Project Gutenberg's Corneille expliqu aux enfants, by mile Faguet

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Title: Corneille expliqu aux enfants

Author: mile Faguet

Illustrator: Hubert-Franois Gravelot

Release Date: January 3, 2013 [EBook #41769]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORNEILLE EXPLIQU AUX ENFANTS ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. Les mots en gras dans la version originale
sont reprsents =comme ceci= dans cette version texte.




     NOUVELLE COLLECTION
     DES
     CLASSIQUES POPULAIRES

     PIERRE CORNEILLE




EN VENTE A LA MME LIBRAIRIE


DANS LA MME COLLECTION:

LA FONTAINE, par M. =Emile Faguet=.--Un joli vol. in-12 orn d'un
portrait de La Fontaine, d'aprs Rigault, grav par Edelinck, et de
plusieurs reproductions de Fessard (graveur du XVIIIe sicle).

     Prix, broch      =1 50=


EN PRPARATION:

   VICTOR HUGO, par M. =Ernest Dupuy=, ancien lve de l'Ecole normale
     suprieure, professeur de rhtorique au collge Rollin,  Paris.

   CHATEAUBRIAND, par le mme.

   RACINE, par M. =Jules Lematre=, ancien lve de l'Ecole normale
     suprieure, professeur  la facult des Lettres de Grenoble.

   LAMARTINE, par le mme.


[Illustration: LE GRAND CORNEILLE.

_Front._]




     COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES

     CORNEILLE

     EXPLIQU

     AUX ENFANTS

     PAR

     MILE FAGUET

     ANCIEN LVE DE L'COLE NORMALE SUPRIEURE
     PROFESSEUR AGRG DES LETTRES AU LYCE CHARLEMAGNE
     DOCTEUR S LETTRES

     Ce volume est orn de deux portraits reprsentant le grand Corneille
     et Thomas Corneille, son frre (_Muse de Versailles_), et de
     plusieurs reproductions de Gravelot, graveur du XVIIIe sicle.

     PARIS
     LIBRAIRIE CLASSIQUE H. LECNE & H. OUDIN
     17, RUE BONAPARTE, 17

     1885




AVANT-PROPOS


En publiant cette nouvelle Collection des _Classiques populaires_, nous
avons eu la pense de donner aux enfants et aux jeunes gens une premire
ide des grands crivains franais, et, du mme coup, les premiers
traits d'une grande morale, gnrale, large, profonde, vraiment humaine.

La premire ducation morale de l'enfant se fait par les _entretiens du
foyer_. Mais qui de nous ne sait que ces premiers entretiens, quand nous
les tirons de notre fonds, manquent bien vite de matire?

Pour suppler  notre insuffisance propre, nous devons inventer des
livres pleins d'histoires ou de contes difiants, que nous mettons entre
les mains des enfants. Faible ressource! Ces contes sont souvent bien
purils et d'une cruelle insignifiance. Pourquoi ne s'est-on pas avis
qu'il faut du gnie, et du plus grand, pour parler  l'enfance et  la
jeunesse? Mais les hommes de gnie ont crit pour des hommes; soit,
aussi pour les confier  l'enfant, faut-il les expliquer. Le fond de la
pense de ces grands crivains, c'est la vrit morale, qu'il suffit de
dmler des ornements, ou des vrits particulires, dont ils l'ont
entoure, pour donner aux jeunes gens la nourriture la plus forte, la
plus simple, la plus accommode et la seule qui soit digne d'eux.

C'est ce que nous avons essay de faire. Ce qu'ont pens, au fond, LA
FONTAINE, CORNEILLE, BOSSUET, MOLIRE, FNELON, RACINE, CHATEAUBRIAND,
LAMARTINE, VICTOR HUGO, sur l'homme, sur la vie, sur le travail, sur la
douleur, sur la joie, sur le progrs, sur la nation, sur la patrie, tel
est l'enseignement que nous avons voulu dgager des oeuvres de ces
crivains pour le donner  l'enfant et au jeune homme. Cet enseignement,
on le trouvera ici, sous une forme simple et pure, tantt en lisant
l'auteur lui-mme, tantt en suivant les rsums exacts et clairs que
nous ferons de cet auteur.

L'enfant,  ce rgime, aura  la fois form son bon sens et son coeur,
et il se trouvera, par surcrot, et sans y penser, tre entr dj dans
la familiarit de grands gnies dont il pourra plus tard tudier plus
profondment les oeuvres.

Quelle sera la mthode? Donnerons-nous d'abord une notice sur un grand
crivain, puis des extraits de ses oeuvres relis par des analyses? Il
y aurait  craindre que la notice ne ft pas lue et que par suite les
extraits ne fussent pas compris dans leur ensemble.

Ramenons toujours les choses pdagogiques  la pratique naturelle,
c'est--dire  l'usage familial. Un pre de famille cause avec ses
enfants. Il leur parle de respect filial et songe au _Cid_. Que
fera-t-il? Il dira qu'il y a eu un grand homme qui s'appelait Corneille,
qu'il vivait  une certaine poque, qu'il a fait des pices de thtre
nommes tragdies; qu'il y en a une, entre autres, trs belle, qui
s'appelle le _Cid_, et il racontera le sujet. Puis il prendra le livre,
et, tout en indiquant la suite et la conduite de la pice, il lira les
passages _les plus  la porte de l'enfance_.

Voil prcisment ce que nous nous proposons de faire. Un _entretien
continu_, o s'introduisent, chemin faisant, naturellement, et  leur
place, _analyses, extraits et explications_, tel est le plan que nous
suivrons pour chaque volume de notre collection.

Tous les grands Ecrivains sont-ils susceptibles de cette adaptation? La
plupart, assurment. Cependant nous avons pens que nous devions
restreindre notre cadre, et le limiter aux XVIIe et XIXe sicles, sauf
 l'largir plus tard. Les oeuvres des crivains appartenant  ces
deux sicles conviennent particulirement  l'enfance parce qu'elles
sont empreintes, pour la plupart, d'un caractre de majestueuse
srnit.

Nous avons fait appel au concours trs prcieux et  la collaboration de
plusieurs de nos collgues et camarades de l'Universit, qui ont bien
voulu nous prter l'appui de leur talent et nous aider  atteindre le
but que nous nous proposons:

CONFIER L'DUCATION DE NOS ENFANTS AUX GRANDS CRIVAINS POPULAIRES DONT
LA FRANCE EST FIRE, ET, SUR NOS FILS ET NOS FILLES, DS LEUR AGE
TENDRE, FAIRE TOMBER, SELON L'EXPRESSION DE VICTOR HUGO:

     De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
     La bndiction sereine des gnies.

     EMILE FAGUET




PIERRE CORNEILLE




CHAPITRE I.

LA FRANCE AU TEMPS DE LOUIS XIII.


Vous savez qu'il y a eu en France,  deux cents ans de nous environ, un
beau temps, trs glorieux, qui a eu ses misres, comme tous les temps,
o les rois et les princes ont commis de grandes fautes, mais o la
nation a rendu trs grand le nom de notre pays, un temps o nous avons
pris sur l'tranger, au midi le Roussillon, au nord l'Artois et une
partie de la Flandre,  l'est la Lorraine et l'Alsace. Cette poque doit
tre chre  tous les coeurs franais. C'est le XVIIme sicle;
c'est le temps o, aprs le grand et bon roi Henri IV, la France a t
gouverne par Louis XIII, ou plutt par le premier ministre de Louis
XIII, Richelieu, et puis par Louis XIV, avec ses ministres, trs
intelligents aussi, trs laborieux et trs dvous  leur patrie,
Colbert, de Lionne, Louvois.

Mais c'est surtout le temps o les Franais, qu'on accuse, vous le
savez, d'tre lgers, frivoles, inconstants, ont t peut-tre le plus
srieux, appliqus  leurs devoirs, nergiques et l'esprit tourn vers
les grandes choses. Ils aimaient leur pays, quoique leur pays, alors,
ft trs pauvre, les temps trs durs, les impts lourds, la disette bien
souvent  la porte, et quelquefois dans la maison. Eh bien, tout comme
plus tard, mal vtus et mal nourris, quand on leur mettait un fusil dans
la main, quand le tambour battait  l'approche de l'ennemi, ils jetaient
le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus vite au
combat.

Pourquoi taient-ils ainsi? D'abord parce que les Franais ont toujours
t braves, et de bon coeur  leur devoir, et qu'il est plus difficile
de les corrompre que de les mener au bien. Ensuite parce qu'ils avaient
de bons matres pour leur enseigner l'amour de la vertu, du courage, de
la patience, et, ce qui contient tout, _l'amour de la patrie_.

Ces matres, c'taient les auteurs, les crivains qui composaient de
beaux livres pour les enfants et pour les hommes, les historiens, les
orateurs et les potes. Ils lisaient beaucoup Plutarque, un ancien Grec
traduit en trs bon franais par un auteur du sicle prcdent, le bon
Amyot. Ce livre renfermait toutes les plus belles histoires des plus
honntes et des plus courageux personnages de l'antiquit, et il tait
si bon, si entranant  bien faire que le roi Henri IV, qui se
connaissait en courage, disait,  ce qu'on assure, que c'tait pour lui
comme une autre conscience.

Ils lisaient encore Tite Live, un Romain, celui-l, qui a racont
comment les citoyens de Rome ont mille fois mis en danger leurs biens et
leur vie pour que leur patrie ft libre, grande et respecte du monde
entier. Tout cela leur donnait une ide forte et leve de ce que doit
tre un homme, pour mriter d'tre appel de ce nom, et un patriote,
comme nous disons. Ce mot n'existait pas encore, mais la chose tait
commune, si bien que c'est prcisment vers la fin de l'poque dont je
vous parle que le mot a t invent.

Que lisaient-ils encore?

Faut-il vous le dire? Ils lisaient des romans. Mais c'taient de beaux
romans que ceux de ce temps-l. C'taient des livres o l'on racontait
des histoires d'hommes hroques, extraordinaires, grands guerriers,
grands batailleurs, toujours prts  faire de grandes entreprises et 
donner, pour l'honneur et pour la gloire, de grands coups d'pe. Vous
comprenez combien toutes ces lectures enflammaient les courages et
donnaient des ides de glorieuses entreprises ou de vaillantes dfenses.

Et voil que, juste  cette poque-l, il est n un homme de beaucoup
d'esprit et de beaucoup de coeur, ce qu'on appelle un homme de gnie,
qui a rendu tous ces beaux sentiments, mais plus beaux encore et plus
purs, en trs beaux vers, et qui a fait dire ces vers dans les thtres,
par la bouche de trs bons acteurs. Jamais on n'avait encore entendu de
si excellentes paroles, et qui fissent battre le coeur comme
celles-l. C'taient l'ide et le sentiment de tout le monde, que cet
homme mettait en vers sublimes, c'est--dire en phrases sonores,
harmonieuses, et si faciles  retenir que chacun s'en allait les
rptant toute sa vie, rien que pour les avoir entendues une fois.

Cet homme, c'tait un pote; ce qu'il faisait ainsi, c'tait ce qu'on
nomme des pices de thtre, des _tragdies_ ou des _comdies_, et il
s'appelait Pierre Corneille. Je vais vous expliquer ce qu'il a t et ce
qu'il a fait, et vous comprendrez comment il a t cause, pour sa part,
d'une partie des bonnes et belles actions qui ont t accomplies en son
temps.




CHAPITRE II.

JEUNESSE DE CORNEILLE.


Corneille tait n  Rouen, en Normandie, l'anne 1606, dans une famille
qui n'tait pas riche, mais trs honorable, et qui avait donn  sa
province bon nombre de magistrats clairs et justes. Il tait trs
appliqu dans son enfance, et fit de trs bonnes tudes dans le collge
de sa ville. Quand il fut grand, on en voulut faire un avocat, pour
qu'il devnt magistrat plus tard, comme beaucoup de ses parents. Mais il
parlait mal et tait timide de son naturel. Beaucoup de grands hommes
sont ainsi dans leur jeunesse, et quelquefois toute leur vie. C'est pour
cela qu'il ne faut pas tourner en ridicule la timidit d'un enfant ou
quelque dfaut dans sa manire de se faire entendre. Bien souvent ce ne
sont pas les plus hardis et les plus assurs en paroles qui sont les
meilleurs.

Pierre Corneille reconnut trs vite qu'il ne russirait pas au palais,
et il se tourna d'un autre ct. Il fit d'abord, comme distraction et
passe-temps, des comdies. Les comdies sont des pices de thtre pour
faire rire. On y montre des hommes et des femmes qui ont des dfauts,
qui sont avares, ou perfides, ou menteurs, ou joueurs, ou gourmands, ou
glorieux, et  qui il arrive des dsagrments et des msaventures
risibles  cause de ces dfauts. Quand un pote a de la bonne humeur et
de la gat, ces pices peuvent amuser honntement les honntes gens, et
mme les faire rflchir sur les mauvaises inclinations qu'ils peuvent
avoir, quand elles ne sont pas trop fortes et trop enracines dj dans
le coeur.

Pierre Corneille, qui tait jeune et gai, parce qu'il avait un coeur
pur et une bonne conscience, fit donc quelques comdies. Elles n'taient
pas trs bonnes, mais elles taient assez amusantes; et elles
russirent, parce qu'on n'avait pas alors, comme on eut plus tard, quand
Molire arriva, beaucoup de bonnes pices comiques. Corneille sentit
qu'il pouvait continuer sans crainte dans la carrire o il s'tait
hasard, et il vint  Paris, o on le connaissait dj comme un jeune
crivain, destin  devenir un clbre pote.


CORNEILLE ET RICHELIEU.

Il y avait alors un grand ministre, que j'ai nomm plus haut, et qui,
tout en s'occupant de toutes ses forces  rendre la France plus riche,
plus forte et plus grande, s'inquitait du sort des crivains, et
voulait qu'il y en et beaucoup de bons en France, et qu'ils y fussent
honors et respects. Il faisait prcisment des pices de thtre
lui-mme, et, comme il n'avait pas le temps de les faire tout seul, il
se faisait aider par un certain nombre de potes qui s'y entendaient.
C'tait le cardinal Richelieu. Richelieu connaissait Pierre Corneille et
l'estimait fort. Il l'appela auprs de lui, et le fit entrer dans cette
compagnie d'crivains qui travaillaient avec lui. Pierre Corneille y fit
la connaissance d'un bon pote, qui tait un homme de grand coeur,
Jean Rotrou, qu'il aima tout de suite et dont il resta l'ami jusqu' ce
qu'il lui ft enlev par la mort.

Corneille aimait fort aussi et honorait comme il devait le cardinal
Richelieu. Mais celui-ci tait peu accommodant, et habitu  se faire
obir ponctuellement, il n'aimait pas qu'on et d'autres ides que les
siennes. Il donnait  ses crivains familiers des plans de travail, et
il fallait crire sur ces plans, sans y rien changer. Pierre Corneille
qui, tout en respectant le grand gnie de Richelieu dans les choses de
la politique, se sentait plus de gnie que lui pour les pices de
thtre, changeait quelquefois. Richelieu s'en plaignit, puis se piqua,
et enfin Corneille crut devoir se retirer d'auprs de lui.

Il eut raison; car il n'est pas bon  un homme de gnie d'crire sous la
direction d'un autre. On est dou pour les choses de l'esprit, et alors
il faut se livrer  ses inspirations et ne demander conseil qu'aprs
avoir crit,  des amis clairs et sincres; ou bien l'on n'est pas
capable de faire de belles oeuvres, et alors il ne faut pas crire du
tout, une oeuvre mdiocre ne valant pas la peine d'tre mise sur le
papier.

Corneille se retira donc. Richelieu lui en voulut, et quand Corneille,
un peu plus tard, fit paratre une trs belle tragdie, dont je vais
vous parler, et qui s'appelait _Le Cid_, il se joignit aux jaloux qui
dclaraient la pice mauvaise, et la fit critiquer aussi svrement
qu'il put par l'_Acadmie franaise_, qu'il venait de fonder. Cela n'est
pas trs honorable pour Richelieu.

Cependant il faut dire qu'il n'en rendit pas moins de grands services 
Pierre Corneille dans diverses circonstances, notamment dans l'affaire
de son mariage. Le pre de la jeune fille que Corneille dsirait pouser
hsitait  consentir, ne trouvant pas Corneille d'assez bonne famille.
Richelieu fit confrer des titres de noblesse aux parents de Corneille,
et conseilla au pre de la jeune fille de ne pas s'opposer  l'union. Un
conseil de Richelieu tait plus qu'un conseil, et le pre, si difficile
au choix d'un gendre, dut cder, comme vous pensez bien. C'est une
petite comdie en action que fit l Richelieu, et vous pouvez croire que
c'est la meilleure qu'il ait faite.

Jaloux d'un ct, bienfaisant de l'autre, voil ce qu'a t Richelieu
pour Corneille, et il faut bien que ce soit la vrit, pour que
Corneille, homme incapable de dire rien qui ne ft vrai, crivt,  la
mort du cardinal, une petite pice de vers qui se terminait ainsi:

     Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal;
      Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.




CHAPITRE III.

CORNEILLE GRAND HOMME.


Quoi qu'il en soit, le plus grand bienfaiteur de Corneille, sans
jalousie et sans rancune celui-l, ce fut le public. Il avait accueilli
avec faveur ses premires pices, comdies ou fantaisies sans
prtention, trs gaies du reste, et o l'on sentait tout l'entrain de la
jeunesse; il accueillit avec des transports ses grandes tragdies, que
Corneille donna de l'ge de trente ans  celui de quarante, en pleine
force de sant, d'nergie morale et de gnie.

Il y en eut huit surtout qui plurent infiniment et qu'on a encore
beaucoup de plaisir  voir reparatre sur le thtre ou  relire. C'est
_le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Nicomde_, _Don Sanche
d'Aragon_, _Pompe_ et _Sertorius_. Savez-vous pourquoi?

C'est que, dans chacun de ces beaux ouvrages, Corneille mettait en
lumire un des meilleurs sentiments de notre coeur, une forme
particulire de ce qui est le plus cher aux Franais, le courage. Dans
_le Cid_, par exemple, il montrait le courage d'un jeune homme qui
dfend l'honneur de son pre; dans _Horace_, le courage d'un pre qui
sacrifie ses enfants pour le salut de sa patrie; dans _Polyeucte_, le
courage d'un homme qui sacrifie ses biens, son avenir et enfin sa vie
pour ses convictions religieuses; dans _Cinna_, le courage d'un homme,
cruel et vindicatif de son naturel, qui sait triompher de ses mauvais
penchants, et pardonner  ses ennemis quand il pourrait les accabler;
dans _Nicomde_, quelque chose que vos parents et vos matres auront 
vous recommander bien souvent, le courage du plus faible contre le plus
fort, la fiert du vaincu devant le vainqueur insolent, l'espoir
invincible des revanches de la justice sur la force.

Voyez quelles grandes leons ce pote donnait  ses contemporains, et
comme on comprend bien que les illustres guerriers de cette poque,
entre autres le prince de Cond, pleuraient  entendre ces belles choses
au thtre, et comme Voltaire a eu raison de dire: Le grand Cond
pleurant aux vers du grand Corneille, c'est une poque bien importante
dans l'histoire de l'esprit humain!




CHAPITRE IV.

LE CID.


C'est une belle histoire que celle du _Cid_. Elle se passe en Espagne,
du temps que les Espagnols faisaient la guerre contre les Maures. Il y
avait dans ce temps,  la cour d'un roi espagnol, un vieux gnral, qui
s'appelait Don Digue; il avait un fils nomm Rodrigue. A la suite d'une
discussion, Don Digue fut insult et frapp d'un soufflet par un
officier plus jeune que lui, nomm Don Gormas. Il voulut venger cet
affront, et mit l'pe  la main; mais Don Gormas le dsarma. Le
vieillard allait rester dshonor, si son fils n'et pas t l. Vous
pensez bien que ce jeune homme, Rodrigue, ne voulait pas laisser son
vieux pre sous le coup d'une pareille honte. Mais Don Gormas tait bien
redoutable; c'tait le plus vaillant guerrier de toute l'Espagne. Eh
bien, ce n'tait rien encore: ce Gormas avec qui il fallait se battre,
c'tait le pre d'une jeune fille nomme Chimne,  qui Rodrigue tait
fianc. Se battre avec Gormas, ce n'tait donc pas seulement risquer sa
vie, c'tait tout perdre  coup sr; car Rodrigue vainqueur ne pouvait
pas pouser Chimne.

[Illustration: Le pre de Chimne donne un soufflet  Don Digue, pre
de Rodrigue.

     (_Le Cid_.)

P. 14-15.]

Aussi, dans sa douleur, nous le voyons s'crier:

         Perc jusques au fond du coeur
     D'une atteinte imprvue aussi bien que mortelle,
     Misrable vengeur d'une juste querelle,
     Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
     Je demeure immobile, et mon me abattue
             Cde au coup qui me tue.
         Si prs de voir mon feu rcompens,
             O Dieu, l'trange peine!
         En cet affront mon pre est l'offens,
         Et l'offenseur le pre de Chimne!

           Que je sens de rudes combats!
     Contre mon propre honneur mon amour s'intresse:
     Il faut venger un pre, et perdre une matresse.
     L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras.
     Rduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
             Ou de vivre en infme,
         Des deux cts mon mal est infini.
             O Dieu, l'trange peine!
         Faut-il laisser un affront impuni?
         Faut-il punir le pre de Chimne?

           Pre, matresse, honneur, amour,
     Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
     Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
     L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
     Cher et cruel espoir d'une me gnreuse,
               Mais ensemble amoureuse,
         Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
               Fer qui causes ma peine,
         M'es-tu donn pour venger mon honneur?
         M'es-tu donn pour perdre ma Chimne?

             Il vaut mieux courir au trpas.
     Je dois  ma matresse aussi bien qu' mon pre;
     J'attire en me vengeant sa haine et sa colre;
     J'attire ses mpris en ne me vengeant pas.
     A mon plus doux espoir l'un me rend infidle,
             Et l'autre indigne d'elle.
         Mon mal augmente  le vouloir gurir;
             Tout redouble ma peine.
         Allons, mon me; et puisqu'il faut mourir,
         Mourons du moins sans offenser Chimne.

           Mourir sans tirer ma raison[1]!
     Rechercher un trpas si mortel  ma gloire!
     Endurer que l'Espagne impute  ma mmoire
     D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
     Respecter un amour dont mon me gare
             Voit la perte assure!
         N'coutons plus ce penser suborneur,
             Qui ne sert qu' ma peine.
         Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,
         Puisqu'aprs tout il faut perdre Chimne.

             Oui, mon esprit s'tait du.
     Je dois tout  mon pre avant qu' ma matresse;
     Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
     Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reu.
     Je m'accuse dj de trop de ngligence;
             Courons  la vengeance;
         Et, tout honteux d'avoir tant balanc,
             Ne soyons plus en peine,
         Puisque aujourd'hui mon pre est l'offens,
         Si l'offenseur est pre de Chimne.

  [1] _Sans tirer ma raison_, c'est--dire sans demander raison de
  l'outrage reu.

Et voil Rodrigue qui vient provoquer Gormas. Celui-ci regrettait bien
sa mauvaise action, surtout en voyant le courage de ce jeune homme  qui
il avait projet d'unir sa fille. Mais il tait trop tard. Il ne peut
qu'admirer la vertu de Rodrigue et lui dire cette belle parole, qu'il
faut retenir:

     _Viens, tu fais ton devoir; et le fils dgnre
     Qui survit un moment  l'honneur de son pre._

Et l-dessus, ils vont se battre. Rodrigue tue Gormas. Il est veng,
mais combien malheureux! Comment revoir Chimne maintenant, et que lui
dire? Il la revoit pourtant, et lui adresse des paroles bien vraies et
bien nobles. Il ne s'excuse pas, puisqu'il a fait ce qu'il devait. Il
lui dit avec une profonde douleur:

     _J'ai fait ce que j'ai d, je fais ce que je dois.
     Je le ferais encor si j'avais  le faire._

Mais, ajoute-t-il, je voudrais bien mourir,  prsent que je suis
quitte de mon devoir:

     Car enfin n'attends pas de mon affection
     Un lche repentir d'une bonne action.
     L'irrparable effet d'une chaleur trop prompte
     Dshonorait mon pre, et me couvrait de honte.
     Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur;
     J'avais part  l'affront, j'en ai cherch l'auteur;
     Je l'ai vu, j'ai veng mon honneur et mon pre;
     Je le ferais encor, si j'avais  le faire.
     Ce n'est pas qu'en effet contre mon pre et moi
     Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;
     Juge de son pouvoir: dans une telle offense
     J'ai pu dlibrer si j'en prendrais vengeance.
     Rduit  te dplaire, ou souffrir un affront,
     J'ai pens qu' son tour mon bras tait trop prompt,
     Je me suis accus de trop de violence;
     Et ta beaut, sans doute, emportait la balance,
     A moins que d'opposer  tes plus forts appas
     Qu'un homme sans honneur ne te mritait pas;
     Que malgr cette part que j'avais en ton me,
     Qui m'aima gnreux me harait infme;
     Qu'couter ton amour, obir  sa voix,
     C'tait m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
     Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire,
     Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire;
     Je t'ai fait une offense, et j'ai d m'y porter
     Pour effacer ma honte, et pour te mriter;
     Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon pre,
     C'est maintenant  toi que je viens satisfaire:
     C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
     J'ai fait ce que j'ai d, je fais ce que je dois.
     Je sais qu'un pre mort t'arme contre mon crime;
     Je ne t'ai pas voulu drober ta victime:
     Immole avec courage au sang qu'il a perdu
     Celui qui met sa gloire  l'avoir rpandu.

Chimne, de son ct, est bien malheureuse. Elle aussi a le coeur
noble; elle comprend que Rodrigue a agi en homme de bien, et elle ne
l'en estime que davantage. Mais pourtant elle a perdu son pre, et il
faut bien qu'elle demande qu'on punisse le meurtrier; car elle serait
une fille dnature si elle ne le faisait pas. Elle va donc, la mort
dans l'me, comme vous pensez, demander au roi qu'il punisse Rodrigue,
tout en craignant de l'obtenir, et en se disant que si l'on met Rodrigue
 mort, sa vie,  elle aussi, est brise.

     Sire, mon pre est mort; mes yeux ont vu son sang
     Couler  gros bouillons de son gnreux flanc;
     Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
     Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
     Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
     De se voir rpandu pour d'autres que pour vous,
     Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre,
     Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.
     J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur;
     Je l'ai trouv sans vie. Excusez ma douleur,
     Sire, la voix me manque  ce rcit funeste;
     Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.

     LE ROI.

     Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
     Ton roi te veut servir de pre au lieu de lui.

     CHIMNE.

     Sire, de trop d'honneur ma misre est suivie.
     Je vous l'ai dj dit, je l'ai trouv sans vie;
     Son flanc tait ouvert; et, pour mieux m'mouvoir,
     Son sang sur la poussire crivait mon devoir;
     Ou plutt sa valeur, en cet tat rduite,
     Me parlait par sa plaie, et htait ma poursuite;
     Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
     Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
     Sire, ne souffrez pas que, sous votre puissance,
     Rgne devant vos yeux une telle licence;
     Que les plus valeureux, avec impunit,
     Soient exposs aux coups de la tmrit;
     Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
     Se baigne dans leur sang, et brave leur mmoire.
     Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir
     teint, s'il n'est veng, l'ardeur de vous servir.
     Enfin mon pre est mort, j'en demande vengeance,
     Plus pour votre intrt que pour mon allgeance[2].
     Vous perdez en la mort d'un homme de son rang;
     Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.

  [2] _Allgeance_, soulagement.

Quelle affreuse aventure, et comme, de tout ct, on ne voit pour ces
braves jeunes gens que des sujets de dsespoir!

Mais en ce mme temps les Espagnols sont en guerre avec les Maures.
Pendant que le roi examine l'affaire de Rodrigue, les Maures attaquent
la frontire, au milieu de la nuit. Rodrigue l'apprend, runit ses
compagnons, ses amis, des inconnus mme qu'il trouve sur sa route,
marche  l'ennemi, se bat toute la nuit, est vainqueur, et sauve
l'Espagne.

Voici comment lui-mme, au retour, raconte l'affaire  son roi:

     Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
     Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
     Une troupe d'amis chez mon pre assemble
     Sollicita mon me encor toute trouble....
     Mais, Sire, pardonnez  ma tmrit,
     Si j'osai l'employer sans votre autorit;
     Le pril approchait; leur brigade tait prte;
     Me montrant  la cour, je hasardais ma tte:
     Et s'il fallait la perdre, il m'tait bien plus doux
     De sortir de la vie en combattant pour vous.

     LE ROI.

     J'excuse ta chaleur  venger ton offense;
     Et l'tat dfendu me parle en ta dfense:
     Crois que dornavant Chimne a beau parler,
     Je ne l'coute plus que pour la consoler.
     Mais poursuis.

     DON RODRIGUE.

                    Sous moi donc cette troupe s'avance,
     Et porte sur le front une mle assurance.
     Nous partmes cinq cents; mais, par un prompt renfort,
     Nous nous vmes trois mille en arrivant au port,
     Tant,  nous voir marcher avec un tel visage,
     Les plus pouvants reprenaient de courage!
     J'en cache les deux tiers, aussitt qu'arrivs,
     Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvs:
     Le reste, dont le nombre augmentait  toute heure,
     Brlant d'impatience autour de moi demeure,
     Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit,
     Passe une bonne part d'une si belle nuit.
     Par mon commandement la garde en fait de mme,
     Et se tenant cache, aide  mon stratagme;
     Et je feins hardiment d'avoir reu de vous
     L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne  tous.
     Cette obscure clart qui tombe des toiles
     Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles;
     L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort
     Les Maures et la mer montent jusques au port.
     On les laisse passer; tout leur parat tranquille;
     Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
     Notre profond silence abusant leurs esprits,
     Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;
     Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
     Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
     Nous nous levons alors, et tous en mme temps
     Poussons jusques au ciel mille cris clatants:
     Les ntres,  ces cris, de nos vaisseaux rpondent;
     Ils paraissent arms, les Maures se confondent,
     L'pouvante les prend  demi descendus;
     Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
     Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre;
     Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
     Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
     Avant qu'aucun rsiste ou reprenne son rang.
     Mais bientt, malgr nous, leurs princes les rallient,
     Leur courage renat, et leurs terreurs s'oublient:
     La honte de mourir sans avoir combattu
     Arrte leur dsordre, et leur rend leur vertu.
     Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[3],
     De notre sang au leur font d'horribles mlanges;
     Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
     Sont des champs de carnage o triomphe la mort.
     O combien d'actions, combien d'exploits clbres
     Sont demeurs sans gloire au milieu des tnbres,
     O chacun, seul tmoin des grands coups qu'il donnait,
     Ne pouvait discerner o le sort inclinait!
     J'allais de tous cts encourager les ntres,
     Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
     Ranger ceux qui venaient, les pousser  leur tour,
     Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.
     Mais enfin sa clart montre notre avantage;
     Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage:
     Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
     L'ardeur de vaincre cde  la peur de mourir.
     Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les cbles,
     Poussent jusques aux cieux des cris pouvantables,
     Font retraite en tumulte, et sans considrer
     Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
     Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte;
     Le flux les apporta, le reflux les remporte;
     Cependant que leurs rois, engags parmi nous,
     Et quelque peu des leurs, tout percs de nos coups,
     Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
     A se rendre moi-mme en vain je les convie;
     Le cimeterre au poing, ils ne m'coutent pas:
     Mais voyant  leurs pieds tomber tous leurs soldats,
     Et que seuls dsormais en vain ils se dfendent,
     Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent.
     Je vous les envoyai tous deux en mme temps;
     Et le combat cessa faute de combattants.

  [3] _Alfange._--Mot espagnol et portugais signifiant _cimeterre_
  ou sabre trs recourb. Au temps de Corneille, la langue
  espagnole tait trs en usage en France, et ce mot, sans doute,
  assez usit, ou, tout au moins, compris de tout le monde. Aucun
  autre auteur que Corneille ne l'a employ.

Rodrigue n'est plus le jeune homme obscur de la veille, il est le
sauveur du pays; il n'est plus mme Rodrigue, il est _le Chef_, le
_Cid_. Il ne peut donc plus tre question de le punir. Le roi
l'embrasse, et Chimne, qui n'a jamais cess de l'estimer, et qui
maintenant l'admire, Chimne attendra en silence que sa douleur se soit
adoucie, et pousera plus tard le hros qui est si digne d'elle.

Voil l'histoire du _Cid_. Elle nous apprend que les fils qui savent
dfendre leurs pres sont les plus hardis ensuite et les plus heureux 
protger, contre ceux qui la mprisent ou qui l'insultent, la mre
commune, qui est la patrie.




CHAPITRE V.

HORACE.


_Horace_ est une histoire aussi noble et aussi gnreuse, mais plus
triste. C'est pour cela qu'il faut la lire et la bien comprendre, pour
apprendre que le devoir accompli n'a pas toujours une rcompense aussi
douce que tout  l'heure, et qu'il faut nanmoins le remplir, parce que
la vraie rcompense du bien que l'on fait, c'est la conscience qu'on a
d'avoir bien agi.

Horace tait un Romain des temps anciens, du temps que Rome tait en
guerre avec la ville d'Albe, sa voisine. Il avait trois fils, et, avant
la guerre, il en avait mari un avec une jeune fille d'Albe, nomme
Sabine, qui tait de la famille des Curiaces. D'un autre ct, un jeune
homme de la famille des Curiaces devait pouser une fille d'Horace,
nomme Camille. Vous comprenez combien ces deux familles, unies par tant
de liens, dsiraient la fin de la guerre qui les sparait sans que
pourtant elles pussent arriver  se har.

Prcisment un sujet de joie, ou du moins d'espoir, se prsente. Une
trve a t conclue, et l'on a dcid, pour en finir, que trois Romains
combattraient pour tous contre trois Albains, et que la patrie des
vaincus se soumettrait  celle des vainqueurs.

Mais voil que ce sont justement les trois fils d'Horace qui sont
choisis, et pour combattre contre qui? contre le Curiace, fianc de
Camille, et ses deux frres. On pleure dans la maison d'Horace. Sabine
et Camille sont au dsespoir. N'importe; la patrie ordonne, il faut
marcher sans plainte o elle veut qu'on aille. Le jeune Horace dit au
Curiace qui est son beau-frre:

     Albe vous a nomm; je ne vous connais plus.

et Horace, le pre, les envoie au combat en les bnissant, avec ces
paroles sublimes:

     Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
     Pour vous encourager ma voix manque de termes;
     Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes;
     Moi-mme en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
     Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux!

Ils font leur devoir.

Au premier choc, deux Horaces sont tus, les trois Curiaces blesss. On
vient apprendre cette nouvelle au vieil Horace, et on ajoute que le seul
survivant de ses trois fils a pris la fuite. Il refuse d'y croire. Un
Horace fuir! ce n'est pas possible:

     O d'un triste combat effet vraiment funeste!
     Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
     Il n'a pas employ jusqu'au dernier soupir!
     Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
     Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:
     Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

Que vouliez-vous qu'il ft contre trois? lui demande-t-on.--_Qu'il
mourt!_ rpond d'un ton sublime ce pre, dj priv de deux enfants,
mais qui ne songe qu' l'honneur du pays.

                                   Qu'il mourt!
     Ou qu'un beau dsespoir alors le secourt.
     N'et-il que d'un moment recul sa dfaite,
     Rome et t du moins un peu plus tard sujette;
     Il et avec honneur[4] laiss mes cheveux gris,
     Et c'tait de sa vie un assez digne prix.
     Il est de tout son sang comptable  sa patrie;
     Chaque goutte pargne a sa gloire fltrie;
     Chaque instant de sa vie, aprs ce lche tour,
     Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
     J'en romprai bien le cours, et ma juste colre,
     Contre un indigne fils usant des droits d'un pre,
     Saura bien faire voir, dans sa punition,
     L'clatant dsaveu d'une telle action.

  [4] Il et laiss honors mes cheveux gris.

Cependant d'autres nouvelles arrivent. Le jeune Horace n'tait pas un
lche. Sa fuite n'tait qu'une ruse. Il comptait que les trois Curiaces
blesss le poursuivraient, qu'en le poursuivant, tant blesss plus
grivement les uns que les autres, ils se spareraient, et que lui,
revenant sur eux, n'aurait affaire qu' un seul  la fois, et pourrait
les frapper l'un aprs l'autre.

       Rest seul contre trois, mais, en cette aventure,
     Tous trois tant blesss, et lui seul sans blessure,
     Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
     Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux;
     Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
     Divise adroitement trois frres qu'elle abuse.
     Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins press,
     Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins bless;
     Leur ardeur est gale  poursuivre sa fuite;
     Mais leurs coups ingaux sparent leur poursuite.
     Horace, les voyant l'un de l'autre carts,
     Se retourne, et dj les croit demi dompts:
     Il attend le premier, et c'tait votre gendre[5].
     L'autre, tout indign qu'il ait os l'attendre,
     En vain en l'attaquant fait paratre un grand coeur;
     Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
     Albe  son tour commence  craindre un sort contraire;
     Elle crie au second qu'il secoure son frre:
     Il se hte et s'puise en efforts superflus;
     Il trouve en les joignant que son frre n'est plus.
     Encor tout hors d'haleine, il prend pourtant sa place,
     Et redouble bientt la victoire d'Horace:
     Son courage sans force est un dbile appui;
     Voulant venger son frre, il tombe auprs de lui.
     L'air rsonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
     Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
     Comme notre hros se voit prs d'achever,
     C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:
     J'en viens d'immoler deux aux mnes de mes frres;
     Rome aura le dernier de mes trois adversaires:
     C'est  ses intrts que je vais l'immoler,
     Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
     La victoire entre eux deux n'tait pas incertaine;
     L'Albain perc de coups ne se tranait qu' peine,
     Et, comme une victime aux marches de l'autel,
     Il semblait prsenter sa gorge au coup mortel:
     Aussi le reoit-il, peu s'en faut, sans dfense,
     Et son trpas de Rome tablit la puissance.

  [5] Ce rcit s'adresse au vieil Horace.

Rome est victorieuse, Albe est sujette. Le vieil Horace clate en
transports de joie et d'orgueil.

     O mon fils!  ma joie!  l'honneur de nos jours!
     O d'un Etat penchant l'inespr secours!
     Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
     Appui de ton pays, et gloire de ta race!
     Quand pourrai-je touffer dans tes embrassements
     L'erreur dont j'ai form de si faux sentiments?
     Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
     Ton front victorieux de larmes d'allgresse?

Hlas! il n'est pas au bout de ses peines.

Camille, sa fille, a perdu son fianc, tu par son frre. Quand celui-ci
revient vainqueur, elle pleure devant lui cette victoire funeste, et peu
 peu en vient  l'insulter. Le jeune Horace, tout chaud encore de la
bataille et du triomphe, s'emporte, perd l'esprit, et frappe
mortellement sa soeur.

[Illustration: Horace tire son pe pour en frapper sa soeur Camille.

     (_Horace._)

P. 28-29.]

Voil le vieil Horace, en un seul jour, priv de trois de ses enfants
par suite de la guerre qu'a faite sa patrie. Eh bien, il ne la maudit
pas pour cela, il ne s'en plaint pas, il sait qu'on lui doit tout; il
l'aime encore.

Son dernier fils passe en jugement pour avoir tu sa soeur; il le
dfend devant le roi et les Romains.

Savez-vous comme il le dfend? Il ne supplie pas le roi de lui conserver
ce dernier enfant, ce soutien de sa vieillesse. Il le conjure de le
conserver _ Rome_, qui peut avoir encore besoin de ce bras et de ce
sang. Il dit au roi:

     Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
     Et la louange est due, au lieu du chtiment,
     Quand la vertu produit ce premier mouvement.
     Aimer nos ennemis avec idoltrie,
     De rage en leur trpas maudire la patrie,
     Souhaiter  l'Etat un malheur infini,
     C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
     Le seul amour de Rome a sa main anime;
     Il serait innocent s'il l'avait moins aime.
     Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
     L'aurait dj puni s'il tait criminel;
     J'aurais su mieux user de l'entire puissance
     Que me donnent sur lui les droits de la naissance;
     J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
     A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
     C'est dont je ne veux point de tmoin que Valre[6];
     Il a vu quel accueil lui gardait ma colre,
     Lorsqu'ignorant encor la moiti du combat,
     Je croyais que sa fuite avait trahi l'Etat.
     Qui le fait se charger des soins de ma famille?
     Qui le fait, malgr moi, vouloir venger ma fille?
     Et par quelle raison, dans son juste trpas,
     Prend-il un intrt qu'un pre ne prend pas?
     On craint qu'aprs sa soeur il n'en maltraite d'autres!
     Sire, nous n'avons part qu' la honte des ntres.
     Et de quelque faon qu'un autre puisse agir,
     Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

  [6] Celui qui accuse le jeune Horace, parce qu'il aimait Camille
  qu'Horace a tu.

Et puis le crime ne disparat-il pas dans la grandeur du service rendu 
la Patrie? La Patrie peut-elle permettre qu'on la prive ainsi de ses
dfenseurs?

     Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme
     Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'tre Rome,
     Et qu'un Romain s'efforce  tacher le renom
     D'un guerrier  qui tous doivent un si beau nom?
     Dis, Valre, dis-nous, si tu veux qu'il prisse,
     O tu penses choisir un lieu pour son supplice:
     Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
     Font rsonner encor du bruit de ses exploits?
     Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
     Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
     Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
     Tmoin de sa vaillance et de notre bonheur?
     Tu ne saurais cacher sa peine  sa victoire;
     Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
     Tout s'oppose  l'effort de ton injuste amour,
     Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
     Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
     Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
       Vous les prviendrez, Sire: et par un juste arrt
     Vous saurez embrasser bien mieux son intrt.
     Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire;
     Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
     Sire, ne donnez rien  mes dbiles ans;
     Rome aujourd'hui m'a vu pre de quatre enfants;
     Trois en ce mme jour sont morts pour sa querelle:
     Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
     N'tez pas  ses murs un si puissant appui;
     Et souffrez, pour finir, que je m'adresse  lui.
       Horace, ne crois pas que le peuple stupide
     Soit le matre absolu d'un renom bien solide.
     Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit
     Mais un moment l'lve, un moment le dtruit;
     Et ce qu'il contribue  notre renomme
     Toujours en moins de rien se dissipe en fume.
     C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
     A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
     C'est d'eux seuls qu'on reoit la vritable gloire;
     Eux seuls des vrais hros assurent la mmoire.
     Vis toujours en Horace[7], et toujours auprs d'eux
     Ton nom demeurera grand, illustre, fameux;
     Bien que l'occasion, ou moins haute, moins brillante,
     D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
     Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,
     Et pour servir encor ton pays et ton roi.
     Sire, j'en ai trop dit: mais l'affaire vous touche;
     Et Rome tout entire a parl par ma bouche.

  [7] Tel qu'un Horace doit vivre.

Voil le vrai patriotisme, celui qui donne sans compter, qui perd sans
se plaindre, qui ne veut conserver que pour donner encore. Ce pre
mritait bien qu'on lui laisst son fils. On le lui rend en effet, et il
rentre dans sa maison dsole, triste, mais la tte haute, et le coeur
calme; car on est inbranlable aux coups du sort, quand on s'est attach
moins aux tres les plus chris, qui peuvent mourir, qu' la patrie, qui
ne meurt pas.




CHAPITRE VI.

CINNA.


_Cinna_ est l'histoire d'un beau mouvement de courage de l'empereur
Auguste. Le courage ne consiste pas toujours  braver l'ennemi, 
attaquer, parce que l'honneur le veut, un homme qui tient votre bonheur
en sa main,  sacrifier ses enfants aux intrts de son pays. Il
consiste souvent  briser,  vaincre les mauvais sentiments qu'on a dans
son coeur. C'est un courage intrieur, en quelque sorte, et obscur,
qui n'a rien d'clatant et de frappant, qui ne fait pas que les gens se
retournent et vous applaudissent, mais qui n'en demande peut-tre que
plus d'effort et de fermet.

Cet Auguste s'tait empar du pouvoir  Rome, grce  beaucoup de
perfidies et de violences. Il s'tait montr affreusement cruel envers
ses ennemis et envers ceux qu'il avait vaincus. C'tait un homme habitu
 la haine,  la rancune et  la vengeance. Des villes entires avaient
t noyes dans le sang pour s'tre opposes  ses desseins. Enfin il
tait devenu le matre, et il gouvernait sans obstacle.

Il tait heureux, me direz-vous peut-tre.

Non, il s'ennuyait. On n'est heureux que par le bonheur qu'on donne aux
autres, et, ne s'tant occup que du sien, il n'avait acquis que la
puissance, et non la satisfaction, ce qui n'est pas du tout la mme
chose. Il tait si dgot de sa fausse prosprit qu'il songeait 
quitter ce haut rang qui lui avait tant cot d'efforts, et qu'il le
disait en ces termes  Cinna et  Maxime, qu'il croyait ses amis:

     Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
     Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
     Cette grandeur sans borne et cet illustre rang
     Qui m'a jadis cot tant de peine et de sang,
     Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
     D'un courtisan flatteur la prsence importune,
     N'est que de ces beauts dont l'clat blouit,
     Et qu'on cesse d'aimer sitt qu'on en jouit.
     L'ambition dplat quand elle est assouvie,
     D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
     Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
     Toujours vers quelque objet pousse quelque dsir,
     Il se ramne en soi, n'ayant plus o se prendre[8],
     Et, mont sur le fate, il aspire  descendre.
     J'ai souhait l'empire, et j'y suis parvenu;
     Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
     Dans sa possession j'ai trouv pour tous charmes
     D'effroyables soucis, d'ternelles alarmes,
     Mille ennemis secrets, la mort  tous propos,
     Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
     Sylla[9] m'a prcd dans ce pouvoir suprme:
     Le grand Csar[10] mon pre en a joui de mme;
     D'un oeil si diffrent tous deux l'ont regard,
     Que l'un s'en est dmis et l'autre l'a gard:
     Mais l'un, cruel, barbare, est mort aim, tranquille,
     Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
     L'autre, tout dbonnaire, au milieu du snat,
     A vu trancher ses jours par un assassinat.
     Ces exemples rcents suffiraient pour m'instruire,
     Si par l'exemple seul on se devait conduire:
     L'un m'invite  le suivre, et l'autre me fait peur.
     Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur;
     Et l'ordre du destin qui gne nos penses
     N'est pas toujours crit dans les choses passes:
     Quelquefois l'un se brise o l'autre s'est sauv,
     Et par o l'un prit un autre est conserv.
       Voil, mes chers amis, ce qui me met en peine.
     Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mcne[11],
     Pour rsoudre ce point avec eux dbattu,
     Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu;
     Ne considrez point cette grandeur suprme,
     Odieuse aux Romains et pesante  moi-mme;
     Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
     Rome, Auguste, l'tat, tout est en votre main:
     Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
     Sous les lois d'un monarque, ou d'une rpublique;
     Votre avis est ma rgle, et par ce seul moyen
     Je veux tre empereur ou simple citoyen.

  [8] _N'ayant plus o se prendre._--Ne sachant plus  quoi
  s'attacher.

  [9] _Sylla._--Clbre gnral romain qui s'tait fait matre dans
  Rome avec beaucoup de cruauts et de sang rpandu. Vous le
  retrouverez dans la tragdie de Corneille intitule: _Sertorius_.
  (Voir plus loin, p. 125)

  [10] Csar.--Le fondateur de l'_Empire_  Rome. Auguste
  l'appelle: _mon pre_, parce que Csar l'avait adopt.

  [11] _Agrippe._ Agrippa, lieutenant d'Auguste et son principal
  ministre dans les commencements de son gouvernement.--_Mcne._
  Ami et ministre aussi d'Auguste.

Tout  coup Auguste apprend que Cinna, un jeune Romain qu'il aurait pu
frapper autrefois, car il tait parent de ses ennemis, mais qu'au
contraire il avait protg et combl de faveurs, forme un complot contre
lui. Cet homme ardent, violent, si enclin  la vengeance, ne songe
d'abord qu' chtier l'ingrat. Il en avait le droit; car Cinna, ayant
accept ses bienfaits, tait peut-tre le seul  Rome  qui il ft
interdit, en conscience, de se rvolter contre Auguste. Il s'crie:

     Ciel,  qui voulez-vous dsormais que je fie[12]
     Les secrets de mon me et le soin de ma vie?
     Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
     Si donnant des sujets il te les amis,
     Si tel est le destin des grandeurs souveraines
     Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
     Et si votre rigueur les condamne  chrir
     Ceux que vous animez  les faire prir.
     Pour elles rien n'est sr; qui peut tout doit tout craindre.
       Rentre en toi-mme, Octave[13], et cesse de te plaindre.
     Quoi! tu veux qu'on t'pargne, et n'as rien pargn!
     Songe aux fleuves de sang o ton bras s'est baign,
     De combien ont rougi les champs de Macdoine,
     Combien en a vers la dfaite d'Antoine[14],
     Combien celle de Sexte[15], et revois tout d'un temps
     Prouse[16] au sien noye, et tous ses habitants;
     Remets dans ton esprit, aprs tant de carnages,
     De tes proscriptions les sanglantes images,
     O toi-mme, des tiens devenu le bourreau,
     Au sein de ton tuteur enfonas le couteau:
     Et puis, ose accuser le destin d'injustice,
     Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
     Et que, par ton exemple  ta perte guids,
     Ils violent des droits que tu n'as pas gards!
     Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:
     Quitte ta dignit comme tu l'as acquise;
     Rends un sang infidle  l'infidlit,
     Et souffre des ingrats aprs l'avoir t.
       Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
     Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?
     Toi, dont la trahison me force  retenir
     Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
     Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
     Relve pour l'abattre un trne illgitime,
     Et, d'un zle effront couvrant son attentat,
     S'oppose pour me perdre au bonheur de l'tat!
     Donc jusqu' l'oublier je pourrais me contraindre!
     Tu vivrais en repos aprs m'avoir fait craindre!
     Non, non, je me trahis moi-mme d'y penser:
     Qui pardonne aisment invite  l'offenser;
     Punissons l'assassin, proscrivons les complices.

  [12] Confie.

  [13] Avant d'tre empereur, Auguste s'appelait _Octave_.

  [14] _Antoine._ Le rival principal d'Octave avant que celui-ci
  ft rest seul matre.

  [15] _Sextus Pompe_, autre rival d'Octave.

  [16] _Prouse._ Ville de l'Italie Centrale, qu'Octave avait fait
  dvaster pendant les guerres civiles.

Mais,  l'ide de relever encore la hache du bourreau, Auguste se
trouble: Ah! se dit-il, toujours du sang!

       Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices!
     Ma cruaut se lasse, et ne peut s'arrter;
     Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter.
     Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;[17]
     Une tte coupe en fait renatre mille,
     Et le sang rpandu de mille conjurs
     Rend mes jours plus maudits, et non plus assurs.
     Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute[18];
     Meurs et drobe-lui la gloire de ta chute:
     Meurs; tu ferais pour vivre un lche et vain effort,
     Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
     Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
     Pour te faire prir tour  tour s'intresse;
     Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux gurir;
     Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
     La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
     Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste;
     Meurs, mais quitte du moins la vie avec clat,
     teins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat,
     A toi-mme en mourant immole ce perfide;
     Contentant ses dsirs, punis son parricide;
     Fais un tourment pour lui de ton propre trpas,
     En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.

  [17] L'_hydre_ tait un serpent fabuleux,  sept ttes;  chaque
  tte coupe, une autre tte renaissait.--Le mot _hydre_ est pris
  ici au sens figur.

  [18] _Brute._ Brutus, un des meurtriers de Csar, le pre adoptif
  d'Auguste.

Auguste est bien incertain encore et indcis. Il compte sur
l'inspiration du moment, et fait appeler Cinna. Il le menace, lui montre
l'horreur de sa conduite, s'chauffe et s'irrite  lui reprocher son
crime.

     Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens
     Furent les ennemis de mon pre et les miens:
     Au milieu de leur camp tu reus la naissance;
     Et lorsque aprs leur mort tu vins en ma puissance,
     Leur haine enracine au milieu de ton sein
     T'avait mis contre moi les armes  la main.
     Tu fus mon ennemi mme avant que de natre,
     Et tu le fus encor quand tu me pus connatre,
     Et l'inclination jamais n'a dmenti
     Ce sang qui t'avait fait du contraire parti:
     Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.
     Je ne m'en suis veng qu'en te donnant la vie
     Je te fis prisonnier pour te combler de biens;
     Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
     Je te restituai d'abord ton patrimoine;
     Je t'enrichis aprs des dpouilles d'Antoine,
     Et tu sais que depuis,  chaque occasion,
     Je suis tomb pour toi dans la profusion;
     Toutes les dignits que tu m'as demandes,
     Je te les ai sur l'heure et sans peine accordes;
     Je t'ai prfr mme  ceux dont les parents
     Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
     A ceux qui de leur sang m'ont achet l'empire,
     Et qui m'ont conserv le jour que je respire;
     De la faon enfin qu'avec toi j'ai vcu,
     Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
     Quand le ciel me voulut, en rappelant Mcne,
     Aprs tant de faveur montrer un peu de haine,
     Je te donnai sa place en ce triste accident,
     Et te fis aprs lui mon plus cher confident;
     Aujourd'hui mme encor mon me irrsolue
     Me pressant de quitter ma puissance absolue,
     De Maxime[19] et de toi j'ai pris les seuls avis,
     Et ce sont, malgr lui, les tiens que j'ai suivis;
     Bien plus, ce mme jour je te donne Emilie[20],
     Le digne objet des voeux de toute l'Italie,
     Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
     Qu'en te couronnant roi je t'aurais donn moins.
     Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire
     Ne peuvent pas sitt sortir de ta mmoire;
     Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
     Cinna, tu t'en souviens et veux m'assassiner!

  [19] _Maxime_, ami de Cinna, et conjur comme lui. C'est  lui et
   Cinna qu'Auguste avait confi son dessein de quitter le
  pouvoir, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

  [20] Fille du tuteur d'Auguste et dont Cinna est amoureux.

Cinna se trouble, et rpond en balbutiant qu'il est incapable d'une
telle noirceur. Auguste l'arrte d'un geste mprisant, et lui dit d'un
ton froid et dur:

                           Tu tiens mal ta promesse:
     Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
     Tu te justifieras aprs, si tu le peux.
     coute cependant, et tiens mieux ta parole.
       Tu veux m'assassiner demain, au Capitole,
     Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
     Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
     La moiti de tes gens doit occuper la porte,
     L'autre moiti te suivre et te prter main-forte.
     Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupons?
     De tous ces meurtriers, te dirai-je les noms?
     Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
     Marcel, Plaute, Lnas, Pompone, Albin, Icile,
     Maxime, qu'aprs toi j'avais le plus aim:
     Le reste ne vaut pas l'honneur d'tre nomm;
     Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
     Que pressent de mes lois les ordres lgitimes,
     Et qui, dsesprant de les plus viter,
     Si tout n'est renvers, ne sauraient subsister.

Cinna reste interdit et muet. Auguste triomphe de sa confusion et lui
dit rudement:

       Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
     Plus par confusion que par obissance.
     Quel tait ton dessein, et que prtendais-tu
     Aprs m'avoir au temple  tes pieds abattu?
     Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
     Si j'ai bien entendu tantt ta politique,
     Son salut dsormais dpend d'un souverain
     Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
     Et si sa libert te faisait entreprendre,
     Tu ne m'eusses jamais empch de la rendre;
     Tu l'aurais accepte au nom de tout l'tat,
     Sans vouloir l'acqurir par un assassinat.
     Quel tait donc ton but? d'y rgner en ma place?
     D'un trange malheur son destin le menace,
     Si pour monter au trne et lui donner la loi
     Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,
     Si jusques  ce point son sort est dplorable
     Que tu sois aprs moi le plus considrable,
     Et que ce grand fardeau de l'empire romain
     Ne puisse aprs ma mort tomber mieux qu'en ta main.
       Apprends  te connatre, et descends en toi-mme:
     On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
     Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux.
     Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux:
     Mais tu ferais piti mme  ceux qu'elle irrite,
     Si je t'abandonnais  ton peu de mrite.
     Ose me dmentir, dis-moi ce que tu vaux,
     Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
     Les rares qualits par o tu m'as d plaire,
     Et tout ce qui t'lve au-dessus du vulgaire.
     Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient;
     Elle seule t'lve, et seule te soutient;
     C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne;
     Tu n'as crdit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne;
     Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui
     Qu' retirer la main qui seule est ton appui.
     J'aime mieux toutefois cder  ton envie:
     Rgne, si tu le peux, aux dpens de ma vie;
     Mais oses-tu penser que les Serviliens,
     Les Cosses, les Mtels, les Pauls, les Fabiens,
     Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
     Des hros de leur sang sont les vives images,
     Quittent le noble orgueil d'un sang si gnreux
     Jusqu' pouvoir souffrir que tu rgnes sur eux?
     Parle, parle, il est temps.

On croit qu'Auguste va laisser clater cette fureur sanguinaire devant
laquelle Rome entire a jadis trembl. Non! D'un vigoureux effort de
volont, il se matrise, touffe la cruaut qui gronde encore en lui,
fait appel  son orgueil mme pour triompher de son ressentiment et
s'crie:

     Je suis matre de moi comme de l'univers;
     Je le suis, je veux l'tre. O sicles!  mmoire!
     Conservez  jamais ma dernire victoire!
     Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
     De qui le souvenir puisse aller jusqu' vous.

Puis, se retournant vers Cinna, tonn de cette grandeur d'me, il lui
tend la main:

       Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
     Comme  mon ennemi je t'ai donn la vie,
     Et malgr la fureur de ton lche dessein,
     Je te la donne encor comme  mon assassin.
     Commenons un combat qui montre par l'issue
     Qui l'aura mieux de nous ou donne ou reue.
     Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
     Je t'en avais combl, je t'en veux accabler!

[Illustration: Auguste pardonne  Cinna.

     (_Cinna._)

P. 44-45.]

Et ds lors, savez-vous ce qui arrive? Cette tranquillit d'esprit qui
fuyait Auguste au commencement, il l'a retrouve. Cette satisfaction que
la victoire et la puissance ne lui avaient pas donne, le courage et la
gnrosit la lui ont rendue; et il gardera le pouvoir, maintenant, sans
accablement, sinon sans soucis, parce que, pour la premire fois, il
y a trouv la seule chose qui peut faire qu'on y tienne, l'occasion de
montrer un grand coeur; parce que, pour la premire fois, il peut
dire: Je suis matre de moi comme de l'univers!

Etre matre de soi, matre de ses mauvais instincts pour les touffer,
matre de ses bons sentiments pour les soutenir et leur faire produire
tout leur effet; savoir dire _je veux_  soi-mme: voil le but qu'on
doit poursuivre ds l'enfance pour s'habituer  marcher droit dans la
vie, pour avoir la fermet d'viter les fautes, ou le courage de les
rparer.




CHAPITRE VII.

POLYEUCTE.


Vous voyez comme Corneille nous montre bien, les unes aprs les autres,
toutes les choses qu'il faut aimer. Il faut aimer son honneur, l'honneur
de sa famille; il faut aimer son pays; il faut aimer  se vaincre
soi-mme quand on se sent sur la pente du mal. Il y a une chose encore
qu'il faut savoir aimer de tout notre coeur, ce sont nos convictions,
nos croyances, ce que, aprs mres rflexions et examen attentif, nous
croyons juste et vrai. Nous pouvons nous tromper, et alors donner nos
soins, nos peines, notre vie mme pour la dfense d'une erreur. C'est
pour cela qu'il faut apprendre  rflchir, se faire le jugement sain et
l'esprit droit par de bonnes et fortes tudes. Mais quand nous sommes
arrivs  l'ge d'homme, quand nous avons bien cultiv notre raison,
qu'elle a mri, il faut nous attacher fermement  nos opinions, ne pas
les abandonner par ambition, ni les taire par crainte, ni les modifier
par mollesse ou condescendance.

Ce n'est pas tant encore par respect pour ses croyances qu'il faut agir
ainsi, c'est par respect de soi-mme. Quand nous flchissons sur ce que
nous croyons bon et juste, ce n'est pas tant nos ides que nous
altrons, que notre caractre. Nous nous habituons  tre lche, et
l'homme qui trahit ses ides, c'est--dire ses devoirs envers lui-mme,
finira par trahir son devoir envers sa famille, ses concitoyens, sa
patrie. C'est ce que Corneille nous apprend dans sa belle tragdie de
_Polyeucte_.

Cette tragdie se passe  l'poque o les chrtiens n'taient encore
qu'une secte trs faible et trs mprise, o ils adoraient le Christ en
secret, dans l'ombre des souterrains ou dans quelque retraite carte,
et o ils taient gorgs ou mis sur la croix ds qu'ils professaient
ouvertement leur croyance. Il y avait dans ce temps un seigneur
d'Armnie, nomm Polyeucte, qui venait d'pouser la fille du gouverneur
d'Armnie. Depuis longtemps il avait tudi la religion nouvelle, et
enfin, la trouvant juste et noble, il s'tait fait baptiser chrtien. Sa
femme, Pauline, l'ignorait, ainsi que son beau-pre Flix.

Tout  coup Polyeucte apprend qu'un grand sacrifice est offert aux faux
dieux par son beau-pre et les magistrats de la province, en l'honneur
des victoires remportes par l'empereur. Son coeur s'irrite  cette
ide. Il lui semble honteux d'adorer le Christ en silence et comme en
cachette, tandis que sa famille adore publiquement les faux dieux.
Toute la ville peut croire, et croit en effet, qu'il les adore aussi. En
pareil cas, le silence est un mensonge.

Emport par ce sentiment, il rencontre un chrtien de ses amis,  qui il
doit le baptme, et cette conversation s'engage entre eux:

     NARQUE.

     O pensez-vous aller?

     POLYEUCTE.

                           Au temple, o l'on m'appelle.

     NARQUE.

     Quoi! vous mler aux voeux d'une troupe infidle!
     Oubliez-vous dj que vous tes chrtien?

     POLYEUCTE.

     Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?

     NARQUE.

     J'abhorre les faux dieux.

     POLYEUCTE.

                               Et moi, je les dteste.

     NARQUE.

     Je tiens leur culte impie.

     POLYEUCTE.

                                Et je le tiens funeste.

     NARQUE.

     Fuyez donc leurs autels.

     POLYEUCTE.

                              Je les veux renverser,
     Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser.
     Allons, mon cher Narque, allons aux yeux des hommes
     Braver l'idoltrie, et montrer qui nous sommes:
     C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
     Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir.
     Je rends grces au Dieu que tu m'as fait connatre
     De cette occasion qu'il a sitt fait natre,
     O dj sa bont, prte  me couronner,
     Daigne prouver la foi qu'il vient de me donner.

     NARQUE.

     Ce zle est trop ardent, souffrez qu'il se modre.

     POLYEUCTE.

     On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on rvre.

     NARQUE.

     Vous trouverez la mort.

     POLYEUCTE.

                             Je la cherche pour lui.

     NARQUE.

     Et si ce coeur s'branle?

     POLYEUCTE.

                                 Il sera mon appui.

     NARQUE.

     Il ne commande point que l'on s'y prcipite.

     POLYEUCTE.

     Plus elle est volontaire, et plus elle mrite.

     NARQUE.

     Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

     POLYEUCTE.

     On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

     NARQUE.

     Mais dans ce temple enfin la mort est assure.

     POLYEUCTE.

     Mais dans le ciel dj la palme est prpare.

     NARQUE.

     Par une sainte vie il faut la mriter.

     POLYEUCTE.

     Mes crimes, en vivant, me la pourraient ter.
     Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?
     Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
     Je suis chrtien, Narque, et le suis tout  fait;
     La foi que j'ai reue aspire  son effet.
     Qui fuit croit lchement, et n'a qu'une foi morte.

     NARQUE.

     Mnagez votre vie,  Dieu mme elle importe;
     Vivez pour protger les chrtiens en ces lieux.

     POLYEUCTE.

     L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

     NARQUE.

     Vous voulez donc mourir?

     POLYEUCTE.

                              Vous aimez donc  vivre?

     NARQUE.

     Je ne puis dguiser que j'ai peine  vous suivre.
     Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

     POLYEUCTE.

     Qui marche assurment n'a point peur de tomber:
     Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
     Qui craint de le nier, dans son me le nie,
     Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

     NARQUE.

     Qui n'apprhende rien prsume trop de soi.

     POLYEUCTE.

     J'attends tout de sa grce, et rien de ma faiblesse.
     Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse!
     D'o vient cette froideur?

     NARQUE.

                                Dieu mme a craint la mort.

     POLYEUCTE.

     Il s'est offert pourtant; suivons ce saint effort;
     Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.
     Il faut (je me souviens encor de vos paroles)
     Ngliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
     Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
     Hlas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
     Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?
     S'il vous en reste encor, n'tes-vous point jaloux
     Qu' grand'peine chrtien j'en montre plus que vous?

     NARQUE.

     Vous sortez du baptme, et ce qui vous anime,
     C'est sa grce qu'en vous n'affaiblit aucun crime;
     Comme encor tout entire, elle agit pleinement,
     Et tout semble possible  son feu vhment:
     Mais cette mme grce en moi diminue,
     Et par mille pchs sans cesse extnue,
     Agit aux grands effets avec tant de langueur,
     Que tout semble impossible  son peu de vigueur:
     Cette indigne mollesse et ces lches dfenses
     Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
     Mais Dieu, dont on ne doit jamais se dfier,
     Me donne votre exemple  me fortifier.
     Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes
     Braver l'idoltrie, et montrer qui nous sommes;
     Puiss-je vous donner l'exemple de souffrir,
     Comme vous me donnez celui de vous offrir!

     POLYEUCTE.

     A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
     Je reconnais Narque, et j'en pleure de joie.
     Ne perdons plus de temps; le sacrifice est prt;
     Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intrt;
     Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
     Dont arme un bois pourri ce peuple trop crdule;
     Allons en clairer l'aveuglement fatal;
     Allons briser ces dieux de pierre et de mtal:
     Abandonnons nos jours  cette ardeur cleste;
     Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste.

     NARQUE.

     Allons faire clater sa gloire aux yeux de tous,
     Et rpondre avec zle  ce qu'il veut de nous.

Les deux amis se rendent en effet au temple, font un grand scandale
parmi les paens, troublent la crmonie, brisent les idoles. Voici
comment un paen, spectateur de cette scne, raconte ce qu'ils ont fait:

     Le prtre avait  peine obtenu du silence,
     Et devers[21] l'orient assur son aspect,
     Qu'ils ont fait clater leur manque de respect.
     A chaque occasion de la crmonie,
     A l'envi l'un et l'autre talait sa manie,
     Des mystres sacrs hautement se moquait,
     Et traitait de mpris les dieux qu'on invoquait.
     Tout le peuple en murmure, et Flix s'en offense;
     Mais tous deux s'emportant  plus d'irrvrence:
     Quoi! lui dit Polyeucte en levant sa voix,
     Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois?
     Ici dispensez-moi du rcit des blasphmes
     Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter[22] mmes.
     Oyez,[23] dit-il ensuite, oyez, peuple; oyez, tous:
     Le Dieu de Polyeucte et celui de Narque
     De la terre et du ciel est l'absolu monarque.
     Seul tre indpendant, seul matre du destin,
     Seul principe ternel, et souveraine fin.
     C'est ce Dieu des chrtiens qu'il faut qu'on remercie
     Des victoires qu'il donne  l'empereur Dcie;
     Lui seul tient en sa main le succs des combats;
     Il le veut lever, il le peut mettre  bas;
     Sa bont, son pouvoir, sa justice est immense;
     C'est lui seul qui punit, lui seul qui rcompense:
     Vous adorez en vain des monstres impuissants.
     Se jetant  ces mots sur le vin et l'encens,
     Aprs en avoir mis les saints vases par terre,
     Sans crainte de Flix, sans crainte du tonnerre,
     D'une fureur pareille ils courent  l'autel.
     Cieux! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
     Du plus puissant des dieux nous voyons la statue
     Par une main impie  leurs pieds abattue,
     Les mystres troubls, le temple profan,
     La fuite et les clameurs d'un peuple mutin,
     Qui craint d'tre accabl sous le courroux cleste.

  [21] Dans le paganisme, la statue du dieu tait toujours tourne
  vers l'occident, d'o il suit que le prtre, pour l'adorer,
  assurait son aspect (son regard) vers l'orient.

  [22] Jupiter tait le roi des dieux dans la religion des paens.

  [23] _Oyez_ est l'impratif du verbe our, qui signifie entendre,
  couter.

On arrte Polyeucte, on le mne en prison; on trane au supplice son
ami.

Lui pourrait se sauver encore; car il est le gendre du gouverneur. On
cacherait cet clat  l'empereur. On ne lui demande que de se taire et
de se tenir tranquille. Cette hypocrisie le rvolte. Il prfre mourir.
Il s'enivre  l'ide du sacrifice et des rcompenses divines qui
l'attendent. Saisi par l'enthousiasme religieux, il s'crie:

     Source dlicieuse, en misres fconde,
     Que voulez-vous de moi, flatteuses volupts?
     Honteux attachements de la chair et du monde,
     Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quitts?
     Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:
             Toute votre flicit,
             Sujette  l'instabilit,
             En moins de rien tombe par terre;
             Et, comme elle a l'clat du verre,
             Elle en a la fragilit.

     Ainsi n'esprez pas qu'aprs vous je soupire.
     Vous talez en vain vos charmes impuissants;
     Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
     Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
     Il tale  son tour des revers quitables
             Par qui les grands sont confondus;
             Et les glaives qu'il tient pendus
             Sur les plus fortuns coupables
             Sont d'autant plus invitables
             Que leurs coups sont moins attendus.

     Tigre altr de sang, Dcie impitoyable,
     Ce Dieu t'a trop longtemps abandonn les siens:
     De ton heureux destin vois la suite effroyable;
     Le Scythe[24] va venger la Perse et les chrtiens.
     Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;
             Rien ne t'en saurait garantir;
             Et la foudre qui va partir,
             Toute prte  crever la nue,
             Ne peut plus tre retenue
             Par l'attente du repentir.

     Que cependant Flix m'immole  ta colre;
     Qu'un rival plus puissant blouisse ses yeux;
     Qu'aux dpens de ma vie il s'en fasse beau-pre,
     Et qu' titre d'esclave il commande en ces lieux:
     Je consens, ou plutt j'aspire  ma ruine,
             Monde, pour moi tu n'as plus rien:
             Je porte en un coeur tout chrtien
             Une flamme toute divine;
             Et je ne regarde Pauline
             Que comme un obstacle  mon bien.

     Saintes douceurs du ciel, adorables ides,
     Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:
     De vos sacrs attraits les mes possdes
     Ne conoivent plus rien qui les puisse mouvoir.
     Vous promettez beaucoup et donnez davantage:
             Vos biens ne sont point inconstants;
             Et l'heureux trpas que j'attends
             Ne vous sert que d'un doux passage
             Pour nous introduire au partage
             Qui nous rend  jamais contents.

     C'est vous,  feu divin que rien ne peut teindre,
     Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
     Je la vois: mais mon coeur, d'un saint zle enflamm,
     N'en gote plus l'appas dont il tait charm;
     Et mes yeux, clairs des clestes lumires,
     Ne trouvent plus aux siens leurs grces coutumires.

  [24] Peuple d'Orient qui habitait le pays formant maintenant la
  Russie mridionale, et qui tait  cette poque en guerre avec
  les Romains.

    Son beau-pre, sa femme, que Polyeucte aime de toute son me, le
    supplient de feindre seulement quelque temps. Sa femme lui dit:

     Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-mme;
     Seul vous vous hassez, lorsque chacun vous aime;
     Seul vous excutez tout ce que j'ai rv:
     Ne veuillez pas vous perdre, et vous tes sauv.
     A quelque extrmit que votre crime passe,
     Vous tes innocent si vous vous faites grce.
     Daignez considrer le sang dont vous sortez,
     Vos grandes actions, vos rares qualits;
     Chri de tout le peuple, estim chez le prince,
     Gendre du gouverneur de toute la province;
     Je ne vous compte  rien le nom de mon poux,
     C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous.
     Mais aprs vos exploits, aprs votre naissance,
     Aprs votre pouvoir, voyez notre esprance;
     Et n'abandonnez pas  la main d'un bourreau
     Ce qu' nos justes voeux promet un sort si beau.

Polyeucte lui rpond:

     Je considre plus; je sais mes avantages,
     Et l'espoir que sur eux forment les grands courages.
     Ils n'aspirent enfin qu' des biens passagers,
     Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
     La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
     Aujourd'hui dans le trne, et demain dans la boue;
     Et leur plus haut clat fait tant de mcontents,
     Que peu de vos Csars en ont joui longtemps.
       J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:
     Cette grandeur prit, j'en veux une immortelle,
     Un bonheur assur, sans mesure et sans fin,
     Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
     Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie
     Qui tantt, qui soudain me peut tre ravie;
     Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
     Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

     PAULINE.

     Voil de vos chrtiens les ridicules songes;
     Voil jusqu' quel point vous charment leurs mensonges;
     Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
     Mais, pour en disposer, ce sang est-il  vous?
     Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un hritage;
     Le jour qui vous la donne en mme temps l'engage.
     Vous la devez au prince, au public,  l'tat.

     POLYEUCTE.

     Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;
     Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.
     Des aeux de Dcie on vante la mmoire;
     Et ce nom prcieux encore  vos Romains,
     Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
     Je dois ma vie au peuple, au prince,  sa couronne;
     Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:
     Si mourir pour son prince est un illustre sort,
     Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

     PAULINE.

     Quel Dieu?

     POLYEUCTE.

                Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,
     Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles,
     Insensibles et sourds, impuissants, mutils,
     De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:
     C'est le Dieu des chrtiens, c'est le mien, c'est le vtre:
     Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

     PAULINE.

     Adorez-le dans l'me, et n'en tmoignez rien.

     POLYEUCTE.

     Que je sois tout ensemble idoltre et chrtien!

     PAULINE.

     Ne feignez qu'un moment, laissez partir Svre[25],
     Et donnez lieu d'agir aux bonts de mon pre.

     POLYEUCTE.

     Les bonts de mon Dieu sont bien plus  chrir:
     Il m'te des prils que j'aurais pu courir,
     Et, sans me laisser lieu de tourner en arrire,
     Sa faveur me couronne entrant dans la carrire;
     Du premier coup de vent il me conduit au port,
     Et, sortant du baptme, il m'envoie  la mort.
     Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,
     Et de quelles douceurs cette mort est suivie!....
     Mais que sert de parler de ces trsors cachs
     A des esprits que Dieu n'a pas encor touchs?

  [25] Favori de l'empereur Dcie qui se trouve en Armnie en ce
  moment. C'est surtout lui que Flix redoute; c'est parce qu'il le
  craint qu'il se dcide  frapper son gendre Polyeucte.

Pauline s'est contenue jusque-l. Elle a allgu la raison, et l'intrt
de Polyeucte. Mais enfin, devant son obstination, elle s'irrite.
Elle-mme ne compte donc pas aux yeux de Polyeucte! Il ne la regrette
donc point! Il n'a donc pour elle aucun attachement, qu'il la quitte si
facilement, si froidement!

Elle s'crie:

     Cruel! (car il est temps que ma douleur clate,
     Et qu'un juste reproche accable une me ingrate)
     Est-ce l ce beau feu? sont-ce l tes serments?
     Tmoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
     Je ne te parlais point de l'tat dplorable
     O ta mort va laisser ta femme inconsolable;
     Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,
     Et je ne voulais pas de sentiments forcs:
     Mais cette amour si ferme et si bien mrite
     Que tu m'avais promise, et que je t'ai porte,
     Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
     Te peut-elle arracher une larme, un soupir?
     Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie;
     Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;
     Et ton coeur, insensible  ces tristes appas,
     Se figure un bonheur o je ne serai pas!
     C'est donc l le dgot qu'apporte l'hymne?
     Je te suis odieuse aprs m'tre donne!

     POLYEUCTE.

     Hlas!

     PAULINE.

            Que cet hlas a de peine  sortir!
     Encor s'il commenait un heureux repentir,
     Que, tout forc qu'il est, j'y trouverais de charmes!
     Mais courage, il s'meut, je vois couler des larmes.

Polyeucte pleure en effet; car il aime Pauline, mais il aime son Dieu
plus encore: Oui, je verse des larmes, dit-il.

     J'en verse, et plt  Dieu qu' force d'en verser
     Ce coeur trop endurci se pt enfin percer!
     Le dplorable tat o je vous abandonne
     Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;
     Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,
     J'y pleurerai pour vous l'excs de vos malheurs:
     Mais si, dans ce sjour de gloire et de lumire,
     Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prire,
     S'il y daigne couter un conjugal amour,
     Sur votre aveuglement il rpandra le jour.
       Seigneur, de vos bonts il faut que je l'obtienne;
     Elle a trop de vertus pour n'tre pas chrtienne:
     Avec trop de mrite il vous plut la former,
     Pour ne vous pas connatre et ne vous pas aimer,
     Pour vivre des enfers esclave infortune,
     Et sous leur triste joug mourir comme elle est ne.

     PAULINE.

     Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

     POLYEUCTE.

     Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

     PAULINE.

     Que plutt....

     POLYEUCTE.

                    C'est en vain qu'on se met en dfense:
     Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
     Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
     Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

     PAULINE.

     Quittez cette chimre, et m'aimez.

     POLYEUCTE.

                                        Je vous aime,
     Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-mme.

     PAULINE.

     Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

     POLYEUCTE.

     Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.

     PAULINE.

     C'est peu de me quitter, tu veux donc me sduire?

     POLYEUCTE.

     C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

     PAULINE.

     Imaginations!

     POLYEUCTE.

                   Clestes vrits!

     PAULINE.

     trange aveuglement!

     POLYEUCTE.

                          ternelles clarts!

     PAULINE.

     Tu prfres la mort  l'amour de Pauline!

     POLYEUCTE.

     Vous prfrez le monde  la bont divine!

     PAULINE.

     Va, cruel, va mourir; tu ne m'aimas jamais.

     POLYEUCTE.

     Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix!

Polyeucte reste inflexible. Il est mu pourtant, il pleure; mais mentir,
trahir ses amis, renier son compagnon qui est mort pour lui, surtout se
trahir soi-mme, il ne peut. Il mourra. Il le dclare  Flix et 
Pauline.

     Que tout cet artifice est de mauvaise grce!
     Aprs avoir deux fois essay la menace,
     Aprs m'avoir fait voir Narque dans la mort,
     Aprs avoir tent l'amour et son effort,
     Aprs m'avoir montr cette soif du baptme,
     Pour opposer  Dieu l'intrt de Dieu mme,
     Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer!
     Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher!
     Vos rsolutions usent trop de remise;
     Prenez la vtre enfin, puisque la mienne est prise.
       Je n'adore qu'un Dieu, matre de l'univers,
     Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers;
     Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
     Voulut mourir pour nous avec ignominie,
     Et qui, par un effort de cet excs d'amour,
     Veut pour nous en victime tre offert chaque jour.
     Mais j'ai tort d'en parler  qui ne peut m'entendre.
     Voyez l'aveugle erreur que vous osez dfendre:
     Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux;
     Vous n'en punissez point qui n'ait son matre aux cieux.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     J'ai profan leur temple et bris leurs autels;
     Je le ferais encor, si j'avais  le faire,
     Mme aux yeux de Flix, mme aux yeux de Svre,
     Mme aux yeux du snat, aux yeux de l'empereur.

[Illustration: Polyeucte demande qu'on le mne  la mort.

     (_Polyeucte._)

P. 66-67.]

C'en est trop: on le mne au supplice, et, tout  coup, mue par tant de
courage et de constance, sa femme elle-mme se fait chrtienne.
Brusquement, elle demande  son pre le supplice:

     Pre barbare, achve, achve ton ouvrage;
     Cette seconde hostie est digne de ta rage:
     Joins ta fille  ton gendre; ose: que tardes-tu?
     Tu vois le mme crime, ou la mme vertu:
     Ta barbarie en elle a les mmes matires.
     Mon poux en mourant m'a laiss ses lumires;
     Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
     M'a dessill les yeux, et me les vient d'ouvrir.
     _Je vois, je sais, je crois, je suis dsabuse_:
     De ce bienheureux sang tu me vois baptise:
     Je suis chrtienne enfin, n'est-ce point assez dit?
     Conserve en me perdant ton rang et ton crdit;
     Redoute l'empereur, apprhende Svre:
     Si tu ne veux prir, ma perte est ncessaire;
     Polyeucte m'appelle  cet heureux trpas;
     Je vois Narque et lui qui me tendent les bras.
     Mne, mne-moi voir tes dieux que je dteste;
     Ils n'en ont bris qu'un, je briserai le reste.
     On m'y verra braver tout ce que vous craignez,
     Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez,
     Et, saintement rebelle aux lois de la naissance,
     Une fois envers toi manquer d'obissance.
     Ce n'est point ma douleur que par l je fais voir;
     C'est la grce qui parle, et non le dsespoir.
     Le faut-il dire encor, Flix? je suis chrtienne;
     Affermis par ma mort ta fortune et la mienne;
     Le coup  l'un et l'autre en sera prcieux,
     Puisqu'il t'assure en[26] terre en m'levant aux cieux.

  [26] _Sur la terre._

Devant tant de grandeur, le pre lui-mme se sent touch, et embrasse la
religion qui inspire de tels dvouements et un tel esprit de sacrifice:

     Je cde  des transports que je ne connais pas;
     Et, par un mouvement que je ne puis entendre,
     De ma fureur je passe au zle de mon gendre.
     C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent
     Pour son perscuteur prie un Dieu tout-puissant;
     Son amour pandu sur toute la famille
     Tire aprs lui le pre aussi bien que la fille.
     J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrtien:
     J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
     C'est ainsi qu'un chrtien se venge et se courrouce:
     Heureuse cruaut dont la suite est si douce!
     Donne la main, Pauline. Apportez des liens:
     Immolez  vos dieux ces deux nouveaux chrtiens.
     Je le suis, elle l'est, suivez votre colre.

Corneille a voulu nous montrer par l combien sont puissants sur des
coeurs, bons du reste et pitoyables, l'exemple du courage et la vertu
du sacrifice.

Il nous a montr surtout, dans tout le cours de la pice, ce que c'est
qu'tre attach  sa foi, ce que c'est qu'avoir l'horreur des
hypocrisies, des lchets, des dfaillances de conscience. Nous n'aurons
pas sans doute l'occasion de proclamer nos convictions au risque de
notre vie, ni avec de grands clats, comme Polyeucte. Mais nous aurons
mille occasions de pratiquer le respect de nous-mmes; nous aurons 
triompher de cette fausse honte, ridicule et basse, qui nous porte 
dissimuler une bonne pense quand nous la voyons ddaigne ou raille
autour de nous. C'est alors qu'il faut nous rappeler Polyeucte, et, en
bravant les petits martyres de la vie commune, qui sont les moqueries
des mchants et les mpris des sots, montrer un peu de son courage et de
son lvation de caractre.




CHAPITRE VIII.

NICOMDE.


Il faudrait que tous les Franais lussent _Nicomde_ et en apprissent
par coeur les plus beaux passages. C'est celle des tragdies de
Corneille qui est la plus capable d'lever notre me, et de nous
enseigner une chose difficile  bien savoir, l'attitude qui convient 
des vaincus.

Partout ailleurs Corneille nous montre l'amour de la patrie. Mais aimer
son pays puissant et glorieux n'est pas une chose difficile; un peu de
fiert y suffit; c'est aimer son pays abaiss et vaincu qui est la vraie
marque d'un bon coeur et d'un pur patriotisme.

C'est ce sentiment-l, si rare et si prcieux, que la tragdie de
_Nicomde_ fait clater  nos regards.

Figurez-vous que les Romains, ce peuple si puissant dont vous venez de
voir que Corneille aime  nous rapporter les grandes actions, taient
matres de presque tout le bassin de la mer Mditerrane et d'une partie
de l'Asie-Mineure. Or, en Asie-Mineure prcisment, il y avait encore
quelques rois indpendants, mais si effrays de la puissance romaine
qu'ils en taient comme stupides, pour me servir de l'expression
nergique d'un crivain du XVIIIe sicle, Montesquieu. C'taient des
rois en peinture, comme dit Corneille lui-mme.

L'un d'eux, Prusias, roi de Bithynie, se trouvait dans l'tat que voici:
sa femme, Arsino, tait dvoue aux Romains et leur instrument en
Bithynie; son fils, Attale, avait t lev  Rome, comme otage, pour
devenir plus tard une espce de lieutenant des Romains en Bithynie sous
le nom de roi; Prusias lui-mme avait t forc de livrer aux Romains
leur vieil ennemi Annibal, qui s'tait rfugi auprs de lui.

Voil sans doute de mauvais modles  nous proposer. Mais heureusement
Prusias, d'un prcdent mariage, a un autre fils, le vaillant Nicomde,
qui est tout le contraire de son pre et de sa belle-mre Arsino. Il y
a aussi  la cour de Prusias sa pupille, Laodice, reine d'Armnie, qui a
le caractre aussi haut et aussi gnreux que Nicomde.

Ces deux jeunes gens sont les ennemis des Romains et savent parler d'une
faon hautaine  leur ambassadeur Flaminius. Arsino, de concert avec
Flaminius, cherche  faire tomber Nicomde dans un pige. Elle forme un
complot contre lui, l'accuse de trahison auprs de Prusias, qui l'coute
trop; et Nicomde, malgr toutes les victoires qu'il a remportes,
accus par Arsino, charg par Flaminius, vu avec dfiance par son pre,
est comme traqu de toutes parts.

C'est plaisir de voir comme il tient tte de tous les cts. A Arsino,
sa belle-mre, il rpond avec une fiert magnifique. Lui, tratre et
fourbe! Allons donc!

     Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,
     Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte;
     Qu'il lui faut un grand crime  tenter son devoir...
     Soulever votre peuple, et jeter votre arme
     Dedans les intrts d'une reine opprime...
     C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi
     S'il pouvait se rsoudre  vous manquer de foi.
     La fourbe[27] n'est le jeu que des petites mes,
     Et c'est l proprement le partage des femmes.

  [27] La _fourberie_.

Quand, feignant pour Nicomde une amiti calcule, Arsino demande sa
grce  Prusias: Grce? dit Nicomde...

             De quoi, madame? est-ce d'avoir conquis
     Trois sceptres, que ma perte expose  votre fils?
     D'avoir port si loin vos armes dans l'Asie,
     Que mme votre Rome en a pris jalousie?
     D'avoir trop soutenu la majest des rois?
     Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits?
     Trop du grand Annibal[28] pratiqu les maximes?
     S'il faut grce pour moi, choisissez de mes crimes.
     Les voil tous, madame, et si vous y joignez
     D'avoir cru des mchants par quelque autre gagns,
     D'avoir une me ouverte, une franchise entire,
     Qui, dans leur artifice, a manqu de lumire,
     C'est gloire et non pas crime  qui ne voit le jour
     Qu'au milieu d'une arme, et loin de votre cour,
     Qui n'a que la vertu de son intelligence,
     Et vivant sans remords, marche sans dfiance.

  [28] _Annibal._--Clbre gnral Carthaginois qui conquit
  l'Italie, fut sur le point de prendre Rome, et tint les Romains
  dans les plus grands dangers pendant vingt ans.

A Flaminius, l'ambassadeur romain, Nicomde montre un visage intrpide,
au moment mme o son pre l'abandonne et le livre  ces Romains si
puissants et si terribles: De quoi se mle Rome? s'crie-t-il, o
prend-elle le droit d'imposer ses volonts au roi de Bithynie?--Ce
sont l les leons d'Annibal, rplique Flaminius; Nicomde rpond
froidement:

     Annibal m'a surtout laiss ferme en ce point
     D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
     On me croit son disciple, et je le tiens  gloire,
     Et quand Flaminius attaque sa mmoire,
     Il doit savoir qu'un jour il me fera raison
     D'avoir rduit mon matre au secours du poison[29],
     Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme
     Commena par son pre[30]  triompher de Rome.

     FLAMINIUS.

     Ah! c'est trop m'outrager!

     NICOMDE.

                                N'outragez plus les morts.

     PRUSIAS.

     Et vous, ne cherchez point  former de discords[31];
     Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

     NICOMDE.

     Eh bien! s'il est besoin de rpondre autre chose,
     Attale doit rgner, Rome l'a rsolu,
     Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu,
     C'est aux rois d'obir alors qu'elle commande.
       Attale a le coeur grand, l'esprit grand, l'me grande,
     Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi;
     Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi.
     Par quelque grand effet voyons s'il en est digne,
     S'il a cette vertu, cette valeur insigne:
     Donnez-lui votre arme, et voyons ces grands coups;
     Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous;
     Qu'il rgne avec clat sur sa propre conqute,
     Et que de sa victoire il couronne sa tte.
     Je lui prte mon bras, et veux ds maintenant,
     S'il daigne s'en servir, tre son lieutenant.
     L'exemple des Romains m'autorise  le faire:
     Le fameux Scipion[32] le fut bien de son frre,
     Et lorsqu'Antiochus fut par eux dtrn,
     Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'an.
     Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Ege,
     Les restes de l'Asie  nos cts range,
     Offrent une matire  son ambition...

  [29] Annibal, traqu par les Romains, s'tait empoisonn pour
  n'tre pas livr  eux.

  [30] Par le pre de Flaminius.

  [31] _Discordes._

  [32] _Scipion l'Africain_, gnral Romain, qui fut le vainqueur
  d'Annibal, s'tait rsign  n'tre que le lieutenant de son
  frre, gnral obscur, dans une guerre en Asie.

[Illustration: Nicomde, en prsence de Prusias, son pre, brave
Flaminius, ambassadeur de Rome.

     (_Nicomde._)

P. 76-77.]

Flaminius le prend de haut  son tour. Rome est puissante, et pourrait
bien ne pas permettre au jeune prince de lcher ainsi la bride  ses
projets aventureux--Nicomde ne rpond qu'avec plus de fermet:

     J'ignore, sur ce point, les volonts du roi:
     Mais peut-tre qu'un jour je dpendrai de moi,
     Et nous verrons alors l'effet de ces menaces.
       Vous pouvez cependant faire munir ces places,

     NICOMDE.

     Prparer un obstacle  mes nouveaux desseins,
     Disposer de bonne heure un secours de Romains,
     Et si Flaminius en est le capitaine,
     Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimne[33].

     PRUSIAS.

     Prince, vous abusez trop tt de ma bont:
     Le rang d'ambassadeur doit tre respect,
     Et l'honneur souverain qu'ici je vous dfre...

     NICOMDE.

     Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire.
     Je ne sais point rpondre autrement pour un roi
     A qui dessus son trne on veut faire la loi.

     PRUSIAS.

     Vous m'offensez moi-mme, en parlant de la sorte,
     Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

     NICOMDE.

     Quoi! je verrai, seigneur, qu'on borne vos Etats,
     Qu'au milieu de ma course on m'arrte le bras,
     Que de vous menacer on a mme l'audace,
     Et je ne rendrai point menace pour menace!
     Et je remercrai qui me dit hautement
     Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunment!

  [33] C'est prs du lac de Trasimne, dans l'Italie
  septentrionale, qu'Annibal avait vaincu le pre de Flaminius.

Attale, qui vient d'arriver de Rome, ne connat pas son frre Nicomde;
il le rencontre avec Laodice, et l'entendant parler sans mnagement des
Romains, lui dit: Prenez garde! Rome peut tirer vengeance de vos propos
sur elle.

     NICOMDE.

     Rome, seigneur!

     ATTALE.

                     Oui, Rome; en tes-vous en doute?

     NICOMDE.

     Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous coute;
     Et si Rome savait de quels feux vous brlez,
     Bien loin de vous prter l'appui dont vous parlez,
     Elle s'indignerait de voir sa crature
     A l'clat de son nom faire une telle injure,
     Et vous dgraderait peut-tre ds demain
     Du titre glorieux de citoyen romain.
     Vous l'a-t-elle donn pour mriter sa haine,
     En le dshonorant par l'amour d'une reine?
     Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois
     Qu'elle daigne galer  ses moindres bourgeois?
     Pour avoir tant vcu chez ces coeurs magnanimes,
     Vous en avez bientt oubli les maximes.
     Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous;
     Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous.
     Et sans plus l'abaisser  cette ignominie
     D'idoltrer en vain la reine d'Armnie,
     Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre coeur,
     La fille d'un tribun ou celle d'un prteur;
     Que Rome vous permet cette haute alliance,
     Dont vous aurait exclu le dfaut de naissance,
     Si l'honneur souverain de son adoption
     Ne vous autorisait  tant d'ambition.
     Forcez, rompez, brisez de si honteuses chanes;
     Aux rois qu'elle mprise abandonnez les reines,
     Et concevez enfin des voeux plus levs,
     Pour mriter les biens qui vous sont rservs.

     ATTALE.

     Si cet homme est  vous, imposez-lui silence,
     Madame[34], et retenez une telle insolence.
     Pour voir jusqu' quel point elle pourrait aller,
     J'ai forc ma colre  le laisser parler;
     Mais je crains qu'elle chappe, et que, s'il continue,
     Je ne m'obstine plus  tant de retenue.

     NICOMDE.

     Seigneur, si j'ai raison, qu'importe  qui je sois?
     Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix?
     Vous-mme, amour  part, je vous en fais arbitre.
       Ce grand nom de Romain est un prcieux titre,
     Et la reine et le roi l'ont assez achet
     Pour ne se plaire pas  le voir rejet,
     Puisqu'ils se sont privs, pour ce nom d'importance,
     Des charmantes douceurs d'lever votre enfance.
     Ds l'ge de quatre ans ils vous ont loign;
     Jugez si c'est pour voir ce titre ddaign,
     Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine,
     A la part qu'ils avaient  la grandeur romaine.

  [34] Attale s'adresse  Laodice, reine d'Armnie.

Prusias enfin, excellent homme, mais trs faible, cherche  ramener son
fils  des sentiments de douceur et de rsignation. Sans perdre un
instant le respect qu'il lui doit, Nicomde lui fait sentir la grandeur
du rle qu'il oublie, et les hauts devoirs que le titre de roi lui
impose.

     PRUSIAS.

     Nicomde, en deux mots, ce dsordre me fche.
     Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lche.
     Mais donnons quelque chose  Rome qui se plaint
     Et tchons d'assurer la reine qui te craint.
     J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle,
     Et je ne veux pas voir cette haine ternelle,
     Ni que des sentiments que j'aime  voir durer
     Ne rgnent dans mon coeur que pour le dchirer.
     J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature:
     tre pre et mari dans cette conjoncture...

     NICOMDE.

     Seigneur, voulez-vous bien vous en fier  moi?
     Ne soyez l'un ni l'autre.

     PRUSIAS.

                               Et que dois-je tre?

     NICOMDE.

                                                    ROI!
     Reprenez hautement ce noble caractre.
     Un vritable roi n'est ni mari ni pre;
     Il regarde son trne, et rien de plus. Rgnez;
     Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.
     Malgr cette puissance et si vaste et si grande,
     Vous pouvez dj voir comme elle m'apprhende[35],
     Combien en me perdant elle espre gagner,
     Parce qu'elle prvoit que je saurai rgner.

  [35] Me redoute.

Cependant Arsino vient  bout de ses mauvais desseins. Nicomde est
arrt, enchan. Flaminius va le jeter sur un vaisseau qui est tout
prt, et l'emmener  Rome.

Mais le peuple, qui adore Nicomde, qui ne veut pas d'Attale pour roi
en peinture et des Romains pour matres, le peuple se rvolte, cerne le
palais. Prusias, Arsino sont ples de terreur. Laodice, qui est, elle
aussi, aime du peuple  cause de sa haine pour Rome, les prend
gnreusement sous sa protection. Mais Nicomde, qu'est-il devenu? Il a
t sauv. Au moment o on l'entranait vers le vaisseau de Flaminius,
un inconnu, suivi de quelques amis, s'est lanc, a poignard le chef
des gardes qui l'emmenaient, a mis en fuite les autres, a calm la
sdition en montrant au peuple Nicomde sauv. Quel est cet inconnu?

C'est Attale, le faible et insignifiant Attale,  qui nous n'avons gure
pris garde jusqu' prsent, qui a mme t trait de trs haut par
Nicomde, mais qui,  couter les mles paroles de son grand frre, a
senti peu  peu le noble dsir de rivaliser de vaillance avec lui et
mme de le vaincre en gnrosit. Il se dcouvre comme sauveur de
Nicomde, et celui-ci le remercie avec la chaleur gnreuse qui lui est
habituelle:

     NICOMDE.

     Ah! laissez-moi toujours  cette digne marque
     Reconnatre en mon sang un vrai sang de monarque.
     Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux,
     C'est le librateur d'un sang si prcieux.
     Mon frre, avec mes fers vous en briserez bien d'autres,
     Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vtres.
     Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'Etat?

     ATTALE.

     Pour voir votre vertu dans son plus haut clat;
     Pour la voir seule agir contre notre injustice,
     Sans la proccuper par ce faible service,
     Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi,
     Si j'eusse mal jug de tout ce que je voi.

Et remarquez ce que peut la fermet de coeur, et l'autorit que donne
 un vaincu, presque  un captif, la dignit, la noblesse d'une
courageuse attitude. Ce Nicomde est  la fin de la pice comme le chef
et le matre. Attale s'est fait son lve et son partisan. Arsino
s'humilie devant lui; Prusias proclame qu'avoir un fils si grand est sa
plus grande gloire; Flaminius lui-mme lui parle avec respect. C'est
qu'il n'y a rien qui impose comme le courage, comme l'me nergique et
obstine qui espre contre toute esprance, et pour tout dire d'un mot,
comme la _volont_. C'est un homme du temps de Corneille, et qui
l'admirait fort, qui a dit: Rien n'est impossible: il y a des voies qui
conduisent  toutes choses; et si nous avions assez de volont, nous
aurions toujours assez de moyens[36].

  [36] La Rochefoucauld. Il a crit au XVIIe sicle des _Maximes_
  ou _sentences morales_, un peu tristes et amres, mais souvent
  d'une grande vrit et d'un style net et concis.




CHAPITRE IX.

POMPE.


La noblesse de coeur chez les hommes est chose admirable; elle est
plus touchante encore et plus vnrable chez les femmes. Vous l'avez
dj vu par cette fire et courageuse Chimne. Cela clate encore mieux
par la simple histoire de Cornlie, qui est contenue dans la tragdie de
_Pompe_. Cette tragdie devrait avoir pour titre _La Veuve de
Pompe_. Remarquez un instant comment Corneille a compris, d'ordinaire,
la grandeur de la femme. Les hommes sont grands par leur dvouement 
une grande ide ou  un grand sentiment. Tels Rodrigue, Horace, Auguste,
Polyeucte, Nicomde. Les femmes sont grandes par le dvouement  la
famille, par leur culte religieux de la maison o elles sont nes, ou de
celle o elles sont entres. La grandeur de Chimne est dans le
dvouement  la mmoire de son pre. La grandeur de Cornlie, veuve de
Pompe, est dans son culte pour le souvenir de son poux.

Corneille, au moins dans ces deux pices, et dans le rle de Pauline
aussi, a bien compris que les penses de la fille ou de la femme
doivent toujours se ramener au foyer, dont la femme est la gardienne,
l'ornement et l'honneur, que hors de l, et s'attachant  un autre
objet, la grandeur chez elles aurait quelque chose de forc et peut-tre
de faux. Ce rle de Cornlie est donc une chose trs belle et trs
imposante. Et voyez comme les convenances y sont bien observes. Il ne
convient pas qu'une femme ait un rle bruyant et clatant; il ne
convient pas, pour dire la chose comme elle est, qu'elle parle beaucoup.

A ce compte, il ne faudrait pas de rle de femmes dans les comdies.
Faites attention pourtant. Une jeune fille dans sa famille, une femme 
ct de son mari doit parler peu. Mais qu'une jeune fille dont le pre
est mort agisse et parle pour dfendre et venger sa mmoire; cela est
bien, et c'est le rle de Chimne. Qu'une jeune femme dont le mari a
commis une noble imprudence agisse et parle pour le sauver, et quand il
est mort, pour l'honorer en l'imitant; cela est beau, et c'est le rle
de Pauline. Qu'une veuve agisse et parle pour dfendre, faire respecter
et faire craindre la mmoire de son mari; cela est touchant, et c'est le
rle de Cornlie. L'me du Comte est passe dans celle de Chimne, celle
de Polyeucte dans celle de Pauline, et celle de Pompe dans celle de
Cornlie; et ce sont ces grandes ombres qui parlent par la bouche de
ces nobles femmes. La noblesse de la femme est de s'appuyer sur le chef
de famille, ou sur sa mmoire, et de porter dignement son nom, ou son
souvenir.

Ce Pompe tait un grand gnral romain, du temps des guerres civiles
qui ont dsol la rpublique romaine. Il avait t vaincu par son rival
Csar, et avait cherch un asile en Egypte. Le roi de ce pays, qui tait
un sclrat, l'avait fait mettre  mort, pour flatter le ressentiment de
Csar. Mais Csar avait des sentiments levs. Quand il arrive,
Ptolome, le roi d'Egypte, se prosterne  ses pieds et lui apprend que,
par ses soins, Pompe n'existe plus. Csar s'irrite et, avec le plus
accablant mpris, montre au roi toute sa lchet.

     PTOLOME.

     Seigneur, montez au trne, et commandez ici.

     CSAR.

     Connaissez-vous Csar de lui parler ainsi?
     Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,
     A moi qui tient le trne gal  l'infamie!
     Certes Rome  ce coup pourrait bien se vanter
     D'avoir eu juste lieu de me perscuter;
     Elle qui d'un mme oeil les donne et les ddaigne,
     Qui ne voit rien aux rois[37] qu'elle aime ou qu'elle craigne,
     Et qui verse en nos coeurs, avec l'me et le sang,
     Et la haine du nom, et le mpris du rang.
     C'est ce que de Pompe il vous fallait apprendre;
     S'il en et aim l'offre, il et su s'en dfendre:
     Et le trne et le roi se seraient ennoblis
     A soutenir la main qui les a rtablis.
     Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire;
     Votre chute et valu la plus haute victoire:
     Et si votre destin n'et pu vous en sauver,
     Csar et pris plaisir  vous en relever.
     Vous n'avez pu former une si noble envie.
     Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie?
     Que vous devait son sang pour y tremper vos mains,
     Vous qui devez respect au moindre des Romains?
     Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale?
     Et par une victoire aux vaincus trop fatale,
     Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,
     La puissance absolue et de vie et de mort?
     Moi qui n'ai jamais pu la souffrir  Pompe,
     La souffrirai-je en vous sur lui-mme usurpe,
     Et que de mon bonheur vous ayez abus
     Jusqu' plus attenter que je n'aurais os?
     De quel nom aprs tout pensez-vous que je nomme
     Ce coup o vous tranchez du souverain de Rome,
     Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront
     Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[38]?
     Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
     Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,
     Et que, s'il m'et vaincu, votre esprit complaisant
     Lui faisait de ma tte un semblable prsent?
     Grces  ma victoire, on me rend des hommages
     O ma fuite et reu toutes sortes d'outrages;
     Au vainqueur, non  moi, vous faites tout l'honneur.
     Si Csar en jouit, ce n'est que par bonheur.
     Amiti dangereuse, et redoutable zle,
     Que rgle la fortune, et qui tourne avec elle!
     Mais parlez; c'est trop tre interdit et confus.

  [37] Chez les rois.

  [38] Mithridate, roi de Pont (Asie-Mineure), tint longtemps en
  pril la fortune romaine; il avait fait massacrer cent mille
  Romains en Asie-Mineure.

Ptolome s'excuse sur son dvouement  Csar. Mais ce n'est pas l le
genre de dvouement que Csar exige de ses vrais amis. Il reprend avec
plus d'loquence encore:

     Vous cherchez, Ptolome, avecque trop de ruses,
     De mauvaises couleurs et de froides excuses,
     Votre zle tait faux, si seul il redoutait
     Ce que le monde entier  pleins voeux souhaitait!
     Et s'il vous a donn ces craintes trop subtiles,
     Qui m'tent tout le fruit de nos guerres civiles,
     O l'honneur seul m'engage, et que pour terminer
     Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,
     O mes plus dangereux et plus grands adversaires,
     Sitt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frres;
     Et mon ambition ne va qu' les forcer,
     Ayant dompt leur haine,  vivre et m'embrasser.
       O combien d'allgresse une si triste guerre
     Aurait-elle laiss dessus toute la terre,
     Si Rome avait pu voir marcher en mme char,
     Vainqueur de leur discorde, et Pompe et Csar!
     Voil ces grands malheurs que craignait votre zle.
     O crainte ridicule autant que criminelle!
     Vous craignez ma clmence! ah! n'ayez plus ce soin;
     Souhaitez-la plutt, vous en avez besoin.
     Si je n'avais gard qu'aux lois de la justice,
     Je m'apaiserais Rome avec votre supplice,
     Sans que ni vos respects, ni votre repentir,
     Ni votre dignit, vous pussent garantir;
     Votre trne lui-mme en serait le thtre:
     Mais voulant pargner le sang de Cloptre[39],
     J'impute  vos flatteurs toute la trahison,
     Et je veux voir comment vous m'en ferez raison;
     Suivant les sentiments dont vous serez capable,
     Je saurai vous tenir innocent ou coupable.
     Cependant  Pompe levez des autels;
     Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels;
     Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes;
     Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.
     Allez-y donner ordre, et me laissez ici
     Entretenir les miens sur quelque autre souci.

  [39] Soeur de Ptolome.

Voil un gnreux, n'est-ce pas? Je le crois comme vous. Cependant
remarquez que Csar est  l'aise pour taler ces beaux sentiments
maintenant qu'il n'a plus rien  redouter de son rival. Il y a une
gnrosit plus certaine et plus clatante, c'est celle qui, ayant tout
 craindre et n'ayant rien  gagner, se montre cependant et jaillit du
coeur. C'est celle-l que Cornlie va nous montrer. Elle rencontre
Csar, et, loin de trembler devant lui, elle le brave en un magnifique
langage.

     CORNLIE.

     Csar, car le destin, que dans tes fers je brave,
     Me fait ta prisonnire, et non pas ton esclave,
     Et tu ne prtends pas qu'il m'abatte le coeur
     Jusqu' te rendre hommage et te nommer seigneur;
     De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappe,
     Veuve du jeune Crasse[40], et veuve de Pompe,
     Fille de Scipion, et, pour dire encor plus,
     Romaine, mon courage est encor au-dessus;
     Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,
     Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.
     J'ai vu mourir Pompe, et ne l'ai pas suivi;
     Et bien que le moyen m'en ait t ravi,
     Qu'une piti cruelle  mes douleurs profondes
     M'ait t le secours et du fer et des ondes,
     Je dois rougir pourtant, aprs un tel malheur,
     De n'avoir pu mourir d'un excs de douleur.
     Ma mort tait ma gloire, et le destin m'en prive,
     Pour crotre mes malheurs et me voir ta captive.
     Je dois bien toutefois rendre grces aux dieux
     De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,
     Que Csar y commande, et non pas Ptolome.
     Hlas! et sous quel astre,  ciel! m'as-tu forme,
     Si je leur dois des voeux de ce qu'ils ont permis
     Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
     Et tombe entre leurs mains plutt qu'aux mains d'un prince
     Qui doit  mon poux son trne et sa province?
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine;
     Je te l'ai dj dit, Csar, je suis Romaine:
     Et, quoique ta captive, un coeur comme le mien,
     De peur de s'oublier, ne te demande rien.
     Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,
     Souviens-toi seulement que je suis Cornlie.

  [40] _Crasse._--Crassus (Licinius) avait t _triumvir_ (un des
  trois chefs de Rome) avec Csar et Pompe. Il mourut dans une
  grande bataille contre les Parthes (Asie), o prirent trente
  mille Romains. Cornlie avait pous Pompe un an aprs la mort
  de Crassus.

Csar rpond avec beaucoup de grandeur d'me et de noblesse  ces nobles
et fires paroles. On sent bien que cet homme parle dj en matre du
monde, en chef illustre de ces Romains auxquels Corneille aime toujours
 prter un coeur hroque et un langage digne de leur coeur.

     O d'un illustre poux noble et digne moiti,
     Dont le courage tonne et le sort fait piti!
     Certes, vos sentiments font assez reconnatre
     Qui vous donna la main, et qui vous donna l'tre;
     Et l'on juge aisment, au coeur que vous portez,
     O vous tes entre et de qui vous sortez.
     L'me du jeune Crasse, et celle de Pompe,
     L'une et l'autre vertu par le malheur trompe,
     Le sang des Scipions protecteur de nos dieux,
     Parlent par votre bouche, et brillent dans vos yeux;
     Et Rome dans ses murs ne voit point de famille
     Qui soit plus honore ou de femme ou de fille.
     Plt au grand Jupiter, plt  ces mmes dieux,
     Qu'Annibal et bravs jadis sans vos aeux,
     Que ce hros si cher dont le ciel vous spare
     N'et pas si mal connu la cour d'un roi barbare,
     Ni mieux aim tenter une incertaine foi,
     Que la vieille amiti qu'il et trouve en moi;
     Qu'il et voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes
     Et vaincu ses soupons, dissip ses alarmes;
     Et qu'enfin, m'attendant sans plus se dfier,
     Il m'et donn moyen de me justifier!
     Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie,
     Je l'eusse conjur de se donner la vie,
     D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival,
     Heureux d'avoir vaincu pour vivre son gal.
     J'eusse alors regagn son me satisfaite,
     Jusqu' lui faire aux dieux pardonner sa dfaite;
     Il et fait  son tour, en me rendant son coeur,
     Que Rome et pardonn la victoire au vainqueur.
     Mais puisque par sa perte,  jamais sans seconde,
     Le sort a drob cette allgresse au monde,
     Csar s'efforcera de s'acquitter vers vous
     De ce qu'il voudrait rendre  cet illustre poux.
     Prenez donc en ces lieux libert tout entire:
     Seulement pour deux jours soyez ma prisonnire,
     Afin d'tre tmoin comme, aprs nos dbats,
     Je chris sa mmoire et venge son trpas,
     Et de pouvoir apprendre  toute l'Italie
     De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie[41].
     Je vous laisse  vous-mme, et vous quitte un moment.
     Choisissez-lui, Lpide[42], un digne appartement;
     Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,
     C'est--dire un peu plus qu'on n'honore la reine.
     Commandez, et chacun aura soin d'obir.

     CORNLIE.

     O ciel! que de vertus vous me faites har!

  [41] C'est--dire la victoire de Pharsale. Pharsale tait en
  Thessalie.

  [42] Lieutenant de Csar.

Mais voici la vraie et sublime grandeur d'me. Un danger grave menace
Csar, qui l'en avertit? Cornlie! Cornlie qui est bien l'ennemie de
Csar, mais qui veut le combattre, le front haut, face  face,
loyalement, non en profitant de ruses et de piges tnbreux. Elle court
 Csar brusquement, elle lui crie:

     CORNLIE.

                                 Csar, prends garde  toi!
     Ta mort est rsolue, on la jure, on l'apprte;
     A celle de Pompe on veut joindre ta tte.
     Prends-y garde, Csar; ou ton sang rpandu
     Bientt parmi le sien se verra confondu.
     Mes esclaves en sont: apprends de leurs indices
     L'auteur de l'attentat, et l'ordre et les complices.
     Je te les abandonne.

     CSAR.

                          O coeur vraiment romain,
     Et digne du hros qui vous donna la main!
     Ses mnes, qui du ciel ont vu de quel courage
     Je prparais la mienne  venger son outrage,
     Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui
     Par la moiti[43] qu'en terre il nous laisse de lui.
     Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,
     Il parle par sa bouche, il agit dans son me,
     Il la pousse, et l'oppose  cette indignit,
     Pour me vaincre par elle en gnrosit.

     CORNLIE.

     Tu te flattes, Csar, de mettre en ta croyance
     Que la haine ait fait place  la reconnaissance.
     Ne le prsume plus; le sang de mon poux
     A rompu pour jamais tout commerce entre nous:
     J'attends la libert qu'ici tu m'as offerte,
     Afin de l'employer tout entire  ta perte;
     Et je te chercherai partout des ennemis,
     Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.
     Mais, avec cette soif que j'ai de ta ruine,
     Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,
     Et forme des dsirs avec trop de raison
     Pour en aimer l'effet par une trahison:
     Qui la sait et la souffre a part  l'infamie.
     Si je veux ton trpas, c'est en juste ennemie:
     Mon poux a des fils, il aura des neveux:
     Quand ils te combattront, c'est l que je le veux;
     Et qu'une digne main, par moi-mme anime,
     Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton arme,
     T'immole noblement, et par un digne effort,
     Aux mnes du hros dont tu venges la mort.
     Tous mes soins, tous mes voeux, htent cette vengeance;
     Ta perte la recule, et ton salut l'avance.
     Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,
     Ma juste impatience aurait trop  souffrir:
     La vengeance loigne est  demi perdue;
     Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue.
     Je n'irai point chercher sur les bords africains
     Le foudre souhait que je vois en tes mains[44];
     La tte qu'il menace en doit tre frappe.
     J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle  Pompe:
     Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin
     Spare son vainqueur d'avec son assassin,
     Et ne croit avoir droit de punir ta victoire
     Qu'aprs le chtiment d'une action si noire.
     Rome le veut ainsi: son adorable front
     Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront,
     De voir en mme jour, aprs tant de conqutes,
     Sous un indigne fer ses deux plus nobles ttes.
     Son grand coeur, qu' tes lois en vain tu crois soumis,
     En veut aux criminels plus qu' ses ennemis,
     Et tiendrait  malheur le bien de se voir libre,
     Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre.
     Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,
     Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.
     Tu tomberais ici sans tre sa victime;
     Au lieu d'un chtiment ta mort serait un crime;
     Et, sans que tes pareils en conussent d'effroi,
     L'exemple que tu dois prirait avec toi.
     Venge-la de l'Egypte  son appui fatale;
     Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale[45].
     Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux
     Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des voeux.

  [43] C'est--dire par sa veuve, que Corneille appelle sa
  _moiti_.

  [44] Le mot _foudre_ est employ au masculin et au fminin en
  posie. Il signifie ici: la catastrophe, la destruction.

  [45] C'est  Pharsale (Thessalie) que Csar avait vaincu Pompe.

Cependant Philippe, un vieux serviteur fidle de Pompe, a retrouv son
corps. Il lui a rendu les honneurs funbres, comme on faisait alors,
c'est--dire en le brlant sur un bcher et en enfermant les cendres
dans une urne. Il apporte cette urne  Cornlie. La douleur de la veuve
clate en accents merveilleux de regret, de ressentiment, d'amertume:

     CORNLIE.

     Mes yeux, puis-je vous croire? et n'est-ce point un songe
     Qui sur mes tristes voeux a form ce mensonge?
     Te revois-je, Philippe? et cet poux si cher
     A-t-il reu de toi les honneurs du bcher?
     Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?
     O vous,  ma douleur objet terrible et tendre,
     Eternel entretien de haine et de piti,
     Restes du grand Pompe, coutez sa moiti.
     N'attendez point de moi de regrets ni de larmes;
     Un grand coeur  ses maux applique d'autres charmes.
     Les faibles dplaisirs s'amusent  parler,
     Et quiconque se plaint cherche  se consoler.
     Moi, je jure des dieux la puissance suprme,
     Et, pour dire encor plus, je jure par vous-mme;
     Car vous pouvez bien plus sur ce coeur afflig
     Que le respect des dieux qui l'ont mal protg:
     Je jure donc par vous,  pitoyable reste,
     Ma divinit seule aprs ce coup funeste,
     Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,
     De n'teindre jamais l'ardeur de le venger.
     Ptolome  Csar, par un lche artifice,
     Rome, de ton Pompe a fait un sacrifice;
     Et je n'entrerai point dans tes murs dsols,
     Que le prtre et le dieu ne lui soient immols.
     Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine,
     O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;
     Et pour m'aider un jour  perdre son vainqueur,
     Versez dans tous les coeurs ce que ressent mon coeur.
       Toi qui l'as honor sur cette infme rive
     D'une flamme pieuse autant comme chtive,
     Dis-moi, quel bon dmon a mis en ton pouvoir
     De rendre  ce hros ce funbre devoir?

[Illustration: Cornlie tient entre ses mains l'urne qui contient les
cendres de son poux, le grand Pompe.

     (_Pompe._)

P. 98-99.]

Philippe raconte comment il a trouv le corps de Pompe, son rcit est
trs touchant et trs beau. Ce Pompe n'est plus, et cependant c'est son
souvenir illustre qui remplit toute la pice; et voil bien pourquoi la
pice porte son nom.

     Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-mme,
     Aprs avoir cent fois maudit le diadme,
     Madame, j'ai port mes pas et mes sanglots
     Du ct que le vent poussait encor les flots.
     Je cours longtemps en vain: mais enfin d'une roche
     J'en dcouvre le tronc vers un sable assez proche,
     O la vague en courroux semblait prendre plaisir
     A feindre de le rendre et puis s'en ressaisir.
     Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;
     Et, ramassant sous lui le dbris d'un naufrage,
     Je lui dresse un bcher  la hte et sans art,
     Tel que je pus sur l'heure et qu'il plut au hasard.
     A peine brlait-il que le ciel plus propice
     M'envoie un compagnon en ce pieux office:
     Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux,
     Retournant de la ville, y dtourne les yeux;
     Et n'y voyant qu'un tronc dont la tte est coupe,
     A cette triste marque il reconnat Pompe.
     Soudain la larme  l'oeil: O toi, qui que tu sois,
     A qui le ciel permet de si dignes emplois,
     Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses:
     Tu crains des chtiments, attends des rcompenses;
     Csar est en Egypte, et venge hautement
     Celui pour qui ton zle a tant de sentiment.
     Tu peux faire clater les soins qu'on t'en voit prendre,
     Tu peux mme  sa veuve en rapporter la cendre.
     Son vainqueur l'a reue avec tout le respect
     Qu'un dieu pourrait ici trouver  son aspect.
     Achve, je reviens. Il part et m'abandonne,
     Et rapporte aussitt ce vase, qu'il me donne,
     O sa main et la mienne enfin ont renferm
     Ces restes d'un hros par le feu consum.

     CORNLIE.

     Oh! que sa pit mrite de louanges!

     PHILIPPE.

     En entrant j'ai trouv des dsordres tranges:
     J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port,
     O le roi, disait-on, s'tait fait le plus fort.
     Les Romains poursuivaient; et Csar, dans la place
     Ruisselante du sang de cette populace,
     Montrait de sa justice un exemple assez beau,
     Faisant passer Photin[46] par les mains d'un bourreau.
     Aussitt qu'il me voit, il daigne me connatre;
     Et prenant de ma main les cendres de mon matre:
     Restes d'un demi-dieu, dont  peine je puis
     Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,
     De vos tratres, dit-il, voyez punir les crimes:
     Attendant des autels, recevez ces victimes;
     Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais
     Porter  sa moiti ce don que je lui fais;
     Porte  ses dplaisirs cette faible allgeance,
     Et dis-lui que je cours achever sa vengeance.
     Ce grand homme,  ces mots, me quitte en soupirant
     Et baise avec respect ce vase, qu'il me rend.

  [46] Ministre et conseiller de Ptolome.--Achillas, dont nous
  verrons le nom plus loin, tait lieutenant gnral des armes de
  Ptolome.

Cornlie ne croit pas, ou croit peu  la sincrit des regrets de Csar.
Elle garde l'urne de Pompe, et, songeant que Csar l'a touche avant
elle, elle s'crie:

     O soupirs!  respect!  qu'il est doux de plaindre
     Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus  craindre!
     Qu'avec chaleur, Philippe, on court  le venger,
     Lorsqu'on s'y voit forc par son propre danger,
     Et quand cet intrt qu'on prend pour sa mmoire
     Fait notre sret, comme il crot[47] notre gloire!
     Csar est gnreux, j'en veux tre d'accord;
     Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort.
     Sa vertu laisse lieu de douter  l'envie
     De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie:
     Pour grand qu'en soit le prix, son pril en rabat;
     Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'clat:
     L'amour mme s'y mle, et le force  combattre;
     Quand il venge Pompe, il dfend Cloptre.
     Tant d'intrts sont joints  ceux de mon poux,
     Que je ne devrais rien  ce qu'il fait pour nous,
     Si, comme par soi-mme un grand coeur juge un autre,
     Je n'aimais mieux juger sa vertu par la ntre,
     Et croire que nous seuls armons ce combattant,
     Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.

  [47] Accrot, augmente.

Enfin Csar a triomph du danger qu'il a couru. Le roi d'Egypte a t
tu dans une rencontre, pris au pige mme qu'il a tendu. Csar rgne
sans rivalit en Egypte comme  Rome. Il est tout-puissant. Cornlie ne
dsarme pas devant le succs. Elle a pu prmunir Csar contre un lche
complot; mais elle se rserve de le combattre ouvertement sur les champs
de bataille. Les restes du parti de Pompe tiennent encore en Afrique.
Elle ira les rejoindre. Elle continuera la guerre. Elle le dit en face 
Csar, qui est digne, du reste, d'entendre un tel langage:

     Csar, tiens-moi parole, et me rends mes galres:
     Achillas et Photin ont reu leurs salaires;
     Leur roi n'a pu jouir de ton coeur adouci,
     Et Pompe est veng ce qu'il peut[48] l'tre ici.
     Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage,
     Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,
     Ta nouvelle victoire et le bruit clatant
     Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant.
     Et parmi ces objets ce qui le plus m'afflige,
     C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.
     Laisse-moi m'affranchir de cette indignit,
     Et souffre que ma haine agisse en libert.
     A cet empressement j'ajoute une requte:
     Vois l'urne de Pompe; il y manque sa tte:
     Ne me la retiens plus; c'est l'unique faveur
     Dont je te puis encor prier avec honneur.

     CSAR.

     Il est juste, et Csar est tout prt de vous rendre
     Ce reste o vous avez tant de droit de prtendre:
     Mais il est juste aussi qu'aprs tant de sanglots
     A ses mnes errants nous rendions le repos;
     Qu'un bcher allum par ma main et la vtre
     Le venge pleinement de la honte de l'autre;
     Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui;
     Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,
     Aprs la flamme teinte et les pompes finies,
     Renferme avec clat ses cendres runies.
     De cette mme main dont il fut combattu
     Il verra des autels dresss  sa vertu:
     Il recevra des voeux, de l'encens, des victimes,
     Sans recevoir par l d'honneurs que lgitimes.
     Pour ces justes devoirs je ne veux que demain;
     Ne me refusez pas ce bonheur souverain.
     Faites un peu de force  votre impatience;
     Vous tes libre aprs; partez en diligence;
     Portez  notre Rome un si digne trsor;
     Portez...

  [48] Autant qu'il peut...

Ceci n'est pas le compte de Cornlie. Ce n'est pas  Rome qu'elle veut
porter les cendres de Pompe, c'est au milieu des lgions restes
fidles au souvenir du grand gnral, pour continuer la guerre et
balancer encore les destins.

     CORNLIE.

                   Non pas, Csar, non pas  Rome encore:
     Il faut que ta dfaite et que tes funrailles
     A cette cendre aime en ouvrent les murailles;
     Et quoiqu'elle la tienne aussi chre que moi,
     Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi.
     Je la porte en Afrique; et c'est l que j'espre
     Que les fils de Pompe, et Caton, et mon pre,
     Seconds par l'effort d'un roi plus gnreux,
     Ainsi que la justice auront le sort pour eux.
     C'est l que tu verras sur la terre et sur l'onde
     Le dbris de Pharsale armer un autre monde;
     Et c'est l que j'irai, pour hter tes malheurs,
     Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.
     Je veux que de ma haine ils reoivent des rgles,
     Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles;
     Et que ce triste objet porte en leur souvenir
     Les soins de le venger, et ceux de te punir.
     Tu veux  ce hros rendre un devoir suprme;
     L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-mme:
     Tu m'en veux pour tmoin; j'obis au vainqueur:
     Mais ne prsume pas toucher par l mon coeur:
     La perte que j'ai faite est trop irrparable;
     La source de ma haine est trop inpuisable;
     A l'gal de mes jours je la ferai durer;
     Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.
     Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,
     Que pour toi mon estime est gale  ma haine;
     Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
     L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir;
     Que l'une est gnreuse, et l'autre intresse,
     Et que dans mon esprit l'une et l'autre est force:
     Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir,
     Me force de priser ce que je dois har;
     Juge ainsi de la haine o mon devoir me lie,
     La veuve de Pompe y force Cornlie.
     J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,
     Soulever contre toi les hommes et les dieux;
     Ces dieux qui t'ont flatt, ces dieux qui m'ont trompe,
     Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompe,
     Qui, la foudre  la main, l'ont pu voir gorger;
     Ils connatront leur faute, et le voudront venger.
     Mon zle,  leur refus, aid de sa mmoire,
     Te saura bien sans eux arracher la victoire;
     Et quand tout mon effort se trouvera rompu,
     Cloptre fera ce que je n'aurai pu.
     Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,
     Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,
     Que ton amour t'aveugle, et que pour l'pouser
     Rome n'a point de lois que tu n'oses briser:
     Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine
     Se croira tout permis sur l'poux d'une reine,
     Et que de cet hymen tes amis indigns
     Vengeront sur ton sang leurs avis ddaigns.
     J'empche ta ruine, empchant tes caresses.
     Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

Et les deux grands adversaires se sparent, aprs avoir donn tous deux
aux peuples lches et perfides de l'Orient un exemple et une leon de
haute gnrosit et de noblesse de coeur; et l'on voit Cornlie
s'loigner  pas lents, l'urne de Pompe dans ses bras, tonnant encore
son ennemi victorieux de ses tristes et intrpides regards.




CHAPITRE X.

DON SANCHE D'ARAGON.


Vous avez lu des contes de fes, peut-tre quelques histoires des _Mille
et une nuits_. Ce sont des merveilles inventes pour amuser les petits
enfants. Il y a toujours dans ces imaginations un peu monotones de beaux
princes qui sont changs en vilaines btes, ou de pauvres gens qui se
trouvent brusquement tre les plus grands rois du monde, par le secours
d'une fe bienfaisante. Cela fait des changements imprvus, de brusques
mtamorphoses, o l'on se rcrie d'tonnement, et, parce que cela
surprend, cela amuse. N'est-il pas vrai que cela n'amuse qu'un temps, et
que ce temps n'est pas trs long? On en est assez vite fatigu.
Savez-vous pourquoi? parce qu'il n'y a rien dans ces rcits qui fasse
battre le coeur, rien qui nous donne ce plaisir particulier qu'on
trouve  aimer les braves gens. On dit: Oh! _Peau-d'ne_ qui est
princesse! Le _Marchand de dattes_ qui est un sultan! Mais on ne dit
gure: Quel bon coeur que la princesse! quel homme courageux que le
marchand de dattes!

Eh bien, pourquoi ne ferait-on pas des contes de fes o le sentiment de
l'admiration pour les beaux caractres serait veill en mme temps que
cette agrable surprise qu'excitent les rapides changements de fortune?
Ce que je demande l, on dirait que le bon Corneille y a song. Il a
crit un beau conte de fes pour les petits et les grands enfants; mais
un conte de fes o les personnages sont touchants et dignes
d'admiration et de respect, o le changement de fortune, qui fait d'un
soldat un roi, _est mrit_, et n'est que le digne prix d'une vie de
dvouement et d'hrosme. Il y a encore l une baguette de fe, ou
quelque chose d'approchant, pour achever l'oeuvre. Mais cette
oeuvre, c'est le courage personnel qui l'avait commence, et la
premire baguette magique de Don Carlos, c'est son pe.

Ce Don Carlos tait ce qu'on appelle un soldat de fortune. Fils d'un
pcheur, ou se croyant tel, il tait mont de grade en grade, il tait
devenu gnral, avait dfendu l'Aragon, la Castille, contre les Maures,
qui taient les grands ennemis des Espagnols au moyen ge, et, sans
titre, et sans nom, tait devenu, par les services rendus, le premier
personnage des deux royaumes. La reine de Castille, Dona Isabelle, sans
se l'avouer  elle-mme, sentait bien qu'elle ne pouvait plus sagement
faire que de le prendre pour poux. Mais une reine de Castille n'pouse
pas un fils de pcheur, mme dans les contes de fes. Elle se rsignait
donc  pouser le comte Lope, ou Don Manrique, ou le marquis Alvar, tout
en regrettant de ne pouvoir choisir selon ses sympathies. C'est
justement de cette affaire du mariage de la reine qu'on dlibre,
lorsqu'un incident se produit. Don Carlos, qui est prsent, au moment o
la reine et les grands d'Espagne s'asseyent, voit un sige vide; il va
le prendre. On l'arrte. Pour s'asseoir devant la reine il faut tre
comte ou marquis.--Etes-vous noble, Carlos?--Carlos rpond firement:

     Se pare qui voudra du nom de ses aeux;
     Moi je ne veux porter que moi-mme en tous lieux;
     Je ne veux rien devoir  ceux qui m'ont fait natre,
     Et suis assez connu, sans les faire connatre.
     Mais pour en quelque sorte obir  vos lois,
     Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits;
     Ma valeur est ma race, et mon bras est mon pre.
     Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots.
     On m'appelle soldat: je fais gloire de l'tre;
     Au feu roi par trois fois je le fis bien paratre.
     L'tendard de Castille,  ses yeux enlev,
     Des mains des ennemis par moi seul fut sauv:
     Cette seule action rtablit la bataille,
     Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille,
     Et rendant le courage aux plus timides coeurs,
     Rappela les vaincus et dfit les vainqueurs.
     Ce mme roi me vit dedans l'Andalousie
     Dgager sa personne en prodiguant ma vie,
     Quand tout perc de coups, sur un monceau de morts,
     Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps,
     Qu'enfin autour de lui ses troupes rallies,
     Celles qui l'enfermaient furent sacrifies;
     Et le mme escadron qui vint le secourir
     Le ramena vainqueur, et moi prt  mourir.
     Je montai le premier sur les murs de Sville,
     Et tins la brche ouverte aux troupes de Castille.
     Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,
     Qui n'ont pas pour tmoins eu les yeux de mes rois.
     Tel me voit et m'entend, et me mprise encore,
     Qui gmirait sans moi dans les prisons du Maure.

Donc, rpliquent les seigneurs, restez debout.

     DON LOPE.

     Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire,
     Sans doute il n'est pas noble.

     DONA ISABELLE.

                                    H bien! je l'anoblis,
     Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.
     Qu'on ne conteste plus.

     DON MANRIQUE.

                             Encore un mot, de grce.

     DONA ISABELLE.

     Don Manrique,  la fin c'est prendre trop d'audace.
     Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

     DON MANRIQUE.

     Oui, mais ce rang n'est d qu'aux hautes dignits:
     Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

     DONA ISABELLE, _ Carlos_.

     H bien! seyez vous donc, marquis de Santillane,
     Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos.
     Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?

Et voil le coup de baguette. Carlos est marquis, et comte, et
gouverneur, et peut s'asseoir. Ce n'est pas tout. La reine, qui n'a de
sympathie pour aucun des trois seigneurs qui aspirent  sa main, charge
Carlos de choisir pour elle.

_Marquis, prenez ma bague_, dit-elle  Carlos, et donnez-la au plus
digne. Carlos a t maltrait et insult par les seigneurs. Il saisit
avec empressement cette occasion--De les humilier?--Point du tout. De se
battre avec eux. A peine la reine sortie, les seigneurs l'entourent, et
voici le rapide entretien qui s'change entre eux:

     DON LOPE.

     H bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grce,
     Ce que pour vous gagner il est besoin qu'on fasse?
     Vous tes notre juge, il faut vous adoucir.

     CARLOS.

     Vous y pourriez peut-tre assez mal russir:
     Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

     DON MANRIQUE.

     Il n'en est pas saison quand il faut qu'on vous prie.

     CARLOS.

     Ne raillons ni prions, et demeurons amis.
     Je sais ce que la reine en mes mains a remis;
     J'en userai fort bien: vous n'avez rien  craindre;
     Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre.
     Je n'entreprendrai point de juger entre vous
     Qui mrite le mieux le nom de son poux;
     Je serais tmraire et m'en sens incapable;
     Et peut-tre quelqu'un m'en tiendrait rcusable.
     Je m'en rcuse donc, afin de vous donner
     Un juge que sans honte on ne peut souponner:
     Ce sera votre pe et votre bras lui-mme.
     Comtes, de cet anneau dpend le diadme;
     Il vaut bien un combat; vous avez tous du coeur:
     Et je le garde...

     DON LOPE.

                       A qui Carlos?

     CARLOS.

                                     A MON VAINQUEUR!
     Qui pourra me l'ter l'ira rendre  la reine;
     Ce sera du plus digne une preuve certaine.
     Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu;
     Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

[Illustration: La reine de Castille confie  Carlos sa bague pour la
remettre au plus digne des trois rivaux qui se disputent sa main.

     (_D. Sanche d'Aragon._)

P. 110-111.]

Quand la reine apprend ce coup de la tte chaude de Carlos, elle craint
pour lui, et le supplie de retarder de quelques jours le combat qu'il a
cherch. Pendant ce dlai, elle trouvera un arrangement. C'est l un
sacrifice que Carlos a beaucoup de peine  s'imposer. Il rflchit,
rest seul, sur son singulier destin, et il regrette son obscurit
premire, o de pareilles difficults d'honneur et de conscience lui
taient au moins pargnes.

     Consens-tu qu'on diffre, honneur? le consens-tu?
     Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu?
     N'ai-je point  rougir de cette dfrence?
     . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Tu murmures, ce semble? Achve; explique-toi.
     La reine a-t-elle droit de te faire la loi?
     Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu natre.
     O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paratre;
     Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,
     D'un malheureux pcheur reconnatre le fils!
       Honteuse obscurit, qui seule me fais craindre!
     Injurieux destin qui seul me rends  plaindre!
     Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer:
     Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer.
     Ton cruel souvenir sans fin me perscute;
     Du rang o l'on m'lve il me montre la chute.
     Lasse-toi dsormais de me faire trembler;
     Je parle  mon honneur, ne viens point le troubler.
     Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes,
     Et ne viens point m'ter plus que tu ne me donnes.
     Je n'ai plus rien  toi: la guerre a consum
     Tout cet indigne sang dont tu m'avais form;
     J'ai quitt jusqu'au nom que je tiens de ta haine....

Ainsi Corneille place Don Carlos tour  tour dans toutes les situations
o il montrera un nouveau ct de son me, et une nouvelle forme de sa
gnrosit. Nous l'avons vu tout  l'heure fier de son titre de soldat,
puis hautain et superbe  venger l'injure qu'on lui fait; nous le voyons
maintenant se plaindre du pnible tat d'esprit o le jette sa double
destine d'homme obscur par le sang et important par sa gloire. Va-t-il
en arriver  maudire sa naissance, comme il semble qu'il en prend le
chemin?--Oh! non pas! Un bruit se rpand par le royaume que Don Carlos
n'est pas Don Carlos, fils de pcheur anobli par la reine; il est Sanche
d'Aragon, fils de roi, que les ncessits de la politique ont forc de
cacher, ds sa naissance, chez un pcheur. Les grands seigneurs
commencent  le fliciter. Il rpond avec une hauteur triste:

     Comtes, ces faux respects, dont je me vois surpris,
     Sont plus injurieux encor que vos mpris.
     Je pense avoir rendu mon nom assez illustre
     Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre:
     Reprenez vos honneurs o je n'ai point de part.
     J'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard,
     Et doutais qu'il pt tre une me assez hardie
     Pour riger Carlos en roi de comdie:
     Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,
     Sachez que les vaillants honorent la valeur;
     Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule
     A faire de la mienne un clat ridicule.
     Si c'est votre dessein d'en rjouir ces lieux,
     Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux:
     La raillerie est belle aprs une victoire;
     On la fait avec grce aussi bien qu'avec gloire.
     Mais vous prcipitez un peu trop ce dessein:
     La bague de la reine est encore en ma main;
     Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,
     Vous sert encor d'obstacle au trne de Castille;
     Ce bras, qui vous sauva de la captivit,
     Peut s'opposer encore  votre avidit.

La reine souhaiterait fort que Don Carlos ft le prince Sanche. Elle
pourrait l'pouser. Elle se flatte, et le flatte aussi de cet espoir qui
commence  poindre. Carlos repousse les suggestions de l'orgueil qui se
font sentir en son coeur. A la fois mlancolique, et fier, et modeste,
avouant qu'il serait heureux que le bruit qui court ft vrai, il se
reproche de se laisser trop complaisamment aller  y croire; voyez comme
il est beau et touchant, quand il dit  la reine d'Aragon:

     Plt  Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!
     Si j'tais quelque enfant pargn des temptes,
     Livr dans un dsert  la merci des btes,
     Expos par la crainte ou par l'inimiti,
     Rencontr par hasard et nourri par piti;
     Mon orgueil  ce bruit prendrait quelque esprance
     Sur votre incertitude et sur mon ignorance;
     Je me figurerais ces destins merveilleux
     Qui tiraient du nant les hros fabuleux;
     Et me revtirais des brillantes chimres
     Qu'osa former pour eux le loisir de nos pres:
     Car enfin je suis vain, et mon ambition
     Ne peut s'examiner sans indignation;
     Je ne puis regarder sceptre ni diadme,
     Qu'ils n'emportent mon me au del d'elle-mme;
     Inutiles lans d'un vol imptueux
     Que pousse vers le ciel un coeur prsomptueux,
     Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,
     Et qu'un coup d'oeil sur moi rabat soudain  terre!
       Je ne suis point don Sanche, et connais mes parents;
     Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends.
     Gardez-le pour ce prince: une heure, ou deux, peut-tre,
     Avec vos dputs vous le feront connatre.
     Laissez-moi cependant  cette obscurit
     Qui ne fait que justice  ma tmrit.

Cependant le bruit s'accrdite. Personne ne doute plus que Carlos ne
soit un prince dguis longtemps, mme  ses propres yeux. Tout 
coup... Encore un coup de baguette: le vieux pcheur, pre de Carlos,
arrive  la cour. Tout s'croule. Une confidente de la reine de Castille
lui raconte ainsi cet vnement:

     BLANCHE.

     Ah! madame!

     DONA ISABELLE (reine de Castille).

                 Qu'as-tu?

     BLANCHE.

                           La funeste journe!
     Votre Carlos...

     DONA ISABELLE.

                     H bien?

     BLANCHE.

                              Son pre est en ces lieux,
     Et n'est...

     DONA ISABELLE.

                 Quoi?

     BLANCHE.

                       Qu'un pcheur.

     DONA ISABELLE.

                                      Qui te l'a dit?

     BLANCHE.

                                                      Mes yeux.

     DONA ISABELLE.

     Tes yeux?

     BLANCHE.

               Mes propres yeux.

     DONA ISABELLE.

                                 Que j'ai peine  les croire!

     DONA LONOR (reine d'Aragon).

     Voudriez-vous, madame, en apprendre l'histoire?

     DONA ELVIRE (princesse d'Aragon).

     Que le ciel est injuste!

     DONA ISABELLE.

                              Il l'est, et nous fait voir
     Par cet injuste effet son absolu pouvoir,
     Qui du sang le plus vil tire une me si belle,
     Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle.
     Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

     BLANCHE.

     Avec beaucoup de honte, et plus encor de coeur.
     Du haut de l'escalier je le voyais descendre;
     En vain de ce faux bruit il se voulait dfendre;
     Votre cour, obstine  lui changer de nom,
     Murmurait tout autour: Don Sanche d'Aragon!
     Quand un chtif vieillard le saisit et l'embrasse.
     Lui, qui le reconnat, frmit de sa disgrce;
     Puis, laissant la nature  ses pleins mouvements,
     Rpond avec tendresse  ses embrassements.
     Ses pleurs mlent aux siens une fiert sincre;
     On n'entend que soupirs: --Ah! mon fils!--Ah! mon pre!
     --O jour trois fois heureux! moment trop attendu!
     Tu m'as rendu la vie!--et:--vous m'avez perdu!
       Chose trange!  ces cris de douleur et de joie,
     Un grand[49] peuple accouru ne veut pas qu'on les croie;
     Il s'aveugle soi-mme: et ce pauvre pcheur,
     En dpit de Carlos, passe pour imposteur.
     Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes:
     C'est un fourbe, un mchant suborn par les comtes.
     Eux-mmes (admirez leur gnrosit)
     S'efforcent d'affermir cette incrdulit:
     Non qu'ils prennent sur eux de si lches pratiques;
     Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,
     Qui, pensant bien leur plaire, a si mal  propos
     Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.
     Avec avidit cette histoire est reue;
     Chacun la tient trop vraie aussitt qu'elle est sue:
     Et pour plus de croyance  cette trahison,
     Les comtes font traner ce bonhomme en prison.
     Carlos rend tmoignage en vain contre soi-mme;
     Les vrits qu'il dit cdent au stratagme:
     Et dans le dshonneur qui l'accable aujourd'hui,
     Ses plus grands envieux l'en sauvent malgr lui.
     Il tempte, il menace, et, bouillant de colre,
     Il crie  pleine voix qu'on lui rende son pre:
     On tremble devant lui, sans croire son courroux;
     Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre  vous.

  [49] _En grande quantit._

Comment Carlos a-t-il reu ce coup de foudre? Avec la srnit d'un
coeur noble, et la hauteur aussi d'un homme qui sait que la vraie
noblesse s'acquiert, mieux encore qu'elle ne se transmet. Il ne rougit
que d'avoir un instant laiss sduire son coeur aux flatteurs appas de
l'ambition. Il fait en quelques traits l'histoire de sa vie; il montre
que, s'il n'est pas fils de roi, personne mieux que lui ne mriterait de
l'tre.

     H bien, madame, enfin on connat ma naissance:
     Voil le digne fruit de mon obissance.
     J'ai prvu ce malheur, et l'aurais vit
     Si vos commandements ne m'eussent arrt.
     Ils m'ont livr, madame,  ce moment funeste;
     Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste!
     On me vole mon pre, on le fait criminel!
     On attache  son nom un opprobre ternel!
       Je suis fils d'un pcheur, mais non pas d'un infme;
     _La bassesse du sang ne va point jusqu' l'me_:
     Et je renonce aux noms de comte et de marquis
     Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils;
     Rien n'en peut effacer le sacr caractre.
     De grce, commandez qu'on me rende mon pre:
     Ce doit leur tre assez de savoir qui je suis,
     Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Je suis bien malheureux si je vous fais piti:
     Reprenez votre orgueil et votre inimiti.
     Aprs que ma fortune a sol votre envie,
     Vous plaignez aisment mon entre  la vie,
     Et, me croyant par elle  jamais abattu,
     Vous exercez sans peine une haute vertu.
     Peut-tre elle ne fait qu'une embche  la mienne.
     La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;
     Mais son plus bel clat serait trop achet
     Si je le retenais par une lchet;
     Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache,
     Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache.
     Sanche, fils d'un pcheur, et non d'un imposteur,
     De deux comtes jadis fut le librateur;
     Sanche, fils d'un pcheur, mettait nagure en peine
     Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;
     Sanche, fils d'un pcheur, tient encore en sa main
     De quoi faire bientt tout l'heur d'un souverain;
     Sanche enfin, malgr lui, dedans cette province,
     Quoique fils d'un pcheur, a pass pour un prince.
     Voil ce qu'a pu faire et qu'a fait  vos yeux
     Un coeur, que ravalait le nom de ses aeux.
     La gloire qui m'en reste aprs cette disgrce
     Eclate encore assez pour honorer ma race,
     Et paratra plus grande  qui comprendra bien
     Qu' l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien.

La reine porte sur Carlos et son caractre le vrai jugement qu'on en
doit faire, en lui disant avec une bont douce et une gravit pleine de
respect:

     Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu,
     Sanche, puisqu' ce nom vous tes reconnu,
     Miraculeux hros dont la gloire refuse
     L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,
     Parmi les dplaisirs que vous en recevez,
     Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez?
     Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?
     Je vous tiens malheureux d'tre n d'un tel pre;
     _Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point
     D'tre n d'un tel pre et de n'en rougir point_;
     Et de ce qu'un grand coeur, mis dans l'autre balance,
     Emporte encor si haut une telle naissance.

Mais Carlos est-il donc rellement un fils de pcheur? Ce bruit qui
avait couru de sa grande naissance tait donc faux? Vous connaissez
assez les contes de fes, mes enfants, pour prvoir que tout finira bien
par s'arranger au mieux du bonheur de tous. On retrouve, au dernier
moment, un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bien
Sanche, prince d'Aragon, confi tout enfant  la femme d'un pcheur pour
le drober aux ennemis, et que le pcheur mme l'a toujours pris pour
son fils. Carlos est roi d'Aragon et peut pouser la reine de Castille.
C'est le dernier coup de baguette, et tout le monde se retire content.
Nous surtout, qui, sous l'apparence et la forme d'une aventure
romanesque, avons eu le plaisir de voir se rvler peu  peu sous nos
yeux une grande et belle me, tendre, fire, honnte, bonne et
gnreuse, et qui ne sommes point fchs, mme par le moyen d'vnements
un peu invraisemblables, que ceux qui mritent le bonheur finissent par
l'obtenir, et que ceux qui sont princes par le coeur le deviennent
aussi par le sceptre.




CHAPITRE XI.

SERTORIUS.


Avez-vous remarqu que beaucoup des histoires de Corneille finissent
bien? Il aime assez que l'homme gnreux, aprs mille traverses, ait une
rcompense dans le bonheur et la tranquillit.

Rodrigue finira par pouser Chimne, Auguste et Cinna seront rconcilis
et heureux. Les Horaces ont eu bien des malheurs; mais le dernier qu'on
craint pour eux leur est pargn. Polyeucte a la rcompense cleste qui
a t sa seule ambition. Don Sanche, Nicomde sont triomphants  la fin
de la pice.

C'est le got naturel de Corneille, qui aime profondment les hommes de
bien qu'il met en scne et qui dsire leur bonheur mme ici-bas. Il
aurait t mauvais cependant que son thtre tout entier ft entendu
ainsi. Il faut consoler les honntes gens; mais il ne faut pas leur
donner d'illusion, et c'est une illusion que de croire qu'en ce monde le
bonheur est toujours rserv, en fin de compte,  la vertu. Cela n'est
vrai que quelquefois, et l'homme de coeur n'y doit pas compter.

Sur quoi faut-il donc qu'il compte? Sur sa conscience, sur l'approbation
de son propre coeur, sur ces bonnes paroles qui ne font pas de bruit,
mais que nous entendons bien distinctement pourtant s'lever du fond de
nous-mmes, quand nous avons fait quelque chose de bien.

Il peut compter aussi sur quelque chose qui est moins important, mais
flatteur encore, et touchant, sur l'admiration des gens de bien. L'homme
sent une grande douceur  tre aim de ceux qui sont bons. Il est permis
de faire le bien dans l'espoir et dans le dsir que les braves gens
auront un bon souvenir de nous.

Eh bien, Corneille nous montre quelquefois des gnreux qui sont
malheureux, qui succombent  leur noble tche, qui meurent lchement
frapps par les mchants. Il nous fait voir cela, parce que cela est
vrai, et qu'il ne faut point cacher la vrit aux hommes. Mais quand il
lui arrive de nous prsenter ces tristes spectacles, il ne manque jamais
de nous montrer ces grands hommes de bien qui sont malheureux, tellement
admirs, aims, regretts et pleurs des personnes les plus remplies
d'honneur, qu'en vrit nous ne les trouvons plus  plaindre, mais 
envier plutt, et bien consols au moins dans leur infortune.

Il y met comme une dlicatesse charmante qui consiste  ne faire aimer
les hommes de coeur que par des personnes bonnes et courageuses
elles-mmes. L'affection est toujours, dans ses crits, mle
d'admiration. Elle n'est presque pas autre chose que l'admiration pour
la vertu.

C'est une ide bien consolante; c'est aussi une ide vraie. Les mchants
croient aimer quelquefois, et souvent font croire qu'ils aiment. Ils
trompent, ou ils se trompent. Ne croyez ni chez vous, ni chez les
autres,  l'affection qui n'est point fonde sur l'estime. La vraie
sympathie est toujours une admiration et une estime de ce qu'on aime.
Nos semblants d'affection pour les gens indignes ne sont qu'illusion de
notre faiblesse; les sympathies apparentes des gens indignes pour nous
ne sont que pige, ou, quelquefois, effort illusoire de leurs repentirs.

Corneille a aim la vrit. Il a peint des hommes de coeur malheureux,
parce que cela arrive. Il les a montrs aims, et aims par les gens de
bien qui les admirent, parce que c'est l le seul genre d'affection
vritable, et qu' tout prendre, il n'y a ici-bas que la vertu qui soit
vraiment et profondment chrie.

C'est l'histoire de Sertorius, gnral romain.

Ce Sertorius tait un partisan de la Rpublique,  l'poque o la
Rpublique romaine n'existait plus que de nom. Deux hommes, Sylla et
Pompe, Sylla chef suprme de Rome, Pompe alors son lieutenant,
tenaient les Romains asservis sous leur puissance. Sertorius, ne pouvant
pas dfendre l'indpendance de ses concitoyens  Rome, s'tait retir en
Espagne avec ses partisans, et luttait contre Sylla et Pompe. Il
disait, pour bien marquer lui-mme cette dfense du pays sur une terre
trangre:

     Rome n'est plus dans Rome; elle est toute o je suis!

La reine d'Espagne, Viriate, aimait Sertorius, et et dsir l'pouser.

De quelle affection l'aimait-elle? De celle que je vous disais plus
haut, d'une sympathie profonde fonde sur l'admiration de ses vertus.
Voici comment elle-mme dpeignait  Thamire, sa dame d'honneur, ce
qu'elle sentait pour le grand Romain:

                               ... Tu le connais, Thamire;
     Car d'o pourrait mon trne attendre un ferme appui?
     Et pour qui mpriser tous nos rois que pour lui?
     Sertorius, lui seul digne de Viriate,
     Mrite que pour lui tout mon amour clate.
     Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein
     De m'affermir au trne en lui donnant la main.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte;
     Il hait des passions l'imptueux tumulte;
     Et son feu que j'attache aux soins de ma grandeur
     Ddaigne tout mlange avec leur folle ardeur.
     J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre
     Qui soutient un banni contre toute la terre;
     J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers,
     Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers,
     Ce bras qui semble avoir la victoire en partage.
     L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'ge;
     Le mrite a toujours des charmes clatants.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Depuis que son courage  nos destins prside,
     Un bonheur si constant de nos armes dcide.
     Que deux lustres de guerre[50] assurent nos climats
     Contre ces souverains de tant de potentats,
     Et leur laissent  peine, au bout de dix annes,
     Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrnes.
     Nos rois, sans ce hros, l'un de l'autre jaloux,
     Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups;
     Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un matre.

  [50] On appelait _lustre_ un espace de cinq ans; _deux lustres de
  guerre_, ce sont dix ans de guerre.

C'est de ce ton qu'elle parle  sa confidente des desseins de son
coeur.

C'est du mme ton qu'elle en parle  Sertorius lui-mme. Car les
honntes gens qui ont un sentiment noble, ddaignent les misrables
finesses, et n'ont rien  cacher de leur me. Ils la montrent sans
dguisement et sans scrupule. C'est leur gloire et c'est leur bonheur
qu'ils n'ont point  dissimuler, parce qu'ils n'ont point  rougir.

Qui voulez-vous que j'pouse en Espagne? dit-elle  Sertorius...

                 Parlons net sur ce choix d'un poux.
     tes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous?
     C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles:
     Mais un pareil amour sied bien  mes pareilles;
     Et je veux bien, seigneur, qu'on sache dsormais
     Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais.
     Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende:
     Je veux bien un Romain; mais je veux qu'il commande;
     Et ne trouverais pas vos rois  ddaigner,
     N'tait[51] qu'ils savent mieux obir que rgner.
     Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre,
     Leur faiblesse du moins en conserve le titre.
     Ainsi ce noble orgueil qui vous prfre  tous,
     En prfre le moindre  tout autre qu' vous.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Je vous avouerai plus:  qui que je me donne,
     Je voudrai hautement soutenir ma couronne;
     Et c'est ce qui me force  vous considrer,
     De peur de perdre tout, s'il nous faut sparer:
     Je ne vois que vous seul qui, des mers aux montagnes,
     Sous un mme tendard puisse unir nos Espagnes.
     Mais ce que je propose en est le seul moyen:
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire,
     Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire?
     Encore une campagne, et nos seuls escadrons
     Aux aigles de Sylla font repasser les monts:
     Et ces derniers venus auront droit de nous dire
     Qu'ils auront en ces lieux tabli notre empire!
     Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux;
     Et, quand nous pouvons tout, ne devons rien qu' nous.

  [51] Si ce n'tait que...

Voil comme Sertorius est aim: par une reine, en homme qui est digne
d'tre roi.

Il montre en effet qu'il est digne de ces grandes affections o la
confiance, l'estime, l'admiration et la gratitude se mlent galement,
par la manire courageuse et magnanime dont il rsiste aux sductions de
son ennemi, Pompe.

Pompe commande, en Espagne, l'anne oppose  Sertorius. Une trve a
t conclue entre les deux camps, et Pompe, dans une entrevue, apporte
 Sertorius des propositions d'accommodement. Pompe,  l'poque o se
passe la tragdie, est un jeune homme, gnral distingu, parleur habile
et artificieux. Il cherche d'abord  sduire Sertorius en le flattant,
en admirant ses grandes vertus guerrires et ses clatants succs:

     L'inimiti qui rgne entre les deux partis
     N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis:
     Comme le vrai mrite a ses prrogatives,
     Qui prennent le dessus des haines les plus vives,
     L'estime et le respect sont de justes tributs
     Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;
     Et c'est ce que vient rendre  la haute vaillance,
     Dont je ne fais ici que trop d'exprience,
     L'ardeur de voir de prs un si fameux hros,
     Sans lui voir en la main piques ni javelots,
     Et le front dsarm de ce regard terrible
     Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
     Je suis jeune, et guerrier, et tant de fois vainqueur
     Que mon trop de fortune a pu m'enfler le coeur;
     Mais, et ce franc aveu sied bien aux grands courages,
     J'apprends plus contre vous par mes dsavantages,
     Que les plus beaux succs qu'ailleurs j'aie emports
     Ne m'ont encore appris par mes prosprits.
     Je vois ce qu'il faut faire,  voir ce que vous faites.
     Les siges, les assauts, les savantes retraites,
     Bien camper, bien choisir  chacun son emploi;
     Votre exemple est partout une tude pour moi.
     Ah! si je vous pouvais rendre  la rpublique,
     Que je croirais lui faire un prsent magnifique!
     Et que j'irais, seigneur,  Rome avec plaisir,
     Puisque la trve enfin m'en donne le loisir,
     Si j'y pouvais porter quelque faible esprance
     D'y conclure un accord d'une telle importance!
     Prs de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?
     Et prs de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?

Sertorius rpond de trs haut, sans habilets d'avocat et sans
prcautions d'homme d'affaires. C'est bien l'homme tout  son sentiment,
qu'il connat juste et grand, et tout au dessein qu'il a entrepris.

     Vous me pourriez sans doute pargner quelque peine,
     Si vous vouliez avoir l'me toute romaine.
     Mais, avant que d'entrer en ces difficults,
     Souffrez que je rponde  vos civilits.
     Vous ne me donnez rien par cette haute estime
     Que vous n'ayez dj dans le degr sublime:
     La victoire attache  vos premiers exploits,
     Un triomphe avant l'ge o le souffrent nos lois,
     Avant la dignit qui permet d'y prtendre,
     Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre.
     Si dans l'occasion je mnage un peu mieux
     L'assiette du pays, et la faveur des lieux,
     Si mon exprience en prend quelque avantage,
     Le grand art de la guerre attend quelquefois l'ge;
     Le temps y fait beaucoup; et, de mes actions;
     S'il vous a plu tirer quelques instructions,
     Mes exemples un jour ayant fait place aux vtres,
     Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez  d'autres;
     Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi
     S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.
     Quant  l'heureux Sylla, je n'ai rien  vous dire:
     Je vous ai montr l'art d'affaiblir son empire;
     Et si je puis jamais y joindre des leons
     Dignes de vous apprendre  repasser les monts,
     Je suivrai d'assez prs votre illustre retraite
     Pour traiter avec lui sans besoin d'interprte;
     Et sur les bords du Tibre, une pique  la main,
     Lui demander raison pour le peuple romain.

Pompe, rserv, prudent,  la fois dsireux d'adoucir Sertorius, et
tout plein de la pense de son rle futur dans l'Etat, rpond plutt en
parlant de l'avenir que du prsent. Ce qu'il veut, dit-il, c'est mnager
le pouvoir, pour se le rserver  lui-mme plus tard, et, alors, n'en
user que pour le bien du peuple et le rtablissement de la libert
romaine:

     Tous mes souhaits, seigneur, sont pour la libert;
     Et c'est ce qui me force  garder une place
     Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace,
     Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir
     Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir.
     Enfin je sais mon but, et vous savez le vtre.

Voil un singulier moyen de servir la libert, rpond Sertorius. Vous
voulez affranchir votre pays d'un pouvoir despotique...

     Mais cependant, seigneur, vous servez comme un autre;
     Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux,
     Et laissons le dedans  pntrer aux dieux,
     Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome
     Il n'instruit point le peuple  prendre loi d'un homme;
     Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui,
     Ne sme point pour vous lorsqu'elle agit pour lui.
     Comme je vous estime, il m'est ais de croire
     Que de la libert vous feriez votre gloire,
     Que votre me en secret lui donne tous ses voeux;
     Mais si je m'en rapporte aux esprits souponneux,
     Vous aidez aux Romains  faire essai d'un matre,
     Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'tre.
     La main qui les opprime, et que vous soutenez,
     Les accoutume au joug que vous leur destinez:
     Et, doutant s'ils voudront se faire  l'esclavage,
     Aux prils de Sylla vous ttez leur courage.

Pompe est un peu tonn de cette franche et directe attaque, et, en
avocat habile, il a recours  un dtour ingnieux. On l'accuse d'tre
tyran aprs l'avoir accus d'tre esclave, ou plutt on l'accuse d'tre
tyran en sous-ordre, et de commander  titre de serviteur. Mais
Sertorius lui-mme ne commande-t-il point? N'est-il point un despote 
sa manire? n'exerce-t-il pas en Espagne un pouvoir absolu, comme Sylla
fait  Rome?

     Le temps dtrompera ceux qui parlent ainsi;
     Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici?
     Permettez qu' mon tour je parle avec franchise;
     Votre exemple  la fois m'instruit et m'autorise:
     Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux,
     Et laisse le dedans  pntrer aux dieux.
     Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme?
     N'y commandez-vous pas, comme Sylla dans Rome?
     Du nom de dictateur, du nom de gnral,
     Qu'importe, si des deux le pouvoir est gal?
     Les titres diffrents ne font rien  la chose:
     Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose;
     Et s'il est prilleux de s'en faire har,
     Il ne serait pas sr de vous dsobir.
     Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous tes,
     J'en userai peut-tre alors comme vous faites:
     Jusque-l...

Sertorius se rvolte. Lui, tyran! Lui, despote! Lui, un autre Sylla! le
Sylla de l'Espagne! Quelle est cette plaisante insinuation, ou cette
outrageante comparaison? Pompe attend, dit-il, le moment o lui aussi
sera matre pour dcider sur le cas de Sertorius.--Mais, rplique
Sertorius,

     .  .  .  .  .  . Vous pourriez en douter jusque-l,
     Et me faire un peu moins ressembler  Sylla.
     Si je commande ici, le snat me l'ordonne;
     Mes ordres n'ont encore assassin personne:
     Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun;
     Je leur fais bonne guerre et n'en proscris pas un.
     C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprme;
     Et si l'on m'obit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.

Oh! l'homme aimable que Pompe, et bien fait pour manoeuvrer avec une
souplesse enveloppante dans les runions d'hommes politiques! Vous ne
commandez que par l'amour que vous inspirez, rpond-il  Sertorius.
Mais, ajoute-t-il avec un sourire moiti flatteur, moiti railleur,

     Votre pouvoir en est d'autant plus dangereux,
     Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux,
     Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire,
     Qu'on croit n'tre en vos fers qu'esclave volontaire,
     Et que la libert trouvera peu de jour
     A dtruire un pouvoir que fait rgner l'amour.
     Ainsi parlent, seigneur, les mes souponneuses.
     Mais n'examinons point ces questions fcheuses,
     Ni si c'est un snat qu'un amas de bannis,
     Que cet asile ouvert sous vous a runis.
     Une seconde fois, n'est-il aucune voie
     Par o je puisse  Rome emporter quelque joie?
     Elle serait extrme[52]  trouver les moyens
     De rendre un si grand homme  ses concitoyens.
     Il est doux de revoir les murs de la patrie:
     C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie;
     C'est Rome...

  [52] Ma joie serait extrme, si je trouvais.....

L'effet des compliments insinuants et adroits sur les caractres
nergiques et les coeurs fiers est de les enfoncer plus avant dans
leurs rsistances, et de leur faire embrasser leur dessein d'une plus
forte attache.

On met en suspicion les vertus rpublicaines de Sertorius, et en doute
la lgitimit de son pouvoir, et, en mme temps, on le flatte tout haut,
par compensation de l'insulter tout bas; et encore on prononce par deux
fois devant lui ce nom de Rome qui est toute son me, pour insinuer
qu'il a rompu les liens qui l'unissaient  elle. Il s'emporte tout franc
alors, et clate. Qu'est-ce donc qu'on appelle Rome?

                             Le sjour de votre potentat?
     Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'Etat?

Rome est ici, en Espagne, avec le Snat proscrit, les patriotes chasss,
les lgions fidles  la loi, avec Sertorius enfin.

     _Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles
     Que ses proscriptions comblent de funrailles:
     Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau,
     N'en sont que la prison, ou plutt le tombeau;
     Mais, pour revivre ailleurs dans sa premire force,
     Avec les faux Romains elle a fait plein divorce;
     Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,
     Rome n'est plus dans Rome, elle est toute o je suis!_

Ce qui serait digne de Pompe, ce n'est pas de servir sous Sylla, ce
n'est pas de chercher  sduire Sertorius, ce serait de s'unir aux
patriotes, aux rpublicains, aux vrais Romains, pour briser un joug
odieux, dshonorant pour Rome, inutile et funeste au monde.

                               Je ne sais qu'une voie
     Qui puisse avec honneur vous donner cette joie.
     Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas:
     Rome  ce grand dessein ouvrira tous ses bras.
     Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie,
     Pour qui vont les grands coeurs jusqu' l'idoltrie;
     Et nous pargnerons ces flots de sang romain
     Que versent tous les ans votre bras et ma main.

Pompe, en venant pressentir Sertorius, avait une pense de derrire la
tte, un dernier argument en rserve, comme un gnral a une dernire
troupe en arrire-garde qu'il ne fait donner qu'au moment suprme pour
assurer la victoire.

Cette raison dcisive est une proposition de Sylla, qui a autoris
Pompe  dire  Sertorius qu'il consentait  se dmettre du pouvoir, si
Sertorius consentait  mettre bas les armes.

C'est ce que Pompe se dcide enfin  dvoiler  Sertorius:

     Je sais une autre voie, et plus noble et plus sre.
     Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature;
     Et dj, de lui-mme, il s'en serait dmis,
     S'il voyait qu'en ses lieux il n'et plus d'ennemis.
     Mettez les armes bas, je rponds de l'issue;
     J'en donne ma parole aprs l'avoir reue.
     Si vous tes Romain, prenez l'occasion.

Mais Sertorius aussi est gnral, et connat les ruses de guerre. Il
flaire un pige, et rpond froidement: Sylla doit me tromper, puisqu'il
vous a bien sduit vous-mme:

     Je ne m'blouis point de cette illusion.
     Je connais le tyran, j'en vois le stratagme;
     Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-mme.
     Vous qu' sa dfiance il a sacrifi
     Jusques  vous forcer d'tre son alli...

Pompe est battu. Il n'a plus de corps de rserve  faire donner, et
mme il est forc dans ses derniers retranchements. On lui a montr
qu'il est un peu la dupe de Sylla, et tout  fait son prisonnier. Ainsi
finit cette entrevue entre le lion et le renard.


Je vous ai cit toute cette scne, mes chers amis, d'abord parce qu'elle
est trs belle, bien entendu, ensuite parce que vous entendrez dire
quelquefois que Corneille est souvent une espce d'avocat dans ses
tragdies, qu'il y fait de grands discours, et mme des discours qui
sentent le tribunal et la chicane, _qu'il plaide_ enfin.

C'est trs vrai, cela. Corneille aime  plaider envers, et plaide bien.
Mais il ne faut peut-tre pas lui en faire un trs grand reproche, parce
que, quand il met en prsence deux de ses personnages comme deux
avocats, ce n'est pas au meilleur avocat qu'il fait gagner le procs,
c'est  la meilleure cause.

Dans la scne de tout  l'heure, le talent d'avocat, l'habilet,
l'adresse, l'amabilit insinuante, et les ressources des mouvements
tournants, c'est Pompe qui a tout cela. Sertorius va droit devant lui,
dans sa pleine franchise, et le mouvement rude et fort de sa passion
pour le bien. Et qui est battu? c'est Pompe. Qui s'en va intact, et
victorieux, et assez ddaigneux? c'est Sertorius.

Il n'est pas dfendu d'tre habile. Mais Corneille sait trs bien que la
plus grande habilet humaine, c'est encore de penser toujours la mme
chose, une fois qu'on se sent dans le vrai, et que, contre cette
obstination tranquille dans une ide juste, tout vient se briser, sans
mme qu'on mette grand effort dans la rsistance. Remportez souvent de
ces victoires-l.

Hlas! c'est la dernire que Sertorius aura remporte.

La vertu donne la bonne rputation toujours, la gloire quelquefois,
l'influence sur les hommes souvent, la fiert d'une bonne conscience et
la paix du coeur infailliblement. Elle ne donne pas toujours le succs
dfinitif. Il n'importe; et Corneille, comme je vous le disais au
commencement, a voulu justement prouver qu'il n'importe pas. Sertorius
meurt au moment du triomphe de ses ides, ou, du moins, au moment o ce
qu'il dteste le plus au monde, la tyrannie, va disparatre.

La proposition de Sylla _n'tait pas un pige_. Sylla, rellement,
voulait abdiquer, et, de fait, on apprend qu'il abdique. Mais, en mme
temps, on apprend que Sertorius a t tu. Perpenna, un de ses
lieutenants, jaloux de lui, le trahissait. Il l'a fait prir. Il vient
s'en faire honneur devant Viriate, en l'assurant qu'il a commis cette
lchet par amour pour elle:

     PERPENNA, _ Viriate_.

     Sertorius est mort: cessez d'tre jalouse,
     Madame, du haut rang qu'aurait pris son pouse,
     Et n'apprhendez plus, comme de son vivant,
     Qu'en vos propres Etats elle ait le pas devant.
     Si l'espoir d'Aristie[53] a fait ombrage au vtre,
     Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre,
     Et que ce coup heureux saura vous maintenir
     Et contre le prsent et contre l'avenir.
     C'tait un grand guerrier, mais dont le sang ni l'ge
     Ne pouvaient avec vous faire un digne assemblage;
     Et, malgr ces dfauts, ce qui vous en plaisait,
     C'tait sa dignit qui vous tyrannisait.
     Le nom du gnral vous le rendait aimable;
     A vos rois,  moi-mme il tait prfrable:
     Vous vous blouissiez du titre et de l'emploi;
     Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi,
     Avec des qualits, o votre me hautaine
     Trouvera mieux de quoi mriter une reine....

  [53] Aristie, de son vrai nom Antistie, tait la premire femme
  de Pompe.

Viriate clate en imprcations ironiques contre le misrable. Jamais
Sertorius n'a paru si grand que dans cette noble et fire louange de ses
vertus faite par celle qui l'aimait, et dans la confusion o son ennemi
reste comme accabl:

     VIRIATE.

                     En effet, c'est  moi de rpondre;
     Et mon silence ingrat a droit de me confondre.
     Ce gnreux exploit, ces nobles sentiments
     Mritent de ma part de hauts remercments;
     Les diffrer encor, c'est lui faire injustice.
       Il m'a rendu sans doute un signal service;
     Mais il n'en sait encor la grandeur qu' demi:
     Le grand Sertorius fut son parfait ami;
     Apprenez-le, seigneur (car je me persuade
     Que nous devons ce titre  votre nouveau grade;
     Et, pour le peu de temps qu'il pourra vous durer,
     Il me cotera peu de vous le dfrer):
     Sachez donc que pour vous il osa me dplaire,
     Ce hros; qu'il osa mriter ma colre;
     Que malgr son amour, que malgr mon courroux,
     Il a fait tous efforts pour me donner  vous;
     Et qu' moins qu'il vous plt lui rendre sa parole,
     Tout mon dessein n'tait qu'une attente frivole;
     Qu'il s'obstinait pour vous au refus de ma main.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  . Permettez que j'estime
     La grandeur de l'amour par la grandeur du crime.
     Chez lui-mme,  sa table, au milieu d'un festin,
     D'un si parfait ami devenir l'assassin,
     Et de son gnral se faire un sacrifice,
     Lorsque son amiti lui rend un tel service;
     Renoncer  la gloire, accepter pour jamais
     L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits;
     Jusqu'en mon cabinet porter sa violence,
     Pour obtenir ma main m'y tenir sans dfense:
     Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi
     A cet excs d'amour qu'il daigne avoir pour moi;
     Tout cela montre une me au dernier point charme.
     Il serait moins coupable  m'avoir moins aime;
     Et, comme je n'ai point les sentiments ingrats,
     Je lui veux conseiller de ne m'pouser pas:
     Ce serait en son lit mettre son ennemie,
     Pour tre  tous moments matresse de sa vie;
     Et je me rsoudrais  cet excs d'honneur,
     Pour mieux choisir la place  lui percer le coeur.
       Seigneur, voil l'effet de ma reconnaissance.
     Du reste, ma personne est en votre puissance;
     Vous tes matre ici; commandez, disposez,
     Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

Du reste, l'assassin sera puni comme il mrite de l'tre. Pompe est un
habile et un diplomate; mais il n'est pas un misrable. Il a grand
coeur et sait estimer ses ennemis. Il fait jeter Perpenna au peuple
ameut, qui dchire le meurtrier du grand Sertorius.

En donnant cet ordre terrible mais juste, il dit, du grand ton dont il
doit parler plus tard quand il sera matre du monde:

                                   C'est assez.
     Je suis matre; je parle; allez, obissez!

Puis, se retournant vers Viriate, dsole, mais toujours fire:

     Ne vous offensez pas d'our parler en matre,
     Grande reine; ce n'est que pour punir un tratre.
     Criminel envers vous d'avoir trop cout
     L'insolence o montait sa noire lchet,
     J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire,
     Pour me justifier avant que vous rien dire:
     Mais je n'abuse point d'un si facile accs,
     Et je n'ai jamais su drober mes succs.
     Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlve,
     Je vous offre la paix, et ne romps point la trve;
     Et ceux de nos Romains qui sont auprs de vous
     Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.

Viriate a une admirable rponse. Elle aimait Sertorius, et tait
l'ennemie des Romains  cause de lui. Magnifique hommage  la mmoire
pure et grande de Sertorius. Sertorius mort, elle met bas les armes,
renonce  la guerre, au mariage,  tout rle politique.

Elle vieillira, grave et triste, enveloppe dans son deuil, et n'ayant
plus d'autre entretien que le souvenir du grand patriote, du grand
proscrit, du grand vaincu. Elle se considre comme la veuve de
Sertorius, et la gardienne de sa tombe. Nous avons vu prcdemment
(chap. IX) Cornlie survivant  Pompe pour faire respecter sa mmoire
et ne vivre que de son souvenir; Viriate est la _Cornlie_ de Sertorius:

     Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte;
     C'est tout ce que je puis, seigneur, aprs ma perte;
     Elle est irrparable: et comme je ne voi
     Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi,
     Je renonce  la guerre ainsi qu' l'hymne;
     Mais j'aime encor l'honneur du trne o je suis ne.
     D'une juste amiti je sais garder les lois,
     Et ne sais point rgner comme rgnent nos rois:
     S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine,
     Je m'ensevelirai sous ma propre ruine;
     Mais si je puis rgner sans honte et sans poux,
     Je ne veux d'hritiers que votre Rome, ou vous.
     Vous choisirez, seigneur; ou si votre alliance
     Ne peut voir mes Etats sous ma seule puissance,
     Vous n'avez qu' garder cette place en vos mains,
     Et je m'y tiens dj captive des Romains.

On est digne, quelquefois, de comprendre les sentiments qu'on est
capable d'inspirer. Pompe, qui plus tard laissera  une Cornlie le
souvenir ineffaable de lui-mme, comprend tout ce qu'il y a de noble
dans le renoncement triste et dsol de Viriate. Il s'incline devant
cette noble infortune et cette grande douleur, et rpond:

     Madame, vous avez l'me trop gnreuse
     Pour ne pas obtenir une paix glorieuse;
     A Rome l'on verra mon pouvoir abattu,
     Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

Honorer la vertu. Ce n'est peut-tre pas le Pompe de l'histoire qui
parle ainsi; mais c'est Corneille. Quand Corneille ne couronne pas ses
hros vertueux de gloire et de prosprit, il les couronne d'honneur et
de respect aprs leur mort. Comme autour de Polyeucte, martyr de sa
foi, il amenait Pauline enthousiaste et prte au sacrifice, Flix
converti et repentant, Svre respectueux et attendri: de mme sur la
tombe de Sertorius, martyr de son patriotisme, il runit les deux
ennemis, Viriate et Pompe, l'une voue  un deuil ternel, l'autre
respectueusement mu, dans une mme pense de regret, d'admiration, de
vnration, et d'esprit de paix.




CHAPITRE XII.

LE MENTEUR.


Vous voyez ce que c'est qu'une tragdie, et comme Corneille sait en
faire une belle leon  nous enseigner la patience, la sincrit, la
clmence, l'honneur, le patriotisme. Il tait si plein de ces grandes
ides et de ces beaux sentiments que, mme dans ses comdies, il a
quelquefois touch, avec autant de puissance que dans ses autres
ouvrages, ces nobles penses. Je vous ai dit que les comdies taient
des pices de thtre pour faire rire innocemment les honntes gens.
Corneille sait faire rire en effet; mais il dteste tant tout ce qui est
bas, que, quand il rencontre, en crivant sa comdie, un dfaut honteux,
il ne peut s'empcher de prendre sa grande voix pour le fltrir. Ainsi
il a fait une comdie qui s'appelle _le Menteur_.

Il y a dans cette comdie un jeune homme, nomm Dorante, un tudiant,
qui n'est pas du tout un mauvais coeur, mais qui est lger et tourdi,
et qui aime  inventer des histoires, un peu pour s'amuser, parce qu'il
a l'imagination vive, un peu par vanit, et pour faire admirer les
tonnantes aventures par o il veut faire croire qu'il a pass. Il
arrive  Paris, et quelqu'un lui fait comprendre ce qu'est cette grande
ville o il entre:

     Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
       Paris est un grand lieu plein de marchands mls:
     L'effet n'y rpond pas toujours  l'apparence;
     On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France;
     Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs,
     Il y crot des badauds autant et plus qu'ailleurs.
     Dans la confusion que ce grand monde apporte,
     Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte;
     Et dans toute la France il est fort peu d'endroits
     Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.
     Comme on s'y connat mal, chacun s'y fait de mise[54],
     Et vaut communment autant comme il se prise[55]:
     De bien pires que vous s'y font assez valoir.

  [54] Se fait recevoir, se fait accueillir.

  [55] S'estime.

Notre jeune homme profite trop vite de ses conseils, et ne songe qu'
paratre et se faire valoir. Il raconte  ses nouvelles
connaissances une foule de brillantes affaires qui ne lui sont pas
arrives. Il a t  la guerre et s'y est trs bien conduit.

                                     Et durant ces quatre ans
     Il ne s'est fait combats, ni siges importants,
     Nos armes n'ont jamais remport de victoire,
     O cette main n'ait eu bonne part  la gloire...

A peine de retour  Paris, il a donn une fte superbe sur la Seine:

     Comme  mes chers amis je vous veux tout conter.
     J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster;
     Les quatre contenaient quatre choeurs de musique,
     Capables de charmer le plus mlancolique.
     Au premier, violons; en l'autre, luths et voix;
     Des fltes, au troisime; au dernier, des hautbois,
     Qui tour  tour dans l'air poussaient des harmonies
     Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
     Le cinquime tait grand, tapiss tout exprs
     De rameaux enlacs pour conserver le frais,
     Dont chaque extrmit portait un doux mlange
     De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange.
     Je fis de ce bateau la salle du festin:
     L je menai l'objet qui fait seul mon destin[56];
     De cinq autres beauts la sienne fut suivie,
     Et la collation fut aussitt servie.
     Je ne vous dirai point les diffrents apprts,
     Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets:
     Vous saurez seulement qu'en ce lieu de dlices
     On servit douze plats, et qu'on fit six services,
     Cependant que les eaux, les rochers et les airs,
     Rpondaient aux accents de nos quatre concerts.
     Aprs qu'on eut mang, mille et mille fuses,
     S'lanant vers les cieux, ou droites ou croises,
     Firent un nouveau jour, d'o tant de serpenteaux[57]
     D'un dluge de flamme attaqurent les eaux,
     Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
     Tout l'lment du feu tombait du ciel en terre.
     Aprs ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,
     Dont le soleil jaloux avana le retour:
     S'il et pris notre avis, sa lumire importune
     N'et pas troubl sitt ma petite fortune;
     Mais, n'tant pas d'humeur  suivre nos dsirs,
     Il spara la troupe, et finit nos plaisirs.

  [56] _Objet_ est pris ici dans le sens de personne qu'on aime.

  [57] _Fuse volante_ qui tournoie.

Pourquoi tous ces mensonges? lui demande son valet qui s'en
effraie.--Pourquoi? pour donner de soi une ide avantageuse. On serait
bien en air de cour si l'on disait tout navement qu'on est un tudiant
en droit qui revient de Poitiers!

     O le beau compliment  charmer une dame,
     De lui dire d'abord: J'apporte  vos beauts
     Un coeur nouveau venu des universits;
     Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
     Je sais le Code entier avec les _Authentiques_,
     Le _Digeste_ nouveau, le vieux, l'_Infortiat_,
     Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[58]!
     Qu'un si riche discours nous rend considrables!
     Qu'on amollit par l de coeurs inexorables!
     Qu'un homme  paragraphe[59] est un joli galant!
     On s'introduit bien mieux  titre de vaillant:
     Tout le secret ne gt qu'en un peu de grimace,
     A mentir  propos, jurer de bonne grce,
     taler force mots qu'elles n'entendent pas;
     Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[60];
     Nommer quelques chteaux de qui les noms barbares
     Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares;
     Avoir toujours en bouche angles, lignes, fosss,
     Vedette, contrescarpe, et travaux avancs:
     Sans ordre et sans raison, n'importe, on les tonne;
     On leur fait admirer les baies qu'on leur donne:
     Et tel,  la faveur d'un semblable dbit,
     Passe pour homme illustre, et se met en crdit.

  [58] Noms de jurisconsultes; les ouvrages cits aux vers
  prcdents sont des ouvrages de droit.

  [59] _Homme  paragraphe._--Homme qui cite l'article et le
  paragraphe o se trouve un texte de loi sur lequel il s'appuie.

  [60] Gnraux de l'empereur d'Allemagne Ferdinand III, pendant la
  _guerre de Trente ans_, qui n'tait pas encore termine quand
  Corneille crivit ces vers.

Voil notre homme, et comme il dirige sa vie dans la ville nouvelle
qu'il veut blouir. Il n'y a pas grand mal, on peut le dire, tant qu'il
dbite ces sornettes  des jeunes gens aussi fous que lui. Mais prenez
garde: ce qu'il y a de mauvais dans les mensonges, mme dsintresss,
et dans les paroles en l'air, c'est qu'on prend l'habitude de dire des
faussets, et qu'on en dit ensuite mme dans les circonstances graves,
mme aux personnes  qui l'on doit respect, mme  son pre.

[Illustration: Dorante, le Menteur, raconte faussement  son pre qu'il
est mari.

     (_Le Menteur._)

P. 154-155.]

Le _Menteur_ de la comdie de Corneille a fait un mensonge  son pre.
Il lui a dit qu'il tait mari. Cette fois, l'auteur change de ton, et
il met dans la bouche du vieillard offens un des plus beaux discours
contre le mensonge qui ait t crit: _Etes-vous gentilhomme?_ demande
brusquement le pre  ce fils irrespectueux.

     GRONTE.

     tes-vous gentilhomme?

     DORANTE, _ part_.

                            Ah! rencontre fcheuse!

     (_Haut._)

     Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

     GRONTE.

     Croyez-vous qu'il suffit d'tre sorti de moi?

     DORANTE.

     Avec toute la France aisment je le croi.

     GRONTE.

     Et ne savez-vous point avec toute la France
     D'o ce titre d'honneur a tir sa naissance,
     Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
     Ceux qui l'ont jusqu' moi fait passer dans leur sang?

     DORANTE.

     J'ignorerais un point que n'ignore personne,
     Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?

     GRONTE.

     O le sang a manqu, si la vertu l'acquiert,
     O le sang l'a donn, le vice aussi le perd.
     Ce qui nat d'un moyen prit par son contraire;
     Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le dfaire;
     Et, dans la lchet du vice o je te voi,
     Tu n'es plus gentilhomme, tant sorti de moi.

     DORANTE.

     Moi?

     GRONTE.

          Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture
     Souille honteusement ce don de la nature:
     Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
     Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
     Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire,
     Plus indigne d'un homme lev pour la gloire?
     Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
     Dont un coeur vraiment noble ait plus d'aversion,
     Puisqu'un seul dmenti lui porte une infamie
     Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie,
     Et si dedans le sang il ne lave l'affront
     Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?

     DORANTE.

     Qui vous dit que je mens?

     GRONTE.

                               Qui me le dit, infme?
     Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
     Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier....

     CLITON, _bas,  Dorante_[61].

     Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.

     GRONTE.

     Ajoute, ajoute encore avec effronterie
     Le nom de ton beau-pre et de sa seigneurie;
     Invente  m'blouir quelques nouveaux dtours.

     CLITON, _bas,  Dorante_.

     Appelez la mmoire ou l'esprit au secours.

     GRONTE.

     De quel front cependant faut-il que je confesse
     Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
     Qu'un homme de mon ge a cru lgrement
     Ce qu'un homme du tien dbite impudemment?
     Tu me fais donc servir de fable et de rise,
     Passer pour esprit faible et pour cervelle use!
     Mais, dis-moi, te portais-je  la gorge un poignard?
     Voyais-tu violence ou courroux de ma part?
     Si quelque aversion t'loignait de Clarice[62],
     Quel besoin avais-tu d'un si lche artifice?
     Et pouvais-tu douter que mon consentement
     Ne dt tout accorder  ton contentement,
     Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
     Consentait  tes yeux l'hymen d'une inconnue?
     Ce grand excs d'amour que je t'ai tmoign
     N'a point touch ton coeur, ou ne l'a point gagn:
     Ingrat, tu m'as pay d'une impudente feinte,
     Et tu n'as eu pour moi respect, amour ni crainte.
     Va, je te dsavoue.

     DORANTE.

                         Eh! mon pre, coutez.

     GRONTE.

     Quoi? des contes en l'air et sur l'heure invents?

     DORANTE.

     Non! la vrit pure!

     GRONTE.

                          En est-il dans ta bouche?

     CLITON, _bas,  Dorante_.

     Voici pour votre adresse une assez rude touche.

     GRONTE.

     Tu me fourbes encor.

     DORANTE.

                          Si vous ne m'en croyez,
     Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez;
     Il sait tout mon secret.

     GRONTE.

                              Tu ne meurs pas de honte
     Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte,
     Et que ton pre mme, en doute de ta foi,
     Donne plus de croyance  ton valet qu' toi!

  [61] Cliton est le valet de Dorante.

  [62] Clarice est la femme que Gronte veut faire pouser  son
  fils.

Voil comment Corneille savait, mme dans une comdie, donner, en
passant, une leon de respect envers les tres vnrables, et de respect
aussi envers soi-mme. Quand vous lirez les comdies, vous verrez qu'on
s'y permet d'ordinaire un peu de liberts  cet gard. Comme c'est un
ouvrage naturellement plaisant, il est admis qu'on y peut parler en
badinant des choses srieuses. Corneille le fait lui-mme. Mais
l'autorit du pre, non, c'est une affaire trop grave; Corneille ne
permet pas qu'on s'en amuse, et si un jeune homme de comdie, un
tourdi, aimable d'ailleurs, pousse jusque-l la raillerie, vite il
donne au pre,  ce bon bourgeois de pre, trs simple jusqu' ce
moment, et trs bonhomme, toute la dignit que vous avez vue chez Don
Digue et chez le vieil Horace, parce que pour un fils, tout pre, quel
qu'il soit, doit tre ni plus ni moins qu'un Horace ou un Don Digue.




CHAPITRE XIII.

CORNEILLE CHEZ LUI.--VIEILLESSE ET MORT DU POTE.


Tel tait ce Corneille, le pote en France qui a eu la plus haute ide
de l'homme, et qui en a laiss,  vingt reprises, dans ses oeuvres, la
plus grande image. On l'appelait le Grand Corneille en son temps, et
Voltaire a exprim le sentiment de la postrit en disant: Le Grand
Corneille, ainsi nomm pour le distinguer, non de son frre, mais du
reste des hommes.

Et cet homme, si grand en effet, ne vous imaginez pas qu'il ft vain de
ses succs et de sa gloire. Vous l'auriez vu, que vous ne l'auriez pas
distingu du plus humble et obscur bourgeois de Paris. Il tait trop
humble mme, timide et embarrass dans les compagnies. Il parlait
lentement et ne savait pas faire valoir, en les lisant, ses vers
admirables.

Sa vie tait celle de l'homme le plus simple et le plus ignor, ajoutez
le plus vertueux. Il la passait au milieu de sa femme, de ses enfants,
de son frre et des enfants de celui-ci. Ce frre, Thomas Corneille,
tait pote aussi, beaucoup moins distingu, et il avait quelquefois
plus de succs que lui. Jamais il n'y eut entre eux deux la moindre
lueur de jalousie, ni le moindre commencement d'inimiti. On vivait en
commun, partageant les joies et les chagrins. Quand Pierre avait besoin
d'une rime qui lui chappait, il la demandait  son frre. Il aurait pu
lui donner son gnie, qu'il le lui aurait donn de bon coeur.

[Illustration: THOMAS CORNEILLE, FRRE DU GRAND CORNEILLE.

P. 160-161.]

La vieillesse de Corneille ne fut pas heureuse. Sans tre jamais tomb
dans la misre, il tait pauvre; car, dans ce temps-l, les pices de
thtre taient peu payes, et les plus grands triomphes des auteurs
dramatiques rapportaient plus d'honneur que d'argent. Il vcut trop
longtemps aussi pour son bonheur. A trente ans, il avait fait dire  son
Don Digue:

                           _Qu'on est digne d'envie
     Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie;
     Et qu'un long ge apporte aux hommes gnreux,
     Au bout de leur carrire un destin malheureux!_

Il put se rappeler souvent ces beaux vers, et les appliquer amrement 
sa propre fortune. Vieilli, et fatigu par la production incessante
d'une foule de chefs-d'oeuvre, il n'avait plus, dans ses derniers
ouvrages, la mme verve et la mme puissance qu'autrefois.

Les ides taient aussi grandes, mais il y avait souvent dans la
conduite et la suite de la pice de l'obscurit et de l'embarras; et
malgr de beaux vers encore, qui semblaient clater de temps  autre
comme des traits de feu, l'ensemble dplaisait, ou laissait froids les
spectateurs.

Entre deux tragdies, l'une mdiocre, l'autre mle d'obscurits
pnibles et d'clairs de gnie, Corneille se reposait, se consolait
peut-tre,  des oeuvres o les deux passions de sa vie, la pit et
l'amour des vers, trouvaient une gale satisfaction. Il mettait en vers
l'_Imitation de Jsus-Christ_.

Il y a dans ce livre, traduit par Corneille, des vers admirables encore,
comme il faudrait en apprendre beaucoup, pour les rciter dans les
moments de dcouragement ou de peine. Voyez ceux-ci, comme ils sont
tendres et forts, et semblent prendre le coeur pour l'enlever bien
haut, loin des ennuis et des bassesses:

     Pour t'lever de terre, homme, il te faut deux ailes:
     La puret de coeur et la simplicit.
     Elles te conduiront avec facilit
     Jusqu' l'abme heureux des clarts ternelles!

Corneille faisait des vers de circonstance, pour ses amis, pour les
gens qu'il estimait ou honorait. En voici qu'il fit pour le tombeau
d'une personne charitable et sainte, assez obscure. Mais tout ce qu'il
touche en devient grand.

     EPITAPHE D'ELISABETH RANQUET.

     Ne verse point de pleurs sur cette spulture,
     Passant; ce lit funbre est un lit prcieux,
     O gt d'un coeur tout pur la cendre toute pure;
     Mais le zle du coeur est encore en ces lieux.

     Avant que de payer ses droits  la nature,
     Son me, s'levant au-dessus de ses yeux,
     Avait au crateur uni la crature,
     Et, marchant sur la terre, elle tait dans les cieux.

     L'humilit, la peine, taient son allgresse.
     Les pauvres bien mieux qu'elle, ont connu sa richesse,
     Et son dernier soupir fut un soupir d'amour.

     Passant, qu' son exemple un beau feu te transporte,
     Et, loin de la pleurer d'avoir perdu le jour,
     Crois qu'on ne meurt jamais quand on meurt de la sorte.

Mais le got du public n'tait plus autant  Corneille. Les hommes de
son temps, dont je vous ai indiqu le caractre hardi, noble, et port
aux grandes aventures, n'existaient plus. Leurs fils n'taient point des
effmins, tant s'en faut; mais cependant ils prfraient, au thtre,
des pices plus tendres, plus de douceur et d'amabilit que de grandeur
et d'hrosme. Ajoutez que, juste au moment o Corneille faiblissait, un
autre grand pote, Jean Racine, tait dans toute la vigueur de son gnie
et tout l'clat de son succs.

Tout cela fit  Corneille une fin de carrire pnible. Il avait bon
besoin pour vivre de sa pension du roi, qu'il avait bien gagne, et qui
lui tait servie depuis de longues annes. Dans les derniers temps de sa
vie, cette ressource vint  lui manquer. Les malheurs de la France 
cette poque foraient le trsor  faire des conomies, et l'on avait
supprim la pension, ou l'on en avait retard le paiement. Un bon pote
du temps, Boileau, qui tait trs honnte homme, mais qui n'aimait point
passionnment Corneille, tant ami particulier de Racine, apprit que
Corneille ne recevait plus sa pension. Il en fut indign et navr, et,
quoique n'tant pas des amis de Corneille, il court  Versailles, o
taient le roi et les ministres, parle aux ministres, se jette aux pieds
du roi: On n'a pas d'argent! s'crie-t-il. Si, on en a! On a ma
pension,  moi; qu'on la donne  Corneille, au grand Corneille; moi, je
m'en passerai. On rendit enfin sa pension au pauvre vieux pote.

C'est l un trait touchant et charmant. Il prouve combien est grande la
bonne influence des gnies comme celui de Corneille sur les coeurs.
Corneille ne se borne pas  peindre dans ses ouvrages des actes de
gnrosit; il ne russit pas seulement  les faire admirer; il en
inspire. C'est l'honneur des hommes de gnie qui sont des hommes de
grand coeur; c'est aussi leur rcompense.


CORNEILLE MEURT. HONNEURS QU'ON LUI REND.

Corneille ne jouit pas longtemps de ce retour de faveur, ou plutt de
cet acte de rparation. Il mourut le 1er octobre 1684,  l'ge de 78
ans. L'Acadmie franaise, dont il faisait partie depuis 1647, se
conduisit en cette circonstance avec beaucoup de dlicatesse. Elle
nomma, pour lui succder, Thomas Corneille, son frre, celui que Boileau
appelait un cadet de Normandie, et elle chargea Racine de prononcer
l'loge de son ancien rival. Racine le fit en des termes d'une rare
lvation, et l'loge de Corneille par Racine est une des plus belles
pages qui soient dans la prose franaise. Vous le lirez tout entier plus
tard. En voici du moins quelques lignes:

.... O trouvera-t-on un pote qui ait possd  la fois tant de grands
talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement,
l'esprit? Quelle noblesse, quelle conomie dans les sujets! Quelle
gravit dans les sentiments! Quelle dignit et en mme temps quelle
prodigieuse varit dans les caractres! Parmi tout cela une
magnificence d'expressions proportionne aux matres du monde qu'il fait
souvent parler; capable nanmoins de l'abaisser quand il veut, et de
descendre jusqu'aux plus simples navets du comique, o il est encore
inimitable... Personnage vritablement n pour la gloire de son pays...
Aussi, lorsque, dans les ges suivants, on parlera avec tonnement des
victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront
notre sicle l'admiration des sicles  venir, Corneille, n'en doutons
point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.... Il
aimait, il cultivait les exercices de l'Acadmie: il y apportait surtout
cet esprit de douceur, d'galit, de dfrence mme, si ncessaire pour
entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se prfrer 
aucun de ses confrres? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer aucun avantage
des applaudissements qu'il recevait dans le public? Au contraire, aprs
avoir paru en matre, et, pour ainsi dire, rgn sur la scne, il
venait, disciple docile, chercher  s'instruire dans nos assembles, et
laissait ses lauriers  la porte de l'Acadmie......




CONCLUSION.

CORNEILLE DEVANT LA POSTRIT.


La postrit, comme le disait Racine, a ratifi le jugement de ses
contemporains sur Corneille. Elle a mme t plus loin qu'eux. Nous
avons pour notre vieux pote une de ces admirations qui tiennent du
respect et notre culte envers lui ne s'est jamais refroidi. Les hommes
de son temps l'ont appel _le Grand Corneille_. Nous lui avons conserv
ce titre, et nous y avons ajout quelque chose qui est peut-tre plus
flatteur encore.

Quand nous nous trouvons en prsence d'un grand homme de bien, au
coeur vaillant et ferme, ddaigneux des prils, et ne se souciant que
de sa conscience, nous disons de lui que c'est un hros de Corneille.
Quand nous lisons ou entendons une grande parole, pleine de fiert,
vigoureuse et franche, nous disons que c'est un mot _cornlien_, une
phrase _cornlienne_, un vers _cornlien_.

Voil le plus grand honneur peut-tre qu'un homme puisse acqurir:
laisser son nom dans la langue de son pays avec une signification telle
que ce qu'il y a de plus lev et de meilleur dans l'me humaine ne se
puisse exprimer que par ce mot. C'est un honneur pour l'homme, c'est un
honneur aussi pour le pays. Il ne faut pas dsesprer d'un peuple qui a
produit des Corneilles, et qui n'a jamais cess de les admirer. Il a
conserv quelque chose de leur mle gnie, de leur coeur hroque et
simple. Corneille est Franais; la France aussi est cornlienne.


FIN.




TABLE DES MATIRES


                                                                Pages.

     AVANT-PROPOS                                                    v

     CHAP. I.--La France au temps de Corneille                       1

     CHAP. II.--Jeunesse de Corneille                                5

     CHAP. III.--Corneille grand homme                              10

     CHAP. IV.--Le Cid                                              12

     CHAP. V.--Horace                                               24

     CHAP. VI.--Cinna                                               33

     CHAP. VII.--Polyeucte                                          46

     CHAP. VIII.--Nicomde                                          71

     CHAP. IX.--Pompe                                              85

     CHAP. X.--Don Sanche d'Aragon                                 106

     CHAP. XI.--Sertorius                                          125

     CHAP. XII.--Le Menteur                                        149

     CHAP. XIII.--Corneille chez lui.--Vieillesse et
     mort du pote                                                 160

     CONCLUSION.--Corneille devant la postrit                    168


POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.





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Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
