The Project Gutenberg EBook of Le Crpuscule des Dieux, by lmir Bourges

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Title: Le Crpuscule des Dieux

Author: lmir Bourges

Release Date: February 6, 2013 [EBook #42036]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




LE

CRPUSCULE DES DIEUX




L'auteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et
de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge.

La nouvelle dition de ce volume a t dpose au Ministre de
l'Intrieur (section de la librairie) en septembre 1901.


DU MME AUTEUR:

    Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, 1 vol.




    LMIR BOURGES

    LE

    CRPUSCULE

    DES DIEUX

    NOUVELLE DITION

    [Illustration: logo]

    PARIS.--I

    P.-V. STOCK, DITEUR

    (Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)

    27, RUE DE RICHELIEU

    ET

    16, RUE MOLIRE

    1901

    Tous droits rservs




_Il a t tir  part, de la nouvelle dition de cet ouvrage, onze
exemplaires sur papier de hollande._




A

HENRI SIGNORET




    Si quelqu'un me reprend que mes vers eschauffez
    Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez,
    Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage,
    Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,
    Je lui respons: Ami, ces mots que tu reprens,
    Sont les vocables d'art de ce que j'entreprens;
    Les flateurs de l'Amour ne chantent que leurs vices,
    Que vocables choisis  peindre les dlices,
    Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,
    Une heureuse follie  consommer son temps....
    Ce sicle, autre en ses moeurs, demande un autre style.
    Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.
    Non, il n'est plus permis sa veine desguiser;
    La main peut s'endormir, non l'me reposer.

    AGRIPPA D'AUBIGN.




LE

CRPUSCULE DES DIEUX




I


Le 25 juin 1866, jour anniversaire de sa naissance, Charles d'Este,
premier du nom, duc rgnant de Blankenbourg, donna une fte de nuit
dans sa rsidence de Wendessen. Si menaant que tout part, car la
guerre venait d'clater entre la Prusse d'une part, et les Etats
confdrs de l'autre,--o le Duc avait pris parti contre la
Prusse,--nanmoins ce grave vnement, le dpart rcent de l'arme
commande par le prince Wilhelm, et le deuil, l'angoisse, les larmes,
la dtresse de tout le duch n'avaient pu surmonter son got pour le
luxe et la magnificence; outre qu'un mpris si hautain et si affich
de l'ennemi lui semblait d'une me romaine, et une admirable politique
pour donner du coeur  ses sujets.

Ds huit heures, on ouvrit les grilles, et il se porta dans le parc
un concours de monde prodigieux. Les avenues resplendissaient de
guirlandes de lampions, d'arbre en arbre,  perte de vue. De
quadruples cordons de lanternes colores dessinaient les damiers du
parterre, o  et l, des arcs de triomphe en architectures de feux,
arrtaient la foule par pelotons. Elle tait plus paisse encore
autour de la Naumachie, du Grand-Bassin et de la Colonnade. Une
quantit surprenante de pots de rsine et de cassolettes en
clairaient comme au brillant du jour, les effets d'eau de toutes
sortes, en bouillons, en gerbes, en nappes, en cascades, et les
centaines de jets d'eau dards jusqu' la cime des arbres.

Mais o la foule s'entassait, principalement de campagnards  gilet
rouge et  tricorne, si serre qu'exactement parlant, l'on n'y pouvait
remuer bras ni jambes, c'tait prs des abords du chteau. La faade
s'en dployait, dominant sur le parc tout entier, du sommet du plateau
qu'elle occupe, qui la montrait jusque fort loin, avec son dme au
haut des airs, surmont du Cheval-Passant de Blankenbourg, sa masse
toute flamboyante, et le redoublement de lampions de couleur qui
marquaient l'entre principale. De longues files de carrosses arrivant
 chaque instant, et dont les plus dors tiraient de la canaille des
tumultes d'admiration, venaient se ranger au perron, que flanquaient
deux Chimres de pierre. Les invits y descendaient, passaient une
antichambre de glaces, et se trouvaient dans l'escalier de la salle
de comdie, garni de vases et de plantes rares, et superbement
illumin.

Au pied de ce degr dont les branches formaient un fer  cheval, et
adoss  la Tisiphone, une statue de bronze vert, un homme se tenait
debout, vtu d'un habit sang de boeuf, culotte et bas de soie, qui
moulaient la maigreur d'un Mphistophls. Sa face comme corche, un
norme nez aquilin et des yeux de vautour pleins de feu et dvorants,
lui composaient une physionomie haute, mprisante et sarcastique, tout
ce qu'tait d'ailleurs le comte d'OEls, premier chambellan de Son
Altesse.

--Tiens! que faites-vous l, mon cher comte? demanda en lui tendant la
main, un personnage qui venait d'entrer, et qui portait l'habit brod
et la petite pe de cour au ct.

--Mais vous-mme, monsieur Smithson, rpondit d'OEls, je vous croyais
encore  Southampton; sur quoi le trsorier fit le rcit de son
voyage. Il revenait de convoyer trente wagons de meubles prcieux que
le Duc, par prvision, avait expdis en Angleterre.

--Oh! dit-il, comme conclusion aux anecdotes qu'il dbitait, je crois
la prcaution bien superflue. Il n'y a qu'un avis l-dessus; les
Prussiens ne pourront tenir.

--Pfuit! lana d'OEls, d'un accent de doute ironique, et il se tut 
siffloter, en considrant le dfil. Les voitures se succdaient, les
valets n'avaient point de relche  pousser les portes de glaces, et
du haut en bas de l'escalier, entre la double haie des gardes, se
mouvait une masse clatante de chamarres, de gens galonns et de
femmes  longue trane. Quelques-uns venaient saluer le comte d'OEls
et l'Amricain, et les phrases d'aborde ne variaient gure: toujours
le manque de nouvelles, Benedek, les Autrichiens, et le prince
Wilhelm, le frre du Duc, que l'on rigeait en dieu Mars, pour sa
jonction prsume avec les troupes de Hanovre;--aprs quoi, les
louanges dues  un si magnifique gala. Richard Wagner, prt par le
roi de Bavire, allait diriger l'excution de plusieurs fragments
indits d'un grand drame qu'il prparait, _l'Anneau du Niebelung_; et
l'opra serait suivi d'un bal, avec des jeux, des loteries, des
masques, des danses aux flambeaux, et autres inventions galantes.

Cependant des clameurs retentirent au dehors; des soldats refoulaient
tout le long de l'avenue, la multitude dborde; un officier entra,
qui sans mme voir les deux courtisans, monta le degr prcipitamment.

--Son Altesse arrive, dit M. Smithson.

--Oh! nous avons le temps, repartit le chambellan.

Ils sortirent pourtant, debout sur le perron; et ils ne faisaient que
de se placer, quand une sorte de calche dboucha devant eux au grand
trot, suivie d'un peloton de carabiniers, en dsordre. Trs basse,
dore, peinte aux portires et ne pesant pas un ftu  ses quatre
petits steppeurs noirs, cette coquille rococo tait mene bride
abattue, par Otto, le plus jeune fils de Son Altesse. L'enfant
atteignait  ses douze ans, mais il en paraissait bien seize; grand et
fort, la mine impudente, d'tranges yeux gris-vert, le poil d'un roux
sombre. Sa soeur auprs de lui, qui tait sa cadette, fort blanche et
extrmement blonde, jusqu'aux sourcils mme et aux paupires,
ressemblait, serre dans son corps d'un damas vieil argent ramag, 
quelque infante de tableau, frle et hautaine. En arrire, sur un
strapontin, ni plus ni moins que deux valets, se tenaient le baron de
Cramm, gouverneur du comte Otto, et une jeune Italienne, assez
modestement pare, mise l ce soir pour tenir la place de la
gouvernante de Claribel, morte peu de jours auparavant. On l'avait
choisie sur ses beaux yeux, et parce qu'tant fort bien faite, avec
les manires du monde plus qu'il n'appartenait  son obscur emploi de
camriste de la garde-robe, Emilia pourrait, sans ridicule, figurer
dans l'apparat.

Tous descendirent du carrosse, se grouprent au haut du perron, o le
comte et M. Smithson dployrent prs des deux enfants, la galanterie
la plus empresse. Ils taient les seuls lgitims des cinq btards de
Son Altesse, et traits sur le pied et avec les honneurs de princes
lgitimes, jusque-l que l'on avait pris pour leur baptme la clbre
aiguire d'onyx du sacre des rois de Jrusalem. Le Duc n'attendait
qu'une lubie, un moment o il penserait srieusement  l'avenir, pour
avancer  son Otto le titre d'hritier prsomptif qui lui
transmettrait le duch,--tant avait t fort son amour pour leur mre,
assez laide femme cependant, et qu'il aurait sans nul doute pouse,
si elle n'tait morte avant la duchesse.

Alors parut dans l'avenue, un escadron de chasseurs verts, la lame au
clair, trompettes et timbales sonnantes. Ils prcdaient un landau
magnifique,  six chevaux sous robe gris de fer, portant haut, jetant
de l'cume, que conduisaient d'un trot mesur, deux jockeys de velours
et d'or, et un troisime postillon qui tenait le flambeau devant eux.
Quatre personnes emplissaient l'quipage. Sur la banquette de devant,
se voyait l'un des fils du Duc, le comte Hans Ulric, vtu de
l'uniforme noir de colonel des chasseurs de la garde; prs de lui, sa
soeur Christiane;--et dans le fond, le comte Franz, l'an des cinq
btards de Charles d'Este, tout chamarr de plaques et de cordons,
avait sa mre  ses cts, la Viennoise Augusta Linden, la seule de
tant de favorites qui conservt quelque crdit, quoique bien faible,
auprs du Duc.

--Christiane! cria Claribel, en battant des mains, et elle accourut
aussitt se jeter au cou de sa soeur,  qui Otto, par raillerie,
faisait mine de porter la trane.

Mais Hans Ulric, qui descendait, le chassa d'un geste colre. Ce jeune
homme assez petit, trs noir et mdiocrement bien fait, laissait voir
dans toute sa personne, un air de souffrance rveuse, qui relevait une
figure entasse et quelque peu camuse. Le Duc l'avait eu en Russie,
d'une esclave des Orloff, alors que, prince hrditaire, il commenait
son voyage d'Europe. Il prit l'enfant, laissant quelque argent  la
serve, dont celle-ci se maria;--et Hans Ulric avait grandi cte  cte
avec Christiane, fille d'une mre irlandaise. De l leur surprenante
amiti; tellement uns, que travail, promenades ou divertissements, ils
ne se quittaient presque point. Elle tait faite au tour, svelte, une
taille longue et menue, et une marche de desse, fort blonde, de
grands yeux bleus d'enfant, une chair de rose et de lait, avec
lesquels s'harmoniaient ce soir, son ajustement et ses pierreries qui
taient des aigues-marines et les plus belles opales. Elle en portait
dans ses cheveux, mls de plumes et de marabouts, sur la gorge un
collier d'meraudes; et sa robe en crpe de Chine, d'un vert argent
presque blanc, tait brode de feuillages d'argent et boutonne de
perles fines.

       *       *       *       *       *

Cependant des acclamations retentirent, et l'on vit s'avancer d'abord
un long cortge de gardes du corps. Les feux se refltaient dans
leurs casques empanachs, et botte  botte, gravement, ils marchaient
au plus petit pas. Puis venaient la livre du Duc, les piqueurs vtus
d'habits vert sombre, les officiers de sa maison, valets de chambre,
sommeliers, matres d'htel tenant  la main des btons cercls de
vermeil et somms du Cheval-Passant; et enfin,  vingt pas
d'intervalle, seul au milieu de l'avenue, le carrosse ducal apparut.

Il tait tran par huit chevaux blancs, couverts de housses, et
conduits  la main. Tout en glaces et le toit dor, qui portait 
l'entour d'une couronne d'or, des Renommes sonnant de la trompette,
il roulait avec majest sur quatre normes roues dores, aux jantes
flamboyantes, cercles de vermeil; et de l'acrotre aux essieux,
sige, rinceaux, soupentes, portires, la lourde et superbe machine
blouissait d'or, comme un soleil. Un cocher poudr la menait, le
lampion sous le bras; deux heiduques  chapeau de coq, suspendus par
derrire aux embrasses, ne remuaient pas plus que des statues; et au
fond du carrosse, seul, et son lvrier devant lui, vautr sur les
coussins de soie cramoisie, on apercevait le duc Charles.

Le carrosse tourna se ranger au perron, o la lumire crue des
lampions tombant sur lui, le faisait miroiter extraordinairement.
Alors des clairons sonnrent, une voix jeta des commandements, mille
cris de _Vive le Duc!_ partirent avec des hurrahs prolongs, et les
tambours battaient aux champs, sans s'interrompre. Des fuses
ptillrent, embrasrent le ciel, s'entrecroisant de toutes parts,
merveilleuses, continuelles, versant des pluies d'toiles et d'or;
deux dragons en pyrotechnie,  droite et  gauche de l'entre, se
tordirent en vomissant des roses; puis soudainement, tout blmit dans
une immense clart verte, qui provenait de flammes de Bengale.

Elles entouraient un rocher, haut de prs de cinquante pieds, dcor
dress pour la circonstance. Charg de rocs, de colonnes, de statues,
et de tous les colifichets qu'avait pu y accumuler le got thtral de
Son Altesse, il tait, jusqu'en haut, couvert de plants de vignes,
dont les grappes de verre bleu, blanc, rosat, ou couleur de topaze,
contenaient chacune sa flamme de gaz. Elles s'allumrent d'un coup,
par une tincelle lectrique, et en mme temps, un ruisseau de vin
sourdit, s'accrut, roula des hauteurs, en mince filet cumeux.

C'tait une ancienne coutume, quoique tombe en dsutude depuis plus
de quarante ans, que le Duc avait rtablie pour soulever les
acclamations, et tcher de se ramener quelque semblant de popularit.
La foule, en effet, sur cela, commena de faire des cris; une pousse
rompit la ligne des soldats, et tout ce qui se pressait dans les
alles, de bas peuple et de canaille, se rua au Rocher de vin. Il y
eut l un incroyable dsordre; des clameurs, des coups, des bras
levs, mille rixes et des imprcations, et d'aigres piaillements de
femmes, dont beaucoup portaient des maillots au sein. Se plaisant par
boutades aux scnes du populaire, le duc Charles avait command que
l'on baisst toutes les glaces, et il considrait ce curieux
spectacle,  travers son lorgnon  deux branches, tenu par un jaseron
d'or, tout en fourrageant des sucreries dans un sachet,  ses cts.

Mais soudain, il se renversa, saisi d'un accs d'hilarit. L'un de ces
marauds de l-bas, quelque caboche inventive et profonde, avait eu
l'industrie d'attacher une ponge au bout d'un bton, et il pompait
ainsi le vin commodment, de trois ou quatre rangs en arrire; le Duc
 cette vue, pris d'un rire norme, avait laiss retomber son binocle,
et les paules lui allaient  touffer. Puis au milieu de ses clats,
il donna l'ordre  d'OEls qu'on lui ament le compagnon. Justement, 
cet instant-l, l'homme se tirait de la foule; un valet s'approcha de
lui, glissa quelques mots  son oreille, et le drle, qui tout
d'abord, avait fait un bon saut de surprise, se hta d'accourir prs
de la portire, o il se plongeait en courbettes, sans lever les yeux
du sol, et rptant continuellement:

--_Ah! grand princ! Douc magnanim!_

Ce cruel accent italien redoubla l'hilarit du Duc qui fut aux
larmes, sitt qu'il eut tois l'animal. Grand, alerte et dcoupl de
corps, il semblait l'tre aussi d'esprit; impudent, le nez haut, les
dents blanches, l'air d'un comdien de campagne, des bijoux de laiton
partout, et les mains sales.

--Ah a! pendard, lui dit Son Altesse en franais, tu as donc jur de
me faire mourir  force de rire!

--_Moi! soublim grand monarque_, et il jetait les bras au ciel, _le
malhouroux Arcangeli qui voudrait consacrer sa vie dans le servic de
Votre illoustre Mazest!_

--Vraiment! fit le Duc en riant, et si je te prenais au mot?

--_Viva monsignor le Douc!_ cria l'Italien perdu, _viva le Douc!_ et
se jetant  deux genoux comme hors de sens, il saisit frntiquement
le pied de Son Altesse, au bord de la portire ouverte, et lui baisait
ses escarpins, garnis de bouffettes de diamants.

--Allons! reprit le Duc qui se pma de nouveau, tu suivras Hildemar ou
Joseph qui te donnera ma livre, et je me souviendrai de toi 
l'occasion; puis se levant tout debout:

--D'OEls, commanda-t-il, votre bras.

       *       *       *       *       *

Il monta lentement l'escalier, suivi de son lvrier _Csar_ qui lui
marchait aux talons, et derrire,  trois pas d'intervalle, venait le
reste de la compagnie. Puis, l'on traversa un plain-pied de chambres
silencieuses, magnifiquement claires, superbes en marbres, en
plafonds, en peintures, en glaces et en dorures. Otto et Claribel
marchaient, sans se quitter la main; Christiane changeait par
moments, un sourire avec Hans Ulric, et le comte Franz, galamment,
lorgnait Emilia Catana, la camriste italienne, qui commenait  lui
faire impression. Ils parvinrent ainsi  un dernier salon, fort petit
et meubl  la turque. Une porte en rendait sur la loge ducale, et le
comte l'ouvrait dj, quand son matre avant de passer:

--D'OEls, reprit-il, j'y songe; allez donc ordonner que l'on couvre
mes chevaux; les braves btes taient tout en sueur.

Alors il s'avana dans la grande loge tendue de velours nacarat; et
comme l'orchestre entonnait l'hymne national de 1813, Charles d'Este
se dcouvrit et salua la foule qui l'acclamait. Il avait quarante-cinq
ans  cette heure; assez gros, d'normes sourcils, un teint brun et
rouge bourgeonn, l'air moqueur et froce, et de petits yeux noirs
percs trs haut,  la racine d'un nez prodigieux, busqu, qui lui
tombait sur une barbe paisse. Il tait en complet uniforme de gnral
blankenbourgeois, les plaques de ses ordres sur la poitrine,
paulettes de diamants jaunes, et  l'pe sept ou huit millions de
pierreries. La Toison lui pendait au cou, d'un cordon rouge.

Il s'assit, mettant  sa droite le comte Otto, et  sa gauche,
Christiane et la petite Claribel. Une profusion de lumires
clairaient la salle dore. Partout les pierreries, le satin, la
parure clataient avec somptuosit. Les diamants dardaient des feux;
les ventails peints s'agitaient: force rubans orange ou bleu cleste,
qui sont de l'ordre des Guelfes et du Cheval-Blanc, coupaient les
uniformes noirs; et les cordons de femmes au premier rang des loges,
demi-nues, pares, les cheveux hauts, y faisaient sur tout le
pourtour, une montre de gorges, d'paules et de chairs superbes
tales. C'tait alors la mode des volants, des gazes pailletes
d'argent, des charpes de violettes et de myosotis; des chanes de
feuillage suspendaient  la taille un petit miroir Renaissance;
beaucoup de femmes tenaient en main des bouquets de camlias; et les
quatre ranges de loges, toutes chatoyantes de couleurs tendres, et
pareilles en symtrie, montaient ainsi jusqu'au plafond, blanc et
rose, o se voyait un Apollon au milieu de grands corps de desses. La
fable courait  la cour, que le dieu, dans sa nudit, tait peint au
vif, d'aprs le duc Charles.

L'hymne cessa; le vieux Rummel, matre de chapelle de Son Altesse,
quitta le pupitre discrtement, se coula dans un coin de l'orchestre,
o il tait  peine tabli, qu'une porte basse s'ouvrit,  gauche du
_proscenium_. Wagner parut.

Il fit au duc Charles, assez roidement, une orgueilleuse rvrence, 
quoi Son Altesse rpondit par une inclination de corps. Tous se
penchaient pour le mieux voir, avec quelque rserve pourtant, la
jalousie du Duc souffrant d'une attention qui ne lui tait pas
consacre. Le silence enfin se rtablit. Wagner venait de monter au
pupitre. Il s'assit, rassembla d'un geste imprieux les musiciens sous
son archet, passa sur eux un coup d'oeil pntrant,--ce qu'ils
allaient jouer d'abord, selon un caprice de Charles d'Este, c'tait la
symphonie qui ouvre _Tannhaser_,--et soudain, donna le signal.

Les cuivres partirent, entonnant le fameux choeur des Plerins. Il
dcrut, s'enfona au lointain, et de mornes bouffes de sons o
l'hymne flottait en vagues soupirs, s'pandaient comme la mlancolie
d'un crpuscule. Voici venir la nuit, une nuit de magie et
d'enchantement, la nuit du Venusberg, le mont o la desse retient
captif le chevalier. On entendit un chant d'amour, puis, la Bacchanale
clata; toutes les voix de l'orchestre tonnrent, et ce fracas passait
comme le souffle mme de la Grotte de beaut, comme la trombe
harmonieuse, o tait emport, dans une ternelle tempte d'amour,
l'inquiet chevalier, Tannhaser. Et, si blas que ft le Duc,
quoiqu'il crt indigne de lui de se laisser toucher par les penses
d'un autre homme, un peu d'orgueil lui haussa le coeur. Il promena ses
yeux avec fiert sur la multitude qui l'entourait, sur ses enfants
jeunes et beaux qui se serraient  ses cts, sur cette noblesse
fidle, dont les anctres servaient les siens. Gard par ses soldats,
acclam par son peuple, il tait bien le fils d'une famille de dieux,
le chef des derniers de ces Guelfes, aussi puissants jadis que les
Habsbourg, aussi nobles que les Bourbons. Cette longue suite d'aeux
lui revint d'un seul coup, en mmoire: son grand-pre, le duc fameux
par son manifeste contre la France, Othon, le vaincu de Bouvines,
l'empereur Henri le Lion, dpossd, mis au ban de l'Empire, et
Witikind enfin, l'anctre fabuleux, le plus grand des Saxons. Il
oublia le bruit, la fte, cette magnificence qui l'entourait, et le
regard perdu, s'abmait en ses penses. Les derniers accords
retentirent, et l'applaudissement fut gnral, ds que le Duc en et
donn le signal.

--D'OEls, dit-il en passant dans le petit salon turc, o l'attendaient
toutes sortes de fruits, de ptisseries et de liqueurs, amenez-moi
Wagner aprs le spectacle. Je veux qu'il reoive de ma propre main, la
grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc.

Les ventails battaient; des rires partaient tout  coup, et je ne
sais quoi de plus vif s'tait rpandu dans l'assemble, toute morne
sous l'oeil du Duc, et touffant de silence et de gne. Le comte Franz
galantisait prs de la jeune Italienne; Hans Ulric frmissant parlait
 Christiane en mots rares, mus, et comme mourants sur ses lvres, et
M. d'OEls, au fond de la loge, persiflait le baron de Cramm, lequel
fort ventru et grand sueur, ruisselait  faire piti. Mais un timbre
strident appela; le Duc regagna son fauteuil, o il tait  peine
assis que, se penchant vers Otto:

--Hein! mignon, si le feu prenait! dit-il, avec un rire joyeux.

L'on allait donner maintenant un acte de _la Valkyrie_, l'un des
drames dont est compose la ttralogie de l'Anneau. Wagner avait
choisi ce fragment de son grand ouvrage, parce qu'il n'y fallait que
trois voix, et que la fable s'en pouvait aisment dtacher du plan
gnral. Le bruit s'apaisa peu  peu, l'orchestre fit un court
prlude, et le rideau se leva.

C'tait une habitation primitive, une tanire de chasseur. Des hures
monstrueuses, des peaux d'ours et de loups, des massacres d'aurochs en
couvraient les murs; le tronc d'un htre colossal occupait le centre
de la chaumire. Au dehors, la tempte hurlait, et une femme, sur la
scne, offrait  boire  un guerrier, extnu de fatigue et de soif.
On tait transport aux temps lgendaires, quand la race des Dieux
luttait contre les Nains et les Gants, et que des hros, fils de
dieux, conquraient des vierges  travers le feu. Ensuite, un thme
rude clata, un pas courut prcipit, et Hunding entra, l'poux de
Sieglinde et le matre de la demeure.

Mais l'attention n'tait pas  la scne, et se dtournait sur la loge,
par des coups d'oeil furtivement jets, et de rapides chuchoteries.
Ds l'entre du chant de Sieglinde, le Duc, surpris, avait lev la
tte. Il consulta son billet de programme imprim en lettres dores.
Sieglinde se nommait Giulia Belcredi. Elle avait t amene de Munich
par Wagner lui-mme,  qui elle s'tait offerte pour chanter, aussitt
le gala proclam. Le Duc l'avait  peine vue, le jour de la
prsentation, l'oubliant depuis si parfaitement, qu'il ne la
reconnaissait point. Avec sa lorgnette il l'examina, et elle lui parut
touchante dans son ample vtement blanc, tandis qu'elle attachait sur
Siegmund, son frre inconnu, des yeux dj brlants d'amour. Mcontent
qu'on l'observt ainsi, et pour drouter les fcheux, Charles d'Este
se mit  dguster tranquillement un sorbet pos prs de lui, sur une
tablette, et entre temps, il lorgnait l'assemble, jouant  se nommer
tout bas les visages d'aprs les paules,--car il tait bien peu de
femmes de sa cour qu'il n'et pas eues  son commandement,--et
cherchant si qui que ce soit ne manquait  la fte. Mais non, tout
Blankenbourg tait l, et mme il chappa au Duc comme un geste de
ressouvenir:

--Avez-vous au moins, monsieur d'OEls, signifi mes ordres 
Bergmuller?

C'tait le nom de l'unique accoucheur qui se trouvt dans le duch. En
effet, M. de Lauingen tant parti subitement, sans en donner avis au
Duc, celui-ci, de furie pour cette trahison, s'en tait pris  la
baronne, dont la grossesse arrivait  son terme.

--Je lui ai fait dfense au nom de Votre Altesse Srnissime
d'assister madame de Lauingen, rpliqua d'OEls, qui s'inclina.

Le Duc, aussitt radouci, reporta ses regards sur le thtre. Parmi
des fureurs de trompettes et un tumulte guerrier, Hunding y dfiait
son hte; le hasard avait jet Siegmund chez le plus violent de ses
ennemis. Qu'il dormt sans crainte cependant; la maison lui tait amie
jusqu' l'aurore; alors s'engagerait le combat, et point de merci au
vaincu! La ple Sieglinde sortit prparer le breuvage du soir; Hunding
appesanti de colre et de fatigue, la suivit au lit nuptial.
Maintenant, Siegmund tait seul; un silence charg de passion
l'enveloppe, tandis qu'il rve au coin de l'tre. La flamme peu  peu
s'applit; une nuit plus profonde descend; la porte s'ouvre; c'est
Sieglinde.

Le Duc ressaisit sa lorgnette, et tous les regards attentifs taient
fixs sur la scne. Depuis huit jours, il se disait merveilles du duo
d'amour qui suivait, et qui passait de loin le reste,  l'avis unanime
des initis des rptitions. Les femmes se penchrent plus avidement;
un silence de mort rgna. Wagner tout droit au pupitre-chef, ses
cheveux gris tombant en dsordre autour de ses tempes, maigre, avec
son nez d'aigle et ses yeux perants, marquait lentement les mesures.
Le thme de l'Epe flamboya dans l'orchestre. Sieglinde montrait 
Siegmund la garde d'or d'un glaive au flanc du htre. Un tranger
tait venu un jour, avait pouss le fer jusqu'au coeur de l'arbre...
Mais un trouble la saisissait, une sorte de langueur amoureuse; des
silences haletants coupaient le dialogue; des soupirs lui gonflaient
la poitrine; l'aveu suprme leur chappait.

       *       *       *       *       *

A ce moment, quelqu'un gratta, timidement d'abord, puis avec du bruit,
contre la porte de la loge, et quand M. Smithson l'eut ouverte, un
capitaine effar se montra.

--Qu'y a-t-il donc, monsieur, de si press? fit d'OEls schement, sur
quoi, l'autre, en balbutiant, remit une lettre au vieux chambellan.
Elle avait t apporte  franc trier, par un garde du forestier de
Mannersberg, et l'affaire tait capitale, ainsi qu'en tmoignaient ces
mots tracs sur l'enveloppe: _Je supplie Votre Altesse Srnissime
d'ouvrir cette lettre immdiatement_. Alors, comme entendant enfin le
murmure du colloque derrire lui, le Duc s'tait retourn furieux, M.
d'OEls lui tendit la missive, scelle d'un large cachet de cire rouge.


Charles d'Este la prit non sans tonnement, vit cette trange
suscription, et rompit la lettre tout aussitt. Il la lut d'un coup
d'oeil, fit un cri, se dressa, dans un dsordre inexprimable.

L'orchestre surpris s'arrta, et l'moi redoubla lorsque l'on vit le
Duc sortir violemment de sa loge, suivi de ses enfants et de ses
familiers. Fort tt aprs, le rideau s'abaissa, les colloques
clatrent. Richard Wagner ple et debout, le visage tourn vers la
salle, demeura un moment indcis, puis finalement se retira. Et
soudain, une rumeur trange se rpandit par l'assemble. L'un des
corps de l'arme prussienne avait pntr dans le duch; le forestier
de Mannersberg s'tait vu au moment d'tre pris, n'avait eu que le
temps de mander  Son Altesse cet incroyable coup du sort. La nouvelle
fit,  demi-bas, le tour de la salle. Il en parut de la stupeur
d'abord, ensuite de l'alarme; nul n'osait remuer toutefois, la cour
entire ayant les yeux sur qui donnerait le signal. Enfin, il se
risqua quelques audacieux, qui furent suivis de beaucoup d'autres; et
Son Altesse ne revenant point, cela tourna en dbandade, les femmes
criant, les valets bourdonnant, partout l'horreur et la confusion, et
la plupart qui s'embarquaient en hte avec les plus tt prts, de
manire qu'au bout d'un instant, la solitude fut aussi grande au
thtre que la foule y avait t, et la route de Blankenbourg couverte
d'un torrent de voitures.

Pendant ce temps, le Duc dans l'un des salons, s'abandonnait  sa
frnsie. La fureur l'touffait, lui tranglait la voix. Les
Prussiens, les Prussiens dans le duch!... Et, presque en cumant de
rage, il clatait contre son frre, ce perfide, ce lche, ce fourbe et
autres noms  faire baisser les yeux; puis des jurons, des invectives,
des clameurs et des coups de talon, dont il semblait qu'il trpignt
sur le cadavre de son ennemi. Tout en pril si soudainement!... Le
danger possible, affirmait Wilhelm, tait plutt par Lunebourg, et
c'tait par Wolfenbuttel que les Prussiens dbouchaient!... Et ce
tratre de Lauingen! Tonnerre!... Et rencontrant  porte de sa main
une pendule de vieux Saxe,  laquelle il tenait cependant, le Duc la
brisa contre le parquet, puis dfaillant, sans voix, tomba sur un
canap.

Son premier feu tait jet pourtant, et ses enfants, un moment aprs,
se hasardrent  rentrer, en versant des larmes et en l'embrassant,
car si dur que ft pour eux leur pre, des occasions si dsespres
rappellent toute la tendresse. Alors de se voir ainsi entour, les
entrailles s'murent au duc Charles; cet appareil, sa propre extrmit
s'accordrent pour le toucher, et les pleurs lui montrent aux
paupires; mais il eut honte de sa faiblesse, et se leva pour la
cacher, en disant avec vivacit:

--Eh bien! nous partirons au point du jour, nous ne sommes pas les
plus forts, il faut laisser passer la bourrasque.

On discuta sur les moyens, et M. d'OEls tendit les articles  la
mesure du dplaisir qu'il voyait qu'en prouvait le Duc, qui se
contint. Il montrait  prsent une rsignation de thtre et mme un
enjouement simul qui tendait  la grandeur d'me.

Cependant par tout le chteau, rgnait une activit prodigieuse.
Contrainte d'abandonner la place, Son Altesse tenait du moins  y
laisser le moins qu'il se pourrait, et sous la conduite de M.
Smithson, valetaille et menus officiers emplissaient des caisses
normes, que le Duc avait fait fabriquer pour tre prt  toute
aventure. Cent cinquante soldats choisis des chasseurs de la garde,
aidaient aux hommes de livre. On dcrochait tableaux, horloges,
miroirs d'applique; on dclouait les tapis prcieux, les damas, les
lampas, les brocatelles ramages, les velours cisels des tentures.
Chaises et fauteuils  pieds en spirales, lits antiques  colonnes
torses, des cabinets d'ivoire et de lazulite, des paravents 
bergerades, des tables, des consoles, jusqu' des bras de ngre
formant torchre, des carreaux de cuir gaufrs d'or et mille
bagatelles pareilles, M. d'OEls fit tout enlever, d'aprs les ordres
de Son Altesse, qui et voulu emporter de surcrot les dorures des
murs, les peintures des plafonds et la transparence des vitres. Un
flot d'hommes roulaient par les escaliers; cinquante ou soixante
fourgons stationnaient en face du chteau, et l'on y jetait des
croises, force gros ballots de lingerie. Leurs conducteurs tris par
d'OEls parmi les valets les plus dvous, devaient feindre de
s'engager sur la route de Helmstadt, et de l, gagner secrtement une
maison de campagne du comte. Et comme rien, les joies ni les
calamits, ne vont sans boire en Allemagne, deux gros tonneaux de
bire taient poss dans l'antichambre. Qui voulait, tournait la
cannelle et vidait la pinte.

Une opration assez dlicate fut de desceller la grande porte de la
galerie des Beauts. Elle tait une raret, en bne marquet
d'ivoire, d'un ancien travail italien, et remontait  l'lecteur
Antoine Ulric, l'ami et le protecteur de Leibnitz. Il prit la
fantaisie au duc Charles, comme d'OEls retournait en surveiller
l'enlvement, de le vouloir accompagner, et ils arrivrent  l'instant
o dix-huit soldats en descendaient les deux battants par l'escalier,
sous la conduite d'un grand escogriffe, revtu de la livre marron. Il
voltigeait en tte du cortge, prodiguant les encouragements,
trpignant et piaffant sur place, et s'criant  toute apparence de
heurt:

--_Ae! porco! porco! doucment!_

Mais quand il aperut le Duc, Arcangeli, car c'tait lui, fondit vers
Son Altesse, comme d'enthousiasme, et lui embrassant les genoux, il se
rpandait en lans, se relevait avec des yeux enflamms de
dvouement, gesticulait, se frappait la poitrine...

--Eh! animal! je t'emmne avec moi; c'est convenu, tiens-toi
tranquille; et arrt au haut de l'escalier, le Duc accompagna
l'Italien de ses rires, jusqu' la dernire marche; puis pouffant de
ressouvenir, lorsque le maraud eut disparu:

--Quel amusant coquin! fit Son Altesse. O diable, avais-je dj vu
une tte  peu prs pareille? et par rflexion aussitt:

--Mais, d'OEls, ne trouves-tu pas qu'il ressemble en laid  la femme
de chambre qui remplaait ce soir, miss Phoeb, prs de Claribel?

--Je crois, reprit le chambellan, qu'ils sont quelque chose comme
frre et soeur; au moins les a-t-on vus arriver ensemble 
Blankenbourg, o la police, il faut le dire  Votre Altesse
Srnissime, a eu l'oeil quelque temps sur les compagnons.

--Bien! fit brusquement Charles d'Este, que le spectacle qui s'offrait
 lui n'tait pas pour rendre patient. Partout des porcelaines
brises, les fruits du buffet pitins, et des gteaux, des viandes
parses, qui baignaient dans des flaques de vin. Le Duc s'emporta de
nouveau, et vomissait mille injures. Puis, comme pour se consoler en
pensant aux richesses hors d'atteinte, il parla de son curie, dont il
avait expdi la plus grande partie  Francfort. En effet, quoi qu'il
voult dire, ce coup ne le prenait point  l'improviste; et tant de
dpches chiffres qu'il recevait depuis la veille, sans les montrer,
contenaient les moindres dtails de la marche en avant des Prussiens,
et de leur tactique vidente d'occuper, au dbut, les gras territoires
de l'ennemi. Mais il avait compt sur le hasard, sur la Providence,
poussant l'incurie  tel point que le peu de simples mesures qui
l'eussent aussitt averti de l'invasion de l'arme prussienne, il ne
l'avait pas mme pris.

La grande horloge sonna deux heures, et le Duc regagna le salon des
Glaces, mais il ne s'y trouva qu'un heiduque pris de vin, dont il tira
que ses enfants venaient de passer dans la serre, comme ils y taient
effectivement. Une odeur suave flottait avec la chaude bue des
tangs; les lampadaires allums dcouvraient ces bosquets de palmiers,
superbes, touffus, innombrables, qui sont la gloire de Wendessen; et
des lianes par milliers, charges de fleurs multicolores, pendaient en
grappes, de toutes parts.

--Et ma perruche! exclama tout  coup le Duc, dans l'imprvu de ses
rflexions.

Il fallut dpcher un exprs  Blankenbourg, puis Charles d'Este
s'ennuyant, s'avisa de son en-cas de nuit, et qu'il avait faim, lui
semblait-il. On mit la table  un bout de la serre, au Labyrinthe, une
manire de treille, pleine de portiques, de berceaux, et d'un
fourmillement de sources, qui tait tout ce qui subsistait de
l'ancien jardin flamand. La compagnie s'y assembla, tandis que
Christiane avec Claribel, endossait  la hte un costume de voyage; et
le Duc se mit  souper  fond: quatre potages, entres, perdrix et
faisans comme rts. Il avait recouvr toute sa gaiet, bouffonnant,
riant  pleine gorge, et si badin qu'il prit plaisir, voyant
apparatre Arcangeli,  l'envoyer considrer les btes du
Labyrinthe. Ce sont des curiosits d'eau qui inondent les visiteurs.
De l'eau leur part sous les pieds; une pluie tratresse leur tombe
d'oiseaux factices posts sur les arbres; et d'autres jets qui se
croisent  bouillons, mouillent jusqu'aux os les imprudents, en sorte
que l'Italien se prsenta tout ruisselant, mais srieux comme un
augure, au milieu des rires clatants de Son Altesse.

--Parfait! parfait! put dire enfin le Duc: je n'ai jamais vu un
gaillard aussi dlicieux que toi.

Et, coupant court d'un geste  ses dmonstrations:

--Eh bien! parle! voyons, que veux-tu?

Sur quoi le maraud expliqua qu'il y avait l des gens d'apparence
grave, qui demandaient  tre admis prs de Son Altesse Srnissime,
les notables en dputation, disaient-ils, et le bourgmestre de
Blankenbourg.

Les jurons et les invectives commencrent ds avant qu'il n'et
achev, et voil le Duc debout, temptant, les assiettes volant de
toutes parts, la table renverse, et de grands pas furieux  travers
la serre. Nul ne branlait que l'Italien, tout occup  tordre ses
basques. Le Duc l'aperoit, le prend aux paules, le tourne et le
lance  trois pas, mais Arcangeli, sans s'mouvoir, ramasse un des
plateaux de vermeil qui avait roul jusque l, pose dessus un billet
de visite, et s'avana le prsenter avec un srieux si effront, que
le Duc ne put rsister  l'clat de rire qui le saisit.

--Etonnant!... je t'attache au service d'Otto; tu seras son
portemanteau... Eh bien! qu'y a-t-il donc?... qu'est-ce encore?

--_Ma deuxim commission, illoustrissim Mazest... la cart d'oun
donna, d'oun cantatric, qui sollicit d'avoir l'honnour d'entretenir
Votre Altesse Srnissime._

Giulia Belcredi! c'tait elle, oublie du Duc jusqu' ce moment, parmi
le trouble de ce dsastre, et que, fort aise, il commanda qu'on
introduist sur l'heure, l'urgence de la situation ne permettant pas
l'tiquette. Il fut pourtant choqu qu'elle ne lui ft point les trois
rvrences de crmonie; et l'humeur lui changeant les yeux, la
cantatrice lui parut moins grande que tout  l'heure, comme rentre
sous les parquets. Elle venait de faire admirer dans Sieglinde, les
plus beaux et les plus pais cheveux roux; et voici qu'elle revenait
blonde, avec un teint de lys, l'oeil profond, une face trange,
nigmatique.

Le Duc eut recours aux compliments sur le plaisir qu'il avait eu. Elle
y montra tout l'usage du monde, fine, souriante, mesure, et digne en
ses remerciements, quand Son Altesse, comme font les princes
d'Allemagne, lui remit un petit bracelet de pierreries, apport  son
intention. Alors, non sans hsitation:

--Mais tant de bont qu'on me montre, m'encourage pour ma demande...

Elle exposa son grand dsir de pouvoir sortir de Blankenbourg, avant
l'arrive des Prussiens. Elle les craignait, les abhorrait. Cependant
le train de Dusseldorf la remettait au lendemain; aucun moyen de se
procurer quelque voiture que ce ft, par la terreur o l'on tait de
l'ennemi. Elle s'tait donc enhardie  venir supplier Son Altesse, (et
elle piait le duc Charles, les regards tourns en dessous vers lui),
de vouloir bien l'admettre, avec son peu de bagages, dans une des
calches de la suite, jusqu' ce qu'on ft hors de Blankenbourg.

--Mais oui, sans doute, rpondit schement le Duc, aussitt refrogn
par la mention des Prussiens, et que rien n'effarouchait d'ailleurs,
comme une avance trop directe. Et puis, elle lui plaisait moins que
dans son rle de Sieglinde, et en lui tournant les talons, il avisa
Arcangeli. Alors, afin de mieux piquer par la diffrence des
traitements, la chanteuse malavise, car il avait d'tranges
petitesses:

--Tu as dj, demanda-t-il d'un air de familiarit, une parente dans
ma maison?

--Elle est ma soeur de mre, dit l'Italien laconiquement, en dsignant
Emilia.

--Eh bien, reprit Son Altesse pour ne point rester court, dsormais je
t'attache  ma propre personne. Tu seras l'un des valets de pied de
mon carrosse.

       *       *       *       *       *

Il n'tait pas loin de trois heures; une lueur livide filtrait 
travers les carreaux de la serre, et le Duc commenait  marquer
quelque impatience, quand M. Smithson reparut. Il tait all donner
ordre  tous les derniers prparatifs, et ramenait de Blankenbourg la
chaise de poste de Son Altesse. Alors, aprs plusieurs tours en
silence, le maintien sombre et les yeux baisss, Charles d'Este
ouvrant une porte, descendit les degrs  pas lents, et tout le monde
le suivit.

Une longue file de voitures attendait en face du perron, o les
derniers lampions s'teignaient. Le calme partout; aucun bruit. Le
Rocher de vin saccag, qui avait cess de couler, tait jonch de
dbris. Sur la faade du chteau, quelque ligne de gaz reprenait
soudain par bouffes, dardant des langues bleues, sinistres. L'aube
apparaissait au fond du ciel; les grandes alles silencieuses
s'enfonaient en des lointains livides. Des fumes montaient  et l,
tout droit, de pots  feu demi-teints.

La chaise de poste du Duc tait en tte du cortge, attele de six
vigoureux chevaux. M. Smithson lui en remit la clef, et Son Altesse
ouvrant le volet d'une des portires, y passa le coup d'oeil du
matre. Une lampe de bronze suspendue en clairait l'intrieur,
entirement matelass d'un satin bouton d'or broch de fleurs noires,
et qui contenait un lit, un dressoir, une table  coulisses, un divan
et un coffre-fort. Il y avait plus de huit annes que Son Altesse
n'avait mis le pied dans un wagon de chemin de fer, passant sur les
incommodits sans nombre, par la terreur d'un accident.

--La cassette aux diamants est-elle dans le coffre-fort?

--Son Altesse Srnissime peut s'en assurer, dit M. Smithson.

--Alors tout est bien, en avant!

Mais dans l'instant qu'il dtournait la tte, le Duc aperut qui
marchaient  lui, le bourgmestre de Blankenbourg, escort des
principaux notables. Ils s'taient obstins  attendre, malgr le
refus d'audience, et s'en venaient reprsenter  Charles d'Este
l'effet certain de dcouragement, d'abandonnement au vainqueur que sa
fuite allait produire. La voix en dfaillit au Duc; une si excessive
furie qu'elle lui suspendit tous les sens, le fit trembler de la tte
aux pieds; et clatant enfin, d'un geste et d'un accent  pouvanter:

--Ah! triples tratres! hurla-t-il. Hildemar! les dogues de Cuba!
lche-les sur cette canaille!

Aux clats de cette voix tonnante, les malheureux s'taient enfuis, si
effars et si grotesques dans leur course, que le Duc passa une fois
encore de la tragdie  la farce, et c'est en se mourant de rire qu'il
monta dans la chaise de poste. Puis, avant mme d'tre assis, il
appela M. d'OEls, et donna l'ordre qu'on allt chercher Richard
Wagner, o qu'il pt tre.

--Mais probablement, dans l'appartement que Votre Altesse Srnissime
a bien voulu lui assigner,  Wendessen.

--Bien! qu'on le fasse se lever, et qu'on l'amne.

L'aube grandissait  l'est. Une clart jauntre et mouille montait
sans bruit dans le ciel gris. On voyait des oiseaux voleter, et le
silence n'tait troubl que par l'brouement d'un cheval, ou le bruit
d'un ongle qui frappait la terre. Les deux escadrons de hussards,
dsigns pour escorter le Duc, s'taient rangs sous bois, les lattes
dganes et luisantes  travers les arbres. Les voitures ne
bougeaient point. Sur le sige de la chaise de poste,  ct de Hans
le cocher, se carrait Arcangeli, examinant du coin de l'oeil Emilia, 
qui Franz tenait des discours. Les autres, blmes et frissonnants,
marchaient de long en large; et seule,  l'cart, la Belcredi, drape
dans son large manteau, et qu'Otto regardait de loin, fixait sur tous
des yeux profonds et vagues.

En ce moment, Wagner descendait le perron, accompagn du comte d'OEls.


--Ah! vous voici, monsieur, dit le Duc, et aussitt il s'excusa
d'avoir interrompu ainsi _la Valkyrie_, et aussi, du lieu et de
l'heure de cette audience,--mais nous sommes des fugitifs, rptait-il
avec amertume. Il termina en remettant  Wagner, comme gage
particulier d'estime, son portrait entour de brillants, ainsi que la
grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc; puis, interrogeant le
musicien:

--La troisime partie de votre pome se nomme _Siegfried_, m'a-t-on
dit, mais quelle est donc la quatrime, monsieur Wagner?

--C'est _le Crpuscule des Dieux_, Monseigneur.

Ce titre parut tonner le Duc, et il le rptait entre ses dents,
jusqu' ce que ramen  lui-mme, et pour congdier son interlocuteur:

--C'est avec vous, monsieur Wagner, dit-il, que j'aurai eu ma dernire
entrevue.

Toute la suite aussitt monta dans les voitures, en mme temps que les
deux escadrons accouraient se ranger par derrire. Une immense couleur
dore enveloppait maintenant le ciel; les pices d'eau tincelaient,
frmissant  des souffles plus vifs; mille cris d'oiseaux
retentissaient. Il y eut une courte pause; ensuite Hans, le vieux
cocher, toucha, et la chaise de s'branler.

Mais le Duc, se jetant furieux, au carreau de la portire:

--Brute! lourdaud! qui t'a dit de partir! Crois-tu que je ne suis
plus ton matre? et d'un geste  Arcangeli:

--Prends la place de ce butor, lui cria-t-il; je te nomme premier
cocher. Hans! va-t'en conduire aux bagages.

Il abaissa toutes les glaces, et promena un long regard sur ce qui
l'entourait. Les parterres embaumaient l'air tranquille; une fracheur
dlicieuse s'exhalait avec les vapeurs matinales; quelque biche, par
intervalles, bondissait au profond des taillis. Un soupir gonfla sa
poitrine, puis il cria: Partez! d'une voix forte, et les six chevaux
dtalrent, enlevs par les postillons, tandis qu'Arcangeli faisait
claquer son fouet, et que le duc Charles, aprs un suprme adieu 
Wendessen dj lointain, s'allongeait sur le divan turc, en rptant,
ainsi que dans un rve: _Le Crpuscule des Dieux... le Crpuscule des
Dieux_.




II


C'est  lents tours de roues, et non sans beaucoup d'arrts et de
sjours, que Charles d'Este, une fois parvenu  Francfort, continua de
s'loigner de ses Etats. Congdiant l soudainement ses domestiques et
ses enfants, qui allrent l'attendre  Paris, dans l'htel qu'il y
possdait, il emmena pour toute suite les divers officiers de sa
bouche, cuisinier, glacier, sommelier, et dans sa chaise, tte  tte,
Arcangeli, pass de cocher confident, par l'engouement toujours plus
marqu de Son Altesse. Celle-ci se montrait d'ailleurs de mchante
humeur. La chaleur de juillet tait accablante dans cette berline
ferme, et le Duc, pour y mieux rsister, se crevait de fruits tout le
jour, melons, raisins, cerises, brugnons, qu'il noyait de torrents de
bire. Des souffles brlants arrivaient  travers les mantelets
baisss, et la chaise vernie flambait de soleil, au milieu des
plaines crayeuses de la Champagne. Puis, le temps se tourna en averses
continuelles; et toujours ce livide ciel gris, les chemins noys de
boue, et la pluie qui ruisselait aux vitres. Le Duc multipliait 
prsent les relais, tellement qu' force de pourboires, de jurons et
de mches de fouet, l'on atteignit la grande ville et l'avenue des
Champs-Elyses, un matin, sur les sept heures.

Il descendit, baisa Otto et Claribel, salua Franz, Hans Ulric et
Christiane accourus au devant de lui, leur prsenta Arcangeli en
qualit de premier valet de chambre, ce qui parut dcidment comme
l'aurore d'un soleil levant et du rgne d'un favori; puis passant dans
son appartement, Charles d'Este se fit mettre au lit, et de dix jours,
n'en bougea plus.

Il s'veillait tard, soupirait, gmissait, ordonnait  l'Italien de ne
laisser entrer qui que ce ft, et de tenir les rideaux ferms. Le
demi-jour qu'il ne hassait pas, rendait plus calme encore cette
chambre magnifique avec ses crpines de vieil or, ses sombres
hautes-lisses flamandes, et le lit  quenouilles, environn d'un
balustre. Il y avait toujours  porte du bras, un djeuner complet
sur une table: des hutres, du caviar, des crevettes roses, avec l'un
de ces pts  la hollandaise, pleins de truffes, de poires tapes, de
rouelles de bigarade; puis des fruits de toutes les sortes, de la
bire, du chocolat, du champagne frapp dans un seau d'argent, et de
grands drageoirs de nacre et d'orfvrerie qui dbordaient de mille
sucreries. Le Duc en chipotait  tout moment: il tortillait deux ou
trois bouches, mais l'apptit ne s'ouvrait point, les morceaux lui
croissaient aux dents. Il caressait _Csar_ languissamment, bourrait
sa perruche de biscotins, puis retombait sur son lit, puis, et
rptant qu'il n'avait jamais prouv un t si chaud et si fcheux.

Alors Arcangeli imagina d'autres amusements; bagatelles de mcanique,
papillons touffs dans l'huile de rose, des chariots trans par des
grenouilles, semer du cresson sur de la flanelle, voir pousser des
jacinthes dans l'eau. Incomparable pantomime, il revtait le
personnage de tous les gens de la maison ducale, les gestes roides du
comte d'OEls, l'accent guttural de M. Smithson, le lger zzaiement de
la Viennoise Augusta. Etrange favori, vraiment, qui semblait n pour
grimacer  la parade d'un bateleur! Une turbulence de singe le portait
partout au mme moment, tantt perch au dossier d'un fauteuil, tantt
courant  quatre pattes; puis des bonds, mille tours, des voltiges, de
grands gestes, des clats de voix. Pendant ce temps, le Duc couvert de
son manteau de lit de satin blanc  chelles de ruban feu, coiff de
nuit avec des papillotes, tuait le temps  parfiler du galon d'or ou 
faire des dcoupages qu'il tirait ensuite au sort, ple-mle. La tte
casque de M. de Bismarck se trouvait ainsi d'aventure, sur les
paules d'une baladine, et Son Altesse se pmait de joie  ces
interversions ridicules.

Cependant, tromp par Arcangeli qui le berait impudemment des
triomphes de l'arme autrichienne, Charles d'Este ne doutait point de
son retour prochain  Blankenbourg. Eloign de Paris depuis fort
longtemps, il n'en voulait pourtant rien voir, cette fois, disant
qu'il ne mettrait le pied hors de son htel, que pour monter en chaise
de poste. Lettres, journaux, paquets, mme les dpches du comte
d'OEls, le Duc laissait tout s'accumuler, jusqu' ce qu'un jour, il
eut le caprice d'attaquer enfin cette montagne.

Alors la vrit lui apparut  plein. L'entre des Prussiens 
Blankenbourg, ds le lendemain de sa fuite, y avait t le signal d'un
dchanement universel. Ses caprices, sa tyrannie, ses refus de signer
les lois votes par le Landtag, les troupes mal payes, le commerce
dprissant, les finances taries  force d'exactions, tout le duch en
deuil et en souffrance, s'levaient contre lui, l'accusaient. Les uns
il les avait bannis; emprisonn, ou dpouill ceux-l de qui le nez ne
lui plaisait point, si hors de sens, si frntique par accs, que son
Landtag avait jadis pens  nommer une commission secrte _de lunatico
inquirendo_.

Les mauvaises nouvelles se succdrent. Les Prussiens dcouvrirent o
taient cachs les meubles enlevs  Wendessen, et le pillage n'en
pargna que ce qui tait sans valeur. Et comme M. d'OEls se rcriait
et protestait au nom du duc rgnant, l'officier avait rpondu:

--Votre matre ne rgne plus!

En effet, le prince Wilhelm, fait prisonnier en mme temps que l'arme
hanovrienne, venait d'tre appel au quartier gnral, pour s'entendre
avec les vainqueurs, sur la rorganisation du duch.

La rage du Duc ne peut se dcrire. Ecumant, tapant des pieds, frappant
les meubles, hurlant qu'il enverrait  Wilhelm un cartel qui
retentirait dans toute l'Europe, ses folies pouvantrent le paisible
htel. Il commanda chez Larribeau, le fameux fournisseur des armes,
vingt-cinq mille cocardes au Cheval, fit tirer des proclamations et
des dcrets  un million d'exemplaires, et se tint prt  quitter
Paris. L'inquitude extrme autour de lui, collait tout le monde aux
fentres, dans l'attente et dans l'apprhension d'une nouvelle
dcisive: plus de bruit, partout un morne silence; on se voyait de
loin, on n'osait se parler, sinon quatre mots, couls  l'oreille.
Charles d'Este, malade d'impatience, allait faire quelque folie,
lorsque la nouvelle de Sadowa bourdonna, grandit, clata enfin,--et
tous ses dtails.

Le coup fut terrible pour le duc Charles. Il s'enferma, passa la nuit
avec des bougies autour de son lit, et Arcangeli prs de lui, le
veillant, sans dire mot. Ds le lendemain cependant, quelque espoir
lui tait revenu, et il pensa faire merveilles en envoyant le baron de
Cramm comme plnipotentiaire auprs du cabinet de Berlin. Le vide de
la commission s'accordait bien au ridicule du personnage: les
instructions taient de se soumettre, de baiser les bottes du
vainqueur, de protester d'un dvouement inaltrable pour l'avenir. Et
ce sur quoi le Duc comptait, c'tait sur une lettre autographe qu'il
adressait au comte de Bismarck, lui, Charles Ier d'Este-Blankenbourg,
chef de la maison des Guelfes.

       *       *       *       *       *

Il avait pens tout d'abord,  la place de ce fantoche, envoyer l'un
de ses fils ans. Il craignit de les manciper s'il les sortait de
leur nant, et peut-tre mme qu'ils ne fissent effort dans le
naufrage qui menaait, pour sauver leur petite barque. Puis il
n'aimait gure Hans Ulric, et Franz, grandi au milieu des jupes,
hassait la peine et les affaires. Sa mre, aussi faible que lui,
l'avait toujours tenu auprs d'elle, et lev consquemment dans la
croyance catholique,--le seul des enfants de Charles d'Este, qui ne
ft pas du culte luthrien. Ce n'est pas que sa religion, restreinte
surtout aux _agnus_ et aux bndictions du Saint-Pre, empcht  la
bonne Augusta la galanterie et les plaisirs. Magnifique et
dsordonne, ainsi qu'il apparaissait sur elle  sa coiffure de
travers,  ses habits tranant d'un ct, elle vcut noye de dettes,
et ruine par la passion du jeu. Cependant, en prenant de l'ge, la
terreur de la mort qui lui vint, avait fait d'elle, peu  peu, la plus
prcautionne et la plus chimrique des femmes; et maintenant, cette
manie la tenait des semaines au lit, qu'elle n'aimait point comme le
duc Charles, mais s'imposait mdicinalement. Elle ne se levait qu'une
heure ou deux chaque jour, les employait  s'ajuster, ou bien  jouer
au volant avec sa chambrire, et l'on ne la voyait jamais hors du
petit appartement qui lui avait t assign, trois chambres
tranquilles, cartes et qui donnaient sur le jardin.

Le Duc, en effet, sa furie guerrire calme, s'occupait de rformer sa
maison. Il fallut songer  Claribel, auprs de qui Emilia continuait 
remplir les fonctions de la dfunte miss Phoeb. Mais autant cette
revche Anglaise, formaliste comme le cant, avait tyrannis l'enfant,
autant l'Italienne, au cours du voyage, et dans la libert des jours
de l'arrive, se hta de se l'attacher,  force de soins et de
tendresse. Ses faons vives, ses effusions, ce caressant qui sort des
femmes destines  tre mres, et quelque peu de flatterie, car
Claribel tait glorieuse, apprivoisrent promptement la pauvre petite
solitaire, et lui inspirrent pour son amie une de ces passions
enfantines, si tyranniques. Aussi, quand elle apprit par sa ruse
compagne, ce qui les menaait toutes deux, elle courut bouleverse,
pleurante, jusqu' l'appartement du duc Charles.

--Ah! mon papa, mon papa, laissez-moi Emilia, si vous m'aimez.

--Appelez-moi toujours: monseigneur mon papa, reprit le Duc un peu
interdit, et que toute surprise rembrunissait.

Il fut bon homme pourtant, et descendit de l'arc-en-ciel d'o il
regardait toutes choses, pour chercher les moyens de contenter
Claribel. Mais attribuer le titre de gouvernante  Emilia Catana, il
semblait que l'on n'y pt songer. Quelle incongruit qu'un nom pareil
dans l'annuaire de la cour, et comment s'y soutiendrait-il parmi la
foule des gens titrs! Le Duc s'ouvrit  Arcangeli, qui se montra le
plus gnreux des frres.--Oh! il ne fallait pas juger Emilia d'aprs
lui-mme. Elle tait la fille d'un monsignor, leve dans l'un des
couvents de la noblesse romaine. A la mort de son protecteur, la
pauvret l'avait rduite  de singulires extrmits, d'abord 
Wiesbaden, lectrice de la princesse Kolorath, puis camriste de la
garde-robe chez le Duc.

--Une bonne soeur, Monseigneur! c'est elle qui m'a appel 
Blankenbourg, esprant me faire entrer plus tard, au service de Votre
Altesse...

Et tant d'loges calculs qu'ils loignrent pour quelque temps, le
choix d'une autre gouvernante, et donnrent le dsir au duc Charles de
juger lui-mme d'Emilia. Fire, le teint mat, les yeux brillants,
avec ces grands traits rguliers des sultanes et des Junons dont elle
avait la dmarche imposante, elle ne dplut point  Son Altesse, qui
se prenait fort aux figures; de sorte que, sans rien de dcid
toutefois, elle demeura prs de Claribel. Il importait de ne pas trop
changer de main la petite comtesse; et du reste, point n'tait besoin
auprs d'elle, d'une savante jusqu'aux dents, tant Claribel surpassait
son ge en finesse, en reparties, en intelligence.

Elle en merveillait principalement le comte Franz, qui paraissant
pris tout  coup d'une belle amiti pour sa soeur, s'tait rendu
assidu chez elle; mais les regards, comme on le devine, volaient
par-dessus Claribel et s'adressaient  Emilia. Il avait toujours pris
plaisir ainsi  la socit des femmes, vivant comme elles de redits,
de commrages, de tracasseries. Plein de parfums et de bijoux, d'un
beau blond, le visage riant, arborant des cravates  cames, et
idoltre de ses favoris, le jeune comte n'tait pas moins que la fleur
des pois  Blankenbourg. Il y avait eu des galanteries, mme avec
assez de fracas, et sachant le rudiment, conduisit l'attaque en
stratgiste; d'abord des soupirs, des oeillades, des exclamations 
demi-voix, de longues stations devant l'idole. L-dessus, quelques
prsents de fleurs, puis, dpit qu'on ne voult point l'entendre,
Franz bombarda de bouquets l'Italienne. Emilia n'en soufflait mot, se
contentait de lui marquer une froideur dfiante et hautaine, attendant
qu'il en vnt  l'crin, qu'elle lui renvoya aussitt. Il essaya de la
flchir; elle le requit si schement d'avoir  discontinuer ses
visites, que le comte stupfi fit le plongeon, et resta quelque temps
sans reparatre.

Mais ceux que l'on voyait le moins, c'taient Hans Ulric et
Christiane, que ds le troisime jour de son arrive, le duc Charles
avait relgus  l'extrmit de l'htel, de colre contre leur
musique.

--Au reste, ils m'en remercieraient, se dit il ensuite, par rflexion.

Ils semblaient en effet se suffire, n'avoir nul besoin du reste du
monde. Leur attachement mutuel qui allait, s'il se peut, plus
profondment que le coeur, en mlant sans cesse tous leurs sentiments,
leurs penses et leurs motions, ne faisait du frre et de la soeur
qu'un seul esprit, une seule me. On les eut vus rougir ou plir au
mme instant; Hans Ulric entendait le pas de Christiane,  des
distances incroyables; et si l'un d'eux tait absent, l'autre errait,
comme  la recherche de soi-mme. Personne ne troublait leurs longs
tte--tte, car la bonne Augusta, qui tait nommment dame d'honneur
de la jeune comtesse, et pu s'enrhumer pendant le trajet. Et leur vie
se passait ainsi dans une calme et dlicieuse intimit. Dous de la
plus belle voix et qui les et rendus clbres au thtre, ils ne se
dlassaient de chanter qu'en lisant dans Shakespeare et dans Goethe,
les drames o l'on voit Desdmone, Cordlia, Ophlia, Gretchen; et
Christiane alors, versait des larmes, aimant ces hrones en soeur.

Elle l'tait d'aspect et d'me, blonde, des traits charmants et nafs,
noble, modeste, naturelle, et d'une bont anglique qui l'avait
attache  Ulric, parce qu'il tait laid, disgracieux et cras. Pour
lui, n avec un esprit suprieur mais triste, parlant peu, ne
russissant ni  la salle d'armes ni au mange, et redoutant son pre
au point que les penses lui tarissaient en sa prsence, il avait, ds
son plus jeune ge, nourri son humeur mlancolique d'art, de lettres
et de posie. Il aimait plus que tout la musique, la savait jusqu'
pouvoir composer, se connaissait non moins bien en tableaux, et avec
une vaste lecture, une mmoire singulire, sentait profondment les
beauts des livres, en sorte que le Duc le ddaignant, disait de lui:

--Ce n'est qu'un cuistre.

Ils furent pourtant les premiers que Son Altesse fit appeler. Le
pauvre homme crevait d'ennui, toujours couch entre son bouffon et ses
btes, et il exigea trois jours de suite, que son fils et sa fille
vinssent lui chanter des chansons du Hartz, telles que: _Le coeur est
un oiseau joli_, ou bien: _Buvons et fumons_, etc. Lui, cependant,
hochait la tte, fredonnait, humait sa cassolette, se faisait laver
d'eau de senteur, mangeait, tout en lissant sa barbe, une pleine
sabotire de glace, disait d'une matine quatre phrases, l'une aprs
l'autre,  paroles tranes, et n'imaginait pas un plus malheureux que
lui sur terre.

Il finit,  force d'ennui, par se moins cler qu' son arrive, et
bientt mme, il se fit amener chaque jour, le comte Otto et Claribel.
Il avait plaisir  la voir avec ses grands cheveux friss d'un blond
d'argent; le babil de l'enfant l'amusait, et ses fcheries contre
Arcangeli qui sollicitait gravement la faveur de lui baiser la main.

--Je ne veux pas seulement que vous la baisiez en pense, avait
ripost Claribel.

Et toute mignonne qu'elle ft, elle tenait l'Italien fort loin, et lui
dconcertait ses impudences. Une fois qu'il donnait sans rire, son
avis sur une question de politique, elle s'assit aux pieds de son
pre, en disant:

--Or a, mon papa, parlons un peu d'affaires d'Etat,  cette heure que
j'ai dix ans...

De quoi le Duc s'pouffa de rire tout un jour. Il prfrait Otto
toutefois, dont la rudesse et l'effrn imposaient  cet esprit
malade. Le petit comte pouvantait, par une hauteur, une fougue nes
avec lui, et qu'un rien dchanait. Il cumait de rage contre le ciel,
si la pluie ou le soleil venait lui faire obstacle, et voulait briser
les horloges qui le rappelaient  ses leons. Robuste et souple, les
yeux verts, des cheveux roux crpus qui bouffaient  l'excs, il
montrait dans son front bas et bomb, dans ses narines dilates, dans
ses normes mchoires, dont la suprieure embotait presque celle de
dessous, tout ce qu'il avait d'instincts grossiers, farouches,
passionns. Il ne s'occupait qu' la lutte,  la savate et aux coups
de poing. Espce de dmon domestique, sa joie tait de maltraiter
chiens, marmitons, valets d'curie, et jusqu'aux lingres de l'htel,
car il affichait pour les femmes le mpris d  leur pusillanimit et
 leur faiblesse.

Une pourtant, de ses froids yeux bleus, avait dompt le jeune monstre.
La Belcredi lui avait inspir un sentiment inconnu et profond. A
Francfort, au moment du dpart, Otto se glissant prs d'elle, tait
tomb  ses genoux, avait roul sa tte frntiquement dans les jupes
de la chanteuse, puis avait fui. Il rvait  elle, souvent encore;
cette sensation brlante lui restait au coeur, si bien qu'un jour il
parla  son pre de la dame qu'ils avaient emmene, celle qui
chantait, vtue de blanc.

--Ah! la Belcredi! fit le Duc...

Et la stupeur d'un si complet oubli ne lui laissa pas ajouter une
parole. Elle lui avait plu cependant, lui,  qui les femmes ne
plaisaient gure, et il revit tous les dtails de l'audience de
Wendessen, sa mauvaise grce, sa hauteur, sa brutalit affecte. Il se
souvint confusment que Giulia avait fait le voyage en compagnie de
Franz et d'Augusta Linden. Pourquoi abandonner sa suite? N'aurait-elle
pas d, tout au moins, venir prendre cong de lui? Mais une femme de
thtre aussi notoire qu'elle l'tait, ne pouvait disparatre ainsi;
et son caprice se rveillant, Charles d'Este finit par charger
l'Italien de dcouvrir o se cachait la Belcredi. Hlas! Arcangeli ne
le savait que trop bien, et il eut un sourire ironique, lui qui,
depuis un mois, la voyait chaque jour, passer et repasser aux
Champs-Elyses. La devinant sa rivale possible,--car que faisait-elle
 Paris?--redoutant quelque intrigue secrte pour avoir accs auprs
du Duc, le favori ne respirait plus de la frayeur extrme qu'il avait.
Il ne servait de rien de monter la garde. Le plus sot hasard  chaque
moment, pouvait tout rvler  Son Altesse; comme de fait, un beau
matin, la plupart des journaux annoncrent que la Giulia Belcredi,
clbre diva de Buda-Pesth, allait dbuter au thtre Lyrique, dans la
_Flte enchante_, de Mozart.

Le Duc lut l'annonce, bondit, et envoya aussitt au thtre, pour
avoir l'adresse de Giulia. L'Italien, qui et pu la dire, aurait
autant aim se jeter dans un puits, et ce fut Hildemar qui revint
annoncer que la cantatrice tait loge au Grand-Htel. Le Duc fit
atteler, et partit en toute hte... Un escalier  monter, une porte;
il tait devant Giulia.

--Ah! mon Dieu! Monseigneur!... Votre Altesse...

Car il avait donn un billet de visite sous le nom de comte de
Doellingen, qui tait l'un de ceux qu'il prenait pour voyager
incognito. Il demeura quelques moments sans rpondre. Il la
considrait avec tonnement, dans cette chambre au luxe banal, o des
costumes de thtre toils d'or taient jets  et l, sur des
chaises. Giulia lui paraissait tout autre, plus belle qu'il ne l'avait
jamais vue. Elle tait en cheveux, masss  la nuque, une robe brode
crue, ses gants et son ombrelle sur la table; et s'occupait  se
passer au poignet, un serpent de diamants, en bracelet.

--Vous alliez sortir? dit Charles d'Este.

--Oui, rpondit-elle, j'allais rpter, et elle eut un geste
d'insouciance exprimant que rien n'tait moins important.

--C'est donc vrai, fit le Duc qui se leva, vous tes engage? et
rompant brusquement la glace, il lui dit en la regardant entre les
yeux, debout, et les deux mains poses sur la table:

--Eh bien! je m'en viens vous prier de ne plus dsormais chanter que
pour moi seul.

Elle demeura impassible, et une faible rougeur tmoigna seule de son
motion, pendant la longue pause qui suivit. Etait-ce la joie du
triomphe? Avait-elle os se promettre qu'un jour Charles d'Este lui
appartiendrait? Grande, lgante, l'air haut et noble, et quelque
chose de majestueux dans le maintien, elle montrait au Duc un sourire
de sphinx, des yeux bleus, profonds et redoutables. Elle rpondit
simplement:

--Votre Altesse n'ignore pas que c'est tout mon avenir qu'elle me
demande.

Elle se tenait devant lui, comme attentive  le percer de ses regards.
Alors le Duc, lui saisissant la main, la baisa au-dessous du poignet.

--Je le sais, rpliqua-t-il, et je l'entends ainsi. Vous viendrez
habiter mon htel, en attendant que nous repartions pour Blankenbourg;
et se levant, comme aprs affaire conclue, il se mit  faire quelques
tours de chambre, en disant des douceurs  la Belcredi, et s'arrtant
parfois  ouvrir les crins, ou  considrer les couronnes, dont
quelques-unes pendaient aux murs. L'une d'elles, reue  Naples, tait
toute garnie de coraux rouges, et le duc Charles en plaisanta; puis,
aprs un peu de silence, il se rassit, demanda une plume, griffonna
cinq ou six mots sur une page blanche, et levant la tte:

--De combien est votre ddit?

--De cinquante mille francs, Monseigneur.

Il signa, mit l'adresse au bas: _Monsieur le baron James de
Rothschild_, prsenta la traite  la chanteuse, puis, tandis qu'il
ramassait son stick et son chapeau:

--Ne vous servez donc plus d'extrait d'oeillet, reprit-il. Je ne puis
souffrir cette odeur; allons, adieu, ma chre; avant trois jours,
votre appartement sera prt.

Il ne fit, pendant le trajet, que rire dans sa barbe, et se moquer 
part soi, du bon tour qu'il jouait  ces badauds de Parisiens. Que de
bruit, que de conjectures sur cette disparition de la Belcredi! Il
avait fallu cette ide, et je ne sais quelle jalousie de despote
contre le public, pour tirer le Duc de son apathie. Il fut frapp en
arrivant, du dsordre et de la confusion, et de la dispersion des
valets  son approche.

--Quoi? qu'est-il donc arriv?

Et comme Karl balbutiait des mots sans suite, le Duc s'lana vers son
appartement, redoutant quelque horrible malheur: _Csar_ malade, ou la
perruche morte. Tous ses enfants y taient runis, pars, assis et
debout, et mme Augusta, les yeux pleins de larmes, qui coulaient de
temps en temps. Le comte Franz tenait en main une lettre que, d'un
mouvement instinctif, il voulut cacher, quand son pre entra.

--Donnez! dit le Duc, et il lut.

La longue dpche du comte d'OEls contenait le texte du trait conclu
entre la Prusse et le Blankenbourg. Le prince Wilhelm tait nomm duc,
ou, pour parler diplomatiquement, invit  vouloir bien se charger du
gouvernement du duch.

--Les voleurs! murmura Charles d'Este, en plissant
extraordinairement.

Ce fut une colre et une douleur sches. Il resta trois jours sans
parler, vaincu, moribond, ananti. L'Italien lui lisait les gazettes,
les dpches de M. d'OEls, et la pauvre Altesse se consolait  l'aide
du malheur des autres. Il tait complet pour le Hanovre, le duch de
Nassau, et le grand lectorat de Hesse, incorpors  la Prusse. Brme,
Hambourg perdaient leurs privilges de villes libres. La Bavire, le
Wurtemberg signaient des traits dsastreux, et l'Autriche, amoindrie
par la cession de la Vntie, devait payer, en outre, une trs forte
indemnit de guerre. Tout le systme politique de l'Allemagne tait
boulevers au profit de la Prusse.

       *       *       *       *       *

Le matin du quatrime jour, le Duc, ds son lever, revtit son grand
uniforme de gnralissime blankenbourgeois, se para de tous ses ordres
dont il avait un arc-en-ciel: Toison-d'Or, Cheval-Blanc, Guelfes,
Henri le Lion, Saint-Etienne d'Autriche, Saint-Hubert de Bavire, le
Lion et le Soleil de Perse, et commanda que l'on mt les chevaux au
coup de parade, chef-d'oeuvre de Binder. Il prit avec lui M.
Smithson, qui revtit l'habit de cour, et tous deux se rendirent aux
Tuileries, o le duc Charles envoya demander une audience  Sa
Majest. L'attente fut courte, et l'on revint avec l'ordre de
l'introduire.

Ce n'tait pas la premire fois que le chef de la maison des Guelfes
allait se trouver en prsence de l'Empereur. Lors de sa venue  Paris,
en 1862, les Tuileries l'avaient reu  merveille, et, depuis ce
temps, les deux souverains avaient toujours entretenu les plus
amicales relations. Le Duc monta un escalier, escort du chambellan de
service, traversa une assez mesquine antichambre, et alors, au seuil
d'une pice, il aperut Napolon, qui s'avana de quelques pas  sa
rencontre.

--Ah! Sire! s'cria le Duc, dans quelles terribles circonstances...

Mais l'Empereur, lui prenant le bras et mettant un doigt sur ses
lvres, le fit entrer dans son cabinet, dont la porte se referma, et
leur entrevue n'eut pas de tmoins. Pourtant, quand le Duc revint 
l'htel, il semblait plus calme et rsign, et nul doute, qu'aprs
quelques jours, il et surmont son chagrin, quand un nouveau dsastre
vint l'accabler. Le pauvre prince s'aperut que ses cheveux tombaient
en abondance, et Arcangeli ne put lui cacher plus longtemps
l'effrayante vrit. Les journes qui suivirent, furent lugubres. Les
volets demeuraient ferms; deux bougies clairaient  peine la vaste
chambre, o le silence rgnait profondment; et le Duc, tout blanc
comme un fantme, dans ses grands peignoirs garnis de dentelles,
coulait le temps sur sa chaise perce, se forgeait un funbre avenir,
et restait des heures  considrer fixement le paquet de ses cheveux
tombs.

Le seul effort qu'il s'imposa fut d'crire un court billet  la
Belcredi, qui vint s'tablir  l'htel, suivie de sa femme de chambre.
Au reste, cette installation passa presque inaperue, tant les enfants
de Charles d'Este avaient t accoutums de vivre au milieu des
matresses de leur pre. Le mme jour vit arriver M. de Cramm,
l'oreille basse, suant de frayeur et sentant d'avance sur son dos, les
clats de fureur de son matre. La peur d'tre interrog de toutes les
faons, et qu'on n'clairt sa conduite, ajoutait aux angoisses du
petit baron. Aussi respira-t-il plus librement, quand il apprit que
Son Altesse ne voulait pas lui donner audience.

Telle tait la douleur du Duc, qu'il ne reut pas davantage le comte
d'OEls, lequel survint quelques jours plus tard, ramenant un convoi de
fourgons qu'il avait pris  Francfort, au passage, et les trente-trois
chevaux du Duc. Six taient des prsents du schah de Perse, et tous
les autres appartenaient  la race de Blankenbourg, ces chevaux  la
robe argente, les yeux, les naseaux et les sabots roses. Ils
descendent, dit la lgende, du destrier de bataille donn par
Charlemagne  Witikind, et que les princes Guelfes ont plac dans
leurs armoiries. Ce fut d'OEls qui prsida aux arrangements de
l'curie, et l'on recommena  voir par les couloirs de l'htel, ses
yeux ardents, mchants, sa physionomie tnbreuse. Il arrivait plein
des traits les plus cres sur les dfections empresses des courtisans
de Son Altesse, sur les Autrichiens, sur le prince Wilhelm, et jusque
sur le Duc lui-mme.

Et de vrai, jamais homme aussi plein que celui-ci, de fantaisies et de
caprices. Un matin, soudainement, sans mettre rien au net, ni parler
de quoi que ce ft, le Duc se leva, retourna tout court  son
ordinaire, secouant son chagrin ou n'y pensant plus. Il visita
l'htel, des offices au grenier, commanda que l'on dballt
quatre-vingts caisses, arrives depuis quelque temps de Southampton,
et surveilla leur amnagement. Il complta le mme jour, la rforme de
sa maison, maison de bohme jusqu' ce moment o il avait vcu en
attente, et rgla les titres de ses familiers. M. d'OEls restait le
chambellan, l'aide-de-camp de Son Altesse; M. Smithson tait nomm
trsorier et grand-administrateur de la fortune du Duc, et le baron de
Cramm prenait le titre de gentilhomme de la chambre, gouverneur du
comte Otto.

--Quant  la Belcredi, pensa Arcangeli, qui vit Son Altesse se pencher
et parler bas  la chanteuse, nous savons ce qu'elle sera.

Le Duc, deux jours aprs, comme afin de marquer qu'il tait dsormais
bourgeois de Paris, envoya cinquante mille francs pour les pauvres, 
l'Assistance publique, sorte de prsent d'installation que les
journaux ne manqurent pas de clbrer.




III


Arcangeli parut rveur  la suite de ces vnements. Sous tant de
masques et de grimaces, et au milieu de ses extravagances, le bouffon
n'en restait pas moins srieux comme un juif,  ses intrts et  sa
fortune, et ne songeait qu' russir. Il en eut bon espoir, en voyant
la clture o Charles d'Este se complut d'abord; il allait le tenir
enferm, avec la clef de sa prison en poche: mais quand il connut
mieux le Duc, son naturel capricieux, souponneux, et sur quelle
dangereuse glace c'tait marcher qu'tre en faveur auprs de lui,
l'Italien pensa  se tourner ailleurs, et  se crer des appuis; en
cas d'une disgrce soudaine. Dpendre d'une humeur si fantasque, qu'on
en tait toujours en anxit, comme d'une mine qui va partir, cet tat
prcaire ne pouvait durer. Le favori commena donc  regarder de tous
cts autour de lui, tchant d'abord  pntrer les personnages et
les intrigues de la petite cour o il vivait. Fils naturel d'un espion
de la police du roi Bomba, Arcangeli avait de qui tenir dans le mtier
qu'il entreprenait. Il excellait  couter aux portes,  traverser les
corridors d'un pas muet et comme toup,  surprendre les gens par des
irruptions plausibles, et n'tait gure moins hardi  fureter des
papiers intimes ou  se servir de fausses clefs, pour voir le dedans
d'un secrtaire. Or, tout justement, le comte Franz avait l'habitude
allemande de tenir un journal de sa vie, et l'emplissait de vers
d'opras, de myosotis desschs et de ses effusions de coeur, avec une
entire confiance.

Un matin du dbut d'octobre, Emilia se trouvait au jardin, en
compagnie de Claribel et du comte Otto, quand Arcangeli l'aborda, et,
aprs les premiers compliments, continua de marcher prs d'elle. Le
ciel tait ple et tranquille; les arbres,  demi dpouills,
ouvraient des chappes de vue par del les parterres immobiles,
jusqu' une grille dore, tout au loin; et rien ne troublait le
silence que le bruissement des pas sur les feuilles sches, et les
voix paisibles des enfants. Ils jouaient au pied d'un pin parasol, non
loin d'un bassin de marbre o nageaient des cygnes.

Alors Arcangeli, toujours occup comme  humer, le nez lev, ce calme
et cette fracheur, dit du ton le plus naturel:

--Tiens! je pensais rencontrer aussi le comte Franz dans le jardin.

Elle tressaillit, et, se relevant, car elle tait courbe  cueillir
un bouquet de graniums, elle darda sur lui ses prunelles noires. Le
feu lui monta au visage; sa fougue allait sans doute l'emporter, mais
l'autre, avec son ton patelin:

--Voyons, Emilia, murmura-t-il, pourquoi t'es-tu cache de moi? Tu
sais bien que le comte t'aime.

--H! reprit-elle d'une voix sourde, qu'est-ce que cela te fait,
ruffian?

Ils se remirent  marcher, sans plus rien dire. On entendait au bout
de l'alle, les rires clatants d'Otto, mls  des supplications de
Claribel. Brandissant un rasoir ouvert, le petit comte feignait par
jeu de se le passer sur la gorge, et tentait d'arracher de force, en
mme temps, les doigts dont sa compagne se couvrait les yeux.

--H! _sorella_, reprit Arcangeli, ma petite _ragazza_ du bon Dieu, je
ne suis pas un ennemi.

Il la caressa tant qu'il put, et il bouffonnait par habitude, si bien
qu'enfin l'Italienne se mit  rire, en lui disant:

--Tu seras donc toujours le mme, Giovan?

La premire surprise passe, elle prtait l'oreille  l'ouverture.
Vive, imptueuse en ses dsirs, et toujours bouillante de ce
romanesque qui l'avait fait s'enfuir de Rome avec un chanteur, ce
n'tait qu' force de volont qu'Emilia montrait tant de sagesse,
dans son entreprise de sduction. Mais au milieu de cette longue
route, le pied ne lui glisserait-il pas? Se sachant prompte aux
entranements, elle se craignait elle-mme, et regrettait de n'avoir
pas un conseiller  qui recourir. Tout son espoir, ds qu'Arcangeli
eut parl, se tourna donc sur ce cher frre; elle vit en lui
justement, la patience et l'esprit de ruse qu'elle n'avait point, et
lui tendant la main tout d'un coup, par un lan de confiance:

--Eh bien oui, je l'avoue, j'ai eu tort de n'tre pas franche avec
toi.

Elle lui dit les attentions du comte Franz, ses prsents de
galanterie, comment elle l'avait trait pour mieux l'enflammer, et
que, dcourag un moment, il venait de se repiquer, et hasardait de
nouveau des bouquets. Arcangeli daignait parfois secouer la tte et
approuver; puis, le rcit termin, il avisa Emilia de le laisser
conduire l'intrigue. Sans doute l'hameon tait bien prpar, mais le
poisson mordrait-il?... Ils remontrent  pas lents, vers la pelouse
o couraient les enfants. Otto maintenant se divertissait  ne plus
parler qu'en ordures et avec d'effroyables jurons; mais une ide
encore meilleure lui poussa, quand le mauvais garon vit la colre et
les larmes de Claribel. Il se prit  rire, et l'interpellant:

--Ecoute, Clary, rpte avec moi les dernires choses que j'ai dites;
ou bien, je me jette dans le bassin.

--Ah! Otto! mon frre, mon petit frre! et anxieuse et suffoque, elle
continuait de le supplier.

--Allons! dpche-toi, ou je me jette!

Et Otto grimp sur la margelle, la tte tourne vers Claribel,
semblait prt  se prcipiter. Soudain, le pied lui glissa, ses deux
mains lances en avant cherchrent en vain o se retenir, et il tomba
dans la pice d'eau, trs peu profonde  cet endroit.

L'on accourut, l'on repcha le jeune comte tout ruisselant et riant
aux clats; aprs quoi, il fallut songer  Claribel, qui s'tait
vanouie sur le coup: on la fit revenir, non sans peine, mais la
secousse avait t trop forte; et le soir mme, une maladie nerveuse,
qui depuis longtemps, minait sourdement la frle enfant, se dclara.

       *       *       *       *       *

Elle dconcerta les mdecins et aucun remde n'y put prendre.
C'taient des dgots, des accablements, avec une fivre irrgulire,
puis des crises de convulsions, des rages de douleur si extrmes que
la machine enfin dfaillait et s'anantissait dans une torpeur de
mort. Rien d'effrayant comme les accs, par leur dure et leur
violence; des spasmes furieux secouaient l'enfant,  croire que son
me branlait ses jointures d'avec le corps. Elle plit, fondit
affreusement, les traits tirs, la figure comme de cire, o se
dessinait le bleu des veines, sous ses cheveux dcolors. Perdue au
milieu d'un immense lit de dentelles, ce fut l qu'elle vcut deux
mois, environne de saints coloris, de chapelets et d'images, que la
fervente Emilia pinglait du haut en bas des rideaux. Et ces amulettes
autour du lit, les mdailles, les scapulaires, une sainte Claire verte
et rose, juste en face de son oreiller, avaient fini par prendre, aux
yeux de Claribel, une importance extraordinaire, bien qu'en sa qualit
de fervente luthrienne, la petite comtesse nourrt un secret mpris
pour les superstitions des papistes.

Sur beaucoup de choses en effet, elle possdait le srieux et la
maturit d'une femme. Ds le temps qu'on lui montrait les lettres, sa
proccupation avait t de connatre l'histoire de sa famille; et elle
savait fort bien dire qu'elle sortait d'une des plus grandes maisons
de la chrtient. Toujours elle prenait plaisir  discourir longuement
des Guelfes, dont elle connaissait la suite, le chaos de tant de
diverses branches, les vertus et les actions mmorables. Singulire
petite fille, espce de monstre charmant comme en produit le dclin
des races, l'esprit affin, et le corps dbile, orgueilleuse et tendre
cependant, avec ceux qu'elle affectionnait! Elle tendait du fond de
son lit, ses bras mourants  l'Italienne, la voulait sans cesse  son
chevet, l'embrassait, l'appelait tout bas: _mamaccia_, ma petite
maman, mais souffrait d'tre tutoye par le vieux docteur Ferney. Et
plus tard, quand elle alla mieux, et que les familiers du Duc se
succdrent  la fliciter, Claribel ne pardonna pas au comte d'OEls
d'avoir tard jusqu'au lendemain. Lorsqu'il se prsenta ensuite, elle
se tourna du ct du mur, et reut ses compliments sans dire un seul
mot. Puis, comme Emilia, une heure aprs, lui reprochait un tel
procd, la petite comtesse rpliqua:

--Pourquoi ne m'a-t-il pas visite quand il le devait, moi qui suis la
fille de son matre?

Ses crises lui donnant un peu de relche, les mdecins permirent qu'on
la levt, mais ce n'tait que pour passer du lit  une sorte d'immense
niche, matelasse de satin vert dor. Elle y restait la journe
entire, plonge, noye dans un amas de dentelles et de point
d'Angleterre, toute blanche, au fond de cette chapelle, avec ses
tranges cheveux d'or ple, relevs haut sur sa petite tte.

Elle ne s'ennuyait pas cependant; les visiteurs taient nombreux. Le
Duc survenait aprs son lever, frais du bain, mais dj sous les
armes, coiff, cosmtiqu et rajeuni: il se divertissait  badiner,
jouait aux olives ou  la mourre en se laissant rafler son argent, et
rgalait Claribel d'ordinaire, de quelque cadeau de bijoux, des
friandises ou des jouets superbes. Souvent, la prenant par la main, il
faisait plusieurs tours de chambre avec l'enfant, si mignonne, si
ingale  ct de son pre haut et robuste, qu'elle avait l'air de
sortir de sa poche. Ces visites enorgueillissaient Claribel, et elle y
dployait ses gentillesses, quoiqu'elle craignt extrmement les
parfums violents dont le Duc tait toujours empest. Il y avait des
jours o elle plissait et se sentait prs d'touffer, mais elle ft
morte plutt que de paratre incommode, et de se permettre la moindre
plainte.

Le comte Hans Ulric et Christiane descendaient aussi l'aprs-midi, et
la charmante fille aussitt, animait tout de sa lgret de nymphe,
inventait cent sortes d'amusements, et forait Claribel de s'y mler.
Alors, on tirait des armoires, les joujoux somptueux de la petite:
poupes, pantins, polichinelles, des chasses dans leur dcor de
sapins, des arches de No, vrais chefs-d'oeuvre sculpts par les
montagnards de Wolfenbuttel, puis force merveilles d'automates, des
danseuses pirouettant, des chariots dors dont les chevaux marchaient,
des lphants, qui haussaient leur trompe; mais la petite comtesse les
considrait d'un oeil morne, et demandait presque toujours _Micke_.
C'tait la prfre de l'enfant, une pauvre laide poupe que lui avait
donne une paysanne, un jour que Claribel passait dans la rue. Elle
couchait son amie entre ses bras, s'allongeait et fermait les
paupires, lui parlant bas de temps  autre, et rpondant par un
sourire triste aux encouragements de Christiane.

Mais nul ne se montrait, chez la malade, aussi assidu que l'amoureux
comte Franz. La passion tait venue ainsi qu'il arrive,  force de la
simuler, et l'adroite politique d'Emilia l'avait rapidement porte au
comble. Le jeune homme ne montait plus  cheval; il oubliait de se
jouer des valses de Strauss aprs son dner, et sa bonne figure
prenait mme une expression de langueur touchante, pendant ses visites
 Claribel. Il s'y consumait en soupirs, en lorgneries et en longs
silences, ne bougeant point, passant sa main, qu'il avait belle, dans
ses favoris rejoints aux moustaches, et se faisant au milieu de ses
extases, si parfaitement oublier, que Claribel, comme si elle n'et
t qu'avec les meubles de sa chambre, adressait tout haut  sa poupe
des objurgations maternelles, la grondait ou la consolait. Le petit
bonhomme de Cramm, qui survint  l'un de ces moments, s'tant avis de
lui demander combien il y avait de temps que sa poupe tait sevre:

--Et vous, combien y a-t-il? riposta Claribel offense, car vous
n'tes gure plus grand.

Elle avait de ces traits, de ces reparties soudaines, et dans
l'esprit, un tour singulier  dire les choses les plus communes. Une
fois, le Duc l'tait venu voir, apportant un nouveau jouet de
mcanique, un renard au milieu de poules, contre lequel un coq battait
des ailes. Sitt qu'elle aperut l'animal, elle avait mis la main 
son collier, comme en garde d'tre vole, et elle donnait pour raison,
avec une petite mine gentille: Ils sont si russ dans les fables!
puis, interroge sur Arcangeli, que le Duc avait amen ce jour-l,
elle se contenta de rpondre:

--Oh! je crois qu'il est encore plus rus que le renard!

L'Italien s'inclina sans protester, et son regard sournois et impudent
se coulait malignement vers le comte Franz, tmoin indiffrent de
cette scne. Arcangeli tenait son homme; il tait sr de prendre enfin
pied dans cette intrigue languissante, et de la diriger  son gr. Un
peu las du parfait amour, et esprant qu'un respect si prolong devait
avoir attendri Emilia, le comte venait, ce matin mme, de joindre 
son bouquet quotidien une lettre des plus pathtiques. Ce fut autant
de bien perdu. Deux minutes aprs sa rception, la missive passait aux
mains du frre, et Giovan, vers la fin de l'aprs-midi, se prsentait
chez le jeune comte.

Sa matire tait prpare. Il prolongea d'abord les remerciements sur
la grce que Franz lui faisait de le recevoir, mais l'affaire en
valait la peine; ce qu'il avait  lui remettre risquait de s'garer,
rendu d'autre sorte; et tout de suite, tirant la lettre de sa poche,
il la posa au coin de la table, de manire  montrer toutefois que le
cachet n'tait pas rompu.

--Ah! fit l'amoureux qui demeura court, et le silence succda, tandis
qu'Arcangeli, les mains  plat sur les genoux, feignait une mine
attentive. Des plantes vertes retombaient en touffes, d'une
jardinire; un trophe de flches mogoles dcorait le mur, tendu d'un
ancien cuir de Cordoue, et sur le bureau de marqueterie entre-deux,
une bougie rose brlait,  ct d'une critoire de jade, et d'autres
bagatelles de curiosit.

A la fin, se levant de sa chaise et se promenant par le cabinet, le
comte fort embarrass, se prit  enfiler des protestations.--Loin de
lui l'intention de blesser la personne  qui cette lettre tait
adresse! comment l'avait-elle pu supposer? et le voil  battre la
campagne sur son respect et ses sentiments, parlant toujours en termes
vagues; puis, comme Giovan ne soufflait pas mot:

--D'ailleurs, continua-t-il, ma passion est sincre.

L'Italien eut un faible sourire, et il reprit d'une voix pateline:

--Sans doute, Monseigneur, mais vos intentions...

--Mes intentions... balbutia le comte, mes intentions... n'ont rien...
croyez-moi, dont Emilia puisse s'offenser.

Ce fut un vrai coup de thtre. Arcangeli s'tait jet  lui, le
serrait frntiquement et lui embrassait les cuisses, en criant:

--Votre Excellence daignerait songer au mariage! quel honneur!
Jsus-Maria!

Il paraissait tourdi de joie, sans que Franz lcht une parole, de
peur de perdre contenance. Epouser l'ancienne camriste! La
supposition semblait si saugrenue que le comte ne put la croire
sincre, et les propos qu'il entendait, n'taient pas pour dissiper
ses soupons...

--Ah! de ce moment, Son Excellence pouvait compter sur le plus absolu
dvouement! Arcangeli, son humble serviteur, tait  lui corps et me!
Emilia s'amadouerait, _corpo di Bacco!_ et facilement! La pauvrette ne
se sentait dj que trop bien dispose pour le seigneur comte.

--Tu crois, mon bon Arcangeli? demanda vivement le jeune homme.

--Que Votre Altesse ait confiance, exclama l'Italien, montrant un
visage enflamm d'ardeur. Dieu me damne, si la pcore n'apprcie pas
l'honneur que vous lui faites! Et pour commencer, ajouta-t-il, elle
recevra de ma propre main, cette lettre qu'elle a ddaigne.

Et, tout rubicond et gesticulant, Giovan glissa l'ptre dans sa
poche, quoique sa soeur et lui la connussent mot pour mot, car il
possdait, entre autres talents, celui de violer un cachet, le plus
doucement du monde. Ensuite, il se leva, ne voulant pas importuner Son
Excellence, et comme le jeune homme soupirait:

--Ah! tu as beau dire, Arcangeli, je crains bien de n'tre pas aim!

L'Italien lui rpondit d'un air goguenard, et la bouche contre son
oreille:

--Croyez-moi, seigneur comte, il faut prendre les femmes comme on
prend les tortues, en les mettant sur le dos.

L'Italien, en effet, s'employa d'un si beau zle, (car en somme, 
trop diffrer, le jeune homme pouvait se lasser de courre aprs du
vent), qu'Emilia, trois jours aprs, donna enfin un rendez-vous au
comte dans la petite serre de l'htel, mais sous la condition que
Giovan y serait prsent. Ce fut le rus Italien qui assista l'amoureux
ravi, lui prsenta le miroir  sa toilette, et en achevant de
l'accommoder, il le gourmandait d'un ton paterne:

--Je ne voudrais pas voir Votre Altesse si follement passionne.
Qu'est-ce que les femmes, seigneur comte? et il faisait claquer ses
doigts.--J'ai moi-mme aim autrefois une grande dame, affirma-t-il:
eh bien! trois ou quatre cavaliers qui avaient t ses galants, ne
souhaitaient rien tant que d'tre quittes d'elle.

       *       *       *       *       *

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, et Arcangeli, comme on
peut croire, se dispensa promptement d'y assister, sous prtexte de
l'attachement de ses fonctions auprs du Duc. Il est vrai qu'il ne le
quittait gure, l'Italien tant devenu le personnage indispensable 
l'htel. Nul n'aurait su baigner, masser, parfumer Son Altesse et lui
brosser les pieds et les chevilles, aussi lgrement qu'il faisait;
nul, clater en admiration comme lui, sur la personne du duc Charles,
presser sa bottine contre son coeur, s'extasier de ses bras, de ses
jambes, de ses cuisses, de la finesse de sa taille: sans compter que
le maraud tait unique  glisser un clystre, tailler les cors et les
durillons, et prparer les plumes d'oie, dont son matre usait
communment.

Ce dernier talent le servit mme comme pas un autre, dans une occasion
assez singulire, et qui montra que le duc Charles savait assaisonner
ses grces. Essayant un jour de ces plumes, Giovan avait griffonn,
par hasard, ces mots que Son Altesse rptait souvent:

_Monsieur Smithson, mon trsorier..._

Le Duc passa dans l'antichambre, avisa cette feuille blanche qui
tranait, la lut, et s'asseyant, crivit tout de suite  ce qu'avait
crit l'Italien:

_Vous payerez  Arcangeli, mon secrtaire des commandements, la somme
de 3000 livres,  titre de don gracieux_.

Il signa, cacheta de son anneau, mit le dessus, et fit porter la
lettre. Telle fut la faon dont Giovan apprit sa nouvelle fortune, sa
nomination  un poste, rest vacant depuis de longs mois, sans que
l'on st  qui Son Altesse se rservait de lcher ce morceau.

Le crdit de Giovan paraissait bien tabli. Il avait enchan la
capricieuse volont du Duc, et conquis sur lui un ascendant o aucun
rival ne pouvait prtendre. M. Smithson, si entire que ft la
confiance que son matre lui tmoignait, n'tait heureusement gure 
redouter, voltigeant sans cesse d'un pays  l'autre, et ne faisant en
quelque sorte, que venir relayer  Paris. Le Duc l'appelait en riant:

--Mon chien de garde, comme vritablement il lui protgeait, lui
dfendait, lui ramenait ses millions imprudents et aventurs. Tantt
en Espagne, aux marais salants; tantt en Moravie, o Son Altesse
exploitait plusieurs hauts-fourneaux, l'Amricain partait, voyageait,
en tous temps, dans toutes les saisons,--et n'avait-il pas d
dernirement, en plein hiver, courir au fond de la Russie, 
Nijni-Taguilsk, immense domaine, situ moiti en Europe, moiti en
Asie, et renfermant des filons d'or, de fer et de platine, et la mine
de cuivre la plus riche du monde. Au reste, il possdait admirablement
la mcanique des affaires, parlait peu, s'engageait moins encore, et
sans s'attabler  crire, correspondait principalement en tlgrammes.

Le comte d'OEls avait le privilge de les ouvrir, et de porter les
plus intressants  Son Altesse. C'tait le moment que saisissait le
chambellan pour se dchaner sur tout le monde, et redoubler contre
Arcangeli, dont l'lvation lui crevait le coeur de fiel et d'envie.
Charles d'Este ne faisait qu'en rire, car dans sa frayeur des cabales,
il avait mis sa politique  entretenir sournoisement les inimitis de
ses familiers, et il ne lui dplaisait point qu'Otto profrt parfois
la menace, quand il apercevait Arcangeli, de couper les oreilles  ce
coquin-l, comme  un chien.

Il excrait l'Italien en effet, et celui-ci le fuyait de peur,
connaissant les emportements et la violence du jeune comte. C'tait
comme une trombe toujours allante, pleine de cris, de coups, de furie,
et devant laquelle tout se cachait. Le pauvre bonhomme de Cramm,  la
chane de son terrible lve, tremblait sous lui, n'osait pas
souffler, ni lever les yeux, heureux d'tre oubli, en se limaonnant.
Par deux fois dj, les farces froces du jeune comte avaient manqu
coter la vie au prcepteur, d'abord quand Otto lui avait vid du
vitriol dans son verre plein, puis le jour o, du haut du perron, il
lui tira dessus un pistolet, lequel se trouva bel et bien charg.

Mais autant l'enfant talait de sauvagerie et de dmence, autant le
Duc se montrait indulgent, attribuant ces violences  l'ge qui
bouillonnait et l'affolait. En quelques mois, Otto venait de grandir
d'un bon pied. Ce n'tait plus ce visage blanc, clair et rose; la face
lui avait grossi, toute brouille de taches de son, barbouille de
brun et de livide, sous son prcoce duvet roux, et l'air
continuellement furieux. La houssine  la main, suivi de sa meute, et
le bonnet cossais en tte, on le voyait passer, allant aux curies,
d'o il ne bougeait point que pour rapporter dans les chambres, la
plus forte odeur de fumier, de pissat, de sueur de chien. Ses gots de
bassesse et de crapule se satisfaisaient l pleinement, au milieu des
palefreniers. Il s'exerait  la lutte avec eux, maniait la fourche et
l'trille, assistait  la saillie des juments, et commettait cent
ordures affreuses. Et telle tait sa frnsie de cheval, qu'au retour
de ses promenades, il se plaisait encore pendant une heure,  volter
et faire des passades, devant les fentres de Claribel, crasant les
semis de fleurs, dfonant les plates-bandes et les pelouses,--et
mme, il s'en fallut de bien peu, une aprs-dne, qu'il ne passt,
dans son galop aveugle, sur le Duc, qui ne se fcha point.

C'tait le moment en effet, o Charles d'Este, affam d'air pur, aprs
le long emprisonnement de l'hiver, et aussi, pour tenir compagnie  la
petite Claribel que l'on descendait au jardin, dans un grand fauteuil
 roues, dor, s'y promenait pendant des heures. Bientt mme, il prit
l'habitude, quelque peu champtre qu'il part, d'aller tous les matins
en carrosse, jusqu'aux parcs de Svres ou de Saint-Cloud. Au sortir de
ces mornes journes grises, le renouveau semblait meilleur encore. On
tait  la premire pointe du printemps, et je ne sais quoi de jeune
et de gai, une sorte d'tincelant circulait pandu dans l'air vif,
avec le soleil et la brise. Le Duc, vaguement rjoui, parcourait 
pas lents les bosquets, s'arrtait aux vases et aux statues,
contemplait les bassins solitaires. Mme, il fit une fois ou deux  la
Belcredi, la galanterie imprvue de l'emmener avec lui, tte  tte.
Mais ces marques de faveur naissante,--comme aussi, dans le temps qui
suivit, les menus prsents de bijoux, d'ventails, de gants, de
colifichets, qu'il lui faisait porter de fois  autre--ne modifirent
en rien, les allures de la jeune femme.

Jamais en effet, Son Altesse n'avait eu de matresse en titre, aussi
modeste, aussi efface, aussi dsireuse, semblait-il, de vivre en bon
accord avec tous. On ne voyait que sa robe sombre avec l'clair de ses
yeux bleus, quand on venait  la rencontrer; nanmoins, toujours des
merveilles de linge et quelques belles pierreries. Cette grande
simplicit s'harmoniait parfaitement  son air doux et respectueux. Le
duc Charles la trouvant telle, extrmement fine et caressante, la voix
et le parler charmants, une conversation intarissable, par tout ce
qu'elle avait vu de gens et de pays, noble, polie, spirituelle, et
l'on peut dire, une sirne enchanteresse, finissait par s'accoutumer 
Giulia, aux _lieder_ de Schumann qu'elle lui chantait, et aux heures
qu'il passait chez elle, autant peut-tre qu' sa perruche, et aux
pantalonnades de son bouffon.

C'tait ce que voulait d'abord la Belcredi. Tant de sourires, d'appas
et de fleurs cachaient d'horribles monstres de vices: la passion de
dominer, la soif des richesses, une effrayante perfidie, des
machinations infernales. Sous cet extrieur rserv, indiffrent, la
chanteuse brlait de l'ambition la plus ardente, et mditait
sombrement et profondment. Un orgueil superbe, une hauteur dmesure
que trahissait par instants l'audace de ses yeux, ne lui empchaient
point, quand il le fallait, l'assiduit, le ton bas et humble et la
flatterie; tous les moyens elle les trouvait bons, pour tnbreux,
pour excrables qu'ils pussent tre, pourvu que, par ces souterrains,
elle arrivt au but qu'elle se proposait.

Point galante et de cerveau mle, autant que les Laura de Dianti et
les Vittoria Accorambona du seizime sicle, c'tait une femme faite
exprs pour vivre dans ces temps sanglants, dominer sur quelque cour
italienne, s'occuper de guerres, de politique, d'intrigues, de
poisons, de sonnets, avec un Vinci qui l'et peinte. Ne matresse de
rois et de princes, Giulia n'avait jamais drog. On parlait encore 
Moscou de son roman avec le grand-duc Vladimir Michalovitch, le
propre neveu de l'Empereur, et du mariage qu'et consenti le fol
aveuglement du jeune homme, si un ordre de Ptersbourg n'avait chass
soudainement la chanteuse hors de Russie,--et dfense d'y oser
rentrer.

Mais cette fois, la Belcredi tenait sa proie; elle avait tout loisir
de combiner et d'arranger ses trames. L'entreprise tait obscure,
hasardeuse, et il y fallait, semblait-il, une patience de plusieurs
vies, car ce que rvait cette Mde blonde, c'tait le titre de
duchesse et la fortune des Blankenbourg, et tant que ses enfants
seraient autour du Duc, on ne pouvait gure esprer que ramasser 
peine les miettes qui tomberaient de dessus la table. La fortune est
changeante heureusement; et se fiant  son gnie,  ses noires
ressources d'invention, elle attendait, soigneuse  dissimuler, 
paissir la glace qui couvrait tout ce qui bouillait en elle, et
uniquement occupe  divertir le Duc, lui plaire et peu  peu le
conqurir.

       *       *       *       *       *

Mais un vnement inopin lui prouva une fois de plus la prodigieuse
inconstance de Charles d'Este, et sur quel roseau vacillant c'tait
s'appuyer que de faire fond sur cet homme. Le Duc avait toujours paru
aimer son htel des Champs-Elyses;  Blankenbourg, il en parlait
frquemment, et souhaitait parfois d'y pouvoir vivre: la structure, la
situation, le plain-pied des appartements, la commodit des divers
degrs, tout lui en semblait admirable, jusqu'aux murailles blindes
de fonte de fer, qui lui gardaient ses millions, rptait-il, de
l'incendie et des voleurs. Ces derniers toutefois, sont gens tenaces.
Un soir, comme Charles d'Este rentrait des Tuileries o il y avait eu
gala, il trouva bant son coffre-fort, qu'il avait ferm avant de
partir, mais sans y mettre le secret, le tapis tout jonch de
diamants, et force sacs de pierreries disparus. Voil la police en
moi, les dpches de courir, et ds l'aube, l'on arrtait master
Jackson, le cocher voleur, avec le groom Jo,  Boulogne, au moment o
tous deux s'embarquaient.

Les diamants rentrrent donc l d'o ils n'auraient jamais d sortir,
mais le duc Charles n'en prit pas moins l'affaire amrement, et peu 
peu, son htel en dfiance, comme aprs une trahison. Dans ce dsastre
o tout avait pri, except sa bourse, fallait-il encore qu'il
tremblt pour elle?... Et au milieu de ces dgots, une seconde
catastrophe, bien plus fcheuse que la premire, acheva de combler la
mesure. Par suite d'un remaniement administratif, l'htel qui portait
jusque-l le numro 59, reut le numro 77. C'en fut assez pour
dcider le Duc  le vouloir quitter au plus vite: depuis de
longues annes dj, il montrait pour le chiffre 7 une aversion
superstitieuse, et le prtendait ml d'une faon maligne  toutes les
calamits de sa vie.

M. Smithson, qui venait d'arriver, reut donc l'ordre d'acheter une
maison nouvelle pour Son Altesse, et se mit en campagne aussitt. Il
visita plusieurs quartiers, parcourut les alentours de Monceaux,
dcouvrit, non loin du Parc des princes, une sorte de chteau de
cartes, avec une perspective enchante, mais dont le Duc ne voulut
point, et le pressa enfin de visiter l'ancien htel de Lola Monts, la
fameuse comtesse de Lansfeld.

Presque toujours inhabit et entour d'une palissade,  cette
extrmit des Champs-Elyses o il s'levait, on en avait pris peu de
soin, et le jardin en parut d'abord  Son Altesse fort sauvage et
broussailleux. Les clefs  la fin apportes, ce fut bien pis dans les
appartements. Une odeur de relent s'exhalait des tentures fltries;
les chambres servaient de resserres  des meubles dlabrs, les
chssis des fentres creves tombaient de pourriture. Le Duc
s'arrtait court par moments,  frapper du doigt quelque plinthe, ou 
examiner le dessus d'une porte, puis haussait les paules sans dire
mot. Le dpit lui croissait de perdre son temps ainsi, dans ce palais
de poussire et d'araignes, endormi, semblait-il, depuis le sicle
des fes, et tout miett de vtust. Il marmottait, tapait du pied,
passait ses doigts dans les moustaches de sa barbe, signe de colre
contenue, et devenait trs rouge.

--Je vois, dit froidement M. Smithson, en se tournant  demi vers lui,
que ceci dplat  Votre Altesse Srnissime.

--Me dplat... me dplat..... cria le Duc, soulag de pouvoir enfin
clater et trouver de quoi contredire. Souhaiteriez-vous par hasard
que cela me dplt?... En ce cas, vous y tes tromp, monsieur.....
car je l'achte.

Les travaux commencrent immdiatement, avec un nombre d'ouvriers
prodigieux, quantit de logettes suspendues aux murailles de l'htel,
des chaudires, des rails, des machines, et des ateliers dans le
jardin mme, o l'on travaillait le jour et la nuit. Il y fallait bien
cette multitude et cette activit renforce, le Duc, d'un changement 
l'autre, n'ayant gure laiss intacts dans la maison, que la cage de
l'escalier, les quatre parements et le toit. C'tait par lui que tout
passait, plans, traits, devis, estimations. Son ennui les
engloutissait pour s'y occuper, et bientt mme, il se mit sur le pied
de venir surprendre inopinment les travailleurs.

Il assista ainsi  la mise en place des acrotres de bronze dor et
autres ferrailles pseudo-grecques, dont il s'tait entt  dcorer la
ligne de couronnement de son toit, car il n'tait pas n pour rien 
la plus belle poque des Parthnons btards, glypcothques et
pinacothques. Tout se mlait d'ailleurs dans son esprit, toutes les
sortes de mauvais got y vivaient ensemble ple-mle, en sorte que,
sans souci des styles postiches cousus ensemble, il exigea sur la
faade en marbre rose de l'htel, deux mdaillons de mosaque,
reprsentant Henri le Lion, et l'empereur Othon, ses anctres.

La singularit de sa livre, la beaut de ses attelages, ses cochers,
ses piqueurs, ses postillons, commenaient  faire distinguer le Duc,
mme au milieu de la foule de princes, que runissait  ce moment
l'Exposition Universelle. C'en tait la plus brillante priode, et la
ville entire se mit en fte pour recevoir le roi de Prusse. Le pauvre
Duc en eut le coeur perc, et des transports de colre et de dpit,
quand il apprit que son ennemi, dans une visite au Champ-de-Mars,
s'tait justement arrt devant les fameuses paulettes de diamants
jaunes, qui figuraient, prtes par Charles d'Este. Il ne consentit 
les aller voir lui-mme, que lorsque le roi fut parti, et l'aspect du
canon monstrueux que la Prusse avait expos ralluma sa fureur,
tellement qu'il ne retourna plus  ce bazar, comme il le nommait.

Il tait morose d'ailleurs, et dvor de bile et d'ennui. Souvent, au
milieu de la nuit, il s'veillait, sonnait l'Italien, envoyait
chercher M. Smithson, et daignait leur faire part  tous deux de
quelque fantaisie nouvelle, qui lui tait venue en dormant. Ce furent
ainsi, successivement, des serres immenses pour l'htel Beaujon, car
le Duc l'appela de ce nom, une salle de bain  la turque, les bustes
des douze Csars, un portique romain dans le parc, lequel devint une
futaie de cdres, qui se changea vite en pice d'eau, puis, qui fut
remis en fort; mille rves enfin, si chimriques et si ruineux, en
btiments, en orangeries, en pavillons de marbre et de porphyre, en
fontaines, en vases et en statues, que les vouloir raliser n'et pas
demand moins qu'une Armide avec sa baguette.

       *       *       *       *       *

Mais une inquitude plus grave occupa de nouveau le duc Charles. Il
tait visible en effet, que le rayon de mieux de la pauvre Claribel
s'teignait, comme le soleil d't qui l'avait fait natre. Dj l'on
ne promenait plus l'enfant dans sa roulette, qu' l'intrieur des
appartements, et le moment vint, bientt aprs, o elle dut garder la
chambre.

Triste, elle regardait la pluie ruisseler contre les vitres, et les
nuages courir au ciel. Les journes qui s'accourcissaient, ce dluge
qui ne cessait point, la lumire dcolore de cette ple et lugubre
automne, et le silence universel, tout navrait l'me de la mourante
d'une indicible mlancolie. Elle tait courageuse pourtant, et cachait
et dvorait ses pleurs. Les grces n'avaient point quitt son visage,
extnu par la maladie; elle voulait qu'on la part, qu'on et soin
d'elle encore plus qu'auparavant, et ses caprices d'ajustement
foraient souvent Emilia de puiser dans les richesses hrditaires des
comtesses de Blankenbourg: satins, brocards, dentelles, joyaux,
gorgerettes de pierreries, mousselines et damaras des Indes, robes de
lampas de Lyon surbrodes de fleurs d'or et d'argent, points de
Bruxelles et d'Alenon, tout le plus admirable trousseau, et tel qu'en
possdent seulement en Europe, deux ou trois images de Notre-Dame.

Alors, sa toilette acheve, Claribel demeurait  rver, blottie au
fond de sa niche de soie, ses maigres bras perdus dans ses grandes
manches bouffantes, frissonnante et morne. Mais au crpuscule,
surtout, quand les tisons de l'tre consums ne formaient plus entre
les landiers, qu'un tas ardent de braise rouge, quand la nuit
lentement applissait tout, depuis les roses bleues du tapis gris de
lin, jusqu'aux fronces de satin bleu clair des tentures et du plafond,
soudain les larmes lui dbordaient, pauvre coeur noy de tristesse!
Elle appelait Emilia, se rfugiait contre son sein, et quelquefois,
l'interrogeant:

--Ah! qu'est-ce que font les morts, _mamaccia_? Souffrent-ils, ont-ils
faim et froid, sont-ils malheureux comme les vivants?

--Non! ma petite soeur, ils dorment, rpondit un jour Hans Ulric.

--Oh! alors, que ne suis-je morte! reprit-elle.

Et  partir de ce moment, Claribel sembla goter un amer plaisir 
s'entretenir de sa fin prochaine. Elle retrouva cependant quelques
faibles et languissants sourires, quand Christiane, pour la distraire,
s'avisa de lui amener une petite fille de dix ans, dont le pre avait
un emploi dans les cuisines de Son Altesse. On tala devant Frida,
afin qu'elle et de quoi y choisir, une profusion de joujoux, mais
elle, stupide et comme perdue de ce tas de choses magnifiques, les
considrait les yeux bants, puis se prit tout  coup  pleurer. Il
fallut passer plusieurs journes  l'apprivoiser quelque peu, lui
dcoller les bras de ses jupes, et lui ter ces tremblantes
rvrences, par lesquelles l'enfant rpondait aux moindres paroles,
aux regards, et mme aux histoires merveilleuses, que Claribel la
voyant si simple, se divertissait  lui faire accroire.--Chut! on
devait rpondre trs bas, se souffler les mots  l'oreille, lorsqu'il
y avait de grosses mouches dans la chambre:

--Elles entendent ce qu'on dit, et ne manquent pas de le rpter...

Et cent autres imaginations pareilles,  propos des chiens, des
nuages, des oiseaux, des arbres. Frida l'coutait, bouche bante, et
cette nave pauvresse, cette enfant qui levait sur elle des yeux sans
pense, tait la dernire poupe qui amust un peu la petite comtesse.
Claribel la baisait, la mignotait, la gorgeait de bonbons ou la
mettait en pnitence, l'habillait, la dshabillait, l'affublant
d'antiques falbalas, de coiffures d'un empan de haut, et d'immenses
rondaches de crinolines; ou bien, elle gardait son dner dans sa
chambre, elle qui n'avait jamais apptit, afin d'en bourrer sa menine.
Ple, diaphane, et si maigre qu'elle et pass, semblait-il, par un
anneau, c'tait un contraste plein de piti de voir devant elle,
Frida, rouge et joufflue, qui dvorait  belles dents, perdrix,
poules faisanes, hures d'esturgeons mouilles de tokai, tandis que
Claribel qui, maintenant, ne pouvait plus quitter le lit, avait peine
 sucer un demi-quartier de mandarine.

Elle se mourait, trop nerveuse, trop fine, consume d'ardeur et
d'intelligence, et dj lasse de la vie. Comble de tout ce que la
fortune a de faveurs et de miel, elle en avait senti l'amertume, et
compris, si jeune qu'elle ft, le vide et la fugacit des choses. Son
pre! mais n'importe quel colifichet suffirait  le consoler, une
cravate, un ragot nouveau, quoi encore? la caisse de citrons doux
qu'il attendait de Palerme dans quelques jours, et qui provenaient
d'un arbre plant de ses mains, comme il se plaisait  le raconter.
Franz, aprs tant d'assiduit, paraissait  peine maintenant; et pour
Emilia, l'enfant sentait trop bien qu'il ne restait gure chez
l'Italienne qu'un extrieur d'affection, mais que sa pense tait
ailleurs, et l'indiffrence de ses caresses. Oh non! personne ne
l'aimait.. Hlas! que n'avait-elle un frre comme Christiane, Hans
Ulric! Un frre! et, dans son innocence, Claribel se demandait souvent
si l'on pouvait s'aimer plus qu'ils faisaient. Comme Hans tressaillait
et plissait, lorsque Tina, avec espiglerie, lui venait passer ses
bras au cou, et quels bons sourires de tendresse! Mais pourquoi donc
la Belcredi fixait-elle sur lui ces yeux singuliers? Qu'avait-elle 
les percer du regard?... Avec son air modeste, son rel talent, le dos
des cahiers de musique qu'on voyait dans sa chambre, et surtout grce
 un choral de Haendel, o il avait fallu trois voix, elle venait de
russir  pntrer chez Christiane; et ces visites assez frquentes,
cette intimit qui commenait, la petite comtesse en tait jalouse. Sa
soeur et son frre ne l'aimaient donc pas, pour si bien traiter qui
elle dtestait. Oh non! personne ne l'aimait. Qu'aurait-elle fait sur
la terre? elle pouvait mourir sans regrets!

Elle voulut vivre encore pourtant, voir au moins un dernier Nol, dont
la journe s'approchait en effet, et qu'elle attendait si joyeusement
autrefois. Et il sembla que son esprit hautain, dominateur, se fit
obir de la mort, car puise comme elle l'tait,--des nuits
fivreuses, un perptuel assoupissement, les rveils courts et souvent
gars,--elle atteignit nanmoins le jour dsir. L'obscurit tait
tombe de bonne heure, dans cette brumeuse aprs-midi de dcembre, et,
sans attendre jusqu'au soir, le Duc fit porter chez la malade son
prsent accoutum de Nol, un arbre immense, illumin de trente
girandoles de bougies de cire, et dont les branches taient charges
de jouets, de pantins, d'tuis, de botes, de bagues, de bijoux, et de
toutes les galanteries que l'on donne, en cette occasion. L'appareil
et l'clat des lumires rappelrent l'enfant  elle. Alors un sourire
de joie se peignit parmi la mort de son visage, et avec une volont
extraordinaire presque au milieu des affres de l'agonie, elle commanda
qu'on l'habillt, pour clbrer la fte, elle aussi. On lui tagea au
cou ses colliers, ses fils de perles, ses jaserons; aux doigts, tout
ce que contenait son baguier de turquoises, d'opales de Hongrie, de
saphirs et d'meraudes; et l'Italienne lui entremla ses cheveux
blonds de noeuds et de rubans de pierreries, tandis que Frida tenait
le miroir, debout prs du lit.

Elle s'y revoyait une dernire fois, la petite comtesse, le nez
busqu, les yeux vagues et vitreux, les places des sourcils peles, et
si dcompose sous ses parures, qu'elle eut peur de ce livide affreux,
et comme afin de se le cacher, demanda qu'on lui mt du rouge. Emilia
lui tacha de fard les deux pommettes, et l'enfant ayant achev sa
toilette de mort, commena de contempler son arbre, au milieu du
flamboiement qui l'environnait. Plusieurs poupes pendaient aux
branches; elle les fit apporter sur son lit, puis, en se tournant vers
Frida, et ce fut son suprme sourire:

--Mettons coucher celle-l, dis, veux-tu? puis, nous jouerions qu'elle
meurt...

Et comme l'autre la regardait avec de grands yeux tonns:

--Non, tout de bon! reprit la petite comtesse; les poupes meurent
aussi bien que nous.

L'enfant eut un rire d'incrdulit, et secouait sa grosse tte; alors
Claribel dit, d'une voix trs basse:

--Je t'assure que si, qu'elles meurent; crois-moi, Frida, il n'y a
rien de plus vrai.

Et retombant sur l'oreiller, puise qu'elle tait et  bout de
forces, elle ferma les yeux, entra en agonie qui fut courte et sans
connaissance, et mourut.

Le Duc accourut aussitt. Dans le dsarroi des premiers instants, la
chambre restait toute vide, claire des bougies de l'arbre, comme
d'une gloire de chapelle ardente, et personne auprs du corps, que le
comte Otto. L'enfant, trahi par une glace, s'amusait  des rvrences
d'insulte au chevet et au pied du lit, et  contrefaire grotesquement,
face  face avec sa soeur morte, les grimaces des agonisants.




IV


La pompe des obsques fut magnifique. Couronnes, lampadaires,
catafalque, l'appartement tendu de velours blanc avec des ls de moire
d'argent, le char funbre couvert de plumes, de bouquets, de crpines
et d'cussons, et plus de deux mille cus de cierges qui brlaient
continuellement, ce fut au milieu de cet apparat dont Son Altesse
avait rgl les moindres dtails, et parmi une foule norme, amasse
le long des rues et aux fentres, comme pour le passage d'une reine,
que Claribel quitta son lit de parade et tous ceux qu'elle avait
aims, et le septime jour aprs sa mort, fut porte au Pre La
Chaise.

Le duc Charles drapa pour six mois. Il avait l'me fort noircie et
remue, peut-tre moins de la mort de sa fille, que de ces parfums,
ces flambeaux, et tout cet appareil lugubre dont l'htel venait
d'tre envelopp; si bien que, comme le ciel gris et la neige qui
chargeait les toits s'harmoniaient  son chagrin, il s'ensevelit tout
 coup, dans une tristesse pouvantable. Toute voix fut touffe
autour de lui, et jusqu'aux sourires retenus; parler haut, marcher,
rire, siffler, devint un crime capital; et morne, entour de lampes,
tte--tte avec l'urne de plomb qui contenait le coeur de Claribel,
et sur laquelle il avait fait graver:

    ET FILIOL ET MEUM

    (_Ci-gt mon coeur, avec celui de ma fille_)

Charles d'Este passait ses journes  se rassasier de deuil, ne levant
la tte de temps  autre, que pour dire, au milieu d'un soupir
effroyable:

--Vois-tu, mon pauvre Arcangeli, rien de tout cela ne ft arriv sans
ce renumrotage maudit.

Il revint souvent sur cette chimre; sa tristesse scha, et disparut;
les mouvements artificiels de sa douleur se dfirent promptement,
comme ils s'taient faits; mais il ne gurit de son deuil que pour
vivre,  partir de ce jour, sous la frayeur croissante et continuelle
du chiffre 7, comme d'une effroyable meule, suspendue au-dessus de sa
tte, et qui pouvait  chaque instant, l'craser. Ce fut un spectacle
nouveau, o la chaise perce du Duc joua son rle, car il n'avait
plus, comme l'on dit, qu'un agonisant, dans sa chemise. Vapeurs,
preintes, accablements, le ton bas, geignard, pleurard, un perptuel
si j'y suis encore quand il parlait du lendemain, enfin, tous les
hlas! des poltrons renforcs, rien ne fit dfaut  la comdie, pas
mme des querelles sur ce sujet, et quotidiennes, avec Arcangeli:

--_Oun noumero_, disait l'Italien, _ouna cosa inert, inanime!_

Et l-dessus, il riait jaune, d'un air de douce compassion. Ce qui
avait caus la mort de la contessina, affirmait le bouffon
mystrieusement, en maniant l'norme paquet de mains de corail qui lui
brimbalaient sur le ventre, c'est que, dans la soire du 25 juin, elle
avait t regarde par un jettatore, le comte de Plessen, qu'il
connaissait bien. C'tait au tour du Duc de rire et de hausser les
paules, si bien, qu' force de disputes, de contradictions et de
colre, cette superstition devint pour Charles d'Este, sa plus chre
et sa plus aveugle faiblesse.

Il harcelait les architectes, et les querellait de la dure des
travaux de l'htel Beaujon, tout en les ternisant par ses caprices.
Les curies, surtout, entirement distribues, et la boiserie prte 
poser, il les fit rechanger dix fois, mme jeter bas  moiti, pendant
le temps o il s'engoua de ne conserver  Beaujon que les quatre
paires de chevaux affects pour lui et pour ses enfants; il projetait
de loger le reste  Saint-Germain, dans d'immenses curies modles, et
rien n'et pu le dpiquer de ce projet, sans la crainte qu'il prouva,
jaloux comme il tait d'avoir des btes uniques, que quelque
palefrenier soudoy ne dtournt les montes de ses talons, au profit
de juments trangres.

Il devenait en effet de jour en jour, plus mfiant, plus souponneux,
tellement que, pour certains travaux de serrurerie, il imagina de les
confier  sept ou huit ouvriers diffrents, chacun d'eux ignorant 
quel tout s'ajustait la partie sortie de ses mains. Cela fit encore
des retards, l'impatience de Son Altesse allait croissant; le pauvre
homme maigrissait de terreur dans l'htel des Champs-Elyses, et trois
coups de tonnerre qu'il fit, une aprs-midi de la fin de mars, le
mirent tout hors de lui-mme. Il n'y put tenir, il dguerpit,
abandonna cette maison maudite, et, escort d'Arcangeli, alla se loger
d'emprunt, dans le paisible htel Windsor, rue de la Paix, o il
s'accommoda de l'appartement rserv d'ordinaire, au prince de Galles.

       *       *       *       *       *

Il tait sauv; le Duc respira, ouvrit les yeux et reprit haleine, et
comme il lui passa en tte, durant quelques jours, les soins les plus
extraordinaires, on ne put douter que Charles d'Este ne revnt  son
sens rassis, et  son train de vie habituel. Il eut de longues
confrences avec Pomadre, son tailleur franais, acheta pour quatre
cents louis de parfumerie et de cravates, se fit tirer du sang  deux
reprises, afin d'entretenir sa pleur, qu'il jugeait intressante et
singulire, et pri d'une fte au Palais-Royal, inventa de se tenir
les pieds, toute l'aprs-midi, dans l'eau froide,  l'effet de se
chausser plus troit. La foule fut prodigieuse autour de lui, pour
admirer les mille pierreries sous le poids desquelles il ployait, et
les voyeuses si ardentes et importunes, que le patient, au milieu de
ce dsordre, s'en trouva enfin accabl. Alors, du ton le plus
engageant:

--Mon Dieu, mesdames, leur dit-il, si vous aimez tant les diamants,
j'en ai de bien plus beaux, dessous.

Et il simulait de se dfaire, ce qui mit les curieuses en fuite. C'est
 partir de ce moment, que les gazettes ramassrent jusqu'au moindre
trait de Charles d'Este; et une chronique qui parut, amusa tous les
Parisiens  aller voir aux Champs-Elyses, le dfil des laquais de
Son Altesse, en culottes et en chapeau dor. Cette procession bizarre
escortait un norme palanquin bleu de ciel, renfermant sous deux
cadenas, la viande et le couvert du Duc, car il avait continu  tre
nourri de ses cuisines. Arcangeli dressait les plats; le premier
matre d'htel lui-mme, lequel avait t officier de la bouche de Sa
Majest Nicolas, donnait la serviette et dcoupait les pices, et le
Duc, pendant ce mnage, se divertissait  l'attaquer, lui reprochant
de faire ses orges trop grassement:

--Voyons, Michel, lui disait-il, je te payerais par anne, cinquante
frdrics de plus, si tu me promettais d'tre raisonnable.

--Ah! Monseigneur, j'y perdrais trop, rpondait l'autre, gravement,
sans s'interrompre dans son service. Il tait Franais, Parisien, et
avait publi sur son art un gros livre, avec cette pigraphe quelque
peu irrvrencieuse:

    _L'homme ne vit pas seulement de pain._

Chose trange! un vnement qui jeta le plus terrible moi dans
l'htel des Champs-Elyses, sembla donner raison, peu de jours aprs
le dpart de Charles d'Este,  l'horreur qu'il avait prise de cette
maison. L'un de ces molosses de Cuba que l'on lchait au jardin,
pendant la nuit, fut soudainement atteint de la rage. Il s'chappa,
courut les curies, mordit deux valets du chenil, et bavant, sanglant,
la langue tire, finit par se jeter dans l'htel, o rfugi au fond
d'un couloir, il faisait tte, et s'lanait sur ceux qui se
hasardaient. On peut juger de l'pouvante et de la droute des valets,
qui s'en tenaient  discuter, sans livrer bataille, lorsque Emilia,
sortant de sa chambre intrpidement, alla droit  _Syphax_, et le tua
d'un coup de revolver.

Cet exploit si peu fminin, tout en mettant les langues en mouvement,
n'excita pourtant pas  l'htel, un trop vif tonnement: il y avait
bien prs de quinze jours, que camristes et laquais souriaient au nom
de l'Italienne. Abandonne depuis le dpart de Giovan  sa conduite
personnelle, son humeur et ses fantaisies venaient enfin de rompre la
bride, et sous son masque ancien de sagesse, la Clorinde avait apparu.
Plus de mnagements, plus de contrainte; c'tait la vraie Emilia,
toute d'lans, d'extravagances. Aprs un trs long temps coul sans
se laisser toucher par Franz le bout du doigt, elle s'abandonna tout
d'un coup, alors qu'il l'esprait le moins:

--Bonne sainte! avait-elle dit  sa Santa Lucia de pltre, je vais
commettre un grand pch, mais vous tes si puissante au ciel..., et
le pauvre homme est si malheureux!

Comme de vrai, il en tait  se traner aux genoux de sa matresse,
et  lui protester par les plus solennels serments qu'il
l'pouserait,--fermement rsolu d'ailleurs,  ne jamais passer sous ce
joug.

Tant de romanesque attendrit l'Italienne, reste, depuis ses fonctions
de lectrice, un vivant rpertoire de comdies et d'opras, dont elle
citait souvent des bribes. Elle adorait les spectacles en effet, les
courses, les galas, les chevaux. Toujours par monts et sur les
chemins, ses pieds ne tenaient pas en place; qui l'aurait cru, on
n'et pas pris le temps d'un seul repas. Vers midi,  son retour du
Bois, rhabille et dj prte  ressortir, elle envoyait chercher du
sal ou une tranche de jambon, quelquefois des petits pts qu'elle
mangeait debout, tout en discourant. Son grand chapeau de feutre 
plume grise, une sorte d'habit de chasse Louis XIII dont les
parements galonns d'argent se rabattaient sur la poitrine, ses
bottines aux talons de cuivre, sa jupe raye mastic et bleu, tout son
ajustement en un mot, sentait la reine de thtre, que ne dmentait
pas sa physionomie vive, mobile, audacieuse, et vritablement un peu
folle,  voir le brillant de ses yeux. Franz s'merveillait qu'elle
et russi, pendant des semaines,  les rendre si impassibles; ses
lorgneries, sa contenance, et jusqu' son silence mme, ne parlaient
que trop clair maintenant! La maison entire s'apercevait de leur
secrte intelligence, en sorte que le pauvre amoureux, toujours
tremblant devant le Duc, redoutait prodigieusement que son intrigue
n'arrivt enfin, jusqu'aux oreilles de son pre.

       *       *       *       *       *

Mais le Duc songeait bien  cela! Toujours noy dans les mille dtails
dont il voulait se charger lui-mme, il tait machiniste  prsent,
pour btir et fortifier le caveau de l'htel Beaujon, o ses trsors
seraient enferms. Cela donna des scnes plaisantes. Confus d'esprit
comme il l'tait, on ne le dbrouillait pas sans peine au travers de
ses explications, et aussitt, il s'chauffait, criait, et drangeait
les meubles de sa chambre, afin de mieux inculquer ses plans aux
architectes et  M. Smithson. Finalement, Charles d'Este n'y tint
plus, et, de colre, une aprs-midi, partit avec eux pour Beaujon,
o, sans motifs, depuis prs de quatre mois, il s'obstinait  ne plus
paratre.

Il fut surpris et enchant. L o il avait laiss les gcheurs, du
tumulte et des chafaudages, l'htel se dployait au fond de la cour,
avec ses murailles de marbre rose, son perron de pierre bleue ponce,
et l'immense balustre dor qui dissimulait la toiture. Une rampe de
jaspe  hauteur d'appui, couvrait le foss des cuisines, et le Duc
prit plaisir  considrer les statues de bronze qu'on voyait dessus,
levant en l'air des lampadaires.

Mais ce qui le charma le plus, ce fut le ct des jardins. Tout y
avait t bti l'un aprs l'autre, selon les caprices successifs de
Son Altesse, et ce ple-mle, que les architectes avaient vainement
tent d'ajuster ensemble, formait un prodige de btiments, par les
pavillons, les arcades, les rampes, les fers  cheval, les galeries
qui s'escaladaient; nulle symtrie, nul plain-pied; un toit conique
pour pendant  une coupole verte  la Russe, des terrasses charges
d'orangers s'enfuyant sans tenir  rien, l'cras et le suffoqu prs
du haut et du majestueux; partout enfin, une profusion de colonnes, de
vases de mtal, de myrtes taills en pyramide, de desses, de pots 
feu, d'oeils de boeuf  vitraux colors, de marbres noirs et violets,
et des bassins avec des vasques, o des jets d'eau partaient en fuse.
Le duc Charles s'arrta l une bonne heure; puis ce fut la visite des
communs, de l'orangerie, des remises, de la grande et de la petite
curie, et toujours avec le mme enchantement. Il ne fut pas mme
rebut par les fanges normes du jardin, o l'on commenait  caver
les trous des arbres et les pices d'eau, et s'amusa encore, avant de
partir, aux dorures d'une des trois portes, lames de fer et peintes
en rouge sang de boeuf, qui fermaient son immense palais.

Cette visite, en tirant Charles d'Este de l'appartement o il
languissait, lui donna l'envie de la renouveler. Il revint, s'engoua
encore davantage; son esprit, naturellement mdiocre, se plaisait en
ces mille occupations qu'il voyait natre de toutes parts, de manire
que, peu  peu, il se reprit  faire sa poupe de l'htel Beaujon.

Chaque jour,  deux heures  la montre, on l'y entendait arriver, sans
que les temps les plus extrmes pussent le retarder, mme d'un
instant. Il coutait les rapports des architectes, inspectait le
progrs des travaux; puis, tabli sur une chaise,  considrer les
plafonneurs ou les raboteurs de parquets, il se laissait dvorer de
poussire, pendant une bonne couple d'heures, demandait ensuite son
porte-manteau, changeait de linge et d'habits, et partait. M.
Smithson, que l'on rclamait  Villaharta, dans une des mines de
mercure appartenant  Son Altesse, reut enfin la permission de se
mettre en route, diffre depuis six semaines.

--Je vous supplerai  l'htel, avait daign lui dire le duc Charles,
et il s'y rendit, s'il se peut, encore plus assidu qu'auparavant,
principalement lorsque vint le temps de terminer les curies, o l'on
travailla mme la nuit.

Elles taient d'une splendeur royale, avec des boxes en chne pour
vingt-huit chevaux, un pav de marbre sarancolin, le plafond de chne
 caissons sculpts, et un rang d'arcades vitres du haut, dont la
salle tirait tout son jour. Rien de si blouissant d'or, et du luxe le
plus rare. Au-dessus d'un revtement d'azulejos arabes  mi-hauteur,
montait un ancien cuir de Cordoue, garni partout de pices de
porcelaine et de faences d'un grand prix, jusqu' la corniche de
vieux chne, blasonne sans nombre du Cheval-Passant, peint et
argent.

--Les pauvres btes! exclamait parfois le Duc, tout attendri  se
reprsenter d'avance ses chevaux, au milieu de cette magnificence.

Aussi, clbra-t-il comme une fte, le jour o ses treize talons
passrent des Champs-Elyses  Beaujon, avec la moiti des cochers. Ce
fut un plaisir pendant longtemps, de voir Son Altesse se pavaner en se
promenant par les curies, tandis qu'Otto, que le fumier attirait
maintenant au nouvel htel, trillait ou bouchonnait lui-mme
quelqu'un de ses poulains favoris. Les plus furieux, les plus
indomptables, le jeune comte les prenait, et les trouvait encore trop
doux pour ses promenades de chaque jour. Cinq valets suffisaient 
peine  maintenir _Selam_ ou _Firdousi_, et  le dompter dans la
cour. Puis, quand le comte tait en selle, il fallait reconnatre,
avant d'ouvrir les portes, si la rue se trouvait dserte, car le
premier bond du cheval le portait jusqu'au milieu de la chausse; et
ces folles tmrits, la rudesse et la violence d'Otto, rajeunissaient
le Duc, rien qu' les regarder:

--Il est ma vive image, disait-il souvent, se rappelant ses anciennes
prouesses de boxeur et de cavalier, et toutes les fougues de sa
jeunesse.

Elles lui duraient encore par accs, comme on vit lorsqu'il commena
de s'empresser dans les soins de son installation. Il en mit ses
btes, ses laquais, Arcangeli lui-mme sur les dents; vingt-quatre
heures de journe, le Duc les et consumes comme douze. Dans sa furie
d'activit, il ordonna que l'on dresst un inventaire gnral de ses
meubles des Champs-Elyses. Le comte d'OEls venait chaque matin, en
lire le dtail exact, avec le cahier crit de sa main, qui ne lui
laissait plus, littralement, le temps de manger ni de dormir. Il se
plaignit, querella mme Son Altesse; finalement, prit le parti de se
rejeter sur la goutte qui le travaillait quelquefois, et de ne plus
bouger de son lit, si bien que le Duc impatient, et auquel il
importait peu qui tait attel  la roue, pourvu qu'elle marcht, se
dcida  lui donner un aide, et  crer dans sa maison, le titre de
deuxime chambellan.

Cette rsolution tomba justement en cadence de plusieurs
sollicitations qu'on venait de lui adresser en faveur de M. Cordeboeuf
d'Andonville, bon gentilhomme de Normandie, et qui aprs avoir, durant
dix annes, bu frais, mang son bl en herbe, grug matrones et
pucelles, et jet, comme dit le proverbe, sa maison par les fentres,
allait enfin se trouver rduit  vivre dans quelque _masure_, de ses
choux et de son fusil, quand il fut ramass par Mme d'Esparbs, sa
cousine, une des beauts des Tuileries. Elle s'employait ardemment
pour lui, et redoubla d'efforts et de machines, en voyant jour  le
caser auprs de Charles d'Este.

--D'Andonville, d'Andonville, rpondait le Duc en riant, aux
diplomates chargs de l'affaire. H! que diable, voulez-vous que je
m'assourdisse chez moi, de ce nom de cloche?

Il consentit pourtant, de bonne grce,  ce que Mme d'Esparbs lui
prsentt le compagnon. C'tait une sorte de colosse en hauteur et en
paisseur, l'air jovial et enflamm, qui sentait son hobereau de
village, et lui donnait entirement l'aspect de ces gros brutaux de
maquignons, avec lesquels il avait si souvent trinqu; mais bon,
honnte, et, pour l'instant, prodigieusement intimid. Il rompit net
en s'asseyant, la chaise que lui dsignait Son Altesse, perdit la
tte, et ne sut que tourner son chapeau dans ses doigts, tout le temps
que dura l'entretien. Cette gaucherie, cet effarement plurent
extrmement au Duc, qui tait l'homme le plus sensible  ce qu'on
part accabl de sa majest et de ses rayons. Il se mit donc  faire
fte au d'Andonville, et, sur ce qu'il passait au mme moment, un
rgiment, musique en tte, dans la rue, se plaindre  lui de ce
vacarme de trompettes, qui l'assassinait chaque jour. Voil l'autre
qui balbutie, puis tout  coup, prenant son parti:

--Votre Altesse Srnissime devrait ordonner, lui dit-il, qu'on mt de
la paille devant l'htel.

Le fou rire partit au Duc, une si sublime btise acheva de le
conqurir, et le soir mme, M. d'Andonville s'installait aux
Champs-Elyses.

Il tait temps; le coulage y allait au del du croyable, et les mille
relchements de rgle, de service et de discipline, furent longtemps
pour le pauvre majordome, autant de fcheuses pines, qu'il n'ta qu'
force de rigueur et de rformes de toutes sortes. Une de celles-ci,
qui ne vint pas de lui cependant, et bien amre  Son Altesse, fut la
suppression du chasseur en plumet de coq et des valets qui marchaient,
certains jours, devant le carrosse ducal, avec leur canne  pomme
d'or. L'Empereur lui-mme n'avait pas ddaign de s'expliquer assez
vivement, sur cette tiquette gothique, et il fallut bien obir  un
ordre si peu dguis, quelque bless qu'en ft l'orgueil du souverain
exil.

Son Altesse eut, quinze jours aprs, une autre mortification. Les
trois quarts de sa maison allemande, ses serviteurs les plus anciens,
les plus affids, le quittrent, pris du mal du pays, et retournrent
dans leurs montagnes de Wolfenbuttel. Cet abandon navra le Duc, plus
peut-tre que n'aurait fait un grand et cruel malheur. Il s'attendrit
en leur donnant leur cong:

--Quoi, rptait-il d'une voix mue, vous ne me verrez jamais plus?

Ces bonnes gens ne savaient que rpondre. Il leur fit compter  chacun
deux annes entires de leurs gages, et  la petite Frida, la dernire
amie de Claribel, une dot de trois mille florins. M. de Cramm qui
parlait de dpart, reut aussi de cette manne, et en proportion du
traitement qu'il venait de souffrir d'Otto. Ce dmon n'avait-il pas
tent de le berner, aid de trois valets, dans une couverture
d'curie? Enfin, aprs quelque dbat, le Duc finit par tirer parole
que le bonhomme demeurerait  son service.

Ce dpit de vouloir partir n'tait que grimace: M. de Cramm avait les
meilleures raisons pour ne point quitter la maison. Qui et espionn
le duc Charles? Qui et envoy, tous les deux mois, un long rapport
chiffr  Blankenbourg? Ce petit homme, grosset, basset, avec sa
figure poupine, sa voix ridicule, et ses yeux nafs, avalait depuis
nombre d'annes, la perfidie et la fausset comme l'eau. Il avait
t, tour  tour, aux gages de la cour de Berlin, abandonn  Franois
V de Modne, l'oncle et le tuteur du duc Charles, puis Hanovrien, puis
pay par Wilhelm; il se serait pris  un fer rouge, plutt que de
n'avoir  qui se vendre. Ce n'tait pas que l'on tirt un grand profit
de ses bulletins. Ils n'apprenaient rien au del de ce que tout le
monde pouvait savoir; les vnements de l'htel s'y trouvaient, jour
par jour,  leur date, mme les plus indiffrents, mais sans aucune
apprciation:

   _Du 6 septembre.--Dieu protge Votre Altesse Srnissime! Ici, la
   plus furieuse pluie, dont Monseigneur tait bien fch. Ayant
   ressenti quelque vent coulis pendant la nuit, il a command que
   l'on mt des doubles chssis  ses fentres et que l'on ft venir
   ses fourrures et manchons,  l'htel Windsor._

   _Du 14.--J'aurais beaucoup  dire  Votre gracieuse Altesse, si
   ma plume n'tait pas trop faible  exprimer mes sentiments.
   J'oubliais que lundi, Monseigneur est all chez Binder, pour voir
   ses nouveaux quipages. Ils sont de couleur chocolat, avec des
   filets blancs, en bordure._

Et ainsi de suite, jusqu'au post-scriptum qui tait habituellement:

   _Je ne dis rien  Votre Altesse de madame Augusta Linden. La
   bonne dame devient chaque mois, plus renferme et plus
   lunatique._

Un amusement inattendu pour celle-ci, parmi ses tagres de vieux
Saxe, ses doguins et ses chats empaills, fut l'apparition de M.
d'Andonville, arm de ses volumes d'inventaires dont il ne pouvait
venir  bout, et que l'Autrichienne nomma la plus belle figure
d'homme qu'elle et vue, depuis ce pauvre lieutenant Thomayer. Sa
besogne ne dura gure chez Augusta que quelques feuillets, mais le
grand cabinet commun de Hans Ulric et de Christiane lui donna un bien
autre exercice. Tout ce que les arts ont de prcieux, tout ce que le
luxe peut taler de somptuosit et de raffinement, Hans Ulric l'avait
ramass dans cette chambre unique  Paris, o il consumait, depuis des
annes, la bourse que lui donnait son pre. Le plafond dor, sculpt
en caissons, et du milieu duquel pendait un immense chandelier
vnitien, tait orn de mdaillons d'anciennes fresques italiennes;
des pices de tapisserie, des damas de Lyon relevs d'or, des velours
ramags, couleur pense, formaient les rideaux et les portires; la
plus superbe brocatelle de vieil or, dont les murailles taient
tendues, n'y servait que de dessous et d'harmonie  quantit de
tableaux, de triptiques, de sculptures sur bois, dores et peintes, de
madones d'mail entoures de fruits, et de portraits excellents des
grands matres, dans des cadres d'caille et d'argent noirci. Les
divans, les vases singuliers, les monceaux de gravures et de livres
rares, le grand piano  queue tourn en angle, les prcieux meubles
encombrs de violons curieux et de buires, tout cela dont la chambre
tait comble, y laissait  peine de quoi se retourner. Aucun coin qui
ne mritt plusieurs heures de station, grce aux merveilles entasses
de bronzes, d'maux, de porcelaines, de dentelles, d'objets de la
Chine; des coupes de cristal de roche, des gobelets en grappe de
raisin, un oeuf de Nuremberg prs d'un caillou breton taill, un plat
de mariage de Guido Fontana... L'on voyait au fond, dans une vitre, la
dernire critoire de Schumann, plusieurs manuscrits de Beethoven, et
telles autres reliques romanesques. Un calvaire en vieux chne, trouv
 Augsbourg, et qui faisait dire  M. d'Andonville:

--Quel grand sculpteur que cet Inri! occupait le trumeau de la porte;
et quatre bustes florentins d'un marbre unique et de la bonne poque,
des mdailles, des filigranes, mille rien singuliers et charmants
compltaient ces richesses immenses, dont l'amas puisait les yeux et
l'admiration, et pouvait apprendre aux plus connaisseurs ce que
c'tait que la profusion, le got raffin et le fastueux.

Ecoule parmi les livres, les tableaux, et la profonde paix de cette
magnifique et calme retraite, la vie du frre et de la soeur n'tait
qu'idal, sourires, tendresse et amour du beau. Ils eurent des jours
radieux, seuls tous deux, aprs le dpart de ces importuns,  repatre
leur me de chants et de vers. La Belcredi qui s'tait fait de la
musique une clef de leur appartement, ordinairement si ferm  tous,
se trouvait en ce moment mme,  l'htel Windsor, o elle resta une
quinzaine. Se la rappeler tout  coup et la venir enlever un matin,
'avait t un caprice de Charles d'Este. Elle reparut enfin, si
contente de son cher seigneur et de ses progrs auprs de lui,
qu'elle commena de songer qu'il tait temps de se mettre  l'oeuvre.

Le vice et la noirceur de son me, avec le perant de ses yeux
accoutums  sonder sans peur les mystres les plus tnbreux, lui
avaient fait promptement dmler, au milieu de cette intimit de
Christiane et de Hans Ulric,  quoi leur coeur tait entran.
Endormis en eux-mmes, depuis des annes, dans le paisible
enchantement de leur vie coule cte  cte, il suffisait qu'une main
les pousst vers l'abme o Giulia les voyait pencher, pour que ces
joies et ces pures dlices fussent changes en tourments amers et en
tragiques catastrophes.

--Lorsque vous serez marie... avait jet une fois la terrible femme 
Christiane, afin de se mieux claircir. Elle en eut la joie toute
pleine: Hans Ulric se dressa en sursaut, et blanc comme son linge,
tandis que Christiane protestait ne vouloir pas se marier, et qu'avec
son frre, sa musique et ses livres, elle serait toujours trop
heureuse.

--Mais si votre pre ordonnait? avait object Giulia.

--H! le Duc pense bien  cela, reprit Hans Ulric, d'une voix
frmissante...

Et pendant plusieurs jours aprs cet clat, une sorte de timidit
farouche lui mit un cachet sur les lvres, sans que ce silence
prolong pt rebuter la Belcredi. Frivole et oisive devant Charles
d'Este, elle se montrait avec les jeunes gens, toute Shakespeare et
toute Beethoven. La chanteuse savait beaucoup; elle jugeait des
ouvrages d'art avec got et discernement, et simulait d'entrer dans
les motions des livres, aussi ardemment que le faisaient ces deux
mes enthousiastes. Ce fut Giulia qui leur rvla le sombre _Manfred_
de Byron et la partition de Schumann qu'ils avaient toujours remis de
lire. Elle leur en dclama des passages, l'invocation  Astart:
_Entends-moi! Entends-moi, Astart! Ma bien-aime, rponds-moi, j'ai
tant souffert, je souffre tant!_ et la scne entre le frre et le
fantme de la soeur. Eleve par sa mre anglaise, elle avait jou
quelque temps  Londres, car ses gestes et son pathtique n'taient
pas moins admirables que son chant; et elle parla si frquemment de
certaines tragdies du temps de Shakespeare, _le Coeur bris_ de
Ford, _le Diable blanc_ de Webster, les citant comme des
chefs-d'oeuvre, qu'elle fit natre  Hans Ulric et  Christiane le
dsir pressant de les connatre.

Une aprs-midi donc, cdant  leurs instances, elle leur en apporta
les volumes, et leur dbita les plus belles scnes du _Juif de Malte_,
de Marlowe, du _Valentinien_, de Fletcher, et du _Volpone_, de Ben
Jonson. Virile et d'un esprit hardi, elle aimait ces pices
singulires, dont le sang, la terreur, les pes, le tumulte et les
cris dont elles sont pleines, lui faisaient rugir l'me  l'aise. La
lecture se prolongea:  chaque fois que Giulia pensait finir, Hans
Ulric et sa soeur s'criaient, jusqu'au moment o ils convinrent enfin
que cette scne-ci serait la dernire. Elle les enveloppa tous deux
d'un sourire et d'un regard cruel, leur dit:

--Soit! c'est vous qui le voulez!

Et se dployant avec son volume, en femme qui prend son parti,
lentement, sans nommer le titre, et uniquement l'auteur qui tait
Ford, elle commena:

   GIOVANNI.

   Voyons, ma soeur, donnez-moi votre main. J'espre qu'une
   promenade avec moi ne va pas vous faire rougir; il n'y a personne
   ici que vous et moi.

   ANNABELLA.

   Pourquoi me dites-vous cela?

   GIOVANNI.

   En vrit, je ne pense pas  mal.

   ANNABELLA.

   A mal?

   GIOVANNI.

   Non, non, en vrit!... Comment vous portez-vous?

   ANNABELLA,  part.

   J'espre qu'il n'a pas perdu la raison! (Haut.) Je vais trs
   bien, mon frre.

   GIOVANNI.

   Moi, je suis malade, et si malade, je le crains, que j'y
   laisserai ma vie.

   ANNABELLA.

   La bont divine nous en prserve! Ce n'est pas vrai, j'espre!

   GIOVANNI.

   Je crois que vous m'aimez, ma soeur.

   ANNABELLA.

   Oui! vous le savez bien.

   GIOVANNI.

   C'est vrai, je le sais!... Vous tes trs belle...

Elle avait rcit ce prlude d'un ton bas et glac, et qui faisait
pressentir quelque mystre. Alors la Belcredi reprit haleine. Il
s'tait peint un rouge sombre, avec des yeux tincelants, sur la
figure tartare de Hans Ulric, et la tte en avant, le coeur battant,
suspendu, il attendait avidement chacune des phrases du dialogue:
Christiane en face de lui, les joues ples, la bouche entr'ouverte,
prsentait un visage comme effray... Mais la voix de la Belcredi
s'leva, disant ces paroles:

   GIOVANNI.

   Annabella, je suis perdu! L'amour que j'ai pour toi, ma soeur, et
   la vue journalire de ton immortelle beaut ont dtruit
   l'harmonie de ma vie et de mon repos.

   ANNABELLA.

   O mes justes craintes! Eloignez ce malheur! Si ce que vous dites
   est vrai, il vaut mieux que je meure!

   GIOVANNI.

   Vrai! Annabella, est-ce le temps de plaisanter? J'ai trop
   longtemps touff les flammes caches qui m'ont consum. Combien
   de nuits silencieuses j'ai dpenses en soupirs et en sanglots!
   J'ai pass au crible toutes mes penses, j'ai dfi la destine,
   j'ai plaid contre ma passion, j'ai fait enfin tout ce que
   pouvait me conseiller la noble vertu, mais ce fut inutile: mon
   destin veut que vous m'aimiez ou que je meure!

   ANNABELLA.

   Dites-vous votre pense?

   GIOVANNI.

   Que le malheur m'crase  l'instant, si je la dguise!

   ANNABELLA.

   Vous tes mon frre, Giovanni.

   GIOVANNI.

   Et vous ma soeur, Annabella, je le sais.

Alors, Giulia s'arrta et leva la tte, et cela fit un long silence
o l'on et entendu un ciron marcher. Christiane toute blanche, les
yeux mourants, s'tait renverse dans son fauteuil; de grosses larmes
s'amassaient au bord de ses paupires. Lui, le regard farouche et
contraint, et sur les traits quelque chose d'perdu, paraissait frapp
de la foudre. Quel secret de leur me angoisse retrouvaient-ils donc
dans ces cris de Giovanni et d'Annabella? Ce je ne sais quoi de
poignant qu'ils sentaient en eux soudainement,  travers les dtours
tortueux et les tnbres de leur coeur, allonger la main sur leur
blessure, ah! savaient-ils dj que c'tait du remords et l'horreur de
leur coupable paix? Des nuages enflamms s'teignaient au couchant;
les oiseaux ne ppiaient plus; la lune se levait au haut du ciel, avec
son croissant d'un argent ple, et il se rpandait de tous cts, une
srnit extraordinaire. Cependant Giulia poursuivait:

   ANNABELLA.

   Vis! tu as vaincu sans combattre: ce que tu me demandes, mon
   coeur captif l'a depuis longtemps rsolu. Je rougis de te
   l'avouer, mais je veux le dire pourtant: pour l'un de tes
   soupirs, je poussais dix soupirs, pour chacune de tes larmes, je
   rpandais vingt larmes, non point tant parce que je t'aimais, que
   parce que je n'osais le dire;  peine osais-je le penser!

   GIOVANNI.

   Que cette musique ne soit pas un rve;  dieux, je vous en prie,
   au nom de la piti!

   ANNABELLA, s'agenouillant.

   A deux genoux, mon frre, et par les os de notre mre, je vous en
   conjure; ne livrez point mon secret  votre raillerie, ou bien 
   votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, mon frre.

   GIOVANNI, s'agenouillant.

   A deux genoux, ma soeur, et par les os de notre mre, je vous en
   conjure; ne livrez point mon secret  votre raillerie, ou bien 
   votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, ma soeur.

   ANNABELLA.

   Ainsi vous disiez vrai?

   GIOVANNI.

   Oui! vrai, et toi aussi, j'espre; dis, je parle srieusement.

   ANNABELLA.

   Je le dis et je le jure.

   GIOVANNI.

   Moi aussi je le jure, par ce premier baiser... un autre... un
   autre... encore un...

La Belcredi se tut, laissa tomber sa voix; quelque peu de piti lui
prenait enfin  considrer Christiane, tandis que Hans Ulric, blme et
suffoqu, se remuait imptueusement sur sa chaise. Il voulut parler...
sa voix s'trangla; un orage de pleurs, de sanglots, de cris se
dborda de sa poitrine, et il s'enfuit afin de les cacher...
Christiane ne remuait point, deux ruisseaux de larmes silencieuses
coulaient de ses paupires fermes; le crpuscule descendait, et
couvrit le dpart furtif de la Belcredi.

Elle pargna ds lors, pendant quelque temps, la contrainte de la
revoir  Hans Ulric et  sa soeur. La chanteuse se donna pour
indispose;--et cette vie obscure, tranquille, qui semblait s'couler
sans volupt, au milieu des plaisirs qui sollicitaient Giulia, comme
sans ambition parmi les richesses qui l'environnaient, formait un
contraste saisissant avec le tapage et les folies dont Emilia
emplissait l'htel,  ce moment mme.

       *       *       *       *       *

Le temps ordinaire de fleurs et de miel de ces sortes de liaisons
n'avait gure dur pour le comte Franz. Aux premiers avis qu'il donna,
l'Italienne s'tait rebiffe avec aigreur, et les chapeaux, les
plumets, les grands airs, bien loin qu'elle les corriget, avaient
redoubl d'extravagance. Le pauvre patito haussait les paules, se
contentait de murmurer:

--Quelle Marphise! ou bien: Quelle Bradamante! et s'avouait, tout en
lissant ses moustaches, qu'il n'avait su ce qu'il faisait, de se
passer au cou cette corde.

Emilia rvait mariage  prsent, et sommait le jeune homme de ses
promesses. Aprs les avoir reues en l'air, ainsi que Franz les
prononait, l'Italienne en tait  les tenir pour valables,  jurer
qu'on l'avait abuse. Elle voulut se dire grosse, comptant
probablement sur l'effet de la tendresse paternelle. Ce fut une assez
longue comdie de joie, et des bavardages intarissables sur le poupon,
dont elle protestait par avance, qu'il aurait les yeux bleus, et le
grand apptit de son pre. Mais la tranquillit de Franz, et le peu
de peine qu'il prit pour cacher son incrdulit, convainquirent  la
fin l'Italienne que l n'tait pas la fibre sensible, et ne pouvant,
tout bien considr, servir  rien, cet enfant postiche disparut,
aussi promptement qu'il s'tait form.

Elle ne savait que rsoudre, que devenir, o tourner sa vue. Elle
imagina de se retrancher derrire des scrupules de pit; Franz tait
boud, trait comme un ngre, et chaque soir, la porte ferme, quand
il frappait chez sa matresse; mais  force de discours moraux, et de
simuler la religion, l'Italienne en sentit soudain, rellement, un
rveil cuisant et douloureux. Des riens lui devinrent des hydres;
prires, macrations, jene rigoureux, les pratiques les plus austres
suffisaient  peine  son repentir,  son horrible frayeur du diable.
Elle donna une scne tragique, en s'allant jeter aux pieds d'Augusta,
la supplier de ne point la maudire, de quoi l'autre bien tonne, ne
faisait que lui rpter:

--_Aber! aber! chre temoiselle..._

Puis finalement, se mit  pleurer avec la pauvre Madeleine. Ds lors,
les visites se succdrent; Augusta montrait  l'Italienne comment
connatre l'avenir par des calculs et des petits points, la caressait,
lui contait les romans de fes dont elle tait pleine, et quelquefois,
lui faisait fte de quelque cuisine  l'allemande, soupe aux choux,
boulettes de farine nageant dans un brouet d'pices, et toujours des
farces de chair  saucisse.

Alors, voyant que rien ne l'avanait, Emilia prouva soudain de
furieux emportements. Elle brisa ses vierges, lacra ses scapulaires,
et elle injuriait les saints, disant que ces grands _coglioni_
n'avaient aucun pouvoir. Les manires soumises de Franz ne le mirent
pas  couvert de l'orgueil et de l'insolence de cette imprieuse
Junon. On l'entendait de deux pices maintenant; ce parler haut ne
baissait pas de ton, mme pour les choses les plus intimes.
L'ordinaire devint promptement trois ou quatre scnes par jour.
Epuise, elle avait recours  se faire peigner par sa femme de
chambre, ce qui la calmait, l'assoupissait; sa chevelure lourde et
soyeuse dgageait des tincelles par les temps d'orage, et ce fut
ainsi qu'il lui naquit une de ces ides extravagantes, qui obligeaient
parfois de douter si elle tait de sens commun. Elle s'imagina
follement que la rsistance de Franz venait peut-tre de prtentions,
de chimres d'aristocratie, et tout du mme lan, ne rflchissant
point, adressa au comte d'OEls les lignes suivantes. Il faut dire que
selon la mode des cours, et sans que personne le prt pour bon, le
Duc appelait son chambellan, familirement, mon cousin.

   Comte, on me nomme Porte-Bonheur, je veux vous porter bonheur et
   vous rendre la sant; voici ce que je ferai pour vous: je suis
   catholique, je me ferai protestante, cela vous portera bonheur,
   puis j'ai tant de magntisme en moi, et surtout dans mes cheveux,
   que ma prsence dans la mme chambre, suffira pour faire partir
   vos douleurs.

   En revanche, je vous demande un tout petit service, j'ai envie
   d'tre la cousine de Franois; adoptez-moi comme votre fille, je
   ne demande que votre nom, j'ai l'ide que Franois se
   rconciliera plus facilement avec moi, si je suis sa cousine.

   Croyez-moi, cher comte, une bonne action vous portera bonheur,
   songez-y bien! gagner une me pour votre religion!

    EMILIA CATANA.

On peut penser les gorges chaudes, et l'clat de rise qui accueillit
cet trange galimatias. M. d'OEls, prisonnier dans son lit, et non par
grimace cette fois, expdia aussitt l'ptre  Son Altesse, car sa
goutte, chez le chambellan, rendait plus cre encore le venin. Il n'en
arriva pas toutefois, ce que le bon sire esprait; trop de soucis
domestiques harcelaient Charles d'Este, pour qu'il songet  cette
bagatelle. Il tait en effet, vers ce milieu d'octobre, en plein
travail de s'installer  l'htel Beaujon.

Les premires journes s'coulrent  finir d'ajuster mille petits
coins, et entre temps,  parcourir la maison, suivi du fidle
Arcangeli, lequel crivait  mesure, tout ce qui passait par l'esprit
du matre, pour singulariser et embellir. Les fentres leur
dcouvraient tout prs, l'Arc-de-Triomphe, et le Duc riait quelquefois
de se voir log, lui, petit-fils du gnralissime prussien, devant ce
superbe trophe de la Marseillaise, qui criait ternellement la
guerre et le dfi  son aeul.

La survenue du comte Otto, dont l'entresol tait achev, donna  Son
Altesse une autre sorte d'occupation, et dchana,  travers l'htel,
comme un tourbillon furieux, sans que le Duc en marqut moins de
complaisance, et l'on peut dire de soumission, envers le jeune homme.

Ce fils chri promenait maintenant, partout avec lui, un bas valet de
dix-huit ans, qui rpondait au nom ou au sobriquet mythologique de
Saint-Amour. Le plaisir de donner ensemble du cor de chasse avait
introduit auprs d'Otto cette crapule d'curie; la fantaisie
insensiblement, s'tait tourne en got dclar, et bientt le jeune
comte se montra jaloux de son compagnon, jusqu' la fureur. Des plus
petites choses mme, Saint-Amour n'en fut plus le matre: tantt
prts  sortir tous deux, son capricieux tyran le renvoyait, d'autres
fois il l'accablait d'injures, et le faisait pleurer, pour des rivaux
dont il prenait ombrage. Les coups de pied, les soufflets n'taient
pas rares, suivis de raccommodements; tout cela tellement public, que
M. d'OEls qui commenait  se remettre, demanda un jour, ironiquement:

--Si c'tait l le grec que le baron de Cramm avait enseign  son
lve?

Petit, leste, rousseau, des cheveux filasse, Saint-Amour dconcertait
 premire vue par une laideur particulire, mais avec des yeux verts
et clairs, et un minois chiffonn qui ptillait de tant de vice, de
promesses et d'effronterie, qu'il tait pire que joli. Le Ganymde ne
tarda gure  se montrer par des plus riches cravates et des habits
les plus collants, plein d'argent, de pommades, de bagues--et des
bijoux partout o il en pouvait taler; glouton d'ailleurs, crapuleux,
se plaisant aux ordures, et fait comme exprs pour Otto.

De l'un  l'autre cependant, les derniers travaux prenaient fin, et
durant une quinzaine, ce fut des installations qui se succdrent: la
Belcredi, le comte Franz, les chambellans, bref le gros de la troupe,
et tous, assez peu charms de leur nouveau sjour. Partout des niveaux
diffrents, des montes, des recoins, des tourelles, des pices
doubles, aveugles en dbarras et en garde-robes, et parmi tant de
magnificence, d'extrmes incommodits, et les vues des appartements
les plus noires, les plus crases, les plus puantes. Emilia mme en
lcha des plaintes indiscrtement, qui, si le Duc les et apprises,
auraient sans doute empch la grce qu'il lui fit, d'ignorer son
intrigue aussi parfaitement qu'il en tait inform, et de la garder 
son service. Mais en souvenir de Claribel, il voulait traiter
l'Italienne autrement qu'il n'et agi avec une autre. Il l'tablit
donc sur un pied rgulier, en la nommant en double d'Augusta, dame
d'honneur de la comtesse Christiane.

Finalement,  force d'migrer, il ne resta plus dans l'ancien htel
que quelques valets qui pillaient tout, la visionnaire Augusta, afin
de retarder le moment d'avoir les prmices de ce pltre neuf, et Hans
Ulric avec sa soeur, heureux, peut-tre, de cette solitude. Elle ne
put durer toutefois; un ordre du Duc arriva, si impatient et si absolu
qu'il fallut obir au plus vite, et passer  l'htel Beaujon; et celui
des Champs-Elyses fut affich  vendre, ds cet instant mme.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, sur les deux heures, Charles d'Este fit appeler autour
de lui ses quatre enfants, Giulia Belcredi, Arcangeli, avec ses autres
familiers en grand uniforme, et prenant la tte du cortge, Son
Altesse se rgala de les mener partout,  travers le nouvel htel. Les
stations furent infinies dans les jardins, dans la faisanderie,
garnie de toute espce d'oiseaux rares, et surtout aux fameuses caves
superbement claires. Le Duc piaffait d'aise, portait haut la tte,
et poussait  chaque moment de gros rires, qui devinrent du braire 
force d'clat, lorsque M. de Cramm, en heurtant par mgarde un des
lambris du dernier caveau, veilla de tous les cts, de
retentissantes sonneries d'alarme:

--Ah! ah! de Cramm, rptait le duc Charles, je vous y prends, vous
essayiez de me voler!

Et il brandissait ses clefs, les larmes aux yeux. Puis voil Son
Altesse qui pousse une porte, dans l'paisseur du mur, si exactement
coupe, et la serrure tellement perdue, qu'il n'tait pas possible de
la dcouvrir. Un escalier bas et gironn, d'une quarantaine de
marches, muni de grilles et se terminant par une porte en fer, 
secret, conduisait  un rduit vot, qui tait la cache des trsors.

L, dans des coffres de fer scells  la muraille et bien arms de
grosses barres, dormait un immense argent comptant: ducats, doublons,
pistoles  l'effigie des anctres de Charles d'Este, vieilles guines
de tous les rgnes, depuis l'avnement au trne d'Angleterre de la
branche cadette de Blankenbourg, frdrics, louis, napolons, qui
avaient fait maintes campagnes, parmi les quipages de l'oncle du Duc;
tout cela dans des sacs tiquets et entasss, dont le total allait 
des monts d'or. Un seul coffre, rien qu'en lingots d'argent, et en
billes de platine empiles, passait le million et demi. Le Duc se plut
 ouvrir, entre beaucoup d'autres, plusieurs caisses emplies de
monnaies neuves et frappes sous son rgne, et pris de gnrosit, en
fit un prsent considrable  d'Andonville et  M. d'OEls. Il fallut
essuyer en revanche de terribles explications, comment le caveau
pouvait tre inond en cas d'incendie, l'paisseur des votes et des
murailles, et des calculs du bout de sa canne, sur le pav de pierres
plates,  la lueur du gaz qui dansait. Charles d'Este crevait de joie
et de tendresse pour son htel; on le voyait aller de l'un  l'autre,
tout radieux, et comme port sur les airs.

Ils revinrent dans l'antichambre, garde par deux valets intrieurs,
fort haute, dore, magnifique, et qui leur rservait une surprise
nouvelle,  ce bas bout de la salle o le Duc les avait entrans.
Joseph poussa un ressort cach, et la muraille de s'ouvrir, prsentant
une cage vitre, et dans la cage un somptueux fauteuil, garni d'un
marchepied de velours. Outre que par cet ascenseur, c'tait du chemin,
des escaliers et de la fatigue d'pargns, Charles d'Este s'en
trouvait encore touch  un endroit bien plus sensible. Esprit puril
et fauss, il adorait ces moyens romantiques, et tout ce qui sentait
la machine, le thtre et l'extraordinaire lui paraissait la marque
qu'on tait nourri dans un air de grandeur et de luxe.

Tous s'assirent l'un aprs l'autre, et le fauteuil les dposa au
milieu mme d'un escalier, devant une assez vilaine porte. Le Duc
monta cinq ou six degrs  travers l'paisseur du mur, traversa une
troite antichambre tendue de vieilles tapisseries reprsentant des
villes italiennes, et soulevant une portire:

--Messieurs, dit-il, voici ma chambre.

En face d'eux, sous un dais d'ancien velours de Gnes couleur vin,
charg de plumes, de falbalas et de broderies de vieil or, se voyait
un superbe lit, dor et majestueux comme un trne. Une balustrade 
hauteur d'appui, la dorure paisse et fonce, qui rgnait au pied mme
du lit, d'un bout  l'autre de la chambre, la retranchait au moins
d'un bon tiers, dans sa longueur. L dedans, tout blouissait, tout
riait aux yeux; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements les
plus exquis et les plus riches rpandus partout; une somptuosit
effrne, le plafond d'argent et d'or mat, les murs brods d'un dessin
magnifique, or et pourpre, en relief d'or massif, le merveilleux tapis
de Perse pos sur une natte paisse de bourre de soie; les carreaux,
les fauteuils, les meubles admirables et sans prix. La nature s'tait
puise, tous les mtiers et tous les arts avaient su pendant des
annes, pour venir  bout de parer ce plafond, ces portes, ces
murailles, et que ce fou y pt faire la roue et y promener comme par
le nez, ses enfants et ses domestiques.

--Mais le coffre-fort, o est-il donc? se demanda soudain entre ses
dents, le comte d'OEls, tout plein de la pense commune.

Alors, prenant un air de srieux et de majest inaccoutums, Son
Altesse les conduisit  l'extrmit de la vaste chambre, dans un grand
cabinet ouvert qui y tenait, et plus bas de trois marches. Il tait,
jusqu'au plafond mme, matelass d'un satin flamme de soufre, o le
Duc eut besoin d'attention pour retrouver ce qu'il cherchait. Enfin,
un carillon retentit, des charnires et des ressorts cachs jourent
si subtilement, qu'en un clin d'oeil, le panneau entier s'tait repli
sur lui-mme, comme les lames d'un paravent, et le coffre-fort
apparut.

Il y eut quelques cris de surprise, rpandus par les surprises
voisines; aprs quoi, plus rien qu'un frmissement, des ondulations de
murmures touffs, tandis que Charles d'Este combinait les divers
secrets de l'immense porte, o brillait, maill au centre, le
Cheval-Passant de Blankenbourg. Tous cependant, attachaient dessus une
prunelle tincelante, le concentrement, l'air d'attention redoublrent
sur les visages; le plus profond silence s'tablit, au moment o Son
Altesse ouvrit enfin la dernire serrure.

Ils reculrent instinctivement; jamais spectacle si clatant, si
fastueux, si effrayant, ne s'tait prsent  leurs yeux, pas mme 
leur imagination. Dans le compartiment d'en bas, large et profond 
lui seul, comme une mdiocre alcve, des monceaux de billets de
banque, mille sortes de papiers d'Etats, de Villes et de Compagnies,
entasss et jets en dsordre, composaient un chaos de richesses
prodigieuses, en attendant M. Smithson, le seul capable de le
dbrouiller.

Les espces se montraient au-dessus, en grosses piles de louis,
quelques-unes croules et formant une mare, de laquelle le Duc
puisait chaque jour, son argent de poche; et le haut immense du
coffre-fort tait destin pour les bijoux, la vaisselle et les
orfvreries, tals avec une pompe admirable. Ce qu'il y avait l de
joyaux, de diamants, de fils de perles, de montures inestimables
provenant du trsor des anciens ducs, de sacs de velours vert pleins
de pierreries, de curiosits et de rarets, et lass plusieurs heures
de patience  entreprendre de les nombrer. Mais le plus beau tait le
fond, capitonn de satin aurore, et qui blouissait d'meraudes, de
saphirs, de brillants superbes, et de grands tours de merveilleux
rubis. Il est incroyable la clart que donnait cet amas de diamants;
leur arrangement composait comme une espce de soleil mystrieux, dont
la splendeur tonnait les yeux; et dans la lumire crpusculaire,
devant ces richesses inoues, le silence extrme annonait assez de
quelle occupation profonde tous les esprits taient saisis.

--En cas de danger, reprit le Duc d'une voix touffe, et dsignant le
coffre bant, il peut, au moyen de chanes et de contrepoids,
descendre au fond du grand caveau.

Ce fut la seule parole prononce. Agits, oppresss qu'ils taient, le
moindre mot et dcel leur trouble. Ils avaient beau se composer, la
passion se montrait sur les visages; et, except Otto, Ulric et
Christiane qui, tous trois, ne voyaient gure ce qu'ils voyaient, pour
le reste des assistants, les frquents changements de postures, des
regards sombres ou hagards, un soin de s'viter les yeux, dont ils
craignaient le feu et le langage, et les soupirs qui se faisaient
entendre par ci, par l, comme  la drobe, les rendaient, malgr
leurs efforts, des personnages vraiment expressifs.

Le bon d'Andonville, tout bahi, les sourcils hausss d'tonnement, ne
savait o il en tait; le baron de Cramm dvor d'envie, souriait avec
une angoisse visible, dont il suait  grosses gouttes; et mme Franz,
toujours assez libre dans sa taille, ne lanait plus  Emilia de ces
brillantes oeillades d'intelligence. Un silence perdu et profond o
qui que ce soit ne bougeait, s'tait appesanti sur la chambre. Le
comte d'OEls, les yeux tincelants, qu'il repaissait du coffre-fort,
montrait comme peintes avec horreur, sur sa physionomie de rprouv,
l'avarice et la convoitise qui le peraient; et on les lisait non
moins clairement au visage d'Emilia,  travers la stupeur de
l'Italienne....

Alors, une mme pense fit soudainement se regarder Arcangeli et
Giulia; l'Italien nerveux, compass, dont on voyait qu'il se savait
bon gr de conserver son jugement parmi cet moi gnral; elle, plus
dgage encore, seulement un peu ple, avec un feu d'esprit
jaillissant de ses prunelles, et qui perait les fronts et les
poitrines. Ils se lancrent par les yeux le mpris, le dfi et la
lutte, puis tous deux dtournrent la vue; et Giulia venait de se
jurer qu'un jour ces trsors lui appartiendraient. Pntre d'espoir,
de cupidit et d'attention sur elle-mme, son coeur, panoui 
l'excs, ne trouvait plus de quoi s'tendre... Ces trsors lui
appartiendraient... Et le regard de la chanteuse enveloppa Ulric et
Christiane, tristes, pensifs, et voyageant peut-tre en des espaces
loigns, puis se posa d'une faon trange sur le comte Otto qui
billait, les yeux fixs au plafond.




V


Oui! le temps tait venu maintenant de frapper un coup dcisif. Aprs
tant d'incurie, de timidit, de dsirs aussitt noys dans la
nonchalance et la torpeur, la Belcredi se retrouvait enfin; elle
sentait s'agiter au fond de son sein, mille serpents soudainement
rveills, qui ne lui laissrent plus aucun repos. La nuit, le jour,
mme en conversant, Giulia rvait et ruminait ce grand tas d'argent et
de pierreries; l'clat de cet or lui demeurait attach au fond des
prunelles. Toute sa personne en prit alors une sorte de brillant
nouveau, le teint plus rose, l'air plus vif, la conversation dlicate
et gaie. Mais sous cette douceur simule, qu'elle faisait servir comme
d'un fard, pour tromper ceux qui l'approchaient, la chanteuse roulait
d'affreuses penses et des recherches infernales. Ses journes
n'taient occupes qu' repasser en elle-mme l'obstacle des enfants
du Duc; elle bandait son esprit sans relche,  inventer quelque plan
du dmon, qui pt s'avancer sourdement, grossir au-dessus de leur
tte, et de sa chute, les craser.

Tout lui riait  ce moment. Elle s'ancrait solidement chez Son Altesse
 force d'esprit, de complaisances, et de louanges renforces qu'elle
lui jetait  pleines mains. Sa faveur croissante parut lors de la
distribution que fit Charles d'Este de mdailles d'or  son effigie,
portant au revers, la crmonie de l'inauguration de l'htel. Il en
accompagna l'envoi chez la Belcredi d'un grand cabinet  tiroirs,
plein de riches galanteries, et un petit prsent de dentelles 
Christiane. Ce cadeau, que Giulia se chargea d'apporter elle-mme, lui
servit  renouer commerce, et  espionner de nouveau chez Christiane
et chez Hans Ulric.

Elle put tre satisfaite, s'applaudir du succs entier de ses plus
cruelles esprances. Ah! c'taient bien vraiment le deuil et la
douleur qui sortaient de ses lvres, l'aprs-midi qu'elle avait lu aux
deux jeunes gens l'mouvante scne tire de _T'is a pity she's a
whore_. Christiane et Ulric, ce jour-l, avaient aval un poison
mortel, et qui commenait de les infecter. Ombrageux, le sourcil
fronc, le regard farouche et dfiant, on les voyait tressaillir tout
 coup, comme si et encore retenti  leurs oreilles ce terrible
avertissement:

--Vous tes mon frre, Giovanni!

--Et vous ma soeur, Annabella! que Giulia leur avait fait entendre.
Hlas! qu'il tait loin dj ce temps dlicieux o leur vie coulait si
doucement, o toute leur me s'panchait en une puissante, une chaste,
une suave dlectation, rien qu' se rencontrer les yeux. Maintenant,
je ne sais quoi d'inquiet qui s'chappait, les harcelait sans cesse au
fond d'eux-mmes; et ces transports intrieurs ne se marquaient que
trop au dehors par la rougeur de leur visage, leur pouls ingal et
irrgulier, et les tristes vapeurs qu'envoyait  leur tte leur sang
enflamm. De quelque ct qu'ils se tournassent, eux, qui jadis
vivaient le coeur ml et comme flottant l'un dans l'autre, toujours
ils rencontraient  prsent une gne, une honte, en face, ainsi qu'un
mur qui les sparait. Assis prs  prs ou causant, l'esprit leur
partait  chaque minute; ils peinaient  tenir leurs gestes et leurs
regards dans de perptuelles entraves; et ce silence qu'ils
s'imposaient, tous ces mnagements forcs, loin de leur servir de
remde, dcouvraient la gravit du mal, et pressaient leur subtile
ennemie d'en venir enfin  la catastrophe.

Un matin, vers les dix heures, tandis que Giulia se trouvait justement
chez le frre et la soeur, un laquais monta la demander de la part de
Monseigneur le Duc, lequel l'attendait  l'orangerie. Il s'y amusait
depuis quelque temps,  aller voir ouvrir les caisses emplies 
Wendessen pendant la dbcle du 25 juin,--du moins cette grande
partie que le comte d'OEls avait pu soustraire  la rapacit des
Prussiens; et ces sances d'ordinaire, fournissaient les scnes les
plus contrastes de colre et de gaiet de Son Altesse.

La Belcredi trouva Charles d'Este en manteau de lit, qui se levait de
devant une psych. Arcangeli achevait prcisment de le pommader,
pendant quoi, le matre s'ennuyant, avait rclam Giulia. Au dehors,
la pluie ne cessait point; un ciel gris qui tombait par les baies
cintres, clairait  peine l'immense salle, avec ses gradins
d'orangers et le sol bitum, encombr de vases et de porcelaines, que
l'on tirait des caisses dfaites. De grands escogriffes, en veste
rouge, s'agitaient paresseusement; des coups de marteau rsonnaient,
et le duc Charles, pris d'accablement, billa et dit qu'il voulait
partir, mais Giulia, tout en badinant, le pria de rester encore. Les
laquais s'allaient mettre  l'instant aprs une dernire caisse, et il
tait venu  la chanteuse un trange caprice de femme de savoir ce
qu'elle contenait,--comme un subit et inexplicable pressentiment.

Le couvercle bientt s'enleva sous le ciseau, et la Belcredi se
pencha, mais elle resta dsappointe, tandis que Charles d'Este disait
en riant:

--Bon! ce n'est que de la musique.

Elle avait dj pris  la main un de ces cahiers manuscrits; et Giulia
reconnut aussitt le premier acte de _la Valkyrie_. Parmi le dsordre
de la nuit de fuite, les soldats avaient emball mille sortes de
bagatelles qu'on et aussi bien fait de laisser, et ces musiques,
probablement  cause du maroquin rouge et armori de leur couverture.
Toutes les parties taient l, mme celle du chef d'orchestre, portant
des corrections au crayon et des annotations de la main de Wagner.

Alors le duc Charles revit en esprit cette soire, la salle
blouissante, Sieglinde et Siegmund sur le thtre, l'attente
universelle... et ce courrier qui grattait  sa loge. Il avait tir de
sa poche un petit miroir  main de malachite, et il s'examinait le nez
qui lui rougissait depuis deux semaines,  son cruel dplaisir; puis,
lchant un ricanement forc:

--Ah! ah! messieurs les Prussiens n'aiment pas la musique, dit-il
enfin. J'aurais voulu tout au moins, que l'acte ft fini.

Le rouge monta furtivement au visage de Giulia, ses yeux tincelrent
de saisissement; un sourire drob et noir que cette Joconde
s'adressait  elle-mme au plus profond de sa pense, parut comme la
sombre aurore de quelque machination d'enfer, qu'elle venait de
concevoir. Le Duc, toujours le nez dans son miroir, se passait
doucement du blanc dessus, avec une patte de livre, et rptait entre
ses dents:

--Oui! oui! j'aurais bien voulu que l'acte ft fini!

--Cher seigneur, dit  ce moment la Belcredi, d'une voix tranquille,
et le regardant entre les deux yeux, il ne tient qu' vous de
l'entendre encore. Que Votre Altesse redonne ici, et cette fois loin
des interrupteurs, la reprsentation qui n'a pu s'achever  Wendessen.

--Sans doute, dit galamment le Duc, aprs un instant de silence, je
vois bien Sieglinde; avec un Siegmund...

Mais la chanteuse interrompit:

--Votre Altesse me pardonnera! je ne songeais pas  moi-mme, en lui
adressant cette proposition; je ne songeais mme pas, ajouta-t-elle, 
aucun acteur de thtre.

Et nommant tout de suite, Hans Ulric et la comtesse Christiane, la
Belcredi vanta, sur un ton qui s'chauffait, le grand effet qu'ils
feraient  la scne, s'enthousiasma de leurs voix, les plus admirables
qu'on pt trouver:

--Des voix telles qu' ce moment, il n'y a pas les pareilles dans un
seul thtre, et je m'y connais, Monseigneur....

Et, contente de l'ouverture avec laquelle le duc Charles recevait
cette ide de reprsentation, se rpandit finalement, en tendresses et
en panchements.

Elle remit vingt fois par journe, cette question sur le tapis,
toujours  louanger Hans Ulric et Christiane, toujours  fliciter
Charles d'Este de la soire de Wendessen, o il avait russi jusqu'au
miracle, disait-elle, sachant bien le succs assur, quand on pinait
au Duc cette corde. C'tait d'ailleurs le temps de cette tonnante
vogue des thtres de socit; on ne parlait que de mascarades, de
comdies, d'opras. Les princesses les plus princesses, tudiaient,
dclamaient des rles, et les jouaient chez elles, en plein public, et
en habit de comdiennes. Le Duc, souffl par sa favorite, et amen
adroitement  ce que dsirait Giulia, s'engoua donc peu  peu, de
donner, pour inaugurer l'htel Beaujon, une fte qui surpasst tout,
et qui restt comme un modle de luxe fastueux et de got:

--Excellent! nous ferons entendre  ces imbciles de Parisiens qui ont
siffl _Tannhaser_, un acte indit de Wagner...

Et l'ennui dont il recommenait  dprir, tte--tte avec Arcangeli,
de qui l'toile plissait, enfona au Duc sa rsolution. Ds ce
moment, l'htel et les conversations des familiers ne retentirent plus
que de l'opra, et Christiane et Hans Ulric demeurrent les seuls 
ignorer le gala dclar, et le rle que Son Altesse leur y destinait.

       *       *       *       *       *

On les apercevait en effet, s'il se peut, encore plus rarement qu'aux
Champs-Elyses, et leur chambre, prcisment pareille 
l'ancienne,--mme les sculptures et les ornements, et les caissons
dors du plafond, avec ses peintures exquises et l'immense chandelier
vnitien,--ne leur donnait aucune ide qu'ils fussent dans un endroit
nouveau. Triptyques flamands, madones d'mail entoures de fruits,
tableaux excellents des grands matres, la vitrine aux reliques
romanesques, les quatre bustes florentins, les mmes merveilles
entasses de livres rares et curieux, d'toffes, d'ivoires, de
chinoiseries, de brimborions prcieux, la vieille harpe peinte dans
son coin, les thorbes et les archiluths tranant  et l sur les
fauteuils, tout cet identique arrangement qui fut termin vers Nol,
aprs un dsordre assez long, reporta Christiane et Ulric
irrsistiblement, aux journes lumineuses et tranquilles que ce
cabinet leur rappelait. Le frre et la soeur respirrent; le joug qui
accablait leur me parut se relcher quelque peu. Ils reprirent du
plaisir  la lecture; la musique longtemps oublie, se fit de nouveau
recevoir; on et dit qu'une goutte des anciennes dlices, de ce fleuve
de tendresse et de suavit qui coulait autrefois dans leurs veines,
s'y insinuait encore. Un matin, enfin, Christiane s'oublia dans les
bras de Hans Ulric, et la tte sur son paule, jusqu'au moment o une
voix partit, une voix intrieure qu'ils connaissaient bien:

--Vous tes mon frre, Giovanni!

--Et vous ma soeur, Annabella!

Ils plirent, ils s'veillrent, et les cailles leur tombant des
yeux, tous les deux reconnurent les progrs de leur cancer intrieur.
Au bord de quel prcipice ils s'taient endormis; parmi quels flots et
quelles temptes ils avaient cru tre en sret! Ce furent
d'effroyables journes, pour les misrables enfants. Ils cherchaient 
tromper les heures en mille sortes d'occupations, et, continuellement
presss par l'inquitude qui les dvorait, se rpandaient de tous
cts, au Bois, aux courses, dans les socits. Mais cette dissipation
banale, ces remdes que l'on prescrit, ne leur empchaient pas les
souffrances; il en aurait fallu boucher la source, qui tait leur
propre coeur. Christiane plit et maigrit. Ses yeux teints se
creusrent, son visage se dfigura; elle fondait en larmes
frquemment, et Hans Ulric, jadis la patience mme, devint irritable
et nerveux; un lger bruit, l'odeur d'une rose suffisaient 
l'incommoder. Mais les nuits principalement, leur prsentaient mille
ides affreuses; quelque chose de plus violent remuait alors dans
leurs entrailles, et ils restaient pouvants du monstre qu'ils
nourrissaient en eux; ou bien, s'endormaient-ils enfin, il leur venait
des tourments cruels, comme dans le jour, par les songes.

Cependant,  l'htel, autour d'eux, tout se prparait pour le gala.
Les ouvriers dressaient dj l'estrade et le reste de l'appareil dans
le salon des Miroirs, et le Duc allait voir chaque aprs-midi, la
maquette du dcor chez le vieux Schan, dont l'immense atelier
l'amusait. Le chef d'orchestre du thtre Lyrique s'tait engag 
fournir les musiciens; pour chanter Hunding, on aurait Dory, le
fameux baryton de Vienne, auquel la chanteuse crivit: toutes choses
enfin, s'annonaient au mieux. Alors seulement, quand la Belcredi vit
le Duc ainsi chauff, elle rappela  Son Altesse qu'il fallait
prvenir Christiane et Hans Ulric.

Mais ds les premires paroles, ils refusrent l'un et l'autre,
assurant qu'ils ne consentiraient point  chanter en public.

On peut penser l'trange vacarme, et les imprcations du duc
Charles:--Il serait donc toujours barr en ses moindres desseins! ce
petit plaisir aprs lequel il languissait depuis si longtemps, un
caprice d'enfant l'en voulait priver; bref, tant de furieux
emportements que Christiane enfin cda, puis Hans Ulric, la voyant
pleurer, accorda ce qu'on exigeait. A bien penser, ils n'avaient tous
deux, d'autre raison pour ce refus, que l'embarras de monter sur les
planches; mais qui sait si la distraction ne leur en serait pas
profitable, et un allgement  ces heures, qui leur marchaient  pas
de plomb?

Ce fut Giulia Belcredi, qui se chargea de montrer leurs rles  la
comtesse et  son frre. Ds le soir du lendemain, elle tait chez les
jeunes gens, gaie, lgre, causante, voltigeante, et qui s'extasia de
la chambre termine, et des mille choses charmantes, curieusement
tales partout. On avait allum quelques bougies de cire du grand
chandelier, dont la lumire faisait distinguer jusqu'au moindre trait
des tableaux qui se trouvaient au haut des murailles, et qu'on
teignit pour rpter. Le silence rgnait partout, avec une sorte de
majest; Giulia, devenue srieuse, tait toute droite au piano; et une
seule lampe, dans la vaste chambre. La Belcredi s'assit enfin, promena
ses doigts sur le clavier, puis, avant que de commencer, demanda aux
chanteurs s'ils se rappelaient le pome.

Ni l'un ni l'autre n'avait bien compris ce premier acte, si
brusquement interrompu, et la Belcredi, prenant la parole comme pour
entrer en matire, leur en fit le rcit rapide:--Siegmund secouru par
Sieglinde, Hunding qui le reconnat, le provoque, puis le hros
demeur seul; il rve, il sent sa poitrine s'enfler, Sieglinde
apparaissant alors, les aveux, le long duo, la fuite,--sans qu'un seul
mot de Giulia et rvl de quel plus sombre crime encore, leur
adultre se noircissait. Elle frappa ensuite quelques accords, et Hans
Ulric commena.

Ils dirent le premier duo, chantrent leur partie sparment; dans la
scne avec Hunding, qui suit. Comme deux cordes  l'unisson, dont
l'une sonne quand on touche l'autre, le coeur leur vibrait de se
rpondre. Ils s'exaltaient, donnaient leur pleine voix; des lans
d'amour leur revtaient l'me de joie et de lumire, de toutes parts,
et quand ils entonnrent  la fin, le chant triomphal du Printemps,
Christiane et Hans Ulric se saisirent la main. Fivreux,
enthousiastes, haletants, ils allrent, sans faire une faute, jusqu'
la fin de cette admirable page.

Alors Giulia dit, comme sortant d'un rve:

--Il se rvle  l'acte suivant, que ce sont le frre et la soeur,
tous les deux, les fils du dieu Wotan, cach sous le nom de Walse.

Ils plirent extraordinairement, et leurs mains s'ouvrirent, se
sparrent; leur visage enivr s'teignit, crisp d'un mouvement
convulsif; un silence extrme annona de quelle horreur ils taient
saisis. Christiane avait ferm les yeux, comme le soir o la Belcredi
leur lisait la scne de Ford; Hans Ulric, perdu de stupeur, regardait
fixement dans l'ombre, un Rembrandt vieux, peint par lui-mme, aux
yeux pntrants et mlancoliques. Quel dmon se divertissait,
connaissant le trouble de leur me,  leur lever sans cesse ce fatal
rideau? Etaient-ils donc dpeints partout, ces cruels tourments dont
ils mouraient, et les chants des musiciens, ainsi que les vers des
potes, n'allaient-ils plus leur faire entendre dsormais, que le
crime et l'horrible dsir dont ils taient brls eux-mmes? Le frre
et la soeur ne remuaient point; d'autres ardeurs s'enflammaient en
eux, que leur coeur ne leur avait pas encore expliques; ils ne
formaient aucune ide; et parmi cette affreuse agonie,  chaque
convulsion de leur pense mourante, ils se sentaient plus enfoncs,
non dans un mal particulier, mais dans un abme de tous les maux.

Et Hans Ulric, le lendemain, pour la premire fois depuis leur tendre
enfance, ne parut pas chez Christiane. Etendu sur un divan,  plat
ventre, l'enfant se dchirait la poitrine par des cris et des
gmissements. Il excrait les codes, les lois, toutes les entraves des
hommes; il songeait  ces rois d'Egypte que la coutume contraignait
d'pouser leur soeur; il enviait le destin des btes; il et voulu
tre poussire; puis, aprs ces mornes mditations, clataient non
plus des sanglots, mais des rles, mais des hurlements, qui
s'teignaient enfin en voix confuses, en soupirs, en longs
balbutiements. Il se dressa, essuya ses yeux rougis, et il se
promenait par la chambre. Sa tte n'tait plus occupe que de deux
vers bizarres, en anglais, qu'il se dclamait continuellement:

    T'is good; though music oft hath such a charm
    To make bad good, and good provoke to harm

Il cherchait dans quel pome il les avait pu lire:--Pauvre me!
rptait-il tout bas, en s'adressant  Christiane; elle lui tait, il
le sentait bien, plus son coeur que son propre coeur, plus ses
souffrances que ses propres souffrances; et,  la pense de sa soeur,
ses larmes sanglantes redoublrent.

Il tait plein d'elle, il se redoutait, mille dmons lui tournoyaient
dans l'me; et Hans Ulric vcut ainsi, les jours suivants, tantt,
stupide et silencieux, puis, frntique,  faire craindre que tout ne
se rompt en son corps. Il jeta dehors ses pendules, dont le battement
l'importunait; il se trouvait laid dans les glaces, et il sanglotait
amrement.--Partir! je veux partir, la quitter! Mais ses rsolutions
les plus fortes, tout d'un coup, se perdaient en l'air. Hlas! plus il
pntrait dans son secret, plus il trouvait que c'tait ses entrailles
mmes; et criant, se roulant par terre, cumant, il ne sortait de ces
furies que pour demeurer couch sur le dos, tout dbraill, la bouche
ouverte, dans l'tat d'un homme qui se meurt...

Il s'tonnait pourtant, l'infortun, de ne pas endurer davantage:--Eh
quoi! n'tait-ce que cela? Les mots: passion, tourment, dsespoir, lui
avaient toujours prsent, alors qu'il les lisait dans les livres, un
sens plus cruel et plus pre que ce petit spasme de ses nerfs, ce
mouvement de son coeur un peu plus rapide. Et Hans Ulric s'indignait
alors contre lui-mme, son repos lui faisait horreur; il appelait, il
embrassait, il treignait la souffrance dsesprment, et ne pouvait
s'en rassasier.

Il fallut bien cependant s'habiller, dans la soire du cinquime jour,
et si cruel que ft l'effort pour le jeune homme, porter chez Son
Altesse qui le demandait, son corps malade et son me bourrele.
Christiane s'y trouvait dj,  qui le Duc venait d'offrir une montre
maille en forme de luth, de mme qu'il donna ensuite  Hans Ulric,
une bote de pistolets, pour faire entirement passer, grce  ces
cadeaux, ce qui pouvait leur rester d'humeur.

Ils ne levrent point les yeux, mais l'accent saccad de leur voix,
leurs soupirs, leurs moindres mouvements, rpondaient l'un dans
l'autre, au frre et  la soeur, et les emplissaient douloureusement.
Tout tait silence autour d'eux; _Csar_ dormait sous les pieds du
Duc, la chanteuse parlait de Karl Dory, lequel ne pouvait quitter
Vienne; et une tentation croissante leur venait de se regarder, ft-ce
un seul instant. Hans Ulric enfin, tourna la tte; elle portait au
cou, suspendu  un velours, un mdaillon de leur vieille nourrice,
Margarta Bracholz, la surveillante de leur enfance,  Herrenhausen et
 Blankenbourg. Un torrent leur passa dans l'me, avec ces souvenirs
oublis; Hans Ulric se dressa  demi, prs de crier, de
s'lancer...--et, au milieu de leur poitrine, je ne sais quoi de suave
et de fort, qui semblait s'chapper de leur coeur, jaillissait 
bouillons redoubls.

A partir de ce jour, ils ne luttrent plus, s'abandonnrent  leur
destine; Hans Ulric retourna chez Christiane; ils recommencrent 
rpter, s'enivrrent, sans en rien craindre, de ces chants brlants
de _la Valkyrie_. La Belcredi, qui les suivait comme pas  pas, dans
leur me, cessa enfin de jeter du venin sur une plaie dj mortelle,
et les visita rarement,--sre qu'ils ne pouvaient dsormais se
dprendre de leurs attaches criminelles.

Ils sentirent les rveries, les fureurs, les dsirs cuisants, toutes
les violences de la passion. Christiane ne pria plus; des cheveux
blanchirent  Hans Ulric. L'oisivet, la nonchalance, les nourritures
dlicates, les tendresses feintes des opras qui leur amollissaient le
coeur, cette posie fumeuse qu'ils buvaient et que leur tte tait
trop faible pour porter, ce luxe qui les entourait, tout conspirait 
les amener au bord extrme de l'abme, jusqu'au moment qu'aprs ces
longs oublis, leur conscience rveille dardait soudain  leurs yeux
un trait de flamme si violent, que c'tait comme un coup de foudre
rompant tout. Ils se fuyaient avec horreur; mais  peine
demeuraient-ils seuls, qu'une faim de se revoir encore, les pressait
et les violentait; et aussitt qu'ils s'taient revus, ils n'avaient
plus que des tourments, du vide, un morne accablement, et des penses
ardentes et confuses, s'effaant les unes les autres.

Ils en vinrent  se har,  se lcher des durets, des mots amers,
tant leurs souffrances s'augmentaient. Souvent, assis face  face, une
scheresse soudaine les laissait glacs, pendant des heures, sans que
ni l'un ni l'autre pt produire la moindre pense de tendresse. Oh!
que n'et pas donn Hans Ulric, pour une de ces effusions, o son me
autrefois, se tenait comme suspendue  sa soeur! Farouches,
indiffrents  tout, Christiane et lui faisaient piti. Ils
recouraient  la nature, mais les champs, les forts, le soleil
n'taient plus une joie pour leurs yeux; ils se rfugiaient dans
l'art, mais ils avaient en eux, un vide norme, o la musique et la
posie n'entraient plus. Comme une eau gele et brillante qui, le
moment d'aprs, n'est plus que de la boue, leurs occupations
d'autrefois, sitt qu'ils y touchaient  prsent, se changeaient en un
nant obscur. Dvors d'une infinit qui ne pouvait tre assouvie,
leur amour lui-mme semblait fuir et s'effacer dans leur
me.--Christiane ne m'aime pas! se rptait alors Hans Ulric
perdument; il voulait la tuer, se tuer lui-mme; et chaque instant de
leur vie, chaque battement de leur pouls, chaque clair de leur
pense, avait maintenant plus de tortures, et l'on peut dire plus de
dure, que tant d'annes de leur intimit.

       *       *       *       *       *

Les journes s'coulaient cependant, avec une effroyable vitesse, et
le Duc qui mourait d'impatience, semblait encore pousser les heures de
ses mains,  force de courir et de trpigner dans les derniers
prparatifs. La machine matrielle tait presque termine. On avait
remplac Karl Dory par l'un des barytons du thtre Lyrique: Wagner
enfin, sur un second billet flatteur de Son Altesse, accorda
l'autorisation qu'on lui demandait; si bien que, lorsqu'on eut rang
dans la salle, trois cents fauteuils pour pareil nombre d'invits, il
ne resta plus qu' marquer le jour de la rptition gnrale, 
laquelle le Duc voulut assister, et qui tomba le samedi, 21 janvier.

Christiane et Hans Ulric essayrent leurs costumes, dans l'aprs-midi;
ce n'tait pour lui, qu'un sayon de cuir, et pour elle, une longue
tunique de laine blanche, avec une plaque d'or qui serrait ses
cheveux. La Belcredi vint les chercher sur les huit heures; et ils
descendirent tous trois,  un petit salon fort clair, qu'on avait
mnag en arrire des coulisses, et qui rendait chez Christiane, par
un degr drob.

--Ah! mon Dieu! comtesse, dit Giulia, vous avez oubli vos pendants
d'oreilles.

C'tait une nouvelle galanterie du Duc, deux dents de lion montes en
or; rude bijou, que Son Altesse avait fait ciseler pour Sieglinde.

--Vous les trouverez dans le secrtaire, dit Christiane  Hans Ulric
qui remonta.

La chambre tait dserte et tranquille; deux grosses lampes
l'clairaient. Hans Ulric avait ouvert le curieux meuble, incrust
d'caille et d'ivoire; et comme il l'allait refermer, et descendre
avec l'crin, tout  coup, dans le fond d'un tiroir, il aperut ses
pistolets, car Christiane redoutant quelque frnsie dsespre, les
avait enlevs de chez lui, sans qu'il y prt garde.

Il ouvrit la cassette d'argent, blasonne du Cheval-Passant, comme
tout ce qui sortait des mains de Charles d'Este, et vint regarder ces
belles armes,  la clart d'une des lampes. Alors, le silence qui
l'environnait, soudain, lui parut extraordinaire; des souvenirs
profonds et confus l'assaillirent, tandis que son coeur s'affaissait
dans un vague de souffrance intolrable; et machinalement, le jeune
homme continuait de charger l'un des pistolets, en passant  droite et
 gauche, des regards perdus.

--Ulric! Ulric! appela Christiane d'en bas.

Il fit un bond, repoussa la bote dans le secrtaire, et descendit
prcipitamment.

La marche des _Hussards de Blankenbourg_, que l'orchestre jouait, pour
tirer du Duc quelque royale gratification, annonait dj l'arrive de
la compagnie, dans la salle. Charles d'Este se montra en tte, donnant
le bras  la Belcredi; elle avait les paules nues, une aigrette de
diamants, et un habit d'toffe magnifique, or et blanc, chamarr de
diamants et de perles; puis venaient, en un seul peloton, les deux
btards, Arcangeli, M. d'OEls tout bard de ses croix, avec les autres
familiers, et enfin, seul derrire tous, qu'il dominait de la pleine
tte, le colossal habit sang de boeuf o suait M. d'Andonville. Le Duc
s'assit sur un fauteuil, au premier rang; il mit Giulia  sa droite,
et Otto de l'autre ct, quelque peu en arrire de lui.

L'orchestre prluda; une tempte grondait; puis le rideau se spara
par le milieu, et l'habitation apparut, avec des pieux aux murailles,
sa massive porte  peine quarrie, et le toit soutenu d'un frne
gant, aux flancs duquel brillait la garde d'or du glaive promis au
Walsung. Ulric-Siegmund fit son entre; Christiane entonna les
premires notes du chant de Sieglinde,--et tous deux, au milieu du
calme violent qu'ils essayaient de s'imposer, sentaient revenir  leur
me, ainsi que par confuses bouffes, le temps o ils jouaient jadis 
Herrenhausen, des comdies et des drames enfantins.

--Cher seigneur! souffla la Belcredi  l'oreille du Duc, parmi les
battements de main qui accueillaient la fin de la scne, voyez comme
la comtesse joue bien son rle.

Immobile  un coin du thtre, tandis que du seuil, le farouche
Hunding faisait un geste de surprise en apercevant l'tranger,
Christiane attachait sur son frre, des regards absorbs et noirs.
Elle l'aimait, elle l'aimait! Que servait de lutter plus longtemps?...
Les normes lustres flambaient au-dessus de la salle dserte, toute
prpare et range; d'clatants applaudissements se succdaient
presque sans relche.--Oui! l'on pouvait les applaudir, les
misrables! Ce qu'ils jouaient, c'tait leur propre coeur; cette
musique dont ils amusaient les oreilles des indiffrents, c'taient
les cris mmes de leur passion. Un flot de larmes lui monta aux
paupires. Puisque les dieux, puisque Wotan poussait Siegmund dans
les bras de sa soeur, l'inceste tait-il donc un crime?... Et,
dfaillante, les regards fixes, abme au fond d'elle-mme, o il se
coulait  cette pense, une angoisse de volupt, Christiane continuait
de songer profondment.

--Bravo! bravo! exclama le Duc, claquant des deux mains  Sieglinde,
quand elle se retira d'un pas lent.

La nuit s'tait rpandue sur le thtre; Hans Ulric restait seul
maintenant, auprs du foyer qui se mourait. La symphonie douce que
jouait l'orchestre, n'arrivait pas  son oreille; il s'levait en lui
violemment, mille imaginations, mille dsirs; son me, dj toute
prte au crime, dvorait l'inceste par la pense. Une porte s'ouvrit;
c'tait Sieglinde.

Elle avait endormi son poux, en lui versant  boire un narcotique;
elle venait pour montrer  Siegmund, l'pe plante dans le frne; et
cependant que tous les deux, ils parcouraient le vaste thtre o,
dans l'obscurit, Sieglinde avait l'air d'un fantme blanc, il
semblait de nouveau  Hans Ulric, que tout cela ne ft qu'un
rve.--Eh! le savait-il, aprs tout, s'il dormait ou s'il veillait? Le
monde lui apparaissait comme  travers des yeux troubles et vagues,
cachs bien avant au fond de son me. Ce qu'on appelle souffrir et
vivre, est-ce autre chose, se demandait-il, qu'une partie un peu plus
excite d'un morne et continuel sommeil? Mais une mlodie s'leva,
forte et hroque comme le printemps; l'norme porte, en sursaut,
s'ouvrit avec un grand fracas; la blancheur de la nuit inonda la
chaumire.

Alors, selon que le veut le pome, Hans Ulric enlaa Christiane dans
ses bras; et il sentait battre contre son coeur, ce coeur plein de
lui. Leurs voix s'levrent  l'unisson, suivies d'un silence
d'extase, o l'on n'entendit plus que le murmure inquiet, la rumeur
gonfle et palpitante de cette belle nuit de printemps. Tout tait
volupt, frmissements, tourments d'amour; et la lune, au plus haut du
ciel, clatante et fluide comme le lait, rpandait partout un immense
philtre, qui forait les tres d'aimer. La fort vivait et soupirait,
les ruisseaux s'enflaient de tendresse, des frissons remuaient les
amants, enlacs au fond de la scne; dans cet embrassement redoubl,
ils prenaient possession d'eux-mmes. Un instinct leur donna comme un
branle secret, pour s'avancer chanter au moment marqu; et cette
musique toujours plus chaude, plus ptrie de flamme et de passion, les
embrasait, les enivrait: hsitations, scrupules, remords, les deux
amants sentaient je ne sais quoi de lourd qui s'envolait, de toutes
les parties de leur me. Ils chantaient, ils chantaient encore; tout
ce qu'ils n'avaient jamais pu dire, ils se le criaient par ce chant,
qui tait leur aveu nuptial; ils triomphaient, ils s'adoraient, ils
haletaient de ce rassasiement surhumain de leur amour; et l'me
roule l'une sur l'autre, soulevs par un transport puissant qui les
faisait tre au del d'eux-mmes, gotant un orgueil colossal 
soutenir leur crime en face, ils ne se souciaient plus de rien. En
trois pas, d'un seul geste, Hans Ulric arracha le glaive qu'il
brandissait; puis levant dans ses bras, son amante, il s'enfuit
imptueusement, et le rideau se referma.

On releva la flamme des lustres, et le Duc, suivi de son cortge,
revint dans la serre d'hiver, o il fit appeler Hans Ulric avec sa
soeur, aussitt qu'ils auraient chang d'habit. Une collation y tait
servie, de gibier, de poisson, de fruits, et de diffrentes sortes de
vins du Rhin, dont Son Altesse porta des toasts; puis, pour remettre
Christiane de quelque peu d'tourdissement, car elle avait paru si
change en entrant, que tout le monde s'tait cri, le Duc proposa la
partie d'aller voir aux flambeaux, dans le jardin, la cascade de
rocailles qui tait gele. Cela fit quelques jeux de lumire dont la
compagnie s'amusa, jusqu'au moment o le froid qui augmentait, chassa
le Duc vers la maison. Hans Ulric et sa soeur marchaient les derniers,
par le sentier couvert de neige paisse; puis tous deux, sans se dire
un seul mot, ils montrent  leur cabinet.

Elle s'assit dans un fauteuil; le ple Hans Ulric se mit  la vitre.
La lune, toute pleine et sinistre au ciel, semblait le regarder avec
des yeux vivants; et il songeait confusment, voyant les toiles sans
cesse, au del les unes des autres,  cette profondeur infinie des
mondes. Il tressaillit soudain, Christiane s'tait dresse; et ces pas
derrire son dos, ces pas lgers le terrifiaient, comme si la Mort et
march vers lui. D'affreux lambeaux d'un rve l'assaillirent. Il revit
des cierges allums, un cercueil noir voltigeant  et l, et lui
debout, les yeux fixs sur ses pieds nus, o il comptait cinq pustules
livides. Son coeur battait  se rompre; il la sentait derrire lui,
peut-tre avec un horrible visage, une tte de morte ronge des vers.
Fou de terreur, il se retourna, et ils taient tous deux, face  face.
Alors, avec un long frisson, elle s'abattit dans ses bras, en collant
sa bouche sur la sienne.

Vers les quatre heures et demie du matin, deux dtonations, coup sur
coup, rveillrent l'htel en sursaut. Giulia, qui venait enfin de se
mettre au lit, aprs avoir vu sortir Hans Ulric de l'appartement de sa
soeur, prit rapidement un dshabill, et courut  la chambre du comte.
Tout y tait dans une extrme confusion, portes ouvertes, et les
valets perdus, qui couraient et se poussaient l'un l'autre. Le comte
Ulric avait commenc par se tirer dans la poitrine, un des pistolets
du duc Charles, puis se retrouvant encore vivant, il s'tait brl la
cervelle.




VI


Il y eut des tables  l'htel, o nombre de gens vinrent s'inscrire,
et juste autant d'aunes de drap noir qu'en exigeaient les strictes
biensances. Pour du chagrin, le Duc n'avait jamais aim le fils de
la serve, comme il le nommait, de sorte qu'on ne perdit pas le temps
 s'amener des larmes au bord des yeux, et que, les obsques rgles,
et les valets vtus d'enterrement, il ne fut plus question de Hans
Ulric, ni d'affliction. Bien mieux, la terrible tragdie eut un
contraste ridicule, par la farce qui lui succda.

Un soir donc, prcisment comme il rentrait des funrailles, Franz
trouva Emilia disparue. Il interrogea les femmes de chambre; elles se
regardrent, et lui dirent ensuite, qu'aprs beaucoup de pleurs et de
cris,  la suite de la scne du djeuner...

--Oui! oui! aprs! interrompit le comte, qui savait bien que ce
dluge provenait d'un nouveau refus d'pouser...

--Mademoiselle, tout  coup, avait demand une voiture, et donn
l'ordre au cocher, croyait-on, pour un embarcadre de chemin de fer.
Franz envoya chercher Arcangeli, mais le cher frre fit l'aveugle, qui
n'avait rien vu, ne savait rien.

--Allons, Giovan, dis-moi o est ta soeur?

--H! bonne Vierge; l'avait-il dans sa poche! et n'y tenant plus,
l'Italien s'exclama contre de tels soupons, protesta de son
ignorance, et se dchana mme contre Emilia, avec peu de mnagement.

Le lendemain pourtant, d'assez bonne heure, il se prsenta chez le
seigneur comte, et aprs une verbeuse prface, Arcangeli nomma
Saint-Germain, o s'tait enfuie Emilia, et qu'il venait,  l'instant
mme, disait-il, d'apprendre par un court billet.

Franz partit tout de suite,  la chaude, n'ayant dans le coeur et dans
la tte, que de revoir sa matresse. Il comptait avoir recours l-bas,
 l'un de ses intimes amis, le marquis de Courson, lieutenant aux
hussards, qui lui aiderait ses recherches; mais en sortant de wagon,
le doute lui vint justement, si la maison du marquis n'tait pas le
refuge de son Hlne. Rien d'impossible au _sproposito_, quelque
dconcertant qu'il part. Le jeune homme, en maintes occasions, avait
rendu  l'Italienne des soins et des attentions, qui avaient t bien
reus; et d'ailleurs, le dsir de se faire chercher et de piquer la
jalousie de Franz, avait peut-tre autant de part  l'trange fuite
d'Emilia, que ce grand efflanqu de Courson, avec le jaune, la laideur
et les bourgeons dgotants de son visage. Ce fut  quoi Franz s'en
alla rver, dans l'alle de la Terrasse, et les nombreuses
vraisemblances qu'il trouvait  cette explication, le dfrayrent sur
le chemin. Il visita ensuite le chteau, rda quelques instants, aux
abords de l'htel du marquis, d'o la frayeur d'une scne publique, en
cas qu'Emilia sortt, ne tarda pas  le chasser; puis, aprs avoir
djeun, le comte rentra gaiement  Paris, persuad qu'on se jouait de
lui.

Franz se mit au lit de bonne heure, et passa une soire charmante 
raisonner de cette escapade, coeur  coeur, avec Louis, son valet de
chambre. Il trouva, en se rveillant, une lettre de la fugitive, qui
donna toute la lumire dont l'affaire avait encore besoin, et curieuse
aussi, dans sa scheresse, pour bien connatre l'Italienne, de qui, si
les actions taient fort romanesques, le style n'y rpondait pas
toujours:

   Franois,

   Vous tes venu aujourd'hui ici pour prendre des renseignements;
   vous avez eu tort de retourner sans voir le marquis, car je suis
   dans sa maison. Je suis venue lui demander un abri pour quelques
   jours, jusqu' dimanche; vous savez que je ne voulais pas rester
   votre matresse,  offenser la Vierge et les Saints.. Mais il
   serait inutile de rpter toutes les raisons.

   Si donc vous n'tes pas dcid  m'pouser, je serai dimanche, la
   matresse du marquis. Je vous jure  genoux sur l'me
   bienheureuse de mon pre, que jusqu' prsent, rien ne s'est
   pass.

   Pour le cas o vous me refusez comme votre femme lgitime,
   renoncez ds  prsent,  toutes relations avec moi. Adieu!
   j'attends votre rponse. Rflchissez, ma rsolution ne changera
   pas.

--Tra, la, la, la, tra, la, la, chantonna le comte entre ses dents, et
ce fut sa seule colre contre l'insolente alternative, que lui
prsentait Emilia. Sa gaiet redoubla encore, sur un billet du marquis
de Courson, o celui-ci racontait plaisamment la tombe des nues de
l'Italienne, ses sanglots, ses transports, ses dplorations, les
pistolets dont sa chastet tait garde, et que, ne voyant pas d'issue
 cette scne grotesque, il avait fini par aller se loger d'emprunt,
chez un ami, laissant la dame, par courtoisie, matresse du champ de
bataille.

Inutile victoire pourtant! Dans cette maison abandonne, Emilia se
dvorait de voir s'couler sans effets, un temps si prcieux et si
palpitant. A bout de patience, elle crivit; mais Franz renvoya la
missive, avec ces seuls mots ajouts en marge de la signature:

   _La manire dont vous avez agi, ne dnote pas une personne comme
   il faut_.

C'tait pour qui connaissait le comte, si amoureux des biensances, le
plus hautain reproche qu'il pt faire; et Giovan, qui survint peu
d'heures aprs, confirma que tout tait perdu, et qu'en cherchant 
s'opinitrer, il n'y aurait rien d'avanc que de causer srement,
l'clat d'une rupture irrmdiable. Un dernier reste de comdie fit
crire  Emilia, une lettre dsole; aprs quoi, soufflant dans sa
main pour scher ses yeux, et quittant ce Saint-Germain funeste, la
jeune femme s'installa rue d'Orlans, prs du bois de Boulogne, o
Giovan, provisoirement, lui donna le pot et le logis, encore qu'elle
ft  son cou une lourde meule de plus.

Le temps tait pass, en effet, de la faveur que l'Italien avait
trouve longtemps, prs du Duc. Les amusettes, avec lesquelles il
menait auparavant son matre, les bouffonneries qui servaient aux
choses les plus srieuses, perdaient de leur saveur, pour tre du
rchauff:

--Va! c'est bien! mon pauvre Giovan, disait Charles d'Este,
languissamment; et ce ton mme se haussa, et devint de journe en
journe, plus imprieux et plus aigre, aprs l'trange aventure de
Saint-Germain. Les cravates vert-pomme d'Arcangeli, son esprit bas,
troit, mesquin, et qui puait par trop, la sale coque d'o il
sortait, jusqu' ses breloques de corail, commenaient  fatiguer le
Duc, et  le mettre  contre-poil de tout ce que faisait son bouffon.
L'Italien semblait se rsigner, tendait le dos sous la gouttire. Son
coeur, cependant, saignait en secret, d'un si entier renversement.
Lui, qui avait t l'homme unique dans l'htel, et bon  tout, depuis
vider le pot de chambre de Son Altesse, jusqu' reconqurir ensemble
le duch, aprs dner, se voyait rduit prsentement  la seule
toilette du matre, sche, contrainte, silencieuse;--ou bien, s'il
risquait la gambade, le Duc l'arrtant d'un regard glac, revenait
aussitt  ses chiffres, et aux gens de loi, qui faisaient, en ce
moment, son unique et fort peu plaisante compagnie.

Tous ces tracas qui l'infestaient subitement, n'avaient d'autre
gupier que l'htel Beaujon lui-mme. Aprs avoir, dans ses premiers
transports, envoy des prsents superbes aux deux architectes, le duc
Charles, avant de payer, s'tait avis de vrifier leurs grimoires. Il
fut pouvant des voleries, et l'ambition d'y voir clair lui croissant
avec l'esprit de chiffres, notre homme, un beau jour, fit charrier
dans son appartement, les inventaires gnraux, les baux, les
mmoires, les contrats, l'tat des recettes et des dpenses, sur
lesquels il passa bientt les matines, en compagnie de M. Smithson, 
drouiller sa plus abstruse et sa plus profonde arithmtique.

Il en apportait chez la Belcredi, un cerveau encore tout offusqu; si
bien qu'assomm d'tiquette, et comme Giulia mettait son souci 
tcher de le divertir, et  faire fleurir pour lui, sa table et son
appartement, Charles d'Este prit l'habitude de djeuner tte--tte
avec elle. Ils avaient l chacun leurs plats; elle abondamment, car
elle aimait  manger et de toutes choses; le Duc assez peu, et
toujours les mmes: force fruits  l'entre du repas, surtout des
melons et des figues, des chapons, pigeons et gibier rtis et
bouillis, et quotidiennement, quelque ptisserie, avec des farces de
fromage, de caviar, ou de graines de pavot; mais tout cela, tellement
plein de jus et relev d'pices, qu'on n'tait presque plus surpris
des torrents de bire glace, dont le Duc teignait tout ce feu;
jamais de salade ni de venaison, rarement du poisson, qu'il dclarait
fade, et le petit coup de liqueur ou de trs vieux cognac aprs table,
tout en maniant ses crins, que la Belcredi allait lui qurir.

C'tait le temps, effectivement, o le Duc avait entrepris de dresser
le _Catalogue officiel_ de sa collection de pierreries. Il y fut aid
tout du long, par le sieur Van Moppes, expert-joaillier, lequel avait
vendu jadis quelques bagatelles  Giulia, et qu'elle fit connatre 
Son Altesse. Qui entrait, apercevait le Juif, juch sur une chaise
haute, son gros oeil coll contre un diamant, le museau livide, tout
ramass, et ressemblant fort  une grenouille: et toujours, devant
lui, son ternelle paire de balances, dont deux normes bosses qu'il
avait, dans la poitrine et dans le dos, semblaient l'tui. Cependant,
le lit de repos, de dessus lequel Charles d'Este dominait les
assistants, disparaissait sous plus de vingt millions de pierreries de
toutes sortes, diamants, rubis, monstrueuses turquoises, meraudes de
la grosseur d'une prune de la reine-Claude; et,  la lueur des
candlabres, le Duc barbu et immobile, tous les doigts, jusqu'au pouce
mme, scintillant de mille feux, et des colliers plein la poitrine,
semblait comme un roi de thtre sur son estrade.

Tant de tracas que se donnaient M. Smithson et l'expert-joaillier, 
passer des chiffres au crible et  peser des diamants, tait pour un
dessein venu  Charles d'Este, aprs la mort de Hans Ulric, et qui
voulait qu'il mt de l'ordre dans sa fortune: celui de faire son
testament. Il n'eut pas la joie toutefois, de si bien nettoyer ses
affaires, qu'il ne lui restt au milieu, une vingtaine de puants
procs, car, las de se fatiguer l'esprit, le Duc attaqua d'un seul
coup, tous les mmoires des entrepreneurs; mais qu'taient les
quelques cents mille francs en litige, au prix du monstrueux argent
que rvla le testament: cinq millions  Christiane, en se mariant,
cinq autres,  la mort du Duc; au comte Franz, quinze millions; et le
surplus, prs de trois cent trente millions, _id est_, disait le
prcieux brouillon:

   _Nos chteaux, nos domaines, nos forts, nos mines, nos salines,
   htels, maisons, nos parcs, nos bibliothques, jardins, carrires,
   diamants, joyaux, argenterie, tableaux, chevaux, voitures,
   porcelaines, meubles, argent comptant, fonds publics, billets de
   banque, et particulirement, cette partie importante de notre
   fortune, qui nous a t prise et retenue de vive force, depuis
   1866, dans notre duch de Blankenbourg_,

le Duc les laissait  son cher Otto,  la charge pour celui-ci de
payer quelques legs, qui seraient dsigns dans des codicilles
postrieurs.

       *       *       *       *       *

Le trouble et le bourdonnement furent extrmes  l'htel, ds qu'on y
apprit le testament. Ne sachant rien qu'en gros et par rumeurs
contradictoires, que M. d'OEls s'amusait  rpandre, chacun tremblait
que le voisin n'et mordu sur sa part du gteau, jusqu' cette bonne
Augusta, qui brava le pril des courants d'air, pour venir se jeter
aux pieds de la chanteuse, la suppliant qu'elle lui conservt la
faveur de ses bonnes grces. C'est que la Belcredi paraissait dans le
plus radieux tat, o personne et jamais t, auprs de Son Altesse.
Mme appartement, mme lit; Charles d'Este ne bougeait plus gure, de
derrire la jeune femme. Ils taient ensemble  prsent, sur le tour
de mignardise et de tendresse, et Giulia, vingt fois le jour, prenait
les ordres de son cher seigneur, pour sa parure ou son occupation.

Elle plaisait  ce capricieux, par ses raffinements exquis, sa
dlicatesse et sa rserve. Chez elle, pendant le travail, car le Duc,
plus que jamais, s'acharnait avec M. Smithson, la chanteuse lisait ou
travaillait en tapisserie, et toujours le nez sur sa laine. Au milieu
de ces monceaux de chiffres, dont Son Altesse s'enttait d'claircir
le testament, elle voyait d'immenses terres, peu de dettes, un Prou
d'argent et de pierreries, Christiane et Franz  pourvoir, et Otto
sans doute  avantager; mais cela ne pouvait aller haut, et que de
beaux et lourds millions qui resteraient! Et,  ce comble de faveur o
Giulia se croyait parvenue, la tte lui tournait d'une fume
d'esprance.

Ce fut un jour de vers la fin de mars, que le testament fut dclar,
et cette dclaration produisit une scne assez singulire, et bien
dans le got thtral o se plaisait Charles d'Este. Entrant un soir,
aprs dner, au grand salon des Tapisseries, le Duc s'avana vers ses
familiers, qu'il venait de faire chercher, prit par la main son fils
cadet, promena les yeux avec lenteur, sur la compagnie immobile,  qui
il dit, sans adresser la parole  personne, que tous ses titres,
honneurs, possessions, et le duch de Blankenbourg, c'tait Otto qui y
succderait; et aussitt, marchant quelques pas jusqu' l'autre bout
du salon, Charles d'Este appela le comte Franz. L, avec excuses du
peu, il lui apprit les quinze millions dont il l'apanageait par
testament, nomma la part dmesure d'Otto:

--Mais il n'en faut pas moins, mes chers enfants, quand on doit
soutenir son rang...

Aprs quoi, saisissant Franz aux paules et s'appuyant dessus pour le
faire ployer, le duc Charles pria ses deux fils de s'embrasser en sa
prsence, et de se garder aprs sa mort, une inviolable amiti; puis,
lui-mme les embrassa, tandis que toute la petite cour fondait sur
eux, afin de les complimenter.

--Et moi, cher seigneur, lui dit une heure aprs, Giulia, en retirant
ses bagues, ne me donnerez-vous donc rien?

Il la regarda; elle souriait de son sourire nigmatique, et comme
Charles d'Este tait justement en train de boire un verre d'eau de
chicore, ainsi qu'il faisait chaque soir:

--Tenez, dit le Duc, par badinage, et la Belcredi avala un long trait
de la mdecine, moins amre sans doute, que sa dception.

Voil tout ce que lui produisit ce mois de mars, qu'elle esprait si
succulent et si fructueux. Mais loin que l'trange sirne en tmoignt
le moindre souci, elle redoubla au contraire d'empressement et de
gaiet chez Son Altesse, au cruel dplaisir de l'Italien.

--Va! va! carogne, dmne-toi, et gare la culbute! murmurait-il, en
haussant les paules, car sa propre et rapide disgrce lui montrait le
bton toujours lev sur les autres.--Non!  coup sr, cela n'irait pas
loin; cette belle faveur se casserait le nez,--entends-tu, insolente
bte!--concluait le bouffon, en suivant du regard, sa rivale dans la
galerie des Saisons, o Son Altesse le consignait: dure pnitence de
la voir passer, et entrer vingt fois par jour, chez le Duc, toujours
sereine, un peu nonchalante, avec son air ouvert, gracieux et
inoccup. Quelquefois seulement, un coup d'oeil au miroir trahissait
quelque espoir secret, comme si l'altire ensorceleuse se ft souri 
elle-mme, en trouvant dans ses yeux et sur sa face superbe, de quoi
venir  bout de son dessein, et abattre  ses pieds tous ses ennemis.

Depuis huit jours, le comte Otto, qu'on ne voyait jamais auparavant,
commenait d'tre familier et mme assidu chez son pre. Il arrivait
de bon matin, se mettait sur une chaise perce, et l, djeunant
largement, entour de ses chiennes couchantes, auxquelles il donnait
la cure, le jeune homme tenait sance au chevet du Duc, qui s'en
montrait ravi, quoique, en somme, il n'et rien, pour profit de ce
subit amour filial, que la puanteur d'une selle. Heureux encore, si le
cher mignon voulait bien ne pas lui roussir la barbe avec les fuses
et les ptarades auxquelles il se divertissait, et ne lcher qu'
demi-voix, ses jurons habituels, lorsque Giulia prenait, par hasard,
un morceau dont il avait envie.

Elle tait la seule, pourtant, qui gagnt quelque chose sur lui, et
qui pt essayer de brider cette humeur pre et terrible. L'htel
entier tremblait devant Otto; matre de tout, par la prdilection de
son pre, et sauvage comme ces animaux qui ne semblent ns que pour
dvorer, ses amusements mmes sentaient le tyran et le furieux. Avec
son teint jauntre et pourri, sa grosse tte vacillante, ainsi que
sous le poids de vapeurs empestes, et cette sorte d'me rouge, si
l'on peut hasarder ce terme, qui brlait dans ses yeux pleins de sang
et sur sa chevelure rousse, il ressemblait, prtendait M. d'OEls, 
ces flammes livides du soufre de l'enfer, dont les damns sont
tourments.

--Oui! un dmon, un vrai dmon! rptait Son Altesse complaisamment;
si bien qu'un jour, le chambellan osa lui dire:

--En effet, Monseigneur, quand Satan lui entrera au corps, c'est le
diable qui sera possd, et rendu plus diable qu'il n'est...

Plaisanterie dont Charles d'Este rit de tout son coeur pendant
longtemps, sitt que d'OEls lui tombait sous les yeux. Un fils pareil
le rajeunissait. On le voyait comme baign  attacher ses regards
dessus; il en oubliait mme ses caves, qu'on finissait d'amnager, et
superbes autant qu'un salon, par prs de deux cent mille cus que le
Duc y avait engloutis. A la lueur des globes de gaz, que les stucs,
les dorures, les marbres se renvoyaient avec un clat incroyable, les
valets ne faisaient que ranger les bouteilles dans des manires de
casiers de chne, qui montaient jusqu'au haut des murs. Et il y avait,
ainsi accommods en faon de bibliothque, le caveau des Bordeaux,
celui des Bourgognes--les meilleurs d'Europe, disait le Duc,--un autre
pour les vins de Champagne, un quatrime des vins trangers et de ceux
de liqueur les plus rares, avec un dernier, rserv  la bire que
buvait Charles d'Este, et qu'on brassait exprs pour lui  Pilsen, en
Bohme. Otto et son androgame Saint-Amour, trouvrent l d'tranges
plaisirs, se gorgeant, cassant les goulots, entonnant  mme; alors,
des chansons, des hurlements, des crapauds crevs avec de la poudre,
des baptmes de chiens que l'on faisait ensuite s'accoupler, les
ordures les plus normes. Enfin, de degr en degr, l'effet de leur
ivresse tait tel, qu'ils salissaient le pav d'effroyables tranes,
et rendaient partout ce qu'ils avaient pris. Mme, une fois ou deux,
Charles d'Este s'en mit en peine, et vint passer l'aprs-midi, au
chevet de son bien-aim fils, en compagnie de Giulia.

Un soir, comme la Belcredi, revenue depuis une demi-heure  peu prs,
d'une de ces longues visites, se trouvait seule chez le Duc, son
tonnement ne fut pas petit, de voir entrer soudainement, la plus
singulire figure de mascarade, et de reconnatre le comte Otto. Elle
s'cria; mais lui, tout d'abord, s'arrte un moment  la porte, prend
son lan, en rptant:--Ah! le bon lit! le bon lit! saute dessus,
comme saisi de frnsie, s'y roule trois ou quatre tours; puis,
revenant vers la chanteuse stupfaite, il la pria de lui ajuster
quelque pli qui s'tait drang. Il portait de longs crpes verts,
flottants et voltigeants, surmonts d'un bois de cerf au naturel, sur
une coiffure bizarre, qui lui donnait l'aspect d'un Acton.

--Est-ce chez M. Aguado que vous allez? demanda-t-elle, o il y avait
en effet, bal masqu.

Et l-dessus, le comte se retournant, lui mit la main au sein,
pour toute rponse. Il la serrait de prs, elle tomba; on vit
la dure d'un tourne-main, ses bas de soie couleur citron,  coins
d'argent.--Finissez! finissez! disait-elle, en se dfendant contre les
baisers... Le terrible tait qu' cinq pas, se trouvait une porte
entr'ouverte, avec quelques marches de marbre, qui conduisaient au
cabinet o Charles d'Este prenait son bain; la chanteuse ne cessait
pas de tourner les yeux vers cette porte. Ses forces commenaient
d'tre  bout, quand le Duc, par hasard, appela:

--Giulia!

Et cette voix inattendue mit en fuite l'enrag Otto, sans que Son
Altesse, dans sa baignoire, et pu s'apercevoir de rien.

Il n'en fut pas autre chose d'ailleurs, et le jeune homme put, tant
qu'il voulut, se consoler auprs de Saint-Amour. Mais leur commerce,
pour devenir ainsi habituel et journalier, commenait  lui paratre
fade; et le vice croissant d'Otto brisa bientt cette sale amiti, par
de nouveaux amours, plus sales encore. Un srail de prostitues prit
la place de l'hermaphrodite; tout devint bon au jeune comte. A la
Roche-Brle, un chteau de son pre, o il s'enterra quelques jours,
avec des filles et des garons.

--Car il tait au poil et  la plume, disait M. d'OEls...

Otto bouleversa le parc, en fit sauter d'normes rochers, vida
l'tang, descella les grilles, et toujours les poches bourres de
cartouches de dynamite. Il voulut faire l'preuve enfin, ne sachant
plus qu'inventer, comment l'on tombe du haut d'un arbre que les
bcherons abattent; et il faut nommer un vrai miracle, s'il ne se
brisa pas les os. Mais ce fut sa dernire prouesse; la Roche-Brle
l'ennuyait, et il revint promptement  Paris.

Alors, tout ce qu'on avait vu qu'il savait faire jusqu' ce moment,
parut en quelque sorte, les Jeux et les Ris. On peut dire que l'abcs
creva, et que le pus qui affolait Otto, lui monta au-dessus des yeux.
Ses furies ne le quittrent plus; un pareil prodige de perversit
tonna Charles d'Este lui-mme. Il et fait peur au coin d'un bois,
avec sa pleur de cadavre, ses regards louches et gars, et le tic
effrayant qui,  chaque minute, lui jetait la face en avant, ainsi que
pour vomir son dmon. Toutes les nuits, on ramassait Otto, on le
portait au lit, ivre mort; puis c'tait vers midi, au rveil, le plus
trange dfil, ruffians, escrocs, entremetteurs, des matrones puantes
de musc, des barbes sales, des cochers. On faisait cercle, on
louangeait Otto; on le pressait de venir voir, selon le style du
mtier:

--Quelque nouveau tableau d'un rare mrite.

Douze ou quatorze heures de suite, les chevaux du Duc restaient
attels devant d'infmes numros. Ses rages devinrent terribles; il
fallait que l'on ft devant lui, petit et tremblant comme l'herbe: et
tant de monstrueux passe-temps de dbauche dmesure, dont il doublait
et triplait son plaisir, ne pouvaient teindre sa luxure. Extnu et
dfaillant, il tait encore allouvi; un tison l'veillait,
l'embrasait, le forait sans repos, de courir se faire talon, dans
quelque banal mauvais lieu... Il finit par ne plus bouger de ces
maisons, s'y tablir des semaines entires,--tellement que Charles
d'Este, durant quelques jours, put disposer de cet appartement vacant
pour la princesse de Hanau, une parente pauvre et catholique, qu'un
accident de malles imprvu laissait sur le pav,  peine arrive, sans
garde-robe et sans argent.

Le Duc ni elle ne s'taient pas revus, depuis prs de dix-huit annes,
et Son Altesse qui, dans sa jeunesse, avait montr du got pour sa
cousine, fut assez de temps  s'extasier que Sophie et ainsi
chang. C'tait une femme tonnamment maigre, d'une taille qui
effrayait, quand on l'apercevait de loin, avec un visage comme
enflamm, et de longues dents de sorcire. Elle n'tait rien moins
cependant, mais l'honneur, la droiture mme; un esprit enjou,
pntrant et naturellement rempli de grces, et la plus ardente
charit qui l'avait fait se dpouiller  la lettre, pour nourrir les
pauvres, et lever des hpitaux. Les bonnes oeuvres, les aumnes, les
prires chez elle ou  l'glise, de rares visites dans le monde, pour
lequel elle et eu du penchant, mais extrmement retenu, formaient
tout le tissu de sa vie. Et tant de pit et de vertu, qui ne
s'taient pas dmenties, depuis quatorze ans qu'elle tait veuve,
avaient toujours comme oblig le Duc, de marquer  cette parente une
estime particulire; si bien que Christiane enfant avait pass jadis,
tout un t, en compagnie de la princesse, dans une sorte de couvent
bti par les anciens comtes de Hanau, au plus riant du Tyrol italien.

Aussi, la comtesse Christiane fut-elle la premire personne de qui
s'informa Mme Sophie, en ne tarissant pas sur sa gentillesse et sa
vivacit d'autrefois, qui devaient la parer  prsent, de toutes les
grces les plus charmantes.--Ah! elle est change, bien change!
disait Charles d'Este nonchalamment, et sans marquer grand
empressement... Mais enfin, comme tt ou tard, il fallait bien que
l'entrevue et lieu, tous deux, vers la fin de l'aprs-midi, se
rendirent chez Christiane.

La chambre du lit tait vide; pas un valet pour les annoncer. Ils
traversrent de nouveau la galerie silencieuse; le tapis couvert de
gouttes de cire, rappelait au Duc la mort de Hans Ulric, et les
flambeaux de la chapelle ardente. Il se trompait, ouvrait des portes
qui donnaient sur des degrs. Ils finirent pourtant par trouver le
grand cabinet du piano; mais ds le seuil, le profond silence, le
spectacle de Christiane, les yeux ferms, tendue dans un fauteuil,
dconcertrent la princesse, et elle n'avana que peu.

--Voil, dit Charles d'Este, aprs avoir touss, notre cousine de
Hanau que je vous amne.

Christiane se tourna sans rien dire, et montra qu'elle la
reconnaissait, avec un air de douceur et d'affection qui pntra la
bonne femme; son visage livide et fixe, avait quelque chose d'gar.
Le Duc lui dit que leur parente venait s'tablir  Paris. Elle s'tait
mise debout, et demeura sans rpondre un mot; les larmes qu'elle
retenait, lui dbordaient des paupires.--Tiens! mais c'est fort joli
ici, reprit Charles d'Este, le nez en l'air, car il n'avait jamais vu
cette chambre. Elle ferma les yeux et se tut. Un orgue de carrefour
jouait au loin; le ciel du couchant s'applissait, ce ciel que Hans
Ulric avait si souvent regard  ces mmes vitres. Il tait mort, il
tait mort... il dormait dans les tnbres;--et cela n'aurait jamais
de fin.

       *       *       *       *       *

Le mme soir, comme le Duc, achev de dshabiller, se faisait, selon
son habitude, brosser les pieds par Arcangeli (seule fonction qui
demeurt  ce grand-vizir dchu), le comte d'OEls apporta un billet,
tout frais arriv des Tuileries.--De l'Empereur, dit Charles d'Este,
le dpliant vivement. Sa Majest priait le Duc qu'ils pussent avoir
tous deux ensemble, une srieuse conversation: et je voudrais bien,
s'il vous est possible, que ce ft demain vendredi, dans
l'aprs-dne. A quoi le Duc fit rponse que oui, et se mit au lit
fort intrigu, d'autant qu'un post-scriptum le priait d'apporter avec
lui, quelques-uns de ses beaux diamants.

Il se rendit aux Tuileries, vers deux heures et demie, mais Sa
Majest,  ce moment mme, recevait l'ambassadeur d'Autriche; et un
chambellan avertit le Duc d'entrer dans le petit cabinet sur le
jardin. La pice tait vide, et Charles d'Este s'amusa comme il put, 
considrer les bronzes antiques et les mdailles, qui garnissaient
deux hautes vitrines. Le temps lui durait nanmoins, et il tirait sa
montre  chaque minute.

--Ah! je vous y prends! dit d'un ton plaisant l'Empereur, qui venait
d'entrer. Et tout de suite, il demanda aux deux laquais de
l'antichambre si M. Babinet n'tait pas encore arriv, dfendit qu'on
l'interrompt, except pour l'avertir, sitt que le savant paratrait;
puis, ferma la porte au verrou.

--Mais, Sire! qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le Duc tonn.

Alors Sa Majest le prenant par le bras, et le menant devant un
attirail de cuivres et de cloches de verre qui chargeaient une petite
table, lui dit, qu'au risque de l'ennui, il l'avait voulu rgaler
d'expriences curieuses touchant la coloration des diamants; que
c'tait M. Babinet qui lui en avait donn l'envie  lui-mme, et cit
le nom de Son Altesse comme d'un des meilleurs connaisseurs de
pierres, et qui s'intressaient le plus  ces questions; et,
l-dessus, on peut penser, force remerciements du Duc. Ensuite, tous
deux regardrent les pierreries de la Couronne destines pour les
expriences, et dont Napolon tira quelques petits crins de sa poche.
Il les dposait  mesure, au milieu des papiers, des atlas, des
modles de canonnires, et de sacs pour l'infanterie, dont le bureau
tait encombr; puis, sans transition, tout  coup:

--Vous avez beaucoup de parents, Monseigneur? demanda-t-il de sa voix
pteuse.

--Ah! Sire! exclama le Duc, que ne sont-ils tous, au fond des enfers!

Sa Majest tracassa ses moustaches, comme un peu surpris du
compliment, et avec un air si glac et si important dans son silence,
que le pauvre Duc changea de couleur.

--Qu'y a-t-il donc, Sire? Parlez! parlez! je puis tout entendre.

A ces mots, l'Empereur lui dsignant un fauteuil, et allant se mettre
 son bureau, vis--vis du Duc, lui dit, en forme de prface, qu'il
avait de puissants ennemis. Charles d'Este dj, la mine allume, se
remuait furieusement sur son sige; mais Sa Majest, sans s'arrter,
l'avertit en termes exprs, qu'il ft attention  sa conduite, qu'on
le guettait, qu'on voulait un clat, que, selon la bonne coutume des
parents et des allis, il se brassait des choses contre lui, et
finalement, lui lcha le nom de son oncle et ancien tuteur, Franois
V, le duc de Modne.

--Lui, le gueux! s'cria Son Altesse, dans une sorte de transport...

Sur quoi, lui coupant la parole, car il voulait en finir promptement,
l'Empereur tourna court  un autre sujet, et demanda s'il tait vrai
que Charles d'Este et dpens seize millions pour l'htel Beaujon.

La rponse du Duc ne fut rien de suivi, mais les lans d'un homme qui
s'indigne, et veut tempter. Aprs l'avoir laiss quelque temps,
pousser sa plainte, Sa Majest dit que, quoi qu'il en ft, et quelque
peine qu'Elle prouvt de lui apprendre des choses aussi fcheuses,
Elle ne pouvait plus les retenir; qu'Elle savait donc, de source sre,
que la famille du Duc s'intriguait; que l'on affectait de redouter que
tant de prodigalits, la construction de cet htel, cette furie
intempestive de procs, et mille autres actions bizarres (mais ce ne
fut pas le terme employ) ne marquassent quelque drangement dans la
sant de Son Altesse; qu'il tait question de s'employer  mettre un
terme  cet tat de choses; que Franois, le duc de Modne, se
trouvait  la tte de la coalition:

--Et j'ai tout lieu de croire, poursuivit l'Empereur, en appuyant
fortement sur les mots, qu'il a commenc des dmarches, afin de runir
un conseil de famille, qui vous placerait sous sa curatelle.

--Ah! Sire! pardonnez! dit le Duc, se levant tout debout, la face
empourpre; et il commena de se promener par le cabinet, de long en
large, en soufflant bruyamment... Un lche! un tyran! un voleur,
bgayait-il, tout suffoqu de colre:

--Oui! un voleur! car il tait prouv, qu'au moment de sa fuite
honteuse, Franois V avait enlev pour cinq  six millions de tableaux
qui appartenaient  l'Etat. Un vieillard incapable et mchant, et dont
lui-mme, Charles d'Este, tait de droit le suprieur, comme chef de
la branche ane...

Et, s'chauffant de plus en plus, la pauvre Altesse dcouronne se mit
 vomir des injures, dont le cabinet retentissait. L'Empereur, assis
au milieu de son grand bureau en dsordre, et une coupe en face de
lui, o il prenait distraitement des pastilles de chocolat, se
balanait d'un air absorb.

--Oui! sans doute, reprit-il, tout cela est fcheux, extrmement
fcheux.

Enfin, aprs un assez long silence, pendant lequel le Duc, encore
fumant, continua de marcher  grands pas, Sa Majest le regarda bien
en face, et dit que ce n'tait pas tout: qu'Elle avait voulu connatre
 fond, les effets possibles d'un pareil acte; qu'on les lui avait
expliqus, et que la dcision du conseil de famille, transmise  M. le
Ministre des affaires trangres, passant de l, au procureur
imprial...

--Mais, Sire, interrompit le Duc, en France...

--En France, reprit l'Empereur, comme en Italie, en Suisse, en Russie,
et partout o vous possdez, Franois V, en vertu de l'acte de
squestre, formera opposition sur les revenus de vos biens, et en fera
juridiquement, ordonner la remise entre ses mains.

--Sire, dit le Duc, nous plaiderons!

--H, sans doute, je vous attendais l, rpliqua l'Empereur qui haussa
les paules. Vous plaiderez... gagnerez-vous? Il parat qu'on peut
soutenir que l'acte du conseil de famille est un vritable statut
personnel, qui vous suit, o que vous soyez; et M. le Ministre de la
justice ne m'a pas cach que cette doctrine avait des chances d'tre
accepte par le tribunal.

--Mais ce serait monstrueux, fit le Duc, avec emportement; voyons,
Sire, je ne suis pas fou!

--N'avez-vous donc, poursuivit l'Empereur sans rpondre, aucun moyen
d'action contre Franois V?--et il se leva de son fauteuil, en
attachant sur le Duc des yeux mornes.

Il y avait dj longtemps que M. Babinet tait annonc. Le paquet une
fois lch, Sa Majest alla ouvrir, l'appela tout haut, du seuil de la
porte; et les premiers moments se passrent en respects et en saluades
du savant. Il tait fort vot, tout chenu, la tte grosse, et un
dlicieux pantalon gris perle; il arrivait de chez Sa Majest
l'Impratrice...--Je suis  vous dans un instant, permettez! reprit
l'Empereur; et tirant le duc Charles  l'cart, il se remit sur le
sujet interrompu, et lui demanda  voix basse, ce qu'il dcidait.

--Sire! dit le Duc, j'ai trouv. Il m'est rest entre les mains,
diverses pices de ma tutelle qui pourraient bien embarrasser mon cher
oncle, et puisqu'on m'y force, je les emploierai. Franois V m'attaque
 Paris, je le ferai condamner  Florence.

--Il vaudrait mieux ne pas plaider, Monseigneur, croyez-moi, reprit Sa
Majest.

Et cette parole dite un peu ferme, ayant rduit Charles d'Este au
silence, l'Empereur le tira dans une embrasure, o il le tint plus
d'un demi-quart d'heure,  reprsenter ce qu'un tel procs aurait
d'indcent et de dangereux. De l, s'approchant encore plus prs de
l'oreille de Son Altesse, l'Empereur en vint sans doute, aux raisons
politiques et confidentielles, qu'il dveloppa longuement. Charles
d'Este, le nez coll contre la vitre, d'o l'on voyait la sentinelle
en bonnet  poil, aller et venir au-dessous, la Diane chasseresse
presque vis--vis, et, par del, les arbres verts des Tuileries,
changeait de posture  chaque minute, comme un homme qui rage, et qui
n'ose rpliquer;--et l'on n'entendait d'autre bruit, dans la chambre
pleine de soleil, que ce lger chuchotement, et les pas touffs du
savant, qui avait commenc d'installer ses appareils.

--Ne pas plaider! dit tout  coup le Duc, d'une voix haute.

Puis, aprs un instant de silence, levant la tte et soupirant, il
demanda:

--Que faire donc?

--Que faire? rpondit l'Empereur; il n'y a qu'une chose  faire,
transiger.

--Transiger! rpta Son Altesse, avec une extrme amertume.

--Le duc de Modne est  Rome, poursuivit Sa Majest; envoyez-lui un
ngociateur en qui vous ayez confiance; il fera peur au Duc qui est
avare, le menacera d'un procs, et si les papiers dont vous me parlez,
ont une relle importance...

--Assurment! interrompit le Duc.

--Eh bien! le bonhomme sera trop heureux de ne plus jamais souffler
mot de la demande d'interdiction, pourvu que, de votre cte, vous
renonciez  le chicaner.

Et comme Charles d'Este ne rpliquait point:

--Rflchissez! dit l'Empereur, prenez votre temps; vous me rendrez
rponse tout  l'heure.

Ils revinrent alors vers M. Babinet; et Sa Majest, debout devant lui,
avec le Duc en laisse, un peu en arrire, demeura quelque temps 
considrer la machine pneumatique, que le savant faisait jouer. Le Duc
rompit enfin le silence, en demandant si un tableau de Karl Muller,
une Vierge qui se trouvait  droite de la bibliothque, contre la
tenture de soie verte, n'tait pas un Raphal? On parla de plusieurs
choses indiffrentes, qui conduisirent  des anecdotes de la cour; et
Sa Majest gaye, s'avisa de demander au savant des nouvelles de la
rception  l'Acadmie, qui avait eu lieu la veille mme. Mais M.
Babinet dclara gaiement, n'avoir pu pntrer dans la salle, tant la
presse tait prodigieuse.

--Et l'on a dit beaucoup de mal de moi? demanda l'Empereur, avec un
ple sourire.

A quoi le savant rpliqua, d'une voix contenue et modeste, qui
montrait le bon mot forg  loisir, que les orlanistes outraient sur
le marquis de Mascarille, (lequel voulait, comme chacun sait, mettre
l'histoire romaine en madrigaux,) mais que ces messieurs
s'vertuaient  la tourner en pigrammes;--et cette allusion  la
harangue de l'acadmicien reu, qui, en dissertant des Csars, avait
surtout critiqu Napolon, fit sourire Sa Majest.

La premire exprience fut courte. Les diamants, sous l'action d'un
courant lectrique, s'illuminrent, et chatoyrent de mille feux
multicolores, tandis que M. Babinet, voltigeant de propos en propos,
donnait toutes les explications, sans un seul mot qui pt sentir la
pdanterie acadmique. Les deux souverains comprenaient, gotaient 
cela un secret plaisir, et Charles d'Este finit mme par interroger le
physicien:

--La science parviendrait-elle  fabriquer jamais des diamants?

M. Babinet rassura le Duc; et tout en rattachant les rideaux des
fentres  leurs embrasses de velours vert:

--Si j'avais cette vrit-l dans les mains, dit-il, parodiant le mot
de Fontenelle, je me garderais bien de les ouvrir.

Il y eut un peu de silence, puis l'Empereur, promenant un coup d'oeil
sur les creusets, les fourneaux et tout l'attirail que M. Babinet
dployait, pour les expriences qui allaient suivre, proposa au Duc,
en attendant, de passer avec lui dans son arrire-cabinet. C'tait un
rduit  tenir quatre ou cinq personnes serres, o Napolon avait un
bureau, des siges, des livres, et que connaissaient seulement ses
plus privs familiers, ainsi qu'il le dit  Charles d'Este. Deux
miniatures d'Isabey pendaient au mur: l'une, la reine Hortense 
quinze ans, blonde, souriante, avec des yeux bleus; et prs d'elle, le
prince Eugne, une tte poupine et frise,  qui le duc Charles assura
qu'il ressemblait beaucoup dans sa jeunesse. Alors Sa Majest, d'une
voix sourde:

--J'ai pris une part bien sincre, Monseigneur,  la perte cruelle que
vous avez faite rcemment.

Le Duc hsita quelque peu; puis, pensant qu'il s'agissait de Hans
Ulric, il murmura les mots d'affreux malheur, car, pour ne pas
avouer le suicide, on avait rpandu que le comte s'tait tu par
accident, en nettoyant ses pistolets.

--Il vous reste deux fils, reprit Sa Majest.

--Oui, Sire!

--Je suis fch, dit l'Empereur qui atteignit, dans un tiroir secret
du bureau, une chemise de papier gris, qu'il me faille me plaindre 
vous de l'un des deux; mais aussi, voyez, Monseigneur, s'il y a moyen
de faire autrement?

C'tait une note de police qui concernait le comte Otto, et que
Charles d'Este lut d'un coup d'oeil. Son fils y tait accus ou, du
moins, fortement souponn, d'avoir fait, par un sinistre jeu, brler
vive une femme galante, chez qui le feu avait pris plus
qu'trangement. Et le maudit rapport contenait en outre, une telle
profusion de dtails sur la frocit d'Otto et ses monstrueuses
dbauches, que Son Altesse s'altra visiblement, tandis que l'Empereur
disait de sa voix pteuse:

--Le comte Otto est bien n, Monseigneur, mais il a t mal fouett.

--Oh! Sire, s'cria le Duc, mon fils et moi avons tant d'ennemis!

--Il serait pourtant  propos, reprit doucement Napolon, que le comte
Otto voyaget, et s'loignt pendant quelque temps; puis, comme le Duc
faisait mine de vouloir disputer l dessus, Sa Majest y coupa court
aussitt, en dclarant d'un ton de matre, qu'Otto, par ce qu'il tait
n, et d garder plus de respect pour lui-mme, qu'il ne fallait pas
moins qu'tre le fils de Son Altesse pour que l'on consentt  fermer
les yeux, que le scandale de sa conduite ne se pouvait dj plus
couvrir par son nom et sa dignit, en un mot comme en cent, que le
comte devait partir.

--C'est bien, Sire, j'obirai, dit le duc Charles d'une voix brve; ou
plutt, continua-t-il,  un geste de l'Empereur, je suivrai les deux
conseils que Votre Majest a bien voulu me donner.

Trois jours aprs, le comte Franz se mettait en route pour l'Italie.
Le Duc, quelque loign qu'il ft de donner des missions  ceux de son
sang, n'avait pu trouver que lui, comme ambassadeur. Arcangeli, las
d'un tat, o d'infimes occupations le tenaient encore, comme
suspendu par les cheveux, mais sans avoir pied nulle part, et toujours
au bord d'une disgrce, demanda  accompagner le comte en qualit de
truchement, ce que Son Altesse accorda, pour s'ter l'Italien de
devant les yeux; et Emilia, elle aussi, prit le chemin de fer de Lyon,
le lendemain de leur dpart. La mme journe vit s'loigner Otto, 
qui son pre avait signifi la volont de l'Empereur. Il reut cet
ordre sans chagrin, et le soir mme, paria qu'il irait de Paris 
Vienne en treize jours, sur _Bellua_, sa jument favorite. Il monta 
cheval  l'heure dite, et un groupe de ses amis l'accompagna jusqu'
la barrire du Trne. L, il rendit la main, et s'loigna au galop.




VII


Le quarante et unime jour aprs son arrive  Rome, un mardi, fte de
Saint-Victor, en l'honneur duquel, tout justement, carillonnaient des
cloches lointaines, Arcangeli fut rveill  cinq heures du matin en
sursaut, et vit, en mme temps, Emilia ouvrir les persiennes de son
galetas, et un garon bleu de l'htel Manni, qui se tenait debout
devant lui, avec une lettre  la main. C'tait une dpche de Charles
d'Este, arrive dans la nuit, au comte Franz, et qui prescrivait que
Giovan quittt Rome incontinent, et s'en revnt tout d'une traite, 
Paris.

Il se dressa debout sur son matelas, et cria: _Viva Garibaldi!_ Ses
disgrces avaient pris fin, le voil sauv, ressuscit, ramen du fond
des abmes. La Cucurani l'avait bien prdit qu'il ne pourrirait pas
disgraci;--tu te rappelles, sorella. Et tous deux, tandis que
Giovanni, le pied lev contre le mur, cire ses chaussures
frntiquement, ils se renvoient la balle l'un  l'autre, en numrant
les choses surprenantes que la sorcire leur a dites: ces dtails
exacts et prcis, le jour, l'heure, l'endroit du campo di Fiori, o
Franz, une semaine aprs son arrive, a rencontr Emilia, son silence,
les jours suivants, l'amour lui renaissant peu  peu, les tentatives
qu'il a faites pour tre admis en sa prsence, tout enfin, jusqu' ses
propos mmes, quand le galant a suppli Giovan de venir habiter avec
sa soeur, chez leur vieille _mamaccia_, afin d'tre plus  porte de
le seconder dans sa passion.

--Ah! bonne Vierge, dit la jeune femme qui fondit en larmes tout 
coup, et maintenant je reste seule, tu m'abandonnes... Hi! hi! hi! que
je suis malheureuse!

--Allons, sotte! reprit-il avec vivacit, vous savez bien que tout est
prt, et que nos bons amis n'ont plus besoin de Giovan, pour achever
la comdie.

Telle tait bien la vrit. La seule vue des jupes d'Emilia,
rencontre au tournant d'une rue, avait boulevers le jeune homme. Une
passion renat toujours, tant qu'on ne l'a pas te jusqu' la
dernire racine; et Franz, sans fiel, comme la colombe, lass
d'ailleurs, de voltiger et de cueillir des faveurs passagres, oublia
tous ses anciens griefs, et ne trouva mme plus suspecte la prsence 
Rome d'Emilia, ds qu'il eut conu le secret espoir que celle-ci
redevnt sa matresse. Ce fut d'abord une simple pense, puis une vive
imagination, et un dsir sans cesse grandissant, qui l'occupa bientt,
jour et nuit. Les ngociations n'avanaient que lentement. Napolon
faisait agir sous main, auprs de Franois V, par la Curie romaine; et
le pauvre comte inoccup, se mourait de chaleur et d'ennui. Des rues
sales, un soleil de plomb, des nuits de moustiques et de punaises,
avec des naturels grossiers, se soulageant le long des maisons, et un
got d'huile abominable aux mets qu'on lui prsentait, voil ce qu'il
y avait pour Franz, dans cette cit tant clbre, et dont il trouvait
tout dplaisant et ridicule, les moeurs, les enseignes, les
costumes,--jusqu'au Colise plus petit, qu'il ne l'avait imagin.
Pour seule ressource, c'taient les longues visites de Giovan, mais un
Giovan sombre et srieux, qui s'essuyait le front d'un air morne. Il
avait t repouss;  quoi bon s'obstiner plus longtemps? la
malheureuse avait le coeur bris... Aprs quoi, d'accablants silences,
la tristesse qui s'paississait, les billements qui redoublaient,
jusqu'au moment o l'Italien, se levant enfin et se retirant, le comte
lui tendait un nouveau poulet destin  Emilia, ou bien, lui donnait
rendez-vous pour la prochaine matine, dans quelque jardin, ou quelque
glise,--et voil cet homme, si fringant jadis et si plein de superbe,
 Paris!

Ce jour-l, quand Franz, tout mu, descendit les marches de
San-Clemente, il aperut de loin le bouffon agenouill, environn de
triangles de bougies de cire, dont il avait fait allumer prcisment,
quarante et une, le chiffre fatidique de ses jours d'exil, et qui
continua de pousser son oraison et de se frapper la poitrine, jusqu'
l'entier achvement de ses quarante et un _Pater_, entrelards d'Ave
en mme nombre.

Alors le pauvre comte, se plantant devant lui, et d'un ton de
gmissement:

--Tu pars, Giovan, dit-il, tu m'abandonnes, moi qui n'avais d'espoir
qu'en toi!

Il tait en gutres, en pantalon bleu, si correct avec ses favoris et
son petit pagneul sous le bras, que Giovan, par ressouvenir des
voyageurs gutrs et fashionables qui lui jetaient jadis des _grani_,
sur la route de Castellamare:

--Allons, dit-il en bouffonnant, _signor Inglese_, du courage! Eh!
pardieu! vous n'en mourrez pas! Il se pencha vers son oreille:
Prvenez votre pre immdiatement, que vous avez encore besoin de moi,
pendant trois... quatre jours... affaires de haute importance...
ngociations entames... les intrts de Son Altesse; et il le tenait
par le coude, en l'arrtant  chaque degr;--puis, comme du seuil de
l'glise, o Franz tait la laisse  son chien, on apercevait sur les
murs, des affiches multicolores:

    _Frizo ne craint pas Patrizio_
    _Patrizio ne craint pas Frizo,_

dfis de deux escamoteurs, fort populaires,  ce moment-l, parmi la
canaille de Rome:

--Et moi, dit Giovanni, gambadant et lanant son chapeau en l'air, je
ne crains ni Frizo ni Patrizio, seigneur comte; avant trois jours,
Emilia et vous, serez comme deux tourtereaux.

Pendant prs d'une semaine encore, on vit donc le Napolitain, tantt
de ci, tantt de l, en frquents colloques avec des sbires, parlant
sous des porches obscurs  des _abbati_ mystrieux, toujours en course
et affair, et faisant par journe, deux cents signes de croix, et
autant de gnuflexions, le bon aptre, tant il y a d'glises dans la
Ville ternelle. L-dessus, toutes choses arranges, la patte de ses
acolytes largement graisse, et aprs avoir assist  l'entrevue du
comte avec Emilia, qui se passa parmi le trouble et les plus vives
effusions, Arcangeli partit enfin, la tte encore pleine du grand coup
de ds que sa soeur hasardait  Rome, mais le nez dj tout tourn
vers l'htel Beaujon, et la faon dont, lui prsent, assurerait et
rendrait stable, ce que son absence avait commenc de reconqurir.

Il ne s'arrta nulle part, avala prestement  deux ou trois buffets,
quelque cuisse de chapon; et un mercredi, vers les neuf heures,
Arcangeli, poudreux, joyeux et se fredonnant des cavatines, passait
devant le Gnie d'or de la colonne de Juillet, moins alerte et moins
palpitant, assurment, que ce diable d'homme.

       *       *       *       *       *

Quelle ne fut pas la stupeur de l'excellent M. d'Andonville qui, post
au haut du perron, et jouissant avec srnit, du calme imposant de la
cour d'honneur, semblait mirer son habit sang de boeuf dans les
marbres et les jaspes polis dont il tait environn, d'apercevoir l,
tout  coup, et l'on peut dire, tomb des nues, comme une vilaine
chenille, un fiacre dlabr et boueux, qui portait sur sa galerie, une
malle de servante clate, raccommode d'une ficelle, et deux ou trois
sacs de tapisserie.

--Quoi! c'est vous! exclama-t-il tout saisi, en reconnaissant
l'Italien.

--H oui! c'est moi! c'est moi! Ah! journe heureuse! et de son feutre
noir, dcor d'un oeil de paon, l'effront comdien saluait cette
faade hospitalire, quand son regard rencontra Giulia, arrte
derrire une vitre.

--_Mala bestia!_ lana-t-il, avec un crachat mprisant... Et un peu
rembruni, l'Italien monta le perron, en s'informant  haute voix, de
la sant de Son Altesse Srnissime, cependant qu'un groupe de
marmitons, au milieu desquels paradait un ngre gigantesque, habill 
la turque, se pressaient pour le considrer.

--Le comte Otto... rpondit le Normand qui s'effaa, laissant le pas 
M. le secrtaire des commandements...

--Non, non! protesta l'Italien, que Votre Excellence passe d'abord...
Mais qu'ont-ils donc, ces _coglioni_?...

--A demand hier par dpche au Duc... Aprs vous, monsieur Arcangeli.

--A me dvisager ainsi... Je n'en ferai rien, monsieur d'Andonville.

--Cent vingt-cinq mille francs, acheva le digne chambellan, lequel
cligna des yeux et clappa fortement de la langue. Le demi-million en
deux mois! ah! ah! ah! la vie est chre  Vienne!... Il regarda, et
s'lana vers les cuisines, d'o partaient des cris: Ali! attends un
peu! coquin!...--Le Nubien est insupportable, reprit-il, une fois
revenu, et tout en s'pongeant les tempes. Mais voil le fidle Joseph
qui vous cherche de la part du Duc.

Arcangeli fut enlev, ainsi qu'un Mercure qui s'envole au prologue
d'un opra, dans la fameuse machine bleu de ciel. Il prouvait quelque
peu d'motion  la pense de reparatre devant ce Jupiter capricieux;
et arrt dans l'antichambre, le malin singe s'y rajustait, quand il
entendit,  travers la porte, la voix de son matre:

--Brave enfant! disait Charles d'Este; vous avez vu, Ulmann, lorsqu'il
est arriv, vingt-cinq officiers autrichiens se sont ports  sa
rencontre jusqu' Linz, pour tmoigner leur sympathie envers le fils
du duc de Blankenbourg.

--Il est question d'Otto, pensa Giovan. Ulmann?... quelque employ de
M. de Rothschild; et soulevant l'paisse portire, l'Italien se
prcipita:

--Ah! Monseigneur, Monseigneur, quelle joie!

--Chut! fit le Duc, avec un regard imprieux qui cloua le bouffon sur
place, et bien tonn. Tout son arrangement de scne fut dconcert;
nulle embrassade, point de sensibilit, et le Duc, flegmatique et
hautain, comme il n'avait jamais paru. Renvers dans un grand
fauteuil, l'air concentr, sur la tte, un lger bonnet de cachemire
vert, Charles d'Este considrait en face de lui, des liasses paisses
de billets de banque, et un bel homme impassible, fris, qui les
comptait du pouce rapidement, puis les jetait par paquets,  sa
droite.

--Oui! oui! dit Son Altesse avec gravit, en prenant sur le guridon,
un fatras de toutes sortes de gazettes, pleines d'Otto et de portraits
de son cheval:

_La jument Bellua, qui a fait le trajet de Paris  Vienne, en treize
jours..._ vrifiez, Ulmann, vrifiez, j'aime mieux cela; le baron
James me disait hier, qu'il circule en ce moment,  Paris, une
quantit de billets faux.

Et, se rappelant au mme moment, un article de _l'Entraneur_
rcemment paru sur Otto, Charles d'Este l'crivait en note, afin
d'envoyer au rdacteur, selon son usage constant, quelque brimborion
de bijou, quand en levant les yeux, il vit M. Ulmann s'arrter,
balancer, recompter une des liasses, et finalement la jeter  part, 
sa gauche, comme un homme qui spare l'ivraie du bon grain.--Hein!
quoi? qu'est-ce que cela voulait dire? et Son Altesse se dressa en
pied. Un deuxime paquet, au bout d'un instant, s'en vint rejoindre le
paquet suspect, puis un troisime, un quatrime, coup sur coup.--Ah!
mille tonnerres du diable! les billets n'taient donc pas bons!... Et
le duc Charles tout hriss, serrant autour de lui son vtement
flottant de damas  fleurs, et tranant ses babouches de cuir jaune,
se mit  marcher, de long en large. Mais quand, pour la cinquime
fois, ce vilain juif, avec son geste insultant, et jet au rebut une
nouvelle liasse, le duc Charles n'y put tenir. Se plantant droit
devant Arcangeli, qui, les yeux baisss et transi, aurait bien voulu
tre sous terre, il lui dit, d'une voix trangle de furie:

--Sortez, impudent coquin! je vous chasse!

L'autre pensa fondre de saisissement, puis il sortit, sans rpliquer.
Cependant, le dernier paquet compt, M. Ulmann venait de se lever.

--Il y avait donc des billets faux? dit le Duc, d'un accent altr.

--Faux!... ils sont fort bons au contraire, reprit le caissier
placidement, mais je les ai spars par sries.

Et voil un homme bien tonn que Son Altesse se lve de sa chaise,
coure  la porte avec imptuosit, l'ouvre et crie d'une voix forte:

--Arcangeli! Arcangeli! viens donc! que je suis heureux de te revoir!

Puis, soulevant d'un air afflig, son bonnet de cachemire vert, ce qui
montra un crne presque chauve:

--Ah! Giovan! ton matre est bien chang, mon enfant!

Les baignades, parfumeries, tuveries de Son Altesse reprirent donc
leur cours, ds le lendemain, avec Giovan comme grand matre; c'tait
bien fini sa disgrce, et les portes fermes devant lui, tandis que
Giulia triomphait. La mdaille avait tourn plutt; l'Italien,  sa
surprise extrme et  son entier ravissement, lui qui s'puisait 
chercher comment jeter dehors cette sultane, vit promptement que la
machine roulait encore mieux d'impulsion propre, que par les efforts
qu'il ferait. Il s'levait au milieu de l'htel, je ne sais quelle
voix confuse qui proclamait ouvertement, la dcadence de la Belcredi,
et les faits y rpondaient assez. Plus de djeuners tte--tte;
l'humeur capricieuse du Duc en avait renvers les escabelles; les
mignardises, les cajoleries semblaient lui puer maintenant, pour tre
surannes et fanes. Restaient-ils ensemble un moment, la contrainte
du Duc sautait aux yeux. Il billait, ne savait qu'inventer:

--Tiens! voil le galant de Sophie! disait-il enfin, post  la vitre,
et en accueillant, chaque jour, de la mme fade plaisanterie,
l'apparition du pre Le Charmel, le confesseur, l'ami spirituel de la
princesse de Hanau. On les apercevait, elle et lui, fort souvent dans
le parterre d'orangers, de plain-pied  l'appartement d'Otto, et qui,
taill et rgulier, fait l, au milieu des jardins, comme un bosquet
de vases, de statues et de compartiments de fleurs, en terrasse sur le
grand bassin. Christiane aussi, quelquefois, s'y tranait
languissamment avec eux, toute noire au soleil couchant; et Charles
d'Este, alors, ne manquait pas de lancer de ddaigneux brocards sur la
laide tache de vin dont le Dominicain avait la joue couverte.--Quel
museau! un joli galant  apprivoiser ainsi les femmes! Cela rappelait
 Giovan l'envie absolument pareille de l'abb Sotto-Cornela, l'un de
ses bons amis de Rome, les filets prpars l-bas pour prendre Franz;
et le baladin commenait  passer les plus mauvaises nuits, par
l'impatience o il tait de recevoir enfin quelque nouvelle.

Le mardi 12 aot, sortant  neuf heures et demie, pour aller faire une
commande d'eaux de senteur et de pommades chez Flix (Giovan se l'est
toujours rappel) on lui courut aprs de l'htel: Arrte! arrte!
C'tait un billet par dpche, qui ne contenait que ces mots,
passablement nigmatiques:

    _Fais dire une messe pour la russite_,

et le nom de sa soeur au bout. L'Italien, afin de s'claircir, courut
chez la somnambule. Il tait temps. La farce se jouait  Rome, dans ce
moment mme, comme cette femme,  peine endormie, en dpeignit
parfaitement, et le lieu et les pripties: la chambre empire 
carreaux rouges, Emilia debout, le teint enflamm, sur qui la sibylle
s'cria pour sa ressemblance avec Giovan, et un homme  ses pieds, qui
paraissait supplier.--Pauvre Franz! ricana l'Italien; va! je sais ce
qu'on te rpond: Je ne veux pas me damner... Allons trouver quelque
cur; bref, ce qui prcde d'ordinaire, un bon petit mariage
clandestin  la romaine...

La scne changeait en effet. Grande joie! Franz avait consenti...
Emilia l'embrassait... courait... sortait avec lui. L-dessus, un
troisime acteur fit son entre, en la personne de ce bon abb
Sotto-Cornela, lequel suivait le couple par les rues, reconnaissable 
sa large tache de vin. Ensuite, minute  minute, et si fatigue
qu'elle ft, dona Estefania raconta la messe, telle qu'Arcangeli y
avait maintes fois assist, dans cette petite glise du Transtevre,
la description de la nef obscure, des gens du peuple agenouills, des
bougies de cire qui brlaient. Tout d'un coup, une clochette tinte. Le
prtre  l'autel, lve l'hostie. Emilia saisit la main de Franz et
lui chuchote quelques mots:

--Mon Franois, je te prends pour poux!

--Emilia, je te prends pour pouse!

Et brusquement le rideau tomba, Giovan ayant vu tout ce qu'il voulait
voir.--Ah! le bon billet qu'a la Chtre! se disait Franz  Rome,  la
mme heure, sr de la nullit d'un tel mariage, qui--tout
inexplicables que soient de telles espces de sortilges,--s'tait
pourtant accompli en ralit, comme l'avait dcrit la Estefania. Et le
bouffon, de son ct, en regagnant l'htel Beaujon, riait des rires du
seigneur comte, car le trs saint Concile de Trente a prvu ces unions
secrtes, et les a dclares sacrilges.

       *       *       *       *       *

Il fallut que Giovan inventt une dfaite pour ces quelques heures
d'absence, son matre renfermant sous clef, jalousement, tout ce qui
avait l'honneur de l'approcher. Le ridicule que le Duc supposait  son
crne pel, le rendait le plus maussade des hommes. Il avait essay de
tout, runi savants et mdecins, puis les moelles de boeuf, les
onguents, les lotions, les jouvences. L'entretien, du matin au soir,
revenait sur ce sujet unique, auquel Arcangeli rpondait comme
l'effleurant  peine, prenant garde  toujours viter, par quelque
circonlocution, le terme dtest de chauve. Puis, comme Charles
d'Este demeurait morne, s'criant seulement parfois, ainsi qu'en un
spasme de sa douleur, qu'il lui rpugnait trop de porter les cheveux
de quelque pouilleux enterr, le clbre M. Flix jugeait  propos
d'intervenir:

--Si les perruques de cheveux, exclamait l'illustre Toulousain, ont le
malheur de rpugner  Votre Altesse Srnissime, que Votre Altesse
essaie des perruques de soie! Et vite, il en tirait quelqu'une de ses
cassettes, et la tournait, la maniait, sur son champignon de
porcelaine rose.--Non, pas  prsent, rpondait le Duc, qui sentait
attachs sur lui, les yeux perants de la Belcredi.--Avait-elle jamais
daign marquer le moindre intrt  tout cela? C'tait, sans doute,
au-dessous d'elle; on faisait la majestueuse, la ddaigneuse; et
Charles d'Este ne respirait qu'en se retrouvant seul avec ses deux
acolytes. Mais le miroir ne contentait pas plus pour cela, le pauvre
homme. Il cherchait sa physionomie, son front, ses yeux, tous ses
traits, lesquels ne se retrouvaient plus. D'ailleurs, comment changer
de coiffure  son gr, et en varier la disposition?

--Je serais donc toujours le mme, mon bon Flix, s'criait l'Altesse
gmissante.

--Allons, Monseigneur, prenez courage! je chercherai, je chercherai...

Comme, en effet, M. Flix arriva un beau jour, triomphant. Il
demandait uniquement, pour l'entreprise qu'il formait, tous les
portraits qui avaient t faits de Son Altesse Srnissime.

On tracassa donc, durant deux journes, dans les greniers et dans les
chambres de resserre. Cela rendit jusqu' cinquante-quatre images du
duc Charles, tant sur toile qu'en marbre, en bustes, en mdailles, en
miniatures,--desquelles, la pleine voiture s'en alla toute chez le
coiffeur,  la rserve de divers tableaux de dvotion de grands
matres italiens, principalement des Carrache, qui composaient
l'ancienne galerie de l'lecteur Antoine Ulric, et qui se
retrouvrent, on ne sait comment. Mme Sophie les recueillit; et ils
allrent orner les murs de l'appartement du comte Otto o elle tait
toujours loge, en attendant que l'on et meubl sa petite maison de
Passy.

Mais ce qui causa le plus de surprise au duc Charles, ce furent des
caisses normes dont l'Italien s'avisa, et tout emplies d'habits de
mascarade. L'appartement, durant quelques jours, parut comme le
vestiaire d'une troupe de comdiens, encombr qu'il tait, de
dfroques: Tartares  moustaches tombantes, Mogols, Algonquins,
Chinois de satin jaune et bleu, un quadrille de Turcs dors,  tte de
carton gigantesque. Charles d'Este put d'autant mieux, se croire
revenu  sa jeunesse, et  ses longues confrences avec M. Pforzheim,
le fabricant de masques de la cour, que le grand Flix le pria de se
laisser mouler la face, au naturel...

--Mais que diable, machinez-vous donc? s'criait le pauvre homme
intrigu, de sorte que l'on dut  la fin, lui rvler qu'il
s'agissait de fabriquer trente ttes de cire le reprsentant,
destines  trente perruques diffrentes; et voil ce friand mystre,
que Giovan et son compagnon firent valoir au Duc, chaleureusement, et
comme si ce ft la chaudire de Mde, pour le transformer et le
rajeunir.

L'mailleur avait mme apport, en guise de sres amorces, plusieurs
masques de cire de l'anne dernire, commands pour ce fameux bal chez
le jeune prince Radziwil. Les gens en mettaient par badinerie, deux ou
trois superposs, si bien qu'on y tait tromp, quand ils se
dmasquaient, en prenant le second masque pour le visage. Charles
d'Este s'intressa  les considrer longuement, surtout l'un d'eux,
qui reprsentait une jeune femme blonde et rose, l'air vif,
capricieux, plaisant, et de qui mme, Son Altesse finit par demander
qui elle tait:

--Une de mes bonnes clientes, dit le coiffeur, ngligemment... Elle
tait charmante  ce bal...

--Me diras-tu son nom, imbcile!

--Mais c'est la Renz, lana Flix, qui s'interrompit, comme par
stupeur, de replacer l'un des masques, dans leur cassette 
compartiments. Est-il possible, Monseigneur! Votre Altesse ne connat
pas mademoiselle Lyonnette?

Et les deux compres s'exclamrent, car Giovan, lui, la connaissait,
sans doute pour l'avoir rencontre chez l'mailleur; et mme, il la
vanta de telle sorte, et dpeignit au Duc si passionnment, toutes
les grces et l'esprit de cette fille, que l'en voil proclam
amoureux, et des clats de rire jusqu'au soir,  propos de cette
tonnante dcouverte. Lui-mme, il en riait encore plus, une fois
retir dans sa chambre. L'hameon avait bien pris, en effet; la grande
affaire tait embarque, qui occupait Giovan sans relche, depuis le
jour de son arrive. Aprs tant de hauts et de bas, il voyait un
espoir certain de pouvoir chasser la Belcredi, et donner  son trange
prince, une matresse de sa main. Il saurait bien tenir par les
cordons, cette nouvelle favorite: tous deux gouverneraient de concert,
ou plutt, lui par dessus elle; et ce serait enfin, son vrai retour au
monde et  la fortune... Amen! ainsi soit-il! pensa le bouffon, en se
mettant au lit.

--Bonjour, Philippe! lui lana le Duc, ds que Giovan parut le
lendemain, car la veille,  la collation, ils avaient fait, comme l'on
dit, un philippe ensemble, payable pour Son Altesse en argent, et en
farces pour Arcangeli. Mais Charles d'Este, par malheur, tait morose,
ce matin-l, si bien que, remettant les gambades  plus tard, il
ordonna seulement au bouffon de lui lire  haute voix, _la Gazette de
Florence_, un de ces journaux italiens--et celui-l paraissait en
franais--que l'on recevait  l'htel, depuis le dpart de Franz,
comme ambassadeur.

--Giovan, (en lui marquant de l'ongle, un certain endroit) tiens,
prends ceci, ajouta Son Altesse:

    UN MARIAGE A ROME

 ces mots: _Nous avons parcouru_....--J'ai dj lu le dbut de
l'histoire, dit le Duc  M. Flix, lequel commenait  le coiffer.
C'est un imbcile d'tranger... le journal ne donne pas son nom. A
peine arriv, il s'amourache d'une femme galante. Elle lui tient la
drage haute, le dsespre, et finalement, il l'pousera, comme mon
pre avait pous la Ghigelli.

--Ae! ae! pensa Giovan, le coeur palpitant de voir tout  coup,
fumer la bombe qu'il avait charge, et admirant le hasard de
l'aventure. Et dans une sorte de transport de joie et d'attente, le
baladin sauta sur le gradin de la fentre et s'assit sur l'armoire,
dclarant qu'il tait mieux ainsi, pour se faire entendre.

--Allons, commenceras-tu? dit le Duc.

   _Nous avons parcouru_, nonna Giovan, _nous avons parcouru le
   champ des faits prliminaires; nous avons vu comment le crdule
   tranger s'est laiss entraner  ce mariage clandestin, qui
   devait le perdre. Le 13 aot, vers trois heures de l'aprs-midi,
   un agent de la police romaine se prsente: le jeune homme est
   arrt, et conduit dans les prisons du Saint-Office._


--Qu'est-ce qu'il avait donc fait? demanda M. Flix en se reculant,
ses petits ciseaux  la main, car il taillait la barbe de Son Altesse.

   _On comprend facilement l'intrigue_, continua d'un ton criard,
   Giovan, qui sauta ainsi, par dessus toute explication. _A peine
   de retour de l'glise, la demoiselle ou l'un de ses complices,
   tait alle se dnoncer et dnoncer sa dupe. Le mariage
   clandestin est en effet, un sacrilge, une profanation des
   crmonies sacres, prvue par le concile de Trente, et frappe
   d'anathmes et de peines physiques (CH. I. Section 24 des Actes
   du Concile). Le malheureux a devant lui, une autorit religieuse
   inflexible qui gouverne les mes, et les galres l'attendent,
   s'il ne consent pas  pouser. Telle est la seule alternative: le
   mariage ou les galres!_

   _Le 14 aot au matin_, poursuivit Arcangeli, _le jeune homme est
   plac dans une voiture cadenasse, escorte par des sbires. C'est
   avec ce cortge nuptial, qu'il est conduit  l'glise
   Saint-Augustin. La voiture s'ouvre, le prisonnier est tran en
   silence, il entre ainsi dans la sacristie. Il y trouve son
   audacieuse matresse; on lui dit qu'il peut choisir, il est
   libre;_ (l'Italien clata de rire) _il pousera, ou il ira aux
   galres!_

--Eh bien! il est all aux galres? demanda plaisamment le Duc,
pendant que Giovan, au milieu de la chambre, mimait en se
contorsionnant, toute la scne du mariage.

--Pis que cela, la corde au cou! cria Giovan. Uni, bni, li,
escamot, par devant notre sainte mre l'Eglise!

Et dans l'emportement de joie de son triomphe, il hsita quelques
moments, s'il n'allait pas dcouvrir au Duc le pot aux roses; mais
rien n'tait encore dbrouill, et que savait-on si le mariage se
trouvait solidement muni de tout ce qui le devait assurer? Aussi,
modrant ses premiers transports, le bouffon se contenta-t-il de
ricaner sous cape, du hasard qui l'avait enfil malignement, jusqu'
pouvoir ainsi bafouer le Duc,  son nez et  sa barbe, la pauvre
Altesse!

       *       *       *       *       *

Arcangeli reut le lendemain, une longue lettre d'Emilia, qui confirma
et tendit ce que l'Italien connaissait dj. Tout avait bien jou,
nul accroc, et la farce aussitt clate et finie, qu'entreprise. Les
dtails en taient plaisants: contestations, lamentations,
protestations de Franz sous les verrous, puis les liqueurs
spiritueuses auxquelles il avait fallu recourir, dans l'glise
Saint-Augustin, pour le faire revenir  lui; mais au dnouement, le
style changeait. Il tait tellement visible de quelle main partait le
coup, que si peu que le comte et de ruse, les cailles devaient lui
tomber des yeux; de manire qu'aprs la messe, et  peine mis en
libert, le nouvel poux tait mont dans un cabriolet de louage, et
avait plant l Emilia, en lui disant d'un ton irrit:

--Je ne vous reverrai jamais!

--Il frappera chez elle, aprs-demain, pensa Giovan, qui haussa les
paules. Ce n'tait pas cela qui le mettait en peine, ainsi que le
baladin l'crivit  sa soeur, avec tout un plan de conduite, mais
bien, l'clat d'apprendre au Duc le mariage, et la cascade de fureur
qui en pouvait tomber sur son dos.

Justement, Son Altesse, durant quelques jours, eut des ondes d'humeur
terribles, sans que nul en devint la cause. On se regardait effray;
chacun ouvrait des suppositions, jusqu' M. de Cramm, qui se joua,
pour sonder Charles d'Este,  lui parler du comte Otto et de l'argent
immense que ce fils chri continuait de prodiguer  Vienne. Bien lui
en prit d'tre encore ingambe, et de pouvoir s'enfuir au plus vite.
Mais la fureur du matre, due de ce ct, se tourna contre Giulia
qui, depuis cinq ou six matines, ne rendait plus mme au Duc, le
respect de l'aller visiter  son rveil. Cela fit une horrible scne,
dont les hurlements, les pitinements retentirent dans l'htel entier.
Enfin, l'nigme fut claircie, et l'on apprit par M. Smithson, qui
arriva le lendemain, que la perte de plusieurs des procs du duc
Charles, avait caus ces tranges bourrasques.

Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire,  les compter
toutes, dans le riant espoir que, d'un moment  l'autre, sa rivale
serait chasse. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges
de Lyonnette;  quoi le Duc, sans trop rpondre, s'exhalait contre la
Belcredi, et son insolence incroyable. Et ces dolances
finirent--pauvre Giovan qui s'en tonna!--par un commandement exprs
que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse.
La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranim le petit reste
d'affection qui palpitait encore pour elle, dans cette me engourdie
et blase.

On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez
la favorite. Quoique l'heure ft matinale, les portes tombrent devant
le nom du Duc. Giovan avana doucement, saluant la chanteuse, du plus
loin qu'il l'aperut; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est
toujours demeure dans l'esprit, avec une impression de mystre. La
Belcredi tait au fond de son boudoir, o elle avait fait mettre un
petit divan, une critoire sur les genoux, et la plume  la main:

--A qui donc crit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait
ses paperasses.

Il crut bien avoir distingu, sur une enveloppe de lettre toute
prpare, pose prs d'elle, le mot Wien; mais, outre qu'il n'en
aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse
avait  Vienne?

Il ne tint donc qu' Giulia, grce  cet heureux coup de baguette, de
se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais t. Bien loin
cependant, de triompher d'un tel changement de thtre, la chanteuse
parut daigner  peine, ramasser les avances de Charles d'Este, et
mme, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout
de la chambre, (ordinairement, prs de la dernire de ces trois tables
de porphyre qui occupaient les entre-fentres, toutes charges de
vases et de bijoux,) indiffrente, silencieuse, jusqu' ne rpondre
jamais  ce qui n'tait pas une interrogation prcise,--et comme
absorbe  contempler la statuette questre d'argent de l'lecteur
Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peupl de figurines de
vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de
Blankenbourg.

Les deux compres,  l'autre bout, jouaient leur farce, autour du
sopha o trnait Charles d'Este, assis  la turque: l'un allant,
venant, prorant, toujours  mditer ses bustes; et Giovan qui
courait, gambadait, soupirait, tournait les prunelles, parlait 
chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci,
elle avait fait cela; elle l'appelait grand luriot, vieux rouffia
comprend-on? Et des mains! des fossettes! une gorge! car l'Italien ne
se cachait plus d'aller chez elle, maintenant:

--Mais pas a! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du
pouce, d'un air piteux et dsespr.

Il ne laissa pas nanmoins, si cruelle que ft Lyonnette, d'avoir son
portrait  souhait, un jour que Son Altesse billait, et se plaignait
de sa solitude; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un
visage comme form par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de
mutin, de capricieux, qui tonnait et ravissait:--tellement, que
bientt Charles d'Este, rebut de la Belcredi, et  force d'entendre
sans cesse, Lyonnette, Lyonnette, et Lyonnette, commena de
s'intresser  ces litanies sempiternelles, y rpondit, les mit sur le
tapis, et mme, souhaita intrieurement, de voir enfin cette
merveille.

Une aprs-dne que les amusements languissaient dans la chambre du
Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on
montt regarder, de dessus la terrasse neuve, le dfil qui s'en
allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'tait avise de
faire doubler une galerie du rez-de-chausse, ce qui avait donn trois
ou quatre petits salons intrieurs, et une terrasse  l'italienne,
orne de fleurs et d'orangers en boule, et d'o l'oeil plongeait 
dcouvert, sur la place de l'Arc de-l'Etoile. On emporta donc des
lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de
ces visages inconnus, se divertissait, comme un colier,  jeter dans
le premier jardin, des carrs de papier dchir, quand l'Italien,
poussant un cri, et affectant la plus grande surprise:

--C'est elle! la voil! exclama-t-il, la _Madonna del mio cor_; et il
envoyait des baisers de la main, tandis que M. Flix saluait.

--Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint, avec vivacit, se poster
 la balustrade.

Il la trouva encore plus dlicatement et singulirement jolie qu'il ne
l'avait imagine. Elle tait seule, avec un laquais, dans un soufflet
de satin mauve, tir par trois petits poneys, tout harnachs d'argent,
de rosettes, de bouffettes, et qu'elle menait au grand trot. Le duc
Charles, lorsqu'elle passa, lui ta son bonnet fourr, en le tenant
prs de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de
mousseline, charg de plumes, fit une demi-rvrence, accompagne d'un
sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles
d'Este disait:

--O diable, monsieur mon bouffon est-il all chercher une aussi jolie
femme?

--Oui! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrire
lui; et Votre Altesse a bien raison.

Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute
droite, les mains croises, et en souriant si trangement, que le
pauvre Duc rougissant, se trouva assez dconcert. L'immense couchant
tait jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuye  la
balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent 
chaque bout. Cette tranquillit tait-elle une feinte? Sous ce visage
paisible et doux, cachait-elle une me sinistre; ou bien, vraiment
indiffrente  ce nouveau caprice de son matre, poursuivait-elle un
but mystrieux, que la suite allait dcouvrir? Elle tait monte haut
cependant, matresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore
grandement esprer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des
combles les plus dsirs, mme les plus inesprs, une fois atteints,
se font aussitt des degrs, pour arriver  davantage. Peut-tre qu'
l'ge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait
trop prilleuse  Giulia, pour porter sa fortune dfinitive.
Peut-tre, en cette pleine vie, si clatante et fastueuse, qu'elle
avait senti le cadavre, et tchait dj de se retirer... Mais qui le
sait, qui pourra jamais dire les penses enfouies au plus grand
secret, et dans le centre de ce coeur, sinon le prince des dmons dont
elle tait la digne fille, et Celui aussi qui l'a juge, en quelque
endroit que sa justice ou sa misricorde l'ait mise!

Septembre, cette anne, fut admirable; un ciel pur, le plus beau
soleil du monde, une temprature charmante. Le Duc voulut donc que
l'on garnt cette terrasse  la chinoise, de porcelaines et de
lanternes; et sans en faire aucune faon, il y vint chaque jour, voir
passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui,  ce rendez-vous
tacite et fort exact.

De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant,
mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les
sophas, les meubles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme
Sophie, offusques de ces rires retentissants, avaient d se rfugier
au fond extrme du jardin, dans ce qu'on nommait le Bosquet,--un
bois de charmilles humides, arrang et plant en partie, d'aprs le
fameux labyrinthe de Wendessen.

Elles erraient l toutes deux, en compagnie du pre Le Charmel, au
milieu des arcades, des clotres et des cabinets de verdure, passant
sous les portiques dserts, enfilant de sombres colonnades, tournant
autour de bassins mornes, ombrags d'immobiles cyprs, o des nymphes
dormaient, couches sur des dauphins silencieux. Les matires de
dvotion, les dbats de controverse, ne duraient que de courts
instants, quoique le Pre et la princesse ne se cachassent plus
maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science
des saints, le clbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien
diffrent de Mme Sophie, de qui l'extrme lvation et la spiritualit
faisaient parfois perdre haleine, c'tait avec des choses de la terre
que le Pre poussait Christiane sans relche, du ct du ciel; une
fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et
toucher les coeurs. Elle rpondait oui de la tte:--Oui, mon pre, ou
bien: Oui, ma tante, en tachant de montrer  ces deux noirs fantmes,
un visage de srnit. Ils allaient ainsi,  pas lents, par les
sentiers verdis et moisis, jusqu' ce qu'ils s'arrtassent enfin, au
pied d'un de ces vases normes, isols sur des pidestaux, ou bien 
quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Pre
alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au signet de la
veille: _Mes cinquante raisons pour retourner  la religion de mes
aeux_, cette fameuse apologie, publie par l'lecteur Antoine Ulric
de Blankenbourg, quand il avait abjur la rforme. Christiane
s'appliquait  comprendre, mais son coeur s'enfuyait loin
d'elle.--Ulric, Ulric! elle le revoyait, elle le retrouvait partout;
son me avide reconnaissait la moindre ressemblance bauche. C'tait
ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. O donc
s'en tait-il all, ce frre, cet ami de toutes les heures? Pourquoi
l'avait-il abandonne? Le monde lui paraissait trouble, et couvert
d'une paisse fume; les choses passaient devant son esprit, ainsi
qu'une eau bourbeuse et livide... Le soir tombait; on entendait
l'_Angelus_, qui tintait a une chapelle voisine:

--_Je vous salue Marie, pleine de grces_...

Et Christiane, en se signant, faisait les rponses avec la princesse.
Que lui importaient ces pratiques, ces chapelets, ces croix, ces
mdailles, qu'elle acceptait docilement! Tous trois marchaient vers
l'htel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont
les mains lui serraient le coeur, elle le sentait  cette heure,
s'agiter dans son sein, plus douloureusement.--Oui! je t'entends! je
t'entends, pauvre me! apaise-toi, pardonne-moi; et  ces souvenirs
dchirants, toute son me s'en allait...

       *       *       *       *       *

Cependant, le jour approchait, que M. Flix avait marqu pour la
livraison des bustes du Duc. Charles d'Este fit la partie de les aller
voir achevs dans la boutique de l'mailleur; et depuis si longtemps
qu'il croupissait  l'htel, sur son canap et sur ses coussins, cette
sortie devint une vraie aventure, dont il s'amusa comme un enfant. Il
choisit lui-mme, la veille, des habits parmi sa garde-robe: twine
vert, gants lilas et cravate appareille, beaucoup de bagues et de
bijoux, avec le cordon de son ordre; et ce ne fut pas un petit travail
pour Giovan et M. Flix, que de l'ajuster  son gr, quand cette
fameuse aurore se leva enfin. Charles d'Este ne tenait pas  terre,
d'impatience; il grondait, htait ses gens. Et mme, de peu s'en
fallut qu'il ne trouvt interminables, les trente tours de roue qu'il
y avait, de son logis  celui du coiffeur, juste au beau milieu des
Champs-Elyses.

--Qu'est-ce donc, dit le Duc, en montant le large escalier, garni de
fleurs et de statues, qu'est-ce donc que m'a bredouill, tout 
l'heure, ce bon d'Andonville?

--Il apportait  Votre Altesse, une lettre du comte Franois, rpondit
l'Italien,  qui le coeur battit quelque peu;--puis, comme dans le
mme instant, Charles d'Este avait pass la porte, l'mailleur et
Giovan s'esquivrent doucement, et le Duc, en se retournant, se vit
seul, et un salon dsert.

Mais il entendit quelque bruit, une toux, un froissement d'toffes,
et, au mme moment, Lyonnette se montra, de derrire le paravent. Le
silence, et l'air d'embarras, galement dans les deux personnages,
durrent au moins une bonne minute. Elle avait un habit charmant,
quoique d'invention et extraordinaire, en velours frapp bleu
turquoise, la jupe de satin vert froid, broche de fleurs de velours
vert brun, et aux oreilles, deux montres sonnantes, de la grosseur
d'une noisette, qui formaient le prsent royal dont le Duc s'tait
fait prcder. Il remarqua bien qu'elle les portait, et d'une voix
assez mal assure:

--M. Flix vous a donc parl, mademoiselle, demanda-t-il.

--Oui, monsieur, rpondit Lyonnette; puis, se reprenant:

--Oui, Monseigneur; et en elle-mme, tout bas:

--Oui, pomme cuite, ajouta Lyonnette.

--Ho , o diable, sont donc mes bustes? dit Charles d'Este, pour ne
pas rester court; et il commena de marcher, le nez en l'air, autour
de la chambre.

Dix-sept grandes armoires,  doubles battants, blanc et or, enrichies
de sculptures dores, lambrissaient les quatre murailles; et le
plafond ovale,  compartiments, tait orn de bas-reliefs, de
peintures, et de divers emblmes, qui avaient du rapport  l'art
qu'exerait M. Flix. Son Altesse en fit des plaisanteries, tandis que
Lyonnette expliquait que chaque fleur en mdaillon, peinte sur les
panneaux blanc et or, rpondait aux flacons de l'armoire,--et que les
bustes, par consquent, ne pouvaient point se trouver l.

Le Duc les dcouvrit enfin, derrire un rideau qui paraissait une
draperie de fentre. On les voyait, tous les trente-deux, au haut de
leur socle de stuc, sur une manire d'estrade, entoure d'une corde
dore; et, dans le demi-jour du petit cabinet, tant de cires, avec le
bleu des veines, et refltes de toutes parts, par une infinit de
miroirs, semblaient plutt les curiosits de quelque charlatan de
foire, que d'honntes bustes emperruqus,  cinquante louis la pice.

--Dcidment, Flix est le premier artiste de l'Europe! s'cria
Charles d'Este, enthousiasm.

--Ah!... ils me font peur! lana Lyonnette, qui rentra dans le salon
des Fleurs; et s'apercevant qu'elle avait encore une fois, omis le:
Monseigneur.

--Ne m'en voulez pas! Vous savez, dit-elle, c'est de la lgret.

Tous deux sourirent et se regardrent; elle, debout, les bras levs,
tout en tant sa toque de fourrure; et lui, la tirait par sa robe, et
considrait ses beaux cheveux blonds, dont la dorure paisse et
clatante, avait au soleil, des reflets d'argent. Mais  cet instant,
il ternua.

--_Que Dieu te bnisse!_ pensa Lyonnette, _et te fasse le nez, comme
j'ai la cuisse, et le menton, comme j'ai le talon._

Aprs quoi, se plaignant du froid, et combien il tait prcoce, cette
anne, elle se posta devant le feu, en se troussant quelque peu les
jupes. Elle avait des bas couleur chair, tellement chatouillants  la
vue, qu'anges et saints n'y eussent tenu. Charles d'Este lui prit la
jambe, sans mot dire, et puis de l, la jarretire. Il tait occup de
l'ide si sa perruque ne tomberait point.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme, qui se renversa sur le canap; je
ne savais pas que Votre Altesse me fit venir ici pour cela...

Arcangeli, Flix, Charles d'Este et Lyonnette rentrrent  l'htel,
vers quatre heures. Ils garnissaient le plein carrosse, sans compter
deux bustes de cire, que Son Altesse avait voulu qu'on emportt,--le
no 13 en frac bleu, et le no 25 aux paulettes de diamants
jaunes;--et comme il y avait dans la voiture, un en-cas de
ptisseries, le bouffon et Lyonnette taient en train de dpcher une
espce de petit goter, quand on entendit la voix du Duc:

--Oh! oh! trois pots de confitures pour Hildemar! Si du moins, cet
imbcile-l ne s'tait pas laiss mourir!

Son Altesse, chapeau en tte, s'amusait  vrifier le registre des
comptes de bouche, que cet entt d'Andonville avait laiss sur la
banquette, au moment o les chevaux partaient; et encourag par les
rires, Charles d'Este continua  demi-voix:

    Du 29.-Le dner des gens de son Altesse.... 114 fr. 70
        Sucreries que S. A. a envoy chercher..  20 
        Truite pour la comtesse Christiane.....  14 

--Tiens! dit le Duc s'interrompant, voil ma fille qui fait maigre le
vendredi, comme les papistes.

Mais en tournant la page, il resta bant et hagard devant le registre,
comme s'il venait d'y dcouvrir quelque venimeux scorpion. Sa gorge
s'enfla de fureur, les yeux lui sortirent de la tte: et, se jetant
hors de la portire, car la voiture abordait justement, devant le
perron principal, il commanda avec imptuosit, au premier valet qu'il
aperut, de lui amener sur-le-champ, mademoiselle Belcredi.

--O cela, Monseigneur?

--Ici, triple brute! dans ce vestibule...

Et d'un revers de main, Son Altesse fit voler la porte si
furieusement, que les armes et les armures, ranges des deux cts, en
symtrie, tremblrent sur leur tronc de bois, et qu'une plume du
masque horrible qui pendait au casque de Montzuma, se dtacha et
tournoya jusqu' terre. Au mme instant, la Belcredi paraissait au bas
de l'escalier, ainsi que sept ou huit laquais attirs par cet trange
vacarme.

--Est-il vrai, madame, demanda le Duc, d'un bout  l'autre de la
salle, et sans lui donner loisir d'approcher, que vous vous soyez fait
servir, l'autre mois, quatorze cruchons de ma bire?

--Monseigneur, dit la Belcredi, revenez  vous, je vous en conjure.

--Elle m'insulte! s'cria le Duc,  qui la furie sortit aussitt, par
les prunelles et par la bouche, d'une si terrible faon, qu'il fit
trembler non seulement Giulia, mais Flix, Giovan, Lyonnette, les
domestiques amasss et jusqu'aux marmitons, dans les cuisines. Les
termes les plus durs, les plus mprisants, les apostrophes et les
injures tombrent sur la Belcredi, qui, blanche et immobile comme une
statue, n'eut ni le temps ni le moyen de profrer une syllabe.

--Dehors! dehors! hurlait le frntique, et qu'on ne vous revoie
jamais!

Alors, prenant tout  coup son parti, avec l'air d'un mpris superbe,
Giulia Belcredi sortit, silencieuse.

--Bon voyage! chantonna Giovan, qui monta l'escalier en sautillant,
derrire le dos de son matre.

Ce ne fut que le soir, fort tard, et pendant sa toilette de nuit, que
Charles d'Este ouvrit la lettre de son fils. Le comte Franz annonait,
tout d'abord, en guise de gteau de miel, le plein succs de son
ambassade: puis, venait un rcit assez court et mal en ordre, ajust
de manire  prouver qu'arrestation, prison et mariage taient du fait
de Franois V, qui, par vengeance, avait servi ce plat romain au
pauvre comte; pour finir, des protestations, force humilit, et la
demande de pouvoir revenir  Paris, avec sa femme.

--L'imbcile, exclama le Duc, en haussant les paules, et sans
d'ailleurs se mettre en peine de voir clair, dans cet imbroglio.

Puis, comme la pendule sonnait:

--Allons, Monseigneur, couche-toi, dit Lyonnette, qui courait  et
l, en chemise; et du ton d'un enfant qui rcite:

    _Il est minuit.
    Qui l'a dit?
    Jsus-Christ.
    O est-il?_


    _Il est dans sa chapelle.
    Que fait-il?
    Il fait de la dentelle
    Pour les dames de Paris._




VIII


On put croire que la Belcredi n'avait eu qu' tirer une chane dont le
bout tait dans sa main, pour ramener Otto  Paris. Quarante-huit
heures aprs l'trange scne de Beaujon, un samedi, dernier septembre,
vers le milieu de l'aprs-dne, le jeune homme, qui n'avait pris que
le temps de changer d'habits, gts par cette longue route, et
d'avaler du potage et un oeuf, se prsenta au Grand-Htel, o la
chanteuse s'tait retire. Quoiqu'il et roul jour et nuit, sans
s'arrter, jusqu' Paris, tirant sa montre  chaque demi-quart
d'heure, Otto et souhait au-dedans de lui mme, de ne pas rencontrer
Giulia.

Elle se dressa, en poussant un cri...

--Ah! c'est vous, Otto, balbutiait-elle.

Il demeurait en silence, il ne lui disait rien, il la regardait
enivr, et il attendait qu'elle lui parlt; elle avait un vtement
blanc, charg de falbalas presss de dentelle et de mille rubans, et
o la chanteuse s'tait amuse  attacher, de place en place, tout du
long, des bouquets de roses naturelles. Il contemplait perdument ces
roses, ce vtement blouissant, les yeux, les cheveux de sa matresse,
jusqu'au plus petit de ses traits; il lui semblait qu'il allait aimer
Giulia, des sicles entiers, et, plong dans des images dlicieuses,
le jeune homme ne remuait point. Ce silence le rveilla; il fit un
brusque effort sur lui-mme, et sans savoir ce qu'il disait:

--Oui! rpondit-il, je suis parti, sitt que j'ai reu votre dpche.
Je serais accouru de plus loin, rien ne me retenait l-bas.

--Et la Schlosser? fit Giulia.

--La Schlosser! rpta Otto, qui rougit  l'excs, puis plit tout 
coup, blanc comme le marbre o il s'appuyait; et aprs un instant de
pesant silence qui avouait tout, il se mit prcipitamment,  tcher de
se disculper. Mais est-ce qu'il aimait la Schlosser? Pouvait-il aimer
pareille sotte, une femme toujours pleurante, laide, maigre, une vraie
sauterelle? Et, dans son trouble et son irritation, il accompagnait ce
discours de gestes outrs, en parlant avec une sorte de transport. Il
avait trouv en wagon, les paroles les plus touchantes et les plus
tendres; mais la crainte qu'il prouvait de ne pouvoir flchir Giulia,
l'agitation de la revoir enfin, et cet air lourd et parfum,  force
de jonquilles et de roses dont l'appartement tait plein, jusque sur
la table en face d'Otto, lui dissipaient maintenant ses penses, de
manire que, malgr ses efforts, il s'garait, ne se retrouvait plus:
et le spectacle de la Belcredi, qui, rveuse et silencieuse, jetait
distraitement au feu, de vieilles brochures de thtre, des lettres,
des bouquets fans, dont la cassette reposait sur ses genoux,
dconcertait par surcrot, l'amoureux;--tellement, qu'il commenait 
dire le contraire de ce qu'on voyait qu'il voulait dire, quand  ce
moment, une camriste mit la tte dans le salon, et pria que
Mademoiselle indiqut l'heure,  laquelle on devait venir enlever les
malles.

--Vous quittez donc l'htel? demanda le comte.

--J'ai lou, rpondit Giulia, un petit pavillon tout meubl, rue du
Puits-qui-parle, numro 7.

Et sur ces mots, gagnant la porte, comme en deux sauts lgers, elle
parla bas  Laury, qui entra ramasser de dessus les fauteuils, des
palatines et des manchons qui y tranaient.

Otto s'tait lev aussi, et considrait, par la vitre, l'immense rue
fourmillante de monde, les boutiques pares et remplies, et les
voitures innombrables, rapides, continuelles, roulant sous ce ciel
pluvieux, qui redoublait sa tristesse. Il se rptait cependant, que
c'tait l une heure unique, un des plus vifs et des plus beaux
moments qu'il aurait jamais; et enrag contre lui-mme, bandait son
me tant qu'il pouvait, pour se donner de l'motion. Il se sentait
port  pleurer,  faire des actions singulires; et comme, en cet
instant, Laury tant enfin sortie, Giulia rejetait confusment dans la
cassette, ce qu'elle en avait tir de papiers et mis  mesure sur la
nappe, Otto s'approcha tout  coup, et lui passa le bras autour de la
taille. Elle dit:

--N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?

Puis, baisse devant les tisons, elle commena de secouer la cassette
dans la chemine, en tenant avec les pincettes, les brochures
amonceles, afin qu'aucune ne s'cartt; le jeune homme, pendant ce
temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le coeur d'Otto avait sch
subitement; il tait l, comme une souche, comme une bte, devant
elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une
statue, et les yeux fixs sur le feu, regardait flamber et ptiller un
dernier bouquet dessch, dont les rubans de satin vert taient peints
par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire trange lui monta aux
lvres..... Quel souvenir longtemps oubli, ce bouquet lui
rappelait-il? Etait-ce point cette journe, o le Duc aussi l'avait
trouve, environne d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles
se rencontrrent, elle donna un baiser au jeune homme,--et la Belcredi
s'abandonna.

Les jambes tremblaient  Otto, quand il descendit l'escalier; il
prouvait un vide de dgot, un horrible dsenchantement.--Ah! voil
donc ce que c'tait qu'aimer; rien de plus qu'avec les autres femmes!
Comme un enfant qui reste tonn, aussitt qu'il a mang le fruit
convoit, Otto doutait si ce moment tait bien une ralit. Quoi! les
ravissantes douceurs de ses longues rveries, cet amour qui avait
dormi trois annes,  un endroit de son tre si profond et si retir,
que lui-mme n'en souponnait rien, ces ardentes lettres crites dans
le plus tnbreux secret, ses dsirs, ses lans, sa passion, ses
lvres qui tremblaient vers elle, tout cela se rduisait donc  cette
triste et courte dbauche,  ce nant affreux qu'il sentait!

--Et je croyais l'aimer! pensa le jeune homme...

Son coeur se brisa en morceaux; Otto pleura amrement et  sanglots.
Il ne s'est jamais rappel comment, aprs avoir err dans des thtres
et des cafs, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue,
ni par quels compagnons il y avait t men. Il passa l deux jours
entiers, cruellement livr  tous les transports d'une humeur terrible
et gare: tantt, s'abandonnant aux derniers excs, pour se venger de
Giulia et avilir en lui son image; tantt, au contraire, vengeant sa
matresse contre lui-mme, et se frappant la tte aux murailles, en
dsespr. Mais au milieu de la troisime nuit, comme son imagination
agite ramenait sans cesse les mmes penses, il se reprsenta de
nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse,
irrsistible et singulier; toutes ses violentes douleurs de la
surveille, ne parurent plus qu'un songe  Otto. Il n'y tient plus: il
se lve, s'habille, et donne  un cocher le nom de la vieille rue du
Puits-qui-parle, bien plus connu  ce moment, que celui de rue Amyot,
par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait,
la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considrant cette roue
d'or immobile, se livrait  une rverie si vive et si impatiente,
qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel
il songeait. Il arrive devant un mur; il sonne, frappe, appelle,
redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un
carr de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia rveille,
parat... Ils se jetrent perdus, dans les bras l'un de l'autre.

       *       *       *       *       *

Ah! bonheur et bonheur d'aimer! philtre de vie qui renouvelle toutes
choses! source  laquelle une fois uni, le coeur se rpand de l sur
le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les
amants se retrouvrent-ils, leurs prunelles se dessillrent, leur me
fut toute change par une espce d'enchantement. Jamais les couleurs
du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une srnit
aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport,
d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les
entouraient; leurs moindres actions taient mles d'une joie et d'une
imptuosit extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui
animait pour eux, tout l'univers. Jusqu' ce quartier gueux et noir,
mal peuple, mal pav, mal bti, qui dort  l'ombre du Panthon, les
brins d'herbe entre les pavs, les croises o schaient des
guenilles, et l'troite et petite rue du Puits-qui-parle, borde de
masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les
plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et
lorsqu'ils dcouvraient de loin, leur porte basse dans la muraille,
avec l'ancien avis coll dessus, et crit  la main:

   _Pour les lettres et rclamations, s'adresser  M. Spitzer
   neveu,_

que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais  arracher, ils sentaient
clater en eux une lumire intrieure, qui leur dvoilait combien ils
aimaient.

Leur tendresse rompue pendant deux journes, maintenant rconcilie,
se reprenait plus troitement; leur me avait plaisir  serrer ses
noeuds: et ravis aprs ces mortelles langueurs, du rveil de leur
passion, ils ne savaient comment bien rpandre leur coeur, et se
prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en
courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient,
se rajustaient les habits, ou bien, se les drangeaient par badinage,
et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire toi et
goter le dlice nouveau de cette familiarit. Mais,  si peu de jours
de la Schlosser, les mmes propos de tendresse qu'Otto avait tenus 
celle-ci, les mmes penses, les mmes phrases, jusqu'au mme
arrangement et aux mmes mots, se retrouvrent sur ses lvres; de
manire que, peu  peu, et quelque ennui qu'il en et, l'amant nomma
la Belcredi de ces mmes termes mignards dont il avait appel la
danseuse,--tant l'homme a des ressources bornes, pour exprimer
l'infini de son coeur!

Au reste, que lui importait! Que lui importait une autre femme, quand
il possdait Giulia! Jamais elle ni lui n'avaient eu leurs pareils.
Ils se sentaient uniques, seuls au monde: et d'heure en heure, si l'on
peut dire, tous deux se formaient l'un de l'autre, des ides
nouvelles, embellies au gr de leurs sens et de leur imagination,
comme autant d'idoles spirituelles qu'ils rigeaient au profond
d'eux-mmes, pour les adorer.--Que tu es douce! que tu es bonne!
rptait l'enfant  Giulia, quoique cet orgueilleux st bien qu'elle
n'tait point douce et bonne. Il se rabaissait, il avait soif d'obir,
de se prosterner, d'tre l'esclave de sa matresse; mais cette
humilit d'amour, voue  Giulia seule, haussait d'autant plus sa
superbe,  l'gard du reste des humains. Une joie, une force
effrayante, lui coulaient parmi le sang. Il et voulu crier, frapper,
mordre, touffer des lions; et cependant, ses yeux tourns sur Giulia,
ne cessaient point de lui parler avec une douceur infinie. Il ne
pouvait se retenir de lui sourire, de l'admirer, de lui toucher
l'paule ou les cheveux,--mme en prsence des ouvriers, qu'on
venait, depuis quelques jours, de mettre aprs le petit logis, afin
d'en rafrachir les murs et de le rendre un peu plus commode.

Il consistait en trois pices au premier, o l'on montait par un degr
de bois appuy au mur, entre deux btons pour garde-fou, ni plus ni
moins que l'escalier d'un meunier de village. On entrait de l, dans
un corridor, sur lequel donnaient les trois chambres assez pauvrement
meubles, qui s'ouvraient  gauche et  droite et c'tait l le
logement, sans rien de plus que quelques placards, un petit galetas
au-dessus, et la cuisine, au rez-de-chausse. Comme la Belcredi, en
louant aux hritiers du vieux souffleur qui occupait la maison avant
elle, s'tait installe prcipitamment, il ne se trouvait rien de
prt: pas une serrure en tat, les clefs des appartements mles, et 
peine, le soir, quelque mauvaise bougie, en attendant le retour de
Laury, qui s'en allait chercher de l'huile. Dans cette ombre, Otto
s'asseyait en face de Giulia pensive, et les paumes poses  plat sur
les genoux de sa matresse, il la contemplait avidement. Le
crpuscule descendait, la chambre devenait plus obscure. Il avanait
la main tout perdu, il caressait avec des doigts tremblants, la ple
joue de son idole; et la douceur de cette sensation lui dilatait
l'me, et l'inondait d'une clart semblable  celle de l'aurore.

Mais dj, le pltre et les coups de marteau les incommodaient
grandement l-haut, et Giulia ayant dcouvert une clef du
rez-de-chausse, les deux amants y pntrrent, s'y logrent sans
faon, pour dballer des caisses d'armes anciennes, polonaises et
lithuaniennes, que le jeune comte Dzalinski, un des nouveaux amis
d'Otto, lui avait expdies en cadeau;--et ils finirent mme par n'en
plus bouger, encore que l'on et except ces deux chambres de la
location, jusqu'aprs la vente qui s'allait faire des cornues, des
matras, des creusets, et des rarets du vieux Spitzer, lesquelles y
taient en dpt.

On ne voyait de toutes parts, sous la poussire et les araignes, que
squelettes d'hommes et de btes, des plantes, des oiseaux, des mtaux,
des productions extravagantes, une main de nymphe marine, un singe et
un chat ns avec des ailes:

--Adam et Eve, comme les avait surnomms bizarrement, la Belcredi, des
mdailles, des urnes, des momies, des arbres de corail noir, et plus
de deux cents fioles, pleines d'une liqueur balsamique transparente,
o taient conservs des scorpions, des tarentules et des serpents;
bref, un obscur capharnam, o se plaisaient pourtant, les amants. Ils
allaient, s'exclamaient, furetaient, s'amusaient aux roues de cristal
d'o jaillissaient des tincelles; leurs doigts faisaient comme
fleurir tout ce noir fatras, en y touchant. Et ce que ces mes
tragiques ont eu peut-tre de meilleur, dans leur court et sanglant
passage sur la terre, le moment de leur vie sans doute, le plus doux
et le plus rayonnant, c'est une aprs-dne d'amour, de folies, de
jeux d'enfants, et d'clats de rire qui les reprenaient, sans qu'ils
se pussent arrter,  cause d'un rcit de la Belcredi sur une ferme
hollandaise, o les vaches avaient la queue retrousse par une
cordelette fixe au plafond, de peur qu'elles ne se salissent.

Ils s'adoraient, ils dfiaient le sort, ils s'treignaient l'un
l'autre, avec emportement.--Ah! que je t'aime, cher trsor, comme je
voudrais mourir pour toi! Le seul nom de l'htel Beaujon, o il
faudrait pourtant reparatre, ne ft-ce que quelques instants, donnait
au terrible enfant, un visage fronc d'ennui; quitter une heure
Giulia, lui semblait comme un amer poison. Elle lui tait plus douce
que la vie, plus ncessaire que la main droite. Quand il l'apercevait
d'en bas, appuye sur la rampe de bois, son me sortait de lui-mme,
dans un transport d'extase dlirante, pour s'attacher, pour se coller
 sa matresse; et rien qu'au murmure de ses jupes, tous les sens
d'Otto se rveillaient, toutes les forces de son esprit et de son
corps se prcipitaient ardemment, vers elle. Une intime chaleur
d'amour lui fondait le coeur comme la cire; il se taisait, il
s'abmait, il s'enfonait dans son adoration: son me, entirement
vibrante et immobile, bientt, ne connaissait plus rien qu'un bonheur
tranquille et infini, o chaque joie distincte se perdait, ainsi que
les ples toiles sont effaces par le soleil. Tout tait comble en
lui; il n'y avait rien de vide,--jusqu'au moment o cette plnitude
amasse et surabondante, crevait enfin par des sanglots, des pleurs,
des abattements, le plus souvent, par des rages de bruit et des gats
extravagantes.

Aprs avoir mang, surtout, rassasi de viande et de vins, et tandis
qu'il mordait goulment aux fruits, dont le jus lui coulait le long du
menton, c'tait alors que les penses bestiales et frntiques, lui
bouillonnaient au cerveau. Il se jetait  quatre pattes, hennissait,
se roulait sur les lits, btonnait comme un furieux, les squelettes du
vieux Spitzer, soulevait des meubles normes qui donnaient peur 
Giulia qu'il se rompt la poitrine, hurlait, tourbillonnait, jouait
des pantomimes, sans que tout cela pt le dlivrer du dmon chaud et
lourd qui l'oppressait. Il se faisait amener _Bellua_, arrive depuis
quelques jours, sous l'escorte du valet Lajos, et loge
provisoirement, au mange Bernard-Pelletier,  une porte de fusil de
la maison du Puits-qui-parle; et alors commenaient, dans le petit
jardin, les plus tmraires folies, comme de tomber tout bott, d'une
fentre, au dos de la jument, et cent autres voltiges pareilles. La
musique qu'il entendait avec une sorte de ravissement, loin de lui
apaiser le coeur, l'emplissait d'un tel regorgement de soupirs, de
larmes, d'motion, qu'au pied de la lettre, Otto suffoquait: il le
fallait dboutonner; en cet tat, le coucher sur son lit; et les
orages quotidiens, qu'il fit  ce dbut d'octobre, achevaient de le
mettre hors de lui. Rien ne pouvait un peu mater ses furies, que de
s'en aller dans le jardin, recevoir les torrents de pluie de ce ciel
sulfureux et noir, nu sous un drap, ainsi qu'un cadavre.

Cependant, de lgers embarras d'argent commenaient d'avertir le jeune
homme fort srieusement, qu'il tait temps d'aller  Beaujon, afin de
s'y remplir les poches. Les quelques cents napolons qui lui restaient
encore, du million si vite dvor  Vienne, avaient fondu, sans qu'il
st comment; de petites dettes criardes ne laissaient pas d'importuner
les deux amants. Et puisqu'il fallait bien, tt ou tard, se rsigner 
ce calice, Otto et Giulia, un soir, se rendirent en coup de louage, 
l'htel de Charles d'Este. Les mantelets taient baisss, la voiture
pleine de bouquets, pour gayer et parfumer cette vilaine bote
puante; et tous deux, immobiles  leur coin, perdus dans des penses
profondes, ils se dirent  peine quelques mots, jusqu' la place de
l'Etoile, o la Belcredi, bien enferme derrire ces vitres obscures,
devait attendre le retour de son amant. Il reparut presque aussitt;
le Duc n'tait pas  Paris, mais non loin de Fontainebleau, au chteau
de la Roche-Brle, ainsi que l'avait annonc l'excellent M.
d'Andonville, rencontr au bas de l'escalier.

--A la Roche-Brle? rpta Giulia pensive.

--Oui! rpondit Otto, il ne reste  l'htel que ma soeur Christiane,
et Emilia, la femme de Franz, car je viens d'apprendre  l'instant,
que mon frre l'a pouse.

       *       *       *       *       *

Quelle mouche avait piqu le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et
comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond
de cette solitude, tel un berger, qui ne se plat qu'aux antres
sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, ds le premier soir,
parmi force plaintifs billements, et en se noircissant le nez d'un
bouchon brl, pour se distraire, la ptulante Lyonnette
s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tte--tte
avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces
dieux de pierre moisis du jardin; pas mme dieux, mais demi-dieux,
puisqu'ils ne commenaient qu'au-dessus du ventre:--Et voil de beaux
amoureux!... Son imagination s'chauffe, se remplit de ses bonnes
amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur
montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre
hrone crit  Anna Deslions et  Julietta Barucci, de lui venir
rendre visite. Les deux princesses arrives, Lyonnette tourna quelque
peu, pour avouer la chose  Son Altesse.--Bien, bien! ma chre, et
invitez qui vous voudrez! se contenta de rpondre le Duc. Sur quoi,
billets de s'envoler, dpches de se succder, en sorte qu'au bout de
quatre jours, la Roche-Brle fut emplie de ce qu'il y avait  Paris,
de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne
vertu.

Le chteau coquet, pavois, dcor de balcons en saillie, et riant au
soleil avec ses briques rouges, ses colonnes  la rustique, et le fer
 cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien
buffet-d'eau, tait accompagn par derrire, de bois de haute futaie,
dont les massifs presss, touffus, qui s'tendaient sur plusieurs
lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'tait l, tandis que le
Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de mtal, et o
des jardiniers, ds qu'il rentrait, effaaient ses pas avec des
rteaux, sur le sable roux des alles, que Lyonnette et ses folles
amies s'chappaient, et erraient, tout le long du jour. Vtues de
capes bigarres, de plerines  collet vert, d'habits rays zinzolin
et blanc, et tout empanaches de plumes assorties, sous leur parasol 
franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se
jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir,
gageaient  qui ramasserait le plus de bruyres ou de champignons, se
cachaient par foltrerie, dans les fougres safranes qui poussent
gantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des alles humides
et silencieuses, faisaient s'envoler, tout d'un coup, quelque noir
corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis
disparaissait en croassant.

--Tiens! voil encore Flora qui chante, disaient-elles...

Et cette plaisanterie, toujours la mme, qu'elles adressaient  la Van
Bloemen, leur amie de l'Opra-Comique, provoquait des rires clatants
qui sonnaient dans le parc tranquille. C'tait alors ces jours
d'automne, aux matins mouills et blancs de vapeurs, que le soleil
d'aprs-midi emplit de longs traits de lumire rousse. L'atmosphre,
encore tide et molle, se balanait entre le chaud et le froid; le
canal d'une eau transparente, tait parsem de feuilles mortes. Et la
fracheur des arbres pais, la tranquillit infinie de ce beau lieu,
spar du reste du monde, et o ne s'entendait que le bruit des
ruisseaux, le murmure des forts de pins, et parfois, le rapide galop
d'un cerf, dtalant au fond des halliers, saisissaient mme, par
instants, ces pauvres ttes de poupes, et les arrtaient tout
bahies, au sommet de quelque sentier, devant les chappes de vue et
les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante
pas,--jusqu' ce que bientt, la Fougerette tirt sa bote  fard, de
sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettt qu'il n'y et
pas l, de chevaux de bois o tourner.

Une aprs-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la fort o se
voient l'pitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le
rond-point des Daguets, le trs lger panier d'osier, que Lyonnette
conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruyres et de sable
mouills, sans autre accident que de gter les volants et les
fanfreluches, dont cette belle tait attife. On peut penser les jolis
clats de rise, qui retentirent tout au long de la route, et les
coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys
cossais, pour rentrer vite au chteau. Remonte aussitt dans la
chambre du Duc, o se trouvait tout l'attirail de parures et
d'ajustements qu'elle avait trans aprs elle, la jeune femme, en
changeant d'habit, devant le feu clair et ptillant, jouait  mille
enfantillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient
de camristes, quand,  ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut
sur le seuil, enflamm, suant, et couvert de boue, car il tait venu 
pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.

--Mon pre n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.

--En voil un de malitourne! riposta Lyonnette courrouce; qu'est-ce
qui lui prend d'entrer comme a, chez les personnes!

Ses yeux bleus tincelants, son nez lev, ses jolis cheveux annels,
qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui tait mont aux
joues, tout faisait d'elle  ce moment, la Bellone la plus mutine,
autour de laquelle eussent jamais voltig les Amours, les Jeux et les
Plaisirs. Surprise  demi-rhabille, Otto la voyait dans les miroirs,
dont l'appartement tait plein, avec le cou et les bras nus, peu de
gorge, mais aigu et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un
cordonnet de soie, un mdaillon de vermeil; et son corset de satin
mauve-bleu, o la lumire s'irisait comme au col d'une tourterelle, et
qui tait brod de vieil argent, laissait voir ses charmantes paules,
dlicates et enfantines.

--Ah! vous tes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui
reconnut le jeune homme, d'aprs les nombreux portraits de lui,
appendus  l'htel Beaujon.--Non! non! il n'est pas ici, le vieux
chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant par la chambre; et son
court jupon de dentelles, blanc, lger, tournoyant autour d'elle,
dcouvrait ses jambes, chausses de bas de soie, couleur de rose
sche... Il s'en est all  Fontainebleau, avec son singe d'Italien,
et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils  des braises.

--Mon pre n'est pas  la Roche-Brle? rpta Otto, stupfait de ce
contre-temps inopin.

--H, non! non! quand on vous le dit, reprit la belle, en se passant
un corps de jupe; je dois bien le savoir, je crois, puisqu'il voulait
m'emmener avec lui. Mais qu'a-t-il  faire d'abord, au chteau de
Fontainebleau, ce vieux Salomon, ce vieux Cosaque? C'est-il donc, pour
aller visiter ce qu'ils nous en ont vol, au temps du premier
Empereur? poursuivit Lyonnette, qui s'chauffait dans le musical de
ses injures, et qui croyait rellement, que Charles d'Este tait
Cosaque, ou tout au moins, de ces pays-l. Elle s'arrta, se sourit,
fit une rvrence au miroir, dans lequel elle s'apercevait, depuis les
pieds jusqu' la tte, toucha du doigt les fossettes charmantes de ses
paules et de son cou, en disant successivement:

--Le sel... le poivre... la moutarde...

Et tout de suite, s'appuyant sur les bras de ses deux compagnes, elle
se mit  sauter et  chantonner:

--H! le vieux loup-garou! je me moque de lui; h! ce soir, le feu
d'artifice; h! nous allons nous amuser; h! vous y serez, monsieur
Otto; h! nous danserons tous les deux!

Mais une pingle la piqua; un peu de sang lui perla au doigt. Par un
mouvement enfantin, elle en barbouilla la joue d'Otto, lui jeta:

--Maintenant, vous tes mon cousin...

Aprs quoi, toutes trois de rire, et de s'esquiver prcipitamment.

Le jour dclinait, le soleil tait sur son penchant. Une couleur de
pourpre immobile enveloppait le ciel, la rivire, le parc tout entier;
et Otto, rest seul dans la chambre, se sentait ivre de
tristesse.--Giulia! Giulia! cher bonheur!... Un apptit de la revoir,
de l'treindre, de la possder, le tirait violemment vers Paris; il
n'y pouvait plus rsister. Et poussant tout  coup un cri rauque, Otto
commena d'enfoncer le massif secrtaire d'acajou ronceux, o le Duc
enfermait son argent. Il portait par dessous la sienne, une chemise
que sa matresse avait porte, et de temps  autre, il talait dedans
ses membres, pour la mieux coller  sa peau. Alors, ses larmes
clataient, et les coups de chenet de fer dont il battait la serrure
plus furieusement, lui assouvissaient sa colre. Il prouvait comme
une honte au coeur, qui lui reprochait d'avoir vu cette femme dans ce
dsordre; et l'me enfle et mal  l'aise, il entrait en un si vif
transport de rage contre Lyonnette, et d'adoration devant Giulia, que
suffoquant, criant et soupirant vers elle:

--Ah! mon amour! mon cher amour! Otto devait  ces moments, s'en venir
 la fentre ouverte. Il y avait longtemps que le soir ne s'tait
trouv si beau. Le couchant, derrire l'tang qu'on nomme la _petite
mer_, tait ray d'orange et de turquoise, o flottaient mille nuages
d'or; et l-bas, au bord de cette eau, dans laquelle se rflchissait
l'archipel clatant du ciel, sous les feuillages peints d'un roux
sombre, dont les perspectives profondes laissaient voir au fond du
bois, un vieil hmicycle ruin, les dix femmes,  souhait pour le
plaisir des yeux, gotaient tranquillement sur l'herbe, avec des
fiasques et des pts, servies par des valets en livre rouge.

La nuit tait venue, quand le secrtaire enfin, se trouva ouvert. Otto
enflamma une allumette, et prit les liasses de billets, dix  douze
rouleaux de louis, et ne laissa que l'argent blanc; puis, l'enfant se
sauva  travers le bois. Il lui partait des cris intrieurs vers
Giulia, vers sa lointaine idole; il s'arrtait alors, appuyait son
front brlant contre l'corce des arbres. Mais un bruit qui le
poursuivait, le fit tout  coup, se retourner. C'taient deux des
chiennes courantes, dont il avait pris soin autrefois, qui s'taient
chappes, et venaient le rejoindre:

--_Miss... Turlu_...

Et se penchant vers elles, Otto les flattait de la main. Les larmes
lui jaillirent des yeux; un air humide, qui portait une cre senteur
de champignons, le pntrait et le glaait; le parc immobile dormait:
pas une lumire, pas un bruit. Il eut peur tout  coup, s'enfuit,--et
ne respira librement, que lorsqu'il aperut au loin, les feux rouges
de la gare de Montigny.

Mais, de mme qu'un baume subtil dissipe quelquefois tout son parfum,
avant que l'on se soit aperu de l'manation qui s'en fait, Otto,
pendant cette journe, avait vid et exhal son me en vains dsirs,
vers sa matresse absente; de sorte qu'en la revoyant, il ne trouva
plus rien en lui, de ces transports qu'il s'tait promis. La
conversation languissait, et tous deux, rciproquement affams de
mille dtails, ils attendaient pourtant, chacun en peine, par o
l'autre commencerait:

--Quels bas as-tu mis? dit Otto, en portant une main  la jupe de la
Belcredi. Elle avait des bas de fil vert, relevs prs  prs, de
raies noires. Tout dormait, les toiles brillaient; les deux amants
rvaient sur le balcon de bois, encombr d'un petit jardin, dans des
caisses et des majoliques. Il lui demanda tout  coup, suppos qu'il
mourt avant elle, et que Giulia vt son fantme apparatre, si elle
en prendrait de l'effroi. Elle ne savait que rpondre, et de la main,
lui caressait les cheveux, en murmurant:

--Enfant... enfant....

--Ah! reprit Otto, amrement, moi, je n'aurais pas peur de toi; et
tout ple, les yeux noys dans l'orbe de la lune, il sentait son coeur
dfaillir, comme sous un lourd chagrin.

       *       *       *       *       *

Il ne dormit pas de la nuit. Fivreux, dress sur son sant, buvant
continuellement,  mme un pot d'eau, dans lequel il jetait des
citrons avec leur corce, coups en deux, l'agitation lui faisait
faire cent tours et retours dans son lit; et ses rveries taient un
tissu de tout ce qu'il se peut imaginer de folies, de transports
passionns, de souvenirs de volupts, et surtout des plaintes et de la
colre, parce qu'elle l'avait appel: enfant... Hlas! il ne le
sentait que trop, qu'il tait un enfant pour elle, et que leur ge
diffrent les sparait, ainsi qu'un abme. Et en allant et venant par
la chambre, durant la brumeuse matine qui suivit cette ardente nuit,
l'orgueilleux roula mille penses, se rappelant le peu de cas que
Giulia paraissait faire de lui.--Jamais une prvenance amie, jamais un
pas  sa rencontre;  l'poque de ce march avec les serres de
Fontenay, pour avoir tout l'hiver, des fleurs fraches, lui en
avait-elle parl? Et quoi de plus impatientant, sitt qu'il
s'approchait d'elle, que ces ternelles questions, s'il avait bien
parfum ses mains, s'il avait lav sa bouche!...

--Allons!  bas, _Turlu_;  bas!

Et se trouvant  la muraille, il s'arrtait soudain, devant un
cabinet, charg de mille brimborions, avec des bergres de Saxe, que
Giulia s'amusait  rassembler:

--Mais c'est elle, qui a des gots d'enfant, pensait le jeune homme,
et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'effora par
artifice, de la rapetisser  ses yeux, en la nommant de surnoms
mignards, et en se la reprsentant, quand elle tait petite fille.
Les jours courts, la saison embrume, les retenaient au coin du feu,
elle couche sur le canap, recouvert d'un gros satin rose de la
Chine, brod de scarabes et de fleurs; et,  ses pieds, sur un
coussin, c'tait la place o s'asseyait Otto. L d'abord, il lui
parlait d'une manire sche et contrainte, tantt mlant quelque mot
d'amour, ensuite demeurant en silence,--jusqu' ce qu'enfin, chauff
par ces beaux yeux qui versaient sur lui tant de lumire et de
douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient:

--Je t'aime, je t'aime, mon coeur!

Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut
pendant ces aprs-dnes, que Giulia mit en quelque sorte, la dernire
main  l'ducation du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, crit
par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il
rgente celles du coeur: de manire que, si violent, si imptueux, si
effrayant, qu'Otto et paru jusque-l, de cet abme on vit sortir, en
peu de temps, un amant dompt et patient, qui obissait  la Belcredi.
Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce got au jeune homme,
en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure; elle
l'habitua aux soins de sa personne, les plus dlicats, les plus
pousss. Le teint jaune d'Otto s'claircit, ses veux verts se firent
moins farouches. La gloire intrieure d'aimer et d'tre aim,
rpandit sur son extrieur, je ne sais quel air de grce et de
politesse; et jusques aux moindres faveurs de la matresse qu'il
adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple,
lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui
commandant de ne le point ter de la journe, pour l'amour d'elle, il
y paraissait aussitt, par un clat de plus de joie et de passion, sur
toute la physionomie d'Otto.

Il y eut, le jour des Trpasss, un ouragan si furieux, qu'il rompit
le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit
le petit jardin de ramilles d'arbres fracasss, et d'clats d'ardoises
et de vitres. Otto et Giulia passrent la soire, enlacs sur le lit,
 couter cette tempte, sans autre mouvement que de se serrer plus
fort, par instants, en poussant de grands soupirs.--Chre, chre, lui
disait-il, au milieu des vapeurs d'un rchaud d'encens, dont elle
avait parfum la chambre, que je t'aime! que tu es belle...! Et ses
yeux se fermaient d'eux-mmes; il et voulu rester aveugle et sourd,
afin que rien n'empcht son ravissement. Elle rpondit ces seuls
mots, accompagns d'un trange sourire:

--Je suis moins belle que la Onddei, nommant probablement, quelque
rivale de sa jeunesse. Il fut bless de ces paroles; il crut sentir
son adoration mconnue et comme raille; et rendu timide dsormais,
Otto ne lui dit plus qu'elle tait belle.

Cependant, il tait rong d'inquitude et de mlancolie; une tristesse
continue faisait le tissu de ses journes: et tant d'alles et de
venues, et de promenades sans arrt, du haut en bas de la maison, ne
lui servaient pas mme  dcouvrir une place qui lui ft commode. Les
vitres brillaient comme du cristal; les alles du jardin taient si
nettes, que Giulia s'y promenait, chausse de pantoufles de satin; les
meubles luisants se miraient dans les parquets frotts de cire. Et, au
milieu de son bonheur et de sa tranquillit, les plus sombres penses
ne quittaient pas le jeune homme. Souvent, couch sur une chaise
longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet charg, disposait
le couteau prs de lui; il se frappa mme une fois, par une sorte de
frnsie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang
dcoulant de sa cuisse, en jouissant amrement, d'tre seul, sans
secours et comme dlaiss...

Alors, commena pour l'enfant, une vie morne et dsespre. Il ne
s'levait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme
errante et volage, qui ne prenait pas  son me, mais courait
lgrement par dessus, et qu'teignait le moindre souffle. Tout s'en
allait soudain de lui, comme une obscure fume; la bonne grce qu'il
trouvait en Giulia, s'vanouissait. Il l'aimait toujours, cependant;
mais ses mains taient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour
la contempler, sa bouche froide pour la baiser.--Quel coeur avait-il
donc, ah! misrable! Pourquoi n'tait-il pas heureux? Et confondu de
sa subtilit, il demeurait des heures sans remuer, les coudes poss
sur la table, la tte basse entre ses deux mains, et tout ple du
crpuscule. Il soupirait:

--Giulia!... Giulia!...

Il tchait par mille souvenirs, de raviver sa passion, et pendant un
instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son me n'avait
plus d'motion, qu' mesure de son travail. Si ses rveries
discontinuaient, c'tait tarir l'amour du mme coup, pareillement,
l'on peut dire,  ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis
qu'on les agite. Et cependant, moins il aimait, et plus son coeur
avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-mme, et s'accablait
d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu.

       *       *       *       *       *

L'ivresse l'aidait  cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui
gonflaient alors la poitrine; les mchoires lui tremblaient; tout son
tre dfaillait de joie, dans un spasme intrieur: de manire
qu'affam de ces moments, Otto se les procura ds lors, chaque jour,
en dnant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, levait son
me au-dessus des lans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci
surpassaient le reste de ses sentiments.--Ah! que je t'aime, cher
trsor, comme je mettrais mon coeur sous tes pieds!... Livide, et la
face en sueur, il se balanait sur sa chaise, il se disait tout
bas:--Je suis ivre; ses transports s'augmentaient toujours, il aimait
de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait; il lui fallait
parler, au dedans de lui-mme:

--O mon amour,  mon trsor, ma chre vie,  mon bien unique;  toi
qui es ma joie, ma lumire; toi qui es seule, qui es tout; que j'aime,
que j'aime, que j'adore...

Mais tant d'expressions enflammes ne parvenaient pas cependant,  lui
reprsenter l'amour, aussi passionn qu'il le sentait. Son moi
surpassait infiniment, tous les mots qui forment le langage humain:

--Tais-toi, mon me, ne parle plus!

Et dans l'extase o il entrait, jamais ses yeux n'avaient t aussi
prompts et aussi pntrants, ni ses sens aussi exercs. Un geste, un
petit clin d'oeil faisait passer  l'amoureux, par une espce de
contagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi
tait affecte. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi,
semblable  un homme qui, tomb en pleine mer, s'enfonce, et
s'enfoncerait ternellement, si la mer n'avait pas de fond, Otto
plongeait, s'abmait plus avant, dans le bonheur infus o son me
nageait,--jusqu'au moment qu'enfin, l'instant venu, les fumes du vin
dissipes, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante
main.

Parfois, dans un de ces rveils, attirant Giulia par la taille, Otto
se plantait devant le miroir, et l, les yeux fixs dedans, ils se
considraient l'un l'autre: elle sereine, mystrieuse, faisant tourner
au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui ple, avec
ses cheveux roux, ses terribles et brutales mchoires, et la veste
hongroise  olives noires, dont il tait toujours vtu; jamais de
rouge ni de bleu, non pas mme  ses cravates, mais des verts bronze,
ou de gros noeuds de faille noire.

--Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme;
mais il n'avait rien  lui dire, il ne savait qu'un seul mot: je
t'aime! et tout ce qui n'tait pas ce mot, l'importunait.--Ah!
l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallt la distraire maintenant,
babiller, taler des grces, en sa prsence! Il se remettait  marcher
de long en large,  travers la chambre.

--A quoi penses-tu?

--Moi...  rien.

--Tu es fch contre moi.

--Non... je t'assure.

Puis, de nouveau, les pas cadencs de la promenade d'Otto.--Que
pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risqut encore de le faire
aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi
qu'il arrivait d'ordinaire; car sa premire ducation avait t si
abandonne par ce misrable de Cramm, que les choses les plus
notoires, de moeurs, de religion, de science, d'vnements
contemporains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frappait du
pied, s'arrtait devant les vitres de la fentre. La gele morfondait
le ciel; un vent glac mlait  tourbillons, la neige paisse qui
tombait; la nature tait comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant
avec la triste humeur du jeune homme, son me se fondait en faiblesse.
Jamais il ne s'tait senti si morne, si misrable; son imagination ne
lui prsentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que
prendre l'air dissiperait peut-tre son ennui, et comme l'on tait au
temps de la neuvaine de sainte Genevive, il sortit avec la Belcredi;
et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient
au dbut de l'anne, devant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards
des curieux, attachs sur sa belle matresse, dconcertrent le
terrible enfant, en mme temps qu'ils l'emplissaient de rage
impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la
pense, toutes ces ttes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il
venait de lire le rcit des pavots coups.

Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas! De jour en jour, cette
mortelle ide s'enfonait en lui davantage. Que de fois dj, un coup
d'oeil hautain, un mot sec de la Belcredi, avait dracin jusqu'aux
moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir
un pareil mpris, que de ne jamais se lever, s'avancer  lui, quand il
entrait? Et par contraste, la Schlosser, si tendre et si impatiente,
qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne part,
lui revenait  la mmoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe
de nuit de dentelles, occupe  cueillir des framboises au jardin, et
feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait dfendu de
se tenir ainsi,  la vitre. Quand il s'tait trouv malade (et Dieu
sait quel trange prsent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle
pas soign, sans un murmure, sans un dgot, lui montrant, en toutes
ses actions, une compassion de mre. Elle l'aimait, tel tait le
mystre...

--Et Giulia ne m'aime pas!

Hlas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de
lui. Il et voulu qu'elle se renfermt dans les seules penses qu'il
avait, et n'aimt rien que leur amour; et d'instant en instant, au
contraire, le gouffre de sparation entre son coeur et la Belcredi,
semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se drobait, elle se
retirait  lui; l'esprit d'Otto, tout pntrant qu'il ft, se perdait
dans cette nue, qui enveloppait Giulia. Desse si connue et si
inconnue, merveille  la fois prsente et lointaine, toile qu'il
portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour
ainsi dire, au del de son coeur, dilater et lancer son me, comme 
la poursuite de la Belcredi, jamais il ne pouvait atteindre  ce point
obscur qu'il voyait de loin, et d'o sa matresse se faisait
sentir--et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle tait
incomprhensible.

Un soir qu'il rentrait du mange, o il tait all visiter _Bellua_,
malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit,
jusqu' la chambre de Giulia. La portire s'en trouvait releve, les
restes du foyer mourant, clairaient les murs et le plafond, d'un
pourpre de feu immobile; et du seuil, o l'enfant demeurait arrt, le
soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les
meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle
extase, qu'il ne songeait pas  avancer.

Tout  coup, il aperut Giulia; elle tait tendue sur le lit,  plat
ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en
temps, rendaient plus sombres et plus mystrieux, les intervalles de
silence.--Ah! je voudrais mourir! dit-elle,  demi-voix. Les cheveux
se dressrent sur la tte d'Otto; et perdu, les yeux fixs droit
devant lui, et n'osant remuer d'pouvante, il entendait son triste
coeur lui battre  coups presss, la poitrine. Alors, au bout d'un
instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler 
quelqu'un:

--Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit.
Une tristesse singulire assaillit et pntra Otto par tant
d'endroits, qu'il resta l, longtemps, ainsi qu'un homme hors
d'haleine. Etait-ce  lui que s'adressait cette espce de soupir
plaintif?--Ah! froide, hlas! il sentait bien qu'elle ne l'tait
nullement, mais avide d'motions nouvelles, inconnues, violentes,
surhumaines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle
donc, dans cette profondeur immense de son coeur? N'tait-elle pas
destine, comme le sont les autres femmes,  possder ce grand trsor
de l'amour; et gmissante de son mal, dtestant son vide et ses
langueurs, ne pouvait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus,
par la force de son dsir, et se perdre dans l'infini qui
l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui rvlerait le secret de cette
me tnbreuse?...

       *       *       *       *       *

Alors, dvor plus que jamais, de l'ardeur de la possder, de
s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui tait ferm, et ne
rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brlant dsir, que le corps
de la Belcredi, il commena d'en exiger des complaisances criminelles,
et de chercher dans tous les abus des dlectations charnelles, cette
consommation dernire de l'amour, qu'il voulait  tout prix,
ressentir. Ce fut d'abord, par un appt dlicat et presque
imperceptible, pour obtenir  chaque fois, une preuve d'amour plus
grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au
front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant;--de manire
que, peu  peu, brls de flammes lascives, hants des fantmes impurs
des plaisirs qu'ils avaient gots, et enivrs par leurs dsirs,
comme d'un vin fumeux et effrn, les deux amants se livrrent enfin,
 des ardeurs et des dsordres tels, qu'ils eussent fait trembler les
plus abandonns.

Elle s'y rvla complaisante, savante mme, indiffrente, et reut les
adorations,  la fois comme une reine, et comme une courtisane.
Blanche et nue, frotte de parfums, terrible  la lueur des bougies,
avec son fard et ses paupires peintes, dont l'artifice libertin
attisait les dsirs du jeune homme, la Belcredi talait sur le lit,
son corps impudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pm, rugissant,
les yeux pleins de visions lumineuses, demandait  tous les secrets de
dbauche les plus normes, de quoi rassasier son me, et l'engloutir,
pour ainsi dire, par l'excs de son plaisir. Alors, ses os criaient de
joie; le coeur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des
ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa
complte assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe
comment l'on t'adore! Dans les drglements du corps, c'est toujours
notre me qui agit, et tourmente de l'infini o elle voudrait
s'amalgamer, entrane, de bourbiers en bourbiers, son misrable
compagnon.

Mais le spasme une fois termin, son coeur ne fut pas plus heureux; la
convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi pre. Non! le plaisir
ne comblait pas ce vide immense, qui le sparait d'avec sa matresse.
Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques  mourir, s'emplir
par tous les sens et par tous les excs, de cette chair, o
s'accomplissait ce qui causait ces transports  son me, toujours, il
semblait  Otto que, pour possder Giulia, pour avoir toute sa
personne, et atteindre au profond d'elle-mme, il dt ter un dernier
voile et percer encore une nue.

Il se rveillait l'oeil pesant, alourdi, l'me hbte. Les flammes
des bougies, qui brlaient dans leurs torchres, en vacillant contre
le mur, lui faisaient cligner les paupires; tandis que les miroirs
dont, par une bizarre invention de dbauche, il avait garni le
plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renverse, effrayante,
d'un rouge pourpre. Ses ides confuses tourbillonnaient; il tchait de
les rattraper; il se demandait soudainement:--Hein!... plat-il?...
d'une langue paisse; et les yeux ferms, s'obstinait  essayer de se
reprsenter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir
que selon un profil de chat, caricature au front bomb et les
paupires mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonne
d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il
se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, clinement:

--Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle  un enfant.
Mais il la trouvait inquitante, mystrieuse, nigmatique; des doutes
naissaient  Otto: peut-tre qu'elle le trompait! Et un fourmillement
de soupons et de cuisantes rflexions, ne le laissaient plus
s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la
Belcredi; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidle,
et balanait s'il n'allait pas enfoncer tout  l'heure, son
secrtaire. Mais, ds qu'elle se rveillait, Giulia lui engourdissait
le coeur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par
ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-mme.

Ce qui l'exasprait surtout, c'taient les longs et profonds soupirs,
que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son coeur ulcr cherchait
 se sentir souffrir,  pouvoir accuser sa matresse. S'avanait-il
pour l'embrasser:

--Non, non! il y en a de plus belles que toi... rptait Otto
amrement, se souvenant du mot sur la Onddei. Et la pense de la
Schlosser, qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'
comparer la conduite de Giulia,  celle qu'et tenue la danseuse. Les
yeux ouverts sur celle qu'il aimait, et comme sans cesse  l'afft, il
voulait de la Belcredi une douceur, une gat, une complaisance
continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'tonnait,
gostement, qu'elle le rclamt de lui. Ils eurent des scnes
violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute
occasion, il lui jetait au front de sches vrits; puis, la dispute
s'chauffant, Otto poussait sans bornes, ses ressentiments, ses clats
de voix, ses fureurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans
sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare,  la faon des
Tyroliennes, et les notes expiraient dans l'air, avec un tremblement
de cristal... Il sortait de l, puis, le teint livide, les yeux
hagards, et courant prcipitamment, comme s'il cherchait partout son
remde, et demandait o est la mort. Le soir tombait; Otto marchait
dans les rues solitaires, o le gaz dansait sur la neige. La colre
lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms injurieux; puis,
soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus
que lui, s'il la quittait.

Une nuit qu'il fuyait ainsi, aprs une scne de violence, il prit sa
course tout d'un coup, vers l'htel de l'Arc-de-Triomphe; et il se
jurait  haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne
reverrait plus Giulia. L'htel dormait, la place tait silencieuse.
Otto, le front contre la grille, considrait les mornes statues, qui
levaient leurs lampes de gaz vacillantes, au fond de la cour.--Ah!
cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il prouvait, 
l'ide de l'anxit de Giulia, une amre douceur de vengeance, un
sentiment cre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois
heures sonnrent au loin; rien ne bougeait, l'air tait aigre et
froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses rflexions; et
quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrter devant la
grille de l'htel! Un homme descendit, sonna; c'tait son frre, le
comte Franz.

--Pstt! pstt! et une tte hle, avec de gros favoris noirs, se montra
 l'une des portires:

--N'oubliez pas que c'est demain, que se joue au cercle, la grosse
partie, avec de Poix et Caussade.....

--Tiens, pensa l'enfant tonn; mon frre est devenu joueur.

       *       *       *       *       *

Les intrigues le mieux concertes, quoique tissues avec tout l'art et
l'exprience possible, ont quelquefois, des suites fcheuses; et
l'vnement l'avait bien montr, pour Franz et pour Emilia. Si
indolent que ft le jeune homme, il avait senti trs vivement, le
dgot de son mariage. Et bien qu'ensuite, par l'effet de son naturel
accommodant, il se ft remis avec l'Italienne, les querelles, suivies
 peine de rconciliations passagres, ne tardrent gure  prouver
que Franz n'avait pas teint tout ressentiment. Cependant,  son
dpart de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille
espoirs de concorde et de rapprochement, sur la naissance de cet
enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrrent 
Monte-Carlo, Romero, le clbre joueur. On n'a jamais su les adresses
par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, audacieux, mais qui
avait beaucoup d'esprit et de magnificence, s'empara de Franz si
compltement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner
cette dangereuse inclination, dont les semences taient en l'me du
jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prtendu, que l'appt qui
sduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la
premire nuit,  la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne
prit si chaudement  personne;--de sorte que, lorsque Emilia en eut
enfin le soupon, il n'tait dj plus temps d'opposer  ce got
devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.

Ah! qu'ils taient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana,
o elle sortait  cheval, portait des jupes retrousses, favorables 
montrer sa jambe, et dormait les bras attachs en haut, afin d'avoir
de plus belles mains. L'Italienne semblait, depuis son retour, aussi
change que l'tait Franz, non seulement de visage et de port, que sa
grossesse avait gts, mais de conduite et d'esprit. On et eu peine 
dmler quelques vestiges de la fringante cavalire, dans cette figure
allonge, les cheveux mal peigns sous un bonnet, sale, indolente, la
taille norme. Enferme dans son appartement, o le dsordre tait
extrme, elle s'y tranait d'un fauteuil  l'autre, tout le long du
jour;  moins qu'avec Trsina, sa camrire romaine, elle ne s'amust
 couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel
qu'elle avait dress  la Madone. Elle tait demeure en effet, fort
italienne dans toutes ses moeurs, et ne faisait d'autre remde  son
chagrin et  son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du
bambino, et de rciter le chapelet. C'tait ainsi que, chaque nuit,
gardant Trsina prs d'elle, Emilia persvrait des heures, 
attendre le comte Franz. Les _Ave Maria_ monotones, la lumire des
bougies, assoupissaient peu  peu, les deux femmes. Elles se
rveillaient soudain, et Emilia commenait  pleurer,  se lamenter.
Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourn
ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans
sa pense, elle avait pass l'ponge sur tout, que Franz ne devait
plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.

Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci paraissait bien plutt,
d'viter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion: si
bien que, rentrant au matin, il tait ses souliers, pour traverser,
sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la
journe, leurs entrevues taient au plus, d'un demi-quart d'heure,
pendant lequel, il chappait soudain, des torrents de larmes  la
jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant
pour offens, prenait son chapeau et partait. Elle esprait toujours
se le ramener, mais cette espce d'insensibilit qui rendait, il est
vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait gure de
prise sur lui. Il ne rpondait mot, laissait passer les averses. Et 
mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins
et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.

Elle crivit  la _mamaccia_, pour avoir des secrets de pit, des
prires qu'on rcite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle
alla consulter des voyantes, accompagne de Trsina, mais les
tarots disaient toujours un deuil forc. Elle cousit dans un sachet,
divers brimborions magiques, dont l'assemblage composait un charme;
mais le scapulaire achev, comment en harnacher le comte? Et le sachet
ne servit  rien. Le jour d'aprs, comme minuit sonnait, elle jeta
dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant:

--Je te renie, coeur!

--Je te renie, pique!

--Je te renie, carreau!

--Je te renie, trfle!

Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz continua de jouer. Encore,
si elle et trouv quelque rconfort autour d'elle! Mais le cher frre
Arcangeli ne donnait rien en rponse  ses plaintes, que des
compatissements d'paules; Augusta, la mre de Franz,  qui la graisse
survenait, et commenait d'en faire une baleine, et que l'ge rendait
aussi, plus acaritre et plus visionnaire, refusait de conclure sa
paix, et se rpandait en discours, contre cet impudent mariage; et
Christiane enfin, de qui mme, la pauvre sotte avait espr du
secours, s'obstinait  rester invisible, et sa chambre ferme  tous.

Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commena d'prouver les plus
durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque
l, sa douleur avait t plutt, une sorte d'crasement, et comme un
long et affreux rve, o il ne palpitait qu'un reste obscur de vie.
Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le
coeur. Hlas! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier,
elle tait condamne  vivre; elle allait traner  tout jamais, son
expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des tnbres
et des fantmes: toujours Hans Ulric devant ses regards,  la table o
elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait,  ses cts,
lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsdait, elle n'en pouvait
revoir les traits; ce n'tait rien qu'une forme confuse. La nuit,
rvant de Hans Ulric, elle ne distinguait jamais, que le derrire de
sa tte.

L'ennui la consumait, le remords la tuait; le moindre bruit, le temps
qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renverse dans
son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants
du foyer, le ciel morne et plein de nues, derrire les rideaux
brods; puis, se remettait  sa lecture. Mais, si profonds que
fussent les abmes, o elle tchait d'ensevelir sa pense, son coeur
n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par
instants, une corde clatait, avec un long gmissement,  quelqu'un
des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane
tressaillait, et jetait ses regards,  et l. Elle tait en proie,
soudainement,  des terreurs inexplicables; elle craignait que le
plafond ne vnt  s'abattre sur sa tte, ou qu'un des lourds
bas-reliefs d'mail, encastrs au-dessus des portes, ne l'crast, en
se dtachant. Elle frissonnait, s'loignait, couverte d'une sueur
froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore  la vie.

Mais, morte, quel serait son sort?--Je suis damne, se rptait-elle;
et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs,
ce feu si vif, si dvorant, les hurlements rauques des damns, et ces
effroyables profondeurs de tnbres et de brasiers. Sa pense
s'arrtait sur les dmons; elle et voulu tre l'un d'eux, car ils
sont seulement bourreaux, et les tourmenteurs, assurment, souffrent
moins que les tourments. Souvent, le pre Le Charmel et la princesse
de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature
perdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle
tchait, aux paroles du Pre, de lancer son me vers Dieu, mais ses
pouvantables penses ne lui donnaient pas de relche.--Oui! son pch
tait trop grand, point de misricorde pour elle. Et, puisqu'elle
serait damne, elle pouvait pcher sans effroi, s'assouvir l'me,
autant qu'elle le souhaitait. Alors, n'coutant plus les exhortations,
elle songeait  Hans Ulric, elle voquait sa trop chre image, elle
appelait les souvenirs les plus passionns de leur amour, le duo de
Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprme, gotant 
s'enfoncer plus avant dans son crime, une volupt de terreur, qui la
jetait hors d'elle-mme.

Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de
sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son coeur
inclinait davantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui
console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adoucit tous les maux.
Un rayon d'espoir commena de s'insinuer dans son me. Quoique
persistant  se regarder comme une personne rprouve, et presque sans
esprance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait,
comme disait le pre Le Charmel, et sa grande misre  elle, et la
grande clmence de Dieu; et il se rpandait en elle,  cette ide,
une joie et une chaleur, qui lui mouvaient les entrailles. Pauvre me
altre de pardon! Comme elle pleurait, en coutant les paroles
tendres du Pre:

--_Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat_, lui disait-il, citant
saint Augustin:--Venez vers nous, venez  l'Eglise, mon enfant; c'est
une colombe qui gmit pour vous, et qui tche de vous attirer en
gmissant... Mais, moins misrable pendant le jour, ses nuits
cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle got les douceurs
du premier sommeil, et voil qu'elle se rveillait, toute pleine de
Hans Ulric.--Si je viens  nommer son nom, je suis damne, se disait
Christiane. Elle se cramponnait aux draps, haletante, la face enfouie
dans l'oreiller, puis, se dressant sur son sant:

--Hans Ulric! Hans Ulric! criait-elle.

Elle demeurait immobile,  couter son coeur qui battait... Et une
voix lui rptait:--Je suis damne, je suis damne, jusqu' ce que la
malheureuse tombt enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni
couleur, ni chaleur, ni respiration.

Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais
Christiane fut gagne par quelque chose de plus cher, par l'esprance
que le chtiment n'tait pas ternel peut-tre, que tous les pcheurs
n'taient pas damns, que le purgatoire attendait les mes plus
faibles que coupables. Le jour o le pre Le Charmel lui exposa, sur
ce sujet, la vraie doctrine catholique, la soeur d'Ulric fut
convertie; il se rpandit dans son coeur, une foi spontane et
heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impit, son frre n'tant pas
damn, se partager  lui et au Seigneur, sa rsolution fut prise: elle
consacrerait sa vie,  racheter Ulric de leur crime. Oui! elle
entrerait au couvent. Que ferait-elle dsormais, par ces grands et
vastes chemins du monde, qui mnent  la perdition? Mieux valait
chercher un asile, sous la droite leve du Sauveur. Aussi bien,
d'ailleurs, l'htel Beaujon devenait dj inhabitable, par les
scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le
spectacle.

On n'a jamais bien dml les motifs de la fcherie de Son Altesse,
avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prtendu, pour le
museau d'un valet de chenil,  qui cette nymphe tmoignait une bont
singulire? Le Duc ne put-il plus souffrir ces clats de rire
impertinents, dont elle le rgalait  son nez, sitt qu'il parlait? Le
cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour,
pour quelle cause, un beau matin, le comte d'OEls vint prvenir Son
Altesse, qu'il pousait mademoiselle Renz.

--Quoi! vous aussi, vous me quittez! s'criait le Duc, avec motion...

Et l-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement.
Tout l'avait tent de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour o
Lyonnette tait entre  Beaujon: la fortune de cette femme, la
diffrence d'tre  la merci du Duc, d'avec celle de se trouver
seigneur et matre dans son logis, et peut-tre aussi, l'infamie qui
tait attache  ces noces. Il prit son temps, fit le passionn;
enfin, proposa le march: libert entire pour la belle, et rien de
chang  sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un tat dans le monde.
Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite, avait rflchi. D'OEls qui,
avec ses yeux mchants et sa physionomie tnbreuse, lui aurait fait
peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui dplut pas. Comme le disait
la vieille Irma:

--a, c'est l'air grand seigneur, ma chre...

Et ce serait drle, aprs tout. En somme, il n'tait pas plus laid que
le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il
n'avait pas de culottes,  la vrit, mais elle tait riche pour deux;
de manire qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de
plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'OEls,
comme si elle gobait une fraise. Elle hsita encore, deux ou trois
jours, pour la forme, en jouissant d'avance,  s'imaginer le bon tour
que cela ferait, et la colre de Son Altesse; et finalement,
consentit, avec une avidit intrieure, qu'elle couvrit d'un air de
complaisance. Et telles furent les amours du comte d'OEls et de la
jolie Lyonnette.

       *       *       *       *       *

Charles d'Este revint  Paris, vers les derniers jours de novembre,
plus dpit qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les
galopins, les grooms, les cochers, quittrent tout,  son arrive,
pour environner son landau, et pousser force vivat. C'tait la
racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'htel, pendant
l'absence de son matre, et que Son Altesse ne connaissait point. La
mise en scne le ravit; mais ennuy, ds le lendemain, de voir
fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annona
qu'il ne tiendrait plus table, et tant par jour fut donn aux laquais,
pour s'en aller dner au cabaret.

Il tait possd d'un dmon misanthropique, et ne respirait que
colre, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, ds les premiers
jours, de procs et de tracasseries, car, sur les querelles engages
pour la construction de l'htel, il s'en tait bientt greff
d'autres; et le Duc, dans l'ennui o il vivait, avait promptement
dbrouill le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matire
 chicanes: l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures  longs
favoris. Riche comme tait le bon seigneur, dpensant le million par
mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable,
d'une volerie de quelques cus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider
pour un mmoire de sept francs, que devait son heiduque  la
blanchisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparatre
au tribunal, et faire elle-mme sa dposition: d'abord contre son
culottier, pour dfauts dans la fourniture contre son sellier, son
carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux
avaient  moiti cras.

--Que l'on rgle le prix, eu gard au cocher, disait le duc Charles;
je ne viens qu'aprs mon laquais, payant pour lui, s'il est
insolvable.

Et les dommages-intrts ayant t fixs  quinze mille francs, le Duc
cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa
qualit d'tranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je?

Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, o l'on put craindre que la
cervelle ne lui tournt compltement. Tant d'extravagances de tout
genre, auxquelles le Duc se livrait depuis des annes, mais seulement
par le vent d'ouest, comme l'on dit, formrent  cette poque, le
tissu de toutes ses journes; et il parut lui tomber de la lune, les
ides les plus bigarres. Aprs avoir donn audience dans son lit, au
bataillon des gens de loi, quelquefois  Van Moppes ou  M. Flix, il
se levait vers quatre heures, et la toilette commenait. L'hsitation
durait longtemps, dans le petit salon des Bustes,  bien choisir le
mieux harmoni  l'tat d'esprit de Son Altesse,  ses projets,  son
caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; aprs quoi, le Duc
tabli dans le cabinet des Miroirs, et camp au fond de son fauteuil,
Arcangeli se mettait gravement  reproduire les couleurs, peintes aux
joues de la tte de cire, sur le visage de Charles d'Este. L-dessus,
bross, cravat, harnach dans un corset de peau, et la face comme
fige sous son enduit de rose et de pltre, le vieux galant montait
dans son landau, et fouette cocher!

Le plus souvent, passant au boulevard, il tirait son cordon, se
faisait descendre chez quelque confiseur en renom; et l, avalait
force fruits, des drages, des sucreries, entremles de verres d'eau
glace, en exhortant M. de Cramm ou Smithson,  en faire autant.
Parfois aussi, il s'attablait  la vitre de la Maison d'or. Bien loin
qu'il ft importun de la foule des curieux qui s'attroupaient pour le
considrer, il tait sensible, au contraire,  entendre admirer son
twine et ses diamants,  travers les glaces de la fentre; et c'tait
une comdie que de le voir s'panouir, sous les regards surpris des
passants.

Ses manires imptueuses avaient encore redoubl, et faisaient
craindre,  chaque moment, quelque accs fcheux et irrparable. Un
soir, montant dans son coup, il ordonne la plus grande allure, et le
cocher, de lancer ses chevaux...

--Pas si vite! ordonne Son Altesse.

Et la voiture, aussitt, ralentit.

--Plus vite! s'crie le Duc; puis, le revoil qui arrte, et ainsi de
suite, par quatre ou cinq fois. Enfin, se redressant tout d'un coup,
le pistolet dans une main, car il tait toujours farci de poignards et
de revolvers.

--A pied! tratre!... brute!... hurle-t-il. Descends, ou je te casse
la tte;--et le coup, finalement, s'en alla au thtre, au plus petit
pas, conduit par le groom qui claquait des dents.

Install dans une avant-scne, impassible et majestueux, avec quelque
sorbet prs de lui, c'tait l maintenant, chaque soir, que sigeait
et paradait Charles d'Este, et l'on en promettait la vue aux gens de
province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents,
son nez immense, sa face d'un rose vif, sous sa noire et mate perruque
de soie, et les diamants dont il tait tout constell, excitaient les
rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas
de lorgner la crature qui l'accompagnait, et qui charge de bijoux,
vtue de satins clatants, se tenait quelque peu en arrire, ayant
ordre de ne parler, que lorsqu'on l'interrogerait.

--Mais c'est Esther Debloutz, ma foi!

--Allons donc, il a quitt Lo?

Et en effet, ce fut  l'htel, durant six mois  peu prs, un dfil
si continuel de danseuses, d'aventurires, d'cuyres et de
comdiennes, que l'on tait souvent en peine, quel nom devait figurer
cette fois, sur les tats dresss chaque semaine, des pensions et des
gages  payer. Non certes, que Vnus se montrt si tyrannique,  Son
Altesse. Le pauvre homme n'tait plus dbauch, que par un reste
d'habitude, mais il voulait une matresse, sur laquelle taler son
luxe, comme sur un mannequin, et qui compltt la maison.

La belle avait valets, cocher, camriste, et sa table particulire. Un
des coups du Duc la menait toujours, affect  son service; et le bon
d'Andonville tait d'ailleurs, pour elle, en gnral, une faon de
majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgr de
telles douceurs, le mtier rebuta promptement, toutes celles qui
l'entreprirent. Incommode, malade, aux jours de migraine et
d'abattement, la favorite devait cependant, tre gaie, sourire, amuser
le Duc, veiller, causer, goter, souper, ne jamais marquer ni froid,
ni chaud, ni aucune incommodit, raconter des galanteries, toutes les
sottises de Paris, afin de drider Son Altesse, sans que rien adouct
jamais l'tiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisrent
d'avoir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir 
elles, avec de pleins seaux d'eau lancs par la figure,--et leur
cong, le mme jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se
dfaisait honntement, en leur lchant quelque bribe d'affaires,
crances vreuses  recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans
des procs, ou des banqueroutes,--sur quoi, bonne chance, et adieu!

Sa tte achevait de s'garer; son orgueil, ce vice radical d'o
pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus
insolent qu'auparavant. Il s'entta, le premier de l'an,  refuser
toute visite  l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommt 
l'ordinaire, Buonaparte. Lui, si poli anciennement, qu' toute femme
il tirait son chapeau, mme aux jardinires de Wendessen, il se piqua
de faire un affront public,  l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se
dtournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opra. Sa vie n'tait
rien qu'un mlange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse
crapule. Il s'enfermait dans sa galerie,  considrer les portraits
des Rois et des Empereurs, ses anctres,  moins qu'il ne bouffonnt
avec Giovan et ses laquais, ou ne ft mettre sa matresse nue. Charles
d'Este billait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasi
de tout, jusqu' la gorge, cet avare n'avait mme plus de joie, 
considrer son coffre-fort:

--Bah! je vendrai quelque jour, mes diamants... rpondait-il, aux cris
d'admiration de Van Moppes. Sa matresse tait,  ce moment-l, une
certaine miss Sinclair, aventurire assez jolie, des yeux noirs
brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux boucls, qui
empchaient que l'on vt trop, le nez camus et la tte de mort, 
laquelle, malgr le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si
superbe, s'avilit  faire des repas avec elle et d'obscurs coquins,
entraneurs, ruffians, spadassins, terribles surtout  l'argenterie,
dont il manquait toujours quelque pice. La chre exquise, se
prparait dans l'appartement du duc Charles,  qui Potel ou le Caf
anglais prtait quelqu'un de ses cuisiniers; et miss Sinclair, Son
Altesse elle-mme, mettaient parfois, la main  l'oeuvre, et
s'battaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on
chantait  gorge dploye, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire,
s'chauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on
s'allait coucher, et la fte recommenait le lendemain.

Tout tait  l'htel, sens dessus dessous. Les cranciers y
affluaient; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer
dans les couloirs, les bottes d'inconnus  brandebourgs, tellement,
qu'un beau soir enfin, les crpines et les franges d'or de la galerie
des _Arazzi_, se trouvrent toutes coupes. Et les perquisitions que
l'on fit, ne servirent qu' dcouvrir quantit d'autres menus vols,
dont personne ne s'tait avis. On rentra donc les miroirs d'argent,
les bijoux, les curiosits, tals  et l, sur les tables; et il
n'en fut rien autre chose, la premire surprise passe, qu'un
redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, 
travers les carreaux briss; des lames de parquet taient pourries de
pluie; la poussire s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignes;
les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler,
inondrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc,
pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme
renviant sur soi-mme. Ne s'tait-il pas avis d'tre jaloux de miss
Sinclair, de l'habiller en homme, chaque matin, et de lui poser des
moustaches!... Bref, tant et tant fut procd, que Charles d'Este, un
jour, en se levant, n'eut pas de chemise  changer, et dans la
soire, sa voiture resta bien dix minutes, arrte devant la porte de
l'htel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant l, pour lui
ouvrir.

Le lendemain, le Duc, ds son rveil, crivit  miss Sinclair trois
lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes,
les lui fit porter par un valet, sans consentir  la revoir; puis,
sonnant aussitt Arcangeli, il donna l'ordre  l'Italien de retrouver
Giulia.

--Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable,  moiti mort de
cette chemine, qui lui tombait sur la tte.

--Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne
l'aimes pas; mais coute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du
soin de me rconcilier avec elle, et si tu choues, je te chasse.

Et il l'et fait comme il le disait, se complaisant  ces coups de
thtre, et brlant de passion pour les gens, autant que, quelques
jours avant, il leur marquait de dgot. Aussi bien, Giovan ne s'y
mprit pas, et si amre que lui ft la mdecine  avaler, il songea
fort srieusement, o pouvait se trouver la chanteuse; et, pour
prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Htel,--ce qui
tait, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit
pavillon de la rue du Puits-qui-parle, ayant t lou pour Giulia, par
M. Tripp, l'agent gnral, en personne.

Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, 
l'ombre immobile de ses marronniers, et qui, depuis six mois, ne
retentissait plus que de cris et de gmissements.--Oh! je la hais, se
disait Otto,  chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus
violentes rsolutions, il se sentait comme un comdien, qui s'agite
sur le thtre, et ne croit pas au conte qu'il dclame. Faible et
hassant sa faiblesse, dompt, mais de coeur insoumis, il faisait un
circuit ternel, de la haine  l'amour, de l'amour  la haine: tantt,
enrag d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond mme de
sa passion, et l'instant d'aprs, esprant un temps moins orageux, et
plus pur. Ainsi, cette attente obstine le menait, de journe en
journe, et d'illusions en illusions, encore que l'imptueux enfant ne
voult pas se l'avouer.--Ce n'est qu'une femme, aprs tout! s'criait
Otto, en secouant furieusement, sa tte rousse; et pour rabaisser la
Belcredi, il commenait  s'numrer celles qu'il avait possdes.
Mais, bien qu'il les comptt sur ses doigts, en s'arrtant  chaque
nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au
moindre regard jet sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il
endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il
avait passes avec les autres.

Cependant, la sant du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque
sorte, par une vigueur d'me, qui se renouvelait, de jour en jour,
menaait enfin, de s'altrer. Il lui prit des vertiges, des douleurs
de tte, un dvoiement continuel, et Otto maigrit, comme  vue d'oeil.
Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant
plusieurs semaines, si l'on pourrait viter une opration. Install
dans la chambre  coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant
lesquels frmissaient lentement, les limonades et les potions dont les
mdecins le gorgeaient, Otto se dvorait d'ennui. Tout le fchait,
l'irritait. Quand la Belcredi, par hasard, chantait dans le petit
salon, quelque douce et ravissante que ft la musique, ce bruit si
proche, importunait le jeune homme. Il tait jaloux maintenant, de
Laury, la femme de chambre, et il trouvait que Giulia marquait  cette
fille une confiance trop tendre; mais il rvait, en mme temps, de
monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La
taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le
poursuivaient insolemment, comme deux gupes, donnaient  Otto, chaque
fois qu'ils venaient  se trouver ensemble, des dsirs de volupt
bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia,
toujours si ddaigneuse et si froide.

Cependant,  force de vivre ainsi, continuellement solitaires, il se
fit peu  peu, dans l'me des amants, un silence extraordinaire. Le
monde entier s'vanouit, autour d'eux; leur esprit harass, qui
roulait en lui-mme, par un mouvement ternel, parut enfin se fixer;
et pleins d'une pense unique, ils ne regardaient plus les choses,
qu' la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne
pouvaient se quitter, mme une heure. A peine spars, chacun tendait
les bras, vers l'image de l'autre amant; et sitt qu'ils taient
runis, ils se querellaient, se frappaient. La matresse revenait la
premire. Et pour sentir quelque motion, dans le temps qu'elle le
cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, 
se reprsenter Giulia, comme morte, et  penser qu'un jour, peut-tre,
il aurait  l'ensevelir. Les larmes  la fin, lui venaient, et ces
pleurs brlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi,
attendrissaient les deux amants, et les poussaient  vider leur coeur:

--Tu es trop exigeant, disait-elle.

--Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.

Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement; ils entraient dans un
sentiment intime et profond, de leurs communes misres.... Et ainsi,
malades et inquiets, consums de chagrins incessants, dtromps de
leurs esprances, dgots de la vie qu'ils menaient et ne croyant
plus  l'amour, avides d'infini, affams d'un bonheur qu'ils ne
rencontraient nulle part, nanmoins, malgr ces dgots, ce vide, ces
querelles sans nombre, Otto et Giulia s'aimaient, d'une manire
inexprimable.

Une aprs-midi du dbut de juin,--et Otto se rappela depuis, qu'ils
avaient lu ensemble, ce jour-l, le procs de madame Lafarge, car
excds du tte--tte, il leur arrivait d'emprunter des livres,  un
cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estrapade,--les deux amants
se tenaient accouds, sur le petit palier couvert, appuy contre le
pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui
finissait  peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'o
il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dore, d'une
srnit charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants
avaient en face d'eux. On n'entendait que le bruit limpide des
feuillages qui s'gouttaient; le sable mouill, sous les marronniers,
tait tout jonch de thyrses roses; et Giulia allait descendre, pour
relever ses amaryllis, ploys en deux, par la violente averse, lorsque
soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier,
dboucha de la rue des Postes, et s'arrta devant le jardinet.

La Belcredi poussa un cri:--Le Duc!

--Mon pre! exclama Otto, qui se jeta en arrire, dans la porte. Que
nous veut-il? Qu'on n'ouvre pas!... Et il songeait aux soixante-quinze
mille francs, qu'il avait pris du secrtaire.

--Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre...
Va-t'en ouvrir! dit-elle  Laury, qui parut... Mais ne vous montrez
pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lve les yeux, reprit-elle,
avec vivacit.

Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient dj l'escalier, de
l'autre ct du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa
avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la
porte, la referma;--et le jeune homme, demeur seul, entendit le cri
de saisissement qu'elle jeta, en pntrant dans la pice voisine.

--Eh oui! c'est moi! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix,
c'est moi qui reviens  vous, Giulia, puisque vous ddaignez de
revenir  moi.

--Monseigneur! s'cria la Belcredi, Monseigneur, je ne puis vous
entendre.

Elle rougit, et avec une imptuosit singulire, fit mine de se
retirer.

--Allons, madame, dit Giovan, un peu de patience, daignez songer...

--Allez-vous en! lui cria-t-elle, en reculant brusquement, car ce
valet avait pouss la hardiesse, jusqu' la saisir par le bras.

--Madame... madame, rptait le Duc, visiblement dconcert.

--Eh! que venez-vous faire ici? s'cria-t-elle. Qu'ai-je gagn prs de
vous, Monseigneur, sinon des affronts? Votre chien, vos chevaux, vos
laquais, taient mieux traits que moi mme!...

Les lvres lui tremblaient de fureur; son visage, blme et hautain,
respirait une haine implacable; et Charles d'Este, embarrass, ployait
les paules fort piteusement, en jouant avec ses gants, par
contenance.

Quand la Belcredi fut un peu calme, et aprs une pause assez longue,
pendant laquelle Arcangeli n'avait cess de faire des signes  son
illustre compagnon, le Duc, enfin, ouvrit la bouche. Il parla d'abord,
diffusment, de son respect, de son amour. C'tait parce qu'il
comprenait ses torts, qu'il cherchait  les rparer; son repentir
tait sincre; depuis le dpart de la Belcredi, il n'avait pas vcu un
jour, sans penser  elle, et sans se maudire. Puis, s'chauffant de
plus en plus, et comme emport par le pathtique des paroles qu'il
prononait, il s'cria qu'elle voyait un fou, qu'il n'tait pas digne
de la possder, et s'accabla de toutes sortes de reproches:

--Mais je vous conjure d'tre bonne, de vouloir bien faire la paix...

Et il attendait, tourn vers elle, avec des regards suppliants.

--N'esprez point, dit Giulia, que je redevienne votre matresse!

Et comme Son Altesse, sur ce mot-l, recommenait ses raisonnements...

--Jamais... jamais... s'cria-t-elle, avec une sorte de furie; puis,
poussant un gmissement, elle se jeta sur un canap, et se couvrit les
yeux de la main, en pleurant, comme une femme  qui les forces
manquent, et qui est  bout.

Cependant, tous deux, tourdis de l'effet qu'ils venaient de produire,
Charles d'Este et Arcangeli s'taient retirs en un coin; et ils
laissrent quelque temps  l'motion de la Belcredi, agits eux-mmes,
et attendris d'un tat si violent, qu'ils avaient devant les yeux.
Enfin, Giovan rompit le silence, et dit, d'un ton conciliant, que
c'taient l bien des paroles inutiles, qu'il fallait s'expliquer sans
bruit; puis, se tournant vers la Belcredi:

--Allons, madame, reprit-il, votre colre est lgitime... Monseigneur,
vous avez eu tort, dans cette affaire, et trs grand tort, je vous le
dis.

--Voyons, Giulia, fit Son Altesse, en avanant de quelques pas,
allez-vous me refuser la main?

Elle semblait ne rien entendre, et faisait des gestes saccads, comme
pour loigner le Duc. Peu  peu, toutefois, l'agitation corporelle
cessa, les profonds soupirs qu'elle poussait, ne lui soulevrent plus
la poitrine.

--Voici, pensa le pauvre Duc, le moment de tomber  ses pieds...

Et en effet, attirant un coussin, il s'y laissa choir sur les genoux,
tandis que Giovan s'criait:

--Voyez, madame, comme Son Altesse vous aime, comme elle sait rparer
ses torts!

--Ah! je vois, repartit Giulia, d'un ton bas, combien les hommes sont
trompeurs.

--Oui! exclama l'Italien, en bouffonnant, nous sommes de russ
coquins, et nous commenons  mentir, avant d'avoir nos premires
dents.

--Faut-il encore, poursuivait Giulia, aprs une telle leon, que je me
laisse prendre  vos paroles!.....

A ces mots, elle se leva languissamment, et il y eut un long silence,
Son Altesse s'tant releve aussi. Enfin, le Duc se hasarda  saisir
la main de la Belcredi, et  la porter  ses lvres, et Giulia ne s'en
dfendit point; mais, les cils entre-clos, superbe, et les yeux
demi-tourns vers lui, elle faisait ce sourire de sphinx, doux et
glac en mme temps, dont elle couvrait et masquait ses plus terribles
rsolutions. Alors, la voyant  la fin, au point o Charles d'Este
voulait l'amener, l'Italien battit des mains, en s'criant d'un ton
plaisant:

--C'est fait, Monseigneur, c'est conclu. Ah! nous autres, les jolis
hommes, nous sommes encore, sans contredit, ce que les femmes aiment
le mieux!

Ensuite, ils parlrent tous trois, assez longuement et confusment,
avec bien des questions, des redites, des explications, comme il
arrive aprs une absence; et Charles d'Este allait et venait par la
chambre,  la lueur d'une bougie que la chanteuse alluma, car la nuit
commenait  venir. Il tait vtu, ce jour-l, d'une faon de
redingote, ajuste et plisse  la taille, d'un pantalon garni sur le
ct, d'une bande de velours vert, ses faux cheveux noirs bien
luisants, et un flot de dentelles au jabot.

De temps en temps, parmi les paroles inutiles, le Duc revenait  son
fait,  la rentre de la Belcredi:

--Votre appartement est tout prt; ds demain, je vous y attendrai.

--Eh bien, rpondit-elle enfin, j'y consens, Monseigneur,  une
condition.

--Qu'est-ce donc? demanda Charles d'Este.

Et la Belcredi se pencha, et lui parla bas  l'oreille; puis, comme il
la considrait avec une mine stupfaite, elle repartit en riant:

--C'est  prendre ou  laisser, Monseigneur; je veux savoir si, tout
de bon, vous m'obirez dsormais.

--Ah! l'arrt est trop cruel, madame, dit Son Altesse, avec
galanterie.

--Trente jours, ce n'est gure long, riposta aussitt, la Belcredi...
Voyons, cher seigneur, dcidez-vous, jurez! dit-elle avec malice.

--Allons, soit! rpondit Son Altesse, je vous le jure, Giulia.

Les galanteries et les propos se succdrent, un peu de temps encore.
Charles d'Este fora Giulia d'accepter quelques crins de pierreries,
qui se trouvrent dans sa poche, fort  propos, comme drages du
raccommodement; et bientt, la soire s'avanant, Son Altesse se leva
et prit cong:

--Le coup bleu viendra vous chercher demain, vers trois heures, ma
chre.

Il descendit avec Giovan; on entendit les chevaux s'brouer, puis le
fracas du dpart. La cloche d'un couvent voisin continuait de tinter,
dans le crpuscule;--et pleine d'une immense tristesse, tout debout 
la fentre ouverte, Giulia, les regards fixes, coutait le bruit des
roues s'teindre, et ce glas dsol, qui passait au-dessus des jardins
dserts...

Quand la Belcredi se retourna, elle vit Otto, devant elle. Il se
tenait dans l'embrasure de la porte, blme, effrayant. Et ce court
silence, o l'on entendit comme brler et palpiter la bougie verte du
piano, tremblante  l'air de la nuit, fut ce qu'Otto et Giulia, au
cours de leur vie si sombre et si pleine, ont prouv de plus
terrible.

--Tu ne feras pas cela, bgaya-t-il, tu ne retourneras pas chez mon
pre?

--J'y serai ds demain, dit-elle.

--Ah!... ah!... rla Otto, deux ou trois fois, et au mme instant, il
se jeta si violemment sur Giulia, qu'il la fit trbucher, et roula par
terre, avec sa matresse. Elle tchait de se dgager, d'carter les
doigts crisps de haine, dont il lui treignait le cou.--Catin! catin!
rptait-il, d'une voix ardente et concentre, en luttant avec une
rage, qui ne peut se dire. Il la serrait de plus en plus; tout  coup,
elle le mordit cruellement,  la main droite.

Il fit un cri, lcha la Belcredi, et se releva, chancelant; puis,
voyant sa main qui saignait, il se mit  claquer des dents, ainsi
qu'un homme qui a grand froid, et soudain, il fondit en larmes.

La nuit tait obscure et tranquille; par instants, de grosses nues
passaient sur le croissant lumineux. Dix heures sonnrent au loin; le
parfum vif de l'acacia entrait par la fentre ouverte... Il y eut
ainsi, un trs long silence, puis, une toile glissa au ciel; et Otto,
comme du fond d'un rve, apercevait devant lui Giulia, aussi ple et
blanche qu'un fantme, qui levait les bras, et se rajustait devant le
miroir.

--Oui! je retourne chez le Duc, reprit-elle enfin, d'une voix basse.
Mais, pendant un mois, je resterai mienne, et nul ne franchira mon
seuil; j'ai exig du Duc cette promesse.

--Un mois... dit-il, palpitant, et aprs?.....

--Eh! dit-elle, en mirant au miroir, les colliers dont Son Altesse lui
avait fait prsent, qui donc est sr de vivre plus d'un mois?

--Giulia, fit-il... Giulia!...

Alors, ils ne parlrent plus, et tous deux mditaient, en silence:
elle blme, l'air triste et doux, avec quelque chose d'accabl, les
mains croises, et rien ne remuant en elle, que les feux scintillants
des diamants qui tremblaient, le long de ses joues; lui, le coude au
genou, la tte dans sa main, tonn, se contenant  peine, dans le
tumulte qui l'emplissait, se rptant, avec obstination:--Je suis
fou, qu'ai-je t penser? mais, tout au profond de lui-mme,
considrant d'un oeil oblique, qu'il tait dans l'alternative de
perdre  jamais Giulia, ou de l'avoir  lui, ternellement; que sans
doute, elle se lassait de leur pauvret, de leur vie cache; que si le
Duc venait  disparatre, il serait lui, seul matre et seigneur de
cette prodigieuse fortune...

--Et un tel crime, commis pour elle, me l'attachera, me l'asservira.

D'ailleurs, serait-il le premier,  oser une telle aventure?... et les
penses se succdaient, dans l'esprit du ple jeune homme.

--Oui, dans son lait, ou dans ses fruits, exclama soudain la Belcredi,
du profond de sa mditation.

Ils tressaillirent tous les deux, et se rveillant de leur songe, ils
se considraient stupfaits, dj complices et criminels, avec une
angoisse d'horreur qui leur brlait l'me.




IX


Les cinq premiers jours qui suivirent le retour de Giulia  l'htel
Beaujon, se passrent en vnements qui exigent une espce de journal,
pour servir  les dbrouiller, dans leur succession si prcipite. Ce
fut d'abord, l'apparition inopine du comte Otto, qui survint, comme
s'il mergeait de dessous terre, fort tristement, et dit qu'il
arrivait de Londres; mais, avec des rponses si rechignes, lorsqu'on
en venait  des questions, que le Duc, sans y insister, et jugeant
qu'il y avait l-dessous, quelque aventure romanesque, ne songea plus
qu' faire fte  l'enfant prodigue. Il s'panouissait de joie, entre
son fils et sa matresse. Et pour dissiper quelque gne, qui avait
paru dans leur maintien, au moment o ils s'taient revus, le Duc les
emmena dner au cabaret, et s'y gaya vers la fin, jusqu' frapper de
son couteau et de sa fourchette, sur son assiette, en guise
d'accompagnement du piano d'un cabinet voisin.

Le lendemain, mardi, au rveil, Charles d'Este reut des mains du
valet qui tirait son rideau, une lettre sous un pli noir, qu'avait
apporte, ds le matin, la femme de chambre de Christiane. La vue du
billet lui dplut, dans la pense que c'tait encore quelque demande
de secours, inspire par Mme Sophie, pour une chapelle ou pour des
pauvres; et le Duc diffra de l'ouvrir, jusqu'aprs quatre heures de
l'aprs-midi. Vers les deux heures, Christiane donna l'ordre que l'on
attelt; et aprs un peu d'attente encore, allant  et l par la
chambre, toute rveuse, tandis que dans un coin, le pre Le Charmel et
la princesse de Hanau s'entretenaient  voix basse, elle dit
soudainement: Allons!

--Vous voulez toujours, chre enfant, passer par le Pre La Chaise?
interrogea Mme Sophie.

Elle rpondit oui, de la tte; la vieille Louisa parut avec des
paquets de voyage,--et debout, reste la dernire, au seuil de la
porte, Christiane attachait un long regard sur cette chambre
familire, aussi chre  son coeur, qu'une amie aime. C'tait donc
vrai: elle quittait Paris, elle s'en allait  Poitiers, dans un
clotre de carmlites. L, tout d'abord, son abjuration, et plus tard,
la prise de voile, les voeux solennels, irrvocables... Un silence de
mort rgnait; le vent soulevait doucement, les cendres amonceles du
foyer, o elle avait brl quelques lettres, et les portraits de Hans
Ulric; elle prouvait avec horreur, les plus poignants effets de la
tendresse... puis, Christiane descendit.

--Nous avons deux heures  nous, dit la princesse, en tirant sa
montre; et personne ne parla plus. Enfonce derrire les glaces,
Christiane jetait un morne regard sur les avenues plantes d'arbres,
les quipages, les passants; leur aspect lui offusquait les yeux. Elle
baissa le mantelet, et se plongea dans son coin; mais dj, le coup
s'arrtait. On tait  la porte du cimetire.

--Allez, ma fille, nous vous attendons, dit  mi-voix, le pre Le
Charmel.

Le monument provisoire des Blankenbourg, que le duc Charles avait
achet,  moiti bti, de don Lopez Aguillu, riche Brsilien, se
trouve au sommet de la colline, non loin du spulcre de Balzac.
Quoiqu'il soit entour de tombes presses, dont les dalles et les
croix de pierre, bornent la vue de toutes parts, il se fait remarquer
de trs loin, par sa flche de marbre vide, les dorures dont il est
charg, et ses clochetons, fouills  jour, et flanqus de figures
d'anges.

Christiane renvoya Louisa, aprs avoir pris les bouquets de fleurs,
que portait la vieille servante; et mettant la clef  la serrure, elle
descendit les deux marches qui prcdent l'troite chapelle. Quoique
ce lieu ft si enferm, on n'y sentait aucune odeur. Les murailles de
stuc, luisantes, blouissaient de blancheur; quelques vieilles
couronnes fanes, jonchaient le dallage de marbre; d'autres pendaient,
le long des murs,  des patres de bronze dor. Et dans cet endroit,
propre et clair, aucune motion ne venait  l'me de la malheureuse:
Hans Ulric lui paraissait loign d'elle, si proche ft-il, d'une
distance comme infinie. Christiane s'agenouilla, et se penchant vers
le caveau, elle dit,  plusieurs reprises:

--Adieu... adieu... adieu...

Elle le revoyait dans sa bire, ple, la tte fracasse, entoure de
bandelettes. Il tait l, gisant et mort,--et c'est une morte aussi,
qui te parle, pensait Christiane, car je me spare de ce monde, et je
vais m'tablir dans un lieu de repos, aussi obscur et cach, qu'est le
tien. Elle se tut. Une rafale secouait les arbres du cimetire, les
guirlandes de perles d'un tombeau voisin, en s'entrechoquant,
produisaient un bruit singulier; puis soudain, une averse croula, le
ciel entier fondit en eau.--Ah! pensa Christiane, ils doivent avoir
froid! Et au mme moment, les larmes l'touffrent, elle clata en
soupirs et en sanglots.

--O cher, cher, mon cher bien-aim!...

Et, en s'abattant sur le sol, balbutiante et dsespre:

--Ah! je t'aime, je t'aime, Ulric; prends-moi, tends les bras,
mets-moi  tes cts! Oh! parle-moi... je veux t'entendre... Mais
entends-moi, rponds-moi, hlas!... Je t'en supplie... ouvre les
yeux...

Et toute pme sur la dalle, avec ses cheveux dfaits, ses larmes
coulaient abondamment, comme la pluie qui ruisselait, ses sanglots se
mlaient  l'orage; dans sa frnsie de mourir, elle allait se briser
la tte  un angle de la muraille... Soudain, elle frissonna, en se
voyant seule, enferme, avec ces deux morts pour voisins. Le sol se
droba sous elle, ses yeux se fermrent doucement, et la malheureuse
s'vanouit...

La pluie avait cess; Christiane, immobile, se tenait devant le
tombeau. Un grondement puissant, continuel, travers par des rumeurs
tranges, des cris indistincts de chariots, montait de l'norme Paris,
qui s'talait sous ses yeux. Elle contempla un instant, ce sombre
charnier o son frre dormirait son ternel sommeil; puis, disant
encore:

--Adieu... adieu... Christiane redescendit; Louisa donna au cocher, le
nom de la gare d'Orlans... Le train roula et disparut,--et l'on ne
devait jamais plus parler de Christiane, dans ce monde.

       *       *       *       *       *

Le duc Charles sortait de son lit, quand il daigna se ressouvenir de
cette lettre diffre, et apprit ainsi, la nouvelle...--Voil donc,
dit-il amrement, le respect et l'amour de ma fille... Et tout de
suite, aprs avoir sonn, pour qu'on lui apportt du lait, dont il
faisait, en ce moment, sa seule boisson, il se mit  jouer aux checs,
avec Giulia Belcredi, tandis qu'Otto marchait, de long en large, par
la chambre. Soit qu'il y prt vraiment plaisir, soit comme marque de
grandeur d'me, le vieux fou, ce jour-l, ne s'avisa-t-il pas de faire
l'amoureux, pressant la Belcredi du genou, par dessous la table, se
penchant parfois, et lui parlant bas, avec des roulements de
prunelles. Giulia se mourait de peur, de quelque foucade du jeune
homme, en le voyant bientt, rougir, plir, la gorge lui enfler, les
yeux lui sortir de la tte. Par bonheur, Charles d'Este lui-mme, se
leva au bout de peu de temps, et laissant les checs rangs, il
proposa qu'on ft un tour au jardin, en se plaignant de la chaleur.

--Buvez donc, si vous avez chaud, dit Giulia.

--Tout  l'heure, rpondit le Duc...

Et ils sortirent, sur ce mot. On n'a jamais bien clairci le bizarre
incident qui suivit, qui eut quelque chose de mystrieux, et comme
imagin pour un roman, du moins, tel que l'Italien le raconta plus
tard, se vantant fort d'avoir sauv Son Altesse. A l'en croire, il
avait eu soif, dans le temps qu'il accommodait je ne sais quelle tte
de cire, au fond du cabinet, contigu  la chambre  coucher du Duc; et
par malice de Scapin, qui joue un tour plaisant  son matre, se
trouvant seul, dans la chambre dserte, avait eu la pense de boire 
la propre tasse de Charles d'Este; mais, en la portant  ses lvres,
une odeur ftide qui s'en chappait, et la couleur du lait toute
change, l'avaient saisi si fortement que, sans y faire rflexion, le
bouffon l'avait t jeter. Si le rcit est vritable, et qu'une
enqute, ainsi que le pensait le Duc, et trouv Otto au bout de
l'affaire, outre la folie et la noirceur d'un tel crime hasard ainsi,
c'est encore un excs de pril, qui ne se peut comprendre. Comment
quitter le Duc, prparer le poison, (en supposant, comme l'on fit, que
c'tait du phosphore racl sur des allumettes de bois,) entrer et
jeter ces raclures, sans que Giovan, qui travaillait dans le rduit 
cte, et entendu le plus lger bruit? Et ce subtil Arcangeli, si
avis, si prcautionneux qui n'a pas un doute, une hsitation!... Il
est vrai de dire que l'vnement, qui lui tomba comme une bombe,  lui
et  Emilia, eut de quoi l'occuper tout entier, ds le lendemain mme,
et ne lui laissa gure le temps d'enfiler des raisonnements.

Le mercredi soir, en effet, entre huit et neuf, Emilia, qui tait fort
incommode depuis quelques jours, se sentit prise soudain, des
douleurs de l'enfantement. Personne, d'aprs son rapport mme, ne
songeait  rien moins, mais on comptait la chose pour le mois suivant;
en sorte que Giovan qui soupait, pensa trangler de saisissement,
lorsque Trsina, accourant  lui, s'cria, tout effarouche, que sa
matresse allait accoucher.

On dpcha au mdecin, qui arriva presque aussitt; mais quand ce fut
 s'en aller qurir le comte Franz, les questions passrent de bouche
en bouche, par tous les valets de l'htel, sans que l'on st en quel
endroit se trouvait le jeune homme, depuis huit jours qu'il n'avait
paru. On envoya plusieurs laquais, en divers lieux: d'abord, 
l'entresol que le comte avait rcemment lou, rue Taitbout, afin
d'tre libre en ses mouvements, disait-il; ensuite, au cercle
Imprial, puis, au club de la rue du Helder. Enfin, vers minuit et
demi, dans un claquedent du boulevard, le garon de jeu rpondit que
M. le comte, ainsi que M. Romero, taient alls, une heure auparavant,
faire une partie, rue Franois Ier, chez madame Lyonnette.

       *       *       *       *       *

Il se trouvait en effet, ce soir-l, chez la nouvelle comtesse
d'OEls,--ne Lonilde Chaffaroux, de son vrai nom, rvl par les bans
de mariage--une assez nombreuse compagnie. Des moyennes-vertus, des
filles d'Opra, Flora Van Bloemen, la chanteuse, une Brsilienne avec
son mari, et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur
esprit, leurs prodigalits, ou leur dbauche. C'tait Lussan-Biron, le
jeune duc, qui mourut  vingt-neuf ans, ne laissant que des dettes
immenses, et quatre-vingt-trois costumes de bal masqu, dans sa
garde-robe; Schonen le roux; quatre ou cinq fils de banquiers, et non
des moindres; le marquis de Courson, M. de Poix, Feuillade, le tenant
actuel de Lyonnette; le vieux marquis de Vivarens, et quelques autres.

Vers minuit, survint M. de Villalba, jeune gentilhomme cubain, fort
riche, novice, et gros joueur. Il fut tout de suite entour, et aprs
les premires civilits, Lussan-Biron lui demanda, pour l'avoir
rencontr plusieurs fois, au cercle de la rue de la Paix, si la
fortune lui tait favorable, et s'il se trouvait en perte ou en gain?

--A Enghien? demanda Villalba, qui entendait mal le franais, et le
baragouinait plus mal encore; puis, voyant tous ces jeunes gens perdre
contenance, et rire en-dessous, il s'excusa fort poliment, tandis que
le duc rptait sa question.

--Non! non! reprit Villalba, je ne suis pas heureux; j'ai perdu hier,
vingt mille francs. Et au mme moment, avisant Romero dans le cercle
qui l'environnait, il ajouta d'un ton plaisant, que c'tait avec ce
coquin-l, et lui prit le bras, familirement.

--Mais il sait trs bien le franais, chuchota le duc de Lussan 
l'oreille de M. de Poix, tandis que Romero rpondait en ricanant:

--Bah! bah! vous vous rattraperez...

--J'y compte bien, repartit Villalba; et il fit voir son portefeuille,
tout gonfl de billets de banque, non sans rpter plusieurs fois,
qu'il avait pris avec lui, cent mille francs.

--Eh bien! mais, qu' cela ne tienne, dit l'Espagnol, comme par
politesse; puisque tel est votre dsir, je m'en vais vous donner votre
revanche... Franz, allez donc demander des cartes  la matresse de la
maison.

Le comte d'OEls arriva au bout d'un instant, les yeux perants, la
mine haute et railleuse...--Madame la comtesse s'attendait si peu  ce
que l'on voult jouer, qu'elle n'avait fait prparer que trois ou
quatre tables de whist; et il s'excusait, en donnant des ordres. Deux
laquais parurent bientt, maniant et portant  reculons, une laide et
sale table de cuisine, sur laquelle M. d'OEls jeta lui-mme un tapis
vert; aprs quoi, entra un petit chasseur, qui apportait plusieurs
jeux de cartes. Pendant ce temps-l, Romero, avec la craie du billard,
dessinait sur le lapis vert, le tableau de trente et quarante, tel
qu'il est usit en Allemagne. Les deux joueurs s'assirent face  face,
et l'Espagnol disposa devant lui, de l'or et des billets, pour vingt
mille francs environ.

--Franz, tes-vous mon associ? demanda-t-il, tout en distribuant les
cartes.

--Je veux bien, rpondit le comte.

Alors, tandis que la plupart des assistants se pressaient autour de la
table, curieux de voir l'Espagnol tailler une banque, Feuillade
s'approchant de Schonen et de Lussan, assis  un coin du salon,
demeura debout devant eux, o la conversation, vive et chuchote,
s'engagea sur ce Romero. Schonen l'avait dj rencontr  Bade, l'y
avait vu gagner un soir, plus de quatre cent mille francs. Et telle
tait d'ailleurs, la renomme de cet illustre aventurier, que, dans
les casinos d'Allemagne, il avait obtenu l'trange faveur de jouer sur
un maximum de vingt-cinq mille francs, au lieu de douze mille.

Ils remontrent vers la table de jeu, afin de ne paratre pas trop
longtemps, en conciliabule. La partie commenait  s'animer, et les
assistants pariaient pour l'un ou pour l'autre des joueurs.

--Comment! demanda Feuillade  Franz, vous pontez contre la banque,
vous, l'associ du banquier?

--Oui, dit le comte, Romero est si peu en veine, ce soir, que je suis
forc de jouer contre mon propre argent, afin de compenser mes pertes.

En effet, au mme moment, l'Espagnol frappa du poing la table, et
jetant ses cartes dessus, se leva comme un furieux, en protestant
qu'il ne jouerait plus. Tout ce que put dire Villalba, ne fit que
redoubler sa colre, et ses serments de s'en tenir l. Si bien
qu'enfin, le jeune seigneur, encore chaud et allch du gain, proposa
aux autres assistants, un petit baccara tournant, qui commena par des
dpts de dix ou de vingt louis, et o les dames se mlrent.

De temps  autre, Villalba, en interpellant l'Espagnol, demeur
debout prs de la table, au premier rang des curieux, le pressait de
se remettre au jeu.--Non! non! rpondait Romero, et le pauvre sot de
redoubler:--Allons, voyons, laissez-vous tenter; c'est  vous que la
main arrive; allons donc, vous en mourez d'envie!... Et tant d'autres
importunits, que l'Espagnol s'assit enfin, comme vaincu et presque
contraint, tandis que M. de Villalba, lui applaudissait, en colier.

--Je mets trois mille francs, dit Romero. Les tenez-vous?

--Parbleu! dit Villalba.

--Huit, dit Romero.

--J'ai perdu, dit Villalba; doublons la mise.

--Je tiens cent louis, dit le comte Franz.

--Sept, dit Villalba.

--Neuf, dit Romero.

--Bien! doublons la mise.

--J'en donne... Huit, dit Romero.

--Encore perdu! dit Villalba.

--Je tiens deux cents louis, dit le comte Franz.

--Huit, dit Villalba.

--Neuf, dit Romero.

Tous les regards taient attachs sur les joueurs, ce qui donna moyen
 Lussan-Biron de se tourner vers M. de Schonen, comme lui montrant
Romero. L'autre cligna des yeux, voulant rpondre: Oui! je vois. Une
minute aprs, ils se joignirent; et le duc dit tout bas  Schonen, que
Villalba avait perdu la tte, qu'il allait se faire voler, et qu'on
ne savait d'o sortait en somme, ce beau fils, avec ses favoris.

--Le fait est, dit Schonen, entranant Lussan plus loin, que les coups
se prsentent d'une faon bien extraordinaire.

--Et voil Franz, reprit le duc, qui tient  prsent, sur la main, des
coups de cinq cents louis! En ce moment, le grand Feuillade sauta
entre Schonen et Lussan, et leur dit  l'oreille, avec motion:

--Que se passe-t-il donc? Regardez les cartes.

Romero tenait en effet, son jeu en ventail, devant lui, mais on et
dit qu'il s'y trouvait des cartes blanches, et toutes neuves. Le duc
examina le talon. Le contraste tait saisissant, entre les tranches
clatantes des cartes tales par l'Espagnol, et la dorure un peu
ternie de celles qui restaient sur la table.

--Il faut prvenir la comtesse, puisque M. d'OEls s'est mis au lit,
dit alors le duc de Lussan... Feuillade, priez-la de venir dans le
salon jaune.

Ils s'y promenrent en l'attendant, fort anims d'indignation, le
monocle coll  l'orbite, et s'interrompant l'un l'autre, en leurs
propos. Lyonnette parut aussitt, avec Feuillade:--Eh bien, qu'est-ce?
que me dit-il?... Ils la prirent dans une embrasure, et lui
expliqurent le cas. La stupeur et les exclamations durrent un assez
long temps; aprs, grande question sur ce qu'il leur fallait faire?
Srement, arrter la partie, mais quel scandale, quel clat!... Sans
compter qu'ils devraient peut-tre, comparatre comme tmoins, au
tribunal. Feuillade, envoy prs des joueurs, revint tout de suite, en
levant les bras. Il fallait se hter; les coups s'augmentaient
toujours. Villalba venait,  l'instant mme, de perdre une banque de
soixante mille francs; il y avait eu sur la table,  peu prs, cent
trente mille francs. Le chiffre de la somme les dcida. Ils
rentrrent, bien rsolus  tout, dans le petit salon de jeu.

Un silence extrme avait succd au gros coup qui venait de se jouer.
On se haussait sur la pointe des pieds pour apercevoir Villalba, qui,
ple et tremblant, tirait les billets de son portefeuille; et tous les
visages bants, o perlaient des gouttes de sueur, montraient je ne
sais quoi de cruel, des yeux colls sur tant d'argent, des bouches
entr'ouvertes de saisissement. Alors, au milieu du profond silence, la
voix de Feuillade clata:

--Ce jeu est trop cher, messieurs, dit-il, ce n'est point ici un
tripot.

--C'est mon jeu habituel, rpondit Romero.

Mais au mme moment, le duc de Lussan-Biron, saisissant le paquet de
cartes, sur la table, dit nettement  l'Espagnol:

--Vous avez ajout des cartes, monsieur, tandis que M. de Schonen
couvrait de son chapeau, le panier o l'on jetait les jeux, une fois
qu'ils avaient servi.

On peut juger quel trange coup de thtre produisirent ces divers
mouvements, et le tumulte qui suivit. Romero et Villalba s'taient
levs, avec prcipitation; mais l'Espagnol avait fait rafle,
prudemment, de tout ce qui se trouvait devant lui, et il se dbattait,
au milieu de la presse dont il tait entour. Enfin,  force de
frapper avec sa canne sur la table, Feuillade obtint un peu de
silence; et s'adressant  Lyonnette:

--Combien y avait-il, madame, de jeux de cartes, dans la maison?

Elle en avait fait donner cinq aux joueurs. L-dessus, Feuillade
compta. Il se trouvait des cartes de sept ou huit jeux diffrents,
dans le paquet de l'Espagnol.

--Messieurs, dit Romero, au travers des mille injures qui lui
pleuvaient de tous cts, vous tes joueurs, vous me comprendrez.
J'avais gagn avec ces cartes du cercle Imprial; j'y croyais la veine
attache.

Une grande rise s'leva, et Feuillade dit, parmi le tumulte:

--Allons, monsieur, il faut rendre l'argent.

Mais,  cette proposition, une espce de frnsie saisit soudainement
l'Espagnol, qui se mit  taper des pieds,  protester,  gesticuler.
Puis, s'arrtant, voil notre homme qui plit, se dmne, et fait
cent contorsions, comme en proie  un de ces besoins pressants,
auxquels on ne croit pas pouvoir rsister. L'clat de rire fut subit
et irrsistible. Les femmes battirent des mains, et l'on en voyait de
pmes, qui pouffaient, sans pouvoir s'arrter. Cependant Villalba, en
prenant les gens  part, leur faisait remarquer sa dlicatesse, de ne
se point mler  cette scne, tandis que Courson et Vivarens, debout
devant le comte Franz, l'engageaient  intervenir auprs de son ami.

--Romero n'est pas mon ami, rpondit Franz, avec vivacit.

Et il parut fort soulag, lorsque l'Espagnol consentit enfin,  ce
qu'on exigeait de lui,--non pas  titre de restitution, ajouta le
joueur, en prenant un air superbe, et passant  la ronde, un oeil de
dfi, mais par gentillesse gratuite, et parce qu'il voulait bien cder
 l'opinion de la galerie. Il rendrait donc les sommes gagnes au
baccara, mais il tait juste qu'on lui tnt compte de sa perte au
trente et quarante... Sur quoi, prenant dans son habit, une liasse de
billets de banque, Romero les jeta sur la table, en grommelant de
vagues menaces, entre ses dents.

--Franz, dit le marquis de Courson, il faut aussi que vous rendiez ce
que vous avez gagn, en vous associant dans la banque.

--Je n'ai rien gagn, dit Franz vivement, et il tira son
portefeuille. J'avais apport trente-cinq mille francs, et voil tout
ce qui me reste: vingt-cinq mille.

Ces messieurs se lancrent une oeillade d'tonnement... Mais au mme
instant, le duc de Lussan, qui avait compt les billets jets sur la
table par Romero, dit d'une voix mordante et railleuse:

--Il y a l, cinquante mille francs; nous attendons le reste, monsieur
Romero.

--C'est tout ce que j'ai sur moi, fit l'Espagnol, avec furie.

Cette rponse excita de nouveau des clats de drision, et une
bruyante hue, qui recommena  plusieurs reprises. Romero fut press,
bouscul. On lui mit le poing sous le nez; peu s'en fallut que la
Barucci ne le frappt de toutes ses forces. Au milieu de la confusion,
quelqu'un, rest inconnu, renversa une des lampes d'applique; et la
tapisserie, qui tait de Beauvais,  Cupidons chasseurs et  colombes,
s'en trouva vilainement gte. Les femmes, pour mieux voir, avaient
escalad les fauteuils, autour de la chambre; et l, en pied, elles
ricanaient, se dmenaient, faisaient tapage, rptant:

--Fouillez-le! Fouillez-le! Le commissaire de police! puis, tout 
coup, recommencrent  applaudir, comme frntiques. Et un grand
battement de mains emplit l'htel, pendant quelques instants, les
hommes, pour applaudir, aussi, s'cartant tous, et formant un cercle,
autour du blme Romero.

Alors Schonen qui, durant cette scne, ne perdait pas de l'oeil le
misrable, vit sortir, du bas de son pantalon, une liasse de billets
de banque; et il s'lana pour les ramasser, tandis que l'Espagnol
s'cartait avec prcipitation.

--Oh! c'est inutile, dit Feuillade, nous savons maintenant, o est le
nid.

--Je vous dis que je me sens malade, cria furieusement, Romero.

--H! laissez-le aller, dit le duc de Lussan, avec un ton
compatissant. Vous voyez bien que M. Romero a un flux de billets de
banque.

L'Espagnol sortit du petit salon, suivi pas  pas, par la foule; et
les billets, comme  un enchanteur, apparaissaient, o il marchait.
Lussan les ramassait  mesure, et aprs les avoir compts, en
annonait l'addition,  voix haute:--Soixante-cinq mille....
soixante-dix mille.... quatre-vingt mille.... Cette sorte de chasse
parut, on ne peut plus divertissante; et ne se fit pas, comme on pense
bien, sans un feu roulant de quolibets, et la plupart, assez
grossiers. Mais, par malheur, l'amusement ne fut pas de trs longue
dure. Arriv au bout du salon jaune, Romero s'assit sur un fauteuil,
et refusa d'en bouger. Le pauvre sire, ple et les yeux ferms,
paraissait prs de se trouver mal.

--Allons! finissons-en, dit Feuillade, entendant trois heures
sonner... Il faut que M. Romero ait pass  quelque compre, le reste
de l'argent qu'il a gagn. Messieurs, vous tes tous d'avis de vous
laisser fouiller, n'est ce pas?

--Sans doute... sans doute, rpondit-on.

L dessus, Feuillade et Lussan, aprs avoir eux-mmes, ouvert leur
gilet, et montre le dedans de leurs poches, s'approchrent du vieux
marquis de Vivarens, qui les imita de bonne grce. Le reste de la
compagnie ne se montra pas moins empresse. Et, tout en faisant la
crmonie de retourner son gilet et ses poches, ces jeunes gens
taient en train de plaisanter, sur ce qu'il faudrait contraindre les
dames, et principalement, Flora qui tait grasse,  se laisser aussi
fouiller, quand tout  coup, on entendit les clats d'une voix
furieuse:

--Jamais! jamais!..... disait le comte Franz. On s'efforait de le
calmer, mais lui, tout ple et les yeux hors de la tte:

--Jamais je ne supporterai que l'on me fasse un tel outrage!

--Puisque j'ai souffert que l'on me fouillt, dit d'un ton piqu, le
vieux Vivarens, vous pouvez bien le souffrir aussi.

--Je vous ai montr mon portefeuille, criait Franz; c'est l tout ce
que j'ai, tout, absolument.

On entourait le comte; on demeurait en groupe,  l'exhorter, tandis
qu'il passait des yeux gars sur les assistants, en rptant: Jamais!
jamais! Enfin, comme on le serrait de moins prs, l'on aperut tout
d'un coup,  ses pieds, un paquet de billets de banque.

--Voici des billets, lui dit le duc, en les ramassant, qui viennent de
tomber  vos pieds; prenez-les, ils sont  vous.

--Ils ne sont pas  moi, vous pouvez les garder, rpondit Franz, qui
les repoussa; et il changea tout  fait, de couleur.

Ces vingt mille francs une fois compts, il n'en manquait plus que
trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants aprs,
M. de Poix, qui rdait dans le petit salon, les dcouvrit derrire un
fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des
pertes. On restitua  Villalba, en sus des mille louis qui lui
restaient, environ quatre-vingt mille francs, sept mille cinq cents
francs  de Poix, cent cinquante louis  Constance Meyer, et enfin, au
sieur Romero,  peu prs, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une
dernire fois, voulut faire donner parole aux assistants, de ne rien
divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les paules, et tous
partirent.

Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'htel
Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer
jusqu' lui,  travers les portes que Lyonnette avait command qu'on
fermt, ds le dbut de cette scne,--et qui lui apprit
l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air gar, et
qu'il parlait tout seul, en s'en allant  sa voiture. On le vit un
moment, rue Taitbout, o sans doute, il se garnit les mains de
quelques bons crins et de sacoches.. Et de l, le diable sait o il
disparut, en Belgique probablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur
le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir  Paris, c'et t se
mettre la corde au cou, car Romero, jug quinze jours aprs, fut
condamn  cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte
Franz, par dfaut,  treize mois, comme complice.

       *       *       *       *       *

Le Duc n'apprit l'vnement, que le vendredi, 13 juin,  son rveil.
Il avait eu la fivre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en
lisant ce beau rcit, dont les journaux taient pleins, il lui prit
une pmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journe entire
se passa, en suspens et en inquitude. Quoiqu'il y et dj grand
soupon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et
l'inflammation qui y paraissait, les mdecins, ce premier jour-l, ne
parlrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise,
et il fallut bien, ds le lendemain, dclarer le pril o se trouvait
Charles d'Este.

Il fut pans. Incontinent aprs, l'anthrax parut, et l'on fit  la
pauvre Altesse, une premire incision. Lui-mme, il se sentait si mal,
et la tte si embarrasse, qu'il craignit les accidents. Et faisant
venir son notaire, Me Arrachequesne, Charles d'Este dicta un
testament, par lequel, en rvoquant et annulant expressment, ses
testaments antrieurs, il dsignait son fils, le comte Otto, pour son
seul et unique hritier.

Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-l.
Quelque soin qu'elle prt de simuler l'affliction, elle marchait
environne de je ne sais quel clat superbe, qui ornait toute sa
personne, et que l'on sentait retenu. Otto tait bloui d'elle; et les
amants enhardis  tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient
incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait
dlicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc tait trop mal, pour
prendre garde  quoi que ce ft, et ses rideaux restaient ferms plus
souvent qu'ouverts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le
tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser
chapper devant cet importun tmoin, tait extrme et dlicieux. Cet
tat si violent, fut d'assez courte dure. Les mdecins, pendant ce
temps, multipliaient les incisions; la dpuration s'tablit: en sorte
que, ce faible espoir d'viter leur crime, qu'avaient eu un moment,
Otto et la Belcredi, s'teignit aussi vite qu'il avait paru.

La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines,
pendant lesquelles, le grand lit fut, tour  tour, tendu et dtendu, 
tous les coins de l'appartement, Charles d'Este tant devenu plus
souponneux des courants d'air, et plus prcautionn pour sa sant,
qu'Augusta Linden elle-mme. Des pistolets et des poignards, qu'on
voyait toujours prs de lui, tmoignaient de ses autres craintes, 
l'gard des pres Jsuites,--ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non
contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant,
 sa fortune et mme  sa vie.

Du reste, l'emploi qu'il faisait du temps, n'tait pas pour lui
tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le
monstrueux crime, qui fut commis  cette poque, par un sclrat du
nom de Hermann, et dont l'horrible dcouverte retentit dans toute la
France, et donna le spectacle nouveau de sept victimes  la fois,
gorges par un seul homme. Tel tait le riant pome que, chaque jour,
le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intrt.

--Quel gaillard, rptait-il,  tous moments, quel gaillard! tandis
qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vtyver des Indes, dont les
fentres taient tendues. L'vaporation, en mlant du frais  l'odeur
des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait
l'agrable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien
plutt pour les rveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux
fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi
surtout, lorsqu'on en vint, aprs le meurtre des cinq enfants et de la
femme,  l'empoisonnement de Kinck le pre, au moyen de l'acide
prussique. Or, pour prparer le poison, Hermann avait imagin un
procd, le plus ingnieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de
lui lire bien posment, le jour qu'il parut dans les gazettes.

L'assassin s'tait donc servi de deux cornues, la premire,  large
orifice, et l'autre,  col long et troit. Il les avait engages l'une
dans l'autre. Aprs quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin,
Hermann avait distill dans la grande, du prussiate jaune de potasse,
de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond tait
garni d'un linge mouill, avait fait l'office de rcipient.
L'expert-chimiste dclarait que c'tait l'unique procd, par lequel
on fabriqut de l'acide, capable de se conserver.

Alors, les yeux de la Belcredi rencontrrent les yeux d'Otto; puis
tous deux, comme par rponse, jetrent un regard affreux sur Charles
d'Este, qui, demi-allong dans son lit de broderie d'or et d'argent,
se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se
plaisait, en ce moment,  ramasser par l'Europe entire. Pauvre vieil
enfant couronn, tout charm de son hochet, et qui ne voyait pas la
dangereuse vipre, lie au bord de ses habits. De ce jour, de cet
instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut rsolu et
prpar. L'ide d'abord, leur en avait paru un rve, un vain
amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les sduisait par la
perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'aprs quelques
journes, sans savoir comment cela s'tait fait, les deux amants se
rveillaient, tout pntrs, tout environns de leur crime. Giulia et
Otto se parlrent; tout fut prvu, et arrang. Le poison dont ils
avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace: la mort serait
sans doute, attribue  la rupture d'un vaisseau, ou  quelque
anvrisme du coeur. D'ailleurs, Otto, ds les premiers instants,
demanderait par dpche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer
le Duc dans la vieille cathdrale Saint-Blaise, o se trouvent les
tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux mdecins
trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.

Divers incidents domestiques reculrent d'abord leur projet, puis un
autre prtexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement
que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur
parut que deux convois, se succdant  l'htel, coup sur coup,
fixeraient trop l'attention. Par malheur, la fin des crmonies leur
ramena l'Italien, qui, soit qu'il et des yeux tout neufs, soit par
une chance particulire, dmla, ce jour-l, en les voyant entrer
ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'tre serrs d'un peu prs, en
passant la porte.

Dj certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre,
n'avaient pas laiss de l'tonner. Bien plus de familiarit
s'chappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser
paratre: cela se sentait comme au nez.

--Oh! pensa l'Italien, prenons garde!

Et ds lors, il n'est pas de chien tenant l'arrt, aussi patient et
attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce
qu'il apercevait, lui donnt bien fort  penser, il fallut, pour avoir
des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un
cheveu, les portes des appartements du fils du Duc et de la chanteuse;
et les sceaux, au matin, se trouvrent rompus. Il sabla de poussire
menue, l'obscur corridor qui conduisait  la chambre de Giulia; et les
pas marqurent ouvertement, d'o le galant tait venu. Il ptilla de
cette dcouverte: mais, quant  prvenir Son Altesse, le bouffon
demeura indcis, quelque gros qu'il ft de parler. L'aveugle
prvention de Charles d'Este pour son fils et pour sa matresse, et la
dfaveur o lui-mme se trouvait auprs du Duc, faisaient redouter 
Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir,--et les preuves de
ses allgations, comment les faire toucher du doigt?

       *       *       *       *       *

Une aprs-dne, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait
dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la premire fois, en
convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris
d'entendre des pas, et mme assez lourds, au-dessus de sa tte. Ce
galetas tait vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il
interrogea Emilia, qui rpondit que, depuis plusieurs jours, elle
entendait le mme bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant
que ce ft quelque laquais.

--Dans l'aprs-midi? demanda Giovan.

--Dans l'aprs-midi, rpondit-elle.

Or, Charles d'Este avait coutume, aprs avoir considr du haut de la
terrasse, le dfil de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout
harnachs, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit
lit de jour; et les amants, durant ce temps, avaient leur entire
libert.--Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.

Il alla consulter, en quittant sa soeur, l'un des nombreux plans de
l'htel, dans le cabinet o Son Altesse avait ordonn qu'on les
enfermt. La chambre  oeil de boeuf, qui donnait au-dessus de
l'appartement d'Emilia, portait le numro 14. Notre homme ne put rien
savoir de plus,  ce moment, son service le rappelant auprs du Duc.

Il y resta jusqu' onze heures, et remontait chez lui, fort agit, par
l'troit escalier de service, quand l'ide lui vint tout  coup, de
visiter cette chambre mystrieuse. Aussitt pens, voil l'Italien qui
grimpe un tage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat
de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de
lambourdes et de pltras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint
sur une porte. Il s'tait largement muni de fausses clefs, dans
l'aprs-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la
serrure avec soin.

Le premier coup d'oeil, vivement jet de tous cts, ne montra d'abord
 Giovan,  la clart fumeuse de sa bougie, qu'un grand lit  colonnes
torses et  baldaquin de broderie, qui tait jadis, celui de
Christiane, et qu'aprs la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever
de chez elle, et un ple-mle de meubles, entasss tout autour de la
chambre, laquelle tait proprement, un dbarras. Giovan en fit le tour
avec prcaution, n'y remarqua rien de suspect, parmi cet trange
fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait mme, deux de ces couronnes de
paille tresse, dont on se sert pour mettre les cornues sur cul. Et
notre homme dsappoint, qui s'tait figur dcouvrir l, des
merveilles, ne songeait plus qu' s'en aller, quand un bruit de pas
retentit,  l'extrmit du long corridor. Il demeura tout d'abord,
comme ptrifi, les yeux fixes, le coeur battant; puis soudain,
souffle sa bougie, crase entre ses doigts, la mche qui fume, et se
coule sans bruit, sous l'norme lit, en mordant sa manche, pour
s'empcher de respirer.

Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'avana dans la chambre,
en mme temps qu'Otto venait derrire, tenant une petite lampe
allume. La chanteuse portait des deux mains, un grand bassin de
porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine, confites; elle
avait  l'oreille, une rose rouge, ayant pass la soire chez le Duc;
et la queue de sa robe de velours vert, brode en mosaque d'argent,
de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrire elle. La
Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe  ct: puis,
tous deux, en se regardant au fond des prunelles, restrent un moment
sans parler.

--C'est donc pour demain... pour demain, rpta l'enfant, d'une voix
basse.

Elle dit oui, avec la tte; et Otto commena de marcher, d'un bout 
l'autre du rduit,  petits tours, espacs et courts. La Belcredi,
pendant ce temps, avait dispos sur la table, une sorte de polon
d'argent, emprunt, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc
et la Sinclair s'taient servis nagure, pour leurs cuisines,--et dans
lequel Giulia mlangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre,
et de fleur d'orange. Elle posa ensuite par dessous, une lampe
d'alcool enflamm, et le polon, presque aussitt, commena de frmir
 bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il
s'appuyait des poings, considrait Giulia fixement. Au dehors, la nuit
tait sereine, de larges toiles brillaient.

--Bouchez la fentre avec ce tapis, dit Giulia, en dsignant l'oeil
de boeuf; quelque valet pourrait apercevoir de la lumire.

Elle retira de son sein, un mince flacon de cristal taill, tout
couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel
s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pt voir, et
aussi dli qu'une aiguille. Par l, se verse goutte  goutte, ce
prcieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'cume qui
s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les
jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des
prsents,  certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon
vid, qui restait  la Belcredi, lui venait du grand duc Vladimir.

--Ah! dit Otto, c'est l que tu as mis...

Et il n'osait prononcer: le poison. Elle portait dans les cheveux,
une assez grosse pingle de diamants, qu'elle retira en silence, et
dont elle piqua profondment, plusieurs de ces petites oranges.
Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit couler au coeur de
chaque fruit, par la piqre, une goutte du poison mortel, et les
enduisait  mesure, du sucre chaud du polon d'argent; en sorte que,
ce vernis pais refroidissant et blanchissant, l'oeil le plus exerc
n'aurait su distinguer les fruits empoisonns, des bons et des sains.

--Non! dit la Belcredi, au bout d'un instant, en prenant au plat une
orange, celle-ci est trop belle pour lui; et aprs y avoir mordu,
elle l'offrit  Otto. Lui, cependant, bless au coeur sans doute, par
la vue du prsent de cet ancien amant, demeurait morose et renfrogn,
et se dfendait froidement, tandis que Giulia, en riant, lui
approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dpite; et
se renversant dans ses bras, elle le regardait fixement. Les yeux
d'Otto devinrent plus brillants, ses mains errrent sur la gorge nue
de sa matresse; il palpitait. Elle l'entrana vers le grand lit, sous
lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.

La petite lampe brlait, rien ne bougeait dans l'troite chambre. De
temps  autre seulement, il chappait  la Belcredi des paroles
entrecoupes, comme  quelqu'un qui rve tout haut. Elle leva un peu
la voix, et Arcangeli, frissonnant, entendit le nom de Charles d'Este.

--Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en
rvant... Je serai force de toucher au corps.

Et tout de suite, avec agitation:

--Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le
crne  quelque meuble! car la vue du sang rpandu faisait horreur 
cette Locuste. Le jeune homme ne rpondit pas, et la face dans
l'oreiller, le bras pass au-dessus de sa tte, ses sanglots
clatrent soudain, avec une sorte de fureur amre...

--Veux-tu que nous mourions, dit-elle; ah! comme je mourrais avec
joie!...

Il l'treignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frnsie
sombre; puis ses pleurs, peu  peu, s'arrtrent, tandis que Giulia
pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants
quittrent ce lit.

Les propos, en se rhabillant, ne furent que quelques paroles, parmi
lesquelles la Belcredi, regardant le flacon  la lampe, avant de le
cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers
tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de
faon qu'aucun hasard ne le pt sauver. Dj, Otto tenait la lampe 
la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allrent
sans bruit.

Il fallut un demi-quart d'heure  n'our rien de suspect, avant que
l'Italien ost quitter sa retraite, o, cent fois, il avait pens
tomber en faiblesse, ou se dceler. Il se secoua, renifla l'air, ta
ses souliers; et, pieds nus, plus lger qu'un chat, quoique les jambes
et le corps lui tremblassent, Arcangeli se sauva dans sa chambre, o
il tira le verrou.

Une terreur extrme dominait en lui,  travers mille penses
tumultueuses; Giovan se voyait dj mort, immol prs de son matre.
Tantt, il voulait l'veiller, courir, dvoiler le complot, et pour un
peu, il aurait sonn la grande cloche de l'htel; l'instant d'aprs,
il retombait sur sa chaise, comme hbt. Pour comble d'ennui, il se
sent tout  coup, un besoin incommode, fruit de sa peur, sans aucun
doute; mais le priv se trouvait dans le corridor, et Giovan n'y ft
pas all, dt-il crever. Ncessit n'a point de loi. Lass de
frtiller d'un pied sur l'autre, le malheureux se soulagea pleinement
o il put, aux dpens de son nez; et demeura toute la nuit, avec cette
trange cassolette, sans se coucher, ni songer  le faire. Aussi bien,
vers les six heures du matin, s'endormit-il dans un fauteuil, dment
gard par un gros meuble, qu'il avait tran devant sa porte, et ne
s'veilla qu' midi.

Il se dressa en pied, tout effar, et nanmoins, il prouvait comme un
lche et secret dsir, que la chose se ft faite, pendant qu'il
dormait. L'Italien couta: pas un bruit; le ciel gris roulait des
nues, des ramiers sur le toit, roucoulrent. Tout d'un coup, on
frappa  la porte. Arcangeli bondit, et passa ses regards avec
crainte, de tous cts, puis, il alla parlementer  la serrure. Ce
n'tait rien qu'un message de Son Altesse, qui l'attendait dans la
salle de Bains.

-Oui, j'y vais!

Et le laquais parti, Giovan se dbarricada. Il s'attendait, tout en
marchant par les corridors obscurs,  recevoir un coup de poignard
dans les paules.

       *       *       *       *       *

Il a paru, vers ce temps-l, de si minutieuses descriptions de
l'htel de l'Arc de l'Etoile, et mme des dessins figurs, dans les
gazettes, que bien des gens se rappellent encore, cette fameuse
chambre de Bains, qui faisait l'orgueil du pauvre prince. La salle en
rotonde, o l'on pntrait par un corridor tortueux, et qui est le
dedans de la coupole russe, qui domine au-dessus des btiments,
prenait jour par une fentre, sur la place de l'Arc de l'Etoile, et en
haut, par quatre petits dmes mosaques, peints or et azur, et percs
de trous, figurs en toiles et en croissants. Le revtement des
murailles n'tait rien, de la plinthe au plafond, que les plus belles
glaces de miroir, qui montraient en s'ouvrant, de gigantesques
armoires, contenant les flacons, les onguents, les crmes, les
pommades innombrables, dont Charles d'Este se servait. Un norme
buffet de malachite, aussi haut que le matre-autel d'une cathdrale,
et dont le dessus cav contenait trois cuvettes d'argent, o l'eau
montait  volont, chaude, froide, ou tempre, se voyait, en face de
la porte, plein des instruments de toilette, de toutes les sortes et
les plus riches, rpandus partout sur les tablettes, et dont on ne
savait ni le nom, ni mme l'usage.

Le Duc, lorsque l'Italien entra, tait plong jusqu' la barbe, dans
la grande cuve de malachite, place sous un de ces petits dmes, or et
bleu, et  laquelle on descendait, par quatre marches de marbre blanc.
La Belcredi venait de terminer sa lecture, Otto se promenait par la
chambre; et quoique Son Altesse se baignt, toujours couverte d'un
vtement, un drap brod de rouge et de bleu,  la russe, cachait la
baignoire, pour l'honntet.

--Bon Dieu! qu'est-ce donc? mon pauvre Giovan, quelle mine as-tu?

Et comme l'autre balbutiait, Charles d'Este, sans plus songer 
s'apitoyer, lui commanda d'ouvrir le courrier,  l'ordinaire. La voix
tremblante de l'Italien se perdait dans le bruit de l'eau, dont le Duc
rchauffait son bain,  chaque minute. Ces premires lettres ne furent
d'ailleurs, que des demandes de secours ou d'audience, de la part
d'anciens sujets de Son Altesse. Si bien que le Duc, excd par
avance, du gros tas d'ptres qui restaient encore, commanda qu'on les
jett au feu; puis, il demanda son peignoir.

--Mon cher seigneur, dit Giulia, n'avez-vous pas soif? Ne boiriez-vous
pas?

--Oui, rpondit le Duc; que l'on m'apporte du lait... Et voyez, je
vous prie,  faire remplir ma bonbonnire, d'oranges confites.

--J'y vais, Monseigneur, dit la Belcredi.

De brusques rafales de vent secouaient les arbres du jardin, et des
murmures de tonnerre, en grondant du bout de l'horizon, commenaient 
rouler sur Paris. Otto, debout contre la vitre, o il battait des
doigts, nerveusement, regardait s'entnbrer le ciel, qui devint noir,
en un moment. Les braises de noyaux d'olives, o tidissaient les
fers pour la barbe de Charles d'Este, crpitrent dans le brasero; et
le vieux lvrier _Csar_ vint se serrer contre son matre, en poussant
un long gmissement. Au fond de la pice, le Duc, envelopp d'un
peignoir blanc, se faisait brosser les pieds par Arcangeli, dans un
large bol d'eau d'amandes.

--Prenez garde, n'en mangez pas, chuchota rapidement Giovan, 
l'oreille de Charles d'Este.

--Que dis-tu? fit le Duc...

Otto se retourna, et il y eut un long silence, pendant lequel, on
n'entendit que les gouttes d'eau, tombant une  une, dans la
baignoire. Une sueur glace couvrait le visage de l'Italien; peu s'en
fallait qu'il ne pmt d'effroi. Il put  grand-peine poser un doigt
tremblant devant ses lvres, et il balbutia, de nouveau:

--N'en mangez pas. Ils sont empoisonns...

Au mme moment, un coup de tonnerre clata avec un bruit affreux, et
une lumire aveuglante dont la chambre parut tout en feu, et qui
montra, au bout du corridor, Giulia livide et glace, apportant sur un
plateau, une grande tasse de lait et le drageoir en or de Son
Altesse,--puis tout s'teignit.

--Ah! dit-elle, j'ai failli lcher le plateau, tant j'ai eu de peur.

--On n'y voit plus, dit Charles d'Este: Giovan, ferme la persienne, et
allume les lustres.

Arcangeli se hta d'enflammer les clatantes bougies de gaz qui
pendaient, du milieu des dmes,  cinq girandoles de cristal de roche,
puis, il vint  la fentre. L'averse s'croulait  torrents, de ce
ciel lourd et tnbreux. Sous ce dluge, au loin, passait un rgiment,
en route pour quelque embarcadre, car la guerre, depuis trois jours,
tait dclare  la Prusse. On vit un instant, le drapeau pendant, les
longues files indistinctes; puis, Giovan referma les volets de fer,
matelasss de bourre de soie.

--L! dit Son Altesse, nous voil chez nous; Giovan, viens faire ma
toilette.

Alors, tandis que l'orage tonnait, Charles d'Este s'assit dans un
grand fauteuil de velours cramoisi,  franges d'or et  bois dor, o
il s'installa, comme un homme qui attend pour tre ras. Cependant,
l'Italien roulait prs de lui, un des bustes de cire colorie, port
sur un escabelon de velours cramoisi,  franges, et si bien model au
naturel, que cte  cte, on ne discernait gure l'original de la
copie; puis, s'asseyant en face du Duc, Arcangeli ouvrit sa cassette
d'mailleur, et commena de peindre son matre. Avec des couleurs
dlayes dans un peu de gomme adragante, ou avec des crayons de
pastel, il rtablissait les traits effacs du visage de Charles
d'Este; mais ses mains, ce jour-l, tremblaient si horriblement, que
ce fut miracle, l'on peut dire, si le patient sauva ses yeux.

--Un peu plus de carmin sur la joue... la courbe du sourcil est
dure... Mais qu'as-tu donc? voyons, tu perds la tte! s'criait le Duc
furieux. Les torchres, en donnant sur lui de toutes parts, rendaient
plus clatante encore, son trange figure rose, que les glaces
multipliaient, reculant la chambre et les personnages, en des fuites 
perte de vue. Les coups de tonnerre ne cessaient point; le comble
entier de l'htel rsonnait, sous une averse furieuse. Et Giulia non
plus qu'Otto, ne parlait plus.

A quoi songrent-ils, dans ces minutes suprmes, au bord de l'abme
ouvert devant eux? Lui, le regard ferm et noir, farouche, le visage
enflamm, o paraissaient des taches livides, fronait la face par
moments, comme pour en chasser une gupe importune; et Giulia, ple 
mourir, demeurait superbe et impassible. Peut-tre,  ce terrible
moment, quelque horreur leur toucha le coeur, les pntra d'effroi, de
repentir sur eux-mmes. S'ils n'eurent point d'hsitation, si le
remords ne les vint pas brler, et les pouvanter de leur crime, eux
qui avaient reu tant de bienfaits du Duc, et auxquels il restait si
peu d'annes  attendre, pour tre au comble de leurs voeux, on sera
bien tent de croire  quelque impulsion du mauvais Ange, qu'aucune
philosophie ne saurait expliquer.

--Giulia, dit tout  coup le Duc, voulez-vous me passer mon
drageoir... Et prenant en main une orange, soit hasard, soit qu'il
et compris l'avertissement d'Arcangeli, ce qui n'a jamais t
clairci:

--Allons, hop! _Csar_...  toi, _Csar_!

Le lvrier reut l'orange, gueule ouverte, mais  peine l'eut-il
broye, qu'il tomba pesamment, raide mort.

--Oh! oh! qu'est donc ceci? dit le Duc, qui se leva tout droit, et
blme de saisissement, mais impassible en apparence, avec sa face
farde; et Otto et la Belcredi se levrent en mme temps.

--Ce pauvre _Csar!_ dit-elle, dans son trouble, que lui est-il donc
arriv?

--Il y a quelque chose de malsain dans ces fruits, reprit Charles
d'Este, d'une voix rauque.

--Ah! rpondit la Belcredi, vous me cherchez toujours querelle,
Monseigneur... Voil que vous semblez me souponner.

--Ne vous accusez pas vous-mme, exclama le Duc.

--Monseigneur, reprit Giulia, j'en ai mang, j'en mangeais tout 
l'heure...

--Empoisonneuse! cria Charles d'Este, incapable de se contenir plus
longtemps... Empoisonneuse!

Un coup de pistolet partit. Otto, de l'entre du corridor, venait de
tirer sur son pre.

--Ah! tratre! hurla le Duc, saisissant dans sa poche, son revolver.

Une seconde balle passa  trois doigts par dessus sa tte, tandis
qu'il se baissait vivement, derrire son fauteuil. Il tira. Otto
tournoya, tomba, et demeura comme mort,  l'entre de ce couloir
obscur.

--Giovan! cria le Duc, tiens, prends mon revolver, abats-moi cette
coquine!

--Oh non! dit Giulia; je saurai mourir seule... Et avec un rire
strident:

--Vieux fou, vieux fou, qui a pu penser un seul instant, que je
l'aimais! Je n'ai jamais aim qu'Otto, entends-tu?... Otto!... Il
t'excrait, tous t'excrent, moi, ton fils, ton frre, tes laquais,
tous... tous... tous!

Et comme saisie de dlire, elle se mit  pousser des cris:

--Assassin! assassin! assassin!...  l'assassin!

--Ne criez pas, dit Charles d'Este, ou je vous tue!

--Allez, dit-elle, je saurai mourir. Elle s'agenouilla auprs du corps
de son amant, en lui baisant les lvres, et le pressant contre son
sein; puis, s'apercevant que sa robe tait quelque peu remonte,
Giulia se rajusta.--Adieu, dit-elle, Monseigneur, j'tais bien lasse
de ce monde; mangez en paix, quand je serai morte... Et s'appuyant
d'une main sur la terre, elle mit  ses lvres le flacon mortel, et se
renversa tout d'un coup.

Un clair, si blouissant qu'il en passa comme un long trait par les
volets, sembla au mme instant, faire crouler la coupole, sous le coup
de tonnerre effroyable qui lui succda. La foudre venait de tomber sur
l'un des huit paratonnerres qui garnissaient les toits de Beaujon.

--Nous quittons Paris ds ce soir, dit le Duc  Arcangeli qui se
montra, sans qu'on pt dire d'o il sortait... Et comme Charles d'Este
se trouvait devant le corps d'Otto:

--Parricide! assassin! cria le Duc  cette vue; puis soudain, sa voix
s'touffa, et il balbutia, dans un long sanglot:

--Mon fils... mon fils... il ne m'aimait donc pas!




X


On n'a pas oubli ces reprsentations magnifiques et fort singulires,
qui se donnrent  Bayreuth, vers la mi-aot 1876, des grandes pices
d'opra, composant la ttralogie de l'_Anneau du Niebelung_. On joua
_l'Or du Rhin_, le 14; _la Valkyrie_, puis _Siegfried_, les journes
suivantes; et enfin, le 17 aot, fut chant pour la premire fois,
l'opra qui clt ce drame immense: _le Crpuscule des Dieux_.

L'aprs-dne de ce jour-l, vers quatre heures, M. Smithson se
promenait de long en large, devant la faade du thtre, en compagnie
de M. de Cramm, qu'il venait,  l'instant, d'y rencontrer. Depuis
trois ans, ce vilain escargot ne faisait plus partie de la maison de
Charles d'Este, et il vivait  Blankenbourg; de manire qu'aprs les
compliments d'aborde, il demanda des nouvelles de Son Altesse, du
comte d'OEls, de M. d'Andonville, qui tait retourn en Normandie, et
mme, de quelques anciens domestiques;  quoi, Smithson rpondait 
mesure.

--Et la bonne Augusta? reprit le baron.

--Morte  Rome, dit l'Amricain; et il ajouta que la pauvre dame avait
fini par tomber dans un si triste tat de paralysie et d'autres maux,
depuis la fuite de son fils, que la mort l'avait en effet, dlivre.

--Ah! dit M. de Cramm, et le comte Franz?

--On prtend qu'il vit retir avec sa femme, dans je ne sais quel coin
de la Bohme, rpondit Smithson. Le comte Nostitz, je crois, l'a
recueilli comme intendant, rgisseur d'une grande terre.

--Et le signor Arcangeli? demanda M. de Cramm, en baissant la voix.

--Ah! ne m'en parlez pas, rpliqua l'Amricain...

Et aprs quelques tours en silence, ils s'arrtrent tous les deux, 
considrer le spectacle extrmement anim, qu'ils voyaient. Le thtre
de Bayreuth, en effet, est bti sur une minence, isole et peu
tendue, qui dcouvre toute la ville et la campagne, et o l'on monte
par un chemin en pente douce. Il faisait le plus beau ciel du monde;
une quantit de voitures, de fiacres, d'antiques berlines, de
carrosses  laquais poudrs, gravissaient cette cte, au plus petit
pas, entre deux haies de curieux, et de paysans accourus des hameaux
des environs. Par moments, quand passait quelque prince, cette
multitude criait; la joie clatait sur tous les visages, et l'on
n'entendait que le nom de Wagner, dans toutes les bouches.

--Ah! dit M. Smithson qui regardait paisiblement les groupes avec sa
lorgnette, voici Son Altesse qui arrive.

Au bas de la cte, apparut le landau magnifique du Duc, attel de
quatre chevaux gris-pommels, la queue tresse, et qui s'avanaient
d'un air superbe. Comme le torrent des voitures commenait dj de
s'couler, le landau,  cette minute, montait seul au milieu de la
route, tout tincelant de vernis, de satin, de cuivre, et d'cussons.

--Il a bien chang, dit M. de Cramm, les deux yeux colls  sa
lorgnette.

Et aussitt, comme pour se rassurer sur lui-mme, car il avait,
prcisment et exactement, l'ge du Duc, il se mit, riant jaune, avec
un air de compassion,  raisonner sur les fatigues qu'avaient causes
 Charles d'Este tant de voyages, depuis son dpart de Paris, et  les
compter sur ses doigts: Naples d'abord, d'o l'avaient chass les
horribles fumes du Vsuve; Rome, o il s'tait dgot de la plus
belle vue du monde, les jardins de la _Vigne Madame_, les faubourgs,
le Tibre serpentant entre les prairies et les campagnes, et 
l'horizon, les cornes de l'Apennin couvert de neige; puis la Haye, o
Son Altesse ravie, avait pens s'tablir pour tout de bon, et 
jamais. Les maisons en effet, y sont belles, et comme on en repeint
les briques assez frquemment, elles paraissent toujours neuves. Des
chanes barrent les trottoirs; les rues et les chausses sont si
nettes, que les carrosses en roulant, ne font pas la moindre
poussire; derrire les vitres reluisantes, des femmes pient les
passants, ou arrosent des pots de tulipes. Mais bientt, la sant du
Duc, gravement atteinte tout  coup, l'avait forc de quitter ce pays
de canaux et de marcages; et maintenant, install  Genve, il s'y
promenait d'htel en htel, inquiet, malade et mcontent.

--Et Otto? demanda le baron, en se penchant  l'oreille de M.
Smithson.

--Toujours de mme, dit l'Amricain; la folie redouble par accs, et
se tourne alors, en frnsie. Les Pres de la Charit, chez lesquels
il est plac depuis un an, n'esprent plus sa gurison.

--Oui! dit M. de Cramm, d'un ton pntr, il et mieux valu
assurment, que sa blessure ft mortelle.

A ce moment, des musiciens parurent  un balcon du thtre, et
jourent une fanfare de trompettes, sur un thme du _Crpuscule des
Dieux_. C'tait le signal qu'on donnait, que l'opra allait commencer.
Les groupes qui encombraient le pristyle, s'coulrent; et M. de
Cramm prit htivement cong de Smithson, ne se souciant pas de se
retrouver en face du Duc, dont le landau arrivait dans le mme
instant.

Les chevaux s'arrtrent au perron, o le peu qui restait de
spectateurs, s'carta. Le Duc, au fond de la voiture, la tte basse,
d'un rouge violet, et avec un air hbt, ne semblait pas avoir pris
garde que l'on tait arriv. M. Smithson dut lui toucher le bras. Il
tourna les yeux lentement, puis, d'une langue pteuse:

--Ah! vous voil, Smithson, dit-il: Giovan n'a pas voulu
m'accompagner; il prtend que cela l'ennuie.

Et sur ces mots, le pauvre Duc se leva pniblement, les jambes
tremblantes, descendit  grand peine, le marchepied, aid par deux
valets; et fort vot sur un bton, donnant l'autre bras 
l'Amricain, il se mit en marche, sous le pristyle.

Un frmissement se fit dans la salle, lorsque Charles d'Este y parut,
et augmenta avec une sorte de brouhaha touff, quand, au bras de M.
Smithson, il se mit  monter les marches qui menaient  son fauteuil.
Il tait  prsent, en effet, d'une grosseur si dmesure, qu' peine
pouvait-il se remuer: perdu de goutte avec cela, les mains enfles et
tordues, et les pieds gourds, qui ne supportaient plus que des
chaussures de velours noir. Dans un effort qu'il avait fait, le corps
lui avait rompu au nombril, en sorte qu'il fallait le soutenir avec
une espce de ventre d'argent; et deux descentes qu'il avait  l'ane,
par surcrot, lui donnaient la crainte continuelle de l'accident le
plus lger. Il avait tenu nanmoins,  se vtir encore de gala, et le
Duc tait ce jour-l, en grand uniforme noir et or, avec les plaques
de ses ordres, et un chapeau  bouquet de plumes.

       *       *       *       *       *

Assis en place, dans un lieu lev, personne devant lui, au haut des
siges, parce que le banc infrieur tait coup par la baie d'un
couloir, Charles d'Este rencontrait les yeux de presque tout le monde
sur les siens, et il demeurait immobile, regardant sans rien voir,
l'air concentr. De rares lumires de gaz, entre les pilastres et
demi-colonnes qui dcoraient les murs de stuc, clairaient  peine la
vaste salle, construite  la manire d'un thtre antique. Une foule
bruyante s'y agitait, sur des gradins de velours rouge, qui montaient
tags, depuis l'orchestre, jusqu' la Frstenloge, la loge des
Princes, drape de velours cramoisi, avec des glands pendants d'or
massif, et occupant la largeur entire de la vaste salle. Toutes les
autres places, sans exception, taient ces fauteuils de velours rouge.

Une petite porte s'ouvrit tout  coup, en face de la scne, et
l'empereur Guillaume entra dans la loge impriale. Tout le monde
aussitt, se leva; des acclamations retentirent, pendant que Sa
Majest saluait. Le prince de Prusse, derrire lui, menait la
princesse  son bras. Puis, survinrent le roi de Bavire, les grands
ducs de Mecklembourg, de Bade, de Saxe-Weimar; aprs eux, le duc de
Cobourg, le duc d'Anhalt, le duc de Saxe-Altenbourg, le prince Georges
de Prusse, le prince Hohenzollern-Sigmaringen, le duc de Leuchtenberg,
le prince Romanowsk, et le prince Wilhelm de Blankenbourg. Le tumulte
de cette entre dans le thtre, parmi les cris de joie, les
trpignements, les mouchoirs que beaucoup de femmes agitaient, dura
jusqu' ce que Sa Majest, et tout ce qui l'accompagnait, ft en
place. Seul, au milieu de tant de curieux, ou de sincres
enthousiastes, Charles d'Este tait rest assis, tournant le dos aux
princes et  l'Empereur, avec une affectation de tranquillit
mprisante.

--Vieux fou! dit Sa Majest, en haussant les paules;--et Elle se
penchait vers la princesse de Prusse, pour lui montrer cet excentrique
Charles d'Este, dont on parlait fort depuis quelques jours, quand tout
d'un coup, le gaz baissa, jusqu' ne plus laisser que trs peu de
clart dans la salle, et la rampe allume se dressa devant le rideau.
Il se fit aussitt un profond silence: puis, tous les yeux
s'attachrent  la fois, sur ce que les adeptes du matre appelaient
l'abme mystique, qui tait l'endroit, o l'orchestre, entirement
cach aux regards, par une manire d'avance de bois, interpose entre
la scne et le thtre, n'attendait qu'un signal pour commencer.

Le bton de Hans Richter s'abaissa, les musiciens jourent le prlude;
puis, le rideau se sparant, dcouvrit un morne paysage. Au sommet de
pics fracasss, des clairs dchiraient les tnbres; et assises, 
et l, sur des rocs, les trois Nornes, filles d'Erda, effroyables et
en cheveux blancs, filaient le cble des destines. Soeurs vnrables,
antiques filandires! L'une embrasse tout le Prsent dans sa pense,
la seconde, tout l'Avenir, la troisime, tout le Pass. Hors d'elles,
sans elles, il n'y a rien. Leur veille ternelle fait la vie de
l'univers et des cratures; leurs prunelles sont les bornes de tout ce
qui existe. Elles chantaient, en htant leur tche; et leurs paroles
fatidiques parlaient de Sieglinde et de Siegmund, et de Siegfried et
de Brunnhilde. Soudain,  prodige effrayant! le fil se cassait entre
leurs doigts, et les Nornes, pouvantes, disparaissaient au sein
d'Erda, la terre.

Et, comme  cette voix amre de la Norne du pass, le Duc songea
soudain, de dix annes en arrire; il se revit  Blankenbourg. Alors,
c'tait lui que l'on acclamait, lorsqu'il entrait dans une loge de
thtre; la bassesse, les adulations, les adorations, rampaient  ses
pieds. Mais ces jours enivrants de son rgne, n'avaient servi qu'
prparer les plus cruels malheurs de toutes sortes, jusqu' prcipiter
enfin, ce matre si grand et si absolu, dans un abme d'impuissance
et de nant. Ah! trois fois nfaste cette aube glace, o il avait
quitt Wendessen, abandonn son beau duch qu'il ne devait jamais plus
revoir! Au moment de monter en berline, il avait demand  Wagner, le
titre du dernier opra de _l'Anneau du Niebelung_:

--_Le Crpuscule des Dieux_, Monseigneur... Et comme si cette parole
et contenu quelque maldiction, de ce jour, avait commenc pour le
Duc, le lent et sombre crpuscule de sa vie.

Il s'assoupissait peu  peu, car il dormait partout, depuis quelques
mois, se rveillant net, si on lui parlait; et tout d'un coup, il lui
parut qu'il voyait devant lui, Claribel. Elle tait entoure d'une
lumire tranquille, les yeux fixes, les lvres blmies, et tenait un
crne dans sa main. Elle demeura sans rien dire, immobile, le temps
d'un assez long _Pater_, puis disparut;--et le Duc s'veilla en
sursaut, glac par cette vision, et fut quelques moments,  reprendre
haleine. Hlas! que voulait-elle de lui, sa Clary, sa dernire ne? La
Mort qui l'avait emmene, avait ouvert la porte  bien d'autres
fantmes; et depuis ce malheur, les plaies domestiques ne s'taient
plus retires de dessus la famille du Duc. C'tait d'abord Hans Ulric,
qu'on trouvait un matin, rlant dans son sang. Et un bruit sourd,
chuchot,  l'oreille, sur les causes de cette mort dsespre, tait
venu en redoubler l'horreur, dont la douleur de Christiane et son
prompt dprissement, avaient achev de dvelopper la noire et
effrayante nigme. Puis, les folies scandaleuses d'Otto, le dgotant
mariage de Franz... Mais bientt aprs, le Duc avait t attaqu par
des coups plus vifs et plus sensibles: son coeur, dont il s'tonnait
toujours de souffrir, par l'ingrat abandon de sa dernire fille; son
honneur, sa dignit, son repos, par cette infme tricherie au jeu, de
son fils Franz. O tache ineffaable  son nom! Comble de bassesse et
de dshonneur! Mais qui, si peu de temps aprs, avait t comme
surpass par ce comble de tous les crimes, l'attentat monstrueux
d'Otto!... Ainsi, cette race superbe qui avait tenu autrefois,
l'Allemagne entire sous son joug, et brill par les plus grands
hommes en tous genres, des rois, des empereurs, des saints, finissait
dans un abme de boue sanglante, avec des btards, des incestueux, des
voleurs et des parricides.

Alors, le coeur du Duc se brisa.--Et lui-mme, d'ailleurs, qu'avait-il
t? Fils dnatur, cruel pre, mari terrible, matre dtestable,
jaloux, capricieux, inquiet sans relche, quel bonheur avait-il got,
quelle grandeur lui restait-il,  lui qui voulait tout mettre  ses
pieds? Il se vit seul, plus que malheureux en famille, en frre, en
oncle, et en enfants, dchir au dedans par des catastrophes
poignantes, sans consolation de personne, portant son front
dcouronn, dans tous les htels de l'Europe, abandonn  deux ou
trois valets, qui le gouvernaient despotiquement, ne faisant plus
rien que par eux, ayant donn  son bouffon, son got, son jugement,
ses oreilles, ses yeux; d'ailleurs, infirme et ridicule. La nuit
montait autour de lui, les tnbres s'paississaient; ces temps
cruels, hlas! avaient t le crpuscule de sa race.

Des moments de demi-sommeil, dans la lourde chaleur qu'il faisait,
suspendaient pour un temps, ses penses; et le spectacle et la musique
les dtournaient aussi, quelquefois, sans qu'il pt demeurer longtemps
attentif. Un visage, un ruban, la plaque d'un ordre qu'il voyait
briller, lui mettaient aux mains sa lorgnette; et tandis qu'il en
parcourait les files presses des spectateurs, en face de lui, le Duc
retombait dans ses rflexions. Certes, une fte si fameuse, annonce
depuis de longs mois, et  laquelle tant de gens avaient mis leur
point d'honneur de figurer et d'tre vus, tait comme un congrs de
l'Europe assemble, dont tous les puissants, les arbitres, et si l'on
peut dire, les premires ttes, en noblesse, en art, en capacit,
devaient se trouver l runis; et cependant, qu'y voyait Charles
d'Este? Beaucoup d'industriels, enrichis dans leurs forges ou leurs
filatures; des hommes d'affaires, des lgistes, qui s'taient pousss
peu  peu, par les plus vils emplois de plume, ou d'aboyeurs devant un
tribunal; quantit de ces beauts galantes des diverses capitales de
l'Europe, admises partout maintenant,  exercer leur sale mtier; et
le reste, des gens de lettres, ou des reporters de gazettes: tout
ml, nivel, confondu, devenu peuple, grands et petits, connus et
inconnus, dans la parit des habits. Plus de rgle, plus de
hirarchie! Une arrogante bourgeoisie, des suppts brouillons de
politique, des crivassiers besoigneux, se mlaient, comme bon leur
semblait, aux seigneurs et aux souverains mmes, tant l'esprit de
rvolte et d'innovation avait comme enivr le monde.

Alors, par une sorte d'lan, le Duc qui, depuis trois journes,
s'obstinait, de faon affecte et scandaleuse,  tourner le dos  la
Frstenloge, se leva,--tandis que la salle entire,  la fin de ce
second entr'acte, acclamait l'Empereur qui rentrait,--et s'inclinant
fort bas, avec lenteur, Charles d'Este salua Sa Majest. Il lui
pardonnait maintenant, d'avoir ananti les souverains d'Allemagne, et
cras les derniers dbris de cette noble et grande fodalit. Contre
les peuples turbulents, les violences de l'esprit nouveau, et la
licence dborde et triomphante, qu'eussent fait ces princes vides de
tout, et ne formant nul corps ensemble? Au lieu qu'un seul chef et un
guide unique, avec ses tentes, ses pavillons, son arme de soldats
dvous, pouvait se ranger en bataille contre tant de sectes
nouvelles, les craser et remettre tout, dans la soumission et dans le
devoir.

Mais en se rasseyant, Charles d'Este vit prs de lui et peu loigns
l'un de l'autre, deux juifs  nom fameux, qui faisaient en Europe, le
plus gros commerce d'argent, et il devint blme de dpit. C'tait 
eux, non pas  lui, que s'adressait le salut particulier, rendu par
l'empereur Guillaume; et cette espce de prostitution de ce prince si
avare de ses grces,  deux hommes d'une telle sorte, marquait assez
la puissance qu'ils avaient. Oui! les Juifs taient  prsent, monts
par dessus la tte des Rois. Cette tribu vorace et ennemie, et sans
cesse occupe  sucer les peuples par les cruelles inventions que
l'avarice peut imaginer, avait, sicle  sicle, amass, dans la
doublure de ses guenilles, tous les trsors et l'or du monde; et par
l, maintenant, rois, prlats, empereurs, la terre, le travail, le
commerce, et mme la paix et la guerre, quelques juifs immondes les
tenaient captifs, et en disposaient souverainement. Leurs rapines,
tournes en science et en stratgie financires, leur avaient asservi
ce temps, qui rend un culte au Veau d'or: tout pliait, tout courbait
la tte devant eux; leurs filles entraient au lit des princes, et
mlaient au plus pur sang chrtien, la boue infecte du Ghetto.

Le Duc dtourna ses regards avec dgot, de ces usuriers  nez crochu;
mais ses yeux tombrent, au mme moment, sur un groupe de gens
habills en dsordre, l'air impudent, les mains normes, le plastron
tal et cass, et la barbe de bouc du Yankee. Ils taient des
Amricains, et les plus opulents personnages du monde entier,
prtendait-on: celui-ci, possdant des puits  ptrole, cet autre,
d'immenses bazars, un troisime, des troupeaux de boeufs, et cet
autre, court et rougeaud, que l'on surnommait le Commodore, les
_steamers_ de l'Atlantique. Tous ces milliardaires, visiblement,
sortaient de la plbe du peuple, et Dicky Bennett portait encore, de
petites boucles d'oreille. Ils avaient d tre l-bas, avant leur
brusque enrichissement, gardiens de porcs, flotteurs de bois, pilotes
d'une barque marchande, conducteurs de railways, pionniers. Et, rien
qu' les apercevoir, cyniques et vautrs  leur place, on dcouvrait
en eux, du premier coup d'oeil, l'arrogance la plus affecte, un
orgueil de grossiret tal dans tout leur maintien, et un mpris
stupide et superbe, pour les arts et les lgances de la vieille
Europe.

Alors le Duc vit tout  coup, cette multitude infinie de peuples,
d'ouvriers et de misrables, comme un abme immense, d'o allaient
s'lever des flots furieux. L'indpendance et l'indocilit entraient
par trop d'endroits, dans les socits, pour pouvoir tre arrtes, de
toutes parts. Qu'on boucht cette eau d'un ct, aussitt, elle
pntrait de l'autre; elle bouillonnait mme, par dessous la terre.
Oui! le temps fatal approchait. Tous les signes de destruction taient
visibles sur l'ancien monde, comme des anges de colre, au-dessus
d'une Gomorrhe condamne. Et ensuite, qu'y aurait-il? Quel sombre
avenir attendait les hommes? Dsormais libres et gaux, sujets de
personne, pas mme de Dieu, contre qui leurs savants leur creraient
des prestiges, comme les magiciens de Pharaon, ils bouleverseraient la
terre par des trous et des mcaniques, pour percer  travers les
montagnes, et abrger les continents; mais, enfls par l'orgueil de la
matire, ils en seraient pour ainsi dire, crevs. Toute fleur de la
vie fltrie, les Grces rfugies au ciel, nulle tte ne s'levant
sous le niveau pesant d'une monstrueuse galit, la terre allait, en
peu de temps, devenir une auge immonde, o le troupeau des hommes se
rassasierait.

Au milieu du profond silence, une marche solennelle se droulait, la
marche de la mort des Dieux, car le hros Siegfried venait d'tre tu,
et tous les Dieux mouraient de cette mort. Et le Duc coutait,
stupfait, cette lamentation funbre, qui l'tonnait par une horreur
et une majest surhumaines. Il lui semblait qu'elle menait le deuil de
tout ce qu'il avait connu et aim, le deuil de ses enfants, le deuil
de lui-mme, et le deuil des Rois, dont il voyait l'agonie en quelque
sorte, et le crpuscule de ces dieux.

Et jusqu'au dernier accord de la pice, Charles d'Este demeura dans
ses rflexions. Wagner parut sur le thtre, appel par les cris de
l'assemble entire; ses yeux d'aigle tincelaient, toute sa face
tourmente, et comme ptrie de gnie, tait blme d'motion. Il
disparut, aprs avoir parl, et le Duc se htant de sortir, gagna
aussitt sa voiture, qui le tira trs heureusement de la foule, de
sorte qu'il ne mit pas un quart d'heure, par les rues dsertes de
Bayreuth, pour rentrer chez lui.

       *       *       *       *       *

Charles d'Este trouva Arcangeli qui l'attendait dans le salon, avec
une collation de gteaux, de raisins et de pches. Il mangea quelques
grains de muscat, et but un peu de vin d'Espagne, tout en se plaignant
fort d'une excessive fatigue; mais le Duc voulut toutefois, avant que
de s'aller mettre au lit, crire  son notaire,  Genve. On a
conjectur depuis, que c'tait pour lui expdier quelques lignes de
testament, ou, tout au moins, pour annuler celui qu'il avait dpos
dans son tude. Quoi qu'il en soit, quand l'Italien revint, avec une
critoire, le Duc tait sur sa chaise perce, entre deux laquais qui
l'y avaient mis; et ne dit mot, le voyant approcher. Soudain, on
s'aperut qu'il balbutiait, et au mme instant, il se laissa tomber de
ct, en apoplexie, sur Arcangeli qui le retint.

Tout l'htel, en un moment, fut sur pied. On courut chercher du
secours, mais le Duc tait sans esprance. Le premier mdecin qui
vint, l'tendit  la hte, sur un canap, et l'y saigna; mais on ne
parvint  tirer de lui, que de faibles signes de vie. En moins de deux
heures, tout fut fini, pendant lesquelles, Arcangeli fut assez
justement souponn de s'tre bien garni les mains, par avance; car on
ne retrouva que peu d'argent, dans le secrtaire de Son Altesse. La
prcaution d'ailleurs, vint  propos. En effet, ni lui, ni Franz, ni
Christiane, ni le prince Wilhelm, ni le roi de Hanovre, ni aucun
membre de la famille, pas un ami, pas un serviteur, n'eut une obole du
testament. M. Smithson, le seul except, tait inscrit pour un legs
d'un million. Il convient d'ailleurs, d'insrer ici cette pice, telle
qu'elle a paru dans divers journaux, car elle peint, jusqu'aprs la
mort, le caractre de Charles d'Este.

   TESTAMENT OLOGRAPHE DE S. A. S. CHARLES D'ESTE, DUC DE
   BLANKENBOURG.

   _Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit._

   _Etant prsentement dans la ville de Genve,  l'htel Beaurivage
   o je suis log, le quatorze dcembre, mil huit cent
   soixante-quinze, moi, Ferdinand, Charles d'Este, duc souverain de
   Blankenbourg, Lunebourg, Wolfenbuttel etc... par la grce de
   Dieu, sain de corps et d'esprit, j'ai crit de ma main, le
   prsent testament olographe, qui contient mes dernires
   volonts._

   _Je veux qu'aprs ma mort, on me mette dans un cercueil, dont
   voici la description:_

   _Qu'il soit fait d'une forme semblable  celui de mon pre,
   seulement plus grand encore; qu'il soit du meilleur bois, doubl
   du plus beau velours de Gnes rouge fonc, garni de galons et de
   franges d'or._

   _Qu'il y ait des deux cts, mes armes compltes, avec toutes mes
   dcorations brodes en or, telles qu'elles sont peintes sur mon
   carrosse d'Etat blanc; aux deux extrmits, en haut et en bas, un
   K allemand, avec la couronne royale._

   _Sur le dessus du cercueil, il y aura une couronne eu argent
   dor, reposant sur un coussin de velours, garni galement de
   galons et de franges d'or trs riches; au-dessous, mon sabre de
   chevalier, en or, avec sa coquille et son ceinturon, mes toiles
   et dcorations, c'est--dire les grandes, qui n'ont pas besoin
   d'tre renvoyes aux grands-matres._

   _Qu'il y ait galement, en haut du cercueil, mon portrait peint
   par Funica._

   _Que,  l'intrieur, le cercueil soit dispos comme un lit, avec
   ce qui en fait partie._


   _Je veux que mon corps soit embaum, et si mieux est pour sa
   conservation, ptrifi, d'aprs le procd imprim, ci-joint._

   _Que mes funrailles soient conduites avec toute la crmonie et
   la splendeur dues  mon rang de souverain._


   _Je veux que mon corps soit dpos dans un mausole au-dessus
   de terre, qui sera rig  Genve, dans une position prominente
   et digne._

   _Le monument sera surmont par ma statue questre, et entour par
   celles de mes pre et grand-pre de glorieuse mmoire, d'aprs le
   dessin attach  ce testament, en imitation de celui des
   Scaligeri,  Vrone. Mes excuteurs testamentaires feront
   construire le dit monument, ad libitum des millions de ma
   succession, et en bronze et marbre, par les artistes les plus
   renomms._


   _Je dclare laisser et lguer ma fortune entire sans exception,
   et particulirement, cette partie importante d'icelle, qui m'a
   t prise de vive force et retenue depuis 1866, avec tous les
   intrts, dans mon duch de Blankenbourg,  la ville de Genve, 
   la charge pour elle, de payer le legs d'un million que je fais 
   M. Smithson, mon grand-trsorier, qui m'a toujours, bien et
   fidlement servi. Si on ne lit pas bien, parce que j'ai rcrit la
   somme, c'est un million que je lui donne._

   _Je fais la condition que mes excuteurs testamentaires
   n'entreront dans aucune espce de transaction avec mes parents
   dnaturs, le prince Wilhelm de Blankenbourg, l'ex-roi de
   Hanovre, le duc de Cumberland, son fils, le duc de Modne, ou qui
   que ce soit de ma prtendue famille._


   _Je veux que, aprs ma mort bien constate, mes excuteurs,
   parmi lesquels je nomme M. Smithson, (et les autres seront
   dsigns par la ville) fassent examiner mon corps par cinq
   mdecins et chirurgiens, pour s'assurer si je n'ai pas t
   empoisonn, et faire un rapport exact, crit et sign par eux, de
   la cause de ma mort._

   _Lequel prsent testament, crit entirement par moi, j'ai sign
   de ma main, aux dits lieu, an, mois et jour que dessus._

    CHARLES D'ESTE, DUC DE BLANKENBOURG.

L'ouverture du corps fut faite  Genve, selon le testament du Duc, en
prsence de M. Smithson; et toutes les parties s'en trouvrent si
malsaines et gtes, que les physiologistes s'tonnrent que Charles
d'Este eut vcu jusque-l. Le cerveau pes, tait plus lourd que celui
du commun des hommes, la capacit de l'estomac grande, le foie et les
poumons engorgs. Une urne, o l'on avait plac les entrailles mal
embaumes, qui fermentrent, clata avec une odeur intolrable,
pendant la crmonie des funrailles, et causa une grande frayeur,
parmi les assistants.

    1877-1882.

FIN


Imprimerie Gnrale de Chtillon-sur-Seine.--A. Pichat.





End of Project Gutenberg's Le Crpuscule des Dieux, by lmir Bourges

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRPUSCULE DES DIEUX ***

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