The Project Gutenberg EBook of Le Rhin I, by Victor Hugo

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Title: Le Rhin I

Author: Victor Hugo

Release Date: February 3, 2013 [EBook #41986]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.




    LE RHIN

    I




    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9




    VICTOR HUGO

    LE RHIN

    I

    COLLECTION HETZEL

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

    1858

    Droit de traduction rserv




Il y a quelques annes, un crivain, celui qui trace ces lignes,
voyageait sans autre but que de voir des arbres et le ciel, deux
choses qu'on ne voit pas  Paris.

C'tait l son objet unique, comme le reconnatront ceux de ces
lecteurs qui voudront bien feuilleter les premires pages de ce
premier volume.

Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les
bords du Rhin.

La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce qu'aucun incident
de son voyage ne lui avait inspir jusqu' ce moment; une volont de
voir et d'observer dans un but dtermin fixa la marche errante de ses
ides, imprima une signification prcise  son excursion d'abord
capricieuse, donna un centre  ses tudes, en un mot, le fit passer de
la rverie  la pense.

Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne
n'tudie, que tout le monde visite et que personne ne connat, qu'on
voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard effleure
et qu'aucun esprit n'approfondit. Pourtant ses ruines occupent les
imaginations leves, sa destine occupe les intelligences srieuses;
et cet admirable fleuve laisse entrevoir  l'oeil du pote comme 
l'oeil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le pass et
l'avenir de l'Europe.

L'crivain ne put rsister  la tentation d'examiner le Rhin sous ce
double aspect. La contemplation du pass dans les monuments qui
meurent, le calcul de l'avenir dans les rsultantes probables des
faits vivants, plaisaient  son instinct d'antiquaire et  son
instinct de songeur. Et puis, infailliblement, un jour, bientt
peut-tre, le Rhin sera la question flagrante du continent. Pourquoi
ne pas tourner un peu d'avance sa mditation de ce ct? Ft-on en
apparence plus assidment livr  d'autres tudes, non moins hautes,
non moins fcondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il
faut accepter, lorsqu'elles se prsentent, certaines tches austres
de la pense. Pour peu qu'il vive  l'une des poques dcisives de la
civilisation, l'me de ce qu'on appelle le pote est ncessairement
mle  tout, au naturalisme,  l'histoire,  la philosophie, aux
hommes et aux vnements, et doit toujours tre prte  aborder les
questions pratiques comme les autres. Il faut qu'il sache au besoin
rendre un service direct, et mettre la main  la manoeuvre. Il y a des
jours o tout habitant doit se faire soldat, o tout passager doit se
faire matelot. Dans l'illustre et grand sicle ou nous sommes, n'avoir
pas recul ds le premier jour devant la laborieuse mission de
l'crivain, c'est s'tre impos la loi de ne reculer jamais. Gouverner
les nations, c'est assumer une responsabilit; parler aux esprits,
c'est en assumer une autre; et l'homme de coeur, si chtif qu'il soit,
ds qu'il s'est donn une fonction, la prend au srieux. Recueillir
les faits, voir les choses par soi-mme, apprcier les difficults,
cooprer, s'il le peut, aux solutions, c'est la condition mme de sa
mission, sincrement comprise. Il ne s'pargne pas, il tente, il
essaye, il s'efforce de comprendre; et, quand il a compris, il
s'efforce d'expliquer. Il sait que la persvrance est une force.
Cette force, on peut toujours l'ajouter  sa faiblesse. La goutte
d'eau qui tombe du rocher perce la montagne; pourquoi la goutte d'eau
qui tombe d'un esprit ne percerait-elle pas les grands problmes
historiques?

L'crivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout
dvouement au grave travail qui surgissait devant lui; et, aprs trois
mois d'tudes,  la vrit fort mles, il lui sembla que de ce voyage
d'archologue et de curieux, au milieu de sa moisson de posie et de
souvenirs, il rapportait peut-tre une pense immdiatement utile 
son pays.

Etudes fort mles, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici
pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant  sonder la
question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne se dissimule point, et l'on
s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du pass l'occupait, non
plus profondment, mais plus habituellement. Cela se comprend
d'ailleurs. Le pass est l en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On
n'a qu' ouvrir sa fentre sur le Rhin, on voit le pass; pour voir
l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette expression, ouvrir une
fentre en soi.

Quant  ce qui est du prsent, le voyageur put ds lors constater deux
choses: la premire, c'est que le Rhin est beaucoup plus franais que
ne le pensent les Allemands; la seconde, c'est que les Allemands sont
beaucoup moins hostiles  la France que ne le croient les Franais.

Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixe
en lui, devint un de ses points de dpart dans l'examen de la
question.

Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait
senties ou observes, apprises ou devines, cherches ou trouves,
vues ou entrevues, il les avait dposes, chemin faisant, dans des
lettres dont la formation toute naturelle et toute nave doit tre
explique aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui
remonte  douze annes. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un
ami profond et cher, fix  la grande ville par des devoirs de tous
les instants qui lui permettent  peine la maison de campagne  quatre
lieues des barrires. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse  tous les
deux, veut bien s'associer de coeur  tout ce qu'il fait,  tout ce
qu'il entreprend et  tout ce qu'il rve, rclame de longues lettres
de son ami absent, et, ces lettres, l'ami absent les crit. Ce
qu'elles contiennent, on le voit d'ici: c'est l'panchement quotidien;
c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manire dont le soleil
s'est couch hier, la belle soire ou le matin pluvieux; c'est la
voiture o le voyageur est mont, chaise de poste ou carriole; c'est
l'enseigne de l'htellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel
arbre du chemin, la causerie de la berline ou de l'impriale; c'est un
grand tombeau visit, un grand souvenir rencontr, un grand difice
explor, cathdrale ou glise de village, car l'glise de village
n'est pas moins grande que la cathdrale: dans l'une et dans l'autre
il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par
l'oreille et comments par la rverie: sonneries du clocher, carillon
de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil
d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la
peinture de tous les pays coupe  chaque instant par des chappes
sur _ce doux pays de fantaisie_ dont parle Montaigne, et o
s'attardent si volontiers les songeurs; c'est cette foule d'aventures
qui arrivent, non pas au voyageur, mais  son esprit; en un mot, c'est
tout et ce n'est rien: c'est le journal d'une pense plus encore que
d'un voyage.

Pendant que le corps se dplace, grce au chemin de fer,  la
diligence ou au bateau  vapeur, l'imagination se dplace aussi. Le
caprice de la pense franchit les mers sans navire, les fleuves sans
pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rveur chausse les
bottes de sept lieues. Ces deux voyages mls l'un  l'autre, voil ce
que contiennent ces lettres.

Le voyageur a march toute la journe, ramassant, recevant ou
rcoltant des ides, des chimres, des incidents, des sensations, des
visions, des fables, des raisonnements, des ralits, des souvenirs.
Le soir venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper
s'apprte, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude
 l'angle d'une table, et il crit. Chacune de ses lettres est le sac
o il vide la recette que son esprit a faite dans la journe, et dans
ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que
de louis d'or.

De retour  Paris, il revoit son ami et ne songe plus  son journal.

Depuis douze ans, il a crit ainsi force lettres sur la France, la
Belgique, la Suisse, l'Ocan et la Mditerrane, et il les a oublies.
Il avait oubli de mme celles qu'il avait crites sur le Rhin, quand,
l'an pass, elles lui sont forcment revenues en mmoire par un petit
enchanement de faits ncessaires  dduire ici.

On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin
s'est agite tout  coup. Des esprits, excellents et nobles
d'ailleurs, l'ont controverse en France assez vivement  cette
poque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours,
deux partis opposs, deux partis extrmes. Les uns ont considr les
traits de 1815 comme un fait accompli, et, partant de l, ont
abandonn la rive gauche du Rhin  l'Allemagne, ne lui demandant que
son amiti; les autres, protestant plus que jamais et avec justice,
selon nous, contre 1815, ont rclam violemment la rive gauche du Rhin
et repouss l'amiti de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin
 la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les
uns et les autres avaient  la fois tort et raison. Entre ces deux
opinions exclusives et diamtralement contraires, il nous a sembl
qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit
de la France sans blesser la nationalit de l'Allemagne, c'tait l le
beau problme dont celui qui crit ces lignes avait, dans sa course
sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette ide lui
apparut, elle lui apparut, non comme une ide, mais comme un devoir. A
son avis, tout devoir veut tre rempli. Lorsqu'une question qui
intresse l'Europe, c'est--dire l'humanit entire, est obscure, si
peu de lumire qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine,
d'accord en cela avec la loi spartiate, oblige dans certains cas 
dire l'avis qu'on a. Il crivit donc alors, en quelque sorte sans
proccupation littraire, mais avec le simple et svre sentiment du
devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le second volume
de cette publication, et il se disposa  les mettre au jour.

Au moment de les faire paratre, un scrupule lui vint. Que
signifieraient ces deux cents pages ainsi isoles de tout le travail
qui s'tait fait dans l'esprit de l'auteur pendant son exploration du
Rhin? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'trange dans
l'apparition de cette brochure spciale et inattendue? Ne faudrait-il
pas commencer par dire qu'il avait visit le Rhin, et alors ne
s'tonnerait-on pas  bon droit que lui, pote par aspiration,
archologue par sympathie, il n'et vu dans le Rhin qu'une question
politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une
question contemporaine, sans doute cela peut tre utile; mais le Rhin,
ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d'tre aussi vu un
peu pour lui-mme et en lui-mme? Ne serait-il pas vraiment
inexplicable qu'il et pass, lui, devant ces cathdrales sans y
entrer, devant ces forteresses sans y monter, devant ces ruines sans
les regarder, devant ce pass sans le sonder, devant cette rverie
sans s'y plonger? N'est-ce pas un devoir pour l'crivain, quel qu'il
soit, d'tre toujours adhrent avec lui-mme, _et sibi constet_, et de
ne pas se produire autrement qu'on ne le connat, et de ne pas arriver
autrement qu'il n'est attendu? Agir diffremment, ne serait-ce pas
drouter le public, livrer la ralit mme du voyage aux doutes et aux
conjectures, et par consquent diminuer la confiance?

Ceci sembla grave  l'auteur. Diminuer la confiance  l'heure mme o
on la rclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il
faudrait y faire croire; ne pas rallier toute la foi de son auditoire
quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine tre un devoir,
c'tait manquer le but.

Les lettres qu'il avait crites durant son voyage se reprsentrent
alors  son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur ralit
mme, elles taient le point d'appui incontestable et naturel de ses
conclusions dans la question rhnane; que la familiarit de certains
dtails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalit de
certaines impressions, taient une vidence de plus; que toutes ces
choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts  la chose utile;
que, sous un certain rapport, le voyage du rveur, empreint de
caprice, et peut-tre pour quelques esprits chagrins entach de
posie, pourrait nuire  l'autorit du penseur; mais que, d'un autre
ct, en tant plus svre, on risquait d'tre moins efficace; que
l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, tait
de rsoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les
cas, du moment o la pense de l'crivain, mme la plus intime et la
plus voile, serait loyalement livre aux lecteurs, quel que ft le
rsultat, lors mme qu'ils n'adhreraient pas aux conclusions du
livre,  coup sr ils croiraient aux convictions de l'auteur.--Ceci
dj serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-tre du reste.

Tels sont les motifs imprieux,  ce qu'il lui semble, qui ont
dtermin l'auteur  mettre au jour ces lettres et  donner au public
deux volumes sur le Rhin au lieu de deux cents pages.

Si l'auteur avait publi cette correspondance de voyageur dans un but
purement personnel, il lui et probablement fait subir de notables
altrations; il et supprim beaucoup de dtails; il et effac
partout l'intimit et le sourire; il et extirp et sarcl avec soin
le _moi_, cette mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de
l'crivain livr aux panchements familiers; il et peut-tre renonc
absolument, par le sentiment mme de son infriorit,  la forme
pistolaire, que les trs-grands esprits ont seuls,  son avis, le
droit d'employer vis--vis du public. Mais au point de vue qu'on vient
d'expliquer, ces altrations eussent t des falsifications; ces
lettres, quoiqu'en apparence  peu prs trangres  la _Conclusion_,
deviennent pourtant en quelque sorte des pices justificatives;
chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et de
prsence; le _moi_, ici, est une affirmation. Les modifier, c'tait
remplacer la vrit par la faon littraire. C'tait encore diminuer
la confiance, et par consquent manquer le but.

Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront
peut-tre pas deux lecteurs, sont l pour appuyer une parole
conciliante offerte  deux peuples. Devant un si grand objet,
qu'importe les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de
toilette littraire? Leur vrit est leur parure[1].

  [1] L'auteur  cet gard a pouss fort loin le scrupule. Ces lettres
  ont t crites au hasard de la plume, sans livres, et les faits
  historiques ou les textes littraires qu'elles contiennent  et l
  sont cits de mmoire; or la mmoire fait dfaut quelquefois. Ainsi,
  par exemple, dans la lettre neuvime, l'auteur dit que Barberousse
  _voulut se croiser pour la seconde ou troisime fois_, et dans la
  lettre dix-septime il parle des _nombreuses croisades_ de
  Frdric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double occasion
  que Frdric Ier ne s'est crois que deux fois, le premire
  n'tant encore que duc de Souabe, en 1147, en compagnie de son
  oncle Conrad III; la seconde tant empereur, en 1189. Dans la
  lettre quatorzime, l'auteur a crit l'hrsiarque _Doucet_ o il
  et fallu crire l'hrsiarque _Doucin_. Rien n'tait plus facile
   corriger que ces erreurs; il a sembl  l'auteur que,
  puisqu'elles taient dans ces lettres, elles devaient y rester
  comme le cachet mme de leur ralit. Puisqu'il en est  rectifier
  des erreurs, qu'on lui permette de passer des siennes  celles de
  son imprimeur. Un errata raisonn est parfois utile. Dans la
  lettre premire, au lieu de: _la maison est pleine de voix qui
  ordonnent_, il faut lire: _la maison est pleine de voix qui
  jordonnent_. Dans la _Lgende du beau Pcopin_ (paragraphe XII,
  dernires lignes), au lieu de: _une porte de mtal_, il faut lire;
  _une porte de mtail_. Les deux mots _jordonner_ et _mtail_
  manquent au Dictionnaire de l'Acadmie, et selon nous le
  Dictionnaire a tort. _Jordonner_ est un excellent mot de la langue
  familire, qui n'a pas de synonyme possible, et qui exprime une
  nuance prcise et dlicate: le commandement exerc avec sottise et
  vanit,  tout propos et hors de tout propos. Quant au mot
  _mtail_, il n'est pas moins prcieux. Le _mtal_ est la substance
  mtallique pure; l'argent est un mtal. Le _mtail_ est la
  substance mtallique compose; le bronze est un mtail.

    (_Note de la premire dition._)

Il s'est donc dtermin  les publier telles  peu prs qu'elles ont
t crites.

Il dit  peu prs, car il ne veut point cacher qu'il a nanmoins
fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces
changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre
objet la plupart du temps que d'viter des redites, ou d'pargner 
des tiers,  des indiffrents,  des inconnus rencontrs, tantt un
blme, tantt une indiscrtion, tantt l'ennui de se reconnatre. Il
importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres,
consacres  des dtails de famille, aient t supprimes; il importe
peu que le lieu o s'est produit un accident quelconque, une roue
casse, un incendie d'auberge, etc., ait t chang ou non.
L'essentiel, pour que l'auteur puisse dire, lui aussi: _Ceci est un
livre de bonne foi_, c'est que la forme et le fond des lettres soient
rests ce qu'ils taient. On pourrait au besoin montrer aux curieux,
s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pices de ce
journal d'un voyageur authentiquement timbres et dates par la poste.

De la part des grands crivains, et il est inutile de citer ici
d'illustres exemples qui sont dans toutes les mmoires, ces sortes de
confidences ont un charme extrme; le beau style donne la vie  tout;
de la part d'un simple passant, elles n'ont, nous le rptons, de
valeur que leur sincrit. A ce titre, et  ce titre seulement, elles
peuvent tre quelquefois prcieuses. Elles se classent, avec le moine
de Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste, avec
Jean de Troyes, parmi les matriaux utiles  consulter; et, comme
document honnte et srieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider
la philosophie et l'histoire  caractriser l'esprit d'une poque et
d'une nation  un moment donn. S'il tait possible d'avoir une
prtention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que
celle-l.

Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les
incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique ds les premires
pages de ce livre, il voyage solitaire sans autre objet que de rver
beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il
emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre
expression, il emmne deux vieux amis, Virgile et Tacite: Virgile,
c'est--dire toute la posie qui sort de la nature; Tacite,
c'est--dire toute la pense qui sort de l'histoire.

Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranch
dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici,
quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait, la
prodigieuse sonorit de la presse franaise, si puissante, si fconde
et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littraires de Paris
un retentissement qui ne permet pas  l'crivain, mme le plus humble
et le plus insignifiant, de croire hors de France  sa complte
obscurit. Dans cette situation, l'observateur, quel qu'il soit, pour
peu qu'il se soit livr quelquefois  la publicit, doit, s'il veut
conserver entire son indpendance de pense et d'action, garder
l'incognito comme s'il tait quelque chose, et l'anonyme comme s'il
tait quelqu'un. Ces prcautions, qui assurent au voyageur le bnfice
de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du
Rhin, bien qu'elles fussent  coup sr surabondantes pour lui et qu'il
lui part presque ridicule de les prendre. De cette faon, il a pu
recueillir ses notes  son aise et en toute libert, sans que rien
gnt sa curiosit ou sa mditation dans cette promenade de fantaisie
qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqu, admet pleinement le
hasard des auberges et des tables d'hte, et s'accommode aussi
volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette
des diligences que de la tente des bateaux  vapeur.

Quant  l'Allemagne, qui est  ses yeux la collaboratrice naturelle
de la France, il croit, dans les considrations qu'il en a donnes
dans cet ouvrage, l'avoir apprcie justement et l'avoir vue telle
qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrte  deux ou trois mots sems
 et l dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincrit;
l'auteur proteste nergiquement contre toute intention d'ironie.
L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des terres qu'il aime et une
des nations qu'il admire. Il a presque un sentiment filial pour cette
noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'tait pas
Franais, il voudrait tre Allemand.

L'auteur ne croit pas devoir achever cette note prliminaire sans
entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au
moment o l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperu que
des vnements tout rcents, et qui,  l'instant mme o nous sommes,
occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application
directe  certain passage que l'on trouvera plus loin. Or, l'auteur
ayant toujours eu plutt pour but de calmer que d'irriter, il se
demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Aprs rflexion, il
s'est dcid  les maintenir. Il suffit d'examiner la date o ces
lignes ont t crites pour reconnatre que, s'il y avait  cette
poque-l quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'tait peut-tre
une prvision, ce n'tait pas,  coup sr, et ce ne pouvait tre une
application. Si l'on se reporte aux faits gnraux de notre temps, on
verra que cette prvision a pu en rsulter, mme dans la forme prcise
que le hasard lui a donne. En admettant que ces deux lignes aient un
sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux
vnements, ce sont les vnements qui sont venus se ranger sous
elles. Il n'est pas d'crivain un peu rflchi auquel cela ne soit
arriv. Quelquefois,  force d'tudier le prsent, on rencontre
quelque chose qui ressemble  l'avenir. Il a donc laiss ces deux
lignes  leur place, de mme qu'il s'tait dj dtermin  laisser
dans le recueil intitul les _Feuilles d'automne_, les vers intituls
_Rverie d'un passant  propos d'un roi_, petit pome crit en juin
1830, qui annonce la Rvolution de juillet.

Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mmes, l'auteur n'a plus
rien  en dire. S'ils ne se drobaient par leur peu de valeur 
l'honneur des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait
s'empcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour
sujet, s'est, par une concidence bizarre, produit lui-mme tout
spontanment et tout naturellement  l'image d'un fleuve. Il commence
comme un ruisseau; traverse un ravin prs d'un groupe de chaumires,
sous un petit pont d'une arche; ctoie l'auberge dans le village, le
troupeau dans le pr, la poule dans le buisson, le paysan dans le
sentier; puis il s'loigne; il touche un champ de bataille, une plaine
illustre, une grande ville; il se dveloppe, il s'enfonce dans les
brumes de l'horizon, reflte des cathdrales, visite des capitales,
franchit des frontires, et, aprs avoir rflchi les arbres, les
champs, les toiles, les glises, les ruines, les habitations, les
barques et les voiles, les hommes et les ides, les ponts qui joignent
deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre
enfin, comme le but de sa course et le terme de son largissement, le
double et profond ocan du prsent et du pass, la politique et
l'histoire.

    Paris, janvier 1842.




LE RHIN




LETTRE I

DE PARIS A LA FERT-SOUS-JOUARRE.

  Dpart de Paris.--Le coteau de S.-P.--Prouesses des
    dmolisseurs.--Nanteuil-le-Haudoin.--Villers-Cotterets.--Les
    1600 curiosits de Dammartin.--Dieu offre la diligence  qui
    perd son cabriolet.--La Fert-sous-Jouarre.--Un picier
    hritier du duc de Saint-Simon.--Aspect de la campagne.--Le
    voyageur raconte ses gots.--Le bossu et le gendarme.--Pourquoi
    un homme est un brave.--Pourquoi le mme homme est un
    lche.--La peau et l'habit.--1814 et 1830.--Meaux.--Un fort
    bel escalier.--La cathdrale de Bossuet.--Meaux a eu un thtre
    avant Paris.--Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le
    diable.--Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi
    dans le paradis.


      La Fert-sous-Jouarre, juillet 1838.

C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme je vous l'ai crit,
mon ami, que j'ai quitt Paris. Je suis sorti par la route de Meaux,
et j'ai laiss  ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout 
l'extrmit des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donn dans ce
moment-l une bonne et tendre pense  tous; et j'ai tenu mes regards
fixs sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'
l'instant o un tournant du chemin me l'a brusquement cache.

Vous connaissez mon got pour les grands voyages  petites journes,
sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis
d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon quipage.

J'ai pris le chemin de Chlons, car je connais la route de Soissons
pour l'avoir suivie il y a quelques annes; et, grce aux
dmolisseurs, elle n'a aujourd'hui qu'un mdiocre intrt.
Nanteuil-le-Haudouin a perdu son chteau bti sous Franois Ier.
Villers-Cotterets a converti en dpt de mendicit le magnifique
manoir du duc de Valois, et l, comme presque partout, sculptures et
peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grce du seizime
sicle, a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon.
Dammartin a ras son norme tour du haut de laquelle on voyait
Montmartre distinctement,  neuf lieues de distance, et dont la grande
lzarde verticale avait fait natre ce proverbe que je n'ai jamais
bien compris: _Il est comme le chteau de Dammartin qui crve de
rire_. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'vque
de Meaux, quand il tait en querelle avec le comte de Champagne, avait
le droit de se rfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin
n'engendre plus de proverbes et ne donne plus lieu qu' des notes
littraires du genre de celle-ci, que j'ai copie textuellement, 
l'poque o j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local
tal sur la table de l'auberge:

   DAMMARTIN (Seine-et-Marne), petite ville sur une colline. On y
   fabrique de la dentelle. Htel: _Sainte-Anne_. Curiosits:
   l'glise paroissiale, la halle, seize cents habitants.

Le peu de temps accord pour dner par ce tyran des diligences appel
le conducteur ne me permit pas alors de vrifier jusqu' quel point
il tait vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous
des curiosits.

J'ai donc pris par Meaux.

Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du
monde, la roue de mon cabriolet a cass. Vous savez que je suis de ces
hommes qui _continuent leur route_; le cabriolet renonait  moi, j'ai
renonc au cabriolet. Justement une petite diligence passait, la
diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai
prise; et dix minutes aprs l'accident, je continuais ma route juch
sur l'impriale entre un bossu et un gendarme.

Me voici en ce moment  la Fert-sous-Jouarre, jolie petite ville que
je revois pour la quatrime fois bien volontiers avec ses trois ponts,
ses charmantes les, son vieux moulin au milieu de la rivire qui se
rattache  la terre par cinq arches, et son beau pavillon du temps de
Louis XIII, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui
aujourd'hui se dforme entre les mains d'un picier.

Si en effet M. de Saint-Simon a possd ce vieux logis, je doute que
son manoir natal de la Fert-Vidame et une mine plus seigneuriale et
plus fire, et ft mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de duc
et pair, que le charmant et svre chtelet de la Fert-sous-Jouarre.

Le moment est parfait pour voyager. Les campagnes sont pleines de
travailleurs. On achve la moisson. On btit  et l de grandes
meules qui ressemblent, quand elles sont  moiti faites,  ces
pyramides ventres qu'on retrouve en Syrie. Les bls coups sont
rangs  terre sur le flanc des collines de faon  imiter le dos des
zbres.

Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les vnements que je cherche
en voyage, ce sont les ides et les sensations; et pour cela, la
nouveaut des objets suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu
que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et
de la route derrire moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les
larges horizons. Si le pays est montueux, j'aime les paysages
inattendus, et au haut de chaque cte il y en a un. Tout  l'heure je
voyais une charmante valle. A droite et  gauche de beaux caprices de
terrain; de grandes collines coupes par les cultures et une multitude
de carrs amusants  voir;  et l, des groupes de chaumires basses
dont les toits semblaient toucher le sol; au fond de la valle, un
cours d'eau marqu  l'oeil par une longue ligne de verdure et
travers par un vieux petit pont de pierre rouille et vermoulue o
viennent se rattacher les deux bouts du grand chemin.--Au moment o
j'tais l, un roulier passait le pont, un norme roulier d'Allemagne
gonfl, sangl et ficel, qui avait l'air du ventre de Gargantua
tran sur quatre roues par huit chevaux. Devant moi, suivant
l'ondulation de la colline oppose, remontait la roue clatante de
soleil, sur laquelle l'ombre des ranges d'arbres dessinait en noir la
figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.

Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-tre, ce
roulier, cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout
cela m'gaye et me rit. Une valle comme celle-l me contente, avec le
ciel par-dessus. J'tais seul dans cette voiture  la regarder et  en
jouir. Les voyageurs billaient horriblement.

Quand on relaye, tout m'amuse. On s'arrte  la porte de l'auberge.
Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. Il y a une poule
blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles,
une herse ou une vieille roue casse dans un coin, des enfants
barbouills qui jouent sur un tas de sable; au-dessus de ma tte
Charles-Quint, Joseph II ou Napolon pendus  une vieille potence en
fer et faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu'
achalander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnent;
sur le pas de la porte, les garons d'curie et les filles de cuisine
font des idylles, le fumier cajole l'eau de vaisselle; et moi, je
profite de ma haute position,--sur l'impriale,--pour couter causer
le bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies petites colonies
de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.

Du reste, mon gendarme et mon bossu taient des philosophes, pas
fiers du tout, et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme
sans ddaigner le bossu, le bossu sans mpriser le gendarme. Le bossu
paye six cents francs de contribution  Jouarre, l'ancienne _Jovis
ara_, comme il avait la bont de l'expliquer au gendarme. Il possde,
en outre, un pre qui paye neuf cents livres  Paris, et il s'indigne
contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au
pont sur la Marne entre Meaux et la Fert. Le gendarme ne paye aucune
contribution, mais il raconte navement son histoire. En 1814, 
Montmirail, il se battit comme un lion; il tait conscrit. En 1830,
aux journes de Juillet, il eut peur et se sauva; il tait gendarme.
Cela l'tonne et cela ne m'tonne pas. Conscrit, il n'avait rien que
ses vingt ans, il tait brave. Gendarme, il avait femme et enfants,
et, ajoutait-il, son cheval  lui; il tait lche. Le mme homme, du
reste, mais non la mme vie. La vie est un mets qui n'agre que par la
sauce. Rien n'est plus intrpide qu'un forat. Dans ce monde, ce n'est
pas  sa peau que l'on tient, c'est  son habit. Celui qui est tout nu
ne tient  rien.

Convenons aussi que les deux poques taient bien diffrentes. Ce qui
est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'ide qui
souffle le glace ou le rchauffe, lui aussi. En 1830, une rvolution
soufflait. Il se sentait courb et terrass par cette force des ides
qui est comme l'me de la force des choses. Et puis, quoi de plus
triste et de plus nervant? se battre pour des ordonnances tranges,
pour des ombres qui ont pass dans un cerveau troubl, pour un rve,
pour une folie, frres contre frres, fantassins contre ouvriers,
Franais contre Parisiens! En 1814, au contraire, le conscrit luttait
contre l'tranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et
simples, pour lui-mme, pour tous, pour son pre, sa mre et ses
soeurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de
chaume qui fumait l-bas; pour la terre qu'il avait sous les clous de
ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat
ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le
savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le
sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.

Trois choses m'ont intresse  Meaux: un dlicieux petit portail de la
renaissance accol  une vieille glise dmantele,  droite, en
entrant dans la ville; puis la cathdrale; puis, derrire la
cathdrale, un bon vieux logis de pierre de taille,  demi fortifi,
flanqu de grandes tourelles engages. Il y avait une cour. Je suis
entr bravement dans la cour, quoique j'y eusse avis une vieille
femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laiss faire. J'y voulais
tudier un fort bel escalier extrieur, dall de pierre et charpent
de bois, qui monte  la vieille maison, appuy sur deux arches
surbaisses et couvert d'un toit-auvent  arcades en anse de panier.
Le temps m'a manqu pour le dessiner. Je le regrette; c'est le premier
escalier de ce genre que j'aie vu. Il m'a paru tre du quinzime
sicle.

La cathdrale est une noble glise commence au quatorzime sicle et
continue au quinzime. On vient de la restaurer d'une odieuse faon.
Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetes par
l'architecte, une seulement est btie. L'autre, qui a t bauche,
cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et
celle de droite sont du quatorzime sicle; celle de gauche est du
quinzime. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la
lune et la pluie ont ronge.

J'en ai voulu dchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de
gauche reprsente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil,
qui tombait  plomb sur la faade, n'a pas permis  mes yeux d'aller
plus loin. L'intrieur de l'glise est d'une composition superbe. Il y
a sur le choeur de grandes ogives trilobes  jour du plus bel effet.
A l'apside, il ne reste plus qu'une verrire magnifique et qui fait
regretter les autres. On repose en ce moment,  l'entre du choeur,
deux autels en ravissante menuiserie du quinzime sicle; mais on
barbouille cela de peinture  l'huile, couleur bois. C'est le got des
naturels du pays. A gauche du choeur, prs d'une charmante porte
surbaisse avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre  genoux
d'un homme de guerre du seizime sicle, sans armoiries ni inscription
d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de cette statue. Vous qui
savez tout, vous l'auriez fait. De l'autre ct est une autre statue;
celle-l porte son inscription, et bien lui en prend: car vous-mme
vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure svre de
Bnigne Bossuet. Quant  Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction
des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trne piscopal, d'une
assez belle boiserie en style Louis XIV, avec baldaquin figur. Le
temps m'a manqu pour aller visiter son fameux cabinet  l'vch.

Un fait trange, c'est que Meaux a eu un thtre avant Paris, une
vraie salle de spectacle, construite ds 1547,--dit un manuscrit de
la bibliothque locale,--tenant du cirque antique en ce qu'elle tait
couverte d'un velarium, et du thtre actuel en ce qu'_il y avait tout
autour des loges fermant  clef, lesquelles taient loues  des
habitants de Meaux_. On reprsentait l des mystres. Un nomm
Pascalus jouait le Diable et en garda le surnom. En 1562 il livra la
ville aux huguenots, et l'anne d'aprs les catholiques le pendirent,
un peu parce qu'il avait livr la ville, beaucoup parce qu'il
s'appelait le _Diable_.--Aujourd'hui Paris a vingt thtres, la ville
champenoise n'en a plus un seul. On prtend qu'elle s'en vante; c'est
comme si Meaux se vantait de n'tre pas Paris.

Du reste, ce pays est plein du sicle de Louis XIV. Ici, le duc
Saint-Simon;  Meaux, Bossuet;  la Fert-Milon, Racine; 
Chteau-Thierry, la Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le
grand seigneur avoisine le grand vque. La Tragdie coudoie la Fable.

En sortant de la cathdrale, j'ai trouv le soleil voil et j'ai pu
examiner la faade. Le grand tympan du portail central est des plus
curieux. Le compartiment infrieur reprsente Jeanne, femme de
Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'glise fut construite aprs
sa mort. La reine de France, sa cathdrale  la main, se prsente aux
portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre  deux battants.
Derrire la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel
air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculpte et
atourne, dsigne le pauvre diable de roi d'un regard de ct et d'un
geste d'paule, et semble dire  saint Pierre: _Bah! laissez-le entrer
par-dessus le march!_




LETTRE II

MONTMIRAIL.--MONTMORT.--PERNAY.

  Montmirail.--_Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus
    arva._--Champ de bataille de Montmirail.--Soleil
    couch.--Napolon disparu.--Le voyageur parle des ormes.--Le
    chteau de Montmort.--Comment le voyageur blouit mademoiselle
    Jeannette.--Route de nuit dans les bois.--Epernay.--Les trois
    glises: Thibaut Ier, Pierre Strozzi, Poterlet-Galichet.--Odry
    apparat  l'auteur dans l'glise d'Epernay.--Comme quoi le
    voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des papillons
    que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne.--Pilogne
    et Phyotrix.--A Montmirail le voyageur remarque un oeuf
    frais.--De quoi on riait au seizime sicle.


      Epernay, 21 juillet.

A la Fert-sous-Jouarre j'ai lou la premire carriole venue, en ne
m'informant gure que d'une chose: a-t-elle la voie, et les roues
sont-elles bonnes? et je m'en suis all  Montmirail. Rien dans cette
petite ville qu'un assez frais paysage  l'entre de deux belles
alles d'arbres. Le reste, le chteau except, est un fouillis de
masures.

Lundi, vers cinq heures du soir, je quittais Montmirail en me
dirigeant vers la route de Szanne  Epernay. Une heure aprs j'tais
 Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un
moment avant d'y arriver j'avais rencontr sur la route une charrette
bizarrement charge. Pour attelage un ne et un cheval. Sur la
voiture, des casseroles, des chaudrons, de vieux coffres, des chaises
de paille, un tas de meubles;  l'avant, dans une espce de panier,
trois petits enfants presque nus;  l'arrire, dans un autre panier,
des poules. Pour conducteur, un homme en blouse,  pied, portant un
enfant sur son dos. A quelques pas, une femme, marchant aussi, et
portant aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce dmnagement se
htait vers Montmirail comme si la grande bataille de 1814 allait
recommencer. Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces
charrettes-l il y a vingt-cinq ans. Je me suis inform, ce n'tait
pas un dmnagement, c'tait une expatriation. Cela n'allait pas 
Montmirail, cela allait en Amrique. Cela ne fuyait pas une bataille,
cela fuyait la misre. En deux mots, cher ami, c'tait une famille de
pauvres paysans alsaciens migrants,  qui l'on promet des terres dans
l'Ohio, et qui s'en vont de leur pays sans se douter que Virgile a
fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.

Du reste, ces braves gens s'en allaient avec une parfaite insouciance.
L'homme refaisait une mche  son fouet, la femme chantonnait, les
enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de
malheureux et de dsorient qui faisait peine. Les poules aussi m'ont
paru avoir le sentiment de leur malheur.

Cette indiffrence m'a tonn. Je croyais vraiment la patrie plus
profondment grave dans les hommes. Cela leur est donc gal,  ces
gens, de ne plus voir les mmes arbres?

Je les ai suivis quelque temps des yeux. O allait ce petit groupe
cahot et trbuchant? O vais-je moi-mme? La route tourna, ils
disparurent. J'entendis encore quelque temps le fouet de l'homme et
la chanson de la femme, puis tout s'vanouit.

Quelques minutes aprs j'tais dans les glorieuses plaines qui ont vu
l'empereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes
ombres. Les sillons, dj retracs  et l, avaient une couleur
blonde. Une brume bleue montait du fond des ravins. La campagne tait
dserte. On n'y voyait au loin que deux ou trois charrues oublies,
qui avaient l'air de grandes sauterelles. A ma gauche, il y avait une
carrire de pierres meulires. De grosses meules toutes faites et bien
rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles et noires,
gisaient ple-mle sur le sol, debout, couches, en piles, comme les
pices d'un norme damier boulevers. En effet, des gants avaient
jou l une grande partie.

Je tenais  voir le chteau de Montmort, ce qui fait qu' quatre
lieues de Montmirail,  Formentires ou Armentires, j'ai tourn
brusquement  gauche, et j'ai pris la route d'Epernay. Il y a l seize
grands ormes les plus amusants du monde qui penchent sur la route
leurs profils rechigns et leurs perruques bouriffes. Les ormes sont
une de mes joies en voyage. Chaque orme vaut la peine d'tre regard 
part. Tous les autres arbres sont btes et se ressemblent; les ormes
seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant
lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est touffu, et faisant toutes
sortes de grimaces le soir aux passants. Les jeunes ormes ont un
feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pice d'artifice
qui clate. Depuis la Fert jusqu' l'endroit o l'on trouve ces seize
ormes, la route n'est borde que de peupliers, de trembles ou de
noyers  et l, ce qui me donnait quelque humeur.

Le pays est plat, la plaine fuit  perte de vue. Tout  coup, en
sortant d'un bouquet d'arbres, on aperoit  droite, comme  moiti
enfoui dans un pli du terrain, un ravissant tohu-bohu de tourelles, de
girouettes, de pignons, de lucarnes et de chemines. C'est le chteau
de Montmort.

Mon cabriolet a tourn bride, et j'ai mis pied  terre devant la porte
du chteau. C'est une exquise forteresse du seizime sicle, btie en
brique, avec toits d'ardoise et girouettes ouvrages, avec sa double
enceinte, son double foss, son pont de trois arches qui aboutit au
pont-levis, son village  ses pieds, et tout autour un admirable
paysage, sept lieues d'horizon. Aux baies prs, qui ont presque toutes
t refaites, l'difice est bien conserv. La tour d'entre contient,
rouls l'un sur l'autre, un escalier  vis pour les hommes et une
rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer,
et en montant, dans les embrasures de la tour, j'ai compt quatre
petits engins du quinzime sicle. La garnison de la forteresse se
composait pour le moment d'une vieille servante, mademoiselle
Jeannette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des
anciens appartements de l'intrieur que la cuisine, fort belle salle
vote  grande chemine; le vieux salon, dont on a fait un billard,
et un charmant petit cabinet  boiseries dores, dont le plafond a
pour rosace un chiffre fort ingnieusement entortill. Le vieux salon
est une magnifique pice. Le plafond  poutres peintes, dores et
sculptes, est encore intact. La chemine, surmonte de deux fort
nobles statues, est du plus beau style de Henri III. Les murs taient
jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie, qui taient des
portraits de famille. A la Rvolution, des gens d'esprit du village
voisin ont arrach ces panneaux et les ont brls, ce qui a port un
coup mortel  la fodalit. Le propritaire actuel a remplac ces
panneaux par de vieilles gravures reprsentant des vues de Rome et des
batailles du grand Cond, colles  cru sur le mur. Ce que voyant,
j'ai donn trente sous  mademoiselle Jeannette, qui m'a paru blouie
de ma magnificence.

Et puis j'ai regard les canards et les poules dans les fosss du
chteau, et je m'en suis all.

En sortant de Montmort--o l'on arrive par la plus horrible route du
monde, soit dit en passant--j'ai rencontr la malle qui a d vous
porter ma prcdente lettre. Je l'ai charge, ami, de toutes sortes de
bonnes penses pour vous.

La route s'est enfonce dans un bois, au moment o la nuit tombait, et
je n'ai plus rien vu jusqu' Epernay que des cabanes de charbonniers
qui fumaient  travers les branches. La gueule rouge d'une forge
loigne m'apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la
route la vive silhouette des arbres, et sur ma tte, dans le ciel, le
splendide chariot faisait son voyage au milieu des toiles pendant que
ma pauvre patache faisait le sien  travers les cailloux.

Epernay, c'est la ville du vin de Champagne. Rien de plus, rien de
moins.

Trois glises se sont succd  Epernay. La premire, une glise
romane, btie en 1037 par Thibaut Ier, comte de Champagne, fils
d'Eudes II. La seconde, une glise de la Renaissance, btie en 1540
par Pierre Strozzi, marchal de France, seigneur d'Epernay, tu au
sige de Thionville en 1558. La troisime, l'glise actuelle, me fait
l'effet d'avoir t btie sur les dessins de M. Poterlet-Galichet, un
brave marchand dont la boutique et le nom coudoient l'glise. Les
trois glises me paraissent admirablement dpeintes et rsumes par
ces trois noms: Thibaut Ier, comte de Champagne; Pierre Strozzi,
marchal de France; Poterlet-Galichet, picier.

C'est vous dire assez que la dernire, l'glise actuelle, est une
hideuse btisse en pltre, bte, blanche et lourde, avec triglyphes
supportant les retombes des archivoltes. Il ne reste rien de la
premire glise. Il ne reste de la deuxime que de beaux vitraux et un
portail exquis. L'une des verrires raconte toute l'histoire de No de
la faon la plus nave. Vitraux et portail sont, bien entendu,
enclavs et englus dans l'affreux pltre de l'glise neuve. Il m'a
sembl voir Odry avec son pantalon blanc trop court, ses bas bleus et
son grand col de chemise, portant le casque et la cuirasse de Franois
Ier.

On a voulu me mener voir ici la curiosit du pays, une grande cave qui
contient quinze cent mille bouteilles. Chemin faisant, j'ai rencontr
un champ de navette en fleur avec des coquelicots et des papillons et
un beau rayon de soleil. J'y suis rest. La grande cave se passera de
ma visite.

La pommade pour faire pousser les cheveux, qui s'appelle  la Fert:
PILOGNE, s'appelle  Epernay: PHYOTHRIX, _importation grecque_.

A propos,  Montmirail l'htel de la Poste m'a fait payer quatre oeufs
frais quarante sous; cela m'a paru un peu vif.

J'oubliais de vous dire que Thibaut Ier a t enterr dans son glise
et Strozzi dans la sienne. Je rclame dans l'glise actuelle une tombe
pour M. Poterlet-Galichet.

C'tait un brave que ce Strozzi. Brisquet, fou de Henri II, s'amusa un
jour  lui larder avec du lard, par derrire, en pleine cour, un fort
beau manteau neuf que le marchal essayait ce jour-l. Il parat que
cela fit beaucoup rire, car Strozzi s'en vengea cruellement. Pour moi,
je n'aurais pas ri et je ne me serais pas veng. Larder un manteau de
velours avec du lard! Je n'ai jamais t bloui de cette plaisanterie
de la Renaissance.




LETTRE III

CHALONS. SAINTE-MENEHOULD. VARENNES.

  Le voyageur fait son entre  Varenne.--Place o Louis XVI fut
    arrt.--Ce qu'on raconte dans le pays.--Comment s'appelait
    l'homme qui avait en 1791 l'me de Judas.--Rapprochements
    sinistres.--Les lieux ont parfois la figure des
    faits.--Varennes est prs de Reims.--L'auberge du
    _Grand-Monarque_.--Ce que dit l'enseigne.--Ce que dit
    l'hte.--L'glise de Varennes.--Ce qu'on trouve dans les
    paysages de Champagne.--Chlons.--La
    cathdrale.--Notre-Dame.--Le guettier.--Le voyageur dit des
    choses trs-risques  propos d'un petit garon fort laid qui
    est dans un clocher.--Les autres glises de Chlons.--L'htel
    de ville.--Quels sont les animaux assis devant la
    faade.--Notre-Dame-de-l'Epine.--Le puits
    miraculeux.--Familiarit du tlgraphe avec Notre-Dame.--Un
    orage.--Sainte-Menehould.--Beauts piques de la cuisine de
    l'_htel de Metz_.--L'oiseau endormi.--Eloge des femmes 
    propos des auberges.--Paysages.--Hymne  la Champagne.


      Varennes, 25 juillet.

Hier,  la chute du jour, mon cabriolet cheminait au del de
Sainte-Menehould; je venais de relire ces admirables et ternels vers:

    Mugitusque boum mollesque sub arbore somni,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Spelunc vivique lacus.
J'tais rest appuy sur le vieux livre entr'ouvert, dont les pages
se chiffonnaient sous mon coude. J'avais l'me pleine de toutes ces
ides vagues, douces et tristes qui se mlent ordinairement dans mon
esprit aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pav sous les
roues m'a rveill. Nous entrions dans une ville.--Qu'est cette
ville?--Mon cocher m'a rpondu: C'est Varennes. Puis la voiture
s'est engage dans une rue qui descend, entre deux rangs de maisons
qui ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et volets
ferms; de l'herbe dans les cours. Tout  coup, aprs avoir pass une
vieille porte cochre du temps de Louis XIII, en pierres noires,
accoste d'un grand puits revtu d'un appareil de madriers, la voiture
a dbouch dans une petite place triangulaire entoure de maisons d'un
seul tage, blanchies  la chaux, avec deux arbres rabougris gardant
une porte dans un coin. Le grand ct de ce carrefour trigonal est
orn d'un mchant beffroi caill d'ardoises. C'est dans cette place
que Louis XVI fut arrt comme il s'enfuyait, le 21 juin 1791. Il fut
arrt par Drouet, le matre de poste de Sainte-Menehould (il n'y
avait pas alors de poste  Varennes), devant une maison jaune qui fait
le coin de la place aprs avoir pass le beffroi. La voiture du roi
suivait l'hypothnuse du triangle que dessine la place. La ntre a
parcouru le mme chemin. Je suis descendu de cabriolet et j'ai regard
longtemps cette petite place. Comme elle s'est largie rapidement! en
quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est devenue la place
de la Rvolution.

Voici ce qu'on raconte dans le pays. Le roi se dfendit vivement
d'tre le roi (ce que n'aurait pas fait Charles Ier, soit dit en
passant). On allait le relcher, faute de le reconnatre dcidment,
lorsque survint un monsieur d'Eth, qui avait je ne sais quel sujet de
haine contre la cour. Ce M. d'Eth (je ne sais si c'est bien l
l'orthographe du nom, mais on crit toujours suffisamment le nom d'un
tratre), cet homme donc aborda le roi  la faon de Judas, en disant:
Bonjour, sire. Cela suffit. On retint le roi. Il y avait cinq
personnes royales dans la voiture; le misrable, avec un mot, les
frappa toutes les cinq. Ce _bonjour, sire_, ce fut pour Louis XVI,
pour Marie-Antoinette et pour madame Elisabeth, la guillotine; pour le
Dauphin, l'agonie du Temple; pour Madame Royale, l'extinction de sa
race et l'exil.

Pour qui ne songe pas  l'vnement, la petite place de Varennes a un
aspect morose; pour qui y pense, elle a un aspect sinistre.

Je crois vous l'avoir fait remarquer dj en plus d'une occasion, la
nature matrielle offre quelquefois des symbolismes singuliers. Louis
XVI descendait dans ce moment-l une pente fort rapide et mme
dangereuse, o le matre-cheval de ma carriole a failli s'abattre. Il
y a cinq jours, je trouvais une sorte de damier gigantesque sur le
champ de bataille de Montmirail. Aujourd'hui je traverse la fatale
petite place triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de la
guillotine.

L'homme qui assistait Drouet et qui saisit l Louis XVI s'appelait
Billaud.--Pourquoi pas Billot?

Varennes est a quinze lieues de Reims. Il est vrai que la place du 21
janvier est  deux pas des Tuileries. Comme ces rapprochements ont d
torturer le pauvre roi! Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le
dtrnement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher; pour
l'esprit, il y a un abme: la Rvolution.

J'ai demand gte  une trs-ancienne auberge qui a pour enseigne: _Au
grand Monarque_, avec le portrait de Louis-Philippe. Probablement on a
vu l tour  tour, depuis cent ans, Louis XV, Bonaparte et Charles X.
Il y a quarante-huit ans, le jour o cette ville barra le passage 
la voiture royale, ce qui pendait sur cette porte  la vieille
branche de fer contourne, encore scelle au mur aujourd'hui, c'tait
sans doute le portrait de Louis XVI.

Louis XVI s'est peut-tre arrt au _Grand Monarque_, et s'est vu l
peint en enseigne, roi en peinture lui-mme.--Pauvre Grand Monarque!

Ce matin, je me suis promen dans la ville, qui est, du reste,
trs-gracieusement situe sur les deux bords d'une jolie rivire. Les
vieilles maisons de la ville haute font un amphithtre fort
pittoresque sur la rive droite. L'glise, qui est dans la ville basse,
est insignifiante. Elle est vis--vis de mon auberge. Je la vois de la
table o j'cris. Le clocher porte cette date: 1776. Il avait deux ans
de plus que Madame Royale.

Cette sombre aventure a laiss quelque trace ici, chose rare en
France. Le peuple en parle encore. L'aubergiste m'a dit qu'_un
monsieur de la ville en avait rdig une comdie_.--Cela m'a rappel
que la nuit de l'vasion, on avait habill le petit Dauphin en fille,
si bien qu'il demandait  Madame Royale _si c'tait pour une comdie_.
C'est cette comdie-l qu'a _rdige_ le monsieur de la ville.

Je dois rparation  l'glise, je viens de la revoir. Elle a au ct
droit un charmant petit portail trilob.

Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas, je vous dirai que
Chlons n'a pas tout  fait rpondu  l'ide que je m'en faisais, la
cathdrale, du moins. Chemin faisant, et pour n'y plus revenir,
j'ajoute que la route d'Epernay  Chlons n'est pas non plus ce que
j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au bord de laquelle
j'ai remarqu d'ailleurs, dans les villages, deux ou trois glises
romanes  clocher peu aigu, comme le clocher de Fcamp. Tout le pays
n'est que plaines; mais toujours des plaines, c'est trop beau. Il y a
du reste, dans le paysage, beaucoup de moutons et beaucoup de
Champenois.

Le vaisseau de la cathdrale est noble et d'une belle coupe; il reste
quelques riches vitraux, une rosace entre autres: j'ai vu dans
l'glise une charmante chapelle de la renaissance avec l'F et la
salamandre. Hors de l'glise, il y a une tour romane trs-svre et
trs-pure et un prcieux portail du quatorzime sicle. Mais tout cela
est hideusement dlabr; mais l'glise est sale; mais les sculptures
de Franois Ier sont emmargouilles de badigeon jaune; mais toutes les
nervures des votes sont peinturlures; mais la faade est une
mauvaise copie de notre faade de Saint-Gervais; mais les
flches!...--On m'avait promis des flches  jour. Je comptais sur les
flches. Et je trouve deux espces de bonnets pointus,  jour en
effet, et d'un aspect,  tout prendre, assez original, mais d'une
pierre lourdement fouille et avec des volutes mles aux ogives! Je
m'en suis all fort mcontent.

En revanche, si je n'ai pas trouv ce que j'attendais, j'ai trouv ce
que je n'attendais pas, c'est--dire une fort belle Notre-Dame 
Chlons. A quoi pensent les antiquaires? Ils parlent de Saint-Etienne,
la cathdrale, et ils ne soufflent mot de Notre-Dame! La Notre-Dame de
Chlons est une glise romane  votes trapues et  robustes pleins
cintres, fort auguste et fort complte, avec une superbe aiguille de
charpente revtue de plomb, laquelle date du quatorzime sicle. Cette
aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessinent des losanges et
des cailles, comme sur une peau de serpent, est gaye  son milieu
par une charmante lanterne couronne de petits pignons de plomb, dans
laquelle je suis mont. La ville, la Marne et les collines sont belles
 voir de l.

Le voyageur peut admirer aussi de beaux vitraux dans Notre-Dame et un
riche portail du treizime sicle. Mais, en 93, les gens du pays ont
crev les verrires et extermin les statues du portail. Ils ont
ratiss les opulentes voussures comme on ratisse une carotte. Ils ont
trait de mme le portail latral de la cathdrale et toutes les
sculptures qu'ils ont rencontres dans la ville. Notre-Dame avait
quatre aiguilles, deux hautes et deux basses; ils en ont dmoli trois.
C'est une rage de stupidit qui n'est nulle part empreinte comme ici.
La rvolution franaise a t terrible; la rvolution champenoise a
t bte.

Dans la lanterne, o je suis mont, j'ai trouv cette inscription
grave dans le plomb,  la main et en criture du seizime sicle:
_Le 28 aot 1580, la paix a t publie  Chl..._

Cette inscription,  moiti efface, perdue dans l'ombre, que personne
ne cherche, que personne ne lit, voil tout ce qui reste aujourd'hui
de ce grand acte politique, de ce grand vnement, de cette grande
chose, la paix conclue entre Henri III et les huguenots par
l'entremise du duc d'Anjou, prcdemment duc d'Alenon. Le duc
d'Anjou, qui tait frre du roi, avait des vues sur les Pays-Bas et
des prtentions  la main d'Elisabeth d'Angleterre. La guerre
intrieure avec ceux de la religion le gnait dans ses plans. De l
cette paix, cette fameuse affaire _publie  Chlons le 28 aot 1580_,
et oublie dans le monde entier le 22 juillet 1839.

L'homme qui m'a aid  grimper d'chelle en chelle dans cette
lanterne est le guetteur de la ville, le _guettier_, comme il
s'appelle. Cet homme passe sa vie dans la guette, petite cage qui a
quatre lucarnes aux quatre vents. Cette cage et son chelle, c'est
l'univers pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'oeil de la ville,
toujours ouvert, toujours veill. Pour s'assurer qu'il ne dort pas,
on l'oblige  rpter l'heure chaque fois qu'elle sonne, en laissant
un intervalle entre l'avant-dernier coup et le dernier. Cette insomnie
perptuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les jours a
minuit elle monte, et il va se coucher; puis il remonte  midi, et
elle redescend. Ce sont deux existences qui accomplissent leur
rotation l'une  ct de l'autre sans se toucher autrement qu'une
minute  midi et une minute  minuit. Un petit gnome  figure bizarre,
qu'ils appellent leur enfant, est rsult de la tangente.

Chlons a trois autres glises: Saint-Alpin, Saint-Jean et Saint-Loup.
Saint-Alpin a de beaux vitraux. Quant  l'htel de ville, il n'a de
remarquable que quatre normes toutous en pierre accroupis
formidablement devant la faade. J'ai t ravi de voir des lions
champenois.

A deux lieues de Chlons, sur la route de Sainte-Menehould, dans un
endroit o il n'y a que des plaines, des chaumes  perte de vue et les
arbres poudreux de la route, une chose magnifique vous apparat tout 
coup. C'est l'abbaye de Notre-Dame-de-l'Epine. Il y a l une vraie
flche du quinzime sicle, ouvre comme une dentelle et admirable,
quoique accoste d'un tlgraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort
ddaigneusement en grande dame qu'elle est. C'est une surprise trange
de voir s'panouir superbement dans ces champs, qui nourrissent 
peine quelques coquelicots tiols, cette splendide fleur de
l'architecture gothique. J'ai pass deux heures dans cette glise;
j'ai rd tout autour par un vent terrible qui faisait distinctement
vaciller les clochetons. Je tenais mon chapeau  deux mains, et
j'admirais avec des tourbillons de poussire dans les yeux. De temps
en temps une pierre se dtachait de la flche et venait tomber dans le
cimetire  ct de moi. Il y aurait eu l mille dtails  dessiner.
Les gargouilles sont particulirement compliques et curieuses. Elles
se composent en gnral de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur
ses paules. Celles de l'apside m'ont paru reprsenter les sept pchs
capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retrousse, a d
bien faire rver les pauvres moines.

Il y a tout au plus l trois ou quatre masures, et l'on aurait peine 
s'expliquer cette cathdrale sans ville, sans village, sans hameau,
pour ainsi dire, si l'on ne trouvait dans une chapelle ferme au
loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du
reste fort humble, trs-simple et tout  fait pareil  un puits de
village, comme il sied  un puits miraculeux. Le merveilleux difice a
pouss dessus. Ce puits a produit cette glise comme un oignon produit
une tulipe.

J'ai continu ma route. Une lieue plus loin nous traversions un
village dont c'tait la fte et qui clbrait cette fte avec une
musique des plus acides. En sortant du village, j'ai avis au haut
d'une colline une chtive masure blanche, sur le toit de laquelle
gesticulait une faon de grand insecte noir. C'tait un tlgraphe qui
causait amicalement avec Notre-Dame-de-l'Epine.

Le soir approchait, le soleil dclinait, le ciel tait magnifique. Je
regardais les collines du bout de la plaine qu'une immense bruyre
violette recouvrait  moiti comme un camail d'vque. Tout  coup je
vis un cantonnier redresser sa claie couche  terre et la disposer
comme pour s'abriter dessous. Puis la voiture passa prs d'un troupeau
d'oies qui bavardait joyeusement. Nous allons avoir de l'eau, dit le
cocher. En effet, je tournai la tte, la moiti du ciel derrire nous
tait envahie par un gros nuage noir, le vent tait violent, les
cigus en fleur se courbaient jusqu' terre, les arbres semblaient se
parler avec terreur, de petits chardons desschs couraient sur la
route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes
nues. Un moment aprs clata un des plus beaux orages que j'aie vus.
La pluie tombait  verse, mais le nuage n'emplissait pas tout le ciel.
Une immense arche de lumire restait visible au couchant. De grands
rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons
d'or qui venaient du soleil. Il n'y avait plus un tre vivant dans le
paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel; il
tonnait affreusement, et de larges clairs s'abattaient par moments
sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent faons. Cette
tourmente dura un quart d'heure, puis un coup de vent emporta la
trombe, la nue alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de
l'orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans
l'intervalle, le crpuscule tait survenu. Le soleil semblait s'tre
dissous vers l'occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge
que la nuit teignait lentement  l'horizon.

Les toiles brillaient quand j'arrivai  Sainte-Menehould.

Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite ville, rpandue 
plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmonte de grands
arbres. J'ai vu  Sainte-Menehould une belle chose, c'est la cuisine
de l'_htel de Metz_.

C'est l une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occup par
les cuivres, l'autre par les faences. Au milieu, en face des
fentres, la chemine, norme caverne qu'emplit un feu splendide. Au
plafond, un noir rseau de poutres magnifiquement enfumes, auxquelles
pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un
garde-manger, et au centre une large nasse  claire-voie o s'talent
de vastes trapzes de lard. Sous la chemine, outre le tourne-broche,
la crmaillre et la chaudire, reluit et petille un trousseau
blouissant d'une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes
et de toutes grandeurs. L'tre flamboyant envoie des rayons dans tous
les coins, dcoupe de grandes ombres sur le plafond, jette une frache
teinte rose sur les faences bleues et fait resplendir l'difice
fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j'tais
Homre ou Rabelais, je dirais: Cette cuisine est un monde dont cette
chemine est le soleil.

C'est un monde en effet. Un monde o se meut toute une rpublique
d'hommes, de femmes et d'animaux. Des garons, des servantes, des
marmitons, des rouliers attabls, des poles sur des rchauds, des
marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des
cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le
matre qui surveille. _Mens agitat molem._

Dans un angle, une grande horloge  gane et  poids dit gravement
l'heure  tous ces gens occups.

Parmi les choses innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admir
une surtout le soir de mon arrive. C'est une petite cage o dormait
un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru tre le plus admirable emblme de
la confiance. Cet antre, cette forge  indigestion, cette cuisine
effrayante, est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a
beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes
querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chats
miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lchefrite piaille,
le tournebroche grince, la fontaine pleure, les bouteilles sanglotent,
les vitres frissonnent, les diligences passent sous la vote comme le
tonnerre; la petite boule de plume ne bouge pas.--Dieu est adorable.
Il donne la foi aux petits oiseaux.

Et,  ce propos, je dclare que l'on dit gnralement trop de mal des
auberges, et moi-mme, tout le premier, j'en ai quelquefois trop
durement parl. Une auberge,  tout prendre, est une bonne chose, et
qu'on est trs-heureux de trouver. Et puis j'ai remarqu qu'il y a
dans presque toutes les auberges une femme admirable. C'est l'htesse.
J'abandonne l'hte aux voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils
m'accordent l'htesse. L'hte est un tre assez maussade. L'htesse
est aimable. Pauvre femme! quelquefois vieille, quelquefois malade,
souvent grosse, elle va, elle vient, bauche tout, achemine tout,
complte tout, talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les
chiens, complimente les voyageurs, stimule le chef, sourit  l'un,
gronde l'autre, surveille un fourneau, porte un sac de nuit, accueille
celui-ci, embarque celui-l, et rayonne dans tous les sens comme
l'me. Elle est l'me, en effet, de ce grand corps qu'on appelle
l'auberge. L'hte n'est bon qu' boire avec des rouliers dans un coin.

En somme, grce  l'htesse, l'hospitalit des auberges perd quelque
chose de sa laideur d'hospitalit paye. L'htesse a de ces fines
attentions de femme qui voilent la vnalit de l'accueil. Cela est un
peu banal, mais cela agre.

L'htesse de la _Ville de Metz_  Sainte-Menehould est une jeune fille
de quinze  seize ans qui est partout et qui mne merveilleusement
cette grosse machine, tout en touchant par moment du piano. L'hte,
son pre,--est-ce une exception?--est un brave homme. Somme toute,
c'est une auberge excellente.

Hier donc, comme je vous l'crivais au commencement de ma lettre, j'ai
quitt Sainte-Menehould. De Sainte-Menehould  Clermont, la route est
ravissante. Un verger continuel. Des deux cts de la route un chaos
d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fte au soleil, et qui
rpandent sur le chemin leur ombre dcoupe en chicores. Les villages
ont quelque chose de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche,
 demi revtues de planches, avec de grands toits de tuiles creuses
qui dbordent le mur de deux ou trois pieds. Presque des chalets. On
sent le voisinage des montagnes. Les Ardennes, en effet, sont l.

Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on parcourt une admirable
valle o se rencontrent les frontires de la Marne et de la Meuse. La
descente dans cette valle est magique. La route plonge entre deux
collines, et l'on ne voit d'abord au-dessous de soi qu'un gouffre de
feuillages. Puis le chemin tourne, et toute la valle apparat. Un
vaste cirque de collines, au milieu un beau village presque italien,
tant les toits sont plats,  droite et  gauche plusieurs autres
villages sur des croupes boises, des clochers dans la brume qui
rvlent d'autres hameaux cachs dans les plis de la valle comme dans
une robe de velours vert, d'immenses prairies o paissent de grands
troupeaux de boeufs, et,  travers tout cela, une jolie rivire vive
qui passe joyeusement. J'ai mis une heure  traverser cette valle.
Pendant ce temps-l, un tlgraphe qui est au bout a figur les trois
signes que voici:

[Illustration]

Tandis que cette machine faisait cela, les arbres bruissaient, l'eau
courait, les troupeaux mugissaient et blaient, le soleil rayonnait 
plein ciel, et moi je comparais l'homme  Dieu.

Clermont est un beau village qui est situ au-dessus d'une mer de
verdure avec son glise sur sa tte, comme le Trport au-dessus d'une
mer de vagues.

Au milieu de Clermont on tourne  gauche, et  travers un joli paysage
de plaines, de coteaux et d'eaux courantes, en deux heures on arrive 
Varennes. Louis XVI a suivi cette gracieuse route.

Mon ami, en relisant cette lettre, je m'aperois que j'ai deux ou
trois fois employ le mot _champenois_ tel qu'il me venait
involontairement  la pense, nuanc ironiquement par je ne sais
quelle acception proverbiale. Ne vous mprenez pourtant pas,
trs-cher, sur le vrai sens que j'y attache. Le proverbe, familier
peut-tre plus qu'il ne convient, parle de la Champagne comme madame
de la Sablire parlait de la Fontaine, lequel tait un homme de gnie
bte, ainsi qu'il sied  un homme de gnie qui est Champenois. Cela
n'empche pas que la Fontaine ne soit, entre Molire et Rgnier, un
admirable pote, et que la Champagne ne soit, entre le Rhin et la
Seine, un noble et illustre pays. Virgile pourrait dire de la
Champagne comme de l'Italie:

    Alma parens frugum,
    Alma virum.

La Champagne a produit Amyot, cet autre _bonhomme_ qui a rpandu son
air sur Plutarque comme la Fontaine a rpandu le sien sur Esope;
Thibaut IV, pote presque roi qui n'et pas mieux demand que d'tre
le pre de saint Louis; Robert de Sorbon, qui fut fondateur de la
Sorbonne; Charlier de Gerson, qui fut chancelier de l'Universit de
Paris; le commandeur de Villegagnon, qui faillit donner Alger  la
France ds le seizime sicle; Amadis Jamyn, Colbert, Diderot; deux
peintres, Lantara et Valentin; deux sculpteurs, Girardon et
Bouchardon; deux historiens, Flodoard et Mabillon; deux cardinaux
pleins de gnie, Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins
de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de gloire,
Philippe-Auguste.

Les gens qui tiennent aux proverbes et qui traduisent Szanne par
_sexdecim asini_, comme d'autres, il y a trente ans, traduisaient
Fontanes par _faciunt asinos_; ces gens-l triomphent de ce que la
Champagne a engendr Richelet, l'auteur du _Dictionnaire des Rimes_,
et Poinsinet, l'homme le plus mystifi du sicle o Voltaire mystifia
le monde. Eh bien, vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le
caractre, l'oeuvre et l'esprit d'un homme soient comme le produit
naturel de son pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit
Corse, Mazarin Italien et Henri IV Gascon, coutez ceci: Mirabeau est
presque Champenois, Danton l'est tout  fait. Tirez-vous de l.

Eh, mon Dieu! pourquoi Danton ne serait-il pas Champenois? Vaugelas
est bien Savoyard!

Il tait aussi presque Champenois, ce grand Fabert, ce marchal de
France, fils d'un libraire, qui ne voulut jamais monter trop haut ni
descendre trop bas; pur et grave esprit, qui se tint toujours en
dehors des extrmits de sa propre fortune, et qui, successivement
prouv par la destine, d'abord dans sa noblesse, puis dans sa
modestie, toujours le mme devant les bassesses comme devant les
vanits qu'on lui proposait, ne repoussant pas les bassesses par
orgueil et les vanits par humilit, mais rpudiant les unes et les
autres par chastet, refusa  Mazarin d'tre espion et  Louis XIV
d'tre cordon bleu.--Il dit  Louis XIV: _Je suis un soldat, je ne
suis pas un gentilhomme_. Il dit  Mazarin: _Je suis un bras, et non
un oeil_.

C'tait une puissante et robuste province que la Champagne. Le comte
de Champagne tait le seigneur du vicomte de Brie, laquelle Brie n'est
elle-mme,  proprement parler, qu'une petite Champagne, comme la
Belgique est une petite France. Le comte de Champagne tait pair de
France, et portait au sacre la bannire fleurdelise. Il faisait
lui-mme royalement tenir ses Etats par sept comtes qualifis _pairs
de Champagne_, qui taient les comtes de Joigny, de Rethel, de Braine,
de Roucy, de Brienne, de Grand-Pr et de Bar-sur-Seine.

Il n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne qui n'ait son
originalit. Les grandes communes se mlent  notre histoire; les
petites racontent toutes quelque aventure. Reims, qui a la cathdrale
des cathdrales, Reims a baptis Clovis aprs Tolbiac. Troyes a t
sauv d'Attila par saint Loup, et a vu en 878 ce que Paris n'a vu
qu'en 1804, un pape sacrant en France un empereur, Jean VIII
couronnant Louis le Bgue; c'est  Attigny que Ppin, maire du palais,
tenait sa cour plnire d'o il faisait trembler Gaifre, duc
d'Aquitaine; c'est  Andelot qu'eut lieu l'entrevue de Gontran, roi de
Bourgogne, et de Childebert, roi d'Austrasie, en prsence des leudes;
Hincmar s'est rfugi  Epernay; Abeilard,  Provins; Hlose, au
Paraclet; il a t tenu un concile  Fismes; Langres a vu dans le
bas-empire triompher les deux Gordiens, et, dans le moyen ge, ses
bourgeois dtruire autour d'eux les sept formidables chteaux de
Changey, de Saint-Broing, de Neuilly-Coton, de Cobons, de Bourg, de
Humes et de Pailly; Joinville a conclu la ligue en 1584; Chlons a
dfendu Henri IV en 1591; Saint-Dizier a tu le prince d'Orange;
Doulevant a abrit le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne ville
forte des Lingons; Szanne est l'ancienne place d'armes des ducs de
Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a t fonde par saint Bernard, dans les
domaines du seigneur de Chtillon, auquel le saint promit, par acte
authentique, _autant d'arpents dans le ciel que le sire lui en donnait
sur la terre_; Mouzon est le fief de l'abb de Saint-Hubert, qui
envoyait tous les ans au roi de France six chiens de chasse courants
et six oiseaux de proie pour le vol. Chaumont est le pays naf o
l'on espre _tre diable  la Saint-Jean pour payer ses dettes_;
Chteau-Porcien est la ville donne par le conntable de Chtillon au
duc d'Orlans; Bar-sur-Aube est la ville _que le roi ne pouvait ni
vendre ni aliner_; Clairvaux avait sa tonne comme Heidelberg;
Villenauxe avait la statue de la reine pdauque; Arconville a encore
le tas de pierres du huguenot, que chaque paysan grossit d'un caillou
en passant; les signaux de Mont-Aigu rpondaient  vingt lieues de
distance  ceux de Mont-Aim; Vassy a t brle deux fois, par les
Romains en 211 et en 1544 par les Impriaux, comme Langres par les
Huns en 351 et par les Vandales en 407, et comme Vitry, par Louis VII
au douzime sicle et par Charles-Quint au seizime; Sainte-Menehould
est cette noble capitale de l'Argonne, qui, vendue par un tratre au
duc de Lorraine, Charles II, ne s'est pas livre; Carignan est
l'ancienne Ivoi; Attila a lev un autel  Pont-le-Roi; Voltaire a eu
un tombeau  Romilly.

Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes champenoises,
c'est l'histoire de France en petits morceaux, il est vrai, mais
pourtant grande encore.

La Champagne garde l'empreinte de nos vieux rois. C'est  Reims qu'on
les couronnait. C'est  Attigny que Charles le Simple rigea en
_sirerie_ la terre de Bourbon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi
et le grand roi de la race, ont fait tous deux leurs premires armes
en Champagne: le premier, en 1228,  Troyes, dont il fit lever le
sige; le second, en 1652,  Sainte-Menehould, o il entra par la
brche. Concidence remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.

La Champagne garde la trace de Napolon. Il a crit avec des noms
champenois les dernires pages de son prodigieux pome:
Arcis-sur-Aube, Chlons, Reims, Champaubert, Szanne, Vertus, Mry, la
Fre, Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes. Fismes,
Vitry et Doulevant ont chacune eu l'honneur d'tre une fois son
quartier gnral, Piney-Luxembourg l'a t deux fois, Troyes l'a t
trois fois. Nogent-sur-Seine a vu en cinq jours cinq victoires de
l'empereur, manoeuvrant sur la Marne avec sa poigne de hros.
Saint-Dizier en avait dj vu deux en deux jours. A Brienne, o il
avait t lev par un bndictin, il faillit tre tu par un Cosaque.

Les antiques annales de cette Gaule belgique qui est devenue la
Champagne ne sont pas moins potiques que les modernes. Tous ces
champs sont pleins de souvenirs; Mrove et les Francs, Atius et les
Romains, Thodoric et les Visigoths; le mont Jules, le tombeau de
Jovinus; le camp d'Attila prs de la Cheppe; les voies militaires de
Chlons, de Gruyres et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Eponine et
Sabinus; l'arc des deux Gordiens  Langres, la porte de Mars  Reims;
toute cette antiquit couverte d'ombre parle, vit et palpite encore,
et crie du fond des tnbres  chaque passant: _Sta, viator!_
L'antiquit celtique bgaye elle-mme son murmure intelligible dans la
nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a t ador  Troyes;
l'idole Borvo Tomona a laiss son nom  Bourbonne-les-Bains, et prs
de Vassy, sous les effrayants branchages de cette fort de Der, o la
Haute-Borne est encore debout comme le spectre d'un druide, dans les
mystrieuses ruines de la Noviomagus Vadicassium, la Champagne a sa
Palenqu.

Depuis les Romains jusqu' nous, investies tour  tour par les Alains,
les Suves, les Vandales, les Bourguignons et les Allemands, les
villes champenoises bties dans les plaines se sont laiss brler
plutt que de se rendre  l'ennemi. Les villes champenoises
construites sur des rochers ont pris pour devise: _Donec moveantur._
C'est le sang de toute la vieille _Gallia Comata_, le sang des Cattes,
des Lingons, des Tricasses, des Cataloniens par qui fut vaincu le
Vandale, des Nerviens par qui fut battu Syagrius, qui coule
aujourd'hui dans les veines hroques du paysan champenois. C'tait un
Champenois que ce soldat Bertche qui  Jemmapes tua de sa main sept
dragons autrichiens. En 451, les plaines de la Champagne ont dvor
les Huns; si Dieu avait voulu, en 1814, elles auraient dvor les
Russes.

Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette admirable province
qui, lors de l'invasion, a sacrifi la moiti de ses enfants  la
France. La population du seul dpartement de la Marne, en 1813, tait
de trois cent onze mille habitants; en 1830, elle n'tait encore que
de trois cent neuf mille. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi  la
rparer.

Donc, pour en revenir  l'explication que j'avais besoin de vous
donner, quand on l'applique  la Champagne, le mot _bte_ change de
sens. Il signifie alors seulement naf, simple, rude, primitif, au
besoin redoutable. La bte peut fort bien tre aigle ou lion. C'est ce
que la Champagne a t en 1814.




LETTRE IV

DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIRE.

  Le dernier calembour de Louis XVIII.--Dangers qu'on peut courir
    dans un tire-bottes.--La plaine de Soissons vue le soir.--Le
    voyageur regarde les toiles.--Celui qui passe contemple ce qui
    demeure.--I. C.--Soissons.--Phrase de Csar.--Mot de
    Napolon.--Silhouette de Saint-Jean-des-Vignes.--Le voyageur
    voit une voyageuse.--Sombre rencontre.--Vnus.--Paysage
    crpusculaire.--Ce qu'on voit de Reims en malle-poste.--La
    Champagne parfaitement pouilleuse.--Rethel.--O donc est la
    fort des Ardennes?--De qui le dboisement est
    fils.--Mzires.--Ce qu'on y cherche.--Ce qu'on y trouve.--Le
    miracle de la bombe.--Comment un dieu devient un
    saint.--Sdan.--Le voyageur se recueille et cherche des choses
    dans son esprit.--Une mdiocre statue au lieu d'un beau
    chteau.--Sdan y perd. Turenne n'y gagne pas.--Aucune trace du
    Sanglier des Ardennes.--Cinq lieues  pied.--Un peu de
    Meuse.--On court aprs un verre d'eau, on tombe sur un
    saucisson.--Un gotreux.--Charleville.--La place ducale et la
    place royale.--Rocroy.--Les dialogues nocturnes qu'on entend en
    diligence.--Un carillon se mle  la conversation, dans la
    bonne et vidente intention de dsennuyer le voyageur.--Entre
     Givet.


      Givet, 29 juillet.

Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous cris aujourd'hui
de Givet, vieille petite ville qui a eu l'honneur de fournir 
Louis XVIII son dernier mot d'ordre et son dernier calembour
(_Saint-Denis_, _Givet_), et o je viens d'arriver  quatre heures du
matin, moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici
la diligence. J'ai dormi deux heures tout habill sur un lit, le jour
est venu et je vous cris. J'ai ouvert ma fentre pour jouir du site
qu'on aperoit de ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit
blanchi  la chaux, d'une antique gouttire de bois pleine de mousse
et d'une roue de cabriolet appuye contre un mur. Quant  ma chambre
en elle-mme, c'est une grande halle meuble de quatre vastes lits,
avec une immense chemine en menuiserie, orne  l'extrieur d'un tout
petit miroir et  l'intrieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est
pos dlicatement  ct d'un balai un tire-bottes norme et
antdiluvien, taill  la serpe par quelque menuisier en fureur. La
baie fantastique pratique dans ce tire-bottes imite les sinuosits de
la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on
a l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme
je viens de le faire, dans toute l'auberge, le tire-bottes au pied,
rclamant  grands cris du secours. Pour tre juste, je dois au site
une petite rectification. Tout  l'heure, j'ai entendu caqueter des
poules. Je me suis pench vers la cour, et j'ai vu sous ma fentre une
charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de
rose trmire sur une planche porte par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernire lettre un incident qui ne vaut pas la peine de vous
tre cont m'a fait brusquement rtrograder de Varennes 
Villers-Cotterets, et avant-hier, aprs avoir congdi ma carriole de
la Fert-sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la
diligence pour Soissons: elle tait parfaitement vide, ce qui, entre
nous, ne m'a pas dplu. J'ai pu dployer  mon aise mes feuilles de
Cassini sur la banquette du coup.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait dj
sa main pleine de fume dans cette ravissante valle o la route
s'enfonce aprs le hameau de la Folie, et promenait lentement son
immense estompe sur la tour de la cathdrale et la double flche de
Saint-Jean-des-Vignes. Cependant,  travers les vapeurs qui rampaient
pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de
murailles, de toits et d'difices qui est Soissons,  demi engag dans
le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va
couper. Je me suis arrt un instant au haut de la descente pour jouir
de ce beau spectacle.--Un grillon chantait dans un champ voisin, les
arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent
du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les
yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre
plaine qui a vu Csar vaincre, Clovis rgner et Napolon chanceler.
C'est que les hommes, mme Csar, mme Clovis, mme Napolon, ne sont
que des ombres qui passent, c'est que la guerre n'est qu'une ombre
comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort
de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses ternelles.

Comptant prendre la malle de Sdan, qui n'arrive  Soissons qu'
minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laiss partir la
diligence. Le trajet qui me sparait de Soissons n'tait plus qu'une
charmante promenade, que j'ai faite  pied. A quelque distance de la
ville, je me suis assis prs d'une jolie petite maison, qu'clairait
mollement la forge d'un marchal ferrant allume de l'autre ct de la
route. L j'ai religieusement regard le ciel, qui tait d'une
srnit superbe. Les trois seules plantes visibles  cette heure
rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace assez
restreint et comme dans le mme coin du ciel. Jupiter,--notre beau
Jupiter, vous savez, mon ami?--qui excute depuis trois mois un noeud
fort compliqu, faisait avec les deux toiles entre lesquelles il est
en ce moment plac une ligne droite parfaitement gomtrique. Plus 
l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation
stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu
au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et
paisible toile, cette plante-monstre, ce monde effrayant et
mystrieux que nous nommons Saturne. De l'autre ct, tout au fond du
paysage, un magnifique phare  feu tournant, bleu, carlate et blanc,
rayait de sa rutilation blouissante les sombres coteaux qui sparent
Noyon du Soissonnais. Au moment o je me demandais ce que pouvait
faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis
quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de
l'horizon et monter vers le znith. Ce phare, c'tait Aldebaran, le
soleil tricolore, l'norme toile de pourpre, d'argent et de
turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre
blancheur du crpuscule.

O mon ami! quel secret y a-t-il donc dans ces astres que tous les
potes, depuis qu'il y a des potes, que tous les penseurs, depuis
qu'il y a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a des
songeurs, ont tour  tour contempls, tudis, adors: les uns, comme
Zoroastre, avec un confiant blouissement; les autres, comme
Pythagore, avec une inexprimable pouvante! Seth a nomm les toiles
comme Adam avait nomm les animaux. Les Chaldens et les
Gnthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphe, Homre et Hsiode, Cadmus,
Phrcide, Xnophon, Hcatus, Hrodote et Thucydide, tous ces yeux de
la terre, depuis si longtemps teints et ferms, se sont attachs de
sicle en sicle avec angoisse  ces yeux du ciel toujours ouverts,
toujours allums, toujours vivants. Ces mmes plantes, ces mmes
astres que nous regardons aujourd'hui, ont t regards par tous ces
hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon coutait et entendait
distinctement la vague musique des sphres; Pline croyait le soleil
dieu et imputait les taches de la lune aux fumes de la terre. Les
potes tartares nomment le ple _senesticol_, ce qui veut dire _clou
de fer_. Quelques rveurs, pris d'une sorte de vertige, ont os
railler les constellations. _Le lion_, dit Rocoles, _pourrait tout
aussi aisment tre appel un singe_. Pacuvius, fort peu rassur
pourtant, tche de s'tourdir et de ne point croire aux astrologues,
sous prtexte qu'ils seraient gaux  Jupiter:

    Nam si qui, qu ventura sunt, prvideant,
    quiparent Jovi.

Favorinus se fait cette question redoutable: _Si les causes de tout ne
sont pas dans les toiles?_ _Si vit mortisque hominum rerumque
humanarum omnium et ratio et causa in clo et apud stellas foret?_ Il
croit que l'influence sidrale descend jusqu'aux mouches et aux
vermisseaux, _muscis aut vermiculis_, et, ajoute-t-il, jusqu'aux
hrissons, _aut echinis_. Aulu-Gelle, faisant voile d'Egine au Pire,
naviguant par une _mer clmente_, s'asseyait la nuit sur la poupe et
considrait les astres: _Nox fuit, et clemens mare, et anni stas,
clumque liquide serenum; sedebamus ergo in puppi simul universi, et
lucentia sidera considerabamus._ Horace lui-mme, ce philosophe
pratique, ce Voltaire du sicle d'Auguste, plus grand pote, il est
vrai, que le Voltaire de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les
toiles, une trange anxit lui remplissait le coeur, et il crivait
ces vers presque terribles:

    Hunc solem, et stellas, et decedentia certis
    Tempora momentis, sunt qui formidine nulla
    Imbuti spectant!

Quant  moi, je ne crains pas les astres, je les aime.--Pourtant je
n'ai jamais rflchi sans un certain serrement de coeur que l'tat
normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe
pour nous que parce que nous sommes prs d'une toile.

On ne peut toujours regarder l'immensit; l'infini crase; l'extase
est aussi religieuse que la prire, mais la prire soulage et l'extase
fatigue. Des constellations mes yeux retombrent sur le pauvre mur du
paysan auquel j'tais adoss. L encore il y avait des sujets de
mditation et de pense. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bti avait
scell une pierre, une vnrable pierre, sur laquelle la rverbration
de la forge me permettait de reconnatre les traces presque
entirement effaces d'une inscription antique; je ne distinguais plus
que deux lettres intactes, I. C.; le reste tait fruste. Maintenant
qu'tait cette inscription? romaine, ou romane? Elle parlait de Rome,
sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome paenne, ou de la
Rome chrtienne? de la ville de la force, ou de la ville de la foi? Je
restai longtemps l'oeil fix sur cette pierre, l'esprit abm dans des
hypothses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres
m'avait prdispos  cette rverie, mais j'en vins  ce point de voir
en quelque sorte se ranimer et resplendir sous mon regard ces deux
lettres mystrieuses--J. C.--qui, la premire fois qu'elles apparurent
aux hommes, ont gouvern le monde, et, la seconde fois, l'ont
transform. Jules-Csar et Jsus-Christ!

C'est sans doute sous l'inspiration d'une ide pareille  celle qui
m'absorbait en ce moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse
de l'enfer et fait dvorer  la fois par la gueule sanieuse de Satan
le grand tratre et le grand meurtrier, Judas et Brutus.

Trois villes se sont succd  Soissons, la _Noviodunum_ des Gaulois,
l'_Augusta Suessonium_ des Romains, et le vieux Soissons de Clovis,
de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette
_Noviodunum_ qu'pouvanta la rapidit de Csar. _Suessones_, disent
les Commentaires, _celeritate Romanorum permoti, legatos ad Csarem de
deditione mittunt_. Il ne reste de _Suessonium_ que quelques dbris
dfigurs, entre autres le temple antique dont le moyen ge a fait la
chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. Il a
Saint-Jean-des-Vignes, son ancien chteau et sa cathdrale, o fut
couronn Ppin en 752. Je n'ai pu vrifier ce qui restait des
fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui
firent dire en 1814  l'empereur, remarquant dans la muraille je ne
sais quel coquillage fossile, gryphe ou blemnite, que _les murs de
Soissons taient btis de la mme pierre que les murs de
Saint-Jean-d'Acre_. Observation bien curieuse quand on songe comment
elle est faite, par quel homme et dans quel moment.

La nuit tait trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je
pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis content de
souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque
silhouette de Saint-Jean-des-Vignes, hardiment pose sur le ciel comme
une dcoration de thtre. Pendant que je marchais, je voyais les
toiles paratre et disparatre aux crevasses du sombre difice, comme
s'il tait plein de gens effars, montant, descendant, courant partout
avec des lumires.

Comme je revenais  l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville tait
noire comme un four. Tout  coup un bruit d'ouragan se fit entendre 
l'extrmit d'une rue troite, jusqu' ce moment parfaitement paisible
et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'tait la
malle-poste qui arrivait. Elle s'arrta  quelques pas de mon auberge.
Il y avait prcisment une place vide, tout tait pour le mieux. Ce
sont vraiment de fort lgantes et fort commodes voitures que ces
nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes 
l'aise, avec des oreillons  droite et  gauche si l'on ferme les
yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre. Au moment o
j'allais m'y installer trs-voluptueusement, un vacarme tellement
trange, ml de cris, de bruit de roues et de pitinements de
chevaux, clata dans une autre petite rue noire que, malgr le
courrier, qui ne me donnait pas cinq minutes, j'y courus en toute
hte. En entrant dans la petite rue voil ce que j'y vis.--Au pied
d'une grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial
particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintre, arme
d'normes verrous, tait ouverte. A quelques pas de cette porte
stationnait, entre deux gendarmes  cheval, une espce de carriole
lugubre  demi entrevue dans l'obscurit. Entre la carriole et le
guichet se dbattait un groupe de quatre  cinq hommes entranant vers
la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne
sourde, porte par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle
projetait, clairait funbrement cette scne. La femme, une robuste
campagnarde d'une trentaine d'annes, rsistait perdument aux cinq
hommes, hurlait, frappait, gratignait, mordait, et par moments un
rayon de la lanterne tombait sur sa tte chevele et sinistre comme
la figure mme du Dsespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer
du guichet et s'y tenait cramponne. Comme j'approchais, les hommes
firent un effort violent, l'arrachrent du guichet et la portrent
d'un bond jusqu' la voiture. Cette voiture, que la lanterne claira
alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds
grills aux deux faces latrales et une porte pratique  l'arrire et
ferme en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les
verrous, la portire s'ouvrit, et l'intrieur de la carriole apparut
brusquement. C'tait une espce de bote, sans jour et presque sans
air, divise en deux compartiments oblongs par une paisse cloison qui
la coupait transversalement. La portire unique tait dispose de
manire qu'une fois verrouille elle revenait toucher la cloison du
haut en bas et fermait  la fois les deux compartiments. Aucune
communication n'tait possible entre les deux cellules, garnies, pour
tout sige, d'une planche perce d'un trou. La case de gauche tait
vide; mais celle de droite tait occupe. Il y avait l, dans l'angle,
 demi accroupi comme une bte fauve, pos en travers sur le banc
faute d'espace pour ses genoux, un homme,--si cela peut s'appeler
encore un homme,--une espce de spectre au visage carr, au crne
plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts,
poilus et trapus, vtu d'un vieux pantalon de toile troue et d'un
haillon qui avait t un sarrau. Le misrable avait les deux jambes
troitement lies par des noeuds redoubls qui montaient presque
jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son
pied gauche dchauss tait envelopp de linges ensanglants qui
laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet tre
hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. Il ne paraissait
faire aucune attention  ce qui se passait autour de lui. Il ne
s'interrompit mme pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui
amenait. Elle, cependant, la tte renverse en arrire, rsistant
toujours aux argousins qui s'efforaient de la pousser dans le
compartiment vide, continuait de crier: Je ne veux pas! jamais!
jamais! Tuez-moi plutt! Elle n'avait pas encore vu l'autre. Tout 
coup, dans une de ses convulsions, ses yeux tombrent dans la voiture
et aperurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris
cessrent subitement, ses genoux ployrent, elle se dtourna en
tremblant de tous ses membres, et  peine eut-elle la force de dire
avec une voix teinte, mais avec une expression d'angoisse que je
n'oublierai de ma vie: Oh! cet homme!

En ce moment-l l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme
un tigre et un paysan qu'il tait.--J'avoue qu'ici je n'y pus
rsister. Il tait clair que c'tait une voleuse, peut-tre mme
quelque chose de pis, que la gendarmerie transfrait d'un lieu 
l'autre dans un de ces odieux vhicules que les gamins de Paris
appellent mtaphoriquement _paniers  salade_; mais enfin c'tait une
femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils
ne se dtournrent mme pas; seulement, un digne gendarme, qui et
certainement demand ses papiers  don Quichotte, profita de
l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je
venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je
m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier
effort, plongrent la femme  demi morte dans la carriole, fermrent
la portire, poussrent les verrous; et,  l'instant o je me tournais
vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des
roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonaient
ensemble  grand bruit dans les tnbres.

Un instant aprs je galopais moi-mme sur la route de Reims, tran
dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais
 cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de coeur
mon voyage au sien.

C'est au milieu de ces ides-l que je me suis assoupi.

Quand je me suis veill, l'aube commenait  faire revivre les
arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes
ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes
traversent si brutalement le sommeil. Nous tions dans une charmante
valle, probablement la valle de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle
parfum flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, 
l'extrmit nord de la lueur crpusculaire, tout prs de l'horizon,
dans un milieu limpide, bleu, sombre, blouissant, mlange ineffable
de perle, de saphir et d'ombre, Vnus resplendissait, et son
rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusment
entrevus une srnit, une grce et une mlancolie inexprimables.
C'tait comme un oeil cleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage
endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la
cathdrale. A peine, en passant, aperoit-on, par-dessus les pignons
d'une rue troite, deux ou trois lancettes du chevet, l'cusson de
Charles VII et la belle flche des Supplicis, debout sur l'apside.

De Reims  Rethel, rien.--La Champagne pouilleuse,  laquelle juillet
vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues,
immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent,
comme une cume vgtale, quelques broussailles misrables; de temps
en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme
accabl par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui
fait scher sur des planches, au seuil de sa chaumire, quelques
douzaines de pots  fleurs bauchs.

Rethel se rpand gracieusement du haut d'une colline jusque sur
l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du
reste, il n'y a plus rien l qui annonce l'ancienne rsidence
princire d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont
des rues de gros bourg plutt que des rues de ville. L'glise est d'un
profil mdiocre.

De Rethel a Mzires, la route gravit ces vastes gradins par lesquels
le plateau de l'Argonne se rattache au plateau suprieur de Rocroy.
Les grands toits d'ardoise, les faades blanchies  la chaux, les
parements de bois qui dfendent contre les pluies le ct nord des
maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps
les premires croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au
sud-est, relvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de
forts. A peine voit-on  et l dans le lointain quelques collines
chevelues. Le dboisement, ce fils btard de la civilisation, a fort
tristement dvast la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.

Je cherchais des yeux, en arrivant  Mzires, quelques anciennes
tours  demi ruines du chteau saxon de Hellebarde; je n'y ai trouv
que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche,
en regardant dans les fosss, j'ai aperu,  diffrents endroits, des
restes assez beaux, quoique dmantels, de la muraille attaque par
Charles-Quint et dfendue par Bayard. L'glise de Mzires a une
rputation de vitraux. J'ai profit, pour la visiter, de la demi-heure
que la malle-poste accorde aux voyageurs pour djeuner. Les verrires
ont d tre belles en effet; il en reste  l'apside quelques fragments
tristement noys dans de larges fentres de vitres blanches. Mais ce
qui est remarquable, c'est l'glise elle-mme, qui est du quinzime
sicle, et d'une jolie masse, avec des baies  meneaux flamboyants et
un charmant porche adoss au portail mridional. On a scell sur deux
piliers,  droite et  gauche du choeur, deux bas-reliefs du temps de
Charles VIII, malheureusement barbouills de chaux et mutils. Toute
l'glise est badigeonne en jaune avec nervures et clefs de vote de
couleurs varies. C'est fort bte et fort laid. En me promenant dans
le bas-ct nord de l'apside, j'ai aperu sur le mur une inscription
qui rappelle que Mzires fut cruellement assaillie et bombarde par
les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajout ces
deux lignes en latin quelconque: _Lector, leva oculos ad fornicem et
vide quasi quoddam divin manus indicium._ J'ai lev les yeux _ad
fornicem_, et j'ai vu une large dchirure  la vote au-dessus de ma
tte. Dans cette dchirure une grosse bombe se tient suspendue  des
saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai
parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, aprs avoir perc le
toit de l'glise, les charpentes et les massifs de maonnerie, s'est
arrte ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pav.
Depuis vingt-cinq ans, elle est reste l comme Dieu l'y a accroche.
Autour de la bombe, on voit ple-mle des briques brises, des
moellons, des pltras, les entrailles de la vote. Cette bombe et
cette plaie bante au-dessus de la tte des passants font un trange
effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements
qui viennent  l'esprit, quand on songe que c'est prcisment sur
Mzires que furent jetes en 1521 les premires bombes dont la guerre
se soit servie. De l'autre ct de l'glise, une autre inscription
constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent
heureusement clbres, _feliciter celebrata fuere_, dans l'glise
de Mzires, le 17 novembre 1570,--deux ans avant la Saint-Barthlemy.

Le grand portail est justement de cette mme poque, et par consquent
d'un beau et noble got. Par malheur, c'est une de ces faades
tardives du seizime sicle qui n'ont achev leur croissance que dans
le dix-septime. Le clocher n'a pouss qu'en 1626. Il est impossible
de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les
clochers qu'on btit en ce moment aux diverses glises neuves de
Paris.

Du reste, Mzires a de grands arbres sur ses remparts, des rues
propres et tristes que les dimanches et ftes doivent avoir
grand'peine  gayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde
et Garinus qui l'ont fonde, ni le comte Balthazar qui l'a saccage,
ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevques Foulques et
Adalbron qui l'ont assige. Le dieu Macer, qui a donn son nom 
Mzires, est devenu _saint Masert_ dans les chapelles de l'glise.

Aucun monument, aucun difice architectural dans Sdan, o j'arrivai
vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des
prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des
bastions, voil Sdan. C'est un de ces endroits o l'air svre des
villes-citadelles se mle bizarrement  l'air joyeux des
villes-garnisons. J'aurais voulu trouver  Sdan des vestiges de M. de
Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon o il est n a t dmoli et
remplac par une pierre noire avec cette inscription en lettres
dores:

    ICI NAQUIT TURENNE
    Le 11 septembre 1611.

Cette date, qui tincelait sur cette pierre sombre, m'a frapp. J'ai
recueilli dans ma pense tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully
se retirait. Henri IV avait t assassin l'anne prcdente. Louis
XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son pre, avait dix ans. Anne
d'Autriche, sa femme, avait le mme ge, avec cinq jours de moins que
lui. Richelieu tait dans sa vingt-sixime anne. Quelques bons
bourgeois de Rouen appelaient le _petit Pierre_ celui que l'univers a
nomm plus tard le _grand Corneille_; il avait cinq ans. Shakspeare et
Cervantes vivaient encore. Brantme et Pierre Mathieu vivaient aussi.
Elisabeth d'Angleterre tait morte depuis huit ans; et depuis sept ans
Clment VIII, _pape pacifique et bon Franais_, comme dit l'Etoile. En
1611 mouraient Papirien Masson et Jean Buse; l'empereur Rodolphe
dclinait; Gustave-Adolphe succdait  Charles IX de Sude, le roi
visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgr l'avis
du duc d'Ossua, et l'astronome hollandais Jean Fabricius dcouvrait
les taches du soleil.--Voil ce qui se passait dans le monde pendant
que Turenne naissait.

Du reste, Sdan n'a pas t une pieuse gardienne de cette noble
mmoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a t jet en bas comme je
viens de vous le dire; son chteau a t ras.

Je n'ai pas eu le courage d'aller voir  Bazeilles si quelque paysan
propritaire n'a pas fait arracher l'alle d'arbres qu'il avait
plante. Au lieu de tout cela, la grande place de Sdan donne au
visiteur une assez mdiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne
m'a pas consol du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La
chambre o il est n, le chteau o il a vcu, les arbres qu'il a
plants, c'taient des souvenirs.

Point de souvenirs non plus, et  plus forte raison, de Guillaume de
La Marck, cet effrayant prdcesseur de Turenne dans les annales de
Sdan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps
donn, par le seul progrs naturel des choses et des ides, la ville
du Sanglier des Ardennes se modifie  tel point qu'elle produit
Turenne.

Aprs avoir fort bien djeun dans un excellent lieu qu'on appelle
l'_htel de la Croix-d'Or_, rien ne me retenait plus  Sdan; je me
suis dcid  regagner Mzires pour y prendre la voiture de Givet. Il
y a cinq lieues, mais cinq lieues trs-pittoresques. Je les ai faites
 pied, suivi d'un jeune gaillard basan et pieds nus qui portait
allgrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours  mi-cte
la valle de la Meuse. On rencontre,  une lieue de Sdan, Donchery
avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des
villages riants, de jolis chtelets  poivrires enfouis dans des
massifs de verdure, de grandes prairies o des troupeaux de boeufs
paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait
le plus beau temps du monde, c'tait charmant. A mi-chemin, j'avais
trs-chaud et grand'soif; je cherchais de tous cts une maison pour y
demander  boire. Enfin j'en aperois une. J'y cours, esprant un
cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne:
BERNIER-HANNAS, _marchand d'avoine et charcutier_. Sur un banc,  ct
de la porte, il y avait un gotreux. Les gotres abondent dans le
pays. Je n'en suis pas moins entr bravement chez le charcutier
marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de
l'eau qui avait fait ce gotreux.

A six heures du soir j'arrivais  Mzires;  sept heures je partais
pour Givet, fort maussadement embot dans un coup bas, troit et
sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la
femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait
son mari _mon pauvre chiat_. Je ne sais pas si son intention tait de
l'appeler _mon pauvre chien_ ou _mon pauvre chat_. En traversant
Charleville, qui n'est qu' une porte de canon de Mzires, j'ai
remarqu la place centrale, qui a t btie en 1605, dans un fort
grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et
qui est la vraie soeur de notre place Royale de Paris. Ce sont les
mmes maisons  arcades,  faades de briques et  grands toits. Puis,
comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux  faire, j'ai dormi; mais
d'un sommeil violent, d'un sommeil secou et horrible, entre les
ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme.
J'tais rveill de temps en temps quand on changeait de chevaux par
de brusques lanternes appliques  la vitre et par des dialogues
comme celui-ci: Dis donc, he!--dis donc, he!--Qu'est-ce que c'est
que cette rosse-l? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.--Et monsieur
Simon? o est monsieur Simon?--Monsieur Simon? bah! il travaille. Il
travaille toujours. Il travaille _pire qu'un malsenaire_. Une autre
fois, la voiture tait arrte, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il
faisait un grand vent, le ciel tait sombre, un immense moulin
tournait sinistrement au-dessus de nos ttes et semblait nous regarder
avec ses deux lucarnes allumes comme avec des yeux de braise. Une
autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme
demandait les passeports, on entendait le bruit des chanes d'un
pont-levis, un rverbre clairait des tas de boulets au pied d'un
gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous tions 
Rocroy. Ce nom m'a tout  fait rveill. Quoique cela ne puisse pas
s'appeler _voir Rocroy_, j'ai eu un certain plaisir  songer que je
venais de traverser, dans la mme journe et  si peu d'heures de
distance, ces deux lieux hroques, Rocroy et Sdan. Turenne est n 
Sdan; on pourrait dire que Cond est n  Rocroy.

Cependant les deux gros tres mes voisins causaient entre eux et se
racontaient l'un  l'autre, comme dans les expositions des pices mal
faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:--_Qu'ils
n'avaient point pass  Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!--que M.
Crochard, le secrtaire de la sous-prfecture, tait leur ami
intime;--que, comme il tait minuit, il devait tre couch, ce bon
monsieur Crochard_, etc... La dame assaisonnait ces intressantes
rvlations de locutions bizarres qui lui taient familires; ainsi
elle disait: _Egoste comme un vieux livre_; _la fortune du pauvre_
au lieu de _la fortune du pot_. Le monstrueux bonhomme, son mari,
faisait de son ct des calembours comme celui-ci: _On dit que_
_c'est un lieu commun_ (_comme un_), _moi, je dis que c'est un lieu
comme trois_, ou des proverbes travestis comme celui-l:
_Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles_. Puis il riait avec bont.

La voiture tait repartie, mes deux voisins causaient encore. Je
faisais beaucoup d'efforts pour ne pas entendre leur conversation, et
je tchais d'couter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur
le pav et des moyeux sur les essieux, le grincement des crous et des
vis, le frmissement sonore des vitres, lorsque tout  coup un
ravissant carillon est venu  mon secours, un carillon fin, lger,
cristallin, fantastique, arien, qui a clat brusquement dans cette
nuit noire, nous annonant la Belgique, cette terre des tincelantes
sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et
spirituel, comme s'il reprochait  mes deux lourds voisins leur
stupide bavardage.

Ce carillon, qui m'et rveill, les a endormis. Je prsume que nous
devions tre  Fumay, mais la nuit tait trop obscure pour rien
distinguer. Il m'a fallu donc passer, sans rien voir, prs des
magnifiques ruines du chteau d'Hierches et de ces beaux rochers  pic
qu'on appelle les _Dames de Meuse_. De temps en temps, au fond d'un
prcipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou dans une
fume, quelque chose de blanchtre: c'tait la Meuse.

Enfin, comme les premires lueurs de l'aube paraissaient, un
pont-levis s'est abaiss, une porte s'est ouverte, la diligence s'est
engage au grand trot dans une espce de long dfil form  gauche
par un noir rocher  pic, et  droite par un difice long, bas,
interminable, trange, en apparence inhabit, perc de part en part
d'une multitude de portes et de fentres qui m'ont sembl toutes
ouvertes, sans battants, sans volets, sans chssis et sans vitres, me
laissant voir  travers cette sombre et fantastique maison le
crpuscule qui tamait dj le bord du ciel de l'autre ct de la
Meuse. A l'extrmit de ce logis singulier, il y avait une seule
fentre ferme et faiblement claire. Puis la voiture a pass
rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est
enfonce dans une rue troite, a tourn dans une cour, des servantes
d'auberge sont accourues avec des chandelles et des garons d'curie
avec des lanternes; j'tais  Givet.




LETTRE V

GIVET.

  Les deux Givet.--Dissertation sur les architectes et les cruches
     propos des clochers flamands.--Givet le soir.--Paysage.--La
    tour du Petit-Givet.--_Jose Gutierez._--Ce qu'on peut trouver
    dans trente-deux lettres.--Ce qu'on peut voir sur l'impriale
    de la diligence Van Gend.


      Dans une auberge sur la route, 1er aot.

C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalire,
situe sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit
Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les
lignes gomtriques du fort de Charlemont gtent un peu le sommet.
L'auberge, qu'on appelle l'htel du Mont-d'Or, y est fort bonne,
quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par consquent loger les
passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.

Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise; quant au
clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus complique et
plus savante. Voici videmment comment l'inventeur l'a compos. Le
brave architecte a pris un bonnet carr de prtre ou d'avocat. Sur ce
bonnet carr il a chafaud un saladier renvers; sur le fond de ce
saladier devenu plate-forme il a pos un sucrier; sur le sucrier, une
bouteille; sur la bouteille, un soleil emmanch dans le goulot par le
rayon infrieur vertical; et enfin, sur le soleil, un coq embroch
dans le rayon vertical suprieur. En supposant qu'il ait mis un jour 
trouver chacune de ces six ides, il se sera repos le septime jour.

Cet artiste devait tre Flamand.

Depuis environ deux sicles, les architectes flamands se sont imagin
que rien n'tait plus beau que des pices de vaisselle et des
ustensiles de cuisine levs  des proportions gigantesques et
titaniques. Aussi, quand on leur a donn des clochers  btir, ils ont
vaillamment saisi l'occasion et se sont mis  coiffer leurs villes
d'une foule de cruches colossales.

La vue de Givet n'en est pas moins charmante, surtout quand on
s'arrte vers le soir, comme j'ai fait, au milieu du pont, et qu'on
regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache-sottises,
commenait  voiler le contour absurde du clocher. Des fumes
suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frmir avec une
douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clart vesprale
faisait vivement saillir une grosse tour du onzime sicle qui domine
 mi-cte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, 
fatage conique, mi-partie de pierre et de brique, se refltait tout
entire dans la Meuse, miroir clatant et mtallique qui traversait
tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de
Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchtre, ce long
difice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement
une caserne inhabite. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours,
au-dessus du clocher surgissait  pic une immense paroi de rochers qui
se prolongeait  perte de vue jusqu'aux montagnes de l'horizon et
enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel
d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si
fin, si pur et si dli, qu'on et dit que Dieu nous laissait
entrevoir la moiti de son anneau d'or.

Dans la journe, j'avais voulu visiter cette vnrable tour qui tenait
jadis en respect le petit Givet. Le sentier est pre et occupe autant
les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel
est de granit fort beau et fort dur. Arriv, non sans quelque peine,
au pied de la tour qui tombe en ruines et dont les baies romanes ont
t dfonces, je l'ai trouve barricade par une porte orne d'un
gros cadenas. J'ai appel, j'ai frapp, personne n'a rpondu. Il m'a
fallu descendre comme j'tais mont. Cependant mon ascension n'a pas
t tout  fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont
le parement est presque compltement corc, j'ai remarqu, parmi les
dcombres qui s'croulent chaque jour en poussire dans la ravine, une
assez grosse pierre o l'on pouvait distinguer encore des vestiges
d'inscription. J'ai regard attentivement; il ne restait plus de
l'inscription que quelques lettres dchiffrables.--Voici dans quel
ordre elles taient disposes:

    LOQVE...SA.L.OMBRE
    PARAS....MODI.SL.
    ACAV.P.....SOTROS.

Ces lettres, profondment creuses dans la pierre, semblaient avoir
t traces avec un clou; et un peu au-dessous, le mme clou avait
grav cette signature reste intacte:--IOSE GVTIEREZ, 1643. J'ai
toujours eu le got des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a
beaucoup occup. Que signifiait-elle? En quelle langue tait-elle? Au
premier abord, en faisant quelques concessions  l'orthographe, on
pouvait la croire crite en franais et y lire ces mots absurdes:
_Loque sale._--_Ombre._--_Parasol._--_Modis_ (maudis) _la
cave._--_Sot. Rosse._ Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne
tenant aucun compte des lettres effaces, et d'ailleurs il me semblait
que la grave signature castillane, _Jose Gutierez_, tait l comme une
protestation contre ces pauvrets. En rapprochant cette signature du
mot _para_ et du mot _otros_, qui sont espagnols, j'en ai conclu que
cette inscription devait tre crite en castillan, et,  force d'y
rflchir, voici comment j'ai cru pouvoir la restituer:

    LO QUE EMPESA EL HOMBRE
    PARA SIMISMO DIOS LE
    ACAVA PARA LOS OTROS.

Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'achve pour les autres.

Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence, trs-catholique,
trs-triste et trs-castillane. Maintenant, qu'tait ce Gutierez? La
pierre tait videmment arrache de l'intrieur de la tour. 1643,
c'est la date de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez tait-il un des
vaincus de cette bataille? Y avait-il t pris? L'avait-on enferm l?
Lui avait-on laiss le loisir d'crire dans son cachot ce mlancolique
rsum de sa vie et de toute vie humaine?--Ces suppositions sont
d'autant plus probables qu'il a fallu, pour graver une aussi longue
phrase dans le granit avec un clou, toute cette patience des
prisonniers qui se compose de tant d'ennui. Et puis qui avait mutil
cette inscription de la sorte?--Est-ce tout simplement le temps et le
hasard?--Est-ce un mauvais plaisant?--Je penche pour cette dernire
hypothse. Quelque goujat, de mchant perruquier devenu mauvais
soldat, aura t enferm disciplinairement dans cette tour et
aura cru faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la
grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a fait une
grimace.--Aujourd'hui le goujat et le gentilhomme, le gmissement et
la factie, la tragdie et la parodie, roulent ensemble ple-mle sous
le pied du mme passant, dans la mme broussaille, dans le mme ravin,
dans le mme oubli!

Le lendemain,  cinq heures du matin, cette fois fort bien plac tout
seul sur la banquette de la diligence Van Gend, je sortais de France
par la route de Namur et je gravissais la premire croupe de la seule
chane de hautes collines qu'il y ait en Belgique; car la Meuse, en
s'obstinant  couler en sens inverse de l'abaissement du plateau des
Ardennes, a russi  creuser une valle profonde dans cette immense
plaine qu'on appelle les Flandres; plaine o l'homme a multipli les
forteresses, la nature lui ayant refus les montagnes.

Aprs une ascension d'un quart d'heure, les chevaux dj essouffls,
et le conducteur belge dj altr, se sont arrts d'un commun accord
et avec une unanimit touchante devant un cabaret, dans un pauvre
village pittoresque, rpandu des deux cts d'un large ravin qui
dchire la montagne. Ce ravin, qui est tout  la fois le lit d'un
torrent et la grande rue du village, est naturellement pav du granit
du mont mis  nu. Au moment o nous y passions, six chevaux, attels
de chanes, montaient ou plutt grimpaient le long de cette rue
trange et affreusement escarpe, tranant aprs eux un grand chariot
vide  quatre roues. Si le chariot et t charg, il et fallu vingt
chevaux ou plutt vingt mules. Je ne vois pas trop  quoi peut servir
ce chariot dans ce ravin, si ce n'est  faire faire des esquisses
improbables aux pauvres jeunes peintres hollandais qu'on rencontre 
et l sur cette route, le sac sur le dos et le bton  la main.

Que faire sur la banquette d'une diligence  moins qu'on ne
regarde?--J'tais admirablement situ pour cela. J'avais sous les
yeux un grand morceau de la valle de la Meuse; au sud, les deux Givet
gracieusement lis par leur pont;  l'ouest, la grosse tour ruine
d'Agimont, se composant avec sa colline et jetant derrire elle une
immense ombre pyramidale; au nord, la sombre tranche dans laquelle
s'enfonce la Meuse et d'o montait une lumineuse vapeur bleue. Au
premier plan,  deux enjambes de ma banquette, dans la mansarde du
cabaret, une jolie paysanne, assise en chemise sur son lit,
s'habillait prs de sa fentre toute grande ouverte, laquelle laissait
entrer  la fois les rayons du soleil levant et les regards des
voyageurs quelconques juchs sur les impriales des diligences.
Au-dessus de cette mansarde, dans le lointain, comme couronnement aux
frontires de France, se dveloppaient sur une ligne immense les
formidables batteries de Charlemont.

Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne leva les yeux,
m'aperut, sourit, me fit un gracieux signe de tte, ne ferma pas sa
fentre et continua lentement sa toilette.




LETTRE VI

LES BORDS DE LA MEUSE.--DINANT. NAMUR.

  Paysage de la Meuse.--La Lesse.--La Roche 
    Bayard.--Dinant.--Choses inconvenantes que fait une petite
    bonne femme en terre cuite.--Encore les clochers, les cruches
    et les architectes.--Chteaux ruins. Prire des morts aux
    vivants.--Ides que les belles filles perches sur les arbres
    donnent aux voyageurs juchs sur les impriales.--Souvenirs
    potiques  propos de Namur et du prince d'Orange.--Ce
    qu'enseignent les enseignes.


      Lige, 3 aot.

Je viens d'arriver  Lige par une dlicieuse route qui suit tout le
cours de la Meuse depuis Givet. Les bords de la Meuse sont beaux et
jolis. Il est trange qu'on en parle si peu. Les voici en raccourci.

Aprs le village, le cabaret et la paysanne qui s'habille au soleil
levant, on rencontre une monte qui m'a rappel le Val-Suzon prs de
Dijon, et o la route, replie  chaque instant sur elle-mme, se tord
pendant trois quarts d'heure au milieu d'une fort, sur de profonds
ravins creuss par des torrents. Puis on aborde un plateau o l'on
court rapidement avec de grandes campagnes plates  perte de vue
autour de soi; on pourrait se croire en pleine Beauce, quand tout 
coup le sol se crevasse affreusement  quelques pas  gauche. De la
route, l'oeil plonge au bas d'une effrayante roche verticale, le long
de laquelle la vgtation seule peut grimper. C'est un brusque et
horrible prcipice de deux ou trois cents pieds de profondeur. Au fond
de ce prcipice, dans l'ombre,  travers les broussailles du bord, on
aperoit la Meuse avec quelque galiote qui voyage paisiblement,
remorque par des chevaux, et au bord de la rivire un joli chtelet
rococo qui a l'air d'une ptisserie manire ou d'une pendule du temps
de Louis XV, avec son bassin lilliputien et son jardinet-pompadour
dont on embrasse toutes les volutes, toutes les fantaisies et toutes
les grimaces d'un coup d'oeil. Rien de plus singulier que cette petite
chinoiserie dans cette grande nature. On dirait une protestation
criarde du mauvais got de l'homme contre la posie sublime de Dieu.

Puis on s'carte du gouffre, et la plaine recommence, car le ravin de
la Meuse coupe ce plateau  vif et  pic, comme une ornire coupe un
champ.

Un quart de lieue plus loin on enraye; la route va rejoindre la
rivire par une pente escarpe. Cette fois l'abme est charmant. C'est
un tohu-bohu de fleurs et de beaux arbres clairs par le ciel
rayonnant du matin. Des vergers entours de haies vives montent et
descendent ple-mle des deux cts du chemin. La Meuse, troite et
verte, coule  gauche profondment encaisse dans un double
escarpement. Un pont se prsente; une autre rivire, plus petite et
plus ravissante encore, vient se jeter dans la Meuse: c'est la Lesse;
et  trois lieues, dans cette gorge qui s'ouvre  droite, est la
fameuse grotte de Han-sur-Lesse. La voiture passe outre et s'loigne.
Le bruit des moulins  eau de la Lesse se perd dans la montagne. La
rive gauche de la Meuse s'abaisse gracieusement ourle d'un cordon non
interrompu de mtairies et de villages; la rive droite grandit et
s'lve; le mur de rochers envahit et rtrcit la route; les ronces
du bord frissonnent dans le vent et dans le soleil,  deux cents pieds
au-dessus de nos ttes. Tout  coup un grand rocher pyramidal, aiguis
et hardi comme une flche de cathdrale, apparat  un tournant du
chemin. C'est la _Roche  Bayard_, me dit le conducteur. La route
passe entre la montagne et cette borne colossale, puis elle tourne
encore, et, au pied d'un norme bloc de granit couronn d'une
citadelle, l'oeil plonge dans une longue rue de vieilles maisons,
rattache  la rive gauche par un beau pont et domine  son extrmit
par les fatages aigus et les larges fentres  meneaux flamboyants
d'une glise du quinzime sicle. C'est Dinant.

On s'arrte  Dinant un quart d'heure, juste assez de temps pour
remarquer dans la cour des diligences un petit jardin qui seul
suffirait pour vous avertir que vous tes en Flandre. Les fleurs en
sont fort belles, et au milieu de ces fleurs il y a trois statues
peintes, en terre cuite. L'une de ces statues est une femme. C'est
plutt un mannequin qu'une statue, car elle est vtue d'une robe
d'indienne et coiffe d'un vieux chapeau de soie. Au bout de quelques
instants,  un petit bruit qu'on entend et  un rejaillissement
singulier qu'on aperoit sous ses jupes, on s'aperoit que cette femme
est une fontaine.

Le clocher de l'glise de Dinant est un immense pot  l'eau.
Cependant, vue du pont, la faade de l'glise conserve un grand
caractre, et toute la ville se compose  merveille.

A Dinant on quitte la rive droite de la Meuse. Le faubourg de la rive
gauche, qu'on traverse, se pelotonne admirablement autour d'une
vieille douve croulante de l'ancienne enceinte. Au pied de cette tour,
dans un pt de maisons, j'ai entrevu en passant un exquis chtelet du
quinzime sicle avec sa faade  volutes, ses croises de pierre, sa
tourelle de briques et ses girouettes extravagantes.

Aprs Dinant la valle s'ouvre, la Meuse s'largit; on distingue sur
deux croupes lointaines de la rive droite deux chteaux en ruines;
puis la valle s'vase encore, les rochers n'apparaissent plus que 
et l sous de riches caparaons de verdure; une housse de velours
vert, brode de fleurs, couvre tout le paysage. De toutes parts
dbordent les houblonnires, les vergers, les arbres qui ont plus de
fruits que de feuilles, les pruniers violets, les pommiers rouges, et
 chaque instant apparaissent par touffes normes les grappes
carlates du sorbier des oiseaux, ce corail vgtal. Les canards et
les poules jasent sur le chemin; on entend des chants de bateliers sur
la rivire; de fraches jeunes filles, les bras nus jusqu' l'paule,
passent avec des paniers chargs d'herbes sur leurs ttes, et de temps
en temps un cimetire de village vient coudoyer mlancoliquement cette
route pleine de joie, de lumire et de vie.

Dans l'un de ces cimetires, dont l'herbe haute et le mur tombant se
penchent sur le chemin, j'ai lu cette inscription:

    --O pie, defunctis miseris succurre, viator!--

Aucun _memento_ n'est,  mon sens, d'un effet aussi profond.
Ordinairement les morts avertissent, ici ils supplient.

Plus loin, lorsqu'on a pass une colline o les rochers de la rive
droite, travaills et sculpts par les pluies, imitent les pierres
ondes et vermoulues de notre vieille fontaine du Luxembourg (si
dplorablement remise  neuf en ce moment, par parenthse), on sent
qu'on approche de Namur. Les maisons de plaisance commencent  se
mler aux logis de paysans, les villas aux villages, les statues aux
rochers, les parcs anglais aux houblonnires, et sans trop de trouble
et de dsaccord, il faut le dire.

La diligence a relay dans un de ces villages composites. J'avais d'un
ct un magnifique jardin entreml de colonnades et de temples
ioniques, de l'autre un cabaret orn  gauche d'un groupe de buveurs
et  droite d'une splendide touffe de roses-trmires. Derrire la
grille dore de la villa, sur un pidestal de marbre blanc vein de
noir par l'ombre des branches, la Vnus de Mdicis se cachait  demi
dans les feuilles, comme honteuse et indigne d'tre vue toute nue par
des paysans flamands attabls autour d'un pot de bire. A quelques pas
plus loin, deux ou trois grandes belles filles ravageaient un prunier
de haute taille, et l'une d'elles tait perche sur le gros bras de
l'arbre dans une attitude gracieuse, o les passants taient si
parfaitement oublis, qu'elle donnait aux voyageurs de l'impriale je
ne sais quelles vagues envies de mettre pied  terre.

Une heure aprs j'tais  Namur. Les deux valles de la Sambre et de
la Meuse se rencontrent et se confondent  Namur, qui est assise sur
le confluent des deux rivires. Les femmes de Namur m'ont paru jolies
et avenantes; les hommes ont une bonne, grave et hospitalire
physionomie. Quant  la ville en elle-mme, except les deux chappes
de vue du pont de Meuse et du pont de Sambre, elle n'a rien de
remarquable. C'est une cit qui n'a dj plus son pass crit dans sa
configuration. Sans architecture, sans monuments, sans difices, sans
vieilles maisons, meuble de quatre ou cinq mchantes glises rococo
et de quelques fontaines Louis XV d'un mauvais got plat et triste,
Namur n'a jamais inspir que deux pomes, l'ode de Boileau et la
chanson d'un pote inconnu o il est question d'une vieille femme et
du prince d'Orange; et, en vrit, Namur ne mrite pas d'autre
posie.

La citadelle couronne froidement et tristement la ville. Pourtant je
vous dirai que je n'ai pas considr sans un certain respect ces
svres fortifications qui ont eu un beau jour l'honneur d'tre
assiges par Vauban et dfendues par Cohorn.

O il n'y a pas d'glises, je regarde les enseignes. Pour qui sait
visiter une ville, les enseignes des boutiques ont un grand sens.
Indpendamment des professions dominantes et des industries locales
qui s'y rvlent tout d'abord, les locutions spciales y abondent et
les noms de la bourgeoisie, presque aussi importants  tudier que les
noms de la noblesse, y apparaissent dans leur forme la plus nave et
sous leur aspect le mieux clair.

Voici trois noms pris  peu prs au hasard sur les devantures des
boutiques  Namur; tous trois ont une signification.--L'_pouse
Debarsy, ngociante_. On sent, en lisant ceci, qu'on est dans un pays
franais hier, tranger aujourd'hui, franais demain, o la langue
s'altre et se dnature insensiblement, s'croule par les bords et
prend, sous des expressions franaises, de gauches tournures
allemandes. Ces trois mots sont encore franais, la phrase ne l'est
dj plus.--_Crucifix-Piret, mercier._ Ceci est bien de la catholique
Flandre. Nom, prnom ou surnom, _Crucifix_ serait introuvable dans
toute la France voltairienne.--_Menandez-Wodon, horloger._ Un nom
castillan et un nom flamand souds par un trait d'union. N'est-ce pas
l toute la dnomination de l'Espagne sur les Pays-Bas, crite,
atteste et raconte dans un nom propre?--Ainsi, voil trois noms dont
chacun exprime et rsume un des grands aspects du pays; l'un dit la
langue, l'autre la religion, l'autre l'histoire.

Observons encore tout de suite que sur les enseignes de Dinant, de
Namur et de Lige, ce nom _Demeuse_ est trs-frquemment rpt. Aux
environs de Paris et de Rouen, c'est _Desenne_ et _Deseine_.

Pour finir par une observation de pure fantaisie, j'ai encore remarqu
dans un faubourg de Namur un certain _Janus, boulanger_, qui m'a
rappel que j'avais not  Paris,  l'entre du faubourg Saint-Denis,
_Nron, confiseur_, et  Arles, sur le fronton mme d'un temple romain
en ruines, _Marius, coiffeur_.




LETTRE VII

LES BORDS DE LA MEUSE.--HUY.--LIGE.

  Les beaux arbres et les beaux rochers.--Louange  Dieu, blme 
    l'homme.--Sanson.--Andennes.--Le voyageur donne un sage conseil
     M. le cur de Selayen.--Huy.--Coin de terre curieux o l'on
    rcolte du vin belge fait avec du raisin.--Aspects du
    pays.--Tableaux flamands.--Approches de Lige.--Figure
    extraordinaire et effrayante que prend le paysage  la nuit
    tombe.--Ce que l'auteur voit et sembl  Virgile le Tartare
    et  Dante l'Enfer.--Lige.--Ville qui ne ressemble  aucune
    autre.--Il y a des gens qui y lisent le _Constitutionnel_.--Les
    glises.--Saint-Paul. Saint-Jean. Saint-Hubert.
    Saint-Denis.--Le palais des princes-vques.--Admirable
    cour.--Maison de justice, march et prison.--Le bourgeois
    voltairien a trop d'esprit; le bourgeois utilitaire est trop
    bte.--Estampes en l'honneur des allis de 1814.--Dsastres de
    notre grammaire et massacre de notre orthographe.


      Lige, 4 aot.

Le chemin de Lige s'loigne de Namur par une alle de magnifiques
arbres. Les immenses feuillages font de leur mieux pour cacher au
voyageur les maussades clochers de la ville, lesquels apparaissent de
loin comme un gigantesque jeu de quilles diapr de quelques
bilboquets. Au moment o l'on sort de l'ombre de ces beaux arbres, le
vent frais de la Meuse vous arrive au visage, et la route se remet 
ctoyer joyeusement la rivire. La Meuse, grossie dsormais par la
Sambre, a largi sa valle; mais la double muraille de rochers
reparat, figurant  chaque instant des forteresses de cyclopes, de
grands donjons en ruines, des groupes de tours titaniques. Ces roches
de la Meuse contiennent beaucoup de fer; mles au paysage, elles sont
d'une admirable couleur; la pluie, l'air et le soleil les rouillent
splendidement; mais arraches de la terre, exploites et tailles,
elles se mtamorphosent en cet odieux granit gris-bleu dont toute la
Belgique est infeste. Ce qui donnait de magnifiques montagnes ne
produit plus que d'affreuses maisons.

Dieu a fait le rocher, l'homme a fait le moellon.

On traverse rapidement Sanson, village au-dessus duquel achvent de
s'crouler dans les ronces quelques tronons d'un chteau fort bti,
dit-on, sous Clodion. Le rocher figure l un visage humain, barbu et
svre, que le conducteur ne manque pas de faire regarder aux
voyageurs. Puis on gagne Andennes, o j'ai remarqu, raret
inapprciable pour les antiquaires, une petite glise rustique du
dixime sicle encore intacte. Dans un autre village,  Selayen, je
crois, on lit cette inscription en grosses lettres au-dessus de la
principale porte de l'glise: _Les chiens hors de la maison de Dieu_.
Si j'tais le digne cur de Selayen, je penserais qu'il est plus
urgent de dire aux hommes d'entrer qu'aux chiens de sortir.

Aprs Andennes, les montagnes s'cartent, la valle devient plaine, la
Meuse s'en va loin de la route  travers les prairies. Le paysage est
encore beau, mais on y voit apparatre un peu trop souvent la chemine
de l'usine, ce triste oblisque de notre civilisation industrielle.

Puis les collines se rapprochent, la rivire et la route se
rejoignent; on aperoit de vastes bastions accrochs comme un nid
d'aigle au front d'un rocher, une belle glise du quatorzime sicle
accoste d'une haute tour carre, une porte de ville flanque d'une
douve ruine. Force charmantes maisons inventes pour la rcration
des yeux par le gnie si riche, si fantasque et si spirituel de la
Renaissance flamande, se mirent dans la Meuse avec leurs terrasses en
fleurs des deux cts d'un vieux pont. On est  Huy.

Huy et Dinant sont les deux plus jolies villes qu'il y ait sur la
Meuse. Huy est  moiti chemin entre Namur et Lige, de mme que
Dinant entre Namur et Givet. Huy, qui est encore une redoutable
citadelle, a t autrefois une belliqueuse commune et a soutenu des
siges contre ceux de Lige, comme Dinant contre ceux de Namur, dans
ce temps hroque o les villes se dclaraient la guerre comme font
aujourd'hui les royaumes et o Froissard disait:

    La grand'ville de Bar-sur-Saigne
    A fait trembler Troye en Champaigne.

Aprs Huy recommence ce ravissant contraste qui est tout le paysage de
la Meuse. Rien de plus svre que ces rochers, rien de plus riant que
ces prairies. Il y a l quelques collines hrisses de ceps et
d'chalas qui donnent un vin quelconque. C'est, je crois, le seul
vignoble de la Belgique.

De temps en temps on rencontre tout au bord du fleuve, dans quelque
ravin au-dessus duquel passe la route, une fabrique de zinc dont
l'aspect dlabr et les toits crevasss, d'o la fume s'chappe de
toutes les tuiles, simulent un incendie qui commence ou qui s'teint;
ou c'est une alunire avec ses vastes monceaux de terre rougetre; ou
bien encore, derrire une houblonnire,  ct d'un champ de grosses
fves, au milieu des parfums d'un petit jardin qui regorge de fleurs
et qu'entoure une haie rapice  et l avec un treillis vermoulu,
parmi les caquets assourdissants d'une populace de poules, d'oies et
de canards, on aperoit une maison en briques,  tourelles d'ardoises,
 croises de pierre,  vitrages maills de plomb, grave, propre,
douce, gaye d'une vigne grimpante, avec des colombes sur son toit,
des cages d'oiseaux  ses fentres, un petit enfant et un rayon de
soleil sur son seuil, et l'on rve  Tniers et  Mieris.

Cependant le soir vient, le vent tombe, les prs, les buissons et les
arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intrieur
des maisons s'claire vaguement; les objets s'effacent comme dans une
fume; les voyageurs billent  qui mieux mieux dans la voiture en
disant: Nous serons  Lige dans une heure. C'est dans ce moment-l
que le paysage prend tout  coup un aspect extraordinaire. L-bas,
dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident,
deux rondes prunelles de feu clatent et resplendissent comme des yeux
de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de
quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette
sur les rochers, les forts et les ravins des rverbrations
sinistres. Plus loin,  l'entre de cette valle enfouie dans l'ombre,
il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement
et d'o sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.

Ce sont des usines qui s'allument.

Quand on a pass le lieu appel la _Petite-Flemalle_, la chose devient
inexprimable et vraiment magnifique. Toute la valle semble troue de
cratres en ruption. Quelques-uns dgorgent derrire les taillis des
tourbillons de vapeur carlate toile d'tincelles; d'autres
dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des
villages; ailleurs les flammes apparaissent  travers les crevasses
d'un groupe d'difices. On croirait qu'une arme ennemie vient de
traverser le pays, et que vingt bourgs mis  sac vous offrent  la
fois dans cette nuit tnbreuse tous les aspects et toutes les phases
de l'incendie, ceux-l embrass, ceux-ci fumants, les autres
flamboyants.

Ce spectacle de guerre est donn par la paix; cette copie effroyable
de la dvastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement
l sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.

Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu
la curiosit de mettre pied  terre et de m'approcher d'un de ces
antres. L, j'ai admir vritablement l'industrie. C'est un beau et
prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter  la tristesse
solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les
scies, les chaudires, les laminoirs, les cylindres, les balanciers,
tous ces monstres de cuivre, de tle et d'airain que nous nommons des
machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible,
mugissent, sifflent, grincent, rlent, reniflent, aboient, glapissent,
dchirent le bronze, tordent le fer, mchent le granit, et, par
moments, au milieu des ouvriers noirs et enfums qui les harclent,
hurlent avec douleur dans l'atmosphre ardente de l'usine comme des
hydres et des dragons tourments par des dmons dans un enfer.

       *       *       *       *       *

Lige est une de ces vieilles villes qui sont en train de devenir
villes neuves,--transformation dplorable, mais fatale!--une de ces
villes o partout les antiques devantures peintes et ciseles
s'caillent et tombent et laissent voir en leur lieu des faades
blanches enrichies de statues de pltre; o les bons vieux grands
toits d'ardoise chargs de lucarnes, de carillons, de clochetons et de
girouettes, s'effondrent tristement, regards avec horreur par quelque
bourgeois hbt qui lit le _Constitutionnel_ sur une terrasse plate
pave en zinc; o l'octroi, temple grec orn d'un douanier, succde 
la porte-donjon flanque de tours et hrisse de pertuisanes; o le
long tuyau rouge des hauts fourneaux remplace la flche sonore des
glises. Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes modernes
jettent de la fume.

Lige n'a plus l'norme cathdrale des princes-vques btie par
l'illustre vque Notger, en l'an 1000, et dmolie en 1795 par on ne
sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.

Lige n'a plus son couvent de dominicains, sombre clotre d'une si
haute renomme, noble difice d'une si fire architecture; mais elle
a, prcisment sur le mme emplacement, un thtre embelli de colonnes
 chapiteaux de fonte o l'on joue l'opra-comique, et dont
mademoiselle Mars a pos la premire pierre.

Lige est encore, au dix-neuvime sicle comme au seizime, la ville
des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et
avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille
cit de Saint-Hubert, jadis glise et forteresse, commune
ecclsiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus; elle vend
et achte. C'est aujourd'hui une grosse ruche industrielle. Lige
s'est transforme en un riche centre commercial. La valle de la Meuse
lui met un bras en France et l'autre en Hollande, et, grce  ces deux
grands bras, sans cesse elle prend de l'une et reoit de l'autre.

Tout s'efface dans cette ville, jusqu' son tymologie. L'antique
ruisseau _Legia_ s'appelle maintenant le _Ri-de-Coq-Fontaine_.

Du reste, il faut pourtant le dire, Lige, gracieusement parse sur la
croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divise par la Meuse
en haute et basse ville, coupe par treize ponts dont quelques-uns ont
une figure architecturale, entoure  perte de vue d'arbres, de
collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de faades
 pignons voluts ou taills, assez de clochers romans, assez de
portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d'Amercoeur, pour
merveiller le pote et l'antiquaire mme le plus hriss devant les
manufactures, les mcaniques et les usines.

Comme il pleuvait  verse, je n'ai pu visiter que quatre
glises:--Saint-Paul, la cathdrale actuelle, noble nef du quinzime
sicle, accoste d'un clotre gothique et d'un charmant portail de la
Renaissance sottement badigeonns, et surmonte d'un clocher qui a d
tre fort beau, mais dont quelque inepte architecte contemporain a
abtardi tous les angles, honteuse opration que subissent en ce
moment sous nos yeux les vieux toits de notre htel de ville de
Paris.--Saint-Jean, grave faade du dixime sicle, compose d'une
grosse tour carre  flche d'ardoise des deux cts de laquelle se
pressent deux autres bas clochers galement carrs. A cette faade
s'adosse insolemment le dme ou plutt la bosse d'une abominable
glise rococo dont une porte s'ouvre sur un clotre ogival dfigur,
racl, blanchi, triste et plein de hautes herbes.--Saint-Hubert, dont
l'abside romane ourle de basses galeries  plein cintre est d'un
ordre magnifique.--Saint-Denis, curieuse glise du dixime sicle dont
la grosse tour est du neuvime. Cette tour porte  sa partie
infrieure des traces videntes de dvastation et d'incendie. Elle a
t probablement brle lors de la grande irruption des Normands, en
882, je crois. Les architectes romans ont navement raccommod et
continu la tour en briques, la prenant telle que l'incendie l'avait
faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre ronge, de
sorte que le profil dcoup de la ruine se dessine parfaitement
conserv sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pice
rouge qui enveloppe le clocher, frange par le bas comme un haillon,
est d'un effet singulier.

Comme j'allais de Saint-Denis  Saint-Hubert par un labyrinthe
d'anciennes rues basses et troites, ornes  et l de madones
au-dessus desquelles s'arrondissent comme des cerceaux concentriques
de grands rubans de fer-blanc chargs d'inscriptions dvotes, j'ai
coudoy tout  coup une vaste et sombre muraille de pierre perce de
larges baies en anses de panier et enrichie de ce luxe de nervures qui
annonce l'arrire-faade d'un palais du moyen ge. Une porte obscure
s'est prsente, j'y suis entr, et, au bout de quelques pas, j'tais
dans une vaste cour. Cette cour, dont personne ne parle et qui devrait
tre clbre, est la cour intrieure du palais des princes
ecclsiastiques de Lige. Je n'ai vu nulle part un ensemble
architectural plus trange, plus morose et plus superbe. Quatre autres
faades de granit surmontes de quatre prodigieux toits d'ardoise,
portes par quatre galeries basses d'arcades-ogives, qui semblent
s'affaisser et s'largir sous le poids, enferment de tous cts le
regard. Deux de ces faades parfaitement entires offrent le bel
ajustement d'ogives et de cintres surbaisss qui caractrise la fin du
quinzime sicle et le commencement du seizime. Les fentres de ce
palais clrical ont des meneaux comme des fentres d'glise.
Malheureusement les deux autres faades, dtruites par le grand
incendie de 1734, ont t rebties dans le chtif style de cette
poque et gtent un peu l'effet gnral. Cependant leur scheresse n'a
rien qui contrarie absolument l'austrit du vieux palais. L'vque
qui rgnait il y a cent cinq ans se refusa sagement aux rocailles et
aux chicores, et on lui fit deux faades mornes et pauvres; car telle
est la loi de cette architecture du dix-huitime sicle, il n'y a pas
de milieu: des oripeaux ou de la nudit; clinquant ou misre.

La quadruple galerie qui enferme la cour est admirablement conserve.
J'en ai fait le tour. Rien de plus curieux  tudier que les piliers
sur lesquels s'appuient les retombes de ces larges ogives
surbaisses. Ces piliers sont en granit gris comme tout le
palais.--Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre ranges, le
ft du pilier disparat jusqu' la moiti de sa longueur, tantt par
le haut, tantt par le bas, sous un renflement enrichi d'arabesques.
Pour toute une range de piliers, la range occidentale, le renflement
est double et le ft disparat entirement. Il n'y a l qu'un caprice
flamand du seizime sicle. Mais ce qui rend l'archologue perplexe,
c'est que les arabesques ciseles sur ces renflements, c'est que les
chapiteaux de ces piliers, navement et grossirement sculpts,
chargs, aux tailloirs prs, de figures chimriques, de feuillages
impossibles, d'animaux apocalyptiques, de dragons ails presque
gyptiens et hiroglyphiques, semblent appartenir  l'art du onzime
sicle; et pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gibbeux 
l'architecture byzantine, il faut se souvenir que le palais
princier-piscopal de Lige ne fut commenc qu'en 1508 par le prince
Erard de la Mark, qui rgna trente-deux ans.

Ce grave difice est aujourd'hui le palais de justice. Des boutiques
de libraires et de bimbelotiers se sont installes sous toutes les
arcades. Un march aux lgumes se tient dans la cour. On voit les
robes noires des praticiens affairs passer au milieu des grands
paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes
flamandes rjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque
pilier; des plaidoiries irrites sortent de toutes les fentres; et
dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un
clotre dont elle a la forme, se croise et se mle perptuellement
aujourd'hui la double et intarissable parole de l'avocat et de la
commre, le bavardage et le babil.

Au-dessus des grands toits du palais apparat une haute et massive
tour carre en briques. Cette tour, qui tait jadis le beffroi du
prince-vque, est maintenant la prison des filles publiques; triste
et froide antithse que le bourgeois voltairien d'il y a trente ans
et faite _spirituellement_, que le bourgeois utilitaire et positif
d' prsent fait btement.

En sortant du palais par la grande porte, j'en ai pu contempler la
faade actuelle, oeuvre glaciale et dclamatoire du dsastreux
architecte de 1734. On croirait voir une tragdie de Lagrange-Chancel
en marbre et en pierre. Il y avait sur la place, devant cette faade,
un brave homme qui voulait absolument me la faire admirer. Je lui ai
tourn le dos sans piti, quoiqu'il m'ait appris que Lige s'appelle
en hollandais _Luik_, en allemand _Lttich_ et en latin _Leodium_.

La chambre o je logeais  Lige tait orne de rideaux de mousseline
sur lesquels taient brods, non des bouquets, mais des melons. J'y ai
admir aussi des gravures triomphantes figurant,  l'honneur des
allis, nos dsastres de 1814, et nous humiliant cruellement dans
notre langue. Voici textuellement la _lgende_ imprime au bas d'une
de ces images: BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE, le 21 mars 1814. La plupart
de la garnison de cette place, compose de la garde ancienne
(probablement la _vieille garde_) fit fait prisonniers, et les allis
entrrent vainquereuse  Paris le 2 avril.




LETTRE VIII

LES BORDS DE LA VESDRE.--VERVIERS.

  Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se
    satisfaisant.--Paysage de la Vesdre.--Eglogues.--Les vers
    d'Ovide mis en scne par le bon Dieu.--Quartiers de rochers qui
    pleuvent.--Ne traversez pas une idylle dans laquelle on fait un
    chemin de fer.--Verviers.--Les trois quartiers de Verviers.--Le
    marmot et la pipe.--Malheureuse ville si les chemines y fument
    comme les enfants.--Limbourg.--La palais, la gurite, la
    frontire.


      Aix-la-Chapelle, 4 aot.

Hier,  neuf heures du matin, comme la diligence de Lige 
Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bourgeois wallon ameutait les
passants, se refusant  monter sur l'impriale, et me rappelant par
l'nergie de sa rsistance ce paysan auvergnat _qui avait pay pour
tre dans la bote et non sur l'opra_. J'ai offert de prendre la
place de ce digne voyageur, je suis mont sur l'opra; tout s'est
apais et la diligence est partie.

Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante. Ce n'est plus la
Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse s'en va par Mastricht et
Ruremonde  Rotterdam et  la mer.

La Vesdre est une rivire-torrent qui descend de
Saint-Cornelis-Munster entre Aix-la-Chapelle et Duren,  travers
Verviers et Chauffontaines, jusqu' Lige, par la plus ravissante
valle qu'il y ait au monde. Dans cette saison, par un beau jour, avec
le ciel bleu, c'est quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours
un paradis.--La route ne quitte pas un moment la rivire. Tantt elles
traversent ensemble un heureux village entass sous les arbres avec un
pont rustique devant chaque porte; tantt, dans un pli solitaire du
vallon, elles ctoient un vieux chteau d'chevin avec ses tours
carres, ses hauts toits pointus et sa grande faade perce de
quelques rares fentres, fier et modeste  la fois comme il convient 
un difice qui tient le milieu entre la chaumire du paysan et le
donjon du seigneur. Puis le paysage prend tout  coup une voix
bruyante et joyeuse, et au tournant d'une colline l'oeil entrevoit,
sous une touffe de tilleuls et d'aunes qui laissent passer le soleil,
cette maison basse et cette grosse roue noire inonde de pierreries
qu'on appelle un moulin  eau.

Entre Chauffontaines et Verviers la valle m'apparaissait avec une
douceur virgilienne. Il faisait un temps admirable, de charmants
marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des
peupliers se rpandait sur la route, de belles gnisses, groupes par
trois ou quatre, se reposaient  l'ombre gracieusement couches dans
les prs verts. Ailleurs, loin de toute maison, seule au milieu d'une
grande prairie enclose de haies vives, paissait majestueusement une
admirable vache digne d'tre garde par Argus. J'entendais une flte
dans la montagne.

    Mercurius septem mulcet arundinibus.

De temps en temps la chemine d'une usine ou une longue pice de drap
schant au soleil prs de la route, venait interrompre ces glogues.

Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique d'Anvers  Lige et
qui veut aller jusqu' Verviers, va trouer ces collines et couper ces
valles.

Ce chemin, colossale entreprise, percera la montagne douze ou quinze
fois. A chaque pas on rencontre des terrassements, des remblais, des
bauches de ponts et de viaducs; ou bien on voit au bas d'une immense
paroi de roche vive une petite fourmilire noire occupe  creuser un
petit trou. Ces fourmis font une oeuvre de gants.

Par instants, dans les endroits o ces trous sont dj larges et
profonds, une haleine paisse et un bruit rauque en sortent tout 
coup. On dirait que la montagne viole crie par cette bouche ouverte.
C'est la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence s'arrte
brusquement, les ouvriers qui piochaient sur un terrassement voisin
s'enfuient dans toutes les directions, un tonnerre clate, rpt par
l'cho grossissant de la colline, des quartiers de roche jaillissent
d'un coin du paysage et vont clabousser la plaine de toutes parts.
C'est la mine qui joue  ciel ouvert. Pendant cette station, les
voyageurs se racontent qu'hier un homme a t tu et un arbre coup en
deux par un de ces blocs qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier une
femme d'ouvrier qui portait _le caf_ (non la soupe)  son mari a t
foudroye de la mme faon.--Cela aussi drange un peu l'idylle.

Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en trois quartiers
qui s'appellent la _Chick-Chack_, la _Basse-Crotte_ et la
_Dardanelle_. J'y ai remarqu un petit garon de six ans qui fumait
magistralement sa pipe, assis sur le seuil de sa maison.

En me voyant passer, ce marmot fumeur a clat de rire. J'en ai conclu
que je lui semblais fort ridicule.

Aprs Verviers, la route ctoie encore la Vesdre jusqu' Limbourg.
Limbourg, cette ville comtale, ce pt dont Louis XIV _trouvait la
crote si dure_, n'est plus aujourd'hui qu'une forteresse dmantele,
pittoresque couronnement d'une colline.

Un moment aprs, le terrain s'aplatit, la plaine se dclare, une
grande porte s'ouvre  deux battants: c'est la douane; une gurite
chevronne de noir et de blanc du haut en bas apparat; on est chez le
roi de Prusse.




LETTRE IX

AIX-LA-CHAPELLE.--LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE.

  Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle.--Charlemagne y est n et y est
    mort.--La Chapelle.--Architecture du portail,  laquelle
    l'auteur mle une parenthse.--Lgende du diable, qui est moins
    bte que les bourgeois, et du moins qui a plus d'esprit que le
    diable.--La parenthse se ferme et la chapelle se
    rouvre.--Aspect de l'glise.--Ensemble.--Dtail.--Le tombeau de
    Charlemagne.--L'auteur invective le systme dcimal. Tout ce
    qu'il y a dans l'armoire.--Eblouissement et admiration.--O
    sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres
    armoires.--Autres trsors.--La chaire.--Le
    choeur.--L'orgue.--L'aigle d'Othon III.--Le coeur de M. Antoine
    Berdolet.--Destine des sarcophages.--Les empereurs ne gardent
    rien, pas mme un tombeau.--Charlemagne prend son sarcophage 
    Auguste.--Barberousse prend sa chaise  Charlemagne.--Le
    Hochmunster.--Le fauteuil de marbre. Comment tait Charlemagne
    dans le spulcre.--Profanation de Barberousse.--Mort de
    Barberousse.--Bruits qui courent sur son compte depuis six
    cents ans.--L'auteur refait le tombeau de Charlemagne.--Visite
    de l'empereur en 1804.--Napolon devant le fauteuil de
    Charlemagne.--Visite des empereurs et des rois allis en
    1814.--Rapprochements.--De qui l'auteur tient tous ces
    dtails.--Le sapeur du 56e rgiment.--Les chats-moines.--Ne
    riez pas des noms populaires avant d'avoir examin les noms
    aristocratiques.--L'htel de ville.--La tour de
    Granus.--Rverie crpusculaire.


      Aix-la-Chapelle, 6 aot.

Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine minerale, chaude,
froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de
redoutes et de concerts; pour le plerin, c'est la chsse des grandes
reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang
de l'enfant Jsus, nappe sur laquelle fut dcapit saint
Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye noble
de filles  abbesse immdiate hritire du couvent d'hommes bti par
saint Grgoire, fils de Nicphore, empereur d'Orient; pour l'amateur
de chasses, c'est l'ancienne valle des sangliers, _Porcetum_ dont on
a fait _Borcette_; pour le manufacturier, c'est une source d'eau
lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une
fabrique de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'pingles; pour
celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni
antiquaire, ni plerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de
Charlemagne.

Charlemagne en effet est n  Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il y
est n dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne
reste plus que la tour de Granus, enclave aujourd'hui dans l'htel de
ville. Il y est enterr dans l'glise qu'il avait fonde deux ans
aprs la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Lon III bnit
en 804, et pour la ddicace de laquelle, dit la tradition, deux
vques de Tongres, morts et ensevelis  Mastricht, sortirent de
leurs spulcres afin de complter dans cette crmonie les trois cent
soixante-cinq archevques et vques reprsentant les jours de
l'anne.

Cette historique et fabuleuse glise, qui a donn son nom  la ville,
a subi, depuis mille ans, bien des transformations.

A peine arriv  Aix, je suis all  la chapelle.

Si l'on aborde l'glise par la faade, voici comment elle se prsente:

Un portail du temps de Louis XV en granit gris-bleu avec des portes de
bronze du huitime sicle, adoss  une muraille carlovingienne que
surmonte un tage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces
archivoltes un bel tage gothique richement cisel o l'on reconnat
l'ogive svre du quatorzime sicle; et pour couronnement une ignoble
maonnerie en brique  toit d'ardoise qui date d'une vingtaine
d'annes. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze
romain, est pose sur un pilier de granit, et de l'autre ct, sur un
autre pilier, il y a une louve d'airain, galement antique et romaine,
qui se tourne  demi vers les passants la gueule entr'ouverte et les
dents serres.

(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthse.
Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je
n'ai pu reconnatre bien clairement le sexe de cette bte de bronze.
Voici  ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du
pays:

Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent
btir une glise. Ils se cotisrent, et l'on commena. On creusa les
fondements, on leva les murailles, on baucha la charpente, et
pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux
et de cognes. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux
plerins, on mit un bassin d'tain  la porte de l'glise; mais 
peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards  la croix. Que
faire? Le snat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les
ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre
et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient dj des
pierres neuves de l'difice abandonn. Fallait-il donc laisser l
l'glise? Le magnifique snat des bourgmestres tait constern.

Comme il dlibrait, entre un quidam, un tranger, un inconnu, de
haute taille et de belle mine.

--Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous tes tout
effars. Votre glise vous tient au coeur? Vous ne savez comment la
finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?

--Passant, dit le snat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un
million d'or.

--Le voici, dit le gentilhomme; et, ouvrant une fentre, il montre aux
bourgmestres un grand chariot arrt sur la place  la porte de la
maison de ville. Ce chariot tait attel de dix jougs de boeufs et
gard par vingt ngres d'Afrique arms jusqu'aux dents.

Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un
des sacs dont le chariot tait charg, puis tous deux remontent,
l'tranger et le bourgeois. On vida la sacoche devant le snat: elle
tait en effet pleine d'or.

Le snat ouvre de grands yeux btes et dit  l'tranger:

--Qui tes-vous, monseigneur?

--Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que voulez-vous
de plus? J'habite dans la fort Noire, prs du lac de Wildse, non
loin des ruines de Heidenstadt, la ville des paens. Je possde des
mines d'or et d'argent, et la nuit je remue avec mes mains des
fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des gots simples, je m'ennuie, je
suis un tre mlancolique, je passe mes journes  voir jouer sous la
transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et  regarder
pousser parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trve aux
questions et aux billeveses. J'ai dboucl ma ceinture, profitez-en.
Voil votre million d'or. En voulez-vous?

--Pardieu, oui! dit le snat. Nous finirons notre glise.

--Eh bien, prenez; mais  une condition.

--Laquelle, monseigneur?

--Finissez votre glise, bourgeois; prenez toute cette mitraille;
mais promettez-moi en change la premire me quelconque qui entrera
dans votre glise et qui en franchira la porte le jour o les cloches
et les carillons en sonneront la ddicace.

--Vous tes le diable? cria le snat.

--Vous tes des imbciles, rpondit Urian.

Les bourgmestres commencrent par des soubresauts, des frayeurs et des
signes de croix. Mais comme Urian tait bon diable, et riait  se
tordre les ctes en faisant sonner son or tout neuf, ils se
rassurrent et l'on ngocia. Le diable a de l'esprit. C'est  cause de
cela qu'il est le diable.--Aprs tout, disait-il, c'est moi qui perds
au march. Vous aurez votre million et votre glise. Moi, je n'aurai
qu'une me. Et quelle me, s'il vous plat? La premire venue. Une me
de hasard. Quelque mauvais drle d'hypocrite qui jouera la dvotion et
qui voudra, par faux zle, entrer le premier. Bourgeois mes amis,
votre glise s'annonce bien. L'pure me plat. L'difice sera beau, je
crois. Je vois avec plaisir que votre architecte prfre  la
trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette
vote en pendentif,  plan berlong et  coupes rondes; mais j'aurais
prfr pourtant une vote d'arte, biaise et galement berlongue.
J'approuve qu'il ait fait l une porte en tour ronde, mais je ne sais
s'il a bien mnag l'paisseur du parpain.--Comment se nomme votre
architecte, manants?--Dites-lui de ma part que, pour bien faire la
tte d'une porte en tour creuse, il est ncessaire qu'il y ait quatre
panneaux: deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrime se met
sur l'extrados. C'est gal. Voil une descente de cave  trompe en
canonnire qui est d'un fort bon style et parfaitement ajuste. Ce
serait dommage d'en rester l.--Il faut mettre  fin cette glise.
Allons, mes compres, le million pour vous, l'me pour moi. Est-ce
dit?

Ainsi parlait le gentilhomme Urian.--Aprs tout, pensrent les
bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une me. Il
pourrait bien, s'il regardait d'un peu prs, les prendre toutes dans
cette ville.

Le march fut conclu, le million fut encaiss. Urian disparut dans une
trappe d'o sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et,
deux ans aprs, l'glise tait btie.

Il va sans dire que tous les snateurs avaient jur de ne conter la
chose  personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir mme,
avait cont la chose  sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les
snateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque
l'glise fut termine, comme toute la ville, grce aux femmes des
snateurs, savait le secret du snat, personne ne voulut entrer dans
l'glise.

Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'glise est btie,
mais nul n'y veut mettre le pied; l'glise est acheve, mais elle est
vide. Or,  quoi bon une glise vide?--Le snat s'assemble. Il
n'invente rien.--On appelle l'vque de Tongres. Il ne trouve
rien.--On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien.--On
appelle les moines du couvent.--Pardieu! dit un moine, il faut
convenir, messeigneurs, que vous vous empchez de peu de chose. Vous
devez  Urian la premire me qui passera par la porte de l'glise.
Mais il n'a pas stipul de quelle espce serait cette me. Urian n'est
qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, aprs une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la valle de Borcette un loup. Faites entrer
ce loup dans l'glise. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est
qu'une me de loup, mais c'est une _me quelconque_.

--Bravo, dit le snat. Voil un moine d'esprit.

Le lendemain, ds l'aube, les cloches sonnrent.--Quoi! dirent les
bourgeois, c'est aujourd'hui la ddicace de l'glise! mais qui donc
osera y entrer le premier? Ce ne sera pas moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni
moi. Ils accoururent en foule. Le snat et le chapitre taient devant
le portail. Tout  coup on amne le loup dans une cage, et  un signal
donn on ouvre  la fois les portes de la cage et les portes de
l'glise. Le loup, effray par la foule, voit l'glise dserte et s'y
enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les yeux
voluptueusement ferms. Jugez de sa rage quand il sentit qu'il avalait
un loup. Il poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous
les hautes arches de l'glise avec le bruit d'une tempte. Puis il
sortit enfin perdu de colre, et en sortant il donna dans la grande
porte d'airain un si furieux coup de pied, qu'elle se fendit du haut
en bas.--On montre encore cette fente aujourd'hui.

C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu' gauche de la porte
de l'glise on a plac la statue du loup en bronze, et  droite une
pomme de pin qui figure sa pauvre me si stupidement mche par Urian.

Je quitte la lgende et je reviens  l'glise. Je dois pourtant vous
dire que j'ai cherch sur la porte la fameuse crevasse faite par le
talon du diable, et que je ne l'ai pas trouve. Maintenant je ferme la
parenthse.)

Ainsi, quand on aborde la chapelle par le grand portail, le romain, le
roman, le gothique, le rococo et le moderne se mlent et se
superposent sur cette faade, mais sans affinit, sans ncessit, sans
ordre, et, par consquent, sans grandeur.

Si l'on arrive  la chapelle par le chevet, l'effet est tout autre. La
haute abside du quatorzime sicle vous apparat dans toute son audace
et dans toute sa beaut avec l'angle savant de son toit, le riche
travail de ses balustrades, la varit de ses gargouilles, la sombre
couleur de sa pierre, et la transparence vitreuse de ses immenses
lancettes au pied desquelles semblent imperceptibles des maisons 
deux tages rfugies entre les contre-forts.

Cependant, de l encore, l'aspect de l'glise, si imposant qu'il soit,
est hybride et discordant. Entre l'abside et le portail, dans une
espce de trou o toutes les lignes de l'difice s'croulent, se
cache,  peine reli  la faade par un joli pont sculpt du
quatorzime sicle, le dme byzantin  frontons triangulaires qu'Othon
III fit btir au dixime sicle au-dessus du tombeau mme de
Charlemagne.

Cette faade plaque, ce dme enfoui, cette abside rompue, voil la
chapelle d'Aix. L'architecte de 1353 voulait absorber dans sa
prodigieuse chapelle l'glise de Charlemagne, dvaste en 882 par les
Normands, et le dme d'Othon III, incendie en 1236. Un systme de
chapelles basses, rattaches  la base de la grande chapelle centrale,
devait, au portail prs, envelopper tout l'difice dans ses
articulations. Dj deux de ces chapelles qui subsistent encore, et
qui sont admirables, taient bties quand survint l'incendie de 1366.
Cette puissante vgtation architecturale s'est arrte l. Chose
trange, le quinzime et le seizime sicle n'ont rien fait pour cette
glise. Le dix-huitime et le dix-neuvime l'ont gte.

Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et telle qu'elle
est, la chapelle d'Aix a de la masse et de la grandeur. Aprs quelques
instants de contemplation, une majest singulire se dgage de cet
difice extraordinaire rest inachev comme l'oeuvre de Charlemagne
lui-mme, et compos d'architectures qui parlent tous les styles comme
son empire tait compos de nations qui parlaient toutes les langues.

A tout prendre, pour le penseur qui la considre du dehors, il y a une
harmonie trange et profonde entre ce grand homme et cette grande
tombe.

J'tais impatient d'entrer.

Aprs avoir franchi la vote du portique et laiss derrire moi les
antiques portes de bronze ornes  leur milieu d'une tte de lion et
coupes carrment pour s'adapter  des architraves, ce qui a d'abord
frapp mon regard, c'est une rotonde blanche  deux tages, claire
par le haut, dans laquelle s'panouissent de tous cts toutes les
fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicore. Puis, en
abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperu au milieu du pav de
cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres
blanches, une grande lame de marbre noir, us par les pieds des
passants, avec cette inscription en lettres de cuivre:

    CAROLO MAGNO.

Rien de plus choquant et de plus effront que cette chapelle rococo
talant ses grces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien.
Des anges qui ressemblent  des amours, des palmes qui ressemblent 
des panaches, des guirlandes de fleurs et des noeuds de ruban, voil
ce que le got pompadour a mis sous le dme d'Othon III et sur la
tombe de Charlemagne.

La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette
indcente chapelle, c'est une immense lampe circulaire  quarante-huit
becs, d'environ douze pieds de diamtre, donne au douzime sicle par
Barberousse  Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent
dor, a la forme d'une couronne impriale; elle est suspendue  la
vote, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chane de
fer de quatre-vingt-dix pieds de long.

La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.

Il est vident, du reste, que Charlemagne avait  cette mme place un
autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadre d'un
maigre filet de cuivre et entoure d'une bordure de marbre blanc, soit
ancienne. Quant aux lettres CAROLO MAGNO, elles n'ont pas plus de cent
ans.

Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frdric
Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne
rachte pas le sacrilge, fit dterrer le grand empereur. L'glise a
pris le squelette imprial et l'a dpec comme saint, pour faire de
chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire
montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze
centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la
boule du monde, vnrable ossement qui porte sur ses tguments
desschs cette inscription crite pour quelques liards par un scribe
du douzime sicle: _Brachium sancti Caroli Magni._ Aprs le bras,
j'ai vu le crne, ce crne qui a t le moule de toute une Europe
nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.

Ces choses sont dans une armoire.

Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, orne  son
sommet de quelques-uns de ces _anges pareils  des amours_ dont je
parlais tout  l'heure, voil aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui
rayonne jusqu' nous  travers dix sicles et qui n'est sorti de ce
monde qu'aprs avoir envelopp son nom, pour une double immortalit,
de ces deux mots, _sanctus_, _magnus_, saint et grand, les deux plus
augustes pithtes dont le ciel et la terre puissent couronner une
tte humaine!

Une chose qui tonne, c'est la grandeur matrielle de ce crne et de
ce bras, _grandia ossa_. Charlemagne en effet tait un de ces
trs-rares grands hommes qui sont aussi les hommes grands. Le fils de
Ppin le Bref tait colosse par le corps comme par l'intelligence. Il
avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu
mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons
de remplacer platement par le _mtre_, sacrifiant ainsi d'un seul coup
l'histoire, la posie et la langue  je ne sais quelle invention dont
le genre humain s'tait pass six mille ans et qu'on appelle le
_systme dcimal_.

L'ouverture de cette armoire cause, du reste, une sorte
d'blouissement, tant elle est resplendissante d'orfvreries. Les
battants en sont couverts  l'intrieur de peintures sur fond d'or,
parmi lesquelles j'ai remarqu huit admirables panneaux qui sont
videmment d'Albert Durer. Outre le crne et le bras, l'armoire
contient: le cor de Charlemagne, norme dent d'lphant vide et
sculpte curieusement vers le gros bout; la croix de Charlemagne,
bijou o est enchss un morceau de la vraie croix et que l'empereur
avait  son cou dans son tombeau; un charmant ostensoir de la
renaissance donn par Charles-Quint et gt au sicle dernier par un
surcrot d'ornements sans got; les quatorze plaques d'or couvertes de
sculptures bysantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand
empereur; un ostensoir donn par Philippe II, qui reproduit le profil
du dme de Milan; la corde dont fut li Jsus-Christ pendant la
flagellation; un morceau de l'ponge imbibe de fiel dont on l'abreuva
sur la croix; enfin, la ceinture de la sainte Vierge en tricot et la
ceinture de Jsus-Christ en cuir. Cette petite lanire tordue et
roule sur elle-mme comme un fouet d'colier a occup trois
empereurs; de Constantin, lequel apposa dessus son _sigillum_, qui y
est encore et que j'y ai vu, elle est tombe  Haroun-al-Raschid qui
l'a donne  Charlemagne.

Tous ces objets vnrables sont enferms dans d'tincelants
reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de
flches et de cathdrales microscopiques en or massif, auxquelles les
saphirs, les meraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.

Au milieu de ces innombrables joyaux entasss sur les deux tages de
l'armoire s'lvent, comme deux montagnes d'or et de pierreries, deux
grosses chsses d'une valeur immense et d'une beaut miraculeuse. La
premire, la plus ancienne, qui est byzantine, entoure de niches o
sont assis, la couronne en tte, seize empereurs, contient le reste
des os de Charlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du
douzime sicle, et que Frdric Barberousse a donne  l'glise,
renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parl au
commencement de cette lettre et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une
seule ouverture de cette chsse en 1496 attira cent quarante-deux
mille plerins, et rapporta en quinze jours quatre-vingt mille florins
d'or.

Cette chsse n'a qu'une clef. Cette clef est casse en deux morceaux
dont l'un est gard par le chapitre, l'autre par le magistrat de la
ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour
les ttes couronnes. Le roi actuel de Prusse, n'tant encore que
prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refuse.

Dans une petite armoire, voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte
en argent dor de la couronne germanique de Charlemagne. La couronne
germanique carlovingienne, surmonte d'une croix, charge de
pierreries et de cames, est forme seulement d'un cercle fleuronn
qui entoure la tte, et d'un demi-cercle soud du front  la nuque
avec une lgre inflexion qui imite le profil de la corne ducale de
Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portes Charlemagne il y
a dix sicles comme empereur d'Allemagne, comme roi de France et comme
roi des Lombards, la premire, la couronne impriale, est  Vienne; la
seconde, la couronne de France, est  Reims; la troisime, la couronne
de fer, est  Milan[2].

  [2] A Monza, prs Milan.

Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confi au suisse qui s'est
mis  parcourir l'glise devant moi, m'ouvrant de temps en temps de
mornes armoires derrire lesquelles clataient tout  coup des
magnificences.

Ainsi, la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se
dbarrasse de sa hideuse chrysalide de bois rousstre et vous apparat
subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire,
prodige de la ciselure et de l'orfvrerie du onzime sicle, donne
par l'empereur Henri II  la Chapelle. Des ivoires byzantins
profondment fouills, une coupe de cristal de roche avec sa soucoupe,
un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sont incrusts dans cette
cuirasse d'or qui entoure le prtre parlant au nom de Dieu, et dont la
lame antrieure reprsente Charlemagne portant la chapelle d'Aix sur
son bras.

Cette chaire est place  l'angle du choeur, lequel occupe la
merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrires de couleur ont
disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe
d'Othon III, fondateur du dme, dtruite en 1794, est remplace par
une pierre plate qui en marque l'emplacement  l'entre du choeur. Un
orgue donn par l'impratrice Josphine affiche prs de l'admirable
vote du quatorzime sicle le mauvais style de 1804. Vote, piliers,
chapiteaux, colonnettes, statues, tout le choeur est badigeonn.

Au milieu de cette abside dshonore, le bec ouvert, l'oeil irrit,
les ailes  demi dployes, s'effare et frissonne l'aigle de bronze
d'Othon III transform en lutrin et tout indign de porter le livre du
plaint-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.

On aurait d pourtant respecter cet aigle. Quand Napolon visita la
Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon, on
ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixe aux deux cts
du globe imprial.

Le suisse dvisse ce tonnerre  la demande des curieux.

Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique
pressentiment, le sculpteur du dixime sicle avait tendu une
chauve-souris d'airain  face humaine, qui est l comme cloue et sur
laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.

A droite de l'autel est scell le coeur de M. Antoine Berdolet,
premier et dernier vque d'Aix-la-Chapelle. Car cette glise n'a
jamais eu qu'un seul vque, celui que Bonaparte avait nomm, et que
son pitaphe qualifie _primus Aquisgranensis episcopus_. A prsent,
comme jadis, la chapelle est administre par un chapitre que prside
un doyen avec le titre de prvt.

Dans une salle sombre de la chapelle, le suisse m'a encore ouvert une
armoire. L est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique
cercueil romain en marbre blanc, sur la face antrieure duquel est
sculpt, du ciseau le plus magistral, l'enlvement de Proserpine. J'ai
longtemps contempl ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrmit
de la composition, quatre chevaux frntiques,  la fois infernaux et
divins, conduits par Mercure, entranent vers un gouffre entr'ouvert
dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec
dsespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse
la gorge demi-nue de la jeune fille qui se renverse en arrire et dont
la tte chevele rencontre la figure droite et impassible de Minerve
casque. Pluton emporte la Proserpine  laquelle Minerve, la
conseillre, parle bas  l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur
le char, entre les jambes colossales de Pluton. Derrire Proserpine,
se dbat, selon les lignes les plus fires et les plus sculpturales,
le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine
s'efforcent d'arrter un char attel de deux dragons ails et
ignivomes, qui est l comme une voiture de suite. Une des jeunes
desses, qui a saisi hardiment un dragon par les ailes, lui fait
pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un pome. C'est de la
sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu
emphatique, comme en faisait la Rome paenne, comme en et fait
Rubens.

Ce cercueil, avant d'tre le sarcophage de Charlemagne, avait t,
dit-on, le sarcophage d'Auguste.

Enfin, par un autre escalier troit et sombre, qu'ont mont, depuis
six sicles, bien des rois, bien des empereurs, bien des passants
illustres, mon guide m'a conduit jusqu' la galerie qui forme le
premier tage de la rotonde, et qu'on appelle le Hochmunster.

L, sous une armature de bois qu'il a enleve  demi, et qui ne tombe
jamais entirement que pour les visiteurs couronns, j'ai vu le
fauteuil de pierre de Charlemagne. Ce fauteuil, bas, large,  dossier
arrondi, form de quatre lames de marbre blanc, nues et sans
sculptures, assembles par des chevrons de fer, ayant pour sige une
planche de chne recouverte d'un coussin de velours rouge, est
exhauss sur six degrs dont deux sont de granit et quatre de marbre
blanc.

Sur ce fauteuil, revtu des quatorze plaques byzantines dont je vous
parlais tout  l'heure, au haut d'une estrade de pierre  laquelle
conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tte,
le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'pe germanique
au ct, le manteau de l'empire sur les paules, la croix de
Jsus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste,
l'empereur Charlemagne tait assis dans son tombeau. Il est rest dans
cette ombre, sur ce trne et dans cette attitude pendant trois cent
cinquante-deux ans, de 814  1166.

Ce fut donc en 1166 que Frdric Barberousse, voulant avoir un
fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune
tradition n'a conserv la forme monumentale, et auquel appartenaient
les deux saintes portes de bronze adaptes aujourd'hui au portail.
Barberousse tait lui-mme un prince illustre et un vaillant
chevalier. Ce dut tre un moment trange et redoutable que celui o
cet homme couronn se trouva face  face avec ce cadavre galement
couronn; l'un, dans toute la majest de l'empire; l'autre, dans toute
la majest de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant dpossda
le trpass. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le
fauteuil de marbre; et, de cette chaise o avait sig le nant de
Charlemagne, il fit le trne o est venue s'asseoir pendant quatre
sicles la grandeur des empereurs.

Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont t sacrs
et couronns sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle.
Ferdinand Ier fut le dernier; Charles-Quint l'avant-dernier.--Depuis,
le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait  Francfort.

Je ne pouvais m'arracher d'auprs de ce fauteuil si simple et si
grand. Je considrais les quatre marches de marbre rayes par le talon
de ces trente-six csars qui avaient vu s'allumer l leur illustre
rayonnement et qui s'taient teints  leur tour. Des ides et des
souvenirs sans nombre me venaient  l'esprit. Je me rappelais que le
violateur de ce spulcre, Frdric Barberousse, devenu vieux, voulut
se croiser pour la seconde ou la troisime fois et alla en Orient. L,
un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve tait le Cydnus. Il
avait chaud et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait
profan Charlemagne pouvait oublier Alexandre. Il entra dans le
fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait
failli y mourir;--Barberousse, vieillard, y mourut[3].

  [3] La chose est diversement raconte par les historiens. Selon
  d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le
  Cyrocadnus de vive force, que l'illustre empereur Frdric II, atteint
  d'une flche sarrasine au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les
  lgendes, il ne s'y noya pas, il y disparut, fut sauv par des ptres,
  au dire des uns, par des gnies, au dire des autres, et fut
  miraculeusement transport de Syrie en Allemagne, o il fit pnitence
  dans la fameuse grotte de Kaiserslautern, si l'on en croit les contes
  des bords du Rhin, ou dans la caverne de Kiffhuser, si l'on en croit
  les traditions du Wrtemberg.

Un jour, je n'en doute pas, une pense pieuse et sainte viendra 
quelque roi ou  quelque empereur. On tera Charlemagne de l'armoire
o des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On
runira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui
rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage
romain, son fauteuil de marbre exhauss sur l'estrade de pierre et
orn de quatorze plaques d'or. On reposera le diadme carlovingien sur
ce crne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or
sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra firement sa place aux
pieds de ce matre du monde. On disposera autour de l'estrade toutes
les chsses d'orfvrerie et de diamants comme les meubles et les
coffres de cette dernire chambre royale; et alors,--puisque l'Eglise
veut qu'on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a
donne la mort,--par quelque lucarne troite taille dans l'paisseur
du mur et croise de barreaux de fer,  la lueur d'une lampe suspendue
 la vote du spulcre, le passant agenouill pourra voir, au haut de
ces quatre marches blanches qu'aucun pied humain ne touchera plus, sur
un fauteuil de marbre caill d'or, la couronne au front, le globe 
la main, resplendir vaguement dans les tnbres ce fantme imprial
qui aura t Charlemagne.

Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard
dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pense.
On y viendra des extrmits de la terre, et toutes les espces de
penseurs y viendront. Charles, fils de Ppin, est en effet un de ces
tres complets qui regardent l'humanit par quatre faces. Pour
l'histoire, c'est un grand homme comme Auguste et Ssostris; pour la
fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour
l'Eglise, c'est un saint comme Jrme et Pierre; pour la philosophie,
c'est la civilisation mme qui se personnifie, qui se fait gant tous
les mille ans pour traverser quelque profond abme, les guerres
civiles, la barbarie, les rvolutions, et qui s'appelle alors tantt
Csar, tantt Charlemagne, tantt Napolon.

En 1804, au moment o Bonaparte devenait Napolon, il visita
Aix-la-Chapelle. Josphine, qui l'accompagnait, eut le caprice de
s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'empereur, qui, par respect,
avait revtu son grand uniforme, laissa faire cette crole. Lui resta
immobile, debout, silencieux, et dcouvert devant la chaise de
Charlemagne.

Chose remarquable et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne
mourut. Mille ans aprs, en quelque sorte heure pour heure, en 1814,
Napolon tomba.

Dans cette mme anne fatale, 1814, les souverains allis firent leur
visite  l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme
Napolon, avait revtu son grand uniforme; Frdric-Guillaume de
Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; Franois
d'Autriche tait en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse
monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prvt du
chapitre le dtail du couronnement des empereurs d'Allemagne. Les deux
empereurs gardrent le silence.

Aujourd'hui Napolon, Josphine, Alexandre, Frdric-Guillaume et
Franois sont morts.

Mon guide, qui me donnait tous ces dtails, est un ancien soldat
franais d'Austerlitz et d'Ina, fix depuis  Aix-la-Chapelle et
devenu Prussien par la grce du congrs de 1815. Maintenant il porte
le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les crmonies.
J'admirais la Providence qui clate dans les plus petites choses. Cet
homme, qui parle aux passants de Charlemagne, est plein de Napolon.
De l,  son insu mme, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles.
Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes
batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet
accent qu'il m'a entretenu du marchal Soult, du colonel Graindorge,
et, sans savoir combien ce nom m'intressait, du gnral Hugo. Il
avait reconnu en moi un Franais, et je n'oublierai jamais avec quelle
solennit simple et profonde il me dit en me quittant:--_Vous pourrez
dire, monsieur, que vous avez vu  Aix-la-Chapelle un sapeur du
trente-sixime rgiment suisse de la cathdrale._

Dans un autre moment il m'avait dit:--_Tel que vous me voyez,
monsieur, j'appartiens  trois nations: je suis Prussien de hasard,
Suisse de mtier, Franais de coeur._

Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses
ecclsiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours
de cette visite, notamment dans le choeur, lorsqu'il me montrait les
stalles en me disant avec gravit: _Voici les places des chamoines_.
Ne pensez-vous pas que cela doive s'crire _chats-moines_?

En quittant la chapelle, j'tais tellement absorb par une pense
unique, que c'est  peine si j'ai regard  quelques pas de l'glise
une faade, pourtant fort belle, du quatorzime sicle, orne de sept
fires statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne
sais quel cloaque. Et puis en ce moment-l il m'est survenu une
distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la chapelle, o mon
vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques
minutes. Comme ils riaient aux clats, je me suis retourn. J'ai
reconnu deux voyageurs dont le plus g avait crit, le matin mme,
devant moi son nom sur le registre de l'_htel de l'Empereur_,
monsieur le comte d'A--, un des plus vieux et des plus nobles noms de
l'Artois. Ils parlaient haut.

--Voil des noms! disaient-ils, il a fallu la rvolution pour produire
de ces noms-l. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'o
cela sort-il?--C'taient les noms du capitaine et du colonel de mon
pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parl comme  moi.
Je n'ai pu m'empcher de leur rpondre: D'o cela sort? je vais vous
le dire, messieurs. Le colonel Graindorge tait arrire-petit-cousin
du marchal de Lorges, beau-pre du duc de Saint-Simon; et quant au
capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parent avec le duc de
Bouillon, oncle de l'lecteur palatin.

Quelques instants aprs j'tais sur la place de l'Htel-de-Ville, o
j'avais hte d'arriver.

L'htel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un difice fait de cinq
ou six autres difices. Des deux cts d'une sombre faade  fentres
longues, troites et rapproches, qui date de Charles-Quint, s'lvent
deux beffrois, l'un bas, rond, large et cras; l'autre haut, svelte
et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du
quatorzime sicle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de
Granus, qu'on a peine  reconnatre sous l'trange clocher contourn
dont elle est coiffe. Ce clocher, qui se rpte plus petit sur
l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes
les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et
dcroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la faade se
dveloppe un vaste escalier compos comme l'escalier de la cour du
Cheval-Blanc  Fontainebleau. Vis--vis, au centre de la place, une
fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouche et refaite
par le dix-huitime sicle, supporte, au-dessus d'une large coupe
d'airain, la statue de bronze de Charlemagne arm et couronn. A
droite et  gauche deux autres fontaines plus petites portent  leur
sommet deux aigles noirs effarouchs et terribles,  demi tourns vers
le grave et tranquille empereur.

C'est l, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-tre,
qu'est n Charlemagne.

Cette fontaine, cette faade, ces beffrois, tout cet ensemble, est
royal, mlancolique et svre. Charlemagne est encore l tout entier.
Il rsume dans sa puissante unit les disparates de cet difice. La
tour de Granus rappelle Rome, sa devancire; la faade et les
fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs.
Il n'y a pas jusqu' la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse
vaguement songer  ce magnifique kalife Haroun-al-Raschid, son ami.

Le soir approchait, j'avais pass toute ma journe en prsence de ces
grands et austres souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la
poussire de dix sicles; j'prouvais le besoin de sortir de la ville,
de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a
conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraches alles vertes o je
suis rest jusqu' la nuit, errant le long des vieilles murailles.
Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point pass
par l. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de
l'htel de ville et des caveaux de la chapelle jusqu' l'abbaye de
Borcette et mme jusqu' Limbourg, sont aujourd'hui combls et perdus.

Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon.
Aix-la-Chapelle s'talait tout entire devant moi, pose dans sa
valle comme dans une vasque gracieuse. Peu  peu la brume du soir,
gagnant les toits dentels des vieilles rues, a effac le contour des
deux beffrois, qui, mls par la perspective aux clochers de la ville,
rappellent confusment le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il
ne s'est plus dtach de toute cette cit que deux masses distinctes,
l'htel de ville et la chapelle. Alors toutes mes motions, toutes mes
penses, toutes mes visions de la journe, me sont revenues en foule.
La ville elle-mme, cette illustre et symbolique ville, s'est comme
transfigure dans mon esprit et sous mon regard. La premire des deux
masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules,
n'a plus t pour moi que la crche d'un enfant; la seconde que
l'enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde
o j'tais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce gant que
nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce ple horizon de
nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.




LETTRE X

COLOGNE.

  Tout ce que l'auteur n'a pas vu  Cologne.--Droits rgaliens des
    uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de
    nuit.--Qu' Cologne il ne faut pas se loger  Cologne.--Le
    voyageur va au hasard.--Rencontre d'un pote et d'une tour.--Le
    brin d'herbe ronge les cathdrales.--Apparition du dme de
    Cologne au crpuscule.--Un paysage rtrospectif.--Le voyageur
    regarde en arrire et ne pousse aucun cri d'admiration.--Effets
    de jupons courts.--Description d'un musicien.--Description d'un
    chasseur.--Les quatre dieux G.--Pourquoi on paye si cher 
    l'_htel de l'Empereur_ d'Aix-la-Chapelle.--L'auteur se voit
    aux vitres d'un libraire et donne sa maldiction  toutes les
    caricatures qu'on vend comme tant ses portraits.--L'auteur dit
    un mal affreux des diteurs qui publient ce livre.--Grandeur
    des serviettes en Allemagne.--Immensit des draps.--Quelques
    dtails touchant les htelleries.--Grattez le Franais, vous
    trouvez l'Allemand.--Seconde visite  la cathdrale.--Cruelle
    extrmit o sont rduits aujourd'hui les
    va-nu-pieds.--Intrieur de l'glise.--Impression dsagrable et
    singulire.--Mariage mal assorti du tapage et du
    recueillement.--Les verrires.--A quoi sert un rayon de
    soleil.--_Comes Emundus._--L'auteur fait le pdant.--L'auteur
    se livre  sa manie et examine chaque pierre de l'glise.--Ce
    qui empche l'archevque de Cologne de cacher son
    ge.--Importance et beaut du choeur.--Dtail.--L'auteur ne
    laisse pas chapper l'occasion de se faire des ennemis de tous
    les bedeaux, custodes, marguilliers et sacristains de
    Cologne.--Le tombeau des trois mages.--Nant des choses 
    propos d'un clou dans un pav.--Il ne reste de l'pitaphe et du
    blason de Marie de Mdicis que de quoi dchirer la botte de
    l'auteur.--Le logis d'Ibach, Sterngasse, no 10.--L'auteur
    saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi
    irrconciliable de l'architecte actuel de la cathdrale de
    Cologne.--L'htel de ville.--Mode particulier de croissance et
    de vgtation des htels de ville.--Comment est construite la
    maison de ville de Cologne.--Vrits.--L'auteur, pouvant se
    faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de l'htel de
    Ville de Paris, n'a garde d'en ngliger l'occasion.--Qu'avait
    donc fait Corneille  ce monsieur qui a vcu,  ce qu'il
    parat, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur
    Andrieux?--Le voyageur au haut du beffroi.--Cologne  vol
    d'oiseau.--Vingt-sept glises.--L'auteur considre un porche
    avec amour, comme il sied de considrer les porches.--Aprs un
    porche, un porc.--Un porc pique.--La grande harangue du petit
    vieillard.--..... nous aime, j'ai presque dit nous
    attend.--L'auteur prend la libert de refaire la vignette que
    monsieur Jean-Marie Farina colle sur ses botes d'eau admirable
    de Cologne.


      Bords du Rhin. Andernach, 11 aot.

Cher ami, je suis indign contre moi-mme. J'ai travers Cologne comme
un barbare. A peine y ai-je pass quarante-huit heures. Je comptais y
rester quinze jours; mais, aprs une semaine presque entire de brume
et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin,
que j'ai voulu en profiter pour voir le paysage du fleuve dans toute
sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitt Cologne ce
matin par le bateau  vapeur le _Cockerill_. J'ai laiss la ville
d'Agrippa derrire moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de
Sainte-Marie-au-Capitole, ni la crypte pave de mosaques de
Saint-Gron, ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens
pour la vieille glise demi-romaine de Saint-Pierre o il fut baptis,
ni les ossements des onze mille vierges dans le clotre des Ursulines,
ni le cadavre imputrfiable du martyr Albinus, ni le sarcophage
d'argent de saint Cunibert, ni le tombeau de Duns Scotus dans
l'glise des Minorits; ni le spulcre de l'impratrice Thophanie,
femme d'Othon II, dans l'glise de Saint-Pantalon; ni le
Maternus-Gruft dans l'glise de Lisolphe, ni les deux chambres d'or du
couvent de Sainte-Ursule et du dme; ni la salle des dites de
l'empire, aujourd'hui entrept de commerce; ni le vieux arsenal,
aujourd'hui magasin de bl. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est
absurde, mais c'est ainsi.

Qu'ai-je donc visit  Cologne? La cathdrale et l'htel de ville;
rien de plus. Il faut tre dans une admirable ville comme Cologne pour
que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux
difices.

Je suis arriv  Cologne aprs le soleil couch. Je me suis dirig
sur-le-champ vers la cathdrale, aprs avoir charg de mon sac de nuit
un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange,
qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et
lucratif travail, je vous assure; le voyageur est rudement tax, et le
commissionnaire partage avec le roi). Ici un dtail utile: avant de
quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donn l'ordre,
 sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un htel de
Cologne, mais dans un htel de Deuz, qui est une petite ville de
l'autre ct du Rhin jointe  Cologne par un pont de bateaux. Voici ma
raison: je choisis, autant que possible, l'horizon et le paysage que
j'aurai dans ma croise quand je dois garder plusieurs jours la mme
auberge. Or les fentres de Cologne regardent Deuz, et les fentres de
Deuz regardent Cologne; ce qui m'a fait prendre auberge  Deuz, car je
me suis pos  moi-mme ce principe incontestable: Mieux vaut habiter
Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.

Une fois seul, je me suis mis  marcher devant moi, cherchant le dme
et l'attendant  chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette
ville inextricable, l'ombre du soir s'tait paissie dans ces rues
troites; je n'aime pas  demander ma route, et j'ai err assez
longtemps au hasard.

Enfin, aprs m'tre aventur sous une espce de porte-cochre dans une
espce de cour termine vers la gauche par une espce de corridor,
j'ai dbouch tout  coup sur une assez grande place parfaitement
obscure et dserte.

L, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur
fantastique d'un ciel crpusculaire, s'levait et s'largissait, au
milieu d'une foule de maisons basses  pignons capricieux, une norme
masse noire, charge d'aiguilles et de clochetons; un peu plus loin, 
une porte d'arbalte, se dressait, isole, une autre masse noire,
moins large et plus haute, une espce de grosse forteresse carre,
flanque  ses quatre angles de quatre longues tours engages, au
sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente
trangement incline qui avait la figure d'une plume gigantesque pose
comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'tait
une abside; ce donjon, c'tait un commencement de clocher; cette
abside et ce commencement de clocher, c'tait la cathdrale de
Cologne.

Ce qui me semblait une plume noire penche sur le cimier du sombre
monument, c'tait l'immense grue symbolique que j'ai revue le
lendemain barde et cuirasse de lames de plomb, et qui, du haut de sa
tour, dit  quiconque passe que cette basilique inacheve sera
continue, que ce tronon de clocher et ce tronon d'glise, spars 
cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront
d'une vie commune; que le rve d'Engelbert de Berg, devenu difice
sous Conrad de Hochsteden, sera dans un sicle ou deux la plus grande
cathdrale du monde, et que cette iliade incomplte espre encore des
Homres.

L'glise tait ferme. Je me suis approch du clocher; les dimensions
en sont normes. Ce que j'avais pris pour des tours aux quatre angles,
c'tait tout simplement le renflement des contre-forts. Il n'y a
encore d'difi que le rez-de-chausse, et le premier tage compos
d'une colossale ogive, et dj la masse btie atteint presque  la
hauteur des tours de Notre-Dame de Paris. Si jamais la flche projete
se dresse sur ce monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien
 ct. Je doute que le clocher de Malines lui-mme, inachev aussi,
soit assis sur le sol avec cette carrure et cette ampleur.

Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble  une ruine comme une bauche.
Dj les ronces, les saxifrages et les paritaires, toutes les herbes
qui aiment  ronger le ciment et  enfoncer leurs ongles dans les
jointures des pierres, ont escalad le vnrable portail. L'homme n'a
pas fini de construire que la nature dtruit dj.

La place tait silencieuse. Personne n'y passait. Je m'tais approch
du portail aussi prs que me le permettait une riche grille de fer du
quinzime sicle qui le protge, et j'entendais murmurer paisiblement
au vent de nuit ces innombrables petites forts qui s'installent et
prosprent sur toutes les saillies des vieilles masures. Une lumire
qui a paru  une fentre voisine a clair un moment sous les
voussures une foule d'exquises statuettes assises, anges et saints qui
lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou qui parlent et
prchent, le doigt lev. Ainsi les uns tudient, les autres
enseignent. Admirable prologue pour une glise, qui n'est autre chose
que le Verbe fait marbre, bronze et pierre! La douce maonnerie des
nids d'hirondelles se mle de toutes parts comme un correctif charmant
 cette svre architecture.

Puis la lumire s'est teinte, et je n'ai plus rien vu que la vaste
ogive de quatre-vingts pieds toute grande ouverte, sans chssis et
sans abat-vent, ventrant la tour du haut en bas et laissant pntrer
mon regard dans les tnbreuses entrailles du clocher. Dans cette
fentre s'inscrivait, amoindrie par la perspective, la fentre
oppose, toute grande ouverte galement et dont la rosace et les
meneaux, comme tracs  l'encre, se dcoupaient avec une puret
inexprimable sur le ciel clair et mtallique du crpuscule. Rien de
plus mlancolique et de plus singulier que cette lgante petite ogive
blanche dans cette grande ogive noire.

Voil quelle a t ma premire visite  la cathdrale de Cologne.

Je ne vous ai rien dit de la route d'Aix-la-Chapelle  Cologne. Il n'y
a pas grand'chose  en dire. C'est un pur et simple paysage picard ou
tourangeau, une plaine verte ou blonde avec un orme tortu de temps en
temps et quelque ple rideau de peupliers au fond. Je ne hais pas ce
genre paisible, mais j'en jouis sans cris d'enthousiasme. Dans les
villages, les vieilles paysannes passent comme des spectres
enveloppes dans de longues mantes d'indienne grise ou rose tendre
dont le capuchon se rabat sur leurs yeux; les jeunes, en jupons
courts, coiffes d'un petit serre-tte couvert de paillons et de
verroteries qui cache  peine leurs magnifiques cheveux rattachs
au-dessus de la nuque par une large flche d'argent, lavent
allgrement le devant des maisons, et, en se baissant, montrent leurs
jarrets aux passants comme dans les vieux matres hollandais. Pour ce
qui est des hommes, ils sont orns d'un sarrau bleu et d'un chapeau
tromblon, comme s'ils taient les paysans d'un pays constitutionnel.

Quant  la route, il avait plu, elle tait fort dtrempe. Je n'y ai
rencontr personne, si ce n'est, par instants, quelque jeune musicien
blond, maigre et ple, allant aux redoutes d'Aix-la-Chapelle ou de
Spa, son havre-sac sur le flanc, sa contre-basse couverte d'une loque
verte sur le dos, son bton d'une main, son cornet  piston de
l'autre; vtu d'un habit bleu, d'un gilet fleuri, d'une cravate
blanche et d'un pantalon demi-collant retrouss au-dessus des bottes 
cause de la boue; pauvre diable arrang par le haut pour le bal et par
le bas pour le voyage. J'ai vu aussi, dans un champ voisin du chemin,
un chasseur local ainsi costum: un chapeau rond vert-pomme avec
grosse cocarde lilas en satin fan, blouse grise, grand nez, fusil.

Dans une jolie petite ville carre, flanque de murailles de briques
et de tours en ruine, qui est  moiti chemin et dont j'ignore le nom,
j'ai fort admir quatre magnifiques voyageurs assis, croises
ouvertes, au rez-de-chausse d'une auberge, devant une table
pantagrulique encombre de viandes, de poissons, de vins, de pts et
de fruits; buvant, coupant, mordant, tordant, dpeant, dvorant; l'un
rouge, l'autre cramoisi, le troisime pourpre, le quatrime violet,
comme quatre personnifications vivantes de la voracit et de la
gourmandise. Il m'a sembl voir le dieu Goulu, le dieu Glouton, le
dieu Goinfre et le dieu Gouliaf, attabls autour d'une montagne de
mangeaille.

Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pays, en exceptant
toutefois celle o je logeais  Aix-la-Chapelle, laquelle n'est que
passable (l'_Htel de l'Empereur_), et o j'avais dans ma chambre,
pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le
plancher, magnificence qui motive probablement l'exorbitante chert
dudit gasthof.

Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que la contrefaon y
fleurit comme en Belgique. Dans une grande rue qui aboutit  la place
de l'Htel-de-Ville, je me suis vu expos aux vitres d'une boutique
cte  cte avec Lamartine, illustre et chre compagnie. Le portrait
_contrefait_ de cette rimpression prussienne tait un peu moins laid
que toutes ces horribles caricatures que les marchands d'images et
les libraires, y compris mes diteurs de Paris, vendent au public
crdule et pouvant comme tant ma ressemblance exacte; abominable
calomnie, contre laquelle je proteste ici solennellement. _Clum hoc
et conscia sidera testor._

Je vis d'ailleurs comme un parfait Allemand. Je dne avec des
serviettes grandes comme des mouchoirs, je couche dans des draps
grands comme des serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du
livre aux pruneaux, et je bois d'excellent vin du Rhin et d'excellent
vin de Moselle qu'un Franais ingnieux, dnant hier  quelques pas de
moi, appelait du _vin de demoiselle_. Ce mme Franais, aprs avoir
dgust sa carafe, formulait cet axiome: _L'eau du Rhin ne vaut pas le
vin du Rhin_.

Dans les auberges, hte, htesse, valets et servantes ne parlent
qu'allemand; mais il y a toujours un garon qui parle franais,
franais,  la vrit, quelque peu color par le milieu tudesque dans
lequel il est plong; mais cette varit n'est pas sans charme. Hier
j'entendais ce mme voyageur, mon compagnon, demander au garon, en
lui montrant le plat qu'on venait de lui servir: Qu'est-ce que cela?
Le garon a rpondu avec dignit: _C'est des bichons_. C'taient des
pigeons.

Du reste, un Franais qui, comme moi, ne sait pas l'allemand, perd sa
peine s'il adresse  ce premier garon, comme on l'appelle ici, des
questions autres que les questions prvues et imprimes dans le _Guide
des Voyageurs_. Ce garon est tout simplement verni de franais; pour
peu qu'on veuille creuser, on trouve l'allemand, l'allemand pur,
l'allemand sourd.

J'arrive maintenant  ma seconde visite au dme de Cologne.

J'y suis retourn ds le matin.--On aborde cette glise chef-d'oeuvre
par une cour de masure. L, les pauvresses vous assigent. Tout en
leur distribuant quelque monnaie locale, je me rappelais qu'avant
l'occupation franaise il y avait  Cologne douze mille mendiants,
lesquels avaient le privilge de transmettre  leurs enfants les
places fixes et spciales o chacun d'eux se tenait. Cette institution
a disparu. Les aristocraties s'croulent. Notre sicle n'a pas plus
respect la gueuserie hrditaire que la pairie hrditaire.
Maintenant les va-nu-pieds ne savent plus que lguer  leur famille.

Les pauvresses franchies, on pntre dans l'glise.

Une fort de piliers, de colonnes et de colonnettes embarrasses 
leur base de palissades en planches et se perdant  leur sommet dans
un enchevtrement de votes surbaisses, faites en voliges, et de
courbes diffrentes et de hauteurs ingales; peu de jour dans
l'glise; toutes ces votes basses et ne laissant pas monter le regard
au del d'une quarantaine de pieds;  gauche quatre ou cinq verrires
clatantes descendant du plafond de bois au pav de pierre comme de
larges nappes de topazes, d'meraudes et de rubis;  droite un
fouillis d'chelles, de poulies, de cordages, de bigues, de treuils et
de palans; au fond le plain-chant, la voix grave des chantres et des
prbendiers, le beau latin des psaumes traversant la vote par
lambeaux ml  des bouffes d'encens, un orgue admirable pleurant
avec une ineffable suavit; au premier plan le grincement des scies,
le gmissement des chvres et des grues, le tapage assourdissant des
marteaux sur les planches: voil comment m'est apparu l'intrieur du
dme de Cologne.

Cette cathdrale gothique marie  un atelier de charpentier, cette
noble chanoinesse brutalement pouse par un maon, cette grande dame
oblige d'associer patiemment ses habitudes tranquilles, sa vie
auguste et discrte, ses chants, sa prire, son recueillement,  ces
outils,  ce vacarme,  ces dialogues grossiers,  ce travail de
mauvaise compagnie, toute cette _msalliance_ produit d'abord une
impression bizarre, qui tient  ce que nous ne voyons plus btir
d'glises gothiques, et qui se dissipe au bout d'un instant quand on
songe qu'aprs tout rien n'est plus simple. La grue du clocher a un
sens. On a repris l'oeuvre interrompue en 1499. Tout ce tumulte de
charpentiers et de tailleurs de pierre est ncessaire. On continue la
cathdrale de Cologne; et, s'il plat  Dieu, on l'achvera. Rien de
mieux, si l'on sait l'achever.

Ces piliers portant ces votes de bois, c'est la nef bauche qui
runira un jour l'abside au clocher.

J'ai examin les verrires, qui sont du temps de Maximilien et peintes
avec la robuste et magnifique exagration de la Renaissance allemande.
L, abondent ces rois et ces chevaliers aux visages svres, aux
tournures superbes, aux panaches monstrueux, aux lambrequins
farouches, aux morions exorbitants, aux pes normes, arms comme des
bourreaux, cambrs comme des archers, coiffs comme des chevaux de
bataille. Ils ont prs d'eux leurs femmes, ou, pour mieux dire, leurs
femelles formidables, agenouilles dans les coins des vitraux avec des
profils de lionnes et de louves. Le soleil passe  travers ces
figures, leur met de la flamme dans les prunelles et les fait vivre.

Une de ces verrires reproduit ce beau motif que j'ai dj rencontr
tant de fois, la gnalogie de la Vierge. Au bas du tableau, le gant
Adam, en costume d'empereur, est couch sur le dos. De son ventre sort
un grand arbre qui remplit le vitrail entier, et sur les branches
duquel apparaissent tous les anctres couronns de Marie, David jouant
de la harpe, Salomon pensif; au haut de l'arbre, dans un compartiment
gros bleu, la dernire fleur s'entr'ouvre et laisse voir la Vierge
portant l'Enfant.

Quelques pas plus loin j'ai lu sur un gros pilier cette pitaphe
triste et rsigne:

    INCLITVS ANTE FVI, COMES EMVNDVS
    VOCITATVS, HIC NECE PROSTRATVS, SUB
    TEGOR VT VOLVI. FRISHEIM, SANCTE,
    MEVM FERO, PETRE, TIBI COMITATVM,
    ET MIHI REDDE STATVM, TE PRECOR,
    THEREVM. HC LAPIDVM MASSA
    COMITIS COMPLECTITVR OSSA.

Je transcris cette pitaphe ainsi qu'elle est dispose sur une table
verticale de pierre, comme de la prose, sans indication des hexamtres
et des pentamtres un peu barbares qui forment des distiques. Le vers
 csure rimante qui clt l'inscription renferme une faute de
quantit, _massa_, qui m'a tonn, car le moyen ge savait faire des
vers latins.

Le bras gauche du transept n'est encore qu'indiqu et se termine par
un grand oratoire, froid, laid, ennuyeux et mal meubl,  quelques
confessionnaux prs. Je me suis ht de rentrer dans l'glise, et, en
sortant de l'oratoire, trois choses m'ont frapp presque  la fois: 
ma gauche, une charmante petite chaire du seizime sicle
trs-spirituellement invente et trs-dlicatement coupe dans le
chne noir; un peu plus loin, la grille du choeur, modle rare et
complet de l'exquise serrurerie du quinzime sicle; vis--vis de moi,
une fort belle tribune  pilastres trapus et  arcades basses, dans le
style de notre arrire-Renaissance, que je suppose avoir t pratique
l pour la triste reine rfugie Marie de Mdicis.

A l'entre du choeur, dans une lgante armoire rococo, tincelle et
reluit une vraie madone italienne charge de paillettes et de
clinquants, ainsi que son bambino. Au-dessous de cette opulente madone
aux bracelets et aux colliers de perles, on a mis, comme antithse
apparemment, un massif tronc pour les pauvres, faonn au douzime
sicle, enguirland de chanes et de cadenas de fer et  demi enfonc
dans un bloc de granit grossirement sculpt. On dirait un billot
scell dans un pav.

Comme je levais les yeux, j'ai vu pendre  l'ogive au-dessus de ma
tte des btons dors attachs par un bout  une tringle transversale.
A ct de ces btons il y a cette inscription:--_Quot pendere vides
baculos, tot episcopus annos huic Agrippin prfuit ecclesi._--J'aime
cette faon svre de compter les annes, et de rendre perptuellement
visible aux yeux de l'archevque le temps qu'il a dj employ ou
perdu. Trois btons pendent  la vote en ce moment.

Le choeur, c'est l'intrieur de cette abside clbre qui est encore 
cette heure, pour ainsi dire, toute la cathdrale de Cologne, puisque
la flche manque au clocher, la vote  la nef et le transept 
l'glise.

Dans ce choeur les richesses abondent. Ce sont des sacristies pleines
de boiseries dlicates, des chapelles pleines de sculptures svres;
des tableaux de toutes les poques, des tombeaux de toutes les formes;
des vques de granit couchs dans une forteresse, des vques de
pierre de touche couchs sur un lit port par une procession de
figurines plores, des vques de marbre couchs sous un treillis de
fer, des vques de bronze couchs  terre, des vques de bois
agenouills devant des autels; des lieutenants gnraux du temps de
Louis XIV accouds sur leurs spulcres, des chevaliers du temps des
croisades gisant avec leur chien qui se frotte amoureusement contre
leurs pieds d'acier; des statues d'aptres vtues de robes d'or: des
confessionnaux de chne  colonnes torses; de nobles stalles
canonicales; des fonts baptismaux gothiques qui ont la forme d'un
cercueil; des retables d'autel chargs de statuettes; de beaux
fragments de vitraux; des Annonciations du quinzime sicle sur fond
d'or, avec les riches ailes multicolores en dessus, blanches en
dessous, de leur ange qui regarde et convoite presque la Vierge; des
tapisseries peintes sur des dessins de Rubens; des grilles de fer
qu'on croirait de Metzis-Quentin, des armoires  volets peintes et
dores qu'on croirait de Franc-Floris.

Tout cela, il faut le dire, est honteusement dlabr. Si quelqu'un
construit la cathdrale de Cologne au dehors, je ne sais qui la
dmolit  l'intrieur. Pas un tombeau dont les figurines ne soient
arraches ou tronques; pas une grille qui ne soit rouille o elle a
t dore. La poussire, la cendre et l'ordure sont partout. Les
mouches dshonorent la face vnrable de l'archevque Philippe de
Heinsberg. L'homme d'airain qui est couch sur la dalle, qui s'appelle
Conrad de Hochstetten, et qui a pu btir cette cathdrale, ne peut
aujourd'hui craser les araignes qui le tiennent li  terre comme
Gulliver sous leurs innombrables fils. Hlas! les bras de bronze ne
valent pas les bras de chair.

Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard couch, que j'ai
aperue dans un coin obscur, brise et mutile, est de Michel-Ange.
Ceci me rappelle que j'ai vu  Aix-la-Chapelle, gisantes dans un angle
du vieux clotre-cimetire, comme des troncs d'arbres qui attendent
l'quarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre antiques prises par
Napolon et reprises par Blcher. Napolon les avait prises pour le
Louvre, Blcher les a reprises pour le charnier.

Une des choses que je dis le plus souvent dans ce monde, c'est: A
quoi bon?

Je n'ai vu dans toute cette dgradation que deux tombes un peu
respectes et parfois poussetes, les cnotaphes des comtes de
Schauenbourg. Les deux comtes de Schauenbourg sont un de ces couples
qui semblent avoir t prvus par Virgile. Tous deux ont t frres,
tous deux ont t archevques de Cologne, tous deux ont t enterrs
dans le mme choeur, tous deux ont de fort belles tombes du
dix-septime sicle dresses vis--vis l'une de l'autre. Adolphe
regarde Antoine.

J'ai omis jusqu'ici  dessein, pour vous en parler avec quelque
dtail, la construction la plus vnre que contienne la cathdrale de
Cologne, le fameux tombeau des trois mages. C'est une assez grosse
chambre de marbre de toutes couleurs ferme d'pais grillages de
cuivre; architecture hybride et bizarre o les deux styles de Louis
XIII et de Louis XV confondent leur coquetterie et leur lourdeur. Cela
est situ derrire le matre-autel dans la chapelle culminante de
l'abside. Trois turbans mls au dessin du grillage principal frappent
d'abord le regard. On lve les yeux, et l'on voit un bas-relief
reprsentant l'_Adoration des mages_; on les abaisse, et on lit ce
mdiocre distique:

    Corpora sanctorum recubant hic terna magorum.
    Ex his sublatum nihil est alibive locatum.

Ici une ide  la fois riante et grave s'veille dans l'esprit. C'est
donc l que gisent ces trois potiques rois de l'Orient qui vinrent,
conduits par l'toile, _ab Oriente venerunt_, et qui adorrent un
enfant dans une table, _et procidentes adoraverunt_. J'ai ador  mon
tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus que cette lgende
des _Mille et une Nuits_ enchsse dans l'Evangile. Je me suis
approch de ce tombeau et  travers le grillage jalousement serr,
derrire une vitre obscure, j'ai aperu dans l'ombre un grand et
merveilleux reliquaire byzantin en or massif, tincelant
d'arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit
 travers les tnbres de vingt sicles, derrire le sombre et austre
rseau des traditions de l'Eglise, l'orientale et blouissante
histoire des Trois-Rois.

Des deux cts du grillage vnr deux mains de cuivre dor sortent du
marbre et entr'ouvrent chacune une aumnire au-dessous de laquelle le
chapitre a fait graver cette provocation indirecte:--_Et apertis
thesauris suis obtulerunt ei munera._

Vis--vis du tombeau brlent trois lampes de cuivre dont l'une porte
ce nom: _Gaspar_, l'autre _Melchior_, la troisime _Balthazar_. C'est
une ide ingnieuse d'avoir en quelque sorte allum, devant ce
spulcre, les trois noms des trois mages.

Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe a perc la semelle
de ma botte; j'ai baiss les yeux, c'tait la tte d'un clou de cuivre
enfonc dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais.
Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Mdicis
avait voulu que son coeur ft dpos sous le pav de la cathdrale de
Cologne devant la chapelle des Trois-Rois. Cette dalle que je foulais
aux pieds recouvre sans doute ce coeur. Il y avait autrefois sur cette
dalle, o l'on en distingue encore l'empreinte, une lame de cuivre ou
de bronze dor portant, selon la mode allemande, le blason et
l'pitaphe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou
qui a dchir ma botte. Quand les Franais ont occup Cologne, les
ides rvolutionnaires, et probablement aussi quelque chaudronnier
spculateur, ont dracin cette lame fleurdelise, comme d'autres
d'ailleurs qui l'entouraient, car une foule de clous de cuivre sortant
des dalles voisines attestent et dnoncent beaucoup d'arrachements du
mme genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue d'abord efface du
coeur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa
crature; la voil maintenant efface de la terre!

Et que la destine a d'tranges fantaisies! Cette reine Marie de
Mdicis, cette veuve de Henri IV, exile, abandonne, indigente comme
l'a t, quelques annes plus tard, sa fille Henriette, veuve de
Charles Ier, est venue mourir  Cologne en 1642, dans le logis
d'Ibach, Sterngasse, no 10, dans la maison mme o soixante-cinq ans
auparavant, en 1577, Rubens, son peintre, tait n.

Le dme de Cologne, revu au grand jour, dpouill de ce grossissement
fantastique que le soir prte aux objets et que j'appelle la _grandeur
crpusculaire_, m'a paru, je dois le dire, perdre un peu de sa
sublimit. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec
quelque scheresse. Cela tient peut-tre  l'acharnement avec lequel
l'architecte actuel rebouche et mastique cette vnrable abside. Il ne
faut pas trop remettre  neuf les vieilles glises. Dans cette
opration, qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague
mystrieux du contour s'vanouit. A l'heure qu'il est, comme masse,
j'aime mieux le clocher bauch que l'abside parfaite. Dans tous les
cas, n'en dplaise  quelques raffins qui voudraient faire du dme de
Cologne le Parthnon de l'architecture chrtienne, je ne vois, pour ma
part, aucune raison de prfrer ce chevet de cathdrale  nos vieilles
Notre-Dame compltes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.

J'avoue mme que la cathdrale de Beauvais, demeure, elle aussi, 
l'tat d'abside,  peine connue, fort peu vante, ne me parat
infrieure, ni pour la masse, ni pour les dtails,  la cathdrale de
Cologne.

L'htel de ville de Cologne, situ assez prs du dme, est un de ces
ravissants difices-arlequins faits de pices de tous les temps et de
morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes
communes qui se sont elles-mmes construites, lois, moeurs et
coutumes, de la mme manire. Le mode de formation de ces difices et
de ces coutumes est curieux  tudier. Il y a eu agglomration plutt
que construction, croissance successive, agrandissement capricieux,
empitement sur les voisinages; rien n'a t fait d'aprs un plan
rgulier et trac d'avance; tout s'est produit au fur et  mesure,
selon les besoins surgissants.

Ainsi l'htel de ville de Cologne, qui a probablement quelque cave
romaine dans ses fondations, n'tait vers 1250 qu'un grave et svre
logis  ogives comme notre Maison-aux-Piliers; puis on a compris qu'il
fallait un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les
veilleurs de nuit, et le quatorzime sicle a difi une belle tour
bourgeoise et fodale tout  la fois; puis, sous Maximilien, le
souffle joyeux de la Renaissance commenait  agiter les sombres
feuillages de pierre des cathdrales, un got d'lgance et d'ornement
se rpandait partout; les chevins de Cologne ont senti le besoin de
faire la toilette de leur maison de ville, ils ont appel d'Italie
quelque architecte lve du vieux Michel-Ange ou de France quelque
sculpteur ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajust sur leur noire
faade du treizime sicle un porche triomphant et magnifique.
Quelques annes plus tard, il leur a fallu un promenoir  ct de leur
greffe, et ils se sont bti une charmante arrire-cour  galeries sous
arcades, somptueusement gaye de blasons et de bas-reliefs, que j'ai
vue, et que dans deux ou trois ans personne ne verra, car on la laisse
tomber en ruine. Enfin, sous Charles Quint, ils ont reconnu qu'une
grande salle leur tait ncessaire pour les encans, pour les cries,
pour les assembles de bourgeois, et ils ont rig vis--vis de leur
beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en
pierre du plus beau got et de la plus noble ordonnance.--Aujourd'hui,
nef du treizime sicle, beffroi du quatorzime, porche et
arrire-cour de Maximilien, halle de Charles-Quint, vieillis ensemble
par le temps, chargs de traditions et de souvenirs par les
vnements, souds et groups par le hasard de la faon la plus
originale et la plus pittoresque, forment l'htel de ville de Cologne.

Soit dit en passant, mon ami, et comme produit de l'art et comme
expression de l'histoire, ceci vaut un peu mieux que cette froide et
blafarde btisse, btarde par sa triple devanture encombre
d'archivoltes, btarde par l'conomique et mesquine monotonie de son
ornementation o tout se rpte et o rien n'tincelle, btarde par
ses toits tronqus sans crtes et sans chemines, dans laquelle des
maons quelconques noient aujourd'hui,  la face mme de notre bonne
ville de Paris, le ravissant chef-d'oeuvre du Bocador. Nous sommes
d'tranges gens, nous laissons dmolir l'htel de la Trmouille et
nous btissons cette chose! Nous souffrons que des messieurs qui se
croient et se disent architectes baissent sournoisement de deux ou
trois pieds, c'est--dire dfigurent compltement le charmant toit
aigu de Dominique Bocador, pour l'appareiller, hlas! avec les affreux
combles aplatis qu'ils ont invents. Serons-nous donc toujours le mme
peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher, monder et
corriger par M. Andrieux?--Tenez, revenons  Cologne.

Je suis mont sur le beffroi, et de l, sous un ciel gris et morne,
qui n'tait pas sans harmonie avec ces difices et avec mes penses,
j'ai vu  mes pieds toute cette admirable ville.

Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine, comme Anvers sur
l'Escaut, comme toutes les villes appuyes  un cours d'eau trop large
pour tre aisment franchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve
fait la corde.

Les toits sont d'ardoise, serrs les uns contre les autres, pointus
comme des cartes plies en deux; les rues sont troites, les pignons
sont taills. Une courbe rougetre de murailles et de douves en
briques qui reparat partout au-dessus des toits presse la ville comme
un ceinturon boucl au fleuve mme, en aval par la tourelle Thurmchen,
en amont par cette superbe tour Bayenthurme, dans les crneaux de
laquelle se dresse un vque de marbre qui bnit le Rhin. De la
Thurmchen  la Bayenthurme la ville dveloppe sur le bord du fleuve
une lieue de fentres et de faades. Vers le milieu de cette longue
ligne un grand pont de bateaux, gracieusement courb contre le
courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va sur
l'autre rive rattacher  ce vaste morceau d'difices noirs, qui est
Cologne, Deuz, petit bloc de maisons blanches.

Dans le massif mme de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et
des mansardes pleines de fleurs, montent et se dtachent les fates
varis de vingt-sept glises parmi lesquelles, sans compter la
cathdrale, quatre majestueuses glises romanes, toutes d'un dessin
diffrent, dignes par leur grandeur et leur beaut d'tre cathdrales
elles-mmes, Saint-Martin au nord, Saint-Gron  l'ouest, les
Saints-Aptres au sud, Sainte-Marie-du-Capitole au levant,
s'arrondissent comme d'normes noeuds d'absides, de tours et de
clochers.

Si l'on examine le dtail de la ville, tout vit et palpite; le pont
est charg de passants et de voitures, le fleuve est couvert de
voiles, la grve est borde de mts. Toutes les rues fourmillent,
toutes les croises parlent, tous les toits chantent.  et l de
vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les
vieux htels de pierre du quinzime sicle mlent  la monotonie des
toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de
fleurs, de fruits et de feuillages sculpts, sur laquelle les colombes
viennent se poser avec joie.

Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire
par sa position, marinire par son fleuve, s'tale et s'largit dans
tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du ct
de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne
au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid merveilleux de
traditions et de lgendes qu'on appelle les Sept-Montagnes.

Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa posie, se
dressent comme les deux grands aspects de l'esprit humain, le positif
et l'idal, sur l'horizon de Cologne, ville elle-mme de ngoce et de
rverie.

En redescendant du beffroi, je me suis arrt dans la cour devant le
charmant porche de la renaissance. Je l'appelais tout  l'heure
_porche triomphant_, j'aurais d dire _porche triomphal_; car le
second tage de cette exquise composition est form d'une srie de
petits arcs de triomphe accosts comme des arcades et ddis, par des
inscriptions du temps, le premier  Csar, le deuxime  Auguste, le
troisime  Agrippa, le fondateur de Cologne (_Colonia Agrippina_); le
quatrime  Constantin, l'empereur chrtien; le cinquime  Justinien,
l'empereur lgislateur; le sixime  Maximilien, l'empereur vivant.
Sur la faade le sculpteur-pote a cisel trois bas-reliefs
reprsentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Ppin le
Bref et Daniel. Aux deux extrmits il a mis Milon de Crotone qui
terrassait les lions par la puissance du corps, et Daniel qui les
soumettait par la puissance de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme
un lien naturel tenant  la fois de l'un et de l'autre, il a plac
Ppin le Bref qui attaquait les btes froces avec ce mlange de
vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la
force pure et la pense pure, le courage. Entre l'athlte et le
prophte, le hros.

Ppin a l'pe  la main, son bras gauche envelopp de son manteau est
plong dans la gueule du lion; le lion, griffes et mchoires ouvertes,
est dress sur ses pieds de derrire dans l'attitude formidable de ce
que le blason appelle le lion rampant; Ppin lui fait face
vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras
pendants, les yeux levs au ciel pendant que les lions amoureux se
roulent  ses pieds; l'esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant  Milon
de Crotone, les bras pris dans l'arbre, il se dbat, le lion le
dvore; c'est l'agonie de la prsomption inintelligente et aveugle qui
a cru dans ses muscles et dans ses poings; la force pure est
vaincue.--Ces trois bas-reliefs sont d'un grand sens. Le dernier est
d'un effet terrible. Je ne sais quelle ide effrayante et fatale se
dgage,  l'insu peut-tre du sculpteur lui-mme, de ce sombre pome.
C'est la nature qui se venge de l'homme, la vgtation et l'animal qui
font cause commune, le chne qui vient en aide au lion.

Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entablements, impostes,
corniches et colonnes, tout ce beau porche est restaur, racl,
rejointoy et badigeonn avec la propret la plus dplorable.

Comme j'allais sortir de l'htel de ville, un homme, vieilli plutt
que vieux, dgrad plutt que courb, d'aspect misrable et d'allure
orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge qui m'avait conduit sur
le beffroi me l'a fait remarquer. Cet homme est un pote, qui vit de
ses rentes dans les cabarets et qui fait des popes. Nom d'ailleurs
parfaitement inconnu. Il a fait, m'a dit mon guide, qui l'admirait
fort, des popes contre Napolon, contre la Rvolution de 1830,
contre les romantiques, contre les Franais, et une autre belle pope
pour inviter l'architecte actuel de Cologne  continuer l'glise dans
le genre du Panthon de Paris. Epopes soit. Mais cet homme est d'une
salet rare. Je n'ai vu de ma vie un drle moins bross. Je ne crois
pas que nous ayons en France rien de comparable  ce pote-pic.

En revanche, quelques instants plus tard, au moment o je traversais
je ne sais quelle rue troite et obscure, un petit vieillard  l'oeil
vif est sorti brusquement d'une boutique de barbier et est venu  moi
en criant: _Monsieur! monsieur! fous Franais! oh! les Franais! ran!
plan! plan! ran! tan! plan! la guerre  toute le monde! Prafes!
prafes! Napolion, n'est-ce pas? La guerre  toute l'Europe! Oh! les
Franais! pien prafes! monsieur! La paonnette au qui  tous ces
Priciens! eine ponne quilpite gomme  Ina! Prafo les Franais! ran!
plan! plan!_

J'avoue que la harangue m'a plu. La France est grande dans les
souvenirs et dans les esprances de ces nobles nations. Toute cette
rive du Rhin nous aime,--j'ai presque dit nous attend.

Le soir, comme les toiles s'allumaient, je me suis promen de l'autre
ct du fleuve, sur la grve oppose  Cologne. J'avais devant moi
toute la ville, dont les pignons sans nombre et les clochers noirs se
dcoupaient avec tous leurs dtails sur le ciel blafard du couchant. A
ma gauche se levait, comme la gante de Cologne, la haute flche de
Saint-Martin avec ses deux tourelles perces  jour. Presque en face
de moi la sombre abside-cathdrale, dressant ses mille clochetons
aigus, figurait un hrisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau,
dont la grue du clocher semblait former la queue et auquel deux
rverbres allums vers le bas de cette masse tnbreuse faisaient des
yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le frissonnement
caressant et discret du flot  mes pieds, les pas sourds d'un cheval
sur les planches du pont de bateaux, et au loin, dans une forge que
j'entrevoyais, la sonnerie clatante d'un marteau sur une enclume.
Aucun autre bruit de la ville ne traversait le Rhin. Quelques vitres
scintillaient vaguement, et au-dessous de la forge, fournaise
embrase, point tincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve
une longue trane lumineuse, comme si cette poche pleine de feu se
vidait dans l'eau.

De ce beau et sombre ensemble se dgageait dans ma pense une
mlancolique rverie. Je me disais:--La cit germaine a disparu, la
cit d'Agrippa a disparu, la ville de saint Engelbert est encore
debout. Mais combien de temps durera-t-elle? Le temple bti l-bas par
sainte Hlne est tomb il y a mille ans; l'glise construite par
l'archevque Anno tombera. Cette ville est use par son fleuve. Tous
les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelque
vieille coutume s'en dtache au frottement de vingt bateaux  vapeur.
Une ville n'est pas impunment pose sur la grosse artre de l'Europe.
Cologne, quoique moins ancienne que Trves et Soleure, les deux plus
vieilles communes du continent, s'est dj dforme et transforme
trois fois au rapide et violent courant d'ides qui la traverse,
remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le
Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant  Cologne
de Mayence les affluents de l'Allemagne, et de Strasbourg les
affluents de la France. Voici qu'une quatrime poque climatrique
semble se dclarer pour Cologne. L'esprit du _positivisme_ et de
l'_utilitarisme_, comme parlent les barbares d' prsent, la pntre
et l'envahit; les nouveauts s'engagent de toutes parts dans le
labyrinthe de son antique architecture; les rues neuves font de
larges troues  travers cet entassement gothique; le bon got
moderne s'y installe, y btit des faades-Rivoli et y jouit
btement de l'admiration des boutiquiers; il y a des rimeurs ivres
qui conseillent  la cit de Conrad le Panthon de Soufflot. Les
tombeaux des archevques tombent en ruine dans cette cathdrale
continue aujourd'hui par la vanit, non par la foi. Les splendides
paysannes vtues d'carlate et coiffes d'or et d'argent ont disparu;
des grisettes parisiennes se promnent sur le quai; j'ai vu aujourd'hui
tomber les dernires briques sches du clotre roman de Saint-Martin,
on va y construire un caf-Tortoni; de longues ranges de
maisons blanches donnent au fodal et catholique faubourg des
Martyrs-de-Thbes je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus
passe l'immmorial pont de bateaux et chemine pour six sous
d'Agrippina  Tuitium.--Hlas! les vieilles villes s'en vont!




LETTRE XI

A PROPOS DE LA MAISON IBACH.

  Philosophie.--Comment les causes se comportent pour produire les
    effets.--Curiosit du hasard.--Leons de la Providence.--Chaos
    d'o se dgage un ordre profond et
    effrayant.--Rapprochements.--Eclairs inattendus et
    jaillissants.--Un reproche du roi Charles Ier.--Une question
    sur Marie de Mdicis.--Louis XIV. Grande figure dans une
    gloire.


      Andernach.

Mon ami! mon ami! ce que font les choses, elles le savent peut-tre;
mais  coup sr, et d'autres que moi l'ont dit, les hommes, eux, ne
savent ce qu'ils font. Souvent, en confrontant l'histoire avec la
nature, au milieu de ces comparaisons ternelles que mon esprit ne
peut s'empcher de faire entre les vnements o Dieu se cache et la
cration o il se montre, j'ai tressailli tout  coup avec une secrte
angoisse, et je me suis figur que les forts, les lacs, les
montagnes, le profond tonnerre des nues, la fleur qui hoche sa petite
tte quand nous passons, l'toile qui cligne de l'oeil dans les fumes
de l'horizon, l'ocan qui parle et qui gronde et qui semble toujours
avertir quelqu'un, taient des choses clairvoyantes et terribles,
pleines de lumire et pleines de science, qui regardaient en piti se
mouvoir  ttons au milieu d'elles, dans la nuit qui lui est propre,
l'homme, cet orgueil auquel l'impuissance lie les bras, cette vanit 
laquelle l'ignorance bande les yeux. Rien en moi ne rpugne  ce que
l'arbre ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme n'a pas
la conscience de sa destine.

La vie et l'intelligence de l'homme sont  la merci de je ne sais
quelle machine obscure et divine, appele par les uns la _providence_,
par les autres le _hasard_, qui mle, combine et dcompose tout, qui
drobe ses rouages dans les tnbres et qui tale ses rsultats au
grand jour. On croit faire une chose, et l'on en fait une autre.
_Urceus exit._ L'histoire est pleine de cela. Quand le mari de
Catherine de Mdicis et l'amant de Diane de Poitiers se laisse aller 
de mystrieuses distractions prs de Philippe Duc, la belle fille
pimontaise, ce n'est pas seulement Diane d'Angoulme qu'il engendre
pour Horace Farnse, c'est la future rconciliation de celui de ses
fils qui sera Henri III avec celui de ses cousins qui sera Henri IV.
Quand le duc de Nemours descend au galop les degrs de la
Sainte-Chapelle sur son roussin le _Ral_, ce n'est pas seulement la
folie des jeux dangereux qu'il met  la mode, c'est la mort du roi de
France qu'il prpare. Le 10 juillet 1559, dans les lices de la rue
Saint-Antoine, quand Montgommery, ruisselant de sueur sous son vaste
panache rouge, assure sa lance en arrt et pique des deux  l'encontre
de ce beau cavalier fleurdelis applaudi de toutes les dames, il ne se
doute pas de toutes les choses prodigieuses qu'il tient dans sa main.
Jamais baguette de fe n'aura travaill comme cette lance. D'un seul
coup Montgommery va tuer Henri II, dmolir le palais des Tournelles et
btir la place Royale, c'est--dire bouleverser la comdie
providentielle, supprimer le personnage et changer le dcor.

Lorsque Charles II d'Angleterre, aprs la bataille de Worcester, se
cache dans le creux d'un chne, il croit se cacher, rien de plus; pas
du tout, il nomme une constellation, le _Chne royal_, et il donne 
Halley l'occasion de taquiner la renomme de Tycho. Le second mari de
madame de Maintenon, en rvoquant l'dit de Nantes, et le parlement de
1688, en expulsant Jacques II, ne font autre chose que rendre possible
cette trange bataille d'Almanza o l'on vit face  face, sur le mme
terrain, l'arme franaise commande par un Anglais, le marchal de
Berwick, et l'arme anglaise commande par un Franais, Ruvigny, lord
Galloway. Si Louis XIII n'tait pas mort le 14 mai 1643, l'ide ne
serait pas venue au vieux comte de Fontana d'attaquer Rocroy dans les
cinq jours; et un hroque prince de vingt-deux ans n'aurait pas eu
cette magnifique occasion du 19 mai, qui a fait du duc d'Enghien le
grand Cond. Et au milieu de tout ce tumulte de faits qui encombrent
les chronologies, que d'chos singuliers, que de paralllismes
extraordinaires, que de contre-coups formidables! En 1664, aprs
l'offense faite au duc de Crqui son ambassadeur, Louis XIV fait
bannir les Corses de Rome; cent quarante ans plus tard, Napolon
Buonaparte exile de France les Bourbons.

Que d'ombre! et que d'clairs dans cette ombre! Vers 1612, lorsque le
jeune Henri de Montmorency, alors g de dix-sept ans, voyait aller et
venir chez son pre, parmi les gentilshommes domestiques, apportant
l'aiguire et donnant  laver, dans l'humble attitude du service,
un ple et chtif page, le petit de Laubespine de Chteauneuf, qui
lui et dit que ce page, si respectueusement inclin devant lui,
deviendrait sous-diacre, que ce sous-diacre deviendrait garde
des sceaux, que ce garde des sceaux prsiderait par commission
le parlement de Toulouse, et que, vingt ans plus tard, ce
page-sous-diacre-prsident demanderait sournoisement des dispenses au
pape afin de pouvoir le faire dcapiter, lui, le matre de ce drle,
lui Henri II, duc de Montmorency, marchal de France par le choix de
l'pe, pair du royaume par la grce de Dieu! Quand le prsident de
Thou, dans son livre, fourbissait, aiguisait et remettait si
soigneusement  neuf l'dit de Louis XI du 22 dcembre 1477, qui et
dit  ce pre qu'un jour ce mme dit, avec Laubardemont pour manche,
serait la hache dont Richelieu trancherait la tte de son fils!

Et au milieu de ce chaos il y a des lois. Le chaos n'est que
l'apparence, l'ordre est au fond. Aprs de longs intervalles, les
mmes faits effrayants qui ont dj fait lever les yeux  nos pres
reviennent, comme des comtes, des plus tnbreuses profondeurs de
l'histoire. Ce sont toujours les mmes embches, toujours les mmes
chutes, toujours les mmes trahisons, toujours les mmes naufrages aux
mmes cueils; les noms changent, les choses persistent. Peu de jours
avant la Pque fatale de 1814, l'empereur aurait pu dire  ses treize
marchaux: _Amen dico vobis quia unus vestrm me traditurus
est._--Toujours Csar adopte Brutus; toujours Charles Ier empche
Cromwell de partir pour la Jamaque; toujours Louis XVI empche
Mirabeau de s'embarquer pour les Indes; toujours et partout les reines
cruelles sont punies par des fils cruels; toujours et partout les
reines ingrates sont punies par des fils ingrats. Toute Agrippine
engendre le Nron qui la tuera; toute Marie de Mdicis enfante le
Louis XIII qui la bannira.

Et moi-mme, ne remarquez-vous pas de quelle faon trange ma pense
arrive, d'ide en ide et presque  mon insu,  ces deux femmes,  ces
deux Italiennes,  ces deux spectres, Agrippine et Marie de Mdicis,
qui sont les deux spectres de Cologne! Cologne est la ville des reines
mres malheureuses. A seize cents ans de distance, la fille de
Germanicus, mre de Nron, et la femme de Henri IV, mre de Louis
XIII, ont attach  Cologne leur nom et leur souvenir. De ces deux
veuves,--car une orpheline est une veuve,--faites, la premire par le
poison, la seconde par le poignard, l'une, Marie de Mdicis, y est
morte; l'autre, Agrippine, y tait ne.

J'ai visit  Cologne la maison qui a vu expirer Marie de
France,--maison Ibach, selon les uns, maison Jabach, selon les
autres,--et, au lieu de vous dire ce que j'y ai vu, je vous dis ce que
j'y ai pens. Pardonnez-moi, mon ami, de ne pas vous donner cette fois
tous les dtails locaux que j'aime et qui, selon moi, peignent
l'homme, l'expliquent par son enveloppe et font aller l'esprit de
l'extrieur  l'intrieur des faits. Cette fois je m'en abstiens. J'ai
peur de vous fatiguer avec mes _festons_ et mes _astragales_.

La triste reine est morte l le 3 juillet 1642. Elle avait
soixante-huit ans. Elle tait exile de France depuis onze ans. Elle
avait err un peu partout, en Flandre, en Angleterre, fort  charge 
tous les pays. A Londres, Charles Ier la traita dignement; pendant
trois ans qu'elle y passa, il lui donna cent livres sterling par jour.
Plus tard, je le dis  regret, Paris rendit  la reine d'Angleterre
cette hospitalit que Londres avait donne  la reine de France.
Henriette, fille de Henri IV et veuve de Charles Ier, fut loge au
Louvre dans je ne sais quel galetas, o elle restait au lit faute d'un
fagot l'hiver, attendant les quelques louis que lui prtait le
coadjuteur. Sa mre, la veuve de Henri IV, finit  Cologne  peu prs
de la mme manire,--dans la misre la plus profonde. A la demande du
cardinal-ministre, Charles Ier l'avait renvoye d'Angleterre. J'en
suis fch pour le royal et mlancolique auteur de l'_Eikon Basilik_;
et je ne comprends pas comment l'homme qui sut rester roi devant
Cromwell ne sut pas rester roi devant Richelieu.

Du reste, j'insiste sur ce dtail plein d'une sombre signification:
Marie de Mdicis fut suivie de prs par Richelieu, qui mourut dans la
mme anne qu'elle, et par Louis XIII, qui mourut l'an d'aprs. A quoi
bon toutes ces haines dnatures entre ces trois cratures humaines, 
quoi bon tant d'intrigues, tant de perscutions, tant de querelles,
tant de perfidies, pour mourir tous les trois presque  la mme
heure?--Dieu sait ce qu'il fait.

Il y a un triste doute sur Marie de Mdicis. L'ombre que jette
Ravaillac m'a toujours paru toucher les plis tranants de sa robe.
J'ai toujours t pouvant de la phrase terrible que le prsident
Hnault, sans intention peut-tre, a crite sur cette reine:--_Elle ne
fut pas assez surprise de la mort de Henri IV._

J'avoue que tout ceci me rend plus admirable l'poque claire, loyale
et pompeuse de Louis XIV. Les ombres et les obscurits qui tachent le
commencement de ce sicle font valoir les splendeurs de la fin. Louis
XIV, c'est le pouvoir comme Richelieu, plus la majest; c'est la
grandeur comme Cromwell, plus la srnit. Louis XIV, ce n'est pas le
gnie dans le matre; mais c'est le gnie autour du matre, ce qui
fait le roi moindre peut-tre, mais le rgne plus grand. Quant  moi
qui aime, comme vous le savez, les choses _russies_ et compltes,
sans contester toutes les restrictions qu'il faut admettre, j'ai
toujours eu une sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince
si bien n, si bien venu, si bien entour, roi ds le berceau et roi
dans la tombe; vrai monarque dans la plus haute acception du mot,
souverain central de la civilisation, pivot de l'Europe, auquel il fut
donn d'user, pour ainsi dire, et de voir tour  tour pendant la dure
de son rgne paratre, resplendir et disparatre autour de son trne
huit papes, cinq sultans, trois empereurs, deux rois d'Espagne, trois
rois de Portugal, quatre rois et une reine d'Angleterre, trois rois
de Danemark, une reine et deux rois de Sude, quatre rois de Pologne
et quatre czars de Moscovie; toile polaire de tout un sicle qui,
pendant soixante-douze ans, en a vu tourner majestueusement autour
d'elle toutes les constellations!




LETTRE XII

A PROPOS DU MUSE WALLRAF.


  Biographie, monographie et pope du pourboire.--L'estafier.--Le
    conducteur.--Le postillon.--Le grand drle.--L'autre drle.--Le
    brouetteur.--Celui qui a apport les effets.--La vieille
    femme.--Le tableau, le rideau, le bedeau.--L'individu grave et
    triste.--Le custode.--Le suisse.--Le sacristain.--La face qui
    apparat au judas.--Le sonneur.--L'tre importun qui vous
    coudoie.--L'explicateur.--Le baragouin.--La fabrique.--Le jeune
    gaillard.--Encore le bedeau.--Encore l'estafier.--Le
    domestique.--Le garon d'curie.--Le facteur.--Le
    gouvernement.--N'oubliez pas que tout pourboire doit tre au
    moins une pice d'argent.


      Andernach.

Outre la cathdrale, l'htel de ville et la maison Ibach, j'ai visit,
au Schleis Kotten, prs de Cologne, les vestiges de l'aqueduc
souterrain qui, au temps des Romains, allait de Cologne  Trves, et
dont on trouve encore aujourd'hui les traces dans trente-trois
villages. Dans Cologne mme, j'ai vu le muse Wallraf. Je serais bien
tent de vous en faire ici l'inventaire, mais je vous pargne. Qu'il
vous suffise de savoir que, si je n'y ai pas trouv, grce aux
dprdations du baron de Hubsch, le chariot de guerre des anciens
Germains, la fameuse momie gyptienne et la grande coulevrine de
quatre aunes de long, fondue  Cologne en 1400; en revanche j'y ai vu
un fort beau sarcophage romain et l'armure de l'vque Bernard de
Galen. On m'a aussi montr une norme cuirasse qui passe pour avoir
appartenu au gnral de l'Empire Jean de Wert; mais j'ai vainement
cherch sa grande pe longue de huit pieds et demi, sa grande pique
pareille au pin de Polyphme, et son grand casque homrique que deux
hommes, dit-on, avaient peine  soulever.

Le plaisir de voir toutes ces choses belles ou curieuses, muses,
glises, htels de ville, est tempr, il faut le dire, par la grave
importunit du pourboire. Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans
toutes les contres trs-visites, le pourboire est un moustique fort
importun, lequel revient,  chaque instant et  tout propos, piquer,
non votre peau, mais votre bourse. Or la bourse du voyageur, cette
bourse prcieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte
hospitalit n'est plus l pour le recevoir au seuil des maisons avec
son doux sourire et sa cordialit auguste. Voici  quel degr de
puissance les intelligents naturels de ce pays ont lev le pourboire.
J'expose les faits, je n'exagre rien.--Vous entrez dans un lieu
quelconque;  la porte de la ville, un estafier s'informe de l'htel
o vous comptez descendre, vous demande votre passe-port, le prend et
le garde. La voiture s'arrte dans la cour de la poste; le conducteur,
qui ne vous a pas adress un regard pendant toute la route, se
prsente, vous ouvre la portire et vous offre la main d'un air bat.
Pourboire. Un moment aprs, le postillon arrive  son tour, attendu
que cela lui est dfendu par les rglements de police, et vous adresse
une harangue charabia qui veut dire: pourboire. On dbche; un grand
drle prend sur la voiture et dpose  terre votre valise et votre sac
de nuit. Pourboire. Un autre drle met le bagage sur une brouette,
vous demande  quel htel vous allez, et se met  courir devant vous
poussant sa brouette. Arrivs  l'htel, l'hte surgit et entame avec
vous ce petit dialogue qu'on devrait crire dans toutes les langues
sur la porte de toutes les auberges.--_Bonjour, monsieur.--Monsieur,
je voudrais une chambre.--C'est fort bien, monsieur._ (A LA
CANTONNADE:) _Conduisez monsieur au no 4!--Monsieur, je voudrais
dner.--Tout de suite, monsieur_, etc., etc. Vous montez no 4. Votre
bagage y est dj. Un homme apparat, c'est celui qui l'a brouett 
l'htel. Pourboire. Un second arrive; que veut-il? C'est lui qui a
apport vos effets dans la chambre. Vous lui dites: C'est bon, je vous
donnerai en partant comme aux autres domestiques.--Monsieur, rpond
l'homme, je n'appartiens pas  l'htel.--Pourboire. Vous sortez. Une
glise se prsente, une belle glise. Il faut y entrer. Vous tournez
alentour, vous regardez, vous cherchez. Les portes sont fermes. Jsus
a dit: _Compelle intrare_; les prtres devraient tenir les portes
ouvertes, mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous.
Cependant une vieille femme a vu votre embarras, elle vient  vous et
vous dsigne une sonnette  ct d'un petit guichet. Vous comprenez,
vous sonnez, le guichet s'ouvre, le bedeau se montre; vous demandez 
voir l'glise, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers
le portail. Au moment o vous allez entrer dans l'glise, vous vous
sentez tirer par la manche; c'est l'obligeante vieille que vous avez
oublie, ingrat, et qui vous a suivi. Pourboire. Vous voil dans
l'glise; vous contemplez, vous admirez, vous vous rcriez. Pourquoi
ce rideau vert sur ce tableau? Parce que c'est le plus beau de
l'glise, dit le bedeau.--Bon, reprenez-vous. Ici on cache les beaux
tableaux, ailleurs on les montrerait.--De qui est ce tableau?--De
Rubens.--Je voudrais le voir. Le bedeau vous quitte et revient
quelques minutes aprs avec un individu fort grave et fort triste.
C'est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s'ouvre,
vous voyez le tableau. Le tableau vu, le rideau se referme, et le
custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant
votre promenade dans l'glise, toujours remorqu par le bedeau, vous
arrivez  la grille du choeur, qui est parfaitement verrouille, et
devant laquelle se tient debout un magnifique personnage splendidement
harnach, c'est le suisse qui a t prvenu de votre passage et qui
vous attend. Le choeur est au suisse. Vous en faites le tour. Au
moment o vous sortez, votre cicerone empanach et galonn vous salue
majestueusement. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez
devant la sacristie. O miracle! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y
a un sacristain. Le bedeau s'loigne avec dignit, car il convient de
laisser au sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de vous, vous
montre les ciboires, les chasubles, les vitraux que vous verriez fort
bien sans lui, les mitres de l'vque, et, sous une vitre, dans une
bote garnie de satin blanc fan, quelque squelette de saint habill
en troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain. Pourboire.
Le bedeau vous reprend. Voici l'escalier des tours. La vue du haut du
grand clocher doit tre belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse
silencieusement la porte; vous escaladez une trentaine de marches de
la vis-de-Saint-Gilles. Puis le passage vous est barr brusquement.
C'est une porte ferme. Vous vous retournez. Vous tes seul. Le bedeau
n'est plus l. Vous frappez. Une face apparat  un judas. C'est le
sonneur. Il ouvre et il vous dit: _Montez, monsieur_. Pourboire. Vous
montez, le sonneur ne vous suit pas; tant mieux, pensez-vous; vous
respirez, vous jouissez d'tre seul, vous parvenez ainsi gaiement  la
ligule plate-forme de la tour. L, vous regardez, vous allez et venez,
le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon est immense. Tout
 coup vous vous apercevez que depuis quelques instants un tre
importun vous suit et vous coudoie et vous bourdonne aux oreilles des
choses obscures. Ceci est l'explicateur jur et privilgi, charg de
commenter aux trangers les magnificences du clocher, de l'glise et
du paysage. Cet homme-l est d'ordinaire un bgue. Quelquefois il est
bgue et sourd. Vous ne l'coutez pas, vous le laissez baragouiner
tout  son aise, et vous l'oubliez en contemplant l'norme croupe de
l'glise, d'o les arcs-boutants sortent comme des ctes dissques,
les mille dtails de la flche de pierre, les toits, les rues, les
pignons, les routes qui s'enfuient dans tous les sens comme les rayons
d'une roue dont l'horizon est la jante et dont la ville est le moyeu,
les plaines, les arbres, les rivires, les collines. Quand vous avez
bien tout vu, vous songez  redescendre, vous vous dirigez vers la
tourelle de l'escalier. L'homme se dresse devant vous. Pourboire.
C'est fort bien, monsieur, vous dit-il en empochant; maintenant
voulez-vous me donner pour moi?--Comment! et ce que je viens de vous
donner?--C'est pour la fabrique, monsieur,  laquelle je redois deux
francs par personne; mais  prsent, monsieur comprend bien qu'il me
faut quelque petite chose pour moi. Pourboire. Vous redescendez. Tout
 coup une trappe s'ouvre  ct de vous. C'est la cage des cloches.
Il faut bien voir les cloches de ce beau clocher. Un jeune gaillard
vous les montre et vous les nomme. Pourboire. Au bas du clocher vous
retrouvez le bedeau, qui vous a attendu patiemment et qui vous
reconduit avec respect jusqu'au seuil de l'glise. Pourboire. Vous
rentrez  votre htel, et vous vous gardez bien de demander votre
chemin  quelque passant, car le pourboire saisirait cette occasion. A
peine avez-vous mis le pied dans l'auberge, que vous voyez venir 
vous d'un air amical une figure qui vous est tout  fait inconnue.
C'est l'estafier qui vous rapporte votre passe-port. Pourboire. Vous
dnez, l'heure du dpart arrive, le domestique vous apporte la carte 
payer. Pourboire. Un garon d'curie porte votre bagage  la diligence
ou  la schnellposte. Pourboire. Un facteur le hisse sur l'impriale.
Pourboire. Vous montez en voiture, on part, la nuit tombe; vous
recommencerez demain.

Rcapitulons: pourboire au conducteur, pourboire au postillon,
pourboire au dbcheur, pourboire au brouetteur, pourboire  l'homme
_qui n'est pas de l'htel_, pourboire  la vieille femme, pourboire 
Rubens, pourboire au suisse, pourboire au sacristain, pourboire au
sonneur, pourboire au baragouineur, pourboire  la fabrique, pourboire
au sous-sonneur, pourboire au bedeau, pourboire  l'estafier,
pourboire aux domestiques, pourboire au garon d'curie, pourboire au
facteur: voil dix-huit pourboires dans une journe. Otez l'glise,
qui est fort chre, il en reste neuf. Maintenant calculez tous ces
pourboires d'aprs un minimum de cinquante centimes et un maximum de
deux francs, qui est quelquefois obligatoire[4], et vous aurez une
somme assez inquitante. N'oubliez pas que tout pourboire doit tre
une pice d'argent. Les sous et la monnaie de cuivre sont copeaux et
balayures que le dernier goujat regarde avec un inexprimable ddain.

  [4] A Aix-la-Chapelle, pour voir les reliques, le pourboire  la
  fabrique est fix  un thaler, 3 fr. 75 c.

Pour ces peuples ingnieux, le voyageur n'est qu'un sac d'cus qu'il
s'agit de dsenfler le plus vite possible. Chacun s'y acharne de son
ct. Le gouvernement lui-mme s'en mle quelquefois; il vous prend
votre malle et votre portemanteau, les charge sur ses paules et vous
tend la main. Dans les grandes villes, les porteurs de bagages
redoivent au trsor royal douze sous et deux liards par voyageur. Je
n'tais pas depuis un quart d'heure  Aix-la-Chapelle que j'avais dj
donn pour boire au roi de Prusse.




LETTRE XIII

ANDERNACH.

  Le voyageur se met  la fentre.--Il caractrise d'un mot profond
    la magnifique architecture de la barrire du Trne  Paris.--A
    quoi bon avoir t l'empereur Valentinien.--Quand on rencontre
    un bossu souriant, faut-il dire _quoique_ ou _parce que_?--Un
    rve trouv en marchant la nuit dans les champs.--Paysages qui
    se dforment au crpuscule.--La pleine lune. Qu'est-ce qu'on
    voit donc l-bas?--Le bloc mystrieux au haut de la
    colline.--Le voyageur y va.--Ce que c'tait.--Le voyageur
    frappe  la porte.--S'il y a quelqu'un, il ne rpond
    pas.--_L'arme de Sambre-et-Meuse  son gnral._--Hoche,
    Marceau, Bonaparte.--Dans quelle chambre le voyageur entre.--Ce
    que lui montre le clair de lune.--Il regarde dans le trou o
    pend un bout de corde.--Ce qu'il croit entendre dire  une
    voix.--Il retourne  Andernach.--Le voyageur dclare que les
    touristes sont des niais.--Les beauts d'Andernach
    rvles.--L'glise byzantine.--Attention que prtaient  un
    verset de Job quatre enfants et un lapin.--L'glise
    gothique.--Ce que les chevaux prussiens demandent  la sainte
    Vierge.--La tour vedette.--L'auteur dit quelques paroles
    aimables  une fe.


      Andernach.

Je vous cris encore d'Andernach, sur les bords du Rhin, o je suis
dbarqu il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain
remplac par une commune gothique qui existe encore. Le paysage de ma
fentre est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une haute colline
qui me laisse  peine voir une troite tranche de ciel, une belle tour
du treizime sicle, du fate de laquelle s'lance, complication
charmante que je n'ai vue qu'ici, une autre tour plus petite,
octogone,  huit frontons, couronne d'un toit conique;  ma droite le
Rhin et le joli village blanc de Leutersdorf, entrevu parmi les
arbres;  ma gauche les quatre clochers byzantins d'une magnifique
glise du onzime sicle, deux au portail, deux  l'abside. Les deux
gros clochers du portail sont d'un profil cahot, trange, mais grand;
ce sont des tours carres surmontes de quatre pignons aigus,
triangulaires, portant dans leurs intervalles quatre losanges ardoiss
qui se rejoignent par leurs sommets et forment la pointe de
l'aiguille. Sous ma fentre jasent en parfaite intelligence des
poules, des enfants et des canards. Au fond, l-bas, des paysans
grimpent dans les vignes.--Au reste, il parat que ce tableau n'a
point paru suffisant  l'homme de got qui a dcor la chambre o
j'habite;  ct de ma croise il en a clou un autre, comme pendant
sans doute: c'est une image reprsentant deux grands chandeliers poss
 terre avec cette inscription: _Vue de Paris_. A force de me creuser
la tte, j'ai dcouvert qu'en effet c'tait une vue de la barrire du
Trne.--La chose est ressemblante.

Le jour de mon arrive j'ai visit l'glise, belle  l'intrieur, mais
hideusement badigeonne. L'empereur Valentinien et un enfant de
Frdric Barberousse ont t enterrs l. Il n'en reste aucun vestige.
Un beau Christ au tombeau en ronde-bosse, figure de grandeur
naturelle, du quinzime sicle; un chevalier du seizime en
demi-relief, adoss au mur; dans un grenier, un tas de figurines
colories, en albtre gris, dbris d'un mausole quelconque, mais
admirable, de la renaissance: c'est l tout ce qu'un sonneur bossu et
souriant a pu me faire voir pour le petit morceau de cuivre argent
qui reprsente ici trente sous.

Maintenant il faut que je vous raconte une chose relle, une rencontre
plutt qu'une aventure, qui a laiss dans mon esprit l'impression
voile et sombre d'un rve.

En sortant de l'glise, qui s'ouvre presque sur la campagne, j'ai fait
le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrire la haute
colline cultive et boise qui a t un monceau de lave dans les temps
antrieurs  l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrire de
basalte meulire, qui dominait Artonacum il y a deux mille ans, et qui
domine aujourd'hui Andernach, qui a vu s'effacer successivement la
citadelle du prfet romain, le palais des rois d'Austrasie, des
fentres duquel ces princes des poques naves pchaient des carpes
dans le Rhin, la tombe impriale de Valentinien, l'abbaye des filles
nobles de Saint-Thomas, et qui voit crouler maintenant pierre  pierre
les vieilles murailles de la ville fodale des lecteurs de Trves.

J'ai suivi le foss qui longe ces murailles, o des masures de paysans
s'adossent familirement aujourd'hui, et qui ne servent plus qu'
abriter contre les vents du nord des carrs de choux et de laitues. La
noble cit dmantele a encore ses quatorze tours rondes ou carres,
mais converties en pauvres logis de jardiniers; les marmots demi-nus
s'asseyent pour jouer sur les pierres tombes, et les jeunes filles se
mettent  la fentre et jasent de leurs amours dans les embrasures des
catapultes. Le chtelet formidable qui dfendait Andernach au levant
n'est plus qu'une grande ruine ouvrant mlancoliquement  tous les
rayons de soleil ou de lune les baies de ses croises dfonces, et la
cour d'armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert,
o les femmes de la ville font blanchir l't la toile qu'elles ont
file l'hiver.

Aprs avoir laiss derrire moi la grande porte ogive d'Andernach,
toute crible de trous de mitraille noircis par le temps, je me suis
trouv au bord du Rhin. Le sable fin coup de petites pelouses
m'invitait, et je me suis mis  remonter lentement la rive vers les
collines lointaines de la Sayn. La soire tait d'une douceur
charmante; la nature se calmait au moment de s'endormir. Des
bergeronnettes venaient boire dans le fleuve et s'enfuyaient dans les
oseraies; je voyais au-dessus des champs de tabac passer dans
d'troits sentiers des chariots attels de boeufs et chargs de ce tuf
basaltique dont la Hollande construit ses digues. Prs de moi tait
amarr un bateau pont de Leutersdorf, portant  sa proue cet austre
et doux mot: _Pius_. De l'autre ct du Rhin, au pied d'une longue et
sombre colline, treize chevaux remorquaient lentement un autre bateau,
qui les aidait de ses deux grandes voiles triangulaires enfles au
vent du soir. Le pas mesur de l'attelage, le bruit des grelots et le
claquement des fouets venaient jusqu' moi. Une ville blanche se
perdait au loin dans la brume; et tout au fond, vers l'orient, 
l'extrme bord de l'horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un
oeil de cyclope, apparaissait entre deux paupires de nuages au front
du ciel.

Combien de temps ai-je march ainsi, absorb dans la rverie de toute
la nature? Je l'ignore. Mais la nuit tait tout  fait tombe, la
campagne tait tout  fait dserte, la lune clatante touchait presque
au znith quand je me suis, pour ainsi dire, rveill au pied d'une
minence couronne  son sommet d'un petit bloc obscur, autour duquel
se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les
autres des mts avec leurs vergues transversales. Je suis mont
jusque-l en enjambant des gerbes de grosses fves frachement
coupes. Ce bloc, pos sur un massif circulaire en maonnerie, c'tait
un tombeau envelopp d'un chafaudage.

Pour qui ce tombeau? Pourquoi cet chafaudage?

Dans le massif de maonnerie tait pratique une porte cintre et
basse grossirement ferme par un assemblage de planches. J'y ai
frapp du bout de ma canne; l'habitant endormi ne m'a pas rpondu.

Alors, par une rampe douce tapisse d'un gazon pais et seme de
fleurs bleues que la pleine lune semblait avoir fait ouvrir, je suis
mont sur le massif circulaire et j'ai regard le tombeau.

Un grand oblisque tronqu, pos sur un norme d figurant un
sarcophage romain, le tout, oblisque et d, en granit bleutre;
autour du monument et jusqu' son fate, une grle charpente traverse
par une longue chelle; les quatre faces du d creves et ouvertes
comme si l'on en avait arrach quatre bas-reliefs;  et l,  mes
pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu
brises, des fragments de corniches, des dbris d'entablement, voil
ce que la lune me montrait.

J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois
premires faades il n'y avait rien; sur la quatrime j'ai vu cette
ddicace en lettres de cuivre qui tincelaient: _L'arme de
Sambre-et-Meuse  son gnral en chef_; et au-dessous de ces deux
lignes le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutt indiqu
qu'crit:

    HOCHE.

Les lettres avaient t arraches, mais elles avaient laiss leur
vague empreinte sur le granit.

Ce nom, dans ce lieu,  cette heure, vu  cette clart, m'a caus une
impression profonde et inexprimable. J'ai toujours aim Hoche. Hoche
tait, comme Marceau, un de ces jeunes grands hommes bauchs par
lesquels la Providence, qui voulait que la rvolution vainqut et que
la France domint, prludait  Bonaparte; essais  moiti russis,
preuves incompltes que le destin brisa sitt qu'il eut une fois tir
de l'ombre le profil achev et svre de l'homme dfinitif.

C'est donc l, pensais-je, que Hoche est mort!--Et la date hroque du
18 avril 1797 me revenait  l'esprit.

J'ignorais o j'tais. J'ai promen mon regard autour de moi. Au nord,
j'avais une vaste plaine; au sud,  une porte de fusil, le Rhin; et 
mes pieds, au bas du monticule qui tait comme la base de ce tombeau,
un village  l'entre duquel se dressait une vieille tour carre.

En ce moment un homme traversait un champ  quelques pas du monument;
je lui ai demand au hasard en franais le nom de ce village.
L'homme,--un vieux soldat peut-tre, car la guerre, autant que la
civilisation, a appris notre langue  toutes les nations du
monde,--l'homme m'a cri: Weiss Thurm, puis a disparu derrire une
haie.

Ces deux mots _Weiss Thurm_ signifient _tour blanche_; je me suis
rappel la _Turris Alba_ des Romains. Hoche est mort dans un lieu
illustre. C'est l,  ce mme endroit, qu'il y a deux mille ans Csar
a pass le Rhin pour la premire fois.

Que veut cet chafaudage  ce monument? Le restaure-t-on? le
dgrade-t-on? Je ne sais.

J'ai escalad le soubassement, et, en me tenant aux charpentes, par
une des quatre ouvertures pratiques dans le d, j'ai regard dans le
tombeau. C'tait une petite chambre quadrangulaire, nue, sinistre et
froide. Un rayon de la lune entrant par une des crevasses y dessinait
dans l'ombre une forme blanche, droite et debout contre le mur.

Je suis entr dans cette chambre par l'troite meurtrire, en baissant
la tte et en me tranant sur les genoux. L, j'ai vu au centre du
pav un trou rond, bant, plein de tnbres. C'est par ce trou sans
doute qu'on avait autrefois descendu le cercueil dans le caveau
infrieur. Une corde y pendait et s'y perdait dans la nuit. Je me suis
approch. J'ai hasard mon regard dans ce trou, dans cette ombre, dans
ce caveau; j'ai cherch le cercueil; je n'ai rien vu.

A peine ai-je distingu le vague contour d'une sorte d'alcve funbre,
taille dans la vote, qui se dessinait dans la pnombre.

Je suis rest l longtemps, l'oeil et l'esprit vainement plongs dans
ce double mystre de la mort et de la nuit. Une sorte d'haleine glace
sortait du trou du caveau comme d'une bouche ouverte.

Je ne pourrais dire ce qui se passait en moi. Cette tombe si
brusquement rencontre, ce grand nom inattendu, cette chambre lugubre,
ce caveau habit ou vide, cet chafaudage que j'entrevoyais par la
brche du monument, cette solitude et cette lune enveloppant ce
spulcre, toutes ces ides se prsentaient  la fois  ma pense et la
remplissaient d'ombres. Une profonde piti me serrait le coeur. Voil
donc ce que deviennent les morts illustres exils ou oublis chez
l'tranger! Ce trophe funbre lev par toute une arme est  la
merci du passant. Le gnral franais dort loin de son pays dans un
champ de fves, et des maons prussiens font ce que bon leur semble 
son tombeau.

Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres une voix qui
disait: _Il faut que la France reprenne le Rhin_.

Une demi-heure aprs, j'tais sur la route d'Andernach, dont je ne
m'tais loign que de cinq quarts de lieue.

       *       *       *       *       *

Je ne comprends rien aux touristes. Ceci est un endroit admirable.
Je viens de parcourir le pays, qui est superbe. Du haut des collines
la vue embrasse un cirque de gants, du Siebengebrge aux crtes
d'Ehrenbreistein. Ici, il n'y a pas une pierre des difices qui ne
soit un souvenir, pas un dtail de paysage qui ne soit une grce. Les
habitants ont ce visage affectueux et bon qui rjouit l'tranger.
L'auberge (l'_Htel-de-l'Empereur_) est excellente entre les
meilleures d'Allemagne. Andernach est une ville charmante; eh bien,
Andernach est une ville dserte, personne n'y vient.--On va o est la
cohue,  Coblenz,  Bade,  Mannheim; on ne vient pas o est
l'histoire, o est la nature, o est la posie,  Andernach.

Je suis retourn une seconde fois  l'glise. L'ornementation
byzantine des clochers est d'une richesse rare et d'un got  la fois
sauvage et exquis. Le portail mridional a des chapiteaux tranges et
une grosse nervure-archivolte profondment fouille. Le tympan  angle
obtus porte une peinture byzantine du Crucifiement encore parfaitement
visible et distincte. Sur la faade,  ct de la porte-ogive, un
bas-relief peint, qui est de la renaissance, reprsente Jsus 
genoux, les bras effars, dans l'attitude de l'pouvante. Autour de
lui tourbillonnent et se mlent, comme dans un songe affreux, toutes
les choses terribles dont va se composer sa passion, le manteau
drisoire, le sceptre de roseau, la couronne  fleurons pineux, les
verges, les tenailles, le marteau, les clous, l'chelle, la lance,
l'ponge de fiel, le profil sinistre du mauvais larron, le masque
livide de Judas, la bourse au cou; enfin, devant les yeux du divin
matre, la croix, et entre les bras de la croix, comme la suprme
torture, comme la douleur la plus poignante entre toutes les douleurs,
une petite colonne au haut de laquelle se dresse le coq qui chante,
c'est--dire l'ingratitude et l'abandon d'un ami. Ce dernier dtail
est admirablement beau. Il y a l toute la grande thorie de la
souffrance morale, pire que la souffrance physique. L'ombre
gigantesque des deux gros clochers se rpand sur cette sombre lgie.
Autour du bas-relief, le sculpteur a grav une lgende que j'ai
copie: (sic)

[Illustration]

_O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor
similis sicut dolor meus._ 1538.

Devant cette svre faade,  quelques pas de cette double lamentation
de Job et de Jsus, de charmants petits enfants, gais et roses,
s'battaient sur une pelouse verte et faisaient brouter, avec de
grands cris, un pauvre lapin tout ensemble apprivois et effarouch.
Personne autre _ne passait par le chemin_.

Il y a une seconde belle glise dans Andernach. Celle-ci est gothique.
C'est une nef du quatorzime sicle, aujourd'hui transforme en curie
de caserne et garde par des cavaliers prussiens, le sabre au poing.
Par la porte entr'ouverte on aperoit une longue file de croupes de
chevaux qui se perd dans l'ombre des chapelles. Au-dessus du portail
on lit: _Sancta Maria, ora pro nobis._ Ce sont  prsent les chevaux
qui disent cela.

J'aurais voulu monter dans la curieuse tour que je vois de ma croise,
et qui est, selon toute apparence, l'ancienne vedette de la ville;
mais l'escalier en est rompu et les votes en sont effondres. Il m'a
fallu y renoncer. Du reste, la magnifique masure a tant de fleurs, de
si charmantes fleurs, des fleurs disposes avec tant de got et
entretenues avec tant de soin  toutes les fentres, qu'on la croirait
habite. Elle est habite en effet, habite par la plus coquette et la
plus farouche  la fois des habitantes, par cette douce fe invisible
qui se loge dans toutes les ruines, qui les prend pour elle et pour
elle seule, qui en dfonce tous les tages, tous les plafonds, tous
les escaliers, afin que le pas de l'homme n'y trouble pas les nids des
oiseaux, et qui met  toutes les croises et devant toutes les portes
des pots de fleurs qu'elle sait faire, en fe qu'elle est, avec toute
vieille pierre creuse par la pluie ou brche par le temps.




LETTRE XIV

LE RHIN.

  Diverses dclarations d'amour  diffrentes choses de la
    cration.--L'auteur cite Boileau.--Groupe de tous les
    fleuves.--Histoire.--Les volcans.--Les Celtes.--Les
    Romains.--Les colonies romaines.--Quelles ruines il y avait sur
    le Rhin il y a douze cents ans.--Charlemagne.--Fin du Rhin
    historique.--Commencement du Rhin fabuleux.--Mythologie
    gothique.--Fourmillement des lgendes.--Le hideux et le
    charmant mls sous mille formes dans une lueur
    fantastique.--Dnombrement des figures chimriques.--Les fables
    plissent; le jour se fait; l'histoire reparat.--Ce que font
    quatre hommes assis sur une pierre.--Rhens.--Triple naissance
    de trois grandes choses presque au mme lieu et au mme
    moment.--Le Rhin religieux et militaire.--Les princes
    ecclsiastiques composs des mmes lments que le pape.--Qui
    se dveloppe empite.--Les comtes palatins protestent par le
    moyen des comtesses palatines.--Etablissements des ordres de
    chevalerie.--Naissances des villes marchandes.--Brigands
    gigantesques du Rhin.--Les Burgraves.--Ce que font pendant ce
    temps-l les choses invisibles.--Jean Huss.--Doucin.--Un fait
    nat  Nuremberg.--Un autre fait nat  Strasbourg.--La face du
    monde va changer.--Hymne au Rhin.--Ce que le Rhin tait pour
    Homre,--pour Virgile,--pour Shakspeare.--Ce qu'il est pour
    nous.--A qui il est.--Souvenirs historiques.--Ppin le
    Bref.--L'empire de Charlemagne compar  l'empire de
    Napolon.--Explication de la faon dont s'est disloqu, de
    sicle en sicle et lambeau par lambeau, l'empire de
    Charlemagne.--Comment Napolon disposa le Rhin dans la partie
    qu'il jouait.--Rcapitulation.--Les quatre phases du Rhin.--Le
    Rhin symbolique.--A quel grand fait il ressemble.


      Saint-Goar, 17 aot.

Vous savez, je vous l'ai dit souvent, j'aime les fleuves. Les fleuves
charrient les ides aussi bien que les marchandises. Tout a son rle
magnifique dans la cration. Les fleuves, comme d'immenses clairons,
chantent  l'ocan la beaut de la terre, la culture des champs, la
splendeur des villes et la gloire des hommes.

Et, je vous l'ai dit aussi, entre tous les fleuves, j'aime le Rhin. La
premire fois que j'ai vu le Rhin, c'tait il y a un an,  Kehl, en
passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas.
Je me souviens que j'prouvai alors un certain respect en traversant
le vieux fleuve. J'avais envie de le voir depuis longtemps. Ce n'est
jamais sans motion que j'entre en communication, j'ai presque dit en
communion, avec ces grandes choses de la nature qui sont aussi de
grandes choses dans l'histoire. Ajoutez  cela que les objets les plus
disparates me prsentent, je ne sais pourquoi, des affinits et des
harmonies tranges. Vous souvenez-vous, mon ami, du Rhne  la
Valserine?--nous l'avons vu ensemble en 1825, dans ce doux voyage de
Suisse qui est un des souvenirs lumineux de ma vie. Nous avions alors
vingt ans!--Vous rappelez-vous avec quel cri de rage, avec quel
rugissement froce le Rhne se prcipitait dans le gouffre, pendant
que le frle pont de bois tremblait sous nos pieds? Eh bien, depuis ce
temps-l, le Rhne veillait dans mon esprit l'ide du tigre, le Rhin
y veillait l'ide du lion.

Ce soir-l, quand je vis le Rhin pour la premire fois, cette ide ne
se drangea pas. Je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve,
violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. Il tait enfl et
magnifique au moment o je le traversais. Il essuyait aux bateaux du
pont sa crinire fauve, sa _barbe limoneuse_, comme dit Boileau. Ses
deux rives se perdaient dans le crpuscule. Son bruit tait un
rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la
grande mer.

Oui, mon ami, c'est un noble fleuve, fodal, rpublicain, imprial,
digne d'tre  la fois franais et allemand. Il y a toute l'histoire
de l'Europe, considre sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve
des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait
bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rver l'Allemagne.

Le Rhin runit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhne, large comme la
Loire, encaiss comme la Meuse, tortueux comme la Seine, limpide et
vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube,
mystrieux comme le Nil, paillet d'or comme un fleuve d'Amrique,
couvert de fables et de fantmes comme un fleuve d'Asie.

Avant que l'histoire crivt, avant que l'homme existt peut-tre, o
est le Rhin aujourd'hui fumait et flamboyait une double chane de
volcans qui se sont teints en laissant sur le sol deux tas de laves
et de basaltes disposs paralllement comme deux longues murailles. A
la mme poque, les cristallisations gigantesques qui sont les
montagnes primitives s'achevaient, les alluvions normes qui sont les
montagnes secondaires se desschaient, l'effrayant monceau que nous
appelons aujourd'hui les Alpes se refroidissait lentement, les neiges
s'y accumulaient; deux grands coulements de ces neiges se rpandirent
sur la terre: l'un, l'coulement du versant septentrional, traversa
les plaines, rencontra la double tranche des volcans teints et s'en
alla par l  l'Ocan; l'autre, l'coulement du versant occidental,
tomba de montagne en montagne, ctoya cet autre bloc de volcans
expirs que nous nommons l'Ardche, et se perdit dans la Mditerrane.
Le premier de ces coulements, c'est le Rhin; le second, c'est le
Rhne.

Les premiers hommes que l'histoire voit poindre sur les bords du Rhin,
c'est cette grande famille de peuples  demi sauvages qui s'appelaient
_Celtes_, et que Rome appela _Gaulois_; _qui ipsorum lingua_ CELT,
_nostra vero_ GALLI _vocantur_, dit Csar. Les Rauraques s'tablirent
plus prs de la source, les Argentoraques et les Moguntiens plus prs
de l'embouchure. Puis, quand l'heure fut venue, Rome apparut: Csar
passa le Rhin; Drusus difia ses cinquante citadelles; le consul
Munatius Plancus commena une ville sur la croupe septentrionale du
Jura; Martius-Vipsanius Agrippa btit un fort devant le dgorgement du
Mein, puis il tablit une colonie vis--vis de Tuitium: le snateur
Antoine fonda sous Nron un municipe prs de la mer batave; et tout le
Rhin fut sous la main de Rome. Quand la vingt-deuxime lgion, qui
avait camp sous les oliviers mmes o agonisa Jsus-Christ, revint du
sige de Jrusalem, Titus l'envoya sur le Rhin. La lgion romaine
continua l'oeuvre de Martius Agrippa; une ville semblait ncessaire
aux conqurants pour lier le Mlibocus au Taunus; et Moguntiacum,
bauche par Martius, fut construite par la lgion, puis agrandie
ensuite par Trajan et embellie par Adrien.--Chose frappante et qu'il
faut noter en passant!--Cette vingt-deuxime lgion avait amen avec
elle Crescentius, qui le premier porta la parole du Christ dans le
Rhingau et y fonda la religion nouvelle. Dieu voulait que ces mmes
hommes aveugles qui avaient renvers la dernire pierre du temple sur
le Jourdain, en reposassent la premire pierre sur le Rhin.--Aprs
Trajan et Adrien, vint Julien, qui dressa une forteresse sur le
confluent du Rhin et de la Moselle; aprs Julien, Valentinien, qui
rigea des chteaux sur les deux volcans teints que nous nommons le
Lowemberg et le Stromberg; et ainsi se trouva noue et consolide en
peu de sicles, comme une chane rive sur le fleuve, cette longue et
robuste ligne de colonies romaines, Vinicella, Altavilla, Lorca,
Trajani castrum, Versalia, Mola Romanorum, Turris Alba, Victoria,
Rodobriga, Antoniacum, Sentiacum, Rigodulum, Rigomagum, Tulpetum,
Brolum, qui part de la Cornu Romanorum au lac de Constance, descend
le Rhin en s'appuyant sur Augusta, qui est Ble; sur Argentina, qui
est Strasbourg; sur Moguntiacum, qui est Mayence; sur Confluentia, qui
est Coblenz; sur Colonia Agrippina, qui est Cologne; et va se
rattacher, prs de l'Ocan,  Trajectum-ad-Mosam, qui est Mastricht,
et  Trajectum-ad-Rhenum, qui est Utrecht.

Ds lors le Rhin fut romain. Il ne fut plus que le fleuve arrosant la
province helvtique ultrieure, la premire et la seconde Germanie, la
premire Belgique et la province batave. Le Gaulois chevelu du Nord,
que venait voir par curiosit au troisime sicle le Gaulois  toge de
Milan et le Gaulois  braies de Lyon, le Gaulois chevelu fut dompt.
Les chteaux romains de la rive gauche tinrent en respect la rive
droite, et le lgionnaire vtu de drap de Trves, arm d'une
pertuisane de Tongres, n'eut plus qu' surveiller du haut des rochers
le vieux chariot de guerre des Germains, massive tour roulante, aux
roues armes de faux, au timon hriss de piques, trane par des
boeufs, crnele pour dix archers, qui se hasardait quelquefois de
l'autre ct du Rhin jusque sous la baliste des forteresses de Drusus.

Cet effrayant passage des hommes du nord aux rgions du midi qui se
renouvelle fatalement  de certaines poques climatriques de la vie
des nations et qu'on appelle l'Invasion des Barbares, vint submerger
Rome quand fut arriv l'instant o Rome devait se transformer. La
barrire granitique et militaire des citadelles du Rhin fut crase
par ce dbordement, et il y eut un moment vers le sixime sicle o
les crtes du Rhin furent couronnes de ruines romaines comme elles le
sont aujourd'hui de ruines fodales.

Charlemagne restaura ces dcombres, refit ces forteresses, les opposa
aux vieilles hordes germaines renaissantes sous d'autres noms, aux
Bomans, aux Abodrites, aux Welebates, aux Sarabes; btit  Mayence,
o fut enterre sa femme Fastrada, un pont  piles de pierre dont on
voit encore, dit-on, les ruines sous l'eau; releva l'aqueduc de Bonn;
rpara les voies romaines de Victoria, aujourd'hui Neuwied; de
Bacchiara, aujourd'hui Bacharach; de Vinicella, aujourd'hui Winkel;
et de Thronus-Bacchi, aujourd'hui Trarbach; et se construisit 
lui-mme, des dbris d'un bain de Julien, un palais, le Saal, 
Nieder-Ingelheim. Mais, malgr tout son gnie et toute sa volont,
Charlemagne ne fit que galvaniser des ossements. La vieille Rome tait
morte. La physionomie du Rhin tait change.

Dj, comme je l'ai indiqu plus haut, sous la domination romaine, un
germe inaperu avait t dpos dans le Rhingau. Le christianisme, cet
aigle divin qui commenait  dployer ses ailes, avait pondu dans ces
rochers son oeuf qui contenait un monde. A l'exemple de Crescentius,
qui, ds l'an 70, vanglisait le Taunus, saint Apollinaire avait
visit Rigomagum; saint Goar avait prch  Bacchiara; saint Martin,
vque de Tours, avait catchis Confluentia; saint Materne, avant
d'aller  Tongres, avait habit Cologne; saint Eucharius s'tait bti
un ermitage dans les bois prs de Trves, et, dans les mmes forts,
saint Gzlin, debout pendant trois ans sur une colonne, avait lutt
corps  corps avec une statue de Diane qu'il avait fini par faire
crouler, pour ainsi dire, en la regardant. A Trves mme beaucoup de
chrtiens obscurs taient morts de la mort des martyrs dans la cour du
palais des prfets de la Gaule, et l'on avait jet leur cendre au
vent; mais cette cendre tait une semence.

La graine tait dans le sillon; mais, tant que dura le passage des
Barbares, rien ne leva.

Bien au contraire, il se fit un croulement profond o la civilisation
sembla tomber; la chane des traditions certaines se rompit;
l'histoire parut s'effacer; les hommes et les vnements de cette
sombre poque traversrent le Rhin comme des ombres, jetant  peine au
fleuve un reflet fantastique, vanoui aussitt qu'aperu.

De l, pour le Rhin, aprs une priode historique, une priode
merveilleuse.

L'imagination de l'homme, pas plus que la nature, n'accepte le vide.
O se tait le bruit humain la nature fait jaser les nids d'oiseaux,
chuchoter les feuilles d'arbres et murmurer les mille voix de la
solitude. O cesse la certitude historique l'imagination fait vivre
l'ombre, le rve et l'apparence. Les fables vgtent, croissent,
s'entremlent et fleurissent dans les lacunes de l'histoire croule,
comme les aubpines et les gentianes dans les crevasses d'un palais en
ruine.

La civilisation est comme le soleil, elle a ses nuits et ses jours,
ses plnitudes et ses clipses; elle disparat et reparat.

Ds qu'une aube de civilisation renaissante commena  poindre sur le
Taunus, il y eut sur les bords du Rhin un adorable gazouillement de
lgendes et de fabliaux; dans toutes les parties claires par ce
rayon lointain, mille figures surnaturelles et charmantes
resplendirent tout  coup, tandis que dans les parties sombres les
formes hideuses et d'effrayants fantmes s'agitaient. Alors, pendant
que se btissaient, avec de belles basaltes neuves,  ct des
dcombres romains, aujourd'hui effacs, les chteaux saxons et
gothiques, aujourd'hui dmantels, toute une population d'tres
imaginaires, en communication directe avec les belles filles et les
beaux chevaliers, se rpandit dans le Rhingau: les orades, qui
prirent les bois; les ondins, qui prirent les eaux; les gnomes, qui
prirent le dedans de la terre; l'esprit des rochers; le frappeur; le
chasseur noir, traversant les halliers mont sur un grand cerf  seize
andouillers; la pucelle du marais noir; les six pucelles du marais
rouge; Wodan, le dieu  dix mains; les douze hommes noirs; l'tourneau
qui proposait des nigmes; le corbeau qui croassait sa chanson; la pie
qui racontait l'histoire de sa grand'mre; les marmousets du
Zeitelmoos; Everard le Barbu, qui conseillait les princes gars  la
chasse; Sigefroi le Cornu, qui assommait les dragons dans les antres.
Le diable posa sa pierre  Teufelstein et son chelle  Teufelsleiter;
il osa mme aller prcher publiquement  Gernsbach prs de la fort
Noire; mais heureusement Dieu dressa de l'autre ct du fleuve, en
face de la Chaire-du-Diable, la Chaire-de-l'Ange. Pendant que les
Sept-Montagnes, ce vaste cratre teint, se remplissaient de monstres,
d'hydres et de spectres gigantesques,  l'autre extrmit de la
chane,  l'entre du Rhingau, l'pre vent de la Wisper apportait
jusqu' Bingen des nues de vieilles fes petites comme des
sauterelles. La mythologie se greffa dans ces valles sur la lgende
des saints et y produisit des rsultats tranges, bizarres fleurs de
l'imagination humaine. Le Drachenfels eut, sous d'autres noms, sa
Tarasque et sa Sainte-Marthe; la double fable d'Echo et d'Hylas
s'installa dans le redoutable Rocher de Lurley; la pucelle-serpent
rampa dans les souterrains d'Augst; Hatto, le mauvais vque, fut
mang dans sa tour par ses sujets changs en rats; les sept soeurs
moqueuses de Schoenberg furent mtamorphoses en rochers, et le Rhin
eut ses _demoiselles_ comme la Meuse avait ses _dames_. Le dmon Urian
passa le Rhin  Dusseldorf, ayant sur son dos, ploye en deux comme un
sac de meunier, la grosse dune qu'il avait prise au bord de la mer, 
Leyde, pour engloutir Aix-la-Chapelle, et que, puis de fatigue et
tromp par une vieille femme, il laissa tomber stupidement aux portes
de la ville impriale o cette dune est aujourd'hui le Lousberg. A
cette poque, plonge pour nous dans une pnombre o des lueurs
magiques tincellent  et l, ce ne sont dans ces bois, dans ces
rochers, dans ces vallons, qu'apparitions, visions, prodigieuses
rencontres, chasses diaboliques, chteaux infernaux, bruits de harpes
dans les taillis, chansons mlodieuses chantes par des chanteuses
invisibles, affreux clats de rire pousss par des passants
mystrieux. Des hros humains, presque aussi fantastiques que les
personnages surnaturels, Cunon de Sayn, Sibo de Lorch, la _forte
pe_, Griso le paen, Attich, duc d'Alsace, Thassilo, duc de Bavire,
Anthyse, duc des Francs, Samo, roi des Vendes, errent effars dans ces
futaies vertigineuses, cherchant et pleurant leurs belles, longues et
sveltes princesses blanches couronnes de noms charmants, Gela,
Garlinde, Liba, Williswinde, Schonetta. Tous ces aventuriers,  demi
enfoncs dans l'impossible et tenant  peine par le talon  la vie
relle, vont et viennent dans les lgendes, perdus vers le soir dans
les forts inextricables, cassant les ronces et les pines, comme le
_Chevalier de la mort_ d'Albert Durer, sous le pas de leur lourd
cheval, suivis de leur lvrier efflanqu, regards entre deux branches
par des larves, et accostant dans l'ombre tantt quelque noir
charbonnier assis prs d'un feu, qui est Satan entassant dans un
chaudron les mes des trpasss; tantt des nymphes toutes nues qui
leur offrent des cassettes pleines de pierreries; tantt de petits
hommes vieux, lesquels leur rendent leur soeur, leur fille ou leur
fiance, qu'ils ont retrouve sur une montagne endormie dans un lit de
mousse, au fond d'un beau pavillon tapiss de coraux, de coquilles et
de cristaux; tantt quelque puissant nain _qui_, disent les vieux
pomes, _tient parole de gant_.

Parmi ces hros chimriques surgissent de temps en temps des figures
de chair et d'os: d'abord et surtout Charlemagne et Roland;
Charlemagne  tous les ges, enfant, jeune homme, vieillard;
Charlemagne que la lgende fait natre chez un meunier dans la fort
Noire; Roland, qu'elle fait mourir, non  Roncevaux des coups de toute
une arme, mais d'amour sur le Rhin, devant le couvent de
Nonnenswerth; plus tard, l'empereur Othon, Frdric Barberousse et
Adolphe de Nassau. Ces hommes historiques mls dans les contes aux
personnages merveilleux; c'est la tradition des faits rels qui
persiste sous l'encombrement des rveries et des imaginations, c'est
l'histoire qui se fait vaguement jour  travers les fables, c'est la
ruine qui reparat  et l sous les fleurs.

Cependant les ombres se dissipent, les contes s'effacent, le jour se
fait, la civilisation se reforme et l'histoire reprend figure avec
elle.

Voici que quatre hommes venus de quatre cts diffrents se runissent
de temps en temps prs d'une pierre qui est au bord du Rhin, sur la
rive gauche,  quelques pas d'une alle d'arbres, entre Rhens et
Kapellen. Ces quatre hommes s'asseyent sur cette pierre, et l ils
font et dfont les empereurs d'Allemagne. Ces hommes sont les quatre
lecteurs du Rhin; cette pierre, c'est le sige royal, Koenigsthl.

Le lieu qu'ils ont choisi,  peu prs au milieu de la valle du
Rhens, qui est  l'lecteur de Cologne, regarde  la fois,  l'ouest,
sur la rive gauche, Kapellen, qui est  l'lecteur de Trves; et au
nord, sur la rive droite, d'un ct Oberlahnstein, qui est 
l'lecteur de Mayence, et de l'autre Braubach, qui est  l'lecteur
palatin. En une heure chaque lecteur peut se rendre  Rhens de chez
lui.

De leur ct, tous les ans, le second jour de la Pentecte, les
notables de Coblentz et de Rhens se runissent au mme lieu sous
prtexte de fte, et confrent entre eux de certaines choses obscures;
commencement de commune et de bourgeoisie faisant sourdement son trou
dans les fondations du formidable difice germanique dj tout
construit; vivace et ternelle conspiration des petits contre les
grands germant audacieusement prs du Koenigsthl,  l'ombre mme de
ce trne de pierre de la fodalit.

Presque au mme endroit, dans le chteau lectoral de Stolzenfels, qui
domine la petite ville de Kapellen, aujourd'hui ruine magnifique,
Werner, archevque de Cologne, loge et entretient de 1380  1418 des
alchimistes qui ne font pas d'or, mais qui trouvent en cheminant vers
la pierre philosophale plusieurs des grandes lois de la chimie. Ainsi,
dans un espace de temps assez court, le mme point du Rhin, le lieu 
peine remarqu aujourd'hui qui fait face  l'embouchure de la Lahn,
voit natre pour l'Allemagne l'empire, la dmocratie et la science.

Dsormais le Rhin a pris un aspect tout ensemble militaire et
religieux. Les abbayes et les couvents se multiplient; les glises 
mi-cte rattachent aux donjons de la montagne les villages du bord du
fleuve, image frappante et renouvele  chaque tournant du Rhin, de la
faon dont le prtre doit tre situ dans la socit humaine. Les
princes ecclsiastiques multiplient les difices dans le Rhingau,
comme avaient fait mille ans auparavant les prfets de Rome.
L'archevque Baudouin de Trves btit l'glise d'Oberwesel;
l'archevque Henri de Wittingen construit le pont de Coblentz sur la
Moselle; l'archevque Walram de Juliers sanctifie par une croix de
pierre magnifiquement sculpte les ruines romaines et le piton
volcanique de Godersberg, ruines et colline quelque peu suspectes de
magie. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se mlent dans ces
princes comme dans le pape. De l une juridiction double qui prend
l'me et le corps et ne s'arrte pas, comme dans les tats purement
sculiers, devant le bnfice de clergie. Jean de Barnich, chapelain
de Saint-Goar, empoisonne avec le vin de la communion sa dame, la
comtesse de Katzenellenbogen; l'lecteur de Cologne, comme son vque,
l'excommunie, et, comme son prince, le fait brler vif.

De son ct, l'lecteur palatin sent le besoin de protester
perptuellement contre les empitements possibles des trois
archevques de Cologne, de Trves et de Mayence; et les comtesses
palatines vont faire leurs couches, en signe de souverainet, dans la
Pfalz, tour btie devant Caub, au milieu mme du Rhin.

En mme temps, au milieu de ces dveloppements simultans ou
successifs des princes-lecteurs, les ordres de chevalerie prennent
position sur le Rhin. L'ordre teutonique s'installe  Mayence, en vue
du Taunus, tandis que, prs de Trves, en vue des Sept-Montagnes, les
chevaliers de Rhodes s'tablissent  Martinshof. De Mayence l'ordre
teutonique se ramifie jusqu' Coblentz, o une de ses commanderies
prend pied. Les Templiers, dj matres de Courgenay et de Porentruy
dans l'vch de Ble, avaient Boppart et Saint-Goar au bord du Rhin,
et Trarbach entre le Rhin et la Moselle. C'est ce mme Trarbach, le
pays des vins exquis, le Thronus-Bacchi des Romains, qui appartint
plus tard  ce Pierre Flotte, que le pape Boniface appelait _borgne de
corps_ et _aveugle d'esprit_.

Tandis que les princes, les vques et les chevaliers faisaient leurs
fondations, le commerce faisait ses colonies. Une foule de petites
villes marchandes germrent,  l'imitation de Coblentz sur la Moselle
et de Mayence devant le Mein, au confluent de toutes les rivires et
de tous les torrents que versent dans le Rhin les innombrables valles
du Hndsruck, du Hohenruck, des crtes de Hammerstein et des
Sept-Montagnes. Bingen se posa sur la Nahe; Niederlahnstein sur la
Lahn; Engers, vis--vis la Sayn; Irrlich, sur la Wied; Linz, en face
de l'Aar; Rheindorf, sur les Mahrbachs; et Berghein, sur la Sieg.

Cependant, dans tous les intervalles qui sparaient les princes
ecclsiastiques et les princes fodaux, les commanderies des
chevaliers-moines et les bailliages des communes, l'esprit des temps
et la nature des lieux avaient fait crotre une singulire race de
seigneurs. Du lac de Constance aux Sept-Montagnes, chaque crte du
Rhin avait son burg et son burgrave. Ces formidables barons du Rhin,
produits robustes d'une nature pre et farouche, nichs dans les
basaltes et les bruyres, crnels dans leur trou et servis  genoux
par leurs officiers comme l'empereur, hommes de proie tenant tout
ensemble de l'aigle et du hibou, puissants seulement autour d'eux,
mais tout-puissants autour d'eux, matrisaient le ravin et la valle,
levaient des soldats, battaient les routes, imposaient des pages,
ranonnaient les marchands, qu'ils vinssent de Saint-Gall ou de
Dusseldorf, barraient le Rhin avec leur chane, et envoyaient
firement des cartels aux villes voisines quand elles se hasardaient 
leur faire affront. C'est ainsi que le burgrave d'Ockenfels provoqua
la grosse commune de Linz, et le chevalier Hausner du Hegau, la ville
impriale de Kaufbeuern. Quelquefois, dans ces tranges duels, les
villes, ne se sentant pas assez fortes, avaient peur et demandaient
secours  l'empereur; alors le burgrave clatait de rire, et,  la
prochaine fte patronale, il allait insolemment au tournoi de la ville
mont sur l'ne de son meunier. Pendant les effroyables guerres
d'Adolphe de Nassau et de Didier d'Isembourg, plusieurs de ces
chevaliers qui avaient leurs forteresses dans le Taunus, poussrent
l'audace jusqu' aller piller un des faubourgs de Mayence sous les
yeux mmes des deux prtendants qui se disputaient la ville. C'tait
leur faon d'tre neutres. Le burgrave n'tait ni pour Isembourg
ni pour Nassau; il tait pour le burgrave. Ce n'est que sous
Maximilien, quand le grand capitaine du Saint-Empire, George de
Frundsberg, eut dtruit le dernier des burgs, Hohenkraehen, qu'expira
cette redoutable espce de gentilshommes sauvages qui commence au
dixime sicle par les burgraves-hros et qui finit au seizime par
les burgraves-brigands.

Mais les choses invisibles dont les rsultats ne prennent corps
qu'aprs beaucoup d'annes s'accomplissaient aussi sur le Rhin. En
mme temps que le commerce, et sur les mmes bateaux, pour ainsi dire,
l'esprit d'hrsie, d'examen et de libert montait et descendait ce
grand fleuve sur lequel il semble que toute la pense de l'humanit
dt passer. On pourrait dire que l'me de Tanquelin, qui au douzime
sicle prchait contre le pape devant la cathdrale d'Anvers, escort
de trois mille sectaires arms, avec la pompe et l'quipage d'un roi,
remonta le Rhin aprs sa mort et alla inspirer Jean Huss dans sa
maison de Constance, puis des Alpes redescendit le Rhne et fit surgir
Doucet dans le comtat d'Avignon. Jean Huss fut brl, Doucet fut
cartel. L'heure de Luther n'avait pas encore sonn. Dans les voies
de la Providence, il y a des hommes pour les fruits verts et d'autres
hommes pour les fruits mrs.

Cependant le seizime sicle approchait. Le Rhin avait vu natre au
quatorzime sicle, non loin de lui,  Nuremberg, l'artillerie; et au
quinzime, sur sa rive mme,  Strasbourg, l'imprimerie. En 1400,
Cologne avait fondu la fameuse coulevrine de quatorze pieds de long.
En 1472, Vindelin de Spire avait imprim sa Bible. Un nouveau monde
allait surgir, et, chose remarquable et digne qu'on y insiste, c'est
sur les bords du Rhin que venaient de trouver et de prendre une
nouvelle forme ces deux mystrieux outils avec lesquels Dieu travaille
sans cesse  la civilisation de l'homme, la catapulte et le livre, la
guerre et la pense.

Le Rhin, dans les destines de l'Europe, a une sorte de signification
providentielle. C'est le grand foss transversal qui spare le Sud du
Nord. La Providence en a fait le fleuve-frontire; les forteresses en
ont fait le fleuve-muraille. Le Rhin a vu la figure et a reflt
l'ombre de presque tous les grands hommes de guerre qui, depuis trente
sicles, ont labour le vieux continent avec ce soc qu'on appelle
l'pe. Csar a travers le Rhin en montant du midi; Attila a travers
le Rhin en descendant du septentrion. Clovis y a gagn la bataille de
Tolbiac. Charlemagne et Bonaparte y ont rgn. L'empereur
Frdric-Barberousse, l'empereur Rodolphe de Hapsbourg et le palatin
Frdric Ier y ont t grands, victorieux et formidables.
Gustave-Adolphe y a command ses armes du haut de la gurite de Caub.
Louis XIV a vu le Rhin. _Enghien et Cond l'ont pass._ Hlas! Turenne
aussi. Drusus y a sa pierre  Mayence comme Marceau  Coblentz et
Hoche  Andernach. Pour l'oeil du penseur qui voit vivre l'histoire,
deux grands aigles planent perptuellement sur le Rhin, l'aigle des
lgions romaines et l'aigle des rgiments franais.

Ce noble Rhin, que les Romains nommaient _Rhenus superbus_, tantt
porte les ponts de bateaux hrisss de lances, de pertuisanes ou de
baonnettes qui versent sur l'Allemagne les armes d'Italie,
d'Espagne et de France, ou reversent sur l'ancien monde romain,
toujours gographiquement adhrent, les anciennes hordes barbares,
toujours les mmes aussi; tantt charrie pacifiquement les sapins de
la Murg et de Saint-Gall, les porphyres et les serpentines de Ble, la
potasse de Bingen, le sel de Karlshall, les cuirs de Stromberg, le
vif-argent de Lansberg, les vins de Johannisberg et de Bacharach, les
ardoises de Caub, les saumons d'Oberwesel, les cerises de Salzig, le
charbon de bois de Boppart, la vaisselle de fer-blanc de Coblentz, la
verrerie de la Moselle, les fers forgs de Bendorf, les tufs et les
meules d'Andernach, les tles de Neuwied, les eaux minrales
d'Antoniustein, les draps et les poteries de Wallendar, les vins
rouges de l'Aar, le cuivre et le plomb de Linz, la pierre de taille de
Koenigswinter, les laines et les soieries de Cologne; et il accomplit
majestueusement  travers l'Europe, selon la volont de Dieu, sa
double fonction de fleuve de la guerre et de fleuve de la paix, ayant
sans interruption sur la double range de collines qui encaisse la
plus notable partie de son cours, d'un ct des chnes, de l'autre des
vignes, c'est--dire d'un ct le nord, de l'autre le midi; d'un ct
la force, de l'autre la joie.

Pour Homre, le Rhin n'existait pas. C'tait un des fleuves probables,
mais inconnus, de ce sombre pays des Cimmriens, sur lesquels il pleut
sans cesse et qui ne voient jamais le soleil. Pour Virgile, ce n'tait
pas le fleuve inconnu, mais le fleuve glac. _Frigora Rheni._ Pour
Shakspeare, c'est le _beau Rhin_: _Beautiful Rhine._ Pour nous,
jusqu'au jour o le Rhin sera la question de l'Europe, c'est
l'excursion pittoresque  la mode, la promenade des dsoeuvrs d'Ems,
de Bade et de Spa.

Ptrarque est venu  Aix-la-Chapelle, mais je ne crois pas qu'il ait
parl du Rhin.

La gographie donne, avec cette volont inflexible des pentes, des
bassins et des versants que tous les congrs du monde ne peuvent
contrarier longtemps, la gographie donne la rive gauche du Rhin  la
France. La divine Providence lui a donn trois fois les deux rives.
Sous Ppin le Bref, sous Charlemagne et sous Napolon.

L'empire de Ppin le Bref tait  cheval sur le Rhin. Il comprenait la
France proprement dite, moins l'Aquitaine et la Gascogne, et
l'Allemagne proprement dite, jusqu'au pays des Bavarois exclusivement.

L'empire de Charlemagne tait deux fois plus grand que ne l'a t
l'empire de Napolon.

Il est vrai, et ceci est considrable, que Napolon avait trois
empires, ou, pour mieux dire, tait empereur de trois faons:
immdiatement et directement, de l'empire franais; mdiatement et par
ses frres, de l'Espagne, de l'Italie, de la Westphalie et de la
Hollande, royaumes dont il avait fait les contre-forts de l'empire
central; moralement et par droit de suprmatie, de l'Europe, qui
n'tait plus que la base, de jour en jour plus envahie, de son
prodigieux difice.

Compris de cette manire, l'empire de Napolon galait au moins celui
de Charlemagne.

Charlemagne, dont l'empire avait le mme centre et le mme mode de
gnration que l'empire de Napolon, prit et agglomra autour de
l'hritage de Ppin le Bref la Saxe jusqu' l'Elbe, la Germanie
jusqu' la Saal, l'Esclavonie jusqu'au Danube, la Dalmatie jusqu'aux
bouches du Cattaro, l'Italie jusqu' Gate, l'Espagne jusqu' l'Ebre.

Il ne s'arrta en Italie qu'aux limites des Bnventins et des Grecs,
et en Espagne qu'aux frontires des Sarrasins.

Quand cette immense formation se dcomposa pour la premire fois, en
843, Louis le Dbonnaire tant mort et ayant dj laiss reprendre aux
Sarrasins leur part, c'est--dire toute la tranche de l'Espagne
comprise entre l'Ebre et le Llobregat, des trois morceaux en lesquels
l'empire se brisa il y eut de quoi faire un empereur, Lothaire, qui
eut l'Italie et un grand fragment triangulaire de la Gaule; et deux
rois, Louis, qui eut la Germanie, et Charles, qui eut la France. Puis,
en 855, quand le premier des trois lambeaux se divisa  son tour, de
ces morceaux d'un morceau de l'empire de Charlemagne on put encore
faire un empereur, Louis, avec l'Italie; un roi, Charles, avec la
Provence et la Bourgogne; et un autre roi, Lothaire, avec l'Austrasie,
qui s'appela ds lors Lotharingie, puis Lorraine. Quand vint le moment
o le deuxime lot, le royaume de Louis le Germanique, se dchira, le
plus gros dbris forma l'empire d'Allemagne, et dans les petits
fragments s'installa l'innombrable fourmilire des comts, des duchs,
des principauts et des villes libres, protge par les margraviats,
gardiens des frontires. Enfin, quand le troisime morceau, l'Etat de
Charles le Chauve, plia et se rompit sous le poids des ans et des
princes, cette dernire ruine suffit pour la formation d'un roi, le
roi de France; de cinq ducs souverains, les ducs de Bourgogne, de
Normandie, de Bretagne, d'Aquitaine et de Gascogne; et de trois
comtes-princes, le comte de Champagne, le comte de Toulouse et le
comte de Flandre.

Ces empereurs-l sont des Titans. Ils tiennent un moment l'univers
dans leurs mains, puis la mort leur carte les doigts, et tout tombe.

On peut dire que la rive droite du Rhin appartint  Napolon comme 
Charlemagne.

Bonaparte ne rva pas un duch du Rhin, comme l'avaient fait quelques
politiques mdiocres dans la longue lutte de la maison de France
contre la maison d'Autriche. Il savait qu'un royaume longitudinal qui
n'est pas insulaire est impossible; il plie et se coupe en deux au
premier choc violent. Il ne faut pas qu'une principaut affecte
l'ordre simple; l'ordre profond est ncessaire aux Etats pour se
maintenir et rsister. A quelques mutilations et  quelques
agglomrations prs, l'empereur prit la confdration du Rhin telle
que la gographie et l'histoire l'avaient faite, et se contenta de la
systmatiser. Il faut que la confdration du Rhin fasse front et
obstacle au Nord ou au Midi. Elle tait pose contre la France,
l'empereur la retourna. Sa politique tait une main qui plaait et
dplaait les empires avec la force d'un gant et la sagacit d'un
joueur d'checs. En grandissant les princes du Rhin, l'empereur
comprit qu'il accroissait la couronne de France et qu'il diminuait la
couronne d'Allemagne. En effet, ces lecteurs devenus rois, ces
margraves et ces landgraves devenus grands-ducs, gagnaient en
escarpements du ct de l'Autriche et de la Russie ce qu'ils perdaient
du ct de la France, grands par devant, petits par derrire, rois
pour les empereurs du Nord, prfets pour Napolon.

Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes, quatre
physionomies bien tranches. Premire phase: l'poque antdiluvienne
et peut-tre pradamite, les volcans; deuxime phase: l'poque
historique ancienne, luttes de la Germanie et de Rome, o rayonne
Csar; troisime phase: l'poque merveilleuse o surgit Charlemagne;
quatrime phase: l'poque historique moderne, luttes de l'Allemagne et
de la France, que domine Napolon. Car, quoi que fasse l'crivain pour
viter la monotonie de ces grandes gloires, quand on traverse
l'histoire europenne d'un bout  l'autre, Csar, Charlemagne et
Napolon sont les trois normes bornes militaires, ou plutt
millnaires, qu'on retrouve toujours sur son chemin.

Et maintenant, pour terminer par une dernire observation, le Rhin,
fleuve providentiel, semble tre aussi un fleuve symbolique. Dans sa
pente, dans son cours, dans les milieux qu'il traverse, il est, pour
ainsi dire, l'image de la civilisation, qu'il a dj tant servie et
qu'il servira tant encore. Il descend de Constance  Rotterdam, du
pays des aigles  la ville des harengs, de la cit des papes, des
conciles et des empereurs au comptoir des marchands et des bourgeois,
des Alpes  l'Ocan, comme l'humanit elle-mme est descendue des
ides hautes, immuables, inaccessibles, sereines, resplendissantes,
aux ides larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, navigables,
dangereuses, insondables, qui se chargent de tout, qui portent tout,
qui fcondent tout, qui engloutissent tout; de la thocratie  la
dmocratie, d'une grande chose  une autre grande chose.




LETTRE XV

LA SOURIS.

  D'o viennent les nues du ciel et les sourires des femmes.--Un
    tableau.--Velmich.--L'auteur recueille une foule de mauvais
    propos touchant une ruine qui fait beaucoup jaser sur son
    compte.--Une sombre aventure.--Maxime gnrale: ne redemandez
    pas une chose, quand elle est d'argent,  celui qui l'a vole,
    quand il est prince.--Ce que c'est que la montagne voisine.--A
    quoi songeait le congrs, en 1815, de donner aux Borusses le
    pays des Ubiens?--Le voyageur monte l'escalier qu'on ne monte
    plus.--Un paysage du Rhin  vol d'oiseau.--Le voyageur rclame
    et demande quelques spectres de bonne volont.--Il ne russit
    qu' se faire siffler.--Intrieur de la ruine mal
    fame.--Description minutieuse.--Quatre pages d'un
    portefeuille.--_Phdovius_ et _Kutorga_.--_Die Muse._--Que
    tous les chats ne mangent pas toutes les souris.--Le voyageur
    marche sur l'herbe paisse, ce qui lui rappelle des choses
    passes.--Il rencontre le gnie familier du lieu, lequel ne lui
    montre aucune mchante humeur.


      Saint-Goar, aot.

Samedi pass il avait plu toute la matine. J'avais pris passage 
Andernach sur le dampfschiff le _Stadt Manheim_. Nous remontions le
Rhin depuis quelques heures lorsque tout  coup, par je ne sais quel
caprice, car d'ordinaire c'est de l que viennent les nues, le vent
du sud-ouest, le Favonius de Virgile et d'Horace, le mme qui, sous le
nom de Fohn, fait de si terribles orages sur le lac de Constance,
troua d'un coup d'aile la grosse vote de nuages que nous avions sur
nos ttes et se mit  en disperser les dbris dans tous les coins du
ciel avec une joie d'enfant. En quelques minutes la vraie et ternelle
coupole bleue reparut appuye sur les quatre coins de l'horizon, et un
chaud rayon de midi fit remonter tous les voyageurs sur le pont.

En ce moment-l nous passions, toujours _entre les vignes et les
chnes_, devant un pittoresque et vieux village de la rive droite,
Velmich, dont le clocher roman, aujourd'hui stupidement chtr et
restaur, tait flanqu il y a peu d'annes encore de quatre
tourelles-vedettes comme la tour militaire d'un burgrave. Au-dessus de
Velmich s'levait presque verticalement un de ces normes bancs de
laves dont la coupe sur le Rhin ressemble, dans des proportions
dmesures,  la cassure d'un tronc d'arbre  demi entaill par la
hache du bcheron. Sur cette croupe volcanique, une superbe forteresse
fodale ruine, de la mme pierre et de la mme couleur, se dressait
comme une excroissance naturelle de la montagne. Tout au bord du Rhin
babillait un groupe de jeunes laveuses, battant gaiement leur linge au
soleil.

Cette rive m'a tent; je m'y suis fait descendre. Je connaissais la
ruine de Velmich comme une des plus mal fames et des moins visites
qu'il y et sur le Rhin. Pour les voyageurs, elle est d'un abord
difficile et, dit-on, mme dangereux. Pour les paysans, elle est
pleine de spectres et d'histoires effrayantes. Elle est habite par
des flammes vivantes qui le jour se cachent dans des souterrains
inaccessibles et ne deviennent visibles que la nuit au haut de la
grande tour ronde. Cette grande tour n'est elle-mme que le
prolongement hors de terre d'un immense puits combl aujourd'hui, qui
trouait jadis tout le mont et descendait plus bas que le niveau du
Rhin. Dans ce puits, un seigneur de Velmich, un Falkenstein, nom fatal
dans les lgendes, lequel vivait au quatorzime sicle, faisait jeter
sans confession qui bon lui semblait parmi les passants ou parmi ses
vassaux. Ce sont toutes ces mes en peine qui habitent maintenant le
chteau. Il y avait  cette poque dans le clocher de Velmich une
cloche d'argent donne et bnite par Winfried, vque de Mayence, en
l'anne 740, temps mmorable o Constantin VI tait empereur de Rome 
Constantinople, o le roi paen Massilies avait quatre royaumes en
Espagne et o rgnait en France le roi Clotaire, plus tard excommuni
de triple excommunication par saint Zacharie, quatre-vingt-quatorzime
pape. On ne sonnait jamais cette cloche que pour les prires de
quarante heures quand un seigneur de Velmich tait gravement malade et
en danger de mort. Or, Falkenstein, qui ne croyait pas  Dieu, qui ne
croyait pas mme au diable, et qui avait besoin d'argent, eut envie de
cette belle cloche. Il la fit arracher du clocher et apporter dans son
donjon. Le prieur de Velmich s'mut et monta chez le seigneur, en
chasuble et en tole, prcd de deux enfants de choeur portant la
croix, pour redemander sa cloche. Falkenstein se prit  rire et lui
cria: _Tu veux ta cloche? eh bien, tu l'auras, et elle ne te quittera
plus._ Cela dit, il fit jeter le prtre dans le puits de la tour avec
la cloche d'argent lie au cou. Puis, sur l'ordre du burgrave, on
combla avec de grosses pierres, par-dessus le prtre et la cloche,
soixante aunes du puits. Quelques jours aprs, Falkenstein tomba
subitement malade. Alors, quand la nuit fut venue, l'astrologue et le
mdecin qui veillaient prs du burgrave entendirent avec terreur le
glas de la cloche d'argent sortir des profondeurs de la terre. Le
lendemain Falkenstein tait mort. Depuis ce temps-l, tous les ans,
quand revient l'poque de la mort du burgrave, dans la nuit du 18
janvier, fte de la Chaire de saint Pierre  Rome, on entend
distinctement la cloche d'argent tinter sous la montagne.--Voil une
des histoires.--Ajoutez  cela que le mont voisin, qui encaisse de
l'autre ct le torrent de Velmich, est lui-mme tout entier la tombe
d'un ancien gant; car l'imagination des hommes, qui a vu avec raison
dans les volcans les grandes forges de la nature, a mis des cyclopes
partout o elle a vu fumer des montagnes, et tous les Etnas ont leur
Polyphme.

J'ai donc commenc  gravir vers la ruine entre le souvenir de
Falkenstein et le souvenir du gant. Il faut vous dire que je m'tais
d'abord fait indiquer le meilleur sentier par des enfants du village,
service pour lequel je leur ai laiss prendre dans ma bourse tout ce
qu'ils ont voulu; car les pices d'argent et de cuivre de ces peuples
lointains, thalers, gros, pfennings, sont les choses les plus
fantastiques et les plus inintelligibles du monde, et, pour ma part,
je ne comprends rien  ces monnaies barbares imposes par les Borusses
au pays des Ubiens.

Le sentier est pre en effet; dangereux, non; si ce n'est pour les
personnes sujettes au vertige, ou peut-tre aprs les grosses pluies,
quand la terre et la roche sont glissantes. Du reste, cette ruine
maudite et redoute a sur les autres ruines du Rhin l'avantage de
n'tre pas exploite. Aucun officieux ne vous suit dans l'ascension,
aucun dmonstrateur des spectres ne vous demande pour boire, aucune
porte verrouille ou cadenasse ne vous barre le chemin  mi-cte. On
grimpe, on escalade le vieil escalier de basalte des burgraves qui
reparat encore par endroits, on s'accroche aux broussailles et aux
touffes d'herbe, personne ne vous aide et personne ne vous gne. Au
bout de vingt minutes, j'tais au sommet du mont, au seuil de la
ruine. L, je me suis retourn et j'ai fait halte un moment avant
d'entrer. Derrire moi, sous une poterne change en crevasse informe,
montait un roide escalier chang en rampe de gazon. Devant moi se
dveloppait un immense paysage presque gomtriquement compos, sans
froideur pourtant, de tranches concentriques;  mes pieds, le village
group autour de son clocher, autour du village un tournant du Rhin,
autour du Rhin un sombre croissant de montagnes couronnes au loin 
et l de donjons et de vieux chteaux, autour et au-dessus des
montagnes la rondeur du ciel bleu.

Aprs avoir repris haleine, je suis entr sous la poterne, et j'ai
commenc  escalader la pente troite de gazon. En cet instant-l, la
forteresse ventre m'est apparue avec un aspect si dlabr et une
figure si formidable et si sauvage, que j'avoue que je n'aurais pas
t surpris le moins du monde de voir sortir de dessous les rideaux de
lierre quelque forme surnaturelle portant des fleurs bizarres dans son
tablier, Gela, la fiance de Barberousse, ou Hildegarde, la femme de
Charlemagne, cette douce impratrice qui connaissait les vertus
occultes des simples et des minraux et qui allait herborisant dans
les montagnes. J'ai regard un moment vers la muraille septentrionale
avec je ne sais quel vague dsir de voir se dresser brusquement entre
les pierres les lutins _qui sont partout au nord_, comme disait le
gnome  Cunon de Sayn, ou les trois petites vieilles chantant la
sinistre chanson des lgendes:

    Sur la tombe du gant
    J'ai cueilli trois brins d'orties;
    En fil les ai converties:
    Prenez, ma soeur, ce prsent.

Mais il a fallu me rsigner  ne rien voir et  ne rien entendre que
le sifflement ironique d'un merle des rochers perch je ne sais o.

Maintenant, ami, si vous voulez avoir une ide complte de l'intrieur
de cette ruine fameuse et inconnue, je ne puis mieux faire que de
transcrire ici ce que j'crivais sur mon livre de notes  chaque pas
que j'y faisais. C'est la chose vue ple-mle, minutieusement, mais
prise sur le fait et par consquent ressemblante.

Je suis dans la ruine.--La tour ronde, quoique ronge au sommet, est
encore d'une lvation prodigieuse. Aux deux tiers de sa hauteur,
entailles verticales d'un pont-levis dont la baie est mure.--De
toutes parts grands murs  fentres dformes dessinant encore des
salles sans portes ni plafonds.--Etages sans escaliers--escaliers sans
chambres.--Sol ingal, montueux, form de votes effondres, couvert
d'herbes. Fouillis inextricable.--J'ai dj souvent admir avec quelle
jalousie de propritaire avare la solitude garde, enclt et dfend ce
que l'homme lui a une fois abandonn. Elle dispose et hrisse
soigneusement sur le seuil les broussailles les plus froces, les
plantes les plus mchantes et les mieux armes, le houx, l'ortie, le
chardon, l'aubpine, la lande, c'est--dire plus d'ongles et de
griffes qu'il n'y en a dans une mnagerie de tigres. A travers ces
buissons revches et hargneux, la ronce, ce serpent de la vgtation,
s'allonge et se glisse et vient vous mordre les pieds. Ici, du reste,
comme la nature n'oublie jamais l'ornement, ce fouillis est charmant.
C'est une sorte de gros bouquet sauvage o abondent des plantes de
toute forme et de toute espce, les unes avec leurs fleurs, les autres
avec leurs fruits, celles-l avec leur riche feuillage d'automne,
mauve, liseron, clochette, anis, pimprenelle, bouillon-blanc, gentiane
jaune, fraisier, thym, le prunellier tout violet, l'aubpine qu'en
aot on devrait appeler rouge pine avec ses baies carlates, les
longs sarments chargs de mures de la ronce dj couleur de sang.--Un
sureau.--Deux jolis acacias.--Coin inattendu o quelque paysan
voltairien, profitant de la superstition des autres, se cultive pour
lui-mme un petit carr de betteraves. De quoi faire un morceau de
sucre.--A ma gauche la tour sans porte, ni croise, ni entre visible.
A ma droite, un souterrain dfonc par la vote. Chang en
gouffre.--Bruit superbe du vent, admirable ciel bleu aux crevasses de
l'immense masure.--Je vais monter par un escalier d'herbe dans une
espce de salle haute.--J'y suis.--Rien que deux vues magiques sur le
Rhin, les collines et les villages.--Je me penche dans le compartiment
au fond duquel est le souterrain gouffre.--Au dessus de ma tte deux
arrachements de chemines sculptes en granit bleu, quinzime sicle.
Reste de suie et de fume  l'tre.--Peintures effaces aux
fentres.--L-haut une jolie tourelle sans toit ni escalier, pleine de
plantes fleuries qui se penchent pour me regarder.--J'entends rire les
laveuses du Rhin. Je redescends dans une salle basse.--Rien. Traces de
fouilles dans le pav. Quelque trsor enfoui par les gnomes que les
paysans auront cherch.--Autre salle basse.--Trou carr au centre
donnant dans un caveau. Ces deux noms sur le mur: _Phdovius,
Kutorga._ J'cris le mien  ct avec un morceau de basalte
pointu.--Autre caveau.--Rien.--D'ici je revois le gouffre.--Il est
inaccessible. Un rayon de soleil y pntre.--Ce souterrain est au bas
du grand donjon carr qui occupait l'angle oppos  la tour ronde. Ce
devait tre la prison du burg.--Grand compartiment faisant face au
Rhin.--Trois chemines, dont une  colonnettes, pendent arraches 
diverses hauteurs. Trois tages dfoncs sous mes pieds. Au fond, deux
arches votes. A l'une, des branches mortes;  l'autre, deux jolis
rameaux de lierre qui se balancent gracieusement. J'y vais. Votes
construites sur la basalte mme du mont qui reparat  vif. Traces de
fume. Dans l'autre grand compartiment o je suis entr tout d'abord
et qui a d tre la cour, prs de la tour ronde, pltrage blanc sur le
mur avec un reste de peinture et ces deux chiffres tracs en rouge:
23--18--(_sic_.) [Illustration]--Je fais le tour extrieur du chteau
par le foss.--Escalade assez pnible.--L'herbe glisse.--Il faut
ramper de broussaille en broussaille au-dessus d'un prcipice assez
profond. Toujours pas d'entre ni de trace de porte mure au bas de la
grande tour. Reste de peintures sur les mchicoulis. Le vent tourne
les feuillets de mon livre et me gne pour crire.--Je vais rentrer
dans la ruine.--J'y suis.--J'cris sur une petite console de velours
vert que me prte le vieux mur.

J'ai oubli de vous dire que cette norme ruine s'appelle _la Souris_
(die Mause). Voici pourquoi.

Au douzime sicle, il n'y avait l qu'un petit burg toujours guett
et fort souvent molest par un gros chteau fort situ une demi-lieue
plus loin qu'on appelait _le Chat_ (die Katz), par abrviation du nom
de son seigneur, Katzenellenbogen. Kuno de Falkenstein,  qui le
chtif burg de Velmich chut en hritage, le fit raser, et construisit
 la mme place un chteau beaucoup plus grand que le chteau voisin,
en dclarant que _dsormais ce serait la Souris qui mangerait le
Chat_.

Il avait raison. _Die Mause_, en effet, quoique tombe aujourd'hui,
est encore une sinistre et redoutable commre sortie jadis arme et
vivante, avec ses hanches de lave et de basalte, des entrailles mmes
de ce volcan teint qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne pense
pas que personne ait jamais t tent de railler cette montagne qui a
enfant cette souris.

Je suis rest dans la masure jusqu'au coucher du soleil, qui est aussi
une heure de spectres et de fantmes. Ami, il me semblait que j'tais
redevenu un joyeux colier; j'errais et je grimpais partout, je
drangeais les grosses pierres, je mangeais des mres sauvages, je
tchais d'irriter, pour les faire sortir de leur ombre, les habitants
surnaturels; et, comme j'crasais des paisseurs d'herbes en marchant
au hasard, je sentais monter vaguement jusqu' moi cette odeur cre
des plantes des ruines que j'ai tant aime dans mon enfance.

Aprs tout, il est certain qu'avec sa mauvaise renomme de puits plein
d'mes et de squelettes cette impntrable tour sans portes ni
fentres est d'un aspect lugubre et singulier.

Cependant le soleil tait descendu derrire la montagne et j'allais
faire comme lui, quand quelque chose d'trange a tout  coup remu
prs de moi. Je me suis pench. Un grand lzard d'une forme
extraordinaire, d'environ neuf pouces de long,  gros ventre,  queue
courte,  tte plate et triangulaire comme une vipre, noir comme
l'encre et travers de la tte  la queue par deux raies d'un jaune
d'or, posait ses quatre pattes noires  coudes saillants sur les
herbes humides et rampait lentement vers une crevasse basse du vieux
mur. C'tait l'habitant mystrieux et solitaire de cette ruine, la
bte-gnie, l'animal  la fois rel et fabuleux,--une salamandre,--qui
me regardait avec douceur en rentrant dans son trou.




LETTRE XVI

A TRAVERS CHAMPS.

  Il arrive au voyageur des choses effrayantes et
    surnaturelles.--Grimace que fait le gant.--O l'on voit que
    les mes ne ddaignent pas le bon vin.--Frocit des lois de
    Nassau.--Le voyageur ne sait plus o il est.--Il s'assied
    n'importe o, avec une montagne sur la tte et un nuage sous
    les pieds.--Il voit la grande chauve-souris invisible.--Quatre
    lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point
    Albert Durer.--Un trou se fait sous ses pieds.--Ce qu'il y
    voit.


      Saint-Goar, aot.

Je ne pouvais m'arracher de cette ruine. Plusieurs fois j'ai commenc
 descendre, puis je suis remont.

La nature, comme une mre souriante, se prte  tous nos rves et 
tous nos caprices. Comme j'allais enfin dcidment quitter la Souris,
l'ide m'est venue, et j'avoue que je l'ai excute, d'appliquer mon
oreille contre le soubassement de la grosse tour afin de pouvoir me
dire consciencieusement  moi-mme que si je n'y tais pas entr
j'avais du moins cout au mur. J'esprais un bruit quelconque, sans
me flatter pourtant que la cloche de Winfried daignt se rveiller
pour moi. En ce moment-l,  prodige! j'ai entendu, mais entendu de
mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frmissement
mtallique, le son faible et  peine distinct d'une cloche, qui
montait jusqu' moi  travers le crpuscule et semblait en effet
sortir de dessous la tour. Je confesse qu' ce bruit si trange
les vers d'Hamlet  Horatio ont subitement reparu dans ma mmoire,
comme s'ils y taient crits en caractres lumineux; j'ai mme cru
un moment qu'ils clairaient mon esprit. Mais je suis bien vite
retomb dans le monde rel.--C'tait l'angelus de quelque village
perdu au loin dans les plis des valles que le vent m'apportait
complaisamment.--N'importe. Il ne tient qu' moi de croire et de dire
que j'ai entendu tinter et palpiter sous la montagne la mystrieuse
cloche d'argent de Velmich.

Comme je sortais du foss septentrional, qui s'est chang en un ravin
trs-pineux, le mont voisin, le tombeau du gant, s'est brusquement
prsent  moi. Du point o j'tais, le rocher dessine  la base de la
montagne, tout prs du Rhin, le profil colossal d'une tte renverse
en arrire, la bouche bante. On dirait que le gant qui, selon les
lgendes, gt l sur le ventre touff sous le poids du mont, tait
parvenu  soulever un peu l'effroyable masse et que dj sa tte
sortait d'entre les rochers, mais qu' ce moment-l quelque Apollon ou
quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, de sorte que le
monstre cras a expir dans cette posture en poussant un grand cri.
Le cri s'est perdu dans les tnbres de quarante sicles, la bouche
est demeure ouverte.

Du reste, je dois dclarer que ni le gant, ni la cloche d'argent, ni
le spectre de Falkenstein, n'empchent les vignes et les chalas de
monter de terrasse en terrasse fort prs de la Souris. Tant pis pour
les fantmes qui se logent dans les pays vignobles! on leur fera du
vin  leur porte, et les vrilles de la vigne s'accrocheront gaiement
 leur masure. A moins pourtant que ce coteau de Velmich ne soit
cultiv par les esprits eux-mmes, et qu'il ne faille appliquer  ces
fantastiques vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais
quel guide tudesque des bords du Rhin: Derrire la montagne de
Johannisberg se trouve le village du mme nom _avec prs de sept cents
mes qui rcoltent un trs-bon vin_.

Il faut d'ailleurs que le passant mme le plus altr se garde de
toucher  ce raisin, ensorcel ou non. A Velmich, on est dans le duch
de M. de Nassau, et les lois de Nassau sont froces  l'endroit des
dlits champtres. Tout dlinquant saisi est tenu d'acquitter une
amende gale  la somme des dommages causs par tous les dlits
antrieurs dont les coupables ont chapp. Dernirement un touriste
anglais a cueilli et mang dans un champ une prune qu'il a paye
cinquante florins.

Je voulais aller chercher gte  Saint-Goar, qui est sur la rive
gauche,  une demi-lieue plus haut que Velmich. Un batelier du village
m'a fait passer le Rhin et m'a dpos poliment chez le roi de Prusse,
car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce
brave homme m'a donn dans une langue composite, moiti en allemand,
moiti en gaulois, des renseignements sur mon chemin que j'ai sans
doute mal compris; car, au lieu de suivre la route qui ctoie le
fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abrger, et je me suis
quelque peu gar.

Cependant, comme je traversais, broyant le chaume frachement coup,
de hautes plaines rousses o les grands vents se dploient le soir, un
ravin s'est tout  coup prsent  ma gauche. J'y suis entr, et aprs
quelques instants d'une descente trs-pre le long d'un sentier qui
semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je
revoyais le Rhin.

Je me suis assis l; j'tais las.

Le jour n'avait pas encore compltement disparu. Il faisait nuit noire
pour le ravin o j'tais et pour les valles de la rive gauche
adosses  de grosses collines d'bne; mais une inexprimable lueur
rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de
l'autre ct du Rhin et sur les vagues silhouettes de ruines qui
m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abme, le
Rhin, dont le murmure arrivait jusqu' moi, se drobait sous une large
brume blanchtre d'o sortait  mes pieds mme la haute aiguille d'un
clocher gothique  demi submerg dans le brouillard. Il y avait sans
doute l une ville, cache par cette nappe de vapeurs. Je voyais  ma
droite,  quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe
d'une grosse tour grise dmantele et se tenant encore firement sur
la pente de la montagne, sans crneaux, sans mchicoulis et sans
escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur rest debout, il y avait
une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et
sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus marcher. J'entendais
au-dessus de ma tte cheminer et parler dans la montagne des passants
inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les tnbres.--La lueur
rose s'tait vanouie.

Je suis rest longtemps assis l sur une pierre, me reposant en
songeant, regardant en silence passer cette heure sombre o le crpe
des fumes et des vapeurs efface lentement le paysage, et o le
contour des objets prend une forme fantasque et lugubre. Quelques
toiles rattachaient et semblaient clouer au znith le suaire noir de
la nuit tendu sur une moiti du ciel et le blanc linceul du
crpuscule dploy sinistrement sur l'autre.

Peu  peu le bruit de pas et de voix a cess dans le ravin, le vent
est tomb, et avec lui s'est teint ce doux frmissement de l'herbe
qui soutient la conversation avec le passant fatigu et lui tient
compagnie. Aucun bruit ne venait de la ville invisible; le Rhin
lui-mme semblait s'tre assoupi; une nue livide et blafarde avait
envahi l'immense espace du couchant au levant; les toiles s'taient
voiles l'une aprs l'autre, et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un
de ces ciels de plomb o plane, visible pour le pote, cette grande
chauve-souris qui porte crit dans son ventre ouvert _melancholia_.

Tout  coup une brise a souffl, la brume s'est dchire, l'glise
s'est dgage, un sombre bloc de maisons, piqu de mille vitres
allumes, est apparu au fond du prcipice par le trou qui s'est fait
dans le brouillard. C'tait Saint-Goar.




LETTRE XVII

SAINT-GOAR.

  _Gasthaus zur Lilie._--O il faut se placer pour voir les soldats
    de M. de Nassau.--Hymne aux marmots teutons.--Il faut que M. de
    Nassau ait bien besoin de quatre florins.--_Die Katz._--Bhdan
    Chimelnicki.--Trois pages sur le chat. Un mot sur le
    chien.--L'auteur cherche  faire du tort  un
    cho.--Lurley.--O le lecteur apprend ce que c'tait qu'une
    galre de Malte.--Chose que les habitants ddaignent et que
    doivent rechercher les voyageurs.--La Valle-Suisse.--Figures
    de Rome, de la Grce et de l'Inde qui apparaissent  l'auteur
    dans ce pays des barbares.--Le Reichenberg.--Histoire de la
    petite fe grosse comme une sauterelle et du gant qui croit
    avoir sur son dos un nid de diables.--Pourquoi on est forc
    d'apporter son rasoir  Bacharach.--Le Rheinfels.--Ici l'auteur
    explique pour qui les bombes et les boulets ont des faons
    polies et courtoises.--Considrations philosophiques sur le
    mille prussien, l'heure de marche turque et la legua
    d'Espagne.--Oberwesel.--Les sept filles changes en
    rochers.--Le voyageur rencontre et dcrit en entomologiste
    profond la plus grande des araignes d'eau.--Souper allemand
    compliqu d'un hussard franais.


      Saint-Goar, aot.

On peut passer  Saint-Goar une semaine fort bien employe. Il
faut avoir soin de prendre des croises sur le Rhin dans le
trs-confortable gasthaus sur Lilie. L on est entre le Chat et la
Souris. A sa gauche, on a la Souris  demi voile au fond de l'horizon
par les brumes du Rhin;  sa droite et devant soi, le Chat, robuste
donjon envelopp de tourelles, lequel, au haut de sa colline,
occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de
Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les
deux angles avec ses deux vieilles tours, l'une carre, l'autre
ronde.--Les deux chteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des
coups d'oeil foudroyants  travers le paysage; car, lorsqu'un donjon
est en ruine, sa fentre dfonce regarde encore, mais avec ce regard
hideux d'un oeil crev.

En face, sur la rive droite, et comme prt  mettre le hol entre les
deux adversaires, veille le spectre colossal du chteau-palais des
landgraves de Hesse, le Rheinfels.

A Saint-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac, un vrai lac
du Jura ferm de toutes parts, avec son encaissement sombre, son
miroitement profond et ses bruits immenses.

Si l'on reste chez soi, on a toute la journe le spectacle du Rhin,
les radeaux, les longs bateaux  voiles, les petites barques-flches
et les huit ou dix omnibus  vapeur qui vont et viennent, montent et
descendent, et passent  chaque instant avec le clapotement d'un gros
chien qui nage, fumants et pavoiss. Au loin, sur la rive oppose,
sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manoeuvrer les
soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on
entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout prs, sous
sa croise, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur
bonnet bleu de ciel pareil  une tiare qui aurait t modifie par un
coup de poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfants
qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Trport et
d'Etretat jouent bien avec l'Ocan. Au reste, les enfants du Rhin sont
charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et svre des marmots
anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme
de vieux curs.

Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus
parisien, et l'on monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de
Katzenellenbegen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du
chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui _die Katz_ est une belle ruine
dont l'usufruit est lou par le duc de Nassau  un major prussien
quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs payent la
rente. J'ai feuillet le livre o s'inscrivent les trangers; et sur
trente pages,--un an environ,--je n'ai pas vu un seul nom franais.
Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms
italiens, voil tout le registre. Du reste, l'intrieur du Chat est
compltement dmantel. La salle basse de la tour o le chapelain
prpara le poison pour la comtesse sert aujourd'hui de cellier.
Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs chalas sur
l'emplacement mme o tait la salle des portraits. Dans un petit
cabinet, le seul qui ait porte et fentre, on a clou au mur une
gravure qui reprsente Bhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on
lit: _Belli servilis autor_ (sic) _rebelliumque Cosaccorum et plebis
Ukraynen_. Le formidable chef zaporavien, affubl d'un costume qui
tient le milieu entre le moscovite et le turc, semble regarder de
travers, par la faute du graveur peut-tre, deux ou trois portraits de
princes actuellement rgnants rangs autour de lui.

Du haut du Chat, l'oeil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appel
_la Bank_. Entre la Bank et la tour carre de Saint-Goarshausen il n'y
a qu'un passage troit. D'un ct le gouffre, de l'autre l'cueil. On
trouve tout sur le Rhin, mme Charybde et Scylla. Pour franchir ce
dtroit trs-redout, les bateaux s'attachent au ct gauche par une
assez longue corde un tronc d'arbre appel le _chien_ (hund), et, au
moment o ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc
d'arbre  la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et
l'attire  elle. De cette faon elle maintient le radeau  distance de
la tour. Quand le danger est pass, on coupe la corde, et le gouffre
mange le chien. C'est le gteau de ce Cerbre.

Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande  son cicerone:
_O est donc la Bank?_ Il vous montre  vos pieds un petit pli dans le
Rhin. Ce pli, c'est le gouffre.

Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.

Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages,
s'enfonce et se prcipite  pic dans le Rhin, avec ses mille assises
de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier croul, le fabuleux
rocher de Lurley. Il y a l un cho clbre qui rpte, dit-on, sept
fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.

Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche  nuire 
la rputation des chos, j'avouerais que pour moi l'cho n'a jamais
t au del de cinq rptitions. Il est probable que l'orade de
Lurley, jadis courtise par tant de princes et de comtes
mythologiques, commence  s'enrouer et  s'ennuyer. Cette pauvre
nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creus
vis--vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans
les rochers et passe sa journe  lui jouer du cor de chasse et  lui
tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'cho et qui
en vit, est un vieux et brave hussard franais.

Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'effet de l'cho
de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin  cet
endroit-l avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En
fermant les yeux, on croirait entendre passer une galre de Malte avec
ses cinquante grosses rames remues chacune par quatre forats
enchans.

En descendant du Chat, avant de quitter Saint-Goarshausen, il faut
aller voir, dans une vieille rue parallle au Rhin, une charmante
maison de la renaissance allemande, fort ddaigne de ses habitants,
bien entendu. Puis on tourne  droite, on passe un pont de torrent, et
l'on s'enfonce, au bruit des moulins  eau, dans la Valle-Suisse,
superbe ravin presque alpestre form par la haute colline de
Petersberg et par l'une des arrire-croupes du Lurley.

C'est une dlicieuse promenade que la Valle-Suisse. On va, on vient,
on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'troites gorges
tellement sombres et dsertes, que j'ai vu dans l'une d'elles la terre
frachement remue et le gazon boulevers par la hure d'un sanglier.
Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent
 des murs cyclopens, sous les saules et les aunes. L, seul,
englouti profondment dans un abme de feuilles et de fleurs, on peut
errer et rver toute la journe et couter, comme un ami admis en
tiers dans le tte--tte, la causerie mystrieuse du torrent et du
sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes  ornires, des fermes
et des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrang et group
d'avance pour meubler le coin d'un paysage du Poussin. C'est un berger
demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et
soufflant des mlodies bizarres dans une espce de lituus antique.
C'est un chariot tran par des boeufs, comme j'en voyais dans les
vignettes du Virgile Herhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre
le joug et le front des boeufs il y a un petit coussinet de cuir
brod de fleurs rouges et d'arabesques clatantes. Ce sont de jeunes
filles qui passent pieds nus, coiffes comme des statues du
bas-empire. J'en ai vu une qui tait charmante. Elle tait assise prs
d'un four  scher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers
le ciel ses grands yeux bleus et tristes, dcoups comme deux amandes
sur son visage bruni par le soleil; son cou tait charg de
verroteries et de colliers artistement disposs pour cacher un gotre
naissant. Avec cette difformit mle  cette beaut, on et dit une
idole de l'Inde accroupie prs de son autel.

Tout  coup on traverse une prairie, les lvres du ravin s'cartent,
et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boise une
admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est l que
vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen ge, un des plus
redoutables entre ces chevaliers bandits qui se surnommaient eux-mmes
_flaux du pays_ (landschaden). La ville voisine avait beau se
lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonn  la dite
de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit,
continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et
vivait, excommuni par l'Eglise, condamn par la dite, traqu par
l'empereur, jusqu' ce que sa barbe blanche lui descendit sur le
ventre. Je suis entr dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans
cette caverne de voleurs homriques, que des scabieuses sauvages,
l'ombre dchire des fentres errant sur les dcombres, deux ou trois
vaches qui paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries mutiles
par le marteau au-dessus de la grande porte, et  et l, sous les
pieds du voyageur, des pierres cartes par le passage des reptiles.

J'ai aussi visit, derrire la colline du Reichenberg, quelques
masures, aujourd'hui  peine visibles, d'un village disparu qui
s'appelle le _village des Barbiers_. Voici ce que c'tait que le
village des barbiers:

Le diable, qui en voulait  Frdric Barberousse  cause de ses
nombreuses croisades, eut un jour l'ide de lui couper la barbe.
C'tait l une vraie niche magistrale, fort convenable de diable 
empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle
trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse,
passant  Bacharach, devait tre endormi, puis ras par un des
nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'tant encore que duc
de Souabe, avait oblig, du temps de ses amours avec la belle Gela,
une vieille fe de la Wisper qui rsolut de contrecarrer le diable. La
petite fe, grosse comme une sauterelle, alla trouver un gant
trs-bte de ses amis, et le pria de lui prter son sac. Le gant y
consentit et s'offrit mme gracieusement  accompagner la fe, ce
qu'elle accepta. La petite fe se grandit probablement un peu, puis
alla  Bacharach dans la nuit mme qui devait prcder le passage de
Barberousse, prit un  un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils
dormaient profondment, et les mit dans le sac du gant. Aprs quoi
elle dit au gant de charger ce sac sur ses paules et de l'emporter
bien loin, n'importe o. Le gant, qui,  cause de la nuit et de sa
btise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obit et
s'en alla  grandes enjambes par le pays endormi avec le sac sur son
dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cogns ple-mle les uns
contre les autres, commencrent  se rveiller et  grouiller dans le
sac. Le gant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait
par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe  cause de
la grande tour, un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche,
l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers
tombrent, un peu gts et meurtris, dans les broussailles en
poussant d'effroyables cris. Le gant crut avoir sur son dos un nid de
diables et se sauva  toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur
passa  Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays; et,
comme Belzbuth y arrivait de son ct, un corbeau railleur perch sur
la porte de la ville dit au sire diable: Mon ami, tu as au milieu du
visage une chose trs-grosse que tu ne pourrais voir dans la meilleure
glace, c'est--dire un pied de nez. Depuis cette poque, il n'y a
plus de barbiers  Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui
mme il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant
aux barbiers escamots par la fe, ils s'tablirent  l'endroit mme
o ils taient tombs, et y btirent un village qu'on nomma le
_village des barbiers_. C'est ainsi que l'empereur Frdric Ier, dit
Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.

Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Valle-Suisse et le
Reichenberg, il y a encore prs de Saint-Goar le Rheinfels, dont je
vous ai dit un mot tout  l'heure.

Toute une montagne vide  l'intrieur avec des crtes de ruines sur
sa tte; deux ou trois tages d'appartements et de corridors
souterrains qui paraissent avoir t creuss par des taupes
colossales; d'immenses dcombres, des salles dmesures dont l'ogive a
cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs oubliettes
pleines d'une eau croupie qui rsonne, plate et morte, au choc d'une
pierre; le bruit des moulins  eau dans la petite valle derrire le
chteau, et par les crevasses de la faade le Rhin avec quelque bateau
 vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux
yeux jaunes cheminant  fleur d'eau et dress  porter sur son dos des
hommes et des voitures; un palais fodal des landgraves de Hesse
chang en norme masure; des embrasures de canons et de catapultes,
qui ressemblent  ces loges de btes fauves des vieux cirques
romains, o l'herbe pousse; par endroits,  demi engage dans
l'antique mur ventr, une vis de Saint-Gilles ruine et comble, dont
l'hlice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage antdiluvien; les
ardoises et les basaltes non tailles qui donnent aux archivoltes des
profils de scies et de mchoires ouvertes; de grosses douves ventrues
tombes tout d'une pice, ou, pour mieux dire, couches sur le flanc
comme si elles taient fatigues de se tenir debout; voil le
Rheinfels. On voit cela pour deux sous.

Il semble que la terre ait trembl sous cette ruine. Ce n'est pas un
tremblement de terre, c'est Napolon qui y a pass. En 1807 l'empereur
a fait sauter le Rheinfels.

Chose trange! tout a croul, except les quatre murs de la chapelle.
On ne traverse pas sans une certaine motion mlancolique ce lieu de
paix prserv seul au milieu de cette effrayante citadelle
bouleverse. Dans les embrasures des fentres on lit ces graves
inscriptions, deux par chaque fentre:--_Sanctus Franciscus de Paula
vixit 1500. Sanctus Franciscus vixit 1526.--Sanctus Dominicus
vixit..._ (effac). _Sanctus Albertus vixit 1292.--Sanctus Norbertus,
1150. Sanctus Bernardus, 1139.--Sanctus Bruno, 1115. Sanctus
Benedictus, 1140._--Il y a encore un nom effac; puis, aprs avoir
ainsi remont les sicles chrtiens d'aurole en aurole, on arrive 
ces trois lignes majestueuses:--_Sanctus Basilius magnus, episc.
Csare Cappadoci, magister monachorum orientalium, vixit anno
372._--A ct de Basile le Grand, sous la porte mme de la chapelle,
sont inscrits ces deux noms: _Sanctus Antonius magnus. Sanctus Paulus
eremita..._--Voil tout ce que la bombe et la mine ont respect.

Ce chteau formidable, qui s'est croul sous Napolon, avait trembl
devant Louis XIV. L'ancienne _Gazette de_ _France_, qui s'imprimait
au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce,  la
date du 23 janvier 1693, que le landgrave de Hesse-Cassel prend
possession de la ville de Saint-Goar et du Rheinfels  lui cds par
le landgrave Frdric de Hesse, rsolu d'aller finir ses jours 
Cologne. Dans son numro suivant,  la date du 5 fvrier, elle fait
savoir que cinq cents paysans travaillent avec les soldats aux
fortifications du Rheinfels. Quinze jours aprs, elle proclame que
le comte de Thingen fait tendre des chanes et construire des
redoutes sur le Rhin. Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi
ces cinq cents paysans qui travaillent mls aux soldats? Pourquoi ces
redoutes et ces chanes tendues en hte sur le Rhin? C'est que Louis
le Grand a fronc le sourcil. La guerre d'Allemagne va recommencer.

Aujourd'hui le Rheinfels,  la porte duquel est encore incruste dans
le mur la couronne ducale des landgraves, sculpte en grs rouge, est
la dpendance d'une mtairie. Quelques plants de vigne y vgtent, et
deux ou trois chvres y broutent. Le soir, toute la ruine, dcoupe
sur le ciel avec ses fentres  jour, est d'une masse magnifique.

En remontant le Rhin  un mille de Saint-Goar (le mille prussien,
comme la _legua_ espagnole, comme l'heure de marche turque, vaut deux
lieues de France), on aperoit tout  coup,  l'cartement de deux
montagnes, une belle ville fodale rpandue  mi-cte jusqu'au bord du
Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons  Paris que dans
les dcors de l'Opra, quatorze tours crneles plus ou moins drapes
de lierre, et deux grandes glises de la plus pure poque gothique.
C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroy. Les
vieilles murailles d'Oberwesel sont cribles de coups de canon et de
trous de balles. On peut y dchiffrer, comme sur un palimpseste, les
gros boulets de fer des archevques de Trves, les biscaens de Louis
XIV et notre mitraille rvolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est
plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est
excellent.

Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwesel a sur sa montagne
son chteau en ruines, le Schoenberg, un des dcombres les plus
admirablement crouls qui soient en Europe. C'est dans le Schoenberg
qu'habitaient, au dixime sicle, ces sept rieuses et cruelles
_demoiselles_ qu'on peut voir aujourd'hui, par les brches de leur
chteau, changes en sept rochers au milieu du fleuve.

L'excursion de Saint-Goar  Oberwesel est pleine d'attrait. La route
ctoie le Rhin, qui l se rtrcit subitement et s'trangle entre de
hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu est
dsert, muet et sauvage. De grands bancs d'ardoise  demi rongs
sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d'cailles
gigantesques. De temps en temps on entrevoit,  demi cache sous les
pines et les osiers et comme embusque au bord du Rhin, une espce
d'immense araigne forme par deux longues perches souples et courbes,
croises transversalement, runies  leur milieu et  leur point
culminant par un gros noeud rattach  un levier, et plongeant leurs
quatre pointes dans l'eau. C'est une araigne en effet.

Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier
mystrieux s'branle, et l'on voit la hideuse bte se soulever
lentement tenant entre ses pattes sa toile, au milieu de laquelle
saute et se tord un beau saumon d'argent.

Le soir, aprs avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent
jusque dans leurs derniers ccums les cavernes profondes de l'estomac,
on rentre  Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table,
orne de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces
excellents et honntes soupers allemands o les perdreaux sont plus
gros que les poulets. L, on se rpare  merveille, surtout si l'on
sait se plier comme le voyageur Ulysse aux moeurs des nations, et si
l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines
rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le mme plat, par
exemple, d'un canard rti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure
de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une
fanfare mle de mousquetade clate tout  coup au dehors. On se met
en hte  la fentre. C'est le hussard franais qui fait travailler
l'cho de Saint-Goar. L'cho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux
que l'cho de Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de
pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de
la fanfare se rpte avec une nettet prodigieuse dans la profondeur
tnbreuse des valles. Ce sont des symphonies dlicates, exquises,
voiles, affaiblies, lgrement ironiques, qui semblent se moquer de
vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que cette
grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de trs-peu
d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif
est prt  jurer qu'il y a l-bas, dans ces ombres, sous quelque
bocage fantastique, un tre surnaturel et solitaire, une fe
quelconque, une Titania qui s'amuse  parodier dlicieusement les
musiques humaines et  jeter la moiti d'une montagne par terre chaque
fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout  la fois effrayant
et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait
oublier un moment qu'on est  la croise d'une auberge et que cette
sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le
dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde;
l'opration termine, un valet d'auberge, tenant  la main une
assiette d'tain qu'il prsente aux offrandes, fait le tour de la
salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignit, et tout
est termin. Chacun se retire aprs avoir pay son cho.




TABLE.


    PRFACE                                                      1

    LETTRE I. De Paris  la Fert-sous-Jouarre                  17

    LETTRE II. Montmirail.--Montmort.--pernay                  25

    LETTRE III. Chlons.--Sainte-Menehould.--Varennes           31

    LETTRE IV. De Villers-Cotterets  la frontire              49

    LETTRE V. Givet                                             68

    LETTRE VI. Les bords de la Meuse.--Dinant. Namur            74

    LETTRE VII. Les bords de la Meuse.--Huy.--Lige             81

    LETTRE VIII. Les bords de la Vesdre.--Verviers              92

    LETTRE IX. Aix-la-Chapelle.--Le tombeau de Charlemagne      96

    LETTRE X. Cologne                                          118

    LETTRE XI. A propos de la maison Ibach                     142

    LETTRE XII. A propos du muse Wallraf                      149

    LETTRE XIII. Andernach                                     156

    LETTRE XIV. Le Rhin                                        166

    LETTRE XV. La Souris                                       186

    LETTRE XVI. A travers champs                               195

    LETTRE XVII. Saint-Goar                                    200


    Ch. Lahure, imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation,
    rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.


    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9





End of the Project Gutenberg EBook of Le Rhin I, by Victor Hugo

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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