Project Gutenberg's Trait sur la tolrance, by Francois-Marie Arouet

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Title: Trait sur la tolrance

Author: Francois-Marie Arouet

Release Date: February 19, 2013 [EBook #42131]

Language: French

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  TRAIT
  _SUR_
  LA TOLRANCE.

  M. DCC. LXIII.




  TABLE
  DES
  CHAPITRES.


  CHAP. I. _Histoire abrge de la mort de              page 1
      Jean Calas_,

  CHAP. II. _Consquences du supplice de Jean Calas,_       16

  CHAP. III. _Ide de la Rforme du seizieme siecle,_       19

  CHAP. IV. _Si la Tolrance est dangereuse; &
      chez quels Peuples elle est pratique,_               25

  CHAP. V. _Comment la Tolrance peut tre admise,_         36

  CHAP. VI. _Si l'Intolrance est de droit naturel
      & de droit humain?_                                   41

  CHAP. VII. _Si l'Intolrance a t connue des
      Grecs?_                                               42

  CHAP. VIII. _Si les Romains ont t tolrants?_           46

  CHAP. IX. _Des Martyrs,_                                  55

  CHAP. X. _Du danger des fausses lgendes, & de
      la perscution,_                                      72

  CHAP. XI. _Abus de l'Intolrance,_                        80

  CHAP. XII. _Si l'Intolrance fut de droit divin
      dans le Judasme, & si elle fut toujours
      mise en pratique?_                                    88

  CHAP. XIII. _Extrme Tolrance des Juifs,_               111

  CHAP. XIV. _Si l'Intolrance a t enseigne par
      Jesus-Christ?_                                       123

  CHAP. XV. _Tmoignages contre l'Intolrance,_            133

  CHAP. XVI. _Dialogue entre un Mourant & un
      Homme qui se porte bien,_                            137

  CHAP. XVII. _Lettre crite au Jsuite_ Le Tellier,
      _par un Bnficier, le 6 Mai 1714,_                  141

  CHAP. XVIII. _Seuls cas o l'Intolrance est de
      droit humain,_                                       146

  CHAP. XIX. _Relation d'une dispute de controverse
       la Chine,_                                         150

  CHAP. XX. _S'il est utile d'entretenir le Peuple
      dans la superstition?_                               153

  CHAP. XXI. _Vertu vaut mieux que science,_               158

  CHAP. XXII. _De la Tolrance universelle,_               161

  CHAP. XXIII. _Priere  Dieu,_                            166

  CHAP. XXIV. _Postscriptum,_                              168

  CHAP. XXV. _Suite & Conclusion,_                         176




[Illustration]

TRAIT
_SUR_
LA TOLRANCE,

A l'occasion de la mort de Jean Calas.




CHAPITRE PREMIER.

_Histoire abrge de la mort de Jean Calas._


Le meurtre de _Calas_, commis dans Toulouse avec le glaive de la
Justice, le 9me Mars 1762, est un des plus singuliers vnements qui
mritent l'attention de notre ge & de la postrit. On oublie bientt
cette foule de morts qui a pri dans des batailles sans nombre,
non-seulement parce que c'est la fatalit invitable de la guerre, mais
parce que ceux qui meurent par le sort des armes, pouvaient aussi donner
la mort  leurs ennemis, & n'ont point pri sans se dfendre. L o le
danger & l'avantage sont gaux, l'tonnement cesse, & la piti mme
s'affaiblit: mais si un Pere de famille innocent est livr aux mains de
l'erreur, ou de la passion, ou du fanatisme; si l'accus n'a de dfense
que sa vertu, si les arbitres de sa vie n'ont  risquer en l'gorgeant
que de se tromper, s'ils peuvent tuer impunment par un arrt; alors le
cri public s'leve, chacun craint pour soi-mme; on voit que personne
n'est en sret de sa vie devant un Tribunal rig pour veiller sur la
vie des Citoyens, & toutes les voix se runissent pour demander
vengeance.

Il s'agissait, dans cette trange affaire, de Religion, de suicide, de
parricide: il s'agissait de savoir si un pere & une mere avaient
trangl leur fils pour plaire  Dieu, si un frere avait trangl son
frere, si un ami avait trangl son ami, & si les Juges avaient  se
reprocher d'avoir fait mourir sur la roue un pere innocent, ou d'avoir
pargn une mere, un frere, un ami coupables.

_Jean Calas_, g de soixante & huit ans, exerait la profession de
Ngociant  Toulouse depuis plus de quarante annes, & tait reconnu de
tous ceux qui ont vcu avec lui pour un bon pere. Il tait Protestant,
ainsi que sa femme & tous ses enfants, except un qui avait abjur
l'hrsie, &  qui le pere faisait une petite pension. Il paraissait si
loign de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la
Socit, qu'il approuva la conversion de son fils _Louis Calas_, &
qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zle Catholique,
laquelle avait lev tous ses enfants.

Un des fils de _Jean Calas_, nomm _Marc-Antoine_, tait un homme de
Lettres: il passait pour un esprit inquiet, sombre & violent. Ce jeune
homme ne pouvant russir ni  entrer dans le ngoce, auquel il n'tait
pas propre, ni  tre reu Avocat, parce qu'il fallait des certificats
de Catholicit, qu'il ne put obtenir, rsolut de finir sa vie, & fit
pressentir ce dessein  un de ses amis: il se confirma dans sa
rsolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais crit sur le
suicide.

Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour l
mme pour excuter son dessein. Un ami de sa famille, & le sien, nomm
_Lavaisse_, jeune-homme de dix-neuf ans, connu par la candeur & la
douceur de ses moeurs, fils d'un Avocat clebre de Toulouse, tait
arriv[1] de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les _Calas_.
Le pere, la mere, _Marc-Antoine_ leur fils ain, _Pierre_ leur second
fils, mangerent ensemble. Aprs le souper on se retira dans un petit
sallon; _Marc-Antoine_ disparut: enfin, lorsque le jeune _Lavaisse_
voulut partir, _Pierre Calas_ & lui tant descendus, trouverent en-bas,
auprs du magasin, _Marc-Antoine_, en chemise, pendu  une porte, & son
habit pli sur le comptoir; sa chemise n'tait pas seulement drange;
ses cheveux taient bien peigns: il n'avait sur son corps aucune playe,
aucune meurtrissure.[2]

  [1] 12 Octobre 1761.

  [2] On ne lui trouva, aprs le transport du cadavre  l'Htel-de-Ville,
  qu'une petite gratignure au bout du nez, & une petite tache sur la
  poitrine, causes par quelque inadvertence dans le transport du corps.

On passe ici tous les dtails dont les Avocats ont rendu compte: on ne
dcrira point la douleur & le dsespoir du pere & de la mere: leurs cris
furent entendus des voisins. _Lavaisse_ & _Pierre Calas_, hors
d'eux-mmes, coururent chercher des Chirurgiens & la Justice.

Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le pere & la
mere taient dans les sanglots & dans les larmes, le Peuple de Toulouse
s'attroupait autour de la maison. Ce Peuple est superstitieux & emport;
il regarde comme des monstres ses freres qui ne sont pas de la mme
Religion que lui. C'est  Toulouse qu'on remercia Dieu solemnellement de
la mort de _Henri trois_, & qu'on fit serment d'gorger le premier qui
parlerait de reconnatre le grand, le bon _Henri quatre_. Cette Ville
solemnise encore tous les ans, par une Procession & par des feux de
joye, le jour o elle massacra quatre mille Citoyens hrtiques, il y a
deux siecles. En vain six Arrts du Conseil ont dfendu cette odieuse
fte, les Toulousains l'ont toujours clbre comme les jeux floraux.

Quelque fanatique de la populace s'cria que _Jean Calas_ avait pendu
son propre fils _Marc-Antoine_. Ce cri rpt fut unanime en un moment.
D'autres ajouterent que le mort devait le lendemain faire abjuration;
que sa famille & le jeune _Lavaisse_ l'avaient trangl, par haine
contre la Religion Catholique: le moment d'aprs on n'en douta plus;
toute la Ville fut persuade que c'est un point de Religion chez les
Protestants, qu'un pere & une mere doivent assassiner leur fils, ds
qu'il veut se convertir.

Les esprits une fois mus ne s'arrtent point. On imagina que les
Protestants du Languedoc s'taient assembls la veille; qu'ils avaient
choisi  la pluralit des voix un bourreau de la secte; que le choix
tait tomb sur le jeune _Lavaisse_; que ce jeune homme, en vingt-quatre
heures, avait reu la nouvelle de son lection, & tait arriv de
Bordeaux pour aider _Jean Calas_, sa femme & leur fils _Pierre_, 
trangler un ami, un fils, un frere.

Le Sr. _David_, Capitoul de Toulouse, excit par ces rumeurs, & voulant
se faire valoir par une prompte excution, fit une procdure contre les
Regles & les Ordonnances. La famille _Calas_, la servante Catholique,
_Lavaisse_ furent mis aux fers.

On publia un monitoire non moins vicieux que la procdure. On alla plus
loin. _Marc-Antoine Calas_ tait mort Calviniste; & s'il avait attent
sur lui-mme, il devait tre tran sur la claye: on l'inhuma avec la
plus grande pompe dans l'Eglise St. Etienne, malgr le Cur qui
protestait contre cette profanation.

Il y a dans le Languedoc quatre Confrairies de Pnitents, la blanche, la
bleue, la grise, & la noire. Les Confreres portent un long capuce avec
un masque de drap perc de deux trous pour laisser la vue libre: ils ont
voulu engager M. le Duc de _Fitz-James_, Commandant de la Province, 
entrer dans leur Corps, & il les a refuss. Les Confreres blancs firent
 _Marc-Antoine Calas_ un Service solemnel comme  un Martyr. Jamais
aucune Eglise ne clbra la fte d'un Martyr vritable avec plus de
pompe; mais cette pompe fut terrible. On avait lev au-dessus d'un
magnifique catafalque, un squlette qu'on faisait mouvoir, & qui
reprsentait _Marc-Antoine Calas_, tenant d'une main une palme, & de
l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hrsie, & qui
crivait en effet l'arrt de mort de son pere.

Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attent sur soi-mme,
que la canonisation; tout le Peuple le regardait comme un Saint:
quelques-uns l'invoquaient; d'autres allaient prier sur sa tombe,
d'autres lui demandaient des miracles, d'autres racontaient ceux qu'il
avait faits. Un Moine lui arracha quelques dents pour avoir des reliques
durables. Une dvote, un peu sourde, dit qu'elle avait entendu le son
des cloches. Un Prtre apoplectique fut guri aprs avoir pris de
l'mtique. On dressa des verbaux de ces prodiges. Celui qui crit cette
relation, possede une attestation qu'un jeune homme de Toulouse est
devenu fou pour avoir pri plusieurs nuits sur le tombeau du nouveau
Saint, & pour n'avoir pu obtenir un miracle qu'il implorait.

Quelques Magistrats taient de la Confrairie des Pnitents blancs. Ds
ce moment la mort de _Jean Calas_ parut infaillible.

Ce qui sur-tout prpara son supplice, ce fut l'approche de cette fte
singuliere que les Toulousains clebrent tous les ans en mmoire d'un
massacre de quatre mille Huguenots; l'anne 1762 tait l'anne
sculaire. On dressait dans la Ville l'appareil de cette solemnit; cela
mme allumait encore l'imagination chauffe du Peuple: on disait
publiquement que l'chafaud sur lequel on rouerait les _Calas_, serait
le plus grand ornement de la fte; on disait que la Providence amenait
elle-mme ces victimes pour tre sacrifies  notre sainte Religion.
Vingt personnes ont entendu ces discours, & de plus violents encore. Et
c'est de nos jours! & c'est dans un temps o la Philosophie a fait tant
de progrs! & c'est lorsque cent Acadmies crivent pour inspirer la
douceur des moeurs! Il semble que le fanatisme, indign depuis peu des
succs de la raison, se dbatte sous elle avec plus de rage.

Treize Juges s'assemblerent tous les jours pour terminer le Procs. On
n'avait, on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille; mais la
Religion trompe tenait lieu de preuve. Six Juges persisterent longtemps
 condamner _Jean Calas_, son fils, & _Lavaisse_  la roue, & la femme
de _Jean Calas_ au bucher. Sept autres, plus modrs, voulaient au moins
qu'on examint. Les dbats furent ritrs & longs. Un des Juges,
convaincu de l'innocence des accuss, & de l'impossibilit du crime,
parla vivement en leur faveur; il opposa le zele de l'humanit au zele
de la svrit; il devint l'Avocat public des _Calas_ dans toutes les
maisons de Toulouse, o les cris continuels de la Religion abuse
demandaient le sang de ces infortuns. Un autre Juge, connu par sa
violence, parlait dans la Ville avec autant d'emportement contre les
_Calas_, que le premier montrait d'empressement  les dfendre. Enfin
l'clat fut si grand, qu'ils furent obligs de se rcuser l'un &
l'autre; ils se retirerent  la campagne.

Mais, par un malheur trange, le Juge favorable aux _Calas_ eut la
dlicatesse de persister dans sa rcusation, & l'autre revint donner sa
voix contre ceux qu'il ne devait point juger: ce fut cette voix qui
forma la condamnation  la roue; car il y eut huit voix contre cinq, un
des six Juges opposs ayant  la fin, aprs bien des contestations,
pass au parti le plus svere.

Il semble que quand il s'agit d'un parricide, & de livrer un Pere de
famille au plus affreux supplice, le jugement devrait tre unanime,
parce que les preuves d'un crime si inoui[3] devraient tre d'une
vidence sensible  tout le monde: le moindre doute, dans un cas
pareil, doit suffire pour faire trembler un Juge qui va signer un Arrt
de mort. La faiblesse de notre raison & l'insuffisance de nos Loix se
font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en dcouvre-t-on
mieux la misere que quand la prpondrance d'une seule voix fait rouer
un Citoyen? Il fallait dans Athenes cinquante voix au-del de la moiti
pour oser prononcer un jugement de mort. Qu'en rsulte-t-il? ce que nous
savons trs-inutilement, que les Grecs taient plus sages & plus humains
que nous.

  [3] Je ne connais que deux exemples de Peres accuss dans l'Histoire
  d'avoir assassin leurs fils pour la Religion: le premier est du pere
  de sainte _Barbara_, que nous nommons Ste. _Barbe_. Il avait command
  deux fentres dans sa salle de bains: _Barbe_, en son absence, en fit
  une troisieme en l'honneur de la sainte Trinit; elle fit _du bout du
  doigt_ le signe de la croix sur des colonnes de marbre, & ce signe se
  grava profondment dans les colonnes. Son pere en colere courut aprs
  elle l'pe  la main, mais elle s'enfuit  travers une montagne, qui
  s'ouvrit pour elle. Le pere fit le tour de la montagne, & ratrappa sa
  fille; on la fouetta toute nue, mais Dieu la couvrit d'un nuage blanc;
  enfin son pere lui trancha la tte. Voil ce que rapporte la Fleur des
  Saints.

  Le second exemple est du Prince _Hermenegilde_. Il se rvolta contre
  le Roi son pere, lui donna bataille en 584, fut vaincu & tu par un
  Officier: on en a fait un martyr, parce que son pere tait Arien.

Il paraissait impossible que _Jean Calas_, vieillard de soixante-huit
ans, qui avait depuis long-temps les jambes enfles & faibles, et seul
trangl & pendu un fils g de vingt-huit ans, qui tait d'une force
au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il et t assist
dans cette excution par sa femme, par son fils _Pierre Calas_, par
_Lavaisse_, & par la servante. Ils ne s'taient pas quitts un seul
moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition tait
encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante zle
Catholique aurait-elle pu souffrir que des Huguenots assassinassent un
jeune-homme lev par elle, pour le punir d'aimer la Religion de cette
servante? Comment _Lavaisse_ serait-il venu exprs de Bordeaux pour
trangler son ami, dont il ignorait la conversion prtendue? Comment une
mere tendre aurait-elle mis les mains sur son fils? Comment tous
ensemble auraient-ils pu trangler un jeune-homme aussi robuste qu'eux
tous, sans un combat long & violent, sans des cris affreux qui auraient
appell tout le voisinage, sans des coups ritrs, sans des
meurtrissures, sans des habits dchirs?

Il tait vident que si le parricide avait pu tre commis, tous les
accuss taient galement coupables, parce qu'ils ne s'taient pas
quitts d'un moment; il tait vident qu'ils ne l'taient pas; il tait
vident que le pere seul ne pouvait l'tre; & cependant l'arrt condamna
ce pere seul  expirer sur la roue.

Le motif de l'arrt tait aussi inconcevable que tout le reste. Les
Juges qui taient dcids pour le supplice de _Jean Calas_, persuaderent
aux autres que ce vieillard faible ne pourrait rsister aux tourments, &
qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime & celui de ses
complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la
roue, prit Dieu  tmoin de son innocence, & le conjura de pardonner 
ses Juges.

Ils furent obligs de rendre un second arrt contradictoire avec le
premier, d'largir la mere, son fils _Pierre_, le jeune _Lavaisse_ & la
servante: mais un des Conseillers leur ayant fait sentir que cet arrt
dmentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mmes, que tous les
accuss ayant toujours t ensemble dans le temps qu'on supposait le
parricide, l'largissement de tous les survivants prouvait
invinciblement l'innocence du pere de famille excut; ils prirent alors
le parti de bannir _Pierre Calas_ son fils. Ce bannissement semblait
aussi inconsquent, aussi absurde que tout le reste: car _Pierre Calas_
tait coupable ou innocent du parricide; s'il tait coupable, il fallait
le rouer comme son pere; s'il tait innocent, il ne fallait pas le
bannir. Mais les Juges effrays du supplice du pere, & de la pit
attendrissante avec laquelle il tait mort, imaginerent sauver leur
honneur en laissant croire qu'ils faisaient grace au fils; comme si ce
n'et pas t une prvarication nouvelle de faire grace: & ils crurent
que le bannissement de ce jeune homme, pauvre & sans appui, tant sans
consquence, n'tait pas une grande injustice, aprs celle qu'ils
avaient eu le malheur de commettre.

On commena par menacer _Pierre Calas_ dans son cachot, de le traiter
comme son pere s'il n'abjurait pas sa Religion. C'est ce que ce jeune
homme[4] atteste par serment.

  [4] Un Jacobin vint dans mon cachot, & me menaa du mme genre de
  mort, si je n'abjurais pas: c'est ce que j'atteste devant Dieu, 23
  Juillet 1762.

    _Pierre Calas._

_Pierre Calas_, en sortant de la Ville, rencontra un Abb
convertisseur, qui le fit rentrer dans Toulouse; on l'enferma dans un
Couvent de Dominicains, & l on le contraignit  remplir toutes les
fonctions de la Catholicit; c'tait en partie ce qu'on voulait, c'tait
le prix du sang de son pere; & la Religion qu'on avait cru venger,
semblait satisfaite.

On enleva les filles  la mere; elles furent enfermes dans un Couvent.
Cette femme presque arrose du sang de son mari, ayant tenu son fils
ain mort entre ses bras, voyant l'autre banni, prive de ses filles,
dpouille de tout son bien, tait seule dans le monde, sans pain, sans
esprance, & mourante de l'excs de son malheur. Quelques personnes
ayant examin mrement toutes les circonstances de cette aventure
horrible, en furent si frappes, qu'elles firent presser la Dame
_Calas_, retire dans une solitude, d'oser venir demander justice aux
pieds du Trne. Elle ne pouvait pas alors se soutenir, elle s'teignait;
& d'ailleurs tant ne Anglaise, transplante dans une Province de
France ds son jeune ge, le nom seul de la Ville de Paris l'effrayait.
Elle s'imaginait que la Capitale du Royaume devait tre encore plus
barbare que celle de Toulouse. Enfin le devoir de venger la mmoire de
son mari l'emporta sur sa faiblesse. Elle arriva  Paris prte
d'expirer. Elle fut tonne d'y trouver de l'accueil, des secours & des
larmes.

La raison l'emporte  Paris sur le fanatisme, quelque grand qu'il puisse
tre; au-lieu qu'en Province ce fanatisme l'emporte presque toujours sur
la raison.

Mr. _De Beaumont_, clebre Avocat du Parlement de Paris, prit d'abord sa
dfense, & dressa une consultation, qui fut signe de quinze Avocats.
Mr. _Loiseau_, non moins loquent, composa un Mmoire en faveur de la
famille. Mr. _Mariette_, Avocat au Conseil, dressa une Requte
juridique, qui portait la conviction dans tous les esprits.

Ces trois gnreux dfenseurs des Loix & de l'innocence abandonnerent 
la veuve le profit des ditions de leurs Plaidoyers.[5] Paris & l'Europe
entiere s'murent de piti, & demanderent justice avec cette femme
infortune. L'arrt fut prononc par tout le Public long-temps avant
qu'il pt tre sign par le Conseil.

  [5] On les a contrefaits dans plusieurs Villes, & la Dame _Calas_ a
  perdu le fruit de cette gnrosit.

La piti pntra jusqu'au Ministere, malgr le torrent continuel des
affaires, qui souvent exclut la piti, & malgr l'habitude de voir des
malheureux, qui peut endurcir le coeur encore davantage. On rendit les
filles  la mere: on les vit toutes trois couvertes d'un crpe &
baignes de larmes, en faire rpandre  leurs Juges.

Cependant cette famille eut encore quelques ennemis, car il s'agissait
de Religion. Plusieurs personnes, qu'on appelle en France _dvotes_,[6]
dirent hautement qu'il valait bien mieux laisser rouer un vieux
Calviniste innocent, que d'exposer huit Conseillers de Languedoc 
convenir qu'ils s'taient tromps; on se servit mme de cette
expression: Il y a plus de Magistrats que de _Calas_; & on infrait de
l que la famille _Calas_ devait tre immole  l'honneur de la
Magistrature. On ne songeait pas que l'honneur des Juges consiste comme
celui des autres hommes  rparer leurs fautes. On ne croit pas en
France que le Pape, assist de ses Cardinaux, soit infaillible: on
pourrait croire de mme que huit Juges de Toulouse ne le sont pas. Tout
le reste des gens senss & dsintresss disaient que l'Arrt de
Toulouse serait cass dans toute l'Europe, quand mme des considrations
particulieres empcheraient qu'il ft cass dans le Conseil.

  [6] _Dvot_ vient du mot Latin _devotus_. Les _Devoti_ de l'ancienne
  Rome taient ceux qui se devouaient pour le salut de la Rpublique;
  c'taient les _Curtius_, les _Dcius_.

Tel tait l'tat de cette tonnante aventure, lorsqu'elle a fait natre
 des personnes impartiales, mais sensibles, le dessein de prsenter au
Public quelques rflexions sur la tolrance, sur l'indulgence, sur la
commisration, que l'Abb _Houteville_ appelle _Dogme monstrueux_, dans
sa dclamation ampoule & errone sur des faits, & que la raison appelle
l'appanage de la nature.

Ou les Juges de Toulouse, entrans par le fanatisme de la populace, ont
fait rouer un pere de famille innocent, ce qui est sans exemple; ou ce
pere de famille & sa femme ont trangl leur fils ain, aids dans ce
parricide par un autre fils & par un ami, ce qui n'est pas dans la
nature. Dans l'un ou dans l'autre cas l'abus de la Religion la plus
sainte a produit un grand crime. Il est donc de l'intrt du
Genre-humain d'examiner si la Religion doit tre charitable ou barbare.




CHAPITRE II.

_Consquences du supplice de Jean Calas._


Si les Pnitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent, de la
ruine totale d'une famille, de sa dispersion, & de l'opprobre qui ne
devrait tre attach qu' l'injustice, mais qui l'est au supplice; si
cette prcipitation des Pnitents blancs  clbrer comme un Saint,
celui qu'on aurait d traner sur la claye, a fait rouer un pere de
famille vertueux; ce malheur doit sans doute les rendre pnitents en
effet pour le reste de leur vie: eux & les Juges doivent pleurer, mais
non pas avec un long habit blanc & un masque sur le visage, qui
cacheraient leurs larmes.

On respecte toutes les Confrairies; elles sont difiantes: mais quelque
grand bien qu'elles puissent faire  l'Etat, gale-t-il ce mal affreux
qu'elles ont caus? Elles semblent institues par le zele qui anime en
Languedoc les Catholiques contre ceux que nous nommons Huguenots. On
dirait qu'on a fait voeu de har ses freres; car nous avons assez de
religion pour har & perscuter, nous n'en avons pas assez pour aimer &
pour secourir. Et que serait-ce, si ces Confrairies taient gouvernes
par des enthousiastes, comme l'ont t autrefois quelques Congrgations
des Artisans & des _Messieurs_, chez lesquels on rduisait en art & en
systme l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus
loquents & savants Magistrats? Que serait-ce si on tablissait dans les
Confrairies ces chambres obscures, appelles chambres de mditation, o
l'on faisait peindre des diables arms de cornes & de griffes, des
gouffres de flammes, des croix & des poignards, avec le saint nom de
JESUS au-dessus du tableau? Quel spectacle pour des yeux dja fascins,
& pour des imaginations aussi enflammes que soumises  leurs
Directeurs!

Il y a eu des temps, on ne le sait que trop, o des Confrairies ont t
dangereuses. Les Frrots, les Flagellants ont caus des troubles. La
Ligue commena par de telles associations. Pourquoi se distinguer ainsi
des autres Citoyens? s'en croyait-on plus parfait? cela mme est une
insulte au reste de la Nation. Voulait-on que tous les Chrtiens
entrassent dans la Confrairie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe
en capuchon & en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des
yeux! Pense-t-on de bonne foi que Dieu prfere cet accotrement  un
justaucorps? Il y a bien plus; cet habit est un uniforme de
Controversistes, qui avertit les Adversaires de se mettre sous les
armes; il peut exciter une espece de guerre civile dans les esprits;
elle finirait peut-tre par de funestes excs, si le Roi & ses Ministres
n'taient aussi sages que les fanatiques sont insenss.

On sait assez ce qu'il en a cot depuis que les Chrtiens disputent sur
le dogme; le sang a coul, soit sur les chafauds, soit dans les
batailles, ds le quatrieme siecle jusqu' nos jours. Bornons-nous ici
aux guerres & aux horreurs que les querelles de la rforme ont excites,
& voyons quelle en a t la source en France. Peut-tre un tableau
raccourci & fidele de tant de calamits ouvrira les yeux de quelques
personnes peu instruites, & touchera des coeurs bien faits.




CHAPITRE III.

_Ide de la Rforme du seizieme siecle._


Lorsqu' la renaissance des Lettres, les esprits commencerent 
s'clairer, on se plaignit gnralement des abus; tout le monde avoue
que cette plainte tait lgitime.

Le Pape _Alexandre VI_ avait achet publiquement la Tiare, & ses cinq
btards en partageaient les avantages. Son fils, le Cardinal Duc de
_Borgia_, fit prir, de concert avec le Pape son pere, les _Vitelli_,
les _Urbino_, les _Gravina_, les _Oliveretto_, & cent autres Seigneurs,
pour ravir leurs domaines. _Jules II_, anim du mme esprit, excommunia
_Louis XII_, donna son Royaume au premier occupant, & lui-mme le casque
en tte, & la cuirasse sur le dos, mit  feu &  sang une partie de
l'Italie. _Lon X_, pour payer ses plaisirs, trafiqua des Indulgences,
comme on vend des denres dans un march public. Ceux qui s'leverent
contre tant de brigandages, n'avaient du moins aucun tort dans la
morale; voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique.

Ils disaient que JESUS-CHRIST n'ayant jamais exig d'annates, ni de
rserves, ni vendu des dispenses pour ce monde, & des indulgences pour
l'autre, on pouvait se dispenser de payer  un Prince tranger le prix
de toutes ces choses. Quand les annates, les procs en Cour de Rome, &
les dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous coteraient que
cinq cents mille francs par an, il est clair que nous avons pay depuis
_Franois I_, en deux cents cinquante annes, cent vingt millions; & en
valuant les diffrents prix du marc d'argent, cette somme en compose
une d'environ deux cents cinquante millions d'aujourd'hui. On peut donc
convenir sans blasphme, que les Hrtiques, en proposant l'abolition de
ces Impts singuliers, dont la postrit s'tonnera, ne faisaient pas en
cela un grand mal au Royaume, & qu'ils taient plutt bons calculateurs
que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils taient les seuls qui sussent la
Langue Grecque, & qui connussent l'antiquit. Ne dissimulons point que,
malgr leurs erreurs, nous leur devons le dveloppement de l'esprit
humain, long-temps enseveli dans la plus paisse barbarie.

Mais comme ils niaient le Purgatoire, dont on ne doit pas douter, & qui
d'ailleurs rapportait beaucoup aux Moines; comme ils ne rvraient pas
des reliques qu'on doit rvrer, mais qui rapportaient encore davantage;
enfin, comme ils attaquaient des dogmes trs-respects,[7] on ne leur
rpondit d'abord qu'en les faisant brler. Le Roi qui les protgeait, &
les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris  la tte d'une
Procession, aprs laquelle on excuta plusieurs de ces malheureux; &
voici quelle fut cette excution. On les suspendait au bout d'une longue
poutre qui jouait en bascule sur un arbre debout; un grand feu tait
allum sous eux, on les y plongeait, & on les relevait alternativement;
ils prouvaient les tourments & la mort par degrs, jusqu' ce qu'ils
expirassent par le plus long & le plus affreux supplice que jamais ait
invent la barbarie.

  [7] Ils renouvellaient le sentiment de _Brenger_ sur l'Eucharistie;
  ils niaient qu'un corps pt tre en cent mille endroits diffrents,
  mme par la toute-puissance divine; ils niaient que les attributs
  pussent subsister sans sujet; ils croyaient qu'il tait absolument
  impossible que ce qui est pain & vin aux yeux, au got,  l'estomac,
  ft ananti dans le moment mme qu'il existe; ils soutenaient toutes
  ces erreurs condamnes autrefois dans _Brenger_. Ils se fondaient sur
  plusieurs passages des premiers Peres de l'Eglise, & sur-tout de _St.
  Justin_, qui dit expressment dans son Dialogue contre _Typhon_:
  L'oblation de fine farine est la figure de l'Eucharistie, que
  JESUS-CHRIST nous ordonne de faire en mmoire de sa Passion.

  [Grec: kai h ts semidales,] &c. [Grec: tupos n tou artou ts
  eucharistias, hon eis anamnsin tou pathous,] &c. [Grec: Isous
  christos ho kurios hmn paredke poiein.]

  Ils rappellaient tout ce qu'on avait dit dans les premiers siecles
  contre le culte des Reliques; ils citaient ces paroles de
  _Vigilantius_: Est-il ncessaire que vous respectiez, ou mme que
  vous adoriez une vile poussiere? Les ames des Martyrs aiment-elles
  encore leurs cendres? Les coutumes des Idoltres se sont introduites
  dans l'Eglise; on commence  allumer des flambeaux en plein midi: nous
  pouvons pendant notre vie prier les uns pour les autres; mais aprs la
  mort,  quoi servent ces prieres?

  Mais ils ne disaient pas combien _St. Jrome_ s'tait lev contre ces
  paroles de _Vigilantius_. Enfin, ils voulaient tout rappeller aux
  temps Apostoliques, & ne voulaient pas convenir que l'Eglise s'tant
  tendue & fortifie, il avait fallu ncessairement tendre & fortifier
  sa discipline: ils condamnaient les richesses, qui semblaient pourtant
  ncessaires pour soutenir la majest du culte.

Peu de temps avant la mort de _Franois I_, quelques Membres du
Parlement de Provence, anims par des Ecclsiastiques contre les
Habitants de Mrindol & de Cabriere, demanderent au Roi des Troupes pour
appuyer l'excution de dix-neuf personnes de ce Pays, condamnes par
eux; ils en firent gorger six mille, sans pardonner ni au sexe, ni  la
vieillesse, ni  l'enfance; ils rduisirent trente Bourgs en cendres.
Ces Peuples, jusqu'alors inconnus, avaient tort sans doute d'tre ns
Vaudois, c'tait leur seule iniquit. Ils taient tablis depuis trois
cents ans dans des dserts, & sur des montagnes qu'ils avaient rendu
fertiles par un travail incroyable. Leur vie pastorale & tranquille
retraait l'innocence attribue aux premiers ges du monde. Les Villes
voisines n'taient connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils
allaient vendre; ils ignoraient les procs & la guerre; ils ne se
dfendirent pas; on les gorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue
dans une enceinte.[8]

  [8] Le vridique & respectable Prsident de _Thou_ parle ainsi de ces
  hommes si innocents & si infortuns: _Homines esse qui trecentis
  circiter abhinc annis asperum & incultum solum vectigale  Dominis
  acceperint, quod improbo labore & assiduo cultu frugum ferax & aptum
  pecori reddiderint; patientissimos eos laboris & inedi,  litibus
  abhorrentes, erg egenos munificos, tributa Principi & sua jura
  Dominis sedul & summ fide pendere; Dei cultum assiduis precibus &
  morum innocentiam pr se ferre, ceterm rar divorum templa adire,
  nisi si quand ad vicina suis finibus oppida mercandi aut negotiorum
  caus divertant; qu si quandoque pedem inferant, non Dei, divorumque
  statuis advolvi, nec cereos eis aut donaria ulla ponere; non
  Sacerdotes ab eis rogari ut pro se, aut propinquorum manibus rem
  divinam faciant, non cruce frontem insigniri uti aliorum moris est:
  cm coelum intonat non se lustrali aqu aspergere, sed sublatis in
  coelum oculis Dei opem implorare; non religionis erg peregr
  proficisci, non per vias ant crucium simulacra caput aperire; sacra
  alio ritu, & populari lingu celebrare; non denique Pontifici aut
  Episcopis honorem deferre, sed quosdam  suo numero delectos pro
  Antistibus & Doctoribus habere. Hc uti ad Franciscum relata VI. Eid.
  feb. anni, &c._

  Madame _de Cental_,  qui appartenait une partie des terres ravages,
  & sur lesquelles on ne voyait plus que les cadavres de ses Habitants,
  demanda justice au Roi _Henri II_, qui la renvoya au Parlement de
  Paris. L'Avocat Gnral de Provence, nomm _Guerin_, principal auteur
  des massacres, fut seul condamn  perdre la tte. _De Thou_ dit qu'il
  porta seul la peine des autres coupables, _qud aulicorum favore
  destitueretur_, parce qu'il n'avait pas d'amis  la Cour.

Aprs la mort de _Franois I_, Prince plus connu cependant par ses
galanteries & par ses malheurs que par ses cruauts, le supplice de
mille Hrtiques, sur-tout celui du Conseiller au Parlement _Dubourg_, &
enfin le massacre de Vassy, armerent les perscuts, dont la secte
s'tait multiplie  la lueur des buchers, & sous le fer des bourreaux;
la rage succda  la patience; ils imiterent les cruauts de leurs
ennemis: neuf guerres civiles remplirent la France de carnage; une paix
plus funeste que la guerre, produisit la _St. Barthelemi_, dont il n'y
avait aucun exemple dans les annales des crimes.

La Ligue assassina _Henri III_ & _Henri IV_, par les mains d'un Frere
Jacobin, & d'un monstre qui avait t Frere Feuillant. Il y a des gens
qui prtendent que l'humanit, l'indulgence, & la libert de conscience,
sont des choses horribles; mais en bonne foi, auraient-elles produit des
calamits comparables?




CHAPITRE IV.

_Si la Tolrance est dangereuse; & chez quels Peuples elle est
pratique._


Quelques-uns ont dit que si l'on usait d'une indulgence paternelle
envers nos freres errants, qui prient Dieu en mauvais Franais, ce
serait leur mettre les armes  la main, qu'on verrait de nouvelles
batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de Dreux, de St. Denis,
&c. C'est ce que j'ignore, parce que je ne suis pas Prophete; mais il me
semble que ce n'est pas raisonner consquemment, que de dire: Ces
hommes se sont soulevs quand je leur ai fait du mal, donc ils se
souleveront quand je leur ferai du bien.

J'oserais prendre la libert d'inviter ceux qui sont  la tte du
Gouvernement, & ceux qui sont destins aux grandes places,  vouloir
bien examiner mrement, si l'on doit craindre en effet que la douceur
produise les mmes rvoltes que la cruaut a fait natre; si ce qui est
arriv dans certaines circonstances, doit arriver dans d'autres; si les
temps, l'opinion, les moeurs sont toujours les mmes?

Les Huguenots, sans doute, ont t enivrs de fanatisme, & souills de
sang comme nous: mais la gnration prsente est-elle aussi barbare que
leurs peres? le temps, la raison qui fait tant de progrs, les bons
Livres, la douceur de la Socit, n'ont-ils point pntr chez ceux qui
conduisent l'esprit de ces Peuples? & ne nous appercevons-nous pas que
presque toute l'Europe a chang de face depuis environ cinquante annes?

Le Gouvernement s'est fortifi par-tout, tandis que les moeurs se sont
adoucies. La Police gnrale, soutenue d'armes nombreuses toujours
existantes, ne permet pas d'ailleurs de craindre le retour de ces temps
anarchiques, o des Paysans Calvinistes combattaient des Paysans
Catholiques, enrgiments  la hte entre les semailles & les moissons.

D'autres temps, d'autres soins. Il serait absurde de dcimer aujourd'hui
la Sorbonne, parce qu'elle prsenta requte autrefois pour faire brler
la _Pucelle d'Orlans_; parce qu'elle dclara _Henri III_ dchu du droit
de rgner, qu'elle l'excommunia, qu'elle proscrivit le grand _Henri IV_.
On ne recherchera pas, sans doute, les autres Corps du Royaume qui
commirent les mmes excs dans ces temps de frnsie; cela serait
non-seulement injuste, mais il y aurait autant de folie qu' purger tous
les Habitants de Marseille parce qu'ils ont eu la peste en 1720.

Irons-nous saccager Rome, comme firent les troupes de _Charles-quint_,
parce que _Sixte-quint_, en 1585, accorda neuf ans d'indulgence  tous
les Franais qui prendraient les armes contre leur Souverain? & n'est-ce
pas assez d'empcher Rome de se porter jamais  des excs semblables?

La fureur qu'inspirent l'esprit dogmatique & l'abus de la Religion
Chrtienne mal entendue, a rpandu autant de sang, a produit autant de
dsastres en Allemagne, en Angleterre, & mme en Hollande, qu'en France:
cependant aujourd'hui la diffrence des Religions ne cause aucun trouble
dans ces Etats; le Juif, le Catholique, le Grec, le Luthrien, le
Calviniste, l'Anabatiste, le Socinien, le Memnoniste, le Morave & tant
d'autres, vivent en freres dans ces Contres, & contribuent galement au
bien de la Socit.

On ne craint plus en Hollande que les disputes d'un _Gomar_[9] sur la
prdestination fassent trancher la tte au grand Pensionnaire. On ne
craint plus  Londres que les querelles des Presbytriens & des
Episcopaux pour une Lithurgie & pour un surplis, rpandent le sang d'un
Roi sur un chafaud.[10] L'Irlande peuple & enrichie, ne verra plus ses
Citoyens Catholiques sacrifier  Dieu pendant deux mois ses Citoyens
Protestants, les enterrer vivants, suspendre les meres  des gibets,
attacher les filles au cou de leurs meres, & les voir expirer ensemble;
ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants 
demi-forms, & les donner  manger aux porcs & aux chiens; mettre un
poignard dans la main de leurs prisonniers garrots, & conduire leurs
bras dans le sein de leurs femmes, de leurs peres, de leurs meres, de
leurs filles, s'imaginant en faire mutuellement des parricides, & les
damner tous en les exterminant tous. C'est ce que rapporte
_Rapin-Toiras_, Officier en Irlande, presque contemporain; c'est ce que
rapportent toutes les Annales, toutes les Histoires d'Angleterre, & ce
qui sans doute ne sera jamais imit. La Philosophie, la seule
Philosophie, cette soeur de la Religion, a dsarm des mains que la
superstition avait si long-temps ensanglantes; & l'esprit humain, au
rveil de son ivresse, s'est tonn des excs o l'avait emport le
fanatisme.

  [9] _Franois Gomar_ tait un Thologien Protestant; il soutint contre
  _Arminius_, son Collegue, que Dieu a destin, de toute ternit, la
  plus grande partie des hommes  tre brls ternellement: ce dogme
  infernal fut soutenu comme il devait l'tre par la perscution. Le
  grand Pensionnaire _Barneweldt_, qui tait du parti contraire 
  _Gomar_, eut la tte tranche  l'ge de 72 ans, le 13 Mai 1619, _pour
  avoir contrist au possible l'Eglise de Dieu_.

  [10] Un Dclamateur, dans l'Apologie de la Rvocation de l'Edit de
  Nantes, dit, en parlant de l'Angleterre: _une fausse Religion devait
  produire ncessairement de tels fruits; il en restait un seul  mrir,
  ces Insulaires le recueillent, c'est le mpris des Nations_. Il faut
  avouer que l'Auteur prend mal son temps pour dire que les Anglais sont
  mprisables & mpriss de toute la terre. Ce n'est pas, ce me semble,
  lorsqu'une Nation signale sa bravoure & sa gnrosit, lorsqu'elle est
  victorieuse dans les quatre parties du Monde, qu'on est bien reu 
  dire qu'elle est mprisable & mprise. C'est dans un Chapitre sur
  l'Intolrance, qu'on trouve ce singulier passage. Ceux qui prchent
  l'Intolrance, mritent d'crire ainsi. Cet abominable Livre, qui
  semble fait par le fou de _Verberies_, est d'un homme sans mission:
  car quel Pasteur crirait ainsi? La fureur est pousse dans ce Livre
  jusqu' justifier la _St. Barthelemi_. On croirait qu'un tel Ouvrage,
  rempli de si affreux paradoxes, devrait tre entre les mains de tout
  le monde, au moins par sa singularit; cependant  peine est-il connu.

Nous-mmes, nous avons en France une Province opulente, o le
Luthranisme l'emporte sur le Catholicisme. L'Universit d'Alsace est
entre les mains des Luthriens: ils occupent une partie des Charges
municipales; jamais la moindre querelle religieuse n'a drang le repos
de cette Province depuis qu'elle appartient  nos Rois. Pourquoi? c'est
qu'on n'y a perscut personne. Ne cherchez point  gner les coeurs, &
tous les coeurs seront  vous.

Je ne dis pas que tous ceux qui ne sont point de la Religion du Prince
doivent partager les places & les honneurs de ceux qui sont de la
Religion dominante. En Angleterre, les Catholiques, regards comme
attachs au Prtendant, ne peuvent parvenir aux emplois; ils payent mme
double taxe; mais ils jouissent d'ailleurs de tous les droits des
Citoyens.

On a souponn quelques Evques Franais de penser qu'il n'est ni de
leur honneur, ni de leur intrt, d'avoir dans leur Diocese des
Calvinistes; & que c'est l le plus grand obstacle  la Tolrance: je ne
le puis croire. Le Corps des Evques en France est compos de gens de
qualit, qui pensent & qui agissent avec une noblesse digne de leur
naissance; ils sont charitables & gnreux, c'est une justice qu'on doit
leur rendre: ils doivent penser que certainement leurs Diocsains
fugitifs ne se convertiront pas dans les Pays trangers, & que,
retourns auprs de leurs Pasteurs, ils pourraient tre clairs par
leurs instructions, & touchs par leurs exemples; il y aurait de
l'honneur  les convertir: le temporel n'y perdrait pas; & plus il y
aurait de Citoyens, plus les terres des Prlats rapporteraient.

Un Evque de Varmie, en Pologne, avait un Anabatiste pour Fermier, & un
Socinien pour Receveur; on lui proposa de chasser & de poursuivre l'un
parce qu'il ne croyait pas la consubstantiabilit, & l'autre parce qu'il
ne baptisait son fils qu' quinze ans: il rpondit qu'ils seraient
ternellement damns dans l'autre monde, mais que dans ce monde-ci ils
lui taient trs-ncessaires.

Sortons de notre petite sphere, & examinons le reste de notre globe. Le
grand Seigneur gouverne en paix vingt Peuples de diffrentes Religions;
deux cents mille Grecs vivent avec scurit dans Constantinople; le
Muphti mme nomme & prsente  l'Empereur le Patriarche Grec; on y
souffre un Patriarche Latin. Le Sultan nomme des Evques Latins pour
quelques Isles de la Grece,[11] & voici la formule dont il se sert; _Je
lui commande d'aller rsider Evque dans l'Isle de Chio, selon leur
ancienne coutume & leurs vaines crmonies._ Cet Empire est rempli de
Jacobites, de Nestoriens, de Monotlites; il y a des Cophtes, des
Chrtiens de _St. Jean_, des Juifs, des Guebres, des Banians. Les
Annales Turques ne font mention d'aucune rvolte excite par aucune de
ces Religions.

  [11] Voyez _Ricaut_.

Allez dans l'Inde, dans la Perse, dans la Tartarie; vous y verrez la
mme tolrance & la mme tranquillit. _Pierre-le-Grand_ a favoris tous
les Cultes dans son vaste Empire: le Commerce & l'Agriculture y ont
gagn, & le Corps politique n'en a jamais souffert.

Le Gouvernement de la Chine n'a jamais adopt, depuis plus de quatre
mille ans qu'il est connu, que le Culte des _Noachides_, l'adoration
simple d'un seul Dieu: cependant il tolere les superstitions de _Fo_, &
une multitude de Bonzes qui serait dangereuse, si la sagesse des
Tribunaux ne les avait pas toujours contenus.

Il est vrai que le grand Empereur _Yont-Chin_, le plus sage & le plus
magnanime peut-tre qu'ait eu la Chine, a chass les Jsuites; mais ce
n'tait pas parce qu'il tait intolrant, c'tait au contraire parce que
les Jsuites l'taient. Ils rapportent eux-mmes dans leurs Lettres
curieuses, les paroles que leur dit ce bon Prince: _Je sais que votre
Religion est intolrante; je sais ce que vous avez fait aux Manilles &
au Japon; vous avez tromp mon Pere, n'esprez pas me tromper de mme_.
Qu'on lise tout le discours qu'il daigna leur tenir, on le trouvera le
plus sage & le plus clment des hommes. Pouvait-il en effet retenir des
Physiciens d'Europe, qui, sous prtexte de montrer des thermometres &
des olipiles  la Cour, avaient soulev dja un Prince du sang? &
qu'aurait dit cet Empereur, s'il avait lu nos Histoires, s'il avait
connu nos temps de la ligue, & de la conspiration des poudres?

C'en tait assez pour lui d'tre inform des querelles indcentes des
Jsuites, des Dominicains, des Capucins, des Prtres sculiers envoys
du bout du monde dans ses Etats: ils venaient prcher la vrit, & ils
s'anathmatisaient les uns les autres. L'Empereur ne fit donc que
renvoyer des perturbateurs trangers: mais avec quelle bont les
renvoya-t-il? quels soins paternels n'eut-il pas d'eux pour leur voyage,
& pour empcher qu'on ne les insultt sur la route? Leur bannissement
mme fut un exemple de tolrance & d'humanit.

Les Japonois[12] taient les plus tolrants de tous les hommes, douze
Religions paisibles taient tablies dans leur Empire: les Jsuites
vinrent faire la treizieme; mais bientt n'en voulant pas souffrir
d'autre, on sait ce qui en rsulta; une guerre civile, non moins
affreuse que celles de la Ligue, dsola ce Pays. La Religion Chrtienne
fut noye enfin dans des flots de sang. Les Japonois fermerent leur
Empire au reste du monde, & ne nous regarderent que comme des btes
farouches, semblables  celles dont les Anglais ont purg leur Isle.
C'est en vain que le Ministre _Colbert_, sentant le besoin que nous
avions des Japonois, qui n'ont nul besoin de nous, tenta d'tablir un
commerce avec leur Empire; il les trouva inflexibles.

  [12] Voyez _Kempfer_, & toutes les Relations du Japon.

Ainsi donc notre Continent entier nous prouve qu'il ne faut ni annoncer
ni exercer l'intolrance.

Jettez les yeux sur l'autre hmisphere, voyez la Caroline, dont le sage
_Loke_ fut le Lgislateur; tout pere de famille qui a sept personnes
seulement dans sa maison, peut y tablir une Religion  son choix,
pourvu que ces sept personnes y concourent avec lui. Cette libert n'a
fait natre aucun dsordre. Dieu nous prserve de citer cet exemple pour
engager chaque maison  se faire un culte particulier: on ne le rapporte
que pour faire voir que l'excs le plus grand o puisse aller la
tolrance, n'a pas t suivi de la plus lgere dissension.

Mais que dirons-nous de ces pacifiques _Primitifs_, que l'on a nomms
_Quakres_ par drision, & qui, avec des usages peut-tre ridicules, ont
t si vertueux, & ont enseign inutilement la paix au reste des hommes?
Ils sont en Pensilvanie au nombre de cent mille; la discorde, la
controverse sont ignores dans l'heureuse Patrie qu'ils se sont faite: &
le nom seul de leur Ville de Philadelphie, qui leur rappelle  tout
moment que les hommes sont freres, est l'exemple & la honte des Peuples
qui ne connaissent pas encore la tolrance.

Enfin cette tolrance n'a jamais excit de guerre civile; l'intolrance
a couvert la terre de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux
rivales, entre la mere qui veut qu'on gorge son fils, & la mere qui le
cede pourvu qu'il vive.

Je ne parle ici que de l'intrt des Nations; & en respectant, comme je
le dois, la Thologie, je n'envisage dans cet article que le bien
physique & moral de la Socit. Je supplie tout Lecteur impartial de
peser ces vrits, de les rectifier & de les tendre. Des Lecteurs
attentifs, qui se communiquent leurs penses, vont toujours plus loin
que l'Auteur.[13]

  [13] Mr. _de la Bourdonnaie_, Intendant de Rouen, dit que la
  Manufacture de chapeaux est tombe  Caudebec &  Neufchtel par la
  fuite des Rfugis. Mr. _Foucaut_, Intendant de Caen, dit que le
  Commerce est tomb de moiti dans la Gnralit. Mr. _De Maupeou_,
  Intendant de Poitiers, dit que la Manufacture de droguet est anantie.
  Mr. _de Bezons_, Intendant de Bordeaux, se plaint que le Commerce de
  Clrac & de Nrac ne subsiste presque plus. Mr. _de Miromnil_,
  Intendant de Touraine, dit que le Commerce de Tours est diminu de dix
  millions par anne; & tout cela par la perscution. Voyez les Mmoires
  des Intendants, en 1698. Comptez sur-tout le nombre des Officiers de
  terre & de mer, & de Matelots, qui ont t obligs d'aller servir
  contre la France, & souvent avec un funeste avantage: & voyez si
  l'Intolrance n'a pas caus quelque mal  l'Etat.

  On n'a pas ici la tmrit de proposer des vues  des Ministres dont
  on connat le gnie & les grands sentiments, & dont le coeur est aussi
  noble que la naissance: ils verront assez que le rtablissement de la
  Marine demande quelque indulgence pour les Habitants de nos Ctes.




CHAPITRE V.

_Comment la Tolrance peut tre admise._


J'ose supposer qu'un Ministre clair & magnanime, un Prlat humain &
sage, un Prince qui sait que son intrt consiste dans le grand nombre
de ses Sujets, & sa gloire dans leur bonheur, daigne jetter les yeux sur
cet Ecrit informe & dfectueux; il y supple par ses propres lumieres;
il se dit  lui-mme: Que risquerai-je  voir la terre cultive & orne
par plus de mains laborieuses, les tributs augments, l'Etat plus
florissant?

L'Allemagne serait un dsert couvert des ossements des Catholiques,
Evangliques, Rforms, Anabatistes, gorgs les uns par les autres, si
la paix de Westphalie n'avait pas procur enfin la libert de
conscience.

Nous avons des Juifs  Bordeaux,  Metz, en Alsace; nous avons des
Luthriens, des Molinistes, des Jansnistes; ne pouvons-nous pas
souffrir & contenir des Calvinistes  peu prs aux mmes conditions que
les Catholiques sont tolrs  Londres? Plus il y a de sectes, moins
chacune est dangereuse; la multiplicit les affaiblit; toutes sont
rprimes par de justes Loix, qui dfendent les assembles
tumultueuses, les injures, les sditions, & qui sont toujours en vigueur
par la force coactive.

Nous savons que plusieurs Chefs de famille, qui ont lev de grandes
fortunes dans les Pays trangers, sont prts  retourner dans leur
Patrie; ils ne demandent que la protection de la Loi naturelle, la
validit de leurs mariages, la certitude de l'tat de leurs enfants, le
droit d'hriter de leurs peres, la franchise de leurs personnes; point
de Temples publics, point de droit aux Charges municipales, aux
dignits: les Catholiques n'en ont ni  Londres, ni en plusieurs autres
Pays. Il ne s'agit plus de donner des privileges immenses, des places de
sret  une faction; mais de laisser vivre un Peuple paisible,
d'adoucir des Edits, autrefois peut-tre ncessaires, & qui ne le sont
plus: ce n'est pas  nous d'indiquer au Ministere ce qu'il peut faire;
il suffit de l'implorer pour des infortuns.

Que de moyens de les rendre utiles, & d'empcher qu'ils ne soient jamais
dangereux! La prudence du Ministere & du Conseil, appuye de la force,
trouvera bien aisment ces moyens, que tant d'autres Nations employent
si heureusement.

Il y a des fanatiques encore dans la populace Calviniste; mais il est
constant qu'il y en a davantage dans la populace Convulsionnaire. La
lie des insenss de _St. Mdard_ est compte pour rien dans la Nation,
celle des Prophetes Calvinistes est anantie. Le grand moyen de diminuer
le nombre des Maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie
de l'esprit au rgime de la raison, qui claire lentement, mais
infailliblement les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine,
elle inspire l'indulgence, elle touffe la discorde, elle affermit la
vertu, elle rend aimable l'obissance aux Loix, plus encore que la force
ne les maintient. Et comptera-t-on pour rien le ridicule attach
aujourd'hui  l'enthousiasme par tous les honntes gens? Ce ridicule est
une puissante barriere contre les extravagances de tous les Sectaires.
Les temps passs sont comme s'ils n'avaient jamais t. Il faut toujours
partir du point o l'on est, & de celui o les Nations sont parvenues.

Il a t un temps o l'on se crut oblig de rendre des Arrts contre
ceux qui enseignaient une Doctrine contraire aux Cathgories
d'_Aristote_,  l'horreur du vuide, aux quiddits, &  l'universel de la
part de la chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de
Jurisprudence sur la Sorcellerie, & sur la maniere de distinguer les
faux Sorciers des vritables. L'excommunication des sauterelles, & des
insectes nuisibles aux moissons, a t trs-en usage, & subsiste encore
dans plusieurs Rituels; l'usage est pass, on laisse en paix _Aristote_,
les Sorciers & les sauterelles. Les exemples de ces graves dmences,
autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de
temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est
rassassi, elles s'anantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui
d'tre Carpocratien, ou Eutichen, ou Monothlite, Monophisite,
Nestorien, Manichen, &c. qu'arriverait-il? On en rirait comme d'un
homme habill  l'antique avec une fraise & un pourpoint.

La Nation commenait  entr'ouvrir les yeux, lorsque les Jsuites _Le
Tellier_ & _Doucin_ fabriquerent la Bulle _Unigenitus_, qu'ils
envoyerent  Rome; ils crurent tre encore dans ces temps d'ignorance,
o les Peuples adoptaient sans examen les Assertions les plus absurdes.
Ils oserent proscrire cette proposition, qui est d'une vrit
universelle dans tous les cas & dans tous les temps; _La crainte d'une
excommunication injuste ne doit point empcher de faire son devoir_:
c'tait proscrire la raison, les liberts de l'Eglise Gallicane, & le
fondement de la morale; c'tait dire aux hommes, Dieu vous ordonne de ne
jamais faire votre devoir, ds que vous craindrez l'injustice. On n'a
jamais heurt le sens commun plus effrontment; les Consulteurs de Rome
n'y prirent pas garde. On persuada  la Cour de Rome que cette Bulle
tait ncessaire, & que la Nation la desirait; elle fut signe, scelle
& envoye, on en sait les suites: certainement si on les avait prvues,
on aurait mitig la Bulle. Les querelles ont t vives, la prudence & la
bont du Roi les a enfin appaises.

Il en est de mme dans une grande partie des points qui divisent les
Protestants & nous; il y en a quelques-uns qui ne sont d'aucune
consquence, il y en a d'autres plus graves, mais sur lesquels la fureur
de la dispute est tellement amortie, que les Protestants eux-mmes ne
prchent aujourd'hui la controverse en aucune de leurs Eglises.

C'est donc ce temps de dgot, de satit, ou plutt de raison, qu'on
peut saisir comme une poque & un gage de la tranquillit publique. La
controverse est une maladie pidmique qui est sur sa fin, & cette
peste, dont on est guri, ne demande plus qu'un rgime doux. Enfin
l'intrt de l'Etat est que des fils expatris reviennent avec modestie
dans la maison de leur pere; l'humanit le demande, la raison le
conseille, & la politique ne peut s'en effrayer.




CHAPITRE VI.

_Si l'Intolrance est de droit naturel & de droit humain._


Le droit naturel est celui que la nature indique  tous les hommes. Vous
avez lev votre enfant, il vous doit du respect comme  son pere, de la
reconnaissance comme  son bienfaicteur. Vous avez droit aux productions
de la terre que vous avez cultive par vos mains, vous avez donn & reu
une promesse, elle doit tre tenue.

Le droit humain ne peut tre fond en aucun cas que sur ce droit de
nature; & le grand principe, le principe universel de l'un & de l'autre,
est dans toute la terre: _Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te
ft_. Or, on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait
dire  un autre: _Crois ce que je crois & ce que tu ne peux croire, ou
tu priras_: c'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne,  Goa. On se
contente  prsent dans quelques autres Pays de dire: _Crois, ou je
t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai; monstre, tu
n'as pas ma Religion, tu n'as donc point de Religion; il faut que tu
sois en horreur  tes voisins,  ta Ville,  ta Province_.

S'il tait de droit humain de se conduire ainsi, il faudrait donc que le
Japonois dtestt le Chinois, qui aurait en excration le Siamois;
celui-ci poursuivrait les Gangarides, qui tomberaient sur les Habitants
de l'Indus; un Mogol arracherait le coeur au premier Malabare qu'il
trouverait; le Malabare pourrait gorger le Persan, qui pourrait
massacrer le Turc; & tous ensemble se jetteraient sur les Chrtiens, qui
se sont si long-temps dvors les uns les autres.

Le droit de l'Intolrance est donc absurde & barbare; c'est le droit des
tigres; & il est bien plus horrible: car les tigres ne dchirent que
pour manger, & nous nous sommes extermins pour des paragraphes.




CHAPITRE VII.

_Si l'Intolrance a t connue des Grecs._


Les Peuples, dont l'Histoire nous a donn quelques faibles
connaissances, ont tous regard leurs diffrentes Religions comme des
noeuds qui les unissaient tous ensemble; c'tait une association du
Genre-humain. Il y avait une espece de droit d'hospitalit entre les
Dieux comme entre les hommes. Un Etranger arrivait-il dans une Ville,
il commenait par adorer les Dieux du Pays; on ne manquait jamais de
vnrer les Dieux mmes de ses ennemis. Les Troyens adressaient des
prieres aux Dieux qui combattaient pour les Grecs.

_Alexandre_ alla consulter, dans les Dserts de la Libie, le Dieu
_Ammon_, auquel les Grecs donnerent le nom de _Zeus_ & les Latins de
_Jupiter_, quoique les uns & les autres eussent leur _Jupiter_ & leur
_Zeus_ chez eux. Lorsqu'on assigeait une Ville, on faisait un sacrifice
& des prieres aux Dieux de la Ville, pour se les rendre favorables.
Ainsi, au milieu mme de la guerre, la Religion runissait les hommes, &
adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur
commandait des actions inhumaines & horribles.

Je peux me tromper; mais il me parat que de tous les anciens Peuples
polics, aucun n'a gn la libert de penser. Tous avaient une Religion;
mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs
Dieux; ils reconnaissaient tous un Dieu suprme, mais ils lui
associaient une quantit prodigieuse de Divinits infrieures; ils
n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systmes
particuliers.

Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon
que les Epicuriens niassent la Providence & l'existence de l'ame. Je ne
parle pas des autres Sectes, qui toutes blessaient les ides saines
qu'on doit avoir de l'Etre crateur, & qui toutes taient tolres.

_Socrate_ qui approcha le plus prs de la connaissance du Crateur, en
porta, dit-on, la peine, & mourut martyr de la Divinit; c'est le seul
que les Grecs ayent fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la
cause de sa condamnation, cela n'est pas  l'honneur de l'Intolrance,
puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire  Dieu, & qu'on
honora tous ceux qui donnaient de la Divinit les notions les plus
indignes. Les ennemis de la tolrance ne doivent pas,  mon avis, se
prvaloir de l'exemple odieux des Juges de _Socrate_.

Il est vident d'ailleurs, qu'il fut la victime d'un parti furieux anim
contre lui. Il s'tait fait des ennemis irrconciliables des Sophistes,
des Orateurs, des Potes, qui enseignaient dans les Ecoles, & mme de
tous les Prcepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il
avoue lui-mme dans son Discours rapport par _Platon_, qu'il allait de
maison en maison prouver  ces Prcepteurs qu'ils n'taient que des
ignorants: cette conduite n'tait pas digne de celui qu'un Oracle avait
dclar le plus sage des hommes. On dchana contre lui un Prtre, & un
Conseiller des cinq cents, qui l'accuserent; j'avoue que je ne sais pas
prcisment de quoi, je ne vois que du vague dans son apologie; on lui
fait dire en gnral, qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des
maximes contre la Religion & le Gouvernement. C'est ainsi qu'en usent
tous les jours les calomniateurs dans le monde: mais il faut dans un
Tribunal des faits avrs, des chefs d'accusation prcis &
circonstancis; c'est ce que le procs de _Socrate_ ne nous fournit
point: nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cents vingt voix
pour lui. Le Tribunal des cinq cents possdait donc deux cents vingt
Philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouvt ailleurs. Enfin,
la pluralit fut pour la cigu; mais aussi, songeons que les Athniens,
revenus  eux-mmes, eurent les accusateurs & les Juges en horreur; que
_Melitus_, le principal auteur de cet Arrt, fut condamn  mort pour
cette injustice; que les autres furent bannis, & qu'on leva un Temple 
_Socrate_. Jamais la Philosophie ne fut si bien venge, ni tant honore.
L'exemple de _Socrate_ est au fond le plus terrible argument qu'on
puisse allguer contre l'intolrance. Les Athniens avaient un Autel
ddi aux Dieux trangers, aux Dieux qu'ils ne pouvaient connatre. Y
a-t-il une plus forte preuve, non-seulement d'indulgence pour toutes les
Nations, mais encore de respect pour leurs cultes?

Un honnte homme qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littrature,
ni de la probit, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la
_Saint-Barthelemi_, cite la guerre des Phocens, nomme _la guerre
sacre_, comme si cette guerre avait t allume pour le culte, pour le
dogme, pour des arguments de Thologie; il s'agissait de savoir  qui
appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des
gerbes de bled ne sont pas un symbole de crance; jamais aucune Ville
Grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs que prtend cet homme
modeste & doux? veut-il que nous fassions une guerre sacre?




CHAPITRE VIII.

_Si les Romains ont t tolrants._


Chez les anciens Romains, depuis _Romulus_ jusqu'aux temps o les
Chrtiens disputerent avec les Prtres de l'Empire, vous ne voyez pas un
seul homme perscut pour ses sentiments. _Cicron_ douta de tout;
_Lucrece_ nia tout; & on ne leur en fit pas le plus lger reproche: la
licence mme alla si loin, que _Pline_ le Naturaliste commence son Livre
par nier un Dieu, & par dire que s'il en est un, c'est le Soleil.
_Cicron_ dit, en parlant des Enfers: _Non est anus tam excors qu
credat_: Il n'y a pas mme de vieille assez imbcille pour les croire.
_Juvenal_ dit: _Nec pueri credunt_: Les enfants n'en croyent rien. On
chantait sur le Thtre de Rome: _Post mortem nihil est, ipsaque mors
nihil_: Rien n'est aprs la mort, la mort mme n'est rien. Abhorrons
ces maximes, &, tout au plus, pardonnons-les  un Peuple que les
Evangiles n'clairaient pas; elles sont fausses, elles sont impies; mais
concluons que les Romains taient trs-tolrants, puisqu'elles
n'exciterent jamais le moindre murmure.

Le grand principe du Snat & du Peuple Romain tait: _Deorum offensa
diis cur_; C'est aux Dieux seuls  se soucier des offenses faites aux
Dieux. Ce Peuple Roi ne songeait qu' conqurir,  gouverner, & 
policer l'Univers. Ils ont t nos Lgislateurs comme nos vainqueurs; &
jamais _Csar_, qui nous donna des fers, des loix & des jeux, ne voulut
nous forcer  quitter nos Druides pour lui, tout grand Pontife qu'il
tait d'une Nation notre Souveraine.

Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas 
tous la sanction publique, mais ils les permirent tous. Ils n'eurent
aucun objet matriel de culte sous _Numa_, point de simulacres, point
de statues; bientt ils en leverent aux Dieux _Majorum Gentium_, que
les Grecs leur firent connatre. La Loi des douze Tables, _Deos
peregrinos ne colunto_, se rduisit  n'accorder le culte public qu'aux
Divinits suprieures ou infrieures approuves par le Snat. _Isis_ eut
un Temple dans Rome, jusqu'au temps o _Tibere_ le dmolit, lorsque les
Prtres de ce Temple, corrompus par l'argent de _Mundus_, le firent
coucher dans le Temple sous le nom du Dieu _Anubis_, avec une femme
nomme _Pauline_. Il est vrai que _Joseph_ est le seul qui rapporte
cette histoire; il n'tait pas contemporain, il tait crdule &
exagrateur. Il y a peu d'apparence que dans un temps aussi clair que
celui de _Tibere_, une Dame de la premiere condition et t assez
imbcille pour croire avoir les faveurs du Dieu _Anubis_.

Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la
superstition Egyptienne avait lev un Temple  Rome avec le
consentement public. Les Juifs y commeraient ds le temps de la guerre
Punique; ils y avaient des Synagogues du temps d'_Auguste_, & ils les
conserverent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un
plus grand exemple que la tolrance tait regarde par les Romains comme
la loi la plus sacre du droit des gens?

  [Chap. 21. & 22.]

On nous dit qu'aussi-tt que les Chrtiens parurent, ils furent
perscuts par ces mmes Romains qui ne perscutaient personne. Il me
parat vident que ce fait est trs-faux; je n'en veux pour preuve que
_St. Paul_ lui-mme. Les Actes des Aptres nous apprennent que _St.
Paul_ tant accus par les Juifs de vouloir dtruire la Loi Mosaque par
JESUS-CHRIST, _St. Jacques_ proposa  _St. Paul_ de se faire raser la
tte, & d'aller se purifier dans le Temple avec quatre Juifs, _afin que
tout le monde sache que tout ce que l'on dit de vous est faux, & que
vous continuez  garder la Loi de Mose_.

  [Actes des Aptres, Chap. 25.]

_Paul_, Chrtien, alla donc s'acquitter de toutes les crmonies
Judaques pendant sept jours; mais les sept jours n'taient pas encore
couls, quand des Juifs d'_Asie_ le reconnurent; & voyant qu'il tait
entr dans le Temple, non-seulement avec des Juifs, mais avec des
Gentils, ils crierent  la profanation: on le saisit, on le mena devant
le Gouverneur _Flix_, & ensuite on s'adressa au Tribunal de _Festus_.
Les Juifs en foule demanderent sa mort; _Festus_ leur rpondit: _Ce
n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que
l'accus ait ses accusateurs devant lui, & qu'on lui ait donn la
libert de se dfendre._

  [Act. des Ap. Ch. 26. v. 34.]

Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce Magistrat Romain,
qu'il parat n'avoir eu nulle considration pour _St. Paul_, n'avoir
senti pour lui que du mpris; tromp par les fausses lumieres de sa
raison, il le prit pour un fou; il lui dit  lui-mme qu'il tait en
dmence, _mult te litter ad insaniam convertunt_. _Festus_ n'couta
donc que l'quit de la Loi Romaine, en donnant sa protection  un
inconnu qu'il ne pouvait estimer.

Voil le St. Esprit lui-mme qui dclare que les Romains n'taient pas
perscuteurs, & qu'ils taient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se
souleverent contre _St. Paul_, ce furent les Juifs. _St. Jacques_, frere
de JESUS, fut lapid par l'ordre d'un Juif Saducen, & non d'un Romain:
les Juifs seuls lapiderent _St. Etienne_;[14] & lorsque _St. Paul_
gardait les manteaux des excuteurs, certes il n'agissait pas en Citoyen
Romain.

  [14] Quoique les Juifs n'eussent pas le droit du glaive depuis
  qu'_Archelas_ avait t relgu chez les Allobroges, & que la Jude
  tait gouverne en Province de l'Empire; cependant les Romains
  fermaient souvent les yeux quand les Juifs exeraient le jugement du
  zele, c'est--dire, quand, dans une meute subite, ils lapidaient par
  zele celui qu'ils croyaient avoir blasphm.

Les premiers Chrtiens n'avaient rien sans doute  dmler avec les
Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs dont ils commenaient 
se sparer. On sait quelle haine implacable portent tous les Sectaires
 ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans
les Synagogues de Rome. _Sutone_ dit, dans la Vie de Claude, _Judos
impulsore Christo assidu tumultuantes Roma expulit_. Il se trompait, en
disant que c'tait  l'instigation de CHRIST: il ne pouvait pas tre
instruit des dtails d'un Peuple aussi mpris  Rome que l'tait le
Peuple Juif, mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles.
_Sutone_ crivait sous _Adrien_, dans le second siecle; les Chrtiens
n'taient pas alors distingus des Juifs aux yeux des Romains. Le
passage de _Sutone_ fait voir que les Romains, loin d'opprimer les
premiers Chrtiens, rprimaient alors les Juifs qui les perscutaient.
Ils voulaient que la Synagogue de Rome et pour ses freres spars la
mme indulgence que le Snat avait pour elle; & les Juifs chasss
revinrent bientt aprs; ils parvinrent mme aux honneurs malgr les
Loix qui les en excluaient: c'est _Dion Cassius_ & _Ulpien_ qui nous
l'apprennent.[15] Est-il possible qu'aprs la ruine de Jrusalem les
Empereurs eussent prodigu des dignits aux Juifs, & qu'ils eussent
perscut, livr aux bourreaux & aux btes, des Chrtiens qu'on
regardait comme une secte de Juifs!

  [15] Ulpianus l.... tit. II. _Eis qui Judacam superstitionem
  sequuntur honores adipisci permiserunt, &c._

_Nron_, dit-on, les perscuta. _Tacite_ nous apprend qu'ils furent
accuss de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna  la fureur du
Peuple. S'agissait-il de leur crance dans une telle accusation? Non
sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais gorgerent,
il y a quelques annes, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immols 
la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible
d'attribuer  l'intolrance le dsastre arriv sous _Nron_  quelques
malheureux demi-Juifs & demi-Chrtiens.[16]

  [16] Tacite dit: _Quos per flagitia invisos vulgus Christianos
  appellabat_.

  Il est bien difficile que le nom de Chrtien ft dja connu  Rome;
  _Tacite_ crivait sous _Vespasien_ & sous _Domitien_; il parlait des
  Chrtiens comme on en parlait de son temps. J'oserais dire que ces
  mots, _odio humani generis convicti_, pourraient bien signifier, dans
  le style de _Tacite_, _convaincus d'tre has du Genre-humain_, autant
  que _convaincus de har le Genre-humain_.

  En effet que faisoient  Rome ces premiers Missionnaires? Ils
  tchaient de gagner quelques ames; ils leur enseignaient la morale la
  plus pure; ils ne s'levaient contre aucune puissance; l'humilit de
  leur coeur tait extrme, comme celle de leur tat & de leur
  situation;  peine taient-ils connus,  peine taient-ils spars des
  autres Juifs: comment le Genre-humain, qui les ignorait, pouvait-il
  les har? & comment pouvaient-ils tre convaincus de dtester le
  Genre-humain?

  Lorsque Londres brla, on en accusa les Catholiques; mais c'tait
  aprs des guerres de Religion, c'tait aprs la conspiration des
  poudres, dont plusieurs Catholiques, indignes de l'tre, avaient t
  convaincus.

  Les premiers Chrtiens du temps de _Nron_ ne se trouvaient pas
  assurment dans les mmes termes. Il est trs-difficile de percer dans
  les tnebres de l'Histoire; _Tacite_ n'apporte aucune raison du
  soupon qu'on eut que _Nron_ lui-mme et voulu mettre Rome en
  cendres; on aurait t bien mieux fond de souponner _Charles II_
  d'avoir brl Londres: le sang du Roi son Pere, excut sur un
  chafaud aux yeux du Peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins
  servir d'excuse  _Charles II_. Mais _Nron_ n'avait ni excuse, ni
  prtexte, ni intrt. Ces rumeurs insenses peuvent tre en tout Pays
  le partage du Peuple; nous en avons entendu de nos jours d'aussi
  folles & d'aussi injustes.

  _Tacite_, qui connat si bien le naturel des Princes, devait connatre
  aussi celui du Peuple, toujours vain, toujours outr dans ses opinions
  violentes & passageres, incapable de rien voir, & capable de tout
  dire, de tout croire, & de tout oublier.

  _Philon_ dit que _Sjan les perscuta sous Tibere; mais qu'aprs la
  mort de Sjan, l'Empereur les rtablit dans tous leurs droits_. Ils
  avaient celui des Citoyens Romains, tout mpriss qu'ils taient des
  Citoyens Romains; ils avaient part aux distributions de bled, & mme,
  lorsque la distribution se faisait un jour de Sabath, on remettait la
  leur  un autre jour: c'tait probablement en considration des sommes
  d'argent qu'ils avaient donnes  l'Etat; car en tout Pays ils ont
  achet la Tolrance, & se sont ddommags bien vte de ce qu'elle
  avait cot.

  Ce passage de _Philon_ explique parfaitement celui de _Tacite_, qui
  dit qu'on envoya quatre mille Juifs ou Egyptiens en Sardaigne, & que
  si l'intemprie du climat les et fait prir, c'et t une perte
  lgere, _vile damnum_.

  J'ajouterai  cette remarque, que _Philon_ regarde _Tibere_ comme un
  Prince sage & juste. Je crois bien qu'il n'tait juste qu'autant que
  cette justice s'accordait avec ses intrts; mais le bien que _Philon_
  en dit, me fait un peu douter des horreurs que _Tacite_ & _Sutone_
  lui reprochent. Il ne me parat point vraisemblable qu'un Vieillard
  infirme de soixante & dix ans, se soit retir dans l'Isle de Capre
  pour s'y livrer  des dbauches recherches qui sont  peine dans la
  nature, & qui taient mme inconnues  la jeunesse de Rome la plus
  effrne: ni _Tacite_, ni _Sutone_ n'avaient connu cet Empereur; ils
  recueillaient avec plaisir des bruits populaires; _Octave_, _Tibere_,
  & leurs Successeurs avaient t odieux, parce qu'ils rgnaient sur un
  Peuple qui devait tre libre: les Historiens se plaisaient  les
  diffamer, & on croyait ces Historiens sur leur parole, parce qu'alors
  on manquait de Mmoires, de Journaux du temps, de Documents: aussi les
  Historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils
  diffamaient qui ils voulaient, & dcidaient  leur gr du jugement de
  la postrit. C'est au Lecteur sage de voir jusqu' quel point on doit
  se dfier de la vracit des Historiens, quelle crance on doit avoir
  pour les faits publics attests par des Auteurs graves, ns dans une
  Nation claire; & quelles bornes on doit mettre  sa crdulit sur
  des Anecdotes que ces mmes Auteurs rapportent sans aucune preuve.




CHAPITRE IX.

_Des Martyrs._


Il y eut dans la suite des Martyrs Chrtiens: il est bien difficile de
savoir prcisment pour quelles raisons ces Martyrs furent condamns;
mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers _Csars_, pour sa
seule Religion; on les tolrait toutes; comment aurait-on pu rechercher
& poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans
le temps qu'on permettait tous les autres?

Les _Titus_, les _Trajans_, les _Antonins_, les _Decius_ n'taient pas
des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient priv les seuls Chrtiens
d'une libert dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement os
accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'_Isis_,
ceux de _Mitras_, ceux de la Desse de Syrie, tous trangers au culte
Romain, taient permis sans contradiction? Il faut bien que la
perscution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres,
soutenues par la raison d'Etat, ayent rpandu le sang des Chrtiens.

Par exemple, lorsque _St. Laurent_ refuse au Prfet de Rome, _Cornelius
Secularis_, l'argent des Chrtiens qu'il avait en sa garde, il est
naturel que le Prfet & l'Empereur soient irrits; ils ne savaient pas
que _St. Laurent_ avait distribu cet argent aux pauvres, & qu'il avait
fait une oeuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un
rfractaire, & le firent prir.[17]

  [17] Nous respectons assurment tout ce que l'Eglise rend respectable;
  nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en rvrant _St. Laurent_, ne
  peut-on pas douter que _St. Sixte_ lui ait dit: _Vous me suivrez dans
  trois jours_; que dans ce court intervalle le Prfet de Rome lui ait
  fait demander l'argent des Chrtiens; que le Diacre _Laurent_ ait eu
  le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait
  march devant le Prfet pour le mener  l'endroit o taient ces
  pauvres, qu'on lui ait fait son procs, qu'il ait subi la question,
  que le Prfet ait command  un Forgeron un gril assez grand pour y
  rtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assist lui-mme
   cet trange supplice; que _St. Laurent_ sur ce gril, ait dit: Je
  suis assez cuit d'un ct, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux
  me manger? Ce gril n'est gures dans le gnie des Romains; & comment
  se peut-il faire qu'aucun Auteur Paen n'ait parl d'aucune de ces
  aventures?

Considrons le martyre de _St. Polyeucte_. Le condamna-t-on pour sa
Religion seule? Il va dans le Temple, o l'on rend aux Dieux des actions
de graces pour la victoire de l'Empereur _Decius_; il y insulte les
Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est
le Pays au monde o l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrtien
qui dchira publiquement l'Edit de l'Empereur _Diocltien_, & qui attira
sur ses freres la grande perscution, dans les deux dernieres annes du
regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il tait
bien malheureux d'tre la cause du dsastre de son parti. Ce zele
inconsidr qui clata souvent, & qui fut mme condamn par plusieurs
Peres de l'Eglise, a t probablement la source de toutes les
perscutions.

Je ne compare point, sans doute, les premiers Sacramentaires aux
premiers Chrtiens; je ne mets point l'erreur  ct de la vrit: mais
_Farel_, prdcesseur de _Jean Calvin_, fit dans Arles la mme chose que
_St. Polyeucte_ avait fait en Armnie. On portait dans les rues la
Statue de _St. Antoine_ l'Hermite en procession; _Farel_ tombe avec
quelques-uns des siens sur les Moines qui portaient _St. Antoine_, les
bat, les disperse, & jette _St. Antoine_ dans la riviere. Il mritait la
mort qu'il ne reut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il
s'tait content de crier  ces Moines, qu'il ne croyait pas qu'un
corbeau et apport la moiti d'un pain  _St. Antoine_ l'Hermite, ni
que _St. Antoine_ et eu des conversations avec des Centaures & des
Satyres, il aurait mrit une forte rprimande, parce qu'il troublait
l'ordre; mais si le soir, aprs la procession, il avait examin
paisiblement l'histoire du corbeau, des Centaures & des Satyres, on
n'aurait rien eu  lui reprocher.

Quoi! les Romains auraient souffert que l'infame _Antinos_ ft mis au
rang des seconds Dieux, & ils auraient dchir, livr aux btes tous
ceux auxquels on n'aurait reproch que d'avoir paisiblement ador un
juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprme[18], un Dieu
Souverain, matre de tous les Dieux secondaires, attest par cette
formule, _Deus optimus maximus_, & ils auraient recherch ceux qui
adoraient un Dieu unique!

  [18] Il n'y a qu' ouvrir _Virgile_ pour voir que les Romains
  reconnaissaient un Dieu suprme, Souverain de tous les tres clestes.

        _O! quis res hominumque Deumque
    ternis regis imperiis, & fulmine terres,
    O Pater,  hominum divmque terna potestas, &c._

  _Horace_ s'exprime bien plus fortement:

     _Und nil majus generatur ipso,
     Nec viget quidquam simile, aut secundum._

  On ne chantait autre chose que l'unit de Dieu dans les mysteres
  auxquels presque tous les Romains taient initis. Voyez la belle
  Hymne d'_Orphe_; lisez la Lettre de _Maxime de Madaure_  _St.
  Augustin_ dans laquelle il dit, qu'_il n'y a que des imbcilles qui
  puissent ne pas reconnatre un Dieu Souverain_. _Longinien_, tant
  Paen, crit au mme _St. Augustin_, que _Dieu est unique,
  incomprhensible, ineffable_. _Lactance_ lui-mme, qu'on ne peut
  accuser d'tre trop indulgent, avoue dans son Livre V, que _les
  Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprme: Illos subjicit &
  mancipat Deo_. _Tertullien_ mme, dans son Apologtique, avoue que
  tout l'Empire reconnaissait un Dieu matre du monde, dont la puissance
  & la majest sont infinies. _Principem mundi perfect potenti, &
  majestatis._ Ouvrez sur-tout _Platon_, le matre de Cicron dans la
  Philosophie, vous y verrez qu'_il n'y a qu'un Dieu_, qu'_il faut
  l'adorer, l'aimer, travailler  lui ressembler par la saintet & par
  la justice_. _Epictete_ dans les fers, _Marc-Antonin_ sur le Trne,
  disent la mme chose en cent endroits.

Il n'est pas croyable que jamais il y et une Inquisition contre les
Chrtiens sous les Empereurs, c'est--dire, qu'on soit venu chez eux les
interroger sur leur crance. On ne troubla jamais sur cet article ni
Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni Bardes, ni Druides, ni Philosophes. Les
Martyrs furent donc ceux qui s'leverent contre les faux Dieux. C'tait
une chose trs-sage, trs-pieuse de n'y pas croire; mais enfin, si, non
contents d'adorer un Dieu en esprit & en vrit, ils claterent
violemment contre le culte reu, quelque absurde qu'il pt tre, on est
forc d'avouer qu'eux-mmes taient intolrants.

  [Chap. 39.]

  [Chap. 35.]

_Tertullien_, dans son Apologtique, avoue qu'on regardait les Chrtiens
comme des factieux; l'accusation tait injuste, mais elle prouvait que
ce n'tait pas la Religion seule des Chrtiens qui excitait le zele des
Magistrats. Il avoue que les Chrtiens refusaient d'orner leurs portes
de branches de laurier dans les rjouissances publiques pour les
victoires des Empereurs: on pouvait aisment prendre cette affectation
condamnable pour un crime de leze-Majest.

  [Chap. 3.]

La premiere svrit juridique exerce contre les Chrtiens, fut celle
de _Domitien_; mais elle se borna  un exil qui ne dura pas une anne:
_Facile coeptum repressit restitutis quos ipse relegaverat_, dit
_Tertullien_. _Lactance_, dont le style est si emport, convient que
depuis _Domitien_ jusqu' _Decius_ l'Eglise fut tranquille &
florissante. Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet
excrable animal _Decius_ opprima l'Eglise: _post multos annos extitit
execrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam_.

On ne veut point discuter ici le sentiment du savant _Dodwel_, sur le
petit nombre des Martyrs; mais si les Romains avaient tant perscut la
Religion Chrtienne, si le Snat avait fait mourir tant d'innocents par
des supplices inusits, s'ils avaient plong des Chrtiens dans l'huile
bouillante, s'ils avaient expos des filles toutes nues aux btes dans
le Cirque, comment auraient-ils laiss en paix tous les premiers Evques
de Rome? _St. Irene_ ne compte pour Martyr, parmi ces Evques, que le
seul _Tlesphore_, dans l'an 139 de l'Ere vulgaire; & on n'a aucune
preuve que ce _Tlesphore_ ait t mis  mort. _Zphirin_ gouverna le
troupeau de Rome pendant dix-huit annes, & mourut paisiblement l'an
219. Il est vrai que dans les anciens Martyrologes, on place presque
tous les premiers Papes; mais le mot de _martyr_ n'tait pris alors que
suivant sa vritable signification: _martyre_ voulait dire _tmoignage_,
& non pas _supplice_.

Il est difficile d'accorder cette fureur de perscution avec la libert
qu'eurent les Chrtiens d'assembler cinquante-six Conciles, que les
Ecrivains Ecclsiastiques comptent dans les trois premiers siecles.

Il y eut des perscutions; mais si elles avaient t aussi violentes
qu'on le dit, il est vraisemblable que _Tertullien_, qui crivit avec
tant de force contre le culte reu, ne serait pas mort dans son lit. On
sait bien que les Empereurs ne lurent pas son Apologtique; qu'un Ecrit
obscur, compos en Afrique, ne parvient pas  ceux qui sont chargs du
gouvernement du monde: mais il devait tre connu de ceux qui
approchaient le Proconsul d'Afrique; il devait attirer beaucoup de haine
 l'Auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.

_Origene_ enseigna publiquement dans Alexandrie, & ne fut point mis 
mort. Ce mme _Origene_, qui parlait avec tant de libert aux Paens &
aux Chrtiens, qui annonait JESUS aux uns, qui niait un Dieu en trois
Personnes aux autres, avoue expressment dans son troisieme Livre
contre _Celse_, qu'_il y a eu trs-peu de Martyrs, & encore de loin 
loin_; _cependant_, dit-il, _les Chrtiens ne ngligent rien pour faire
embrasser leur Religion par tout le monde; ils courent dans les Villes,
dans les Bourgs, dans les Villages_.

Il est certain que ces courses continuelles pouvaient tre aisment
accuses de sdition par les Prtres ennemis, & pourtant ces missions
sont tolres malgr le Peuple Egyptien, toujours turbulent, sditieux &
lche; Peuple qui avait dchir un Romain pour avoir tu un chat; Peuple
en tout temps mprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des
pyramides.[19]

  [19] Cette assertion doit tre prouve. Il faut convenir que depuis
  que l'Histoire a succd  la Fable, on ne voit dans les Egyptiens
  qu'un Peuple aussi lche que superstitieux. _Cambyse_ s'empare de
  l'Egypte par une seule bataille: _Alexandre_ y donne des Loix sans
  essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege:
  les _Ptolomes_ s'en emparent sans coup frir; _Csar_ & _Auguste_ la
  subjuguent aussi aisment. _Omar_ prend toute l'Egypte en une seule
  campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont
  Caucase, en sont les matres aprs _Omar_; ce sont eux, & non les
  Egyptiens, qui dfont l'arme de _St. Louis_, & qui prennent ce Roi
  prisonnier. Enfin, les Mammelucs tant devenus Egyptiens,
  c'est--dire, mous, lches, inappliqus, volages, comme les Habitants
  naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de
  _Selim I_, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province
  annexe  l'Empire des Turcs, jusqu' ce que d'autres barbares s'en
  emparent un jour.

  _Hrodote_ rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien,
  nomm _Ssostris_, sortit de son Pays dans le dessein formel de
  conqurir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que
  de _Pycrocole_ ou de _Don-Quichote_; & sans compter que le nom de
  _Ssostris_ n'est point Egyptien, on peut mettre cet vnement, ainsi
  que tous les faits antrieurs, au rang des _mille & une nuits_. Rien
  n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de dbiter des fables
  sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines
  misrables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les
  Prtres d'Egypte conterent  _Hrodote_ que ce Roi, qu'il appelle
  _Ssostris_, tait all subjuguer la Colchide; c'est comme si on
  disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer
  la Norvege.

  On a beau rpter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en
  sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les
  Habitants robustes & froces du Caucase, les Colchidiens, & les autres
  Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pntrerent jusqu'en
  Egypte: & si les Prtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la
  mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent t
  subjugus par les Egyptiens. _Diodore_ de Sicile rapporte que tous les
  Rois vaincus par _Ssostris_ venaient tous les ans du fond de leurs
  Royaumes lui apporter leurs tributs, & que _Ssostris_ se servait
  d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler  son
  char pour aller au Temple. Ces histoires de _Gargantua_ sont tous les
  jours fidlement copies. Assurment ces Rois taient bien bons de
  venir de si loin servir ainsi de chevaux.

  Quant aux pyramides, & aux autres antiquits, elles ne prouvent autre
  chose que l'orgueil & le mauvais got des Princes d'Egypte, &
  l'esclavage d'un Peuple imbcille, employant ses bras, qui taient son
  seul bien,  satisfaire la grossiere ostentation de ses Matres. Le
  gouvernement de ce Peuple, dans les temps mmes que l'on vante si
  fort, parat absurde & tyrannique: on prtend que toutes les Terres
  appartenaient  leurs Monarques. C'tait bien  de pareils esclaves 
  conqurir le monde!

  Cette profonde science des Prtres Egyptiens est encore un des plus
  normes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est--dire, de la Fable.
  Des gens qui prtendaient que dans le cours d'onze mille annes le
  Soleil s'tait lev deux fois au couchant, & couch deux fois au
  levant, en recommenant son cours, taient sans doute bien au-dessous
  de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prtres qui
  gouvernaient l'Etat, n'tait pas comparable  celle des Peuples les
  plus sauvages de l'Amrique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles,
  des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-tre aujourd'hui
  dans toute la terre que le culte du grand _Lama_ qui soit aussi
  absurde.

  Leurs Arts ne valent gures mieux que leur Religion; il n'y a pas une
  seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce
  qu'ils ont eu de bon a t fait dans Alexandrie sous les _Ptolomes_ &
  sous les _Csars_, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un
  Grec pour apprendre la Gomtrie.

  L'illustre _Bossuet_ s'extasie sur le mrite Egyptien, dans son
  _Discours sur l'Histoire universelle_, adress au fils de _Louis XIV_.
  Il peut blouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les
  Savants; c'est une trs-loquente dclamation, mais un Historien doit
  tre plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette rflexion
  sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on
  donner  tout ce qu'on dit de l'Antiquit?

Qui devait plus soulever contre lui les Prtres & le Gouvernement que
_St. Grgoire Taumaturge_, disciple d'_Origene_? _Grgoire_ avait vu
pendant la nuit un vieillard envoy de Dieu, accompagn d'une femme
resplendissante de lumiere: cette femme tait la Ste. Vierge, & ce
vieillard tait _St. Jean_ l'Evangliste. _St. Jean_ lui dicta un
symbole, que _St. Grgoire_ alla prcher. Il passa, en allant 
Nocsare, prs d'un Temple o l'on rendait des oracles, & o la pluye
l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le
lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut tonn que les dmons
qui lui rpondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il
les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient
plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple,
parce que Grgoire y avait pass la nuit, & qu'il y avait fait des
signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir _Grgoire_, qui lui
rpondit: _Je peux chasser les dmons d'o je veux, & les faire entrer
o il me plara. Faites-les donc rentrer dans mon Temple_, dit le
Sacrificateur. Alors _Grgoire_ dchira un petit morceau d'un volume
qu'il tenait  la main, & y traa ces paroles: _Grgoire,  Sathan; je
te commande de rentrer dans ce Temple_: on mit ce billet sur l'Autel;
les dmons obirent, & rendirent ce jour-l leurs oracles comme 
l'ordinaire; aprs quoi ils cesserent, comme on le sait.

C'est _St. Grgoire de Nysse_ qui rapporte ces faits dans la Vie de _St.
Grgoire Taumaturge_. Les Prtres des Idoles devaient sans doute tre
anims contre _Grgoire_, & dans leur aveuglement le dfrer au
Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune perscution.

Il est dit dans l'Histoire de _St. Cyprien_, qu'il fut le premier Evque
de Carthage condamn  la mort. Le martyre de _St. Cyprien_ est de l'an
258, de notre Ere; donc pendant un trs-long-temps aucun Evque de
Carthage ne fut immol pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point
quelles calomnies s'leverent contre _St. Cyprien_, quels ennemis il
avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrit contre lui. _St.
Cyprien_ crit  _Cornelius_, Evque de Rome: _Il arriva depuis peu une
motion populaire  Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me
jetter aux lions_. Il est bien vraisemblable que les emportements du
Peuple froce de Carthage furent enfin cause de la mort de _Cyprien_; &
il est bien sr que ce ne fut pas l'Empereur _Gallus_ qui le condamna
de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix _Corneille_ qui
vivait sous ses yeux.

Tant de causes secretes se mlent souvent  la cause apparente, tant de
ressorts inconnus servent  perscuter un homme, qu'il est impossible de
dmler, dans les siecles postrieurs, la source cache des malheurs des
hommes les plus considrables,  plus forte raison celle du supplice
d'un Particulier qui ne pouvait tre connu que par ceux de son parti.

Remarquez que _St. Grgoire Taumaturge_, & _St. Denis_, Evque
d'Alexandrie, qui ne furent point supplicis, vivaient dans le temps de
_St. Cyprien_. Pourquoi, tant aussi connus pour le moins que cet Evque
de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi _St. Cyprien_ fut-il
livr au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba
sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le
prtexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent  la Religion, &
que les autres eurent le bonheur d'chapper  la mchancet des hommes?

Il n'est gures possible que la seule accusation de Christianisme ait
fait prir _St. Ignace_, sous le clment & juste _Trajan_, puisqu'on
permit aux Chrtiens de l'accompagner & de le consoler quand on le
conduisit  Rome[20]. Il y avait eu souvent des sditions dans
Antioche, ville toujours turbulente, o _Ignace_ tait Evque secret des
Chrtiens: peut-tre ces sditions, malignement imputes aux Chrtiens
innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut tromp, comme
il est trop souvent arriv.

  [20] On ne rvoque point en doute la mort de _St. Ignace_; mais qu'on
  lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il
  pas quelques doutes s'lever dans son esprit? L'Auteur inconnu de
  cette Relation dit, que _Trajan crut qu'il manquerait quelque chose 
  sa gloire, s'il ne soumettait  son Empire le Dieu des Chrtiens_.
  Quelle ide! _Trajan_ tait-il un homme qui voult triompher des
  Dieux? Lorsqu'_Ignace_ parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit:
  _Qui es-tu, esprit impur?_ Il n'est gures vraisemblable qu'un
  Empereur ait parl  un prisonnier, & qu'il l'ait condamn lui-mme;
  ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si _Trajan_ fit venir
  _Ignace_ devant lui, il ne lui demanda pas: _Qui es-tu?_ il le savait
  bien. Ce mot, _esprit impur_, a-t-il pu tre prononc par un homme
  comme _Trajan_? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste,
  qu'un Chrtien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce l, bon Dieu!
  le style de _Trajan_?

  Peut-on imaginer qu'_Ignace_ lui ait rpondu qu'il se nommait
  _Thophore_, parce qu'il portait JESUS dans son coeur, & que _Trajan_
  et dissert avec lui sur JESUS-CHRIST? On fait dire  _Trajan_,  la
  fin de la conversation: _Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de
  porter en lui le Crucifi, sera mis aux fers, &c._ Un Sophiste, ennemi
  des Chrtiens, pouvait appeller JESUS-CHRIST _le Crucifi_; mais il
  n'est gures probable que dans un Arrt on se ft servi de ce terme.
  Le supplice de la croix tait si usit chez les Romains, qu'on ne
  pouvait, dans le style des Loix, dsigner par le _Crucifi_ l'objet du
  culte des Chrtiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs
  prononcent leurs jugements.

  On fait ensuite crire une longue Lettre par _St. Ignace_ aux
  Chrtiens de Rome: _Je vous cris_, dit-il, _tout enchan que je
  suis_. Certainement, s'il lui fut permis d'crire aux Chrtiens de
  Rome, ces Chrtiens n'taient donc pas recherchs; _Trajan_ n'avait
  donc pas dessein de soumettre leur Dieu  son Empire: ou si ces
  Chrtiens taient sous le flau de la perscution, _Ignace_ commettait
  une trs grande imprudence en leur crivant; c'tait les exposer, les
  livrer; c'tait se rendre leur dlateur.

  Il semble que ceux qui ont rdig ces actes, devaient avoir plus
  d'gard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de _St.
  Polycarpe_ fait natre encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix
  cria du haut du Ciel, _Courage, Polycarpe!_ que les Chrtiens
  l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que
  quand on eut li _Polycarpe_ au poteau, & que le bcher fut en
  flammes, ces flammes s'carterent de lui, & formerent un arc au-dessus
  de sa tte; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respect par le
  feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemble: mais
  que celui dont le feu n'osait approcher, ne put rsister au tranchant
  du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner  ceux qui trouvent
  dans ces Histoires plus de pit que de vrit.

_St. Simon_, par exemple, fut accus devant _Sapor_ d'tre l'espion des
Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi _Sapor_ lui
proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient
point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblme du bon
principe, _d'Oromase_, ou _Orosmade_, du Dieu Crateur qu'ils
reconnaissaient.

  [Hist. Ecclsiastiq. Liv. 8.]

Quelque tolrant que l'on puisse tre, on ne peut s'empcher de sentir
quelque indignation contre ces dclamateurs, qui accusent _Diocltien_
d'avoir perscut les Chrtiens, depuis qu'il fut sur le Trne:
rapportons-nous-en  _Eusebe_ de _Csare_, son tmoignage ne peut tre
rcus; le favori, le pangyriste de _Constantin_, l'ennemi violent des
Empereurs prcdents, doit en tre cru quand il les justifie: voici ses
paroles: Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrtiens de grandes
marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs
Chrtiens demeurerent dans le Palais; ils pouserent mme des
Chrtiennes; _Diocltien_ prit pour son pouse _Prisca_, dont la fille
fut femme de _Maximien Galere_, &c.

Qu'on apprenne donc de ce tmoignage dcisif  ne plus calomnier; qu'on
juge si la perscution excite par _Galere_, aprs dix-neuf ans d'un
regne de clmence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans
quelque intrigue que nous ne connaissons pas.

Qu'on voye combien la fable de la Lgion Thbaine ou Thbenne,
massacre, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable
absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Lgion d'Asie par
le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'et appelle d'Asie
pour venir appaiser une sdition dans les Gaules, un an aprs que cette
sdition avait t rprime: il n'est pas moins impossible qu'on ait
gorg six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un
passage o deux cents hommes pourraient arrter une Arme entiere. La
relation de cette prtendue boucherie commence par une imposture
vidente: _Quand la terre gmissait sous la tyrannie de Diocltien, le
Ciel se peuplait de Martyrs._ Or cette aventure, comme on l'a dit, est
suppose en 286, temps o _Diocltien_ favorisait le plus les Chrtiens,
& o l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait pargner
toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Lgion Thbaine: les
Romains taient trop fiers & trop senss pour composer une Lgion de ces
Egyptiens qui ne servaient  Rome que d'esclaves, _Verna Canopi_: c'est
comme s'ils avaient eu une Lgion Juive. Nous avons les noms des
trente-deux Lgions qui faisaient les principales forces de l'Empire
Romain; assurment la Lgion Thbaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc
ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prdisaient les
miracles de JESUS-CHRIST, & avec tant de pieces supposes, qu'un faux
zele prodigua pour abuser la crdulit.




CHAPITRE X.

_Du danger des fausses lgendes, & de la perscution._


Le mensonge en a trop long-temps impos aux hommes; il est temps qu'on
connaisse le peu de vrits qu'on peut dmler  travers ces nuages de
fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis _Tacite_ & _Sutone_, &
qui ont presque toujours envelopp les Annales des autres Nations
anciennes.

Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave &
svere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamn des Vierges
Chrtiennes, des filles de qualit,  la prostitution. C'est bien mal
connatre l'austere dignit de nos Lgislateurs, qui punissaient si
svrement les faiblesses des Vestales. _Les Actes sinceres_ de
_Ruinart_ rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux _Actes_ de
_Ruinart_, comme aux Actes des Aptres? Ces _Actes sinceres_ disent,
aprs _Bollandus_, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges
Chrtiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur
_Thodecte_ les condamna  passer par les mains des jeunes gens de la
Ville, mais que ces Vierges ayant t pargnes, (comme de raison) il
les obligea de servir toutes nues aux mysteres de _Diane_, auxquels,
pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. _S. Thodote_, qui  la
vrit tait Cabaretier, mais qui n'en tait pas moins zl, pria Dieu
ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur
qu'elles ne succombassent  la tentation: Dieu l'exaua; le Gouverneur
les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent
aussi-tt  _Thodote_, & le prierent de ne pas souffrir _que leurs
corps fussent mangs des poissons_: ce furent leurs propres paroles.

Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du
lac, gard par des soldats; un flambeau cleste marcha toujours devant
eux, & quand ils furent au lieu o taient les Gardes, un Cavalier
cleste, arm de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance  la
main: _St. Thodote_ retira du lac les corps des Vierges: il fut men
devant le Gouverneur, & le Cavalier cleste n'empcha pas qu'on ne lui
trancht la tte. Ne cessons de rpter que nous vnrons les vrais
Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de
_Bollandus_ & de _Ruinart_.

Faut-il rapporter ici le Conte du jeune _St. Romain_? On le jetta dans
le feu, dit _Eusebe_, & des Juifs qui taient prsents, insulterent 
JESUS-CHRIST qui laissait bruler ses Confesseurs, aprs que Dieu avait
tir _Sidrac_, _Mizac_ & _Abdenago_ de la fournaise ardente. A peine les
Juifs eurent-ils parl, que _St. Romain_ sortit triomphant du bucher:
l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnt, & dit au Juge qu'il ne voulait
rien avoir  dmler avec Dieu. (tranges paroles pour _Diocltien!_) Le
Juge, malgr l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupt la langue
 _St. Romain_; & quoiqu'il et des bourreaux, il fit faire cette
opration par un Mdecin. Le jeune _Romain_, n begue, parla avec
volubilit ds qu'il eut la langue coupe. Le Mdecin essuya une
rprimande; & pour montrer que l'opration tait faite selon les regles
de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il
en avait coup  _St. Romain_, de quoi le passant mourut sur le champ:
_car_, ajoute savamment l'Auteur, _l'Anatomie nous apprend qu'un homme
sans langue ne saurait vivre_. En vrit, si _Eusebe_ a crit de
pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutes  ses Ecrits, quel
fond peut-on faire sur son Histoire?

On nous donne le martyre de _Ste. Flicit_ & de ses sept enfants,
envoys, dit-on,  la mort par le sage & pieux _Antonin_, sans nommer
l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur,
plus zl que vrai, a voulu imiter l'Histoire des _Macabes_; c'est
ainsi que commence la relation: _Ste, Flicit tait Romaine, elle
vivait sous le regne d'Antonin_: il est clair, par ces paroles, que
l'Auteur n'tait pas contemporain de _Ste. Flicit_; il dit que le
Prteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de _Mars_; mais le
Prfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de
_Mars_, qui, aprs avoir servi  tenir les Comices, servait alors aux
revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul dmontre
la supposition.

Il est dit encore, qu'aprs le jugement, l'Empereur commit  diffrents
Juges le soin de faire excuter l'Arrt; ce qui est entirement
contraire  toutes les formalits de ces temps-l, &  celles de tous
les temps.

Il y a de mme un _saint Hyppolite_, que l'on suppose tran par des
chevaux, comme _Hyppolite_ fils de _Thse_. Ce supplice ne fut jamais
connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait
inventer cette fable.

Observez encore que dans les Relations des martyres, composes
uniquement par les Chrtiens mmes, on voit presque toujours une foule
de Chrtiens venir librement dans la prison du condamn, le suivre au
supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles
avec les reliques. Si c'tait la Religion seule qu'on et perscute,
n'aurait-on pas immol ces Chrtiens dclars qui assistaient leurs
freres condamns, & qu'on accusait d'oprer des enchantements avec les
restes des corps martyriss? Ne les aurait-on pas traits comme nous
avons trait les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les diffrentes
sectes des Protestants? nous les avons gorgs, brls en foule, sans
distinction ni d'ge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avres des
perscutions anciennes un seul trait qui approche de la _St.
Barthelemi_, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui
ressemble  la Fte annuelle qu'on clebre encore dans Toulouse, fte
cruelle, fte abolissable  jamais, dans laquelle un Peuple entier
remercie Dieu en procession, & se flicite d'avoir gorg il y a deux
cents ans quatre mille de ses Concitoyens?

Je le dis avec horreur, mais avec vrit: c'est nous Chrtiens, c'est
nous qui avons t perscuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos
freres. C'est nous qui avons dtruit cent Villes, le Crucifix ou la
Bible  la main, & qui n'avons cess de rpandre le sang, & d'allumer
des buchers, depuis le regne de _Constantin_ jusqu'aux fureurs des
Cannibales qui habitaient les Cvennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne
subsistent plus aujourd'hui.

Nous envoyons encore quelquefois  la potence, de pauvres gens du
Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis
1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prdicants, ou Ministres de
l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir pri Dieu pour le
Roi en patois, & d'avoir donn une goutte de vin & un morceau de pain
lev  quelques Paysans imbcilles. On ne sait rien de cela dans Paris,
o le plaisir est la seule chose importante, o l'on ignore tout ce qui
se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procs se font en une
heure, & plus vite qu'on ne juge un dserteur. Si le Roi en tait
instruit, il ferait grace.

On ne traite ainsi les Prtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il
y a plus de cent Prtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les
connat, on les a laiss vivre trs-paisiblement dans la derniere
guerre.

Serons-nous toujours les derniers  embrasser les opinions saines des
autres Nations? Elles se sont corriges; quand nous corrigerons-nous? Il
a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que _Newton_ avait
dmontr; nous commenons  peine  oser sauver la vie  nos enfants par
l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis trs-peu de temps les vrais
principes de l'agriculture; quand commencerons-nous  pratiquer les
vrais principes de l'humanit? & de quel front pouvons-nous reprocher
aux Paens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons t
coupables de la mme cruaut dans les mmes circonstances?

Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrtiens
pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont t
trs-condamnables. Voudrions-nous commettre la mme injustice? & quand
nous leur reprochons d'avoir perscut, voudrions-nous tre
perscuteurs?

S'il se trouvait quelqu'un assez dpourvu de bonne foi, ou assez
fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous dvelopper nos erreurs
& nos fautes? pourquoi dtruire nos faux miracles & nos fausses
lgendes? elles sont l'aliment de la pit de plusieurs personnes; il y
a des erreurs ncessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invtr
qui entranerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui
rpondrais.

Tous ces faux miracles, par lesquels vous branlez la foi qu'on doit aux
vritables, toutes ces lgendes absurdes que vous ajoutez aux vrits de
l'Evangile, teignent la Religion dans les coeurs; trop de personnes qui
veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez,
disent: Les Matres de ma Religion m'ont tromp, il n'y a donc point de
Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans
ceux de l'erreur; j'aime mieux dpendre de la Loi naturelle que des
inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin;
ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas
mme du frein de la vrit; ils penchent vers l'Athisme: on devient
dprav, parce que d'autres ont t fourbes & cruels.

Voil certainement les consquences de toutes les fraudes pieuses & de
toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'
demi; c'est un trs-mauvais argument que de dire: _Voragin_, l'auteur
de la lgende dore, & le Jsuite _Ribadeneira_, compilateur de _la
fleur des Saints_, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de
Dieu: Les Catholiques ont gorg un certain nombre d'Huguenots, & les
Huguenots  leur tour ont assassin un certain nombre de Catholiques;
donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la
Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus
horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc
il y a un Dieu, qui aprs cette vie passagere, dans laquelle nous
l'avons tant mconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous
consoler de tant d'horribles malheurs; car  considrer les guerres de
Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous t
sanglants, les impostures qui ont presque toutes t funestes, les
haines irrconciliables allumes par les diffrentes opinions,  voir
tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps
leur enfer dans cette vie.




CHAPITRE XI.

_Abus de l'Intolrance._


Mais quoi! sera-t-il permis  chaque Citoyen de ne croire que sa raison,
& de penser ce que cette raison claire ou trompe lui dictera? Il le
faut bien,[21] pourvu qu'il ne trouble point l'ordre; car il ne dpend
pas de l'homme de croire, ou de ne pas croire; mais il dpend de lui de
respecter les usages de sa Patrie: & si vous disiez que c'est un crime
de ne pas croire  la Religion dominante, vous accuseriez donc
vous-mmes les premiers Chrtiens vos peres, & vous justifieriez ceux
que vous accusez de les avoir livrs aux supplices.

  [21] _Voyez_ l'excellente Lettre de _Loke_ sur la Tolrance.

Vous rpondez que la diffrence est grande, que toutes les Religions
sont les ouvrages des hommes, & que l'Eglise Catholique Apostolique &
Romaine est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre
Religion est divine, doit-elle rgner par la haine, par les fureurs, par
les exils, par l'enlvement des biens, les prisons, les tortures, les
meurtres, & par les actions de graces rendues  Dieu pour ces meurtres?
Plus la Religion Chrtienne est divine, moins il appartient  l'homme de
la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous
savez que l'intolrance ne produit que des hypocrites ou des rebelles;
quelle funeste alternative! Enfin, voudriez-vous soutenir par des
bourreaux la Religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait prir, & qui
n'a prch que la douceur & la patience?

Voyez, je vous prie, les consquences affreuses du droit de
l'intolrance: s'il tait permis de dpouiller de ses biens, de jetter
dans les cachots, de tuer un Citoyen, qui sous un tel degr de latitude
ne professerait pas la Religion admise sous ce degr, quelle exception
exempterait les premiers de l'Etat des mmes peines? La Religion lie
galement le Monarque & les mendiants: aussi, plus de cinquante Docteurs
ou Moines ont affirm cette horreur monstrueuse, qu'il tait permis de
dposer, de tuer les Souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise
dominante; & les Parlements du Royaume n'ont cess de proscrire ces
abominables dcisions d'abominables Thologiens.[22]

  [22] Le Jsuite _Busembaum_, comment par le Jsuite _La Croix_, dit,
  qu'_il est permis de tuer un Prince excommuni par le Pape, dans
  quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au
  Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une oeuvre
  trs-charitable_. C'est cette proposition invente dans les petites
  maisons de l'Enfer, qui a le plus soulev toute la France contre les
  Jsuites. On leur a reproch alors plus que jamais ce dogme si souvent
  enseign par eux & si souvent dsavou. Ils ont cru se justifier en
  montrant  peu prs les mmes dcisions dans _St. Thomas_ & dans
  plusieurs Jacobins.[A] En effet, _St. Thomas d'Aquin_, Docteur
  Anglique, interprete de la volont divine, ce sont ses titres, avance
  qu'un Prince apostat perd son droit  la Couronne, & qu'on ne doit
  plus lui obir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a
  tolr l'Empereur _Julien_ que parce qu'on n'tait pas le plus
  fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hrtique:[D] que ceux qui
  dlivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont
  trs-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si
  dans les temps de _Jacques Clment_, son confrere, & du Feuillant
  _Ravaillac_, il tait venu soutenir en France de telles propositions,
  comment aurait-on trait l'Ange de l'Ecole?

    [A] Voyez, si vous pouvez, la _Lettre_ d'un homme du monde  un
    Thologien sur _St. Thomas_; c'est une brochure de Jsuite, de 1762.

    [B] Liv. II, part. 2, question 12.

    [C] Liv. II, part. 2, question 12.

    [D] Ibid. question 11 & 12.

  Il faut avouer que _Jean Gerson_, Chancelier de l'Universit, alla
  encore plus loin que _St. Thomas_, & le Cordelier _Jean Petit_,
  infiniment plus loin que _Gerson_. Plusieurs Cordeliers soutinrent les
  horribles Theses de _Jean Petit_. Il faut avouer que cette doctrine
  diabolique du Rgicide vient uniquement de la folle ide o ont t
  long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre,
  qui peut disposer  son gr du Trne & de la vie des Rois. Nous avons
  t en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand
  _Lama_ immortel; il leur distribue sa chaise perce, ils font scher
  ces reliques, les enchassent, & les baisent dvotement. Pour moi,
  j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter  mon
  cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit
  sur le temporel des Rois, ni mme sur le mien, en quelque cas que ce
  puisse tre.

Le sang de _Henri-le-Grand_ fumait encore, quand le Parlement de Paris
donna un Arrt qui tablissait l'indpendance de la Couronne, comme une
Loi fondamentale. Le Cardinal _Duperron_, qui devait la pourpre 
_Henri-le-Grand_, s'leva dans les Etats de 1614 contre l'Arrt du
Parlement, & le fit supprimer. Tous les Journaux du temps rapportent les
termes dont _Duperron_ se servit dans ses harangues: _Si un Prince se
faisait Arien_, dit-il, _on serait bien oblig de le dposer_.

Non assurment, Monsieur le Cardinal; on veut bien adopter votre
supposition chimrique, qu'un de nos Rois ayant lu l'Histoire des
Conciles & des Peres, frapp d'ailleurs de ces paroles, _mon Pere est
plus grand que moi_, les prenant trop  la lettre, & balanant entre le
Concile de Nice & celui de Constantinople, se dclart pour _Eusebe de
Nicomdie_, je n'en obirais pas moins  mon Roi, je ne me croirais pas
moins li par le serment que je lui ai fait; & si vous osiez vous
soulever contre lui, & que je fusse un de vos juges, je vous dclarerais
criminel de leze-Majest.

_Duperron_ poussa plus loin la dispute, & je l'abrege. Ce n'est pas ici
le lieu d'approfondir ces chimeres rvoltantes; je me bornerai  dire
avec tous les Citoyens, que ce n'est pas parce que _Henri IV_. fut sacr
 Chartres qu'on lui devait obissance, mais parce que le droit
incontestable de la naissance donnait la Couronne  ce Prince, qui la
mritait par son courage & par sa bont.

Qu'il soit donc permis de dire que tout Citoyen doit hriter, par le
mme droit, des biens de son pere, & qu'on ne voit pas qu'il mrite d'en
tre priv, & d'tre tran au gibet, parce qu'il sera du sentiment de
_Ratram_ contre _Pascase Ratberg_, & de _Brenger_ contre _Scot_.

On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours t clairement expliqus,
& universellement reus dans notre Eglise. JESUS-CHRIST ne nous ayant
point dit comment procdait le St. Esprit, l'Eglise Latine crut
long-temps avec la Grecque, qu'il ne procdait que du Pere: enfin elle
ajouta au Symbole, qu'il procdait aussi du Fils. Je demande, si le
lendemain de cette dcision, un Citoyen qui s'en serait tenu au symbole
de la veille et t digne de mort? La cruaut, l'injustice serait-elle
moins grande de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait
autrefois? Etait-on coupable du temps d'_Honorius I_, de croire que
JESUS n'avait pas deux volonts?

Il n'y a pas long-temps que l'Immacule Conception est tablie: les
Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains
commenceront-ils  mriter des peines dans ce monde, & dans l'autre?

Si nous devons apprendre de quelqu'un  nous conduire dans nos disputes
interminables, c'est certainement des Aptres & des Evanglistes. Il y
avait de quoi exciter un schisme violent entre _St. Paul_ & _St.
Pierre_. _Paul_ dit expressment dans son Eptre aux Galates, qu'il
rsista en face  _Pierre_, parce que _Pierre_ tait rprhensible,
parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que _Barnab_, parce
qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrive de _Jacques_, &
qu'ensuite ils se retirerent secrtement, & se sparerent des Gentils de
peur d'offenser les Circoncis. _Je vis_, ajoute-t-il, _qu'ils ne
marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis  Cphas: Si vous,
Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi
obligez-vous les Gentils  judaser?_

C'tait l un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les
nouveaux Chrtiens judaseraient ou non. _St. Paul_ alla dans ce
temps-l mme sacrifier dans le Temple de Jrusalem. On sait que les
quinze premiers Evques de Jrusalem furent des Juifs circoncis, qui
observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes dfendues. Un
Evque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait
le Sabath, serait brul dans un _auto-da-f_. Cependant la paix ne fut
altre pour cet objet fondamental, ni parmi les Aptres, ni parmi les
premiers Chrtiens.

Si les Evanglistes avaient ressembl aux Ecrivains modernes, ils
avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres.
_St. Matthieu_ compte vingt-huit gnrations depuis _David_ jusqu'
JESUS. _St. Luc_ en compte quarante-une; & ces gnrations sont
absolument diffrentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'lever
entre les Disciples sur ces contrarits apparentes, trs-bien
concilies par plusieurs Peres de l'Eglise. La charit ne fut point
blesse, la paix fut conserve. Quelle plus grande leon de nous tolrer
dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons
pas?

_St. Paul_, dans son Eptre  quelques Juifs de Rome, convertis au
Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III  dire que la seule
Foi glorifie, & que les oeuvres ne justifient personne. _St. Jacques_,
au contraire, dans son Eptre aux douze Tribus disperses par toute la
terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut tre sauv sans les
oeuvres. Voil ce qui a spar deux grandes Communions parmi nous, & ce
qui ne divisa point les Aptres.

Si la perscution contre ceux avec qui nous disputons, tait une action
sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus
d'hrtiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait
un homme qui se serait content de dpouiller ses freres, & de les
plonger dans des cachots, auprs d'un zl qui en aurait massacr des
centaines le jour de la _St. Barthelemi_? en voici la preuve.

Le Successeur de _St. Pierre_ & son Consistoire ne peuvent errer; ils
approuverent, clbrerent, consacrerent l'action de la _St. Barthelemi_:
donc cette action tait trs-sainte; donc, de deux assassins gaux en
pit, celui qui aurait ventr vingt-quatre femmes grosses Huguenotes,
doit tre lev en gloire du double de celui qui n'en aura ventr que
douze: par la mme raison les fanatiques des Cvennes devaient croire
qu'ils seraient levs en gloire  proportion du nombre des Prtres,
des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient gorgs. Ce sont
l d'tranges titres pour la gloire ternelle.




CHAPITRE XII.

  _Si l'intolrance fut de Droit Divin dans le Judasme, & si elle fut
  toujours mise en pratique?_


  [Deutr. Chap. 14.]

On appelle, je crois _Droit Divin_, les prceptes que Dieu a donns
lui-mme. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des
laitues, & que les Convives le mangeassent debout, un bton  la main,
en commmoration du _Phase_; il ordonna que la conscration du grand
Prtre se ferait en mettant du sang  son oreille droite,  sa main
droite, &  son pied droit; coutumes extraordinaires pour nous, mais non
pas pour l'antiquit; il voulut qu'on charget le bouc _Hazazel_ des
iniquits du Peuple; il dfendit qu'on se nourrt de poissons sans
cailles, de porcs, de lievres, de hrissons, de hiboux, de griffons,
d'ixions, &c.

Il institua les ftes, les crmonies; toutes ces choses, qui semblaient
arbitraires aux autres Nations, & soumises au droit positif,  l'usage,
tant commandes par Dieu mme, devenaient un droit divin pour les
Juifs, comme tout ce que JESUS-CHRIST, fils de _Marie_, fils de DIEU,
nous a command, est de droit divin pour nous.

Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substitu une Loi
nouvelle  celle qu'il avait donne  _Mose_, & pourquoi il avait
command  _Mose_, plus de choses qu'au Patriarche _Abraham_, & plus 
_Abraham_ qu' _No_.[23] Il semble qu'il daigne se proportionner aux
temps &  la population du Genre-humain; c'est une gradation paternelle:
mais ces abymes sont trop profonds pour notre dbile vue; tenons-nous
dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'tait l'Intolrance
chez les Juifs.

  [23] Dans l'ide que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques
  Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une
  alliance avec _No_, & avec tous les animaux; & cependant il permet 
  _No_ de _manger de tout ce qui a vie & mouvement_; il excepte
  seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu
  ajoute, _qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront rpandu
  le sang de l'homme_.

  On peut infrer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute
  l'antiquit a toujours pens jusqu' nos jours, & ce que tous les
  hommes senss pensent, que les animaux ont quelques connaissances.
  Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui
  n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a
  daign douer d'un sentiment souvent plus exquis que le ntre, & de
  quelques ides ncessairement attaches  ce sentiment. C'est pourquoi
  il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce
  qu'en effet le sang est la source de la vie, & par consquent du
  sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent
  sans action. C'est donc avec trs-grande raison que l'Ecriture dit en
  cent endroits que l'ame, c'est--dire, ce qu'on appellait l'ame
  sensitive, est dans le sang; & cette ide si naturelle a t celle de
  tous les Peuples.

  C'est sur cette ide qu'est fonde la commisration que nous devons
  avoir pour les animaux. Des sept Prceptes des _Noachides_, admis chez
  les Juifs, il y en a un qui dfend de manger le membre d'un animal en
  vie. Ce prcepte prouve que les hommes avaient eu la cruaut de
  mutiler les animaux pour manger leurs membres coups, & qu'ils les
  laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur
  corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares,
  comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio,  _Bacchus
  Omadios_, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les
  animaux nous servent de pture, recommande donc quelque humanit
  envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie  les faire
  souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en
  nous l'horreur naturelle d'gorger un animal que nous avons nourri de
  nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand
  scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute
  la secte de _Pithagore_, en Italie & en Grece, s'abstint constamment
  de manger de la chair. _Porphire_, dans son Livre de l'abstinence,
  reproche  son Disciple de n'avoir quitt sa secte que pour se livrer
   son apptit barbare.

  Il faut, ce me semble, avoir renonc  la lumiere naturelle, pour oser
  avancer que les btes ne sont que des machines. Il y a une
  contradiction manifeste  convenir que Dieu a donn aux btes tous les
  organes du sentiment, &  soutenir qu'il ne leur a point donn de
  sentiment.

  Il me parat encore qu'il faut n'avoir jamais observ les animaux,
  pour ne pas distinguer chez eux les diffrentes voix du besoin, de la
  souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de
  toutes leurs affections; il serait bien trange qu'elles exprimassent
  si bien ce qu'elles ne sentiraient pas.

  Cette remarque peut fournir beaucoup de rflexions aux esprits
  exercs, sur le pouvoir & la bont du Crateur, qui daigne accorder la
  vie, le sentiment, les ides, la mmoire aux tres que lui-mme a
  organiss de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces
  organes se sont forms, ni comment ils se dveloppent, ni comment on
  reoit la vie, ni par quelles Loix les sentiments, les ides, la
  mmoire, la volont sont attachs  cette vie: & dans cette profonde &
  ternelle ignorance, inhrente  notre nature, nous disputons sans
  cesse, nous nous perscutons les uns les autres, comme les taureaux
  qui se battent avec leurs cornes, sans savoir pourquoi & comment ils
  ont des cornes.

  [Amos, Chap. 5, v. 26.]

  [Jrm. Chap. 7, v. 22.]

  [Actes des Ap. Ch. 7, v. 42.]

Il est vrai que dans l'Exode, les Nombres, le Lvitique, le Deutronome,
il y a des Loix trs-sveres sur le Culte, & des chtiments plus sveres
encore. Plusieurs Commentateurs ont de la peine  concilier les rcits
de _Mose_ avec les passages de _Jrmie_ & d'_Amos_, & avec le clebre
Discours de _St. Etienne_, rapport dans les Actes des Aptres. _Amos_
dit que les Juifs adorerent toujours dans le Dsert _Moloc_, _Remphan_
& _Kium_. _Jrmie_ dit expressment, que Dieu ne demanda aucun
sacrifice  leurs peres quand ils sortirent d'Egypte. _St. Etienne_,
dans son Discours aux Juifs, s'exprime ainsi: Ils adorerent l'Arme du
Ciel, ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le Dsert pendant
quarante ans, ils porterent le Tabernacle du Dieu _Moloc_, & l'astre de
leur Dieu _Rempham_.

  [Deutr. Chap. 12, v. 8.]

D'autres Critiques inferent du culte de tant de Dieux trangers, que ces
Dieux furent tolrs par _Mose_, & ils citent en preuves ces paroles du
Deutronome: _Quand vous serez dans la Terre de Canaan, vous ne ferez
point comme nous faisons aujourd'hui, o chacun fait ce qui lui semble
bon_.[24]

  [24] Plusieurs Ecrivains concluent tmrairement de ce passage, que le
  chapitre concernant le Veau d'or (qui n'est autre chose que le Dieu
  _Apis_) a t ajout aux livres de _Mose_, ainsi que plusieurs autres
  Chapitres.

  _Aben-Ezra_ fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait
  t rdig du temps des Rois. _Volaston_, _Colins_, _Tindale_,
  _Shaftsburi_, _Bolingbroke_, & beaucoup d'autres ont allgu que l'art
  de graver ses penses sur la pierre polie, sur la brique, sur le
  plomb, ou sur le bois, tait la seule maniere d'crire: ils disent
  que, du temps de _Mose_, les Chaldens & les Egyptiens n'crivaient
  pas autrement, qu'on ne pouvait alors graver que d'une maniere
  trs-abrge, & en hiroglyfes, la substance des choses qu'on voulait
  transmettre  la postrit, & non pas des histoires dtailles; qu'il
  n'tait pas possible de graver de gros livres dans un dsert o l'on
  changeait si souvent de demeure, o l'on n'avait personne qui pt ni
  fournir des vtements, ni les tailler, ni mme raccommoder les
  sandales, & o Dieu fut oblig de faire un miracle de quarante annes
  pour conserver les vtements & les chaussures de son Peuple. Ils
  disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on et tant de Graveurs de
  caracteres, lorsqu'on manquait des Arts les plus ncessaires, & qu'on
  ne pouvait mme faire du pain: & si on leur dit que les colonnes du
  Tabernacle taient d'airain, & les chapiteaux d'argent massif, ils
  rpondent que l'ordre a pu en tre donn dans le Dsert, mais qu'il ne
  fut excut que dans des temps plus heureux.

  Ils ne peuvent concevoir que ce Peuple pauvre ait demand un veau d'or
  massif pour l'adorer au pied de la montagne mme o Dieu parlait 
  _Mose_, au milieu des foudres & des clairs que ce Peuple voyait, &
  au son de la trompette cleste qu'il entendait. Ils s'tonnent que la
  veille du jour mme o _Mose_ descendit de la montagne, tout ce
  Peuple se soit adress au frere de _Mose_ pour avoir un veau d'or
  massif. Comment _Aaron_ le jetta-t-il en fonte en un seul jour?
  Comment ensuite _Mose_ le rduisit-il en poudre? Ils disent qu'il est
  impossible  tout Artiste de faire en moins de trois mois une statue
  d'or, & que pour la rduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la
  chymie la plus savante ne suffit pas; ainsi, la prvarication
  d'_Aaron_, & l'opration de _Mose_ auraient t deux miracles.

  L'humanit, la bont de coeur qui les trompe, les empche de croire
  que _Mose_ ait fait gorger vingt-trois mille personnes pour expier
  ce pch: ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient
  ainsi laisss massacrer par des Lvites,  moins d'un troisieme
  miracle. Enfin, ils trouvent trange qu'_Aaron_, le plus coupable de
  tous, ait t rcompens du crime dont les autres taient si
  horriblement punis, & qu'il ait t fait grand Prtre, tandis que les
  cadavres de vingt-trois mille de ses freres sanglants, taient
  entasss au pied de l'Autel o il allait sacrifier.

  Ils font les mmes difficults sur les vingt-quatre mille Isralites
  massacrs par l'ordre de _Mose_, pour expier la faute d'un seul qu'on
  avait surpris avec une fille Moabite. On voit tant de Rois Juifs, &
  sur-tout _Salomon_, pouser impunment des trangeres, que ces
  critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Moabite ait t un
  si grand crime: _Ruth_ tait Moabite, quoique sa famille ft
  originaire de Bthlem; la sainte Ecriture l'appelle toujours _Ruth la
  Moabite_: cependant elle alla se mettre dans le lit de _Booz_ par le
  conseil de sa mere, elle en reut six boisseaux d'orge, l'pousa
  ensuite, & fut l'aeule de _David_. _Raab_ tait non-seulement
  trangere, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre
  titre que celui de _meretrix_; elle pousa _Salomon_, Prince de Juda;
  & c'est encore de ce _Salomon_ que _David_ descend. On regarde mme
  _Raab_ comme la figure de l'Eglise Chrtienne; c'est le sentiment de
  plusieurs Peres, & sur-tout d'_Origene_ dans sa 7e. homlie sur
  _Josu_.

  _Bethzab_, femme d'_Urie_, de laquelle _David_ eut _Salomon_, tait
  Ethenne. Si vous remontez plus haut, le Patriarche _Juda_, pousa une
  femme Cananenne; ses enfants eurent pour femme _Thamar_, de la race
  d'_Aram_: cette femme, avec laquelle _Juda_ commit, sans le savoir, un
  inceste, n'tait pas de la race d'_Isral_.

  Ainsi notre Seigneur JESUS-CHRIST daigna s'incarner chez les Juifs
  dans une famille dont cinq trangers taient la tige, pour faire voir
  que les Nations trangeres auraient part  son hritage.

  Le Rabin _Aben-Ezra_ fut, comme on l'a dit, le premier qui osa
  prtendre que le Pentateuque avait t rdig long-temps aprs
  _Mose_: il se fonde sur plusieurs passages. Les Cananens taient
  alors dans ce Pays. La montagne de Moria, appelle la montagne de
  Dieu. Le lit de _Og_, Roi de Bazan, se voit encore en _Rabath_, & il
  appella tout ce Pays de Bazan, les Villages de Jar,
  jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de Prophete en Isral comme
  _Mose_. Ce sont ici les Rois qui ont rgn en Edom avant qu'aucun Roi
  rgnt sur Isral. Il prtend que ces passages, o il est parl des
  choses arrives aprs _Mose_, ne peuvent tre de _Mose_. On rpond 
  ces objections, que ces passages sont des Notes ajoutes long-temps
  aprs par les Copistes.

  _Newton_, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec
  respect, mais qui a pu se tromper, puisqu'il tait homme, attribue
  dans son Introduction  ses Commentaires sur _Daniel_ & sur _St.
  Jean_, les Livres de _Mose_, de _Josu_ & des _Juges_,  des Auteurs
  sacrs trs-postrieurs; il se fonde sur le chap. 36 de la Genese, sur
  quatre chapitres des Juges, 17. 18. 19. 21; sur _Samuel_, chap. 8; sur
  les Chroniques, chap. 2; sur le Livre de _Ruth_, chap. 4. En effet, si
  dans le chap. 36 de la Genese il est parl des Rois, s'il en est fait
  mention dans les Livres des juges, si dans le Livre de _Ruth_ il est
  parl de _David_, il semble que tous ces Livres ayent t rdigs du
  temps des Rois. C'est aussi le sentiment de quelques Thologiens,  la
  tte desquels est le fameux _Le Clerc_. Mais cette opinion n'a qu'un
  petit nombre de Sectateurs, dont la curiosit fonde ces abymes. Cette
  curiosit, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme.
  Lorsque les savants & les ignorants, les Princes & les Bergers,
  paratront aprs cette courte vie devant le Matre de l'ternit:
  chacun de nous alors, voudra avoir t juste, humain, compatissant,
  gnreux: nul ne se vantera d'avoir su prcisment en quelle anne le
  Pentateuque fut crit, & d'avoir dml le Texte des Notes qui taient
  en usage chez les Scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons
  pris parti pour les Massoretes contre le Talmud, si nous n'avons
  jamais pris un _caph_ pour un _beth_, un _yod_ pour un _va_, un
  _daleth_ pour un _res_: certes il nous jugera sur nos actions, & non
  sur l'intelligence de la Langue Hbraque. Nous nous en tenons
  fermement  la dcision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un
  fidele.

    [Levit. Chap. 17.]

    [Lvit. Chap. 18 v. 23.]

  Finissons cette Note par un passage important du Lvitique, Livre
  compos aprs l'adoration du Veau d'or. Il ordonne aux Juifs de ne
  plus adorer les velus, _les boucs avec lesquels mme ils ont commis
  des abominations infames_. On ne sait si cet trange culte venait
  d'Egypte, Patrie de la superstition & du sortilege; mais on croit que
  la coutume de nos prtendus Sorciers d'aller au Sabath, d'y adorer un
  bouc, & de s'abandonner avec lui  des turpitudes inconcevables, dont
  l'ide fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent
  eux qui enseignerent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel
  Peuple! Une si trange infamie semblait mriter un chtiment pareil 
  celui que le veau d'or leur attira, & pourtant le Lgislateur se
  contente de leur faire une simple dfense. On ne rapporte ici ce fait
  que pour faire connatre la Nation Juive: il faut que la bestialit
  ait t commune chez elle, puisqu'elle est la seule Nation connue chez
  qui les Loix ayent t forces de prohiber un crime qui n'a t
  souponn ailleurs par aucun Lgislateur.

  Il est  croire que dans les fatigues & dans la pnurie que les Juifs
  avaient essuyes dans les Dserts de Pharan, d'Oreb, & de Cads-barn,
  l'espece fminine, plus faible que l'autre, avait succomb. Il faut
  bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est
  toujours ordonn, quand ils s'emparent d'un Bourg ou d'un Village,
  soit  gauche, soit  droite du Lac Asphaltide, de tuer tout, except
  les filles nubiles.

  Les Arabes qui habitent encore une partie de ces Dserts, stipulent
  toujours dans les Traits qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur
  donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens
  dans ces Pays affreux pousserent la dpravation de la Nature humaine,
  jusqu' s'accoupler avec des chevres, comme on le dit de quelques
  Bergers de la Calabre.

  Il reste maintenant  savoir si ces accouplements avaient produit des
  monstres, & s'il y a quelque fondement aux anciens Contes des Satyres,
  des Faunes, des Centaures & des Minotaures: l'Histoire le dit; la
  Physique ne nous a pas encore clairs sur cet article monstrueux.

Ils appuyent leur sentiment sur ce qu'il n'est parl d'aucun acte
religieux du Peuple dans le Dsert: point de Pque clbre, point de
Pentecte; nulle mention qu'on ait clbr la fte des Tabernacles,
nulle Priere publique tablie; enfin, la Circoncision, ce sceau de
l'alliance de DIEU avec _Abraham_, ne fut point pratique.

  [Josu, Ch. 14. v. 15 & suiv.]

Ils se prvalent encore de l'Histoire de _Josu_. Ce conqurant dit aux
Juifs: L'option vous est donne, choisissez quel parti il vous plara,
ou d'adorer les Dieux que vous avez servis dans le Pays des Amorrhens,
ou ceux que vous avez reconnus en Msopotamie. Le Peuple rpond: Il n'en
sera pas ainsi, nous servirons _Adona_. _Josu_ leur repliqua: Vous
avez choisi vous-mmes, tez donc du milieu de vous les Dieux
trangers. Ils avaient donc eu incontestablement d'autres Dieux
qu'_Adona_ sous _Mose_.

Il est trs-inutile de rfuter ici les Critiques qui pensent que le
Pentateuque ne fut pas crit par _Mose_; tout a t dit ds long-temps
sur cette matiere; & quand mme quelque petite partie des Livres de
_Mose_ aurait t crite du temps des Juges ou des Rois, ou des
Pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirs & moins divins.

C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouv par la Ste. Ecriture, que
malgr la punition extraordinaire attire aux Juifs par le culte
d'_Apis_, ils conserverent long-temps une libert entiere: peut-tre
mme que le massacre que _Mose_ fit de vingt-trois mille hommes pour le
veau rig par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par
la rigueur, & qu'il fut oblig de fermer les yeux sur la passion du
Peuple pour les Dieux trangers.

  [Nomb. Chap. 21, v. 9.]

Lui-mme semble bientt transgresser la Loi qu'il a donne. Il a dfendu
tout simulacre, cependant il rige un serpent d'airain. La mme
exception  la Loi se trouve depuis dans le Temple de _Salomon_; ce
Prince fait sculpter douze boeufs qui soutiennent le grand bassin du
Temple; des Chrubins sont poss dans l'Arche, ils ont une tte d'aigle
& une tte de veau; & c'est apparemment cette tte de veau mal faite,
trouve dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire
long-temps que les Juifs adoraient un ne.

  [Liv. IV. des Rois, Chap. 16.]

En vain le culte des Dieux trangers est dfendu; _Salomon_ est
paisiblement idoltre. _Jroboam_,  qui Dieu donna dix parts du
Royaume, fait riger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en
runissant en lui les dignits de Monarque & de Pontife. Le petit
Royaume de Juda dresse sous _Roboam_ des Autels trangers & des statues.
Le saint Roi _Asa_ ne dtruit point les hauts lieux. Le Grand-Prtre
_Urias_ rige dans le Temple,  la place de l'Autel des holocaustes, un
Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la
Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent,
s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur
intrt, & non pour leur crance.

  [Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.]

  [Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.]

Il est vrai que parmi les Prophetes il y en eut qui intresserent le
Ciel  leur vengeance. _Elie_ fit descendre le feu cleste pour consumer
le Prtre de _Baal_; _Elise_ fit venir des ours pour dvorer
quarante-deux petits enfants qui l'avaient appell _tte chauve_: mais
ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de
vouloir imiter.

  [Nomb. Chap. 31.]

On nous objecte encore que le Peuple Juif fut trs-ignorant &
trs-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux
Madianites, [25]_Mose_ ordonna de tuer tous les enfants mles & toutes
les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le
camp 675000 brebis, 72000 boeufs, 61000 nes, & 32000 jeunes filles; ils
en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs
mme prtendent que trente-deux filles furent immoles au Seigneur:
_cesserunt in partem Domini triginta du anim_.

  [25] Madian n'tait point compris dans la Terre promise: c'est un
  petit canton de l'Idume, dans l'Arabie ptre; il commence vers le
  Septentrion, au Torrent d'Arnon, & finit au Torrent de Zared, au
  milieu des rochers, & sur le rivage oriental du Lac Asphaltide. Ce
  Pays est habit aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut
  avoir huit lieues ou environ de long, & un peu moins en largeur.

 [Ezch. Chap. 39, v. 18.]

En effet, les Juifs immolaient des hommes  la Divinit, tmoin le
sacrifice de _Jepht_,[26] tmoin le Roi _Agag_,[27] coup en morceaux
par le Prtre _Samuel_. _Ezchiel_ mme leur promet, pour les
encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. _Vous mangerez_,
dit-il, _le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes_. On
ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de gnrosit,
de magnanimit, de bienfaisance; mais il s'chappe toujours dans le
nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une
tolrance universelle.

  [26] Il est certain par le Texte, que _Jepht_ immola sa fille. _Dieu
  n'approuva pas ces dvouements_, dit _Don Calmet_, dans sa
  Dissertation sur le Voeu de _Jepht; mais lorsqu'on les a faits, il
  veut qu'on les excute, ne ft-ce que pour punir ceux qui les
  faisaient, ou pour rprimer la lgret qu'on aurait eue  les faire,
  si on n'en avait pas craint l'excution_. _St. Augustin_, & presque
  tous les Peres, condamnent l'action de _Jepht_: il est vrai que
  l'Ecriture dit, qu'_il fut rempli de l'esprit de Dieu_; & _St. Paul_,
  dans son Eptre aux Hbreux, chap. 11, fait l'loge de _Jepht_; il le
  place avec _Samuel_ & _David_.

  _St. Jrme_, dans son Eptre  _Julien_, dit, _Jepht immola sa fille
  au Seigneur, & c'est pour cela que l'Aptre le compte parmi les
  Saints_. Voil de part & d'autre des jugements sur lesquels il ne nous
  est pas permis de porter le ntre; on doit craindre mme d'avoir un
  avis.

  [27]
    [Liv. I. des Rois, Chapitre 15.]

  On peut regarder la mort du Roi _Agag_ comme un vrai sacrifice. _Sal_
  avait fait ce Roi des Amalcites prisonnier de guerre, & l'avait reu
   composition; mais le Prtre _Samuel_ lui avait ordonn de ne rien
  pargner, il lui avait dit en propres mots. _Tuez tout, depuis l'homme
  jusqu' la femme, jusqu'aux petits enfants, & ceux qui sont encore 
  la mammelle._

  _Samuel coupa le Roi Agag en morceaux, devant le Seigneur,  Galgal._

  Le zele dont ce Prophete tait anim, dit _Don Calmet_, lui mit
  l'pe en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur,
  & pour confondre _Sal_.

  On voit dans cette fatale aventure un dvouement, un Prtre, une
  victime; c'tait donc un sacrifice.

  Tous les Peuples dont nous avons l'histoire, ont sacrifi des hommes 
  la Divinit, except les Chinois. _Plutarque_ rapporte que les Romains
  mmes en immolerent du temps de la Rpublique.

  On voit dans les Commentaires de _Csar_, que les Germains allaient
  immoler les tages qu'il leur avait donns, lorsqu'il dlivra ces
  tages par sa victoire.

  J'ai remarqu ailleurs que cette violation du Droit des gens envers
  les tages de _Csar_, & ces victimes humaines immoles, pour comble
  d'horreur, par la main des femmes, dment un peu le pangyrique que
  _Tacite_ fait des Germains dans son Trait _De moribus Germanorum_. Il
  parat que dans ce Trait _Tacite_ songe plus  faire la satyre des
  Romains, que l'loge des Germains, qu'il ne connaissait pas.

  Disons ici en passant que _Tacite_ aimait encore mieux la satyre que
  la vrit. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions
  indiffrentes; & sa malignit nous plat presque autant que son style,
  parce que nous aimons la mdisance & l'esprit.

  Revenons aux victimes humaines. Nos Peres en immolaient aussi-bien que
  les Germains; c'est le dernier degr de la stupidit de notre nature
  abandonne  elle-mme, & c'est un des fruits de la faiblesse de notre
  jugement. Nous dmes: Il faut offrir  Dieu ce qu'on a de plus
  prcieux & de plus beau; nous n'avons rien de plus prcieux que nos
  enfants; il faut donc choisir les plus beaux & les plus jeunes pour
  les sacrifier  la Divinit.

  _Philon_ dit que dans la Terre de Canaan on immolait quelquefois ses
  enfants, avant que Dieu et ordonn  _Abraham_ de lui sacrifier son
  fils unique _Isaac_ pour prouver sa foi.

  _Sanchoniaton_, cit par _Eusebe_, rapporte que les Phniciens
  sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, &
  qu'_Ilus_ immola son fils _Jehud_  peu prs dans le temps que Dieu
  mit la foi d'_Abraham_  l'preuve. Il est difficile de percer dans
  les tnebres de cette antiquit; mais il n'est que trop vrai que ces
  horribles sacrifices ont t presque par-tout en usage; les Peuples ne
  s'en sont dfaits qu' mesure qu'ils se sont polics. La politesse
  amene l'humanit.

  [Juges, Chap. 11, v. 24.]

_Jepht_, inspir de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites:
_Ce que votre Dieu Chamos vous a donn, ne vous appartient-il pas de
droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a
promise._ Cette dclaration est prcise; elle peut mener bien loin;
mais, au moins, elle est une preuve vidente que Dieu tolrait _Chamos_.
Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les
Terres que vous dites vous avoir t donnes par le Dieu _Chamos_; elle
dit positivement: Vous avez droit, _Tibi jure debentur_: ce qui est le
vrai sens de ces paroles hbraques, _Otho thirasch_.

  [Chap. 17 v. dernier.]

L'histoire de _Michas_ & du Lvite, rapporte aux 17 & 18 chapitres du
Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la
tolrance & de la libert la plus grande, admise chez les Juifs. La mere
de _Michas_, femme fort riche d'Ephram, avait perdu onze cents pieces
d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, &
en fit faire des idoles; elle btit une petite Chapelle, un Lvite
desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un
manteau par anne & sa nourriture; & _Michas_ s'cria: _C'est maintenant
que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prtre de la race de
Lvi_.

Cependant, six cents hommes de la Tribu de _Dan_, qui cherchaient 
s'emparer de quelque Village dans le Pays, &  s'y tablir, mais n'ayant
point de Prtre Lvite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu
favorist leur entreprise, allerent chez _Michas_, & prirent son Ephod,
ses Idoles & son Lvite, malgr les remontrances de ce Prtre, & malgr
les cris de _Michas_ & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance
attaquer le Village nomm _Las_, & y mirent tout  feu &  sang, selon
leur coutume. Ils donnerent le nom de _Dan_  _Las_, en mmoire de leur
victoire; ils placerent l'Idole de _Michas_ sur un Autel; & ce qui est
bien plus remarquable, _Jonathan_, petit-fils de _Mose_, fut le
Grand-Prtre de ce Temple, o l'on adorait le Dieu d'Isral & l'Idole de
_Michas_.

Aprs la mort de _Gdon_, les Hbreux adorerent _Baal-brith_ pendant
prs de vingt ans, & renoncerent au culte d'_Adona_, sans qu'aucun
Chef, aucun Juge, aucun Prtre crit vengeance. Leur crime tait grand,
je l'avoue; mais si cette idoltrie mme fut tolre, combien les
diffrences dans le vrai culte ont elles d l'tre?

Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolrance, que le Seigneur
lui-mme ayant permis que son Arche ft prise par les Philistins dans un
combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie
secrete, ressemblante aux hmorrhodes, en renversant la statue de
_Dagon_, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais
lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoy l'Arche
attele de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert  Dieu
cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix
anciens d'Isral, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regard
l'Arche; on rpond que le chtiment du Seigneur ne tombe point sur une
crance, sur une diffrence dans le culte, ni sur aucune idoltrie.

Si le Seigneur avait voulu punir l'idoltrie, il aurait fait prir tous
les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient _Dagon_;
mais il fit prir cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple,
uniquement parce qu'ils avaient regard son Arche qu'ils ne devaient pas
regarder: tant les Loix, les moeurs de ce temps, l'conomie judaque
different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables
de Dieu sont au-dessus des ntres. _La rigueur exerce_, dit le
judicieux Don Calmet, _contre ce grand nombre d'hommes, ne paratra
excessive qu' ceux qui n'ont pas compris jusqu' quel point Dieu
voulait tre craint & respect parmi son Peuple, & qui ne jugent des
vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur
raison_.

Dieu ne punit donc pas un culte tranger, mais une profanation du sien,
une curiosit indiscrete, une dsobissance, peut-tre mme un esprit de
rvolte. On sent bien que de tels chtiments n'appartiennent qu' Dieu
dans la Thocratie Judaque. On ne peut trop redire que ces temps & ces
moeurs n'ont aucun rapport aux ntres.

  [Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.]

Enfin, lorsque dans des siecles postrieurs _Naaman_ l'idoltre, demanda
 _Elise_ s'il lui tait permis de suivre son Roi dans le Temple de
Remnon, & _d'y adorer avec lui_, ce mme _Elise_ qui avait fait dvorer
les enfants par les ours, ne lui rpondit-il pas, _Allez en paix_?

  [Jrm. Chap. 27, v. 6.]

Il y a bien plus; le Seigneur ordonne  _Jrmie_ de se mettre des
cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux
Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; &
_Jrmie_ leur fait dire par le Seigneur: _J'ai donn toutes vos
Terres  Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur_. Voil un Roi
idoltre dclar serviteur de Dieu & son favori.

  [28] Ceux qui sont peu au fait des usages de l'antiquit, & qui ne
  jugent que d'aprs ce qu'ils voyent autour d'eux, peuvent tre tonns
  de ces singularits; mais il faut songer qu'alors, dans l'Egypte, &
  dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient
  par des figures, des hiroglyphes, des signes, des types.

    [Isae, Chapitre 8.]

  Les Prophetes, qui s'appellaient _les Voyants_ chez les Egyptiens &
  chez les Juifs, non-seulement s'exprimaient en allgories, mais ils
  figuraient par des signes les vnements qu'ils annonaient. Ainsi
  _Isae_, le premier des quatre grands Prophetes Juifs, prend un
  rouleau, & y crit: _Shas bas, butinez, vte_; puis il s'approche de
  la Prophtesse, elle conoit, & met au monde un fils, qu'il appelle
  _Maher-Salal-Has-bas_: c'est une figure des maux que les Peuples
  d'Egypte & d'Assyrie feront aux Juifs.

  Ce Prophete dit: _Avant que l'enfant soit en ge de manger du beurre &
  du miel, & qu'il sache rprouver le mauvais & choisir le bon, la terre
  dteste par vous sera dlivre des deux Rois: le Seigneur sifflera
  aux mouches d'Egypte & aux abeilles d'Assur: le Seigneur prendra un
  rasoir de louage, & en rasera toute la barbe & les poils des pieds du
  Roi d'Assur._

  Cette prophtie des abeilles, de la barbe & du poil des pieds ras, ne
  peut tre entendue que par ceux qui savent que c'tait la coutume
  d'appeller les essaims au son du flageolet ou de quelqu'autre
  instrument champtre; que le plus grand affront qu'on pt faire  un
  homme, tait de lui couper la barbe; qu'on appellait le poil des
  pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans des
  maladies immondes, comme celle de la lepre. Toutes ces figures, si
  trangeres  notre style, ne signifient autre chose, sinon que le
  Seigneur, dans quelques annes, dlivrera son Peuple d'oppression.

    [Isae, Chapitre 20.]

  Le mme _Isae_ marche tout nud, pour marquer que le Roi d'Assyrie
  emmenera d'Egypte & d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas
  de quoi couvrir leur nudit.

    [Ezch. Chap. 4 & suiv.]

  _Ezchiel_ mange le volume de parchemin qui lui est prsent: ensuite
  il couvre son pain d'excrments, & demeure couch sur son ct gauche
  trois cents quatre-vingt-dix jours, & sur le ct droit quarante
  jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, & pour
  signifier les annes que devait durer la captivit. Il se charge de
  chanes, qui figurent celles du Peuple; il coupe ses cheveux & sa
  barbe, & les partage en trois parties: le premier tiers dsigne ceux
  qui doivent prir dans la Ville; le second, ceux qui seront mis  mort
  autour des murailles; le troisieme, ceux qui doivent tre emmens 
  Babylone.

    [Oze, Chap. 3.]

  Le Prophete _Oze_ s'unit  une femme adultere, qu'il achete quinze
  pieces d'argent & un chomer & demi d'orge: _Vous m'attendrez_, lui
  dit-il, _plusieurs jours, & pendant ce temps nul homme n'approchera de
  vous; c'est l'tat o les enfants d'Isral seront long-temps sans
  Rois, sans Princes, sans Sacrifices, sans Autel & sans Ephod_. En un
  mot, les Nabi, les Voyants, les Prophetes, ne prdisent presque jamais
  sans figurer par un signe la chose prdite.

  _Jrmie_ ne fait donc que se conformer  l'usage, en se liant de
  cordes, & en se mettant des colliers & des jougs sur le dos, pour
  signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoye ces types. Si on veut
  y prendre garde, ces temps-l sont comme ceux d'un ancien monde, qui
  differe en tout du nouveau; la vie civile, les Loix, la maniere de
  faire la guerre, les crmonies de la Religion, tout est absolument
  diffrent. Il n'y a mme qu' ouvrir _Homere_ & le premier Livre
  d'_Hrodote_, pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance
  avec les Peuples de la haute antiquit, & que nous devons nous dfier
  de notre jugement quand nous cherchons  comparer leurs moeurs avec
  les ntres.

  La nature mme n'tait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les Magiciens
  avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les
  serpents, ils voquaient les morts, &c. Dieu envoyait des songes, &
  des hommes les expliquaient. Le don de prophtie tait commun. On
  voyait des mtamorphoses telles que celles de _Nabuchodonosor_ chang
  en boeuf, de la femme de _Loth_ en statue de sel, de cinq Villes en un
  lac bitumineux.

  Il y avait des especes d'hommes qui n'existent plus. La race des
  gants _Repham_, _Emim_, _Nphilim_, _Enacim_ a disparu. _St.
  Augustin_, au Livre V de _la Cit de Dieu_, dit avoir vu la dent d'un
  ancien Gant, grosse comme cent de nos molaires. _Ezchiel_ parle des
  pigmes _Gamadim_, hauts d'une coude, qui combattaient au siege de
  Tyr: & en presque tout cela les Auteurs sacrs sont d'accord avec les
  profanes. Les maladies & les remedes n'taient point les mmes que de
  nos jours: les possds taient guris avec la racine nomme _Barad_
  enchasse dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez.

  Enfin tout cet ancien monde tait si diffrent du ntre, qu'on ne peut
  en tirer aujourd'hui aucune regle de conduite; & si, dans cette
  antiquit recule, les hommes s'taient perscuts & opprims tour 
  tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruaut
  sous la Loi de grace.

  [Jrm. Chap. 18, v. 19.]

Le mme _Jrmie_, que le Melk, ou Roitelet Juif, _Sdcias_, avait fait
mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de _Sdcias_, lui conseille
de la part de Dieu de se rendre au Roi de Babylone: _Si vous allez vous
rendre  ses Officiers_, dit-il, _votre ame vivra_. Dieu prend donc
enfin le parti d'un Roi idoltre; il lui livre l'Arche, dont la seule
vue avait cot la vie  cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui
livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait cot  btir
cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent
& dix mille drachmes d'or, laisss par _David_ & ses Officiers pour la
construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers
employs par _Salomon_, monte  la somme de dix-neuf milliards
soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais
idoltrie ne fut plus rcompense. Je sais que ce compte est exagr,
qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais rduisez la somme  la
moiti, au quart, au huitieme mme, elle vous tonnera encore. On n'est
gures moins surpris des richesses qu'_Hrodote_ dit avoir vues dans le
Temple d'Ephese. Enfin, les trsors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le
nom de son Serviteur donn  _Nabuchodonosor_, est le vrai trsor
inestimable.

  [Isae, Chap. 44 & 45.]

Dieu ne favorise pas moins le _Kir_, ou _Koresh_, ou _Kosroes_, que nous
appellons _Cyrus_; il l'appelle _son Christ_, _son Oint_, quoiqu'il ne
ft pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivt
la Religion de _Zoroastre_; il l'appelle son _Pasteur_, quoiqu'il ft
usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte
Ecriture une plus grande marque de prdilection.

Vous voyez dans _Malachie_, que _du levant au couchant le nom de Dieu
est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations
pures_. Dieu a soin des Ninivites idoltres comme des Juifs; il les
menace, & il leur pardonne. _Melchisedec_, qui n'tait point Juif, tait
Sacrificateur de Dieu. _Balaam_ idoltre, tait Prophete. L'Ecriture
nous apprend donc que non-seulement Dieu tolrait tous les autres
Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons tre
intolrants!




CHAPITRE XIII.

_Extrme Tolrance des Juifs._


  [Exode, Chap. 20, v. 5.]

  [Deutr. Chap. 28.]

  [Ezch. Chap. 18, v. 20.]

  [Ezch. Chap. 20, v. 25.]

Ainsi donc sous _Mose_, sous les Juges, sous les Rois, vous voyez
toujours des exemples de tolrance. Il y a bien plus: _Mose_ dit
plusieurs fois _que Dieu punit les peres dans les enfants, jusqu' la
quatrieme gnration_: cette menace tait ncessaire  un Peuple  qui
Dieu n'avait rvl ni l'immortalit de l'ame, ni les peines & les
rcompenses dans une autre vie. Ces vrits ne lui furent annonces ni
dans le Dcalogue, ni dans aucune Loi du Lvitique & du Deutronome.
C'taient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des
Grecs, des Crtois; mais ils ne constituaient nullement la Religion des
Juifs. _Mose_ ne dit point: _Honore ton pere & ta mere, si tu veux
aller au Ciel_; mais, _Honore ton pere & ta mere, afin de vivre
long-temps sur la terre_: il ne les menace que de maux corporels, de la
galle seche, de la galle purulente, d'ulceres malins dans les genoux &
dans les gras des jambes, d'tre exposs aux infidlits de leurs
femmes, d'emprunter  usure des trangers, & de ne pouvoir prter 
usure; de prir de famine, & d'tre obligs de manger leurs enfants:
mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ames immortelles subiront
des tourments aprs la mort, ou goteront des flicits. Dieu qui
conduisait lui-mme son Peuple, le punissait ou le rcompensait
immdiatement aprs ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout tait
temporel; & c'est la preuve que le savant Evque _Warburton_ apporte
pour dmontrer que la Loi des juifs tait divine:[29] parce que Dieu
mme tant leur Roi, rendant justice immdiatement aprs la
transgression ou l'obissance, n'avait pas besoin de leur rvler une
Doctrine qu'il rservait au temps o il ne gouvernerait plus son
Peuple. Ceux qui par ignorance prtendent que _Mose_ enseignait
l'immortalit de l'ame, tent au Nouveau Testament un de ses plus grands
avantages sur l'ancien. Il est constant que la Loi de _Mose_
n'annonait que des chtiments temporels jusqu' la quatrieme
gnration. Cependant, malgr l'nonc prcis de cette Loi, malgr cette
dclaration expresse de Dieu, qu'il punirait jusqu' la quatrieme
gnration, _Ezchiel_ annonce tout le contraire aux Juifs, & leur dit,
que le fils ne portera point l'iniquit de son pere: il va mme jusqu'
faire dire  Dieu, qu'il leur avait donn _des prceptes qui n'taient
pas bons_.[30]

  [29] Il n'y a qu'un seul passage dans les Loix de _Mose_, d'o l'on
  pt conclurre qu'il tait instruit de l'opinion rgnante chez les
  Egyptiens, que l'ame ne meurt point avec le corps: ce passage est
  trs-important; c'est dans le chap. 18 du Deutronome: _Ne consultez
  point les Devins qui prdisent par l'inspection des nues, qui
  enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les
  Voyants, les Connoisseurs qui interrogent les Morts, & leur demandent
  la vrit._

  Il parat, par ce passage, que si l'on voquait les ames des morts, ce
  sortilege prtendu supposait la permanence des ames. Il se peut aussi
  que les Magiciens dont parle _Mose_, n'tant que des trompeurs
  grossiers, n'eussent pas une ide distincte du sortilege qu'ils
  croyaient oprer. Ils faisaient accroire qu'ils foraient des morts 
  parler, qu'ils les remettaient par leur magie dans l'tat o ces corps
  avaient t de leur vivant; sans examiner seulement si l'on pouvait
  infrer ou non de leurs oprations ridicules le dogme de l'immortalit
  de l'ame. Les Sorciers n'ont jamais t Philosophes; ils ont t
  toujours des jongleurs stupides, qui jouaient devant des imbcilles.

  On peut remarquer encore qu'il est bien trange que le mot de _Python_
  se trouve dans le Deutronome, long-temps avant que ce mot Grec pt
  tre connu des Hbreux: aussi le terme _Python_ n'est point dans
  l'Hbreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte.

  Cette Langue a des difficults insurmontables: c'est un mlange de
  Phnicien, d'Egyptien, de Syrien & d'Arabe; & cet ancien mlange est
  trs-altr aujourd'hui. L'Hbreu n'eut jamais que deux modes aux
  verbes, le prsent & le futur: il faut deviner les autres modes par le
  sens. Les voyelles diffrentes taient souvent exprimes par les mmes
  caracteres, ou plutt ils n'exprimaient pas les voyelles; & les
  inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficult. Chaque
  adverbe a vingt significations diffrentes. Le mme mot est pris en
  des sens contraires. Ajoutez  cet embarras la scheresse & la
  pauvret du langage: les Juifs, privs des Arts, ne pouvaient exprimer
  ce qu'ils ignoraient. En un mot l'Hbreu est au Grec, ce que le
  langage d'un Paysan est  celui d'un Acadmicien.

  [30] Le sentiment d'_Ezchiel_ prvalut enfin dans la Synagogue; mais
  il y eut toujours des Juifs qui, en croyant aux peines ternelles,
  croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquits des
  peres. Aujourd'hui ils sont punis par-del la cinquantieme gnration,
  & ont encore les peines ternelles  craindre. On demande comment les
  descendants des Juifs, qui n'taient pas complices de la mort de
  JESUS-CHRIST, ceux qui tant dans Jrusalem n'y eurent aucune part, &
  ceux qui taient rpandus sur le reste de la terre, peuvent tre
  temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs
  peres? Cette punition temporelle, ou plutt, cette maniere d'exister
  diffrente des autres Peuples, & de faire le commerce sans avoir de
  Patrie, peut n'tre point regarde comme un chtiment en comparaison
  des peines ternelles qu'ils s'attirent par leur incrdulit, & qu'ils
  peuvent viter par une conversion sincere.

Le Livre d'_Ezchiel_ n'en fut pas moins insr dans le Canon des
Auteurs inspirs de Dieu: il est vrai que la Synagogue n'en permettait
pas la lecture avant l'ge de trente ans, comme nous l'apprend _St.
Jrme_; mais c'tait de peur que la jeunesse n'abust des peintures
trop naves qu'on trouve dans les chapitres 16 & 23 du libertinage des
deux soeurs _Olla_ & _Ooliba_. En un mot, son Livre fut toujours reu,
malgr sa contradiction formelle avec _Mose_.

Enfin,[31] lorsque l'immortalit de l'ame fut un dogme reu, ce qui
probablement avait commenc ds le temps de la captivit de Babylone, la
secte des Saducens persista toujours  croire qu'il n'y avait ni
peines ni rcompenses aprs la mort, & que la facult de sentir & de
penser prissait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher
& de digrer. Ils niaient l'existence des Anges. Ils diffraient
beaucoup plus des autres Juifs, que les Protestants ne different des
Catholiques; ils n'en demeurerent pas moins dans la Communion de leurs
freres: on vit mme des grands Prtres de leur secte.

  [31] Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de
  l'Enfer & du Paradis, tels que nous les concevons, se sont trangement
  abuss: leur erreur n'est fonde que sur une vaine dispute de mots; la
  Vulgate ayant traduit le mot Hbreu _Sceol_, la fosse, par _Infernum_,
  & le mot Latin _Infernum_ ayant t traduit en Franais par _Enfer_,
  on s'est servi de cette quivoque pour faire croire que les Anciens
  Hbreux avaient la notion de l'_Ades_ & du _Tartare_ des Grecs, que
  les autres Nations avaient connus auparavant sous d'autres noms.

  Il est rapport au Chapitre 16 des Nombres, que la terre ouvrit sa
  bouche sous les tentes de _Cor_, de _Dathan_ & d'_Abiron_, qu'elle
  les dvora avec leurs tentes & leur substance, & qu'ils furent
  prcipits vivants dans la spulture, dans le souterrein; il n'est
  certainement question dans cet endroit, ni des ames de ces trois
  Hbreux, ni des tourments de l'Enfer, ni d'une punition ternelle.

  Il est trange que dans le Dictionnaire Encyclopdique, au mot
  _Enfer_, on dise que les anciens Hbreux _en ont reconnu la ralit_;
  si cela tait, ce serait une contradiction insoutenable dans le
  Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que _Mose_ et parl dans
  un passage isol & unique, des peines aprs la mort, & qu'il n'en et
  point parl dans ses Loix? On cite le 32e Chapitre du Deutronome,
  mais on le tronque; le voici entier: _Ils m'ont provoqu en celui qui
  n'tait pas Dieu, & ils m'ont irrit dans leur vanit; & moi je les
  provoquerai dans celui qui n'est pas Peuple, & je les irriterai dans
  la Nation insense. Et il s'est allum un feu dans ma fureur, & il
  brlera jusqu'au fond de la terre; il dvorera la terre jusqu' son
  germe, & il brulera les fondements des montagnes, & j'assemblerai sur
  eux les maux, & je remplirai mes fleches sur eux; ils seront consums
  par la faim, les oiseaux les dvoreront par des morsures ameres; je
  lcherai sur eux les dents des btes qui se tranent avec fureur sur
  la terre, & des serpents._

  Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions & l'ide des
  punitions infernales, telles que nous les concevons? Il semble plutt
  que ces paroles n'ayent t rapportes que pour faire voir videmment
  que notre Enfer tait ignor des anciens Juifs.

  L'Auteur de cet Article cite encore le passage de _Job_, au Chap. 24.
  _L'oeil de l'adultere observe l'obscurit; disant, l'oeil ne me verra
  point, & il couvrira son visage; il perce les maisons dans les
  tnebres comme il l'avait dit dans le jour, & ils ont ignor la
  lumiere; si l'aurore apparat subitement, ils la croyent l'ombre de la
  mort, & ainsi ils marchent dans les tnebres comme dans la lumiere: il
  est lger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la
  terre, qu'il ne marche point par la voye de la vigne, qu'il passe des
  eaux de neige  une trop grande chaleur: & ils ont pch le tombeau_,
  ou bien, _le tombeau a dissip ceux qui pechent_, ou bien, (selon les
  Septante) _leur pch a t rappell en mmoire_.

  Je cite les passages entiers, & littralement, sans quoi il est
  toujours impossible de s'en former une ide vraie.

  Y a-t-il l, je vous prie, le moindre mot, dont on puisse conclure que
  _Mose_ avait enseign aux Juifs la doctrine claire & simple des
  peines & des rcompenses aprs la mort?

  Le Livre de _Job_ n'a nul rapport avec les Loix de _Mose_. De plus,
  il est trs-vraisemblable que _Job_ n'tait point Juif; c'est
  l'opinion de _St. Jrme_ dans ses questions hbraques sur la Genese.
  Le mot _Sathan_, qui est dans _Job_, n'tait point connu des Juifs, &
  vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent
  ce nom que dans la Chalde, ainsi que les noms de _Gabriel_ & de
  _Raphael_, inconnus avant leur esclavage  Babylone. _Job_ est donc
  cit ici trs-mal  propos.

  On rapporte encore le Chapitre dernier d'_Isae_: _Et de mois en mois,
  & de Sabath en Sabath, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur;
  & ils sortiront, & ils verront  la voirie les cadavres de ceux qui
  ont prvariqu; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'teindra
  point, & ils seront exposs aux yeux de toute chair jusqu' satit_.

  Certainement s'ils sont jetts  la voirie, s'ils sont exposs  la
  vue des passants jusqu' satit, s'ils sont mangs des vers, cela ne
  veut pas dire que _Mose_ enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalit
  de l'ame; & ces mots, _Le feu ne s'teindra point_, ne signifient pas
  que des cadavres qui sont exposs  la vue du Peuple subissent les
  peines ternelles de l'Enfer.

  Comment peut-on citer un passage d'_Isae_ pour prouver que les Juifs
  du temps de _Mose_ avaient reu le dogme de l'immortalit de l'ame?
  _Isae_ prophtisait, selon la computation Hbraque, l'an du monde
  3380. _Mose_ vivait vers l'an du monde 2500; il s'est coul huit
  siecles entre l'un & l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une
  pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, & de
  prtendre prouver qu'un Auteur a eu une telle opinion, par un passage
  d'un Auteur venu huit cents ans aprs, & qui n'a point parl de cette
  opinion. Il est indubitable que l'immortalit de l'ame, les peines &
  les rcompenses aprs la mort, sont annonces, reconnues, constates
  dans le Nouveau Testament, & il est indubitable qu'elles ne se
  trouvent en aucun endroit du Pentateuque.

  Les Juifs, en croyant depuis l'immortalit de l'ame, ne furent point
  clairs sur sa spiritualit; ils penserent comme presque toutes les
  autres Nations, que l'ame est quelque chose de dli, d'arien, une
  substance lgere, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle
  avait anim; c'est ce qu'on appellait les ombres, les mnes des corps.
  Cette opinion fut celle de plusieurs Peres de l'Eglise. _Tertullien_,
  dans son Chap. 22. _de l'Ame_, s'exprime ainsi: _Definimus animam Dei
  flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substanti
  simplicem_; Nous dfinissons l'ame ne du souffle de Dieu,
  immortelle, corporelle, figure, simple dans sa substance.

  _St. Irene_ dit dans son Livre II, Chap. 34. _Incorporales sunt anim
  quantm ad comparationem mortalium corporum._ Les ames sont
  incorporelles en comparaison des corps mortels. Il ajoute, que
  JESUS-CHRIST a enseign que les ames conservent les images du corps;
  _Caracterem corporum in quo adoptantur, &c._ On ne voit pas que
  JESUS-CHRIST ait jamais enseign cette Doctrine, & il est difficile de
  deviner le sens de _St. Irene_.

  _St. Hilaire_ est plus formel & plus positif dans son Commentaire sur
  _St. Matthieu_: il attribue nettement une substance corporelle 
  l'ame: _Corpoream natura sua substantiam sortiuntur_.

  _St. Ambroise_ sur _Abraham_, Liv. II, Chap. 8, prtend qu'il n'y a
  rien de dgag de la matiere, si ce n'est la substance de la Ste.
  Trinit.

  On pourrait reprocher  ces hommes respectables d'avoir une mauvaise
  Philosophie; mais il est  croire qu'au fond leur Thologie tait fort
  saine, puisque ne connaissant pas la nature incomprhensible de l'ame,
  ils l'assuraient immortelle, & la voulaient Chrtienne.

  Nous savons que l'ame est spirituelle, mais nous ne savons point du
  tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons trs-imparfaitement la
  matiere, & il nous est impossible d'avoir une ide distincte de ce qui
  n'est pas matiere. Trs-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous
  ne pouvons rien connatre par nous-mmes de ce qui est au-del des
  sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire
  dans les abymes de la Mtaphysique & de la Thologie, pour nous donner
  quelque lgere ide des choses que nous ne pouvons ni concevoir, ni
  exprimer; nous cherchons  nous tayer de ces mots, pour soutenir,
  s'il se peut, notre faible entendement dans ces rgions ignores.

  Ainsi nous nous servons du mot _esprit_, qui rpond  _souffle_ &
  _vent_, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matiere; & ce mot
  _souffle_, _vent_, _esprit_, nous ramenant malgr nous  l'ide d'une
  substance dlie & lgere, nous en retranchons encore ce que nous
  pouvons, pour parvenir  concevoir la spiritualit pure; mais nous ne
  parvenons jamais  une notion distincte: nous ne savons mme ce que
  nous disons quand nous prononons le mot _substance_; il veut dire, 
  la lettre, ce qui est dessous; & par cela mme il nous avertit qu'il
  est incomprhensible: car, qu'est-ce en effet que ce qui est dessous?
  La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie.
  Plongs ici dans des tnebres profondes, nous nous battons les uns
  contre les autres, & nous frappons au hasard au milieu de cette nuit,
  sans savoir prcisment pourquoi nous combattons.

  Si on veut bien rflchir attentivement sur tout cela, il n'y a point
  d'homme raisonnable qui ne conclue que nous devons avoir de
  l'indigence pour les opinions des autres, & en mriter.

  Toutes ces remarques ne sont point trangeres au fond de la question,
  qui consiste  savoir si les hommes doivent se tolrer: car si elles
  prouvent combien on s'est tromp de part & d'autre dans tous les
  temps, elles prouvent que les hommes ont d dans tous les temps se
  traiter avec indulgence.

Les Pharisiens croyaient  la fatalit[32] &  la Mtempsycose.[33] Les
Essniens pensaient que les ames des Justes allaient dans les Isles
fortunes,[34] & celles des mchants dans une espece de Tartare. Ils ne
faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une
Synagogue particuliere. En un mot, si l'on veut examiner de prs le
Judasme, on sera tonn de trouver la plus grande tolrance, au milieu
des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai;
presque tous les Peuples se sont gouverns par des contradictions.
Heureuse celle qui amene des moeurs douces, quand on a des loix de sang!

  [32] Le dogme de la fatalit est ancien & universel: vous le trouvez
  toujours dans _Homere_. _Jupiter_ voudrait sauver la vie  son fils
  _Sarpedon_; mais le Destin l'a condamn  la mort; _Jupiter_ ne peut
  qu'obir. Le Destin tait chez les Philosophes ou l'enchanement
  ncessaire des causes & des effets ncessairement produit par la
  nature, ou ce mme enchanement ordonn par la Providence; ce qui est
  bien plus raisonnable. Tout le systme de la fatalit est contenu dans
  ce Vers d'_Anneus Seneque: Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_.
  On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'Univers par des Loix
  ternelles, universelles, immuables: cette vrit fut la source de
  toutes ces disputes inintelligibles sur la libert, parce qu'on n'a
  dfini jamais la libert, jusqu' ce que le sage _Loke_ soit venu: il
  a prouv que la libert est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir,
  & l'homme agissant librement selon les ordres ternels de Dieu, est
  une des roues de la grande machine du monde. Toute l'Antiquit disputa
  sur la libert; mais personne ne perscuta sur ce sujet jusqu' nos
  jours. Quelle horreur absurde, d'avoir emprisonn, exil pour cette
  dispute, un _Pompone d'Andilly_, un _Arnaud_, un _Sacy_, un _Nicole_,
  & tant d'autres qui ont t la lumiere de la France!

  [33] Le Roman Thologique de la Mtempsycose vient de l'Inde, dont
  nous avons reu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communment. Ce
  dogme est expliqu dans l'admirable douzieme Livre des Mtamorphoses
  d'_Ovide_. Il a t reu presque dans toute la terre: il a t
  toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun Prtre de
  l'Antiquit ait jamais fait donner une lettre de cachet  un Disciple
  de _Pythagore_.

  [34] Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs
  contemporains, ne croyaient que l'ame de l'homme allt dans le Ciel
  aprs sa mort. Les Juifs pensaient que la Lune & le Soleil taient 
  quelques lieues au-dessus de nous dans le mme cercle, & que le
  firmament tait une vote paisse & solide, qui soutenait le poids des
  eaux, lesquelles s'chappaient par quelques ouvertures. Le Palais des
  Dieux, chez les anciens Grecs, tait sur le mont Olympe. La demeure
  des Hros, aprs la mort, tait, du temps d'_Homere_, dans une Isle
  au-del de l'Ocan, & c'tait l'opinion des Essniens.

  Depuis _Homere_, on assigna des planetes aux Dieux; mais il n'y avait
  pas plus de raison aux hommes de placer un Dieu dans la Lune, qu'aux
  habitants de la Lune de mettre un Dieu dans la planete de la terre.
  _Junon_ & _Iris_ n'eurent d'autre Palais que les nues; il n'y avait
  pas l o rposer son pied. Chez les Sabens, chaque Dieu eut son
  toile; mais une toile tant un Soleil, il n'y a pas moyen d'habiter
  l,  moins d'tre de la nature du feu. C'est donc une question fort
  inutile de demander ce que les Anciens pensaient du Ciel; la meilleure
  rponse est qu'ils ne pensaient pas.




CHAPITRE XIV.

_Si l'Intolrance a t enseigne par_ JESUS-CHRIST?


Voyons maintenant si JESUS-CHRIST a tabli des Loix sanguinaires, s'il a
ordonn l'intolrance, s'il fit btir les cachots de l'Inquisition, s'il
institua les bourreaux des _Auto-da-f_.

  [St. Math. Chap. 22.]

Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles,
dont l'esprit perscuteur ait pu infrer que l'intolrance, la
contrainte sont lgitimes. L'un est la parabole dans laquelle le Royaume
des Cieux est compar  un Roi qui invite des convives aux noces de son
fils: ce Monarque leur fait dire par ses Serviteurs: _J'ai tu mes
boeufs & mes volailles, tout est prt, venez aux noces_. Les uns, sans
se soucier de l'invitation, vont  leurs maisons de campagne, les
autres  leur ngoce, d'autres outragent les domestiques du Roi & les
tuent. Le Roi fait marcher ses Armes contre ces meurtriers & dtruit
leur Ville: il envoye sur les grands chemins convier au festin tous ceux
qu'on trouve: un d'eux s'tant mis  table sans avoir mis la robe
nuptiale, est charg de fers & jett dans les tnebres extrieures.

Il est clair que cette allgorie ne regardant que le Royaume des Cieux,
nul homme, assurment, ne doit en prendre le droit de garotter ou de
mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir
un habit de noces convenable; & je ne connais dans l'Histoire aucun
Prince qui ait fait pendre un Courtisan pour un pareil sujet: il n'est
pas non plus  craindre que quand l'Empereur enverra des Pages  des
Princes de l'Empire pour les prier  souper, ces Princes tuent ces
Pages. L'invitation au festin signifie la prdication du salut; le
meurtre des Envoys du Prince figure la perscution contre ceux qui
prchent la sagesse & la vertu.

  [St. Luc, Chap. 14.]

L'autre parabole est celle d'un Particulier qui invite ses amis  un
grand souper; & lorsqu'il est prt de se mettre  table, il envoye son
domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a achet une Terre, &
qu'il va la visiter; cette excuse ne parat pas valable, ce n'est pas
pendant la nuit qu'on va voir sa Terre. Un autre dit qu'il a achet
cinq paires de boeufs, & qu'il les doit prouver; il a le mme tort que
l'autre; on n'essaye pas des boeufs  l'heure du souper. Un troisieme
rpond qu'il vient de se marier, & assurment son excuse est
trs-recevable. Le Pere de famille, en colere, fait venir  son festin
les aveugles & les boiteux; & voyant qu'il reste encore des places
vuides, il dit  son valet: _Allez dans les grands chemins, & le long
des hayes, & contraignez les gens d'entrer_.

Il est vrai qu'il n'est pas dit expressment que cette parabole soit une
figure du Royaume des Cieux. On n'a que trop abus de ces paroles:
_Contrains-les d'entrer_; mais il est visible qu'un seul valet ne peut
contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre  venir souper
chez son Matre; & d'ailleurs, des convives ainsi forcs, ne rendraient
pas le repas fort agrable. _Contrains-les d'entrer_, ne veut dire autre
chose, selon les Commentateurs les plus accrdits, sinon: priez,
conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette priere
& de ce souper,  la perscution?

Si on prend les choses  la lettre, faudra-t-il tre aveugle, boiteux, &
conduit par force, pour tre dans le sein de l'Eglise? JESUS dit dans la
mme parabole: _Ne donnez  dner ni  vos amis, ni  vos parents
riches_: en a-t-on jamais infr, qu'on ne dt point en effet dner avec
ses parents & ses amis, ds qu'ils ont un peu de fortune?

  [St. Luc, Chap. 14, v. 26 & suiv.]

JESUS-CHRIST, aprs la parabole du festin, dit: _Si quelqu'un vient 
moi, & ne hait pas son pere, sa mere, ses freres, ses soeurs, & mme sa
propre ame, il ne peut tre mon Disciple, &c. Car qui est celui d'entre
vous qui voulant btir une tour, ne suppute pas auparavant la dpense?_
Y a-t-il quelqu'un dans le monde assez dnatur, pour conclurre qu'il
faut har son pere & sa mere? & ne comprend-on pas aisment que ces
paroles signifient: Ne balancez pas entre moi & vos plus cheres
affections?

  [St. Math. Chap. 8, v. 17.]

On cite le passage de _St. Mathieu: Qui n'coute point l'Eglise, soit
comme un Paen & comme un Receveur de la Douane_. Cela ne dit pas
assurment qu'on doive perscuter les Paens, & les Fermiers des droits
du Roi; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrs au
bras sculier. Loin d'ter  ces Fermiers aucune prrogative de Citoyen,
on leur a donn les plus grands privileges; c'est la seule profession
qui soit condamne dans l'Ecriture, & c'est la plus favorise par les
Gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos freres errants
autant d'indulgence que nous prodiguons de considration  nos freres
les Traitants?

Un autre passage, dont on a fait un abus grossier, est celui de _St.
Mathieu_ & de _St. Marc_, o il est dit que JESUS ayant faim le matin,
approcha d'un figuier, o il ne trouva que des feuilles: car ce n'tait
pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se scha aussi-tt.

On donne plusieurs explications diffrentes de ce miracle: mais y en
a-t-il une seule qui puisse autoriser la perscution? Un figuier n'a pu
donner des figues vers le commencement de Mars, on l'a sch: est-ce une
raison pour faire scher nos freres de douleur dans tous les temps de
l'anne? Respectons dans l'Ecriture tout ce qui peut faire natre des
difficults dans nos esprits curieux & vains, mais n'en abusons pas pour
tre durs & implacables.

L'esprit perscuteur qui abuse de tout, cherche encore sa justification
dans l'expulsion des Marchands chasss du Temple, & dans la lgion de
Dmons envoye du corps d'un possd dans le corps de deux mille animaux
immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose
qu'une justice que Dieu daigne faire lui-mme d'une contravention  la
Loi? C'tait manquer de respect  la Maison du Seigneur, que de changer
son parvis en une boutique de Marchands. En vain le Sanhedrin & les
Prtres permettaient ce ngoce pour la commodit des sacrifices; le Dieu
auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique cach sous la figure
humaine, dtruire cette profanation: il pouvait de mme punir ceux qui
introduisaient dans le Pays des troupeaux entiers, dfendus par une Loi
dont il daignait lui-mme tre l'observateur. Ces exemples n'ont pas le
moindre rapport aux perscutions sur le dogme. Il faut que l'esprit
d'intolrance soit appuy sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il
cherche par-tout les plus vains prtextes.

Presque tout le reste des paroles & des actions de JESUS-CHRIST prche
la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le Pere de famille qui
reoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient  la derniere heure,
& qui est pay comme les autres; c'est le Samaritain charitable;
lui-mme justifie ses Disciples de ne pas jener; il pardonne  la
pcheresse; il se contente de recommander la fidlit  la femme
adultere: il daigne mme condescendre  l'innocente joye des convives de
Canaa, qui tant dja chauffs de vin, en demandent encore; il veut
bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin.

Il n'clate pas mme contre _Judas_ qui doit le trahir; il ordonne 
_Pierre_ de ne se jamais servir de l'pe; il rprimande les enfants de
_Zbde_, qui,  l'exemple d'_Elie_, voulaient faire descendre le feu
du Ciel sur une Ville qui n'avait pas voulu le loger.

Enfin, il meurt victime de l'envie. Si on ose comparer le sacr avec le
profane, & un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a
beaucoup de rapport  celle de _Socrate_. Le Philosophe Grec prit par
la haine des Sophistes, des Prtres, & des premiers du Peuple: le
Lgislateur des Chrtiens succomba sous la haine des Scribes, des
Pharisiens, & des Prtres. _Socrate_ pouvait viter la mort, & il ne le
voulut pas: JESUS-CHRIST s'offrit volontairement. Le Philosophe Grec
pardonna non-seulement  ses calomniateurs &  ses Juges iniques, mais
il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-mme s'ils taient
assez heureux pour mriter leur haine comme lui: le Lgislateur des
Chrtiens, infiniment suprieur, pria son Pere de pardonner  ses
ennemis.

Si JESUS-CHRIST sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit
fut si extrme qu'il en eut une sueur mle de sang, ce qui est le
symptome le plus violent & le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser 
toute la faiblesse du corps humain qu'il avait revtu. Son corps
tremblait, & son ame tait inbranlable; il nous apprenait que la vraie
force, la vraie grandeur consistent  supporter des maux sous lesquels
notre nature succombe. Il y a un extrme courage  courir  la mort en
la redoutant.

  [St. Math. Chap. 23.]

_Socrate_ avait trait les Sophistes d'ignorants, & les avait convaincus
de mauvaise foi: JESUS, usant de ses droits divins, traita les Scribes &
les Pharisiens d'hypocrites, d'insenss, d'aveugles, de mchants, de
serpents, de race de vipere.

  [St. Math. Chap. 26.]

_Socrate_ ne fut point accus de vouloir fonder une secte nouvelle; on
n'accusa point JESUS-CHRIST d'en avoir voulu introduire une. Il est dit
que les Princes des Prtres, & tout le Conseil, cherchaient un faux
tmoignage contre JESUS pour le faire prir.

Or, s'ils cherchaient un faux tmoignage, ils ne lui reprochaient donc
pas d'avoir prch publiquement contre la Loi. Il fut en effet soumis 
la Loi de _Mose_ depuis son enfance jusqu' sa mort: on le circoncit le
huitieme jour comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptis
dans le Jourdain, c'tait une crmonie consacre chez les Juifs, comme
chez tous les Peuples de l'Orient. Toutes les souillures lgales se
nettoyaient par le Baptme; c'est ainsi qu'on consacrait les Prtres: on
se plongeait dans l'eau  la fte de l'expiation solemnelle, on
baptisait les Proslites.

JESUS observa tous les points de la Loi; il fta tous les jours de
Sabath; il s'abstint des viandes dfendues; il clbra toutes les
ftes; & mme avant sa mort il avait clbr la Pque: on ne l'accusa ni
d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observ aucun Rite tranger. N
Isralite, il vcut constamment en Isralite.

  [St. Math. chap. 26, v. 61.]

Deux tmoins qui se prsenterent, l'accuserent d'avoir dit, _qu'il
pourrait dtruire le Temple, & le rebtir en trois jours_. Un tel
discours tait incomprhensible pour les Juifs charnels, mais ce n'tait
pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte.

Le Grand-Prtre l'interrogea, & lui dit: _Je vous commande par le_ DIEU
_vivant, de nous dire, si vous tes le_ CHRIST, _Fils de_ DIEU. On ne
nous apprend point ce que le Grand-Prtre entendait par _Fils de_ DIEU.
On se servait quelquefois de cette expression pour signifier un
juste,[35] comme on employait les mots de _fils de Blial_, pour
signifier un mchant. Les Juifs grossiers n'avaient aucune ide du
mystere sacr d'un Fils de Dieu, Dieu lui-mme, venant sur la terre.

  [35] Il tait en effet, trs-difficile aux Juifs, pour ne pas dire
  impossible, de comprendre, sans une rvlation particuliere, ce
  Mystere ineffable de l'Incarnation du Fils de Dieu, Dieu lui-mme. La
  Genese (chap. 6.) appelle _Fils de Dieu_, les fils des hommes
  puissants: de mme les grands cedres dans les Pseaumes sont appells
  les cedres de Dieu. _Samuel_ dit qu'une frayeur de Dieu tomba sur le
  Peuple, c'est--dire, une grande frayeur; un grand vent, un vent de
  Dieu; la maladie de _Sal_, mlancolie de Dieu. Cependant il parat
  que les Juifs entendirent  la Lettre, que JESUS se dit Fils de Dieu
  dans le sens propre; mais s'ils regarderent ces mots comme un
  blasphme, c'est peut-tre encore une preuve de l'ignorance o ils
  taient du Mystere de l'Incarnation, & de Dieu, Fils de Dieu, envoy
  sur la terre pour le salut des hommes.

JESUS lui rpondit: _Vous l'avez dit; mais je vous dis que vous verrez
bientt le fils de l'homme assis  la droite de la vertu de_ DIEU,
_venant sur les nues du Ciel_.

Cette rponse fut regarde, par le Sanhedrin irrit, comme un blasphme.
Le Sanhedrin n'avait plus le droit du glaive: ils traduisirent JESUS
devant le Gouverneur Romain de la Province, & l'accuserent
calomnieusement d'tre un perturbateur du repos public, qui disait qu'il
ne fallait pas payer le tribut  _Csar_, & qui de plus se disait Roi
des Juifs. Il est donc de la plus grande vidence qu'il fut accus d'un
crime d'Etat.

Le Gouverneur _Pilate_ ayant appris qu'il tait Galilen, le renvoya
d'abord  _Hrode_, Ttrarque de Galile. _Hrode_ crut qu'il tait
impossible que JESUS pt aspirer  se faire chef de parti, & prtendre 
la Royaut; il le traita avec mpris, & le renvoya  _Pilate_, qui eut
l'indigne faiblesse de le condamner, pour appaiser le tumulte excit
contre lui-mme, d'autant plus qu'il avait essuy dja une rvolte des
Juifs,  ce que nous apprend _Joseph_. _Pilate_ n'eut pas la mme
gnrosit qu'eut depuis le Gouverneur _Festus_.

Je demande  prsent, si c'est la tolrance, ou l'intolrance, qui est
de droit divin? Si vous voulez ressembler  JESUS-CHRIST, soyez martyrs,
& non pas bourreaux.




CHAPITRE XV.

_Tmoignages contre l'Intolrance._


C'est une impit d'ter, en matiere de Religion, la libert aux hommes,
d'empcher qu'ils ne fassent choix d'une Divinit; aucun homme, aucun
Dieu ne voudrait d'un service forc. (_Apologtique, ch. 24._)

Si on usait de violence pour la dfense de la Foi, les Evques s'y
opposeraient. (_St. Hilaire, Liv. I._)

La Religion force n'est plus Religion; il faut persuader, & non
contraindre. La Religion ne se commande point. (_Lactance, Liv. 3._)

C'est une excrable hrsie de vouloir tirer par la force, par les
coups, par les emprisonnements, ceux qu'on n'a pu convaincre par la
raison. (_St. Athanase, Liv. I._)

Rien n'est plus contraire  la Religion que la contrainte. (_St. Justin,
Martyr, Liv. 5._)

Perscuterons-nous ceux que Dieu tolere? _dit St. Augustin, avant que sa
querelle avec les Donatistes l'et rendu trop svere_.

Qu'on ne fasse aucune violence aux Juifs, (_4me. Concile de Tolede,
56me. canon._)

Conseillez, & ne forcez pas. (_Lettres de saint Bernard._)

Nous ne prtendons point dtruire les erreurs par la violence.
(_Discours du Clerg de France  Louis XIII._)

Nous avons toujours dsapprouv les voyes de rigueur. (_Assemble du
Clerg, 11me. Aoust 1560._)

Nous savons que la Foi se persuade, & ne se commande point. (_Flchier,
Evque de Nmes, Lettre 19._)

On ne doit pas mme user de termes insultants. (_L'Evque du Belley dans
une Instr. pastorale._)

Souvenez-vous que les maladies de l'ame ne se gurissent point par
contrainte & par violence. (_Le Cardinal le Camus, Instruction pastorale
de 1688._)

Accordez  tous la tolrance civile. (_Fnelon, Archevque de Cambrai,
au Duc de Bourgogne._)

L'exaction force d'une Religion est une preuve vidente que l'esprit
qui la conduit est un esprit ennemi de la vrit. (_Dirois, Docteur de
Sorbonne, Liv. 6, chap. 4._)

La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point quand on
fait retentir par-tout les menaces. (_Tillemont, Hist. Eccl. tom. 6._)

Il nous a paru conforme  l'quit &  la droite raison, de marcher sur
les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a point us de violence pour
tablir & tendre la Religion. (_Remontr. du Parlement de Paris  Henri
II._)

L'exprience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que
de gurir un mal qui a sa racine dans l'esprit &c. (_De Thou, Eptre
ddicatoire  Henri IV._.)

La Foi ne s'inspire pas  coups d'pe. (_Crisier, sur les regnes de
Henri IV & de Louis XIII._)

C'est un zele barbare que celui qui prtend planter la Religion dans les
coeurs, comme si la persuasion pouvait tre l'effet de la contrainte.
(_Boulainvilliers, Etat de la France._)

Il en est de la Religion comme de l'amour; le commandement n'y peut
rien, la contrainte encore moins; rien de plus indpendant que d'aimer &
de croire. (_Amelot de la Houssaye, sur les Lettres du Cardinal
d'Ossat._)

Si le Ciel vous a assez aim pour vous faire voir la vrit, il vous a
fait une grande grace: mais est-ce  ceux qui ont l'hritage de leur
Pere, de har ceux qui ne l'ont pas? (_Esprit des Loix, Liv. 25._)

On pourrait faire un Livre norme, tout compos de pareils passages. Nos
Histoires, nos Discours, nos Sermons, nos Ouvrages de morale, nos
Catchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacr
de l'indulgence. Par quelle fatalit, par quelle inconsquence
dmentirions-nous dans la pratique une thorie que nous annonons tous
les jours? Quand nos actions dmentent notre morale, c'est que nous
croyons qu'il y a quelque avantage pour nous  faire le contraire de ce
que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage 
perscuter ceux qui ne sont pas de notre avis, &  nous en faire har.
Il y a donc, encore une fois, de l'absurdit dans l'intolrance. Mais,
dira-t-on, ceux qui ont intrt  gner les consciences, ne sont point
absurdes. C'est  eux que s'adresse le petit Chapitre suivant.




CHAPITRE XVI.

_Dialogue entre un mourant & un homme qui se porte bien._


Un Citoyen tait  l'agonie dans une Ville de Province; un homme en
bonne sant vint insulter  ses derniers moments, & lui dit:

Misrable! pense comme moi tout--l'heure, signe cet Ecrit, confesse que
cinq propositions sont dans un Livre que ni toi ni moi n'avons jamais
lu; sois tout--l'heure du sentiment de _Lamfran_ contre _Berenger_, de
_St. Thomas_ contre _St. Bonaventure_; embrasse le second Concile de
Nice contre le Concile de Francfort; explique-moi dans l'instant,
comment ces paroles: _Mon pere est plus grand que moi_, signifient
expressment: _Je suis aussi grand que lui_.

Dis-moi comment le Pere communique tout au Fils, except la paternit,
ou je vais faire jetter ton corps  la voirie; tes enfants n'hriteront
point, ta femme sera prive de sa dot, & ta famille mendiera du pain que
mes pareils ne lui donneront pas.

_Le Mourant._

J'entends  peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites
parviennent confusment  mon oreille, elles troublent mon ame, elles
rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez piti de moi!

_Le Barbare._

De la piti! je n'en puis avoir si tu n'es pas de mon avis en tout.

_Le Mourant._

Hlas! vous sentez qu' ces derniers moments tous mes sens sont fltris,
toutes les portes de mon entendement sont fermes, mes ides s'enfuyent,
ma pense s'teint. Suis-je en tat de disputer?

_Le Barbare._

Eh bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, &
cela me suffit.

_Le Mourant._

Comment puis-je me parjurer pour vous plaire? Je vais parotre dans un
moment devant le Dieu qui punit le parjure.

_Le Barbare._

N'importe; tu auras le plaisir d'tre enterr dans un cimetiere; & ta
femme, tes enfants auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite:
l'hypocrisie est une bonne chose; c'est, comme on dit, un hommage que le
vice rend  la vertu. Un peu d'hypocrisie, mon Ami, qu'est-ce que cela
cote?

_Le Mourant._

Hlas! vous mprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous
me demandez un mensonge  l'article de la mort, vous qui devez bientt
recevoir votre jugement de lui, & qui rpondrez de ce mensonge.

_Le Barbare._

Comment, insolent! je ne reconnais point de Dieu?

_Le Mourant._

Pardon, mon frere, je crains que vous n'en connaissiez pas. Celui que
j'adore ranime en ce moment mes forces, pour vous dire d'une voix
mourante, que si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de
charit. Il m'a donn ma femme & mes enfants, ne les faites pas prir de
misere. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez, je vous
l'abandonne; mais croyez en Dieu, je vous en conjure!

_Le Barbare._

Fais, sans raisonner, ce que je t'ai dit; je le veux, je l'ordonne.

_Le Mourant._

Et quel intrt avez-vous  me tant tourmenter?

_Le Barbare._

Comment! quel intrt? si j'ai ta signature, elle me vaudra un bon
Canonicat.

_Le Mourant._

Ah, mon frere! voici mon dernier moment; je meurs; je vais prier Dieu
qu'il vous touche & qu'il vous convertisse.

_Le Barbare._

Au diable soit l'impertinent qui n'a point sign! Je vais signer pour
lui, & contrefaire son criture.

_La Lettre suivante est une confirmation de la mme morale._




CHAPITRE XVII.

  _Lettre crite au Jsuite_ Le Tellier, _par un Bnficier, le 6 Mai
  1714._


  MON RVREND PERE,

  J'obis aux ordres que Votre Rvrence m'a donns de lui prsenter les
  moyens les plus propres de dlivrer JESUS & sa Compagnie de leurs
  ennemis. Je crois qu'il ne reste plus que cinq cents mille Huguenots
  dans le Royaume, quelques-uns disent un million, d'autres quinze cents
  mille; mais en quelque nombre qu'ils soient, voici mon avis, que je
  soumets trs-humblement au vtre, comme je le dois.

  1. Il est ais d'attraper en un jour tous les Prdicants, & de les
  pendre tous  la fois dans une mme place, non-seulement pour
  l'dification publique, mais pour la beaut du spectacle.

  2. Je ferais assassiner dans leurs lits, tous les peres & meres,
  parce que si on les tuait dans les rues, cela pourrait causer quelque
  tumulte; plusieurs mme pourraient se sauver, ce qu'il faut viter,
  sur toute chose. Cette excution est un corollaire ncessaire de nos
  principes; car s'il faut tuer un hrtique, comme tant de grands
  Thologiens le prouvent, il est vident qu'il faut les tuer tous.

  3. Je marierais le lendemain toutes les filles  de bons Catholiques,
  attendu qu'il ne faut pas dpeupler trop l'Etat aprs la derniere
  guerre; mais  l'gard des garons de quatorze & quinze ans, dja
  imbus de mauvais principes, qu'on ne peut se flatter de dtruire, mon
  opinion est qu'il faut les chtrer tous, afin que cette engeance ne
  soit jamais reproduite. Pour les autres petits garons, ils seront
  levs dans vos Colleges, & on les fouettera jusqu' ce qu'ils sachent
  par coeur les Ouvrages de _Sanchez_ & de _Molina_.

  4. Je pense, sauf correction, qu'il en faut faire autant  tous les
  Luthriens d'Alsace, attendu que dans l'anne 1704, j'apperus deux
  vieilles de ce Pays-l qui riaient le jour de la bataille d'Hochstedt.

  5. L'article des Jansnistes paratra peut-tre un peu plus
  embarrassant; je les crois au nombre de six millions, au moins; mais
  un esprit tel que le vtre ne doit pas s'en effrayer. Je comprends
  parmi les Jansnistes tous les Parlements, qui soutiennent si
  indignement les Liberts de l'Eglise Gallicane. C'est  Votre
  Rvrence de peser avec sa prudence ordinaire les moyens de vous
  soumettre tous ces esprits revches. La conspiration des poudres n'eut
  pas le succs desir, parce qu'un des Conjurs eut l'indiscrtion de
  vouloir sauver la vie  son ami: mais comme vous n'avez point d'ami,
  le mme inconvnient n'est point  craindre; il vous sera fort ais de
  faire sauter tous les Parlements du Royaume avec cette invention du
  Moine _Shwarts_, qu'on appelle _pulvis pyrius_. Je calcule qu'il faut,
  l'un portant l'autre, trente-six tonneaux de poudre pour chaque
  Parlement; & ainsi en multipliant douze Parlements par trente-six
  tonneaux, cela ne compose que quatre cents trente-deux tonneaux, qui,
   cent cus piece, font la somme de cent-vingt-neuf mille six cents
  livres; c'est une bagatelle pour le Rvrend Pere Gnral.

  Les Parlements une fois sauts, vous donnerez leurs Charges  vos
  Congrganistes, qui sont parfaitement instruits des Loix du Royaume.

  6. Il sera ais d'empoisonner Mr. le Cardinal de _Noailles_, qui est
  un homme simple, & qui ne se dfie de rien.

  Votre Rvrence employera les mmes moyens de conversion auprs de
  quelques Evques rnitents: leurs Evchs seront mis entre les mains
  des Jsuites, moyennant un bref du Pape; alors tous les Evques tant
  du parti de la bonne cause, & tous les Curs tant habilement choisis
  par les Evques, voici ce que je conseille, sous le bon plaisir de
  Votre Rvrence.

  7. Comme on dit que les Jansnistes communient au moins  Pques, il
  ne serait pas mal de saupoudrer les Hosties de la drogue dont on se
  servit pour faire justice de l'Empereur _Henri VII_. Quelque Critique
  me dira peut-tre, qu'on risquerait dans cette opration, de donner
  aussi de la mort aux rats aux Molinistes: cette objection est forte;
  mais il n'y a point de projet qui n'ait des inconvnients, point de
  systme qui ne menace ruine par quelque endroit. Si on tait arrt
  par ces petites difficults, on ne viendroit jamais  bout de rien: &
  d'ailleurs, comme il s'agit de procurer le plus grand bien qu'il soit
  possible, il ne faut pas se scandaliser si ce grand bien entrane
  aprs lui quelques mauvaises suites, qui ne sont de nulle
  considration.

  Nous n'avons rien  nous reprocher: il est dmontr que tous les
  prtendus Rforms, tous les Jansnistes, sont dvolus  l'Enfer;
  ainsi nous ne faisons que hter le moment o ils doivent entrer en
  possession.

  Il n'est pas moins clair que le Paradis appartient de droit aux
  Molinistes; donc en les faisant prir par mgarde, & sans aucune
  mauvaise intention, nous acclrons leur joye: nous sommes dans l'un &
  l'autre cas les Ministres de la Providence.

  Quant  ceux qui pourraient tre un peu effarouchs du nombre, Votre
  Paternit pourra leur faire remarquer, que depuis les jours
  florissants de l'Eglise, jusqu' 1707, c'est--dire, depuis environ
  quatorze cents ans, la Thologie a procur le massacre de plus de
  cinquante millions d'hommes; & que je ne propose d'en trangler, ou
  gorger, ou empoisonner qu'environ six millions cinq cents mille.

  On nous objectera peut-tre encore que mon compte n'est pas juste, &
  que je viole la regle de trois; car, dira-t-on, si en quatorze cents
  ans il n'a pri que cinquante millions d'hommes pour des distinctions,
  des dilemmes, & des enthymmes Thologiques, cela ne fait par anne
  que trente-cinq mille sept cents quatorze personnes, avec fraction; &
  qu'ainsi je tue six millions soixante-quatre mille deux cents
  quatre-vingt-cinq personnes de trop, avec fraction, pour la prsente
  anne. Mais, en vrit, cette chicane est bien purile; on peut mme
  dire qu'elle est impie: car ne voit-on pas par mon procd que je
  sauve la vie  tous les Catholiques jusqu' la fin du Monde? On
  n'aurait jamais fait, si on voulait rpondre  toutes les critiques.

  Je suis avec un profond respect, de Votre Paternit,

  _Le trs-humble, trs-dvot & trs-doux R..., natif d'Angoulme,
  Prfet de la Congrgation_.

Ce projet ne put tre excut, parce qu'il fallut beaucoup de temps pour
prendre de justes mesures, & que le Pere _Le Tellier_ fut exil l'anne
suivante. Mais comme il faut examiner le pour & le contre, il est bon de
rechercher dans quels cas on pourrait lgitimement suivre en partie les
vues du Correspondant du Pere _Le Tellier_. Il parat qu'il serait dur
d'excuter ce projet dans tous ses points; mais il faut voir dans
quelles occasions on doit rouer, ou pendre, ou mettre aux galeres les
gens qui ne sont pas de notre avis: c'est l'objet du Chapitre suivant.




CHAPITRE XVIII.

_Seuls cas o l'Intolrance est de droit humain._


Pour qu'un Gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des
hommes, il est ncessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes;
elles ne sont des crimes que quand elles troublent la Socit; elles
troublent cette Socit, ds qu'elles inspirent le fanatisme; il faut
donc que les hommes commencent par n'tre pas fanatiques, pour mriter
la Tolrance.

Si quelques jeunes Jsuites, sachant que l'Eglise a les Rprouvs en
horreur, que les Jansnistes sont condamns par une Bulle, qu'ainsi les
Jansnistes sont rprouvs, s'en vont bruler une maison des Peres de
l'Oratoire, parce que _Quesnel_ l'Oratorien tait Jansniste, il est
clair qu'on sera bien oblig de punir ces Jsuites.

De mme, s'ils ont dbit des maximes coupables, si leur institut est
contraire aux Loix du Royaume, on ne peut s'empcher de dissoudre leur
Compagnie, & d'abolir les Jsuites pour en faire des Citoyens; ce qui au
fond est un mal imaginaire, & un bien rel pour eux: car o est le mal
de porter un habit court au-lieu d'une soutane, & d'tre libre au-lieu
d'tre esclave? On rforme  la paix des Rgiments entiers, qui ne se
plaignent pas: pourquoi les Jsuites poussent-ils de si hauts cris,
quand on les rforme pour avoir la paix?

Que les Cordeliers, transports d'un saint zele pour la Vierge _Marie_,
aillent dmolir l'Eglise des Jacobins, qui pensent que _Marie_ est ne
dans le pch originel; on sera alors oblig de traiter les Cordeliers 
peu prs comme les Jsuites.

On en dira autant des Luthriens & des Calvinistes: ils auront beau
dire, nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux
obir  Dieu qu'aux hommes; nous sommes le vrai troupeau, nous devons
exterminer les loups. Il est vident qu'alors ils sont loups eux-mmes.

Un des plus tonnants exemples de fanatisme, a t une petite secte en
Dannemark, dont le principe tait le meilleur du monde. Ces gens-l
voulaient procurer le salut ternel  leurs freres; mais les
consquences de ce principe taient singulieres. Ils savaient que tous
les petits enfants qui meurent sans Baptme sont damns, & que ceux qui
ont le bonheur de mourir immdiatement aprs avoir reu le Baptme,
jouissent de la gloire ternelle: ils allaient gorgeant les garons &
les filles nouvellement baptiss, qu'ils pouvaient rencontrer; c'tait
sans doute leur faire le plus grand bien qu'on pt leur procurer: on les
prservait  la fois du pch, des miseres de cette vie, & de l'Enfer;
on les envoyait infailliblement au Ciel. Mais ces gens charitables ne
considraient pas qu'il n'est pas permis de faire un petit mal pour un
grand bien; qu'ils n'avaient aucun droit sur la vie de ces petits
enfants; que la plupart des peres & meres sont assez charnels pour aimer
mieux avoir auprs d'eux leurs fils & leurs filles, que de les voir
gorger pour aller en Paradis; & qu'en un mot, le Magistrat doit punir
l'homicide, quoiqu'il soit fait  bonne intention.

Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne, de nous voler &
de nous tuer. Car bien qu'il y ait cent exemples de tolrance dans
l'ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples & quelques
Loix de rigueur. Dieu leur a ordonn quelquefois de tuer les idoltres,
& de ne rserver que les filles nubiles: ils nous regardent comme
idoltres; & quoique nous les tolrions aujourd'hui, ils pourraient
bien, s'ils taient les Matres, ne laisser au monde que nos filles.

Ils seraient sur-tout dans l'obligation indispensable d'assassiner tous
les Turcs; cela va sans difficult: car les Turcs possedent le Pays des
Htens, des Jbusens, des Amorrhens, Jersnens, Hvens, Aracens,
Cinens, Hamatens, Samarens; tous ces Peuples furent dvous 
l'anathme; leur Pays, qui tait de plus de vingt-cinq lieues de long,
fut donn aux Juifs par plusieurs pactes conscutifs; ils doivent
rentrer dans leur bien: les Mahomtans en sont les usurpateurs depuis
plus de mille ans.

Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd'hui, il est clair qu'il n'y
aurait d'autre rponse  leur faire que de les empaler.

Ce sont  peu prs les seuls cas o l'intolrance parat raisonnable.




CHAPITRE XIX.

_Relation d'une dispute de controverse  la Chine._


Dans les premieres annes du regne du grand Empereur _Kam-hi_, un
Mandarin de la Ville de Kanton entendit de sa maison un grand bruit
qu'on faisait dans la maison voisine; il s'informa si l'on ne tuait
personne; on lui dit que c'tait l'Aumnier de la Compagnie Danoise, un
Chapelain de Batavia, & un Jsuite qui disputaient: il les fit venir,
leur fit servir du th & des confitures, & leur demanda pourquoi ils se
querellaient.

Ce Jsuite lui rpondit qu'il tait bien douloureux pour lui, qui avait
toujours raison, d'avoir  faire  des gens qui avaient toujours tort;
que d'abord il avait argument avec la plus grande retenue, mais
qu'enfin la patience lui avait chapp.

Le Mandarin leur fit sentir, avec toute la discrtion possible, combien
la politesse est ncessaire dans la dispute, leur dit qu'on ne se
fchait jamais  la Chine, & leur demanda de quoi il s'agissait?

Le Jsuite lui rpondit: Monseigneur, je vous en fais juge; ces deux
Messieurs refusent de se soumettre aux dcisions du Concile de Trente.

Cela m'tonne, dit le Mandarin. Puis se tournant vers les deux
rfractaires: Il me parat, leur dit-il, Messieurs, que vous devriez
respecter les avis d'une grande Assemble; je ne sais pas ce que c'est
que le Concile de Trente; mais plusieurs personnes sont toujours plus
instruites qu'une seule. Nul ne doit croire qu'il en sait plus que les
autres, & que la raison n'habite que dans sa tte; c'est ainsi que
l'enseigne notre grand _Confucius_; & si vous m'en croyez, vous ferez
trs-bien de vous en rapporter au Concile de Trente.

Le Danois prit alors la parole, & dit: Monseigneur parle avec la plus
grande sagesse; nous respectons les grandes Assembles comme nous le
devons; aussi sommes-nous entirement de l'avis de plusieurs Assembles
qui se sont tenues avant celle de Trente.

Oh! si cela est ainsi, dit le Mandarin, je vous demande pardon, vous
pourriez bien avoir raison. a, vous tes donc du mme avis, ce
Hollandais & vous, contre ce pauvre Jsuite.

Point du tout, dit le Hollandais: cet homme-ci a des opinions presque
aussi extravagantes que celles de ce Jsuite, qui fait ici le doucereux
avec vous; il n'y a pas moyen d'y tenir.

Je ne vous conois pas, dit le Mandarin: N'tes-vous pas tous trois
Chrtiens? ne venez-vous pas tous trois enseigner le Christianisme dans
notre Empire? & ne devez-vous pas par consquent avoir les mmes dogmes?

Vous voyez, Monseigneur, dit le Jsuite: ces deux gens-ci sont ennemis
mortels, & disputent tous deux contre moi; il est donc vident qu'ils
ont tous les deux tort, & que la raison n'est que de mon ct. Cela
n'est pas si vident, dit le Mandarin: il se pourrait faire  toute
force que vous eussiez tort tous trois; je serais curieux de vous
entendre l'un aprs l'autre.

Le Jsuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois &
le Hollandais levaient les paules; le Mandarin n'y comprit rien. Le
Danois parla  son tour; ses deux Adversaires le regarderent en piti, &
le Mandarin n'y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le mme sort.
Enfin, ils parlerent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses
injures. L'honnte Mandarin eut bien de la peine  mettre le hola, &
leur dit: Si vous voulez qu'on tolere ici votre Doctrine, commencez par
n'tre ni intolrants ni intolrables.

Au sortir de l'audience, le Jsuite rencontra un Missionnaire Jacobin;
il lui apprit qu'il avait gagn sa cause, l'assurant que la vrit
triomphait toujours. Le Jacobin lui dit: Si j'avais t l, vous ne
l'auriez pas gagne; je vous aurais convaincu de mensonge &
d'idoltrie. La querelle s'chauffa; le Jacobin & le Jsuite se prirent
aux cheveux. Le Mandarin inform du scandale les envoya tous deux en
prison. Un Sous-Mandarin dit au Juge: Combien de temps votre Excellence
veut-elle qu'ils soient aux Arrts? Jusqu' ce qu'ils soient d'accord,
dit le Juge. Ah! dit le Sous-Mandarin, ils seront donc en prison toute
leur vie. Eh bien, dit le Juge, jusqu' ce qu'ils se pardonnent. Ils ne
se pardonneront jamais, dit l'autre, je les connais. Eh bien donc, dit
le Mandarin, jusqu' ce qu'ils fassent semblant de se pardonner.




CHAPITRE XX.

_S'il est utile d'entretenir le Peuple dans la superstition?_


Telle est la faiblesse du Genre-Humain, & telle sa perversit, qu'il
vaut mieux sans doute pour lui d'tre subjugu par toutes les
superstitions possibles, pourvu qu'elles ne soient point meurtrieres,
que de vivre sans Religion. L'homme a toujours eu besoin d'un frein; &
quoiqu'il ft ridicule de sacrifier aux Faunes, aux Sylvains, aux
Naades, il tait bien plus raisonnable & plus utile d'adorer ces
images fantastiques de la Divinit, que de se livrer  l'athisme. Un
Athe qui serait raisonneur, violent & puissant, serait un flau aussi
funeste qu'un superstitieux sanguinaire.

Quand les hommes n'ont pas de notions saines de la Divinit, les ides
fausses y supplent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de
la mauvaise monnoye, quand on n'en a pas de bonne. Le Paen craignait de
commettre un crime de peur d'tre puni par les faux Dieux. Le Malabare
craint d'tre puni par sa Pagode. Par-tout o il y a une Socit
tablie, une Religion est ncessaire; les Loix veillent sur les crimes
commis, & la Religion sur les crimes secrets.

Mais lorsqu'une fois les hommes sont parvenus  embrasser une Religion
pure & sainte, la superstition devient, non-seulement inutile, mais
trs-dangereuse. On ne doit pas chercher  nourrir de gland ceux que
Dieu daigne nourrir de pain.

La superstition est  la Religion ce que l'Astrologie est 
l'Astronomie, la fille trs-folle d'une mere trs-sage. Ces deux filles
ont long-temps subjugu toute la terre.

Lorsque dans nos siecles de barbarie il y avait  peine deux Seigneurs
fodaux qui eussent chez eux un nouveau Testament, il pouvait tre
pardonnable de prsenter des fables au vulgaire, c'est--dire,  ces
Seigneurs fodaux,  leurs femmes imbcilles, & aux brutes, leurs
vassaux: on leur faisait croire que _St. Christophe_ avait port
l'enfant JESUS du bord d'une riviere  l'autre; on les repaissait
d'histoires de Sorciers & de possds: ils imaginaient aisment que _St.
Genou_ gurissait de la goutte, & que _Ste. Claire_ gurissait les yeux
malades. Les enfants croyaient au loup-garou, & les peres au cordon de
_St. Franois_. Le nombre des Reliques tait innombrable.

La rouille de tant de superstitions a subsist encore quelque temps chez
les Peuples, lors mme qu'enfin la Religion fut pure. On sait que
quand Mr. _de Noailles_, Evque de Chlons, fit enlever & jetter au feu
la prtendue Relique du saint nombril de JESUS-CHRIST, toute la ville de
Chlons lui fit un procs; mais il eut autant de courage que de pit, &
il parvint bientt  faire croire aux Champenois, qu'on pouvait adorer
JESUS-CHRIST en esprit & en vrit, sans avoir son nombril dans une
Eglise.

Ceux qu'on appellait Jansnistes, ne contribuerent pas peu  draciner
insensiblement dans l'esprit de la Nation, la plupart des fausses ides
qui dshonoraient la Religion Chrtienne. On cessa de croire qu'il
suffisait de rciter l'Oraison de trente jours  la Vierge _Marie_, pour
obtenir tout ce qu'on voulait, & pour pcher impunment.

Enfin, la Bourgeoisie a commenc  souponner que ce n'tait pas _Ste.
Genevieve_ qui donnait ou arrtait la pluye, mais que c'tait DIEU
lui-mme qui disposait des lments. Les Moines ont t tonns que
leurs Saints ne fissent plus de miracles; & si les Ecrivains de la Vie
de _St. Franois-Xavier_ revenaient au monde, ils n'oseraient pas crire
que ce Saint ressuscita neuf morts, qu'il se trouva en mme-temps sur
mer & sur terre, & que son Crucifix tant tomb dans la mer, un cancre
vint le lui rapporter.

Il en a t de mme des excommunications. Nos Historiens nous disent que
lorsque le Roi _Robert_ eut t excommuni par le Pape _Grgoire V_,
pour avoir pous la Princesse _Berthe_, sa commere, ses domestiques
jettaient par les fentres les viandes qu'on avait servies au Roi, & que
la Reine _Berthe_ accoucha d'une oye en punition de ce mariage
incestueux. On doute aujourd'hui que les Matres-d'Htel d'un Roi de
France excommuni, jettassent son dner par la fentre, & que la Reine
mt au monde un oison en pareil cas.

S'il y a quelques convulsionnaires dans un coin d'un fauxbourg, c'est
une maladie pdiculaire, dont il n'y a que la plus vile populace qui
soit attaque. Chaque jour la raison pnetre en France dans les
boutiques des Marchands, comme dans les Htels des Seigneurs. Il faut
donc cultiver les fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est
impossible de les empcher d'clorre. On ne peut gouverner la France
aprs qu'elle a t claire par les _Paschals_, les _Nicoles_, les
_Arnauds_, les _Bossuets_, les _Descartes_, les _Gassendis_, les
_Bayles_, les _Fontenelles_, &c., comme on la gouvernait du temps des
_Garasses_ & des _Menots_.

Si les Matres d'erreur, je dis les grands Matres, si long-temps pays
& honors pour abrutir l'espece humaine, ordonnaient aujourd'hui de
croire que le grain doit pourrir pour germer, que la terre est immobile
sur ses fondements, qu'elle ne tourne point autour du Soleil, que les
mares ne sont pas un effet naturel de la gravitation, que l'arc-en-ciel
n'est pas form par la rfraction & la rflexion des rayons de la
lumiere, &c., & s'ils se fondaient sur des passages mal-entendus de la
sainte Ecriture pour appuyer leurs ordonnances, comment seraient-ils
regards par tous les hommes instruits? Le terme de _btes_ serait-il
trop fort? Et si ces sages Matres se servaient de la force & de la
perscution pour faire rgner leur ignorance insolente, le terme de
_btes farouches_ serait-il dplac?

Plus les superstitions des Moines sont mprises, plus les Evques sont
respects, & les Curs considrs; ils ne font que du bien, & les
superstitions monachales ultramontaines feraient beaucoup de mal. Mais
de toutes les superstitions, la plus dangereuse, n'est-ce pas celle de
har son Prochain pour ses opinions? & n'est-il pas vident qu'il serait
encore plus raisonnable d'adorer le saint nombril, le saint prpuce, le
lait & la robe de la Vierge _Marie_, que de dtester & de perscuter son
frere?




CHAPITRE XXI.

_Vertu vaut mieux que science._


Moins de dogmes, moins de disputes; & moins de disputes, moins de
malheurs: si cela n'est pas vrai, j'ai tort.

La Religion est institue pour nous rendre heureux dans cette vie & dans
l'autre. Que faut-il pour tre heureux dans la vie  venir? Etre juste.

Pour tre heureux dans celle-ci, autant que le permet la misere de notre
nature, que faut-il? Etre indulgent.

Ce serait le comble de la folie, de prtendre amener tous les hommes 
penser d'une maniere uniforme sur la Mtaphysique. On pourrait beaucoup
plus aisment subjuguer l'Univers entier par les armes, que de subjuguer
tous les esprits d'une seule Ville.

_Euclide_ est venu aisment  bout de persuader  tous les hommes les
vrits de la Gomtrie; pourquoi? parce qu'il n'y en a pas une qui ne
soit un corollaire vident de ce petit axiome: _Deux & deux font
quatre_. Il n'en est pas tout--fait de mme dans le mlange de la
Mtaphysique & de la Thologie.

Lorsque l'Evque _Alexandre_, & le Prtre _Arios_ ou _Arius_,
commencerent  disputer sur la maniere dont le _Logos_ tait une
manation du Pere, l'Empereur _Constantin_ leur crivit d'abord ces
paroles rapportes par _Eusebe_, & par _Socrate_: _Vous tes de grands
fous de disputer sur des choses que vous ne pouvez entendre_.

Si les deux partis avaient t assez sages pour convenir que l'Empereur
avait raison, le monde Chrtien n'aurait pas t ensanglant pendant
trois cents annes.

Qu'y a-t-il en effet de plus fou & de plus horrible que de dire aux
hommes: Mes amis, ce n'est pas assez d'tre des sujets fideles, des
enfants soumis, des peres tendres, des voisins quitables, de pratiquer
toutes les vertus, de cultiver l'amiti, de fuir l'ingratitude, d'adorer
JESUS-CHRIST en paix, il faut encore que vous sachiez comment on est
engendr de toute ternit, sans tre fait de toute ternit; & si vous
ne savez pas distinguer l'_Omousion_ dans l'hypostase, nous vous
dnonons que vous serez bruls  jamais; & en attendant, nous allons
commencer par vous gorger?

Si on avait prsent une telle dcision  un _Archimede_,  un
_Possidonius_,  un _Varron_,  un _Caton_,  un _Cicron_,
qu'auraient-ils rpondu?

_Constantin_ ne persvera point dans la rsolution d'imposer silence aux
deux partis; il pouvait faire venir les Chefs de l'ergotisme dans son
Palais; il pouvait leur demander par quelle autorit ils troublaient le
monde: Avez-vous les titres de la Famille divine? Que vous importe que
le _Logos_ soit fait ou engendr, pourvu qu'on lui soit fidele, pourvu
qu'on prche une bonne morale, & qu'on la pratique si on peut? J'ai
commis bien des fautes dans ma vie, & vous aussi: vous tes ambitieux, &
moi aussi: l'Empire m'a cot des fourberies & des cruauts; j'ai
assassin presque tous mes proches, je m'en repens; je veux expier mes
crimes en rendant l'Empire Romain tranquille; ne m'empchez pas de faire
le seul bien qui puisse faire oublier mes anciennes barbaries; aidez-moi
 finir mes jours en paix. Peut-tre n'aurait-il rien gagn sur les
disputeurs: peut-tre fut-il flatt de prsider  un Concile, en long
habit rouge, la tte charge de pierreries.

Voil pourtant ce qui ouvrit la porte  tous ces flaux qui vinrent de
l'Asie inonder l'Occident. Il sortit de chaque verset contest une furie
arme d'un sophisme & d'un poignard, qui rendit tous les hommes insenss
& cruels. Les Huns, les Hrules, les Goths & les Vandales qui
survinrent, firent infiniment moins de mal; & le plus grand qu'ils
firent, fut de se prter enfin eux-mmes  ces disputes fatales.




CHAPITRE XXII.

_De la Tolrance universelle._


Il ne faut pas un grand art, une loquence bien recherche, pour prouver
que des Chrtiens doivent se tolrer les uns les autres. Je vais plus
loin; je vous dis qu'il faut regarder tous les hommes comme nos freres.
Quoi! mon frere le Turc? mon frere le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui,
sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du mme Pere, & cratures du
mme Dieu?

Mais ces Peuples nous mprisent; mais ils nous traitent d'idoltres! Eh
bien! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais
tonner au moins l'orgueilleuse opinitret d'un Iman, ou d'un Talapoin,
si je leur parlais  peu prs ainsi.

Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que
tant d'autres globes; nous sommes perdus dans cette immensit. L'homme,
haut d'environ cinq pieds, est assurment peu de chose dans la cration.
Un de ces tres imperceptibles dit  quelques-uns de ses voisins, dans
l'Arabie, ou dans la Cafrerie; Ecoutez-moi; car le Dieu de tous ces
mondes m'a clair: il y a neuf cents millions de petites fourmis comme
nous sur la terre; mais il n'y a que ma fourmilliere qui soit chere 
Dieu, toutes les autres lui sont en horreur de toute ternit; elle sera
seule heureuse, & toutes les autres seront ternellement infortunes.

Ils m'arrteraient alors, & me demanderaient, quel est le fou qui a dit
cette sottise? Je serais oblig de leur rpondre: C'est vous-mmes. Je
tcherais ensuite de les adoucir, mais cela serait bien difficile.

Je parlerai maintenant aux Chrtiens, & j'oserais dire, par exemple, 
un Dominicain Inquisiteur pour la Foi: Mon Frere, vous savez que chaque
Province d'Italie a son jargon, & qu'on ne parle point  Venise & 
Bergame comme  Florence. L'Acadmie de la _Crusca_ a fix la Langue;
son Dictionnaire est une regle dont on ne doit pas s'carter, & la
Grammaire de _Buon Matei_ est un guide infaillible qu'il faut suivre:
mais, croyez-vous que le Consul de l'Acadmie, & en son absence _Buon
Matei_, auraient pu en conscience faire couper la langue  tous les
Vnitiens &  tous les Bergamasques qui auraient persist dans leur
patois?

L'Inquisiteur me rpond; Il y a bien de la diffrence, il s'agit ici du
salut de votre ame; c'est pour votre bien que le Directoire de
l'Inquisition ordonne qu'on vous saisisse sur la dposition d'une seule
personne, ft-elle infame & reprise de Justice; que vous n'ayiez point
d'Avocat pour vous dfendre, que le nom de votre accusateur ne vous soit
pas seulement connu; que l'Inquisiteur vous promette grace, & ensuite
vous condamne; qu'il vous applique  cinq tortures diffrentes, &
qu'ensuite vous soyez ou fouett, ou mis aux galeres, ou brul en
crmonie: [36]le Pere _Ivonet_, le Docteur _Chucalon_, _Zanchinus_,
_Campegius_, _Royas_, _Felinus_, _Gomarus_, _Diabarus_, _Gemelinus_, y
sont formels, & cette pieuse pratique ne peut souffrir de contradiction.

Je prendrais la libert de lui rpondre: Mon Frere, peut-tre avez-vous
raison, je suis convaincu du bien que vous voulez me faire, mais ne
pourrais-je pas tre sauv sans tout cela?

  [36] _Voyez_ l'excellent Livre, intitul: _Le Manuel de l'Inquisition_.

Il est vrai que ces horreurs absurdes ne souillent pas tous les jours la
face de la terre; mais elles ont t frquentes, & on en composerait
aisment un volume beaucoup plus gros que les Evangiles qui les
rprouvent. Non-seulement il est bien cruel de perscuter, dans cette
courte vie, ceux qui ne pensent pas comme nous; mais je ne sais s'il
n'est pas bien hardi de prononcer leur damnation ternelle. Il me semble
qu'il n'appartient gures  des atomes d'un moment, tels que nous
sommes, de prvenir ainsi les arrts du Crateur. Je suis bien loin de
combattre cette sentence, _hors de l'Eglise point de salut_: je la
respecte, ainsi que tout ce qu'elle enseigne; mais en vrit,
connaissons-nous toutes les voyes de Dieu, & toute l'tendue de ses
misricordes? n'est-il pas permis d'esprer en lui autant que de le
craindre? N'est-ce pas assez d'tre fideles  l'Eglise? faudra-t-il que
chaque Particulier usurpe les droits de la Divinit, & dcide avant elle
du sort ternel de tous les hommes?

Quand nous portons le deuil d'un Roi de Suede, ou de Dannemark, ou
d'Angleterre, ou de Prusse, disons-nous que nous portons le deuil d'un
Rprouv qui brle ternellement en Enfer? Il y a dans l'Europe quarante
millions d'Habitants qui ne sont pas de l'Eglise de Rome: dirons-nous 
chacun d'eux, Monsieur, attendu que vous tes infailliblement damn, je
ne veux ni manger, ni contracter, ni converser avec vous?

Quel est l'Ambassadeur de France, qui, tant prsent  l'audience du
Grand Seigneur, se dira dans le fond de son coeur: Sa Hautesse sera
infailliblement brule pendant toute l'ternit, parce qu'elle s'est
soumise  la circoncision? S'il croyait rellement que le Grand Seigneur
est l'ennemi mortel de Dieu, & l'objet de sa vengeance, pourrait-il lui
parler? devrait-il tre envoy vers lui? Avec quel homme pourrait-on
commercer? quel devoir de la vie civile pourrait-on jamais remplir, si
en effet on tait convaincu de cette ide que l'on converse avec des
Rprouvs?

O sectateurs d'un Dieu clment! si vous aviez un coeur cruel, si en
adorant celui dont toute la Loi consistait en ces paroles, _Aimez Dieu &
votre Prochain_, vous aviez surcharg cette Loi pure & sainte, de
sophisme & de disputes incomprhensibles; si vous aviez allum la
discorde, tantt pour un mot nouveau, tantt pour une seule lettre de
l'alphabet; si vous aviez attach des peines ternelles  l'omission de
quelques paroles, de quelques crmonies que d'autres Peuples ne
pouvaient connatre, je vous dirais en rpandant des larmes sur le
Genre-humain: Transportez-vous avec moi au jour o tous les hommes
seront jugs, & o Dieu rendra  chacun selon ses oeuvres.

Je vois tous les morts des siecles passs & du ntre, comparatre en sa
prsence. Etes-vous bien srs que notre Crateur & notre Pere dira au
sage & vertueux _Confucius_, au Lgislateur _Solon_,  _Pythagore_, 
_Zaleucus_,  _Socrate_,  _Platon_, aux divins _Antonins_, au bon
_Trajan_,  _Titus_ les dlices du Genre-humain,  _Epictete_,  tant
d'autres hommes, les modeles des hommes: Allez, monstres! allez subir
des chtiments infinis, en intensit & en dure; que votre supplice soit
ternel comme moi. Et vous, mes bien-aims, _Jean Chatel_, _Ravaillac_,
_Damiens_, _Cartouche_, _&c._ qui tes morts avec les formules
prescrites, partagez  jamais  ma droite mon Empire & ma flicit?

Vous reculez d'horreur  ces paroles; & aprs qu'elles me sont
chappes, je n'ai plus rien  vous dire.




CHAPITRE XXIII.

_Priere  Dieu._


Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse, c'est  toi, Dieu de
tous les tres, de tous les mondes & de tous les temps, s'il est permis
 de faibles cratures perdues dans l'immensit, & imperceptibles au
reste de l'Univers, d'oser te demander quelque chose,  toi qui as tout
donn,  toi dont les Dcrets sont immuables comme ternels. Daigne
regarder en piti les erreurs attaches  notre nature! que ces erreurs
ne fassent point nos calamits! Tu ne nous as point donn un coeur pour
nous har, & des mains pour nous gorger; fais que nous nous aidions
mutuellement  supporter le fardeau d'une vie pnible & passagere! que
les petites diffrences entre les vtements qui couvrent nos dbiles
corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages
ridicules, entre toutes nos Loix imparfaites, entre toutes nos opinions
insenses, entre toutes nos conditions si disproportionnes  nos yeux,
& si gales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent
les atomes appells hommes, ne soient pas des signaux de haine & de
perscution! que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te
clbrer, supportent ceux qui se contentent de la lumiere de ton soleil!
que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut
t'aimer, ne dtestent pas ceux qui disent la mme chose sous un manteau
de laine noire! qu'il soit gal de t'adorer dans un jargon form d'une
ancienne Langue, ou dans un jargon plus nouveau! que ceux dont l'habit
est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle
d'un petit tas de la boue de ce monde, & qui possedent quelques
fragments arrondis d'un certain mtal, jouissent sans orgueil de ce
qu'ils appellent grandeur & richesse, & que les autres les voyent sans
envie! car tu sais qu'il n'y a dans ces vanits ni de quoi envier, ni de
quoi s'enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont freres! qu'ils ayent en
horreur la tyrannie exerce sur les ames, comme ils ont en excration le
brigandage, qui ravit par la force le fruit du travail & de l'industrie
paisible! Si les flaux de la guerre sont invitables, ne nous hassons
pas, ne nous dchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, &
employons l'instant de notre existence  bnir galement en mille
langages divers, depuis Siam jusqu' la Californie, ta bont qui nous a
donn cet instant!




CHAPITRE XXIV.

_Postscriptum._


Tandis qu'on travaillait  cet Ouvrage, dans l'unique dessein de rendre
les hommes plus compatissants & plus doux, un autre homme crivait dans
un dessein tout contraire; car chacun a son opinion. Cet homme faisait
imprimer un petit Code de perscution, intitul: _l'Accord de la
Religion & de l'Humanit_: (c'est une faute de l'Imprimeur, lisez _de
l'Inhumanit_.)

L'Auteur de ce saint Libelle s'appuye sur _St. Augustin_, qui, aprs
avoir prch la douceur, prcha enfin la perscution, attendu qu'il
tait alors le plus fort, & qu'il changeait souvent d'avis. Il cite
aussi l'Evque de Meaux, _Bossuet_, qui perscuta le clebre _Fnelon_,
Archevque de Cambrai, coupable d'avoir imprim que Dieu vaut bien la
peine qu'on l'aime pour lui-mme.

_Bossuet_ tait loquent, je l'avoue; l'Evque d'Hippone, quelquefois
inconsquent, tait plus disert que ne sont les autres Africains; je
l'avoue encore: mais je prendrais la libert de leur dire avec
_Armande_, dans les _Femmes savantes_:

  Quand sur une personne on prtend se rgler,
  C'est par les beaux cts qu'il faut lui ressembler.

Je dirais  l'Evque d'Hippone: Monseigneur, vous avez chang d'avis,
permettez-moi de m'en tenir  votre premiere opinion; en vrit, je la
crois la meilleure.

Je dirais  l'Evque de Meaux: Monseigneur, vous tes un grand homme;
je vous trouve aussi savant, pour le moins, que _St. Augustin_, &
beaucoup plus loquent; mais pourquoi tant tourmenter votre Confrere,
qui tait aussi loquent que vous dans un autre genre, & qui tait plus
aimable?

L'Auteur du saint Libelle sur l'inhumanit n'est ni un _Bossuet_, ni un
_Augustin_; il me parat tout propre  faire un excellent Inquisiteur;
je voudrais qu'il ft  Goa  la tte de ce beau Tribunal. Il est de
plus homme d'Etat, & il tale de grands principes de politique. _S'il y
a chez vous_, dit-il, _beaucoup d'htrodoxes, menagez-les,
persuadez-les; s'il n'y en a qu'un petit nombre, mettez en usage la
potence & les galeres, & vous vous en trouverez fort bien._ C'est ce
qu'il conseille  la page 89 & 90.

Dieu merci, je suis bon Catholique; je n'ai point  craindre ce que les
Huguenots appellent _le martyre_: mais si cet homme est jamais premier
Ministre, comme il parat s'en flatter dans son Libelle, je l'avertis
que je pars pour l'Angleterre, le jour qu'il aura ses Lettres patentes.

En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu'elle
permet que les gens de son espece soient toujours de mauvais
raisonneurs. Il va jusqu' citer _Bayle_ parmi les partisans de
l'Intolrance; cela est sens & adroit: & de ce que _Bayle_ accorde
qu'il faut punir les factieux & les frippons, notre homme en conclut
qu'il faut perscuter  feu &  sang les gens de bonne foi qui sont
paisibles, _page 98_.

Presque tout son Livre est une imitation de l'Apologie de la _St.
Barthelemi_. C'est cet Apologiste ou son cho. Dans l'un ou dans l'autre
cas, il faut esprer que ni le Matre ni le Disciple ne gouverneront
l'Etat.

Mais s'il arrive qu'ils en soient les Matres, je leur prsente de loin
cette Requte, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint Libelle:

  _Faut-il sacrifier au bonheur du vingtieme de la Nation, le bonheur de
  la Nation entiere?_

Supposez qu'en effet il y ait vingt Catholiques Romains en France contre
un Huguenot, je ne prtends point que le Huguenot mange les vingt
Catholiques; mais aussi, pourquoi ces vingt Catholiques mangeraient-ils
ce Huguenot? & pourquoi empcher ce Huguenot de se marier? N'y a-t-il
pas des Evques, des Abbs, des Moines qui ont des Terres en Dauphin,
dans le Gvaudan, devers Agde, devers Carcassonne? Ces Evques, ces
Abbs, ces Moines, n'ont-ils pas des Fermiers qui ont le malheur de ne
pas croire  la transsubstantiation? N'est-il pas de l'intrt des
Evques, des Abbs, des Moines, & du Public, que ces Fermiers ayent de
nombreuses familles? N'y aura-t-il que ceux qui communieront sous une
seule espece,  qui il sera permis de faire des enfants? En vrit, cela
n'est ni juste, ni honnte.

_La rvocation de l'Edit de Nantes n'a point autant produit
d'inconvnients qu'on lui en attribue_, dit l'Auteur.

Si en effet on lui en attribue plus qu'elle n'en a produit, on exagere;
& le tort de presque tous les Historiens est d'exagrer; mais c'est
aussi le tort de tous les Controversistes de rduire  rien le mal qu'on
leur reproche. N'en croyons ni les Docteurs de Paris, ni les Prdicants
d'Amsterdam.

Prenons pour Juge Mr. le Comte d'_Avaux_, Ambassadeur en Hollande depuis
1685 jusqu'en 1688. Il dit, _page 181_, _tom. 5_, qu'un seul homme avait
offert de dcouvrir plus de vingt millions, que les perscuts faisaient
sortir de France. _Louis XIV_ rpond  Mr. d'_Avaux_: _Les avis que je
reois tous les jours d'un nombre infini de conversions, ne me laissent
plus douter que les plus opinitres ne suivent l'exemple des autres_.

On voit par cette Lettre de _Louis XIV_, qu'il tait de trs-bonne foi
sur l'tendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins, Sire, vous
tes le plus grand Roi de l'Univers; tout l'Univers fera gloire de
penser comme vous, ds que vous aurez parl. _Plisson_, qui s'tait
enrichi dans la place de premier Commis des finances; _Plisson_ qui
avait t trois ans  la Bastille, comme complice de _Fouquet_;
_Plisson_, qui de Calviniste tait devenu Diacre & Bnficier, qui
faisait imprimer des Prieres pour la Messe, & des Bouquets  _Iris_, qui
avait obtenu la place des Economats, & de Convertisseur; _Plisson_,
dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d'abjurations, 
sept ou huit cus la piece; & faisait accroire  son Roi, que quand il
voudrait, il convertirait tous les Turcs au mme prix. On se relayait
pour le tromper: pouvait-il rsister  la sduction?

Cependant, le mme Mr. d'_Avaux_ mande au Roi qu'un nomm _Vincent_
maintient plus de cinq cents Ouvriers auprs d'Angoulme, & que sa
sortie causera du prjudice, _page 194_, _tom. 5_.

Le mme Mr. d'_Avaux_ parle de deux Rgiments que le Prince d'Orange
fait dja lever par les Officiers Franais rfugis: il parle de
Matelots qui dserterent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du
Prince d'Orange. Outre ces deux Rgiments, le Prince d'Orange forme
encore une Compagnie de Cadets rfugis, commands par deux Capitaines,
_page 240_. Cet Ambassadeur crit encore le 9 Mai 1686,  Mr. de
_Seignelay_, qu'_il ne peut lui dissimuler la peine qu'il a de voir
les Manufactures de France s'tablir en Hollande, d'o elles ne
sortiront jamais_.

Joignez  tous ces tmoignages ceux de tous les Intendants du Royaume,
en 1698, & jugez si la rvocation de l'Edit de Nantes n'a pas produit
plus de mal que de bien, malgr l'opinion du respectable Auteur de
_l'Accord de la Religion & de l'inhumanit_.

Un Marchal de France, connu par son esprit suprieur, disait, il y a
quelques annes: _Je ne sais pas si la dragonnade a t ncessaire, mais
il est ncessaire de n'en plus faire_.

J'avoue que j'ai cru aller un peu trop loin, quand j'ai rendu publique
la Lettre du Correspondant du Pere _Le Tellier_, dans laquelle ce
Congrganiste propose des tonneaux de poudre. Je me disais  moi-mme:
On ne m'en croira pas, on regardera cette Lettre comme une piece
suppose: mes scrupules heureusement ont t levs, quand j'ai lu dans
_l'Accord de la Religion & de l'Inhumanit_, page 149, ces douces
paroles:

  _L'extinction totale des Protestants en France, n'affaiblirait pas plus
  la France, qu'une saigne n'affaiblit un malade bien constitu._

Ce Chrtien compatissant, qui a dit tout--l'heure que les Protestants
composent le vingtieme de la Nation, veut donc qu'on rpande le sang de
cette vingtieme partie, & ne regarde cette opration que comme une
saigne d'une palette! Dieu nous prserve avec lui des trois vingtiemes!

Si donc cet honnte-homme propose de tuer le vingtieme de la Nation,
pourquoi l'Ami du Pere _Le Tellier_ n'aurait-il pas propos de faire
sauter en l'air, d'gorger & d'empoisonner le tiers? Il est donc
trs-vraisemblable que la Lettre au Pere _Le Tellier_ a t rellement
crite.

Le saint Auteur finit enfin par conclurre que l'intolrance est une
chose excellente, _parce qu'elle n'a pas t_, dit-il, _condamne
expressment par_ JESUS-CHRIST. Mais JESUS-CHRIST n'a pas condamn non
plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris; est-ce une
raison pour canoniser les incendiaires?

Ainsi donc, quand la nature fait entendre d'un ct sa voix douce &
bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des
hurlements; & lorsque la paix se prsente aux hommes, l'intolrance
forge ses armes. O vous, Arbitres des Nations, qui avez donn la paix 
l'Europe, dcidez entre l'esprit pacifique, & l'esprit meurtrier.




CHAPITRE XXV.

_Suite & Conclusion._


Nous apprenons que le 7 Mars 1763, tout le Conseil d'Etat, assembl 
Versailles, les Ministres d'Etat y assistant, le Chancelier y prsidant,
Mr. _de Crosne_, Matre des Requtes, rapporta l'affaire des _Calas_
avec l'impartialit d'un Juge, l'exactitude d'un homme parfaitement
instruit, & l'loquence simple & vraie d'un Orateur homme d'Etat, la
seule qui convienne dans une telle Assemble. Une foule prodigieuse de
personnes de tout rang attendait dans la Galerie du Chteau la dcision
du Conseil. On annona bientt au Roi que toutes les voix, sans en
excepter une, avaient ordonn que le Parlement de Toulouse enverrait au
Conseil les pieces du procs, & les motifs de son arrt, qui avait fait
expirer _Jean Calas_ sur la roue; Sa Majest approuva le jugement du
Conseil.

Il y a donc de l'humanit & de la justice chez les hommes! &
principalement dans le Conseil d'un Roi aim, & digne de l'tre.
L'affaire d'une malheureuse famille de Citoyens obscurs a occup Sa
Majest, ses Ministres, le Chancelier, & tout le Conseil, & a t
discute avec un examen aussi rflchi que les plus grands objets de la
guerre & de la paix peuvent l'tre. L'amour de l'quit, l'intrt du
Genre-humain ont conduit tous les Juges. Graces en soient rendues  ce
Dieu de clmence, qui seul inspire l'quit & toutes les vertus!

Nous l'attestons, que nous n'avons jamais connu ni cet infortun
_Calas_, que les huit Juges de Toulouse firent prir sur les indices les
plus faibles, contre les Ordonnances de nos Rois, & contre les Loix de
toutes les Nations; ni son fils _Marc-Antoine_, dont la mort trange a
jett ces huit Juges dans l'erreur; ni la mere, aussi respectable que
malheureuse; ni ses innocentes filles, qui sont venues avec elle de deux
cents lieues mettre leur dsastre & leur vertu au pied du Trne.

Ce Dieu sait que nous n'avons t anims que d'un esprit de justice, de
vrit & de paix, quand nous avons crit ce que nous pensons de la
Tolrance,  l'occasion de _Jean Calas_, que l'esprit d'intolrance a
fait mourir.

Nous n'avons pas cru offenser les huit Juges de Toulouse, en disant
qu'ils se sont tromps, ainsi que tout le Conseil l'a prsum: au
contraire, nous leur avons ouvert une voye de se justifier devant
l'Europe entiere: cette voye est d'avouer que des indices quivoques, &
les cris d'une multitude insense, ont surpris leur justice, de demander
pardon  la veuve, & de rparer autant qu'il est en eux la ruine entiere
d'une famille innocente, en se joignant  ceux qui la secourent dans son
affliction. Ils ont fait mourir le pere injustement; c'est  eux de
tenir lieu de pere aux enfants, suppos que ces orphelins veuillent bien
recevoir d'eux une faible marque d'un trs-juste repentir. Il sera beau
aux Juges de l'offrir, &  la famille de le refuser.

C'est sur-tout au _Sr. David_, Capitoul de Toulouse, s'il a t le
premier perscuteur de l'innocence,  donner l'exemple de remords. Il
insulta un pere de famille mourant sur l'chafaud. Cette cruaut est
bien inouie; mais puisque Dieu pardonne, les hommes doivent aussi
pardonner  qui rpare ses injustices.


On m'a crit du Languedoc cette Lettre, du 20 Fvrier 1763.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  _Votre Ouvrage sur la Tolrance me parat plein d'humanit, & de
  vrit; mais je crains qu'il ne fasse plus de mal que de bien  la
  famille des_ Calas. _Il peut ulcrer les huit Juges qui ont opin  la
  roue: ils demanderont au Parlement qu'on brule votre Livre; & les
  Fanatiques, car il y en a toujours, rpondront par des cris de fureur
   la voix de la raison, &c._


  Voici ma Rponse:

  _Les huit Juges de Toulouse peuvent faire bruler mon Livre s'il est
  bon; il n'y a rien de plus ais: on a bien brul les_ Lettres
  Provinciales _qui valaient sans doute beaucoup mieux: chacun peut
  bruler chez lui les Livres & papiers qui lui dplaisent._

  _Mon Ouvrage ne peut faire ni bien ni mal aux_ Calas, _que je ne
  connais point. Le Conseil du Roi, impartial & ferme, juge suivant les
  Loix, suivant l'quit, sur les Pieces, sur les Procdures, & non sur
  un Ecrit qui n'est point juridique, & dont le fonds est absolument
  tranger  l'affaire qu'il juge._

  _On auroit beau imprimer des in-folio pour ou contre les huit Juges de
  Toulouse, & pour ou contre la Tolrance; ni le Conseil, ni aucun
  Tribunal ne regardera ces Livres comme des Pieces du Procs._

  _Je conviens qu'il y a des Fanatiques qui crieront, mais je maintiens
  qu'il y a beaucoup de Lecteurs sages qui raisonneront._

  _J'apprends que le Parlement de Toulouse & quelques autres Tribunaux
  ont une Jurisprudence singuliere; ils admettent des quarts, des tiers,
  des sixiemes de preuve. Ainsi, avec six oui-dires d'un ct, trois de
  l'autre, & quatre quarts de prsomption, ils forment trois preuves
  complettes; & sur cette belle dmonstration, ils vous rouent un homme
  sans misricorde. Une lgere connaissance de l'art de raisonner
  suffirait pour leur faire prendre une autre mthode. Ce qu'on appelle
  une demi-preuve, ne peut tre qu'un soupon: il n'y a point  la
  rigueur de demi-preuve; ou une chose est prouve, ou elle ne l'est
  pas; il n'y a point de milieu._

  _Cent mille soupons runis ne peuvent pas plus tablir une preuve,
  que cent mille zros ne peuvent composer un nombre._

  _Il y a des quarts de ton dans la Musique, encore ne les peut-on
  excuter; mais il n'y a ni quart de vrit, ni quart de raisonnement._

  _Deux tmoins qui soutiennent leur dposition sont censs faire une
  preuve; mais ce n'est point assez: il faut que ces deux tmoins soient
  sans passion, sans prjugs, & sur-tout, que ce qu'ils disent ne
  choque point la raison._

  _Quatre personnages des plus graves auraient beau dire qu'ils ont vu
  un vieillard infirme saisir au collet un jeune homme vigoureux, & le
  jetter par une fentre  quarante pas: il est clair qu'il faudrait
  mettre ces quatre tmoins aux petites maisons._

  _Or, les huit Juges de Toulouse ont condamn_ Jean Calas _sur une
  accusation beaucoup plus improbable; car il n'y a point eu de tmoin
  oculaire, qui ait dit avoir vu un vieillard infirme, de soixante &
  huit ans, pendre tout seul un jeune homme de vingt-huit ans,
  extrmement robuste._

  _Des Fanatiques ont dit seulement que d'autres Fanatiques leur avaient
  dit qu'ils avaient entendu dire  d'autres Fanatiques, que_ Jean
  Calas, _par une force surnaturelle, avait pendu son fils. On a donc
  rendu un jugement absurde sur des accusations absurdes._

  _Il n'y a d'autre remede  une telle Jurisprudence, sinon que ceux qui
  achetent le droit de juger les hommes, fassent dornavant de
  meilleures tudes._

Cet Ecrit sur la Tolrance est une Requte que l'humanit prsente
trs-humblement au pouvoir &  la prudence. Je seme un grain qui pourra
un jour produire une moisson. Attendons tout du temps, de la bont du
Roi, de la sagesse de ses Ministres, & de l'esprit de raison qui
commence  rpandre par-tout sa lumiere.

La nature dit  tous les hommes: Je vous ai tous fait natre faibles &
ignorants, pour vgter quelques minutes sur la terre & pour
l'engraisser de vos cadavres. Puisque vous tes faibles, secourez-vous;
puisque vous tes ignorants, clairez-vous & supportez-vous. Quand vous
seriez tous du mme avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand
il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui
pardonner; car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai
donn des bras pour cultiver la terre, & une petite lueur de raison pour
vous conduire: j'ai mis dans vos coeurs un germe de compassion pour vous
aider les uns les autres  supporter la vie. N'touffez pas ce germe; ne
le corrompez pas; apprenez qu'il est divin; & ne substituez pas les
misrables fureurs de l'cole  la voix de la nature.

C'est moi seule qui vous unis encore malgr vous par vos besoins
mutuels, au milieu mme de vos guerres cruelles si lgrement
entreprises, thtre ternel des fautes, des hasards & des malheurs.
C'est moi seule qui dans une Nation arrte les suites funestes de la
division interminable entre la Noblesse & la Magistrature, entre ces
deux Corps & celui du Clerg, entre le Bourgeois mme & le Cultivateur.
Ils ignorent tous les bornes de leurs droits; mais ils coutent tous
malgr eux  la longue ma voix qui parle  leur coeur. Moi seule, je
conserve l'quit dans les Tribunaux, o tout serait livr sans moi 
l'indcision & aux caprices, au milieu d'un amas confus de Loix faites
souvent au hasard, & pour un besoin passager, diffrentes entre elles de
Province en Province, de Ville en Ville, & presque toujours
contradictoires entre elles dans le mme lieu. Seule je peux inspirer la
justice, quand les Loix n'inspirent que la chicane: celui qui m'coute,
juge toujours bien; & celui qui ne cherche qu' concilier des opinions
qui se contredisent, est celui qui s'gare.

Il y a un difice immense dont j'ai pos le fondement de mes mains; il
tait solide & simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sret; ils
ont voulu y ajouter les ornements les plus bizarres, les plus grossiers
& les plus inutiles; le btiment tombe en ruine de tous les cts; les
hommes en prennent les pierres, & se les jettent  la tte; je leur
crie: Arrtez, cartez ces dcombres funestes qui sont votre ouvrage, &
demeurez avec moi en paix dans l'difice inbranlable qui est le mien.


_FIN._


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  40: ont remplac par on (dont on est guri)
  Page  48: le par les (que les Grecs leur firent connatre)
  Page  87: Chistianisme par Christianisme (convertis au
              Christianisme)
  Page 130: d'hyprocrites par d'hypocrites (traita les Scribes &
              les Pharisiens d'hypocrites)
  Page 165: Prohain par Prochain (Aimez Dieu & votre Prochain)
  [7]     : kurios par kirios et paredke par paridke
              (Grec: Isous christos ho kirios hmn paridke)





End of Project Gutenberg's Trait sur la tolrance, by Francois-Marie Arouet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAIT SUR LA TOLRANCE ***

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