The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 14), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 14)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: October 31, 2012 [EBook #41251]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                   TOME QUATORZIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1862


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XIV


Paris.--Typographie: Firmin Didot frres, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.




LXXIXe ENTRETIEN

OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS.

DEUXIME PARTIE.


I.

Quoi qu'il en soit de ce voeu, comme de tant d'autres, le livre de M.
de Marcellus est un des livres de jeunesse qui sont les plus doux 
emporter dans son bagage de voyageur ou  feuilleter dans son ge
avanc, quand on veut se donner une odeur du printemps de la vie; on
y vogue, on y change d'horizon  tous les levers de l'aurore; on y
chante  demi-voix les vers mmoratifs de ses tudes, on y parle la
plus riche et la plus sonore des langues; et, par-dessus tout, on y
cause avec un compagnon de route toujours instruit, toujours
spirituel, toujours tempr et souriant, qui semble avoir en lui la
prcoce et froide sagesse du vieillard  ct des belles illusions de
la vie.

Ce livre est bien loin d'avoir autant de rputation qu'il en mrite.
La tombe, comme le lever du vrai jour, rendra  M. de Marcellus toute
la justice que l'ignorance ou le prjug des partis lui a fait
attendre. C'est le cours le plus complet et le plus vivant de
l'archipel grec et ionien qu'un disciple d'Homre ait fait faire  la
gnration prsente.

Le voyage en Sicile, qu'il fit longtemps aprs, en 1841, est une
promenade classique autour de l'Etna, de l'histoire, des monuments.
Mais cela n'a pas la sve jeune et pittoresque du souvenir d'Orient.
On sent que l'homme mri et dsenchant se promne le soir pour se
donner les consolations et les diversions de la vie active qui lui
tait refuse. Il y a toujours de l'rudition, mais il n'y a plus
d'illusions: le soleil baisse. M. de Marcellus pensait  autre chose.


II.

 quoi pensait-il?

Il pensait  un autre livre, _la Politique de la Restauration_, publi
deux ans aprs.--Ce livre est une rptition des anecdotes littraires
analyses par nous au commencement de cette tude. Il y met en corps
ce qui tait en pages. C'est toujours le trs-intressant rcit de ses
ngociations entre M. de Chateaubriand, ambassadeur  Londres, et M.
Canning, ministre des affaires trangres du gouvernement britannique,
son ami.

Les correspondances de M. de Chateaubriand sont justes, fortes,
hroques. Il veut grandir la politique monarchique de son
gouvernement, malgr M. de Villle et malgr les Anglais. Sa
personnalit rigoureuse le tourmente et tourmente tout le monde,
jusqu' ce qu'il ait forc la main  M. de Villle et  l'opposition
du parti libral,  la politique mticuleuse de M. de Villle,  la
jalousie de M. Canning; il triomphe enfin et vole au congrs de
Vrone, malgr tout le monde.

Du moment qu'il y parat, il est le matre, il supplante peu
loyalement M. de Montmorency, il entrane M. de Villle, il dompte M.
Canning, il affronte courageusement l'opposition bonapartiste des
Chambres franaises. Il lve la Restauration  son apoge, il
restaure la monarchie des Bourbons en Espagne, il tombe enfin, mais
dans son triomphe, sous l'animadversion trs-mrite, mais
trs-imprudente, de M. de Villle.

La correspondance, fort sense, habile, loquente de son confident 
Londres, de M. de Marcellus, souvent gale  celle de M. de
Chateaubriand, moins passionne, moins aventureuse, plus honnte,
montre dans ce jeune diplomate un futur ministre, trs-capable de
comprendre l'Europe, s'il n'tait pas encore capable de la diriger.

C'est un beau livre de mtier pour ceux qui, comme nous, taient
appels un jour  tenir le gouvernail de la France. Il rpond
victorieusement  ceux qui ont tant calomni la politique de cette
monarchie, et qui crivent aujourd'hui leurs calomnies comme de
l'histoire.

Alger, l'Espagne, les deux grands actes extrieurs de la Restauration,
prouvent que, malgr la difficult de sa situation, l'honneur et la
grandeur de la France n'ont jamais t en pril sous les ministres de
la Restauration. M. de Marcellus a vers une complte lumire sur
cette question.

La rputation du gouvernement des Bourbons  l'extrieur est rtablie
irrfutablement dans cet excellent ouvrage. L'opposition de quinze ans
y joue un pauvre rle. C'est de l que date pour moi ma msestime du
gouvernement parlementaire d'alors, et mon got pour la rpublique;
gouvernement quelquefois terrible, mais au moins vigoureux et franc,
o les dictatures ont la force des institutions, et qui font faire aux
nations ce qu'elles veulent, et non pas ce que veut un groupe
d'intrigants, mentant au peuple du haut de la presse et de la tribune,
et faisant peur aux rois des peuples, et des rois aux peuples.

Rien de grand avec ce gouvernement de manges et de factions bavardes.
Except dans l'affaire d'Alger et dans l'affaire d'Espagne, tous les
gouvernements de la France, pendant les trente ans du gouvernement des
Chambres et des journaux, n'ont t que le gouvernement de
l'opposition!

Et ces hommes voudraient recommencer? J'aime mieux ce qui est; c'est
une leon au moins  l'intrigue.

Je prfrerais la rpublique souveraine et absolue: elle est agite,
mais elle est forte. Les pires des tyrannies sont les petites
tyrannies; les tyrannies parlementaires sont mesquines en France;
franchement, j'en ai trop souffert pendant trente ans de ma vie pour
ne pas les dtester.


III.

Aprs quelques opuscules d'rudition grecque et classique, M. de
Marcellus crivit tout rcemment son meilleur livre sous un titre et
sous une forme qui promettaient peu et qui tenaient beaucoup; c'est
son _Commentaire sur les Mmoires de M. de Chateaubriand_. Ces
mmoires sont la lie du vase, cuve et verse, du coeur aigri de ce
grand homme du sicle.--Nous disons grand, nous ne disons pas
bon.--Ces mmoires protesteraient contre l'pithte.

Esprit immense, mais coeur sec, il aspirait  deux gloires, et il les
mritait: la gloire des lettres et la gloire des affaires. Il avait
conquis du premier coup la premire. Malgr ses pompeuses fidlits
aux Bourbons, il n'avait jamais t fidle qu' lui-mme.

Revenu d'Angleterre, il avait t l'ami intime de l'ami de Csar,
Fontanes, comme Horace avait eu Mcne pour patron. Il s'tait
introduit sous les auspices trs-peu bourboniens du moderne Mcne
dans la socit trs-intime des soeurs de Bonaparte, et surtout
d'lisa Baciocchi. Ce n'tait pas sans doute pour servir les Bourbons
qu'il tait un des assidus de Joseph Bonaparte; ce n'tait pas non
plus pour servir les Bourbons qu'il avait t nomm secrtaire
d'ambassade  Rome, dans une ambassade confidentielle du cardinal
Fesch, oncle de Bonaparte, pour y faire abandonner la lgitimit
proscrite, vieillie et impuissante, par la religion, en faveur du
nouveau Charlemagne; ce n'tait pas non plus par fidlit aux Bourbons
qu'il avait brigu le poste ridicule de ministre de France auprs de
la bicoque de Sion, dans le canton du Valais. Il s'y ennuyait et
aspirait  en sortir  tout prix, quand le meurtre du duc d'Enghien
vint soulever le monde et qu'il donna sa dmission, trs-honorable,
pour ne pas tre  jamais impliqu dans une machine gouvernementale
qui galait du premier coup la Terreur.

Il y eut  cette dmission de la dignit, il n'y eut point
d'hrosme. Bonaparte ne pensa point du tout  faire _sabrer_ son
ministre dmissionnaire; M. de Fontanes, lisa, soeur de l'empereur,
Pauline Borghse, sa soeur plus ane, Joseph Bonaparte, taient l
pour dtourner le coup. Une femme belle et clbre du temps m'a
racont bien souvent toutes les dmarches de ces amis de l'crivain
pour faire pardonner, cet acte d'opposition, et pour obtenir de
Bonaparte un poste suprieur  l'ambassade de Sion. Tout cela tait
trs-honorable, sans doute, mais trs-peu dvou  la lgitimit.

Il en fut de mme  l'poque de sa rception  l'Acadmie franaise;
j'ai lu ce discours dans lequel il loue en termes magnifiques, en
commenant, le nouveau Csar et la nouvelle impratrice, femme, fille
des Csars; il se refusa seulement  louer le rgicide ou 
l'amnistier dans la personne de Chnier qu'il avait  remplacer, et 
raturer quelques phrases  double sens sur Tacite. La rception fut
ajourne, voil tout.

Je doute que Louis XVIII,  Hartwell, et Charles X,  Londres, eussent
considr comme des professions de foi  leur maison et  leurs
malheurs l'loge classique et cicronien de la dynastie corse, et de
l'impratrice, nice de Marie-Antoinette, inaugur en pleine Acadmie
par ce Bossuet de seconde dynastie.

Il n'y a rien dans tout ce dbut de l'crivain migr, courant  la
fortune et aspirant aux dignits sous un rgne illgitime, qui
commandt aux Bourbons un devoir de reconnaissance bien motiv, de la
part de la dynastie non trahie, mais bien oublie.

M. de Chateaubriand n'a pas cess cependant de se prsenter
trs-franchement au monde, aprs la Restauration accomplie, comme le
type invariable et le hros accompli de la lgitimit! Vritable
fidlit  son propre honneur, cela est vrai; mais fidlit aux
Bourbons qui ne se rvle tout  coup qu'aprs la chute de Napolon.


IV.

Voil la vrit; elle n'a rien de coupable, mais elle n'a mon plus
rien d'estimable et de dvou. La mort nfaste du duc d'Enghien a
cot  des millions de coeurs, en France, des larmes qui n'ont pas
demand de salaire.

Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand, aprs que Napolon fut bien
tomb, publia une brochure qu'il portait, dit-il, depuis quelques
semaines sur son coeur sous son habit, et qui ne voulait pas se
tromper d'heure. C'tait une diatribe pleine de mpris et de
calomnies, sciemment calomnies, contre Napolon; arme peu loyale, car
aucune calomnie n'est de bonne guerre contre l'ennemi; pas plus celle
qui impute  Napolon d'avoir t  Fontainebleau traner par ses
cheveux blancs le pape sur le parquet, que celle du mme crivain qui
accuse le bon et honnte M. Decazes, favori de Louis XVIII, d'avoir
tremp dans l'assassinat du duc de Berry:--_Le pied lui a gliss dans
le sang!_ De tels mots, sciemment faux dans la pense de celui qui les
crit, donnent la mesure de sa conscience.

M. de Chateaubriand avait une grande me, une imagination splendide,
un accent antique, une conscience d'apparat et un mauvais caractre.
La tte tait, au physique comme au moral, immense, le jugement sain,
le coeur sec, froid.

Il ne voulait de la vie que les grands rles. Il avait compris de
bonne heure dans l'histoire que les infortunes, la pauvret, l'exil,
la fidlit relle ou apparente aux causes perdues, forment devant la
postrit un contraste pathtique avec le gnie qui donne le plus
sublime de ces rles  la vie du grand citoyen, ou du grand pote, ou
du grand politique. De l, une extrme ambition littraire, satisfaite
du premier coup par le succs le plus fantastique qui ft jamais,
succs que toute une religion releve, venge, illustre, avait port
jusqu' l'idoltrie.


V.

Nous avons vu que ce succs littraire n'avait t que l'amorce de son
ambition, qu'il avait parfaitement oubli ses rois exils, et qu'il
s'tait ralli  Bonaparte, recommenant l're de Charlemagne par la
restauration du culte.

L'pisode de la mort du duc d'Enghien l'avait rejet d'horreur dans le
peu d'opposition qu'on osait faire alors indirectement  la tyrannie.
Son gnie, cet acte et sa brochure de Bonaparte et des Bourbons le
placrent naturellement, en 1814,  la tte de ceux que le nouveau
gouvernement adopta pour illustrer son retour par la popularit du
premier nom religieux et potique de l'Europe, et  la tte de ceux
qui salurent les Bourbons. On avait trop besoin les uns des autres
pour se chicaner sur la lgitimit des titres. Le pass fut oubli, et
M. de Chateaubriand passa pour le fidle des fidles.

L commence son rle politique; il se montra homme de tact du premier
coup de plume; il vit juste, il vit loin, il vit en grand toute chose.
Nomm ambassadeur dans des cours du Nord secondaires, il ne partit
pas, ou il se hta de revenir; il ne lui convenait pas de languir
oubli, Paris tait sa scne. Un journal, clbre pour ses talents, le
_Journal des Dbats_, lui prta ses amitis et ses pages. Son
importance s'en accrut; nomm pair de France par le roi, il changea de
parti plusieurs fois par d'habiles transactions qui le menaient au
but, tantt foudroyant dans M. Decazes un favori du roi, tantt
caressant dans M. de Villle et dans ses amis royalistes modrs un
parti dont il pressentait l'avenir; il se fit craindre et aimer, selon
les temps. Nomm ambassadeur  Londres par M. de Villle, qui voulait
se dbarrasser d'un concurrent dangereux  Paris, il alla  Londres,
mais il ne tarda pas  y affecter un superbe ennui, et  demander un
rle plus actif au congrs de Vrone; il y fut nomm. Il affectait
alors la politique modre, prudente et temporisante de M. de Villle;
 peine au congrs, il la combattit sous main, se dfit de M. de
Montmorency, son ami, emporta la rsolution du congrs pour
l'intervention en Espagne, revint  Paris supplanter M. de Montmorency
au ministre des affaires trangres, et conduisit nergiquement la
guerre d'Espagne, si profitable  la monarchie.

 peine termine, il aspire  supplanter M. de Villle comme il avait
fait de M. de Montmorency; il tendit quelques piges  M. de Villle
dans la chambre des pairs pour faire rejeter ses plans dlibrs en
conseil; M. de Villle et ses collgues, offenss et indigns, le
congdirent sans mnagement et par ordre du roi.


VI.

La colre le saisit et ne l'a plus quitt jusqu' la mort! Il jura de
se venger, il se vengea; il prit le _Journal des Dbats_ pour arme et
sa plume d'crivain pour arme. La nature, quoi qu'il en dise, ne
l'avait pas cr loquent; il avait besoin de cuver longtemps, sa
plume  la main, des discours rares et lus; ses foudres se forgeaient
pniblement dans son cabinet, au feu souffl de ses rancunes.

Ses brochures et ses articles de journaux avaient l'clat, mais
n'avaient pas la chaleur soudaine de l'improvisation. C'tait un homme
d'tat, ce n'tait nullement un homme de tribune; il se soignait trop
par excs d'amour-propre, pour se prsenter  l'Europe en nglig.
Mais ses sentences rdiges avec une patience laborieuse, et ses mots
aiguiss de sang-froid, indiquaient bien la passion de l'opposition.

Il se popularisait, tantt comme royaliste, tantt comme bonapartiste,
tantt comme rpublicain, pour nuire au ministre. Son nom, qui
servait ainsi tous les ennemis des Bourbons, grandissait comme une
arme  deux tranchants propre  toute main. Les hommes suprieurs
n'ont pas de peine  se faire pardonner le pass! Leurs talents les
amnistient aussitt qu'ils consentent  les prter. Royalistes,
bonapartistes, rpublicains, prenaient de toutes mains leur vengeance.
La monarchie s'affaiblissait de toute la popularit,  trois feux
comme la foudre, que forgeait M. de Chateaubriand contre M. de
Villle. Un moment relgu  Rome par le ministre de conciliation qui
suivit la disgrce de ce ministre, M. de Chateaubriand esprait le
remplacer. Ce fut la dynastie d'Orlans qui le remplaa.

Quelques coliers ameuts, sans autre but que l'meute, rencontrrent
par hasard M. de Chateaubriand dans les rues de Paris, et le
rapportrent en triomphe  son htel de la rue d'Enfer. Il prit cela
pour un triomphe, c'tait le triomphe de sa dfaite. Il balbutia avec
eux quelques mots de libert, et on les applaudit dans sa bouche; il
rentra chez lui pour se fliciter de sa haine assouvie contre les
ministres, mais les ministres avaient entran les Bourbons.


VII.

La branche d'Orlans espra le rallier  sa cause. Son entrevue avec
le roi, la reine, sa soeur, au Palais-Royal, eut pour objet, de sa
part, de faire reconnatre Henri V et la rgence, et, de la part de la
maison d'Orlans, de le sduire et de le rendre complice de leur
usurpation du trne; son honneur s'indigna, il les quitta pour
jamais, et s'enferma dans sa retraite; mais il honora toutefois cette
retraite par un acte mmorable et rflchi, un noble adieu au monde,
o il plaida la cause perdue des rois fugitifs. Sa protestation
inopportune, solitaire et sans cho, tait sans danger, mais non sans
dignit personnelle. Elle honore la fin de sa vie publique.


VIII.

Depuis ce jour il disparut, non du coeur des royalistes, qu'il
consolait par des phrases de fidlit posthume, trop injurieuses pour
la nouvelle dynastie. Puis il fit quelques visites  Charles X dans
son exil, visites qu'il bruita, au retour, par des sarcasmes; la
pudeur de ses amis les lui fit retrancher de l'impression; mais je les
ai moi-mme entendus chez madame Rcamier, sa dernire amie, et j'en
ai gmi pour l'honneur du coeur humain; il y flattait les ennemis de
tous les trnes par des moqueries domestiques. Que restait-il donc 
dire aux rpublicains contre les rois, quand celui qui se disait leur
Blondel mlait  d'emphatiques dclamations de fidlit des railleries
contre ses idoles officielles? tait-ce la peine d'aller surprendre
les faiblesses, les douleurs, les confidences de leur intrieur pour
les taler ensuite en style qui appelait le sourire devant leurs
ennemis?

Charles X avait un _dcorum_  garder devant ce visiteur quivoque,
mais il ne s'y trompait pas, et il nourrit jusqu' sa mort une
animadversion trs-fonde contre M. de Chateaubriand.


IX.

Ce fut le temps o il acheva ses Mmoires politiques, commencs,
retouchs, polis, raturs, comme sa situation, pendant toute sa vie
politique. M. de Marcellus avait t le confident de ses retouches.

Dvou de bonne heure  ce grand crivain, par admiration d'abord, par
communaut de cause ensuite, par affection sincre enfin, il attendit
la mort de M. de Chateaubriand pour ne pas contrister sa vieillesse
par les svrits de ses commentaires.

M. de Chateaubriand mourut le jour du triomphe de la Rpublique contre
les factieux qui voulaient s'en emparer pour la pervertir en dmagogie
folle et sanguinaire. Aux journes de juin 1848, nous gagnmes la
bataille des trois jours dans les rues de Paris; ce fut un triomphe
douloureux, mais ce fut le premier triomphe de la Rpublique franaise
sur la dmagogie. Le bruit de cette bataille empcha la France de
ressentir la perte de son grand crivain. Sa vieillesse avait t
morose, dsenchante de posie, hors l'amiti pieuse d'une femme
dvoue  sa gloire _quand mme_, et au culte de quelques rares amis,
parmi lesquels quelques spirituels observateurs qui affectaient la
tendresse et qui prenaient mesure de ses faiblesses.

Ses Mmoires parurent: ils tonnrent le monde par l'esprit de ses
jugements sur les hommes et sur les choses de son temps. On et dit
qu'il n'avait jamais eu besoin d'indulgence, et que le monde ne
continuait de vivre aprs lui que pour se charger de ses vengeances.
Je ne parle pas ici par ressentiment d'auteur, car je suis le seul
pote du temps et le seul homme politique de son poque qui soit,
comme pote, plac par lui dans la compagnie immortelle d'Homre, de
Virgile, de Racine, et, comme homme de tribune et de hautes affaires,
au rang des hommes de bon sens. Je n'avais pas alors support le poids
de la rvolution de 1848 et de la Rpublique. Je lui suis
trs-reconnaissant en ce qui me touche; je n'avais jamais t de ses
amis, je n'avais aucun droit  m'attendre  ses jugements favorables.
Il ne m'aimait pas; il vitait de prononcer mon nom pendant sa vie,
et, comme ministre des affaires trangres, il nuisait  ma fortune.
Mais il m'a rendu bien plus qu'honneur comme pote, et plus que
justice comme homme politique.

Ce livre a des pages admirables comme style, et dplorables comme
caractre. Roman grec dans le commencement, diatribe universelle  la
fin, il affecte partout un style tellement figur, tellement
recherch, tellement _ronsardis_, par l'affectation du style gaulois
de Rabelais et de Montaigne, qu'on ne sait en quel sicle on vit en le
lisant. Rien n'y coule, tout s'y cristallise pour briller; chaque
phrase demande  tre trois fois lue, mais relue deux ou trois fois
pour tre comprise. C'est une nigme perptuelle offerte par l'auteur
 la malignit du lecteur. Disons franchement le mot, c'est mauvais en
masse, souvent beau en dtail; cela n'honore pas M. de Chateaubriand,
et cela dshonore autant qu'il le peut tout son sicle.

Eh bien, ce livre, mauvais de forme, mme de fond, a servi de texte 
un excellent livre. C'est le commentaire respectueux, mais juste, du
disciple sur le texte d'un matre qui s'gare. Ce commentaire est bien
suprieur au texte; toutes les _anecdotes_ y sont rectifies, toutes
les injures pallies, tous les excs de bile adoucis, tous les venins
de style rpars, dplors, excuss, de faon qu'il ne reste gure que
de belles choses  admirer et un grand homme  comprendre.

M. de Chateaubriand doit immensment  M. de Marcellus; il le
rhabilite en tendant son manteau sur ses dfauts de coeur et sur
l'affectation de style de ce grand crivain. Peut-tre y a-t-il trop
d'indulgence, mais qui sera indulgent, si ce n'est un ami?

M. de Marcellus absout M. de Talleyrand de crimes. Le nom de M. de
Talleyrand, dit M. de Marcellus, ne tombe jamais de la plume de M. de
Chateaubriand sans y avoir t marqu d'un fer chaud  son passage.
Et,  propos de ces crimes, il est curieux de lire ce qu'en dit M. de
Talleyrand lui-mme cit par M. de Marcellus:

Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la
ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de la
mer; il revient sur ses pas, et il noie. J'ai eu des faiblesses;
quelques-uns disent des vices; mais des crimes? Fi donc!

M. de Marcellus explique son amiti pour M. Bertin, cet homme d'tat
de la presse dans le _Journal des Dbats_, par une sympathie de coeur
conue entre eux au chevet de mort de madame de Beaumont, fille
charmante du ministre de Louis XVI, dcapit (M. de Montmorin).

M. de Chateaubriand adorait madame de Beaumont; il lui rigea un
monument funbre  Rome, dans l'glise Saint-Louis-des-Franais,
pendant qu'il tait secrtaire d'ambassade sous le cardinal Fesch.
Avoir pleur ensemble une personne aime est le lien des coeurs.

La carrire entire de M. de Chateaubriand se ressentit de cette
sympathie des _Dbats_. MM. Bertin, les complices de son opposition
royaliste contre les Bourbons, ne l'abandonnrent jamais, mme sous la
monarchie de 1830,  laquelle ils adhrrent par politique,
monarchistes de toutes les monarchies, mais monarchistes exigeants et
inquiets, qui personnifient encore aujourd'hui l'exigence et
l'inquitude du caractre de leur premier matre. Cela fait honneur
aux deux, il se cache toujours un bon sentiment dans les mes qui ont
aim!

C'est le parfum de l'amour, indlbile comme ce qui est divin; on sent
jusqu' la dernire vieillesse qu'il a pass dans les coeurs, et qu'il
a amlior la nature.


X.

Pendant son ambassade de Rome, peu de temps avant la rvolution de
1830, M. de Chateaubriand, triomphant de l'lection d'un pape faite
sous ses auspices, heureux en fortune, heureux en sjour, heureux en
sentiment pour des personnes innomes, se prend, comme  l'ordinaire
des grandes mes, d'un fastidieux dgot pour tant de flicits, et
continue  crire ses _Lamentations_ trs-dplaces  son ancien
secrtaire de Paris.

Ici, le vrai sentiment de M. de Marcellus se dvoile, comme  son
insu, dans un jugement de trois lignes, en marge dans ces lettres.

J'avais une tte trs-froide et trs-bonne, dit l'auteur d'_Atala_,
et le diplomate, aussi grand que juste et ambitieux dans ses vues,
avait le coeur _cahin-caha_ pour les trois quarts et demi du genre
humain.

Voici le cri du commentaire, cette fois plus juste que biensant,
arrach  M. de Marcellus par la flagrante ingratitude envers l'me de
_Juliette_ (madame Rcamier), oublie si cruellement pour des
affections lgres  l'ge du pote:

Je crois, dit-il, qu'il faut rtablir ainsi cette phrase: J'avais une
trs-froide et trs-bonne tte, et, aprs, le coeur _cahin-caha_ pour
les trois quarts et demi du genre humain. Ajoutons pour tre vrai:
Comme pour la moiti au moins de l'autre demi-quart!

Ce qui veut dire en bon franais: Je n'avais de coeur que pour moi!

C'est le jugement qu'en porte M. Joubert, son premier ami, dans une
lettre confidentielle  M. Mol, rvle aujourd'hui mme pour la
premire fois, et publie par M. Sainte-Beuve.


XI.

Le ministre Polignac, prambule d'une rvolution certaine, rappela M.
de Chateaubriand  Paris. M. de Marcellus est nomm quelques jours
aprs son secrtaire d'tat par le prince de Polignac. M. de Marcellus
hsite quelques jours entre son dvouement de royaliste, son ambition
naturelle, et son jugement trs-sain sur l'inopportunit du dfi de
Charles X  la France alors librale. Il va consulter M. de
Chateaubriand comme l'oracle dans le dsert,  l'hospice de la rue
d'Enfer, o il s'tait relgu. M. de Chateaubriand lui prophtisa la
catastrophe prochaine et certaine. Marcellus refusa courageusement ces
fonctions. Ce fut un bel acte de conscience et de foi dans sa
politique de modration.

Pendant ces hsitations, le prince de Polignac, qui m'aimait, pense 
moi; il m'crit, me conjure de venir  Paris, m'offre avec instance
la direction des Affaires trangres; je n'hsite pas  refuser.--Il
insiste sur un entretien; j'arrive  Paris, je cause  coeur ouvert
avec lui, il est moins sincre avec moi qu'avec M. de Marcellus, il
nie imperturbablement la pense du coup d'tat.

Je le crois, puisque vous le dites, mon Prince, lui dis-je, vous ne
le voulez pas, mais la logique et votre situation le veulent! Je suis
royaliste, je suis jeune, je ne veux  aucun prix dater d'un coup
d'tat malheureux dans la politique, et commencer par une rvolution
o les Bourbons priront.

Je fus nomm ministre  Athnes, et je m'loignai!... M. de Marcellus
expia longtemps son refus.


XII.

Les vnements ne me donnrent pas le temps de rejoindre mon poste; M.
de Marcellus et moi nous dclinmes la confiance et l'involontaire
complicit de l'acte. Il se retira par pressentiment et conviction. Il
fut fidle  la monarchie lgitime aprs les Bourbons, je restai
fidle  mon honneur en refusant de servir la seconde monarchie.
Except la Rpublique, dictature de tout le monde, je ne voulus plus
servir personne.

Cela a fait dire aux rpublicains, que je ne servais pas ma:
Dfiez-vous de lui, c'est un lgitimiste! Et les niais l'ont cru. 
leur place j'aurais redoubl de confiance, et j'aurais dit: C'est un
homme d'honneur, et, puisqu'il a t fidle  la premire heure par un
sentiment de famille et de tradition, il le sera  la dernire, quand
on n'a plus d'autre famille que la patrie et le peuple. Mais ils ont
cru qu'un royaliste de coeur,  vingt ans, ne pouvait jamais tre un
bon citoyen  cinquante, et qu'un homme fidle  son serment sous les
Bourbons ne serait qu'un tratre sous la Rpublique!

Vous voyez o cette belle logique a men la Rpublique. Mais passons!


XIII.

M. de Marcellus raconte les entretiens confidentiels qu'il eut avec la
duchesse d'Angoulme.--Elle ne se fiait pas plus que nous, la noble
femme, aux ordonnances, coup d'tat dsarm. La lgislation des _coups
d'tat_, c'est la conscience de celui qui les tente, mais il ne faut
pas les manquer.

Elle ne m'a jamais calomni dans son exil, celle-l! Que la piti de
la terre et la bndiction de Dieu la suivent dans sa tombe! Princesse
tragique ds son berceau, elle fut triste jusqu' la mort. Les
Franais l'en ont accuse; voulaient-ils donc qu'elle danst sur les
cadavres de son pre et de sa mre? La tristesse est la biensance
des victimes.


XIV.

Le livre finit par une rflexion touchante et haute que M. de
Marcellus prit ou imputa  Massillon, et qui fit relever la tte de M.
de Chateaubriand vieilli, qui ne pouvait supporter sa verte
vieillesse.

Que sont maintenant, lui disait-il avec la pompe en deuil de ses
entretiens familiers, que sont tous ces beaux fleuves si clbres dont
nous avons vu l'un et l'autre les bords?--De tristes souvenirs qui
nous reprochent notre vieillesse.--Non! non! m'criai-je, dites de
beaux souvenirs qui embellissent nos derniers jours. Pourquoi donc le
coeur serait-il sans force contre ces conditions de la vie? Il faut
bien, ajoutai-je lentement, que l'affliction soit de quelque profit
aux hommes, puisque Dieu si bon a pu se rsoudre  les affliger.


XV.

Ainsi finit le livre par une rflexion morose sur la vie, et par une
rflexion juste et consolante, pleine de confiance en Dieu qui a fait
ou permis la douleur.

Ainsi se dessinent les deux caractres: l'un lguant ses dsespoirs et
ses rancunes  la postrit, l'autre remettant le pass et les peines
de l'avenir  la bont de Dieu!

On ne peut s'empcher, malgr tout le talent dploy, de plaindre
l'un, et de chrir l'autre.


XVI.

Aprs ces excursions toujours rtrospectives sur la politique et ses
belles annes, M. de Marcellus revint  sa chre Grce. Il dcrivit
et traduisit ses chants populaires.

Aprs M. Fauriel, il y avait encore  glaner. Ce qui fait l'intrt et
le charme de ces chants, c'est moins le chant lui-mme que le cadre
qui les enserre. Ce cadre est presque toujours une scne de l'Odysse
de jeunesse de M. de Marcellus, voguant ou chevauchant sur les mers ou
sur les montagnes du Ploponse. Il savait le grec ancien comme
Homre, il savait le grec moderne comme un klephte. C'tait l'poque
hroque de l'indpendance hellnique. L'Europe tait folle
d'hellnisme.

On oublie que des sicles ont remu ces lieux et ces peuples, et qu'il
peut en sortir des peuples nouveaux  force de vieillesse, mais jamais
d'anciens peuples. On se figure qu'on va ressusciter Miltiade ou
Thmistocle dans la personne d'un corsaire ou d'un berger des mers ou
des montagnes; que Dmosthne et Cicron vont succder immdiatement
au pape.

On oublie que deux mille ans ont pass, et que des millions de
barbares ont t coloniss avec leurs moeurs nouvelles pendant des
sicles et des sicles en Italie et en Grce. De l, le mcompte de
tous ces rves pour refaire le pass sans lments, au lieu
d'amliorer le prsent avec ses lments propres. Mais alors la Grce
fanatisait l'Europe; on n'tait ni chrtien ni musulman, on tait
Grec, comme aujourd'hui on n'est ni catholique ni carbonaro, on est
Pimontais. Les oppositions ont des engouements comme les potes; il
faut se hter de les saisir pendant qu'ils passionnent  froid les
orateurs et les journalistes, car ces engouements passent vite et ne
reviennent pas de mme.


XVII.

M. de Marcellus, qui tait jeune, les partagea de bonne foi pour les
klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la
froce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon
sens; cependant je publiai moi-mme le pome du cinquime chant de
_Child Harold_, imit assez servilement du beau pome de lord Byron.
Mon enthousiasme tait mdiocre comme un pastiche, mon succs fut
mdiocre aussi: je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'tait
pas sincre.

Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite ni peuple, ni nationalit,
ni religion sur la terre au gr du caprice des imaginations d'orateurs
ou de journalistes en qute de popularit. J'avais un sentiment
d'admiration et de piti pour ces belles les de l'Archipel, o
fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du
monde; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple
religieux, pasteur et guerrier, qui tait venu  son temps balayer des
valles de Bithynie la corruption byzantine, et prcher l'unit de
Dieu, ce dogme des Arabes,  la place des superstitions ingnieuses de
l'glise grecque qui touchent de si prs  l'idoltrie.

Je prvoyais que la Grce ressuscite, non par son gnie propre, mais
par un roi allemand, ne contenterait ni les Grecs ni les Turcs; la
question se rduisait donc, au fond,  savoir si nous prparerions aux
Russes l'empire de la Mditerrane; j'aimais mieux pour la France et
pour l'Europe quilibre les Turcs pour voisins que les Russes.

La bataille de Navarin, que nous ne livrerions certes pas aujourd'hui,
ne fut donc  mes yeux que ce qu'est aujourd'hui l'unit pimontaise
et anglaise en Italie: un solcisme en politique, une pierre d'attente
de l'Angleterre, une sublime bvue de la politique d'opposition.
Puisque nous l'avions purge des Autrichiens, il fallait la confdrer
comme l'Archipel grec en 1822, et la protger, mais non la soumettre
au joug des Cisalpins pour la laisser crotre. La libert ne
s'improvise pas sous la tyrannie, encore moins sous l'anarchie.


XVIII.

Quoi qu'il en ft, M. de Marcellus, par esprit littraire, et par
esprit srieusement chrtien, se mit  parcourir la Grce nouvelle et
l'Albanie, ni littraire ni chrtienne, mais tour  tour, et selon le
got des Albanais, chrtienne ou mahomtane comme son hros
Scanderbeg, pour y chercher un nouvel Homre. Il n'y trouva rien que
des chants dits populaires qu'on admira par parti pris, mais qui ne
sont pourtant que des complaintes du peuple.

Dfions-nous en toute langue de la posie des rues, des mers et des
montagnes, destine  charmer les peuples ignorants. Cela est court,
cela est monotone, cela est affect ou trivial; cela contient cinq ou
six images gracieuses, naves, fortes, mais toujours les mmes scnes:
les airs que le berger siffle  son cheval, ceux que le matelot
psalmodie  sa barque, couch  l'ombre de sa voile, ou l'amant  sa
matresse au clair de lune. Ce n'est ni la malignit spirituelle et
savante de Branger, pote d'opposition, pigrammatique, libral, mais
nullement populaire; ni la belle et nave posie homrique de Mistral
dans son pome antique de _Mireille_: c'est un patois pour les
veilles des peuples de Provence!

C'est l un pote populaire, ou plutt c'est l un pome crit dans la
langue du peuple avec les ides, les habitudes, les travers, les
loisirs des amants, dans les basses classes des peuples!

Mais c'est Hugo, Vigny, Dumas, Laprade, Marcellus, Autran, Lamartine,
qui les lisent.

Le peuple n'a ni le got ni le temps, il a l'haleine courte; s'il est
pieux, un couplet des cantiques de Marseille; s'il est impie, un
couplet de Branger, voil son affaire; s'il est soldat, une strophe
arme de la _Marseillaise_; voil la posie populaire. Or la
_Marseillaise_, sublime en musique, est peu admirable en posie; c'est
un beau choeur des frontires de la France rsonnant au pas de charge
sous les pieds de l'tranger; mais les paroles sont des cris et non un
pome.

M. de Marcellus, comme M. Fauriel son devancier, ne rapporte donc que
des scnes potiques et peu de posie. Quelques-unes de ces scnes
sont de _Salvator Rosa_, quelques autres de l'_Albane_, jugez-en:


LES VOLEURS.

Les voleurs taient venus sur la montagne pour y voler des chevaux, et
ils n'y trouvrent point de chevaux. Alors ils prirent mes petits
agneaux et mes petites chvres.

  Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont!
      Hlas! hlas! hlas!
   mes pauvres petites brebis!
   mes pauvres petites chvres!...
            Va!!!

Ils m'ont pris l'cuelle o je mettais mon lait; ils ont pris ma flte
jusque dans mes mains.

  Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont!
      Hlas! hlas! hlas!
   ma pauvre petite cuelle!
   ma pauvre petite flte!
            Va!!!

Ils m'ont pris le blier qui portait la clochette, dont la toison
tait couleur d'or, et la corne d'argent.

  Et ils s'en vont, s'en vont, s'en vont!
      Hlas! hlas! hlas!
   mes pauvres petites brebis!
   mon pauvre petit blier!
            Va!!!

Je vous en supplie, Panagia, punissez les voleurs!--Ah! qu'on les
arrte, qu'on les dsarme au milieu de leur caverne, eux et toute leur
race!

      Hlas! hlas! hlas!
   mes pauvres petites brebis!
   mes pauvres petits chevreaux!
            Va!!!

Ah! si la Panagia me l'accorde par sa grce, et punit les voleurs, et
que je revoie mon blier au milieu de son parc, je rtirai un agneau
le jour de Pques, jusqu' ce qu'il tombe de la broche.

  Mais ils s'en vont, s'en vont, s'en vont!
      Hlas! hlas! hlas!
   mes pauvres petites brebis!
   mon pauvre petit blier!
            Va!!!


COMMENTAIRE.

C'est toute une idylle que cette plainte du pauvre petit berger de la
montagne. Que de grce et de naturel! On l'entend pleurer en chantant.

Ce _Va_, qui revient  la fin de chaque couplet, comme un sanglot,
est-il un mot grec ou tranger, une interjection improvise, un driv
du grec ancien _ova_, ou bien une construction du verbe grec moderne
[Grec: bagizein], vagir comme les enfants? C'est ce que je ne saurais
dire; mais ce _Va_ se comprend et se rpte mme quand on ne peut
l'expliquer: c'est un cri de dtresse jet aux chos comme la dernire
note prolonge d'un chant montagnard.

Je montais un soir la colline du couvent de Saint-Nicolas, dans l'le
de Prinkico, lisant, apprenant ou commentant l'_Odysse_, mon livre
favori; et, suivant une coutume de ma jeunesse qui m'est reste,
m'arrtant  chaque vers comme  chaque dtour du sentier, pour
cueillir les glaeuls, les asphodles et les premires glantines.

Je m'tais dj retourn mainte fois dans ma lente ascension, pour
admirer ces merveilleux aspects qui s'tendent des montagnes de la
Thrace et de l'Asie Mineure, des murs du srail et des rivages de
Chalcdoine, s'avanant sur leurs flancs et  leur ombre jusqu'aux
rivages plus rapprochs de Calki et d'Antigone, fermant ainsi le
cercle du lac le plus vaste et le plus azur.

J'avais compt les voiles du golfe de Nicomdie, se dirigeant vers
les ports de Stamboul, et venant raser les cueils des les des
Princes pour y chercher quelque brise de terre favorable  la
navigation, lorsque je rencontrai un enfant qui revenait de l'cole du
monastre, portant sous son bras son panier de provisions, et ses
livres de l'autre.

 ma prire, il s'arrta et me suivit sous un bne voisin de la
route: l, j'ouvris un de ses cahiers, o je trouvai copis des
passages d'Homre, des fables d'sope, et sur une feuille dtache,
parmi les distiques modernes, cette chanson populaire, _les Voleurs_,
qu'il rcita en riant lui-mme des plaintes du pauvre berger. Je lui
demandai s'il consentirait  s'en priver pour moi: il me l'offrit sans
hsiter, assurant qu'il la savait tout entire, et que d'ailleurs
plusieurs de ses petits camarades la savaient aussi.

Comme l'entretien se prolongeait, je le priai de lire  son choix
quelques lignes de son bagage lmentaire. Alors il pronona gravement
et d'une voix haute ces deux vers de l'_Iliade_ qu'on venait de lui
donner  apprendre et  mditer pour sa leon du lendemain:

  [Grec: Atreid, m pseude' epistamenos sapha eipein,
  Ou gar epi pseudessi patr Zeus esset argos.]

Fils d'Atre, ne mentez pas, vous qui savez si bien dire la
vrit.--Car Dieu, notre pre, ne sera jamais le soutien du mensonge.

Et mon jeune lecteur, en pelant ces vers, se reprit, comme s'il et
t devant le pdagogue, pour me faire sentir l'accent du mot [Grec:
pseudessi], mensonge, sur lequel d'abord il n'avait pas assez appuy.

merveill d'entendre retentir si mlodieusement la langue antique
dans une bouche enfantine, je dposai quelques petites pices de
monnaie dans le panier vide; et l'colier, aprs avoir port une main
 ses lvres et  son front, s'loigna en me disant: _Que vos annes
soient nombreuses!_ Puis il se retourna souvent pour me regarder,
jusqu' ce que les arbres de la colline nous eussent drobs l'un 
l'autre, et pour toujours.


LA BELLE DE SCIO.

Au pied de la colline,  la lueur de la lune, dans le silence de la
solitude et le calme de la mer, une belle est assise sur un petit banc
de pierre, et tient sur ses genoux un petit chien.

Elle accompagne son chant de sa guitare et fait entendre une voix
anglique. Oh! que ne suis-je ta guitare! Que ne suis-je ton petit
chien! Que ne suis-je, oh! que ne suis-je surtout ton amant aim!


COMMENTAIRE.

Je vois encore dans le miroir de ma mmoire, si fidle pour les
images hellniques, ce petit tableau tel qu'il m'est apparu  Scio.

Aux rayons de la lune, qui rpand une si douce lueur dans ces rgions
asiatiques, aux derniers bruits que la mer apaise jette sur la plage,
les filles de Scio venaient, sur le banc de pierre dress  la porte
de leur maison, couter les plaintes et les dclarations d'amour des
jeunes hommes, quelquefois mler leurs voix aux chants passionns, au
son du torbe ou de la mandoline. Or cette chanson n'est qu'un des
soupirs recueillis au milieu de ces coutumes qui proclamaient au loin
l'antique rputation d'innocence attribue,  toutes les poques, aux
belles habitantes de l'le devenue si misrable.

Il faudrait lire encore la complainte des blanchisseuses qui lavent le
chle et la veste de l'tranger, pour qu' son retour dans sa patrie,
la mre et les soeurs n'accusent pas les filles de l'le de duret et
de parcimonie envers le pauvre matelot!


XIX.

Tout cela n'est pas sublime, sans doute, mais c'est naf et touchant.

Quand les chants populaires ne sont pas composs  froid par des
potes politiques, ils ne sont jamais sublimes; le peuple ne l'est
pas, mais il est peuple, c'est--dire nature.

C'est le caractre vrai des traductions de M. de Marcellus. Il ne faut
pas y chercher des essences dans les bouquets de fleurs des montagnes,
mais de la rose matinale et des senteurs des champs. C'est ce qu'on
trouve dans ce recueil.


XX.

Mais,  mesure que M. de Marcellus avanait en ge, il s'levait plus
haut que ses travaux pittoresques sur la Grce moderne et populaire.
L'me totalement dgage de l'esprit de parti, et se remettant
entirement  la Providence du sort de sa cause, il se contentait de
rester fidle pour lui-mme, et ne s'inquitait plus des fidlits ou
des infidlits des autres. Il vivait hors du monde des vnements; et
se plongeait de plus en plus dans les tudes et dans les spculations
de la haute philosophie de l'ancienne Grce.

C'est alors qu'il publia ses six volumes de la traduction de _Nonnos_,
travail obstin, mais malheureux. Qu'importait au monde actuel un
pome pique de plus sur les exploits de Bacchus, chant aprs coup
par un Grec chrtien, comme un cho mort que chanterait une croyance
finie? Travail pour l'Acadmie des inscriptions plus que pour son
temps.

Mais, peu d'annes avant sa mort, il s'leva, comme hellniste, comme
savant et comme pote,  des oeuvres plus utiles et infiniment plus
belles que tout ce qu'il avait fait jusque-l en littrature. Nous
voulons parler de son dernier ouvrage,  peine publi, non encore
connu, saisi par la mort sur le seuil de sa publicit: _les Grecs
anciens et les Grecs modernes_; ouvrage trs-neuf, trs-original et
trs-philosophique en mme temps que trs-potique; trsor vritable
dcouvert par lui dans les littratures presque fabuleuses de
l'arrire-Grce.

Le premier morceau de ce beau recueil, exhum du mont Athos, de l'le
savante de Rhodes, des mystres de la Thrace, c'est le pome de _Mde
et Nausica_ sur le Bosphore, par Apollonius de Rhodes, auteur
_argonautique_.




ENTRETIEN LXXIX

MDE ET NAUSICA

SUR LE BOSPHORE.

(SCNE ORIENTALE.)


Un jour de septembre, du haut de ma fentre, dans le pavillon de bois
o flottait  Thrapia le pavillon de France, je considrais les
brouillards qui s'levaient insensiblement de la surface du Bosphore.
On les voyait glisser sur les eaux comme des fumes transparentes,
puis se condenser au-dessus, et s'arrter immobiles  la moiti des
collines du dtroit; de sorte que par-dessous leur couche paisse
j'apercevais en Asie la base de la montagne du Gant, dont la cime
semblait s'unir  l'Europe par un pont de nuages argents. Ces nuages
fermaient au loin l'entre de la mer Noire, qu'on entrevoit de
Thrapia par une courte chappe; et leur ceinture, jointe au calme
des ondes, faisait de cet espace, le plus resserr du Bosphore,
l'image parfaite d'un petit lac.

Je connaissais cette disposition atmosphrique du canal de Thrace, et
je savais que le soleil en se montrant ne tarderait pas  dissiper ces
brumes qui n'osaient s'attrouper qu'en son absence. Ds qu'il parut,
je descendis sur la rive et je me dirigeai le long du fleuve amer,
marchant moins vite que ses courants. Je voulais suivre les contours
de la plage jusqu'au petit promontoire de _Kalender_ pour revenir par
les hauteurs dsertes, en remontant le ruisseau qui prend sa source 
_Krio-Nero_, la fontaine froide.

Les bruits de ces villages, qui sont autant de ports, s'veillaient;
les voix des cadgis (bateliers) se mlaient aux cris des golands; le
brouillard avait laiss sur chaque feuille une goutte de rose qui
tincelait au soleil; ma promenade fut dlicieuse, et je revins charg
de touffes de bruyres, de daphns et de cistes fleurissant
d'eux-mmes au sein de ces solitudes qui touchent de si prs au
rivage.

Comme je tournais le fond du petit golfe de Thrapia, je rencontrai
Athanase Christopoulos, le pote si clbre dj par ses chants
anacrontiques. J'apprenais alors ses odes pour me familiariser avec
le grec moderne, et je recherchais sa conversation, qui n'tait jamais
sans profit pour moi. Il se rendait chez l'un de ces mmes princes
Morusi dont il avait dirig l'ducation en Moldavie.

--Quoi! de si bonne heure? me dit-il, quel intrt vous amne dans
notre quartier grec?

--Pas d'autre, rpondis-je, que le beau temps et le plaisir de voir
Kalender.

--Je ne puis vous suivre, reprit-il, jusqu' ce _bon abri_; car je me
figure qu'il faut interprter ainsi le nom de Kalender, souill vers
sa fin d'une terminaison turque. C'est le _kalos endios_ dont nous
parlent les vieux gographes du Bosphore. Mais je veux au moins animer
le dbut de votre promenade par quelques souvenirs antiques. C'est ici
l'ancien golfe de _Pharmakia_, o l'on dit que Mde, partie de la
Colchide, dposa des _poisons_, en y laissant leur nom. Mais nous,
Grecs modernes, nous n'avons pas consenti  traduire avec si peu de
politesse envers la fille des rois ce mot de _pharmakia_: ses poisons
taient des _mdicaments_ aussi, et nous avons nomm notre village
_Thrapia_, _la gurison_.

Au bout de cette anse profonde que protgent contre les vents du nord
la colline et les grands pins de votre palais de France, vous voyez
cet lot ou plutt cet cueil, si prs de la rive qu'on peut
l'atteindre sans nager? Les flots, toujours tranquilles ici, ne le
surmontent jamais et se contentent de laver et de polir sa roche. L,
dit-on, la nice de Circ, Mde, broyait les plantes qui endormaient
les dragons et rajeunissaient les vieillards.

Si vous ne deviez m'accuser de prendre en main des causes
dsespres, j'aimerais  rhabiliter Mde auprs de mon sicle. On
n'a jusqu'ici voulu voir en elle qu'une fougueuse magicienne, une
pouse forcene, une mre barbare. La faute premire en est 
Euripide, grand ennemi des femmes: pour moi, je m'attache  sa
jeunesse,  son unique amour,  sa primitive innocence; sa passion
m'attendrit beaucoup plus que celle de Phdre, car elle est bien moins
coupable. Avez-vous lu le troisime chant d'Apollonius de Rhodes?

--Pas encore, lui rpondis-je, mais, comme Homre m'a guid dans
l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le
canal de Thrace, thtre de leurs exploits.

--Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu
confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous
laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions
lire ensemble ce touchant pisode de Mde avec votre ami, le prince
Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui.

--J'y serai, lui dis-je, mais n'esprez pas m'amener facilement 
aimer Mde. Un de ces grands potes latins que vous n'estimez qu'
moiti, vous, fiers descendants d'Homre et de Pindare, a prononc
cette sentence: _Il faut que Mde soit froce ou indompte....._ Je
m'en tiens l...

-- demain,  demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrt
d'avance. Et, puisque vous tes en Grce, n'en croyez sur leurs hros
ou leurs hrones que les Grecs.

L-dessus, nous nous quittmes, et le lendemain je le rejoignis chez
le Beyzad Nicolaki Morusi.


XXI.

--Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince.
Cette Mde, redoutable patronne de notre village, fait encore
trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs
enchantements; voyons comment va s'y prendre notre matre pour nous
inspirer envers elle des sentiments plus doux.

--Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en
prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le
chantre des Argonautes.

--Pour nous mieux pntrer de la bont de votre cause, ajoutai-je, ne
trouverez-vous pas  propos de prononcer lentement, de vous arrter de
temps  autre, et mme de traduire quelquefois en passant, comme si ce
que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup 
l'intelligence de votre auditoire?

--Je vous comprends, me rpondit en souriant le pote, et je vous
obirai.

--Mais d'abord, quelques mots de prambule, nous dit alors notre
prudent lecteur, pour vous expliquer o nous allons prendre le rcit.
Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du pome, ou plutt
comme si vous aviez oubli ces tranges aventures datant de trois
mille annes, pour prter votre mmoire  des faits plus rcents.

Il entre beaucoup de gnalogie dans toute histoire mythologique. Je ne
vous ferai pas nanmoins remonter plus haut que l'arrire-grand-pre de
notre hros. ole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre
ole, roi d'une contre de Thessalie, eut deux fils: Crthe, pre
d'son et de Plias, puis Athamas, pre de Phryxos et d'Hell; je vous
fais grce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin,
s'tendrait facilement jusqu' Ulysse.  la mort de Crthe, Plias
usurpa le trne d'Iolchos au dtriment d'son, son frre an; et quand
Jason, fils d'son, revendiqua la couronne, son oncle Plias, avant de
la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grce la toison
d'or qui se trouvait en Colchide. C'tait la dpouille du blier ail
que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacre aprs son voyage arien.
Il fuyait la colre de son pre, et dans son trajet il laissa tomber sa
soeur Hell, menace comme lui par une martre, dans le dtroit qui
porte encore aujourd'hui son nom. Aite, fils du Soleil et frre de
Circ, rgnait alors  Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour
pouse Chalciope, sa fille ane, soeur de Mde. Phryxos mort, ses fils
partirent pour aller rclamer en Grce l'hritage de leur pre et pour
le venger.

Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'le de Mars, et en furent
ramens par les Argonautes. Ceux-ci, commands par Jason, ont surmont
les cueils des Cyanes, les prils d'une mer inconnue, et sont
arrivs  l'embouchure du Phase, auprs de la ville d'Aia, capitale du
royaume d'Aite. C'est l que les deux premiers livres du pome
d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisime.

Christopoulos lut alors d'une voix cadence ces vers qui dans sa
bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme
inexprimable. Pour plus de sret, il m'avait engag  suivre sa
lecture sur mon exemplaire, o je notais au crayon ses pauses et ses
remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les
retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, o je l'ai
suivi d'aussi prs qu'il m'a t possible.


XXII.

J'ai crit une _Mde_ dans ma premire jeunesse; elle est encore
enfouie dans les caisses de mon grenier, o les voyageurs de la vie
enferment leurs hardes uses qui n'en sortiront jamais que pour faire
du vieux papier pour des hommes nouveaux.

M. Legouv, un de nos plus charmants potes, en a crit une infiniment
suprieure, pour que la belle tragdienne, madame Ristori, pancht
en italien de _Montanelli_ les plaintes de l'hrone si dvoue et si
abandonne. Que de notes naves, tendres, pathtiques, n'a-t-elle pas
ajoutes  ses notes tragiques!


XXIII.

Aprs cette lecture des fragments d'Apollonius de Rhodes, qui ont
charm tout le petit auditoire grec par les peintures les plus
dlicates d'un amour naissant, de la piti entre deux amants, la
controverse s'tablit entre les auditeurs sur la prminence d'Homre
ou d'Apollonius. On hsite, et il y a de quoi.

Mais _Manos_ se lve, se dirige vers quelques tablettes suspendues 
la muraille et saisit l'_Odysse_. coutez-moi  mon tour, dit-il, et
oubliez ce que vous venez d'entendre! Puis, se tournant vers moi, dit
M. de Marcellus, il ajoute: Les sentiments sont si naturels, le sens
si clair, que celui de nous qui n'a pas appris le grec en naissant
n'a nul besoin d'interprte. Il s'agit de Nausica, fille du roi
Alcinos. Ulysse, jet sur cette le par la tempte et accabl de
lassitude, est couch sur des feuilles sches,  l'abri des roseaux,
au bord du fleuve qui se jette dans la mer.

Alors, continue M. de Marcellus, le vieillard _Manos_, aux cheveux
blancs et  la longue barbe, vtu de cette robe orientale qui fait
partie du costume grec  Constantinople, se redresse sur le divan o
nous restons accouds.

                                                            LAMARTINE.

_(La suite, au mois prochain._)




LXXXe ENTRETIEN.

OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS

(TROISIME PARTIE)

ET

ADOLPHE DUMAS.


I.

Bientt l'aurore qui s'avance sur son char magnifique a rveill
Nausica aux superbes voiles. Elle s'tonne de ce songe et se hte de
traverser ses appartements pour le dire  ses parents, son pre chri
et sa mre. Elle les trouve chez eux: l'une est assise auprs du
foyer avec les femmes qui la servent, filant sur sa quenouille une
laine teinte de la pourpre des mers; elle rencontre l'autre comme il
sortait pour se rendre avec ses chefs illustres au conseil o les
nobles Phaciens l'appelaient; elle s'arrte tout prs de son pre
bien-aim, et lui dit:

Pre chri, n'allez-vous pas me prparer un char lev, aux fortes
roues, afin que je porte vers le fleuve, pour les laver, les prcieux
vtements que j'ai l tout malpropres? Quand vous allez parmi vos
chefs faire entendre vos conseils, il vous sied  vous-mme d'avoir
des habits sans tache; vous avez dans vos palais cinq fils maris, et
trois dans la fleur de la jeunesse. Ceux-ci veulent toujours, pour
aller  la danse, des vtements nouvellement blanchis; et c'est moi
que tous ces soins regardent.

Elle dit, et vite ainsi de parler  son pre bien-aim du doux
mariage, mais il a tout compris et lui rpond:

Certes, ma fille, je ne te refuse ni des mules, ni rien autre chose.
Va, et mes serviteurs te prpareront un char lev, aux fortes roues,
et  la caisse large et solide.

Aprs ces mots, il donne ses ordres  ses serviteurs qui obissent,
et amnent au dehors le char aux roues solides, propre aux mules,
qu'ils y conduisent et y attellent. La jeune fille apporte de son
appartement les habillements magnifiques et les dpose sur le char
bien fabriqu. La mre a mis dans une corbeille les aliments de toute
sorte pour ranimer les forces; elle y place les vivres et le vin
qu'elle a vers dans une outre de peau de chvre. Puis, comme sa fille
monte sur le char, elle lui donne dans une fiole d'or l'huile
onctueuse pour s'en purifier, elle et ses compagnes. Nausica prend
les rnes brillantes et le fouet dont elle frappe pour le dpart les
deux mules, qui s'lancent bruyamment; elles courent sans s'arrter et
emportent le linge et la jeune fille qui n'est pas seule; car les
suivantes vont aussi avec elle.

Lorsqu'elles sont parvenues au lit merveilleux du fleuve, l o sont
les lavoirs pour toute l'anne et o surabonde une eau bonne  enlever
toutes les souillures, elles dtachent les mules et les chassent vers
le fleuve imptueux pour s'y repatre d'une herbe savoureuse. Elles
enlvent ensuite du char sur leurs bras les vtements, les plongent
dans l'eau limpide et les foulent dans les rservoirs en luttant de
vitesse. Quand elles ont tout lav et effac toutes les taches, elles
tendent en ordre sur le bord de la mer, l surtout o les flots ont
nettoy les cailloux du rivage. Puis, aprs s'tre baignes et
imprgnes d'une huile onctueuse, elles prennent leur repas auprs des
rives du fleuve, en attendant que l'ardeur du soleil ait sch le
linge. Ensuite, leur faim apaise, la jeune fille et les suivantes
dtachent leurs voiles pour jouer au ballon.

Ici, nous dit M. Manos, nous sommes loin des palais. C'est un tableau
de la vie journalire des champs. Qui de vous n'a t tmoin de ces
bruyantes occupations, de ces repas, de ces jeux aprs l'ouvrage de
nos jeunes femmes occupes du soin de blanchir? On rencontre encore
dans nos les et sur notre continent, prs des sources ou des fleuves,
ces fosses o l'eau se renouvelait, et o on venait fouler le linge
sous les pieds.

--Oui, sans doute, rpondit Christopoulos, et une fois par hasard, 
la vue du prsent, je suis dispos  regretter notre rustique pass.
Cette espce de danse que du temps des hommes primitifs les laveuses
excutaient dans les fosses limpides, devait tre bien autrement
gracieuse que leurs incommodes gnuflexions d'aujourd'hui auprs d'une
eau qui rougit leurs mains et leurs bras.

--Que le caminari me permette de l'interrompre, reprit M. Manos, et
de le ramener bien vite  Homre, dont une noble et svre comparaison
va relever le rcit.


II.

C'est Nausica aux bras blancs qui commande le jeu; telle que Diane,
dont les flches font les dlices, elle court  travers les montagnes,
soit sur le Taygte escarp, soit sur l'rymanthe,  la poursuite des
sangliers et des cerfs agiles qui l'amusent; les nymphes des champs,
nes de Jupiter porteur de l'gide, partagent ses plaisirs; et le
coeur de Latone palpite de joie, car sa fille les dpasse du visage et
de la tte; et, bien que toutes soient belles, on distingue aisment
la desse. Ainsi la vierge domine ses compagnes qui ne connaissent
pas encore le mariage.

Mais quand, les mules atteles et les prcieux vtements ploys, il
faut retourner  la maison, Minerve invente un autre artifice pour
rveiller Ulysse et lui montrer la jeune fille aux beaux yeux qui doit
le conduire  la ville des Phaciens. Comme la reine du jeu lance le
ballon  l'une des suivantes, cette suivante le manque, et il tombe
dans la profondeur du courant; elles poussent de grands cris, et le
divin Ulysse se rveille: il se redresse alors, et dans son esprit et
son coeur il raisonne ainsi:


III.

Hlas! chez quels mortels suis-je encore arriv? Sont-ils injurieux,
sauvages et mchants? ou bien ont-ils des penses hospitalires et le
respect des Dieux?

Des cris de jeunes femmes sont venus jusqu' moi; ce sont des nymphes
sans doute qui rsident sur les hautes cimes des montagnes, aux
sources des fleuves et dans les prairies herbeuses et humides. Ou
bien serais-je prs de mortels  voix humaine? Levons-nous, et
essayons nous-mme de tout voir.

 ces mots, le divin Ulysse, en se dgageant des branches, brise de
l'effort de sa main dans l'pais taillis un rameau feuillu pour en
voiler autour de ses reins sa nudit. Puis il s'avance comme un lion
nourri dans les montagnes, confiant en sa force, qui marche battu de
la pluie et du vent. Ses yeux tincellent: il s'lance contre les
gnisses, les brebis ou les biches des forts. La faim lui ordonne
d'attaquer les troupeaux et de pntrer dans les bergeries les mieux
closes. Tel Ulysse, tout nu qu'il est, va au devant des jeunes filles
 la belle chevelure, car il le faut; il leur apparat tout souill de
l'cume de la mer et tout effrayant. Elles s'enfuient de ct et
d'autre sur les hauteurs du rivage; seule la fille d'Alcinos demeure,
car Minerve lui inspire le courage et bannit de son coeur l'effroi.
Elle est debout et attend; mais Ulysse dlibre: ira-t-il en suppliant
toucher les genoux de la jeune fille aux beaux yeux, ou la
suppliera-t-il de loin, par des paroles persuasives, de lui donner des
vtements et de lui montrer la ville? Dans ces penses, il lui semble
prfrable de la supplier de loin, de peur qu'il n'excite la colre de
la jeune fille en touchant ses genoux. Il lui adresse aussitt ce
discours adroit et plein de douceur.


IV.

 reine! je me jette  tes pieds, que tu sois desse ou mortelle: si
tu es l'une de ces divinits qui rsident dans le ciel immense, je ne
saurais te comparer, pour la taille, la forme et la beaut, qu'
Diane, la fille du grand Jupiter; et si tu es l'une de ces mortelles
qui habitent sur la terre,  trois fois bienheureux ton pre et ta
mre vnrables; trois fois bienheureux tes frres!

Certes, leur coeur, grce  toi, s'panouit sans cesse de joie quand
ils voient une telle fleur entrer dans le choeur des danses; mais plus
heureux encore que tous les autres au fond de son me celui qui,
l'emportant par les dons du mariage, t'amnera dans sa demeure. Jamais
de mes yeux je n'aperus une personne semblable, ni parmi les hommes,
ni parmi les femmes, et une respectueuse admiration me saisit  ton
aspect.

Ainsi jadis,  Dlos, auprs de l'autel d'Apollon, j'ai vu la tige
grandissante d'un jeune palmier. Suivi d'un peuple nombreux, j'avais
fait ce voyage qui devait m'apporter bien des malheurs.  la vue de
cet arbre, je demeurai longtemps stupfait, car jamais la terre n'en
produisit de pareil. Femme, c'est ainsi que je te contemple, t'admire
et que j'ai trembl de toucher tes genoux, car j'prouve des douleurs
cruelles. Hier tait le vingtime jour o je fuyais sur une mer
tnbreuse, et toujours le flot et de violents orages m'ont emport
depuis mon dpart de l'le d'Ogygie. Enfin, maintenant une divinit me
jette ici pour y subir peut-tre de nouvelles infortunes; car je pense
qu'elles ne vont pas cesser, mais bien plutt que les dieux les
multiplieront encore.

 reine, sois compatissante; aprs tant de souffrances que je viens
de subir, tu es la premire que j'approche, et je ne connais aucun
autre des hommes qui habitent la ville ou le pays. Montre-moi donc la
cit.

Donne-moi, pour m'en entourer, quelque haillon ou quelque enveloppe
du linge si tu en as apport en venant ici, et que les dieux
t'accordent tout ce que peut souhaiter ton me; qu'ils te donnent un
mari, une maison, et la concorde si prcieuse; car rien n'est plus
dsirable et meilleur qu'un mnage o l'poux et l'pouse mettent en
commun leurs penses pour le diriger. C'est un vif chagrin pour leurs
ennemis, pour leurs amis une grande joie, et pour eux-mmes surtout
une bonne renomme.


V.

Nausica aux bras blancs lui rpondit ainsi:

tranger, certes tu ne ressembles ni  un mchant ni  un homme sans
intelligence. C'est Jupiter lui-mme, le matre de l'Olympe, qui
dispense le bonheur aux mortels, aux bons et aux mauvais  son gr. Ce
qu'il te donne, il te faut bien le supporter. Mais maintenant que tu
as atteint notre territoire et notre pays, tu ne manqueras ni de
vtements, ni de toutes les choses qu'il convient d'offrir  un
infortun qui vient de loin et supplie: je t'enseignerai la cit, et
je vais te dire le nom de ses habitants. Ce sont les Phaciens qui
possdent cette ville et cette terre; et moi, je suis la fille du
magnanime Alcinos qui reoit des Phaciens la force et la puissance.

Elle dit, et donne ses ordres  ses suivantes aux beaux cheveux:

Arrtez-vous, mes compagnes; pourquoi fuyez-vous  la vue d'un homme?
Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Le mortel n'est pas encore n
et ne natra pas qui oserait venir dans les tats des Phaciens pour y
apporter la guerre, car ils sont chris des dieux, et nous habitons 
l'cart, les derniers, au sein des ondes cumeuses et immenses. Mais
puisque ce malheureux nous arrive gar, il en faut avoir soin, car
c'est de Jupiter que viennent tous les trangers et les pauvres; le
don le plus lger leur est cher. Donnez donc,  mes compagnes,  boire
et  manger  notre hte, et baignez-le dans le fleuve, l o est un
abri contre le vent.

 ces mots, elles s'arrtent et s'encouragent entre elles; puis elles
conduisent Ulysse vers l'abri, comme le veut la fille du magnanime
Alcinos: elles dposent ensuite tout prs de lui des vtements, un
manteau et une tunique, lui donnent dans la fiole d'or l'huile
onctueuse, et l'engagent  se baigner dans le courant du fleuve; mais
alors le divin Ulysse leur parle ainsi:

Femmes suivantes, tenez-vous loin de moi, pendant que je laverai
moi-mme l'cume de la mer sur mes paules et rpandrai l'huile sur
mon corps: il y a longtemps qu'il est priv de toute onction; mais je
ne me baignerai point devant vous, car j'ai honte de me dpouiller en
prsence de jeunes filles aux beaux cheveux.

Celles-ci s'loignent  ces paroles qu'elles rapportent  Nausica.
Aussitt le divin Ulysse,  l'aide du fleuve, dgage ses membres de
l'cume de la mer qui recouvrait ses reins et ses larges paules; il
essuie sur sa tte les souillures des flots indompts, et, aprs
s'tre baign en entier et imprgn d'huile, il s'enveloppe des
vtements que vient de lui donner la vierge qui ne connat pas le
mariage. La fille de Jupiter, Minerve, lui prte un aspect plus grand
et plus robuste, elle fait tomber de sa tte en boucles sa chevelure
pareille  la fleur de l'hyacinthe; et, comme un habile ouvrier  qui
Vulcain et Pallas-Minerve ont enseign la diversit de leur art, mle
l'or  l'argent pour en perfectionner les oeuvres charmantes, ainsi la
desse a rpandu la grce sur la tte et les paules d'Ulysse: bientt
il va s'asseoir  l'cart sur le rivage de la mer, resplendissant de
grce et de beaut. La jeune fille le contemple, et dit alors  ses
suivantes  la belle chevelure:

 mes compagnes, coutez ce que je vais vous dire. Ce n'est point
sans l'aveu de tous les dieux habitant l'Olympe que cet homme vient se
mler aux Phaciens pareils aux immortels. Car d'abord son aspect
tait dsagrable, et maintenant il gale les divinits qui rsident
dans l'immensit des cieux. Ah! si un tel poux m'tait rserv, qu'il
habitt ici, et qu'il lui plt d'y rester!... Mais,  mes compagnes,
donnez  manger et  boire  notre hte.

Elle dit, et ses suivantes qui l'coutent s'empressent de lui obir.
Elles dposent auprs du hros les aliments, le breuvage; et le divin
Ulysse, aprs avoir support tant de maux, mangeait et buvait
avidement, car depuis longtemps il tait reste sans nourriture.


VI.

Cependant Nausica aux bras blancs s'occupe d'un autre soin; aprs
avoir plac sur le beau char les vtements qu'elle a reploys, elle y
attelle les mules au pied vigoureux, y monte, et adresse  Ulysse, en
l'interpellant, ces engageantes paroles:

tranger, lve-toi maintenant pour aller  la ville, o je te
dirigerai vers le palais de mon pre, le sage hros. C'est l, je
pense, que tu trouveras l'lite des Phaciens. Mais fais comme je vais
te dire; car tu ne me parais pas dpourvu de prudence.

Tant que nous traverserons les champs et les travaux des hommes,
marche rapidement, avec mes suivantes, derrire les mules et le char.
Mais quand nous serons prs de la ville qu'entourent un mur lev et,
des deux cts, un beau port, l'entre devient troite. Les navires 
doubles rames y sont retirs sur la voie, car tous y ont une place
marque pour chacun. C'est l aussi, autour du bel autel de Neptune,
qu'est la place publique, forme de pierres de taille profondment
enfonces qu'il a fallu y apporter; et c'est encore l que se
prparent les agrs des noirs navires, leurs amarres, leurs cbles, et
que se polissent les avirons. Les Phaciens ne se soucient ni de l'arc
ni du carquois; mais des voiles, des rames et des plus grands
vaisseaux sur lesquels ils traversent firement les mers
blanchissantes.

Je veux viter leurs mordants propos, et, derrire moi, leurs
railleries; car chez le peuple il y a bien des insolents: et quelqu'un
des plus vils qui nous aurait rencontrs ne manquerait pas de dire:
Quel est donc ce fier et bel tranger qui suit Nausica? O
l'a-t-elle trouv? Sans doute il sera son poux. Elle aura recueilli
ce vagabond hors de son vaisseau: un homme des pays loigns, puisque
nous n'avons pas de voisins. C'est peut-tre quelque dieu ardemment
implor qui sera venu  ses prires et descendu du ciel, et elle veut
l'avoir toute sa vie. Elle a mieux fait d'aller chercher elle-mme un
mari hors de chez nous, puisqu'elle mprise les Phaciens qui la
recherchent et qui sont pourtant nombreux et braves. Voil ce qu'ils
diraient, et ces paroles me seraient injurieuses. Je blmerais
moi-mme toute autre qui agirait ainsi, et qui, du vivant de son pre
et de sa mre chris, se mlerait sans leur consentement  la socit
des hommes, avant le jour de son mariage public.

tranger, observe bien mes recommandations, afin que tu obtiennes
promptement de mon pre qu'il t'envoie dans ta patrie. Nous
rencontrerons prs de la route un superbe bois de peupliers consacr 
Minerve. Une source y coule, et une prairie l'environne; l sont
l'enclos de mon pre et son verger florissant, aussi loin de la ville
que la voix peut s'en faire entendre. C'est l que tu t'assoiras pour
y rester tout le temps que nous mettrons  gagner la cit et  arriver
au palais de mon pre.

Quand tu jugeras que nous les aurons atteints, alors dirige-toi vers
la ville, et demande la demeure de mon pre, le magnanime Alcinos.
Elle est facile  reconnatre, un enfant en bas ge y conduirait, car
les maisons des Phaciens ne ressemblent nullement  l'habitation
d'Alcinos le hros. Quand tu auras pntr dans sa demeure et dans sa
cour, traverse rapidement le palais pour parvenir  ma mre. Elle est
assise au foyer, appuye contre une colonne, filant sur sa quenouille,
 la clart du feu, une laine teinte d'une pourpre merveilleuse 
voir; derrire elle sont ses servantes; tout auprs se dresse le trne
de mon pre, o il boit le vin et sige comme un immortel. Va plus
loin que lui, et jette tes bras autour des genoux de ma mre, afin de
voir l'heureux jour du retour, quelque lointain que soit ton pays. Si
son coeur t'accueille avec bienveillance, espre alors voir tes amis
et retourner dans ton lgante maison et dans ta patrie.


VII.

Aprs ces paroles, elle frappe du fouet brillant les mules, qui
abandonnent bientt les bords du fleuve; elles courent, et battent le
sol de leurs pieds alternatifs. Nausica les conduit en usant
adroitement du fouet, de telle sorte qu'Ulysse et ses compagnes, qui
sont  pied, les puissent suivre. Le soleil baissait quand ils
atteignirent le bois renomm consacr  Minerve. L, le divin Ulysse
s'assoit et implore aussitt la fille du grand Jupiter.

coute-moi, fille invincible du dieu qui tient l'gide, exauce-moi,
maintenant du moins, puisque tu ne m'as pas exauc lorsque, ballott
sur les ondes, j'tais le jouet du furieux Neptune; et fais que
j'inspire aux Phaciens la bienveillance et la piti.

Il dit, Minerve l'entend; mais elle ne se manifeste pas aux regards
du hros, car elle redoute le frre de son pre Neptune, dont le
courroux violent perscutait le divin Ulysse jusqu' ce qu'il et
retrouv son pays.

       *       *       *       *       *

Je n'oublierai jamais quelle noblesse et quels accents M. Manos sut
donner  sa voix en psalmodiant ces vers d'Homre.


VIII.

Dans _Crs  leusis_, scne orientale, les mystres du paganisme
transcendant sont dcrits et sonds avec autant de posie que
d'rudition;

Puis dans _Orphe en Thrace_, morceau de haute philosophie religieuse
ddi  M. de Lamartine, et dont je ne recueillis l'hommage amical que
sur son tombeau.

Cette scne orientale commence cette rminiscence de nos jeunes annes
et de nos premiers voyages.

Qu'on me permette de la citer ici, en rejetant sur le compte de
l'amiti tout ce qui m'lve  la hauteur d'Homre et d'Orphe, mais
en ne rejetant rien de mon enthousiasme croissant avec les annes pour
Homre.




ORPHE EN THRACE.

 M. DE LAMARTINE,

 SAINT-POINT.

SCNE ORIENTALE.


J'achve, mon cher ami, de lire l'idylle antique que vous avez
intitule _Homre_; et je me hte de vous remercier de tout le plaisir
que j'ai eu  reporter avec vous mes penses vers ce bel Orient, o
l'image et les oeuvres prtendues du chantre primitif ne m'ont jamais
quitt.

C'tait bien  vous, pote par nature, et civilisateur par votre
nouvel crit, qu'il appartenait de dposer encore une couronne sur la
tombe d'un pote, civilisateur des temps antiques, tombe perdue comme
son berceau dans l'obscurit des ges.

C'tait  vous de nous expliquer le gnie, devancier et dominateur
des autres gnies, le premier de ces rvlateurs des passions de
l'me, et le plus parfait de ces consolateurs de l'infortune,  qui
fut donne la mission sublime de rappeler le genre humain 
l'excution des lois, car les potes des premiers ges en taient les
hrauts publics comme les plus habiles interprtes.

Conseillers religieux et hroques, qui se chargeaient de ramener au
culte des devoirs, d'attiser le courage, d'adoucir les coutumes, de
compatir au malheur, enfin d'apprivoiser pour ainsi dire, par des sons
harmonieux, les oreilles inexprimentes et sauvages encore!

J'aime  vous voir voquer sous nos yeux la grande ligure du pote
crateur qui enchanta ma jeunesse, et me guida dans l'Orient au vif
clat de sa lumire; j'aime galement  retrouver dans son dernier
historien la voix du chantre de ces _Mditations_ qui, ds leur
berceau, m'apparurent sous le mme ciel, et m'apportrent, aux rives
de Scio et de Smyrne, de douces et mlancoliques jouissances. Dj,
vous le savez, je me plaisais  runir dans ma mmoire, comme ils
l'taient dans mon portefeuille oriental, les plus antiques et les
plus modernes accents des muses bienfaitrices de l'humanit.

Parmi les ombres mythologiques groupes autour d'Homre, vous avez
nomm Orphe, et cit quelques lignes de mes _pisodes littraires_.
C'en est-il assez pour m'autoriser  placer ma lgende populaire du
rformateur de la Thrace sous la protection de votre chronique du
chantre de Monie?

Quoi qu'il en soit, le nom d'Orphe a mrit de briller sur ces
monuments que vous rigez pour le peuple  la mmoire de ses meilleurs
amis. Virgile, qui lui doit sa plus touchante inspiration, aprs nous
avoir attendris au rcit de l'amour unique et fidle d'Orphe, nous le
montre dans cette autre vie que son gnie religieux et potique
rvla, et le place au premier rang des mes sages et heureuses qui
ont emport sur les rives, ternellement paisibles, de l'lyse, les
bndictions de la terre.

  Quique su memores alios fecere merendo.


IX.

 tous ces titres, la traduction d'Orphe, consacre par les annales
grecques, doit tenir sa place dans la reconnaissance universelle,
puisqu'elle est le plus ancien tmoignage de l'admiration des sicles
pour la posie et de son influence sur la civilisation.

Vos tableaux de l'Orient, anims des couleurs de votre inpuisable
palette, m'ont ramen, comme au temps de mes jeunes annes, vers les
rives du fleuve o Crithis mit au jour le divin prodige; vers ce
Mls qui m'a laiss apercevoir  peine quelques gouttes d'une eau
limpide, arrte par les joncs et les cailloux de son lit; puis sur ce
sige d'Homre, o je me suis arrt en rcitant ses vers; cette
_cole du pote_, autrefois l'honneur de Chios, maintenant colline
abandonne, tmoin de l'incendie des flottes ottomanes et des
dsastres de 1823. Elle entend toujours, dans ces mmes parages,
murmurer  ses pieds la fontaine du pacha, et elle ne domine encore
que des ondes asservies: enfin, vous me rappelez ce rocher de l'le de
Nio, dont les vagues viennent battre et blanchir les cueils; abri
solitaire d'o s'exhala la grande me du pote mendiant, le plus
merveilleux type humain du pouvoir inventeur.

Mais je n'ai pas visit seulement cette rgion de l'Asie, seme de
tant de vestiges des histoires antiques et des vicissitudes modernes,
o le tumulte des populations presses et les volupts de la molle
Ionie ont fait place aux dserts. J'ai parcouru aussi ces contres que
l'heureuse Grce stigmatisait du nom de _Barbares_, dont elle
redoutait le voisinage et rpudiait le climat, parce que le soleil n'y
envoie que des rayons temprs, et que quelque neige y blanchit la
cime des montagnes.

J'ai travers ces champs de la Thrace, incultes et dlaisss
aujourd'hui, o Orphe essaya de rgner en philosophe aprs son pre,
le roi Oeagre: hrdit incertaine, que les ges ont efface  demi
pour y substituer une filiation surnaturelle. Le premier chantre du
monde pouvait-il, en effet, natre d'une autre origine que de l'union
d'Apollon, le dieu des vers, avec la muse _ la belle voix_,
Calliope?

J'ai contempl les grands rochers de l'Hmus, qui s'agitaient en
cadence  la voix d'Orphe; j'ai interrog ces chos, toujours muets
maintenant, qui, aprs avoir rpt ses accords, redirent les cris
furieux de ses sanguinaires ennemis.

Je puis bien l'avouer au peintre si chaste et si passionn de
_Raphal_, ce premier exemple de l'amour fidle donn dans l'enfance
du monde au milieu de la corruption gnrale des hommes, et des
scandales de leurs fictives divinits, parlait  ma raison comme  mon
coeur. Grand  mes yeux par son gnie lgislateur et potique, Orphe
me semblait plus grand encore par la saintet de sa vie et par la
constance de son amour. Il avait su mieux que Platon, et bien
auparavant, affranchir l'me des liens des sens que le paganisme
difiait. C'est elle qu'il nommait _la douce fille de Dieu_, et il
l'ennoblissait d'avance, quand une religion plus consolante devait un
jour la purifier en l'immortalisant.


X.

Puis M. de Marcellus dchire le voile et traduit cette sublime
dfinition de Dieu.

Je parle pour les initis; fermez les portes sur les profanes, tous
ensemble; mais toi,  Muse, descendant de la lune illuminatrice,
coute-moi, car je dis la vrit, afin que les anciennes croyances de
ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Mdite la
parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la
force intellectuelle de l'me. Avance rsolument dans cette voie, les
yeux uniquement fixs sur l'ternel qui a form le monde; le voici tel
que la parole l'a jadis reprsent.

Il est le seul cr par lui-mme, et il est aussi crateur de toute
chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'me des mortels
le conoit par la pense; il fait rapidement, chez les hommes,
succder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent,
comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point
d'autre que lui; et tu verrais aisment tout le reste si tu l'avais vu
lui-mme; mais auparavant je veux te montrer ici-bas,  mon fils!
comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort.

Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui;
c'est ainsi qu'il se drobe  mes yeux comme  tous les humains, et
nul des mortels n'a vu jamais le souverain matre, si ce n'est, parmi
les Chadens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1].

[Note 1: C'est Abraham que le pote, dsigne ainsi.]

Dans sa prvoyance il commande  cet astre qui seul prside le
mouvement de la sphre autour du globe, et s'arrondit en tournant sur
son axe propre.

Il dirige les vents au milieu des airs, comme sur les courants des
ondes, et fait tinceler l'clair de feu n dans l'espace.

Au haut des cieux, il demeure inbranlable sur son trne d'or. La
terre est son marchepied. Il tend sa droite jusqu'aux confins de
l'Ocan.  sa colre les montagnes tremblent dans leurs fondements, et
ne peuvent soutenir son effort puissant.

Ce dominateur des cieux est partout, et il accomplit tout ce qui se
fait sur la terre, lui qui est  la fois le commencement, le milieu et
la fin.

Ainsi les anciens en parlent. Ainsi l'a dclar le Fils du Nil, qui
reut de Dieu lui-mme les prceptes de la double table des lois[2].

[Note 2: Mose, sauv des eaux du Nil.]

Il n'est pas permis de dire autrement, et je me sens frmir dans tous
mes membres quand je viens  penser que tout  la fois et  tout
commande ce souverain.

Mais,  toi! mon fils, recueille tes penses, gouverne sagement ta
langue, et garde ta voix au fond de ton coeur.

Telles taient, mon cher ami, les grandes ides religieuses manes
du culte de Jhova bien plus que de celui de Jupiter, qui se
groupaient encore,  l'aurore du christianisme, sous l'ombre d'Orphe,
et se paraient de son nom. Quant  moi, comme au milieu de ces divers
travestissements de sa pense, je ne rencontrais que peu de traits de
son propre gnie, je m'en tais fait une image idale plus prs du
ciel que de la terre, et cette image s'est mle  toutes les
jouissances ou aux illusions de mes prgrinations orientales; enfin,
quand je m'asseyais sur les dcombres d'leusis et sous les colonnes
du Parthnon, o vous avez mdit vous-mme, il me semblait toujours
voir planer, au-dessus des monuments crouls ou debout encore du
culte ou des arts, la grande figure d'Orphe, le premier en date des
bienfaiteurs de l'humanit.


XI.

Une traduction des posies d'Eschyle, cette lgie nationale des
vaincus de Salamine, crite et chante sur le thtre d'Athnes pour
grandir les vainqueurs, termine cette belle tude sur la posie des
Grecs. C'est une vritable encyclopdie hellnique, sans prix pour les
savants et pour les potes.

Huit jours aprs avoir publi ce volume, qui devait lui ouvrir les
portes de l'Acadmie franaise, but mondain de sa vie d'tude, il
n'tait plus. Il s'tait teint sans souffrance et sans angoisse,
plein de confiance dans les promesses de la religion, qu'il avait
toujours admise sans contrle dans ses dogmes pour la pratiquer dans
ses vertus.

Il mourut comme Ptrarque,  Arqu, les mains jointes, le front couch
sur les pages de son _Virgile_, charg en marges de notes pour la
seule femme qu'il ait aime, en lui recommandant ses amis, et en la
recommandant  ceux qu'il laissait aprs lui sur cette terre.

Ayant appris trop tard sa fin, j'assistai  ses obsques  Paris. Il y
avait l tout ce qui cultive les lettres pour elles-mmes, sans
exception d'opinion, de parti, de dynastie.

Tout le monde pleurait du fond du coeur: ainsi la France perdait un
homme de got, un homme d'tude, un homme d'honneur, un homme
religieux, et ceux qui chrissent la haute littrature,--moi,--j'avais
perdu un ami!


ADOLPHE DUMAS.

Et toi aussi, Adolphe Dumas!  second Gilbert franais! plus fcond,
plus ardent, et moins acerbe que le premier, tu n'es plus!

Peu de jours aprs avoir quitt Paris, j'appris, en ouvrant un
journal, qu'il tait mort au bord de cet Ocan dont il avait la
grandeur, les orages, l'infini dans le coeur! Titan plus qu'homme!
Titan enchan, rvolt, non contre Dieu, mais contre les hommes. Tu
n'tais plus! Je versai des larmes: j'en versai de plus amres un mois
aprs, quand je lus dans le feuilleton du _Journal des Dbats_ cette
hroque et pathtique lgie de Jules Janin, intitule: _La Mort
d'Adolphe Dumas._

Jules Janin, cet homme qui a autant d'esprit que Voltaire, autant
d'rudition littraire que Fontenelle, autant de bon sens que Boileau,
autant de coeur qu'une jeune fille quand elle verse ses premires
larmes dans le sein de sa mre sur la mort de son serin..., Jules
Janin, ce vritable homme de lettres, en action perptuelle depuis
trente ans, qui a tout vu, tout su, tout retenu, tout racont, et dont
le sentiment est ternellement jeune parce qu'il est sans cesse
renouvel par la verve aimable de ce coeur qui ne s'est jamais racorni
sous la mauvaise humeur.

Voulez-vous le connatre, si vous ne le connaissez pas? Souvenez-vous
de Sterne, dbarqu  Calais, et causant avec le pauvre moine qu'il a
l'intention de railler un peu sur sa robe, sur son oisivet, sur sa
mendicit volontaire; le pauvre moine ne l'entend pas, ou fait
semblant de ne pas le comprendre par bonhomie et par humilit; il
s'incline, et, ouvrant sa tabatire de buis, il offre  son caustique
tranger une prise de son tabac. Sterne y plonge ses deux doigts, et
s'tonne de trouver sous ses paupires deux larmes, de ces larmes du
critique attendri.

C'est M. Jules Janin, non pas seulement le plus lettr, mais le plus
tendre des hommes! Oh! que le vritable esprit est bon  tout, mme 
pleurer!


XII.

Qui pouvait se douter que Jules Janin savait par coeur son Adolphe
Dumas, et qu'il me ferait sangloter en me le racontant  moi-mme, 
moi qui venais, il y a si peu de jours, de passer trois heures avec ce
Descartes exalt, avec ce mystique rsign, avec ce Tasse mconnu,
avec ce sublime estropi de notre terre, avec ce Job sur son grabat de
notre France, et que ce n'tait pas sur lui, mais sur moi, qu'il
rugissait contre le sort, et qu'il m'adressait des vers d'airain
contre l'impitoyable lgret de ceux qui rient de ce qui ferait
pleurer les anges?

Voici comment.

J'ai toujours aim ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui
gmissent et qui s'indignent en silence, ceux qui se sauvent d'un
monde moqueur; ceux qui s'enveloppent, quand ils sortent, de leur
manteau trou par la misre, de peur d'tre reconnus dans la rue par
ces persifleurs spirituels ou btes qui vendent des ricanements aux
passants pour insulter toute grandeur: ces pauvres honteux de la
gloire, qui sentent en eux leur noblesse inne, qui se cachent de peur
qu'on ne se moque, non d'eux-mmes, mais du don divin qu'ils portent
en eux.

Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Je mprise le rire mchant, cet
antidote de ce qui est srieux et sacr chez les hommes, le gnie et
le malheur.

Je n'ai jamais pu m'empcher de mal esprer d'un pays qui a fait du
rire une institution dans ses journaux; cela n'avait lieu  Rome que
dans les triomphes, pour rappeler aux heureux qu'ils taient hommes.

Mais se figure-t-on le rire sur la perte du misrable dont un huissier
vend le grabat par autorit de justice, ou qui vient de se suicider
par peur du ridicule? Eh bien, cela s'est vu deux fois de nos jours, 
Paris, pour deux grands artistes.

Le Gaulois a dpass le Romain! Le Romain ne riait que des heureux,
le Gaulois rit et fait rire, pour de l'argent, de l'infortune et du
dsespoir.


XIII.

Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue _Lamartine_,
nom qui s'inscrivit de lui-mme le lendemain de la victoire de la
Rpublique conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides
qui voulaient tuer  la fois l'ordre et la libert, nom qui me fait
penser toutes les fois que je passe, mme dans ce quartier de petits
trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre
une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal btie, mal pave, et 
laquelle on a laiss par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard.
Cela ressemble  s'y mprendre  une rue des quartiers dserts de Rome
qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani;
tout y est silence, solitude, petits mtiers, revendeurs, encadreurs,
marchands de lgumes avaris ou de pommes rides pour les petits
mnages, tales sur des devantures aux vitres casses.

De distance en distance des portes d'_alles_, souvent solitaires et
silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit
de vieilles portes grilles comme des restes d'anciens couvents, de
longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets,
sous la garde svre d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se
disperse de seuil en seuil,  mesure qu'il s'loigne de l'cole.
L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrire lui, et, ne
voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de
la cour et remonte, un livre  la main, dans sa chambre haute.

On devine aisment que les loyers n'y sont pas  grands prix; mais ce
qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces alles et de ces cours
qui semblent aboutir  des cloaques, s'tendent, sur le derrire de
ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu levs, ou des
maisons proprettes, toutes semblables  des villages rustiques, dont
les petits jardinets palissads et les fentres tapisses de cordes
talent au soleil le linge blanc des mnages pour le scher au vent.

Ces espaces irrguliers, coups de sentiers qui s'entre-croisent pour
aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de
soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter
les oiseaux qui dcouvrent partout une feuille pour se nicher, une
tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir.

Ces mendiants ails, mais gais parce qu'ils ont des ailes, gayent
tout le jour le silence de ces quartiers dpeupls.


XIV.

 et l, dans le ddale de ces sentiers, de ces jardins et de ces
cours, on dcouvre de petites habitations de hasard,  un seul
rez-de-chausse, bties en planches de rebut des dmolitions, encore
peintes des diverses couleurs des lambris auxquels elles ont appartenu
dans les palais; l vivaient, dans une retraite dfinitive ou
provisoire, quelques solitaires estropis qui ont acquis  bas prix ce
petit coin d'espace entour d'arbustes ou de gazons. Quelques
familles dpayses, pleines d'enfants, y jouent au soleil avec la
misre, tandis que l'ane des soeurs, qui garde la famille en
l'absence du pre et de la mre, belle quoique ple et maigre sous ses
haillons, regarde, adosse  la porte, le jeu des enfants, et suit de
l'oeil avec curiosit l'tranger qui lui demande l'adresse et la clef
de ces labyrinthes.

Le dirai-je? Oui, car je le sais, et j'y ai visit deux fois des
proscrits intressants de la littrature; l vivent aussi quelques
hommes de lettres vagabonds, innoms, cachs comme dans des antres,
d'o, ils effrayent de leur aspect les pauvres et honntes familles de
leurs voisins. Ils y vgtent du salaire de quelques articles
empoisonns qu'ils envoient  des journaux avides de scandale; et si
vous avez eu le malheur de rpondre  leurs lettres et de cder 
votre coeur en leur portant secours, une autre fois ils vous menacent,
en sifflant comme la vipre sous la pierre o elle est cache, de vous
dnoncer ou de vous mordre; esprant arracher  la peur ce que la main
vide ne peut plus leur apporter.

Le voisinage malfaisant de ces hommes de proie est la seule ombre de
ces oasis de la pauvret honnte; immondice morale qui attriste un
peu la srnit de ces lieux. Du reste, on se croirait  mille lieues
du vice ou de la perversit; le bruit de la ville n'y pntre pas, le
vent y souffle librement par dessus les toits ces bouffes tides et
sonores qui viennent on ne sait d'o, comme des souffles d'esprits
invisibles, secouer les arbustes, faire tomber les feuilles mortes, et
siffler  travers les vitres casses des fentres, et rappeler au
pote malade sur sa couche que la nature chante, et que la terre prie
pour lui.

Les volets battent contre les murs; un soleil ple entre dans les
enclos par dessus les haies; les enfants jouent sur l'herbe au seuil
de l'habitation de leurs mres; tout prsente  l'oeil des visiteurs
tonns l'aspect d'une guinguette morte des environs de Paris,
enclave par hasard dans une enceinte, et o le silence et le
recueillement d'un couvent ont succd tout  coup au tumulte des
ftes, au cliquetis des verres et au bruit des instruments et des
danses du peuple.


XV.

C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi
l'enceinte monastique de ce clotre, qu'une jolie petite fille de
douze ans m'indiqua la porte du pote. On voyait,  l'empressement et
 la complaisance de l'enfant, qu'elle tait connue et aime dans le
voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chausse.

Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre
propre, bien claire d'un beau rayon; j'appelai, le silence me
rpondit; j'entrai dans un petit salon trs-rang aussi, mais presque
sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix
creuse, spulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine:
Entrez, je ne puis ouvrir!

J'entrai en effet; il tait sur son lit, au fond de la chambre. La
pleine clart d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fentre
ouverte avec les bouffes de vent du printemps, qui jouait avec les
rideaux, se concentrant sur sa mle et athltique figure!

Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux
longs doigts et aux noeuds de chne, sur son front:--Ah! c'est
Lamartine, s'cria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dvor du temps comme
vous tes, et proccup jusqu' la mort de vos soucis, il vous reste
encore de ce temps assez pour venir consoler un misrable, et assez de
ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre
dans mes bras; et il me serra en effet d'une treinte vigoureuse et
convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente.

--Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de
son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux
qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux
soucis de mes amis! Il y a prs d'un mois que je ne vous ai vu, je me
suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le
coeur, la main, la bourse, et tout ce que l'amiti peut partager, et
tout ce que l'amiti peut accepter.

--Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa
chemine sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de
soins ni d'argent, grce  mon excellent frre, qui remplace mon pre,
et  ma bonne soeur qui me tient lieu de mre. Je suis riche,
trs-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent cus dans cette
bourse; j'ai ma pension de pote  toucher incessamment par quartiers;
c'est vous qui tes pauvre, puisque vous avez employ vingt ans de
politique  vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits 
vos cranciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je
pense  vous, et que d'insomnies votre situation me cote!

Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table
d'inspiration  l'autre ct de la chambre; tenez! prenez ce papier
sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers
que j'ai crits, ces jours-ci, en rponse  ces hommes de pierre qui
vous insultent pour votre misre, et qui rient de vous, les
misrables, parce que vous n'avez pas voulu tre le tyran de leurs
bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-l.

--Non, lui dis-je, je sais trs-bien que je pouvais prendre la
fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq
ou six ttes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime,
c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques annes, et qui
souille ternellement la conscience en pervertissant la libert par un
mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis
repenti souvent de m'tre ml des affaires des hommes, mais jamais de
leur avoir donn le bon exemple de l'abngation et de l'humiliation
volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du
bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu l-haut? lui dis-je en
lui montrant par la fentre la vaste et sereine profondeur de l'azur
cleste.

--Oui, souffrons avec patience et avec rsignation l'un et l'autre,
reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parl; puis,
ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit  me
lire la dernire ode que je lui avais inspire!

Je la possde; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner
 mes lecteurs, c'est trop poignant!

C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand pote qui s'adresse aux
heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en
traits de Tacite et de Juvnal les angoisses d'un pote agonisant, qui
s'puise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les
veines pour dsaltrer ses cranciers, entreprend de vendre ses vers
pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa
vie et pour racheter son honneur avant de mourir.

Le refrain est gai, d'une gaiet folle comme une orgie; l'indiffrence
y danse et y chansonne comme dans une guinguette; _c'est du Rabelais_
goguenardant au chevet du lit de Gilbert.

Cette dtonation inattendue de gaiet cruelle et d'agonie mles
ensemble fait frissonner la peau et peint le sicle.

--Donnez-moi cela, lui dis-je, et ne le publiez jamais; les potes
aussi doivent jeter leur manteau sur les nudits de leur temps.

Il me tendit l'ode mouille d'une de ses larmes; cette larme ne me fit
pas pleurer, mais elle me fera ternellement souvenir.


XVI.

Adolphe Dumas se dressa alors sur son sant et passa son pantalon et
ses pantoufles pour aller jusqu' sa table de travail chercher dans un
tiroir d'autres posies; je lui offris mon bras.--Non, me dit-il, vous
ne m'aideriez qu' tomber, et je vous entranerais dans ma chute, vous
allez voir; j'ai calcul et dispos les appuis que ma douloureuse
infirmit me rend ncessaires pour aller en sret de ce grabat  ma
table, et de ma table  mon lit, sans assistance: il n'y a pas si loin
du travail  la mort d'un pauvre pote estropi, pour qu'il ne puisse
passer, avec l'aide de Dieu, du dernier labeur au dernier sommeil, et
encore, en rencontrant son Dieu en chemin, me dit-il en se tenant
contre ses meubles devant un christ d'ivoire donn par sa mre.

Voyez mes bras nerveux, ils me servent de jambes, et s'appuyant en
effet tout tremblant et tout chancelant sur le bois de son lit, de
son lit sur le dossier d'un lourd fauteuil, du dossier du vieux
meuble sur le marbre de la chemine, et de la chemine sur sa table,
il arriva tout essouffl sur un autre fauteuil, et s'attabla. Son
front ruisselait de sueur devant le tiroir qui contenait ses papiers.

--M'y voil, dit-il, et causons!

Et nous causmes.

Quand il tait assis et causant, sa belle tte inspire n'indiquait
aucune fatigue; sa voix vibrait comme celle d'un Jrmie moderne. Il
me dit que son frre tait venu le chercher  Paris pour le mener en
Normandie, dans sa famille, o le bon air des champs et les jeux de
ses enfants lui rafrachiraient la tte et lui rendraient les forces.
Il me pria, pendant son absence de Paris, de m'informer du prix d'un
logement pour lui  l'hospice volontaire de Sainte-Perrine.

Je m'en chargeai; mais je n'eus pas le temps d'accomplir ma
commission: son frre entra avec le visage joyeux, affectueux et
tendre d'un homme qui se rjouit d'emmener bientt un frre aim et
glorieux sous son toit,  sa femme et  ses petits enfants qui
l'attendent.


XVII.

Adolphe Dumas me prsenta son frre, et nous nous entretnmes
longtemps des dlices d'amiti et de bien-tre qui l'attendaient  la
campagne.

Ma visite ne finissait pas; je n'ai gure le temps d'en faire
d'inutiles, mais cela paraissait donner tant de plaisir  trois
personnes, que j'attendis pour sortir qu'il fit presque nuit dans la
cour. J'oubliais de vous dire qu'un gros livre in-quarto  deux
colonnes tait ouvert sur sa table, et qu'un chapelet grossier, dont
les grains luisants tmoignaient qu'ils avaient gliss longtemps dans
les doigts (celui de sa mre), tait ngligemment jet sur les pages.

--Il ne faut pas que cela vous tonne, me dit-il, nous autres
Provenaux, nous mlons Dieu  tout, surtout  nos passions et  nos
tendresses. J'ai t sceptique dans ma jeunesse, un grand amour m'a
ramen  une grande foi; je me suis lav avec les larmes de saint
Augustin, ce fils converti par sa mre. Ah! c'est un beau livre que
celui-l; Scheffer a fait un beau tableau de ce fils qui coute et qui
voit le ciel  travers les yeux bleus de sa mre.

Et moi aussi, c'est  travers le souvenir de la mienne que je vois la
vie et la mort. Quelles dlices solitaires et nocturnes j'prouve dans
mes tristesses et dans mes infirmits  relire ces confessions d'un
Rousseau chrtien, et  rouler entre mes doigts distraits ces grains
dont chacun a emport les saintes prires de la pauvre femme d'graque
(c'tait le nom de son village, au bord de la Durance). Ah! mon cher
Lamartine, je ne sais pas ce que vous croyez avec votre esprit, peu
m'importe! mais je sais bien ce que vous aimez avec votre me; et j'ai
toujours pri Dieu pour qu'il daigne mettre un peu de foi dans tant
d'amour.

Hlas! que prierais-je, moi, dans mes nuits terribles, sans la
consolation des affligs, sans ce confident divin qui veille  mon
chevet, qui ne s'endort jamais, et qui entend tout! L'amour malheureux
m'a fait un tre dsespr, la douleur me fait chrtien!

Croyez-moi, mon cher ami, il y a quelque grand secret dans les
larmes: vous tes digne de l'apprendre un jour! Ne me mprisez pas,
j'ai besoin de prier, ou bien donnez-moi une autre langue que celle de
ma mre ou de l'vangile!

--Moi? lui dis-je, mpriser ou railler la douleur pieuse!

Ah! toutes les croix sont saintes, toutes les douleurs sont sacres,
toutes les consolations sont vraies pour qui les prouve. J'aimerais
autant mpriser la main du pauvre enfant qui conduit l'aveugle, ou
briser le bton qui soutient le boiteux! Ne m'accusez pas d'une telle
cruaut, mon cher Dumas. Dieu se rvle aux forts par la force, aux
tendres par l'amour, aux malheureux par la douleur; quand le coeur est
combl d'amertune, il en monte une larme aux yeux, et quand le vent la
sche, cette larme, je ne demande pas d'o vient le vent.

Tout ce qui soulage vient de Dieu; vous tes trs-fort, mon ami, vous
tes hroque dans vos tortures comme Philoctte  Lemnos. Vous
rempliriez le ciel de vos rugissements contre les dieux et contre les
hommes, si ce chapelet de votre mre ne vous soulevait pas la nuit,
au-dessus de votre couche de douleur, et ne vous rattachait pas au
ciel, o elle vous entend; vous tomberiez dans l'abme sans fond du
dsespoir. Et vous voudriez que je mprisasse ce fil qui retient le
naufrag du coeur au rivage! Non, non, mon cher, je ne mprise pas le
surnaturel, je l'envie.

Adieu, je vous laisse  votre excellent frre, et je vous confie aux
souffles du printemps, que vous allez respirer sur le seuil de sa
porte avec ses petits enfants.

Il avait une grosse larme dans les yeux, et me serra la main  me la
briser, et je sortis pour regagner, le coeur resserr, mon ermitage.


XVIII.

Quelques jours aprs ce jour, le soir,  l'heure o quelques rares
amis, que la mort dcime d'anne en anne, viennent causer un moment
de la journe, et savoir si la sentinelle oublie n'a pas t releve
de son poste, on annona Adolphe Dumas et son frre.

Il entra en boitant, le visage gai, le front ruisselant de sueur, et
retomba essouffl sur le canap.

--Je vous croyais parti? lui dis-je.

--Non, me rpondit-il, je pars demain, et je n'ai pas voulu vous
laisser ici sans vous dire adieu, et vous souhaiter un doux automne,
ainsi qu' madame de Lamartine et  cette nice qui s'oublie auprs de
vous pour vous faire oublier ce qu'on ne peut oublier, ajouta-t-il en
passant le revers de sa large main sur ses yeux.

-- moins qu'on ne le remplace, lui dis-je.

Puis nous causmes des tendresses et des amusements de la campagne.
Mes chiens semblaient l'entendre, et se dressaient sur leurs pattes
pour lui lcher amicalement les mains. Sa forte voix, o vibrait la
franchise de son coeur, les excitait. Les animaux aiment ce qui est
fort et doux; la franchise de l'accent les tonne et les meut; ils
ont le tympan sensible et juste. Il en tait importun, je les
loignai.

--Non, dit-il, laissez-les faire, ils savent ce qu'ils font; ils
comprennent plus vite que nous qui nous sommes et qui nous aimons! Car
les animaux, Madame, dit-il  ma femme, c'est un grand et doux
mystre!--ses yeux se mouillrent; il n'y a que les hommes solitaires,
malheureux, attentifs et bons qui le devinent. Voyez le chien du
_Lpreux_ dans Xavier de Maistre, votre ami, comme c'est vrai, comme
c'est compris, comme c'est senti! comme ces mchants enfants, quand
ils le poursuivent et le lapident, lorsqu'il franchit malheureusement
le mur de la lproserie et qu'il revient mourir aux pieds de son
matre, font honte  l'homme! comme le lpreux est deux fois lpreux
aprs avoir perdu sa compagnie dans son enclos!

Et il sanglota tout bas, comme un homme fort qui ne veut pas pleurer
et que le sanglot trangle.

Nous fmes silence un moment: il reprit, en s'adressant  ma femme:

--Et moi aussi, Madame, et moi aussi; aprs ma mre, mes frres, ma
soeur, mes amis, ce que j'ai le plus aim, le plus regrett, le plus
pleur sur la terre, c'est un pauvre oiseau, c'est ma tourterelle;
c'est l'amie, c'est la compagne du solitaire. Vous l'avez connue,
Lamartine, vous l'avez caresse sur ma fentre, sur le bout de mon
lit,  mon chevet, sur le dossier de mon fauteuil, sur mon paule,
sur mes cheveux, sur ma main, quand j'crivais. Hlas! dit-il, en
s'attendrissant, vous ne la reverrez plus! Elle a pri, comme tout ce
qui m'aime, par la pierre d'un enfant mchant, d'un de ces enfants de
Paris qui ne sentent la vie qu'en donnant la mort  tout ce qui vit
inoffensif, de douceur, de charmant, d'aimant auprs d'eux!

Oh! l'homme, ajoutait-il en levant ses deux longs bras au niveau de
sa belle tte, c'est bien mchant, cela vit de meurtre; mais l'enfant,
c'est bien plus cruel, puisque cela a tous les instincts mchants de
l'homme, toutes ses passions froces sans avoir encore la raison qui
les modre, ou les claire.

Cela teindrait les toiles, si ses mains malfaisantes pouvaient
atteindre jusque-l!...

--Je ne dis pas non, rpondis-je; aussi, voyez comme les animaux les
redoutent. Si mon petit chien voit passer un rgiment dans la rue, il
me suit sans y faire attention; mais s'il aperoit de loin un groupe
d'enfants sur le trottoir, il se jette  toute course de l'autre ct
de la rue, il se range et il vite les ennemis naturels de tout ce qui
est bon et faible, et il va m'attendre bien loin au del du danger.

L'homme veut des opprims; l'enfant veut des victimes. C'est un enfant
qui s'amusa  tordre le cou  la tourterelle amie de Dumas.

--Oh! lisez-nous les vers que vous avez faits sur ce pauvre oiseau,
lui dirent ma femme et ma nice, mues d'avance de son motion.

--Je le veux bien, reprit-il, mais pardonnez-moi si ma voix s'altre
et tremble un peu  chaque strophe, Madame. Hlas! on pleure quand on
peut dans cette triste vie, ajouta-t-il, je n'avais que cette amie 
pleurer: voil!

Et il rcita, au lieu de les lire, ces strophes dont Jules Janin a
dit, en parlant des grands auteurs sauvs par une lgie immortelle:

Peut-tre un jour Adolphe Dumas, quand on le connatra mieux, quand
on voudra le relire, avec la bonne volont de tirer son nom de
l'abme, sera sauv par son lgie _ sa Colombe!_

Jugez-en vous-mmes, mes tendres, pour qui nulle tendresse de l'me
n'est perdue, quelle que soit la chose qui vous aime. Ce n'est pas un
badinage que de perdre cruellement ce qui vous a aim!


MA COLOMBE.

SA VIE.

  Quand Flora reniait jusqu' la Providence,
  Et qu'aprs l'impudeur vint l'ge d'impudence
      Et des amants qu'elle a trahis;
  Il lui restait encor, tout meurtri de sa cage,
  Un oiseau de boudoir, regrettant le bocage,
      Et qui meurt du mal du pays.

  Elle ne l'aimait plus, c'tait gnant pour elle,
  D'avoir  son oreille un cri de tourterelle
      Et d'entendre la nuit, le jour,
  Les reproches que font aux femmes inconstantes
  Les oiseaux amoureux, dont les voix haletantes
      Se plaignent des torts de l'Amour.

  Alors on m'apporta l'amour de tous les ges,
  La colombe des saints, des vierges et des sages,
      Messager providentiel
  Qui de tout temps, oiseau plus sacr que les autres,
  Va, du front de Jsus aux lvres des aptres,
      Porter les messages du ciel.

  La colombe malade et les paupires closes
  Posa sur mes deux doigts ses deux petits pieds roses.
      Eh! d'o viens-tu, pour m'enchanter.
  Bel oiseau d'Orient, lui dis-je, et de l'Aurore?
  Et du dernier soupir qui lui restait encore,
      Le mourant se mit  chanter.

  Depuis ce jour et tous les jours que Dieu fait natre
  Elle n'a plus quitt ma chambre ou ma fentre.
      Tous les matins  son rveil,
  Esclave de son coeur, mais libre de ses ailes,
  Les ouvre comme deux ventails de dentelle
      Et les tend  son soleil.

  Son parc a quatre murs, et sa verte prairie
  Fleurit depuis dix ans sur ma tapisserie.
      Sans volire et sans pigeonnier,
  N'ayant rien et pas mme une cage o la mettre,
  Je lui dis: vole, et prends chez moi comme ton matre,
      La libert d'un prisonnier.

  Chaste, elle entend gmir les tendres hirondelles,
  Les passereaux lgers, les ramiers infidles,
      Mais en repousse les aveux.
  Elle sait que je l'aime, et, pour ma rcompense,
  Elle vient sur mon front, comme un oiseau qui pense,
      Faire son nid dans mes cheveux.

  On redevient enfant, dit-on, quand on est pre,
  On passerait sa vie  faire sa prire
       genoux devant un berceau.
  Ayez une colombe, et n'importe laquelle,
  En vivant avec elle, en jouant avec elle,
      Avec elle on devient oiseau.

  Ainsi quand je suis seul, ainsi quand je m'attriste
  Des misres de l'art et du mtier artiste,
      crire, alors m'est odieux.
  Elle vient sur ma page, et m'empche d'crire,
  Et bat de l'aile, et part d'un long clat de rire
      Qui nous fait rire tous les deux.

  Elle se dit: Voil mon ami qui travaille.
  Et vole sur les toits chercher un brin de paille,
      Ou bien quelque autre chose ailleurs,
  Et vient le dposer au milieu d'un pome,
  Sur les vers que je lis d'un pote que j'aime,
      Et souvent ce sont les meilleurs.

  Son luxe, c'est d'avoir sans cesse, toujours pleine,
  Sa baignoire, et plein d'eau son plat de porcelaine,
      Elle y plonge, et me fait soudain,
  Son lac au fond des bois, dont la source remonte
  Aux jardins de Paphos, de Gnide et d'Amathonte,
      Du Nil, du Gange et du Jourdain.

  Agitez un mouchoir, le blanc c'est son symbole,
  Elle dcrit dans l'air la mme parabole,
      Et vient chanter sur votre main.
  Un bouquet dans un vase, ou sur la chemine,
  Le matin elle y fait son lit de la journe,
      Et le soir, jusqu'au lendemain.

  Comme un ruisseau limpide, ve amoureuse d've
  Son amour idal, l'autre amour qu'elle rve
      Elle l'a vu dans un miroir,
  Et donne  son image, inquite et jalouse,
  Tous les baisers d'amante et jamais ceux d'pouse,
      Comme l'amour qui vit d'espoir.

  Elle est devant sa gloire et devant son image,
  Elle la trouve belle, elle lui rend hommage,
      Mais elle garde son honneur.
  Et douze fois par jour, sur son trne de reine,
  Elle coute  ses pieds ma pendule d'bne,
      Sonner douze heures de bonheur.

  Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mlange,
  Pur comme les esprits, ail comme les anges?
      Je ne sais comment te nommer.
  Pour l'homme de prire et pour l'homme d'tude
  La colombe au dsert, Dieu dans la solitude,
      Leur nom? C'est le besoin d'aimer.

   moins qu'un noir vautour, ou quelque oiseau d'Asie,
  Ou l'oubli de son matre, ou de la posie,
      Ou les romans qu'elle aura lus,
  Ne l'enlvent aussi pour tre malheureuse,
  Et passer de l'amour  la vie amoureuse
      Jusqu' ce qu'elle n'aime plus,

  Je te garde, et je dis ce que disent tes mres
  Aux ramiers ptulants des amours phmres:
      Allez, allez, mes beaux ramiers,
  Outre l'oiseau perdu, je crains encore l'preuve,
  Qui me la prendrait vierge et me la rendrait veuve,
      Cherchant son grain sur vos fumiers!

   celui qui mourra le premier! si c'est elle,
  Je voudrais lui promettre une gloire immortelle,
      Comme son immortel amour;
  Si c'est moi, qu'elle pleure une nuit sur ma tombe
  Et qu'on dise: On a vu son me et sa colombe
      Qui s'envolaient au point du jour.


MA COLOMBE.

SA MORT.

  Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue,
  Elle s'en est alle et n'est pas revenue,
      Elle a chang, tu changeras...
  Et tout ce que fait dire une femme infidle,
  Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle,
      Et l'oubli venge des ingrats.

  Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante,
  Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante,
      Elle venait pour se nourrir,
  Elle venait manger et boire sur mes lvres;
  Ses baisers plus ardents avaient toutes les fivres;
      Il semblait qu'elle allait mourir.

  Hier, et ce matin, toute la matine
  Elle m'avait suivi, pauvre prdestine!
      Sur la prairie, au bord des eaux,
  Rien ne la tentait plus:  tout indiffrente,
  Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente,
      Ni le chant des autres oiseaux.

  Elle suivait son matre, et jamais que son matre;
  Nous avions une voix pour mieux nous reconnatre,
      Et quand l'appelait cette voix,
  Elle aurait tout quitt, ma blanche tourterelle,
  Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle,
      Et sa couve au fond des bois.

  Nos penchants taient ns de notre solitude,
  Et notre amour venait de cinq ans d'habitude,
      Cinq ans de travail et d'ennuis.
  Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble,
  Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble
      Tous les jours et toutes les nuits.

  Mes amis le disaient, je puis bien le redire;
  Elle avait tout d'humain, except le sourire.
      Nous la regardions en tremblant,
  Et plus on regardait ses yeux pleins de lumire,
  Plus on me demandait si l'me de ma mre
      N'tait pas dans cet oiseau blanc.

  Elle avait le souci d'une femme amoureuse
  Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse;
      Et je la portais dans mon sein.
  Et je disais souvent, le soir dans la campagne:
  Dieu, qui me savait seul, m'a donn pour compagne
      L'image de son Esprit-Saint!

  Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout  l'heure,
  Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure.
      Et dites-moi si j'ai raison:
  Mon miracle d'amour, ma colombe adore.
  Un chien de boucherie, un chien l'a dvore
       la porte de ma maison.

  Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause;
  Sitt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose,
      La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu?
  Et notre ve est partout, partout le mauvais ange,
  Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange,
      Voil le sort de la vertu.

  Oh! loi, cruelle loi, si tu n'tais pas sainte!
  Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte?
      Pas mme sa mre ou sa soeur,
  Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme?
  Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une me?
      Pourquoi me donniez-vous un coeur?

  Elle est morte  prsent et votre loi m'accable,
  Qui veut que l'innocent meure pour le coupable;
      Mais n'importe, je m'y soumets.
  Vingt fois depuis vingt ans,  ma belle colombe!
  J'aurai ferm les yeux pour adorer la tombe
      O j'ai mis tout ce que j'aimais.

   Paris, je dirai, car il faudra tout dire,
  Que les petits enfants ont pleur ton martyre,
      Et, vieux, te pleureront longtemps.
  Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprvoyance,
  Mais elle est morte aime, elle est morte en Provence;
      Elle est morte un jour de printemps.

  Morte parmi les fleurs, morte comme une rose
  Qui demandait d'clore et qui n'est pas close,
      Et c'est ainsi qu'elle finit.
  Vierge comme une vierge au jour de sa naissance,
  Elle a fait de l'amour son rve d'innocence,
      Elle n'a jamais fait son nid!

  Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie,
  Je ne t'oublrai pas, si le monde t'oublie.
      Adieu donc, ma compagne, adieu!
  Et pour ne plus mourir, ma colombe chrtienne,
  Tu n'as pas d'me? Prends la moiti de la mienne,
      Et recommande l'autre  Dieu.

On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouills
lui-mme; il se leva pniblement, comme en sursaut, avec l'aide du
bras de son frre, qui l'emporta  travers ma cour jusqu' son fiacre.

Et je ne le reverrai plus.


XIX.

Et qu'est-ce donc qu'Adolphe Dumas, cet estropi sublime? demanderont
les hommes qui ne sont pas familiers avec ces noms  qui le bruit a
manqu ici-bas, mais  qui la mmoire intime des grandes mes et des
grands talents dans le dernier jour ne manqua jamais.

Vous savez que sur les hauteurs, o l'air trop rarfi et trop pur ne
retentit pas, il n'y a pas d'cho. Les rgions qu'habitait Dumas
taient trop hautes pour que son nom y ft ce bruit que nous autres
habitants des collines et des plaines nous appelons gloire.

Je me souviens du temps o l'on me demandait: Qu'est-ce donc que
Xavier de Maistre qui a crit le _Lpreux_ ou le _Voyage autour de ma
chambre_? ou M. de Sainte-Beuve qui a crit des _Consolations_, ou M.
de Gurin qui a crit le _Centaure_, ou Ugo Foscolo qui a crit les
_Lettres de Jacopo Ortiz_, ou M. de Surville qui a crit les _Posies
de Clotilde_?...

Ce sont des solitaires de la littrature, des ermites du gnie, des
cnobites de la posie; vivant sur les hauteurs, et ne frquentant que
les sommets o ils conversent  voix basse et  coeur ouvert avec les
esprits intimes de la terre. Ce sont, si vous aimez mieux, des oiseaux
de nuit, des rossignols, qui nichent trs-haut dans les flches des
cathdrales, qui chantent pour eux-mmes pendant que l'homme dort, ou
qui ne se rvlent pas par des notes tranges et sublimes  ceux que
l'insomnie tient veills, qui, comme des mystres inentendus en bas,
traversent l'air d'une plainte ou d'un cri dont l'oreille ne perd
jamais la mmoire.

Adolphe Dumas tait de cette famille de penseurs solitaires, et de
chanteurs de nuit, rossignols de tnbres!--Arolithes plaintifs des
jours d't.

Mais le jour vient une fois, pour ces grands esprits solitaires, et
ils descendent de leurs niches ariennes, et le grand jour les
blouit. Ils sont faits pour les derniers jours!


XX.

Adolphe Dumas tait videmment un de ces esprits tents par le grand
jour et aveugls par lui. Il battait d'une aile forte et vaste les
murs blouissants des grandes cits. On le regardait, et on disait:
Qu'est-ce que cela? c'est trop grand pour nous; jamais cet homme, qui
sait monter, ne pourra descendre! Hlas! on avait raison, il n'tait
pas proportionn  notre taille, il tait gant, il n'tait pas homme;
ce fut son seul dfaut.

Il tait n dans cette Provence, o semble s'tre rfugie
aujourd'hui, dans un patois hellnique et latin, toute la posie qui
reste en France; il tait du village d'_Eyragues_, voisin, presque
contemporain, ami et tuteur de ce Mistral qui nous apporta un beau
pome, le seul pome pastoral qui ait t compar  Homre depuis tant
de sicles, le plus grand loge qu'on ait jamais fait d'un pome
depuis trois mille ans!

Lui-mme avait commenc aussi, dans la langue provenale,  chanter
avec ces _Mlibes_ de son cher pays. Il m'adressa une fois une
trs-belle ptre en franais, et j'y rpondis comme un cho qui se
souvient d'avoir t une voix dans sa jeunesse. On peut voir cette
rponse dans mes oeuvres potiques.


XXI.

Ce fut ainsi que commena notre connaissance et notre affection: il
en avait pour moi, j'en avais pour lui. Nous nous perdmes dans la
foule pendant mes annes politiques et troubles de tribun sur la
place publique. Nous nous retrouvmes toujours amis aprs les orages
et les revers.

Lui aussi, il tait malheureux.

J'ignorais ce qui lui tait arriv; il n'en parlait pas; il n'tait
pas oblig par devoir, comme moi, de rappeler l'attention sur lui pour
sauver les autres. Il pouvait se cacher dans la foule, vivre et mourir
_incognito_; bonheur qui, par punition du ciel, m'est refus. Tu as
recueilli le bruit, meurs de bruit!

Tu n'auras pas une heure pour te recueillir entre la vie et la mort:
c'est ton expiation!

  Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
  Vit dans l'tat obscur o les dieux l'ont cach!


XXII.

D'aprs Jules Janin, et d'aprs certaines rumeurs plus prs de lui,
il parat qu'il vint  Paris, dans son printemps, pour tenter le
thtre, mais qu'il tait, comme moi, trop lyrique pour le thtre,
qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il choua; que pendant
ces essais, il s'prit d'une jeune et grande actrice, interprte de
ses beaux vers, cho de ses grands sentiments, et qu'il espra
l'pouser. Il tait trs-beau, seulement, comme lord Byron son modle,
il n'avait que le buste d'admirable, il tait disgraci de la nature
par les jambes; son pied droit, estropi par un accident de naissance,
tait retourn en arrire, il boitait dsagrablement.

C'tait le temps o la chirurgie avait invent un moyen orthopdique
et facile de rectifier les membres disloqus; l'amour dcida Dumas 
subir,  tous risques, cette torture, afin d'tre beau de la tte aux
pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien  ses amis, ni 
sa fiance; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y
reparut, son supplice l'avait amaigri et pli.

Son pied tait en effet retourn, mais il boitait toujours, et il
prouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient 
la frnsie.

L'actrice, qu'il esprait pouser, ne l'aimait plus; il avait affront
pour elle la mort et le thtre. Il tait plus estropi que jamais;
ses pices, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les
applaudissements des potes et le ddain du vulgaire: il tait
abandonn de sa matresse.

Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, rfugi dans une cellule
du couvent hospitalier des frres de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue
Plumet, entre les penses de Dieu et les dsillusions de la terre.

Le dsespoir, la solitude, l'exemple des frres qui lui prtaient
asile, le ramenrent  la religion de sa mre. Il se plongea dans les
Pres de l'glise, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix
dans le mysticisme. Son me se rassrna en Dieu, me immense 
laquelle l'infini seul pouvait suffire.

Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tide abri de sa
pauvret vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amen une
amie, une compagne au coeur chagrin, aux fidles amours; sa
tourterelle, qu'il avait ramasse un jour,  demi morte de fatigue et
de froid. Ils s'taient adopts l'un et l'autre; ils ne se quittaient
ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si
triste, et si tendre! Et les frres hospitaliers forcrent leur
consigne en acceptant cette aimable compagnie!

(Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de coeur!)


XXIII.

Quand les annes turbulentes de 1848 sonnrent comme un tocsin
d'esprance jusqu'au fond des monastres, elles tonnrent d'abord,
puis elles blouirent de grands mirages le coeur d'Adolphe Dumas. Je
le vis rapparatre plein de pit populaire et d'extase mystique 
ct de moi, crdule aux saintes ides d'un grand pas fait en avant
vers Dieu par les peuples, confiant dans la lune de miel de la
libert, sans crime et sans tache; somnambule de la libert, il levait
les bras en haut et cherchait l'horizon de la Rpublique!

Je n'esprais pas tant de la constance du peuple, et cependant je ne
craignais pas tant de son inconstance. Je tchais de temprer son
ivresse mystique, de peur que l'excs d'illusion n'ament l'excs de
dcouragement. Il combattait hroquement les factieux de l'inconnu,
qui ne savaient ce qu'ils voulaient, et qui, ne se contentant pas de
la libert, prcipitaient la Rpublique dans le dlire et dans la
guerre.

Les factieux furent vaincus par la Rpublique; mais ils fournirent aux
faibles et aux ambitieux un prtexte de la maudire, elle, qui les
avait couverts de son courage et de sa vie!

Il fut faible, et chercha le salut de sa patrie dans un nom qui
reprsentait la force des soldats, cette raison suprme des peuples 
qui la raison manque. Son enthousiasme changea d'objet, il vit le dieu
des armes dans ces choses; mais il n'abandonna jamais ceux de ses
amis qui avaient combattu sous le drapeau de la Rpublique
conservatrice, et il ne cessa ni de les aimer, ni de les honorer dans
ses regrets.

Ce fut ainsi que nous restmes unis, moi, rfugi dans le travail,
lui, abrit dans son hospice. Il n'y avait point d'intrt et par
consquent point de bassesse dans son sentiment pour l'Empire. Il ne
voyait plus dans les peuples qu'un troupeau qui veut que la raison
s'impose par l'pe, au lieu de se soumettre  la houlette de ses
pasteurs.

Que lui rpondre, aprs cette grande abdication de la France? Nous ne
parlions plus politique; nous parlions littrature, posie, amiti,
choses ternelles.


XXIV.

C'est ainsi qu'il arriva  ses derniers moments, rsign, pieux, plein
de cette joie intrieure que l'homme tendu sur le fumier de Job
trouve dans l'entretien perptuel et solitaire avec son invisible ami.

Relisons ici les derniers mots de Jules Janin, qui parat l'avoir
connu et aim autant que nous.

Disons hardiment que c'tait l une belle et douce nature, un esprit
bienveillant, un vrai courage, habile  supporter la mauvaise fortune,
un laborieux, rude  la peine et fcond  ses risques et prils. L'an
pass encore, en allant de son lit  sa table de travail, il tait
tomb et s'tait bris l'autre jambe. Et maintenant le voil mort,
sans rcompense et sans bruit, non loin de cette ville de Dieppe qu'il
aimait, au pied d'une grande falaise, au bruit de l'Ocan solitaire
qui murmure autour de son cercueil.

Ce qui nous revient de ses derniers moments, dans une cabane de
pcheur, sur un lit d'emprunt, sous la misre de l'abandon, serait
chose lamentable. On dirait que cet infortun avait voulu pousser 
bout, par son exemple, un tmoignage inou des douleurs de la posie
abandonne  ses propres forces. Pauvre, errant, oubli, nglig, sans
doute il a manqu de confiance en ses amis, en sa famille qui lui fut
toujours bonne et propice... Il n'a pas manqu de confiance,  coup
sr, dans le Pre qui est aux cieux!

Nous, cependant, avertis par ces dfaillances, par ces muets
dsespoirs, par cette ambition inavoue, honorons ce courage, et
remplaant par nos meilleures sympathies ces tristes funrailles d'un
pote si malheureux, prions pour lui, veillons sur nous.


XXV.

Comme c'est senti, comme c'est dit, comme c'est crit avec des larmes
de piti indulgente sur la plume! et quel retour touchant et pieux
dans ce: _veillons sur nous!_ nous qui avons moins bien mrit que lui
de la Providence, et qui ctoyons les prcipices o il est tomb!

Mais il n'y est pas tomb sans soutien et sans amis pour le soutenir,
et pour retourner sa tte sur son chevet  sa dernire heure, comme on
l'a crit par erreur ou par prtention  l'effet dans certains rcits.

Rien n'est plus faux. Le hasard me rendit tmoin des tendresses
vraiment paternelles de son frre et de ses amis, quand ils vinrent
eux-mmes  Paris le chercher, Benjamin de la famille, dans sa
retraite de la rue Neuve-Coquenard, pour l'emmener sous le bras
respirer chez eux, en Normandie, l'air vivifiant de l't, et des
loisirs, et du jardin de famille.

Ce fut encore le bras de son frre qui l'amena chez moi la veille de
son dpart, et qui l'emporta  travers la cour de ma petite maison
dans sa voiture: ils partaient le lendemain. Les soins pieux et
fminins de ce frre, qui le soutenait de l'argent de sa bourse comme
de son bras, nous touchrent tous jusqu'aux larmes. La dernire
providence d'un malheureux, c'est la famille. La sienne tait adore
de lui, et voyait en lui, non-seulement son pupille, mais son orgueil.


XXVI.

Voici la vrit vraie, elle est assez pathtique pour qu'on n'y ajoute
pas une mise en scne contre laquelle il s'lverait du tombeau pour
protester.

Les deux frres partirent le lendemain de leur visite chez moi,
ensemble, pour Rouen, le 2 juin dernier. Son frre le conduisit
lui-mme chez sa fille, marie  Elbeuf, nice accoutume  chrir et
 soigner cet oncle, amour et orgueil de la famille. Il y vcut
pendant six semaines, les plus douces peut-tre de sa vie, en pleine
paix, en plein amour dans la maison, en pleine ombre, en plein soleil
dans le jardin, comme ces haltes du voyageur, quand le jour va tomber
et qu'il aperoit dj les clochers de la ville o le sommeil
l'attend, aprs les lassitudes de la route.

Une ide fatale le saisit: Le ciel est beau, la temprature tide,
l't des tropiques doit avoir rchauff les flots qui nous viennent
de l; je voudrais me rajeunir en me retrempant dans la mer.

On craignit que l'nergie saline de la mer ne ft contraire 
l'apaisement des douleurs nvralgiques dont il avait toujours t
affect. On lui reprsenta qu'il tait  craindre qu'arriv  l'ge o
tout se calme, ces bains amers ne lui donnassent des secousses qu'il
convient d'viter, quand la nature elle-mme se traite par la
rsignation et par le temps. Il tait, comme tout le monde, impatient
d'acclrer la nature, ce grand mdecin que nous portons en nous.

Il insistait; on le conduisit  _Puys_, petit hameau de pcheurs dans
le voisinage de Dieppe.

Il parat qu'une premire hospitalit dans une maison banale de bains
ne convenait pas, par son prix,  la modicit de ses ressources. Il la
quitta volontairement et prcipitamment et alla demander asile,
conomie et paix, dans une chaumire de pcheur, plus modique et plus
rapproche de la grve.

Singulier jeu de la Providence, qui ramne  la fin de sa vie le
pote, ami de la nature, dans l'humble chaumire o il a pass ses
premires annes, et devant ce grand spectacle de l'Ocan, pour
chanter ou gmir sous sa fentre les grands adieux  la terre de
l'homme! Il en jouit  son lit de mort comme il en avait joui dans son
berceau: Dieu lui parlait seul  seul avec plus d'intimit et de
majest que dans sa retraite de Paris. Il fut heureux quelques jours.


XXVII.

Le 4 aot, cependant, il sentit que la vague qui l'avait
dlicieusement caress les premires semaines, secouait trop fortement
sa charpente. Il crivit  son frre qu'il dsirait revenir  Paris,
et le priait de venir le prendre  la gare de Trouville, en lui
marquant le jour et l'heure du rendez-vous.

Ce bon frre se prparait  sa rencontre, lorsqu'une dpche
tlgraphique lui annona qu'il n'avait plus de frre.

Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu
quelques heures avant, serein, confiant, rsign, entre les mains du
cur du pays, charg de bnir sa famille. Un touffement pulmonaire
l'avait asphyxi en peu de minutes et sans agonie. N d'un spasme, un
spasme l'avait emport.

Il savait o il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son
me immense, ni sa posie; il les quittait sans peine pour la patrie
des mconnus. Mais, mconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui
console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de coeur.

Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laisse toute
chaude encore de sa suprme et convulsive empreinte, et il a emport
toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne.

J'ai donn une larme  son souvenir.

Son frre lui ferma les yeux et l'ensevelit  Rouen, dans le cercueil
d'une soeur adore, qui avait t la providence de ses mauvais jours;
l, ils dorment ensemble dans une terre trangre: mais j'aimerais
qu'une main charitable remportt ces deux enfants du Midi aux bords
tides et potiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on rament mes
dpouilles mortelles prs de ceux et de celles que j'y ai dposs
moi-mme dans un sol qui ne m'appartient dj plus,  Saint-Point!

Et maintenant, grande me, dpayse dans un corps infirme et dans la
rgion des faux jugements, des fausses gloires et des faux mpris de
ce bas monde, tu as secou vigoureusement ce vil tissu de matire, ce
manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu
soulevais  chaque pas comme une lourde chane dont les anneaux te
retenaient au sol!

L, tu estimes  son prix la vaine renomme que donnent les hommes 
ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pense,
ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images
fortes comme eux, et s'expriment en images pntrantes et neuves, au
lieu de balbutier des penses communes dans un jargon tout fait!

Tu ris de ceux que le sicle exalte, parce qu'ils rptent les
banalits et les sophismes convenus de leur poque; tu plains ceux
qui, comme toi, pensent leurs penses  part de la foule, qui les
crivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et
qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou
le ddain.

Tu vois tout  la vraie lumire, tu nages dans la vrit! Tu
t'abreuves de la divinit des choses idales, cette divinit du monde
suprieur o tu vis!

Triomphe, me sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laisss
ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des potes, des
martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le
ciel des colombes, o tu as retrouv la tienne qui t'attendait;
symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider  aimer ton Dieu
dans l'ternit, communion de ceux qui s'aimrent dans la rgion des
larmes!

                                                            LAMARTINE.




LXXXIe ENTRETIEN.

SOCRATE ET PLATON.

PHILOSOPHIE GRECQUE.

PREMIRE PARTIE.


I.

Toute littrature, comme toute civilisation, a pour dernier terme une
philosophie.

La philosophie est la pense du coeur humain, dont la littrature
n'est que la parole; la pense est le fond de l'homme, la littrature
n'est que la forme. Ne vous tonnez donc pas que la philosophie
occupe le premier rang dans un cours srieux de littrature.

Nous vous exposerons successivement tous les diffrents systmes de
philosophie qui ont possd tour  tour le monde, depuis celle de
l'Inde primitive jusqu' celle du christianisme, en passant par
Zoroastre, en Perse; par Pythagore, en Italie; par Salomon, en Jude;
par Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote en Grce; par Mahomet, en
Arabie; par Confucius, en Chine; par saint Paul,  l'closion des
dogmes chrtiens,  Jrusalem ou  phse; par saint Thomas d'Aquin,
dans le moyen ge; par Descartes et par les philosophes du
dix-huitime sicle en France; enfin par les philosophes allemands et
anglais de ces derniers temps. Ce sont l  peu prs les seules
nations antiques ou modernes et les seules poques qui aient eu des
philosophies transcendantes; les autres n'ont eu que des philosophies
populaires.

Nous allons commencer, pour vous allcher  cette sublime tude, par
la plus lumineuse et par la plus loquente de ces philosophies, dans
la forme: celle de Platon. C'est la philosophie de la raison pure,
illumine par l'imagination, et quelquefois gare par elle; c'est la
plus difficile des philosophies que celle qui ne relve que du
raisonnement, au lieu de relever de la foi; car tous les hommes ont
assez d'imagination pour croire; un trs-petit nombre ont assez de
lumires pour raisonner.


II.

Mais, avant de feuilleter avec vous Platon, disons ce que nous
entendons ici par philosophie.

Ce mot veut dire amour ou zle de la SCIENCE; mais quelle science? la
science des sciences, la science suprme, la science premire et la
science dernire, la science surnaturelle, c'est--dire la science des
choses qui sont au-dessus de la porte des sens.

Cela tait ncessaire  vous dire pour ne pas vous laisser confondre
cette philosophie surnaturelle, ou cette science des choses invisibles
et impalpables, avec toutes ces autres sciences naturelles qui se
sont appeles aussi improprement du nom de philosophie, mais qui n'ont
pour objet que les choses sensibles et matrielles, telles que la
physique, la chimie, l'astronomie, les mathmatiques.

Ces sciences systmatises sont des philosophies aussi, si vous
voulez, mais ce sont des philosophies infrieures, secondaires,
subalternes, courtes, finies, parce qu'elles ne touchent qu' la
matire et  ses phnomnes, et parce qu'en enseignant une multitude
de faits, elles n'enseignent nanmoins directement aucune vertu et
aucune immortalit.

Voil pourquoi, quand il s'agit de philosophies surnaturelles, telles
que celles dont nous allons vous entretenir, on a confondu le mot de
sagesse avec le mot de science, et l'on a dit: La philosophie est
l'amour ou le zle de la SAGESSE. Cette science-l, en effet, englobe
et domine toutes les autres, parce qu'elle est la science de l'me
elle-mme, la science de l'infini, la science de Dieu, la science de
nos rapports avec l'tre des tres, la science de notre origine, la
science de notre vie morale, la science de notre fin!

Pouvait-on appeler d'un autre nom que SAGESSE cette science qui
enseigne  l'homme o il est, ce qu'il est, o il va, et comment il
doit penser, agir, adorer, vivre, mourir et revivre?

C'est l ce que nous entendons, dans cet Entretien, par ce mot
philosophie.


III.

Mais cette science des choses immatrielles, invisibles, impalpables,
au-dessus de la porte de nos sens, est-elle susceptible du mme genre
de dmonstrations et du mme genre d'vidences que les sciences
naturelles? Nous n'hsitons pas  vous dire: Non.

Les dmonstrations de l'ordre naturel, telles que le tmoignage des
yeux, de l'oreille, de la main, ne sauraient s'appliquer aux choses
qui ne tombent pas sous les sens.

Mais, bien que ces choses ne se dmontrent pas de mme, elles ont
cependant, au moins en ce qui touche leurs principales vrits, un
degr de certitude gal, et, je dirai plus, un degr de certitude
suprieur  la certitude des phnomnes matriels.

Ainsi, par exemple, cette opration de l'esprit par laquelle
l'intelligence se dit: Il n'y a pas d'effet sans cause, et, puisque
j'aperois une multitude d'effets, il y a donc une cause suprme;
c'est--dire il y a donc un Dieu! cette opration de l'esprit atteste
l'existence de Dieu avec autant et plus de certitude que si des
milliers de mathmaticiens, d'astronomes ou de chimistes tenaient Dieu
lui-mme sous leurs compas, sous leurs tlescopes ou dans leurs
cornues. Je me trompe: l'existence de Dieu est mille fois plus
certaine par cette conclusion logique et infaillible de l'esprit que
par les expriences faillibles des philosophes de la matire; car
l'exprience, oeuvre des sens, peut se tromper; la logique, oeuvre de
Dieu, est absolue, et ne nous tromperait que si Dieu nous trompait
lui-mme, chose incompatible avec la nature divine ou avec la suprme
vrit.

J'en dirai autant de la CONSCIENCE, cette preuve sans preuve que nous
portons en nous-mmes du bien ou du mal moral: ses jugements, pour
tre certains, n'ont pas besoin d'autres tmoignages qu'elle-mme; ce
qu'elle condamne est mal, ce qu'elle approuve est bien; que nous le
voulions ou que nous ne le voulions pas, elle prononce en nous, pour
nous ou contre nous, des arrts contre lesquels il nous est impossible
de protester.

C'est le dernier mot de la morale, comme la logique est le dernier mot
de la raison. La conscience est, parce qu'elle est comme Dieu
lui-mme; c'est une facult inne de notre me donne par Dieu, qui
est  elle-mme sa propre dmonstration. tez la logique,
l'intelligence est folle; tez la conscience, la moralit est morte;
le crime et la vertu deviennent des choses discutables et douteuses
comme des problmes ordinaires, susceptibles de oui ou de non; ils ne
sont crime et vertu que parce qu'ils sont au-dessus de toute
discussion.


IV.

Il y a donc, en philosophie, un certain ordre de vrits
intellectuelles, ou de vrits morales qui sont, ou susceptibles d'une
dmonstration absolue, comme l'existence de Dieu, ou suprieures et
prexistantes  toute dmonstration par la parole, comme la
conscience. Ce sont des vrits innes; autrement dit: des certitudes,
des VIDENCES.

Mais, en dehors de ces vrits innes, il y a en philosophie un nombre
infini de problmes secondaires, quoique trs-importants, qui ne sont
pas susceptibles de dmonstration absolue, mais dans lesquels la
philosophie la plus transcendante n'arrive qu' de consolantes
conjectures et  de magnifiques probabilits.

Dans vingt passages de ses dialogues, Socrate lui-mme, par l'organe
de Platon, avoue, comme moi, que ces dmonstrations ne sont que des
conjectures.

J'espre, dit-il, sans pouvoir le prouver, que je retrouverai, dans
une autre vie, les hommes vertueux qui y seront mieux traits que les
mchants. Mais, quant  y trouver une divinit parfaite, c'est ce que
j'ose affirmer, si l'on peut affirmer quelque chose.

C'est nanmoins de ces consolantes conjectures, et de ces magnifiques
probabilits, que le monde vit depuis qu'il est n, et qu'il vivra
jusqu' son dernier jour. Nous vivons sur parole: respectons donc la
parole, quand Dieu la met sur les lvres des grands philosophes tels
que Confucius, Socrate ou Platon; ces philosophes sont les rvlateurs
de la raison; ils ne commandent pas imprativement la foi au nom de
Dieu, ils la demandent humblement  la conviction raisonne de
l'intelligence et du coeur de l'homme. Ils pensent pour nous, et ils
nous rapportent les conqutes de leurs penses; prtons-leur l'oreille
et ouvrons-leur nos coeurs. S'ils ont donn leur vie comme Socrate, en
tmoignage de leur sincrit, de leur foi, de leur amour de Dieu et
des hommes, proclamons-les matres et martyrs de la raison humaine, et
lisons, avec une respectueuse pit d'esprit, les arguments raisonnes
de leur philosophie.


V.

Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps,
c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce
disciple de Socrate fait parler son matre avec une sagesse
surhumaine, et avec une loquence presque divine, sur les questions
les plus hautes de philosophie, de thologie naturelle.

Platon fut  Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux
crivent, commentent et dveloppent la doctrine de son matre qui n'a
rien crit, et, ici, il serait curieux peut-tre d'examiner pourquoi
ni le rvlateur d'une philosophie raisonne, ni le rvlateur d'une
religion rvle, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daign crire
eux-mmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traa
des caractres de misricorde.

tait-ce parce qu'ils se dfiaient des commentateurs qui s'attachent
 la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? tait-ce parce
que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes  contenir
les vrits divines qu'ils annonaient aux hommes? N'tait-ce pas
plutt parce que les paroles, une fois crites, deviennent mortes et
froides comme la cendre dont la flamme s'est envole, et qu'ils
aimaient mieux s'en fier  l'cho vivant des lvres humaines qu' la
lettre morte de leurs crits?

Quoi qu'il en soit, Socrate n'crivit jamais rien; il ne fit pas non
plus de harangues: c'tait un discoureur, et nullement un orateur. On
le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie
et un fort mauvais discours.

Simple artisan, ou plutt artiste, mais artiste d'un talent bien
infrieur aux grands statuaires de son temps  Athnes, il sculptait
dans son atelier  peine autant qu'il tait ncessaire pour nourrir sa
femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pense,
ouvrant sa porte  tout le monde, interrompant son travail pour
rpondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant
ensuite de porte en porte et accostant lui-mme les passants pour
leur parler des choses divines, consum du zle de la vrit,
missionnaire des foules, semant le bon grain  tout vent de la rue ou
de la place publique: homme qu'on aurait considr comme un fou, s'il
n'avait pas t un modle de toute vertu et un oracle de toute
sagesse.


VI.

Son disciple, Platon, tait un homme d'une tout autre nature: beaucoup
plus lettr, beaucoup moins inspir que son matre; lgant, loquent,
potique, pilogueur, rveur, dissertateur, nuageux en philosophie,
utopiste en politique; espce de J.-J. Rousseau d'Athnes, possdant
un style admirable pour les chimres, mais n'ayant pas la moindre
connaissance des hommes, ni le moindre tact des ralits, et donnant 
sa rpublique idale des lois en perptuelle contradiction avec la
nature humaine et avec la fondation, la conservation et le but des
socits.

Mais, tel qu'il fut et tel que nous allons le voir dans ses oeuvres,
Platon tait le plus merveilleux cho vivant que la providence de la
Grce et pu prparer  un sage tel que Socrate, pour donner un
ternel retentissement  la philosophie spiritualiste.

Ses Dialogues ont t le perptuel entretien de la Grce: ils ont
prpar l'esprit humain  la mtaphysique de saint Paul et  l'cole
philosophique d'Alexandrie. Il a servi de texte ou de commentaire aux
premiers conciles chrtiens; il a t le crpuscule de bien des
dogmes; il a nourri  lui seul la philosophie romaine de Cicron; il a
lutt dans le moyen ge avec la philosophie exprimentale d'Aristote,
puis de Bacon; il a t submerg un moment par la philosophie presque
matrialiste de Locke, de Hobbes en Angleterre; d'Helvtius, de
Diderot, des encyclopdistes en France; mais il est ressuscit plus
vivant et plus populaire que jamais il y a peu d'annes, par la
traduction, par les commentaires et par les leons d'un jeune
philosophe, M. Cousin, loquent restaurateur du platonisme sur les
ruines du matrialisme au dix-neuvime sicle.

Grce  la langue de Platon, la sagesse de Socrate ne peut plus
mourir. C'est le style qui embaume les ides pour l'ternit.


VII.

Ces dialogues ont cependant de grands dfauts, qui semblent tenir au
gnie un peu verbeux de la Grce, et au gnie un peu sophistique de
Platon, plus qu' l'me naturellement ouverte, simple, sincre et
courageuse de Socrate. Parmi ses dfauts, je noterai d'abord leur
forme mme, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse
l'argumentation.

Le dialogue est une pense  deux,  trois ou  quatre interlocuteurs;
sans doute cette manire de penser  deux ou  trois peut claircir
quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages
des interrogations utiles, auxquelles le matre rpond, rponses qui
rpondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres
s'adressent peut-tre en silence.

C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux
premiers lments de la question qu'on dbat, afin qu'un argument
porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du
syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernire; c'est
le moyen de dtruire en passant toutes les objections qui se
prsentent  l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien dfinir tous
les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'aprs la
conclusion il ne puisse subsister aucune quivoque ou aucun malentendu
dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode
d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les
enfants, comme on peut le voir dans nos catchismes ou dans nos
manuels.

Mais, par cela mme que c'est le mode d'argumentation puril et diffus
qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus
propre  fatiguer,  ennuyer,  impatienter les hommes faits, qui
cherchent les ides, et qui se lassent de vaines paroles.

Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des
purilits et des ignorances qui ne sont plus de leur ge; il perd le
temps, et il dgote la pense du but, en la tranant impitoyablement
par tant de circonvolutions, de demandes et de rponses sur la route;
l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il
l'abandonne tout  fait  ces fastidieux ambages, rebut, avant
d'arriver, par les dtours inutiles qu'on lui fait faire.

C'est ce qui arrive trs-souvent  l'homme le mieux dispos qui ouvre
au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant
d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux 
l'attendre; l'esprit est saisi  chaque instant d'une de ces
impatiences fbriles qui bouillonnent en nous jusqu' un vritable
accs de colre, croyant toujours toucher  un but qu'on lui drobe
toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon
procd pour le convaincre. Voltaire,  cet gard, pensait comme nous;
il bnit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage,
quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.


VIII.

Un autre vice de ce mode d'argumentation des Dialogues de Platon,
c'est l'argutie mtaphysique.

Le matre, au lieu de simplifier les questions par la simplicit et
par la sincrit de l'argumentation, semble se complaire, pour faire
preuve d'ingniosit, de fcondit et de dialectique,  les compliquer
de cinquante questions pralables ou secondaires, et  les embrouiller
dans un tel cheveau d'arguments que lui seul puisse  la fin en
retrouver le fil et dnouer le noeud gordien qu'il a form.

Ce procd, qui fait briller sans doute l'adresse du matre,
embarrasse l'intelligence du disciple; il fait du chemin de la vrit,
au lieu d'une route droite, large et bien jalonne, un labyrinthe de
sentiers troits, tortueux, obscurs o l'crivain a l'air de conduire
le lecteur  un pige, au lieu de le mener  la lumire,  la vrit
et  la vertu.


IX.

Un troisime dfaut plus grave des Dialogues, dfaut qui touche au
fond mme de l'enseignement de la vrit aux hommes, c'est le procd
d'argumentation employ par Socrate dans Platon, pour enseigner ses
disciples.

Les premires qualits d'un sage, qui enseigne des vrits nouvelles 
l'humanit, c'est la charit d'esprit, l'amour, la piti, la
condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'me envers
les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette
compatissance, cette clmence de coeur, doivent se manifester dans les
leons du sage  ses frres par un mode d'argumentation qui l'abaisse
vers ses auditeurs pour les lever jusqu' lui.

C'est le procd contraire ici qui est employ par Socrate (toujours
dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a
l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur,
goguenard, ironique; il tend des embches de paroles  ses auditeurs;
il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hte pas de les en retirer;
il plaisante, non pas amrement, mais superbement, avec eux de leur
chute; il les humilie par sa supriorit, au lieu de les relever par
leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon,
a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu
de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en rsulte,
dans l'effet gnral des Dialogues, je ne sais quel sourire
sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le
disposer  la confiance; on craint toujours de marcher sur un pige de
sophiste, quand on devrait s'abandonner sans dfiance  la main du
sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle srieusement
ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le
matre qu'on devrait adorer.

Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus;
il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vrit n'a
besoin d'en employer pour se manifester  l'esprit.

La forme directe du discours, ou mme la forme parabolique de
l'vangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais
blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part  lui-mme,
sont mille fois suprieures en lumire, en brivet et en persuasion.

Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a
l'esprit vritablement assourdi par ce roulis d'un ocan de paroles
pour dire la vrit philosophique la plus usuelle, on se dit 
soi-mme: Il faut que ces Grecs d'Athnes eussent bien des heures de
loisir  dpenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les
platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour
de ces escrimes d'ides de leurs sophistes, pour perdre tant de temps
et tant de paroles  couter ce Socrate ou  lire ce Platon!

Et, en effet, ce dfaut de Socrate et de Platon tient aux dfauts du
temps et du peuple d'Athnes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il
n'tait pas occup  se dfendre contre les Perses ou  se dchirer
lui-mme par ses factions, aimait  se passionner  froid, pour ou
contre ses sophistes; ces sophistes, consomms dans le mtier de
l'loquence, taient aux philosophes et aux politiques ce que les
comdiens sont aux hros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les
acadmies et dans les places publiques; ils accoutumaient les
Athniens  ces jeux d'ides et de paradoxes qui rendaient l'oreille
fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait
bien parler leur langue  ce peuple infatu. Voil sans doute
pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!

Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses
dialogues, en nous htant d'arriver au _Phdon_, le chef-d'oeuvre de
toute la philosophie de Socrate.


X.

Dans le premier dialogue, intitul l'_Euthyphron_, Socrate demande 
Euthyphron:

Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint?

Euthyphron lui fait cette rponse vulgaire et sacerdotale: Le bien,
ou le saint, est ce qui est agrable aux dieux.

Socrate relve cette rponse, et demande  Euthyphron comment, les
dieux de l'Olympe et de l'tat tant multiples, et souvent opposs de
nature et de volont les uns aux autres, ce qui est agrable  l'un,
dsagrable  l'autre, peut tre agrable  tous.

Il contraint Euthyphron, par une srie de raisonnements,  se
dmentir, et il n'arrive lui-mme qu' une conclusion trs-confuse,
qui laisse l'esprit aux prises avec le mystre du bien et du mal en
soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et
qu'il sape le polythisme par ses consquences dans la raison de ses
disciples.

Aussi tait-il dj cit devant les juges pour cause d'impit envers
les dieux d'Athnes.

Un jeune homme d'Athnes, plus politique que religieux, nomm Mlitus,
qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des
dieux chers  l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte
l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par
des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs,
tait un artisan riche, puissant et accrdit par son rpublicanisme
dans Athnes; il avait contribu  secouer le joug des trente tyrans
qui rtablissaient le rgime aristocratique. Le peuple croyait
dfendre sa libert en dfendant ses dieux,  la voix d'un de ses
tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple
coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au
moins d'indiffrence politique.

La cause de ce grand homme, en effet, n'tait ni la cause de la
populace, ni la cause des grands: c'tait la cause de Dieu et de la
raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard:

Mon royaume n'est pas de ce monde.

Son monde,  lui, c'tait la vrit et la vertu. Mais le peuple ne
voit de vrit et de vertu que dans ses passions; il devait donc har
Socrate; il demandait un chtiment exemplaire contre ce philosophe.

On peut remarquer, dans ce procs, que le peuple est en gnral plus
implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a
d'ides, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri
des Juifs contre le Christ, devant ses juges: _Crucifiez-le!_ est le
pendant des animadversions de la populace d'Athnes contre Socrate.
Sans la pression de ce peuple, il est vident que les juges, qui le
condamnrent  une si faible majorit, ne l'auraient pas condamn 
mort.


XI.

Quoi qu'il en soit, Platon donne (et sans doute ici littralement) le
plaidoyer, ou l'apologie que Socrate avait prpare, et qu'il pronona
devant le tribunal.

Dans cette apologie mme, Socrate conserve encore la forme du
dialogue, et poursuit Mlitus de ses interrogations ironiques pour le
contraindre  tomber dans l'absurde. Mais lui-mme reste dans
l'quivoque sur sa profession de foi, affectant de tourner les
questions les plus prcises en plaisanteries, jusqu'au moment o il
voit que la plaisanterie serait dplace devant la conscience et
devant la mort, et o il s'avoue franchement coupable de sagesse, et
impnitent de vrit. L, on retrouve l'loquence de l'hrosme du
philosophe mourant.

Mais je n'ai pas besoin d'une plus longue dfense,  Athniens! Je
vous disais en commenant que j'avais contre moi d'ardentes et
implacables inimitis; ce qui me perdra, si je succombe, ce ne sera ni
Mlitus, ni Anytus, ce sera l'envie et la calomnie, qui ont dj fait
prir tant d'hommes de bien, et qui en feront prir aprs moi tant
d'autres; car n'esprez pas que l'iniquit s'arrte  moi!

Mais quelqu'un de vous me dira peut-tre: N'as-tu pas honte, Socrate,
de t'tre attach  une philosophie qui te mne  la ncessit de
mourir?

Vous tes dans l'erreur, vous qui croyez qu'un homme qui a quelque
valeur doit peser les chances de vivre ou de mourir, au lieu de
chercher dans ses actions si ce qu'il fait est juste ou injuste.

Puis il cite les vers d'Achille dans l'_Iliade_ d'Homre:

Que je meure  l'instant mme, pourvu que je venge le meurtre de
Patrocle, et que je ne demeure pas ici un juste objet de mpris, assis
sur mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre!

Est-ce l, poursuit Socrate, s'inquiter des chances de vie ou de
mort?

Tout homme qui a choisi un poste parce qu'il l'a cru le plus honnte,
ou qui y a t plac par son chef, doit, selon moi, y demeurer ferme,
et ne considrer autre chose que le devoir. Ce serait donc de ma part
une trange contradiction,  Athniens, si, aprs avoir gard
fidlement, comme un bon soldat, tous les postes o j'ai t plac par
vos gnraux,  Potide,  Amphipolis,  Dlium, aujourd'hui que le
dieu de l'oracle intrieur m'ordonne de passer mes jours dans la
philosophie, la peur de la mort ou de quelque autre danger me faisait
abandonner ce poste; et ce serait bien alors qu'il faudrait me citer
devant ce tribunal, comme un impie qui ne reconnat point de Dieu, qui
dsobit  l'oracle, qui se dit sage et qui ne l'est pas; car craindre
la mort, Athniens, c'est croire connatre ce qu'on ne connat pas.

En effet, nul ne sait ce qu'est la mort, et si elle n'est pas le
plus grand de tous les biens pour l'homme...

Mais ce que je sais bien, c'est qu'tre injuste, c'est dsobir  ce
qui est meilleur que soi, Dieu ou homme, et manquer au devoir et 
l'honnte.

Voil le seul mal que je redoute et que je veux viter; tellement
que, si vous me disiez en ce moment:--Socrate, nous rejetons
l'accusation d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est  la
condition que tu cesseras de philosopher, et, si l'on dcouvre que tu
retombes dans tes habitudes de discuter sur les choses divines, tu
mourras!--oui, si vous me renvoyiez absous  ces conditions, je vous
rpondrais:--Athniens, je vous respecte et je vous aime, mais
j'obirai plutt au Dieu qu' vous... Et je suis persuad qu'il ne
peut y avoir rien de plus utile  votre rpublique que mon zle 
accomplir ce que le Dieu m'ordonne ainsi; car je ne vous recommande
que le soin de votre me et son perfectionnement. Ainsi donc, faites
ce qu'Anytus vous demande ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me
renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose que ce que j'ai fait,
quand je devrais mille fois mourir!...


XII.

Il dveloppe, avec un insolent courage, cette ide, et se pose en
homme utile aux Athniens dans leur vie prive; quant  la politique,
il dit qu'il s'en est abstenu, par cette raison qu'on ne peut gure
rester innocent et vertueux quand on se mle des affaires publiques...

Je n'emploierai pas envers vous, reprend-il,  Athniens, les
supplications ordinaires, o l'on fait paratre les femmes, les
enfants, les amis pour attendrir les juges. J'ai aussi des parents
cependant; car, pour me servir de l'expression d'Homre: _Je ne suis
point n d'un chien ou d'un rocher, mais d'un homme!_

Ainsi, Athniens, j'ai des parents, et, quant  des enfants, j'en ai
trois, l'un dj dans l'adolescence, les deux autres encore en bas
ge; mais je ne les ferai point comparatre ici, pour votre honneur
et pour le mien; il ne me parat pas sant d'employer de pareils
moyens  mon ge (il avait prs de soixante-douze ans  l'poque de
son procs). Athniens, vous aimez la gloire, et, si je voulais agir
ainsi, vous ne devriez pas le souffrir; vous devriez dclarer que
celui qui recourt  ces scnes pathtiques pour exciter la compassion
vous dgrade, et que vous le condamnerez plutt que celui qui attend
tranquillement votre sentence.

Si je vous flchissais par mes prires, et si je vous engageais ainsi
 violer votre serment de rendre la justice selon vos consciences, et
non selon vos sensations, c'est alors que je vous enseignerais
l'impit, et qu'en voulant me justifier, je prouverais moi-mme que
je ne crois pas aux dieux: mais j'y crois plus que mes accusateurs!

Ici les juges vont aux voix et dclarent Socrate coupable.

Impassible, il reprend la parole:

Le jugement que vous venez de prononcer, Athniens, m'a un peu mu;
mais ce qui m'tonne bien plus, c'est d'tre condamn  une si faible
majorit; car,  ce qu'il parat, il n'aurait fallu que trois voix de
plus pour que je fusse absous.

Et maintenant, c'est donc la peine de mort que Mlitus, Anytus et
Lycon demandent contre moi!... Mais moi, Athniens,  quelle peine me
condamnerai-je moi-mme?


XIII.

coutez ici la fire revendication qu'il fait de lui-mme, en mettant
 nu sa conscience devant les cinq cent cinquante-six juges qui
viennent de le condamner, et devant le peuple, que dis-je? et devant
le Dieu qui l'coute.

Quelle amende mrit-je, en ralit, moi, qui me suis fait un
principe de ne me donner aucun repos pendant toute ma vie, ngligeant
ce que les autres recherchent avec tant d'empressement: les richesses,
le soin de leurs affaires, les emplois militaires, les fonctions
d'orateur et toutes les autres dignits!

Moi, qui ne suis jamais entr dans aucune des conspirations ou des
cabales si frquentes dans la Rpublique, me trouvant vritablement
trop honnte homme pour ne pas me dgrader en me mlant  tout cela!

Moi, qui me suis consacr uniquement  vous rendre le plus important
des services, en vous exhortant tous de ne pas songer  ce qui vous
appartient passagrement, le monde et ses biens, pour ne vous attacher
qu' ce qui est l'essence de votre tre, votre me;  ne pas songer
aux intrts accidentels de la patrie, mais plutt  la vraie patrie
elle-mme!

Que mrite un tel homme, si ce n'est d'tre nourri, aux frais du
public, dans le Prytane?...

Ayant donc la conscience de n'avoir jamais t injuste envers
personne, je ne dois pas l'tre envers moi-mme en avouant que je
mrite un chtiment!...

Examinant ensuite si l'amende ou l'exil serait une peine plus douce ou
plus convenable pour lui: Ce serait, dit-il, une belle existence pour
moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville
en ville, et de vivre de la vie d'un proscrit!

Il pousse encore plus loin sa fermet calme, et son dfi
consciencieux au peuple et aux juges.

Mais, me dira-t-on peut-tre, Socrate, quand tu nous auras quitt
absous, ne pourras-tu pas te tenir en repos et garder le silence?

Voil ce qu'il y a de plus difficile  vous faire comprendre; car si,
en vous disant non, je dis que ce serait l dsobir au Dieu, et que,
par cette raison, il m'est dfendu de me taire, vous ne me croirez
pas, et vous prendrez cette rponse pour une plaisanterie; et, d'un
autre ct, si je vous dis que le plus grand bien de l'homme est de
s'entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses morales dont
vous m'avez entendu discourir, vous me croirez encore moins. Voil
pourtant la vrit, Athniens!

Mais il n'est pas ais de vous en convaincre!

Maintenant voil Platon, voil Criton, voil Clobule et Apollodore
qui veulent que je me condamne  une amende de _trente mines_, et qui
en rpondent; eh bien! je m'y condamne, et assurment voil de
valables cautions que je vous prsente!

Ici, il est interrompu par les juges, qui, impatients de cette
impassibilit badine, prononcent la peine de mort.


XIV.

Socrate reprend avec la mme indiffrence:

Dans ma dfense, ce ne sont pas les paroles qui m'ont manqu,
Athniens, mais l'impudeur. Je succombe pour n'avoir pas voulu vous
dire les choses que vous aimez  entendre. Mais le pril o j'tais ne
m'a pas paru une raison de rien faire qui ft indigne d'un homme
libre.

Ni devant les juges, ni dans les combats, il n'est permis, ni  moi
ni  d'autres, d'employer tous les moyens pour viter la mort; et ce
n'est pas l ce qui est difficile que d'viter la mort, il l'est
beaucoup plus d'viter le crime, qui court plus vite que la mort!
C'est pourquoi, dj vieux et cass comme je suis, je me suis laiss
atteindre par le plus lent des deux, la mort; tandis que le crime
s'est attach  mes accusateurs, plus jeunes et plus agiles que moi.
Je m'en vais donc subir la mort. Je m'en tiens  ma peine, et eux  la
leur.

Il disserte ensuite un moment avec une srnit complte sur les
avantages compars de la vie et de la mort.

Mais il est temps que nous nous quittions, dit-il en finissant, moi
pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage? Nul
ne le sait, except Dieu.

On l'emmne, et il va mourir. Voil l'_Euthyphron_; la prface, ou
plutt l'exposition du drame philosophique.


XV.

Arrivons au dialogue intitul le _Phdon_. Nous avons vu l'homme, nous
allons voir la doctrine; puis nous assisterons  la mort, et nous
verrons comment elle est le sceau de cette admirable vie de
philosophe.

Le _Phdon_ contient  lui seul plus de vritable philosophie
spiritualiste que tous les autres dialogues de Platon. L'heure, la
mort, la gravit du passage de cette vie  l'autre, que pressent
Socrate et qui meuvent Platon, ne permettent ni au philosophe ni 
son disciple de perdre leur temps et le ntre dans les puriles
arguties de leur dialectique oiseuse. Qui a lu le _Phdon_ connat ce
qu'il y a de mieux  connatre de la philosophie de Socrate et du
gnie de Platon. Suivez-moi donc, je vais vous dblayer la route.

Mais un mot d'abord sur l'origine antique et mystrieuse des belles et
saintes ides que Socrate et Platon vont dvelopper dans ce dialogue;
car rien ne vient de rien, et la philosophie grecque, qui devait
bientt, aprs Platon, servir d'anctre  la philosophie des coles
chrtiennes de Byzance et d'Alexandrie, avait certainement elle-mme
des anctres. Ces anctres, selon nous, qui avons profondment scrut
l'Orient religieux, philosophique et potique, se retrouvent d'abord
au fond de l'Inde primitive, puis au fond des dogmes, encore indiens,
de l'gypte.

Indpendamment de cette rvlation inne, qui est, selon Platon et
selon nous, la premire ide de notre me, car on ne peut concevoir
l'me sans ide, il y a eu une rvlation primitive, et il y a une
srie de rvlations successives, mdiates ou immdiates, anneaux de
la chane qui suspend les premires vrits ncessaires aux dernires
vrits qui achveront l'oeuvre du monde moral.

Nous vous parlerons ailleurs de la philosophie des Indes; un mot
aujourd'hui sur celle de l'gypte.


XVI.

Vous savez que les gyptiens, videmment colonie intellectuelle du
haut Orient, divinisrent symboliquement la nature entire sous le nom
d'Isis; ils lui jetrent dans ses figures un voile sur le visage,
comme pour signifier le mystre sous lequel elle cache mais laisse
entrevoir ses vrits. Le plus sage des peuples est videmment celui
qui a le premier crit sur l'univers ce mot _mystre_, car _mystre_
est aussi le dernier mot de toute science, de toute sagesse et de
toute vrit jusqu' la consommation des temps. C'est le plus bel
hymne que l'homme puisse chanter  l'incomprhensible, c'est--dire 
Dieu.

Cependant un livre unique, chapp aux incendies, aux dbordements,
aux spulcres de l'gypte, soulve un coin de ce voile jet sur le
front de l'Isis gyptienne, et rvle une partie des mystres de la
philosophie primitive. La ressemblance de cette philosophie occulte
avec la philosophie de Socrate et de Platon est trop complte pour que
cette similitude soit l'oeuvre du hasard. On en conviendra aprs avoir
lu le _Phdon_. On le conjecturera avec plus de vraisemblance encore,
quand on saura que Platon, l'diteur plus ou moins fidle des dogmes
de Socrate, tait all, avant d'crire, consulter les prtres et les
philosophes gyptiens.


XVII.

Ce livre est l'_Herms_ ou _Mercure Trismgiste_. Saint Augustin dans
son livre de la _Cit de Dieu_, Voltaire dans ses recherches
philosophiques, Scaliger lui-mme, n'hsitent pas  reconnatre dans
ce livre la main d'un sage gyptien. Les deux philosophes grecs, Time
et Pythagore, qui avaient voyag aussi en gypte, ont dans leurs
doctrines les mmes analogies avec les dogmes de ce livre. Quels sont
donc ces dogmes, que nous allons retrouver sous d'autres noms, mais
sous le mme sens, tout  l'heure dans le _Phdon_? Ces dogmes, les
voici:

Un Dieu unique;

Une triple essence en Dieu, la puissance, la sagesse, la bont;

Le Dieu crateur de la nature;

Le _Verbe_, la _Pense_, la _Parole divine_, en grec le _Logos_,
modle ou type de cette cration;

Une hirarchie de dieux secondaires crs et subordonns au Dieu
unique;

Ces dieux secondaires, ou ces anges, ces dmons, ces esprits, chargs
de diriger les astres et de prsider aux phnomnes de l'univers;

Un fils de Dieu, qui est la lumire;

La pense de Dieu se refltant dans l'homme, qui est l'image de son
Crateur;

La parent de l'homme et de Dieu par la raison.

L'vangile de saint Jean, lui-mme, rappelle dans son magnifique dbut
ces vrits indiennes, gyptiennes, platoniques, ainsi que
chrtiennes:

_Au commencement tait le Verbe, et le Verbe tait en Dieu, et le
Verbe tait Dieu_ (le Logos, la pense, la parole, le type des
choses); _tout a t fait par lui, et rien de ce qui a t fait n'a
t fait sans lui; en lui tait la vie, et la vie tait la lumire._

Saint Paul crit quelques annes aprs aux Hbreux: Dieu a cr les
sicles par son Fils, le Verbe, la parole divine, la lumire, la
vie!

Peut-on mconnatre les analogies frappantes entre ces doctrines
engendres les unes des autres jusqu' l'explosion philosophique du
dogme chrtien?

Les vices choquants qui scandalisent l'intelligence et le coeur de
l'homme dans le mcanisme de la nature, dans le bien imparfait, dans
le mal universel, dans la souffrance, dans la mort, firent prsumer
aux gyptiens, aux Grecs, que ce monde n'tait pas l'oeuvre directe du
Dieu suprme, mais l'oeuvre maladroite et imparfaite des divinits
infrieures auxquelles il avait accord la facult de crer d'aprs
lui.

Cette opinion est naturelle  l'homme, qui ne peut pas comprendre
l'existence du mal et qui la sent.

Comment une oeuvre si vicieuse et si malfaisante peut-elle maner de
la sagesse, de la puissance et de la bont suprmes? Il y a l une
contradiction apparente, qui donne naissance  la philosophie des deux
principes, de Zoroastre; mais Zoroastre oubliait que, pour juger
l'oeuvre de Dieu, il faut la voir dans son ensemble et dans son
ternit. Nous ne la voyons que dans un atome et dans une seconde:
c'est l'universalit et l'ternit qui justifient sans aucun doute
l'oeuvre divine.

Revenons au dialogue de _Phdon_.


XVIII.

Ce dialogue a lieu entre chcrats et Phdon, deux amis de Socrate;
ils se rencontrent  Phliunte, ville de Sycionie, quelque temps aprs
la mort de leur matre. chcrats demande  Phdon:

tais-tu auprs de Socrate, le jour o il but la cigu dans sa
prison, ou bien en as-tu seulement entendu parler?

--J'y tais moi-mme, rpond Phdon. Et il raconte minutieusement,
heure par heure, parole par parole, la suprme journe du philosophe.

Ce rcit a dans la bouche de Phdon toute la posie de l'pope, tout
le pathtique du drame, toute la srnit de ton d'une leon de
philosophie. C'est, selon moi, l'apoge de la parole humaine; on est 
la fois, dans ce dialogue, sur la terre par le coeur, dans la mort par
l'anticipation du supplice, dans l'immortalit par l'esprit; toujours
prt  pleurer d'enthousiasme pour les ides: mais l'admiration pour
le philosophe y sche toujours les larmes au bord des yeux. Entre la
vie et l'ternit, on se sent homme si on regarde Socrate, on se sent
dieu quand on l'coute.

Si j'avais un athe  convertir, je ne voudrais pas d'autre argument
avec lui que de lui faire lire et relire le _Phdon_. La conviction le
gagnerait avec les larmes. Ce dialogue n'a pas l'accent de la langue
d'ici-bas; la race humaine, dont une main d'homme a pu crire ces
lignes, est immortelle: Phdon le sent.


XIX.

Vritablement, dit-il en commenant le rcit, ce spectacle fit sur
moi une impression extraordinaire; je n'prouvai pas la compassion
qu'il tait naturel d'prouver  la mort d'un ami. Au contraire,
chcrats, cet ami me paraissait heureux,  le voir et  l'entendre,
tant il mourut avec assurance et dignit! et je pensais qu'il ne
sortait de ce monde que sous la protection des Dieux, qui lui
destinaient, dans l'autre monde, une flicit aussi grande que celle
dont puisse jouir aucun mortel. C'tait en moi un mlange
extraordinaire, jusqu'alors inconnu, de plaisir et de douleur, lorsque
je venais  penser que dans un moment cet homme admirable allait nous
quitter pour toujours; on nous voyait tous tantt sourire, tantt
fondre en larmes.

--Sur quoi roula l'entretien entre ces amis que tu viens de nommer?
demande chcrats.

Phdon raconte alors que, le matin du jour de la mort, les amis de
Socrate se runirent plus tt que de coutume sur la place devant la
prison, pour ne pas perdre une heure de sa vie et de sa pense. Le
gelier, qui leur ouvre les portes, les prie d'attendre un peu, parce
qu'on te en ce moment les fers du condamn: les fers tombs, ils sont
introduits.

Xanthippe, l'pouse de Socrate, un de ses enfants dans les bras, est
auprs de lui et se lamente  la manire des femmes; on la reconduit
dans sa maison pour laisser la libert d'esprit au philosophe.

Alors, dit Phdon, il se mit sur son sant, plia sous lui la jambe
qu'on venait de dgager des fers, la frotta de la main, et nous dit en
la frottant avec une sensation de plaisir: L'trange chose, mes amis,
que le plaisir et la douleur se tiennent de si prs que l'un naisse
ainsi de l'autre, quoique l'un soit le contraire de l'autre! sope
aurait d en faire une fable. Cbs, un des interlocuteurs, lui
demande  ce propos pourquoi, depuis qu'il est en prison, il compose
des fables, des posies, un hymne  Apollon. Socrate rpond que c'est
pour prouver si par hasard la posie n'tait pas celui des beaux-arts
auquel son gnie l'appelait.

L'entretien glisse ensuite, par une pente naturelle, sur la question
du suicide, pour l'homme fatigu de la vie. Socrate dmontre que
l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que Dieu lui envoie un
ordre formel d'en sortir, comme celui qu'il reoit lui-mme
aujourd'hui.

Il espre fortement, ajoute-t-il, une destine rserve aux hommes
aprs la mort; destine qui, selon la foi antique et universelle du
genre humain, doit tre meilleure pour les bons que pour les
mchants.

Au moment o il va dvelopper pour ses amis les fondements de cette
esprance, Criton lui semble vouloir l'interrompre; il l'interroge sur
ce qu'il parat avoir besoin de dire.

Ce n'est pas autre chose, lui rpond Criton, sinon que celui qui est
charg de te donner le poison ne cesse de me rpter depuis longtemps
que tu dois parler le moins possible, car il assure que ceux qui
parlent trop, avant de boire, s'chauffent et contrarient ainsi
l'effet du poison, et qu'alors on est quelquefois contraint de le
donner trois ou quatre fois  ceux qui ralentissent ainsi leur mort
par trop de conversation.

--Laissez-le dire, et qu'il prpare son breuvage comme s'il devait me
donner la cigu deux fois, et mme trois fois, s'il est ncessaire,
rpond Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte,  vous qui
tes mes juges, des motifs de mon esprance.

Ici, comme toujours, il procde par interrogation  ses auditeurs,
pour que la vrit sorte, pour ainsi dire, par contrainte de leur
propre bouche, et qu'elle ait ainsi plus d'autorit sur eux.

La mort est-elle autre chose que la sparation de l'me et du corps,
de manire qu'aprs cette sparation l'me demeure seule d'un ct et
le corps de l'autre?

Et ne penses-tu pas que l'objet des soins d'un philosophe ne doit
point tre son corps prissable, mais qu'il doit au contraire s'en
affranchir autant que possible, et s'occuper uniquement de son me?

Et les sens de ce corps, qui nous trompent, ne sont-ils pas un
obstacle  la vrit?

Et n'est-ce pas toujours par l'acte de la pense que la vrit se
manifeste  l'me?

Et l'me ne pense-t-elle pas plus fortement et plus clairement que
jamais, quand elle n'est trouble ni par la vue, ni par l'oue, ni par
la volupt des sensations, et lorsque, concentre en elle-mme et
dgage autant que possible de son commerce avec le corps, elle
s'applique directement  ce qui est, pour le connatre?

Et les choses abstraites qui ne sont pas du domaine des sens, par
exemple, le sentiment du juste, du bien, du beau, est-ce par
l'intermdiaire du corps que vous les percevez? Et ne les
percevez-vous pas d'autant plus clairement que vous y pensez
davantage?

Eh bien, y a-t-il rien de plus logique que de penser avec la pense
seule, dgage de tout lment tranger et corporel? Si l'on peut
parvenir jamais  connatre l'essence des choses, n'est-ce pas par ce
moyen? Or que fait la mort, sinon de rendre l'me  elle-mme?

Et l'homme, aprs avoir purifi son me, c'est--dire aprs l'avoir
autant que possible affranchie du corps comme d'une chane, n'en
sera-t-il pas plus libre pour penser les choses spirituelles?

Et n'est-ce pas le but de toute philosophie?

Et si, au moment de cette purification, cet affranchissement, que
tout philosophe doit dsirer par-dessus tout, lui arrive par une mort
du corps ordonne par Dieu, ne serait-ce pas une risible contradiction
 lui de la repousser avec effroi et avec colre?

Et toutes les fois que vous verrez un homme se lamenter et reculer
quand il faudra mourir, ne penserez-vous pas que c'est une preuve que
cet homme n'aime pas la sagesse, mais qu'il aime son corps et tout ce
qui est du corps, l'argent, les honneurs, ou ces deux choses  la
fois?

_Beaucoup prennent le thyrse, mes amis, mais peu sont inspirs_, dit
la maxime  ceux qui se font initier aux mystres d'Orphe. Ceux qui
sont inspirs,  mon avis, sont ceux qui ont bien philosoph; si tous
mes efforts n'ont pas t inutiles, et si j'y ai russi, c'est ce que
j'espre savoir dans un moment, s'il plat  Dieu.

Voil, mes amis, ce que j'avais  vous dire pour me justifier auprs
de vous de ce que je ne m'afflige pas de vous quitter, vous et les
modles de ce monde, dans la confiance que je vais trouver d'autres
amis et d'autres modles dans l'autre monde, et c'est l ce que le
vulgaire ne peut concevoir; mais j'espre avoir mieux russi auprs de
vous qu'auprs de mes juges d'Athnes.


XX.

Cbs alors lui confie ses doutes sur l'immortalit de l'me:

Il me semble, dit-il, qu'en quittant le corps elle cesse d'exister;
elle se dissipe comme une vapeur ou comme une fume; elle s'vanouit
sans laisser d'apparence.

--Examinons donc, reprend Socrate, si cette immortalit est
vraisemblable, ou si elle ne l'est pas.

Il se livre ici  une longue argumentation, plus sophistique que
relle, pour prouver,  la faon des sophistes, que toute chose nat
de son contraire: le jour de la nuit, la veille du sommeil, la vie de
la mort, la mort de la vie.

Misrable argument, selon nous, qui repose tout entier sur une
confusion de mots  double sens, comme tant de sophismes de Platon.
Ces choses, en effet, le jour et la nuit, la veille et le sommeil, la
vie et la mort, se _succdent_ l'une  l'autre, mais ne procdent pas,
ne naissent pas l'une de l'autre.

Le jour ne nat pas de la nuit, car la nuit est tnbres, et le jour
lumire; la veille ne nat pas du sommeil, car la veille est l'homme
veill, le sommeil est l'homme endormi; la vie ne nat pas de la
mort, car la vie est l'absence de la mort, et la mort est la privation
de la vie. Ici, comme mille et mille fois dans Platon, le philosophe
trompe ses auditeurs avec des apparences de raisonnements qui ne sont
pas des raisonnements sincres; aussi inclinons-nous  croire que
cette preuve errone de l'immortalit de l'me est du disciple et non
du matre. Socrate tait sincre, et Platon tait un discoureur.


XXI.

Mais Socrate est plus heureux quand il rplique  un des
interlocuteurs qui compare l'me  l'harmonie rsultant de l'unisson
des cordes de la lyre, harmonie, dit le faiseur d'objections, qui
prit avec l'instrument lui-mme. Socrate n'a pas de peine  le
confondre en lui dmontrant que l'harmonie est une chose abstraite qui
subsiste en soi-mme, indpendamment de l'instrument o elle est
exprime, et qui ne prit pas avec la corde..... Elle se manifeste.

Socrate part de l pour exposer la partie fondamentale de son systme
philosophique, tout spiritualiste et tout divin, systme qui a
scandalis de tout temps les partisans de l'axiome matrialiste: _Tout
vient  l'esprit par les sens._

Le systme de Socrate consiste  dire:

Avant d'tre unie aux sens par sa naissance sur cette terre, l'me,
qui n'est que la facult d'_idaliser_, et qui ne peut tre comprise
indpendante des _ides_ qu'elle conoit, a conu en Dieu certaines
ides primordiales qui sont l'essence, le type, l'exemplaire divin de
tout ce qui est ou doit tre. Ce sont les ides innes, les
rvlations prexistantes  toute rvlation des sens; c'est eu vertu
de ces ides typiques, coexistantes avec l'me et prexistantes  nos
sens, que nous portons en nous les notions innes du bien, du bon, du
beau, des qualits, des vertus, des saintets des choses.

Le type suprme et universel de ces ides, l'_exemplaire_ primitif et
sans autre exemplaire que lui-mme de ces ides, c'est _Dieu, ide_
par excellence, qui a tout imagin et cr  son image, me et
matire, il porte en lui les _essences_, c'est--dire les qualits
essentielles, fondamentales, de tous les tres anims ou inanims.

Notre me existait en lui avant son existence terrestre, et ses
instincts moraux ne sont que les rminiscences de sa prexistence,
dans des conditions que nous ignorons, avant cette vie; et si elle
existait avant nos corps, elle doit aussi leur survivre, et
l'impossibilit de la dcomposer en parties atteste qu'elle est _une_,
et par consquent indissoluble et immortelle; car la mort n'est que la
dissolution des parties qui composent le corps: mais comment se
dcomposerait l'me, qui n'est pas compose? Voil une des preuves
d'immortalit.


XXII.

L'me, continue-t-il, qui est immatrielle, qui va dans un autre
sjour, de mme nature qu'elle, sjour parfait, pur, immatriel, et
que nous appelons pour cette raison l'_autre monde_, auprs d'un Dieu
parfait et bon (o bientt, s'il plat  Dieu, mon me va se rendre
aussi), l'me, si elle sort pure, sans rien emporter du corps avec
elle, comme celle qui pendant sa vie n'a eu aucune faiblesse pour ce
corps, qui l'a vaincu et subjugu au contraire, qui s'est recueillie
en elle-mme, faisant de ce divorce son principal soin, et ce soin est
prcisment ce que j'appelle bien philosopher ou s'exercer  mourir;

L'me donc, en cet tat, se rend vers ce qui est semblable  elle,
immatriel, divin, immortel et sage, et l elle est heureuse,
affranchie de l'ignorance, de l'erreur, de la folie, des craintes, des
amours drgles et de tous les maux des humains, et, comme on le dit
des initis, elle passe vritablement l'ternit avec les dieux (les
tres divins).

Mais, poursuit-il, si elle sort de la vie toute charge des liens de
l'enveloppe matrielle, enveloppe pesante, forme de terre et
sensuelle, l'me, mes amis, charge de ce poids, y succombe, et,
entrane vers le monde des corps par son incompatibilit avec ce qui
est immatriel, elle va errant,  ce qu'on dit, parmi les monuments
funbres et les spulcres, autour desquels on a vu parfois des
fantmes tnbreux, tels que doivent tre les apparences d'mes
coupables qui ont quitt la vie avant d'tre entirement purifies,
etc.

De l, il part pour faire  ses amis l'expos difiant des vertus, des
sagesses, des abngations, des dvouements  la vrit,  Dieu, aux
hommes, en un mot de la philosophie pratique,  l'aide desquels l'me
perfectionne et purifie peut remonter d'une seule preuve  sa
source aprs la mort.


XXIII.

Nous avouons que cette philosophie, depuis la mtaphysique jusqu' la
morale, en d'autres termes depuis le retour de l'me immortelle en
Dieu, type exemplaire et raison de tout, jusqu' la morale,
c'est--dire jusqu'aux abngations, aux sacrifices, aux pits, aux
dvouements  la vrit, aux hommes et  Dieu qui purifient l'me et
la divinisent; nous avouons que cette philosophie est aussi la ntre,
comme elle est celle de Cicron et de Confucius, comme elle est en
grande partie celle des philosophes chrtiens, indpendamment du dogme
de la rdemption de l'homme par Dieu descendu du ciel pour tendre sa
main  l'humanit.

Il y a parent vidente entre ces philosophies orientales, grecques,
hbraques, bien qu'il n'y ait pas similitude dans les dogmes.

Pour quiconque remonte attentivement, par les monuments crits de nos
jours et de nos races, aux premiers jours et aux premires races de
cette terre pensante, il reste vident que la Divinit, mre, nourrice
et institutrice de ses cratures, leur a rvl toujours et partout
ces ides innes, ces exemplaires gravs dans leur me, ces
philosophies prexistantes, ces consciences instinctives d'o ils
tirent les conjectures sur la vrit et la vertu.

Les philosophies et les morales ne sont pas si neuves que chaque
gnration se plat  le croire: les vrits s'engendrent comme les
gnrations; elles sont aussi ncessaires  l'existence de l'me
humaine que la lumire du soleil est ncessaire  la vie des tres.
Dieu, qui a voulu en tout temps la conservation des mes, n'a laiss
manquer aucun temps de la portion de vrit naturelle ou rvle,
indispensable pour que sa cration subsiste et pour qu'elle
l'entrevoie lui-mme  travers ses mystres.

Ce dialogue de Platon, le _Phdon_, est un jet de cette lumire venue
de plus loin et rpercute sur l'me d'un philosophe aussi saint que
lumineux. C'est la saintet de la raison.

Reprenons le drame:


XXIV.

Voil pourquoi, mes chers amis, dit Socrate aprs un moment de
recueillement, le vrai philosophe s'exerce  la force et  la
temprance, et nullement par toutes les raisons que s'imagine le
peuple.

Les disciples,  ces mots, s'entre-regardent en silence et semblent
craindre de proposer  Socrate un doute qui lui rappelle sa tragique
situation et le peu d'heures qui lui restent  vivre.

Le sage s'en aperoit:

Vous me croyez donc,  ce qu'il parat, leur dit-il, bien infrieur
au cygne, en ce qui touche aux pressentiments et  la divination par
l'instinct?

Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore
mieux ce jour-l qu'ils n'ont jamais fait, dans leur joie d'aller
trouver le dieu qu'ils servent. Mais la crainte que les hommes ont
eux-mmes de la mort leur fait calomnier ces cygnes, en disant qu'ils
pleurent leur mort et qu'ils chantent de tristesse; et ils ne font pas
cette rflexion, qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim
ou froid, ou quand il souffre de quelque autre manire, non pas mme
le rossignol, l'hirondelle, ou la huppe, dont on dit que le chant est
une complainte.

Mais je ne crois pas que ces oiseaux chantent de tristesse, ni les
cygnes non plus; je crois plutt qu'tant consacrs  Apollon, ils
sont devins, et que, prvoyant le bonheur dont on jouit au sortir de
la vie, ils chantent et se rjouissent ce jour-l plus qu'ils n'ont
jamais fait. Et moi, je pense que je sers Apollon aussi bien qu'eux,
que je suis consacr au mme dieu; que je n'ai pas moins reu qu'eux
de notre commun matre l'art de la divination, et que je ne suis pas
plus fch de sortir de cette vie; c'est pourquoi,  cet gard, vous
n'avez qu' parler tant qu'il vous plaira, et m'interroger aussi
longtemps que les _onze_ voudront le permettre.

Il badine ensuite avec une grce vritablement divine, comme s'il
tait dj un homme divinis, avec ses amis, en jouant avec les beaux
cheveux de Phdon, qui tait assis  ses pieds, sur un sige plus bas
que le lit.

Demain, dit-il,  Phdon, tu feras couper ces beaux cheveux, n'est-ce
pas? (C'tait un signe de deuil chez les Grecs.) Eh bien, non, ne le
fais pas, si tu m'en crois!...

Il redouble ensuite ses preuves de l'immatrialit et de l'immortalit
de l'me, en leur dmontrant qu'elle gouverne  son gr les sens,
lorsqu'elle sait s'en affranchir par sa volont et par sa libert.

Le corps, dit-il, n'obit-il pas forcment, et ne voyons-nous pas
cependant que l'me fait tout le contraire? Elle gouverne tous les
lments dont on prtend qu'elle est compose, leur rsiste pendant
presque toute la vie, et les dompte de toutes les manires, rprimant
les unes durement et avec douleur, comme dans la gymnastique et la
mdecine; rprimant les autres plus doucement, gourmandant ceux-ci,
avertissant ceux-l; parlant au dsir,  la colre,  la crainte,
comme  des choses d'une nature trangre: ce qu'Homre nous a
reprsent dans l'_Odysse_, o Ulysse, _se frappant la poitrine,
gourmande ainsi son coeur:--Souffre ceci, mon coeur; tu as souffert
des choses plus dures_.

On voit par cette citation, et par mille autres citations d'Homre
dans la bouche de Socrate, que ce philosophe tait bien loign de
l'opinion sophistique de Platon proscrivant les potes de la
Rpublique, mais qu'au contraire Socrate regardait Homre comme le
pote des sages, et comme le rvlateur accompli de toute philosophie,
de toute morale et de toute politique dans ses vers, miroir sans tache
de l'univers physique, mtaphysique et moral de son temps. C'est aussi
notre humble opinion, et nous sommes fier de la rencontrer dans
Socrate.


XXV.

Ses conjectures de philosophie scientifiques, sur les lois qui
rgissent les phnomnes matriels et les volutions des astres, sont
aussi vraisemblables (c'est toujours son mot) qu'elles sont sublimes.
On y retrouve ce double caractre de simplicit et de merveille qui
est en gnral le signe de toute vrit, quand il s'agit des oeuvres
de Dieu. _Voir ces choses en Dieu_, voil son principe, et voici
comment il le dveloppe devant ses disciples:

On s'puise, dit-il, en vains efforts pour dfinir la nature du beau.
Ce qui est beau ici-bas, selon moi, c'est ce qui participe au beau
absolu: les belles choses sont belles par la prsence de la beaut en
elle; et c'est le reflet de la beaut primordiale et suprme qui les
rend telles. La raison de toutes choses, comme de toute qualit de ces
choses, est donc Dieu.

Ses aperus, qu'il dveloppe ensuite sur la physique et sur la
construction de notre globe, se ressentent de l'imperfection des
sciences exprimentales dans son sicle.

Ses hypothses sur l'tat des mes aprs la mort se rapprochent des
fables homriques au sujet des enfers, et pressentent le purgatoire
des chrtiens.

Ceux qui sont reconnus avoir vcu de manire qu'ils ne sont ni
entirement criminels, ni entirement innocents, aprs avoir subi la
peine des fautes qu'ils ont pu commettre, sont dlivrs, et reoivent
la rcompense de leurs bonnes actions, chacun selon ses mrites. Ceux
qui sont reconnus incurables,  cause de l'normit de leurs crimes,
sont prcipits dans le Tartare, d'o ils ne remontent jamais.

On est tonn ici de trouver dans un gnie aussi doux que celui de
Socrate le dogme de l'ternit des supplices.

Soutenir, continue-t-il ensuite, que toutes ces choses sont
prcisment comme je vous les ai dcrites, ne conviendrait pas  un
homme de sens et de bonne foi; mais ce qui est certain, c'est que
l'me est immortelle; en tout cris c'est un hasard qu'il est beau de
courir, c'est une esprance dont il faut s'enchanter soi-mme.

Qu'il espre donc bien de son me, celui qui, pendant sa vie, a
rejet les plaisirs et les biens du corps comme lui tant trangers et
portant au mal: celui qui a aim les plaisirs de la sagesse, qui a
orn son me, non d'une parure trangre, mais de celle qui lui est
propre, comme la temprance, la justice, la force, la libert, la
vrit; celui-l doit attendre avec scurit l'heure de son dpart
pour le meilleur monde.

Pour moi, la destine m'appelle aujourd'hui, comme dirait un pote
tragique, et il il est temps que j'aille au bain, car il me semble
qu'il est mieux de ne boire le poison qu'aprs m'tre baign et
d'pargner aux femmes la peine de laver un cadavre.

Puis, souriant:

Je ne saurais pourtant persuader  Criton que je suis bien le Socrate
qui s'entretient ainsi avec vous, et qui ordonne avec sang-froid
toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je suis
dj celui qu'il va voir mort tout  l'heure, et il me demande comment
il doit m'ensevelir.

Et tout ce long discours que je viens de faire devant vous, pour vous
prouver que, ds que j'aurai aval le poison, je ne demeurerai plus
avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir des flicits
ineffables, il me parat que tout cela a t dit en pure perte pour
lui, comme si j'avais voulu seulement par l le consoler et me
consoler moi-mme.

Soyez donc mes cautions auprs de Criton, et, comme il a rpondu
pour moi aux juges que je ne m'en irais pas, vous, au contraire,
rpondez pour moi que, ds que je serai mort, je m'en irai, afin que
le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant
brler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi.
Il ne doit pas dire  mes funrailles que c'est Socrate qu'il expose,
qu'il emporte, qu'il ensevelit dans la terre: car il faut que tu
saches, mon cher Criton, que parler ainsi improprement, ce n'est pas
seulement une faute envers les choses, c'est aussi un mal que l'on
fait aux mes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c'est le
corps de Socrate seulement que tu couvres de terre.

En disant ces mots, il se leva et passa dans la salle du bain; nous
l'attendmes, tantt en nous entretenant de tout ce qu'il avait dit,
tantt parlant de l'affreux malheur qui allait nous frapper, nous
regardant vritablement comme des enfants privs de leur pre, et
condamns  passer le reste de notre vie comme des orphelins.


XXVI.

Aprs qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en
avait trois, deux en bas ge et un qui tait dj assez grand, et on
fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en
prsence de Criton et leur donna ses dernires instructions.

Ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous
trouver.

Et dj le coucher du soleil approchait, car il tait rest longtemps
enferm avec les femmes et les enfants; en rentrant, il s'assit sur
son lit, et il n'eut pas le temps de nous parler beaucoup, car le
gelier entra presque en mme temps, et, s'approchant de lui:

--Socrate, dit-il, j'espre que je n'aurai pas  te faire le mme
reproche qu'aux autres: ds que je viens les avertir, par ordre des
magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et
ils me maudissent; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai
toujours trouv le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux
qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment je suis bien
sr que tu n'es pas fch contre moi, mais contre ceux qui sont cause
de ton malheur... Et en mme temps il fondit en larmes en dtournant
son visage, et il se retira.

Socrate, le regardant, lui dit:

--Et toi aussi, reois mes adieux; je ferai comme tu as dit. Et, se
tournant vers nous:--Voyez, nous dit-il, quelle honntet dans cet
homme! Tout le temps que j'ai t ici, il m'est venu voir souvent et
il s'est entretenu avec moi; c'tait le meilleur des hommes, et
maintenant comme il me pleure de bon coeur! Mais allons, Criton,
excutons-nous de bonne grce, et qu'on m'apporte le poison s'il est
broy; sinon, qu'il le prpare lui-mme.

--Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil est encore
sur les montagnes, et qu'il n'est pas, couch; d'ailleurs, je sais que
beaucoup de condamns ne prennent le poison que longtemps aprs que
l'ordre leur en a t donn; ne te hte pas, tu as encore le temps.

--Ceux qui font ce que tu dis, Criton, rpondit Socrate, ont leurs
raisons; ils croient que c'est autant de gagn; et moi, j'ai mes
raisons aussi pour ne pas faire comme eux, car je me montrerais
ridiculement amoureux de la vie en _voulant l'conomiser quand il n'y
en a plus_. (Citation badine d'un vers d'Hsiode.)


XXVII.

L'esclave entre, portant la coupe.

Fort bien, mon ami, lui dit Socrate; mais que faut-il que je fasse?
c'est  toi de me l'apprendre.

--Pas autre chose, lui rpondit cet homme, que de te promener quand
tu auras bu, jusqu' ce que tu sentes tes jambes lourdes, et alors de
te coucher sur ton lit.

Et en mme temps il lui tendit la coupe.

Socrate la prit avec la plus parfaite impassibilit, sans aucune
motion, sans changer ni de couleur ni de visage; mais, regardant cet
homme d'un regard ferme et assur comme  son ordinaire:

Dis-moi, est-il permis de rpandre un peu de ce breuvage pour en
faire une libation?

--Socrate, lui rpondit l'homme, nous n'en broyons que ce qu'il est
ncessaire d'en boire.

--J'entends, dit Socrate; mais au moins il est permis et il est juste
de faire ses prires aux dieux, afin qu'ils bnissent notre voyage et
le rendent heureux; c'est ce que je leur demande; puissent-ils exaucer
mes voeux!.. Aprs avoir dit cela, il porta la coupe  ses lvres, et
la but avec une tranquillit et une douceur incomparables.

Les sanglots des disciples clatent  ce moment; Phdon s'enveloppe la
tte de son manteau pour cacher ses larmes; Criton, ne pouvant les
retenir, sort; Apollodore jette des gmissements et des cris.

Que faites-vous, dit Socrate,  mes bons amis? N'tait-ce pas pour
viter ces faiblesses que j'avais cart les femmes? car j'ai toujours
entendu dire qu'il faut mourir sur de bonnes paroles.


XXVIII.

Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes
s'alourdir; il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait indiqu. En
mme temps, le mme homme qui lui avait donn le poison s'approcha,
et, aprs avoir examin quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui
serra le pied fortement et lui demanda s'il le sentait: Socrate lui
dit que non. Il lui serra ensuite les jambes, et, portant ses mains
plus haut, il nous fit voir que son corps se glaait et se roidissait,
et, le touchant lui-mme, il nous dit que, ds que le froid gagnerait
le coeur, alors Socrate nous quitterait.

Dj tout le bas-ventre tait glac; alors Socrate, se dcouvrant,
car il tait couvert:

Criton, dit-il, et ce furent ses dernires paroles, nous devons un
coq  Esculape[3]; n'oublie pas d'acquitter cette dette.

[Note 3: En reconnaissance de sa gurison du mal de la vie
actuelle.]

--Cela sera fait, rpondit Criton; mais vois si tu as encore quelque
chose  nous dire.

Il ne rpondit rien, et, un peu de temps aprs, il fit un mouvement;
alors l'homme le dcouvrit tout  fait: ses regards taient fixes.
Criton, s'en tant aperu, lui ferma la bouche et les yeux.

Telle fut, chcrats, la fin de notre ami, de l'homme, nous pouvons
le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous ayons connus, le
plus sage et le plus juste de tous les hommes.


XXIX.

Voil le dialogue ou plutt le pome de la mort de Socrate, selon
Platon, sur le rcit du dernier entretien de Socrate. La philosophie
humaine ne s'leva jamais plus haut par la seule puissance du
raisonnement. Ce qui donne par-dessus tout son caractre et son
autorit  cette philosophie, c'est la conscience, suprieure encore
ici  la philosophie.

Socrate ne fonde ses dogmes et ses esprances que sur des
raisonnements; quelques-uns sont trs-sophistiques, tel que celui qui
fait engendrer toute chose par son contraire.

Sa foi, comme il l'avoue lui-mme, n'est que probabilit, conjectures,
vraisemblance, rvlation de la pense  la pense, cet ternel
rvlateur avec lequel tout homme s'entretient dans ses esprances et
dans ses doutes. Aucun prestige ou aucun prodige n'impose cette foi 
lui-mme ou aux autres; il n'appelle en tmoignage que la raison
sincrement interroge et logiquement rpondue dans ses entretiens sur
les choses divines; c'est en cherchant  se persuader lui-mme qu'il
acquiert la conviction dans son me, et qu'il la rpand dans l'me de
ses disciples: mais cette conviction raisonne, ou cette foi acquise,
est si absolue et si confiante en lui qu'il n'hsite pas  mourir
volontairement pour elle.

Le moindre mot de repentir, la moindre promesse de renoncer  son
apostolat de la raison, l'auraient fait acquitter par les Athniens,
qui ne demandaient qu' l'absoudre: mais sa conscience se refuse 
toute lche complaisance; il se prcipite de lui-mme au supplice,
prvu, voulu, implor, par cette maxime, qui est celle des hros de la
philosophie: _Obir  Dieu plutt qu' la patrie dans toutes les
choses o la patrie, qui commande au citoyen, n'a pas le droit de
commander  la conscience._

On s'tonne cependant quelquefois des allusions faites par Socrate aux
divinits du paganisme. Il parle deux fois d'Apollon, il fait sa
prire _aux dieux_ avant d'avaler la coupe; il demande si l'on peut
faire une libation avec la liqueur mortelle; il recommande  Criton de
sacrifier un coq  Esculape, pour remercier le dieu de la mdecine de
l'avoir guri du mal de la vie.

Mais, indpendamment de l'expression de la physionomie et du ton de
plaisanterie que la parole crite ne peut rendre dans le dialogue de
Platon, physionomie et accent qui devaient donner leur vritable
signification un peu railleuse  ces paroles du sage, il convient de
se souvenir que Socrate ne rejetait pas, dans sa pense, l'ide de
ces dieux infrieurs, de ces divinits secondaires, de ces
personnifications populaires des attributs du Dieu unique, nomms
par toutes les nations de noms divins qui n'attentaient pas  la
divinit unique et suprme.

Comme tous les fondateurs de nouveaux cultes, Socrate, fondateur du
culte philosophique, cherchait  concilier, autant que possible, ce
qu'il y avait d'innocent dans les antiques superstitions nationales
avec ce qu'il y avait de vrit absolue et de pit sainte dans le
nouveau dogme. Il disait aussi: _Je ne suis pas venu abolir l'ancienne
loi, mais l'accomplir._ Il disait, comme les aptres: _Est-ce que nous
n'allons pas prier dans le temple?_

D'ailleurs, sa thorie, infiniment plausible, d'une hirarchie de
puissances clestes, d'une chelle incessante d'tres, agents de la
divinit cratrice, dans les astres, dans les lments, sur la terre,
sur les mes, cette thorie n'tait nullement en contradiction avec le
Dieu exclusif et souverain que sa raison dcouvrait et adorait
au-dessus de toutes ces divinits d'emprunt. Cette thorie tait, au
fond, celle de tous les sages des religions antiques; ce qu'on a
appel polythisme n'tait, dans ces religions, que symbolisme.

On a calomni le genre humain, en lui attribuant plus d'inconsquence
et plus de superstition qu'il n'en a eu dans la partie claire de
l'humanit de tous les ges.

L'unit de Dieu est aussi ancienne que la raison elle-mme. On a vu,
dans ce que j'ai cit d'_Herms_, que les gyptiens adoraient un seul
et premier principe, de qui manait, comme des rayons, toute leur
thologie populaire; les Perses redoutaient le mauvais principe sous
le nom d'Arimane, mais ils n'adoraient que le bon principe sous le nom
d'Oromasde. Les Gubres ne rendaient un culte au feu que comme 
l'lment lumineux et gnrateur qui voilait et manifestait Dieu.

L'Inde primitive, en admettant les incarnations de ses divinits,
admettait, avant tout, l'tre divin et unique, source et une de ces
incarnations. La Chine, le peuple le plus anciennement raisonnable du
haut Orient, ne cherchait Dieu derrire les idoles symboliques de F
qu' la lueur de la raison dont Confutze fut pour eux le Socrate;
derrire et au-dessus de toute la mythologie paenne, il y a toujours
dans Orphe, dans Homre, comme dans Cicron ou dans Marc-Aurle, un
_Fatum_, un Dieu unique, absolu, dominateur, qui rgit l'univers et
mme les dieux intermdiaires entre l'univers et lui. Quant au
mahomtisme, c'est l'insurrection mme de l'unit de Dieu, dans le
coeur des Arabes, contre les idoltries qui infectaient leurs
anctres, ou qui tenteraient d'infecter de nouveau l'esprit humain.

Socrate pouvait donc, sans scandaliser ses disciples, qui comprenaient
ce qu'il voulait dire, parler en souriant d'Apollon, qui tait pour
lui et pour eux l'inspiration divine; de libation, qui tait un acte
de pit; de sacrifice  Esculape, qui tait le symbole enjou de la
dlivrance de tout mal par la dlivrance de la vie.

Quant  sa philosophie, qui n'est nulle part aussi compltement
expose que dans le dialogue de _Phdon_, elle se rsume,  travers un
trop long flux de paroles et un trop grand appareil de questions, de
rponses, de dialectique, de polmique, de circonlocutions plus
scolastiques que philosophiques, dans un trs-petit nombre de
vraisemblances thologiques et de vrits morales auxquelles toutes
les philosophies modernes ont peu ajout. La raison rvle aujourd'hui
ce qu'elle rvlait hier, car elle est le Verbe intrieur qui parle en
nous.

Voici cette philosophie:

Un Dieu suprme, unique, parfait, dont l'existence est un mystre et
se dmontre par soi-mme;

Une hirarchie d'tres mans de lui, et investis plus ou moins de sa
sagesse, de sa puissance, de sa bont, crant et gouvernant, sous son
regard, les astres, les mondes, les mes;

L'me, ou l'esprit, distinct de la matire, mais m par la volont de
Dieu, dans l'homme ou dans d'autres tres pensants;

La matire prissable, l'me immortelle;

La vertu, exercice de l'me pendant la vie, pour conqurir une vie
plus parfaite par sa victoire sur les sens.

La vrit, la libert, la justice, la charit, la temprance, la
mortification des sens, le dvouement  ses semblables, le dsir de la
mort pour revivre plus saint; le sacrifice de soi-mme, jusqu'au sang,
 Dieu; la joie dans le supplice volontaire, la foi dans la
rsurrection, voil les victoires de l'me.

La rcompense, aprs la mort, de ces vertus; le chtiment, soit
temporaire, soit ternel, des vices ou des crimes contraires, voil
ses destines.


XXX.

Telle est toute la philosophie de Socrate. Elle paratrait plus belle
encore si elle tait plus simplement expose par Platon, non dans le
style de l'cole et de l'acadmie grecques, mais dans le style simple,
naf, limpide et populaire des paraboles vangliques. Forme pour
forme, j'avoue que je prfre la parabole au dialogue: la parabole est
l'pope de la vrit pour les simples; le dialogue de Platon est le
cliquetis des ides pour les sophistes.

Aussi remarquez combien Socrate, dans le _Phdon_, est plus beau
quand il meurt que quand il disserte. C'est que, l, Platon n'a pu
altrer par le clinquant des couleurs la sereine simplicit de son
modle; le dialogue est d'un sophiste, le rcit est d'un philosophe.

Cette mort, vritable transfiguration de l'tre mortel en tre
immortel, par la seule raison, dans un cachot devenu le Thabor de la
philosophie humaine, a t appele par J.-J. Rousseau la mort d'un
sage; mais c'est plus qu'une mort, c'est une closion visible 
l'immortalit. J.-J. Rousseau ne l'a pas assez vu: il tait plus
semblable  Platon qu' Socrate.

Il faut une certaine mesure de vertu dans une me, pour que cette me
puisse s'lever  une vritable philosophie. Les grandes penses
viennent des grandes mes; celle de J.-J. Rousseau tait
trs-loquente, mais pas assez grande. Aussi, comparez ces deux morts!
Socrate meurt en plein soleil, le sourire sur les lvres, sans un
doute, sans une angoisse, sans un gmissement, sans un reproche  Dieu
ni aux hommes. J.-J. Rousseau meurt ou se tue dans une retraite o il
a fui les hommes qu'il accuse et qu'il redoute, livr aux reproches
mrits d'une femme qu'il a fltrie en lui drobant ses fruits  sa
mamelle pour aller les jeter  la voirie humaine des enfants perdus!

Il meurt isol dans sa solitude, et son isolement est un remords qui
venge en lui la nature offense par l'gosme.

Rousseau ne juge pas sainement la mort de Socrate. Car, s'il y a
quelque chose de surhumain dans l'humanit, ce n'est pas la mort d'un
Dieu, sr de revivre parce qu'il se sent Dieu mme en mourant: c'est
la mort d'un homme qui ne se sent qu'homme, mais en qui la raison,
exerce pendant une longue vie de lutte avec son corps, triomphe de la
nature et ressuscite en esprit avant qu'il soit mort, par la sainte
vidence de sa foi!


XXXI.

C'est l la mort de Socrate, telle que le _Phdon_ nous la retrace.
Voulez-vous ma pense tout entire? Aprs ce troisime dialogue, il
faudrait fermer le livre, car il n'y a plus que le rhteur une fois
que le sage est mort.

Mais nous allons encore lire ensemble la _Politique_ de Platon, pour
convaincre l'esprit humain de sa vanit et de son inconsquence, une
fois qu'il veut appliquer au gouvernement des socits les chimres de
ses sophismes.

Tant qu'on ne touche qu'aux ides, on peut toucher faux: mais, une
fois qu'on touche aux hommes, il faut toucher juste. Cela nous mnera
 Aristote.

                                                            LAMARTINE.




LXXXIIe ENTRETIEN.

SOCRATE ET PLATON.

PHILOSOPHIE GRECQUE.

DEUXIME PARTIE.


I.

Toute la substance et toute la beaut de la philosophie de Platon, ou
plutt de Socrate, sont contenues dans le sublime dialogue du
_Phdon_, que nous venons de lire ensemble. Cette philosophie peut se
rsumer en ces mots:

L'intelligence humaine n'est que le reflet de l'intelligence divine;
nos ides ont leur source et leur type en Dieu, ide et type suprme
de tout ce qui est dans l'ordre moral comme dans l'ordre matriel.

Les ides de Dieu sont le moule et le modle de tout, la raison
efficiente de toute beaut et de toute bont dans les choses. Ces
ides ne nous sont point donnes par les sens; les sens, tant
matire, ne peuvent pas penser, ni par consquent produire les ides.

Les ides sont nes avec notre me, et ne font que s'appliquer,
pendant notre existence terrestre, aux phnomnes qui sont sous notre
perception.

Comment l'me, qui est immatrielle, peut-elle agir sur nos sens, qui
sont matire? et comment les sens, qui sont matire, peuvent-ils agir
sur l'me immatrielle? Platon s'arrte ici comme l'esprit humain; il
s'embarrasse dans ses paroles quivoques, et il ne conclut pas, parce
qu'il n'y a videmment rien  conclure.

Un seul mot explique cette inexplicable union de l'me et du corps, et
ce mot est: mystre.

La philosophie arabe dit seule le vrai mot de ce mystre, comme la
philosophie du christianisme: DIEU L'A VOULU AINSI! C'est le mot vrai,
et hors ce mot tout est absurde.

L'me ne tire donc, selon Platon, la lumire inne, ou la rvlation
prexistante qui l'claire, que d'une certaine participation non
dfinie, et indfinissable en effet, de l'essence divine ou de la
nature de Dieu. Ce dogme vient videmment du haut Orient; il touche 
ce qu'on appelle improprement panthisme, panthisme dont on pourrait
galement accuser le christianisme dans ces mots de saint Paul: _Nous
vivons en Dieu, nous nous mouvons en Dieu, nous_ SOMMES, _nous
existons en Dieu._


II.

Il y a deux sciences, continue le platonisme: l'une, qui vient par les
sens, et qui est faible, troite, fautive, subalterne comme les sens;
de ce genre sont les mathmatiques elles-mmes, qui ne dfinissent que
des choses matrielles elles-mmes comme les sens, _espaces_,
_tendues_, _nombres_, etc.

L'autre science, qui prexiste en nous, et qui est en nous une sorte
de rminiscence des choses divines, est la science de ce qui est et ce
qui doit tre en soi-mme, de ce qui est conforme au modle intrieur
divin des choses, le beau, le bon, le juste, le saint, le parfait,
l'absolu, l'idal, comme nous disons aujourd'hui.

Platon dgage de cette thorie toutes les applications morales ou
politiques qui en dcoulent. Sa thologie et sa lgislation sont d'une
seule et mme nature: l'idal de la perfection.

Une seule chose l'embarrasse dans cette thologie, c'est l'existence
de la _matire_; il ne veut pas la reconnatre divine, et cependant il
ne veut pas reconnatre que Dieu ait pu crer, lui esprit, une
substance si trangre  sa perfection; il fait donc coexister la
matire avec Dieu.

Les thogonies indienne, persane, gyptienne, biblique mme, qui
toutes prsentent au commencement une sorte de matire confuse et
inorganique, nomme chaos, sur laquelle Dieu opre, en apparaissant,
la forme, la vie, l'ordre, la lumire, la beaut, ont donn l'exemple
de cette erreur.

Ici encore, Platon se trouble et balbutie comme tous ses
prdcesseurs, faute de reconnatre son insuffisance  expliquer
l'inexplicable, et  prononcer le grand mot de mystre, seule
dfinition des oprations de Dieu.


III.

On a vu cependant combien, dans le _Phdon_, cette philosophie
spiritualiste, la seule vraie, la seule noble, la seule honnte dans
ses consquences, produit la moralit dans les paroles, dans la vie et
dans la mort de Socrate. Quand on a lu cette mort dans le _Phdon_, on
se sent comme un air de joie et de fte dans l'me; on croit sortir
d'un banquet au lieu de sortir d'un supplice. Une manation du ciel a
dcoul sur la terre de cet holocauste d'un philosophe  la vrit,
d'un homme de bien  la vertu, et d'un mourant  l'immortelle
esprance.

Mais, nous le rptons avec douleur, l s'arrte la divinit
philosophique de Platon; presque dans tous ses autres dialogues le
saint disparat, le rhteur se montre, argumente, et le dialecticien,
faisant un ennuyeux abus de la parole, se livre  des purilits
d'esprit qui font rougir le gnie grec.

Nous ne vous en donnerons ici qu'un exemple; il y en a presque autant
que de pages dans ce pire des jeux d'esprit, _le jeu de mots_, le son
pris pour l'ide, la parole pervertie de son sens.

Ouvrez le dialogue intitul l'_Euthydme_. M. Cousin, justement
scandalis, n'y voit qu'une simple parodie des sophistes; mais
l'argumentation sophistique est trop semblable  d'autres
argumentations employes trs-srieusement et trs-habituellement par
Platon, pour n'y pas reconnatre la manire de Platon lui-mme.


IV.

Crois-tu qu'il soit possible de mentir? dit Euthydme  Ctsippe.

--Oui, par Jupiter,  moins que je ne sois fou

--Mais celui qui ment dit-il la chose dont il est question, ou ne la
dit-il pas?

--Il la dit.

--S'il la dit, il ne dit rien autre chose que ce qu'il dit.

--Sans doute.

--Or, ce qu'il dit, n'est-ce pas une certaine chose?

--Qui en doute?

--Donc celui qui la dit dit une chose qui est?

--Oui.

--Mais celui qui dit ce qui est dit la vrit. Si donc Dionysodore a
dit ce qui est, il a parl vrai et n'a pas menti?

--Oui, Euthydme, rpondit Ctsippe; mais qui dit cela ne dit pas ce
qui est? Alors Euthydme reprenant:

Les choses qui ne sont pas ne sont pas, n'est-il pas vrai?

--D'accord, les choses qui ne sont pas, ne sont nullement.

--Mais se peut-il qu'un homme agisse vis--vis ce qui n'est pas, et
qu'il fasse ce qui n'est en aucune manire?

--Il ne me parat pas, rpondit Ctsippe.

--Mais parler devant le peuple, n'est-ce pas agir?

--Oui, certes.

--Si c'est agir, c'est faire?

--Oui.

--Parler, c'est donc agir, c'est donc faire?

--J'en conviens.

--Personne ne dit donc ce qui n'est pas, car il en ferait quelque
chose, et tu viens de m'avouer qu'il est impossible de faire ce qui
n'est pas. Ainsi donc, de ton propre aveu, personne ne peut mentir;
et, si Dionysodore a parl, il a dit des choses vraies et qui sont
effectivement.

--Par Jupiter! Euthydme, rpondit Ctsippe, Dionysodore a dit
peut-tre ce qui est; mais il ne l'a pas dit comme il est.

--Que dis-tu, Ctsippe? repartit Dionysodore; y a-t-il des gens qui
disent les choses comme elles sont?

--Il y en a, rpondit Ctsippe, et ce sont les gens de bien, les
hommes vridiques.

--Mais, reprit Dionysodore, le bien n'est-il pas bien, et le mal
n'est-il pas mal?

--Je l'avoue.

--Et tu soutiens que les hommes honntes disent les choses comme
elles sont?

--Je le prtends.

--Les honntes gens disent donc mal le mal, puisqu'ils disent les
choses comme elles sont?

--Par Jupiter! oui. reprit Ctsippe, etc.

La plume se refuse  copier de telles logomachies, et cependant, soit
comme parodies, soit comme arguments, de semblables dialogues sont
purils d'un bout  l'autre. La verbosit oiseuse du philosophe et de
ses interlocuteurs ne les rend pas moins fastidieux dans beaucoup de
leurs parties, qu'ils ne sont frivoles dans quelques-unes.

Hlas! les Grecs nous avaient devancs dans l'invention du jeu de
mots. Mais nous ne jouons sur les mots que sur les thtres forains ou
triviaux de nos capitales: les Grecs d'alors jouaient sur le mot dans
la chaire des philosophes et dans l'acadmie prside par Platon.
Jamais plus de scorie n'enveloppa, dans le livre d'un sage, le diamant
rare, mais clatant, de la vrit.


V.

Le livre le plus clbre de Platon, aprs les _Dialogues_, est sa
_Rpublique_.

La Rpublique de Platon est ce qu'on appelle une _utopie_. Une utopie
est une chimre qu'un esprit juste ou faux, ingnieux ou born, se
complat  crer pour incarner son _idal_ ou son systme dans une
institution religieuse, politique ou sociale, le modle de ses
penses.

De tous temps, il y a eu des esprits oisifs et rveurs qui ont
prtendu ainsi refaire de fond en comble le monde religieux, politique
ou social  leur image. Tous ont chou et tous choueront
ternellement, parce que le monde religieux, politique ou social qui a
t fait jour  jour, pendant les sicles des sicles, conformment 
la nature de l'homme, ne peut se refaire aussi que jour  jour pendant
la dure des sicles, conformment aux ides plus dveloppes de
l'humanit tout entire.

Un homme seul peut rver veill tout ce qui lui plat; il soulve le
monde, mais le monde ne se sent point soulev; et, s'il se sentait
soulev un moment par le rve de l'utopiste, il craserait, en
retombant de tout son poids de monde rel, le monde chimrique du
nouveau Platon.

Entre un politique et un utopiste, il y a la diffrence du songe  la
ralit, c'est--dire d'une ombre  un monde: l'un plane dans les
rgions du possible ou de l'impossible (car ces songes, si l'utopiste
est absurde, sont bien souvent mme des impossibilits); l'autre
marche sur le sol ingal, raboteux et rsistant des choses humaines.
L'un pense, et l'autre touche. Du contact  la pense il y a un monde
aussi.


VI.

Ce fut la tentation de beaucoup de grands esprits, depuis qu'il y a
des penseurs dans le monde, de se rvolter, au moins en imagination,
contre la nature des choses; de s'imaginer qu'ils taient dieux, de
critiquer avec mpris l'oeuvre du Crateur; de reprendre l'univers
moral en sous-oeuvre, de renverser toutes les institutions plus ou
moins parfaites de l'humanit, et de reconstruire idalement une
socit sur le plan radical de leur imagination, en faisant
abstraction des instincts, des traditions, des habitudes, cette
seconde nature, des ncessits, des expriences, des nationalits et
des faits historiques, qui ont produit, fait par fait et sicle par
sicle, les institutions fondamentales et universelles sur lesquelles
repose l'espce humaine.

Platon, en Grce;

Thomas Morus, en Angleterre;

Vico, en Italie;

Fnelon mme, en France, dans son pome politique du _Tlmaque_;

J.-J. Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses _Plans de
constitution pour la Pologne_;

L'abb de Saint-Pierre, dans sa _Paix universelle_;

Robespierre et Saint-Just, dans leur systme d'galit et de
nivellement dmocratique  tout prix, qui auraient dcapit la socit
jusqu' la dernire unit vivante, pour que l'un ne dpasst pas
l'autre d'une facult, d'une obole ou d'un cheveu;

Babeuf, dans sa communaut des biens;

Saint-Simon, de nos jours, dans sa proportion algbrique entre les
aptitudes et les fonctions;

Fourrier, dans son cauchemar d'industrie, rduisant toute la socit
physique et morale  une association en commandite dont Dieu est le
commanditaire, et promettant  l'homme jusqu' des organes naturels de
plus, pour jouir de flicites plus matrielles;

Cabet, dans son _Icarie_ indfinissable, chaos d'une tte vague, qui
ne savait pas mme rver beau;

Tel autre, dans son galit des salaires, charit idale inspire de
l'vangile sans doute, mais qui deviendrait la souveraine injustice
envers le travail et le talent, et la prime rserve  l'oisivet et
aux vices, systme des frelons qui pillent la ruche;

Tel autre, enfin, dans ses sentences de philosophie suicide,
expropriant la famille, cette unit triple, qui enfante, nourrit,
moralise et perptue seule l'humanit, pour assouvir l'individu qui la
tue: maximes folles, mais comminatoires, qui firent crouler d'effroi
toute dmocratie progressive devant la dmagogie des ides; sophiste
nfaste, mille fois plus funeste  la Rpublique que tous les potes
chasss de la Rpublique par Platon:

Voil ce qu'on entend par utopiste: ce sont les sophistes de la
politique.


VII.

Nous avons dit que Platon fut le premier de ces sophistes de la
socit. Voyons son systme dans le rve en deux volumes intitul: _la
Rpublique_.

Il met, comme partout dans ses Dialogues, ses ides dans la bouche de
Socrate; mais il est vident que c'est pour leur donner l'autorit du
philosophe mort. Socrate tait trop exprimental et trop logique pour
avoir jamais substitu la chimre  la nature dans le plan des
institutions politiques.

Selon son habitude toute potique, Platon commence le dialogue par une
gracieuse et pittoresque exposition de la scne et des personnages qui
doivent prendre part  l'entretien.

La scne est au Pire, petit port d'Athnes,  quelques stades de la
ville, le soir d'un jour de fte en l'honneur de la Diane de Thrace.


VIII.

La pompe forme par nos compatriotes me parut belle, et celle des
Thraces ne l'tait pas moins. Aprs avoir fait notre prire et vu la
crmonie, nous regagnmes le chemin de la ville.

Comme nous nous dirigions de ce ct, Polmarque, fils de Cphale,
nous aperut de loin, et dit  son esclave de courir aprs nous et de
nous prier de l'attendre. Celui-ci, m'arrtant par derrire par mon
manteau:--Polmarque, dit-il, vous prie de l'attendre.

Je me retourne, et lui demande o est son matre.

--Le voil qui me suit; attendez-le un moment.

--Eh bien, dit Glaucon, nous l'attendrons.

Bientt arrivent Polmarque avec Adimante, frre de Glaucon,
Nicrate, fils de Nicias (gnral athnien qui prit au sige de
Syracuse), et quelques autres qui se trouvaient l, revenant de la
fte.

Nous nous rendmes donc tous ensemble, ses deux frres Lysias et
Euthydme, avec Thrasymarque de Chalcdoine, Charmantide du bourg de
Pane, et Clitophon, fils d'Aristonyme. Cphale, pre de Polmarque,
y tait aussi.

Je ne l'avais pas vu depuis longtemps, et il me parut bien vieilli.
Il tait assis, la tte appuye sur un coussin, et portait une
couronne; car il avait fait ce jour-l un sacrifice domestique. Nous
nous assmes auprs de lui sur des siges qui se trouvaient disposs
en cercle.

Ds que Cphale m'aperut, il me salua, et me dit:

 Socrate, tu ne viens gure souvent au Pire; tu as tort. Si je
pouvais encore aller sans fatigue  la ville, je t'pargnerais la
peine de venir; nous irions te voir: mais maintenant c'est  toi de
venir ici plus souvent. Car tu sauras que, plus je perds le got des
autres plaisirs, plus ceux de la conversation ont pour moi de charme.

Fais-moi donc la grce, sans renoncer  la compagnie de ces jeunes
gens de ne pas oublier non plus un ami qui t'est bien dvou.

--Et moi, Cphale, lui rpondis-je, j'aime  converser avec les
vieillards. Comme ils nous ont devancs dans une route que peut-tre
il nous faudra parcourir, je regarde comme un devoir de nous informer
auprs d'eux si elle est rude et pnible, ou d'un trajet agrable et
facile. J'apprendrais avec plaisir ce que tu en penses, car tu arrives
 l'ge que les potes appellent le seuil de la vieillesse. Eh bien,
est-ce une partie si pnible de la vie? comment la trouves-tu?

--Socrate, me dit-il, je te dirai ce que j'en pense.

Nous nous runissons souvent un certain nombre de gens du mme ge,
selon l'ancien proverbe. La plupart, dans ces runions, s'puisent en
plaintes et en regrets amers au souvenir des plaisirs de la jeunesse,
de l'amour, des festins et de tous les autres agrments de ce genre: 
les entendre, ils ont perdu les plus grands biens; ils jouissaient
alors de la vie, maintenant ils ne vivent plus. Quelques-uns se
plaignent aussi que la vieillesse les expose  des outrages de la part
de leurs proches; enfin ils l'accusent d'tre pour eux la cause de
mille maux.

Pour moi, Socrate, je crois qu'ils ne connaissent pas la vraie cause
de ces maux; car, si c'tait la vieillesse, elle produirait les mmes
effets sur moi et sur tous ceux qui arrivent  mon ge; or j'ai trouv
des vieillards dans une disposition d'esprit bien diffrente.

Je me souviens qu'tant un jour avec le pote Sophocle, quelqu'un
lui dit en ma prsence:--Sophocle, l'ge te permet-il encore de te
livrer aux plaisirs de l'amour?--Tais-toi, mon cher, rpondit-il,
j'ai quitt l'amour avec joie comme on quitte un matre furieux et
intraitable.--Je jugeai ds-lors qu'il avait raison de parler de la
sorte, et le temps ne m'a pas fait changer de sentiment.

En effet, la vieillesse est,  l'gard des sens, dans un tat parfait
de calme et de libert. Ds que l'ardeur des sens s'est amortie, on se
trouve, comme Sophocle, dlivr d'une foule de tyrans insenss. Pour
cela, comme pour les chagrins domestiques, ce n'est pas la vieillesse
qu'il faut accuser, mais seulement le caractre des vieillards. La
modration et la douceur rendent la vieillesse agrable; les dfauts
contraires font le malheur de l'homme g, comme ils feraient celui de
l'homme jeune.

Il cite ces vers de Pindare  l'appui de son opinion, sur le bonheur
de vieillir dans l'honneur et dans l'aisance:

_L'esprance l'accompagne en berant doucement son coeur et allaitant
sa vieillesse, l'esprance, qui gouverne  son gr l'esprit flottant
des mortels, etc._


IX.

Aprs ce naf prambule, on s'entretient de la justice; cette partie
de l'entretien est, dans sa forme, aussi hrisse d'ambages, aussi
touffue de vaines paroles, aussi sophistique de forme que les
dialogues cits tout  l'heure par nous, en exemple des abus de la
dialectique.

Ce verbiage impatiente Thrasymaque, un des interlocuteurs.

Plusieurs fois, pendant notre entretien, Thrasymaque s'tait efforc
de prendre la parole pour nous contredire. Ceux qui taient auprs de
lui l'avaient retenu, voulant nous entendre jusqu' la fin. Mais,
lorsque la discussion s'arrta, et que j'eus prononc ces dernires
paroles, il ne put se contenir plus longtemps, et, prenant son lan
comme une bte sauvage, il vint  nous comme pour nous mettre en
pices. La frayeur nous saisit, Polmarque et moi. levant ensuite une
voix forte au milieu de la compagnie:

--Socrate, me dit-il, que signifie tout ce verbiage? et  quoi bon ce
puril change de mutuelles concessions?

Veux-tu savoir sincrement ce que c'est que la justice?

Ne te borne pas  interroger les gens, et  faire vanit de rfuter
ensuite leurs rponses, quand tu sais bien qu'il est plus ais
d'interroger que de rpondre; rponds  ton tour, et dis-nous ce que
c'est que la justice. Et ne va pas me dire que c'est ce qui convient,
ce qui est utile, ce qui est avantageux, ce qui est lucratif, ce qui
est profitable; fais une rponse nette et prcise, parce que je ne
suis pas homme  me payer de ces niaiseries.

 ces mots, pouvant, je le regardai en tremblant, et je crois que
j'aurais perdu la parole s'il m'avait regard le premier; mais j'avais
dj jet les yeux sur lui, au moment o sa colre clata par ce
discours. Je fus donc en tat de lui rpondre, et lui dis avec un peu
moins de frayeur:-- Thrasymaque, ne t'emporte pas contre nous.


X.

Socrate laisse Thrasymaque dborder en un interminable discours contre
l'utilit de la justice; puis il reprend:

Fais-moi la grce de me dire si un tat, une arme, une troupe de
brigands, de voleurs, ou toute socit de ce genre, pourrait russir
dans ses entreprises injustes si les membres qui la composent
violaient les uns  l'gard des autres les rgles de la justice?

--Elle ne le pourrait pas.

--Et s'ils les observaient?

--Elle le pourrait.

--N'est-ce point parce que l'injustice ferait natre entre eux des
sditions, des haines et des combats, au lieu que la justice y
entretiendrait la paix et la concorde?

--Soit, pour ne pas avoir de dmls avec toi.

--On ne peut mieux, mon cher. Mais, si c'est le propre de l'injustice
d'engendrer des haines et des dissensions partout o elle se trouve,
elle produira sans doute le mme effet parmi les hommes libres ou
esclaves, et les mettra dans l'impossibilit de rien entreprendre en
commun?

--Oui.

--Et si elle se trouve en deux hommes, ne seront-ils pas toujours en
dissension et en guerre, et ne se haront-ils pas mutuellement, comme
ils hassent les justes?

--Ils le feront.

--Mais quoi! pour ne se trouver que dans un seul homme, l'injustice
perdra-t-elle sa proprit, ou bien la conservera-t-elle?

--Qu'elle la conserve,  la bonne heure.

--Telle est donc la nature de l'injustice, qu'elle se rencontre dans
un tat ou dans une arme, ou dans quelque autre socit, de la mettre
d'abord dans une impuissance absolue de rien entreprendre par les
querelles et les sditions qu'elle y excite; et ensuite de la rendre
ennemie et d'elle-mme, et de tous ceux qui lui sont contraires,
c'est--dire des hommes justes, n'est-il pas vrai?

--Oui.

--Ne se trouvt-elle que dans un seul homme, elle produira les mmes
effets: elle le mettra d'abord dans l'impossibilit de rien faire, par
les sditions qu'elle excitera dans son me, et par l'opposition
continuelle o il sera avec lui-mme; ensuite elle le rendra son
propre ennemi et celui de tous les justes; n'est-ce pas?

--Soit.

--Mais les dieux ne sont-ils pas justes aussi?

--Supposons-le.

--L'homme injuste sera donc l'ennemi des dieux, et le juste en sera
l'ami.

--Courage, Socrate, rgale-toi de tes discours! je ne te contredirai
pas, pour ne pas me brouiller avec ceux qui nous coutent.

--H bien, prolonge pour moi la joie du festin, en continuant 
rpondre.


XI.

Nous venons de voir que les hommes justes sont meilleurs, plus
habiles et plus forts que les hommes injustes; que ceux-ci ne peuvent
rien faire de concert; et c'tait une supposition gratuite que de
supposer que des gens injustes aient jamais rien fait de considrable
de concert et en commun, car, s'ils eussent t tout  fait injustes,
ils ne se seraient pas pargns les uns les autres. videmment, il
faut qu'il y ait eu entre eux un reste de justice qui les ait empchs
d'tre injustes entre eux, dans le temps qu'ils l'taient envers les
autres, et qui les a fait venir  bout de leurs desseins.

 la vrit, c'est l'injustice qui leur avait fait former des
entreprises criminelles; mais elle ne les avait rendus mchants qu'
demi, car ceux qui sont entirement mchants et injustes sont par cela
mme dans une impuissance absolue de rien faire. C'est ainsi que la
chose est rellement, et non pas comme tu le disais d'abord.

Il nous reste  examiner si le sort du juste est meilleur et plus
heureux que celui de l'homme injuste.

Il poursuit et termine en remontant  l'essence de l'me, qui, selon
lui, est compose de vertu.

L'me, dit-il, n'a-t-elle pas sa vertu particulire?

--Oui.

--L'me dpourvue de cette vertu (qui est son essence) pourra-t-elle
jamais s'acquitter bien de ses fonctions?

--Cela est impossible.

--Mais celui qui vit bien est heureux, celui qui vit mal est
malheureux?

--Assurment.

--Donc le juste est heureux, et l'injuste est malheureux.

-- merveille, Socrate: voil ton bouquet des ides!

On voit que tout repose, dans cette philosophie, sur les doctrines du
_Phdon_, qui supposent l'me cre par Dieu, avec des ides innes et
fatales qui forment sa conscience, sa nature comme sa morale,
doctrines que nous croyons aussi vraies que celles qui attribuent  la
matire ou au corps des instincts ou des lois absolues qui font sa
nature, et au-dessus de toute discussion.


XII.

Dans le deuxime livre de _la Rpublique_, aprs avoir magnifiquement
dvelopp cette ide de la divinit de la justice, le dialogue passe
du particulier au gnral. On examine si la justice, vertu de
l'individu, n'est pas logiquement aussi vertu de l'tat.

Qui est-ce qui a donn naissance aux tats?

Voyons, dit Socrate: c'est, selon moi, l'impuissance de chaque
individu isol de se suffire  lui-mme. Ainsi, le besoin d'une chose
ayant pouss un homme  se joindre  un homme, la multiplicit des
besoins a runi dans une mme demeure plusieurs hommes pour
s'entr'aider, et nous avons donn  cette association le nom drivant
d'tat.

Les fondements de l'tat sont donc nos besoins, et, de cette vrit,
Platon, drivant tout  coup des spcialits de besoins, qui demandent
des spcialits de fonctions pour les satisfaire, tablit des
catgories de citoyens et des castes de professions correspondantes 
tous ces besoins.

On voit tout de suite ce que devient la libert matrielle, morale et
politique de l'individu. Puis il passe  la catgorie capitale des
gardiens de l'tat, les soldats, et, dans la vue de former cette
catgorie de dfenseurs de l'tat avec toutes les conditions et les
vertus de la profession, il se jette dans des utopies presque aussi
rvoltantes et aussi absurdes que les utopies des blasphmateurs de la
proprit, des destructeurs de la famille et des expropriateurs de nos
jours.

Et d'abord, il s'occupe de leur ducation sur les genoux des
nourrices; il en exclut les fables qui dfigurent les dieux dans
l'imagination de ce premier ge; il prescrit pour cela des rgles aux
potes, pour qu'ils n'attribuent aux dieux, dans leurs oeuvres, que le
bien et jamais le mal; il leur dfend de faire craindre la mort  ces
hommes par la dception des enfers; il n'autorise le mensonge que
dans les magistrats, pour l'utilit du peuple, maxime honteuse qui
honore dans l'tat le crime contre la vrit puni dans le citoyen,
sophisme qui rappelle les deux morales de Machiavel, de Mirabeau, de
tous les faux politiques, une morale pour la vie prive, une pour la
vie publique; absolution philosophique des crimes d'tat.

Platon fltrit ensuite Homre, pour avoir donn aux dieux des passions
humaines.


XIII.

Tu diras peut-tre, continue-t-il, que toutes ces institutions ne
concordent pas avec le plan de notre Rpublique, etc...

Oui, sans doute, c'est une chose particulire  notre Rpublique, que
chacun n'y fait qu'un seul mtier, que le cordonnier n'y est que
cordonnier, et non pas, en outre, pilote; le laboureur, laboureur, et
non pas, en mme temps magistrat; le guerrier, guerrier, et non pas
aussi commerant. Et ainsi de tous les autres..., etc.

Et si jamais, ajoute-t-il, un homme habile dans l'art d'exercer
divers rles venait dans notre Rpublique et voulait nous rciter ses
pomes, nous lui rendrions honneur comme  un tre divin, privilgi,
enchanteur; mais nous lui dirions qu'il n'y a pas d'homme comme lui
dans notre Rpublique, et, aprs avoir rpandu des parfums sur sa tte
et l'avoir couronn de fleurs, nous le proscririons de l'tat.

Si cette division des facults et des professions ne vient pas de
l'Inde, par une servile imitation des castes, elle prlude  cette
division moderne du travail, mutilation tout industrielle des facults
de l'homme, qui fait d'excellents ouvriers machines, et de dtestables
hommes pensants.


XIV.

Platon rgle ensuite tout aussi arbitrairement, dans sa Rpublique, la
musique, la mdecine, l'amour, la justice. Il donne  la vieillesse
vertueuse l'autorit et le gouvernement. Il veut que les gardiens de
l'tat et les guerriers ne possdent rien en propre, comme dans nos
ordres monastiques du moyen ge.

Je veux qu'ils vivent ensemble, assis  des tables communes.

Ds qu'ils auraient en proprit des terres, des maisons, de
l'argent, ils deviendraient conomes et orgueilleux: de dfenseurs de
l'tat, ils deviendraient ses ennemis et ses tyrans.

--Ils ne seront pas heureux, lui objecte Adimante.

--C'est possible, lui rpond le lgislateur chimrique, mais nous ne
fondons pas un tat pour qu'une classe de citoyens soit heureuse;
nous avons en vue le bonheur de tous et non celui des individus.

En sorte que, par une absurdit d'utopiste, le bonheur de tous se
composerait du malheur de chacun!

Il va plus loin, et il interdit aux ouvriers, laboureurs ou potiers,
de s'enrichir, car, dit-il, ils deviendraient oisifs ou moins bons
ouvriers.

En sorte encore qu'il veut le travail et l'habilet avec la rcompense
inverse de l'habilet et du travail! Cela ne ressemble-t-il pas
presque  l'galit des salaires, que des utopistes de la mme cole
nous recommandaient il y a quinze ans?

Il interdit toute nouveaut dans les arts ou dans les moeurs  sa
Rpublique.

Il n'interdit pas moins rudement toute mulation et tout progrs
social  sa dmocratie:

Mais, si celui que la nature a destin  tre artisan ou mercenaire,
enorgueilli de ses richesses, de son crdit, de sa force ou de quelque
autre avantage semblable, entreprend de s'lever au rang des
guerriers, ou le guerrier  celui des magistrats, sans en tre digne;
s'ils faisaient change et des instruments de leurs emplois et des
avantages qui y sont attachs, ou si le mme homme entreprenait
d'exercer  la fois ces divers emplois, alors tu croiras sans doute
avec moi qu'un tel changement, une telle confusion de rles, serait la
ruine de l'tat?

--Infailliblement.

--Ainsi donc, runir ces diverses fonctions, ou passer de l'une 
l'autre, c'est ce qui peut arriver de plus funeste  l'tat et ce
qu'on peut trs-bien appeler un vritable crime.


XV.

La communaut des femmes et des enfants, ce scandale de la raison et
ce sacrilge contre la nature, est un des fondements de sa socit.
coutez, non plus ce rve, mais ce dlire philosophique, hlas! aussi
renouvel de nos jours par des hommes qui ne se croient philosophes
que quand ils ont cess d'tre hommes:

Les hommes, ns et levs comme nous avons dit, n'ont rien de mieux 
faire, selon moi, touchant la possession et l'usage des femmes et des
enfants, qu' suivre la route que nous avons trace en commenant. Or
nous avons reprsent les hommes comme les gardiens d'un troupeau.

--Oui.

--Suivons cette ide, en donnant aux enfants une naissance et une
ducation qui y rpondent, et voyons si cela nous russira ou non.

--Comment?

--Le voici. Croyons-nous que les femelles des chiens doivent veiller
comme eux  la garde des troupeaux, aller  la chasse avec eux, et
faire tout en commun, ou bien qu'elles doivent se tenir au logis,
comme si la ncessit de faire des petits et de les nourrir les
rendait incapables d'autre chose, tandis que le travail et le soin des
troupeaux seront le partage exclusif des mles?

Nous voulons que tout soit commun. Seulement, dans les services
qu'on rclame, on a gard  la faiblesse des femelles et  la force
des mles.

Il veut que les femmes, jeunes et vieilles, soient exerces  la
gymnastique, devant le peuple, dans la nudit des athltes. Des
instincts de la nature il ne conserve pas mme la pudeur!

Il veut que le magistrat accouple les hommes et les femmes les plus
parfaits physiquement et moralement pour produire des enfants
perfectionns: Il faut, dit-il, lever les enfants de ces couples
parfaits, et non ceux des couples vicis.

Il veut que les magistrats maintiennent, par des mesures restrictives,
la population de l'tat toujours au mme niveau.


XVI.

coutez encore; l'infanticide est  peine dguis sous les mots:

Les enfants,  mesure qu'ils natront, seront remis entre les mains
des hommes et des femmes runis, et qui auront t prposs au soin de
leur ducation, car les charges publiques doivent tre communes  l'un
et  l'autre sexe.

--Oui.

--Ils porteront au bercail commun les enfants des citoyens d'lite,
et les confieront  des gouvernantes qui auront leur demeure  part
dans un quartier de la ville. Pour les enfants des citoyens moins
estimables, et mme pour ceux des autres qui auraient quelque
difformit, ils les cacheront, comme il convient, dans quelque endroit
secret et qu'il sera interdit de rvler.

--Oui, si l'on veut conserver dans toute sa puret la race des
guerriers.

--Ils veilleront  la nourriture des enfants, en conduisant les mres
au bercail,  l'poque de l'ruption du lait, aprs avoir pris toutes
les prcautions pour qu'aucune d'elles ne reconnaisse son enfant; et,
si les mres ne suffisent point  les allaiter, ils se procureront
d'autres femmes pour cet office; et mme, pour celles qui ont
suffisamment de lait, ils auront soin qu'elles ne donnent pas le sein
trop longtemps.

Suivent des dtails que la pudeur carte de l'me.

N'est-ce pas l l'origine de la plupart des utopies soi-disant
maternelles de J.-J. Rousseau, ce Platon de Genve, dans l'_mile_, le
plus beau des styles, la plus contradictoire des utopies?

Les prcautions que Platon dcrit pour prvenir la confusion des
parents et le danger des incestes dans cette promiscuit lgale des
sexes, ne sont pas moins impudiques que ridicules. Oh! que la nature
est un plus grand philosophe que ces sophistes!


XVII.

Quant  la communaut des biens, le plus grand avantage que Platon y
voie, c'est la suppression des procs. On n'inventerait pas de pareils
_trusmes_. Lisez:

Et puis, la chicane et les procs ne sortiront-ils pas d'un tat o
personne n'aura rien  soi que son corps et o tout le reste sera
commun?

D'o viendraient toutes les dissensions qui naissent parmi les hommes
 l'occasion de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants,
lorsque la matire de toute dissension sera te?

Tous ces maux seront ncessairement prvenus.

Il n'y aura non plus aucun procs pour svices et violences: car nous
dirons qu'il est juste et honnte que les personnes du mme ge se
dfendent les unes les autres, dclarant inviolable la sret
individuelle.

Nous sommes tonns, en lisant de pareilles navets, soi-disant
philosophiques, que quelqu'un ne propose pas aussi de supprimer le
corps pour supprimer l'ombre!

Et cependant Platon s'irrite,  la fin du cinquime livre, que des
sophistes tels que lui ne soient pas charges exclusivement de
gouverner les hommes!

Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu'on
appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et
srieusement philosophes; tant que la puissance politique et la
philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi suprieure
n'cartera pas la foule de ceux qui s'attachent exclusivement
aujourd'hui  l'une ou  l'autre, il n'est point,  mon cher Glaucon,
de remde au maux qui dsolent les tats, ni mme, selon moi,  ceux
du genre humain, et jamais notre tat ne pourra natre et voir la
lumire du jour.

Voil ce que j'hsitais depuis longtemps  dire, prvoyant bien que
je rvolterais par ces paroles l'opinion commune; en effet, il est
difficile de concevoir que le bonheur public et particulier tienne 
cette condition.

--Mais dis-moi, reprend le disciple, de tous les gouvernements,
lequel convient au philosophe?

--Aucun.

Quel philosophe que celui qui ne peut s'accommoder d'aucune chose
humaine!


XVIII.

Platon conclut de l qu'au lieu de plier le philosophe  la nature des
choses, il faut contraindre la nature  la philosophie, et il part de
l pour rver, comme J.-J. Rousseau, un systme d'ducation qui
transforme les hommes.

Ce systme d'enseignement consiste dans une mtaphysique tellement
thre qu'elle chappe  l'intelligence; c'est prtendre planer au
sommet sans avoir gravi les degrs qui y montent. Cette ducation ne
sera termine qu' cinquante ans; c'est une suite d'examens et
d'preuves qui viennent sans doute, dans l'esprit de Platon, des
initiations d'gypte et qui rappellent assez le mandarinat chinois.

Cependant il ne prdit pas l'ternit  sa Rpublique; il reconnat
l'instabilit organique des choses humaines; il ne croit pas  ce beau
rve moderne d'un progrs indfini et continu dans la race. Il
attribue la ruine future de son institution  l'erreur des magistrats,
qui n'auront pas suffisamment bien accoupl les pres et les mres des
gnrations  natre.


XIX.

Il traite ensuite pisodiquement des formes du gouvernement
oligarchique, qui prit par la cupidit et par hostilit qui s'tablit
entre les riches et les pauvres. Il dfinit aussi le gouvernement
dmocratique:

La dmocratie arrive quand les pauvres, ayant remport la victoire
sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent
galement avec ceux qui restent l'administration des affaires et les
charges publiques, lesquelles, dans ce gouvernement, sont donnes par
le sort pour la plupart.

Par consquent un pareil gouvernement doit offrir, plus qu'aucun
autre, un mlange d'hommes de toute condition.

Vraiment, cette forme de gouvernement a bien l'air d'tre la plus
belle de toutes, parce que, grce  la libert, il renferme en soi
tous les gouvernements possibles.

Platon critique ensuite ironiquement les vices propres  toute nature
de gouvernement dmocratique. Il montre comment un jeune homme,
flatteur du peuple, finit par y devenir l'idole de la multitude et par
affecter la tyrannie, troisime forme de cette rotation ternelle des
gouvernements humains.

Ainsi, dans un tat, comme dans un particulier, ce qui doit succder 
l'excs de libert, c'est l'excs de servitude.

Il fait ici la thorie de la tyrannie en homme qui l'avait pratique,
puis il montre le tyran malheureux et puni par sa propre
toute-puissance.


XX.

Le dixime livre est une invective philosophique contre les passions
et contre les potes; contre Homre principalement, le plus grand de
tous. On dirait que Platon est jaloux de la divine sagesse du pote,
mille fois plus philosophe et plus politique que lui. Il n'admet dans
sa Rpublique que des hymnes en l'honneur des dieux; toutes les
oeuvres d'agrment sont proscrites.

Ici une longue digression sur l'immortalit de l'me interrompt ses
plans politiques. Il raconte la descente aux enfers d'un _Armnien_
laiss pour mort sur un champ de bataille et qui revient, aprs dix
jours, raconter ce qu'il a vu des supplices des morts.

Cette partie de la _Rpublique_ semble avoir t la premire esquisse
du pome de Dante, emprunte originairement de Platon. Les supplices
mmes se ressemblent dans les deux _visions_ du philosophe grec et du
pote toscan; on y retrouve jusqu'aux _cercles_ infrieurs du Dante.
Nous ne voyons pas qu'aucun des commentateurs du Dante ait fait cette
remarque jusqu'ici.

Et le tout finit par une homlie vague en l'honneur de la vertu.


XXI.

Voil la fameuse _Rpublique de Platon_. Elle a servi depuis de texte
 mille rveries prtendues sociales et politiques, mais qui ne sont,
en ralit, ni politiques, ni philosophiques, ni mme potiques, 
l'exception de la descente de l'Armnien aux enfers. Cette norme
chimre en dix livres se rsume dans cinq ou six normits aussi
paradoxales qu'impraticables; c'est le contre-pied de la nature, de
l'exprience et de l'histoire: un monde renvers.

La division du peuple en professions arbitraires et infranchissables;

La suppression de la proprit, seule responsabilit de l'homme
rtribu hrditairement par son travail;

La communaut des biens, c'est--dire de la misre;

La communaut des femmes et des enfants, qui supprime du mme coup les
trois amours dont se perptue l'espce humaine: l'amour conjugal,
l'amour maternel, l'amour filial, et toutes les vertus aussi humaines
que divines qui manent de ces trois sources d'amour;

L'impudeur, aussi flagrante que l'impudicit, dans cette gymnastique
des femmes de tout ge s'exerant nues devant le peuple  des luttes
dgotantes d'obscnit;

Le meurtre des enfants mal conforms, punissant le tort de la nature
par la mort de ses victimes;

La population maintenue, au moyen d'une loi rvoltante, au mme nombre
par l'immolation des hommes ns en dpit de la loi;

Les arts, proscrits de cette dmocratie des mtiers, de peur que
l'esprit ne se corrompe par ses plus belles manifestations
intellectuelles;

Enfin, on ne sait quel gouvernement de vieillards, coliers jusqu'
cinquante ans dans des gymnases de sophistes, et n'arrivant au
gouvernement qu' l'ge o les passions gnreuses meurent
gnralement dans l'homme en mme temps que les passions fougueuses,
c'est--dire un gouvernement d'eunuques sur un troupeau de brutes
esclaves:

Voil, encore une fois, ce dlire d'un philosophe que l'on continue 
appeler le _divin_ Platon!

Si un tel politique est divin, Dieu n'est plus Dieu! Car il n'y a pas
une des lois du philosophe qui ne soit la ngation des lois de la
nature promulgues par la divinit de nos instincts sociaux.


XXII.

La politique, selon nous, n'est en effet que la nature, tudie avec
intelligence et respect dans les instincts sociaux de l'homme; la
nature, rvle par ces instincts, vivifie par l'exprience,
promulgue en lois et institue en gouvernement par les lgislateurs
de gnie de tous les pays et de tous les sicles.

Que nous disent ces instincts, depuis que l'homme est n de la femme,
pour enfanter  son tour dans son union avec la femme des enfants qui
le font revivre  perptuit dans sa race, et qui immortalisent ds
ici-bas l'humanit?

Ces instincts nous disent prcisment le contraire de ce que le
philosophe institue dans ses prtendues lois; suivons ces lois une 
une.

Platon, de qui descendent, par une filiation de dmence, ces niveleurs
radicaux de nos jours, destructeurs en ide de la proprit, dont ils
sont ns et dont ils vivent, Platon dfend aux membres de son troupeau
humain de rien possder en propre.

Or que dit l'instinct, ce lgislateur inn de la socit humaine?

Il dit que la proprit est la premire loi de la nature. L'homme ne
vit que des choses qu'il s'approprie, c'est--dire qu'il incorpore 
son tre. Il s'approprie l'espace, par la place qu'il y occupe et dont
on ne peut le priver qu'en le tuant; il s'approprie le temps, par la
dure plus ou moins prolonge qu'il lui emprunte; il s'approprie la
lumire, par le regard, qui fait entrer tout ce qui est visible dans
son me  travers ses yeux; il s'approprie les bruits, les sons, les
paroles, les significations des paroles, par l'oreille; il s'approprie
l'air ncessaire  sa poitrine, par la respiration; il s'approprie les
fruits et les aliments de la terre indispensables  sa conservation,
par la main et par la bouche; et, quelle que soit l'tendue de ses
possessions ou de ses domaines, il ne peut s'approprier rellement et
corporellement en effet que la partie de ces lments ou de ces
aliments ncessaires  ses cinq sens: le surplus, sous une forme ou
sous une autre, retourne aux autres hommes, qui ont le mme droit de
vivre que lui.

Cette loi d'appropriation universelle a t la loi primitive de toute
proprit. L'homme est un tre propritaire; celui qui le nie n'a pas
lu les premires lettres du code de la nature. LA PROPRIT, C'EST LA
VIE: voil l'axiome vraiment philosophique; quiconque dpossde tue!


XXIII.

Mais l'homme social n'est pas seulement individu, il est tre
collectif; il se compose du pre, de la mre et de l'enfant; le pre,
la mre, l'enfant, voil la trinit terrestre ou plutt voil l'unit
humaine, voil la famille. L'homme isol n'est pas tout entier homme,
car il n'a pas la facult de se reproduire et de se perptuer. C'est
la famille qui est l'homme, car elle est l'homme dans les trois temps
de son tre: le pass, le prsent, l'avenir. L'homme a le jour, la
famille seule a la perptuit; la famille, c'est la vie de l'humanit.

Or, du jour o l'homme s'est uni  la femme, il a senti doubler en lui
l'instinct de la proprit, car, ce qu'il s'appropriait pour un, il a
fallu songer  l'approprier pour deux, c'est--dire pour lui et sa
compagne. Et, du jour o il a eu un fils, il a senti tripler en lui
l'instinct sacr de l'appropriation, car, ce qu'il s'appropriait pour
deux, il a fallu songer  se l'approprier pour trois; et, quand la
famille a multipli encore par la fcondit de sa compagne, il a senti
multiplier d'autant l'instinct, et, disons plus juste, le droit de son
appropriation.

Mais, quand il a vu natre des fils de ses fils, et que sa famille, en
s'tendant  l'infini, lui a montr au-del de lui la multitude
indfinie de sa gnration future, son instinct de proprit s'est
multipli dans la mme proportion, c'est--dire  l'infini en lui, et
cela non plus pour le temps, c'est--dire pour une jouissance viagre,
mais pour autant de temps que sa famille subsistera sur la terre,
c'est--dire  perptuit.

De l est ne, non d'une usurpation ou d'un caprice, mais de l est
ne d'une ncessit et d'un droit, l'hrdit de la proprit, aussi
logique que l'hrdit du sang dans les mmes veines.

Celui donc qui, comme Platon, dfend  ses sujets ou  ses disciples
de rien possder en propre, dfend  l'individu de suivre la loi mme
physique de la nature, et dfend  la famille, ce nid de l'humanit,
rchauff de tendresse, pourvu d'aliment et couv de prvoyance, de se
fonder et de se conserver ici-bas. Il ne resterait plus  un pareil
lgislateur qu' interdire le mariage et qu' honorer le clibat
philosophique pour consommer autant qu'il serait en lui le suicide de
l'espce humaine!


XXIV.

D'autres philosophes de l'Orient ne se sont pas arrts devant ce
suicide de l'espce, tmoin les _faquirs_ de l'Inde et les monastres
du Thibet. Une fois entr dans le domaine du sophisme contre nature,
il y a toujours un fou qui en dpasse un autre: la dmence a son
mulation comme le gnie. Les instincts seuls ramnent le monde  la
vrit.

Aussi voyez combien, dans son utopie d'ducation des enfants sans
mre, Platon s'enfonce dans l'absurde en contredisant la nature, plus
_divine_ heureusement que lui!


XXV.

La nature a donn  la mre un admirable instinct d'amour pour
l'enfant sorti de son sein, form de son sang, et  qui la nature a
prpar, avant de l'appeler au jour, un berceau tide et un lait
nourrissant sur le sein de la femme. Cet instinct d'amour, qui se
satisfait d'abord providentiellement pour l'enfant par le soulagement
que la mre prouve  donner son lait, devient ensuite une habitude de
tendresse maternelle qui transforme l'attrait physique en sollicitude
morale, et qui attache la mre  l'enfant et l'enfant  la mre, comme
la branche au bourgeon, comme le fruit  la tige.

Une mre est une providence inne que chaque enfant trouve d'avance
couche prs de son berceau, debout prs de sa jeunesse. Que pourrait
inventer de mieux un lgislateur, s'il avait la nature  sa
disposition et s'il tait charg de perptuer et de moraliser l'espce
humaine? Nous dfions les utopistes d'inventer un plus beau et plus
doux pome que celui-l!

Eh bien, que fait Platon? Il bouleverse  l'instant ce divin pome de
la maternit; il dfend  la mre de connatre son enfant,  l'enfant
de se suspendre  la mamelle de sa mre; il condamne celle-ci  subir
les souffrances de la gestation et de l'enfantement,  faire tarir
dans son sein le lait providentiel qui demande  couler ou qui reflue
avec fivre et danger de mort au coeur de la mre.

Il enrle  prix d'argent une bande de nourrices mercenaires,
fcondes on ne sait par qui ni comment, et il charge cette cohue
d'allaiteuses prostitues, sous la direction de matrones
indiffrentes, de nourrir et d'lever en commun la gnration future
de son peuple.

Personne n'aura ainsi ni pre ni mre; personne ne sera ni mre ni
pre,  son tour; galit d'abandon, de misre et d'ignorance de son
origine! C'est--dire, en deux mots, qu'il faut un troupeau au lieu
d'une humanit.

Pire qu'un troupeau, car dans le troupeau le petit tette, connat et
caresse sa mre; mais le petit de l'homme et de la femme sucera le
sein de l'tranger et ne connatra que le lait vnal de la nourrice
mercenaire paye par l'tat.


XXVI.

C'est l aussi la consquence immdiate et force de toutes les
utopies de communauts des biens que nous avons vues se renouveler
sous diffrents noms depuis deux mille ans en Orient et en Occident,
et depuis J.-J. Rousseau et leurs plagiaires de ces derniers temps.

Platon est le gnrateur de toutes les utopies contre nature; c'est
le patron du radicalisme dans tout l'univers; ses rves ont gar en
lgislation mme les premires sectes chrtiennes. Dans toutes les
erreurs sociales du monde, vous retrouverez une rminiscence de
Platon!

Que dire enfin de l'immolation lgale des enfants moins bien conforms
que les autres, afin de purifier l'espce physique en dpravant
l'espce morale? Y a-t-il rien de plus contraire  l'instinct de
tendresse, de piti, de sollicitude privilgie, qui attendrit et qui
affectionne les mres, les pres, les trangers mme,  proportion des
infirmits et des faiblesses des tres moins favoriss de la nature?

N'est-ce pas l la ngation en pratique de cette plus belle vertu de
l'instinct, la piti? N'est-ce pas l le sacrilge contre la nature? Y
a-t-il une vertu de la nature qui ne soit violente et anantie ainsi
dans l'utopie de Platon et de ses disciples? Y a-t-il un vice qui ne
soit cultiv et exalt par ce lgislateur  l'envers de la nature?


XXVII.

Enfin,  supposer qu'une socit pt subsister de ce renversement de
toutes les lois naturelles, de ce retournement de tous les instincts
sociaux, vous le voyez encore:

Une _premire loi_ tablissant un _minimum_ de population au-dessous
duquel il serait permis aux sexes de s'unir sous le choix et sous
l'inspection des magistrats! Une autre loi de _maximum_ de population
au-dessus duquel il _serait dfendu de faire natre ou d'lever_ les
enfants!

Si c'est l de la divinit, c'est la divinit de la dmence!

Et, aprs tout cela, quelle socit!

Socit sans famille! socit d'orphelins! socit de pres et de
mres d'occasion, sans affection survivant  leur accouplement!
socit d'Oedipes aveugles, meurtriers de leurs enfants! socit sans
anctres, socit sans postrit, socit sans proprit, socit o
la terre, qui a besoin elle-mme de l'amour de son propritaire pour
tre fconde, ne serait cultive que par ordre des magistrats pour
produire juste ce qui est ncessaire  la consommation du chiffre des
hommes vivants, et dont les fruits mercenaires seraient distribus par
rations gales  des rteliers du troupeau humain!

Socit d'o seraient expulss tous les arts qui ennoblissent,
cultivent, consolent, sublimisent l'espce humaine! socit o Homre,
Pindare, Phidias, Praxitle, Zeuxis, seraient proscrits pour crime de
corruption de l'hbtement systmatique de la multitude!

Socit o les vieillards, hommes, femmes, dshrits de leur
providence  eux, qui est la reconnaissance et la tendresse de leurs
enfants, seraient condamns  mort pour leur infirmit et pour leur
faiblesse; comme les enfants mal ns, condamns  tre _gars dans
les lieux sombres_!

Y eut-il jamais un attentat de l'esprit contre les instincts plus
impie et plus criminel ou plus stupide que la Rpublique du divin
Platon?


XXVIII.

Voltaire, dont le bon sens d'acier se rvoltait comme le ntre contre
les inconsquences de l'utopie dans Platon et dans J.-J. Rousseau son
disciple, non en crime, mais en niaiseries sociales, Voltaire osait
dire de Platon et de J.-J. Rousseau ce que nous n'oserions rpter
ici; nous voudrions seulement que tous les utopistes radicaux de nos
jours eussent sans cesse sous les yeux le miroir des institutions
sociales du disciple rhtoricien, mais non philosophe, de Socrate,
pour y contempler, avec leur propre image, les monstruosits du
sophisme substituant la mtaphysique, qui est de l'homme, aux
instincts de la nature, qui sont de Dieu!


XXIX.

Arrtons-nous, car cet abme des utopies antisociales n'a pas de fond.
On y roulerait jusqu'au nant, et c'est l cependant ce qu'on fait
tudier ou admirer sur parole au genre humain, depuis plus de deux
mille ans!

C'est l ce que le philosophe, dans son prambule du livre des _Lois_
de Platon, appelle une _politique qui n'est point spare de la
morale_!


XXX.

Un livre o le traducteur cite ces pages, qui font rougir la pudeur et
refluer tout instinct de famille jusqu'au fond du coeur scandalis:

Partout o il arrivera que les femmes soient communes, les enfants
communs, les biens de toutes espces communs, et o l'on aura
retranch des relations de la vie jusqu'au nom mme de proprit... on
peut assurer que l est le comble de la vertu... Un tel tat, qu'il
ait pour habitants les dieux ou des enfants des dieux, est l'asile du
bonheur parfait; il faut en approcher le plus possible!

La _Rpublique de Platon_, dit plus bas le philosophe franais, est
la conception d'un tat fond exclusivement sur la vertu!

Quoi! la famille, que proscrit Platon, est donc l'oppos de la vertu?
La paternit est donc un vice? La maternit est donc un crime? La
tendresse filiale est donc un forfait? La proprit hrditaire, qui
seule porte et perptue ce groupe humain, est donc un attentat  la
vertu?

Nous savons bien que l'loquent commentateur franais de Platon
proteste par son bon sens contre l'exagration de son matre et
proclame la famille sainte, la proprit bonne et sacre. Mais ce
n'est pas moins fausser l'entendement humain en politique que de
prsenter la _Rpublique de Platon_ comme un idal de gouvernement
dont une lgislation doit se rapprocher.


XXXI.

M. Cousin, qui comprend tout de si haut, semble n'avoir pas assez
sond le danger d'offrir en admiration aux hommes des thories qui ne
sont que des rves contre la socit possible: car la socit est la
premire des ralits; les rves la tuent.

Ce qu'il y a selon nous de plus contraire au progrs, c'est de marcher
 contre-sens de la nature. Les instincts sont les sources des lois
bien faites; tout ce qui ne dcoule pas directement des instincts
s'gare; les instincts sont la logique de Dieu en nous.

En politique, un crime est moins funeste  la socit qu'une chimre,
et, si l'on me donnait  choisir entre Machiavel, le lgislateur du
crime politique, et Platon, le lgislateur des rves, je choisirais
plutt Machiavel, car Machiavel ne dprave que l'me d'un tyran, et
Platon dprave la liaison du genre humain!


XXXII.

Oh! quand donc, au milieu de tant de cours de sciences physiques,
thologiques, conomiques, mathmatiques, mtaphysiques, qui aiguisent
l'intelligence professionnelle, mais qui quelquefois faussent
l'intelligence gnrale de notre sicle, aurons-nous enfin un cours de
bon sens politique, non pas calqu sur les utopies de Platon, mais
driv de la nature de l'homme; retrouvant l'origine des lois dans ces
lgislations innes qui sont nos instincts?

Il nous faudrait pour cela un second Montesquieu; le temps le demande
et la Providence nous le doit. Le premier Montesquieu nous a fait
l'_Esprit des lois_, le second nous ferait l'_Esprit_ de la nature
humaine; plus son plan social serait parfait, plus il s'loignerait en
tout de celui de Platon.

Au lieu de prendre le contre-pied de l'homme naturel et de l'homme
historique, ce second Montesquieu suivrait pas  pas la nature
humaine, pour lui faire des institutions  la mesure de ses organes,
et non  la mesure de ses rves.

Ne voit-on pas, dans plusieurs passages du premier Montesquieu, comme
dans tant de pages de Voltaire, combien le lgislateur mprisait le
sophiste?


XXXIII.

Aprs avoir lu dans la _Rpublique de Platon_ comment il construit la
socit, on lit, dans ses _Lois_, comment il combine la lgislation,
et comment il dgage confusment la forme politique, c'est--dire le
gouvernement.

Il ne faut pas oublier que ce gouvernement, qui ne s'appliquait qu'
la petite municipalit d'une bourgade de quelques milliers d'mes
d'Athnes, pouvait tre aussi arbitraire, aussi locale et aussi
troite que l'espace compris entre la muraille du Pire et l'enceinte
du Parthnon. Mais, mme pour un si petit espace, la politique, pour
tre applicable, devait se mouler sur la nature, sur l'histoire, sur
les traditions, sur les habitudes du peuple de Solon.

Il ne parat pas qu'en cela Platon ait montr plus de bon sens
pratique qu'il n'en a montr dans sa lgislation. C'tait une tte
comme J.-J. Rousseau, o tout le gnie montait en rves.

La question de la forme des gouvernements est cependant bien
secondaire, compare  la forme des socits: c'est la philosophie
pratique qui dcrte des lois; c'est le lieu, le temps, ce sont les
moeurs, les hommes, qui dcident du gouvernement. Il faut du gnie
pour la lgislation, il ne faut que du sens commun pour faire le
gouvernement d'un peuple.


XXXIV.

La philosophie est absolue, la politique est relative: rpublique,
fdration, aristocratie, thocratie, dmocratie, oligarchie,
monarchie, dictature, tyrannie mme, tout cela est bien ou mal selon
les circonstances, les convenances, les ncessits du peuple, qui
adopte ou qui rpudie tour  tour ces formes bien ou mal appropries 
l'usage que le peuple veut en faire.

La Grce, dchiquete par la nature en dtroits, en golfes, en les et
en presqu'les, sans autre unit que la langue, ne pouvait tre qu'une
mosaque de gouvernements, les uns monarchiques, les autres
aristocratiques, ceux-ci dmocratiques, ceux-l dmagogiques, mal
relis par le lien d'une confdration confuse.

La Perse, o l'immensit de l'espace et les provinces spares entre
elles par des dserts et des chanes de montagnes laissaient un grand
arbitraire aux gouverneurs des satrapies, ne pouvait tre qu'une
monarchie militaire absolue. Il fallait que la force centrale rprimt
sans cesse les rbellions de la circonfrence.

Les Indes, o des rvlations prtendues divines, expliques dans
l'origine et commentes sans cesse par les _brahmines_, avaient
institu des castes serviles mais innombrables, ne pouvaient tre
soumises qu' une thocratie inspire d'en haut par des castes
sacerdotales et gouverne plus bas par des dynasties sacres.

La Chine, patriarcale et sdentaire aprs avoir t nomade et
pastorale, ne pouvait tre qu'un despotisme paternel form  l'exemple
de la tribu, o le pre est roi sans cesser d'tre pre.

Rome, association de brigands  son origine, pour ravager des voisins
et se conqurir des territoires, ne pouvait tre qu'une rpublique
militaire, soumise tour  tour  l'anarchie sanguinaire ou  la
servitude froce de cette nature d'institution arme.

Carthage, socit de commerce et de navigation, comme aujourd'hui la
Grande-Bretagne, ne pouvait tre qu'un gouvernement mixte de marins,
de soldats, de snateurs enrichis, de pauvres acharns  s'enrichir;
un gouvernement  trois ou quatre pouvoirs contre-balancs par des
intrts; l'or devait tre au fond de toutes ses expditions comme au
fond de toutes ses penses. L'oligarchie royale ou rpublicaine tait
la forme oblige de ce gouvernement.

Plus tard, Rome, dcompose par sa grandeur et par ses vices, devait
se sentir prte  laisser sa proie,  moins de resserrer sa serre par
le despotisme et de se rfugier contre ses anarchies dans la
servitude.

L'empire romain devait natre et mourir en peu de temps.


XXXV.

La ncessit de la lutte contre les Romains devait prdisposer aussi
la Gaule et la Germanie  l'unit monarchique, qui concentre les
forces nationales dfensives; les chefs victorieux devaient
logiquement devenir des rois. La monarchie, d'abord soldatesque, puis
fodale, puis religieuse, puis nationale, puis populaire, devait
naturellement s'y transformer et s'y adapter aux poques et aux
instincts des nations.

L'Italie du moyen ge, dmembre par les invasions successives des
peuples septentrionaux, et cependant respecte par eux comme sige de
la religion nouvelle, devait se trononner en petites rpubliques
presque municipales. Ces rpubliques, encore froces de moeurs quoique
avilies par leur petitesse, devaient lutter entre elles d'hrosme,
d'industrie, de commerce et d'arts. Le gouvernement dmocratique,
entrecoup de frquentes tyrannies, sortait logiquement d'une pareille
situation.

L'Allemagne, vaste entrept des dbordements de peuples de l'Orient ou
du Nord dlays dans les peuples incohrents de la Germanie, devait se
constituer en empire fdral pour la guerre, en individualits
nationales indpendantes pour la paix: rpublique de monarchies o
l'unit tait impossible dans la forme, parce que l'unit manquait
dans l'esprit.

L'Espagne, sorte d'Afrique europenne et d'avant-garde du catholicisme
contre l'islamisme, devait tre absolue comme son caractre oriental,
inexorable comme sa thocratie militante. Charles-Quint, Philippe II,
le duc d'Albe, l'Inquisition, l'ostracisme des races arabes de son
territoire, la condamnaient  un gouvernement despotique et sacerdotal
exprim par une cour dans un couvent, l'Escurial.

Ce n'est qu'aprs le rgne du sacerdoce que son gouvernement
despotique devait se dtendre, et que la monarchie reprsentative
devait y introduire le got et les institutions de la libert.

L'Angleterre, emprisonne dans une le sans proportion avec la
grandeur de son intelligence, de son caractre et de son activit,
devait, pour favoriser son expansion extrieure et pour conserver sa
fiert au-dedans, se faonner un gouvernement nouveau dans le monde.
Rpublicain dans ses chambres, dictatorial sur ses vaisseaux et dans
ses colonies, monarchique dans sa cour, ce gouvernement seul
correspondait  ses trois ncessits de situation: la libert, la
puissance, la stabilit; il sortait de sa nature.


XXXVI.

La France seule, par la diversit de son sol, de ses races, de ses
caractres, de ses aptitudes, devait se plier, selon les heures de sa
vie nationale,  toutes les formes de gouvernement.

La mobilit et l'universalit, c'est  la fois son dfaut et sa vertu.
Libre, sauvage et indompte dans ses forts de la Gaule, sacerdotale
sous ses druides, chevaleresque sous ses Francs, fodale sous ses
chefs militaires, municipale sous ses communes, monarchique sous ses
rois, reprsentative sous ses tats gnraux, conqurante sous ses
princes ambitieux, artistique sous ses Valois, fanatique sous ses
ligueurs, anarchique dans ses dissensions religieuses, unitaire sous
ses Richelieu et sous ses Louis XIV, agricole sous ses Sully,
industrielle sous ses Colbert, lettre sous ses Corneille et ses
Racine, thocratique sous ses Bossuet, philosophe et incrdule sous
ses Voltaire, rformatrice et rvolutionnaire sous ses Fnelon et ses
J.-J. Rousseau, constitutionnelle sous ses Mirabeau, dmagogique sous
ses Danton, rpublicaine et sanguinaire sous sa Convention,
conqurante et despotique sous son Napolon, insatiable de libert
sous sa dynastie lgitime, agite et indomptable sous sa dynastie
lective de 1830, sublime, mais pouvante d'elle-mme, sous sa
seconde rpublique, rejete par terreur de l'utopie sous l'pe d'un
second empire; prte  tout ce qui peut la grandir, la sauver,
l'illustrer ou la perdre; ni rpublicaine, ni constitutionnelle, ni
monarchique, ni thocratique, mais changeante, rvolutionnaire et
contre-rvolutionnaire selon les temps; nation de volte-face pour
faire face, sous toutes les formes,  tous les vnements, pour rester
grande!

Voil la France.

Si Platon avait eu  lui donner un gouvernement, il aurait d lui
donner le gouvernement des circonstances, la constitution de
l'-propos, un costume aussi vari et aussi souple que l'air lastique
qui l'environne, un manteau de pourpre sans forme et sans couture
comme celui dont se vtaient les Arabes, ces Franais d'Asie, se
pliant  toutes les saisons et  toutes les attitudes pour le jour et
pour la nuit, pour la paix et pour la guerre, pour l'autorit ou pour
la libert, devant elle-mme et devant l'ennemi.

Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle
de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unit en
elle que l'unit de patriotisme. Elle a vcu, elle vit et elle vivra,
parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renat sans cesse.


XXXVII.

Qu'est-ce qu'un pareil peuple aurait fait du gouvernement chimrique
et pdantesque de Platon?

Le bon sens est son seul lgislateur possible. Ne vous tonnez pas de
ses voltes, apparentes plus que relles: elle a le gouvernement de ses
instincts. Elle saura bien changer son gouvernement comme un vtement
 sa taille, retirer  soi le pouvoir quand il lui paratra la
conduire hors de sa voie; redevenir rpublique quand il lui faudra la
force unanime et irrsistible du peuple pour oprer ces grands
changements devant lesquels la monarchie, conservatrice de sa nature,
faiblit ou recule; reprendre la monarchie quand elle redoutera le
radicalisme, qui compromet tout en exagrant tout; le gouvernement
reprsentatif quand il faudra dlibrer et transiger; la dictature
quand il faudra pacifier; le gouvernement militaire quand il faudra
combattre.

Sa puissance indestructible, aux yeux d'un vrai philosophe, est
prcisment de savoir se changer. Tout est temporaire en elle, except
sa dure.


XXXVIII.

La nature des diffrents gouvernements connus, depuis l'origine de
l'histoire jusqu' nos jours, est donc un dmenti perptuel aux
thories politiques de Platon.

Si le vrai philosophe taille ses institutions sociales sur le patron
de la nature humaine, il taille aussi ses institutions politiques sur
le patron de l'exprience et de l'histoire.

C'tait la politique d'Aristote, tout exprimentale et tout
historique; c'tait la politique de Socrate. Platon ne le fait
videmment intervenir dans ses dialogues sur la _Rpublique_ et sur
les _Lois_, que pour donner de l'autorit  ses rves.


XXXIX.

Xnophon, disciple aussi, mais disciple plus sincre et plus littral
que Platon, parle de Socrate comme d'un philosophe aux yeux duquel les
institutions sociales et politiques n'avaient qu'une importance
trs-secondaire, et qui s'occupait infiniment plus d'amliorer les
hommes que de les constituer.

La question pour le vrai Socrate, c'taient les dieux, ce n'taient
pas les lois.

Xnophon insinue mme formellement que Socrate fut bien moins condamn
 mort pour ses audaces contre la religion de l'tat, que pour n'avoir
pas voulu partager assez les rancunes des factions populaires qui lui
reprochaient son indiffrence politique.

En lisant attentivement Xnophon, nous avons acquis la presque
certitude que dans les Dialogues, les choses sublimes et simples sont
de Socrate, et les choses sophistiques et alambiques sont de Platon.

Les _Dialogues_ seront ternellement et justement lus et exalts pour
ce qui est de Socrate, ternellement et justement rprouvs comme
sophistiques pour ce qui est de Platon.

C'est la traduction fausse d'une belle me de l'humanit par un bel
esprit d'Athnes.


XL.

En rsum, je vous en ai dit assez pour vous donner de la philosophie
grecque,  son apoge, une ide que nous complterons en tudiant
bientt ensemble la philosophie d'Aristote.

Aristote est le disciple sens du disciple souvent si peu sens de
Socrate.

Il fut l'instituteur et le conseiller politique du plus grand des
Grecs en gnie, en politique et en hrosme: Alexandre.

La philosophie de Socrate, quoique fausse par Platon, aura cet
ternel mrite d'avoir t la premire grande profession de foi
spiritualiste du genre humain, non-seulement en Asie, mais en Europe.
C'est par Platon que l'humanit de ce temps a su qu'elle avait une me
trois sicles avant la rvlation du christianisme. La philosophie
selon la raison prcda ainsi la philosophie selon la foi.


XLI.

Le _Phdon_ est le plus beau drame humain avant le drame du Calvaire.
Socrate en fut la victime; mais Platon, ce saint Paul du spiritualisme
grec, mla  la sublime doctrine de son matre tant de sophismes, tant
de purilits, tant de chimres et tant de dpravations d'ides, de
lois, de moeurs, que cette pure philosophie socratique en fut vicie
presque dans sa source, et qu'en se sanctifiant avec Socrate, on
craint toujours de se corrompre avec Platon.

                                                            LAMARTINE.




LXXXIIIe ENTRETIEN.

CONSIDRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GNIE.

LES MISRABLES, PAR VICTOR HUGO.

PREMIRE PARTIE.


I.

Je veux dfendre la socit, chose sacre et ncessaire quoique
imparfaite, contre un ami, chose dlicate, qui laisse emporter son
gnie aux fautes de Platon dans le style de Platon, et qui, en
accusant la socit, rsum de l'homme, fait de l'homme imaginaire
l'antagoniste et la victime de la socit.

L'HOMME CONTRE LA SOCIT, voil le vrai titre de cet ouvrage, ouvrage
d'autant plus funeste qu'en faisant de l'homme individu un tre
parfait, il fait de la socit humaine, compose pour l'homme et par
l'homme, le rsum de toutes les iniquits humaines; livre qui ne peut
inspirer qu'une passion, la passion de trouver en faute la socit, de
la renouveler et de la renverser, pour la refondre sur le type des
rves d'un crivain de gnie.


II.

C'est ainsi que le disciple de Socrate, aprs la mort de Socrate,
l'homme pratique, son inspirateur; c'est ainsi que Platon crivit sa
_Rpublique_ idale, _pandmonium_ de toutes les chimres, capable de
donner le vertige  toute la dmagogie d'Athnes, si Pricls n'tait
pas n pour rendre le bon sens aux philosophes, et la discipline
volontaire au peuple qui vit de bon sens.

C'est ainsi que J.-J. Rousseau crivit, mal veill, le _Contrat
social_, capable de donner le fanatisme de l'absurde  toute la
bourgeoisie lettre de la France, jusqu' ce que la rage de
l'impossible, le _delirium tremens_ de la nation, s'empart du peuple
et lui ft commettre des crimes, des meurtres et des suicides, qui
remontent, comme l'effet  la cause,  de mauvais raisonnements.

C'est ainsi qu'ont procd tous les crivains dits _socialistes_ de
nos jours, avec de bonnes intentions et des ttes faibles, depuis
Saint-Simon qui veut rhabiliter la chair et la boue, jusqu' Fourier
qui veut passionner l'instinct brutal et moraliser l'immoralit, pour
que tout soit vertu et volupt sur la terre; jusqu' cet homme sans
nom qui veut anantir le fait accompli, les droits antcdents et le
travail de cinq ou six mille ans dans le monde qui nous prcde et
nous engendre, et qui dclare que la proprit c'est le vol, et qu'il
faut recommencer sans elle; jusqu'au grand pontife des _Mormons_, qui
recre le _harem_ religieux pour le plaisir de quelques prtres de la
population, et trane des troupeaux de femelles  la suite du mle
dans les steppes des tats-Unis d'Amrique, ce pays vacant et pratique
de toutes les absurdits impraticables et bientt punies, je l'espre.

C'est ainsi enfin qu'un homme, de bien plus de talent vrai que tous
ces faux monnayeurs de ce qu'ils appellent l'_ide_, et de bien plus
de style que tous ces frappeurs de mensonges  l'effigie de la vrit;
c'est ainsi que Victor Hugo, jet sur son le solitaire, et  qui les
latitudes de l'espace, la libert de l'tendue, la complaisance du
vide, les ondulations de l'Ocan, les orages, les bruits, les cumes,
les senteurs pres des vagues ont port  la tte, agrandi les
horizons, creus les aperus, donn souvent le sublime, quelquefois le
vertige, attendri l'me jusqu' la sensibilit maladive du mal
universel, et fait du coeur d'un pote le grand muscle sympathique
universel de l'humanit souffrante; c'est ainsi, disons-nous en
fermant ce livre, que notre ami a pleur ses larmes de colre sur son
Patmos de l'Ocan, et que ce saint Jean du peuple a cru crire pour
le peuple en crivant en ralit contre lui! Car le peuple, c'est le
sol mme sur lequel toute socit est construite; c'est l'lment dont
toute socit est faite, et, quand la socit s'croule, c'est lui
qu'elle crase le premier et le dernier!


III.

Relisons  tte repose ce merveilleux livre, merveilleux d'utopie
comme de saines inspirations; laissons en pture aux chenilleurs de
mots et de formes les improprits de termes, les exagrations de
phrases, les mauvais jeux d'esprit, les impurets de langue, les
fautes lourdes et mme les salets de got, flatterie indigne du gnie
lev d'un grand pote, cynisme de la dmagogie, cette plbe du
langage, qui l'abaisse pour qu'il soit  son niveau, et qui le souille
pour l'approprier  ses vices. Il ne s'agit pas de tout cela, qu'un
trait d'encre sme sur la page et qu'un coup d'ongle efface, comme dit
le latin: il y a dans le livre plus de pages qu'il n'en faut pour
pouvoir en dchirer quelques-unes.

Relisons-le pour en contempler la puissance souvent colossale, pour en
admirer la verve plus bouillante encore que dans la jeunesse, dans
cette nature qui a dj bouillonn soixante ans, tant il y a d'eau
dans ce vase et de combustible dans ce foyer.

Relisons-le pour y sympathiser avec une sensibilit pathtique qui
n'existait pas au mme degr dans les annes tendres de l'crivain, et
qui semble en vieillissant participer davantage  cette mlancolie de
l'espce humaine,  cette tristesse des choses mortelles,  ce _mentem
mortalia tangunt_,  ce sublime _lacrim rerum_ de Virgile, qui, lui
aussi, avait vu des rvolutions, des proscriptions, des dceptions
humaines.

Relisons-le pour nous complaire et nous attendrir sur ces amours de
deux tres innocents, dans un jardin redevenu inculte, fort vierge
pour ce couple virginal de la _rue Plumet_, site que Bernardin de
Saint-Pierre est all chercher  l'le de France pour Virginie,
Chateaubriand en Amrique pour Atala, et que Hugo a su dcouvrir tout
fait et peindre en grisaille sans couleurs dans un vil faubourg de
Paris, den dpays dont il est le Milton, le Thocrite, le Bernardin
de Saint-Pierre et le Chateaubriand, avec plus de vrit, de larmes,
de passions, de couleur et de lumire dore que ces grands modles.

Relisons-le surtout pour y rechercher ses sophismes involontaires sur
l'ordre et le dsordre social, pour lui faire comprendre comment ce
qu'il imagine comme le remde serait l'empirisme de notre pauvre
condition humaine; comment la vie,  quelque classe que l'on
appartienne, n'est pas et ne peut pas tre un sourire ternel de l'me
entre la faim, le travail et la mort; preuve, oui, jouissance, non;
et comment ceux qui, comme nous, sont condamns  vie  cet
emprisonnement cellulaire sur ce globe pour en expier un plus mauvais
ou pour en mriter un meilleur, seraient rvolts jusqu' la frnsie
si l'on parvenait  leur faire croire que, pour les uns, ce globe est
un den, pour les autres, un enfer, et que tout mal vient du
distributeur du mal et du bien!

Une fois ce mensonge persuad par les sophistes aux peuples, qu'y
aurait-il  conclure? le dsespoir, et aprs le dsespoir, la fureur,
et aprs la fureur, l'attaque et la dfense  main arme; et aprs la
dfense et l'attaque  main arme, l'anantissement de toute
institution, et aprs l'anantissement de tout ce qui fut et de tout
ce qui est, quoi? le nant universel, l'anarchie du chaos!

C'est l qu'il faut clairer, si on ne veut pas la maudire, la pense
videmment tout autre de l'crivain. C'est l ce qui me saisit
l'esprit en fermant son livre.

Je me dis  moi-mme: J'crirai!

Mais, avant d'crire, je rflchis: et voici ce que je rflchis.


IV.

J'ai toujours aim Victor Hugo, et je crois qu'il m'a toujours aim
lui-mme, malgr quelques srieuses divergences de doctrines, de
caractre, d'opinions fugitives, comme tout ce qui est humain dans
l'homme; mais, par le ct divin de notre nature, nous nous sommes
aims quand mme et nous nous aimerons jusqu' la fin sincrement,
sans jalousie, malgr l'absurde rivalit que les hommes  esprit court
de notre temps se sont plu  supposer entre nous.

Jalousie ridicule, puisque je ne fus jamais qu'un amateur dsoeuvr du
beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou
la musique, et que Hugo fut un souverain artiste, qui fora
quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa gure une de ses
penses ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel
chef-d'oeuvre: l'un ne demandant rien qu'au jour qui passe, comme un
improvisateur sans lendemain; l'autre, prtendant fortement  gagner
et  payer par le travail le salaire que la postrit doit au gnie
laborieux, un renom qui ne prit pas.

Et, d'ailleurs, l'ignoble jalousie de mtier n'tait pas dans notre
nature.

L'envie n'est autre chose que le sentiment de quelque qualit qu'un
autre possde et qui manque en nous. Ce vide fait souffrir, et de
souffrir  har il n'y a pas loin. De quoi aurais-je souffert, puisque
je me sentais plein de tout ce que je dsirais contenir, en n'levant
jamais mes prtentions plus haut que ma stature? De quoi Hugo
pouvait-il souffrir, puisqu'il se sentait vaste comme la nature? Il
disait un jour (on m'a rapport son mot):

J'ai un avantage sur Lamartine: c'est que je le comprends tout
entier, et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent.

C'tait juste et c'tait vrai.


V.

Je n'ai jamais compris les drames de son thtre, et je m'en accuse.
Je les ai applaudis quelquefois aux premires reprsentations; mais
j'avoue que j'applaudissais de confiance, et, quand j'entendais le
public les applaudir avec enthousiasme, je pensais que le public, seul
juge en cette matire, avait raison, et que j'tais apparemment sourd
de cette oreille. Je le pense encore et je n'en parle jamais, mme 
lui. Je ne nie pas mon incomptence pour un jugement; je ne prends
pas ma taille pour mesure du gnie dramatique; je ne dis pas: Ce qui
est plus haut que moi n'existe pas.


VI.

Quoi qu'il en soit, c'est l'ge qui fait les ides, c'est la jeunesse
qui fait les amitis. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aim
dans l'ge o le coeur se forme et grandit encore dans la poitrine;
dans l'ge o les racines de notre vie, pleines encore de sve et de
souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres  ce qui
pousse, vgte ou se rencontre seulement dans le mme sol, et o, si
ces racines viennent  se tordre,  se replier et  se nouer autour
d'un caillou ou d'un bloc de granit, elles l'enserrent dans leurs
noeuds, l'emportent en grandissant et le font pour ainsi dire vgter
et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la
pierre n'taient qu'une seule vie!

Je me souviens comme d'hier du jour ou le beau duc de Rohan, alors
mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma
caserne du quai d'Orsay:

Venez avec moi voir un phnomne qui promet un grand homme  la
France. Chateaubriand l'a dj surnomm enfant sublime. Vous serez
fier aussi un jour d'avoir vu le chne dans le gland.


VII.

Nous partmes. J'entrai sur les pas du duc de Rohan dans une maison
obscure de la rue du Pot-de-Fer, au fond d'une cour, au
rez-de-chausse; un bourdonnement d'enfants qui rptent leurs leons
sortait des fentres basses, comme un bourdonnement de ruches qui font
le miel au printemps. Un rayon oblique de soleil pntrait dans la
ruche; une mre, grave, triste, affaire, y faisait rciter des
_devoirs_  des enfants de diffrents ges: c'taient ses fils.

Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isole, au fond de laquelle
un adolescent studieux, d'une belle tte lourde et srieuse, crivait
ou lisait, loin du gai tumulte de la maison: c'tait Victor Hugo,
celui dont la plume aujourd'hui fait le charme ou l'effroi du monde.

Il avait dj crit cette lgie qui seyait si bien  un enfant-roi
sur la mort d'un roi-enfant, Louis XVII, cette victime innocente de la
brutale dmagogie d'un savetier, bourreau volontaire. L'enfant-roi,
sortant du spulcre o on l'a jet  la fosse commune, secoue son
linceul et, rappelant ses souvenirs confus, s'crie en revoyant la
terre:

  O donc ai-je rgn? demandait la jeune me.

De telles inspirations taient videmment les pressentiments d'un
grand pote. Tout ce qui avait une me sous un coeur quelconque en
tait mu.


VIII.

On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande
rudement aux vivants d'autres destines qui sont des devoirs aussi,
mais il ne faut pas rpudier notre destine initiale.

Les vnements ont des vicissitudes, le coeur n'en a pas. Nous avons
t contrists en lisant dans les _Misrables_ un chapitre intitul:
_Ce qu'on faisait en 1817._ La Restauration fut notre mre; est-ce 
nous de lui arracher son manteau aprs sa mort et de montrer sa nudit
 ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de
ses fous rires?

Non, la biensance, mme quand elle est triste, n'est pas seulement
une convenance, elle est une vertu! C'est la fidlit des
catastrophes; n'y manquons pas, le ridicule est le pre des rgicides.

Ce n'est pas  l'enfant sublime de Chateaubriand de donner le signal
du rire aux hommes qui rient du malheur et de l'infirmit du
vieillard.

Effacez ce chapitre: la verve moqueuse ne donne de l'esprit qu'aux
mchants; le gnie est bon, car il est divin.

Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor
Hugo: nous avons presque commenc ensemble cette longue traverse de
la vie, o le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer  la mme
date, sur la mme nef, dans les mmes circonstances et sur la mme
mer, ces passagers plus ou moins mmorables qu'on appelle des
contemporains.

Nous avons navigu quarante ans ensemble  travers calme et temptes,
orages et bonaces, vents contraires, variables, alizs, pour atteindre
ce mme bord de ce mme autre monde que nous sommes prs d'atteindre
tous les deux.

Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, chou sur un
bel cueil, au milieu du libre Ocan; l'autre, sur la vase d'une
ingrate patrie, la quille  sec, les voiles en lambeaux, les mts
briss, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'esprances et
de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes
forts; l'autre, dcourag, trouvant les hommes toujours les mmes dans
tous les sicles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'ternelle
vicissitude de leur nature, qui nat, qui se remue, qui se rpte et
qui meurt, pour se rpter encore jusqu' satit!

Lisez et comprenez l'histoire.


IX.

Je n'ai pas renonc  l'esprance pour le genre humain; mais, comme un
avare plusieurs fois vol, je l'ai place, comme mon trsor, dans un
autre monde o les hommes ne seront plus des hommes, mais des tres de
lumire et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans
passions, sans faiblesses, sans infirmits, sans misres, sans mort,
c'est--dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas: le monde des
utopistes, le paradis des belles imaginations, la socit d'Hugo et de
ses pareils!

Quand on a navigu ainsi ensemble un certain nombre d'annes, on
arrive  s'aimer par similitude de destines, par sympathie de
spectacles et de misres, par conformit de lieux, de temps, de
cohabitation morale dans un mme navire, voguant vers un rivage
inconnu.

tre contemporains, c'est presque tre amis, si l'on est bons; la
terre est un foyer de famille, la vie en commun est une parent. On
peut diffrer d'ides, de gots, de convictions mme, pendant qu'on
flotte, mais on ne peut s'empcher de sentir une secrte tendresse
pour ce qui flotte avec vous.

Voil mes sentiments pour Hugo; je crois que les siens sont identiques
pour moi. Nous sommes divers, je ne dis pas gaux, mais nous nous
aimons.


X.

Voici un souvenir qui me revient, et qui dit bien ce que nous sommes
l'un  l'gard de l'autre.

Le lendemain de la rpudiation du drapeau rouge, le dimanche qui
suivit la rvolution du 24 fvrier 1848, le peuple bouillonnait encore
sur la place de Grve, ce _mont Aventin_ des insenss, o se
proclamait la loi agraire de Paris.

Nous avions rsolu, aprs la victoire symbolique du drapeau tricolore,
de fixer la Rvolution, qui reculait dj dans le possible, en la
passant en revue tout entire au milieu de la place de la Bastille, et
de la rallier avec tous les citoyens et toute la garde nationale,
cette raison et cette force irrsistibles,  la vraie France, en la
montrant vaste, enthousiaste, unanime, aux dmagogues et aux
songe-creux de l'utopie.

Pendant que les derniers lambeaux de drapeaux rouges se dtachaient
des boutonnires et descendaient un  un des balcons et des fentres
des maisons en face de l'Htel de Ville, d'paisses colonnes,
dbouchant du quai, fendaient les flots de la multitude, se
dirigeaient vers les portes comme un second dbordement, et montaient
 l'assaut des escaliers et des salles, apportant pour _ultimatum_
l'organisation du travail, ce rve-cauchemar d'un autre dormeur
veill.

Ouvrez-leur les portes toutes larges, et laissez-les entrer, eux et
leurs songes, criai-je du haut du balcon.

Ils inondrent le palais.

Leur physionomie tait honnte, mais tendue comme par une rsolution
sourde et dcide  ne rien modifier, par inintelligence de ses
programmes.

J'allai au-devant d'eux dans une vaste enceinte, et, me plaant devant
une grande table qui rompait la colonne et qui m'empchait d'en tre
submerg, j'attendis que la plnitude du lieu rendt la foule
immobile, et, m'adressant aux premiers rangs, composs des chefs, au
milieu desquels rayonnaient quelques belles figures d'artisans plus
claires que les autres des rayons du bon sens qui transperce
l'ignorance et la force brutale des masses:

--Que demandez-vous de nous? leur dis-je.

--Nous voulons, me rpondirent-ils, l'organisation du travail ou
rien! Et la salle entire retentit des vocifrations approbatives de
la rsolution des chefs.

--Pouvez-vous me dire ce que c'est que l'organisation du travail?
leur rpliquai-je.

Ils se regardrent et se turent.

--Mais, c'est le travail organis de manire que la concurrence soit
dtruite et n'avilisse pas nos produits et nos salaires.

--Bien, dis-je; mais, si la concurrence est dtruite, que devient le
droit le plus prcieux du travailleur, la libert du travail?

Ils s'embarrassrent davantage, et firent un chaos de rponses
confuses et contradictoires tellement absurdes et rvoltantes que des
foules d'objections et de murmures s'levrent de leurs propres rangs
contre les solutions bizarres de ces mtaphysiciens sur parole. Ce ne
fut plus une discussion, ce fut un _pandmonium_ d'absurdits.

Je demandai le silence.

--coutez-moi bien, leur dis-je alors en prenant rsolument la
parole; et bien m'en prit d'avoir profondment tudi trente ans
l'conomie politique pour leur classifier  eux-mmes leurs tendances,
et leur dmontrer, dans une longue et cordiale improvisation, que ce
qu'ils demandaient, c'tait tout simplement la tyrannie la plus
meurtrire des classes laborieuses, le monopole le plus insolent qui
ait jamais abtardi l'espce humaine en masse, pour crer, par ce
monopole, le privilge des classes renverses, de l'aristocratie de la
main-d'oeuvre contre la dmocratie des producteurs et des
consommateurs;

--coutez-moi bien, leur dis-je, je vais vous faire ma profession de
foi d'ignorance. Je ne me crois ni plus ni moins d'intelligence que la
gnralit des hommes de mon sicle, et,  mon tour, je vous dclare
que j'ai appliqu, pendant la moiti de ma vie, toute l'intelligence
telle quelle dont Dieu m'a plus ou moins dou  comprendre ce que vos
aptres et vos faux prophtes vous promettent dans ce que vous appelez
l'organisation du travail, et que, malgr toute mon application et
tous mes efforts, il m'a t impossible d'y rien comprendre. Ce serait
donc  moi  vous demander de me dchiffrer cette nigme, et de me
rvler ce que vous croyez comprendre. Je vous donne encore une fois
la parole. Voyons, essayez; j'coute, puiss-je ratifier ce que vous
aurez clairci!

Ils se turent, en commenant  donner quelques signes d'tonnement et
de doute sur leurs figures.

--Eh bien, leur dis-je, je vais vous dfinir  mon tour le seul
socialisme vrai qui vous travaille et qui vous pousse  votre insu
ici, pour exiger ce que vous ne savez pas dfinir, et dont vous croyez
que nous avons le secret et la formule.

Selon moi, le voici.


XI.

Alors, usant largement de l'attention passionne qu'ils accordaient 
ma personne et  mes paroles, je leur dmontrai, avec une nergique
sincrit, que personne n'avait le secret de l'organisation du
travail, ni d'une organisation de fond en comble, d'une organisation
parfaite de la socit, dite socialisme, o il n'y aurait plus ni
ingalit, ni injustice, ni luxe, ni misre; qu'une telle socit ne
serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s'y
reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement mme y
cesserait  l'instant, car personne n'aurait le dsir de respirer
seulement un peu plus d'air que son voisin; que ce ne serait plus la
vie, mais la mort; que l'galit des biens tait un rve tellement
absurde dans notre condition humaine que, lors mme qu'on viendrait 
partager  parts gales le matin, il faudrait recommencer le partage
le soir, car les conditions auraient chang dans la journe par la
vertu ou le vice, la maladie ou la sant, le nombre des vieillards ou
des enfants survenus dans la famille, le talent ou l'ignorance, la
diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communaut, 
moins qu'on n'adoptt l'galit des salaires pour tous les salaris,
laborieux ou paresseux, mritant ou ne mritant pas leur pain; que le
repos et la dbauche vivraient aux dpens du travail et de la vertu,
formule rvoltante, quoique vanglique, de M. Louis Blanc, dont la
seule nonciation faisait rire leur bon sens;  moins cependant,
ajoutai-je encore, que le travail libre ne devnt travail forc pour
toute la socit, que des rpartiteurs du salaire, le fouet ou le
glaive  la main, ne fussent chargs de faire travailler tout le
monde, et que la socit des blancs ne fut rduite  une horde
d'esclaves, chasss chaque matin de leurs cases communes au travail
uniforme, par des conducteurs de ngres blancs!

Quel perfectionnement social! m'criai-je au milieu du rire de
l'auditoire, et combien la socit de tels socialistes ferait envier
aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins patre en
libert et en paix l'herbe qu'elle ne mesure qu' sa faim! Non, ce
n'est pas l'organisation force du travail que vous pouvez demander.

--Non! non! non! s'crirent-ils.

--Eh bien! il n'y en a pas d'autre; je vous dfie tous d'en trouver
une autre: donc il n'y a pas d'organisation du travail, de
distribution des richesses force, autre que la distribution par la
libert, par la concurrence, par l'conomie des travailleurs, et par
les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc.

Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez? Vous voulez que le
capital, qui appartient  tous, et qui n'est que le rservoir du
ncessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le
travail, car, s'il n'est pas libre, il se cachera, il ne se montrera
plus, il ne consommera plus, et par l mme il fera mourir de faim le
travailleur, en cessant de se rpandre en salaires, et de s'accumuler
en conomies nouvelles, qui forment  leur tour des capitaux, et qui,
en se dpensant, reforment des salaires, de manire que tout le monde
jouisse et travaille  la fois pour jouir  son tour.

--Oui! oui! c'est cela! murmura de toutes parts le bon sens de la
foule, qui commenait  revenir  l'vidence.

Mais vous ne voulez pas, continuai-je, et vous avez raison de ne
pas vouloir qu'il y ait des misres incurables et immrites, comme la
socit mal inspire en est pleine. Vous ne voulez pas que le pre et
la mre malades, chargs de trop d'enfants en bas ge, et retenus par
la maladie dans leur grenier, voient prir sans soins, sans lait, sans
pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonns au
hasard. Vous ne voulez pas, etc.

Je leur numrai ici les misres innombrables et immrites auxquelles
la famille du proltaire est sujette par le chmage, le veuvage, la
caducit, l'abandon, le dnment des orphelins, et tous les cas o la
providence tutlaire d'une socit bien inspire doit s'tendre par
l'oeil et par la main d'un gouvernement srieusement populaire, o
elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misres
immrites par des secours actifs et par la charit sociale.

Ils parurent satisfaits et reconnaissants de cette numration, de ces
bonnes volonts des gouvernants en faveur des misrables, et crirent
de toutes parts: --Oui! oui! c'est ce que nous voulons!

--Eh bien! ajoutai-je en concluant, vous reconnaissez donc qu'il n'y
a qu'un seul socialisme pratique: c'est la fraternit volontaire et
active de tous envers chacun, c'est une religion de la misre, c'est
le coeur obligatoire du pays rdig en lois d'assistance. Eh bien,
c'est ce que l'intelligence de la nation vous donnera quand toutes les
classes, tous les capitaux, tous les salaires, tous les droits, tous
les devoirs, reprsents dans la lgislation par le suffrage
proportionn de tous, auront choisi le suffrage universel  plusieurs
degrs pour l'harmonie sociale; mais c'est ce qu'aucun homme sens et
consciencieux ne consentira jamais  vous donner dans ce que vous
appelez l'organisation du travail ou socialisme radical, qu'on vous a
amens  vocifrer ici sans en comprendre l'excrable non-sens!

Tous applaudirent, et tous se dclarrent clairs et satisfaits,
vacurent les escaliers et remplirent la place de Grve de cris de:
_Vive Lamartine!_ Ce ne fut pas l un triomphe de trois jours contre
la dmagogie du drapeau rouge, ce fut le triomphe du sens commun
contre une ide fausse.


XII.

Nous nous mmes en marche  travers une foule innombrable vers la
place de la Bastille; deux millions d'hommes de Paris et des villes et
villages nous y attendaient, les uns sous les armes, les autres
dsarms. Nous venions sceller avec eux, fixer et borner la rvolution
encore dbordante, et leur rendre compte de leur propre vertu. Le sage
et courageux Dupont (de l'Eure), notre prsident, qui m'avait donn
en secret, par crit, sa survivance pendant les temptes du premier et
du second jour, parla en notre nom  tous. On applaudit ses cheveux
blanchis dans la vertu civique.

Le dfil commena; il devait durer plus d'un jour.


XIII.

D'autres devoirs, galement urgents, m'appelaient  l'htel des
Affaires-trangres, envahi, depuis le 24 fvrier, par des hommes
inconnus et arms, qu'il fallait refouler et convertir en gardes
volontaires, pour prserver les archives diplomatiques de l'tat.

Je m'enveloppai de mon manteau, et je me glissai inaperu et inconnu
entre deux files de grenadiers avec lesquels je marchai un moment.
Puis, obliquant  gauche d'un mouvement insensible, je me lanai dans
la mer d'hommes de toutes conditions qui couvrait la place de la
Bastille,  l'embouchure de la rue Saint-Antoine. Je parvins  peu
prs au milieu sans avoir le malheur d'tre reconnu, et j'allais
entrer dans les rues  droite pour m'vader par les rues vides
parallles aux boulevards, lorsqu'un froissement de la foule ft
glisser mon manteau de mes paules; je me baissais pour le ramasser
dans la boue, quand je fus reconnu par un artiste alors trs-clbre,
Cellarius, le musicien de la danse, suivi de quelques-uns de ses
lves et de ses amis.

C'est Lamartine! s'cria-t-il  demi-voix.

Mais il fut entendu par les spectateurs les plus rapprochs, qui, ne
respectant pas mon incognito ncessaire, crirent  l'instant: _Vive
Lamartine!_ et, se pressant en tumulte autour de moi et du groupe
form  l'instant par Cellarius et ses amis pour me protger contre
l'enthousiasme populaire, firent retourner peu  peu de la place
encombre la foule du ct oppos  la grande revue, et la
prcipitrent sur mes pas avec une pression et des clameurs d'amour
que m'avaient values en ce moment ma rsistance toute frache aux
sommations armes et ritres que m'avait adresses la dmagogie 
l'Htel-de-Ville.

Je sentis que j'tais touff de tendresse et de dlire si je ne
parvenais pas  me glisser dans quelque rue troite, dont
l'embouchure, resserre par les maisons et presque invisible, rompt
la masse de mes poursuivants et me permt de leur chapper en
diminuant forcment leur nombre.

--Y a-t-il prs d'ici une telle rue? demandai-je  voix basse 
Cellarius.

--Oui, me dit-il, nous y touchons.

--Eh bien! htons-nous, lui dis-je, de nous y jeter, et que
quelques-uns de vos amis en disputent un moment l'entre  la foule:
pendant ce temps-l, nous gagnerons plus facilement l'issue la plus
voisine de la place Royale, et, une fois arrivs l, protgs par la
galerie troite et longue, j'atteindrai le numro 6, au fond de la
vote qu'habite Hugo, et j'irai lui demander asile contre cet assaut
de l'enthousiasme. La porte, il m'en souvient, est ferre, paisse et
forte comme la porte d'une citadelle: nous la refermerons sur moi, et
le peuple, rest dehors, respectera la maison du grand pote.


XIV.

La manoeuvre que j'avais indique  Cellarius russit, et nous nous
trouvmes un moment isols dans la petite rue de secours conduisant 
la place Royale; mais bientt les fentres et les portes s'ouvrirent
au bruit du tumulte qui s'levait  mon nom devant et derrire moi, et
la foule, quoique rtrcie par l'obstacle, dboucha avec nous sur la
place, aux mmes cris d'amour et de dlire rpts de proche en proche
par ceux qui avaient dbouch des petites rues latrales.

Je craignais que cette motion, toute de reconnaissance et de bonne
intention au dbut, ne gagnt de rue en rue la ville, n'accumult une
arme entire sur nos pas et ne rallumt dans la multitude l'apparence
des sditions que nous nous flicitions d'avoir apaises.

Les arcades troites de gauche, sous lesquelles nous nous tions
engouffrs, avaient encore diminu et trononn la foule; nous y
marchions en groupe,  pas prcipits, pour atteindre avant elle le
numro 6. Dj les premiers arrivs, qui me prcdaient, y frappaient
 grands coups pour que la porte s'ouvrt  ma fuite; mais le
concierge, entendant ce tumulte et ces clameurs sans en connatre la
cause, et craignant un assaut de la maison de son matre, refusait
d'ouvrir:

--Ouvrez avec confiance, lui criai-je  demi-voix, ne craignez rien,
c'est un ami d'Hugo, c'est moi, c'est Lamartine!

Il entr'ouvrit enfin, juste assez pour me laisser entrer avec deux ou
trois personnes, puis referma, aid de nos paules contre la pression
croissante de la foule  laquelle nous venions d'chapper. Mais le
nombre, les cris, les coups contre le bois et le fer des battants
descells des gonds, faisaient craindre un assaut qui branlerait les
murailles.

--N'y a-t-il point, dis-je au concierge, un moyen de sortir d'ici par
quelque cour de service ouvrant sur une ruelle de derrire, et qui me
permettrait d'atteindre inaperu un quartier solitaire et vide? Quand
je serai sorti, vous ouvrirez sans danger au peuple, et le peuple, ne
me voyant plus, se retirera paisiblement sans aucune violence de
curiosit.

--Venez, me dit le concierge.

Et il me conduisit dans une petite cour d'curie. Un tas de pierres,
me servant d'chelle, me permit d'enjamber un mur de clture, d'o je
tombai dans une ruelle aussi silencieuse et aussi dserte qu'un
clotre de chartreux pendant que les religieux sont au service.

Je la suivis quelque temps comme un oisif qui se promne, et je priai
un obligeant inconnu, qui avait franchi avec moi la muraille, d'aller
me chercher un cabriolet  la place la plus voisine o il pourrait en
rencontrer un.


XV.

Pendant qu'il accomplissait ma commission, j'entrai dans une boutique
de fruitier obscure et presque souterraine; il n'y avait l que deux
vieilles femmes parfaitement tranquilles, accoudes sur leur
escabeau, autour d'une petite table, et qui mangeaient leur morceau de
pain et de fromage, en s'entretenant de la rvolution que tout le
quartier tait all acclamer sur la place de la Bastille.

--Voulez-vous me permettre, leur dis-je, de me reposer un moment ici
pendant qu'on me cherche une voiture, et de me rafrachir, en payant,
avec un peu de pain, de gruyre et un demi-doigt de vin?

--Volontiers, me rpondirent-elles sans soupon.

Et, pendant que je retrempais mes forces  leur table, tout en les
coutant causer comme Pricls coutait la marchande d'herbes
d'Athnes, le cabriolet longtemps cherch se fit enfin entendre.

Je payai mon cot, je remerciai les deux bonnes femmes, et je montai 
ct du cocher.

--Conduisez-moi, lui dis-je, de manire  viter la rencontre des
foules ou des colonnes de garde nationale qui sillonnent les grandes
rues de Paris en ce moment. Je suis press; vous me dposerez  la
hauteur de la rue des Capucines; il faut que je me rende au ministre
des affaires trangres.

--Oui, mon bourgeois, me dit-il; et il enfila des rues parallles
aux boulevards et  la rivire, dont j'ignorais mme le nom.

Il tenait  la main une baguette de bois, casse  l'extrmit, et
dont il caressait, sans corde ni mche, la croupe de son cheval
harass.

--Vous voyez bien ce fouet? me dit-il tout en causant, eh bien! je
l'ai cass, le 23 au soir, en conduisant dans la brume M. Guizot qui
s'vadait du ministre des affaires trangres, o je vous mne
maintenant; je ne vous demande pas de me le dire, mais, qui sait? vous
tes peut-tre Lamartine, aujourd'hui? Ainsi va le monde: les plus
beaux jours ont toujours un lendemain, et les choses roulent comme ma
roue, tantt dans l'ornire, tantt sur le trottoir. Eh! allez donc,
ajouta-t-il en parlant  son cheval, et en faisant le geste de faire
claquer son fouet, qui ne claquait plus.

Voil comment, pouss par la foule enthousiaste  la porte et dans
l'escalier d'un pair de France destitu l'avant-veille par un dcret
de ma propre main, j'allais en aveugle chercher sous ses auspices un
refuge contre l'enthousiasme populaire, et j'y chappais  l'ombre de
son nom et de son mur!

N'tait-ce pas un aruspice? un symbole? un augure? et ne pouvait-on
pas y voir le gnie gar d'une rvolution qui allait  son insu en
chercher une autre?

_Sibi lampada tradunt!_ Moquez-vous des potes, hommes de prose, mais
craignez-les: ils ont le mot des destines, et, sans le savoir, ils le
prononcent!


XVI.

Hugo, certes, tait bien loin de songer alors  reprendre en
sous-oeuvre une rvolution sociale, pendant que nous tions occups,
au risque de notre popularit, de notre fortune et de notre vie,  en
restreindre et  en rgulariser une autre.

Il publia, quelques semaines aprs, une profession de foi
conservatrice, o le courage parlait la langue de la raison au
peuple. Ses fils travaillaient dans mon cabinet, aux Affaires
trangres; j'tais fier du nom, et, en lisant dans les journaux ce
programme de la rpublique de proprit, d'ordre et de vraie libert
sign Hugo, je me flicitais qu'un si puissant esprit s'engaget dans
l'arme o je servais moi-mme la cause des amliorations populaires
possibles, contre les dmagogues de la rue, ces rveurs de sang et de
guerre, et contre les utopistes, ces dmagogues de l'ide. Une telle
loquence tait une grande force que Dieu nous prtait pour imposer 
la multitude.

On sait, ou on ne sait pas comment tout cela, si bon et si consolant
sous l'Assemble constituante, c'est--dire sous la France
reprsente, s'est brouill sous l'Assemble lgislative,
reprsentation des partis qui ne sont plus la France, mais le fantme
de la France de 1793.

Puis le coup d'tat, trop appel par la panique de la France, est
venu, puis la confusion des langues, puis les exils, puis les
amnisties, puis des pamphlets que nous dplorons, puis des posies
vengeresses, dont nous n'admirons que la verve, diatribes du gnie
qui stigmatisent des noms propres, que la colre peut crire d'une
main, mais que l'autre main doit raturer: car, en politique, on peut
combattre, jamais insulter!

Puis les MISRABLES, dont nous allons vous parler, critique excessive,
radicale et quelquefois injuste d'une socit qui porte l'homme  har
ce qui le sauve, l'ordre social, et  dlirer pour ce qui le perd: le
rve antisocial de l'_idal indfini_!


XVII.

Mais tout cela, bien que cela m'et quelquefois contrist et attrist,
n'avait pas effleur nos coeurs, ni altr notre amiti; les
intentions taient sauves, le prodigieux talent grandissait au lieu de
dcrotre, et des vers o l'amiti s'immortalise, vers gnreux que je
retrouve aujourd'hui avec orgueil dans mon coeur, s'levaient entre
Hugo et moi comme une muraille de diamant contre toute division
possible de nos coeurs, quels que fussent les dissentiments sociaux ou
politiques.

Comment pourrais-je oublier jamais cette ode de 1825,  Lamartine, qui
leva mon nom plus haut cent fois que la ralit, sur le souffle d'un
tourbillon d'amiti, vent d'quinoxe du printemps, qui prend une
feuille et qui la porte aussi haut qu'un astre?

Ces vers, les voici: qu'on me permette d'ouvrir quelquefois mon crin,
comme un roi fugitif et dcouronn, et d'y contempler le plus beau
joyau de ma couronne quand Hugo m'avait fait roi, maintenant que le
sort m'a fait mendiant, mendiant non pour moi, mais pour mes frres!

Ces vers, lisez, encore une fois, les voici; j'oublie, en les
transcrivant, celui pour qui ils furent crits, mais jamais celui qui
les crivit:


ODE  M. A. DE LAMARTINE

PAR M. VICTOR HUGO.

I.

  Pourtant je m'tais dit: Abritons mon navire;
  Ne livrons plus ma voile au vent qui la dchire;
  Cachons ce luth. Mes chants peut-tre auraient vcu!..
  Soyons comme un soldat qui revient sans murmure
  Suspendre  son chevet un vain reste d'armure,
      Et s'endort, vainqueur ou vaincu!

  Je ne demandais plus  la muse que j'aime
  Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprme!
  Le pote avec joie au tombeau doit s'offrir;
  S'il ne souriait pas au moment o l'on pleure,
      Chacun lui dirait: Voici l'heure!
  Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir?

  C'est que la mort n'est pas ce qu'une foule en pense!
  C'est l'instant o notre me obtient sa rcompense,
  O le fils exil rentre au sein paternel.
  Quand nous penchons prs d'elle une oreille inquite,
  La voix du trpass, que nous croyons muette,
      A commenc l'hymne ternel.


II.

  Plus tt que je n'ai d, je reviens dans la lice;
  Mais tu le veux, ami! ta muse est ma complice;
  Ton bras m'a rveill; c'est toi qui m'as dit: Va!
  Dans la mle encor jetons ensemble un gage.
      De plus en plus elle s'engage.
  Marchons, et confessons le nom de Jhova!

  J'unis donc  tes chants quelques chants tmraires.
  Prends ton luth immortel: nous combattrons en frres,
  Pour les mmes autels et les mmes foyers.
  Monts au mme char, comme un couple homrique,
  Nous tiendrons, pour lutter dans l'arne lyrique,
      Toi la lance, moi les coursiers.

  Puis, pour faire une part  la faiblesse humaine,
  Je ne sais quelle pente au combat me ramne.
  J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu,
  De jeter sur l'impie un dernier anathme,
      De te dire,  toi, que je t'aime,
  Et de chanter encore un hymne  la vertu!


III.

  Ah! nous ne sommes plus au temps o le pote
  Parlait au ciel en prtre,  la terre en prophte!
  Que Mose, Isae, apparaisse en nos champs,
  Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre,
  Dans leurs yeux pleins d'clairs mconnatront la foudre
      Qui tonne en clats dans leurs chants.

  Vainement ils iront s'criant dans les villes:
  Plus de rbellions! plus de guerres civiles!
  Aux autels du Veau d'or pourquoi danser toujours?
  Dagon va s'crouler; Baal va disparatre.
      Le Seigneur a dit  son prtre:
  --Pour faire pnitence, ils n'ont que peu de jours!

  Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souill de cendre:
  Bientt sur la nue un juge doit descendre.
  Vous dormez! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir.
  Tyr appartient aux flots, Gomorrhe  l'incendie:
  Secouez le sommeil de votre me engourdie,
      Et rveillez-vous pour mourir!

  Ah! malheur au puissant qui s'enivre en des ftes,
  Riant de l'opprim qui pleure, et des prophtes!
  Ainsi que Balthazar ignorant ses malheurs,
  Il ne voit pas, aux murs de la salle bruyante,
      Les mots qu'une main flamboyante
  Trace en lettres de feu parmi les noeuds de fleurs!

  Il sera rejet comme ce noir gnie
  Effrayant par sa gloire et par son agonie,
  Qui tomba jeune encor, dont ce sicle est rempli.
  Pourtant Napolon du monde tait le fate,
  Ses pieds peronns des rois pliaient la tte,
      Et leur tte gardait le pli.

  Malheur donc!--Malheur mme au mendiant qui frappe,
  Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape!
   l'esclave en ses fers! au matre en son chteau!
   qui, voyant marcher l'innocent aux supplices
      Entre deux meurtriers complices,
  N'tend point sous ses pas son plus riche manteau!

  Malheur  qui dira: Ma mre est adultre!
   qui voile un coeur vil sous un langage austre!
   qui change en blasphme un serment effac!
  Au flatteur mdisant, reptile  deux visages!
   qui s'annoncera sage entre tous les sages!
      Oui, malheur  cet insens!

  Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit natre;
  Et pourtant vos regards le peuvent reconnatre
  Dans vos biens, dans vos maux,  toute heure, en tout lieu!
  Un Dieu compte vos jours, un Dieu rgne en vos ftes;
      Lorsqu'un chef vous mne aux conqutes,
  Le bras qui vous entrane est pouss par un Dieu!

   sa voix, en vos temps de folie et de crime,
  Les rvolutions ont ouvert leur abme.
  Les justes ont vers tout leur sang prcieux;
  Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive,
  Ont vu, comme Jacob, dans un trange rve,
      Des anges remonter aux cieux.

  Frmissez donc! Bientt, annonant sa venue,
  Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue.
  Jour d'ternels tourments! jour d'ternel bonheur!
  Resplendissant d'clairs, de rayons, d'auroles,
      Dieu vous montrera vos idoles,
  Et vous demandera: Qui donc est le Seigneur?

  La trompette, sept fois sonnant dans les nues,
  Poussera jusqu' lui, ples, extnues,
  Les races  grands flots se heurtant dans la nuit;
  Jsus appellera sa mre virginale;
  Et la porte cleste, et la porte infernale,
      S'ouvriront ensemble avec bruit!

  Dieu vous dnombrera d'une voix solennelle.
  Les rois se courberont sous le vent de son aile;
  Chacun lui portera son espoir, ses remords.
  Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
       travers le marbre des tombes,
  Son souffle remuera la poussire des morts!

   sicle, arrache-toi de tes pensers frivoles!
  L'air va bientt manquer dans l'espace o tu voles.
  Mortels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanit!
   quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
  Voulez voir en riant entrer toutes les heures!...
      L'ternit! l'ternit!


IV.

    Nos sages rpondront: Que nous veulent ces hommes?
    Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
    Ces potes sont-ils ns au sacr vallon?
    O donc est leur Olympe? o donc est leur Parnasse?
        Quel est leur Dieu qui nous menace?
    A-t-il le char de Mars? a-t-il l'arc d'Apollon?

    S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare,
    N'ont-ils pas Hiron, la fille de Tyndare,
    Castor, Pollux, l'lide et les jeux des vieux temps,
    L'arne o l'encens roule en longs flots de fume,
    La roue aux rayons d'or de clous d'airain seme,
        Et les quadriges clatants?

    Pourquoi nous effrayer de clarts symboliques?
    Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques:
    Qu'on y fasse lutter Mnalque et Palmon.
    Pour dire l'avenir  notre me dbile,
        On a l'cumante sibylle,
    Que bat  coups presss l'aile d'un noir dmon.

    Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre?
    Pourquoi nous dvoiler dans sa nudit sombre
    L'affreux spulcre, ouvert devant nos pas tremblants?
    Anacron, charg du poids des ans moroses,
    Pour songer  la mort se comparait aux roses
        Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

    Virgile n'a jamais laiss fuir de sa lyre
    Des vers qu' Lycoris son Gallus ne pt lire.
    Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est n;
    Jamais il n'a vers de larmes immortelles:
        La poussire des cascatelles
    Seule a mouill son luth de myrtes couronn!


V.

  Voil de quels ddains leurs mes satisfaites
  Accueilleraient, ami, Dieu mme et ses prophtes!
  Et puis tu les verrais, vainement irrit,
  Continuer, joyeux, quelque festin foltre,
  Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idoltre,
      Se tourner de l'autre ct.

  Mais qu'importe? Accomplis ta mission sacre.
  Chante, juge, bnis; ta bouche est inspire!
  Le Seigneur en passant t'a touch de sa main;
  Et, pareil au rocher qu'avait frapp Mose
      Pour la foule au dsert assise,
  La posie en flots s'chappe de ton sein.

  Moi, fuss-je vaincu, j'aimerai ta victoire.
  Tu le sais, pour mon coeur, ami de toute gloire,
  Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront.
  Pote, j'eus toujours un chant pour les potes;
  Et jamais le laurier qui pare d'autres ttes
      Ne jeta d'ombre sur mon front!

  Souris mme  l'envie amre et discordante;
  Elle outrageait Homre, elle attaquait le Dante:
  Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier.
  Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse:
      Le temps amne la justice:
  Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier!


VI.

  Telle est la majest de tes concerts suprmes,
  Que tu sembles savoir comment les anges mmes
  Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts:
  On dirait que Dieu mme, inspirant ton audace,
  Parfois dans le dsert t'apparat face  face,
      Et qu'il te parle avec la voix!


XVIII.

On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment rpudier
jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir
quand Hugo m'envoya ses _Misrables_. Je me sentis, en les lisant,
tout  la fois bloui et alarm. Je sentis que la socit, qui est mon
idole, recevait l un coup trs-rude, pas mortel, car elle est de
Dieu, et rien de divin ne peut prir de main d'homme; mais une de ces
contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il
faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en teindre le feu, et
en assainir la malignit.

Je me sentis press d'crire ce que je pensais de cette critique
loquente, passionne, radicale, proltaire, de la socit. Mais
l'ide d'crire sur l'oeuvre d'un homme proscrit par lui-mme sans
doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait 
peine un ennemi, cette ide, sans convenance et sans mmoire, ne me
vint mme pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des
mes infimes, dignes d'tre tentes par ce qui est abject comme elles.

J'crivis  Hugo pour lui dire que je l'avais lu, que j'tais tour 
tour ravi du talent, bless du systme; que la critique radicale de la
socit, chose sacre parce qu'elle est ncessaire, chose imparfaite
parce qu'elle est humaine, m'tait antipathique; que, si j'crivais
sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amiti, le
suprme talent, le gnie, cette pope du talent; mais qu'en
confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de
ne pas combattre  armes cordiales le systme; et qu'en combattant le
systme, je froisserais peut-tre involontairement l'homme et
l'oeuvre; que par consquent j'attendrais sa rponse avant d'crire
une ligne de l'admiration et de la rprobation qui bouillonnaient en
moi; et que, s'il craignait que la condamnation des ides du livre ne
blesst le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'crirais
rien, car, mme pour dfendre la socit, il ne faut jamais, comme un
vil side, enfoncer mme une pingle au coeur d'un ami, et qu'il me
rpondt donc, s'il le jugeait  propos; que, s'il ne me rpondait
pas, j'interprterais son silence, et je n'crirais rien.

Il me rpondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant,
comme un homme fort, pleine licence d'crire ma pense contre sa
pense.

Si le _radical_ c'est l'_idal_, oui, je suis radical, disait-il dans
les justifications loquentes de ses intentions d'crivain; oui, 
tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux;
le mieux, quoique dnonc par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien,
car cela reviendrait  dire: Le mieux est l'ami du mal....

Oui, une socit qui admet la misre... oui, une humanit qui admet
la guerre, me semblent une socit, une humanit infrieures, et c'est
vers la socit d'en haut, vers l'humanit d'en haut que je tends,
socit sans rois, humanit sans frontires...

Je veux universaliser la proprit, ce qui est le contraire de
l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est--dire arriver  ce but:
tout homme propritaire et aucun homme matre. Voil pour moi la
vritable conomie sociale, et, parce que le but est loign, est-ce
une raison pour n'y pas marcher?...

Oui, autant qu'il est permis  l'homme de vouloir, je veux dtruire
la fatalit humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misre,
j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'claire la nuit, je
hais la haine... Voil ce que je suis, et voil pourquoi j'ai crit
les MISRABLES.

Dans ma pense, les _Misrables_ ne sont autre chose qu'un livre
ayant la fraternit pour base, et le progrs pour cime.

Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations
littraires entre lettrs sont ridicules; mais le dbat politique et
social entre pairs, c'est--dire entre philosophes, est grave et
fcond.

Vous voulez videmment, en grande partie du moins, ce que je veux.
Seulement, peut-tre souhaitez-vous la pente encore plus adoucie;
quant  moi, les violences et les reprsailles svrement cartes,
j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court
chemin!

  Cher Lamartine,

Il y a longtemps, en 1820, mon premier bgayement de pote adolescent
fut un cri d'enthousiasme devant votre blouissant soleil se levant
sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l'aime; elle est
l avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous
pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; _nous
nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts_. Vous ne
voudrez gter ni ce pass ni cet avenir, j'en suis sr; faites donc de
mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de
la lumire!

  Votre vieil ami,

                                                        Victor HUGO.

Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-mme et dans
mon amiti, tant reue, j'crivis, sans crainte de blesser l'homme en
combattant le systme, ce qui suit, mais sans crainte aussi de
dmontrer ce que je crois la vrit sociale suprme  tous les hommes
et mme  tous les gnies. Je pris la forme qui me parut la plus
naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai
_misrable_ de ma connaissance et moi. Je dis un vrai _misrable_,
parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses
personnages ne sont pas les _misrables_, mais les _coupables_ et les
_paresseux_, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y
travaille, dans cette socit de voleurs, de dbauchs, de fainants,
de filles de joie et de vagabonds; c'est le pome des vices trop punis
peut-tre, et des chtiments les mieux mrits.

C'est l ce qui a frapp au premier coup d'oeil tous les lecteurs.

Jean Valjean est un voleur bien intentionn d'abord, puis un
_rcidiviste_ bien conditionn, et bien prs d'tre un assassin, quand
il rpond  l'hospitalit confiante de l'vque, son hte, son sauveur
et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation
de l'gorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pice
de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour
l'assommer.

Les Thnardier sont des vampires humains suant le sang des morts et
des blesss sur le champ de bataille, volant un enfant  la pauvre
mre Fantine, volant leurs propres htes, volant ou cherchant  voler
les trsors qu'ils n'ont pas enterrs, cherchant  voler Marius par le
chantage de la dnonciation, et s'en allant avec le prix de leurs
crimes voler en Amrique, parce que le terrain du vol leur manque en
Europe.

Les tudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps
et l'argent des tudiants, et les conomies de leurs mres.

Les mmes tudiants, ivrognes prcoces ou libertins blass, devenus
meutiers par dsoeuvrement, puis rpublicains par fantaisie, volent
la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par
des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer
eux-mmes avec autant d'hrosme que d'indiffrence. Vertueux
meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on
demandait  l'innocent Marius lui-mme: Pourquoi tes-vous l? il
serait bien embarrass de rpondre, Par ennui, rpondrait-il
peut-tre, mais  coup sr pas par opinion.

Dans tout cela, je vois bien l'cume ou la lie d'une socit qui
fermente, mais de vrais misrables sans cause, je n'en vois point,
except les pauvres filles et les petits enfants de Thnardier
couchs, par la charit d'un jeune bandit des rues, dans la vote de
l'lphant de la Bastille.


XIX.

Ce livre d'accusation contre la socit s'intitulerait plus justement
l'_pope de la canaille_; or la socit n'est pas faite pour la
canaille, mais contre elle. Prendre les ordres de Valjean contre le
vol, de Thnardier contre le maraudage, des tudiants contre la
dbauche, des gamins hroques de Paris et des jeunes meutiers de la
barricade sur l'organisation savante du travail et de la socit
parfaite, contre le luxe des riches et contre la misre du chmage du
peuple, est une homopathie par le vice, l'ignorance et le sang, qui
nous laisse quelque doute sur la gurison du corps social. Or, de
bonne foi, nous ne voyons gure d'autre conclusion  tirer de ce beau
livre des songes o tout est coupable, except le coupable lui-mme,
et o la socit est responsable de tout le mal qu'on fait ou qu'on
subit contre ses prescriptions ou contre ses institutions.

Voici l'histoire de mon misrable  moi. Il existe encore, et on la
lira bientt.


XX.

Un jeune paysan est lev, dans un hameau isol des hautes montagnes,
par un pre vertueux et par une tante pieuse, avec une cousine du mme
ge, fille de sa tante. Les deux enfants grandissent en s'aimant, sans
savoir ce que c'est que l'amour. La fille garde le troupeau, aide du
chien de la maison. Elle est d'une beaut virginale qui excite
l'admiration de la contre. Le garde des forts la voit et il en est
pris; il la demande en mariage. On la lui refuse; il fait susciter,
par un avou complaisant de la ville voisine, un mauvais procs de
dpossession aux pauvres gens, possesseurs de la chaumire, de
quelques champs limitrophes et de quelques chtaigniers dont ils
vivent. La maison presque seule leur reste; ils y souffrent les
extrmits de la misre.

Un jour, la jeune fille laisse par inadvertance ses chvres et ses
chevreaux s'chapper pour aller marauder un brin d'herbe dans la
partie du domaine qu'ils avaient l'habitude de patre. La bergre s'en
aperoit trop tard, lance le chien aprs les chevreaux pour les
ramener dans ses limites; les gardes, aux ordres de leur chef, se
dcouvrent, tirent sur le troupeau, tuent les chevreaux, cassent une
jambe au petit chien, atteignent de grains de plomb gars les
vtements et le cou de la jeune fille. Elle se sauve et se rfugie
tout en sang dans la maison.

Le jeune homme, qui travaillait tout prs de l, croit qu'on
assassine sa cousine; il saisit une carabine au rtelier de la
chemine, court au bruit, voit les meurtriers, fait feu et tue
involontairement le chef des gardes entour de sa bande. On s'empare
de lui, on le trane  la ville comme meurtrier d'un fonctionnaire
public dans l'exercice de ses fonctions. On le juge, on le condamne 
mort; il marche au supplice des assassins, etc., etc.

Qu'on se peigne ces quatre misres: l'amante dont on va faire mourir
le sauveur dans l'ignominie; la tante qui va perdre sa fille unique;
le pre qui va voir tuer son fils et son gagne-pain par la mort du
coupable involontaire; le fils, enfin, couch sur la paille de son
cachot, qui pense  sa cousine expirant de douleur,  sa tante,  son
pre expirant de misre, de faim et de honte dans leur masure
rprouve des honntes gens,  sa propre mort,  lui, et  sa propre
mmoire entache d'un meurtre innocent.

Un hasard l'arrache au bourreau; sa peine est commue en un bagne
ternel.

Voil le misrable!

Voil l'injustice de la socit; voil une de ces mille et mille
pripties inhrentes  la vie humaine, o les membres vertueux,
laborieux, pieux de la famille, sont en mme temps les plus vertueux
et les plus torturs de la socit innocente. Aussi l tout le monde
est malheureux, et personne n'est coupable; la socit elle-mme n'est
qu'aveugle, et le juge, en rendant un arrt consciencieux, ne fait
qu'un acte de justice et de protection envers elle. Voil une pope
digne du gnie de Victor Hugo. Valjean n'est qu'une erreur du pote.

Premirement, le pote calomnie involontairement la justice humaine de
nos jours, en supposant qu'un jury, qu'on n'accuse pas,  coup sr,
d'excs de svrit, condamne aux galres pour un morceau de pain,
emprunt plutt que vol, pour deux enfants qui n'ont plus de lait
dans la mamelle de leur mre!

Secondement, ce mme Valjean devient parfaitement digne des galres
par le vol, dpourvu de toutes circonstances attnuantes, de
l'argenterie de l'vque, et parfaitement caractris d'une vraie
perversit aggravante, par l'hsitation entre assassiner ou pargner
son sauveur, et parfaitement surcharg d'une criminalit odieuse par
le vol de la pice de quarante sous,  main arme, du pauvre enfant
sans force et sans armes!

Le souvenir de toutes ces frocits de caractre poursuit le lecteur 
travers le livre; malgr tous les actes de vertu gratuits et toutes
les philanthropies transcendantes de ce galrien philanthrope, on ne
voit pas comment tant de raison est survenue dans cet ignorant, tant
de dlicatesse dans cette brute, tant de notions raffines de
perfection dans ce forat qui commence par le larcin, qui marche vers
le vol, qui se laisse tenter par l'assassinat, et qui finit par
accuser tout le monde!

Cela nuit terriblement et radicalement  l'intrt pour cet honnte
raisonneur, mais auquel, si ce n'tait pas le prodigieux talent de son
biographe, personne de sens ne serait tent de s'intresser, que
comme on s'intresse  un monstre d'inconsquence!--C'est un
chef-d'oeuvre, oui; mais c'est un chef-d'oeuvre d'impossibilit!

                                                            LAMARTINE.




LXXXIVe ENTRETIEN.

CONSIDRATIONS SUR UN CHEF--D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GNIE.

LES MISRABLES, PAR VICTOR HUGO.

DEUXIME PARTIE.


I.

Pour bien lucider mon sujet, et pour faire constater le livre par ses
pairs, comme on dit quelquefois, je rsolus d'opposer forat  forat;
je prtai mon exemplaire  un forat condamn  mort, et, quand il
l'eut bien lu, bien rumin, bien absorb dans le solitaire
confinement o il est encore, j'allai le trouver un jour de loisir, et
je lui demandai de m'analyser en libert ce qu'il avait prouv en
lisant les _Misrables_. Mais, comme ces hommes simples sont aussi les
plus impressionnables et les plus sductibles de tous les hommes, et
en mme temps les plus incapables d'analyser en masse un ouvrage de
dix volumes, accumuls d'une main de gant pour mler le vrai et le
faux, le raisonnement et le sentiment dans un mouvement d'art
inextricable, je lui proposai d'en causer  loisir, et de me permettre
de l'interroger en notant ses rponses. Il se sentit soulag de la
confusion de ses ides et de l'incertitude de ses jugements par ce
mode de dialogue; et, bien qu'il soit rest sensible, et qu'il soit
devenu homme d'esprit par la longueur de ses dtentions, et par ses
penses retournes en dedans  force de rveries, il fut heureux de
n'avoir pas  faire lui-mme le triage formidable de sensations et de
raisonnements dont il avait eu peur  ma premire proposition, et il
me dit: Parlez, Monsieur; je ne saurais pas parler, mais je saurai
peut-tre rpondre.

--Eh bien! parlons, lui dis-je, et un dialogue de huit matines
commena entre nous. Le voici,  peu de chose prs, littral:

MOI.

Eh bien! mon cher Baptistin, vous avez donc lu les _Misrables_?
Quelle impression ce livre vous a-t-il faite?

LE FORAT.

Ma foi! Monsieur, la tte m'en a tourn. J'ai t comme bloui; j'ai
cru sentir la vote du ciel s'crouler sur moi, le plancher manquer
sous mes pieds, le soleil et la nuit se confondre et entrer ple-mle,
comme sous un coup de marteau, dans ma tte; je n'ai pas eu le temps
de respirer, j'tais essouffl, ou plutt il m'a sembl que j'tais
pouss par une main puissante  travers des espaces incommensurables,
tantt rpugnants, tantt dlicieux, tantt par force, tantt par
plaisir; ici affreuse strilit, l fcondit prodigieuse, hurlements
affreux d'un ct, musique caressante de l'autre; allant o je ne
voulais pas aller, m'arrtant o je ne voulais pas m'arrter, mais
allant toujours, comme si la poigne du Juif errant m'et dracin de
terre pour me contraindre  le suivre jusqu'en enfer; en un mot,
Monsieur, ce livre m'a souvent rvolt, toujours entran, et je suis
arriv au bout en maudissant la route; mais, comme la roue prcipite
sur une pente d'abmes o il lui est impossible de s'arrter, j'tais
moulu quand j'ai t au fond.

MOI.

C'est l l'effet du talent de l'crivain, mon ami. On se livre  lui
malgr soi; il s'empare de vous; on ne croit que la moiti de ce qu'il
dit, l'autre moiti vous fait peur ou horreur; on voudrait raisonner
contre lui, on n'en a pas le temps, on va, on va, on va; c'est ce
qu'on appelle la verve, la couleur, le feu du gnie, le dlire de la
langue, la folie du mouvement. On se dit: Allons toujours, je
rflchirai aprs. Les peuples  grande imagination sont tous
habitus  cet effet du grand style sur leur esprit.

C'est ainsi que les Grecs furent enivrs jadis par les rveries d'un
sublime rveur appel Platon, qui, dans un livre appel sa
_Rpublique_, leur crivit des absurdits contre nature qu'un enfant
rfuterait, mais qui font les dlices du monde depuis plus de deux
mille ans.

C'est ainsi qu'en Angleterre Thomas Morus crivit un autre livre
appel _Utopie_, o l'homme tait reconstruit, non pas sur la nature
humaine, mais sur la fantasmagorie d'un tre idal.

C'est ainsi que Fnelon crivit dans _Tlmaque_ son utopie de la
lgislation de Salente, pour s'tre trop gris de platonisme et aussi
de christianisme radical.

C'est ainsi que J.-J. Rousseau, presque de nos jours, crivit de verve
trois livres d'un style entranant qui vous empche de rflchir: un
livre chimrique sur l'ducation, appel _mile_; un livre immoral et
raisonneur sur l'amour, appel _Hlose_; enfin un livre de fanatique,
sur la lgislation des empires, appel le _Contrat social_, livre o
toutes les lois sont faites  l'inverse de l'homme, un livre qui
exalte la libert et finit par la plus atroce des tyrannies.

C'est ainsi qu'un autre homme du mme talent, de la mme honntet
dlicate que ces quatre ou cinq prophtes des peuples, a vu les
misres de son sicle et de tous les sicles, a t touch du gnreux
dsir de les pallier, a pris la plume et a crit les _Misrables_,
livre plus puissant et aussi inconsquent que les livres de ses
devanciers sur la route des songes; livre populaire, qui fera beaucoup
de mal au peuple, en le dgotant d'tre peuple, c'est--dire homme et
non pas Dieu!

Mais enfin, poursuivis-je, que pensez-vous de son hros, Jean Valjean,
le forat philanthrope?

LE FORAT.

 prsent que je suis de sang-froid, Monsieur, me rpondit Baptistin,
le forat de l'amour, que sa cousine attendait  la gele de sa maison
de dtention pour le rcompenser de tant de malheur souffert pour
elle, et qui achevait entre l'esprance et l'amour ses dernires
semaines de captivit;  prsent que je suis de sang-froid, il me
semble que le hros de M. Victor Hugo est bien mal choisi ou bien mal
imagin pour en faire l'objet d'un intrt si tendre, et le modle de
si patientes vertus  l'oeil de ses lecteurs.

MOI.

Et pourquoi le pensez-vous?

LE FORAT.

Parce que ce Valjean est au fond un trs-vilain homme, un homme si
pervers, si incorrigible, que moi, qui ai frquent les bagnes, j'en
ai vu bien peu d'aussi foncirement sclrats, d'aussi dnaturs, soit
par leur dpravation naturelle, soit par le dfaut de bonne ducation
dans leur famille, soit par la passion inne et organique du vol et du
meurtre, passion qu'on dit hrditaire dans certaines races d'hommes,
comme chez le renard, le loup ou le tigre.

C'est peut-tre un prjug, Monsieur, je n'ose pas le dcider, mais il
n'en est pas moins vrai que, mme parmi nous, les plus pauvres, les
plus ignorantes des familles du peuple, soit  la ville, soit  la
campagne, un instinct, absurde peut-tre, mais invincible, nous
inspire partout et toujours une rpugnance naturelle pour certaines
familles entaches de crimes fameux dans quelques-uns de leurs
membres, et capables, nous le supposons du moins, de retrouver cette
capacit du crime de gnration en gnration; nous nous en loignons
tant que nous pouvons, nous disons que cette race est mal fame, nous
ne leur donnons pas nos filles, nous ne permettons pas  nos garons
de chercher des femmes parmi eux.

Encore une fois, c'est peut-tre un tort, mais c'est un tort tellement
irrflchi, tellement naturel, que personne n'y chappe, et que cela
ressemble terriblement  une rvlation du ciel. Faut-il tout vous
dire? je doute fort que M. Victor Hugo, qui a, dit-on, une charmante
pouse, des fils de talent, des filles de vertu dans sa famille,
voult accorder leur main aux fils ou aux filles de son hros Jean
Valjean, si Jean Valjean, malgr son trsor dont le premier centime
tait l'argenterie de son vque ou la pice de quarante sous du
pauvre enfant qui lui avait servi de guide, tait de condition gale 
la condition d'un honnte homme de gnie.

MOI.

Je crois que vous avez raison, mon cher Baptistin, et que l'instinct,
cette raison occulte, compose de mille raisons non raisonnes,
raisonne mille fois mieux que le prjug, contre lequel tout le gnie
de M. Hugo ne gagnera pas un pouce de terrain.

Amenez-lui un frre de Lacenaire, converti en un Jean Valjean
philanthrope, et vous verrez s'il lui donnera sa fille, et s'il jouera
ses' enfants et le renom si pur de sa famille  ce _croix ou pile_ du
rformateur!

LE FORAT.

Comment? si j'ai raison, Monsieur? Mais examinez donc, selon moi, la
profondeur d'atrocit, et d'atrocit mle d'ingratitude et
d'injustice, de ce brave homme auquel M. Hugo veut nous intresser!

Voil une espce de brute, comme nous dit l'crivain dans le
commencement de son histoire, qui a une bonne pense dans sa vie:
celle de trouver  tout risque un morceau de pain pour sa belle-soeur
et ses sept petits enfants.

Il fallait que la Brie et le village de Faverolles, o il travaillait
 quinze sous par jour pour nourrir neuf personnes, fussent bien
dpourvus de toute humanit, pour qu'en frappant dans cette extrmit
 la premire porte venue o il y avait du pain noir ou blanc dans la
huche, riche ou pauvre, mme mendiant, ne lui prtt pas un peu de son
superflu ou de son ncessaire pour sauver la vie d'un soir  ces
pauvres petits affams.

Jamais la charit en nature ne fut plus prodigue de ses secours que
dans les pauvres chaumires exposes tour  tour  ces dnments;
l'aumne est ne partout de la misre: aujourd'hui  toi, demain 
moi.

J'ai t paysan, Monsieur, et je n'ai jamais vu dans nos montagnes le
pain, le mas, la rave, le lait de la chvre ou de la vache manquer 
l'innocence des enfants ou  la pnurie des vieillards,  quelque
porte que Dieu vnt y frapper par la main de ces privilgis de sa
Providence.

Qu'est-ce donc qu'on dit aux pauvres quand on leur dit: _Frappez et on
vous ouvrira?_ N'y a-t-il pas une Providence derrire la porte?

MOI.

C'est vrai, mon ami! J'habite depuis soixante-dix ans les plus pauvres
montagnes de France. J'ai vu des annes o le bl tait rare et cher,
et o les chtaignes mmes manquaient; mais je dois dclarer en toute
vrit que je n'ai jamais vu une famille indigente souffrir de froid
et de faim pendant qu'il y avait une table pour la rchauffer chez
le voisin, des galettes sur la nappe crue de la table, du lait dans
l'cuelle des autres enfants!

Pour les villes et pour les palais des riches, je ne dis pas non: ils
sont trop haut pour sentir ces misres, ils n'y croient pas. Ils n'ont
pas les moyens de savoir si c'est le vagabondage qui veut les
exploiter, ils craignent d'tre tromps; ils font l'aumne autrement,
 grandes proportions, souvent par des mains indirectes. On peut
mourir de faim  la porte des palais, jamais  la porte des
chaumires.

Or le village de Faverolles n'tait qu'un groupe de pauvres gens;
Valjean n'avait qu' arrter dans le sentier un camarade, un voisin,
un homme aussi pauvre que lui, et lui dire: On risque de mourir de
faim cette nuit chez la veuve aux sept enfants, et le pain serait
venu avec les larmes: voil le peuple!

D'ailleurs, en admettant qu'un jury, sauvage apprciateur des
circonstances, de l'urgence, de la piti du misrable, l'et condamn
 cinq ans de travaux forcs pour cette bonne action d'un oncle devenu
un moment fou de misricorde pour sa famille, quand la loi de 1795 ne
le condamnait qu' un an de prison; quand on l'aurait ensuite condamn
 mort pour le vol d'une pice de quarante sous  un enfant qui
n'avait de tmoin que ses larmes; quand toutes ces pnalits
romanesques seraient aussi vraies qu'elles sont heureusement fausses,
y avait-il l quelque chose qui ft de nature  changer en bte froce
un pauvre homme injustement condamn, et  en faire un assassin
d'occasion du seul homme de Dieu qu'il et rencontr  son premier pas
sur sa route, l'vque de Digne?

LE FORAT.

Oh! certainement non, Monsieur. Voyez donc le brigand! Il se sauve du
bagne pour la cinq ou sixime fois, au risque de tuer et en tuant
peut-tre ces malheureux soldats, gendarmes, gardes-chiourmes,
trs-innocents  son gard, et chargs par la socit de lui rpondre
des hommes criminels ou dangereux qu'ils surveillent innocemment par
devoir.

Sa mauvaise mine et son air de loup parqu lui font fermer toutes les
portes: c'est naturel;  qui s'en prendrait-il?

C'est le droit et l'instinct de tout le monde de suspecter les hommes
suspects et de ne pas se lier avec les vagabonds de mauvaise renomme;
c'est triste, mais c'est fatal. C'est la force des choses, on ne peut
en accuser que la prudence humaine.

J'ai t bien autrement victime moi-mme d'une prvention et d'une
erreur des hommes, quand, ayant eu le malheur d'atteindre le chef des
gardes de notre fort en croyant dfendre ma cousine, mon oncle et ma
tante audacieusement attaqus  coups de fusil, j'ai t jug digne de
mort et miraculeusement sauv de la guillotine: eh bien! cela m'a
inspir une douleur mortelle, une honte immrite, une rsignation
religieuse, mais cela ne m'a donn aucune haine injuste et brutale
contre les hommes. J'ai dit: Ils sont hommes, ils se trompent, ils ne
voient pas la vrit; s'ils la voyaient, ils se garderaient bien de
m'excuter. Voil tout!

Mais voil un homme qui a commis une faute plutt qu'un crime,  bonne
intention, et qui devrait tre fier de son innocence foncire et des
cinq ans de peine infligs  sa bonne action; le voil qui, aprs
s'tre nourri dix-neuf ans de son venin, s'chappe de ses fers et
rentre dans le monde de la libert. Il est recueilli par ce bon saint
vque, qui ne lui fait pas l'aumne du soir seulement, mais l'aumne
de son honneur, l'aumne de sa dignit d'homme, qui l'appelle: mon
frre, qui le fait asseoir  sa table, pour le rhabiliter par cette
galit chrtienne de l'innocence constante avec l'innocence
reconquise du repentir justifi, qui lui montre la confiance absolue
du juste dans le repentant, qui le croit incapable mme d'une mauvaise
pense, qui lui prpare son lit dans son antichambre, qui y laisse
l'argenterie, son seul trsor, qui ne ferme pas mme le loquet, et qui
s'endort sans peur  ct du crime mal assoupi dans ce coeur inconnu!

Eh bien! ce vagabond n'est ni mu, ni rconcili avec lui-mme et avec
les hommes, par un tel miracle de bienfaisance et de vertu
surhumaines: il se rveille avant l'aube, avec la premire pense de
profiter de cette incrdulit au mal de son sauveur, pour lui voler le
trsor des pauvres, son argenterie. Ce n'est rien, bien que ce soit
aussi vil que contre nature; il te ses souliers pour n'tre pas
entendu, il s'arme d'un levier de fer bien aiguis qu'il tire de son
sac, pouvant servir au triple usage, dit l'auteur, de forcer la porte
de l'armoire o l'on a eu l'imprudence hroque de serrer sous ses
yeux l'argenterie, de percer le sein ou d'assommer le crne de
l'vque. Il vole rsolument son hte; il s'avance  pas de loup vers
son lit, bien rsolu de tuer le dormeur s'il ouvre les yeux au bruit;
il pie le rveil, il mdite la mort, il regarde.

Nul ne peut dire ce qui se passait en lui, pas mme lui, dit M. Hugo;
pour essayer de s'en rendre compte, il faut rver ce qu'il y a de plus
violent en prsence de ce qu'il y a de plus doux... Mais quelle tait
sa pense, il et t impossible de le deviner... La seule chose qui
se dgaget clairement de son attitude et de sa physionomie, c'tait
une trange _indcision_: il semblait prs de briser ce crne ou de
baiser cette main; sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la
main droite, ses cheveux hrisss sur sa tte farouche...

Heureusement l'vque dormait; le forat Valjean emporte rsolument
le panier d'argenterie, et se sauve en escaladant la fentre avec un
trsor de plus et un crime (mais un crime inutile) de moins.

Et voil le misrable avec lequel l'auteur veut qu'on sympathise
pendant dix longs volumes! Ah! c'est impossible!  force d'loquence,
il est vrai, l'auteur y parvient, quand il parvient  faire oublier
cette horrible rvlation d'une infernale nature; mais il ne peut y
parvenir dans ceux qui se souviennent en lisant de ces antcdents de
tigre; il veut vainement faire dtester la socit en la calomniant,
il ne russit vritablement en ceci qu' calomnier le crime!

Jean Valjean peut gagner tous les millions qu'il voudra dans ses
manufactures, il peut protger les filles, doter les enfants, etc.;
maire de sa bourgade, il peut se relever  la sublimit vertueuse du
repentir, se vouer lui-mme  l'infamie pour carter le soupon de la
tte d'un coupable: il ne sera jamais que le sclrat mille fois
relaps, debout dans la nuit, sa massue  la main sur la tte de son
bienfaiteur, _indcis_, comme dit l'crivain, prt  frapper s'il
s'veille, et finissant par ne pas frapper parce qu'un cadavre
l'accuserait plus que l'hte endormi!

Oh! non, Monsieur, je ne pardonnerai jamais cela  ce Valjean: cela
dpasse l'homme, cela dpasse le tigre, car le tigre qui ouvre ses
griffes sur l'homme ne sait pas que cet homme lui voulait du bien: il
l'trangle comme ennemi, mais non comme bienfaiteur! Je lis malgr
cela, parce que le tableau est admirablement peint, mais je lis avec
un remords: c'est de m'intresser quelquefois  pire qu'un tigre.

Certes, la socit avait eu tort de condamner Valjean aux galres: il
tait innocent du pain vol  Faverolles. Mais peut-on dire que la
socit fut mal inspire en enfermant  vie le _misrable_, dans le
sens criminel du mot, oui, le misrable qui, en rcompense d'un jour
de pardon, d'un dner d'ami, d'une nuit de confiance, passe une heure
ou une minute dans l'honorable indcision de cet assommeur?

MOI.

J'ai senti tout ce que vous sentez, mon cher Baptistin, et c'est l,
selon moi, le vice fondamental de cette trange, morbide, sublime
composition. Intresser au crime quand le crime n'est que passion,
c'est le chef-d'oeuvre du paradoxe; mais intresser au crime quand le
crime est atroce, comme l'assassinat du Christ par le Samaritain,
c'est le crime du talent. Passons.

Et que dites-vous de ce brave vque?

LE FORAT.

Ah! que c'est bien commencer son livre, Monsieur, que de le commencer
par ce qu'il y a de plus doux, de plus saint dans l'espce humaine: la
religion! Je vous avoue que cette promenade pas  pas dans l'me de
l'vque de Provence, quoique un peu longue, m'a fait beaucoup de bien
au commencement, et que je ne l'ai pas trouv aussi niais que l'on
dit, parce qu'il est vraiment bon pour nous autres pauvres gens. Il
m'a rappel ce vieux frre quteur du couvent de la montagne, auquel
je dois le miracle de charit qui m'a sauv et le bonheur de retrouver
mon pre, ma tante et ma cousine.

Qu'on dise des bons prtres ce qu'on voudra: ils sont de la famille
de ceux qui n'ont plus de famille; ne faut-il pas que les misrables
aient quelques parents sur la terre et un bout de patrimoine l-haut?

Quant  la fin du chapitre,  l'endroit o l'vque se laisse dbiter
un tas de choses inintelligibles par ce vieux terroriste qui va
mourir, et qui dclame encore sur son lit de mort des nigmes
au-dessus de ma porte en l'honneur de la guillotine, et qui font
apostasier d'admiration le saint vque, jusqu'au point de tomber 
genoux et de demander sa bndiction  cet entt d'impnitent:
franchement, vous devez comprendre cela, vous, Monsieur, c'est votre
affaire; mais, moi, je n'y ai rien compris du tout. Vous me ferez
plaisir de me l'expliquer.

MOI.

Cette peinture vanglique de l'me de l'vque, me chrtienne parce
qu'elle est populaire, et populaire parce qu'elle est chrtienne, mon
ami, est ce qu'on appelle un tableau de genre suspendu dans un
vestibule pour prdisposer, par une bonne impression, les yeux,
l'esprit, le coeur des lecteurs aux sentiments religieux et doux, qui
sont l'dification de ce triste monde. L'auteur a senti que les
religions bien entendues sont, comme tant  la fois divines dans leur
objet, humaines dans leurs ministres, pleines de controverses, d
incrdulits et de crdulits populaires dans leurs dogmes, mais qu'en
masse les religions sont des vases clestes transmis de gnrations en
gnrations aux peuples, et dans lesquels les philosophes de tous les
ges ont vers tour  tour, en les clarifiant, la plus pure morale,
les plus saintes rgles de vie, les plus admirables pratiques de
charit et de fraternit qui aient honor les sicles; en sorte que,
sans disputer sur leur nature rvle par la raison, lumire de Dieu,
ou par Dieu lui-mme, quand une religion se brise, toute la morale se
rpand, et le peuple risque de mourir de soif.

Il faut donc que les hommes bien intentionns, comme l'auteur de ce
livre, touchent avec une extrme prudence et un extrme respect  ces
vases divins qui contiennent l'me du peuple, mme quand ils aspirent
videmment, comme lui,  verser le plus de raison possible dans les
institutions religieuses et dans ces saintes croyances des nations.

Pour cela, il faut leur faire respecter, aimer et admirer ses
ministres, comme l'vque de Digne, en faisant de sa vie un tableau
d'abngation et de saintet pratique qui ravisse les pauvres, les
vieillards, les petits enfants, toute la partie souffrante de
l'humanit dont Dieu est le seul hritage. C'est ce que M. Hugo a
parfaitement compris, admirablement excut dans le portrait de son
vque M. Myriel, et, convenons-en, il l'a fait avec une gnreuse
intrpidit dans un moment o la littrature, disons le mot, une
littrature mdiocre, scolastique, sans feu, sans ailes, sans
imagination, se retourne niaisement vers l'athisme, cette btise sans
fond, et croit avoir invent quelque chose en inventant le nant!

Oui, toute la biographie quelquefois un peu purile, un peu niaise
mme, de l'vque Myriel, de sa soeur, de sa dame de compagnie, la
description de sa pauvret volontaire, de son dvouement  Dieu et aux
pauvres, ces privilgis de la misricorde, de son hpital, de ses
meubles, de son jardinet, de sa messe sur l'autel de bois, de ses
visites pastorales parmi les pasteurs des Hautes-Alpes, tout cela a un
charme, une vrit un peu exagre, un peu ostentatoire, un peu
dclame, mais en ralit trs-touchante et fidlement peinte par un
peintre de premier ordre.

On croit voir des portraits de famille dans certaines figures du
tableau, telles, par exemple, que la transparente soeur madame
Baptistine et la vieille madame Magloire, soeur volontaire aussi
plutt que servante de la maison piscopale; on croit deviner que le
pote, comme le peintre Rubens, mettant partout sa femme ou sa soeur
dans ses tableaux, s'est souvenu de son heureuse enfance de la rue du
Colombier, et a retrac le profil de sa mre ou la face rjouie de
quelque bonne tante auxiliaire de sa mre, dans les figures de ces
deux saintes femmes de l'vangile, domestiques du saint vque de
Digne.

Jusque-l, je suis comme vous, je ne sais qu'admirer. La posie ne
droge pas du tout en dessinant la saintet et en coloriant la pit
sous trois formes, le frre, la soeur et la servante: trio de candeur
et de vertu qui psalmodie, chacun dans sa langue, le mme hymne  Dieu
dans le peuple!


II.

Ce n'est pas que cette rencontre d'un vque migr avec ce froce
conventionnel, presque rgicide, ne soit peinte aussi avec l'nergie
du pinceau de l'crivain.

...Le conventionnel mourant, le buste droit, la voix vibrante, tait,
dit-il, un de ces grands octognaires qui font l'lment du
physiologiste; la rvolution a eu beaucoup de ces hommes proportionns
 l'poque; on sentait, dans ce vieillard, l'homme  l'preuve; si
prs de sa fin, il avait conserv tous les gestes de la sant; il y
avait dans son oeil clair, dans son accent ferme, dans ses robustes
mouvements d'paules, de quoi dconcerter la mort. Azal, l'ange
mahomtan du spulcre, et rebrouss chemin, et et cru se tromper de
porte.....

Il semblait mourir parce qu'il le voulait; il y avait de la libert
dans son agonie; les jambes taient immobiles, les tnbres le
tenaient par l, les pieds taient morts et froids, la tte vivait de
toute la puissance de la vie, et paraissait en pleine lumire. En ce
moment il ressemblait  ce roi du conte oriental, chair par en haut,
marbre par en bas.

Une pierre tait l, l'vque s'y assit; l'exorde fut _ex abrupto_.

Les potes seuls posent ainsi les figures: ce qu'on appelle posie
n'est que la reproduction vivante et colore de la vrit. Les autres
crivent, les potes peignent. La posie, c'est la vie des choses, on
ne sait si son pinceau est pinceau ou torche, tant il jette d'ombre et
de lumire sur tous les contours de ce qu'il voit ou de ce qu'il veut
faire voir.

Mais ici le pote cesse tout  coup de voir: son regard se trouble, sa
vue s'obscurcit, le soleil de Dieu ne l'claire plus. Il veut suppler
 cette clart qui tombe du ciel, des toiles, de la conscience du
coeur, par je ne sais quel jour faux qu'il emprunte  un systme qui
n'est pas mme le sien, le systme de la terreur justifi par le
sophisme; la beaut de l'homicide, l'innocence de la frocit, la
vertu du crime, la saintet de la guillotine politique, la lgitimit
de l'assassinat juridique de sang-froid, tout ce qui fait horreur aux
hommes, tout ce qui fait resplendir d'une lueur sanglante, d'une tache
de feu, les noms malheureux des hommes qui ont tu en masse ou en
dtail leurs frres innocents, il le comprend, il le justifie, il
l'exalte, il le transfigure, il le divinise.

--La rvolution franaise est le sacre de l'humanit, dit le
mourant.

L'vque, atterr, ose murmurer seulement:

--Et 93?

Le conventionnel se dresse sur sa chaise avec une solennit presque
lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'crier, il s'crie:

--Ah! vous y voil, 93! J'attendais ce mot-l. Un nuage fut form
pendant quinze cents ans; au bout de quinze sicles il a crev. Vous
faites le procs au coup de tonnerre!

L'vque sentit, sans se l'avouer peut-tre, que quelque chose en lui
tait atteint; pourtant il fit bonne contenance. Il rpondit:

--Le juge parle au nom de la justice, le prtre parle au nom de la
piti, qui n'est autre chose qu'une justice plus leve; un coup de
tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta, en regardant firement le conventionnel:

--Louis XVII?

Le conventionnel tendit la main et saisit le bras de l'vque:

--Louis XVII! Voyons! sur qui pleurez vous? Est-ce sur l'enfant
innocent? Alors soit, je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal?
Je demande  rflchir; pour moi, le frre de Cartouche, enfant
innocent, pendu par les aisselles jusqu' ce que mort s'ensuive, en
place de Grve, pour le seul crime d'avoir t le frre de Cartouche,
n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant
innocent martyris dans la tour du Temple, pour le seul crime d'avoir
t le petit-fils de Louis XV... Cartouche, Louis XV, pour lequel des
deux rclamez-vous?

Il y eut un moment de silence. L'vque regrettait presque d'tre
venu, et pourtant il se sentait vaguement, fortement branl.

Le conventionnel reprit:

--Ah! monsieur l'vque, vous n'aimez pas les crudits du vrai;
Christ les aimait, lui; il prenait une verge et il poussetait le
temple. Son fouet, fait d'clairs, tait un rude diseur de vrits.
Quand il s'criait: Laissez venir  moi les petits enfants, il ne
distinguait pas entre les petits enfants, il ne se ft pas gn pour
rapprocher le dauphin de Barrabas du dauphin d'Hrode; l'innocence n'a
que faire d'tre altire, elle est aussi auguste dguenille que
fleurdelise.

--C'est vrai, dit l'vque  voix basse.

--J'insiste, continua le conventionnel; vous m'avez nomm Louis XVII,
entendons-nous. Pleurez-vous sur tous les innocents, sur tous les
martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en
haut? j'en suis: mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus
haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos
larmes; je pleurerai sur les enfants du roi avec vous, pourvu que vous
pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

--Je pleure sur tous, dit l'vque.

--galement, insiste le conventionnel; et, si la balance doit
pencher, que ce soit du ct du peuple: il y a plus longtemps qu'il
souffre!

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit
(car videmment l'vque, confondu, ne savait plus que dire); il se
souleva sur un coude, prsenta son pouce et son index repli un peu
vers sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on
juge (c'tait donc maintenant le conventionnel qui, arrogamment,
interrogeait et jugeait l'vque; le pnitent intervertissait les
rles, et jetait  ses pieds le confesseur au nom de ses doctrines
glorifies); il interpella l'vque avec un regard plein de toutes les
nergies de l'agonie. Ce fut presque une explosion.

--Oui, Monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre! Et puis,
tenez, ce n'est pas tout cela: que venez-vous me questionner et me
parler de Louis XVII? je ne vous connais pas moi!

Puis, dans une longue digression, railleuse et crasante pour
l'vque, il lui fait une longue satire, acerbe et mprisante de
langage, qui ne s'applique en rien  ce pauvre mendiant volontaire et
charitable d'vque de Digne, qui vit d'humilit et de lait dans une
masure, pour se mettre au-dessous de tout le monde, et pour donner la
moiti de sa farine aux pauvres de son diocse.

Par une sublime rticence, l'vque se laisse accuser des fautes dont
il est lav par sa puret et par son asctisme.

--Qu'est-ce que cela a de commun avec 93? dit-il simplement, et
comment cela prouve-t-il que 93 ne fut pas inexorable?

(Il n'ose pas dire inique et atroce.)

--Revenons  l'explication que vous me demandez, dit le
conventionnel; o en tions-nous? Que me disiez-vous? Que 93 a t
inexorable?

(Remarquez que l'vque, par charit, ne lui disait rien, ne lui
demandait rien, et qu'il s'tait content de jeter  voix basse un mot
d'incrdule piti, en rponse aux brutalits du terroriste malade.)

--Oui, dit l'vque, inexorable; que pensez-vous de Marat battant
des mains  la guillotine?

--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les
dragonnades?

La rponse tait dure, mais allait au but avec la rigidit d'une
pointe d'acier; l'vque en tressaillit; il ne lui vint aucune
riposte.

--Disons encore quelques mots  et l.

--Je le veux bien, continua le conventionnel, rendu clment par la
conviction de son triomphe de logique, et consentant  pargner un peu
l'vque, par politesse; en dehors de la Rvolution, qui est une
immense affirmation humaine, 93 est une rplique.

Vous la trouvez inexorable? Mais toute la monarchie, Monsieur!... Je
plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine; mais je plains aussi
cette pauvre femme huguenote de 1685 qui, etc.

Et l-dessus l'histoire, sans doute trs-vraie, d'une normit
infernale commise, au nom du roi Louis XIV, par quelque abominable
soldatesque, trouvant moyen de raffiner sur les supplices de religion
en suppliciant la nature!

Puis, revenant sur l'vque avec l'orgueilleuse satisfaction d'un
mauvais raisonneur qui a rduit son adversaire au silence:

Monsieur, dit-il  l'vque perdu, retenez bien ceci: la Rvolution
franaise a eu ses raisons (peu s'en faut qu'il n'ait dit ses
mystres); sa colre sera absoute par l'avenir. Son rsultat, c'est le
monde meilleur; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_
pour le genre humain. J'abrge;... je m'arrte;... j'ai trop beau jeu.
D'ailleurs, je me meurs.

La bonne excuse pour se taire!

--Oui, continua-t-il cependant encore, tant il tait plein de ses
raisons, oui, les brutalits du progrs s'appellent rvolutions. Quand
elles sont finies, on reconnat ceci: que le genre humain a t
rudoy, mais qu'il a march.

Le conventionnel, ajoute l'auteur, ne se doutait pas qu'il venait
d'emporter l'un aprs l'autre tous les retranchements intrieurs de
l'vque; celui-ci rclama cependant, timidement, indirectement, en
faveur de Dieu.

Le vieux reprsentant du peuple voulut bien ne pas rpondre cette
fois. Il eut un tremblement, il regarda le ciel, et une larme germa
lentement dans ce regard.

Quand la paupire fut pleine, la larme coula le long de sa joue
livide, et il dit presque en bgayant, bas, et se parlant  lui-mme,
l'oeil perdu dans les profondeurs:

 toi!  idal! toi seul tu existes!

L'infini est; il est l! continua-t-il en levant le doigt vers le
ciel. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne
serait pas infini, en d'autres termes il ne serait pas; or il est,
donc il a un moi; ce moi de l'infini, c'est Dieu!

Patmos est vaincu; l'Apocalypse de la rvolution finit l par l'idal
d'un faible ver de terre, divinis et ador. L'infini, c'est--dire
l'oeuvre inpuisable, perptuelle,  mille aspects, bonne, mauvaise,
intelligible et inintelligible du Crateur; l'oeuvre de l'univers,
dont l'homme ne voit qu'un fil; la bont, la perversit; le bien, le
mal; la nuit, le jour; l'ordre et le chaos, confondus ple-mle, avec
l'auteur de tout et le seul explicateur de tout, dans une unit sans
liens: le panthisme, enfin, dernier mot de l'absurde, est prononc!
Voil le Dieu qui fait pleurer de tendresse et d'admiration le
conventionnel. On s'attend, sinon  une rclamation modeste, au moins
 une rserve de conscience de l'vque; pas du tout.

Le conventionnel avait prononc ces dernires paroles d'une voix
haute, et avec le frmissement de l'extase, comme s'il voyait
quelqu'un. Quand il eut parl, ses yeux se fermrent. L'effort l'avait
puis: il tait vident qu'il venait de vivre, en une minute, les
quelques heures qui lui restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait
rapproch de celui qui est dans la mort (sans doute Dieu); l'instant
suprme arrivait.

L'vque, ajoute l'crivain, le comprit; le moment pressait; c'tait
comme prtre qu'il tait venu; de l'extrme froideur il tait pass
par degrs  l'motion extrme, il regarda ces yeux ferms, il prit
cette vieille main ride et glace, et se pencha vers le moribond.

Cette heure est celle de Dieu! dit-il; ne trouvez-vous pas qu'il
serait regrettable que nous nous fussions rencontrs en vain?

Le conventionnel rouvrit les yeux: une gravit o il y avait de
l'ombre s'imprgnait sur son visage.

Monsieur l'vque, lui dit-il avec lenteur (en lui faisant la
confession de toutes ses vertus patriotiques et de sa sobrit
d'aliment et de vin, en opposition avec sa prodigalit de sang)...
maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans, je vais mourir; qu'est-ce que
vous venez me demander?

--Votre bndiction, dit l'vque, et il s'agenouilla (devant cette
saintet intacte de la rvolution).

Quand l'vque releva la tte, la face du conventionnel tait
devenue auguste. Il venait d'expirer.


III.

L'vque rentra chez lui profondment absorb dans on ne sait quelles
penses. Il passa toute la nuit en prires. Le lendemain, quelques
braves curieux essayrent de lui parler du conventionnel. Il se borna
 montrer le ciel.

Un jour, une douairire, de la varit impertinente qui se croit
spirituelle, lui adressa cette saillie:

Monseigneur, on se demande quand Votre Grandeur mettra le bonnet
rouge.

--Oh! oh! voil une grosse couleur, rpondit l'vque. Heureusement
que ceux qui la mprisent dans un bonnet la vnrent dans un chapeau.

Saillie peu dcente dans la bouche d'un vque, assimilant par un jeu
de mots le bonnet rouge du terroriste au chapeau du cardinal, d'un
vque, exaltant ce dont Robespierre et d'autres avaient rougi: le
terroriste avait fait un digne proslyte!


IV.

Et maintenant, parlons srieusement  notre tour; prenons-nous corps
 corps sur cette dification du terrorisme, et raisonnons aprs avoir
racont. Il serait trop douloureux de laisser au peuple des doctrines
paradoxales crites du style de Pascal ou de Bossuet. Heureusement, la
vrit n'a pas besoin de style. Sa lumire luit d'elle-mme; se
montrer, c'est se prouver; tons-lui son voile et cachons-nous!

La rvolution franaise est, comme toutes les choses humaines, mle
de bien et de mal. J'ai essay comme un autre, dans une de ces rares
occasions nes d'elles-mmes, de la continuer en l'innocentant, en lui
tant son venin comme  la vipre, en lui arrachant sa dent
malfaisante avant de la cacher dans mon sein comme le psylle d'gypte;
j'ai proclam toutes ses vrits sans lui concder ni crime ni colre.
Je ne suis donc pas suspect d'injustice ou de ressentiment  son
gard, encore moins de complicit, quoi qu'en puissent dire les
vieilles femmes qui n'ont pas lu l'_Histoire des Girondins_, o pas un
accs de fureur et de terreur n'est racont sans tre fltri; quoi
qu'en puisse crire M. Nettement, leur historiographe, qui, malgr les
_Girondins_, malgr le drapeau rouge repouss les armes  la main,
malgr l'abolition de la guillotine, propose et arrache au peuple,
pour premier acte de la rsipiscence populaire, le 27 fvrier 1848,
n'en persiste pas moins  faire de moi un buveur de sang. _Risum
teneatis!_

La belle image de M. Hugo en parlant du terrorisme: _un nuage form
par quinze sicles, d'o sort un coup de tonnerre; le coup de tonnerre
qui ne doit pas se tromper_, est une dfinition explicative, selon
moi, mais nullement justificative, encore moins laudative: car le coup
de tonnerre du terrorisme s'est dix mille fois tromp; il a fait de la
lueur, mais il a fait des cadavres, des victimes innombrables, pures,
innocentes, augustes; il a laiss dans toutes les mes quelque chose
de sinistre, pareil  une horreur chez les uns,  un remords chez les
autres; des noms abhorrs chez les bourreaux, des noms consacrs chez
les victimes. Les vnements innocents ne laissent rien de pareil. Ce
remords national, cette horreur irrflchie quoique gnrale, tout
cela n'est au fond que le jugement non raisonn, mais infaillible, du
genre humain, le dgot instinctif qui se voile la face  l'aspect
d'une mare de sang.

Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si nergiques
protestations contre cette machine  meurtre appele guillotine,
leve sur nos places publiques contre une seule tte coupable dont la
socit veut se dfaire pour prmunir ses membres innocents; je ne
puis comprendre, dis-je, qu'il innocente, qu'il excuse et qu'il exalte
cette machine  dix mille coups, monte par la mort et pour la mort,
pour faucher, comme une moissonneuse  la vapeur, des milliers
d'innocents, de vieillards, de femmes, d'enfants de quinze ans, assez
vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines,  travers les
places et les faubourgs de Paris, leur roi en tte,  guillotiner,
dsarms et sans rsistance! Il pensait, certes, bien autrement quand
il crivait, dans sa verte et pure jeunesse, l'ode sur Louis XVII, ou
celle sur les filles de Verdun! C'est de lui que je m'arme aujourd'hui
contre lui-mme; mais je m'arme pour le dsarmer de la mauvaise arme
qu'il a ramasse sur ce champ de carnage qu'il a pris pour un champ de
bataille.

Un champ de bataille? Non, la Rvolution n'a gagn aucune de ses
victoires sur la place de la Guillotine, ou sur la place d'Auray dans
la Vende, ou sur la place des Brotteaux dans les mitraillades de
Lyon, ou sur les bords de la Loire dans les noyades de Nantes. Elle
n'y a gagn que l'horreur qui suit le massacre des prisonniers vaincus
dans tous les temps, dans toutes les causes, dans toutes les nations
du monde! Barbarie ne fut jamais vertu! Fureur et lchet ne seront
jamais excuse!


V.

Et de quelles excuses ou plutt de quelles glorifications le brave
vque se laisse-t-il payer, puis rduire au silence, puis fanatiser
d'admiration par le terrorisme agonisant dans ce livre?

Louis XVII, pauvre enfant d'un pre tomb du trne, d'un pre et d'une
mre gorgs en crmonie par tout un peuple, Louis XVII compar au
frre de Cartouche, innocent, supplici en place de Grve!
Rapprochement de frocit, oui; rapprochement de situation, non. La
nature physique assimile les deux victimes, oui; la nature morale,
non. De tout temps, l'lvation du rang d'o l'on est prcipit fait
partie, sinon du supplice de sang, du moins du supplice de l'me: les
Romains, si froces dans la guerre, ne pensaient pas que tomber dans
un trou fut la mme chose que tomber de la roche Tarpienne sur le
pav du Capitole. Voir du mme oeil le mme supplice dans la mme
chute, c'est une grave erreur: on plaint les deux victimes d'une gale
piti, on ne les plaint pas du mme respect. Tomber du trne dans les
mains meurtrires du savetier Simon jusqu' ce que mort s'ensuive, ne
fut jamais la mme chose que tomber d'un mur de dix pieds sur le pav
de la rue. La nature se refuse  ces parallles, parce qu'ils sont,
non pas, comme ils en ont l'air, les audaces de la vrit, mais les
paradoxes du radicalisme. Or le coeur humain est sympathique, mais il
n'est jamais radical, parce qu'il pse d'un juste poids, et non au
poids seul de la chair et du sang, les innombrables diffrences du
pass et du prsent dont le mme malheur se compose, pour le frre de
Cartouche ou pour le fils de Louis XVI. Oublier ces diffrences, ce
n'est pas seulement oublier le respect, c'est dnaturer la nature. Si
l'auteur et mieux rflchi, il n'aurait jamais crit ces deux noms
sur la mme ligne. Aussi, tout en gmissant sur le frre innocent et
supplici du fameux filou, quand on lit sous la mme larme les deux
noms accols, on ne peut s'empcher de faire un geste de tte en
arrire, et de crier: Oh! Ce cri est un jugement.

C'est le cri du scandale. Qui a jamais plaint Charles Ier
d'Angleterre, ou Marie Stuart d'cosse, ou les enfants d'douard, ou
Louis XVI dcapit, ou Marie-Antoinette immole, ou sa jeune et pure
belle-soeur, madame lisabeth, sacrifie malgr son innocence; qui
est-ce qui les a jamais plaints de la piti qu'on doit, au mme titre
charnel,  tous les meurtres commis par tous les meurtriers religieux,
royaux ou rvolutionnaires de la terre? _Sunt lacryma rerum!_
L'histoire, le trne, la dignit des victimes, ont leur biensance;
les supplicis ont leur autorit; les tombes ont leurs privilges
sous leurs cendres. Quand on a vid les caveaux de Saint-Denis, on a
fait plus que quand on a vid un cimetire banal de Saint-Eustache:
ici on dplace des ossements, l on profane des mmoires. Comment un
crivain d'un si sympathique caractre que Victor Hugo a-t-il pu
l'oublier? Il a beau dire, plus on place haut le drame du supplice sur
l'chafaud, plus l'univers est attendri: le respect se joint  la
compassion; ce sont deux douleurs!

Mais ceci n'est qu'affaire de prestige, de dcence, de convenance
entre la piti publique et l'chafaud matriel; que serait-ce si nous
raisonnions le sentiment?


VI.

En quoi l'erreur, du le crime, ou la lgislation de la France sous
Louis XV ou sous ses prdcesseurs, quand la QUESTION tait un article
stupide du code criminel du pays; en quoi les immanits atroces de
l'inquisition; en quoi les crimes des rois, des prtres, des sectes
religieuses; en quoi les souffrances du peuple de ces temps nfastes,
ces souffrances aussi ternelles que la misre humaine,
lgitiment-elles les svices que les prtendus vengeurs du peuple, en
1793, exercrent contre d'autres classes de la socit? Comment Victor
Hugo, qui est et se dclare radical, professe-t-il, comme le
philosophe M. de Maistre, cette mystrieuse et absurde solidarit de
la victime de 1793 et des sclrats du treizime sicle? En quoi,
parce que le peuple souffre depuis qu'il est peuple, le peuple est-il
autoris  se venger sur les innocents tant qu'il sera peuple? Les
souffrances iniques qu'il fait subir  ses victimes les plus pures
seront donc l'ternelle rcrimination des classes l'une contre
l'autre? Quelle justice! quelle morale et quel progrs! Le peuple a eu
faim, soif, il a souffert des douleurs dans tous les ges, et, pour
cela, le peuple sera innocent, clbr, glorifi, canonis dans ses
bourreaux vengeurs en 1793 ou en 1862! O finira ce droit de vengeance
abstraite, cette justice du talion entre classes? Et, d'ailleurs, le
conventionnel y a-t-il rflchi? Celui qui tait peuple dans un sicle
n'est-il pas devenu, par la rotation des choses et des races,
aristocrate dans un autre sicle? victime dans un temps, oppresseur
dans un autre? Qui fera le triage dans cette chambre ardente des
droits de vengeance d'une famille humaine contre une autre famille? O
sera le droit de se venger, le droit de la colre, comme dit Victor
Hugo, dans une nation qui a toute galement ce droit de colre dans
toutes ses classes tour  tour? La socit terroriste, toujours et
partout, ne serait donc qu'une ternelle et rciproque extermination?

Et quel droit donne au peuple de Paris de 1793 de supplicier, en la
bafouant sur sa charrette, l'archiduchesse d'Autriche, reine de
France, le supplice hideux et lamentable de cette pauvre femme des
Cvennes de 1685? O est la relation volontaire entre cette victime du
peuple en 1793 et cette victime des prtres en 1685? En quoi le sang
de l'une lave-t-il le sang de l'autre?

Le conventionnel a recours lui-mme  cet pouvantable mystre de la
criminalit abstraite pour justifier et lgitimer ses doctrines.

Monsieur, dit-il d'un ton doctoral  l'vque confondu, retenez bien
ceci: la rvolution franaise a eu ses raisons; sa colre sera absoute
par l'avenir; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_
pour le genre humain. J'ai trop beau jeu. Je m'arrte. D'ailleurs, je
me meurs!

Le terroriste ne se doutait pas qu'il venait d'emporter
successivement l'un aprs l'autre tous les retranchements de l'vque
(qui n'avait pas mme rpliqu).

Il faut convenir que ce pauvre vque avait peu de prsence d'esprit
contre les paradoxes du terrorisme, et l'on ne doit pas s'tonner
qu'il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterr et sans
paroles, aux genoux de celui qui daigne l'instruire des droits de la
colre et de la sublimit des vengeances du peuple, pour adorer le
rvlateur du mystre de l'chafaud et pour montrer, le lendemain, le
ciel comme le seul sjour digne de ce prophte du comit de salut
public!

 quels excs d'aveuglement le gnie mme de la parole peut conduire!
La glorification du bourreau par M. de Maistre ne va pas si loin, car
le philosophe de Chambry fait du bourreau l'_ultima ratio_ du droit
social dans les mains de la justice humaine, et il fait du supplice un
vengeur de Dieu. Le terroriste cre le droit de la colre, la raison
mystrieuse, la raison d'tat du peuple en rvolution dont il faut
adorer, respecter, bnir la hache; et l'vque, en se taisant et en
adorant, en montrant du doigt le terroriste dans le troisime ciel,
donne  son tour raison  la vengeance.

N'est-ce pas l aduler le peuple dans ses plus mauvais instincts?
N'est-ce pas lui prparer pour l'avenir des justifications toutes
faites pour d'autres crimes, que de lui dire d'avance: Ne t'inquite
pas, Dieu est pour toi; tu as tes raisons, tu as le droit de colre;
les consciences faibles, les esprits timides, la piti mme, autant
que la justice, se soulveront btement contre toi, incapables qu'ils
sont de comprendre ta foudroyante divinit, ton coup de tonnerre form
des misres de tous les ges! Mais les plus grands potes et les plus
loquents crivains des sicles qui suivront tes crimes en feront des
vertus, et proclameront la saintet du supplice inflig par toi  tes
ennemis!

Telle est la leon de dmocrate ou d'autocrate, galement
sanguinaires, contenue en germe dans les paradoxes de M. de Maistre ou
de M. Hugo. Ces grands crivains, certes, ne pensaient pas  la
consquence de ces prceptes lorsque, comme l'vque du roman, ils se
sont donn une entorse de peur d'craser une fourmi; mais ils
faucheront le genre humain en fanatisme ou en rvolution avec leurs
entorses  la logique!


VII.

Mais, me direz-vous, l'vque tait cependant un bon chrtien, un
disciple modle de Celui qui a dit: Tu ne frapperas pas, mme pour me
dfendre!

Bonhomme, oui; bon chrtien, je n'en sais rien. Le fait est que, quand
il a entendu le terrible vangile du terroriste qui lui confesse son
patriotisme sans scrupule pour toute faute ou plutt pour toute vertu,
il tombe  ses pieds, et ne lui demande ni confession, ni repentir, ni
sacrements: sa confession, c'est sa vertu mise au jour; son repentir,
c'est l'orgueil avec lequel il s'en va  Dieu, avec son bonnet rouge
sur la tte et sa hache en main; son viatique, c'est l'_idal, ce moi
de l'infini!_

Que voulez-vous dire  un pareil saint? Aussi l'vque se prosterne
devant son impnitence, l'adore, et montre le ciel  son troupeau.
Cela peut tre trs-charitable, trop charitable, mme pour les
victimes du terroriste, mais cela n'est pas trs-misricordieux en
dtail. L'vque est en gros, comme on le voit aprs son entretien
avec le terroriste, trs-large sur le sang rpandu  flots par droit
de colre du peuple. Cela est peu conforme au christianisme, qui est
conome en gros comme en dtail du sang des hommes, et qui dit:
_Rendez  Csar ce qui est de Csar!_

 parler franchement, j'aimerais mieux que l'vque ft franchement
philosophe, accusation dont le dfend M. Hugo; car, si la franchise
est une vertu ncessaire, c'est envers Dieu et  cause de Dieu envers
les hommes, et  cause de soi-mme envers soi-mme. Or voici comment
je raisonne.

Si l'vque est un brave homme non croyant dans la divinit de son
Matre, pourquoi, en conservant ses vertus, n'abandonne-t-il pas
l'autel o il adore le Christ comme Dieu, quand il le vnre seulement
comme le saint crucifi du monde? En continuant son apostolat d'vque
sur la terre, il retient donc dans son coeur le dernier mot de sa foi;
il trompe donc pour le bien son troupeau: mais enfin tromper, mme
pour le bien, ce n'est pas d'un parfait honnte homme.

Ou l'vque est chrtien selon la lettre et selon l'esprit, et alors
pourquoi coute-t-il avec complaisance et approbation les doctrines
trs-peu chrtiennes du terroriste, et pourquoi, aprs l'avoir entendu
se vanter du sang vers pour le peuple, ne lui propose-t-il aucune
bndiction de sa religion, et, au contraire, lui demande-t-il
simplement la sienne?

C'est trs-humble, mais trs-peu catholique. Entre le Christ-Dieu de
l'vque et l'_idal_ du terroriste, il y a l'infini, il y a le
disme.


VIII.

Nous ne blmons pas dans le terroriste, dans l'vque, le disme qui
croit, qui adore et qui pratique; c'est une religion autre, la
religion de Cicron, de Marc-Aurle, des philosophes avant, pendant et
aprs les religions rvles. Mais, si l'vque n'est qu'un vertueux
diste, pourquoi ne le dit-il pas, et ne dpouille-t-il pas le vieux
prtre? La rticence est la moiti de la tromperie. Cela n'est pas
seulement peu chrtien, cela n'est pas trs-probe pour celui qui est
charg d'enseigner  Digne le catchisme de Montpellier.

Voil pour la religion de l'vque. Elle laisse dans l'esprit un
certain scrupule qui nuit beaucoup  l'dification.

Enfin, il y a l'conomie politique, qui n'est pas son fort. La charit
populaire a ses excs, qui sont des erreurs, et qui feraient
simplement mourir de faim, dans un grand empire, d'abord dix ou douze
millions d'ouvriers proltaires de l'industrie, dont le travail est le
seul patrimoine, et le salaire la seule Providence; ensuite vingt ou
trente millions de propritaires, dont la consommation est la seule
richesse, et qui laisseraient toute la terre inculte, si l'aisance, le
luxe, le commerce, ne consommaient pas et ne payaient pas leurs
produits.

Ces dclamations contre le luxe, c'est--dire contre l'usage de
l'aisance, sont donc tout simplement des dcrets contre la vie du
peuple, ouvriers ou propritaires, c'est le _maximum terroriste_
contre ceux qui commandent le travail et contre ceux qui vivent du
salaire. Cela ne soulverait pas une minute de discussion entre hommes
srieux.

Il faut tre juste, Victor Hugo le sent, le dit, et restreint aux
prtres sa condamnation radicale du luxe. Mais, si le prtre n'a pas
aussi un peu de superflu par son traitement, avec quoi fera-t-il la
charit que tout le monde lui demande comme magistrat de la vertu? La
premire vertu, aux yeux du pauvre peuple, n'est-elle pas la charit?
S'il est trop pauvre pour donner, le prtre ne paratra pas assez
vertueux, et, s'il est trop peu vertueux, il ne sera pas assez
populaire.


IX.

L'auteur est plus austre contre l'impt. Il convient aussi de
rectifier, aux yeux du peuple, les ides trs-faussement populaires
sur l'impt. On dirait,  entendre ces dclamations souverainement
ignorantes sur l'impt, que l'impt est la dme des pauvres au profit
des riches: c'est le contraire qui est vrai, l'impt est la dme que
le riche paye au pauvre pour galiser, autant que possible, sans
dpossession violente, le riche et le pauvre. Examinez bien ce qu'on
appelle un budget de l'tat; voyez o vont les sommes perues: presque
toutes en salaires de l'tat aux ouvriers et aux salaris de toutes
espces, et parmi ces salaris les gros traitements ou les gros
salaires sont, aux petits traitements ou aux petits salaires, ce que
_un_ est  _mille_! Ceci devrait clairer l'conomiste indign de
Victor Hugo sur l'impt des fentres, contre lequel il gmit comme
nous avons tous gmi en rhtorique.

Je ne veux pas dire qu'il ne ft pas plus sain de faire payer tant par
toise du toit, ou tant par pouce carr de l'espace occup par la
maison du riche; mais enfin c'est un impt du riche pay exclusivement
par le propritaire: en cela c'est un impt populaire pay au bnfice
du proltaire, qui ne possde que sa place quand il l'a loue. Si la
maison ne payait pas, il faudrait en forcer les portes pour loger les
dix millions de proltaires qui n'en ont pas, pour abriter leur
famille, car c'est l'impt pay par le propritaire de murailles, de
portes et de fentres, qui sert  salarier le travail du proltaire,
et qui lui permet de payer son loyer sans faire violence  personne.
L'impt, que vous condamnez par une exclamation irrflchie, est donc
presque en entier en faveur du pauvre. L'impt est le grand
rpartiteur du superflu du riche entre les pauvres; l'impt, comme
cela est juste, est support, en immense majorit, par celui qui
possde pour celui qui n'a pas encore le bonheur de possder: c'est
la pompe sans cesse aspirante et foulante qui soutient tous les ans la
richesse publique de l'pargne de chaque propritaire, qui la condense
en nue dans les coffres de l'tat, et qui la distribue ensuite en
travail, en salaire, en services publics entre les mille mains et les
mille bouches des travailleurs qui en vivent. Blasphmer contre
l'impt superflu des riches qui en gmissent, mais qui le payent,
c'est tout simplement blasphmer contre le pauvre qui en vit!

L'conomie politique de l'vque est donc tout bonnement une
irrflexion meurtrire du pauvre, qui prirait le jour o le
propritaire en serait dcharg. Ce meurtre, par fausse charit, ne
serait pas moins cruel dans ses rsultats que le meurtre par gosme.
L'vque sent juste, mais raisonne mal; ce sont l des paradoxes qu'il
est trs-dangereux de donner au peuple, car le peuple vit d'ides
justes et non de rhtorique humanitaire. Les ides courtes de J.-J.
Rousseau ont contribu  produire les meurtres juridiques de 1793; les
ides fausses de l'vque produiraient la disette, la suppression du
travail, l'extinction des salaires, la colre contre les riches et la
mort des peuples.


X.

Rectifions-les partout o nous les rencontrons, mme sur les lvres
d'un saint; les bonnes intentions n'excusent que les incapables.

L'vque pousse l'incapacit jusqu' la disette du peuple en matire
d'conomie sociale, comme il la pousse jusqu'au crime en matire de
dmocratie. C'est un pauvre raisonneur  prsenter comme modle au
peuple. Il s'exprime en dmagogue saisi de la verve du terrorisme, et
applaudissant aux fureurs de 1793; il s'exprime en ignorant
socialiste, en dclamant charitablement contre l'impt, en oubliant
que l'impt est le superflu du riche et le trsor du pauvre.

Mais il sent juste, et il s'exprime en style magique, quand il oublie
ses sophismes pour mditer la nuit sur l'oeuvre infinie du Crateur
dans ses contemplations nocturnes devant les toiles.

Relisez ces pages, aussi vastes et aussi profondes que la vote du
ciel:


XI.

Comme on l'a vu, la prire, la clbration des offices religieux,
l'aumne, la consolation aux affligs, la culture d'un coin de terre,
la fraternit, la frugalit, l'hospitalit, le renoncement, la
confiance, l'tude, le travail, remplissaient chacune des journes de
sa vie. _Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journe de
l'vque tait bien pleine jusqu'aux bords de bonnes penses, de
bonnes paroles et de bonnes actions. Cependant elle n'tait pas
complte si le temps froid ou pluvieux l'empchait d'aller passer, le
soir, quand les deux femmes s'taient retires, une heure ou deux dans
son jardin avant de s'endormir. Il semblait que ce fut une sorte de
rite pour lui de se prparer au sommeil par la mditation en prsence
des grands spectacles du ciel nocturne. Quelquefois,  une heure assez
avance de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas,
elles l'entendaient marcher lentement dans les alles. Il tait l
seul avec lui-mme, recueilli, paisible, adorant, comparant la
srnit de son coeur  la srnit de l'ther, mu dans les tnbres
par les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son me aux penses qui
tombent de l'Inconnu. Dans ces moments-l, offrant son coeur  l'heure
o les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allum comme une lampe au
centre de la nuit toile, se rpandant en extase au milieu du
rayonnement universel de la cration, il n'et pu peut-tre dire
lui-mme ce qui se passait dans son esprit; il sentait quelque chose
s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystrieux
changes des gouffres de l'me avec les gouffres de l'univers!

Il songeait  la grandeur et  la prsence de Dieu;  l'ternit
future, trange mystre;  l'ternit passe, mystre plus trange
encore;  tous les infinis qui s'enfonaient sous ses yeux dans tous
les sens; et, sans chercher  comprendre l'incomprhensible, il le
regardait. Il n'tudiait pas Dieu; il s'en blouissait. Il considrait
ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects  la
matire, rvlent les forces en les constatant, crent les
individualits dans l'unit, les proportions dans l'tendue,
l'innombrable dans l'infini, et par la lumire produisent la beaut.
Ces rencontres se nouent et se dnouent sans cesse; de l la vie et la
mort.

Il s'asseyait sur un banc de bois adoss  une treille dcrpite; il
regardait les astres  travers les silhouettes chtives et rachitiques
de ses arbres fruitiers. Ce quart d'arpent si pauvrement plant, si
encombr de masures et de hangars, lui tait cher et lui suffisait.

Que fallait-il de plus  ce vieillard qui partageait le loisir de sa
vie, o il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la
contemplation la nuit?

Cet troit enclos, ayant les cieux pour plafond, n'tait-ce pas assez
pour pouvoir adorer Dieu tour  tour dans ses oeuvres les plus
charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? N'est-ce pas l
tout, en effet, et que dsirer au del? Un petit jardin pour se
promener, et l'immensit pour rver.  ses pieds ce qu'on peut
cultiver et recueillir; sur sa tte ce qu'on peut tudier et mditer:
quelques fleurs sur la terre, et toutes les toiles dans le ciel.


XII.

Nous venons de voir ce que c'est que le paradoxe en matire de
sentiment sous la plume d'un crivain de gnie: une absolution de
mauvais exemple chante comme un _Te Deum_ aux excs et aux forfaits
de la dmagogie de 1793 sur les lvres d'un saint; des maximes
pernicieuses de fausse conomie sociale dans la bouche d'un homme
charitable gar par sa passion de soulager le pauvre peuple. N'en
parlons plus, et souvenons-nous tour  tour tantt d'adoucir, tantt
de rprouver les tranges disparates de cette philosophie  tiroir.

Ceci est en effet un roman  tiroir, comme l'_mile_ de J.-J.
Rousseau, comme la _Nouvelle Hlose_, comme tout ce qui est beau dans
l'art d'crire. Ce livre, comme tous ces livres d'art suprieur, n'est
videmment pas son but  lui-mme. C'est un cadre dans lequel
l'crivain, tour  tour philosophe, penseur, sophiste, pote, prend,
comme l'aigle, son lecteur  terre, l'emporte avec lui a et l dans
l'irrsistible lan de son style, lui fait parcourir un pan de
l'espace, lui donne le vertige, l'enthousiasme, le dlire de son
talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni
de son sujet parcouru  grand vol, le dpose  terre sr de le
reprendre  son gr et lui dit de nouveau: Allons! comme le cheval
de Job ou comme l'hippogriffe de l'Arioste.

Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conu, mdit, crit par
un crivain consciencieux et humain; c'est le procd d'un dieu de la
plume, d'un possd de la verve, qui se dit  soi-mme:  quoi bon
composer du vraisemblable?  quoi bon faire natre la curiosit,
l'intrt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs?
Je n'ai pas besoin de ces procds vulgaires: je suis moi, j'ai mon
talisman en main, j'ai mes ailes au talon, je vais o je veux; qui
m'aime me suive!


XIII.

Et on le suit, car, si on n'est pas attach, on est entran, on est
tonn, on est bloui. D'ailleurs c'est le roman du peuple. Le peuple
jusqu'ici n'avait pas de roman  lui, de roman tantt crapuleux,
tantt sublime, tantt rveur, surtout utopiste, quelquefois
dangereux, souvent hroque, fait  son image.

Enfin Victor Hugo a senti le vide d'un livre o le proltaire lit, o
le dmagogue pense, o l'ouvrier songe. Il s'est dit: Je vais me
jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le
vertige et le donnerai  cette foule sans savoir comment je la
nourrirai!

Et il y a longtemps, bien longtemps avant la rvolution de 1848, que
cette ide lui est venue: car je me souviens parfaitement qu'avant
1848 il y pensait, il s'en occupait, il avait peut-tre commenc 
l'crire.

Les misres humaines sont si vastes, si incurables, si diversifies,
si inhrentes  notre nature physique et morale, qu'il n'est aucun
crivain sympathique et rflchi qui n'ait t tent, depuis Job
jusqu' Hugo, d'crire une des pages de ce livre de nos misres.

Misre du coeur qui s'attache et qui se brise en se sentant enlever ce
qu'il aime plus que la vie; misre du sage qui se dessche et qui
s'effeuille comme une racine de cyprs sur une tombe, et qui ne vgte
plus que par l'corce; misre de l'amour qui est spar de l'amour par
les impitoyables obstacles de la vie, qui meurt ou qui voit mourir
tout ce qui fait passer l'homme sur la dure ncessit de vivre; misre
de la condition dans laquelle Dieu nous a fait natre, comme des
mineurs dans l'onde humide et froide des puits de mtal ou de charbon
o il faut aller puiser le salaire, pain du soir; misre du dnment
qui menace tous les jours de la faim du lendemain le salari
quelconque qui se sent gagn par la vieillesse ou l'infirmit, comme
l'homme qui s'enfonce dans le sol du marcage qui va l'touffer;
misre de l'inexorable maladie paralysant sur son grabat le jeune
travailleur, qui ne peut rpondre aux larmes de sa femme et aux cris
affams de ses petits enfants qu'en tordant ses bras dsesprs et
qu'en maudissant l'imprudence qui l'a pouss  devenir pre; misre de
l'homme sans ressources, chass par ses cranciers impitoyables du
toit qui l'a vu natre, de l'ombre qu'il a plante, pour aller errer
sans asile, sans pain, sans tombeau et sans berceau sous des cieux
inconnus!

Misres du coeur, de l'esprit, de l'me et du corps, misres surtout
qui frappent ce que vous aimez  cause de vous, et qui font un devoir
de vivre pour d'autres encore aprs avoir perdu toute raison de vivre
pour vous-mme! Dsespoirs qui font mourir tous les jours et qui
contraignent cependant  vivre comme si l'on esprait!

Misre qui cloue un infirme sur le matelas d'un hpital, qui lui fait
sentir la rpugnance que les infirmits inspirent  ceux qui le
servent par salaire ou par charit, et qui lui font implorer contre
lui-mme une mort qui s'annonce toujours comme une illusion et qui ne
vient jamais!

Misre du suicid qui s'est manqu et qu'on repche du flot, humble,
contraint, et mditant peut-tre un deuxime suicide! impossibilit de
souffrir, impossibilit de vivre, impossibilit de mourir!


XIV.

Qui n'a pas senti, souffert, pens, song, sur tant de misres? Quel
pote ne les a pas prouves toutes par la sympathique facult de
saisir tout ce que l'humanit souffre encore en lui?

Qui n'a pas senti que le plus inpuisable et le plus lamentable des
sujets est une de ces misres? Et que serait-ce si c'tait toutes  la
fois! Moi-mme,  peu prs vers le mme temps o Hugo concevait son
pope des _Misrables_, ce retentissement du gmissement des choses
humaines rsonnait dans mon coeur, et j'crivais aussi, non un livre
entier, non un livre dogmatique, mais un pisode de toutes ces misres
rsumes en moi. Puis le besoin de venir en aide  mon pays, ce grand
misrable, m'enlevait le loisir ncessaire  mon oeuvre; puis les
calamits relles de la misre relative m'atteignaient en me forant 
un travail de manoeuvre arrir pour que d'autres ne souffrissent pas
par ma faute; je fermais dans mon coeur la source de larmes
sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous
le fouet de la ncessit. Je comprends trs-bien que Victor Hugo, plus
libre, plus plein de loisirs que moi, ait t tent par ce seul sujet,
vritablement digne de l'homme, par ce pome, terrible et touchant 
l'invraisemblable, de la misre des tres humains: seulement je ne
comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle
des tres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre
la socit.

Qui fait cela? Est-ce la socit qui a fait la vie? est-ce elle qui a
fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'ingalit,
inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est
Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais
l'accuser, non; c'est irrflchi et c'est barbare. Elle souffre assez
de ces misres: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance
de les supprimer toutes; adressez-vous  Dieu, qui a fait l'homme
misrable, et n'ajoutez pas le supplice de har au malheur de vivre
ensemble pour mourir si vite des mmes supplices!


XV.

Quoi qu'il en soit, les _Misrables_ de Victor Hugo sont sortis, comme
un coup de foudre contre la socit mal faite, de cette prmditation
de vingt ans, faisant maudire et har, au lieu d'en sortir comme une
commisration secourable, faisant pleurer, plaindre et bnir, ainsi
que j'avais de mon ct conu mon triste sujet.

Le coup de foudre s'est tromp! Il a aggrav la condition malade, au
lieu de la consoler et de la gurir en ce qu'elle a de gurissable. La
socit n'en sera pas moins impuissante  corriger l'incorrigible, la
misre n'en sera pas moins incurable dans ses infirmits organiques.
Seulement il y aura une erreur de plus entre les hommes, L'IDAL,
exagr par l'imagination, l'accusation rciproque des uns contre les
autres, la haine aveugle rsultant de la mauvaise volont suppose de
tous contre tous, par consquent un surcrot de calamits incurables.


XVI.

Belle oeuvre d'imagination, mauvaise oeuvre de raison. Semer l'_idal_
et l'impossible, c'est semer la fureur sacre de la dception dans les
masses.

Quand on a tant promis l'idal, il faut dtromper avec la ralit.
Alors la fureur commence, et les potes, comme Andr Chnier, portent
leur tte sur l'chafaud.

Et remarquez dj, chose tonnante dans ce pome des travailleurs
illusionns: c'est que personne n'y travaille, et que tous sortent du
bagne ou sont dignes d'y tre,  l'exception de l'vque et de Marius,
de la religion et de l'amour.

_Les Misrables_ de Victor Hugo seraient beaucoup mieux intituls _les
Coupables_; quelques-uns mme _les Sclrats_, tels que Valjean.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)


FIN DU TOME QUATORZIME.





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14), by Alphonse de Lamartine

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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