The Project Gutenberg eBook, Yvonne, by douard Delpit


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Title: Yvonne


Author: douard Delpit



Release Date: April 20, 2013  [eBook #42563]

Language: French

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***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK YVONNE***


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Note sur la transcription:

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      corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
      t harmonise. La publicit de l'diteur a t dplace  la
      fin du livre.





YVONNE

PAR

DOUARD DELPIT







PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1890

Droits de reproduction et de traduction rservs.




    A MADAME LA PRINCESSE BRANCOVAN

    GRANDE DAME ET GRANDE ARTISTE

    _TRS HUMBLE HOMMAGE DE L'AUTEUR_

    E. D.




YVONNE




I


Sous les ruissellements du soleil, la campagne semblait se recueillir.
Les mriers penchaient leurs feuilles, les fleurs courbaient la tte.
Pas un souffle de vent parmi les trembles, un chant d'oiseau le long
des haies, une voix humaine  travers l'espace. Seul, le bruit du
Rhne prcipitant ses flots. Au loin, dans la fluidit de l'espace,
Viviers, son antique cathdrale, ses jardins clbres; puis des
hameaux, des granges, des maisons enfouies sous les arbres comme une
odalisque sous ses voiles. Des montagnes aux contours tranges
encadraient le paysage,  l'horizon. Sur les bords du fleuve se
droulait un interminable cheveau de terres coupes de collines,
arides pturages o les troupeaux tendus dormaient, avec leurs
bergers.

Un de ces troupeaux tait gard par un enfant d'une douzaine d'annes,
qui dormait aussi, la tte appuye sur une pierre. Ses cheveux blonds,
son teint blanc, malgr le hle, dnotaient une origine trangre au
Vivarais. Les bras bien models, que laissait voir la manche ouverte,
montraient par endroits des plaques bleutres, et la figure dlicate
conservait jusque dans le sommeil une expression de crainte et de
souffrance. Sa lassitude tait extrme, sans doute, car il n'ouvrit
pas les yeux lorsque de lgres brises, venues du fleuve, ramenrent
la vie dans la plaine. Le troupeau, livr  lui-mme, commena de
brouter les mriers et se dispersa tout  coup devant deux chasseurs
de papillons--des enfants, comme l'autre--qui l'effarouchaient de
leurs poches de gaze. Quand le dormeur s'veilla, moutons et chiens
avaient disparu. Croyant rver encore, il examina les alentours
dserts. Une frayeur le prit. D'un bond il escalada la colline, les
pieds nus insensibles aux morsures des pierres. Si loin que portt son
regard, il ne put dcouvrir la trace des fugitifs. Il redescendit vers
le fleuve, continua de courir au bord de l'eau, appelant, piant,
cherchant. Alors, les tempes baignes de sueur, puis de fatigue,
mourant d'pouvante, il se laissa choir sur la rive. Qu'allait-il
faire? Que dirait M. Benot, le terrible _granger_, son matre, devant
ce dsastre d'un troupeau perdu? Jamais il n'oserait rentrer.

Des ptres de son ge, qui ramenaient leur btail, car c'tait
maintenant presque la tombe du jour, passrent prs de lui, sur
le chemin. Il s'enquit d'eux si, par grand bonheur, ils ne lui
pouvaient donner quelque indication. Mme dans l'innocente enfance
il y a dj de l'homme mauvais: des injures accueillirent sa demande;
des mots atroces dits le rire aux dents, ce soufflet d'une tare jete
en plein visage, comme une honte dont on est responsable, n'et-on
rien fait au monde pour la mriter. De ces lvres d'anges--quels
anges!--s'chappaient, incomprises peut-tre,  coup sr sanglantes
d'intention, les appellations habituelles: Rebut d'hospice... tre
sans pre ni mre... Il courba la tte. La bande s'excitait en
parlant, sa colre montait contre l'audacieux, l'intrus, le paria. Et
comme il faisait mine de se dfendre, elle se rua sur lui, ramassa des
pierres et l'en poursuivit, criant: A l'enfant trouv!  l'enfant
trouv! avec autant de rpulsion et d'ardeur qu'elle et cri au
loup. Peut-tre la piti n'est-elle pas un instinct. Le malheureux
s'abattit contre la haie o il dormait tout  l'heure. Il tait 
bout. Qu'on le tut, ce serait fini, tant mieux!

Un secours lui vint dans la personne des chasseurs de papillons. A
leur vue, les ptres s'arrtrent, chuchotrent deux noms: M.
Gaston... mademoiselle Blanche... et dguerpirent. Ce n'tait point
le compte de M. Gaston, qui se lana, furieux, sur leurs pas,
agitant son roseau garni de gaze et s'poumonant derrire eux:

--Je le dirai  mon pre. Je le dirai.

Au lieu de l'imiter et de courir sus aux agresseurs, la petite fille
s'approcha de leur victime.

--Ils t'ont bless avec leurs pierres?

--Non, mademoiselle.

--Que leur avais-tu fait?

--Je les interrogeais sur mon troupeau. Je l'ai perdu. Comme je suis
un enfant trouv, ils ne veulent pas que je leur parle.

Des larmes brillaient en ses yeux bleus. Il paraissait si triste; la
petite fille se jeta  son cou, dans un besoin de consoler, surprise
que personne ne l'aimt, le pauvre, n'admettant point que quelqu'un
subt cette grosse injustice de vivre sans tendresse. Il avait l'air
affectueux et doux, il tait gentil malgr ses haillons et on le
traitait en bte sauvage! Elle le questionna de nouveau:

--Comment t'appelles-tu?

--Robert.

--Eh bien, Robert, je serai ton amie.

Gaston, revenu de sa belliqueuse expdition, n'tait pas sans remords:
leur espiglerie seule mettait en fuite le troupeau de Robert et
risquait de faire lapider l'enfant.

--Je ne sais o il est, dit-il; c'est nous qui l'avons effray pendant
que tu dormais. Notre granger va t'aider  le rassembler. Tu seras un
peu en retard, voil tout.

Le soir, quand Robert retrouva son taudis, il n'y retrouva pas son
sommeil accoutum. Pour le retard, M. Benot lui labourait l'chine 
coups de gaule;  peine en sentait-il les meurtrissures, il songeait 
l'treinte charitable de deux bras d'enfant, aux baisers de lvres
vermeilles sur son visage de conspu. Autrefois, on l'embrassait
ainsi, on le berait ainsi d'un sourire. Les chants clestes lui
bourdonnant au coeur, un peu de joie suffisait  les y faire renatre.
En arrivant chez M. Benot, voil bien des annes, il gardait des
tendresses, des attaches, des regrets de choses que, depuis,
obscurcissait le temps. A force de mauvais traitements et de misres,
M. Benot s'imaginait les avoir tus; une fe venait de les
ressusciter. Robert cherchait  grouper ses souvenances lointaines,
figures effaces de personnes, paroles sans suite, bribes d'airs
harmonieux; il cherchait  revivre l'poque, perdue dans la brume, o
il riait. Peut-tre que d'y penser lui ferait revoir son pays. Son
pays! Ce n'tait pas comme le Vivarais, cela ne se ressemblait point.
Le Vivarais tait beau; mais, l-bas! Il se rappelait une nappe sans
limites, bleue avec des moirures vertes, paillete d'or et d'cume
blanche, qui rejoignait le ciel et qui grondait. Il la voyait
autrefois, autrefois, quand on l'embrassait.

A dater de ce jour, l'existence animale, la seule possible chez
Benot, cessa brusquement. Il ne faut aux fleurs, pour clore, qu'une
goutte de pluie et un rayon de soleil. Une amiti rouvrait le trsor
d'il ne savait quelles richesses intimes l'emplissant de joies
inespres et du bonheur de vivre. Dans la rose des aurores, sur le
sommet des coteaux, il coutait les mille voix de la nature saluer le
lever du jour. Sous la brlure des rudes midis, dans le silence
accabl de la plaine, il coutait les harmonies profondes sourdre de
l'assoupissement des solitudes. Le soir, oubli de tous, couch au
bord du fleuve, il coutait les cadences argentines sortir du
cliquetis des flots. C'tait une fte continuelle, peuple de fantmes
involontaires, de visions brillantes, de formes inexplicables, o se
dtachait le pur clat de deux yeux chtain clair, trs tendres,
fouillant les siens. La complicit de l'me fait les trois quarts de
nos bonheurs. Il tait heureux, quoique son pain restt aussi noir,
M. Benot aussi brutal, aussi dure sa vie. Il cueillait des fleurs
dans la montagne, et, en passant devant la Riveraine, maison de
mademoiselle Blanche, les offrait  la petite fille, qui jouait
toujours sur la pelouse le soir; elle disait un merci gracieux, en
demandait d'autres pour le lendemain. Fruits sauvages, insectes
bizarres, nids d'oiseaux, pierres curieuses, ce fut un tribut
quotidien. Il pouvait donc revenir, et lui, qui ne possdait rien,
donner quelque chose! Mademoiselle Blanche battait des mains  chaque
offrande.

L'excs mme de sa joie faillit en compromettre la dure, car madame
Laffont, sa mre, en prit ombrage. D'abord tolrante, elle se fatigua
vite de ce quasi-plerinage, o la dvotion risquait de tourner  la
camaraderie. Afin de supprimer des rapports inadmissibles entre
enfants de conditions si diffrentes, elle interdit le jardin aux
heures o passait Robert. Madame Laffont tait de ces femmes
excellentes, mais d'un maniement difficile, que la vie au grand air,
la ncessit de commander  beaucoup de serviteurs, peut-tre aussi
certaines dispositions naturelles font d'une brusquerie masculine et
qui vous disent: Comment vous portez-vous? avec des trpidations de
tonnerre. Les termes suraigus dont elle usa pour notifier sa volont
provoqurent une tempte de sanglots. M. Laffont en vit le rsultat
sous la forme de paupires aussi gonfles que rouges. Il s'enquit du
motif et leva la dfense. Il raillait les prjugs de sa femme. A
l'ge de Blanche, on pouvait recevoir les bouquets d'un gamin. On le
devait mme. Si les dshrits n'ont qu'une manire de tmoigner leur
reconnaissance, il est bon que les privilgis n'y mettent point
d'entrave. Au surplus, dans le cas particulier, Robert, par sa tenue
parfaite et sa rserve, tranchait sur le commun de son espce. La
svrit tait donc hors de propos. Madame Laffont eut un plongeon de
soumission, doubl d'une toux  branler les murailles.

Un jour que M. Laffont se promenait  quelques portes de fusil de la
Riveraine, tandis qu'il ctoyait un ravin dsert, un phnomne assez
singulier captiva son attention: on chantait au-dessus de sa tte. Le
fait, en soi, n'offrait rien de miraculeux, ni mme d'extraordinaire;
mais l o il se compliquait, c'est qu'on chantait une berceuse de
Schumann. En ces montagnes, parmi ce peuple de ptres, cela ne
laissait point de rompre en visire  toutes les traditions. Qui
diantre pouvait tre le virtuose? Il gravit la pente, gagna le sommet
du tertre. Au milieu de ses moutons, Robert, couch sur le dos, les
mains sous le crne, avait les yeux perdus dans le rve.

--Comment! c'est toi? dit le propritaire de la Riveraine. D'o
sais-tu ce que tu chantes?

--On m'endormait autrefois avec cet air. La fin m'chappe.

--La reconnatrais-tu, si tu l'entendais?

M. Laffont fredonna quelques notes. Robert le dvorait des yeux.

--Oui, oui, dit-il.

Et de sa voix pure, d'un bout  l'autre, sans hsiter cette fois, il
modula le chef-d'oeuvre retrouv. M. Laffont s'assit prs de lui. Cet
instinct musical l'merveillait, l'attirait vers la crature aux
traits fins, qui chantait  la manire des rossignols, sans les leons
de personne.

--Tu n'es pas du pays. D'o es-tu?

--Je l'ignore. J'ignore mme depuis combien d'annes je suis aux
Mrilles, chez M. Benot. Mais l o j'tais avant d'tre ici, on
m'aimait.

L'enfant poussa un soupir qui remua M. Laffont.

--Pauvre petit! dit le pre de Blanche, en mettant une caresse aux
boucles emmles des cheveux blonds.

C'tait prendre le coeur de Robert, qui conta tout d'une haleine le
peu qu'il savait de l'autrefois, son existence misrable, ses rcents
bonheurs et sa gratitude pour Blanche. M. Laffont songeait, en
l'coutant, que Dieu venait, selon toute apparence, de placer un
devoir sur sa route.

Avant de rentrer  la Riveraine, il alla chez Benot, le pressa de
questions. D'o tenait-il Robert? Quelle tait sa famille? L'autre se
barricadait avec rage dans l'hospice des Enfants-Trouvs. Une famille,
 ceux qu'on ramassait en pareil lieu? M. Laffont insista: Robert se
rappelait ses parents, son pays, dpeignait la mer, gardait un
souvenir vague, pourtant positif, de choses que le trs bas ge ne
remarque pas; il n'tait donc plus au berceau lorsqu'on le prenait aux
Mrilles. Soutenu par le regard de sa femme qui, derrire
l'interlocuteur, faisait des signes imprieux, Benot s'embrouillait 
dessein en des apostrophes contre le ptre et des dithyrambes  leur
gloire personnelle, dont la conclusion la plus nette fut que sa digne
moiti et lui reprsentaient la charit dans ce bas-monde, o Robert
incarnait l'ingratitude. L'embarras, la colre, les refus de rpondre
accrurent chez M. Laffont la certitude d'un mystre intressant sur la
piste duquel il remerciait la berceuse de Schumann de l'avoir mis, que
l'attitude bizarre du rustre rendait plus piquant, et qu'il se promit
de tirer au clair.

Un formidable geste de menace ponctua sa sortie. Ah! le vagabond
parlait, se souvenait, faisait devant les curieux craquer sa peau? on
la lui tannerait donc.

--Prends garde! dit la femme. Ta main est lourde. Tu vas le tuer ou
l'estropier. Avec l'intonation paisible d'une bonne commerante
soucieuse avant tout des profits de la caisse, elle ajouta: En
trouverions-nous un autre pour le remplacer, comme la dernire fois?

Un grognement de bte accueillit l'observation. Benot dtestait qu'on
lui ressasst l'histoire: un petit disparu, sans que personne s'en ft
dout, un second venant  point et laissant les comptes en rgle 
l'endroit de l'hospice. Tte d'enfant pour tte d'enfant. Rien ne se
ressemble davantage-- distance.

--D'ailleurs, et la dame? reprit la mnagre.

--Elle se soucie bien de lui! Elle recommandait de le traiter comme un
cheval; cela revenait  dire de le supprimer.

M. Laffont appartenait  une famille fixe de temps immmorial dans le
Vivarais. Jadis considrable, le patrimoine,  la rvolution de 1830,
se trouva presque dvor. M. Laffont se contenta des bribes: entre sa
femme, son fils et sa fille, elles lui permettaient encore le bonheur.
Tout le pays apprciait son excessive bont, sa faon d'tre douce aux
plus humbles. Cette bont traditionnelle fut  peine en veil au sujet
de Robert, qu'il mit tout en oeuvre afin de se guider dans ce mandre
obscur. Il commena d'abord; et sous cape, une sorte d'enqute. Le
matre des Mrilles, jadis obr de dettes, levait en peu de temps ses
hypothques, arrondissait son domaine, grce  un legs, disait-il.
Certains parlrent d'absences mystrieuses de madame Benot, suivies
de l'apparition du ptre Robert, quelque sept ou huit ans plus tt. La
version gnrale fixait  sa naissance l'entre de Robert aux
Mrilles: il venait de l'hospice de Lyon et l'administration le
laissait l, sans doute par oubli.

M. Laffont se perdait en ces contradictions.

Le premier valet de charrue des Mrilles, Antoine, y jeta une pointe
de drame: tout le monde avait raison et tout le monde avait tort. Oui,
l'arrive de Robert datait de sept ans, quoiqu'il ft l depuis le
berceau, soit douze annes; Robert tait un joli garon, bien
dcoupl, blond, facile  vivre, quoiqu'on l'et connu petit,
malingre, avec des cheveux couleur d'toupe, plus mchant qu'une
fouine. Il se passait des choses bizarres  la barbe du bon Dieu, et
mme  celle de la justice; mais on le hacherait en morceaux, lui
Antoine, avant d'obtenir une parole sur un sujet aussi dlicat. Madame
Benot le tenait en quelque estime; on en causait assez dans le bourg,
les commres aux veilles s'y affilaient la langue; on ne manquerait
pas de croire qu'il se voulait dbarrasser du mari en l'envoyant aux
galres.

--Surtout, monsieur, mettons que je ne vous ai rien cont. Si l'un des
enfants a pris la place de l'autre, tant mieux, c'est leur affaire; et
s'il y en a un d'enterr dans un creux du Rhne, tant pis, qu'il y
reste!

L'accusation tait grave, M. Laffont rpugna de s'y arrter. Mais plus
s'paississait le mystre, plus il se livrait aux conjectures. La
moins invraisemblable fut que Robert tait n d'une faute dissimule
avec la complicit des Benot. Ceux-ci recevaient apparemment le prix
de leur silence; ils se tairaient toujours. Alors  quoi se rsoudre?
Faire  et l venir l'enfant, cultiver ses dispositions naturelles,
lui faciliter les moyens de s'affranchir d'une existence misrable?
Sans doute, mais aprs? L'heure de l'abandon sonnerait vite, la
situation  la Riveraine interdisant de trop lourds sacrifices; que
deviendrait Robert, une fois seul, dnu de ressources, avec des soifs
de gloire, si vraiment ses instincts d'artiste taient une vocation?
Aurait-il l'nergie de se crer une place au soleil? Mieux valait le
laisser  son ignorance. On ne regrette pas l'inconnu. Et de ceux qui,
partis enfivrs par le rve, s'en reviennent meurtris par la ralit,
le martyrologe est si long! Toutefois, avant de se dcider, il voulut
le revoir. Inutilement il le chercha dans la campagne. Le petit ptre
ne gardait plus le troupeau des Mrilles, madame Benot le
remplaait. Plusieurs jours s'coulrent. Blanche se plaignit d'tre
oublie. Que devenaient les fleurs sauvages, les pierres curieuses,
les nids d'oiseaux, et celui qui, d'habitude, les apportait chaque
soir? De son ct, Gaston fouilla en vain les bords du Rhne, les
coteaux ardus, les haies de mriers. Aussi madame Laffont
triomphait-elle. Jamais sa voix sonore ne lana d'aussi claires
fanfares. Le triomphe fut de courte dure, Blanche et Gaston ayant
dcid leur pre  les conduire aux Mrilles.

--Aux Mrilles!

Ce cri de rvolte et rendu l'oue aux sourds. Elle le couvrit, par
dfrence conjugale, d'un fracas d'ordres lancs de droite et de
gauche, d'autant que, si elle n'en pouvait croire ses oreilles, force
lui tait bien d'en croire ses yeux qui lui montraient le trio dj
loin dans l'avenue.

La maison tait dserte, les travailleurs vaquaient au loin, dans les
champs. Comme Blanche poussait la porte d'une table, elle se
cramponna, trs ple, contre Gaston: Robert tait l, gisant sur un
tas de paille, le corps couvert d'ecchymoses, un genou lux. Prs de
lui, une jatte d'eau et un morceau de pain. M. Laffont resta
stupfait. Antoine, avec ses sous-entendus, n'inventait donc rien? Le
malingre, aux cheveux d'toupe, avait donc vcu, puis cess de vivre?
Et un autre supplice recommenait le supplice ancien? Les lois
permettaient de semblables choses, la barbarie en pleine civilisation,
le meurtre raffin, lent, inexorable, sans personne pour l'empcher ou
le punir. On ne calcule pas sous le coup de certaines motions. Il
prit Robert en ses bras, fit signe aux enfants de le suivre et, d'une
traite, gagna la Riveraine.

--Tu es fou! vocifra madame Laffont, l'entendant presser les
domestiques, faire dresser un lit dans sa chambre, demander le
mdecin.

Il s'occupait bien d'elle! L'tat de Robert, il se l'imputait  crime,
s'en jugeant responsable. Le pauvre tre, sans doute, serait encore
sur ses jambes si l'on ne s'tait ml d'interroger l'odieux Benot,
ou si, l'interrogatoire fini, l'on et pris le parti que commandait la
charit la plus vulgaire. Madame Laffont, mielleuse d'aspect, clama
plus qu'elle ne dit:

--Que comptes-tu faire?

--L'lever avec Gaston.

--Dans notre position de fortune?...

--Un cheval de moins  l'curie, un enfant de plus  table, cela fait
la balance. Nous sommes mme capables d'en tre plus riches.

Il souriait, parce que sa rsolution tait inbranlable; les airs de
gaiet cachaient une arrire-pense de devoir. Comme d'habitude, elle
se rsigna, en bramant sur un autre sujet. Adoption absurde; mais, le
matre dcrtant, l'esclave se soumettait, du moins  l'extrieur. Il
s'en fallut toutefois que Robert montt dans ses tendresses.

Celui-ci se croyait le jouet d'une hallucination. Peu de jours aprs,
il put se lever et commencer sa nouvelle existence. A la vrit,
l'apparition et le courroux de Benot jetrent une ombre sur ses
premires extases. Le paysan n'entendait point qu'on le dpouillt de
haute lutte. Pour un peu, il et cri au vol. L'attitude de M. Laffont
l'assouplit comme une liane. Il trembla mme  de certains mots, mit
sur le compte d'une ivresse fictive ses brutalits envers le ptre et,
la tte drange par la vision d'un petit spectre aux cheveux
d'toupe, chercha sa justification dans une avalanche de preuves: oui,
l'ancien nourrisson tait mort, tout naturellement, de sa belle mort,
et Robert tenait sa place pour obliger une personne que lui, Benot,
ne connaissait point. C'tait le secret de sa femme. Jamais elle
n'avait consenti mme  dire le nom. Tout ce qu'il savait, c'est que,
dcouverte, l'existence de Robert mettrait en pril l'honneur et la
vie de bien des gens.

M. Laffont ne crut pas devoir jouer au justicier. Du maudit, il se
contenterait de faire un heureux. Sur un point, d'ailleurs, ses
incertitudes cessrent:  n'en pas douter, Robert tait d'une origine
leve. Le luxe relatif de la Riveraine le laissait trs calme.
Lorsque Gaston ou Blanche lui montraient des objets inconnus aux
pauvres chaumires du pays, il en devinait l'emploi. Son protecteur,
en l'tudiant, surprit des clairs de fiert douce, une tonnante
dlicatesse contre lesquelles n'avaient pu prvaloir les humiliations
ni la rude poigne de la misre. Il tait de bonne trempe, ce coeur
comprim si longtemps.

Et la petite fe des premires extases, comme elle planait nagure sur
les abandons du dsespoir, s'incarna dans les pousses de fivre du
bonheur. Robert la cherchait, l'entendait, la voyait partout. Elle
tait le meilleur de lui-mme, sa soeur et son toile, sa conscience
vivante marchant devant lui. Riche des trsors accumuls, il avait
encore des provisions de tendresse pour son bienfaiteur, pour Gaston,
mme pour l'orageuse madame Laffont, quoiqu'elle lui ft souvent
revche.

Les annes passrent. Les deux jeunes gens travaillaient ensemble.
L'ancien ptre des Mrilles s'tait rapidement mis au niveau de
l'hritier un peu paresseux de la Riveraine. Sa prompte intelligence
se doublait d'une vritable soif de science. D'ailleurs, le dsir de
contenter son pre adoptif aurait suffi  lui faire faire des
prodiges. Ses merveilleuses dispositions musicales permirent  M.
Laffont de se livrer  l'enseignement de son art favori. M. Laffont
tait un incomparable virtuose auquel le gnie crateur faisait
totalement dfaut. Il excellait  traduire l'me des matres, mais ses
propres inspirations grondaient ple-mle en son cerveau, comme les
ruches incapables d'essaimer faute d'une reine. Sa science profonde ne
parvenait pas  tirer du chaos l'ide mre autour de laquelle se
coordonneraient les autres. Cette strilit tait sa plaie secrte.
Elle le rongeait, sans que personne, autour de lui, souponnt les
luttes solitaires et cruelles entre de superbes envoles et la
paralysie gniale. Aussi quelle passion  suivre les progrs de
Robert! Son lve serait-il plus heureux que lui? Le souffle divin le
traverserait-il? L'impuissant donnerait-il au monde en cet artiste une
oeuvre plus belle encore que toutes les oeuvres inutilement rves?
Bientt la blessure saignante se cicatrisa. Robert,  son insu, y
versait le baume de ses premires mlodies.

--Tu seras ma gloire, disait M. Laffont, en posant la main sur la tte
boucle tendue vers lui.

Ce bonheur du pre centupla celui de Robert. Le coeur tait  l'troit
dans sa poitrine pour contenir le trop-plein de ses allgresses. Des
penses tumultueuses affluaient  son esprit, qui devait beaucoup de
sa maturit prcoce  la vieille ghenne des Mrilles. De ce temps,
les derniers mois avaient t d'une influence norme. La voix des
choses, dans ses journes de garde, l'appelait vers les espaces
mystrieux o maintenant il continuait d'errer, ravi par le cantique
des harmonies universelles. Au seuil de ce pays des songes, devenu sa
seconde patrie, surgissait une figure radieuse, le sourire d'une
soeur, la grce d'un enfant. Et l'enfant l'avait pris par la main et
conduit o il tait. S'il se souvenait des misres passes, c'tait
pour mieux apprcier les flicits prsentes. S'il pouvait dire 
toutes les douleurs: Je vous connais comme moi-mme, il pouvait dire
 toutes les joies: Je vous connais comme elle. Et par elle, pour
elle, il formulait les unes et les autres en notes d'un rythme
pntrant, tour  tour sanglots ou fanfares.

Blanche coutait, prs de M. Laffont en extase. M. Laffont les
contemplait alors, elle, l'enthousiaste, si jolie, Robert superbe, la
taille lance, avec sa distinction native, ses yeux bleus tantt
pleins de flammes, tantt alanguis de tendresses. On et dit qu'il les
associait, en son for intrieur, pour quelque future et commune
destine o, lui disparu, sa fille trouvt dans l'artiste le guide et
l'appui de sa jeunesse. Car il ne se sentait pas bien depuis plusieurs
semaines. Un jour, ses enfants l'entouraient. Assis au salon, il
suivait  travers les vitres les nuages chasss par le vent vers la
Mditerrane. La mlancolie de l'hiver le pntrait. Tant de lassitude
l'accablait qu'une angoisse l'oppressa. Serait-ce la fin? Il fallait
savoir la vrit,  cause de Robert. Que deviendrait Robert, sans lui?
Instinctivement, ses yeux le cherchrent. Il tait l, presque
agenouill devant son fauteuil, piant sur ce cher visage les ravages
du mal.

--Joue-moi quelque chose, dit M. Laffont.

--J'ai commenc une chanson d'avril, la voulez-vous?

Les gaiets de la chanson d'avril expirrent sous les doigts du
musicien. Une tristesse l'envahissait qui, malgr lui, pleurait sur le
clavier. Que signifiait-elle donc? Son pre tait souffrant, rien de
plus. Il l'aurait voulu bercer, endormir avec de joyeux accords;
pourquoi son me se lamentait-elle en un dchirement plus fort que sa
volont? Robert se raidit, tenta de commander au rythme, mais le
rythme grena, comme un collier de perles, les larmes qu'il ne pouvait
retenir. M. Laffont regarda Blanche: elle frissonnait.

--Oui, dit-il, tu as compris, il m'aime bien, il chante pour moi le
chant du cygne.

Robert devina plus qu'il n'entendit. En un bond, il fut aux pieds de
son bienfaiteur.

--Je ne suis pas inspir, aujourd'hui.

--Si... si...

La main tremblante du malade chercha la tte o se plaisaient tant ses
caresses, les yeux devinrent fixes. Il tait mort, un dernier sourire
creus au coin des lvres, une dernire larme perlant aux cils.

Les cris de dsespoir de madame Laffont ne furent gals que par ses
hurlements de fureur contre Robert; c'tait lui, son infernal vacarme
qui empchaient d'appeler au secours. Avoir le coeur de martyriser un
piano pendant que se mourait celui auquel il devait tout! Un autre
l'aurait prvenue, elle tait  ct, elle et sauv son mari... En un
quart d'heure, l'excellente femme se ddommagea de la contrainte subie
durant des annes. Il n'aurait pas fallu la pousser beaucoup pour
qu'elle ft de Robert un assassin. Quoi qu'il en soit, elle prenait la
direction souveraine de la maison et commena tout de suite son rle
de matresse sans partage.

Gaston et Robert ne pensaient qu' leur chagrin. Une pouvante les
glaait en face du coup navrant. Ils se sentaient dsarms et
s'appuyaient l'un sur l'autre, comme pour tirer une force de leurs
deux faiblesses. Quand le mort fut dans la bire, Blanche vint lui
dire un suprme adieu. Son visage tait gonfl de pleurs, elle
apparaissait trs ple sous sa robe noire. Robert la prit contre lui.

--Ma pauvre soeur! ma pauvre petite orpheline.

Elle eut un brisement de la voix:

--Et toi, dit-elle, deux fois orphelin, maintenant!

Madame Laffont restait, en ralit, plus absolue matresse qu'elle ne
l'imagina d'abord, son mari n'ayant pas laiss de testament. Le
malheureux homme ne prvoyait gure une fin si prompte. Or, non
seulement l'introduction de Robert chez eux n'avait jamais t du got
de madame Laffont, mais sa rancune se doublait de ses dceptions
maternelles: Robert tait plus beau et plus travailleur que Gaston.
Elle eut quelques entrevues, aux Mrilles, avec les Benot; puis, un
beau matin, elle annona qu'elle emmenait les garons  Paris.

--Pourquoi faire? demanda Gaston.

--Pour que tu y achves tes tudes.

--Avec Robert?

--Tu verras bien.

Le lendemain, les trois voyageurs quittaient la Riveraine. Blanche
embrassa tristement ses frres et resta sur la route, leur envoyant
des baisers. Tant qu'il put la voir, Robert demeura pench  la
portire. Quand la silhouette se fut efface dans le lointain, quand
le dernier morceau de terre de la Riveraine eut disparu, il se blottit
en son coin, dsol mais rsolu devant l'incertain o madame Laffont
le conduisait d'un air de victoire.




II


--Madame la baronne reoit-elle? demanda un valet de chambre debout au
seuil du boudoir.

Il n'obtint aucune rponse, fit deux pas vers une chaise longue o une
femme tait tendue, et rpta: Madame la baronne... Il n'eut pas le
temps d'achever, on l'interrompit brusquement:

--J'ai command de me laisser tranquille.

--La personne insiste tellement...

--Qui?

--Une trangre.

--Dites que ce n'est pas mon heure.

Le valet de chambre s'clipsa, suivi d'un billement et du bruit d'une
lettre froisse par de petites mains nerveuses.

La baronne Lonie de Randires en froissait souvent de pareilles
depuis quelque temps; jamais, peut-tre, elle n'y mit cette
impatience. Elle tait en un de ces jours noirs o l'on n'a plus la
force de se mentir  soi-mme, surtout quand personne ne pousse au
mensonge. La lettre venait du dernier homme qu'elle et distingu, un
contre-amiral, en croisire aux Indes. L'enjouement du style, la
rondeur, l'absence de toute sentimentalit tmoignaient jusqu'
l'vidence que dsormais, pour l'auteur, la destinataire entrait dans
le cadre des amies respectables. Plus de traces du pidestal o Lonie
prouvait tant d'orgueil  se laisser mettre et d'o elle prouvait
encore plus de plaisir  se laisser choir.

Au dire des mchantes langues, 'avait t une variation de socles
continuelle. Peut-tre se vengeait-on par l de sa chance d'antan,
lorsque, jolie certes, mais pauvre, elle pousait un vieillard
millionnaire. Quoi qu'il en soit, les apparences sauves, sa tenue
extrieure d'une correction toujours parfaite, elle gardait ses
entres dans les salons les plus collet mont o ses alliances, son
nom et la fortune hrite du mari permettaient de faire grande figure.
Par malheur, une ombre s'tendait sur la grande figure, l'ombre des
soleils couchants, qui gagne de proche en proche et avec une telle
rapidit! C'en tait effrayant. Depuis deux ou trois hivers, elle
essayait bien encore de nourrir quelque illusion, le contre-amiral
avait la galanterie de l'y aider. Lui parti, l'illusion tomba. Des
lassitudes, des nervements, jusqu'aux lettres indiennes plaidaient
contre l'ternelle jeunesse. Il fallait abdiquer, son rgne tait
clos. Alors que lui restait-il? Rien dans le prsent, rien dans
l'avenir. Quant au pass... Certaines cendres ne se refroidissent
jamais, sans quoi l'enfer lui-mme finirait par tre habitable.
Lonie, en veine d'examen de conscience, se rembrunit de plus en plus.
Quelque chose de son pass la brlait, ainsi qu'un fer rouge: un amour
extravagant, de l'adoration et de la fureur, tout au dbut de son
mariage, un gentilhomme breton, presque aussi jeune qu'elle... Comme
elle l'avait aim! Comme il l'avait trahie! Comme elle s'tait venge!
Oui, cruellement. En prouverait-elle du remords? Pourquoi? Elle
rendait le mal pour le mal. A vie brise, vie empoisonne. Quittes!
Eh! non, en dpit d'elle-mme, elle ne s'absolvait plus. Si lche
qu'et t la trahison, sa vengeance tait impardonnable. Elle
s'tourdissait jusqu'ici, noye dans le tourbillon de tous les
plaisirs, cherchant et trouvant l'oubli dans l'motion de toutes les
heures. Mais seule, avec ses songeries...

Le valet de chambre reparut.

--Cette dame refuse de s'en aller.

Lonie prit la carte.

--Madame Laffont. Une quteuse sans doute. Faites entrer.

Du temps qu'elle n'tait pas la matresse absolue, madame Laffont
avait la spcialit de remplir avec tapage les volonts d'autrui; dans
l'excution de ses propres desseins, elle apportait plus de calme.
Elle s'avana fort correctement vers la baronne de Randires, la salua
d'un air tranquille et, s'effaant pour dsigner Robert:

--Je vous amne, dit-elle, l'enfant que vous avez confi  madame
Benot, aux Mrilles.

--Mon Dieu!

Les pupilles dilates, les bras en avant, Lonie recula, titubant,
jusqu' la chaise longue o elle tomba crase. Robert ne la quittait
pas des yeux. Elle se cacha le visage, incapable de supporter l'clair
de ces prunelles bleues qui la transperait, et balbutia:

--Je le croyais mort.

Madame Laffont fut assez satisfaite de l'effet produit; on ne niait
pas, il fallait profiter de l'effarement.

--Il y a sept ans que Robert n'est plus aux Mrilles. Vous l'ignoriez,
je vois. Mon mari l'avait recueilli. Les Benot n'ont pu s'y opposer,
M. Laffont ayant dcouvert certains dtails trs graves qui les
mettaient  sa merci.

Lonie se dressa, comme mue par un ressort. On savait l'origine de
l'enfant?

--Non, reprit la veuve impassible. C'est le seul point qu'il ne lui
ait pas t donn d'claircir. Mais il connaissait le subterfuge au
moyen duquel on a fourni  Robert un tat civil qui n'est pas le sien.

--Passons, passons. Que dsirez-vous?

--Il l'a donc recueilli, instruit, lev avec notre fils. Par malheur,
il est mort. Mes modestes ressources ne me permettent pas de faire
profiter un tranger du patrimoine de mes enfants. J'ai voulu,
nanmoins, remplir jusqu'au bout mon devoir envers lui. C'est  vous
que je devais le ramener, je vous le laisse. Et, s'adressant au jeune
homme, immobile en son coin: Adieu, Robert, dit-elle.

Aprs sept ans d'existence commune, Robert s'tait attach  madame
Laffont, la femme de son bienfaiteur, la mre de Blanche et de Gaston.
Malgr l'antipathie jamais dissimule, il comptait du moins sur une
treinte affectueuse, un mot de revoir, et, non contente de le bannir
du foyer familial, elle le quittait presque en ennemie. C'tait lui
dchirer deux fois le coeur, comme si se brisait le dernier lien par
o il tnt encore  la Riveraine. Rien du cher pass ne subsisterait
plus derrire elle.

--Je vous en prie, supplia-t-il, ne m'abandonnez pas tout de suite.

Elle fit un petit signe de la tte, rpta tranquillement: Adieu!
salua madame de Randires en vieille connaissance et sortit.

Pour la premire fois, Robert eut une rvolte. La conduite de madame
Laffont l'ulcrait; l'attitude de l'inconnue, le mystre qui planait
entre eux le martyrisaient. videmment cette femme lui tenait de prs,
puisqu'elle disposait de sa vie quand il tait enfant. Au sort qu'elle
lui faisait  cette poque, il pouvait calculer son degr d'affection.
C'tait en de pareilles mains qu'on le remettait. Peut-tre le
croyait-elle complice d'une dmarche o saignaient toutes ses fierts.
Il prouva le besoin de protester, de s'affranchir par avance d'une
tutelle dont il ne voulait  aucun prix.

--Madame, s'cria-t-il, si l'on m'avait averti, je ne serais point
devant vous. Pouvais-je prvoir qu'on m'allait jeter  votre tte,
comme vous m'avez jet dans un coin, jadis?

Lonie sortait de sa stupeur. Oh! ces yeux, cette voix!

--Je m'en vais donc, continua Robert. Mais, avant de sortir, je veux
savoir qui je suis.

Comme elle frissonnait, il reprit:

--Oh! ne craignez rien. Je n'ai ni le moyen ni le dsir de m'imposer.
Je souhaite d'tre fix, pour pleurer mes parents s'ils sont morts,
pour les plaindre s'ils sont vivants. Voil tout.

Madame de Randires tait en proie  un trouble excessif. Elle
hsitait, le visage livide, les lvres mordues jusqu'au sang, afin de
les contraindre au silence. Surtout le regard de Robert--ce regard
qu'elle essayait de fuir--l'attirait.

--Il m'est dfendu de vous rpondre, dit-elle.

--Je n'insiste pas.

Il s'inclina, prt  sortir. Une question l'arrta:

--Connaissez-vous quelqu'un  Paris?

--Personne.

--Et vous vous en allez seul, au hasard? Avez-vous des ressources?

Avec un geste d'insouciance, un vaillant sourire clairant sa figure,
il rpondit:

--La Providence, madame.

Il n'est gure d'ennemis avec lesquels on ne puisse transiger. La
conscience est parmi les intraitables. Celle de Lonie alla bon train
sur la route des flagellations. La misrable qu'elle tait! Oh!
l'pouvantable histoire, impossible  rayer de sa vie! Si, du moins,
elle avait le courage de rparer! Non, de la peur, une lchet
nouvelle. Le monde, son pass d'extrieur irrprochable, les sinistres
consquences d'une heure de fivre o d'autres que Robert expiaient
l'amour trahi... comment faire pour que cela ne se dresst point
devant elle, glaant sa volont? Certes, elle aurait pu tendre la main
 Robert, lui dire... Eh! que dire, sans se condamner! Parti, elle le
revoyait, avec l'implacable fixit du remords, elle revoyait ces yeux
o brillait l'clair d'autres yeux, elle entendait cette voix pareille
 une autre voix. L'obsession la suivit partout, ressuscitant sous ses
pas le fantme des jours disparus. Il tait prs d'elle, au Bois, dans
sa voiture; prs d'elle, au thtre, dans sa loge; prs d'elle, 
chaque heure du jour et de la nuit. Cette ressemblance frappante qui
la ptrifiait, tout le monde ne l'allait-il pas remarquer? On mettrait
vite un nom sur ces traits. Elle se figurait Robert rencontr,
interrog, reconnu... Le hasard a de ces fatalits. Robert invoquait
la Providence; la Providence n'avait qu'une manire de le protger: en
la chtiant. D'ailleurs, ce serait justice.

Et prcisment parce que 'et t justice, Lonie tremblait. Elle eut
une srie de jours mortels. Madame Laffont demeurait invisible, Robert
ne reparaissait point. Qu'tait-il devenu? Peut-tre mourait-il de
faim! S'il revenait, elle serait bonne, se l'attacherait, le
conduirait  l'tranger pour finir son ducation--et le dpayser. Elle
s'occupait de lui avec une sorte de passion. Afin de s'tourdir, elle
se lana dans des oeuvres de charit. Autrefois, elle se ft lance
ailleurs. Cette volte-face mritoire tait le rsultat moins des
lettres du contre-amiral que de la brusque alerte qui secouait sa vie.
Au demeurant, une recrue prcieuse, vaguement imprgne encore des
parfums de Satan. On l'accueillit  bras ouverts et, sance tenante,
on la chargea d'organiser une fte de bienfaisance dont les apprts
lui valurent une jolie provision de migraines. Elle se donna un mal
infini, lana ses amis  travers les coulisses, cueillit leurs
toiles, plit sur le programme et, quand elle crut les choses faites,
se heurta de toutes parts  d'inextricables difficults:
amours-propres en souffrance, rhumes sur commande, _veto_ de
directeurs. Elle ne savait  quel diable se vouer. Un matin, elle
sonna:

--Qu'on aille me chercher Willmann.

C'tait un vieux professeur de violoncelle, avec qui de temps  autre
elle faisait de la musique de chambre. Beaucoup de talent, mais si
entt aux chemins de la bohme qu'il s'tait ferm les autres. Aussi
disait-il: La misre est une parricide: je l'engendre, elle me
dvore. Il connaissait tout Paris et, seul, pouvait tirer madame de
Randires d'embarras. Elle le mit au courant de ses ennuis: ils
surgissaient justement la veille de la solennit. Pas moyen de
retarder. Comment faire? S'il ne la sauvait point, elle ne le
reverrait de sa vie.

--Voil bien la justice des femmes, grommela Willmann. Enfin!...
Tenez-vous spcialement  une cantatrice?

--Oui, puisque le numro du programme...

--Pauvre raison, chre madame. O serait la part de l'imprvu? A la
place de la demoiselle, je vous offre un monsieur...

--Clbre?

--Du tout. C'est ce qui fait son mrite.

Willmann avait aux yeux des pointes de malice. Ses doigts
tambourinaient sur les bras du fauteuil quelque marche guerrire. Il
haussa les pais sourcils blancs o s'embroussaillait son regard--sa
manire de hausser les paules--Clbre! Est-ce qu'on est clbre
quand on a le droit de l'tre?

--Voulez-vous d'une merveille, chre madame?

--Si j'en veux!

--Alors laissez-moi faire. La bride sur le cou. Je ne puis cependant
pas m'engager avant d'avoir vu...

Elle l'interrompit:

--Mais c'est demain, Willmann.

--Demain, parfaitement. J'ai bien l'honneur... Si vous ne me revoyez
pas ce soir, dormez tranquille. Ce sera la preuve qu'on a ce qu'il
vous faut.

Le lendemain, Lonie retrouva ses forces de mondaine pour jeter le
dernier coup d'oeil aux prparatifs, distribuer ses grces, remercier
tous ceux qui rpondaient  son appel. On la flicitait: charmant,
exquis... saynte dlicieuse... programme _di primo cartello_... sans
compter l'imprvu, le clou de Willmann. D'o venait-il, celui-l?
quelle tait sa spcialit? Elle souriait, n'en sachant rien
elle-mme, gotant la joie du triomphe, fire de la belle recette 
verser entre les mains de sa prsidente. Tout  son bavardage, elle ne
remarqua point l'entre de l'artiste amen par Willmann. Les premiers
accords lui firent tourner la tte. Elle rprima un cri et resta sans
souffle. Robert! Robert, dont le jeu pathtique, tombant comme du ciel
sur l'auditoire, le charmait, l'lectrisait, le bouleversait jusqu'aux
entrailles. Il y avait, dans l'assistance, vingt personnes: la
duchesse de Serples, la chanoinesse de Guderille, madame de Lunney,
combien d'autres! capables de mettre un nom sur ce visage. On allait
l'interroger, s'enqurir de sa vie, elle le voyait la montrant du
doigt, elle l'entendait rpondre: Cette femme vous renseignera. Elle
voulait fuir et demeurait immobile, prise par la fatalit qui
s'appesantissait sur ses paules, la condamnait  subir, dans des
transes d'une curiosit poignante, la catastrophe prvue depuis deux
mois. Elle ne pouvait se rassasier: l, devant elle, Robert! Cette
tte qui se transfigurait, vivant la pense blouissante du matre,
qui la hantait ces derniers temps, non souriante comme  prsent, mais
terrible comme un de ses plus terribles souvenirs, elle n'avait pas
plus la force de s'en dtourner que le corps de l'abme o le vertige
attire.

Les applaudissements clatrent.

--Un amour, votre artiste, lui cria la vicomtesse de Lerdre, marie de
la veille,  dix-huit ans, et trouvant dj tous les hommes des
amours.

L'astre nouveau, lev au firmament de l'art, eut une ovation
enthousiaste. Il tait si jeune, si beau, si plein des temptes
intrieures o se rvle le gnie! On l'entourait et l'accablait
d'loges, de questions; il rpondit avec beaucoup de simplicit, d'un
ton un peu farouche, mais exempt de gne ou d'orgueil.

--Enfin, d'o le tient-on, ce prodige? insista la petite de Lerdre; on
le dit orphelin, est-ce vrai?

--Oui, rpliqua madame de Lunney, Willmann l'assure et prtend que
depuis la mort de son pre il travaille pour vivre. Qu'tait le pre?

La vieille duchesse intervint:

--Il a, ce jeune homme, une beaut remarquable. Elle me rappelle les
Kercoth.

--Misricorde! Dieu le prserve d'autres points de ressemblance avec
les Kercoth! dit la chanoinesse de Guderille.

--C'taient de belles mes, pronona la duchesse.

Lonie tait plus blanche que ses dentelles. Willmann lui conduisit
Robert.

--Avais-je raison? Et, prsentant l'artiste: monsieur Robert.

Robert s'inclina comme s'il la voyait pour la premire fois. Elle
essaya de le complimenter, les paroles s'arrtrent dans sa gorge.

--Vous tes souffrante? interrogea Willmann.

--La chaleur...

Le violoncelliste lui offrit le bras pour la mener hors de la foule,
tandis que la duchesse de Serples retenait Robert et disait:

--J'ai eu bien bien du plaisir  vous entendre, monsieur, j'en ai plus
encore  vous regarder: vous veillez en moi de si vieux souvenirs!

L'air frais du dehors remit madame de Randires. Elle s'accrochait,
toujours vacillante, au bras de Willmann, mais des roses commenaient
 lui monter aux joues. Elle se dgagea de ses songeries et, d'une
voix brve:

--Comment le connaissez-vous?

--Ah! par ma foi, d'une faon originale et que je crois indite: par
l'intermdiaire d'un escalier.

--Je parle srieusement.

--Et moi donc! Voici l'histoire. Elle date, au plus, de huit jours.
Deux fois par semaine, je fais de la musique chez un commerant dont
l'hritire--des millions, s'il vous plat--a d'tonnantes prtentions
artistiques. On ne se figure point comme les bourgeois...

--Vite, vite, Willmann.

--Aprs le dner, la respectable tribu, compose du pre, de la mre
et de la fille, passe au salon. Le pre s'endort au coin de la
chemine  droite, la mre au coin de la chemine  gauche...

--Willmann, vous tes insupportable.

--Aussi ce que j'ai de peine  me supporter!... Les patriarches
endormis, nous mettons, la fille et moi, Chopin en pices. La lgende
d'Orphe n'est pas un mythe. Par bonheur pour l'auditoire, il n'y en a
pas. On pourrait,  la rigueur, en avoir un, dans la personne des
commis de M. Duparc--il s'appelle Duparc, mon commerant--mais je les
souponne et les flicite, ces jeunes gens, de prfrer leur lit. Ils
grimpent aux mansardes, dans la maison, pendant que nous nous livrons
 notre vacarme.

--Je ne vois pas...

--Vous allez voir, chre madame. Depuis deux mois, je remarquais,
chaque fois que je m'en allais, une ombre accroupie sur les marches
de l'escalier.

--Ah! ah!

--C'est ce que je me dis. Cela me parut bizarre. Il y a huit jours, je
saisis mon ombre au collet et lui demande ce qu'elle fait l. L'ombre
me rpond qu'elle coute. Comme c'tait son droit, je n'aurais pas
pouss l'interrogatoire plus loin, si elle n'et ajout: Le piano est
atroce, mais le violoncelle bien remarquable. Je fus flatt, parce
que, moi, la vrit, d'o qu'elle vienne, mme dans une cage
d'escalier... Je voulus quelques claircissements: Vous tes
musicien?--Un peu.--La conversation lie, j'apprends que j'avais
affaire  un commis de Duparc. Je l'emmne chez moi pour voir ce dont
il tait capable. Ah! bon Dieu! il n'tait pas plutt assis devant le
clavier que je prenais sa mesure. Un amant retrouvant sa matresse.
Quelle poigne, quelle me! Toi, mon petit, lui dis-je, tu iras loin.
Je m'en charge.

--Il ne vous a rien dit de son arrive  Paris?

--Pas un mot. Pourquoi?

Au lieu de rpondre, Lonie donna l'ordre  un domestique d'aller
chercher Robert de la part de Willmann.

--Il faut que je lui parle. Laissez-nous seuls quand il viendra.

Willmann eut l'air surpris de ce besoin de tte--tte. Robert
approchait, il courut  sa rencontre et, tout haut:

--Madame la baronne dsire causer avec toi. Dans un souffle, il
ajouta: Prends garde, mais tche de la sduire.

La sduire! Robert y tait bien dispos, quand sa prsence lui gtait
tout le plaisir de la soire! Elle s'avana la main tendue, un peu
vibrante:

--Vous ne m'avez pas reconnue, tout  l'heure?

--Je vous ai reconnue, madame; mais j'imaginais que je ne devais point
le tmoigner.

--Parce que vous me gardez rancune?

--Parce que je ne tiens pas  vous tre dsagrable.

Cet excs de dlicatesse la toucha.

--Comme vous m'avez proccupe! Je comptais vous revoir, j'ignorais ce
que vous tiez devenu; j'en tais, je vous assure, trs malheureuse.

Un incrdule sourire plissa les lvres de l'artiste. Il planta ses
yeux fiers dans les yeux de la baronne. Se moquait-elle de lui? Non,
elle ne se moquait pas. Sur sa figure clatait un air de sincrit qui
l'interdit. Si mal qu'elle l'et accueilli nagure, elle pouvait avoir
chang d'avis  son gard. Il se courba lgrement devant elle.

--Vous tes trop bonne, madame.

Elle lui prit le bras d'un geste trs doux, voulant le gagner  ses
projets, droute par une conqute qui ne ressemblait pas  celles
dont on lui prtait la spcialit triomphante. Elle l'entrana dans un
coin de la serre, ne sachant encore par o risquer la dmarche. S'il
refusait pourtant! Ils resteraient seuls tandis que s'achevait la
fte; aurait-elle le loisir de le convaincre et de le dcider? Elle le
fit asseoir prs d'elle.

--Racontez-moi tout ce qui vous est arriv depuis que je ne vous ai
vu.

--Cela en vaut-il la peine?

--Je vous en prie.

--J'ai march devant moi le long des rues; j'entrais demander de
l'ouvrage quand je voyais des criteaux. N'ayant aucune rfrence 
fournir, on me refusait partout. Je n'avais pas un centime dans la
poche, de sorte que, la nuit venue, mon gte me paraissait
problmatique. Paris n'a pas, comme le Vivarais, des lits d'herbe
sche contre les haies. J'tais fatigu d'avoir march huit heures,
sans m'arrter,  jeun. Dans une rue troite o il me sembla que le
vent soufflerait moins fort, les encoignures de portes m'attiraient.
J'en choisis une pour y passer la nuit. Mais un gardien de la paix me
commanda de circuler. Engourdi par le froid, la fatigue, la faim, je
n'eus pas la force d'obir. Il m'emmena au poste, on me fit boire un
cordial et je dormis sur le lit de camp.

Pendant que Robert parlait, Lonie buvait ses paroles. Sous la fixit
de ce regard, il prouva comme un malaise et s'interrompit un moment.

--Continuez, continuez, dit-elle.

--Le lendemain, le commissaire, en me congdiant, m'offrit quelques
pices de monnaie. Je refusai, naturellement. Du travail, pas
l'aumne. Je le lui dis, je contai mes recherches inutiles; j'ajoutai
que j'avais, au lyce Henri IV, un camarade d'enfance, le fils de mon
pre adoptif; on saurait par lui si j'tais un vagabond. Le
commissaire fit une enqute et le rsultat fut, sance tenante, une
place chez un de ses amis, M. Duparc. Depuis, je travaille toute la
semaine; le dimanche, je vais voir Gaston et, les soirs, je me rends
chez M. Willmann, o je joue les airs prfrs de ma soeur Blanche.

Ce rcit, fait avec beaucoup de simplicit, sans ombre de rancune
contre le sort, sans une allusion  celle qui l'coutait, remuait
trangement Lonie. Quand il eut fini de parler, elle dit d'un ton
bref:

--Cette existence ne saurait durer. Vous allez venir chez moi.

--Chez vous, madame?... Je vous remercie.

--Vous n'avez pas  me remercier. Je n'aurais pas d, lorsque vous
franchissiez mon seuil, vous le laisser repasser.

--Je m'explique mal, sans doute, madame. Votre proposition me touche,
mais je ne l'accepte pas.

--Pourquoi?

Il hsita un instant. Il avait tant de choses  rpondre, de si
grosses temptes au coeur, de si graves questions aux lvres! Que
signifiait cette comdie? A quoi tendait une hospitalit si
cruellement refuse hier, si bizarrement offerte aujourd'hui? A quel
titre, enfin, ce brusque intrt, aprs les marques indniables d'une
haine vieille de dix-neuf ans? Il conserva son sang-froid et dit:

--Je dsire ne point aliner mon indpendance.

--Vous la garderez tout entire. Je serai votre amie, rien de plus,
une amie dvoue, qui vous aidera de toutes ses forces,  raliser vos
rves de gloire.

--Tant de gnrosit me flatte; mais j'entends faire mon chemin seul,
en ne demandant l'aide que de Dieu.

--Soyez franc, s'cria Lonie, s'il s'agissait de Willmann, non de
moi, vous accepteriez. Et, lui saisissant les mains, rapprochant son
visage du visage de Robert, elle ajouta, connue dans un transport de
passion blesse: Avoue-le, tu refuses parce que c'est moi. Je te
devine, tu me hais. Tu me hais de t'avoir abandonn aux Benot, de ne
t'avoir pas ouvert les bras devant madame Laffont. Et ce qu'il y a de
terrible l-dedans, c'est que tu as raison de me har. J'ai t
mauvaise, sans entrailles, implacable. Aussi, j'avais perdu la tte,
c'est mon excuse. Je ne savais pas ce que je faisais. Et je ne te
connaissais pas. A prsent, je te connais. Tu es le fantme de mes
veilles, ma conscience, plus que cela: mon coeur, puisque,  force de
te redouter, je me suis mise  t'aimer. Oui, de cette tendresse
irraisonne, instinctive, qu'on a pour l'oeuvre de sa chair, parfois,
hlas!--comme reprsailles divines--pour l'oeuvre de ses cruauts. Si
tu veux te venger de moi, persiste  me repousser. Le remords me tue,
aide-le.

Une sorte d'effroi s'tait empar de Robert.

--Que m'tes-vous donc, madame, pour me tenir un pareil langage?

--Moi?... Je suis...

Elle s'arrta, pouvante de ce qu'elle allait dire, et, d'une voix o
toutes ses terreurs suppliaient:

--Oh! ne me le demande jamais, jamais! J'ai tant besoin de ton pardon,
je te suis la cause de tant de maux!

--Mon Dieu! bgaya Robert qu'affolait une pense soudaine; seriez-vous
ma mre?

Elle poussa un cri. Sa mre! Brusquement elle roula sur le sol, comme
une masse sans connaissance.




III


Le surlendemain Willmann vint prendre Robert au saut du lit.

--Enleve, la permission,  la pointe de la baonnette! En route.

--Quelle chance, mon ami! Vous avez obtenu?...

--Bah! il n'y fallait mme pas de baonnette. Le hasard a de ces
bouffonneries. Le proviseur me connat, moi qui me figurais n'tre
connu de personne. Il est vrai que la montagne Sainte-Genevive est un
des pics de la bohme et la bohme mon royaume de ce monde...

--Ainsi, Gaston?...

--M'est confi pour toute la journe. Je le fais sortir, te le passe
et me sauve, car j'ai deux ou trois rendez-vous, ce matin.

Ils prirent d'un pas allgre le chemin du lyce Henri IV. Sa nouvelle
existence clotre pesait fort au jeune Laffont. A dix-huit ans,
troquer son indpendance, la libert des vastes champs contre
l'touffement des murs, c'est un rude coup. Gaston souffrait d'autant
plus que, profondment atteint par la mort de son pre et rsolu de
devenir le soutien de sa mre et de sa soeur, il lui fallait regagner
tout un arrir de paresse. Aussi s'absorbait-il dans le travail, ce
qui doublait l'ennui de la prison d'une sorte d'isolement au milieu de
ses camarades. Ceux-ci, mis en verve de malice par sa simplicit, ses
candeurs de rural, le tourmentaient  plaisir. Il laissait faire, avec
des rages intrieures. Ses seules joies taient les visites de Robert.
Tous deux retrouvaient alors un peu de leur bonheur ancien, se
contaient leurs dboires, se consolaient l'un l'autre, et, rconforts
par l'amiti, revoyaient les jours dj lointains de la Riveraine, les
travaux communs sous l'oeil vigilant du pre, les courses vagabondes
au bord du Rhne, et les grces de la petite soeur reste dans le nid
d'o ils taient tombs.

Ce dimanche-l, ce ne fut pas une mdiocre surprise pour Laffont
d'tre dehors, au grand air, entre Robert et Willmann.

--Vous me remercierez une autre fois, mes petits, grommela le vieil
artiste, dont on treignait le bras. Je vous ai donn la clef des
champs. Usez, n'abusez pas. Moi, je vous lche. Oui, oui... des
affaires... As-tu encore de l'argent, toi?

--Ne vous inquitez pas.

--Hein?... Drle de garon!... Fier comme un Castillan! Mais nous
autres, artistes... Et, poussant Gaston du coude, l'index au front:
Tous un grain.

Sur les quais, il quitta les jeunes gens, lests de conseils sages et
d'indications qui l'taient moins, telles que restaurants  la mode,
cafs du high-life, etc.

--Il croit, dit Gaston, que le Pactole coule chez nous.

Robert, sans rpondre, tapota la poche de son gilet, o sonnait le
tintement de pices d'or.

--Bah? fit l'autre, surpris. Moi qui comptais, en fait d'agapes,
manger de l'air et boire du soleil. D'o cela te vient-il?

--De mon premier concert.

Ils marchaient le long de la Seine, sous les gaiets du ciel,
remontant vers le Jardin des Plantes, au hasard. Robert disait tout,
la rencontre de Willmann, la fte, le gros succs, l'entretien avec
madame de Randires, et, quand il la voyait  ses pieds, sans
connaissance, son angoisse douloureuse. Ne se sentant ni le courage
ni mme la force de la secourir, il appelait, des domestiques
enlevaient la baronne, elle n'tait plus rentre dans les salons. Le
lendemain, branle-bas gnral chez Duparc. Willmann y semait des
temptes, apportait de nouveau les propositions faites la veille, le
morignait de la belle manire de ne s'tre pas prcipit sur
l'aubaine et l'avertissait que Duparc lui rendait de grand coeur sa
libert, puisqu'il s'agissait d'un avenir superbe.

--Qu'as-tu rpondu?

--Je me suis donn jusqu' demain pour la rflexion... Tu trouves sans
doute que je n'ai mme pas  rflchir; il fallait refuser?

Gaston savait l'histoire de la prsentation, la fuite hautaine de chez
madame de Randires. D'instinct, cette femme lui tait odieuse.
Qu'elle et des remords tardifs, tant mieux, il ne l'en plaignait pas.
Mais il se rappelait les dgots, vaillamment rprims, de Robert pour
le genre de travail devenu son gagne-pain; il connaissait les soifs de
sa nature d'lite, les rves de gloire entrevus par le pre et que la
dure ncessit risquait d'anantir en strilisant le cerveau dans le
combat pour la vie. S'envoler en plein ther, ouvrir l'aile aux
souffles caressants, quelle tentation!

Quand elle triompherait des rvoltes de la premire heure, oserait-il
blmer?

Il demanda:

--Crois-tu que chez elle, tu puisses tre heureux?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

--De qui, alors?

--De cette femme qui mit tant de zle  me bannir de son existence et
met tant de passion  m'y faire rentrer, qui m'inspire de la rpulsion
et dont la pense me suit cependant partout, qui sait d'o je sors et
refuse de me le dire, et se trouve mal quand je l'interroge. Suis-je
sr d'avoir le droit de la repousser, de la dtester? Ma mre,
peut-tre!

--En ce cas, elle t'a dgag de tes devoirs de fils.

--Elle ne le pouvait pas. Un fils n'est jamais un juge. Rien ne le
dgage de ses devoirs. Et, puisque je suis dans l'incertitude, le mien
est,  tout prendre, quand elle m'appelle, d'obir.

Gaston lui serra la main. Un attendrissement le gagnait devant cette
figure o, dans le lointain des ans, il revoyait l'expression
souffreteuse du petit ptre des Mrilles dormant sous sa haie de
mriers.

--Tu as raison, dit-il, et vaux mieux que moi. Notre pre
t'approuverait.

--Cela me suffit. J'irai chez madame de Randires, pour allger ses
remords, si elle en a.

Ils remontaient depuis longtemps la Seine, absorbs en leur penses,
ne remarquant pas le chemin parcouru. Le ciel, au-dessus d'eux, riait,
dans la srnit du printemps. Le bruit de la grande ville, derrire,
n'arrivait plus que comme une sourde clameur. Ils avaient atteint la
banlieue, au del des fortifications, dans la direction d'Alfort.

--O diable sommes-nous? questionna Gaston. La singulire campagne,
pleine de lgumes, avec des bicoques au milieu de jardins  tenir dans
la poche!

--Voil pourtant un vrai parc, l-bas, autour de ce chalet. Regarde,
on dirait une villa italienne. Elle est charmante, vue d'ici.

--Pour moi, dans ce paysage, rien ne vaut un coin de notre Vivarais.

--Ni surtout la Riveraine. Cela est positif. As-tu faim?

--Je dvorerais. Il doit tre une heure indue.

--Midi, dclara Robert en levant la tte, habitu, par son enfance, 
prendre le soleil pour guide. Cherchons une auberge.

Ils la trouvrent prs du chemin de halage. Une petite maison trs
propre, o l'htesse les accueillit avec empressement. On dressa la
table sous une tonnelle, afin de leur pargner le voisinage des
mariniers de la salle commune. Ces dents de jeunes loups saccagrent.
Puis, comme la journe tait splendide et que le soleil radieux
invitait au _farniente_, ils allrent se coucher dans l'herbe, au bord
de l'eau. Les prs descendaient jusqu'au fleuve, constells de
pquerettes et de chicore sauvage. Quoi qu'en et dit Gaston, le
paysage ne manquait pas de grce. Les fleurs et la verdure des
demeures rustiques piquetaient la monotonie des terres marachres, et
la grande villa italienne se dressait  l'horizon d'un air d'attirante
mlancolie. Ces premiers beaux jours ont une pntration de vie
trange; Robert en subissait l'influence. Ses penses du matin
s'vaporaient dans les transparences de l'atmosphre. Il cueillait
autour de lui les minces toiles blanches panouies sous le velours
des prs. Et devant cette moisson embaume, sa poitrine se gonfla: Je
ne lui en porterai plus jamais. Pauvre petite soeur! La Riveraine et
sa fe, aux regards d'ange, lui parlaient tout bas.

Mais Gaston le poussa du coude. Les deux jeunes gens restrent
ptrifis.

De taille moyenne, svelte comme un sylphe, vtue d'un peignoir de
cachemire blanc magnifiquement brod, les pieds chausss de mules de
satin, une crature courait dans la prairie et paraissait jouer avec
un compagnon imaginaire. Elle tait tte nue au soleil, sans ombrelle
et sans gants. Des boucles blondes, pareilles  de l'or en fusion, lui
tombaient jusqu' la ceinture. Pas une ride au front, de la blancheur
des nacres. Elle tait idalement belle. Mais dire son ge et t
malais, tant les contrastes se heurtaient: il y avait de l'enfant
dans la turbulence de ses pas, de la femme dans la passion de certains
gestes tragiques, de l'aeule dans la fugitive lassitude des traits,
quelques poses dcourages, tremblantes comme chez les vieillards.
Elle passait de l'un  l'autre de ces aspects avec une mobilit
incroyable. Elle ramassait des fleurs, courait aprs les papillons, se
roulait parmi les herbes, avait de brusques clats de rire,  et l
des cris poignants, s'arrtait raide, tendait les bras  l'air qui,
enveloppant ses doigts chargs de bagues, semblait lui donner la
sensation d'un baiser. Alors, de ses lvres plisses en un nigmatique
sourire, des mots incohrents sortaient, avec la suavit d'un appel
d'amour.

--C'est une folle! dit Gaston.

--Qu'elle est belle! chuchota Robert.

Il ne la quittait pas du regard. Une motion de plus en plus forte
l'treignait,  mesure qu'elle avanait vers lui, les yeux sur ses
yeux, le sourire de sphinx toujours creus au coin de la bouche. Elle
s'arrta comme une somnambule et, sur un ton d'vocation spulcrale,
elle dit:

--Il est l, mon orgueil. Il rit, il est beau, il est l. Je n'ai plus
peur.

Elle demeurait immobile en face de Robert. A la rencontre des grands
yeux bleus stupfaits, ses grands yeux bleus fixes prenaient de la
vie. Ainsi, en heurtant l'pe, la froide pe jette des tincelles.
Aux pointes des pupilles dilates s'allumaient de rouges clairs. Elle
demeurait immobile, muette, concentre en elle-mme, dans l'attitude
cauteleuse de la panthre prte  bondir sur sa proie, la proie
qu'elle dcouvrait l, en ce jeune homme perdu et tremblant  deux
pas d'elle. Sous les longues boucles fauves, la figure de statue
revtait une expression de douleur allant jusqu' la cruaut. Lui
contemplait. Gaston le saisit par le bras afin de le soustraire 
l'horrible fascination, de rompre le charme sinistre, dont il
constatait et redoutait la puissance.

--Prends garde! Il faut se mfier des fous. Ote-toi de son chemin.

Et il l'carta. La femme tressaillit. Elle ne comprenait pas. Il y
avait quelque chose en face d'elle, ce quelque chose soudain
s'vanouissait. Elle passa ses mains sur sa figure, cherchant encore,
toujours, droit devant elle. O tait-ce? Qui le lui prenait? Cette
fte d'un instant, cette joie d'une minute, qu'en faisait-on? Une
dtresse poignante marbra son visage, la souffrance familire, aigu.
Puis, comme appele par une voix secrte, o ses effarouchements
s'apaisaient:

--Il rit, il est l! dit-elle.

La physionomie tout  coup sereine, elle descendit d'un pas cadenc,
en modulant un air insaisissable, vers la berge. Les fleurs ont, sous
la brise, ces ondulations adorables. Mais le brasillement du fleuve la
frappa de terreur. Elle poussa un cri dchirant, un de ces cris
d'angoisse qui bouleversent, entra dans l'eau, tendit les bras en
avant, faisant mine de s'accrocher aux flots qui se brisaient sous ses
mains et glissaient, insensibles, entre ses doigts. Son geste machinal
semblait fouiller l'onde. Elle marcha d'abord sans perdre pied. Autour
de sa robe blanche, les nappes bleues largissaient leurs cercles. Et
les gaies hirondelles voltigeaient, insoucieuses, autour d'elle.
Bientt le courant, plus fort, la roula dans son manteau d'azur. Avant
que Gaston et fait un geste, Robert s'tait prcipit. En quelques
brasses vigoureuses, il l'atteignit. Il souleva sa tte hors de l'eau.
Leurs regards de nouveau croiss, elle poussa le mme cri, l'enlaa
d'un lan sauvage et, le serrant contre elle comme une mre son
enfant, disparut avec lui.

--Au secours! au secours!... gmissait Gaston.

De l'auberge, des prs, des maisons parses on accourut. A son tour,
Gaston plongea, frmissant  l'ide qu'il aurait affaire peut-tre 
deux cadavres. La berge se couvrait de monde, dans un tohu-bohu de
bruits, d'appels, de vaines clameurs.

Quelqu'un fendit la foule, sauta dans une barque et rama vers les
trois corps. Le moyen, pour n'tre pas hroque, tait le plus sr;
naturellement, personne n'y songeait. C'tait un homme de haute
taille, aux cheveux grisonnants, la figure nergique et belle. En un
clin d'oeil, il fut auprs de Gaston.

--Monsieur, ne les lchez pas, et donnez-moi la main.

Laffont se cramponna et, ple-mle avec les autres, fut hiss  bord.
Les bras de la folle taient tellement crisps autour du cou de Robert
qu'on eut toutes les peines du monde  dnouer l'treinte.

Sur la berge, des domestiques en grand moi rpondaient aux mille
questions poses de toutes parts: Depuis le matin, on courait aprs
madame la marquise... Elle s'tait chappe, ils ne savaient
comment... durant une courte absence de monsieur le marquis... lui qui
ne la quittait jamais, la veillant nuit et jour... si admirable de
dvouement. Ds son retour,  la premire nouvelle, il tait comme
frapp au coeur... et trois heures de recherches inutiles!...

--Pauvre homme! psalmodia l'aubergiste. Quelques minutes de plus, ce
n'en aurait pas moins t pour lui un fier dbarras. Il suffit de le
regarder. Quand on est triste de cette faon!...

L'htelire, d'un mouvement de tte, indiquait celui qui venait de
recueillir les trois paves et accostait  la rive. Triste, il
l'tait, certes, par les yeux, le pli navr des lvres, une sorte de
brisement de tout l'tre. La foudre, un jour, avait d s'abattre sur
lui. Mais  le voir prs du corps inanim de la folle, on sentait que
toute sa vie--ce qu'il en restait, du moins--tait l.

Ds que la marquise eut repris ses sens, des voitures, mandes en
hte, transportrent tout ce monde  la villa italienne. Le marquis
avait donn l'ordre d'amener chez lui les jeunes gens et ne s'occupait
que de sa femme, tendue sur les coussins du landau. Sa voix
palpitait:

--Yvonne, m'entendez-vous? me voyez-vous? Il se penchait sur elle, la
berait: Yvonne, je vous en supplie, rpondez-moi.

Elle gardait un mutisme farouche. Visiblement, une ide fixe
l'obsdait. Lui ne se lassait pas, opinitre en son impuissante
tendresse, ivre de l'avoir encore vivante contre lui, aprs l'affreux
pril.

--Yvonne, mon Yvonne, je vous en conjure...

Comme on descendait devant le perron de la villa, Robert et Gaston
furent les tmoins d'une scne pnible. Un accs de fureur s'emparait
de la marquise, elle refusait de rentrer, voulait retourner au fleuve,
se dbattait aux bras de son mari, criant:

--Il est sous la mer. Je l'ai vu. Je le veux, je le veux!

Une paysanne d'ge mr, vtue du costume bas-breton, se prcipita, les
paupires gonfles, hors d'elle-mme, par l'inquitude des dernires
heures.

--Seigneur Jsus! monsieur le marquis, dans quel tat elle nous
revient!

Le marquis, taill en hercule, flchissait presque sous les mouvements
dsordonns de la malheureuse. Il avait peine  la retenir. La
paysanne tenta de lui venir en aide.

--Non, Annick, commanda-t-il, ne la touchez pas, vous lui feriez mal.
Occupez-vous de ces messieurs. Ils ont failli se noyer pour la sauver.

D'un dernier effort, il enleva Yvonne et franchit le seuil de la
maison avec son cher fardeau.

--Entrez, messieurs, dit Annick.

Elle fit allumer un feu de corps de garde, apporter des vtements et
des cordiaux, et laissa les jeunes gens rparer leurs avaries.

--Singulire aventure, dclara Gaston, qui finit mieux qu'elle n'a
commenc. Willmann en ferait des gorges chaudes, car nous jouons au
terre-neuve.

Robert s'assit  l'cart, le front dans les mains. Le silence n'tait
point pour plaire  son compagnon, qui le gourmanda:

--Vrai, tu n'es pas communicatif. Robert! Robert!!... Ah! tu daignes
lever la tte. Quel air! ma parole, on dirait que tu reviens de
l'autre monde.

--Ma foi! soupira Robert.

Au bout d'une demi-heure, Annick se prsenta, charge d'un message du
marquis: il s'excusait de ne pas se montrer encore, ne pouvait quitter
la marquise, les priait de se considrer comme chez eux.

--Et ce que je vous dis de sa part, poursuivit la paysanne, je vous le
dis aussi de la mienne. Je vous appartiens, aprs ce que vous avez
fait pour elle.

Ce pour elle contenait bien des choses. C'tait la prise de
possession du matre par le serviteur, l'affirmation d'un sentiment
presque aussi robuste que la maternit.

--Y a-t-il longtemps qu'elle est folle? demanda Robert.

--Plus de treize ans, monsieur.

--Treize ans!

--Ah! c'est terrible. La meilleure des cratures! Le bon Dieu n'avait
rien fait d'aussi bon qu'elle.

--Comment cela est-il venu?

--Un enfant qui s'est noy, son fils,  cinq ans, pendant une grande
mare. Pauvre ange! toute leur joie. On n'a jamais retrouv son corps.
Cela lui a pris la raison. Les mdecins disent qu'elle ne peut pas
gurir.

--Comme elle aimait son enfant!

--Si vous saviez! Les premires annes, elle tait furieuse. La vue
de la mer redoublait ses crises. A chaque instant, nous croyions que
son dlire allait l'emporter, que la douleur la tuerait. Elle n'a tu
que l'intelligence.

--Son mari est plus  plaindre qu'elle, hasarda Gaston.

--Il n'a jamais voulu la quitter, reprit Annick. Il est venu
s'installer ici, o les soins sont plus faciles. Nous constations un
peu de mieux: elle le reconnaissait par moments, elle oubliait le
petit corps que l'Ocan roule sur les galets. Mais vous avez entendu
ses cris tout  l'heure?

La paysanne se signa et poursuivit,  voix basse:

--Elle aura vu le cadavre, qu'on n'a pu mettre en terre sainte. C'est
lui qu'elle allait chercher dans la Seine, et, ne l'ayant pas trouv,
maintenant elle est perdue. Priez pour elle, messieurs! Ceux qui ont
une mre doivent prier pour celles qui n'ont plus d'enfants.

Ceux qui ont une mre!... L'autre jour, Robert avait presque failli
croire qu'il en avait une.

Avant de les faire ramener  Paris, le marquis vint les saluer.

--Messieurs, je vous dois une existence qui m'est prcieuse. Je m'en
souviendrai toujours. Souvenez-vous, de votre ct, que le marquis de
Kercoth est  votre disposition absolue.

--C'est attacher trop d'importance, rpondit Robert,  une action
toute naturelle. Voulez-vous me permettre de vous demander des
nouvelles de madame de Kercoth?

--Hlas! elle est dans un tat cruel d'agitation.

--Puisse Dieu la prendre en piti! Je le souhaite de toute mon me.

--Merci... bgaya le marquis en serrant avec violence la main de
Robert. Merci surtout de l'avoir sauve.

La nuit tombait. On ne pouvait distinguer les traits de M. de
Kercoth. Mais Robert sentit sur ses doigts la brlure d'une larme.




IV


Quelques jours plus tard, accompagn par Willmann, Robert franchissait
encore une fois le seuil de l'htel de Randires. Ce ne fut pas sans
tristesse. Il tcha de la dissimuler de son mieux et ne laissa voir 
la baronne qu'une rserve d'ailleurs pleine de dfrence. Elle courut
 lui, le remerciant d'tre venu, de considrer cette maison comme la
sienne, de la traiter, elle, comme une vieille amie. Il la dvisageait
de son franc et droit regard qui mettait du feu aux joues de Lonie.
Le trouble visible de cette femme, la cordialit de ses paroles
l'mouvaient plus qu'il n'aurait voulu.

--Je tcherai, dit-il, que rien de moi ne vous fasse, un jour,
regretter vos bonts.

Elle eut un tressaillement. Ses paupires s'abaissrent comme pour
jeter un voile sur le fond de sa conscience o tant de craintes se
mlaient aux remords et que Robert semblait fouiller. Elle rpondit
avec un soupir:

--Puissiez-vous tre heureux par moi!

Willmann ne comprenait pas trop. De la raideur chez celui-ci, de
l'agitation chez celle-l... Bah! gaucheries d'un premier dbut.
L'habitude aidant, tout marcherait  merveille et Robert tournerait
vite au profit de son art le bnfice d'une adoption dont le vieux
sceptique s'efforait de considrer simplement le ct maternel pour
n'en pas dcouvrir le ct scabreux.

--Je vous demande seulement, chre madame, observa-t-il, de laisser
des pines  vos roses. Sans quoi, vous tueriez son gnie.

--A Dieu ne plaise! fit-elle d'un ton lger qui masqut son motion.
Je vais mme vous consulter, sance tenante, sur mes obligations
professionnelles de mre, de mre, insista-t-elle,  demi incline
vers Robert.

Le jeune homme se torturait l'esprit. Il devait une parole de
gratitude, quelque effusion de coeur en rponse  la sollicitude
excessive et fbrile qui l'accueillait. Mais l'esprit n'obit pas
toujours au coeur. Rien ne lui venait. Lonie et Willmann discutrent
le choix des professeurs et le systme d'ducation; l'un tenait 
l'exclusive pousse de la carrire artistique, l'autre rclamait en
plus le bagage ncessaire aux hommes du monde, depuis les grades
universitaires jusqu'aux complments de rigueur: le sport, l'escrime,
toutes les dorures enfin qui n'taient ni du got ni dans les ides de
Willmann. Tandis qu'ils opposaient les arguments, Robert se taisait.
On et dit qu'il s'agissait d'un inconnu. Cette prise de possession le
laissait en une indiffrence parfaite. La libert aline par devoir,
sa vie tout entire lui semblait mure, lourde, coeurante, pareille
aux Saharas o la mort devient la dlivrance. Accepter, la soif aux
dents, les perspectives d'une steppe aride, se dsenchanter d'heure en
heure et frmir sans cesse prs de cette crature mystrieuse aux
mtamorphoses inexplicables, dompter ses rancoeurs afin de se grandir
dans le monde,  quoi bon quand on ne porte en soi que le dgot?
Certes, il et mieux valu, l'autre jour, mourir dans les bras de la
folle. Pauvre folle! Elle croyait voir en lui le fantme obstin de sa
dmence, l'enfant perdu sous les flots, l'tre pour qui l'incurable
tendresse survivait  la raison. Cette maternit saignante lui
montrait mieux sa pnurie d'me,  lui que n'avait aim aucune mre,
qui, faute d'idole, refoulait l'instinct de ses adorations filiales.
Maintenant,  ce front encore jeune,  ce visage rgulier,  cette
voix le frappant comme dans un songe, il les devait peut-tre sans
compter, sans marchander; or, rien ne tressaillait en sa poitrine. A
mauvaises mres, mauvais fils. En tait-il un, quoi qu'il tentt?
Fallait-il regretter deux fois de n'tre pas rest dans la Seine, 
dormir le dernier sommeil contre la marquise de Kercoth? Tout  coup,
il pensa au mari de la folle. Qu'taient ses minces soucis prs des
peines de cet homme? Voil qui pouvait s'appeler une douleur! Joies
emportes, agonie quotidienne entre le cadavre perdu d'un enfant et le
cadavre vivant d'une femme, et pas une heure de dfaillance! Pour
quelques gouttes de fiel suces  la place du lait maternel, lui se
croyait ivre, trbuchait... le marquis de Kercoth, au milieu de
dcombres atroces, demeurait ferme et droit dans la dsolation, sans
une plainte! Eh bien! c'tait l le modle  choisir et, avec l'aide
de Dieu, la rsignation stoque qu'il convenait d'imiter.

Cependant Lonie et Willmann discutaient toujours. Ni l'un ni l'autre
ne voulait dmordre de ses prfrences. L'artiste appela Robert  la
rescousse.

--On te laisse le choix. Prononce.

--Sur quoi?

--Sur celui de nos systmes qui te va le mieux. Tu as entendu le pour
et le contre.

--Je n'ai rien entendu. Je ferai ce que dsire madame.

--Courtisan!

Tous trois se dirigrent vers l'appartement destin  Robert. C'tait,
au fond de la cour, un pavillon isol. La cour, spacieuse, ressemblait
 une serre. En t, de hauts marronniers la remplissaient d'ombre; en
hiver, des corbeilles de fleurs clatantes mettaient la pourpre et
l'azur de leurs velours sur la pelouse fine et frache. Au fond, se
dressait le pavillon tapiss de glycine et de rosiers Bancks.

--Un nid d'amoureux, murmura Willmann.

A leur rencontre, un trousseau de clefs  la main, s'avanait
l'intendant de la baronne. Il salua, puis ouvrit les portes.

--Monsieur Robert, Legouet, mon homme de confiance, dit madame de
Randires. Il est  votre service.

Legouet salua plus profondment encore. Tandis qu'il se relevait, ses
yeux coururent  la drobe sur le nouveau matre. L'examen, d'une
seconde  peine, dut lui produire un effet bizarre, car sa physionomie
prit soudain un air d'effarement. Ses yeux, malgr lui, se
reportrent sur le jeune visage et s'y fixrent.

--Quand vous voudrez, Legouet, dit Lonie impatiente.

Le pavillon se composait de quatre pices, meubles avec un got
charmant. Dans le cabinet de travail, un superbe Pleyel tenait la
place d'honneur. Willmann tomba en extase. Robert, gn, ne savait
trop quelle contenance prendre. Madame de Randires fit signe  son
intendant, et tous deux disparurent.

--Eh bien, demanda Willmann, tu te figures rver?

--Trop de luxe.

--Annibal, gare  Capoue!

--Soyez sans crainte, mon ami. Des Capoue de ce genre, jamais je ne
ferai mes dlices.

En n'chappant pas  Lonie, les longs regards de Legouet l'avaient
irrite. Ds qu'elle fut seule avec son intendant, elle le prit 
partie:

--Qu'aviez-vous  toiser M. Robert?

--A toiser... Mon Dieu, madame la baronne...

--Cela me dplat.

--C'est que, madame la baronne...

Volontiers, Legouet ft rentr sous terre. Il bredouillait des excuses
et se barricadait dans son dvouement.

--Je le connais, votre dvouement, interrompit madame de Randires.
Mais vous donne-t-il le droit d'tre indiscret? Voil trente ans que
vous tes dans la famille. Ne me forcez pas  l'oublier. Je reois et
j'installe chez moi qui bon me semble. Ce n'est point votre affaire.
Si vous avez des curiosits, gardez-les pour vous.

Une vraie colre. Legouet tait stupfait, d'autant qu'il se sentait
sans reproche. Oui, la vue de Robert l'avait frapp, parce que Robert
tait beau, parce qu'il ressemblait ... Diable! diable! au fait,
cette ressemblance... Ah! par exemple! Des ides lui afflurent au
cerveau, toute une histoire obscure s'claircit. Il s'expliquait que
la baronne se ft emporte. Elle entendait qu'on et des yeux pour ne
point voir, elle l'avait mme dress aux ccits de commande. Aussi
courba-t-il en sage le dos sous la bourrasque.

Willmann avait emmen Robert chez les professeurs qu'il comptait lui
donner. Les visites finies, Robert revint  l'htel, moins triste
qu'il n'en tait sorti. L'accueil de ses matres futurs, l'amnagement
du travail, le but  conqurir dissipaient la mlancolie du matin. On
frappa  sa porte. C'tait Legouet:

--Je prie monsieur de m'excuser. Je tiens  lui prsenter son valet de
chambre. Il s'appelle Firmin. C'est moi qui l'ai choisi, J'espre
avoir eu la main heureuse.

--Un valet de chambre, pour moi? dit Robert, Qu'en ferai-je? Je n'en
ai jamais eu.

L'observation interloqua Legouet. Un jeune homme n de parents si
riches! N'en croyant pas ses oreilles: Monsieur n'a jamais eu?... Il
s'arrta. On ne questionne point ses matres. Seulement, comme il
aperut un sourire aux lvres de Firmin, il grommela de faon que ce
dernier ft son profit du correctif:

--C'est juste: au collge!... Monsieur dnera-t-il chez lui ou chez
madame la baronne?

--Chez moi.

--Vous avez entendu, Firmin? Allez. Monsieur sonnera quand il aura
besoin de vous.

L'autre sortit. Legouet continua:

--J'ai dfendu  Firmin d'ouvrir cette malle. Elle doit contenir des
pices graves, des papiers d'importance.

--Mais non, mais non, dit en riant Robert.

--Alors, je la dfais.

--J'y arriverai bien seul, voyez plutt.

En un tour de main la malle fut ouverte et vide.

--A quelle heure, demain matin, monsieur veut-il recevoir le
chemisier, le tailleur et le bottier?

--Je ne veux pas les recevoir du tout, n'ayant aucun besoin d'eux.

L'intendant jeta un coup d'oeil expressif sur le mince bagage pars
dans la chambre. Cette pauvret le dconcertait et droutait ses
ides. Un instant il demeura muet, regardant Robert ranger ses
partitions, ses quelques livres et les premiers manuscrits dats de la
Riveraine. Certaines pages taient noires de ratures faites par la
main de M. Laffont, qui leur donnaient, aux yeux de Robert, un prix
inestimable et lui rappelaient de tendres souvenirs.

Legouet exhiba un lgant portefeuille, et, le posant sur le
secrtaire:

--J'ai l'ordre de remettre  monsieur le premier mois de sa pension.

--Ma pension? fit Robert,  cent lieues de l, perdu, avec ses
manuscrits, dans les lointains de la Riveraine, les hauts peupliers
bercs au vent, la pelouse o jouait Blanche jadis.

--L'argent de poche.

Un flot de sang sauta aux joues de Robert.

--Oh! de l'argent! cria-t-il. C'est trop. Reprenez cela.

--Puisque j'ai reu l'ordre...

--Reprenez, vous dis-je!

Sa colre produisait sur le vieillard une impression pnible. L'air de
chagrin avec lequel il fut obi le calma tout  coup. Trs doucement,
il ajouta:

--Remerciez madame de Randires. Informez-la que je refuse. Quant 
vous, mon ami, veuillez excuser mon emportement.

Rest seul, il s'assit contre une table, le front dans ses paumes
brlantes. Hlas! il le connaissait, le pain de la charit. Hors le
temps si court pass chez Duparc, jamais il n'en avait mang d'autre.
Aux Mrilles,  la Riveraine, aujourd'hui, qu'tait-il? un pauvre,
vivant de piti. Jusqu' prsent, il n'avait pas senti crier son
orgueil. Trop malheureux chez les Benot, trop aim chez les Laffont.
Mais ici, tout le blessait comme une injure, tout l'humiliait comme
une grce. Et des larmes ruisselrent entre ses doigts. Une main
toucha son paule:

--Pourquoi pleurez-vous?

Elle! c'tait elle!

--Legouet me quitte  l'instant. Je suis dsole... C'est une
restitution, Robert. Pour le repos de ma conscience, acceptez-la.

Il eut envie de crier: Je vous tiens quitte, laissez-moi en paix! Il
se contenta de rpliquer:

--Pour le repos de votre conscience, je suis ici. N'en demandez pas
davantage.

--Ah! comme vous vous raidissez contre moi! J'ai tant besoin, au
contraire, d'tre aime de vous!

Elle se penchait vers lui. Cette tte mlancolique et belle, ces
rayonnantes prunelles d'azur que voilaient par instants les paupires,
ce timbre harmonieux o passait une involontaire pret la
bouleversaient. Elle souhaitait de le prendre entre ses bras comme un
enfant, elle n'osait, il l'intimidait. Elle ne savait que rpter dans
une prire: J'ai tant besoin d'tre aime de vous!

A dater de ce jour, il devint sa pense fixe. Un sentiment d'une
violence extrme grandissait en elle, une pure tendresse faite de
dsespoir et de remords, aussi de jalousie. Mme  l'poque o le seul
amour vrai qu'elle et connu lui mettait la fivre aux tempes, elle
n'prouvait rien de comparable. Toutes ses proccupations se
concentraient en un point unique: Robert. Elle s'ingniait  lui
plaire,  deviner ses dsirs,  l'entourer de mille attentions,
mendiant la rcompense d'un sourire. Elle avait avec Legouet
d'interminables conciliabules, et chaque fois Legouet se posait ce
point d'interrogation: Puisqu'elle l'aime si fort, pourquoi
l'a-t-elle si longtemps abandonn? Mais coupable dj, selon lui, du
crime de lse-respect, il ne permettait pas  ses perplexits de
s'aventurer plus loin. De son culte pour la baronne, il eut bientt
fait de reporter la moiti sur Robert; le partage fut facile, car ses
sympathies taient payes de retour. Robert ne l'appelait que le bon
Legouet, le cher Legouet, le brave Legouet, ce qui ravissait
l'intendant, faute d'habitude, madame de Randires et le dfunt baron
l'ayant peu gt. Rien que de l'entendre, il se passait les poings sur
les yeux pour y essuyer une larme furtive, et, malgr sa rsolution de
laisser tranquilles les secrets de la baronne, il soupirait aux
jouissances analogues dont on le sevrait depuis vingt ans. D'aprs ses
calculs, en effet, Robert devait avoir plus de vingt ans, quoiqu'il en
part, dix-huit  peine. Il se remmorait certaines dates, des
circonstances... Ce qui semblait dur  ce vieux serviteur
d'aristocrates, c'tait d'appeler monsieur Robert tout court un fils
de noble dont il croyait pouvoir, aussi bien que la baronne elle-mme,
nommer le pre. Dire que, s'il tait jadis le tmoin muet de bien des
choses, jamais pourtant il n'avait souponn l'existence de ce petit.
Quel dommage qu'on n'et pas eu pleine confiance! L'exil de l'enfant
aurait t moins long; on serait all le voir en catimini, lui porter
quelques effluves du foyer de famille... Maintenant, il se
ddommageait, le couvant avec des vigilances exquises, doublant d'une
sorte de tendresse d'aeul sa vnration pour le sang des matres.

Matin et soir, Robert passait prendre des nouvelles de madame de
Randires. Elle le recevait dans son boudoir ou sa chambre  coucher,
et multipliait les grces afin de le garder le plus possible. Mais,
sur-le-champ, il retournait au travail. Willmann s'bahissait de tant
de zle. Pas une sortie hors des heures de cours et une promenade 
cheval au saut du lit. Ce qui confondait encore plus l'entendement du
violoncelliste, c'tait le refus de suivre madame de Randires dans le
monde. Quand elle tait seule chez elle, le soir, il allait faire un
peu de musique ou causer. Il lui tmoignait une dfrence filiale,
sans parvenir toutefois  temprer sa froideur, qu'il n'abandonnait
vraiment que le dimanche,  l'arrive de Gaston. Par contre, il
rayonnait alors. Lonie, au courant de leur intimit, tcha de se
concilier ce tout-puissant ami. Elle y dploya d'autant plus d'ardeur
qu'elle devinait une hostilit sourde. Bientt elle le consulta, d'un
air de confidence, chaque fois qu'elle surprenait chez Robert un
redoublement de mlancolie.

--Est-ce donc l le fond de sa nature?

--Non, madame. Il est souvent rveur, mais trs expansif, trs en
dehors. A la Riveraine, il tait le boute-en-train par excellence,
joyeux, tendre.

Elle soupirait. Ni tendre ni joyeux  prsent. Cependant, Legouet
contait les scnes d'allgresse mue quand le dimanche ramenait
Laffont et que tous deux tombaient dans les bras l'un de l'autre.
Ainsi l'exubrance, la fougue affectueuse n'taient mortes que pour
elle. Une fois, elle dit  Gaston:

--Le croyez-vous heureux?

--Je n'en sais rien, madame.

--Moi qui fais tout mon possible!

--Trop tard, apparemment.

--Trop tard?... Que voulez-vous dire?

--Son coeur, plus que son corps, a souffert aux Mrilles. Les coups
passent, les meurtrissures restent.

Un sanglot serra la gorge de Lonie, dont les lvres tremblrent.

--Chacun son tour! songea l'impitoyable Gaston, qui sortit presque de
l'allure d'un justicier.

Robert l'attendait dans la cour. On attelait un phaton. Elle se mit 
la croise pour l'apercevoir. Peut-tre avait-il plus de gaiet loin
d'elle? Mais non, il causait  peine avec Gaston et Legouet. Un seul
moment, il s'anima. Son regard lanait des clairs. Puis ils sautrent
en voiture. Elle fit monter l'intendant.

--Vous avez remarqu sa tristesse, Legouet?

--Il y a trois jours qu'elle dure, madame la baronne. A quelques mots
prononcs devant moi, j'en devine les raisons... Une femme, une
malade, parat-il. Tous les matins, il allait s'informer d'elle, 
cheval, videmment aux environs de Paris et, depuis trois jours, il
ignore ce qu'elle est devenue.

--Quel groom l'accompagne dans ses promenades?

--Aucun. Seulement, une fois il m'a parl d'Alfort.

--Legouet, sachez quelles personnes demeurent par l.

En descendant l'escalier, l'intendant ruminait l'ordre. Rien de plus
facile que l'excution; mais elle ressemblerait terriblement  de
l'espionnage. Or, il tait bien loisible au petit d'avoir ses
secrets, peut-tre. Ne faut-il point que jeunesse se passe? Un combat
se livrait en Legouet entre ses habitudes d'obissance et ses
prdilections. La victoire resta au petit.

Robert se doutait peu de ces complaisances secrtes. De plus en plus
il s'acharnait au travail, ayant mme proscrit l'excursion du matin. A
peine eut-il le temps de remarquer une absence de la baronne, partie
en juin pour la mer. Il est vrai que l'absence fut de courte dure: il
manquait  madame de Randires. Elle s'tait si bien laiss prendre 
son charme, il s'tait si bien implant dans sa vie qu'il lui devenait
indispensable. Elle redoutait de trouver au retour le pavillon vide.
Sans cesse elle parlait de lui, dsireuse de l'imposer  son monde,
volontairement aveugle aux sourires quivoques, sourde aux perfides
allusions, certaine de dominer la situation un jour ou l'autre, comme
il lui arrivait si souvent nagure.

Une allie lui vint du ct o elle l'aurait le moins cherche,
redoutable  de certains gards, prcieuse  beaucoup d'autres, la
vieille duchesse de Serples. Une existence immacule, ses alliances,
sa parent,--elle tenait  toute l'ancienne aristocratie de
Bretagne,--son influence, qu'et amplement justifie un tact
incomparable joint  une excessive dlicatesse d'esprit, constituaient
pour Robert autant de garanties de succs. Lonie fut radieuse de lui
conqurir ce patronage. Elle avait dpeint ses embarras de veuve sans
enfant, presque sans famille, car sa tante de Gauleins, une seconde
mre, plus qu'octognaire, entte de province, refusait de venir 
Paris et jouait  la fermire sur les terres de Karenthal. Il fallait
tre mademoiselle de Gauleins pour trouver du bonheur dans
l'administration de landes, de bruyres et de friches. Elle, au bout
d'un mois, y serait morte d'ennui.

--Vrai, ma petite? observait la duchesse. Moi qui croyais, au
contraire, que Karenthal... Je vous y ai connue fort gaie, quand
j'tais  Kercoth, chez mon neveu, avant leurs malheurs.

Toujours est-il que madame de Serples, sduite par la jeunesse et la
beaut de Robert et ce _dj vu_ qui la remuait profondment, abonda
dans les ides de la baronne, la flicita d'une adoption que Dieu
rcompenserait sans doute, et fit taire les mauvaises langues prtes 
la calomnie.

Cependant Robert marchait droit son chemin, trop vite,  dire vrai.
Ses examens en Sorbonne, ses prix au Conservatoire, une mlodie
publie avec succs flattaient,  des titres divers, la vanit de la
baronne et celle de Willmann; mais sa sant paya les triomphes. Un
cercle de bistre assombrit ses yeux, une pleur d'anmie alanguit son
visage. En outre, le dpart de Gaston pour la Riveraine le laissait
dans un dsarroi de coeur contre lequel les forces physiques ne
ragissaient plus. Willmann, la baronne et Legouet y puisrent leur
sollicitude. L'atmosphre de Paris lui semblait touffante. C'tait
l-bas qu'il et souhait d'aller, l-bas, avec Gaston, prs de
Blanche, sous le toit o s'tait abrite son enfance, vers le sol o
M. Laffont reposait. Madame de Randires rsolut de l'emmener  vian.
Le mdecin conseillait le grand air et les distractions; la duchesse
de Serples crivait, des bords du lac, que le malade les y trouverait
 foison. Par malencontre, quelques jours avant le dpart, une dpche
de mademoiselle de Gauleins manda sa nice  Karenthal. L'octognaire,
se croyant mourante, se disait dj morte. L'hsitation n'tait pas
permise; Lonie hsita pourtant. Aller en Bretagne? En Bretagne, d'o
elle fuyait un soir avec horreur, o, depuis, elle n'osait plus
remettre les pieds! Non, surtout  prsent, Robert dans sa vie...

On a bientt fait de se crer d'insurmontables obstacles que la
ralit se charge d'aplanir. Dans le cas de madame de Randires, la
simple rflexion suffit. Mademoiselle de Gauleins l'avait leve,
entoure d'un dvouement sans bornes, sacrifiant  son ducation
jusqu'aux dernires parcelles d'une fortune modeste. Notez qu'elle
s'en tait bien trouve plus tard: le baron mort, on la laissait
matresse absolue  Karenthal; mais, sans elle, et-on jamais pous
M. de Randires et ses millions? N'tait-elle pas, d'ailleurs, le plus
probe et le plus intelligent des rgisseurs? Sa manie d'exploitation
agricole et industrielle confinait au gnie; depuis qu'elle s'occupait
des intrts de sa nice, les revenus taient doubls. Donc,
reconnaissance pour le pass, reconnaissance dans le prsent. Elle
tait malade, elle appelait, il fallait partir... Et Robert?... Robert
 Karenthal, jamais! Lonie dcida de s'en aller seule en Bretagne,
tandis qu'il gagnerait vian sous l'escorte de Legouet.

En apprenant  son jeune matre ce plan nouveau, l'intendant poussait
des soupirs  fendre les rocs. Mademoiselle de Gauleins hors de
service, plus de direction pour Karenthal. Karenthal avait besoin de
Legouet, une terre de huit cents hectares, avec des pturages immenses
o s'levaient des troupeaux de btes, avec ses carrires d'ardoise,
ses pierres de taille, ses minerais de fer, toute une exploitation
qu'on ne pouvait ainsi ngliger sans compromettre la fortune de madame
de Randires. Et madame la baronne l'envoyait  vian, madame la
baronne incapable de donner une quittance, bonne  se laisser piller
comme en un bois.

--Est-ce  cause de moi qu'elle ne vous emmne pas? demanda Robert.

--Elle suppose que vous prfrerez la belle socit  la solitude.
C'est pourtant un fier pays, la Bretagne, rude, sauvage, je sais bien,
qu'est-ce que cela prouve? Votre pavillon ici est plus triste que
notre chteau, d'o l'on entend gronder la mer. L'Ocan vaut bien le
lac de Genve. Vous ne vous ennuieriez pas.

--J'en suis sr, mon brave Legouet.

--Alors, monsieur... si vous me permettez un conseil... demandez 
madame la baronne de la suivre. Elle refusera d'abord, pour vous tre
agrable; mais, en insistant...

--Elle acceptera pour faire plaisir  l'excellent Legouet, qui s'en
ira rgenter pierres, minerais et carrires. Ai-je compris?

--Je crois, en effet, qu'il y a un peu de cela, rpondit l'intendant,
ravi du succs de sa dmarche.

La demande de Robert atterra Lonie. Elle ne sut pas cacher son
motion. Quelle fantaisie le prenait? C'tait un caprice bizarre...
elle ne pouvait l'emmener  Karenthal, il n'y fallait point songer.
Telle tait son agitation, et mme l'pret de ses mots, que Robert se
crut coupable d'une indiscrtion grave. Pour la premire fois qu'il
descendait  une prire, vraiment il tait mal inspir. Sa mine
tmoigna de sa dconvenue. Lonie aussitt masqua le refus premptoire
sous un entassement de motifs frivoles o les distractions
recommandes par le mdecin occuprent le premier rang. Legouet
devinait donc juste: elle ne rsistait que pour lui tre agrable? Sur
ce terrain, la lutte redevint possible, la lutte sous forme
d'insistance cline, destine  mettre aux mains du vieil intendant
les rnes convoites de Karenthal. Madame de Randires tait toute
trouble. Robert enjleur, Robert caressant! Il lui vint des bouffes
d'espoir, mais une crainte la saisissait aussi, celle de ne plus
pouvoir rien refuser, quand il demanderait de la sorte. Comme il la
tenait par ses moindres fibres! Jusqu' la faire consentir  un voyage
o, par lui, elle courrait de srs dangers. Car elle consentait enfin,
soit qu'elle voult rpondre  ses premires avances, soit qu'elle
craignt l'veil des soupons.

Le soir mme, on partit pour Karenthal.

Mademoiselle de Gauleins s'exagrait son tat. La vie ne faisait pas
mine, le moins du monde, de la quitter; seulement ses jambes s'taient
paralyses et, pour elle, ses jambes, c'tait sa vie. Lonie regretta
la promptitude mise  s'alarmer et s'installa d'assez mchante humeur.
Elle aurait t dsole que sa tante ft morte, elle ne l'tait pas
moins de son dplacement inutile. Nous marions ainsi en nous les
sentiments les plus contradictoires. Toutefois elle reut la
rcompense de sa bonne action, car des jours de grande intimit
suivirent. Elle se faisait l'ombre de Robert, piait son visage,
contrlait ses sorties, le voulait constamment avec elle, donnant pour
prtexte que le spleen  Karenthal la tuerait sans lui. Accaparement
jaloux, ml de tendresse et d'inquitude. Il subit patiemment cette
tyrannie, quoiqu'il la trouvt pesante. Ses nerfs en taient agacs.
Aussi, malgr le rapprochement de toutes les heures qui, en d'autres
circonstances, et tress peut-tre un lien solide entre ces deux
mes, gardait-il, sous ses dfrences et ses attentions, le mme fond
de froideur rserve. Elle s'tait oppose  ce que Legouet ft venir
les chevaux de Paris. En vain l'intendant formulait-il une
protestation timide en faveur de la distraction favorite de Robert.

--Il courrait le pays. Non, rpondait-elle schement.

Legouet se rattrapa sur les produits locaux, dont il peupla les
curies. Robert le dclara la perle des hommes et, ds le lendemain,
enfourcha une horreur de petit rouan qui prit,  travers la campagne,
le galop d'une grande personne.

Ah! la joyeuse chappe! L'air frais fouettait le sang. Des odeurs
balsamiques montaient au cerveau. Un sourd et profond murmure, port
par le vent, caressait l'oreille. On et dit d'un orchestre
gigantesque accompagnant en sourdine l'hymne des bruyres sous les
frissons de la rose. Robert humait  pleins poumons les senteurs
venues de l-bas, devant lui, de l'Ocan invisible encore. Au galop
perdu de sa bte, il allait, le coeur attir, plongeant dans la
nature, comme si, dlivr d'un long esclavage, il reprenait possession
de lui-mme et de ce sol dont les aspects mlancoliques le jetaient en
des extases semblables  des rves lointains. Et n'tait-ce pas le
rve de ses premires annes, le seul ineffaable souvenir qui le
poursuivt durant ses gardes solitaires sur les montagnes du Vivarais,
cette nappe d'azur, sans limites, confondue avec le ciel, et soudain
dcouverte  l'horizon? L'empoignement de son immensit, il
l'prouvait jadis en face d'un spectacle pareil. Ce rythme des flots,
ces sauts prodigieux et ces engouffrements d'cume, il les retrouvait
dans le balancement de sa mmoire, dans le balancement de ses anciens
sommeils. Il arrta son cheval. Les nuages plaquaient des ombres sur
la mer et la faisaient triste. La compagne rendue tait  l'unisson de
sa vie. Navement, il lui en sut gr. Que pleurait-elle ainsi, d'une
plainte ternelle? Et lui, que pleurait-il de sa petite enfance dont
il ne restait pas plus de traces que sur le sable, aprs les mares?

Vers la gauche, dfiant les vagues, une pointe de terre surplombait,
village  demi noy dans la brume, grimpant le long des rocs, couronn
d'une grosse masse noire encadre de verdure. Ce coin de cte devait
avoir tent les peintres, car il le connaissait, il l'avait dj vu,
certainement. En dpit du brouillard, il en reconstituait les dtails,
lorsque le soleil troua le rideau. Les nues lentes montrent,
dgageant la falaise, planrent encore un instant comme un vol de
mouettes, avant de gagner le large, et peu  peu se fondirent. Une
pluie d'or inonda l'imposante silhouette d'un vieux chteau gothique
dominant le village, au sommet du rocher. Il regardait: un manteau de
lierre couvrait les flancs du manoir, qui perdait, sous l'irradiation
cleste, ses apparences de colosse morose. Au pied, l'Ocan cadenait
le jeu des vagues. La joie succdait  la tristesse, dans la lumire
succdant  la brume. Ainsi la Riveraine remplaait les Mrilles, puis
ce bonheur intime, les angoisses rcentes.

Robert regagna Karenthal au pas. Une sorte de torpeur l'envahissait,
un invincible besoin de silence et de solitude. En descendant de
cheval, au lieu d'aller saluer la baronne et mademoiselle de Gauleins,
il s'enfuit dans le parc, pour jouir en paix de ses sensations
nouvelles. Le ciel dcoupait  travers les feuilles des ogives de
clart douce et ple. Le temps marcha sans qu'il s'en apert. Il
aurait souhait que sa solitude ne ft point viole, qu'il pt vivre
ainsi, sans vivre, extasi, presque inconscient. Un froissement de
branches le rejeta dans le rel: madame de Randires venait  lui.
Pour n'tre pas importun, il abaissa les paupires et feignit de
dormir. Il la devinait debout, arrte, l'observant. Bientt un
souffle courut dans ses cheveux, sur son front. Il fit un mouvement,
ouvrit les yeux, elle s'loignait d'une allure htive.

Cette femme, s'il tait jadis pour elle un objet de haine, maintenant,
 coup sr, il tait sa plus grande, son unique tendresse. L'en
rcompensait-il assez mal! Ce baiser maternel, donn en fraude, lui
pesa comme un reproche. Depuis six mois, elle ne se dmentait point,
toujours bonne, toujours affectueuse; lui, s'estimant la victime d'un
devoir filial, le remplissait en bourreau. Certes, il y avait
ingalit dans le dpart des rles. Il tait coupable et se promit de
ne plus l'tre.

Sa rsolution prise, il se dirigea vers le chteau. Lonie, qu'il
trouva en chemin, le salua de la tte, sans une allusion  la
rencontre d'o elle venait d'emporter un rayon de joie.

--Je suis en retard, n'est-ce pas? La faute en est  ce pays qui
m'ensorcelle.

--Et vous endort, rpliqua-t-elle en souriant.

--Croyez-vous? J'ai peur d'avoir t un ingrat, parce que j'tais un
incrdule. Mais la foi me gagne.

Elle murmura:

--Dieu bon! c'est vous qui me pardonnez. Puis, avec une brusquerie de
femme inquite: Vos paroles disent-elles bien tout ce qu'elles
semblent dire? Il ne faut pas me donner une esprance que vous
tromperiez ensuite. C'est si doux et j'ai tant besoin de croire!
Robert, j'ai fait de vous mon bien le plus prcieux. Si quelqu'un vous
arrachait  moi, j'en mourrais.

--Qui peut essayer?

--Le sais-je! dit-elle, affole. Qui?... votre pre...

--Mon pre!

Navre et confuse d'un emportement qu'elle n'avait pu dompter, elle se
voila le visage. Il frmissait. Le mot de Lonie bourdonnait  ses
oreilles. Son pre! Il n'tait donc pas orphelin? Il existait donc
quelqu'un au monde de qui le sang coulait en ses veines, avec celui de
l'trange crature penche sur lui, et qui pouvait le prendre  madame
de Randires? Oh! si elle voulait s'expliquer enfin! Mais de quel
droit la questionner et la faire rougir?

--Quoi qu'il arrive, dit-il, mes sentiments ne changeront pas.

Ils allrent, bras dessus bras dessous, rejoindre mademoiselle de
Gauleins, occupe avec Legouet. Robert fit compliment du petit rouan
de la matine, ce qui charma l'leveur mrite qu'tait la vieille
fille et l'empcha de voir les sourcils subitement froncs de sa
nice. En vrit, c'tait bien la peine de consigner les chevaux 
Paris, s'il s'en trouvait  Karenthal!

--De quel ct vous tes-vous promen? interrogea mademoiselle de
Gauleins.

--Du ct de la mer, vers le sud. Il y a l un village trs
pittoresque et un chteau superbe au sommet.

--Kercoth.

--Kercoth! cria Robert.

Il revoyait la marquise, la folle, courant  la Seine. C'tait l-bas,
sur ces roches, que l'enfant noy... Pauvre, pauvre folle!

Cependant Lonie avait chang de couleur, Legouet promenait des
regards humides de sa matresse  son matre, tandis que mademoiselle
de Gauleins expliquait comment la grande lande, domaine de l'tat,
sparait seule les terres de Karenthal de celles de Kercoth, que le
pays tait splendide, que la mer y tait particulirement belle,
quoiqu'on n'aimt point  la regarder de la terrasse du chteau,
depuis le terrible accident...

--Assez, ma tante! interrompit Lonie. Je vous en supplie, assez! Ne
parlez pas de Kercoth, Kercoth porte malheur.

Elle se tourna vers Robert, maintenant si loin, en proie  une
songerie opinitre, et lui rappelant ses derniers mots dans le parc:

--Vous avez dit: Quoi qu'il arrive! fit-elle avec angoisse.

Il prit sa main et y posa les lvres:

--Oui, quoi qu'il arrive!




V


L'air de Bretagne oprait  miracle sur Robert. La sve de jeunesse,
ralentie sous le poids de chagrins trop lourds, puis d'un travail
immodr, bouillonnait en ses veines, le jetant aux exercices violents
et dangereux. Il y dployait une vigueur extraordinaire pour sa frle
apparence. Lonie s'inquita. Legouet reut l'ordre de veiller avec
soin. Modrer tant d'ardeur n'tait pas chose facile. Legouet
professait, du reste, sur la libert due aux jeunes gens des opinions
diamtralement opposes  celles de madame de Randires. En principe,
il estimait que les femmes n'y entendent rien et qu'elles ont tort de
se mler de ce qui n'est point leur affaire. Apprciation plus juste
que respectueuse. D'une thorie orthodoxe en prsence de la baronne,
loin d'elle il se ddommageait par la pratique. S'il vita de
contrecarrer d'une manire trop ouverte des dsirs nettement formuls,
il s'arrangea de faon que Robert pt se livrer  toute la fantaisie
de ses gots. L'autre naviguait par les temps les plus abominables,
domptait les talons du haras de Karenthal, faisait un mtier  se
rompre vingt fois les reins. Legouet ne bronchait pas, quoiqu'il ft
interloqu de tant de hardiesse. Il mchonnait entre ses dents que bon
chien chasse de race, car c'tait la pense  laquelle il revenait
toujours, obstin en ses admirations: sang de premier choix dans un
corps d'aristocrate. Astreignez de pareilles cratures  la prudence
du commun! Il voquait les temps de sa virilit, l'poque o un tre
comme Robert le stupfiait de ses vertigineuses audaces. Sous
l'impression de ce souvenir, un jour, tmoin d'un vrai coup de folie,
il s'cria:

--Tout son pre!

En un clin d'oeil, il fut harponn, secou, somm de s'expliquer. Lui
pestait en son for: langue maudite, incorrigible bavard! Il cherchait
un biais.

--Pas d'chappatoires, commanda Robert. Parlez, je le veux.

--Vous ne le voudrez plus, si vous rflchissez... Un bon serviteur ne
trahit pas ses matres.

--Me croyez-vous capable d'abuser de votre confiance?

--Moi, vous faire cette injure, monsieur!

--Alors?

--C'est que... en vrit... Voyez-vous, on ne nous avertit pas, nous
autres... Nous faisons des suppositions, mais nul n'est infaillible.
Je me suis dj tromp dans ma vie. Enfin, je vous le jure, je ne
possde aucun secret.

--Vous venez de vous crier...

--Un mot involontaire...

--Jailli du coeur.

--Oh! des lvres, tout au plus.

--Vous me mentez, Legouet. C'est trs mal, vous me mentez.

--Je vous?... Mais non, mais non. Je suis une vieille bte, voil la
vrit. On se figure des choses... on rapproche des dates... Qu'est-ce
que cela prouve? La curiosit n'est pourtant pas mon dfaut. Mais il y
a des ressemblances si tonnantes! Et vous ressemblez tellement  une
personne...

--Laquelle?

--Vous avez si bien le talent de vous faire aimer de tous, comme
elle!... Alors, alors... de conjectures en conjectures... Mais je ne
sais rien.

--Mon bon Legouet!

--Puisque je vous le dis.

--Mon brave Legouet!

--Laissez-moi. Vous m'embrouillez l'esprit. Je vous rpte, je ne sais
rien. Si madame la baronne a des secrets, je mange son pain, mon
devoir est d'tre aveugle et muet. Vous commettriez une mauvaise
action en essayant de violenter ma conscience.

--C'est juste, rpondit mlancoliquement Robert. Moi aussi, je mange
son pain; je devrais me taire et ne jamais fouiller autour de mon
berceau. Qui me blmera pourtant de chercher d'o je viens, ne ft-ce
que pour aimer  mon tour cette... personne aime de tous?

Devant un tel cri, Legouet n'tait pas de complexion  demeurer
impassible. Malgr ses belles rsolutions:

--Un gentilhomme! dit-il.

Et son torse, aprs s'tre redress, s'inclina de nouveau dans un
hirarchique salut de crmonie.

--Le rang, peu m'importe; le nom, je ne le demande plus. Parlez-moi de
lui. Quel homme est-il?

Le vieillard se dcouvrit et, d'une voix qu'assourdissait l'motion:

--Entre tous, le plus noble et le plus dvou. L'honneur mme.

Un clair d'orgueil traversa les pupilles bleues. Mais elles
s'assombrirent aussitt.

--Vous devez vous tromper, mon bon Legouet; s'il tait ce que vous le
dpeignez, je l'aurais connu.

Ils traversaient les vastes pturages o mademoiselle de Gauleins
avait tabli un haras. Libres entre des barrires roulantes, les
chevaux, en groupe, saluaient de ruades leur passage. D'habitude,
Robert empoignait la crinire du premier venu, lui sautait sur le dos
et, malgr les rvoltes, sans selle, sans bride, sans perons,  la
force du genou, l'enlevait brusquement et, les fosss franchis, les
obstacles vaincus, le ramenait, docile, au point de dpart. Cette
fois, les hennissements, pareils  des bravades, le laissrent
indiffrent. Ses amertumes remontaient. Legouet n'y tint plus:

--Monsieur Robert!... mon cher monsieur Robert!

Lui continuait de marcher, l'me en dehors du prsent.

--Il ne faut pas vous affliger. Voit-on le fond des choses? La vie est
rude, surtout pour le grand monde qui a son quant--soi. O les
petites gens se tirent d'affaire, les autres sombrent souvent. Tenez,
je n'ai peut-tre pas le sens commun, j'en mettrais pourtant ma tte
au feu: jamais venue d'enfant n'a donn plus de joies que la vtre.

Robert aurait pu rpondre que ces joies s'taient traduites par un
singulier dploiement de haine; il rentra chez lui sans desserrer les
lvres. Il pensait aux paroles chappes  la baronne sur son pre,
les rapprochait de celles de Legouet, voulait s'interdire ce travail
douloureux et, nanmoins, se laissait envahir par l'ardente curiosit.
Si son pre tait honor, vnr de tous, pourquoi madame de Randires
redoutait-elle son intervention? A bien comprendre Legouet, il ne
pouvait se faire connatre, mais il avait eu des entrailles
paternelles. Peut-tre se rappelait-il, peut-tre souffrait-il?...
Robert en tressaillait jusqu'aux moelles. Le sentiment qui
l'agenouillait jadis devant M. Laffont ployait  cette heure ses
genoux devant l'apparition impalpable et relle. Il la plaait sous
l'aurole des vertus de M. Laffont. Puis les doutes l'agitaient de
nouveau. Ce modle des perfections humaines, ce pre idal n'existait
qu'en ses songes. Les Mrilles, avec leurs misres, en taient la
meilleure preuve. Eh! non, les Mrilles ne prouvaient rien. Le couple
Benot trompait ses parents. Madame de Randires avait eu des rages
quand l'ami Gaston contait les tribulations du ptre. Au reste, se
souvenait-il de ces temps pnibles? Un peu encore, comme les chairs
gardent la sourde morsure d'un membre coup. En ce moment, des
trsors d'indulgence et de tendresse l'emplissaient. Il tait rsolu 
ne plus rien chercher. De quel droit l'et-il fait?

Seulement, il lui en cota de se tenir parole. Son ordinaire
concentration d'esprit s'accentua. Lonie, aux aguets, crut qu'il
s'ennuyait de leur solitude. Elle profita d'un voisinage--celui des
Maubryan--pour en rompre la monotonie. Les Maubryan, installs prs de
Karenthal depuis quelques annes,  Saint-Gal, s'taient discrtement
proccups de mademoiselle de Gauleins  l'poque o celle-ci se
rputait morte. Chaque jour ils envoyaient prendre de ses nouvelles;
ils taient mme venus sans qu'on pt les recevoir. Tant de
sollicitude valait bien une visite, et la visite crerait sans doute
des ressources. Bonne noblesse angevine, position de fortune mdiocre,
mais honorable: rien de plus naturel que de lier connaissance.

Un aprs-midi, elle fit atteler une victoria et partit avec Robert
pour Saint-Gal.

La journe tait chaude, le temps orageux, les chevaux manifestaient
des vellits d'impatience. On arriva pourtant sans encombre et
l'on tomba dans une cour qui ne visait en rien aux effets d'une
cour d'honneur. Des trois fils de la maison, solides gaillards
aux vtements rustiques, l'un raccommodait un filet de pche,
l'autre fourbissait un fusil, le troisime dressait un chien
au rapport. Les voix se mlaient dans un continuel appel de noms:
Gaspard!--Edmond!--Albin! M. de Maubryan circulait  travers leur
dsordre. Sur le perron, encombr de bruyres en fleurs, une jeune
fille composait un bouquet.

--Ah! mon Dieu! des sauvages, dit la baronne.

Robert, sans rpondre, descendit pour lui prsenter la main.
L'occupation et la pose de mademoiselle de Maubryan lui rappelaient
Blanche Laffont; c'en tait assez: l'trangre devenait une amie. Il
l'examinait  la drobe, tandis que le matre du logis s'empressait
autour de madame de Randires. Les trois jeunes gens firent au nouveau
venu un accueil cordial. Tout de suite on se sentait attir. Lonie
prsenta Robert  madame de Maubryan:

--Un enfant que j'aime  l'gal d'un fils, et que je vous prie de
considrer comme tel.

Les habitants de Saint-Gal n'taient pas aussi sauvages que le
prtendait la baronne. Leur intrieur, quoique fort simple, le disait
de reste. Des revues, quelques livres, un piano tmoignaient d'une
dose apprciable de civilisation. Les manires distingues de madame
de Maubryan, un peu guindes peut-tre, ne paralysaient ni son
affabilit ni son entrain. Lonie fut conquise. Elles se dcouvrirent
des amis communs, et la conversation tourna vite  une quasi
intimit. De sorte que l'orage, qui menaait au dpart de Karenthal,
avait eu tout le temps de mrir lorsque madame de Randires parla de
s'en aller. Et Saint-Gal de jeter les hauts cris: s'en aller par un
temps pareil!

--Il est positif, observa Gaspard, le fils an, le marin de la bande,
qu'avant un quart d'heure la tempte donnera du fil  retordre.

--Restez dner, demanda madame de Maubryan.

--Vous seriez si aimable, madame! ajouta la jeune fille au bouquet, la
jolie Constance, en rougissant jusqu' la racine des cheveux.

Lonie tint bon: elle s'tait oublie, mademoiselle de Gauleins avait
pass tout l'aprs-midi seule, elle serait inquite si elle ne les
voyait pas revenir.

--crivez-lui un mot.

--Non, non, je vous assure... une autre fois.

La voyant dcide, Edmond et Albin, chasseurs rompus aux mandres du
pays, indiqurent au cocher, pendant que la baronne achevait ses
adieux, une nouvelle route, excellente.

--Elle vous raccourcira le chemin de plus de trois kilomtres.

--Vous ne sauriez vous tromper. A la premire bifurcation, prenez la
droite, vous tomberez juste sous Kercoth.

Madame de Randires donnait des poignes de main, envoyait des
sourires:

--A bientt!  bientt!... Vous, marchez rondement! dit-elle au
cocher.

Lorsqu'ils eurent franchi les portes de Saint-Gal, Lonie se tourna
vers son compagnon:

--Eh bien, Robert, comment trouvez-vous nos voisins?

--D'excellentes gens, fort aimables. Ils ont surtout une faon de
rire...

--N'est-ce pas? Dites-moi, mon ami, cela vous va donc, le rire?
Srieux comme vous tes...

--La loi des contrastes, sans doute.

--Et la jeune fille, qu'on appelle Constance, je crois?

--Elle m'a paru d'une grande timidit.

--Ce qui n'est point la caractristique de notre singulire poque.

--Aussi est-ce chez moi un compliment. Sa rserve lui sied  ravir.
Elle est jolie, ajouta Robert, l'esprit  la Riveraine, non plus 
Saint-Gal.

Lonie se pencha vers lui:

--Vous ne savez pas? Si la rserve de mademoiselle de Maubryan vous a
plu, la vtre, je me figure, lui a produit un effet analogue. Je n'en
suis pas surprise, car vous tes charmant, quand vous voulez, comme
tout  l'heure. Deux yeux noirs de ma connaissance disaient bien des
choses... Avez-vous compris ce qu'ils disaient?

--Je n'ai pas vu, rpondit simplement Robert.

Le vent commenait  souffler. Gaspard prophtisait juste: la tempte
tait proche. Les nuages, d'abord immobiles, se cherchaient dans le
ciel, et peu  peu, descendus ensemble sur la mer, sur les plaines,
sur le silencieux horizon, cachant l-haut ce qu'il pouvait rester
d'azur, btissaient une coupole sombre, lourde, qui semblait se
rtrcir  mesure, manger l'espace et vouloir emprisonner la terre.
Lonie eut un geste nerveux, elle touffait.

--Ces messieurs vous ont donn rendez-vous demain  Karenthal?

--Oui, pour m'emmener avec eux. J'aurais eu mauvaise grce  refuser.
Si pourtant, madame, cela vous contrarie...

--Oh! du tout. Je veux qu'ils vous fassent rire  votre tour. Leur
socit vous distraira.

--Je vous prierai d'observer que je n'ai pas besoin d'eux.

--Allons donc! vous vous ennuyez.

--Moi?

--Certainement. Je l'ai vu. Vous mourez d'envie de retourner  Paris.

--Non, je vous assure. Il y a bien mes tudes, mais j'ai le temps. Il
y a aussi ce pauvre Willmann; mais, en vrit, puisque Gaston est 
la Riveraine... Vous l'avouerai-je? je suis si bien en Bretagne! J'y
prouve un sentiment si trange, si doux, n d'une sorte de
filiation...

--Quelle ide! fit Lonie, de plus en plus nerveuse.

--Elle est toute simple. Ce pays s'adapte merveilleusement  mes gots
et  mon caractre. Nous sommes ptris du mme limon. Comme il serait
prtentieux de croire qu'il procde de moi, il est plus vraisemblable
d'admettre que je procde de lui. Les affinits naturelles ne
s'improvisent pas. Elles sont, par une force suprieure  nous. Ainsi
d'autres trouveraient cette lande lugubre; je la trouve superbe.

Il montrait le tapis de bruyres que la vitesse de la marche droulait
et faisait fuir. Lonie n'coutait plus. Ses regards interrogeaient
autour d'elle, sous le dme abaiss des nuages,  travers
l'enveloppement des choses, l'horizon circonscrit:

--Je ne me reconnais pas, o sommes-nous?

--Dans la grande lande de l'tat. Sans les nuages, vous apercevriez
devant nous Kercoth.

--Hein?

--Nous allons passer  ses pieds.

--Aux pieds de la falaise rompue?

--Edmond et Albin de Maubryan l'expliquaient tout  l'heure  haute
voix.

Et elle n'y prenait point garde, ce nom ne la frappait point! On la
conduisait sur une pareille route, elle que son souvenir seul!... Un
coup de tonnerre la fit tressauter.

--Robert, qu'on arrte! je vous en prie! Qu'on retourne  Saint-Gal!

--Ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes beaucoup plus prs de
Karenthal.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu!

--Vous avez peur, madame?

Si elle avait peur!... Eh! non, aprs tout, non; elle ne voulait pas
avoir peur. Mais venir justement passer l, contre cet horrible
endroit!... Les clairs se succdaient, zbrant de feu les nues
noires pendues aux falaises en de longs voiles de crpe dchirs. Le
vent du large poussa contre eux une pluie serre, froide, furieuse,
des vagues de pluie, comme si la mer voisine, qui rugissait, montant 
l'assaut des roches impassibles, leur jetait sa houle au visage.
Lonie frissonnait. Ses yeux, fixes, s'enfonaient au coin de la
falaise, o la tempte semait des trombes. Les chevaux, fouetts par
l'onde, aveugls par l'clair, allaient un train de vertige qu'aidait
la rapidit de la pente.

A un brusque dtour du chemin, une forme humaine apparut.

C'tait, au milieu de la chausse, tenant vaillamment tte  la
rafale, une grande paysanne, droite et ferme, efflanque comme un
spectre. Elle marchait, ttonnant la route de son bton. Lonie poussa
un cri, le cocher hla de tous ses poumons, dans le vacarme des
lments et des choses. Au lieu de se garer, la paysanne se tourna
lentement vers l'quipage qui l'allait broyer. Le visage dcharn, les
pupilles teintes, l'aveugle ttonnait toujours de son bton,
cherchant un des talus pour refuge. Soit qu'elle ne crt pas le danger
si proche, soit que la pluie et le vent la gnassent, ses mouvements
s'excutaient avec calme. Les chevaux, lancs  toute vitesse, la
touchaient dj. Impossible de les arrter court. Le timon l'atteignit
en pleine poitrine et l'envoya rouler quelques pas plus loin. Trois ou
quatre tours de roue, la voiture lui passait sur le corps. En un clin
d'oeil, Robert se trouva suspendu aux naseaux des btes qu'il rejeta
de ct violemment et fit stopper de force. Puis il courut  la femme
tendue par terre.

Lonie tait reste sans voix. Un tremblement l'agitait, en ses yeux
se lisait de l'effroi. Elle ne pouvait les dtourner de l'aveugle
immobile. Celle-ci n'tait pas vanouie, mais ses forces l'avaient
abandonne. Une des jambes, frle par les roues, laissait couler un
sang clair;  mesure, l'eau du ciel balayait ce sang. Les orbites, aux
paupires rouges, s'ouvraient, larges, dans le vide, qutant sans
doute un introuvable rayon de lumire.

--Essayez de marcher, dit Robert, en la mettant debout.

L'aveugle vacilla. Elle allait retomber.

--Appuyez-vous sur moi, je vais vous aider  monter dans la voiture.

Elle poussa un soupir et se laissa faire. Plus elle approchait,
soutenue par son guide, plus Lonie se pelotonnait sur elle-mme,
s'enfonant dans son coin, voulant reculer, reculer encore, doutant
s'il ne valait pas mieux se jeter  terre et fuir.

--Prenez-la prs de vous, lui dit Robert. Elle est blesse. Rien de
grave, j'espre. Nous la soignerons au chteau, o il est
indispensable de rentrer le plus vite possible, car vous tes
ruisselante de pluie. Moi, je monte sur le sige.

Lonie balbutia plutt qu'elle ne rpondit:

--Comme il vous plaira.

Le son de cette voix secoua si profondment l'aveugle que Robert crut
 une dfaillance. Il la souleva dans ses bras et la mit  ct de la
baronne. En un bond, il tait  son nouveau poste; la voiture
repartit. Le chemin devenait difficile, plein de pierres casses. Il
se retourna, pour savoir si l'aveugle ne souffrait pas des cahots. Ce
qu'il vit le stupfia: la capote releve rapprochait les deux femmes.
Lonie avait une rigidit de statue. On ne la devinait vivante qu'au
claquement des dents. Et sa compagne la cherchait, avec une expression
farouche o saillait le ravage des traits. Elle la cherchait, palpant
la robe, touchant la poitrine, gagnant le visage, les doigts srs,
comme si les yeux teints se fussent rallums au bout de ces doigts.
Des exclamations gutturales grondaient. Il y devinait d'pres
reproches, des menaces, mais le sens exact lui en chappait. C'tait
du bas breton. Le cliquetis des mots augmenta. Les gestes se mlrent
aux paroles en maldictions tragiques. L'aveugle se leva toute droite,
rejeta la capote derrire elle et continua ses invectives, tandis qu'
l'aide de son bton, au risque de se rompre les os, elle fouillait,
voulant le marchepied, pour descendre.

Robert arracha les brides des mains du cocher, scia la bouche des
chevaux, dont les jarrets ployrent, sauta sur la route et eut le
temps juste d'amortir la chute.

--Elle allait se tuer, fit-il.

--Si bon lui semble! riposta Lonie. Prenez les guides,
dpchons-nous, ramenez-moi. Le cocher reconduira cette femme chez
elle.

--Ramenez madame la baronne, commanda Robert. C'est moi qui me
chargerai de cette femme.

Le cocher n'en demandait pas davantage. Il toucha les chevaux et
l'attelage fut bientt hors de vue.

Robert, sous l'impression de cette scne, se trouvait passablement
dsorient. Qu'y avait-il entre ces deux cratures? A moins que
celle-ci n'et perdu la raison? A peine ce coin de Bretagne
connaissait-il madame de Randires, elle n'y venait plus depuis des
annes. L'aveugle tait  moiti couche sur le talus. Des soupirs de
colre lui gonflaient encore la poitrine. Il s'informa doucement:

--Vous tes-vous fait mal de nouveau?

--Non.

--Vous pouviez tre crase.

--Elle l'esprait bien.

Et, ressaisie par sa fureur, la paysanne se dressa, les deux poings
tendus dans la direction o s'loignait l'quipage, faisant de grands
gestes dsols. Robert s'embrouillait de plus en plus. Elle ne perdait
la raison qu' l'gard de Lonie.

--Prenez mon bras, dit-il.

--Non.

--Pourquoi?

--Rien de Karenthal. Je prfre crever l.

Cette fois, c'tait prcis, elle nommait Karenthal.

Sans l'couter, il enlaa la taille maigre, l'entranant, la portant
presque.

--Laissez-moi!

--Ainsi, blesse, sous la pluie?

--Qu'est ce que a me fait?

--a me fait beaucoup,  moi. Dieu commande d'aimer son prochain comme
soi-mme et si mon prochain m'abandonnait dans l'tat o vous tes...
Aussi quelle ide d'avoir peur de venir chez madame de Randires! On
vous y et trs bien soigne.

--Elle, sans doute, n'est-ce pas?

--D'abord, et moi par-dessus le march.

L'aveugle haussa les paules. Dcidment rien  tirer d'elle; c'tait
une obstination de vieille, quelque rancune ancienne, avive par
l'accident et la rencontre.

--Voyons, reprit Robert, vous allez me dire o vous demeurez.

--Vous le savez de reste, observa-t-elle brutalement.

--Je vous affirme que non, et, comme je suis loin d'tre sorcier,
j'aimerais mieux un renseignement que votre colre.

--O sommes-nous?

--En face du chteau de Kercoth. Habitez-vous le village?

--En dehors, sous le chteau, une chaumire.

--Celle, peut-tre, qui est toute seule, vers la plage?

--Oui.

Elle ne rsistait plus, s'aidant, au contraire, afin d'abrger le
chemin. Au bout de quelques minutes, elle dit:

--Que faites-vous  Karenthal?

--J'y suis avec madame de Randires,  cause de la sant de
mademoiselle de Gauleins.

L'aveugle s'arrta, le palpa, pronona des mots inintelligibles, avec
un ricanement mauvais, puis retomba dans un silence farouche, jusqu'
la porte de sa maison.

Le logis tait propre et confortablement meubl. De hauts landiers de
cuivre brillaient dans l'tre o dansaient des flammes sous le
chaudron, plein d'une paisse bouillie de bl noir. Un flambeau bnit,
de cire jaune, brlait entre une miniature reprsentant un homme fort
lgant, mais  la figure un peu brouille par le temps, et la
traditionnelle image de sainte Anne d'Auray. Devant l'image, une jeune
fille tait prosterne, qui se leva au bruit de la porte.

--Dj, grand'mre? Puis, apercevant l'inconnu: Vous avez eu besoin
qu'on vous reconduist? Je pensais que vous attendriez dans l'glise
la fin de l'orage. Si j'avais su, je serais alle  votre rencontre.
Mais vous tes transie, mon Dieu! Entrez vite.

--Que faisais-tu, Guilmette? interrogea l'aeule.

--Je priais pour le pre. L'Ocan est mauvais sur les rcifs.

--C'est par des temps pareils, pronona l'aveugle, que les morts se
lvent de leur couche d'algues.

Robert, fatigu d'un patois auquel il n'entendait rien, mit Guilmette
au courant de l'accident et s'offrit pour les soins  donner. Tandis
qu'il parlait, la jeune fille l'examinait, les yeux dmesurment
agrandis, stupfaite. Elle se signa, comme en face d'un fantme. Mais
il fallait s'occuper de la blesse; elle s'y employa du mieux que le
lui permit son trouble. Robert vint  son aide. Il avait port
l'aveugle sur le lit, o elle ne tarda pas  s'endormir d'un sommeil
lourd. Les regards de Guilmette l'enveloppaient et le gnaient. A qui
cette petite en avait-elle?

Cependant, Guilmette reprenait de l'assurance. videmment, ce fantme
n'en tait pas un. Elle rpondit mme  ses observations. Bien qu'elle
ne parlt point un franais aussi correct que celui de l'aeule, elle
tait suffisamment claire et, de son ct, comprenait tout. Elle
sortit d'un bahut des vtements d'homme, les offrit  leur hte, qui
refusa, et fit monter, plus ptillantes, les flammes de l'tre pour
qu'il pt au moins se rchauffer. L'orage, dans le lointain, grondait
toujours. Les clameurs de l'Ocan se mlaient aux derniers coups de
tonnerre, plainte norme apaisant quelque gigantesque convulsion de
la nature. Et Robert considrait,  ct de l'image de sainte Anne, le
portrait prs duquel priait tout  l'heure Guilmette.

--C'est le marquis Alain, dit-elle en teignant le flambeau bnit, le
frre de lait de mon pre. Il n'habite plus Kercoth.

--C'est du marquis de Kercoth que vous parlez?

--De notre matre, oui, monsieur.

--Alors, demanda vivement Robert, vous savez o il est depuis son
dpart d'Alfort?

Le dsir de revoir la folle, la belle et malheureuse crature sauve
un jour par lui, de nouveau le mordait au coeur. Oh! si cette enfant
voulait dire... Mais elle remuait la tte, en signe de refus ou
d'ignorance. Elle ajouta seulement,  cause de la contrarit peinte
sur le visage de l'interlocuteur:

--Grand'mre vous renseignerait mieux que moi. M. Alain lui crit.

Robert s'approcha de l'aveugle. Elle tait immobile, la respiration
courte, en proie, sans doute,  des rves tourmentants.

--Elle dort, dit-il. Je n'ai pas le courage de la rveiller. Je
reviendrai.

--Pour rien, peut-tre. Elle ne vous connat pas. Elle ne rpond
qu'aux gens dont elle est sre.

--M. de Kercoth se cache donc?

--A quel propos se cacherait-il? riposta firement Guilmette.

--Je suis all bien des fois au chteau, les serviteurs m'ont
accueilli poliment, mais on ne m'a jamais permis d'entrer. Aussi
puis-je supposer...

--M. de Kercoth ne se cache pas, n'ayant fait de mal  personne. Il
vite le monde, voil tout, depuis le malheur qui l'a frapp, qui nous
a frapps en mme temps.

--Son enfant noy, n'est-ce pas?

--Le petit comte Hugues.

--Pourquoi ce malheur vous a-t-il frapps, vous autres?

--Aprs le petit comte Hugues, l'Ocan a pris mon grand-pre et mes
sept oncles. De la famille, grand'mre, mon pre et moi, nous restons
seuls, pas pour longtemps, je pense. Nous y passerons  notre tour. M.
Alain a beau dfendre, nous irons jusqu'au bout du voeu, le voeu de
grand'mre: retrouver le corps du petit comte. Grand-pre et mes sept
oncles sont morts en le cherchant. Par bonheur l'Ocan les a rendus:
ils reposent en terre sainte. Il y a encore mon pre et moi. Et,
dsignant le lit o gisait l'aeule: Elle est trop vieille,
maintenant. Et puis, elle a eu  pleurer pour M. Alain, qu'elle a
nourri, pour tous les autres; tant de larmes lui ont mang les yeux.
Ce n'est pas fini, puisqu'il y a encore le pre et moi.

--Vous? presque une enfant!

--D'abord, je suis trs forte; ensuite, je vais  l'Ocan surtout
quand le temps est beau. Mais, si le pre doit mourir aussi, j'irai
par tous les temps. Un voeu est un voeu. Il faut peut-tre la vie de
toute notre famille pour racheter le bonheur de Kercoth.

--Comment s'appelle votre pre?

--Jean-Marie Auvray.

--C'est pour lui que vous priiez, lorsque nous sommes arrivs?

--Pour grand'mre surtout, afin que la sainte Vierge ne la laisse pas
porter au cimetire aprs ses huit fils et sa petite-fille, sans
l'avoir console en bnissant le voeu.

Ces paroles s'imprgnaient d'une foi si nave, d'une telle simplicit
d'hrosme que Robert en tait profondment mu. Tout  coup on frappa
du dehors, et Legouet exhiba sur le seuil une mine ravage.
L'excellent Legouet perdait de son impassibilit ordinaire. Voir
Robert en un pareil lieu lui drangeait les esprits.

--Madame la baronne est trs inquite. Aussi par ce temps de chien!
Une voiture ferme vous attend sur la route, venez, madame la baronne
dsire que vous veniez tout de suite.

Il tenait  la main un panier et l'alla poser sur une table.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guilmette.

--Du vin et du cognac pour Renotte.

--Remportez! Grand'mre refusera, vous le savez. Kercoth donne ce
qu'il faut, quand il faut quelque chose. Nous appartenons  Kercoth,
nous!

Legouet prsentait ses doigts engourdis aux flammes du foyer, n'ayant
pas l'air d'entendre.

--Allons-nous-en, monsieur Robert.

--Remportez! commanda violemment Guilmette.

--Non, ma foi. J'ai le poignet fatigu. Tu donneras  un pauvre. En
route, monsieur.

Robert alla de nouveau regarder celle qui dormait. Le sommeil tait
calme. La figure, dtendue par le repos, se revtait d'une expression
de douceur profonde. Seuls, les rides du front et des joues, le
bleuissement des paupires sous les yeux  jamais morts indiquaient
une souffrance familire et quotidienne. Il s'inclina devant
Guilmette:

--A demain, mademoiselle, pour avoir des nouvelles de votre
grand'mre.

Guilmette,  travers les vitres, suivit la silhouette gracieuse, peu 
peu efface... Il paraissait tre bon: comment alors habitait-il
Karenthal?

Les chevaux partis:

--Vous avez de singulires ides, dit Legouet. Vous ne me rpondez
pas?... A quoi pensez-vous?

--Au dvouement qu'inspirent les Kercoth.

--La vieille chanson de Renotte. Si vous prenez ses histoires au pied
de la lettre!... Elle divague souvent.

Robert allait objecter que Renotte n'avait pas desserr les dents; la
scne de la victoria, ce qu'il apprenait de Guilmette, surtout ce nom
des Kercoth joint aux incidents de l'aprs-midi le mirent sur ses
gardes. Sachant Legouet bavard, il trouva bon de le laisser bavarder.
L'autre ne s'en fit pas faute.

--Oui, elle divague. Elle aimait tant le marquis! Plus que ses propres
fils, monsieur. Ces Auvray taient de rudes hommes, de braves garons,
dvous  leur mre, jusqu' la mort; mais ils n'avaient pas les
grces enjleuses de M. Alain, et Renotte tait fire de voir ce beau
gentilhomme rester pour elle le petit caressant d'autrefois. Elle les
lui a sacrifis. Elle les aimait pourtant. Seulement, elle aimait
mieux M. de Kercoth. Et, je vous prie de le croire, elle n'aime ni ne
hait  moiti. C'est la passion en chair et en os. Quand le malheur a
frapp le marquis, elle s'en serait prise au monde entier. Que la
catastrophe soit l'effet du hasard, elle ne l'admet pas. Elle suppose
un crime. Elle dclare qu'on a jet le comte Hugues dans la mer, du
haut de la falaise rompue, ce qui est faux.

--Qu'est-ce qui le prouve?

--La faon d'agir de M. Alain. Il a t le premier  dfendre la
personne que Renotte accusait.

--Renotte a sans doute ses motifs. Vous connaissez son voeu? J'en
voulais demander la date, vous tes arriv, je la lui demanderai
demain. Les moindres dtails de ce drame m'intressent.

La figure de Legouet prit l'agrable teinte de l'meraude. Il ouvrait
dj la bouche pour dissuader Robert; une rflexion lui vint: mieux
valait le satisfaire. Les curiosits risquent, si on les endigue,
d'enlever tout obstacle et de causer nombre de dgts; tandis qu'avec
un grain de diplomatie...

--Bah! dit-il, vous n'aurez pas besoin de vous dranger. Ce... drame,
je peux vous le conter aussi bien que Renotte.

--Soit! J'coute.




VI


L'intendant plongea la main dans les mches grises de ses cheveux et
toussa deux ou trois fois avant de donner un libre cours  son
loquence. lev sans doute ailleurs qu' l'cole du divin Racine, il
ne se fit pas scrupule de remonter au dluge et mme plus haut.

A l'entendre, le marquis de Kercoth, dans sa jeunesse, tait un homme
incomparable: intelligence de premier ordre, grce de premier choix.
Aussi chiffra-t-il ses conqutes par un total bientt digne de celui
de don Juan. Parmi le tas, il y eut des passions partages. La famille
fermait volontiers les yeux, attendu le va-et-vient de ces sentiments
o la mairie et l'glise demeuraient trangres. Le pre, d'ailleurs,
au dclin de l'ge, comptait prmunir  temps sa race contre
l'ventualit d'une extinction. Son autorit faisait loi. Un beau
jour, il dcrta le mariage d'Alain avec sa cousine Yvonne de
Kercoth, hritire de la branche cadette. Une alliance aussi
naturelle reconstituerait en un seul faisceau l'antique et riche
patrimoine. Alain n'eut garde d'lever une objection, mais il se fit
accorder du rpit. Sa cousine lui tait presque inconnue, et il se
trouvait au mieux de certaine liaison dj vieille de trois annes.
Une habile temporisation lui parut le parti le plus sage. Elle
finirait bien par lasser l'adversaire, tout en laissant au fianc
rcalcitrant le bnfice des dfrences platoniques.

Par malencontre, le hasard rompit ses calculs et les vnements
tournrent  leur guise. Il avait vu sa cousine autrefois, dans un
lointain trs vague o il la traitait en petite soeur; de la petite
soeur tait sortie une ineffable crature, au maintien srieux et
fier,  la taille ravissante, aux formes sculptes dans le marbre. Il
s'prit d'elle, perdument. Non, certes, il n'avait jamais aim,
jamais, ni celle-ci ni celle-l, ni--l'oublieux--la toute-puissante
encense hier. La vie de son coeur datait de sa nouvelle rencontre
avec Yvonne. Il l'adorait. Et, pour le coup, l'adoration tait
vritable. Mais la liaison? Une Calypso sur la conscience est un
poids. Il devait, au surplus, tant de reconnaissance!... Aussi, press
par son pre, inventait-il encore des prtextes dilatoires, au
supplice de ses mensonges.

Les jeunes filles ont parfois des clairvoyances que les vieilles gens
feraient bien de leur prendre. Yvonne devina et fut dsespre. En
outre, elle surprit un jour une femme de leur monde serrant de trop
prs le cousin. A dire vrai, celui-ci rsistait; Yvonne n'en annona
pas moins son immdiate entre au couvent.

Il y eut dans Kercoth et aux alentours un vacarme indescriptible. Le
pays s'mut. Quoi! un obstacle sparait ces deux tres, tout entiers
l'un  l'autre? On fut vite difi: l'obstacle tait une personne
considrable de la rgion, marie  un jaloux brutal, capable de la
tuer s'il dcouvrait la trahison. Et les racontars de marcher leur
train. Oh! ma chre! Ah! ma chre!... Les yeux du mari laissaient
certainement  dsirer, mais ses oreilles taient excellentes.
L'incroyable disposition des bruits  se propager en province alarma
la matresse d'Alain, qui le conjura de se marier, afin d'y couper
court. Il ne se le fit point dire deux fois et c'est ainsi qu'Yvonne
fut sauve du couvent.

En se donnant le ciel, Alain se gardait quand mme un enfer, car
l'autre n'abdiqua aucun droit. Elle avait prtendu mettre l'amant sous
pavillon neutre et faciliter par l les moyens de contrebande. Elle
s'aperut que le pavillon tait de guerre et que l'hypocrite Alain s'y
drapait  outrance. Ds lors clata une lutte sourde. Comme le destin
a toujours l'air de se moquer des gens, quelques mois aprs les justes
noces, deux incidents survinrent qui, avec plus de hte, les auraient
sans nul doute empches: le vieux marquis de Kercoth mourut, suivi
de prs par l'poux de l'abandonne. Toutes les craintes de celle-ci
s'envolrent en compagnie de l'me irascible du dfunt. Elle put se
livrer  ses fureurs, qui doublrent lorsque naquit le fils d'Yvonne.
C'tait un vrai bijou. Ds l'ge de trois ans, on vit qu'il serait
beau de l'hrditaire beaut des Kercoth. Au rebours de ce qui se
passe souvent, l'orgueil maternel accrut la tendresse conjugale. Alain
tait plus que l'idole, il tait le pre. Yvonne n'entendait pas qu'on
toucht  son bien et, sentant les menes de la rivale vaincue, se
chassa du coeur tout ce qu'elle y gardait encore de secrte piti.
Peut-tre et-elle d se souvenir que, veuve  temps, la vaincue
serait aujourd'hui la victorieuse, sinon par reconnaissance d'amour,
au moins par scrupule d'honneur. La jalousie transforma l'ange en
bourreau. Ce n'est pas qu'elle et  se plaindre: son mari n'avait
d'yeux que pour elle; seulement, il avait aussi des airs de
compassion qui l'exaspraient. Elle afficha son bonheur, le promena
sur les grands chemins, dans les chteaux, le donna tant qu'elle put
en spectacle, pour que l'autre ft dvore de rage. La rage opra en
conscience. Mais, tout abandonne qu'on pt tre, on esprait quand
mme. Trois annes de fivre ne s'effacent pas ainsi. Des genoux uss
sur un tapis ne peuvent qu'y retomber. Une occasion, et... L'occasion
ne demande jamais mieux que de natre. Les hautes falaises furent
tmoins d'un rendez-vous, auquel le marquis n'avait pu se drober.

Ils taient l, face  face, elle, altire et vindicative, lui
passablement ennuy. Elle remua toutes ses foudres: rien! Elle passa
aux moyens tragiques: larmes, pmoisons, se trana, folle,  ses
pieds: rien! Soudain un rire insultant vint la fouetter au visage.
Yvonne, tenant par la main le petit Hugues, se dressait devant eux.

La vue de la misrable, pantelante, dsespre, au lieu de
l'attendrir, avivait sa haine. Ah! ce n'tait pas fini? la comdie se
jouait toujours? Aprs le premier adultre, le second, le mari mort ne
gnant plus; elle, grce  Dieu, vivait, et se dfendrait, dfendrait
son foyer, son bonheur, sa vie. Elle n'tait plus la rsigne, jadis
prte  prendre le voile, elle avait pour elle la triple puissance
d'un honneur intact, d'un amour pur et de sa maternit.

Yvonne souffrait en parlant. C'tait l'explosion longtemps contenue,
l'enjeu suprme dans une heure dcisive. Cette rivale encore aux pieds
d'Alain, ce torse superbe encore secou de sanglots, et qui peu  peu
se relevait, puis lentement tout ce beau corps debout, les larmes
manges par la honte, laissant aux yeux la transparence d'un voile o
s'accentuait l'clat fulgurant du regard, est-ce que tout cela
n'allait pas vaincre  son tour et foudroyer le bon droit?

Lui ne songeait qu'aux souffrances de son Yvonne. Il aurait voulu la
saisir dans ses bras; l'emporter loin, bien loin, l'arracher  cette
scne odieuse. Dj il l'enlaait.

--Faites! cria la matresse. Mais prenez garde, madame! Vous ne le
connaissez pas comme je le connais  prsent. Les douleurs auxquelles
il m'a condamne seront tt ou tard votre partage. Prenez garde!
prenez garde!

--Je n'ai pas peur, rpliqua Yvonne. De tous mes talismans, voici le
meilleur.

Ses doigts se posrent avec orgueil sur les boucles dores de
l'enfant.

--Votre fils? Dieu vous l'tera. Je le maudis, votre fils; je vous
maudis, vous!

--Ah! je vous le dfends! cria Kercoth, en Breton superstitieux. Elle
est la puret, il est l'innocence. Je vous dfends de les maudire.

La veuve eut un haussement d'paules et disparut le long des falaises.
Elle fit mieux, elle disparut du pays. On n'entendit plus parler
d'elle, et Alain reprit bientt sa srnit, trouble par les
invocations sacrilges.

Le petit comte Hugues devenait adorable. Les paysans, les marins le
saluaient comme l'hritier du matre; puis, raffolant de sa grce,
l'embrassaient comme leur propre enfant. Il tournait presque  la
lgende. Ceux qui l'apercevaient en partant pour la pche taient srs
de ramener leurs bateaux pleins. Ceux qui s'en allaient dans les
pturages, s'ils le voyaient passer, trouvaient la journe moins
longue. Et, debout sur la terrasse du chteau, devant l'Ocan couronn
de neige, il entendait les mouettes claquer leurs ailes lourdes
au-dessus de son front, comme pour lui faire signe de les suivre vers
les lointains perdus dans les brumes. Car il avait une passion pour
l'Ocan. Son plus grand plaisir tait d'aller pcher dans les flaques
d'eau que laissait derrire elle la mare descendante. Sa gouvernante,
vieille fille de quarante-cinq ans, l'accompagnait. Or, par une forte
mare de juillet, la gouvernante rencontra sur la plage des
bohmiennes qui lui proposrent la bonne aventure. C'est  peu prs
la seule faon qu'aient les vieilles filles de se marier. Vous
pouserez un brun, riche, beau... Sous-entendu: Parce que vous tes
blonde, pauvre et laide. La science des contrastes. Le poison tait
doux, la gouvernante en but  longues gorges. Hugues, ne se sentant
plus surveill, courut vers les creux des falaises chercher des crabes
dans le remous des vagues.

Les vagues, parat-il, roulrent cette poupe rose et l'emportrent.

Ce fut une journe terrible. En un instant, le pays fut sur pied. Le
dsespoir des Kercoth tait indicible. Une fourmilire humaine fit la
cte toute noire. On battit un  un les recoins des falaises, on
plongea dans les entonnoirs profonds, pleins mme  mare basse.
Peines inutiles. Trs avant dans la nuit, on tait encore l; les fils
Auvray avaient pris la mer et parcouraient les moindres anfractuosits
du rivage, on attendait leur retour. Ils rentrrent dcourags. Peu 
peu la foule se dispersa; il ne resta plus sur la plage que les huit
fils Auvray autour de leur mre, tandis qu'Yvonne, suivie d'Alain et
d'Annick, marchait, marchait, sans une parole. Sous la lune blafarde,
elle piait les roches, elle scrutait le sable; le sable n'avait pas
gard la trace de son enfant, les roches ne lui avaient mme pas gard
son corps.

Au point du jour, les Auvray poussrent une exclamation: c'tait, 
l'horizon, la voile du pre. Il revenait des rcifs explors au large.
Yvonne entendit et courut jusqu'au pied de la falaise rompue,
dbarcadre habituel d'Auvray. En voyant le hardi marin, au lieu de
sauter vivement  terre, descendre avec une lenteur embarrasse, elle
se mit  trembler de tout son corps. Kercoth l'treignit contre sa
poitrine, des sanglots qu'il pouvait  peine contenir lui dchiraient
la gorge. En cet homme gisait leur dernier espoir. Et quel espoir! un
cadavre fait et rejet par l'Ocan. Derrire eux, Annick, Renotte, ses
huit gars solides demeuraient immobiles, transis de peur.

L-bas, dans un vasement des roches, accompagne d'un serviteur, une
femme regardait.

Auvray s'avana d'un pas lourd. Entre ses hautes paules, la tte
ployait vers le sable, immobilise, dans la pose de toute la longue
qute nocturne. A peine osa-t-il la relever en prsence du marquis et
d'Yvonne. Un rude marin pourtant, aux attendrissements difficiles.
Enfin, il se mit  genoux devant Yvonne, comme pour lui demander
pardon, et, d'une voix rauque:

--Voil, dit-il.

C'taient, trouvs sur le rcif de la Corne,  deux lieues au large,
le chapeau et le tablier du petit comte Hugues. Yvonne prit les
paves et y enfouit son visage. Tous pleuraient, tant la douleur
muette de cette mre tait navrante.

Alors, la femme, l-bas, sortit de son observatoire. Elle surgissait
de nouveau, la rivale jadis brave; elle surgissait, ivre encore de
haine, les yeux secs devant un pareil deuil, s'en faisant un triomphe.

--Au fond de l'Ocan, votre talisman, s'cria-t-elle. Je vous avais
prvenue que Dieu vous l'terait. L'Ocan ne vous le rendra pas.

--Vous voulez donc l'achever! gronda Kercoth.

Il se tourna, glac d'effroi, vers Yvonne. Yvonne riait, d'un rire
heurt, mtallique, intarissable. Il la saisit, la secoua, l'appela:

--Yvonne!... mon Yvonne!...

Le rire continuait, avec des dchirements convulsifs, sans qu'une
larme vnt humecter les paupires brlantes.

--Elle est folle, je suis venge! dit l'implacable crature. Vous
n'avez, monsieur, qu'une chance de la gurir: c'est de lui retrouver
son fils. N'y comptez pas, cela ressemblerait trop  un miracle, et
les miracles!...

Une main brutale s'abattit sur son poignet. Renotte tait plante
devant elle.

--On le lui rendra, son fils; tu m'entends, toi! Mort, c'est possible;
mais on le lui rendra. Je jure que le corps de notre cher petit comte
dormira prs de ses pres. Et je fais voeu  sainte Anne: ds ce jour,
tous les jours,  toute heure du jour, quelque temps qu'il fasse, y
et-il des temptes du diable, quand les plus hardis n'oseraient
sortir, un de mes Auvray sortira, le cherchera. Tu t'es venge
aujourd'hui, Dieu nous vengera plus tard. Tu te rjouis trop de notre
malheur pour n'en tre pas la cause. Va-t'en, mauvaise chrtienne,
va-t'en, ou je ne rponds plus de moi.

Auvray tendit le bras:

--Dieu a tout vu, dit-il, et fera justice. Femme, j'accepte ton voeu;
je le remplirai pour ma part.

Les huit fils, le bras tendu, rptrent:

--Moi aussi, mre, moi aussi.

Et ces tres  demi sauvages, surexcits par la catastrophe, leur nuit
d'angoisses, la folie d'Yvonne, commencrent  gronder autour de la
mauvaise chrtienne. Le serviteur de celle-ci s'tait prcipit au
secours de sa matresse, Kercoth l'aida  la sauver. Ils l'allaient
jeter  la mer.

... L'excellent Legouet s'tait anim au cours de ce rcit. Robert,
avide, coutait. Tout  coup, il l'interrompit:

--La jeter  la mer? Comme ils auraient bien fait! Un monstre, un
monstre...

--Oh! monsieur, s'cria l'intendant, songez  ses souffrances. Elle
tait moins coupable que vous ne le supposez. Elle avait ses raisons
pour har. On l'avait abandonne; or, elle tait... mre, elle aussi.

--Triste mre, celle qui ne respecte pas la mort d'un enfant!

Legouet voulut protester; mais, devant la mine indigne de Robert, le
rouge lui montait au front. Des terreurs le prenaient d'avoir trop
parl. Cependant, ne valait-il pas mieux qu'il contt lui-mme
l'histoire? Dite par Renotte, elle et fatalement amen le nom de la
rivale. Et cette rivale s'appelait la baronne de Randires! Il tenta
une diversion dans la gamme varie des choses banales.

--Allons, monsieur, remettez-vous. Nous arrivons. Si madame la
baronne...

--Connaissez-vous la marquise de Kercoth?

Pas moyen de quitter la piste!

--Oui, monsieur, soupira l'intendant.

--Comme elle est belle!

Legouet tressauta:

--Vous la connaissez donc, vous?

--Je l'ai vue.

--A Paris?

--A Maisons-Alfort. Depuis, sa pense ne m'a plus quitt. Dans mes
veilles, dans mon sommeil, elle me hante. Legouet, je donnerais tout
au monde pour passer ma vie auprs d'elle, pour avoir le droit de la
garder toujours et de toujours la regarder.

Legouet demeurait stupide. Une passion, maintenant? Ah! certes, il
savait la marquise capable de l'inspirer; mais une passion chez le
fils de la baronne de Randires pour la femme du marquis de Kercoth!
C'tait abominable. Par quel prodige la folle, invisible  tous, lui
tait-elle apparue?

--Quand je songe, reprit Robert avec vhmence, qu'une misrable...

--Monsieur! supplia tout haut Legouet, tandis que tout bas il se
disait: Parlez donc de la voix du sang!

--Oui, qu'une misrable lui a tu son enfant.

--Ah! non, par exemple. On ne le lui a pas tu. L'Ocan est seul
coupable. La preuve, c'est que Renotte a remu ciel et terre pour
dmontrer le crime et n'y a pas russi. Tenez, un ptre prtendait que
deux femmes avaient entran le petit Hugues vers la falaise rompue,
en touffant ses cris, au moment o les bohmiennes disaient la bonne
aventure  la gouvernante. Eh bien, M. de Kercoth l'a fait venir, et
le ptre a reconnu qu'il tenait cette histoire de Renotte. Il avait, 
la vrit, vu deux femmes, mais elles causaient avec la gouvernante,
pendant que le petit comte Hugues pchait les crabes seul.

--O est cet individu?

--Il a quitt le Morbihan.

--On l'aura pay pour mentir et renvoy ensuite.

--C'est ce que raconte Renotte, dit tourdiment Legouet.

--Et je la crois, et je comprends sa soif de vengeance, puisque je la
partage.

L'intendant demeura bouche be. Dans quelle galre s'taient-ils tous
embarqus! Et comme la baronne tait sage de ne pas vouloir de cette
excursion en Bretagne!

Lonie,  l'entre de Robert, l'examina de loin, anxieusement. Il
s'approcha de son air habituel, le visage tait impassible;
videmment, l'incident de leur promenade n'avait pas eu de suite. Elle
se mit  en plaisanter, railla sa frayeur devant Renotte.
S'imaginait-on! Aussi ces allures de sorcire, et puis, sans doute,
l'nervement de l'orage... Robert acquiesait. Il prit le mme ton
lger pour parler du voeu. Lonie ne parut attacher aucune importance
 l'affaire.

--Ah! ah! on vous l'a dit...

--Oui... Guilmette, la petite-fille de votre... sorcire.

--Je me rappelle, en effet, certain voeu. Une _vendetta_ chez les
Corses. Des bruits qui ont couru... vous vous souvenez, ma tante?

--Hugues de Kercoth assassin, pronona mademoiselle de Gauleins.

--Noy, ma tante, noy. Renotte crie partout  l'assassin, malgr la
dfense de... du marquis... enfin, du pre de l'enfant. Mais les
interdictions n'empchent pas les lgendes. La Bretagne en est
peuple. Seulement, celle-l est lugubre. Par contre, j'en sais de
charmantes.

Dborde par le flux de ses paroles, un peu affole par la situation,
voulant arracher Robert  l'histoire maudite, elle dbita les rveries
exquises o gronde l'pre posie de l'Ocan. Robert n'coutait pas. Il
se reprsentait, l-bas, sur la terrasse du chteau, prs du petit
comte Hugues, le blanc tournoiement des mouettes.

Le lendemain, Edmond et Albin de Maubryan, avec leurs fusils et leurs
chiens, vinrent le prendre. Ils chassrent toute la matine et
rentrrent  Saint-Gal par la route de Kercoth. L'itinraire permit
 Robert de quitter quelques minutes ses compagnons. Il frappa chez
les Auvray. Guilmette ouvrit, et, tout de suite:

--Grand'mre va bien, monsieur, trs bien.

--Et ce n'tait pas la peine de vous dranger, dit Renotte.

--Pourquoi? je tenais  prendre de vos nouvelles...

--Et  me poser des questions. Guilmette m'a prvenue.

--Une seule.

--Oui, l'adresse. Je ne sais pas.

--Vous ne savez pas? Voyons,  quel propos me traiter si brusquement?
Je ne vous ai jamais fait de mal. Je vous en prie, dites-moi o
demeure le marquis de Kercoth.

--Non. Vous tes de Karenthal.

--Vous hassez donc bien les gens de Karenthal?

--De toutes mes forces.

--Alors, adieu, madame.

Un djeuner solide attendait les chasseurs  Saint-Gal. Constance y
avait appliqu tous ses talents de bonne mnagre, elle y apporta
toutes ses rougeurs de vierge trouble. Elle soignait leur hte, avec
des hsitations charmantes, l'coutait  plein coeur et lui souriait
si doucement que Robert s'en trouvait heureux. Ils eurent, dans la
journe, des entretiens pareils aux causeries d'autrefois avec
Blanche. Un sentier  travers champs menait en une demi-heure de
Saint-Gal  la plage; le soir, madame de Maubryan y conduisit sa
bande. Chemin faisant, Constance moissonnait des fleurs sauvages.
Robert se souvint encore des gerbes cueillies pour Blanche aux flancs
des monts du Vivarais et demanda  la mre la permission d'en ramasser
pour sa fille. La mre consentit, la fille devint pourpre. Lorsque
Constance fut seule dans sa chambre, en face de ce bouquet o se
mariaient toutes les couleurs de la flore locale, elle rva, ce qui ne
lui tait jamais arriv, et, depuis, elle continua de rver.

Robert venait presque chaque jour, tantt seul, tantt accompagn de
Lonie. Constance et lui faisaient de la musique. Il notait les
ballades du pays, improvisait en son honneur, s'oubliait parfois dans
une envole brusque de l'me, traduite par le clavier en sanglots
profonds, et, se reprenant soudain, redescendait aux mivreries
dlicates, comme les grondements tragiques de l'Ocan s'apaisent peu 
peu et se changent en murmures. Il enveloppait ainsi la jeune fille
d'effluves extatiques. L'amiti, qu'on dit suprieure  l'amour, lui
ressemble souvent et peut, sans savoir, donner le change. Robert
portait  Constance une affection vritable. Il se sentait mieux
compris d'elle que de ses frres. Ceux-ci, braves coeurs, esprits
honntes, laissaient trop percer la rudesse d'une ducation
campagnarde et certains prjugs de caste, surtout de province, dont
s'tonnait Robert, lev dans les hautes et larges ides de M.
Laffont. Aussi, bien que leur compagnie lui plt, n'opposait-il aucune
rsistance aux accaparements quelque peu tyranniques de la soeur. Elle
s'ingniait  le retenir prs d'elle sous mille prtextes, qu'il
dclarait toujours excellents. Sur un mot, il lui sacrifiait chasses
et pches. Les frres s'bahissaient, M. de Maubryan souriait, madame
de Maubryan approuvait. Elle approuvait d'autant mieux, que d'habiles
questions faites  la baronne l'avaient difie sur le compte de
Robert. Lorsque le couple s'loignait, les fils partis, le mari occup
ailleurs, madame de Maubryan suivait d'un oeil satisfait ses alles et
venues  travers les ombrages du jardin. Il lui semblait qu'elle
assistait au triomphe de sa fille. Cependant Constance y perdait le
repos, car Robert ne se dclarait pas. Allusions, rticences, airs de
mlancolie subite, il ne voyait et ne comprenait rien. Ce qu'il aimait
en mademoiselle de Maubryan, c'tait le souvenir de Blanche et aussi
ce charme d'une socit fminine, indispensable  de certaines
natures. Pour lui, Constance tait jolie, il avait plaisir  la
contempler, il contemplait. Elle disait de gentilles paroles, fort
agrables  couter, il coutait. Voil tout. Peut-tre, en plus,
ceci: quelque chose comme une attirance fraternelle, lorsque les
petits yeux noirs se fixaient sur lui, tour  tour rieurs et graves.

Un matin, les quatre jeunes gens ayant projet de pcher en pleine
mer, Constance ne fit pas mine de le retenir. Elle lui prit le bras,
les accompagnant jusqu'au rivage. Gaspard, Edmond et Albin se
htaient, elle ralentit sa marche. Elle voulait parler, elle n'osait
pas. Sur le visage, dans l'allure, l'oppressement du souffle, on
devinait une agitation extraordinaire, un combat intrieur, des -coup
de rsolution et d'incertitude.

--Qu'y a-t-il, mademoiselle? demanda Robert.

Elle poussa un soupir. Fallait-il oser? que penserait-il d'elle
ensuite? Elle rpondit:

--Rien.

--Je me figurais...

--Eh bien, si! reprit-elle trs bas. Il y a que je suis malheureuse.

--Malheureuse? gte comme vous l'tes? avec les tendresses qui vous
entourent?

--Suis-je sre d'en tre entoure? tes-vous sr qu'aucune ne me
manque? Supposez que ce soit celle-l surtout  laquelle je tienne.

--En ce cas, il vous suffirait de vouloir pour l'avoir.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Leurs yeux se rencontrrent. Tout l'amour de Constance illuminait les
siens. Robert comprit. Ah! l'aveugle, l'imprudent qu'il tait!

--Oh! le retardataire, cria Gaspard.

Lui, navr, n'entendait pas, ne savait plus. Pauvre Constance! elle
lui inspirait tant de piti! Gaspard vocifrait: Robert! Robert!...
Vous tes insupportable. Nous sommes prts  parer. La douceur triste
des grandes pupilles bleues continuait  se poser sur elle. Constance
n'y vit que la caresse d'un aveu. Ses joues se teintrent de rose,
l'clat des dents menues brilla dans un sourire radieux.

--Allez, allez, mon ami, mes frres perdraient patience.

La barque loin du rivage, quand il devint impossible d'y dmler les
silhouettes confondues, elle lana un baiser dans l'espace et, courant
presque le long du chemin de Saint-Gal, fit irruption chez sa mre.

--Maman!... si tu savais, maman!

Jamais elle n'avait parl de sa passion croissante, maintenant elle ne
tarissait plus: il ne s'tait pas expliqu, les mots n'expliquent
rien; mais il l'avait regarde, oh! de quel regard! mais il l'aimait
comme elle l'aimait! Pas de bonheur plus grand... Quel rve longtemps
caress! Du premier jour, maman!... Robert  elle! Robert, son mari!
Que de fois elle avait pleur! Comme,  cette heure, elle bnissait la
vie!

--Constance, Constance, calme-toi.

--Eh! le puis-je, maman!

Madame de Maubryan s'effraya d'une telle explosion. Avec la superbe
injustice des mres, elle trouvait tout simple que Robert s'prt de
Constance, moins simple que Constance s'prt de Robert... avant d'en
avoir demand la permission. Elle s'avouait sa propre imprudence, se
querellait, s'accusait en son for intrieur. Du mieux qu'elle put,
elle calma l'effervescence de sa fille; puis, croyant le feu aux
poudres, sans prvenir personne, elle courut  Karenthal. La baronne
devait tre, la premire, instruite de l'vnement. Elle la pria de
sonder le coeur de Robert: il importait de couper court  une intimit
compromettante pour le repos de sa fille, si Robert ne songeait pas 
l'pouser. Moins affole, ou mieux fixe  l'endroit de Lonie, elle
et diffr une dmarche o, quoi qu'il advienne, la dignit de
Constance se trouvait engage. La baronne sourit, au fond, de la
navet de madame de Maubryan. Cette amourette l'amusait. Et que
Robert tait sournois! Ne lui rien confier d'une idylle dont ils se
fussent divertis ensemble! Car il tait parfaitement naturel que
Robert ft la cour  Constance. Par exemple, il serait fort absurde
qu'il l'poust. Le rle des jeunes hommes de son ge consistait 
traverser toutes les flammes en salamandres. Lonie garda pour elle
ses rflexions philosophiques et se tira d'affaire  l'aide des
roueries de la femme du monde. Robert s'ennuyait avant l'invention de
Saint-Gal; puisque Saint-Gal le distrayait, les portes lui en
resteraient ouvertes. Tant pis pour la garnison.

--Vous ne m'tonnez qu' moiti, chre madame, dit-elle. Il m'avait
sembl remarquer... Ainsi, mademoiselle votre fille?...

--A perdu la tte, chre madame, littralement perdu.

--A ce point! Voyez-vous ce Robert!... Oui, oui, ce serait un joli
couple. Seulement Robert est bien jeune.

--Beaucoup trop jeune. Constance aussi.

--N'est-ce pas?

--Il faudrait attendre.

--Voil, nous attendrons, chre amie. D'autant que sa volont fixe est
de se crer un nom dans les arts. Cela prendra du temps. Moi, je l'en
aurais dissuad: a-t-il besoin de travail, tant mon unique hritier?
Maintenant, je dois vous avertir en toute franchise: hors son
ambition, ses autres projets me sont lettre close. Personnellement, je
vous remercie de votre communication et ne m'opposerai jamais  une
alliance o les qualits et la gentillesse d'une des parties
compensent certains avantages auxquels l'autre est en droit de
prtendre.

Madame de Maubryan se sentit blesse de l'allusion  la mdiocrit de
leur fortune; mais, en l'honneur de sa fille et par prudence
maternelle, son salut d'adieu fut d'une cordialit charmante. Elle
regagna Saint-Gal, l'esprit calm, pleine d'espoir, convaincue que
tout marchait  merveille.

Ce qui marchait bien mieux, c'tait la barque o filaient Robert et
les Maubryan. L'entrain, la gaiet de ceux-ci dissiprent vite la
mlancolie de celui-l. Les aveux de Constance ne lui apparaissaient
plus que dans une brume confuse. Il se demandait mme s'il ne s'tait
pas mpris au sens de ses regards. La mer tait belle, la journe fut
dlicieuse. La pche finie, on hissa la voile, et les vagues
chantrent de nouveau contre les flancs de la barque pousse par la
brise. Edmond dormait  l'avant, Albin fumait, accroupi sur les
paniers grouillants. Gaspard, accot au mt, jetait par instants un
ordre bref  Robert, qui tenait le gouvernail. Gaspard tait le
capitaine du canot. A bord, ses frres lui devaient l'obissance
passive, car nul ne connaissait mieux ce coin de l'Ocan. De fait, les
plus rudes pcheurs le traitaient presque en confrre. A deux cents
mtres du rcif de la Corne, Albin montra une barque s'engageant dans
les aiguilles de granit qui font des parages de ce rcif un endroit
redout.

--C'est Jean-Marie Auvray, dit-il.

--L'imbcile! grommela Gaspard.

--Pourquoi? interrogea Robert.

--Parce que,  gauche de la Corne, on passe;  droite, on casse.

Robert tourna la tte: la barque de Jean-Marie sautait au remous des
brisants. Il mit le cap sur la Corne. Gaspard poussa un cri:

--Robert!... mais, sacredieu! que faites-vous? Nous allons droit aux
brisants.

--Puisqu'il y a un homme en danger de mort.

--Vous pouvez dire un homme perdu.

--Il remplit un voeu.

--Moi, je rponds de la vie de mes frres et de la vtre. Albin, bas
la voile! Edmond, aux rames!

La manoeuvre s'excuta en un clin d'oeil. Robert ne sourcillait pas.
Il pointait toujours sur Jean-Marie. Gaspard s'empara du gouvernail et
changea la direction. Encore une minute, ils entraient dans le
gouffre.

Il y tait, Jean-Marie, tout prs d'eux, mais de l'autre ct de la
Corne, entre les pointes d'aiguille mettant sur la couleur verte de
l'eau leurs taches grises, tranquilles, o guettait la mort. Un
craquement, un bouillonnement d'cume, et les quatre jeunes gens ne
virent plus rien. L'embarcation d'Auvray venait de couler  pic.

--Pauvre, pauvre Renotte! balbutia Robert.

Soudain,  porte du bras, entre les vagues, il aperut une masse
noire qui passait. Se pencher, la saisir, tirer  lui fut l'affaire
d'une seconde.

--Lchez! commanda Gaspard. Nous chavirons.

L'quilibre s'tait en effet rompu sous le double poids de la masse
inerte o se cramponnait Robert. Une nappe d'eau ruissela le long des
parois intrieures.

--Mais lchez donc! hurla de nouveau Gaspard.

Robert, les doigts crisps  sa proie, les muscles tendus, tourna
lentement la tte et dit:

--Je ne veux pas.

La brise avait frachi, l'Ocan devenait tumultueux, un paquet de mer
s'engouffra dans la barque.

--Et d'un. Au second, bonsoir! fit placidement Edmond, une des rames
quitte, pour dsigner l'norme montagne d'eau qui les allait prendre
par le travers.

Albin et Gaspard finirent par o ils auraient d commencer: ils se
prcipitrent  l'aide de Robert. Au moment o Jean-Marie fut dpos
au pied du mt, la montagne, au lieu de l'engloutir, soulevait la
barque et, comme un ftu de paille, l'emportait loin de la Corne, avec
elle.

--La thorie du centre de gravit, observa Edmond.

Le fils de Renotte avait une large entaille au front, la poitrine et
les jambes laboures par les roches. Somme toute, avaries mdiocres.
D'nergiques frictions, quelques gorges d'eau-de-vie le ranimrent.
L'entrain gnral reparut,  mesure qu'on s'loignait de cette Corne
du diable o cinq existences venaient de se jouer. Albin frappa sur
l'paule d'Auvray.

--Mon brave, regardez monsieur. Vous lui devez de fameuses actions de
grces.

Le regard alourdi du marin croisa celui de Robert et s'abaissa tout 
coup, comme dans un blouissement. Puis, essayant de se soulever,
s'appuyant des coudes aux cordages par terre, de nouveau il
entr'ouvrit les paupires. La stupeur de Guilmette, le jour o le
jeune homme lui ramenait l'aeule, il l'prouvait  son tour, mais
sans aucun sentiment d'effroi. Gaspard le prit  partie:

--Vous n'avez pas le sens commun. Est-ce qu'un marin va o vous tes
all? C'est tenter Dieu. Nous avons failli nous noyer en votre
honneur. Si vous trouvez cela drle!... Moi, je vous aurais carrment
plant l.

Le pcheur ne semblait pas entendre. Sur son visage tann flottait le
vague du songe, tandis que ses bons yeux ronds, fixs sur Robert, se
remplissaient de larmes. Robert, gn devant lui comme il l'avait t
devant Guilmette, se joignit  Gaspard, au moins pour les reproches:

--M. de Maubryan a raison, Jean-Marie. S'il vous tait arriv
malheur...

--J'tais sr de ne rien risquer.

--Vous couriez  votre perte et vous saviez y courir.

--Non, non!

Les Maubryan clatrent de rire. Trs amusant, ce pcheur, avec ses
tranquilles convictions. Sans eux, il ferait, pour le moment, une
assez vilaine grimace dans l'eau. Un pur hasard les avait conduits du
ct de la Corne. Leur intervention tait toute fortuite. Et ce
gaillard, en train de rendre l'me cinq minutes plus tt, dclarait...

Robert, moins dispos qu'eux  la gaiet, interrogea doucement:

--Pourquoi donc tiez-vous sr de ne rien risquer?

--J'avais fait une neuvaine  sainte Anne pour la supplier de
m'indiquer la place o je rencontrerais le petit comte Hugues. J'ai
rv cette nuit qu'elle me commandait d'aller aux aiguilles de la
Corne: j'y suis all.

Tous ceux qui se trouvaient l connaissaient le voeu de Renotte, tous
croyaient en Dieu, ils inclinrent le front. A leur grande surprise,
au milieu du silence provoqu par ses paroles, Jean-Marie, d'un ton
bref, posa cette question  Robert:

--Monsieur, de quel pays tes-vous?

--Ma foi, rpondit mlancoliquement le jeune homme, je serais bien en
peine de le dire. Je ne connais pas plus mon pays que mon pre.

Auvray eut un haut-le-corps. Ses yeux s'arrondissaient davantage, un
tremblement agitait ses membres et on l'entendit marmotter: Sainte
Anne! sainte Anne! Le front des Maubryan s'tait rembruni. Quelle
histoire contait l Robert? Une boutade, sans doute, mais d'un got
dtestable en tout cas.

--Vous avez tort, mon ami, dit Albin. On ne rit pas des choses
srieuses, et plaisanter...

--Je ne plaisante en aucune faon. Je n'ai le droit de me rclamer de
personne.

--Pas mme de votre mre?

Robert hsita, une rougeur intense empourpra ses joues, car il allait,
selon lui, mentir. Les autres attendaient sa rponse. A voix basse, il
rpondit:

--Pas mme de ma mre.

Les trois frres se sentirent les coudes. Un enfant trouv, leur
commensal, leur camarade, leur intime! Pourquoi cette longue
supercherie? Se fussent-ils commis avec un individu pareil? Il
n'appartenait  aucune caste, il venait on ne sait d'o. La
socit--leur socit--n'avait pas de place pour de telles gens.
Cerveaux frustes aux ides troites, ils voyaient un abme entre eux
et Robert, une souillure par Robert sur eux. De trs bonne foi, ils se
croyaient contamins au voisinage. Jean-Marie examinait encore,
toujours, dans un besoin de se convaincre. La fivre le dvorait. Des
questions se pressaient sur ses lvres:

--Ah! si j'osais, monsieur... O vous a-t-on lev?

--Je ne me rappelle pas ma premire enfance. J'ai d natre prs de la
mer.

--Prs de la mer!

--Il me semble. Ce que je me rappelle exactement, en revanche, c'est
mon existence, tout petit, chez des paysans du Vivarais. Un homme de
grand coeur eut piti de moi, me tira de leurs griffes, se mit 
m'aimer comme il aimait son fils et sa fille. Aussi, quand il est
mort...

La voix de Robert s'altra. Le souvenir de cette heure lointaine le
brlait encore chaque fois qu'il l'voquait. Une larme coula sur la
joue hle du pcheur.

--Alors, reprit le jeune homme, je suis venu  Paris: un professeur de
musique m'a pris en amiti, m'a prsent  madame de Randires, et
madame de Randires a bien voulu s'intresser  moi. Voil toute mon
histoire; vous voyez, elle n'a rien de palpitant.

Il la disait, avec l'arrire-pense de prvenir des soupons
outrageants pour la baronne. Mais sa sollicitude n'tait plus de
saison, les Maubryan gardrent une attitude raide et digne. Tout
oreilles, Jean-Marie ne soufflait mot; il coutait encore, quand
l'autre s'tait tu. Lorsqu'on dbarqua, Robert vit qu'Auvray titubait
sur ses jambes.

--Le sang perdu, sans doute, dit-il  Gaspard. Nous ne pouvons le
laisser l.

--Si je ne craignais que notre retard inquitt ma mre...

--Eh bien! je vais l'accompagner chez lui; vous m'excuserez 
Saint-Gal.

--Certainement, certainement! firent en choeur les trois frres, qui
dtalrent avec un effarouchement pudique.

Robert et Jean-Marie prirent le chemin de la chaumire o,
dernirement, l'aveugle recevait si mal le protg de Lonie. A peine
le reut-elle mieux cette fois. Pour que le rude visage se dtendt,
il fallut que Guilmette numrt toutes les blessures de son pre,
affaibli par la marche ou l'motion au point d'tre incapable de
prononcer une parole, expliqut comme il avait failli mourir,
puisqu'on le ramenait ainsi, sans la barque, les vtements encore
humides. Les yeux de Jean-Marie allaient de la miniature  Robert, de
Robert  l'image de sainte Anne d'Auray, et ces mots passaient dans un
souffle: sainte Anne! sainte Anne! Robert se disposant  partir,
Auvray fit un signe; le jeune homme revint sur ses pas.

--Que dsirez-vous, mon ami?

Renotte grommelait dj et cherchait  s'interposer, lorsqu'elle
s'arrta, ptrifie. Jean-Marie venait de rpondre:

--Je voudrais tant vous revoir!

Quoi! l'hte de Karenthal? Son fils voulait revoir cet homme tenant,
on ne savait par quels liens,  leur plus cruelle ennemie? Il songeait
 l'accueillir dans leur maison, lui qu'elle en cartait chaque fois
de toutes ses forces! Qu'est-ce que cela signifiait? Ses yeux sans vie
roulaient dans leurs orbites. Jean-Marie rpta:

--Monsieur, je voudrais vous revoir.

--Demain, sans faute, je vous promets.

Quand Robert fut dehors, un vertige le prit. O tendait cet
enchanement de faits bizarres? A quel drame le hasard le mlait-il
coup sur coup, et, pour y jouer un rle, qu'tait-il donc? qu'tait-il
enfin? Les signes de croix de Guilmette  leur premire entrevue, puis
ses regards  la drobe; l'attitude de Jean-Marie deux heures plus
tt, puis sa demande de le revoir; cette insistance... Sous son crne,
un monde d'ides se croisaient, se mlaient, lui jetaient une angoisse
poignante. Oui, qu'tait-il enfin? L'abandonn, l'enfant trouv, dont
le visage faisait frmir deux de ses semblables, dont le pre et la
mre vivaient sans se laisser connatre--quoique l'une l'et repris
sous son toit, quoique l'autre, au dire de Legouet, l'et aim
jadis--cet tre-l, qu'tait-il? qu'tait-il? Sur la lande, parmi les
bruyres o jouait la brise, il s'attardait, rveur opinitre, arrt
devant le mystre de sa vie, l'nigme de son berceau.

Il s'assit, n'en pouvant plus. Les insectes, autour de lui, chantaient
en paix leur complainte. La nuit tranquille venait. Un calme religieux
envahissait tout, hors son cerveau en tumulte. L s'arrtait
l'universel repos. C'tait un bourdonnement confus d'espoirs et
d'incertitudes, le choc perptuel des invraisemblances et des
ralits. Puisque sa mre tait la baronne de Randires et puisque les
amis des Kercoth la hassaient--oh! de quelle haine incurable!--lui
qu'ils savaient son hte, son protg, presque son fils, pourquoi,
sauf Renotte, l'enveloppaient-ils d'une sorte de tendresse? Quel
visage aim leur rappelait son visage? celui du petit Hughes? mais
Hughes tait mort depuis longtemps. Serait-ce alors?... La fivre le
brlait davantage  mesure qu'il s'enfonait en ses muettes
investigations. Il craignait de se laisser aller sur une pente trop
sduisante. Cependant avait-il le droit de s'arrter, parce qu'il
entrevoyait dans le lointain l'irradiation d'un point lumineux qui
l'blouissait? Hlas! depuis toujours il marchait parmi les tnbres.
Il tenta de reprendre le pass, le jour o se noyait la folle, le soir
o le marquis de Kercoth le remerciait. C'tait un soir trs sombre.
Il ne distinguait pas le visage. Serait-ce celui-l? Ses penses se
coordonnrent. Une  une, il reconstituait des scnes rcentes:
d'abord la premire fois, la terreur de madame de Randires, une
phrase de la duchesse de Serples: Vous veillez en moi de si vieux
souvenirs!--l'ahurissement de Legouet, Guilmette, Jean-Marie... Ah!
oui, oui, oui, son pre? eh bien, il le connaissait  prsent; son
pre, c'tait le marquis de Kercoth. Si madame de Randires le
cachait,  des centaines de lieues, presque dans une tombe, c'est
qu'elle tait encore marie  l'poque de sa naissance. Si elle
redoutait aujourd'hui l'intervention du pre, c'est qu'un autre fils
peut consoler d'un fils mort. Toute l'histoire conte par Legouet se
prcisait. Il tait l'enfant de ces deux cratures, l'une aperue un
jour, pour toujours peut-tre, l'autre aime dj, parce qu'elle
l'avait port dans ses entrailles. Il venait d'eux et ne pouvait venir
d'ailleurs; c'tait leur sang qui coulait en ses veines. Une
ressemblance garait Guilmette et Jean-Marie. C'tait bien le fils du
marquis de Kercoth qu'ils revoyaient, mais ce n'tait pas le pauvre
petit Hughes. Il dormait, son frre, au fond des vagues mauvaises, et
Renotte, avec ses accusations, tait stupide, puisque madame de
Randires tait sa mre!...

A Karenthal, Robert trouva sens dessus dessous le salon d'ordinaire si
correct de tenue; mademoiselle de Gauleins et la baronne donnaient les
marques de la plus vive agitation, il y avait dans l'air une odeur de
poudre. De fait, madame de Maubryan venait de passer par l, comme sur
un champ de bataille, et les hostilits se terminaient  peine. Elle
tait arrive, haut le front, droit  Lonie:

--M. Robert est-il rentr?

--Pas encore, chre madame.

--Tant mieux, madame.

--Tiens! nous supprimons le chre? interrogea la baronne avec une
pointe d'ironie.

--Nous supprimerons bien autre chose, s'il vous plat.

--Mais ce qu'il vous plaira... madame.

--D'abord, et avant tout, ma communication de ce matin.

--Ah! oui, l'amour de mademoiselle de Maubryan?

--Hein? fit la vieille tante.

--C'est--dire l'amour de M. Robert, riposta la chtelaine de
Saint-Gal.

--Permettez! rectifia Lonie. Si Robert aime votre fille, je n'en sais
rien; mais je sais par vous que votre fille adore Robert.

Madame de Maubryan toussa. Le coup de boutoir l'tranglait. Quelle
maladresse, sa visite du matin! Aussi pouvait-on deviner ce que
venaient d'apprendre Gaspard, Edmond et Albin?

--Alors, rpliqua-t-elle, vous saurez de plus ceci: ma fille
appartient  une famille honorable, ma fille n'est pas faite pour
un... anonyme.

--Qu'est-ce que c'est qu'un anonyme? demanda mademoiselle de Gauleins.

Lonie frona les sourcils. Elle s'tait amuse de la brusque invasion
inexplique de cette femme commandant et dcommandant les gendres
comme un _sleeping car_; mais voici qu'on mettait en avant plus que la
personnalit de Robert, son tat civil; toute envie de rire passa,
surtout lorsque madame de Maubryan eut donn  mademoiselle de
Gauleins des dtails prcis. Or, elle y appuyait, l'excellente dame,
faisait un agrable mlange d'abus de confiance et d'escroquerie
morale, entassait, comme une montagne de forfaits, les visites
quotidiennes, les tte--tte dans les recoins mystrieux, les
sentimentalits cachant d'abominables perfidies. Constance tait si
candide! On avait rsolu de la prendre dans un pige! C'tait odieux,
infme...

--Et j'entends qu'on les supprime, ces visites.

--Avec joie, dit la baronne d'un ton de suprme outrage.

--Et j'entends que ce monsieur se supprime lui-mme, en disparaissant
du pays.

A cette dernire injonction, Lonie se dressa, et, dsignant la porte:

--Robert ne me quitte pas. Et moi, je n'ai d'ordres  recevoir de
personne. Assez!

Madame de Maubryan sortit, mais avec la dignit d'un dompteur
descendant de sa cage  btes.

Ds qu'elle eut tourn les talons, la baronne se livra sur les
meubles, sur les livres, sur tout ce qu'elle rencontrait,  un joli
accs de fureur.

--L! l! ma belle, disait mademoiselle de Gauleins.

--Ah! ma tante! imaginez-vous une pareille effronterie? Des hobereaux
sans le sou! Qu'ils la gardent, leur fille! La leur ai-je demande?
Robert ne l'aime pas...

--Tu es sre?

L'interrogation tranquille calma subitement Lonie. S'il l'aimait
pourtant?

--Moi, vois-tu, reprit la vieille, j'estime beaucoup Robert, je lui
porte un intrt vritable et peut-tre l'pouserais-je... si j'avais
seulement soixante ans de moins. Parce que je le connais, parce qu'il
a sa valeur personnelle. Madame de Maubryan n'est pas oblige de
partager nos gots. Tu recueilles un enfant perdu, c'est ton droit; tu
me l'amnes, je le reois, c'est mon affaire; mais qu'il entre dans
une autre famille, sans pouvoir nommer la sienne, dame! je comprends
qu'on y regarde  deux fois. Il y a des sentiments--des prjugs, si
tu veux--que nous n'avons invents ni l'une ni l'autre. Madame de
Maubryan a t maladroite, mais elle y obissait, avec quelque mrite,
car elle sacrifie  un scrupule srieux--lev, somme toute,--des
avantages que sa fille retrouvera malaisment. Crois-moi, Robert, n
de simples pcheurs, avait plus de chances d'pouser la petite que le
futur hritier de la baronne de Randires, n de parents inconnus.

A mesure que mademoiselle de Gauleins parlait, un abattement profond
s'emparait de Lonie. Elle poussa un soupir et demeura longtemps
silencieuse.

--Ma tante, dit-elle enfin, cette situation est intolrable. Des
humiliations, des chagrins pour Robert? Non, non, je n'en veux pas. Je
lui donne la fortune de mon mari parce qu'elle est  moi, je ne puis
lui donner son nom. Mais, ma tante, ma bonne tante, si quelque me
dvoue, une personne vnre de tous... Voyons, ma tante, vous avez
t jeune...

--Il y a si longtemps!

--Vous avez aim.

--Jamais de la vie.

--Enfin, vous pourriez avoir aim. Supposez-le un moment. Supposez
que, par des circonstances extraordinaires, invraisemblables, n'tant
pas libre d'pouser, n'tant pas libre non plus de commander  votre
coeur... vous...

--Dieu me pardonne! tu me demandes de reconnatre Robert?

Lonie baissa la tte:

--Il porterait noblement votre nom.

--Qui est son pre? interrogea mademoiselle de Gauleins. Encore
faut-il, puisque tu prtends me faire endosser une de tes fautes...

--Ma tante!... essaya de protester Lonie.

--Oh! tu le sens bien, ds le dbut, j'ai vu clair. Qui aurait
l'impertinence de croire que,  prs de soixante ans, j'ai jet mon
bonnet par-dessus les moulins, et surtout la sottise d'admettre qu'il
s'est trouv quelqu'un pour le ramasser? On dira que je te couvre, et
l'on aura raison.

--Eh bien, oui, c'est une de mes fautes, la plus grande. J'ai soif de
la rparer.

Mademoiselle de Gauleins s'attendait  l'aveu. Elle en fut pourtant
remue, car cette femme, suppliante et coupable, elle l'avait dresse
au bien, leve pour la vertu.

--J'aurais prfr, dit-elle, que tu ne m'en fisses pas la confidence.
Je refuse d'tre complice d'une mauvaise action. Le pre est-il
vivant?

--Oui.

--Est-il libre?

--Non.

--C'est un galant homme?

Lonie hsita, ses joues plirent; elle rpondit, la lvre contracte:

--Il passe pour tel.

--Alors c'est  lui de couvrir Robert de sa protection.

--Jamais!

--Il refuserait?

La baronne courut  sa tante, la saisit aux poignets et, secouant ce
chtif tre inerte dont elle oubliait les souffrances d'infirme:

--Vous ne comprenez donc pas? Il me le prendrait! Il me le prendrait
tout entier: son corps, sa tendresse, son respect!

--J'avoue, en effet, que je ne comprends pas. Il n'est pas libre,
disais-tu?

La riposte interloqua madame de Randires. Ses tortures, qu'elle
croyait finies, ne faisaient-elles que commencer?

Ce fut  ce moment que Robert parut. Il portait encore au visage le
rayonnement de ses dernires mditations. Il se sentait heureux. Le
poids crasant du pass, il l'avait sorti de son coeur, laiss dans la
bruyre de la lande. Sans prendre garde au tohu-bohu du salon, 
l'motion de la tante et de la nice, il enveloppa la baronne des
caresses de ses yeux.

--Bonsoir, mon enfant, dit mademoiselle de Gauleins d'un ton
singulirement remu, o l'on sentait l'affection instinctive se
fondre en une tendresse d'aeule. Venez ici, prs de moi.

Il obit avec l'empressement qui, ds les premiers jours, lui
conciliait les bonnes grces de la vieille fille. Debout devant elle,
il souriait.

--Vous tes superbe, Robert, savez-vous?

Son regard alla chercher Lonie, comme pour restituer  qui de droit
cet hommage inattendu.

--Vous tes-vous amus aujourd'hui?

--Oui et non. Nous avons failli sombrer au retour, sur les aiguilles
de la Corne, o la barque de Jean-Marie Auvray a coul  pic.

Ds les premiers mots, madame de Randires avait tressaut.

--Jean-Marie est mort? demanda-t-elle avidement.

--Grce  Dieu, nous l'avons repch. Mais il revenait de loin, de si
loin mme que le plongeon l'a mis en humeur de causer. Comme il
connaissait les Maubryan et ne me connaissait pas, il m'a demand mon
histoire. Je la lui ai dite, si tant est que c'en soit une.

La baronne, immobile, s'effaait dans un recoin de la pice, loin de
l'clat des lampes. Mademoiselle de Gauleins fit signe  Robert de
s'incliner et, le baisant au front:

--Vous avez eu raison. Les innocents n'ont pas  se cacher. Seulement,
je vous prviens, mon enfant, votre franchise vous cotera cher
peut-tre. Madame de Maubryan nous quitte  peine. Ses fils l'ont
avertie. Vous vous tes ferm Saint-Gal et, si vous aimiez
Constance...

--Je ne l'aimais pas, mademoiselle. Je suis donc doublement heureux
d'avoir parl. Je craignais, ce matin, d'tre en passe de commettre
une indlicatesse  mon insu. Dsormais, j'aurai moins de rserve avec
les hommes, mais j'en aurai davantage avec les jeunes filles. De la
sorte, on ne me suspectera de vouloir tromper personne.

--Bravo!... Et revenons  Jean-Marie. Comment! sa barque a coul...

--A pic.

--Et la vtre s'est trouve juste  point... Contez-moi, cela me
distraira. Tous ces Auvray m'agrent fort, Renotte entre autres,
quoiqu'elle soit trange avec moi.

Robert s'excuta, n'oubliant ni la neuvaine  sainte Anne, ni le rve
du pcheur qui le poussait aux brisants, afin d'y rencontrer le petit
comte Hughes.

... Trois heures plus tard, Lonie, mystrieusement sortie du chteau,
y rentrait, le visage hve, les vtements imprgns de senteurs
marines, les bottines souilles du sable o elles s'taient enfonces.
Au lieu de gagner sa chambre, elle frappa chez Legouet.

--Je pars pour Paris au point du jour. M. Robert me suivra. Ne
l'informez qu'au dernier moment. Et qu'il ne voie personne avant le
dpart; vous m'entendez, personne.




VII


Lonie fut stupfaite de la docilit de Robert: il ne sourcillait pas.
Dans le train qui les emportait, Karenthal, mademoiselle de Gauleins,
Legouet laiss derrire semblaient  mille lieues de sa pense. Pas un
geste de surprise, pas une question. Il contemplait la fuite perdue
des paysages, s'occupait de la baronne  et l, ou, trs
prosaquement, dormait. Madame de Randires y trouvait son compte.
Elle et mme souhait qu'il dormt jusqu'au complet achvement de ses
desseins. Mais ceux-ci l'obligeaient  une halte de quelques jours
dans Paris. Le surlendemain de leur arrive, elle eut la preuve que
Robert avait moins dormi en route qu'elle ne supposait.

Il entra chez elle de son air toujours gracieux, s'assit pour causer,
comme si le sujet de la conversation allait tre la chose la plus
naturelle du monde, et lui dit  brle-pourpoint:

--Vous m'avez fait donner l'ordre de vous accompagner  Paris, je me
suis empress de vous obir. Maintenant que nous y sommes, voulez-vous
me permettre de vous demander les motifs d'un dpart si prcipit de
Karenthal?

La baronne arrangea quelques plis de sa robe et rpondit sur le ton
d'une indiffrence fort bien joue:

--Je vous expliquerai plus tard.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Vous me prenez  un mauvais moment. J'ai la tte ailleurs.

--Il est cependant indispensable que vous m'coutiez.

--Je vous coute, mon ami; mais ne me forcez pas de parler.

--Soit!... Eh bien, j'avais un grand intrt, un intrt... poignant 
rester en Bretagne. Comme Lonie dtournait les yeux, il
ajouta:--Voulez-vous que je vous dise lequel? Je crois savoir de qui
je suis n. Je suis le fils de M. de Kercoth, n'est-ce pas? Son nom,
surtout sur mes lvres, vous est odieux; mais n'est-ce pas que je suis
bien son fils?

Il parlait doucement, presque avec crainte. Cependant ses paroles la
glaaient de terreur. Elle avait tout prvu, hors une attaque directe,
la mise en demeure o le silence serait un aveu, o l'aveu serait
encore pis que le silence. Lui, croyant lire au fond de cette me,
s'inclina, plein de respect.

--Oh! je jure Dieu, dit-il, si vous m'aviez laiss l-bas quelques
heures de plus, je ne vous aurais pas interroge. Je serais arriv
seul  la vrit; du moins j'y serais arriv sans vous, car rien de
moi ne veut, ni ne doit vous atteindre. Restez o vous tes, o je
trouve juste que vous soyez:  la premire place. Seulement, comprenez
ceci: je n'ai pas le droit de chercher ma mre; car elle rougirait
peut-tre, si elle m'entendait lui dire: Eh bien, oui, je sais... et
je t'aime! Mais mon pre... ah! mon pre, c'est autre chose. Or, je
suivais des traces qui me paraissaient sres, et vous m'emmenez
soudain... Dites, dites, n'est-ce pas que je suis le fils de M. de
Kercoth?

Lonie se raidissait, prise entre l'motion et la colre. Que
rpondre? Elle tait prte aux sacrifices les plus rudes, pour expier
d'abord, et pour garder Robert; mais ce sacrifice: confesser un crime!
non, non, cela tait au-dessus des forces. Et puis, quoi? que
rparerait-elle? il tait irrvocablement mort au monde, l'enfant sur
qui s'tait assouvie sa rage d'abandonne. Revnt-il au grand jour,
quel en serait le rsultat pratique? L'on ne tire rien des vieilles
tombes et les larmes qu'elles ont cot creusent d'ineffaables
sillons.

--O avez-vous l'esprit? dit-elle.

--Rpondez-moi, je vous en conjure.

--Ce n'est pas ma faute si vous divaguez.

--Ainsi, je me trompe?

--Oui.

Elle mentait. Il suffisait de l'observer pour en tre convaincu.

--Alors, expliquez-moi ce que nous faisons ici.

--Notre situation rciproque est trange, rpliqua-t-elle avec
hauteur. Quels que soient vos titres  ma tendresse, avez-vous le
contrle de ma conduite? Nous sommes ici parce que j'ai besoin d'y
tre; dans quelques jours, nous serons ailleurs, parce que j'ai besoin
d'y aller. Et je ne supposais gure que mes moindres actions me
vaudraient un interrogatoire.

--Aussi ne vous ai-je point interroge en quittant Karenthal.

--Par contre, depuis un quart d'heure, vous vous ddommagez amplement.

--Vous tes le seul tre auquel je puisse parler  coeur ouvert, je
suis venu  vous. C'est le contraire de toutes mes habitudes,
rendez-moi cette justice, et convenez que j'y dois tre pouss par des
circonstances exceptionnelles. Jusqu'ici, de nous deux, vous seule
aviez fait allusion  mon pre. Quand vous l'avez voqu, je me suis
impos silence. Pour que j'ose,  mon tour, devant vous, aborder ce
sujet, il faut bien qu'une ncessit imprieuse m'y force. Cela ne
signifie point que je m'arroge une tutelle.

--L!... vous vous emportez.

--C'est que vous me traitez en petit garon. Si vous saviez pourtant
ce qui se passe dans mon cerveau! Il se frappa la poitrine d'un geste
violent.--Et ce qui se passe l!

Elle eut un lan de compassion:

--Je vous dfends de souffrir.

--Alors, empchez-moi de voir, ou, quand je vois, de comprendre.
Expliquez autrement que par de cruelles paroles l'nigme insupportable
o, grce  vous, je me dbats. Vous vous plaignez de mes questions, 
qui donc les adresserais-je? Qui m'a contraint d'habiter ici? Qui
s'est empar de ma vie et l'a faite sienne? J'tais rsolu de marcher
seul; qui m'a tendu la main avec des prires, avec des larmes? Dieu
m'en est tmoin--et je vous le dis, parce qu'il faut bien, enfin, que
je vous le dise--si vous ne m'aviez montr la soumission presque comme
un devoir, je me serais rvolt. Car rien ne m'attirait, oh! je vous
le jure, rien. Je suis venu en dpit de moi-mme, honteux de vos
bienfaits si vous ne me les deviez pas, honteux encore si vous me les
deviez, tant il me semblait en tre indigne, puisque j'tais indigne
d'en savoir clairement les motifs.

L'afflux des lourdes penses battait sous ses tempes. Toute la
rancoeur des derniers mois s'chappait de ses lvres; les longues
mditations solitaires, dans un brusque dchanement de l'me,
clataient.

--Je me suis tu cependant, reprit-il. Mais les faits s'accumulaient,
s'entassaient sous mes yeux. Est-ce ma faute si j'ai de la mmoire? Et
je me souviens... Je me souviens que, appele en Bretagne, vous avez
d'abord refus de m'emmener avec vous. Je me souviens de l'insistance
ncessaire pour obtenir de vous suivre. A Karenthal, toutes mes
sorties taient pies, Legouet tait devenu mon ombre. Le hasard
d'une promenade m'a conduit devant Kercoth, vous l'avez su, je vous
ai vue frmir de l'apprendre et plir. Je vous ai vue en face de la
Renotte... Ah! les gens de Kercoth hassent bien les gens de
Karenthal. Cette haine s'est reporte sur moi. Pas tout entire
pourtant; si la Renotte est aveugle, son fils et sa petite-fille ne le
sont pas. Or, ceux-l... Tenez, quand je suis entr dans votre salon
tout  l'heure, je vous assure, je n'avais pas l'intention de vous
dire ces choses. Mais elles m'touffent. Ah! je ne suis pas le fils
de M. de Kercoth? Alors pourquoi refusiez-vous de m'emmener en
Bretagne, pourquoi m'y surveillait-on, pourquoi surtout, ds que vous
avez t mise au courant de ma rencontre avec Jean-Marie Auvray,
avons-nous disparu en une nuit comme des malfaiteurs?

Il tait devant elle, les bras croiss, les traits anxieux, attendant
une rponse. La rponse ne vint pas. Lonie avait pris le systme que
les femmes trouvent le plus commode en certaines occurrences: elle se
tamponnait les yeux de son fin mouchoir de dentelle. Plus Robert se
montrait logicien, plus elle s'applaudissait de s'tre enfin rsolue 
un parti qui dblaierait la situation, celui de quitter la France.
Elle ne se dissimulait gure que, sitt prvenu, il lui alignerait
encore une belle range de points d'interrogation; elle se rsignait
pourtant  les subir, se fiant au hasard du soin de l'en dptrer 
son avantage.

--En premier lieu, dit-elle, nous n'avons pas disparu comme des
malfaiteurs. En second lieu--je suis bien fche que vous m'obligiez 
des dtails de... mnage--ma prsence  Paris tait indispensable:
j'avais  faire un gros dplacement de fonds.

L'imperceptible tressaillement qui,  cette dernire parole, courut
sur le visage de Robert, fut nanmoins saisi au passage. Elle en prit
texte  diversion.

--Par parenthse, dit-elle, si vous aviez besoin d'argent...

Sa surprise fut extrme quand elle s'entendit rpondre:

--Vous tes trs riche?

--Oui, trs riche.

--Assez pour me donner, sance tenante, cinq cent mille francs?

--Sance tenante... c'est un peu brusque, et puis c'est un peu...
beaucoup.

--coutez, dit-il, je n'ai jamais mendi. Pourtant, il me les faut. Il
me les faut absolument. Donc, je les mendie. A vous, puisque M. de
Kercoth...

--Encore ce nom!

--Vous aurais-je parl de lui sans raison grave?

Cinq cent mille francs! Qu'tait-ce que cette aventure? Robert avait
besoin d'une pareille somme? Depuis quand, bon Dieu? Pourquoi faire?
Ils ne se quittaient pas, elle savait par le menu son existence, le
jeu lui tait en horreur, ce n'tait assurment pas le sjour de
Karenthal qui pouvait lui valoir des dettes. Une matresse?... bah!
d'ailleurs, dans de tels prix!...

--A quoi destinez-vous cet argent? demanda-t-elle.

--A sauver la Riveraine.

La gestion de la fortune laisse par M. Laffont avait t trs
imprudente. Madame Laffont s'tait prise aux prospectus allchants
d'une banque rpute srieuse, les Minerais de la Loire, organise
sous un haut patronage politique, et capable d'amener le Pactole dans
toutes les bourses. Il ne s'agissait de rien moins que de quintupler
le capital qui aurait le bon esprit de se prter  la fcondation.
Elle y porta son mince avoir et eut le tort d'y joindre celui de ses
enfants. Et, comme elle dclarait ne rien entendre  la finance, ce
qui aurait d suffire  calmer ses ardeurs de nophyte, elle eut le
tort plus grand de donner ses pleins pouvoirs  l'homme d'affaires
dont l'entremise l'avait conduite au coupe-gorge des Minerais de la
Loire. En un tour de main, elle fut dvalise, le haut personnage
ayant mis les mers entre ses nombreux cranciers et lui, et le
courtier marron ayant couvert la Riveraine d'hypothques, avant de
prendre son vol de l'autre ct de la frontire. La fortune liquide
des Laffont se trouvait donc entirement dissipe, et la proprit en
gage. La sollicitude des enfants cachait encore  leur mre le plus
possible du dsastre; mais c'tait pis que la ruine, c'tait la
misre.

--Ah! dit philosophiquement Lonie.

Robert trouva ce ah! dpourvu d'lan.

--Comprenez, insista-t-il, la misre!

--Aussi, quelle dmence de la part de cette femme!...

--Elle a cru faire pour le mieux. Nous n'avons pas  la juger.

--C'est elle qui vous crit?

--Je vous ai dit, elle ne sait presque rien encore. C'est Gaston.

--Et comme cela, tout simplement, en camarade,  la bonne franquette,
il vous demande cinq cent mille francs?

Un geste de colre coupa la raillerie.

--Il ne me demande rien du tout. Il connat ma situation. Il a mme eu
la dlicatesse de me taire longtemps leurs soucis, de crainte de
m'affliger. Il ne m'crivait plus, son silence m'inquitait, je lui ai
envoy dpche sur dpche et, de guerre lasse, il a fini par m'avouer
la vrit. Je suis venu  vous.

--Et, au lieu de dire franchement ce dont il s'agissait...

--J'ai tch d'abord de me fixer sur le compte de M. de Kercoth.

--Que lui voulez-vous, je vous prie, quand je suis l?

--Lui dire: Je ne peux rien solliciter de madame de Randires,
j'ignore si elle est ma mre; mais vous tes mon pre, sauvez mes
bienfaiteurs.

--Eh bien! on les sauvera, soyez tranquille.

Un silence s'tablit entre ces deux tres. Lonie avait au coin des
lvres une expression sarcastique; il s'en allait d'une aumne, elle
la trouvait forte, s'y rsignait pourtant, mais montrait un
enthousiasme mdiocre.

--Sans reproche, observa-t-elle, un autre que vous me remercierait.

--En ce cas, je refuse, par respect pour les Laffont et pour moi. Ils
repousseraient une charit avec indignation, je ne suis d'humeur ni 
les diminuer ni  me fltrir.

--Je ne vous comprends plus.

--C'est que nous parlons tous deux une langue diffrente. Autant je
donnerais ma vie pour ceux de la Riveraine, autant je dois garder leur
dignit et mon honneur.

--Votre honneur? En quoi est-il ml  ces questions? coutez, Robert:
je vous assure, je ne tiens gure  l'argent, c'est le moindre de mes
soucis; mais cinq cent mille francs sont une somme. Vous vous blessez
de mes airs; que voulez-vous? je joue mal la comdie. D'ailleurs, je
puis vous l'avouer: je serais dispose--ma fortune vous appartient--
n'importe quel sacrifice o je vous verrais directement intress;
mais, pour des trangers...

--Des trangers, ceux dont j'ai mang le pain, sous le toit desquels
j'ai dormi pendant des annes, sans qui je serais mort  la peine,
sous les coups, comme un maudit? Eh! voil bien ce qui fait que je ne
me pardonne pas de vous avoir tendu la main pour eux: j'ai cru que
vous aviez une dette  leur payer, je me trompais; je vous estimais
leur oblige, vous ne l'tes pas. Non, il n'y a rien de commun entre
vous et les bienfaiteurs du misrable enfant abandonn aux Mrilles.
Vous aviez raison de trouver ma dmarche indiscrte; moi, je suis
stupide de l'avoir tente. Dans une hypothse absurde, gar du reste
par vos paroles, vos attitudes, vos actes, j'ai accept de vivre au
milieu de votre luxe et de subir votre semblant de maternit. Les gens
comme moi ne peuvent savoir, n'est-ce pas? Je ne l'accepte plus. Par
cela seul que les Laffont vous sont trangers, je vous suis tranger
comme eux. Alors que fais-je chez vous? A quel titre m'y avez-vous
pris? Quel droit aviez-vous sur mon existence? Aucun. Vous m'avez
retrouv sur votre route, vous avez eu piti, jamais je ne
l'oublierai; mais je rougirais de recevoir plus longtemps des
bienfaits que vous ne me deviez pas. Je m'en vais, adieu.

Elle se prcipita sur lui. Certes, elle ne prvoyait point que cette
scne, o le spectre du pre s'voquait comme une menace, servirait 
tablir l'identit de la mre et qu'il jugerait, par son coeur  lui,
de son coeur  elle. Les choses taient venues d'une manire si
heurte, si soudaine! C'est vrai, comment n'y songeait-elle pas? Il
devait tout aux Laffont; en sa nature impressionnable d'artiste, il
n'admettait pas que les sentiments des autres restassent au-dessous de
sa propre reconnaissance. Ah! ce mtier difficile de la mre!...
Pourtant, c'taient bien des entrailles de mre qu'elle avait pour
lui. La seule ide de sa disparition la glaait d'pouvante, elle ne
pouvait plus se passer de cet enfant. Violemment elle l'treignit
contre sa poitrine, le gardant plus fort, lui qui voulait s'en aller,
le suppliant de ne pas la briser.

--Car vous me briseriez, Robert. Je ne peux vous dire... Il y a des
choses... Je vous jure que, chez moi, vous tes chez vous... c'est
plus qu'un devoir d'y rester, c'est une charit. Vous en parliez tout
 l'heure, je vous la demande  mon tour.

Ces mots, il les connaissait, il les avait entendus dj, par eux il
tait venu s'installer sous ce toit, sans que le bonheur en ft
rsult.

--J'ai besoin de voir clair, dit-il.

--Dans quelques jours... oui, accordez-moi une semaine, je vous dirai
tout.

--Je saurai de qui je suis n?

--Vous le saurez. Elle reprit d'un ton plus bas: Quant  cette somme
d'argent...

--N'en parlons plus... puisque je dois tre fix dans quelques jours.

Madame de Randires poussa un soupir de dlivrance, ds que le jeune
homme eut disparu derrire les tentures. Sa cause tait gagne. Une
semaine?... Avant deux fois quarante-huit heures ils seraient loin,
loin... Alors elle lui dirait toute la vrit... mitige par des
correctifs, et il ne penserait plus  M. de Kercoth que pour le
maudire. Ah! qu'il l'effrayait avec ses emportements! Et cette
Guilmette, cette Renotte, ce Jean-Marie Auvray, toute la race odieuse
de l-bas!...

Cependant, Robert tait rentr chez lui, dans le petit pavillon
enguirland de roses o Firmin, le valet de chambre choisi par
Legouet, remplaait trs mal,  son got, le brave intendant si facile
aux causeries.

Vingt-quatre heures plus tard, les enfants de M. Laffont marchaient,
enlacs, dans une des avenues de la Riveraine, tenant une lettre sous
leurs yeux.

--Ce pauvre Robert a perdu la tte, dit Gaston.

--Est-ce qu'on sait! rpliqua Blanche.

Lentement,  voix haute, elle relut les lignes dj lues dix fois,
comme pour leur donner de la consistance  force de s'y appesantir:
Continuez de tout cacher  _notre_ mre. Faites prendre patience aux
cranciers. Avant huit jours, vous aurez de mes nouvelles.

--As-tu remarqu, il souligne _notre_ mre?

--Parbleu! je ne doute pas de son coeur. Seulement, comme il y va!
huit jours. Pas plus de temps pour un miracle?... Ce serait trop beau.

--Puisqu'il l'crit!

--D'abord il ne l'crit pas. Nous aurons de ses nouvelles, mais les
nouvelles peuvent tre dsastreuses. Et puis avec un cerveau comme le
sien, plein de chimres!

--Tu es dcourageant.

--De peur de reprendre trop vite courage. Car, malgr moi, ces
vilaines pattes de mouche... il a une criture affreuse.

--Mais non.

--Je trouve... Bref, elles me dtendent l'esprit. Il nous a toujours
port bonheur. Jamais nous n'avons vcu plus tranquilles que pendant
ses annes de la Riveraine. Et, depuis son dpart... il est vrai que
notre pre tait parti, de son ct! Enfin, la lecture de cette lettre
m'a produit l'effet d'une rsurrection; je ne vivais plus,  prsent
je respire.

Blanche prit la tte de son frre entre ses deux mains et y plaqua
plusieurs gros baisers.

--Dans le tas, combien pour moi? demanda-t-il d'un air ironique.

--Mchant!... Va toujours le remercier.

Une impatience tenant de la fureur tait devenue l'lment de Robert.
Il ne se possdait plus, ne savait que faire de lui-mme, par o tuer
ses journes, comment rayer de sa vie les heures qui prcderaient
celle des suprmes rvlations. L'ide surtout des angoisses de la
Riveraine brochant sur les siennes lui donnait la fivre.

--Tu es une machine sans soupape, disait Willmann. Un beau matin, tu
clateras.

Car il transformait le vieux professeur en compagnon de son dsarroi.
Ensemble, ils arpentaient Paris dans tous les sens, s'attardant aux
quartiers dserts ou se lanant en pleine foule du boulevard et des
Champs-lyses.

--Pour des artistes, grommelait Willmann, nous sommes pas mal
bourgeois. Ce qui nous distingue du reste des bipdes, ce sont nos
mains, et nous ne jouons que des pieds. Si encore tu m'expliquais...
On ne trane pas les gens  sa remorque sans dire o ils vont.

--Puisque je n'en sais rien moi-mme.

--Parfait!... Et le prix de Rome?

--Je m'occupe bien du prix de Rome.

--Toi, tu es tout mon portrait, concluait avec orgueil Willmann qui,
sa vie durant, professa le plus souverain mpris  l'gard de la
villa Mdicis, ce cul-de-sac de la gloire.

Parfois, la fatigue coupait les jambes du violoncelliste. Il implorait
son tnbreux bourreau.

--Mme le train-clair s'arrte... accorde-moi cinq minutes.

Ils s'asseyaient alors  la porte de quelque caf ou dans les
fauteuils en face du palais de l'Industrie, au dfil des quipages,
Willmann sabrant tout.

--Cette petite vicomtesse de Lerdre... hein? est-elle assez jolie! une
vertu comme je les aime... Tu ne m'coutes pas, Robert. La connais-tu?

--Qui?

--La vertu de la petite vicomtesse de Lerdre. Ah! la chanoinesse de
Guderille. Gare! Si elle me voit, elle va se signer. Sainte femme! je
lui reprsente le diable, et, en sa qualit d'hermine... Je lui ai dit
un jour: Vous, vous ne mourrez jamais. Comme elle feignait de ne pas
comprendre, j'ai ajout: Vous ne trouverez personne pour vous faire
une tache. C'est ce dont elle enrage. L'hiver dernier, elle a pass
en revue toute l'artillerie de la plus harmonieuse des villes du Nord:
Douai. Elle y possde un pied--terre. L'artillerie de Douai a refus
de lui rendre la pareille, malgr certains soupers fins aux Palmiers,
chez Boussard, le Bignon des bords de la Scarpe. Des soupers 
l'emporte-pice. Mais les pices sont demeures imprenables.

Willmann, selon sa mthode, haussa les sourcils qui lui tenaient lieu
d'paules et, tout  coup, se dcouvrit:

--Tiens! je croyais la duchesse de Serples  vian. Salue, elle vient
de sourire  mon coup de chapeau; ce sourire t'est destin, je
suppose. A l'ge de la vieille duchesse, les hommes du mien... Au
reste, mon petit, irrprochable sur toute la ligne, celle-l. De l'or
en barre.

--tes-vous repos?

--Quand tu voudras. Bon, voici madame de Lunney; gentille, gentille,
par malheur on ne lui connat pas d'amants. Symptme grave. Napolon
disait...

--Allons, venez.

Et Robert, suivi de son singulier mentor, plongeait de nouveau dans la
cohue, pour oublier, pour se fuir, pour chapper  la pense. Ses
endroits de prdilection, au grand dsespoir de Willmann, c'taient
les rues plus calmes de la banlieue, les tranquillits d'Auteuil et de
Passy. On et dit que la paix du dehors dtendait un moment ses nerfs,
que ses curiosits, indiffrentes auprs du grand public,
s'veillaient au contact des humbles, qu'il se retrouvait en sa sphre
parmi de vrais arbres et de vrais hommes. Jamais il ne se dirigeait du
ct de Maisons-Alfort, mais la vue de la Seine le captivait. Il
s'accoudait aux rampes des quais, dans une sorte de lthargie.

--Tu n'espres pas que je te suivrai jusqu'en ce marcage? demandait
Willmann, mis mal  l'aise par ces contemplations opinitres, le
cerveau  et l travers d'un vague soupon de suicide.

Un dimanche, ils passaient devant une chapelle de trs humble
apparence, presque une glise de village. L'orgue chantait, les sons
leur en arrivrent en bouffes mlodieuses. Ils se placrent contre un
pilier, derrire la foule. L'office allait finir. Willmann poussa
Robert du coude.

--A gauche, devant moi.

C'tait deux rangs plus haut un homme  cheveux blancs, d'une mise
fort correcte, agenouill, le visage enfoui dans les mains; aux
tressaillements saccads et convulsifs de tout le corps, on devinait
des sanglots.

--Cela fait piti, grommela le vieillard.

Robert contemplait. La peine inconnue trouvait un cho chez lui. Il la
sentait profonde, il l'aurait voulu soulager. L'homme gardait sa
prostration de douleur. L'office termin, il ne se releva point. Le
flot des assistants s'coula, l'orgue ne chantait plus et sur l'autel
on teignait les grands cierges. Alors une stupeur envahit Robert:
l'homme s'tait inclin devant le tabernacle et, s'en allant, l'avait
frl. Le visage tait fier, nergique, d'une pleur d'ivoire.

--Viens-tu? dit Willmann.

Dehors, l'autre marchait vite, dj loin. Sa rapide allure contrastait
avec la blancheur de ses cheveux. Robert planta l son vieux compagnon
et se mit  courir. Celui qu'il brlait de rejoindre venait de pousser
une massive porte cochre; elle retomba lourdement sur ses talons.

--Attrape! gronda le violoncelliste.

Il comptait que Robert allait rtrograder et il lui prparait un petit
cours de civilit purile et honnte: le mauvais got des ingrences
intempestives, le respect des larmes du prochain, surtout quand le
prochain vous est parfaitement tranger; mais il resta bouche bante:
Robert sonnait, poussait la porte, s'y engouffrait  son tour. Ah! par
exemple!... Il se promena de long en large, car il ne donnait pas
trois minutes  l'intrus pour tre conduit.

De fait, le jeune homme fut arrt au passage.

--Vous dsirez?

--Parler  la personne qui vient d'entrer ici.

--Monsieur ne reoit pas.

--Il me recevra, moi.

--Qui doit-on annoncer?

--M. Robert.

On l'introduisit dans un cabinet de travail, au rez-de-chausse. Les
persiennes mi-closes laissaient par leurs interstices tomber dans la
pnombre l'or joyeux du soleil. Un pas viril sonna sur le marbre de
l'antichambre. Il se retourna et reconnut, debout dans la lumire
projete du dehors, en face de lui, le marquis de Kercoth.

--Vous avez souhait de me voir, monsieur?

Il avait peine  ne pas se prcipiter. Vaincu par l'motion, un peu
tremblant:

--Oui, je vous ai aperu tout  l'heure, dans l'glise, et vous
paraissiez si malheureux... Le hasard nous a dj mis en prsence, un
jour o madame de Kercoth... au bord de la Seine...

--Vous, c'est vous! Kercoth lui avait saisi les mains et les
treignait: Oh! la bonne inspiration! Que de fois j'ai voulu vous dire
combien me touchait votre sollicitude! Car, je l'ai su, chaque matin
vous veniez  Maisons-Alfort prendre des nouvelles de ma chre malade.
Juste  l'heure de vos visites, un accs terrible s'emparait d'elle.
En ces moments, je ne laisse  personne le soin de la veiller; il
m'tait impossible d'aller  vous. Je ne savais ni votre adresse, ni
mme votre nom. J'avais donn ordre qu'on vous les demandt, mais ma
pauvre maison est si mal organise, avec nos alertes continuelles...

--Madame de Kercoth est toujours dans le mme tat?

--Hlas! depuis son accident, des hallucinations pouvantables l'ont
prise. Chaque matin, elle affirmait entendre son fils. Un jour, elle
s'est  moiti jete par la fentre, sous prtexte de rpondre  ses
appels. Devant la persistance du mal, les mdecins ont conseill de la
changer de milieu. Peut-tre cet horizon de la Seine, l'inconscient
souvenir de la rude secousse enfantaient-ils les visions. Une fois
dj, le dplacement nous avait russi. Je l'ai transporte en ce
quartier dsert, mais elle n'y a pas retrouv le calme qui suivit son
dpart de Bretagne. La science se dclare impuissante. Voici trois
mois que l'agitation a fait place  une insensibilit plus dangereuse;
si rien ne survient qui l'en arrache, ses jours sont compts. Elle
refuse toute nourriture; elle se meurt d'inanition. Nous en sommes l.
Et c'est atroce. Et je ne puis plus que crier vers Dieu.

--Monsieur, demanda brusquement Robert, madame de Kercoth est-elle
musicienne?

--Elle adorait la musique jadis. J'ai essay: un artiste de grand
talent a us prs d'elle son rpertoire; elle ne semblait mme pas
l'entendre.

--Un indiffrent! Monsieur, permettez-moi de tenter l'preuve, je suis
sr que je la rveillerai.

--Suivez-moi, dit le marquis.

Ils traversrent l'antichambre et pntrrent dans une pice trs
haute de plafond, aux murs capitonns, aux tapis pais, o les angles
et le bois des meubles disparaissaient sous les toffes moelleuses
destines  amortir les coups. La folle, tendue comme un blanc
spectre sur une chaise-longue, n'tait plus que l'ombre de la belle et
gracieuse crature qui chantait nagure et ramassait, l-bas, des
fleurs dans les prs. Aux joues creuses, les couleurs s'taient
fondues. Les yeux, toujours magnifiques, s'enfonaient dans l'orbite
estomp d'un cercle bleu, et se fixaient droit devant eux en quelque
contemplation terrifiante. Les lvres, serres  peine, laissaient
passer un souffle. Les mains amaigries, o l'azur des veines saillait
sous la peau, pendaient de chaque ct du corps, dans un affaissement
des muscles pareil  un vanouissement. Le marquis donna l'ordre
d'apporter un piano et s'approcha de sa femme:

--Yvonne! appela-t-il.

Le silence tait lugubre entre ces trois tres, ples comme la mort.

--Yvonne, reprit Kercoth en dsignant Robert, Yvonne,
reconnaissez-vous monsieur?

Elle demeura immobile, ainsi qu'un marbre, sans baisser les paupires
ni remuer les prunelles.

--Et moi, Yvonne, insista-t-il, me reconnaissez-vous? je suis Alain.
Yvonne, pourquoi ne me rpondez-vous plus?

Mais toutes les caresses taient impuissantes. Le courage de Robert
s'branla, des larmes lui montaient aux yeux. Cependant il fallait
tenter l'exprience; il vint au piano. Ah! si Dieu daignait
l'inspirer! Il prluda lentement, avec des sons voils, observant le
blanc spectre insensible couch  quelques pas de lui. Et, peu  peu,
la sonorit croissait, le rythme devenait plus pressant; il joua les
airs bretons nots pour Constance durant son sjour  Karenthal, les
complaintes plores, les tendres chansons d'amour... La folle ramena
les mains sur sa poitrine et ferma les yeux.

--Elle entend, songea Robert.

Il joua un cantique  la Vierge que, dans la baie de Kercoth, les
pcheurs fredonnaient devant lui, il pensa  Jean-Marie Auvray qui
peut-tre le disait aussi dans les temptes, et, domin par l'motion,
par l'tranget du lieu, par la vision de la folle, il laissa son
inspiration dployer les ailes, ses doigts courir; le clavier pleura
et gronda tour  tour, comme une voix humaine racontant des dtresses
d'me.

La marquise se souleva, prta l'oreille, tendit les mains et vint
prs du piano. Elle tait l, derrire, l'effleurant de son souffle...
Il s'arrta, dompt par l'angoisse. Elle se pencha sur sa tte, qu'un
rayon de soleil clairait; ses doigts menus caressaient l'or des
cheveux. Sa voix pure monta, rpta la dernire phrase musicale.

Robert lana au marquis un regard triomphant.

Maintenant il suivait le chant de la folle, le soutenant par de sourds
accords briss, et, quand elle eut fini, il recommena tout le
morceau, tandis que, joyeuse, elle donnait sa pleine voix, comme une
fauvette en libert.

M. de Kercoth observait cette scne avec stupeur: un nuage ros
courait sous la pleur d'Yvonne, elle souriait  quelque invisible
choeur cleste; quant  Robert,  peine l'avait-il regard le jour de
l'accident. Tout  l'heure, dans son cabinet, l'ombre lui voilait le
visage. Mais,  mesure qu'il l'examinait, des frissons le secouaient
jusqu'aux moelles. La longue cohabitation avec une folle ne
l'atteignait-elle pas dans sa raison? Car son trouble tait absurde.
Parce que ce jeune homme tait blond et remarquablement beau, ce
n'tait pas un motif pour y retrouver le type distinctif de ceux de sa
race. L'et-il du reste, que prouverait ce hasard? Toutes les
ressemblances de la terre n'empchaient pas le pauvre petit Hughes de
dormir sous son tombeau mouvant. Mais cette ressemblance tait
pourtant bien relle. Il en prouvait du bonheur, sans savoir
pourquoi; mirage, illusion, rve d'insens, qu'importe? Ah! le doux
tranger qui s'implantait en vainqueur dans sa solitude, par les
services inoubliables, par la sympathie rciproque les poussant les
uns vers les autres! Au pril de ses jours il arrachait la marquise 
la mort; il la sauvait de nouveau en la rattachant, par l'harmonie, 
une existence misrable sans doute, vide de penses et de joies, mais
qu'Alain et voulu prolonger de toutes les minutes de la sienne
propre. Quoi d'trange si, de lui  Robert, un lien se formait,
presque aussi fort que ceux du sang? Quand Robert, tout  l'heure, lui
envoyait son regard de triomphe, ils avaient chang un monde de
sentiments, s'taient compris sans se parler, fondus en un dvouement
unique, heureux tous deux, guettant l'veil de l'me et la fuite des
torpeurs mortelles.

Yvonne s'tait anime enfin, perdait la raideur de ses mouvements
automatiques; l'intelligence sommeillait toujours, mais une tincelle
de l'ancienne lumire intrieure jaillissait, comme ces points d'or
aperus la nuit qui rvlent au voyageur gar les prochaines demeures
des hommes.

Robert resta longtemps au piano. Tantt la folle coutait, tantt elle
chantait. De peur de rompre le charme, il n'osait lui adresser la
parole. Quand il la vit puise, il se risqua:

--Madame, vous devriez prendre quelque nourriture. Nous recommencerons
aprs.

--Ensemble alors? dit-elle gracieusement.

--Si vous le voulez.

En un instant, le matre d'htel, averti, eut apport ce qu'il
fallait. Yvonne se mit  manger de bon apptit. Robert consultait le
marquis du regard et la servait; elle recevait ses soins avec une
vidente satisfaction, ne paraissant pas prendre garde que d'autres
personnes fussent prs d'eux. Elle s'inclina vers le jeune homme:

--J'avais faim, j'avais soif.

Elle eut un rire d'enfant, fredonna quelques _notes_, puis,
s'adressant au marquis:

--Monsieur de Kercoth, demanda-t-elle sur un ton de crmonie,
comment ne vous asseyez-vous pas  ma table?

--J'attendais votre permission, Yvonne.

Elle lui tendit le front:

--Embrassez-moi, monsieur. Il y a si longtemps que je ne vous ai vu!

Il obit, radieux d'tre reconnu. L'un prs de l'autre, Robert
trouvait qu'ils faisaient un couple exquis. Tout  coup, elle repoussa
les plats et, d'une voix caressante:

--Alain, dit-elle, rejouez-moi l'_andante_, je vous prie.

M. de Kercoth n'tait pas musicien. Il fit signe  Robert, qui courut
au piano. Elle approuvait de la tte, l'air satisfait, se reprenant
aux friandises du dessert, suivant le rythme de la mlodie. Puis elle
s'tendit sur sa chaise longue et, ds que Robert approchait de la
fin: Encore, suppliait-elle, jouez toujours, Alain, toujours... On
aurait dit un enfant que l'on berait. Son corps souple ondulait en
mesure, tout l'tre vibrait avec les harmonies plaintives et
s'alanguissait peu  peu sous les notes alanguies, bientt mourantes,
comme les derniers chos d'une harpe olienne. Elle s'tait endormie.

Les deux hommes sortirent de la chambre, sur la pointe des pieds, en
retenant leur souffle. Dehors, Alain se jeta dans les bras de Robert.

--Ah! mon ami, mon enfant... D'o venez-vous? Oui, c'est Dieu qui vous
envoie, car il y a l un miracle.

--Me permettez-vous de revenir?

--Vous permettre!... Je vous en conjure.

--Merci, monsieur... Depuis que j'ai eu le bonheur de voir madame de
Kercoth, mon rve tait de la servir comme le dernier de ses
serviteurs.

Le marquis le dvorait des yeux, toujours obsd par cette
ressemblance, par le souvenir plus lancinant que jamais du fils mort
qui promettait d'tre si beau. Il aurait le mme ge. Robert comprit
que la pense du petit Hughes passait entre eux.

M. de Kercoth dit:

--Vous avez forc mon coeur, il est pour vous celui d'un pre.

--D'un pre! balbutia Robert en se dtournant pour cacher son trouble.

Avec un geste fou, il saisit les mains du marquis, y colla ses lvres
et s'enfuit, tant il avait peur de crier:

--Mais regardez-moi donc: je suis bien votre image et bien votre fils!




VIII


En rentrant au pavillon, Robert trouva un mot de la duchesse de
Serples: elle traversait Paris, venant d'vian et sur le point d'aller
en Sologne pour la saison des chasses; la baronne dnait chez elle
avec des amis communs; elle le priait d'accompagner madame de
Randires. Jusqu'ici Robert s'tait refus  suivre Lonie dans le
monde. La volte-face des Maubryan devant l'irrgularit de sa position
n'tait pas pour lui donner grande envie de se dpartir d'une rserve
prudente. Mais un attrait le gagnait  la vieille duchesse, la peine
qu'elle prenait de lui crire leva tous ses scrupules. Ils le
ressaisirent en bloc ds qu'il eut, avec Lonie, franchi le seuil des
salons. A de certains sourires, un frisson lui courut sur l'piderme.
Une douzaine de personnes taient dissmines autour de la duchesse.
Celle-ci le prsenta d'un air de bienveillant intrt, les visages se
composrent par enchantement. Elle l'entretint quelques minutes, puis
le confia aux soins de son petit-fils, Urbain de Martigue, gentil
garon de l'ge de Robert, qui s'occupa cordialement de l'artiste.
Mais, derrire les ventails, des mots se chuchotaient, mal entendus
par Robert, qui l'inquitaient pourtant, car il les devinait 
l'adresse de madame de Randires. Aussi l'amabilit d'Urbain
s'puisait-elle en pure perte, quand un grand tapage de jupes marqua
l'apparition de la vicomtesse de Lerdre, la vertu court-vtue dont
avait glos l'irrespectueux Willmann. C'tait un astre de frache
date, escort de satellites d'honneur, comme tout astre de
consquence. Urbain, un des plus fidles, alla tournoyer dans son
orbite, et Robert fut happ par un mlomane enthousiaste du talent
qui... du talent que... Les mlomanes sont une espce dangereuse, ils
ne lchent plus. Robert dut subir toutes les formules de l'admiration,
doubles d'un talage de science passablement fastidieux. Son
interlocuteur se trouvait flatt d'obtenir une attention scrupuleuse.
Il pouvait en rabattre, les oreilles ouvertes devant lui taient
uniquement prises  la causerie de deux femmes places tout prs,
l'une, la sche et maigre chanoinesse de Guderille, avec ses yeux
perants et ses lvres amres, l'autre, madame de Lunney, avec sa
beaut discutable et son indiscutable bont; la chanoinesse, dragon
des moeurs, confiait  sa voisine ses indignations.

--Des horreurs, ma chre, des horreurs! Elle-mme serait incapable
d'tiqueter ses amants. Un imbroglio, toute une escadre.

--Par allusion au dernier, le contre-amiral? dit en souriant madame de
Lunney.

--Au dernier? _Chi lo sa!_ c'est comme si vous vous figuriez que
Kercoth a t le premier. Quand je pense que la duchesse la reoit!
Elle n'ignore rien pourtant.

--Madame de Randires ne s'est jamais affiche.

--Vraiment? Et la jalousie de la marquise de Kercoth?

--Rivalit de jolies femmes. Lonie a t remarquablement belle, elle
l'est mme encore. Qu'elle ait eu des tentations, c'est dans l'ordre;
qu'elle y ait succomb, c'est dans sa nature. Mais elle a sauv les
apparences. Mettons qu'elle est habile.

Le dragon leva au ciel son regard puritain. Voil comme les moeurs se
perdent! une tolrance scandaleuse, la rsolution de ne voir clair que
si l'on vous crve les yeux. Ayez donc de la vertu!

--Ma chre, vous dites des choses pouvantables. De pareilles
thories, c'est la fin des fins. Aussi la contagion gagne-t-elle.
Tmoin cette petite de Lerdre que s'arrachent tous ces imbciles,
Urbain de Martigue en tte. Une marie de ce printemps, qui dj ne
sait plus o ramasser son bonnet... Une autre baronne de Randires,
avec le mme avenir et la certitude de trouver un jour chez une autre
duchesse de Serples autant d'gards.

--A la condition d'avoir autant de prudence.

--Cela vous suffit? Tenez! vous parlez comme une pcheresse.

--Vous me faites trop d'honneur, rpliqua tranquillement madame de
Lunney.

Pas une phrase ne s'tait perdue pour Robert. Le pass honteux de
Lonie ne lui laissait plus un doute. Madame de Lunney, malveillante
de parti pris, comme la chanoinesse, il aurait pu croire  de la
mchancet; mais elle ne tmoignait aucun sentiment hostile, elle
acquiesait simplement  de sanglantes accusations. Il s'tonna de les
raisonner avec ce sang-froid qui repoussait l'excuse; il souffrait,
son dgot tait plus fort que la rvolte de son affection; il se
demandait avec terreur si la boue de son origine submergeait toute
indignation gnreuse. Lui qui s'efforait de vnrer cette femme 
l'gal d'une mre, dans l'croulement du respect ne devait-il pas
tre en proie  la douleur, au lieu d'analyser les faits brutaux qu'il
venait d'apprendre?... Au bout des salons en enfilade, les portes
s'ouvrirent sur l'immense salle  manger. Le mlomane courut  la
chanoinesse. Robert, derrire un groupe d'habits noirs, assista au
dfil des couples, assez prs de la duchesse, qui, au bras d'un grand
vieillard, laissait passer ses invits. Alors le frappa ce soufflet:

--Le jeune homme que madame de Randires trane aprs elle est-il son
fils ou son amant?

La duchesse tressauta.

--Y pensez-vous, mon cousin?

Le cousin tait abominablement sourd. Il continua en brave, sur un ton
qu'il supposait discret, sonore comme une fanfare:

--Ne me foudroyez pas ainsi, je vous demande... Elle a toujours eu la
rage des blonds,  commencer par Kercoth.

Urbain, sur un signe de sa grand'mre, s'approcha vivement avec la
comtesse de Lerdre et prsenta l'artiste que l'vapore entrana, mit
prs d'elle  table, parlant, riant, cherchant  l'tourdir, tandis
que le sourd,  droite de la duchesse, souponnant enfin une lourde
bvue, se retranchait dans sa dignit d'homme susceptible. La duchesse
lui avait labour les ctes, seule voie par o l'on et accs en son
entendement. Ce fut d'abord pour sa vieille amie que madame de Lerdre
s'essaya au rle du Lth; la charmeresse poursuivit son mange pour
Robert lui-mme. Celui-ci, quoiqu'il essayt de ragir, ne parvenait
pas  reprendre ses esprits; coup sur coup, on l'atteignait trop
profondment. La vicomtesse, se piquant  la tche, recueillit  et
l de simples monosyllabes. Cependant il fut bientt plus prolixe.

--Seriez-vous assez bonne pour me dire le nom de ce monsieur, l-bas?

--Celui de gauche?

--Non, l'autre.

Le son de voix, en dpit d'une apparente indiffrence, avait comme un
brisement. Pauvre garon! Si ce n'tait pas une piti!... Et joli,
avec cela, un vrai coeur.

--Vous vous occupez des vieillards? Soit dit sans reproche, je
trouverais plus spirituel de me donner la prfrence. On m'a gte
sous ce rapport, mais vous ne me gtez gure. Je ne vous inspire pas.
Vous tes difficile. Vous aimeriez peut-tre mieux la vieille
Guderille? Savez-vous comment l'appelle cette peste de Willmann?
l'hermine.

--A-t-il des fils?

--Willmann?

--Ce monsieur.

--Nous y revenons. C'est tout  fait une passion. En quoi cela vous
intresse-t-il?

--En rien. Curiosit pure. Je demande...

--J'ai entendu et je rponds, ce que, par parenthse, vous ngligez de
faire depuis le commencement du dner. Il n'a qu'un petit-fils, lequel
est  Londres pour le quart d'heure,  moins qu'il ne soit autre part.
On ne sait jamais.

--Il s'appelle, ce petit-fils?

--Le vicomte de Lerdre.

--Votre...

--Oui, mon mari... dit-on.

Robert frona les sourcils. L'accaparement charitable dont il s'tait
vu l'objet,  sa grande surprise, avait pour cause l'insulte entendue;
cette jeune femme cherchait  l'en distraire. Et c'tait  elle
qu'tourdiment il posait des questions. L'insulteur tait le
grand-pre du mari; videmment, elle allait prendre ombrage de son
insistance. Il s'effora de donner le change et devint,  partir de ce
moment, un voisin acceptable; il riait enfin, causait, parlait thtre
et musique, ce qui n'empcha pas la vicomtesse, en sortant de table,
de courir tout conter  madame de Serples.

--Me voyez-vous dj veuve? Si encore j'tais sre... mais il est
capable de se faire tuer. Ce serait bien dommage, car il est gentil.

La duchesse sut gr  Robert de n'avoir fait aucun esclandre chez
elle. Mais plus il se contenait, plus elle le sentait rsolu  obtenir
une rparation. Aussi avait-on ide de ce vieux comte de Lerdre criant
une pareille chose  tue-tte! Elle appela Robert, le garda longtemps
prs d'elle, autant par sympathie que pour marquer  tous l'estime
particulire o elle le tenait. Quoique la douceur de ses paroles, ses
dlicates attentions ne pussent cicatriser la blessure, Robert la
portait en vaillant; elle lisait en lui la rvolte contenue de sa
fiert aux abois, le dfi d'une me sans reproche, impatiente de la
honte; cependant, son pur regard, quand il rencontrait madame de
Randires, se troublait, des rougeurs ombraient alors ce front de
marbre; le malheureux enfant, comme il devait souffrir!

Cruellement, en effet. Il se demandait s'il tait possible que, hant
ainsi que d'un instinct par le culte de l'honneur et celui de la mre
idale, la mre chaste et sublime, une Yvonne de Kercoth, il ft le
fils de la baronne de Randires. Son fils... ou son amant, disait M.
de Lerdre. Un insupportable malaise l'avertissait des curiosits en
veil, le chuchotement des voix lui semblait un bourdonnement
d'outrages, l'amplification sourde de la phrase brutale; il souriait 
la duchesse, une tempte grondait en lui. Non, elle ne pouvait tre sa
mre, celle qui l'abandonnait d'abord, puis le recueillait comme un
tranger, celle qui l'exposait  de pareils soupons. tre l'amant...
l'amant pay! Certes, elle devait bien prvoir cette monstruosit-l,
et, tranquille, sans un remords, elle le condamnait au mpris public.
Avec une grce infinie, la duchesse l'entretint de son plaisir  le
recevoir, de ses craintes que sa maison un peu morose de vieille femme
ne l'effaroucht, de son dsir qu'il y revnt pourtant, surtout qu'il
ne se repentt pas d'tre venu ce soir. Ils se comprenaient l'un
l'autre, sans une seule allusion plus directe aux choses o peinait
leur esprit. Il devinait ses rticences, elle entendait sa rponse
intime: il ne regrettait pas d'tre venu, il lui garderait avec le
souvenir mu de ses bonts une reconnaissance profonde, car chez elle
on lui avait rendu un triste mais grand service, on lui ouvrait les
yeux.

--Monsieur, dit-elle, je ne pars que dans trois jours et voudrais
causer avec vous; je vous attends aprs-demain,  quatre heures.

Lonie s'tonna, quand Robert la mit en voiture, de son refus de
l'accompagner.

--O allez-vous donc?

--Chez Willmann.

--Il m'en veut toujours  cause des Laffont, pensa-t-elle.

Robert marchait de l'allure rapide des gens qu'obsde une ide. Il
eut le dsappointement de trouver porte close chez Willmann, le bohme
s'offrait une villgiature sur les hauteurs de Meudon. Il se remit 
marcher, au hasard, sans but, tout aux vnements de la soire. Ses
incertitudes lui devenaient intolrables, le dlai rclam par madame
de Randires n'tait plus admissible, il fallait en finir; ds le
lendemain, il demanderait une explication catgorique, quels liens les
unissaient, quels droits elle avait sur lui; une fois fix, il
s'inspirerait de sa conscience pour arrter un plan de conduite. L'air
froid de la nuit et la fatigue d'une longue course ayant calm ses
nerfs, il rentra et s'endormit du sommeil lourd des cerveaux trop
surmens.

Quand il s'veilla, le soleil filtrait  travers les persiennes. Ses
ples rayons lui rappelrent ceux de la veille,  peu prs  la mme
heure, dans le cabinet du marquis de Kercoth. Tandis qu'il voquait
ce souvenir et la haute stature d'Alain et le prodige de la folle
calme, l'angoisse rcente lui revint avec toute l'acuit de
souffrance de son orgueil bless, de sa dtresse solitaire. Alors,
pouss par un de ces instincts qui dominent sans qu'on cherche  les
raisonner ou  les comprendre, il se leva rapidement et, quelques
instants plus tard, il sonnait  la porte de M. de Kercoth.

La poigne de main qui l'accueillit, la voix grave et douce qui
souhaitait la bienvenue ramenrent en lui une paix profonde. Il oublia
ses propres impressions pour ne songer qu' Yvonne et  la joie de la
revoir. M. de Kercoth le considrait avec une motion contenue, un
trouble de plus en plus grand, comme si, depuis vingt-quatre heures,
toutes ses penses eussent, en dpit de la raison, bti quelque
chimrique esprance. Robert ne se rassasiait pas de sa vue. Et ces
deux hommes faisaient des efforts pour ne se pas jeter dans les bras
l'un de l'autre. Ils ne parlaient que de la marquise. Robert racontait
son admiration pour l'amour maternel de madame de Kercoth, il
rptait son rve de la servir comme le dernier de ses serviteurs,
afin--non de consoler, tche impossible--mais de bercer son mal. Il
disait que ce rve, maintenant, touchait  la ralit, puisque le
marquis y donnait son consentement. Et, la gorge serre, la
respiration courte, Alain coutait, n'osant dire un mot, de peur que
la cruelle et chre illusion ne s'vanout tout  coup.

Annick l'envoya prvenir que la malade se trouvait en proie  une
agitation extraordinaire, dchirait les tentures, renversait les
meubles, poussait des cris.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Kercoth. Moi qui commenais d'esprer!

--Monsieur, supplia Robert, permettez-moi de vous suivre.

Le marquis sans rpondre prit son bras. A mesure qu'ils approchaient,
la clameur se faisait plus distincte, tantt plaintive, tantt
furieuse.

--Vous allez assister  un triste spectacle, soupira-t-il.

Devant la porte de la folle, deux domestiques se tenaient prts 
porter secours. Kercoth fit entrer Robert. Prs de la croise, dans
une confusion de meubles pars, de coussins lacrs, Yvonne debout,
les mains tendues au ciel, criait d'une voix dchirante: Il est l...
tout prs... je l'entends... je le veux. Elle saisit  poigne les
boucles en dsordre sur ses paules, y crispant ses doigts, reculant
jusqu'au milieu de la pice, ondoyant avec une grce fline et se
ramassant enfin sur elle-mme pour bondir vers la fentre. Kercoth
devina son intention et l'enlaa. Un instant, elle resta immobile, les
yeux ferms. Elle coutait le silence. Un brusque mouvement la
dgagea: les paupires releves, elle venait d'apercevoir Robert. Elle
repoussa son mari.

--C'est Alain, dit-elle. Laissez-moi, monsieur. Il faut que je lui
parle.

Le vritable Alain dfaillait. La ressemblance qui le harcelait depuis
la veille tait donc bien frappante, puisqu'elle apparaissait mme au
pauvre tre priv de raison. Yvonne contemplait Robert; coquettement,
elle rejeta derrire ses paules le voile des lourds cheveux.

--Vous lui avez chapp, Alain? conjura-t-elle d'un ton
indfinissable.

--Oui, chuchota Robert aussi mu que le marquis.

--Elle vous poursuivra encore.

--N'ayez pas cette frayeur.

--Cette frayeur?

Les mots, en arrivant, semblaient mourir, ainsi qu'un cho, dans on ne
savait quel vide bant sous les tempes charmantes. Elle saisit la main
du jeune homme et l'appuyant  son front:

--Je suis brise, Alain.

Robert la sentit chanceler. Il l'enveloppa d'un bras protecteur.

--Vous usez vos forces. Soyez calme.

Avec mille prcautions, plein d'un respect attendri, chancelant
d'ailleurs lui-mme, il la posa sur la chaise longue. Elle se laissait
faire, obissante, soumise, tenant toujours cette main qui dtendait
tout son tre. Le marquis suivait la scne perdument.

--Alain, dit tout  coup Yvonne, entendez-vous Hughes? O est-il?

--Reposez-vous, balbutia Robert. Il dort.

--Il dort! rpta la mre.

Elle souriait. Des mots inintelligibles entr'ouvraient ses lvres,
doux comme la caresse faite aux berceaux.

Le valet de chambre du marquis vint lui parler  l'oreille. Kercoth
eut un geste de surprise et sortit aussitt.

Yvonne,  prsent, n'avait plus besoin de Robert. Le sommeil
rparateur tait descendu sur elle. Il la contempla longuement, mit un
pieux baiser furtif au bout des doigts de neige et quitta la pice 
son tour. On le prvint que le marquis tait occup. Il chargea de
l'avertir qu'il reviendrait dans la journe.

Lorsque Alain franchit le seuil de son cabinet de travail, il ne se
possdait plus. Quoi! Jean Marie Auvray  Paris! Jean-Marie qui jamais
ne voulait quitter la mer, quoiqu'on l'en supplit, qui refusait
obstinment de se faire relever du voeu. branl par les motions
subies depuis la veille, Alain se jeta au cou de son frre de lait.

--Toi!... Vite, vite, qu'y a-t-il?

--Sainte Anne d'Auray nous a exaucs.

Le marquis devint ple comme un suaire. Cette nouvelle, n'tait-ce pas
le corps du petit Hughes rendu par les flots? Alors, tout ce qui lui
affluait au coeur d'espoirs, d'imaginations, chimres que la vue d'un
tre vivant permettait de retenir, tout tait l'oeuvre d'une ralit
menteuse. Il dit, avec des tremblements dans la voix:

--Tu as retrouv?...

--Oui. Aux aiguilles de la Corne, parmi les brisants, o ma barque a
coul  pic.

--Aux aiguilles de la Corne! C'est l que ton pre dcouvrit le
chapeau et le tablier.

--Parfaitement, approuva Jean-Marie. Donc, je me noyais. Les roches me
labouraient la tte et le corps. En m'enfonant sous les vagues, je me
disais: Tu es f... tu es perdu. Mais je gardais malgr tout ma
confiance en sainte Anne. Je refaisais le voeu, parce que, vous savez,
la dernire prire d'un mourant...

--Mon brave Jean-Marie, dit Kercoth en posant sa main blanche sur la
rude paule du marin, comme tu m'aimes!

Le pcheur planta sur son matre un regard de chien fidle.

--Tout de mme, dclara-t-il. Mais il faut vous rendre cette justice:
vous le mritez bien. Pour lors, je barbottais ferme quand deux bras
m'empoignent. Dame! je ne les ai gure sentis, un poids m'touffait,
et j'avais dans les oreilles tout le tintamarre de l'Ocan. Joli quart
d'heure, je vous en rponds. Peu  peu voil que je respire,
j'aperois la bonne lumire du bon Dieu et, en face de moi, vous.

--Moi?

--Vous,  vingt ans. Sainte Anne d'Auray est une fameuse sainte. Va
l, on y va, et a y est. Car je n'ai pas besoin de l'ajouter, c'est
votre fils.

--Vivant?... Voyons, Jean-Marie...

--Puisque c'est votre portrait, puisqu'il ne sait pas o il est n,
puisqu'il se rappelle seulement qu'il est n aux bords de la mer, d'o
on l'a emmen pour tre ptre chez des paysans.

--Un enfant trouv?

--Sans pre ni mre, lev par la baronne de Randires.

Alain eut un soubresaut:

--Hein? par la baronne de...

--Ah! vous pensez comme je pense,  prsent. Est-ce naturel, cette
ressemblance chez cette femme? Il tait  Karenthal avec elle. Legouet
le traite comme son matre, la baronne comme son fils. Ce n'est pas
tout. Le soir mme de mon naufrage, devinez qui Guilmette a rencontr
prs des barques: madame de Randires. Elle l'a reconnue, malgr son
capuchon et deux ou trois voiles, mais l'autre n'a pas reconnu
Guilmette. J'avais dit  la petite: Va-t'en prendre les avirons de la
seconde barque; nous les donnerons  la chapelle en cadeau, car nous
n'avons plus  tenir la mer. Guilmette excutait la consigne, quand
madame de Randires l'accosta: Mon enfant, vous savez, les
Auvray?--Oui, madame.--Ils ont eu un malheur aujourd'hui. Leur barque
s'est perdue.--Oui, madame.--Je dsire leur venir en aide, s'ils ont
besoin d'en acheter une autre,  cause d'un voeu dont j'ai entendu
parler.--Vous tes bien bonne, madame; mais le voeu est exauc, ils
n'auront pas besoin d'acheter une autre barque. Le lendemain, avant
le lever du jour, il ne restait plus  Karenthal que mademoiselle de
Gauleins et Legouet. Madame de Randires avait disparu, avec le petit
comte Hughes.

Ces dtails multiples offraient une prcision, en tout cas une
concordance trange. Kercoth tait branl. D'autre part, comment
admettre que son fils ft rest quinze ans,  son insu, entre les
mains de madame de Randires? surtout, si elle avait commis le crime
de le lui prendre, qu'elle l'et pris pour l'adopter? Non, elle le
hassait trop, elle hassait trop Yvonne et jusqu' l'innocent... elle
n'aurait pas eu de piti, elle tait  un de ces moments o l'on
accepte mme une monstruosit; mais, le moment pass, le temps coul,
sa colre se ft vanouie, elle aurait frmi de briser froidement deux
existences, jour par jour, en assistant de loin  leur brisement; elle
tait vindicative et violente, mais non sans coeur.

Alain pensait tout haut, ce qui avait le mrite de tenir Jean-Marie au
courant d'impressions que d'ailleurs il ne partageait pas. Le marin ne
cherchait gure sa route dans le ddale des observations
psychologiques; il avait coutume d'aller droit devant lui.

--Monsieur le marquis, dit-il, rappelez-vous le ptre des dunes. Il a
d'abord parl d'un enlvement par deux femmes, du ct de la falaise
rompue, pendant que les bohmiennes disaient la bonne aventure  la
gouvernante.

--Il s'est rtract.

--Ce qui prouve qu'il a menti au moins une fois.

--En tout cas, je saurai quel est ce jeune homme qui habite avec
madame de Randires.

--Et qui se nomme Robert.

Robert! D'un bond Alain gagna la porte, laissant Jean-Marie stupfait.
C'est de Robert qu'il tait question? Il ne doutait plus, ah! non
certes, il ne doutait plus. C'tait son fils, la crature qui le
frappait comme le type idal de sa race. Il s'expliquait son trouble
en le contemplant, l'empire exerc sur Yvonne et cette tendresse o
s'avivaient les regrets paternels, quand il posait les yeux sur lui.
C'tait son fils, l'tre si beau, vaillant et tendre, qu'Yvonne
appelait Alain! On le perdait gracieux petit ange, l'esprit encore
envelopp des nimbes du paradis; il le retrouvait radieux
d'intelligence, de grce et de force, tel qu'il le pouvait rver,
chair de sa chair, ce fils dont depuis si longtemps il tait affam,
que maintenant il voulait manger de caresses. Mais Robert tait parti.
Il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois, qu'il prouvait de
nouveau l'affreux dchirement, sur la falaise de Kercoth, le matin o
le pre Auvray rapportait, des rcifs de la Corne, les paves disant
la fin tragique.

Lonie, dans son boudoir, parcourait un roman dont elle ne lisait pas
une ligne, ennuye de n'avoir pas encore vu Robert. Il n'avait pas
djeun avec elle, n'tait mme pas venu s'informer de sa sant; que
se passait-il? La rancune  propos des Laffont? Puisqu'elle avait
promis... ou  peu prs. Elle entendit marcher et se crut enfin au
terme de ses impatiences. C'tait un valet de chambre porteur d'une
carte.

--Ce monsieur assure que madame la baronne l'attend.

Au simple examen de la carte, Lonie tait demeure sans voix.

--Faut-il introduire?

Avant qu'elle pt protester, fuir, chapper  la rsurrection, le
marquis de Kercoth s'avanait vers elle. Il tait ple. Ses cheveux
blancs donnaient au visage toujours jeune une majest dont elle fut
frappe. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'taient rencontrs, et cet
homme, transform par la douleur, elle sentait une pouvante  le voir
surgir tout  coup. C'tait sa victime, c'tait surtout son ennemi. La
crainte d'une dfaite, plus que le remords, l'assigeait.

--Vous, monsieur? J'tais loin de prvoir... Cependant il tait
inutile de forcer les portes, elles se seraient ouvertes devant vous.

--Aussi n'ai-je pas attendu l'ordre d'tre introduit. Vous deviez bien
penser, en effet, que tt ou tard il me faudrait une explication.

--A quel sujet?

--Au sujet de mon fils Hughes.

--Vos gens de Kercoth vous ont renseign ds le premier jour. Ils
disent que je l'ai assassin, rpondit-elle avec insolence, les bras
croiss, debout, la taille bien cambre, dfiant le marquis du regard.

--Vous ne l'avez pas assassin.

--C'est heureux.

--Mais vous l'avez vol. Il habite sous votre toit.

Lonie eut un clat de rire qui sonnait horriblement faux. Elle se
recula pour se soutenir  la chemine, le sol se drobait sous elle.

--Vous parlez de Robert, je prsume.

--Nierez-vous qu'il soit mon fils?

--Non, monsieur.

--Vous avouez!... Ah! je devrais... Non, je resterai calme. Seulement,
vous comprenez  prsent ce qui m'amne.

--Si peu que je vous serai oblige d'tre plus clair.

--Je viens chercher mon fils.

--De quel droit?

--Parce que je suis son pre.

--Que suis-je donc, moi?

--Vous!...

--La mre, monsieur, cela compte-t-il, ou non? Elle le vit chanceler;
sa voix monta, stridente: Par un concours de circonstances qui
m'chappe, vous apprenez l'existence de cet enfant, votre premier
mouvement est de me croire criminelle. Savez-vous qui l'est, de nous
deux? C'est le fils de votre chair, vous en concluez que ce n'est pas
celui de mes entrailles. Et il vous le faut, comme s'il ne me le
fallait pas! Vous venez chercher Robert? Qui s'est occup de lui,
depuis qu'il est au monde? Vous ou moi? Pas plus que je ne peux lui
donner mon nom, vous ne pouvez lui donner le vtre; mais il y a entre
nous cette diffrence que, de longues annes, j'ai vcu avec sa
pense, tandis que vous ignoriez jusqu' son existence. Il serait
trange qu' la dernire heure ce scrupule vous prt d'tre un pre,
surtout qu'il vous autorist  me donner des ordres, comme s'il
restait rien de commun entre la baronne de Randires le marquis de
Kercoth.

--Ce qui serait encore plus trange, repartit Alain, ce serait
d'admettre votre silence avec moi, lorsqu'un mot...

--tais-je libre?

--Je l'tais, moi. Vous m'avez contraint  me marier.

--Nous tions perdus autrement. Rassemblez vos souvenirs, monsieur. A
cette poque, je ne jouais pas seulement ma vie, je jouais celle de
mon enfant. Vous dire la vrit, c'tait lier votre honneur. Je m'y
suis refuse, non pour vous ni pour moi, mais  cause de l'tre
innocent qui venait de nous et qui serait mort avec nous. Voil
pourquoi je me suis tue et vous ai pouss au mariage.

Alain ne protestait plus, ces rvlations l'crasaient.

--Depuis, continua la baronne, vous m'avez fui. Vous vous tes enferm
dans vos joies de fianc heureux, d'poux, que sais-je! Vous avez
voyag, vous n'tes rentr  Kercoth que pour la naissance de votre
fils lgitime. L'hritier du nom, vos nouvelles ivresses vous
rendaient si fier que votre mmoire mme s'tait dbarrasse de moi.
J'tais impitoyablement et toujours rebute. Quel accueil eussent reu
mes confidences?

--Je ne me suis jamais drob  un devoir, si lourd qu'il ft, dit
gravement le marquis. Douter de moi, c'tait me faire injure.

--Non, rpondit madame de Randires avec un accent moins pre, vaincue
peut-tre par le mirage de l'autrefois; non, je n'ai point dout de
vous, mais votre sollicitude d'homme d'honneur,  dfaut d'autres
sentiments, m'et t un supplice. Je ne voulais pas avoir de la piti
par l'enfant; je voulais reconqurir par l'amour un amour semblable au
mien. J'ai tent de lutter avec mes seules armes, j'ai t vaincue,
alors je vous ai ha; j'ai mme ha Robert, parce qu'il venait de
vous. A la mort de Hughes, le dsespoir d'Yvonne et le vtre m'ont
caus une atroce joie. Je l'ai cri  votre femme, c'tait ma
vengeance, je lui devais assez de larmes pour me rjouir des vtres,
et je me promis que jamais mon fils ne vous consolerait du fils
d'Yvonne.

Le marquis inclinait la tte, non plus en adversaire terrass, mais en
juge qui pse les raisons. Il lui semblait que, si les raisons
allgues avaient quelque poids, le ton en enlevait toute la valeur;
qu'elles sonnaient faux, ces paroles tombant une  une, lentement,
avec des airs de recherche; qu'au demeurant, c'tait l une mre peu
naturelle, aprs avoir t une femme peu charitable, celle qui
confessait sa haine pour l'enfant, afin de souligner sa haine pour le
pre. Au bout d'un moment, il demanda:

--Vous avez les preuves?

--Quelles preuves?

--Il ne suffit pas de dclarer une chose. Les lois ont de sages
prvisions, il faut justifier pour elles la chose que l'on dclare.
Supposez que je dise  un tribunal: J'avais un fils. Il a disparu.
Malgr toutes les recherches, ses traces n'ont jamais t retrouves.
Les uns croient  un assassinat, les autres  un enlvement, un petit
nombre--un trs petit nombre-- une mort accidentelle. Or, voici ce
jeune homme. Regardez-le et regardez-moi. J'affirme que c'est mon
fils. Seulement madame, qui ne le conteste pas, affirme en outre que
c'est le sien. Je suis incrdule. Veuillez inviter madame  prouver
son dire. Savez-vous ce que fera le tribunal? Il ordonnera une
enqute o les moindres faits de votre vie passeront au laminoir, o
l'on vous suivra jour par jour, heure par heure. Et,  moins qu'on
n'tablisse la filiation de l'enfant...

--Puisque j'tais marie, monsieur, objecta Lonie, sans prendre garde
 l'imprudence de son interruption.

--Voil justement ce qu'on vous opposera. Pour la loi, dans un cas
pareil, le mari n'est pas un empchement, c'est un auxiliaire. Il y a
mme un adage latin...

--Mais enfin, monsieur...

--Madame, moi, je ne suis pas le tribunal. D'ailleurs, laissons ce
point sur l'importance duquel j'insisterai avant peu. Il ne s'agit pas
de tribunaux en ce moment, il s'agit de Robert. Voulez-vous que nous
nous en rapportions  lui?

--Je tiens  son estime, je l'aime d'une affection sans bornes, sa
tendresse est ma vie. Monsieur, vos soupons, outrageants pour moi, me
seraient funestes dans son esprit, quelque absurdes qu'ils soient. Et
Dieu sait s'ils le sont! Car, enfin, dans quel but aurais-je choisi le
fils de ma rivale pour me consacrer  son bonheur?

--Dans le but de vous venger: vous avez russi, puisque Yvonne est
folle.

Lonie se leva. Elle venait de percevoir dans une galerie latrale le
son d'un pas connu. Impossible qu'Alain et Robert se trouvassent en
prsence devant elle.

--Vous exigez des preuves, monsieur, je les fournirai. Je ne vous
retiens plus.

--Au revoir donc, madame.

Comme le marquis sortait par une porte, Robert entrait par l'autre.
Celui-ci crut reconnatre la silhouette lgante derrire les
tentures. La surprise le cloua sur place.

--Le marquis de Kercoth, ici!

Dj il faisait mine de le rejoindre, Lonie l'arrta au passage:

--D'o le connaissez-vous?

Les tentures taient retombes. Ils s'examinaient, face  face, elle
nerveuse, irrite, lui rsolu de rompre les dernires entraves. Elle
reprit avec violence:

--Il y a trop de secrets entre nous.

--Et ils me lassent, pronona Robert. Je n'ai plus la patience
d'attendre.

--Encore un interrogatoire!

--Quels liens nous unissent?

Elle frmissait de colre. Alain le pousse, songeait-elle; o se
sont-ils rencontrs? Elle sut mettre  son visage un masque doux et
triste.

--Ces liens mmes devraient me dfendre. Car, pour rpondre, voyez, je
baisse le front. C'est  quoi l'on tient, sans doute: en me diminuant,
on s'exhausse. Une volont vous mne, je la devine, une volont qui
n'est pas la vtre et me martyrise.... Cruel enfant, vous fouillez mon
me. Nos liens... hlas! hlas! votre coeur ne vous les a-t-il pas
rvls?

Un flot de sang colora les joues de Robert. Ses yeux, dtourns de
ceux de la baronne, se fixaient au sol. Lonie eut la cuisson d'une
brlure.

--Voil tout, voil tout? Vous ne trouvez rien  dire!

De vraies larmes montaient  ses paupires. Il fit un pas vers elle
pour donner le premier baiser filial. Malgr lui, une sorte de
rpulsion le paralysait. Entre eux se dressait ce que la chanoinesse
nommait une escadre.

--Allons, assez de mystres! commanda Lonie. Vous avez chang,
pourquoi? Vous avez souhait d'tre instruit, pourquoi? Il y a un
motif, lequel?

--Dispensez-moi...

Ah! ce marquis de Kercoth, paratre lui avait suffi; voil ce qui
restait de l'difice.

--On m'a calomnie, hein? Le misrable qui sort d'ici, l'tre
hypocrite, audacieux, mprisable...

Emporte par la colre, elle ne se surveillait plus. Elle entassait
contre Alain d'odieuses accusations, le dpeignait sous un jour
abominable et ne prenait pas garde au ravage de ses mots. Lui se
labourait la poitrine pour s'obliger au silence. N'y tenant plus
enfin:

--Dans aucune circonstance, dit-il, M. de Kercoth ne m'a parl de
vous. Ce n'est pas lui qui vous a outrage; c'est, hier, la
chanoinesse de Guderille; c'est, hier encore, le comte de Lerdre.
Celui-ci mle mon nom  ses infamies. Mais cela est mon affaire, non
la vtre. La vtre est d'tre dfendue par moi. J'entends qu'on vous
respecte. Le bruit public me donnait pour pre le marquis de Kercoth,
et je m'en rjouissais: le bruit public est faux, puisque vous le
dclarez un misrable. Je le vnre plus que tout homme au monde, je
le trouve, par son martyre, grand parmi les grands; mais je dois vous
croire, puisque vous tes ma mre, et le tuer, puisqu'il vous a
fltrie. Je le tuerai.

--Robert!

--Vous ne pouvez m'en dissuader.

--Il a les cheveux blancs.

--Tant pis! s'cria le jeune homme en la foudroyant des yeux. Ce n'est
pas un vieillard comme le comte de Lerdre. Je m'imagine que vous
hsiteriez  faire de moi un parricide. Vous le dsignez  ma fureur,
c'est bien pour que j'en tire vengeance. Soyez heureuse, j'y vais.

--Robert!... Robert!...

--Laissez-moi.

--Je te le dfends!

--Sur ce chapitre, je ne consulte personne.

--La colre m'a entrane trop loin.

--Une juste colre, aprs tout. Laissez-moi passer.

--Non, non... Mais tu ne comprends donc pas...

Elle s'attachait  lui, tremblante de l'tat o elle le voyait, du
crime monstrueux auquel son mensonge le poussait. Oh! cette ide qu'il
provoqut l'homme dont le sang coulait dans ses veines!...

Robert s'arrta, et, lui relevant brusquement le front, plantant son
regard droit dans le sien:

--C'est mon pre?

--Oui, balbutia-t-elle.

--Un homme d'honneur?

--Oui.

--Auquel vous n'avez rien  reprocher?

--...Rien.

--Pardieu! J'en tais si sr!... Mais alors pourquoi, pourquoi donc me
mentez-vous?

Elle s'tait croule sur un fauteuil, perdue en ses sanglots, le sein
soulev par des spasmes. Il sortit, sans avoir le courage de lui
adresser un mot de compassion. N'avait-il pas t soufflet par elle
dans son pre et ne portait-il pas au front la souillure que toute
mre coupable imprime  l'enfant?

Chez lui, quelqu'un l'attendait, qui le saisit avec transport, le
broyant contre lui, disant  travers ses pleurs:

--Mon fils!... mon fils bien-aim!...

Ah! les chaudes caresses! ah! cette douce joie, les premires larmes
de bonheur quand on s'appuie  l'paule d'un pre!




IX


Jean-Marie, mis au courant de l'entretien de Kercoth avec madame de
Randires, poussa des cris d'indignation. Sainte Anne le tromper?
Sainte Anne envoyer un fils de louve  la place du fils de la marquise
Yvonne? Pareille supposition tait un sacrilge.

--Vous n'avez plus la foi.

--Mais, mon pauvre Jean-Marie...

--Vous ne l'avez plus; vous tes un goste, simplement. Vous vous
faites votre lot, ayant tout de mme votre petit, tandis que l'autre
reste dshrite. Prenez-le comme il vous plaira, moi j'y trouve 
redire.

Et Jean-Marie, qui portait  Kercoth une tendresse pourtant robuste,
s'aperut que, dans ses dvotions, le malheur d'Yvonne passait avant
celui d'Alain. Peu  peu il plaait au-dessus de toute crature celle
que le corps seulement rattachait  la terre, dont l'esprit s'tait
effondr sous le dsastre de sa maternit. Celle-l tait l'emblme
vivant de la douleur, une sainte, ainsi que la glorieuse patronne
d'Auray, l'toile fixe de ses longues courses aventureuses. Ne la
nommait-il pas, soir et matin, en ses prires? La douce image ne
soutenait-elle pas son nergie, quand l'accablante immensit se
faisait morne, noire, assombrissait sa rude nature avec d'invincibles
mlancolies, quand les brouillards cachaient les cueils et voilaient
le perfide abme? Pour Alain, il et affront toutes les morts; mais 
Yvonne se consacrait sa vie, sa vie d'humble sacrifi luttant toujours
contre les fureurs de l'Ocan. Il le comprenait bien, en ce moment:
c'tait  cette femme recevant sans une larme dans ses grands yeux
navrs les paves prsentes  genoux par le vieux pre Auvray qu'il
s'tait vou, pour elle qu'il tenait cote que cote un serment, pour
elle qu'il cherchait le corps de Hughes. Aussi ne se gnait-il plus.
Robert revendiqu, vol par la baronne, il se sentait de taille 
soulever des montagnes. Et il n'attendait pas mme un merci de la
bouche d'Yvonne. Son dvouement tait fait d'abngation absolue et de
mystique adoration. Si Renotte aimait Yvonne pour Alain, lui,
maintenant qu'il ne voyait plus la commune catastrophe confondre ces
deux tres en une seule victime, abandonnait l'heureux afin de rester
fidle  la malheureuse.

--Nous avons beau tre frres de lait, dclamait-il, vous ne pouvez
pas m'en vouloir...

Alain laissait s'pandre ce gnreux emportement; le front soucieux,
la poitrine pleine de soupirs, il ne songeait gure  l'interrompre.
Sa joie, en pressant Robert dans une treinte dlicieuse, un instant
lui engourdissait sa peine, mais il continuait de la porter au flanc.
Avec l'apparition de Robert, tout changeait, sauf la douleur, puisque
la folie demeurerait l'htesse sinistre de sa maison. Les flicits
inattendues versaient du baume sur la plaie, mais elles taient
incapables de la cicatriser. Robert ft-il n d'Yvonne, Yvonne n'en
pouvait plus rien savoir. Prs de la tombe vide de l'enfant restait la
tombe o dormait la raison de la mre.

--Tu vois bien, dit-il en poursuivant tout haut ses penses, qu'il y a
l une chose irrmdiable. Ne t'imagine pas que j'accepte en aveugle
les dclarations de madame de Randires. Cependant elles ont des
apparences trop vraisemblables pour que j'ose jeter un soupon dans
l'esprit de Robert. Je ne saurais lui enseigner le mpris, car son
mpris risque d'tre un crime; je ne saurais mme lui laisser un
doute, car il n'hsiterait pas entre ces deux cratures si peu
comparables, et madame de Randires a dit la vrit peut-tre. Quelle
serait ensuite sa dception! Aussi te pri-je de ne le troubler en
aucun cas de tes suppositions, quoique je les partage, en dpit de
moi, au fond du coeur.

--Je vous obirai, grommela Jean-Marie.

Celui-ci ne savait plus au juste ce qu'il prouvait pour Robert. En
tant que fils d'Yvonne et d'Alain, ah! sainte Vierge! mais de madame
de Randires... eh bien! mme en cette qualit, il lui inspirait une
espce de sentiment confus o la piti l'emportait de beaucoup sur la
rpulsion. Au surplus, l'incertitude tait une chose intolrable, il
en fallait sortir  tout prix.

--Monsieur le marquis, ce jeune homme peut nous donner des
indications. L'avez-vous interrog?

Alain eut un sourire radieux, o se refltaient toutes les joies
retrouves.

--Je n'ai fait, je crois bien, que l'embrasser. J'tais rest
longtemps chez madame de Randires. Puis, je l'avais attendu chez lui.
A cause d'Yvonne, j'ai craint de m'attarder. Mais il va venir, il me
l'a promis. Et, tiens, le voil.

Le timbre de l'htel retentissait, en effet. Alain courut  la porte.
Et Jean-Marie songeait: Elle n'aurait donc rien dans ce bonheur,
elle!

Kercoth saisit Robert, comme les grands aigles enserrent la proie 
cacher au fond de leurs rocs. Magie de l'tre o l'on se voit palpiter
et revivre! Il oubliait tout devant l'apparition, et les treintes se
mlaient passionnes des deux parts.

--Je te rendrai, mon Robert, tout notre arrir de tendresse. Des
circonstances cruelles nous ont rpars, nous voici runis pour
toujours.

Lui ne trouvait rien  dire, pris  la douceur de ce mot, rpt sans
cesse:

--Mon pre... mon pre!...

Ils se tenaient enlacs, se dvisageant, se reconnaissant mieux, mme
chair et mme me. Et le bret de Jean-Marie tournait entre ses doigts
calleux, ses lvres taient mordues jusqu'au sang, car pour un rien il
et pleur, le rude marin, ce qui ne tire d'aucune perplexit. Non,
mais plus il observait, plus il tait convaincu des mensonges de
madame de Randires et des mrites de sainte Anne. Kercoth dit  son
fils:

--Tu connais Jean-Marie.

--Si je le connais.

--Dame! marmotta l'autre, avec mon fourbi du dimanche...

--Il ne change pas le coeur, rpliqua le jeune homme.

Jean-Marie, gn mais flatt, se droba sous un air bourru et mcha
une phrase inintelligible o, tout en obissant  son matre, il se
donnait la satisfaction d'obir  son propre lan; il rpondit, de
faon  n'tre pas entendu:

--Toi, tu es le petit comte Hughes.

Cependant Kercoth reprenait Robert, l'entranait au divan, le
dvorait des yeux. Il tait si beau, son fils, tant de noblesse lui
rayonnait au front, tant d'intelligence et de fiert dans le regard!

--Parle-moi. Que je t'entende, que je sois sr de ne pas rver.
Conte-moi ta vie. Je n'en sais rien, vois-tu, rien absolument. Il me
faut les plus petits dtails, les moindres choses, tout, tout, tout..

Jean-Marie s'apprtait  sortir, dj au seuil de la porte; il se
ravisa et, sans souffler mot, se laissa glisser imperceptiblement dans
un fauteuil. Kercoth et Robert ne s'occupaient plus de lui. L'un
coutait, l'autre parlait. Des larmes gonflaient les paupires
d'Alain,  mesure que se droulait la premire enfance aux Mrilles,
son cortge de misres quotidiennes, d'ordres barbares, de coups.
C'tait lui que, dans Robert, Lonie poursuivait; Robert subissait
tant de tortures parce qu'il tait son fils. Mais alors cette femme,
une voleuse? Car enfin, des entrailles maternelles... Eh! ne vit-on
jamais de martre! La nature, plus tard, ne recouvrait-elle point ses
droits? Non, les Mrilles ne prouvaient rien, sinon la haine de
Lonie, implacable  cette poque, dsarme par la suite.

Robert entendait les battements du coeur angoiss de ses angoisses
anciennes. Cette chaude tendresse l'imprgnait. Il la comparait au
glacial accueil de madame de Randires, le jour o madame Laffont le
conduisait chez elle. Entre ces deux affections, quelle diffrence!
Comme M. de Kercoth frmissait, se rcriait, ne faisait qu'un avec
lui! Au premier mot de la ruine des Laffont, un seul instinctif lan:

--Tant mieux! tant mieux! une occasion de leur montrer ma gratitude.

--Vous leur viendrez en aide?

--Ma fortune est  eux et je serai encore leur dbiteur.

Robert mit  nu les moindres replis du dedans. Il ne cacha ni ses
rvoltes d'orgueil  la premire entrevue avec la baronne, ni ses
hsitations quand il s'agit de vivre auprs d'elle, ni son trouble en
rencontrant Yvonne. L, depuis, venaient ses penses, vers la mre
folle, vers le pre malheureux. Leur souvenir l'aidait dans sa tche
de soumission. Il conta son sjour en Bretagne, les confidences de
Legouet, les esprances nes de tant de faits bizarres, bientt
changes en conviction... Il allait toujours, ne sachant plus rien
taire, pas mme ses humiliations de la veille chez la duchesse de
Serples et son cruel entretien de tout  l'heure avec Lonie. Pas une
de ses paroles n'tait perdue. Cette confiance, cette tendresse
dbordante, jusqu' ce son de voix, grisaient Kercoth d'une ivresse
presque douloureuse, tant elle tait profonde. Ce fils suprieur  la
misre et  l'opulence, qui gardait intactes ses qualits natives,
l'avait aim mme tranger; que lui importait la rcente dloyaut de
Lonie? il ne lui en voulait pas, il adorait son enfant. Mais, s'il
s'occupait peu de se dfendre lui-mme, en revanche, il le dfendrait,
celui-l; il le ferait respecter par le monde, puisque le monde se
mlait de juger.

--Je n'entends plus que tu souffres, dit-il. Tu vas venir chez moi.
Mon intention n'est pas de t'enlever  madame de Randires, quoique ce
fussent peut-tre des reprsailles mrites. Tu l'iras voir tous les
jours, tu resteras bon pour elle, il faut nanmoins sortir de la
situation fausse o l'on t'a mis. Nous chercherons un moyen de mnager
les intrts de madame de Randires, mais les tiens passent d'abord.
Mon devoir est d'ter les obstacles de ta route. Ne crains rien, j'y
arriverai. Chaque fois que la sant d'Yvonne me le permettra, je te
conduirai dans le monde. A mon ct, tu n'entendras, je te le
garantis, aucune parole blessante. Les Kercoth ont toujours march
tte haute. Tu es Kercoth, marche comme eux. Demain, je
t'accompagnerai chez ma cousine de Serples, que je me reproche d'avoir
nglige depuis quinze ans. Tous ceux qui te tmoignent de la
sollicitude peuvent compter sur moi; les autres compteront avec moi.

Un sourire de gratitude illumina le visage de Robert.

--Que vous tes bon, mon pre! Oui, je serai fier d'avoir la garantie
de votre honneur. Mais je tiens si peu au monde! N'y retournez pas
pour m'imposer. Restons ici, laissez-moi me consacrer avec vous  la
tche qui vous absorbe, permettez  votre fils d'tre aussi le fils
de... de... je cherche un nom et n'en trouve pas d'assez doux. Je vous
l'ai dj dit: toute mon ambition, du jour o je l'ai connue, tait de
la servir. Aujourd'hui, quand rien ne paralyse plus mes panchements,
je puis bien ajouter que j'y tais port par le sang et que, n de
vous, je voudrais lui rendre celui qui est n d'elle...

Il hsita et reprit  voix basse:

--Pour rparer le mal que lui a fait... ma mre.

--Dieu te bnisse, Robert! Dieu te bnisse, mon enfant!

--Ma mre!... continua le jeune homme. Jamais elle ne m'aima comme
Hughes fut aim de la sienne. Il n'y a que les immacules pour de
telles tendresses. Bienheureux ceux qui sortent d'entrailles
saintes!... Moi, je sens toujours une marque de feu  mon visage. Ah!
je pardonne les Mrilles, l'abandon, tout ce que j'ai endur jusqu'
hier... mais ce que j'ai appris hier soir...

--Mon enfant!

--Et vous insulter encore!

--N'y pense plus.

--Je ne le puis. Je ne peux davantage oublier le reste. Il y a au fond
de moi un inexplicable ferment de rvolte. Je l'ai toujours eu,
toujours. Cela s'tait calm, endormi, cela n'avait pas disparu. Vous
me blmez, n'est-ce pas? Vous me trouvez mauvais? Sans doute la part
de sang qui ne me vient pas de vous. Je souhaiterais de me rendre
meilleur, je comprends bien que c'est l un sentiment contre nature;
mais tout seul il me serait impossible de ragir. Si vous ne me donnez
de votre vertu, mon pre, je serai mauvais fils.

Un bruit de chaises renverses les tira de leur causerie. C'tait
Jean-Marie, dont la satisfaction se traduisait involontairement de la
sorte et qui tamponnait ses yeux  coups de poing, attestant sainte
Anne que jamais Breton n'avait eu plus de foi en elle ni plus de sujet
d'ternelle reconnaissance.

Le soir, tandis que Robert faisait de la musique  Yvonne, le marquis
avait un long entretien avec son frre de lait. Ils continuaient 
diffrer d'avis et s'animaient par moments d'une faon extraordinaire.

--Il la dteste, quoi! cette femme.

--Mais non.

--Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-tre! Je l'aurais embrass pour
la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!

--Dans tous les cas, sois sage.

--On sera sage, on se taira, on fera l'imbcile devant le petit. Tout
de mme, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis,
du moment qu'il la dteste...

--Robert a un coeur  ne dtester personne.

Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines dlicatesses gnantes de M.
de Kercoth. Il avait de furieux accs de colre, mais il tait
habitu  vaincre les grosses difficults, ou  les tourner quand
elles taient inabordables de front. Aussi,  la suite de la
confrence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'htel,
lest de nombreux chques signs du marquis. Aprs avoir explor
quinze ans les tourbillons de l'Ocan, Jean-Marie Auvray partait  la
dcouverte de secrets plus malaiss  surprendre au milieu des
tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer
immense.

Alain entra chez Yvonne.

Elle coutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste oprait des
prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lvres, les yeux
de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoth, en passant devant
elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui
finissait de jouer  son mari, et le visage prit une expression de
terreur. C'tait le prlude ordinaire des grandes crises. Elle se leva
d'un bond, souple et sauvage. Une main  l'paule de Robert, elle le
contemplait. Sa voix sans inflexions dit:

--Alain... Alain...

--C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoth.

--Oui, murmura-t-elle, en tournant la tte vers lui, c'est vous. Et
vous aussi! reprit-elle, revenue  Robert. L et l... jeune et vieux.

Elle resta quelques secondes absorbe, envahie peut-tre par le
mystre du phnomne. Kercoth baisa tendrement les boucles blondes
parses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il
dsigna son fils:

--L, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai
aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre 
votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.

Un pli s'tait creus entre les deux sourcils, les prunelles
brillaient d'une lueur trange, la figure fine avait revtu une
expression d'une incroyable duret. Elle fascinait Robert haletant.
Kercoth supplia:

--Yvonne, ne le regardez pas ainsi!

Il tchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il
voyait le profond moi de son fils. Elle le repoussa violemment.

--Pourquoi le cacher?... pourquoi?

Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce
regard magntique qui, jadis, pouvantait Gaston au bord de la Seine.
Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randires et qu'elle
l'allait har! Cette pense le bouleversa au point de faire jaillir
ses larmes. Que n'tait-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu
l'tre! Mais les sourcils d'Yvonne se dtendirent. A la duret des
traits succda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les
mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de
ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un
tonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se
drobait. Enfin, elle balbutia:

--Des larmes!

Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navr, o ne
sonnait plus la folie, o le cri devenait humain, naturel, comme s'il
sortait des entrailles meurtries:

--J'avais oubli ce que c'tait que des larmes.

--Elles lui ont noy le coeur, dit Robert.

--Yvonne, s'cria M. de Kercoth, je vous demande d'aimer Robert.

Elle rpta plusieurs fois ce nom inconnu:

--Robert... Robert... Robert...

Sa charmante figure s'tait apaise. Une inexprimable douceur y
rayonnait.

--Oui, Alain, dit-elle, de toutes mes forces, autant que vous.

Madame de Randires avait bientt regrett ses emportements contre le
marquis. L'excitation tombe, elle s'tait rendue compte de sa
maladresse. Tenter de noircir un pre qu'on admirait par avance--sans
qu'elle st ni pourquoi ni comment--c'tait de bien mauvaise
politique. Elle s'enlevait le beau rle et faisait le jeu de
l'adversaire. Elle espra qu'un grand luxe de dmonstrations
rtablirait l'quilibre. Cote que cote, il fallait non seulement
garder, mais augmenter son empire.

Elle se rendit au pavillon de Robert. On se rconcilierait tous deux,
au bnfice des Laffont. Firmin l'informa que son matre tait absent
et ne dnerait pas  l'htel. La baronne courut chez Willmann,
Willmann lui indiquerait sans doute le domicile de M. de Kercoth,
l'origine des relations. Par malheur, la villgiature de Meudon
offrait encore des charmes au vieux violoncelliste.

Elle commena de s'alarmer. Comme elle tait seule! Si, du moins,
Legouet se trouvait  Paris, elle le ferait aller, venir... o? de
quel ct se tourner? Ses inquitudes augmentrent,  mesure que le
temps passait. Elle prit le parti de regagner l'htel. Ses nerfs
branls ne lui laissaient pas un moment de repos. La soire lui parut
d'une longueur interminable. Tout parlait de Robert, le grand piano
silencieux o tant de fois avait vibr son inspiration, le fauteuil o
il s'asseyait sous l'orbe de la lampe pour lui faire la lecture.
Quelles habitudes elle contractait depuis quelques mois, qui
transformaient son existence et que rien ne parviendrait  remplacer!
tait-ce bien elle, la femme frivole d'autrefois, arrive  une aussi
complte sujtion du coeur? Il y avait donc vraiment eu au fond
d'elle-mme des instincts de maternit, refouls longtemps, toujours
raills, et qui prenaient leur revanche, grandis  son insu dans le
dsenchantement des heures vides, comme une vengeance du ciel la
punissant de n'avoir pas voulu tre mre ou de l'avoir voulu trop
tard? La nature a de ces nigmatiques reprsailles. La crature
impitoyable pour Hughes subissait des douleurs pareilles  celles
d'Yvonne. Sa poitrine se serrait dans la terreur d'une catastrophe
qu'elle se refusait  prvoir pour ne pas s'affoler compltement. Le
pass se levait, droulant le long cheveau des jours disparus,
amours, ivresses, frayeurs, jalousie, haine, vengeance, les scnes
atroces aprs les dlirantes extases. Le souvenir de sa fureur
implacable, endormie dans sa nouvelle passion, la faisait frmir, 
prsent que cette passion tait menace. De toute la nuit, elle ne put
fermer l'oeil. Elle s'exasprait  ressasser le bonheur rcemment
entr sous son toit, prs de le fuir peut-tre. Elle ne se connaissait
au monde que deux affections pures: mademoiselle de Gauleins et
Robert. L'une disparatrait bientt dans la mort, Alain faisait mine
de lui ravir l'autre. Elle l'excrait, cet homme. Ses droits! Et
puis?... En quoi la regardaient-ils? Elle souffrait, voil ce qui la
regardait.

Pendant la matine, Robert demeura invisible. Elle fit venir Firmin.

--A quelle heure votre matre est-il sorti?

--Hier, madame la baronne.

--Ce matin.

--C'est que... je demande pardon  madame la baronne... je n'ai pas vu
monsieur depuis hier.

--Il n'est pas rentr cette nuit?

--Non, madame la baronne.

Ainsi, c'tait fini. Robert la quittait pour toujours, sans un adieu.
L'ingrat! Il ne comprenait donc point que cela tait impossible,
qu'elle se dfendrait, qu'elle le retrouverait o qu'il ft, qu'elle
le disputerait comme son bien? Firmin l'avait prvenue qu'un
tlgramme tait arriv de bonne heure au pavillon. Elle n'osait
rclamer cette dpche quoiqu'elle brlt d'en connatre le contenu.
Que de secrets entre elle et lui! Comme il la traitait en
indiffrente! Dans l'aprs-midi, elle descendit au jardin pour
chercher de l'air, car elle touffait. Les digitales talaient leur
pourpre sur l'meraude de la pelouse, les hliotropes embaumaient. A
travers les splendeurs de la floraison automnale, le pavillon montrait
sa faade coquette o les rosiers croisaient leurs guirlandes. On et
dit que les choses inanimes prenaient une voix et l'appelaient, tant
elle se sentait attire par l. Elle fit deux ou trois pas et, tout 
coup, elle comprit ce qui l'attirait: prs d'un massif de
rhododendrons trs levs, Robert lisait la dpche que Firmin venait
de lui remettre. Du marquis de Kercoth, videmment! La guerre
commenait, Alain voulait son fils. Mais elle le voulait aussi. Elle
parlerait  Robert avant qu'il rpondt.

Soudain elle s'arrta. Elle avait contourn le massif, il n'tait pas
seul, Kercoth se trouvait prs de lui. A son tour, le marquis
parcourait le papier bleu, puis prononait quelques paroles. La
distance l'empcha d'entendre, non de voir, et elle voyait Robert,
atterr d'abord, se jeter au cou d'Alain dans un grand lan d'effusion
joyeuse. Elle n'y tint plus. Sans se soucier de Firmin, qui attendait
les ordres, elle marcha droit  Robert, lui saisit le bras d'un
mouvement de rage jalouse et, haletante:

--Qu'y a-t-il? que faites-vous l, quand je vous attends depuis hier?

Il lui tendit la dpche. Elle tait de Gaston: madame Laffont se
mourait. Kercoth salua Lonie et dit  son fils:

--Si tu peux faire seul une partie de tes prparatifs, ton valet de
chambre ira au tlgraphe.

Dj, devant elle, on ne la comptait plus pour rien. On commandait
jusque dans sa maison. L'autre, comme si l'obissance allait de soi,
griffonnait quelques lignes sur la page d'un calepin, ne prenait mme
pas la peine d'noncer ses projets.

--Tenez, Firmin. Et vite.

--Puis-je au moins savoir ce dont il est question?

--Ne devinez-vous point? rpliqua le marquis. Il va partir.

--Sans mon aveu?

D'un ton sec, pour bien faire parade de sa soumission  l'gard de M.
de Kercoth, le jeune homme rpondit:

--Mon pre m'autorise  me rendre  la Riveraine.

--A la Riveraine? Non, non.

--Pourquoi? fit Alain, l'air dtach, quoiqu'un clair furtif et
brill sous ses paupires.

Elle lui lana un regard haineux, et, se tournant vers Robert:

--Vous n'irez pas, mon enfant.

--Pardonnez-moi, j'irai. Blanche et Gaston pleurent, ma place est
auprs d'eux.

Elle comprit qu'il serait inbranlable et qu'une plus longue
rsistance veillerait les soupons de M. de Kercoth.

--Robert, Robert, dit-elle avec effort, j'ai eu bien des torts envers
vous, un sjour  la Riveraine en ravivera le souvenir. C'est dans ce
but qu'on vous y pousse. Allez, puisque je ne peux obtenir que vous
renonciez  ce voyage. Mais n'oubliez pas, si grands qu'aient t mes
torts, que je les expie cruellement  cette heure.

Un spasme nerveux lui coupa la parole. Elle s'loigna, craignant d'en
trop dire. Sa douleur tait relle, Robert ne la remarquait pas, il ne
remarquait qu'une chose: les allusions blessantes pour son pre.

--Elle vous excre! observa-t-il.

--C'est tout naturel, dit en souriant le marquis. Elle te sent si bien
 moi.

--Oh! certes... et plus qu' elle.

--Chut! mon enfant. Je n'ai pas le courage de t'en gronder, mais elle
n'a pas la force de s'y rsoudre. Aussi me prend-elle un peu pour son
bourreau, moi qui l'ai si longtemps accuse d'tre le mien. Je lui
inspire de la rpulsion. Nous ne devons lui en vouloir ni l'un ni
l'autre. Allons, je la rejoins, va te prparer. Je te conduirai  la
gare et j'irai t'excuser auprs de madame de Serples.

Kercoth se dirigea vers le corps de btiment principal. Firmin,
revenu du tlgraphe, ne se doutait pas que madame de Randires et
consign sa porte. Sur la demande du marquis, il l'introduisit dans le
boudoir.

Elle sanglotait, la tte enfouie au fond des coussins de sa chaise
longue. Cette explosion de douleur, o la feinte tait inadmissible,
ne pouvait que dconcerter Alain, elle battait en brche une chre
esprance. Le malheur inconsol d'Yvonne sauta devant ses yeux et jeta
de l'ombre sur ses joies. On pleure son enfant, on ne pleure pas
l'enfant d'une rivale. Et pourtant... Il s'approcha de Lonie.

--Madame...

Elle tressaillit, se leva, farouche, et, montrant un visage baign de
larmes:

--Que voulez-vous? Savoir si je souffre? Eh bien, oui, je souffre.
Soyez satisfait, et laissez-moi.

--Voyons, madame...

--Que vous faut-il de plus? Sonder mes plaies? Elles sont insondables,
grce  vous. J'avais un fils, vous me le prenez. Il commenait 
m'aimer, vous tuez sa tendresse. Tout ce qu'il me donnait, vous me le
volez.

Elle scandait ses phrases, avec des heurts dans la voix.

--Vous vous trompez, dit doucement Kercoth. Je ne vous prends ni ne
vous vole rien. Robert sait ce qu'il vous doit et ne change pas du
jour au lendemain. Permettez-moi de vous le dire, votre dsespoir me
confond. De quoi s'agit-il? d'un rpondant naturel qui apporte sa
protection. Vous devriez tre la premire  me remercier. Quelle mre
tes-vous donc?

--Bonne ou mauvaise, mais capable de marcher seule, sans protection,
sans rpondant, mme naturel.

--Vous, oui, mais Robert? Quel avenir lui prparez-vous?

--Avec ma fortune...

--Sous quel nom?

--Il s'en fera un.

--Si on lui en laisse le moyen.

Alors, avec une dlicatesse infinie, mais beaucoup de fermet, Alain
souligna les dangers de la situation, mit en relief ce qu'il pouvait
livrer des souffrances morales de Robert, sans trahir sa confiance et
blesser gratuitement Lonie.

--Ce qu'il y a dans ma vie, dclara-t-elle, ne regarde personne.

--Je m'occupe et l'on s'occupe de Robert, non de vous.

--En quel sens?

--Rflchissez.

--Ah! je n'ai pas le temps de rflchir.

--C'est que je rpugne  vous dire...

Il appuyait sur les interprtations du monde: un jeune homme tomb par
miracle chez une femme riche, indpendante, jeune encore, toujours
belle, dont les triomphes avaient excit l'envie, dont la subite
retraite la dchanait.

--Bref?...

--Bref, une aventure scabreuse, salissante, infme.

Plus il s'animait, plus la lumire se faisait dans l'esprit de Lonie.
L'emportement de Robert, la veille, lui revenait sous son vrai jour.
Elle n'avait pris garde qu' un dtail: on la dchirait et on la
tranait dans la boue, et, se croyant le fils, il s'tait donn la
moiti de ce dshonneur. Voil que ce n'tait pas le fils, mais
l'homme qui rugissait devant elle, l'homme accus d'un acte vil entre
tous.

Elle n'osait plus lever les yeux, elle bgaya:

--C'est une chose affreuse, affreuse.

--Vous connaissez le monde, vous deviez vous y attendre. Dans tous les
cas, vous tes avertie, maintenant.

--Trop tard.

--Non, puisque deux moyens vous restent de dgager son honneur.

--Lesquels?

--Ou confesser bravement la vrit, ce qui me parat impossible, ou me
le donner.

--Ce qui reviendrait au mme et me sparerait de lui pour toujours, de
sorte que j'aurais la honte de l'aveu sans le bnfice de la faute.

--Vous ne pensez qu' vous.

--Eh! monsieur, qui donc y penserait?

--Tant que Robert demeurera sous votre toit, son honneur y sera en
souffrance. Il vous a sacrifi sa libert, parce que vous la lui
demandiez au nom de vos remords. Ces remords doivent tre apaiss
aujourd'hui. Ne permettez pas qu'il soit plus longtemps victime de sa
gnrosit; car, moi, je ne permets pas qu'il soit plus longtemps
victime d'une abominable calomnie.

--Je suis prte  tout. Je lui constituerai la fortune que vous
jugerez ncessaire.

--De l'argent! l'argent de votre mari!

--Mais alors, quoi?

--Ou dites la vrit, ou laissez-le moi.

En vain Lonie tchait d'y chapper, le dilemme l'enserrait
impitoyablement. tre hardie en face du monde, elle n'en avait pas le
courage, elle n'avait pas non plus le courage de renoncer  Robert.

--Ce serait au-dessus de mes forces, soupira-t-elle.

--Laquelle des deux choses?

--L'une et l'autre.

Alain eut un clat de triomphe:

--Vous voyez bien, vous voyez bien que vous n'tes pas la mre de mon
fils!

Elle se redressa de toute sa hauteur. La crature vindicative
retrouvait ses instincts, la femme capable d'attendrissement faisait
place  la femme capable de toutes les machinations.

--Vous me tendiez un pige, monsieur?

--Quand ce serait?

--Inutile. A bas le masque! Ce que vous voulez, c'est Robert, non pas
son honneur: Robert pour vous seul, loin de moi, sans moi. Eh bien! je
le veux aussi, sans vous, loin de vous.

--Et dshonor?

--J'imposerai silence  la calomnie, nous avons eu dj maille 
partir ensemble.

--Elle continuera malgr vous.

--Allons donc! si je m'en mle? Soyez tranquille, elle tombera devant
l'vidence.

--A condition que vous reconnaissiez publiquement Robert.

--Publiquement, soit.

--Et lgalement.

--Le monde est moins dur que la loi. Celle-ci me condamnerait, puisque
l'pouse a eu peur pour la mre; celui-l me croira sur parole.

--O est n Robert? interrogea le marquis.

--A Karenthal.

--Il est donc inscrit  la mairie de Kercoth?

Par un effort de volont suprme, Lonie rprima un lger tremblement
nerveux. Elle esprait que sa dcision soudaine la dbarrasserait
d'Alain... jusqu' nouvel ordre; cet homme tait extraordinairement
tenace, il procdait  la manire d'un juge d'instruction.

--Je vais, dit-elle, vous chercher son acte de naissance.

Elle tait heureuse d'avoir une minute de libert pour rflchir, pour
se remettre, avant de finir cette lutte lassante. Alain se sentait
singulirement mu. Tout son coeur lui disait que Robert et Hughes
n'taient qu'un, mais sa raison tait oblige de souscrire aux faits
patents,  la maternit de Lonie. Elle se montrait prte  rclamer
ouvertement son fils, elle foulait aux pieds sa propre considration,
elle avait hsit d'abord, elle n'hsitait plus; c'tait bien l une
preuve, la plus loquente de toutes.

--Voici, dit madame de Randires, en tendant un papier jauni qu'elle
rapportait comme un trophe.

Alain le dplia d'un geste machinal. Il n'avait plus besoin d'tre
convaincu. Ce fut presque sans y prter attention qu'il lut l'en-tte:
Mairie de Lyon. Les mots mmes le rveillrent.

--Lyon? Vous m'avez dit Kercoth.

Il regarda de plus prs, et,  mesure que se poursuivait la lecture,
son visage contract refltait tour  tour le dgot et la piti.

--Vous aviez mis Robert  l'hospice des Enfants-Trouvs?

--Pas moi.

--Cependant...

Il lui plaa sous les yeux la feuille qui tremblait entre ses doigts.
Madame de Randires rougit.

--A cette poque, dit-elle, une personne est entre chez moi en
qualit de femme de chambre; mais, en ralit, pour me prter ses
secours... Elle a remis Robert... ds sa naissance...  une amie...
venue exprs de Lyon...

--Je vous prviens, je ne comprends pas le premier mot de ce que vous
dites.

Elle non plus ne comprenait pas. Embarque dans toute une histoire,
elle ne savait  quel saint se vouer. Elle rpondit pourtant avec
beaucoup de flegme:

--C'est probablement votre faute. Toujours est-il que cette amie de ma
femme de chambre a momentanment confi Robert  l'hospice.

--Confi!... vous avez des mots sanglants.

--Si vous m'interrompez toujours...

--Je m'difie.

--Tant mieux!... L'hospice l'a fait inscrire sur les registres de
l'tat civil, puis on l'a donn  des paysans du Vivarais.

--Les Benot? aux Mrilles?

--Prcisment.

Alain n'insista plus. Les soupons, un moment envols, taient revenus
avec une vitalit intense. Les explications de madame de Randires,
ses embarras, cette feuille de papier, sale, graisseuse, noircie aux
coins par des attouchements ignobles, avec la mention brutale: Pre
et mre inconnus, ouvraient de nouveau les ailes  ses esprances.
Plus que jamais, il tait rsolu de faire la lumire. Mais, il se
rservait de la faire sans elle, en dpit d'elle. Son silence enchanta
Lonie. Elle le rputait dsarm, partant vaincu.

--Hier, vous me demandiez des preuves, s'cria-t-elle. J'ai tout mis
en oeuvre pour les effacer, vous le voyez. Cependant elles clatent,
malgr mes efforts.

Kercoth hocha la tte. Si elle nommait cela des preuves clatantes!

--Il vous serait malais, dit-il, d'tablir vos droits avec un pareil
chiffon.

--Parce que?

--Il sue la misre et le vice. On n'admettra jamais qu'il sort du
secrtaire d'une de nos mondaines les plus lgantes.

--On se dira qu'il vient de chez des paysans un peu grossiers et
frustes.

--Ce qui prouvera surabondamment de quelle sollicitude vous tiez
remplie. Vous avez le choix entre la martre et la... menteuse. On ne
vous fera pas l'injure de retenir le premier qualificatif. Reste le
second, et que deviennent vos droits? Savez-vous ce que pensera le
monde? Il pensera que, prvoyant l'infamie dont on accuse Robert, vous
avez voulu la couvrir d'un mensonge encore plus infme, et cacher la
matresse sous la mre. Donc, il est inadmissible qu'il reste plus
longtemps ici. A son retour de la Riveraine, il s'appellera Kercoth
et prendra place  mon foyer. Je lui donnerai tout le temps que je ne
donnerai pas  ma femme.

--Votre femme!

Elle vint droit au marquis et, posant la main sur sa main, martelant
les phrases, en proie  une agitation qui tenait de la fureur:

--Vous, bien; que vous l'ayez, j'y consens. Mais qu'il voie Yvonne,
vive prs d'elle, respire le mme air, cela, je refuse.

--Ah!... pourquoi?

--Parce que je refuse.

Comme le regard bleu d'Alain semblait vouloir fouiller les replis de
sa conscience, lever tous les voiles, elle ajouta prcipitamment:

--Dans une heure lucide... est-ce qu'on sait!... elle peut me deviner
en lui.

--Vous supposez aux fous un don particulier de divination?

--Non, mais j'aurais peur. Je me rappelle la nature d'Yvonne.
Implacable avant, elle le serait deux fois plus aprs. En donnant 
mon fils la place du sien, vous l'outragerez dans toutes ses fibres.
Qu'elle le comprenne  un moment quelconque, elle ne le supportera
pas. Est-ce cela que vous voulez? Je vous cde en tout, je laisse
Robert me quitter pour vous suivre;  votre tour, cdez-moi sur un
point. Yvonne et moi, nous nous hassons. Enfin, il est naturel que je
sois superstitieuse, craintive, ds qu'il est question de lui. Comment
ne le comprenez-vous pas? Rassurez-moi, monsieur. Donnez-moi votre
parole...

L'impatience gagnait Kercoth. A mesure qu'il s'ancrait dans ses
esprances, les moindres dtails lui servaient d'indices.
L'exagration mme du langage, ces craintes au sujet d'une pauvre
crature folle le confirmaient en une quasi-certitude morale. Il
haussa imperceptiblement les paules.

--Vos frayeurs sont chimriques, Robert chez moi sera chez lui; malgr
sa dmence, Yvonne l'a presque adopt.

--Elle l'a dj vu?

--A plusieurs reprises. Et, croyez-moi, si jamais elle recouvre la
raison, ce ne sera pas pour se venger de vous sur Robert, ce sera pour
vous pardonner  cause de lui.




X


Il tait midi quand l'express s'arrta au Teil. Un soleil blouissant
inondait la plaine, pare des couleurs changeantes de l'automne. En
descendant du train, Robert fut salu par la voix d'un vieil ami, le
Rhne, dont les murmures lointains arrivaient avec la brise et le
reportaient aux temps o le fleuve berait les chagrins et les rves
du petit ptre des Mrilles, couch sur ses bords. Press de gagner la
Riveraine, il chercha des yeux une voiture. La cour de la gare tait
vide de toute espce de vhicule. Il consigna ses bagages et se mit en
route, son sac de voyage  la main. Comme il franchissait la grille
extrieure, un paysan l'aborda.

--Vous allez  la Riveraine, monsieur? Je passe devant la maison. Il y
a une place dans la carriole. Ne vous gnez pas. Tout  votre service.

--Ma foi, dit Robert, votre proposition tombe  merveille. J'accepte
avec le plus grand plaisir.

--Dans un quart d'heure alors. Le cheval mange l'avoine. En un rien de
temps nous filerons.

--Vous tes vraiment trop aimable. Et je vous remercie beaucoup.

--Pas la peine. Entre vieilles connaissances!... Mais oui, mais oui,
monsieur Robert. Je sais votre nom, vous voyez. On croit venir
_incognito_, comme on dit des gros personnages, et, au bout de deux ou
trois pas...

Le paysan eut un rire de satisfaction vaniteuse--la vanit de sa bonne
mmoire--qui lui fendit la bouche jusqu'aux oreilles.

--D'abord, reprit-il, je me ttais: O diable as-tu rencontr ce
bonhomme-l? Je vous remettais sans vous remettre. Mais, quand vous
avez parl de la Riveraine, peuchre! on n'est pas une bte. Ah!
pourtant, vous n'tes plus le mme qu' l'poque o nous trimions
ensemble chez Benot. Paris vous a rudement profit.

Il lorgnait les vtements de Robert d'un air moiti goguenard moiti
srieux.

--Un muscadin d'ores et dj. Aussi, vous ne vous rappelez plus le
premier valet de charrue des Mrilles.

--Attendez donc. Antoine, n'est-ce pas?

--Pour vous servir. Je ne sais trop pourquoi les matres vous
dtestaient, car vous tiez un joli gars. Il m'est venu des ides  ce
sujet, mais j'ai eu le tort de les dire tout haut. Benot m'a flanqu
 la porte. L'imbcile! Mieux valait me traiter de bonne amiti et,
s'il y avait quelque chose, me fermer la bouche avec une part du
gteau. Trop avare pour cela. Il lui en a cuit. Il a cherch mon
pareil, sans le trouver, oblig d'en prendre deux  ma place. Et les
Mrilles s'en allaient  la drive. Sitt le vieux paralys, j'y suis
rentr. Lorsqu'il mourra, je lui succderai sur toute la ligne:
terres, btes et veuve.

--Pouvez-vous me dire comment va madame Laffont?

--Au point du jour, on lui a port le bon Dieu. Elle doit tre morte 
cette heure. Attendez-moi, je vais atteler. En un tour de main.

Robert maudissait la distance qui le sparait de la Riveraine. Il
souhaitait si fort d'arriver  temps au chevet de la malheureuse mre,
pour la rassurer sur l'avenir de ses enfants.

--Quand vous voudrez, monsieur.

--Le plus vite possible, Antoine.

Un coup de fouet cingla la croupe du cheval qui s'enleva d'un trot
lourd.

--Maintenant, la Riveraine est aux cranciers, continua le paysan.
Madame Laffont esprait que les affaires s'arrangeraient. Mais,
l'autre jour, l'huissier est venu. Mademoiselle Blanche se trouvait au
village, chez un malade; M. Gaston l'accompagnait. De sorte que la
pauvre dame a reu l'huissier comme on reoit un boulet de canon, elle
est tombe tout de son long et n'a plus desserr les dents.

--C'est pouvantable!

Antoine secoua vigoureusement les rnes.

--Oui, la ruine, ce n'est pas drle.

Tout ce qu'il apprciait dans le dsastre, c'tait la fortune
engloutie.

A ce moment, le chemin faisait un coude brusque. Robert reconnut le
site grav au fond de sa mmoire. La haie de mriers contre laquelle
il dormait, le jour o Blanche lui tait apparue pour la premire
fois, se dressait encore le long du champ, pas plus touffue que jadis,
ronge par les troupeaux qui passent; les arbres  l'entour n'avaient
pas sensiblement tendu leurs ramures; le Rhne continuait de gronder
en mordant les cailloux de la grve, l'immuable montagne se profilait
dans le bleu flamboyant du ciel, le mme soleil brillait sur la mme
nature. Mme paysage, mme horizon clair et chaud, mme posie
champtre, panouie sous les brises du fleuve. La terre restait la
terre,  jamais semblable, fconde, insensible, et la vie bouleversait
les existences qui s'agitaient et s'vanouissaient comme des ombres au
milieu de l'immobile cration. L'abandonn, ce n'tait plus le petit
ptre, c'tait Gaston, c'tait Blanche, premire protectrice de sa
misre, la premire aime, orpheline, pauvre, dsole, tandis qu'il
tait heureux, que le ciel souriait  la plaine ensoleille, que
toutes les voix mystrieuses s'accordaient au rythme des flots
infatigables et disaient ensemble, en ce radieux automne, la joie
inconsciente des choses,  l'heure o saignaient des mes. Et les yeux
de Robert se fixaient aux grands arbres, l-bas, dans le lointain, du
ct de la Riveraine.

Antoine respecta sa tristesse. Il est vrai qu'Antoine, oblig de
mettre sa bte au pas vu le dplorable tat de la route, tait fort
intrigu: un homme cheminait devant eux, dont la tournure le laissait
perplexe. Il tutoyait tous les gens du pays, tous les mariniers du
Rhne; celui-ci? serviteur! Taille trop haute pour tre d'un
Mridional, dmarche trop balance pour tre d'un paysan. Robert
l'aurait pu renseigner, car c'tait Jean-Marie, portant au bout d'un
bton un paquet sur son paule; mais, pris au cadre o brusquement
allait surgir la Riveraine, il n'en dtournait pas les yeux. Antoine
jeta au piton un regard qui devint mfiant quand il eut constat que
l'tranger s'enfonait le chapeau sur les sourcils pour cacher son
visage. Quelques instants aprs, Robert poussa une exclamation: La
Riveraine! En un clin d'oeil il fut par terre.

--Merci, Antoine, merci. Prenez, pour boire  ma sant.

Dj le jeune homme courait  la porte d'entre.

--Monsieur!... monsieur!... appelait Antoine. Il s'gosillait en vain,
l'autre filait d'un pas rapide.

--Monsieur!... Gardez votre argent. C'est de bien grand coeur que...

L'argent tait de l'or. Il se gratta l'oreille. On refuse vingt sous,
mais vingt francs?... Philosophe, il empocha le louis.

Robert avait franchi la grille, travers la cour et pntr dans
l'antichambre. Des personnes  l'allure bizarre descendaient
l'escalier, furetaient dans les pices... Il reconnut le juge de paix,
son greffier, une femme charge de temps immmorial des commissions du
village. Derrire, se tenaient deux hommes, la mine renfrogne, des
cranciers sans doute, et Gaston, trs ple. Celui-ci,  la vue de
Robert, eut un cri touff, un cri de dlivrance.

Oh! toi... toi...

--Ta mre?

--C'est fini.

Le juge de paix s'en allait suivi de ses acolytes. La commissionnaire
traditionnelle l'apostropha:

--Comment voulez-vous, monsieur le juge, qu'on rende  madame Laffont
les mmes honneurs qu' son mari? Vous avez mis les scells partout,
notamment au secrtaire.

--Il fallait bien, grommela le magistrat.

Un des deux cranciers s'empressa d'ajouter:

--Quand on est pauvre, on fait comme les pauvres.

Sur cette bonne parole, le groupe de justice s'esquiva. La femme se
rapprocha de Gaston.

--Dites, alors, vous? Elles tiennent toujours, les commissions?
Commander une messe pareille  celle de dfunt votre pre? Aller 
Viviers acheter des toffes noires? Eh bien! voyons la monnaie... Ah!
vous n'avez pas le sou? Vous vous figurez peut-tre que je payerai de
ma poche? Regardez donc si j'ai une tte de dupe.

Robert avait une envie considrable de bousculer l'agrable crature.
Il tendit son portefeuille  Gaston.

--Ferme-lui la bouche. Une femme comble de bienfaits par ton pre!

--S'il vous plat? glapit la mgre hors d'elle-mme. M. Laffont m'a
fait travailler; aprs? Cela vaut mieux que d'tre recueilli en chien
vagabond.

--Dehors! commanda Gaston, ou je vous jette par la fentre.

La menace et la grosseur du portefeuille la firent rflchir; elle
redevint souple comme un jonc.

--Si vous tenez, dit-elle,  ce que tout soit prt pour la crmonie,
il faut nous dpcher.

Elle reut un billet de banque et dtala. Quand les deux jeunes gens
furent seuls, un sourire navr plissa les lvres de Gaston.

--Ah! l'affreuse chose, lorsqu'on a le coeur aux abois, d'tre harcel
par d'ignobles soucis! Maman est morte, tue par la certitude de notre
ruine. Il est positif que la misre nous tient  la gorge. Elle nous
oblige, au moment o nous devenons orphelins,  penser  tout, except
 notre malheur. Si tu savais, pas un centime pour la faire enterrer,
pour acheter notre deuil. Sans abri avant la fin de la semaine, sans
pain dans quelques jours. Moi, je me tirerai d'affaire; mais Blanche?
Seule, n'ayant plus que toi et moi, pas mme deux hommes, tant nous
sommes jeunes... A nous deux, que ferions-nous?

--Il faut avoir confiance, balbutia Robert, que cette dtresse
bouleversait.

--Avoir confiance, hlas!... Et pourtant, depuis que tu es ici, je me
sens moins dcourag. Il y a dans ce portefeuille de quoi parer au
plus press; mais ta prsence surtout me fait du bien. C'est un trsor
que l'amiti. La ntre n'a jamais eu un nuage, elle a grandi avec
nous, elle s'est cimente dans les larmes, autour d'un cercueil, et,
quand tout nous abandonne, elle te ramne  la douleur.

--Je vous aime comme vous m'avez aim, dit simplement Robert. Je t'en
conjure, ne te laisse pas abattre, je suis l. Si, pour les choses
urgentes, tu n'as pas assez du contenu de ce portefeuille, dis-le moi,
je tlgraphierai  mon pre.

--Ton pre?

--Et quel pre, Gaston! Le marquis de Kercoth.

--Tu es le fils de la folle?

--Non, dit Robert avec un soupir. Je te conterai plus tard... Je
voudrais voir Blanche.

--Viens.

Ils entrrent dans la chambre de madame Laffont. Le lit tait jonch
de fleurs. La morte, dans son dernier sommeil, gardait une expression
de douleur poignante. Sur le corps rigide un maigre cierge jetait des
lueurs blafardes; prs de la table, de l'eau bnite avec un long
rameau de buis;  ct, une religieuse lisait. Robert s'agenouilla.

Elle ne lui tait pas trs douce, la morte; mais elle idoltrait ses
enfants, elle tait toujours reste digne de leur respect. Comme on
la pleurait,  cette heure o ses lgers travers s'oubliaient pour
laisser resplendir la puret de sa vie d'pouse et de mre! Il chassa
ces penses, afin d'viter un rapprochement trop cruel. Au pied du
lit, une ombre noire tranchait sur la blancheur des draps. Blanche, la
tte enfouie dans les mains, n'avait pas remarqu sa prsence, elle
demeurait immobile. Robert se releva. Gaston se pencha vers sa soeur:

--Blanche, il est arriv.

Lentement, la jeune fille se dressa sur ses pieds, dployant un buste
aux formes lances et sculpturales, montrant son magnifique visage,
pli par les veilles. Robert fit un pas, les mains tendues, le coeur
palpitant; puis il s'arrta. La crature superbe lui apparaissait dans
une apothose de douleur comme une divinit souffrante qu'on ne vnre
qu' genoux. Mais elle l'aperut, se jeta sur sa poitrine, pendue 
son cou, ainsi qu'au temps de l'enfance.

--Mon frre... mon Robert...

Lui baisait ses cheveux et frmissait de la sentir ainsi, tendre,
abandonne et simple.

--Emmne-la, dit Gaston. Elle a tant besoin de repos!

Il l'entrana. Elle obissait, ne songeant pas  se dfendre contre
l'influence aime. Ils entrrent au salon. Tristes et doux, les
souvenirs s'y multipliaient. L, M. Laffont rendait le dernier
soupir, vivait entre eux sa dernire journe. La plaie nouvelle
rouvrait la plaie ancienne, la mort les resserrait encore une fois
l'un contre l'autre. Ils se regardrent, presque troubls des
changements survenus: Robert un homme, Blanche avec toutes les grces
de la femme. A peine se reconnaissaient-ils au dehors, eux qui se
reconnaissaient si bien au dedans. Et l'intimit fraternelle peu  peu
changeait,  son tour, avec la complicit de leur beaut, de leur
jeunesse, de leur chagrin. Blanche disait  Robert la fin navrante,
elle retrouvait la parole en retrouvant le confident. Son coeur, trop
accabl, repli sur lui-mme, se remettait  battre au son de cette
voix; une atroce sensation de solitude l'avait glac, voici qu'il se
rchauffait prs du cher compagnon des premires annes et des
plaisirs sans larmes, qui avaient dur si peu. Et Robert s'enivrait
d'entendre.

--Blanche, Blanche, laisse-moi remplacer ton pre et ta mre. Je
t'entourerai d'une telle adoration que je fermerai ta blessure. Il y a
si longtemps que je t'aime, sans savoir ce que c'est que d'aimer. Et
maintenant que je le sais, il me semble que je le sais depuis si
longtemps. Sois ma femme.

Elle l'coutait, l'admirait, avec une religieuse tendresse, plongeait
les yeux en ses yeux.

--C'est  toi que je pense, Robert, en toi que je me rfugie dans
tous mes chagrins. Tu es mon protecteur et mon appui. Je serai ta
femme. Comment Dieu m'envoie-t-il la plus grande des joies, au moment
o j'ai le plus de larmes  verser?

--Pour qu'elle les essuie. Notre amour, scell dans la souffrance,
sera plus fort que la mort.

Elle joignit les mains d'un geste pieux, voquant les disparus. Leur
perte la poignait toujours d'une manire aussi profonde; mais elle
songeait que le tourment de ces mes, ce devait tre sa dtresse,
celle de Gaston, et qu'il venait de finir puisqu'elle venait de se
donner.

Le jour des funrailles, tous les paysans des environs afflurent  la
Riveraine, et Gaston attendit vainement les membres convoqus de la
famille. La position prcaire des orphelins faisait le vide. Une
dmarche de courtoisie pouvait donner lieu  de gnantes expansions,
il est difficile d'tre tmoin d'un dsespoir sans y chercher un
remde; or, dans le cas actuel, le plus simple remde est une offre de
services, surtout quand on tient de la nature quelque bont de coeur.
Pour ne se pas exposer  de dangereux entranements, chacun s'tait
abstenu. L'gosme a de ces mots d'ordre. Blanche et Gaston, derrire
le corbillard, ne furent suivis que de Robert et des rustiques
comparses. Faute de mieux, on pria madame Benot de porter un des
coins du drap mortuaire. Le cortge s'achemina vers l'glise, le long
des sentiers bords de buissons, o les baies d'glantiers talent
leurs grappes rouges sur le vert pli des feuilles. Durant le trajet,
Jean-Marie surgit  l'improviste et se confondit dans les derniers
rangs. Naturellement ses voisins--tous les enterrements se
ressemblent--s'occuprent de lui bien plus que de celle qu'on
emportait. D'o sortait-il? qui tait-il? On s'informait tout bas, de
l'un  l'autre. On aurait ainsi pass le temps jusqu' l'glise, si
l'arrive d'une calche n'et dtourn l'attention.

Cependant le cercueil venait d'tre dpos sur le catafalque de bois
noir, devant le grand autel. Les enfants s'taient placs  droite,
l'glise s'emplissait peu  peu. L'on entendait sonner dehors les
grelots de poste des chevaux, et l'on admirait la belle tournure de
l'homme descendu de la calche. Il tait  l'cart, au bas de
l'glise, son regard allait de Robert aux orphelins. La crmonie
termine, il suivit la foule dans le cimetire et s'approcha, comme
les autres, pour jeter de l'eau bnite sur la fosse, de sorte qu'il se
trouva bientt prs des porteurs du drap. Madame Benot l'aperut, ses
dents claqurent et ses lvres laissrent chapper ce nom:

--Le marquis de Kercoth!

Il lui semblait qu'un trait de feu la traversait de part en part,
qu'on l'examinait, qu'on lui fouillait la conscience. Pourtant le
marquis de Kercoth ne s'tait pas tourn vers elle, il s'loignait
dans la direction de Robert et de Gaston. Elle remit le drap au
sacristain et gagna la porte du cimetire. Jean-Marie lui barra le
passage:

--Dites donc, la mre, pourriez-vous m'apprendre le nom de ce monsieur
qui va vers les enfants de la dfunte?

--Allez le lui demander.

--Vous n'tes pas aimable. Mais je vous pardonne, parce que vous avez
l'air diablement press. Vous vous sauvez, comme si vous aviez les
gendarmes  vos trousses.

Elle jeta sur son interlocuteur un coup d'oeil perant. Cette face
tanne, encadre de barbe rousse, en fer  cheval, le roulis
persistant du corps et l'accent lui rappelaient les Bretons de
Karenthal, du temps o elle servait chez la baronne de Randires.

--Enfin, quoi? dit-elle brutalement.

--Je vous demande le nom de...

Elle coupa la phrase d'une exclamation rauque:

--Est-ce que je sais?

--Il tait plus simple et plus poli de me rpondre tout de suite. Vous
n'avez jamais vu ce monsieur?

--Non.

--Cherchez bien. J'ai ide que vous commettez une erreur. Consultez
votre boussole. Vous n'aviez qu'une manire de faire croire que vous
ne l'avez jamais vu, c'tait de ne pas le reconnatre. Et je veux
prendre un esquif pour une frgate de guerre, si vous ne l'avez pas
reconnu tout  l'heure,  telles enseignes que vous aviez l'air d'tre
fort peu satisfaite. Cela gnerait-il madame Benot, dites,
mademoiselle Justine?

Jean-Marie se balanait devant elle, les mains dans les poches, la
mine narquoise, jouissant de sa confusion. La confusion tait si
relle que madame Benot ne niait plus; videmment, cet homme en
savait long sur son compte, il tait des gens du marquis. Si elle
avait pu hsiter un instant, tous ses doutes auraient disparu  cette
phrase: Je gage que vous ne vous rappelez seulement plus les falaises
de Kercoth? Le danger lui rendit sa prsence d'esprit, elle toisa le
marin.

--Vous tes de Kercoth, vous?

--On s'en flatte.

--Eh bien! qu'y a-t-il pour votre service?

--Peuh! moi, je ne manque de rien, tandis que vous...

--Moi non plus.

--Tant pis, Justine, tant pis. Car prcisment je voulais vous
prvenir, vous allez tre rcompense selon vos mrites de tout ce que
vous avez fait pour ce jeune homme.

Il dsignait Robert, assis dans la calche en face de Blanche,  ct
de Gaston, M. de Kercoth vis--vis du frre. Comment taient-ils
runis ainsi, pareils  des gens qui se connaissent et s'aiment de
vieille date? Elle ne parvenait pas  le comprendre. L'pouvante la
gagnait. Toutefois, elle faisait bonne contenance, le salut dpendait
de son sang-froid.

--Le marquis de Kercoth est riche, continua Jean-Marie, il est
puissant. Et vous ne vous figurez pas  quel point il adore son fils.
Votre fortune est certaine.

Elle trpignait sur place. Se moquait-on, tait-ce srieux? Elle paya
d'audace:

--J'en suis fort aise, au revoir.

--Certainement au revoir...

Elle filait par un chemin creux, il lui embota le pas.

--Dites donc, la mre?

--Encore!

--Dame, puisque c'est moi qui suis charg de rgler la note. M. le
marquis trouve que madame de Randires...

--Qu'est-ce que celle-l?

--Bon! nous faisons la discrte. C'est sage. Mais entre nous!... Donc,
M. le marquis trouve qu'on a t peu gnreux. Il est si content! La
paix est faite: Madame de Randires oublie certaines choses; de notre
ct, nous en oublions certaines autres. Elle rend l'enfant, il rend
son amiti, un coup d'ponge, ni vu ni connu. Mais il est juste que,
dans ce raccommodement, vous ayez votre part.

La paysanne marchait  grandes enjambes. La bonhomie de Jean-Marie ne
la convainquait pas. Elle flairait un pige et s'enfermait en un
mutisme absolu. Auvray prit un ton d'indiffrence pour dire:

--Combien de temps l'avez-vous gard ptre, avant de le donner  M.
Laffont?

Elle huma l'air avec dlices. Ah! pas mieux renseign, le bon aptre?
Un astucieux clair traversa ses prunelles brunes.

--Oh! ptre! Entendons-nous. Il menait patre les troupeaux par
plaisir, mais il tait libre comme l'air. Puisqu'on pense 
m'indemniser, venez ce soir aux Mrilles. Benot y a le registre de
nos dpenses. Vous saurez l-dedans tout ce que vous dsirez savoir.

--Convenu.

--A ce soir.

Alain fut profondment mu quand il franchit le seuil de la Riveraine.
Cette maison paraissait lugubre, avec son air dvast, les portes
scelles, l'odeur fade de la mort infiltre partout. En des temps
meilleurs, elle avait t hospitalire  son fils: il la salua en ami.
Le notaire, mand sur son ordre, se prsenta, solennel, gonfl. La
confrence entre Kercoth et l'homme de loi dura quelques minutes 
peine. Le marquis avait des arguments sonnants. Les choses rgles 
sa convenance, il fit prier les jeunes gens de passer au salon.

--Mon cher Laffont, j'ai donn mes pleins pouvoirs  monsieur, dit-il
en dsignant le tabellion. Ds demain, il remplira les formalits
ncessaires. A partir de ce moment, considrez-vous, je vous prie,
comme matre  la Riveraine.

Robert rayonnait; Blanche, une seule me avec lui, tait prs de
rayonner aussi; le petit ventre rondelet du notaire avait des
tressautements; mais Gaston, gn, fronait les sourcils.

--Je devine, mon enfant, reprit Kercoth. A votre ge, lev comme
vous l'avez t, l'on a de ces fierts-l. Rassurez-vous. Il ne s'agit
pas d'un service. Quelque flatt que je fusse de vous tre utile, je
vous en aurais d'abord demand la permission. Il s'agit d'une dette 
payer. Le fils du marquis de Kercoth rend au fils de M. Laffont, son
bienfaiteur, une bien minime partie de tout ce que nous devons  votre
pre.

Le petit ventre rondelet tressauta plus fort, l'excellent notaire
tournait au homard. Il s'exclama:

--Le fils de...

--Oui, Robert, mon fils, articula M. de Kercoth.

Gaston vint  lui, toute sa loyaut crite sur le visage:

--Monsieur, il appartient  un coeur tel que le vtre de trouver un
prtexte  ses gnrosits. Je vous ferais injure en m'y drobant. Je
vous remercie.

--Et je vous remercie avec Gaston, ajouta Blanche.

Le marquis prit dans les siennes les deux mains de la jeune fille.
L'aimer, elle, c'tait encore aimer Robert. D'ailleurs, il la jugeait
digne de porter ce nom de Kercoth qu'il venait de donner publiquement
 son fils. Leur attachement, n dans l'enfance, fortifi par la
sparation, si pur et si vrai qu'aucun autre sentiment n'effleurait
leurs mes, lui inspirait un respect attendri.

--Vous, dit-il, vous le rendrez heureux. Vous tiendrez noblement votre
place dans la longue srie des marquises de Kercoth, qui toutes ont
t grandes et dont la dernire, ajouta-t-il avec un sanglot dans la
voix, est une martyre.

--Dieu bnisse la marquise Yvonne! dirent ensemble les trois jeunes
gens.

De plus en plus, le petit ventre rondelet tressautait, quoique, pour
le coup, le petit ventre ne st gure en quel honneur.

--Maintenant, je vous quitte, reprit Alain. Ne me gardez pas trop
Robert. Il y a si peu de jours qu'il m'est rendu!

Il monta en voiture, et les deux frres l'accompagnrent jusqu' la
gare du Teil.

Depuis longtemps, la nuit tait venue, Blanche veillait pour les
attendre; un coup vigoureusement frapp  la porte la fit tressaillir.
Sans doute quelque paysan du village dont la femme ou l'enfant tait
malade? Elle courut ouvrir. Un inconnu la salua.

--Mademoiselle Blanche Laffont? Moi, Jean-Marie Auvray, le...

Elle l'interrompit:

--Entrez, je sais, Robert m'a dit.

--Mademoiselle, je suis furieux. On m'a jou, bern, roul. Justine,
celle des Mrilles.

--Madame Benot?

--C'est tout un. La gueuse! elle a mis le cap sur Paris aprs m'avoir
donn rendez-vous. Elle va demander la consigne  la baronne de
Randires.

--La mre de Robert?

--S'il vous plat? Ah! mademoiselle, le bon Dieu le prserve d'tre
fils de cette femme! Non, non. Il est bien n de la marquise Yvonne.

--Que dites-vous, Jean-Marie?

--Elle se mourait; depuis qu'elle l'a rencontr, elle revit. Ds qu'il
approche, plus de fureurs. Il y a beau jour qu'elle ne connat aucun
visage humain, qu'elle n'aime rien au monde; et tout de suite, en le
voyant, elle a cru voir M. Alain, tout de suite elle l'a aim. Est-ce
une preuve?

--Alors, la baronne de Randires?

D'une haleine il raconta la rivalit des deux femmes, la disparition
de Hughes, le voeu de Renotte, tout ce qu'il savait enfin, jusqu'aux
derniers vnements et la dfense de M. de Kercoth de troubler la
conscience de Robert. Il dchirait bien des voiles, sa brutale
franchise montrait bien des laideurs que Blanche ne souponnait gure.
Certains points restaient encore obscurs pour sa candeur de vierge;
des rougeurs lui montaient aux joues, elle n'y prenait pas garde,
suspendue aux lvres de Jean-Marie, souffrant des humiliations de son
fianc, dtestant cette baronne qu'on lui dpeignait sous les couleurs
les plus crues. Elle avait abandonn Robert; c'tait un monstre,
ft-elle sa mre. Le brusque dpart de madame Benot la navrait. La
complicit des deux femmes tait vidente, puisque l'une, en danger,
recourait immdiatement  l'autre. O trouver la vrit, si elles se
concertaient pour de nouveaux mensonges, quand dj telles taient les
apparences que le pre lui-mme ne russissait pas  voir clair?

--Ah! mon pauvre Jean-Marie! dit-elle.

--Moi, je vire de bord, sance tenante, dclara le marin.

--Pour rejoindre M. de Kercoth?

--Plus souvent! Il ne nous reste qu'une chance: retrouver le ptre qui
a vu le coup et le faire avouer. J'y vais. Comme je n'ai pas le temps
de m'arrter  Paris, vous me rendriez service d'crire  M. de
Kercoth ce qui se passe: Justine me donnant rendez-vous et drapant
avant que j'accoste. Et puis, mademoiselle, vous tes d'ici, personne
ne se mfie de vous, tchez donc de savoir  quel moment M. Robert est
arriv chez les Benot. Cette date doit concider avec la disparition
du petit Hughes.

--Je ferai l'impossible. Comptez sur moi.

Le lendemain, sous ombre de remercier Antoine de sa rcente
obligeance, en ralit pour dcouvrir quelque indice, Blanche entrana
Robert aux Mrilles. Le valet de charrue, dans la cour, liait le
cheval aux brancards de la carriole. Ds qu'il aperut les fiancs, il
planta l carriole et cheval et, dans un luxe de gestes incohrents,
se prcipita vers la jeune fille.

--Mademoiselle... mademoiselle... Vous arrivez comme le bon pain. Je
ne sais plus o donner de la tte. J'allais chercher le mdecin.

--Qui est malade?

--Moi, le patron, tout le monde. C'est la dispute d'hier. Une
dispute!... La patronne a fil.

--Emportant la sant gnrale, dit en souriant Robert.

--Emportant le magot, je crois, car le vieux est dans un tat... vous
ne vous faites pas ide. Ils se sont jet  la tte tous les noms du
calendrier. Tu es une voleuse!--Toi, un faussaire et un assassin!
Tout simplement, mademoiselle. On ne se dit pourtant pas de ces
douceurs pour rien. Bref, la patronne a tourn les talons aprs avoir
prvenu qu'elle rentrerait dans trois ou quatre jours. Et le vieux
tait cramoisi, il tremblait comme un agneau. Le dlire l'a pris. 'a
bien t une autre affaire, nous ne pouvions le tenir. Des hurlements,
une bte qu'on gorge! La bagarre a dur toute la nuit, elle dure
encore. Aussi, j'attelais pour aller avertir le mdecin, mais puisque
vous voil, mademoiselle...

--Attends-moi, Robert, dit Blanche.

--Je t'accompagne.

--Non, non.

Elle avait peur qu'un mot, tomb dans le dlire, ne mt son fianc sur
une voie dangereuse et ne donnt l'veil  ses soupons. M. de
Kercoth exigeait qu'on ne troublt pas inutilement sa conscience;
elle irait seule.

Ballottant sa grosse tte grise sur l'oreiller de toile crue, les
cheveux hrisss sous le bonnet de coton bleu, geignant, criant, se
tordant, Benot tait hideux  voir. Sa face congestionne n'offrait
plus rien d'humain. Ses yeux s'enfonaient dans leur orbite avec une
expression effare. Des lambeaux de phrases tombaient de sa bouche,
coups par des hoquets de mort. Il sanglotait, sacrait, s'arrachait
les cheveux. Blanche s'approcha, malgr son instinctive et vieille
rpulsion pour le bourreau de Robert.

--Justine! appela Benot. Ote-le! te-le! Il tendait les mains,
repoussant le vide, chassant on ne savait quoi devant lui.--Tu vois
bien qu'il sort du Rhne, te-le donc!

--Qui? demanda Blanche.

--Le petit... le petit... l!... je le sens sur mes jambes... il les
crase... C'est M. Laffont qui l'y a pos...

--Mon pre! murmura Blanche.

--Justine... le fantme... je le vois. Il est assis au pied du lit...
Justine, mets-toi devant le fantme.

Les cris montaient, farouches, dans une dsesprance tragique. La
jeune fille tremblait de tous ses membres; elle aurait fui, sans
l'pre dsir d'arracher  cette agonie une tincelle de vrit. Y
avait-il quelque chose de commun entre le fantme et Robert, entre ce
remords terrible et la destine du fils de M. de Kercoth? Sans
savoir,  haute voix, elle se posa cette question:

--Quel crime a commis cet homme?

Le mot glaa la fivre. Une subite dtente rendit  Benot la
perception des choses extrieures. Il se souleva sur son sant, ses
bras battirent l'air.

--Un crime? fit-il. Ce n'est pas moi, c'est elle. Et, prenant pour
Justine la forme immobile debout  son chevet: Coquine, les galres...
tu les mrites plus que moi. C'est toi qui l'as men ici, qui as cach
l'autre, le petit... le petit mort...

Il retomba lourdement. L'effort l'avait achev, la sueur perlait  ses
tempes o les mches grises des cheveux se collaient par plaques, il
rlait. Ses gmissements se fondirent en un souffle bas et saccad,
son regard devint vitreux.

Blanche se sentait dfaillir.

Elle rejoignit Antoine qui faisait gaiement  Robert les honneurs de
la grange et de ses dpendances et se tenait les ctes devant le
galetas sordide d'o M. Laffont, un jour, emportait le ptre des
Mrilles.

--Allons-nous-en.

--Eh bien, mademoiselle?

--Il est au plus bas.

Elle tait sombre. Le spectre qui hantait le dlire du granger lui
pesait d'un poids crasant sur la poitrine. L'enfant, tu par ce
misrable ou par sa femme, tait-ce Hughes de Kercoth? Alors Robert
garderait toujours au coeur la plaie qu'elle s'tait promis de gurir.
Comme le marquis tait sage de le laisser dans l'ignorance de ses
propres doutes! Aprs avoir espr d'tre le fils d'Yvonne, il
souffrirait deux fois plus de se retrouver le fils de madame de
Randires.

--Monsieur Robert, dit tout  coup Antoine,  ma place,
pouseriez-vous la veuve?




XI


C'est quatre ans plus tard, au mois de juillet 1880. On a vu
l'Exposition  satit; on la fuit, pour se reposer  la campagne de
l'blouissement des yeux. Chez la duchesse de Serples, au chteau de
Lauvign, en Basse-Bretagne, il y a socit nombreuse. La chanoinesse
de Guderille, toujours miel et vinaigre--miel pour Dieu, vinaigre pour
sa crature--tient tte  madame de Lunney, toujours bonne, tandis que
la petite vicomtesse de Lerdre papillonne de droite et de gauche, sans
paratre entendre la chanoinesse, qui la met en miettes. Flanque de
la brune Constance, madame de Maubryan,  et l, laisse tomber un de
ses aphorismes familiers sur la pratique du devoir, la fragilit des
biens terrestres et le respect du foyer:

--Croyez-moi, monsieur Laffont: une mre doit tre le palladium de sa
fille.

Gaston s'incline, lgrement agac.

--Je vous crois, madame!

De la tte, Constance acquiesce, moins aux paroles de l'une qu'
l'approbation de l'autre. Il pleut  torrents. On sort de la salle 
manger, aprs le djeuner de midi. Les hommes, bloqus par le temps,
gagnent discrtement le fumoir et la salle de billard.

--Vous ne suivez pas ces messieurs? demande  l'ami de Robert celle
qui jadis voulut Robert pour gendre et cessa brusquement de le
vouloir.

--C'est que...

--Bien, bien, restez.

Madame de Maubryan a constat le ravage opr par les jolis yeux de
Constance, et, comme elle jetait autrefois sa fille--un peu
tourdiment-- la tte de Robert, elle est en passe de recommencer le
mme exercice pour Gaston. Mais elle ne marche plus  l'aventure. Ses
renseignements sont pris. Si Gaston n'a pas de pre, au moins lui en
connat-on un dans le pass. Cela vaut mieux que du sang noble et pas
d'tat civil. D'ailleurs le sang noble en l'an de grce 1889!... La
duchesse tablit-elle une diffrence entre M. Laffont et ses autres
invits? Ne fait-elle pas de lui l'intime ami d'Urbain de Martigue,
son petit-fils? Les cinq cent mille francs de la terre de la Riveraine
brochant sur le tout, il se prsente l un parti srieux. Constance ne
se souvient plus de sa premire dception; ce caprice d'une saison, la
saison suivante l'emporta, volontiers elle tend la main au soupirant:
madame de Maubryan rapproche les mains le plus possible.

Ce matin-l, Gaston demeure moins longtemps que d'habitude auprs de
la jeune fille.

--Il faut que je m'en aille.

--Par un temps pareil!... O cela, bon Dieu?

--A la Vieille-Ferme.

--M. de Kercoth n'a pas besoin de vous.

--Merci. Quoi qu'il en soit, je lui ai promis d'y passer la journe.
Nous revenons dner ensemble  Lauvign, o nous retrouverons Blanche
et Robert. A ce soir.

La pluie continue avec violence. Une rafale plus forte fait craquer
les arbres du parc. Peu  peu, les hommes rentrent, ce qui donne
occasion  madame de Lerdre de chatouiller de nouveau les nerfs
pudiques de la chanoinesse.

--Elle est indcente, ma chre. Et devant son mari, encore! proteste
l'hermine.

--C'est bien la preuve qu'au fond elle ne fait aucun mal, dit madame
de Lunney.

La duchesse de Serples consulte l'horizon sombre, la masse abaisse
des nuages. Elle appelle son petit-fils.

--Urbain, penses-tu que cela dure?

--Ma foi, grand'mre, vous tombez mal. Mais Gaspard vous renseignera.
Gaspard!...

M. de Maubryan, le pronostiqueur infaillible, le marin _di primo
cartello_, dclare qu'il fera un temps superbe... demain.

--Demain?... C'est une horreur!... Pourquoi pas aujourd'hui? Dans quel
tat vont m'arriver Blanche et Robert!

--Soyez tranquille, dit Urbain. D'abord ils ne viendront peut-tre que
par le train de ce soir. D'ici l, quoi qu'en dise Gaspard... Et puis,
Robert n'exposera ni sa femme ni son fils. Ils s'arrteront  l'htel
de la gare.

--Alain serait bien dsappoint. Voil trois mois qu'il ne les a vus,
et c'est la premire sparation depuis quatre ans.

--Aussi quelle singulire ide de la part de cette jeune femme,
insinue la chanoinesse, d'avoir refus de suivre le marquis et la
marquise en Bretagne!

--Une ide assez naturelle, observe madame de Lunney. Leur enfant a
t malade; aprs sa gurison, ils l'ont conduit aux eaux.

--Et ils viennent s'installer  Lauvign, quand les autres sont  la
Vieille-Ferme! Vous ne me ferez jamais admettre que cela aussi soit
naturel.

--Ils viennent chez moi, dclare la duchesse, parce que la place
manque  la Vieille-Ferme.

--Mais pas  Kercoth.

--Kercoth, jusqu' nouvel ordre, est interdit  Yvonne. Les mdecins
ont conseill la Bretagne, tout en vitant l'air trop vif de la mer.

De fait, Yvonne allait beaucoup mieux. La tendresse de Robert et de
Blanche avait exerc sur elle une salutaire influence. Quand ils lui
prodiguaient leurs soins, sous les yeux mus d'Alain, elle semblait se
laisser bercer par quelque songe confus, encore insaisissable, mais
doux. Cette atmosphre de caresses la rchauffait. Elle ne les
connaissait pas et les aimait pourtant. Leur absence force depuis
trois mois proccupait Alain, cela risquait de compromettre le
bnfice de quatre annes de dvouement. Yvonne redevenait la proie de
tristesses dont il s'tait dsaccoutum. Elle avait aussi des moments
d'exaltation o elle conversait avec les absents, comme si elle et
senti leur pense de loin concentre sur elle et leurs mes unies 
travers l'espace. Parfois elle murmurait les mlodies composes  son
intention par Robert, puis coutait, surprise que l'cho habituel ne
lui rpondt pas, prtant l'oreille, et finissant par un sourire, et
chantant de nouveau pour lui, puisqu'il ne chantait plus pour elle.

Au milieu des rafales de la tempte un bruit de voiture attele en
poste arriva jusqu'au salon. Urbain s'tait prcipit vers la porte et
reparut bientt, Blanche  son bras.

--Toute seule? dit la duchesse.

--Non, certes. Et mon petit Hughes?

Un dlicieux gamin de trois ans, tenu en laisse par sa gouvernante,
car il ne demandait qu' s'chapper  travers le tumulte de la pice,
pas du tout intimid.

--Qu'avez-vous fait de Robert?

--Legouet nous attendait  la gare. Mademoiselle de Gauleins est 
toute extrmit. Madame de Randires vient d'arriver  Karenthal.
Legouet avait ordre de nous emmener, Robert l'a suivi, et me voil.

--Bon petit coeur! chuchota la chanoinesse  l'oreille de madame de
Lerdre. C'est ce qu'on appelle laisser la corve aux autres.

--Tout le monde ne peut pas tre vierge et martyre, riposta la
moqueuse, pour rendre d'un coup les amnits dont on la gratifiait
entre haut et bas depuis le djeuner.

Urbain et les Maubryan s'empressrent autour de Blanche, la
dbarrassant de ses accessoires de voyage.

--Vous devez tre extnue, ma belle? demanda madame de Serples.

--Du tout. Je suis si heureuse d'tre chez vous!... N'est-ce pas qu'il
est superbe, mon fils?

--Le portrait de sa marraine, glissa la chanoinesse.

--De la Renotte?

--Qui appelez-vous la Renotte, chre madame?

--La nourrice de M. de Kercoth, la marraine de Hughes.

--Ah!... je croyais... comme il y a madame de Randires...

--Attendez donc! interrompit la vicomtesse de Lerdre. Je l'ai vue ces
jours-ci, la Renotte: une pythonisse, allure spulcrale? Fort grand
air, ma foi.

--Ce que vous voudrez, insista la chanoinesse; mais tant donn que la
baronne...

--Oh! la baronne!... dit Blanche d'un ton singulier, peu  l'honneur
de Lonie.

--Excellent petit coeur! maugra la Guderille, tandis que la duchesse
conduisait Blanche aux appartements prpars pour la recevoir.

Hughes se roulait dans les jupes de sa mre, en dpit de la
gouvernante incapable d'en rester matresse.

--L! vous voici chez vous, ma chre. Et ici,  ct, monsieur votre
fils. Oui, Blanche, il est superbe. C'est incroyable comme tous les
Kercoth sont les vivants portraits les uns des autres, malgr les
ressemblances que va chercher, je ne sais o, cette bonne Guderille.

--Madame, interrogea Blanche avec une pointe d'inquitude, vous
rappelez-vous bien le fils de la marquise Yvonne?

--Si je me le rappelle! Eh! je n'ai qu' regarder cet amour.

Ses doigts effils caressaient les boucles d'or du gracieux dmon qui
se cabrait d'impatience, retenu dans les chambres quand il y avait des
arbres derrire les vitres.

--Vous me faites bien plaisir, rpondit Blanche, la mine radieuse.

--Vrai?... Je ne l'aurais pas cru.

--Pourquoi donc?

--Ah! pourquoi...

Madame de Serples montra d'un geste imperceptible la gouvernante,
Blanche fit signe qu'on les laisst seules, Hughes fut emport.

--Ma foi, reprit la duchesse, autant vous dire tout de suite ma
pense: je crois Alain trs malheureux.

--Mon pre?

--Oui. Il ne s'explique pas--ni moi non plus--votre dtermination de
cacher l'enfant  la pauvre Yvonne. Sa vue pourrait lui faire tant de
bien! Sait-on les miracles que Dieu permet  ces anges?

Blanche sourit, sans rpondre. Avec son exquise dlicatesse, madame de
Serples se dfendit d'insister; mais, puisqu'elle tait sur la voie
des douces remontrances, elle crut opportun d'aborder un second
chapitre tout aussi pineux.

--Dois-je, ma chrie, vous montrer le fond du coeur? Il y a une autre
querelle que, depuis longtemps, je meurs d'envie de vous faire. Et,
comme vous avez la gentillesse de me traiter en vieille amie...

--Vous savez, chre madame, toute ma tendresse pour vous.

--C'est bien ce qui m'enhardit. De votre ct, vous savez si je vous
aime, vous, Robert et Alain, et tout ce qui porte le nom de Kercoth.
Je suis de la famille; d'assez loin, mais j'en suis. A ce point que,
pendant seize ans, j'ai fui Lauvign, plein de mes souvenirs de
jeunesse pourtant, parce que je pouvais, des croises de ma chambre,
apercevoir au loin, perdues dans l'horizon, les tourelles de Kercoth
vide. Vous ne sauriez donc me suspecter. Eh bien, vous, si bonne, si
raisonnable en toute chose, je vous trouve trop dure pour madame de
Randires.

--Je ne l'aime pas, dit nettement Blanche.

--Elle s'est dvoue  votre mari. Trop tard, d'accord, mais avec un
dvouement absolu. Ses fautes?... Eh! chrie, l'expiation regarde sa
conscience, non la femme de Robert. Quand vous lui enlevez peu  peu
l'affection de son fils...

--Je vous jure que non, madame.

Vous le dites, je vous crois. Ou plutt je crois que vous ignorez
l'tendue du mal que vous lui faites inconsciemment. Vous avez un
grand empire sur Robert. Elle le sait, elle le sent, et sa vie est un
martyre.

--Ce serait alors l'expiation dont vous parliez, rpliqua Blanche en
baissant la voix.

--Comme vous tes implacable! Si vous l'aviez vue pleurer... Je l'ai
vue, moi. Elle est bien coupable dans le pass; dans le prsent, elle
est bien  plaindre.

--En quoi?... Robert est d'une correction parfaite, d'une dfrence...

--Imperturbable, ainsi que sa froideur. Pour une mre...

--Une mre? Ah! madame, non, non, non.

--Vous voil, chre, avec vos ides. Les Auvray ont fini par vous
convaincre.

--Je me suis convaincue seule.

--Cependant vous n'osez rien dire  Robert.

--Parce que j'en ai fait la promesse  M. de Kercoth.

--Ce qui prouve qu'Alain ne partage pas vos convictions.

--Il les partage sans le dire. Il aime mieux laisser voler du respect
que de faire manquer  un devoir. Provoquer la lumire? il y aurait du
scandale peut-tre inutile. Alors il s'en remet  Dieu du soin de
rcompenser ou de punir. Dieu punit, ce n'est ni sa faute ni la
mienne. Robert n'a pas au coeur un atome de cette tendresse
instinctive qui, par exemple, le jette malgr lui dans les bras de M.
et de madame de Kercoth.

--Vous ne sentez point ce qu'il y a l de cruel pour Lonie?

--Je m'en rends compte. Qu'y puis-je?

--Cacher du moins vos sentiments personnels. Tenez, vous ne doutez pas
de mon plaisir  vous avoir...

--Mais,  votre avis, j'aurais d suivre Robert  Karenthal?

--Oui.

--Vous avez raison, pour le ramener.

--Mauvaise!

--Sincre, voil tout. Il est capable de rester l-bas. M. de Kercoth
en serait trs chagrin ce soir. Aussi vais-je le chercher, si vous
avez la bont de me faire conduire. Il ne pleut plus.

--Et puis, au fond vous reconnaissez que je suis dans le vrai.

--Chre madame, je reconnais surtout que vous tes un trsor
d'indulgence et de compassion.

Blanche fut trs surprise, en entrant  Karenthal, des allures
quivoques de Legouet. Le matin,  la gare, il insistait plus que de
raison pour qu'elle accompagnt Robert; maintenant sa vue lui causait
une gne vidente. Un peu plus, il l'interceptait.

--O est mon mari, Legouet? dit-elle.

--L-haut... chez mademoiselle de Gauleins... Si madame...

--Prvenez-le de mon arrive.

Elle se dirigeait vers la porte du salon.

--Non, non... s'cria Legouet. Si madame veut prendre la peine de
monter...

Quel motif avait l'excellent homme de lui barrer le chemin du salon?
Plus il y mettait de zle, plus elle s'obstinait dans sa marche. Les
perplexits de l'intendant, ses airs ahuris, tout l'effarement de son
attitude trahissaient une crainte violente. Que cherchait-on  lui
cacher? Encore un mystre, en cette maison qu'elle souponnait d'en
avoir jadis trop recl? Soit! Elle tenait  le voir en face,
celui-l. Elle carta Legouet, ouvrit la porte. Lonie et Justine,
debout, se mesuraient du regard, l'une hautaine, l'autre agressive,
parlant bas nanmoins, comme si toutes deux tremblaient d'tre
entendues.

--Je vous dnoncerai, disait Justine dans un sifflement de vipre.

--Faites.

L'apparition de Blanche atterra la baronne et cloua l'autre sur place.
Blanche s'avanait, tranquille, entre elles, l'air un peu mprisant,
l'oeil froidement pos sur la Benot.

--Quelle nouvelle somme d'argent demandez-vous?... Et, se tournant
vers madame de Randires: Elle est donc bien forte, que vous refusiez?

Elle les prenait ensemble, cette fois, non plus complices, mais
ennemies, retenues  une question de tarif. Ah! certes, l'heure tait
venue de les confondre. Il y avait assez longtemps qu'on suppliait
Dieu d'en fournir le moyen. Cependant, Lonie tentait de se remettre.
La brusque entre de Blanche, ses accablantes paroles, cela tait
pouvantable, moins pourtant que l'odieux march de Justine.

--Ma fille! dit-elle d'une voix affaiblie par la lutte, en enlaant la
taille de la jeune femme.

Blanche se dgagea sans trop de raideur.

--Donnez-lui ce qu'elle demande et chassez-la.

Justine, un moment dcontenance, reprenait de l'assurance. Somme
toute, un prcieux auxiliaire lui tait arriv, puisqu'on insistait
pour elle. On insistait aussi pour qu'elle ft chasse, mais madame
Benot s'arrtait peu aux bagatelles de la porte. Les annes
dcuplaient sa soif d'or, l'avarice la rongeait. Une cupidit froce,
dj coupable de quelques crimes, capable de tous les autres, la
poussait  Karenthal, dans l'espoir d'un dernier coup de fortune. Que
manquait-il au bonheur complet de madame de Randires? la possession
effective, sans entraves, de Robert, peut-tre d'Alain. Or, il
existait de par le monde une folle gnante. La folle supprime--simple
misre--la baronne devenait marquise, et madame Benot rentire. L'or
et les billets de banque, tout son avoir, qu'elle palpait d'une main
nerveuse dans le sac pendu  son bras, c'tait bien, mais insuffisant.
Il fallait beaucoup plus. La baronne, prise de scrupules sur le tard,
jouait  l'indignation; grce  Blanche, la peur du pass mis au jour
et ses propres intrts la forceraient d'tre pratique. Il tait mme
amusant de penser que la femme de Robert venait  la rescousse. Lonie
eut un lan de courage:

--Elle me demande un crime.

--Encore un? dit tranquillement Blanche, les bras croiss sur la
poitrine, dans une pose d'insouciance.

--Que voulez-vous dire? interrogea Lonie, livide.

--Je veux dire qu'aprs trois assassinats elle ferait peut-tre bien
de s'arrter. Vous aussi, madame.

--Blanche!... moi?...

Justine commenait  trouver moins amusant que la femme de Robert ft
venue  la rescousse. Mais elle avait pour principe de tenir tte.

--Trois assassinats? fit-elle.

--L'enfant que vous avez enterr dans un lot du Rhne, Antoine tomb
d'un grenier o vous tiez derrire lui, votre mari enfin dont les
remords parlaient trop haut.

--Mais c'est abominable! rugit madame de Randires.

La Benot se redressa:

--Madame la baronne n'a le droit de rien dire, puisqu'elle a profit
de tout.

--Ah! sortez, sortez... Ne reparaissez jamais devant moi. Sortez, vous
dis-je.

Blanche suivait la scne avec attention. Cette femme saisie d'horreur
tait sincre. Elle tendit la main vers la porte et, foudroyant
Justine de son pur regard d'immacule:

--Vous avez entendu? Maintenant dnoncez, si cela vous convient.

Un grondement de fureur tmoigna que Justine s'avouait vaincue. Venir
des Mrilles  Paris, de Paris  Karenthal, portant sur soi toute sa
fortune, dans la conviction que les choses marcheront  souhait et
que, la dernire besogne acheve, on se reposera comme Dieu aprs la
cration, pour rencontrer, en perspective, le tricorne d'un gendarme!
Lutter?... hum! la petite, avec ses tranquillits, avait un air...
Justine s'en allait  pas lents, dardant les yeux autour d'elle, dans
la rage de sa dfaite. Ds qu'elle fut dehors, Lonie vint  Blanche.

--Sur mon salut, je vous jure...

--Ne jurez pas, madame. Vous ignoriez les crimes, mais vous en tiez
la cause. Justine avait ordre de garder votre secret cote que
cote... il en a cot cher. Reste un fait dsormais indniable:
Robert ne vous est rien.

--Que ma vie, mon me, mon repos.

--Ajoutez donc: Mon fils! et jurez, vous qui alliez jurer tout 
l'heure. On vous menaait:  quel propos? On prtend dnoncer: quoi?
Ou vous tes la mre, et commandiez de supprimer l'enfant...

--Allons donc!

--Eh! puisque les autres meurtres n'ont servi qu' couvrir celui-l.
Ou vous ne l'tes point et voliez Robert. Ah! madame, il fallait qu'un
jour ou l'autre clatt la vrit. Voil quatre ans que j'en attends
l'heure; elle a sonn, Dieu merci.

Lonie, plus morte que vive, sanglotait. Ce n'tait pas le dsespoir
tragique d'une affole, surprise tout  coup en plein bonheur par
quelque drame imprvu; c'tait l'horrible et silencieux effondrement
de toute l'me dans une crise sans cesse redoute; c'tait, aprs une
vie dont chaque minute s'emplissait d'angoisses, le brisement suprme
dans la suprme expiation. Toutes ses nergies s'taient dpenses 
reculer le terme fatal: il arrivait et la tuait.

--Vous souffrez? questionna Blanche, involontairement attendrie.

--Oui, beaucoup, rpondit-elle.

--Robert, dit la jeune femme  son mari qui entrait, embrasse-la, elle
est malheureuse.

Lonie l'enveloppa d'un regard de tant de gratitude et aussi de
prires que Blanche se dtourna, gagne par l'motion. Comme Dieu
punissait la triste crature! Il lui changeait le coeur en un coeur de
mre pour dchirer ensuite, une  une, toutes ses fibres. Avant de
partir, elle se pencha vers la baronne:

--Il ne saura rien par moi. Les larmes, en vous purifiant, vous ont
releve. Je vous laisse cette dernire consolation de rparer
vous-mme.

Et Lonie regarda le landau qui les emportait  Lauvign.

Robert,  sa descente de voiture, trouva le marquis les bras ouverts.
Un soleil radieux illuminait cette fin d'aprs-midi. Les htes de la
duchesse se groupaient sur la terrasse,  l'ombre des vieux arbres. Le
petit Hughes galopait avec Jean-Marie Auvray, autant que le permettait
la lourde stature du pcheur, le long des pelouses embaumes.

--Il a le diable au corps, cet ange, madame Blanche... Vous revenez de
l-bas, vous?

--Oui, et je suis bien contente d'y tre alle. J'ai vu Justine.

--Pas possible, ah! si la gueuse me tombe sous la main...

Parmi tous les griefs de Jean-Marie contre madame Benot, le plus
rcent n'tait peut-tre pas le moins sensible: en lui faisant faux
bond au rendez-vous donn un jour dans le cimetire de la Riveraine,
elle le condamnait  courir jusqu'en Amrique aprs un ptre, mort 
l'hpital la veille de son dbarquement. Il tait revenu, trs penaud
mais trs furieux, en France.

Madame de Serples prit Blanche  part.

--Vous avez un air singulier.

--Il y a du nouveau. Vous verrez avant peu.

Cependant le marquis s'approchait prs d'elle avec Robert et le
mdecin d'Yvonne, spcialiste minent, depuis quelques jours  la
Vieille-Ferme. Sur la demande du docteur, on avait remis en tat le
chteau de Kercoth, tel qu'il tait lors de la catastrophe, et la
marquise y devait tre transporte. Ce projet effrayait Alain. D'abord
il avait exig qu'on attendt ses enfants. Maintenant il opposait le
retour probable des crises, le mugissement des vagues, oubli, mais,
hlas! trop connu, cette rsurrection en pleine vie o tout parlerait
de la mort.

--Cela risque de la tuer.

--Mon cher ami, en vous donnant mon opinion, il y a quelque apparence
que je la crois bonne.

--Attendons le mois d'aot. Juillet, docteur, est presque un
anniversaire. Qu'en penses-tu, toi, mon fils?

--Je n'ose rien dire, tant je vous comprends.

--Pardieu! moi aussi, je comprends, s'cria le mdecin. Ce n'est pas
un motif.

--Eh bien, soit! Demain, je la conduirai  Kercoth, lorsque la mare
sera descendue  moiti, pour qu'elle entende moins le flot.

Robert tait en proie  de cruelles songeries: son inquitude, celle
de son pre, l'entre  Kercoth. Jamais il n'en avait franchi le
seuil, voici qu'il l'allait habiter, comme fils de la maison, prendre
la place de Hughes, renouer la chane brise de la descendance...




XII


Sortie  pas lents--par bravade--du salon de Karenthal, Justine ne se
voyait pas plutt dehors qu'elle se mettait  une allure rapide.
Blanche la droutait, avec ses grands yeux noirs, limpides, son
inquitant sang-froid. Rsolue autant que passionne, de plus riche,
honore, puissante, elle devenait un danger srieux; Justine en infra
que la Bretagne ne lui valait rien. Le premier village travers fut
Kercoth. Elle s'informa d'un moyen de transport. La nuit tait
tombe, le courrier parti, les maisons s'allumaient pour la veille.
On et dit qu'un mot d'ordre contrecarrait ses desseins: personne ne
disposait d'une carriole, ou n'tait d'humeur  la conduire  la gare
la plus proche. Ne se souciant pas de coucher  la belle toile si
prs de Kercoth, elle serra contre ses jupes le sac o tenait sa
fortune et descendit sur la plage, elle y aurait sans doute plus de
chance. Presque immdiatement, une jeune fille l'accosta.

--Vous dsirez faire une promenade en mer, madame?

--Non, je veux partir.

--Par le bateau de Saint-Nazaire, peut-tre?

--Prcisment, rpondit Justine,  mille lieues de souponner
l'existence du bateau de Saint-Nazaire.

---Mon pre, cette nuit, pche au flambeau. Il sera sur le passage et
peut vous emmener. Il faudrait s'embarquer tout de suite.

Elles se dirigrent vers un marin prt  dployer sa voile. Justine
l'examina en dessous, mais la nuit s'paississait de plus en plus;
d'ailleurs, il avait la tte coiffe d'un capuchon de caoutchouc, le
dos vot, ce qui n'aide pas aux investigations. Allait-elle devenir
poltronne? Les conventions tablies, Justine et son prcieux paquet
installs  bord, la voile fut hisse et s'arrondit en se balanant.
Le bateau fila. Un vent d'est poussait au large. En quelques minutes,
le rivage et le groupe des maisons ne furent plus qu'une masse sombre,
pique de faibles lueurs qu'teignait une  une la distance. Sous le
ciel blanc d'toiles, les vagues s'entre-choquaient avec un bruit
pareil  un appel d'abme. Le pcheur ne remuait pas, ne desserrait
pas les lvres. Justine commena d'avoir peur: cette course
silencieuse, cet homme immobile, ces tnbres... Les courlis
passaient, jetant leurs plaintes sifflantes, ballant des ailes, tout
prs sur leur tte. Soudain le marin amena sa voile, la barque
oscilla, Justine sentit de rudes mains treindre ses poignets. C'tait
une ligature de fer. En un clin d'oeil, elle fut garrotte et jete au
pied du mt. Que signifiait l'attaque? Avait-on le projet de la voler?
Elle cria. Son cri de dtresse fendit l'ombre, le sanglot des vagues
rpondit seul. Ah! funeste ide d'avoir craint une nuit  Kercoth! Le
pcheur examina la direction prise, enleva le gouvernail, alluma la
torche de rsine qui, ptillant sur le gril rouill, inonda de clart
la face impassible de Jean-Marie Auvray. Justine eut froid dans les
os. Elle se devinait perdue, loin de tout secours,  la merci de ce
sauvage, n'ayant contre lui que Dieu, qui ne pouvait tre pour elle.
Car Justine venait de penser  Dieu.

--Vous tes sur la tombe de mon pre et de mes sept frres, dit
Jean-Marie. L'Ocan les a mangs parce qu'il vous fallait de l'argent;
 votre argent d'tre mang par lui.

D'un coup de couteau il ventra le sac. Sa rotondit n'tait pas un
trompe-l'oeil. De l'or et des papiers s'parpillrent. Les Mrilles
dgorgeaient leur proie.

--D'o viennent ces lettres?

A cette heure elle comprit que si quelque chose au monde pouvait la
sauver, c'tait la vrit.

--De madame de Randires, dit-elle.

--Il y a l-dedans le moyen de dchiffrer toute l'histoire, je
suppose?

Elle inclina le front. Le marin eut un involontaire haussement
d'paules:

--Vous tes bte, Justine. M. de Kercoth les aurait couvertes de plus
d'or que vous n'en avez vu dans votre sclrate de vie.

--Si vous me ramenez  terre, je vous donne la moiti de la somme et
les lettres.

--Oh! les lettres... Tranquillement, il les glissa dans la poche de
son tricot de laine. Pas besoin de votre permission. Quant  la
somme...

Il coupa quelques plombs de ses filets, fit une liasse des billets et
des valeurs,  laquelle il attacha les plombs, et lana le tout dans
les flots. Elle poussa un rugissement de fauve.

--Il y avait cent cinquante mille francs!

--Pas plus?... Vous ne prenez pas cher.

Il fit ruisseler l'or entre ses doigts. Le tintement des louis
sonnait joyeux. Justine, les traits convulss, la bouche tordue,
regardait, aux lueurs de la torche, cette pluie jaune, brillante, ce
qui restait de sa fortune. Le marin, par poignes, jetait les pices 
l'eau; elles bruissaient en ses paumes, comme crases par son dgot,
puis entraient dans le noir, envoyant l'ironique adieu de leur
cliquetis avant de s'engouffrer. Tout disparaissait  jamais, tandis
que Justine, la tte perdue, implorait, insultait tour  tour. Lui
continuait sa besogne, il estimait faire oeuvre de justicier; oui,
tout y passait, linge, vtements, tout ce qui appartenait  l'horrible
femme et s'tait souill  son contact et aurait souill la barque.

--Voleur! voleur!

Il remit le gouvernail, hissa la voile et fila dans la direction de
Belle-Isle.

--Je comptais, dit-il, vous dposer aux aiguilles de la Corne; mais
personne n'y va, vous mourriez. Moi, je ne suis pas un assassin. Je
peux naviguer par les nuits les plus noires, pas une me de trpass
ne me poussera vers les brisants ou les gouffres. Je vous ai chtie
dans votre avarice; le reste, c'est l'affaire du bon Dieu. Je vais
vous attacher sur une grosse roche, l-bas, prs de Belle-Isle. La
mare ne la couvre qu'en septembre. Le bateau de Saint-Nazaire vous y
ramassera. Vous aurez cinq ou six heures pour couter les esprits des
eaux qui causent la nuit avec les naufrags.

Elle ne comprenait plus, elle n'entendait plus, anantie par la perte
de sa fortune. Cependant lorsqu'elle se vit attache au rcif, des
paquets d'eau s'abattant de toute part, lui crachant leur cume au
visage, un blasphme dchira l'espace, puis ses supplications
montrent:

--Ayez piti de moi!

Jean-Marie tait inexorable.

--Avez-vous eu piti de la marquise Yvonne?

--Je ne suis pas seule coupable.

--Et du petit comte Hughes? Et de l'enfant enterr dans le Rhne? Et
d'Antoine? Et de votre mari?

--Monsieur... monsieur...

--Restez l, mon pre et mes frres,  cause de vous, sont bien rests
dans les flots qui vous entourent.

Quand le bateau de Saint-Nazaire, au lever du jour, passa prs du
rocher, une forme humaine y gesticulait, lamentable, mconnaissable,
ignoble.

On envoya un canot, qui recueillit une idiote.

       *       *       *       *       *

... Le ciel tait splendide, le soleil dorait la plage et le bourg de
Kercoth. Une femme en deuil descendit d'un coup dont les chevaux
taient blancs d'cume et sonna rsolument  la grille du chteau.

--Prvenez madame de Serples qu'on a besoin d'elle tout de suite. Je
l'attends dehors.

Au bout de quelques minutes, la vieille duchesse se montra.

--Vous, Lonie!

--Oui... Je viens de Lauvign. Je croyais y trouver Robert et Blanche.
On m'a dit... Il faut que je leur parle.

--Ma pauvre amie, en ce moment...

--Je sais, je sais... M. de Kercoth et sa femme vont arriver d'un
instant  l'autre. Raison de plus. Je vous le rpte: il faut que je
leur parle, et devant vous.

La duchesse se souvint des demi-confidences de Blanche, la veille;
Lonie n'tait plus que le spectre d'elle-mme, on aurait dit une
agonisante. Quel drame se jouait-il, et pouvait-elle prendre la
responsabilit d'conduire cette femme qui semblait agir sous
l'impulsion d'une volont torturante?

--Qu'il soit fait, dit-elle, selon vos dsirs.

Lorsque Robert sut que la baronne tait l, ses respects de commande
s'vanouirent. Madame de Randires dans Kercoth!

--Une mauvaise action, gronda-t-il.

--Ne la condamne pas d'avance, objecta doucement Blanche.

Elle les attendait au seuil de la chapelle du chteau. Elle les
aperut, conduits par la duchesse, et fit un signe de croix, elle qui
ne savait plus prier. Ses yeux cherchrent  percer les murs pour
aller  l'invisible Dieu cach l et lui demander aide et merci. Plus
les autres avanaient, plus fuyait le reste de ses forces. Enfin, ils
taient devant elle, ils la touchaient presque; elle s'agenouilla et,
prte  tout dire, dcide aux aveux, ne trouva pourtant que ce mot:
Pardon, pardon... Elle gisait, perdue, palpitante, ses longs voiles
balayaient le sol. Robert, interdit, rvait de la voir en cet tat, de
voir Blanche mue, la duchesse attentive, sans que l'une ou l'autre
fissent mine de relever la crature prosterne. Comme le silence seul
accueillait ses paroles, Lonie comprit qu'elle devait gravir son
calvaire jusqu'au bout. Elle dit:

--J'ai menti. Je ne vous suis rien. Vous tes le fils de la marquise
de Kercoth.

--Moi! moi! cria Robert. Ah! son coeur m'avait reconnu, tout le mien
l'avait devine.

Lonie s'affaissa davantage. Ce n'tait point assez qu'elle se
martyrist, il l'crasait de sa joie dbordante.

--Pardon! soupira-t-elle encore.

--Mes annes de misre, mes tortures morales, ce qui n'a frapp que
moi, oui, du fond de l'me, je vous le pardonne. Mais la folie de ma
mre, jamais, jamais.

--Robert!...

On entendit le grincement des grilles, le piaffement des chevaux,
Yvonne et Alain arrivaient; Blanche la releva.

--Entrez dans la chapelle, et demandez  Dieu un miracle. Nous autres,
nous allons le tenter.

Le voyage de la Vieille-Ferme  Kercoth s'tait effectu fort
tranquillement. Yvonne s'intressait aux paysages dfilant sous ses
yeux, le docteur tait ravi.--En apercevant la cour d'honneur vide,
Alain ne put rprimer un geste de contrarit. Il pensait y voir
Robert et Blanche et, par eux, dtourner l'attention de la marquise;
pour souhaiter la bienvenue, il n'y avait que le concierge du chteau,
tout ahuri devant sa matresse. Elle tait si touchante, cette
crature de trente-neuf ans, qui  peine en paraissait trente! Les
hauts donjons couverts de lierre o mordait encore l'raflure des
boulets anglais, la forteresse inexpugnable, au fond la chapelle, ici
la grande cour, rendaient le cadre ancien  la chtelaine si longtemps
attendue. Les choses inanimes la saluaient sous le soleil. Elle
sentait le salut, croyait reconnatre, et passait la main sur son
front pour en chasser un voile importun.

--Entrez, Yvonne, dit le marquis.

Elle s'avana, lgre. Alain se rappelait: un jour, il l'introduisait,
vtue de blanc, fire et ple, en ce vieux nid des anctres. Et,
matresse souveraine, honore, destine  toutes les joies, elle tait
prise par toutes les douleurs.

Guilmette se tenait dans le vestibule dall d'onyx, avec un norme
bouquet de roses blanches. Yvonne saisit les fleurs, du geste gai d'un
enfant, les effeuilla autour d'elle en ptales de neige, et sur ce
tapis odorant marcha derrire son mari. Les portraits des aeux, les
bronzes et les marbres, et les lambris de chne et les votes
immobiles, comme les choses du dehors, la saluaient  leur tour. Elle
allait, tranquille, habitue. A peine, devant sa chambre hsita-t-elle
un instant. Le seuil franchi, elle considra longuement tous les
meubles, toucha les objets familiers, changea de place une table de
jonc et s'assit enfin. Elle rflchissait. Peu  peu une expression de
triste lassitude ombra son visage, M. de Kercoth serra le bras du
mdecin,  le broyer. Celui-ci lana un coup d'oeil vers une porte
place prs du piano, sur celle de la chambre voisine et, courant  la
croise, l'ouvrit toute grande. Le vent du large entra, portant avec
lui la rumeur lointaine des flots. La marquise s'tait dresse; elle
coutait, haletante. Alain chuchota:

--Que faites-vous, docteur?

Un geste imprieux lui commanda le silence. Yvonne s'approchait de la
fentre. L-bas, au pied du roc o tait bti Kercoth, le sable de la
plage brillait sous une pluie de soleil. La mer se balanait, norme,
majestueuse, couronnant d'cume la crte de ses vagues.

--L'Ocan! balbutia-t-elle.

Une souffrance tira ses traits, les sourcils se froncrent, les
narines palpitaient. En face de l'ennemi retrouv aprs dix-huit ans,
ce monstre aux hurlements terribles qui lui avait dvor son fils, la
fureur allait clater. Mais, derrire elle, monta une mlodie douce,
plaintive, pleurant de douleur, peut-tre de joie, chaste comme une
caresse d'enfant, ardente comme un appel d'amour. Elle se retourna,
s'loigna de la fentre... Il tait revenu, le chantre des rves, le
berceur des sommeils? Elle ne le voyait pas, le piano le lui cachait;
mais elle le savait l, maintenant! Et ravie, telle qu'une fauvette 
l'aurore d'un beau jour, elle lui envoya le salut de ses trilles
lgers. Puis elle se tut, pour le laisser rpondre. N'est-ce pas ainsi
qu'ils causaient tous deux? Il rpondit. C'tait le sanglot bris, la
peur dans l'extase, la supplication  Dieu, tout le dbordement d'une
me  la fois saignante et cicatrise, hymne de merci, cantique de
prire.

Elle s'tendit sur une chaise longue. Alain, dans un coin, se mordait
les lvres pour ne pas trahir son angoisse.

Aussitt le mdecin ouvrit la porte de la chambre voisine, la chambre
qui avait t celle du petit Hughes. De la place d'Yvonne, on
apercevait, dans un fouillis de dentelles doubles de soie bleue, les
fines barres blanches d'une chose charmante, moins qu'un lit, plus
qu'un berceau. Elle porta la main  sa poitrine, la respiration lui
manquait. Souleve  demi, elle regardait, regardait, tandis que, tout
bas, avec des sonorits paraissant venir de trs loin--elles venaient
de si loin, en effet!--Robert jouait la berceuse de Schumann, celle
des montagnes du Vivarais, le jour o M. Laffont le rencontrait. Il se
souvenait maintenant: autrefois, on l'endormait ainsi; il se souvenait
du rythme, du balancement jadis imprim  son berceau; il la
retrouvait tout entire, non pas telle qu'elle avait jailli du cerveau
du pote, mais telle qu'elle tait tombe de l'me de sa mre.

Yvonne cria d'une voix dchirante, pre, surhumaine:

--Hughes!... Hughes!... mon petit Hughes!... je le veux.

Alors, des dentelles doubles de bleu, de la chambre o avait dormi
l'enfant, la Renotte sortit, l'enfant port par elle. Blanche la
dirigeait, elle l'amena devant Yvonne. L'aveugle dit dans le silence
profond:

--J'avais fait voeu  sainte Anne de ravoir le petit comte. Madame la
marquise, regardez.

Elle mit  terre le fils de Robert.

L'ange frle examinait la personne  moiti couche qui le contemplait
avidement. Elle lui sembla jolie. Comme son rpertoire de mots tait
encore restreint, il eut un sourire de ciel--le plus loquent des
mots--et, tout de suite, sans chercher, gazouilla:

--Maman... pareille  maman...

D'un lan farouche, Yvonne fut sur ses pieds. Il eut peur, le petit,
et se rfugia vers son grand-pre. Elle courut  lui, l'arracha,
brutale, aux treintes d'Alain, serra contre elle sa proie et,
grandie, frmissante, ivre de triomphe:

--Hughes! Hughes! J'ai mon fils, mon fils, mon enfant.

Ses joues ruisselaient de larmes, sa face rayonnait de sourires. Et
les caresses, les baisers, tout l'arrir maternel, envelopprent son
trsor, que rassurait tant de douceur. Elle ne s'exaltait plus, il
cessait de trembler. Elle le tenait, le palpait, le mangeait, les
lvres dans les boucles blondes, sur le front, sur les yeux,
reconnaissant son bien, l'entourant de l'indestructible chane de ses
bras, ses pauvres bras nagure tordus aux spasmes des dmences.

--Yvonne! dit Alain.

Elle leva vers son mari ses regards extasis. Mais, quittant tout 
coup le petit Hughes, elle vint au marquis. Ses cheveux blancs la
frappaient, ils lui marquaient le passage inaperu des ans. La raison,
au seuil du cerveau, s'arrtait prise de stupeur; car, devant cette
enfance qui la refaisait jeune mre, elle ne s'expliquait pas la neige
des tempes qui le faisait presque aeul. Kercoth devina. Il appuya la
tte de sa femme contre son paule.

--C'est que j'ai souffert, mon Yvonne. Pour l'amener peu  peu  la
ralit, il ajouta: Comme vous.

--Comme moi?

Les flots chantaient au large. La mare basse dcouvrait tout le
rivage. On voyait de la chambre la falaise rompue; les flaques d'eau
qu'y laissait la vague fuyante miroitaient au soleil. C'tait la mme
heure, presque  la mme date. Elle avait oubli, fallait-il rveiller
son souvenir? Blanche poussa vers eux Robert qui dfaillait.

--Mre, il ne faut plus vous mentir, dit-il. C'est moi votre fils, moi
que vous avez pleur, moi qui vous adore!

Elle sourit:

--Robert?

--Non, Hughes, votre petit Hughes, grandi pour vous aimer. Il dsigna
le blond chrubin que Blanche avait toutes les peines du monde 
retenir dans la chambre: On vous avait emport votre bonheur avec moi,
je vous le rapporte avec lui.

Yvonne l'coutait, comme elle l'coutait toujours, ravie, subjugue,
esclave instinctive, puisqu'elle tait la mre. Son regard revint au
marquis. Elle comprenait: les deux tres confondus en un dans la
vision des heures troubles, l'un vieilli, l'autre jeune, se
ddoublaient  prsent et restaient pourtant les mmes. Il tait leur
fils, leur chair et leur me, c'est par l qu'il l'avait soumise. Elle
comprenait: larmes, sanglots, puis un long, long espace de temps plein
de cauchemars, puis la rsurrection dans la joie avec un ange de plus
pour lui rendre les tendresses voles de l'autre... Elle comprenait.

--Mon cher ami, dit le mdecin  M. de Kercoth, vous voyez bien, vous
aviez tort de trembler.

--Un miracle, docteur.

--Bah! demandez  votre belle-fille, voil quatre ans qu'elle le
prpare. Laissons la marquise reposer.

Robert conduisit Yvonne  sa chaise longue, l'y installa pieusement et
soulignait d'un baiser chacun de ses gestes, ivre, lui aussi, de ces
caresses qui lui baignaient le coeur.

--Mre, je veux que vous dormiez.

--Tu le veux?

--Oui.

--Eh bien, je vais dormir, mon fils!

Kercoth, Blanche et son mari se rendirent au salon o la duchesse de
Serples attendait les nouvelles. A leur mine radieuse, la vieille
femme croisa les mains.

--Est-ce que le bon Dieu...

--Il a eu piti, ma cousine, dit Alain. Ah! mes bien-aims! Moi qui
vous reprochais le soin jaloux avec lequel vous cachiez Hughes!... Mon
pauvre Robert, tu as d souffrir rudement. Car, je le sais, mon fils,
ton mensonge, tu donnerais ta vie pour qu'il ft la vrit.

--Je n'ai pas menti, mon pre.

--Ce que tu viens de dire  Yvonne?...

--Je l'ignorais ce matin encore. Venez.

Tous quatre se dirigrent vers la chapelle. Lonie priait;  l'entre
de Blanche, elle eut un geste d'angoisse, Blanche lui fit signe, elle
se leva et sortit  sa suite.

--Madame, pronona Robert, je vous ai dclar que je ne vous
pardonnerais jamais la folie de ma mre. Ma mre n'est plus folle, je
vous pardonne.

Kercoth roulait des yeux stupfaits. Que s'tait-il donc pass entre
ces deux tres?

--Elle a tout avou, lui chuchota la duchesse.

Lonie s'inclina devant Alain.

--Monsieur, je vous ai cruellement frapp, Dieu me frappe cruellement
 mon tour. Je n'espre pas que vous oubliiez jamais; moi, je me
rappellerai toute ma vie. Je quitte le monde, honteuse de ce que j'y
ai fait, navre de ce que j'y laisse.

Elle hasarda un pas craintif vers Robert immobile.

--Je vous aimais bien, Robert!

Un sanglot lui coupa la voix. Elle se raidit.

--Allons, c'est le chtiment... Adieu, Robert.

Des annes rcentes, des bonheurs convoits, du beau rve ardemment
poursuivi, rien ne subsistait plus. Elle partait, sans avoir os
l'embrasser une dernire fois.

Quelque temps aprs, au mariage de Gaston et de mademoiselle de
Maubryan, Willmann, accouru pour la circonstance, apprit  la
chanoinesse de Guderille que la baronne de Randires tait aux
Carmlites.

--Elle a toutes les audaces, modula l'hermine, dites que Dieu n'est
pas plein de misricorde.

--Eh! eh! riposta le vieil artiste, tant qu'il vous tiendra rigueur...
car il ne m'a pas l'air de vouloir de vous.

--Monsieur Willmann!

--Au fait, c'est peut-tre vous qui ne voulez pas de lui.

Tous les jours, la marquise Yvonne trane derrire elle son petit
Hughes dans le parc, ou joue avec lui dans la cour d'honneur. La seule
fantaisie  laquelle obstinment elle se refuse, c'est de descendre
vers la plage. Elle ne peut s'habituer aux flaques d'eau endormies, 
mare basse, le long des falaises. Et si le tyran insiste avec des
colres amusantes, debout sur la terrasse du chteau, devant l'Ocan
couronn de neige, pendant que les mouettes claquent leurs ailes
lourdes au-dessus de son front, elle lui dit:

--Tu ne te rappelles donc pas?


FIN


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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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