell....
  Soranzo, see this heart, which was thy wife's.
  Thus I exchange it royally for thine.
                                            (_Ibid._, acte V, sc. V.)]

[Note 68: dition Dyce, _Duchess of Malfi_, 60.

For places in court are but like beds in the hospital, where this man's
head lies at that man's foot, and so lower and lower.

                                (_Duchess of Malfi_, acte II, sc. I.)]

[Note 69: Personnages de Bosola, de Flaminio.]

[Note 70: Voyez Stendhal, _Chroniques italiennes: les Cenci, la
Duchesse de Palliano_, et toutes les _Vies_ du temps; celle des Borgia,
de Bianca Capello, de Vittoria Accoramboni, etc.]

[Note 71:

        I would have their bodies
  Burnt in a coal pit, with the ventage stopp'd,
  That their curs'd smoke might not ascend to heaven;
  Or dip the sheets they lie in pitch or sulphur,
  Wrap them in't, and then light them as a match;
  Or else to boil their bastard to a cullis
  And give't his lecherous father to renew
  The sin of his back.]

[Note 72:

  DUCHESS.

  Good comfortable fellow,
  Persuade a wretch that's broke upon the wheel
  To have all his bones new set: entreat him live
  To be executed again. Who must despatch me?

  BOSOLA.

  Come, be of comfort, I will save your life.

  DUCHESS.

  Indeed, I have not leisure to tend So small a business.

  BOSOLA.

  Now, by my life, I pity you.

  DUCHESS.

  Thou art a fool then
  To wast thy pity upon a thing so wretched
  As cannot pity itself. I am full of daggers.
                                            (_Ibid._, acte V, sc. I.)]

[Note 73:

  CARIOLA.

  What think you of, madam?

  DUCHESS.

  Of nothing:
  When I muse thus, I sleep.

  CARIOLA.

  Like a madman, with your eyes open?

  DUCHESS.

  Dost thou think we shall know one another
  In the other world?

  CARIOLA.

  Yes, out of question.

  DUCHESS.

  O, that it were possible we might
  But hold some two days conference with the dead!
  From them I should learn somewhat, I am sure,
  I never shall know here. I'll tell thee a miracle:
  I am not mad yet....
  The heaven o'er my head seems made of molten brass.
  The earth of flaming sulphur, yet I am not mad.
  I am acquainted with sad misery
  As the tann'd galley-slave is with his oar....

  DUCHESS.

  Farewell, Cariola.
  I pray thee, look thou giv'st my little boy
  Some syrup for his cold, and let the girl
  Say her prayers ere she sleep.... Now what you please.
  What death?

  BOSOLA.

  Strangling; here are your executioners.

  DUCHESS.

  I forgive them.
  The apoplexy, catarrh, or cough o'the lungs
  Would do as much as they do....
                      .... My body
  Bestow upon my women, will you?
  Go, tell my brothers, when I am laid out,
  They may then feed in quiet....

  CARIOLA.

  I will not die; I must not; I am contracted
  To a young gentleman.

  FIRST EXECUTIONER.

  Here's your wedding-ring.

  CARIOLA.

  If you kill me now,
  I am damn'd. I have not been at confession
  These two years.

  BOSOLA.

  When?

  CARIOLA.

  I am quick with child.

  FIRST EXECUTIONER.

  She bites and scratches.

  BOSOLA.

  Delays, throttle her.
                                          (_Ibid._, acte IV, sc. II.)]

[Note 74:

  O this gloomy world!
  In what a shadow, or deep pit of darkness
  Doth womanish and fearful mankind live!...
  We are only like dead walls or vaulted graves
  That, ruined, yield no echo.
                                           (_Duchess of Malfi_, V, V.)
  Glories, like glow-worms, afar off shine bright,
  But look'ed to near, have neither heat nor light.
                                               (_Vittoria_, page 36.)]

[Note 75:

  This busy trade of life appears most vain,
  Since rest breeds rest, where all seek pain by pain.
                                 (_The White Devil_, dernire scne.)]

[Note 76:

  VITTORIA.

  To pass away the time, I'll tell your grace
  A dream I had last night....

  FLAMINIO.

  Excellent devil! she has taught him in a dream
  To make away his duchess and her husband!]

[Note 77:

  VITTORIA.

  Pray, my lord, let him speak his usual tongue;
  I'll make no answer else.

  FRANCESCO DE MEDICIS.

  Why, you understand Latin.

  VITTORIA.

  I do, sir; but amongst that auditory
  Which comes to hear my cause, the half or more
  May be ignorant in it....
  I am at the mark, sir; I'll give aim to you
  And tell you how near you shoot....
  Surely, my lords, this lawyer here hath swallow'd
  Some pothecaries' bills or proclamations;
  And now the hard and indigestible words
  Come up, like stones we use give hawks for physic.
  Why, this is Welsh to Latin.
                                          To the point.]

[Note 78:

  Find me guilty, sever head from body,
  We'll part good friends: I scorn to hold my life,
  At yours or any man's entreaty, sir....
  These are but feigned shadows of my evils:
  Terrify babes, my lord, with painted devils;
  I am past such needless palsy. For your names
  Of whore and murderess, they proceed from you,
  As if a man should spit against the wind,
  The filth returns in's face.
                                (_The White Devil_, p. 22, Ed. Dyce.)]

[Note 79:

  .... Take you your course; it seems you have beggar'd me first,
  And now would fain undo me. I have houses,
  Jewels, and a poor remnant of crusadoes.
  Would those would make you charitable!...
  In faith, my lord, you might go to pistol flies;
  The sport would be more noble.]

[Note 80:

  VITTORIA.

  A house of convertites! What's that?

  MONTICELSO.

  A house
  Of penitent whores.

  VITTORIA.

  Do the noblemen in Rome
  Erect it for their wives, that I am sent
  To lodge there?...
                     I will not weep.
  No, I do scorn to call one poor tear
  To fawn on your injustice. Bear me hence
  Unto this house of.... What's your mitigating title?

  MONTICELSO.

  Of convertites.

  VITTORIA.

  It shall not be a house of convertites;
  My mind shall make it honester to me
  Than the Pope's palace, and more peaceable
  Than thy soul, though thou art a cardinal.
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 81: Comparez  Mme Marneffe, de Balzac.]

[Note 82:

  Yes, I shall welcome death
  As princes do some great ambassadors;
  I'll meet thy weapon half way....
                  'Twas a manly blow,
  The next thou giv'st, murder some sucking infant;
  And then thou wilt be famous....
                  My soul, like a ship in a black storm,
  Is driven, I know not whither.

                                                  (_Dernire scne._)]


VII

En face de cette bande tragique aux traits grimaants, aux fronts
d'airain, aux attitudes militantes, est un choeur de figures suaves et
timides, tendres par excellence, les plus gracieuses et les plus dignes
d'amour qu'il ait t donn  l'homme d'imaginer; vous les retrouverez,
chez Shakspeare, dans Miranda, Juliette, Desdmone, Virginia, Ophlia,
Cordlia, Imogne; mais, elles abondent aussi chez les autres, et c'est
le propre de cette race de les avoir fournies, comme c'est le propre de
ce thtre de les avoir reprsentes. Par une rencontre singulire, les
femmes sont plus femmes et les hommes plus hommes ici qu'ailleurs. Les
deux natures vont chacune  son extrme; chez les uns vers l'audace,
l'esprit d'entreprise et de rsistance, le caractre guerrier, imprieux
et rude; chez les autres vers la douceur, l'abngation, la patience,
l'affection inpuisable[83]; chose inconnue dans les pays lointains,
surtout en France, la femme ici se donne sans se reprendre, et met sa
gloire et son devoir  obir,  pardonner,  adorer, sans souhaiter ni
prtendre autre chose que se fondre et s'absorber chaque jour davantage
en celui qu'elle a volontairement et pour toujours choisi[84]. C'est cet
instinct, un antique instinct germanique, que ces grands peintres de
l'instinct mettent tous ici en lumire: Pentha, Dorothea, chez Ford et
Greene; Isabelle et la duchesse de Malfi, chez Webster; Bianca, Ordella,
Arthusa, Juliane, Euphrasie, Amoret, d'autres encore, chez Beaumont et
Fletcher; il y en a vingt qui, parmi les plus dures preuves et les plus
fortes tentations, manifestent cette admirable puissance d'abandon et de
dvouement[85]. L'me, dans cette race, est  la fois primitive et
srieuse. La candeur chez les femmes y subsiste plus longtemps
qu'ailleurs. Elles perdent moins vite le respect, elles psent moins
vite les valeurs et les caractres; elles sont moins promptes  deviner
le mal et  mesurer leurs maris. Aujourd'hui encore, telle grande dame
habitue aux rceptions est capable de rougir en prsence d'un inconnu
et de se trouver mal  l'aise comme une petite fille; les yeux bleus se
baissent et la pudeur enfantine arrive d'abord aux joues vermeilles.
Elles n'ont pas la nettet, la hardiesse d'ides, l'assurance de
conduite, la prcocit qui chez nous en six mois font d'une jeune fille
une femme d'intrigue et une reine de salon[86]. La vie enferme et
l'obissance leur sont plus faciles. Plus pliantes et plus sdentaires,
elles sont en mme temps plus concentres, plus intrieures, plus
disposes  suivre des yeux le noble rve qu'on nomme le devoir, et qui
ne s'veille gure en l'homme que dans le silence des sens. Elles ne
sont point tentes par la suavit voluptueuse qui, dans les pays du
Midi, s'exhale du climat, du ciel et du spectacle de toutes choses, qui
fond les rsistances, qui fait considrer la privation comme une
duperie et la vertu comme une thorie. Elles peuvent se contenter des
sensations ternes, se passer d'excitations, supporter l'ennui, et, dans
cette monotonie de la vie rgle, se replier sur elles-mmes, obir 
une pure ide, employer toutes les forces de leur coeur au maintien de
leur noblesse morale. Ainsi appuyes sur l'innocence et la conscience,
on les voit porter dans l'amour un sentiment profond et honnte, mettre
bas la coquetterie, la vanit et les manges, ne pas mentir, ne pas
minauder. Lorsqu'elles aiment, ce n'est pas un fruit dfendu qu'elles
gotent, c'est leur vie tout entire qu'elles engagent. Ainsi conu,
l'amour devient une chose presque sainte: le spectateur n'a plus envie
de faire le malin et de plaisanter; elles songent non  leur bonheur,
mais au bonheur de celui qu'elles aiment; c'est le dvouement qu'elles
cherchent, et non le plaisir. On m'appela en hte, dit Euphrasie 
Philaster en lui contant son histoire[87], pour vous entretenir; jamais
homme,--soulev tout d'un coup d'une hutte de berger jusqu'au trne,--ne
se trouva si grand dans ses penses que moi. Vous laisstes alors un
baiser--sur ces lvres qui maintenant ne toucheront plus jamais les
vtres.--Je vous entendis parler,--votre voix tait bien au-dessus d'un
chant. Aprs que vous ftes parti,--je rentrai dans mon coeur et je
cherchai--ce qui le troublait ainsi; hlas! je trouvai que c'tait
l'amour!--Non pas l'amour des sens. Si seulement j'avais pu vivre en
votre prsence,--j'aurais eu tout mon dsir. Elle s'est dguise en
page, elle l'a suivi, elle a t sa servante[88]; et quel plus grand
bonheur pour une femme que de servir  genoux celui qu'elle aime? Elle
s'est laiss rudoyer par lui, menacer de mort, blesser. Bnie soit la
main qui m'a blesse! Quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de ce coeur,
de ces lvres ples, que des paroles de tendresse et d'adoration. Bien
plus, elle prend sur elle un crime dont il est accus, elle contredit
ses aveux, elle veut mourir  sa place. Bien plus encore, elle le sert
auprs de la princesse Arthusa qu'il aime; elle justifie sa rivale,
elle accomplit leur mariage, et pour toute grce, demande  les servir
tous deux[89].

Quelle ide de l'amour ont-ils donc en ce pays? D'o vient que tout
gosme, toute vanit, toute rancune, tout sentiment petit, personnel ou
bas, disparat  son approche? Comment se fait-il que l'me se donne
ainsi tout entire, sans hsitation, sans rserve, et ne songe plus qu'
se prosterner et s'anantir comme en prsence d'un Dieu[90]? Bianca,
croyant Csario ruin, vient s'offrir  lui comme pouse, et, apprenant
qu'il n'en est rien, renonce  lui  l'instant sans une plainte. Ne
m'aimez plus; je prierai pour vous afin que vous ayez une femme
vertueuse et belle, et quand je serai morte, pensez  moi quelquefois,
avec un peu de piti pour ma tmrit.... J'accepte votre baiser, c'est
un cadeau de noces sur une tombe de vierge[91]. La duchesse de
Brachiano est trahie, insulte par son mari infidle; pour le soustraire
 la vengeance de sa famille, elle prend sur elle la faute de la
rupture, joue exprs la mgre, et, le laissant libre avec sa
courtisane, va mourir en embrassant son portrait.--Arthusa se laisse
blesser par Philaster, arrte les gens qui veulent retenir le bras du
meurtrier, dclare qu'il n'a rien fait, que ce n'est pas lui, prie pour
lui, l'aime en dpit de tout, jusqu'au bout, comme si toutes ses
actions taient sacres, comme s'il avait droit de vie et de mort sur
elle.--Ordella s'offre afin que le roi son mari puisse avoir des
enfants[92]; elle s'offre au sacrifice, simplement, sans grands mots,
tout entire[93]; quoi que ce soit; pourvu que ce soit honnte, elle
est prte  tout hasarder et  tout souffrir.--Lorsqu'on la loue de
son hrosme, elle rpond qu'elle fait simplement son devoir.--Mais ce
sacrifice est terrible!--Il n'en est que plus noble.--Il est plein
d'ombres effrayantes!--Le sommeil aussi, seigneur, et toute chose qui
est humaine et mortelle. Nous serions ns dieux, autrement. Mais toutes
ces peurs, sitt qu'elles sentent la flamme des penses nobles,
s'envolent et s'vanouissent comme des nuages.--Supposez que ce soit la
mort.--Je l'ai suppos.--La mort, et la perte ternelle de tout ce que
nous aimons, la jeunesse, la force, le plaisir, la compagnie, l'avenir,
la raison elle-mme. Car, dans le tombeau silencieux, les entretiens, la
joyeuse dmarche des amis, la voix des amants, les conseils affectueux
d'un pre, rien, on n'entend plus rien, il n'y a plus rien; tout est
oubli, poussire, obscurit ternelle; et osez-vous bien, femme,
souhaiter une pareille demeure?--C'est de tous les sommeils le plus
doux. Les rois y reviennent, du haut de leurs grandeurs fardes, comme
des brouillards qui tombent. Insenss ceux qui la craignent ou essayent
de la retarder, jusqu' ce que la vieillesse ait souffl leur
lampe.--Ainsi vous pouvez vous offrir?--Aussi volontiers que je le
dis.--Martell, un miracle, une femme qui ose mourir! Pourtant,
dites-moi, tes-vous marie?--Je le suis, seigneur.--Et vous avez des
enfants?... Elle soupire et pleure.--Oh non! seigneur.--Avez-vous bien
le courage, pour une pauvre strile louange que vous n'entendrez jamais,
de renoncer  ces chres esprances?-- tout, except au ciel. Cela
n'est-il pas norme? Comprenez-vous qu'un tre humain se dtache ainsi
de lui-mme, qu'il s'oublie et se perde dans un autre? Elles s'y perdent
comme dans un abme. Quand elles aiment en vain et sans esprance, ni
leur raison, ni leur vie n'y rsistent; elles languissent, deviennent
folles, et meurent comme Ophlia. Aspasia dlaisse, marche sombre, les
yeux humides et attachs sur la terre[94].--Elle ne se plat qu'aux
bois solitaires, et, quand elle voit une rive,--toute pleine de fleurs,
avec un soupir, elle dit  ses femmes,--quelle jolie place ce serait
pour y ensevelir des amants; elle leur dit--de cueillir les fleurs et de
l'en joncher comme une morte.--Partout avec elle, elle porte sa peine,
qui, comme une contagion,--gagne tous les assistants. Elle chante--les
plus tristes choses que jamais une oreille ait entendues,--puis soupire
et chante encore. Et quand les autres jeunes dames,--dans la gaiet
foltre de leur jeune sang,--content tour  tour des contes joyeux qui
remplissent la chambre de rires,--elle, avec un regard dsol, apporte
l'Histoire de la mort silencieuse--de quelque jeune fille abandonne,
avec des paroles si douloureuses--qu'avant la fin elle les renvoie
toutes une  une les larmes aux yeux. Comme un spectre autour d'une
tombe, elle erre incessamment autour des restes de son amour dtruit,
languit, plit, s'affaisse, et finit par s'achever elle-mme.--Plus
tristes encore sont celles qui, par devoir et soumission, se sont laiss
conduire  un autre mariage. Elles ne se rsignent pas, elles ne se
relvent pas, comme la Pauline de _Polyeucte_. Elles sont brises.
Pentha est aussi honnte, mais non aussi forte que Pauline; c'est
l'pouse anglaise, mais ce n'est point l'pouse romaine, stoque et
calme[95]. Elle est dsespre, doucement, silencieusement, et se laisse
mourir. Au fond du coeur, elle se juge marie avec celui  qui elle a
engag son me; c'est le mariage du coeur qui,  ses yeux, est le seul
vritable; l'autre n'est qu'un adultre dguis. En pousant Bassans,
elle a pch contre Orgilus; l'infidlit morale est pire que
l'infidlit lgale, et, dsormais, elle est dchue  ses propres
yeux[96]: Tuez-moi, mon frre, je vous en prie; dites, le
voulez-vous?... Vous avez fait de moi une parjure, une prostitue salie.
Pardonnez-moi, j'en suis une de fait, non de dsir, les dieux m'en sont
tmoins. Oui, j'en suis une; car celle qui est la femme d'Orgilus, et
vit en adultre public avec Bassans, est  tout le moins une
prostitue.  prsent, voulez-vous me tuer?... Une servante  gages  la
campagne tanche sa soif, avec ses chevreaux et ses agneaux, dans une
source frache, et moi je n'ai que mes larmes pour apaiser la chaleur de
ma poitrine.... Avec une grandeur tragique, du haut de son deuil
incurable, elle jette les yeux sur la vie[97]: Nous nous travaillons en
vain pour allonger notre pauvre voyage, ou nous implorons un rpit afin
de respirer; notre patrie est dans le tombeau.... Ah! chre princesse,
le sablier de ma vie n'a plus gure que quelques minutes  couler; le
sable est puis; je sens les avertissements d'un messager intrieur et
sr qui m'appelle pour partir vite.... Un remde? Mon remde sera un
suaire, une enveloppe de plomb, et un coin de terre o personne n'ira
marcher. Point de rvolte, ni d'aigreur; elle aide affectueusement son
frre qui a caus son malheur; elle tche de lui faire obtenir la femme
qu'il aime; la bont, la douceur fminine surnagent en elle au plus fort
du dsespoir. L'amour ici n'est point despotique, emport, comme dans
les climats du Midi. Il n'est que profond et triste; la source de la vie
est tarie, voil tout; elle ne vit plus, parce qu'elle ne peut plus
vivre; tout s'en va par degrs, la sant, la raison, puis l'me; au
dernier moment, elle dlire, et on la voit venir chevele, les yeux
tout grands ouverts, avec des paroles entrecoupes. Il y a dix jours
qu'elle ne dort plus et ne veut plus manger, et toujours la mme fatale
pense lui serre la poitrine, parmi de vagues rves de tendresse et de
bonheur maternel frustr, qui reviennent en son esprit comme des
fantmes[98]. Nulle fausset n'gale une promesse rompue. Il n'y a pas
de cheveu plant sur ma tte qui, comme un morceau de plomb, ne
m'enfonce dans ma tombe. J'aurais pu tre la mre de jolis petits
enfants qui auraient babill sur mes genoux. Quand j'aurais souri, ils
auraient souri, et certainement quand ils auraient pleur, j'aurais
pleur. Bien vrai, mon pre aurait d me choisir un mari, et alors mes
petits enfants n'auraient pas t btards; mais il est trop tard pour me
marier maintenant; je suis trop vieille pour avoir des enfants; ce n'est
pas ma faute.... Donne-moi ta main; crois-moi, je ne te ferai pas de
mal; ne te plains pas si je la serre trop fort, je la baiserai. Oh!
c'est une belle main douce!... Bon Dieu, nous aurions t heureux! trop
heureux, le bonheur rend hautain,  ce qu'on dit.... Il n'y a pas de
paix pour une pouse arrache  son vrai mari, arrache de force par un
mariage infme. Dans toute mmoire dsormais, le nom de Pentha, de la
pauvre Pentha, est sali.... Pardonnez-moi, oh! je dfaille. Elle
meurt, demandant quelque douce voix qui lui chante un air plaintif, un
air d'adieu, un doux chant funbre. Je ne sais rien au thtre de plus
pur et de plus touchant.

Lorsqu'on rencontre une structure d'me si neuve et capable d'aussi
grands effets, il faut regarder le corps. Les actions extrmes de
l'homme proviennent, non de sa volont, mais de sa nature[99]; pour
comprendre les grandes tensions de toute sa machine, c'est sa machine
entire qu'il faut regarder, j'entends son temprament, la faon dont
son sang coule, dont ses nerfs vibrent, et dont ses muscles se bandent;
le moral traduit le physique, et les qualits humaines ont leur racine
dans l'espce animale. Considrez donc l'espce ici, c'est--dire la
race; car les soeurs de l'Ophlia et de la Virginia de Shakspeare, de la
Claire et de la Marguerite de Goethe, de la Belvidera d'Otway, de la
Pamla de Richardson, font une race  part, molles et blondes, avec des
yeux bleus, d'une blancheur de lis, rougissantes, d'une dlicatesse
craintive, d'une douceur srieuse, faites pour se subordonner, se plier
et s'attacher. Leurs potes le sentent bien, quand ils les amnent sur
la scne; ils mettent autour d'elles la posie qui leur convient, le
bruissement des ruisseaux, les chevelures pendantes des saules, les
frles et moites fleurs de leur pays, toutes semblables  elles[100],
la primevre, ple comme leur visage, la jacinthe des prs, azure
comme leurs veines, la fleur de l'glantier, aussi suave que leur
haleine[101]. Ils les font douces comme le zphyr qui de son souffle
penche la tte des violettes, abattues sous le moindre reproche, dj
courbes  demi par une mlancolie tendre et rveuse. Philaster dit en
parlant d'Euphrasie qu'il prend pour un page, et qui s'est dguise
ainsi pour obtenir d'tre  son service[102]: Je l'ai rencontr pour
la premire fois assis au bord d'une fontaine,--il y puisait un peu
d'eau pour tancher sa soif,--et la lui rendait en larmes.--Une
guirlande tait auprs de lui faite par ses mains,--de maintes fleurs
diverses, nourries sur la rive,--arranges en ordre mystique, tellement
que la raret m'en charma.--Mais quand il tournait ses yeux tendres vers
elles, il pleurait--comme s'il et voulu les faire revivre.--Voyant sur
son visage cette charmante innocence,--je demandai au cher pauvret toute
son histoire.--Il me dit que ses parents, de bons parents taient
morts,--le laissant  la merci des champs,--qui lui donnaient des
racines, des fontaines cristallines qui ne lui refusaient pas leurs
eaux,--et du doux soleil qui lui accordait encore sa lumire.--Puis il
prit la guirlande et me montra ce que chaque fleur, dans l'usage des
gens de campagne, signifie,--et comment toutes, ranges de la sorte,
exprimaient sa peine.--Je le pris, et j'ai gagn ainsi le plus
fidle,--le plus aimant, le plus gentil enfant qu'un matre ait jamais
eu. L'idylle nat d'elle-mme parmi ces fleurs humaines; le drame
suspend son cours pour s'attarder devant la suavit anglique de leurs
tendresses et de leurs pudeurs. Parfois mme l'idylle nat complte et
pure, et le thtre tout entier est occup par une sorte d'opra
sentimental et potique. Il y en a deux ou trois dans Shakspeare; il y
en a chez le rude Jonson, chez Fletcher, le _Berger afflig_, le _Berger
fidle_[103]. Titres ridicules aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent
les fadeurs interminables de d'Urf ou les gentillesses manires de
Florian; titres charmants, si l'on regarde la sincre et surabondante
posie qu'ils recouvrent. C'est dans le pays imaginaire que vit Amoret,
la bergre fidle, pays plein de dieux antiques, et pourtant anglais,
pareil  ces paysages humides et verdoyants, o Rubens fait danser des
nymphes[104]. Les plaines penches descendent, tendant leurs bras
jusqu' la mer, et les bois pais cachent des creux que n'a jamais
baiss le soleil.... L est une source sacre, o les fes agiles
forment leurs rondes,  la ple clart de la lune; elles y trempent les
petits enfants drobs, pour les affranchir des lois de notre chair
fragile, et de notre grossire mortalit.... L est un air aussi frais
et aussi suave que lorsque le zphyr en se jouant vient caresser la face
des eaux frmissantes. L sont des fleurs choisies, toutes celles que
donne le jeune printemps, des chvrefeuilles, des narcisses, des
chrysanthmes.--Le soir venu, la brume monte, les gouttes de rose
viennent baiser chaque petite fleur et se suspendre  leur tte de
velours, comme une corde de grains de corail. Ce sont l les plantes et
les aspects de la campagne anglaise toujours frache, tantt enveloppe
d'une ple brume diaphane, tantt luisante sous le soleil qui l'essuie,
toute regorgeante d'herbes, d'herbes si emplies de sve si dlicates
qu'au milieu de leur plus clatant lustre et de leur plus florissante
vie, on sent que le lendemain va les faner. L, pendant une nuit d't,
selon l'usage du temps[105], les jeunes hommes et les jeunes filles
vont cueillir des fleurs et changer des promesses; Amoret avec Prigot,
Amoret, plus belle que la chaste aube rougissante, ou que cette belle
toile qui guide le marin errant  travers l'abme, pudique comme une
vierge et tendre comme une pouse. Je te crois, dit-elle  Prigot;
cher ami, il me serait dur de te tenir pour infidle, plus dur qu' toi
de me tenir pour impure. Si fortes que soient les preuves, ce coeur
donn ne se retirera jamais. Prigot tromp, pouss au dsespoir,
persuad qu'elle est une dbauche, la frappe de son pe et la jette 
terre, sanglante. Les calomniateurs vont la jeter dans la profonde
fontaine; mais le dieu, prenant une des perles de sa chevelure liquide,
la laisse tomber sur la blessure; la chaste chair se referme au contact
de l'eau divine, et la jeune fille, revenue  elle, va retrouver celui
qu'elle aime encore[106]: Parle, si tu es l, c'est ton Amoret, ta
bien-aime--qui prononce ton cher nom. C'est ton amie,--ton Amoret.
Viens ici, pour mettre fin-- tous ces dchirements; regarde-moi, mon
ami bien-aim,--j'ai oubli les souffrances, les chres peines--que j'ai
souffertes pour l'amour de toi; je veux bien--tre encore ton amour.
Pourquoi as-tu dchir--ces cheveux boucls o j'ai souvent attach--des
roses fraches et des rubans, et o j'ai vers--des eaux distilles pour
te parer et t'embellir, pour t'embaumer de senteurs plus douces que des
bouquets un jour de noces?--Pourquoi croises-tu tes bras et courbes-tu
ta tte--sur ta poitrine, laissant tomber coup sur coup de tes deux
yeux,--de tes deux yeux, mon ciel,--une pluie de larmes plus prcieuses,
plus pures que les perles--suspendues autour du front ple de la lune?
Quitte ces dsespoirs. Me voici,--la mme que j'ai toujours t, aussi
tendre et toute  toi comme auparavant.--Je suis capable de vous
pardonner avant que vous le demandiez.--En vrit, j'en suis capable,
car c'est fait. Quelqu'un peut-il rsister  ce sourire si doux et si
triste?--Toujours tromp, il la blesse encore; elle tombe mourante, mais
sans colre.--Voici la fin. Adieu, et vis. Ne trompe pas celle qui
t'aimera la premire aprs moi.--Enfin, une nymphe la gurit, et
Prigot, dsabus, vient se mettre  genoux devant elle. Elle lui tend
les bras; il a eu beau faire, elle n'a pas chang. Je suis ton
amour--encore et pour toujours ton amour.--Frappe encore une fois sur ma
poitrine nue, et je me montrerai--encore aussi constante. Oh! que
seulement tu veuilles m'aimer encore!--et comme j'oublierai vite toutes
mes peines[107]! Voil les touchantes et potiques figures que ces
potes mettent dans leurs drames ou  ct de leurs drames, parmi les
meurtres, les assassinats, le cliquetis des pes, et les hurlements des
tueries, aux prises avec des furieux qui les adorent ou les supplicient,
conduites comme eux jusqu' l'extrmit de leur nature, emportes par
leurs tendresses comme ils le sont par leurs violences; c'est ici le
dploiement complet, comme l'opposition parfaite de l'instinct fminin
port jusqu' l'effusion abandonne, et de l'pret virile porte
jusqu' la roideur meurtrire. Ainsi compos et ainsi muni, ce thtre a
pu mettre au jour le plus intime fonds de l'homme, et mettre en jeu les
plus puissantes motions humaines, amener sur la scne Hamlet et Lear,
Ophlie et Cordlia, la mort de Desdmone, et les meurtres de Macbeth.

[Note 83: De l le bonheur et la solidit de leur mariage. En
France, il n'est qu'une association de _deux camarades_, presque
semblables et presque gaux, ce qui produit les tiraillements et la
tracasserie continue.]

[Note 84: Voir la peinture de ce caractre dans toute la littrature
anglaise et allemande. Le plus grand des observateurs, Stendhal, tout
imprgn des moeurs et des ides italiennes et franaises, est stupfait
 cette vue. Il ne comprend rien  cette espce de dvouement,  cette
servitude, que les maris anglais, sous le nom de devoir, ont eu l'esprit
d'imposer  leurs femmes. Ce sont des moeurs de srail. Voyez aussi
_Corinne_.]

[Note 85:

  A perfect woman already: meek and patient.
                                                   Heywood.]

[Note 86: Voir par contraste toutes les femmes de Molire, si
franaises, mme Agns et la petite Louison.]

[Note 87: Beaumont and Fletcher. _Philaster_, acte V, sc. V.

  EUPHRASIA.

          My father oft would speak
  Your worth and virtue; and as I did grow
  More and more apprehensive, I did thirst
  To see the man so praised; but yet all this
  Was but a maiden longing, to be lost
  As soon as found; till sitting in my window,
  Printing my thoughts in lawn, I saw a God,
  I thought (but it was you), enter our gates.
  My blood flew out, and back again as fast,
  As I had puff'd it forth and suck'd it in
  Like breath. Then was I call'd away in haste
  To entertain you. Never was a man
  Heaved from a sheep-cote to a sceptre, raised
  So high in thought as I: You left a kiss
  Upon these lips then, which I mean to keep
  From you for ever; I did hear you talk,
  Far above singing! After you were gone,
  I grew acquainted with my heart, and search'd
  What stirr'd it so: Alas I found it love:
  Yet far from lust. For could I have but lived
  In presence of you, I had had my end....
                    .... Blest be that hand!
  It meant me well; Again for pity's sake!
                    .... Never, sir, will I
  Marry; it is a thing within my vow:
  But if I may have leave to serve the princess,
  To see the virtues of her lord and her,
  I shall have hope to live:

  ARETHUSA

                      Come, live with me;
  Live free as I do; she that loves my lord,
  Curst be the wife that hates her!]

[Note 88: Rle de Kaled dans _Lara_, de lord Byron.]

[Note 89: Chose trange! la princesse n'est point jalouse: Viens,
vis avec moi, vis aussi librement que moi-mme. Celle qui aime mon
seigneur, maudite soit l'pouse qui voudrait la har!]

[Note 90:

                      I saw a god.
                                        (_Philaster_, acte V, sc. V.)]

[Note 91:

  BIANCA.

  So dearly I respected both your fame
  And quality, that I would first have perish'd
  In my sick thought, than e'er have given consent
  To have undone your fortunes, by inviting
  A marriage with so mean a one as I am.
  I should have died sure, and no creature known
  The sickness that had kill'd me....
                    Now since I know
  There is no difference 'twixt your birth and mine,
  Not much 'twixt our estates (if any be,
  The advantage is on my side), I come willingly
  To tender you the first-fruits of my heart,
  And am content so accept you for my husband
  Now when you are at lowest.

  CESARIO.

                    Why, Bianca,
  Report has cozen'd thee. I am not fallen
  From my expected honours or possessions,
  Though from the hope of birth-right.

  BIANCA.

                    Are you not?
  Then I am lost again! I have a suit too;
  You'll grant it, if you be a good man.
  Pray, do not talk of aught I have said to you....
                    .... Pity me,
  But never love me more....
                    I will pray for you,
  That you may have a virtuous wife, a fair one;
  And when I am dead....

  CESARIO.

                    Fy, fy!

  BIANCA.

                    Think on me sometimes,
  With mercy for this trespass!

  CESARIO.

                    Let us kiss
  At parting as at coming.

  BIANCA.

                    This I have
  As a free dower to a virgin's grave.
  All goodness dwell with you!
                         (_The fair maid of the Inn_, acte IV, sc. I.)
                                               Beaumont and Fletcher.]

[Note 92: Beaumont and Fletcher, _Thierry and Theodoret_, _The
Maid's tragedy_, _Philaster_. Voyez aussi le rle de Lucina dans
_Valentinian_.]

[Note 93:

  ORDELLA.

  Let it be what it may be then, what it dare,
  I have a mind will hasard it.

  THIERRY.
                                But, hark you;
  What may that woman merit, makes this blessing?

  ORDELLA.

  Only her duty sir.

  THIERRY.
                     'Tis terrible!

  ORDELLA.

  'Tis so much the more noble.

  THIERRY.

  'Tis full of fearful shadows!

  ORDELLA.
                    So is sleep, sir,
  Or anything that's merely ours and mortal.
  We were begotten Gods else. But those fears,
  Feeling but once the fires of nobler thoughts,
  Fly, like the shapes of the clouds we form, to nothing.

  THIERRY.

  Suppose it death!

  ORDELLA.

                   I do.

  THIERRY.

                         And endless parting
  With all we can call ours, with all our sweetness
  With youth, strength, pleasure, people, time, nay reason!
  For in the silent grave, no conversation,
  No joyful tread of friends, no voice of lovers,
  No careful father's counsel, nothing's heard,
  Nor nothing is, but all oblivion,
  Dust and an endless darkness: and dare you, woman,
  Desire this place?

  ORDELLA.

                     'Tis of all sleeps the sweetest:
  Children begin it to us, strong men seek it
  And kings from height of all their painted glories,
  Fall, like spent exhalations, to this centre....

  THIERRY.

  Then you can suffer?

  ORDELLA.

  As willingly as say it.

  THIERRY.

  Martell, a wonder!
  Here's a woman that dares die.--Yet tell me,
  Are you a wife?

  ORDELLA.

                  I am, sir.

  THIERRY.

  And have children?
  She sighs, and weeps.

  ORDELLA.

  Oh none, sir.

  THIERRY.

                Dare you venture,
  For a poor barren praise you never shall hear,
  To part with these sweet hopes?

  ORDELLA.

  With all but heaven.
                                  (_Thierry and Theodoret_, acte IV.)]

[Note 94:

                    This lady
  Walks discontented, with her watery eyes
  Bent on the earth. The unfrequented woods
  Are her delights; and when she sees a bank
  Stuck full of flowers, she with a sigh will tell
  Her servants what a pretty place it were
  To bury lovers in; and make her maids
  Pluck 'em, and strew her over like a corpse.
  She carries with her an infectious grief,
  That strikes all her beholders; she will sing
  The mournful'st things that ever ear hath heard,
  And sigh, and sing again; and when the rest
  Of our young ladies, in their wanton blood,
  Tell mirthful tales in course, that fill the room
  With laughter, she will, with so sad a look,
  Bring forth a story of the silent death
  Of some forsaken virgin, which her grief
  Will put in such a phrase, that, ere she end,
  She'll send them weeping, one by one, away.
                                      (_The Maid's tragedy_, acte I.)]

[Note 95:

  Avant d'abandonner mon me  mes douleurs,
  Il me faut essayer la force de mes pleurs;
  En qualit de fille ou de femme, j'espre
  Qu'ils vaincront un poux ou flchiront un pre:
  Que si sur l'un ou l'autre ils manquent de pouvoir,
  Je ne prendrai conseil que de mon dsespoir.
  Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

Impossible de rencontrer une femme plus raisonnable et plus raisonneuse.
De mme liante, Henriette, dans Molire.]

[Note 96:

  PENTHEA.

  Pray, kill me....
  Kill me, pray, nay, will you?

  ITHOCLES.

  How does thy lord esteem thee?

  PENTHEA.

                                 Such an one
  As only you have made me; a faith-breaker,
  A spotted whore. Forgive me, I am one,
  In act, not in desires, the Gods must witness...:
  For she that's wife to Orgilus, and lives
  In known adultery with Bassanes
  Is, at the best, a whore. Will kill me now?
  The hand-maid to the wages
  Of country toil, drinks the untroubled streams
  With leaping kids and with the bleating lambs,
  And so allays her thirst secure; whilst I
  Quench my hot sighs with fleetings of my tears.
                                          (Ford, _the Broken heart_.)]

[Note 97:

  My glass of life, sweet princess, has few minutes
  Remaining to run down; the sands are spent.
  For by an inward messenger I feel
  The summons of departure short and certain.
                                  Glories
  Of human greatness are but pleasing dreams
  And shadows soon decaying; on the stage
  Of my mortality, my youth has acted
  Some scenes of vanity, drawn out at length
  By varied pleasures, sweetened in the mixture,
  But tragical in issue.
                      That remedy
  Must be a winding sheet, a fold of lead,
  And some untrod-on corner in the earth.
                                                   (_Ibid._)
      In vain we labour in this course of life
  To piece our journey out at length, or crave
  Respite of breath; our home is in the grave.
                                                  (_Ibid._)]

[Note 98:

  Sure if we were all sirens, we should sing pitifully,
  And 'twere a comely music, when in parts
  One sung another's knell; the turtle sighs
  When he hath lost his mate; and yet some say
  He must be dead first. 'Tis a fine deceit
  To pass away in a dream! Indeed, I've slept
  With mine eyes open, a great while. No falsehood
  Equals a broken faith. There's not a hair
  Sticks on my head, but, like a leaden plummet,
  It sinks me to the grave; I must creep thither,
  This journey is not long.
  .... Since I was first a wife, I might have been
  Mother to many pretty prattling babes;
  They would have smiled when I smiled; and, for certain,
  I would have cried, when they cried;--Truly, brother,
  My father would have pick'd me out a husband,
  And then my little ones had been no bastards;
  But 'tis too late for me to marry now,
  I am past child bearing; 'tis not my fault....
                    Spare your hand.
  Believe me, I'll not hurt it....
  Complain not though I wring it hard; I'll kiss it;
  Oh 'tis a fine soft palm!--Hark, in thine ear;
  Like whom I look, prithee?--Nay, no whispering.
  Goodness! we had been too happy; too much happiness
  Will make folk proud, they say....
  There is no peace left for a ravish'd wife
  Widow'd by lawless marriage. To all memory
  Penthea's, poor Penthea's name is strumpeted....
  Forgive me, oh, I faint.
                                                (_Ibidem._)]

[Note 99: Schopenhauer, _Mtaphysique de l'amour et de la mort_.
Swift aussi disait que la mort et l'amour sont les deux choses o
l'homme soit foncirement draisonnable. En effet, c'est l'espce et
l'instinct qui s'y manifestent, non la volont et l'individu.]

[Note 100: Mort d'Ophlia, funrailles d'Imogne.]

[Note 101:

  There is a willow grows ascaunt the brook,
  That shows his hoar leaves in the glassy stream;
  Therewith fantastic garlands did she make
  Of crow-flowers, nettles, daisies, and long purples,
  That liberal shepherds give a grosser name,
  But our cold maids do dead-men's fingers call them.
  There on the pendent boughs her coronet weeds
  Clambering to hang, an envious sliver broke;
  When down her weedy trophies and herself
  Fell in the weeping brook.
                                            (_Hamlet_, acte V, sc. I.)

                    With fairest flowers,...
  I'll sweeten thy sad grave; thou shallt not lack
  The flower, that's like thy face; pale primrose; nor
  The azur'd hare-bell, like thy veins; no, nor
  The leaf of eglantine, whom not to slander,
  Outsweeten'd not thy breath.
                                               (_Cymbeline_, IV, II.)]

[Note 102:

                    Hunting the buck
  I found him sitting by a fountain's side,
  Of which he borrowed some to quench his thirst,
  And paid the nymph again so much in tears.
  A garland laid him by, made by himself,
  Of many several flowers, bred in the bay,
  Stuck in that mystic order, that the rareness
  Delighted me: but ever when he turn'd
  His tender eyes upon 'em, he would weep,
  As if he meant to make 'em grow again.
  Seeing such pretty helpless innocence
  Dwell in his face, I ask'd him all his story.
  He told me that his parents gentle died,
  Leaving him to the mercy of the fields.
  Which gave him roots; and of the crystal springs
  Which did not stop their courses; and the sun
  Which still, he thank'd him, yielded him his light.
  Then he took up his garland, and did shew
  What every flower, as country people hold,
  Did signify; and how all, order'd thus
  Express'd his grief; and to my thoughts, did read
  The prettiest lecture of his country art
  That could be wish'd....
                    .... I gladly entertain'd him,
  Who was as glad to follow, and have got
  The trustiest, loving'st, and the gentlest boy,
  That ever master kept.
                                                 (_Philaster_, I, 2.)]

[Note 103: _The Sad Shepherd; The Faithful Shepherdess._]

[Note 104:

  Through yon same bending plain
  That flings his arms down to the main,
  And through these thick woods, have I run,
  Whose bottom never kiss'd the sun
  Since the lusty spring began....
                          (_The Faithful Shepherdess_, acte I, sc. I.)

  For to that holy wood is consecrate
  A virtuous well, about whose flow'ry banks
  The nimble-footed fairies dance their rounds,
  By the pale moon-shine, dipping oftentimes.
  Their stolen children, so to make them free
  From dying flesh, and dull mortality.
                                                    (_Ibid._, sc. II.)

      See the dew-drops how they kiss
      Every little flower that is,
      Hanging on their velvet heads,
      Like a rope of crystal beads;
      See the heavy clouds low falling,
      And bright Hesperus down calling
      The dead night from under ground.
                                            (_Ibid._, acte II, sc. I.)

  Oh, you are fairer far
  Than the chaste blushing morn, or that fair star
  That guides the wandering seaman through the deep!
        .... I do believe thee: 'Tis as hard for me
  To think thee false, and harder than for thee
  To hold me foul.
                                           (_Ibid._, acte I, sc. II.)]

[Note 105: Voyez la description de cette coutume dans _Nathan
Drake_.]

[Note 106:

                    Speak if thou be there,
  My Perigot! Thy Amoret, thy dear,
  Calles on thy loved name....

                    'Tis thy friend,
  Thy Amoret; come hither, to give end
  To these consumings. Look up, gentle boy!
  I have forgot those pains and dear annoy
  I suffer'd for thy sake, and am content
  To be thy love again. Why hast thou rent
  Those curled locks, where I have often hung
  Ribbons and damask roses, and have flung
  Waters distill'd to make thee fresh and gay,
  Sweeter than nosegays on a bridal day?
  Why dost thou cross thine arms, and hang thy face
  Down to thy bosom, letting fall apace
  From those two little heavens, upon the ground,
  Showers of more price, more orient, and more round,
  Than those that hang upon the moon's pale brow?
  Cease these complainings, shepherd! I am now
  The same I ever was, as kind and free,
  And can forgive before you ask of me:
  Indeed I am and will....
                    So this work hath end!
  Farewell and live! Be constant to thy friend
  That loves thee next!
                        I am thy love!
  Thy Amoret, for ever more thy love!
  Strike once more on my naked breast, I'll prove
  As constant still. Oh! could'st thou love me yet,
  How soon could I my former griefs forget!
                  (_The Faithful Shepherdess_, acte V, sc. III et V.)]

[Note 107: Comparez, pour voir le contraste des races, les
pastorales italiennes, l'_Aminta_ du Tasse, _il Pastor fido_, de
Guarini, etc.]




CHAPITRE III.

Ben Jonson.

  I. Les chefs d'cole dans leur cole et dans leur sicle. --
     Jonson. -- Son temprament. -- Son caractre. -- Son
     ducation. -- Ses dbuts. -- Ses luttes. -- Sa pauvret. --
     Ses maladies. -- Sa fin.

  II. Son rudition. -- Ses gots classiques. -- Ses
     personnages didactiques. -- Belle ordonnance de ses plans.
     -- Franchise et prcision de son style. -- Vigueur de sa
     volont et de sa passion.

  III. Ses drames. -- _Catilina_ et _Sjan_. -- Pourquoi il a
     pu peindre les personnages et les passions de la corruption
     romaine.

  IV. Ses comdies. -- Sa rforme et sa thorie du thtre. --
     Ses comdies satiriques. -- _Volpone._ -- Pourquoi ces
     comdies sont srieuses et militantes. -- Comment elles
     peignent les passions de la Renaissance. -- Ses comdies
     bouffonnes. -- _La Femme silencieuse._ -- Pourquoi ces
     comdies sont nergiques et rudes. -- Comment elles sont
     conformes aux gots de la Renaissance.

  V. Limites de son talent. -- En quoi il reste au-dessous de
     Molire. -- Manque de philosophie suprieure et de gaiet
     comique. -- Son imagination et sa fantaisie. -- _L'Entrept
     de nouvelles_ et _la Fte de Cynthia_. -- Comment il traite
     la comdie de socit et la comdie lyrique. -- Ses petits
     pomes. -- Ses _Masques_. -- Moeurs thtrales et
     pittoresques de la cour. -- _Le Berger inconsolable._
     Comment Jonson reste pote jusque sur son lit de mort.

  VI. Ide gnrale de Shakspeare. -- Quelle est dans
     Shakspeare la conception fondamentale. -- Conditions de la
     raison humaine. -- Quelle est dans Shakspeare la facult
     matresse. -- Conditions de la reprsentation exacte.


I

Lorsqu'une civilisation nouvelle amne un art nouveau  la lumire, il y
a dix hommes de talent qui expriment  demi l'ide publique autour d'un
ou deux hommes de gnie qui l'expriment tout  fait: Guilhem de Castro,
Prs de Montalvan, Tirso de Molina, Ruiz de Alarcon, Augustin Moreto,
autour de Calderon et de Lope; Crayer, Van Oost, Romboust, Van Thulden,
Van Dyck, Honthorst, autour de Rubens; Ford, Marlowe, Massinger,
Webster, Beaumont, Fletcher, autour de Shakspeare et de Ben Jonson. Les
premiers forment le choeur, les autres sont les coryphes. C'est le mme
morceau qu'ils chantent ensemble, et dans tel passage le choriste est
l'gal du chef; mais ce n'est que dans un passage. Ainsi, dans les
drames qu'on vient de citer, le pote parfois atteint au sommet de son
art, rencontre un personnage complet, un clat de passion sublime; puis
il retombe, ttonne parmi les demi-russites, les figures bauches, les
imitations affaiblies, et enfin se rfugie dans les procds du mtier.
Ce n'est pas chez lui, c'est chez les grands hommes, chez Ben Jonson et
Shakspeare qu'il faut aller chercher l'achvement de son ide et la
plnitude de son art.

Nombreux taient les combats d'esprit[108] entre Shakspeare et Ben
Jonson au club de la Sirne. Je les considrais tous deux, l'un comme un
grand galion espagnol, et l'autre comme un vaisseau de guerre anglais;
matre Jonson, comme le galion, tait exhauss en savoir, solide, mais
lent dans ses volutions; Shakspeare, comme le vaisseau de guerre
anglais, moindre pour la masse, mais plus lger voilier, pouvait tourner
 toute mare, virer de bord, et tirer avantage de tous les vents par la
promptitude de son esprit et de son invention. Au physique et au moral,
voil tout Jonson, et ses portraits ne font qu'achever cette esquisse si
juste et si vive: un personnage vigoureux, pesant et rude; un large et
long visage, dform de bonne heure par le scorbut, une solide mchoire,
de vastes joues, les organes des passions animales aussi dvelopps que
ceux de l'intelligence, le regard dur d'un homme en colre, ou voisin de
la colre; ajoutez-y un corps d'athlte, et vers quarante ans, une
dmarche lourde et disgracieuse, un ventre en forme de montagne[109].
Voil les dehors, le dedans y est conforme. C'est un vritable Anglais,
grandement et grossirement charpent, nergique, batailleur,
orgueilleux, souvent morose et enclin aux bizarres imaginations du
spleen. Il contait  Drummond qu'il tait demeur une nuit entire,
s'imaginant qu'il voyait les Carthaginois et les Romains combattre sur
son orteil[110]. Non que de fond il soit mlancolique; au contraire, il
aime  sortir de lui-mme par la large et bruyante gaiet dbride, par
la conversation abondante et varie, avec l'aide du bon vin des
Canaries, dont il s'abreuve, et qui a fini par devenir pour lui une
ncessit; ces gros corps de bouchers flegmatiques ont besoin de la
gnreuse liqueur qui leur rend du ton, et leur tient lieu du soleil qui
leur manque. D'ailleurs expansif, hospitalier, prodigue mme, avec une
franche verve imprudente[111], jusqu' s'abandonner compltement devant
l'cossais Drummond, son hte, un pdant rigoriste et malveillant, qui a
mutil ses ides et vilipend son caractre. Pour ce qui est de sa vie,
elle est en harmonie avec sa personne; car il a beaucoup pti, beaucoup
combattu et beaucoup os. Il tudiait  Cambridge, quand son beau-pre,
matre maon, le rappela et le mit  la truelle. Il s'chappa, s'engagea
comme volontaire dans l'arme des Pays-Bas, tua et dpouilla un homme en
combat singulier,  la vue des deux armes. Vous voyez qu'il tait homme
d'action corporelle, et que pour ses dbuts, il avait exerc ses
membres[112]. De retour en Angleterre, g de dix-neuf ans, il monta sur
les planches pour gagner sa vie, et se mit aussi  remanier des drames.
Ayant t provoqu, il se battit, tua son adversaire et fut grivement
bless; l-dessus, il fut jet en prison et se trouva voisin de la
potence. Un prtre catholique le visita et le convertit; au sortir de
prison, sans le sou, n'ayant que vingt ans, il se maria. Enfin, deux ans
aprs, il parvint  faire jouer sa premire pice. Les enfants
arrivaient, il fallait leur gagner du pain, et il n'tait pas pour cela
d'humeur  suivre la route battue, tant persuad qu'il fallait mettre
dans la comdie une belle philosophie, une noblesse et une dignit
particulires, suivre les exemples des anciens, imiter leur svrit et
leur correction, ddaigner le tapage thtral et les grossires
invraisemblances o la canaille se complat. Il proclama tout haut son
projet dans ses prfaces, railla durement ses adversaires, tala
firement en scne[113] ses doctrines, sa morale et sa personne. Il
gagna ainsi des ennemis acharns, qui le diffamrent outrageusement en
plein thtre, qu'il exaspra par la violence de ses satires, et contre
lesquels il lutta sans trve et jusqu' la fin. Bien plus, il s'rigea
en juge de la corruption publique, attaqua rudement les vices rgnants,
sans craindre le poison des courtisanes, ni les poignards des
coupe-jarrets. Il traita ses auditeurs en coliers, et leur parla
toujours en censeur et en matre. Au besoin, il risquait davantage.
Marston et Chapman, ses camarades, avaient t mis en prison pour un mot
irrvrencieux d'une de leurs pices, et le bruit courait qu'ils
allaient avoir le nez et les oreilles coups. Jonson, qui avait pris
part  la pice, alla volontairement se constituer prisonnier, et obtint
leur grce.  son retour, dans le repas des rjouissances, sa mre lui
montra un violent poison qu'elle aurait mis dans sa boisson pour le
soustraire  la sentence, et pour montrer qu'elle n'tait pas
poltronne, ajoute Jonson, elle tait rsolue  boire la premire. On
voit qu'en fait d'actions vigoureuses, il trouvait des exemples dans sa
famille. Vers la fin de sa vie, l'argent lui manqua; il tait libral,
imprvoyant, et ses poches avaient t toujours troues, comme sa main
toujours ouverte; quoiqu'il et crit immensment, il tait oblig
d'crire encore afin de vivre. La paralysie vint, le scorbut redoubla,
l'hydropisie commenait. Il ne pouvait plus quitter sa chambre, ni
marcher sans aide. Ses dernires pices ne russissaient point. Si vous
attendiez plus que vous n'avez eu ce soir, disait-il dans un
pilogue[114], songez que l'auteur est malade et triste.... Tout ce que
sa langue dbile et balbutiante implore, c'est que vous n'imputiez point
la faute  sa cervelle, qui est encore intacte, quoique enveloppe de
douleur et incapable de tenir longtemps encore[115]. Ses ennemis
l'injuriaient brutalement, raillaient son Pgase poussif, son ventre
enfl, sa tte malade[116]. Son collgue, Inigo Jones, lui tait le
patronage de la Cour. Il tait oblig de mendier un secours d'argent
auprs du lord trsorier, puis auprs du comte de Newcastle; sa triste
muse bloque, claquemure, trique, cloue  son lit, incapable de
retrouver la sant ou mme le souffle[117], haletait et peinait pour
ramasser quelque ide ou obtenir quelque aumne. Sa femme et ses enfants
taient morts; il vivait seul, dlaiss, servi par une vieille femme.
Ainsi trane et finit presque toujours lugubrement et misrablement le
dernier acte de la comdie humaine; au bout de tant d'annes, aprs tant
d'efforts soutenus, parmi tant de gloire et de gnie, on aperoit un
pauvre corps affaibli qui radote et agonise entre une servante et un
cur.

[Note 108: Fuller's Worthies.]

[Note 109: Mountain belly, ungracious gait. _Paroles de Jonson sur
lui-mme._--Ed. Gifford.]

[Note 110: Voyez, dans l'histoire de lord Castlereagh, une
hallucination analogue. Lord Castlereagh s'est coup la gorge.]

[Note 111: Ce caractre tient le milieu entre ceux de Fielding et de
Samuel Jonson.]

[Note 112:  quarante-quatre ans, il s'en alla en cosse  pied.]

[Note 113: Rles de Crits et d'Asper.]

[Note 114: New Inn, 1627.]

[Note 115:

  If you expect more than you had to-night,
  The maker is sick and sad....
  All that his faint and faltering tongue doth crave,
  Is, that you not impute it to his brain,
  That's yet unhurt, although, set round with pain,
  It cannot long hold out.
                                           (_The New Inn_, pilogue.)]

[Note 116:

                  Thy Pegasus....
  He had bequeathed his belly unto thee
  To hold that little learning which is fled,
  Into thy guts from out thy emptye head.]

[Note 117:

  Disease the enemy, and his engineers,
  Want, with the rest of his conceal'd compeers
  Have cast a trench about me, now five years....
  The muse not peeps out, one of hundred days;
  But lies block'd up, and straiten'd, narrow'd in,
  Fix'd to bed and boards, unlike to win
  Health, or scarce breath, as she had never been.
                                      (_An Epistle mendicant_, 1631.)]


II

Voil une vie de combattant, bravement porte, digne du seizime sicle
par ses traverses et son nergie; partout le courage et la force ont
surabond. Peu d'crivains ont travaill plus consciencieusement et
davantage; son savoir tait norme, et dans ce temps des grands rudits,
il fut un des meilleurs humanistes de son temps, aussi profond que
minutieux et complet, ayant tudi les moindres dtails et compris le
vritable esprit de la vie antique. Ce n'tait pas assez pour lui de
s'tre rempli des auteurs illustres, d'avoir leur oeuvre entire
incessamment prsente, de semer volontairement et involontairement
toutes ses pages de leurs souvenirs. Il s'enfonait dans les rhteurs,
dans les critiques, dans les scoliastes, dans les grammairiens et les
compilateurs de bas tage; il ramassait des fragments pars; il prenait
des caractres, des plaisanteries, des dlicatesses dans Athne, dans
Libanius, dans Philostrate. Il avait si bien pntr et retourn les
ides grecques et romaines, qu'elles s'taient incorpores aux siennes.
Elles entrent dans son discours sans disparate; elles renaissent en lui
aussi vivantes qu'au premier jour; il invente lors mme qu'il se
souvient. En tout sujet il portait cette soif de science, et ce don de
matriser sa science. Il savait l'alchimie quand il crivit
l'_Alchimiste_. Il manie les alambics, les cornues, les rcipients,
comme s'il avait pass sa vie  chercher le grand oeuvre. Il explique
l'incinration, la calcination, l'imbibition, la rectification, la
rverbration, aussi bien qu'Agrippa et Paracelse. S'il traite des
cosmtiques[118], il en tale toute une boutique; on ferait avec ses
pices un dictionnaire des jurons et des habits des courtisans; il
semble spcial en tout genre. Une preuve de force encore plus grande,
c'est que son rudition ne nuit point  sa verve; si lourde que soit la
masse dont il se charge, il la porte sans flchir. Cet tonnant amas de
lectures et d'observations s'branle en un moment tout entier et tombe
comme une montagne sur le lecteur accabl. Il faut couter sir picure
Mammon drouler le tableau des magnificences et des dbauches o il va
se plonger quand il saura fabriquer l'or. Les impudicits raffines et
effrnes de la dcadence romaine, les obscnits splendides
d'Hliogabale, les fantaisies gigantesques du luxe et de la luxure, les
tables d'or combles de mets trangers, les breuvages de perles
dissoutes, la nature dpeuple pour fournir un plat, les attentats
accumuls par la sensualit contre la nature, la raison et la justice,
le plaisir de braver et d'outrager la loi, toutes ces images passent
devant les yeux avec l'lan du torrent et la force d'un grand fleuve.
Phrase sur phrase, coup sur coup, les ides et les faits viennent dans
le dialogue peindre une situation, manifester un personnage, dgorgs de
cette mmoire profonde, dirigs par cette solide logique, prcipits par
cette rflexion puissante. Il y a plaisir  le voir marcher sous le
poids de tant d'observations et de souvenirs, charg de dtails
techniques et de rminiscences rudites, sans s'garer ni se ralentir,
vritable Bhmoth littraire, pareil  ces lphants de guerre qui
recevaient sur leur dos des tours, des hommes, des armures, des
machines, et sous cet attirail couraient aussi vite qu'un cheval lger.

Dans le grand lan de cette pesante dmarche, il trouve une voie qui lui
est propre. Il a son style. L'rudition et l'ducation classiques l'ont
fait classique, et il crit  la faon de ses modles grecs et de ses
matres romains. Plus on tudie les races et les littratures latines
par contraste avec les races et les littratures germaniques, plus on
arrive  se convaincre que le don propre et distinctif des premires est
l'art de _dvelopper_, c'est--dire d'aligner les ides en files
continues, selon les rgles de la rhtorique et l'loquence, par des
transitions mnages, avec un progrs rgulier, sans heurts ni sauts.
Jonson a pris dans le commerce des anciens l'habitude de dcomposer les
ides, de les drouler pice  pice et dans leur ordre naturel, de se
faire comprendre et de se faire croire. De la pense premire  la
conclusion finale, il conduit le lecteur par une pente continue et
uniforme. Chez lui la route ne manque jamais comme dans Shakspeare. Il
n'avance point comme les autres par des intuitions brusques, mais par
des dductions suivies; on peut marcher, chez lui, on n'a pas besoin de
bondir, et l'on est perptuellement maintenu dans la droite voie: les
oppositions de mots rendent sensibles les oppositions de penses; les
phrases symtriques guident l'esprit  travers les ides difficiles; ce
sont comme des barrires mises des deux cts du chemin pour nous
empcher de tomber dans les fosss. Nous ne rencontrons point sur notre
route d'images extraordinaires, soudaines, clatantes, capables de nous
blouir et de nous arrter; nous voyageons clairs par des mtaphores
modres et soutenues; Jonson a tous les procds de l'art latin; mme
quand il veut, surtout en sujets latins, il a les derniers, les plus
savants, la concision brillante de Snque et Lucain, les antithses
quarries, quilibres, limes, les artifices les plus heureux et les
plus tudis de l'architecture oratoire[119]. Les autres potes sont
presque des visionnaires, Jonson est presque un logicien.

De l son talent, ses succs et ses fautes; s'il a un meilleur style et
de meilleurs plans que les autres, il n'est pas comme eux crateur
d'mes. Il est trop thoricien, trop proccup des rgles. Ses habitudes
de raisonnement le gnent quand il veut dresser et mouvoir des hommes
complets et vivants. On n'est gure capable d'en former,  moins d'avoir
comme Shakspeare l'imagination d'un voyant. La personne humaine est si
complexe que le logicien qui aperoit successivement ses diverses
parties ne peut gure les parcourir toutes, ni surtout les rassembler en
un clair, pour produire la rponse ou l'action dramatique dans laquelle
elles se concentrent et qui doit les manifester. Pour dcouvrir ces
actions et ces rponses, il faut une sorte d'inspiration et de fivre.
L'esprit agit alors comme un rve. Les personnages se meuvent en lui,
presque sans son concours; il attend qu'ils parlent, il demeure
immobile, coutant leurs voix, tout recueilli, de peur de dranger le
drame intrieur qu'ils vont jouer dans son me. C'est l tout son
artifice: les laisser faire. Il est tout tonn de leurs discours, et il
les note en oubliant que c'est lui qui les invente. Leur temprament,
leur caractre, leur ducation, leur genre d'esprit, leur situation,
leur attitude et leurs actions forment en lui un tout si bien li, et se
runissent si promptement en tres palpables et solides, qu'il n'ose
attribuer  sa rflexion ni  son raisonnement une cration si vaste et
si rapide. Les tres s'organisent en lui comme dans la nature,
c'est--dire d'eux-mmes et par une force que les combinaisons de son
art ne remplacent pas[120]. Jonson n'a, pour la remplacer, que les
combinaisons de l'art. Il choisit une ide gnrale, la ruse, la
sottise, la svrit, et en fait un personnage. Ce personnage s'appelle
Crits, Asper, Sordido, Deliro, Pecunia, Subtil, et le nom transparent
indique la mthode logique qui l'a form. Le pote a pris une qualit
abstraite, et, construisant toutes les actions qu'elle peut produire, il
la promne sur le thtre en habits d'homme. Ses personnages, comme les
caractres de la Bruyre et Thophraste, sont fabriqus  force de
solides dductions. Tantt c'est un vice choisi dans les catalogues de
la philosophie morale, la sensualit acharne aprs l'or; cette double
inclination perverse devient un personnage, sir picure Mammon; devant
l'alchimiste, devant le _famulus_, devant son ami, devant sa matresse,
en public ou seul, toutes ses paroles expriment la convoitise du plaisir
et de l'or, et n'expriment rien de plus[121]. Tantt c'est une manie
extraite des sophistes anciens, le bavardage avec horreur du bruit;
cette formule de pathologie mentale devient un personnage, Morose; le
pote a l'air d'un mdecin qui aurait pris  tche de noter exactement
toutes les envies de parler, tous les besoins de silence, et de ne point
noter autre chose. Tantt il dtache un ridicule, une affectation, un
genre de sottise, parmi les moeurs des lgants et des gens de cour;
c'est une manire de jurer, un style extravagant, l'habitude de
gesticuler, ou toute autre bizarrerie contracte par vanit ou par mode.
Le hros qu'il en affuble en est surcharg. Il disparat sous son
accoutrement norme; il le trane partout avec lui; il ne peut le
quitter une minute. On ne dcouvre plus l'homme sous l'habit; il a l'air
d'un mannequin accabl sous un manteau trop lourd.--Quelquefois, sans
doute, ces habitudes de construction gomtrique produisent des
personnages  peu prs vivants. Bobadil, le fanfaron grave, le capitaine
Tucca, matamore mendiant, bouffon inventif, parleur bizarre, le voyageur
Amorphus, docteur pdant de belles manires, caparaonn de phrases
excentriques, font autant d'illusion qu'on en dsire; mais c'est parce
qu'ils sont des grotesques de passage et des personnages bas. On
n'exige pas qu'un pote tudie de pareilles mes; il suffit qu'il
dcouvre en elles trois ou quatre traits dominants; peu importe si elles
s'offrent toujours dans la mme attitude; elles font rire comme la
comtesse d'Escarbagnas ou tel Fcheux de Molire; on ne leur demande
rien de plus. Au contraire, les autres fatiguent et rebutent. Ce sont
des masques de thtre, et non des figures vivantes. Contracts par une
expression fixe, ils persistent jusqu'au bout de la pice dans leur
grimace immobile ou dans leur froncement ternel. Un homme n'est pas une
passion abstraite. Il frappe  son empreinte personnelle les vices et
les vertus qu'il possde. Ces vices et ces vertus reoivent en
descendant en lui un tour et une figure qu'ils n'ont pas dans les
autres. Personne n'est la sensualit pure. Prenez mille dbauchs, vous
trouverez mille manires d'tre dbauch; car il y a mille routes, mille
circonstances et mille degrs dans la dbauche; pour que sir picure
Mammon ft un tre rel, il fallait lui donner l'espce de temprament,
le genre d'ducation, la nature d'imagination qui produisent la
sensualit. Quand on veut construire un homme, il faut creuser jusqu'aux
fondements de l'homme, c'est--dire, se dfinir  soi-mme la structure
de sa machine corporelle et l'allure primitive de son esprit. Jonson n'a
pas creus assez avant, et ses constructions sont incompltes; il a bti
 fleur de terre, et il n'a bti qu'un tage. Il n'a point connu tout
l'homme, et il a ignor le fond de l'homme; il a mis en scne et rendu
sensibles des traits de morale, des fragments d'histoire et des
morceaux de satire; il n'a point imprim de nouveaux tres dans
l'imagination du genre humain.

Tous les autres dons, il les a, et d'abord les dons classiques, en
premier lieu le talent de composer. Pour la premire fois nous voyons un
plan suivi, combin, une intrigue complte qui a son commencement, son
milieu et sa fin, des actions partielles bien agences, bien rattaches,
un intrt qui crot et n'est jamais suspendu, une vrit dominante que
tous les vnements concourent  prouver, une ide matresse que tous
les personnages concourent  mettre en lumire, bref, un art semblable 
celui que Molire et Racine vont appliquer et enseigner. Il ne prend pas
comme Shakspeare un roman de Greene, une chronique d'Holinshed, une vie
de Plutarque, tels quels, pour les dcouper en scnes, sans calcul des
vraisemblances, indiffrent  l'ordre,  l'unit, occup seulement de
mettre en pied des hommes, parfois gar dans des rveries potiques, et
au besoin concluant subitement la pice par une reconnaissance ou une
tuerie. Il se gouverne et gouverne ses personnages; il veut et sait tout
ce qu'ils font et tout ce qu'il fait.--Mais par-dessus les habitudes
d'ordonnance latine, il possde la grande facult de son sicle et de sa
race, le sentiment du naturel et de la vie, la connaissance exacte du
dtail prcis, la force de manier franchement, audacieusement, les
passions franches. Chez aucun crivain du temps, ce don ne manque; ils
n'ont point peur des mots vrais, des dtails choquants et frappants
d'alcve et de mdecine; la pruderie de l'Angleterre moderne et la
dlicatesse de la France monarchique ne viennent point voiler les
nudits de leurs figures ou attnuer le coloris de leurs tableaux. Ils
vivent librement, largement, au milieu des choses vivantes; ils voient
les convoitises s'agiter, s'lancer sans pudeur, sans hypocrisie, sans
adoucissement, et ils les montrent telles qu'ils les voient, celui-ci
aussi hardiment, quelquefois plus hardiment que les autres, tay comme
il l'est sur la vigueur et la rudesse de son temprament d'athlte, sur
l'exactitude et l'abondance extraordinaire de ses observations et de sa
science. Joignez-y encore sa noblesse morale, son pret, sa puissante
colre grondante, exaspre et acharne contre les vices, sa volont
roidie par l'orgueil et la conscience, sa main arme et rsolue 
dpouiller,  mettre nues, comme au jour de leur naissance, les folies
dbrailles de son sicle,  imprimer sur leurs flancs honts les
sillons de son fouet d'acier[122]; par-dessus tout le ddain des basses
complaisances, le mpris affich pour les esprits reints qui trottent
d'un pied clopp aux gages du vulgaire, l'enthousiasme, l'amour
profond de la Muse bienheureuse, me de la science et reine des mes,
qui, porte sur les ailes de son immortelle pense, repousse la terre
d'un pied ddaigneux, et va heurter la porte du ciel[123]. Voil les
forces qu'il a portes dans le drame et dans la comdie; elles taient
assez grandes pour lui faire une grande place et une place  part.

[Note 118: The Devil is an ass.]

[Note 119: _Sjan_, _Catilina_, _passim_.]

[Note 120: Alfred de Musset, prface de _La Coupe et les Lvres_.
Platon, _Ion_.]

[Note 121: Comparez sir picure Mammon au baron Hulot (Balzac,
_Parents pauvres_). Balzac, qui est savant comme Jonson, fait des tres
rels comme Shakspeare.]

[Note 122: Prologue de _Every man out of his humour_.

    With an armed and resolute hand,
  I'll strip the ragged follies of the time.
  Naked as at their birth....

                    And with a whip of steel,
  Print wounding lashes in their iron ribs.
  I fear no mood stamp'd in a private brow,
  When I am pleased t'unmask a public vice;
  I fear no strumpet's drugs, no ruffian's stab,
  Shoud I detect their hateful luxuries.
                           (_Every man out of his humour_; Prologue.)]

[Note 123:

    O sacred Poesy, thou spirit of arts
  The soul of science, and the queen of souls,
  What profane violence, almost sacrilege,
  Hath here been offered thy divinities!
  That thine own guiltless poverty should arm
  Prodigious ignorance to wound thee thus!...
  .... Would men learn but to distinguish spirits,
  And set true difference 'twixt those jaded wits,
  That run a broken pace for common hire,
  And the high raptures of a happy muse,
  Borne on the wings of her immortal thought
  That kicks at earth with a disdainful heel,
  And beats at heaven gates with her bright hoofs;
  They would not then, with such distorted faces,
  And desperate censures, stab at Poesy.
                                        (_Poetaster_, acte I, sc. I.)]


III

Aussi bien, quoi qu'il fasse, quels que soient ses dfauts, sa morgue,
sa duret de touche, sa proccupation de la morale et du pass, ses
instincts d'antiquaire et de censeur, il n'est jamais petit ni plat. En
vain, dans ses tragdies latines, _Sjan_, _Catilina_, il s'enchane
dans le culte des vieux modles uss de la dcadence romaine; il a beau
faire l'colier, fabriquer des harangues de Cicron, insrer des
choeurs imits de Snque, dclamer  la faon de Lucain et des rhteurs
de l'empire, il atteint plus d'une fois l'accent vrai;  travers la
pdanterie, la lourdeur, l'adoration littraire des anciens, la nature a
fait ruption; il retrouve du premier coup les crudits, les horreurs,
la lubricit grandiose, la dpravation effronte de la Rome impriale;
il manie et met en action les concupiscences et les frocits, les
passions de courtisanes et de princesses, les audaces d'assassins et de
grands hommes qui ont fait les Messaline, les Agrippine, les Catilina et
les Tibre[124]. On va droit au but et intrpidement dans cette Rome; la
justice et la piti n'y sont point des barrires. Parmi ces moeurs de
conqurants et d'esclaves, la nature humaine s'est renverse, et la
corruption comme la sclratesse y sont regardes comme des marques de
perspicacit et d'nergie. Voyez dans _Sjan_ l'assassinat se comploter
et se pratiquer avec un sang-froid admirable. Livie discute avec Sjan
les moyens d'empoisonner son mari, en style net, sans phrases, comme
s'il s'agissait d'un procs  gagner ou d'un dner  rendre. Point de
demi-mots, point d'hsitation, point de remords dans la Rome de Tibre.
La gloire et la vertu consistent dans la puissance; les scrupules sont
faits pour les mes viles; le propre d'un coeur haut est de tout dsirer
et de tout oser. Ici, la conscience est une souillure, la fortune tient
lieu de vertu, la passion de loi, la complaisance de talent, le gain de
gloire, et tout le reste est vain. Ravi de cette grandeur d'me, Sjan
s'crie:

                                    Royale princesse;
   prsent que je vois votre sagesse; votre jugement; votre nergie,
  Votre dcision et votre promptitude  saisir les moyens
  De votre bien et de votre grandeur, je proteste
  Que je me sens tout enflamm et tout brl
  D'amour pour vous[125].

Ce sont les amours d'un loup et d'une louve; il la loue d'tre si
prompte  tuer. Et voyez en un instant les habitudes de la prostitue
derrire les moeurs de l'empoisonneuse; Sjan sort, et sur-le-champ, en
vraie courtisane, elle s'est tourne vers son mdecin, lui disant: Quel
teint ai-je aujourd'hui?--Trs-bon, trs-clair! Le fard tait bien
appliqu. Pourtant la cruse a un peu dteint au soleil. Vous auriez d
vous servir de l'huile blanche que je vous ai donne. Il tire la fiole
de sa poche, et la farde sur les deux joues. Entre chaque coup de
pinceau, ils parlent du meurtre qu'ils viennent de concerter, de ce
qu'elle a fait pour Sjan, de ce que Sjan a fait pour elle. Il a
chass sa femme, la belle Apicata.--Ne l'ai-je pas pay en lui livrant
tous les secrets de Drusus?--Il faudra, madame, que vous employiez la
poudre que je vous ai prescrite pour nettoyer vos dents, et la pommade
que je vous ai prpare pour adoucir la peau. Une dame ne peut tre trop
soigneuse de sa beaut, quand elle veut garder le coeur d'un personnage
comme celui que vous avez conquis[126].

  Quand voulez-vous prendre mdecine, madame?

  LIVIE.

  Quand il le faudra, Eudmus. Mais, d'abord, prparez
  La potion de Drusus.

  EUDMUS.

  Si Lygdus tait gagn, ce serait fait.
  Je l'ai toute prte. Et demain matin
  Je vous enverrai un parfum pour amollir
  Et faire transpirer; puis je vous prparerai un bain
  Pour claircir et nettoyer l'piderme; en attendant
  Je composerai un nouveau fard excellent
  Qui rsistera au soleil, au vent,  la pluie,
  Que vous pourrez appliquer avec l'haleine ou avec de l'huile,
  Comme vous l'aimerez mieux, et qui durera environ quatorze heures[127].

Il finit en la flicitant sur son prochain changement de mari: Drusus
nuisait  sa sant; Sjan est trs-prfrable; conclusion physiologique
et pratique. L'apothicaire romain tient sur mme planche la bote 
remdes, la bote  cosmtiques et la bote  poison[128].

L-dessus vous voyez tour  tour se drouler toutes les scnes de la vie
romaine, le marchandage du meurtre, la comdie de la justice, l'impudeur
de l'adulation, les angoisses et les fluctuations du snat. Quand Sjan
veut acheter une conscience, il questionne, il plaisante, il tourne
autour de l'offre qu'il va faire, il la jette en avant comme par jeu,
afin de pouvoir, au besoin, la reprendre; puis quand le regard
intelligent du coquin qu'il marchande lui a montr qu'il est compris:
Point de protestations, mon Eudmus. Tes regards sont des serments pour
moi. Hte-toi seulement. Tu es un homme fait pour faire des
consuls[129].--Ailleurs le snateur Latiaris amne chez lui son ami
Sabinus, et s'indigne devant lui contre la tyrannie, souhaite tout haut
la libert, le provoque  parler. Aussitt deux dlateurs qu'il a cachs
derrire la porte se jettent sur Sabinus en criant: Trahison contre
Csar, et le tranent, la face voile, au tribunal d'o il sortira pour
tre jet aux Gmonies.--Un peu plus loin le snat s'assemble. Tibre
choisit sous main les accusateurs de Latius et leur fait distribuer
leurs rles. Ils chuchotent dans un coin, pendant que l'on redit tout
haut:

  Vis longtemps et heureux, Csar, grand et royal Csar;
  Que les dieux te conservent, et conservent ta modration,
  Ta sagesse et ton intgrit. Jupiter,
  Protge sa douceur, sa pit, sa diligence, sa libralit[130].

Puis le hraut cite les accuss; le consul prononce le rquisitoire;
Afer dchane contre eux son loquence meurtrire; les snateurs
s'chauffent; on voit  nu, comme dans Tacite et Juvnal, les
profondeurs de la servilit romaine, l'hypocrisie, l'insensibilit, la
venimeuse politique de Tibre.--Enfin, aprs tant d'autres, le tour de
Sjan approche. Les Pres entrent inquiets dans le temple d'Apollon;
depuis quelques jours, Tibre semble prendre  tche de se dmentir
lui-mme; il lve les amis de son favori et le lendemain il met ses
ennemis aux premiers postes. On observe le visage de Sjan et on ne sait
que prvoir; Sjan s'est troubl; puis, un instant servile, il s'est
montr plus arrogant que jamais. Les intrigues se croisent, les rumeurs
se contredisent. Macron seul sait le secret de Tibre, et l'on voit les
soldats se ranger  la porte du temple, prts  entrer au premier bruit.
On lit la formule de convocation, et le conseil note les noms de ceux
qui manquent  l'appel; puis il fait son rapport et annonce que Csar
confre  l'homme qu'il aime, au trs-honor Sjan la dignit et la
puissance tribunitienne.

  Voici les lettres scelles de son sceau.
  Que plat-il au snat que l'on fasse?

  SNATEURS.

  Lisez-les, lisez-les. Qu'on les ouvre. Lisez-les publiquement.

  COTTA.

  Csar a honor beaucoup sa propre grandeur
  En prenant cette mesure.

  TRIO.

  C'est une pense heureuse,
  Et digne de Csar.

  LATIARIS.

  Et le personnage qu'elle regarde
  En est aussi digne.

  HATRIUS.

  Trs-digne.

  SANQUINIUS.

  Rome ne s'est jamais glorifie que d'une vertu
  Qui pt mettre un frein  l'envie: la vertu de Sjan.

  PREMIER SNATEUR.

  Trs-honor et trs-noble!

  DEUXIME SNATEUR.

  Bon et grand Sjan!

  LE HRAUT.

  Silence[131]!

On lit la lettre de Tibre. Ce sont d'abord de longues phrases obscures
et vagues, mles de protestations et de rcriminations indirectes, qui
annoncent quelque chose et ne rvlent rien. Tout d'un coup, parat une
insinuation contre Sjan. Les Pres s'alarment; mais la ligne qui suit
les rassure. Deux phrases plus loin, la mme insinuation revient plus
prcise. Quelques-uns, dit Tibre, pourraient reprsenter sa svrit
publique comme l'effet d'une ambition; dire que sous prtexte de nous
servir, il carte ce qui lui fait obstacle; allguer la puissance qu'il
s'est acquise par les soldats prtoriens, par sa faction dans la cour et
dans le snat, par les places qu'il occupe, par celles qu'il confre 
d'autres, par le soin qu'il a pris de nous pousser, de nous confiner
malgr nous dans notre retraite, par le projet qu'il a conu de devenir
notre gendre. Les Pres se lvent: Cela est trange[132]! On voit
leurs yeux ardents fixs sur la lettre, sur Sjan qui sue et plit;
leurs penses courent  travers toutes les conjectures, et les paroles
de la lettre tombent une  une dans un silence de mort, saisies au vol
avec une nergie d'attention dvorante. Ils sondent anxieusement les
profondeurs de ces phrases tortueuses, tremblant de se compromettre
auprs du favori ou auprs du matre, sentant tous qu'ils doivent
comprendre sous peine de vie. Vos sagesses, Pres conscrits, peuvent
examiner et censurer ces suppositions. Mais, si elles taient livres 
notre jugement qui veut absoudre, nous ne craindrions pas de les
dclarer, comme c'est notre avis, trs-malicieuses.--Oh! il a tout
rpar. coutez!--Cependant on offre de les prouver, et les
dnonciateurs y engagent leur vie[133]. Sur ce mot, la lettre devient
menaante. Les voisins de Sjan le quittent: Plus loin! plus loin!
Laissez-nous passer! Le pesant Sanquinius saute en haletant par-dessus
les bancs pour s'enfuir. Les soldats entrent, puis Macron. Et voici
qu'enfin la lettre ordonne d'arrter Sjan. On le charge d'injures:
Hors d'ici,--au cachot,--il le mrite.--Couronnons toutes nos portes de
lauriers,--qu'on prenne un boeuf aux cornes dores, avec des guirlandes,
et qu'on le mne sur-le-champ au Capitole,--et qu'on le sacrifie 
Jupiter pour le salut de Csar.--Qu'on efface les titres du
tratre.--Jetez  bas ses images et ses statues.--Libert, libert,
libert! Louange  Macron qui a sauv Rome[134]. Ce sont les aboiements
d'une meute furieuse, lche enfin contre celui sous qui elle rampait et
qui longtemps l'abattue et meurtrie. Jonson trouvait dans son me
nergique l'nergie de ces passions romaines; et la lucidit de son
esprit jointe  sa science profonde, impuissantes pour construire des
caractres, lui fournissaient les ides gnrales et les dtails
frappants qui suffisent pour composer les peintures de moeurs.

[Note 124: Voir le deuxime acte de _Catilina_.]

[Note 125:

  .... Now I see your wisdom, judgment, strength,
  Quickness and will, to apprehend the means
  To your own good and greatness, I protest
  Myself through rarified, and turn'd all flame
  In your affection.
                                           (_Sejan_, acte II, sc. I.)]

[Note 126:

  LIVIA.

  How do I look to-day?

  EUDEMUS.

  Excellent clear, believe it. This same fucus
  Was well laid on.

  LIVIA.

  Methinks 'tis here not white.

  EUDEMUS.

  Lend me your scarlet, lady. 'Tis the sun,
  Hath giv'n some little taint unto the ceruse.
  You should have used of the white oil I gave you.
  Sejanus for your love! his very name
  Commandeth above Cupid or his shafts....
                  'Tis now well, lady, you should
  Use the dentifrice I prescribed to you too,
  To clear your teeth, and the prepared pomatum
  To smooth the skin.--A lady cannot be
  Too curious of her form, that still would hold
  The heart of such a person, made her captive,
  As you have his; who to endear him more
  In your clear eye, hath put away his wife,
  Fair Apicata, and made spacious room
  To your new pleasures.

  LIVIA.

                      Have not we return'd
  That with our hate to Drusus, and discovery
  Of all his counsels?]

[Note 127:

  When will you take some physik, lady?

  LIVIA.

                                      When
  I shall, Eudemus; but let Drusus' drug
  Be first prepared.

  EUDEMUS.

                Were Lygdus made, that's done;
  I have it ready. And to morrow morning
  I'll sent you a perfume, first to resolve
  And procure sweat; and then prepare a bath
  To cleanse and clear the cutis; against when
  I'll have an excellent new fucus made
  Resistive gainst the Sun, the rain or wind
  Which you shall lay on with a breath or oil
  As you but like, and last some fourteen hours.
  This change came timely, lady, for your health....
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 128: Voy. _Catilina_, acte II, une trs-belle scne, non moins
franche et non moins vivante, sur la haute bohme de Rome.]

[Note 129:

    Protest not.
  Thy looks are vows to me....
  Thou art a man made to make consuls. Go.
                                                    (Acte I, sc. II.)]

[Note 130:

    Csar,
  Live long and happy, great and royal Csar;
  The Gods preserve thee, and thy modesty,
  Thy wisdom and thy innocence!
    Guard
  His meekness, Jove; his piety, his care,
  His bounty.
                                                   (Acte III, sc. I.)]

[Note 131:

  The majesty of great Tiberius Csar
  Propounds to this grave senate the bestowing
  Upon the man he loves, honour'd Sejanus,
  The tribunitial dignity and power.
  Here are his letters, signed with his signet.
  What pleaseth now the fathers to be done?

  SENATORS.

  Read them, read them, open, publicly read them.

  COTTA.

  Csar hath honour'd his own greatness much
  In thinking of this act.

  TRIO.

  It was a thought
  Happy, and worthy Csar.

  LATIARIS.

  And the lord
  As worthy it, on whom it is directed!

  HATERIUS.

  Most worthy!

  SANQUINIUS.

  Rome did never boast the virtue
  That could give envy bounds but his: Sejanus.

  FIRST SENATOR.

  Honour'd and noble!

  SECOND SENATOR.

  Good and great Sejanus!

  PRCO.

  Silence!
                                           (Acte V, sc. X.)]

[Note 132: Some there be that would interpret his public severity
to be particular ambition; and under a pretext of service to us, he doth
but remove his own lets; alleging the strength he has made to himself by
the prtorian soldiers, by his faction in court and senate, by the
offices he holds himself, and confers on others, his popularity and
dependents, his urging and almost driving us to this our unwilling
retirement, and, lastly, his aspiring to be our son-in-law.

  SENATOR.

  This is strange!]

[Note 133: Your wisdoms, conscript fathers, are able to examine and
censure these suggestions. But were they left to our absolving voice, we
durst pronounce them, as we think them, most malicious.

  SENATOR.

  O, he has restored all; list!

  Yet they are offered to be avered, and on the lives of the
  informers....]

[Note 134:

  FIRST SENATOR.

  Away.

  SECOND SENATOR.

  Sit farther.

  COTTA.

  Let's remove....

  REGULUS.

  Take him hence.
  And all the gods guard Csar!

  TRIO.

  Take him hence.

  HATERIUS.

  Hence.

  COTTA.

  To the dungeon with him.

  SANQUINIUS.

  He deserves it.

  SENATOR.

  Crown all our doors with bays.

  SANQUINIUS.

  And let an ox,
  With gilded horns and garlands, straight be led
  Unto the Capitol.

  HATERIUS.

  And sacrified
  To Jove, for Csar's safety.

  TRIO.

  All our Gods
  Be present still to Csar!...

  COTTA.

  Let all the traitor's titles be defaced.

  TRIO.

  His images and statues be pull'd down.

  SENATOR.

  Liberty! liberty! liberty! Lead on,
  And praised be Macro, that hath saved Rome!
                                                (_Ibidem._)]


IV

Aussi bien, c'est de ce ct qu'il a tourn son talent; presque toute
son oeuvre consiste en comdies, non pas sentimentales et fantastiques
comme celles de Shakspeare, mais imitatives et satiriques, faites pour
reprsenter et corriger les ridicules et les vices. C'est un genre
nouveau qu'il apporte; l-dessus il a une doctrine; ses matres sont les
anciens, Trence et Plaute. Il observe presque exactement l'unit de
temps et de lieu. Il se moque des auteurs qui, dans la mme pice,
montrent le mme personnage au berceau, homme fait et vieillard de
soixante ans, qui, avec trois pes rouilles et des mots longs d'une
toise, font dfiler devant vous toutes les guerres d'York et de
Lancastre, qui tirent des ptards pour effrayer les dames, renversent
des trnes disjoints pour amuser les enfants[135]. Il veut prsenter
sur la scne des actions et des paroles telles qu'on les rencontre dans
le monde, donner une image de son temps, jouer avec les folies
humaines. Plus de monstres, mais des hommes, des hommes comme nous en
voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec cette
singularit prdominante qui, emportant du mme ct toutes leurs
puissances et toutes leurs passions, les marque d'une empreinte
unique[136]. C'est ce caractre saillant qu'il met en lumire, non pas
avec une curiosit d'artiste, mais avec une haine de moraliste. Je les
flagellerai, ces singes, et je leur talerai devant leurs beaux yeux un
miroir aussi large que le thtre sur lequel nous voici. Ils y verront
les difformits du temps dissques jusqu'au dernier nerf et jusqu'au
dernier muscle, avec un courage ferme et le mpris de la crainte.... Ma
rigide main a t faite pour saisir le vice d'une prise violente, pour
le tordre, pour exprimer la sottise de ces mes d'ponge qui vont
lchant toutes les basses vanits[137]. Sans doute un parti pris si
fort et si tranch peut nuire au naturel dramatique; bien souvent les
comdies de Jonson sont roides; ses personnages sont des grotesques,
laborieusement construits, simples automates; le pote a moins song 
faire des tres vivants qu' assommer un vice; les scnes s'agencent ou
se heurtent mcaniquement; on aperoit le procd, on sent partout
l'intention satirique; l'imitation dlicate et ondoyante manque, et
aussi la verve gracieuse, abondante de Shakspeare. Mais que Jonson
rencontre des passions pres, visiblement mchantes et viles, il
trouvera dans son nergie et dans sa colre le talent de les rendre
odieuses et visibles, et produira le _Volpone_, oeuvre sublime, la plus
vive peinture des moeurs du sicle, o s'tale la pleine beaut des
convoitises mchantes, o la luxure, la cruaut, l'amour de l'or,
l'impudeur du vice, dploient une posie sinistre et splendide, digne
d'une bacchanale du Titien[138]. Ds la premire scne tout cela clate:

  Salut au jour, dit Volpone, et ensuite  mon or!
  Ouvre la chsse que je puisse voir mon saint!

Ce saint, ce sont des piles d'or, de joyaux, de vaisselle prcieuse.

  Salut, me du monde et la mienne!  fils du soleil,
  Plus brillant que ton pre, laisse-moi te baiser
  Avec adoration, toi et tous ces trsors,
  Reliques sacres de cette chambre bnite[139].

Un instant aprs, le nain, l'eunuque et l'androgyne de la maison
entonnent une sorte d'intermde paen et fantastique; ils chantent en
vers bizarres les mtamorphoses de l'androgyne qui d'abord fut l'me de
Pythagore. Nous sommes  Venise, dans le palais du Magnifico Volpone.
Ces cratures difformes, cette splendeur de l'or, cette bouffonnerie
potique et trange, transportent  l'instant la pense dans la cit
sensuelle, reine des vices et des arts.

Le riche Volpone vit  l'antique. Sans enfants ni parents, jouant le
malade, il fait esprer son hritage  tous ses flatteurs, reoit leurs
dons, promne la cerise le long de leurs lvres, la choque contre leur
bouche, puis la retire[140], heureux de prendre leur or, mais encore
plus de les tromper, artiste en mchancet comme en avarice, et aussi
content de regarder une grimace de souffrance que le scintillement d'un
rubis.

On voit arriver l'avocat Voltore portant une large pice d'argenterie.
Volpone se jette sur son lit, s'enveloppe de fourrures, entasse ses
oreillers, et tousse  rendre l'me. Je vous remercie, seigneur
Voltore. O est la pice d'argenterie? Mes yeux sont mauvais. Votre
affection ne restera pas sans rcompense. Je ne puis durer longtemps. Je
sens que je m'en vas. Ah! ah! ah! ah! Il ferme les yeux comme puis.
Suis-je hritier? dit Voltore au parasite Mosca[141].

  MOSCA.

                              Si vous l'tes!
  Je vous supplie, seigneur, promettez-moi
  De me mettre au nombre de vos gens. Toutes mes esprances
  Reposent sur votre seigneurie. Je suis perdu
  Si le soleil levant ne brille pas sur moi.

  VOLTORE.

  Il brillera sur toi, et il te rchauffera aussi, Mosca.

  MOSCA.

  Seigneur, je ne suis pas l'homme qui ai rendu  votre grce
  Les plus mauvais offices. Je porte ici vos clefs,
  Je veille  ce que tous vos coffres et cassettes soient ferms,
  Je garde le pauvre inventaire de vos joyaux,
  Argent et vaisselle; je suis votre intendant, seigneur,
  L'conome de vos biens.

  VOLTORE.

  Mais suis-je seul hritier?

  MOSCA.

  Sans associ, seigneur, confirm de ce matin.
  La cire est chaude encore, et l'encre  peine sche
  Sur le parchemin.

  VOLTORE.

  Heureux, heureux homme que je suis!
  Par quelle bonne chance; cher Mosca?

  MOSCA.

  Votre mrite, seigneur.
  Je n'y connais pas d'autre cause.

Et il lui dtaille l'affluence des biens o il va nager, l'or qui va
ruisseler sur lui, l'opulence qui va couler dans sa maison comme un
fleuve. Quand voulez-vous que je vous apporte votre inventaire,
seigneur? ou bien la copie du testament? C'est avec ces paroles
prcises, avec ces dtails sensibles qu'on allume les imaginations.
Aussi, coup sur coup, les hritiers accourent comme des btes de proie.
Le second est un vieil avare, Corbaccio, sourd, cass, presque mourant,
et qui pourtant espre survivre  Volpone. Pour en tre plus sr, il
voudrait bien lui faire donner par Mosca un bon narcotique. Il l'a sur
lui, cet excellent narcotique, il l'a fait prparer sous ses yeux, il le
propose. Sa joie en trouvant Volpone plus malade que lui est d'un
comique amer. Comment va-t-il?

  MOSCA.

  Sa bouche est toujours entr'ouverte, et ses paupires fermes.

  CORBACCIO.

  Bon.

  MOSCA.

  Un engourdissement glacial roidit tous ses membres
  Et fait que sa chair a la couleur du plomb.

  CORBACCIO.

  Cela est bon.

  MOSCA.

  Son pouls est lent et teint.

  CORBACCIO.

  Bons symptmes encore.

  MOSCA.

  Et de son cerveau.... (_Mosca crie plus haut._)

  CORBACCIO.

  Je t'entends. Bon.

  MOSCA.

  Coule une sueur froide, avec une humeur
  Qui suinte continuellement des coins de ses yeux ramollis.

  CORBACCIO.

  Est-ce possible? Moi, je suis mieux, h! h!
  O en sont les blouissements de sa tte?

  MOSCA.

  Oh! seigneur, il a pass l'blouissement.  prsent
  Il a perdu le sentiment; il a cess de rler.
   peine pourriez-vous reconnatre qu'il respire.

  CORBACCIO.

  Excellent! excellent! Certainement je lui survivrai.
  Cela me rajeunit de vingt ans.

Si vous voulez hriter, le moment est bon. Mais ne vous laissez
pas prvenir. Le seigneur Voltore vient d'apporter une pice
d'argenterie.--Tiens, Mosca, dit Corbaccio, regarde. Voici un sac
de sequins qui psera dans la balance plus que sa pice
d'argenterie.--Faites mieux encore. Dshritez votre fils, instituez
Volpone hritier, et envoyez-lui votre testament.--Oui, j'y avais
pens.--Cela sera d'un effet souverain. Dshriter un fils si brave,
d'un si grand mrite! Rsistera-t-il  une telle marque de
tendresse?--Tu dis bien, oui, mais l'ide est de moi.--D'ailleurs,
vous tes si certain de lui survivre.--Sans doute.--Avec une sant
florissante comme la vtre.--Cela est vrai[142]. Et il s'en va
clopinant, n'entendant pas les injures et les bouffonneries qu'on lui
lance, tant il est sourd.

Lui parti, arrive le marchand Corvino, qui apporte une perle d'Orient et
un diamant superbe. Suis-je hritier?-Oui; Voltore, Corbaccio et cent
autres taient l, bouches bantes, affams de l'hritage. J'ai pris
plume, papier et encre, et je lui ai demand qui il voulait pour
hritier?--Corvino.--Qui pour excuteur testamentaire? Corvino.  toutes
les questions, il se taisait, j'ai interprt comme marque de
consentement les signes de tte qu'il faisait par pure faiblesse.-- mon
cher Mosca! Mais a-t-il des enfants?--Des btards, une douzaine ou
davantage, qu'il a engendrs de mendiantes, de bohmiennes, de juives,
de mauresses, quand il tait ivre. N'ayez pas peur, il n'entend pas.
Riez comme moi, maudissez-le, injuriez-le. Voulez-vous que je
l'achve?--Tout  l'heure, quand je serai parti[143]. Corvino part
aussitt; car les passions d'alors ont toute la beaut de la franchise.
Et Volpone, jetant sa robe de malade, s'crie:

                            Mon divin Mosca!
  Aujourd'hui tu t'es surpass toi-mme. Voyons:
  Un diamant, de l'argenterie, des sequins;
  Une bonne matine.... Prpare-moi
  De la musique, des danses, des banquets, toutes les dlices.
  Le Turc n'est pas plus sensuel dans ses plaisirs
  Que le sera Volpone[144].

Sur cette invitation, Mosca lui fait le plus voluptueux portrait de la
femme de Corvino, Clia. Bless d'un dsir soudain, Volpone se dguise
en charlatan, et va chanter sous les fentres avec une verve
d'oprateur; car il est comdien par nature, en vritable Italien,
parent de Scaramouche, aussi bien sur la place publique que dans sa
maison. Une fois qu'il a vu Clia, il la veut  tout prix. Mosca,
prends mes clefs: or, argenterie, joyaux, tout est  ta dvotion.
Emploie-les  ta volont. Engage-moi, vends-moi moi-mme. Seulement, en
ceci contente mon dsir[145]. Mosca va dire  Corvino que l'huile d'un
charlatan a guri son matre, qu'on cherche quelque jolie fille pour
achever la cure. N'avez-vous pas quelque parente? un des docteurs a
offert sa fille.--Le misrable! crie Corvino. Le misrable convoiteux[NM]!
Lui, l'intraitable jaloux, il se trouve peu  peu conduit  offrir sa
femme. Il a trop donn dj. Il ne veut pas perdre ses avances. Il est
comme le joueur  demi ruin, qui d'une main convulsive jette sur le
tapis le reste de sa fortune. Il amne cette pauvre douce femme qui
pleure et rsiste. Excit par sa propre douleur secrte, il devient
furieux[146].

                                Sois damne!
  Mon coeur, je te tranerai hors d'ici, jusque chez moi, par les cheveux.
  Je crierai que tu es une catin  travers les rues. Je te fendrai
  La bouche jusqu'aux oreilles, et je t'ouvrirai le nez
  Comme celui d'un rouget cru.--Ne me tente pas. Viens,
  Cde. Je suis las.--Par la mort! J'achterai quelque esclave
  Que je tuerai, et je te lierai  lui vivante,
  Et je vous pendrai tous deux  ma fentre, inventant
  Quelque crime monstrueux, que j'crirai en grosses lettres
  Sur toi avec de l'eau-forte qui mangera ta chair,
  Avec des corrosifs brlants sur cette poitrine obstine.
  Oui, par le sang que tu as enflamm, je le ferai.

  CLIA.

  Seigneur, ce qu'il vous plaira, vous le pouvez. Je suis votre martyre.

  CORVINO.

  Ne soyez pas ainsi obstine. Je ne l'ai pas mrit.
  Songez qui vous supplie. Je t'en prie, mon amour.
  En bonne foi, tu auras des bijoux, des robes, des parures,
  Ce que tu pourras imaginer ou demander.--Va seulement l'embrasser,
  Ou touche-le, rien de plus.--Pour l'amour de moi.  ma prire.
  Seulement une fois.--Non? non? Je m'en souviendrai!
  _Voulez-vous me faire affront?_ Avez-vous soif de ma perte[147]?

L-dessus Mosca se tourne vers Volpone:

  Le seigneur Corvino ayant appris la consultation
  Qui s'est faite dernirement pour votre sant, est venu offrir,
  Ou plutt prostituer....

  CORVINO.

  Merci, cher Mosca.

  MOSCA.

  Librement, de lui-mme, sans tre pri....

  CORVINO.

  Bien.

  MOSCA.

  Comme la vraie et fervente preuve de son amour,
  Sa femme, sa propre femme, sa charmante et vertueuse femme. La seule beaut
  Qui ait du prix  Venise.

  CORVINO.

  Bien prsent[148].

O trouvera-t-on de pareils soufflets lancs et assens en plein visage
par la violente main de la satire?--Clia reste seule avec Volpone, qui
dpouillant sa feinte maladie, arrive sur elle aussi florissant de
jeunesse et de joie, aussi ardent que le jour o, dans les ftes de la
Rpublique, il a jou le rle du bel Antinos. Dans son transport, il
chante une chanson d'amour; la volupt aboutit chez lui  la posie; car
la posie est alors en Italie la fleur du vice. Il lui tale les perles,
les diamants, les escarboucles. Il s'exalte  l'aspect des trsors qu'il
fait rouler et tinceler sous ses yeux. Porte-les, perds-les, il me
reste une boucle d'oreille capable de les racheter, et d'acheter tout
cet tat.

  Une perle qui vaut un patrimoine priv
  N'est rien. Nous en mangerons de pareilles en un repas.
  Les ttes des perroquets, les langues des rossignols,
  Les cervelles des paons et des autruches
  Seront nos aliments....
  Tes bains seront le jus des girofles,
  L'essence des roses et des violettes,
  Le lait des unicornes, le parfum des panthres,
  Recueillis dans des outres, et mls avec des vins de Crte.
  Nous boirons dans l'or et l'ambre travaills,
  Jusqu' ce que mon toit tourne autour de nos ttes
  Emport par le vertige; et mon nain dansera,
  Mon eunuque chantera, mon bouffon fera des mines,
  Pendant que, sous des formes empruntes, nous jouerons les contes d'Ovide,
  Toi comme Europe d'abord, et moi comme Jupiter,
  Puis moi comme Mars, et toi comme rycine,
  Le reste ensuite jusqu' ce que nous ayons parcouru
  Et fatigu toutes les fables des dieux[149].

On reconnat  ces splendeurs de la dbauche, la Venise qui fut le
trne de l'Artin, la patrie du Tintoret et de Giorgione. Volpone saisit
Clia.  par conscience!--La conscience? c'est la vertu des mendiants;
cde, ou je t'aurai de force. Mais tout d'un coup, Bonario, le fils
dshrit de Corbaccio, que Mosca avait cach l dans une autre pense,
entre violemment, la dlivre, blesse Mosca, et accuse Volpone devant le
tribunal d'imposture et de rapt.

Les trois coquins qui prtendent hriter, travaillent tous  sauver
Volpone. Corbaccio dsavoue son fils, l'accuse de parricide. Corvino
dclare sa femme adultre, et matresse honte de Bonario. Jamais on
n'a vu sur la scne une telle nergie de mensonge, une telle franchise
de sclratesse. Le mari, qui sait sa femme innocente, est le plus
acharn. Cette femme, sauf le bon plaisir de vos paternits, est une
catin, la plus chaude au plaisir.... Elle hennit comme une jument. Il
continue en termes toujours plus violents et en descriptions toujours
plus prcises. Clia s'vanouit. Parfait! dit-il. Jolie feinte.
Recommencez[150]. Ils font apporter Volpone qui a l'air expirant; ils
fabriquent de faux tmoignages, et Voltore les fait valoir, de sa
langue d'avocat, avec des paroles qui valent un sequin la pice. On
met Clia et Bonario en prison, et Volpone est sauv. Cette imposture
publique n'est pour lui qu'une comdie de plus, un joyeux divertissement
et un chef-d'oeuvre. Duper la cour, dtourner le torrent contre les
innocents, c'est un plaisir plus grand que si j'avais joui de la
femme[151]. Pour achever, il crit un testament en faveur de Mosca, se
fait passer pour mort, et regarde, cach derrire un rideau, les
visages des hritiers. Ils viennent de le sauver, tant mieux; la
mchancet en sera plus grande et plus belle. Torture-les bien, Mosca!
Mosca tale le testament sur une table, et fait tout haut l'inventaire.
Neuf tapis de Turquie. Deux coffres sculpts, l'un d'ivoire, l'autre
d'caille de perle. Une bote  parfums faite d'un seul onyx. Les
hritiers dfaillent de douleur, et Mosca les chasse  coups d'insultes.
Il dit  Corvino[152]:

  Que tardez-vous ici? Dans quelle pense? Sur quelle promesse?
  coutez. Ne savez-vous pas que je vous connais pour un ne,
  Et que vous auriez t bien volontiers un maquereau,
  Si la fortune l'avait souffert? Que vous tes
  Un cocu dclar, et en bons termes? Cette perle,
  Direz-vous, tait votre bien? Trs-vrai. Ce diamant?
  Je ne le nie pas, mais je vous remercie. Beaucoup d'autres choses?
  Cela peut bien tre. Eh bien! imaginez que ces bonnes oeuvres
  Serviront  cacher vos mauvaises.

  CORBACCIO.

  Esclave, parasite, giton, tu m'as dup!

  MOSCA.

  Oui, seigneur. Fermez votre bouche,
  Ou j'en arracherai la seule dent qui y reste.
  N'tes-vous pas ce sordide et misrable convoiteux,
  Aux trois jambes, qui ici, dans l'esprance d'une proie,
  Avez, tous les jours de ces trois annes, flair par ces salles,
  De votre nez rampant; qui auriez voulu m'acheter
  Pour empoisonner mon matre, seigneur?
  N'tes-vous pas celui qui aujourd'hui, devant le tribunal,
  A dclar qu'il dshritait son fils;
  Celui qui s'est parjur? Allez chez vous, crevez et pourrissez.

Volpone sort dguis, s'attache tour  tour  chacun d'eux, et achve de
leur briser le coeur. Mais Mosca, qui a le testament, agit en matre, et
demande  Volpone la moiti de sa fortune. La querelle des deux coquins
dcouvre leurs impostures, et le matre, le valet, avec les trois
hritiers futurs, sont envoys aux galres,  la prison, au pilori, o
le peuple leur crvera les yeux  coups d'oeufs pourris, de poissons
infects et de fruits gts[153]. On n'a point crit de comdie plus
vengeresse, plus obstinment acharne  faire souffrir le vice,  le
dmasquer,  l'insulter et  le supplicier.

O peut tre la gaiet dans un pareil thtre? Dans la caricature et
dans la farce. Il y a une rude gaiet, une sorte de rire physique tout
extrieur, qui convient  ce temprament de lutteur, de buveur et de
gendarme. C'est ainsi qu'il se dlasse de la satire militante et
meurtrire; le divertissement est appropri aux moeurs du temps,
excellent pour attirer des hommes qui regardent la pendaison comme une
bonne plaisanterie et rient en voyant couper les oreilles des puritains.
Mettez-vous un instant  leur place, et vous trouverez comme eux que _la
Femme silencieuse_ est un chef-d'oeuvre. Morose est un vieillard
maniaque qui a horreur du bruit, et aime  parler. Il s'est log dans
une rue si troite qu'une voiture n'y peut entrer. Il chasse  coups de
bton les montreurs d'ours et les tireurs d'pe qui osent passer sous
ses fentres. Il a mis  la porte son valet, dont les souliers neufs
faisaient du bruit; le nouveau valet, Mute, porte des pantoufles 
semelles de laine, et ne parle qu'en chuchotant  travers un tube.
Morose finit par interdire les chuchotements et exiger qu'on rponde par
signes. De plus, il est riche, il est oncle, il maltraite son neveu, sir
Dauphine, homme d'esprit, qui a besoin d'argent. Vous voyez d'avance
toutes les tortures que va subir le pauvre Morose. Sir Dauphine lui
dtache une femme prtendue silencieuse, la belle picoene. Morose,
enchant de ses courtes rponses et de sa voix qu'il entend  peine,
l'pouse pour faire pice  son neveu. C'est son neveu qui lui a fait
pice.  peine marie, picoene parle, gronde, raisonne aussi haut et
aussi longtemps qu'une douzaine de femmes. Croyiez-vous avoir pous
une statue ou une marionnette! une poupe franaise, dont les yeux
remuent avec un fil d'archal? quelque idiote sortie de l'hpital, qui se
tiendrait roide, les mains comme ceci, la bouche tire d'un ct, et les
yeux sur vous[154]? Elle commande aux valets de parler haut; elle fait
ouvrir les portes toutes grandes  ses amis. Ils arrivent par troupes,
et offrent leurs bruyantes flicitations  Morose. Cinq ou six langues
de femmes l'assassinent  la fois de compliments, de questions, de
conseils, de remontrances. Survient un ami de sir Dauphine avec une
bande de musiciens qui jouent ensemble tout d'un coup, de toute leur
force. Oh! un complot, un complot, un complot, un complot contre moi!
Je suis leur enclume aujourd'hui; ils frappent sur moi, ils me mettront
en pices, c'est pis que le bruit d'une scie. On voit arriver une
procession de domestiques portant des plats; c'est tout l'attirail d'une
taverne que sir Dauphine envoie chez son oncle. Les convis
entre-choquent des verres; ils crient, ils portent des sants; ils ont
avec eux un tambour et des trompettes qui font un vacarme d'enfer.
Morose s'enfuit au grenier, met vingt bonnets de nuit sur sa tte, se
bouche les oreilles. Les convives crient: Battez, tambours, sonnez,
trompettes. _Nunc est bibendum, nunc pede libero._ Misrables, crie
Morose, assassins, fils du diable et tratres, que faites-vous ici? La
fte va croissant. Le capitaine Otter,  moiti gris, dit du mal de sa
femme, qui tombe sur lui et le rosse d'importance. Les coups, les cris,
les sons, les clats de rire retentissent comme un tonnerre. C'est la
posie du tintamarre. Il y a de quoi branler les rudes nerfs et
soulever d'un rire inextinguible les puissantes poitrines des compagnons
de Drake et d'Essex. Coquins, chiens d'enfer, stentors! Ils ont fait
clater mon toit, mes murs et toutes mes fentres avec leurs gosiers
d'airain[155]. Morose se jette sur eux avec sa longue pe, casse les
instruments, chasse les musiciens, disperse les convis au milieu d'un
tumulte inexprimable, grinant les dents, les yeux hagards. L-dessus,
on lui dit qu'il est fou, et l'on disserte devant lui sur sa
maladie[156]. Ce mal s'appelle en grec [grec: mania], en latin
_insania, furor, vel ecstasis melancholica_, c'est--dire _egressio_,
quand un homme _ex melancholico evadit fanaticus_. Mais il se pourrait
bien qu'il ne ft encore que _phreneticus_, madame; et la _phrenesis_
n'est que le _delirium_ ou  peu prs. On examine les livres qu'il
faudra lui lire tout haut pour le gurir. On ajoute, en manire de
consolation, que sa femme parle en dormant, et ronfle plus fort qu'un
marsouin.--! !  misre! crie le pauvre homme. Mon neveu,
sauvez-moi! comment pourrai-je obtenir le divorce? Sir Dauphine choisit
deux fripons qu'il dguise, l'un en ecclsiastique, l'autre en lgiste,
qui se lancent  la tte des termes latins de droit civil et de droit
canonique, qui expliquent  Morose les douze cas de nullit, qui font
tinter  ses oreilles, coup sur coup, les mots les plus rbarbatifs de
leur grimoire, qui se querellent, et qui font  eux deux autant de bruit
qu'une paire de cloches dans un clocher. Sur leur conseil, il se dclare
impuissant. Les assistants proposent de le berner dans une couverture;
d'autres demandent la vrification immdiate. Chute sur chute, honte sur
honte, rien ne lui sert; sa femme dclare qu'elle consent  le garder
tel qu'il est.--Le lgiste propose une autre voie lgale; Morose
obtiendra le divorce en prouvant que sa femme est infidle. Deux
chevaliers vantards qui sont l, dclarent qu'ils ont t ses amants.
Morose, transport, se jette  leurs genoux et les embrasse. picoene
pleure, et l'on croit Morose dlivr. Tout  coup le lgiste dcid que
le moyen ne vaut rien, l'infidlit ayant t commise ayant le mariage.
Oh! ceci est le pire des pires malheurs, que le pire des diables et pu
inventer. pouser une prostitue, et tant de bruit! Voil Morose
dclar impuissant et mari tromp, sur sa propre requte, aux yeux de
tout le monde, et, de plus, mari  perptuit. Sir Dauphine intervient
en coquin habile et en dieu secourable. Donnez-moi cinq cents guines
de rente, mon cher oncle, et je vous dlivre. Morose signe la donation
avec ravissement; et son neveu lui montre qu'picoene est un jeune
garon dguis. Ajoutez  cette farce entranante les rles bouffons des
deux chevaliers lettrs et galants, qui, aprs s'tre vants de leur
bravoure, reoivent avec reconnaissance, et devant les dames, des
nasardes et des coups de pied[157]. Jamais on n'a mieux excit le gros
rire physique.  cette large gaiet brutale,  ce dbordement de verve
bruyante, vous reconnaissez le robuste convive, le puissant buveur qui
engloutissait des torrents de vin des Canaries et faisait trembler les
vitres de _la Sirne_ par les clats de sa bonne humeur.

[Note 135:

  Though need make many poets, and some such
  As art and nature have not better'd much,
  Yet ours for want hath not so loved the stage,
  As he dare serve the ill customs of the age,
  Or purchase your delight at such a rate,
  As, for it, he himself must justly hate.
  To make a child new-swaddled to proceed
  Man, and then shoot up, in one beard and weed,
  Past threescore years; or with three rusty swords,
  And help of some few foot and half-foot words,
  Fight over York and Lancaster's long jars....
  He rather prays you will be pleas'd to see
  One such to-day as other plays should be;
  Where neither chorus wafts you o'er the seas,
  Nor creaking throne comes down the boys to please,
  Nor nimble squib is seen to make afear
  The gentlewomen....
  But deeds and language such as men do use....
  You, that have so grac'd monsters, may like men.
                               (_Every man in his humour_, Prologue.)]

[Note 136:

            When some one peculiar quality
  Doth so possess a man, that it doth draw
  All his affects, his spirits and his powers,
  In their confluctions, all to run one way,
  This may be truly said to be a humour....]

[Note 137:

            I will scourge those apes,
  And to those courteous eyes oppose a mirror,
  As large as is the stage whereon we act;
  Where they shall see the time's deformity
  Anatomized in every nerve and sinew,
  With constant courage and contempt of fear....
            My strict hand
  Was made to seize on vice, and with a gripe
  Squeeze out the humour of such spongy souls
  As lick up every idle vanity.
                           (_Every man out of his humour_, Prologue.)]

[Note 138: Comparez le _Volpone_ au _Lgataire_ de Regnard, le
seizime sicle qui finit au dix-huitime qui commence.]

[Note 139:

  Good morning to the day, and, next, my gold!
  Open the shrine, that I may see my saint.
  Hail the world's soul and mine!... O thou son of Sol,
  But brighter than thy father, let me kiss,
  With adoration, thee and every relick
  Of sacred treasure in this blessed room!
                                                     (Acte I, sc. I.)]

[Note 140:

  Letting the cherry knock against their lips,
  And draw it by their mouths, and back again.
                                                          (_Ibidem._)]

[Note 141:

  VOLTORE.

  Am I inscribed his heir for certain?

  MOSCA.

  Are you?
  I do beseech you, sir, you will vouchsafe
  To write me in your family. All my hopes
  Depend upon your worship. I am lost,
  Except the rising sun do shine on me.

  VOLTORE.

  It shall both shine and warm thee, Mosca.

  MOSCA.

  Sir,
  I am a man that hath not done your love
  All the worst offices; here I wear your keys,
  See all your coffers and your caskets lock'd,
  Keep the poor inventory of your jewels,
  Your plate and monies; am your steward, sir,
  Husband your goods here.

  VOLTORE.

  But am I sole heir?

  MOSCA.

  Without a partner, sir; confirm'd this morning;
  The wax is warm yet, and the ink scarce dry
  Upon the parchment.

  VOLTORE.

  Happy, happy me!
  By what good chance, sweet Mosca?

  MOSCA.

  Your desert, sir;
  I know no second cause....
  When will you have your inventory brought, sir?
  Or see a copy of the will?
                                                     (Acte I, sc. I.)]

[Note 142:

  MOSCA.

  His mouth
  Is ever gaping and his eyelids hang.

  CORBACCIO.

  Good.

  MOSCA.

  A freezing numbness stiffens all his joints
  And makes the colour of his flesh like lead.

  CORBACCIO.

  'Tis good.

  MOSCA.

  His pulse beats slow and dull.

  CORBACCIO.

  Good symptoms still.

  MOSCA.

  And from his brain....

  CORBACCIO.

  I conceive you; good.

  MOSCA.

  Flows a cold sweat, with a continual rheum,
  Forth the resolved corners of his eyes.

  CORBACCIO.

  Is't possible? Yet I am better, ha!
  How does he, with the swimming of his head?

  MOSCA.

  O, sir, 'tis past the scotomy; he now
  Hath left his feeling, and has left to snort:
  You hardly can perceive him, that he breathes.

  CORBACCIO.

  Excellent, excellent! Sure, I shall outlast him.
  This makes me young again, a score of years.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 143:

  CORVINO.

  Am I his heir?

  MOSCA.

  Sir, I am sworn, I may not show the will
  Till he be dead; but here has been Corbaccio,
  Here has been Voltore, here were others too;
  I cannot number 'em, they were so many,
  All gaping here for legacies; but I,
  Taking the vantage of his naming you,
  _Signior Corvino_, _signior Corvino_, took
  Paper and pen and ink, and there I asked him,
  Whom he would have his heir? _Corvino._ Who
  Should be executor? _Corvino._ And
  To any question he was silent to,
  I still interpreted the nods he made
  Through weakness for consent, and sent home th' others,
  Nothing bequeath'd them, but to cry and curse.

  CORVINO.

  O, my dear Mosca!... Has he children?

  MOSCA.

  Bastards,
  Some dozen or more, that he begat on beggars,
  Gypsies and Jews, and black-moors, when he was drunk....
                              Speak out,
  You may be louder yet.
  Faith, I could stifle him rarely with a pillow,
  As well as any woman that should keep him.

  CORVINO.

  Do as you will; but I'll begone.]

[Note 144:

              My divine Mosca!
  Thou hast to-day outgone thyself....
                            Prepare
  Me music, dances, banquets, all delights;
  The Turk is not more sensual in his pleasures
  Than will Volpone.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 145:

  VOLPONE.

                    Mosca, take my keys,
  Gold, plate and jewels, all's at thy devotion;
  Employ them how thou wilt; nay, coin me too,
  So thou, in this, but crown my longings, Mosca....

  MOSCA.

                    Have you no kinswoman?...
  ... Think, think, think, think, think, think, think, sir.
  One o' the doctors offer'd his daughter.

  CORVINO.

  How?

  MOSCA.

       Yes, signior Lupo, the physician.

  CORVINO.

  His daughter!

  MOSCA.

  And a virgin, sir....

  CORVINO.

                        Wretch!
  Covetous wretch!
                                                  (Acte II, sc. III.)]

[Note 146: Nous supplions le lecteur de nous pardonner les
grossirets de Jonson. Si je les omets, je ne puis plus peindre le
seizime sicle. Accordez la mme indulgence  l'historien qu'
l'anatomiste.]

[Note 147:

                Be damn'd!
  Heart, I will drag thee hence, home, by the hair,
  Cry thee a strumpet through the streets; rip up
  Thy mouth into thine ears; and slit thy nose,
  Like a raw rocket!--Do not tempt me, come,
  Yield, I am loth.--Death! I will buy some slave
  Whom I will kill, and bind thee to him, alive,
  And at my window hang you forth, devising
  Some monstrous crime, which I, in capital letters,
  Will eat into thy flesh with aqua-fortis,
  And burning corsives on this stubborn breast.
  Now, by the blood thou hast incensed, I'll do it!

  CELIA.

  Sir, what you please, you may, I am your martyr.

  CORVINO.

  Be not thus obstinate; I have not deserved it.
  Think who it is intreats you. 'Prithee, sweet.
  Good faith, thou shalt have jewels, gowns, attires,
  What thou wilt think and ask. Do but go kiss him.
  Or touch him, but. For my sake, at my suit.
  This once.--No? not? I shall remember this.
  Will you disgrace me thus? Do you thirst my undoing?
                                                       (Acte III, V.)]

[Note 148:

  MOSCA.

              Sir,
  Signior Corvino.... hearing of the consultation had
  So lately for your health, is come to offer,
  Or rather, sir, to prostitute....

  CORVINO.

  Thanks, sweet Mosca.

  MOSCA.

  Freely, unask'd, or unintreated.

  CORVINO.

  Well.

  MOSCA.

  As the true fervent instance of his love,
  His own most fair and proper wife; the beauty
  Only of price in Venice.

  CORVINO.

  'Tis well urged.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 149:

                Take these,
  And wear, and lose them; yet remains an ear ring,
  To purchase them again, and this whole state.
  A gem but worth a private patrimony
  Is nothing. We will eat such at a meal.
  The heads of parrots, tongues of nightingales,
  The brains of peacocks and of estriches
  Shall be our food....
        Conscience? 'Tis the beggar's virtue....
  Thy bathes shall be the juice of july-flower,
  Spirit of roses and violets,
  The milk of unicorns and panther's breath
  Gather'd in bags, and mixt with Cretan wines.
  Our drink shall be prepared gold and amber,
  Which we will take, until my roof whirl round
  With the vertigo; and my dwarf shall dance,
  My eunuch sing, my fool make up the antic,
  Whilst we, in changed shapes, act Ovid's tales,
  Thou like Europa now, and I like Jove,
  Then I like Mars, and thou like Erycine,
  So of the rest, till we have quite run through,
  And wearied all the fables of the Gods.
                                                   (Acte III, sc. V.)]

[Note 150:

  CORVINO.

  This woman, please your fatherhoods, is a whore,
  Of most hot exercise, more than a partrich,
  Upon record.

  FIRST AVOCAT.

  No more.

  CORVINO.

  Neighs like a jennet.

  NOTARY.

  Preserve the honour of the court.

  CORVINO.

        I shall,
  And modesty of your most reverend ears.
  And yet I hope that I may say, these eyes
  Have seen her glued unto that piece of cedar,
  That fine well timber'd gallant; and that here
  The letters may be read, through the horn,
  That make the story perfect.

  THIRD AVOCAT.

  His grief hath made him frantic.

  (Coelia swoons.)

  CORVINO.

  Rare!
  Prettily feign'd; again!...]

[Note 151:

  MOSCA.

  To gull the court.

  VOLPONE.

  And quite divert the torrent
  Upon the innocent....

  MOSCA.

  You are not taken with it enough, methinks.

  VOLPONE.

  O, more than if I had enjoy'd the wench!
                                    (Acte IV, sc. II; acte V, sc. I.)]

[Note 152:

  Why would you stay here? With what thought, what promise?
  Hear you; do you not know, I know you an ass,
  And that you would most fain have been a wittol,
  If fortune would have let you? That you are
  A declared cuckold, on good terms? This pearl,
  You'll say, was yours? Right. This diamond?
  I'll not deny't, but thank you. Much here else?
  It may be so. Why, think that all these good works
  May help to hide your bad....

  CORBACCIO.

  I am cozen'd, cheated, by a parasite slave;
  Harlot, thou hast gull'd me.

  MOSCA.

  Yes, sir; stop your mouth,
  Or I shall draw the only tooth is left.
  Are you not he, that filthy covetous wretch,
  With the three legs, that here, in hope of prey,
  Have, any time, this three years, snuff'd about,
  With your most grovelling nose, and would have hired
  Me to the poisoning of my patron, sir?
  Are you not he that have to day in court
  Profess'd the disinheriting of your son,
  Perjured yourself? Go home, and die, and stink.
                                                     (Acte V, sc. I.)]

[Note 153:

  CORVINO.

                                    Yes,
  And have mine eyes beat out with stinking fish,
  Bruised fruit, and rotten eggs.--'Tis well. I am glad
  I shall not see my shame yet.
                                                  (Acte V, sc. VIII.)]

[Note 154: Why, did you think you had married a statue, or a motion
only? one of the French puppets, with the eyes turned with a wire? or
some innocent out of the hospital that would stand with her hands thus,
and a plaise mouth, and look upon you?

                                                (Acte III, scne II.)]

[Note 155: Rogues, hell-hounds, Stentors!... They have rent my roof,
walls, and all my windows asunder, with their brazen throats.

                                                 (Acte IV, scne II.)]

[Note 156: Comparez M. de Pourceaugnac, dans Molire.]

[Note 157: Polichinelle dans _le Malade imaginaire_, Gronte dans
_Scapin_.]


V

Il n'a pas t au del; il n'tait pas philosophe comme Molire, capable
de saisir et de mettre en scne les principaux moments de la vie
humaine, l'ducation, le mariage, la maladie, les principaux caractres
de son pays et de son sicle, le courtisan, le bourgeois, l'hypocrite,
l'homme du monde[158]. Il est rest au-dessous, dans la comdie
d'intrigue[159], dans la peinture des grotesques[160], dans la
reprsentation des ridicules trop temporaires[161] ou des vices trop
gnraux[162]. Si quelquefois, comme dans _l'Alchimiste_, il a russi
par la perfection de l'intrigue et la vigueur de la satire, il a chou
le plus souvent par la pesanteur de son travail et le manque d'agrment
comique. Le critique en lui nuit  l'artiste; ses calculs littraires
lui tent l'invention spontane; il est trop crivain et moraliste; il
n'est pas assez mime et acteur. Mais il se relve d'un autre ct; car
il est pote; presque tous les crivains, les prosateurs, les
prdicateurs eux-mmes le sont en ce temps-l. La fantaisie surabonde,
et aussi le sentiment des couleurs et des formes, le besoin et
l'habitude de jouir par l'imagination et par les yeux. Plusieurs pices
de Jonson, _l'Entrept des Nouvelles_, _les Ftes de Cynthia_, sont des
comdies fantastiques et allgoriques, comme celles d'Aristophane. Il
s'y joue  travers le rel et au del du rel, avec des personnages qui
ne sont que des masques de thtre, avec des abstractions changes en
personnes, avec des bouffonneries, des dcorations, des danses, de la
musique, avec de jolis et riants caprices d'imagination pittoresque et
sentimentale. Par exemple, dans _les Ftes de Cynthia_, trois enfants
arrivent, se disputant le manteau de velours noir que d'ordinaire
l'acteur met pour dire le prologue. Ils le tirent au sort; l'un des
perdants, pour se venger, annonce d'avance au public tous les
vnements de la pice. Les autres l'interrompent  chaque phrase, lui
mettent la main sur la bouche, et tour  tour, prenant le manteau,
entament la critique des spectateurs et des auteurs. Ce jeu d'enfants,
ces gestes, ces clats de voix, cette petite querelle amusante tent au
public son srieux, et le prparent aux bizarreries qu'il va voir.

Nous sommes en Grce, dans la valle de Gargaphie, o Diane[163] veut
donner une fte solennelle. Mercure et Cupidon y sont descendus, et
commencent par se quereller. Mon lger cousin aux talons emplums, qui
tes-vous, sinon l'entremetteur de mon oncle Jupiter? le laquais qu'il
charge de ses commissions, qui, de sa langue bien pendue, va chuchoter
des messages d'amour aux oreilles des filles libres de leurs corps? qui
chaque matin balaye la salle  manger des dieux, et remet en place les
coussins qu'ils se sont jets le soir  la tte[164]? Voil des dieux
de bonne humeur. cho, rveille par Mercure, pleure le beau jeune homme
qui, maintenant transform en une fleur penche, baisse et dtourne sa
tte repentante, comme pour fuir la source qui l'a perdu, dont les
chres grces se sont ici dpenses sans fruit comme un beau cierge
consum dans sa flamme. Que la source soit maudite, et que tous ceux
dont son eau touchera les lvres, soient pris, comme lui, de l'amour
d'eux-mmes[165]. Les courtisans et les dames y boivent, et voici venir
une sorte de _revue_ des ridicules du temps, arrange, comme chez
Aristophane, en farce invraisemblable, en parade brillante. Un sot
prodigue, Asotus, veut devenir homme de cour et de belles manires; il
prend pour matre Amorphus, voyageur pdant, expert en galanterie, qui,
 l'en croire lui-mme, est d'une essence sublime et raffine par les
voyages, qui le premier a enrichi son pays des vritables lois du duel,
dont les nerfs optiques ont bu la quintessence de la beaut dans quelque
cent soixante-dix-huit cours souveraines, et ont t gratifis par
l'amour de trois cent quarante-cinq dames, toutes de naissance noble,
sinon royale; si heureux en toute chose que l'admiration semble attacher
ses baisers sur lui[166]. Asotus apprend  cette bonne cole la langue
de la cour, se munit comme les autres de calembours, de jurons savants
et de mtaphores; il lche coup sur coup des tirades alambiques, et
imite convenablement les grimaces et le style tourment de ses matres.
Puis quand il a bu l'eau de la fontaine, devenu tout  coup impertinent,
tmraire, il propose  tous venants un tournoi de belles manires. Ce
tournoi grotesque se donne devant les dames: il comprend quatre joutes,
et chaque fois les trompettes sonnent. Les combattants s'acquittent tour
 tour du salut simple, de la rvrence empresse, de la dclaration
solennelle, de la rencontre finale. Dans cette bouffonnerie grave, les
courtisans sont vaincus. Le svre Crits, moraliste de la pice, copie
leur langage et les perce de leurs armes. Puis en dclamations
grandioses, il chtie la vanit mondaine et ses beauts fardes que de
frivoles idiots adorent, qu'ils poursuivent de leurs apptits aboyants
et altrs, toujours en sueur, hors d'haleine, dresss sur leurs pieds
pour saisir ses formes ariennes,  la fin tourdis, pris de vertige, et
achetant la joyeuse dmence d'une heure par les longs dgots de tout le
temps qui suivra[167]. Alors, pour achever la dfaite des vices,
paraissent deux mascarades symboliques reprsentant les vertus
contraires. Elles dfilent gravement devant les spectateurs, en habits
splendides, et les nobles vers qu'changent la desse et ses compagnes,
lvent l'esprit jusqu'aux hautes rgions de morale sereine, o le pote
le veut porter. La chasseresse, la desse pudique et belle a dpos son
arc de perles et son brillant carquois de cristal; assise sur son trne
d'argent, elle prside  la fte[168], et contemple avec une majest
tranquille les danses qui s'enroulent et se dveloppent devant ses
pieds.  la fin, ordonnant aux danseurs de se dmasquer, elle dcouvre
que les vices se sont dguiss en vertus. Elle les condamne  faire
amende honorable et  se baigner dans l'Hlicon. Deux  deux, ils s'en
vont chantant une palinodie, un refrain que rpte le choeur.--Est-ce l
un opra ou une comdie? C'est une comdie lyrique, et si on n'y trouve
point la lgret arienne d'Aristophane, du moins on y rencontre,
comme dans les _Oiseaux_ et dans les _Grenouilles_, les contrastes et
les mlanges de l'invention potique, qui,  travers la caricature et
l'ode,  travers le rel et l'impossible, le prsent et le pass, lance
aux quatre coins du monde, assemble en un instant toutes les disparates,
et fourrage dans toutes les fleurs.

Il est all plus loin, il est entr dans la posie pure, il a crit des
vers d'amour dlicats, voluptueux, charmants, dignes de l'idylle
antique[169]. Par-dessus tout, il a t le grand et l'inpuisable
inventeur de ces _masques_, sortes de mascarades, de ballets, de choeurs
potiques, o s'est tale toute la magnificence et l'imagination de la
renaissance anglaise. Les dieux grecs et tout l'Olympe antique, les
personnages allgoriques que les artistes peignent alors dans leurs
tableaux, les hros antiques des lgendes populaires, tous les mondes,
le rel, l'abstrait, le divin, l'humain, l'ancien, le moderne, sont
fouills par ses mains, amens sur la scne pour fournir des costumes,
des groupes harmonieux, des emblmes, des chants, tout ce qui peut
exciter, enivrer des sens d'artistes. Aussi bien l'lite du royaume est
l, sur la scne; ce ne sont pas des baladins qui se dmnent avec des
habits emprunts, mal ports, qu'ils doivent encore  leur tailleur; ce
sont les dames de la cour, les grands seigneurs, la reine, dans tout
l'clat de leur rang et de leur fiert, avec de vrais diamants,
empresss d'taler leur luxe, en sorte que toute la splendeur de la vie
nationale est concentre dans l'opra qu'ils se donnent, comme des
joyaux dans un crin. Quelle parure! quelle profusion de splendeurs!
quel assemblage de personnages bizarres, de bohmiennes, de sorcires,
de dieux, de hros, de pontifes, de gnmes, d'tres fantastiques! Que de
mtamorphoses, de joutes, de danses, d'pithalames! Quelle varit de
paysages, d'architectures, d'les flottantes, d'arcs de triomphe, de
globes symboliques! L'or tincelle, les pierreries chatoient, la pourpre
emprisonne de ses plis opulents les reflets des lustres, la lumire
rejaillit sur la soie froisse, des torsades de diamants s'enroulent, en
jetant des flammes, sur le sein nu des dames; les colliers de perles
s'talent par tages sur les robes de brocard coutures d'argent; les
broderies d'or, entrelaant leurs capricieuses arabesques, dessinent sur
les habits des fleurs, des fruits, des figures, et mettent un tableau
dans un tableau. Les marches du trne s'lvent portant des groupes de
Cupidons, qui chacun tiennent une torche[170]. Des fontaines grnent
des deux cts leurs panaches de perles; des musiciens en robe de
pourpre et d'carlate, couronns de lauriers, jouent dans les berceaux.
Les ranges de masques dfilent, entrelaant leurs groupes; les uns,
vtus d'orang fauve et d'argent, les autres de vert de mer et d'argent,
les justaucorps blancs brods d'or, tous les habits et les joyaux si
extraordinairement riches, que le trne semble une mine de lumire.
Voil les opras qu'il compose chaque anne, presque jusqu'au bout de sa
vie, vritables ftes des yeux, pareilles aux processions du Titien. Il
a beau vieillir, son imagination, comme celle du Titien, reste abondante
et frache. Abandonn, haletant sur son lit, sentant la mort prochaine,
et parmi les suprmes amertumes, il garde son coloris, il compose le
_Sad Shepherd_, la plus gracieuse et la plus pastorale de ses peintures.
Songez que c'est dans une chambre de malade qu'est n ce beau rve, au
milieu des fioles, des remdes et des mdecins,  ct d'une garde,
parmi les anxits de l'indigence et les touffements de l'hydropisie.
C'est dans la fort verte qu'il se transporte, au temps de Robin Hood,
parmi les chasses joviales et les grands lvriers qui aboient. L sont
des fes malicieuses qui, comme Obron et Titania, garent les hommes en
des msaventures. L sont des amants ingnus, qui, comme Daphnis et
Chlo, s'tonnent en sentant la suavit douloureuse du premier baiser.
L vivait arine que le fleuve vient d'engloutir, et que son amant en
dlire ne veut pas cesser de pleurer, arine, qui reut son tre et son
nom avec les premires pousses et les boutons du printemps, arine, ne
avec la primevre, avec la violette, avec les premires roses fleuries;
quand Cupidon souriait, quand Vnus amenait les Grces  leurs danses,
et que toutes les fleurs et toutes les herbes parfumes s'lanaient du
giron de la nature, promettant de ne durer que tant qu'arine
vivrait....  prsent, aussi chaste que son nom, arine est morte
vierge, et sa chre me voltige dans l'air au-dessus de nous[171].
Au-dessus du pauvre vieux paralytique, la posie flotte encore comme un
nuage de lumire. Il a eu beau s'encombrer de science, se charger de
thories, se faire critique du thtre et censeur du monde, remplir son
me d'indignation persvrante, se roidir dans une attitude militante et
morose; les songes divins ne l'ont point quitt, il est le frre de
Shakspeare.

[Note 158: _L'cole des Femmes_, _Tartuffe_, _le Misanthrope_, _le
Bourgeois gentilhomme_, _le Malade imaginaire_, _Georges Dandin_.]

[Note 159: Analogue aux _Fourberies de Scapin_.]

[Note 160: Analogue aux _Fcheux_.]

[Note 161: Analogue aux _Prcieuses_.]

[Note 162: Analogue aux pices de Destouches.]

[Note 163: Entendez la reine lisabeth.]

[Note 164: My light-feather-heel'd coz, what are you any more than
my uncle Jove's pander? a lacquey that runs on errands for him and can
whisper a light message to a loose wench, with some round volubility?
one that sweeps the gods' drinking room every morning and set the
cushions in order again, which they threw one at another's head over
night?

                                 (_Cynthia's Revels_, acte I, sc. I.)]

[Note 165:

      See, see the mourning fount, whose springs
  Th' untimely fate of that too beauteous boy weep yet,
  That trophy of self-love, and spoil of nature,
  Who, now transform'd into this drooping flower,
  Hangs the repentant head, back from the stream....
  Witness thy youth's dear sweets here spent untasted,
  Like a fair taper with his own flame wasted!...
  But with thy water let this curse remain,
  As an inseparate plague, that who but taste
  A drop thereof, may with the instant touch,
  Grow dotingly enamour'd on themselves.
                                                            (_Ibid._)]

[Note 166: But knowing myself an essence too sublimated and refined
by travel.... able to speak the mere extraction of language, one that
was your first that ever enrich'd his country with the true laws of
duello, whose optics have drunk the spirit of beauty in some eight score
and eighteen prince's courts where I have resided, and been there
fortunate in the amours of three hundred forty and five ladies, all
nobly, if not princely descended.... In all so happy, as even admiration
herself doth seem to fasten her kisses upon me.

                                                            (_Ibid._)]

[Note 167:

                              O vanity,
  How are thy painted beauties doted on,
  By light and empty idiots! How pursued
  With open and extended appetite!
  How they do sweat, and run themselves from breath,
  Raised on their toes to catch thy airy forms,
  Still turning giddy, till they reel like drunkards,
  That buy the merry madness of an hour,
  With the long irksomeness of following time!
                                                            (_Ibid._)]

[Note 168:

  Queen and huntress, chaste and fair
  Now the sun is laid to sleep,
  Seated in thy silver chair,
  State in wonted manner keep....
  Lay thy bow of pearl apart,
  And thy crystal shining quiver,
  Give unto the flying hart
  Space to breathe, how short soever.
                                                   (Acte V, sc. III.)]

[Note 169: A celebration of Charis. Miscellaneous poems.]

[Note 170: _Masque of Beauty._]

[Note 171:

                  Earine,
  Who had her very being and her name,
  With the first knots or buddings of the spring,
  Born with the primrose, or the violet
  Or earliest roses blown; when Cupid smiled,
  And Venus led the Graces out to dance,
  And all the flowers and sweets in Nature's lap
  Leap'd out, and made their solemn conjuration
  To last but while she lived.
                                                     (Acte I, sc. II.)

  But she, as chaste as was her name, Earine,
  Died undeflower'd; and now her sweet soul hovers
  Here in the air above us.
                                                   (Acte III, sc. I.)]


VI

Enfin nous voici devant celui que nous apercevions  toutes les issues
de la Renaissance, comme un de ces chnes normes et dominateurs
auxquels aboutissent toutes les routes d'une fort. J'en parlerai 
part; il faut, pour en faire le tour, une large place vide. Et encore
comment l'embrasser? Comment dvelopper sa structure intrieure? Les
grands mots, les loges, tout est vain  son endroit; il n'a pas besoin
d'tre lou, mais d'tre compris, et il ne peut tre compris qu'
l'aide de la science. De mme que les rvolutions compliques des corps
clestes ne deviennent intelligibles qu'au contact du calcul suprieur,
de mme que les dlicates mtamorphoses de la vgtation et de la vie
exigent pour tre expliques l'intervention des plus difficiles formules
chimiques, ainsi les grandes oeuvres de l'art ne se laissent interprter
que par les plus hautes doctrines de la psychologie, et c'est la plus
profonde de ces thories qu'il faut connatre pour pntrer jusqu'au
fond de Shakspeare, de son sicle et de son oeuvre, de son gnie et de
son art.

Ce qu'on dcouvre au bout de toutes les expriences pratiques et de
toutes les observations accumules sur l'me, c'est que la sagesse et la
connaissance ne sont en l'homme que des _effets_ et des _rencontres_. Il
n'y a point en lui de force permanente et distincte qui maintienne son
intelligence dans la vrit et sa conduite dans le bon sens. Au
contraire, il est naturellement draisonnable et tromp. Les pices de
sa machine intrieure ressemblent aux rouages d'une horloge, qui
d'eux-mmes vont toujours  l'aveugle, emports par l'impulsion et la
pesanteur, et qui cependant parfois, en vertu d'un certain assemblage,
finissent par marquer l'heure qu'il est. Ce sage mouvement final n'est
pas naturel, mais accidentel; il n'est point spontan, il est forc; il
n'est point inn, il est acquis. L'horloge n'a pas toujours march
rgulirement; au contraire, on a t oblig de la rgler petit  petit
avec beaucoup de peine. Sa rgularit n'est point assure, elle se
dtraquera peut-tre tout  l'heure. Sa rgularit n'est point entire,
elle ne marque l'heure qu' peu prs. La force machinale de chaque pice
est toujours l prte  entraner chaque pice hors de son office propre
et  troubler tout le concert. Pareillement, les ides, une fois
qu'elles sont dans la tte humaine, tirent chacune de leur ct 
l'aveugle, et leur quilibre imparfait semble  chaque minute sur le
point de se renverser.  proprement parler, l'homme est fou, comme le
corps est malade, par nature; la raison comme la sant n'est en nous
qu'une russite momentane et un bel accident[172]. Si nous l'ignorons,
c'est qu'aujourd'hui nous sommes rgulariss, alanguis, amortis, et que
par degrs,  force de frottements et de redressements, notre mouvement
intrieur s'est accommod  demi au mouvement des choses. Mais il n'y a
l qu'une apparence, et les dangereuses forces primitives subsistent
indomptes et indpendantes sous l'ordre qui semble les contenir; qu'un
grand danger se montre, qu'une rvolution clate, elles feront ruption
et explosion, presque aussi terriblement qu'aux premiers jours. Car une
ide n'est pas un simple chiffre intrieur employ pour noter un aspect
des choses, inerte, toujours dispos  s'aligner correctement avec
d'autres semblables pour former un total exact. Si rduite et si
discipline qu'elle soit, elle a encore un reste de couleur sensible par
lequel elle est voisine d'une hallucination, un degr de persistance
personnelle par lequel elle est voisine d'une monomanie, un rseau
d'affinits singulires par lequel elle est voisine des conceptions
dlirantes. Telle que la voil, sachez bien qu'elle est le rudiment d'un
cauchemar, d'un tic, d'une absurdit. Laissez-la se dvelopper dans son
entier comme elle y aspire[173], et vous verrez qu'elle est par essence
une image active et complte, une vision qui trane avec soi tout un
cortge de rves et de sensations, qui grandit d'elle-mme, tout d'un
coup, par une sorte de vgtation pullulante et absorbante, et qui finit
par possder, branler, puiser l'homme tout entier. Aprs celle-l une
autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre
dans l'homme, point de puissance distincte et libre; lui-mme n'est que
la srie de ces impulsions prcipites et de ces imaginations
fourmillantes; la civilisation les a mutiles, attnues, elle ne les a
pas dtruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin
une sorte de demi-quilibre passager, voil sa vraie vie, vie d'insens,
qui par intervalles simule la raison, mais qui vritablement est de la
mme substance que ses songes; et voil l'homme tel que Shakspeare l'a
conu. Aucun crivain, non pas mme Molire, n'a perc si avant
par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revt la
machine humaine pour dmler les puissances brutes qui composent sa
substance et son ressort.

Comment y a-t-il russi, et par quel instinct extraordinaire est-il
parvenu  deviner les extrmes conclusions, les plus profondes perces
des physiologistes et des psychologues? Il avait l'_imagination
complte_; tout son gnie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble
vulgaire et vide; regardons-le de prs pour savoir ce qu'il contient.
Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en
pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractre
isol, parfois deux ou trois caractres ensemble; pour ce qui est au
del, la vue nous manque; le rseau infini de ses proprits infiniment
entre-croises et multiplies nous chappe; nous sentons vaguement qu'il
y a quelque chose au del de notre connaissance si courte, et ce vague
soupon est la seule partie de notre ide qui nous reprsente quelque
peu le grand _au del_. Nous sommes comme des apprentis naturalistes,
gens paisibles et borns qui, voulant se reprsenter un animal, voient
le nom et l'tiquette de son casier apparatre devant leur mmoire avec
quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont
l'esprit s'arrte l; si par hasard ils veulent complter leur
connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications
rgulires,  travers les principaux caractres de la bte, et
lentement, discursivement, pice  pice, ils finissent par s'en
remettre la froide anatomie devant les yeux.  cela se rduit leur ide,
mme perfectionne;  cela aussi se rduit le plus souvent notre
conception, mme labore. Quelle distance il y a entre cette conception
et l'objet, combien elle le reprsente imparfaitement et mesquinement, 
quel degr elle le mutile, combien l'ide successive, dsarticule en
petits morceaux rgulirement rangs et inertes, ressemble peu  la
chose simultane, organise, vivante, incessamment en action et
transforme, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous, au
lieu de cette pauvre ide sche, taye par cette misrable logique
d'arpenteur, une image complte, c'est--dire une reprsentation
intrieure, si abondante et si pleine qu'elle puise toutes les
proprits et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous
ses dehors; qu'elle les puise en un instant; qu'elle figure l'animal
entier, sa couleur, le jeu de la lumire sur son poil, sa forme, le
tressaillement de ses membres tendus, l'clair de ses yeux, et en mme
temps sa passion prsente, son agitation, son lan, puis par-dessous
tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur pass, en
telle sorte que les cent mille caractres qui composent son tat et sa
nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les
concentre et les rflchit: voil la conception de l'artiste, du pote,
de Shakspeare, si suprieure  celle du logicien, du simple savant ou de
l'homme du monde, seule capable de pntrer jusqu'au fond des tres, de
dmler l'homme intrieur sous l'homme extrieur, de sentir par
sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient dsordonn des
imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses
ondoiements infinis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique
cache, bref de crer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de
cet ge; ils ont le mme genre d'esprit et la mme ide de la vie; vous
ne trouverez dans Shakspeare que les mmes facults avec une pousse
plus forte, et la mme ide avec un relief plus haut.

[Note 172: On pourra suivre cette ide en psychologie: la perception
extrieure, la mmoire sont des hallucinations vraies, etc. Ceci est le
point de vue analytique:  un autre point de vue, au contraire, la
raison, la sant sont des buts naturels.]

[Note 173: _Voy._ Spinosa et D. Stewart: La conception  son tat
naturel est croyance.]




CHAPITRE IV.

Shakspeare.

  I. Vie et caractre de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son
     _Adonis_. -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa
     conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le naturel
     producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa fortune. -- Sa
     retraite.

  II. Son style. -- Ses images. -- Ses excs. -- Ses
     disparates. -- Son abondance. -- Diffrence entre la conception
     cratrice et la conception analytique.

  III. Les moeurs. -- Les familiarits. -- Les violences. -- Les
     crudits. -- La conversation et les actions. -- Concordance des
     moeurs et du style.

  IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la mme
     famille. -- Les brutes et les imbciles. -- Caliban, Ajax,
     Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination
     machinale peut prcder la raison ou lui survivre.

  V. Les gens d'esprit. -- Diffrence entre l'esprit des
     raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Batrice,
     Rosalinde, Bndict, les clowns. -- Falstaff.

  VI. Les femmes. -- Desdmone, Virginia, Juliette, Miranda,
     Imogne, Cordlia, Ophlie, Volumnia. -- Comment Shakspeare
     reprsente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu sur
     l'instinct ou la passion.

  VII. Les sclrats. -- Iago, Richard III. -- Comment les
     convoitises extrmes et le manque de conscience sont le
     domaine naturel de l'imagination passionne.

  VIII. Les grands personnages. -- Les excs et les maladies de
     l'imagination. -- Lear, Othello, Clopatre, Coriolan, Macbeth,
     Hamlet. Comparaison de la psychologie de Shakspeare et de
     celle des tragiques franais.

  IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de
     l'observation chez Shakspeare. -- Intrt de la comdie
     sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Ide de la
     vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Ide de l'amour. -- Harmonie
     de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de l'oeuvre et
     de l'artiste.


Je vais dcrire une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour
toutes nos habitudes franaises d'analyse et de logique,
toute-puissante, excessive, galement souveraine dans le sublime et dans
l'ignoble, la plus cratrice qui fut jamais dans la copie exacte du rel
minutieux, dans les caprices blouissants du fantastique, dans les
complications profondes des passions surhumaines, potique, immorale,
inspire, suprieure  la raison par les rvlations improvises de sa
folie clairvoyante, si extrme dans la douleur et dans la joie, d'une
allure si brusque, d'une verve si tourmente et si imptueuse que ce
grand sicle seul a pu produire un tel enfant.


I

Tout vient du dedans chez lui, je veux dire de son me et de son gnie;
les circonstances et les dehors n'ont contribu que mdiocrement  le
dvelopper[174]. Il a t tremp jusqu'au fond dans son sicle,
j'entends qu'il a connu par exprience les moeurs de la campagne, de la
cour et de la ville, et visite les hauts, les bas, le milieu de la
condition humaine; rien de plus; du reste sa vie est ordinaire, et les
irrgularits, les traverses, les passions, les succs qu'on y
rencontre, sont  peu prs ceux qu'on trouve partout ailleurs[175]. Son
pre, un gantier marchand de laine, fort ais, ayant pous une sorte
d'hritire campagnarde, tait devenu grand bailli, et premier alderman
de sa petite ville; mais quand Shakspeare atteignit l'ge de quatorze
ans, il tait en train de se ruiner, engageant le bien de sa femme,
oblig de quitter sa charge municipale et de retirer son fils de l'cole
pour s'aider de lui dans son commerce. Le jeune homme s'y mit comme il
put, non sans frasques et escapades; s'il en faut croire la tradition,
il tait un des bons buveurs de l'endroit, dispos  soutenir la
rputation de sa bourgade dans la bataille des pots. Une fois, dit-on,
ayant t vaincu  Bidford dans un de ces combats d'ale, il revint
trbuchant, ou plutt ne put revenir, et passa la nuit avec ses
camarades sous un pommier au bord de la route. Certainement il
commenait dj  rimer,  vagabonder en vrai pote, prenant part aux
bruyantes ftes rustiques, aux joyeuses pastorales figuratives,  la
riche et audacieuse expansion de la vie paenne et potique, telle qu'on
la trouvait alors dans les villages anglais. En tout cas, ce n'tait
point un homme correct, et il avait les passions prcoces autant
qu'imprudentes.  dix-huit ans et demi, il pousa la fille d'un gros
yeoman, plus ge que lui de neuf ans, et cela en toute hte; elle tait
grosse[176]. D'autres tmrits ne furent pas plus heureuses. Il parat
qu'il braconnait volontiers selon la coutume du temps, tant fort
adonn, dit le cur Davies[177],  toutes sortes de malicieux larcins 
l'endroit des daims et des lapins, particulirement au dtriment de sir
Thomas Lucy, qui le fit souvent fouetter et quelquefois emprisonner, et
 la fin l'obligea de vider le pays.... Ce dont Shakspeare se vengea
grandement, car il fit de lui son juge imbcile. Ajoutez encore que
vers cette poque le pre de Shakspeare tait en prison, fort mal dans
ses affaires, que lui-mme avait eu trois enfants coup sur coup; il
fallait vivre et il ne pouvait gure vivre dans sa bourgade. Il s'en
alla  Londres et se fit acteur: acteur de trs-bas tage, serviteur
dans le thtre, c'est--dire apprenti ou peut-tre figurant. Mme, on
disait qu'il avait commenc plus bas encore, et que pour gagner son pain
il avait gard les chevaux des gentilshommes  la porte du thtre[178].
En tout cas, il a got la misre et senti, non en imagination, mais de
sa personne, les pointes aigus de l'anxit, de l'humiliation, du
dgot, du travail forc, du discrdit public, du despotisme populaire.
Il tait comdien, un des pauvres comdiens de Sa Majest.[179] Triste
mtier, rabaiss en tout temps par les contrastes et les mensonges qu'il
comporte, encore plus rabaiss  ce moment par les brutalits de la
foule qui souvent lanait des pierres aux acteurs, et par les durets
des magistrats qui parfois leur faisaient couper les oreilles. Il le
sentait et en parlait avec amertume. Hlas! il est bien vrai que j'ai
err  l'aventure et que j'ai fait de moi un bouffon, expos aux yeux du
public, ensanglantant mon me et vendant  vil prix mes plus chers
trsors[180]. Disgraci de la fortune[181], dit-il encore; disgraci
aux regards des hommes, je pleure dans la solitude l'abjection de mon
sort; je jette les yeux sur moi, maudissant mon destin, me souhaitant
semblable  quelqu'un de plus riche en esprances; en beaut, en amis,
dgot de mes meilleurs biens, me mprisant presque moi-mme[182]. On
retrouvera plus tard les traces de ces longs dgots dans ses
personnages mlancoliques, lorsqu'il parlera des coups de fouet et des
ddains du sicle, de l'injure de l'oppresseur, des outrages de
l'orgueilleux, de l'insolence des gens en place, des humiliations que le
mrite patient souffre de la main des indignes et qu'il souffre quand il
pourrait se donner  lui-mme quittance et dcharge avec un poinon de
fer de six pouces[183]. Mais le pire de cette condition rabaisse,
c'est qu'elle entame l'me. Au contact d'histrions, on devient histrion;
en vain on voudrait se prserver de toute souillure, quand on habite un
endroit boueux, on n'y russit pas. L'homme a beau se roidir, la
ncessit l'accule et le tache. L'attirail des dcors, la friperie et le
ple-mle des costumes, la puanteur des graisses et des chandelles, qui
font contraste avec les parades de dlicatesse et de grandeurs, toutes
les tromperies et toutes les salets de la mise en scne, la poignante
alternative des sifflets et des applaudissements, la frquentation de la
plus haute et de la plus basse compagnie, l'habitude de jouer avec les
passions humaines, mettent aisment l'me hors des gonds, la poussent
sur la pente des excs, l'invitent aux manires dbrailles, aux
aventures de coulisses, aux amours de cabotines. Shakspeare n'y a pas
plus chapp que Molire, et s'en est afflig comme Molire, accusant la
fortune de ses mauvaises actions; elle ne m'a fourni pour vivre que des
moyens d'homme public, qui engendrent des faons d'homme public[184].
On contait  Londres[185] que son camarade Burbadge, qui jouait Richard
III, ayant rendez-vous avec la femme d'un bourgeois de la Cit,
Shakspeare alla devant, fut bien reu, et tait  son affaire quand
arriva Burbadge auquel il fit rpondre que Guillaume[186] le Conqurant
tait avant Richard III. Prenez ceci comme un exemple des tours de
Scapin et des imbroglios fort lestes qui s'arrangent et s'entre-choquent
sur ces planches. Hors du thtre, il vivait avec les jeunes nobles  la
mode, avec Pembroke, Montgomery, Southampton[187], avec d'autres encore,
dont la chaude et licencieuse adolescence chatouillait son imagination
et ses sens par l'exemple des volupts et des lgances italiennes.
Joignez  cela la fougue et l'emportement du naturel potique, et cette
espce d'afflux, de bouillonnement de toutes les forces et de tous les
dsirs qui se fait dans ces sortes de ttes lorsque, pour la premire
fois, le monde s'ouvre devant elles, et vous comprendrez l'_Adonis_,
le premier hritier de son invention. En effet, c'est un premier cri;
dans ce cri, tout l'homme se montre. On n'a jamais vu de coeur si
palpitant au contact de la beaut et de toute beaut, si ravi de la
fracheur et de l'clat des choses, si pre et si mu dans l'adoration
et la jouissance, si violemment et si entirement prcipit jusqu'au
fond de la volupt. Sa Vnus est unique; il n'y a point de peinture du
Titien[188] dont le coloris soit plus clatant et plus dlicieux, point
de desse courtisane, chez Tintoret ou Giorgione, qui soit plus molle et
plus belle, dont les lvres plus avides fourragent ainsi parmi les
baisers[189] qui avec un tressaillement plus fort noue ses bras autour
d'un corps adolescent qui ploie, tantt ple et haletante, tantt rouge
et chaude comme un charbon, emporte, irrite, et tout d'un coup 
genoux, pleurante, vanouie, puis subitement redresse, colle  sa
bouche, touffant ses reproches, affame et se gorgeant comme un
vautour[190] qui prend, et prend encore, et veut toujours, et ne
saurait jamais se rassasier. Tout est envahi, les sens d'abord, les yeux
blouis par la blanche chair frmissante, mais aussi le coeur d'o la
posie dborde; le trop-plein de la jeunesse regorge jusque sur les
choses inanimes; la campagne rit au jour levant, l'air pntr de
clart n'est qu'une fte. L'alouette, de sa chambrette humide, monte
dans les hauteurs, veillant le matin; du sein d'argent de l'aube, le
soleil se lve dans sa majest, et son regard illumine si glorieusement
le monde, que les cimes des cdres et les collines semblent de l'or
bruni[191]. Admirable dbauche d'imagination et de verve, inquitante
pourtant; un pareil temprament peut mener loin[192]. Point de femme
galante  Londres qui n'et l'_Adonis_ sur sa table[193]. Peut-tre
vit-il qu'il avait dpass les bornes, car l'intention de son second
pome, le _Viol de Lucrce_, tait toute contraire; mais quoiqu'il et
l'esprit dj assez large pour embrasser  la fois, comme plus tard dans
ses drames, les deux extrmits des choses; il n'en continua pas moins 
glisser sur sa pente. Le doux abandon de l'amour a t le grand
emploi de sa vie; il tait tendre et il tait pote; il ne faut rien de
plus pour s'prendre, tre tromp, souffrir, et pour parcourir sans
relche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans
jamais finir.

Il eut plusieurs amours de ce genre, un entre autres pour une sorte de
Marion Delorme, misrable passion aveuglante et despotique, dont il
sentait le poids et la honte, et dont pourtant il ne pouvait ni ne
voulait se dlivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions, rien
qui marque mieux la folie de l'amour et le sentiment de la faiblesse
humaine. Quand ma bien-aime jure que son coeur n'est que vrit, je la
crois, tout en sachant qu'elle ment.[194] Ainsi faisait Alceste auprs
de Climne; mais quelle Climne salie que la drlesse devant laquelle
il s'agenouille, avec autant de mpris que de dsir! Ces lvres, ces
lvres qui ont profan leur pourpre, et scell de faux serments d'amour
 d'autres aussi souvent qu' moi; ces lvres qui ont vol au lit
d'autrui sa rente de plaisir!... Eh! j'ai bien le droit de t'aimer comme
tu aimes ceux que tes yeux provoquent[195]! Voil les franchises et les
grandes impudeurs de l'me telles qu'on ne les rencontre que dans
l'alcve des courtisanes, et voici les enivrements, les garements, le
dlire dans lequel les plus dlicats artistes tombent[196], lorsque,
dans ces molles mains voluptueuses et engageantes, ils laissent aller
leur noble main. Ils valent mieux que des princes, et descendent jusqu'
des filles. Le bien et le mal alors perdent pour eux leur nom; toutes
les choses se renversent: Combien tu rends chre et aimable la
honte--qui, comme un ver dans la rose parfume,--souille la beaut de
ton nom florissant!--Dans quelles suavits enfermes-tu tes vices!--Le
voile de la beaut couvre toutes tes souillures,--et change en charmes
tout ce que les yeux peuvent voir. Tu fais de tes fautes un cortge de
grces.--La langue qui conte l'histoire de tes journes,--et fait des
commentaires lascifs sur tes volupts,--ne peut te diffamer qu'avec une
sorte de louange.--Et ton nom prononc fait d'une mdisance une
bndiction[197].  quoi servent l'vidence, la volont, la raison,
l'honneur mme, quand la passion est si absorbante? Que voulez-vous que
l'on dise encore  un homme qui vous rpond: Je sais tout cela, et
qu'est-ce que tout cela fait? Les grands amours sont des inondations
qui noient toutes les rpugnances et toutes les dlicatesses de l'me,
toutes les opinions prconues et tous les principes accepts. Dsormais
le coeur se trouve mort  tous les plaisirs ordinaires; il ne peut plus
sentir et respirer que d'un seul ct. Shakspeare envie les touches de
clavecin sur lesquelles ses doigts courent. Il a beau regarder des
fleurs, c'est elle qu'il imagine  travers elles; et les folles
splendeurs de la posie blouissante regorgent coup sur coup en lui,
sitt qu'il pense  ces ardents yeux noirs[198]. Il l'a quitte au
printemps, quand le superbe Avril dans sa pompe bariole--avait souffl
une haleine de jeunesse en tous les tres,--et que le pesant Saturne
riait et bondissait  ct du printemps[199]. Il n'a rien vu, il n'a
point admir la blancheur des lis, ou lou le profond vermillon de la
rose[200]. Toutes ces suavits du printemps n'taient que son parfum et
que son ombre. Je dis  la violette: O as-tu vol ton parfum qui
embaume,--si ce n'est dans l'haleine de ma bien-aime? La pourpre
orgueilleuse--qui teint ta joue satine,--tu l'as trempe trop
visiblement dans les veines de ma bien-aime.--J'ai grond le lis qui
avait pris la blancheur de ta main,--et l'oeillet qui avait drob la
couleur de tes cheveux.--Les roses craintives taient debout sur leurs
pines;--l'une rouge de honte, l'autre ple de dsespoir;--l'autre ni
rouge ni ple, et qui  son double larcin--avait ajout ton
haleine.--J'ai vu encore d'autres fleurs, mais pas une--qui ne t'et
pris sa couleur ou son parfum[201]. Mivreries passionnes,
affectations dlicieuses, dignes de Heine et des contemporains de Dante,
qui trahissent de longs rves exalts, toujours ramens sur un objet
unique. Contre une domination si imprieuse et si continue, quel
sentiment peut tenir ferme? Les sentiments de famille? Il tait mari,
il avait des enfants, une famille qu'il allait voir une fois l'an, et
c'est probablement au retour d'un de ses voyages qu'il dit les paroles
qu'on vient d'entendre.--La conscience? L'amour est trop jeune pour
avoir une ide de la conscience.--La jalousie et la colre? Si tu me
trahis, je me trahis bien moi-mme, quand je livre la plus noble partie
de moi-mme  mon grossier dsir.--Les rebuts? Je suis content d'tre
ton pauvre souffre-douleur, de faire tes corves, de travailler  tes
affaires. Il n'est plus jeune, elle en aime un autre, un bel adolescent
blond, son plus cher ami, qu'il a prsent chez elle et qu'elle veut
sduire. Mon dmon, dit-il, tente mon bon ange, et veut l'ter de mes
cts[202]. Et quand elle y a russi[203], il n'ose se l'avouer, et
souffre tout, comme Molire. Que de misres dans ces minces vnements
de la vie courante! Comme la pense involontairement vient mettre  ct
de Shakspeare, notre grand malheureux pote lui aussi un philosophe
d'instinct, mais de plus un rieur de profession, un moqueur des
vieillards passionns, un railleur acharn des maris tromps, qui, au
sortir de sa comdie la plus applaudie, dit tout haut  quelqu'un: Mon
cher ami, je suis au dsespoir, ma femme ne m'aime pas! C'est que ni la
gloire, ni mme le travail ou l'invention, ne suffisent  ces mes
vhmentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et
leur coeur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances
de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvent en lui leur
concentration et leur emploi. L'amour est mon pch[204], disait-il,
comme Musset et comme Heine, et dans les _Sonnets_ on dmle encore les
traces d'autres passions aussi abandonnes, une surtout qui semble pour
une grande dame. La premire moiti de ses drames, _le Songe d'une nuit
d't_, _Romo et Juliette_, _les Deux Gentilshommes de Vrone_, gardent
plus vivement la chaude empreinte, et on n'a qu' considrer ses
derniers caractres de femmes[205], pour voir avec quelle tendresse
exquise, avec quelle adoration entire il les a aimes jusqu'au bout.

Tout son gnie est l; il avait une de ces mes dlicates qui, pareilles
 un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mmes au moindre
attouchement. On la dmlait d'abord, cette sensibilit si fine. Mon
aimable Shakspeare, doux cygne de l'Avon, ces mots de Ben Jonson ne
font que confirmer ce que rptent ses contemporains. Il tait
affectueux et bon, civil de manires, d'ailleurs honnte et loyal dans
sa conduite, d'un naturel ouvert et franc[206]; s'il avait les
entranements, il avait aussi les effusions des vrais artistes; on
l'aimait, on se trouvait bien auprs de lui; rien de plus doux et de
plus engageant que cette grce, cet abandon demi-fminin dans un homme.
Son esprit dans la conversation tait prompt, ingnieux et agile, sa
gaiet brillante, son imagination facile et si abondante, qu'au dire de
ses camarades il ne raturait rien;  tout le moins, quand il crivait
pour la seconde fois une scne, c'tait l'ide qu'il changeait, non les
mots, par une seconde pousse d'invention potique, non par un pnible
regrattage des vers. Tous ces traits se runissent en un seul; il avait
le gnie _sympathique_, j'entends par l que, naturellement, il savait
sortir de lui-mme et se transformer en tous les objets qu'il imaginait.
Regardez autour de vous les grands artistes de votre temps, tchez
d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarit, de les voir penser,
et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un instinct
extraordinaire, ils se mettent de prime-saut  la place des tres:
hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets,
anims ou non, ils sentent par contagion les forces et les tendances qui
produisent le dehors visible, et leur me, infiniment multiple, devient
par ses mtamorphoses incessantes une sorte d'abrg de l'univers.
C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes; ils n'ont
pas besoin d'avoir appris, ils devinent. J'ai vu tel d'entre eux,
d'aprs une armure, un costume, un recueil d'ameublements, entrer dans
le moyen ge plus profondment que trois savants mis bout  bout. Ils
reconstruisent, comme ils construisent, naturellement, srement, par une
inspiration qui est un raisonnement ail. Shakspeare n'avait eu qu'une
demi-ducation, savait peu de latin, point de grec,  peu prs le
franais et l'italien, rien d'autre; il n'avait point voyag, il n'avait
lu que les livres de la littrature courante, il avait ramass quelques
mots de droit dans les greffes de sa petite ville; comptez, si vous
pouvez, tout ce qu'il savait de l'homme et de l'histoire. Ces hommes
voient plus d'objets  la fois; ils les embrassent plus compltement que
les autres hommes, plus vite et plus  fond; leur esprit regorge et
dborde. Ils ne s'en tiennent pas au simple raisonnement; au contact de
toute ide, tout leur tre, rflexions, images, motions, entre en
branle. Les voil lancs; ils gesticulent, ils miment leur pense, ils
abondent en comparaisons; mme dans la conversation, ils sont
imaginatifs et crateurs, avec des familiarits et des tmrits de
langage, parfois heureusement, toujours irrgulirement, selon les
caprices et les accs de l'improvisation aventureuse. L'entrain, l'clat
de leur parole est trange, et aussi leurs saccades, les soubresauts par
lesquels ils joignent les ides loignes, supprimant les distances,
passant du pathtique au rire, de la violence  la douceur. Cette verve
extraordinaire est la dernire chose qui les quitte. Quand, par hasard,
les ides leur manquent, ou quand leur mlancolie est trop pre, ils
parlent et produisent encore, sauf  produire des bouffonneries, ils se
font _clowns_, mme  leurs dpens et contre eux-mmes. J'en sais un qui
dit des calembredaines quand il se sent mourir ou qu'il a envie de se
tuer; c'est la roue intrieure qui continue  tourner, mme  vide, et
que l'homme a besoin de voir toujours tourner, mme lorsqu'elle le
dchire en passant; ses pantalonnades sont une chappe; vous le
trouverez, ce gamin intarissable, ce polichinelle ironique, au tombeau
d'Ophlie, auprs du lit de mort de Clopatre, aux funrailles de
Juliette. Haut ou bas, il faut toujours qu'ils soient dans quelque
extrme. Ils sentent trop profondment leurs biens et leurs maux, ils
amplifient trop largement par une sorte de roman involontaire chaque
tat de leur me. Aprs des dnigrements et des dgots par lesquels ils
se ravalent hors de toute mesure, ils se relvent et s'exaltent
extraordinairement, jusqu' tressaillir d'orgueil et de joie. Parfois,
aprs un de ces dcouragements, dit Shakspeare, je pense  toi, et
comme l'alouette au retour du soleil s'lance hors des sillons mornes,
mon me s'envole et va chanter des hymnes  la porte du ciel[207]. Puis
tout s'affaisse, comme dans un foyer o un flamboiement trop fort n'a
plus laiss de substance. Tu vois en moi le moment de l'anne--o les
feuilles jaunes, rares et qui s'en vont,--pendent aux rameaux froids qui
frissonnent,--arceaux dgarnis, nefs ruines o tout  l'heure
chantaient les doux oiseaux.--Tu vois en moi le crpuscule d'un
jour--qui, aprs le soleil couch, s'vanouit  l'occident,--et que, par
degrs, engloutit la nuit noire,--la nuit, soeur jumelle de la mort, qui
clt tout dans le repos[208].... Ne pleure pas sur moi quand je serai
mort;--du moins cesse de pleurer quand cessera de tinter la morne cloche
morose,--avertissant le monde que je me suis enfui de ce monde abject
pour habiter avec les plus abjects des vers.--Ne vous souvenez pas mme,
si vous lisez ces lignes--de la main qui les a crites: car je vous aime
tant--que je voudrais tre oubli dans votre chre pense,--si penser 
moi vous a faisait quelque peine[209]. Ces subites alternatives de joie
et de tristesse, ces ravissements divins et ces grandes mlancolies, ces
tendresses exquises, et ces abattements fminins, peignent le pote
extrme dans ses motions, incessamment troubl de douleur ou
d'allgresse, sensible au moindre choc, plus puissant, plus dlicat pour
jouir et souffrir que les autres hommes, capable de rves plus intenses
et plus doux, en qui s'agitait un monde imaginaire d'tres gracieux ou
terribles, tous passionns comme leur auteur.

Tel que le voil pourtant, il atteignait son assiette. De bonne heure,
au moins pour ce qui est de la conduite extrieure, il tait entr dans
la vie range, sense, presque bourgeoise, faisant des affaires, et
pourvoyant  l'avenir. Il restait acteur au moins dix-sept ans, quoique
dans les seconds rles[210]; il s'ingniait en mme temps  remanier des
pices, avec tant d'activit, que Greene l'appelait une corneille pare
des plumes d'autrui, un factotum, un accapareur de la scne[211]. Ds
l'ge de trente-trois ans, il avait amass assez d'conomies pour
acheter  Stradford une maison avec deux granges et deux jardins, et il
avanait toujours plus droit dans la mme voie. Un homme n'arrive qu'
l'aisance par le travail qu'il fait lui-mme; s'il parvient  la
richesse, c'est par le travail qu'il fait faire aux autres. C'est
pourquoi,  ces mtiers d'acteur et d'auteur, Shakspeare ajoutait ceux
d'entrepreneur et de directeur de thtre. Il acqurait une part de
proprit dans les thtres de Blackfriars et du Globe, achetait des
contrats de dmes, de grandes pices de terre, d'autres btiments
encore, mariait sa fille Suzanne, et finissait par se retirer dans sa
ville natale, sur son bien, dans sa maison, en bon propritaire, en
honnte citoyen qui gre convenablement sa fortune et prend part aux
affaires municipales. Il avait deux ou trois cents livres sterling de
rente, environ vingt ou trente mille francs d'aujourd'hui, et, selon la
tradition, il vivait de bonne humeur et en bons termes avec ses voisins;
en tout cas, il ne parat pas qu'il s'inquitt beaucoup de sa gloire
littraire, car il n'a pas mme pris le soin d'diter et de rassembler
ses oeuvres. Une de ses filles avait pous un mdecin, l'autre un
marchand de vins; la seconde ne savait pas mme signer son nom. Il
prtait de l'argent et faisait figure dans ce petit monde. trange fin,
qui, au premier regard, semble plutt celle d'un marchand que d'un
pote. Faut-il l'attribuer  cet instinct anglais qui met le bonheur
dans la vie du campagnard et du propritaire bien rent, bien apparent,
bien muni de confortable, qui jouit posment de _sa respectabilit_
tablie[212], de son autorit domestique et de son assiette
dpartementale? Ou bien Shakspeare tait-il, comme Voltaire, un homme de
bon sens, quoique imaginatif de cervelle, gardant son jugement rassis
sous les petillements de sa verve, prudent par scepticisme, conome par
besoin d'indpendance et capable, aprs avoir fait le tour des ides
humaines, de dcider avec Candide que le meilleur parti est de cultiver
son jardin? J'aime mieux supposer, comme l'indique sa pleine et solide
tte[213], qu' force d'imagination ondoyante il a, comme Goethe,
chapp aux prils de l'imagination ondoyante; qu'en se figurant la
passion, il parvenait, comme Goethe,  attnuer chez lui la passion; que
la fougue ne faisait point explosion dans sa conduite, parce qu'elle
rencontrait un dbouch dans ses vers; que son thtre a prserv sa
vie, et qu'ayant travers par sympathie toutes les folies et toutes les
misres de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec
un calme et mlancolique sourire, coutant pour s'en distraire la
musique arienne des fantaisies dont il se jouait[214]. Je veux supposer
enfin que, pour le corps comme pour le reste, il tait de sa grande
gnration et de son grand sicle; que chez lui, comme chez Rabelais,
Titien, Michel-Ange et Rubens, la solidit des muscles faisait quilibre
 la sensibilit des nerfs; qu'en ce temps-l la machine humaine, plus
rudement prouve et plus fermement btie, pouvait rsister aux temptes
de la passion et aux fougues de la verve; que l'me et le corps se
faisaient encore contre-poids, que le gnie tait alors une floraison et
non, comme aujourd'hui, une maladie. Sur tout cela on n'a que des
conjectures, et si l'on veut connatre l'homme de plus prs, c'est dans
ses oeuvres qu'il faut le chercher.

[Note 174: Halliwell's _Life of Shakspeare_.]

[Note 175: N en 1564, mort en 1616. Il retouche des pices ds
1591. La premire pice qui soit de lui tout entire est de 1593. (Payne
Collier.)]

[Note 176: M. Halliwell et d'autres commentateurs tchent de prouver
qu' cette poque les fianailles pralables constituaient le vrai
mariage; que ces fianailles avaient eu lieu, et qu'ainsi il n'y a rien
d'irrgulier dans la conduite de Shakspeare.]

[Note 177: Halliwell, 123.]

[Note 178: Toutes ces anecdotes sont des traditions, et partant plus
ou moins douteuses; mais les autres faits sont authentiques.]

[Note 179: 1589. Termes d'un document conserv. Il est nomm avec
Burbadge et Greene.]

[Note 180:

  Alas; 'tis true, I have gone here and there,
  And made myself a motley to the view,
  Gor'd mine own thoughts; sold cheap what is most dear.]

[Note 181: _Sonnets_ 91 et 111. _Hamlet_, III, scne II. Plusieurs
des paroles d'Hamlet sont moins bien places dans la bouche d'un prince
que dans celle de l'auteur. Comparez le sonnet: _Tired with all these_;
etc.]

[Note 182:

  When in disgrace with fortune and men's eyes,
  I all alone beweep my out-cast state,
  And trouble deaf Heaven with my bootless cries,
  And look upon myself and curse my fate,
  Wishing me like to one more rich in hope;
  Featur'd like him, like him with friends possess'd...,
  With what I most enjoy contented least;
  Yet in those thoughts myself almost despising.]

[Note 183:

  For who would bear the whips and scorns of time,
  The oppressor's wrong, the proud man's contumely,
  The pangs of despised love, the law's delay,
  The insolence of office, and the spurns
  That patient merit of the unworthy takes,
  When he himself might his quietus make
  With a bare bodkin?]

[Note 184:

  O, for my sake do you with Fortune chide,
  The guilty goddess of my harmful deeds,
  That did not better for my life provide,
  Than public means, which public manners breed.]

[Note 185: Anecdote crite en 1602, d'aprs l'acteur Tooley.]

[Note 186: William, nom de Shakspeare.]

[Note 187: Le comte de Southampton avait dix-neuf ans quand
Shakspeare lui ddia son _Adonis_.]

[Note 188: _Voy._ les _Amours des dieux_, au chteau de Blenheim,
par Titien.]

[Note 189:

  With blindfold fury she begins to forage,
  Her face doth reek and smoke, her blood doth boil.]

[Note 190:

  And, glutton-like, she feeds, yet never filleth;
  Her lips are conquerors, his lips obey,
  Paying what ransom the insulter willeth,
  Whose vulture thought doth pitch the price so high
  That she will draw his lips' rich treasure dry.

  Even as an empty eagle, sharp by fast,
  Lives with her beak on feathers, flesh, and bone,
  Shaking her wings, devouring all in haste,
  Till either gorge be stuff'd, or prey be gone;
  Even so she kiss'd his brow, his cheek, his chin,
  And where she ends she doth anew begin.]

[Note 191:

  Lo, hear the gentle lark, weary of rest,
  From his moist cabinet mounts on up high,
  And wakes the morning, from whose silver breast,
  The sun ariseth in his majesty;
  Who doth the world so gloriously behold,
  The cedar-tops and hills seem burnish'd gold.]

[Note 192: Comparez les premires posies d'Alfred de Musset,
_Contes d'Italie et d'Espagne_.]

[Note 193: Crawley, cit par Chasles, _tudes sur Shakspeare_.]

[Note 194:

  When my love swears that she is made of truth,
  I do believe her, though I know she lies.]

[Note 195:

                    Those lips of thine
  That have profan'd their scarlet ornaments,
  And seal'd false bonds of love as oft as mine,
  Robb'd others' beds' revenues of their rents.
  Be it lawful I love thee, as thou lov'st those
  Whom thine eyes woo as mine importune thee.]

[Note 196: _Voy._ la fin de Grard de Nerval.]

[Note 197:

  How sweet and lovely dost thou make the shame,
  Which, like a canker in a fragrant rose,
  Doth spot the beauty of thy budding name!
  O, in what sweets dost thou thy sins enclose!

  That tongue that tells the story of thy days,
  Making lascivious comments on thy sport,
  Cannot dispraise but in a kind of praise;
  Naming thy name blesses an ill report.]

[Note 198: Elle tait brune, ni belle, ni jeune, et mal fame.
(_Sonnets._)]

[Note 199:

  From you I have been absent in the spring,
  When proud-pied April, dress'd in all his trim,
  Had put a spirit of youth in every thing,
  That heavy Saturn laugh'd and leap'd with him.]

[Note 200:

  Nor did I wonder at the lilies white,
  Nor praise the deep vermilion in the rose.]

[Note 201:

  The forward violet thus I did chide:
  Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells,
  If not from my love's breath? The purple pride,
  Which on thy soft cheek for complexion dwells,
  In my love's veins thou hast too grossly dy'd.
  The lily I condemned for thy hand,
  And buds of marjoram had stolen thy hair:
  The roses fearfully on thorns did stand,
  One blushing shame, another white despair.
  A third, nor red nor white, had stolen of both,
  And to this robbery had annex'd thy breath;
  More flowers I noted, yet I none could see
  But sweet or colour it had stolen from thee.]

[Note 202:

  Two loves I have of comfort and despair,
  Who, like two spirits, do suggest me still.
  The better angel is a man right fair,
  The worser spirit a woman, colour'd ill.
  To win me soon to hell, my female evil
  Tempteth my better angel from my side.

  .... Love is too young to know what conscience is....
  For thou betraying me, I do betray
  My nobler part to my gross body's treason....
  He is contented thy poor drudge to be,
  To stand in thy affairs, fall by thy side.]

[Note 203: Cette interprtation nouvelle des _Sonnets_ est due aux
conjectures ingnieuses et solides de M. Chasles.]

[Note 204: Love is my sin. (142e sonnet.)]

[Note 205: Miranda, Desdmona, Viola. Premires paroles du duc dans
_la Nuit des Rois_:

  DUKE.

  If music be the food of love, play on,
  Give me excess of it, that, surfeiting,
  The appetite may sicken, and so die.--
  That strain again;--it had a dying fall:
  O, it came o'er my ear like the sweet south,
  That breathes upon a bank of violets,
  Stealing, and giving odour.--Enough, no more,
  'Tis not so sweet now as it was before.
  O spirit of love, how quick and fresh art thou!
  That, notwithstanding thy capacity
  Receiveth as the sea, nought enters there,
  Of what validity and pitch soever,
  But falls into abatement and low price,
  Even in a minute, so full of shapes is fancy,
  That it alone is high-fantastical.]

[Note 206: Tmoignages de Jonson et de Chettle. _Melliferous,
honey-tongued._ _Voy._ Halliwell, 183.]

[Note 207:

  Haply I think of thee,--and then my state
  (Like to the lark at break of day arising
  From sullen earth) sings hymns at heaven's gate.]

[Note 208:

  That time of year thou mayst in me behold,
  When yellow leaves, or none, or few, do hang
  Upon those boughs which shake against the cold,
  Bare ruin'd choirs, where late the sweet birds sang.
  In me thou seest the twilight of such day
  As after sunset fadeth in the west,
  Which by and by black night doth take away,
  Death's second self, that seals up all in rest....]

[Note 209:

  No longer mourn for me, when I am dead,
  Than you shall hear the surly sullen bell
  Give warning to the world that I am fled
  From this vile world, with vilest worms to dwell:
  Nay, if you read this line, remember not
  The hand that writ it; for I love you so,
  That I in your sweet thoughts would be forgot,
  If thinking on me then should make you woe.]

[Note 210: Le rle o il excellait tait celui du fantme dans
_Hamlet_.]

[Note 211: In his own conceit the only _shake-scene_ in the
country.]

[Note 212: He was a respectable man.--A good word: what does it
mean?--He kept a gig. Procs anglais.]

[Note 213: _Voy._ ses portraits et surtout son buste.]

[Note 214: _Voy._ surtout ses dernires pices: _Tempest_, _Twelfth
night_.]


II

Cherchons donc l'homme, et dans son style. Le style explique l'oeuvre;
en montrant les traits principaux du gnie, il annonce les autres. Une
fois qu'on a saisi la facult matresse, on voit l'artiste tout entier
se dvelopper comme une fleur.

Shakspeare imagine avec abondance et avec excs; il rpand les
mtaphores avec profusion sur tout ce qu'il crit;  chaque instant les
ides abstraites se changent chez lui en images; c'est une srie de
peintures qui se droule dans son esprit. Il ne les cherche pas, elles
viennent d'elles-mmes; elles se pressent en lui, elles couvrent les
raisonnements, elles offusquent de leur clat la pure lumire de la
logique. Il ne travaille point  expliquer ni  prouver; tableau sur
tableau, image sur image, il copie incessamment les tranges et
splendides visions qui s'engendrent les unes les autres et s'accumulent
en lui. Comparez  nos sobres crivains cette phrase que je traduis au
hasard dans un dialogue tranquille[215]: Chaque vie particulire est
tenue de se garder contre le mal avec toute la force et toutes les armes
de sa pense;  bien plus forte raison, l'me de qui dpendent et sur
qui reposent tant de vies. La mort de la majest royale ne va pas
seule. Comme un gouffre, elle entrane aprs elle ce qui est prs
d'elle. C'est une roue massive fixe sur la cime de la plus haute
montagne;  ses rayons normes sont attaches et emmortaises dix mille
choses moindres. Quand elle tombe, chaque petite dpendance, chaque
mince annexe accompagne sa ruine bruyante. Quand le roi soupire, tout un
monde gmit[216]. Voil trois images coup sur coup pour exprimer la
mme pense. C'est une floraison; une branche sort du tronc, et de
celle-ci une autre, qui se multiplie par de nouveaux rameaux. Au lieu
d'un chemin uni, trac par une suite rgulire de jalons secs et
sagement plants, vous entrez dans un bois touffu d'arbres entrelacs et
de riches buissons qui vous cachent et vous ferment la voie, qui
ravissent et qui blouissent vos yeux par la magnificence de leur
verdure et par le luxe de leurs fleurs. Vous vous tonnez au premier
instant, esprit moderne, affair, habitu aux dissertations nettes de
notre posie classique; vous ressentez de la mauvaise humeur; vous
pensez que l'auteur s'amuse, et que, par amour-propre et mauvais got,
il s'gare et vous gare dans les fourrs de son jardin. Point du tout;
s'il parle ainsi, ce n'est point par choix, c'est par force; la
mtaphore n'est pas le caprice de sa volont, mais la forme de sa
pense. Au plus fort de sa passion, il imagine encore. Quand Hamlet,
dsespr, se rappelle la noble figure de son pre, il aperoit les
tableaux mythologiques dont le got du temps remplissait les rues. Il le
compare au hraut Mercure, nouvellement descendu sur une colline qui
baise le ciel[217]. Cette apparition charmante, au milieu d'une
sanglante invective, prouve que le peintre subsiste sous le pote.
Involontairement et hors de propos, il vient d'carter le masque
tragique qui couvrait son visage, et le lecteur, derrire les traits
contracts de ce masque terrible, dcouvre un sourire gracieux et
inspir qu'il n'attendait pas.

Il faut bien qu'une pareille imagination soit violente. Toute mtaphore
est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme
une ide sche en une image, a le feu au cerveau; les vraies mtaphores
sont des apparitions enflammes qui rassemblent tout un tableau sous un
clair. Jamais, je crois, chez aucune nation d'Europe et en aucun sicle
de l'histoire, on n'a vu de passion si grande. Le style de Shakspeare
est un compos d'expressions forcenes. Nul homme n'a soumis les mots 
une pareille torture. Contrastes heurts, exagrations furieuses,
apostrophes, exclamations, tout le dlire de l'ode, renversement
d'ides, accumulation d'images, l'horrible et le divin assembls dans la
mme ligne, il semble qu'il n'crive jamais une parole sans crier.
Qu'ai-je fait? dit la reine  son fils Hamlet....

     .... Une action--qui fltrit la grce et la rougeur de la
     modestie,--appelle la vertu hypocrite, te la rose--au beau
     front de l'innocent amour,--et y met un ulcre, rend les
     voeux du mariage--aussi faux que des serments de joueurs.
     Oh! une action pareille--arrache l'me du corps des
     contrats,--et fait de la douce religion--une rapsodie de
     phrases. La face du ciel s'enflamme de honte,--oui, et ce
     globe solide, cette masse compacte,--le visage morne comme
     au jour du jugement,--est malade d'y penser[218]!

C'est le style de la frnsie. Encore n'ai-je pas tout traduit. Toutes
ces mtaphores sont furieuses, toutes ces ides arrivent au bord de
l'absurde. Tout s'est transform et dfigur sous l'ouragan de la
passion. La contagion du crime qu'il dnonce a souill la nature
entire. Il ne voit plus dans le monde que corruption et mensonge. C'est
peu d'avilir les gens vertueux, il avilit la vertu mme. Les choses
inanimes sont entranes dans ce tourbillon de douleur. La teinte
rouge du ciel au soleil couchant, la ple obscurit que la nuit rpand
sur le paysage, se changent en rougeurs et en pleurs de honte, et le
misrable homme qui parle et qui pleure voit le monde entier chanceler
avec lui dans l'blouissement du dsespoir.

Hamlet est  demi fou, dira-t-on; cela explique ces violences
d'expression. La vrit est qu'Hamlet ici, c'est Shakspeare. Que la
situation soit terrible ou paisible, qu'il s'agisse d'une invective ou
d'une conversation, le style est partout excessif. Shakspeare n'aperoit
jamais les objets tranquillement. Toutes les forces de son esprit se
concentrent sur l'image ou sur l'ide prsente. Il s'y enfonce et s'y
absorbe. Auprs de ce gnie, on est comme au bord d'un gouffre; l'eau
tournoyante s'y prcipite, engloutissant les objets qu'elle rencontre,
et ne les rend  la lumire que transforms et tordus. On s'arrte avec
stupeur devant ces mtaphores convulsives, qui semblent crites par une
main fivreuse dans une nuit de dlire, qui ramassent en une demi-phrase
une page d'ides et de peintures, qui brlent les yeux qu'elles veulent
clairer. Les mots perdent leur sens; les constructions se brisent; les
paradoxes de style, les apparentes faussets que de loin en loin on
hasarde en tremblant dans l'emportement de la verve, deviennent le
langage ordinaire; il blouit, il rvolte, il pouvante, il rebute, il
accable; ses vers sont un chant perant et sublime, not  une clef trop
haute, au-dessus de la porte de nos organes, qui blesse nos oreilles,
et dont notre esprit seul devine la justesse et la beaut.

C'est peu cependant, car cette force de concentration singulire est
encore double par la brusquerie de l'lan qui la dploie. Chez
Shakspeare, nulle prparation, nul mnagement, nul dveloppement, nul
soin pour se faire comprendre. Comme un cheval trop ardent et trop fort,
il bondit, il ne sait pas courir. Il franchit entre deux mots des
distances normes, et se trouve aux deux bouts du monde en un instant.
Le lecteur cherche en vain des yeux la route intermdiaire, tourdi de
ces sauts prodigieux, se demandant par quel miracle le pote au sortir
de cette ide est entr dans cette autre, entrevoyant parfois entre deux
images une longue chelle de transitions que nous gravissons pied  pied
avec peine, et qu'il a escalade du premier coup. Shakspeare vole, et
nous rampons. De l un style compos de bizarreries, des images
tmraires rompues  l'instant par des images plus tmraires encore,
des ides  peine indiques acheves par d'autres qui en sont loignes
de cent lieues, nulle suite visible, un air d'incohrence;  chaque pas
on s'arrte, le chemin manque; on aperoit l-haut, bien loin de soi, le
pote, et l'on dcouvre qu'on s'est engag sur ses traces dans une
contre escarpe, pleine de prcipices, qu'il parcourt comme une
promenade unie, et o nos plus grands efforts peuvent  peine nous
traner.

Que sera-ce donc si maintenant l'on remarque que ces expressions si
violentes et si peu prpares, au lieu de se suivre une  une, lentement
et avec effort, se prcipitent par multitudes avec une facilit et une
abondance entranantes, comme des flots qui sortent en bouillonnant
d'une source trop pleine, qui s'accumulent, montent les uns sur les
autres, et ne trouvent nulle part assez de place pour s'taler et
s'puiser? Voyez dans _Romo et Juliette_ vingt exemples de cette verve
intarissable. Ce que les deux amants entassent de mtaphores,
d'exagrations passionnes, de pointes, de phrases tourmentes,
d'extravagances amoureuses, est infini. Leur langage ressemble  des
roulades de rossignols. Les gens d'esprit de Shakspeare, Mercutio,
Batrice, Rosalinde, les clowns, les bouffons, ptillent de traits
forcs, qui partent coup sur coup comme une fusillade. Il n'en est pas
un qui ne trouve assez de jeux de mots pour dfrayer tout un thtre.
Les imprcations du roi Lear et de la reine Marguerite suffiraient 
tous les fous d'un hpital et  tous les opprims de la terre. Les
sonnets sont un dlire d'ides et d'images creuses avec un acharnement
qui donne le vertige. Son premier pome, _Vnus et Adonis_, est l'extase
sensuelle d'un Corrge insatiable et enflamm. Cette fcondit
exubrante porte  l'excs des qualits dj excessives, et centuple le
luxe des mtaphores, l'incohrence du style et la violence effrne des
expressions[219].

Tout cela se rduit  un seul mot: les objets entraient organiss et
complets dans son esprit; ils ne font que passer dans le ntre,
dsarticuls, dcomposs, pice par pice. Il pensait par blocs, et nous
pensons par morceaux: de l son style et notre style, qui sont deux
langues inconciliables. Nous autres, crivains et raisonneurs, nous
pouvons noter prcisment par un mot chaque membre isol d'une ide et
reprsenter l'ordre exact de ses parties par l'ordre exact de nos
expressions: nous avanons par degrs, nous suivons les filiations, nous
nous reportons incessamment aux racines, nous essayons de traiter nos
mots comme des chiffres, et nos phrases comme des quations; nous
n'employons que les termes gnraux que tout esprit peut comprendre et
les constructions rgulires dans lesquelles tout esprit doit pouvoir
entrer; nous atteignons la justesse et la clart, mais non la vie.
Shakspeare laisse l la justesse et la clart et atteint la vie. Du
milieu de sa conception complexe et de sa demi-vision colore, il
arrache un fragment, quelque fibre palpitante, et vous le montre; 
vous, sur ce dbris, de deviner le reste; derrire le mot il y a tout un
tableau, une attitude, un long raisonnement en raccourci, un amas
d'ides fourmillantes; vous les connaissez, ces sortes de mots
abrviatifs et pleins: ce sont ceux que l'on crie dans la fougue de
l'invention ou dans l'accs de la passion, termes d'argot et de mode qui
font appel aux souvenirs locaux et  l'exprience personnelle[220],
petites phrases haches et incorrectes qui expriment par leur
irrgularit la brusquerie et les cassures du sentiment intrieur, mots
triviaux, figures excessives[221]. Il y a un geste sous chacune d'elles,
une contraction subite de sourcils, un plissement des lvres rieuses,
une pantalonnade ou un dhanchement de toute la machine. Aucune de ces
phrases ne note des ides, toutes suggrent des images; chacune d'elles
est l'extrmit et l'aboutissement d'une action mimique complte; aucune
d'elles n'est l'expression et la dfinition d'une ide partielle et
limite. C'est pour cela que Shakspeare est trange et puissant, obscur
et crateur par del tous les potes de son sicle et de tous les
sicles, le plus immodr entre tous les violateurs du langage, le plus
extraordinaire entre tous les fabricateurs d'mes, le plus loign de la
logique rgulire et de la raison classique, le plus capable d'veiller
en nous un monde de formes, et de dresser en pied devant nous des
personnages vivants.

[Note 215: _Hamlet_, III, scne IV.]

[Note 216:

  The single and peculiar life is bound,
  With all the strength and armour of the mind,
  To keep itself from 'noyance; but much more
  That spirit, upon whose weal depend and rest
  The lives of many. The cease of majesty
  Dies not alone, but, like a gulf, doth draw
  What's near it, with it: it is a massy wheel,
  Fix'd on the summit of the highest mount,
  To whose huge spokes ten thousand lesser things
  Are mortis'd and adjoin'd, which, when it falls,
  Each small annexment, petty consequence,
  Attends the boist'rous ruin. Never alone
  Did the king sigh, but with a general groan.]

[Note 217:

  A station like the herald Mercury
  New lighted on a heaven-kissing hill.]

[Note 218:

  Such an act, that blurs the grace and blush of modesty;
  Calls virtue, hypocrite; takes off the rose
  From the fair forehead of an innocent love,
  And sets a blister there; makes marriage vows
  As false as dicers' oaths: O such a deed
  As from the body of contraction plucks
  The very soul; and sweet religion makes
  A rhapsody of words: Heaven's face doth glow;
  Yea, this solidity and compound mass,
  With tristful visage, as against the doom,
  Is thought sick at the act.]

[Note 219: C'est pourquoi, aux yeux d'un crivain du dix-septime
sicle, le style de Shakspeare est le plus obscur, le plus prtentieux,
le plus pnible, le plus barbare et le plus absurde qui fut jamais.]

[Note 220: Le Dictionnaire de Shakspeare est le plus abondant de
tous. Il comprend environ 15000 mots, et celui de Milton 8000.]

[Note 221: _Voy._ dans _Hamlet_ le discours de Lartes  sa soeur,
et de Polonius  Lartes. Le style est hors de la situation, et on voit
l  nu le procd naturel et oblig de Shakspeare.]


III

Recomposons ce monde en cherchant en lui l'empreinte de son crateur. Un
pote ne copie pas au hasard les moeurs qui l'entourent; il choisit dans
cette vaste matire, et transporte involontairement sur la scne les
habitudes de coeur et de conduite qui conviennent le mieux  son talent.
Supposez le logicien, moraliste, orateur, tel qu'un de nos grands
tragiques du dix-septime sicle: il ne reprsentera que les moeurs
nobles, il vitera les personnages bas; il aura horreur des valets et de
la canaille; il gardera au plus fort des passions dchanes les plus
exactes biensances; il fuira comme un scandale tout mot ignoble et cru;
il mettra partout la raison, la grandeur et le bon got; il supprimera
la familiarit, les enfantillages, les navets, le badinage gai de la
vie domestique; il effacera les dtails prcis, les traits particuliers,
et transportera la tragdie dans une rgion sereine et sublime o ses
personnages abstraits, dgags du temps et de l'espace, aprs avoir
chang d'loquentes harangues et d'habiles dissertations, se tueront
convenablement et comme pour finir une crmonie. Shakspeare fait tout
le contraire, parce que son gnie est tout l'oppos. Sa facult
dominante est l'imagination passionne dlivre des entraves de la
raison et de la morale; il s'y abandonne et ne trouve dans l'homme rien
qu'il veuille retrancher. Il accepte la nature et la trouve belle tout
entire; il la peint dans ses petitesses, dans ses difformits, dans ses
faiblesses, dans ses excs, dans ses drglements et dans ses fureurs;
il montre l'homme  table, au lit, au jeu, ivre, fou, malade; il ajoute
les coulisses  la scne. Il ne songe point  ennoblir, mais  copier la
vie humaine, et n'aspire qu' rendre sa copie plus nergique et plus
frappante que l'original.

De l les moeurs de ce thtre, et d'abord le manque de dignit. La
dignit vient de l'empire exerc sur soi-mme; l'homme choisit dans ses
actions et dans ses gestes les plus nobles, et ne se permet que ceux-l.
Les personnages de Shakspeare n'en choisissent aucun et se les
permettent tous. Ses rois sont hommes et pres de famille, le terrible
jaloux Lonts, qui va ordonner le meurtre de sa femme et de son
ami[222], joue comme un enfant avec son fils; il le caresse, il lui
donne tous les jolis petits noms d'amiti que disent les mres; il ose
tre trivial; il est bavard comme une nourrice, il en a le langage et il
en prend les soins.

     .... As-tu mouch ton nez?--On dit qu'il ressemble au mien.
     Allons, capitaine,--il faut que nous soyons propres, bien
     propres, mon capitaine[223]....--Venez ici sire
     page.--Regardez-moi avec vos yeux bleus. Cher petit
     coquin!--cher mignon! En regardant--les traits de ce visage,
     il m'a sembl que je reculais--de vingt-trois ans, et je me
     voyais sans culottes,--avec ma cotte de velours vert, ma
     dague musele,--de peur--qu'elle ne mordit son
     matre.--Combien alors je ressemblais  cette mauvaise
     herbe,-- ce polisson,  ce monsieur!... Mon
     frre,--gtez-vous l-bas votre jeune prince--comme nous
     avons l'air de gter le ntre[224]?

POLYXNE.

     Quand je suis chez moi, sire,--il fait toute mon occupation,
     toute ma gaiet, tout mon souci;--tantt mon ami de coeur,
     et tantt mon ennemi jur;--mon parasite, mon soldat, mon
     homme d'tat, mon tout;--il rend un jour de juillet aussi
     court qu'un jour de dcembre,--et, avec ses enfantillages
     sans fin, me gurit--de penses qui gleraient mon
     sang[225].

Il y a dans Shakspeare vingt morceaux semblables. Les grandes passions,
chez lui comme dans la nature, sont prcdes ou suivies d'actions
frivoles, de petites conversations, de sentiments vulgaires. Les fortes
motions sont des accidents dans notre vie; boire, manger, causer de
choses indiffrentes, excuter machinalement une tche habituelle, rver
 quelque plaisir bien plat ou  quelque chagrin bien ordinaire, voil
l'emploi de toutes nos heures. Shakspeare nous peint tels que nous
sommes; ses hros saluent, demandent aux gens de leurs nouvelles,
parlent de la pluie et du beau temps, aussi souvent et aussi
vulgairement que nous-mmes, juste au moment de tomber dans les
dernires misres ou de se lancer dans les rsolutions extrmes. Hamlet
veut savoir l'heure, trouve le vent piquant, cause des festins et des
fanfares que l'on entend dans le lointain, et cette conversation si
tranquille, si peu lie  l'action, si remplie de petits faits
insignifiants, que le hasard seul vient d'amener et de conduire, dure
jusqu'au moment o le spectre de son pre, se levant dans les tnbres,
lui rvle l'assassinat qu'il doit venger.

La raison commande aux moeurs d'tre mesures; c'est pourquoi les moeurs
que peint Shakspeare ne le sont pas. La pure nature est violente,
emporte; elle n'admet pas les excuses, elle ne souffre pas les
tempraments, elle ne fait pas la part des circonstances, elle veut
aveuglment, elle clate en injures, elle a la draison, l'ardeur et les
colres des enfants. Les personnages de Shakspeare ont le sang bouillant
et la main prompte. Ils ne savent pas se contenir, ils s'abandonnent
tout d'abord  leur douleur,  leur indignation,  leur amour, et se
lancent perdument sur la pente roide o leur passion les prcipite.
Combien en citerai-je? Timon, Lonatus, Cressida, toutes les jeunes
filles, tous les principaux personnages des grands drames; Shakspeare
peint partout l'imptuosit irrflchie du premier mouvement. Capulet
annonce  sa fille Juliette que dans trois jours elle pousera le comte
Paris, et lui dit d'en tre fire: elle rpond qu'elle n'en est point
fire, et que cependant elle remercie le comte de cette preuve d'amour.
Comparez la fureur de Capulet  la colre d'Orgon, et vous mesurerez la
diffrence des deux potes et des deux civilisations:

     Comment! comment, la belle raisonneuse? Qu'est-ce que
     cela?--Fire. Et puis je vous remercie, et je ne vous
     remercie pas,--et je ne suis pas fire. Jolie
     mignonne;--plus de ces remercments, plus de ces
     fierts;--mais dcidez vos gentils petits pieds, jeudi
     prochain,-- venir avec Paris  l'glise de
     Saint-Pierre,--ou je t'y tranerai sur une claie!--Hors
     d'ici, effronte! carogne! belle plotte que vous
     tes!--figure de cire!

     JULIETTE.

     Mon bon pre, je vous supplie sur mes genoux,--ayez
     seulement la patience de me laisser dire un mot.

     CAPULET.

     Qu'on te pende, jeune gueuse que tu es! dsobissante
     coquine!--Je te le dis: Va  l'glise jeudi,--ou ne me
     regarde plus jamais en face.--Ne parle pas, ne rplique pas,
     ne rponds pas.--La main me dmange.

     LADY CAPULET.

     Vous tes trop vif....

     CAPULET.

     Sainte hostie! Cela me rend fou. Jour et nuit, matin et
     soir,--chez moi, dehors, seul, en compagnie,--veillant ou
     dormant, mon seul soin a t--de la marier, et maintenant
     que j'ai trouv--un gentilhomme de race princire--de belles
     faons, jeune, noblement lev,--fait comme un coeur
     pourrait le souhaiter...,--voir une misrable folle
     larmoyante,--une poupe pleurnicheuse,  cette offre de sa
     fortune,--rpondre: Je ne veux pas me marier! je ne saurais
     l'aimer!--Je suis trop jeune; je vous prie,
     pardonnez-moi!--Eh bien! si vous ne voulez pas vous marier,
     je vous pardonnerai, moi!--Allez patre o vous voudrez,
     vous ne resterez pas sous mon toit.--Regardez-y, pensez-y,
     je ne plaisante pas.--Jeudi est proche. La main sur votre
     coeur, avisez.--Si vous tes ma fille, je vous donnerai 
     mon ami;--si vous ne l'tes pas, allez vous faire pendre;
     mendiez, jenez, mourez dans les rues,--car, sur mon me, je
     ne te reconnais plus[226].

Cette manire d'exhorter sa fille au mariage est propre  Shakspeare et
au seizime sicle. La contradiction est pour ces hommes ce que la vue
du rouge est pour les taureaux: elle les rend fous.

On devine bien que dans ce temps et sur le thtre la dcence est chose
inconnue. Elle gne parce qu'elle est un frein, et on s'en dbarrasse
parce qu'elle gne. Elle est un don de la raison et de la morale, comme
la crudit est un effet de la nature et de la passion. Les paroles dans
Shakspeare sont crues au del de ce qu'on peut traduire. Ses personnages
appellent les choses par leurs noms sales, et tranent la pense sur les
images prcises de l'amour physique. Les conversations des gentilshommes
et des dames sont pleines d'allusions scabreuses, et il faudrait
chercher un cabaret de bien bas tage pour en entendre de pareilles
aujourd'hui[227].

Ce serait aussi dans un cabaret qu'il faudrait chercher les rudes
plaisanteries et le genre d'esprit brutal qui fait le fond de ces
entretiens. La politesse bienveillante est le fruit tardif d'une
rflexion avance; elle est une sorte d'humanit et de bont applique
aux petites actions et aux discours journaliers; elle ordonne  l'homme
de s'adoucir  l'gard des autres et de s'oublier pour les autres; elle
contraint la pure nature, qui est goste et grossire. C'est pourquoi
elle manque aux moeurs de ce thtre. Vous voyez les charretiers par
gaiet et vivacit s'assner des taloches; telle est  peu prs la
conversation des seigneurs et des dames qui veulent plaisanter, par
exemple celle de Batrice et de Bndict[228], personnes fort bien
leves pour le temps, ayant une grande renomme d'esprit et de
politesse, et dont les jolies rpliques font la joie des assistants.
Ces escarmouches d'esprit consistent  se dire en termes clairs: Vous
tes un poltron, un glouton, un imbcile, un bouffon, un libertin, une
brute!--Vous tes une sotte, une langue de perroquet, une folle, une....
(le mot y est[229]).--On juge du ton qu'ils prennent lorsqu'ils sont en
colre. Un mendiant ivre, dit milie dans _Othello_, ne jetterait pas
de pires injures  sa concubine[230]. Ils ont un vocabulaire de gros
mots aussi complet que celui de Rabelais, et ils l'puisent. Ils
prennent la boue  pleines mains et la lancent  leur adversaire sans
croire se salir.

Les actions rpondent aux paroles. Ils vont sans pudeur ni piti jusqu'
l'extrmit de leur passion. Ils assassinent, ils empoisonnent, ils
violent, ils incendient, et la scne n'est remplie que d'abominations.
Shakspeare met sur son thtre toutes les actions atroces des guerres
civiles. Ce sont les moeurs des loups et des hynes. Il faut lire[231]
la sdition de Jack Cade pour prendre une ide de ces folies et de ces
fureurs. On croit voir des animaux rvolts, la stupidit meurtrire
d'un loup lch dans une bergerie; la brutalit d'un pourceau qui se
sole et se roule dans l'ordure et dans le sang. Ils dtruisent, ils
tuent, ils se tuent entre eux; les pieds dans le meurtre, ils demandent
 manger et  boire; ils plantent les ttes au bout des piques, ils les
font s'entre-baiser, et ils rient[232].

     Allez, dit Jack Cade, brlez toutes les archives du royaume;
     ma bouche maintenant sera le parlement d'Angleterre.... Le
     plus orgueilleux pair du royaume ne portera sa tte sur ses
     paules qu'aprs m'avoir pay tribut. Et il n'y aura pas une
     fille marie qui ne me donne d'abord en payement son
     pucelage....  prsent, en Angleterre, on vendra deux sous
     sept pains d'un sou. Il n'y aura plus d'argent. Tous boiront
     et mangeront  mes frais, et je les habillerai tous avec la
     mme livre.... Comme me voil ici, assis sur la pierre de
     Londres, j'ordonne et commande que le conduit au pissat ne
     verse plus que du bordeaux, cette premire anne de notre
     rgne, et cela aux frais de la ville.... Et  prsent
     toutes les choses seront en commun.... Qu'est-ce que tu peux
     rpondre  Ma Majest pour avoir livr la Normandie 
     Monsieur Basimecu, le dauphin de France? (_On apporte les
     ttes de lord Say et de son gendre._) Voil qui est mieux:
     Qu'ils se baisent entre eux, car ils s'aimaient bien de leur
     vivant.

Il ne faut pas lcher l'homme; on ne sait quelles convoitises et quelles
fureurs peuvent couver sous une apparence unie. Jamais la nature n'a t
si laide; et cette laideur est la vrit.

Ces moeurs de cannibales ne se rencontrent-elles que chez la canaille?
Les princes font pis. Le duc de Cornouailles commande de lier sur une
chaise le vieux duc de Glocester, parce que c'est grce  lui que le roi
Lear s'est chapp.

     CORNOUAILLES.

     .... Tenez la chaise.--Je vais mettre le pied sur ces yeux
     que voil. (_On tient Glocester pendant que Cornouailles lui
     arrache un oeil et met son pied dessus._)

     GLOCESTER.

     Que celui de vous qui veut vivre vieux--me donne secours. 
     cruel!  vous, dieux!

     RGANE (_fille de Lear_).

     Un ct serait jaloux de l'autre. L'autre aussi.

     CORNOUAILLES (_riant_).

     Si maintenant tu peux voir ta vengeance....

     UN SERVITEUR.

     Arrtez votre main, monseigneur.--J'ai commenc  vous
     servir quand j'tais encore enfant;--mais je ne vous aurai
     jamais rendu de plus grand service--que de vous dire
     d'arrter.

     CORNOUAILLES.

     Comment, misrable chien!

     LE SERVITEUR.

     Si vous aviez une barbe au menton,--j'irais vous l'arracher
     dans une querelle pareille.

     CORNOUAILLES.

     Ah! mon drle! (_Il tire son pe et court sur lui._)

     LE SERVITEUR.

     Eh bien! venez, et courez la chance de votre colre! (_Il
     tire son pe. Ils se battent. Cornouailles est bless._)

     RGANE (_ un autre serviteur_).

     Donne-moi ton pe.--Un paysan qui s'attaque  nous! (_Elle
     arrache l'pe, vient par derrire et l'en perce._)

     LE SERVITEUR.

     Oh! je suis tu!... Monseigneur, il vous reste un oeil--pour
     voir le sang que je lui ai tir. Oh! (_Il meurt._)

     CORNOUAILLES.

     Il n'en verra pas davantage, je l'en empcherai. (_Il met le
     doigt sur l'oeil de Glocester._)--Dehors, sale gele!--O
     est ton lustre  prsent? (_Il arrache l'autre oeil de
     Glocester et le jette par terre._)

     GLOCESTER.

     Tout est tnbres et dsolation. O est mon fils?

     RGANE.

     Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire sa
     route--jusqu' Douvres[233].

Telles sont les moeurs de ce thtre. Elles sont sans frein comme celles
du temps et comme l'imagination du pote. Copier les actions plates de
la vie journalire, les purilits et les faiblesses o s'abaissent
incessamment les plus grands personnages, les emportements qui les
dgradent, les paroles crues, dures ou sales, et les actions atroces o
se dploient la licence, la brutalit, la frocit de la nature
primitive, voil l'oeuvre de l'imagination libre et nue. Copier ces
laideurs et ces excs avec un choix de dtails si familiers, si
expressifs, si exacts, qu'ils font sentir sous chaque mot de chaque
personnage une civilisation tout entire, voil l'oeuvre de
l'imagination concentre et toute-puissante. Cette nature des moeurs et
cette nergie de la peinture indiquent une mme facult, unique et
excessive, que le style a dj montre.

[Note 222: _Winter's Tale_, acte I, scne I.]

[Note 223: Il y a ici un calembour intraduisible.]

[Note 224:

  What, hast smutch'd thy nose?--
  They say it's a copy out of mine. Come, captain,
  We must be neat; not neat, but cleanly, captain:...
  Come, sir page, look on me with your welkin eye: sweet villain!
  Most dear'st! my collop! Looking on the lines
  Of my boy's face, methought, I did recoil
  Twenty-three years, and saw myself unbreech'd
  In my green velvet coat, my dagger muzzled
  Lest it should bite its master....
  How like, methought, I then was to this kernel,
  This squash, this gentleman:...
  My brother, are you so fond of your prince,
  As we do seem to be of ours?]

[Note 225:

  POLYXENES.

                               If at home, sir,
  He's all my exercise, my mirth, my matter:
  Now my sworn friend, and then mine enemy;
  My parasite, my soldier, statesman, all!
  He makes a July's day short as December;
  And, with his varying childness, cures in me
  Thoughts that would thick my blood.]

[Note 226:

  How now! how now, chop-logic? What is this?
  Proud,--and I thank you,--and I thank you not;--
  And yet not proud:--mistress minion, you,
  Thank me no thankings, nor proud me no prouds;
  But settle your fine joints 'gainst Thursday next,
  To go with Paris to Saint Peter's church,
  Or I will drag thee on a hurdle thither.
  Out, you green sick carrion! out, you baggage,
  You tallow-face!

  JULIET.

  Good father, I beseech you on my knees,
  Hear me with patience but to speak a word.

  CAPULET.

  Hang thee, young baggage! disobedient wretch!
  I tell thee what,--get thee to church o'Thursday,
  Or never after look me in the face:
  Speak not, reply not, do not answer me;
  My fingers itch. . . .

  LADY CAPULET.

  You are too hot.

  CAPULET.

  God's bread! it makes me mad. Day, night, early,
  At home, abroad, alone, in company,
  Waking, or sleeping, still my care hath been
  To have her match'd: and having now provided
  A gentleman of princely parentage;
  Of fair demesnes, youthful, and nobly train'd,
  Stuff'd (as they say) with honourable parts,
  Proportion'd as one's heart could wish a man,--
  And then to have a wretched puling fool,
  A whining mammet, in her fortune's tender,
  To answer, "I'll not wed,--I cannot love,--
  I am too young,--I pray you pardon me;--"
  But, an you will not wed, I'll pardon you:
  Graze where you will, you shall not house with me;
  Look to't, think on 't, I do not use to jest.
  Thursday is near; lay hand on heart, advise:
  An you be mine, I'll give you to my friend;
  An you be not, hang, beg, starve, die i' the streets,
  For, by my soul, I'll never acknowledge thee.]

[Note 227: _King Henri VIII_, acte II, scne III, etc.]

[Note 228: _Much ado about nothing_. _Voy._ la faon dont Henri V
fait la cour  Catherine de France.]

[Note 229:

 BENEDICT.

 I will go to the antipodes... rather than bold three words'
 conference with this harpy.... I cannot endure my lady Tongue.

 DON PEDRO.

 You have put him down, lady, you have put him down.

 BEATRICE.

 So I would not he should do me, my lord, but I should prove the
 mother of fools.]

[Note 230:

  He call'd her whore; a beggar, in his drink,
  Could not have laid such terms upon his callet.]

[Note 231: _Henri VI_, 2e part., acte IV, scne III.]

[Note 232: JAKE CADE.

There shall be in England seven half-penny loaves sold for a penny....
There shall be no money: all shall eat and drink on my score, and I will
apparel them all in our livery.

And here, sitting upon London-stone, I charge and command, that, of the
city's cost, the pissing-conduit run nothing but claret-wine this first
year of our reign.... Away, burn all the records of the realm; my mouth
shall be the parliament of England.... And henceforth all things shall
be held in common.... What canst thou answer to my majesty for giving up
of Normandy unto Monsieur Basimecu, the dauphin of France?

The proudest peer of the realm shall not wear a head on his shoulders
unless he pays me tribute; there shall not be a maid married, but she
shall pay to me her maidenhead ere they have it. (_Re-enter rebels with
the heads of Lord_ SAY _and his son-in-law._) But is not this braver?
Let them kiss one another, for they loved well when they were alive.]

[Note 233:

              Fellows, hold the chair:
  Upon these eyes of thine I'll set my foot.

(_Gloster is held down in the chair, while Cornwall plucks out one of
his eyes, and sets his foot on it._)

  GLOSTER.

  He that will think to live till he be old,
  Give me some help:--O cruel! O ye gods!

  REGAN.

  One side will mock another; the other too.

  CORNWALL.

  If you see vengeance....

  SERVANT.

                         Hold your hand, my lord.
  I have serv'd you ever since I was a child:
  But better service have I never done you,
  Than now to bid you hold.

  CORNWALL.

  How now, you dog?

  SERVANT.

  If you did wear a beard upon your chin,
  I'd shake it in this quarrel: What do you mean?

  CORNWALL.

  My villain!                  (_Draws, and runs at him._)

  SERVANT.

  Nay, then come down, and take the chance of anger.
                 (_Draws; they fight; Cornwall is wounded._)

  REGAN.

  Give me thy sword.      (_To another servant._)
  A peasant stand up thus!
            (_Snatches a sword, comes behind, and stabs him._)

  SERVANT.

  O, I am slain! My lord! you have one eye left
  To see some mischief in him:--O!   (_Dies._)

  CORNWALL.

  Lest it see more, prevent it:--Out, vile jelly:
  Where is thy lustre now?

  (_Tears out Gloster's other eye, and throws it on the ground._)

  GLOSTER.

  All dark and comfortless. Where's my son?...

  REGAN.

  Go, thrust him out at gates, and let him smell
  His way to Dover....]


IV

Sur ce fond commun se dtache un peuple de figures vivantes et
distinctes, claires d'une lumire intense, avec un relief saisissant.
Cette puissance cratrice est le grand don de Shakspeare, et communique
aux mots une vertu extraordinaire. Chaque phrase prononce par un de ses
personnages nous fait voir, outre l'ide qu'elle renferme et l'motion
qui la dicte, l'ensemble des qualits et le caractre entier qui la
produisent, le temprament, l'attitude physique, le geste, le regard du
personnage, tout cela en une seconde, avec une nettet et une force dont
personne n'a approch. Les mots qui frappent nos oreilles ne sont pas la
millime partie de ceux que nous coutons intrieurement; ils sont comme
des tincelles qui s'chappent de distance en distance; les yeux voient
de rares traits de flamme; l'esprit seul aperoit le vaste embrasement
dont ils sont l'indice et l'effet. Il y a ici deux drames en un seul:
l'un bizarre, saccad, court, visible; l'autre consquent, immense,
invisible; celui-ci couvre si bien l'autre, qu'ordinairement on ne croit
plus lire des paroles: on entend le grondement de ces voix terribles, on
voit des traits contracts, des yeux ardents, des visages plis, on sent
les bouillonnements, les furieuses rsolutions qui montent au cerveau
avec le sang fivreux, et redescendent dans les nerfs tendus. Cette
proprit qu'a chaque phrase de rendre visible un monde de sentiments et
de formes vient de ce qu'elle est cause par un monde d'motions et
d'images. Shakspeare, en l'crivant, a senti tout ce que nous y sentons,
et beaucoup d'autres choses. Il avait la facult prodigieuse
d'apercevoir en un clin d'oeil tout son personnage, corps, esprit,
pass, prsent, dans tous les dtails et dans toute la profondeur de son
tre, avec l'attitude prcise et l'expression de physionomie que la
situation lui imposait. Il y a tel mot d'Hamlet ou d'Othello qui pour
tre expliqu demanderait trois pages de commentaires; chacune des
penses sous-entendues que dcouvrirait le commentaire laissait sa trace
dans le tour de la phrase, dans l'espce de la mtaphore, dans l'ordre
des mots; aujourd'hui, en comptant ces traces, nous devinons les
penses. Ces traces innombrables ont t imprimes en une seconde dans
l'espace d'une ligne.  la ligne suivante, il y en a autant, imprimes
aussi vite et dans le mme espace. Vous mesurez la concentration et la
vlocit de l'imagination qui cre ainsi.

Ces personnages sont tous de la mme famille. Bons ou mchants,
grossiers ou dlicats, spirituels ou stupides, Shakspeare leur donne 
tous un mme genre d'esprit, qui est le sien. Il en fait des gens
d'imagination dpourvus de volont et de raison, machines passionnes,
violemment heurtes les unes contre les autres, et qui taient aux
regards ce qu'il y a de plus naturel et de plus abandonn dans l'homme.
Donnons-nous ce spectacle, et voyons  tous les tages cette parent des
figures et ce relief des portraits.

Au plus bas sont les tres stupides, radoteurs ou brutaux. L'imagination
existe dj l o la raison n'est pas ne encore; elle subsiste encore
l o la raison n'est plus. L'idiot et la brute suivent aveuglment les
fantmes qui habitent leur cerveau engourdi ou machinal. Nul pote n'a
compris ce mcanisme comme Shakspeare. Son Caliban, par exemple, sorte
de sauvage difforme, nourri de racines, gronde comme une bte sous la
main de Prospero, qui l'a dompt. Il hurle incessamment contre son
matre, tout en sachant que chaque injure lui sera paye par une
douleur. C'est un loup  la chane, tremblant et froce, qui essaye de
mordre quand on l'approche, et qui se couche en voyant le fouet lev sur
son dos. Il a la sensualit crue, le gros rire ignoble, la gloutonnerie
de la nature humaine dgrade. Il a voulu violer Miranda endormie. Il
crie aprs sa pture et s'en gorge. Un matelot dbarqu dans l'le,
Stphano, lui donne du vin; il lui baise les pieds et le prend pour un
dieu; il lui demande s'il n'est pas tomb du ciel et l'adore. On sent en
lui les passions rvoltes et froisses qui ont hte de se redresser et
de s'assouvir. Stphano a battu son camarade. Bats-le bien, dit
Caliban, et, aprs un peu de temps, j'oserai le battre aussi. Il
supplie Stphano de venir avec lui tuer Prospero endormi; il a soif de
l'y mener; il danse de joie, et voit d'avance son matre la gorge coupe
et la cervelle panche par terre. Je t'en prie, mon roi, ne fais pas
de bruit. Vois-tu? ceci est l'ouverture de sa cellule. Va doucement et
entre. Fais ce bon meurtre; tu seras matre de l'le pour toujours, et
moi, ton Caliban, je te lcherai les pieds[234].--D'autres, comme Ajax
et Cloten, sont plus semblables  l'homme, et pourtant ce que Shakspeare
peint en eux, comme dans Caliban, c'est le pur temprament. La lourde
machine corporelle, la masse des muscles, l'paisseur du sang qui se
trane dans ces membres de lutteurs, oppriment l'intelligence et ne
laissent subsister que les passions de l'animal. Ajax donne des coups de
poing et avale de la viande, c'est l sa vie; s'il est jaloux d'Achille,
c'est  peu prs comme un taureau est jaloux d'un taureau. Il se laisse
brider et mener par Ulysse, sans regarder devant lui: la plus grossire
flatterie l'attire comme un appt. On l'a pouss  accepter le dfi
d'Hector. Le voil bouffi d'arrogance, ne daignant plus rpondre 
personne, ne sachant plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait; Thersite lui
crie: Bonjour, Ajax, et il lui rpond: Merci, Agamemnon. Il ne pense
plus qu' contempler son norme personne, et  rouler majestueusement
ses gros yeux stupides. Le jour venu, il frappe sur Hector comme sur une
enclume. Au bout d'un assez long temps, on les spare. Je ne suis pas
encore chauff, dit Ajax, laissez-nous recommencer[235].--Cloten est
moins massif que ce boeuf flegmatique; mais il est aussi imbcile, aussi
vaniteux et aussi grossier. La belle Imogne, presse par ses injures et
par son style de cuisinier, lui dit que toute sa personne ne vaut pas le
moindre vtement de Posthumus. Il est piqu au vif, il rpte dix fois
ce mot, il s'aheurte  cette ide, et revient incessamment s'y choquer
tte baisse,  la manire des bliers en colre. Son vtement? son
moindre vtement?... Je me vengerai.... Son moindre vtement?... Bien.
Il prend des habits de Posthumus, et s'en va  Milford-Haven, comptant
l'y rencontrer avec Imogne. Chemin faisant, il fait ce monologue: Avec
ces habits sur mon dos, je la violerai; mais d'abord je le tuerai, et
sous ses yeux. Elle verra ma valeur, qui sera un tourment pour son
insolence. Lui une fois par terre, et mon discours d'insultes achev sur
son corps.... Puis quand mon apptit se sera sol sur elle (et, comme
je le dis, j'excuterai la chose avec les habits qu'elle louait tant),
je la ramnerai  coups de poing  la cour et  coups de pied  la
maison[236].--D'autres ne sont que des radoteurs; par exemple Polonius,
le grave conseiller sans cervelle, vieil enfant qui n'est pas encore
hors des langes, nigaud solennel qui dverse sur les gens une pluie de
conseils, de compliments et de maximes, sorte de porte-voix de cour
pouvant servir dans les crmonies d'apparat, ayant l'air de penser, et
ne faisant que rciter des mots.--Mais le plus complet de tous les
caractres est celui de la nourrice[237], bavarde, sale en propos, vrai
pilier de cuisine, sentant la marmite et les vieilles savates, bte,
impudente, immorale, du reste bonne femme et affectionne  son enfant.
Voyez ce radotage dcousu et intarissable d'une commre:

     LA NOURRICE.

     Sur ma foi, je pourrais dire son ge  une heure prs.

     LADY CAPULET.

     Elle n'a pas quatorze ans.

     LA NOURRICE.

     Vienne la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
     ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse misricorde  toutes les
     mes chrtiennes!)--taient du mme ge. Bien! Suzanne est
     avec Dieu;--elle tait trop bonne pour moi. Mais, comme je
     disais,-- la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
     ans.--Elle les aura, ma foi. Je m'en souviens bien.--Cela
     fait onze ans aujourd'hui depuis le tremblement de
     terre.--De tous les jours de l'anne, c'est justement ce
     jour-l,--je m'en souviens bien, qu'elle fut
     sevre.--J'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein,--et
     j'tais assise au soleil contre le mur du
     pigeonnier.--Monseigneur et vous, vous tiez alors 
     Mantoue.--Oh! j'ai de la cervelle!... Mais comme je
     disais,--quand elle eut got l'absinthe au bout de mon
     tton,--et qu'elle l'eut senti amer, la jolie petite
     folle,--il fallait voir comme elle tait maussade et comme
     elle se rebiffait contre le sein...,--et depuis ce temps, il
     y a onze ans de passs.--Car elle se tenait dj sur ses
     jambes. Oui, par la croix!--Elle courait presque, et se
     dandinait tout du long.--Mme le jour d'avant, elle tait
     tombe sur le front[238].

L-dessus, elle enfile une histoire indcente, qu'elle recommence quatre
fois de suite. On la fait taire, n'importe. Elle a son histoire en tte,
et ne cesse pas de la redire et d'en rire toute seule. Les rptitions
sans fin sont la dmarche primitive de l'esprit. Les gens du peuple ne
suivent pas la ligne droite du raisonnement et du rcit; ils reviennent
sur leurs pas, ils pitinent en place; frapps d'une image, ils la
gardent pendant une heure devant leurs yeux, et ne s'en lassent pas.
S'ils avancent, ils tournent parmi cent ides incidentes avant d'arriver
 la phrase ncessaire. Ils se laissent dtourner de leur chemin par
toutes les penses qui viennent  la traverse. Ainsi fait la nourrice,
et quand elle rapporte  Juliette des nouvelles de son amant, elle la
tourmente et la fait languir, moins par taquinerie que par habitude de
divagation.

     Jsus! quelle hte! Ne pouvez-vous attendre un instant?--Ne
     voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?

     JULIETTE.

     Comment es-tu hors d'haleine, quand tu as assez
     d'haleine--pour me dire que tu es hors d'haleine?...--Tes
     nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Rponds 
     cela.--Dis l'un ou l'autre. J'attendrai le
     dtail.--Contente-moi. Sont-elles bonnes ou mauvaises?

     LA NOURRICE.

     Ah! vous avez fait un choix de novice. Vous ne savez pas
     choisir un homme. Romo! non, pas lui. Quoique ce soit la
     plus belle figure, c'est la jambe la mieux faite. Pour sa
     main, sa taille et son pied, il n'y a rien  en dire, mais
     il n'y en a point de pareils. Ce n'est pas une fleur de
     courtoisie, mais je le garantis aussi doux que l'agneau.--Va
     ton chemin, fillette. Sers Dieu.--Hein! a-t-on dn  la
     maison?

     JULIETTE.

     Non, non. Mais je savais dj tout cela.--Que dit-il de
     notre mariage? Qu'en dit-il?

     LA NOURRICE.

     Seigneur! comme ma tte me fait mal! Quelle tte j'ai!--Elle
     bat comme si elle allait se briser en cent pices.--Mon
     dos, de l'autre ct! Oh! mon dos, mon dos!--Maudite soit
     votre ide de m'envoyer comme cela--attraper ma mort  force
     de trotter par les rues!

     JULIETTE.

     En bonne foi, je suis fche que tu ne sois pas
     bien.--Chre, chre, chre nourrice, dis-moi, que rpond mon
     amour?

     LA NOURRICE.

     Votre amour rpond comme un honnte gentilhomme qu'il
     est,--et courtois, et doux, et beau,--et vertueux, j'en suis
     caution. O est votre mre[239]?

Cela ne tarit pas. Son bavardage est pire encore quand elle vient
annoncer  Juliette la mort de son cousin et l'exil de Romo. Ce sont
les cris perants et les hoquets d'une grosse pie asthmatique. Elle se
lamente, elle brouille les noms, elle fait des phrases, elle finit par
demander de l'eau-de-vie. Elle maudit Romo, puis elle l'amne dans la
chambre de Juliette. Le lendemain, on commande  Juliette d'pouser le
comte Paris; Juliette se jette dans les bras de sa nourrice, implorant
consolations, conseil, assistance. Celle-ci trouve le vrai remde:
pousez Paris.

     Oh! c'est un aimable gentilhomme!--Romo est un torchon de
     cuisine auprs de lui.... Un aigle, madame,--n'a pas l'oeil
     aussi vert, aussi vif, aussi perant--que Paris. Maldiction
     sur moi,--si je ne vous trouve pas heureuse de ce second
     mariage,--car il surpasse votre premier[240]!

Cette immoralit nave, ces raisonnements de girouette, cette faon de
juger l'amour en poissarde, achvent le portrait.

[Note 234:

  CALIBAN.

  Beat him enough: after a little time,
  I'll beat him too.

  Pry thee, my king, be quiet: seest thou here,
  This is the mouth o' the cell: no noise, and enter:
  Do that good mischief, which may make this island
  Thine own for ever, and I, thy Caliban,
  For aye thy foot-licker.]

[Note 235: I am not warm yet: let us fight again.

Voyez acte III, scne II, la plaisante faon dont les gnraux poussent
en avant cette vaillante brute.]

[Note 236:

  CLOTEN.

  His garment? Now, the devil,--

  IMOGEN.

  To Dorothy my woman hie thee presently.

  CLOTEN.

  You have abus'd me? His meanest garment?
  I'll be reveng'd:--his meanest garment, well.

With that suit upon my back, will I ravish her: First, kill him and in
her eyes; there shall she see my valour, which will then be a torment to
her contempt. He, on the ground, my speech of insultment ended on his
dead body,--and when my lust has dined,--(which, as I say, to vex her, I
will execute in the clothes that she so praised) to the court I'll knock
her back, foot her home again.]

[Note 237: _Romo et Juliette._]

[Note 238:

  NURSE.

  'Faith, I can tell her age unto an hour.

  LADY CAPULET.

  She's not fourteen.

  NURSE.

  Come Lammas eve at night, shall she be fourteen.
  Susan and she,--God rest all Christian souls!--
  Were of an age. Well, Susan is with God;
  She was too good for me: But, as I said,
  On Lammas-eve at night shall she be fourteen;
  That shall she, marry; I remember it well.
  'Tis since the earthquake now eleven years;
  And she was wean'd--I never shall forget it,--
  Of all the days of the year, upon that day:
  For I had then laid wormwood to my dug.
  Sitting in the sun under the dove-house wall,
  My lord and you were then at Mantua:--
  Nay, I do bear a brain:--but, as I said,
  When it did taste the wormwood on the nipple
  Of my dug, and felt it bitter, pretty fool!
  To see it tetchy, and fall out with the dug.
  Shake, quoth the dove-house: 'twas no need, I trow,
  To bid me trudge.
  And since that time it is eleven years:
  For then she could stand alone; nay, by the rood,
  She could have run and waddled all about.
  For even the day before she broke her brow.]

[Note 239:

  NURSE.

  Jesu! What haste? Can you not stay awhile?
  Do you not see that I am out of breath?

  JULIET.

  How art thou out of breath, when thou hast breath
  To say to me that thou art out of breath?
  Is thy news good, or bad? Answer to that:
  Say either, and I will stay the circumstance:
  Let me be satisfied, is it good or bad?

NURSE.

Well, you have made a simple choice; you know not how to choose a man:
Romeo, no, not he; though his face be better than any man's. Yet his leg
excels all men's; and for a hand, and a foot, and a body,--though they
be not to be talked on, yet they are past compare: He is not the flower
of courtesy,--but, I'll warrant him, as gentle as a lamb.--Go thy ways,
wench; serve God:--What, have you dined at home?

  JULIET.

  No, no: but all this did I know before:
  What says he of our marriage? What of that?

  NURSE.

  Lord! how my head aches,--what a head have I!
  It beats as it would fall in twenty pieces.
  My back, o' t'other side,--O my back, my back!--
  Beshrew your heart, for sending me about,
  To catch my death with jaunting up and down!

  JULIET.

  I' faith, I am sorry that thou art not well,--
  Sweet, sweet, sweet nurse, tell me, what says my love?

  NURSE.

  Your love says like an honest gentleman,
  And a courteous, and a kind, and a handsome,
  And, I warrant, a virtuous:--Where is your mother?]

[Note 240:

  NURSE.

  O, he's a lovely gentleman!
  Romeo's a dishclout to him; an eagle, Madam,
  Hath not so green, so quick, so fair an eye,
  As Paris hath. Beshrew my very heart,
  I think you are happy in this second match,
  For it excels your first.]


V

L'imagination machinale fait les personnages btes de Shakspeare;
l'imagination rapide, hasardeuse, blouissante, tourmente, fait ses
gens d'esprit. Il y a plusieurs genres d'esprit. L'un, tout franais,
qui n'est que la raison mme, ennemi du paradoxe, railleur contre la
sottise, sorte de bon sens incisif, n'ayant d'autre emploi que de rendre
la vrit amusante et visible, la plus perante des armes chez un peuple
intelligent et vaniteux: c'est celui de Voltaire et des salons. L'autre,
qui est celui des improvisateurs et des artistes, n'est autre chose que
la verve inventive, paradoxale, effrne, exubrante, sorte de fte que
l'on se donne  soi-mme, fantasmagorie d'images, de pointes, d'ides
bizarres, qui tourdit et qui enivre comme le mouvement et
l'illumination d'un bal. Tel est l'esprit de Mercutio, des clowns, de
Batrice, de Rosalinde et de Bndict. Ils rient, non par sentiment du
ridicule, mais par envie de rire. Cherchez ailleurs les campagnes que la
raison agressive entreprend contre la folie humaine. Ici la folie est
dans toute sa fleur. Nos gens songent  s'amuser, rien de plus. Ils sont
de bonne humeur, ils font faire des cavalcades  leur esprit  travers
le possible et l'impossible. Ils jouent sur les mots, ils en tourmentent
le sens, ils en tirent des consquences absurdes et risibles, ils se les
renvoient comme avec des raquettes, coup sur coup, en faisant assaut de
singularit et d'invention. Ils habillent toutes leurs ides de
mtaphores, tranges ou clatantes. Le got du temps tait aux
mascarades; leur entretien est une mascarade d'ides. Ils ne disent rien
en style simple; ils ne cherchent qu' entasser des choses subtiles,
recherches, difficiles  inventer et  comprendre; toutes leurs
expressions sont raffines, imprvues, extraordinaires; ils outrent leur
pense et la changent en caricature. Ah! pauvre Romo, dit Mercutio, il
est dj mort, poignard par l'oeil noir d'une blanche beaut!
transperc  travers l'oreille par une chanson d'amour, le coeur crev
juste au centre par la flche du petit archer aveugle[241]!--Bndict
raconte une conversation qu'il vient d'avoir avec sa matresse: Oh!
elle m'a maltrait de faon  mettre  bout la patience d'une souche. Un
chne, avec une seule feuille verte pour tout feuillage, lui aurait
rpondu. Mon masque lui-mme commenait  prendre vie et  quereller
avec elle[242]! Ces extravagances gaies et perptuelles indiquent
l'attitude des interlocuteurs. Ils ne restent pas tranquillement assis
sur leurs chaises, comme les marquis du _Misanthrope_; ils pirouettent,
ils sautent, ils se griment, ils jouent hardiment la pantomime de leurs
ides; leurs fuses d'esprit se terminent en chansons. Jeunes gens,
soldats et artistes, ils tirent un feu d'artifice de phrases et
gambadent tout  l'entour. Quand je suis ne, une toile dansait. Ce
mot de Batrice peint ce genre d'esprit potique, scintillant,
draisonnable, charmant, plus voisin de la musique que de la
littrature, sorte de rve qu'on fait tout haut et tout veill, et dans
lequel celui de Mercutio se trouve  sa place.

     Oh! je le vois, la reine Mab vous a visit cette nuit.--Elle est
     l'accoucheuse des fes. Et elle vient,--grosse comme l'agate de
     la bague--qui est au doigt d'un alderman,--trane par un
     attelage de petits atomes,--passant sur le nez des gens quand ils
     sont endormis.--Les rayons de ses roues sont faits avec des
     pattes de faucheux,--le dessus avec des ailes de cigales,--les
     traits avec la toile des plus petites araignes,--les colliers
     avec les rayons humides de la lune,--le fouet avec un os de
     grillon, la lanire avec une pellicule.--Son cocher est un petit
     moucheron en habit gris,--son char est une noisette
     vide,--fabrique par l'cureuil, son menuisier, et par la vieille
     larve,--qui de temps immmorial sont les carrossiers des
     fes.--Dans cet quipage, elle galope chaque nuit-- travers les
     cerveaux des amants, et ils rvent d'amour;--sur les genoux des
     courtisans, et ils rvent aussitt de rvrences;--sur les doigts
     des gens de loi, qui rvent aussitt  des honoraires;--sur les
     lvres des dames, qui rvent aussitt  des baisers....--Parfois
     elle galope sur le nez d'un courtisan,--et il rve qu'il flaire
     une grce  obtenir.--Parfois elle vient avec la queue d'un
     cochon de dme,--et en chatouille le nez d'un cur
     endormi;--l-dessus il rve d'un autre bnfice.--Parfois elle
     passe sur le cou d'un soldat,--alors il songe qu'il coupe la
     gorge  des ennemis; il rve de brches, embuscades, lames
     espagnoles, de rasades et brocs pleins, profonds de cinq brasses;
     puis, tout  coup--elle tambourine  son oreille. Il sursaute, il
     s'veille,--et sur cette alerte il jure une prire ou deux,--puis
     se rendort.... C'est cette Mab--qui tresse la nuit les crinires
     des chevaux,--et colle dans les vilaines chevelures
     entremles--ces boucles qui, une fois dnoues, prsagent de
     grandes infortunes.--C'est elle qui[243]....

Romo l'interrompt, sans quoi il ne finirait pas. Que le lecteur compare
aux conversations de notre thtre ce petit pome, enfant d'une
imagination vaine, aussi lgre que l'air, plus inconstante que le
vent, jet sans disparate au milieu d'un entretien du seizime sicle,
et il comprendra la diffrence de l'esprit qui s'occupe  faire des
raisonnements ou  noter des ridicules, et de l'imagination qui se
divertit  imaginer.

Falstaff a les passions des btes et l'imagination des gens d'esprit.
Il n'est point de caractre qui montre mieux la verve et l'immoralit de
Shakspeare. Falstaff est un pilier de mauvais lieu, jureur, joueur,
batteur de pavs, vrai sac  vin, ignoble  faire plaisir. Il a le
ventre norme, les yeux rougis, la trogne enflamme, la jambe branlante;
il passe sa vie accoud parmi les brocs de la taverne ou endormi par
terre derrire les tentures; il ne se rveille que pour blasphmer,
mentir, se vanter et voler. Il est aussi escroc que Panurge, qui avait
soixante-trois manires d'attraper de l'argent, dont la plus honnte
tait par larcin furtivement fait. Et ce qui est pis, il est vieux,
chevalier, homme de cour et bien lev. Ne semble-t-il pas qu'il doive
tre odieux et rebutant? Point du tout, on ne peut s'empcher de
l'aimer. Au fond, comme Panurge son frre, il est le meilleur fils du
monde. Il n'y a point de mchancet dans son fait; il n'a d'autre envie
que de rire et de s'amuser. Quand on l'injurie, il crie plus haut que
les gens, et les paye avec usure en gros mots et en insultes; mais il ne
leur sait point mauvais gr pour cela. Un instant aprs, le voil
attabl avec eux dans un bouge, buvant  leur sant en frre et
compagnon. S'il a des vices, il les expose au jour si navement, qu'on
est forc de les lui pardonner. Il a l'air de nous dire: Eh bien! je
suis comme cela, que voulez-vous? J'aime  boire: est-ce que le bon vin
n'est pas bon? Je m'enfuis le grand pas quand approchent les coups:
est-ce que les coups ne font pas mal? Je fais des dettes et j'escroque
de l'argent aux imbciles: est-ce qu'il n'est pas agrable d'avoir de
l'argent dans sa poche? Je me vante: est-ce qu'il n'est pas naturel de
vouloir tre considr?--Entends-tu, Henri? Tu sais qu'Adam, dans
l'tat d'innocence, tomba. Et qu'est-ce que pourrait faire le pauvre
John Falstaff dans ce sicle de perversit! Tu vois, j'ai plus de chair
que les autres, et partant plus de fragilit. Falstaff est si
franchement immoral, qu'il ne l'est plus.  un certain degr finit la
conscience; la nature prend sa place, et l'homme court sur ce qu'il
dsire sans plus penser au juste ni  l'injuste qu'un animal de la fort
voisine. Falstaff, charg de faire des recrues, a vendu des exemptions 
tous les riches, et n'a enrl que des coquins affams et  moiti nus.
Il n'y a qu'une chemise et demie dans toute sa compagnie; cela
l'inquite: Bah! ils vont trouver du linge tendu sur chaque haie! Le
prince qui les passe en revue lui dit qu'il n'a jamais vu de si
pitoyables gredins: Bon! bon! dit Falstaff, chair  canon, mon prince,
chair  canon. Ils combleront un foss aussi bien et mieux que d'autres.
N'ayez crainte, ils sont mortels, bien mortels[244]! Sa seconde excuse
est la verve intarissable. S'il y eut jamais quelqu'un fort en
gueule, c'est lui. Les injures et les jurons, les maldictions, les
apostrophes, les protestations, coulent de lui comme d'un tonneau
ouvert. Il n'est jamais  court: il improvise des expdients pour toutes
les difficults. Les mensonges poussent en lui, fleurissent,
grossissent, s'engendrent les uns les autres, comme des champignons sur
une couche de terre grasse et pourrie. Il ment encore plus par
imagination et par nature que par intrt et ncessit. On s'en aperoit
 la manire dont il offre ses inventions. Il raconte qu'il a combattu
seul contre deux hommes. Un instant aprs, c'est contre quatre hommes.
Bientt il y en a sept, puis onze, puis quatorze. On l'arrte  temps,
sans quoi il parlerait tout  l'heure d'une arme entire. Dmasqu, il
ne perd pas sa bonne humeur, et rit tout le premier de ses forfanteries.
Camarades, braves gens, mes enfants, coeurs d'or, allons, soyons gais,
jouons une farce[245]! Il improvise le rle grondeur du roi Henri avec
tant de naturel, qu'on le prendrait pour un roi ou pour un comdien. Ce
gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, paillard,
pote d'auberge, est un des favoris de Shakspeare. C'est que ses moeurs
sont celles de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent
de son esprit.

[Note 241: Alas, poor Romeo, he is already dead! Stabbed with a
white wench's black eyes; shot through the ear with a love-song, the
very pin of his heart cleft with the blind bow-boy's butt-shaft.]

[Note 242: O, she misused me past the endurance of a block; an oak,
but with one green leaf on it, would have answered her; my very visor
began to assume life, and scold with her.]

[Note 243:

  O, then, I see, Queen Mab hath been with you.
  She is the fairies' midwife; and she comes
  In shape no bigger than the agate-stone
  On the forefinger of an alderman,
  Drawn with a team of little atomies
  Athwart men's noses as they lie asleep;
  Her waggon-spokes made of long spinners' legs;
  The cover, of the wings of grasshoppers;
  The traces, of the smallest spider's web;
  The collars, of the moonshine's watery beams;
  Her whip, of cricket's bones; the lash, of film;
  Her waggoner, a small grey-coated gnat;
  Her chariot is an empty hazel-nut;
  Made by the joiner squirrel, or old grub,
  Time out of mind the fairies' coach-makers.
  And in this state she gallops night by night
  Through lovers' brains, and then they dream of love;
  On courtiers' knees, that dream on court'sies straight:
  O'er lawyers' fingers, who straight dream on fees,
  O'er ladies' lips, who straight on kisses dream....
  Sometimes she gallops o'er a courtier's nose,
  And then dreams he of smelling out a suit;
  And sometimes comes she with a tithe-pig's tail,
  Tickling a parson's nose as he lies asleep,
  Then dreams he of another benefice:
  Sometimes she driveth on a soldier's neck,
  And then dreams he of cutting foreign throats,
  Of breaches, ambuscades, Spanish blades,
  Of healths five-fathom deep; and then anon
  Drums in his ear; at which he starts, and wakes;
  And, being thus frighted, swears a prayer or two,
  And sleeps again. This is that very Mab,
  That plats the manes of horses in the night;
  And bakes the elf locks in foul sluttish hairs,
  Which, once untangled, much misfortune bodes.
  This, this is she....]

[Note 244: There's but a shirt and a half in all my company; and the
half-shirt is two napkins tacked together.... and the shirt stolen from
my host at St. Alban.... they'll find linen enough on every hedge.

PRINCE.

I never did see such pitiful rascals.

FALSTAFF.

Tut, tut; good enough to toss; food for powder, food for powder. They'll
fill a pit as well as better. Tush, man, mortal men, mortal men.]

[Note 245: Gallants, lads, boys, hearts of gold.... What, shall we
be merry? Shall we have a play extempore?]


VI

La nature est dvergonde et grossire dans cette masse de chair,
alourdie de vin et de graisse. Elle est dlicate dans le corps dlicat
des femmes; mais elle est aussi draisonnable et aussi passionne dans
Desdmona que dans Falstaff. Les femmes de Shakspeare sont des enfants
charmants, qui sentent avec excs et qui aiment avec folie. Elles ont
des mouvements d'abandon, de petites colres, de jolis mots d'amiti,
des mutineries coquettes, une volubilit gracieuse, qui rappellent le
babil et la gentillesse des oiseaux. Les hrones de notre thtre
sont presque des hommes; celles-ci sont des femmes et dans tout le
sens du mot. On ne peut tre plus imprudente que Desdmona. Elle s'est
prise de compassion pour Cassio, et veut sa grce passionnment, quoi
qu'il advienne, que la chose soit juste ou non, qu'elle soit
dangereuse ou non. Elle ne sait rien de toutes les lois des hommes,
elle n'y pense pas. Tout ce qu'elle voit, c'est que Cassio est
malheureux. Sois tranquille, Cassio. Mon seigneur ne reposera plus.
Je le tiendrai veill jusqu' ce qu'il s'apprivoise. Je parlerai 
lui faire perdre patience; son lit lui semblera une cole, sa table un
confessionnal; j'entremlerai dans tout ce qu'il fera la requte de
Cassio[246]. Elle demande sa grce: Non, pas maintenant, chre
Desdmona; une autre fois.--Mais sera-ce bientt?--Le plus tt que je
le pourrai, ma chre, pour l'amour de vous.--Sera-ce ce soir 
souper?--Non, pas ce soir.--Alors demain  dner?--Je ne dnerai pas 
la maison.--Eh bien! alors, demain soir, ou mardi matin, ou mardi
aprs midi, ou le soir, ou mercredi matin. Je t'en prie, marque le
temps; mais que cela ne dpasse pas trois jours, car en vrit il est
repentant. Elle s'tonne un peu de se voir refuse; elle le gronde.
Il cde; qui ne cderait pas en voyant l'air de reproche de ces beaux
yeux boudeurs? Oh! dit-elle avec une jolie moue, ceci n'est pas un
don. C'est comme si je vous priais de porter vos gants, de vous tenir
chaudement, ou de faire quelque autre chose agrable.--Un instant
aprs, quand il la prie de le laisser seul un instant, voyez
l'innocente gaiet, la rvrence preste, et ce ton badin de petite
fille: Vous refuserai-je? Non, adieu, monseigneur. milia, viens.
Soyez comme il vous plaira, je suis obissante[247].--Cette
vivacit, cette ptulance n'empche pas la modestie craintive et la
timidit silencieuse; au contraire, elles ont la mme cause, qui est
la sensibilit extrme. Celle qui sent promptement et beaucoup a plus
de rserve et plus de passion que les autres; elle clate ou elle se
tait; elle ne dit rien ou elle dit tout. Telle est cette Imogne, si
tendre aux reproches que les paroles sont des coups, et que les coups
sont une mort pour elle. Telle est Virginia, la douce pouse de
Coriolan: elle n'a point le coeur romain: elle s'effraye des victoires
de son mari; quand Volumnia le peint frappant du pied sur le champ de
bataille, et de la main essuyant son front sanglant, elle plit: Son
front sanglant! dit-elle.  Jupiter, point de sang!--Elle veut
oublier ce qu'elle sait de ces dangers, elle n'ose y penser; quand on
lui demande si Coriolan n'a point coutume de revenir bless: Oh!
non, non, non[248]! Elle fuit cette cruelle image, et pourtant elle
garde incessamment au fond du coeur une angoisse secrte. Elle ne veut
plus sortir, elle ne sourit plus, elle souffre  peine qu'on vienne la
voir; elle se reprocherait comme un manque de tendresse un moment
d'oubli ou de gaiet. Quand il revient, elle ne sait que rougir et
pleurer.--C'est  l'amour que cette sensibilit exalte doit aboutir.
Aussi elles aiment toutes sans mesure, et presque toutes du premier
coup. Au premier regard jet sur Romo, Juliette dit  sa nourrice:
Va, demande son nom. S'il est mari, ma tombe sera mon lit de noces.
C'est leur destine qui se rvle. Telles que Shakspeare les a faites,
elles ne peuvent qu'aimer, et elles doivent aimer jusqu' mourir. Mais
ce premier regard est une extase, et cette soudaine arrive de l'amour
est un ravissement. Miranda apercevant Fernando croit voir une
crature cleste. Elle s'arrte immobile, dans l'blouissement de
cette vision subite, au bruit des concerts divins qui s'lvent du
plus profond de son coeur. Elle pleure en le voyant traner de lourdes
bches; de ses frles mains blanches, elle veut faire l'ouvrage
pendant qu'il se reposera. Sa compassion et sa tendresse l'emportent;
elle n'est plus matresse de ses paroles, elle dit ce qu'elle ne veut
point dire, ce que son pre lui a dfendu de dcouvrir, ce qu'un
instant auparavant elle n'et jamais avou. Cette me trop pleine
s'panche sans le savoir, heureuse et honteuse du flot de bonheur et
de sensations nouvelles dont un sentiment inconnu l'a comble. Je
suis une folle de pleurer de ce dont je suis heureuse.--De quoi
pleurez-vous?--De mon indignit qui n'ose pas offrir ce que je
voudrais donner, et encore bien moins prendre ce que je mourrai de ne
pas avoir.... Je suis votre femme, si vous voulez m'pouser; sinon, je
mourrai votre servante[249]. Cette invincible invasion de l'amour
transforme tout le caractre. La craintive et tendre Desdmona, tout
d'un coup, en plein snat, devant son pre, renonce  son pre; elle
ne songe pas un instant  lui demander pardon, ni  le consoler. Elle
veut partir avec Othello pour Chypre,  travers la flotte ennemie et
la tempte. Tout disparat pour elle devant l'image unique et adore
qui a pris l'entire et l'absolue possession de tout son coeur. Aussi
les malheurs extrmes, les rsolutions meurtrires ne sont que des
suites naturelles de ces amours. Ophlie devient folle, Juliette se
tue et il n'est personne qui ne voie que ces folies et ces morts sont
ncessaires. Ce n'est donc point la vertu que vous trouverez dans de
telles mes, car on entend par vertu la volont rflchie de bien
faire et l'obissance raisonne au devoir. Elles ne sont pures que par
dlicatesse ou par amour. Elles rpugnent au vice comme  une chose
grossire, et non comme  une chose immorale. Elles ressentent non du
respect pour le mariage, mais de l'adoration pour leur mari.  doux
et charmant lis[250]! ce mot de _Cymbeline_ peint ces frles et
aimables fleurs qui ne peuvent s'arracher de l'arbre auquel elles sont
unies, et dont la moindre impuret ternirait la blancheur. Quand
Imogne apprend que son mari veut la tuer comme infidle, elle ne se
rvolte pas contre l'outrage; elle n'a point d'orgueil, mais seulement
de l'amour. Infidle  sa couche! Elle s'vanouit en songeant
qu'elle n'est plus aime. Quand Cordlia entend son pre, vieillard
irritable, dj presque insens, lui demander comment elle l'aime,
elle ne peut se rsoudre  lui faire tout haut les protestations
flatteuses que ses soeurs viennent d'entasser. Elle a honte d'taler
sa tendresse en public et d'en acheter une dot. Il la dshrite et la
chasse; elle se tait. Et quand plus tard elle le retrouve abandonn et
fou, elle s'agenouille auprs de lui avec une motion si pntrante,
elle pleure sur cette chre tte insulte avec une piti si tendre,
qu'on croit entendre l'accent d'une mre dsole et ravie qui baise
les lvres plies de son enfant[251]. Si enfin Shakspeare rencontre un
caractre hroque, digne de Corneille, romain, celui de la mre de
Coriolan, il expliquera par la passion ce que Corneille et expliqu
par l'hrosme. Il la peindra violente et avide des sensations
violentes de la gloire. Elle ne saura pas se contenir. Elle clatera
en accents de triomphe quand elle verra son fils couronn, en
imprcations de vengeance quand elle le verra banni. Elle descendra
dans les vulgarits de l'orgueil et de la colre, elle s'abandonnera
aux effusions folles de la joie, aux rves de l'imagination
ambitieuse[252], et prouvera une fois de plus que l'imagination
passionne de Shakspeare a laiss sa ressemblance dans toutes les
cratures qu'elle a formes.

[Note 246:

  Be thou assur'd, good Cassio....
  My lord shall never rest;
  I'll watch him tame, and talk him out of patience;
  His bed shall seem a school, his board a shrift;
  I'll intermingle everything he does
  With Cassio's suit....]

[Note 247:

  OTHELLO.

  Not now, sweet Desdemona; some other time.

  DESDEMONA.

  But shall't be shortly?

  OTHELLO.

                       The sooner, sweet, for you.

  DESDEMONA.

  Shall't be to-night at supper?

  OTHELLO.

                               No, not to-night.

  DESDEMONA.

  To-morrow dinner, then?

  OTHELLO.

                          I shall not dine at home.

  DESDEMONA.

  Why, then, to-morrow night; or Tuesday,
  Or Tuesday noon, or night; or Wednesday morn;--
  I pray thee, name the time, but let it not
  Exceed three days; in faith, he's penitent....
  Why, this is not a boon;
  'Tis as I should entreat you wear your gloves,
  Or keep you warm, or sue to you to do peculiar profit
  To your own person....
  Shall I deny you? No: farewell, my lord;
  Emilia, come:--be it as your fancies teach you.
  Whate'er you be, I am obedient.]

[Note 248:

  His bloody brow! O, Jupiter, no blood!...
  Heavens bless my lord from fell Aufidius!

.... No, good madam; I will not out of doors;... Indeed no, by your
patience; I will not over the threshold till my lord return from the
wars.

  CORIOLUS.

            My gracious silence, hail!
  Wouldst thou have laugh'd, had I come coffin'd home,
  That weep'st to see me triumph?]

[Note 249:

  MIRANDA.

  I am a fool to weep at what I am glad of.

  FERNANDO.

  Wherefore weep you?

  MIRANDA.

  At mine unworthiness, that dare not offer
  What I desire to give; and much less take,
  What I shall die to want:...
  I am your wife, if you will marry me;
  If not, I'll die your maid.]

[Note 250: O sweetest, fairest lily!]

[Note 251:

                      O you, kind gods,
  Cure this great breach in his abused nature!
  The untun'd and jarring senses, O, wind up,
  Of this child-changed father!
  O my dear father! Restauration hang
  Thy medicine on my lips, and let this kiss
  Repair those violent harms, that my two sisters
  Have in thy reverence made!
                    Was this a face
  To be exposed against the warring winds?
                    Mine enemy's dog,
  Though he had bit me, should have stood that night
  Against my fire....
  How does my royal lord? How fares your majesty?]

[Note 252:

  O, you're well met. The hoarded plague o' the gods
  Requite your love!
  If that I could for weeping, you should hear,
  Nay, and you shall hear some.
                  I'll tell thee what.--Yet go.
  Nay, but thou shall stay too.--I would my son
  Were in Arabia, and thy tribe before him,
  His good sword in his hand.

Voyez aussi la scne III, acte I. C'est le triomphe naf et abandonn
d'une femme du peuple.

I sprang not more in joy at first hearing he was a man-child, than now
in first seeing he has proved himself a man.]


VII

Rien de plus facile  un pareil pote que de former des sclrats
parfaits. Il manie partout les passions effrnes qui les fondent, et il
ne rencontre nulle part la loi morale qui les retient; mais en mme
temps et par la mme facult il change les masques inanims que les
conventions de thtre fabriquent sur un modle toujours le mme, en
figures vivantes qui font illusion. Comment faire un dmon qui paraisse
aussi rel qu'un homme? Iago est un soldat d'aventure qui a roul dans
le monde depuis la Syrie jusqu' l'Angleterre, qui, confin dans les bas
grades, ayant vu de prs les horreurs des guerres du seizime sicle, en
a retir des maximes de Turc et une philosophie de boucher; de prjugs
il n'en a plus.-- ma rputation, ma rputation! s'crie Cassio
dshonor.--Bah! dit Iago, c'est une phrase.  vos cris, je vous croyais
bless quelque part[253]. Quant  la vertu des femmes, il la traite en
homme qui a frquent des trafiquants d'esclaves. Il juge l'amour de
Desdmona comme il jugerait celui d'une cavale: cela dure tant;
ensuite.... Et il expose l-dessus une thorie exprimentale, avec
dtails prcis et expressions crues,  la faon d'un physiologiste de
haras[254]. Desdmona, sur la plage, essayant d'oublier son anxit, le
prie, pour la distraire, de lui faire l'loge des femmes. Il ne trouve
pour chaque portrait que des gravelures injurieuses. Elle insiste, et
lui dit de supposer une femme vritablement parfaite. Celle-l, dit
Iago, n'est bonne que pour donner  tter  des bambins et dbiter de la
petite bire[255].-- noble dame, dit-il ailleurs, ne me demandez pas
de louer quelqu'un, car je ne suis rien quand je ne critique pas[256].
Ce mot donne la clef de son caractre. Il mprise l'homme; Desdmona est
pour lui une petite fille lascive, Cassio un lgant faiseur de phrases,
Othello un taureau furieux, Roderigo un ne qu'on bte, qu'on rosse et
qu'on fait trotter. Il s'amuse  entre-choquer ces passions; il en rit
comme d'un spectacle. Lorsque Othello vanoui palpite dans les
convulsions, il se rjouit de ce bel effet. Travaille, ma drogue,
travaille! Voil comme on prend ces niais crdules[257]. On dirait un
des empoisonneurs du temps examinant l'action d'une potion nouvelle sur
un chien qui rle. Il ne parle que par sarcasmes; il en a contre tout le
monde, mme contre les gens qu'il ne connat pas. Lorsqu'il rveille
Brabantio pour l'avertir de l'enlvement de sa fille, il lui crie la
chose en termes de caserne, aiguisant la pointe de l'pre ironie, et
semblable au bourreau consciencieux qui se frotte les mains en coutant
le patient crier sous son couteau. Tu es un misrable! lui dit
Brabantio.--Vous tes.... un snateur[258]. Mais le trait qui
vritablement l'achve et le range  ct de Mphistophls, c'est la
vrit atroce et le vigoureux raisonnement par lequel il gale sa
sclratesse  la vertu[259]. Cassio, sur son conseil, va trouver
Desdmona qui lui fera obtenir sa grce; cette visite sera la perte de
Desdmona et de Cassio. Iago, laiss seul, chantonne un instant tout
bas, puis s'crie: O est maintenant celui qui m'appelle coquin? Ce
conseil est loyal, honnte, raisonnable, et ma foi! je lui ai donn le
bon moyen de regagner le Maure[260]. Ajoutez  tous ces traits une
verve diabolique[261], une invention intarissable d'images, de
caricatures, de salets, un ton de corps de garde, des gestes et des
gots brutaux de soldat, des habitudes de dissimulation, de sang-froid
et de haine, de patience, contractes dans les prils et dans les ruses
de la vie militaire, dans les misres continues d'un long abaissement et
d'une esprance frustre; vous comprendrez comment Shakspeare a pu
changer la perfidie abstraite en une figure relle, et pourquoi l'atroce
vengeance d'Iago n'est qu'une suite ncessaire de son naturel, de sa vie
et de son ducation.

[Note 253: As I am an honest man, I had thought you had received
some bodily wound. There is more offence in that than in reputation.]

[Note 254: It cannot be long that Desdemona should continue her love
to the Moor, nor he his to her.... These Moors are changeable in their
wills. The food that to him now is as luscious as locusts, shall be to
him shortly as bitter as coloquintida. She must change for youth. When
she is sated with his body, she will find the errors of her choice.]

[Note 255: Ere I would say I would drown myself for the love of a
guinea-hen, I would change my humanity with a baboon.]

[Note 256:

  To suckle fools and chronicle small beer....
  O gentle lady, do not put me to 't;
  For I am nothing, if not critical.]

[Note 257:

                    Work on,
  My medicine, work! Thus credulous fools are caught.]

[Note 258:

  Thou art a villain.
                      You are a senator.

You'll have your daughter covered with a Barbary horse, you'll have your
nephews neigh to you, you'll have coursers for cousins, and gennets for
germans.]

[Note 259: Voyez le mme cynisme et le mme scepticisme dans
_Richard III_. Tous les deux commencent par diffamer la nature humaine,
et sont misanthropes de parti pris.]

[Note 260:

  And what's he, then, that says I play the villain?
  When this advice is free, I give, and honest,
  Probal to thinking, and indeed the course
  To win the Moor again.]

[Note 261: Voyez sa conversation avec Brabantio, puis avec Roderigo,
acte I.]


VIII

Combien ce gnie passionn et abandonn de Shakspeare est plus visible
encore dans les grands personnages qui portent tout le poids du drame!
L'imagination effrayante, la vlocit furieuse des ides multiplies et
exubrantes, la passion dchane, prcipite dans la mort et dans le
crime, les hallucinations, la folie, tous les ravages du dlire lch au
travers de la volont et de la raison, voil les forces et les fureurs
qui les composent. Parlerai-je de cette blouissante Clopatre qui
enveloppe Antoine dans le tourbillon de ses inventions et de ses
caprices, qui fascine et qui tue, qui jette au vent la vie des hommes
comme une poigne du sable de son dsert, fatale fe d'Orient qui joue
avec l'amour et la mort, imptueuse, irrsistible, crature d'air et de
flamme, dont la vie n'est qu'une tempte, dont la pense, incessamment
darde et rompue, ressemble  un petillement d'clairs? D'Othello qui,
obsd par l'image prcise de l'adultre physique, crie  chaque parole
d'Iago comme un homme sur la roue; qui, les nerfs endurcis par vingt ans
de guerres et de naufrages, dlire et s'vanouit de douleur, et dont
l'me, empoisonne par la jalousie, se dtraque et se dsorganise dans
les convulsions, puis dans la stupeur? Du vieux roi Lear, violent et
faible, dont la raison demi-drange se renverse peu  peu sous le choc
de trahisons inoues, qui offre l'affreux spectacle de la folie
croissante, puis complte, des imprcations, des hurlements, des
douleurs surhumaines, o l'exaltation des premiers accs emporte le
malade, puis de l'incohrence paisible, de l'imbcillit bavarde o il
se rassoit bris: cration tonnante, suprme effort de l'imagination
pure, maladie de la raison que la raison n'et jamais pu figurer! Entre
tant de portraits, choisissons-en deux ou trois pour indiquer la
profondeur et l'espce des autres[262]. Le critique est perdu dans
Shakspeare comme dans une ville immense; il dcrit deux monuments et
prie le lecteur de conjecturer la cit.

Le Coriolan de Plutarque est un patricien austre, froidement
orgueilleux, gnral d'arme. Entre les mains de Shakspeare, il est
devenu soldat brutal, homme du peuple pour le langage et pour les
moeurs, athlte de Batailles, dont la voix gronde comme un tambour, 
qui la contradiction fait monter aux yeux un flot de sang et de colre,
temprament terrible et superbe, me d'un lion dans un corps de taureau.
Le philosophe Plutarque lui prtait une belle action philosophique,
disant qu'il avait pris soin de sauver son hte dans le sac de Corioles.
Le Coriolan de Shakspeare a bien la mme intention, car au fond il est
brave homme; mais quand Lartius lui demande le nom de ce pauvre Volsque
pour le faire mettre en libert, il rpond en billant:

     .... Par Jupiter, oubli!--Je suis las.... Bah! ma mmoire
     est fatigue.--N'avons-nous point de vin ici[263]?

Il a chaud, il s'est battu, il a besoin de boire; il laisse son Volsque
 la chane et n'y pense plus. Il se bat comme un portefaix, avec des
cris et des injures, et les clameurs sorties de cette profonde poitrine
percent le tumulte de la bataille comme les cris d'une trompette
d'airain. Il a escalad les murs de Corioles, il a tu jusqu' se gorger
de carnage. Sur-le-champ il prend sa course vers l'autre arme, et
arrive rouge de sang comme un homme corch.--Est-ce que j'arrive
trop tard?--Marcius!...--Est-ce que j'arrive trop tard?--La bataille
n'est pas encore livre; il embrasse Cominius avec des bras aussi forts
que ceux dans lesquels il a press sa fiance, le coeur aussi joyeux que
le jour de ses noces[264]; c'est que la bataille pour lui est une fte.
Il faut  ces sens et  ce corps d'athlte les cris, le cliquetis de la
mle, les motions de la mort et des blessures. Il faut  ce coeur
orgueilleux et indomptable les joies de la victoire et de la
destruction. Voyez paratre cette arrogance de noble et ces moeurs de
soldat, lorsqu'on lui offre la dme du butin:

     .... Je vous remercie, gnral;--mais je ne puis faire consentir
     mon coeur  prendre--un salaire pour payer mon pe[265]!

Les soldats crient: Marcius! Marcius! et les trompettes sonnent. Il se
met en colre; il maudit les braillards:

     .... Assez, je vous dis.--Parce que je n'ai pas lav mon nez qui
     saigne,--ou parce que j'ai port en terre quelques pauvres
     diables,--vous clabaudez mon nom avec des acclamations
     d'enrags,--comme si j'aimais qu'on mt mon estomac au rgime--de
     louanges assaisonnes de mensonges[266]!

On se rduit  le combler d'honneurs; on lui donne un cheval de
guerre; on lui dcerne le surnom de Coriolan, et tous crient: Caus
Marcius Coriolan!

     .... Je vais me laver.--Et quand ma figure sera belle, vous
     verrez--si je rougis ou non. Pourtant je vous remercie.--Je
     monterai votre cheval[267].

Cette grosse voix, ce gros rire, ce brusque remercment d'un homme qui
sait agir et crier mieux que parler, annoncent la manire dont il va
traiter les plbiens. Il les charge d'injures; il n'a pas assez
d'insultes contre ces cordonniers, ces tailleurs, poltrons envieux, 
genoux devant un cu. Leur montrer mes blessures,--demander leurs voix
puantes,--me faire le mendiant de Dick et de Jack[268]! Il le faut
pour tre consul, et ses amis l'y contraignent. C'est alors que l'me
passionne, incapable de se matriser, telle que Shakspeare sait la
peindre, clate tout entire. Il est la sous la robe de candidat,
grinant des dents, et prparant ainsi sa demande:

     .... Qu'est-ce qu'il faut que je dise?--Je vous prie,
     monsieur? Maldiction! je ne pourrai jamais--plier ma
     langue  cette allure. Regardez, monsieur, mes
     blessures,--je les ai gagnes au service de mon pays,
     lorsque--certains quidams de vos confrres hurlaient de
     peur, et se sauvaient--du son de nos propres tambours[269].

Les tribuns n'ont pas de peine  arrter l'lection d'un candidat qui
sollicite de ce ton. Ils le piquent en plein snat, ils lui reprochent
son discours sur le bl.  l'instant il le rpte et l'aggrave. Une fois
lch, ni danger ni prire ne le retient. Son coeur est dans sa bouche.
Il oublie qu'il ait jamais entendu le nom de la mort. Il invective
contre le peuple, contre les tribuns, magistrats de la rue, adulateurs
de la canaille. Assez! lui crie Mnnius.--Oui, assez et trop! disent
les tribuns.--Trop! Prenez ceci encore, et que tout ce par quoi on peut
jurer, divin ou humain, scelle ce que je vais dire: Abolissez cette
magistrature; arrachez cette langue de la multitude. Qu'ils ne lchent
plus le miel qui est leur poison. Jetez leur pouvoir dans la
poussire[270]. Le tribun crie trahison et veut le saisir.

     .... Hors d'ici, vieille chvre!--hors d'ici, pourriture! ou
     je te secoue-- faire sortir tes os de ton vtement[271].

Il le bat, et chasse le peuple de l'enceinte; il se croit parmi les
Volsques. Sur un bon terrain, j'en mettrais quarante  bas. Et quand
on l'emmne, il menace encore, et parle du peuple comme s'il tait un
dieu choisi pour punir, non un homme mortel comme eux..

Il flchit pourtant devant sa mre, car il a reconnu en elle une me
aussi hautaine et un courage aussi intraitable que le sien. Il a subi
ds l'enfance l'ascendant de cette fiert qu'il admire; ce sont les
louanges de sa mre qui ont fait de lui un soldat[272]. Impuissant
contre lui-mme, incessamment troubl par la fougue d'un sang trop
chaud, il a toujours t le bras, elle a toujours t la pense. Il
obit par un respect involontaire, comme un soldat devant son gnral;
mais par quels efforts! Vaincre son coeur, mettre sur sa joue le
sourire des coquins, dans ses yeux des larmes d'colier, changer son
courage en une lchet de courtisane, plier le genou comme un mendiant
qui a reu l'aumne[273]; il aimerait mieux mettre sous la meule le
corps de Marcius et en jeter la poussire au vent. Sa mre le blme.

     .... Je vous en prie, apaisez-vous,--ma mre; je m'en vais 
     la place du march.--Ne me grondez plus. Je vais faire
     l'arlequin,--les cajoler, escroquer leur faveur, et revenir
     le bien-aim--de tous les mtiers de Rome. Vous voyez, j'y
     vais[274].

Il y va, et ses amis parlent pour lui. Sauf quelques boutades amres, il
a l'air de se soumettre. Alors le tribunal prononce l'accusation et le
somme de rpondre comme tratre au peuple.

     Comment! tratre!

     MNNIUS.

     De la patience. Vous avez promis.

     CORIOLAN.

     Que le feu du dernier enfer enveloppe le peuple!--M'appeler
     tratre! toi, insolent tribun!--Quand dans tes yeux il y
     aurait vingt mille morts,--quand dans tes mains tu en
     serrerais vingt millions,--quand il y en aurait deux fois
     autant dans ta bouche de menteur,--je te dirais que tu mens,
      ta face, d'une voix aussi libre--que quand je prie les
     dieux[275].

On l'entoure, on le supplie, il n'coute rien; il cume, il est comme un
lion bless.

     Qu'ils me condamnent  tre prcipit de la roche
     Tarpeenne,-- vagabonder dans l'exil,  tre corch;
     emprisonn pour languir,--avec un grain de bl par jour, je
     n'achterais pas--leur merci au prix d'une douce parole,--ni
     je ne plierais mon courage, quelque chose qu'ils puissent
     donner,--jusqu' dire bonjour pour l'obtenir[276].

Le peuple l'exile et appuie de ses acclamations la sentence du tribun.

     Vous, meute de roquets des rues, dont je hais le
     souffle--comme la vapeur des marais pourris, dont j'estime
     l'amour-- l'gal des charognes abandonnes,--qui
     corrompent mon air, je vous bannis.--.... Avec ce mpris,--
     vous, la commune, je vous tourne le dos, comme ceci.--Il y a
     un monde ailleurs[277].

 ces rugissements, vous jugez de sa haine. Elle va crotre par
l'attente de la vengeance. Le voil maintenant devant Rome avec l'arme
volsque. Ses amis s'agenouillent devant lui, il ne les relve pas. Le
vieux Mnnius, qui l'avait aim comme un fils, n'arrive en sa prsence
que pour tre chass. Femme, mre, enfant, je ne connais plus
personne.--C'est lui-mme qu'il ne connat pas. Car cette force de
har, dans un grand coeur, est la mme que la force d'aimer. Il a des
transports de tendresse comme il a des transports de rage, et ne sait
pas plus se contenir dans la joie que dans la douleur. Il court, malgr
sa rsolution, dans les bras de sa femme; il flchit le genou devant sa
mre. Il avait appel les chefs volsques pour les rendre tmoins de ses
refus, et devant eux il accorde tout et pleure. De retour  Corioles, un
mot insultant d'Aufidius le rend furieux et le prcipite sur les
poignards. Vices et vertus, gloire et misres, grandeurs et faiblesses,
la passion sans frein qui fait son tre lui a tout donn.

Si la vie de Coriolan est l'histoire d'un temprament, celle de Macbeth
est le rcit d'une monomanie. La prdiction des sorcires s'est enfonce
dans son esprit, du premier coup, comme une ide fixe. Peu  peu cette
ide corrompt les autres, et transforme tout l'homme. Il en est hant;
il oublie les thanes qui sont autour de lui et qui l'attendent, il
aperoit dj dans le lointain un chaos indistinct de visions
sanglantes.

     Pourquoi est-ce que je cde  cette tentation--dont
     l'horrible image dresse mes cheveux,--et fait choquer mon
     coeur contre mes ctes?...--Ma pense, o le meurtre n'est
     encore qu'imaginaire,--branle tellement mon pauvre tre
     d'homme, que l'action--y est touffe dans l'attente, et que
     rien n'est--que ce qui n'est pas[278]!

Ce langage est celui de l'hallucination. Celle de Macbeth devient
complte, quand sa femme l'a dcid  l'assassinat. Il voit dans l'air
une dague tache de sang aussi palpable de forme que celle qu'il tire
de sa ceinture. Tout son cerveau s'emplit alors de fantmes grandioses
et terribles, que n'et point enfants l'imagination d'un meurtrier
vulgaire, dont la posie indique un coeur gnreux, esclave de la
fatalit et capable de remords.

     Maintenant sur la moiti du monde--la nature semble morte,
     et les mauvais rves viennent abuser--le sommeil sous ses
     rideaux. Maintenant les sorciers clbrent--les sacrifices
     de la ple Hcate, et le Meurtre au front fltri,--veill
     par sa sentinelle, le loup,--dont le hurlement lui dit
     l'heure, se glisse, de ce pas furtif,--vers son dessein,
     comme un spectre. (_Une cloche tinte._)--J'y vais; le coup
     est fait. La cloche m'appelle.--Ne l'entends pas, Duncan,
     car c'est un glas--qui t'appelle au ciel ou  l'enfer[279].

Il a fait l'action, et revient chancelant, hagard, comme un homme ivre.
Il a horreur de ses mains pleines de sang, de ses mains de bourreau.
Rien ne les lavera maintenant. La mer entire passerait sur elles
qu'elles garderaient la couleur du meurtre. Ah! ces mains! elles
m'arrachent les yeux[280]. Il se frappe d'un mot qu'ont prononc les
chambellans endormis; ils ont dit _Amen_. Pourquoi n'ai-je pas pu dire
ce mot aprs eux? Pourquoi n'ai-je pu dire _Amen_? J'avais tant besoin
d'tre bni, et _Amen_ s'est arrt dans ma gorge[281]. L-dessus un
rve trange, une prvision affreuse du chtiment s'est abattue sur
lui.  travers les battements de ses artres et les tintements du sang
qui bouillonne dans son crne, il a entendu crier:

     ... Ne dors plus.--Macbeth tue le sommeil, l'innocent
     sommeil,--le sommeil qui dnoue l'cheveau embrouill du
     souci,--tombeau de chaque journe, bain du labeur
     endolori,--baume des mes blesses, premier aliment de la
     vie[282].

Et la voix, comme la trompette de l'ange, l'appelle par tous ses titres:

     Glamis a tu le sommeil, et pour cela Cawdor--ne dormira
     plus, Macbeth ne dormira plus!

Cette ide folle incessamment rpte tinte dans sa cervelle,  coups
monotones et presss, comme le battant d'une cloche. La draison
commence; toute la force de sa pense s'emploie  maintenir malgr lui
et devant lui l'image de l'homme qu'il vient d'assassiner endormi.

     Connatre mon action!... Il vaudrait mieux ne pas me
     connatre moi-mme.--veille Duncan  force de frapper. (_On
     frappe._)--Oui, et plt  Dieu que tu le pusses[283]!

Dsormais, dans les rares intervalles o la fivre de son esprit s'abat,
il est comme un homme us par une longue maladie. C'est la prostration
morne des maniaques briss par leur accs.

     Si seulement j'tais mort une heure avant cette
     fortune,--j'aurais vcu une vie heureuse; dornavant--il n'y
     a plus rien de srieux dans la condition mortelle.--Tout
     n'est que bagatelle: honneur et renom, le reste est
     mort.--Le vin de la vie est tir. Et la pure lie--nous reste
     au fond du caveau, pour faire les fanfarons[284].

Quand le repos a rendu quelque force  la machine humaine, l'ide fixe
le secoue de nouveau et le pousse en avant, comme un cavalier
impitoyable qui quitte un moment son cheval rlant pour sauter une
seconde fois sur sa croupe et l'peronner  travers les prcipices. Plus
il a fait, plus il va faire. J'ai march si avant dans le sang, que
quand je m'arrterais, rebrousser chemin serait aussi rebutant que
gagner l'autre bord. Il tue pour garder le prix de ses meurtres. Le
fatal cercle d'or attire ses yeux comme un joyau magique, et il abat,
par une sorte d'instinct aveugle, les ttes qu'il aperoit entre la
couronne et lui.

     Que la charpente des choses se dtraque, et que les deux
     mondes tombent en pices,--avant que nous nous rsignions 
     manger notre pain dans la crainte,--et  dormir dans le
     supplice de ces terribles rves--qui nous secouent chaque
     nuit! Mieux vaudrait tre avec les morts--que nous avons
     envoys dans la paix du cercueil, pour arriver o nous
     sommes,--que de rester gisants, sous les tortures de
     l'me,--dans un dlire sans repos[285].

Il fait tuer Banquo, et au milieu d'un grand festin on lui apporte la
nouvelle de l'assassinat. Il sourit et porte la sant de Banquo.
Soudain, bless par sa conscience, il voit le spectre de l'homme
engorg; car ce fantme qu'amne Shakspeare n'est pas une machine de
thtre; on sent qu'ici le surnaturel est inutile, et que Macbeth se le
forgerait, quand mme l'enfer ne le lui enverrait pas. Les muscles
crisps, les yeux dilats, la bouche entr'ouverte par une terreur
monstrueuse, il le regarde branler sa tte sanglante, et crie de cette
voix rauque qu'on n'entend que dans les cabanons des fous:

     Je t'en prie, vois ici! Regarde! vois! Oh! que
     dites-vous?--Si les charniers et nos tombeaux rejettent
     ainsi--ceux que nous enterrons, alors nos monuments--ne sont
     que des gsiers de vautours.--Va-t'en! Dlivre mes yeux! que
     la terre te cache!--Tes os sont sans moelle, ton sang est
     froid,--tu n'as point de regard dans ces yeux--qui
     flamboient contre moi!--Autrefois, quand la cervelle tait
     rpandue, l'homme mourait,--et c'tait la fin. Mais
     aujourd'hui ils se relvent--avec vingt plaies mortelles
     dans le crne,--et nous poussent hors de nos escabeaux[286].

Le corps tremblant comme un pileptique, les dents serres, l'cume aux
lvres, il s'affaisse, et ses membres palpitent  terre, traverss de
frissons convulsifs, pendant qu'un hoquet sourd soulve sa poitrine
haletante et meurt dans son gosier gonfl. Quelle joie peut rester  un
homme assig de tels rves? Cette large campagne sombre qu'il regarde
du haut de son chteau n'est qu'un champ de mort hant d'apparitions
funbres. L'cosse, qu'il dpeuple, est un cimetire o, lorsqu'on
entend le glas des cloches pour un homme qui meurt, on ne demande plus
pour qui; o l'on ne voit plus personne sourire, sauf les enfants; o la
vie des hommes de bien se fane avant les fleurs qu'ils ont  leur
chapeau[287]. Son me est pleine de scorpions. Il s'est sol
d'horreurs, et la fade odeur du sang l'a dgot du reste. Il va
trbuchant sur les cadavres qu'il entasse avec le sourire machinal et
dsespr du maniaque assassin. Dsormais la mort, la vie, tout lui est
gal; l'habitude du meurtre l'a mis hors de l'humanit. On lui annonce
la mort de sa femme:

     Elle aurait d mourir plus tard;--on aurait eu alors un
     moment pour cette nouvelle.--Demain, puis demain, et puis
     demain;--chacun des jours se glisse ainsi  petits
     pas,--jusqu' la dernire syllabe que le temps crit dans
     son livre.--Et tous nos hiers ont clair pour quelques
     fous--la route poudreuse de la mort. teins-toi!  bas!
     lumire d'un instant!--La vie n'est qu'une ombre voyageuse,
     un pauvre acteur--qui se dmne et s'agite pendant son heure
     sur le thtre,--et qu'ensuite on n'entend plus. C'est un
     conte--dit par un idiot, plein de fracas et de furie,--et
     qui n'a pas de sens[288].

Il lui reste l'endurcissement du crime, la croyance fixe en la
destine. Traqu par ses ennemis, attach comme un ours au poteau, il
combat, inquiet seulement de la prdiction des sorcires, sr d'tre
invulnrable tant que l'homme qu'elles ont dsign n'aura point paru. Sa
pense dsormais habite le monde surnaturel, et jusqu'au dernier terme
il marche les yeux fixs sur le rve qui l'a possd ds le premier pas.

Comme l'histoire de Macbeth, l'histoire d'Hamlet est le rcit d'un
empoisonnement moral. Hamlet est une me dlicate, d'une imagination
passionne comme celle de Shakspeare. Il a vcu heureux jusqu'ici,
occup de nobles tudes, habile dans les exercices du corps et de
l'esprit, ayant le got des arts, aim du plus noble pre, pris de la
plus pure et de la plus charmante des filles, confiant, gnreux,
n'ayant aperu encore, du haut du trne o il est n, que la beaut, le
bonheur et les grandeurs de la nature et de l'humanit[289]. Sur cette
me, que le naturel et l'ducation rendent plus sensible que les autres,
le malheur fond tout d'un coup, extrme, accablant, choisi pour dtruire
toute croyance et tout ressort d'action: il a vu d'un regard toute la
laideur de l'homme, et c'est dans sa mre que ce spectacle lui a t
donn. Son esprit est encore intact; mais  la violence du style,  la
crudit des dtails prcis,  l'effrayante tension de toute la machine
nerveuse, jugez si l'homme n'a pas dj pos un pied au bord de la
folie:

     Oh! si cette chair, cette chair trop solide, voulait se
     fondre,--se dissoudre et s'vanouir en rose!--Ou si l'ternel
     n'avait pas tabli--son dcret contre le meurtre de soi-mme! 
     Dieu!  Dieu!--Combien fastidieuses, uses, plates et vides--me
     semblent toutes les pratiques de ce monde!--Fi sur lui!  fi!
     C'est un jardin de mauvaises herbes--qui montent en graine,
     toutes moisies et grossires;--il en est plein, il n'y a rien
     d'autre.... Qu'elle en soit venue l!--Mort depuis deux mois
     seulement! Non, pas tant, pas deux mois! Un si noble roi! si
     tendre pour ma mre,--qu'il n'aurait pas souffert que les vents
     du ciel--vinssent trop rudement visiter son visage. Et pourtant
     au bout d'un mois....--Je ne veux pas y penser. Fragilit, ton
     nom est femme.--Un petit mois. Avant d'avoir us ces
     souliers--avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre
     pre,--avant que le sel de ses indignes larmes--et laiss de la
     rougeur dans ses yeux endoloris,--elle s'est marie.--
     dtestable hte! Galoper--avec cette dextrit  des draps
     incestueux!--Cela n'est pas bon, cela ne peut venir  bien.--Mais
     brise-toi, mon coeur, car il faut que je tienne ma langue[290].

Il a dj des soubresauts de pense, des commencements d'hallucination,
indices de ce qu'il deviendra plus tard. Au milieu de la conversation,
l'image de son pre surgit devant son esprit. Il croit le voir. Que
sera-ce donc lorsque le fantme, rompant son suaire et ouvrant les
pesantes mchoires de marbre du spulcre, viendra la nuit, au sommet
d'un promontoire, lui rvler les tortures de sa prison de flammes et le
fratricide qui l'y a prcipit? Il dfaille; mais la douleur le roidit,
et il veut vivre:

     .... Contiens-toi, contiens-toi, mon coeur.--Et vous, mes
     muscles, ne vieillissez pas en un instant;--mais roidissez-vous,
     et portez-moi jusqu'au bout. Me souvenir de toi?--Oui, pauvre
     ombre, tant que la mmoire aura un sige--dans ce monde dtraqu.
     Me souvenir de toi?--Oui, du registre de ma mmoire,--j'effacerai
     tous les tendres souvenirs vulgaires,--toutes les maximes des
     livres, toutes les empreintes, tous les vestiges du pass.--Et
     ton commandement seul y vivra.-- tratre! tratre! tratre!
     souriant et damn!--Mes tablettes. C'est cela; j'y cris--qu'on
     peut sourire, sourire et tre un tratre.--Au moins cela est vrai
     en Danemark.--Ainsi, mon oncle, vous tes l[291].

Ce geste saccad, cette fivre de la main qui crit, cette frnsie de
l'attention, annoncent l'invasion d'une demi-monomanie. Quand ses amis
arrivent, il leur fait des phrases d'enfant et d'idiot. Il n'est plus
matre des mots; les paroles vides tourbillonnent dans sa cervelle, et
sortent de sa bouche comme en un rve. On l'appelle, il rpond en
imitant le cri du chasseur qui siffle son faucon: Hillo! ho! ho! l'ami!
viens, mon oiseau, viens! Au moment o ils lui jurent le secret, le
fantme au-dessous d'eux rpte: Jurez! Hamlet reprend avec
l'excitation nerveuse d'une gaiet convulsive:

     Ha! ha! camarade, tu parles. Es-tu l, mon brave?--Avancez.
     Vous entendez le camarade qui est dans la cave?--Consentez 
     jurer.

     LE FANTME (_de dessous terre_).

     Jurez.

     HAMLET.

     _Hic et ubique?_ Alors nous allons changer de place.--Venez
     ici, messieurs. Jurez par mon pe.

     LE FANTME (_de dessous terre_).

     Jurez par son pe.

     HAMLET.

     Bien dit, vieille taupe! Tu troues la terre bien
     vite!--Excellent pionnier[292]!

Comprenez-vous qu'en disant cela ses dents claquent, ses genoux
s'entre-choquent, il est ple comme sa chemise? L'extrme angoisse
aboutit ici  une sorte de rire qui est un spasme. Dsormais Hamlet
parle comme s'il avait une attaque de nerfs continue. Sa dmence est
feinte, je le veux; mais son esprit, comme une porte dont les gonds sont
tordus, tourne et claque  tout vent avec une prcipitation folle et un
bruit discordant. Il n'a pas besoin de chercher les ides bizarres, les
incohrences apparentes, les exagrations, le dluge de sarcasmes qu'il
entasse. Il les trouve en lui; il ne se force pas, il n'a qu'
s'abandonner  lui-mme. Quand il fait jouer la pice qui doit dmasquer
son oncle, il se lve, il s'assoit, il vient poser sa tte sur les
genoux d'Ophlie, il interpelle les acteurs, il commente la pice aux
spectateurs; ses nerfs sont crisps, sa pense exalte est comme une
flamme qui ondoie et petille, et ne trouve pas assez d'aliments dans la
multitude des objets qui l'entourent et auxquels elle se prend. Quand le
roi se lve dmasqu et troubl, Hamlet chante et dit: N'est-ce pas,
Horatio! cette chanson avec une fort de plumes et deux roses de Provins
sur mes escarpins, en voil assez pour m'obtenir une place dans une
troupe de comdiens[293]. Et il rit terriblement, car il est dcid au
meurtre. Il est clair que cet tat est une maladie, et que l'homme ne
vivra pas.

Dans une me aussi ardente pour penser et aussi puissante pour sentir,
que reste-t-il, sinon le dgot et le dsespoir? Nous teignons de la
couleur de nos penses la nature entire; nous faisons le monde  notre
image; quand notre me est malade, nous ne voyons plus que maladie dans
l'univers. Cette admirable construction, la terre, me semble un strile
promontoire. Ce dme superbe, regardez, ce splendide firmament suspendu
sur nous, ce toit majestueux incrust de flammes d'or, eh bien! je n'y
vois qu'un sale et infect amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que
l'homme! quelle noble raison! quelles facults infinies! Dans sa forme,
dans ses mouvements, comme il est achev et admirable! Par ses actions,
combien semblable  un ange! Par son intelligence, combien semblable 
un Dieu! La merveille du monde! le roi de la cration! Et cependant
pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussire? L'homme ne me
plat point, ni la femme non plus[294]. Dornavant sa pense fltrit
tout ce qu'elle touche. Il raille amrement devant Ophlie le mariage et
l'amour. La beaut! l'innocence! La beaut n'est qu'un moyen de
prostituer l'innocence. Va-t'en dans un clotre. Pourquoi voudrais-tu
faire souche de pcheurs? Quel besoin ont des coquins comme moi de
ramper entre ciel et terre? Nous sommes des vauriens fieffs, tous. N'en
crois pas un[295]. Quand il a tu Polonius par mgarde, il ne s'en
repent gure; c'est un fou de moins. Il se moque lugubrement. O est
Polonius? dit le roi.-- souper.-- souper? o?--Pas dans un endroit o
il mange, mais dans un endroit o il est mang. Une compagnie de
certains vers politiques est attable aprs lui[296]. Et il rpte en
cinq ou six faons ces plaisanteries de fossoyeur. Sa pense habite dj
le cimetire; pour cette philosophie dsespre, l'homme vrai, c'est le
cadavre. Les charges, les honneurs, les passions, les plaisirs, les
projets, la science, tout cela n'est qu'un masque d'emprunt, que la mort
nous te pour laisser voir ce qui est nous-mmes, le crne infect et
grimaant. C'est ce spectacle qu'il va chercher prs de la fosse
d'Ophlie. Il compte les crnes que le fossoyeur dterre: celui-ci fut
un lgiste, celui-l un courtisan. Que de salutations, d'intrigues, de
prtentions, d'arrogance! Et voil qu'aujourd'hui un sale paysan le fait
sauter du bout de sa bche, et joue aux quilles avec lui. Csar ou
Alexandre sont tombs en pourriture et ont fait de la terre grasse; les
matres du monde ont servi  boucher la fente d'un vieux mur. Va
maintenant dans la chambre de madame, et dis-lui qu'elle a beau se
farder haut d'un pouce, elle aura un jour ce gracieux aspect. Va, cela
la fera rire[297]. Lorsqu'on en est l, on n'a plus qu' mourir.

Cette imagination exalte, qui explique sa maladie nerveuse et son
empoisonnement moral, explique aussi sa conduite. S'il hsite  tuer son
oncle, ce n'est point par horreur du sang et par scrupules modernes. Il
est du seizime sicle. Sur le vaisseau, il a crit l'ordre de
dcapiter Rosencrantz et Guildenstern, et de les dcapiter sans
confession. Il a tu Polonius, il a caus la mort d'Ophlie, et n'en a
pas de grands remords. Si une premire fois il a pargn son oncle,
c'est qu'il l'a trouv en prires, et par crainte de l'envoyer au ciel.
Il a cru le frapper le jour o il a frapp Polonius. Ce que son
imagination lui te, c'est le sang-froid et la force d'aller
tranquillement et aprs rflexion mettre une pe dans une poitrine. Il
ne peut faire la chose que sur une suggestion subite; il a besoin d'un
moment d'exaltation; il faut qu'il croie le roi derrire une tapisserie,
ou que, se voyant empoisonn, il le trouve sous la pointe de son
poignard. Il n'est pas matre de ses actions; c'est l'occasion qui les
lui dicte; il ne peut pas mditer le meurtre, il doit l'improviser.
L'imagination trop vive puise la volont par l'nergie des images
qu'elle entasse et par la fureur d'attention qui l'absorbe. Vous
reconnaissez en lui l'me d'un pote qui est fait non pour agir, mais
pour rver, qui s'oublie  contempler les fantmes qu'il se forge, qui
voit trop bien le monde imaginaire pour jouer un rle dans le monde
rel, artiste qu'un mauvais hasard a fait prince, qu'un hasard pire a
fait vengeur d'un crime, et qui, destin par la nature au gnie, s'est
trouv condamn par la fortune  la folie et au malheur. Hamlet, c'est
Shakspeare, et, au bout de cette galerie de figures qui ont toutes
quelques traits de lui-mme, Shakspeare s'est peint dans le plus profond
de ses portraits.

Si Racine ou Corneille avaient fait une psychologie, ils auraient dit
avec Descartes: L'homme est une me incorporelle, servie par des
organes, doue de raison et de volont, habitant des palais ou des
portiques, faite pour la conversation et la socit, dont l'action
harmonieuse et idale se dveloppe par des discours et des rpliques
dans un monde construit par la logique en dehors du temps et du lieu.

Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol:
L'homme est une machine nerveuse, gouverne par un temprament, dispose
aux hallucinations, emporte par des passions sans frein, draisonnable
par essence, mlange de l'animal et du pote, ayant la verve pour
esprit, la sensibilit pour vertu, l'imagination pour ressort et pour
guide, et conduite au hasard, par les circonstances les plus dtermines
et les plus complexes,  la douleur, au crime,  la dmence et  la
mort.

[Note 262: Voyez encore dans Timon, et surtout dans Hotspur,
l'exemple parfait de l'imagination vhmente et draisonnable.]

[Note 263:

  CORIOLANUS.

  By Jupiter, forget:--
  I am weary; yea, my memory is tir'd.
  Have we no wine here?]

[Note 264:

  CORIOLANUS.

  Come I too late?...
  O! let me clip you
  In arms as sound as when I woo'd; in heart
  As merry as when our nuptial day was done.]

[Note 265:

  CORIOLANUS.

  I thank you, general;
  But cannot make my heart consent to take
  A bribe to pay my sword....]

[Note 266:

  No more, I say;
  For that I have not wash'd my nose that bled,
  Or foil'd some debile wretch,--you shout me forth
  In acclamations hyperbolical;
  As if I loved my little should be dieted
  In praises sauc'd with lies.]

[Note 267:

  I will go wash;
  And when my face is fair, you shall perceive,
  Whether I blush, or no. Howbeit, I thank you,
  I mean to stride your steed....]

[Note 268:

  Bid them wash their faces,
  And keep their teeth clean....
  To beg of Hob and Dick....]

[Note 269:

  What must I say?
  I pray, sir.... Plague upon 't! I cannot bring
  My tongue to such a pace:--look, sir; my wounds;
  I got them in my country's service, when
  Some certain of your brethren roar'd, and ran
  From the noise of our own drums.]

[Note 270:

  .... Come, enough.--Enough, with over-measure.

  CORIOLANUS.

  No, take more:
  What may be sworn by, both divine and human,
  Seal what I end withal:--at once pluck out
  The multitudinous tongue; let them not lick
  The sweet which is their poison:
  .... Throw their power i' the dust.]

[Note 271:

  Hence, old goat! Hence, rotten thing, or I shall
  Shake thy bones out of thy garments.
  .... You speak o' the people,
  As if you were a god to punish, not a man
  Of their infirmity.]

[Note 272:

  VOLUMNIA.

  .... My praises first made thee a soldier....]

[Note 273:

  .... The smiles of knaves
  Tent in my cheeks; and school-boy's tears take up
  The glasses of my sight! A beggar's tongue
  Make motion through my lips; and my arm'd knees,
  Who bow'd but in my stirrup, bend like his
  That has receiv'd an alms.
  .... Yet were there but this single plot to lose,
  This mould of Marcius, they to dust should grind it.
  And throw it against the wind....]

[Note 274:

  Pray, be content;
  Mother, I am going to the market-place;
  Chide me no more. I'll mountebank their loves,
  Cog their hearts from them, and come home belov'd
  Of all the trades in Rome. Look, I am going.]

[Note 275:

  CORIOLANUS.

  How! traitor?

  MENENIUS.

  Nay; temperately; your promise.

  CORIOLANUS.

  The fires i' the lowest hell fold in the people!
  Call me their traitor!--Thou injurious tribune!
  Within thine eyes sat twenty thousand deaths,
  In thine hands clutch'd as many millions, in
  Thy lying tongue both numbers, I would say,
  Thou liest, unto thee, with a voice as free
  As I do pray the gods.]

[Note 276:

  Let them pronounce the steep Tarpeian death,
  Vagabond exile, flaying; pent to linger
  But with a grain a day, I would not buy
  Their mercy at the price of one fair word;
  Nor check my courage for what they can give,
  To hav't with saying, Good morrow.]

[Note 277:

  You common cry of curs! whose breath I hate
  As reek o' the rotten fens, whose loves I prize
  As the dead carcases of unburied men
  That do corrupt my air, I banish you.
  .... Despising,
  For you, the city, thus I turn my back:
  There is a world elsewhere.]

[Note 278:

  MACBETH.

  .... Why do I yield to that suggestion,
  Whose horrid image doth unfix my hair,
  And make my seated heart knock at my ribs?...
  .... My thought, whose murder yet is but fantastical,
  Shakes so my single state of man that function
  Is smother'd in surmise; and nothing is,
  But what is not.]

[Note 279:

  .... Now o'er the one half world
  Nature seems dead, and wicked dreams abuse
  The curtain'd sleep; now witchcraft celebrates
  Pale Hecate's offerings; and wither'd Murder,
  Alarum'd by his sentinel, the wolf,
  Whose howl's his watch, thus, with his stealthy pace,
  With Tarquin's ravishing strides, towards his design,
  Moves like a ghost.                           (_A bell rings._)
  I go, and it is done; the bell invites me.
  Hear it not, Duncan; for it is a knell
  That summons thee to heaven, or to hell.]

[Note 280:

  What hands are here? Ha, they pluck out mine eyes!]

[Note 281:

  MACBETH.

  One cried, _God bless us!_ and _Amen_, the other;
  As they had seen me with these hangman's hands
  Listening their fear; I could not say, Amen,
  When they did say, God bless us!
  .... But wherefore could I not pronounce, Amen?
  I had most need of blessing, and Amen
  Stuck in my throat.]

[Note 282:

                Sleep no more!
  Macbeth doth murder Sleep, the innocent Sleep;
  Sleep, that knits up the ravell'd sleave of care,
  The death of each day's life, sore labour's bath!
  Balm of hurt minds, chief nourisher in life's feast.
  .... Glamis hath murder'd sleep; and therefore Cawdor
  Shall sleep no more--Macbeth shall sleep no more!]

[Note 283:

  To know my deed,--'twere best not know myself. (_Knock._)
  Wake Duncan with thy knocking! Ay, would thou couldst.]

[Note 284:

  Had I but died an hour before this chance,
  I had liv'd a blessed time; for, from this instant,
  There's nothing serious in mortality:
  All is but toys: renown and grace, is dead;
  The wine of life is drawn, and the mere lees
  Is left this vault to brag of.]

[Note 285:

                  I am in blood,
  Steep'd in so far, that, should I wade no more,
  Returning were as tedious as go o'er.
  .... But let the frame of things disjoint, both the worlds suffer,
  Ere we will eat our meal in fear, and sleep
  In the affliction of these terrible dreams
  That shake us nightly. Better be with the dead
  Whom we, to gain our place, have sent to peace,
  Than on the torture of the mind to lie
  In restless ecstasy. Duncan is in his grave;
  After life's fretful fever he sleeps well,
  Treason has done his worst; nor steel nor poison,
  Malice domestic, foreign levy, nothing
  Can touch him farther!]

[Note 286:

  Prithee, see there! Behold! look! lo! how say you?
  If charnel-houses and our graves must send
  Those that we bury, back, our monuments
  Shall be the maws of kites.
  Blood hath been shed ere now, i' the olden time,--
  Ay, and since too, murthers have been perform'd
  Too terrible for the ear. The times have been
  That, when the brains were out, the man would die,
  And there an end. But now! they rise again
  With twenty mortal murthers on their crowns,
  And push us from our stools.

  Avaunt! and quit my sight! Let the earth hide thee!
  Thy bones are marrowless, thy blood is cold;
  Thou hast no speculation in those eyes
  Which thou dost glare with!]

[Note 287:

                    Alas, poor country!
  Almost afraid to know itself! It cannot
  Be call'd our mother, but our grave. Where nothing
  But he who knows nothing, is once seen to smile,
                  Where ... the dead man's knell
  Is scarce ask'd, for whom and good men's lives
  Expire before the flowers in their caps,
  Dying, or ere they sicken.]

[Note 288:

  She should have died hereafter;
  There would have been a time for such a word.--
  To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
  Creeps in this petty pace from day to day,
  To the last syllable of recorded time,
  And all our yesterdays have lighted fools
  The way to dusty death. Out, out, brief candle!
  Life's but a walking shadow; a poor player
  That struts and frets his hour upon the stage,
  And then is heard no more; it is a tale
  Told by an idiot, full of sound and fury,
  Signifying nothing....
  I 'gin to be a-weary of the sun,
  And wish the estate o' the world were now undone.
  .... They have tied me to a stake; I cannot fly,
  But, bear-like, I must fight the course.
                    .... I have supp'd full with horrors.
  Direness, familiar to my slaught'rous thoughts,
  Cannot once start me.]

[Note 289: Goethe, _Wilhelm Meister_.]

[Note 290:

  O, that this too, too solid flesh would melt,
  Thaw, and resolve itself into a dew!
  Or that the Everlasting had not fix'd
  His canon 'gainst self-slaughter! O God! O God!
  How weary, stale, flat, and unprofitable,
  Seem to me all the uses of this world!
  Fye on 't! O fye! 'tis an unweeded garden,
  That grows to seed; things rank, and gross in nature,
  Possess it merely. That it should come to this!
  But two months dead! nay, not so much, not two:
  So excellent a king....
  So loving to my mother,
  That he might not beteem the winds of heaven
  Visit her face too roughly. Heaven and earth!
                    .... And yet, within a month,
  Let me not think on 't;--Frailty, thy name is woman!...
  A little month; or ere those shoes were old,
  With which she follow'd my poor father's body....
  Ere yet the salt of most unrighteous tears
  Had left the flushing in her galled eyes,
  She married:--O most wicked speed, to post
  With such dexterity to incestuous sheets!
  It is not, nor it cannot, come to good;
  But break, my heart, for I must hold my tongue!]

[Note 291:

                  Hold, hold, my heart;
  And you my sinews, grow not instant old,
  But bear me stiffly up!--Remember thee?
  Ay, poor Ghost, while memory holds a seat
  In this distracted globe. Remember thee?
  Yea, from the table of my memory
  I'll wipe away all trivial fond records,
  All saws of books, all forms, all pressures past.
  And thy commandment all alone shall live.
  O villain, villain, smiling, damned villain!
  My tablet;--meet it is, I set it down,
  That one may smile, and smile, and be a villain;
  At least, I am sure, it may be so in Denmark:
  So, uncle, there you are.]

[Note 292:

  HAMLET.

  Ha, ha, boy, say'st thou so? art thou there, true-penny?
  Come on, you hear this fellow in the cellarage,--
  Consent to swear.

  GHOST (_beneath_).

  Swear.

  HAMLET.

  _Hic et ubique_? Then we will shift our ground;
  Come hither, gentlemen, swear by my sword.

  GHOST (_beneath_).

  Swear by his sword.

  HAMLET.

  Well said, old mole! canst work i' the earth so fast?
  A worthy pioneer!]

[Note 293: HAMLET.

Would not this, sir, and a forest of feathers (if the rest of my
fortunes turn Turk with me), with two provincial roses on my razed
shoes, get me a fellowship in a cry of players, sir?]

[Note 294: This goodly frame, the earth, seems to me a sterile
promontory; this most excellent canopy, the sky, look you, this brave
overhanging firmament, this majestical roof fretted with golden fire,
why, it appears no other thing to me than a foul and pestilent
congregation of vapours. What a piece of work is a man! How noble in
reason! how infinite in faculties! In form, in moving, how express and
admirable! In action, how like an angel! In apprehension, how like a
god! the beauty of the world! the paragon of animals! And yet, to me,
what is this quintessence of dust? Man delights not me, nor woman
neither.]

[Note 295: Get thee to a nunnery; why wouldst thou be a breeder of
sinners? What should such fellows as I do crawling between earth and
heaven? We are arrant knaves, all; believe none of us.]

[Note 296:

  KING.

  Now, Hamlet, where's Polonius?

  HAMLET.

  At supper.

  KING.

  At supper? Where?

  HAMLET.

  Not where he eats, but where he is eaten: a certain convocation of
  politic worms are e'en at him.]

[Note 297:

HAMLET.

Now get you to my lady's chamber, and tell her, let her paint an inch
thick, to this favour she must come; make her laugh at that.]


IX

Un pareil pote pourra-t-il s'astreindre toujours  imiter la nature? Ce
monde potique qui s'agite dans son cerveau ne s'affranchira-t-il jamais
des lois du monde rel? N'est-il pas assez puissant pour suivre les
siennes? Il l'est, et la posie de Shakspeare aboutit naturellement au
fantastique. L est le plus haut degr de l'imagination draisonnable et
cratrice. Rejetant la logique ordinaire, elle en cre une nouvelle;
elle unit les faits et les ides dans un ordre nouveau, absurde en
apparence, au fond lgitime; elle ouvre le pays du rve, et son rve
fait illusion comme la vrit.

Lorsqu'on entre dans les comdies de Shakspeare, et mme dans ses
demi-drames[298], il semble qu'on le voie sur le seuil,  la faon de
l'acteur charg du prologue, pour empcher le public de se mprendre et
pour lui dire: Ne prenez pas trop au srieux ce que vous allez couter;
je me joue. Mon cerveau rempli de songes a voulu se les donner en
spectacle, et les voici. Des palais, de lointains paysages, les nues
transparentes qui tachent de leurs flocons gris l'horizon matinal,
l'embrasement de splendeur rouge o se plonge le soleil du soir, de
blanches colonnades prolonges  perte de vue dans l'air limpide, des
cavernes, des chaumires, le dfil fantasque de toutes les passions
humaines, le jeu irrgulier des aventures imprvues, voil le ple-mle
de formes, de couleurs et de sentiments que je laisse se brouiller et
s'enchevtrer devant moi, cheveau nuanc de soies clatantes, lgre
arabesque dont les lignes sinueuses, croises et confondues, garent
l'esprit dans le capricieux ddale de leurs enroulements infinis. Ne la
jugez pas comme un tableau. N'y cherchez pas une composition exacte, un
intrt unique et croissant, la savante conomie d'une action bien
mnage et bien suivie. J'ai sous les yeux des nouvelles et des romans
que je dcoupe en scnes. Peu m'importe l'issue, je m'amuse en chemin.
Ce qui me plat, ce n'est point l'arrive, c'est le voyage. Est-il
besoin d'aller si droit et si vite? Ne tenez-vous qu' savoir si le
pauvre marchand de Venise chappera au couteau de Shylock? Voici deux
amants heureux, assis au pied du palais dans la nuit sereine; ne
voulez-vous pas couter la tranquille rverie qui, pareille  un parfum,
sort du fond de leur coeur?

     Comme la clart de la lune dort doucement sur le gazon!--Asseyons-nous
     ici; que les sons des instruments--viennent flotter  nos
     oreilles.--Le calme suave et la nuit--conviennent aux accents de
     l'aimable harmonie.--Assieds-toi, Jessica. Regarde comme ces fleurs
     serres--d'or tincelant incrustent le parquet du ciel.--Jusqu'aux
     plus petits de ces orbes que tu regardes,--ils chantent tous dans
     leur mouvement comme des chrubins,--accompagnant sans fin les
     jeunes choeurs des anges.--Tel est l'harmonieux concert des mes
     immortelles.--Mais tant que la ntre est enferme dans ce
     grossier vtement--de boue prissable, nous ne pouvons les
     entendre[299].

N'ai-je pas le droit, quand j'aperois la grosse face rieuse d'un
valet bouffon, de m'arrter auprs de lui, de le voir gesticuler,
gambader, bavarder, faire cent gestes et cent mines, et me donner la
comdie de sa verve et de sa gaiet? Deux fins gentilshommes passent.
J'coute le feu roulant de leurs mtaphores, et je suis leur escarmouche
de bel esprit. Voici dans un coin une nave et mutine physionomie de
jeune fille. Me dfendez-vous de m'attarder auprs d'elle, de regarder
ses sourires, ses brusques rougeurs, la moue enfantine de ses lvres
roses, et la coquetterie de ses jolis mouvements? Vous tes bien press,
si le babil de cette voix frache et sonore ne sait pas vous retenir.
N'est-ce pas un plaisir de voir cette succession de sentiments et de
figures? Votre imagination est-elle si pesante, qu'il faille le
mcanisme puissant d'une intrigue gomtrique pour l'branler? Mes
spectateurs du seizime sicle avaient l'motion plus facile. Un rayon
de soleil gar sur un vieux mur, une folle chanson jete au milieu d'un
drame les occupaient aussi bien que la plus noire catastrophe. Aprs
l'horrible scne o Shylock brandit son couteau de boucher contre la
poitrine nue d'Antonio, ils voyaient encore volontiers la petite
querelle de mnage et l'amusante taquinerie qui finit la pice. Comme
l'eau molle et agile, leur me s'levait et s'abaissait en un instant au
niveau de l'motion du pote, et leurs sentiments coulaient sans peine
dans le lit qu'il avait creus. Ils lui permettaient de vagabonder en
voyage, et ne lui dfendaient pas de faire deux voyages  la fois. Ils
souffraient plusieurs intrigues en une seule. Que le plus lger fil les
unt, c'tait assez. Lorenzo enlevait Jessica, Shylock tait frustr de
sa vengeance, les amants de Portia chouaient dans l'preuve impose;
Portia dguise en juge prenait  son mari l'anneau qu'il avait promis
de ne jamais quitter: ces trois ou quatre comdies, dtaches,
confondues, s'embrouillaient et se droulaient ensemble, comme une
tresse dnoue o serpentent des fils de cent couleurs. Avec la
diversit mes spectateurs acceptaient l'invraisemblance. La comdie est
chose lgre, aile, qui voltige parmi les rves, et dont on briserait
les ailes, si on la retenait captive dans l'troite prison du bon sens.
Ne pressez pas trop ses fictions, ne sondez pas ce qu'elles renferment.
Qu'elles passent sous vos yeux comme un songe charmant et rapide.
Laissez l'apparition fugitive s'enfoncer dans la brillante et vaporeuse
contre d'o elle est sortie. Elle vous a fait un instant illusion,
c'est assez. Il est doux de quitter le monde rel; l'esprit se repose
dans l'impossible. Nous sommes heureux d'tre dlivrs des rudes chanes
de la logique, d'errer parmi les aventures tranges, de vivre en plein
roman et de savoir que nous y vivons. Je n'essaye pas de vous tromper et
de vous faire croire au monde o je vous mne. Il faut n'y pas croire
pour en jouir. Il faut s'abandonner  l'illusion et sentir qu'on s'y
abandonne. Il faut sourire en l'coutant. On sourit dans _Winter's Tale_
quand Hermine descend de son pidestal et que Lonts retrouve dans la
statue sa femme, qu'il croyait morte. On sourit dans _Cymbeline_
lorsqu'on voit la caverne solitaire o les jeunes princes ont vcu en
sauvages et en chasseurs. L'invraisemblance te aux motions leur pointe
piquante. Les vnements intressent ou touchent sans faire souffrir. Au
moment o la sympathie est trop vive, on se dit qu'ils ne sont qu'un
songe. Ils deviennent semblables aux objets lointains, dont la distance
adoucit les contours, et qu'elle enveloppe dans un voile lumineux d'air
bleutre. La vraie comdie est un opra. On y coute des sentiments sans
trop songer  l'intrigue. On suit les mlodies tendres ou gaies sans
rflchir qu'elles interrompent l'action. On rve ailleurs avec la
musique; j'essaye ici de faire rver avec des vers.

L-dessus le prologue se retire, et voici venir les acteurs.

_Comme il vous plaira_ est une fantaisie. D'action il n'y en a point;
d'intrt, il n'y en a gure; de vraisemblance, il y en a moins encore.
Et le tout est charmant. Deux cousines, filles de princes, arrivent dans
une fort avec le bouffon de la cour, Celia dguise en bergre,
Rosalinde en jeune homme. Elles y trouvent le vieux duc, pre de
Rosalinde, qui, chass de son tat, vit avec ses amis en philosophe et
en chasseur. Elles y trouvent des bergers amoureux qui poursuivent de
leurs chansons et de leurs prires des bergres indociles. Elles y
retrouvent ou elles y rencontrent des amants qui deviennent leurs poux.
Tout d'un coup on annonce que le mchant duc Frdric, qui avait usurp
la couronne, vient de se retirer dans un clotre et de rendre le trne
au vieux duc exil. On s'pouse, on danse, et tout finit par une fte
pastorale. Quel est l'agrment de cette folie? C'est d'abord d'tre une
folie; le manque de srieux repose. Point d'vnements ni d'intrigue. On
suit doucement le courant ais d'motions gracieuses ou mlancoliques
qui vous emmne et vous promne sans vous lasser. Le lieu ajoute 
l'illusion et au charme. C'est une fort d'automne, o les rayons
attidis percent les feuilles rougissantes des chnes, ou les frnes
demi-dpouills tremblent et sourient au faible souffle du vent du soir.
Les amants errent aux bords des ruisseaux qui courent en babillant sous
les racines antiques. On aperoit, en les coutant, de lgers bouleaux
dont la robe de dentelle s'illumine sous le soleil inclin qui les dore,
et la pense s'gare en des alles de mousse o s'amortit le bruit des
pas. Quel lieu mieux choisi pour la comdie de sentiment et pour la
fantaisie du coeur! N'est-on pas bien ici pour entendre des causeries
d'amour? Quelqu'un a vu dans cette clairire Orlando, l'amant de
Rosalinde; elle l'apprend, et rougit. Ah! mauvais jour! Mais qu'a-t-il
fait, quand tu l'as vu? Qu'a-t-il dit? Quel air avait-il? D'o
venait-il? Que fait-il ici? M'a-t-il demande? O demeure-t-il? Comment
t'a-t-il quitte? Quand le reverras-tu?[300] Puis d'un ton plus bas,
en hsitant un peu: A-t-il aussi bonne mine que le jour o il a
combattu? Cela ne tarit pas. Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand
je pense, je parle. Chre, chre, va donc. Questions sur questions,
elle ferme la bouche  son amie, qui veut rpondre.  chaque mot, elle
plaisante, mais agite, en rougissant, avec une gaiet factice; sa
poitrine se soulve et son coeur bat. Elle s'est remise pourtant, quand
arrive Orlando; elle badine avec lui; abrite par son dguisement, elle
lui fait dire qu'il aime Rosalinde. L-dessus elle le lutine, en
foltre, en espigle, en coquette qu'elle est. Non, non, vous n'aimez
pas. Orlando rpte, et elle se donne le plaisir de le faire rpter
plus d'une fois. Elle petille d'esprit, de moqueries, de malices; ce
sont de jolies colres, des bouderies feintes, des clats de rire, un
babil tourdissant, de charmants caprices. Tenez, faites-moi la cour.
Je suis en humeur de fte, et je pourrais bien consentir. Que me
diriez-vous si j'tais votre Rosalinde[301]? Et  chaque instant elle
lui rpte avec un fin sourire: N'est-ce pas, je suis votre Rosalinde?
Orlando proteste qu'il mourra. Mourir! Et qui jamais s'est avis de
mourir d'amour! Voyons les modles: Landre? Un jour il prit
maladroitement un bain dans l'Hellespont, et l-dessus les potes ont
dit qu'il est mort d'amour. Trolus? Un Grec lui cassa la tte de sa
massue, et l-dessus les potes ont dit qu'il est mort d'amour. Allons,
venez, Rosalinde va tre plus douce. Et aussitt elle joue au mariage
avec lui, et fait prononcer par Celia les paroles solennelles. Elle
agace et tourmente son prtendu mari; elle lui raconte toutes les
fantaisies qu'elle aura, toutes les mchancets qu'elle fera, toutes les
taquineries qu'il endurera. Les rpliques partent coup sur coup comme
des fuses d'or.  chaque phrase, on suit les regards de ces yeux si
vifs, les plis de cette bouche rieuse, les brusques mouvements de cette
taille svelte. C'est la ptulance et la volubilit d'un oiseau. 
cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais de
combien de brasses je suis enfonce dans l'amour[302]!. L-dessus elle
agace cette cousine, elle joue avec ses cheveux, elle l'appelle de tous
ses noms de femme. Antithses sur antithses, mots entre-choqus,
pointes, jolies exagrations, cliquetis de paroles, quand on l'coute,
on croit entendre le ramage d'un rossignol. Ces mtaphores redoubles
comme des trilles, ces roulades sonores de gammes potiques, ce
gazouillement d't ruisselant sous la feuille, changent la pice en un
vritable opra. Les trois amants finissent par entonner une sorte de
trio. Le premier jette une pense, et les autres la rptent. Quatre
fois cette strophe recommence, et la symtrie des ides, jointe au
tintement des rimes, fait du dialogue un concert d'amour[303]. Le besoin
de chanter devient si pressant, qu'un instant aprs les chansons
naissent d'elles-mmes. La prose et la conversation ont abouti  la
posie lyrique. On entre de plain-pied dans ces odes. On ne s'y trouve
pas en pays nouveau. On sent en soi l'motion et la gaiet folle d'un
jour de fte. On voit passer dans une lumire vaporeuse le couple
gracieux que la chanson des deux pages promne autour des bls verts,
parmi les bourdonnements des insectes foltres, au plus beau jour du
printemps en fleur. L'invraisemblance devient naturelle, et l'on ne
s'tonne point quand on voit l'Hymen amener par la main les deux
fiances pour les donner  leurs poux.

Pendant que les jeunes gens chantent, les vieillards causent. Leur vie
aussi est un roman, mais triste. L'me dlicate de Shakspeare, froisse
par les chocs de la vie sociale, s'est rfugie dans les contemplations
de la vie solitaire. Pour oublier les luttes et les chagrins du monde,
il faut s'enfoncer dans une grande fort silencieuse, et sous l'ombre
des rameaux mlancoliques laisser couler et perdre les heures fuyantes
du temps. On regarde les dessins splendides que le soleil dcoupe sur
le tronc blanc des htres, l'ombre des feuilles tremblantes qui vacille
sur la mousse paisse, les longs balancements des cimes; la pointe
blessante des soucis s'mousse; on ne souffre plus, on se souvient
seulement qu'on a souffert; on ne trouve plus en soi qu'une misanthropie
douce, et l'homme renouvel en devient meilleur. Le vieux duc se trouve
heureux de son exil. La solitude lui a donn le repos, l'a dlivr de la
flatterie, l'a ramen  la nature. Il a piti des cerfs qu'il est oblig
de tuer pour se nourrir. Il se trouve injuste quand il voit ces pauvres
innocents tachets, citoyens ns de cette cit dserte, poursuivis sur
leurs propres domaines, et leurs hanches rondes ensanglantes par les
flches[304]. Rien de plus doux que ce mlange de compassion tendre, de
philosophie rveuse, de tristesse dlicate, de plaintes potiques et de
chansons pastorales. Un des seigneurs chante:

     Souffle, souffle, vent d'hiver,--tu n'es point si mchant--que
     l'ingratitude de l'homme;--ta dent n'est pas si aigu,--car on ne
     te voit pas,--quoique ton souffle soit rude.--H! ho! chante, h!
     ho! dans le houx vert.--L'amour n'est que folie, l'amiti n'est
     que feinte.--H! ho! Dans le houx vert!--Cette vie est toute
     rjouie[305].

Parmi eux se trouve une me plus souffrante, Jacques le mlancolique, un
des personnages les plus chers  Shakspeare, masque transparent derrire
lequel on voit la figure du pote. Il est triste parce qu'il est tendre;
il sent trop vivement le contact des choses, et ce qui laisse
indiffrents les autres le fait pleurer[306]. Il ne gronde pas, il
s'afflige; il ne raisonne pas, il s'meut; il n'a pas l'esprit
combattant d'un moraliste rformateur; c'est une me malade et fatigue
de vivre. L'imagination passionne mne vite au dgot. Pareille 
l'opium, elle exalte et elle brise. Elle emmne l'homme dans la plus
haute philosophie, puis le laisse retomber dans des caprices d'enfant.
Jacques quitte les autres brusquement, et s'en va dans les coins du bois
pour tre seul. Il aime sa tristesse, et ne voudrait pas la changer
contre la joie. Rencontrant Orlando, il lui dit: Rosalinde est le nom
de votre matresse?--Justement.--Je n'aime pas son nom[307]. On voit
qu'il a des boutades de femme nerveuse. Il se choque de ce qu'Orlando
crit des sonnets sur les arbres de la fort. Il est bizarre, et trouve
des sujets de peine et de gaiet l o les autres ne verraient rien de
semblable. Un bouffon! un bouffon! j'ai rencontr un bouffon dans la
fort, un bouffon en habit bariol. Pauvre monde que le ntre! Aussi
vrai que je vis de pain, j'ai rencontr un bouffon qui s'tait couch et
se chauffait au soleil, et maudissait madame la Fortune en bons termes,
en bons termes choisis. Un bouffon en habit bariol! L'entendant
moraliser de la sorte, il s'est mis  rire de ce qu'un bouffon pt tre
si mditatif, et il a ri une heure durant:  noble bouffon! digne
bouffon! L'habit bariol est le seul habit. Oh! que ne suis-je un
bouffon! Mon ambition est d'avoir un habit bariol comme lui[308]. Un
instant aprs, il revient  ses dissertations mlancoliques, peintures
clatantes, dont la vivacit, explique son caractre et trahit
Shakspeare, qui se cache sous son nom.

     .... Le monde entier n'est qu'un thtre,--et tous, hommes et
     femmes, ne sont que des acteurs.--Ils ont leurs entres, leurs
     sorties,--et chaque homme en sa vie joue plusieurs rles.--Ses
     actes sont les sept ges. D'abord l'enfant--qui piaule et vomit
     dans les bras de sa nourrice.--Puis l'colier pleurard, avec sa
     gibecire--et sa face reluisante, matinale, se tranant comme un
     escargot,-- contre-coeur, vers l'cole. Puis l'amant--soupirant
     comme une fournaise, avec une plaintive ballade--en l'honneur des
     sourcils de sa matresse. Ensuite le soldat,--plein de jurons
     bizarres, barbu comme un lopard,--jaloux de son honneur, brusque
     et violent en querelles;--cherchant la fume de la gloire-- la
     gueule du canon. Puis le juge,--au beau ventre rond, garni de
     gras chapons,--le regard svre, la barbe magistralement
     coupe,--rempli de sages maximes et de prcdents modernes;--et
     de cette faon il joue son rle. Le sixime ge, triqu,--devient
     le maigre Pantalon  pantoufles;--des lunettes sur le nez, un sac
     au ct,--son jeune haut-de-chausses bien mnag, cent fois trop
     large--pour ses cuisses rtrcies. Sa forte voix virile,--revenant
     au fausset enfantin, ne rend plus que les sons grles--d'un
     sifflet ou d'un chalumeau. La dernire scne--de cette trange
     histoire accidente--est la seconde enfance, le pur oubli de
     soi-mme.--Plus de dents, plus d'yeux, plus de got, plus
     rien[309].

_Comme il vous plaira_ est un demi-rve. _Le Songe d'une Nuit d't_ est
un rve complet.

La scne, s'enfonant dans le lointain vaporeux de l'antiquit
fabuleuse, recule jusqu' Thse, qui pare son palais pour pouser la
belle reine des Amazones. Le style, charg d'images tourmentes, emplit
l'esprit de visions tranges et splendides, et le peuple arien des
sylphes vient garer la comdie dans le monde fantastique d'o il est
sorti.

C'est d'amour qu'il s'agit encore; de tous les sentiments, n'est-il pas
le plus grand artisan de songes? Mais il n'a point ici pour langage le
caquet charmant de Rosalinde; il est ardent comme la saison. Il ne
s'panche point en conversations lgres, en prose agile et
bondissante; il clate en larges odes rimes, pares de mtaphores
magnifiques, soutenues d'accents passionns, telles que la chaude nuit,
charge de parfums et scintillante d'toiles, en inspire  un pote et 
un amant. Lysander et Hermia conviennent de se rencontrer le soir dans
le bois o souvent ils se sont assis sur des lits de molles violettes, 
l'heure o Phb contemple son front d'argent dans le miroir des
fontaines, et baigne de perles liquides les minces lames du gazon[310].
Ils s'y garent et s'endorment, fatigus, sous les arbres. Un sylphe
touche de la racine magique les yeux du jeune homme, et change son
coeur. Tout  l'heure,  son rveil, il se prendra d'amour pour celle
qu'il apercevra la premire. Cependant Dmtrius, amant rebut d'Hermia,
erre avec Hlna, qu'il rebute, dans le bois solitaire. La fleur magique
le change  son tour: c'est maintenant Hlna qu'il aime. Les amants se
fuient et se poursuivent le long des hautes futaies, dans la nuit
sereine. On sourit de leurs emportements, de leurs plaintes, de leurs
extases, et pourtant on y prend part. Cette passion est un rve, et
cependant elle touche. Elle ressemble  ces toiles ariennes qu'on
trouve le matin sur la crte des sillons o la rose les dpose, et
dont les fils tincellent comme un crin. Rien de plus fragile et rien
de plus gracieux. Le pote joue avec les motions: il les confond, il
les entre-choque, il les redouble, il les emmle. Il noue et dnoue ces
amours comme des choeurs de danse, et l'on voit passer auprs des
buissons verts, sous les yeux rayonnants des toiles, ces nobles et
tendres figures, tantt humides de larmes, tantt illumines par le
ravissement. Ils ont l'abandon de l'amour vrai, ils n'ont point la
grossiret de l'amour sensuel. Rien ne nous fait tomber du monde idal
o Shakspeare nous emmne. blouis par la beaut, ils l'adorent, et le
spectacle de leur bonheur, de leur trouble et de leur tendresse est un
enchantement.

Au-dessus de ces deux couples voltige et bourdonne l'essaim des sylphes
et des fes. Eux aussi, ils aiment. Titania, leur reine, a pour favori
un jeune garon, fils d'un roi de l'Inde, qu'Obron son poux veut lui
ter. Ils se querellent, si bien que d'effroi leurs sylphes vont se
cacher dans la coupe des glands du chne, dans la robe d'or des
primevres. Obron, pour se venger, commande  Puck de toucher de la
fleur magique les yeux de Titania endormie, et voil qu' son rveil la
plus lgre et la plus charmante des fes se trouve prise d'un lourdaud
stupide qui a la tte d'un ne. Elle s'agenouille devant lui. Elle pose
sur ses tempes velues une couronne de fraches fleurs odorantes. Et les
gouttes de rose qui tout  l'heure s'talaient sur les boutons comme
des perles rondes d'Orient s'arrtent maintenant, pareilles  des
larmes, dans les yeux des pauvres fleurettes, comme si elles pleuraient
leur disgrce[311]. Elle appelle autour de lui les gnies qui la
suivent:

     Sautillez devant lui dans ses promenades, et gambadez devant
     ses yeux.--Nourrissez-le d'abricots, de groseilles,--de
     raisins empourprs, de figues vertes et de mres.--Drobez
     aux abeilles sauvages leur sac de miel;--pour l'clairer la
     nuit, coupez leurs cuisses de cire;--allumez-les aux yeux de
     feu du ver luisant,--pour conduire mon amour au lit et pour
     l'veiller;--arrachez les ailes peintes des papillons;--avec
     cet ventail, cartez de ses yeux endormis les rayons de la
     lune.--Venez, faites-lui cortge, conduisez-le  mon
     berceau.--Il me semble que la lune regarde avec des yeux
     humides, et quand elle pleure, chaque fleurette pleure--sur
     quelque virginit perdue.--Arrtez la langue de mon
     bien-aim, amenez-le en silence[312].

Il le faut, car le bien-aim brait horriblement, et  toutes les offres
de Titania, il rpond en demandant du foin. Quoi de plus triste et de
plus doux que cette ironie de Shakspeare? Quelle raillerie contre
l'amour et quelle tendresse pour l'amour! Le sentiment est divin, et son
objet est indigne. Le coeur est ravi, et les yeux sont aveugles. C'est
un papillon dor qui s'agite dans la boue, et Shakspeare, en peignant
ses misres, lui garde toute sa beaut:

     Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs--pendant que je
     caresse tes joues charmantes,--et que j'attache des roses
     musques au poil luisant de ta tte,--et que je baise tes
     belles et larges oreilles,  ma chre joie!--Dors et je vais
     te bercer dans mes bras! Ainsi le chvrefeuille
     parfum--s'enlace amoureusement autour des arbres. Ainsi le
     lierre, comme un fianc,--met son anneau aux doigts d'corce
     des ormes.--Oh! que je t'aime! oh! que je suis folle de
     toi[313]!

Au retour du matin, quand la porte de l'Orient, toute rouge de flammes,
s'ouvre sur la mer avec de beaux rayons bnis, et change en nappes d'or
ses courants verdtres[314], l'enchantement cesse, Titania s'veille
sur sa couche de thym sauvage et de violettes penches. Elle chasse le
monstre; ses souvenirs de la nuit s'effacent dans un demi-jour vague,
comme des montagnes lointaines qui s'vanouissent en nuages. Et les
fes vont chercher dans la rose nouvelle des rubis qu'elles poseront
sur le sein des roses, et des perles qu'elles pendront  l'oreille des
fleurs[315]. Tel est le fantastique de Shakspeare, tissu lger
d'inventions tmraires, de passions ardentes, de raillerie
mlancolique, de posie blouissante, tel qu'un des sylphes de Titania
l'et fait. Rien de plus semblable  l'esprit du pote que ces agiles
gnies, fils de l'air et de la flamme, dont le vol met un cercle autour
de la terre en une seconde, qui glissent sur l'cume des vagues et
bondissent parmi les atomes des vents. Son Ariel vole, invisible
chanteur, autour des naufrags qu'il console, dcouvre les penses des
tratres, poursuit Caliban, la brute farouche, tale devant les amants
des visions pompeuses, et achve tout en un clair[316]. Shakspeare
effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi
brusques, avec un toucher aussi dlicat.

Quelle me! quelle tendue d'action et quelle souverainet d'une
facult unique! que de cratures diverses et quelle persistance de la
mme empreinte! Les voil toutes runies et toutes marques du mme
signe, dpourvues de volont et de raison, gouvernes par le
temprament, l'imagination ou la passion pure, prives des facults qui
sont contraires  celles du pote, matrises par le corps que se
figurent ses yeux de peintre, doues des habitudes d'esprit et de la
sensibilit violente qu'il trouve en lui-mme[317]. Parcourez ces
groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des tats
divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des
radoteurs et des commres, composs d'imagination machinale; plus loin,
la compagnie des gens d'esprit agits par l'imagination gaie et folle;
l-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulve si haut
l'imagination dlicate et qu'emporte si loin l'amour abandonn;
ailleurs, la bande des sclrats endurcis par des passions sans frein,
anims par une verve d'artiste; au centre, le lamentable cortge des
grands personnages dont le cerveau exalt s'emplit de visions
douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intrieur pousse vers le
meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un tage et contemplez
la scne tout entire: l'ensemble porte la mme marque que les dtails.
Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les
horreurs, les dtails crus, les moeurs drgles et froces, la vie
relle tout entire telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie
des biensances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comdie,
promene dans une fantasmagorie de peintures, s'gare  travers le
vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une
imagination qui s'amuse, dcousue et romanesque  plaisir, opra sans
musique, concert de sentiments mlancoliques et tendres qui emporte
l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes
ails, le gnie qui l'a forme. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas
le pote debout derrire la foule de ses cratures? Elles l'ont annonc;
elles ont toutes montr quelque chose de lui. Agile, imptueux,
passionn, dlicat, son gnie est l'imagination pure, touche plus
fortement et par de plus petits objets que le ntre. De l ce style tout
florissant d'images exubrantes, charg de mtaphores excessives dont la
bizarrerie semble de l'incohrence, dont la richesse est de la
surabondance, oeuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et
bondit trop loin. De l cette psychologie involontaire et cette
pntration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une
situation et tous les dtails d'un caractre, les concentre dans chaque
rplique du personnage, et donne  sa figure un relief et une couleur
qui font illusion. De l notre motion et notre tendresse. Nous lui
disons comme Desdmone  Othello: Je vous aime parce que vous avez
beaucoup senti et beaucoup souffert.

[Note 298: _Twelfth Night_, _As you like it_, _Tempest_, _Winter's
Tale_, etc., _Cymbeline_, _Merchant of Venise_, etc.]

[Note 299:

  How sweet the moonlight sleeps upon this bank!
  Here will we sit, and let the sounds of music
  Creep in our ears; soft stillness and the night
  Become the touches of sweet harmony,
  Sit, Jessica; look how the floor of heaven
  Is thick inlaid with patines of bright gold;
  There's not the smallest orb which thou behold'st,
  But in his motion like an angel sings,
  Still quiring to the young-eyed cherubins,
  Such harmony is in immortal souls;
  But whilst this muddy vesture of decay
  Doth grossly close it in, we cannot hear it.
  Come, ho, and wake Diana with a hymn:
  With sweetest touches pierce your mistress' ear,
  And draw her home with sweet music.

  JESSICA.

  I'm never merry when I hear sweet music.]

[Note 300: Alas the day! What did he, when thou saw'st him? What
said he? How look'd he? Wherein went he? What makes he here? Did he ask
for me? Where remains he? How parted he with thee? When shalt thou see
him again?... Looks he as fresh as he did the day he wrestled?

.... Do you not know I am a woman? When I think, I must speak. Sweet,
say on.]

[Note 301: ROSALIND.

Why, how now, Orlando, where have you been all this while? You a lover?

.... Come, woo me, woo me; for now I am in a holiday humour, and like
enough to consent:--What would you say to me now, an I were your very
Rosalind?

.... And I am your Rosalind, am I not your Rosalind?]

[Note 302: O coz, coz, coz, my pretty little coz, that thou didst
know how many fathom deep I am in love....]

[Note 303:

  PHEBE.

  Good shepherd, tell this youth what 'tis to love.

  SILVIUS.

  It is to be all made of sighs and tears;--
  And so I am for Phebe.

  PHEBE.

  And I for Ganymede.

  ORLANDO.

  And I for Rosalind.

  ROSALIND.

  And I for no woman.

  SILVIUS.

  It is to be all made of fantasy,
  All made of passion, and all made of wishes;
  All adoration, duty, observance,
  All humbleness, all patience, and impatience,
  All purity, all trial, all observance;--
  And so I am for Phebe.

  PHEBE.

  And so I am for Ganymede.

  ORLANDO.

  And so I am for Rosalind.

  ROSALIND.

  And so I am for no woman.]

[Note 304:

  DUKE.

  Come, shall we go and kill us venison?
  And yet it irks me, the poor dappled fools,--
  Being native burghers of this desert city,--
  Should, on their own confines, with forked heads,
  Have their round haunches gor'd.]

[Note 305:

  Blow, blow, thou winter wind,
  Thou art not so unkind
  As man's ingratitude;
  Thy tooth is not so keen,
  Because thou art not seen,
  Although thy breath be rude.
  Heigh, ho! sing heigh, ho! unto the green holly:--
  Most friendship is feigning, most loving mere folly!
  Then, heigh, ho, the holly!
  This life is most jolly.]

[Note 306: Comparez Jacques  Alceste. C'est le contraste d'un
misanthrope par raisonnement et d'un misanthrope par imagination.]

[Note 307:

  JACQUES.

  Rosalind is your love's name?

  ORLANDO.

  Yes, just.

  JACQUES.

  I do not like her name.]

[Note 308:

  A fool, a fool!--I met a fool i' the forest,
  A motley fool!--a miserable world!--
  As I do live by food, I met a fool,
  Who laid him down and bask'd him in the sun,
  And rail'd on Lady Fortune in good terms,
  In good set terms,--and yet a motley fool.
  .... O noble fool! worthy fool! Motley's the only wear.
  .... O that I were a fool!
  I am ambitious for a motley coat.]

[Note 309:

  JACQUES.

  All the world's a stage,
  And all the men and women merely players;
  They have their exits and their entrances,
  And one man in his time plays many parts,
  His acts being seven ages. At first, the enfant,
  Mewling and puking in his nurse's arms:
  And then the whining school-boy, with his satchel
  And shining morning face, creeping like snail
  Unwillingly to school. And then the lover,
  Sighing like furnace, with a woful ballad
  Made to his mistress' eye-brow. Then, the soldier,
  Full of strange oaths, and bearded like the pard,
  Jealous in honour, sudden and quick in quarrel;
  Seeking the bubble reputation
  Even in the cannon's mouth. And then, the justice,
  In fair round belly, with good capon lined,
  With eyes severe, and beard of formal cut,
  Full of wise saws and modern instances;
  And so he plays his part. The sixth age shifts
  Into the lean and slipper'd Pantaloon,
  With spectacles on nose, and pouch on side;
  His youthful hose well sav'd, a world too wide
  For his shrunk shanks; and his big manly voice,
  Turning again towards childish treble, pipes
  And whistles in his sound. Last scene of all,
  That ends this strange eventful history,
  Is second childishness, and mere oblivion:
  Sans teeth, sans eyes, sans taste, sans everything]

[Note 310:

  LYSANDER.

  To-morrow night when Phoebe doth behold
  Her silver visage in her wat'ry glass,
  Ducking with liquid pearl the bladed grass,
  (A time that lovers' flights doth still conceal)
  Through Athen's gates have we devised to steal....

  HERMIA.

  .... And in the wood, where often you and I
  Upon faint primrose beds were wont to lie....
  There my Lysander and myself shall meet.]

[Note 311:

  OBERON.

  And that same dew, which sometime on the buds
  Was wont to swell, like round and orient pearls,
  Stood now within the pretty flowrets' eyes,
  Like tears that did their own disgrace bewail.]

[Note 312:

  TITANIA.

  Be kind and courteous to this gentleman;
  Hop in his walks, and gambol in his eyes,
  Feed him with apricocks, and dewberries;
  With purple grapes, green figs and mulberries;
  The honey-bags steal from the humble-bees,
  And, for night-tapers, crop their waxen thighs,
  And light them at the fiery glow-worm's eyes,
  To have my love to bed and to arise;
  And pluck the wings from painted butterflies,
  To fan the moon-beams from his sleeping eyes:
  Come, wait upon him, lead him to my bower.
  The moon, methinks, looks with a watery eye;
  And when she weeps, weeps every little flower,
  Lamenting some enforced chastity.
  Tie up my love's tongue, bring him silently.]

[Note 313:

  Come, sit down on this flowery bed,
  While I thy amiable cheeks do coy,
  And stick musk-roses in thy sleek smooth head,
  And kiss thy fair large ears, my gentle joy.
  Sleep thou, and I will wind thee in my arms.
  So doth the wood-bine, the sweet honey-suckle,
  Gently intwist,--the femal ivy so
  Enrings the barky fingers of the elm.
  O how I love thee! how I dote on thee!]

[Note 314:

  OBERON.

  Even till the eastern gate, all fiery red,
  Opening on Neptune with fair blessed beams,
  Turns into yellow gold his salt-green streams.]

[Note 315:

  These things seem small and extinguishable,
  Like far-off mountains turned into clouds.
  .... I must go seek some dew-drops here,
  And hang a pearl in every cowslip's ear.]

[Note 316:

                My dainty Ariel....
  ... When the bee sucks, there suck I
  In a cowslip's bell I lie....
  Merrily, merrily shall I live now
  Under the blossom that hangs on the bough.
  .... I drink the air before me, and return
  Or e'er your pulse twice beat.
  .... We the globe may compass soon,
  Swifter than the wandering moon.]

[Note 317: Mme loi dans le monde organique et dans le monde moral.
C'est ce que Geoffroy Saint-Hilaire appelle unit de composition.]




CHAPITRE V.

La Renaissance chrtienne.

  I. Les vices de la Renaissance paenne. -- Dcadence des
     civilisations du Midi.

  II. La rforme. -- Aptitude des races germaniques et convenance
     des climats du Nord. -- Les corps et les mes chez Albert Drer.
     -- Ses Martyres et ses Jugements derniers. -- Luther. -- Sa
     conception de la justice. -- Construction du protestantisme. --
     La crise de la conscience. -- La rnovation du coeur. -- La
     suppression des pratiques. -- La transformation du clerg.

  III. La rforme en Angleterre. -- La tyrannie des cours
     ecclsiastiques. -- Les dsordres du clerg. -- L'irritation du
     peuple. -- Intrieur d'un diocse. -- Perscutions et
     conversions. -- La traduction de la Bible. -- Comment les
     vnements bibliques et les sentiments hbraques sont d'accord
     avec les moeurs contemporaines et le caractre anglais. -- Le
     _Prayer-Book_. -- Posie morale et virile des prires et des
     offices. -- La prdication. -- Latimer. -- Son ducation. -- Son
     caractre. -- Son loquence familire et persuasive. -- Sa mort.
     -- Les martyrs sous Marie. -- L'Angleterre est dsormais
     protestante.

  IV. Les anglicans. -- Proximit de la religion et du monde. --
     Comment le sentiment religieux pntre dans la littrature. --
     Comment le sentiment du beau subsiste dans la religion. --
     Hooker. -- Sa largeur d'esprit et son ampleur de style. -- Hales
     et Chillingworth. -- loge de la raison et de la tolrance. --
     Jeremy Taylor. -- Son rudition, son imagination, sa posie.

  V. Les puritains. -- Opposition de la religion et du monde. --
     Les dogmes. -- La morale. -- Les scrupules. -- Leur triomphe et
     leur enthousiasme. -- Leur oeuvre et leur sens pratique. --
     Bunyan. Sa vie, son esprit et son pome. -- Avenir du
     protestantisme en Angleterre.


I

Que le lecteur sache bien, dit Luther dans sa prface[318], que j'ai
t moine et papiste outr, tellement enivr, ou plutt englouti dans
les doctrines papales, que j'eusse t tout prt, si je l'avais pu, 
tuer ou  vouloir faire tuer ceux qui auraient rejet l'obissance au
pape, mme d'une syllabe. Je n'tais pas tout froid ou tout glace pour
dfendre le pape, comme Eck et ses pareils, qui, vritablement, me
semblaient se faire les dfenseurs du pape plutt  cause de leur ventre
que parce qu'ils prenaient la chose srieusement. Il y a plus: encore
aujourd'hui il me semble qu'ils se moquent du pape, en picuriens. _Moi,
j'y allais de franc coeur, en homme qui a craint horriblement le jour du
jugement et qui nanmoins souhaitait d'tre sauv avec un tressaillement
de toutes ses moelles._ Aussi, quand pour la premire fois Luther
aperut Rome, il se prosterna disant: Je te salue, sainte Rome,...
baigne du sang de tant de martyrs. Imaginez, si vous le pouvez,
l'effet que fit sur un pareil esprit si loyal, si chrtien, le paganisme
effront de la Renaissance italienne. La beaut des arts, la grce de la
vie raffine et sensuelle n'avaient point de prise sur lui; ce sont les
moeurs qu'il jugeait, et il ne les jugeait qu'avec sa conscience. Il
regarda cette civilisation du Midi avec des yeux d'homme du Nord, et
n'en comprit que les vices, comme Ascham qui disait avoir vu  Venise
plus de crimes et d'infamies en huit jours qu'en toute sa vie en
Angleterre. Comme aujourd'hui Arnold et Channing, comme tous les hommes
de race[319] et d'ducation germaniques, il eut horreur de cette vie
voluptueuse, tantt insouciante et tantt effrne, mais toujours
affranchie des proccupations morales, livre  la passion, gaye par
l'ironie, borne au prsent, vide du sentiment de l'infini, sans autre
culte que l'admiration de la beaut visible, sans autre objet que la
recherche du plaisir, sans autre religion que les terreurs de
l'imagination et l'idoltrie des yeux.

Je ne voudrais pas, disait-il au retour, pour cent mille florins
n'avoir pas vu Rome; je me serais toujours inquit si je ne faisais pas
injustice au pape[320]. Les crimes  Rome sont incroyables; personne ne
pourra croire  une perversit si grande s'il n'a le tmoignage de ses
yeux, de ses oreilles, de son exprience.... L rgnent toutes les
sclratesses et les infamies, tous les crimes atroces, principalement
l'avidit aveugle, le mpris de Dieu, les parjures, le sodomisme....
Nous autres Allemands, nous nous gorgeons de boisson jusqu' nous
crever, tandis que les Italiens sont sobres. Mais ce sont les plus
impies des hommes; ils se moquent de la vraie religion, ils nous
raillent nous autres chrtiens, parce que nous croyons tout dans
l'criture.... Il y a un mot en Italie qu'ils disent quand ils vont 
l'glise: Allons nous conformer  l'erreur populaire. Si nous tions
obligs, disent-ils encore, de croire en tout la parole de Dieu, nous
serions les plus misrables des hommes, et nous ne pourrions jamais
avoir un moment de gaiet; il faut prendre une mine convenable et ne pas
tout croire. C'est ce que fit le pape Lon X, qui, entendant disputer
sur l'immortalit et la mortalit de l'me, se rangea au dernier avis.
Car, dit-il, ce serait terrible de croire  une vie future. La
conscience est une mchante bte qui arme l'homme contre lui-mme....
Les Italiens sont ou picuriens ou superstitieux. Le peuple craint plus
saint Antoine et saint Sbastien que le Christ,  cause des plaies
qu'ils envoient. C'est pourquoi, quand on veut empcher les Italiens
d'uriner en un lieu, on y peint saint Antoine avec sa lance de feu.
Voil comment ils vivent dans une extrme superstition, sans connatre
la parole de Dieu, ne croyant ni  la rsurrection de la chair, ni  la
vie ternelle, et ne craignant que les plaies temporelles. Aussi leurs
blasphmes sont affreux..., et dans les vengeances leur cruaut est
atroce; quand ils ne peuvent se dfaire de leurs ennemis d'une autre
faon, ils leur dressent des guet-apens dans les glises, tellement que
l'un fendit la tte  son ennemi devant l'autel.... Souvent, dans les
funrailles, il y a des meurtres  propos des hritages.... Ils
clbrent le carnaval avec une inconvenance et une folie extrmes,
pendant plusieurs semaines, et ils y ont institu beaucoup de pchs et
d'extravagances, car ce sont des _hommes sans conscience_ qui vivent en
des pchs publics et mprisent le mariage.... Nous Allemands, et les
autres nations simples, nous sommes comme une toile nue; mais les
Italiens sont peints et bariols de toutes sortes d'opinions fausses, et
encore plus disposs  en embrasser de pires.... Leurs jenes sont plus
splendides que nos plus somptueux festins. Ils se parent extrmement; si
nous dpensons un florin en habits, ils mettent dix florins pour avoir
un habit de soie.... Quand ils sont chastes, c'est sodomisme. Point de
socit chez eux. Aucun d'eux ne se fie  l'autre; ils ne se runissent
point librement, comme nous autres Allemands; ils ne permettent point
aux trangers de parler publiquement  leurs femmes: compars aux
Allemands, ce sont tout  fait des gens clotrs. Ces paroles si dures
languissent auprs des faits[321]. Trahisons, assassinats, supplices,
talage de la dbauche, pratique de l'empoisonnement, les pires et les
plus honts des attentats jouissent impudemment de la tolrance
publique et de toute la lumire du ciel. En 1490, le vicaire du pape
ayant dfendu aux clercs et aux laques de garder leurs concubines, le
pape rvoqua la dfense, disant que cela n'est point interdit, parce
que la vie des prtres et ecclsiastiques est telle qu'on en trouve 
peine un qui n'entretienne une concubine ou du moins n'ait une
courtisane.... Csar Borgia,  la prise de Capoue, choisit quarante
des plus belles femmes qu'il se rserve; et un assez grand nombre de
captives sont vendues  vil prix  Rome.... Sous Alexandre VI, tous
les ecclsiastiques, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ont des
concubines en faon d'pouses, et mme publiquement. Si Dieu n'y
pourvoit, ajoute l'historien, cette corruption passera aux moines et aux
religieux, quoique  vrai dire presque tous les monastres de la ville
soient devenus des lupanars, sans que personne y contredise.... 
l'gard d'Alexandre VI, amant de Lucrce, sa fille, c'est au lecteur 
chercher dans Burchard la peinture des priapes extraordinaires
auxquelles il assiste avec Lucrce et Csar, et l'numration des prix
qu'il distribue. Pareillement, que le lecteur aille lui-mme lire dans
les originaux la bestialit de Pierre Luigi Farnse, le fils du pape,
comment le jeune et honnte vque de Fano mourut de son attentat, et
comment le pape, traitant ce crime de lgret juvnile, lui donna par
cette bulle secrte l'absolution la plus ample de toutes les peines
que, par incontinence humaine, en quelque faon ou pour quelque cause
que ce ft, il et pu encourir. Pour ce qui est de la scurit civile,
Bentivoglio fait tuer tous les Marescotti; Hippolyte d'Est fait crever
les yeux  son frre, en sa prsence; Csar Borgia tue son frre; le
meurtre est dans les moeurs et n'excite plus d'tonnement; on demande au
pcheur qui a vu lancer le corps  l'eau, pourquoi il n'avait pas averti
le gouverneur de la ville; il rpond qu'il a vu en sa vie jeter une
centaine de corps au mme endroit, et que jamais personne ne s'en est
inquit. Dans notre ville, dit un vieil historien, il se faisait
quantit de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se passait
 peine un jour que quelqu'un ne ft tu. Csar, un jour, tua Peroso,
favori du pape, entre ses bras et sous son manteau, tellement que le
sang en jaillit au visage du pape. Il fit poignarder en plein jour, sur
les marches du palais, puis trangler le mari de sa soeur; comptez ses
assassinats, si vous pouvez. Certainement, son pre et lui, par leur
gnie, leurs moeurs, leur sclratesse parfaite, affiche et
systmatique, ont prsent  l'Europe les deux images les mieux russies
du diable. Pour tout dire, en un mot, c'est d'aprs ce monde et pour ce
monde que Machiavel crivit son _Prince_. Le dveloppement complet de
toutes les facults et de toutes les convoitises humaines, la
destruction complte de tous les freins et de toutes les pudeurs
humaines, voil les deux traits marquants de cette culture grandiose et
perverse. Faire de l'homme un tre fort muni de gnie, d'audace, de
prsence d'esprit, de fine politique, de dissimulation, de patience, et
tourner toute cette puissance  la recherche de tous les plaisirs,
plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorit,
c'est--dire former et dchaner un animal admirable et redoutable,
bien affam et bien arm, voil son objet, et l'effet au bout de cent
ans est visible. Ils se dchirent entre eux, comme de beaux lions et de
superbes panthres. Dans cette socit qui est devenue un cirque, parmi
tant de haines, et quand l'puisement commence, l'tranger parat; tous
plient alors sous sa verge; on les encage, et ils languissent ainsi,
dans des plaisirs obscurs, avec des vices bas[322], en courbant
l'chine. Le despotisme, l'inquisition et les sigisbs, l'ignorance
crasse et la friponnerie ouverte, les effronteries et les gentillesses
des arlequins et des scapins, la misre et les poux, telle est l'issue
de la Renaissance italienne. Comme les civilisations antiques de la
Grce et de Rome[323], comme les civilisations modernes de la Provence
et d'Espagne, comme toutes les civilisations du Midi, elle porte en soi
un vice irrmdiable, une mauvaise et fausse conception de l'homme; les
Allemands du seizime sicle, comme les Germains du quatrime sicle, en
ont bien jug; avec leur simple bon sens, avec leur, honntet foncire,
ils ont mis le doigt sur la plaie secrte. On ne fonde pas une socit
sur le culte du plaisir et de la force; on ne fonde une socit que sur
le respect de la libert et de la justice. Pour que la grande rnovation
humaine qui soulve au seizime sicle toute l'Europe pt s'achever et
durer, il fallait que, rencontrant une autre race, elle dveloppt une
autre culture, et que d'une conception plus saine de l vie elle ft
sortir une meilleure forme de civilisation.

[Note 318: dition des oeuvres compltes, t. I.]

[Note 319: Voyez dans _Corinne_ le jugement de lord Nevil sur les
Italiens.]

[Note 320: _Tischreden_, passim.]

[Note 321: Voyez dans le _Corpus historicorum medii vi_, par G.
Eccard, t. II: Stephanus Infessur, p. 1995; Burchard, grand camrier
d'Alexandre VI, p. 2134.--Guichardin, p. 211, dit. _Panthon
littraire._]

[Note 322: Voyez, dans les _Mmoires de Casanova_, le tableau de
cette pourriture.--Voyez les _Mmoires_ de Scipion Rossi, sur les
couvents de Toscane,  la fin du dix-huitime sicle.]

[Note 323: D'Homre  Constantin, la cit antique est une
association d'hommes libres qui a pour but la conqute et l'exploitation
d'autres hommes libres.]


II

Ainsi naquit la Rforme,  ct de la Renaissance. En effet, elle est
aussi une renaissance, une renaissance approprie au gnie des peuples
germains. Ce qui distingue ce gnie des autres, ce sont ses
proccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonns  la
gloutonnerie et  l'ivrognerie[324], ils sont en mme temps plus remus
par la conscience, plus fermes  garder leur foi, plus disposs 
l'abngation et au sacrifice. Tels leur climat les a ptris, et tels ils
sont demeurs de Tacite  Luther, de Knox  Gustave-Adolphe et  Kant. 
la longue, et sous l'empreinte incessante des sicles, le corps
flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est
rouill; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins
alertes, les dsirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus
lente, l'me plus endurcie et plus indiffrente aux chocs corporels; la
boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles dplaisants et
mornes, le manque des vifs et dlicats chatouillements sensibles
maintiennent l'homme _dans une attitude militante_. Hros aux temps
barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils
provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la
noblesse intrieure qui les touche; rejets vers les jouissances du
dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beaut morale. Pour eux le
modle idal s'est dplac; il n'est plus situ parmi les formes,
compos de force et de joie, mais transport dans les sentiments,
compos de vracit, de droiture, d'attachement au devoir, de fidlit 
la rgle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se dmne dans les
noires forts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les golands qui
crient, que l'homme roidi et violac par le froid trouve pour tout
rgal, en se claquemurant dans sa chaumire, un plat de choucroute aigre
ou une pice de boeuf sal, sous une lampe fumeuse et prs d'un feu de
tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le ddommager,
celui du contentement intime: sa femme est fidle et l'aime; ses
enfants, autour de son tre, pellent la vieille Bible de famille; il
est matre chez lui, protecteur, bienfaiteur, honor par autrui, honor
par lui-mme; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au
premier appel il verra ses voisins se ranger fidlement et bravement 
ses cts. Le lecteur n'a qu' mettre en regard les portraits du temps,
ceux d'Italie et ceux d'Allemagne; il apercevra d'un coup d'oeil les
deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Rforme: d'un
ct, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal
dans sa simarre, amplement drap, sur un riche fauteuil sculpt et orn
de ttes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-mme ironique
et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de
l'homme du monde, cauteleusement courb et en arrt; de l'autre ct,
quelque brave docteur, un thologien, homme simple, mal peign, roide
comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de
doctrine  fermoirs solides, travailleur convaincu, pre de famille
exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du sicle, un laborieux
et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther[325], un vritable homme
du Nord, Albert Drer. Lui aussi, comme Raphal et Titien, il a son ide
de l'homme, ide inpuisable de laquelle sortent par centaines les
figures vivantes et les scnes de moeurs, mais combien nationales et
originales! De la beaut panouie et heureuse, nul souci; ses corps nus
ne sont que des corps dshabills: paules troites, ventres
prominents, jambes grles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son
voisin le charpentier ou de sa commre la marchande de saucisses; les
ttes font saillie sur le cuivre infatigablement ray et fouill,
sauvages ou bourgeoises, souvent rides par la fatigue du mtier,
ordinairement tristes, anxieuses et patientes, prement et misrablement
dformes par les ncessits de la vie relle. Au milieu de cette copie
minutieuse de la vrit laide, o est l'chappe? Quelle est la contre
o va s'enfuir la grande imagination mlancolique? C'est le rve, le
rve trange fourmillant de penses profondes, la contemplation
douloureuse de la destine humaine, l'ide vague de la grande nigme, la
rflexion ttonnante qui, dans la noirceur des bois hrisss,  travers
les emblmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la
vrit et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de
prime-saut il les a saisies. Si l'honntet est quelque part au monde,
c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce
n'est pas lui qui,  la faon de Raphal, commencerait par les faire
nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas dranger un seul des
plis roides de leurs robes; leur enfant sur les bras, elles ne songent
qu' lui et ne songeront jamais au del; non-seulement elles sont
innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mre de famille
allemande, enferme pour toujours par sa volont et par sa nature dans
les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entire dans
la sincrit foncire, dans le srieux, dans l'inattaquable loyaut de
leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus:  ct de la vertu
paisible, il a figur la vertu militante. Le voil enfin le Christ
vritable, le ple Crucifi, extnu et dcharn par l'agonie, dont le
sang,  chaque minute, tombe en gouttes plus rares,  mesure que les
palpitations plus faibles annoncent le dchirement suprme d'une vie qui
s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les matres italiens, un spectacle
 rcrer les yeux, un simple ondoiement d'toffes, une ordonnance des
groupes. Le coeur, le plus profond du coeur, est bless par cette vue;
c'est le juste opprim qui meurt, parce que le monde hait la justice;
les puissants, les hommes du sicle sont l, indiffrents, ironiques: un
chevalier empanach, un bourgmestre ventru qui, les mains croises
derrire son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure;
au-dessus des femmes vanouies, les anges pleins d'angoisse viennent
recueillir dans des coupes le sang sacr qui suinte, et les astres du
ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il
y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs  ct
du vrai Christ, rsigns, silencieux, avec le doux regard des premiers
fidles. Ils sont lis autour d'un vieil arbre, et le bourreau les
dchire avec un fouet arm d'ongles de fer. Un vque, les mains
jointes, prie tendu pendant qu'on lui tourne dans l'oeil une tarire.
L-haut, entre les arbres chevels et les racines grimaantes, une
troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une
colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter
dans le prcipice;  et l roulent des ttes, des troncs inertes, et 
ct de ceux qu'on dcapite, des corps enfls traverss d'un pal
attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les
supporter pour confesser sa foi et tablir la justice. Mais il y a
l-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour.
Il va luire, ce jour, et les perants rayons du dernier soleil
jaillissent dj, comme une poigne de dards,  travers les tnbres du
sicle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe
tincelante, guidant les cavalcades effrnes, les pes tournoyantes,
les flches invitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la
terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre
infernal mche dj la tte des prlats iniques. C'est ici le pome
populaire de la conscience, et, depuis les jours des aptres, les hommes
ne l'ont point conu plus sublime et plus complet[326].

Car la conscience, comme le reste, a son pome; par un envahissement
naturel, la toute-puissante ide de la justice dborde de l'me, couvre
le ciel, et y intronise un nouveau Dieu. Redoutable Dieu, qui ne
ressemble gure  la calme intelligence qui sert aux philosophes pour
expliquer l'ordre des choses, ni  ce Dieu tolrant, sorte de roi
constitutionnel que Voltaire atteint au bout d'un raisonnement, que
Branger chante en camarade et qu'il salue sans lui demander rien.
C'est le juste Juge impeccable et rigide, qui exige de l'homme un compte
exact de sa conduite visible et de tous ses sentiments invisibles, qui
ne tolre pas un oubli, un abandon, une dfaillance, devant qui tout
commencement de faiblesse ou de faute est un attentat et une trahison.
Qu'est-ce que notre justice devant cette justice stricte? On vivait
tranquille, aux temps d'ignorance; tout au plus, quand on se sentait
coupable, on allait chercher une absolution auprs du prtre; pour
achever, on achetait une bonne indulgence; le tarif tait l, il y est
encore; Tetzel le dominicain dclare que tous les pchs sont lavs
sitt que l'argent sonne dans la caisse. Quel que soit le crime, on en
a quittance; quand mme un homme aurait viol la mre de Dieu, il
retournerait chez lui net et certain du paradis. Par malheur, les
marchands de pardons ne savent pas que tout est chang et que l'esprit
est devenu adulte; il ne rcite plus les mots machinalement comme un
catchisme, il les sonde anxieusement comme une vrit. Dans
l'universelle renaissance, et dans la puissante floraison de toutes les
ides humaines, l'ide germanique du devoir vgte comme les autres. 
prsent, quand on parle de justice, ce n'est plus une phrase morte qu'on
rcite, c'est une conception vivante qu'on produit; l'homme aperoit
l'objet qu'elle reprsente, et ressent l'branlement qui la soulve; il
ne la reoit plus, il la fait; elle est son oeuvre et sa matresse; il
la cre et la subit. Ces mots _justus_ et _justitia Dei_, dit Luther,
taient un tonnerre dans ma conscience. Je frmissais en les entendant;
je me disais: Si Dieu est juste, il me punira[327]. Car sitt que la
conscience a retrouv l'ide du modle parfait[328], les moindres
manquements lui semblent des crimes, et l'homme condamn par ses propres
scrupules tombe constern d'horreur et comme englouti. Moi qui menais
la vie d'un moine irrprochable, dit encore Luther, je sentais pourtant
en moi la conscience inquite du pcheur, sans parvenir  me rassurer
sur la satisfaction que je devais  Dieu.... Alors je me disais: Suis-je
donc le seul qui doive tre triste en esprit?... Oh! que je voyais de
spectres et de figures horribles!--Ainsi alarme, la conscience croit
que le jour terrible va venir. La fin du monde est proche.... Nos
enfants la verront; peut-tre nous-mmes.--Une fois  ce propos, six
mois durant, il a des songes pouvantables. Comme les chrtiens de
l'Apocalypse, il fixe le moment: cela arrivera  Pques ou pour la fte
de la conversion de saint Paul. Tel thologien, son ami, songe  donner
tous ses biens aux pauvres; mais les prendrait-on? disait-il. Demain
soir, nous serons assis dans le ciel. Sous de telles angoisses, le
corps flchit. Pendant quatorze jours, Luther fut dans un tel tat,
qu'il ne put ni boire, ni manger, ni dormir. Jour et nuit, les yeux
fixs sur le texte de saint Paul, il voyait le juge et ses mains
invitables. Voil la tragdie qui s'est agite dans toutes les mes
protestantes; c'est la tragdie ternelle de la conscience, et le
dnoment est une nouvelle religion.

Car ce n'est pas la nature toute seule et sans secours qui sortira de
cet abme. D'elle-mme elle est si corrompue qu'elle n'prouve pas le
dsir des choses clestes.... Il n'y a rien en elle devant Dieu que
concupiscence.... La bonne intention ne peut venir d'elle. Car,
effray par la face de son pch, l'homme ne saurait se proposer de bien
faire, inquiet comme il l'est et anxieux; au contraire, abattu et cras
par la force de son pch, il tombe dans le dsespoir et dans la haine
de Dieu, comme il arriva  Can,  Sal,  Judas, en sorte qu'abandonn
 lui-mme, il ne peut trouver en lui-mme que la rage et l'accablement
d'un dsespr ou d'un dmon. En vain il essayerait de se racheter par
de bonnes oeuvres; nos bonnes actions ne sont pas pures; mme pures,
elles n'effacent pas la souillure des pchs antrieurs, et d'ailleurs
elles n'tent point la corruption originelle du coeur; elles ne sont que
des rameaux et des fleurs, c'est dans la sve que gt le venin
hrditaire. Il faut que l'homme descende en son coeur, par-dessous
l'obissance littrale et la rgularit juridique; que du royaume de la
loi il pntre dans celui de la grce; que de la rectitude impose, il
passe  la gnrosit spontane; que par-dessous sa premire nature, qui
le portait vers l'gosme et les choses de la terre, une seconde nature
se dveloppe, qui le porte vers le sacrifice et les choses du ciel. Ni
mes oeuvres, ni ma justice, ni les oeuvres et la justice d'aucune
crature ou de toutes les cratures ne peuvent oprer en moi ce
changement extraordinaire. Un seul le peut, le Dieu pur, le Juste
immol, le Sauveur, le Rparateur, Jsus, mon Christ, en m'imputant sa
justice, en versant sur moi ses mrites, en noyant mon pch sous son
sacrifice. Le monde est une masse de perdition[329] prdestine 
l'enfer. Seigneur Jsus, retirez-moi, choisissez-moi dans cette masse.
Je n'y ai nul droit, il n'y a rien en moi qui ne soit abominable; cette
prire mme, c'est vous qui me l'inspirez et qui la faites en moi. Mais
je pleure et ma poitrine se soulve, et mon coeur se brise. Seigneur,
que je me sente rachet, pardonn, votre lu, votre fidle; donnez-moi
la grce, et donnez-moi la foi!--Alors, dit Luther, je me sentis comme
_ren_, et il sembla que j'entrais  portes ouvertes dans le paradis.

Que reste-t-il  faire aprs cette rnovation du coeur? Rien, toute la
religion est l; il faut rduire ou supprimer le reste; elle est une
affaire personnelle, un dialogue intime entre l'homme et Dieu, o il n'y
a que deux choses agissantes, la propre parole de Dieu, telle qu'elle
est transmise par l'criture, et les motions du coeur de l'homme,
telles que la parole de Dieu les excite et les entretient[330]. cartons
les pratiques sensibles par lesquelles on a voulu remplacer cet
entretien de l'me invisible et du juge invisible: je veux dire les
mortifications, les jenes, les pnitences corporelles, les carmes, les
voeux de chastet et de pauvret, les chapelets, les indulgences; les
rites ne sont bons qu' touffer sous des oeuvres machinales la pit
vivante. cartons les intermdiaires par lesquels on a voulu empcher le
commerce direct de Dieu et de l'homme, je veux dire les saints, la
Vierge, le pape, le prtre: quiconque les adore ou leur obit est
idoltre. Ni les saints, ni la Vierge ne peuvent nous convertir et nous
sauver; c'est Dieu seul qui par son Christ nous convertit et nous sauve.
Ni le pape, ni le prtre ne peuvent nous fixer notre croyance ou nous
remettre nos pchs; c'est Dieu seul qui nous instruit par son criture,
et nous absout par sa grce. Plus de plerinages ni de reliques; plus de
traditions ni de confessions auriculaires. Une nouvelle glise parat,
et avec elle un nouveau culte; les ministres de la religion changent de
rle, et l'adoration de Dieu change de forme; l'autorit du clerg
s'attnue, et la pompe du service se rduit; elles se rduisent et
s'attnuent d'autant plus, que l'ide primitive de la thologie nouvelle
est plus absorbante, tellement, qu'il y a des sectes o elles
disparaissent tout  fait. Le prtre descend de cette haute place o le
droit de remettre les pchs et de rgler la foi l'avait lev
par-dessus les ttes des laques; il rentre dans la socit civile, il
se marie comme eux, il tend  redevenir leur gal, il n'est qu'un homme
plus savant et plus pieux que les autres, leur lu et leur conseiller.
Son glise devient un temple, vide d'images, d'ornements et de
crmonies, parfois tout nu, simple lieu d'assemble, o, entre des murs
blanchis, du haut d'une chaire unie, un homme en robe noire parle sans
gestes, lit un morceau de la Bible, entonne un hymne que continue la
congrgation. Il y a un autre lieu de prire, aussi peu dcor et non
moins vnr, le foyer domestique, o chaque soir le pre de famille,
devant ses serviteurs et ses enfants, fait tout haut la prire et lit
l'criture. Austre et libre religion, toute purge de sensualit et
d'obissance, toute intrieure et personnelle, qui, institue par
l'veil de la conscience, ne pouvait s'tablir que chez des races o
chacun trouve naturellement en soi-mme la persuasion qu'il est seul
responsable de ses oeuvres et toujours astreint  des devoirs.

[Note 324: _Voyage de Misson_, 1700. _Mmoires de la margrave de
Baireuth._ Voyez encore aujourd'hui les moeurs des tudiants.

Les Allemands sont, comme vous savez, d'tranges buveurs; il n'y a
point de gens au monde plus caressants, plus civils, plus officieux;
mais encore un coup ils ont de terribles coutumes sur l'article de
boire. Tout s'y fait en buvant; on y boit en faisant tout. On n'a pas eu
le temps de se dire trois paroles dans les visites, qu'on est tout
tonn de voir venir la collation, ou tout au moins quelques brocs de
vin accompagns d'une assiette de crotes de pain haches avec du poivre
et du sel: fatal prparatif pour de mauvais buveurs. Il faut vous
instruire des lois qui s'observent ensuite, lois sacres et inviolables.
On ne doit jamais boire, sans boire  la sant de quelqu'un; aussitt
aprs avoir bu, on doit prsenter du vin  celui  la sant de qui on a
bu. Jamais il ne faut refuser le verre qui est prsent, et il faut
naturellement vider jusqu' la dernire goutte. Faites, je vous prie,
quelques rflexions sur ces coutumes, et voyez par quel moyen il est
possible de cesser de boire; aussi ne finit-on jamais. C'est un cercle
perptuel en Allemagne; boire en Allemagne, c'est boire toujours.
(Misson, _Voyage en Italie_.)]

[Note 325: Voyez ses lettres et la sympathie qu'il y tmoigne pour
Luther.]

[Note 326: Collection des gravures sur bois d'Albert Drer.
Remarquez la concordance de son _Apocalypse_ et des conversations
familires de Luther.]

[Note 327: Calvin, le logicien de la Rforme, explique trs-bien la
filiation de toutes les ides protestantes (_Institution chrtienne_,
liv. I). 1. L'ide du Dieu parfait, juge rigide. 2. L'alarme de la
conscience. 3. L'impuissance et la corruption de la nature. 4. L'arrive
de la grce gratuite. 5. Le rejet des pratiques et crmonies.]

[Note 328: Selon que l'orgueil est enracin en nous, il nous semble
toujours que nous sommes justes et entiers, sages et saints; sinon que
nous soyons convaincus par arguments manifestes de notre injustice,
souillure, folie et immondicit. Car nous n'en sommes pas convaincus si
nous jetons l'oeil sur nos personnes seulement, et que nous ne pensions
pas aussi bien  Dieu, lequel est la seule rgle  laquelle il nous faut
ordonner et compasser ce jugement.... (Et alors) ce qui avait belle
montre de vertu se dcouvrira n'tre que fragilit.

Voil d'o est procd l'horreur et tonnement duquel l'criture rcite
que les saints ont t affligs et abattus toutes et quantes fois qu'ils
ont senti la prsence de Dieu. Car nous voyons ceux qui taient comme
eslongns de Dieu et se trouvaient assurs et allaient la tte leve,
sitt qu'il leur manifeste sa gloire, tre branls et effarouchs, en
sorte qu'ils sont opprims, voire engloutis en l'horreur de mort et
qu'ils s'vanouissent. (Calvin, _Institution chrtienne_, liv. I, p.
2.)]

[Note 329: Mot de saint Augustin.]

[Note 330: Mlanchthon, prface des _Oeuvres de Luther_. Manifestum
est libros Thom, Scoti et similium prorsus mutos esse de justitia
fidei, et multos errores continere de rebus maximis in Ecclesia.
Manifestum conciones monachorum in templis fere ubique terrarum aut
fabulas fuisse de Purgatorio et de Sanctis, aut fuisse qualemcumque
legis doctrinam seu disciplin, sine voce Evangelii de Christo, aut
fuisse nenias de discrimine ciborum, de feriis et aliis traditionibus
humanis.... Evangelium purum, incorruptum, et non dilutum ethnicis
opinionibus. Voyez aussi Fox, _Acts and monuments_, t. II, p. 42.]


III

Sans doute c'est par une porte btarde que la rforme entre en
Angleterre; mais il suffit qu'une porte s'ouvre, telle quelle; car ce ne
sont pas les manges de cour et les habilets officielles qui amnent
les rvolutions profondes; ce sont les situations sociales et les
instincts populaires. Quand cinq millions d'hommes se convertissent,
c'est que cinq millions d'hommes ont envie de se convertir. Laissons
donc de ct les parades et les intrigues d'en haut, les scrupules et
les passions de Henri VIII[331], les complaisances et les adresses de
Cranmer, les variations et les bassesses du Parlement, les oscillations
et les lenteurs de la Rforme, commence, puis arrte, puis pousse en
avant, puis d'un coup violemment refoule, enfin pandue sur toute la
nation, et endigue dans un tablissement lgal, tablissement
singulier, bti de pices disparates, mais solide pourtant et qui a
dur. Tout grand changement a sa racine dans l'me, et il n'y a qu'
regarder de prs dans cette rgion profonde pour dcouvrir les
inclinations nationales et les irritations sculaires dont le
protestantisme est issu.

Cent cinquante ans auparavant, il avait t sur le point d'clore;
Wicleff avait paru, les lollards s'taient levs, la Bible avait t
traduite; la chambre des communes avait propos la confiscation de tous
les biens ecclsiastiques; puis, sous le poids de l'glise, de la
royaut et des lords runis, la rforme naissante crase tait rentre
sous terre, pour ne plus reparatre que de loin en loin par les
supplices de ses martyrs. Les vques avaient reu le droit
d'emprisonner sans jugement les laques suspects d'hrsie; ils avaient
brl vivant lord Cobham; les rois avaient pris parmi eux leurs
ministres; assis dans leur autorit et dans leur faste, ils avaient fait
plier noblesse et peuple sous le glaive laque qui leur avait t remis,
et, dans leur main, le rigide rseau de lois qui depuis la conqute
enserrait la nation de ses mailles, tait devenu encore plus troit et
plus blessant. Les actions vnielles s'y taient trouves prises comme
les actions criminelles, et la rpression judiciaire, porte sur les
pchs aussi bien que sur les attentats, avait chang la police en
inquisition: Offenses contre la chastet[332], hrsie ou choses
sentant l'hrsie, sorcellerie, ivrognerie, mdisance, diffamation,
paroles impatientes, promesses rompues, mensonge, manque d'assistance 
l'glise, paroles irrvrentieuses  propos des saints, non-payement des
offrandes, plaintes contre les tribunaux ecclsiastiques, tous ces
dlits imputs ou souponns conduisaient les gens devant les tribunaux
ecclsiastiques, avec des frais normes, parmi de longs dlais,  de
grandes distances, sous une procdure captieuse, pour aboutir  de
grosses amendes,  des emprisonnements rigides,  des abjurations
humiliantes,  des pnitences publiques et  la menace souvent accomplie
des supplices et du bcher. Qu'on en juge par un seul fait: le comte de
Surrey, un parent du roi, fut traduit devant un de ces tribunaux pour
avoir manqu au maigre. Imaginez, si vous le pouvez, la minutieuse et
incessante oppression d'un pareil code;  quel point toute la vie
humaine, actions visibles et penses invisibles, y tait enveloppe et
enlace; comment, par les dlations forces, il pntrait dans chaque
foyer et dans chaque conscience; avec quelle impudence il se
transformait en machine d'extorsions; quelle sourde colre il excitait
dans ces bourgeois, dans ces paysans obligs parfois de faire et de
refaire soixante milles pour laisser accroch  chacune des
innombrables griffes de la procdure[333] un morceau de leur pargne,
parfois toute leur substance et toute la substance de leurs enfants! On
rflchit quand on est ainsi foul; on se demande tout bas si c'est bien
par une dlgation de Dieu que les voleurs mitrs pratiquent ainsi la
tyrannie et le pillage; on regarde de plus prs dans leur vie; on veut
savoir s'ils observent eux-mmes la rgularit qu'ils imposent  autrui;
et tout d'un coup l'on apprend d'tranges choses. Le cardinal Wolsey
crit au pape que les prtres sculiers et rguliers commettent
habituellement des crimes atroces pour lesquels, s'ils n'taient pas
dans les ordres, ils seraient promptement excuts[334], et que les
laques sont scandaliss de les voir non-seulement chapper  la
dgradation, mais jouir d'une impunit parfaite. Un prtre convaincu
d'inceste avec la prieure de Kilbourne est condamn pour toute peine 
porter une croix  la procession et  payer trois shillings et quatre
pence;  ce taux, je rponds qu'il recommencera. Ds le rgne prcdent,
les gentilshommes et les fermiers du Carnavonshire dposaient une
plainte pour accuser le clerg de dbaucher, de parti pris, leurs femmes
et leurs filles. Il y avait des maisons de prostitution  Londres pour
l'usage particulier des prtres. Quant aux abus du confessionnal, lisez
dans les originaux[335] les intimits auxquelles ils donnent lieu. Les
vques distribuent des bnfices  leurs enfants encore tout jeunes;
le saint pre prieur de Maiden Bradley n'en avait que six, dont une
fille dj marie sur les biens du monastre.--... Dans les couvents
les moines boivent aprs la collation jusqu' dix heures ou midi, et
viennent  matines, ivres.... Ils jouent aux cartes, aux ds....
Quelques-uns n'arrivent  matines que quand le jour baisse, et encore
seulement par crainte des peines corporelles. Les visiteurs royaux
trouvaient des concubines dans les appartements secrets des abbs. Au
monastre de Sion, les moines confesseurs des nonnes les dbauchent et
les absolvent tout ensemble. Il y eut des couvents, dit Burnet, o
toutes les religieuses furent trouves grosses. Environ les deux tiers
des moines d'Angleterre vivaient de telle sorte, que le Parlement
entendant le rapport officiel s'cria d'une seule voix:  bas les
moines[336]! Quel spectacle pour un peuple en qui le raisonnement et la
conscience commencent  s'veiller! Bien avant le grand clat, la colre
publique grondait sourdement et s'amassait pour la rvolte; des prtres
taient hus dans les rues ou jets dans le ruisseau; des femmes
refusaient de recevoir l'hostie consacre par une main qu'elles
appelaient immonde[337]. Quand l'appariteur ecclsiastique venait citer
les dlinquants, on le chassait en l'injuriant. Va-t'en, puant coquin;
vous tes tous, chacun de vous, des canailles et des suborneurs. Un
mercier cassait la tte d'un appariteur avec son aune. Un garon
d'auberge disait que la vue d'un prtre le rendait malade, et qu'il
ferait soixante milles pour en faire coffrer un. L'vque Fitz James
crivait que les gens de Londres taient si malicieusement disposs en
faveur de la perversit hrtique, qu'assembls en jury ils condamnaient
n'importe quel clerc, ft-il aussi innocent qu'Abel[338]; Wolsey
lui-mme parlait au pape du dangereux esprit qui se rpandait parmi le
peuple, et il mditait une rforme. Quand Henri VIII mit la cogne 
l'arbre et que lentement, avec dfiance, il frappa un coup, puis un
autre coup, mondant les branches, il y eut mille et bientt cent mille
coeurs qui l'approuvrent et qui auraient voulu frapper le tronc.

Considrez  ce moment, vers 1521, l'intrieur d'un diocse, celui de
Lincoln, par exemple[339], et jugez par cet exemple de la manire dont
la machine ecclsiastique travaille par toute l'Angleterre, multipliant
les martyres, les haines et les conversions. L'vque Longland fait
appeler les parents des accuss, frres, femmes et enfants, et leur
dfre le serment; comme ils ont dj t poursuivis et qu'ils ont
abjur, il faut bien qu'ils avouent, sinon ils sont relaps, et les
fagots sont prts. Voil donc qu'ils dnoncent leurs proches et
eux-mmes. L'un a enseign  un autre en anglais l'ptre de saint
Jacques. Celui-ci, ayant oubli plusieurs mots du _Pater_ et du _Credo_
latins, ne sait plus les rciter qu'en anglais. Une femme a dtourn son
visage de la croix qu'on portait le matin de Pques. Plusieurs, 
l'glise, surtout au moment de l'lvation, n'ont pas voulu dire de
prires et sont rests assis, muets comme des btes. Trois hommes,
dont un charpentier, ont pass ensemble une nuit lisant un livre de
l'criture. Une femme grosse est alle communier sans tre  jeun. Un
chaudronnier a ni la prsence relle. Un briquetier a gard en sa
possession l'Apocalypse. Un batteur en grange a dit, en montrant son
ouvrage, qu'il tait en train de faire sortir Dieu de la paille.
D'autres ont mal parl des plerinages, ou du pape, ou des reliques, ou
de la confession. Et l-dessus, cinquante d'entre eux sont condamns
dans la mme anne  abjurer,  promettre de dnoncer autrui, et  faire
toute leur vie pnitence, sous peine d'tre relaps et brls comme tels.
On les enferme en diffrentes abbayes; ils y seront nourris d'aumnes et
travailleront pour mriter qu'on les nourrisse; ils paratront avec un
fagot sur l'paule au march et  la procession du dimanche, puis dans
une procession gnrale, puis au supplice d'un hrtique; ils jeneront
au pain et  l'eau tous les vendredis de leur vie, et porteront une
marque visible sur leur joue. Outre cela six seront brls vifs, et les
enfants de l'un d'eux, John Scrivener, sont obligs de mettre eux-mmes
le feu au bcher de leur pre. Croyez-vous que, l'homme brl ou
enferm, tout soit fini? On se tait, je le veux bien, et on se cache;
mais les longs souvenirs et les ressentiments amers subsistent sous le
silence forc. Ils ont vu[340] leur camarade, leur parent, leur frre
li par une chane de fer, les mains jointes, priant au milieu de la
fume pendant que la flamme noircissait sa peau et faisait fondre sa
chair. De tels spectacles ne s'oublient pas; les dernires paroles
prononces sur les fagots, les appels suprmes  Dieu et au Christ
demeurent dans leur coeur, tout-puissants et ineffaables. Ils les
emportent avec eux et les mditent tout bas dans les champs,  leur
ouvrage, quand ils se croient seuls; et l-dessus, obscurment,
passionnment, les ttes travaillent. Car, par del cette sympathie
universelle qui range tout homme du ct des opprims, il y a le
sentiment religieux qui fermente. La crise de la conscience a commenc,
elle est naturelle  cette, race; ils songent  leur salut, ils
s'alarment de leur tat, ils s'effrayent des jugements de Dieu, ils se
demandent si, en demeurant sous l'obissance et sous les rites qu'on
leur impose, ils ne deviennent pas coupables et ne mritent pas d'tre
damns. Est-ce avec des prisons et des supplices qu'on touffera cette
terreur? Crainte contre crainte, il ne reste qu' savoir laquelle des
deux sera la plus forte. On le saura bientt; car le propre de ces
anxits intrieures, c'est de s'accrotre sous la contrainte et
l'oppression; comme une source vive qu'on essaye en vain d'craser sous
les pierres, elles bouillonnent, et s'entassent, et regorgent, jusqu'
ce que leur trop-plein dborde, disjoignant ou crevant la maonnerie
rgulire sous laquelle on a voulu les enterrer. Dans la solitude des
champs, aux longues veilles d'hiver, l'homme rve; bientt il a peur et
devient morne. Le dimanche  l'glise, quand on l'oblige  se signer, 
s'agenouiller devant la croix,  recevoir l'hostie, il frmit, se croit
en pch mortel. Il cesse de parler  ses amis; il demeure pendant des
heures, la tte penche, triste; la nuit, sa femme l'entend soupirer, et
il se lve ne pouvant dormir. Reprsentez-vous cette figure plie,
angoisseuse, et qui porte sous sa roideur et sous son flegme une ardeur
secrte; on la retrouve encore en Angleterre dans ces pauvres sectaires
rps qui, une Bible  la main, se mettent tout d'un coup  prcher au
milieu d'un carrefour, dans ces longues faces qui, aprs le service,
n'ayant point eu assez de prires, entonnent un psaume dans la rue. La
sombre imagination a tressailli, comme une femme enceinte, et son fruit
grossit chaque jour dchirant celui qui le porte. Le long hiver boueux,
la plainte du vent qui se lamente dans les poutres mal jointes du toit,
la mlancolie du ciel incessamment noy de pluies ou cern de nuages,
assombrissent encore le lugubre rve. Dsormais il a pris son parti, il
veut tre sauv cote que cote. Au pril de sa vie, il se procure
quelqu'un de ces livres qui enseignent la voie du salut, le _Guichet de
Wicleff_, l'_Obissance du chrtien_, parfois la _Rvlation de
l'Antchrist par Luther_, mais surtout quelques portions de la parole de
Dieu, que Tyndal vient de traduire. Tel a cach ses livres dans le creux
d'un arbre; un autre apprend par coeur une ptre ou un vangile, afin
de pouvoir y penser tout bas, mme en prsence des dnonciateurs. Seul 
seul, quand il est sr de son voisin, il lui en parle, et quand un
paysan parle de cette sorte  un paysan, un ouvrier  un ouvrier, vous
savez quel est l'effet. C'est par les fils des _yeomen_ surtout, dit
Latimer, que la foi du Christ s'est maintenue en Angleterre[341], et ce
sera plus tard avec des fils de _yeomen_, que Cromwell gagnera ses
victoires puritaines. Quand un chuchotement court ainsi dans le peuple,
toutes les voix officielles crient inutilement; la nation a rencontr
son pome, elle bouche ses oreilles aux importuns qui tchent de l'en
distraire, et bientt elle le chantera de toute sa voix et de tout son
coeur.

Cependant la contagion avait gagn mme les gens officiels, et Henri
VIII enfin permettait de publier la Bible anglaise[342]. L'Angleterre
avait son livre. Quiconque pouvait acheter le livre, dit Strype, ou le
lisait assidment, ou se le faisait lire par d'autres, et plusieurs
personnes d'ge apprirent  lire pour cet objet. Des pauvres, le
dimanche, se rassemblaient au bas de l'glise pour le lire. Un jeune
homme, Maldon, contait plus tard qu'il avait mis ses conomies avec
celles d'un apprenti de son pre pour acheter un Nouveau Testament, et
que, par crainte de son pre, ils l'avaient cach dans leur paillasse.
En vain le roi, dans sa proclamation, avait ordonn aux gens de ne pas
trop accorder  leur propre sens,  leurs imaginations,  leurs
opinions; de ne pas raisonner publiquement l-dessus dans leurs tavernes
publiques et dans leurs dbits de bire, mais d'avoir recours aux gens
doctes et autoriss; la semence germait, et on aimait mieux en croire
Dieu que les hommes. Maldon dclarait  sa mre qu'il ne
s'agenouillerait plus devant le crucifix, et son pre furieux le rouait
de coups et voulait le pendre. La prface elle-mme appelait les gens 
l'tude indpendante, disant que l'vque de Rome a tch longtemps de
priver le peuple de la Bible..., pour l'empcher de dcouvrir ses tours
et ses mensonges..., sachant bien que si le clair soleil de la parole de
Dieu apparaissait dans la chaleur du jour, il dissiperait le brouillard
pestilentiel de ses diaboliques doctrines. Mme de l'avis des gens
officiels, c'est donc la vrit pure et tout entire qui est l, non pas
la simple vrit spculative, mais la vrit morale sans laquelle nous
ne pouvons bien vivre ni tre sauvs. Cherche dans l'criture, dit le
traducteur, principalement et avant tout les traits et les
contrats[343] faits entre Dieu et nous, c'est--dire la loi et les
commandements que Dieu nous fait, et ensuite, la grce et le pardon
qu'il promet  tous ceux qui se soumettent  sa loi. Car toutes les
promesses, partout, dans toute l'criture, enferment un trait;
c'est--dire que Dieu _s'engage  t'accorder cette grce_  cette
condition seulement que tu t'efforceras toi-mme de garder ses lois.
Quel mot! et avec quelle ardeur, des hommes tourments par les reproches
incessants d'une conscience scrupuleuse et par le pressentiment de
l'ternit obscure, vont-ils appliquer sur ces pages toute l'attention
de leurs yeux et de leur coeur!

J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrs[344], en lettres
gothiques, o des pages uses par les doigts calleux ont t
raccommodes, o une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les
exploits et les menaces du Dieu tonnant, o la prface et la table
indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire
tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque prcepte ancien.
Une partie de la langue et la moiti des moeurs anglaises sortent de l:
encore aujourd'hui le pays est _biblique_[345]; ce sont ces gros livres
qui ont transform l'Angleterre de Shakspeare. Tchez, pour comprendre
ce grand changement, de vous reprsenter ces yeomen, ces boutiquiers
qui, le soir, talent cette Bible sur leur table, et la tte nue, avec
vnration, coutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont
point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression
y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout
entiers aux motions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se
distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin
que l'imagination sombre et passionne de la race les exhausse au niveau
des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal,
le traducteur, a crit parmi des sentiments pareils, condamn,
poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'ide de sa mort prochaine et
du grand Dieu pour lequel  la fin il est mont sur le bcher; et les
spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de
Shakspeare peuvent entendre les dsespoirs de David et les massacres
accumuls sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hbraque a
prise ici par son pret fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les
Franais, qu'on leur dveloppe les ides, qu'on les explique en beau
langage clair, qu'on les modre et qu'on les lie[346]. La grave et
vibrante parole les branle du premier coup; ils l'entendent par
l'imagination et par le coeur; ils ne sont pas, comme nous, asservis 
la rgularit de la logique, et le vieux texte, si heurt, si fier et si
terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majest.
Plus qu'aucun peuple de l'Europe,  force de concentration et de
rigidit intrieures, ils retrouvent la conception smitique du Dieu
solitaire et tout-puissant: trange conception qu'avec tous nos procds
critiques nous parvenons  peine aujourd'hui  reformer en nous-mmes.
Pour l'Hbreu, pour les puissants esprits qui ont rdig le
Pentateuque[347], pour les prophtes et les auteurs des Psaumes, la vie,
telle que nous la concevons, s'est retire des tres, plantes, animaux,
firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout
entire dans l'tre unique dont ils sont les oeuvres et les jouets. La
terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vtement. Il
est dans ce monde, parmi ses cratures, comme un roi d'Orient dans sa
tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente,
tout disparat devant l'ide absorbante du matre; vous ne voyez que
lui; nulle chose n'a d'tre propre et indpendant; ces armes ne sont
faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous
ne les imaginez que plis pour lui et fouls par lui. Toujours le
redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrsistible
apparaissent derrire ses instruments. Pareillement pour l'Hbreu, la
nature et les hommes ne sont rien par eux-mmes; ils servent  Dieu; ils
n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent 
ct de l'tre solitaire et norme qui, tal et dress comme une
montagne devant la pense humaine, occupe et couvre  lui seul tout
l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races
ariennes, de nous figurer ce Dieu dvorateur; nous laissons toujours
quelque beaut, quelque intrt, quelque portion de vie libre  la
nature; nous n'atteignons le Crateur qu' demi, avec peine, au bout
d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus
volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois
naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'crasons
pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souverainet
arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui
voit le monde frissonner et s'abmer sous l'attouchement de la main
foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'motion
intense et de rpter l'accent extraordinaire des Psaumes, o, dans le
silence des tres pulvriss, rien ne subsiste que le dialogue du coeur
de l'homme et du Dominateur ternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la
conscience trouble et dans l'oubli de la nature sensible, le
recommencent en partie. Si la forte et pre acclamation de l'Arabe qui
clate comme une trompette  l'aspect du soleil levant et de la nudit
des solitudes[348], si les secousses intrieures, les courtes visions du
paysage lumineux et grandiose, si le coloris smitique manque, du moins
le srieux et la simplicit ont subsist, et le Dieu hbraque
transport dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans
cette troite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'o il
est sorti. Son image est rduite, mais son autorit est entire; s'il
est moins potique, il est plus moral. Ils lisent avec tonnement et
tremblement l'histoire de ses oeuvres, les tables de ses ordonnances,
les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de
ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se
soit imbu si profondment d'un livre tranger, qui l'ait fait ainsi
pntrer dans ses moeurs et dans ses crits, dans son imagination et
dans son langage. Dsormais ils ont trouv leur roi, ils vont le suivre;
nulle parole laque ou ecclsiastique ne prvaudra contre sa parole; ils
lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et
leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidles, un jour viendra o
ils renverseront l'tat.

Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui rpondre, et la
religion n'est complte que lorsque la prire du peuple vient s'ajouter
 la rvlation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reoit son
Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin,
Mlanchthon; les principaux et les plus fervents des rformateurs de
l'Europe ont t appels pour composer un corps de doctrines conformes
 l'criture, et pour exprimer un corps de sentiments conformes  la
vritable foi des chrtiens. Admirable livre o respire tout l'esprit de
la rforme, o,  ct des touchantes tendresses de l'vangile et des
accents virils de la Bible, palpitent la profonde motion, la grave
loquence, la gnrosit, l'enthousiasme contenu des mes hroques et
potiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les
approches du bcher. Pre tout-puissant et misricordieux, nous avons
err et nous nous sommes gars hors de tes voies, comme des brebis
perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les dsirs de nos
propres coeurs. Nous avons pch contre tes lois saintes. Nous n'avons
point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les
choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de sant en
nous. Mais toi, Seigneur, aie piti de nous, misrables pcheurs.
pargne,  Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relve ceux qui sont
pnitents, selon tes promesses dclares au genre humain par le Christ,
Jsus, Notre-Seigneur, et accorde-nous,  misricordieux Pre, pour
l'amour de lui, que nous puissions  l'avenir avoir une vie pieuse,
droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et ternel, qui ne hais rien
de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se
repentent, cre et fais en nous un coeur nouveau et contrit, afin que
nous dplorions, comme il convient, nos pchs, et que, reconnaissant
notre misre, nous puissions obtenir de toi pardon et rmission
entire[351].... Toujours revient la mme ide, l'ide du pch, du
repentir et de la rnovation morale; toujours la pense matresse est
celle du coeur humili devant la justice invisible et n'implorant sa
grce que pour obtenir son redressement. Un pareil tat d'esprit
ennoblit l'homme et met une sorte de gravit passionne dans toutes les
importantes actions de sa vie. Il faut couter la liturgie au lit des
mourants, au baptme des enfants,  la clbration des mariages.
Veux-tu prendre cette femme pour ta lgitime pouse, afin de vivre
ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint tat du mariage?
Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et
dans la sant.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse
et dans la pauvret.... et renonant  toute autre, te garder  elle
seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]? Ce sont l
les vraies paroles de la loyaut et de la conscience. Nulle langueur
mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des
femmes qui rvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui
s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus
juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair dfaille, le
prtre s'avance et lui dit: Notre cher bien-aim, sachez ceci: que le
Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes
les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la sant, la
vieillesse, la dbilit, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre
mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle
que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoye, que ce
soit pour prouver votre patience ou servir d'exemple  autrui..., ou
pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de
votre Pre cleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez
vritablement de vos pchs et si vous portez patiemment votre maladie,
vous confiant  la misricorde de Dieu et vous soumettant entirement 
sa volont..., elle tournera  votre profit et vous aidera dans la
droite voie qui conduit  la vie ternelle[353]. Un grand sentiment
mystrieux, une sorte d'pope sublime et sans images apparat
obscurment parmi ces examens de la conscience, je veux dire la
divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls
subsistants, seuls vritables en dpit des apparences corporelles et du
hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin
l'homme entrevoit cet _au-del_ et se relve du fond de son cloaque,
comme s'il avait respir soudainement un air fortifiant et pur. Voil
les effets de la prire publique rendue au peuple; car celle-ci a t
retire du latin, reporte dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot
il y a une rvolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien
missel, fera insensiblement son triste office;  force de rpter les
mmes mots, l'homme ne rptera souvent que des mots; ses lvres
remueront et son coeur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses,
dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funrailles
de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible;
car elles sont vivantes[354] et ne s'arrtent pas dans les oreilles
comme le langage mort: elles entrent jusqu' l'me, et sitt que l'me
est remue et laboure, elles y prennent racine. Si vous allez les
entendre dans le pays et si vous coutez l'accent vibrant et profond
avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un pome
national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le
silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs
nus des glises de village, o nulle image, nul ex-voto, nul culte
accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les
puissants versets hbraques heurtent comme des coups de blier  la
porte de chaque me, puis la liturgie dveloppe ses supplications
imposantes, et par intervalles le chant de la congrgation vient avec
l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus
simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilne; il
n'est point fait pour l'agrment de l'oreille, et nanmoins il est
exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen
ge a laisse dans notre plain-chant; ni monacal, ni paen, il roule
comme une mlope virile et pourtant douce, sans contredire ni faire
oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355]
traduits en vers et encore augustes, attnus mais non enjolivs. Tout
est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la crmonie, pour mettre
chaque homme, en personne et sans intermdiaire, en prsence du Dieu
juste, et pour former une posie morale qui soutienne et dveloppe le
sens moral[356].

Un point manque encore pour achever cette religion virile, le
raisonnement humain. Le ministre monte en chaire et parle; il parle
froidement, je le veux bien, avec des commentaires littraux et des
dmonstrations trop longues, mais solidement, srieusement, en homme qui
veut bien convaincre, et par de bons moyens, qui ne s'adresse qu' la
raison, et ne discourt que de la justice. Avec Latimer et ses
contemporains, la prdication comme la religion change d'objet et de
caractre; comme la religion, elle devient populaire et morale, et
s'approprie  ceux qui l'coutent pour les rappeler  leurs devoirs. Peu
d'hommes, par leur vie et leur parole, ont mieux que celui-ci mrit des
hommes. C'tait un vritable Anglais, consciencieux, courageux, homme de
bon sens et de pratique, issu de la classe laborieuse et indpendante
o taient le coeur et les muscles de la nation. Son pre, un brave
yeoman, avait une ferme de quatre livres par an, o il employait une
demi-douzaine d'hommes, avec trente vaches que trayait sa femme,
lui-mme bon soldat du roi, s'entretenant d'une armure pour lui et son
cheval afin de paratre  l'arme selon les occurrences, enseignant 
son fils  tirer de l'arc, lui donnant  boucler sa cuirasse, et
trouvant au fond de sa bourse quelques vieux nobles pour l'envoyer 
l'cole et de l  l'Universit. Le petit Latimer tudia prement, prit
ses grades, et resta longtemps bon catholique, ou, comme il disait,
dans les tnbres et l'ombre de la mort. Vers trente ans, ayant
frquent Bilney le martyr, et surtout ayant connu le monde et pens par
lui-mme, il commena  flairer la parole de Dieu et  abandonner les
docteurs d'cole et les sottises de ce genre, bientt  prcher, et
tout de suite  passer pour un sditieux grandement incommode aux gens
en place qui taient injustes. Car ce fut l d'abord le trait saillant
de son loquence; il parlait aux gens de leurs devoirs, et en termes
prcis. Un jour qu'il prchait devant l'Universit, l'vque d'Ely entra
curieux de l'entendre. Sur-le-champ il changea de sujet, et fit le
portrait du prlat parfait, portrait qui ne cadrait pas bien avec la
personne de l'vque, et il fut dnonc pour ce fait. Devenu chapelain
de Henri VIII, si terrible que ft le roi, si petit qu'il ft lui-mme,
il osa lui crire librement pour arrter la perscution qui commenait
et empcher l'interdiction de la Bible; certainement il jouait sa vie.
Il l'avait dj fait, il le fit encore; comme Tyndal, comme Knox, comme
tous les chefs de la Rforme, il vcut presque incessamment dans
l'attente de la mort, et dans la pense du bcher. Avec une sant
mauvaise, attaqu par de grands maux de tte, par des douleurs
d'entrailles, par la pleursie, par la pierre, il faisait un travail
norme, voyageant, crivant, prchant, prononant  soixante-sept ans
deux sermons chaque dimanche, et le plus souvent se levant  deux heures
du matin, t comme hiver, pour tudier. Rien de plus simple et de plus
efficace que son loquence; et la raison en est qu'il ne parle jamais
pour parler, mais pour _faire une oeuvre_. Ses instructions, entre
autres celles qu'il prche devant le jeune roi douard, ne sont pas,
comme celles de Massillon devant le petit Louis XV, suspendues en l'air,
dans la tranquille rgion des amplifications philosophiques: ce sont les
vices prsents qu'il veut corriger et qu'il attaque, les vices qu'il a
vus, que chacun dsigne du doigt; lui aussi il les dsigne, nommant les
choses par leur nom, et aussi les gens, disant les faits et les dtails,
en brave coeur, qui n'pargne personne, et s'expose sans arrire-pense
pour dnoncer et redresser l'iniquit. Si universelle que soit sa
morale, si ancien que soit son texte, il l'applique aux contemporains, 
ses auditeurs, tantt aux juges qui sont l,  messieurs les habits de
velours qui ne veulent pas couter les pauvres, qui en douze mois ne
donnent qu'un jour d'audience  telle femme, et qui laissent telle
autre pauvre femme  la prison de la Flotte, sans vouloir accepter
caution; tantt aux payeurs, aux entrepreneurs du roi, dont il compte
les voleries, qu'il place entre l'enfer et la restitution, et de qui,
livre par livre, il obtient et extorque l'argent vol. Toujours, de
l'iniquit abstraite, il va  l'abus spcial; car c'est l'abus qui crie
et demande non un discoureur, mais un champion; la thologie ne vient
pour lui qu'en second lieu; avant tout, la pratique; la vritable
offense contre Dieu,  ses yeux, c'est un mauvais acte; le vritable
service de Dieu, c'est la suppression des mauvais actes. Et regardez par
quelles voies il y va. Nul grand mot, nul talage de style, nul
droulement de dialectique. Il conte sa vie, la vie des autres, et donne
les dates, les chiffres, les lieux; il abonde en anecdotes, en petites
circonstances sensibles, capables d'entrer dans l'imagination et de
rveiller les souvenirs de chaque auditeur. Il est familier, parfois
plaisant, et toujours si prcis, si imbu des vnements rels et des
particularits de la vie anglaise, qu'on peut tirer de ses sermons une
description presque complte des moeurs de son temps et de son pays.
Pour rprimander les grands qui s'approprient les communaux par des
enclos, il leur fait le dtail des ncessits du paysan, sans le moindre
souci des convenances; c'est qu'il ne s'agit point ici de garder des
convenances, mais de produire des convictions. Une terre  labour a
besoin de moutons, car il leur faut des moutons pour fumer leur terre,
s'ils veulent qu'elle porte du grain; en effet, s'ils n'ont point de
moutons pour les aider  engraisser leur terre, ils n'auront que du
pauvre bl et maigre. Ils ont aussi besoin de porcs pour leur
nourriture, afin d'avoir du lard; le lard est leur venaison; vous savez
bien que le _justice_ est l avec son latin et sa potence, s'ils veulent
en avoir une autre; en sorte que le lard est leur nourriture ncessaire,
de laquelle ils ne peuvent se passer. Il leur faut aussi d'autres btes,
comme chevaux pour tirer leur charrue et porter leurs rcoltes au
march, vaches pour leur lait et leur fromage dont ils vivent, et sur
lesquels ils payent leur fermage. Toutes ces btes ont besoin de
pturage; lequel manquant, il faut que tout le reste manque aussi; et
elles ne peuvent pas avoir de pturage, si on prend la terre et si on
l'enclt de faon  ce qu'elles n'y entrent pas[357]. Une autre fois,
pour mettre ses auditeurs en garde contre les jugements prcipits, il
leur conte qu'tant entr dans la tour de Cambridge pour exhorter les
dtenus, il trouva une femme accuse d'avoir tu son enfant et qui ne
voulait rien confesser. Son enfant avait t malade pendant l'espace
d'un an, et s'en allait,  ce qu'il parat, de consomption.  la fin, il
mourut dans le temps de la moisson. Elle s'en alla chez les voisins et
autres amis pour requrir leur aide, afin de prparer l'enfant pour la
spulture; mais personne n'tait au logis, chacun tait aux champs. La
femme, avec un grand abattement et une grande angoisse de coeur, s'en
revint, et tant toute seule prpara l'enfant pour la spulture. Son
mari, au retour, n'ayant pas grand amour pour elle, l'accusa du meurtre;
et voil comme elle fut prise et amene  Cambridge. Pour moi, avec tout
ce que je pus apprendre par une recherche exacte, je crus en conscience
que la femme n'tait pas coupable, toutes les circonstances bien
considres. Aussitt aprs cela, je fus appel  prcher devant le roi,
ce qui tait le premier sermon que j'eusse  faire devant Sa Majest, et
je le fis  Windsor, o Sa Majest, aprs le sermon fini, me parla
trs-familirement dans une galerie. Alors, quand je vis le bon moment,
je m'agenouillai devant Sa Majest, lui dcouvrant toute l'affaire, et
ensuite je suppliai trs-humblement Sa Majest de pardonner  cette
femme; car je croyais, en ma conscience, qu'elle n'tait pas coupable,
et autrement, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu intercder pour
un assassin. Le roi couta avec beaucoup de clmence mon humble requte,
tellement que j'eus pour elle un pardon tout prpar, quand je m'en
retournai au logis. Cependant cette femme tait accouche d'un enfant
dans la tour de Cambridge, dont je fus le parrain et mistress Cheak la
marraine. Mais pendant tout ce temps je cachai mon pardon, et ne lui en
dis rien, l'exhortant seulement  avouer la vrit.  la fin, le jour
vint o elle crut qu'on l'excuterait; je vins, comme c'tait ma
coutume, pour l'instruire, et elle me fit une grande lamentation; car
elle croyait qu'elle serait damne, si on l'excutait avant qu'elle et
pu faire ses relevailles.... Nous manoeuvrmes ainsi avec cette femme
jusqu' ce que nous l'eussions amene  de bonnes dispositions.  la
fin, nous lui montrmes le pardon du roi et la laissmes aller. Je vous
ai cont cette histoire pour vous montrer que nous ne devons point tre
trop prcipits  croire un rapport, mais que nous devons plutt
suspendre nos jugements jusqu' ce que nous sachions la vrit[358].
Quand un homme prche ainsi, on le croit; on est sr qu'il ne rcite pas
une leon, on sent qu'il a vu, qu'il tire sa morale, non des livres,
mais des faits, que ses conseils sortent du solide fonds d'o tout doit
sortir, je veux dire de l'exprience multiplie et personnelle. Maintes
fois j'ai cout les orateurs populaires, ceux qui s'adressent aux
bourses, et prouvent leur talent par leurs recettes; c'est de cette
faon qu'ils haranguent, avec des exemples circonstancis, rcents,
voisins, avec les tournures de la conversation, laissant l les grands
raisonnements et le beau langage. Figurez-vous l'ascendant des critures
commentes par une telle parole, jusqu' quelles couches du peuple elle
peut descendre, quelle prise elle a sur des matelots, des ouvriers, des
domestiques; considrez encore que l'autorit de cette parole est
double par le courage, l'indpendance, l'intgrit, la vertu
inattaquable et reconnue de celui qui la porte; il a dit la vrit au
roi, il a dmasqu les voleurs, il a encouru toutes sortes de haines, il
a quitt son vch pour ne rien signer contre sa conscience, et voici
qu' quatre-vingts ans, sous Marie, ayant refus de se rtracter, aprs
deux ans de prison et d'attente, et quelle attente! il est conduit au
bcher. Son compagnon Ridley dormit, la nuit qui prcda, aussi
tranquillement que jamais en sa vie, et attach au poteau, dit tout
haut: Pre cleste, je te remercie humblement de m'avoir choisi pour
tre confesseur de la vrit mme par ma mort.  son tour, comme on
allumait les fagots, Latimer s'cria: Bon courage, matre Ridley, soyez
homme, nous allons aujourd'hui, par la grce de Dieu, allumer une
chandelle en Angleterre, de telle sorte que, j'espre, on ne l'teindra
jamais. Il baigna d'abord ses mains dans les flammes, et, recommandant
son me  Dieu, il mourut.

Il avait bien jug; c'est par cette suprme preuve qu'une croyance
prouve sa force et conquiert ses partisans; les supplices sont une
propagande en mme temps qu'un tmoignage, et font des convertis en
faisant des martyrs. Tous les crits du temps et tous les commentaires
qu'on en peut faire languissent auprs des actions qui, coup sur coup,
clatrent alors chez les docteurs et dans le peuple, jusque parmi les
plus simples et les plus ignorants. En trois ans, sous Marie, prs de
trois cents personnes, hommes, femmes, vieillards, jeunes gens,
quelques-uns presque enfants, plutt que d'abjurer, se laissrent brler
vivants. La toute-puissante ide de Dieu et de la fidlit qu'on lui
doit les roidissait contre toutes les rclamations de la nature et
contre tous les frmissements de la chair. Nul ne sera couronn,
crivait l'un d'eux, hors ceux qui combattront en hommes, et celui qui
souffrira jusqu'au bout sera sauv. Le docteur Rogers souffrit, le
premier, en prsence de sa femme et de ses dix enfants, dont l'un tait
encore  la mamelle. On ne l'avait point averti, et il dormait
profondment. Soudain la femme du gelier l'veilla, et lui apprit que
c'tait pour cette matine. Alors, dit-il, je n'ai pas besoin
d'attacher mes aiguillettes. Au milieu de la flamme, il n'avait pas
l'air de souffrir. Ses enfants taient debout  ct de lui, le
consolant; en sorte qu'on aurait dit qu'ils le conduisaient  quelque
joyeux mariage[359].--Un jeune homme de dix-neuf ans, William Hunter,
apprenti chez un tisseur de soie, fut exhort par sa mre  persvrer
jusqu'au bout. Elle lui dit qu'elle tait contente d'avoir eu le
bonheur de porter un enfant comme lui, qui trouvait en son coeur le
courage de perdre sa vie pour l'amour du nom du Christ. Alors William
dit  sa mre: Pour la petite douleur que j'aurai  souffrir, et qui
n'est qu'un court passage, le Christ m'a promis, ma mre, une couronne
de joie. Ne devez-vous pas en tre contente, ma mre?--L-dessus, sa
mre s'agenouilla, en disant: Je prie Dieu de te fortifier, mon fils,
jusqu' la fin; oui, et je pense ta part aussi bonne que celle d'aucun
des enfants que j'ai ports.... Aussitt le feu fut fait. Alors William
jeta tout droit son psautier dans la main de son frre, qui dit:
William, pense  la sainte Passion du Christ, et n'aie pas peur de la
mort.--Et William rpondit: Je n'ai pas peur.--Puis il leva ses mains
vers le ciel, et dit: Seigneur! Seigneur! Seigneur! recevez mon esprit.
Et rejetant sa tte dans la fume touffante, il rendit sa vie pour la
vrit[360].

Quand une passion est capable de dompter ainsi les affections
naturelles, elle est capable de dompter aussi la douleur corporelle;
toute la frocit du temps chouait contre les convictions. Un
tisserand de Shoreditch, appel Tomkins, interrog par l'vque de
Londres s'il souffrirait bien le feu, rpondit qu'il en ft
l'exprience; et ayant fait apporter une chandelle allume, il mit la
main dessus sans la retirer ni se mouvoir; tellement, dit Fox, que les
muscles et les veines se racornirent et clatrent, et que le sang
jaillit dans la figure de Harpsfield, qui se tenait  ct.--Dans l'le
de Guernesey, une femme grosse tant condamne au feu accoucha dans les
flammes, et l'enfant tant ramass fut, par l'ordre des magistrats,
rejet dans le feu[361]. L'vque Hooper fut brl jusqu' trois fois
dans un petit feu de bois vert. Il y avait trop peu de bois, et le vent
dtournait la fume. Il criait lui-mme: Du bois, bonnes gens, du bois,
augmentez le feu. Ses jambes et ses cuisses furent grilles; l'une de
ses mains tomba avant qu'il expirt; il dura ainsi trois quarts d'heure;
devant lui, dans une bote, tait son pardon, en cas qu'il voult se
rtracter. Contre les longues angoisses des prisons infectes, contre
tout ce qui peut nerver ou sduire, ils taient invincibles: cinq
moururent de faim  Cantorbry: ils taient aux fers nuit et jour, sans
autre couverture que leurs habits, sur de la paille pourrie; cependant
des traits couraient parmi eux, disant que la croix de la perscution
tait un bienfait de Dieu, un joyau inestimable, un contre-poison
souverain, prouv, pour remdier  l'amour de soi et  la sensualit
mondaine. Devant de tels exemples, le peuple s'branlait. Il n'y a pas
d'enfant, crivait une dame  l'vque Bonner, qui ne vous appelle
Bonner la bourreau, et ne sache sur ses doigts, comme son Pater, le
nombre exact de ceux que vous avez brls au bcher ou fait mourir de
faim en prison pendant ces neuf mois.... Vous avez perdu les coeurs de
vingt mille personnes qui taient des papistes invtrs il y a un an.
Les assistants encourageaient les martyrs, et leur criaient que leur
cause tait juste. On dit mme, crivait l'envoy catholique, que
plusieurs se sont voulu volontairement mettre sur le bcher  ct de
ceux que l'on brlait[362]. En vain la reine avait dfendu, sous peine
de mort, toutes les marques d'approbation. Nous savons qu'ils sont les
hommes de Dieu, criait l'un des assistants, c'est pourquoi nous ne
pouvons nous empcher de dire: Que Dieu les fortifie. Et tout le peuple
rpondait: Amen, amen. Rien d'tonnant si,  l'avnement d'lisabeth,
l'Angleterre entra  pleines voiles dans le protestantisme; les menaces
de l'Armada l'y poussrent plus avant encore, et la Rforme devint
nationale sous la pression de l'hostilit trangre, comme elle tait
devenue populaire par l'ascendant de ses martyrs.

[Note 331: Voyez Froude, _History of England_. La conduite de Henri
VIII est prsente l sous un nouveau jour.]

[Note 332: Froude, I, 175, 191. _Petition of Commons._ Cette
rcrimination publique et authentique montre tout le dtail de
l'organisation et de l'oppression clricales.]

[Note 333: Froude, I, 26, 193. _Great and excessive fees_. Voyez le
dtail, _ib._]

[Note 334: En mai 1528. Froude, I, 179, 85, 201; II, 435.]

[Note 335: Hale's _Criminal causes; Suppression of the monasteries,
Camden Society's publications_.]

[Note 336: Down with them. (_Latimer's Sermons._)]

[Note 337: _Horsyn Preste._ Hale, 99.]

[Note 338: Froude, I, 90. En 1514. _Improbus animus._]

[Note 339: Fox, _Acts and Monuments_. In-folio, t. II, 23. En 1521.]

[Note 340: Voyez, passim, les estampes dans Fox.--Tous les dtails
qu'on va lire sont tirs des biographies. Voyez celles de Cromwell par
Carlyle, de Fox le quaker, de Bunyan, et les procs rapports tout au
long par Fox.]

[Note 341: Froude, II, 33, 1529. Grce  Dieu, disent les vques,
aucune personne notable de notre temps n'est tombe dans le crime
d'hrsie.]

[Note 342: En 1536. _Strype's memorials, appendix_, 42. Froude, III,
chap. XII.]

[Note 343: Covenants.]

[Note 344: 1549. Traduction de Tyndal (Bibliothque impriale).]

[Note 345: Le mot est de Stendhal; c'est son impression d'ensemble.]

[Note 346: Voyez la traduction de Lemaistre de Sacy, si peu
biblique.]

[Note 347: _Voy._ Ewald, _Geschichte des Volks Israel_. Apostrophe
d'Ewald au troisime rdacteur du Pentateuque: Erhabener Geist..., etc.]

[Note 348: Comparez le psaume 104, dans l'admirable traduction de
Luther et dans la traduction anglaise.]

[Note 349: Le premier rudiment considrable est de 1545. Froude, V,
145 et 146. Le Prayer-Book subit plusieurs changements en 1552, d'autres
sous lisabeth, et quelques-uns enfin  la Restauration.]

[Note 350: Almighty and most merciful Father, we have erred and
strayed from Thy ways like lost sheep. We have followed too much the
devices and desires of our own hearts. We have offended against Thy holy
laws. We have left undone those things which we ought to have done; and
we have done those things which we ought not to have done. And there is
no health in us. But Thou, O Lord, have mercy on us, miserable
offenders; spare Thou them, O God, which confess their faults. Restore
Thou them that are penitent, according to Thy promises declared unto
mankind in Christ Jesu, our Lord. And grant, O most merciful Father, for
His sake, that we may hereafter live a godly righteous and sober life.]

[Note 351: Almighty and everlasting God, who hatest nothing that
Thou hast made, and doth forgive the sins of all them who are penitent;
create and make in us new and contrite hearts, that we, worthily
lamenting our sins and acknowledging our wretchedness, may obtain of
Thee, the God of all mercy, perfect remission and forgiveness.]

[Note 352: Wilt thou have this woman to be thy wedded wife, to live
together after God's ordinance in the holy state of matrimony? Wilt thou
love her, comfort her, honour and keep her, in sickness and in health,
and, forsaking all other, keep thee only unto her, so long as ye both
shall live?

I take thee to be my wedded wife, to have and to hold from this day
forward, for better, for worse, for richer, for poorer, in sickness and
in health, to love and to cherish, till death us do part.]

[Note 353: Dearly beloved, know this that Almighty God is the Lord
of life and death, and of all things to them pertaining, as youth,
strength, health, age, weakness, and sickness. Wherefore, whatsoever
your sickness is, know you certainly, that it is God's visitation. And
for what cause soever this sickness is sent unto you, whether it be to
try your patience, for the example of others..., or else it be sent unto
you to correct and amend in you whatsoever doth offend the eyes of your
heavenly Father, know you certainly that, if you truly repent you of
your sins and bear your sickness patiently, trusting in God's mercy....
submitting yourself wholly unto His will, it shall turn to your profit,
and help you forward in the right way that leadeth unto everlasting
life.]

[Note 354: Lettre de Henri VIII  Cranmer. Froude, IV, 484. Faire
usage des paroles d'une langue trangre, avec un simple sentiment de
dvotion, quand l'esprit n'en retire aucun fruit, ne peut tre ni
agrable  Dieu, ni salutaire  l'homme. Celui qui ne comprend pas la
force et l'efficacit de l'entretien qu'il a avec Dieu ressemble  une
harpe ou  une flte, qui a un son, mais ne comprend pas le bruit
qu'elle fait. Un chrtien est plus qu'un instrument, et les sujets du
roi doivent tre capables de prier comme des hommes raisonnables dans
leur propre langue.]

[Note 355: Sternhold, 1549.]

[Note 356: On peut voir dans l'_Oraison funbre de la comtesse de
Richmond_, par John Fisher, les pratiques auxquelles cette religion
succdait.

As for fasting, for age, and feebleness, albeit she were not bound, yet
those days that by the church were appointed, she kept them diligently
and seriously, and in especial the holy Lent throughout, that she
restrained her appetite, till one meal of fish on the day; besides her
other peculiar fasts of devotion, as St Anthony, St Mary Magdalene, St
Catharine, with other; and throughout all the year, the Friday and
Saturday she full truly observed. As to hard clothes wearing, she had
her shirts and girdles of hair, which, when she was in health, every
week she failed not certain days to wear, sometime the one, sometime the
other, that full often her skin, as I heard say, was pierced therewith.

In prayer, every day at her uprising, which commonly was not long after
five of the clock, she began certain devotions, and so after them, with
one of her gentlewomen, the matins of our Lady; then she came into her
closet, where then with her chaplain she said also matins of the day;
and after that, daily heard four or five masses upon her knees; so
continuing in her prayers and devotions unto the hour of dinner, which
of the eating day, was ten of the clocks, and upon the fasting day
eleven. After dinner full truly she would go her stations to three
altars daily; daily her dirges and commendations she would say, and her
even songs before supper, both of the day and of our Lady, beside many
other prayers and psalters of David throughout the year; and at night
before she went to bed, she failed not to resort unto her chapel, and
there a large quarter of an hour to occupy her devotions. No marvel,
though all this long time her kneeling was to her painful, and so
painful that many times it caused in her back pain and disease. And yet
nevertheless, daily when she was in health, she failed not to say the
crown of our lady, which after the manner of Rome, containeth sixty and
three aves, and at every ave, to make a kneeling. As for meditation, she
had divers books in French, wherewith she would occupy herself when she
was weary of prayer. Wherefore divers she did translate out of the
French into English. Her marvellous weeping they can bear witness of,
which here before have heard her confession, which be divers and many,
and at many seasons in the year, lightly every third day. Can also
record the same those that were present at any time when she was
houshilde, which was full nigh a dozen times every year, what floods of
tears there issued forth of her eyes!]

[Note 357: A plowland must have sheepe, yea they must have sheepe,
to dung their ground for bearing of corn; for if they have no sheepe to
helpe to fat the ground, they shall have but bare corn and thin. They
must have swine for their food, to make them veneries or bacon of. Their
bacon is their venison. (For they shall now have _hangum tuum_ if they
get any other venison.) So that bacon is their necessary meate to feed
on, which they may not lack. They must have other cattels, as horses to
draw their plows, and for carriage of things to the markets, and kine
for their milke and cheese, which they must live upon and pay their
rents. These cattell must have pasture, which pasture if they lack, the
rest must needs fail them. And pasture they cannot have, if the land be
taken in, and inclosed from them. (Latimer's _Sermons_, dition 1635, p.
105.)]

[Note 358: Now after I had been acquainted with him, I went with him
to visit the prisoners in the tower at Cambridge, for he was ever
visiting prisoners and sick folk. So we went together, and exhorted them
as well as we were able to do; minding them to patience, and to
acknowledge their faults. Among other prisoners, there was a woman which
was accused that she had killed her child, which act she plainly and
steadfastly denied, and could not be brought to confess the act; which
denying gave us occasion to search for the matter, and so we did; and at
length we found that her husband loved her not, and therefore he sought
means to make her out of the way. The matter was thus:--

A child of hers had been sick by the space of a year, and so decayed, as
it were, in a consumption. At length it died in harvest time; she went
to her neighbours and other friends to desire their help to prepare the
child for burial; but there was nobody at home, every man was in the
field. The woman, in a heaviness and trouble of spirit, went, and being
herself alone, prepared the child for burial. Her husband coming home,
not having great love towards her, accused her of the murder, and so she
was taken and brought to Cambridge. But as far forth as I could learn,
through earnest inquisition, I thought in my conscience the woman was
not guilty, all the circumstances well considered.

Immediately after this, I was called to preach before the king, which
was my first sermon that I made before His Majesty, and it was done at
Windsor; where His Majesty, after the sermon was done, did most
familiarly talk with me in a gallery. Now, when I saw my time, I kneeled
down before His Majesty, opening the whole matter, and afterwards most
humbly desired His Majesty to pardon that woman. For I thought in my
conscience she was not guilty, or else I would not for all the world sue
for a murderer. The king most graciously heard my humble request,
insomuch that I had a pardon ready for her at my returning homeward. In
the mean season, that woman was delivered of a child in the tower of
Cambridge, whose godfather I was, and Mistress Cheak was godmother. But
all that time I hid my pardon, and told her nothing of it, only
exhorting her to confess the truth. At length the time came when she
looked to suffer; I came as I was wont to do, to instruct her; she made
great moan to me, and most earnestly required me that I would find the
means that she might be purified before her suffering. For she thought
she would have been damned if she should suffer without purification. So
we travailed with this woman till we brought her to a good opinion; and
at length showed her the king's pardon, and let her go.

This tale I told you by this occasion, that though some women be very
unnatural, and forget their children, yet when we hear any body so
report, we should not be too hasty in believing the tale, but rather
suspend our judgments till we know the truth.]

[Note 359: Dpche de Noailles, ambassadeur franais et catholique.
_Pictorial history_, II, 524.]

[Note 360: John Fox, _History of the acts and monuments of the
Church_.

In the mean time William's father and mother came to him, and desired
heartily of God that he might continue to the end in that good way which
he had begun, and his mother said to him, that she was glad that ever
she was so happy to bear such a child, which could find in his heart to
lose his life for Christ's name's sake.

Then William said to his mother, 'For my little pain which I shall
suffer, which is but a short braid, Christ hath promised me, mother
(said he), a crown of joy: may you not be glad of that, mother?' With
that his mother kneeled down on her knees, saying, 'I pray God
strengthen thee, my son, to the end: yea, I think thee as well-bestowed
as any child that ever I bare....'

Then William Hunter plucked up his gown, and stepped over the parlour
grounsel, and went forward cheerfully, the sheriff's servant taking him
by one arm, and his brother by another; and thus going in the way, he
met with his father according to his dream, and he spake to his son,
weeping, and saying, 'God be with thee, son William;' and William said,
'God be with you, good father, and be of good comfort, for I hope we
shall meet again, when we shall be merry.' His father said, 'I hope so,
William,' and so departed. So William went to the place where the stake
stood, even according to his dream, whereas all things were very
unready. Then William took a wet broom faggot, and kneeled down thereon,
and read the 51st psalm, till he came to these words, 'The sacrifice of
God is a contrite spirit; a contrite and a broken heart, O God, thou
wilt not despise....'

Then said the sheriff, 'Here is a letter from the queen: if thou wilt
recant, thou shalt live; if not, thou shalt be burned.' 'No,' quoth
William, 'I will not recant, God willing.' Then William rose, and went
to the stake, and stood upright to it. Then came one Richard Pond, a
bailiff, and made fast the chain about William.

Then said Master Brown, 'Here is not wood enough to burn a leg of him.'
Then said William, 'Good people, pray for me; and make speed, and
dispatch quickly; and pray for me while ye see me alive, good people,
and I will pray for you likewise.' 'How?' quoth Master Brown, 'pray for
thee? I will pray no more for thee than I will pray for a dog....'

Then there was a gentleman which said, 'I pray God have mercy upon his
soul.' The people said, 'Amen, Amen.'

Immediately fire was made. Then William cast his psalter right into his
brother's hand, who said, 'William, think on the holy Passion of Christ,
and be not afraid of death.' And William answered, 'I am not afraid.'
Then lift he up his hands to heaven, and said, 'Lord, Lord, Lord,
receive my spirit!' And casting down his head again into the smothering
smoke, he yielded up his life for the truth, sealing it with his blood
to the praise of God.]

[Note 361: Neal, _History of the puritans_, I, 69, 72.]

[Note 362: Dpche de Renard  Charles-Quint.]


IV

Deux branches distinctes reoivent la sve commune, l'une en haut,
l'autre en bas: l'une respecte, florissante, tale dans l'air libre;
l'autre mprise,  demi enfouie sous terre, foule sous les pieds qui
veulent l'craser; toutes deux vivantes, l'anglicane comme la puritaine,
l'une malgr l'effort qu'on fait pour la dtruire, l'autre malgr les
soins qu'on prend pour la dvelopper.

La cour a sa religion comme la campagne, religion sincre et qui gagne;
parmi les posies paennes qui jusqu' la Rvolution occupent toujours
la scne du monde, insensiblement on voit percer et monter le grave et
grand sentiment qui a plong ses racines jusqu'au fond de l'esprit
public. Plusieurs potes, Drayton, Davies, Cowley, Giles Fletcher,
Quarles, Crashaw, crivent des rcits sacrs, des vers pieux ou moraux,
de nobles stances sur la mort et l'immortalit de l'me, sur la
fragilit des choses humaines et sur la suprme providence en qui seule
l'homme trouve le soutien de sa faiblesse et la consolation de ses maux.
Chez les plus grands prosateurs, Bacon, Burton, sir Thomas Brown,
Raleigh, on voit affleurer la vnration, la proccupation de l'obscur
_au del_, bref la foi et la prire. Plusieurs des prires qu'crivit
Bacon sont entre les plus belles que l'on sache, et le courtisan
Raleigh, contant la chute des empires, et comment une populace de
nations barbares avait abattu enfin ce grand et magnifique arbre de la
domination romaine, achevait son livre avec les ides et l'accent d'un
Bossuet[363]. Qu'on se reprsente l'glise de Saint-Paul  Londres, et
le beau monde qui s'y donne rendez-vous, les gentilshommes qui tranent
bruyamment sur le parvis leurs perons  molettes, qui lorgnent et
causent pendant le service, qui jurent par les yeux de Dieu, par les
paupires de Dieu, qui, entre les arceaux et les chapelles, talent
leurs souliers garnis de rubans, leurs chanes, leurs charpes, leurs
pourpoints de satin, leurs manteaux de velours, leurs faons de
bravaches et leurs gestes d'acteurs. Tout cela est fort libre, dbraill
mme, bien loign de la dcence moderne. Mais laissez passer la fougue
juvnile, prenez l'homme aux grands moments, dans la prison, dans le
danger, ou mme seulement quand l'ge vient, quand il arrive  juger la
vie; prenez-le surtout  la campagne, sur son domaine cart, dans
l'glise du village dont il est le patron, ou bien seul le soir,  sa
table, coutant la prire que son chapelain rcite, et n'ayant d'autres
livres que quelque gros in-folio de drames graiss par les doigts de ses
pages, son _Prayer Book_ et sa Bible; vous comprendrez alors comment la
religion nouvelle trouve prise sur ces esprits imaginatifs et srieux.
Elle ne les choque point par un rigorisme troit; elle n'entrave point
l'essor de leur esprit; elle n'essaye point d'teindre la flamme
voltigeante de leur fantaisie; elle ne proscrit pas le beau; elle
conserve plus qu'aucune glise rforme les nobles pompes de l'ancien
culte, et fait rouler sous les votes de ses cathdrales les riches
modulations, les majestueuses harmonies d'un chant grave que l'orgue
soutient. C'est son caractre propre de n'tre point en opposition avec
le monde, mais au contraire de le rattacher  soi en se rattachant 
lui. Par sa condition civile comme par son culte extrieur, elle en est
embrasse et l'embrasse; car elle a pour chef la reine, elle est un
membre de la constitution, elle envoie ses dignitaires sur les bancs de
la chambre haute; elle marie ses prtres; ses bnfices sont  la
nomination des grands, ses principaux membres sont les cadets des
grandes familles: par tous ces canaux, elle reoit l'esprit du sicle.
Aussi entre ses mains, la rforme ne peut pas devenir hostile  la
science,  la posie, aux larges ides de la Renaissance. Au contraire,
chez les nobles d'lisabeth et de Jacques Ier, comme chez les cavaliers
de Charles Ier, elle tolre les gots de l'artiste, les curiosits du
philosophe, les faons mondaines et le sentiment du beau. L'alliance est
si forte que, sous Cromwell, les ecclsiastiques en masse se firent
destituer pour le prince, et que les cavaliers par bandes se firent tuer
pour l'glise. Des deux parts, les deux mondes se touchent et se
confondent. Si plusieurs potes sont pieux, plusieurs ecclsiastiques
sont potes; l'vque Hall, l'vque Corbet, le recteur Wither, le
prdicateur Donne. Si plusieurs laques s'lvent aux contemplations
religieuses, plusieurs thologiens, Hooker, John Hales, Taylor,
Chillingworth, font entrer dans le dogme la philosophie et la raison. On
voit alors se former une littrature nouvelle, leve et originale,
loquente et mesure, arme  la fois contre les puritains qui
sacrifient  la tyrannie du texte la libert de l'intelligence, et
contre les catholiques qui sacrifient  la tyrannie de la tradition
l'indpendance de l'examen, galement oppose  la servilit de
l'interprtation littrale et  la servilit de l'interprtation
impose. En face des premiers parat le savant et excellent Hooker, un
des plus doux et des plus conciliants des hommes, un des plus solides et
des plus persuasifs entre les logiciens, esprit comprhensif, qui en
toute question remonte aux principes[364], fait entrer dans la
controverse les conceptions gnrales et la connaissance de la nature
humaine[365]; outre cela, crivain mthodique, correct et toujours
ample, digne d'tre regard non-seulement comme un des pres de l'glise
anglaise, mais comme un des fondateurs de la prose anglaise. Avec une
gravit et une simplicit soutenues, il montre aux puritains que les
lois de la nature, de la raison et de la socit sont, comme la loi de
l'criture, d'institution divine, que toutes galement sont dignes de
respect et d'obissance, qu'il ne faut pas sacrifier la parole
intrieure, par laquelle Dieu touche notre intelligence,  la parole
extrieure, par laquelle Dieu touche nos sens; qu'ainsi la constitution
civile de l'glise et l'ordonnance visible des crmonies peuvent tre
conformes  la volont de Dieu, mme lorsqu'elles ne sont point
justifies par un texte palpable de la Bible, et que l'autorit des
magistrats, comme le raisonnement des hommes, ne dpasse pas ses droits
en tablissant certaines uniformits et certaines disciplines sur
lesquelles l'criture s'est tue pour laisser dcider la raison. Car si
la force naturelle de l'esprit de l'homme peut par l'exprience et
l'tude atteindre  une telle maturit, que dans les choses humaines les
hommes puissent faire quelque fond sur leur jugement, n'avons-nous pas
raison de penser que, mme dans les choses divines, le mme esprit muni
des aides ncessaires, exerc dans l'criture avec une diligence gale,
et assist par la grce du Dieu tout-puissant, pourra acqurir une telle
perfection de savoir que les hommes auront une juste cause, toutes les
fois qu'une chose appartenant  la foi et  la religion sera mise en
doute, pour incliner volontiers leur esprit vers l'opinion que des
hommes si graves, si sages, si instruits en ces matires, dclareront la
plus solide[366]? Qu'on ne ddaigne donc pas cette lumire
naturelle, mais plutt servons-nous-en pour accrotre l'autre[367],
comme on apporte un flambeau  ct d'un flambeau; surtout
servons-nous-en pour vivre en harmonie les uns avec les autres. Car,
dit-il, ce serait un bien plus grand contentement pour nous (si petit
est le plaisir que nous prenons  ces querelles), de travailler sous le
mme joug en hommes qui aspirent  la mme rcompense ternelle de leur
labeur, d'tre unis  vous par les liens d'un amour et d'une amiti
indissolubles, de vivre comme si nos personnes tant plusieurs, nos mes
n'en faisaient qu'une, que de demeurer dmembrs comme nous le sommes,
et de dpenser nos courts et misrables jours dans la poursuite insipide
de ces fatigantes contentions[368].--En effet, c'est  l'accord que les
plus grands thologiens concluent; par-dessus la pratique oppressive ils
saisissent l'esprit libral. Si par sa structure politique l'glise
anglicane est perscutrice, par sa structure doctrinale elle est
tolrante; elle a trop besoin de la raison laque pour tout refuser  la
raison laque; elle vit dans un monde trop cultiv et trop pensant pour
proscrire la pense et la culture. Son plus minent docteur, John
Hales[369], dclare plusieurs fois qu'il renoncerait demain  la
religion de l'glise d'Angleterre, si elle l'obligeait  penser que
d'autres chrtiens seront damns, et qu'on ne croit les autres damns
que lorsqu'on dsire qu'ils le soient[370]. C'est encore lui, un
thologien, un prbendiste, qui conseille aux hommes de ne se fier qu'
eux-mmes en matire religieuse, de ne s'en remettre ni  l'autorit, ni
 l'antiquit, ni  la majorit, de se servir de leur propre raison pour
croire comme de leurs propres jambes pour marcher, d'agir et d'tre
hommes par l'esprit comme par le reste, et de considrer comme lches et
impies l'emprunt des doctrines et la paresse de penser.  ct de lui,
Chillingworth, esprit militant et loyal par excellence, le plus exact,
le plus pntrant, le plus convaincant des controversistes, protestant
d'abord, puis catholique, puis de nouveau et pour toujours protestant,
ose bien dclarer que ces grands changements oprs en lui-mme et par
lui-mme  force d'tudes et de recherches sont de toutes ses actions
celles qui le satisfont le plus. Il soutient que la raison applique 
l'criture doit seule persuader les hommes; que l'autorit n'y peut rien
prtendre; que rien n'est plus contre la religion que de violenter la
religion[371]; que le grand principe de la rforme est la libert de
conscience, et que si les doctrines des diverses sectes protestantes ne
sont point absolument vraies, du moins elles sont libres de toute
impit et de toute erreur damnable en soi ou destructive du salut.
Ainsi se dveloppe une polmique, une thologie, une apologtique solide
et sense, rigoureuse dans ses raisonnements, capable de progrs, munie
de science, et qui, autorisant l'indpendance du jugement personnel en
mme temps que l'intervention de la raison naturelle, laisse la religion
 porte du monde, et les tablissements du pass sous les prises de
l'avenir.

Au milieu d'eux s'lve un crivain de gnie, pote en prose, dou
d'imagination comme Spenser et comme Shakspeare, Jeremy Taylor, qui, par
la pente de son esprit comme par les vnements de sa vie, tait destin
 prsenter aux yeux l'alliance de la Renaissance et de la Rforme, et 
transporter dans la chaire le style orn de la cour. Prdicateur 
Saint-Paul, got et admir des gens du monde pour sa beaut juvnile
et florissante, pour son air gracieux, pour sa diction splendide,
protg et plac par l'archevque Laud, il crivit pour le roi une
dfense de l'piscopat, devint chapelain de l'arme royale, fut pris,
ruin, emprisonn deux fois par les parlementaires, pousa une fille
naturelle de Charles Ier, puis, aprs la Restauration, fut combl
d'honneurs, devint vque, membre du conseil priv, et chancelier de
l'Universit d'Irlande: par toutes les parties de sa vie, heureuse et
malheureuse, prive et publique, on voit qu'il est anglican, royaliste,
imbu de l'esprit des cavaliers et des courtisans; non qu'il ait leurs
vices; au contraire, il n'y eut point d'homme meilleur ni plus honnte,
plus zl dans ses devoirs, plus tolrant par ses principes, en sorte
que, gardant la gravit et la puret chrtiennes, il n'a pris  la
Renaissance que sa riche imagination, son rudition classique et son
libre esprit. Mais pour ce qui est de ces dons, il les a tout entiers,
tels qu'ils sont chez les plus brillants et les plus inventifs entre les
gentilshommes du monde, chez sir Philip Sidney, chez lord Bacon, chez
sir Thomas Brown, avec les grces, les magnificences, les dlicatesses
qui sont le propre de ces gnies si sensitifs et si crateurs, et en
mme temps avec les redondances, les singularits, les disparates
invitables dans un ge o l'excs de la verve empchait la sret du
got. Comme tous ces crivains, comme Montaigne, il est imbu de
l'antiquit classique; il cite en chaire des anecdotes grecques et
latines, des passages de Snque, des vers de Lucrce et d'Euripide, et
cela  ct des textes de la Bible, de l'vangile et des Pres. Le
_cant_ n'tait point encore tabli; les deux grandes sources
d'enseignement, la paenne et la chrtienne, coulaient cte  cte, et
on les recueillait dans le mme vase, sans croire que la sagesse de la
raison et de la nature pt gter la sagesse de la foi et de la
rvlation. Figurez-vous donc ces tranges sermons, o les deux
ruditions, l'hellnique et l'vanglique, affluent ensemble avec les
textes, et chaque texte cit dans sa langue; o, pour prouver que les
pres sont souvent malheureux dans leurs enfants, l'auteur allgue coup
sur coup Chabrias, Germanicus, Marc-Aurle, Hortensius, Quintus Fabius
Maximus, Scipion l'Africain, Mose et Samuel; o s'entassent en guise de
comparaisons et d'illustrations le fouillis des historiettes et des
documents botaniques, astronomiques, zoologiques, que les encyclopdies
et les rveries scientifiques dversent en ce moment dans les esprits.
Taylor vous contera l'histoire des ours de Pannonie, qui, blesss,
s'enferrent plus avant; celle des pommes de Sodome qui sont belles
d'apparence, mais au dedans pleines de pourriture et de vers, et bien
d'autres anecdotes encore. Car c'est le trait marquant des hommes de cet
ge et de cette cole, de n'avoir point l'esprit nettoy, aplani,
cadastr, muni d'alles rectilignes, comme les crivains de notre
dix-septime sicle et comme les jardins de Versailles, mais plein et
combl de faits circonstancis, de scnes compltes et dramatiques, de
petits tableaux colors, tous ple-mle et mal poussets, en sorte que,
perdu dans l'encombrement et la poussire, le spectateur moderne crie 
la pdanterie et  la grossiret. Les mtaphores pullulent les unes
par-dessus les autres, s'embarrassent l'une dans l'autre, et se bouchent
l'issue les unes aux autres, comme dans Shakspeare. On croyait en
suivre une, en voil une seconde qui commence, puis une troisime qui
coupe la seconde, et ainsi de suite, fleur sur fleur, girandole sur
girandole, si bien que sous les scintillements la clart se brouille, et
que la vue finit par l'blouissement. En revanche, et justement en vertu
de cette mme structure d'esprit, Taylor imagine les objets, non pas
vaguement et faiblement par quelque indistincte conception gnrale,
mais prcisment, tout entiers, tels qu'ils sont, avec leur couleur
sensible, avec leur forme propre, avec la multitude de dtails _vrais et
particuliers_ qui les distinguent dans leur espce. Il ne les connat
point par ou-dire; il les a vus. Bien mieux, il les voit en ce moment,
et les fait voir. Lisez ce morceau, et dites s'il n'a pas l'air copi
dans un hpital ou sur un champ de bataille: Comment pouvons-nous nous
plaindre de la dbilit de notre force ou de la pesanteur des maladies,
quand nous voyons un pauvre soldat debout sur une brche, presque
extnu de froid et de faim, sans pouvoir tre soulag de son froid que
par une chaleur de colre, par une fivre ou par un coup de mousquet, ni
allg de sa faim que par une souffrance plus grande ou par quelque
crainte norme? Cet homme se tiendra debout, sous les armes et sous les
blessures, sous la chaleur et le soleil, ple et puis, accabl, et
nanmoins vigilant. La nuit, on lui extraira une balle de la chair, ou
des clats enfoncs dans ses os; il tendra sa bouche violemment fendue
pour qu'on la lui recouse: tout cela pour un homme qu'il n'a jamais vu,
ou par qui, s'il l'a vu, il n'a pas t remarqu, un homme qui l'enverra
 la potence s'il essaye de fuir toutes ces misres[372]. Voil
l'avantage de l'imagination complte sur la raison ordinaire. Elle
produit d'un bloc vingt ou trente ides et autant d'images, puisant
l'objet que l'autre ne fait que dsigner et effleurer. Il y a un millier
de circonstances et de nuances dans chaque vnement; et elles sont
toutes enfermes dans des mots vivants comme ceux que voici: J'ai vu
les gouttelettes d'une source suinter  travers le fond d'une digue, et
amollir la lourde maonnerie, jusqu' la rendre assez ployante pour
garder l'empreinte d'un pied d'enfant; on ddaignait cette petite
source, on ne s'en inquitait pas plus que des perles dposes par une
matine brumeuse, jusqu'au moment o elle eut fray sa route et fait un
courant assez fort pour entraner les ruines de sa rive mine, et
envahir les jardins voisins; mais alors les gouttes ddaignes s'taient
enfles jusqu' devenir une rivire factice et une calamit
intolrable. Telles sont les premires entres du pch; elles peuvent
trouver leur barrire dans une sincre prire du coeur, et leur frein
dans le regard d'un homme respectable ou dans les avis d'un seul sermon;
mais quand de tels commencements sont ngligs...., ils se changent en
ulcres et en maladies pestilentielles; ils dtruisent l'me par leur
sjour, tandis qu' leur premire entre ils auraient pu tre tus par
la pression du petit doigt[373]. Tous les extrmes se rencontrent dans
cette imagination-l. Les cavaliers qui l'coutent y trouvent, comme
chez Ford, Beaumont et Fletcher, la copie crue de la vrit la plus
brutale et la plus immonde, et la musique lgre des songes les plus
gracieux et les plus ariens, les puanteurs et les horreurs
mdicales[374], et tout d'un coup les fracheurs et les allgresses du
plus riant matin; l'excrable dtail de la lpre, de ses boutons
blancs, de sa pourriture intrieure, et cette aimable peinture de
l'alouette, veille parmi les premires senteurs des champs. Je l'ai
vue s'levant de son lit de gazon, et, prenant son essor, monter en
chantant, tcher de gagner le ciel et gravir jusqu'au-dessus des nuages;
mais le pauvre oiseau tait repouss par le bruyant souffle d'un vent
d'est, et son vol devenait irrgulier et inconstant, rabattu comme il
l'tait par chaque nouveau coup de la tempte, sans qu'il pt regagner
le chemin perdu avec tous les balancements et tous les battements de ses
ailes, tant qu'enfin la petite crature fut contrainte de se poser,
haletante, et d'attendre que l'orage ft pass; alors elle prit un essor
heureux, et se mit  monter,  chanter, comme si elle et appris sa
musique et son essor d'un de ces anges qui traversent quelquefois l'air
pour venir exercer leur ministre ici-bas. Telle est la prire d'un
homme de bien[375]. Et il continue, avec la grce, quelquefois avec les
propres mots de Shakspeare. Chez le prdicateur comme chez le pote,
comme chez tous les cavaliers et tous les artistes de l'poque,
l'imagination est si complte qu'elle atteint le rel jusque dans sa
fange, et l'idal jusque dans son ciel.

Comment le vrai sentiment religieux a-t-il pu s'accommoder d'allures si
mondaines et si franches? Il s'en est accommod pourtant; bien mieux,
elles l'ont fait natre: chez Taylor, comme chez les autres, la posie
libre conduit  la foi profonde. Si cette alliance aujourd'hui nous
tonne, c'est qu' cet endroit nous sommes devenus pdants. Nous prenons
un homme compass pour un homme religieux. Nous sommes contents de le
voir roide dans un habit noir, serr dans une cravate blanche et un
formulaire  la main. Nous mettons la pit dans la dcence, dans la
correction, dans la rgularit permanente et parfaite. Nous interdisons
 la foi tout langage franc, tout geste hardi, toute fougue et tout lan
d'action ou de parole; nous sommes scandaliss des gros mots de Luther,
des clats de rire qui secouent sa puissante bedaine, de ses colres
d'ouvrier, de ses nudits et de ses ordures, de la familiarit
audacieuse avec laquelle il manie son Christ et son Dieu[376]. Nous ne
voyons pas que ces liberts et ces abandons sont justement les signes de
la croyance entire, que la conviction chaleureuse et immodre est trop
sre d'elle-mme pour s'astreindre  un style irrprochable, que la
religion prime-sautire consiste non en biensances, mais en motions.
Elle est un pome, le plus grand de tous, un pome auquel on croit;
voil pourquoi ces gens la trouvent au bout de leur posie; la faon
dont Shakspeare et tous les tragiques considrent le monde y conduit;
encore un pas, et Jacques, Hamlet y vont entrer. Cette norme obscurit,
cette noire mer inexplore[377] qu'ils aperoivent au terme de notre
triste vie, qui sait si elle n'est pas borde par un autre rivage?
L'anxieuse ide du tnbreux _au-del_ est nationale, et c'est pour cela
qu'ici la renaissance nationale en ce moment devient chrtienne. Quand
Taylor parle de la mort, il ne fait que reprendre et achever une pense
que Shakspeare bauchait dj[378]. Toutes les successions de la dure,
tous les changements de la nature, les milliers de milliers d'accidents
de ce monde, et tous les vnements qui arrivent  chaque homme et 
chaque crature nous prchent notre sermon funbre, et nous avertissent
de regarder et de voir comment le Temps, ce vieux fossoyeur, jette les
pelletes de terre et nous creuse la fosse o nous irons enfouir nos
joies et nos peines, et dposer nos corps comme une semence qui lvera
au jour magnifique ou intolrable de l'ternit. Car, outre cette mort
finale qui nous engloutit tout entiers, il y a les morts partielles qui
nous dvorent pice  pice. Nous sommes morts  tous les mois que nous
avons dj vcus, et nous ne les revivrons jamais une seconde fois. Et
voil comme nous laissons derrire nous, lambeau par lambeau, toute
notre vie, d'abord notre premire vie engourdie et obscure quand nous
sortons du ventre de notre mre pour sentir la chaleur du soleil. Aprs
cela nous dormons et nous entrons dans une sorte de mort, o nous gisons
insouciants de tous les changements de l'univers..., aussi indiffrents
que si nos yeux taient clos avec l'argile humide qui pleure dans les
entrailles de la terre. Au bout de sept ans, nos dents tombent et
meurent avant nous: c'est le prologue de la tragdie; et  chaque fois
sept ans, on peut bien parier que nous jouerons notre dernire scne.
Peu  peu la nature, le hasard ou le vice viennent nous prendre notre
corps par morceaux, affaiblissant une portion, en relchant une autre,
en sorte que nous gotons d'avance le tombeau et les solennits de nos
propres funrailles, d'abord, dans les organes qui ont t les ministres
du vice, puis dans ceux qui nous servaient pour l'ornement; et au bout
d'un peu de temps, mme ceux qui ne servaient qu' nos ncessits se
trouvent hors d'usage et s'embarrassent comme les roues d'une horloge
dtraque. Nos cheveux tombent; toilette funbre qui annonce un homme
entr bien avant dans la rgion et les domaines de la mort. Puis bien
d'autres signes: les cheveux gris, les dents gtes, les yeux troubles,
les articulations tremblantes, l'haleine courte, les membres roides, la
peau ride, la mmoire dfaillante, l'apptit moindre; mme la faim et
la soif de chaque journe crient pour que nous remplacions cette portion
de notre substance que la mort a dvore pendant la longue nuit, lorsque
nous gisions dans son giron et que nous dormions dans son vestibule.
Ainsi chaque repas nous sauve d'une mort et prpare  une autre mort la
pture. Bien plus, pendant que nous pensons une pense, nous mourons, et
nous avons moins  vivre  chaque mot qui sort de notre bouche.
Par-dessus toutes ces destructions, d'autres destructions travaillent;
le hasard nous fauche aussi bien que la nature, et nous sommes la proie
de l'accident comme de la ncessit. La nature ne nous a donn qu'une
moisson chaque anne, mais la mort en a deux; l'automne et le printemps
envoient aux charniers des troupes d'hommes et de femmes.... Combien de
mres enceintes se sont rjouies de la fcondit de leurs entrailles et
se sont complu dans la pense qu'elles allaient devenir un canal de
bndictions pour une famille! Et voil que la sage-femme, promptement,
a cousu dans le suaire leurs ttes et leurs pieds, et les a emportes
dehors pour la spulture. La mort rgne dans toutes les parties de
notre anne, et vous ne pouvez aller nulle part sans fouler les os d'un
mort[379].

Ainsi roulent ces puissantes paroles, sublimes comme le motet d'un
orgue; cet universel crasement des vanits humaines a la grandeur
funraire d'une tragdie; la pit ici sort de l'loquence, et le gnie
conduit  la foi. Toutes les forces et aussi toutes les tendresses de
l'me sont remues. Ce n'est pas un froid rigoriste qui parle, c'est un
homme, un homme mu qui a des sens, un coeur, qui est devenu chrtien
non par la mortification, mais par le dveloppement de tout son tre.
Considrez la vivacit de la jeunesse, les belles joues et les yeux
pleins de l'enfance, la force et la vigoureuse flexibilit des membres
de vingt-cinq ans, puis en regard le visage creux, la pleur de mort, le
dgot et l'horreur d'une spulture de trois jours. J'ai vu de la mme
faon une rose sortir des fentes de son chaperon de feuilles; d'abord
elle tait belle comme le matin et pleine de la rose du ciel; mais
quand un souffle rude eut brutalement livr au jour sa modestie
virginale et dmantel sa trop frache et trop frle retraite, elle
commena  se ternir, puis  dcliner vers l'abattement et la vieillesse
maladive; elle pencha la tte, sa tige se rompit, et le soir, ayant
perdu quelques-unes de ses feuilles et toute sa beaut, elle tomba dans
le sort des mauvaises herbes et des visages fltris. Tel est le sort de
tout homme et de toute femme: devenir l'hritage des vers et des
serpents dans la froide terre immonde, avec notre beaut si change que
bientt nos amis ne nous reconnatraient plus; et ce changement ml de
tant d'horreur.... que ceux qui six heures auparavant nous comblaient de
leurs charitables ou ambitieux services, ne peuvent sans quelque regret
rester seuls dans la chambre o gt le corps dpouill de la vie et de
ses honneurs[380].

Amen l, comme Hamlet au cimetire, parmi les crnes qu'il reconnat et
sous l'oppression de la mort qu'il touche, l'homme n'a plus qu'un effort
 faire pour voir se lever dans son coeur un nouveau monde. Il cherche
le remde de ses tristesses dans l'ide de la justice ternelle, et
l'implore avec une ampleur de paroles qui fait de la prire un hymne en
prose aussi beau qu'une oeuvre d'art.

ternel Dieu[381], tout-puissant pre des hommes et des anges, par le
soin et la providence de qui je suis conserv et gard, soutenu et
assist, je te demande humblement de pardonner les pchs et les folies
de cette journe, la faiblesse de mon service et la force de mes
passions, la tmrit de mes paroles, la vanit et le mal de mes
actions.  juste et bien-aim Dieu, combien de temps encore viendrai-je
ainsi encore confesser mes pchs, prier contre leur sduction, et
pourtant retomber sous leur prise! Oh! qu'il n'en soit plus ainsi, et
que je ne retourne jamais aux folies dont je suis humili, qui amnent
le chagrin, et la mort, et ton dplaisir pire que la mort! Donne-moi
l'empire sur mes penchants, et une parfaite haine du pch, et un amour
de toi au-dessus de tous les dsirs de ce monde. Qu'il te plaise de me
prserver et de me dfendre cette nuit de tout pch, de toute violence
du hasard, de la malice des esprits des tnbres. Garde-moi dans mon
sommeil, et, endormi ou veill, que je sois ton serviteur. Sois le
premier et le dernier de mes penses, et le guide et l'assistance
continuelle de toutes mes actions. Prserve mon corps, pardonne le pch
de mon me et sanctifie mon coeur. Que je vive toujours saintement,
justement, sagement; et quand je mourrai, reois mon me[382]....

[Note 363:  loquente, juste et puissante mort! Celui que personne
n'osait avertir, tu l'as persuad. Ce que personne n'osait faire, tu
l'as fait. Celui que tout le monde a flatt, toi seule tu l'as jet hors
du monde et mpris. Ta as ramass ensemble toute la grandeur si fort
tendue, tout l'orgueil, la cruaut, l'ambition de l'homme, et couvert
tout ensemble de ces deux mots troits: _Hic jacet._]

[Note 364: _The Ecclesiastical policy_, 1594. In-folio.]

[Note 365: That which doth assign unto each thing the kinde, that
which doth moderate the force and power, that which doth appoint the
form and measure of working, the same we term _Law_....

Now, if Nature should intermit her course, and leave altogether, though
it were but for a while, the observation of her own laws; if those
principal and mother elements of the world, whereof all things in this
lower world are made, should lose the qualities which now they have; if
the forme of that heavenly arch erected over our heads should losen and
dissolve itself; if celestial spheres should forget their wonted
motions; if the prince of the Light of Heaven, which now as a giant doth
run his unwearied course, should, as it were, through a languishing
sickness, begin to stand and to rest himself.... what would become of
man himself, whom these things now do all serve? See we not plainly,
that obedience of Creature unto the law of Nature is the stay of the
whole world?...

Between men and beasts there is no possibility of sociable communion,
because the well-spring of that communion is a natural delight which man
hath to transfuse from himself into others, and to receive from others
into himself, specially those things wherein the excellency of this
kinde doth most consist. The chiefest instrument of humane communion
therefore is speech, because thereby we impart mutually one to another
the conceits of our reasonable understanding. And for that cause, seeing
beasts are not hereof capable, for so much as with them we can use no
such conference, they being in degree, although above other creatures on
earth to whom Nature has denied sense, yet lower than to be sociable
companions of man to whom Nature has given reason: it is of Adam said,
that among the beasts _he found not for himself any meet companion_.
Civil society doth more content the nature of man than any private kind
of solitary living, because in society this good of mutual participation
is so much larger than otherwise. Herewith notwithstanding we are not
satisfied, but we covet (if it might be) to have a kind of society and
fellowship, even with all mankind.]

[Note 366: For if the natural thought of man's wit may by experience
and studie attain into such ripeness in the knowledge of things humane,
that men in this respect may presume to build somewhat upon their
judgment, what reason have we to think but that, even in matters Divine,
the like wits furnished with necessary helps, exercised in Scripture
with like diligence, and assisted with the grace of Almighty God, may
grow into a such perfection of knowledge that men shall have just cause,
when any thing pertinent unto faith and religion is doubted of, the more
willingly to incline their minds toward that which the sentence of so
grave, wise, and learned in that faculty shall judge most sound? (Liv.
II, p. 54.)]

[Note 367: Voyez les _Dialogues de Galile_; c'est la mme ide qui,
en mme temps, est poursuivie  Rome par l'glise et dfendue en
Angleterre par l'glise.]

[Note 368: For more comfort it were for us (so small is the joy we
take in these strifes) to labor under the same yoke, as men that look
for the same eternal reward of their labours, to be conjoined with you
in bands of indissoluble love and amity, to live as if our persons being
many, our souls were but one, rather than in such dismembered sort, to
spend our few and wretched days in a tedious prosecuting of wearisome
contentions.]

[Note 369: Tmoignage de Clarendon.]

[Note 370: Voyez dans J. Taylor (_Liberty of prophesying_) les mmes
doctrines, 1647.]

[Note 371: I have learned from the ancient fathers of the Church
that nothing is more against religion than to force religion.... If
protestants did offer violence to other men's conscience and compell
them to embrace their Reformation, I excuse them not.]

[Note 372: And what can we complain of the weakness of our strength
or the pressure of diseases, when we see a poor soldier stand in a
breach, almost starved with cold and hunger, and his cold apt to be
relieved only by the heats of anger, a fever, or a fired musket, and his
hunger slacked by a greater pain and a huge fear? This man shall stand
in his arms and wounds, _patiens luminis atque solis_, pale and faint,
weary and watchfull; and at night shall have a bullet pulled out of his
flesh, and shivers from his bones, and endure his mouth to be sewed up
from a violent rent to its own dimensions; and all this for a man whom
he never saw, or, if he did, was not noted by him, but one that shall
condemn him to the gallows, if he runs from all this misery. (_Holy
dying_, sect. IV, chap. 3.)]

[Note 373: I have seen the little purls of a spring sweat through
the bottom of a bank, and intenerate the stubborn pavement, till it hath
made it fit for the impression of a child's foot; and it was despised,
like the descending pearls of a misty morning, till it had opened its
way and made a stream large enough to carry away the ruins of the
undermined strand, and to invade the neighbouring gardens: but then the
despised drops were grown into an artificial river, and an intolerable
mischief. So are the first entrances of sin, stopped with the antidotes
of a hearty prayer, and checked into sobriety by the eye of a reverend
man, or the counsels of a single sermon: but when such beginnings are
neglected, and our religion hath not in it so much philosophy as to
think anything evil as long as we can endure it, they grow up to ulcers
and pestilential evils; they destroy the soul by their abode, who at
their first entry might have been killed with the pressure of a little
finger.]

[Note 374: Apples of Sodom. We have already opened this dung-hill
covered with snow, which was indeed on the outside white as the spots of
leprosy, but it was not better, etc.]

[Note 375: For so have I seen a lark rising from his bed of grass,
and soaring upwards, singing as he rises, and hopes to get to heaven,
and climb above the clouds; but the poor bird was beaten back with the
loud sighings of an eastern wind, and his motion made irregular and
inconstant, descending more at every breath of the tempest, than it
could recover by the libration and frequent weighing of his wings, till
the little creature was forced to sit down and pant, and stay till the
storm was over; and then it made a prosperous flight, and did rise and
sing, as if it had learned music and motion from an angel, as he passed
sometimes through the air, about his ministries here below. So is the
prayer of a good man.]

[Note 376: Lorsque Jsus-Christ est n, il a pleur et cri comme
un autre enfant. Marie a d le soigner et veiller sur lui, l'allaiter,
lui donner  manger, l'essuyer, le tenir, le porter, le coucher, etc.,
tout comme une mre fait pour son enfant. Ensuite il a t soumis  ses
parents; il leur a souvent port du pain, de la boisson et autres
objets. Marie lui aura dit: Mon petit Jsus, o as-tu t? Ne peux-tu
donc pas rester tranquille? Et lorsqu'il aura grandi, il aura aid
Joseph dans son tat de charpentier. (Tischreden.)

Paroles  Carlostad: Tu crois apparemment que l'ivrogne Christ, ayant
trop bu  souper, a tourdi ses disciples de paroles superflues.]

[Note 377: The unknown country.]

[Note 378: _Holy dying_, chap. I, sect. I.]

[Note 379: All the succession of time, all the changes in nature,
all the varieties of light and darkness, the thousand thousands of
accidents in the world, and every contingency to every man, and to every
creature, doth preach our funeral sermon, and calls us to look and see
how the old sexton, Time, throws up the earth, and digs a grave, where
we must lay our sins or our sorrows, and sow our bodies till they rise
again in a fair or an intolerable eternity. Every revolution which the
sun makes about the world divides between life and death; and death
possesses both those portions by the next morrow; and we are dead to all
those months which we have already lived, and we shall never live them
over again: and still God makes little periods of our age. First we
change our world, when we come from the womb to feel the warmth of the
sun. Then we sleep and enter into the image of death in which state we
are unconcerned in all the changes of the world: and if our mothers, or
our nurses die, or a wild boar destroys your vineyards, or our king be
sick, we regard it not, but, during that state, are as disinterested as
if our eyes were closed with the clay that weeps in the bowels of the
earth. At the end of seven years our teeth fall and die before us,
representing a formal prologue to the tragedy; and still, every seven
years it is odds but we shall finish the last scene: and when nature, or
chance, or vice, takes our body in pieces, weakening some parts and
loosening others, we taste the grave and the solemnities of our own
funerals, first, in those parts that ministered to vice, and, next, in
them that served for ornament; and, in a short time, even they that
served for necessity become useless and entangled like the wheels of a
broken clock. Baldness is but a dressing to our funerals, the proper
ornament of mourning, and of a person entered very far into the regions
and possession of death: and we have many more of the same
signification--gray hairs, rotten teeth, dim eyes, trembling joints,
short breath, stiff limbs, wrinkled skin, short memory, decayed
appetite. Every day's necessity calls for a reparation of that portion
which death fed on all night, when we lay in his lap, and slept in his
outer chambers. The very spirits of a man pray upon the daily portion of
bread and flesh, and every meal is a rescue for one death, and lays up
for another, and while we think a thought, we die; and the clock
strikes, and reckons on our portion of eternity: we form our words with
the breath of our nostrils--we have the less to live upon for every word
we speak.

Thus nature calls us to meditate of death by those things which are the
instruments of acting it; and God, by all the variety of his providence,
makes us see death every where, in all variety of circumstances, and
dressed up for all the fancies, and the expectation of every single
person. Nature hath given us one harvest every year, but death hath two:
and the spring and the autumn send throngs of men and women to
charnel-houses; and, all the summer long, men are recovering from their
evils of the spring, till the dog-days come, and then the Sirian star
makes the summer deadly; and the fruits of autumn are laid up for all
the year's provision, and the man that gathers them eats and surfeits,
and dies and needs them not, and himself is laid up for eternity; and he
that escapes till winter only, stays for another opportunity, which the
distempers of that quarter minister to him with great variety. Thus,
death reigns in all the portions of our time. The autumn with its fruits
provides disorders for us, and the winter's cold turns them into sharp
diseases, and the spring brings flowers to strew our hearse, and the
summer gives green turf and brambles to bind upon our graves. Calentures
and surfeit, cold and agues, are the four quarters of the year, and all
minister to death; and you can go no whither, but you tread upon a dead
man's bones.]

[Note 380: Reckon but from the sprightfulness of youth, and the fair
cheeks and full eyes of childhood, from the vigorousness and strong
flexure of the joints of five-and-twenty, to the hollowness and dead
paleness, to the loathsomeness and horror of a three days' burial, and
we shall perceive the distance to be very great and very strange. But so
have I seen a rose newly springing from the clefts of its hood, and, at
first, it was fair as the morning, and full with the dew of heaven, as a
lamb's fleece; but when a ruder breath had forced upon its virgin
modesty, and dismantled its too youthful and unripe retirements, it
began to put on darkness, and to decline to softness and the symptoms of
a sickly age: it bowed the head, and broke its stalk; and, at night,
having lost some of its leaves and all its beauty, it fell into the
portion of weeds and outworn faces. The same is the portion of every man
and every woman; the heritage of worms and serpents, rottenness and cold
dishonour, and our beauty so changed that our acquaintance quickly knew
us not; and that change mingled with so much horror, or else meets so
with our fears and weak discoursings, that they who, six hours ago,
tended upon us, either with charitable or ambitious services, cannot,
without some regret, stay in the room alone where the body lies stripped
of its life and honour. I have read of a fair young German gentleman,
who, living, often refused to be pictured, but put off the importunity
of his friends' desire by giving way, that, after a few days' burial,
they might send a painter to his vault, and, if they saw cause for it,
draw the image of his death unto the life. They did so, and found his
face half eaten, and his midriff and backbone full of serpents; and so
he stands pictured among his armed ancestors. So does the fairest beauty
change, and it will be as bad with you as me; and then what servants
shall we have to wait upon us in the grave? what friends to visit us?
what officious people to cleanse away the moist and unwholesome cloud
reflected upon our faces from the sides of the weeping vaults, which are
the longest weepers for our funeral?]

[Note 381: _Golden grove._]

[Note 382: Eternal God, Almighty Father of thousand angels, by whose
care and providence I am preserved and blessed, comforted and assisted,
I humbly beg of thee to pardon the sins and follies of this day, the
weakness of my services, and the strength of my passions, the rashness
of my words, and the vanity and evil of my actions. O just and dear God,
how long shall I confess my sins, and pray against them, and yet fall
under them? O let it be so no more; let me never return to the follies
of which I am ashamed, which bring sorrow and death, and thy
displeasure, worse than death. Give me a command over my evil
inclinations and a perfect hatred of sin, and a love to thee above all
the desires of this world. Be pleased to bless and preserve me this
night from all sin and violence of chance, and the malice of the spirits
of darkness: watch over me in my sleep, and, whether I sleep or wake,
let me be thy servant. Be thou first and last in all my thoughts and the
guide and continual assistance of all my actions. Preserve my body,
pardon the sin of my soul, and sanctify my spirit. Let me always live
holily and justly and soberly; and, when I die, receive my soul into
thy hands.]


V

Ce n'tait l pourtant qu'une demi-rforme, et la religion officielle
tait trop lie au monde pour entreprendre de le nettoyer jusqu'au fond;
si elle rprimait les dbordements du vice, elle n'en attaquait pas la
source, et le paganisme de la Renaissance, suivant sa pente, aboutissait
dj, sous Jacques Ier,  la corruption,  l'orgie, aux moeurs de
mignons et d'ivrognes,  la sensualit provocante et grossire[383] qui,
plus tard, sous la Restauration, tala son gout au soleil. Mais sous le
protestantisme tabli s'tendait le protestantisme interdit; les yeomen
se faisaient leur foi comme les gentilshommes, et dj les puritains
peraient sous les anglicans.

Nulle culture ici, nulle philosophie, nul sentiment de la beaut
harmonieuse et paenne. La conscience parlait seule, et son inquitude
tait devenue une terreur. Le fils du boutiquier, du fermier, qui lisait
la Bible dans la grange ou dans le comptoir, parmi les tonnes ou les
sacs de laine, ne prenait pas les choses avec le mme tour que le beau
cavalier nourri dans la mythologie antique et raffin par l'lgante
ducation italienne. Il les prenait tragiquement, il s'examinait  la
rigueur, il s'enfonait dans le coeur toutes les pointes du scrupule, il
s'emplissait l'imagination des vengeances de Dieu et des terreurs
bibliques. Une sombre pope, terrible et grande comme l'Edda,
fermentait dans ces imaginations mlancoliques. Ils se pntraient des
textes de saint Paul, des menaces tonnantes des prophtes; ils
s'appesantissaient en esprit sur les impitoyables doctrines de Calvin;
ils reconnaissaient que la masse des hommes est prdestine  la
damnation ternelle[384]; plusieurs croyaient que cette multitude est
criminelle avant de natre, que Dieu a voulu, prvu, mnag leur perte,
que de toute ternit il a mdit leur supplice, et qu'il ne les a crs
que pour les y livrer[385]. Rien ne peut sauver la misrable crature
que la grce, la grce gratuite, pure faveur de Dieu, que Dieu n'accorde
qu' un petit nombre et qu'il distribue non d'aprs les efforts et les
oeuvres des hommes, mais d'aprs le choix arbitraire de son absolue et
seule volont. Nous sommes les fils de la colre, pestifrs et
condamns de naissance, et quelque part que nous regardions dans le ciel
immense, nous n'y trouvons que des foudres qui grondent pour nous
craser. Qu'on se figure, si on peut, les ravages d'une pareille ide en
des esprits solitaires et moroses, tels que cette race et ce climat en
produisent. Plusieurs se croyaient damns et allaient gmissant dans les
rues; d'autres ne dormaient plus. Ils taient hors d'eux-mmes, croyant
toujours sentir sur eux la main de Dieu ou la griffe du diable. Une
puissance extraordinaire, un gigantesque ressort d'action s'tait tout
d'un coup tendu dans l'me, et il n'y avait aucune barrire dans la vie
morale, ni aucun tablissement dans la socit civile que son effort ne
pt renverser.

Ds l'abord, la vie prive est transforme. Comment les sentiments
ordinaires, les jugements journaliers et naturels sur le bonheur et le
plaisir subsisteraient-ils devant une conception pareille? Supposez des
hommes condamns  mort, non pas  la mort simple, mais  la roue, aux
tortures,  un supplice infini en horreur, infini en dure, qui
attendent la sentence et savent pourtant que sur mille, cent mille
chances, ils en ont une de pardon; est-ce qu'ils peuvent encore
s'amuser, prendre intrt aux affaires ou aux plaisirs du sicle? L'azur
du ciel ne luit plus pour eux, le soleil ne les rchauffe pas, la beaut
et la suavit des choses les laissent insensibles; ils ont dsappris le
rire, ils s'acharnent intrieurement, tout ples et silencieux, sur leur
angoisse et sur leur attente; ils n'ont plus qu'une pense: Le juge
va-t-il me faire grce? Ils sondent anxieusement les mouvements
involontaires de leur coeur qui seul peut rpondre et la rvlation
intrieure qui seule les rend certains de leur pardon ou de leur perte.
Ils jugent que tout autre tat d'esprit est impie, que l'insouciance et
la joie sont monstrueuses, que chaque distraction ou proccupation
mondaine est un acte de paganisme, et que la vritable marque du
chrtien est le tremblement dans l'ide du salut. Ds lors la rigidit
et le rigorisme entrent dans les moeurs. Le puritain condamne le
thtre, les assembles et les pompes du monde, la galanterie et
l'lgance de la cour, les ftes potiques et symboliques des campagnes,
les _mai_, les joyeuses bombances, les sonneries de cloches, toutes les
issues par lesquelles la nature sensuelle ou instinctive avait cherch 
s'chapper. Il s'en retire, il abandonne les divertissements, les
ornements, il coupe de prs ses cheveux, ne porte plus qu'un habit
sombre et uni, parle en nasillant, marche roide, les yeux en l'air,
absorb, indiffrent aux choses visibles. Tout l'homme extrieur et
naturel est aboli; seul l'homme intrieur et spirituel subsiste; de
toute l'me il ne reste que l'ide de Dieu et la conscience, la
conscience alarme et malade, mais stricte sur chaque devoir, attentive
aux moindres manquements, rebelle aux mnagements de la morale mondaine,
inpuisable en patience, en courage, en sacrifices, installant la
chastet au foyer conjugal, la vracit devant les tribunaux, la probit
au comptoir, le travail  l'atelier, partout la volont fixe de tout
supporter et de tout faire plutt que de manquer  la plus petite
prescription de la justice morale et de la loi biblique. L'nergie
stoque, l'honntet foncire de la race se sont veilles sous l'appel
de l'imagination enthousiaste; et ces caractres tout d'une pice se
lancent sans rserve du ct du renoncement et de la vertu.

Encore un pas, et ce grand mouvement va passer du dedans au dehors, des
moeurs prives aux institutions publiques. Considrez-les  leur
lecture; ils prennent pour eux les prescriptions imposes aux Juifs, et
les prfaces les y invitent. En tte de la Bible, le traducteur[386] a
mis une table des principaux termes de l'criture, chacun avec sa
dfinition et les textes  l'appui. Ils lisent et psent chacune de ces
paroles.--_Abomination._ L'abomination devant Dieu, ce sont les idoles
et les images devant qui le peuple s'incline. Le prcepte est-il
observ? Sans doute, on a t les images, mais la reine garde encore un
crucifix dans sa chapelle, et n'est-ce pas un reste d'idoltrie que de
s'agenouiller devant le sacrement?--_Abrogation._ Abroger, c'est abolir
ou rduire  nant; et ainsi la loi des commandements qui consistaient
dans les dcrets et les crmonies est abolie; les sacrifices, repas,
ftes et toutes les crmonies extrieures sont abrogs; tout ordre de
clerg est abrog. L'est-il, et comment se fait-il que les vques
s'arrogent encore le droit de prescrire la foi, le culte, et de
tyranniser les consciences chrtiennes? Et n'a-t-on pas conserv dans le
chant des orgues, dans le surplis des prtres, dans le signe de la
croix, dans cent autres pratiques, tous ces rites sensibles que Dieu a
dclars profanes?--_Abus._ Les abus qui sont dans l'glise doivent
tre corrigs par le prince; les ministres doivent prcher contre les
abus, et beaucoup de traditions humaines sont de purs abus. Que fait
donc le prince, et pourquoi laisse-t-il des abus dans l'glise? Il faut
que le chrtien se lve et proteste; nous devons purger l'glise de la
crote paenne dont la tradition l'a recouverte[387]. Voil les ides
qui se lvent dans ces esprits incultes. Reprsentons-nous ces hommes
simples et d'autant plus capables de croyances fortes, ces
francs-tenanciers, ces gros marchands qui ont sig au jury, vot aux
lections, dlibr, discut en commun sur les affaires prives et
publiques, qui sont habitus  l'examen de la loi,  la confrontation
des prcdents,  toute la minutie de la procdure juridique et lgale;
qui portent ces habitudes de lgistes et de plaideurs dans
l'interprtation de l'criture, et qui, une fois leur conviction faite,
mettent  son service la passion froide, l'obstination intraitable, la
roideur hroque du caractre anglais. L'esprit exact et militant va se
mettre  l'oeuvre. Chacun se croit tenu d'tre prt, fort et bien muni
pour rpondre  tous ceux qui lui demanderont raison de sa foi[388].
Chacun a ses troubles et ses remords de conscience[389]  propos de
quelque portion de la liturgie ou de la hirarchie officielle;  propos
des dignits de chanoine ou d'archidiacre, ou de certains passages 
l'office des morts;  propos du pain de la communion ou de la lecture
des livres apocryphes dans l'glise;  propos de la pluralit des
bnfices ou du bonnet carr des ecclsiastiques. Ils se butent chacun
contre quelque article, tous en masse contre l'tablissement piscopal
et la conservation des crmonies romaines[390]. Et l-dessus on les
emprisonne, on les taxe, on les met au pilori, on leur coupe les
oreilles, leurs ministres sont destitus, chasss, poursuivis[391]. La
loi dclare que toute personne au-dessus de seize ans qui, pendant un
mois, refusera d'assister  l'office tabli, sera enferme jusqu' ce
qu'elle se soumette; que si elle ne se soumet pas au bout de trois
mois, elle sera bannie du royaume, et si elle revient, mise  mort. Ils
se laissent faire et montrent autant de fermet pour souffrir que de
scrupule pour croire; sur un iota, pour recevoir la communion assis
plutt qu' genoux, ou debout plutt qu'assis, ils abandonnent leurs
places, leur bien, leur libert, leur patrie. Un docteur, Leighton, est
emprisonn quinze semaines dans une niche  chien, sans feu, sans toit,
sans lit, aux fers; ses cheveux et sa peau tombent, il est attach au
pilori parmi les frimas de novembre, puis fouett, marqu au front, les
oreilles coupes, le nez fendu, enferm huit ans  la Flotte, et de l
jet dans la prison commune. Plusieurs se font brler, et avec joie. La
religion pour eux est un _covenant_, c'est--dire un trait fait avec
Dieu qu'il faut observer en dpit de tout, comme un engagement crit, 
la lettre et jusqu' la dernire syllabe. Admirable et dplorable
rigidit de la conscience mticuleuse, qui fait des ergoteurs en mme
temps que des fidles, et qui fera des tyrans aprs avoir fait des
martyrs.

Entre les deux, elle fait des combattants. Ils se sont enrichis et
accrus extraordinairement en quatre-vingts ans, comme il arrive toujours
aux gens qui travaillent, vivent honntement et se tiennent debout 
travers la vie, soutenus par un grand ressort intrieur. Ils peuvent
rsister dornavant, et, pousss  bout, ils rsistent; ils aiment mieux
prendre les armes que de se laisser acculer  l'idoltrie et au pch.
Le Long Parlement s'assemble, dfait le roi, pure la religion; l'cluse
est lche, les indpendants par-dessus les presbytriens, les exalts
par-dessus les fervents, tous se prcipitent; la foi irrsistible et
envahissante, l'enthousiasme font un torrent, noient, ou troublent les
cerveaux les plus sains, les politiques, les juristes, les capitaines.
La Chambre emploie un jour entier par semaine  dlibrer sur
l'avancement de la religion. Sitt qu'on touche  ses dogmes, elle entre
en fureur. Un pauvre homme, Paul Best, tant accus de nier la Trinit,
elle veut qu'on dresse une ordonnance pour le punir de mort; James
Naylor ayant cru qu'il tait Dieu, elle s'acharne onze jours durant 
son procs avec une animosit et une frocit hbraques: Je pense
qu'il n'y a personne plus possd du diable que cet homme.--C'est notre
Dieu qui est ici supplant.--Mes oreilles ont tressailli, mon coeur a
frmi en entendant ce rapport.--Je ne parlerai pas davantage. Bouchons
nos oreilles et lapidons-le[392]. Devant la Chambre, publiquement, des
hommes officiels avaient des extases. Aprs l'expulsion des
presbytriens, le prdicateur Hugh Peters s'criait au milieu d'un
sermon: Voici, voici maintenant la rvlation; je vais vous en faire
part. Cette arme extirpera la monarchie, non-seulement ici, mais en
France et dans les autres royaumes qui nous entourent. On dit que nous
entrons dans une route jusqu'ici sans exemple; que pensez-vous de la
vierge Marie? Y avait-il auparavant quelque exemple qu'une femme pt
concevoir sans la socit d'un homme? Ceci est un temps qui servira
d'exemple aux temps  venir[393]. Cromwell trouve dans la Bible des
prdictions, des conseils pour le temps prsent, des justifications
positives de sa politique. Je crois vraiment que le Seigneur a dessein
de dlivrer son peuple de tout fardeau, et qu'il est prs d'accomplir
tout ce qui a t prdit au psaume 113. C'est ce psaume qui
m'encourage. Et il rcite et commente pendant une heure le psaume 113.
Il a beau tre calculateur, ambitieux par excellence, il est nanmoins
vraiment fanatique et sincre. Son mdecin contait qu'il avait t fort
mlancolique pendant des annes entires, avec des imaginations
bizarres, et la persuasion frquente qu'il allait mourir. Deux ans avant
la rvolution, il crivait  son cousin: Vritablement, aucune pauvre
crature n'a plus de causes que moi de se mettre en avant pour la cause
de son Dieu. Que le Seigneur m'accepte dans son Fils et me donne de
marcher dans la lumire, et nous donne de marcher dans la lumire, comme
il est la lumire. Bni soit son nom pour avoir brill sur un coeur
aussi obscur que le mien! Certainement il songeait  devenir saint
autant qu' devenir roi, et aspirait au salut comme au trne. Au moment
d'entrer en Irlande et d'y massacrer les catholiques, il crivait  sa
belle-fille une lettre de direction que Baxter ou Taylor eussent
volontiers signe. Du milieu des affaires, en 1651, il exhortait ainsi
sa femme: Ma trs-chre, je ne puis me dcider  manquer cette poste,
quoique j'aie beaucoup  crire. Je me rjouis d'apprendre que ton me
prospre. Que le Seigneur augmente encore et encore ses faveurs envers
toi. Le plus grand bien que ton me puisse dsirer est que le Seigneur
tourne vers toi la lumire de son visage, qui est meilleure que la vie.
Que le Seigneur bnisse tous les bons conseils et exemples que tu donnes
 ceux qui sont autour de toi, et entende toutes tes prires, et
t'accepte toujours. Il demanda en mourant si la grce, une fois reue,
pouvait se perdre, et fut rassur quand il apprit que non, tant
certain, dit-il, d'avoir t une fois en tat de grce. Il expira sur
cette prire: Seigneur, quoique je sois une pauvre et misrable
crature, je suis en alliance avec toi par la grce, et je puis, je dois
venir  toi pour ton peuple. Tu as fait de moi, quoique trs-indigne, un
humble instrument pour ton service.... Seigneur, de quelque faon que tu
disposes de moi, continue et achve de leur faire du bien. Et achve
l'oeuvre de rforme, et rends le nom du Christ glorieux dans le
monde[394]. Sous cet esprit pratique, prudent, propre au monde, il y
avait un fonds anglais d'imagination trouble et puissante[395], capable
d'engendrer le calvinisme passionn et les craintes mystiques. Les
mmes contrastes se heurtaient et se conciliaient chez les autres
indpendants. En 1648, aprs de fausses manoeuvres, ils se trouvrent en
danger, placs entre le roi et le Parlement; l-dessus ils
s'assemblrent plusieurs jours de suite  Windsor pour se confesser
devant Dieu et lui demander son aide, et dcouvrirent que tout le mal
venait des confrences qu'ils avaient eu la faiblesse de proposer au
roi. Et dans ce sentier, dit l'adjudant gnral Allen, le Seigneur nous
mena pour nous montrer non-seulement notre pch, mais notre devoir. Et
cela s'appesantit si unanimement sur chaque coeur, qu'il y eut  peine
un de nous qui ft capable de dire un mot aux autres,  cause des larmes
amres qu'il versait, en partie par le sentiment et la honte de nos
iniquits, de notre peu de foi, de notre lche crainte des hommes, des
conseils charnels que nous avions tenus avec notre sagesse, et non avec
la parole du Seigneur[396]. L-dessus, ils rsolurent de mettre le roi
en jugement et  mort, et firent comme ils avaient rsolu.

Autour d'eux, l'exaltation, la folie gagnent: indpendants,
millnariens, antinomiens, anabaptistes, libertins, familistes, quakers,
enthousiastes, chercheurs, perfectistes, sociniens, ariens,
antitrinitairiens, antiscripturistes, sceptiques, la liste des sectes
ne finit pas. Des femmes, des troupiers montaient subitement en chaire
et prchaient. Les crmonies les plus tranges s'talaient en public.
En 1644, dit le docteur Featly, les anabaptistes rebaptisrent cent
hommes et femmes ensemble au crpuscule, dans des ruisseaux, dans des
bras de la Tamise et ailleurs, les plongeant dans l'eau par-dessus la
tte et les oreilles. Un certain Oates, dans le comt d'Essex, fut
traduit devant le jury pour le meurtre d'Anne Martin, qui tait morte,
quelques jours aprs son baptme, d'un froid qui l'avait saisie. Fox
conversait avec le Seigneur, et tmoignait  haute voix, dans les rues
et dans les marchs, contre les pchs du sicle. William Simpson[397]
(un de ses disciples) reut l'ordre du Seigneur d'aller  plusieurs
reprises, pendant trois ans, nu et sans chaussures devant eux, comme un
signe pour eux, dans les marchs, dans les cours, dans les villes, dans
les cits, dans les maisons des prtres, dans les maisons des hommes
puissants, leur disant: Vous serez tous dpouills et mis  nu, comme je
suis dpouill et mis  nu.--Et d'autres fois il reut l'ordre de mettre
un sac sur sa tte, et de barbouiller sa figure, et de leur dire: Le
Seigneur barbouillera votre religion, tout comme je suis barbouill
moi-mme. Une femme entra dans la chapelle de White-Hall compltement
nue, au milieu du service, le lord Protecteur tant prsent. Un quaker
vint  la porte du Parlement avec une pe tire, et blessa plusieurs
personnes prsentes, disant que le Saint-Esprit lui avait inspir de
tuer tous ceux qui sigeaient  la Chambre. Les hommes de la cinquime
monarchie croyaient que le Christ allait descendre pour rgner en
personne sur la terre, pendant mille ans, avec les saints pour
ministres. Les _ranters_ reconnaissaient comme signe principal de la foi
les vocifrations furieuses et les contorsions. Les chercheurs pensaient
que la vrit religieuse ne doit tre saisie que dans une sorte de
brouillard mystique, avec doute et apprhension. Les muggletoniens
dcidaient que John Reeve et Ludovick Muggleton taient les deux
derniers prophtes et messagers de Dieu; ils dclaraient les quakers
possds du diable, exorcisaient le diable et prophtisaient que William
Penn serait damn. J'ai cit tout  l'heure James Naylor, ancien
quartier-matre du gnral Lambert, ador comme un Dieu par ses
sectateurs. Plusieurs femmes conduisaient son cheval, d'autres jetaient
devant lui des mouchoirs et des charpes, chantant: Saint, Saint,
Seigneur Dieu. Elles l'appelaient le plus beau des dix mille, le Fils
unique de Dieu, le prophte du Dieu trs-haut, le Roi d'Isral, le Fils
ternel de la justice, le Prince de la paix, Jsus, celui en qui
l'espoir d'Isral rside. L'une d'elles, Dorcas Erbury, dclara, qu'elle
tait reste morte deux jours entiers dans sa prison d'Exeter, et que
Naylor l'avait ressuscite en lui imposant les mains. Sarah Blackbury le
trouvant prisonnier, le prit par la main, et lui dit: Lve-toi, mon
amour, ma colombe, ma beaut, et viens-t'en. Pourquoi restes-tu assis
parmi les pots?-- Puis elle lui baisa la main et se prosterna devant
lui. Lorsqu'on le mit au pilori, quelques-uns de ses disciples se mirent
 chanter,  pleurer,  frapper leur poitrine; d'autres baisaient ses
mains, se couchaient sur son sein et baisaient ses blessures[398].
Bedlam dchan n'aurait pas fait mieux.

Au-dessous de ces bouillonnements dsordonns de la surface, les
couches saines et profondes de la nation s'taient prises, et la foi
nouvelle y faisait son oeuvre, oeuvre pratique et positive, politique
et morale. Tandis que la rforme allemande, selon l'usage allemand,
aboutissait aux gros livres et  une scolastique, la rforme anglaise,
selon l'usage anglais, aboutissait  des actions et  des
tablissements. Comment sera gouverne l'glise de Christ: voil la
grande question qui s'agite entre les sectes. La Chambre des communes
demande  l'assemble des thologiens si les assembles locales[399],
provinciales et nationales sont de droit divin et institues par la
volont et le commandement de J. C.? Si elles le sont toutes? S'il n'y
en a que quelques-unes, et lesquelles? Si les appels ports des
anciens d'une congrgation aux assembles provinciales,
dpartementales et nationales sont de droit divin et par la volont et
le commandement de J. C.? Si quelques-unes seulement sont de droit
divin? Lesquelles? Si le pouvoir des assembles en de tels appels est
de droit divin et par la volont et le commandement de J. C.? et cent
autres questions du mme genre. Le Parlement dclare que[400], d'aprs
l'criture, les dignits de prtre et d'vque sont gales, rgle les
ordinations, les convocations, les excommunications, les juridictions,
les lections, dpense la moiti de son temps et use toute sa force 
fonder l'glise presbytrienne.--Pareillement chez les indpendants,
la ferveur engendre le courage et la discipline. Les _ctes de fer_ de
Cromwell sont la plupart[401] des fils de francs-tenanciers qui
s'engagent dans la guerre par un principe de conscience, et qui, tant
bien arms au dedans par la satisfaction de leur conscience et au
dehors par de bonnes armes de fer, font ferme ou chargent en
dsesprs comme un seul homme. Cette arme o des caporaux inspirs
prchent des colonels tides, opre avec la solidit et la prcision
d'un rgiment russe; c'est un devoir, un devoir envers Dieu que de
tirer juste et de marcher en ligne, et le parfait chrtien produit le
parfait soldat. Nulle sparation ici entre la spculation et la
pratique, entre la vie prive et la vie publique, entre le spirituel
et le temporel. Ils veulent appliquer l'criture, tablir le royaume
de Dieu sur la terre, instituer non-seulement une glise chrtienne,
mais encore une socit chrtienne, changer la loi en gardienne des
moeurs, imposer la pit et la vertu; et pour un temps ils y
russissent. Quoique la discipline de l'glise ft renverse[402],
dit Neal, il y avait un esprit extraordinaire de dvotion parmi le
peuple dans le parti du Parlement. Le jour du Seigneur tait gard
avec une exactitude remarquable, les glises tant remplies
d'auditeurs attentifs et nombreux; trois et quatre fois par jour les
officiers de paix faisaient des patrouilles dans les rues, et
fermaient toutes les maisons publiques. Personne ne voyageait sur les
routes et ne se promenait dans les champs, except en cas de ncessit
absolue. Des exercices religieux taient tablis dans les familles
prives, comme lire l'criture, prier en famille, rpter des sermons,
chanter des psaumes; et cela tait si universel que vous auriez pu
parcourir toute la ville de Londres, le dimanche soir, sans voir une
personne oisive ou sans entendre autre chose que le son des prires ou
des cantiques qui sortait des glises et des maisons publiques[403].
Les gens n'hsitaient pas  se lever avant le jour et  franchir une
grande distance pour avoir le bonheur d'entendre la parole de
Dieu.--Il n'y avait point de maisons de jeu, ni de maisons de filles.
On ne voyait et on n'entendait dans les rues ni jurons profanes, ni
ivrognerie, ni aucune sorte de dbauche.... Les soldats du Parlement
accouraient en foule aux sermons, parlaient de religion, priaient et
chantaient des psaumes ensemble en montant la garde. En 1644, le
Parlement dfendit de vendre des denres le dimanche, de voyager, de
transporter des fardeaux, de faire aucun travail mondain, sous peine
de dix schillings d'amende pour le voyageur, et de cinq schillings
pour chaque charge, de prendre part ou d'assister  aucune lutte,
sonnerie de cloches, tir, march, buvette, danse, jeu, sous peine
d'une amende de cinq schillings pour chaque personne au-dessus de
quatorze ans. Si des enfants sont trouvs coupables d'une de ces
fautes, les parents ou tuteurs payeront douze pence pour chaque faute.
Si les diverses amendes ci-dessus mentionnes ne peuvent tre payes,
les coupables seront mis dans les _stocks_ pendant l'espace de trois
heures. Quand les indpendants furent au pouvoir, la svrit fut
plus pre encore. Les officiers de l'arme ayant convaincu de
blasphme un de leurs quartier-matres, le condamnrent  avoir la
langue perce d'un fer rouge, son pe brise au-dessus de sa tte, et
 tre chass de l'arme. Pendant l'expdition de Cromwell en
Irlande, on n'entendait pas un blasphme dans tout le camp, les
soldats employant leurs heures de loisir  lire leurs Bibles, 
chanter des psaumes et  tenir des confrences religieuses[404]. En
1650, les peines infliges aux profanateurs du dimanche furent
doubles. Des lois violentes furent portes contre les paris, la
galanterie fut taxe de crime, les thtres furent dmolis, les
spectateurs mis  l'amende, les acteurs fouetts  la queue de la
charrette, l'adultre puni de mort: pour mieux frapper le vice, ils
perscutaient le plaisir. Mais s'ils taient austres envers autrui,
ils l'taient envers eux-mmes, et pratiquaient les vertus qu'ils
imposaient. Aprs la Restauration, deux mille ministres, pour ne pas
se conformer  la nouvelle liturgie, renoncrent  leurs cures, sauf 
mourir de faim avec leurs familles. Beaucoup d'entre eux, ne croyant
pas avoir le droit de quitter leur ministre aprs y avoir t
destins par l'ordination, prchrent  ceux qui voulurent les
entendre dans les champs et dans les maisons particulires, jusqu' ce
qu'ils fussent saisis et jets dans des prisons o un grand nombre
d'entre eux prirent[405]. Les cinquante mille vtrans de Cromwell,
licencis tout d'un coup et sans ressources, ne fournirent pas une
seule recrue aux vagabonds et aux bandits. Les royalistes eux-mmes
confessrent que dans toutes les branches d'industrie honnte, ils
prospraient au del des autres hommes, que nul d'entre eux n'tait
accus de larcin ou de brigandage, qu'on n'en voyait pas un demander
l'aumne, et que si un boulanger, un maon ou un charretier se faisait
remarquer par sa sobrit et son activit, il tait trs-probablement
un des vieux soldats d'Olivier[406]. Purifis par la perscution et
ennoblis par la patience, ils finiront par conqurir la tolrance de
la loi comme le respect du public, et relveront la morale nationale
comme ils ont sauv la libert nationale. Cependant les autres,
fugitifs en Amrique, poussent jusqu'au bout ce grand esprit religieux
et stoque, avec ses faiblesses et ses forces, avec ses vices et ses
vertus. Leur volont, tendue par une foi fervente, tout employe  la
vie politique et pratique, invente l'migration, supporte l'exil,
repousse les Indiens, fertilise le dsert, rige la morale rigide en
loi civile, institue et arme l'glise, et sur la Bible fonde
l'tat[407].

Ce n'est pas d'une pareille conception de la vie qu'une vritable
littrature peut sortir. L'ide du beau y manque, et qu'est-ce qu'une
littrature sans l'ide du beau? L'expression naturelle des mouvements
du coeur y est proscrite, et qu'est-ce qu'une littrature sans
l'expression naturelle des mouvements du coeur? Ils ont aboli comme
impies le libre drame et la riche posie que la Renaissance avait ports
jusqu' eux. Ils rejettent comme profanes le style orn et l'ample
loquence que l'imitation de l'antiquit et de l'Italie avait tablis
autour d'eux. Ils se dfient de la raison et sont incapables de
philosophie. Ils ignorent les divines langueurs de l'Imitation et les
tendresses touchantes de l'vangile. On ne trouve dans leur caractre
que virilit, dans leur conduite qu'austrit, dans leur esprit
qu'exactitude. On ne voit parmi eux que des thologiens chauffs, des
controversistes minutieux, des hommes d'action nergiques, des cerveaux
borns et patients, tous proccups de preuves positives et d'oeuvres
effectives, dpourvus d'ides gnrales et de gots dlicats, appesantis
sur les textes, raisonneurs secs et obstins qui tourmentent l'criture
pour en extraire une forme de gouvernement ou un code de doctrine. Rien
de plus troit et de plus laid que ces recherches et ces disputes. Un
pamphlet du temps demande la libert de conscience, et tire ses
arguments: 1 De la parabole du bl et de l'ivraie qui poussent
ensemble jusqu' la moisson; 2 de cette prescription des aptres: Que
chaque homme soit persuad dans son propre entendement; 3 de ce texte:
Partout o manque la foi est le pch; 4 de cette rgle divine de notre
Sauveur: Faites  autrui ce que vous voudriez qu'on vous ft 
vous-mmes[408]. Plus tard, quand la Chambre en fureur veut juger James
Naylor, le procs s'enfonce dans une interminable discussion juridique
et thologique, les uns prtendant que le crime commis est une
idoltrie, d'autres qu'il est une sduction, chacun vidant devant
l'assemble son arsenal de commentaires et de textes[409]. Rarement une
gnration s'est trouve plus mutile de toutes les facults qui
produisent la contemplation et l'ornement, plus rduite aux facults qui
nourrissent la discussion et la morale. Comme un splendide insecte qui
s'est transform et qui a perdu ses ailes, on voit la potique
gnration d'lisabeth disparatre et ne laisser  sa place qu'une
lourde chenille, fileuse opinitre et utile, arme de pattes
industrieuses et de mchoires redoutables, occupe  ronger de vieilles
feuilles et  dvorer ses ennemis. Point de style; ils parlent en hommes
d'affaires; tout au plus,  et l, un pamphlet de Prynne a de la
vigueur. Les histoires, celle de May, par exemple, sont plates et
lourdes. Les mmoires, mme ceux de Ludlow, de mistress Hutchinson, sont
longs, ennuyeux, vritables factums dpourvus d'accent personnel, vides
d'effusion et d'agrment; tous, ils semblent s'oublier et ne s'occupent
que des destines gnrales de leur cause[410]. De bons ouvrages de
pit, des sermons solides et convaincants, des livres sincres,
difiants, exacts, mthodiques, comme ceux de Baxter, de Barclay, de
Calamy, de John Owen, des rcits personnels comme celui de Baxter, comme
le journal de Fox, comme la vie de Bunyan, une grande provision
consciencieusement range de documents et de raisonnements, voil tout
ce qu'ils offrent; le puritain dtruit l'artiste, roidit l'homme,
entrave l'crivain, et ne laisse subsister de l'artiste, de l'homme, de
l'crivain, qu'une sorte d'tre abstrait, serviteur d'une consigne. S'il
se rencontre parmi eux un Milton, c'est que par ses vastes curiosits,
ses voyages, son ducation encyclopdique, surtout par son adolescence
trempe dans la grande posie de l'ge prcdent, et par son
indpendance d'esprit hautainement dfendue mme contre les sectaires,
Milton dpasse la secte.  proprement parler, ils ne pouvaient avoir
qu'un pote, pote sans le vouloir, un fou, un martyr, hros et victime
de la grce, vritable prdicateur, qui atteint le beau par rencontre en
cherchant l'utile par principe, pauvre chaudronnier qui, employant les
images pour tre compris des manouvriers, des matelots, des servantes,
est parvenu, sans y prtendre,  l'loquence et au grand art.

[Note 383: Voir le thtre de Beaumont et Fletcher, les personnages
de Bawder, Protalyce et Brunehaut dans _Thierry et Thodoret_.--Dans
_The custom of the country_, plusieurs scnes reprsentent l'intrieur
d'une maison de prostitution, chose frquente du reste dans ce thtre
(_Massinger_, _Shakspeare_). Mais ici les pensionnaires de la maison
sont des hommes.--_Voyez_ aussi _Rule a wife and have a wife_.]

[Note 384: Calvin, cit par Haag, II, 216, _Histoire des dogmes
chrtiens_.]

[Note 385: Ce sont les supralapsaires.]

[Note 386: Traduction de Tyndal, 1549.]

[Note 387: Interrogatoire de M. Axton, 1570. Je ne puis consentir 
porter ce surplis; c'est contre ma conscience. J'espre qu'avec l'aide
de Dieu je ne mettrai jamais cette manche, qui est une marque de la
bte.--Interrogatoire de White, gros bourgeois de Londres, accus de ne
pas aller  son glise paroissiale (1572): Toutes les critures sont
pour dtruire l'idoltrie et chaque chose qui s'y rapporte.--Quel est
l'endroit o est cette dfense?--Le Deutronome et d'autres endroits; et
Dieu par Isae nous commande de ne point nous souiller avec les
vtements de l'image, mais de les rejeter comme une impuret de femme.]

[Note 388: Prface de Tyndal.]

[Note 389: Un mot revient sans cesse: Tenderness of conscience. A
squeamish stomach.... Our weaker brethern, etc.]

[Note 390: La sparation des anglicans et des dissidents peut tre
date de 1564.]

[Note 391: 1592.]

[Note 392: _Burton's Diary_, I, 54, etc.]

[Note 393: Guizot, _Portraits politiques_, 63. _Voyez_ Carlyle,
_Cromwell's speeches and letters_.]

[Note 394: _Cromwell's speeches and letters_, by Carlyle.]

[Note 395: _Voyez_ ses discours. Le style est dcousu, obscur,
passionn, extraordinaire, comme d'un homme qui n'est pas matre de son
cerveau, et qui, malgr cela, voit juste par une sorte d'intuition.]

[Note 396: Carlyle, _ib._, I, 254.]

[Note 397: _Fox's Journal_, 511, 543.]

[Note 398: _Burton's Diary_, I, 54.--Neal, _History of the Puritans_
(supplment, t. III).--_Pictorial History_, III, 813.]

[Note 399: En anglais, _classical_.]

[Note 400: Neal, II, 359.]

[Note 401: _Whitelocke's memorials_, I, 68.]

[Note 402: Neal, II, 155.]

[Note 403: Comparer  notre Rvolution: la Bastille dmolie, on y
mit l'criteau suivant: Ici l'on danse. Dans ce contraste on voit en
abrg l'opposition des deux doctrines et des deux nations.]

[Note 404: Neal, II, 552, 562, 571.]

[Note 405: Baxter, 101.]

[Note 406: Macaulay, _History of England_, I, 152.]

[Note 407: Le nomm John Denis est fouett en public pour avoir
chant une chanson profane. La petite Mathias ayant donn des marrons
rtis  Jrmie Boosy, et lui ayant dit avec ironie qu'il les lui rendra
en Paradis, criera trois fois _grce_  l'glise, et sera trois jours au
pain et  l'eau en prison. Massachussets, 1660-1670.]

[Note 408: Neal, II, 384.]

[Note 409: Selon le sens ordinaire de l'criture, dit le major
Disbrowne, presque tous commettent des blasphmes, selon ce mot de notre
Sauveur dans saint Marc: Pch, blasphme;--si cela est, il n'y a
personne sans blasphme. Ainsi furent accuss David et le fils d'li,
selon le texte: Tu as blasphm et fait blasphmer les autres.]

[Note 410: Guizot, _Portraits politiques_.]


VI

Aprs la Bible, le livre le plus rpandu en Angleterre est le _Voyage du
Plerin_ par le chaudronnier Bunyan. C'est que le fond du protestantisme
est la doctrine du salut opr par la grce, et que, pour rendre cette
doctrine sensible, nul artiste n'a gal Bunyan.

Pour bien parler des impressions surnaturelles, il faut tre sujet aux
impressions surnaturelles. Bunyan eut le genre d'imagination qui les
produit. Cette imagination, puissante comme celle des artistes, mais
plus violente que celle des artistes, agit dans l'homme sans le concours
de l'homme, et l'assige de spectacles qu'il n'a ni voulus ni prvus.
Ds ce moment, il y a en lui comme un second tre, souverain du premier,
grandiose et terrible, dont les apparitions sont soudaines, dont les
dmarches sont inconnues, qui double ou brise ses facults, qui le
prosterne ou l'exalte, qui l'inonde de sueurs d'angoisse, qui le ravit
de transports de joie, et qui par sa force, sa bizarrerie, son
indpendance, lui atteste la prsence et l'action d'un matre tranger
et suprieur. Ds l'enfance, comme sainte Thrse, Bunyan eut des
visions, tant grandement troubl par la pense des tourments horribles
du feu de l'enfer, triste au milieu de ses jeux, se croyant damn, et
si dsespr qu'il souhaitait tre un dmon, supposant que les dmons
sont seulement bourreaux, et qu'il vaut mieux encore tre tourmenteur
que tourment[411]. C'tait dj l'obsession des images prcises et
corporelles. Sous leur effort la rflexion cesse, et l'homme est tout
d'un coup prcipit dans l'action. Le premier mouvement l'emportait les
yeux ferms, lanc comme sur une pente roide dans les dterminations
folles. Un jour, voyant un serpent passer sur la grand'route, il le
frappa de son bton sur le dos et l'tourdit. Puis de mon bton, je le
forai  ouvrir sa gueule, et lui arrachai son aiguillon avec mes
doigts, action dsespre qui, si Dieu n'avait pas eu piti de moi,
m'aurait men  ma fin[412]. Ds ses premiers essais de conversion, il
fut extrme dans ses motions, et matris jusqu'au coeur par la vue des
objets physiques, adorant le prtre, l'office, l'autel, les vtements.
Cette pense tait devenue si forte dans mon esprit, qu' la seule vue
d'un prtre (si sale et dbauche que ft sa vie), je sentais mon coeur
dfaillir sous lui, et le vnrer, et se lier  lui; oui, et pour
l'amour que je leur portais, il me semblait que je me serais couch sous
leurs pieds pour tre foul par eux, tant leur nom, leur habit, leur
office m'enivraient et m'ensorcelaient[413]. Dj les ides
s'attachaient  lui de cette prise invincible qui fait la monomanie;
absurdes ou non, il n'importait; elles rgnaient en lui, non par leur
vrit, mais par leur prsence. La pense d'un danger impossible
l'effrayait autant que la vue d'un pril imminent. Comme un homme
suspendu au-dessus d'un gouffre par une corde solide, il oubliait que la
corde tait solide et le vertige l'treignait. Selon l'usage des
ouvriers anglais, il aimait  sonner les cloches; devenu puritain, il
trouva l'amusement profane et s'abstint; pourtant, entran par son
dsir, il montait encore au clocher et regardait sonner. Mais bientt
aprs je me mis  penser: Et si une des cloches tombait?--Alors je
choisis, pour me tenir, une place sous une grosse poutre qui tait en
travers du clocher, pensant que je serais l en sret.--Mais bientt je
me remis  penser que si la cloche tombait dans son balancement, elle
pourrait frapper d'abord le mur, puis rebondir sur moi et me tuer malgr
la poutre.--Cela fit que je me tins  la porte du clocher.--Et
maintenant, pens-je, je suis en sret; car si une cloche tombait, je
m'esquiverais derrire ces gros murs, et je serais sauv malgr
tout.--En sorte qu'aprs cela j'allais encore voir sonner, sans vouloir
entrer plus avant que la porte du clocher. Mais alors il me vint dans la
tte: Et si le clocher aussi tombait? Et cette pense continuelle
branla si fort mon esprit, que je n'osai pas rester plus longtemps  la
porte du clocher, que _je fus forc_ de fuir, par crainte que le clocher
ne tombt sur ma tte[414]. Souvent la simple conception d'un pch
devenait pour lui une tentation si involontaire et si forte, qu'il y
sentait la griffe aigu du diable. L'ide fixe grossissait dans sa tte
comme un abcs douloureux, charg de toute la sensibilit et de tout le
sang vital. Si ce pch consistait  prononcer un tel mot, j'ai t
comme si ma bouche allait prononcer ce mot, que je le voulusse ou non.
Et si puissante tait la tentation sur moi, que souvent j'ai t prt 
claquer des mains contre mon menton, pour empcher ma bouche de
s'ouvrir; et d'autres fois, de sauter la tte en bas dans quelque trou 
fumier, pour empcher ma bouche de parler[415]. Plus tard, au milieu
d'un sermon qu'il prchait, il tait assailli par des penses de
blasphme; le mot arrivait  ses lvres, et toute sa rsistance
parvenait  peine  maintenir en place le muscle soulev par le cerveau
dominateur.

Un jour que le ministre de sa paroisse prchait contre la danse, les
jurons et les jeux, il se frappa de cette ide que le sermon tait pour
lui, et rentra dans sa maison plein d'angoisse. Mais il mangea; son
estomac charg dchargea son cerveau, et ses remords se dissiprent. En
vritable enfant, uniquement touch de la sensation prsente, il fut
ravi, sauta dehors et courut au jeu. Il avait lanc sa balle et allait
recommencer, quand une voix darde du ciel entra soudainement dans son
me: Veux-tu quitter tes pchs et aller au ciel, ou garder tes pchs
et aller en enfer? perdu, je regardai le ciel, et je fus comme si,
avec les yeux de mon intelligence, j'avais aperu le Seigneur Jsus, me
regardant d'un air trs-fch contre moi, et comme s'il m'avait
svrement menac de quelque grive punition pour ces pratiques impies
et les autres semblables[416]. Tout d'un coup, rflchissant que ses
pchs taient trs-grands, et qu'il serait certainement damn quoi
qu'il ft, il rsolut de se contenter en attendant, et pendant cette vie
de pcher tant qu'il pourrait. Il reprit sa balle, se remit  jouer avec
fureur, et jura plus haut et plus souvent que jamais. Un mois aprs,
rprimand par une femme, tout d'un coup  ce reproche je me tus, et
baissant la tte, je souhaitai d'tre de nouveau un petit enfant pour
que mon pre m'apprt  parler sans cette mchante habitude de jurer.
Car, pensai-je, j'y suis si accoutum qu'il serait inutile de penser 
me corriger; je ne pourrais jamais le faire.--Mais je ne sais comment
cela arriva,  partir de ce temps je quittai mes jurons, tellement que
c'tait un grand tonnement pour moi de me voir ainsi; et tandis
qu'auparavant je ne savais parler sans mettre un juron devant et un
derrire pour donner crdit  mes paroles, maintenant sans jurons je
parlais mieux et plus aisment que je n'avais fait auparavant[417]. Ces
brusques alternatives, ces rsolutions violentes, ce renouvellement
imprvu du coeur, sont des oeuvres de l'imagination passionne et
involontaire; par ses hallucinations, par sa souverainet, par ses ides
fixes, par ses ides folles, elle prpare un pote et annonce un
inspir.

Les circonstances en lui dvelopprent le naturel; son genre de vie
aidait son genre d'esprit. Il tait n dans le rang le plus bas et le
plus mpris, fils d'un chaudronnier, lui-mme chaudronnier ambulant,
avec une femme aussi pauvre que lui, tellement qu'entre eux deux ils
n'avaient pas une cuiller ni un plat de mobilier. On lui avait enseign
dans son enfance  lire et  crire, mais depuis il avait perdu presque
entirement ce qu'il avait appris. L'ducation distrait et discipline
l'homme; elle le remplit d'ides diverses et raisonnables; elle
l'empche de s'enfoncer dans la monomanie ou de s'chauffer par
l'exaltation; elle substitue les penses approuves aux inventions
excentriques, les opinions mobiles aux convictions roides; elle remplace
les images imptueuses par les raisonnements calmes, les volonts
improvises par les dcisions rflchies; elle met en nous la sagesse et
les ides d'autrui, elle nous donne la conscience et l'empire de
nous-mmes. Supprimez cette raison et cette discipline, et considrez le
pauvre ouvrier ignorant  son ouvrage; la tte travaille pendant que les
mains travaillent, non pas sagement, avec des habitudes acquises de
logique apprise, mais par de sourdes motions, sous un flot drgl
d'images confuses. Soir et matin, le marteau machinal berce de ses notes
assourdissantes la mme pense incessamment ramene et reploye sur
elle-mme. Une vision trouble, obstine, ondoie devant lui aux lueurs de
l'tain froiss qui tressaille. Dans la fournaise rouge o bout le fer,
dans le cri du cuivre meurtri, dans les noirs recoins o rampe l'ombre
humide, il aperoit la flamme et les tnbres d'en bas, et le grincement
des chanes ternelles. Demain il revoit la mme image, et aprs-demain,
et toute la semaine, et tout le mois, et toute l'anne. Son front se
plisse, ses yeux deviennent mornes, et sa femme, la nuit, l'entend
gmir. Elle se souvient qu'elle a deux volumes dans un vieux sac: le
_Chemin de l'homme simple au ciel et la Pratique de la pit_; pour se
consoler il les pelle, et la pense imprime, dj auguste par
elle-mme, devenue plus auguste par la lenteur de la lecture, s'enfonce
comme un oracle dans sa croyance subjugue. Les brasiers des
diables,--les harpes d'or du ciel,--le Christ nu sur la croix
sanglante,--chacune de ces ides enracines vgte vnneuse ou
salutaire dans son cerveau malade, s'tend, plonge plus avant et fleurit
plus haut par une ramification de visions nouvelles, si paisses, que
dans cet esprit obstru il n'y a plus de place ni d'air pour d'autres
conceptions.--Se reposera-t-il quand, l'hiver venu, il partira pour sa
tourne? Dans ses longues marches solitaires, sur les landes dsertes,
dans les fondrires maudites et hantes, toujours livr  lui-mme,
l'invitable ide le poursuit. Ces routes dfonces o il s'embourbe,
ces lourdes rivires troubles qu'il traverse sur un bac pourri, ces
chuchotements menaants des bois nocturnes, quand, dans les endroits
meurtriers, la lune livide dessine des formes embusques, tout ce qu'il
voit et tout ce qu'il entend s'assemble en un pome involontaire autour
de l'ide qui l'absorbe; elle se change ainsi en un vaste corps de
lgendes sensibles, et multiplie sa force en multipliant ses
dtails.--Devenu sectaire, on l'enferme pendant douze ans, n'ayant
d'autre entretien que le livre des _Martyrs_ et la Bible, dans une de
ces prisons infectes o sous la Restauration pourrissaient les
puritains. Le voil seul encore, repli sur lui-mme par la monotonie du
cachot, assig par les terreurs de l'Ancien Testament, par le dlire
vengeur des prophtes, par les dogmes fulminants de saint Paul, par le
spectacle des ravissements et des martyres, face  face avec Dieu,
tantt dsespr, tantt consol, troubl d'images involontaires et
d'motions inattendues, apercevant tour  tour le dmon et les anges,
acteur et tmoin d'un drame intrieur dont il peut raconter les
vicissitudes. Il les crit: c'est l son livre. Vous voyez dsormais
l'tat de ce cerveau enflamm. Appauvri d'ides, rempli d'images, livr
 une pense fixe et unique, plong dans cette pense par son mtier
machinal, par sa prison et ses lectures, par sa science et son
ignorance, les circonstances, comme la nature, le font visionnaire et
artiste, lui fournissent les impressions surnaturelles et les images
sensibles, lui enseignent l'histoire de la grce et les moyens de
l'exprimer.

Le _Voyage du Plerin_ est un manuel de dvotion  l'usage des simples,
en mme temps qu'une pope allgorique de la grce. On entend ici un
homme du peuple qui parle au peuple, et qui veut rendre sensible  tous
la terrible doctrine de la damnation et du salut[418]. Selon Bunyan,
nous sommes les fils de la colre, condamns de naissance, criminels
par nature, prdestins justement  la destruction. Sous cette pense
formidable le coeur flchit. Le malheureux homme raconte qu'il tremblait
de tous ses membres, et que dans ses convulsions il lui semblait que les
os de sa poitrine allaient se briser. Un jour, assis dans la rue, je
tombai dans une profonde rflexion sur l'tat effroyable o mon pch
m'avait mis, et aprs une grande rverie je levai la tte; mais il me
sembla voir comme si le soleil qui brille dans le ciel rpugnait  me
donner sa lumire, et comme si les pierres mmes des rues et les tuiles
des toits se conjuraient contre moi. Il me sembla qu'ils se liguaient
tous ensemble pour me bannir du monde. J'tais abhorr par eux et
indigne d'habiter parmi eux, parce que j'avais pch contre le Sauveur.
Oh! combien chaque crature tait plus heureuse que moi! Car elles
taient fermes et se tenaient en place; mais moi, j'tais emport et
perdu. Contre le pcheur qui se repent, les dmons s'assemblent; ils
obscurcissent sa vue, ils l'assigent de fantmes, ils hurlent  ct de
lui pour l'entraner dans leurs prcipices, et la noire valle o le
plerin se plonge gale  peine par l'horreur de ses symboles l'angoisse
des terreurs dont il est assailli. Aussi loin que cette valle
s'tendait, il y avait  main droite une fosse trs-profonde, qui est
celle o les aveugles ont conduit les aveugles dans tous les ges, et o
les uns et les autres ont misrablement pri. Et, voyez, de l'autre ct
il y avait une trs-dangereuse fondrire dans laquelle celui qui tombe,
ft-il homme de bien, ne trouve point de fond pour y poser le pied.--Ce
sentier-l tait extrmement troit, et pour cela le pauvre Chrtien
avait encore plus  se garer; car lorsqu'il tchait dans l'obscurit
d'viter la fosse de droite, il tait prs de rouler dans la fondrire
de l'autre ct; et aussi, quand il voulait s'carter sans grande
prcaution de la fondrire, il tait prs de tomber dans la fosse. Ainsi
il allait, et je l'entendis ici soupirer amrement; car, outre le danger
qu'on a dit, le sentier tait si obscur que quand il levait le pied pour
le mettre en avant, il ne savait pas o ni sur quoi il le mettrait
ensuite.--Vers le milieu de la valle j'aperus la gueule de l'enfer; et
elle tait tout prs de la route.  prsent, pensa Chrtien, que
ferai-je?--Et de moment en moment la flamme et la fume sortaient en si
grande abondance avec des tincelles et des bruits hideux, qu'il tait
forc de relever son pe et de recourir  une autre arme appele
_prire_.--Il alla ainsi longtemps; et toujours cependant la flamme
arrivait jusqu' lui; et il entendait aussi des voix lamentables et
comme des frlements et des froissements de et del, tellement qu'il
pensait parfois qu'il serait dchir en pices ou foul comme la boue
des rues[419].--Contre ces angoisses, ni ses bonnes oeuvres, ni ses
prires, ni sa justice, ni toute la justice et toutes les prires de
toutes les autres cratures ne pourront le dfendre. Seule la grce
justifie. Il faut que Dieu lui impute la puret du Christ et le sauve
par un choix gratuit. Rien de plus passionn que la scne o, sous le
nom de son pauvre plerin, il raconte ses doutes, sa conversion, sa joie
et la soudaine transformation de son coeur. Seigneur, dis-je, un si
grand pcheur que moi peut-il tre reu par toi et sauv par toi?--Ici
je l'entendis qui disait: Celui qui vient  moi, je ne le rejetterai
jamais.--Et alors mon coeur fut plein de joie, mes yeux furent pleins de
larmes, et toute mon me dborda d'amour pour le nom, le peuple et les
voies de Jsus-Christ. Cela me fit voir que tout le monde, malgr toute
la justice qui est en lui, est dans un tat de condamnation. Cela me fit
voir que Dieu le pre, quoiqu'il soit juste, peut justement justifier le
pcheur qui revient. Cela me fit grandement rougir de l'infamie de ma
premire vie. Cela me confondit par le sentiment de mon ignorance, parce
que jamais pense n'tait venue auparavant dans mon coeur qui me montrt
si bien la beaut de Jsus-Christ. Cela me rendit dsireux d'une sainte
vie et passionn pour faire quelque chose en l'honneur et  la gloire du
nom du Seigneur Jsus. Oui, et je pensai que si j'avais maintenant mille
pintes de sang dans mon corps, je le rpandrais tout pour l'amour du
Seigneur Jsus[420].

Une pareille motion ne calcule point les combinaisons littraires.
L'allgorie, le plus artificiel des genres, est naturelle  Bunyan. S'il
l'emploie ici, c'est qu'il l'emploie partout; et s'il l'emploie partout,
c'est par ncessit, non par choix. Comme les enfants, les paysans et
tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles; il
ne saisit les vrits qu'habilles d'images; les termes abstraits lui
chappent; il veut palper des formes et contempler des couleurs. C'est
que les sches vrits gnrales sont une sorte d'algbre, acquise par
notre esprit fort tard et aprs beaucoup de peine, contre notre
inclination primitive, qui est de considrer des vnements dtaills et
des objets sensibles, l'homme n'tant capable de contempler les formules
pures qu'aprs s'tre transform par dix ans de lecture et de rflexion.
Nous comprenons du premier coup le mot _purification du coeur_; Bunyan
ne l'entend pleinement qu'aprs l'avoir traduit par cet apologue[421].
L'interprte prit Chrtien par la main et le conduisit dans une
trs-grande chambre qui tait pleine de poussire, parce qu'elle n'avait
jamais t balaye. Aprs qu'il l'eut considre un peu de temps, il
appela un homme pour la balayer. Mais quand cet homme eut commenc  la
balayer, la poussire se mit  voler si abondamment que Chrtien en fut
presque touff. Alors l'interprte dit  une demoiselle qui tait l:
Apportez ici de l'eau et arrosez la chambre. Aprs qu'elle l'eut fait,
on la balaya et on la nettoya avec plaisir.--Alors Chrtien dit: Que
veut dire ceci?--L'interprte rpondit: Cette chambre est le coeur de
l'homme qui jamais n'a t sanctifi par la douce grce de l'vangile.
La poussire est son pch originel et la corruption intrieure qui a
sali tout l'homme. Le premier qui s'est mis  balayer est la Loi; mais
celle qui a apport l'eau et qui a arros la chambre est l'vangile.
Maintenant tu as vu que lorsque le premier s'est mis  balayer, la
poussire a vol tellement que la chambre n'a pu tre nettoye et que tu
as t presque touff; c'tait pour te montrer que la Loi, au lieu de
balayer par son opration le pch du coeur, le ranime, lui donne de la
force, l'accrot dans l'me, en mme temps qu'elle le manifeste et le
condamne, car elle ne donne pas le pouvoir de le vaincre.--Au
contraire, quand tu as vu la demoiselle arroser d'eau la chambre, en
sorte qu'on a pu la nettoyer avec plaisir, c'tait pour te montrer que
lorsque l'vangile vient dans le coeur avec ses douces et prcieuses
roses, comme tu as vu la demoiselle abattre la poussire en arrosant
d'eau le plancher, de mme le pch est vaincu et subjugu, et l'me
nettoye par la foi, et par consquent propre  recevoir le roi de
gloire[422]. Ces rptitions, ces phrases embarrasses, ces
comparaisons familires, ce style naf dont la maladresse rappelle les
priodes enfantines d'Hrodote, et dont la bonhomie rappelle les contes
de madame Bonne, prouvent que si l'ouvrage est allgorique, c'est pour
tre intelligible, et que Bunyan est pote parce qu'il est enfant.

Regardez bien cependant. Sous la simplicit, vous apercevez la
puissance, et dans la purilit la vision. Ces allgories sont des
hallucinations aussi nettes, aussi compltes et aussi saines que les
perceptions ordinaires. Personne, sauf Spenser, n'a t si lucide.
D'eux-mmes les objets imaginaires surgissent devant lui. Il n'a point
de peine  les appeler ou  les former. Ils s'accommodent dans tous
leurs dtails  tous les dtails du prcepte qu'ils reprsentent, comme
un voile souple se modle sur le corps qu'il revt. Il distingue et
place toutes les parties du paysage, ici la rivire, le chteau sur la
droite, un drapeau sur la tourelle gauche, le soleil couchant trois
pieds plus bas, un nuage ovale dans le premier tiers du ciel, avec une
prcision d'arpenteur. On croit revoir, en le lisant, les vieilles
cartes gographiques du sicle o les profils saillants des cits
anguleuses sont enfoncs dans le cuivre par un burin aussi sr qu'un
compas[423]. Les dialogues coulent de sa plume comme en un rve. Il n'a
pas l'air d'y penser; on dirait mme qu'il n'est pas l. Les vnements
et les discours semblent natre et s'ordonner en lui sans son concours.
Rien de plus froid ordinairement que les personnages allgoriques; les
siens sont vivants. Au spectacle de ces dtails si petits et si
familiers; l'illusion vous prend. Le gant Dsespoir, simple
abstraction, devient aussi rel entre ses mains qu'un gelier ou un
fermier d'Angleterre. On l'entend causer la nuit, dans son lit, avec sa
femme mistress Dfiance, qui lui donne de bons conseils, parce que,
dans ce mnage comme dans les autres, l'animal fort et brutal est le
moins avis des deux: Elle lui conseilla de prendre les prisonniers,
quand il se lverait le matin, et de les battre sans merci. En sorte que
lorsqu'il se leva, il prit un bton pesant de pommier sauvage, et
descendit vers eux dans le cachot, et l se mit d'abord  les injurier
comme s'ils taient des chiens, quoiqu'ils ne lui eussent jamais dit un
mot dplaisant; puis il tombe sur eux et il les bat terriblement, de
faon qu'ils n'avaient plus la force de s'assister ni de se retourner
par terre[424]. Ce bton choisi avec l'exprience d'un forestier, cet
instinct d'injurier d'abord et de tempter pour se mettre en train
d'assommer, voil des traits de moeurs qui attestent la sincrit du
conteur et font la persuasion du lecteur. Bunyan a l'abondance, le
naturel, l'aisance, la nettet d'Homre; il est aussi proche d'Homre
qu'un chaudronnier anabaptiste peut l'tre d'un chantre hroque,
crateur de dieux.

Je me trompe, il en est plus proche. Devant le sentiment du sublime,
les ingalits se nivellent. La grandeur des motions lve aux mmes
sommets le paysan et le pote, et ici l'allgorie sert encore le paysan.
Elle seule, au dfaut de l'extase, peut peindre le ciel; car elle ne
prtend pas le peindre; en l'exprimant par une figure, elle le dclare
invisible, comme un soleil ardent que nous ne pouvons contempler en face
et dont nous regardons l'image dans un miroir ou dans un ruisseau. Le
monde ineffable garde ainsi tout son mystre; avertis par l'allgorie,
nous supposons des splendeurs au del de toutes les splendeurs qu'on
nous offre; nous sentons derrire les beauts qu'on nous ouvre l'infini
qu'on nous cache, et la cit idale, vanouie aussitt qu'apparue, cesse
de ressembler au White-Hall grossier, difi pour Dieu par Milton. Lisez
cette arrive des plerins dans la terre cleste; sainte Thrse n'a
rien de plus beau: Ils entendaient continuellement le chant des
oiseaux, et voyaient chaque jour les fleurs paratre sur le sol, et ils
entendaient la voix de la tourterelle dans les champs. En cette terre le
soleil brille nuit et jour. Et dj ils taient en vue de la cit o ils
allaient, et aussi quelques-uns des habitants venaient  leur rencontre.
Car les bienheureux resplendissants se promenaient souvent en cette
contre, parce qu'elle tait sur la frontire du ciel. Ils entendaient
des voix de la cit, des voix clatantes qui disaient: _Dites  la fille
de Sion_: _Regarde, ton salut vient_; _regarde, sa rcompense est avec
lui_. Et tous les habitants de la cit les appelaient les saints, les
rachets du Seigneur.--Et s'approchant de la cit, ils en eurent une vue
encore plus parfaite. Elle tait btie de perles et de pierres
prcieuses, et aussi les rues taient paves d'or, tellement que par
l'clat naturel de la cit, et  cause de la splendeur que les rayons du
soleil y faisaient en se rflchissant, Chrtien tomba malade de dsir.
Plein-d'Espoir eut aussi un accs ou deux du mme mal. C'est pourquoi
ils demeurrent couchs pendant un temps, criant  cause de leurs
angoisses: _Si vous voyez mon bien-aim, dites-lui que je suis malade
d'amour[425]!_

Ils traversrent enfin la rivire de la Mort, et commencrent  monter
ayant quitt leurs vtements mortels. Et je vis, comme ils avanaient,
que deux hommes vinrent  leur rencontre avec des vtements qui
brillaient comme de l'or; leurs visages aussi brillaient comme la
lumire. Alors ils avancrent avec beaucoup d'agilit et de vitesse,
quoique la base sur laquelle la cit tait btie ft plus haute que les
nuages. Ils montrent donc  travers les rgions de l'air, se parlant
doucement  mesure qu'ils allaient, tant rconforts parce qu'ils
avaient travers sans accident la rivire et parce qu'ils avaient de si
glorieux compagnons pour les conduire.

L'entretien qu'ils avaient avec les bienheureux resplendissants tait
sur la gloire de la cit. Et ceux-ci leur disaient que sa gloire et sa
beaut taient inexprimables. L, disaient-ils, est le mont Sion, la
Jrusalem cleste et l'innombrable assemble des anges et des esprits
des hommes justes devenus parfaits. Vous allez entrer dans le paradis de
Dieu, o vous verrez l'arbre de la vie, et vous mangerez ses fruits, qui
ne se fltrissent jamais. Et quand vous y serez, vous aurez des robes
blanches qu'on vous donnera, et vous irez et vous parlerez tous les
jours avec le roi, oui, tous les jours de l'ternit[426].

Puis ils vinrent  rencontrer plusieurs des trompettes du roi habills
de vtements blancs et resplendissants, qui de leurs sons hauts et
mlodieux faisaient retentir mme le ciel. Ceux-ci les entourrent de
chaque ct; quelques-uns allaient devant, quelques-uns derrire,
quelques-uns  main droite, quelques-uns  main gauche, continuellement
sonnant,  mesure qu'ils montaient, avec de hautes notes mlodieuses, en
sorte que la vue, pour ceux qui pouvaient l'avoir, tait comme si le
ciel lui-mme ft descendu  leur rencontre[427].... Et  ce moment ces
deux hommes taient, pour ainsi dire, dj dans le ciel avant d'y tre
entrs, tant comme engloutis par la contemplation des anges et par le
ravissement de leurs notes mlodieuses. L aussi ils avaient devant les
yeux la cit elle-mme, et pensaient que toutes les cloches se fussent
mises  sonner pour leur donner la bienvenue. Mais au-dessus de tout
taient les ardentes et joyeuses penses qui leur venaient, sachant
qu'ils allaient habiter l en telle compagnie, et cela pour toujours. 
quelle langue ou quelle plume peut exprimer leur glorieuse
joie[428]!--Et je vis dans mon rve que ces deux hommes arrivaient  la
porte. Et voici, comme ils entraient, ils furent transfigurs; et on
leur mit un vtement qui brillait comme l'or. Et plusieurs vinrent 
leur rencontre avec des harpes et des couronnes, et leur donnrent les
harpes pour chanter les louanges et les couronnes en signe d'honneur. Et
j'entendis dans mon rve qu'il leur fut dit: Entrez dans la joie de
votre Seigneur.-- ce moment, comme les portes s'ouvraient pour laisser
entrer ces hommes, je regardai aprs eux et je vis la cit briller comme
le soleil. Les rues aussi taient paves d'or, et beaucoup d'hommes y
marchaient avec des couronnes sur leurs ttes, des palmes dans les
mains, des harpes d'or pour chanter des louanges. Il y en avait aussi
qui avaient des ailes, et se rpondaient l'un  l'autre sans
interruption, disant: Saint, Saint, Saint est le Seigneur.--Et ensuite
ils fermrent les portes. Quand j'eus vu cela, je souhaitai d'tre avec
eux[429].

Il fut emprisonn douze ans et demi; dans son cachot, il fabriquait des
lacets ferrs pour se nourrir lui et sa famille; il mourut  soixante
ans en 1688.  ct de lui Milton durait obscur et aveugle. Les deux
derniers potes de la Rforme survivaient ainsi, au milieu de la
froideur classique qui schait alors la littrature anglaise, et de la
dbauche mondaine qui corrompait alors la morale anglaise. Hypocrites
tondus, chanteurs de psaumes, bigots moroses, voil les noms dont on
outrageait les hommes qui avaient rform les moeurs et reforg la
constitution de l'Angleterre. Mais tout opprims et insults qu'ils
taient, leur oeuvre se continuait d'elle-mme et sans bruit sous terre;
car le modle idal qu'ils avaient rig tait, aprs tout, celui que
suggrait le climat et que rclamait la race. Par degrs le puritanisme
allait se rapprocher du monde, et le monde se rapprocher du puritanisme.
La Restauration allait se discrditer, la Rvolution allait se faire, et
sous le progrs insensible de la sympathie nationale, comme sous l'essor
incessant de la rflexion publique, les partis et les doctrines allaient
se rallier autour du protestantisme libre et moral.

[Note 411: Also I should, at these years, be greatly troubled with
the thoughts of the fearful torments of hell-fire, still fearing that it
would be my lot to be found at last among those devils and hellish
fiends, who are there bound down with the chains and bonds of darkness
unto the judgment of the great day.

These things, I say, when I was but a child but nine or ten years old,
did so distress my soul, that then, in the midst of my many sports and
childish vanities, amidst my vain companions, I was often much cast down
and afflicted in my mind therewith, yet could I not let go my sins. Yea,
I was also then so overcome with despair of life and heaven, that I
should often wish either that there had been no hell, or that I had been
a devil, supposing they were only tormentors, that if it must needs be
that I went thither, I might be rather a tormentor than be tormented
myself.]

[Note 412: Another time, being in the field with my companions, it
chanced that an adder passed over the highway, so I, having a stick,
struck her over the back, and having stunned her, I forced open her
mouth with my stick, and plucked her sting out with my fingers, by which
act, had not God been merciful to me, I might, by my desperateness, have
brought myself to my end.]

[Note 413: But withal I was so overrun with the spirit of
superstition, that I adored, and that with great devotion, even all
things (both the high-place, priest, clerk, vestment, service, and what
else) belonging to the church; counting all things holy that were
therein contained, and especially the priest and clerk most happy, and,
without doubt, greatly blessed, because they were the servants, as I
then thought, of God, and were principal in the holy temple, to do his
work therein. This conceit grew so strong upon my spirit, that had I but
seen a priest (though never so sordid and debauched in his life), I
should find my spirit fall under him, reverence him, and knit unto him;
yea, I thought for the love I did bear unto them (supposing they were
the ministers of God), I could have laid down at their feet, and have
been trampled upon by them--their name, their garb, and work did so
intoxicate and bewitch me.]

[Note 414: Now you must know, that before this I had taken much
delight in ringing, but my conscience beginning to be tender, I thought
such practice was but vain, and therefore forced myself to leave it; yet
my mind hankered; wherefore I would go to the steeple-house and look on,
though I durst not ring; but I thought this did not become religion
neither; yet I forced myself and would look on still. But quickly after,
I began to think, 'How, if one of the bells should fall?' Then I chose
to stand under a main beam that lay over-thwart the steeple, from side
to side, thinking here I might stand sure; but then I thought again,
should the bell fall with a swing, it might first hit the wall, and then
rebounding upon me, might kill me for all this beam. This made me stand
in the steeple-door; and now, thought I, I am safe enough; for if a bell
should then fall, I can slip out behind these thick walls, and so be
preserved notwithstanding. So after this I would yet go to see them
ring, but would not go any farther than the steeple-door; but then it
came into my head, 'How, if the steeple itself should fall?' And this
thought (it may, for aught I know, when I stood and looked on) did
continually so shake my mind, that I durst not stand at the steeple-door
any longer, but was forced to flee, for fear the steeple should fall
upon my head.]

[Note 415: In these days, when I have heard others talk of what was
the sin against the Holy Ghost, then would the tempter so provoke me to
desire to sin that sin, that I was as if I could not, must not, neither
should be quiet until I had committed it; now no sin would serve but
that: if it were to be committed by speaking of such a word, then I have
been as if my mouth would have spoken that word whether I would or no;
and in so strong a measure was the temptation upon me, that often I have
been ready to clap my hands under my chin, to hold my mouth from
opening; at other times, to leap with my head downward into some
muck-hill hole, to keep my mouth from speaking.]

[Note 416: But hold, it lasted not, for before I had well dined, the
trouble began to go off my mind, and my heart returned to its old
course; but oh, how glad was I that this trouble was gone from me, and
that the fire was put out, that I might sin again without control!
Wherefore, when I had satisfied nature with my food, I shook the sermon
out of my mind, and to my old custom of sports and gaming I returned
with great delight.

But the same day, as I was in the midst of a game of cat, and having
struck it one blow from the hole, just as I was about to strike it the
second time, a voice did suddenly dart from heaven into my soul, which
said, 'Wilt thou leave thy sins and go to heaven, or have thy sins and
go to hell?' At this I was put to an exceeding maze; wherefore, leaving
my cat upon the ground, I looked up to heaven, and was as if I had, with
the eyes of my understanding, seen the Lord Jesus looked down upon me,
as being very hotly displeased with me, and as if he did severely
threaten me with some grievous punishment for those and other ungodly
practices.]

[Note 417: At this reproof I was silenced, and put to secret shame,
and that, too, as I thought, before the God of heaven; wherefore, while
I stood there, hanging down my head, I wished that I might be a little
child again, that my father might learn me to speak without this wicked
way of swearing; for, thought I, I am so accustomed to it, that it is in
vain to think of a reformation, for that could never be. But how it came
to pass I know not, I did from this time forward so leave my swearing,
that it was a great wonder to myself to observe it; and whereas before I
knew not how to speak unless I put an oath before, and another behind,
to make my words have authority, now I could without it speak better,
and with more pleasantness, than ever I could before.]

[Note 418: Voici l'abrg des vnements: Du haut du ciel, une voix
a cri vengeance contre la cit de la Destruction o vit un pcheur
nomm Chrtien. Effray, il se lve parmi les railleries de ses voisins
et part pour n'tre point dvor par le feu qui consumera les criminels.
Un homme secourable, vangliste, lui montre le droit chemin. Un homme
perfide, Sagesse-Mondaine, essaye de l'en dtourner. Son camarade
Maniable, qui l'avait d'abord suivi, s'embourbe dans le marais du
Dcouragement et le quitte. Pour lui, il avance bravement  travers
l'eau trouble et la boue glissante, et parvient  la porte troite, o
un sage interprte l'instruit par des spectacles sensibles et lui
indique la voie de la cit cleste. Il passe devant une croix et le
lourd fardeau des pchs qu'il portait  ses paules se dtache et
tombe. Il grimpe pniblement la colline escarpe de la Difficult, et
parvient dans un superbe chteau, o Vigilant, le gardien, le remet aux
mains de ses sages filles, Pit, Prudence, qui l'avertissent et
l'arment contre les monstres d'enfer. Il trouve la route barre par un
de ces dmons, Apollyon, qui lui ordonne d'abjurer l'obissance du roi
Cleste. Aprs un long combat, il le tue. Cependant la route se
rtrcit, les ombres tombent plus paisses, les flammes sulfureuses
montent le long du chemin: c'est la valle de l'Ombre de la Mort. Il la
franchit, et arrive dans la ville de la Vanit, foire immense de
trafics, de dissimulations et de comdies, o il passe les yeux baisss
sans vouloir prendre part aux ftes ni aux mensonges. Les gens du lieu
le chargent de coups, le jettent en prison, le condamnent comme tratre
et rvolt, brlent son compagnon Fidle. chapp de leurs mains, il
tombe dans celles d'un Gant, Dsespoir, qui le meurtrit, le laisse sans
pain dans un cachot infect, et, lui prsentant des poignards et des
cordes, l'exhorte  se dlivrer de tant de malheurs. Il parvient enfin
sur les montagnes Heureuses, d'o il aperoit la divine cit. Pour y
entrer, il ne reste  franchir qu'un courant profond o l'on perd pied,
o l'eau trouble la vue, et qu'on appelle la rivire de la Mort.]

[Note 419: I saw then in my dream, so far as this valley reached,
there was on the right hand a very deep ditch. That ditch is it into
which the blind have led the blind in all ages, and have both there
miserably perished. Again, behold on the left hand, there was a very
dangerous quagg into which, if even a good man falls, he finds no bottom
for his foot to stand on....

The pathway was here also exceedingly narrow, and therefore good
Christian was the more put to it: for when he sought in the dark to shun
the ditch on the one hand, he was ready to top over into the mire on the
other; also, when he sought to escape the mire, without great
carefulness he would be ready to fall into the ditch. Then he went on,
and I heard him here sigh bitterly: for, besides the danger mentioned
above, the pathway was here so dark, that often times when he lift up
his foot to set forward, he knew not where or upon what he should set it
next.

About the midst of this valley, I perceived the mouth of Hell to be; and
it stood also hard by the way-side. Now, thought Christian, what shall I
do? And ever and anon the flame and smoke would come out in such
abundance, with sparks and hideous noises, that he was forced to put up
his sword, and betake himself to another weapon called _All-prayer_: so
he cried in my hearing: O Lord, I beseech thee; deliver my soul!--Thus
he went a great while. Yet still the flame would be reaching toward him;
also he heard doleful voices, and rushing to and fro, so that sometimes
he thought he would be torn in pieces, or trodden down like mire in the
street....]

[Note 420: Then the water stood in my eyes, and I asked further: But
Lord, may such a great sinner as I am be indeed accepted of thee, and be
saved by thee? And I heard him say: And him that cometh to me I will in
no wise cast out.... And now was my heart full of joy, mine eyes full of
tears, and mine affections running over with love to the name, people,
and ways of Jesus Christ....

It made me see that all the world, notwithstanding all the righteousness
thereof, is in a state of condemnation. It made me see that God the
Father, though he be just, can justly justifie the coming sinner. It
made me greatly ashamed of the vileness of my former life, and
confounded me with the sense of my own ignorance; for there never came
thought into my heart before now that shewed me so the beauty of Jesus
Christ. It made me love an holy life, and long to do something for the
honour and glory of the name of the Lord Jesus. Yea, I thought, that had
I now a thousand gallons of blood in my body, I could spill it all for
the sake of the Lord Jesus.]

[Note 421: Then the interpreter took Christian by the hand, and led
him into a very large parlour that was full of dust, because never
swept; the which, after he had reviewed a little while, the interpreter
called for a man to sweep. Now, when he began to sweep, the dust began
so abundantly to fly about, that Christian had almost therewith been
choked. Then said the interpreter to a damsel that stood by: Bring
hither water and sprinkle the room; the which when she had done, it was
swept and cleansed with pleasure.

Then said Christian: What means this?

The interpreter answered: This parlour is the heart of a man that was
never sanctified by the sweet grace of the Gospel--the dust is his
original sin, and inward corruptions, that have defiled the whole man.
He that began to sweep at first is the Law; but she that brought that
water, and did sprinkle it, is the Gospel. Now, whereas thou sawest
that, so soon as the first began to sweep, the dust did so fly about,
that the room by him could not be cleansed; but that thou wast almost
choked therewith,--this is to show thee that the Law, instead of
cleansing the heart, by its working, from sin, doth revive, put strength
into, and increase it in the soul, even as it doth discover and forbid
it, for it doth not give power to subdue it.

Again, as thou sawest the damsel sprinkle the room with water, upon
which it was cleansed with pleasure,--this is to show thee that when the
Gospel comes in and the sweet and precious influences thereof to the
heart, then, I say, even as thou sawest the damsel lay the dust by
sprinkling the floor with water, so is sin vanquished and subdued, and
the soul made clean through the faith of it, and consequently fit for
the King of Glory to inhabit.]

[Note 422: Voici une autre de ces allgories, presque spirituelle,
tant elle est juste et simple.

Now, I saw in my dream that at the end of this valley lay blood, bones,
ashes, and mingled bodies of men, even of pilgrims that had gone this
way formerly. And while I was musing what would be the reason, I espied
a little before me a cave where two giants, Pope and Pagan, dwelt in old
times, by whose power and tyranny the men whose bones, blood, ashes,
etc., lay there, were cruelly put to death. But by this place Christian
went without much danger, whereat I somewhat wondered. But I have
learned since that Pagan has been dead many a day; and as for the other,
though he yet be alive, he is, by reason of age, and also of the many
shrewd brushes that he has met with in his younger days, grown so crazy
and stiff in his joints, that he can now do little more than sit in his
cave's mouth, grinning at pilgrims as they go by, and biting his nails,
because he cannot come at them.]

[Note 423: Par exemple, l'oeuvre de Hollar, _Cits d'Allemagne_.]

[Note 424: Now, Giant Despair had a wife, and her name was
Diffidence: so when he was gone to bed, he told his wife what he had
done, to wit, that he had taken a couple of prisoners and cast them into
his dungeon, for trespassing on his grounds. Then he asked her also what
he had best to do further to them. So she asked him what they were,
whence they came, and whither they were bound, and he told her. Then she
counselled him, that when he arose in the morning, he should beat them
without mercy. So when he arose, he getteth him a grievous crab-tree
cudgel, and goes down into the dungeon to them, and there first falls to
rating them as if they were dogs, although they never gave him a word of
distaste: then he falls upon them, and beats them fearfully, in such
sort that they were not able to help themselves, or turn upon the
floor.]

[Note 425: Yea, here they heard continually the singing of birds,
and saw every day the flowers appear in the earth, and heard the voice
of the turtle in the land. In this country the sun shineth night and
day.... Here they were within sight of the city they were going to; also
here met them some of the inhabitants thereof: for in this land the
shining ones commonly walked, because it was upon the borders of
Heaven.... Here they heard voices from out of the city, loud voices,
saying, 'Say ye to the daughter of Zion, behold thy salvation cometh!
Behold, his reward is with him!' Here all the inhabitants of the country
called them 'The holy people, the redeemed of the Lord, sought out.'

Now, as they walked in this land, they had more rejoicing than in parts
more remote from the kingdom to which they were bound; and drawing
nearer to the city yet, they had a more perfect view thereof: it was
built of pearls and precious stones, also the streets thereof were paved
with gold; so that, by reason of the natural glory of the city, and the
reflexion of the sunbeams upon it, Christian with desire fell sick;
Hopeful also had a fit or two of the same disease: wherefore here they
lay by it awhile, crying out, because of their pangs, 'If you see my
Beloved, tell him that I am sick of love.']

[Note 426: They therefore went up here with much agility and speed,
though the foundation upon which the city was framed was higher than the
clouds; they therefore went up through the region of the air, sweetly
talking as they went, being comforted because they got safely over the
river, and had such glorious companions to attend them.

The talk that they had with the shining ones was about the glory of the
place; who told them, that the beauty and glory of it was inexpressible.
There, said they, is 'Mount Zion, the heavenly Jerusalem, the
innumerable company of angels, and the spirits of just men made
perfect.' You are going now, said they, to the Paradise of God, wherein
you shall see the tree of life, and eat of the never-fading fruits
thereof; and when you come there, you shall have white robes given you,
and your walk and talk shall be every day with the King, even all the
days of eternity.]

[Note 427: There came also out at this time to meet them several of
the king's trumpeters, clothed in white and shining raiment, who, with
melodious and loud noises, made even the heavens to echo with their
sound. These trumpeters saluted Christian and his fellow with ten
thousand welcomes from the world; and this they did with shouting and
sound of trumpet.

This done, they compassed them round about on every side; some went
before, some behind, and some on the right hand, some on the left (as it
were to guard them through the upper regions), continually sounding as
they went, with melodious noise, in notes on high; so that the very
sight was to them that could behold it as if Heaven itself was come down
to meet them.]

[Note 428: And now were these two men, as it were, in Heaven, before
they came at it, being swallowed up with the sight of angels, and with
hearing their melodious notes. Here, also, they had the city itself in
view, and thought they heard all the bells therein to ring, to welcome
them thereto. But, above all, the warm and joyful thoughts that they had
about their own dwelling there with such company, and that for ever and
ever. Oh! by what tongue or pen can their glorious joy be expressed!]

[Note 429: Now, I saw in my dream that these two men went in at the
gate; and lo, as they entered, they were transfigured, and they had
raiment put on that shone like gold. There were also that met them with
harps and crowns, and gave to them the harps to praise withal, and the
crowns in token of honour. Then I heard in my dream that all the bells
in the city rang again for joy, and that it was said unto them, 'Enter
ye into the joy of your Lord.' I also heard the men themselves, that
they sang with a loud voice, saying, 'Blessing, honour, and glory, and
power be to Him that sitteth upon the throne, and to the Lamb, for ever
and ever.'

Now, just as the gates were opened to let in the men, I looked in after
them, and behold the city shone like the sun; the streets, also, were
paved with gold, and in them walked many men with crowns on their heads,
palms in their hands, and golden harps, to sing praises withal.

There were also of them that had wings, and they answered one another
without intermission, saying, 'Holy, holy, holy, is the Lord.' And after
that they shut up the gates; which when I had seen, I wished myself
among them.]




CHAPITRE VI.

Milton.

  I. Ide gnrale de son esprit et de son caractre. -- Sa
     famille. -- Son ducation. -- Ses tudes. -- Ses voyages. -- Son
     retour en Angleterre.

  II. Effets du caractre concentr et solitaire. -- Son austrit.
     -- Son inexprience. -- Son mariage. -- Ses enfants. -- Ses
     chagrins domestiques.

  III. Son nergie militante. -- Sa polmique contre les vques.
     -- Sa polmique contre le roi. -- Son enthousiasme et sa roideur.
     -- Ses thories sur le gouvernement, l'glise et l'ducation. --
     Son stocisme et sa vertu. -- Sa vieillesse, ses occupations, sa
     personne.

  IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois sicles
     dans les physionomies et les ides. -- Lourdeur de sa logique. --
     _Trait du Divorce._ -- Pesanteur de sa plaisanterie. --
     _Animadversions upon the remonstrant._ -- Rudesse de sa
     discussion. -- _Defensio populi anglicani._ -- Violences de ses
     animosits. -- _Reasons of church Government. Iconoclastes._ --
     Libralisme de ses doctrines. _Of Reformation. Areopagitica._ --
     Son style. -- Ampleur de son loquence. -- Richesse de ses
     images. -- Lyrisme et sublimit de sa diction.

  V. Le pote. -- En quoi il se rapproche et se spare des potes
     de la Renaissance. -- Comment il impose  la posie un but moral.
     -- Ses pomes profanes. -- L'_Allegro_ et le _Penseroso_. -- Le
     _Comus_. -- _Lycidas._ -- Ses pomes religieux. Le _Paradis
     perdu_. -- Conditions d'une vritable pope. -- Elles ne se
     rencontrent ni dans le sicle ni dans le pote. -- Comparaison
     d've et d'Adam avec un mnage anglais. -- Comparaison de Dieu et
     des anges avec une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du pome.
     -- Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions
     rpublicaines. -- Caractre lyrique et moral des paysages. --
     lvation et bon sens des ides morales. -- Situation du pote et
     du pome entre deux ges. -- Construction de son gnie et de son
     oeuvre.


Aux confins de la Renaissance effrne qui finit et de la posie
rgulire qui commence, entre les concetti monotones de Cowley et les
galanteries correctes de Waller, parat un esprit puissant et superbe,
prpar par la logique et l'enthousiasme pour l'pope et l'loquence;
libral, protestant, moraliste et pote; qui clbre la cause d'Algernon
Sidney et de Locke, avec l'inspiration de Spenser et de Shakspeare;
hritier d'un ge potique, prcurseur d'un ge austre, debout entre le
sicle du rve dsintress et le sicle de l'action pratique; pareil 
son Adam qui, entrant sur la terre hostile, coutait derrire lui, dans
l'den ferm, les concerts expirants du ciel.

John Milton n'est point une de ces mes fivreuses, impuissantes contre
elles-mmes, que la verve saisit par secousses, que la sensibilit
maladive prcipite incessamment au fond de la douleur ou de la joie, que
leur flexibilit prpare  reprsenter la diversit des caractres, que
leur tumulte condamne  peindre le dlire et les contrarits des
passions. La science immense, la logique serre et la passion grandiose,
voil son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination limite. Il est
incapable de trouble et il est incapable de mtamorphoses. Il conoit
la plus haute des beauts idales, mais il n'en conoit qu'une. Il n'est
pas n pour le drame, mais pour l'ode. Il ne cre pas des mes, mais il
construit des raisonnements et ressent des motions. motions et
raisonnements, toutes les forces et toutes les actions de son me se
rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment unique, celui du sublime,
et l'ample fleuve de la posie lyrique coule hors de lui, imptueux,
uni, splendide comme une nappe d'or.


I

Cette sensation dominante fit la grandeur et la fermet de son
caractre. Contre les fluctuations du dehors, il trouvait son refuge en
lui-mme; et la cit idale qu'il avait btie dans son me demeurait
inexpugnable  tous les assauts. Elle tait trop belle, cette cit
intrieure, pour qu'il voult en sortir; elle tait trop solide pour
qu'on pt la dtruire. Il croyait au sublime de tout l'lan de sa nature
et de toute l'autorit de sa logique; et, chez lui, la raison cultive
fortifiait de ses preuves les suggestions de l'instinct primitif. Sous
cette double armure, l'homme peut avancer d'un pas ferme  travers la
vie. Celui qui se nourrit incessamment de dmonstrations est capable de
croire, de vouloir, et de persvrer dans sa croyance et dans sa
volont; il ne tourne pas  tout vnement et  toute passion, comme cet
tre changeant et maniable qu'on appelle un pote; il demeure assis
dans des principes fixes. Il est capable d'embrasser une cause, et d'y
rester attach, quoi qu'il arrive, malgr tout, jusqu'au bout. Nulle
sduction, nulle motion, nul accident, nul changement n'altre la
stabilit de sa conviction, ou la lucidit de sa connaissance. Au
premier jour, au dernier jour, dans tout l'intervalle, il garde intact
le systme entier de ses ides claires, et la vigueur logique de son
cerveau soutient la vigueur virile de son coeur. Lorsque enfin cette
logique serre s'emploie, comme ici, au service d'ides nobles,
l'enthousiasme s'ajoute  la constance. L'homme juge ses opinions
non-seulement vraies, mais sacres. Il combat pour elles, non-seulement
en soldat, mais en prtre. Il est passionn, dvou, religieux,
hroque. On a vu rarement un tel mlange: on l'a vu pleinement dans
Milton.

Il tait n d'une famille o le courage, la noblesse morale, le
sentiment des arts s'taient assembls pour murmurer les plus belles et
les plus loquentes paroles autour de son berceau. Sa mre tait une
personne exemplaire, clbre dans tout le voisinage par ses
aumnes[430]. Son pre, tudiant  Christ-Church et dshrit comme
protestant, avait fait seul sa fortune, et, parmi ses occupations
d'homme de loi, avait gard le got des lettres, n'ayant point voulu
quitter ses librales et intelligentes inclinations jusqu' se faire
tout  fait esclave du monde; il crivait des vers, tait excellent
musicien, l'un des meilleurs compositeurs de son temps; il choisissait
Cornlius Jansen pour faire le portrait de son fils qui n'avait encore
que dix ans, et donnait  son enfant la plus large et la plus complte
des ducations littraires[431]. Que le lecteur essaye de se figurer cet
enfant dans cette rue de commerants, au milieu de cette famille
bourgeoise et lettre, religieuse et potique, o les moeurs sont
rgulires et les aspirations sont leves, o l'on met les psaumes en
musique, et o l'on crit des madrigaux en l'honneur d'Oriana la
reine[432], o le chant, les lettres, la peinture, tous les ornements de
la belle Renaissance viennent parer la gravit soutenue, l'honntet
laborieuse, le christianisme profond de la Rforme. Tout le gnie de
Milton sort de l: il a port l'clat de la Renaissance dans le srieux
de la Rforme, les magnificences de Spenser dans les svrits de
Calvin, et s'est trouv avec sa famille au confluent de deux
civilisations qu'il a runies. Avant dix ans, il avait un prcepteur
savant et puritain, qui lui coupa les cheveux court; outre cela, il
alla  l'cole de Saint-Paul, puis  l'universit de Cambridge, afin de
s'instruire dans la littrature polie, et ds l'ge de douze ans il
travailla, en dpit de ses mauvais yeux et de ses maux de tte, jusqu'
minuit et au del. Quand j'tais encore enfant, dit un de ses
personnages qui lui ressemble[433], aucun jeu enfantin ne me plaisait.
Toute mon me s'employait, srieuse,  apprendre et  savoir pour
travailler par l au bien commun; je me croyais n pour cette fin, pour
tre le promoteur de toute vrit et de toute droiture. En effet, 
l'cole, puis  Cambridge, puis chez son pre, il se munissait et se
prparait de toute sa force, libre de tout reproche, et approuv par
tous les hommes de bien, parcourant l'immense champ des littratures
grecque et latine, non-seulement les grands crivains, mais tous les
crivains, et jusqu'au milieu du moyen ge; en mme temps l'hbreu
ancien, le syriaque et l'hbreu des rabbins, le franais et l'espagnol,
l'ancienne littrature anglaise, toute la littrature italienne, avec
tant de profit et de zle, qu'il crivait en vers et en prose italienne
et latine comme un Italien et un Latin; par-dessus tout cela, la
musique, les mathmatiques, la thologie, et d'autres choses encore. Une
grave pense gouvernait ce grand labeur. Par l'intention de mes parents
et de mes amis, j'avais t destin ds l'enfance au service de
l'glise, et mes propres rsolutions y concouraient. Mais tant parvenu
 quelque maturit d'annes, et voyant quelle tyrannie avait envahi
l'glise, une tyrannie si grande que quiconque voulait prendre les
ordres devait se dclarer _esclave_ par serment et sous son seing, en
sorte qu' moins de trouver sa promesse au got de sa conscience, il
fallait se parjurer ou souffrir le naufrage de sa foi, je crus meilleur
de choisir un silence sans reproche plutt que l'office sacr de la
parole achet et commenc avec la servitude et le parjure. Il refusait
d'tre prtre de la mme faon qu'il avait voulu tre prtre; esprances
et renoncement, tout chez lui partait de la mme source, la volont fixe
d'agir noblement. Retomb dans la vie laque, il continua  se cultiver
et se perfectionner lui-mme, tudiant avec passion et avec mthode,
mais sans pdanterie ni rigorisme; au contraire,  l'exemple de Spenser
son matre, dans l'_Allegro_, le _Penseroso_, le _Comus_, il arrangeait
en broderies clatantes et nuances les richesses de la mythologie, de
la nature et du rve; puis, partant pour le pays de la science et du
beau, il visitait l'Italie, connaissait Grotius, Galile, frquentait
les savants, les lettrs, les gens du monde, coutait les musiciens, se
pntrait de toutes les beauts entasses par la Renaissance  Florence
et  Rome. Partout son rudition, son beau style italien et latin lui
conciliaient l'amiti et les empressements des humanistes, tellement
que, revenant  Florence, il s'y trouvait aussi bien que dans sa propre
patrie. Il faisait provision de livres et de musique qu'il envoyait en
Angleterre, et songeait  parcourir la Sicile et la Grce, ces deux
patries des lettres et des arts antiques. De toutes les fleurs closes
au soleil du Midi sous la main des deux grands paganismes, il cueillait
librement les plus parfumes et les plus exquises, mais sans se tacher 
la boue qui les entourait. Je prends Dieu  tmoin, crivait-il plus
tard, que dans tous ces endroits o il y a tant de licence, j'ai vcu
pur et exempt de toute espce de vice et d'infamie, portant
continuellement dans mon esprit cette pense, que si je pouvais chapper
aux regards des hommes, je ne pouvais pas chapper  ceux de Dieu[434].
Au milieu des galanteries licencieuses et des sonnets vides, tels que
les sigisbs et les acadmiciens les prodiguaient, il avait gard sa
sublime ide de la posie; il songeait  choisir un sujet hroque dans
l'ancienne histoire d'Angleterre, et se confirmait dans l'opinion[435]
que celui qui veut bien crire sur des choses louables, doit, pour ne
pas tre frustr de son esprance, tre lui-mme un vrai pome,
c'est--dire un ensemble et un modle des choses les plus honorables et
les meilleures; n'ayant pas la prsomption de chanter les hautes
louanges des hommes hroques ou des cits fameuses, sans avoir en
lui-mme l'exprience et la pratique de tout ce qui est digne de
louange[436]. Entre tous il aimait Dante et Ptrarque  cause de leur
puret, se disant  lui-mme que si l'impudicit dans la femme que
saint Paul appelle la gloire de l'homme est un si grand scandale et un
si grand dshonneur, certainement dans l'homme, qui est  la fois
l'image et la gloire de Dieu, elle doit tre, quoique communment on ne
pense pas ainsi, un vice bien plus dshonorant et bien plus
infme[437]. Il pensa que toute me noble et libre doit tre de
naissance et sans serment un chevalier, pour la pratique et la dfense
de la chastet, et garda sa virginit jusqu' son mariage[438]. Quelle
que ft la tentation, attrait ou crainte, elle le trouvait aussi
rsistant et aussi ferme. Par gravit et convenance, il vitait les
disputes de religion; mais si on attaquait la sienne, il la dfendait
prement, jusque dans Rome, en face des jsuites qui complotaient contre
lui,  deux pas de l'Inquisition et du Vatican. Le devoir dangereux, au
lieu de l'carter, l'attirait. Quand la rvolution commena  gronder,
il revint, par conscience, comme un soldat qui au bruit des armes court
au pril, persuad qu'il tait honteux pour lui de passer oisivement
son temps  l'tranger et pour son plaisir, quand ses compatriotes
luttaient pour leur libert. La lutte engage, il parut aux premiers
rangs, en volontaire, appelant sur lui les coups les plus rudes. Dans
toute son ducation et dans toute sa jeunesse, dans ses lectures
profanes et dans ses tudes sacres, dans ses actions et dans ses
maximes, perce dj sa pense dominante et permanente, la rsolution de
dvelopper et dgager en lui-mme l'homme idal.

[Note 430: Life by Keightley. Matre probatissima et eleemosynis per
viciniam potissimum nota. (_Defensio secunda._)]

[Note 431: Life by Masson. My father destined me while yet a child
to the study of polite literature.]

[Note 432: La reine lisabeth.]

[Note 433: _Paradise Regained._]

[Note 434: Voyez aussi les sonnets italiens et leur sentiment si
religieux.]

[Note 435: Apology for Smectymnus.]

[Note 436: Above them all, (I) preferred the two famous renowners of
Beatrice and Laura, who never write but honour of them to whom they
devote their verse, displaying sublime and pure thoughts without
transgression. And long it was not after, that I was confirmed in this
opinion that he who would not be frustrate of his hope to write well
hereafter in laudable things ought himself to be a true poem; that is a
composition and pattern of the best and honourablest things, not
presuming to sing high praises of heroic men or famous cities, unless he
have in himself the experience and practice of all that which is
praiseworthy. (_Apology for Smectymnus._)

These reasonings, together with a certain niceness of nature, an honest
haughtiness and self-esteem.... kept me still above those low descents
of mind, beneath which he must deject and plunge himself that can agree
to saleable and unlawful prostitution. (_Ibid._)]

[Note 437: I argued to myself that, if unchastity in a woman, whom
St. Paul terms the glory of man, be such a scandal and dishonour, then
certainly in a man, who is both the image and glory of God, it must,
though commonly not so thought, be much more deflouring and
dishonourable. (_Ibid._)

Only this my mind gave me that every free and gentle spirit, without
that oath, ought to be born a knight. (_Ibid._)]

[Note 438: Voyez _passim_ son _Trait du Divorce_, qui est
transparent.]


II

Deux puissances principales conduisent les hommes: l'impulsion et
l'ide; l'une, qui mne les mes sensitives, abandonnes, potiques,
capables de mtamorphoses, comme Shakspeare; l'autre, qui gouverne les
mes actives, rsistantes, hroques, capables d'immutabilit, comme
Milton. Les premires sont sympathiques et fcondes en effusions; les
secondes sont concentres et disposes  la rserve[439]. Les unes se
livrent, les autres se gardent. Ceux-l, par confiance et par
sociabilit, avec un instinct d'artiste et une subite comprhension
imitative, prennent involontairement le ton et la disposition des hommes
et des choses qui les environnent, et leur dedans se met tout de suite
en quilibre avec le dehors. Ceux-ci, par dfiance, par rigidit, avec
un instinct de combattants et un prompt regard jet sur la rgle, se
replient naturellement sur eux-mmes, et dans l'enceinte close o ils
s'enferment, ils ne sentent plus les sollicitations ni les
contradictions de leurs alentours. Ils se sont form un modle, et,
dornavant, comme une consigne, ce modle les retient ou les pousse.
Comme toutes les puissances destines  prendre l'empire, l'ide
intrieure vgte et absorbe  son profit le reste de leur tre. Ils
l'enfoncent en eux par des mditations, ils la nourrissent de
raisonnements, ils y attachent le rseau de toutes leurs doctrines et de
toutes leurs expriences, en sorte que lorsqu'une tentation les
assaille, ce n'est pas un principe isol qu'elle attaque, c'est
l'cheveau entier de leurs croyances qu'elle rencontre, cheveau
infiniment ramifi et trop tenace pour qu'une sduction sensible puisse
l'arracher. En mme temps l'homme, par habitude, s'est mis en dfense;
l'attitude militante lui est naturelle, et il se tient debout, affermi
dans l'orgueil de son courage et dans l'anciennet de sa rflexion.

Une me ainsi munie est comme un plongeur dans sa cloche[440]; elle
traverse la vie comme il traverse la mer, pure, mais isole. De retour
en Angleterre, il retomba parmi ses livres, et admit chez lui quelques
lves auxquels il imposa comme  lui-mme un travail continu, des
lectures srieuses, un rgime frugal, une conduite svre: vie de
solitaire, presque d'ecclsiastique. Tout d'un coup, en un mois, aprs
un voyage  la campagne, il se maria[441]. Quelques semaines aprs, sa
femme retourna au logis paternel, ne voulut plus revenir, ne tint compte
de ses lettres, et renvoya son messager avec ddain. Les deux caractres
s'taient choqus. Rien ne plat moins aux femmes que le naturel austre
et renferm. Elles voient qu'elles n'ont point prise sur lui; sa dignit
les effarouche, son orgueil les repousse, ses proccupations les
laissent  l'cart; elles se sentent subordonnes, ngliges pour des
intrts gnraux ou pour des curiosits spculatives, juges de plus,
et d'aprs une rgle inflexible, tout au plus regardes avec
condescendance, comme une sorte d'tre moins raisonnable et infrieur,
exclues de l'galit qu'elles rclament et de l'amour qui seul pour
elles peut compenser la perte de l'galit. Le caractre _prtre_ est
fait pour la solitude; les mnagements, les abandons et les grces,
l'agrment et la douceur ncessaires  toute socit lui font dfaut; on
l'admire, mais on le plante l, surtout quand on est comme la femme de
Milton un peu borne et vulgaire[442], et que la mdiocrit de
l'intelligence vient s'ajouter aux rpugnances du coeur. Il avait,
disent les biographes, une certaine gravit de nature..., une svrit
d'esprit qui ne condescendait point aux petites choses, et le
maintenait dans les hauteurs, dans une rgion qui n'est pas celle du
mnage. On l'accusait d'tre pre, colrique, et certainement il
tenait  sa dignit d'homme,  son autorit d'poux, et ne se trouvait
pas estim, respect, prvenu autant qu'il croyait mriter de l'tre.
Enfin, il passait le jour parmi ses livres, et le reste du temps il
habitait de coeur dans un monde abstrait et sublime dont peu de femmes
ont eu la clef, sa femme moins que toute autre. En effet, il l'avait
choisie en homme de cabinet, d'autant plus inexpriment, que sa vie
antrieure avait t mieux gouverne et plus temprante. Pareillement
il ressentit sa fuite en homme de cabinet, d'autant plus irrit que les
faons du monde lui taient plus inconnues. Sans craindre le ridicule,
et avec la roideur d'un spculatif tout d'un coup heurt par la vie
relle, il crivit des traits en faveur du divorce, les signa de son
nom, les ddia au Parlement, se crut divorc, de fait, puisque sa femme
refusait de revenir, de droit, parce qu'il avait pour lui quatre
passages de l'criture; l-dessus il fit la cour  une jeune fille, et
tout d'un coup, voyant sa femme  ses genoux et pleurante, il lui
pardonna, la reprit, recommena son sec et triste mariage, sans se
laisser rebuter par l'exprience, au contraire destin  contracter deux
autres unions encore, la dernire avec une femme plus jeune que lui de
trente ans. D'autres portions de sa vie domestique ne furent point mieux
mnages ni plus heureuses. Il avait pris ses filles pour secrtaires,
et leur faisait lire des langues qu'elles n'entendaient pas, tche
rebutante dont elles se plaignaient amrement. En retour, il les
accusait de n'tre ni respectueuses ni bonnes pour lui[443], de le
ngliger, de ne pas se soucier si elles le laissaient l, de comploter
avec la servante pour le voler dans leurs achats, de lui drober ses
livres, tellement qu'elles auraient voulu vendre tout le reste aux
chiffonniers. Mary, la seconde, dit un jour en apprenant qu'il allait
se marier: Ce n'est pas une nouvelle que son mariage; une vraie
nouvelle, ce serait sa mort. Parole norme et qui jette un trange jour
sur les misres de ce mnage. Ni les circonstances ni la nature ne
l'avaient fait pour le bonheur.

[Note 439: Quand mme je n'aurais eu qu'une faible teinture du
christianisme, une certaine rserve naturelle d'humeur et la discipline
morale enseigne par la plus noble philosophie eussent suffi pour
m'inspirer le ddain des incontinences. (_Apologie_ pour Smectymnus.)]

[Note 440: Mot de Jean-Paul Richter. Voir un excellent article sur
Milton, National Review, July, 1859.]

[Note 441: 1643,  trente-cinq ans.]

[Note 442: Mute and spiritless mate.

The bashful muteness of the virgin may oftentimes hide all the
unloveliness and natural sloth which is really unfit for conversation.

A man shall find himself bound fast to an image of earth and phlegm,
with whom he looked to be the copartner of a sweet and delightsome
society. (Milton, _Doctrine and Discipline of Divorce_.)

Une jolie femme dira en revanche: Je n'aime pas un homme qui porte sa
tte comme un saint sacrement.]

[Note 443: Undutiful and unkind.]


III

Elles l'avaient fait pour la lutte, et ds son retour en Angleterre, il
s'y tait engag tout entier, arm de logique, de colre et d'rudition,
cuirass par la conviction et par la conscience. Aussitt que la
libert, au moins de parole, fut accorde, dit-il, toutes les bouches
s'ouvrirent contre les vques.... Rveill par tout cela, et voyant
qu'on prenait le vrai chemin de la libert, et que les hommes partis de
ce commencement se disposaient  dlivrer de la servitude toute la vie
humaine,... comme ds ma jeunesse je m'tais prpar avant tout  ne
demeurer ignorant d'aucune des choses qui ont rapport aux lois divines
et humaines..., je rsolus, quoique occup alors  mditer sur d'autres
sujets, de porter de ce ct toute la force et toute l'activit de mon
esprit, et l-dessus il crivait son trait _De la Rforme en
Angleterre_[444], raillant et combattant avec hauteur et mpris
l'piscopat et ses dfenseurs. Rfut et attaqu, il redoubla d'amertume
et brisa ceux qu'il avait renverss. Emport jusqu'au bout de sa
croyance, et comme un cavalier lanc qui perce d'un lan toute la ligne
de bataille, il alla jusqu'au prince, conclut  l'abolition de la
royaut comme au renversement de l'piscopat, et un mois aprs la mort
de Charles Ier, justifia l'excution, rpondit  l'_Eicon Basilice_,
puis  la _Dfense du Roi_ par Saumaise, avec une grandeur de style et
un ddain incomparables, en combattant, en aptre, en homme qui partout
sent la supriorit de sa science et de sa logique, qui veut la faire
sentir, qui foule et crase superbement ses adversaires  titre
d'ignorants, d'esprits infrieurs et de coeurs bas[445]. Les rois,
dit-il au commencement de l'_Iconoclaste_, quoique forts en lgions,
sont faibles en arguments, tant accoutums ds le berceau  se servir
de leur volont comme de leur main droite, et de leur raison comme de
leur main gauche. Quand, par un accident inattendu, ils sont rduits 
ce genre de combat, ils n'offrent qu'un dbile et petit adversaire.
Nanmoins, pour l'amour de ceux qui se laissent accabler par ce nom
blouissant de majest, il consentit  ramasser le gant du roi
Charles, et l'en souffleta de manire  faire repentir les imprudents
qui l'avaient jet. Bien loin de flchir sous l'accusation de meurtre,
il la releva et s'en para. Il tala le rgicide, l'tablit sur un char
de triomphe, et le fit jouir de toute la lumire du ciel. Il raconta,
avec un ton de juge, comment ce roi perscuteur de la religion,
oppresseur des lois, aprs une longue tyrannie, avait t vaincu les
armes  la main par son peuple; puis men en prison, et, comme il
n'offrait ni par ses actions ni par ses paroles aucune raison pour faire
mieux esprer de sa conduite, condamn par le souverain conseil du
royaume  la peine capitale; enfin, frapp de la hache devant les portes
mmes de son palais.... Jamais monarque assis sur le plus haut trne
fit-il briller une majest plus grande que celle dont clata le peuple
anglais, lorsque, secouant la superstition antique, il prit ce roi ou
plutt cet ennemi, qui, seul de tous les mortels, revendiquait pour lui,
de droit divin, l'impunit, l'enlaa dans ses propres lois, l'accabla
d'un jugement, et, le trouvant coupable, ne craignit point de le livrer
au supplice auquel il et livr les autres? Aprs avoir justifi
l'excution, il la sanctifia; il la consacra par les dcrets du ciel,
aprs l'avoir autorise par les lois de la terre; de l'abri du Droit, il
la porta sous l'abri de Dieu. C'est ce Dieu qui abat les rois effrns
et superbes, et qui les dracine avec toute leur race. Relevs tout
d'un coup par sa main visible vers le salut et la libert presque
perdus, guids par lui, vnrateurs de ses divins vestiges imprims
partout devant nos yeux, nous sommes entrs dans une voie non obscure,
mais illustre, ouverte et manifeste par ses auspices[446]. Le
raisonnement finit ici par un chant de victoire, et l'enthousiaste perce
sous le combattant. Tel il parut dans toutes ses actions et dans toutes
ses doctrines. Les solides files d'arguments hrisss et disciplins
qu'il rangeait en bataille se changeaient dans son coeur, au moment du
triomphe, en glorieuses processions d'hymnes couronns et
resplendissants. Il en tait transport, il se faisait illusion 
lui-mme, et vivait ainsi seul  seul avec le sublime, comme un guerrier
pontife qui, dans son armure rigide, ou dans sa chape tincelante, se
tient debout face  face avec la Vrit. Ainsi absorb dans sa lutte et
dans son sacerdoce, il demeurait en dehors du monde, aussi aveugl
contre les faits palpables que dfendu contre les sductions sensibles,
plac au-dessus des souillures et des leons de l'exprience, aussi
incapable de conduire les hommes que de leur cder. Rien de semblable
chez lui aux habilets, ni aux atermoiements de l'homme d'tat,
calculateur avis, qui s'arrte  mi-chemin, qui ttonne, les yeux
appliqus sur les vnements, qui mesure le possible et use de la
logique pour la pratique. Il est spculatif et chimrique. Enferm dans
ses ides, il ne voit qu'elles, et s'prend d'elles. Quand il plaide
contre les vques, il veut qu'on les extirpe  l'instant, sans rserve;
il exige qu'on tablisse  l'instant le culte presbytrien, sans
prcaution, sans mnagements, sans rserve. C'est le commandement de
Dieu, c'est le devoir de tout fidle; prenez garde de badiner avec Dieu
ou de temporiser avec la foi. Concorde, douceur, libert, pit, il
voit sortir du culte nouveau tout un essaim de vertus. Que le roi ne
craigne rien, son pouvoir en sera plus ferme. Vingt mille assembles
dmocratiques prendront garde d'attenter contre son droit[447]. Ces
ides font sourire. On reconnat l'homme de parti qui, sur l'extrme
penchant de la restauration, quand toute la multitude tait folle du
dsir d'avoir un roi, publiait le moyen ais et tout prt d'tablir
une libre rpublique[448], et en dcrivait le plan tout au long. On
reconnat le thoricien qui, pour faire instituer le divorce, n'avait
recours qu' l'criture et prtendait changer la constitution civile
d'un peuple, en changeant le sens accept d'un verset. Les yeux ferms,
le texte sacr dans la main, il marche de consquence en consquence,
foulant les prjugs, les inclinations, les habitudes, les besoins des
hommes, comme si le raisonnement ou l'esprit religieux taient tout
l'homme, comme si l'vidence produisait toujours la croyance, comme si
la croyance aboutissait toujours  la pratique, comme si, dans le combat
des doctrines, la vrit ou la justice donnaient aux doctrines la
victoire et la royaut. Pour comble, il esquissa un trait de
l'ducation, o il proposa d'enseigner  tous les lves toutes les
sciences, tous les arts, et, qui plus est, toutes les vertus. Le matre
qui aura le talent et l'loquence convenables pourra, en un court
espace, les gagner  un courage et  une diligence incroyables, versant
dans leurs jeunes poitrines une si librale et si noble ardeur que
beaucoup d'entre eux ne pourront manquer d'tre des hommes renomms et
sans gaux[449]. Milton avait enseign plusieurs annes et  plusieurs
reprises. Pour garder de pareilles illusions aprs de pareilles
expriences, il fallait tre insensible  l'exprience et prdestin aux
illusions.

Mais sa roideur faisait sa force, et la structure intrieure qui fermait
son esprit aux enseignements, armait son coeur contre les dfaillances.
Ordinairement chez les hommes la source du dvouement tarit au contact
de la vie. Peu  peu,  force de pratiquer le monde, on en prend le
train. On ne veut pas tre dupe et se refuser les licences que les
autres s'accordent; on se relche de sa svrit juvnile; mme on en
sourit, on l'attribue  la chaleur du sang; on a perc ses propres
motifs, on cesse de se trouver sublime. On finit par se tenir
tranquille, et l'on regarde le monde aller, en tchant d'viter les
heurts, en ramassant  et l quelques petits plaisirs commodes. Rien de
pareil chez Milton. Il demeura entier et intact jusqu'au bout, sans
dcouragement ni faiblesse; ni l'exprience ne put l'instruire, ni les
revers ne purent l'abattre; il supporta tout et ne se repentit de rien.
Il avait perdu la vue, volontairement, en crivant, quoique malade, et
malgr la dfense des mdecins, pour justifier le peuple anglais contre
les invectives de Saumaise. Il assistait aux funrailles de sa
rpublique,  la proscription de ses doctrines,  la diffamation de son
honneur. Autour de lui clataient le dgot de la libert, et
l'enthousiasme de la servitude. Un peuple entier se prcipitait aux
genoux d'un jeune libertin incapable et tratre. Les glorieux chefs de
la foi puritaine taient condamns, excuts, dtachs vivants de la
potence, ventrs parmi les insultes; d'autres que la mort avait sauvs
du bourreau taient dterrs et exposs au gibet; d'autres, rfugis 
l'tranger, vivaient sous la menace et les attentats des pes
royalistes; d'autres enfin, plus malheureux que le reste, avaient vendu
leur cause pour de l'argent et des titres, et sigeaient parmi les
excuteurs de leurs anciens amis. Les plus pieux et les plus austres
citoyens de l'Angleterre remplissaient les prisons, ou erraient dans
l'indigence et dans l'opprobre, et le vice grossier, assis effrontment
sur le trne, ralliait autour de lui la plbe des convoitises et des
sensualits dbordes. Lui-mme avait t contraint de se cacher; ses
livres avaient t brls par la main du bourreau; mme aprs l'acte
gnral de grce, il fut emprisonn; relch, il vivait dans l'attente
de l'assassinat; car le fanatisme priv pouvait reprendre l'arme
abandonne par la vindicte publique. D'autres malheurs moindres
venaient, par leurs piqres, aigrir les grandes plaies dont il
souffrait. Les confiscations, une banqueroute, enfin le grand incendie
de Londres lui avaient t les trois quarts de sa fortune[450], ses
filles n'avaient pour lui ni gards ni respect; il vendait ses livres,
sachant que sa famille ne serait pas capable d'en profiter aprs lui; et
parmi tant de misres prives et publiques, il restait calme. Au lieu de
renier ce qu'il avait fait, il s'en glorifia; au lieu de s'abattre, il
se raffermit; au lieu de dfaillir, il se fortifia. Cyriac, disait-il
dj sous la Rpublique, voil trois ans[451] aujourd'hui que ces yeux,
quoique purs au dehors de toute tache et de toute souillure, privs de
leur lumire, ont cess de voir. Soleil, lune, toiles durant toute
l'anne, l'homme, la femme, rien n'apparat plus  leurs globes
inutiles. Pourtant je ne murmure pas contre la main ou la volont du
ciel, et je ne rabats rien de mon courage ou de mon esprance; debout et
ferme je vogue droit en avant. Qui me soutient, demandes-tu? La
conscience, ami, de les avoir perdus, uss pour la dfense de la
libert, ma noble tche, dont l'Europe parle d'un bord  l'autre. Cette
seule pense me conduirait  travers la vaine mascarade du monde,
content quoique aveugle, quand je n'aurais pas de meilleur guide[452].
Elle le conduisit en effet; il s'armait de lui-mme, et la cuirasse
de diamant[453] qui avait protg l'homme fait contre des blessures de
la bataille, protgeait le vieillard contre les tentations et les doutes
de la dfaite et de l'adversit.

[Note 444: 1641. Of Reformation in England and the Causes that
hitherto have hindered it.

  A treatise of Prelatical Episcopacy.
  The Reasons of church Government urged against Episcopacy.
  Apology for Smectymnus.]

[Note 445: The tenure of Kings and Magistrates.

  Iconoclastes:
  Defensio Populi Anglicani;
  Defensio secunda.
  Authoris pro se defensio.
  Responsio.]

[Note 446: Cette dfense est crite en latin:

Les deux plus grandes pestes de la vie humaine et les plus hostiles 
la vertu, la tyrannie et la superstition, Dieu vous en a affranchis les
premiers des hommes; il vous a inspir assez de grandeur d'me pour
juger d'un jugement illustre votre roi prisonnier vaincu par vos armes,
pour le condamner et le punir, vous les premiers des mortels. Aprs une
action si glorieuse, vous ne devez penser ni faire rien de bas ni de
petit, rien qui ne soit grand et lev. Pour atteindre cette gloire, la
seule voie est de montrer que, comme vous avez vaincu vos ennemis par la
guerre, de mme vous pouvez dans la paix, plus courageusement que tous
les autres hommes, abattre l'ambition, l'avarice, le luxe, tous les
vices qui corrompent la fortune prospre et tiennent subjugus le reste
des mortels,--et que vous avez pour conserver la libert autant de
modration, de temprance et de justice que vous avez eu de valeur pour
repousser la servitude.]

[Note 447: The Reformation, 272.]

[Note 448: A ready and easy way to establish a free commonwealth.]

[Note 449: He who had the art and proper eloquence.... might in a
short space gain them to an incredible diligence and courage....
infusing into their young breasts such an ingenuous and noble ardor, as
would not fail to make many of them renowned and matchless men.]

[Note 450: Un scrivener lui fit perdre une somme de 2000 liv. sterl.

La Restauration refusa de lui payer 2000 liv. sterl. qu'il avait places
sur l'Excise-Office, et lui reprit une terre de 50 liv. par an, achete
par lui sur les biens du chapitre de Westminster.

Sa maison fut brle dans le grand feu de Londres.

Quand il mourut, il ne laissa en tout que 1500 liv., y compris le
produit de sa bibliothque.]

[Note 451: 1554, 22e sonnet.]

[Note 452:

  Cyriac, this three years day, those eyes, tho' clear
  To outward view of blemish or of spot,
  Bereft of sight, their seeing have forgot,
  Nor to their idle orbs does day appear,
  Or sun, or moon, or stars throughout the year,
  Or man, or woman. Yet I argue not
  Against Heaven's hand or will; nor bate one jot
  Of heart or hope; but still bear up, and steer
  Right onwards. What supports me, dost thou ask?
  The conscience, friend, t'have lost them overply'd
  In Liberty's defence, my noble task,
  Whereof all Europe rings from side to side.
  This thought might lead me through this world's vain mask
  Content, though blind, had I no other guide.
                                                         (Sonnet XIX.)

                 But patience, to prevent
  That murmur, soon replies: God doth not need
  Either man's work or his own gifts....
                 Thousands at his bidding speed,
  And post o'er land and ocean without rest.
  They also serve who only stand and wait.
                                                         (Sonnet XX.)]

[Note 453: Sonnets italiens, VI, 4.]


IV

Il vivait dans une petite maison  Londres, ou  la campagne dans le
comt de Buckingham, en face d'une haute colline verte, publiait son
_Histoire d'Angleterre_, sa _Logique_, un _Trait de la vraie religion
et de l'hrsie_, mditait son grand _Trait de la doctrine chrtienne_;
de toutes les consolations, le travail est la plus fortifiante et la
plus saine, parce qu'il soulage l'homme, non en lui apportant des
douceurs, mais en lui demandant des efforts. Tous les matins il se
faisait lire en hbreu un chapitre de la Bible, et demeurait quelque
temps en silence, grave, afin de mditer sur ce qu'il avait entendu.
Jamais il n'allait  aucun temple. Indpendant dans la religion comme
dans tout le reste, il se suffisait  lui-mme; ne trouvant dans aucune
secte les marques de la vritable glise, il priait Dieu solitairement
sans avoir besoin du secours d'autrui. Il tudiait jusqu'au milieu du
jour; puis, aprs un exercice d'une heure, il jouait de l'orgue ou de la
basse de viole. Ensuite il reprenait ses tudes jusqu' six heures, et
le soir s'entretenait avec ses amis. Quand on venait le visiter, on le
trouvait ordinairement dans une chambre tendue d'une vieille tapisserie
verte, assis dans un fauteuil, et habill proprement de noir; son
teint tait ple, dit un visiteur, mais non cadavreux; ses mains, ses
pieds avaient la goutte; ses cheveux, d'un brun clair, taient diviss
sur le milieu du front et retombaient en longues boucles; ses yeux, gris
et purs, ne marquaient point qu'il ft aveugle. Il avait t
extrmement beau dans sa jeunesse, et ses joues anglaises, dlicates
jadis comme celles d'une jeune fille, restrent colores presque
jusqu'au bout. Sa contenance tait affable; sa dmarche droite et
virile tmoignait de l'intrpidit et du courage. Quelque chose de
grand et de fier respire encore dans tous ses portraits; et certainement
peu d'hommes ont fait autant d'honneur  l'homme. Ainsi s'teignit
cette noble vie, comme un soleil couchant, clatante et calme. Au milieu
de tant d'preuves, une joie haute et pure, vritablement digne de lui,
lui avait t accorde; le pote enfoui sous le puritain avait reparu,
plus sublime que jamais, pour donner au christianisme son second Homre.
Les rves blouissants de sa jeunesse et les souvenirs de son ge mr se
rassemblaient en lui, autour des dogmes calvinistes et des visions de
saint Jean, pour former l'pope protestante de la Damnation et de la
Grce, et l'immensit des horizons primitifs, les flamboiements du
donjon infernal, les magnificences du parvis cleste ouvraient  l'oeil
intrieur de l'me des rgions inconnues par del les spectacles que
les yeux de chair avaient perdus.


V

J'ai sous les yeux le redoutable volume o, quelque temps aprs la mort
de Milton, on a rassembl sa prose[454]. Quel livre! Les chaises
craquent quand on le pose, et celui qui l'a mani une heure en a moins
mal  la tte qu'au bras. Tel livre, tels hommes: sur les simples
dehors, on a quelque ide des controversistes et des thologiens dont
les doctrines sont enfermes l. Encore faut-il songer que l'auteur fut
singulirement lettr, lgant, voyageur, philosophe, homme du monde
pour son temps. On pense involontairement aux portraits des thologiens
du sicle, pres figures enfonces dans l'acier par le dur burin des
matres, et dont le front gomtrique, les yeux fixes se dtachent avec
un relief violent hors d'un panneau de chne noir. On les compare aux
visages modernes, o les traits fins et complexes semblent frissonner
sous le contact changeant de sensations bauches et d'ides
innombrables. On essaye de se figurer la lourde ducation latine, les
exercices physiques, les rudes traitements, les ides rares, les dogmes
imposs, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient
autrefois la jeunesse, et l'on croit voir un ossuaire de mgatheriums et
de mastodontes reconstruits par Cuvier.

La race des vivants a chang. Notre esprit flchit aujourd'hui sous
l'ide de cette grandeur et de cette barbarie; mais nous dcouvrons que
la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la
vase primitive et sous le dme des fougres colossales, on vit les
monstres pesants tordre pniblement leurs croupes cailleuses et de
leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons
aujourd'hui  distance, du haut de la civilisation sereine, les
batailles des thologiens qui, cuirasss de syllogismes, hrisss de
textes, se couvraient d'ordures et travaillaient  se dvorer.

Au premier rang combattit Milton, prdestin  la barbarie et  la
grandeur par sa nature personnelle et par les moeurs environnantes,
capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du
sicle. C'est la vie des salons qui a dgrossi les hommes: il a fallu la
socit des dames, le manque d'intrts srieux, l'oisivet, la vanit,
la scurit, pour mettre en honneur l'lgance, l'urbanit, la
plaisanterie fine et lgre, pour enseigner le dsir de plaire, la
crainte d'ennuyer, la parfaite clart, la correction acheve, l'art des
transitions insensibles et des mnagements dlicats, le got des images
convenables, de l'aisance continue et de la diversit choisie. Ne
cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle
pse encore sur ceux qui la dtruisent. Sous cette armure sculaire, la
discussion marche pdantesquement,  pas compts. On commence par poser
sa thse, et Milton crit en grosses lettres, en tte de son _Trait du
Divorce_, la proposition qu'il va dmontrer: Qu'une mauvaise
disposition, incapacit ou contrarit d'esprit, provenant d'une cause
non variable en nature, empchant et devant probablement empcher
toujours les bienfaits principaux de la socit conjugale, lesquels sont
la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce que la
frigidit naturelle, spcialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a
consentement mutuel. L-dessus arrive, lgion par lgion, l'arme
discipline des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent
numrots avec des tiquettes visibles. Il y en a une douzaine  la
file, chacun avec son titre en caractres tranchs et la petite brigade
de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrs y tiennent la grande
place. On les discute mot  mot, le substantif aprs l'adjectif, le
verbe aprs le substantif, la prposition aprs le verbe; on cite des
interprtations, des autorits, des exemples, qu'on range entre des
palissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la
question n'est point ramene  une ide unique; on ne voit point sa
route; les preuves se succdent sans se suivre; on est plutt fatigu
que convaincu. On reconnat que l'auteur parle  des gens d'Oxford,
laques ou prtres, levs dans les disputes d'apparat, capables
d'attention obstine, habitus  digrer les livres indigestes. Ils se
trouvent bien dans ce fourr pineux de broussailles scolastiques: ils
s'y frayent leur route, un peu  l'aveugle, endurcis contre les
meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'ide du jour que nous
demandons partout.

Chez de si massifs raisonneurs, on ne cherchera point l'esprit. L'esprit
est l'agilit de la raison victorieuse: ici, parce que tout est
puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un
piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait
sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a
peu de choses aussi stupides que ses _Remarques sur un Contradicteur_.
Au bout d'une rfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit
thologique: Voyez, mon frre, vous avez pch toute la nuit sans rien
prendre. Et Milton rplique glorieusement: Si, en pchant avec Simon
l'aptre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez,
vous, avec Simon le magicien, car il vous a lgu tous ses hameons et
tous ses instruments de pche. Un gros rire sauvage clatait. Les
assistants apercevaient de la grce dans cette faon d'insinuer que
l'adversaire tait simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce
dilemme: Dites-moi, cette liturgie est-elle bonne ou mauvaise?--Elle
est mauvaise. Rparez la corne de votre dilemme achloien, comme vous
pourrez, pour la premire charge. Les savants s'merveillaient de la
belle comparaison mythologique, et l'on se rjouissait de voir
l'adversaire finement compar  un boeuf,  un boeuf vaincu,  un boeuf
paen.  la page suivante, l'adversaire disait, en faon de reproche
spirituel et railleur: Vraiment, mes frres, vous n'avez pas bien pris
la hauteur du ple.--Rien d'tonnant, rpond Milton, il y en a beaucoup
d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre ple, mais qui
prendront mieux le dclin de votre lvation. Il y a de suite trois
calembours du mme got; cela paraissait gai. Ailleurs, Saumaise criant
que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi,
Milton lui conseillait ingnieusement de s'adresser encore au soleil,
non pour clairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour rchauffer la
froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses
annonce des esprits encore emptrs dans l'rudition naissante. La
rforme est le commencement de la libre pense, mais elle n'en est que
le commencement. La critique n'est point ne; l'autorit pse encore par
toute la moiti de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les
plus tmraires. Milton, pour prouver qu'on peut faire mourir un roi,
cite Oreste, les lois de Publicola et la mort de Nron. Son histoire
d'Angleterre est l'amas de toutes les traditions et de toutes les
fables. En toute circonstance, il offre pour preuve un texte de
l'criture; son audace est de se montrer grammairien hardi, commentateur
hroque. Il est aveuglment protestant comme d'autres sont aveuglment
catholiques. Il laisse  la chane la haute raison, mre des principes;
il n'a dlivr que la raison subordonne, interprte des textes. Pareil
aux cratures normes demi-formes, enfants des premiers ges, il est
encore  moiti homme et  moiti limon.

Est-ce ici que nous rencontrerons la politesse? C'est la dignit
lgante qui rpond  l'injure par l'ironie calme, et respecte l'homme
en transperant la doctrine. Milton assomme grossirement son
adversaire. Un pdant hriss, n de l'accouplement d'un lexique grec et
d'une grammaire syriaque, Saumaise avait dgorg contre le peuple
anglais un vocabulaire d'injures et un in-folio de citations. Milton lui
rpondit du mme style: il l'appela histrion, charlatan, professeur
d'un sou[455], cuistre pay, homme de rien, coquin, tre sans coeur,
sclrat, imbcile, sacrilge, esclave digne des verges et de la
fourche. Le dictionnaire des gros mots latins y passa. Toi qui sais
tant de langues, qui parcours tant de volumes, qui en cris tant, tu
n'es pourtant qu'un ne. Trouvant l'pithte jolie, il la rpta et la
sanctifia:  le plus bavard des nes, tu arrives mont par une femme,
assig par les ttes guries des vques que tu avais blesss, petite
image de la grande bte de l'Apocalypse! Il finit par l'appeler bte
froce, apostat et Diable: Ne doute pas que tu ne sois rserv  la
mme fin que Judas, et que, pouss par le dsespoir plutt que par le
repentir, dgot de toi-mme, tu ne doives un jour te pendre, et, comme
ton mule, crever par le milieu du ventre[456]. On croit entendre les
mugissements de deux taureaux.

Ils en avaient la frocit. Milton hassait  plein coeur. Il combattit
de la plume, comme les _ctes-de-fer_ de l'pe, pied  pied, avec une
rancune concentre et une obstination farouche. Les vques et le roi
payaient alors onze annes de despotisme. Chacun se rappelait les
bannissements, les confiscations, les supplices, la loi viole
systmatiquement et sans relche, la libert du sujet assige par un
complot soutenu, l'idoltrie piscopale impose aux consciences
chrtiennes, les prdicateurs fidles chasss dans les dserts de
l'Amrique ou livrs au bourreau et au pilori[457]. De tels souvenirs,
tombant sur des mes puissantes, imprimrent en elles des haines
inexpiables, et les crits de Milton tmoignent d'un acharnement que
nous ne connaissons plus. L'impression que laisse son _Iconoclaste_[458]
est accablante. Phrase par phrase, durement, amrement, le roi est
rfut et accus jusqu'au bout, sans que l'accusation flchisse une
seule minute, sans qu'on accorde  l'accus la moindre bonne intention,
la moindre excuse, la moindre apparence de justice, sans que
l'accusateur s'carte et se repose un instant dans des ides gnrales.
C'est un combat corps  corps, o tout mot porte coup, prolong,
obstin, sans lan, sans faiblesse, d'une inimiti pre et fixe, o l'on
ne songe qu' blesser fort et  tuer srement. Contre les vques, qui
taient vivants et puissants, sa haine s'pancha plus violemment encore,
et l'cret des mtaphores venimeuses suffit  peine  l'exprimer.
Milton les montra tals et se chauffant au soleil de la richesse et de
l'avancement comme une couve de reptiles impurs. La lie empoisonne
de leur hypocrisie, mle en une masse pourrie avec le levain aigri des
traditions humaines, est l'oeuf de serpent d'o clora quelque part un
antechrist aussi difforme que la tumeur qui le nourrit[459].

Tant de grossirets et de balourdises taient comme une cuirasse
extrieure, indice et dfense de la force et de la vie surabondantes qui
remplissaient ces membres et ces poitrines de lutteurs. Aujourd'hui,
l'esprit, plus dli, est devenu plus dbile; les convictions, moins
roides, sont devenues moins fortes. L'attention, dlivre de la
scolastique pesante et de la Bible tyrannique, s'est trouve plus molle.
Les croyances et les volonts, dissoutes par la tolrance universelle et
par les mille chocs contraires des ides multiplies, ont engendr le
style exact et fin, instrument de conversation et de plaisir, et chass
le style potique et rude, arme de guerre et d'enthousiasme. Si nous
avons effac chez nous la frocit et la sottise, nous avons diminu
chez nous la force et la grandeur.

La force et la grandeur clatent chez Milton, tales dans ses opinions
et dans son style, sources de sa croyance et de son talent. Cette
superbe raison aspirait  se dployer sans entraves; elle demanda que la
raison pt se dployer sans entraves. Elle rclama pour l'humanit ce
qu'elle souhaitait pour elle-mme, et revendiqua dans tous ses crits
toutes les liberts. Ds l'abord il attaqua les prlats ventrus[460],
parvenus scolastiques, perscuteurs de la discussion libre, tyrans
gags des consciences chrtiennes. Par-dessus la clameur de la
rvolution protestante, on entendit sa voix qui tonnait contre la
tradition et l'obissance. Il railla durement les thologiens pdants,
adorateurs dvots des vieux textes, qui prennent un martyrologe moisi
pour un argument solide et rpondent  une dmonstration par une
citation. Il dclara que la plupart des Pres furent des intrigants
turbulents et bavards, qu'assembls, ils ne valaient pas mieux
qu'isols, que leurs conciles sont des amas de menes sourdes et de
disputes vaines; il rpudia leur autorit[461] et leur exemple, et pour
seul interprte de l'criture institua la logique. Puritain contre les
vques, indpendant contre les presbytriens, il fut toujours le matre
de sa pense et l'inventeur de sa croyance. Nul n'a plus aim, pratiqu
et lou l'usage libre et hardi de la raison. Il l'exera jusqu' la
tmrit et jusqu'au scandale. Il se rvolta contre la coutume[462],
reine illgitime de la croyance humaine, ennemie ne et acharne de la
vrit, porta la main sur le mariage, et demanda le divorce en cas de
contrarit d'humeurs. Il dclara que l'Erreur soutient la Coutume, que
la Coutume accrdite l'Erreur, que les deux runies, soutenues par le
vulgaire et nombreux cortge de leurs sectateurs, accablent de leurs
cris et de leur envie, sous le nom de fantaisie et d'innovation, les
dcouvertes du raisonnement libre. Il montra que lorsqu'une vrit
arrive au monde, c'est toujours  titre de btarde,  la honte de celui
qui l'engendre, jusqu' ce que le Temps, qui n'est point le pre, mais
l'accoucheur de la Connaissance, dclare l'enfant lgitime et verse sur
sa tte le sel et l'eau. Il tint ferme par trois ou quatre crits
contre le dbordement des injures et des anathmes, et au mme moment
osa plus encore: il attaqua devant le Parlement la censure, oeuvre du
Parlement[463]; il parla en homme qu'on blesse et qu'on opprime, pour
qui l'interdiction publique est un outrage personnel, qu'on enchane en
enchanant la nation. Il ne veut point que la plume d'un censeur gag
insulte de son approbation la premire page de son livre. Il hait cette
main ignorante et commandante, et rclame la libert d'crire au mme
titre que la libert de penser. Quel avantage un homme a-t-il sur un
enfant  l'cole, si nous n'avons chapp  la frule que pour tomber
sous la baguette d'un _imprimatur_, si des crits srieux et labors,
pareils au thme d'un petit garon de grammaire sous son pdagogue, ne
peuvent tre articuls sans l'autorisation tardive et improvise d'un
censeur distrait? Quand un homme crit pour le public, il appelle  son
aide toute sa raison et toute sa rflexion; il cherche, il mdite, il
s'enquiert, ordinairement il consulte et confre avec les plus judicieux
de ses amis. Tout cela achev, il a soin de s'instruire dans son sujet
aussi pleinement qu'aucun de ceux qui ont crit avant lui. Si dans cet
acte, le plus consomm de son zle et de sa maturit, nul ge, nulle
diligence, nulle preuve antrieure de capacit ne peut l'exempter de
soupon et de dfiance,  moins qu'il ne porte toutes ses recherches
mdites, toutes ses veilles prolonges, toute sa dpense d'huile et de
labeur sous la vue htive d'un censeur sans loisir, peut-tre de
beaucoup plus jeune que lui, peut-tre de beaucoup son infrieur en
jugement, peut-tre n'ayant jamais connu la peine d'crire un livre,--en
sorte que, s'il n'est pas repouss ou nglig, il doive paratre 
l'impression comme un novice sous son prcepteur, avec la main de son
censeur sur le dos de son titre, comme preuve et caution qu'il n'est pas
un idiot ou un corrupteur,--ce ne peut tre qu'un dshonneur et une
dgradation pour l'auteur, pour le livre, pour les privilges et la
dignit de la science[464].

Ouvrez donc toutes les portes; que le jour se fasse, que chacun pense et
jette sa pense  la lumire! Ne vous effrayez pas des divergences,
rjouissez-vous de ce grand labeur; pourquoi insulter les travailleurs
du nom de schismatiques et de sectaires? Quand on btissait le temple
du Seigneur, et que les uns fendaient les cdres, les autres coupaient
et quarrissaient le marbre, y avait-il des hommes assez draisonnables
pour oublier que les pierres et les poutres devaient subir mille
sparations et divisions avant que la maison de Dieu ft btie? Et quand
les pierres sont industrieusement assembles, elles ne peuvent tre
continues, mais seulement contigus, du moins en ce monde. Bien plus, la
perfection consiste en ce que de ces mille diversits limites, de ces
mille diffrences fraternelles sans disproportion notable, naisse
l'heureuse et gracieuse symtrie qui embellit tout l'ensemble et tout
l'difice[465]. Milton triomphe ici par sympathie; il clate en images
magnifiques, il dploie dans son style la force qu'il aperoit autour de
lui et en lui-mme. Il loue la rvolution, et sa louange semble un chant
de trompette, sorti d'une poitrine d'airain. Regardez maintenant cette
vaste cit, une cit de refuge, la maison patrimoniale de la libert,
ceinte et entoure par la protection de Dieu. Les arsenaux de la guerre
n'y ont point plus d'enclumes et de martaux travaillant  fabriquer la
cuirasse et l'pe de la justice qui s'arme pour la dfense de la vrit
assige, qu'il n'y a de plumes et de ttes veillant auprs de leurs
lampes studieuses, mditant, cherchant, roulant de nouvelles inventions
et de nouvelles ides, pour les prsenter en tribut d'hommage et de foi
 la rforme qui approche. Que peut-on demander de plus  une nation si
maniable et si ardente  chercher la connaissance? Que manque-t-il  un
sol si plantureux et engross de telles semences, sinon de sages et
fidles laboureurs pour faire un peuple clair, une nation de sages, de
prophtes et de grands hommes[466]?... Il me semble voir une noble et
puissante nation se levant comme un homme fort aprs le sommeil et
secouant les boucles de sa chevelure invincible. Il me semble la voir
comme un aigle qui revt son hroque jeunesse, qui allume ses yeux
inblouis dans le plein rayon du soleil, qui arrache les cailles de ses
paupires, qui baigne sa vue longtemps abuse  la source mme de la
splendeur cleste, pendant que tout le ramas des oiseaux craintifs et
criards, et aussi ceux qui aiment le crpuscule, voltigent  l'entour,
tonns de ce qu'il veut faire, et, dans leurs croassements envieux,
tchent de prdire une anne de sectes et de schismes[467]. C'est
Milton qui parle, et, sans le savoir, c'est Milton qu'il dcrit.

Chez un crivain sincre, les doctrines annoncent le style. Les
sentiments et les besoins qui forment et rglent ses croyances
construisent et colorent ses phrases. Le mme gnie laisse deux fois la
mme empreinte, dans la pense, puis dans la forme. La puissance de
logique et d'enthousiasme qui explique les opinions de Milton explique
son gnie. Le sectaire et l'crivain sont un seul homme, et on va
retrouver les facults du sectaire dans le talent de l'crivain.

Quand une ide s'enfonce dans un esprit logicien, elle y vgte et
fructifie par une multitude d'ides accessoires et explicatives qui
l'entourent, s'attachent entre elles, et forment comme un fourr et une
fort. Les phrases sont immenses: il lui faut des priodes d'une page
pour enfermer le cortge de tant de raisons enchanes et de tant de
mtaphores accumules autour de la pense commandante. Dans ce grand
enfantement, le coeur et l'imagination s'branlent: en raisonnant,
Milton s'exalte, et la phrase part comme une catapulte, doublant la
force de son lan par l'normit de son poids. Je n'oserais traduire
devant un lecteur moderne les gigantesques priodes qui ouvrent le
_Trait de la Rforme_. Nous n'avons plus ce souffle; nous n'entendons
que de petites phrases courtes; nous ne savons pas maintenir notre
attention sur un mme point pendant toute une page. Nous voulons des
ides maniables; nous avons quitt la grande pe  deux mains de nos
pres, et nous ne portons plus qu'un lger fleuret. Je doute pourtant
que la perante phrase de Voltaire soit plus mortelle que le tranchant
de cette masse de fer. Si, dans des arts moins nobles et presque
mcaniques, celui-l n'est pas estim digne du nom d'architecte accompli
ou d'excellent peintre qui ne porte une me gnreuse au-dessus du souci
servile[468] des gages et du salaire,  bien plus forte raison
devons-nous traiter d'imparfait et indigne prtre celui qui est si loin
d'tre un contempteur du lucre ignoble, que toute sa thologie est
faonne et nourrie par l'esprance mendiante et bestiale d'un vch ou
d'une prbende grasse[469]. Si les prophtes de Michel-Ange parlaient,
ce serait de ce style, et vingt fois en lisant l'crivain on aperoit le
sculpteur.

La puissante logique qui tend les priodes soutient les images. Que
Shakspeare et les potes nerveux rassemblent un tableau dans le
raccourci d'une expression fuyante, brisent leurs mtaphores par de
nouvelles mtaphores, et fassent apparatre coup sur coup dans la mme
phrase la mme ide sous cinq ou six vtements; la brusque allure de
leur imagination aile autorise ou explique ces couleurs changeantes et
ces entre-croisements d'clairs. Plus consquent et plus matre de
lui-mme, Milton dveloppe jusqu'au bout les fils qu'ils rompent.
Chacune de ses images s'tale en un petit pome, sorte d'allgorie
solide, dont toutes les parties attaches entre elles concentrent leurs
lumires sur l'ide unique qu'elles doivent embellir ou clairer. Les
prlats, dit-il[470], sortis d'une vie basse et plbienne, et devenant
tout d'un coup seigneurs de palais somptueux, d'ameublements splendides,
de tables dlicieuses, de cortges princiers, ont jug la simple et
grossire vrit de l'vangile indigne d'tre plus longtemps dans la
compagnie de leurs seigneuries,  moins que la pauvre et indigente
madone ne ft mise en de meilleurs habits: ils chargrent de tresses
indcentes son chaste et modeste voile qu'entouraient les rayons
clestes, et, dans un attirail blouissant, la parrent de toutes les
fastueuses sductions d'une prostitue. Les politiques rpondent que
cette fastueuse glise soutient la royaut: Quelle plus grande
humiliation peut-il y avoir pour la dignit royale, dont la hauteur
solide et sublime s'appuie sur les fondements immuables de la justice et
de la vertu hroque, que de s'enchaner pour subsister ou prir
ensemble aux crneaux peints et  la pourriture splendide d'un piscopat
qui n'a besoin que du souffle du roi pour s'crouler comme un chteau de
cartes[471]! Les mtaphores ainsi soutenues prennent une ampleur, une
pompe et une majest singulires. Elles se dploient sans se froisser,
comme les larges plis d'un manteau d'carlate baign de lumire et
frang d'or.

Ne prenez point ces mtaphores pour un accident. Milton les prodigue,
comme un pontife qui dans son culte tale les magnificences et gagne les
yeux pour gagner les coeurs. Il a t nourri dans la lecture de Spenser,
de Drayton, de Shakspeare, de Beaumont, de tous les plus clatants
potes, et le flot d'or de l'ge prcdent, quoique appauvri tout 
l'entour et ralenti en lui-mme, s'est largi comme un lac en s'arrtant
dans son coeur. Comme Shakspeare, il imagine  tous propos, hors de
propos mme, et scandalise les classiques, et les Franais. Les
corrupteurs de la foi, dit-il, ne pouvant se rendre eux-mmes clestes
et spirituels, ont rendu Dieu terrestre et charnel; ils ont chang son
essence sacre et divine en une forme extrieure et corporelle; ils
l'ont consacre, encense, asperge; ils l'ont revtue non des robes de
la pure innocence, mais de surplis et d'autres habillements dforms et
fantastiques, de palliums, de mitres, d'or, de clinquant, ramasss dans
la vieille garde-robe d'Aaron ou dans le vestiaire des flamines. Alors
le prtre fut oblig d'tudier ses gestes, ses postures, ses liturgies,
ses simagres, jusqu' ce que l'me, s'ensevelissant ainsi dans le corps
et se livrant aux dlices sensuelles, et bientt abaiss son aile vers
la terre. L, voyant les commodits qu'elle recevait du corps, son
visible et sensuel collgue, et trouvant ses ailes brises et pendantes,
elle s'affranchit de la peine de monter dornavant au haut de l'air,
oublia son vol cleste, et laissa l'inerte et languissante carcasse se
traner sur la vieille route dans le rebutant mtier d'une mcanique
conformit[472]. Si l'on ne dcouvrait pas ici des traces de brutalit
thologique, on croirait lire un imitateur de _Phdre_, et sous la
colre fanatique on reconnat les images de Platon. Il y a telle phrase
qui, par la beaut virile et l'enthousiasme, rappelle le ton de la
_Rpublique_. Je ne puis louer, dit-il, une vertu fugitive et clotre,
inexerce et inanime, qui ne sort jamais de sa retraite, ni ne regarde
en face son adversaire, mais s'esquive de la carrire o, dans la
chaleur et la poussire, les coureurs se disputent la guirlande
immortelle[473]. Mais il n'est platonicien que par la richesse et
l'exaltation. Pour le reste, il est homme de la Renaissance, pdant et
pre; il outrage le pape, qui, aprs la donation de Ppin le Bref, ne
cessa de mordre et d'ensanglanter les successeurs de son cher seigneur
Constantin par ses maldictions et ses excommunications aboyantes[474];
il est mythologue dans la dfense de la presse, montrant que jadis
nulle Junon envieuse ne s'asseyait les jambes croises  l'accouchement
d'une intelligence[475]. Peu importe: ces images savantes, familires,
grandioses, quelles qu'elles soient, sont puissantes et
naturelles[476]. La surabondance comme la rudesse ne fait que manifester
ici la vigueur et l'lan lyrique que le caractre de Milton avait
prdits.

D'elle-mme la passion suit; l'exaltation l'apporte avec les images. Les
audacieuses expressions, les excs de style, font entendre la voix
vibrante de l'homme qui souffre, qui s'indigne et qui veut. Les livres,
dit-il dans son _Aropagitique_, ne sont pas absolument des choses
mortes; ils contiennent en eux une puissance de vie pour tre aussi
actifs que l'me dont ils sont les enfants. Bien plus, ils conservent
comme dans une fiole l'efficacit et l'essence la plus pure de cette
vivante intelligence qui les a engendrs. J'ose dire qu'ils sont aussi
anims et aussi vigoureusement productifs que les dents du dragon
fabuleux, et qu'tant sems ici ou l, ils peuvent faire pousser des
hommes arms. D'autre part encore, il vaut presque autant tuer un homme
qu'un bon livre. Celui qui tue un homme tue une crature raisonnable,
image de Dieu; mais celui qui dtruit un bon livre tue la raison
elle-mme, tue l'image de Dieu dans l'oeil o elle habite. Beaucoup
d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le
prcieux sang vital d'un esprit suprieur, embaum et conserv
religieusement comme un trsor pour une vie au del de sa vie....
Prenons donc garde  la perscution que nous levons contre les vivants
travaux des hommes publics; ne rpandons pas cette vie incorruptible,
garde et amasse dans les livres, puisque nous voyons que cette
destruction peut tre une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et,
si elle s'tend  toute la presse, une espce de massacre dont les
ravages ne s'arrtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la
quintescence thre qui est le souffle de la raison mme, en sorte que
ce n'est point une vie qu'ils gorgent, mais une immortalit[477].

Cette nergie est sublime; l'homme vaut la cause, et jamais une plus
haute loquence n'gala une plus haute vrit. Des expressions terribles
viennent accabler les oppresseurs des livres, les profanateurs de la
pense, les assassins de la libert, le concile de Trente et
l'inquisition, dont l'accouplement a engendr et parfait ces catalogues
et ces index expurgatoires, qui fouillent  travers les entrailles de
tant de vieux et bons auteurs par une violation pire que tous les
attentats contre leurs tombes[478]. Des expressions gales flagellent
les esprits charnels qui croient sans penser et font de leur servilit
leur religion. Il y a tel passage qui, par sa familiarit amre,
rappelle Swift, et le dpasse de toute la hauteur de l'imagination et du
gnie. Un homme dont la foi est vraie peut tre hrtique, s'il croit
les choses seulement parce que son pasteur les dit. La vrit mme qu'il
tient devient son hrsie. Un homme riche adonn  son plaisir et  ses
profits trouve que la religion est une affaire si embarrasse et
encombre de tant de comptes obscurs qu'il ne sait comment lui ouvrir un
crdit parmi ses livres. Que peut-il donc faire, sinon prendre la
rsolution de quitter ce tracas, et de se dterrer quelque agent, au
soin et au crdit duquel il confie toutes ses affaires religieuses? Cet
agent sera quelque ecclsiastique estim et notable. C'est  lui qu'il
s'attache; c'est  lui qu'il abandonne tout son magasin de denres
religieuses, avec toutes les clefs et serrures. Et  parler vrai, il
fait de cet homme sa religion. De sorte qu'on peut dire que sa religion
maintenant n'est plus lui, qu'elle est un tre spar et mobile, qu'elle
va et vient prs de lui selon que ce brave docteur frquente la maison.
Il le traite, lui fait des prsents, le rgale, le loge. Sa religion
vient chez lui le soir, prie, soupe largement, est conduite  un lit
somptueux, se lve, est salue; aprs un coup de malvoisie ou de quelque
breuvage bien pic, sa religion fait un bon djeuner, sort  huit
heures, et laisse son excellent hte dans la boutique, trafiquant tout
le jour, sans sa religion[479]. Il a daign railler un instant, avec
quelle poignante ironie vous venez de le voir. Mais l'ironie, si
poignante qu'elle soit, lui semble faible[480]. coutez-le, quand il
revient  lui-mme, quand il rentre dans l'invective ouverte et
srieuse, quand aprs le fidle charnel il accable le prlat charnel.
La table de la communion, change en une table de sparation, est
debout comme une plate-forme, exhausse sur le front du choeur,
fortifie d'un boulevard et d'une palissade pour carter l'attouchement
profane des laques, pendant que le prtre obscne et repu n'a pas
scrupule de tortiller et de mcher le pain sacramentel aussi
familirement qu'un massepain de sa taverne[481]. Il triomphe en
songeant que toutes ces profanations seront payes. L'atroce doctrine de
Calvin a fix de nouveau les yeux des hommes sur le dogme de la
maldiction et de la damnation ternelle. L'enfer  la main, Milton
menace; il s'enivre de justice et de vengeance parmi les abmes qu'il
ouvre et les flammes qu'il brandit. Ils seront jets ternellement dans
le plus noir et le plus profond gouffre de l'enfer, sous le rgne
outrageux, sous les pieds, sous les ddains de tous les autres damns,
qui, dans l'angoisse de leurs tortures, n'auront pas d'autre plaisir que
d'exercer une frntique et bestiale tyrannie sur eux, leurs serfs et
leurs ngres, et ils resteront dans cette condition pour toujours, les
plus vils, les plus profondment abms, les plus dgrads, les plus
fouls et les plus crass de tous les esclaves de la perdition[482].
La fureur ici monte au sublime, et le Christ de Michel-Ange n'est pas
plus inexorable et plus vengeur.

Comblons la mesure; joignons, comme il le fait, les perspectives du ciel
aux visions des tnbres: le pamphlet devient un hymne. Quand je
rappelle  mon esprit, dit-il, comment enfin, aprs tant de sicles
pendant lesquels le large et sombre cortge de l'Erreur avait presque
balay toutes les toiles hors du firmament de l'glise, la brillante et
bienheureuse Rforme lana son rayon  travers la noire nuit paissie
de l'ignorance et de la tyrannie antichrtiennes, il me semble qu'une
joie souveraine et vivifiante doit entrer  flots dans la poitrine de
celui qui lit ou qui coute; et que la suave odeur de l'vangile ramen
baigne son me de tous les parfums du ciel[483]. Surcharges
d'ornements, prolonges  l'infini, ces priodes sont des choeurs
triomphants d'_alleluias_ angliques chants par des voix profondes au
son de dix mille harpes d'or. Au milieu de ses syllogismes, Milton prie,
soutenu par l'accent des prophtes, entour par les souvenirs de la
Bible, ravi des splendeurs de l'Apocalypse, mais retenu  la porte de
l'hallucination par la science et la logique, au plus haut de l'air
serein et sublime, sans monter dans la rgion brlante o l'extase fond
la raison avec une majest d'loquence et une grandeur solennelle que
rien ne surpasse, dont la perfection prouve qu'il est entr dans son
domaine, et au del du prosateur promet le pote[484]: Toi qui siges
dans une gloire et dans une lumire inaccessibles, pre des anges et des
hommes! et toi aussi, roi tout-puissant, rdempteur de ce reste perdu
dont tu as pris la nature, ineffable et immortel amour! toi enfin,
troisime substance de la divine infinitude, esprit illuminateur, la
joie et la consolation de toute chose cre! regarde cette pauvre glise
puise et presque expirante! Oh! ne leur laisse pas achever leurs
pernicieux desseins. Ne permets pas qu'ils nous enveloppent encore une
fois dans ce nuage obscur de tnbres infernales o nous n'apercevrons
plus le soleil de ta vrit, o jamais nous n'esprerons l'aurore
consolatrice, o jamais nous n'entendrons plus chanter l'oiseau de ton
matin!... Qui ne t'aperoit aujourd'hui dans ta marche clatante, au
milieu de ton sanctuaire, entre ces candlabres d'or longtemps obscurcis
chez nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, attirs plutt
par le dsir de leur or que par l'amour de leur rayonnante clart? Viens
donc,  toi qui as les sept toiles dans ta main droite; tablis tes
prtres choisis, selon leur ordre et leurs rites antiques, pour
accomplir devant tes yeux leur office et verser religieusement l'huile
consacre dans tes lampes saintes toujours brlantes. Tu as envoy pour
cette oeuvre, par toute la contre, un esprit de prire sur tes
serviteurs, et tu as veill leurs voeux, comme le bruit d'une
multitude d'eaux autour de ton trne. Oh! achve, et accomplis tes
glorieux actes. Sors de tes chambres royales,  prince de tous les rois
de la terre; revts les robes visibles de ta majest impriale, prends
en main le sceptre universel que ton pre t'a transmis, car maintenant
la voix de ta fiance t'appelle, et toutes les cratures soupirent pour
tre renouveles[485]. Ce cantique de supplications et d'allgresse est
une effusion de magnificences, et, en sondant toutes les littratures,
vous ne rencontrerez gure de potes gaux  ce prosateur.

Est-il vraiment prosateur? La dialectique emptre, l'esprit pesant et
maladroit, la rusticit fanatique et froce, la grandeur pique des
images soutenues et surabondantes, le souffle et les tmrits de la
passion implacable et toute-puissante, la sublimit de l'exaltation
religieuse et lyrique: on ne reconnat point  ces traits un homme n
pour expliquer, persuader et prouver. La scolastique et la grossiret
du temps ont mouss ou rouill sa logique. L'imagination et
l'enthousiasme l'ont emport et enchan dans les mtaphores. Ainsi
gar ou gt, il n'a pu produire d'oeuvre parfaite: il n'a crit que
des pamphlets utiles, commands par l'intrt pratique et la haine
prsente, et de beaux morceaux isols, inspirs par la rencontre d'une
grande ide et par l'essor momentan du gnie. Pourtant, dans ces dbris
abandonns, l'homme apparat tout entier. L'esprit systmatique et
lyrique se peint dans le pamphlet comme dans le pome; la facult
d'embrasser des ensembles et d'en tre branl restes gale en Milton
dans ses deux carrires, et vous allez voir dans _le Paradis_ et dans le
_Comus_ ce que vous avez rencontr dans le _Trait de la Rforme_ et
dans les _Remarques sur l'Opposant_.

[Note 454: Voici les titres des principaux crits en prose de Milton:
_History of Reformation_, -- _the Reason of Church government urged
against prelacy_, -- _Animadversions upon the remonstrant_, --
_Doctrine and discipline of Divorce_, -- _Tetrachordon_, -- _Tractate
of Education_, -- _Areopagitica_, -- _Tenure of Kings and
Magistrates_, -- _Iconoclastes_, -- _History of Britain_, --
_Thesaurus lingu latin_, -- _History of Moscovy_, -- _de Logic
Arte_, etc.]

[Note 455: Professor triobolaris.]

[Note 456: Saumaise disait de la mort du roi: Horribilis nuntius
aures nostras atroci vulnere, sed magis mentes perculit.--Milton
rpond: Profecto nuntius iste horribilis aut gladium multo longiorem eo
quem strinxit Petrus habuerit oportet, aut aures ist auritissim
fuerint, quas tam longinquo vulnere perculerit.

--Oratorem tam insipidum et insulsum ut ne ex lacrymis quidem ejus mica
salis exiguissima possit exprimi.

Salmasius nova quadam metamorphosi salmacis factus est.]

[Note 457: Je transcris un de ces griefs et une de ces plaintes. Le
lecteur jugera par la grandeur des outrages de la grandeur des
ressentiments:

L'humble ptition du docteur Alexandre Leighton, prisonnier dans la
Flotte.

Il remontre humblement:

Que le 17 fvrier 1630 il fut apprhend, revenant du sermon, par un
mandat de la haute commission, et tran le long des rues avec des
haches et des btons jusqu' la prison de Londres.--Que le gelier de
Newgate, tant appel, lui mit les fers et l'emmena de haute force dans
un trou  chien, infect et tombant en ruine, plein de rats et de souris,
n'ayant de jour que par un petit grillage, le toit tant effondr, de
sorte que la pluie et la neige battaient sur lui; n'ayant point de lit,
ni de place pour faire du feu, hormis les ruines d'une vieille chemine
qui fumait: dans ce lamentable endroit, il fut enferm environ quinze
semaines, personne n'ayant permission de venir le voir, jusqu' ce
qu'enfin sa femme seule fut admise.--Que le quatrime jour aprs son
emprisonnement, le poursuivant, avec une grande multitude, vint dans sa
maison pour chercher des livres de jsuites, et traita sa femme d'une
faon si barbare et si inhumaine qu'il a honte de la raconter, qu'ils
dpouillrent toutes les chambres et toutes les personnes, portant un
pistolet sur la poitrine d'un enfant de cinq ans et le menaant de le
tuer s'il ne dcouvrait les livres....--Que pour lui il fut malade, et,
dans l'opinion de quatre mdecins, empoisonn, parce que tous ses
cheveux et sa peau tombrent.--Qu'au plus fort de cette maladie la
cruelle sentence fut prononce contre lui et excute le 26 novembre, o
il reut sur son dos nu trente-six coups d'une corde  trois brins, ses
mains tant lies  un poteau.--Qu'il fut debout prs de deux heures au
pilori par le froid et par la neige, puis marqu d'un fer rouge au
visage, le nez fendu et les oreilles coupes. Qu'aprs cela il fut
emmen par eau  la Flotte et enferm dans une chambre telle qu'il y fut
toujours malade et au bout de huit ans jet dans la prison commune. Il
avait soixante-douze ans.

(Neal, _History of the Puritans_, II, 19.)]

[Note 458: Rponse au _Portrait royal_, ouvrage attribu au roi, en
faveur du roi.]

[Note 459: The sour leaven of human traditions mixed in one
putrified mass with the poisonous dregs of hypocrisie in the heart of
Prelates that lie basking in the sunny warmth of wealth and promotion,
is the serpent's egg that will hatch an antechrist wheresoever, and
ingender the same monster as big or little as the lump is which breeds
him (p. 268).]

[Note 460: _Of Reformation in England._]

[Note 461: The loss of Cicero's works alone, or those of Livy could
not be repaired by all the fathers of the church. (_Areopagitica._)]

[Note 462: _The Doctrine and Discipline of Divorce._]

[Note 463: Dans son _Areopagitica_.]

[Note 464: What advantage is it to be a man, over it is to be a boy
at school, if we have only escaped the ferula, to come under the fescue
of an imprimatur? if serious and elaborate writings, as if they were no
more than the theme of a grammar-lad under his pedagogue, must not be
uttered without the cursory eyes of a temporizing and extemporizing
licenser? He who is not trusted with his own actions, his drift not
being known to be evil, and standing to the hazard of law and penalty,
has no great arguments to think himself reputed in the commonwealth
wherein he was born for other than a fool or a foreigner. When a man
writes to the world, he summons up all his reason and deliberation to
assist him; he searches, meditates, is industrious, and likely consults
and confers with his judicious friends; after all which done, he takes
himself to be informed in what he writes, as well as any that wrote
before him; if in this, the most consummate act of his fidelity and
ripeness, no years, no industry, no former proof of his abilities, can
bring him to that state of maturity, as not to be still mistrusted and
suspected, unless he carry all his considerate diligence, all his
midnight watchings, and expense of Palladian oil, to the hasty view of
an unleisured licenser, perhaps much his younger, perhaps far his
inferior in judgment, perhaps one who never knew the labour of
book-writing; and if he be not repulsed, or slighted, must appear in
print like a puny with his guardian, and his censor's hand on the back
of his title to be his bail and surety, that he is no idiot or seducer;
it cannot be but a dishonour and derogation to the author, to the book,
to the privilege and dignity of learning.]

[Note 465: Yet these are the men cryed out against for schismatick
and sectaries, as if while the temple of the Lord was building, some
cutting, some squaring the marble, others hewing the cedars, there
should be a sort of irrational men, who could not consider there must be
many schisms and many dissections made in the quarry and the timber, ere
the house of God can be built. And when every stone is laid artfully
together, it cannot be united in a continuity, it can be but contiguous
in this world; nay, rather, the perfection consists in this, that out of
many moderate varieties and brotherly dissimilitudes that are not vastly
disproportionnal, arises the goodly and graceful symmetry that commends
the whole pile and structure.]

[Note 466: Behold now this vast city, a city of refuge, the
mansionhouse, of liberty, encompassed and surrounded with his
protection; the shop of war has not there more anvils and hammers
waking, to fashion out the plates and instruments of armed justice in
defence of beleaguered Truth, than there be pens and heads there,
sitting by their studious lamps, musing, searching, revolving new
notions and ideas, wherewith to present with their homage and fealty the
approaching Reformation. What could a man require more from a nation so
pliant and so prone to seek after knowledge? What wants there to such a
towardly and pregnant soil, but wise and faithful labourers, to make a
knowing people, a nation of prophets, of sages, and of worthies?]

[Note 467: Methinks I see in my mind a noble and puissant nation
rousing herself like a strong man after sleep, and shaking her
invincible locks; methinks I see her as an eagle mewing her mighty
youth, and kindling her undazzled eyes at the full midday beam; purging
and unscaling her long-abused sight at the fountain itself of heavenly
radiance; while the whole noise of timorous and flocking birds, with
those also that love the twilight, flutter about, amazed at what she
means, and in their envious gabble would prognosticate a year of sects
and schisms.]

[Note 468: Le mot anglais est plus vrai et plus frappant: _peasantly
regard_.]

[Note 469: If in less noble and almost mechanick arts he is not
esteemed to deserve the name of a compleat architect, an excellent
painter, or the like, that bears not a generous mind above the peasantly
regard of wages and hire, much more must we think him a most imperfect
and incompleat Divine, who is so far from being a contemner of filthy
lucre, that his whole Divinity is moulded and bred up in the beggarly
and brutish hopes of a fat prebendary, deanery, or bishoprick.]

[Note 470: In this manner the Prelats coming from a mean and
plebeian life, on a sudden, to be lords of stately palaces, rich
furniture, delicious fare, and princely attendance, thought the plain
and home-spun verity of Christ's gospel unfit any longer to hold their
Lordship's acquaintance, unless the poor thread-bare matron were put
into better clothes; her chast and modest veil surrounded with celestial
beams, they overlaid with wanton tresses, and in a flaring attire
bespeckled her with all the gaudy allurements of a whore.]

[Note 471: What greater debasement can there be to Royal dignity,
whose towering and stedfast heights rest upon the immovable foundations
of justice and heroic virtue, than to chain it, in a dependance of
subsisting or ruining, to the painted battlements and gaudy rottenness
of prelatry, which wants but one puff of the king to blow them down like
a paste-board house built of _court cards_.

C'est au commencement de la guerre civile que Milton crivait cela: il
n'tait pas encore rpublicain.]

[Note 472:.... As if they could make God earthly and fleshy, because
they could not make themselves heavenly and spiritual, they began to
draw down all the divine intercourse betwixt God and the soul, yea the
very shape of God himself, into an exterior and bodily form.... They
hallowed it, they fumed it, they sprinkled it, they bedecked it, not in
robes of pure innocence, but of pure linnen, with other deformed and
fantastick dresses, in palls and mitres, and guegaws fetched from
Aaron's old wardrobe, or the Flamin's vestry. Then was the priest set to
con his motions and his postures, his Liturgies and his Lurries, till
the soul by these means of overbodying herself, given up justly to
fleshy delights, bated her wing apace downward; and finding the ease she
had from her visible and sensuous collegue the body, in performance of
religious duties, her pinions now broken and flagging, shifted off from
herself the labour of high-soaring any more, forgot her heavenly flight,
and left the dull and drailing carcase to plod on the old road, and
drudging trade of outward conformity. (_Of Reformation in England._)]

[Note 473: I cannot praise a fugitive and cloistered, unexercised
and unbreathed virtue, that never sallies out and sees her adversary,
but slinks out of the race where that immortal garland is to be run for,
not without dust and heat. (P. 429.)]

[Note 474: He never left baiting and goring the successor of his
best Lord Constantine by his barking curses and excommunications. (P.
264.)]

[Note 475: No envious Juno sat cross-legged over the nativity of any
man's intellectual offspring. (P. 427.)]

[Note 476: Whatsoever either time or the heedless hand of blind
chance has drawn down to this present in her huge drag-net, whether fish
or sea-weed, shells, or shrubs, unpick'd, unchosen, those are the
Fathers. (_On Prelatical Episcopacy._)]

[Note 477: For books are not absolutely dead things, but do contain
a potency of life in them, to be as active as that soul whose progeny
they are; nay, they do preserve, as in a vial, the purest efficacy and
extraction of that living intellect that bred them. I know they are as
lively, and as vigorously productive, as those fabulous dragon's teeth;
and being sown up and down, may chance to spring up armed men. And yet,
on the other hand, unless wariness be used, as good almost kill a man as
kill a good book: who kills a man kills a reasonable creature, God's
image; but he who destroys a good book, kills reason itself, kills the
image of God, as it were, in the eye. Many a man lives a burden to the
earth; but a good book is the precious life-blood of a master-spirit,
embalmed and treasured up on purpose to a life beyond life. 'Tis true no
age can restore a life, whereof perhaps there is no great loss; and
revolutions of ages do not oft recover the loss of a rejected truth, for
the want of which whole nations fare the worse. We should be wary,
therefore, what persecution we raise against the living labours of
public men, how we spill that seasoned life of man, preserved and stored
up in books; since we see a kind of homicide may be thus committed,
sometimes a kind of martyrdom; and if it extend to the whole impression,
a kind of massacre, whereof the execution ends not in the slaying of an
elemental life, but strikes at the ethereal and soft essence, the breath
of reason itself, slays an immortality rather than a life.]

[Note 478: The Council of Trent and the Spanish Inquisition
engendering together brought forth or perfected those catalogues, and
expurging Indexes that rake through the entrails of many an old good
author with a violation worse than any that could be offered to his
tomb. (P. 426.)]

[Note 479: A man may be an heretic in the truth if he believes
things only because his pastor says so.... The very truth he holds
becomes his heresie.... A wealthy man addicted to his pleasure and to
his profits, finds religion to be a traffic so entangled and of so many
piddling accounts, that of all mysteries he cannot skill to keep a stock
going upon his trade.... What does he therefore, but resolves to give
over toyling and to find himself out some factor to whose care and
credit he may commit the whole managing of his religious affairs? Some
Divine of note, and estimation that must be. To him he adheres, resigns
the whole warehouse of his religion, with all the locks and keys, in his
custody; and indeed makes the person of this man his religion. So that a
man may say his religion is now no more within himself, but is become a
dividual moveable, and goes and comes near him, according as that good
man frequents the house. He entertains him, gives him gifts, feasts him,
lodges him; his religion comes home at night, prays, is liberally supt,
and sumptuously laid to sleep; rises, is saluted, and, after the
malmsey, or some well-spiced beverage, and better breakfasted, his
religion walks abroad at night, and leaves his kind entertainer in the
shop trading all day without his religion.]

[Note 480: Quand il est simplement comique, il arrive comme Swift et
Hogarth  la bizarrerie rude et drolatique: A bishop's foot that has
all his toes (maugre the gout) and a linen sock over it, is the aptest
emblem of the prelat himself; who being a pluralist may, under one
surplice, hide four benefices, besides that great metropolitan toe.]

[Note 481: The table of communion now become a table of separation,
stands like an exalted platform upon the brow of the quire, fortified
with a bulwark and barricado, to keep off the profane touch of the
laics, whilst the obscene and surfeited priest scruples not to paw and
mammock the sacramental bread, as familiar as his tavern bisket.]

[Note 482: They shall be thrown eternally into the darkest and
deepest gulf of hell, where, under the despiteful controul, the trample
and spurn of all the other damned, that in the anguish of their torture
shall have no other ease than to exercice a raving and bestial tyranny
over them as their slaves and negroes, they shall remain in that plight
for ever the basest, the lowermost, the most dejected, most underfoot,
and down-trodded vassals of perdition.]

[Note 483: When I recall to mind, at last, after so many dark ages,
wherein the huge overshadowing train of Error had almost swept all the
stars out of the firmament of the church; how the bright and blissful
Reformation, by Divine power, strook through the black and settled night
of ignorance and Anti-Christian tyranny, methinks a sovereign and
reviving joy must needs rush into the bosom of him that reads or hears,
and the sweet odour of the returning Gospel imbathe his soul with the
fragrancy of heaven.]

[Note 484: Thou, therefore, that sitst in light and glory
inapprochable, Parent of Angels and Men! Next, Thee I implore,
Omnipotent King, redeemer of that lost remnant whose nature Thou didst
assume, ineffable and everlasting Love! and Thou, the third substance of
Divine infinitude, illuminating Spirit; the joy and solace of created
thing! look upon this Thy poor and almost spent, and expiring Church....
O let them not bring about their damned designs,... to reinvolve us in
that pitchy cloud of infernal darkness, where we shall never more see
the sun of Thy truth again, never hope for the cheerful dawn, never more
hear the bird of the morning sing....]

[Note 485: O Thou the ever-begotten light, and perfect image of thy
Father,... who is there that cannot trace Thee now in Thy beamy walke
through the midst of Thy sanctuary, amidst those golden candlesticks,
which have long suffered a dimness among us, through the violence of
those that had seized them, and were more taken with the mention of
their gold than of their starry light? Come, therefore, O Thou that hast
the seven starres in Thy right hand, appoint Thy chosen priests,
according to their orders and courses of old, to minister before Thee,
and duely to dresse and poure out the consecrated oil into Thy holy and
everburning lamps. Thou hast sent out the spirit of prayer upon Thy
servants over all the land to this effect, and stirred up their vowes as
the sound of many waters about Thy throne.... O perfect and accomplish
Thy glorious acts.... Come forth out of Thy royal chambers, O Prince of
all the kings of the Earth; put ou the visible robes of Thy imperial
majesty; take up that unlimited scepter which Thy Almighty Father hath
bequeathed Thee; for now the voice of Thy bride calls Thee, and all
creatures sigh to be renewed.]


VI

Il m'a avou, crit Dryden, que Spenser avait t son modle[486]. En
effet, par la puret, et l'lvation de la morale, par l'abondance et la
liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle
ordonnance classique, tous deux taient frres. Mais il avait encore
d'autres matres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson,
Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrire
elle la posie italienne, l'antiquit latine, la belle littrature
grecque, et toutes les sources d'o la Renaissance anglaise avait
jailli. Il continuait le grand courant, mais  sa manire. Il prenait
leur mythologie, leurs allgories, parfois leurs concetti[487], et
retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature
vivante, leur inpuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en
mme temps il transformait leur diction et employait la posie  un
nouvel usage. Il crivait, non par impulsion, et sous le seul contact
des choses, mais en lettr, en humaniste, savamment, avec l'aide des
livres, apercevant les objets autant  travers les crits prcdents
qu'en eux-mmes, ajoutant  ses images les images des autres, reprenant
et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et
multiplie les bosselures et les orfvreries entrelaces dj sur un
diadme par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style
composite et clatant, moins naturel que celui de ses prcurseurs, moins
propre aux effusions, moins voisin de l vive sensation prime-sautire,
mais plus solide, plus rgulier, plus capable de concentrer en une large
nappe de clart tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il
assemblait comme Eschyle des mots de six coudes, empanachs et
habills de robes de pourpre, et les faisait marcher comme un cortge
royal devant son ide pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les
belles nymphes, roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux
robes de fleurs[488], et le soir, encapuchonn de gris, qui, semblable
 un triste plerin sous sa robe monastique, se lve derrire les roues
fuyantes du soleil,--les les  la ceinture de vagues, qui, comme de
riches diamants bigarrs, parsment la poitrine nue de l'abme,--les
brlants sraphins aux blouissantes ranges dressant vers le ciel leurs
angliques trompettes tonnantes[489]. Il amoncelait en buissons touffus
les fleurs parses chez les autres potes[490], la primevre htive qui
meurt dlaisse, l'hyacinthe aigrete, le ple jasmin, la pense
bigarre de jais, l'oeillet blanc, l'ardente violette, la rose musque,
le chvrefeuille  la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui
penche sa tte pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie
mlancolique[491]. Il les appelait autour du tombeau de son ami, et
disait  l'amarante d'y verser toute sa beaut, aux narcisses de
remplir leurs coupes de pleurs. Il parlait aux creuses valles o de
doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents foltres,
dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brlant pargne le frais
giron. Il leur disait d'empourprer tout le sol de fleurs printanires,
de jeter sur cette tombe tous les maux de leurs yeux rayonnants qui sur
le gazon vert boivent les roses parfumes. Tout jeune encore et au
sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose;
il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante,
des priodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne
considrait point les objets face  face, et de plain-pied, en mortel,
mais de haut comme ces archanges de Goethe[492] qui embrassent d'un coup
d'oeil l'Ocan entier heurt contre ses ctes, et la terre qui roule
enveloppe dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'tait point la
vie qu'il sentait, comme les matres de la Renaissance, mais la
_grandeur_,  la faon d'Eschyle et des prophtes hbreux[493], esprits
virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les
motions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont tal comme lui
la pompe et la majest sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment,
ce n'tait pas assez des images, et de la posie qui ne s'adresse qu'aux
yeux; il fallait encore des sons, et cette posie plus intime qui,
purge de reprsentations corporelles, va toucher l'me: il tait
musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mlope et la
gravit d'une dclamation; et lui-mme semblait peindre son art en ces
vers incomparables qui se dveloppent comme l'harmonie solennelle d'un
motet:

     Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]--a
     enchan les sens des mortels, j'coute--l'harmonie des
     sirnes clestes--qui, assises sur les neuf sphres
     enroules,--chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de
     la vie,--et font tourner les fuseaux de diamant--o
     s'enroule la destine des dieux et des hommes.--Telle est la
     douce contrainte de l'harmonie sacre--pour charmer les
     filles de la Ncessit,--pour maintenir la Nature
     chancelante dans sa loi,--et pour conduire la danse mesure
     de ce bas monde--aux accents clestes que nul ne peut
     entendre,--nul form de terre humaine; tant que son oreille
     grossire n'est point purifie[495].

En mme temps que le style, les sujets se trouvaient changs; il
resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du pote, et
consacrait ses penses comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus
tard, qui connat la vraie nature de la posie, dcouvre bientt
quelles mprisables cratures sont les rimeurs vulgaires, et quel
religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la
posie dans les choses divines et humaines.... Elle est un don inspir
de Dieu, rarement accord, et cependant accord  quelques-uns dans
chaque nation, pouvoir plac  ct de la chaire, pour planter et
nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honntet
publique, pour apaiser les troubles de l'me et remettre l'quilibre
dans les motions, pour clbrer en hautes et glorieuses hymnes le
trne et le cortge de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les
victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les
triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour
la foi contre les ennemis du Christ[496]. En effet, ds l'abord, 
l'cole de Saint-Paul et  Cambridge, il avait paraphras des psaumes,
puis compos des odes pour la Nativit, la Circoncision et la Passion.
Bientt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur
la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, 
propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisime anne,
printemps tardif qui n'a point encore montr de boutons ni de fleurs.
Enfin le voici  la campagne chez son pre, et les attentes, les
rveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son
coeur, comme en un jour d't un parfum matinal. Mais quelle distance
entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude
adolescence, le voluptueux _Adonis_ de Shakspeare! Il se promne,
regarde, coute,  cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies
potiques de l'me. Entendre l'alouette qui prend son essor et de son
chant veille la nuit morne jusqu' ce que se lve l'aube tachete; le
laboureur qui siffle sur son sillon; la laitire qui chante de tout son
coeur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubpine;
voir les danses et les gaiets de mai au village; contempler les
pompeuses processions et le bourdonnement affair de la foule dans les
cits garnies de tours; surtout s'abandonner  la mlodie, aux
enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font
passer devant nous dans une lumire d'or, voil tout[497]; et aussitt,
comme s'il tait all trop loin, pour contrebalancer cet loge des joies
sensibles, il appelle  lui la Mlancolie[498], la nonne pensive,
pieuse et pure, enveloppe dans sa robe sombre, aux plis majestueusement
tals, qui, d'un pas gal, avec une contenance contemplative, s'avance,
les yeux sur le ciel qui lui rpond, et son me dans les yeux. Avec
elle il erre parmi les graves penses et les graves spectacles qui
rappellent l'homme  sa condition, et le prparent  ses devoirs, tantt
parmi les hautes colonnades d'arbres sculaires dont les dmes
entretiennent sous leur abri le silence et le crpuscule, tantt dans
ces ples clotres studieux, o, sous les arches massives, les vitraux,
les riches rosaces histories jettent une obscure clart religieuse,
tantt enfin dans le recueillement du cabinet d'tude, o chante le
grillon, o luit la lampe laborieuse, o l'esprit, seul  seul avec les
nobles esprits des temps passs, voque Platon pour apprendre de lui
quels mondes, quelles vastes rgions possdent l'me immortelle, aprs
qu'elle a quitt sa maison de chair et le petit coin o nous
gisons[499]. Il tait rempli de cette haute philosophie. Quelle que ft
la langue o il crivt, anglaise, italienne ou latine, quel que ft le
genre qu'il toucht, sonnets, hymnes, stances, tragdies ou popes, il
y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la pit, la
gnrosit, la force hroque. Ce n'tait point par scrupule, mais par
nature; son besoin et sa facult dominante le portaient aux conceptions
nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de
crer, comme Swift celle de dtruire, comme Byron celle de combattre,
comme Spenser celle de rver. Mme en des pomes dcoratifs qu'on
n'employait que pour taler des costumes et dployer des feries, dans
des _Masques_ comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractre
propre. C'taient des amusements de chteau; il en faisait des
enseignements de magnanimit et de constance: l'un d'eux, le _Comus_,
largement dvelopp, avec une originalit entire et une lvation de
style extraordinaire, est peut-tre son chef-d'oeuvre, et n'est que
l'loge de la vertu.

Ici du premier lan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au
milieu des bois sauvages, prononce cette ode:

     Devant le seuil toil du palais de Jupiter--est ma demeure,
     parmi ces formes immortelles,--esprits thrs, qui vivent
     lumineux--dans des sphres sereines d'air paisible et
     pur,--au-dessus de la fume et du tumulte de ce coin
     obscur--que les hommes appellent la terre, table vile--o,
     encombrs et confins dans leurs basses penses,--ils
     luttent pour conserver une frle et fivreuse vie,--oubliant
     la couronne que la vertu donne,--aprs les vicissitudes
     mortelles,  ses vrais serviteurs,--au milieu des dieux
     trnant sur leurs siges sacrs[500].

De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est
un opra antique, compos, comme le _Promthe_, d'hymnes solennelles.
Le spectateur est transport hors du monde rel. Ce ne sont point des
hommes qu'il coute, mais des sentiments. Il assiste  un concert comme
dans Shakspeare; le _Comus_ continue _le Songe d'une nuit d't_, comme
un choeur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et
douloureuse des instruments.

Dans les sentiers embrouills de cette fort sourcilleuse, o l'ombre
frissonnante menace les pas du voyageur perdu, erre une noble dame,
spare de ses deux frres, trouble par les cris sauvages et par la
turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. L-bas, le fils de
Circ l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches
parmi les clameurs des hommes changs en brutes; c'est l'heure[NM] o les
lacs et les mers avec leurs troupeaux cailleux mnent autour de la lune
leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes
brunies sautillent les prestes fes et les nains ptulants. Elle
s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent
l-haut sous la clart ple, elle aperoit l'Esprance aux blanches
mains, la Foi aux regards purs et la Chastet, gardiennes mystrieuses
et clestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.

      soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Esprance aux
     blanches mains,--ange, qui voles au-dessus de ma tte, ceint
     de tes ailes d'or,--et toi, Chastet sainte, forme sans
     tache,--je vous vois clairement, et maintenant je crois--que
     lui, le Bien suprme, qui ne souffre les tres mauvais--que
     pour faire d'eux les serviles ministres de sa
     vengeance,--enverrait un ange lumineux, s'il le
     fallait--pour garder ma vie et mon honneur contre tout
     assaut.--Me tromp-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage--a
     tourn sa bordure d'argent sur la nuit?--Je ne me trompe
     pas, un noir nuage--a tourn sa bordure d'argent sur la
     nuit,--et jette une lueur entre l'ombre touffue des
     feuilles[501].

Elle appelle ses frres; le doux et solennel accent de sa voix vibrante
s'lve comme une vapeur de riches parfums distills, et glisse sur
l'air dans la nuit, au-dessus des valles brodes de violettes
jusqu'au Dieu dbauch qu'elle transporte d'amour. Il accourt dguis en
prtre:

     Se peut-il qu'un mlange mortel d'argile terrestre--exhale
     l'enchantement divin de pareils accents?--Srement quelque
     chose de divin habite dans cette poitrine.--Comme ils
     flottaient doucement sur les ailes--du silence,  travers la
     vote vide de la nuit!...--Souvent j'ai entendu ma mre
     Circ avec les trois sirnes--au milieu des naades aux
     robes de fleurs,--cueillant leurs herbes puissantes et leurs
     poisons mortels,--emporter par leurs chants l'me
     captive--dans le bienheureux lyse; Scylla pleurait,--les
     vagues aboyantes se taisaient attentives,--et la cruelle
     Charybde murmurait un doux applaudissement....--Mais un
     ravissement si sacr et si profond,--une telle volupt de
     bonheur sans ivresse,--je ne l'ai jamais ressentie[502].

Ce sont dj les chants clestes. Milton les dcrit, et tout  la fois,
il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son matre, que les
mlodies vertueuses enseignent la vertu.

Le fils de Circ a emmen la noble dame trompe, et l'assied immobile
dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle
rsiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation
hroque, pour fltrir l'offre du tentateur.

     Quand la dbauche,--par des regards impurs, des gestes
     immodestes et un langage souill,--mais surtout par l'acte
     ignoble et prodigue du pch,--laisse entrer l'infamie au
     plus profond de l'homme,--l'me cadavreuse s'infecte par
     contagion,--ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu' ce
     qu'elle perde entirement--le divin caractre de son premier
     tre.--Telles sont les lourdes et humides ombres
     funbres--que l'on voit souvent sous les votes des
     charniers et dans les spulcres,--attardes et assises
     auprs d'une tombe nouvelle,--comme par regret de quitter le
     corps qu'elles aimaient[503].

Confondu, il s'arrte, et au mme instant les frres conduits par
l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'pe nue. Il fuit, emportant sa
baguette magique. Pour dlivrer la dame enchante, on appelle Sabrina,
la naade bienfaisante, qui, assise sous la froide vague cristalline,
noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre. Elle
s'lve lgrement de son lit de corail, et son char de turquoise et
d'meraude la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides
et les roseaux. Touche par cette main froide et chaste, la dame sort
du sige maudit qui la tenait enchane; les frres avec la soeur
rgnent paisiblement dans le palais de leur pre, et l'Esprit qui a tout
conduit prononce cette ode o la posie conduit  la philosophie, o la
voluptueuse lumire d'une lgende orientale vient baigner l'lyse des
sages, o toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour
ajouter une sduction  la vertu:

     Je revole maintenant vers l'Ocan--et les climats heureux qui
     s'tendent--l o le jour ne ferme jamais les yeux,--l-haut,
     dans les larges champs du ciel.--L je respire l'air limpide--au
     milieu des riches jardins--d'Hesprus et de ses trois filles--qui
     chantent autour de l'arbre d'or.--Parmi les ombrages frissonnants
     et les bois,--foltre le Printemps joyeux et par;--les Grces et
     les Heures au sein rose--apportent ici toutes leurs
     largesses;--l't immortel y habite,--et les vents d'ouest, de
     leur aile parfume,--jettent le long des alles de cdres--la
     senteur odorante du nard et de la myrrhe.--L Iris de son arc
     humide--arrose les rives embaumes o germent--des fleurs de
     teintes plus mles--que n'en peut montrer son charpe
     brode,--et humecte d'une rose lysenne--les lits d'hyacinthes
     et de roses o souvent repose le jeune Adonis--guri de sa
     profonde blessure--dans un doux sommeil, pendant qu'
     terre--reste assise et triste la reine assyrienne.--Bien
     au-dessus d'eux, dans une lumire rayonnante,--le divin Amour,
     son glorieux fils, s'lve--tenant sa chre Psych ravie en une
     douce extase.--Mortels qui voulez me suivre,--aimez la vertu,
     elle seule est libre,--elle seule peut vous apprendre 
     monter--plus haut que l'harmonie des sphres.--Ou si la vertu
     tait faible,--le ciel lui-mme s'inclinerait pour l'aider[504].

Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions
charges, hritage de la Renaissance, une dispute philosophique, oeuvre
du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout
s'effaait devant le spectacle de la Renaissance riante, transforme par
la philosophie austre, et du sublime ador sur un autel de fleurs.

Ce fut l, je crois, son dernier pome profane. Dj, dans celui qui
suit, Lycidas, en clbrant,  la faon de Virgile, la mort d'un ami
bien-aim[505], il laisse percer les colres et les proccupations
puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des
vques, et parle dj du glaive  deux mains qui attend  la porte
prt  frapper un coup pour ne frapper qu'un coup. Ds son retour
d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la
posie s'arrte. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux
vient rompre ce long silence; tantt pour louer les chefs puritains,
Cromwell, Vane, Fairfax, tantt pour honorer la mort d'une pieuse amie,
ou la vie d'une vertueuse jeune dame; une fois pour demander  Dieu
la vengeance de ses saints gorgs, des malheureux protestants du
Pimont, dont les os gisent pars sur les froids versants des Alpes;
une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage,
sa sainte bien-aime, qui lui est apparue en songe comme Alceste
ramene du tombeau, avec un long vtement blanc, pur comme son me:
loyales amitis, douleurs acceptes ou domptes, aspirations gnreuses
ou stoques, que les revers ne firent qu'purer. L'ge est venu; exclu
du pouvoir, de l'action, mme de l'esprance, il revient aux grands
rves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de
ce bas monde, parce que ce qui est rel est petit et que ce qui est
familier parat plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'
l'extrmit de l'antiquit sacre, comme il a recul ses anciens
personnages jusqu' l'extrmit de l'antiquit fabuleuse, parce que la
distance ajoute  leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer
cesse de les avilir. Tout  l'heure apparaissaient les tres
fantastiques, la Joie fille du Zphir et de l'Aurore, la Mlancolie
fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circ, Comus, couronn de
lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse.
Maintenant Samson, le contempteur des gants, l'lu du Dieu fort,
l'exterminateur des idoltres, Satan et ses pairs, le Christ et ses
anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et
l'loignement frustrant nos mains curieuses prservera notre admiration
et leur majest. Montons plus loin et plus haut,  l'origine des
choses, parmi les tres ternels, jusqu'aux commencements de la pense
et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu o les
sentiments et les tres, levs au-dessus de la porte de l'homme,
chappent  son jugement et  sa critique pour commander sa vnration
et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels dploie les
actions de ces vagues figures, nous prouverons la mme motion que dans
une cathdrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et
qu' travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent
les formes colossales des piliers.

Mais si le coeur est rest le mme, le gnie s'est transform. La
virilit a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue
moindre, et la svrit plus grande. Dix-sept annes de combats et de
malheurs ont enfonc cette me dans les ides religieuses. La mythologie
a fait place  la thologie; l'habitude de la dissertation a fini par
abaisser l'essor lyrique; l'rudition accrue a fini par surcharger le
gnie original. Le pote ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou
harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite
la tragdie ou l'pope antique. Il rencontre dans _Samson_ une tragdie
froide et haute, dans _le Paradis regagn_ une pope froide et noble,
et compose un pome imparfait et sublime, le _Paradis perdu_.

Plt  Dieu qu'il et pu l'crire, comme il l'essaya, en faon de
drame, ou mieux, comme le _Promthe_ d'Eschyle, en forme d'opra
lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous rsistez, vous
dtruisez votre oeuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble dform, le
hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scne le
surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous
avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le
rvle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand
Spenser crit, il rve. Nous coutons les concerts bienheureux de sa
musique arienne, et le cortge changeant de ses apparitions
fantastiques se droule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et
blouis. Quand Dante crit, il est hallucin, et ses cris d'angoisse,
ses ravissements, l'incohrente succession de ses fantmes infernaux ou
mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il
dcrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de
l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de
Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et
comme il fait toute votre oeuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous
jugeons que vous avez accept une tradition, que vous l'ornez de
fictions rflchies, que vous tes un prdicateur, non un prophte, un
dcorateur, non un pote. Nous dcouvrons que vous chantez Dieu comme le
vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement
spontan. Changez de style, ou plutt, si vous le pouvez, changez
d'motion. Tchez de retrouver en vous-mme l'antique exaltation des
psalmistes et des aptres, de recrer la divine lgende, de ressentir
l'branlement sublime par lequel l'esprit inspir et dsorganis
aperoit Dieu; au mme instant, le grand vers lyrique roulera charg de
magnificences; ainsi troubls, nous n'examinerons point si c'est Adam ou
le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient rels et
construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de
leurs actions puriles ou tranges; nous serons jets hors de
nous-mmes, nous participerons  votre draison cratrice; nous serons
entrans par le flot des images tmraires ou soulevs par
l'entassement des mtaphores gigantesques; nous serons troubls comme
Eschyle, lorsque son Promthe foudroy entend l'universel concert des
fleuves, des mers, des forts et des cratures qui le pleurent, comme
David devant Jhovah, qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau,
pour qui les ges sont une herbe fleurie le matin et sche le soir.

Mais le sicle de l'inspiration mtaphysique, coul depuis longtemps,
n'avait point reparu encore. Bien loin dans le pass disparaissait
Dante; bien loin dans l'avenir s'enfonait Goethe. On n'apercevait point
encore le Faust panthiste et la vague Nature qui engloutit les tres
changeants dans son sein profond; on n'apercevait plus le paradis
mystique et l'immortel Amour dont la lumire idale baigne les mes
rachetes. Le protestantisme n'avait ni altr ni renouvel la nature
divine; conservateur du symbole accept et de l'ancienne lgende, il
n'avait transform que la discipline ecclsiastique et le dogme de la
grce. Il n'avait appel le chrtien qu'au salut personnel et  la
libert laque. Il n'avait que refondu l'homme, il n'avait point recr
Dieu. Ce n'tait point une pope divine qu'il pouvait produire, mais
une pope humaine. Ce n'tait point les combats et les oeuvres du
Seigneur qu'il pouvait chanter, mais les tentations et le salut de
l'me. Au temps du Christ jaillissaient les pomes cosmogoniques; au
temps de Milton jaillissaient les confessions psychologiques. Au temps
du Christ, chaque imagination produisait une hirarchie d'tres
surnaturels et une histoire du monde; au temps de Milton, chaque coeur
racontait la suite de ses tressaillements et l'histoire de la grce.
L'rudition et la rflexion jetrent Milton dans un pome mtaphysique
qui n'tait point de son sicle, pendant que l'inspiration et
l'ignorance rvlaient  Bunyan le rcit psychologique qui convenait 
son sicle, et le gnie du grand homme se trouva plus faible que la
navet du chaudronnier.

C'est que son pome, ayant supprim l'illusion lyrique, laisse entrer
l'examen critique. Libres d'enthousiasme, nous jugeons ses personnages;
nous exigeons qu'ils soient vivants, rels, complets, d'accord avec
eux-mmes, comme ceux d'un roman ou d'un drame. N'coutant plus des
odes, nous voulons voir des objets et des mes: nous demandons qu've et
Adam agissent et sentent conformment  leur nature primitive, que
Dieu, Satan et le Messie agissent et sentent conformment  leur nature
surhumaine.  cette tche, Shakspeare suffirait  peine; Milton,
logicien et raisonneur, y succombe. Il fait des discours corrects,
solennels, et ne fait rien de plus; ses personnages sont des harangues,
et dans leurs sentiments on ne trouve que des monceaux de purilits et
de contradictions.

ve et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l've et
l'Adam de Raphal, imits par Milton, disent les biographes, superbes
enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumire, immobiles et
occups devant les grands paysages, l'oeil luisant et vague, sans plus
de pense que le taureau ou la cavale couchs sur l'herbe auprs d'eux.
J'coute, et j'entends un mnage anglais, deux raisonneurs du temps, le
colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des
gens si cultivs auraient invent avant toute chose les culottes et la
pudeur. Quels dialogues! Des dissertations acheves par des
gracieusets, des sermons rciproques termins par des rvrences.
Quelles rvrences! Des compliments philosophiques et des sourires
moraux. Je cdai, dit ve, et depuis ce temps-l je sens combien la
beaut est surpasse par la grce virile et par la sagesse, qui seule
est vritablement belle! Cher et savant pote, vous eussiez t
satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne colire, vous et
dbit en manire de conclusion cette solide maxime thorique. Elles
vous l'ont dbite; voici une scne de votre mnage: Ainsi parla la
mre du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal
non repouss, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant  demi
notre premier pre; lui, ravi de sa beaut et de ses charmes soumis,
sourit avec un amour digne, et presse sa lvre matronale d'un pur
baiser[506]. Cet Adam a pass par l'Angleterre avant d'entrer dans le
paradis terrestre. Il y a appris la _respectability_ et il y a tudi la
tirade morale. coutons cet homme qui n'a pas encore got  l'arbre de
la science. Un bachelier, dans son discours de rception, ne
prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de
sentences vides. Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les
cratures retires  prsent dans le sommeil nous avertissent d'aller
prendre un repos pareil, puisque Dieu a tabli pour les hommes le retour
alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que
la rose opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur,
abaisse maintenant nos paupires. Les autres cratures, tout le long du
jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme
a son travail journalier de corps et de pense, institu d'en haut, qui
dclare sa dignit et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que
les autres tres vaguent inoccups sans que Dieu leur demande aucun
compte de leurs actions[507]. Trs-utile et trs-excellente exhortation
puritaine! Voil de la vertu et de la morale anglaises, et chaque
famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible  ses enfants. Adam
est le vrai chef de famille, lecteur, dput  la chambre des communes,
ancien tudiant d'Oxford, consult au besoin par sa femme, et lui
versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a
besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rve, et
Adam, en bonnet carr, lui administre cette docte potion
psychologique[508]: Sache que dans l'me il y a beaucoup de facults
infrieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi
celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les
choses extrieures que les sens reprsentent, elle cre des formes
ariennes que la Raison assemble ou spare, et dont elle compose tout ce
que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui
tche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces
formes, elle ne produit souvent qu'une oeuvre incohrente,
principalement en songe, par un mlange bizarre de paroles et d'actions
prsentes ou passes[509].--Il y a de quoi rendormir la pauvre ve. Son
mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrdit: Ne sois pas
triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme
sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrire lui. On
reconnat l'poux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain
arrive un ange en visite. Adam dit  ve d'aller  la provision[510]:
elle discute un instant le menu en bonne mnagre, un peu fire de son
potager. Il confessera que sur la terre Dieu a rpandu ses largesses
autant que dans le ciel[511]. Voyez ce joli zle d'une lady
hospitalire. Elle part avec des regards empresss, en toute hte.
Comment faire le choix le plus dlicat? Avec quel ordre industrieux,
pour viter la confusion des gots, pour ne pas les mal assortir, pour
qu'une saveur suive une saveur releve par le plus heureux contraste?
Elle fabrique du vin doux, du poir, des crmes, rpand des fleurs et
des feuilles sous la table. La bonne mnagre! Et comme elle gagnera des
voix parmi les squires de campagne, quand Adam se prsentera pour le
Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. Il va au-devant de
l'ange sans autre cortge que ses propres perfections, portant en
lui-mme toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des
princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs
valets chamarrs d'or[512]. Le pome pique se trouve chang en un
pome politique, et nous venons d'couter une pigramme contre le
pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets
tant crus, il n'y a point de danger que le dner refroidisse. L'ange,
quoique thr, mange comme un fermier du Lincolnshire, non pas en
apparence, ni en fume, selon la vulgaire glose des thologiens, mais
avec la vive hte d'une faim relle et une chaleur concoctive pour
assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisment  travers sa
substance spirituelle[513].  table, ve coute les histoires de
l'ange, puis discrtement elle s'en va au dessert, quand on va parler
politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple  reconnatre
sur le visage de leur mari quand il va aborder d'abstruses penses
studieuses. Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux
explications d'un tranger, prfre les explications de son mari.
Cependant Adam coute un petit cours d'astronomie: il finit par
conclure, en Anglais pratique, que la premire sagesse est de
connatre les objets qui nous environnent dans la vie journalire, que
le reste est fume vide, pure extravagance, et nous rend, dans les
choses qui nous importent le plus, inexpriments, inhabiles et toujours
incertains[514].

L'ange parti, ve, mcontente de son jardin, veut y faire des rformes,
et propose  son mari d'y travailler, elle d'un ct, lui d'un autre.
ve, dit-il avec un sourire d'approbation, rien ne pare mieux une femme
que de songer aux biens de la maison, et de pousser son mari  un bon
travail[515]. Mais il craint pour elle, et voudrait la garder  son
ct. Elle se mutine avec une petite pique de vanit fire, comme une
jeune miss qu'on ne voudrait pas laisser sortir seule. Elle l'emporte,
part et mange la pomme. C'est  ce moment que les discours interminables
fondent sur le lecteur, aussi nombreux et aussi froids que des douches
de pluie en hiver. Les harangues du Parlement _purg_ par Cromwell ne
sont gure plus lourdes. Le serpent sduit ve par une collection
d'enthymmes dignes du scrupuleux Chillingworth, et l-dessus la fume
syllogistique monte dans cette pauvre tte. La dfense de Dieu, se
dit-elle, recommande encore ce fruit, puisqu'elle infre le bien qu'il
communique et notre besoin; car un bien inconnu certes n'est pas
possd, ou s'il est possd et encore inconnu, c'est comme s'il n'tait
point possd du tout. _De telles prohibitions ne lient point_[516].
ve sort d'Oxford, elle a appris la loi dans les auberges du Temple, et
porte, aussi bien que son mari, le bonnet de docteur.

Le flot des dissertations ne s'arrte pas; du paradis, il monte dans
l'empyre: ni le ciel ni la terre, ni l'enfer lui-mme ne suffiront  le
rprimer.

De tous les personnages que l'homme puisse mettre en scne, Dieu est le
plus beau. Les cosmogonies des peuples sont de sublimes pomes, et le
gnie des artistes n'atteint son comble que lorsqu'il est soutenu par de
telles conceptions. Les pomes sacrs des Hindous, les prophties de la
Bible, l'Edda, l'Olympe d'Hsiode et d'Homre, les visions de Dante sont
des fleurs rayonnantes o brille concentre une civilisation entire, et
toute motion disparat devant la sensation foudroyante par laquelle
elles ont jailli du plus profond de notre coeur. Aussi rien de plus
triste que la dgradation de ces nobles ides, tombes dans la
rgularit des formules et sous la discipline du culte populaire. Rien
de plus petit qu'un Dieu rabaiss jusqu' n'tre qu'un roi et qu'un
homme; rien de plus laid que le Jhovah hbraque, dfini par la
pdanterie thologique, rgl dans ses actions d'aprs le dernier manuel
du dogme, ptrifi par l'interprtation littrale, tiquet comme une
pice vnrable dans un muse d'antiquits.

Le Jhovah de Milton est un roi grave qui reprsente convenablement, 
peu prs comme Charles Ier. La premire fois qu'on le rencontre, au
troisime livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on
aperoit sa belle robe fourre, sa barbe en pointe par Van Dyck, son
fauteuil de velours et son dais dor. Il s'agit d'une loi qui a de
mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam
va manger la pomme; pourquoi avoir expos Adam  la tentation? Le royal
orateur disserte et dmontre. Adam est capable de se soutenir, quoique
libre de tomber. Tels j'ai cr tous les pouvoirs threns, tous les
esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombs. Librement
les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombs. Sans cette
libert, quelle preuve sincre eussent-ils pu donner de leur vraie
obissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu
d'eux que des actions forces et point d'actions voulues? Quel loge
auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retir d'une obissance
ainsi paye, si la volont et la raison (la raison aussi est choix),
inutiles et vaines, toutes deux dpouilles de libert, toutes deux
rendues passives, eussent servi la ncessit et non pas moi? Ils ont
donc t crs dans l'tat que demandait l'quit, et ne peuvent
justement accuser leur crateur, ni leur nature, ni leur destine, comme
si la prdestination matrisait leur volont fixe par un dcret absolu
ou par une prescience suprieure; ils ont eux-mmes dcrt leur propre
rvolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prvue, la prescience n'a
point d'influence sur leur faute, qui, non prvue, n'et pas t moins
certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence
de fatalit, sans qu'il y ait rien de prvu par moi immuablement, ils
pchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils
choisissent[517]. Le lecteur moderne n'est pas si patient que les
Trnes, les Sraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrte 
moiti la harangue royale. On voit que le Jhovah de Milton est fils du
thologien Jacques Ier, trs-vers dans les disputes des arminiens et
des gomaristes, trs-habile sur le _distinguo_, et par-dessus tout
incomparablement ennuyeux. Pour faire couter de telles tirades, il doit
donner de gros traitements  ses conseillers d'tat. Son fils, le prince
de Galles, lui rpond respectueusement du mme style. Combien le Dieu de
Goethe, demi-abstraction, demi-lgende, source d'oracles sereins, vision
entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu
homme d'affaires, homme d'cole et homme d'apparat! Je lui fais trop
d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mrite un pire quand il
envoie Raphal avertir Adam que Satan lui veut du mal. Qu'il sache
cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne
pour prtexte la surprise, n'ayant t ni clair, ni prvenu[519]! Ce
Dieu n'est qu'un matre d'cole qui, prvoyant le solcisme de son
lve, lui rappelle d'avance la rgle de la grammaire, pour avoir le
plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il
avait un second motif, le mme que pour ses anges: c'tait par pompe, 
titre de roi suprme, pour accompagner ses hauts dcrets et faonner
notre prompte obissance[520]. Le mot est lch. On voit ce qu'est le
ciel de Milton: un Whitehall de valets brods. Les anges sont des
musiciens de chapelle, ayant pour mtier de chanter des cantates sur le
roi et devant le roi, gardant leur place tant que dure leur
obissance, se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour
de son alcve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle
condition que de subir pendant toute l'ternit ses propres
louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se dcide 
couronner roi, _king-partner_, si l'on veut, son fils. Relisez le
passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une crmonie du temps. Toutes
les troupes sont sous les armes, chacun  son rang, portant blasonns
sur leurs tendards des actes de zle et de fidlit, sans doute la
prise d'un vaisseau hollandais, la dfaite des Espagnols aux Dunes. Le
roi prsente son fils, l'oint, le dclare son vice-grant. Que tous
les genoux plient devant lui; quiconque lui dsobit me dsobit, et ce
jour-l mme est chass du palais.--Tout le monde parut satisfait, mais
tout le monde ne l'tait pas[523]. Nanmoins ils passrent le jour en
chants, en danses, puis de la danse passrent  un doux repas. Milton
dcrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fte
populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les
cloches qui sonnent comme  Londres, et j'imagine qu'on y but  la sant
du nouveau roi. L-dessus Satan fait dfection: il emmne ses troupes 
l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, dans les quartiers du
nord, probablement en cosse, traversant des rgions bien administres,
des empires avec leurs shrifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est
divis comme une bonne carte de gographie. Satan disserte devant ses
officiers contre la royaut, lutte dans un tournoi de harangues contre
Abdiel, bon royaliste qui rfute ses arguments blasphmatoires, et
s'en va rejoindre son prince  Oxford. Bien arm, le rebelle se met en
marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte
de Dieu[524]. Les deux partis se taillent  coups d'pe, se jettent par
terre  coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525].
Ces tristes anges ont l'esprit aussi disciplin que les membres; ils ont
pass leur jeunesse  l'cole du syllogisme et  l'cole de peloton.
Satan a des paroles de prdicant: Dieu a failli, dit-il; donc, quoique
nous l'ayons jusqu'ici jug omniscient, il n'est pas infaillible dans la
connaissance de l'avenir. Il a des paroles de caporal instructeur:
Avant-garde, ouvrez votre front  droite et  gauche! Il fait des
calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu
officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dgoter du paradis; autant
vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le
corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une
hirarchie, une soumission exacte, des corves[527], des disputes, des
crmonies rgles, des prosternements, une tiquette, des armes
fourbies, des arsenaux, des dpts de chariots et de munitions. tait-ce
la peine de quitter la terre pour retrouver l-haut la charronnerie, la
maonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et
l'almanach royal? Sont-ce l les choses que l'oeil n'a point vues, que
l'oreille n'a point entendues, que le coeur n'a point rves? Qu'il y a
loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux
mes qui flottent parmi des chants comme des toiles, aux lueurs qui se
confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans
l'azur, au monde impalpable o toutes les lois de la vie terrestre
s'anantissent, insondable abme travers de visions fugitives,
pareilles aux abeilles dores qui glissent dans la gerbe du profond
soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination teinte, de la prose
commence, du gnie pratique qui nat et remplace la mtaphysique par la
morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai pome chrtien,
l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans
l'imitateur:

     Alors je me tournai pour voir d'o venait la voix qui me
     parlait, et m'tant tourn, je vis sept chandeliers d'or;

     Et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait
     au Fils de l'homme, vtu d'une longue robe et ceint sur la
     poitrine d'une ceinture d'or.

     Sa tte et ses cheveux taient blancs comme de la laine
     blanche et comme la neige, et ses yeux taient comme une
     flamme de feu.

     Ses pieds taient semblables  l'airain le plus fin qui
     serait dans une fournaise ardente, et sa voix tait comme le
     bruit des grandes eaux.

     Il avait dans sa main droite sept toiles; une pe aigu 
     deux tranchants sortait de sa bouche, et son visage
     resplendissait comme le soleil quand il luit dans sa force.

     Ds que je l'eus vu, je tombai  ses pieds comme mort.

Quand Milton arrangeait sa parade cleste, il n'est pas tomb mort.

Mais si les habitudes innes et invtres d'argumentation logique,
jointes  la thologie littrale du temps, l'ont empch d'atteindre 
l'illusion lyrique ou de crer des mes vivantes, la magnificence de son
imagination grandiose, jointe aux passions puritaines, lui a fourni un
personnage hroque, plusieurs hymnes sublimes et des paysages que
personne n'a surpasss. Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est
l'enfer, et dans cette histoire de Dieu le premier rle est au diable.
Ce diable ridicule au moyen ge, enchanteur cornu, sale farceur, singe
trivial et mchant, chef d'orchestre dans un sabbat de vieilles femmes,
est devenu un gant et un hros. Comme un Cromwell vaincu et banni, il
reste admir et obi par ceux qu'il a prcipits dans l'abme. S'il
demeure matre, c'est qu'il en est digne; plus ferme, plus entreprenant,
plus politique que les autres, c'est toujours de lui que partent les
conseils profonds, les ressources inattendues, les actions courageuses.
C'est lui qui dans le ciel a invent les armes foudroyantes et gagn la
victoire du second jour; c'est lui qui dans l'enfer a relev ses troupes
prosternes et conu la perdition de l'homme; c'est lui qui,
franchissant les portes gardes et le chaos infini parmi tant de dangers
et a travers tant d'obstacles, a rvolt l'homme contre Dieu et gagn 
l'enfer le peuple entier des nouveaux vivants. Quoique dfait, il
l'emporte, puisqu'il a ravi au monarque d'en haut le tiers de ses anges
et presque tous les fils de son Adam. Quoique bless, il triomphe,
puisque le tonnerre, qui a bris sa tte, a laiss son coeur invincible.
Quoique plus faible en force, il reste suprieur en noblesse, puisqu'il
prfre l'indpendance souffrante  la servilit heureuse, et qu'il
embrasse sa dfaite et ses tortures comme une gloire, comme une libert
et comme un bonheur. Ce sont l les fires et sombres passions
politiques des puritains constants et abattus; Milton les avait
ressenties dans les vicissitudes de la guerre, et les migrants rfugis
parmi les panthres et les sauvages de l'Amrique les trouvaient
vivantes et dresses au plus profond de leur coeur.

     Est-ce la rgion, le sol, le climat--que nous devons changer
     contre le ciel? cette obscurit morne--contre cette splendeur
     cleste? Soit fait! puisque celui--qui maintenant est souverain
     peut faire et ordonner  son gr--ce qui sera juste. Le plus loin
     de lui est le mieux;--la raison l'a fait notre gal, c'est la
     force--qui nous a faits ses vaincus. Adieu, champs heureux,--o
     la joie pour toujours habite! Salut, horreurs! salut,--monde
     infernal! Et toi, profond enfer,--reois ton nouveau possesseur!
     une me--qui ne sera change ni par le lieu, ni par le
     temps!--L'me est  elle-mme sa propre demeure, et peut faire en
     soi--du ciel un enfer et de l'enfer un ciel.--Qu'importe o je
     suis, si je suis toujours le mme,--et ce que je dois tre, tout,
     hors l'gal de celui--que le tonnerre a fait plus grand? Ici du
     moins--nous serons libres; le matre absolu n'a pas bti
     ceci--pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici.--Ici nous
     pouvons rgner tranquilles, et  mon choix;--rgner est digne
     d'ambition, ft-ce dans l'enfer.--Mieux vaut rgner dans l'enfer
     que servir dans le ciel[529].

Cet hrosme sombre, cette dure obstination, cette poignante ironie,
ces bras orgueilleux et roidis qui serrent la douleur comme une
matresse, cette concentration du courage invaincu qui, repli en
lui-mme, trouve tout en lui-mme, cette puissance de passion et cet
empire sur la passion[530] sont des traits propres du caractre anglais
comme de la littrature anglaise, et vous les retrouverez plus tard dans
le Lara et dans le Conrad de lord Byron.

Autour de lui comme en lui, tout est grand. L'enfer de Dante n'est qu'un
atelier de tortures, o les chambres superposes descendent par tages
rguliers jusqu'au dernier puits. L'enfer de Milton est immense et
vague, donjon horrible, flamboyant comme une fournaise; point de
lumire dans ces flammes, mais plutt des tnbres visibles qui
dcouvraient des aspects de dsolation, rgions de deuil, ombres
lugubres, mers de feu, continents glacs, qui s'allongent noirs et
sauvages, battus de tourbillons ternels de grle pre, qui ne fond
jamais, et dont les monceaux semblent les ruines d'un ancien difice.
Les anges s'assemblent, lgions innombrables, pareils  des forts de
pins sur les montagnes, la tte excorie par la foudre, qui, imposants,
quoique dpouills, restent debout sur la lande brle[531]. Milton a
besoin du grandiose et de l'infini; il le prodigue. Ses yeux ne sont 
l'aise que dans l'espace sans limites, et il n'enfante que des colosses
pour le peupler. Tel est Satan vautr sur la houle de la mer livide.

     Aussi grand que cette crature de l'Ocan,--Lviathan, que Dieu
     entre toutes ses oeuvres--cra la plus norme parmi tout ce qui
     nage dans les courants de la mer....--Parfois, lorsqu'il
     sommeille sur l'cume de Norvge,--le pilote de quelque petit
     esquif perdu dans la nuit,--le prenant pour une le, au dire des
     matelots,--enfonce l'ancre dans son corce cailleuse,--et
     s'amarre  son ct sous le vent, pendant que la nuit--assige la
     mer et retarde le matin dsir[532].

Spenser a trouv des figures aussi grandes, mais il n'a pas le srieux
tragique qu'imprime dans un protestant l'ide de l'enfer. Nulle
cration potique n'gale pour l'horreur et le grandiose le spectacle
que rencontre Satan au sortir de son cachot.

     Enfin apparaissent--les bornes de l'enfer, hautes murailles qui
     montent jusqu' l'horrible toit,--et les portes trois fois
     triples, palissades de feu circulaire,--et pourtant non
     consumes. Devant les portes tait assise--de chaque ct une
     formidable figure.--L'une semblait une femme jusqu' la ceinture
     et belle,--mais finissait ignoblement en replis
     cailleux,--volumineux et vastes, serpent arm--d'un mortel
     aiguillon.  sa ceinture,--une meute de chiens d'enfer
     ternellement aboyaient--de leurs larges gueules cerbrennes
     bantes, et sonnaient--une hideuse vole, et cependant, quand
     ils voulaient, ils rentraient rampants,--si quelque chose
     troublait leur bruit, dans son ventre,--leur chenil, et de l
     encore aboyaient et hurlaient,--au dedans, invisibles.

     L'autre forme,--si l'on peut appeler forme ce qui n'avait point
     de forme distincte--dans les membres, dans les articulations,
     dans la stature,--ou substance, ce qui paraissait une ombre....

     Elle tait debout, noire comme la nuit,--farouche comme dix
     furies, terrible comme l'enfer,--et secouait un dard formidable.
     Ce qui semblait sa tte--portait l'apparence d'une couronne
     royale.--Satan approchait maintenant, et de son sige,--le
     monstre, avanant sur lui, vint aussi vite--avec d'horribles
     enjambes. L'enfer trembla comme il marchait.--L'ennemi,
     intrpide, admira ce que ceci pouvait tre,--admira, ne craignit
     pas[533].

Le souffle hroque du vieux combattant des guerres civiles anime la
bataille infernale, et si l'on demandait pourquoi Milton cre de plus
grandes choses que les autres, je rpondrais que c'est parce qu'il a un
plus grand coeur.

De l le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on
dirait qu'ils sont une cole de vertu. Spenser est une glace unie qui
nous remplit d'images calmes. Shakspeare est un miroir brlant qui nous
blesse coup sur coup de visions multiplies et aveuglantes. L'un nous
distrait, l'autre nous trouble. Milton nous lve. La force des objets
qu'il dcrit passe en nous; nous devenons grands par sympathie pour leur
grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Cration. Le commandement
efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le coeur qui l'coute,
et l'on se sent plus de vigueur et plus de sant morale  l'aspect de
cette grande oeuvre de la sagesse et de la volont.

     Ils taient debout, sur le sol cleste, et du rivage--ils
     contemplaient le vaste incommensurable abme,--tumultueux comme
     la mer, noir, dvast, sauvage,--du haut jusqu'au fond retourn
     par des vents furieux--et par des vagues souleves comme des
     montagnes, pour assaillir--la hauteur du ciel, et avec le centre
     confondre les ples.--Silence, vous, vagues troubles, et toi,
     abme; paix!--dit la parole cratrice; que votre discorde cesse.

     --Que la lumire soit! dit Dieu, et soudain la
     lumire--thre, premire des choses, quintessence
     pure,--s'lana de l'abime, et de son orient natal--commena 
     voyager  travers l'obscurit arienne,--enferme dans un nuage
     rayonnant.

     --La terre tait forme, mais dans les entrailles des
     eaux--encore enclose, embryon inachev,--elle n'apparaissait pas.
     Sur toutes les faces de la terre,--le large Ocan coulait, non
     oisif, mais d'une chaude--humeur fcondante, il adoucissait tout
     son globe,--et la grande mre fermentait pour
     concevoir,--rassasie d'une moiteur vivante, quand Dieu
     dit:--Rassemblez-vous, maintenant, eaux qui tes sous le
     ciel,--en une seule place, et que la terre sche apparaisse!--Au
     mme moment, les montagnes normes apparaissent--surgissantes, et
     soulvent leurs larges dos nus--jusqu'aux nuages; leurs cimes
     montent dans le ciel.--Aussi haut que se levaient les collines
     gonfles, aussi bas--s'enfonce un fond creux, large et
     profond,--ample lit des eaux. Elles y roulent--avec une
     prcipitation joyeuse, htives--comme des gouttes qui courent,
     s'agglomrant sur la poussire[534].

Ce sont l les paysages primitifs, mers et montagnes immenses et nues,
comme Raphal en trace dans le fond de ses tableaux bibliques. Milton
embrasse les ensembles et manie les masses aussi aisment que son
Jhovah.

Quittons, ces spectacles surhumains ou fantastiques. Un simple coucher
de soleil les gale. Milton le peuple d'allgories solennelles et de
figurs royales, et le sublime nat du pote comme tout  l'heure il
naissait du sujet.

     Le soleil tombait, revtant d'or et de pourpre reflts--les
     nuages qui font le cortge de son trne occidental.--Alors se
     leva le soir tranquille, et le crpuscule gris--habilla toutes
     les choses de sa grave livre.--Le silence le suivit, car,
     oiseaux et btes,--les uns sur leurs lits de gazon, les autres
     dans leurs nids,--s'taient retirs, tous, except le rossignol
     qui veille.--Tout le long de la nuit, il chanta sa mlodie
     amoureuse.--Le silence tait charm. Bientt le firmament
     brilla--de vivants saphirs. Hesprus, qui conduisait--l'arme
     toile, s'avanait le plus clatant, jusqu' ce que la lune--se
     leva dans sa majest entre les nuages, puis enfin,--reine
     visible, dvoila sa clart sans rivale,--et sur l'obscurit jeta
     son manteau d'argent[535].

Les changements de la lumire sont devenus ici une procession
religieuse d'tres vagues qui remplissent l'me de vnration. Ainsi
sanctifi, le pote prie. Debout auprs du berceau nuptial d've et
d'Adam, il salue l'amour conjugal, loi mystrieuse, vraie source de la
race humaine, par qui la dbauche adultre fut chasse loin des hommes
pour s'abattre sur les troupeaux des brutes, qui fonde en raison loyale,
juste et pure, les chres parents et toutes les tendresses du pre, du
fils, du frre. Il le justifie par l'exemple des saints et des
patriarches. Il immole devant lui l'amour achet et la galanterie
foltre, les femmes dsordonnes et les filles de cour. Nous sommes 
mille lieues de Shakspeare, et dans cette louange protestante de la
famille, de l'amour lgal, a des douceurs domestiques, de la pit
rgle et du _home_, nous apercevons une nouvelle littrature et un
autre temps.

trange grand homme et spectacle trange! Il est n avec l'instinct des
choses nobles, et cet instinct fortifi en lui par la mditation
solitaire, par l'accumulation du savoir, par la rigidit de la logique,
s'est chang en un corps de maximes et de croyances que nulle tentation
ne pourra dissoudre et que nul revers ne pourra branler. Ainsi muni, il
traverse la vie en combattant, en pote, avec des actions courageuses et
des rves splendides, hroque et rude, chimrique et passionn,
gnreux et serein, comme tout raisonneur retir en lui-mme, comme tout
enthousiaste insensible  l'exprience et pris du beau. Jet par le
hasard d'une rvolution dans la politique et dans la thologie, il
rclame pour les autres la libert dont a besoin sa raison puissante, et
heurte les entraves publiques qui enchanent son lan personnel. Par sa
force d'intelligence, il est plus capable que personne d'entasser la
science; par sa force d'enthousiasme, il est capable plus que personne
de sentir la haine. Ainsi arm, il se lance dans la controverse avec
toute la lourdeur et toute la barbarie du temps; mais cette superbe
logique tale son raisonnement avec une ampleur merveilleuse, et
soutient ses images avec une majest inoue; cette imagination exalte,
aprs avoir vers sur sa prose un flot de figures magnifiques, l'emporte
dans un torrent de passion jusqu' l'ode furieuse ou sublime, sorte de
chant d'archange adorateur ou vengeur. Le hasard d'un trne conserv,
puis rtabli, le porte avant la rvolution dans la posie paenne et
morale, aprs la rvolution dans la posie chrtienne et morale. Dans
l'une et dans l'autre, il cherche le sublime et inspire l'admiration,
parce que le sublime est l'oeuvre de la raison enthousiaste, et que
l'admiration est l'enthousiasme de la raison. Dans l'une et dans
l'autre, il y atteint par l'entassement des magnificences, par l'ampleur
soutenue du chant potique, par la grandeur des allgories, par la
hauteur des sentiments, par la peinture des objets infinis et des
motions hroques. Dans la premire, lyrique et philosophe, possesseur
d'une libert potique plus large et crateur d'une illusion potique
plus forte, il produit des odes et des choeurs presque parfaits. Dans la
seconde, pique et protestant, enchan par une thologie stricte, priv
du style qui rend le surnaturel visible, dpourvu de la sensibilit
dramatique qui cre des mes varies et vivantes, il accumule des
dissertations froides, change l'homme et Dieu en machines orthodoxes et
vulgaires, et ne retrouve son gnie qu'en prtant  Satan son me
rpublicaine, en multipliant les paysages grandioses et les apparitions
colossales, en consacrant sa posie  la louange de la religion et du
devoir.

Plac par le hasard entre deux ges, il participe  leurs deux natures,
comme un fleuve qui, coulant entre deux terres diffrentes, se teint de
leurs deux couleurs. Pote et protestant, il reut de l'ge qui
finissait le libre souffle potique, et de l'ge qui commenait la
svre religion politique. Il employa l'un au service de l'autre, et
dploya l'inspiration ancienne en des sujets nouveaux. Dans son oeuvre,
on reconnat deux Angleterres: l'une passionne pour le beau, livre aux
motions de la sensibilit effrne et aux fantasmagories de
l'imagination pure, sans autre rgle que les sentiments naturels, sans
autre religion que les croyances naturelles; volontiers paenne, souvent
immorale; telle que la montrent Ben Jonson, Beaumont, Fletcher,
Shakspeare, Spenser, et toute la superbe moisson de potes qui couvrit
le sol pendant cinquante ans; l'autre munie d'une religion pratique,
dpourvue d'invention mtaphysique, toute politique, ayant le culte de
la rgle, attache aux opinions mesures, senses, utiles, troites,
louant les vertus de famille, arme et roidie par une moralit rigide,
prcipite dans la prose, leve jusqu'au plus haut degr de puissance,
de richesse et de libert.  ce titre, ce style et ces ides sont des
monuments d'histoire; ils concentrent, rappellent ou devancent le pass
et l'avenir, et dans l'enceinte d'une seule oeuvre, on dcouvre les
vnements et les sentiments de plusieurs sicles et d'une nation.

[Note 486: Milton has acknowledged to me that Spenser was his
original.]

[Note 487: Voyez l'hymne sur la Nativit, entre autres les premires
strophes. Voyez aussi Lycidas.]

[Note 488:

  And ye, the breathing roses of the wood,
  Fair silver-buskin'd nymphs....
  They left us, when the grey-hooded Even,
  Like a sad votarist in a palmer's weed,
  Rose from the hindmost wheels of Phoebus's wain....
  .... In the violet-embroidered vales....
  .... Flowery-kirtled naiades....

                      All the sea-girt isles,
  That like to rich and various gems, inlay
  The unadorned bosom of the deep....]

[Note 489: At a solemn music. Lycidas.

  That undisturbed song of pure concent,
  Ay sung before the saphir-color'd throne,
  To him that sit thereon,
  With saintly shout and solemn jubilee,
  Where the bright seraphim, in burning row,
  Their loud-uplifted angel-trumpets blow.]

[Note 490: Lycidas.]

[Note 491:

  Ye valleys low, where the mild whispers use
  Of shades, and wanton winds, and gushing brooks,
  On whose fresh lap the swart star sparely looks,
  Throw hither all your quaint enamel'd eyes,
  That on the green turf suck the honey'd show'rs,
  And purple all the ground with vernal flow'rs.
  Bring the rath primrose that forsaken dies,
  The tufted crow-toe, and pale jessamine,
  The white-pink, and the pansy freak'd with jet,
  The glowing violet,
  The musk-rose, and the well-attir'd wood-bine
  With cowslips wan that hang the pensive head,
  And ev'ry flow'r that sad embroid'ry wears:
  Bid amaranthus all his beauty shed,
  And daffodillies fill their cups with tears,
  To strew the laureate hearse where Lycid lies.]

[Note 492: Faust, Prolog im Himmel.]

[Note 493: Voyez dans Lycidas la prophtie contre l'archevque Laud:

  But that two-handed engin at the door,
  Stands ready to smite once and smite no more.]

[Note 494: _Arcades._]

[Note 495:

  But else in deep of night, when drowsiness
  Hath locked up mortal sense, then listen I
  To the celestial Sirens' harmony,
  That sit upon the nine infolded spheres,
  And sing to those that hold the vital shears,
  And turn the adamantin spindle round,
  On which the fate of gods and man is wound;
  Such sweet compulsion doth in music lie,
  To lull the daughters of Necessity,
  And keep unsteady Nature to her law,
  And the low world in measured motion draw
  After the heavenly tune, which none can hear
  Of human mold with gross unpurged ear.]

[Note 496: These abilities, wheresoever they be found, are the
inspired gift of God, rarely bestowed, but yet to some (though most
abuse) in every nation; and are of power, beside the office of a pulpit,
to imbreed and cherish in a great people the seeds of virtue and public
civility, to allay the perturbations of the mind, and set the affections
in right tune; to celebrate in glorious and lofty hymns the throne and
equipage of God's almightiness, and what he works, and what he suffers
to be wrought with high providence in his church; to sing victorious
agonies of martyrs and saints, the deeds and triumphs of just and pious
nations, doing valiantly through faith against the enemies of Christ.
(_Reason of Church government._)]

[Note 497:

  And in thy right-hand lead with thee
  The mountain-nymph, sweet Liberty:
  And, if I give thee honour due,
  Mirth, admit me of thy crew,
  To live with her, and live with thee,
  In unreproved pleasures free....
  To hear the lark begin his flight,
  And singing startle the dull night,
  From his watch-tower in the skies,
  Till the dappled dawn doth rise;
  Then to come, in spite of sorrow,
  And at my window bid good-morrow,
  Through the sweet-brier, or the vine,
  Or the twisted eglantine:
  While the ploughman near at hand
  Whistles o'er the furrow'd land,
  And the milk-maid singeth blithe,
  And the mower whets his scythe,
  And ev'ry shepherd tells his tale,
  Under the hawthorn in the dale....
    Sometimes, with secure delight,
  The upland hamlets will invite,
  When the merry bells ring round,
  And the jocund rebecks sound
  To many a youth and many a maid,
  Dancing in the chequer'd shade;
  And young and old come forth to play
  On a sunshine holiday....
    Towered cities please us then,
  And the busy hum of men,
  Where throngs of knights and barons bold,
  In weeds of peace high triumphs hold...
    And ever against eating cares,
  Lap me in soft Lydian airs,
  Married to immortal verse,
  Such as the meeting soul may pierce,
  In notes, with many a winding bout
  Of linked sweetness long drawn out?
  With wanton heed, and giddy cunning,
  The melting voice through mazes running;
  Untwisting all the chains that tie
  The hidden soul of harmony.]

[Note 498: _Il Penseroso._]

[Note 499:

    Come, pensive nun, devout and pure,
  Sober, steadfast, and demure,
  All in a robe of darkest grain,
  Flowing with majestic train,
  And sable stole of cypress-lawn,
  Over thy decent shoulders drawn.
  Come, but keep thy wonted state,
  With even step, and musing gait,
  And looks commercing with the skies,
  Thy rapt soul sitting in thine eyes....
  Some still removed place will fit,
  Where glowing embers through the room
  Teach light to counterfeit a gloom;
  Far from all resort of mirth,
  Save the cricket on the earth,
  Or the bellman's drowsy charm,
  To bless the doors from nightly harm.
  Or let my lamp, at midnight hour,
  Be seen in some high lonely tow'r,
  Where I may oft out-watch the Bear,
  With thrice-great Hermes; or unsphere
  The spirit of Plato, to unfold
  What worlds, or what vast regions, hold
  The immortal mind that hath forsook
  Her mansion in this fleshly nook.
                  Me, Goddess, bring
  To arched walks of twilight groves,
  And shadows brown, that Sylvan loves,
  Of pine, or monumental oak,
  Where the rude axe, with heaved stroke,
  Was never heard the nymphs to daunt,
  Or fright them from their hallow'd haunt.
  There in close covert by some brook,
  Where no profaner eye may look,
  Hide me from the day garish light.
    But let my due feet never fail
  To walk the studious cloisters pale;
  And love the high embowed roof,
  With antic pillars massy proof,
  And storied windows richly dight,
  Casting a dim religious light.
  There let the pealing organ blow
  To the full-voic'd quire below,
  In service high, and anthems clear,
  As may with sweetness, through mine ear,
  Dissolve me into ecstacies,
  And bring all heav'n before mine eyes.]

[Note 500:

  Before the starry threshold of Jove's court
  My mansion is, where those immortal shapes
  Of bright aereal spirits live insphered
  In regions mild of calm and serene air,
  Above the smoke and stir of this dim spot,
  Which men call Earth, and with low-thoughted care
  Confin'd, and pestered in this pin-fold here,
  Strive to keep up a frail and feverish being,
  Unmindful of the crown that Virtue gives
  After this mortal change, to her true servants
  Amongst the enthron'd gods on sainted seats.

  The sounds and seas, with all their finny drove,
  Now to the moon in wavering morrice move;
  And on the tawny sands and shelves
  Trip the pert fairies and the dapper elves.]

[Note 501:

  At last a soft and solemn breathing sound
  Rose like a steam of rich distilled perfumes,
  And stole upon the air.

  O welcome pure-eyed Faith, white-handed Hope,
  Thou hov'ring angel, girt with golden wings,
  And thou, unblemish'd form of Chastity!
  I see ye visibly, and now believe
  That He, the Supreme Good, to whom all things ill
  Are but as slavish officers of vengeance,
  Would send a glist'ring guardian, if need were,
  To keep my life and honour unassail'd.
  Was I deceiv'd, or did a sable cloud
  Turn forth her silver lining on the night?
  I did not err; there does a sable cloud
  Turn forth her silver lining on the night,
  And casts a gleam over this tufted grove.]

[Note 502:

  Can any mortal mixture of earth's mould
  Breathe such divine enchanting ravishment?
  Sure something holy lodges in that breast,
  And with these raptures moves the vocal air
  To testify his hidden residence:
  How sweetly did they float upon the wings
  Of silence, through the empty vaulted night,
  At every fall smoothing the raven down
  Of darkness, till it smil'd! I have oft heard
  My mother Circe, with the Syrens three,
  Amidst the flowery-kirtled Naiades,
  Culling their potent herbs and baleful drugs,
  Who, as they sung, would take the prison'd soul
  And lap it in Elysium: Scylla wept,
  And chid her barking waves into attention.
  And fell Charybdis murmur'd soft applause.
  Yet they in pleasing slumber lull'd the sense,
  And in sweet madness robb'd it of itself;
  But such a sacred and home-felt delight,
  Such sober certainty of waking bliss,
  I never heard till now.]

[Note 503:

                    But when lust,
  By unchaste looks, loose gestures, and foul talk,
  But most by lewd and lavish act of sin,
  Lets in defilement to the inward parts,
  The soul grows clotted by contagion,
  Imbodies and imbrutes till she quite lose
  The divine property of her first being;
  Such are these thick and gloomy shadows damp
  Oft seen in charnel-vaults and sepulchres,
  Lingering and sitting by a new-made grave,
  As loathe to leave the body that it loved.]

[Note 504:

  To the ocean now I fly,
  And those happy climes that lie
  Where day never shuts his eye,
  Up in the broad fields of the sky:
  There I suck the liquid air
  All amidst the gardens fair
  Of Hesperus and his daughters three
  That sing about the golden tree:
  Along the crisped shades and bowers
  Revels the spruce and jocund spring;
  The Graces, and the rosy-bosom'd Hours
  Thither all their bounties bring;
  There eternal summer dwells,
  And west-winds, with musky wing,
  About the cedar'n alleys fling
  Nard and cassia's balmy smells.
  Iris there with humid bow
  Waters the odorous banks, that blow
  Flowers of more mingled hue
  Than her purfled scarf can shew;
  And drenches with Elysian dew
  (List, mortals, if your ears be true)
  Beds of hyacinth and roses,
  Where young Adonis oft reposes,
  Waxing well of his deep wound
  In slumber soft, and on the ground
  Sadly sits the Assyrian queen:
  But far above in spangled sheen
  Celestial Cupid, her fam'd son, advanc'd,
  Holds his dear Psyche sweet entranc'd
  After her wandering labours long,
  Till free consent the gods among
  Make her his eternal bride,
  And from her fair unspotted side
  Two blissful twins are to be born,
  Youth and Joy; so Jove hath sworn.
    But now my task is smoothly done,
  I can fly, or I can run,
  Quickly to the green earth's end,
  Where the bow'd welkin slow doth bend;
  And from thence can soar as soon
  To the corners of the moon.
    Mortals, that would follow me,
  Love Virtue; she alone is free:
  She can teach ye how to climb
  Higher than the sphery chime;
  Or if Virtue feeble were,
  Heaven itself would stoop to her.]

[Note 505: Edward King, 1637.]

[Note 506:

                "And from that time see,
  How beauty is excell'd by manly grace,
  And wisdom, which alone is truly fair."
  So spoke our general mother, and with eyes
  Of conjugal attraction unreproved,
  And meek surrender, half-embracing lean'd
  On our first father; half her swelling breast
  Naked met his, under the flowing gold
  Of his loose tresses hid; he in delight
  Both of her beauty and submissive charms
  Smiled with superior love....
                And press'd her matron lip
  With kisses pure.
                                                      (Liv. IV.)]

[Note 507:

                    Fair consort, the hour
  Of night and all things now retired to rest
  Mind us of like repose; since God hath set
  Labour and rest, as day and night, to men
  Successive; and the timely dew of sleep,
  Now falling with soft slumbrous weight, inclines
  Our eyelids. Other creatures all day long
  Rove idle, unemployed, and less need rest.
  Man hath his daily work of body or mind
  Appointed, which declares his dignity
  And the regard of Heaven on all his ways,
  While other animals inactive range,
  And of their doings God takes no account.
                                                       (_Ibid._)]

[Note 508: Impossible qu'un homme si docte, si raisonneur, s'emploie
pour toute occupation  jardiner,  arranger des bouquets.]

[Note 509:

                      Know that in the soul
  Are many lesser faculties, that serve
  Reason as chief; among these Fancy next
  Her office holds; of all external things,
  Which the five watchful senses represent,
  She forms imaginations, aery shapes,
  Which Reason joining or disjoining, frames
  All what we affirm or we deny, and call
  Our knowledge and opinion....
  Oft in her absence, mimic Fancy wakes
  To imitate her; but, misjoining shapes,
  Wild work produces oft, and most in dreams,
  Ill matching words and deeds long past or late.
                            Yet be not sad.
  Evil into the mind of God or man
  May come and go, so unapproved, and leave
  No spot or blame behind.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 510:

                      Go with speed,
  And what thy stores contain bring forth and pour
  Abundance, fit to honour and receive
  Our heavenly stranger.]

[Note 511:

                          He
  Beholding shall confess, that here on Earth
  God has dispensed his bounties as in Heaven....
    What choice to choose for delicacy best,
  What order so contrived as not to mix
  Tastes not well join'd, inelegant, but bring
  Taste after taste upheld with kindliest change?
                      .... For drink the grape
  She crushes, inoffensive must, and meaths
  From many a berry, and from sweet kernels press'd
  She tempers dulcet creams.]

[Note 512:

      Adam.... walks forth, without more train
  Accompanied than with his own complete
  Perfection, in himself was all his state....]

[Note 513:

  No fear lest dinner cool....
                  So down they sat,
  And to their viands fell; not seemingly
  The Angel, nor in mist, the common glose
  Of theologians, but with keen dispatch
  Of real hunger, and concoctive heat
  To transsubstantiate. What redounds transpires
  Through spirits, with ease....]

[Note 514:

  So spake our Sire, and by his countenance seem'd
  Entering on studious thought abstruse; which Eve
  Perceiving, where she sat retired in sight,
  With lowliness majestic from her seat,
  And grace that won who saw to wish her stay,
  Rose, and went forth among her fruits and flowers....
  Her nursery....
  Her husband the relater she preferr'd....
  But apt the mind or fancy is to rove
  Unchecked, and of her roving is no end,
  Till warn'd or by experience taught, she learn
  That, not to know at large of things remote
  From us, obscure and subtle, but to know
  That which before us lies in daily life,
  Is the prime wisdom. What is more is fume,
  Or emptiness, or fond impertinence,
  And renders us, in things that most concern,
  Unpractised, unprepared, and still to seek.
                                                    (Liv. VIII.)]

[Note 515:

              Nothing lovelier can be found,
  In woman, as to study household good,
  And good works in her husband to promote.
                                                      (Liv. IX.)]

[Note 516:

                  His forbidding
  Commends thee more, while it infers the good
  By thee communicated and our want;
  For good unknown is sure not had; or, had,
  And yet unknown, is as not had at all....
  Such prohibitions bind not.
                                                      (Liv. IX.)]

[Note 517:

                I made him just and right,
  Sufficient to have stood, though free to fall.
  Such I created all the etherial powers
  And spirits, both them who stood and them who fail'd....
  Not free, what proof would had they given sincere
  Of true allegiance, constant faith, or love,
  Where only what they needs must do appeared,
  Not what they would? What praise could they receive?
  What pleasure I from such obedience paid,
  When will and reason (reason also is choice)
  Useless and vain, of freedom both despoil'd,
  Made passive both, had served necessity,
  Not me? They therefore, as to right belong'd,
  So were created, nor can justly accuse
  Their Maker, or their making, or their fate,
  As if predestination over-ruled
  Their will disposed by absolute decree
  Or high foreknowledge. They themselves decreed
  Their own revolt, not I. If I foreknew,
  Foreknowledge had no influence on their fault,
  Who had no less proved certain unforeknown.
  So without least impulse or shadow of fate,
  Or aught by me immutably foreseen,
  They trespass, authors to themselves in all
  Both what they judge and choose.
                                                     (Liv. III.)]

[Note 518: Fin du deuxime Faust.--Prologue dans le ciel.]

[Note 519:

                This let him know,
  Lest, wilfully transgressing, he pretend
  Surprisal, unadmonish'd, unforewarn'd.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 520:

  But us he sends upon his high behests
  For state, as sovran king; and to inure
  Our prompt obedience....
  Glad we return'd up to the coasts of light
  Ere Sabbath-evening. So we had in charge.
                                                    (Liv. VIII.)]

[Note 521:

                    Those who
  Melodious hymns, about the sovran throne,
  Alternate all night long.]

[Note 522: Cela fait penser  l'histoire d'Irax, dans Voltaire,
condamn  souffrir sans trve et sans fin les loges de quatre
chambellans, et cette cantate:

  Que son mrite est extrme!
  Que de grces, que de grandeur!
  Ah! combien monseigneur
  Doit tre content de lui-mme!]

[Note 523:

  Ten thousand thousand ensigns high advanced,...
                      And for distinction serve
  Of hierarchies, of order, and degree,
  Or in their glittering tissues bear emblazed
  Holy memorials, acts of zeal and love
  Recorded eminent.....
                    To him shall bow
  All knees in Heaven; him who disobeys
  Me disobeys....
  All seem'd well pleased; all seem'd, but were not all.
  That day, as other solemn days, they spent
  In song and dance about the sacred hill....
  Forthwith from dance to sweet repast they turn
  Desirous; all in circles as they stood
  Tables are set.
                                                       (Liv. V.)]

[Note 524: Dieu est si bien rabaiss jusqu' la condition de roi et
d'homme, qu'il dit ( la vrit ironiquement) des vers comme ceux-ci:

                  Lest unawary we lose
  This place, our sanctuary, our hill.

Son fils, un jeune chevalier qui va faire ses premires armes, lui
rpond:

  If I be found the worst in heaven, etc.]

[Note 525:

  O argument blasphemous, and proud.]

[Note 526:

  Vanguard, to right and left the front unfold....
  Leader, the terms we sent were terms of weight,
  Of hard contents, and full of force urged home....
                        Who receives them right
  Has need from head to foot well understand.
                                                      (Liv. VI.)]

[Note 527: Par exemple celle de Raphal aux portes de l'enfer. Il
s'ennuya fort, et fut trs-joyeux de revenir au ciel.]

[Note 528: Quand Raphal descend sur la terre, les anges qui montent
la garde autour du paradis lui prsentent les armes.

Le trait dsagrable et marquant de ce paradis, c'est que le moteur
universel y est l'obissance, tandis que chez Dante c'est l'amour.

                      Lowly reverent
  They bow....
                      Our happy state
  Hold, like yours, while our obedience holds.]

[Note 529:

  In this the region, this the soil, the clime,
  Said then the lost Archangel, this the seat
  That we must change for Heav'n? this mournful gloom
  For that celestial light? Be it so, since he
  Who now is sov'reign can dispose and bid
  What shall be right; farthest from him is best;
  Whom reason has equall'd, force has made supreme
  Above his equals.--Farewell, happy fields,
  Where joy for ever dwells! Hail, horrors, hail!
  Infernal world, and thou, profoundest hell,
  Receive thy new possessor! one who brings
  A mind not to be chang'd by place or time:
  The mind is its own place; and in itself
  Can make a Heav'n of Hell, a Hell of Heav'n.
    What matter where, if I be still the same?
  And what I should be, all but less than He
  Whom thunder has made greater? Here, at least,
  We shall be free; th'Almighty hath not built
  Here for his envy, will not drive us hence:
  Here we may reign secure; and, in my choice,
  To reign is worth ambition, though in Hell:
  Better to reign in Hell than serve in Heaven.]

[Note 530:

                  The inconquerable will
  And study of revenge, immortal hate,
  And courage never to submit or yield,
  And what is else not to be overcome:
  That glory never shall his wrath or might
  Extort from me.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 531:

                          He views
  The dismal situation waste and wild:
  A dungeon terrible on all sides round,
  As one great furnace flamed: yet from those flames
  No light, but rather darkness visible
  Served only to discover sights of woe,
  Regions of sorrow, doleful shades....
  Seest thou yon dreary plain, forlorn and wild,
  The seat of desolation, void of light,
  Save what the glimmering of these livid flames
  Cast pale and dreadful?
                                                        (Liv. I.)

  Beyond this flood a frozen continent
  Lies dark and wild, beat with perpetual storms,
  Of whirlwind and dire hail, which on firm land
  Thaws not, but gathers heap, and ruin seems
  Of ancient pile.
                                                       (Liv. II.)

                          As when Heaven's fire
  Hath scathed the forest oaks or mountain pines,
  With singed top their stately growth, though bare,
  Stands on the blasted heath.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 532:

                              In bulk as huge....
                              As that sea-beast
  Leviathan, which God of all his works
  Created hugest that swim the ocean stream.
  Him, haply, slumbering on the Norway foam
  The pilot of some small night-founder'd skiff,
  Deeming some island, oft, as seamen tell,
  With fixed anchor in his scaly rind,
  Moors by his side under the lee, while night
  Invests the sea, and wished morn delays.
                                                       (Liv. I.)]

[Note 533:

                      At least appear
  Hell bounds, high reaching to the horrid roof,
  And thrice threefold the gates: three folds were brass,
  Three iron, three of adamantine rock
  Impenetrable, impaled with circling fire,
  Yet unconsumed.--Before the gates there sat
  On either side a formidable shape.
  The one seem'd a woman to the waist, and fair,
  But ended foul in many a scaly fold
  Voluminous and vast: a serpent arm'd
  With mortal sting. About her middle round
  A cry of Hell-hounds never ceasing bark'd
  With wide Cerberean mouths full loud, and rung
  A hideous peal; yet, when they list, would creep,
  If aught disturb'd their noise, into her womb,
  And kennel there: yet there still bark'd and howl'd,
  Within, unseen....
                    The other shape,
  If shape it might be call'd that shape had none
  Distinguishable in member, joint or limb;
  Or substance might be call'd that shadow seem'd,
  For each seem'd either; black it stood as night,
  Fierce as ten Furies, terrible as Hell,
  And shook a dreadful dart; what seem'd his head
  The likeness of a kingly crown had on.
  Satan was now at hand, and from his seat
  The monster moving onward came as fast
  With horrid strides; Hell trembled as he strode.
  The undaunted Fiend what this might be admired,
  Admired, not fear'd.
                                                      (Liv. II.)]

[Note 534:

  On heavenly ground they stood; and from the shore
  They view'd the vast immeasurable abyss
  Outrageous as a sea, dark, wasteful, wild,
  Up from the bottom turn'd by tempestuous winds
  And surging waves, as mountains, to assault
  Heaven's height and with the centre mix the pole.
  "Silence, ye troubled waves, and thou, Deep, peace,"
  Said then the omnific word; "your discord end!"....
  .... Let there be light, said God, and forthwith Light
  Etherial, first of things, quintessence pure,
  Sprung from the deep; and from her native East
  To journey through the very gloom began,
  Sphered in a radiant cloud....
  The Earth was form'd; but in the womb as yet
  Of waters, embryon immature involved,
  Appear'd not: over al the faces of Earth
  Main Ocean flow'd, not idle; but, with warm
  Prolific humour softening all her globe,
  Fermented the great mother to conceive,
  Satiate with genial moisture; when God said:
  "Be gather'd now, ye water under Heaven,
  "Into one place, and let dry land appear."
  Immediately the mountains huge appear
  Emergent, and their broad bare backs upheave
  Into the clouds; their tops ascend the sky.
    So high as heaved the tumid hills, so low
  Down sunk a hollow bottom broad and deep
  Capacious bed of waters. Thither they
  Hasted with glad precipitance, unroll'd,
  As drops on dust conglobing from the dry.]

[Note 535:

                    The sun now fallen....
  Arraying with reflected purple and gold
  The clouds that on his western throne attend.
  Now came still Evening on, and Twilight gray
  Had in her sober livery all things clad;
  Silence accompanied: for beast and bird,
  They to their grassy couch, these to their nests,
  Were slunk, all but the wakeful nightingale;
  She all night long her amorous descant sung;
  Silence was pleas'd: now glow'd the firmament
  With living sapphires; Hesperus that led
  The starry host, rode brightest, till the moon,
  Rising in clouded majesty, at length
  Apparent queen, unveil'd her peerless light,
  And o'er the dark her silver mantle threw.]


FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE DEUXIME VOLUME.

LIVRE II.

LA RENAISSANCE.

(Suite.)


Chapitre II. -- Le thtre.

    I. Le public. -- La scne.                                       3

   II. Les moeurs du seizime sicle. -- Expansion violente et
     complte de la nature.                                          7

  III. Les moeurs anglaises. -- Expansion du naturel nergique
     et triste.                                                     18

   IV. Les potes. -- Harmonie gnrale entre le caractre d'un
     pote et le caractre de son sicle. -- Nash, Decker, Kyd,
     Peel, Lodge, Greene. -- Leur condition et leur vie. --
     Marlowe. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _Tamerlan._ -- _Le
     Juif de Malte._ -- _Edward II._ -- _Faust._ -- Sa conception
     de l'homme.                                                    27

    V. Formation de ce thtre. -- Procds et caractre de cet
     art. -- Sympathie imitative qui peint, par des spcimens
     expressifs. -- Opposition de l'art classique et de l'art
     germanique. -- Construction psychologique et domaine propre
     de ces deux arts.                                              49

   VI. Les personnages virils. -- Les passions furieuses. --
     Les vnements tragiques. -- Les caractres excessifs. --
     _Le duc de Milan_, de Massinger. -- _L'Annabella_, de Ford.
     -- _La duchesse de Malfi_ et _la Vittoria_, de Webster. --
     Les personnages fminins. -- Conception germanique de
     l'amour et du mariage. -- Euphrasia, Bianca, Arethusa,
     Ordella, Aspasia, Amoret, dans Beaumont et Fletcher. --
     Penthea, dans Ford. -- Concordance du type moral et du type
     physique                                                       57


Chapitre III. -- Ben Jonson.

    I. Les chefs d'cole dans leur cole et dans leur sicle. --
     Jonson. -- Son temprament. -- Son caractre. -- Son
     ducation. -- Ses dbuts. -- Ses luttes. -- Sa pauvret. --
     Ses maladies. -- Sa fin                                        98

   II. Son rudition. -- Ses gots classiques. -- Ses
     personnages didactiques. -- Belle ordonnance de ses plans.
     -- Franchise et prcision de son style. -- Vigueur de sa
     volont et de sa passion.                                     103

  III. Ses drames. -- _Catilina et Sjan._ -- Pourquoi il a pu
     peindre les personnages et les passions de la corruption
     romaine.                                                      113

   IV. Ses comdies. -- Sa rforme et sa thorie du thtre. --
     Ses comdies satiriques. -- _Volpone._ -- Pourquoi ces
     comdies sont srieuses et militantes. -- Comment elles
     peignent les passions de la Renaissance. -- Ses comdies
     bouffonnes. -- _La Femme silencieuse._ -- Pourquoi ces
     comdies sont nergiques et rudes. -- Comment elles sont
     conformes aux gots de la Renaissance.                        124

    V. Limites de son talent. -- En quoi il reste au-dessous de
     Molire. -- Manque de philosophie suprieure et de gaiet
     comique. -- Son imagination et sa fantaisie. -- _L'Entrept
     de nouvelles_ et _la Fte de Cynthia._ -- Comment il traite
     la comdie de socit et la comdie lyrique. -- Ses petits
     pomes. -- Ses _Masques_. -- Moeurs thtrales et
     pittoresques de la cour. -- _Le Berger inconsolable._ --
     Comment Jonson reste pote jusque sur son lit de mort.        147

   VI. Ide gnrale de Shakspeare. -- Quelle est dans
     Shakspeare la conception fondamentale. -- Conditions de la
     raison humaine. -- Quelle est dans Shakspeare la facult
     matresse. -- Conditions de la reprsentation exacte.         156


Chapitre IV. -- Shakspeare.

    I. Vie et caractre de Shakspeare. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Son mariage. -- Il devient acteur. -- Son
     _Adonis_ -- Ses sonnets. -- Ses amours. -- Son humeur. -- Sa
     conversation. -- Ses tristesses. -- En quoi consiste le
     naturel producteur et sympathique. -- Sa prudence. -- Sa
     fortune. -- Sa retraite.                                      164

   II. Son style. -- Ses images. -- Ses excs. -- Ses
     disparates. -- Son abondance. -- Diffrence entre la
     conception cratrice et la conception analytique.             185

  III. Les moeurs. -- Les familiarits. -- Les violences. --
     Les crudits. -- La conversation et les actions. --
     Concordance des moeurs et du style.                           193

   IV. Les personnages. -- Comment ils sont tous de la mme
     famille. -- Les brutes et les imbciles. -- Caliban, Ajax,
     Cloten, Polonius, la nourrice. -- Comment l'imagination
     machinale peut prcder la raison ou lui survivre.            206

    V. Les gens d'esprit. -- Diffrence entre l'esprit des
     raisonneurs et l'esprit des artistes. -- Mercutio, Batrice,
     Rosalinde, Bndict, les clowns. -- Falstaff.                 215

   VI. Les femmes. -- Desdmone, Virginia, Juliette, Miranda,
     Imogne, Cordelia, Ophlie, Volumnia. -- Comment Shakspeare
     reprsente l'amour. -- Pourquoi Shakspeare fonde la vertu
     sur l'instinct ou la passion.                                 223

  VII. Les sclrats. -- Iago, Richard III. -- Comment les
     convoitises extrmes et le manque de conscience sont le
     domaine naturel de l'imagination passionne.                  230

  VIII. Les grands personnages. -- Les excs et les maladies
     de l'imagination. -- Lear, Othello, Clopatre, Coriolan,
     Macbeth, Hamlet. -- Comparaison de la psychologie de
     Shakspeare et de celle des tragiques franais.                233

   IX. La fantaisie. -- Concordance de l'imagination et de
     l'observation chez Shakspeare. -- Intrt de la comdie
     sentimentale et romanesque. -- _As you like it._ -- Ide de
     la vie. -- _Midsummer night's dream._ -- Ide de l'amour. --
     Harmonie de toutes les parties de l'oeuvre. -- Harmonie de
     l'oeuvre et de l'artiste.                                     259


Chapitre V. -- La Renaissance chrtienne.

    I. Les vices de la Renaissance paenne. -- Dcadence des
     civilisations du Midi                                         282

   II. La rforme. -- Aptitude des races germaniques et
     convenance des climats du Nord. -- Les corps et les mes
     chez Albert Drer. -- Ses Martyres et ses Jugements
     derniers. -- Luther. -- Sa conception de la justice. --
     Construction du protestantisme. -- La crise de la
     conscience. -- La rnovation du coeur. -- La suppression des
     pratiques. -- La transformation du clerg                     289

  III. La rforme en Angleterre. -- La tyrannie des cours
     ecclsiastiques. -- Les dsordres du clerg. -- L'irritation
     du peuple. -- Intrieur d'un diocse. -- Perscutions et
     conversions. -- La traduction de la Bible. -- Comment les
     vnements bibliques et les sentiments hbraques sont
     d'accord avec les moeurs contemporaines et le caractre
     anglais. -- Le _Prayer Book_. -- Posie morale et virile des
     prires et des offices. -- La prdication. -- Latimer. --
     Son ducation. -- Son caractre. -- Son loquence familire
     et persuasive. -- Sa mort. -- Les martyrs sous Marie. --
     L'Angleterre est dsormais protestante                        301

   IV. Les anglicans. -- Proximit de la religion et du monde.
     -- Comment le sentiment religieux pntre dans la
     littrature. -- Comment le sentiment du beau subsiste dans
     la religion. -- Hooker. -- Sa largeur d'esprit et son
     ampleur de style. -- Hales et Chillingworth. -- loge de la
     raison et de la tolrance. -- Jeremy Taylor. -- Son
     rudition, son imagination, sa posie                         337

    V. Les puritains. -- Opposition de la religion et du monde.
     -- Leurs dogmes. -- Leur morale. -- Leurs scrupules. -- Leur
     triomphe et leur enthousiasme. -- Leur oeuvre et leur sens
     pratique. -- Bunyan. -- Sa vie, son esprit et son pome. --
     Avenir du protestantisme en Angleterre                        361


Chapitre VI. -- Milton.

    I. Ide gnrale de son esprit et de son caractre. -- Sa
     famille. -- Son ducation. -- Ses tudes. -- Ses voyages. --
     Son retour en Angleterre                                      413

   II. Effets du caractre concentr et solitaire. -- Son
     austrit. -- Son inexprience. -- Son mariage. -- Ses
     enfants. -- Ses chagrins domestiques                          420

  III. Son nergie militante. -- Sa polmique contre les
     vques. -- Sa polmique contre le roi. -- Son enthousiasme
     et sa roideur. -- Ses thories sur le gouvernement, l'glise
     et l'ducation. -- Son stocisme et sa vertu. -- Sa
     vieillesse, ses occupations, sa personne                      424

   IV. Le prosateur. -- Changements survenus depuis trois
     sicles dans les physionomies et les ides. -- Lourdeur de
     sa logique. -- _Trait du Divorce._ -- Pesanteur de sa
     plaisanterie. -- _Animadversions upon the remonstrant._ --
     Rudesse de sa discussion. -- _Defensio populi anglicani._ --
     Violences de ses animosits. -- _Reasons of church
     Government. Iconoclastes._ -- Libralisme de ses doctrines.
     -- _Of Reformation. Areopagitica._ -- Son style. -- Ampleur
     de son loquence. -- Richesse de ses images. -- Lyrisme et
     sublimit de sa diction                                       433

    V. Le pote. -- En quoi il se rapproche et se spare des
     potes de la Renaissance. -- Comment il impose  la posie
     un but moral. -- Ses pomes profanes. -- L'_Allegro_ et le
     _Penseroso_. -- Le _Comus_. _Lycidas._ -- Ses pomes
     religieux. -- Le _Paradis perdu_. -- Conditions d'une
     vritable pope. -- Elles ne se rencontrent ni dans le
     sicle ni dans le pote. -- Comparaison d've et d'Adam avec
     un mnage anglais. -- Comparaison de Dieu et des anges avec
     une cour monarchique. -- Ce qui subsiste du pome. --
     Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions
     rpublicaines. -- Caractre lyrique et moral des paysages.
     -- lvation et bon sens des ides morales. -- Situation du
     pote et du pome entre deux ges. -- Construction de son
     gnie et de son oeuvre                                        435


FIN DE LA TABLE.


  IMPRIMERIE GNRALE DE CH. LAHURE
  Rue de Fleurus, 9,  Paris


[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Les rappels [NM] correspondent  des rappels pour lesquelles les
notes de fin de page sont manquantes.]





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(Volume 2 de 5), by Hippolyte Taine

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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