The Project Gutenberg EBook of Les rprouvs et les lus (t.2), by mile Souvestre

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Title: Les rprouvs et les lus (t.2)

Author: mile Souvestre

Release Date: April 25, 2013 [EBook #42594]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RPROUVS ET LES LUS ***




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COLLECTION MICHEL LVY


OEUVRES COMPLTES

D'MILE SOUVESTRE


=Format grand in-18=

AU BORD DU LAC               1 vol.

AU COIN DU FEU               1 --

CHRONIQUES DE LA MER         1 --

CONFESSIONS D'UN OUVRIER     1 --

DANS LA PRAIRIE              1 --

EN QUARANTAINE               1 --

HISTOIRES D'AUTREFOIS        1 --

LE FOYER BRETON              2 --

LES CLAIRIRES               1 --

LES DERNIERS BRETONS         2 --

LES DERNIERS PAYSANS         1 --

DEUX MISRES                 1 --

CONTES ET NOUVELLES          1 --

PENDANT LA MOISSON           1 --

SCNES DE LA CHOUANNERIE     1 --

SCNES DE LA VIE INTIME      1 --

SOUS LES FILETS              1 --

SOUS LA TONNELLE             1 --

UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS 1 --

EN FAMILLE                   1 --

RCITS ET SOUVENIRS          1 --

SUR LA PELOUSE               1 --

LES SOIRES DE MEUDON        1 --

SOUVENIRS D'UN VIEILLARD     1 --

SCNES ET RCITS DES ALPES   1 --

LA GOUTTE D'EAU              1 --

LES RPROUVS-ET LES LUS    2 --

LES PCHS DE JEUNESSE       1 --

LES ANGES DU FOYER           1 --

RICHE ET PAUVRE              1 --

L'CHELLE DE FEMMES          1 --

PIERRE ET JEAN               1 --

LES DRAMES PARISIENS         1 --

DEUX MISRES                 1 --

POISSY.--Typographie ARBIEU.

                  *       *       *       *       *


                             LES RPROUVS

                                   ET

                                LES LUS

                                  PAR

                            MILE SOUVESTRE

                           --DEUXIME SERIE--

                             [Illustration]

                                 PARIS
                 MICHEL LEVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction rserves.




                                  LES

                               RPROUVS

                                   ET

                                LES LUS




I

Une matresse.


En quittant Marc pour se rendre chez la baronne de Luxeuil, le duc avait
promis de faire connatre au garon de bureau, avant le soir, le
rsultat de sa dmarche; mais le jour s'coula sans qu'il repart.
L'attente et l'inquitude redoublrent la fivre du bless. Vers le soir
ses ides commencrent  se troubler; il prenait l'infirmier tantt pour
le duc, tantt pour Arthur de Luxeuil, et lui adressait mille questions
sans suite sur le mariage, sur les cranciers, sur Clotilde.

Franoise vint le soir; il ne la reconnut pas, et l'interne, qui
veillait au service de la salle, dclara  la jeune fille que son tat
laissait peu d'espoir.

Celle-ci retourna  la rue des Morts le coeur serr.

Elle trouva Brousmiche tonn de l'absence de M. de Saint-Alofe. Il
l'avait vu ressortir, aprs sa visite au garon de bureau, dans le
costume lgamment surann dont nous avons parl, mais sans savoir o il
se rendait. La fleuriste l'ignorait galement et passa la nuit dans une
vritable inquitude, le lendemain elle courut  l'hpital, dans
l'espoir d'obtenir quelques renseignements du bless; son dlire tait
toujours le mme; aprs d'inutiles tentatives, elle revint  la hte et
apprit que le duc n'tait point rentr.

Dj troubl par les tranges incidents qui s'taient succd depuis
trois jours, Franoise sentit ses inquitudes grandir. Aprs
l'assassinat de Marc tout lui paraissait possible; l'absence de M. de
Saint-Alofe devait tre l'annonce d'un nouveau malheur.

S'exaltant de plus en plus dans ces pressentiments funestes, elle ne
tarda pas  les tendre davantage. Le billet crit  Charles, il y avait
quatre jours, sur la demande du voyageur de l'htel des Etrangers, tait
rest sans rponse, et ce silence semblait d'autant plus inexplicable
que la lettre tait plus pressante. Charles n'avait annonc aucun projet
d'absence:  dfaut de temps pour venir il pouvait crire; le prtendu
conseiller se serait-il prsent  lui sans l'entremise de Franoise?
l'aurait-il attir dans quelque rendez-vous?... La pense de la jeune
fille n'osa aller plus loin; mais prise d'une terreur subite elle remit
 la hte son bonnet, son tartan et courut au numro 12 de la rue
d'Enghien.

C'tait l que se trouvait le domicile _avou_ du prtendu commis.
Fidle  ses ides d'conomie, Marquier y avait lou, au quatrime, un
appartement de cent cus, qui lui tenait lieu de petite maison et o il
recevait, outre ses correspondances galantes, celles de quelques
entremetteurs d'affaires subalternes dont il se servait pour certaines
oprations usuraires galement bonnes  faire et  cacher.

Nous avons dj vu comment la crainte de nuire  la bonne rputation du
commis avait, jusqu'alors, empch Franoise d'y venir; la violence de
ses angoisses avait pu seule la dcider  une dmarche qu'elle et
elle-mme condamne en toute autre occasion; car dans son humble
dvouement, la grisette avait accept que son amour pt tre pour
Charles un embarras ou une honte et que la rputation  sauver ne ft
pas la sienne mais celle de son amant.

Voulant prvenir tous les soupons, elle se prsenta un carton  la
main, comme une fille de comptoir qui apporte une commande.

La portire tait absente et la loge garde par une petite fille de huit
ans, occupe  feuilleter un journal illustr qu'elle avait adroitement
dgag de sa bande.

Franoise entr'ouvrit la porte et demanda M. Charles.

--Escalier B, quatrime au-dessus de l'entresol, porte  gauche,
rpondit la petite fille machinalement.

--Alors il est chez lui? dit la grisette joyeuse.

--Non, rpliqua l'enfant, en continuant  regarder les gravures.

--Il est sorti?

--Oui, Mademoiselle.

--Et quand reviendra-t-il?

--Je ne sais pas.

Franoise, qui avait eu un moment d'espoir, laissa chapper un geste de
dsappointement.

--C'est peut-tre quelque chose qu'on peut lui dire? demanda la petite
fille, qui savait par coeur le vocabulaire oblig de la loge.

--Je voulais lui parler  lui-mme, reprit Franoise; et vous tes bien
sre qu'il n'est pas chez lui?

--Bien sre, voil sa clef et ses lettres.

La grisette tourna les yeux vers l'endroit indiqu par la petite fille
et reconnut, sur une des adresses, sa propre criture.

--Mon, billet! s'cria-t-elle; il ne l'a point encore reu?... mais il
n'est donc pas rentr depuis quatre jours?

--Depuis que la voiture l'a emmen, dit l'enfant.

--Une voiture?

--Oui, il a dit  maman d'aller lui chercher un fiacre, parce qu'il
tait press... que quelqu'un l'attendait.

--Et depuis?

--Depuis il n'est pas revenu.

Franoise se sentit frissonner: tout ce que lui apprenait l'enfant
confirmait ses apprhensions. Charles avait pu tre attir dans un
pige; il y avait succomb peut-tre... Cette pense lui fit froid
jusqu'au coeur.

--Et voil quatre jours que vous n'avez eu aucune nouvelle de lui?
demanda-t-elle  la petite fille.

--Oui, rpondit l'enfant, mais il est venu des lettres crites  l'encre
bleue.

--Comment?

--Oh! il en arrive souvent, et comme celles-l sont des lettres
d'affaires, M. Charles veut qu'on les lui adresse en son absence  un
autre endroit.

--O cela?

--Je ne sais pas bien, mais il a mis l'adresse ici, dit l'enfant en
ouvrant le registre de la loge.

Franoise se pencha, et reconnut ces mots crits de la main de Charles:

Aristide Marquier, rue du Mont-Blanc, 7.

Sa rsolution fut aussitt prise; elle dit adieu  l'enfant, et courut 
l'adresse indique.

Cette fois, l'motion lui avait t toute prudence. Sans autre pense
que de connatre le sort de Charles, elle demanda  parler  M. Aristide
Marquier.

Mais ce jour-l, le banquier s'tait prcisment mis en frais pour
clbrer le mariage d'Arthur, et avait runi  djeuner Dovrinski, de
Cillart et une partie des convives que nous avons dj vus au souper de
Clotilde. On quittait la table; le groom avait apport les cigares avec
le _brasero_, et les invits, chauffs par le champagne, venaient de
passer sur le balcon, lorsque la jeune fille se prsenta.

conduite d'abord, elle insista, pria, supplia, suivit le valet qui
l'avait congdie, arriva avec lui au premier salon et y renouvelait
ses supplications, lorsque la voix du banquier se fit entendre dans la
pice voisine.

Franoise, saisie, s'arrta court, et prta l'oreille: la voix
s'approchait, elle devenait plus distincte; elle finit par clater,
mle de rires et d'exclamations; enfin Marquier entra avec de Cillart,
qu'il tenait par le bras.

Franoise ne pensa d'abord qu'au bonheur de le revoir, et se prcipita
vers lui, avec un cri de joie; le banquier y rpondit par un cri
d'pouvante. Les noms de Charles et de Franoise, rpts presque en
mme temps, avec une expression oppose, se confondirent, tandis que la
grisette, hors d'elle, et profitant de la premire stupeur de Marquier,
se jetait dans ses bras.

Celui-ci se dgagea vivement.

--Eh bien! que fais-tu... que faites-vous... balbutia-t-il honteux et
courrouc.

Dans ce moment, les convives qui avaient entendu les deux cris se
montrrent, et Franoise recula confuse.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Arthur tonn de la prsence d'une femme
portant le costume d'ouvrire?

--Venez, venez! s'cria de Cillart en riant, nous avons spectacle aprs
le caf. Une scne de sentiment joue  deux.

--Comment cela?

--Ne voyez-vous pas? Mademoiselle vous reprsente une des conqutes du
banquier.

--Du tout, interrompit Marquier; Messieurs... je vous assure... qu'il y
a erreur!

--Laissez donc, reprit l'ancien garde-du-corps, vous l'avez tutoye...
regardez, d'ailleurs, comme elle a rougi.

--Ah! diable! elle rougit, fit observer de Rovoy, en lorgnant Franoise,
c'est une spcialit prcieuse.

--Et pas chre! acheva Arthur, qui jeta un regard ironique sur le
costume de la fleuriste.

--L'apparence est, en effet, modeste, dit le vicomte de Rossac, mais
c'est peut-tre un dguisement.

--Au fait, le banquiers toujours affect la discrtion.

--Il faut qu'il s'explique.

--C'est cela; fermez les portes, que personne ne puisse sortir.

--Allons, Marquier, mon cher, une confession gnrale.

--Messieurs! messieurs... bgaya le petit homme, qui, dans sa confusion,
avait accueilli la supposition ironique du vicomte comme une chance de
salut, je ne puis vous dire... l'honneur... la dlicatesse... ne
permettez point... de grce, ne retenez pas madame... Ouvrez la porte,
Dovrinski, ouvrez, je vous en prie.

Le Polonais, demeur tranger  tout ce qui avait prcd, ouvrit et se
rangea pour laisser passage  la jeune ouvrire; mais celle-ci n'en
profita point. Au milieu du trouble qui, dans le premier instant, ne lui
avait permis de rien voir ni de rien entendre, le nom de Marquier, donn
 Charles, venait de la frapper. Elle releva la tte, croyant avoir mal
entendu.

De Cillart profita de ce retard pour fermer la porte.

--Un moment! s'cria-t-il, nous vivons sous un gouvernement
constitutionnel o le roi lui-mme doit cder au voeu de la majorit.
Or, ici, la majorit demande des claircissements. Je somme donc
l'honorable amphitryon de rpondre  mon interpellation.

--Et nous lui promettons d'tre discret, ajouta Arthur.

--Oui, achevrent toutes les voix, la parole est  Marquier.

--Marquier! rpta Franoise saisie, c'est le nom du matre... de la
maison... et non celui de M. Charles.

--Qu'est-ce que M. Charles? demanda de Cillart tonn.

--Assez, Messieurs, interrompit le banquier d'un accent qu'il s'effora
de rendre imprieux; je ne souffrirai pas une plus longue
explication!...

--Pardieu! c'est inutile! s'cria Arthur, tout est devin maintenant,
mon cher. De Rossac s'est seulement tromp pour le dguisement; il tait
de votre ct; c'est un moyen emprunt au _Gamin de Paris_.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant clair; vous vous tes prsent sous le nom modeste de
M. Charles; vous vous serez donn pour artiste, tudiant en mdecine ou
clerc d'avou, et c'est seulement aujourd'hui que l'innocente victime
vient de reconnatre dans son sducteur le capitaliste Aristide
Marquier.

Le banquier qui avait pass par toutes les expressions de l'embarras et
de l'impatience demeura tourdi. Arthur lui mit la main sur l'paule.

--Je comprends maintenant votre discrtion, mon cher, dit-il en riant,
vous jouez le rle de Jupiter auprs d'Alcmne... Seulement j'ai peine 
m'expliquer la douleur de la princesse, en dcouvrant que son amant est
un Dieu.

--Eh bien! vous oubliez donc le _Gamin de Paris_, que vous citiez tout 
l'heure, reprit de Cillart. En cachant sa position, l'amant a pu donner
des esprances... Il y a eu peut-tre promesse de mariage.

--Du tout, s'cria Marquier, arrach  sa torpeur par ce dernier mot...

--Alors c'est une passion libre, fit observer M. de Rovoy.

--Et surtout dsintresse, ajouta Arthur, qui jeta de nouveau un regard
sur le petit bonnet de tulle et sur le tartan de coton de la jeune
ouvrire. Le banquier nous parlait toujours de son horreur pour les
liaisons dispendieuses; il est ais de voir qu'il met ses principes en
pratique.

Un rire gnral s'leva, et tous les yeux s'arrtrent sur Marquier. De
toutes les accusations honteuses  subir, celle d'avarice tait, en
effet, la seule qui pt exciter le mpris de ces hommes qui avaient
toujours mis leur gnrosit  ne point conomiser sur les vices. Aussi
le banquier voulut-il protester.

--Ne le croyez pas, s'cria-t-il, c'est une plaisanterie... Il ne s'agit
point ici d'une liaison... mais d'une rencontre... d'un caprice.

Franoise fit un mouvement.

--Un caprice! balbutia-t-elle en joignant les mains avec dsespoir;
quand nous nous connaissons depuis prs de trois annes... quand l'autre
jour encore vous me promettiez de songer  l'avenir de notre enfant!

--Un enfant! s'cria Arthur; il y a un petit Marquier! Ah! messieurs,
ceci manquait! nous voil tombs du _Gamin de Paris_ dans _Boquillon_.

Les clats de rire redoublrent, tous les convives entourrent le
banquier avec un empressement grotesque, en lui demandant le nom de
l'enfant, son ge, la couleur de ses cheveux et s'il ressemblait  son
pre. Marquier, ple de colre, lana  Franoise un regard haineux.
Cette dernire rvlation mettait le comble aux humiliants embarras que
lui avait attirs coup sur coup l'imprudente visite de la jeune
ouvrire; elle venait de fournir  de Luxeuil et  ses amis un thme
inpuisable de railleries; il tait  jamais ridicule, c'est--dire
presque dshonor. Cette pense alluma en lui une sorte de rage.

--Elle est folle, s'cria-t-il avec emportement, je ne sais ce qu'elle
veut dire.

--La chose est pourtant facile  comprendre, objecta de Cillart; elle a
un fils auquel il faut un pre.

--Et elle vous a choisi pour cela, continua Arthur.

--Mais moi, je refuse, interrompit le banquier.

--Quoi! cet enfant?

--Ne m'est rien. Au diable la mre et le fils!

Franoise avait pouss une exclamation de surprise douloureuse  chacune
des premires rponses de Marquier; mais,  cette dernire maldiction
prononce sur elle et sur son enfant, elle resta la tte dresse, les
yeux ouverts, les bras pendants, muette et comme ptrifie. On et dit
que le coup qui l'avait frappe venait de produire en elle une secousse
intrieure qui avait arrt le mouvement de la sensation et de la
pense. Quelques interjections touffes s'chappaient de ses lvres
entr'ouvertes; mais sans signification et sans suite, ses regards fixes
n'exprimaient qu'une sorte de stupfaction gare; un voile de marbre
semblait envelopper tout son tre et y tenir la vie enchane.

Malgr leur lgret railleuse, les convives du banquier furent frapps
de cette immobilit; les rires s'teignirent, et le cercle qui entourait
la jeune femme s'largit.

Marquier en profita pour passer dans une pice voisine.

Franoise le vit s'loigner sans prononcer un mot, sans faire un geste;
mais quand il eut disparu, elle reprit le carton qu'elle avait pos prs
d'elle, traversa le salon, l'antichambre, ouvrit la porte et gagna la
rue.

Elle ne se sentait pas marcher, elle ne voyait rien; une douleur
horrible mais confuse l'avertissait seule de son existence; raison,
mmoire, volont, tout dormait en elle. Conduite par une sorte
d'instinct machinal, qui avait seul survcu, elle allait sans savoir o,
sans y songer. Ce n'tait plus un tre vivant, mais un tre qui se
souvenait d'avoir vcu.

Cependant, cette inspiration ne de l'habitude la conduisit  la rue des
Morts; elle reconnut la maison, entra  la loge et demanda la clef.

M. Brousmiche saisi de la voir si ple, lui demanda s'il lui tait
arriv quelque chose, elle ne l'entendit pas, prit sa clef et monta  sa
chambre.

Le petit bossu, inquiet, profita du premier moment de libert qu'il put
saisir pour la rejoindre; il la trouva prte  monter aux mansardes
avec la tasse de lait, le petit pain et la cuiller d'argent.

--Que portez-vous l, madame Charles? demanda-t-il tonn.

--Ne voyez-vous pas? dit-elle d'un accent bref; c'est le djeuner de M.
Michel.

--Mais il n'est plus ici! s'cria le bossu stupfait.

--Il n'est plus ici, rpta madame Charles, sans avoir l'air de
comprendre.

--Avez-vous donc oubli que vous tiez sortie pour vous informer de lui?

La jeune femme demeura immobile, en murmurant:

--Ah! c'tait... pour cela!...

Le portier la regarda avec inquitude.

--Srement vous avez appris quelque mauvaise nouvelle, madame Charles,
s'cria-t-il, vous tes toute... je ne sais comment dire a... mais on
dirait que vous n'entendez pas.

Franoise posa la tasse qu'elle tenait, s'assit et porta la main  son
front.

--Oui, dit-elle, j'ai mal...

--O cela?

--Je ne sais pas... mais je voudrais dormir....

En prononant ces derniers mots d'une voix alourdie, la jeune fille
commenait  dgrafer sa robe, comme si elle et t seule.

--Couchez-vous, dit le bossu qui gagna la porte; je reviendrai savoir
comment vous vous trouvez. Vous n'auriez pas besoin de quelque chose?

--Non, murmura Franoise, dont les yeux se fermaient, je voudrais
seulement... ne plus sentir... rien... Ce jour... fait mal!

Le bossu ferma avec soin les rideaux, et se retira.




II

Une mre.


Lorsqu'il revint une demi-heure aprs, Franoise tait tombe dans une
somnolence entrecoupe de plaintes sourdes; elle n'ouvrit point les yeux
 son approche et rpondit  peine  ses questions.

Cet tat s'aggrava encore pendant les heures qui suivirent. Brousmiche
avait fait avertir la femme de mnage du pharmacien qui avait t
garde-malade, et dont l'exprience lui inspirait une grande confiance.
Celle-ci examina Franoise, lui proposa tour  tour du caf, de la pte
de guimauve, une rtie au vin, et, sur le refus de la jeune femme,
dclara que son tat rclamait les soins du mdecin.

Il fallut courir trois heures avant d'en trouver un; car Paris est la
ville du monde o il y a, en mme temps, le plus de mdecins qui
manquent de malades, et de malades qui manquent de mdecins. Enfin, vers
le soir, il en arriva un qui dclara que madame Charles tait atteinte
d'une congestion crbrale, dont il dcrivit en termes scientifiques les
caractres et les dangers. A chaque mot incomprhensible, Brousmiche
levait les yeux au ciel, comme si on lui et enlev une esprance,
tandis que l'ex-garde-malade faisait un signe de tte pour saluer
d'anciennes connaissances.

Aprs cette petite leon de clinique, rclame oblige par laquelle le
mdecin constate sa science aux yeux des ignorants, vinrent les
prescriptions donnes en langage plus humain, et que le portier promit
de suivre scrupuleusement.

Mais, malgr ses soins et l'appropriation du traitement, le mal ne
parut point cder. L'tat de Franoise, sans devenir plus grave, resta
aussi inquitant. Le mdecin s'effora en vain de dterminer quelque
crise dcisive, il ne put arracher les puissances vitales  leur
engourdissement. On et dit que la mort et la vie se sachant de force
gale campaient vis--vis l'une de l'autre, comme deux ennemies qui
n'osent risquer une bataille.

Cette espce d'attente se prolongea plusieurs jours; enfin, pourtant,
les symptmes les plus fcheux disparurent, mais sans que Franoise
retrouvt l'activit de ses perceptions. A la torpeur de la maladie,
succda un anantissement que rien ne put surmonter. Toute l'nergie de
cette vigoureuse nature avait t sourdement use par ce combat de
quelques jours; elle demeura vaincue, puise et n'ayant plus que les
apparences de la vie.

Les jours, les semaines s'coulrent sans rien changer  la situation de
Franoise. Gurie en apparence, elle demeurait ensevelie dans sa
langueur indiffrente: n'entendant jamais qu'aprs plusieurs appels,
rpondant par monosyllabes, elle restait des heures entires dans la
position qu'on lui avait donne, les mains  plat sur ses genoux, les
yeux fixes devant elle, la respiration courte, mais gale. Brousmiche
montait vingt fois par jour  la chambre de la convalescente, et
redescendait chaque fois, le coeur serr.

--Tout est fini, mam'Berton, disait-il  la femme de mnage du
pharmacien; mieux vaudrait qu'elle ft enterre que de vivre ainsi comme
une morte.

--Faudrait essayer la _jarlatine_, rpliquait madame Berton, qui
rptait l'avis du pharmacien; a se compose avec des os de morts, a se
prend en bain et a fait l'effet d'un grand bouillon qui restaure tout
l'individu.

Mais le bossu secouait la tte.

--J'ai bien peur que tous les remdes n'y fassent rien, mam'Berton,
reprenait-il tristement; on dirait, voyez-vous, que la pauvre femme vit
encore sans s'en apercevoir, et que son me est dj partie.

A ces mots, l'ex-garde-malade, que ses relations avec les hommes de la
science avaient rendue esprit fort, haussait les paules en rpliquant:

--Dites donc pas de ces btises-l, monsieur Brousmiche; l'me, c'est un
prjug des gens sans ducation.

Et elle revenait  la glatine indique par le pharmacien, qui en
vendait.

Mais la crise dont on dsesprait devait venir d'ailleurs, et par un
moyen inattendu.

En ne voyant plus M. Charles reparatre, le bossu comprit sans peine
qu'une rupture avait eu lieu entre les deux amants le jour o la jeune
femme tait rentre dans cet tat d'garement qui l'avait si vivement
alarm: il avait donc vit avec soin tout ce qui et pu la ramener 
ces douloureux souvenirs et il s'tait mme tudi  ne plus l'appeler
que mademoiselle Franoise. Aussi prouva-t-il un vritable embarras en
recevant une lettre timbre du village o son petit se trouvait en
nourrice. Rappeler son enfant  la malade, c'tait lui rappeler en mme
temps l'abandon du pre et la sparation qui l'avait dj si cruellement
prouve; il hsita longtemps et ne se dcida enfin que sur
l'observation de madame Berton qu'il fallait bien ouvrir une lettre dont
on avait pay le port.

Il monta donc chez Franoise qu'il trouva assise dans un grand fauteuil
de jonc, achet autrefois pour Charles.

La chambre de la jeune femme avait compltement chang d'aspect depuis
sa maladie. A la propret amoureuse et arrange qui en faisait la
principale lgance, avait succd le dsordre. Des tasses, des potions,
des bouilloires taient parsemes sur les meubles tachs; les plis des
rideaux ferms, taient couverts de poussire, les araignes avaient
tendu leurs toiles dans tous les coins du plafond, et deux petites
caisses de fleurs poses dans l'embrasure de la fentre, taient encore
garnies de plants de bruyre blanche, desschs faute d'air et de soins;
on et dit une de ces chambres abandonnes  la hte par suite de dpart
ou de mort.

Franoise elle-mme compltait, pour ainsi dire, cet aspect dsol. A la
voir assise dans le coin le plus obscur, immobile, muette et ple, on
et pu la prendre, au premier coup d'oeil, pour un de ces cadavres
auxquels la folle science des embaumeurs prtend conserver une
mensongre apparence de vie en ternisant une ralit apparente de mort.

Brousmiche s'approcha d'elle et s'informa de sa sant.

Franoise tourna lentement les yeux de son ct, fit un mouvement de
tte qui semblait dire: bien, et rentra dans son immobilit.

Il lui demanda si elle ne voulait point essayer ses forces en faisant le
tour de sa chambre; elle fit un signe ngatif.

--Laissez-moi vous pousser au moins prs de la fentre, mam'selle
Franoise, reprit le bossu, qui ne pouvait s'habituer  cette torpeur;
il fait aujourd'hui un soleil  faire rire les morts; a vous ranimera.

Franoise ne rpondit pas, et Brousmiche, regardant son silence comme un
consentement, alla tirer les rideaux, ouvrit la fentre et y trana le
fauteuil sur lequel la jeune femme tait assise.

blouie par la lumire et tourdie par l'air libre, celle-ci poussa
d'abord un lger cri; elle baissa les paupires, aspira avec effort, et
porta les deux mains  son front comme si elle et prouv une sensation
trop forte; mais insensiblement ses yeux s'accoutumrent au jour, son
oppression se calma, une lgre teinte rose monta  ses joues
amaigries; elle releva lentement la tte et se pencha vers la rue.

Un soleil d'avril, clair et joyeux, glissait sur les toits voisins, en
faisant tinceler les vitrages. On entendait les gazouillements des
oiseaux qui se poursuivaient le long des corniches. De petites colonnes
de fume blanche et tnue s'panouissaient au-dessus des chemines et
allaient se perdre dans le bleu gristre du ciel. Un vent frais
apportait les senteurs des girofles exposes sur les fentres des
mansardes et les bruits de la rue arrivaient jusqu' la malade avec
leurs mille nuances. Franoise parut en ressentir l'influence.
L'invincible rseau de glace qui tenait ses membres captifs se fondit,
une tide moiteur dtendit ses muscles roidis, ses bras s'avancrent
vers la fentre, ses pieds s'appuyrent au plancher, un long
frmissement entr'ouvrit ses lvres; ses prunelles dilates se
resserrrent et reprirent leur mobilit; elle regarda au dehors, puis se
regardant elle-mme, elle referma sa robe dgrafe, redressa le petit
chle qui couvrait ses paules, droula ses cheveux, les tordit avec un
geste de femme inimitable et charmant, et les releva en arrire sous son
peigne de corne ouvre.

Le bossu contemplait cette espce de rsurrection avec un tonnement
ravi.

--J'en tais bien sr que le soleil vous aurait fait du bien,
s'cria-t-il; voil que vous vous ranimez  vue d'oeil.

--Oui, dit la jeune femme, dont la voix tait aussi faible, mais plus
assouplie; je sens l'air... qui me coule dans les veines... Je vois,
j'entends mieux... Il me semble... que je me rveille.

--Et vous ne vous trompez pas, chre demoiselle Franoise, reprit
Brousmiche; vous vous rveillez, ou plutt vous ressuscitez; car ce
n'est pas vivre que d'tre comme la maladie vous avait laisse. Mais il
n'y a plus de danger; vous voil partie: avec du repos et des consomms,
a va rouler tout seul maintenant... Ah! Dieu!... Je ne sais pas
pourquoi, mais j'ai eu tant peur... que de vous voir... hors
d'affaire... a me laisse... a me rend... c'est pourtant bien bte... 
mon ge...

Et le petit bossu s'arrta pour essuyer de grosses larmes qui roulaient
sur ses joues, pendant que le rire tait sur ses lvres.

Franoise, encore trop faible pour comprendre toute la gnrosit de
cette motion, se contenta de rpter:

--Bon monsieur Brousmiche!

--C'est plus fort que moi, reprit le portier en se mouchant pour
combattre son attendrissement; je m'attache  mes locataires comme s'ils
taient de ma famille. Aprs a, vous me direz que c'est tout naturel.
Quand on voit quelqu'un tous les jours, qu'on cause avec lui, qu'on lui
rend de petits services... il finit par vous devenir ncessaire.. aussi,
je n'aurais pu me consoler s'il vous tait arriv un malheur... surtout
aprs la perte de ce cher monsieur Michel.

Ce nom parut rveiller la mmoire de Franoise.

--La perte! rpta-t-elle lentement..... Ah! oui, je me souviens... il
avait disparu, et vous n'avez point eu de nouvelles?

--Aucune.

--Il y a longtemps, n'est-ce pas?

--Bientt deux mois.

Franoise baissa la tte et redevint silencieuse; mais,  la contraction
de ses sourcils et de ses lvres fermes, il tait ais de voir qu'elle
faisait effort pour ressaisir les fils rompus de ses souvenirs. Par
instants un clair illuminait ses traits, puis un nuage le faisait
disparatre; c'tait une lutte acharne entre la volont renaissante et
la mmoire encore endormie. Celle-ci finit pourtant par se ranimer
insensiblement. Des mots entrecoups s'chappaient des lvres de la
jeune femme, comme si elle et voulu aider par le son  ses souvenirs.
Mais, tout  coup, un nom machinalement ramen par l'habitude, celui de
Charles, la fit tressaillir. Ce nom tait la clef magique devant
laquelle devait se rouvrir le pass. Subitement assaillie par tous ses
souvenirs, elle se redressa: ses mains se pressrent sur sa poitrine,
puis sur ses tempes, puis sur son front. On et dit qu'elle voulait
modrer les flots d'images douloureuses qui reprenaient  la fois
possession de tout son tre.

Cette crise terrible ne dura que quelques instants et se termina par un
cri qui rsumait, pour ainsi dire, tout le pass et tout l'avenir.

--Mon enfant! o est mon enfant? bgaya la malheureuse mre en tendant
les mains.

Brousmiche qui tait rest saisi d'pouvante, se rappela subitement le
motif de sa venue.

--L'enfant est bien, mam'selle Franoise, s'cria-t-il, n'ayez pas
d'inquitude; voici de ses nouvelles:

Et il prsentait la lettre.

Franoise la saisit prcipitamment, l'ouvrit et voulut lire; mais les
lignes flottaient sous ses yeux, les mots se confondaient; elle ne
voyait plus! elle prsenta le papier au bossu qui mit vivement ses
lunettes, se rapprocha de la fentre pour mieux voir et lut avec un peu
de difficult ce qui suit:

CENTER
MAIRIE DE GAILLON

      Madame,

J'ai l'honneur de vous faire savoir que la nomme Dsire Leblanc,
     femme Moirier, qui s'tait charge de votre enfant, n'ayant point
     reu le paiement des deux derniers mois ds pour la nourriture de
     ce dernier et que vous aviez coutume de lui adresser par les
     voitures de Louviers, s'est prsente  moi, en dclarant qu'elle
     ne voulait plus continuer  garder votre fils.

Franoise poussa une exclamation de saisissement...

     En consquence, continua le bossu, j'ai d reprendre de ses
     mains le nourrisson, qui a t dpos au tour des Enfants-Trouvs.

La jeune femme se leva avec un cri si terrible que Brousmiche recula
effray.

--Mon fils... balbutia-t-elle d'une voix trangle, mon fils dpos au
tour... des Enfants-Trouvs!... Il y a cela... vous tes bien sr...

--Bien sr, dit le bossu en cherchant le passage... Voyez... au tour
des Enfants-Trouvs...

Franoise s'appuya au dossier du fauteuil, mais resta debout.

--Il y a le nom de l'hospice, n'est-ce pas? demanda-t-elle d'un accent
bref.

--Je pense, dit M. Brousmiche, en regardant  la fin de la lettre...
Oui... voil: hospice de Louviers, dpartement de l'Eure.

--Bien, reprit Franoise, qui voulut regagner l'autre extrmit de la
chambre en s'appuyant au mur... Je partirai ce soir... tout  l'heure.

--Vous! s'cria le portier.

--Vous connaissez la voiture de Louviers? continua la grisette, qui
tait arrive  sa commode et s'efforait d'ouvrir le tiroir o se
trouvait l'argent, vous me direz o je dois la prendre...

--Mais vous n'y pensez pas! s'cria le bossu; partir aujourd'hui... Vous
pouvez  peine vous soutenir...

--Aux Enfants-Trouvs, mon pauvre petit!... murmura la jeune femme avec
une indicible expression de douleur contenue.

--Vous ne m'coutez pas, mam'selle Franoise, reprit Brousmiche, qui
s'approcha inquiet. Au nom de Dieu! songez  ce que vous voulez faire.
Vous ne pouvez partir ainsi.

--Pourquoi? demanda-t-elle en comptant machinalement son argent.

--D'abord parce que les forces vous manqueraient.

--Je n'ai pas besoin de forces, j'irai en voiture. Voici de l'argent.

--Mais vous le devez! s'cria le bossu, qui crut avoir trouv un moyen
souverain de retenir la convalescente; vous ne pouvez partir sans payer
les frais de votre maladie.

--Ah! vous avez raison! dit Franoise en plissant... Grand Dieu! je
n'avais point song... il faut que je paie.

--Et une fois tout sold, il ne vous restera plus de quoi faire le
voyage, ajouta Brousmiche.

Elle le regarda d'un air perdu.

--Est-ce vrai? reprit-elle... Quoi! je ne pourrais pas aller retirer mon
fils!... Oh! c'est impossible. J'irai, j'irai  pied... Mais non,
j'arriverais trop tard... Je ne le retrouverais plus, peut-tre!

Et, se ravisant tout  coup:

--Mais je suis folle! s'cria-t-elle... Tout ce qui est ici
m'appartient... je puis tout vendre. Je vendrai tout; je veux quitter
Paris pour ne plus y revenir. Il n'y a plus rien ici pour moi... que des
souvenirs... dont j'aime mieux tre loin. Mon pays  prsent, c'est o
est mon fils; j'irai le chercher; je l'emporterai dans mes bras; je
l'aurai  moi, du moins, et je pourrai l'embrasser tant que le coeur
m'en dira. Ah! pauvre chrubin, je crois le voir, le tenir l...

Et dans son dlire de mre elle baisait ses propres mains, pleurant
comme si elle et bais les joues de son enfant.

M. Brousmiche, troubl, voulut en vain lever de nouvelles objections;
Franoise s'habillait sans l'couter pour aller chercher un revendeur.
Il fallut enfin venir  une transaction. Le bossu obtint de la jeune
femme qu'elle s'occuperait seulement ce jour-l de rgler ce qu'elle
devait, et de faire ses prparatifs, tandis qu'il se chargerait, lui,
d'avertir les acheteurs pour la vente du lendemain.

Il esprait que ce retard pourrait modifier les rsolutions de
Franoise; mais il ne fit que la raffermir dans son projet. Ainsi
qu'elle l'avait dit au bossu, rien ne la retenait plus  Paris; tout
l'en repoussait au contraire. Son enfant tait devenu l'unique ple vers
lequel se tournait ce coeur bless. Elle vendit tout ce qu'elle
possdait, comme elle en avait annonc l'intention, et aprs avoir
laiss  M. Brousmiche sa cuiller d'argent en souvenir d'amiti et pour
qu'elle servt  M. Michel s'il revenait jamais, elle embrassa le bossu
avec la tendresse d'une soeur, et monta dans le cabriolet qui devait
la conduire aux diligences de Louviers.

Le portier resta sur le seuil de la porte cochre tant qu'il put voir le
cabriolet, puis, rentrant dans sa loge, il s'assit tristement entre son
chat et son oiseau.




III

Encore Marc.


Le dpart de Franoise aprs la disparition de M. Michel et l'absence de
Marc, toujours retenu  l'hpital, avaient laiss le portier de la rue
des Morts dans un complet isolement. Il restait encore, sans doute, dans
la maison de l'entrepreneur beaucoup d'habitants, mais ce n'taient
point de ceux que le petit bossu appelait _ses locataires_. Il n'tait
associ ni  leurs afflictions, ni  leurs joies. Au milieu de cette
runion de travailleurs indigents, Marc, M. Michel et Franoise
formaient un groupe de rprouvs prs duquel le mpris qui frappait son
infirmit lui avait naturellement assign une place. Mais une sorte de
fatalit avait subitement dsuni et dispers ce faisceau de misres
fraternelles, de sorte que maintenant il restait seul livr au ridicule
et au ddain.

L'absence de la jeune ouvrire lui fut surtout pnible, non-seulement
parce qu'elle partit la dernire, mais parce que l'habitude de sa
prsence avait, pour le bossu, quelque chose de plus doux, de plus
ncessaire; il trouvait, dans cette affection, le charme caressant que
la femme communique  tous les liens. M. Brousmiche avait besoin de voir
Franoise, d'entendre sa voix sans qu'il s'en ft jamais rendu compte;
c'tait, comme l'air, un lment de vie et de bien-tre dont on ne
comprend la ncessit que lorsqu'on l'a perdu.

En descendant plus au fond de lui-mme, il et peut-tre trouv la cause
de ce besoin longtemps ignor; mais sans pouvoir donner de nom au
sentiment particulier qui l'attachait  la fleuriste. Ce n'tait point
de l'amiti, car l'amiti n'a point cette ardeur; c'tait encore moins
de l'amour, car l'amour a des dsirs, des esprances, des jalousies;
c'tait plutt un mlange de ces deux affections; un sentiment confus,
incomplet et singulier comme celui qui l'prouvait.

Malgr l'abattement dans lequel la tristesse avait jet le petit bossu,
il visitait Marc le plus souvent qu'il le pouvait. Craignant de nuire 
la gurison du bless, il lui cacha quelque temps le dpart de Franoise
et la disparition du duc; mais, press par ses questions, il finit par
tout avouer. Ds ce moment le garon de bureau ne songea qu' quitter
l'hpital, et il sollicita son billet de sortie avec tant d'instances
que le mdecin finit par cder.

Son premier soin fut de courir  l'htel de la comtesse o il apprit le
mariage d'Honorine. Bien que ce coup ft prvu, il en demeura d'abord
terrass. Ainsi tous ses avertissements avaient t sans rsultat, tous
ses efforts inutiles! Le duc de Saint-Alofe lui-mme n'avait pu rien
empcher, et, selon toute apparence, son intervention lui avait t
fatale.

Du reste, toutes les questions faites par Marc pour dcouvrir ce qu'il
tait devenu, furent vaines, et il se dcida  des recherches suivies.

Mais avant de les commencer, il fallait savoir comment Honorine
supportait sa nouvelle position. Plus que jamais peut-tre, elle avait
besoin de dvouement et de conseils. Marc rsolut de la voir.

Il apprit  l'htel de madame de Luxeuil que le mariage d'Arthur avait
t suivi de discussions violentes entre le fils et la mre. Cette
dernire qui se vantait d'avoir tout conduit, s'tait flatte que la
fortune d'Honorine serait une proie commune; mais arriv au but, Arthur
oublia l'auxiliaire qui lui avait assur la russite et voulut profiter
seul de la victoire. La comtesse indigne accusa son fils d'ingratitude,
celui-ci rpondit en demandant des comptes de tutelle qui ne lui avaient
jamais t rendus; on s'aigrit des deux cts, on se menaa et tout
finit par une rupture. Le jeune homme quitta sa mre pour aller habiter
avec Honorine, rue de Lille, l'ancien htel du gnral Louis.

Ce fut l que Marc se prsenta dguis en _commis coureur pour les
parfumeries_. Ainsi qu'il l'avait prvu, il ne put arriver la premire
fois jusqu' Honorine; mais il laissa au concierge une carte sur
laquelle il crivit son adresse et son nom avec prire de la remettre 
madame Arthur de Luxeuil, et en avertissant qu'il reviendrait le
lendemain. Il tait sr qu'ainsi prvenue, la jeune femme donnerait
ordre de le recevoir.

Il allait partir, lorsque le tilbury d'Aristide Marquier s'arrta devant
le seuil de l'htel qu'il tait prs de franchir. Marc, tremblant d'tre
reconnu, se rejeta en arrire et enfona son chapeau jusqu' ses yeux;
mais le banquier tout occup de se dbrouiller des rnes, pour les
remettre au nouveau groom qu'il s'tait donn depuis peu, ne prit point
garde  ce mouvement. Il fit quelques recommandations  l'enfant, sauta
du marche-pied  terre avec une affectation de lgret, et passa en
fredonnant, devant Marc, qui se hta de franchir le seuil.

Depuis sa dsagrable aventure avec Franoise, Marquier avait senti la
ncessit de se rhabiliter aux yeux de la fashion par un redoublement
de luxe. Il avait achet un tilbury, pris un groom et lou un quart de
loge aux Italiens. Il s'tait mme lanc dans les paris aux dernires
courses, o il prtendait avoir perdu trois cents louis, c'est--dire,
selon de Luxeuil, trois fois plus qu'il n'y avait engag. Du reste, le
banquier apportait  ces prodigalits l'espce de rage des avares qui se
mettent en dpense; il avait l'air d'essayer  s'tourdir lui-mme, de
repousser la rflexion et de vouloir se ruiner de parti pris.

Cette tourderie de bon ton ne l'empchait pourtant ni de continuer les
affaires, ni de profiter de tous les avantages que pouvait lui donner
son habilet ou le hasard. Le loup cervier avait eu beau changer
d'apparence,  la premire occasion il reprenait sa nature et s'lanait
 la cure. Ses gants paille, ses bottes vernies et son lorgnon
n'taient qu'un dguisement; comme l'habit de berger dont parle La
Fontaine, ils lui servaient  s'approcher plus facilement du troupeau.

La modification apporte  ses habitudes s'tait tendue jusqu' ses
sentiments. Instruit par son aventure avec Franoise, il avait renonc
aux amours de grisette, et s'tait dcid  tenter quelque liaison qui
pt le relever du pass et lui donner une position dans le monde galant
de la fashion. Aprs avoir cherch quelque temps ses yeux s'arrtrent
sur la femme d'Arthur.

Nglige par son mari dont l'loignait videmment une rpulsion
invincible, et de plus assez retire du monde pour ne pas tre en
position de choisir son consolateur, Honorine semblait une conqute
facile. Ce qui faisait sa dfense se trouvait en elle et ne pouvait tre
devin par Marquier; il ne vit que la position apparente et ne douta
point du succs.

Arthur facilitait d'ailleurs toutes les tentatives. Trop insouciant pour
garder Honorine et ddaignant trop Marquier pour le craindre, il
n'opposait aucun obstacle  l'intimit de ce dernier.

Quant  la jeune femme, son indiffrence mme favorisait cette intimit.
Elle acceptait les soins du banquier, avec cette distraction des mes
endolories, lui laissant prendre, sans s'en apercevoir, des habitudes
chaque jour plus familires; elle l'employait pour tous ces riens dont
on charge un commis dans les affaires, mais qui, dans le monde, sont le
privilge du cavalier servant.

Incapable de deviner la vritable cause de cette confiance passive,
Marquier y voyait les prsages assurs de son prochain empire et
affectait dj, devant les tiers, des airs victorieux.

En passant prs de la loge, il demanda d'un ton dgag si madame de
Luxeuil tait  l'htel, moins pour s'en assurer que pour constater le
privilge qui le faisait recevoir en visite du matin. Le concierge lui
rpondit d'une manire affirmative, et ajouta, comme preuve, que Madame
n'avait point encore fait prendre ses lettres.

--Je les lui porterai, dit Marquier, dont le dvouement pour Honorine
aimait surtout  s'exprimer par ces petites prvenances de mauvais got.

Le concierge lui remit les lettres avec plusieurs cartes, parmi
lesquelles se trouvait celle de Marc, et le banquier monta 
l'appartement occup par madame de Luxeuil.

Mais celle-ci n'tait point encore visible et le fit prier d'attendre;
Marquier profita de ce retard pour passer chez Arthur qui occupait
l'autre ct du mme tage.

Il le trouva avec de Cillart qui lui racontait une intrigue galante dans
laquelle il se trouvait lanc depuis quelques jours et qu'il esprait
conduire prochainement  bonne fin par l'entremise d'un certain Moreau,
ancien employ au bureau de recensement de la ville de Paris et qui
exerait, sur une grande chelle, l'industrie quivoque  laquelle nous
avons dj vu l'Alsacien Moser se livrer sous le nom de monsieur
Hartmann. Grce  lui, l'ex-garde-du-corps avait appris, en vingt-quatre
heures, le nom des parents de la jeune fille qu'il poursuivait, leurs
antcdents et l'tat de leur fortune. Vingt-quatre heures aprs il
avait russi  faire parvenir une lettre et quarante-huit heures plus
tard il avait reu une rponse. A la vrit, le prix des services tait
proportionn  la rapidit avec laquelle ils taient rendus, et monsieur
Moreau gagnait, disait-on, chaque anne,  ce jeu, quelque chose comme
dix mille cus.

--Dix mille cus! s'cria Marquier merveill; mais c'est une
spculation superbe.

--Il faut l'entreprendre, mon bon, dit Arthur srieusement; ce serait un
moyen d'exploiter vos relations.

--Fi donc! interrompit le petit homme, scandalis par cela mme que la
supposition n'tait pas assez invraisemblable pour lui paratre
plaisante; vous me prenez certainement pour un autre...

--Songez donc, cher ami, insista de Luxeuil, gagner dix mille cus!

--Mon Dieu! reprit Marquier, on peut les gagner autrement, sans exercer
une industrie que tout le monde mprise...

--Et dont tout le monde se sert  l'occasion, ajouta de Cillart, vous le
premier.

--Lui! s'cria Arthur; ah! je vous garantis le contraire! avez-vous donc
oubli son horreur pour les galanteries dispendieuses?

Le banquier se mordit les lvres.

--Allons, toujours la mme histoire! reprit-il en s'efforant de rire,
dcidment vous vous rptez, mon cher.

--Non, non, ce n'est pas Aristide Marquier qui paiera des agents pour
faciliter ses amours, continua de Luxeuil sans l'couter; il est
accoutum  conduire ses affaires lui-mme... par conomie. D'ailleurs,
il est occup pour le moment.

--En vrit, dit de Cillart, est-ce encore une grisette?

--Du tout, du tout; il s'agit, cette fois, d'un amour du grand monde.

--Bah! et qui donc est l'objet...

Arthur regarda le garde-du-corps.

--Vous le savez aussi bien que moi, dit-il en haussant les paules.

--Nullement, rpondit de Cillart.

--Allons, vous voulez faire le discret.

--Je vous jure que j'ignore.

--Vrai?

--Parole d'honneur.

--Eh bien!... c'est madame Arthur de Luxeuil!

Ce dernier nom avait t prononc avec une si singulire bonhomie que de
Cillart et Marquier tressaillirent, le premier de surprise, le second de
peur.

--Votre femme! rpta le garde-du-corps; pardieu! la confidence est
charmante.

--Charmante! rpta Marquier, en s'efforant de rire pour cacher son
trouble; charmante... comme dit de Cillart... Seulement je dois  la
vrit... de protester!

--Pourquoi cela, interrompit de Luxeuil avec une nonchalance
impertinente; me croyez-vous jaloux par hasard, et jaloux de vous?

--Je ne me flatte pas d'un tel honneur... balbutia le banquier, qui
cherchait  rire plus fort  mesure que son malaise devenait plus grand.

Arthur le mesura d'un regard ironiquement pacifique qui devait tre le
comble de la rancune ou le comble du ddain.

--Ne vous gnez donc pas, mon bon, reprit-il d'un ton lger; continuez 
vous montrer assidu prs de madame de Luxeuil. Il n'y a rien de fcheux
comme le vague pour les femmes. La mienne passe sa vie  s'ennuyer sans
savoir pourquoi; quand vous tes l, il y a du moins une cause...

--Comment, comment, mais c'est une pigramme! s'cria Marquier dont le
rire tournait  la crispation.

--Sans compter que vous empchez l'approche de poursuivants plus
dangereux, continua de Luxeuil avec la mme tranquillit.

--C'est--dire, reprit le banquier, en faisant beaucoup de gestes pour
se donner l'air libre, que vous esprez faire de moi un plastron... mais
je vous ferai observer, mon cher, que c'est vouloir me donner un
ridicule.

--Qu'importe un de plus? D'ailleurs, vous avez aussi des ddommagements.
Le rle d'amant suppos donne une position; c'est comme une prlature
_in partibus infidelium_; on est vque sans vch.

--Trs-bien, trs-bien, interrompit Marquier, qui ne pouvait soutenir
plus longtemps son personnage d'homme battu et content; mais je vous
dclare que je refuse de jouer ce rle.

--Vous le jouez dj.

--Moi?

--Qui sert d'cuyer cavalcadour  madame de Luxeuil quand elle va au
bois; qui lui apporte la musique nouvelle...

--C'est--dire que deux ou trois fois...

--Qui s'occupe de lui procurer des billets de concert, de spectacle, de
sermon?

--Permettez... je n'ai jamais...

--Et, tenez, interrompit de Luxeuil, en voyant les cartes et les lettres
que le banquier tenait  la main, je parie que c'est encore une de ses
commissions.

--Du tout, s'cria Marquier, du tout, mon cher; ceci m'a t remis en
passant par le concierge... Voyez plutt.

Et il parpilla, sur le marbre de la chemine, les papiers qu'il tenait.
De Luxeuil jeta un regard indiffrent; mais tout  coup son oeil
s'arrta sur la carte de Marc, dont il crut reconnatre l'criture; il
se redressa, lut le nom, l'adresse et tressaillit.

--Qu'est-ce donc? dit le banquier tonn.

--Cette carte aussi se trouvait  la loge? demanda de Luxeuil.

--Probablement.

--Et, en vous la remettant, le concierge n'a rien dit?

--Rien.

Arthur la regarda encore un instant; puis, la runissant aux lettres
adresses  madame de Luxeuil, il sonna et remit le tout au valet qui
entra.

Cette espce d'pisode avait t si rapide, que de Cillart, qui
feuilletait une Revue  quelques pas, n'y avait point pris garde. Le
domestique venait de sortir lorsqu'il prit son chapeau.

--Vous nous quittez? demanda Arthur qui se leva.

--Dovrinski et d'Apolda m'attendent au mange de Cillart.

--Je vous prends alors dans mon coup, j'ai prcisment affaire au
Luxembourg; Marquier nous accompagnera.

--Mille grces, dit le banquier, mon tilbury est en bas.

--Ah! parbleu, il faut que je le voie; le mien me dplat et je voudrais
le changer..... passez donc, Messieurs.

Marquier n'osa point dire qu'il tait venu pour madame de Luxeuil et
descendit avec de Cillart et Arthur qui ne prirent la route du
Luxembourg qu'aprs l'avoir vu partir.

Lorsqu'il dposa son compagnon  la porte du mange, de Luxeuil lui
serra la main.

--N'oubliez pas de me tenir au courant de votre affaire Moreau, dit-il
en riant.

--Vous aurez de mes nouvelles dans huit jours, rpondit le
garde-du-corps.

--Si tt?

--Peut-tre avant.

--Pardieu votre monsieur Moreau est un homme merveilleux, je vous
demanderai son adresse.

--Auriez-vous quelque ide!...

--Il peut m'en venir.

--Alors, allez rue de Tournon, 8.

--Grand merci.

De Cillart fit un signe de la main et disparut.

Arthur se pencha vers le valet de pied qui se tenait debout prs de la
portire.

--Vous avez entendu l'adresse, Flix?

Le domestique s'inclina, referma la portire, et le coup se dirigea
vers la rue de Tournon.




IV

Une dcouverte.


Honorine tait seule, prs d'un feu mourant, la tte appuye sur une
main et tenant de l'autre la carte de Marc. Des ordres avaient t
donns par elle pour que le prtendu commis en parfumerie ft introduit
aussitt qu'il se prsenterait  l'htel, et elle l'attendait avec une
impatience inquite.

En apprenant la fausset de la lettre attribue  sa mre, la premire
pense de la jeune femme avait t, comme nous l'avons vu, de rompre un
mariage auquel elle n'avait consenti que par surprise; mais
l'arrestation de M. de Saint-Alofe lui avait enlev, en mme temps, et
les moyens et la volont de poursuivre cette rupture. La folie constate
du vieillard tait  l'accusation porte par lui son caractre de
certitude et d'authenticit; la lettre, qui avait tout dcid, restait,
sinon prouve, du moins possible. Honorine voulut chapper  ce que sa
position avait d'horrible en prenant un parti extrme. Elle demanda 
suivre sa grand'mre aux Motteux; mais Arthur et la mre Louis
repoussrent galement ce projet. La grosse paysanne, qui ne pouvait
comprendre que l'on montrt si peu de got pour un _beau gars_ comme de
Luxeuil, traita Honorine de mijaure et prdit que dans quelques jours
elle aurait renonc  toutes ces _frimes_, tandis qu'Arthur objectait
ironiquement son amour, et, plus srieusement, le scandale d'une
pareille sparation. La mre Louis repartit donc seule, laissant sa
nice sans dfense et dsespre.

De Luxeuil ne fit rien pour la rassurer ni pour l'apaiser. Forc  une
longue dissimulation, humili par un refus, ballott longtemps entre les
esprances et les craintes, il avait fini par s'irriter contre celle qui
le soumettait  tant d'ennuis, et son indiffrence s'tait
insensiblement transforme en rancune. Il en voulait  sa cousine de la
peine qu'il avait eue  l'obtenir. Aussi ne rpondit-il  sa douleur que
par la duret,  ses rpulsions que par le ddain.

Les dbats avec sa mre vinrent encore aigrir son humeur. Il en reporta
la responsabilit sur Honorine, qui en tait la cause indirecte; mais
l'excs mme de cette injustice devint, pour la jeune femme, un motif de
soulagement. Accable par tant de coups, elle tomba dans un abattement
qui ta  de Luxeuil jusqu'au dsir de la tourmenter: l'insensibilit de
la victime rendit son indiffrence au bourreau. Il reprit sa vie
dissipe, laissant  Honorine la libert de sa tristesse.

La jeune femme en prit possession et s'y arrangea. Dans la jeunesse, les
douleurs mmes ont leur enivrement. Tel est alors le besoin d'agitation
de notre me que nous aimons mieux la sentir dans la lutte que dans
l'immobilit; il semble que le malheur nous relve; nous nous trouvons
honors de souffrir comme ces enfants qui montrent orgueilleusement une
blessure en disant:

--Maintenant, nous sommes des hommes!

Condamne  l'abandon, Honorine accepta sa destine avec une espce de
fiert valeureuse. Loin de chercher  conduire sa douleur, elle lui
donna place prs d'elle et en fit comme l'ombre de son me. Uniquement
occupe de ce qui pouvait l'entretenir, elle promenait perptuellement
sa pense au milieu des esprances mortes du pass ou des prvisions
menaantes de l'avenir. Elle esprait peut-tre que cet acharnement
implacable contre elle-mme rendrait la lutte moins longue; car dans
toute preuve, la mort est le premier espoir de cet ge; mais, comme
pour se jouer de cette illusion, la vie semblait s'panouir en elle
chaque jour plus invincible. Enveloppes de leur nuage de tristesse, sa
force et sa beaut grandissaient comme ces plantes qui fleurissent sous
l'orage. L'me avait beau s'abreuver de dsespoir, le corps chappait 
ces influences mortelles et puisait la sant aux sources empoisonnes
qui devaient lui donner la mort.

Nous avons dj dit avec quelle impatience Honorine attendait la visite
de Marc. Son oeil consultait,  chaque instant, l'aiguille de la
pendule, et son oreille qutait le moindre bruit de pas; enfin, quelques
minutes avant l'heure indique, on vint lui annoncer le commis en
parfumerie.

Elle ordonna de le faire entrer et fit signe au valet de se retirer.

A peine avait-il disparu que la jeune femme se leva, courut fermer une
seconde porte qui ouvrait sur le salon, puis se retournant:

--Enfin, je vous revois, dit-elle d'un accent rapide et contenu.
Qu'tes-vous devenu depuis trois mois, mon Dieu! Vous tes ple... Vous
semblez avoir souffert? Que s'est-il donc pass, et pourquoi m'avoir
abandonne?

Pour toute rponse, Marc entr'ouvrit ses vtements et montra sa poitrine
que sillonnait une plaie  peine ferme.

Honorine tendit les deux mains en avant avec un cri d'horreur.

--Bless! balbutia-t-elle.

--Voil pourquoi vous ne m'avez point vu, dit Marc tristement; mais un
protecteur plus puissant devait me remplacer; un ami qui pouvait avouer
sa mission et faire valoir ses droits.

--M. de Saint-Alofe!

--Il est donc venu?

--Il est venu.

--Et son intervention n'a pu vous sauver?

--Elle n'a servi qu' le perdre.

Elle raconta alors rapidement ce qui avait eu lieu et de quelle manire
le marquis de Chanteaux avait fait excuter le jugement qui dclarait M.
de Saint-Alofe atteint de folie.

--Mais ce jugement est une erreur, et cette folie un mensonge,
interrompit Marc.

--En tes-vous sr? s'cria Honorine.

--Depuis trois annes, je connais M. le duc de Saint-Alofe; sa raison
est aussi ferme, aussi saine que son coeur. On a profit de ridicules
prventions, exploit des apparences pour le dpouiller de ses biens en
lui ravissant sa libert.

--Dieu! et c'est M. le marquis de Chanteaux?...

--Oui, un lche dont j'ai eu l'honneur et la vie entre les mains. Ah!
j'irai le trouver...

--Il est en Allemagne, interrompit vivement Honorine; mais ne peut-on
profiter de son absence mme pour dlivrer le duc?

--Ouvertement, c'est impossible; il y a un arrt.

--Eh bien! en secret, par la fuite, qui lui a dj russi une fois.

Marc parut rflchir.

--Pour que la chose ft praticable, dit-il, il faudrait savoir o l'on
a conduit M. de Saint-Alofe; le marquis l'a sans doute loign de Paris.

--Qu'importe! ne peut-on dcouvrir sa retraite  force de recherches?

--Peut-tre; mais c'est un moyen long, dispendieux.

--Ah! n'pargnez rien, dit Honorine; j'ai t la cause involontaire de
son arrestation. A tout prix il faut qu'il redevienne libre. Promettez
une rcompense  qui pourra dcouvrir sa prison, gagnez ses gardiens,
aidez sa fuite; je fournirai  tout, je paierai tout.

Elle avait couru  un secrtaire qu'elle ouvrit, et o elle prit un
rouleau d'or qu'elle prsenta  Marc; celui-ci hsita  l'accepter.

--Ne pouvez-vous charger un autre de ces recherches, dit-il, tandis que
j'agirai de mon ct?

--Pourquoi un autre? demanda la jeune femme; aurait-il la mme activit,
le mme zle? Qui pourrait d'ailleurs m'inspirer plus de confiance, que
celui  qui j'ai t recommande par ma mre?

--Vous avez raison, reprit Marc pensif; l'agent que vous choisiriez vous
trahirait peut-tre, car ici vous ne pouvez compter sur personne. Tous
ceux qui vous entourent vendraient votre secret  M. de Luxeuil.

--A lui? Qu'en ferait-il? Que lui importe la captivit du duc ou sa
dlivrance, maintenant que notre union est irrvocable? Que peut-il
craindre encore?

--Il peut craindre les conseils d'un attachement vritable et clair;
tout ce qui vous protgerait lui fait peur, car il y trouverait un
obstacle  ses projets.

--Que voulez-vous dire?

Avant que Marc et pu rpondre, deux coups furent frapps  la porte de
la chambre, qui s'ouvrit presque en mme temps, et Arthur parut sur le
seuil.

Honorine ne put rprimer un geste de saisissement.

--Vous me pardonnerez si j'entre sans me faire annoncer, dit de
Luxeuil, qui salua lgrement; mais je n'ai trouv personne dans
l'antichambre.

--J'avais pourtant ordonn  Baptiste d'y rester, rpliqua Honorine.

--Pour dfendre votre porte, peut-tre, reprit de Luxeuil, qui examinait
Marc d'un regard ddaigneux et scrutateur; vous tiez sans doute en
affaire avec Monsieur?

--Je venais offrir  Madame diffrents articles dont le placement m'est
confi, dit le garon de bureau, qui affecta de reprendre le petit
coffret  courroies qu'il avait dpos sur un fauteuil.

--Ah! vous faites la commission?

--Pour la parfumerie.

Arthur approcha de l'oeil son lorgnon, examina de nouveau le prtendu
commis-coureur, puis, se tournant vers Honorine, qui suivait ces
mouvements avec inquitude:

--Vous connaissez Monsieur? dit-il avec une intention marque.

--Pourquoi cette question? demanda Honorine trouble.

--C'est que je jurerais l'avoir vu ailleurs, continua de Luxeuil en
regardant Marc fixement.

Celui-ci releva la tte.

--Moi! dit-il; o cela, Monsieur?

--A la forge des Buttes: seulement, vous portiez alors un costume de
paysan.

--Ah! je comprends alors, Monsieur aura vu mon frre qui habite Corbeil;
c'est vrai qu'on l'a souvent pris pour moi.

--Et ce n'est pas le seul qui puisse donner lieu  cette erreur, ajouta
Arthur, le regard toujours appuy sur le commis-coureur, car votre
ressemblance n'est pas moins frappante avec un garon de bureau,
demeurant rue des Morts.

Marc tressaillit.

--C'est en effet un hasard singulier, dit-il.

--D'autant plus singulier, continua de Luxeuil, que l'on vous retrouve
encore, trait pour trait, dans un commissionnaire stationnant au coin du
faubourg Saint-Honor.

Cette fois Marc perdit contenance, et Honorine, qui avait suivi cette
espce d'examen avec une anxit croissante, laissa chapper un geste
effray.

--Vous ne souponniez point peut-tre que monsieur et tant de frres
jumeaux, reprit ironiquement de Luxeuil. Mais en cherchant bien, je
pourrais encore en trouver d'autres...

--Ce serait une recherche au moins inutile, interrompit Honorine, qui
tremblait que l'explication ne se prolonget.

--Beaucoup moins que vous ne le pensez, reprit Arthur. J'ai toujours eu
l'infirmit de croire peu aux menechmes, mais je crois aux diffrents
personnages jous par le mme acteur, et si,  cet gard, le talent de
monsieur mrite mon admiration, il excite en mme temps ma dfiance.
Aussi voudrais-je savoir au juste le motif qui l'amne.

--Je croyais, rpliqua Marc embarrass, que M. de Luxeuil connaissait
dj...

--Le prtexte, interrompit Arthur; mais je demande la raison
vritable... et puisque vous refusez de l'avouer, je vais vous la dire,
moi!

Honorine plit.

--Vous venez ici, continua de Luxeuil d'une voix plus haute, pour vous
emparer de secrets de famille dont vous esprez ensuite tirer profit;
pour exploiter la crdulit d'une femme dont vos mensonges ont surpris
la confiance; pour vous enrichir de la discorde que vous aurez prpare,
et puiser  cette source dore qui coule dj pour vous.

--Qui vous a appris? s'cria Honorine stupfaite.

--Voil ce que vous venez faire, reprit Arthur sans prendre garde 
l'interruption de la jeune femme; maintenant faut-il dire qui vous tes?

Marc fit un geste de prire et de terreur.

--Cet homme, Madame, reprit Arthur en s'adressant  Honorine, porte
aujourd'hui la chane de la police, aprs avoir port celle du bagne!

Le garon de bureau poussa un cri et voulut s'lancer vers de Luxeuil;
Honorine se jeta entre eux, les mains en avant.

--Laissez, Madame, dit Arthur, qui avait avanc le bras vers la
sonnette, nos gens sont l, et, grce  leur intervention, nous pouvons
avoir des preuves plus convaincantes de ce que j'avance.

--Des preuves, rpta la femme haletante, et lesquelles, Monsieur?

--La marque qui a brl l'paule de cet homme, et la carte d'espion
qu'il cache sur lui.

En prononant ces mots il avait saisi le cordon de la sonnette; Honorine
le retint.

--N'appelez pas, Monsieur, dit-elle; ne voyez-vous pas que toute
intervention est dsormais inutile!

L'lan de colre de Marc n'avait t, en effet, qu'un clair; il venait
de s'appuyer au mur, le visage cach dans ses mains. Il y eut une courte
pause pendant laquelle les acteurs de cette scne trange demeurrent
immobiles. La jeune femme contemplait le garon de bureau cras sous la
douleur et la honte, tandis qu'Arthur les enveloppait tous deux d'un
regard ironiquement triomphant.

--Ainsi, c'est vrai! reprit Honorine; tout est bien vrai, mon Dieu!

--Non, dit Marc, en laissant retomber ses mains; non, tout n'est point
vrai, Madame. Je ne suis venu ni pour surprendre des secrets ni pour en
profiter. Ce qui est vrai, c'est la honte de mon pass, l'infamie du
prsent!... Tout le reste est un mensonge! Si je vous ai cherche
c'tait pour accomplir un devoir. Celle qui me l'avait impos <sc>SAVAIT CE
QUE J'TAIS</sc>, et cependant elle a eu confiance! Ah! si je pouvais
dire!... Mais  quoi bon;... d'un mot on m'a fltri  vos yeux;
maintenant vous ne pouvez avoir pour moi que du mpris!...

Il s'arrta; une sueur glace inondait son front, il pressa ses mains
sur sa poitrine comme s'il et voulu ralentir les battements de son
coeur et un gmissement inarticul lui chappa.

Honorine, partage entre l'horreur et la piti, s'tait laisse tomber
sur un fauteuil.

Marc reprit machinalement son chapeau et son coffret de cuir, lui jeta
un dernier regard, puis disparut.

Cette scne laissa la jeune femme dans un tat d'angoisse impossible 
peindre. La rvlation faite par Arthur bouleversait toutes ses
rsolutions et toutes ses esprances. Le protecteur qui se prsentait 
elle au nom de sa mre et avec le signe qui devait le faire reconnatre,
tait un misrable doublement dshonor par sa rvolte contre la socit
et par les services qu'il lui rendait! De Luxeuil avait-il donc devin
juste? Cette sollicitude mystrieuse n'tait-elle que le calcul d'un
escroc habile? Mais comment le croire, en se rappelant tant de services
rendus, tant d'avertissements utiles? L'esprit de la jeune femme se
perdait dans mille suppositions aussitt dtruites que formes. Elle ne
pouvait ajouter foi aux coupables intentions prtes  Marc et elle ne
pouvait lui rendre sa confiance. Cet homme restait pour elle un
inexplicable problme.

Ainsi, un nouvel lment de trouble tait jet dans cette vie dj si
tourmente, et  toutes les souffrances de l'me, venaient se joindre
les anxits d'un esprit incertain.

De Luxeuil ne put ni les voir ni les deviner. Les renseignements obtenus
par l'entremise de M. Moreau, lui avaient rellement donn sur Marc
l'opinion qu'il avait exprime, et il ne doutait pas que cette
conviction ne ft dsormais partage par Honorine. Il ignorait les
dtails qui devaient maintenir celle-ci dans le doute et l'existence de
ce fragment d'anneau qui constatait l'espce d'autorit dlgue par la
baronne. Aussi demeura-t-il compltement rassur.

Trois mois s'coulrent ainsi. Marquier, un instant inquiet, n'avait
point tard  se rassurer et tait devenu plus assidu que jamais. Quanta
 de Luxeuil, le flot d'or que son mariage venait de lui apporter, avait
exalt sa vanit jusqu' la folie. Aprs avoir satisfait ses anciens
cranciers au moyen des conomies accumules pendant la minorit
d'Honorine, il s'en tait cr de nouveaux. La facilit de l'emprunt lui
tait une _sensation_ trop rcente pour qu'il n'en abust pas. Tout l'or
qu'il se procura ainsi lui sembla, non pas retranch, mais ajout  sa
fortune; sa signature battait monnaie; il crut que ce don lui tait
acquis  jamais et voulut surpasser, en prodigalit, tous les princes de
la fashion.

Il y eut une telle fougue dans ce premier lan d'extravagances que tout
ce qu'il pouvait prendre des biens d'Honorine fut engag au bout de
quelques mois et qu'il se trouva ramen aux expdients.

Mais la royaut qu'il venait d'acqurir dans le monde lgant,
chatouillait trop doucement sa vanit pour qu'il y renont si tt et
sans lutte. L'ide de dchoir d'ailleurs lui causait une sorte de rage.
Il devinait d'avance les railleries de ceux qu'il avait crass par son
luxe, l'insultante piti des indiffrents et le mpris de cette foule
qui blme ou approuve toujours selon l'vnement. Aussi jura-t-il de
prolonger autant qu'il lui serait possible et par tous les moyens,
l'opulence apparente dans laquelle il avait plac son honneur.

Marquier tait pour cela indispensable. Outre les avances qu'il lui
avait dj faites, il connaissait mille moyens de forcer les cranciers
 des transactions, de procurer des signatures d'endosseurs fictifs,
d'chapper  l'accomplissement de conventions gnantes. L'exprience lui
avait appris  connatre tous ces guets-apens autoriss par la loi, qui
font de ce que l'on appelle les _affaires_, une sorte de piraterie
pacifique exerce par autorit des tribunaux de commerce et par
ministre d'huissier.

Le banquier tenait ainsi de Luxeuil li  lui par le plus indestructible
de tous les liens, la ncessit! celui-ci continuait bien  se montrer
railleur et ddaigneux, mais sous cette impertinence affecte se cachait
la dpendance relle; c'tait l'orgueil du grand seigneur avec
l'intendant qu'il peut maltraiter de paroles, mais auquel il obit parce
que de lui dpend sa ruine. Marquier comprit fort bien ses avantages et
tcha d'en profiter. Rassur du ct d'Arthur, qui avait trop besoin de
lui pour s'effaroucher de ses assiduits auprs d'Honorine, il avait
fini par admettre, en riant, ses suppositions et par se proclamer le
cavalier servant de madame de Luxeuil.

Ce titre, qui n'avait d'abord excit que la raillerie, prit
insensiblement un caractre plus srieux. On se dit, qu'aprs tout,
l'isolement dans lequel vivait Honorine rendait le succs de Marquier
possible; on cita des exemples de liaisons non moins bizarres. On
apporta en preuve l'intimit persistante du banquier; enfin, ce qui
n'avait t, dans le principe, qu'une moquerie contre ce dernier,
devint,  la longue, une condamnation contre madame de Luxeuil.

Elle continua  l'ignorer et  recevoir, presque sans y prendre garde,
les visites de Marquier. Sa froide rserve avait mme, jusqu'alors,
empch celui-ci de s'expliquer. Enfin, enhardi par les flicitations de
tous ses amis, qui le supposaient arriv au but, il se persuada que sa
modestie lui faisait illusion et qu'il tait plus avanc dans les
bonnes grces d'Honorine qu'il ne l'avait pens lui-mme. Il s'accusa
de lenteur, de timidit, et se dcida  se dclarer sans plus de
retards.

L'embarras d'un aveu fait de vive voix et la crainte de ne pouvoir
trouver, avant longtemps, une occasion favorable, le dcida  crire. Il
fit donc appel aux souvenirs qu'avaient pu lui laisser les romances de
M. Btourn ou les opras de M. Planard, composa, aprs plusieurs
essais, une lettre qui lui parut runir toutes les qualits du genre, et
rsolut de la faire parvenir  la premire occasion et sans
intermdiaire.

Sur ces entrefaites, Honorine reut la carte de Marcel de Gausson, qui
venait d'arriver  Paris.




V

Deux amants.


De Gausson se prsenta  l'htel d'Honorine, ds le lendemain de son
arrive,  l'heure o elle recevait. Il trouva au salon madame de Bizi,
de Cillart, le vicomte de Rossac et quelques autres.

Tant de tmoins rendirent le premier abord contraint; mais quand la
marquise fut partie, les visiteurs passrent, l'un aprs l'autre, dans
le salon voisin, et de Gausson resta seul avec la jeune femme.

La joie que tous deux prouvaient  se revoir, tait mle d'un
sentiment d'amertume qui les empcha d'abord de profiter de leur
rapprochement. Le regard de Marcel, empreint d'une tristesse pensive,
resta quelque temps comme oubli sur Honorine, tandis que celle-ci,
muette et oppresse, agitait d'une main distraite le gland du coussin
sur lequel elle tait appuye. Enfin, de Gausson chercha  excuser son
silence par l'motion d'une premire entrevue, aprs cette sparation.
Honorine rpondit en se plaignant de n'avoir reu aucune nouvelle
pendant une si longue absence, et la conversation une fois engage
continua de plus en plus libre et expansive.

Cependant il tait ais de voir que Marcel s'tait impos une rserve
svre sur tout ce qui pourrait la ramener au pass. Chaque fois, que
par une tendance naturelle, l'entretien menaait d'y revenir, il s'en
dtournait avec effort, comme s'il et craint de glisser trop loin sur
cette pente des souvenirs.

Mais, tout en se dfendant de ce qui et pu paratre une allusion  des
esprances mortes sans retour, il laissait, malgr lui, le secret de son
me s'chapper sous toutes les formes et par tous les cts. Il parla
longuement de la retraite o il avait pass ces mois d'absence, de ses
occupations, de ses lectures, de ses rveries, et, chaque dtail
dvoilait,  son insu, l'ingurissable tristesse dont il tait atteint.

Honorine raconta galement, non les faits survenus depuis leur
sparation, mais ses regrets du pass, ses dgots du prsent et de
l'avenir.

Ainsi, sans y prendre garde, sans le vouloir, tous deux se rvlaient le
besoin qu'ils avaient l'un de l'autre: la plainte leur tait douce par
cela seul qu'elle leur tait commune;  dfaut de bonheur, ils
changeaient leur dsespoir. En passant l'un prs de l'autre, ils ne
pouvaient se dire, comme les disciples de Ranc, que:--frre, il faut
mourir; mais c'tait du moins se parler!

Une heure entire se passa dans cet panchement afflig qui a tant de
charme pour les coeurs endoloris. En se plaignant ensemble, tous deux
sentaient leur chagrin dcrotre, comme une eau dormante  laquelle on
donne une issue; ils s'animaient insensiblement  la joie de se
rencontrer dans les mmes motions, de se sentir les mmes aspirations.
En vain le sort les avait spars, ils restaient unis de dsirs, maris
par l'me! dj leur accent tait plus rapide, leurs regards plus
brillants, leurs gestes plus anims, le sourire panouissait leurs
visages clairs l'un par l'autre; ils avaient oubli un instant tout le
reste pour jouir du bonheur de se trouver ensemble, de se voir et de
s'entendre.

L'entre de Marquier les arracha  cet enivrement.

A la vue de Marcel le banquier s'avana d'un air empress.

--Vous  Paris, monsieur de Gausson! s'cria-t-il; aviez-vous donc t
averti du malheur qui menaait Bouvard?

--Depuis deux jours seulement, rpliqua Marcel.

--Et... vous vous trouvez intress  sa faillite? reprit le banquier
avec prcaution.

--J'avais chez lui  peu prs tout ce que je possde, rpliqua de
Gausson simplement.

Honorine se retourna.

--Que dites-vous? s'cria-t-elle, votre fortune tait entre les mains de
M. Bouvard?

--Qui ne donnera que dix pour cent! ajouta Marquier.

--Mais c'est votre ruine alors, interrompit la jeune femme saisie.

--Je le crains, Madame, dit Marcel avec tranquillit.

Elle le regarda, puis joignit les mains.

--Et j'ignorais tout! reprit-elle; vous ne m'aviez rien dit?...

--A quoi bon vous attrister, rpliqua de Gausson en souriant doucement;
le malheur tait irrparable; fallait-il donc perdre en explications
financires le peu d'instants que j'avais  passer ici? Je dois
l'avouer, d'ailleurs, en vous revoyant, Madame, j'ai oubli la cause de
mon retour  Paris, et je n'ai song qu' la joie de me retrouver prs
de vous.

--Diable! c'est pousser la galanterie jusqu'au sublime! fit observer
Marquier avec son sourire discordant; oublier que l'on perd cent mille
cus!

--Et il n'y a rien  faire? demanda Honorine en s'adressant  Marcel.

--Je pars demain pour Lyon afin de savoir ce qui peut tre sauv, reprit
de Gausson; mais j'ai peu d'espoir.

La jeune femme fit un geste d'admiration.

--Ah! je ne connaissais point encore tout votre dsintressement et tout
votre courage, dit-elle attendrie.

--Mon Dieu, qui sait si je ne dois point bnir le hasard? rpondit de
Gausson. Ma vie n'avait plus de but, je languissais dans une oisivet
pleine d'angoisses, maintenant la ncessit va me rejeter dans l'action.
Les forces que j'employais  me faire malheureux, il faudra les employer
 me faire vivre. Le travail me sera une distraction, un soulagement; il
me laissera moins de temps pour le souvenir. Ne croyez-vous point que ce
soit une suffisante compensation, Madame, et qu' tout prendre je puisse
accepter ce malheur presque comme un bienfait?

Le sens voil que renfermaient ces paroles n'chappa point  la jeune
femme; c'tait la premire allusion faite par de Gausson  ce pass,
dont les images s'agitaient toujours au fond de son coeur; elle en fut
profondment mue et baissa la tte sans rpondre.

Marcel qui se sentait lui-mme gagn par un trouble auquel il craignait
de cder, profita de la premire interruption, pour passer dans la pice
voisine.

Aprs avoir serr la main  de Cillart, au vicomte et  quelques autres
anciens compagnons, il prit un journal, afin d'viter des conversations
indiffrentes, qu'il ne se sentait point en tat de suivre, et alla
s'asseoir au coin le plus obscur, vis--vis de la porte qui sparait les
deux salons.

L, le front pench, comme s'il et t compltement absorb dans sa
lecture, il put repasser dans sa pense tout ce qu'Honorine venait de
lui dire; tous ses gestes, tous ses regards. Sans se demander le but de
cette espce d'examen, il comparait, dans sa mmoire, l'accueil prsent
de la jeune femme,  l'accueil pass de la jeune fille, et il y trouvait
la mme tendresse. A chaque instant son oeil glissant sur la brochure
qu'il tenait  la main, allait retrouver Honorine dans l'autre salon, o
il la voyait pensive comme lui-mme, et se dtournant souvent pour le
chercher du regard. Il n'osait encore rien conclure de ses remarques ni
de ses comparaisons; mais son sang circulait plus vite; une sorte
d'ivresse lui montait au cerveau; le nom d'Honorine flottait sur ses
lvres!...

Ce nom prononc tout bas,  quelques pas, et avec un rire touff,
l'arracha tout  coup  son extase. Il jeta un coup d'oeil  la
drobe vers le groupe qui l'avait fait entendre, et reconnut d'Alpoda,
de Rovoy et le vicomte.

--Moi, je vous dclare qu'elle se moque de lui, disait ce dernier; que
diable, trs-cher, il suffit de regarder. Physiquement, le petit homme
ressemble  un hanneton en toilette.

--Et moralement il me fait l'effet d'un orang-outang lev par la
mthode de Lancastre, ajouta de Rovoy.

--Tout ce que vous voudrez, reprit d'Alpoda; je vous dis, moi, qu'il est
parvenu  ses fins. Voyez plutt comme il tourne autour de la dame...
Malheureusement le docteur Darcy est prs d'elle et lui intercepte les
communications.

--Il est certain, objecta de Rovoy, qu'il a l'air de chercher quelque
chose.

--Tenez, tenez, interrompit d'Alpoda, en saisissant de Rossac par le
bras, il tient une lettre!

--C'est, ma foi, vrai!

--Reste  savoir ce qu'il en veut faire.

--Le voil qui s'approche de la causeuse, reprit d'Alpoda; il avance la
main, voyez, il prend le petit carnet que l'on a eu soin de mettre  sa
porte; il y place la lettre... il le referme et il le rend  la
dame!... Doutez-vous encore, maintenant?

--C'est--dire que c'est pour moi de la fantasmagorie; j'ai vu, mais je
ne crois pas.

--Parbleu! nous allons interroger le banquier lui-mme.

Celui-ci, enchant d'avoir pu glisser son ptre  Honorine, venait
d'entrer dans le salon, o il s'approcha du groupe de jeunes gens.

--Eh bien! le tour est fait! dit d'Alpoda en riant.

--Quel tour? demanda Marquier.

--Celui de la lettre et du carnet.

Le banquier parut dconcert.

--Allons, allons, mon bon, il est inutile de nier, reprit de Rovoy, nous
avons tout vu de nos yeux, ce qui s'appelle vu.

--Et je vous en fais mon compliment, ajouta d'Alpoda.

--Le vicomte en a t confondu.

--Il n'est mme pas encore bien sr.

--Il est certain qu'elle ne laisse rien paratre.

--Avez-vous vu avec quel sang-froid elle a repris le carnet?

--Et puis, parlez de l'inexprience de la jeunesse!

--Il ne faut pas oublier que madame Honorine a t leve au couvent.

--Et qu'elle a reu les instructions de la comtesse: Bon sang ne peut
mentir.

--Plus bas, Messieurs, de grce plus bas, interrompit Marquier, effray
d'entendre les voix des trois interlocuteurs s'lever insensiblement.
Songez que si l'on savait...

--Ainsi, vous tes dcidment le dieu du temple? demanda de Rossac qui
ne pouvait cacher son tonnement.

Marquier sourit d'un air de fatuit.

--Permettez, cher ami, dit-il, en promenant autour de lui un regard
prcautionneux; vous comprenez que ce n'est pas  moi de dclarer...
d'autant que j'ai toujours t cit pour ma discrtion. C'est  vous de
juger s'il y a des preuves suffisantes...

Jusqu' ce moment de Gausson avait tout vu et tout cout dans une
immobilit complte. La surprise d'abord, puis la douleur et
l'indignation avaient pour ainsi dire suspendu en lui la facult de
l'action. Arrach  sa mditation exalte par l'trange rvlation qui
venait d'avoir lieu, il se trouva dans la position du fumeur d'opium qui
s'veille subitement d'un rve enchant pour se retrouver dans la fange
du chemin. Cependant, au milieu mme de ce vertige, aucun doute
injurieux pour Honorine ne s'leva en lui; il ne pouvait comprendre,
mais il ne souponnait pas. Ce fut seulement en entendant les dernires
paroles prononces par Marquier que la prsence d'esprit lui revint. A
cet aveu dtourn qui proclamait le dshonneur d'Honorine, il se leva
comme rveill en sursaut.

--Non, je n'accepte point la preuve, dit-il vivement.

--Tiens, Marcel nous coutait! s'cria d'Alpoda.

--Je ne l'accepte point, continua de Gausson avec une gravit
imprieuse, et si M. Marquier est un homme d'honneur, il rtractera ce
qu'il vient de dire...

--Moi!... je n'ai rien dit, interrompit le banquier effarouch. J'ai au
contraire protest de ma discrtion...

--La discrtion suppose un secret  cacher, Monsieur, reprit
imptueusement Marcel, et ce secret n'existe pas... Ne vous armez point
d'une prtendue rserve qui en dit plus que la parole: le silence peut
aussi calomnier.

--Permettez, balbutia Marquier d'un ton embarrass qu'il et voulu
rendre conciliant, ce n'est point ma faute si ces messieurs ont vu...

--C'est juste! fit observer de Rovoy en s'adressant  Marcel; vous
oubliez la lettre, mon cher.

--Toute la question est l, continua d'Alpoda.

--Sans la lettre je douterais comme vous, acheva le vicomte.

De Gausson regarda les trois jeunes gens. Il est des inspirations que
rien ne peut expliquer, et auxquelles nous obissons pourtant avec une
irrsistible confiance, lans sublimes ou folles tmrits, selon les
chances et selon le succs, mais toujours galement subites, galement
inattendues pour nous-mmes. De Gausson se sentit emport par un de ces
mouvements pour ainsi dire involontaires. En entendant les doutes
exprims sur la lettre que Marquier venait de remettre, il fit un geste
de rsolution, quitta brusquement le groupe de jeunes gens, s'approcha
d'Honorine, qui tenait toujours  la main le carnet d'ivoire, et le lui
demanda  haute voix. La jeune femme le lui remit.

--Me permettez-vous de l'ouvrir, Madame? demanda de Gausson qui la
regarda fixement.

--Pourquoi non? dit-elle en souriant.

--tes-vous sre qu'il ne renferme rien de secret? insista Marcel.

--Vous n'y verrez que des titres de livres et des adresses, rpliqua
Honorine avec le mme sourire.

De Gausson jeta un regard vers le groupe de jeunes gens, qui
paraissaient stupfaits.

--Alors, reprit-il, en ouvrant lentement les tablettes, si j'y trouve
autre chose, ce ne peut tre qu' votre insu, et vous m'autorisez  tout
lire.

--Bien volontiers.

--Mme ce billet?

Il montrait la petite lettre du banquier. Celui-ci toussa convulsivement
et fit des signes dsesprs auxquels Marcel ne prit point garde.

--Un billet, rpta Honorine surprise, je ne sais ce que ce peut tre.

--L'criture mme ne vous le fait point deviner? demanda de Gausson en
montrant la lettre.

--Nullement, dit la jeune femme d'un ton si naturel et si calme que le
doute mme devenait impossible.

--Alors vous me permettrez de vous le faire connatre, reprit Marcel.

Et lanant un regard d'une froideur implacable sur Marquier, dont tous
les traits exprimaient la colre, la honte et la peur, il commena
lentement cette lecture.

Ds les premires lignes Honorine parut frappe d'tonnement, puis,
comprenant tout  coup, elle arrta de Gausson par un geste.

--Assez, s'cria-t-elle ple et la voix tremblante, ce billet ne pouvait
m'tre adress, Monsieur; ce serait une injure trop grossire, trop
lche, et dont je ne puis souponner aucun de ceux que je reois ici; il
y aura eu quelque erreur.

--Sans aucun doute, dit Marcel avec intention; mais il tait important
qu'elle ft claircie. Maintenant que les apparences ne peuvent tromper
personne, vous disposerez de cette lettre...

--Soit, dit Honorine, en la prenant avec un ressentiment ddaigneux;
mais ne voulant point chercher qui l'a crite et ignorant  laquelle des
servantes de l'htel elle tait destine, je ne puis que la faire
disparatre.

Elle tordit le papier et le jeta au feu.

Le banquier sur le front duquel perlait une sueur glace, poussa un
soupir de soulagement. De Gausson rejoignit le groupe.

--Vous avez gagn la partie, dit de Rovoy merveill de ce qui venait de
se passer.

--Je le disais bien, moi! continua le vicomte.

--Dcidment Marquier est un fat, ajouta d'Alpoda dsappoint.

De Gausson ne rpondit rien, mais regardant le banquier, il dit
gravement:

--Je ne pars demain qu' midi; jusqu' cette heure je serai chez moi.

--Irez-vous? demanda le vicomte  Marquier, lorsque Marcel fut parti.

Pour toute rponse le petit homme prit son chapeau et sortit par une
porte oppose.

Il esprait encore qu'Honorine n'aurait reconnu ni son style, ni son
criture, et que le dpart de Marcel le replacerait dans son ancienne
position; mais lorsqu'il se prsenta le lendemain  l'htel, on lui
rpondit que madame de Luxeuil ne pouvait le recevoir, et le mme refus
se renouvela les jours suivants.

Il comprit que tout tait dcouvert et que la jeune femme avait rompu
avec lui sans retour.

Ce renvoi honteux non-seulement trompait ses esprances, mais exposait
sa vanit  la plus cruelle des humiliations. Toutes les flicitations
qu'il avait prcdemment acceptes, au sujet de sa russite, se
tournrent forcment en condolances et en moqueries. On savait
maintenant qu'il n'avait t souffert si longtemps que grce  son
insignifiance mme. Rest comme inaperu, il avait t chass le jour o
il avait voulu avertir de sa prsence!

Sa rputation amoureuse se trouvait ainsi compromise ds le dbut. Entr
dans le royaume de la galanterie par la porte du ridicule, il ne pouvait
plus y esprer de russite, car les femmes du monde choisissent bien
moins qu'elles n'imitent, et la plupart prennent un amant comme elles
lisent un livre nouveau, non parce qu'il leur plat, mais parce qu'il a
plu  d'autres.

Cette conviction acquise par Marquier l'anima d'une violente rancune
contre Honorine. Il s'arma de l'influence qu'il avait sur Arthur pour se
venger par mille sourdes perscutions; il trouvait une sorte de joie 
creuser plus profondment et plus vite le gouffre o ce dernier devait
s'engloutir, dans l'esprance qu'il y entranerait la jeune femme  sa
suite.

De Luxeuil ne se prtait que trop facilement  cette manoeuvre. Saisi
du vertige qui tourdit les glorieux, aux approches de la ruine, il se
lanait chaque jour plus aveuglment dans la voie de perdition o il se
trouvait engag. Comme toutes les natures auxquelles,  dfaut de sens
moral, manque l'orgueil, il descendait insensiblement, et sans s'en
apercevoir, de la corruption dans la bassesse.

Son mariage avait prcipit cette chute. Aussi son indiffrence pour
Honorine se transformait-elle, peu  peu, en une sorte de haine.
Honorine tait tout  la fois un obstacle, un reproche et un contraste.
Il trouvait d'ailleurs en elle, depuis quelque temps, une fermet glace
qui aiguisait son irritation. Toutes ses sollicitations, tous ses ordres
pour l'engager  recevoir de nouveau Marquier avaient t inutiles; il
parut enfin y renoncer.

Cette trve permit  Honorine de respirer. Le laborieux courage employ
 se dfendre l'avait tenue dans un tat d'excitation qui l'avait
puise. Incapable de rancune, elle dposa son hostilit ds qu'elle
n'en eut plus besoin pour sa dfense, et reprit, vis--vis d'Arthur, sa
douceur inoffensive.

Soit que celui-ci ft rellement touch d'un oubli si prompt, soit qu'il
prouvt lui-mme un besoin de repos, il se montra tout  coup plus
bienveillant. Bientt mme, cette bienveillance commena  se traduire
par des prvenances qui indiquaient une sorte de repentir; il vitait
tout ce qui et pu dplaire  Honorine, et montrait parfois, devant
elle, des sentiments sympathiques dont l'expression semblait lui
chapper. On et dit qu'une rvolution intrieure s'oprait en lui, 
son insu et sous une influence invisible.

Honorine d'abord dfiante, finit par croire  la possibilit d'un
changement. Les nouvelles manires d'Arthur n'avaient effet aucun de
ces caractres d'exagration qui peuvent faire douter de la sincrit;
elles taient modifies plutt que changes; on et dit une crise dont
le rsultat restait encore incertain et qui pouvait galement avorter ou
russir.




VI

Les deux loges.


De Luxeuil entra un matin chez Honorine, un gros bouquet de violettes 
la main.

--Je viens vous annoncer le printemps, dit-il en le lui prsentant;
l'offre n'est peut-tre pas du meilleur got, mais tout  l'heure, je
traversais  pied les ponts, j'ai aperu ces fleurs, et je me suis
rappel votre prfrence.

Honorine prit le bouquet en remerciant, et s'tonna qu'Arthur ft sorti
de si bonne heure.

--C'est vrai, je me drange, dit-il; voil plus d'une semaine que je me
couche le soir et que je me lve le matin.

--Vous persistez donc dans votre rforme? demanda Honorine en souriant.

--Plus que jamais, rpliqua de Luxeuil. Je ne sais comment il s'est fait
que tout  coup la vie  laquelle je me laissais aller m'a paru
insupportable; mais dsormais je croirai aux conversions. Il faut que la
mienne soit complte, car savez-vous  quoi je pensais tout  l'heure,
en suivant les quais et en voyant bourgeonner les arbres des Tuileries?

--A quoi donc?

--A la campagne!

--Vous!

--Oui, Madame; je me disais qu'au lieu de passer sa vie dans cette
prison de pierre qu'on nomme Paris, esclaves de mille plaisirs qui vous
ennuient, il y aurait peut-tre plus de sagesse et de bonheur  se faire
une grande existence dans quelque beau domaine o l'on serait roi de
soi-mme.

--Quoi! vous pourriez accepter un pareil changement?

--Pourquoi non? il y a temps pour tout. On aime le tourbillon du monde
pendant qu'il peut donner quelque motion nouvelle; mais il vient un
moment o l'on se lasse de tourner dans cette roue d'cureuil. Je sais
bien que prendre un pareil parti serait se donner un ridicule ternel;
il ne faudrait plus reparatre  Paris, mais, ma foi! on brlerait ses
vaisseaux.

--Parlez-vous srieusement? s'cria la jeune femme.

--Trs-srieusement, reprit Arthur. Vous tes sans doute surprise de me
voir de pareilles ides? c'est la faute de Dovrinski.

--Comment cela?

--Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait achet un domaine
prs d'Orlans; Dovrinski en arrive et m'a racont des merveilles. Il
parat qu'il y a des bois o l'on peut chasser le sanglier, un lac, des
prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a
tabli elle-mme des coles o sont instruits les enfants du voisinage,
des hpitaux o l'on gurit les malades. A force de faire le bien, elle
oublie ses propres malheurs; elle n'a plus le temps d'y penser; c'est
une sorte d'empire qu'elle a conquis l-bas; elle s'est proclame la
reine des pauvres et des coeurs affligs.

--Ah! combien je lui envie sa conqute! s'cria Honorine, dont ce rcit
venait d'veiller le rve favori.

De Luxeuil qui parcourait la chambre s'arrta.

--Vous la lui enviez, rpta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la
lui acheter.

--Que voulez-vous dire?

--La princesse Goriska est oblige de repartir pour la Lithuanie, o sa
mre la rappelle; elle cherche un acqureur pour son domaine.

--Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c'est une plaisanterie.

--Non, dit Arthur srieusement; ce serait un moyen de rompre avec le
pass, et je le saisirais avec joie. Cela vous parat trop sage pour
tre vraisemblable, n'est-ce pas? mais les plus grands tourdis ont
leurs moments de rflexion. Quoi qu'on fasse, il vient un jour, une
heure o l'on s'aperoit qu'en suivant la grande route avec la foule des
masques, on perd son temps. Alors, qu'une troue s'ouvre  droite ou 
gauche, on en profite: c'est une occasion  saisir: si on la manque,
tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas
contraire, on recommence une vie nouvelle.

--Et comment ces ides vous sont-elles venues? demanda Honorine en
regardant fixement de Luxeuil.

--Je vous l'ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m'a parl
avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j'y ai ensuite rv
malgr moi: elle aussi avait puis les jouissances de Paris et allait
prir d'ennui, lorsqu'elle est partie pour ce domaine o elle a retrouv
tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n'aurais-je point le mme
bonheur qu'elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant
qu'on y trouve son plaisir; mais, en dfinitif, on ne peut pas tre
fanatique de son gosme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui
pourrait vous empcher d'essayer autre chose.

Tout cela tait dit avec une sorte d'embarras, comme si le besoin
d'panchement et arrach  de Luxeuil ces aveux, et que ses habitudes
d'esprit le rendissent honteux de les faire. Il y avait videmment chez
lui une lutte et un effort. Honorine en fut frappe.

--Il faut acheter le domaine de la princesse Goriska, s'cria-t-elle
vivement.

--Vrai? dit Arthur en dressant la tte; ce projet vous sourit?

--Il m'enchante.

--Ainsi vous accepteriez la continuation de l'oeuvre commence par la
tante de Dovrinski?

--Ce serait pour moi un inexprimable bonheur. J'aurais enfin une
occupation et un but.

Arthur la regarda.

--Oui, dit-il avec intention, ce sera un ddommagement; cela dtournera
votre pense de votre propre situation... vous pourrez oublier...

Honorine voulut l'interrompre.

--Oh! vous avez raison, continua-t-il prcipitamment, il vaut mieux ne
point toucher  ce sujet, et cependant j'aurais tant  vous dire!...
mais plus tard... quand nous aurons commenc ensemble une nouvelle
existence et que la communaut de l'oeuvre accomplie nous aura
rapprochs... car je veux prendre part  vos efforts, Madame; je veux
savoir s'il m'est encore possible de devenir bon  quelque chose...
pourvu toutefois que vous ne refusiez point mon aide?

--Je vous le demande, dit Honorine d'un accent de douce cordialit.

--Alors tout est pour le mieux, reprit Arthur gaiement, je serai votre
intendant, votre conome; on dit que les prodigues rforms sont
excellents pour cela. Je tiendrai les comptes... Mais  propos de
comptes, nous recommenons ici celui que faisait Perrette avec son pot
au lait... Et l'argent ncessaire pour l'achat du domaine?

--Ah! mon Dieu! je n'y pensais pas! s'cria Honorine.

--J'y ai pens, moi, reprit de Luxeuil; il suffirait de cent mille cus
comptant, le reste se paierait plus tard.

--Mais comment trouver ces cent mille cus, objecta la jeune femme... Si
je vendais quelques fermes?

--Ce serait un moyen, dit Arthur; mais lent, dispendieux et qui, de
plus, tournerait  votre dsavantage, car les fermes vendues
n'appartiennent qu' vous seule et le domaine achet deviendrait une
proprit commune; ce serait donc vous dpouiller  mon profit, ce que
je ne puis permettre.

--Que faire alors?

--Offrir ces fermes pour gages sans vous en dessaisir, et emprunter les
cent mille cus. Notre sjour  la campagne nous permettra de raliser
bien vite des conomies, avec lesquelles on pourra rembourser la somme
due; de cette manire vous aurez acquis un nouveau domaine sans avoir
engag ce que vous possdez dj.

La jeune femme approuva l'expdient, et il fut convenu que de Luxeuil
s'occuperait sur-le-champ de _ngocier l'emprunt_ ncessaire.

Le projet qu'il venait de suggrer  Honorine rpondait trop bien  ses
aspirations pour ne pas s'emparer de tout son tre. Pendant le reste du
jour, elle ne put songer  autre chose. Comme toutes les femmes qui
n'ont pu trouver dans l'amour satisfait l'emploi de leurs facults
expansives, Honorine prouvait un immense besoin de charit; ce coeur,
malgr lui referm, et voulu rpandre sur tous le trop plein de
tendresse qu'il n'avait pu vouer  un seul.

Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle
reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frre, l o
elle avait eu jusqu'alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout
bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le
soir, en lui annonant qu'il avait trouv les cent mille cus, et que
tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska,
qui arrivait  Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et
elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touch de ce tmoignage d'affection, le premier qu'il
et reu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien
achever la journe, de la conduire au Thtre-Franais.

C'tait une condescendance dont Honorine devait se montrer d'autant plus
reconnaissante que, comme tous les gens d'un certain monde, Arthur avait
tmoign habituellement un ddain affect pour notre premire scne
littraire; car c'est un signe remarquable et singulirement concluant
que cette rpugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles
capables d'veiller la pense. A Rome, les patriciens abandonnaient les
reprsentations de Trence pour couter des joueuses de flte ou des
mimes habiles  imiter le cri des animaux;  Paris, l'lite du monde
lgant dserte Molire, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister
 un ballet ou pour entendre un _ut_ de poitrine; c'est qu'aussi les
spectacles lyriques satisfont les deux gots dominants des classes
oisives: la vanit et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la
richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent
ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins
expos  ces appels qui rveillent spontanment la pense,  ces
motions qui nous arrachent, malgr nous,  notre gosme;  ces leons
ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement
gne. La musique de thtre n'a point de prtentions dogmatiques; elle
n'enseigne pas; aide des prestiges de la mise en scne, elle amuse,
elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c'est une belle
esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment o Honorine allait partir et la
suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir o elle
allait. En se trouvant au Franais elle jeta les hauts cris et dclara
que c'tait une trahison. Heureusement que son indolence prvenait les
longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence
veille qui faisait sa vie, appuya son beau bras d'albtre sur la
balustrade et se mit  lorgner dans la salle avec distraction.

Quant  Arthur, il avait pris son parti et s'tait plac au fond de la
loge, bien dcid  ne rien voir ni  ne rien entendre.

Mais les vers de Molire et de Corneille, comments par les
applaudissements du parterre, l'associaient, malgr lui,  la
reprsentation. Cherchant  y chapper, et, ramen sans cesse  une
attention force, il prouvait l'impatience que donnent les efforts
infructueux.

De son ct, Honorine tait tout entire au spectacle. Emporte d'abord
par la tragdie vers cette atmosphre sublime o tout ce qui est petit
dans l'humanit s'efface, et o les hautes passions apparaissent avec
leur majestueuse simplicit, elle venait de redescendre, grce 
Molire, au milieu du monde rel dont les vices se montraient  elle en
personnifications vivantes. Au serrement de coeur enivr que donne
l'admiration, avait succd l'panouissement joyeux qui nat de la
gaiet sincre, lorsque M. Darcy entra dans la loge.

A sa vue, madame des Brotteaux fit un geste de joie.

--Ah! enfin, voici quelqu'un! s'cria-t-elle.

--Je viens seulement de vous apercevoir, rpondit le mdecin en saluant,
et j'ai cru d'abord que je me trompais. Par quel hasard vous
trouvez-vous ici?

--Madame de Luxeuil a dsir venir, dit Arthur.

--Et je l'ai suivie sans savoir o j'allais, ajouta Hortense; c'est un
vrai pige; croiriez-vous, docteur, que vous tes notre premier
visiteur?

--En vrit?

--Mais il est donc tout  fait abandonn, ce thtre?

--Mon Dieu, oui, dit M. Darcy avec une fausse bonhomie; il ne vient
absolument que du public. Vous voyez, tout est plein... Mais, comme vous
dites, il n'y a personne.

--Et comment peut-on voir de vieilles pices que tout le monde connat?

--Ce sont les seules dont la critique ne dise point de mal.

--Nos auteurs ne font donc plus rien qui vaille?

--Rien, Madame. Nous avons une douzaine d'hommes d'esprit chargs de
donner cette nouvelle une fois par semaine  la France entire. Grce 
eux, nous savons qu'il ne s'crit rien qui ait le sens commun, sauf
leurs articles. La rpublique des lettres est frappe de stupidit
depuis qu'ils s'occupent de la rgenter. Dieu sait pourtant que ce n'est
point leur faute si les crivains s'garent! chacun d'eux connat au
juste la route du beau, et l'indique  tout venant: seulement, l'un dit
de tourner  droite, tandis que l'autre recommande de tourner  gauche;
de sorte que les plus sages passent tout droit sans les couter.

--A la bonne heure, dit madame des Brotteaux, qui s'intressait
mdiocrement  cette tirade contre la critique; mais que la faute en
soit  qui vous voudrez, on ne peut venir  ce thtre. Voyez plutt,
pas une toilette! il semble que ces gens ne soient ici que pour couter.

--En voil au moins un qui est venu pour voir, fit observer M. Darcy, en
dsignant  Hortense un homme envelopp dans un manteau, qui tenait les
yeux fixs sur leur loge avec une persistance singulire.

Madame des Brotteaux tourna sa lorgnette du ct indiqu.

--Que regarde-t-il donc si fixement? demanda-t-elle.

Honorine qui, tout occupe des sentiments rveills chez elle par la
reprsentation, n'avait pris jusqu'alors aucune part  la conversation,
fut pourtant frappe de ces derniers mots; elle tourna machinalement
les yeux vers le point que lorgnait madame des Brotteaux, et reconnut
Marc.

Celui-ci remarqua sans doute qu'il avait t aperu, car il quitta
presque aussitt la galerie. Mais son apparition ramena Honorine  des
souvenirs et  des doutes dj connus du lecteur. C'tait la premire
fois qu'elle le revoyait depuis le jour o Arthur lui avait appris ce
qu'il tait, et cette rencontre lui causa un battement de coeur
involontaire. Cet homme, quel qu'il ft, tait li  sa destine par
quelque noeud mystrieux qui l'effrayait et la rassurait tour  tour.

Elle se pencha en avant, aprs son dpart, pour savoir s'il ne
reparatrait point dans une autre partie de la salle. Mais toutes ses
recherches furent inutiles.

Elle allait se retourner vers le thtre, lorsque ses yeux rencontrrent
une main appuye sur le bord de la loge voisine. Au petit doigt brillait
l'anneau incomplet,  chaton d'meraude, qui lui avait t dj prsent
une fois.

Elle avana la tte et reconnut Marc, de l'autre ct de la cloison de
velours qui sparait les deux loges. Il semblait lire  voix basse un
journal qu'il tenait  la main; mais Honorine reconnut son nom
confusment prononc; elle tourna l'oreille de son ct, affectant de
regarder  la galerie oppose, et entendit distinctement ces mots:

--Il faut que je vous parle!... Si vous m'entendez sans que vos voisins
s'en aperoivent, levez la main...

Honorine hsita une seconde, puis leva la main.

--Je ne vous demande pas de confiance, reprit la voix d'un ton
oppress... Je sais ce que vous devez penser de moi... Aussi je ne vous
dirai pas de croire, mais seulement d'couter... Dans le cas o vos
voisins m'entendraient, avancez votre ventail pour m'avertir.

Honorine fit le signe affirmatif convenu; Marc reprit, les yeux toujours
sur son journal:

--Il y a un complot form contre vous.

Elle se retourna en tressaillant.

--Prenez garde! reprit la voix prcipitamment; ne faites aucun mouvement
qui puisse avertir que je suis l... il y va de notre salut  tous deux.

La jeune femme appuya le coude au bord de la loge et regarda vers le
thtre d'un air indiffrent.

--Votre mari ne se montre-t-il pas plus empress et plus affectueux
depuis quelques jours? demanda Marc.

Elle souleva la main.

--Et vous n'avez point devin la cause de ce retour?

Honorine demeura immobile.

--Eh bien! la voici, reprit Marc plus vivement; M. de Luxeuil espre...

--Qu'est-ce donc que ce marmottage que j'entends  ct? demanda tout 
coup Arthur.

Honorine avana vivement son ventail.

M. Darcy, qui tait debout, se pencha en avant pour regarder dans la
loge voisine. Marc continua les yeux toujours fixs sur son journal:

--...Ce qui est une chose difficile, vu l'acharnement des partis dans la
Pninsule. On vient encore de fusiller...

--C'est un honnte bourgeois qui prend une leon de lecture dans la
gazette, fit observer le docteur, en reculant au fond de la loge.

Marc continua:

--...De fusiller une douzaine de carlistes, et jusqu' prsent rien
n'annonce la pacification...

Honorine retira son ventail; le lecteur retourna la feuille du journal,
jeta un regard de ct et reprit rapidement:

--Il espre regagner votre confiance... obtenir de nouveaux sacrifices
d'argent. Il l'a promis  la femme qui achve sa ruine. Je ne puis vous
en dire davantage, la pice va commencer; mais tenez-vous sur vos
gardes, et surtout ne donnez aucune signature!...

L'entre en scne des acteurs l'interrompit; il replia son journal, et,
quelques instants aprs, Honorine entendit la porte de sa loge se
refermer.




VII

Femme et Matresse.


L'avertissement de Marc surprenant Honorine au milieu de son
enchantement, l'avait rejete dans toutes les anxits du doute.
L'accusation porte contre Arthur tait-elle vritable, ou n'tait-ce
qu'une vengeance de l'homme qu'il avait peu auparavant dmasqu?

La jeune femme rsolut de s'clairer par tous les moyens. Elle avait
appris aux dpens de sa vie entire la ncessit de la prudence; elle se
promit de ne s'engager qu'aprs de plus amples renseignements.

Ainsi qu'il l'avait promis, de Luxeuil se prsenta le lendemain avec
l'acte d'emprunt qu'elle devait signer.

--Eh bien! dit-il en souriant, avez-vous bien pens, depuis hier, 
notre projet?

--Beaucoup, rpondit Honorine.

--Et l'esprance de remplacer la princesse dans sa douce royaut vous
parat-elle toujours aussi charmante?

--Toujours, Monsieur, pourvu qu'elle puisse s'accomplir.

Arthur lui montra l'acte.

--Voici le talisman qui vous en donne l'assurance, et au moyen duquel
vous deviendrez reine.

--Cet acte ne peut rien sans la volont de la princesse Goriska, fit
observer Honorine, et, avant tout, il faudrait au moins s'en assurer. Je
viens de lui crire  ce sujet.

De Luxeuil tressaillit.

--Vous avez fait partir la lettre? s'cria-t-il.

--Elle partira dans un instant, reprit la jeune femme; mais avant toute
proposition, il reste  s'assurer de l'exactitude de nos calculs, et 
savoir si nous pourrons faire face aux obligations que nous voulons
contracter. Je veux consulter pour cela M. des Brotteaux.

De Luxeuil, sur les traits duquel s'taient succd les expressions de
l'tonnement, de l'impatience, du dpit, s'avana tout  coup, et,
regardant Honorine en face, il lui dit brusquement:

--Vous avez vu quelqu'un qui vous a prvenue contre le projet que vous
aviez accept hier? reprit-il plus vivement.

--Vous vous trompez, Monsieur, interrompit Honorine, qui saisit le moyen
offert de dplacer la question: je ne dsire pas moins qu'hier la
russite de ce projet. Je veux savoir seulement si son excution est
possible...

--Dites qu'on a veill vos soupons, reprit imptueusement de Luxeuil;
ne cherchez pas  le nier.

--Je ne nie rien, Monsieur... mais quoi que l'on ait pu m'apprendre, je
vous le rpte, mes dsirs ne sont point changs. Je ne demande qu'un
dlai, indispensable pour m'clairer.

--Et moi, je ne puis l'accepter, s'cria Arthur pouss  bout par cette
rsistance inattendue: ma parole est engage; l'argent doit tre remis
aujourd'hui mme, voici l'acte, vous allez le signer.

Il s'tait fait dans le ton de M. de Luxeuil un changement dont la jeune
femme fut saisie. C'tait son accent d'autrefois, dur, mprisant,
imprieux; il y avait de la menace dans son attitude, et son regard
exprimait la haine.

Elle sentit revenir toutes ses rpugnances.

--Vous ne persisterez pas dans une pareille exigence, dit-elle avec
fermet; l o je suis seule responsable, votre parole ne peut tre
engage, et je ne comprends pas bien la ncessit que l'_argent vous
soit remis aujourd'hui mme_.

Elle appuya sur ces mots qui l'avaient frappe.

--Que voulez-vous dire, Madame? demanda Arthur d'une voix trouble.

--Je veux dire, reprit-elle, en le regardant pour tudier l'effet de ses
paroles, qu'une telle prcipitation  emprunter ne pourrait tre
justifie que par un besoin immdiat de satisfaire  des obligations ou
 des promesses secrtes.

Arthur plit.

--Qui vous a appris?... demanda-t-il.

--C'est donc vrai? acheva vivement Honorine.

Il fit un geste violent. La contrainte qu'il s'imposait depuis tant de
jours avait puis sa patience. Mal  l'aise et honteux sous son masque
hypocrite, il l'arracha lui-mme ds qu'il se vit reconnu, et s'cria
avec explosion:

--Marc vous a parl, Madame! vous savez tout!

--Oui, dit Honorine.

--Alors les dtours sont superflus, continua-t-il avec emportement;
laissons l nos rles et finissons sur-le-champ. Je ne sortirai point
avant que vous ayez sign ce papier.

--Et moi, Monsieur, je refuse, dit Honorine trouble, mais rsolue.

De Luxeuil posa l'acte sur le bureau, prit une plume et la prsenta.

--Croyez-moi, signez, Madame, reprit-il d'un accent bref et strident: ne
me poussez pas  bout; ne me forcez point  chercher quel droit peut
avoir sur votre volont le misrable dont vous coutez les conseils.
Signez sur-le-champ, je le veux; entendez-vous, Madame, je le veux!

Il avait forc Honorine  prendre la plume qu'il lui prsentait, et
l'avait entrane de force vers le bureau.

--Monsieur! s'cria la jeune femme en rsistant, vous ne voudriez point
employer la violence.

--Signez! rpta de Luxeuil, qui serrait avec rage sa main et qui la
conduisait jusqu'au papier.

Honorine se dgagea par un effort violent et courut  la porte.

--Arrtez, Madame, s'cria Arthur en lui barrant le passage; songez bien
 ce que vous allez faire.

--Faut-il appeler  mon secours, Monsieur? interrompit la jeune femme
indigne.

--Il faut que vous m'coutiez! reprit de Luxeuil les bras croiss sur la
poitrine; il faut que vous sachiez que cet argent m'est ncessaire; que
lui seul peut me sauver; que je le dois enfin!... Oh! je sais ce que
vous pouvez me rpondre. Vous n'tes pas responsable de mes
prodigalits; ma ruine n'est point la vtre! mais l'honneur du moins
nous est commun. Ecoutez donc bien, Madame, et tchez de comprendre!
Vous tes rsolue  m'abandonner, n'est-ce pas,  me pousser du pied
dans l'abme au lieu de me tendre la main! Eh bien! moi, je suis rsolu
 vous y entraner avec moi! Le nom que vous refusez de mettre au bas de
cet acte, je l'crirai!

--Mon nom? s'cria Honorine.

--Oui, reprit de Luxeuil qui avait pos l'acte sur la table; vous aurez
 choisir entre l'argent et le scandale, car si vous protestez contre
cette signature la honte rejaillira sur vous!

Il avait saisi la plume; Honorine s'lana vers lui en poussant un cri.

--Non, dit-elle, vous ne ferez point cela, Monsieur!... ce serait un
crime!

De Luxeuil se pencha sur l'acte sans rpondre.

--Au nom de votre honneur, Monsieur!...

Il approcha le papier.

--Eh bien! reprit Honorine, donnez!...

Elle tendait la main vers la plume... Arthur se redressa et la lui
prsenta. Mais ce mouvement fut si prompt, l'clair de triomphe qui
traversa ses yeux si subit, que la jeune femme fut comme illumine. Elle
s'arrta en regardant de Luxeuil:

--Ah! c'tait encore un pige, s'cria-t-elle, je ne signerai pas!

Arthur qui tait dj ple devint livide. Les dents serres, l'oeil
dilat et les poings ferms, il demeura un instant comme paralys par la
violence mme de sa colre. Cette subite intuition de la jeune femme
avait plong jusqu'au fond de sa bassesse; de nouveaux dtours taient
dsormais impossibles; il se trouvait devin tout entier!

L'lan de rage dont il fut saisi  cette pense lui donna le vertige; il
fit un pas vers Honorine, qui s'tait rfugie prs de la fentre avec
une exclamation d'pouvante; mais il s'arrta tout  coup, passa la main
sur son front, revint vers la table, y prit l'acte qu'il froissa avec
une sourde fureur, puis se tournant vers la jeune femme:

--Aussi longtemps que vous vivrez, dit-il d'un ton bas, vous vous
rappellerez cette heure, Madame! Tout ce que je pourrai vous faire subir
de tourments et d'humiliations, je le ferai! A partir de cet instant, je
suis votre ennemi!...

       *       *       *       *       *

Le jour commenait  tomber, mais de Luxeuil, les deux pieds poss sur
ses chents, les bras croiss et la tte penche, ne s'en apercevait
point. Plong dans une rverie sombre, il repassait confusment les
souvenirs de ces dernires annes, et toujours sa pense, aprs quelques
dtours, revenait se heurter  son dernier chec. Alors une rougeur
rapide lui montait au visage; il s'agitait avec une crispation de colre
et cherchait comment il pourrait se venger.

Ce qui venait de se passer entre Honorine et lui avait bris leurs
derniers liens. Elle l'avait surpris dans son mensonge, ddaign dans
ses menaces; il s'tait inutilement avili! La plus vivace de ses
passions, la vanit, tait dsormais intresse  sa haine. Dcid 
rendre au centuple l'humiliation qu'il avait eu  subir, il cherchait
avec une ardeur furieuse, le point par lequel il pourrait frapper ce
coeur et le faire saigner...

Il fut interrompu dans sa recherche par le valet de chambre qui lui
annona qu'une dame voulait lui parler. De Luxeuil tonn allait
demander son nom, lorsque la porte fut ouverte brusquement et lui laissa
voir Clotilde, en grande toilette de ville.

Il se leva stupfait.

--Ah! tu ne t'attendais pas  a, mon petit, dit l'actrice, en clatant
de rire, en v'l une farce, hein? Avoir os pntrer dans le domicile
conjugal!

--Toi ici, s'cria Arthur, qui ne pouvait comprendre une pareille
dmarche, que viens-tu faire?

--Je passais avec de la socit, reprit Clotilde, j'ai reconnu ton
domestique  la porte de l'htel, alors on a dit:--C'est l que ton
monsieur demeure; tu devrais l'emmener dner avec nous; j'ai tout de
suite fait arrter et je viens te chercher.

--Tu n'es donc pas seule?

--Non, il y a avec nous La; tu sais bien, la grosse qui est tant sur sa
bouche, puis Phrosine, que je veux lancer, enfin le grand Derval.

--Qu'est-ce que c'est que le grand Derval?

--Ah! oui, tu ne l'as jamais vu! C'est un farceur, premier numro. Il a
jou toutes espces de rles en province; maintenant il va dans les
soires pour faire des scnes de ventriloque et de physionomies. Il
imite  votre choix Napolon, Odry, Lepeintre jeune et le gladiateur
mourant. Du reste, tu le verras, mais dpche-toi, car ils t'attendent.

--J'en suis fch, dit Arthur, qui tait encore sous l'influence de son
irritation et peu dispos  s'amuser; mais je n'irai pas.

--Par exemple! tu as donc une affaire?

--Oui.

--Eh bien! tu la remettras; je veux que tu viennes. Voyons, Fifi, soyez
gentil; vite vos gants, votre chapeau, et ne serrez pas les lvres comme
si vous jouiez de la clarinette.

Elle avait appuy un de ses bras sur l'paule d'Arthur, et pench sa
figure pour qu'il l'embrasst; il voulut rsister  cette avance.

--Non, reprit-il d'un ton bourru; je ne veux pas sortir.

--Alors, dit l'actrice, c'est que tu dnes en famille?

De Luxeuil fit un signe ngatif.

--Ou que tu conduis _ton pouse_ en soire?

Il haussa les paules.

--Non plus? rpta Clotilde; dans ce cas, mon cher, vous n'avez pas
d'empchement; c'est un caprice.

--Quand cela serait!

--Ah! tu l'avoues! s'cria-t-elle; tu n'as d'autre raison que:--Je ne
veux pas! Une vraie raison de directeur. Eh bien! mon bon, moi je te
rpondrai que je le veux, et je te dclare que je ne m'en irai qu'avec
toi!

--Alors tu ne t'en iras pas, dit Luxeuil qui tendit les pieds sur le
garde-feu.

--Est-il aimable! reprit mademoiselle Beauclerc aprs une courte pause;
moi qui avais promis qu'il nous ferait dner au Rocher de Cancale. Il
faut donc maintenant que j'aille les dsinviter?

--Comme tu voudras.

--Eh bien! non, s'cria l'actrice avec une rsolution subite; je vais
les chercher pour les amener ici.

--Comment!

--Puisque tu ne veux pas nous conduire au restaurant, je fais invasion
dans le domicile lgitime et je demande  dner; tant pis s'il y a de
l'esclandre.

La menace de Clotilde tait une plaisanterie, et n'avait d'autre but que
de dcider Arthur; mais,  son grand tonnement, celui-ci redressa la
tte comme s'il et pris la chose au srieux.

--Dner ici, rpta-t-il... pardieu! c'est une ide... et j'accepte!

L'actrice le regarda.

--Tu veux te moquer? dit-elle.

--Va chercher les autres, reprit de Luxeuil en se levant.

--Quoi, vrai? tu nous recevras?

--Je vous recevrai.

--Mais la bourgeoise est donc absente?

--Non.

--Et tu n'as pas peur que a la vexe?

--Va les chercher! te dis-je.

--J'y vais, j'y vais, dit Clotilde. Ah bien! en voil un apologue! venir
manger  la table lgale! c'est un peu fort de caf, mais pas commun;
aussi a me sourit; je reviens tout de suite, mon petit.

De Luxeuil sonna pour donner les ordres ncessaires et mademoiselle
Beauclerc reparut bientt avec La, Euphrosine et le grand Derval.

La premire seule tait connue d'Arthur. Actrice comme Clotilde, et
cite quelques annes auparavant pour sa beaut, elle avait acquis
depuis un dveloppement de formes qui menaait d'en faire quelque jour
une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant
quelque chose de maladif et de factice. On l'et dit victime d'un de ces
engraissements artificiels, appliqus par les Anglais  leurs troupeaux.
Au moral, La qui avait jou le drame de l'cole moderne avait des
tendances avoues  la mlancolie et affectionnait le style chevel.
Les dtails gastronomiques pouvaient seuls l'arracher  son rle d'ange
exil;  table ce n'tait plus qu'un ange  l'engrais.

Euphrosine tait une jolie brune de dix-huit ans, sortant du
Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fe bienfaisante qui
devait lui donner des cachemires, des diamants et un quipage.

Quant au grand Derval, ce qu'en avait dit Clotilde suffisait pour le
faire comprendre. Parasite doubl d'un bouffon, il appartenait  cette
classe de Falstaffs contemporains, riant galement des vices, de la
vertu, d'eux-mmes, et qui,  force d'indiffrence, arrivent parfois 
la profondeur. Son visage tait maigre et ple, sa voix casse, son
costume d'une propret douteuse. Tout en lui rvlait enfin je ne sais
quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frapp ds le premier
abord.

--Nous voici, s'cria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me
croire quand je leur ai dit que nous restions  l'htel.

--Nous n'avions aucun droit pour tre reus au foyer domestique de M. de
Luxeuil, fit observer La.

--Alors vous devez me payer mon hospitalit, ma belle, dit Arthur qui
essaya de l'embrasser.

La voulut se dfendre.

--Laisse, laisse, ma chre, dit Derval tranquillement, tu n'es pas ici
chez les montagnards cossais o _l'hospitalit ne se vend jamais_, mais
dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: _Les
dners se paient et ne se donnent pas_.

--Alors rglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.

Et elle poussa Euphrosine vers de Luxeuil qui l'embrassa galement.

--Aprs la grosse pice le dessert, acheva Derval toujours flegmatique.

--Tu ne la connaissais pas, reprit l'actrice en dsignant la jeune
fille; c'est la soeur de Rose avec qui j'ai fait ma premire
communion; aussi je veux tcher de la servir.

--Je vous aiderai, dit Derval; je connais justement un marquis.

--Vous!

--Oui, ma belle, un vieux.

--Quel ge a-t-il?

--Quarante mille livres de rentes.

--Est-il gnreux?

--Il est affreusement laid.

--Tiens, a pourrait convenir alors, dit Clotilde; faudra que tu nous
reparles de a, mon chri; l'enfant a des dispositions; il suffit de la
lancer; aprs, a ira tout seul.

--Je crois plutt que a ira en compagnie.

--Allons, farceur! dites pas de btises, voyons; faut penser que nous
sommes dans une maison dcente. Vous aurez de la tenue  table,
Floridor.

--Oui, monsieur Derval, ajouta La prtentieusement; veuillez mnager
mes oreilles de femme: il y a des paroles qui sont une souillure, et
puis,  table, a dtourne de manger.

--Vous m'excuserez si je vous traite sans faon, fit observer Arthur;
j'ai t pris  l'improviste.

--Connu! interrompit Clotilde; nous aurons le pot-au-feu de l'amiti.

--Cuisine bourgeoise; on porte en ville! ajouta Derval dit Floridor,
comme s'il lisait une enseigne.

--Mais il y a la cave pour nous ddommager, fit observer Clotilde;
faudra nous servir du Tokai... un vin qui vaut cinquante francs la
bouteille, ma petite.

--Cinquante francs la bouteille! rpta Euphrosine d'un ton d'admiration
ml d'envie.

--Tu nous en feras boire aussi quelque jour.

--Ah! je ne demande pas mieux. Si seulement je pouvais faire la
connaissance de ce marquis! mais j'ai peur que ce soit une charge de M.
Floridor.

--Pardonnez-moi, ma chre, rpliqua le grand homme maigre, c'est une
charge de l'tat, vu que ledit vieillard est pair.

--Un marquis, duc et pair! s'cria Euphrosine; voil qui serait une
chance! il nous aurait donn des billets pour Fieschi!

--Nous verrons, nous verrons, ma chatte, reprit Clotilde d'un ton
capable. Je t'ai dit que je te servirais de soeur; ainsi, n'aie point
d'inquitude, tu seras bien place.

--En attendant, occupons-nous de dner, interrompit La, qui venait
d'entendre annoncer que l'on tait servi.

De Luxeuil lui prit le bras, et tous passrent dans la pice voisine.

Arthur s'attendait  voir paratre Honorine dans la salle  manger, et
il s'tait prpar  jouir de sa surprise; mais  son grand
dsappointement, il apprit qu'elle se trouvait souffrante et qu'elle ne
descendrait pas.

--Ah! c'est pour a que tu nous a invits, dit Clotilde; du reste, j'en
suis bien aise; on ne sera pas oblig de garder son quant  soi: en
route, mon petit Floridor, tu peux faire tes farces  ta discrtion.

Mais le bouffon ne songeait pour le moment qu' satisfaire son apptit.
Ce fut seulement vers le milieu du repas qu'il retrouva sa gaiet, si
l'on peut donner ce nom  la hardiesse cynique dont il avait l'habitude.
Toujours de mauvais got, mais souvent incisive, sa raillerie se
promenait indiffremment sur toutes choses; il semait  tout propos les
calembours et les anecdotes, mimait les personnages connus et jouait
mille scnes bouffonnes: c'tait une verve intarissable, mais sans lan,
qui avait quelque chose de mcanique; une sorte de danse macabre de
l'esprit, dans laquelle les images les plus lugubres ou les plus
honteuses taient audacieusement prsentes sous une forme grotesque. On
et dit la personnification de ce scepticisme ironique, lpre morale qui
va,  notre poque, gagnant tous les esprits et enveloppant  la fois,
dans sa mortelle contagion, le beau et le laid, le bien et le mal.

De Luxeuil et ses convives applaudissaient  cette gaiet trange en
remplissant et vidant leurs verres. Pendant que les vins tourdissaient
leurs sens, la voix du bouffon tourdissait leurs esprits; les mauvaises
passions entraient en fermentation, les instincts grossiers se faisaient
jour, le repas tournait rapidement  l'orgie.

--Le tokai! verse le tokai, s'cria enfin Clotilde en avanant son
verre.

--C'est juste, dit Floridor, voil une heure que la bouteille est l
demandant  tre bue et chantant comme M. le cur: _introibo ad altare
Dei_.

--Qu'est-ce que a veut dire _Dei_? demanda Euphrosine.

--a veut dire l'estomac, ma chre, rpondit gravement Derval.

--Dans quel langage?

--Dans le langage parlementaire.

--Eh bien! comment trouvez-vous le piqueton? demanda Arthur qui avait
pris le ton de ses htes.

--Fameux! rpliqua la petite lve du Conservatoire.

--Du pur hypocras, Monseigneur! ajouta La qui buvait avec
recueillement.

--Faudrait que la bouteille ne cott que trente sous, acheva l'actrice,
tout le monde pourrait en goter.

--Le souhait a dj t formul par feu Couteaudier, fit observer le
bouffon.

--Qu'est-ce que Couteaudier? demanda de Luxeuil.

--Un homme complet, rpondit Floridor, qui demandait un ordre de choses
o l'on pt s'enrichir en satisfaisant son attraction pour ne rien
faire, et qui voyant sa ptition rejete par la Chambre des dputs,
s'est trouv pouss  nier l'ordre social, ou, selon l'expression plus
vulgaire de ceux qui parlent pour qu'on les comprenne,  paratre devant
la Cour d'assises.

--Ah! c'est la charge qu'il nous avait promise, interrompit Clotilde;
voyons, mon vieux, il faut que tu nous contes a.

--Alors, ouvrez les cluses, le moulin ne marche pas sans eau, dit
Floridor en tendant son verre.

--Et moi, je n'coute bien qu'en fumant, ajouta l'actrice, qui prit une
des cigarettes places autour de la cassolette; en uses-tu, Phrosine?

--Tout de mme.

--Dans ce cas, prends, allume et silence; voici les trois coups, la
toile se lve: bas le chapeau. A toi, Floridor.

--Pour lors, Messieurs, reprit celui-ci avec l'accent aigu d'un aboyeur
de saltimbanques, nous disons que le thtre reprsente une cour
d'assises. Il y a l'avocat, le procureur du roi, la cour et une douzaine
d'honntes gens appels  rgler le sort du criminel, vu qu'il doit tre
jug par ses pairs. Le prvenu est enrou du larynx et le prsident
enrhum de l'esprit. L'huissier crie: Silence.

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Accus, levez-vous. (L'accus se lve.) Vos noms et
prnoms?

<sc>L'ACCUS</sc> (d'une voix enroue). Rue de la Huchette.

<sc>LE PRSIDENT</sc> (insistant). Je vous demande vos noms et vos prnoms?

<sc>L'ACCUS.</sc> Numro 23.

<sc>LE PRSIDENT</sc> (avec indulgence). Vous semblez ne pas bien saisir ma
question; je dsirerais savoir comment vous vous appelez.

<sc>L'ACCUS.</sc> Ah! bon, Ernest, le bel Ernest, dit _Couteaudier_.

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Accus, soyez attentif  ce que vous allez rpondre.

Ici un petit homme en perruque se lve et marmotte pendant trois quarts
d'heure. En justice, a s'appelle un greffier lisant l'acte
d'accusation.

Quand il a fini, on interroge les tmoins. Puis le prsident recommence.

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Accus, qu'avez-vous  rpondre  ces dpositions?

<sc>L'ACCUS</sc> (avec nergie). C'est pas vrai! C'est des gens qui veulent me
faire arriver de la peine. Je suis une victime politique. Dans les
journes 17 et 19 Transnonain, 12 et 13 mai, j'ai bouscul des
rverbres, tutoy des municipaux et march sur les corps des sergents
de ville. Voil pourquoi on _m'ostine_. Le prfet de police prend
prtexte d'un vieux, que j'aurais soi-disant maltrait, pour me faire
avoir des mots avec le procureur du roi (_se tournant vers les
tmoins_), vous tes tous des galopins.

<sc>LE PRSIDENT</sc> (avec impartialit). Ces raisons, quoique bonnes, sont
trangres  la cause qui nous proccupe.

<sc>L'ACCUS.</sc> La dfense n'est pas libre. (Il se lve, le gendarme le force
 se rasseoir.)

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Je vous ferai observer, accus, que vous avez t vu par
plusieurs personnes sur le lieu du crime. Que faisiez-vous,  trois
heures du matin, sur le quai des Invalides?

<sc>L'ACCUS.</sc> J'attendais un omnibus.

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Le prtexte est plausible; mais malheureusement d'autres
tmoins vous ont vu frapper la victime.

<sc>L'ACCUS.</sc> Voil comment la chose est arrive, mon prsident. Je venais
d'arriver sur la place de la Rvolution...

<sc>LE PRSIDENT</sc> (le reprenant). De la Concorde.

<sc>L'ACCUS.</sc> Oui... J'tais donc sur la place Louis XV...

<sc>LE PRSIDENT.</sc> Vous affectez de ne pas savoir le vritable nom de cette
place. Pourquoi l'appeler place Louis XV?

<sc>L'ACCUS</sc>. C'te farce! mais parce qu'on y a guillotin Louis XVI!

<sc>LE PRSIDENT</sc> (d'un air satisfait). Ah! je comprends.

<sc>L'ACCUS</sc>. Pour lors donc, j'enquille le pont de la chambre des dputs,
autrement dit des grands hommes.

<sc>LE PRSIDENT</sc> (avec svrit). Accus, je vous dfends de plaisanter les
reprsentants de la nation..... Je ferai observer de plus que vous ne
parlez pas trs-distinctement, et je vous engage, au nom de la socit,
 ter le tabac que vous avez dans la bouche.

<sc>L'ACCUS</sc>. Ma chique! pourquoi donc que j'terais ma chique? Est-ce que
les Franais ne sont plus _gales_ devant la loi. Depuis une heure, vous
avez pris au moins une demi-once de rgie; a vous fait parler du nez
et cependant je ne vous ai rien dit.

<sc>LE PRSIDENT</sc> (se tournant vers les juges). C'est juste, pardon, accus,
continuez.

<sc>L'ACCUS</sc>. J'arrivais donc sur le quai des Invalides, quand j'aperois un
vieux en redingote verte, pantalon blanc, gilet blanc, cravate blanche,
cheveux blancs! Je me dis, c'est un ennemi du gouvernement, un carliste!
Qu'est-ce que vous auriez fait  ma place, monsieur le prsident?

<sc>LE PRSIDENT</sc>. Je l'aurais salu.

<sc>L'ACCUS</sc>. Moi je l'y ai demand l'heure! Pour lors il s'est mis 
courir; mais je le rattrape, je le couche et je le fouille, et je ne
trouve sur lui que trente sous... Trente sous! et encore y se met 
crier parce que je les prends! Tapage nocturne, septime chambre; je lui
ai donn un coup de vivacit pour le faire taire... et voil!

<sc>LE PRSIDENT</sc>. C'est l tout ce que vous avez  dire pour excuser votre
crime?

<sc>L'ACCUS</sc>. Encore un mot, mon prsident: quand j'ai voulu passer la pice
de trente sous, elle tait rogne... c'est une circonstance attnuante.

<sc>LE PRSIDENT</sc>. Vous vous trompez, accus, l'altration de la pice ne
vous justifie pas d'avoir attent  la vie d'un de vos semblables.

<sc>L'ACCUS</sc>. Un de mes semblables! un vieux qui avait deux cautres et qui
portait de la flanelle: mais il appartenait dj aux pompes funbres,
votre protg. Qu'est-ce qu'il pouvait avoir  vivre? quinze jours?.....
trois semaines?..... je les rembourse et nous serons quittes.

<sc>LE PRSIDENT</sc>. C'est encore une erreur, accus.

<sc>L'ACCUS</sc> (l'interrompant). Ah! donnez-nous la paix, vous; a me scie le
dos  la fin; vous tes un vieux serin.

<sc>LE PRSIDENT</sc>. Accus, je dois vous avertir que vous prenez l un funeste
systme de dfense et que vous aggravez votre position.

<sc>L'ACCUS</sc>. a m'est gal, condamnez-moi  seize francs d'amende; je ne
crains pas la mort!

Aprs le rquisitoire du procureur du roi et le plaidoyer de l'avocat,
_Couteaudier_ entend prononcer la peine capitale et sort en _demandant
le cordon_.

Cette cynique parodie, merveilleusement mime par l'ancien comdien,
avait frquemment excit le rire d'Arthur et de ses compagnes. Tous se
levrent enfin de table dans un demi enivrement et passrent au salon
voisin en dansant une _sauteuse_ de bal masqu.

La beaut sensuelle de Clotilde avait encore grandi dans l'orgie.
L'oeil allum, les lvres humides, le sein palpitant, elle tournait
entre les bras d'Arthur qui finit par aller tomber, avec elle, sur un
divan.

--En voil une soire dans le genre Chicard, dit l'actrice, qui relevait
ses cheveux dnous, tandis que de Luxeuil baisait son paule; sais-tu
que c'est joliment commode ici, on pourrait danser un galop infernal,
comme chez Musard. Elle est mieux loge que moi, ta femme.

--Est-ce que tu es jalouse, par hasard? demanda de Luxeuil, en lui
enveloppant la taille d'un de ses bras.

--Tiens, c'est peut-tre pas agrable d'habiter un htel; elle a son
appartement de ce ct.

--Oui.

--Et elle y est?

--Oui.

--Quel dommage!

--Pourquoi?

--J'aurais t si contente de le voir.

--L'appartement de ma femme?

--Certainement.

--Je vais t'y conduire! s'cria Arthur qui se redressa brusquement et
prit l'actrice par la main.

--Quelle farce! dit celle-ci, en haussant les paules, puisque tu dis
qu'elle y est.

--Raison de plus!

--Quoi! pour de bon!

--Viens, te dis-je.

L'actrice lui sauta au cou.

--Ah! si tu fais cela, tu es le roi des bons enfants, s'cria-t-elle:
avez-vous entendu, vous autres? il me conduit chez son pouse.

--Et vous pouvez venir tous, reprit de Luxeuil qui, exalt par l'ivresse
et par la haine, avait saisi avec transport l'occasion d'insulter
Honorine.

Floridor offrit le bras  La en chantant l'air de la _Parisienne_:

    En avant marchons...
    Contre leurs canons.

--Est-ce dans le quartier? O faut-il prendre un omnibus? ajouta-t-il.

--Suivez-moi, dit Arthur, qui ouvrait la porte du salon.

Le bouffon tendit l'autre bras  Euphrosine, et reprit:

   --Qui perce leurs masses profondes,
    Qui conduit leurs drapeaux saignants?
    C'est la libert des Deux-Mondes,
    C'est la colonne en cheveux blancs!

Boum! boum! boum!

--Allons, donne-nous la paix, Floridor, interrompit Clotilde en se
dtournant, et tche d'tre meilleur genre.

--Le genre masculin est le plus noble, rpliqua Floridor: Exemple:
_bonus_, _bona_, _bonum_.

--Silence!

--C'est ce qu'et dit mon pre s'il avait t huissier.

Ils taient arrivs au petit salon qui prcdait la chambre d'Honorine,
une camriste parut.

--Madame de Luxeuil? demanda Arthur.

--Elle est chez elle, dit la femme de chambre stupfaite.

--Annoncez-nous alors.

--Pardon, Monsieur, qui faut-il annoncer?

--Madame de Montespan et sa socit.

--Tiens, c'est vrai! s'cria Clotilde en clatant de rire, c'est mon
dernier rle; faut-il que j'entre sur la ritournelle:

    C'est moi, c'est moi,
    Quel doux moi,
    Au coeur du roi!

De Luxeuil l'entrana vers la porte que la femme de chambre venait
d'ouvrir et entra au moment mme o celle-ci rptait d'une voix mal
assure l'annonce de madame de Montespan et sa socit.

Honorine, assise  l'autre extrmit de sa chambre, se retourna
stupfaite.

--Mille pardons de vous dranger, dit Arthur d'un ton lger; mais Madame
dsirait voir votre appartement, et je n'ai pu la refuser.

Honorine, qui s'tait leve, regarda les visiteuses avec une surprise
mle d'incertitude, et salua faiblement.

--Je ne devine point, dit-elle, l'intrt que peut avoir un pareil
examen pour ces dames auxquelles je suis inconnue...

--Cela leur procure l'avantage de faire votre connaissance, reprit de
Luxeuil ironiquement. Du reste, comme vous me paraissez peu en train de
faire les honneurs de votre logement, vous me permettrez de vous
remplacer.

Et se tournant vers Clotilde:

--Comment madame la marquise trouve-t-elle l'appartement? demanda-t-il.

--a ne serait pas mal si c'tait un peu plus gai, rpliqua l'actrice.

--Cette gravit majestueuse convient  la mlancolie, fit observer La.

--Possible! reprit Clotilde, mais moi a me tarabuste; on dirait une
chambre de religieuse.

--Pourquoi de religieuse? demanda Euphrosine.

--Tu ne vois donc pas ce petit bnitier?

--Tiens! j'ai cru que c'tait pour mettre des allumettes phosphoriques!

--Et dans la ruelle? Il n'y a pas seulement de glace.

--C'est trop froid  l'estomac; on prfre le lait de poule, fit
observer Floridor.

--Y a que les rideaux du lit que j'aime, reprit l'actrice; ils ont un
reflet qui doit tre avantageux.

--A propos de rideaux, qu'est-ce que c'est que celui-l? interrompit
l'lve du Conservatoire.

--Eh bien! tu ne vois pas qu'il cache un tableau?

--C'est donc quelque chose d'indcent?

--C'est le portrait d'Henri IV.

--Ah! bah!

--Ces dames demandent la toile! cria le bouffon.

--Oui! oui!

--Alors que l'honorable socit ouvre l'oeil; voici le moment, voici
l'instant.

Tout ce dialogue avait t trop rapide pour qu'Honorine pt
l'interrompre. D'abord incertaine, comme nous l'avons dit, puis frappe
de stupeur, elle n'avait point compris sur-le-champ quelles taient les
femmes prsentes par Arthur; mais les dernires paroles changes ne
pouvaient lui laisser de doute; aussi, lorsque Floridor s'avana pour
carter le rideau qui couvrait le portrait de la baronne, la jeune femme
se jeta devant lui, ple de honte et d'indignation.

--Emmenez ces gens, Monsieur, dit-elle en regardant de Luxeuil.

--Comment, ces gens! s'cria Clotilde; par exemple! Est-ce que Madame
nous prend pour des servantes?

--Je suis chez moi, reprit la jeune femme palpitante; emmenez-les,
Monsieur, je le veux.

--Vous voulez! rpta de Luxeuil qui appuya avec ironie sur chaque
syllabe.

--La femme doit obissance  son mari, article 213, murmura Floridor.

--Et elle ne doit point oublier que le domicile conjugal appartient  ce
dernier, continua Arthur.

--C'est clair, nous sommes chez toi! dit effrontment Clotilde; puisque
dans le mariage c'est l'homme qui est le matre... D'ailleurs Madame
pouvait nous prier de la laisser sans nous appeler des gens.

--Surtout quand ce n'est le nom d'aucun de nous, ajouta Floridor.

--Et quand on se prsentait en personnes bien nes! ajouta
majestueusement La.

Honorine, appuye au portrait de sa mre, coutait et regardait avec
stupfaction; une pareille audace dpassait toutes ses craintes; elle
pouvait  peine y croire! Elle porta les deux mains  son front, pour
s'assurer qu'elle veillait, regarda les femmes qui se trouvaient devant
elle, puis de Luxeuil et s'cria enfin:

--Je ne suis point folle pourtant; c'est vous, Monsieur, qui les avez
conduites ici... mais si vous ne respectez rien autre chose, respectez
au moins votre nom que je porte.

--Fi donc, interrompit Arthur, vous oubliez que _votre honneur n'est
plus le mien_, madame; c'est vous qui avez tabli le principe. Et
dsormais je veux le mettre en pratique. Puisque vous rclamez vos
droits, je ferai valoir aussi les miens. A l'avenir vous voudrez bien
vous soumettre  ce que j'aurai dcid, en faisant bon visage aux
personnes qu'il me plaira de recevoir et cela parce que vous tes chez
moi, Madame, et parce que je le veux, entendez-vous. Je le veux!

Ce mot avait t prononc d'un accent si absolu et accompagn d'un geste
si violent qu'Honorine en eut froid jusqu'au coeur. Elle voulut
rpondre, mais elle ne put que bgayer quelques mots entrecoups; de
Luxeuil se tourna vers Clotilde et changea subitement de ton.

--Tu dsires voir ce qu'il y a sous cette toile, ma belle, reprit-il;
cela n'en vaut gure la peine; mais tu vas juger.

--Je vous en conjure, Monsieur, s'cria Honorine, en voulant l'arrter.

Il haussa les paules, tira brusquement le rideau, et montra  tous les
yeux l'image de la baronne.

--Tiens, ce n'est qu'un vieux portrait de femme, dit Euphrosine tonne.

--Ah! ciel! un costume de l'Empire! quelle horreur! interrompit La.

--Oui, mais voyez comme elle a des diamants! reprit l'lve du
Conservatoire; a vous relve joliment une figure.

--Ah bien! les gots sont libres, interrompit Clotilde, j'aime mieux la
mienne sans diamants.

--Et avec dix amants! ajouta Floridor.

Ce grossier quolibet fit rire les trois femmes; Honorine ne put se
contenir plus longtemps. Elle avait support les humiliations, les
railleries, les menaces, mais cette espce de profanation du portrait de
sa mre fut un coup trop fort pour son coeur navr; elle cacha son
visage dans ses mains et fondit en larmes.

Cette explosion inattendue produisit sur les tmoins un effet singulier.
Les femmes se regardrent avec un embarras mu, tandis que Floridor
faisait une grimace d'tonnement grotesque, et que les traits d'Arthur
s'assombrissaient.

--Une scne de larmes, dit-il durement; pardieu! Madame, vous ne pouviez
mieux choisir votre moment; voici mademoiselle La qui a jou le drame
et qui pourra apprcier votre talent.

--Taisez-vous donc! interrompit Clotilde  demi-voix; elle pleure tout
de bon.

--Les pluies d'orage entretiennent la fracheur, marmotta Floridor.

--Et pourrait-on savoir d'o vient ce dbordement subit de sensibilit?
reprit de Luxeuil. Est-ce parce qu'on a vu ce portrait?

--_Madame, assurment, aime trop la peinture_, dit le bouffon.

--Mais parlez donc, reprit Arthur irrit; veuillez rpondre...

--Et si elle ne le veut pas! s'cria Clotilde, touche des pleurs de la
jeune femme, et qui tait passe, avec la mobilit habituelle  ces
natures d'instinct, de la mauvaise humeur  l'intrt. Faut pas non plus
brusquer les gens comme a! nous ferons mieux de nous en aller...

--Je reste! dit de Luxeuil avec une sorte d'acharnement.

--Et moi je ne veux pas, reprit l'actrice rsolment; vous tes un vrai
sans-coeur... Qu'est-ce qu'elle vous a fait aprs tout pour la
tourmenter? C'est nous qui avons eu tort de venir comme a la braver...
Allons-nous-en tout de suite.

   --Allons-nous-en gens de la noce,
    Allons-nous-en chacun chez nous.

murmura Floridor entre ses dents.

Il avait repris le bras d'Euphrosine et de La; Clotilde prit celui
d'Arthur et l'entrana malgr lui.

       *       *       *       *       *

Il en est de certaines destines comme de ces ballons captifs retenus 
la terre par une seule corde: que le hasard ou la violence la brise, et
le ballon s'lance expos  tous les vents. Honorine l'prouva pour
elle-mme. Arrte jusqu'alors dans la triste union qui lui avait t
impose par de fragiles liens qu'Arthur venait de rompre, elle se trouva
tout  coup sans direction et sans but. Elle ne pouvait rester plus
longtemps dans cette demeure o on lui refusait mme un coin solitaire
pour pleurer; mais  qui demander protection?

Elle s'tait d'abord leve avec une seule pense, fuir! et elle avait
rassembl  la hte quelques vtements, quelques objets prcieux,
quelques chers souvenir; puis la raison avait murmur tout bas:--O
aller? O aller, en effet, alors que sa tante l'avait vendue, que son
tuteur tait mort, que le duc avait disparu! Et cependant il le fallait!
dt-elle partir expose  toutes les chances de l'abandon, il le
fallait; c'tait le seul moyen de consentir  vivre.

Elle pria devant le portrait de sa mre, lui demandant conseil et appui,
jusqu' ce que la fatigue fermt ses yeux rougis de larmes.

Mais alors mme, par un de ces phnomnes frquents qui semblent
constater l'indpendance de l'me, celle-ci continua  rester veille
et  chercher une voie de salut. Seulement, chaque pense se traduisait
en image, et tous ceux qui avaient laiss une trace au coeur
d'Honorine, lui apparurent successivement dans son rve. Elle vit ainsi
la prieure, le jardinier tienne, Marcel, le duc de Saint-Alofe; tous
murmuraient des paroles d'affection, mais sans donner de conseil ni
d'esprance.

Et  chaque vision, l'me plus dsole invoquait un nouveau protecteur.

Enfin, il lui sembla qu'elle se trouvait dans la _Maison-Verte_ 
Chteau-la-Vallire. Les lieux dont elle ne gardait, veille, aucun
souvenir, lui apparurent comme dans un miroir fidle et avec tous leurs
dtails. Elle se voyait elle-mme toute petite, debout sur le perron.
Plus bas tait un homme tenant  la main un bton de voyage et prs
d'elle sa mre, qui tout en passant les doigts dans ses cheveux, disait:

--Mon enfant n'avait plus personne au monde, aussi je suis revenue,
quoique morte, pour la sauver. Vous allez la prendre par la main et la
conduire  sa grand'-mre qui aura peut-tre piti d'elle; et de peur
que vous ne la perdiez ou qu'elle vous perde dans la foule, voici un
anneau dont je vous donne  chacun la moiti.

Alors sa mre se pencha sur Honorine, posa les lvres sur ses yeux, et
comme l'enfant refusait de partir, elle la poussa doucement vers son
guide, en lui disant:

--Va et crois en lui, car il a le signe!

A ces mots tout disparut et Honorine se rveilla.

Elle appuya son front sur ses deux mains, repassa dans sa mmoire tout
le rve et, redressant vivement la tte:

--Oui, ma mre, s'cria-t-elle en tendant la main vers la peinture
adore, oui, je croirai et j'irai.

Elle se leva aussitt sans hsitation et crivit un billet adress 
Arthur.

Les derniers liens sont rompus entre nous; je pars pour les Motteux, o
j'espre trouver asile et protection. Je vous laisse la libre jouissance
de tout ce qui m'appartient. Tant que vous respecterez ma retraite, je
m'interdirai toute rclamation de mes droits; si vous essayez de la
troubler, j'en appellerai aux juges qui, en lgitimant une sparation
ncessaire entre les personnes, devront la prononcer galement entre les
intrts...

J'espre que vous comprendrez cette position et que vous viterez
     un clat qui ne pourrait tourner que contre vous-mme.

Adieu, soyez heureux si vous le pouvez; je pars sans rancune et
     sans haine.

RIGHT
<sc>Honorine.</sc>

Ce billet cachet, elle chercha les objets qu'elle avait runis la
veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l'htel.

Le jour commenait seulement  paratre. Les premires rues qu'elle
traversa taient encore dsertes; mais elle allait sans crainte et dans
une sorte d'ivresse. Prpare par sa premire ducation de couvent 
croire possible l'intervention des tres invisibles, elle avait accept
son rve, non comme une symbolisation des penses qui proccupaient son
me, mais comme un avertissement surnaturel adress par sa mre. Aussi
n'avait-elle aucune des incertitudes que laissent les rsolutions bases
sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorit
irrsistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilit, ni
la crainte du rsultat. Les sages eussent peut-tre regard cette
confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d'Honorine ce
n'tait que la foi dans l'ordre et les promesses de sa mre.

Sept heures sonnaient  l'horloge de Saint-Louis lorsqu'elle frappa  la
porte de la maison de la rue des Morts.




VIII

Les Motteux.


Trois jours aprs les derniers vnements connus du lecteur, Marc et
Honorine gravissaient le coteau qui s'lve au nord de Trvires, entre
la route d'Isigny et la petite rivire d'Esques. Tous deux venaient de
quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l'habitation de la
mre Louis, dont ils aperurent bientt la toiture leve.

Ancien domaine seigneurial transform en exploitation agricole, les
Motteux s'offraient sous un aspect quivoque dont le regard tait
dsagrablement affect. L'alle d'arbres qui menait directement au
chteau avait t abattue et l'avenue elle-mme livre  la culture. Un
chemin oblique conduisait maintenant aux btiments de service dans
lesquels l'ancienne meunire avait tabli sa ferme.

Quant au chteau, le rez-de-chausse servait de magasin pour les
rcoltes, et l'tage suprieur de grenier  foin. Les combles avaient
t abandonns aux dgradations successives du temps, qui avaient fait
flchir le toit et bris la plupart des fentres. A gauche de l'entre
s'levait la chapelle dont la mre Louis avait fait une curie, et la
serre change en grange. L'ancienne cour d'honneur tait devenue une
aire  battre le bl; enfin, les jardins dpouills de leurs tonnelles,
de leurs charmilles et de leurs fleurs, n'offraient plus  l'oeil que
de grands carrs de pommes de terre ou de choux qu'encadraient quelques
restes de bordures de buis et au milieu desquels s'levaient des socles
de pierre surmonts de vases  demi dtruits ou de statues mutiles.

Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial
et dvast. On n'y trouvait ni la triste majest que l'abandon imprime
aux grands difices, ni la grce champtre de la ferme. C'tait je ne
sais quelle association de splendeur dguenille et de simplicit
prtentieuse. Le chteau n'avait pu devenir une ferme, et la ferme avait
trop conserv du chteau. Ajoutez le dsordre, invitable dans toute
grande exploitation dirige par une femme, et l'conomie inintelligente
qui laissait les chemins impraticables et les cltures en ruines.

Marc s'arrta  quelques pas de la cour d'entre, pniblement saisi. Son
regard, aprs s'tre promen un instant autour de lui, se reporta sur
Honorine avec une sorte d'angoisse: mais une autre proccupation
troublait alors celle-ci: elle songeait  l'accueil qu'elle allait
recevoir de sa grand'mre, et comme il arrive souvent dans les
inquitudes extrmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce
qu'elle avait  craindre ou  esprer. Marc franchit avec elle la porte
d'entre, et allait s'avancer vers la ferme pour demander la mre Louis,
lorsqu'elle parut  la porte des curies avec un paysan. Tous deux
paraissaient vivement irrits.

--Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la _bringe_ (vache
tachete), s'criait la fermire, vu que c'est ton chien qui l'a
_gohine_ (touffe).

--Pourquoi que vous faites pturer la bte dans un endroit qu'est pas
enclos, rpliquait le paysan; je rponds pas de mon chien.

--Non! eh bien! c'est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le
juge.

--Faut pas _m'carer_ (irriter), mam' Louis, reprenait Romain, qui
froissait son bonnet entre ses mains: vous m'avez fait de la peine assez
souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue  la fin.

Comme la mre Louis allait rpondre, Honorine, qui venait de
l'apercevoir, courut  sa rencontre.

--Dieu nous sauve! c'est la petite! s'cria-t-elle  sa vue.

--Ah! vous ne m'avez point oublie! dit la jeune femme qui se jeta dans
ses bras.

--Toi ici! reprit la mre Louis en se dgageant; c'est-y bien possible!
et comment que t'es venue? o donc qu'est ton homme?

--A Paris! rpliqua Honorine embarrasse.

--Pourquoi a, reprit la fermire, est-ce qu'une femme doit _voster_
(courir) sans son mle? Qu'est-ce que c'est donc que celui-l, alors?

La mre Louis dsignait Marc.

--Je vous expliquerai tout, dit Honorine qui ne pouvait rpondre devant
le paysan; mais je voudrais parler...  vous seule?

--Oh! je devine, interrompit la fermire, je parie que t'as plant l
ton mari.

--De grce!!...

--C'est-y vrai ou non, voyons? oh! y faut pas _se catuner_ (baisser la
tte avec humeur). Je te vois arriver sans savoir quoi ni qu'est-ce, et
l'air tout _douillant_; qu'est-ce qui s'est pass, voyons; parle vite,
je puis pas perdre de temps; j'ai l une bte au _mouroir_!

--Je tcherai de ne vous prendre que peu d'instants, dit Honorine mue
de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.

La mre Louis cda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna
vers Romain et lui rpta sa menace; celui-ci y rpondit par un regard
haineux, remit son bonnet  deux mains, et tourna brusquement les
talons.

Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pice basse de la
ferme qui lui servait en mme temps de salon, de bureau et d'office. Ds
qu'elles se trouvrent seules, la jeune femme commena le rcit des
faits que le lecteur connat dj. A mesure qu'elle avanait dans cette
confession, ses souvenirs rveills semblaient raviver sa douleur, et,
arrive au dernier outrage qui l'avait force de fuir, les larmes
l'empchrent d'achever.

La fermire parut ne rien comprendre  cette dsolation.

--Dieu me sauve! elle est affole! s'cria-t-elle. Comment! c'est pour
des _lures_ (sornettes) pareilles que tu as quitt ton mari! un biau
gars, qu'avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jsus! le
proverbe a-t-il raison:

    Femmes, moines et pigeons
Ne savent o ils vont.

--Mais vous n'avez donc point entendu? s'cria Honorine avec dsespoir.

--J'ai entendu, j'ai entendu que tu parlais de ton mari comme d'un
_gadolier_ (garnement), interrompit la mre Louis: mais qu'est-ce qu'il
a fait aprs tout? T'a-t-il refus de l'argent? T'a-t-il empche de
sortir? T'a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu _griches_
alors! Il fait la _riotte_ avec des cratures, que tu dis! Est-ce que tu
espres l'avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garon
qui n'aurait point de jeunesse; a ferait _hodiner_ la tte aux saints
du Paradis. D'ailleurs, je peux-t-y y faire ququ'chose, moi? Qu'est-ce
que tu viens chercher aux Motteux?

--Je croyais vous l'avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais
vous demander... de me recevoir.

--Toi! s'cria la mre Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il
n'y aurait plus alors qu' mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je
veux que tu retournes avec ton mari.

--Ah! jamais! s'cria Honorine exalte, je partirai plutt seule, en
mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais
aucune puissance humaine ne me forcera  rentrer dans cette chane
honteuse.

--Eh bien! v'l une femme soumise! reprit l'ancienne meunire tonne de
l'air rsolu d'Honorine; on la croirait _jodane_ (bonasse), et c'est
comme les agneaux de Caumont, il n'en faut que trois pour trangler un
loup. Mais tu me crois donc cousue d'cus, malheureuse, pour que je
_peuve_ entretenir ici une Parisienne  _battre le Job_ (rien faire).

--Oh! je ne vous serai point  charge! dit vivement Honorine, je vous
aiderai, je travaillerai.

--Toi, s'cria la fermire; si a ne fait pas compassion! Qu'est-ce que
tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? a n'est pas assez pour
nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les
grandes dames savent dpenser. C'est pas assez de dire:--j'aiderai! il
faut voir  quoi tu pourras m'aider, car comme dit le proverbe: Il est
difficile de peigner un diable qui n'a pas de cheveux.

--Eh bien! si je suis mal habile d'abord, vous me dirigerez, dit
Honorine avec une humilit touchante; ce que les autres ont appris, je
puis aussi l'apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point
plus mal qu'une trangre qui viendrait vous demander du travail. Songez
que j'arrive de bien loin vers vous, que j'ai compt sur votre piti;
que vous tes ma seule esprance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous
en prie  mains jointes, Madame... et si j'osais... oui, tenez, je vous
en prie  genoux.

Le mouvement de la jeune femme avait t si instantan que la paysanne
en fut tout tourdie.

--Allons! qu'est-ce qu'elle fait donc, s'cria-t-elle un peu mue,
veux-tu bien finir tes _adoremus_. Lve-toi, je te dis... tu resteras!

Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme
que cette caresse acheva de gagner.

--Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer,
laisse l ta _roquelaure_ et ta _bourguignote_!

La jeune femme se dbarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.

--Je vas te montrer ce qu'il y a  faire dans la maison, pendant que moi
j'irai _donner un roc_ (rprimande) aux garons.

A ces mots elle passa devant Honorine et la conduisit dans la pice
voisine o Marc l'attendait. La jeune femme courut  lui.

--Elle a cd, dit-elle rapidement et  voix basse.

--J'ai tout entendu, rpondit Marc.

--Je reste.

--Mais  quelles conditions!

--Silence, au nom du ciel! c'est mon seul refuge.

--Eh bien! c'est comme a que tu viens, s'cria la mre Louis de l'autre
bout de la pice.

--Adieu, revenez avant de partir, dit Honorine en tendant la main  son
conducteur.

Et elle courut rejoindre la paysanne.

Marc la suivit des yeux, resta quelque temps immobile, dans une attitude
de mditation douloureuse, puis, faisant un effort, il quitta la ferme
et se dirigea vers le bourg de Trvires.

Le jour baissait: l'atmosphre tait humide et froide. Le brouillard qui
s'levait de la valle commenait  envelopper les coteaux de ses plis
glacs. Bien qu'il ne ft point encore tard, on n'apercevait plus de
travailleurs aux champs, et  peine entendait-on, de loin en loin, les
sonnettes de quelques attelages attards qui regagnaient les fermes.

Marc, qui avait d'abord march lentement, hta le pas, et il venait
d'atteindre la route qui conduit au bourg, quand il aperut  peu de
distance, une jeune femme qui suivait la mme direction, avec un enfant
dans ses bras.

Les vtements de ce dernier, frais, soigns et lgants, formaient un
contraste singulier avec ceux de la voyageuse, misrables et souills
par une longue marche. Elle se tranait avec peine, mais semblait
oublier sa fatigue pour gayer l'enfant par ces agaceries que les mres
seules savent trouver.

Le nourrisson y rpondait par mille gazouillements et mille gestes
joyeux entremls d'embrassements.

Intress malgr lui, Marc s'approcha de la jeune femme pour lui
adresser la parole; mais en entendant le son de sa voix, celle-ci se
retourna brusquement et s'cria.

--Dieu! monsieur Marc!

--Mademoiselle Franoise! dit le garon de bureau stupfait.

--Ah! c'est une rencontre du bon Dieu, reprit la fleuriste, dont les
traits plis et fatigus se ranimrent; voil la premire figure d'ami
que je trouve sur mon chemin.

--Mais que faites-vous ici? demanda Marc.

--D'o je viens? reprit Franoise; eh bien! vous ne voyez donc pas que
je l'ai, mon fils, mon trsor!... ce n'a pas t sans peine; mais enfin,
on me l'a rendu, et, maintenant, je dfie bien qu'on me l'te! Cher sang
de mon coeur, va!

Elle avait rapproch l'enfant de ses lvres et le couvrait de baisers.
Il la serra dans ses petits bras potels, en rptant mam... man, mam...
man, avec cette accentuation saccade des enfants qui s'essaient 
rpter les sons.

--Entendez-vous? il parle! s'cria Franoise triomphante. Est-il beau,
n'est-ce pas? et fort, cher monsieur Marc, et bien portant, et gai!...
Ah! Dieu m'a-t-il fait une grande grce de me le rendre ainsi!

Et la grisette attendrie se remit  embrasser son fils avec une ivresse
triomphante.

Marc la regardait silencieusement. Cette exaltation de mre semblait
n'avoir rien qui l'tonnt; loin de l, on et dit qu'il y trouvait ses
propres sensations: il laissa la tendresse de la jeune femme s'pancher
librement, et ne reprit qu'aprs une pause:

--J'avais su tout ce qui tait arriv: votre maladie, votre dpart pour
chercher l'enfant, mais le petit tait prs de Gaillon, comment vous
trouvez-vous  Trvires?

--Ah! ce n'est pas volontairement, allez, reprit Franoise; j'ai eu bien
du tourment depuis que j'ai quitt Paris et il y en aurait pour
longtemps  vous conter.

--Donnez-moi d'abord le petit  porter, interrompit Marc; vous tes
morte de fatigue.

Il avana les bras pour prendre l'enfant; mais celui-ci se rejeta sur
l'paule de sa mre.

--Vous avez cru qu'il irait comme a avec vous? dit Franoise en riant;
ah! bien oui, il ne connat que moi: voil deux mois qu'il vit, pour
ainsi dire, entre mes bras.

--Mais il vous tue, fit observer le garon de bureau, qui avait t
frapp du changement opr chez Franoise.

--Oh! ne croyez pas a, reprit-elle en couvant l'enfant d'un regard
passionn, quand je ne l'ai plus je suis brise; mais ds que je le
reprends, il me revient des forces. De sentir comme a sa petite main
sur mon paule et son haleine sur ma joue a me soulage, a m'empche de
penser  autre chose. On dirait qu'il le sait, car il ne se laisse
prendre par personne; faut que a soit toujours moi qui le porte!
n'est-ce pas, cher ange du bon Dieu?

Et elle recommena  caresser l'enfant, toute reconnaissante de la
fatigue qu'il lui imposait. Marc n'insista pas.

--Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.

--Parce que je suis arrive avant les changes, rpliqua Franoise.
Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont
pris la manire de faire des trocs d'enfants d'un endroit  l'autre. a
s'change, tte pour tte, entre les administrations. Il y a des parents
qui, de peur de voir loigner leurs enfants, les reprennent: comme a on
a des bouches de moins  nourrir, et il est clair que l'hospice y gagne.

--Et les orphelins qui n'ont point de famille?

--Oh! ceux-l, ils ont encore la chance d'tre adopts par leurs pres
nourriciers; car vous savez qu'on donne les enfants trouvs en pension
dans les campagnes; il y a des gens qui s'attachent  ces pauvres
abandonns comme si c'tait leur sang, et, quand on leur demande de les
changer contre un autre, ils ne peuvent pas comme a transporter leur
affection  commandement, et abandonner l'ancien enfant qu'ils aiment
pour un nouveau qu'ils ne connaissent pas. J'en ai vu qui faisaient mal
 voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le
monsieur de l'hospice leur rpondait:--Alors, adoptez-le.--Mais nous
avons dj notre famille que nous pouvons  peine nourrir,
rpondaient-ils.--Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves
gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de coeur,
finissaient par dire:--Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le
garderons! C'tait encore autant de gagn pour l'hospice.

--Oui, rpliqua Marc, on exploite comme a les bons coeurs, on espre
qu'ils auront plus d'amiti que de prudence, et on s'arrange pour mettre
 leur seule charge ce qui devrait tre  la charge de tout le monde.
Pour nourrir le nouvel adopt, il faut que toute la famille mange un peu
moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d'aller en sabots; mais
l'hospice prospre, il fait des conomies. Dans le public, on dit que
c'est un tablissement bien conduit! Je connais a, moi qui ai t lev
aux enfants trouvs!

--Vous, monsieur Marc? dit Franoise surprise.

--Oui, oui, reprit le garon de bureau, qui semblait sous le poids de
souvenirs pnibles; mais il n'est pas question de moi, vous vouliez me
parler de votre petit!

--Eh bien! je vous disais donc que j'tais justement venue le jour des
changes, reprit Franoise; il y avait de pauvres innocents  qui on
avait t leurs anciennes mres-nourrices, et qui les appelaient sans
pouvoir se consoler. La religieuse m'a dit qu'on en voyait de si
attachs, qu'ils dprissaient  vue d'oeil aprs l'change, et
mouraient avant la fin du mois.

--Nouvelle conomie pour l'hospice, murmura Marc.

--On tait donc au moment de donner aussi mon fils  une nouvelle
nourrice quand je suis arrive, reprit la grisette; mais j'ai dit tout
de suite que je venais pour le rclamer, et alors on m'a reue bien
poliment. J'ai pay les dpenses qui avaient t faites pour le petit,
et je l'ai emport comme une folle. Je n'aurais pas t plus heureuse si
je l'avais sauv d'un naufrage.

--Et vous n'avez pas voulu reprendre la route de Paris?

--Oh! non! rpliqua vivement Franoise. Paris m'aurait rappel trop de
choses... Puis, j'aurais pu rencontrer... Non, je n'ai pas voulu
retourner  Paris, mais je suis alle  Louviers, esprant que je
trouverais  travailler de mon tat; il n'y avait rien!  vreux, on m'a
propos une place dans un magasin, mais il et fallu me sparer encore
du petit; je n'en ai pas eu la force. Alors on a dit que j'tais une
paresseuse, que les femmes comme nous ne devaient pas tant s'occuper de
leurs enfants, que c'tait bon pour les bourgeoises qui n'avaient rien
autre chose  faire. a m'a navre, monsieur Marc, car c'est vrai,
pourtant.

--Et vous avez continu  chercher du travail?

--Oui, n'importe lequel, pourvu qu'il me permt de rester avec mon
chrubin; mais partout j'tais renvoye  cause de lui. Une pauvre
femme qui a un enfant dans les bras, c'est comme un homme infirme, on
pense qu'elle ne sera bonne  rien. Puis, quand on me demandait le nom
de son pre, je balbutiais toujours et je devenais rouge, de sorte qu'on
me renvoyait avec un air de mpris. Je trouvais bien, de loin en loin, 
m'occuper; mais au bout de quelque temps, le travail manquait toujours;
aussi j'arrivai  me trouver presque sans ressources.

--Pauvre femme! murmura Marc en jetant  la jeune mre un regard
d'affectueuse compassion.

--Enfin, reprit Franoise, il y a huit jours, j'appris par hasard qu'une
dame dont j'avais t autrefois la protge  Paris, habitait Bayeux; je
me dcidai aussitt et je partis  pied.

--Avec votre enfant?

--Oui. Oh! je crus d'abord que les forces me manqueraient; de lieue en
lieue je m'arrtais et je m'asseyais sur la route en pleurant; mais le
petit riait et jouait avec les brins d'herbe, baisait mes larmes et
alors je reprenais courage. Des fermiers qui revenaient du march me
prenaient aussi quelquefois en piti, et me donnaient place dans leurs
chariots; des saulniers me faisaient monter sur celles de leurs mules
dont ils avaient vendu la charge; enfin, aprs huit jours de fatigues,
je suis arrive hier matin  Bayeux.

--Et vous y avez trouv votre ancienne protectrice?

--J'ai appris que, depuis un mois, elle tait repartie pour Paris!

--Ah! pauvre crature! s'cria Marc en s'arrtant tout court.

--Oh! oui, dit la jeune femme,  qui les larmes vinrent aux yeux; vous
avez raison de me plaindre, allez, car j'avais us pour ce voyage toutes
mes forces, dpens jusqu'au dernier sou, et il ne me restait mme pas
de quoi donner  manger  ce pauvre innocent! Comprenez-vous, monsieur
Marc, n'avoir rien pour mon enfant! Cette ide me fit tourner le sang.
Je m'chappai, en courant devant moi, jusqu' ce qu'on ne vt plus de
maisons (car je ne sais pourquoi je n'ose pas pleurer devant tout le
monde); et quand je me trouvai dans la campagne, je m'assis sur une
pierre, o je me laissai aller. Jules, qui ne comprenait rien, continua
d'abord  jouer et  me caresser comme d'habitude; mais, cette fois, le
coeur tait trop malade: ses caresses, au lieu de me consoler, me
faisaient pleurer plus fort. J'tais comme folle, et je me rptais en
l'embrassant:--Plus rien... rien pour lui!... il faudra mourir tous
deux!... Personne pour avoir piti de mon enfant!... Il faut croire que
dans ma douleur je parlais tout haut, car, au milieu de mes sanglots,
j'entendis tout  coup une voix qui me demandait:--Qu'avez-vous, pauvre
femme? Et en relevant la tte, j'aperus un jeune homme  cheval, qui
s'tait arrt devant moi.

--Vous ne le connaissiez point?

--Non; mais le chagrin vous ouvre le coeur: je lui racontai, aussi
bien que je le pouvais en pleurant, ce qui m'tait arriv et comment je
me trouvais sans ressources. Alors il m'interrogea en dtail sur ce que
je pouvais faire, et, aprs m'avoir bien coute, il me dit:

--Je suis attendu  Caen pour une affaire importante qui ne me permet
pas de m'arrter; mais je vais vous remettre un billet avec lequel
j'espre que vous trouverez  vous placer.

Il tira alors un carnet, crivit sur une feuille qu'il dtacha, y mit
l'adresse et me la donna avec l'argent ncessaire pour continuer ma
route.

--Et ce billet? demanda Marc.

--Le voici, dit Franoise en prsentant un petit papier pli sur lequel
le garon de bureau lut:

CENTER
_A Madame Louis, propritaire aux Motteux
(prs Trvires)._

Il fit un mouvement de surprise.

--Connaissez-vous la personne? demanda Franoise.

--Je viens de la quitter, rpondit Marc.

--Elle est donc en affaires avec votre maison? car c'est  votre tour de
me dire comment vous avez pu laisser votre bureau pour venir ici.

--Plus tard je vous le dirai, rpondit Marc... pour le moment il faut
tcher de faire accepter vos services par madame Louis. Il y a
maintenant aux Motteux sa petite-fille... une pauvre femme qui est aussi
bien malheureuse et qui vous trouvera, j'espre, prte  la consoler et
 lui rendre service.

--Ah! si je peux quelque chose, elle n'a qu' parler, s'cria Franoise
avec l'empressement dvou qui lui tait naturel; a rend si heureux de
faire plaisir aux autres, surtout quand ils souffrent. Mais qu'est-ce
qu'une pauvre crature comme moi pourrait faire pour la petite-fille de
madame Louis.

--Plus tard, si vous tes reue aux Motteux, vous le saurez, dit Marc;
aujourd'hui vous ne devez songer qu' vous reposer; voici prcisment
l'auberge qui m'avait t indique; entrons ensemble, il me reste encore
beaucoup de choses  vous demander.

Aprs avoir donn  son fils tous les soins que rclamait son ge, et
s'tre assure qu'il dormait paisiblement, Franoise descendit pour
rejoindre Marc.

Celui-ci avait fait apprter un repas propre  rparer les forces
puises de la jeune femme, et tous deux se mirent  table.

Le garon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son pass,
sur ses projets; on et dit qu'il voulait entrer plus avant dans cette
me et savoir jusqu' quel point Honorine pourrait y trouver de la
sympathie et de l'appui. La fleuriste, trangre  tout dtour, se
laissa voir telle qu'elle tait, dj oublieuse d'un triste pass
qu'elle pardonnait, et n'ayant pour l'avenir d'autre rve que son fils.
Aussi, aprs un long entretien, Marc demeura-t-il persuad que la
rencontre de Franoise tait un coup du ciel. Il pensa que s'il
russissait  l'tablir  la ferme prs d'Honorine, celle-ci n'y serait
plus seule, et qu'il pourrait la quitter plus tranquille, sr de lui
laisser quelqu'un qui saurait la servir et l'aimer.

Mais tandis qu'il songeait aux moyens d'assurer la russite de ce
projet, Honorine se trouvait dj aux prises avec les difficults de sa
nouvelle position.




IX

Un gendre.


Reste seule avec sa petite fille, la mre Louis voulut mettre
sur-le-champ sa bonne volont  l'preuve, en l'occupant aux soins
domestiques dont elle-mme avait l'habitude.

Bien qu'elle et t jusqu'alors trangre  ces travaux, la jeune femme
s'y soumit avec une rsignation empresse. Elle tait  cet ge o les
changements extrmes dcouragent moins qu'ils n'excitent, et dans une de
ces heures d'exaltation qui rendent toute tche possible. Rsolue de
s'affranchir  tout prix, elle tait prte  payer cet affranchissement
par la fatigue, les veilles, la souffrance mme.

La fermire, qui triomphait d'avance des maladresses et des rpugnances
de la dame de Paris, fut donc compltement trompe dans son attente.
Honorine obissait  tous ses ordres, ne reculant devant aucun dtail et
supplait  l'habitude par l'intelligence.

Cette aptitude, loin de plaire  la vieille paysanne, l'irrita. Comme
toutes les femmes exclusivement appliques aux dtails du mnage, elle
tirait gloire de sa capacit reconnue et souffrait impatiemment tout ce
qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espr jouir de sa
supriorit en constatant l'ignorance de la Parisienne, et jouer prs
d'elle ce rle de protectrice bourrue qui satisfaisait en mme temps sa
vanit et sa mauvaise humeur; mais l'activit intelligente d'Honorine
drangeait toutes ses esprances. A peine trouvait-elle, de loin en
loin, l'occasion d'une rprimande, reue mme trop doucement pour tre
renouvele.

Ce dsappointement aigrit la vieille femme. Irrite de ne pouvoir
trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des
choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On et dit une de
ces fes malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre
princesse, _belle comme le jour_,  des preuves au-dessus des forces
humaines.

Par malheur, Honorine n'avait pas de marraine toute-puissante qui pt
lui prter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa prsence
d'esprit ne purent-elles longtemps suffire.

Elle avait, d'ailleurs,  surmonter, dans ses nouvelles fonctions, mille
difficults, mille frayeurs, dont la volont ne triomphait qu'avec
peine. Le vieux puits ruin auquel la mre Louis l'envoyait lui donnait
le vertige; chaque fois qu'elle devait franchir le seuil, les aboiements
furieux du dogue enchan prs de la porte la faisaient plir et
trembler. Mais ce fut encore bien pis, quand il fallut visiter les
tables avec la fermire, effleurer les taureaux qui lui jetaient, de
ct, un regard farouche, sentir sur sa joue l'haleine brlante des
chevaux impatients de l'entrave, entendre toutes ces voix fauves hennir
et beugler  son oreille. Cependant, elle s'efforait de cacher son
trouble, et la fermire, de plus en plus mcontente, redoublait
d'exigence. Enfin, elle s'cria aigrement:

--En v'l assez, voyons; c'est pas des mtiers de Parisienne que tu
fais l. Je veux pas que tu _t'estermines_ par gloriole.

Honorine voulut rpondre; la vieille femme l'interrompit.

--C'est bon, c'est bon, dit-elle schement; on sait bien que tu ne
voudras pas en venir  _jub_ ( repentance); les dames de Paris c'est
toujours un tantinet _jsuet_ (hypocrite); mais tu vas me suivre.

--O cela? Madame.

--Chez le _mire_; faut ben qu'y sache que t'es ici; c'est ton oncle
aprs tout. Prends le panier qui est l; c'est de la victuaille sur quoi
il compte... Eh bien! est-ce que tu le trouves trop lourd?

--Non, dit Honorine, qui fit un effort violent pour enlever le panier.

--Est-elle glorieuse, grommela la mre Louis, avec un dpit concentr;
elle n'avouera pas qu'elle en a trop; c'est pour m'_erjuer_ (m'agacer),
eh bien! tant pis, elle le portera pour lui apprendre!

Et elle prit le chemin du bourg avec la jeune femme qui, charge de son
fardeau, avait peine  la suivre.

M. Vorel n'habitait point  Trvires mme. Sa maison, situe sur la
gauche, n'tait que la plus petite partie d'un ancien manoir dont le
docteur avait dmoli le reste pour en vendre les pierres et la
charpente. Ce fragment d'difice, revu et corrig par son propritaire,
ne conservait, d'ailleurs, plus rien de sa physionomie primitive. Le
docteur en avait fait un pavillon, sans autre caractre apparent que la
propret. Tout y tait entretenu avec un soin qui annonait
l'intelligence et l'conomie. Les crpis de chaux ne prsentaient ni
lzardes ni soufflures; les volets, qui garnissaient toutes les
croises, taient parfaitement d'querre sur leurs gonds; la vigne,
rcemment taille, courait rgulirement le long du cordon plac entre
le rez-de-chausse et le premier tage, et les gouttires descendaient
du toit, sans aucune dviation, jusqu' des tonneaux soigneusement
goudronns.

Devant la maison se trouvait une petite cour dfendue par une grille de
fer, et dont les pavs ciments ne laissaient paratre ni le plus lger
brin d'herbe, ni la moindre mousse.

Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui
tait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du
propritaire qui veut _conserver sa chose_, mais rien qui annonce qu'on
l'aime ou qu'on en jouit. La plupart des volets taient ferms, la cour
restait dserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.

Ce que l'on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce
premier aspect. C'taient des arbres fruitiers svrement taills, des
plates-bandes tires au cordeau et en pleine culture, mais pas un
arbuste, pas une fleur, rien de ce qui rjouit l'oeil. Tout dans cette
demeure semblait soumis  une rgle d'arithmtique: videmment le matre
savait compter, mais il _n'avait pas de got_!

Cette svrit calcule donnait au pavillon du docteur, malgr son
lgance relative, une apparence plus triste encore que celle des
Motteux. A la ferme du moins, la cration se montrait par instants au
milieu des dgradations et du dsordre; le lierre tapissait les murs en
ruines, les gramens germaient autour de l'aire, et quelques fleurettes
s'panouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le
mouvement; c'tait la vie en dsordre, mais enfin la vie! Ici, c'tait
la mort rgulirement administre, mais toujours la mort!

Honorine, que la fatigue avait force de s'arrter  une centaine de pas
du manoir, fut saisie, ds le premier coup d'oeil de cet aspect morne,
et demanda si c'tait le logis du docteur.

--Ah! t'es presse d'arriver? dit la mre Louis ironiquement. Oui, c'est
la maison du _mire_; y la soigne plus que son me; tu vas voir a en
dedans. Ah! dame, y a pas de _varivara_ (dsordre) chez lui; c'est
l'autel avant la grand'messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame
de Paris, nous voil rendues.

Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.

--Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermire, mais aussi
y sont que trois; M. Vorel, le _grand'jodane_ et la Sureau. Une fire
servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le
_mire_ a toujours eu, comme a, de la chance.

--Sauf pour son fils,  ce qu'il me semble, fit observer Honorine.

--De quoi! son fils? reprit l'ancienne meunire, parce qu'il est de la
famille de M. Matignon[A]? Voil le _mire_ bien  plaindre! Il restera
toujours tuteur, donc, et c'est autant de gagn. Ah! y serait bien fch
si les sorciers du pays pouvaient redonner de l'esprit au
_grand'jodane_. Ton oncle, vois-tu, c'est un _grec_ (avare) dans le
coeur; il a toujours faim de ce qui se garde.

Elles taient arrives  la porte du manoir: la mre Louis frappa.

Une servante dj vieille, mais encore robuste, vint ouvrir.

C'tait la Sureau, espce de bte de somme qui servait le docteur depuis
trente ans sans avoir jamais reu de lui autre chose que le vtement et
la nourriture. Ses gages restaient aux mains de son matre, qui lui
avait promis de ne point l'oublier dans son testament. Cette esprance
tait devenue l'unique pense de la Sureau; elle vivait pour
l'accomplissement de ce rve, elle y rapportait toutes ses actions;
c'tait le rgne de mille ans promis  son avenir. Fatigues, privations,
gronderies, elle se consolait de tout avec ce mot:

--Je serai sur le testament de Monsieur.

Elle salua la mre Louis du ton familier ordinaire aux vieux serviteurs.

--Eh bien! os' que vous tes reste? demanda-t-elle un peu brusquement,
j'attendais toujours aprs les oeufs que vous aviez promis.

--Fallait-il pas tout laisser pour te les apporter, _dobiche_ (vieille
femme), rpliqua la fermire, pourquoi que tu n'es pas venue les
chercher.

--J'ai pas eu le temps dans la _vepre_ (soire).

--Eh bien! ni moi; chacun connat midi  sa porte, vois-tu; j'avais une
vache malade... puis il m'est arriv une Parisienne  la ferme; tu ne
vois pas?

--Ah! c'est une dame de Paris! dit la Sureau, qui jeta  Honorine un
regard souponneux et presque malveillant; et quoi donc qu'elle vient
faire au pays?

--C'est la fille du gnral, reprit la fermire avec une nuance
d'orgueil; elle n'a pas pris avec son mari, et alors elle est venue me
demander de la garder.

--Voyez-vous a, dit la Sureau en continuant  regarder Honorine qui
rougissait; on a ben raison de dire que dans la grande ville les mnages
sont comme la caniviere au diable; le mle et la femelle n'en valent
rien. Mais dites-moi donc, mam'Louis, si c'est la fille au gnral,
c'est la cousine  Zozo.

--Certainement.

--Ah bien! il va tre joliment tonn; dis donc, Zozo, viens ici; il y a
une belle dame de Paris qui est ta parente; viens l'embrasser.

Celui qu'on appelait parut  la porte du pavillon. Bien qu'il et trois
ans de plus qu'Honorine, sa taille ne dpassait pas celle d'un enfant.
Il avait les cheveux rares et blonds, les yeux gros, la mchoire
pendante et le teint d'une blancheur blafarde. De longs poils follets,
tmoignages d'une virilit manque, garnissaient son menton et ses
joues.

Il s'avana d'abord, d'un air incertain et en se balanant, jusqu'
moiti de la cour; mais ds que sa myopie lui permit de reconnatre la
fermire, il s'arrta.

--Eh bien! approche donc, _grand'jodane_, s'cria celle-ci; est-il mal
_houst_ (habill) au moins; toujours les bas sur les talons. Avec a
qu'il marche de travers comme un chien qui revient de vpres; c'est ma
vraie croix que ce failli gars de rien du tout.

L'idiot, qui tait d'abord rest immobile, fit un mouvement pour rentrer
au manoir; Honorine en eut piti; elle courut  lui, prit sa main et dit
doucement:

--C'est moi, monsieur Henri, qui suis votre cousine, ne voulez-vous
point me souhaiter la bien-venue?

Zozo, rassur par cette douce voix, regarda la jeune femme dont il
n'avait pu, de loin, distinguer les traits, et parut frapp
d'admiration.

--Ma cou.... cousine! rpta-t-il avec un bgaiement qui semblait moins
chez lui un dfaut d'organe que l'effet de la timidit.

Et ses yeux restrent fixs sur le visage triste et charmant de la jeune
femme.

--Eh bien! embrasse-la donc, _jodane_, s'cria la mre Louis avec un
gros rire.

L'idiot fit un mouvement pour obir, mais la crainte l'arrta: Honorine
pencha en souriant son front jusqu' ses lvres.

--Oh! ma....a cousine, vous n'tes pas m...mchante.... vous!
bgaya-t-il.

--C'est--dire que nous autres nous le sommes? interrompit la fermire
qui fit un geste de menace.

Par un mouvement instinctif, l'idiot se rangea contre Honorine, comme
s'il et dj compt sur sa protection.

--Ce n'est point la pense de M. Henri, reprit celle-ci d'un ton
conciliant; il a seulement voulu me dire une chose aimable, et je l'en
remercie! J'espre que nous serons bons amis.

--Oh! ou...i... oui, rpliqua Zozo, avec une sorte de vivacit; je vous
fe....ferai des corbeilles.

--C'est tout ce qu'y peut faire, le pauvre innocent! dit la Sureau avec
commisration; y tresse des paniers de jonc pour ses amis..... a n'peut
servir  rien; mais y croit vous rendre service.

--V'l pourquoi il n'a jamais voulu m'en faire  moi, le _souton_
(dissimul), reprit la fermire; du reste, je m'en bats l'oeil; amiti
de crapaud ne fait pas de profit; mais, voyons, o est le _mire_, il
faut que je lui mne la Parisienne.

--Le voici, dit la Sureau en montrant le mdecin qui descendait le
perron.

Il avait vu arriver la fermire avec sa petite-fille; mais, fidle  son
habitude de prudence, il s'tait dcid  couter la conversation des
trois femmes avant de se montrer.

En apprenant qu'Honorine arrivait aux Motteux pour y rester, il n'avait
pu rprimer un tressaillement d'inquitude. Son front se plissa et ses
sourcils grisonnants se rapprochrent. Il tait vident que cette
arrive imprvue drangeait quelque projet longuement mdit. Il pencha
la tte en portant la main  ses lvres, comme il avait coutume de faire
lorsqu'une difficult  rsoudre l'absorbait, et demeura  la mme place
jusqu' ce que la voix de la mre Louis se ft entendre de plus prs. Il
sortit alors brusquement de sa rverie. L'expression soucieuse de ses
traits s'effaa sous cette espce de rire _normal_ dont nous avons dj
parl, et il s'avana sur le perron avec tous les signes de la surprise
et de l'empressement.

--Suis-je bien veill! madame de Luxeuil ici! s'cria-t-il, en courant
au-devant de la jeune femme les mains tendues; par quel heureux
hasard..... comment se fait-il?.... mais vous n'tes point seule?

--On va vous conter tout a, dit la fermire qui montait le perron en
soufflant. J'ai tant _vost_ (couru) aujourd'hui, que les jambes me
rentrent dans l'estomac; voyons, arrivez donc, vous vous ferez des
politesses plus tard.

Le docteur, qui se confondait en humilits prs d'Honorine, lui offrit
le bras et la conduisit au salon.

C'tait une grande pice boise, sans autre ameublement que des chaises,
une table et un casier formant pharmacie. Vorel s'excusa de recevoir
madame de Luxeuil dans son pauvre logis de mdecin de campagne.

--En v'l un _gas mentoux_ (menteur), s'cria la mre Louis, y rabaisse
sa _turne_ (cabane) pour qu'on l'admire.

--Vous oubliez qui est madame et d'o elle arrive? fit observer Vorel
avec respect.

--Eh ben, quoi? elle arrive de Paris; le pays de la noblesse 
Martin-Firou, gilet de velours et ventre de son.

--Ce proverbe peut tre vrai pour beaucoup de gens, reprit le mdecin en
souriant, mais pour madame de Luxeuil...

--Ah! non; elle, c'est pas ce soulier-l qui la blesse, interrompit
l'ancienne meunire; mais elle n'en a pas moins sa croix  porter, et la
preuve c'est qu'elle s'en est fui de Paris.

La mre Louis se mit alors  raconter au docteur l'arrive de la jeune
femme  la ferme et tout ce qui s'tait pass entre elles.

--Je voulais la renvoyer, dit-elle en finissant, mais elle a tant
_pign_ (pleur) qu'a ben fallu la garder.

--Il me semble que vous ne pouviez avoir un seul instant d'hsitation,
rpliqua le mdecin de sa voix caressante: recevoir madame doit tre
pour vous, pour nous tous, un devoir et un plaisir.

--Merci, j'aime pas ce qui me drange, moi, rpondit grossirement la
fermire, et j'aurais autant aim qu'elle restt chez elle.

--Mon Dieu! Madame a suivi un premier mouvement de dpit bien naturel,
reprit le docteur, et je dirais de plus que j'en espre un heureux
rsultat.

--A cause donc? demanda la paysanne.

--A cause de la hardiesse mme de la dmarche. Ce sera pour M. de
Luxeuil une leon qui le rendra plus circonspect.

--Vous croyez?

--Il devra tout faire pour qu'on oublie un pareil clat.

--Eh bien, alors, reprit la mre Louis, rien n'empche la petite de
retourner avec lui.

--Moi! interrompit Honorine, oh! c'est impossible, Madame.

--Impossible! impossible, ma chre, c'est ce qu'on verra, reprit la
fermire aigrement: on n'est pas mari et femme pour jouer aux quatre
coins, peut-tre! S'y a moyen de vous remettre ensemble, faut vous
remettre. Le _mire_ se chargera d'arranger la chose.

--Ah! ce n'est point l ce dont nous tions convenues! s'cria Honorine
les larmes aux yeux; je m'tais engage  ne point tre pour vous une
gne, et  vous servir selon mes forces; j'ai tch de tenir ma
promesse, pourquoi revenir sur la vtre?

L'allusion d'Honorine aux efforts qu'elle avait faits pour se rendre
utile depuis son arrive, loin de toucher la fermire, ralluma sa
mauvaise humeur.

--Ah! tu me reproches dj tes services! s'cria-t-elle; eh ben, je n'en
veux plus.

--Mais, Madame...

--Non, je n'en veux plus. Aussi bien, a n'aurait pas pu durer; c'tait
un feu de paille: tu ne feras plus rien, je te nourrirai comme les
chapons, d'ici que le _mire_ ait rgl l'affaire avec ton homme.
Allons, c'est dcid, ainsi, il est inutile de _vessiner_ (tourner)
autour de moi; j'en veux plus entendre parler, que je te dis.

La paysanne carta de la main Honorine, qui s'tait approche pour
renouveler ses prires, et reprit, en grommelant, le panier que la
Sureau venait de rapporter. Vorel parut afflig de sa brusquerie.

--Que madame de Luxeuil pardonne, dit-il, en souriant avec intention; on
est un peu vif dans le Bessin, mais on n'est pas si diable qu'on le
parat. Nous mettrons toute la rserve dsirable dans une pareille
affaire, et j'ose esprer qu'elle se terminera heureusement. Ce soir
mme je vais crire  Paris.

--A propos d'criture, et mes mmoires? interrompit la fermire; voil
huit jours que vous devez les rgler.

--Je n'ai pu trouver encore un instant, objecta Vorel; mais au premier
jour...

--C'est a! reprit madame Louis avec humeur; y n'a pas le temps d'crire
 Paris. C'est comme l'an dernier, qu'y m'a fait manquer la vente de mon
grain par le retard d'une lettre; mais aussi a lui a fait mieux vendre
le sien.

--Allons, ma mre, encore cette histoire! dit le mdecin qui ne put se
dfendre d'un geste d'impatience.

--Tiens! il y a peut-tre pas de raison pour que j'm'en souvienne,
reprit la vieille femme; j'ai perdu de l'affaire plus de soixante cus.
Faut-il tre malheureuse d'avoir pas t duque et de ne pouvoir
chiffrer toute seule!

--Prenez un commis, dit Vorel ironiquement.

--Eh bien! pourquoi donc que j'en prendrai pas? s'cria la mre Louis,
chez qui couvait depuis longtemps une colre que la plaisanterie du
docteur fit clater. Oui, j'en gagerai un. Ah! vous croyez me dfier;
vous vous dites:--La bonne femme peut pas s'passer de moi, et alors vous
prenez votre air de petit bon Dieu sur une pelle; mais j'veux faire mes
comptes chez moi; j'aurai ququ'un.

Et se tournant tout  coup vers Honorine:

--Mais,  propos, tu es une savante, toi, dit-elle; tu dois savoir
l'orthographe et compter en centimes, comme ils veulent  c't'heure.

Honorine rpondit affirmativement.

--Alors, reprit la mre Louis en jetant au mdecin un regard de
triomphe, je te garde! a sera un commis tout trouv.

--Parlez-vous srieusement, Madame? s'cria la jeune femme avec un geste
de joie.

--Puisque je te le dis, interrompit la fermire;  preuve que le _mire_
va te donner les quittances qu'il avait pour tablir les comptes.
Voyons, dpchez-vous, mon gendre.

La fermire ne se servait de cette dernire dsignation avec Vorel que
dans les moments d'irritation srieuse. Le mdecin parut inquiet.

--C'est une plaisanterie, dit-il en exagrant son sourire habituel; la
chre maman Louis ne voudrait point m'enlever ainsi mon emploi.

--C'est vous qui l'avez propos et maintenant c'est accept, rpliqua la
paysanne avec rsolution; la petite fera mon affaire.

--Mais vous ne l'aurez point toujours! fit observer Vorel qui continuait
 sourire.

--Pourquoi a, si elle veut rester aux Motteux? demanda la mre Louis.

--Rappelez-vous donc ce que vous me disiez tout  l'heure, qu'il fallait
travailler  une rconciliation.

--Puisqu'elle a rpondu qu'elle refusait! s'cria la fermire, dont les
opinions avaient chang avec les intrts; faudrait peut-tre la
renvoyer avec ce _gadolier_ (mauvais sujet), qui la rend plus
malheureuse que les pavs.

--Prenez garde, reprit Vorel gravement; ce _gadolier_, comme vous
l'appelez, a le droit en sa faveur, et il viendra ici la reprendre de
force.

--Lui!

--Et il faudra bien que vous la laissiez aller.

--C'est ce que nous verrons! s'cria la paysanne, qui, dans la
disposition agressive de son humeur, fut pour ainsi dire encourage par
cette menace. Ah! on viendra pour m'arracher ma petite-fille; alors a
sera aux juges  dcider! J'en appellerai jusqu'au Pre ternel,
d'abord, quand je devrais mander ma dernire chemise! Qu'il vienne un
peu ce gas de Paris, je lui montrerai que Taupin vaut bien Marotte!
N'aie pas peur, ma petite, s'il faut des procs nous lui en ferons, et
en attendant tu chiffreras pour moi. Voyons,  la fin de tout, je vous
dis que je veux les quittances, mon gendre!

Vorel comprit qu'un plus long dbat ne ferait que raffermir la
rsolution de la fermire, et il lui remit les papiers qu'elle
demandait.

L'espoir d'chapper  la dpendance du mdecin par l'entremise de la
jeune femme avait compltement chang les dispositions de la mre Louis,
et la menace d'une lutte  soutenir contre de Luxeuil tait plutt
propre  la confirmer dans sa nouvelle rsolution qu' l'en dtourner.
Il y avait chez elle trop de sang normand pour que la ncessit de
dfendre un bien devant le juge ne le lui rendt pas plus prcieux.

En arrivant  la ferme, elle conduisit Honorine  la chambre qu'elle lui
destinait, comme pour constater sa rsolution de la garder, y fit porter
le livre de compte, une table pour crire, et aida la jeune femme  tout
ranger.

Mais tant de fatigues et d'motions avaient puis cette dernire: aprs
quelques efforts, elle se laissa tomber au bord du lit qu'elle voulait
prparer, et porta les deux mains  son front.

--Qu'est-ce qu'y lui prend donc? dit la mre Louis en courant  elle.

--Je ne sais, balbutia Honorine, je vois... tout flotter... devant mes
yeux.

--Par exemple! va pas tomber en faiblesse! s'cria la fermire en la
soutenant; j'tais bien sre que tu en faisais trop pour tes forces!...
Pourquoi donc que tu t'es pas repose... Y a-t-il du bon sens de se
mettre dans un pareil tat... et puis..... V'l que j'y pense, je t'ai
rien propos quand t'es arrive; t'as besoin peut-tre.

--En effet, murmura Honorine, je n'ai rien pris depuis ce matin.

La fermire recula.

--Qu'est-ce que tu dis l? s'cria-t-elle, malheureuse! et t'as pas
demand?...

--Je ne voulais... rien dranger... aux habitudes, dit Honorine, qui
continuait  lutter contre sa dfaillance.

La mre Louis joignit les mains avec une exclamation de surprise dans
laquelle perait une sorte d'admiration. La rserve de la jeune femme
tait un mrite trop  porte de cette nature plutt grossire que
mauvaise, pour qu'elle n'en ft pas touche. A la pense que sa
petite-fille avait eu faim chez elle sans rien dire, elle sentit une
larme lui venir dans les yeux.

--C'est aussi passer la plaisanterie! s'cria-t-elle. A-t-on jamais vu!
elle se serait laisse prir plutt que de donner de l'embarras... et on
dit encore la Parisienne!... Ici Marie-Jeanne, Franois! apportez tout
ce qu'y a  manger dans la maison! Et dire que j'ai pas pens plus
tt... non, y a des jours comme a, o je suis une vraie Iroquoise...
Attends, petite, attends _mezette_ (msange); je vais te chercher
queuque chose qui te remettra.

La mre Louis sortit en trottant et revint bientt avec une bouteille de
cassis dont elle fora sa petite-fille  boire quelques gouttes; de leur
ct, les servantes apportrent des fruits, des viandes, du laitage: en
un instant la table fut couverte.

La fermire voulait forcer Honorine  manger de tout, prtendant que si
elle refusait, ce serait preuve de rancune. La jeune femme eut beaucoup
de peine  se dfendre et  faire comprendre qu'un peu de lait et
quelques heures de repos suffiraient pour la remettre. La mre Louis ne
se rendit que sur la promesse qu'elle se _ddommagerait le lendemain_.
Elle arrangea elle-mme l'oreiller d'Honorine, tendit une nappe devant
la fentre qui n'avait point de rideau, se retira sur la pointe du pied
en lui recommandant de dormir la grasse matine et descendit pour
empcher tout bruit qui et troubl son sommeil.

La rvolution opre ne pouvait tre plus complte; Honorine tait
maintenant _sa petite-fille_, ce n'tait plus _la dame de Paris_.

Mais pendant que ce changement favorable s'oprait aux Motteux, Vorel
parcourait le jardin du manoir les bras croiss, la tte basse et les
lvres serres. Ce qui venait de se passer entre lui et la mre Louis
avait tromp toutes ses esprances, et en assurant le sjour d'Honorine
 la ferme, lui donnait une dangereuse rivale. Il n'ignorait point qu'en
cdant  son influence, la mre Louis avait contre lui une haine
tempre de crainte qui ne demandait que l'occasion pour s'exprimer et
grandir. S'il ne russissait  loigner la jeune femme, sa domination
tait donc compromise, et, par suite peut-tre, toutes ses esprances de
richesse ananties!

Cette dernire pense coula au coeur de Vorel comme un venin et y
alluma une sourde haine contre sa nice. Une fois dj elle avait fait
obstacle  ses projets, en lui chappant pour passer aux mains de la
prieure de Tours. Depuis, prs de vingt annes avaient t consacres 
rparer cet chec, et l'enfant devenue femme menaait de nouveau son
difice de ruses! Une telle persistance ressemblait  de la fatalit;
videmment Honorine tait l'archange destin  le perdre, s'il ne
russissait  s'en dlivrer.

A la ville, le lever du soleil n'est qu'un changement de sensation pour
le regard, tout au plus un rveil de la pense et de l'action; mais, 
la ferme, c'est l'apparition d'un nouveau monde: la diffrence de la
nuit et du jour n'y est point seulement un contraste d'optique, c'est la
manifestation de deux formes distinctes de la cration. Le monde des
ombres rentre au repos pour laisser paratre le monde de lumire. Les
cris de l'oiseau de nuit s'teignent; la bte fauve, dont l'ombre
rdait autour des habitations, disparat dans les bois; les lumires
mystrieuses s'vanouissent, la brise plaintive tombe, les rumeurs des
eaux s'apaisent, et tout  coup, aux lueurs rougissantes de l'aurore,
les pinsons s'veillent dans les feuilles, les grands bois sortent de
l'obscurit tincelante de rose; les aboiements des chiens
retentissent, et les appels des travailleurs se font entendre. L'homme
reprend possession de son domaine; la cration entire semble clbrer
la rapparition de son roi!

Honorine fut rveille par ce concert de lumires et d'harmonie. L'aube
illuminait sa chambre de joyeux rayons, et les parfums qu'exhale au
matin la sve ravive pntraient jusqu' son lit par les vitrages 
demi briss.

Elle se leva ranime et courut  la fentre. Les brumes qui
enveloppaient la valle commenaient  se soulever, montrant au loin des
perces lumineuses dans lesquelles scintillaient les toits du hameau.

Les servantes traversaient la cour en chantant; les vaches mugissaient
dans leurs tables, les pigeons roucoulaient sur les toits de chaume;
tout respirait enfin je ne sais quelle gaiet agreste et vivace! c'tait
comme un rveil de la vie, mais plus facile, plus calme et pour ainsi
dire renouvele!

Quelle que ft la proccupation de la jeune femme, elle ne put chapper
 cette influence bienfaisante du matin. Aussi la mre Louis
poussa-t-elle une exclamation de joie en entrant.

--Ah! vertudieu!  la bonne heure, voil ses couleurs revenues,
s'cria-t-elle en l'embrassant; eh bien! comment que t'as dormi dans
notre _logane_ (cabane), petiote?

--Fort bien, Madame, rpondit Honorine timidement.

--Et t'as pas fait de mauvais rves? T'as pas vu de _hans_ (fantmes)?
Dame! c'est pas gentil comme dans vos palais de Paris; mais
l'accoutumance fait la jouissance. Nous tcherons, d'ailleurs, de
l'arranger un peu ton nid.

--Tel qu'il est j'en suis satisfaite, dit Honorine, et je ne demande
rien de plus, Madame.

--M'appelle donc pas comme a, interrompit la fermire avec une grosse
bonhomie. Voyons, ma _mezette_ (msange), parle-moi d'amiti, et dis-moi
mre Louis... Tu me gardes peut-tre rancune d'hier.

--Oh! ne le croyez pas, Madame.

--Encore!

--Non... ma mre, reprit Honorine en levant sur la paysanne un regard
plus rassur; ma mre, puisque vous me permettez de me dire votre fille.

--Si je te le permets! est-ce que c'est pas un droit? Allons, allons,
_mezette_, tu verras que nous nous entendrons. Mais, pour le quart
d'heure, il faut que tu descendes, vu qu'il y a en bas l'homme qui t'a
conduite ici.

--Marc?

--Oui, il vient d'arriver avec une femme; je leur ai fait servir 
djeuner... car y faut pas croire, d'aprs ce qui t'est arriv hier, que
ta grand'mre soit avaricieuse, au moins! Vertudieu! j'suis jamais plus
contente que quand j'peux faire manger mon bien par de braves gens...
Aussi je leur ai fait servir du meilleur.




X

Adieux.


Honorine suivit la mre Louis, et trouva Marc et Franoise assis devant
une table, sur laquelle la fermire avait fait entasser tout ce qui
pouvait se manger  la ferme. Il tait vident qu'elle tenait  rtablir
sa rputation aux yeux de sa petite-fille, et  racheter,  ses propres
yeux, son oubli de la veille. C'tait de l'hospitalit, exalte par le
remords!

--Vois-tu, dit-elle en entrant, les voil qui _s'empaffent_ (se
rassasient)  discrtion; vous drangez point, braves gens; table servie
doit tre amie. Vous voyez que ce matin la petite est gaillarde comme le
_moisson d'arbanie_ (le moineau).

--Madame est-elle vraiment comme elle le souhaitait? demanda Marc, qui
s'tait lev et dont le regard interrogateur donnait un double sens 
ses paroles.

--Oui, dit Honorine avec intention, ne vous inquitez point pour moi,
monsieur Marc, tout ira bien.

Le garon de bureau parut respirer plus librement.

--J'en rponds que a ira bien, reprit la mre Louis, qui n'avait vu,
dans la question et dans la rponse changes, qu'une allusion 
l'indisposition de la veille; avant un mois je parie vous l'engraisser
que vous ne la reconnatrez plus. Je me charge de sa sant, moi! Pas
vrai, petite, que tu me laisseras tre ton _mire_? Oh! c'est qu'elle
n'a plus peur de moi; nous sommes toutes deux maintenant  pain et 
pot; mais remettez-vous donc  table!

--Faites excuse, Madame, dit Marc, nous avons fini; mais puisque vous
nous tes si bonne, a m'enhardit  vous adresser une demande.

--Qu'est-ce que c'est?

--Voici une jeune femme qui a besoin et bonne volont de gagner sa vie.
On lui a dit qu'elle trouverait du travail  la ferme, et alors elle est
venue...

--Ah! c'est pour a, dit la mre Louis, qui changea subitement de ton et
jeta sur Franoise un regard inquisitorial, et qu'est-ce qu'elle fait,
votre protge?

--Tout ce qu'on m'ordonnera, Madame, dit Franoise avec soumission.

--Ce qui veut dire que vous ne savez rien, reprit la fermire rudement;
a ne peut pas nous aller, ma chre; d'ailleurs, vous avez les mains
trop blanches pour nous autres gens de la campagne; vous vous tes
trompe de maison.

--Pardonnez-moi, dit Marc, elle tait adresse  la ferme par une
personne qui lui a remis une lettre.

--Qui a?

--Un Monsieur bien bon, reprit Franoise en prsentant le billet; il m'a
dit qu'il tait le voisin de Madame.

--Donnez  la _mezette_; j'ai pas d'assez bons yeux pour lire l'criture
de main... Un voisin des Motteux?... Qui donc que a peut tre?

Honorine ouvrit le billet, regarda la signature et tressaillit.

--M. de Gausson, s'cria-t-elle.

--Ah! c'est le beau brun, reprit l'ancienne meunire; c'est diffrent;
je l'aime tout plein.

--Il est donc ici? demanda Honorine agite.

--Mais certainement, reprit la mre Louis; il demeure  son vieux
pigeonnier de Vert-Bec; est-ce que tu le connais aussi?

--Je l'ai vu  Paris.

--Tiens, c'est juste, il en est... eh ben, comme a se trouve... y vient
souvent aux Motteux, vous pourrez refaire connaissance; mais voyons donc
ce qu'elle chante sa lettre.

Honorine lut:

	 Chre madame Louis,

Je vous adresse une pauvre femme que je recommande  votre bon
     coeur. Procurez-lui du travail; elle parat douce, pleine de zle
     et de bons sentiments. A mon retour, j'irai vous remercier de ce
     que vous aurez fait pour elle.

Je vous avertis que le gros Lorry a vendu ses foins 37 francs le
     millier.

RIGHT
<sc>De Gausson.</sc>

--Voyez-vous, s'cria la mre Louis, frappe surtout de ce dernier
renseignement qui formait comme la proraison de la supplique de Marcel;
37 fr. le millier, quand mon gendre voulait me les faire livrer  34;
c'est comme a qu'y prend mes intrts! on ne peut compter sur
personne.

--Sauf sur M. de Gausson, fit observer Honorine en souriant.

--C'est vrai qu'il est bien gentil d'avoir pens  moi, reprit la mre
Louis; du reste, je l'ai toujours dit, c'est un _fel_ gars.

--Aussi vous ne refusez point sa protge, ma mre, continua la jeune
femme; il la recommande _ votre bon coeur_, et il doit venir vous
remercier  son retour, il faut bien, pour cela, que vous fassiez
quelque chose.

--Tu crois, dit la fermire adoucie; eh bien! nous verrons. Mais
qu'est-ce qu'on peut faire de ququ'un qu'a un enfant sur les bras!...
encore si elle pouvait coudre... laver!

Franoise se hta de rpondre qu'elle le pouvait.

--Alors on vous prendra... mais rien qu' l'essai! dit la fermire qui,
au milieu mme de ses entranements, gardait quelque chose de la
prudence normande; vous demeurez  Trvires, pas vrai?

--Elle est arrive hier, fit observer Marc, et ne demeure encore nulle
part.

--Ah! elle est sur le pav, reprit la mre Louis avec brusquerie, mais
en jetant  Franoise un regard plus attentif; il faut bien pourtant
qu'elle trouve une niche pour elle et son petit.

--Je chercherai, Madame...

--Oui, mais y faut un mnage, et m'est avis que vous portez tout votre
faix dans votre bonnet de nuit! Y a bien ici, au bout du petit bois, la
_turne_ de l'ancien garde qu'on pourrait vous prter.

--Ah! Madame! s'cria Franoise attendrie, comment vous remercier...

--C'est qu'en attendant, je vous avertis, reprit la mre Louis toujours
prcautionneuse, si j'trouve  la louer plus tard, faudra dmnager...
mais pour le moment vous serez toujours  l'abri avec le petit... Quel
ge qu'il a vot'gars?

--Trente mois, Madame.

--C'est veill comme un _jacquet_ (cureuil), donnez-le moi donc un
peu.

--Mon Dieu! je vous demande bien pardon, dit timidement Franoise, mais
il est si accoutum  moi qu'il ne veut point me quitter... Veux-tu
aller  madame?

L'enfant regarda la fermire, et, tromp sans doute par son costume qui
lui rappela son ancienne nourrice, il se jeta dans ses bras avec un cri
joyeux.

--Vous le voyez qu'il veut bien venir, dit la mre Louis en le faisant
sauter.

--C'est la premire fois! rpliqua Franoise tonne, et madame est la
seule personne qui ne lui ait point fait peur.

--Et pourquoi donc que je lui ferais peur  ce pauvre friquet, dit la
paysanne visiblement flatte de l'exception faite en sa faveur par
l'enfant; ces petits, a sent le monde, voyez-vous; a a l'instinct de
connatre les bons des _maxis_ (mchants); pas vrai, mon _jacquet_;
allons, gazouille; grimpe sur ma _falle_ (estomac); a-t-y l'air _dgot_
au moins; je veux que nous soyons bons amis. Dites donc, ma fille,
comment qu'on vous appelle?

--Franoise, Madame.

--Eh bien, Franoise, faudra que vous preniez tous les soirs une
_guichonne_ de lait  la ferme pour le petit.

--Ah! Madame, que de bonts!...

--Je vous dis pas que a sera une rente  perptuit, au moins; mais
pour le quart d'heure l'enfant en profitera.

Honorine se joignit  Franoise et  Marc pour remercier la mre Louis,
dont leur reconnaissance exalta la bonne volont, et qui voulut tablir
sur-le-champ la grisette dans l'ancienne maison du garde.

Celle-ci, place  la lisire du taillis, sur le penchant du coteau qui
domine au nord la rivire d'Esque, avait quelque chose de sauvage, qui
formait contraste avec les autres habitations du pays. Sa vue, borne de
tous cts par les fourrs, ne s'tendait que sur une friche seme de
rochers et de touffes de chnes, tandis qu'un peu plus bas, le coteau,
soigneusement cultiv, prsentait  l'oeil des vergers, des champs de
bl vert et des prairies entrecoupes de maisonnettes blanches.

Mais aprs tant d'preuves, l'aspect d'un toit qui pt abriter son fils
ne pouvait manquer, quel qu'il ft, de rjouir Franoise. Doue
d'ailleurs de cette heureuse souplesse, qui fait que les dsirs
s'abaissent ou s'lvent selon la situation, comme une eau docile qui
prend d'elle-mme son niveau, la grisette n'avait  combattre ni le
regret des biens perdus, ni l'ajournement des biens esprs. Elle
recevait de Dieu son bonheur au jour le jour, sans se tourmenter de ce
qu'il avait t la veille, de ce qu'il serait le lendemain. Aussi
lorsque, aprs avoir mis en ordre le pauvre mnage de la maison des
taillis, elle se retrouva, le soir, devant un feu de broussailles, et
son enfant endormi sur ses genoux, sa pense ne se reporta point vers
les angoisses qu'elle venait de traverser, mais sur le secours inespr
qui lui tait offert. Satisfaite d'avoir trouv, comme l'oiseau du ciel,
un nid et le repos du soir, elle ne porta pas plus loin ses regards et
attendit tranquillement le sommeil.

Quant  Honorine, de retour  la ferme, elle y avait trouv une rponse
d'Arthur  la lettre crite avant son dpart.

Sans entrer dans aucune explication, de Luxeuil dclarait consentir
provisoirement  son sjour prs de sa grand'mre, et lui demandait une
procuration qui lui permt d'exercer les droits qu'elle avait dclar
lui abandonner.

La lettre tait courte, sans allusions, et ne laissait aucun moyen de
deviner les intentions d'Arthur pour l'avenir.

En tous cas, le prsent semblait assur et la jeune femme pouvait
esprer qu'emport par le tourbillon du monde, son mari finirait par
l'oublier. Trop de prvoyance d'ailleurs et entran trop
d'inquitudes; elle rsolut de se laisser aller au courant des
vnements, sans ajouter au poids de chaque jour celui d'un avenir
incertain.

Rien ne retenait plus Marc  la ferme; il prit cong d'Honorine qui, au
moment de le quitter, se sentit saisie d'un attendrissement ml
d'angoisses. Malgr l'vidence du service reu, la rvlation d'Arthur
continuait  la troubler: elle et voulu rhabiliter dans son propre
jugement celui dont elle avait obtenu le secours, ennoblir sa
reconnaissance par l'estime, glorifier enfin un dvouement dont elle
profitait sans pouvoir l'avouer!

Au moment o Marc se dcouvrit en rptant d'un accent mu, un dernier
adieu, elle lui saisit la main et s'cria:

--Vous ne partirez pas ainsi sans m'avoir t mes doutes! on vous a
accus devant moi!... mais ce qu'on a dit tait un mensonge, avouez-le,
je vous en conjure  mains jointes; avouez-le,  moi,  moi seule! je ne
vous demande pas d'explication, dites seulement: non! et je vous
croirai.

Au premier mot prononc par la jeune femme, Marc tait devenu trs-ple;
il retira sa main et rpondit  voix basse:

--Madame n'a-t-elle point vu que je n'avais rien  rpondre, quand
monsieur de Luxeuil m'a accus?

--Oui, dit vivement Honorine, mais quelque motif... que j'ignore... vous
a sans doute forc  vous taire.

Il secoua la tte.

--Je me suis tu parce qu'il disait la vrit, rpliqua-t-il sourdement.

Honorine le regarda.

--Mais alors, reprit-elle trouble, si vous avez t.... si vous tes...
ce qu'il a dit, que peut-il y avoir eu de commun entre vous et ma mre?
Pourquoi ce dvouement dont je ne puis dsormais souponner la
sincrit? Quel intrt trouvez-vous  me dfendre?

--Vous m'avez dj fait cette question, murmura Marc.

--Et vous m'avez rpondu: plus tard!

--Oui, plus tard..... peut-tre... peut-tre aussi jamais! cela dpendra
de vous.

--De moi? comment faut-il vous supplier alors?

--Ne suppliez pas, c'est inutile... pour me faire parler il faut autre
chose que vos dsirs d'aujourd'hui... car je comprends bien, allez,
pourquoi ces questions! Vous tes triste d'tre protge par un rprouv
comme moi; vous voudriez ne pas tre oblige de me mpriser, le mpris
gne la reconnaissance! mais je n'en attends pas; vous ne m'en devez
pas!

--Que dites-vous?

--Non; tout ce que je vous demande c'est d'avoir confiance! c'est quand
vous aurez besoin de moi, de me faire signe, c'est de me regarder comme
votre chien, de me dire: va l, viens ici! et j'irai, je viendrai! de
vous servir de moi sans vous inquiter de moi; de me regarder comme une
chose qui est  vous et dont vous pouvez tout faire pour votre bonheur.

Honorine fut remue jusqu'au fond du coeur. Le ton de Marc n'avait ni
l'lvation ni l'lan que donne l'exaltation; il tait bas, presque
calme, mais profond. On sentait qu'il n'y avait l aucune surexcitation
passagre; c'tait l'expression d'un sentiment depuis longtemps matre
de l'me tout entire, et qui en tait devenu pour ainsi dire l'tat.

--Et vous pensez que je puis accepter un change aussi ingal,
s'cria-t-elle, les yeux fixs sur Marc!  vous tous les sacrifices; 
moi la libert de l'ingratitude! je repousse de pareilles conditions! si
je ne dois tre pour vous qu'une cause d'abngation et de souffrance, je
renonce  en profiter plus longtemps.

--Ah! ne dites pas cela! interrompit prcipitamment Marc d'un accent
douloureux: ce que je fais pour vous est dsormais ma seule consolation;
si je ne l'avais point, tout serait fini! Savez-vous, d'ailleurs, si ce
n'est pas un moyen de me racheter... si je n'ai rien  expier!.... Ah!
ne me faites pas de questions, mais laissez-moi continuer ce que j'ai
commenc... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour moi-mme; j'en
ai besoin et je..... je l'ai <sc>PROMIS</sc>!

Ce dernier mot fut accentu par Marc avec une sorte d'exaltation pieuse.
Il semblait l'avoir prononc sous l'obsession d'un souvenir toujours
prsent, et comme si quelque ombre invisible et pu entendre ce
renouvellement de serment. Honorine saisie garda le silence; il y eut
une pause assez longue.

--Je retourne  Paris, reprit enfin Marc, c'est l surtout que vous avez
besoin d'un serviteur dvou. Je veillerai sur M. de Luxeuil; et, s'il
est ncessaire, vous recevrez mes avertissements.

--Allez donc, dit la jeune femme, puisque vous voulez rester un
bienfaiteur inconnu; allez, et quel qu'ait t votre pass, soyez bni
pour ce que je vous dois.

Elle lui prsenta les deux mains qu'il prit et qu'il baisa l'une aprs
l'autre avec une humilit attendrie, puis il salua et partit.

Les premiers jours furent employs par Honorine  s'tablir  la ferme.
Marc lui avait recommand Franoise avant son dpart; mais cette
recommandation tait inutile. La protge de Marcel tait dj celle
d'Honorine.

Il y avait d'ailleurs, entre les deux jeunes femmes, des rapports de
position qui devaient les rapprocher. Toutes deux meurtries par de
douloureuses preuves, toutes deux exiles dans un milieu nouveau et
inconnu, elles sentirent le besoin de s'appuyer l'une sur l'autre. La
similitude des souffrances avait fait disparatre l'ingalit des rangs,
et  peine ces coeurs de mme famille se furent-ils sentis, qu'ils
s'adoptrent avec ardeur.

Seulement, la diffrence des habitudes donna  chacune une position
distincte. Honorine fut la matresse affectueuse et tendre, Franoise la
servante reconnaissante et dvoue.

Toutes deux travaillrent ensemble  conqurir les bonnes grces de la
mre Louis, non par calcul, mais par un besoin commun d'tre aimes. La
fermire, dont le grossier gosme s'tait jusqu'alors agit au milieu
des basses servilits ou des rsistances brutales, se trouva comme
enveloppe dans l'affectueuse complaisance de ces deux femmes. Leur zle
et leur patience dsarmaient sa mauvaise humeur. Toujours dans son tort
avec elles, sans qu'elles le fissent jamais sentir, la paysanne finit
par reconnatre intrieurement son injustice. Ces coups, auxquels on ne
rpondait jamais que par le sourire ou les caresses, lui firent honte;
elle mit les deux Parisiennes hors de la sphre o grondaient ses
emportements, et n'eut plus pour elles que des paroles amicales. C'tait
comme un port o, aprs les temptes du mnage, elle venait respirer.
Elle arrivait toujours prs des deux femmes charge de maldictions ou
de menaces, et, tout en criant ses plaintes, elle se dgrisait de sa
colre, se calmait insensiblement et finissait par redevenir tranquille
et souriante. On et dit une nue d'orage entrant dans une atmosphre
paisible o elle se dchargeait insensiblement de ses foudres.




XI

Amis et ennemis.


Vorel s'tait vite aperu de l'influence acquise par Honorine et par
Franoise; mais tous ses efforts pour y nuire furent inutiles: la
fermire des Motteux tant une de ces natures pour lesquelles
l'opposition est un stimulant, loin d'tre un obstacle. En voyant le
mdecin combattre sa nouvelle prfrence, elle y trouva, outre le
charme de l'entranement, celui de la contradiction, et elle s'y
affermit.

C'tait, d'ailleurs, pour elle, un moyen d'chapper  Vorel, que la
ncessit lui avait longtemps impos, et elle le lui dclara avec sa
libert habituelle. Le docteur ne tmoigna nulle rancune apparente  sa
nice ni  Franoise, mais il ne ngligea rien de ce qui pouvait leur
nuire dans le pays.

L'humeur de la fermire amenait de frquentes querelles de voisinage,
des rclamations d'ouvriers, des dbats d'intrt dont le docteur tait
l'arbitre: qui avait  se plaindre de la mre Louis venait s'adresser 
lui comme au seul intermdiaire qui pt faire entendre raison  la
propritaire des Motteux, et son intervention tait toujours dcisive.
Mais, peu aprs l'arrive d'Honorine, il affecta de refuser son
entremise, en dclarant que la fermire avait renonc  ses conseils,
qu'elle tait dsormais sous de nouvelles influences, et qu'il n'y avait
plus rien  esprer.

Les malheureux, ainsi conduits, se retiraient le coeur gros de
maldictions contre les deux Parisiennes, qui devenaient responsables, 
leur insu, de toutes les injustices et de toutes les violences de la
paysanne.

Celle-ci contribuait, de son ct, sans le vouloir,  grossir
l'animadversion gnrale contre ses protges. Justement proccupe de
tout ce qu'il y avait chez elle  louer, elle les citait sans cesse en
exemple; elle s'en faisait une arme pour frapper, et un moyen de
comparaison pour dprcier; les noms d'Honorine et de Franoise taient
devenus  Trvires ce qu'avait t celui d'Aristide  Athnes. Les plus
vicieux les avaient prises en haine, et les meilleurs eux-mmes se
lassaient de les entendre appeler justes. Ajoutez l'hostilit
instinctive des paysans pour tout ce qui vient de la ville, et surtout
de la grande ville. Rien qu'en leur qualit de Parisiennes, les deux
femmes taient dj des ennemies. Que venaient chercher ces trangres?
Pourquoi occupaient-elles  la ferme des places qu'auraient pu occuper
des gens du pays? Ne suffisait-il pas de voir leur beaut, leur grce,
leurs manires polies pour deviner que toutes deux devaient tre des
intrigantes?...

Et avec cela elles se montraient fires. Elles vitaient de causer
indiffremment avec tout le monde; elles ne faisaient point de visites
aux voisins; elles ne prenaient part  aucun des commrages qui
occupaient la paroisse: on ne les voyait qu'au travail pendant la
semaine, et  l'glise le dimanche! Pour se condamner  vivre ainsi
isoles, il fallait avoir quelque chose de bien srieux  se reprocher.

Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies
par la sottise ou par la mchancet, une sorte de ligue se forma contre
les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de
mal  la ferme.

Mais, parmi les haines ainsi fomentes, il en tait une plus dangereuse
que toutes les autres: c'tait celle de ce paysan entrevu par le lecteur
lors de l'arrive d'Honorine aux Motteux.

Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l'homme le
plus redoutable du canton. L'opinion publique l'accusait mme tout bas
d'avoir occasionn la mort de sa soeur par ses violences; mais nul
n'et os rpter hautement, et en sa prsence, une pareille
dnonciation. Capable de tous les excs quand il tait pouss par la
passion, il avait russi  se faire une sauvegarde de ses emportements;
la terreur qu'il inspirait lui tenait lieu d'innocence: personne ne
l'avait pour ami, tout le monde vitait de se le rendre ennemi.

La propritaire des Motteux partageait, sans l'avouer, la crainte
gnrale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont
la ferme touchait  ses terres; elle le menaait mme par instants,
mais tout s'arrtait l, et le paysan, sr d'obtenir ce qu'il voulait,
pardonnait  sa voisine cette rsistance plus bruyante que srieuse.

L'arrive d'Honorine changea cet tat de choses. Afflige des dbats
qu'elle voyait, la jeune femme engagea la mre Louis  y couper court,
en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En consquence, les
cltures furent rtablies, un terrain qui se trouvait commun partag,
quelques comptes arrirs soumis  un arbitre et l'on cessa de se voir
et de se parler.

Cette rupture, dans laquelle Romain eut tout  perdre, l'enflamma de
haine contre la dame de Paris qui en avait t la conseillre innocente
mais avoue. Seule, elle avait secou ce joug de terreur qui, aprs
avoir fait la sret du paysan, tait insensiblement devenu son orgueil,
et elle l'avait fait sans effort, sans bruit, avec une facilit
indiffrente qui augmentait son dpit. Aussi, lorsqu'assis  sa porte,
il voyait passer cette jeune femme frle et timide en apparence, qui
avait russi  dbarrasser la mre Louis de ses exigences, son front ne
manquait jamais de se plisser; ses lvres se tordaient autour de la
courte pipe serre entre ses dents et il se demandait en lui-mme
comment il pourrait se venger.

Honorine ne souponnait ni cette rancune ni ce danger. Ne connaissant
point Romain, elle n'avait pu prvoir l'effet que produiraient sur lui
les mesures conseilles; son audace n'avait t que de l'ignorance et
elle y persistait.

Cependant, parmi tant d'ennemis, la jeune femme avait un alli; c'tait
le fils mme de Vorel.

Le _grand Jodane_, comme on l'appelait, avait trouv chez sa cousine une
bienveillance compatissante qui l'avait d'autant plus touch qu'elle
tait, pour lui, toute nouvelle. Chaque jour plus assidu prs de la
jeune femme, il retrouvait,  ses cts, quelques lueurs de son
intelligence avorte; il comprenait ce qu'elle disait, il avait pour
elle des prvenances qui prouvaient un reste de mmoire et de
raisonnement; il s'apercevait de sa gaiet et de sa tristesse; il la
partageait! L'me de l'idiot semblait prendre des forces au contact de
celle d'Honorine, comme l'enfant au sein de sa mre; c'tait une sorte
d'allaitement spirituel qui, momentanment, renouvelait chez lui la vie
et donnait  son intelligence une nergie passagre.

La jeune femme se plaisait  faire jaillir ainsi quelques tincelles de
ce foyer presque teint; elle y soufflait doucement, elle y entretenait
le reste de flamme vacillante qui retenait encore son cousin dans
l'humanit; elle le disputait  l'abrutissement avec une caressante
sollicitude!

Contrairement  ce qu'on et pu craindre, Vorel favorisa cette intimit
de son fils avec Honorine.

Quant  celle-ci, ignorant l'orage qui la menaait, elle s'tait peu 
peu accoutume  sa nouvelle situation.

Trois mois s'coulrent sans y rien changer. Une lettre de Marc lui
avait appris que de Luxeuil, lanc plus que jamais dans les hasards du
_turff_, s'y soutenait grce  des paris toujours heureux, et ne pensait
point  elle; d'un autre ct, la mre Louis continuait  lui montrer
une confiance croissante, et Franoise entrait chaque jour plus avant
dans son affection.

Elle tait donc aussi tranquille qu'elle pouvait l'tre, lorsque, se
trouvant un dimanche matin dans l'avenue des Motteux, avec la grisette,
qui lui racontait son histoire, le petit Jules, occup  cueillir des
fleurettes, se redressa tout  coup au milieu de l'herbe et montra du
doigt un cavalier qui venait de tourner l'avenue. Les deux femmes
levrent les yeux en mme temps, et poussrent deux cris, l'un de joie,
l'autre de saisissement. Le cavalier tait Marcel de Gausson.

       *       *       *       *       *

Aprs la premire surprise et les premires questions changes,
Franoise avait pris la bride du cheval de Marcel pour le conduire  la
ferme et avertir madame Louis. Le jeune homme et Honorine restrent
seuls.

Celle-ci venait de prendre sur ses genoux le petit Jules, et passait les
doigts dans ses cheveux boucls; Marcel, debout devant elle, la
regardait sans parler.

Il y eut une assez longue pause pendant laquelle on n'entendit que le
gazouillement des oiseaux et de l'enfant. Enfin, de Gausson laissa
chapper un geste douloureux.

--Et c'est ici que je vous retrouve, dit-il, comme s'il achevait tout
haut une pense commence tout bas; vous ici, mon Dieu!...

--C'tait mon seul asile, murmura Honorine.

--Ainsi, tout ce que j'avais craint s'est accompli! Ah! si j'avais pu
vous parler avant mon dpart, avant ce mariage....

--Ne rappelons point le pass, interrompit prcipitamment Honorine; 
quoi bon revenir sur ce qu'on ne peut changer? Parlez-moi de vous, de
vos projets...

--Je n'en ai point, reprit de Gausson; ou plutt, ceux de la veille sont
dtruits par les dsirs du lendemain. Mon me ressemble  ces malades
qui cherchent une attitude moins douloureuse sans pouvoir la trouver. Il
y a quelques jours encore, je songeais  partir,  quitter la France...

Honorine leva brusquement la tte.

--J'ignorais alors votre arrive aux Motteux, continua Marcel;
depuis.... j'ai rflchi...

--Et vous avez renonc  ce projet?

--Je veux le soumettre  votre dcision.

--Comment?

--Rappelez-vous notre premire entrevue, il y a trois ans, reprit-il en
regardant la jeune femme; alors nous tions tous les deux libres,
heureux, pleins d'esprances et je vous proposai d'associer nos joies...
de devenir votre ami! Aujourd'hui tout est chang; nous voici enchans
au pass, sombres, l'me abattue; eh bien! je viens vous offrir de
mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amiti suspendue. Si
vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouv un but; je ne serai
plus inutile et isol; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet
entretien sera un adieu!

--Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine mue; vous ne pouvez
ignorer combien votre amiti m'est prcieuse; mais cette amiti ne peut
absorber votre vie tout entire. Vous avez d'autres joies  attendre.
Qui vous oblige  devenir solidaire d'une destine perdue, quand la
vtre est libre, riche d'avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette
association fraternelle o je n'apporterais que des afflictions sans
remdes?

--J'y trouverai... le bonheur de m'affliger avec vous, dit Marcel d'un
ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble
une distraction  vos chagrins; de bonnes actions  faire; quelque
gnreuse mission  remplir. Vous aurez la volont, moi l'action. Je
serai le serviteur dvou de vos projets, et je vous rapporterai la joie
de la russite. Un jour, vous l'avez oubli peut-tre, un jour vous
m'avez dit:--Pourquoi ne suis-je pas votre soeur? Eh bien! ce que le
hasard n'avait point voulu faire, le malheur l'aura fait; je deviendrai
votre frre... Votre frre, comme les hommes sont les frres des anges.

--Hlas! c'est un beau rve! dit la jeune femme, qui s'animait malgr
elle  l'ardeur de Marcel; mais rien qu'un rve!

--Pourquoi cela? demanda de Gausson tonn.

--Pourquoi? rpta Honorine avec une motion embarrasse, parce qu' la
femme abandonne le monde impose la solitude.

Le front de Marcel s'assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis
qu'il avait appris la prsence d'Honorine aux Motteux, ce projet de
rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation souponnt
aucun obstacle. Les mots prononcs par madame de Luxeuil frapprent ses
esprances comme la flche qui atteint l'oiseau dans les nuages. Il
sentit une douleur aigu lui traverser le coeur et demeura un instant
paralys; mais, trop loyal pour nier la vrit parce qu'elle renversait
son difice de bonheur, il reprit avec accablement:

--Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections
pures; la souffrance excite plutt ses soupons que sa piti. Je ne
pourrais venir  la ferme sans que mes visites fussent connues,
calomnies. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.

--Non, dit Honorine avec prire; si la malignit humaine nous dfend
l'intimit, elle ne nous impose point une sparation inutile. Demeurez
prs de nous. Je saurai du moins que vous tes l; je vous verrai de
loin en loin, j'entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu'il y
a, dans le voisinage, un ami qui ne m'oubliera pas, et que je puis
appeler au besoin.

--Eh bien! soit, dit Marcel ranim par cette esprance d'tre encore, de
loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai 
porte de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu' vous, mais
attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des
absents: celle de vous crire...

Honorine voulut l'interrompre.

--Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec imptuosit; songez
que ce sera ma seule joie. Si le monde nous spare, que nos esprits au
moins puissent s'entendre  travers l'espace; que pouvez-vous craindre?
Je ne vous crirai que ce que vous m'auriez permis de vous dire, si
j'avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me rpondre, mais de
me lire,  vos heures perdues, comme vous liriez le journal d'un ami
loign ou mort! Vous me le promettez, n'est-ce pas, Madame? Il le faut,
il le faut, ou moi aussi je n'ai rien promis; si vous me refusez, je
partirai. L'arrive de la mre Louis empcha Honorine de rpondre.

L'ex-meunire venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant
qu'elle avait toujours pour les _beaux gars_. Elle conduisit de Gausson
 la ferme, o elle le fora d'accepter une collation et de visiter avec
elle ses tables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait
toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions
pour prolonger la visite et s'extasiait sur tout. Aussi, au moment de se
sparer, la mre Louis dclara-t-elle que le monsieur de Paris tait n
pour vivre  la campagne et pour conduire une ferme.

--Qu dommage qu'y lui aient mang, l-bas, son _saint frusquin_,
ajouta-t-elle, en s'adressant  demi-voix  Honorine; maintenant faut
qu'il aille chercher fortune dans les colonies.

--Dans les colonies! rpta la jeune femme tonne.

--Ou ailleurs, reprit la fermire; toujours est-il qu'une fois parti,
nous n'aurons gure chance de le revoir!

Honorine tressaillit.

--Pas vrai, voisin, reprit la fermire plus haut, et se retournant vers
de Gausson; pas vrai que la dernire fois vous m'avez parl de quitter
le pays?

--En effet, dit Marcel.

--Et vous tes dcid sur l'endroit?

--Pardon, reprit le jeune homme, en regardant Honorine avec intention;
j'ai tout  l'heure expliqu  Madame mes projets.

--Ah! eh bien, qu'est-ce que c'est, _mezette_, y part?

--Non, ma mre, balbutia Honorine mue, il reste!

En acceptant l'espce de compromis propos par de Gausson, la jeune
femme n'avait pas seulement obi  la crainte de le voir s'loigner;
elle avait aussi cd, sans le savoir,  sa propre inclination. Ces
lettres qu'il demandait  lui crire, et qu'elle avait d'abord
refuses, elle les dsirait de toute l'ardeur de son amour et de son
isolement.

La premire qu'elle reut la jeta dans une agitation inexprimable.
Marcel la remerciait avec effusion d'avoir consenti  cette
correspondance; il lui racontait la joie qu'il trouvait  lui crire de
son donjon  demi ruin; il rglait, pour l'avenir, l'emploi de ses
journes solitaires, et cette solitude tait pleine du souvenir
d'Honorine.

Ainsi qu'il l'avait promis, sa lettre ne renfermait aucun aveu; mais
l'amour brillait  travers, comme ces lumires qu'enveloppe un globe
d'albtre.

Pendant la journe, Honorine s'chappa dix fois pour relire cette lettre
qu'elle savait par coeur le soir, et qu'elle passa une partie de la
nuit  relire encore!

Celle du lendemain ne la trouva ni moins empresse ni moins ravie. Les
jours se succdrent ainsi, apportant toutes les penses, toutes les
aspirations de Marcel. Bientt Honorine sentit le besoin de rpondre; ce
fut d'abord pour se plaindre d'une lettre dsespre, pour rappeler de
Gausson  la rsignation, au courage; son billet n'tait qu'un acte
d'humanit vulgaire; mais la rponse de Marcel fut si expansive, qu'il y
et eu de la cruaut  ne point poursuivre une cure si heureusement
commence. La jeune femme continua donc sans s'apercevoir du changement
de rle, et que c'tait le consolateur qui maintenant devait tre
consol!

La correspondance d'abord limite aux encouragements, devint bientt
plus varie et plus intime. Au monologue avait succd le dialogue
rapide, ardent, entrecoup! Un courant lectrique s'tablit du donjon 
la ferme et de la ferme au donjon. On avait d'abord employ pour faire
parvenir les lettres, mille expdients que crait l'adresse ou que
fournissait le hasard; mais quand l'change se fut rgularis, il fallut
trouver un moyen sr et constant. On convint donc que les lettres
seraient dposes, tous les matins et tous les soirs, au creux d'un
vieux pommier qui s'levait sur le coteau, au point o finissait le
fourr et o commenaient les cultures. Cach par les taillis, Marcel
pouvait y arriver sans tre aperu, et Honorine trouvait l'arbre presque
sur son passage, en revenant de la cabane habite par Franoise. Rien ne
devait donc veiller les soupons.

Un intrt trop grave proccupait d'ailleurs depuis quelque temps les
habitants de la ferme et ceux de Trvires pour qu'ils pussent songer 
surveiller les deux amants.




XII

Prsages.


Parmi tous les flaux qui parfois frappent la population des champs, il
en est un plus redout qu'aucun autre, si redout qu'elle ne peut se
rsoudre  l'attribuer  Dieu et qu'elle en accuse hautement l'esprit du
mal; nous voulons parler des pizooties.

C'est que, pour le paysan, le troupeau n'est point une partie de la
richesse, mais toute la richesse! c'est l'instrument sans lequel la
charrue demeure immobile. Les laboureurs, privs d'attelages,
ressemblent  ces archers auxquels le prince Noir fit couper les trois
doigts de la main droite; la vie leur devient inutile. En 1815, des
chefs de bande parcouraient les fermes de l'ouest en criant aux paysans:

--Envoie tes fils aux chouans ou nous tuons tes boeufs.

Et les paysans obissaient.

Quand l'inondation ou l'incendie ravagent les campagnes, on peut leur
disputer une part des richesses; quand le cholra dcime les familles,
ceux qui chappent se consolent par le travail ou la prire; mais, aprs
l'pizootie, nulle ressource! Il faut rendre au matre la ferme qu'on ne
peut plus cultiver et quitter la paroisse o l'on tait connu pour
aller demander,  son tour, le pain journalier que l'on donnait
autrefois!

Or, ce flau terrible menaait le Bessin depuis plus de deux mois. Il
avait t jusqu'alors combattu par un certain Roc Jallu, espce de
sorcier, tranger au pays, dont on racontait des merveilles. Mais le
mal, arrt par lui sur un point du dpartement, reparaissait aussitt
ailleurs et tenait la population entire dans l'inquitude.

Bien que par un heureux et singulier privilge Trvires et chapp
jusqu'alors  la contagion, on s'en proccupait vivement dans la
paroisse, non pour s'y prparer (la prvoyance est une vertu inconnue du
peuple), mais pour en parler.

Un soir, tous les gens de la ferme se trouvaient runis dans une salle
basse o l'on prenait en commun les repas. La journe avait t
orageuse; un brouillard pluvieux couvrait le ciel, et bien que l'on ft
au mois de juin, la nuit tait sans toiles.

Un vent tide et lourd grondait  travers les hangars vides ou faisait
crier la girouette rouille de la chapelle. Le feu allum pour prparer
le repas s'teignait au foyer, et la _puette_ (chandelle de rsine)
elle-mme ne jetait qu'une clart trouble qui donnait aux objets des
formes incertaines. Il y avait enfin dans l'air je ne sais quoi de
triste et d'touffant qui oppressait toute expansion de vie, une
atmosphre de plomb par laquelle on se sentait douloureusement alourdi.

Malgr l'insensibilit nerveuse ordinaire aux paysans, les gens de la
ferme prouvaient eux-mmes l'influence de cette sombre soire. La
conversation tait plus languissante et les funestes prvisions avaient
remplac les plaisanteries de la veille.

On parlait depuis quelques jours de bestiaux morts  Balleroy; le tour
de Trvires ne pouvait tarder  venir.

Un des garons de charrue fit observer que M. Vorel tait parti depuis
la veille pour Bayeux o il tait appel, avec les autres maires de
l'arrondissement, afin de chercher les mesures  prendre contre la
mortalit des troupeaux. Le vieux berger Micou tira sa pipe, regarda le
foyer et secoua la tte. C'tait sa manire habituelle, toutes les fois
qu'il voulait dire quelque chose de grave.

Anselme Micou, qui se trouvait  la ferme avant qu'elle et t acquise
par la mre Louis, appartenait  cette race de bergers sentencieux et
songeurs auxquels la crdulit de nos paysans attribue une seconde vue.
Il avait pass quarante annes  parcourir les friches,  la suite de
son troupeau,  voir les toiles se lever et mourir,  observer le vol
des hirondelles de mer,  couter les mille voix du crpuscule ou du
soir, et ces contemplations solitaires avaient amen chez lui une sorte
d'exaltation intrieure. Il parlait rarement, mais ses paroles avaient
toujours quelque chose de solennel, de prophtique.

Au geste bien connu qu'il venait de faire, tous les regards s'taient
tourns vers lui; le vieux Micou demeura quelque temps muet, puis,
retournant vers les gens de la ferme son visage tann et pliss de
rides:

--Les _monsieurs_ de Bayeux auront beau faire, dit-il, y n'empcheront
pas les malheurs qui se prparent pour le pays.

--Y a donc eu des signes, _vieu_ Anselme? demanda une jeune servante
effraye.

--Y a toujours des signes pour ceux qui voient, rpliqua Micou.

--Et vous avez vu qu'q'chose? reprirent plusieurs voix.

--J'ai vu que le diable _vellinait_ (rdait) autour de la paroisse: la
nuit dernire il tait chez Romain.

Tous les assistants se regardrent.

--Comment donc que vous savez a? demanda le garon de charrue.

Le berger secoua les cendres de sa pipe teinte.

--Vous connaissez bien tous la _viette_ (sentier) qui conduit de la
route d'Isigny aux Motteux? demanda-t-il.

--Oui, rpliqua la jeune servante; elle passe devant la maison de
Romain.

--Pour lors donc, je revenais hier dans la _serence_ (soire) de
conduire au boucher les moutons que mam'Louis avait vendus et j'allais
passer le _riolet_ (petit ruisseau), quand je vois tout  coup je ne
sais quoi dans le sombre, a allait sans pieds et sans rien,  travers
l'herbe, jusqu' la petite cour de Romain.

Plusieurs exclamations d'tonnement l'interrompirent.

--J'm'tais arrt tout coi, reprit le berger avec son calme habituel,
j'attendais d'voir la chose l o y avait d'la lune; a glissa tout
doucettement le long d'la grange et a arriva en pleine clart!....
C'tait un buisson.

--Un buisson qui marchait? rpta tout le monde.

--a en avait la mine du moins, continua Micou, a avait d'la branche et
d'la feuille; mais j'ai ben compris su l'moment c'qu'en tait et j'ai
fait autour de moi, avec mon bton, le cercle de conservation; alors le
buisson s'est approch des tables et il est entr dedans.

--Dans l'table?

--O il est rest _cunch_ (cach) un tantinet; aprs quoi j'l'ai vu
ressortir, il a pass devant moi en _halaisant_ (haletant) comme un tre
de chair et y s'est perdu dans les _vignots_ (joncs marins).

Les paysans se regardrent avec une expression dans laquelle
l'tonnement se mlait  l'inquitude.

--Quoi donc qu'a peut tre? demanda le garon de charrue; on n'a jamais
entendu parler de rien d'pareil dans le pays; c'est ni un _varou_ ni le
_rongeur d'os de Bayeux_.

--Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure
des environs de Falaise, y a ben _tarane_ et _farloro_; mais y
paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de
flammes.

--Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s'dfie surtout de la
_Mazarine_ qu'est la mre de tous les mauvais esprits, mais toutefois
et quantes on la voit, c'est avec l'air d'une _housta_ (femme-hommasse)
et non pas d'un buisson.

--Quoi donc qu'a peut tre? reprirent en choeur les assistants, dont
les regards s'arrtrent sur le berger pour lui demander l'explication
de sa vision.

--On ne l'saura ben que trop tt! rpliqua Micou d'un air triste. Quand
les choses vont pas  l'ordinaire, voyez-vous, c'est que l'bon Dieu
s'est _car_ (impatient) contre ceux d'en bas et qu'y veut _effriter_
(effrayer) par un exemple. Romain est dur avec les pauvres gens, il a
donn un mauvais coup  sa soeur qui en est morte; le bon Dieu
n'oublie pas a, non; et il faudra ben que le fermier du Vrillet
_ravoue_ (rpare) ses mauvaisets.

Honorine, place  quelques pas du cercle de paysans, prs de la mre
Louis, qui sommeillait dans son fauteuil de jonc, et de Franoise,
occupe  bercer son fils sur ses genoux, n'avait jusqu'alors pris
aucune part  la conversation. Mais  ces derniers mots, elle se tourna
vers Micou et lui dit en souriant:

--Alors vous pensez que la punition s'arrtera  Romain, vieil Anselme,
et que les braves gens n'auront rien  craindre?

--Perjou! s'cria le garon de charrue: a ne serait pas juste si nous
tions _housqus_ (punis) pour l'homme du Vrillet; faudra que le malheur
s'arrte  lui et  son fait.

--Oui, s'il n'y a qu'un pcheur dans le pays, reprit Micou; mais si on
les trouve  _groue_ (en quantit) faudra ben que le bon Dieu frappe
partout. Ah! il y a longtemps que je dis qu'y s'lassera; mais on est
_calard_ (paresseux) pour sortir du mal; et ben v'l le jour o faudra
faire ses comptes; y aura des signes...

Un clair, suivi d'un cri terrible, interrompit le berger. Les paysans
effrays se retournrent. Franoise ple, le corps rejet en arrire et
enveloppant son enfant d'un de ses bras, comme pour le dfendre,
montrait de l'autre main la fentre ouverte. Tous les yeux prirent
cette direction; mais l'clair avait pass et l'on n'apercevait plus au
dehors qu'un abme obscur.

--Qu'est-ce qui a _rip_ (cri)? dit la mre Louis veille en sursaut.

--Quoi donc est-ce que vous avez, ajoutrent les voix des domestiques?

--Je l'ai vu, bgaya Franoise, l, j'en suis sre.

--Qui a?

--Il tait grand comme lui... et tout blanc...

--Blanc? Ah! Jsus! c'est un _raparat_ (fantme)! s'crirent les
servantes.

--Non, reprit Franoise qui serrait son enfant contre elle; non...
c'tait un des assassins... de M. Marc.

--Un assassin! rptrent toutes les voix.

Il y eut une courte pause, puis deux des garons se levrent.

--Faut voir, dirent-ils en dcrochant, l'un une vieille hallebarde
suspendue au mur, l'autre un fusil.

La mre Louis se leva galement et saisit une fourche neuve que l'on
venait d'emmancher.

--J'vas avec vous, mes gars, dit-elle; dans ces cas-l une femme peut
servir, il n'y a pas de mauvais coups pour tuer une vipre.

Malgr sa terreur, Honorine voulut suivre sa tante et Franoise voulut
suivre Honorine.

La petite troupe, accompagne d'une des servantes, qui avait eu la
bravoure d'allumer la lanterne, fit le tour de l'aire  battre, visita
les granges, les tables, la buanderie sans rien dcouvrir. Enfin il fut
bien constat qu'il n'y avait personne dans l'enclos.

Cependant le chien de garde, dont les aboiements avaient d'abord sembl
appuyer la dclaration de Franoise, faisait entendre maintenant des
hurlements plaintifs et demeurait devant sa loge rampant sur le ventre
et allongeant convulsivement les pattes sous son museau dont il
creusait la terre. A la vue de la troupe qui rentrait  la ferme, il
redoubla ses gmissements, se laissa aller sur le flanc et raidit tout
son corps qui frissonnait.

La mre Louis s'arrta saisie malgr elle.

--Eh ben, qu'est-ce qu'il a donc Castor? demanda-t-elle, en regardant le
chien qui rlait.

--Il a le mal de la mort, dit Anselme Micou qui venait de s'approcher.

--Comment, mon chien va mourir! s'cria la fermire; mais il est venu
quelqu'un alors?

--Il est venu le mauvais esprit! continua le berger, le mme qui a
visit la ferme du Vrillet. Faut qu'chacun songe  ses torts.

--Allons, tu nous _assouis_ (tourdis) toi, interrompit brusquement la
paysanne; v'l-t'y pas qu'on devrait faire sa confession gnrale parce
qu'un chien est malade. Faut que tu n'as pas plus d'_assent_ (raison)
que tes btes.

--Que ceux qui ne croient rien ne craignent rien! dit le berger d'un air
sombre; mais il viendra des enseignements!

--Prenez garde  vous, voisine! interrompit tout  coup la voix d'un
paysan  cheval qui suivait le chemin du Balleroy.

--C'est Richard! s'cria le garon de charrue.

--Le mauvais air est sur Trvires, continua la voix; toutes les btes
sont mortes au Vrillet!...

A ces mots l'homme et le cheval disparurent rapidement dans la nuit!

       *       *       *       *       *

La nouvelle donne par Richard se confirma, malheureusement, le
lendemain; mais le flau ne s'arrta pas au Vrillet, il frappa
successivement la plupart des fermes environnantes, et la contagion
devint bientt gnrale.

Tous les travaux furent suspendus, les hommes, runis aux cabarets,
rendez-vous ordinaire dans les afflictions comme dans les joies, se
communiquaient les nouvelles arrives des diffrents points du canton,
tandis que les femmes se lamentaient devant les seuils ou allumaient des
cierges bnits  l'glise de la paroisse. La consternation croissait 
chaque instant par l'annonce de quelque nouveau dsastre et par la
rvlation des circonstances mystrieuses qui l'avaient prcd; car,
soit vision, soit ralit, partout des apparitions tranges avaient
effray les habitants des fermes isoles. Les uns avaient aperu, comme
Anselme Micou, le buisson marchant, d'autres, comme Franoise, un
fantme  figure sinistre, plusieurs parlaient d'un mendiant qui, aprs
avoir rd autour de leur habitation, s'tait chapp sans que l'on pt
dire comment; quelques-uns enfin assuraient avoir aperu un homme vtu
de noir et d'une grandeur dmesure, qui, en passant devant les tables,
avait avanc la main par les troites fentres, comme pour jeter un sort
sur les animaux.

Mais quelle que ft la nature des visions aperues, tous s'accordaient
pour reconnatre une intervention mystrieuse et surhumaine; le pays
tait videmment sous l'influence de quelque maudit, auquel l'esprit du
mal avait dvolu sa puissance par un acte sign.

Les vieillards racontaient,  ce propos, une foule de faits transmis par
la tradition et qui constataient les ravages exercs,  diffrentes
reprises, dans le Bessin, par ces souffleurs de mauvais air. Certains
auditeurs, chauffs par ces rcits, communiquaient dj leurs soupons
et hasardaient des noms! Les plus sages songeaient  demander ce
Roc-Jallu dont le secours avait t si efficace dans les autres cantons,
lorsqu'on apprit qu'il se trouvait prcisment  Isigny. Romain partit
aussitt avec un autre paysan pour le chercher.

Le fermier du Vrillet tait d'autant plus intress  l'arrive du
sorcier tranger qu'il avait t frapp le premier et le plus
cruellement. Tous ceux de ses bestiaux qui n'avaient point succomb ds
le premier jour, se trouvaient dans un tat dsespr, et un miracle
seul semblait pouvoir les sauver.

Par un inexplicable hasard, la ferme des Motteux avait t pargne.
L'apparition qui avait effray Franoise et la mort du chien n'avaient
t suivies d'aucun nouvel incident; mais cette exception mme, loin de
rassurer madame Louis, la tenait dans une continuelle inquitude: son
bonheur l'effrayait. Elle se trouvait dans la situation d'un commandant
de redoute qui, sachant tous les autres postes emports par l'ennemi,
attend que le sien subisse le mme sort; bien qu'il ne s'agt point pour
elle, comme pour ses voisins, d'une question de vie ou de mort, la
pense d'une perte qui pourrait amoindrir ses conomies de l'anne lui
donnait le frisson.

L'enrichissement n'avait, en effet, rien chang  cette nature de
paysan, pre au gain, thsauriseuse et toujours en effroi devant la
ruine. Menace par l'pizootie qui dsolait Trvires, elle se
reprochait de ne l'avoir point prvue plus tt; elle et d renoncer 
_l'lve_ des bestiaux, vendre ses foins, mettre ses terres labourables
sous grains. Elle ne pouvait se consoler d'avoir plac son argent dans
des _choses vivantes_, comme elle les appelait, au lieu de l'avoir
employ en cultures, elle et voulu s'en prendre  quelqu'un de cette
faute commise par sa seule volont. Aussi son inquitude et ses regrets
se traduisaient-ils en perptuelles plaintes. A l'entendre, il y avait
un complot gnral contre ses intrts. Tous les gens de la ferme
s'entendaient pour appeler sur elle la ruine. Elle n'tait entoure que
de paresseux, de voleurs, d'ennemis! Ses deux favorites, Honorine et
Franoise, chappaient  peine  ce soupon universel; la mre Louis ne
formulait point encore contre elles d'accusations prcises, mais elle
avait dj cess de faire leur loge.

Sur ces entrefaites, Vorel arriva de Bayeux, o le conseil
d'arrondissement l'avait retenu.




XIII

Projets de vengeance.


La premire visite du docteur fut  la ferme. La mre Louis se trouvait
dans la chambre qu'elle occupait au rez-de-chausse, et o elle venait
de toucher le prix d'une vente de fourrages. En reconnaissant la voix du
mdecin, elle rejeta l'argent dans le sac de toile et le fourra au fond
de son armoire, qu'elle referma; prudence de paysan fonde sur cette
morale normande, que notre _main gauche ne doit point savoir ce que
notre main droite a compt d'cus_.

Cependant, quelle qu'et t sa promptitude, le docteur en vit assez,
sans doute, pour deviner, car il dit en souriant:

--Maintenant, je sais o est le magot, mre Louis.

--Eh bien! de quoi? Est-ce que vous voulez le voler? demanda la fermire
avec une maussaderie brutale. Y en a assez d'autres qui s'en occupent,
allez.

--Vous avez donc dcouvert quelque nouveau _gavaillage_ (gaspillage)?
dit Vorel.

--Pardi! y a pas besoin de chercher, rpliqua la paysanne, les voleries,
c'est comme le _gloria patri_, on en trouve partout... sans parler du
malheur qui est sur le pays  c't'heure.

--Et dont vous avez t heureusement prserve? fit observer Vorel.

La mre Louis haussa les paules.

--Belle avance! reprit-elle; faudra bien que notre tour arrive; et alors
Dieu sait ce que nous deviendrons tous. Si a continue, voyez-vous, nous
n'aurons plus qu' prendre le bissac et le bton blanc.

--Ne croyez donc pas cela! dit Vorel en souriant; j'espre, d'abord, que
cette prtendue contagion va s'arrter; on a fait des dcouvertes qui
ont donn certains soupons... Enfin, j'attends demain deux de mes
confrres et le vtrinaire du dpartement. Nous examinerons les animaux
morts...

--Et y resteront toujours morts! interrompit brusquement la paysanne;
_mires_ pour hommes, _mires_ pour btes, c'est toujours de la mme
farine; a vous _gohine_ (assassine) en vous disant de grands mots.
Non, non, le malheur, pour moi, c'est que j'aie pas vendu l'an dernier
tout mon btail.

--Vendu votre btail, dit le mdecin tonn; mais quand je suis parti,
il y a huit jours, vous tiez dcide  l'augmenter!

--Moi?

--A telles enseignes que vous m'avez charg de vous chercher trois
paires de boeufs maigres.

--Et vous les avez trouves?

--On doit vous les amener aujourd'hui.

La mre Louis, qui tait assise, frappa sur ses genoux.

--Ah! a me manquait, s'cria-t-elle; trois paires de boeufs
maigres... Et vous croyez que je les recevrai?

--J'ai donn des arrhes, objecta Vorel.

--a vous regarde! s'cria la vieille femme; vous avez fait le march,
vous le dferez. Trois paires de boeufs! ici!... quand les btes
meurent comme mouche! un _mire_ qui va se mettre  faire le
_harivelier_ (marchand de bestiaux); mais c'est donc exprs pour me
ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes?
pourquoi acheter des boeufs? qui vous l'a demand? Ce dernier mot, qui
pour le geste et le ton, pouvait tre regard comme la parodie du fameux
_qui te la dit_ d'Hermione, produisit sur Vorel le mme effet que sur
Oreste. Il resta d'abord tourdi.

--Qui l'a demand? s'cria-t-il; mais c'est vous, ici, il y a cinq
jours; vous ne pouvez l'avoir oubli?

--C'est--dire que je mens? interrompit la mre Louis.

--Mais rappelez-vous donc?...

--Ah! je mens, rpta la fermire, qui se htait de prendre le rle
d'offense, afin de n'avoir pas  donner de raisons, eh bien! alors vous
garderez les trois paires de boeufs  votre compte; oui! je n'en veux
plus entendre parler; je dirai que vous n'aviez pas d'ordre... que vous
avez voulu faire votre _esbrouffe_ (important). Y s'arrangeront avec
vous  leur ide; je ne paierai rien.

Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que ft chez lui la domination
habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants o la
violence de cette nature s'chappait malgr lui.

Depuis l'arrive d'Honorine, il avait refoul dans son me tant de
mouvements de dpit, que cette me, referme sur sa haine, ressemblait
aux mines trop charges; une tincelle suffisait pour qu'elle clatt.
Il tordit convulsivement la cravache qu'il tenait  la main, et ses
lvres se tendirent.

--Prenez garde  ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mre
Louis; voil longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe
ici; mais il ne faut pas me pousser  bout. Je me suis engag sur votre
prire; vous ferez honneur  ma parole, ou sinon...

--Eh bien! quoi? demanda la fermire en l'interrogeant d'un regard de
dfi.

--Sinon je vous y forcerai! s'cria Vorel avec emportement; et la
preuve, c'est que vous allez me compter tout de suite la somme que je
dois payer pour vous: tout de suite, entendez-vous bien?

Les yeux du mdecin lanaient des clairs, et il avait saisi le bras de
la mre Louis; mais la paysanne se dgagea brusquement.

--Laissez-moi! s'cria-t-elle ple de colre; vous tes bien hardi
d'oser me toucher.

--Finissons! murmura Vorel les dents serres et comme ayant peine  se
matriser.

La fermire recula d'un pas, le regarda en face et son visage vulgaire
s'claira de je ne sais quelle audace vaillante.

--Et si je n'veux pas finir, moi! cria-t-elle nergiquement; non, je
n'veux pas. Ah! v'l donc q'vous montrez enfin vot'naturel... Eh bien!
j'aime mieux a que des _lousses_ (tromperies); mais faut pas croire
seulement q'vos menaces pourront m'_effriter_ (effrayer); ah! mais non,
mais non! vous vous croyez le bourgeois ici, parce qu'un temps je vous
ai laiss tout faire; mais c'temps-l est pass et y n'reviendra pas.

--Peut-tre, murmura Vorel sourdement.

La mre Louis tressaillit.

--Au fait y sera un jour le matre, reprit-elle comme frappe d'un
souvenir subit.... avec cet acte qu'y m'ont fait signer...

--Mon Dieu, il ne s'agit point de cela, dit le mdecin prcipitamment;
je voudrais seulement vous faire comprendre...

--Qu'l'autre n'a plus de droit, n'est-ce pas? interrompit la fermire,
vous m'avez entortille _tezi-tezant_ (tout doucement), j'ai sign le
papier; mais j'irai voir le notaire...

Et s'interrompant tout  coup.

--C'est--dire non, s'cria-t-elle; j'ai mme pas besoin de lui.

Elle courut  son armoire, l'ouvrit vivement, fouilla sous une norme
pile de draps, jaunis faute d'usage, et retira un papier dont
l'enveloppe soigneusement cachete portait le mot <sc>TESTAMENT</sc>.

A sa vue Vorel fit un geste de saisissement.

--Vous n'saviez pas qu'on m'l'avait rendu, dit la fermire d'un air de
triomphe; mais le v'l.

--Et que voulez-vous faire? s'cria le mdecin.

--J'veux rendre justice  tout l'monde! rpliqua la mre Louis; avec a
vous comptiez _houquer_ (voler) sa part  la petite de Paris, et ben
faut en faire vot'deuil.

L'action avait accompagn la parole et le testament tait dchir avant
que le mdecin et pu s'y opposer. Au cri qu'il jeta, la paysanne tourna
vers lui un regard de vengeance satisfaite et continua son oeuvre de
destruction.

--Ah! tu me menaces, mchant _halabre_, reprit-elle avec un acharnement
haineux; tu oses mettre la main sur moi, eh bien, a te cotera gros.
Tiens, tiens, en v'l une pluie de papier; autant de morceaux autant de
_lesches_ de terre perdues pour toi. Tu m'disais tout  l'heure de tout
finir: v'l que j'finis: mais tu vois bien que c'est toi qui paies les
trois paires de boeufs, et un bon prix encore; vingt mille cus de
rente pour six btes maigres. Ah! ah! ah! a t'apprendra qu'y faut pas
faire le _maxi_ (mchant) avec la mre Louis.

Le premier mouvement de Vorel avait t de surprise, le second fut de
rage. Il demeura un instant devant la fermire les poings ferms, le
corps rejet en arrire, l'oeil flamboyant comme la bte fauve prte 
s'lancer: enfin, au moment o elle jeta  ses pieds les dbris du
testament, une exclamation furieuse monta de son coeur  ses lvres,
un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison
l'arrta!... Effray de lui-mme, il tourna la tte, chercha la porte et
s'lana hors de la ferme dans un inexprimable transport de colre.

C'tait en effet plus que n'en pouvait supporter cette me dj gonfle
de venin et ulcre d'avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de
tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l'pi d'or cultiv
pendant quinze annes, tre dpouill, non de vingt mille cus de
revenus, comme l'avait dit la fermire qui connaissait mal ses propres
ressources, mais de cinquante mille cus peut-tre! Cette seule pense
soulevait en lui des flots de dsespoir et de rage. Violentes de bonne
heure par la loi sociale, toutes les nergies de cette nature absorbante
s'taient tournes vers la richesse. C'tait le seul but permis  son
ambition et il y tendait avec l'pret farouche de toutes les ardeurs
qui grandissent  l'ombre de la dissimulation. Pour l'atteindre il et
tout bris devant lui sans hsitations, sans regrets; c'tait son got,
sa foi, son besoin.

Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans
de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colre. Sans
s'occuper de la mre Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale
qui lui avait enlev la domination et qui pouvait seule profiter de ses
dpouilles.

Mais cette haine ne se borna point  des maldictions intrieures: sa
pense roulait mille projets sinistres.

Arrte sur l'image d'Honorine, elle cherchait le point pour frapper,
comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perant au coeur
son simulacre.

L, en effet, se trouvait le vritable obstacle. Dlivr d'Honorine,
Vorel tait sr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune
qu'elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle,
peut-tre! L'alternative tait trop pressante pour laisser aucun doute:
le mdecin voulait tout.

Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir.
Qui et pu lire, dans ce moment, au fond de ce coeur tnbreux, et
peut-tre recul d'pouvante; mais  l'extrieur, rien ne trahissait ses
penses. Protg par son masque souriant, Vorel s'avanait d'un pas lent
et la tte baisse, comme un homme livr  une mditation paisible.

Ce fut seulement en arrivant  sa porte qu'il sortit de sa rverie. La
Sureau vint lui ouvrir, et l'avertit que Richard l'attendait depuis
longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu'il avait demand  voir
aussitt son arrive. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux
ides du mdecin; il passa dans le salon que le lecteur connat dj, et
dit  la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.

Un instant aprs, Roc parut.

C'tait un homme dj vieux et portant un costume qui pouvait galement
appartenir au paysan et  l'ouvrier. Il s'arrta prs de la porte, salua
le mdecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il
pouvait le servir.

Vorel remarqua que son accent n'avait rien de normand.

--Je vous ai fait appeler comme maire, dit le mdecin, dont le regard
scrutateur restait attach sur l'tranger.

--Alors, ce sont mes papiers que vous voulez? dit Jallu.

Et il tira de sa poche un portefeuille us dans lequel il chercha un
passe-port, qu'il prsenta  Vorel.

Celui-ci le prit, mais ne l'ouvrit point et continua  observer le
sorcier.

--Vous faites profession de gurir les animaux atteints par la
contagion? reprit-il; vous vous prsentez  Trvires dans ce but?

--Je ne me suis pas prsent, rpliqua Roc sans rpondre directement; on
est venu me chercher  Isigny.

--Comment vous y trouviez-vous?

--Eh bien!... pour mes affaires, donc!

--Pour quelles affaires?

Roc parut embarrass.

--Cela me regarde, dit-il; mes papiers sont en rgle, et je peux aller
o il me convient.

--Et il vous convient d'aller o la maladie se dclare? ajouta Vorel.

--Quand cela serait, rpliqua le sorcier, qu'est-ce qu'il y a
d'tonnant?

--Ce qu'il y a d'tonnant, reprit le mdecin, dont le regard ne quittait
point Jallu, je vais vous le dire: c'est que, d'aprs la remarque faite
dans plusieurs autres cantons, partout o la maladie clate, on vous
voit arriver ds le lendemain, comme si vous connaissiez d'avance son
invasion! C'est que vous employez, pour arrter le mal, des moyens
illusoires, et que cependant le mal s'arrte, dit-on,  votre
commandement; c'est qu'enfin les vtrinaires de Ryes et de Creuilly ont
cru reconnatre, dans plusieurs des animaux morts, la trace du poison.

--Et c'est moi qu'on accuse de le leur avoir donn? s'cria Roc; je
prouverai que j'tais absent du pays; qu'ils taient malades avant mon
arrive; que je ne les ai pas approchs! Ah! je comprends la chose
maintenant; ce sont les mdecins de btes qui m'en veulent, parce que je
suis plus recherch qu'eux; mais je ne les crains pas: on ne peut pas
dire que j'exerce leur mtier, puisque je ne donne aucun remde; que je
ne suis venu que pour le bien; et si on ne veut pas de moi  Trvires,
je ne demande pas mieux que d'en partir.

Il fit un mouvement pour sortir; mais, tout en parlant, le mdecin
s'tait plac, sans affectation, entre lui et la porte; il l'arrta du
geste.

--Il faut auparavant que tout s'explique, dit-il, et d'abord, je ne sais
pourquoi, plus je vous regarde, et plus il me semble vous avoir vu
ailleurs.

--C'est impossible! interrompit Roc visiblement troubl.

--Vous n'tes point Normand?

--Non, Bourguignon, il n'y a qu' voir mes papiers.

Vorel ouvrit lentement le passe-port, mais, pendant que ses yeux le
parcouraient machinalement, sa pense continuait  fouiller dans le
pass et  y chercher quelque rminiscence qui pt aider sa mmoire.
Enfin, en relevant la tte, son regard rencontra le portrait du gnral
suspendu vis--vis de la fentre!

Ce fut pour lui comme un clair dans la nuit! son souvenir alla, par un
enchanement rapide, du gnral  la mre d'Honorine, et de la mre
d'Honorine  la _Maison verte_!... Il regarda de nouveau son
interlocuteur, tressaillit et recula jusqu' la porte.

Le sorcier, qui remarqua ce mouvement, parut inquiet.

--Est-ce que tout n'est pas en rgle? demanda-t-il en dsignant du doigt
le passe-port.

--A peu prs, dit Vorel, dont l'oeil alla chercher l'un des casiers de
sa pharmacie portative; il y a seulement une lgre erreur.

--Dans le signalement?

--Dans les noms et qualits du signataire.

--Comment?

--On a crit ici Roc Jallu, exerant la profession de marchand de
bestiaux.

--Eh bien! qu'est-ce qu'il fallait donc crire?

--Il fallait crire, dit Vorel qui le regarda en face, Jacques dit le
Parisien condamn pour vol  Chteau-Lavallire.

Le sorcier changea de visage: il avait reconnu, ds son entre, le
mdecin pour l'un des tmoins appels  dposer contre lui dans
l'affaire de la _Maison verte_, mais l'espoir que le temps aurait fait
oublier ses traits  ce dernier l'avait d'abord rassur: en se voyant
dcouvert, il demeura un instant saisi, puis regarda autour de lui. La
pice n'avait d'autre issue que la fentre garnie de barreaux de fer, et
la porte contre laquelle le mdecin se tenait appuy! Les lvres de
Jacques se serrrent; il enfona sa main dans la poche de sa veste.

--Monsieur le maire se trompe, dit-il d'une voix brve: et, en tous cas,
il ne peut me retenir; il n'a point de mandat d'arrt: qu'il me rende
mon passe-port, et je quitte le pays.

--Vous n'tes point seul ici? demanda Vorel en le regardant.

--Peut-tre, reprit le Parisien; c'est une raison pour ne pas chercher 
m'_ostiner_... Rendez-moi mon passe-port, mille noms!

--Il ne vous appartient pas, dit le mdecin en le repliant.

--Ainsi, vous le gardez! s'cria Jacques dont l'oeil devenait plus
farouche.

Vorel fit un signe affirmatif.

--Et vous ne voulez pas me laisser passer?

--Non.

--Vous tes dcid?

--Dcid.

Le Parisien tira brusquement un couteau de la poche de sa veste et
voulut s'lancer vers le mdecin; mais celui-ci, qui avait tendu la
main dans le casier, lui prsenta le bout d'un pistolet arm.

--Ah! tu joues toujours  ce jeu l, vaurien, dit-il d'un ton qui
n'exprimait ni crainte ni colre; ton nouveau mtier ne t'a pas fait
renoncer  l'ancien.

--Ne me poussez pas  bout! dit le Parisien, qui avait recul d'un pas
et qui se tenait  demi repli sur lui-mme, le couteau en arrire et
comme prt  l'attaque; j'ai jur de ne pas retourner au _pr_ (bagne),
et, si vous ne me laissez pas passer, il y aura du sang vers.

--Tu passeras, dit Vorel, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que tu me rendras un service.

Le Parisien le regarda.

--Vous avez quelque ennemi? demanda-t-il en baissant la voix et d'un air
d'intelligence.

Vorel posa un doigt sur ses lvres, dsarma son pistolet, et, rouvrant
la porte, il fit signe  Jacques de le suivre au jardin.




XIV

Le sorcier.


Quelques heures aprs l'entrevue de Vorel et du Parisien, celui-ci
descendit seul,  la tombe du jour, un des petits sentiers qui
traversaient le fourr plac au sommet de la colline. Il s'arrtait de
temps en temps avec hsitation pour regarder autour de lui, puis
reprenait sa route, comme s'il et aperu des signes indiquant la
direction qu'il devait suivre. Cependant, il et t difficile de rien
remarquer, dans le taillis, qui pt servir de reconnaissance ou
d'avertissement. Sauf quelques petites branches brises  et l par le
vent, quelques touffes d'herbes arraches par les chvres qui
s'chappaient parfois dans le fourr, rien ne pouvait y frapper l'oeil
le plus attentif. Ceux que nos guerres de chouannerie avaient initis 
ces mystres de la vie des bois auraient seuls observ peut-tre que ces
branches n'taient point brises  rencontre du vent, et que les touffes
d'herbe se trouvaient arraches seulement de loin en loin, l o Jacques
changeait de direction.

Il fit d'assez longs dtours, et la nuit tait compltement venue
lorsqu'il s'arrta  la lisire du taillis, dans un endroit
singulirement sauvage. Plusieurs rochers ombrags de buissons
rabougris, ns dans les fentes de la pierre, y taient groups de
manire  prsenter, de loin, l'apparence d'une tour en ruine; mais les
ronces et les orties ne permettaient point de reconnatre si le centre
de ce groupe formait un espace libre comme l'extrieur pouvait le faire
supposer. Le problme offrait, du reste, assez peu d'intrt pour que
personne, dans le pays, n'et song  le rsoudre, et l'on n'y
connaissait gure les _Grandes Mercs_ que pour les digitales et les
pines blanches que les enfants allaient quelquefois y cueillir.

Cet amas de pierres servait pourtant de limites  la proprit de la
mre Louis, et c'tait l ce qui lui avait valu le nom de _Mercs_,
employ par les Normands pour dsigner les bornes qui sparent les
hritages. Au-dessous commenaient les terres du _Vrillet_, dont les
vergers s'tendaient jusqu'au groupe de rochers.

Jacques en fit deux fois le tour, afin de s'assurer qu'il tait bien
seul, puis se baissant pour examiner de plus prs les arbustes qui
bordaient les _Grandes Mercs_, il s'arrta devant un buisson de houx
dont une branche pendait brise, plaa ses deux mains, runies en
porte-voix, devant sa bouche et fit entendre le cri du hibou, si
longtemps employ comme signal parmi les chouans.

Aucun cri ne rpondit, et il y eut un assez long intervalle avant que
Jacques ft entendre de nouveau son appel.

Cette fois une sorte de glapissement qui rappelait imparfaitement celui
du renard, retentit au milieu des ronces qui couvraient les _Grandes
Mercs_; bientt les broussailles s'agitrent, et un petit chien griffon
parut sous les branches d'un houx.

--Ah! c'est toi, _Sapajou_, dit Jacques  voix basse; eh bien! bonne
bte, le juif ne sort donc pas de son trou?

Pour toute rponse, le chien fit entendre un lger grognement et rentra
sous les buissons. Le Parisien le suivit en rampant sur les mains et sur
le ventre jusqu' ce qu'il et atteint une sorte d'enceinte, d'environ
dix pieds carrs, o l'attendait Moser.

Celui-ci portait un dguisement dont la forme trange rappelait  la
fois le costume de Mphistophls et celui de Crispin. Il donnait  la
grande taille de l'Alsacien quelque chose de si bouffon, que Jacques ne
put s'empcher de rire.

--Ah! tu es donc dj en habit de bataille, toi? dit-il  voix basse et
en regardant son compagnon de la tte aux pieds; tonnerre! sais-tu que
c'est une vraie bonne fortune d'avoir _soulev_ la malle de ce cabotin
de Caen; a te va comme un gant.

--Bas frai? dit Moser, qui se redressa et avana avec une certaine
fatuit ses jambes maigres qui flottaient dans le maillot noir; bas frai
que j'ai l'air gomme y faut?

--Tu as l'air d'un grand bton de cire  cacheter, rpliqua le Parisien.

--Eh pien! a leur fait beur! reprit le Juif avec une expression
d'orgueil souriant; y m'brennent pour le tiable!... Eh! eh! eh! frai,
a m'amuse! d'autres fois, je m'hapille en pierrot, et y m'brennent pour
un revenant; d'autres fois je me change en fagot...

--C'est bon, interrompit Jacques, dont la gaiet avait dur peu de
temps; en voil assez pour le quart d'heure...

--J'sais pien, dit Moser; puisque te foil, y faut plus tonner de boudre
aux ptes, bour que t'aies l'air de jasser la maladie.

--Il s'agit bien de maladie, reprit le Parisien; la boutique est
enfonce, monsieur Jrusalem, il y a un gredin qui connat nos couleurs.

--Pach!

--Si bien qu'il nous faut trousser bagage.

--Ah! mein godd! alors ma beine y sera berdue?... et ma boudre aussi!

--Oui.

--Mein Godd, mein Godd!... mais on beut bas mme attendre... pour faire
un beu de gommerce?

--Je te dis qu'il faut partir! seulement avant de filer nous
travaillerons... dans l'ancien genre.

--Ah! et y aura cras?

--Pas trop: mais il faut que l'affaire se fasse...  moins que nous ne
voulions tre raccourcis.

--Faut bas, faut bas, interrompit gaiement Moser; on n'est jamais trop
crand.

--Except quand il faut mettre les pantalons des autres! fit observer
Jacques, en regardant le maillot de l'Alsacien, qui ne pouvait rejoindre
la veste; du reste l'affaire en question n'est pas commode; il y aura
des prcautions  prendre. Et d'abord, dis-moi, tu es all  la ferme
des Motteux?

--Rien qu'une fois; y a l une betite, tu sais pien, celle que nous
affons vue  l'_htel des tranchers_; elle m'a regonnu et j'ai bas os
retourner.

--Mais il y a aussi une jeune dame de Paris.

--Ah! foui, matame Honorine? J'ai l une lettre bour elle.

--Une lettre, d'o te vient-elle?

--C'est une varce, reprit Moser en riant; une cholie varce. Imachine-toi
que c'matin en refenant de faire ma tourne, je bassais prs du vercher
qui est l, plus pas, quand je fois un pourcheois qui sort du pois, tout
toucement, tout toucement; il recarte s'y a bersonne, y gourt au bommier
qui est au port du gemin et pouff! y chette une lettre dans le fieux
tronc.

--Tiens!

--C'est ce que j'ai dit: diens! mais guand il a t barti, je me suis
abroch du bommier.

--Et tu a pris la lettre?

--Chuste!

--Donne-la.

--Bourquoi faire, tu beux bas lire la nuit?

--Ah! c'est vrai, mais tu l'as lue, toi?

--Foui, foui; faut pien faire quq'chosse bendant le jour; on beut pas
touchours tormir?

--Eh bien! qu'est-ce qu'elle chante?

--Elle jante la romance:

    Faut que vous m'aimiez, mon betit coeur.

--Ah! diable!

--Et buis y s'blaint.... y temande  foire matame Honorine; y la brie
d'aborter sa rbonse au bommier.

--Et sais-tu si elle l'a porte?

--Non, non, c'est blus tard, en refenant de gontuire la betite oufrire.
Je la fois basset tous les choeurs  dix heures.

--Et elle est seule?

--Toute seule.

Le Parisien parut rflchir.

--Ce serait une bonne occasion, murmura-t-il; mais ce soir, c'est
impossible, il y aura par-l des gens qui nous empcheraient de
travailler.

--Quelles chens?

--Les hommes du Vrillet: ils m'ont demand de chasser le mauvais air de
leur ferme, je leur ai donn rendez-vous dans la cabane du verger pour
la crmonie.

--Ah! pon, s'cria Moser rjoui; a fera un betit goup de gommerce afant
de bartir; compien qu'ils ont bromis?

Jacques ne rpondit pas. La tte baisse et les poings appuys sur ses
genoux, il concentrait videmment toutes les forces de son intelligence
sur une ide qui venait de surgir dans son esprit: le Juif qui le
comprit respecta sa mditation, et il y eut un assez long silence.

Enfin il se leva rsolment et frappant la terre du pied:

--J'ai notre affaire, monsieur Jrusalem, dit-il avec un clat de gaiet
farouche.

--Un noufeau brochet? demanda Moser.

--Oui, mon vieux, reprit Jacques,  qui son ide souriait videmment
d'une faon toute particulire; quelque chose de neuf, d'tourdissant.
Ca vaudra mademoiselle Georges dans _Lucrce Borgia_. Tu te rappelles
_Lucrce Borgia_?

--Barfaitement; c'est une bice o nous afons _fait_ un pracelet.

--Oui.

--Un pien pel ouvrage, Barisien, le pracelet y fallait cent cus.

--Eh bien! mon ouvrage  moi nous en rapportera quatre cents, vieux
squelette, sans nous exposer  aucun dsagrment.

--Gomment que tu feras tonc?

--Je vas te dire a, reprit le Parisien en regardant le ciel. Mais il
doit tre dj neuf heures; nous allons _filer_ jusqu' la lisire du
fourr pour que tu me montres le pommier qui sert de bote aux lettres
et l je t'expliquerai tout. Envoie Sapajou en avant; il nous servira
d'claireur.

Moser appela le chien griffon qui, sur un signe, s'lana dans l'espce
de corridor par lequel Jacques tait entr. Les deux compagnons prirent
bientt le mme chemin et atteignirent l'enceinte extrieure des
_Grandes Mercs_.

Bien que le ciel ft sombre pour la saison, on pouvait encore distinguer
les objets d'assez loin. Une lueur morne qui filtrait  travers
l'atmosphre gristre, jetait sur la campagne une teinte ple mais
uniforme, au milieu de laquelle les rochers, les arbres, les maisons, se
dessinaient en masses vigoureusement sombres. On entendait encore 
l'horizon quelques roulements de charrettes et quelques blements de
troupeaux, mais ni chants, ni cris d'appel, car la contagion avait
suspendu les runions dans les fermes et les rondes danses devant les
seuils. Chacun demeurait renferm chez soi, oppress par la tristesse.

Moser et le Parisien purent donc atteindre les vergers du Vrillet sans
faire aucune rencontre.

Arrivs l, ils s'abritrent derrire un massif de noisetiers toujours
gards par _Sapajou_ qui faisait sentinelle  quelques pas, l'oreille
droite et le museau au vent.

L, Moser dsigna  son compagnon l'arbre choisi pour la correspondance
tablie entre Honorine et Marcel. C'tait un de ces pommiers appels
Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui,  en
juger par son apparence de vtust, pouvait dater de l'poque mme de
cette introduction. Le tronc min par les ans ne conservait de sve qu'
sa surface, et les branches dessches pour la plupart, n'avait plus
pour ornement que la verdure parasite du gui.

A environ trente pas du vieil arbre s'levait une de ces huttes en
torchis, recouvertes de paille, destines  abriter un gardien pendant
la rcolte. C'tait l que Jacques avait donn rendez-vous aux gens du
Vrillet. Il les aperut dj rassembls  la porte et attendant son
arrive.

Aprs avoir examin avec soin la disposition des lieux qu'il trouva
favorable  son projet, et donn  Moser toutes les instructions
ncessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long dtour et
rentra enfin dans le verger par un ct oppos.

Ceux qui l'attendaient l'aperurent et vinrent  sa rencontre.

Il y avait l outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au
coeur d'acier, son jeune frre Richard, chez qui les superstitions
populaires touffaient toute conscience, sa femme et sa fille ge de
douze ans.

Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la
hutte.

Le choix qu'il avait fait de cet abri cart pour l'accomplissement de
ses sortilges, avait d'autant moins surpris les gens du Vrillet, qu'il
tait en tout conforme  la tradition. C'tait toujours dans un lieu
solitaire et inhabit, que de pareilles oprations devaient s'accomplir.
Pierre Fareu se rappelait avoir assist, dans sa jeunesse,  une de ces
vocations magiques, entreprise pour dmasquer un voisin souponn
d'_avoir le cordeau_[B], et elle avait lieu dans une bergerie
abandonne. Instruit par les leons d'un mendiant de Falaise, longtemps
vou  la profession de sorcier, et qu'il avait eu pour compagnon de
chane  Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usites pour
ces incantations, et ce qu'il y mettait de sa propre inspiration, selon
les besoins du moment, ne faisait qu'ajouter  l'infaillible effet
produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l'importance du but 
atteindre l'engagea  plus de soins et d'efforts.

La hutte dans laquelle il se trouvait n'avait d'autre ouverture que la
porte et une fentre sans volet, trop troite pour que l'on pt y
passer la tte. Il la parcourut d'abord en tous sens afin de s'orienter,
puis se plaa debout au milieu, se dpouilla jusqu' la ceinture, et
commena  prononcer quelques paroles incomprhensibles, d'une
intonation de plus en plus accentue. Enfin il se pencha et traa sur la
terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un
cercle de flamme; il jeta alors trois cris d'appel, et presque au mme
instant, un murmure semblable  celui d'une voix qui parle bas se fit
entendre vers la fentre. Tous les regards se tournrent de ce ct,
mais sans rien apercevoir.

Jacques rpondit en mots mystrieux, et l'entretien continua ainsi
quelques instants, jusqu' ce que l'tre invisible, qui semblait parler
dehors, et pouss un rugissement accompagn d'une secousse dont la
cabane fut branle.

La petite fille cacha sa tte sur les genoux de sa mre, qui n'avait pu
retenir une exclamation de saisissement; les trois hommes eux-mmes
plirent.

Quant  Jacques, il s'tait accroupi avec toute l'apparence de la
terreur; mais au bout d'un instant, il se redressa lentement, traa de
nouveau, autour de lui, plusieurs cercles de feu, murmura quelques
phrases cabalistiques, puis, respirant avec effort, il s'cria:

--Le grand Varou m'a parl; je sais d'o vient le mal qui frappe le
pays.

--Et d'o vient-il? demanda Romain qui tait le moins effray.

--Il vient d'une personne qui a un pacte rouge avec le noir-velu; le
pacte rouge lui donne le droit sur tout ce qui vit, depuis le moindre
animal jusqu' l'homme fait.

--Alors, c'est elle qui a _enfantm_ nos btes? reprit Fareu.

--Et elle les prendra toutes, y compris la _gerce_ (vieille brebis), et
le poulain.

Le vieux paysan joignit les mains d'un air constern.

--Et aprs les btes, continua le sorcier, viendra le tour des enfants!

--Ah! Jsus! cria la femme de Romain en serrant sa fille entre ses
genoux.

--Et aprs les enfants, le reste! acheva Jacques.

Les trois hommes se regardrent.

--Mais ne peut-on rien faire pour empcher le mal? demanda Richard.

--Pour sauver les btes? continua Fareu.

--Et les enfants, ajouta la paysanne.

--Si on connaissait seulement la magicienne, murmura Romain d'un air
sombre.

--Quand on la connatrait, dit Jacques, a empcherait-il quelque chose?

--Oui bien, oui bien, reprit le fermier du Vrillet, dont la nature
violente commenait  se rvler, car, dans ce cas, je la
_matrasterais_.

--C'est le seul moyen d'chapper  son pouvoir, fit observer Richard.

--Et a nous empcherait d'tre ruins! continua Fareu.

--Faites-nous savoir quelle est la sorcire de malheur qui m'a enlev
mes _banons_[C], reprit le fermier du Vrillet avec une exaltation
croissante; aussi vrai que v'l deux mains, je l'tranglerai comme une
_mauve_ (mauviette).

--Faut prendre garde de faire des promesses, objecta Jacques; si vous
n'alliez pas les tenir, le grand Varou se vengerait sur vous et sur moi!
peut-tre qu'en connaissant la personne qui a amen la maldiction sur
le pays vous n'oserez plus...

--Moi! s'cria Romain avec rage, j'oserai pas me revenger de celle qui
m'a fait mourir une paire de boeufs! Dites donc, pre Fareu, est-ce
que vous croyez que j'oserais pas?

--Je t'aiderai, rpliqua le vieillard, pour sauver ce qui nous reste!
Perjou! si tu l'trangles j'tirerai la corde.

--Et moi les pieds, ajouta Richard.

--Le nom seulement, dites le nom, reprit Romain; faut en finir tout de
suite.

Jacques parut cder, mais dclara que ce qui allait se passer demandait
certaines prcautions. Il ordonna aux trois hommes de tirer leurs habits
et leurs chaussures, de se noircir le visage avec de la poudre de
charbon qu'il avait apporte; puis il recommena ses vocations.

Bientt la voix se fit entendre de nouveau, et, a chaque repos, Jacques
traduisait tout haut ce qu'elle lui avait dit.

--La personne qui jette le mauvais air est une femme... Elle n'est pas
du pays... La ferme o elle demeure est pargne par la maladie... Ce
sont ses ennemis qui ont t les premiers frapps.

Ces dsignations taient trop claires pour laisser le moindre doute;
aussi le nom d'Honorine sortit presque en mme temps de toutes les
lvres.

Romain ferma les poings et ses yeux s'injectrent de sang: au milieu de
sa rage, il prouvait une sorte de joie froce  trouver l'intrt de sa
vengeance si bien d'accord avec l'inspiration de sa haine.

--O peut-on la trouver maintenant? demanda-t-il.

--Sur ta terre, rpondit Jacques; elle vient tous les soirs pour y jeter
ses malfices.

--Tous les soirs! et je ne l'ai jamais aperue!

--Parce qu'elle se rend invisible; mais veux-tu que le grand Varou te la
montre?

--Oui.

Le Parisien fit quelques signes magiques, puis, sur un lger
glapissement qui se fit entendre derrire la hutte, il ouvrit
brusquement la porte et les trois hommes qui avaient avanc la tte avec
une avidit palpitante, demeurrent immobiles de surprise.

Plongs dans l'ombre, ils apercevaient devant eux la campagne doucement
claire par la lune, comme un tableau lumineux qu'encadrait la porte de
la cabane. Au premier plan apparaissaient les arbres du verger projetant
leurs ombres gigantesques; un peu plus loin, le pommier sculaire, et,
tout au fond, le sentier qui ctoyait le fourr.

Or, dans ce sentier, au penchant du coteau, glissait une forme blanche
qui s'avanait vers la pommeraie. Elle dpassa les derniers buissons du
fourr, atteignit la ligne de lumire et les trois paysans la
reconnurent.

--C'est elle, dit Romain.

--Elle traverse la _viette_.

--La voil qui entre dans notre champ.

--Faut qu'elle y reste! reprit le fermier en faisant un mouvement pour
sortir.

Sa femme se jeta devant lui.

--Prends garde, Romain, elle peut te reconnatre! s'cria-t-elle.

--Il est trop bien peint, murmura le sorcier.

--Mais demain, quand on la retrouvera dans notre verger...

--La rivire n'est pas loin, continua Jacques.

--C'est a, la rivire! rpta Romain; c'est le plus sr... Vous avez
promis de m'aider, vous autres?

--Nous sommes prts.

--Alors, c'est dit.

Il sortit suivi de Richard et de Fareu. Dans ce moment, Honorine avait
dpass le massif de noisetiers et arrivait prs du vieil arbre, au
creux duquel sa main plongea: elle parut surprise de n'y rien trouver,
fouilla de nouveau, et, y dposant enfin sa lettre, voulut regagner le
sentier. Elle atteignait dj le dtour du verger lorsque Romain, qui
avait suivi le sillon  travers les bls, se dressa tout  coup sur son
passage.

A la vue de ce noir visage, elle poussa un cri et voulut reculer; mais,
au mme instant, deux bras vigoureux la saisirent par derrire, une main
s'appuya sur sa bouche, tandis que son charpe, violemment serre, lui
tait la respiration; elle ne se dbattit que quelques instants et tomba
suffoque aux pieds de ses meurtriers.

Le Parisien, qui avait tout regard sans dire un mot et sans faire un
mouvement, s'approcha.

--A l'eau, maintenant! murmura-t-il d'un ton bas et prcipit.

Les paysans s'efforcrent de soulever le corps immobile.

--Nous ne pourrons jamais la _chiboler_ (transporter) jusque-l, dit
Fareu.

--J'ai vu plus bas un cheval au vert, fit observer Jacques.

--Oui,  la friche! rpta Romain.

Tous trois prirent  gauche, et, gagnant un champ voisin o des bestiaux
se trouvaient parqus, s'approchrent du cheval, sur lequel ils
dposrent leur fardeau.

Le fermier du Vrillet monta lui-mme par derrire, tandis que Richard se
plaait  ct.

--Prenez la _quaire_, mon oncle, dit-il  Fareu; nous allons au _petit
tourbillon_.

Le vieux paysan dtacha la corde qui retenait le cheval au piquet et ils
se mirent en marche.




XV

Le Petit--Tourbillon.


Romain et ses deux compagnons traversrent d'abord plusieurs champs,
puis arrivrent  la route qui longeait les prairies. On apercevait plus
bas l'Esques, dont le cours, dessin par une ligne d'aunes et de
saules, serpentait au fond de la valle. Le silence de la nuit n'tait
troubl que par le lourd clapotement de l'eau contre ses rives, ou, de
temps en temps, par les hurlements sinistres d'un chien dans quelque
ferme loigne.

Les meurtriers marchaient palpitant d'une sourde terreur; mais tout 
coup le fermier du Vrillet, qui soutenait la morte d'une main crispe,
crut la sentir s'agiter.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Richard.

--Elle a _gandol_ (remu), dit Romain.

--Faut aller plus vite, interrompit Fareu, qui excita le cheval 
presser le pas.

Ce mouvement sembla ranimer Honorine, qui se raidit sous l'treinte du
fermier; Richard, qui la soutenait, recula.

--Eh ben! _picot_ (dindon), c'est comme a que t'es _rufle_ (courageux),
dit le fermier avec colre. Veux-tu nous faire _sourguer_ (surprendre)?

Il ramena en mme temps le corps vers lui et frappa sa monture du talon;
mais, au mme instant, le galop d'un cheval se fit entendre au fond du
chemin creux qu'ils allaient prendre; il approchait rapidement et les
trois paysans aperurent bientt, dans l'ombre, un cavalier qui venait
droit  eux.

Il y eut un mouvement d'pouvante. Fareu s'tait arrt; Richard lcha
de nouveau le fardeau qu'il soutenait, et Romain lui-mme fit un
mouvement pour sauter  terre.

--Nous sommes pris! murmura le vieux paysan.

--Faites entrer le cheval dans le pr! rpliqua le fermier.

Fareu tira la corde  lui; mais la brche qu'il fallait franchir se
trouva ferme par une claie, et le cavalier approchait toujours; il
n'tait plus qu' quelques pas lorsque Honorine se redressa avec un
soupir.

Romain serra convulsivement l'charpe, se courba  moiti pour retenir
le corps qui glissait  terre, et murmura  l'oreille de Richard:

--Si tu _grouces_ (remues), tu es frit.

Le jeune paysan demeura glac et muet.

Le cavalier n'tait plus qu' quelques pas; il avait ralenti l'allure de
son cheval, et tenait les yeux fixs sur les trois hommes que l'ombre
des arbres ne lui permettait point de bien distinguer. Il s'arrta mme
un instant, comme s'il et voulu se rendre compte de ce groupe trange,
puis remettant son cheval au trot, il passa en se retournant plusieurs
fois.

Lorsqu'il eut disparu dans la nuit, Romain respira fortement.

--Au Petit-Tourbillon, maintenant, dit-il, d'un accent prcipit, et
vitement, car elle _joufle_ (respire) toujours.

Fareu, qui avait russi  ouvrir la barrire, reprit la corde du cheval,
et ils descendirent rapidement vers la rivire. Ils la rejoignirent sur
un point o le lit, subitement abaiss, donnait lieu  une chute assez
forte. L'eau tombant du niveau suprieur, avait fini par creuser plus
bas une sorte de gouffre au-dessus duquel on voyait tournoyer l'cume,
et que l'on connaissait dans le pays sous le nom de Petit-Tourbillon.
Romain, qui tait descendu, fit signe  Richard. Tous deux saisirent
Honorine, redevenue immobile, et s'approchrent du petit cap qui
surplombait la rivire. Mais les arbustes formaient, dans cet endroit,
une barrire qui ne permettait point d'apercevoir le tourbillon; il
fallut poser le corps au penchant de la berge et carter les branches
pour lui faire un passage. Il glissa doucement entre les feuilles... on
entendit sa chute dans le gouffre... et tout redevint silencieux.

Les trois hommes se regardrent glacs de terreur, puis, par un
mouvement involontaire, tous trois se dcouvrirent, se signrent et
reprirent en silence la route du Vrillet.

Comme ils y arrivaient, Jacques sortit de derrire une haie, les regarda
rentrer, puis, se tournant vers Moser:

--Le pain est cuit, dit-il; il faut maintenant, qu'on nous paye la
faon.

       *       *       *       *       *

Pendant que ceci se passait, le cavalier qui avait crois Romain et ses
compagnons, continuait  suivre la route conduisant au Vrillet. Ce
cavalier n'tait autre que M. de Gausson, qui dans sa fivre
d'impatience, n'avait pu attendre le matin pour venir chercher la
rponse dpose au creux du vieux pommier. Mais, quelles que fussent ses
proccupations, la rencontre qu'il venait de faire le frappa. Deux ou
trois fois il s'arrta pour chercher derrire lui l'trange apparition
et il crut voir des ombres traverser la prairie.

Il remit son cheval au pas, cherchant  s'expliquer quelles pouvaient
tre ces ombres et ce qu'elles faisaient.

Or, parmi les phnomnes psychologiques auxquels notre nature complexe
donne naissance, il en est un que tout le monde connat par sa propre
exprience. Un objet a frapp notre regard au passage sans que nous
ayons pu le distinguer assez nettement pour le juger, et cependant, 
mesure que nous y pensons, l'impression obscure qu'il nous a laisse
s'claircit; les dtails prennent plus de prcision, le raisonnement
claircit les images vaguement imprimes dans notre mmoire; enfin, ce
qui n'tait qu'une vision confuse devient subitement une perception
nette et arrte!

Ce fut l ce qui arriva  M. de Gausson;  mesure qu'il rflchissait 
son apparition; elle se dessinait plus distinctement  ses yeux. Les
trois hommes qu'il venait de rencontrer avaient le visage peint ou
masqu de noir, et le fardeau port sur leur cheval rappelait la forme
humaine. Selon toute apparence un crime avait t commis; Marcel venait
de rencontrer la victime et les assassins.

Il en tait l de ses inductions lorsque ses yeux, baisss vers la
route, y virent briller quelque chose  la lueur des toiles; il
descendit de cheval et releva une petite croix de brillants qu'Honorine
tenait de la prieure et qu'elle portait toujours au cou.

Ce fut pour lui un horrible trait de lumire! Saisi d'pouvante, il
remonta vivement sur son cheval, et lui faisant franchir la clture
qu'il avait  sa droite, afin de couper au plus court, il gagna au galop
le point vers lequel il avait vu les ombres se diriger.

Mais dans ce moment mme les gens du Vrillet venaient de finir leur
sinistre expdition et revenaient, comme nous l'avons vu, par la route
ordinaire.

Ils taient dj rentrs depuis quelque temps et ils avaient fait
disparatre tout ce qui pouvait les trahir, lorsqu'un grand bruit de
voix et de pas prcipits retentit au dehors.

La femme, qui tait assise sur l'tre, ple et frissonnante, jeta un
cri. Le fermier lui imposa silence par un geste terrible.

Le bruit approchait; on heurta  la porte et plusieurs voix appelrent
Romain.

Il fit signe de ne pas rpondre.

L'appel se renouvela plus lev.

--Dieu Sauveur! c'est sa grand'mre! balbutia la fermire du Vrillet,
dont les dents claquaient, et qui, par un mouvement instinctif, attira
sa fille prs d'elle.

Romain s'tait approch de la porte et demanda d'un accent altr ce que
l'on voulait.

--Ouvrez, c'est Madame Louis rpliqurent plusieurs voix.

Le fermier tira le verrou avec rpugnance, et l'ancienne meunire entra
prcipitamment.

Elle tait essouffle, couverte de sueur et dans un dsordre de costume
prouvant qu'elle avait quitt les Motteux au moment de se mettre au
lit.

--Ma petite-fille, dit-elle d'une voix haletante; avez-vous vu, par ici,
ma petite-fille?

--Vous voulez dire la dame de Paris, balbutia Romain qui cherchait ses
mots.

--Oui, oui, savez-vous o elle est?

--Comment est-ce que je pourrais le savoir? rpliqua le paysan.

--Elle m'a quitt aprs neuf heures pour retourner aux Motteux, fit
observer Franoise qui avait suivi la mre Louis avec la plupart des
gens de la ferme, et elle a pris, comme d'habitude, par le petit sentier
qui longe le verger de M. Romain.

--On ne peut pas voir d'ici dans la _viette_, objecta le bonhomme Fareu.

--Qui est-ce qui te dit le contraire, vieux _grec_ (avare), reprit la
grand'mre dont l'inquitude ne pouvait changer le ton habituel; mais
quelqu'un de vous a d aller aux champs ce soir.

--Personne.

--Personne, rpta la mre Louis, dont le regard venait de s'arrter sur
une charge de luzerne dpose prs de la porte; d'o vient alors la
_pagnole_ frache que je vois l?

Les trois hommes demeurrent interdits, mais la fermire du Vrillet vint
 leur secours.

--C'est moi, mam'Louis, dit-elle doucement, qui suis alle au vert.

--Et tu n'as rien vu, rien entendu? demanda la grand'mre.

--Rien, mam'Louis, rpliqua la fermire avec effort. Mais peut-tre
bien... qu'en cherchant ailleurs... vous trouverez...

--Nous avons cherch partout, dit la vieille paysanne en se laissant
tomber sur un escabeau... Tu vois que je suis rouge comme un _papi_
(coquelicot). C'est au moment d'aller dormir que je me suis tonne de
ne pas voir la _mezette_. D'ordinaire  cette heure elle n'est pas
_avaux_ les champs; j'ai voulu savoir ce qu'elle tait devenue; mais on
a eu beau parler, courir!... Faut qu'il lui soit arriv un malheur.

--Ah! pauv' chre dame! dit Fareu d'un air hypocrite; pourquoi donc que
le bon Dieu lui aurait fait du chagrin? Vous verrez qu'elle reviendra
dans un moment ou dans un autre.

--Et qu'elle vous expliquera tout, ajouta Romain.

--Peut-tre bien qu'elle est dj en route pour les Motteux.

--Ou mme qu'elle est arrive.

--Vous allez la revoir.

--La voici! cria une voix haletante.

Et de Gausson parut  l'entre portant dans ses bras Honorine sans
mouvement.

Au milieu des cris de surprise qui s'levrent, il y en eut trois d'une
inexprimable terreur pousss par Richard, par la fermire et par sa
fille: Romain et Fareu restrent seuls muets; le saisissement les avait
ptrifis.

La mre Louis s'tait leve, hors d'elle;  la vue d'Honorine
ruisselante d'eau et immobile, elle s'cria:

--Ah! Dieu sauveur! elle est noye.

--Non, dit Marcel, tout  l'heure elle a parl.

--Mais qu'est-il donc arriv? d'o vient-elle?

--Vous saurez tout... plus tard... Ce qu'il faut maintenant, c'est un
mdecin.

--Allez chercher le _mire_! cria la mre Louis.

Deux des domestiques qui l'avaient suivie y coururent pendant que de
Gausson dposait Honorine sur un lit, dont la grand'mre s'approcha avec
de bruyantes lamentations.

--Seigneur Jsus! dans quel tat la voil! s'criait-elle, en prenant la
main de la jeune femme; froide comme marbre et les yeux clos...
_Mezette_, pauvre _mezette_, est-ce que tu ne m'entends pas, dis? Ah!
elle a _grouc_ (remu), monsieur Marcel; y a encore du remde. Ouvre
les yeux, _mezette_, je t'en prie; c'est moi, c'est grand'mre.

Elle tait penche sur Honorine, qu'elle secouait et qu'elle embrassait
avec une tendresse mle d'impatience. La jeune femme parut enfin se
ranimer; elle ouvrit et referma les yeux plusieurs fois, comme si la
lumire l'et blesse, regarda la mre Louis et voulut murmurer quelques
mots; la vieille paysanne fit un geste de joie.

--Bon! tu es revivante! s'cria-t-elle en frappant dans ses mains; garde
les yeux ouverts, _mezette_; reviens  ton _esto_; c'est rien, va, c'est
rien du tout; nous allons bien te _migeoter_ et demain y n'y paratra
plus. Mais comment donc qu'a t'est arriv? et par quel hasard que le
voisin s'est trouv l?...

--Par un hasard dont je devrais remercier Dieu  deux genoux, dit Marcel
encore palpitant, car quelques instants plus tard le crime tait
accompli!

Il raconta alors en mots rapides et entrecoups la rencontre que le
lecteur connat dj, les soupons qu'elle avait fait natre en lui, ses
recherches au bord de l'Esques, o des gmissements l'avaient enfin
conduit jusqu' Honorine, emporte par le courant au milieu des roseaux.

On devine les exclamations de surprise et d'pouvante des auditeurs.
Franoise qui s'tait approche, sanglotait en baisant les mains de sa
jeune matresse; la mre Louis jurait qu'elle dcouvrirait les
_haingeux_ (mchants) qui avaient voulu lui gorger sa _mezette_, et les
gens des Motteux se perdaient en conjectures.

Marcel venait de finir son rcit lorsque Vorel arriva avec les
domestiques qui avaient couru l'avertir. Il paraissait vivement mu, et
s'informa, ds la porte, avec anxit, de l'tat d'Honorine.

--Venez, venez, mon _mire_, dit la mre Louis joyeusement, il n'y a pas
trop de mal, grce  ce _fel_ gars qui me l'a retire de la mort. La
voil qui se ravigote, regardez: elle va pouvoir nous raconter comment
la chose s'est passe.

--Ne la fatiguez pas, de grce, interrompit le mdecin, ce qu'il lui
faut par-dessus tout c'est du repos...

--Laissez-la nous dire seulement quelques mots, reprit la vieille
paysanne.

Mais Vorel s'y opposa en dclarant qu'il fallait la laisser se remettre
et changer ses vtements.

Franoise se dpouilla d'une partie des siens, et la fermire du Vrillet
fournit le reste. Le mdecin, qui s'tait cart de quelques pas avec
Marcel, pendant cette toilette, apprit de lui tout ce que le jeune homme
avait dj racont avant son arrive; il se rapprocha ensuite et engagea
la mre Louis  se rendre aux Motteux pour revenir avec le char--banc;
mais celle-ci, qui avait dj commenc  questionner Honorine, rsista 
toutes ses instances et voulut d'abord l'entendre.

La jeune femme, dont l'affaissement commenait  se dissiper, apprit
alors de quelle manire elle avait t enleve  l'improviste par trois
hommes rencontrs prs du petit sentier. Pendant qu'elle parlait, les
gens du Vrillet s'taient groups au coin le plus obscur, de peur de
laisser voir leur trouble, et coutaient dans une angoisse inexprimable.

Quant  Vorel, il se tenait debout prs du lit, la tte penche, une
main sur le pouls d'Honorine. Aucune pleur, aucune contraction ne se
faisait remarquer sur son visage, seulement la veine qui traverse le
front tait gonfle!

--Et tu n'as pas reconnu les sclrats qui t'ont prise? demanda la mre
Louis, quand sa petite-fille eut achev.

--Ils taient masqus, rpondit-elle.

--Mais tu as au moins remarqu leurs habits?

--Je n'ai point eu le temps.

--Et leur voix?

--Ils n'ont point parl.

--De sorte que quand on te les montrerait tu ne pourrais pas dire: les
v'l!

--Non.

Un frisson de soulagement parcourut le groupe cach dans l'ombre; Vorel
ne fit aucun mouvement, mais la veine de son front s'effaa.

--Que le diable m'pouse si j'y comprends rien! reprit la vieille
fermire: les gens du pays ne peuvent pas avoir fait un pareil coup;
faut que ce soient des _horsains_ (trangers).

--Mais dans quel intrt auraient-ils commis ce crime? objecta de
Gausson.

--Au fait, ils ne lui ont rien pris, continua la paysanne; c'est pas des
voleurs; pourquoi donc alors qu'ils en voulaient  la _mezette_?

--Oh! je sais bien moi! dit tout  coup une voix grle et tranante.

Les regards se tournrent vers le foyer et l'on aperut le fils de Vorel
accroupi sur l'tre.

L'idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris tait assassine,
s'tait lev sans rien dire; il avait suivi le mdecin  son insu, et au
milieu du trouble gnral, personne ne s'tait aperu de son arrive.
Assis  l'angle du foyer, il avait donc tout cout et tout vu. Or, quel
que ft l'affaiblissement intellectuel et moral de cette nature,
quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L'idiotisme
chez Henri tait moins l'effet d'une organisation manque que d'une
organisation dtruite; cette me n'tait que cendres et ruines; mais
sous ces dbris ptillaient encore, par instants, quelques tincelles.
Depuis l'arrive d'Honorine surtout, ces clairs de lucidit taient
devenus plus frquents; ainsi que nous l'avons dj dit, sa douce
influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre strile,
et la mre Louis elle-mme s'tait merveille deux ou trois fois de ce
que le _grand'jodane et l'air d'un humain_. L'annonce que la dame de
Paris avait t tue et la vue d'Honorine, ple, chevele, mourante,
avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever,
momentanment, le voile de plomb tendu sur son intelligence;  force de
sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d'abord un travail lent
et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette me, et, au
moment o il s'cria:--Je sais bien moi! il avait une complte
conscience et de ce qu'il avait entendu et de ce qu'il venait de dire.

Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination
intrieure, car la mre Louis, qui ne se donnait point habituellement la
peine de lui rpondre, se tourna de son ct et dit d'un ton dans lequel
l'ironie n'tait qu'une habitude.

--Tu sais quelque chose, toi, _grand'jodane_?

--J'tais rveill, reprit l'idiot, qui tenait les yeux fixs devant
lui, comme s'il et vu ses souvenirs, j'ai entendu marcher dehors...
puis causer... je me suis lev... la fentre tait ouverte... il y avait
deux hommes dans le jardin.

--Ne voyez-vous pas qu'il va nous raconter un rve, interrompit Vorel;
en voil assez, Henri.

--Non, laissez-le parler, reprit la mre Louis que l'air de l'idiot
frappait de plus en plus; voyons, _grand'jodane_, qu'est-ce que
c'taient que ces hommes?

--Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait
aux images des livres.

--Vous voyez bien qu'il divague! interrompit de nouveau le mdecin.

--N'importe, reprit la paysanne; et qu'est-ce que disaient les deux
hommes, mon gars?

--Ah! d'abord j'ai pas entendu! rpliqua l'idiot... ils parlaient trop
bas. Mais aprs le grand a dit: Elle est bien noye!

--Il a dit cela! s'cria la mre Louis.

--Et alors, reprit Henri, l'autre a rpondu: le bourgeois sera content.

Tout le monde fit un geste de stupfaction; la veine se gonfla de
nouveau au front de Vorel.

--Je suis vritablement dsol, dit-il en s'approchant sans affectation
de son fils, que vous preniez garde aux folies de cet innocent; c'est
l'encourager.

--Qu'est-ce que a vous fait, interrompit la fermire des Motteux avec
impudence, puisque nous voulons l'couter!.... ont-ils encore dit autre
chose, mon ami?

--Oui, murmura l'idiot d'une voix moins assure.

--Eh bien! raconte tout...

--Ils ont dit, reprit Henri, ils ont dit...

Mais ses yeux avaient rencontr ceux du mdecin qui semblaient le
fasciner. Il balbutia quelques instants, puis l'clair d'intelligence
qui brillait dans son regard s'teignit, il baissa la tte et se mit 
se balancer avec un murmure monotone sans que les questions de la mre
Louis et de Marcel pussent l'arracher  son hbtement.

Vorel fit alors observer doucement que la confusion de l'ide avec le
fait, tait une consquence naturelle de l'tat dans lequel se trouvait
Henri. Il entra mme  ce sujet dans quelques explications
physiologiques, puis passant  l'vnement dont Honorine avait failli
tre victime, il demanda si l'on ne pouvait pas l'attribuer  une
mprise.

C'tait ouvrir aux imaginations une nouvelle voie dans laquelle elles se
prcipitrent. Chacun se mit  chercher d'o pouvait venir l'erreur; on
puisa toutes les suppositions. Enfin, l'arrive du char--banc que l'on
avait envoy demander y mit momentanment un terme. On y porta Honorine
qui prit le chemin de la ferme, accompagne de la mre Louis et de
Marcel, tandis que le mdecin retournait au manoir avec Henri.

Celui-ci, qui avait repris son allure habituelle, marchait en
chantonnant et en repoussant du pied, devant lui, les pierres de la
route. Vorel suivait, le regard fix sur l'idiot.

Quiconque et pu lire l'expression de ce regard  travers les lunettes
sombres qui le cachaient, se ft senti glac. C'tait  la fois de la
terreur, de la colre, de la haine! Les bras croiss sur sa poitrine,
comme pour comprimer son agitation intrieure, le mdecin continuait, au
fond de son esprit, une de ces mditations entrecoupes auxquelles le
monologue dramatique a donn une voix. Les penses se succdaient en lui
comme autant de traits sombres et rugissants.

--Vivante!... tous mes efforts inutiles.... et si l'on allait
dcouvrir.... Cet idiot sait... tout peut-tre!... et sa vie m'est
ncessaire... C'est par lui que je possde, que j'hrite!... Oui... mais
son intelligence n'est point encore assez teinte; il ne faut plus qu'il
voie, qu'il entende, il ne faut plus qu'il parle surtout... je saurai
l'empcher...

Ici la pense de Vorel cessait de se formuler; son esprit flottait entre
mille projets confus  peine entrevus et aussitt abandonns; enfin un
mot prononc intrieurement sembla fixer ses irrsolutions. Il hta le
pas pour rejoindre Henri, qui venait d'arriver au manoir.

La Sureau les attendait curieuse de savoir ce qui s'tait pass. Vorel
rpondit brivement et lui reprocha d'avoir laiss l'idiot le suivre au
Vrillet.

--Pardi! c'est pas ma faute, s'cria la servante. J'ai _huch_ aprs
lui, mais il s'en est fui comme un _autenais_ (poulain) chapp.

--Je crains que cette sortie, au milieu de la nuit, ne vaille rien pour
lui, reprit Vorel; chauffez son lit et faites-le coucher sur-le-champ.

--Soyez tranquille, je vas le mettre dans sa niche comme un petit Jsus.

--Il faudrait aussi lui faire prendre quelque chose de chaud.

--Oui.

--Et fermer ses volets.

--Je les fermerai.

La Sureau se hta, en effet, d'excuter les ordres de son matre, en
reprochant  Zozo d'tre sorti sans permission, et lui dclarant qu'il
ne mritait pas d'avoir un pre si occup de sa sant.

L'idiot venait de se coucher, lorsque Vorel entra lui-mme avec le lait
chauff par sa servante; il le prsenta  son fils qui, aprs l'avoir
got, dclara qu'il le trouvait amer; mais la Sureau se rcria, et, sur
l'ordre de son pre, le _grand'Jodane_ acheva de boire.

Il ne tarda pas  tomber dans un sommeil lourd qui parut rassurer
galement le mdecin et la servante, et tous deux le quittrent.

Cependant rentr chez lui, Vorel ne se recoucha point. Aprs s'tre
promen quelque temps, il ouvrit un portefeuille et en retira les deux
lettres remises par Moser; c'taient celles de Marcel et d'Honorine. Il
les lut en entier; puis, s'asseyant devant son secrtaire, il traa
quelques lignes en dguisant son criture, joignit son billet aux
lettres, et runissant le tout sous une enveloppe cachete, il y mit
pour adresse:

RIGHT
_A Monsieur_

CENTER
<sc>Arthur de Luxeuil,</sc>

_Rue de Lille, 17. Paris_.




XVI

Soire de grisette.


C'est une trange existence que celle de la femme qui choisit le
thtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beaut. Si
elle _russit_, vous la voyez subitement transporte de la loge ou de la
mansarde au milieu de tous les raffinements de l'opulence. Hier, son
cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d'avou,
aujourd'hui la voil mle, par la galanterie,  ce que la naissance, la
richesse ou la politique ont de plus renomm.

Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune
inattendue, une exagration de luxe, d'galit et de manires qui
trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris
 compter, elle smera l'or avec l'insouciance qu'elle mettait autrefois
 semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs
pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de
l'aristocratie. Quoi qu'elle fasse, la libert et le naturel manqueront
toujours  ses grands airs; on y sentira le rle appris. Elle-mme s'en
lassera parfois. Ennuye de ces plaisirs dispendieux qui ne lui
rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres
annes, cette vie de bohmien passe sous les toits, au milieu de la
senteur des girofles et du gazouillement des hirondelles, alors qu'on
avait une seule robe, lave le samedi soir pour la partie de campagne du
dimanche, une seule collerette qu'on repassait dans un livre, et un
chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.

Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses,
de rires, de chants, de plaisanteries! Si le coeur a tressailli une
seule fois, c'est dans ces annes de libert et d'insouciance. Aussi, le
souvenir en est-il toujours rest charmant. Aussi, vienne l'occasion, et
la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses
folles gaiets, boire du cidre et faire des farces.

C'tait  une fantaisie de ce genre qu'il fallait attribuer le singulier
dsordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L'actrice,
fatigue des soupers fins et des rous de la fashion, avait voulu
revenir  un de ses plaisirs d'autrefois, alors qu'elle chantait
l'opra-comique  la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de
sa mre, des ths composs d'eau sucre et de marrons. Les invits
avaient t choisis en consquence. C'taient, outre Floridor, la nice
du cocher, grande lve du Conservatoire, noire et laide, mais qui
avait adopt la danse pour faire valoir des formes capables de compenser
tout le reste; une modiste du troisime, moins occupe de coiffures que
de bals masqus; deux musiciens de Valentino et un jeune tudiant
dentiste, rcemment arriv de Normandie; tous trois locataires des
combles.

Euphrosine, lie depuis peu avec le co-intress d'un agent de change,
tait arrive par hasard au moment de la soire et avait t retenue par
Clotilde; enfin, la socit particulire de madame Beauclerc compltait
le cercle: c'taient, outre le cocher, la portire qui l'avait remplace
au Marais et une garde-malade  qui elle donnait le titre de cousine.

Tout ce monde runi dans l'lgant salon de l'actrice, formait trois
groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d'abord
l'ex-portire avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient
disperss sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du
_vin cachet_. La conversation tait sur ce point peu active et se
bornait  quelques rflexions philosophiques de madame Beauclerc,
entrecoupes, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les
dictons grillards de la garde-malade.

Le second groupe tait compos de la future danseuse, qui interrogeait
Euphrosine sur _son Monsieur_, d'un des musiciens lutinant la modiste,
et du jeune Normand uniquement occup de rougir et de chercher ce qu'il
pourrait faire de ses mains. Aprs les avoir successivement employes 
brosser son chapeau,  battre le rappel sur ses genoux et  effiler les
glands du canap, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les
emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air
d'aisance tout  fait parisien.

Enfin, prs du foyer, se trouvaient l'autre musicien, Floridor, et
Clotilde qui avait fait apporter une pole dans le salon, et qui
confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en
robe de soie.

Il y avait entre ce dernier groupe et le second un change continuel de
remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor
lanait, comme d'habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement
les beignets les mieux russis.

Clotilde s'en aperut.

--Eh bien! qu'est-ce qu'il fait donc, s'cria-t-elle en retirant
vivement l'assiette; il dvore tout, ce grand squelette-l? Tu ne peux
pas attendre que j'aie fini mes beignets?

--Tu ne veux donc pas qu'ils finissent par la faim? objecta le comdien,
en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.

--Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l'actrice; dis donc,
Phrosine, prpare le couvert, ma petite, voil que j'ai bientt plus de
pte.

--Faut alors que j'aille chercher une table? demanda la jeune fille.

--Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux;
faut faire un repas de grisette; mets la nappe l, sur le divan.

--Je veux bien, s'il y avait une nappe.

--Est-elle princesse au moins, depuis qu'elle a son tiers d'agent de
change; prends la premire chose venue.

--Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.

--Je ne vois que ton charpe de velours.

--Eh bien! est-ce que c'est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la
friture autour d'elle; approche seulement le cidre qui est l-bas.

--Et des verres?

--Parbleu! ma chre, regarde, cherche ce qui pourra servir. S'il faut te
dire tout, alors y a pas de plaisir.

--Attendez, reprit la modiste qu'une pratique journalire avait rendue
habile dans cette science d'expdients; je vas vous aider. Quand on a un
peu d'ide, on trouve toujours moyen de s'arranger. J'ai donn le mois
dernier un djeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le _petit
Dunkerque_ nous trouverons tout ce qu'il faut.

Les deux musiciens se joignirent  la modiste et trouvrent en effet sur
les tagres de curiosits, les lments d'un service complet. Les
coquilles d'hutres perlires et les cocos sculpts tinrent lieu de
verres; les assiettes furent remplaces par des fragments de mosaque,
et l'on servit  chacun, en guise de fourchettes, une belle flche
madcasse arme de son arte. L'tudiant dentiste seul fut favoris d'un
couvert chinois compos d'un cure-dents et de ses petits btons
d'ivoire.

Un grand couteau en silex, destin  dcouper, et deux urnes
lacrymatoires mtamorphoses en sucriers, compltrent le service.

A sa vue Clotilde clata de rire.

--A la bonne heure donc, s'cria-t-elle; voil un couvert! Cristi! un
carabin de septime anne n'aurait pas mieux fait la chose. Y vous
manque seulement des flambeaux, vu que le soleil se couche; eh bien! mes
enfants, voici une manire de candlabre, qui servira en mme temps de
_surtout_. A ces mots elle apporta une mandoline indienne incruste
d'ivoire et perce de plusieurs ouvertures, dans lesquelles on plaa des
bougies allumes. Floridor frappa trois coups sur un gong chinois pour
avertir que tout tait prt, pronona le _benedicite de Sardanapale_,
_arrang  l'usage du dix-neuvime sicle_: et chacun s'assit par terre
autour du divan. On avait dj commenc  entamer le plat de beignets,
lorsqu'on frappa  la porte du salon.

--Tiens, qu'est-ce qui vient l? demanda Clotilde sans se dranger.

--Passez votre chemin, bonhomme, on a donn  votre pre, cria Floridor.

--Il n'y a personne, ajoutrent les deux musiciens.

On frappa de nouveau.

--Entrez, dit Euphrosine, qui grignotait le beignet piqu  sa flche
malgache.

La porte s'ouvrit et Marquier parut. Le petit homme qui avait la vue
basse fit d'abord quelques pas sans rien distinguer; mais il s'arrta
tout  coup devant l'trange couvert et les convives qui l'entouraient.
Un hourrah gnral l'accueillit.

--Offre donc  Monsieur ses talons pour s'asseoir, dit Floridor en
montrant le parquet.

--Monsieur est tambour de la garde nationale, ajouta un des musiciens.

--Donnez vos buffleteries, Mesdemoiselles.

--Et joignez-y ma bndiction.

--Avec le moyen de s'en servir.

--Comment! s'cria Marquier tourdi et lorgnant autour de lui; vous avez
un _raout_, ma belle, et vous ne nous aviez point avertis.

--Non, dit le comdien, qui commenait son quatrime beignet, elle n'a
pas voulu d'hommes comme il faut... par dcence et vu qu'il se trouvait
des demoiselles.

--Eh bien! pardieu! je m'invite, reprit Marquier.

--Servez une flche  Monsieur et faites-lui place, dit Clotilde; je
vous avertis seulement, mon petit, que nous prenons tous au mme plat,
comme les amis de Saint-Antoine.

--Monsieur en est, fit observer Floridor qui donna place au banquier
prs de lui.

--Je vois que c'est une orgie de grisette, reprit celui-ci en s'asseyant
sur le tapis.

--Juste, cria Clotilde, on a droit d'tre mauvais genre et on danse le
cancan; passez donc le plat au petit gros, vous autres.

--Ce sont des beignets? demanda Marquier qui cherchait  en piquer un
avec sa flche sans pointe.

--Beignets de potiron au racahout, reprit gravement Floridor,
communment nomms beignets des sultanes, vu l'emploi que les lorettes
du grand seigneur font de ce lgume savoureux.

--C'est moi qui les ai faits, interrompit Clotilde.

--Et le fauteuil rouge a tenu la queue de la pole, acheva Floridor.

Marquier, qui tait enfin parvenu  s'emparer d'un beignet, le dclara
excellent. L'actrice versa  boire, et la gaiet devint de plus en plus
expansive. Le cidre fini, on passa au vin muscat et du vin muscat au vin
de Champagne. Les musiciens, qui taient gris, se livraient  des
plaisanteries quivoques; le jeune Normand, rouge comme une pche en
espalier, se dfendait  chaque instant plus mal contre les agaceries de
la nice du cocher. Floridor seul avait conserv sa mme figure blafarde
et son mme flegme effront. Il continuait  manger,  boire,  lancer
ses quolibets avec une continuit mcanique, tandis que Clotilde, folle
de gaiet, dansait une polonaise des plus hasardes avec Marquier. Mais
aprs trois ou quatre tours de salon, elle se laissa tomber sur un divan
en s'ventant avec un coussin.

--Ah! bah! vous n'avez pas le _chic_, s'cria-t-elle, on dirait que vous
avez peur de vous chauffer.

--Prs de vous, cela se comprend, dit le banquier avec une galanterie
grillarde.

Clotilde le regarda par-dessus son paule nue.

--Ah! si vous retombez dans le genre pair de France, merci! dit-elle;
j'en ai assez comme a.

--En effet, reprit Marquier qui jeta un coup d'oeil ddaigneux sur la
runion; je vois que vous vous ennuyez de la bonne compagnie.

--Tiens, c'est tonnant peut-tre? vous ne parlez que de chevaux et de
Bourse. Vous, surtout, vous tes amusant comme un almanach de cabinet.

--Ah! ah! est-elle mchante, dit Marquier en s'efforant de rire, vous
voulez me taquiner, mais j'ai toujours t cit pour mon bon caractre,
ma belle; je ne me fche jamais... mal  propos, et, la preuve c'est
que je veux vous rendre un service.

--Avec combien de commission? demanda l'actrice hardiment.

--De commission, rpta Marquier un peu dconcert; pardieu! vous m'y
faites penser; au fait, j'ai droit  une commission, je la rclame.

--Voyons d'abord le service.

--Eh bien! voici, ma belle, continua-t-il en se penchant vers elle et
baissant la voix. J'ai cru m'apercevoir depuis quelque temps que vous
tiez moins contente d'Arthur; madame Beauclerc m'a mme fait entendre
que vous ne seriez pas loigne de rompre; ce qui ne m'tonne pas... vu
que j'ai moi-mme  me plaindre de lui.

--Aprs?

--Eh bien! vous vous rappelez sans doute un Belge que je vous ai
prsent il y a quinze jours.

--Ce monsieur qui a l'air d'un bonhomme de pain d'pice?

--Il a deux cent mille cus de rente.

--C'est pas trop pour sa boule.

--Outre un million dans les fonds publics.

--Qu'est-ce que a me fait?

--Cela peut vous faire beaucoup, si vous voulez.

--A cause?

--A cause de l'effet que vous avez produit sur M. Vankrof qui est prt 
vous offrir ses hommages.

--Pour de bon! interrompit madame Beauclerc, qui venait de quitter le
jeu et de s'approcher.

--Pour tout de bon! rpondit Marquier.

--Et y fera les choses... comme y faut?

--Il souscrira  tous les dsirs de votre fille!

--Si tu manques encore celui-l, n'y a plus qu' aller se jeter dans la
Seine! dit la grosse femme avec nergie.

--Un bain de rivire, je n'en suis pas, rpliqua l'actrice.

--Mais songe donc, malheureuse!... reprit la mre Beauclerc.

Clotilde interrompit.

--Ah! si vous allez recommencer vos monologues, je file, dit-elle avec
humeur; a m'ennuie  la fin d'entendre toujours rpter la mme chose.
C'est vous qui m'avez mise avec Arthur, aprs tout.

--Parce qu'alors il avait de quoi, reprit l'ancienne portire; mais
maintenant c'est fini; tu le sais bien; si tu le gardes, c'est qui t'a
ensorcele.

--Lui!

--Tu en as besoin comme une nouvelle marie de son mari.

--Ah! par exemple! s'cria Clotilde visiblement blesse; voil qui est
un peu fonc de couleur! moi je suis amoureuse! ah! ah! ah! mais vous me
croyez donc bte  bter?

--Pourquoi est-ce que tu tiens au Luxeuil alors?

--Qui vous a dit que j'y tenais?

--Puisque tu le gardes!

--Parbleu! on garde bien ses vieilles pantoufles... quand on les a.

--Alors tu consentirais  rompre?

--Je m'en moque pas mal.

--Eh bien, nous allons voir, reprit vivement madame Beauclerc, si tu
n'as pas menti: tu vas crire tout de suite au monsieur pour lui dire de
chercher fortune ailleurs; aussi bien tu es dans ton droit, voil deux
mois qu'y ne t'a pas pay la pension.

--Et vous ne devez plus esprer qu'il la paie, fit observer Marquier,
ses affaires sont dans un tat dsespr; moi-mme je me trouve
compromis pour une somme norme.

--Entends-tu a? dit madame Beauclerc, en posant sur le guridon tout ce
qui tait ncessaire pour crire; voudrais-tu garder un homme ruin.....
pour qu'y te mange tout... et que tu deviennes la dernire des
dernires?... faudrait avoir bien peu de coeur.

Clotilde prit la plume sans rpondre. En voyant tarir le flot d'or dans
lequel Arthur l'avait jusqu'alors laisse puiser, elle s'tait dit 
elle-mme toutes ces choses, et l'ouverture faite par Marquier la
trouvait beaucoup mieux dispose qu'elle ne voulait le paratre et que
sa mre ne semblait le supposer. Sous son apparence lgre, Clotilde
cachait, comme toutes ses pareilles, une avidit native qui rglait tous
ses gots. Ce n'tait pas de l'avarice, car l'avarice suppose l'esprit
de conservation, mais cet instinct des courtisanes qui les tourne vers
la richesse comme le fer se tourne vers l'aimant.

Elle trempa la plume dans l'critoire et crivit avec quelque lenteur
les lignes suivantes:

      Mon pauvre Tutur,

Y me dize tous, depuis si l'ontan, qu'y faut nous spar, que sa
     m'en donn la migrainn; n'y a pas moien autrman d'avoir du repau;
     aussi je me rsign; fe com' moi, et cherche ailleur une bonne
     fille qui remplace ta fidle amie,

RIGHT
<sc>Clotilde.</sc>



La mre Beauclerc, qui avait mis ses lunettes pour lire par-dessus
l'paule de sa fille, battit des mains.

--Bravo! ma biche! s'cria-t-elle; c'est tourn comme aurait pu le faire
un rdacteur-crivain public. S'il se fche aprs a, c'est qu'il a un
bien mauvais caractre. Ah! mais, minute; avant de fermer, redemande-lui
ton collier, qu'il avait pris pour le faire rparer: les bons comptes,
comme on dit, font les bons amis.

L'actrice reprit la plume et crivit:

     _P. S._ Renvoie-moi le colli de perle fine aveq le fermoire
     d'mail. Je tien  tout se qui me raple ton souvenire chrie.

Elle crivit ensuite l'adresse, et donna la lettre  la grosse femme,
qui la baisa au front.

--Va, tu es une fille raisonnable, dit-elle avec attendrissement; aussi
le bon Dieu t'en rcompensera. Je vas descendre moi-mme pour jeter ton
billet dans la bote; maintenant, tu peux t'amuser, ma biche; tout ira
bien.

La mre Beauclerc sortit, et Clotilde rejoignit ses invits, qui
jouaient  la main chaude  l'autre extrmit du salon. La gaiet tait
bruyante, et chaque incident amenait quelque quolibet de la part de
Floridor, dont les gravelures devenaient de plus en plus transparentes.
L'intervention de Clotilde et de Marquier donnrent au jeu un nouvel
essor.

Autant le banquier avait l'air gauche dans le monde aristocratique o le
hasard l'avait implant, autant il semblait  l'aise dans un autre
milieu. Le mauvais ton lui tait si naturel, que pour le prendre il
n'avait qu' se laisser aller; aussi, au bout de quelques instants,
tait-il devenu le hros de la runion. Heureux de faire jouer 
l'tudiant-dentiste le rle qu'il avait l'habitude de jouer lui-mme, il
le prit pour but de ses plaisanteries, et lui retourna toutes les
mystifications apprises ailleurs  ses propres dpens. Quand il fallut
se sparer, il envoya le Normand compltement hbt  l'omnibus de la
barrire du Trne, en lui persuadant qu'il logeait  Vincennes. Pendant
ce temps, un des musiciens reconduisait chez elle la nice du cocher, et
Floridor regagnait sa chambre garnie dans la calche d'Euphrosine. Au
moment de prendre cong de Clotilde, Marquier lui demanda quand il
pourrait lui conduire M. Vankrof.

--Venez quand vous voudrez, rpondit l'actrice; demain, si le coeur
vous en dit: je n'ai pas de rptition.

--Alors vous serez ici?

--Tout le jour.

Le banquier promit de venir avec son protg, et salua pour partir;
mais, en ouvrant la porte, il parut se raviser.

--Pardon, dit-il, je fais une rflexion; demain, Arthur aura votre
lettre; ds qu'il l'aura lue, il ne peut manquer d'accourir. Si, en
conduisant ici mon ami Vankrof, j'allais le rencontrer?...

--Eh bien!...

--Je crains que cela n'amne quelque scne dsagrable...

--C'est--dire que vous avez peur, mon petit homme.

--Moi! quelle plaisanterie! De quoi pourrais-je avoir peur, ma belle? Ce
que j'en dis, c'est pour vous... et pour mon ami Vankrof. Si vous
pouviez nous recevoir le soir dans votre loge... Arthur n'y vient
jamais.

--Je le veux bien, mais alors il faut que je vous donne un billet de
passe.

--Comment?

--Ce polisson de directeur ne veut plus nous laisser recevoir au thtre
que nos parents.

--Ah! bah!

--Je vais attester que vous tes deux cousins... du ct de mon pre...
ce qui est possible, vu que je ne l'ai jamais connu. Si la portire vous
dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pice de cent
sous. Elle n'a jamais su rsister  a, la mre Lampou.

Le banquier promit de rappeler le moyen  son compagnon, et Clotilde lui
crivit l'autorisation ncessaire pour arriver le lendemain jusqu' sa
loge. Rentre dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout
en la dshabillant, s'informa de ce que Marquier venait de lui dire, et
de ce que l'on pouvait esprer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne
l'avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler 
de Luxeuil et  ses amis comme d'un des plus riches trangers de Paris.
Son oncle, d'abord batelier sur l'Escaut, puis ngociant-armateur, lui
avait laiss en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior
apprenait  manger noblement, c'est--dire  force de vices. Tous ces
dtails ravirent l'ancienne portire.

--C'est le bon Dieu qui t'envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec
une sorte d'onction; je savais bien qu'y t'arriverait comme a
quq'bonne chance un jour ou l'autre... J'avais encore _fait un cierge_
pour toi  Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que
c'est des superstitions de jsuites; moi j'ai toujours eu un fond de
religion; aussi, tu vois que a ne m'a pas trompe! Maintenant c'est 
toi de profiter de l'occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...

--Une belle boule! rpta Clotilde; c'est pas celle de M. Vankrof,
toujours, on dirait un potiron avari.

--Y s'agit pas de plaisanteries, ma chre, interrompit la grosse femme
choque du peu d'effet produit par son discours; je parle srieusement.

--Tiens, a vous est gal  vous le physique de l'individu, reprit
hardiment l'actrice; mais moi c'est autre chose. Aprs tout, Tutur tait
un beau garon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hrisson... Mon
Dieu, a ne m'empchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant
le mouvement d'impatience de sa mre; on fera tout ce qu'il faudra, mais
on a bien le droit de faire la diffrence peut-tre!

Madame Beauclerc secoua la tte et poussa un gros soupir.

--Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; a a-t-il des ides petites! On
voit bien, pauvres cratures, que vous ne connaissez encore rien de rien
 la vie... ou plutt, vois-tu, j'en reviens  mes moutons; tu as un
faible pour ce monsieur de Luxeuil.

Clotilde haussa les paules sans rpondre, et acheva de se dshabiller
en chantonnant. La vrit tait qu'elle regrettait Arthur, non pour
lui-mme, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrire le
calcul de la courtisane il y avait le got de la femme qui rpugnait 
l'change, bien qu'en s'y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au
moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant
inaperus: sa mmoire lui rappelait mille souvenirs endormis, rveillant
mille riantes images!... La mre Beauclerc tait dj sortie depuis
longtemps et l'actrice, demi-nue, continuait  rouler ses papillotes
avec distraction, lorsque ses yeux, fixs sur le miroir, virent tout 
coup la portire de velours se soulever doucement et la tte d'Arthur
apparatre. Elle se retourna avec un cri...

--Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.

--Vous ici! reprit-elle stupfaite.

--La femme de chambre causait dans l'escalier, reprit le jeune homme, la
porte tait ouverte, je suis entr comme un voleur.

--Alors personne ne t'a vu?

--Personne.

Une folle ide traversa l'esprit de l'actrice. Arthur n'avait point
encore reu sa lettre; il ignorait ses intentions: la rupture pouvait
tre remise au lendemain, et avant de tenter une nouvelle liaison, elle
trouvait l'occasion de faire au pass un tendre et dernier adieu; le
projet fut aussitt accept que conu, et courant  la porte par
laquelle de Luxeuil venait d'entrer, elle la referma vivement et poussa
le verrou.




XVII

Rupture.


Le jour, depuis longtemps lev, pntrait  travers les doubles rideaux
et inondait la chambre de joyeuses clarts: assis sur un fauteuil prs
de la fentre, Arthur crivait un billet tandis que Clotilde, encore
couche, luttait contre un reste de sommeil. Tout  coup on frappa  la
porte.

--Ouvrez, balbutia l'actrice qui oubliait avoir ferm la veille.

--C'est le valet de monsieur de Luxeuil, dit la femme de chambre du
dehors.

Arthur alla tirer le verrou.

A sa vue la femme de chambre fit deux pas en arrire.

--Monsieur est l! s'cria-t-elle.

--Sans que vous le sachiez, rpliqua l'actrice, ce qui prouve qu'on
entre ici comme sur le Pont-Neuf. Voyons, prparez-moi tout ce qu'il
faut pour me lever.

Elle s'tait mise sur son sant et avait t sa coiffure de nuit pour
relever ses cheveux. Arthur reparut bientt des lettres  la main et
s'approcha de la fentre pour les lire, tandis que l'actrice se faisait
chausser et passait une robe de chambre de cachemire blanc. Il parcourut
d'abord l'adresse de plusieurs billets,  travers le papier desquels on
apercevait des colonnes de chiffres annonant clairement des mmoires de
cranciers, puis une lettre plus volumineuse avec le timbre de Bayeux,
et enfin une douzaine de circulaires portant l'invitable estampille des
frres Bidault. Il rejeta le tout sur la table, sans rien ouvrir,
s'arrta  une petite missive, dont l'enveloppe glace exhalait une
forte odeur d'ambre, et en examina la suscription.

--Dieu me pardonne! on croirait que c'est votre criture, ma chre,
dit-il en se tournant vers Clotilde, voyez donc?

L'actrice jeta un regard sur la lettre et ne put retenir une
exclamation.

--Est-ce que vous m'auriez vraiment crit? demanda de Luxeuil.

--Pourquoi pas? rpliqua-t-elle en prenant son air rsolu.

--Diable! c'est une faveur rare, reprit Arthur d'un ton lgrement
ironique, et cela ne vous arrive d'habitude que dans les occasions
solennelles; il y a donc quelque chose de nouveau?

--a se peut.

--Quelque ngociation diplomatique trop dlicate pour tre traite de
vive voix?

--Justement.

--Vous piquez ma curiosit et j'ai hte de connatre...

--a vous est facile, dit Clotilde, qui faisait videmment provision
d'assurance pour l'explication dont elle tait menace.

Malgr son prtendu empressement, de Luxeuil brisa le cachet et dgagea
le billet de son enveloppe avec une visible lenteur: il savait que les
autographes de Clotilde se payaient en gnral fort cher, et qu'elle
n'crivait que pour des rclamations srieuses. Aussi, cherchait-il,
tout en dpliant la lettre, le moyen d'luder la demande qu'il prvoyait
sans la connatre. L'actrice, de son ct, s'tait place devant son
miroir en fredonnant et suivait de l'oeil tous les mouvements du jeune
homme. Lorsqu'il commena la lettre, celui-ci crut  une plaisanterie,
et ce fut seulement arriv au _post-scriptum_ que la chose lui parut
srieuse. Encore eut-il besoin de lire une seconde fois pour s'en
assurer. Bien que cette rupture ne pt le surprendre, il en demeura un
instant tourdi, mais il se remit presque aussitt. Dans la carrire
galante qu'il avait parcourue, de pareils vnements taient trop
ordinaires pour qu'il n'y et point pens d'avance: c'tait un de ces
checs prvus pour lesquels la fashion avait tabli certaines rgles que
l'on ne pouvait violer sans s'exposer au ridicule. Quel que ft le
dpit, il fallait, comme le gladiateur, tomber selon les traditions du
cirque et dans l'attitude voulue. De Luxeuil comprima donc son premier
lan; il tourna la lettre en tous sens, comme s'il et voulu s'assurer
qu'elle ne renfermait rien de plus, la parcourut de nouveau pour gagner
du temps et mieux se remettre, puis, se tournant vers Clotilde, qui
continuait  dfaire ses papillotes:

--Comment donc! ma chre, dit-il avec une colre contenue qui
s'efforait d'imiter l'ironie, mais vous avez un vritable talent
pistolaire. Sauf l'orthographe, qui vise un peu trop au pittoresque,
votre lettre me parat un chef-d'oeuvre.

--Oh! vous pouvez vous en moquer, dit Clotilde embarrasse de la
tranquillit d'Arthur; je l'ai crite comme j'ai pu, et bien malgr moi.

--Pourquoi cela? reprit de Luxeuil, vous tiez compltement dans votre
droit; le terme peut tre indiffremment dclar par le propritaire ou
par le locataire.

--Eh bien! merci, s'cria Clotilde, vous me regardez alors comme un
appartement  louer? Du reste, je vous permets tout, vu que vous devez
m'en vouloir.

--Moi! interrompit de Luxeuil en riant avec effort; oh! charmant! elle
me croit contrari.

Clotilde le regarda d'un air de surprise ml de dpit.

--a vous est donc gal? s'cria-t-elle.

--Du tout, reprit Arthur, ne voyez-vous pas, au contraire, que je suis
dsespr... Comment pourrait-on perdre sans regret des charmes... qui
augmentent chaque jour.

Clotilde se mordit les lvres. Depuis quelque temps en effet, elle
luttait contre un embonpoint toujours croissant, et qui lui inspirait de
srieuses inquitudes.

--Malheureusement, je devais m'attendre  cet abandon! continua de
Luxeuil, qui comprit qu'il avait touch le point sensible; il y a
maintenant  Paris trop d'Orientaux amoureux des beauts dveloppes...
Je parie, ma chre, que vous tes en pourparlers avec l'ambassade
ottomane.

L'actrice haussa les paules.

--Dans ce cas, tenez bon, continua Arthur du mme accent persiffleur; la
beaut est pour ces messieurs une question de poids, et vous avez  cet
gard un avenir incalculable!...

--Ah! vous m'ennuyez  la fin! s'cria Clotilde pousse  bout; si
j'engraisse physiquement plus que de raison, vous, mon cher, vous
maigrissez pcuniairement plus qu'il ne faudrait.

Ce fut au tour d'Arthur de se mordre les lvres.

--C'est gentil de faire le millionnaire, continua-t-elle aigrement, mais
il ne faut pas que ce soit avec l'argent du carrossier, du maquignon et
du tapissier. Croyez-moi, mon petit, il est temps de mettre de l'ordre
dans vos affaires et de vous corriger de vos vices.

--Vous remarquerez que j'en ai dj un de moins, fit observer de
Luxeuil, qui regarda l'actrice; mon _plus gros vice_. Quant aux autres,
je m'en corrigerai avec l'aide de Dieu et de mes cranciers. Je n'en
suis pas moins touch de votre sollicitude, ma belle, et, pour la
reconnatre, je vous donnerai un bon conseil.

--Je n'en veux pas.

--Parce que vous ne pourrez jamais me le rendre, n'est-ce pas? mais je
vous en fais cadeau. Vous avez, sans doute, dj trouv l'heureux
infortun qui doit me remplacer.

--Oui, je l'ai trouv! interrompit Clotilde aigrement, et je peux
choisir entre plusieurs, si je veux.

--Ne choisissez pas! reprit Arthur.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il vaut mieux les garder tous.

L'actrice lui lana un regard flamboyant.

--S'ils oubliaient les fins de mois comme certaines gens que je connais,
c'est possible, dit-elle avec intention; mais il y a un millionnaire...
oui, Monsieur, un millionnaire... seulement il n'est pas grand seigneur!
ce qui fait qu'il ne se croit pas oblig d'tre insolent, et qu'il paie
ses dettes. a vous parat bien mauvais genre, hein?

Arthur avait avidement recueilli le renseignement qui venait d'chapper
 l'actrice, mais il ne laissa rien paratre.

--Mon Dieu, vous appuyez bien sur le mrite de payer ses cranciers,
dit-il avec une hauteur railleuse; est-ce que par hasard, je resterais
votre dbiteur? Voyons, dans ce cas, rglons nos comptes: donnez votre
chiffre.

Quelle que ft son impudence, mademoiselle Beauclerc recula devant une
demande faite de cette manire et sur ce ton.

--Il ne s'agit point de cela, dit-elle, je ne vous ai point parl de
moi.

--Ah! j'y suis, s'cria de Luxeuil, en retournant la lettre de l'actrice
qu'il tenait toujours  la main; ce billet a d tre crit hier soir?

--Certainement, dit Clotilde.

--Avant mon arrive.

--Eh bien?

--Eh bien! alors, ma chre, je n'avais aucun droit de me prsenter ici;
notre contrat de mariage tait dchir; vous ne m'avez reu que par
hospitalit, pour me rendre service, et tout service rendu mrite
rcompense.

Et parlant ainsi, il avait tir de sa poche un portefeuille dans lequel
il prit un billet de banque qu'il prsenta  Clotilde. Celle-ci devint
pourpre. En voyant de Luxeuil ouvrir sa lettre, elle s'tait prpare 
combattre ses reproches, et sa froideur moqueuse l'avait dj
dconcerte, mais ce dernier acte mit le comble  son dsappointement.
Habitue  recevoir le prix de ses complaisances sous des formes qui en
dguisaient la honte, elle avait mis sa dignit  viter tout ce qui
rvlait trop clairement le march; l tait,  ses propres yeux,
l'troite limite qui la sparait de la prostitue. Aussi cette offre de
paiement immdiat et direct lui sembla-t-il le plus sanglant de tous les
outrages. Elle recula avec un geste violent.

--Par exemple! s'cria-t-elle, il faut que vous soyez bien insolent!...

--D'offrir si peu, interrompit Arthur, qui feignit de se mprendre sur
le motif de l'indignation; je puis augmenter la somme, ma chre.

--Sortez d'ici, cria Clotilde dont les yeux lanaient des flammes et qui
lui montra la porte; sortez d'ici tout de suite ou j'appelle!

De Luxeuil clata de rire.

--Il faut avouer que les rles sont singulirement intervertis, dit-il,
ravi de la fureur de l'actrice; c'est moi que l'on congdie et c'est
vous qui menacez!... dcidment vous n'tes point dans votre bon sens.

--Ah! quel gueux! s'cria Clotilde  qui le sang-froid d'Arthur donnait
des transports de rage.

--Le mot est peu littraire, fit observer celui-ci en ricanant, mais il
avait cours sans doute dans la loge de la mre Beauclerc. Du reste, je
ne veux pas vous retenir plus longtemps, ma belle; vous attendez
peut-tre votre millionnaire et je craindrais que ma prsence ne
l'effaroucht. Je vais m'occuper sur-le-champ de vous faire renvoyer le
bracelet que vous voulez bien garder en mmoire de moi... ce qui est une
rsolution pleine de sagesse! car toute liaison peut se rompre, mais
_les souvenirs restent_!...

Il prit sa canne, son chapeau, et dposant sur la toilette le billet de
banque:

--Si je dois davantage, vous enverrez votre quittance, dit-il, ceci est
une dette d'honneur... comme toutes les dettes qu'on ne peut avouer.

Il venait de sortir lorsque la porte oppose s'ouvrit pour donner
passage  la mre Beauclerc. Sa fille s'tait laisse tomber sur le
divan.

--Qu'est-ce que c'est? Comment, tu pleures! s'cria la grosse femme.

L'actrice pleurait en effet, mais de rage.

--Ah! le misrable, le sans-coeur, balbutiait-elle.

--C'est donc vrai que tu l'as reu?

--Oh! je me vengerai!  tout prix je me vengerai!

Elle arrachait avec fureur les torsades du coussin plac prs d'elle. La
mre Beauclerc le retira.

--Faut pas _dgraboliser_ les meubles pour a, interrompit-elle.
Qu'est-ce donc qu'il t'a encore fait, ce gredin-l?

--Ce qu'il m'a fait, rpta Clotilde en fermant les poings; je ne
pourrai jamais vous dire tout. D'abord, il a ri de ma lettre... Il a en
l'air content d'avoir son cong.

--Par exemple!

--Il m'a traite comme la dernire des cratures.

--Toi?

--Parce que j'engraisse!

Madame Beauclerc bondit sur elle-mme.

--Ah! le brigand, s'cria-t-elle, il veut te dprcier. Pourquoi que je
ne me suis pas trouve l!

--Et bien pis que tout a, reprit Clotilde d'une voix entrecoupe.

--Encore pis? rpta la grosse femme hors d'elle.

--Il a os...

--Quoi donc?

--M'offrir de l'argent...

L'exaspration de l'ex-portire au lieu de grandir, parut s'arrter tout
 coup.

--Ah! il t'a offert... de l'argent, reprit-elle en regardant
instinctivement autour d'elle...

Son oeil rencontra le billet de banque laiss par de Luxeuil.

--C'est sans doute a, dit-elle en avanant la main.

--Donnez, s'cria Clotilde, je veux le lui renvoyer en morceaux.

Mais la mre Beauclerc avait recul de trois pas avec le billet.

--Lui, c'est un polisson, dit-elle; mais son argent n'a aucun tort  ton
gard.

--Je vous dis que je n'en veux pas.

--Alors, c'est moi qui le garderai.

--Non, rendez-moi ce billet, entendez-vous; rendez-le moi, il me le
faut.

L'actrice, irrite, poursuivait madame Beauclerc, qui cherchait  lui
chapper; enfin celle-ci fourra le prcieux papier dans son chle, et, y
appuyant les deux mains:

--Vous ne l'aurez pas, Clotilde, s'cria-t-elle, quand vous devriez
m'arracher la vie.

Il y avait dans le mouvement de la portire et dans l'nergie de son
accent quelque chose de si grotesquement majestueux, que Clotilde
s'arrta tout  coup: la pose de la grosse femme dfendant son billet
lui rappela celle du fameux cuyer de Franconi dfendant son drapeau,
et, prise d'une subite gaiet, elle clata de rire. Madame Beauclerc,
habitue  ces changements d'humeur, n'en parut ni surprise ni blesse.

--Riez, folle que vous tes, dit-elle en haussant les paules, mais,
pendant ce temps, l'heure de la rptition arrive.

--Ah! fichtre! je n'y pensais plus! s'cria Clotilde, dont la pense
avait dj pris un autre cours. C'est ce mchant gant-jaune qui m'a fait
perdre mon temps. Je serai encore  l'amende. Voyons, il faut pourtant
que je djeune avant de partir.

--Tout est prt, fit observer la vieille femme; vous n'avez qu' passer
au salon.

Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient
sur ses joues, s'arrta un instant en passant devant sa psych pour
lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mre fit de la tte et
des yeux un mouvement qui voulait dire:

--Est-elle heureuse de m'avoir!

Puis tournant autour de la chambre, elle se mit  ranger machinalement
et arriva prs de la table sur laquelle de Luxeuil avait pos ses
lettres.

--Tiens, grommela-t-elle, il a laiss sa correspondance... sans
l'ouvrir... savoir ce que a peut tre!

Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l'une aprs l'autre, et les
entr'ouvrant, avec une adresse qui et rvl  elle seule son ancienne
profession, elle lut quelques mots constatant des rclamations de
cranciers; mais arrive  la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses
efforts furent inutiles. L'enveloppe, en papier pais et soigneusement
cachete, ne laissait rien paratre: elle la retourna quelque temps
entre ses doigts avec le sentiment d'inquitude et de convoitise du chat
qui aperoit un mets friand dont il est spar par une vitre; enfin son
regard s'arrta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l'adresse.

--Bayeux, reprit-elle, c'est pas loin de l qu'est la jeune dame que
Marc protge; je lui ai promis d'avoir l'oeil ouvert... peut-tre bien
que a pourra lui servir...

A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et
regagna sa chambre.

Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livr  des rflexions
singulirement agites. Son dpit avait d'abord t maintenu par la
ncessit de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir
de l'humilier; mais lorsqu'il se trouva seul, son apparente insouciance
s'vanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le
conduire, un peu plus tt ou un peu plus tard, au fond de l'abme, il
comprit que l'abandon de l'actrice tait l'avant-coureur de tous les
autres dsastres. C'tait la premire pierre qui se dtachait de cet
difice de luxe et de plaisirs dsormais sans base et maintenu seulement
par l'habitude.

Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l'inexplicable
ascendant qu'acquirent presque infailliblement les courtisanes et
qu'elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beaut. Cet
homme qui n'avait connu aucune des affections de la famille, qui riait
de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait
l'insensibilit, cet homme avait besoin de Clotilde; il l'aimait  sa
manire, par vanit, par habitude, par sensualit. L'ide de ne plus
l'avoir pour matresse veillait en lui des mouvements de regrets
furieux; son unique pense tait de deviner celui qui la lui avait
arrache et de se venger. Mais pour cela il fallait se hter, car une
fois la nouvelle liaison de l'actrice dclare, toute provocation
devenait ridicule. L'usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour
une matresse du grand monde dfendait une pareille vengeance  propos
de Clotilde. Prs d'elle le rival n'tait qu'un remplaant. Pour pouvoir
se venger dcemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prtexte
de querelle avant sa prise de possession. Mais l'important tait de le
dcouvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrter ses
soupons; la qualit de millionnaire donne par l'actrice  son
successeur l'embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope
ou comme une ralit? Dans le premier cas, le cercle des suppositions
devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il
en tait donc toujours aux mmes incertitudes, lorsqu'une main se posa
sur son paule; c'tait de Cillart qui venait de descendre de voiture
avec d'Alpoda et Dovrinski.

--Eh bien! c'est comme cela que vous vous trouvez  nos rendez-vous? dit
le garde-du-corps en souriant.

--Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.

--Quoi! vous avez oubli que nous allons ce matin chez le Belge?

--M. Vankrof?

--Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.

--Arthur se frappa le front.

--C'est juste! s'cria-t-il, je me rappelle maintenant...

--Nous venons de votre htel.

--Je vous dois alors des excuses...

--Nullement; nous voil, nous allons entrer.




XVIII

M. Vankrof.


De Cillart s'tait arrt devant la porte d'un vaste htel, dont le
pristyle tait soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses
compagnons, et tous quatre arrivrent  un vaste escalier couvert de
tapis prcieux et bord de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils
traversrent un large palier, au milieu duquel s'levait une naade de
bronze versant l'eau dans une vasque marine, et se trouvrent enfin dans
une antichambre o attendaient plusieurs laquais en livre. L'un d'eux
leur ouvrit un salon somptueusement dcor, tandis qu'un second allait
les annoncer  M. Vankrof. D'Alpoda plaa son lorgnon entre la joue et
le sourcil et l'y retint au moyen de cette grimace qui nous a t
transmise par le dandysme d'outre-mer; il promena autour de lui un
regard rapide.

--Eh bien, ce n'est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent
moqueur dans lequel perait l'envie; il faut que ce M. Vankrof ait prs
de lui quelqu'un qui s'y entende.

--Personne, rpliqua de Cillart, c'est lui-mme qui s'occupe de tout.

--Ah! bah! Est-ce qu'on aurait du got sur l'Escaut?

--On a de l'argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n'est
qu'imitation; ces consoles sont copies sur celles du Louvre, cet
clairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich,
seulement on y a mis le prix, et l'imitation est parfaite.

--Ah! j'entends, reprit d'Alpoda, notre Belge se livre  la contrefaon
sous toutes les formes. Eh bien,  la bonne heure, j'aime que l'on soit
de son pays. En dfinitive, son htel est magnifique et tout m'y semble
parfaitement  sa place... except lui. Comprenez-vous un pareil type
vivant familirement au milieu des Antinos et des Apollons!

--Mon Dieu! n'en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu'il soit,
il n'a qu' vouloir pour vous enlever vos amis et votre matresse.

--Parce que?...

--Parce qu'il est millionnaire.

Arthur qui tait demeur muet jusqu'alors tressaillit  ce mot. En
cherchant l'homme qui le supplantait, sa pense ne s'tait pas reporte
une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononc par
hasard rveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout  coup
l'admiration que M. Vankrof avait exprime devant lui pour la beaut de
Clotilde, sa demande de lui tre prsent, les avances indirectes faites
 l'actrice, et qui ne lui avaient sembl alors que de banales
galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification
vidente. Toutes ces rflexions, qui surgirent  la fois dans son
esprit, furent pour lui comme une rvlation. Cependant il doutait
encore, lorsqu'un domestique vint les avertir que M. Vankrof les
attendait. Ils traversrent plusieurs salons garnis de tableaux,
d'antiquits, de meubles prcieux, et arrivrent  une sorte d'atelier
que le Beige appelait son cabinet d'tude.

C'tait une vaste pice que l'on et pu prendre, au premier abord, pour
la boutique d'un marchand de curiosits. Les diffrents fournisseurs de
M. Vankrof y dposaient les objets qui lui taient proposs, et, avant
d'en faire l'acquisition, le Belge les soumettait  un examen minutieux.
On y voyait des tableaux dpouills de leurs cadres, des poteries
pruviennes, des guipures de Flandre, des collections minralogiques et
des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce
capharnam, allait d'un objet  l'autre, le faisant placer et dplacer,
donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel  ses
compatriotes. C'tait un homme de quarante ans,  large encolure, 
tournure paisse, dont les traits justifiaient, vu la grossiret du
dessin et la couleur, cette dnomination de bonhomme de pain d'pice
donne par Clotilde. Il vint d'un pas lourd au-devant des visiteurs
qu'il salua familirement.

--Ah! vous voil! dit-il d'un ton brusque; j'en suis bien aise! vous me
trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?

--Quelques nouveaux objets d'art? demanda d'Alpoda.

--Non, rpliqua le Belge, c'est un herbier renfermant toutes les mousses
connues.

--Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?

--Du tout; mais une collection unique, c'est toujours curieux. Avec a
que j'ai eu du bonheur! le voyageur qui l'avait faite vient de mourir,
ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous prfrez peut-tre les
coquillages?

--Je n'en suis pas sr, dit d'Alpoda, en fait de conchyologie, mes
tudes se sont  peu prs bornes  celles que l'on peut faire au
_Rocher de Cancale_.

--N'importe, regardez-moi a, reprit Vankrof, en montrant deux
magnifiques armoires vitres, c'est un vritable crin et qui ne m'a
cot presque rien, vu que le propritaire avait besoin d'argent.

Dans ce moment un domestique se prsenta avec une riche cassette de
laque. Le Belge l'emmena  l'cart, lui fit quelques recommandations 
voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il
tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant:
_Dtails d'un bahut..._ ce n'est pas cela... _Liste des toiles de
l'Ecole flamande..._ pas encore cela... _Mmoire de frais..._ au diable!
_Le portier du thtre laissera entrer la personne..._ ah! c'est
cela!... De Luxeuil qui examinait un mdailler  quelques pas, retourna
vivement la tte et, jetant un regard de ct sur le papier que tenait
M. Vankrof, crut reconnatre l'allure novice d'une criture d'autant
facile  distinguer qu'il venait de la voir un instant auparavant: il se
rapprocha sans affectation du Belge qui continuait  chercher, mais qui
s'arrta enfin.

--Ah! voici l'adresse, dit-il en s'adressant au domestique, mademoiselle
Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette  elle-mme... ou 
sa mre.

--Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.

--C'est inutile, je la verrai ce soir.

Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s'extasiait
devant une panoplie place  l'autre extrmit de la pice. Mais Arthur
avait tout entendu et ses soupons taient dsormais une certitude! les
yeux toujours fixs sur le mdailler qu'il ne voyait plus, il mordait
avec rage la pomme d'or de sa badine et cherchait le moyen de se venger.
La voix de Dovrinski l'arracha  ses rflexions. Le prince polonais
venait l'avertir que d'Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof
dans sa galerie de tableaux. Lorsqu'ils les rejoignirent, ce dernier
tait occup  leur montrer des panneaux de bois sculpt qu'il venait de
faire achever.

--Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c'est un
chef-d'oeuvre! eh bien, a ne m'a cot presque rien. L'ouvrier est un
pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l'employer
 ce que je voudrais, et je l'ai pris  la journe.

--Mais c'est un grand artiste! s'cria de Cillart, qui ne pouvait se
lasser d'admirer l'entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui
encadrait les panneaux.

--Certainement, rpliqua Vankrof avec un gros rire: si on dmontait les
panneaux a se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu
ici, il a voulu connatre le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en
vogue, le drle refuserait de travailler au mme prix! Je ne veux pas
qu'on me le gte... avant qu'il ait fini mes panneaux.

D'Alpoda et de Cillart trouvrent la prcaution prudente, et l'on
continua la revue des richesses artistiques entasses dans l'htel de
Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non 
la peinture ou  l'artiste, mais au march qui l'en avait rendu
propritaire. Pour lui, sa collection n'tait qu'un placement de fonds,
sa manie artistique, une application dtourne de l'instinct commercial.
Ce qu'il aimait n'tait point l'oeuvre, mais l'acquisition: il se
rjouissait moins de sa perfection que de la mdiocrit de son prix: il
se glorifiait d'avoir tout achet pour rien, c'est--dire d'avoir vol
l'art ou l'artiste; le got de l'amateur servait de prtexte au calcul
du marchand. Aprs avoir tout montr aux visiteurs, avec cet
empressement qui sent moins la complaisance que la vanit, il arriva
enfin  un petit salon exclusivement consacr  ces galants peintres de
marquises et de bergres longtemps mpriss, mais dont la grce
chatoyante survivra  tous les ponsifs acadmiques de notre cole
pdantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudire
et charmante. En l'apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.

--Pardieu! voil le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de
votre bibliothque d't.

--a, Messieurs, reprit Vankrof d'un air triomphant, c'est mon
chef-d'oeuvre.

--C'est--dire celui de Vatteau, fit observer d'Alpoda.

--Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l'ai pay presque
rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donn de
peines!... D'abord j'avais t averti trop tard, et il tait pass aux
mains d'un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l'Auxerrois.

--En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l'avoir vu et marchand.

--Et l'on en voulait un prix fou, n'est-ce pas? mais j'ai l-dessus des
principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver
que je dsire sa marchandise. J'ai laiss celui-ci vanter son tableau;
seulement je lui envoyais tous les jours quelqu'un qui dcouvrait un
dfaut, qui mettait en doute l'authenticit. Au bout d'une semaine le
malheureux n'tait plus sr d'avoir un original; au bout d'un mois il
tait convaincu qu'il n'avait qu'une copie.

--Et c'est alors que vous avez achet?

--C'est--dire que j'ai fait proposer un prix, puis un second, puis un
troisime; enfin j'allais avoir la toile quand un amateur arrive,
surenchrit et conclut le march.

--Ah! diable!

--A ma place vous auriez cru tout perdu, n'est-ce pas, dit Vankrof de sa
plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point
dcourager ainsi. L'amateur n'avait point donn d'arrhes, j'ai dtach
au marchand quelqu'un d'adroit qui l'a averti que son acheteur tait un
homme ruin, insolvable.

--Qui vous l'avait dit?...

--Personne. Mais cela a effray le brocanteur; l-dessus je suis arriv
avec de l'argent comptant et il m'a livr la toile... ah! ah! ah!
comment trouvez-vous le moyen?

--Parfait pour vous, dit d'Alpoda, mais le mystifi et pu se fcher.

--Bah! nous ne nous sommes jamais vus, rpliqua le Belge, et mon
marchand a promis le secret.

Depuis quelques instants de Luxeuil tait devenu singulirement
attentif, et  ces derniers mots un clair traversa son regard.

--Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si
habilement cart, Monsieur? demanda-t-il.

--Pas mme de nom! rpliqua Vankrof, et comme il y a dj trois mois que
le tour lui a t jou, je conclus qu'il ne viendra pas m'en demander
raison.

--Vous vous trompez, s'cria Arthur, il est venu; car le mystifi, c'est
moi!

Ce fut un vritable coup de thtre. De Luxeuil tenait sous son regard
hautain le Belge stupfait, tandis que de Cillart, d'Alpoda et Dovrinski
se jetaient un coup d'oeil embarrass.

--Comment! reprit Vankrof, aprs un moment de silence, c'est vous,
monsieur de Luxeuil...

--Cet homme ruin, insolvable, qui a manqu le Vatteau faille d'arrhes,
oui, Monsieur. Je suis dsol de n'avoir point su plutt ce que ma
rputation vous devait; mais je tiens  vous prouver que je puis encore
au moins payer certaines dettes.

Vankrof parut dconcert.

--Monsieur, j'ai vraiment regret, dit-il avec quelque hsitation, si
j'avais su, si j'avais pu prvoir...

--Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer
de Cillart en s'entremettant. Il suffit que M. Vankrof rtracte sa
plaisanterie.

--Trs-volontiers, reprit le Belge, qui, sans tre poltron, n'avait
nulle envie de donner suite  cette affaire.

--Et cette rtractation changera-t-elle quelque chose au tort que
Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m'tera-t-elle
l'humiliation d'avoir t jou? me rendra-t-elle enfin le tableau que
j'avais achet le premier?

--M. Vankrof consentirait peut-tre  vous le cder, hasarda de Cillart
en regardant le Belge.

Mais le visage de celui-ci se rembrunit.

--a, c'est impossible, s'cria-t-il; il est indispensable  ma
collection... puis ce serait une perte...

--N'en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication
nouvelle serait inutile... Aujourd'hui mme M. Vankrof recevra la visite
de deux de mes amis.

A ces mots il salua cavalirement le Belge, qui rendit le salut avec une
solennit gourme et se retira.

Ainsi que nous l'avons dit, Vankrof n'tait point un lche, mais sa
nature n'avait rien de militaire. Capable d'un acte de courage civil, il
avait toujours eu une invincible rpugnance pour les armes; puis c'tait
avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonait dans cette
occasion trop peu de chances favorables pour qu'il se rsignt
volontiers  les courir. Il avait entendu parler de l'adresse d'Arthur;
il se voyait  sa merci,  peu prs sr de succomber, et cette
persuasion assombrissait singulirement ses rflexions. Il cherchait en
lui-mme le moyen d'arriver  une transaction sans avoir l'air de
faiblir, lorsqu'on lui annona Marquier. Le banquier, qui lui avait
envoy ds le matin un billet avec le laissez-passer de l'actrice,
s'attendait  le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il
demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose
lorsqu'aprs lui avoir racont ce qui venait de se passer, le Belge
dclara qu'il l'avait choisi pour tmoin. Bien que l'tat embarrass des
affaires d'Arthur et singulirement refroidi l'amiti du banquier, qui
se prtendait compromis pour des sommes considrables, il avait toujours
prudemment vit de rompre avec lui, et leur liaison tait reste, en
apparence, aussi intime. Or, en s'interposant dans le dbat qui allait
avoir lieu, il craignait que quelque explication n'ament la dcouverte
de ses dernires dmarches prs de Clotilde. Sa position, dj fausse,
pouvait devenir dangereuse si l'on en venait  des claircissements.
Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof
objecta la provocation d'Arthur.

--C'est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge
pour une peinture!

--Il le faut, dit le Belge en pliant les paules.

--Non, c'est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel
n'est plus dans nos moeurs, tous les hommes avancs le regardent comme
un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.

Le millionnaire secoua la tte.

--Songez enfin  ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le
petit homme; vous savez si je vous suis dvou; j'ai chez moi une partie
de vos fonds! mais d'un autre ct de Luxeuil est mon dbiteur; s'il lui
arrive malheur, ma crance est perdue, vous me tuez _quatre-vingt mille
francs_! Je suis donc oblig, dans l'intrt de mes affaires, de faire
des voeux pour lui et contre vous!... C'est horrible, parole
d'honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer
dans une pareille alternative!

--Mais comment y chapper? demanda le Belge pensif.

--Je n'en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il
faut tout employer, forcer de Luxeuil  partir... le faire enlever comme
dans le _Chevalier de Saint-Georges_!... Ah! quel dommage que nous
n'ayons plus la Bastille... c'tait si commode pour...

Il s'arrta brusquement.

--Mais nous l'avons toujours! s'cria-t-il avec un lan subit: seulement
elle a chang de quartier.

--Comment?

--On l'a transporte rue de la Clef.

--Quoi! Sainte-Plagie...

--Est maintenant notre Bastille, et il dpend de vous d'y envoyer votre
adversaire.

--Mais il n'est point mon dbiteur.

--Il est le mien.

--En vrit!

--Soixante mille francs de billets souscrits et que j'ai passs 
l'ordre d'un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a
eu prott, jugement; tout est en rgle; on peut faire arrter de Luxeuil
aujourd'hui mme. Quelques jours de captivit le calmeront, et tout
s'arrangera.

--Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l'on savait que la
chose vient de moi?...

--Ne craignez donc rien: Duroc est sr; il prendra tout sur lui; vous ne
paratrez en rien.

--Vous tes certain?

--Je vous y engage ma parole.

--Alors... je ne vois point d'obstacle... et l'on pourrait voir...

--Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau;
je vais passer chez Duroc pour l'avertir que vous achetez les billets?

--Ah! c'est--dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.

--Pour que vous traitiez de Luxeuil en dbiteur, il faut bien que vous
soyez crancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hriter de
sa mre; puis sa femme est riche; c'est simplement une affaire de temps,
et que vous importe  vous d'tre pay un peu plus tt, un peu plus
tard? Songez, d'ailleurs, que c'est le seul moyen d'viter un dsastre;
car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulirement
malheureuse...

Vankrof fit un geste affirmatif.

--Alors c'est convenu! vous m'autorisez  traiter. Avant deux heures je
viendrai vous avertir du succs de notre expdition.

Cependant, malgr sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une
partie de la journe avait t perdue en dmarches inutiles; enfin,
Arthur avait t arrt au moment o il sortait de son htel. Vankrof,
rassur, fit atteler pour se rendre  la loge de Clotilde avec le
banquier ravi d'avoir empch le duel et d'tre rentr dans les fonds
prts  de Luxeuil. Presqu'au mme instant Marc,  qui la mre
Beauclerc avait remis la dnonciation de Vorel, montait dans la
diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaait.




XIX

Une rencontre.


La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s'arrter 
Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvrent point
prts, et, au grand mcontentement du conducteur, il fallut se rsigner
 attendre. L'inexactitude du matre de poste se trouvait, du reste,
suffisamment explique, sinon justifie, par le tumulte joyeux qui
rgnait partout; on tait au 30 juillet, et la population tibervillaise
clbrait,  grand renfort de lampions et de fuses, le souvenir de
notre dernire rvolution.

A Paris, o tout s'use vite et o l'ironie marche  la suite des
triomphes, comme l'ombre aprs le corps, on rit dj de ces grandes
journes ridiculises dans le jargon d'atelier sous le nom des _trois
glorieuses_. Paris a splendidement enterr ses morts; il leur a lev
une colonne de bronze, il les a chants sur toutes les cordes de sa lyre
d'or; que lui demander davantage? L'apothose finie, il faut bien en
revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus:
continuer  les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour
la varit. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu;
mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procd; il
commence par difier, puis il crucifie!

La province, moins prompte dans ses enthousiasmes, y persvre plus
longtemps. Quels que soient les mcomptes qui aient suivi notre dernier
lan populaire, le titre de hros de Juillet n'est point encore devenu
ridicule  ses yeux. Elle n'a point parodi le chant national rpt le
lendemain de la victoire par des bouches encore noires de poudre, et au
milieu des barricades arroses d'un sang gnreux. Elle a gard
srieusement tous les souvenirs de ces miraculeux efforts, et leur
anniversaire est toujours une fte nationale. Tiberville se trouvait
donc mont, ce jour-l, au plus haut ton de l'exaltation patriotique. La
_Parisienne_ et la _Marseillaise_ retentissaient de toutes parts, mles
aux chansons militaires de l'Empire; car le peuple ne peut clbrer
aucune gloire nationale sans voquer l'hroque image de l'homme au
petit chapeau et  la redingote grise!

Un feu de joie, prpar sur la place principale, tait entour d'une
foule bruyante poussant des cris d'appel. Quelques gendarmes en grand
uniforme et  mine officiellement impassible se montraient de loin en
loin pour maintenir l'enthousiasme dans la limite de l'arrt municipal,
tandis que les officiers de la garde nationale causaient  la porte de
la mairie avec les autorits en charpe tricolore. Or, au moment o la
joie gnrale se trouvait porte au plus haut point de turbulence, une
chaise de poste parut  l'extrmit de la place, qu'elle traversa aussi
rapidement que le lui permettait la foule, et vint s'arrter  ct de
la diligence. Les chevaux furent dtels sans pouvoir tre remplacs, de
sorte que les deux voitures demeurrent, l'une  ct de l'autre,
immobiles et sans attelages. Les voyageurs de la chaise de poste ne
s'aperurent probablement point sur-le-champ du contre-temps qui
menaait de les retenir  Tiberville, car les stores restrent levs
jusqu'au moment o le vieux domestique, qui occupait le sige et qui
tait entr  la maison de poste, se prsenta  l'une des portires. Il
avertit sans doute ses matres de l'impossibilit de continuer, car deux
exclamations de dsappointement se firent entendre.

--Mais c'est affreux! s'cria une voix de femme. Dites qu'on cherche des
chevaux, Picard, qu'on s'en procure par quelque moyen que ce soit.

--Proposez de payer un supplment, ajouta une voix d'homme.

--J'y ai dj pens, rpliqua Picard; mais les curies sont vides, et la
diligence est l qui attend comme nous.

--De grce, voyez ce que l'on peut faire, reprit la comtesse de Luxeuil
(car c'tait elle); pour rien au monde je ne voudrais rester ici au
milieu de ce peuple, dont les cris me font peur.

Celui auquel s'adressait cette prire se leva avec un peu de rpugnance
et se prsenta  la portire pour descendre; mais, au moment o il
avanait la tte afin de chercher du regard le marchepied, la lueur des
lanternes claira ses traits, et Marc, qui se trouvait appuy  l'une
des glaces de la diligence, reconnut M. de Chanteaux! Il ouvrit vivement
la portire et le rejoignit  l'htellerie. Le marquis se faisait
confirmer par le matre de poste lui-mme les renseignements que lui
avait donns Picard.

--Et faudra-t-il attendre longtemps? demandait-il.

--Il est impossible de rien promettre  Monsieur, rpliquait l'htelier;
nos premiers chevaux seront pour la diligence.

--C'est--dire que je puis tre retenu toute la nuit? Mais c'est une
chose horrible! Comment se fait-il que vous manquiez de chevaux?

--Par la raison que j'en ai perdu huit depuis un mois, rpliqua le
matre de poste.

--Il fallait les remplacer! s'cria M. de Chanteaux.

--Pour les perdre comme les autres, reprit l'aubergiste: ce serait
travailler moi-mme  ma ruine.

--Et qu'importe aux voyageurs votre ruine, mon cher, fit observer le
marquis avec cette duret familire qui est le privilge des gens bien
ns; vous n'tes point matre de poste pour devenir millionnaire, mais
pour nous fournir des chevaux; et pour en fournir il faut en avoir.

--Mais pour en avoir il faut qu'ils vivent, ajouta le matre de poste,
et la maladie est dans le pays.

Le marquis haussa les paules.

--Allons, dit-il, nous voil tombs mme  la merci des loueurs
d'attelage. J'arrive d'Angleterre, Monsieur, et nous avons toujours
fait quatre lieues  l'heure, sans accidents, sans attentes.

--Il fallait y rester, dit brusquement le matre de poste, choqu du ton
de M. de Chanteaux et surtout de sa prdilection anglaise; quand on se
trouve mieux de l'autre ct de la mer que dans son pays, c'est qu'on a,
sans doute, ses raisons.

L'expression donne  ces derniers mots tait si claire qu'elle
renfermait, pour ainsi dire, tout un jugement sur la personne et les
opinions politiques du marquis; le matre de poste avait videmment
devin l'ancien migr saisissant toutes les occasions de vanter
l'tranger aux dpens de la France. Le costume, la tournure et le visage
de M. de Chanteaux ne permettaient, du reste,  cet gard aucun doute.
C'tait le type complet du _ci-devant_ sorti de ces quarante annes
d'preuves sans avoir _rien appris ni rien oubli_. Quoi qu'il en ft,
la remarque parut faire quelque impression sur le marquis; une lgre
nuance d'inquitude assombrit ses traits, et son ton changea subitement.

--Ah! j'tais bien sr de piquer votre amour-propre national, dit-il au
matre de poste en souriant; maintenant vous tiendrez  me prouver,
j'espre, que les relais de France valent ceux de la Grande-Bretagne. Je
ne demande pas mieux que d'tre persuad; je ne voudrais point seulement
que la dame qui m'accompagne attendt vos chevaux dans la chaise de
poste; pouvez-vous lui faire prparer une chambre?

L'htelier, adouci par cette demande, rpondit affirmativement et rentra
afin de donner les ordres ncessaires. Le marquis se retourna pour
rejoindre madame de Luxeuil, et se trouva en face de Marc, qui tait
demeur debout derrire lui. Il fit un geste de surprise.

--Que voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.

--Monsieur Content ne me reconnat pas? dit Marc.

A cet ancien nom de guerre, le marquis tressaillit.

--D'o savez-vous?... reprit-il vivement.

Puis il s'interrompit, regarda le garon de bureau avec plus
d'attention, et s'cria:

--C'est le Rageur!

--Voil longtemps que je vous attendais, reprit celui-ci  demi-voix;
mais on m'avait dit que vous tiez en Allemagne.

--J'y ai pass quelques mois...

--Et vous tes revenu par l'Angleterre?

--Oui, mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?

Marc regarda le marquis fixement.

--Il y a quinze ans, dit-il avec amertume, que j'eus l'honneur de me
prsenter  M. de Chanteaux pour le prier de me venir en aide. Je
subissais alors les consquences d'une condamnation qui m'avait t le
droit de choisir le lieu de mon sjour; je suppliai mon ancien
commandant d'intercder pour moi, d'obtenir que ma prsence  Paris,
jusqu'alors ignore de la police, ft tolre...

--Eh bien? interrompit le marquis.

--Eh bien! au lieu de le faire, continua Marc, il abusa de ma confiance
pour me dnoncer et provoquer mon arrestation.

M. de Chanteaux parut troubl.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon cher, reprit-il d'un ton
hautain; quel intrt pouvais-je avoir  vous nuire?...

--L'intrt qu'on a toujours  se dbarrasser d'un complice, rpliqua
Marc  voix basse; M. le marquis n'avait point oubli l'argent pill par
son ordre pour le service de la cause royaliste, et dont il a seul
profit; il se rappelait aussi sans doute ce maire misrablement
assassin...

--Tais-toi, malheureux! interrompit M. de Chanteaux effray; pourquoi
viens-tu rappeler ces souvenirs?

--Pour prouver  M. le marquis qu'on pourrait les rappeler  d'autres,
rpliqua le garon de bureau avec intention.

L'ancien chef de chouans regarda si personne n'avait pu les entendre,
puis entrana Marc  l'cart.

--C'est une menace que tu viens me faire, dit-il, un moyen d'appuyer
quelque demande?

Marc fit un signe affirmatif.

--Et que veux-tu, reprit prcipitamment le marquis, en portant la main 
la poche de son paletot de voyage, de l'argent, sans doute?

--Non, rpliqua Marc.

--Quoi donc, alors?

--La libert du duc de Saint-Alofe.

M. de Chanteaux fit un pas en arrire.

--D'o le connais-tu, s'cria-t-il, et quel intrt peux-tu prendre...

--Ce serait une explication inutile, monsieur le marquis, interrompit le
garon de bureau; accordez-moi seulement ce que je vous demande.

--Vous n'y pensez pas, mon cher: le duc est enferm en vertu d'un
jugement...

--Que vous avez provoqu dans le but d'extorquer sa fortune; oh! je
connais la vrit, monsieur le marquis, et vous essayeriez vainement de
me donner le change; mais j'ai promis de tout faire pour la dlivrance
du duc, et vous ne me la refuserez pas.

--Et si je vous la refuse? demanda M. de Chanteaux ironiquement.

--Alors, moi je parlerai, et ce que je vous rptais tout  l'heure tout
bas, je le rpterai tout haut.

--On ne te croira pas.

--Peut-tre.

--Si tu oses parler d'ailleurs, les tribunaux te condamneront comme
calomniateur.

--Les tribunaux, c'est possible; mais la foule saura que j'ai dit la
vrit.

--Que m'importe la foule?

--Ah! ne dites pas cela, monsieur le marquis, reprit Marc vivement, car
elle est l qui peut m'entendre: qui sait ce qu'elle ferait si j'allais
lui crier: Cet homme, qui passe en chaise de poste, est le chef des
bandes qui ont dsol le Maine et la Normandie; il a pill des villages,
brl des femmes sous leurs toits, massacr les enfants qui ne criaient
pas assez tt: Vive le roi! Il y a peut-tre l les fils de quelques
patriotes autrefois gorgs par ceux qui portaient votre cocarde.
tes-vous sr que le dsir de la vengeance ne se rveillera pas dans ces
coeurs? Il ne faut pas tenter la patience de ceux qui ont souffert,
quand ils sont devenus les plus forts. Le lieu et l'heure ne vous sont
point favorables, coutez plutt!

Une longue clameur venait d'clater dans la foule  l'aspect du feu de
joie dont les flammes commenaient  s'lever, les cris de: _Vive la
Charte!_ se mlaient au chant de la _Marseillaise_, interrompu par les
coups de feu et les fuses. M. de Chanteaux fut, malgr lui, saisi. Il
tourna un regard inquiet vers cette multitude dont les mille ttes
flottaient dans la nuit comme des vagues sombres, puis sur sa chaise de
poste immobile; il se sentit mal  l'aise. Cependant il affecta de
sourire.

--Tu ne feras point cela, dit-il avec une tranquillit ddaigneuse.

--Pourquoi? demanda Marc.

--Parce qu'en excitant la violence contre un voyageur inoffensif, tu
t'exposerais  une responsabilit trop dangereuse.

--Qui sait, dit Marc en regardant fixement le marquis, si ce voyageur
n'est point aujourd'hui ce qu'il tait autrefois, et si son sjour en
Angleterre et en Allemagne n'avait point un but... qu'il dsire cacher.

Cette insinuation avait t hasarde par l'ancien chouan, moins comme
une probabilit que comme une preuve, mais le coup porta juste et
profondment, car M. de Chanteaux releva la tte en plissant. Ce fut
pour Marc un trait de lumire. Il se rapprocha vivement.

--Ne niez point, monsieur le marquis, continua-t-il plus bas et d'un
accent prcipit; je suis au fait de tout; vous venez de remplir une
mission prs des princes dchus, et, si l'on cherchait bien, on pourrait
en trouver la preuve.

--Ah! vous changez votre plan de bataille, dit M. de Chanteaux en
s'efforant de cacher son inquitude sous un air d'ironie; vous esprez
tre plus heureux par ce nouveau moyen d'intimidation...

--Je n'ai qu'un mot  vous dire, reprit Marc, dont l'assurance croissait
 mesure que le trouble du marquis devenait plus visible; je puis vous
faire arrter  l'instant mme.

--Et de quel droit?

--Par un droit que vous m'avez forc de prendre, continua l'ancien
chouan amrement; car ce que vous aviez refus de solliciter en ma
faveur, je l'ai obtenu aux dpens d'un reste d'honneur. La police me
dfendait d'habiter Paris; pour qu'elle me le permt, je me suis mis 
ses gages.

--Vous!

--Et aujourd'hui je n'ai qu' parler pour empcher votre chaise de poste
de continuer sa route. Voyez donc ce que vous devez faire dans l'intrt
de votre parti, de votre sret. Je vous demande peu de chose: la
libert d'un vieillard dont la fortune vous restera, puisqu'un arrt des
juges vous l'a livre. Si vous me l'accordez, vous pourrez continuer
jusqu' Paris sans pril; si vous refusez, vous savez quelles peuvent
tre les suites de votre arrestation.

Tout en parlant, les deux interlocuteurs taient arrivs prs de la
chaise de poste, et la comtesse, penche  la portire, avait entendu la
fin de leur conversation. La menace de Marc lui glaa le coeur. Une
arrestation entranait infailliblement leur perte, car elle devait
fournir toutes les preuves du complot dont elle avait aid le marquis 
devenir le promoteur et l'agent. Epouvante d'un tel pril, elle appela
vivement son compagnon et il y eut entre eux,  voix basse, une
explication prcipite. Il tait vident que madame de Luxeuil pressait
le marquis de cder et que celui-ci opposait quelque rsistance; mais
enfin il parut cder, se retourna vers Marc et lui fit signe
d'approcher.

--Remerciez madame de Luxeuil de craindre un clat que j'aurais brav
pour ma part, dit-il avec une contrarit mal dguise; je cde  ses
sollicitations et non  vos menaces.

--Soit, monsieur le marquis, rpliqua Marc; peu importe la cause, pourvu
que je sache o trouver le duc.

--Tout prs d'ici,  Brionne, interrompit rapidement la comtesse,
demandez la maison de sant de Bel-Air.

--Mais comment obtiendrai-je l'largissement de M. de Saint-Alofe?

--Sur la remise d'un billet crit par le marquis.

--Pardon, je craindrais des difficults imprvues. Brionne est 
quelques lieues et sur votre chemin, un lger dtour permettrait  M. le
marquis de lever lui-mme tous les obstacles.

--C'est--dire que vous vous dfiez?...

--Nullement, madame la comtesse, mais je prvois.

--Et comment pourrez-vous nous suivre?

--M. Picard ne me refusera point la moiti de son sige.

Pendant cet change d'objections et de rpliques, le marquis avait
rflchi.

--Nous passerons  Brionne, reprit-il brusquement; c'est le plus sr
moyen d'en finir. Voici heureusement les chevaux.

Marc courut chercher son manteau, revint prendre place prs du valet, et
quelques minutes aprs la diligence et la chaise de poste partirent en
sens inverse, emportes au galop. Quelque press que ft l'ancien
chouan d'arriver prs d'Honorine, la rencontre du marquis avait t pour
lui une bonne fortune qu'il n'avait pu laisser chapper. Il ignorait
encore jusqu' quel point la dlivrance du duc de Saint-Alofe servirait
ses projets; mais il se rjouissait de pouvoir annoncer  Honorine cette
dlivrance lorsqu'il arriverait aux Motteux. Il pensait au bonheur du
vieillard en se retrouvant libre, aux chances de rhabilitation que
pourrait lui prsenter l'avenir. Il prouvait enfin cette satisfaction
vivifiante que donne le devoir courageusement accompli. Envelopp dans
son manteau et berc par le mouvement de la chaise de poste, il passa
insensiblement de la mditation  la rverie et de la rverie  ce
demi-sommeil pendant lequel les objets extrieurs ne frappent nos sens
que comme des images fugitives.

Au dedans de la chaise de poste tout paraissait galement immobile et
silencieux; mais sous cette apparence de calme se cachait l'agitation.
La comtesse et M. de Chanteaux continuaient  causer vivement  voix
basse, comme s'ils eussent mis en dlibration quelque rsolution
importante; ce fut seulement prs d'arriver que tous deux semblrent
tomber d'accord. La chaise de poste venait de prendre une avenue
conduisant  la maison de sant de Bel-Air tenue par M. Lefort. Malgr
l'heure avance, plusieurs fentres taient claires et l'on voyait
passer des ombres sur les rideaux ferms. La voiture s'arrta sous un
mur de clture trs-lev et devant une petite porte perce d'un
guichet. Picard sonna. Un homme parut avec une lanterne  l'ouverture
grille, demanda le nom des visiteurs, puis, sur la rponse du marquis
et de la comtesse qui venaient de descendre, il tira plusieurs verrous
et les laissa entrer avec Marc. Tous trois traversrent,  sa suite, une
cour garnie de quelques massifs d'arbres verts, montrent un perron de
vingt marches et arrivrent  un rez-de-chausse dont la premire pice
formait vestibule. On les introduisit enfin dans un salon assez mal
meubl o leur introducteur les pria d'attendre, en annonant que M.
Lefort tait occup. Mais le marquis l'interrompit.

--Nous avons hte de repartir, dit-il rapidement, et je viens seulement
pour reprendre un de nos pensionnaires; veuillez me conduire  M.
Lefort, je lui expliquerai tout en deux mots.

Le valet y consentit, et Marc resta seul avec la comtesse. Celle-ci,
debout devant la glace, s'occupa d'abord, par habitude,  redresser une
coiffure qui ne cachait plus ses rides, puis promena les yeux autour
d'elle. L'immense salon tait  peine clair par les deux bougies que
le domestique y avait allumes, et son meuble de calicot rouge, bord
d'une grecque jaune, lui donnait je ne sais quel clat dur et faux qui
blessait le regard. Le carrelage de briques soigneusement encaustiques
avait flchi dans certaines parties et formait des espces d'ondulations
rigides que le brillant de la cire rendait plus apparentes. Des gravures
anglaises reprsentant la personnification des douze mois, tachaient de
loin en loin la tapisserie d'un jaune sale, et la chemine tait dcore
d'un groupe mythologique port sur un char dont la roue servait de
cadran  une pendule. Enfin, quelques fauteuils de merisier rouge, et
une vieille bergre garnie de sa housse, meublaient, tant bien que mal,
cette immense pice qui n'avait qu'une seule porte. Madame de Luxeuil
fut sans doute impressionne de l'arrangement dlabr qui donnait  ce
salon l'air plus pauvre et plus triste qu'il ne l'tait en ralit; car,
au lieu de s'asseoir, elle se mit  le parcourir avec une visible
impatience, et en tournant  chaque instant les yeux vers la porte,
comme si elle et accus le marquis de lenteur. Enfin, un bruit de voix
se fit entendre, et ce dernier parut avec le propritaire de la maison
de sant.

M. Lefort n'avait pas toujours exerc l'industrie  laquelle il se
livrait alors. Nomm sous-prfet vers la fin de l'Empire, il avait
successivement rempli, plus tard, les fonctions de rdacteur-responsable,
de correspondant pour une agence de remplacement militaire, d'inspecteur
des travaux dans une ferme modle fonde par souscription. Enfin,
un mariage l'avait rendu propritaire de cette maison de Bel-Air,
primitivement destine aux traitements orthopdiques, et qu'il avait
transforme en maison de sant. Un mdecin de Brionne soignait les
malades, tandis qu'il veillait  la direction gnrale. M. Lefort tait
un homme entreprenant, trouvant tout facile, par ignorance ou faute
de scrupule, et qui, malgr vingt entreprises destines  le rendre
millionnaire, n'avait pu russir encore  vivre sans cranciers. Il
s'avana vivement vers madame de Luxeuil et se confondit en excuses de
l'avoir fait attendre.

--Je commenais, en effet,  m'inquiter du retard de monsieur le
marquis, dit la comtesse; d'autant plus que nous sommes attendus 
Paris.

--Ainsi, je ne puis esprer que madame la comtesse accepte pour quelques
heures notre humble hospitalit? dit M. Lefort le corps inclin; je suis
vritablement dsespr!... j'aurais t si heureux de prouver  Madame
la comtesse mon respectueux dvouement.

--Mille grces, c'est impossible, interrompit madame de Luxeuil
rapidement; M. de Chanteaux vous a sans doute dit qu'il venait reprendre
le duc?

--Oui, mais il ne m'a pas parl...

--De Monsieur, interrompit le marquis en dsignant Marc; c'est  sa
prire que je suis venu.

M. Lefort toisa l'ancien chouan.

--Ah! fort bien, dit-il; monsieur est un serviteur dvou du duc.

Marc fit un signe affirmatif.

--Et il ne craint pas que M. de Saint-Alofe n'abuse de la libert qui
lui sera rendue?

--Plt  Dieu que tous les hommes pussent en faire un aussi bon usage!
dit Mare.

L'ancien sous-prfet le regarda plus fixement...

--C'est--dire que monsieur ne croit pas  la folie du duc, reprit-il;
fort bien; je conois; alors il persiste  vouloir l'emmener.

--Je suis venu ici dans ce but, reprit Marc un peu tonn du ton de M.
Lefort, et je ne me retirerai qu'avec M. de Saint-Alofe.

Le propritaire de la maison de sant remua la tte d'un air rflchi.

--Dans ce cas, reprit-il lentement, monsieur va avoir la bont de me
suivre jusqu'au dortoir des hommes; Monsieur le marquis et Madame la
comtesse voudront bien m'excuser.

--Nous vous attendons, rpliqua M. de Chanteaux.

M. Lefort salua deux fols, fit un signe  Marc, et tous deux quittrent
le salon.




XX

La Maison de Bel-Air.


L'ancien chouan et son conducteur montrent d'abord un escalier, prirent
un long corridor et arrivrent vis--vis d'une porte  guichet, comme
toutes les autres. M. Lefort appuya sur un bouton cach dans l'une des
moulures, et il invita par un geste Marc  entrer. Celui-ci passa en
s'excusant, mais  peine eut-il fait un pas que la porte se referma
sourdement derrire lui.

Il se retourna tonn, et aperut M. Lefort au guichet.

--Que faites-vous, Monsieur? s'cria-t-il.

--Je prends mes prcautions, rpondit Lefort qui poussait un nouveau
verrou.

--Comment, que signifie?...

--Cela signifie, mon cher ami, que M. le marquis m'a heureusement averti
de ne pas me fier  la mine, vu que votre folie tournait subitement  la
fureur.

Marc devint ple.

--Ah! c'est un pige horrible! s'cria-t-il; le marquis est un
infme!...

--Nous y voil! murmura M. Lefort toujours la main sur le verrou.

--Ouvrez, reprit Marc en se prcipitant contre la porte; vous n'avez
aucun droit de me retenir contre ma volont, Monsieur; ouvrez, je le
veux!

M. Lefort fit un mouvement pour se retirer; Marc comprit que s'il le
laissait partir tout tait perdu.

--Au nom de Dieu, coutez-moi! reprit-il en cherchant  matriser son
indignation; on vous a tromp, Monsieur; parlez-moi, interrogez-moi; je
suis prt  vous prouver que je jouis de toute ma raison.

--Pourquoi tes-vous venu  Bel-Air?

--Je vous l'ai dj dit, pour obtenir la libert du duc.

--Que vous regardez comme un sage?

--Comme un martyr.

--Indignement perscut par son cousin?...

--Qui aura un jour  rendre compte de ses odieuses manoeuvres!

--C'est bien ce que m'avait annonc M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils
se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par
des ennemis!... toujours la vanit ou la peur.

Il haussa encore les paules et fit un pas pour se retirer.

--Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s'cria Marc; vous ne
pouvez y croire; si vous le feignez, c'est que vous tes son complice!
mais prenez garde  ce que vous allez faire, Monsieur; tt ou tard la
vrit sera connue, et alors je demanderai justice...

M. Lefort avait quitt le corridor et ne pouvait plus l'entendre. Marc
saisit les barreaux du guichet en s'efforant d'branler la porte; elle
resta immobile et comme scelle  sa place. Il poussa un cri en portant
 son front ses deux poings ferms; toutes ses prcautions avaient t
inutiles, le marquis l'emportait, il tait enferm!

Au premier instant, un nuage de colre sembla obscurcir son esprit; mais
ce ne fut qu'un court garement. Ramen  la possession de sa volont
par la grandeur mme du danger, il regarda autour de lui. Les deux
fentres qui clairaient la pice o il se trouvait avaient t aux deux
tiers mures, et le dernier tiers tait garni d'une grille de fer qui
tait jusqu' la pense de chercher par l une issue. Autant que lui
permit de juger la lueur stellaire qui glissait  travers les grillages,
la pice n'avait point d'autre porte que celle par laquelle il venait
d'entrer. Cependant, il se mit  marcher  ttons, en suivant les murs
matelasss, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui
sembla fuir sous sa main: c'tait un tour destin  passer au prisonnier
la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperut, par une
ouverture mnage  dessein, un second corridor clair et conduisant 
des cellules numrotes. Il cherchait le moyen d'utiliser sa dcouverte,
lorsqu'un bruit de voix se fit entendre de l'autre ct.

C'tait d'abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude,
puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une
explication refuse. Bientt l'ancien sous-prfet sortit d'une des
cellules en rptant au vieillard que la voiture du marquis l'attendait.
Il passa prs du tour et descendit prcipitamment l'escalier.

Marc n'en pouvait plus douter, non content de le retenir prisonnier, on
enlevait le duc, afin d'viter leur rapprochement. Alors mme que sa
prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilit de dlivrer ce
dernier lui tait enleve, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il
ne lui resterait aucun moyen de la dcouvrir. L'avantage que le hasard
avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d'ailleurs perdu. C'tait
une occasion manque.....  jamais peut-tre! Livr tout entier 
l'amertume de cette conviction, Marc tait rest le front appuy contre
le mur, lorsqu'un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa
de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s'avanait seul vers
l'escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonant la tte dans le
tour jusqu' l'ouverture qui laissait voir de l'autre ct, il appela M.
de Saint-Alofe  voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles,
mais au troisime, le vieillard s'arrta et chercha autour de lui d'o
pouvait venir la voix.

--Qui m'appelle? demanda-t-il.

--C'est moi, Marc, rpondit l'ancien chouan.

--Vous! s'cria le duc qui l'aperut  travers l'ouverture du tour: qui
a pu vous conduire ici?

--Je venais dans l'espoir de vous dlivrer. Mais le marquis de Chanteaux
m'a tendu un pige... Je suis prisonnier.

--Ciel!

--Et il vous emmne?

--A l'instant.

--O cela?

--Je l'ignore.

--Vous pouvez lui chapper.

--Que dites-vous?

--Le marquis n'a avec lui que madame de Luxeuil et un domestique. Il ne
peut vous retenir de force; au premier relais, descendez de la chaise de
poste et refusez de poursuivre.

--Et s'il en appelle  l'autorit pour me faire saisir?

--Alors vous dclarez hardiment que M. le marquis et madame la comtesse
arrivent de Goritz avec tous les lments d'un complot en faveur de la
branche ane.

--Vous tes sr?

--Sr. La peur d'une enqute les forcera  vous laisser aller. Votre
libert est dans vos mains, monsieur le due, il suffit d'un peu de
rsolution...

--J'en aurai, rpliqua vivement le vieillard; mais vous-mme, comment
chapper...

--Ne vous inquitez point de moi, interrompit Marc; moi, je n'ai rien 
craindre. Quoi que l'on puisse faire, je serai bientt hors d'ici. Ne
songez qu' profiter de l'avertissement que je vous donne; on vient;
adieu, bonne chance et bon courage.

Quelqu'un montait en effet l'escalier; Marc se retira promptement et
reconnut la voix d'un gardien, qui aprs avoir reproch au duc sa
lenteur, l'obligea  descendre avec lui.

Bientt le bruit de leurs pas s'teignit et tout rentra dans le silence.
Marc courut  la fentre, atteignit le grillage et y demeura l'oreille
colle jusqu' ce qu'un roulement confus lui et appris le dpart de la
chaise de poste. Descendant alors avec prcaution, il recommena 
ttons l'inventaire de sa prison, rencontra un lit et s'y jeta tout
habill, pour attendre le lendemain.




XXI

La dclaration.


Il y a dans l'aspect de la campagne, vers la fin de l'automne, alors que
les moissons ont disparu, que l'herbe devient moins fleurie, que les
arbres commencent  jaunir, je ne sais quoi de dcourageant et de
plaintif qui semble se communiquer  nous malgr nous-mmes. La saison
des esprances est passe, les jours d'activit finis, tout dcline et
plit sans que l'on puisse encore entrevoir de loin l'poque  laquelle
tout doit renatre. Mlancolique passage o l'homme s'arrte un instant
inoccup devant la cration languissante! Pnible attente des heures
sans verdure, sans parfums et sans soleil. L'on se trouvait prcisment
arriv  cette triste saison. Le domaine des Motteux n'offrait plus aux
regards que des sillons hrisss de chaume et des vergers dpouills de
leurs fruits. Les prairies elles-mmes taient garnies d'une herbe plus
rare qu'maillaient seules, de loin en loin, quelques frles marguerites
ou quelques fleurs de trfle ple. Aux gazouillements des grives, des
pinsons et des bouvreuils, avaient succd les gloussements des perdrix
ou les cris des vanneaux s'abattant dans les gents. L'horizon,
envelopp de brumes, ne montrait plus que des lignes confuses et la
brise faisait tourbillonner les feuilles mortes  la lisire des
fourrs.

Le jour commenait  baisser. Tous les champs tags sur la pente qui
descend de la route d'Isigny vers l'Esques, taient dserts; mais on
apercevait au sommet de la colline le troupeau de moutons d'Anselme
Micou, broutant les herbes menues qui poussent parmi le chaume. Le vieux
berger se tenait lui-mme  l'une des extrmits du plateau, appuy sur
le bton ferr qui lui servait de houlette, et son chien favori couch 
ses pieds. Son neveu Pierre, assis un peu plus loin, sur le rebord d'un
sillon, tressait de la paille en chantant une vieille _reverdie_, lgue
par les mres  leurs filles et conserve intacte depuis le temps de
Basselin. Au milieu du silence mlancolique de la soire, la voix de
l'enfant s'levait claire et joyeuse.

    L'amour de mon coeur s'est enclose,
    En un bien joli jardinet,
    O crot la rose et le muguet,
    Et aussi fait la passerose.

    Hlas! il n'est si douce chose
    Que de ce doux rossignolet
    Qui chante clair au matinet,
    Quand il est las il se repose.

    Je le vis l'autre jour cueillant
    En un beau pr la violette,
    Et me sembla si avenant
    Et de beaut la trs-parfaite.

    Je la regardai une pose;
    Elle tait blanche comme lait,
    Et douce connue un agnelet;
    Vermeillette comme une rose!

Anselme Micou, qui n'avait point paru prendre garde aux premiers vers de
cette nave pastorale, se retourna enfin vers son neveu.

--Le temps des violettes est pass, mon gars, dit-il, et aussi celui des
chansons. Maintenant, il faut moins songer aux bouquets qu'aux _migauts_
(provision de fruits pour l'hiver).

--Ah bah! a regarde mam'Louis, reprit le jeune garon en souriant,
c'est elle qui boulange le pain que je mange.

Anselme remua la tte.

--Oui, oui, dit-il d'un ton pensif, les enfants, a vit comme les
oiselets du bon Dieu, qui chantent en attendant que les graines
mrissent sur le buisson. J'ai t comme a aussi, mais depuis j'ai reu
bien des _hares_ (averses) et conduit bien des brebis au boucher.

--Dame! c'est sr que vous devez avoir de _l'esquience_ (exprience),
reprit l'enfant; y a pas un berger dans tout le pays  qui on ait tant
de _fiat_ (foi) qu'en vous, vieux Anselme, et si vous vouliez...

--Tais-toi, interrompit le berger sans lever les yeux, voici qu'qu'un
qui nous arrive.

--Comment que vous savez a? dit l'enfant tonn.

--Regarde Farraut.

Le chien qui paraissait endormi, venait en effet de dresser lgrement
les oreilles, bientt ses yeux s'entr'ouvrirent, son museau s'allongea
et il fit entendre un lger grondement.

--Ah! il a senti qu'on venait dans les _tos_ (chaumes), dit le jeune
garon.

--Oui, mais n'y a pas de danger, ajouta Micou sans faire un mouvement,
ce sont des amis.

L'enfant se redressa et porta la main  son bonnet en prononant le nom
de M. de Gausson. Celui-ci suivait, en effet, un des sillons et n'tait
plus qu' quelques pas. Il portait un costume de chasse et tenait son
fusil sous le bras.

--Vous avez donc chang de pturage, papa Micou? dit-il en saluant de la
tte le vieux berger.

--O il n'y a plus d'herbe, les moutons ne font plus de laine, rpondit
Anselme du ton sentencieux qui lui tait ordinaire. Monsieur va sans
doute  la ferme?

--Prcisment; comment y est-on aujourd'hui?

Le berger plia les paules.

--Toujours bien petitement, Monsieur.

--Ainsi madame Louis ne se trouve point mieux?

--Il n'y a pas d'apparence; on a hier battu dans les granges et elle n'a
pas voulu descendre, parce qu'elle avait peur du _henu_ (brouillard).
Quand une femme comme mam' Louis pense au temps qu'y fait, c'est mauvais
signe.

--Il est vrai que ses forces semblent diminuer chaque jour, reprit
Marcel: depuis cette affreuse nuit o madame Honorine a failli prir,
elle n'a pu se relever.

--Monsieur Vorel dit qu'elle a pris un _chaud et froid_, fit observer le
jeune garon; sans compter que a lui a fait une rvolution de voir
comme a la dame de Paris quasi _neye_.

--Et malheureusement on ne peut lui faire accepter aucun remde! ajouta
de Gausson.

Anselme secoua la tte et fit un soupir.

--C'est pas tout a qui aurait soumis une _felle_ femme comme mam'
Louis, reprit-il: non, non; elle en a support bien d'autres!

--Et  quelle cause attribuez-vous donc sa maladie? demanda Marcel.

--A la cause qui a amen tous les autres malheurs, rpliqua le berger.
Il y a des temps, voyez-vous, o l'on dirait que tous les bons
anges-gardiens abandonnent une maison. Voici la treizime rcolte
depuis que le feu a pris aux granges, o mam' Louis a manqu brler!
treize ans avant, son fils le gnral est mort quasi subitement, et il y
avait alors juste treize ans qu'elle tait veuve!

--Et que concluez-vous de ces concidences?

--a prouve, Monsieur, que tous les treize ans l'esprit de malheur est
matre du Motteux et que nous tombons tous  sa merci.

De Gausson sourit.

--Encore les mmes ides, pre Micou, dit-il; vous ne pouvez croire que
le mal vienne naturellement.

--Non, Monsieur, dit le berger, a ne peut pas tre le bon Dieu qui
frappe comme a sans regarder; faut que _l'autre_ soit queuq' fois le
matre pour tout _bonessonner_ (troubler). Sans a comment qu'y aurait
tant d'injustice et de mchancet sous la toiture du ciel? Voyez plutt
cette jeune dame de Paris pour qui vous avez de l'amiti, qui est-ce qui
lui a fait faire un _cumblet_ (saut) dans le _Petit-Tourbillon_?

--Toutes mes recherches pour le dcouvrir ont t inutiles, rpliqua
Marcel.

--Parce que les auteurs de la chose ne craignent pas les juges, reprit
Micou avec conviction; vous n'avez ni vu leur figure, ni entendu leur
voix, non! c'tait noir et a ne parlait pas; mais s'ils n'ont pas
russi  _neyer_ la dame, y n'la perdent pas pour a de vue.

--Que voulez-vous dire?

--Qu'y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu'elle fait
dans le pays amne des _fouah_ (hues); on l'accuse de tout le mal et on
ne veut pas croire au bien.

--Ah! je ne m'tais donc pas tromp, interrompit vivement Marcel, qui
croyait avoir fait la mme observation, et d'o peuvent venir ces
prventions?

--Qu'est-ce qui sait d'o vient le vent qui brle les prairies ou la
pluie qui noie les bls? rpondit Micou; voil cinquante ans que je
garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans
pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne
sont pas des _lures_ (sornettes), allez, not' matre; les hommes sont,
sans comparaison, comme mes moutons; y z'ont des bergers et des chiens
qui les conduisent; seulement y en a de bons et de _maxis_; et c'est a
qui fait le malheur ou la chance.

De Gausson savait qu'il et t inutile de combattre les opinions du
vieux berger; il prit cong de lui et continua sa route vers la ferme.
Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l'espce de
rprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre
proccupation. Quel hasard, ou plutt quel ennemi secret pouvait avoir
ainsi prvenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil
Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d'Honorine,
mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu'il fallait dcouvrir.
Les soupons de Marcel allaient de l'un  l'autre sans oser ni sans
pouvoir s'arrter. Il arriva enfin  la ferme et trouva  l'entre
Franoise qui lui ouvrit la porte de l'espce de salon o se tenait la
malade.

C'tait cette pice du rez-de-chausse, dont nous avons dj parl et
qui servait  la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa
maladie, la mre Louis avait encore ajout  ces destinations. Ne
pouvant quitter ce qu'elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait
le centre de son activit valtudinaire. C'tait l que l'on portait les
chantillons de rcolte, les provisions de mnage, les instruments 
rparer. Son inquitude souponneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne
pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les
parties de la ferme, elle et voulu concentrer celle-ci tout entire
dans l'troit espace o la retenait son mal, rapprocher ce qu'il ne lui
tait plus permis d'aller trouver, tout amener enfin  porte de sa main
et de son regard. Cette monomanie donnait  la pice o elle se trouvait
une apparence de dsordre et d'encombrement impossible  rendre. On y
voyait, ple-mle, des pains sortant du four, des livres de
comptabilit, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les
poutres taient suspendues des touffes dessches de plantes potagres
conserves pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles.
Dans les coins on voyait entasss les socs destins  la forge, les
pioches sans pointe, les faux brches et les bches qui attendaient un
manche. Le plancher tait enfin couvert de mannequins de fruits, de
barres de savon et de poupes de lin peign; une petite roue de charrue
toute neuve avait t place sous la fentre.

Assise au milieu de ce chaos, la mre Louis s'occupait  battre du lait,
tout en donnant ses ordres  une servante qui arrangeait des oeufs
dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermire avait perdu
cette apparence de vigueur qui frappait autrefois ds le premier coup
d'oeil. Son teint color avait pris je ne sais quelle pleur jaune et
jaspe de petits filaments rougetres; ses chairs flasques flottaient 
chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs
articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris
un clat fivreux qui, joint  la mobilit de la prunelle, leur donnait
quelque chose de lgrement gar. Une toux opinitre appelait par
instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus ple. Son
costume, dont la propret soigne frisait autrefois l'lgance, avait
prouv la mme transformation. Compos de pices disparates, il
annonait une sorte d'abandon de soi-mme qui est, mme chez la femme la
moins recherche, le symptme le plus certain du triomphe de la
souffrance. Un verre et un broc remplis de matre-cidre taient placs 
porte de sa main, car depuis que la maladie avait enlev  la paysanne
son activit, elle cherchait une consolation malheureusement trop
frquente dans la _tisane de Marin-Onfroy_, et tous les efforts
d'Honorine pour combattre cette dplorable passion, devenaient chaque
jour plus inutiles. Au moment o reprend notre rcit, elle venait encore
de recourir  ce dangereux remde, tandis que la jeune femme, assise
devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.

--Alors tu ne trouves pas le compte! s'cria tout  coup la mre Louis,
y manque encore un cu et sept sous?

--Je vais recommencer l'addition, balbutia la jeune femme trouble par
la voix de Marcel qu'elle crut reconnatre.

--C'est la maldiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la
fermire d'un ton lamentable. Tous les _goureurs_ du pays se sont donn
le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de
paille... et dire que personne ne prendrait les intrts d'une pauvre
malheureuse qui ne peut plus _gandoler_ (remuer). Ah! Jsus-Sauveur,
qu'est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes
chiffres, toi?

--Voici M. de Gausson, ma mre, dit Honorine, en montrant le jeune homme
qui venait d'ouvrir la porte.

--Ah! qu'est-ce qu'i veut? demanda la fermire en dtournant  demi la
tte.

--Je venais savoir comment vous vous trouviez aujourd'hui, chre madame
Louis, dit Marcel qui s'avana vers la malade avec empressement.

--Aujourd'hui c'est comme hier et comme les jours d'avant, rpliqua la
mre Louis d'un air maussade; on _gavaille_ (gaspille) tout, on me
ruine, et j' peux rien faire; quand on souffre on n'a plus d'ami,
voisin.

--Vous me permettrez de croire le contraire, reprit le jeune homme; pour
ma part, je suis dsol de cette persistance de la maladie, et si je
pouvais quelque chose...

--Oui, oui, on dit toujours a quand on est sr qu'on ne peut rien,
interrompit la mre Louis.

Honorine rougit, et de Gausson parut lui-mme embarrass; mais il
s'effora de se remettre en rpondant gaiement:

--Allons, vous tes une ingrate, voisine; vous niez l'amiti que l'on a
pour vous, afin de ne pas tre oblige d'en rendre; mais vous aurez beau
faire, vous ne m'empcherez pas de m'intresser  votre sant et de
dplorer que vous vous refusiez  tout traitement...

--Ah! voil la chanson, reprit aigrement la paysanne; faudrait prendre
des drogues. Comme si c'tait pas assez de l'ennui du mal, sans avoir
l'ennui des remdes. La _mezette_ aussi me fait des reproches tant que
le jour dure. Faudrait appeler le mdecin. Des mdecins; on mourra bien
sans a, allez, et a ne fera pas de chagrin  beaucoup; quand on n'est
plus bonne  rien, le mieux est de se laisser crever dans un coin comme
un chien qui a perdu son matre.

Honorine jeta un regard dsol  de Gausson, et une larme vint mouiller
ses cils. Quelque goste que ft l'affection de la vieille femme,
c'tait la seule parente en qui elle et trouv quelque sympathie; ce
coeur avait d'ailleurs donn ce qu'on pouvait en esprer; et Honorine
aimait la mre Louis par comparaison et par disette de tendresse.
Celle-ci s'aperut de son motion; mais loin d'en tre touche, elle
s'en irrita, car, comme la plupart des malades, elle s'indignait
galement que l'on contrarit sa triste prvision, et qu'on part y
croire.

--Vas-tu geindre maintenant, s'cria-t-elle; Dieu me pardonne! ils ont
tous jur de me faire damner! et quand je serais porte en terre,
voyons, qu'est-ce que a te fera? tu auras ta part de mon bien, et les
cus d'un mort, a vaut toujours mieux que les gronderies du vivant.
Mais j'suis pas encore cousue dans le drap, ma chre! toi et le _mire_
faut que vous attendiez vot'tour.

--Ah! pouvez-vous me parler ainsi! dit la jeune femme, dont les larmes,
retenues jusqu'alors, coulrent silencieusement.

--Allons v'l qu'elle _pigne_ maintenant, reprit la fermire en
repoussant la baratte  beurre; si c'est pas capable de vous tourner le
sang! Emporte a, voyons, emporte vite; j'aime mieux tre toute seule
que de voir des figures de _mater dolorosa_. M. Marcel t'ouvrira la
porte.

L'invitation tait trop claire pour que le jeune homme pt feindre de ne
point comprendre; il prit cong de la mre Louis et suivit Honorine.
Celle-ci arrive dans la pice voisine s'assit sur un banc et fondit en
larmes. Depuis tant de jours que ses soins prs de la fermire n'taient
pays que par des reproches ou des durets, elle avait le coeur trop
plein; ce dernier choc le fit dborder. Marcel qui tait demeur d'abord
debout devant elle, sans pouvoir parler, fit un geste de dsespoir.

--C'est trop aussi! murmura-t-il enfin  voix basse; c'est trop pour qui
n'a mrit aucune de ces preuves! Le berger dit vrai, il y a un mauvais
esprit acharn  votre poursuite.

--Ah! quand je me suis dcide  venir ici.., bgaya Honorine au milieu
de ses sanglots... pourquoi n'ai-je pas eu plutt... le courage... de
mourir...

De Gausson lui prit vivement la main.

--Ne dites pas cela, reprit-il avec angoisse, vous me brisez le coeur.
Mon Dieu, ne puis-je donc rien faire pour vous! mais  quoi servent
alors le dvouement, l'affection, le courage... Je vous suis inutile,
moi qui rachterais chacun de vos chagrins au prix de tout mon bonheur.

--Ah! je le sais! dit la jeune femme qui pleurait toujours, mais dont la
douleur se transformait en attendrissement  la voix de Marcel; je sais
que vous tes mon meilleur, mon seul ami.

--Plus qu'un ami, rpliqua de Gausson, qui avait saisi sa main et qui la
pressait dans les siennes...

--Un frre! rpta la jeune femme.

--Plus qu'un frre, ajouta-t-il, en attirant contre son coeur la main
qu'il tenait.

Honorine tressaillit et voulut se dgager. Marcel la retint avec force.

--Plus que vous n'avez cru, plus que je n'ai jamais os vous dire!
continua le jeune homme avec une exaltation croissante. Je vous aime,
Honorine! oh! ne tremblez pas, ne cherchez point  m'chapper: je vous
aime depuis le premier jour o je vous ai revue. Mariage, sparation,
rien n'a pu me gurir de cet amour, rien ne m'en gurira.

--Pourquoi... me le dire... murmura la jeune femme, pleurant plus fort
de trouble et peut-tre de bonheur.

--Parce que je me suis t trop longtemps! reprit Marcel avec passion. Ce
secret me pesait l, comme une chane; il arrtait tous mes
panchements; il touffait ma voix quand je voulais vous consoler!
Maintenant je vous ai dit que ma vie vous appartenait, que ma joie tait
en vous, ordonnez ce que je puis faire; sachant que vous tes tout pour
moi, vous oserez, j'espre, tout me demander.

Honorine voulut rpondre, mais elle n'en trouva point la force. Cet aveu
que de Gausson avait retenu jusqu'alors, elle le prvoyait, elle le
dsirait peut-tre; aussi n'veilla-t-il chez elle ni surprise ni
rvolte. Les objections qu'il pouvait faire natre s'taient depuis
longtemps prsentes  son esprit, qui les avait discutes, combattues.
Fascine par la voix de celui qu'elle aimait, honteuse, perdue, elle
fit un dernier effort pour chapper  ses treintes, puis, cdant  sa
propre motion, elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme.
Celui-ci sentit ses yeux se mouiller, un flot de joie inonda son me; il
avait compris! Sa tte se pencha vers celle d'Honorine, et posant
chastement les lvres sur ses cheveux:

--Merci! balbutia-t-il  son oreille; mais, maintenant, vous ne direz
plus que vous voulez mourir...

Quand Honorine reparut dans la chambre de sa grand'mre, une sorte de
transfiguration s'tait opre en elle. Son visage, altr par la
fatigue et les veilles, rayonnait d'une aurole de joie; sa voix tait
plus harmonieuse, ses mouvements plus souples, un souffle de flamme
semblait avoir pntr tout son tre embelli et allg. Elle se mit 
genoux sur le tabouret plac aux pieds de la malade et,  force de
douces paroles et de caresses, elle arriva  trouver le chemin de cette
me aigrie. La mre Louis, qui avait longtemps rsist  toutes ses
avances, finit par lui prendre la tte  deux mains et l'embrassant au
front:

--Tiens, tu n'es pas une humaine, toi, s'cria-t-elle attendrie;
faudrait tre plus mchant qu'un _lancret_ pour te faire du chagrin.

--Alors, vous qui tes bonne, vous ne voudriez pas me rendre
malheureuse, dit Honorine de ce ton plaintivement caressant qui a tant
de charme chez les femmes et les enfants.

--Non que je ne le veux pas, chre cline.

--Alors vous consentez  vous soigner?

--Ah! tu vas encore me parler de mdecin...

--Essayez seulement, grand'mre; je vous en conjure... pour moi... rien
que pour moi.

Elle avait pris les mains de la mre Louis et y appliqua ses lvres. La
vieille femme finit par cder.

--Allons, on ne peut pas te rsister, _mezette_, dit-elle plus gaiement,
nous verrons le _mire_ puisque tu le veux. S'y peuvent me relever, a
ne sera pas malheureux pour nous tous, car a mettra peut-tre fin aux
voleries. Ah! pauvre _mezette_, le proverbe a bien raison:

    Quand la haie est basse,
    Tout le monde y passe.

--Allons, reprit Honorine, qui voulait profiter des bonnes dispositions
de la fermire; je vais faire avertir tout de suite M. Vorel.

--Rien ne presse, fit observer la paysanne; je dormirai bien sans ses
drogues; demain s'il y a du soleil, nous attellerons le char--bancs et
nous irons ensemble au manoir. Mais en attendant je veux prendre
ququ'chose, un peu de tisane de _Marin-Onfroy_.

Honorine fit un geste de prire.

--Eh bien, non, reprit la mre Louis avec un visible effort; je ne veux
pas _t'erjuer_ (te contrarier), fais-moi une _piquette_ et puis j'irai
me coucher. C'est pas que je m'ennuie avec toi, au moins, mais, comme
disait le roi Dagobert  ses chiens, il n'est si bonne compagnie qu'on
ne se spare.

Honorine prpara  la vieille femme le mlange de crme, de lait caill
et de sucre qu'elle lui avait demand, l'aida  se mettre au lit, puis
se retira elle-mme dans sa chambre. Mais elle tait peu dispose au
sommeil; la nuit entire se passa pour elle dans un enivrement de
coeur entrecoup de larmes. La pense qu'elle tait aime de Marcel
lui causait tour  tour des lans de joie et des tressaillements
d'pouvante. Cependant sa joie tait plus forte. Elle repassait dans sa
mmoire tous les souvenirs qui prouvaient cet amour; elle rvait un
avenir uniquement occup par lui; son imagination aidait son coeur 
crer tous les incidents de ce pome ineffable qui comprend tout le
reste et que rsume un seul mot. Les premires lueurs du jour la
trouvrent encore berce dans ces enivrantes images. Mais cette veille
loin d'puiser ses forces les avait ranimes et rafrachies. Elle se
leva comme l'alouette qui reprend possession des airs. En se rveillant,
la mre Louis rencontra son doux visage pench sur son oreiller.

--Dj debout, ma _moissonnette_, dit la vieille femme tonne.

--Il fait beau, grand'mre, rpliqua Honorine, en baisant les joues
fltries de la vieille femme.

--Ah! parbleu! t'as pas besoin de le dire, reprit la mre Louis, on voit
le soleil levant dans tes yeux. Eh bien! puisqu'il fait beau, _mezette_,
nous irons au manoir.

--J'ai fait sortir le char--bancs.

--Bon.

--Et j'ai dit de prparer la _Caillie_; c'est la jument que vous
prfrez.

--Parce qu'elle ne vole pas sa _brane_ (mesure de son); c'est une
vieille dure--cuire comme moi, vois-tu, on n'en fait plus comme de not'
temps. A propos, donne-moi un coup de cassis; je me sens mal au coeur
quand je me rveille.

Honorine n'osa refuser et versa la liqueur demande dans une des petites
mesures appeles _demoiselles_. La mre Louis l'obligea  la remplir.

--Est-elle _grecque_ au moins, dit-elle d'un air mcontent; elle me
regrette toujours mon petit coup du matin.

--Vous savez ce que monsieur Vorel vous a dit, grand'mre.

--Bah! bah! laisse-moi donc avec le Vorel.

    Qui court aprs le mire,
    Court aprs la bire.

--Ah! grand'mre, vous oubliez vos promesses d'hier.

--Du tout! mais nous n'avons pas encore eu la consultation. Ainsi je
suis ma matresse et j'veux en profiter. Avant que nous partions, faut
que tu me fasses manger queuq'chose qui me soutienne.

Honorine eut beaucoup de peine  obtenir que la vieille paysanne se
contentt d'un peu de lait jusqu' ce que M. Vorel et indiqu le rgime
 suivre, et, pour couper court  sa rclamation, elle lui annona que
le char--bancs attendait.

--Allons! je vois qu'on veut me faire mourir de famine, reprit la mre
Louis en se levant; les _mires_ auront beau dire, vois-tu, je sens que
j'ai besoin et que si je pouvais manger je me remettrais debout. Y
suffirait de trouver ce qui convient  mon estomac... A propos, apporte
donc queuq'chose pour boire en chemin... J'ai toujours soif..... Ah!
Jsus! je suis-t'y faible sur mes pieds; y m'semble que j'marche sur du
coton.

Honorine lui donna le bras et toutes deux rejoignirent le char--bancs
o la mre Louis monta avec peine.




XXII

Le chteau de Vertbec.


Le ciel tait brillant et pur, et les dernires senteurs de la
vgtation mourante flottaient sur les brises du matin. C'tait la
premire fois depuis plusieurs semaines que la mre Louis quittait la
ferme, car, comme il arrive toujours aux gens d'action, le mal l'avait
jete dans une inertie subite et exagre. Le jour o elle s'tait
trouve trop faible pour continuer ce qu'elle faisait d'habitude, elle
avait renonc  tout et s'tait alite plus par dpit que par ncessit.
Depuis, l'immobilit, l'irritation et une hygine dplorable avaient
assez aggrav le mal pour lui faire croire  l'impossibilit de remuer;
aussi prouva-t-elle une surprise joyeuse lorsqu' la suite de l'effort
qu'elle venait de tenter, elle se trouva plus ferme et plus vaillante
qu'elle ne l'avait suppos. En passant prs des tables, elle voulut
voir son btail, examina tout avec l'ardeur d'une convalescente, gronda
un peu pour n'en point perdre l'habitude, mais remonta en char--bancs
plus satisfaite qu'elle ne voulait le paratre. La route qu'elles
suivaient pour se rendre au manoir tait borde de buissons dont les
oiseaux venaient becqueter les baies mres. On entendait les chants des
ptres, et les passants s'arrtaient, pour saluer la mre Louis et la
flicitaient sur sa sortie. Celle-ci ne manquait point de rpondre
qu'elle ne se trouvait pas mieux et que l'on sortait bien les morts pour
les porter en terre; mais dans le fond, elle se trouvait raffermie et
ranime par ce qu'elle sentait, ce qu'elle voyait et ce qu'elle
entendait. Aussi rpondait-elle plus affectueusement aux prvenances
d'Honorine qui avait t l'occasion, sinon la cause de cette
rsurrection; elle l'aimait par retour sur elle-mme, comme on aime ce
qui gaie et soulage.

--Allons, fouette la _Caillie_, petite, lui dit-elle; faut que nous
arrivions avant que le _mire_ soit parti pour ses visites; j'veux lui
demander  djeuner  ce _grec_-l.

Honorine obit, et elles arrivrent bientt  la porte de M. Vorel.
Celui-ci qui les avait aperues vint  leur rencontre et fit de grandes
dmonstrations de joie.

--Oui, recevez-moi bien, dit la mre Louis en descendant avec peine; car
je viens vous consulter.

--Enfin!

--C'est pas que j'aie plus de _fiat_ (confiance) qu'autrefois, non; mais
c'est la _mezette_ qui l'a voulu, et donc je viens prendre queuq'chose
avec vous.

--J'ai bien peur de n'avoir  vous offrir que des tisanes, dit le
mdecin en souriant; la premire condition de rtablissement est une
dite svre.

--Oh! j'en tais sre! s'cria la paysanne; c'est toujours le mme
_oremus_. Mais, aprs a, faudra voir..... Ah! Dieu! j'ai-t-y les jambes
_emolentes_ (fatigues); donnez-moi donc de quoi m'asseoir.

Vorel apporta un fauteuil et commena quelques questions sur ce
qu'prouvait la mre Louis.

--Pardi! vous savez bien ce que j'ai, interrompit celle-ci; je vous l'ai
dit assez souvent depuis un mois; c'est toujours la mme chose... Voyez
si vous aurez dans vot'sac des remdes pour me redonner du coeur aux
jambes.

Vorel rpondit qu'il ne doutait point qu'un traitement suivi ne rament
la sant, mais qu'une plus longue ngligence pouvait tout compromettre.
Il examina ensuite la malade attentivement, indiqua  Honorine les
prcautions  prendre, en ajoutant qu'il apporterait lui-mme, dans la
journe, une potion dont l'effet ne pouvait manquer d'tre favorable.

--Eh bien!  propos, reprit la mre Louis, qui avait cout tous ces
dtails avec une rpugnance vidente, puisque vous tes si habile,
pourquoi que vous ne gurissez pas le _grand Jodane_... car il est
toujours malade,  ce qu'il parat.

--Toujours, rpliqua Vorel.

--Pauvre Henri!... ne pourrions-nous le voir? demanda Honorine.

--En vrit, je ne sais s'il serait prudent... objecta Vorel.

--Pourquoi donc a? reprit la fermire,  laquelle le quasi refus du
mdecin inspira un dsir subit de rendre visite  l'idiot; y me semble
qu'on ne peut pas m'empcher de voir mon petit-fils.

--Si vous y tenez... absolument...

--Certainement que j'y tiens; j'serais pas fche de savoir si y
m'trouvera bien change.

Vorel parut se raviser.

--Ce sera, en effet, un moyen d'prouver son intelligence, murmura-t-il;
je vais alors le prvenir.

--C'est inutile, nous montons avec vous.

Vorel voulut essayer quelques objections, qui, comme  l'ordinaire, ne
firent que confirmer la mre Louis dans sa rsolution. Appuye sur le
bras d'Honorine, elle se mit  monter l'escalier  la suite du mdecin,
qui parut enfin prendre son parti. Arriv au premier tage, Vorel ouvrit
une porte, et introduisit les deux visiteuses dans une premire pice
couverte d'un tapis qui amortissait le bruit des pas. Il ouvrit ensuite
une seconde pice ferme  clef, et o les persiennes ne laissaient
pntrer qu'une lueur crpusculaire.

--Ah! Jsus! c'est noir comme un tombeau! s'cria la fermire qui,
venant de quitter la pleine lumire, n'aperut rien au premier instant.

Le mdecin entra sans rpondre, et s'avana vers un lit envelopp de
rideaux sombres qu'il entr'ouvrit.

--Voici votre grand'mre et votre cousine qui viennent vous voir, mon
cher Henri, dit-il de sa voix mlodieuse.

Une sorte de gloussement, qui n'avait rien d'humain, lui rpondit.

--C'est donc l qu'il est? demanda la mre Louis; voyons un peu ce qu'il
va dire...

Elle s'tait approche du lit pour apercevoir le malade; mais lorsque
son oeil, dj accoutum  l'obscurit, rencontra ce qu'il cherchait,
elle s'arrta tout  coup frappe de stupeur. L'idiot se tenait accroupi
au fond de la ruelle, entour de draps rouls et de couvertures en
lambeaux, et occup  retirer les crins du matelas sur lequel il tait
assis. Son tiolement d'autrefois avait fait place  une maigreur
effrayante; ses cheveux, plus ples, se dressaient par touffes rudes et
ingales; les muscles de son visage taient agits d'un frmissement
convulsif, et une cume visqueuse bordait ses lvres bleuies. Honorine,
qui tait reste immobile comme la fermire, joignit les mains avec un
cri touff.

--Vous le trouvez bien chang? demanda Vorel d'un air triste. Hlas!
tous mes soins ont chou contre l'abtardissement de cette nature
avorte.

--Comme il nous regarde! s'cria la mre Louis; on dirait qu'il ne sait
pas qui nous sommes.

--C'est votre grand'mre, Henri, dit Vorel en montrant la paysanne 
l'idiot.

Pour toute rponse, celui-ci porta avec avidit  sa bouche le crin
qu'il avait arrach au matelas, en faisant entendre l'espce de cri
animal qu'il avait dj pouss  l'arrive du mdecin.

--Est-ce que tu ne me reconnais pas, _grand Jodane_? reprit la fermire,
trouble malgr elle  la vue d'une telle misre.

L'idiot tourna de son ct des yeux gars, et fit claquer ses dents.

--Quoi! vous ne vous souvenez plus de moi, Henri? demanda  son tour
Honorine.

--Vite, rpondit le _grand Jodane_. C'est l'heure... du pain.

--Tu as oubli la dame de Paris que tu aimais tant? ajouta la mre
Louis.

--Beaucoup... beaucoup! reprit l'idiot.

--Dieu nous sauve! il n'y a plus rien  faire de lui! dit la paysanne.

--Je le crains! soupira Vorel, sous les lunettes duquel brillait un
regard de triomphe, il a perdu la mmoire, le jugement... mais les
fonctions animales ne sont nullement troubles, et nous n'avons pas 
craindre du moins pour sa vie.

--La vie! rpta la mre Louis; que je sois damne s'il ne vaudrait pas
mieux pour vous le voir entre quatre planches.

--Oh! vous ne savez pas ce que c'est qu'un fils unique, ma mre! dit
Vorel avec une expression si ardente qu'Honorine en fut remue jusqu'au
coeur.

--Mon Dieu! mais ne peut-on rien faire? demanda-t-elle.

--J'ai eu recours  tous les moyens connus, rpliqua le mdecin d'un ton
accabl.

--Et... si l'on en essayait d'autres? reprit la jeune femme; pardon
d'oser donner un avis... Mais il me semble que ce silence, cette
obscurit doivent  la longue nerver et anantir. Puisque le traitement
indiqu par la science n'a point russi, ne pourrait-on en essayer un
autre, rendre  Henri de l'air, de la lumire et de la libert?

--Maintenant, je n'y vois point d'empchement, rpliqua Vorel, les
regards fixs sur l'idiot; il se pourrait que cet isolement, ncessaire
pour le but que je dsirais atteindre, altrt  la longue la sant de
ce malheureux enfant et... avant tout, je veux qu'il vive!

--Alors permettez qu'il sorte, reprit vivement Honorine; qu'il vienne 
la ferme comme autrefois; je vous promets de veiller sur lui comme sur
un frre.

--Pardi! pourquoi qu'y ne viendrait pas tout de suite? dit la mre
Louis; y fait un temps pour les malades aujourd'hui. Voyons, _grand
Jodane_, lve-loi et viens avec ta grand'mre; nous djeunerons
ensemble!

L'idiot comprit ce dernier mot, car il se mit  rire en tendant ses
mains crochues et rptant:

--Djeuner! hou! hou! toujours djeuner...

--Y parat qu'il a apptit, reprit la fermire... Je parie que vous
l'aurez fait jener pour le gurir! la dite, c'est comme les licous, a
va  toutes btes. Envoyez la Sureau habiller ce pauvre innocent, nous
allons l'attendre en bas.

Les deux femmes descendirent au salon et le mdecin alla donner les
ordres ncessaires  la vieille servante. Il les rejoignit bientt et
engagea Honorine  visiter plusieurs varits de chrysanthmes qui
venaient de fleurir au jardin, tandis qu'il prparait la potion
ncessaire pour la mre Louis. Celle-ci regarda la jeune femme descendre
le perron et traverser le parterre.

--A-t-elle l'air coquet, dit-elle, avec cette complaisance des grands
parents pour la beaut de leurs petites-filles; y en a pas une autre
dans le pays qui l'gale, non!

--Madame de Luxeuil est, en effet, charmante, rpliqua Vorel.

--Et courageuse! continua la fermire; y a pas de _basse_ (servante) qui
en approche pour le travail, sans compter que c'est attach...

--Oui, reprit Vorel d'un air paterne; je la crois d'une nature fort
affectueuse.

--Y faut a! car vrai, y a des fois o je la tarabuste.

--Vous tes vive, mais au fond si bonne...

--Eh ben, v'l o est la menterie! s'cria la fermire qui, par
contradiction, se trouvait en veine de franchise; je suis pas bonne du
tout; et vous le savez bien mieux que personne.

--Moi?

--Oui, oui; vous me l'avez dit.... D'abord, je suis pas bonne quand a
m'ennuie. Mais la _mezette_ ne s'fche jamais, j'ai beau l'_agonir_,
elle garde toujours sa mine douce et sa voix de petit oiseau. Aussi,
moi, a me touche, et maintenant, voyez-vous, je sais pas ce que
j'deviendrais si je l'avais plus.

--C'est un malheur que vous ne devez point craindre, objecta Vorel;
madame Honorine est retenue ici par un intrt trop puissant....

--Quel intrt donc?

--Allons, vous le savez aussi bien que moi.

--Parole! je ne sais rien de rien.

--Alors, je dois me taire.

--Et moi je veux que vous parliez, s'cria la paysanne impatiente. Y a
rien qui _m'est maque_ comme d'entendre dire: v'l une chose; mais vous
ne la verrez pas. Voyons, mon gendre, qui est-ce qui retient la
_mezette_?

--Eh bien! puisque vous voulez que je vous dise.... ce que tout le monde
sait: Madame Honorine reste ici parce que M. de Gausson s'y trouve.

--Ah bah! reprit la mre Louis intresse; vous croyez qu'elle en tient
pour le beau brun?

--Il suffit de regarder.

--Au fait, c'est juste, maintenant que j'y pense... quand le voisin se
trouve l, _mezette_ est toute... chose!... Ah! c'est pour a qu'elle
reste aux Motteux!

La mre Louis devint pensive,  la grande joie du mdecin; il
connaissait l'gosme exigeant de l'ancienne meunire et savait la
malveillance des vieilles femmes contre tout amour qu'elles n'ont point
permis et protg. Aussi, ne doutait-il pas que la rvlation qu'il
venait de faire n'ament tt ou tard, entre la grand'mre et la
petite-file, des dbats qui pourraient finir par une sparation. En
toute autre occasion, ses esprances se fussent ralises; mais la
maladie avait attaqu l'nergique personnalit de la fermire. Plus
dpendante des autres, elle tait devenue moins absolue dans ses
prtentions, et l'ide d'une rupture  laquelle elle se ft arrte
autrefois avant toute autre, lui causait maintenant un effroi qui la
rendait plus indulgente. Elle touffa son premier dpit, accepta une
place secondaire dans les affections de la jeune femme et ne songea
qu'aux moyens de l'exploiter le plus fructueusement qu'il serait
possible. Or, il lui sembla,  la rflexion, que cet amour d'Honorine et
de Marcel, loin d'tre nuisible aux soins qu'elle attendait de sa
petite-fille, pouvait les lui assurer plus attentifs et plus tendres. Il
suffisait pour cela de le prendre sous sa protection, de se faire
volontairement l'occasion du rapprochement entre les deux amants, comme
elle l'avait t jusqu'alors  son insu; d'entrer enfin dans ce roman de
manire  profiter d'une double reconnaissance. Tout ceci se prsenta 
l'esprit de la mre Louis, comme nous venons de le dire, mais sous des
formes plus vagues, plus grossires. Sans bien s'expliquer les motifs,
elle comprit que la rvlation faite par Vorel pouvait tourner  son
profit. Grce au mdecin, elle tenait dsormais sa petite-fille par le
coeur! aussi l'expression de mcontentement qui avait d'abord pliss
son front, fit-elle presque immdiatement place  un panouissement de
bonne humeur.

--Ah! perjou! dit-elle, vous tes un fameux dnicheur, mon _mire_; rien
ne vous chappe! moi, qui vois ces jeunesses tous les jours, je ne
savais rien de leur secret.

--La chose tait pourtant assez claire! reprit Vorel surpris de la
placidit de la mre Louis, et je ne suis point le seul  l'avoir
devine!

--Si c'est possible!

--Tout le monde en parle  Trvires.

--Voyez-vous ces _jacasseurs_ (bavards).

--Je crois mme qu'il serait prudent de faire quelques reprsentations 
madame Honorine dans son intrt.

--On les lui fera, dit la mre Louis, on les lui fera; mais Jsus Dieu!
voyez donc le _grand Jodane_ qui vient l. On dirait qu'il a oubli de
marcher.

L'idiot s'avanait soutenu par la jeune femme et en chancelant  chaque
pas. Son changement, plus visible au grand jour, sembla effrayer Vorel
lui-mme.

--Est-ce que vous croyez qu'il pourra vivre comme a? demanda la mre
Louis avec cette navet brutale des paysans.

--Je l'espre, je n'ai aucune raison d'en douter, rpliqua le mdecin,
dont l'oeil interrogeait les traits de l'idiot avec une attention qui
ressemblait  de la sollicitude; seulement je crois que vous avez
raison, et qu'il faut lui rendre un peu d'air et de mouvement.

--Laissez-le venir avec nous, Monsieur, dit Honorine,  qui la langueur
de l'idiot inspirait une srieuse piti.

--Au fait, a ne peut que lui tre bon, reprit la fermire; pas vrai,
_grand Jodane_ que tu veux venir avec nous?

Pour toute rponse, le _grand Jodane_ se pressa contre la jeune femme en
poussant son cri habituel qui ressemblait  un gmissement.

--Nous allons le faire monter en char--bancs, reprit la fermire qui
s'tait leve, et ce soir on vous le ramnera.

Vorel parut balancer un instant, puis finit par consentir, et les deux
femmes partirent avec leur nouveau compagnon. Il y eut d'abord un assez
long silence, mais lorsque l'on eut perdu de vue le manoir, la mre
Louis se tourna vers Honorine qui tenait les rnes.

--Est-ce que tu n'as pas envie de faire une plus longue promenade,
_mezette_? demanda-t-elle d'un air malicieux.

--Moi, volontiers, ma mre, rpliqua la jeune femme; mais o faut-il
aller?

--Consulte-toi un petit, voyons; n'y a donc pas un ct vers o ton
coeur se tourne, hein? Allons, ne fais pas la _jesuette_.

--Je vous assure... que je ne comprends point, rpliqua Honorine qui
rougit de manire  prouver qu'elle craignait de comprendre.

--Et ben petiote, faut tourner l,  gauche, et, en allant toujours
devant, nous arriverons  un endroit qui s'appelle Vertbec!

Honorine tira brusquement les rnes.

--Quoi! vous voulez aller chez M. de Gausson? dit-elle vivement.

--Pourquoi donc pas? reprit la fermire d'un ton narquois; y nous a fait
assez de visites pour qu'on lui en rende une: entre voisins, faut ben
voisiner, pas vrai?

--Je crains qu'il ne soit absent, reprit Honorine, qui n'et point voulu
comprendre les allusions de sa grand'mre.

--Alors nous retournerons une autre fois, reprit la paysanne... y me
semble que a n'peut pas te faire de peine?... T'es pas ennemie du beau
brun, je crois.

--Vous savez que j'ai toujours eu... beaucoup d'amiti... pour M.
Marcel, rpliqua Honorine embarrasse.

--Juste! rpliqua la mre Louis ironiquement, t'as de l'amiti... et lui
itou... et comme on dit que deux amitis valent un amour...

--Ma mre...

--Eh ben! faut pas _t'estomaquer_ pour a; pardi! on est tous mortels,
comme dit c't'autre, et un beau gars est toujours un beau gars.

--Pouvez-vous penser?...

--Je pense pas; je pense rien, interrompit la vieille femme; ce que j'en
dis, c'est pas pour te faire de la peine, au contraire, suis ta
fantaisie, _mezette_, et n'aie pas peur que nous ayons d'_halmche_ pour
a...

La mre Louis accompagna ces mots d'un gros baiser sur la joue
d'Honorine qui demeura tourdie. La dcouverte de sa grand'mre l'avait
pouvante, et sa grossiret indulgente l'humiliait plus que des
reproches. Aussi voulut-elle s'expliquer, se dfendre, mais la fermire
lui ferma la bouche.

--C'est bon, c'est bon, dit-elle, on ne te demande pas de dire s'y
retourne du pique ou du coeur; t'es _cachottire_ comme toutes les
jeunesses. Je t'en aime pas moins pour a. Plus tard t'auras plus de
_fiat_ en ta grand'mre; pour le moment, fouette la _Caillie_ que nous
arrivions  Vertbec le plus tt possible; j'ai l'estomac dans les
talons.

Honorine qui savait toute contestation inutile, obit en silence, et ils
aperurent enfin l'habitation de Marcel. Ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, l'ancien chteau de Vertbec n'tait plus qu'une ruine dont les
dbris couronnaient le sommet d'une verdoyante colline. Un antiquaire
et facilement retrouv parmi ces pans de murailles  demi-abattus et
ces tourelles ronges de lierre, le plan primitif de l'difice. Mais,
pour le passant, il n'y avait l qu'un amas de dcombres dont il
supputait la valeur marchande ou dont il admirait l'effet pittoresque,
selon sa profession et ses instincts. Une seule partie de la
construction primitive tait reste intacte; c'tait le donjon! Sa masse
colossale s'levait au centre comme un gant que rien n'a pu terrasser.
Les violiers en fleurs, les paritaires et les lgantes cigus qui
ondoyaient au sommet des crneaux, loin de leur donner un aspect de
ruines, semblaient un ornement destin  les gayer. Aucune rparation
rcente n'avait du reste altr le caractre du vieux monument. Les
pierres, que joignait l'une  l'autre le lierre ou la mousse, semblaient
ronges par le temps; les troites fentres taient garnies de chssis
plombs; la porte basse et djete tait dfendue par des lames de fer
boulonnes. La mre Louis, qui n'tait point venue au Vertbec depuis
quelques annes, parut stupfaite.

--Comment! il n'y a pas de maison! s'cria-t-elle, o donc est-ce qu'il
demeure alors?

--M. de Gausson s'est arrang un logement dans le donjon, fit observer
Honorine.

--Quoi! dans ce pigeonnier? demanda la fermire; ah! perjou! mais
comment qu'on fait pour entrer l-dedans? Faut donc monter avec une
chelle?

Avant qu'Honorine et pu rpondre, de Gausson parut lui-mme  la porte
de la tour; il accourait  la rencontre du char--bancs avec de grandes
dmonstrations de surprise et de joie.

--Ah! vous ne vous attendiez pas  a, voisin, s'cria la mre Louis;
c'est une surprise que j'ai voulu vous faire; je vous amne _mezette_...
c'est bien malgr elle, par exemple.

--Se peut-il? dit Marcel.

--Oui, dit la paysanne; elle donnait des raisons pour ne pas venir...
histoire de faire la sainte n'y touche, vous comprenez; mais moi j'ai
pas donn dans les _lures_ (sornettes), et nous voil.

De Gausson exprima sa reconnaissance avec une vivacit qui fit cligner
les yeux  la vieille femme.

--C'est bon, c'est bon, dit-elle; on sait que vous aimez mieux voir la
_mezette_ que le tonnerre!... Faut pas rougir pour a, petiote.

    Un beau gars est pour beau tendron
    Com'la faucil' pour la moisson.

C'est un proverbe aussi vieux que Mathieu-Sal.

Honorine tait au supplice; Marcel s'en aperut et se hta de couper
court, en conduisant ses htes au donjon.

--Je suis dsol de vous faire monter mes cent marches de pierre, dit-il
 la mre Louis; mais le plus haut tage est le seul qui ait t remis
en tat; vous allez trouver que j'habite un nid de hiboux.

--a m'est gal, pourvu qu'on y djeune, dit la fermire, car je vous ai
pas encore dit que nous tions venus pour casser la crote avec vous.

Marcel rpondit qu'il les traiterait le moins mal qu'il lui serait
possible, et aida la vieille paysanne  atteindre le sommet de
l'escalier troit et tournant. Honorine suivait avec l'idiot.

--Nous voil arrivs, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte
de chne qui servait d'entre  son logement.

--C'est pas malheureux, reprit la mre Louis essouffle: faut que vous
ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprs des nuages.
Ouf! heureusement que voici de quoi s'asseoir.

Le jeune homme avana un grand fauteuil gothique garni de cuir, dans
lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de mme
forme pour Honorine et pour l'idiot. Mais celui-ci s'tait accroupi dans
le coin le plus obscur, prs d'une petite chemine de fonte incruste
dans l'intrieur du mur, et la jeune femme regardait autour d'elle avec
une curiosit et une motion involontaires.

Le logement de Marcel avait, en effet, ds le premier aspect, quelque
chose de singulirement remarquable. Il ne se composait que de deux
pices spares par une portire alors ouverte, et qui permettait ainsi
de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n'avaient d'autres
ornements que quelques armes de chasse; un filet de pche et un caban de
peau de chvre suspendu prs de la porte. Tout l'ameublement de la
premire pice consistait en quelques siges gothiques, une table 
pieds tors et une grande armoire de chne sur les battants de laquelle
avait t sculpt l'H symbolique surmont de la croix des chrtiens.
Dans la seconde pice, on apercevait une couchette de fer recouverte
d'un tapis brun, quelques rayons chargs de livres, et un pupitre
d'bne incrust; enfin, sur l'un des pans de la muraille, vis--vis du
chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouve par de Gausson
le jour o il l'avait arrache  la mort. Il y avait dans cet intrieur
quelque chose de pauvre, de noble et de svre qui toucha la jeune femme
jusqu'aux larmes. Le logis rvlait compltement le matre. Au milieu de
ces meubles de chne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de
brillants apparaissait comme un symbole; c'tait la seule richesse et le
seul ornement de cette demeure, comme l'amour qu'elle rappelait tait le
seul espoir et la seule joie de celui qui s'y abritait.

Honorine s'approcha de la fentre pour cacher son trouble. La vue
embrassait un horizon immense entrecoup de collines, de bois, de
villages, au del duquel une bande d'un bleu sombre allait se runir aux
nuages, c'tait la mer. Plus prs, le regard s'arrtait sur les taillis
et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus prs encore sur les
ruines au milieu desquelles s'levait le donjon. Le vent qui soupirait 
peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour,
et les oiseaux nichs dans les crneaux passaient  chaque instant
devant le vitrage qu'ils effleuraient de leurs ailes.

Honorine, un coude appuy au rebord de la croise, regardait et
coutait, le coeur gonfl d'attendrissement. La grandeur potique du
spectacle qu'elle avait sous les yeux, la pense qu'elle se trouvait
chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mmoire, mille
esprances qui tourbillonnaient confusment devant son me, tout en elle
et hors d'elle semblait se runir pour accrotre son trouble! De Gausson
s'tait excus prs de ses htes et tait ressorti afin de donner des
ordres au jeune paysan qui le servait; la mre Louis, fatigue de sa
course, venait de s'asseoir sur son fauteuil; l'idiot ne faisait
entendre, comme d'habitude, qu'un murmure monotone. Honorine resta
longtemps  la mme place, en proie  une motion qui n'tait ni le
bonheur ni la tristesse, mais qui tenait,  la fois, de tous deux.




XXIII

Une journe chez Marcel.


Le retour de Marcel arracha Honorine  sa rverie. Il revenait avec le
jeune paysan charg de tout ce qu'il avait pu se procurer  la ferme de
Vertbec. La mre Louis se rveilla  son entre.

--A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons
faire une _sape_ (festin), moi d'abord j'ai la _frinvalie_. Voyons,
_mezette_, aide donc le jeune gars  nous mettre le couvert.

Honorine obit. Elle prouvait une sensation trange  remplir chez
Marcel ces soins domestiques; c'tait en mme temps comme de la honte et
de la joie. Le jeune homme, de son ct, semblait fascin. Il la
regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert,
prparer le repas comme si elle se ft trouve  la ferme, et son
coeur se gonflait d'ivresse; il et dsir oublier tout le reste,
croire un instant qu'elle tait l chez elle, pour lui et avec lui! Il
contemplait avec une sorte de respect ce pauvre mnage de solitaire, la
veille encore sans valeur et aujourd'hui consacr par sa visite. Il et
voulu baiser chaque objet qu'elle avait touch, il se sentait enivr de
cet air qu'elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe,
du lger bruit de ses pas! La mre Louis l'arracha  son extase en
criant de se mettre  table. L'exercice et le grand air avaient veill
l'apptit de la fermire qui avait d'ailleurs le principe normand, que
tout ce que l'on mange chez les autres est autant d'ajout  notre bien.
Honorine voulut la rappeler  la prudence, mais elle s'cria:

--La paix, voyons, _mezette_; je t'ai conduite  ton _valentin_
(galant), faut tre reconnaissante.

Et la jeune femme, toute honteuse, n'osa plus hasarder aucune objection.
L'idiot montrait encore plus d'avidit. On et dit qu'il satisfaisait
une faim longtemps inassouvie. La mre Louis prenait plaisir  cette
voracit que rien ne pouvait rassasier.

--Va, va, _grand Jodane_, disait-elle en chargeant l'assiette de
l'idiot, le voisin ne regarde pas  son _commentage_ (vivres), faut t'en
donner  mort. Ce _grec_ de _mire_ l'aura fait jener par conomie et
il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, _grand Jodane_;
justement la bouteille est dbouche; mais, comme on dit,  bon _bre_
n'y a pas besoin de bouchon.

A tout cela de Gausson et Honorine rpondaient peu de chose. Heureux de
se trouver l'un vis--vis de l'autre  la mme table, ils jouissaient
silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa
de visiter avant de repartir, ce qu'il appelait en souriant son domaine.

--J'ai fait labourer quelques pieds de terre prs de la grande tour
ruine, dit-il, et j'y ai moi-mme plant des fleurs. A dfaut de
dessert, je puis vous offrir un bouquet.

--Merci, dit la mre Louis, qui se sentait alourdie par le djeuner;
j'ai pas le coeur  marcher maintenant; montrez a  la petite, qui
aime les fleurs comme une _avette_ (abeille).

Honorine voulut se dfendre de quitter sa grand'mre; mais celle-ci l'y
obligea.

--As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaure comme a,
voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je
ferai un somme.

La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation,
appela l'idiot, qui descendit avec elle.

De Gausson les conduisit  travers les ruines vers un petit plateau qui
avait d former autrefois une cour intrieure, et que ceignaient encore
des restes de murailles. C'tait l que se trouvait tabli le parterre
dont il venait de parler. Il y avait runi une collection de plantes, si
habilement choisies, que tout y semblait galement fleuri; on y voyait
des rhododendrons  feuilles lustres, des chrysanthmes de couleurs
varies, des dalhias tardifs et des lauriers thyms  fleurs blanches ou
lilas. Sur les vieux murs rampaient des chvrefeuilles blancs mls aux
roses du Bengale, et les plates-bandes taient bordes de rsdas et de
violettes. A l'extrmit du plateau, sous l'arcade d'une porte en
ruines, taient poses deux ruches entoures de thym et de fenouil.
Marcel y conduisit Honorine, qui s'arrta  quelques pas, un peu
effraye par les bourdonnements des abeilles, suspendues en grappes 
l'entre de leurs cellules.

--Ne craignez rien, lui dit de Gausson en souriant, ce sont les amies de
ma solitude, et nous nous connaissons. Vous voyez ce banc plac sous les
ruches? C'est l que je viens tous les soirs attendre la nuit. Le
bourdonnement des abeilles rentrant au logis me berce et me tient
compagnie; c'est comme une musique champtre qui donne plus de srnit
 mes rveries. En fermant les yeux, j'arrive par instant adonner un
corps  mes chimres. Je ne me crois plus seul ici; j'entends, de loin,
une voix connue qui donne des ordres; il me semble que des pieds lgers
font crier le sable des alles; mon nom retentit prononc  voix basse,
je sens une main se poser sur mes cheveux!..... Alors, je rouvre
vivement les yeux..... et je ne vois rien que mon donjon isol, mon
jardin dsert et la nuit qui descend!... mais j'ai fait un doux rve, et
je le dois  mes abeilles. Honorine coutait palpitante, n'osant
rpondre et cependant heureuse d'couter. Marcel prit son silence pour
un reproche.

--Mes confidences vous dplaisent, Honorine? dit-il en la prenant par la
main.

--Non, rpondit la jeune femme sans lever les yeux; mais... elles... me
troublent... Je sens que j'ai tort de les couter.

--Pourquoi cela? reprit doucement de Gausson; doutez-vous donc de la
puret de cet amour qui fait ma seule occupation depuis tant d'annes?
Ah! ne vous faites point de vains remords! La vie n'a-t-elle pas assez
de ses relles douleurs. Honorez-vous, honorez-moi par votre confiance.
Tant que j'ai espr pour vous le maintien d'une union dsormais brise,
j'ai gard le silence; mais aujourd'hui que nous nous restons seuls 
nous-mmes, ne repoussons pas les pures joies d'une affection
consolante. Croyez en moi, Honorine, comme je crois en vous, avec
simplicit et rsolution. Nos existences peuvent rester spares, mais
regardez nos mes comme fiances et jouissez de leur union sans remords,
puisqu'elle est sans honte.

L'accent de Marcel avait cette gravit pntrante dont la jeune femme
avait t si vivement mue la premire fois qu'il lui parla  Bagatelle.
Elle sentit ses tremblements s'apaiser et son bonheur raffermi prendre
possession de lui-mme. Levant un regard encore troubl, mais plein de
tendresse vers Marcel:

--Ah! parlez ainsi, dit-elle doucement; vous me rassurez moi-mme. Oui,
vous avez raison, la rgle qui guide les autres ne peut plus me
conduire, hlas! Dieu doit avoir quelque indulgence pour les malheurs
qu'on n'a point mrits, et il ne nous dfend pas, sans doute, toute
consolation. J'ai foi en vous, Marcel; soyez mon ami, mon conseiller;
je mets notre amour  tous deux sous la garde de votre honneur.

Il ne rpondit qu'en serrant contre sa poitrine le bras de la jeune
femme qu'il avait pos sur le sien; il avait le coeur trop plein pour
parler. Tous deux continurent quelque temps  parcourir les alles du
parterre sans rien dire, tout entiers  l'enchantement de se voir, de se
sentir, de s'entendre respirer. Mais sortant peu  peu de ce muet
extase, la conversation reprit, entrecoupe d'abord, incertaine, sans
suite, puis plus intime et plus suivie. Chacun laissa lire plus avant
qu'il ne l'avait encore fait dans ses gots, dans ses regrets, et cette
confession mutuelle rapprochait insensiblement deux coeurs dj l'un 
l'autre. Chaque ressemblance constate ajoutait un anneau  la chane
sympathique qui les unissait. Les heures s'coulrent ainsi dans des
ravissements toujours renouvels, et ce fut seulement en voyant l'ombre
de la tour s'allonger sur le parterre qu'Honorine se rappela qu'il
fallait songer au retour.

--Vous reviendrez, demanda de Gausson, en retenant son bras contre sa
poitrine palpitante; vous me le promettez?

--Je tcherai, rpondit la jeune femme, pour qui cette journe tait la
plus belle de sa vie entire.

Il prit ses deux mains qu'il tint longtemps presses sur ses lvres,
puis remonta avec elle l'escalier du donjon. Mais, avant d'arriver 
l'tage suprieur, tous deux furent frapps par des clats de voix qui
les firent tressaillir. On chantait une vieille bacchanale du Bessin:

    Or nous rjouissons,
    Chantons une chanson
    Qui soit cointe et jolie;
    Ce n'est pas la faon
    D'engendrer marisson
    En bonne compagnie.

--Dieu! c'est ma grand'mre, s'cria Honorine qui s'arrta saisie. La
voix continua.

    Chassons tout en arrire;
    Les avaricieux
    Qui boivent de la bire,
    Encore sont trop heureux!
    Leurs cus sont leurs dieux;
    Ils en sont amoureux
    Car ils n'ont autre attente.
    Il n'est qu'tre joyeux
    Et boire  qui mieux mieux
    Jusqu' ce qu'on s'en sente.

Pendant que ce couplet s'achevait, la jeune femme et son conducteur
avaient atteint la porte du dernier tage; ils la poussrent vivement.
La mre Louis, qui tait assise devant la table et qui tenait un verre
plein  la main, se retourna.

    Allons!  boire!
      A boire!
    Et toujours
      Vidons
    Les flacons!

--Eh! arrivez donc, mes tourtereaux, s'crie-t-elle, sans quoi y aura
plus rien dans la bouteille.

--Grand Dieu! ma mre, que faites-vous? s'cria Honorine, en courant 
la paysanne et voulant lui retirer son verre.

--Eh ben! veux-tu laisser! balbutia la vieille femme avec un hoquet
d'ivresse... Mille millions! ne touche pas  ma _vine_, je veux boire!

      Je voudrais,  djeuner,
    Que ma table ft bien garnie
      D'un bon jambon parfum...

Houp! avalons..... Le v'l dedans comme frre Jean.

Honorine joignit les mains avec une exclamation de douleur; de Gausson
paraissait srieusement embarrass.

--Il est impossible d'emmener madame Louis maintenant, dit-il enfin;
vous pourriez rencontrer quelqu'un... puis, pour traverser Trvires...

--Mon Dieu! que faire! s'cria Honorine les larmes aux yeux.

--Attendre encore. Quand la nuit sera venue, vous partirez. D'ici l,
madame Louis aura eu le temps de se remettre; et, dans tous les cas,
vous ne serez point vues.

--C'est sa maladie qui a amen ces fatales habitudes! dit Honorine en
enlevant rapidement tout ce qui se trouvait sur la table. Pourvu que son
mal ne soit point aggrav!... Ah! j'aurais d veiller... ne pas
descendre!

Elle fut interrompue par la fermire, qui redemandait  grands cris la
bouteille, et qui, sur le refus de sa petite-fille et de Marcel, se
livra  un accs d'indignation furieuse.

--Ah! c'est comme a que tu traites ceux qui viennent te voir!
cria-t-elle  de Gausson; tu leur regrettes ta _piscantine_ (piquetton)!
Eh ben! tu ne verras plus la _mezette_; je te dfends d'tre son
_valentin_, entends-tu? et je t'avertis que je ne l'amnerai plus dans
ta _cranire_ (masure), failli _halabre_ (garnement)... Parisien
ruin... T'as beau faire ton air _grichu_ (mcontent), tu seras jamais
qu'un Iroquois... et je me moque de toi... comme de la police de
Bayeux!...

Honorine avait en vain essay d'arrter ce torrent d'injures. Appuye
sur l'paule de la vieille paysanne, elle avait en vain pos la main sur
ses lvres avec des supplications et des larmes; la mre Louis avait,
selon l'expression normande, _un vin de lansquenet_; elle continua ses
imprcations jusqu' ce que la vue de l'idiot et donn  ses ides une
autre direction. Elle appela le _grand Jodane_, lui fit boire ce qui
restait dans son verre et recommena  lui chanter des _bacchanales_ et
des _branles villageois_. Ces vieux couplets dont la navet ne rachte
pas toujours les gravelures, causaient  Honorine un embarras que de
Gausson voulut soulager en se retirant. Il ne revint qu' la tombe du
jour et pour annoncer  la jeune femme que le char--bancs tait attel.
Il et voulu les reconduire lui-mme, mais la mre Louis dclara qu'elle
ne partirait pas avec un _grec_ qui lui avait t le verre des lvres,
et il fallut cder.

Honorine, humilie de la triste fin d'une journe d'abord si charmante,
serra la main de Marcel et reprit tristement la route des Motteux. Par
malheur, l'ivresse de la mre Louis, loin de se dissiper, semblait
prendre un caractre plus bruyant et plus fcheux; exalte par la
fivre, elle tournait au dlire. La vieille femme continuait  chanter
et  parler haut, en s'interrompant tout  coup pour pousser des
plaintes sourdes ou recommencer des imprcations contre tous ceux dont
elle avait eu  se plaindre rcemment ou autrefois. C'tait tantt de
Gausson, tantt son gendre, tantt Romain. Tous les efforts d'Honorine,
pour calmer cette exaltation, avaient t inutiles, et maintenant elle
ne songeait qu' gagner la ferme le plus tt possible. Elle aperut
enfin les toits crevasss du chteau, traversa Trvires et arriva  la
porte de la grande cour. Franoise les y attendait et courut  leur
rencontre.

--Ah! vous voil enfin! s'cria-t-elle d'une voix altre; je
languissais d'inquitude; il ne vous est rien arriv au moins?

--A boire! la Parisienne, cria la mre Louis d'une voix rauque; j'ai la
_falle_ (estomac) pleine de charbons ardents.

--Grand Dieu! est-ce que vous tes malade? demanda la grisette.

--Non, interrompit Honorine, en rejetant les rnes sur le cou de la
_Caillie_; aidez-moi  la descendre et ne dites rien  personne.

Franoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point
traverser la grande pice du rez-de-chausse o tout le monde se
trouvait, conduisit la mre Louis  sa chambre et l'obligea  se mettre
au lit. La grisette avait averti un des garons de remiser le
char--bancs en se contentant de rpondre  ses questions que les dames
taient rentres fatigues de leur promenade et dsiraient du repos.
Elle rejoignit ensuite Honorine demeure prs du lit de sa grand'mre.
Cette espce de mystre veilla ncessairement la curiosit de la ferme.
On avait cru entendre la mre Louis parler  haute voix; on continuait 
marcher dans sa chambre et Franoise ne redescendait pas: une des
servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prtexte
d'offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa
grand'mre dans l'tat honteux o elle se trouvait, la remercia sans lui
ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les
plaintes de la fermire qui demandait  boire. Il tait vident qu'il se
passait quelque chose d'extraordinaire que la dame de Paris voulait
cacher. On essaya d'interroger l'idiot, mais il ne put donner aucun
renseignement. Anselme Micou consult  son tour ne rpondit rien sinon
que l'on tait dans le treizime automne, l'anne du malheur des
Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.

Mais le lendemain, en se levant, les valets apprirent que l'on avait
envoy chercher M. Vorel et que leur vieille matresse se trouvait dans
un tat alarmant. La nuit avait t terrible pour Honorine et Franoise.
A l'ivresse de la mre Louis avait succd une exaltation fbrile que
rien n'avait pu apaiser: elle voulait se lever, visiter ses voisins,
faire _bandours et bobans_ (rjouissance et bonne chre); c'tait enfin
un dlire d'picurisme dont les deux jeunes femmes avaient t d'autant
plus effrayes qu'il semblait plus contraire  toutes les habitudes de
la vieille paysanne. Elles ne savaient point encore que ce qui leur
semblait du dlire n'tait que l'expansion de gots longtemps contenus.
Car, nous en avons dj fait ailleurs la remarque, si la maladie
dnature parfois les instincts, souvent aussi elle les affranchit et
relve tout  coup un caractre ignor des autres et de nous-mmes. Une
vie laborieuse avait pu comprimer les penchants sensuels de la mre
Louis, mais sans les teindre; cette nature, sobre par conomie, avait
conserv toute son avidit inassouvie. En sentant la vie lui chapper,
elle se retournait avec une sorte de fureur vers ces plaisirs dont elle
s'tait sevre et qu'elle ne pouvait plus ajourner. Chose trange  dire
et pourtant ordinaire, tous les dsirs se rveillaient chez la fermire
des Motteux au moment o la maladie la rendait impuissante  les
satisfaire! Elle regrettait le temps perdu, les joies oublies: comme
ces affams auxquels il ne reste plus que quelques instants pour
assouvir leur faim, elle et voulu ressaisir  la fois tout cet arrir
de jouissances.

Telle tait mme l'nergie de cette sensation qu'elle lui avait fait
oublier ses inquitudes avaricieuses; elle demandait que tout ft en
fte aux Motteux, qu'on adresst des invitations, que l'on prpart ce
qu'il fallait pour recevoir des convives; elle voulait s'amuser une fois
en sa vie. Sa jeunesse lui revenait, et elle la recevait comme l'enfant
prodigue en tuant le veau gras! Triste et tardif retour  des gots
toujours rprims mais jamais vaincus! Vorel la trouva dans ce paroxysme
de prodigalit. A la vue du mdecin, elle voulut que l'on apportt une
bouteille de poir bouche pour trinquer avec lui, et elle lui dclara
qu'il fallait la gurir tout de suite, parce qu'elle tait dcide 
prendre du bon temps.

--Aprs tout, on ne vit qu'une fois, dit-elle; il n'y a pas besoin
d'tre _milsondier_ (millionnaire) pour manger des _fallues_ (gteau).
J'ai assez travaill  c' t'heure et je veux un peu rire avant d'tre
cousue dans le drap.

Vorel parut surpris du changement opr chez la vieille femme, mais il
lui rpondit conformment  ses souhaits. Il demeura longtemps prs de
son lit, l'interrogeant, l'observant et semblant rflchir. Enfin il
prescrivit quelques soins  donner, accorda  la malade presque tout ce
qu'elle demanda et promit de revenir. Il revint, en effet, le soir, puis
les jours suivants, et se montra encore moins svre. Les dsirs de la
mre Louis semblaient tre sa seule rgle; il trouvait toujours quelque
motif pour y cder. Honorine qui voyait le funeste rsultat de ces
concessions, s'efforait de les combattre; mais Vorel appuyait alors la
malade qui, forte de cette approbation, s'emportait contre sa
petite-fille et l'accusait de tyrannie. Il rsulta, au bout de quelque
temps, de cette conduite diffrente, un dplacement d'affection. La mre
Louis reporta sur Vorel une partie de l'amiti qu'elle avait eue pour
Honorine et sur Honorine l'aversion qu'elle avait eue contre Vorel.
Celui-ci s'en aperut et redoubla de complaisances. Loin de rprimer les
dangereux caprices de la malade, il les excitait; il cherchait lui-mme
ce qui pouvait flatter ses gots sans s'inquiter des suites; on et dit
qu'il poursuivait le double but de lui plaire et de hter, chez elle,
les progrs du mal.

Honorine, au contraire, bien qu'elle s'apert du mauvais effet de ses
oppositions, y persistait par conscience et par attachement. Il en
rsulta une aigreur toujours croissante de la part de la mre Louis qui
se remit  l'appeler la dame de Paris. Elle lui retira les comptes pour
les confier de nouveau au mdecin. Une vente heureuse conclue par ce
dernier acheva de le rtablir dans l'amiti de la vieille paysanne.
Vorel venait chaque soir faire une partie de brisque prs de son lit, en
mangeant une rtie arrose de poir. Il lui parlait des travaux de la
ferme, lui racontait les commrages de Trvires, et trouvait moyen de
flatter ses vanits et ses manies. Aussi la vieille femme
proclamait-elle le mdecin le roi des bons gars.

Cependant les progrs de la maladie taient chaque jour plus visibles;
la mre Louis ne sortait plus de sa douloureuse torpeur que pour prendre
des repas, infailliblement suivis d'une surexcitation fivreuse
qu'exaltait encore la tisane de Marin-Onfroy. Son dprissement frappait
tous les gens de la ferme sans qu'ils en devinassent la cause. Anselme
Micou seul secouait la tte quand on s'en tonnait.

--C'est la treizime anne! rptait-il toujours; vous voyez que mam'
Louis a beau manger et boire du chenu; rien ne lui profite; il y a sur
elle un mauvais sort.

Ce mauvais sort, c'tait le mdecin. Il avait hte d'en finir avec une
existence qui exposait l'hritage espr; mais, en prcipitant sa fin,
il et voulu reconqurir ses anciens avantages, et arracher  Honorine
le droit de lui disputer une part dans les dpouilles de sa victime. Il
eut en consquence recours  toutes les ruses,  toutes les
insinuations. Ses entretiens de chaque jour devinrent comme autant de
fils pour tisser la trame dans laquelle il voulait prendre l'esprit de
la malade. Celle-ci se dbattait en vain et se dgageait avec efforts
des noeuds qui l'enveloppaient. Vorel recommenait la chane brise
avec cette tnacit patiente des volonts qui se cachent. Il dtachait
insensiblement du coeur de la vieille les souvenirs qui lui
recommandaient encore Honorine; il multipliait entre elle et cette
dernire les occasions de lutte; puis il la plaignait doucement de ce
ton de piti rserve qui irrite les mes emportes. Enfin, quand il
crut avoir suffisamment prpar la vieille femme, il se dcida  frapper
un grand coup. Le hasard sembla pour cela venir  son aide.




XXIV

Le Gendre et la Belle-Mre.


Un soir que la malade tait plus abattue que d'habitude, Honorine voulut
essayer quelques nouvelles reprsentations; mais la souffrance avait mal
prpar la mre Louis  la soumission; elle rpondit aux conseils de sa
petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir.
Honorine, craignant d'augmenter son irritation en prolongeant le dbat,
se retira les larmes aux yeux. Son dpart n'apaisa point la malade; elle
continua  se plaindre amrement des perscutions de la _dame de Paris_,
qui prtendait la gouverner  sa guise.

--V'l comme c'est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing
sur le lit; a commence par vous demander un pauv'coin par charit, et
quand vous l'y avez donn, a veut toute la maison. Ah! mais non, mais
non! j'suis pas encore tombe en enfance, j'suis trop _coeurue_ pour
qu'on me marche sur la tte... Faudra en finir, et plus vite que a.

Vorel s'effora de l'apaiser, mais en termes qui eurent pour rsultat
d'allumer plus vivement sa colre. Enfin, il lui fit observer, d'un ton
pein que, si un pareil tat de chose se prolongeait, il tait 
craindre que l'incompatibilit des caractres ne ncessitt, quelque
jour, une rupture fcheuse. Tout cela tait dit avec des circonlocutions
et des pauses qui ne pouvaient qu'exalter l'impatience emporte de la
mre Louis; aussi dclara-t-elle, en l'interrompant, que ce jour-l
tait venu, qu'elle voulait tre la matresse  la ferme, et qu'elle
tait dcide  prier la dame de Paris de chercher un autre gte. Le
mdecin objecta la difficult d'une pareille sparation et l'espce de
droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu'elle pouvait
regarder comme sa proprit future! A ce dernier mot la mre Louis fit
un bond.

--Sa proprit, rpta-t-elle; c'est--dire qu'elle me croit dj morte!
Ah! c'est pour a qu'elle veut tout faire de son _esto_ (mouvement) et
que je suis comme un second manche  une cogne? Eh ben, j'connais le
moyen de lui ter son ide; pas plus tard que demain, mon _mire_, vous
amnerez ici le notaire. J'veux lui chanter une chanson, et quand elle
sera sur du timbr, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.

Vorel affecta de ne point prendre au srieux la recommandation de sa
belle-mre afin de la faire insister, et, aprs une rsistance destine
 la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions.
Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher
d'Isigny venait d'arriver, et le mdecin descendit afin de traiter avec
lui pour la vente d'un certain nombre de moutons.

La fermire retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions
sur le troupeau et sur la culture. Mais sa rcente colre l'avait mise
dans une agitation qui l'empchait de bien suivre les rponses
d'Anselme.

--Cette malheureuse m'a fait _ensangmler_, dit-elle; je sais plus ce
que je dis, ni ce que j'entends... Dis donc, _grand Jodane_, es-tu l?

L'idiot, qui se tenait assis prs de la fentre, releva la tte.

--Viens ici, reprit la fermire, en tirant une clef de dessous son
oreiller, ouvre la grande armoire... bon... Maintenant regarde derrire
la pile de draps, y doit avoir une bouteille de cassis. C'est a,
apporte ici; mais prends bien garde... donne-moi ma clef... et les
verres qui sont sur la chemine. A vous, pre Micou, c'est du doux!

Elle avait vers dans deux verres; elle en prit un, le vieux berger prit
l'autre et but  la sant de sa matresse. L'idiot les regardait.

--Et moi... moi... bgaya-t-il d'un ton avide et pleureur.

--Toi, rpta la mre Louis, ah! _liqueri_ (friand)! Eh ben, approche.

L'idiot avana un verre, but une gorge de la liqueur et fit entendre un
grognement de joie.

--Dirait-on pas que c'est le lait de sa mre, reprit la paysanne, qui
s'amusait de l'avidit du _grand Jodane_; aprs a, y n'a pas d'autre
plaisir! encore un coup, vieu' Anselme.

Le berger tendit son verre et but  la sant de sa matresse.

--Ah! oui, la sant, reprit madame Louis en avalant par gorges. Ce
serait la plus grande fortune pour moi  c't'heure! Si seulement
j'pouvais sortir, faire quq' visites chez les voisins!

--Y en a un qu'est venu tout  l'heure  la ferme, fit observer le
berger.

--Qui a donc?

--Le monsieur de Vertbec.

--Ah! le grand brun!

--Y voulait savoir si Madame tait toujours aussi malade.

--Moi! ah ben oui! y venait pour la Parisienne; y s'cherchent comme la
paille et le vent.

--Faut pas s'tonner, aprs l'service que le Monsieur a rendu  notre
jeune matresse, dit Micou; sans lui, elle aurait maintenant une robe de
terre.

--Oui, oui, reprit la mre Louis, en posant son verre prs d'elle; mais
 c't'heure, c'est moi qui ai eu le malheur! sans cette nuit-l,
j'serais encore sur mes pieds.

Micou pronona quelques paroles d'encouragement, et prit cong de la
fermire. Mais celle-ci, dont les ides venaient de prendre un nouveau
cours, continua  parler seule et  demi-voix.

--C'est tout de mme ququ'chose de _mirou_ (tonnant), murmura-t-elle,
qu'on n'ait jamais pu deviner pourquoi qu'on avait voulu _egohiner_
(gorger) la _mezette_, et qu'est-ce qui avait fait le coup... a m'a
toujours tourn le sang, moi.

Elle demeura la tte baisse sur sa poitrine, roulant avec distraction
le coin de son drap de toile  demi-rousse. La nuit tait venue, et la
faible lueur qui clairait encore la chambre pntrait  peine jusqu'
l'alcve. L'idiot, dont l'avidit tait veille, et qui n'avait point
dtourn les yeux de la liqueur place prs de la malade, se glissa, en
rampant, jusqu' la bouteille, qu'il saisit, et dont il porta le goulot
 ses lvres. La mre Louis, tout entire aux souvenirs que le vieux
venait de rveiller en elle, n'y prit point garde. Ce succs encouragea
le _grand Jodane_  recommencer, jusqu' ce que l'effet de la liqueur se
ft sentir: son sang commena  circuler plus rapidement; une rougeur
inaccoutume colora son visage blafard; ses yeux devinrent plus
brillants, sa pense plus active, et il se mit  chantonner  demi-voix.
La paysanne retourna la tte et aperut la bouteille qu'il tenait  deux
mains avec une expression de gaiet tendre.

--Eh ben! qu'est-ce que tu fais l, failli _gouras_ (gourmand),
s'cria-t-elle en avanant la main pour reprendre la liqueur; veux-tu
bien me rendre mon _bre_ (boisson)!

L'idiot recula avec le grognement d'un dogue auquel on veut enlever sa
proie.

--Encore... boire, bgaya-t-il, encore!

--Ah! mchant _halabre_, si je vais  toi... Laisseras-tu cette
bouteille?

Le _grand Jodane_ se rfugia  l'autre extrmit de la chambre et
reporta le goulot  ses lvres. La fermire, indigne, voulut se lever
pour aller  lui; mais elle sentit les forces lui manquer. Henri, qui
s'tait arrt, clata de rire en voyant son impuissance.

--Elle peut pas, la _hanne_ (vieille femme), dit-il, enhardi par une
demi-ivresse... Ah! ah! ah! j'ai pas peur de ses _griches_.

La mre Louis lui montra les deux poings.

--Ah! si je te tenais! s'cria-t-elle.... et dire qu'on me laisse
seule!... Eh! _mezette_... Madame Honorine! Attends, attends, va,
mchant _Gauplum_, la dame de Paris va venir!

--a m'est gal, dit l'idiot, la dame de Paris n'est pas _gavaste_
(brutale) comme vous.

--Elle appellera ton pre.

--Il est parti, dit l'idiot avec ce geste de bravade des esclaves qui
savent que leur matre ne peut les entendre.

--Il reviendra avec une branche de _fesselaron_ (houx).

--Il est parti, rpta Henri qui but une nouvelle gorge.

Et il se mit  chanter.

--Ah! maudit _gogaile_ (imbcile), reprit la paysanne, je te ferai
mettre au pain et  l'eau.

Il chanta plus fort.

--Tu seras _matras_ (assomm).

L'idiot but un nouveau coup et dansa. La mre Louis frappa la muraille
et appela encore Honorine; mais se rappelant tout  coup les craintes
superstitieuses de l'idiot elle se retourna vers lui et reprit:

--Tu ne veux pas laisser la bouteille?

--Non, murmura Henri.

--Eh bien! je vais appeler les _huards_ (lutins).

L'idiot parut inquiet.

--Ils vont venir avec le grand Varou pour t'emporter!

Il se rapprocha de l'alcve.

--Je n'ai qu' faire un signe, continua la fermire, et ils te prendront
comme ils ont pris ta cousine pour la jeter dans le petit tourbillon.

La premire menace de la fermire avait videmment effray l'idiot,
mais l'exemple ajout pour l'effrayer davantage produisit un effet
contraire. Il laissa chapper un de ces clats de rire vagues et
saccads qui lui taient ordinaires.

--Ce n'est pas le Varou qui a emport ma cousine, reprit-il d'un air de
confiance.... Ils taient deux hommes.

La fermire tressaillit et se rappela l'indication dj donne par
l'idiot, le jour mme du crime.

--Deux hommes! rpta-t-elle tonne de cette persistance de souvenir...
tu es sr de les avoir vus?

--Dans le jardin... ils ont dit:--Tout est fini. Et alors le _mire_ les
a pays.

--Comment! Qu'est-ce que tu dis? Ton pre?

--Oui.... alors il ont voulu avoir plus.... parce qu'il serait seul 
hriter!

La mre Louis ne put retenir un geste de saisissement. Ces mots de Henri
venaient de faire passer devant ses yeux une horrible lumire; elle se
redressa sur son sant, se pencha vers l'idiot, et baissant la voix:

--Rappelle-toi bien, reprit-elle vivement, et je te laisserai boire tant
que tu voudras. Ces hommes ont dit  ton pre que maintenant il
hriterait seul. Voyons, et aprs il faut ne rien oublier, mon Jodane.

--Aprs, rpta l'idiot, chez qui le souvenir tait si vivement rveill
qu'il semblait voir et entendre ce qu'on lui rappelait; aprs il a
dit:--Non... et ils ont repris:--Il n'y a plus qu' en finir avec la
grand'mre.

--Et lui, demanda la mre Louis palpitante, qu'est-ce qu'il a rpondu?

--Il a rpondu tout bas... On est venu sonner  la porte, et les deux
hommes se sont sauvs.... Mais ce sont pas des _huards_.... aussi, j'ai
pas peur.

Et pour le prouver il acheva la bouteille d'un seul trait. Au mme
instant le bruit d'un pas qui se dissimulait fit craquer le plancher. La
mre Louis releva la tte et vit une ombre passer sur les rideaux 
demi ferms de l'alcve.

--Qui est-l? cria-t-elle.

On ne lui fit aucune rponse, et l'ombre et le bruit s'loignrent. Elle
poussa un cri d'pouvante auquel accourut Honorine, qui venait d'entrer
dans la chambre voisine.

--Il y a quelqu'un dans le corridor! dit prcipitamment la mre Louis.

La jeune femme y regarda, et rpondit qu'elle ne voyait personne.

--Demande de la lumire et cherche partout, reprit la fermire, je suis
sre d'avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous
coutait.

Honorine appela Franoise, qui arriva avec une _puette_ (chandelle de
rsine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mre Louis
demeura tremblante. La rvlation de l'idiot l'avait bouleverse. Au
milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre
Vorel, une rpugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que
la premire occasion faisait renatre. Circonvenue par le mdecin,
lorsqu'elle revenait  lui c'tait le fait de la fascination bien plus
que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas,
et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une
sourde dfiance. Aussi, la confidence de Henri veilla-t-elle dans son
esprit moins d'incrdulit que de soupons: mise sur la voie, elle donna
libre carrire  son imagination; elle rapprocha des circonstances, se
rappela des dtails, et plus l'examen avanait, plus les preuves
devenaient videntes et multiplies! Honorine, frappe du trouble dans
lequel elle avait retrouv la malade, essaya de l'interroger; mais la
mre Louis ne rpondit que par des phrases inintelligibles. Elle
rptait que, pour l'honneur de la famille, il ne fallait rien dire,
qu'elle voulait d'abord s'assurer de la vrit; que le lendemain, le
notaire devait venir et qu'il connatrait son projet! Elle ne s'expliqua
point davantage; encore tout cela tait-il entrecoup de plaintes,
d'imprcations, de marques de piti pour la jeune femme. Celle-ci
regarda l'exaltation de sa grand'mre comme du dlire, elle allait faire
chercher Vorel lorsqu'il arriva. A sa vue, la mre Louis poussa une
exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.

--N'approchez pas, s'cria-t-elle, je n'vous ai pas demand; j'ai besoin
de rien.

Le mdecin parut surpris et s'arrta devant l'alcve.

--Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d'un air paterne.

--Je ne souffre pas! interrompit la fermire; demain je serai bien... et
je m'informerai... je saurai... enfin, je m'entends... le moment
d'hriter n'est pas encore venu... ni celui d'hriter seul, non!...
Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, a vaudra
mieux, allez-vous-en.

--Je crois, en effet, qu'il serait dangereux pour vous de trop parler,
dit Vorel srieusement; tchez de vous calmer; je reviendrai... plus
tard.

--Mais n'y a-t-il rien  faire? demanda Honorine visiblement inquite.

--Je ne ferai rien; je ne veux point de ses remdes! interrompit
prcipitamment la mre Louis. Qu'y s'en aille, le malheureux! c'est le
notaire que je veux voir.

Honorine voulut insister; Vorel lui imposa silence de la main; il
regarda fixement la malade, dont le visage tait enflamm, jeta un coup
d'oeil autour de la chambre pour chercher l'idiot, et, ne l'apercevant
point, sortit en faisant signe  la jeune femme. Celle-ci se hta de le
suivre.

--Ma grand'mre a le dlire, dit-elle avec agitation.

--Il est impossible de s'y tromper, rpondit le mdecin, dans l'accent
duquel il y avait un peu de trouble; nous touchons au moment d'une crise
qui peut tre heureuse ou fatale.

--Et ne peut-on rien faire pour qu'elle soit favorable?

--On peut beaucoup; mais, vous l'avez entendue dclarer qu'elle ne
voulait aucun remde venant de moi.

--Je parviendrai peut-tre  lui persuader...

--Ne l'esprez pas: combattre sa manie ne servirait qu' l'y raffermir.

--Mon Dieu! de quelle manire s'y prendre, alors?

--Je ne sais; peut-tre, avec de l'adresse, russirait-on  lui donner
le change.

--Comment?

--En mlant le remde aux boissons qu'elle prfre.

--Ah! vous avez raison; c'est le plus sr moyen.

--Malheureusement, je me trouve pris au dpourvu, et il faudra envoyer 
la pharmacie la plus voisine.

--Chez M. Duclerc. Voici ce qu'il faut pour crire.

--Pardon; M. Duclerc me garde rancune, sous prtexte que je lui fais
concurrence. Un billet de vous serait mieux reu.

--Soit.

Elle prit la plume et crivit sous la dicte de Vorel, qui lui donna
toutes les instructions ncessaires sur l'emploi du remde demand; il
l'engagea seulement  l'envoyer chercher par quelqu'un de sr, en lui
faisant observer que la moindre indiscrtion mettrait la grand-mre sur
ses gardes et les empcherait d'employer une seconde fois le mme
subterfuge. Ayant ensuite cherch de nouveau le _grand Jodane_ sans le
trouver, il reprit la route du manoir, persuad que l'idiot l'y avait
prcd. La jeune femme courut jusque chez Franoise, lui remit le
papier adress  M. Duclerc en l'avertissant de ne rien dire  la ferme
et revint  la hte prs de la malade.

L'exaltation de celle-ci ne faisait que grandir; son langage devenait de
plus en plus incohrent et entrecoup. Elle multipliait des questions
dont Honorine ne pouvait comprendre le but, et rclamait le notaire avec
tant de persistance que, malgr les recommandations de M. Vorel, la
jeune femme se dcida  envoyer chez lui, pour la tranquilliser. Sur ces
entrefaites, Franoise revint avec le remde demand. M. Duclerc avait
d'abord fait quelques difficults pour le lui livrer; mais ayant
heureusement reconnu la main d'Honorine, qui avait eu occasion de lui
crire, au nom de sa grand'mre, il s'tait dcid sur l'assurance que
tout se faisait sous la surveillance du mdecin. La jeune femme se hta
de suivre les prescriptions de ce dernier: elle mla le mdicament au
vin que la malade venait de faire demander et le lui prsenta. La mre
Louis but une gorge, posa le verre  porte de sa main et referma les
yeux.

Depuis quelques instants, son agitation avait fait place  une torpeur
fivreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait carter la lumire
et refermer les rideaux, lorsqu'elle aperut l'idiot accroupi dans un
coin de l'alcve, et qui piait ses mouvements. Elle lui fit signe de se
lever pour la suivre, mais il rpondit par un grognement de refus.
Craignant d'engager un dbat dont le bruit et troubl le repos de la
malade, elle se dcida  le laisser o il se trouvait et  passer, avec
la lumire, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire
qui avait t demand. Elle lui annona que sa grand'mre venait de
s'endormir, et l'engagea  revenir le lendemain.

Tous ces dtails avaient pris plus de temps que nous n'avons pu leur
donner d'espace dans notre rcit. La nuit tait dj avance et la
fatigue commenait  se faire sentir  Honorine. Elle s'assit prs de la
fentre, les yeux fixs sur cet abme sombre de la nuit, au fond duquel
brillaient  peine quelques toiles qui semblaient vaciller dans les
nuages comme les feux de vaisseaux ballotts par la mer. Elle essaya
d'abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle
pencha l'oreille vers l'alcve pour guetter la moindre plainte ou le
plus lger appel; mais tout tait silencieux. Au dehors, on n'entendait
que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la
respiration affaiblie de la mre Louis. Les paupires d'Honorine
s'abaissrent malgr tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre
la veille et le sommeil, puis sa tte s'affaissa sur sa poitrine et elle
s'endormit. Mais son me, en sortant de l'empire du rel pour entrer
dans celui des songes, sembla dposer sur la limite toutes les tristes
images du pass. Il lui sembla qu'elle recommenait  vivre, non plus
orpheline, mais protge par sa mre, qu'elle voyait jeune et souriante,
comme dans le portrait qui lui avait conserv ses traits. Elle se tenait
aux pieds de cette douce protectrice qui berait sa tte sur ses genoux
et passait la main dans ses cheveux, tandis qu'un peu plus loin Marcel,
debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa
mre rsonner  son oreille comme une musique, et toutes deux
arrangeaient son avenir sans qu'elle et besoin de rien dire, car leurs
yeux lisaient dans son me comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit
passait sur ce tableau et elle se retrouvait prs du jeune homme un bras
sur son paule, une joue sur ses cheveux, coutant la baronne qui lisait
des vers  quelques pas, et ce qu'elle lisait tait une traduction
fidle de ce qu'ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus.
Ce n'tait plus qu'une succession d'images tendres, charmantes et 
peine saisies, une sorte de revue de tous ces rves de jeunesse auxquels
manque une forme, un nom, et que la pense suit comme l'oeil suit le
nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient
toujours deux fantmes, sa mre et de Gausson! Elle les tenait chacun
d'une main, et marchait avec eux emporte dans un tourbillon d'ivresse
sereine. Leurs noms erraient sur ses lvres; elle coutait le sien que
leurs voix tendres semblaient se renvoyer.

Mais tout  coup ces voix changrent; elle n'en entendit plus qu'une
inquite, haletante, et ce n'tait pas la mme, c'tait la voix de
Franoise! Elle se dbattit contre cette espce d'hallucination, jusqu'
ce que les efforts de la lutte l'eussent arrache au sommeil. Elle
ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penche sur elle
l'appelait.

--C'est bien, Franoise! rpta-t-elle en s'efforant de se reconnatre.

--Rveillez-vous, rveillez-vous, reprit la jeune fille oppresse.

--Ma grand'mre souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.

--Non, elle dort, rpliqua la fleuriste, mais quelqu'un vient d'arriver
et veut vous parler.

--Quelqu'un?

--M. Marc.

--Ciel! il est ici?

--Ce matin, au point du jour, il est venu frapper  ma porte avec M. de
Gausson.

--Et il veut me parler?

--Sans retard; il s'agit d'un avertissement important.

--O est-il?

--Chez moi; il vous attend; personne n'est encore lev et vous pouvez
sortir sans tre vue.

--Mais ma grand'mre?

--Elle est tranquille; je veillerai, d'ailleurs, jusqu' votre retour.

Honorine courut  l'alcve et se pencha sur la malade qu'elle trouva
enveloppe dans ses couvertures. Elle entendit le bruit d'une
respiration faible et lente, mais sans oppression. Rassure, elle jeta
sur ses paules un burnous de voyage, descendit lgrement, ouvrit la
porte qui donnait sur la lisire des taillis et gagna la maisonnette de
Franoise. De Gausson attendait sur le seuil de la cabane et vint
vivement  la rencontre d'Honorine.

--Ah! Dieu soit lou! vous voil, s'cria-t-il, je craignais que la
maladie de madame Louis ne vous arrtt.

--Elle repose, rpliqua Honorine; on m'a dit que M. Marc me demandait?

--Entrez, on vous attend.

Elle franchit le seuil et aperut le chouan qui s'tait lev en
attendant sa voix. Il avait la barbe longue, le visage ple, les
vtements en lambeaux, et paraissait se soutenir avec peine.

--Grand Dieu! qu'avez-vous? s'cria la jeune femme qui s'arrta saisie.

--Ne vous effrayez point... Ce n'est que de la fatigue, dit vivement de
Gausson. Il marche depuis trois jours, aprs avoir russi  s'chapper
d'une maison de fous dans laquelle on l'avait enferm.

--Lui! comment?

--Il vous racontera tout; mais permettez d'abord qu'il vous dise en peu
de mots ce qui l'amne; car vous n'avez pas de temps  perdre. Je vais
veiller  ce que l'on ne puisse vous interrompre.

Il montra un sige  Honorine et ressortit.

--M. de Gausson a raison, dit Marc, le temps est prcieux. Je vous
avertis de vous mettre sur vos gardes, car vous avez ici un ennemi.

--Moi! rpondit Honorine tonne.

--Un ennemi mortel qui espionne vos actions, surprend vos secrets,
intercepte vos correspondances.

--Que dites-vous?

--En voici la preuve.

Il prsentait  la jeune femme les deux lettres qui lui avaient t
remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son criture et celle de
Marcel, elle ne put retenir un cri d'tonnement. Marc lui raconta alors
par quel concours de circonstances son mari,  qui ces lettres taient
adresses, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre
ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manire il avait quitt Paris
pour la prvenir, et quelles avaient t les suites de sa rencontre avec
M. le marquis de Chanteaux.

Ce rcit, souvent interrompu par les exclamations et par les questions
d'Honorine, s'tait prolong assez de temps pour que Marcel crt devoir
rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour
un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre
auquel elle avait failli succomber, n'tait pas moins proccup de
deviner l'ennemi cach qui s'acharnait  sa perte. Tous trois
cherchrent longtemps en vain. Enfin, accable par la pense de cette
haine qui la poursuivait dans l'ombre sans qu'elle l'et mrite et sans
qu'elle pt rien faire pour s'en dfendre, Honorine avait appuy sa tte
sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle
tait arrive  l'un de ces moments o la multiplicit des coups qui
nous frappent brise les restes de notre courage, o, lasss de
combattre, nous appelons nous-mmes la dfaite pour finir la lutte.
Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de piges tendus  son
repos ou  son bonheur, de tant d'inimitis dont elle avait en vain
cherch la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se
sentit subitement dcourage de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger
cette preuve renaissante, marcher sous cette pe de l'inconnu, dont la
pointe effleurait toujours son front, s'acharner dans cette existence
chre  un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces penses
s'entassaient sur son coeur comme les nues sur le ciel, et tout y
devenait de plus en plus sombre. Elle n'coutait plus ni les questions
de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de
Gausson, triste de sa tristesse. Immobile  la mme place, elle
demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu'un bruit de pas et des
cris d'appel l'arrachrent  sa douloureuse torpeur. C'taient les voix
d'Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la
voix de Franoise trouble et suppliante. Tout  coup la porte fut
brusquement pousse et plusieurs gens de la ferme parurent  l'entre.

--Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger  Franoise
d'un ton de reproche.

--Seulement, elle s'trouve pas seule, ajouta  demi-voix un des garons.

Honorine s'tait leve en tressaillant.

--Que me voulez-vous? demanda-t-elle trouble.

--Faites excuse, dit Anselme d'un ton grave et triste, mais on a besoin
de madame  la ferme.

--La malade me demande?

--Non.

--Qu'est-ce donc alors?

Micou se dcouvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une
simplicit mue et pieuse:

--La grand'mre vient de mourir!




XXV

L'accusation.


Aprs le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi  la
ferme ceux qui taient venus la chercher. Elle voulut se rendre prs de
la morte o elle resta en prire jusqu' l'arrive de Vorel; il lui
annona la visite du juge de paix appel pour remplir les formalits
exiges par la loi et l'engagea doucement  se retirer. La jeune femme
ne fit point de rsistance. La prsence des gens de la ferme, qui
venaient tmoigner successivement une douleur plus bruyante que
profonde, l'avait jusqu'alors tenue dans une pnible oppression; elle
sentait le besoin de se livrer seule et en libert  son affliction.
Elle dposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa
grand'mre et courut s'enfermer dans sa chambre, o ses larmes purent
couler sans contrainte. Ces larmes n'taient que trop justifies par la
perte qu'elle venait de faire. Quelle que ft l'goste rudesse de celle
qui lui tait enleve, elle n'avait point de plus sre protection. La
mre Louis l'avait aime  sa manire, elle s'tait parfois mue de son
isolement, elle l'appelait d'un de ces noms familiers que rien ne
remplace; c'tait un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou
d'or, il restait sans prix, car c'tait le dernier! Puis la mort est un
si puissant appel  la misricorde! les dfauts de l'tre qu'on vient de
perdre s'effacent si aisment dans notre souvenir! mus de sa
disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne
de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mrites, nous
dressons  sa mmoire un autel, et tout ce qu'il a pu nous faire
souffrir est oubli. Dans les coeurs gnreux, la moindre sparation
teint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il
faut la grande absence, celle que nous savons sans esprance et sans
retour!

Honorine passa plusieurs heures abandonne  son affliction. La
sincrit de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de
Marc et tout le reste; elle ne songeait qu' cette mort rapide qu'elle
n'avait pu prvoir ni adoucir; elle se reprochait amrement son absence
dans un pareil instant; elle fondait en larmes  la pense que sa
grand'mre l'avait peut-tre appele au moment de fermer les yeux et ne
l'avait point trouve l! Elle tait au plus fort de ses crises de
regrets, lorsqu'on frappa  sa porte. C'tait Franoise qui entra ple,
agite, et referma vivement derrire elle. Honorine lui demanda la cause
de ce trouble.

--Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s'agit, rpondit
Franoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte
d'effroi; mais ils sont tous l dans la chambre de madame Louis...
C'tait d'abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoy chercher
un autre mdecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart
des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-mme on
vient de m'interroger sur ce qui s'est pass depuis quelques jours.

--Et dans quel but?

--Je l'ignore! mais ils ont tous des figures... qui m'ont donn froid,
et je ne sais pourquoi j'ai peur pour vous.

--Pour moi; que puis-je craindre?

--C'est qu'ils m'ont fait de si singulires demandes! et puis, quand on
prononait votre nom, tout le monde se regardait d'une manire... Soyez
sre qu'il se prpare quelque chose!... et, tenez, coutez... on vient
ici!...

Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor, on s'arrta
devant la porte de la chambre et on frappa. Honorine alla ouvrir,
c'tait une des servantes de la ferme, accompagne du greffier, qui
venait la chercher. La jeune femme dj saisie par les avertissements de
Franoise, les suivit sans savoir ce qu'on voulait d'elle ni o on la
conduisait. Ils la firent entrer dans la chambre mortuaire o toutes les
personnes prcdemment indiques par la grisette se trouvaient runies.
A leur vue Honorine s'arrta; le juge de paix l'invita par un signe 
s'avancer, puis parla bas  Vorel et au pharmacien. Il y eut une courte
pause. Les garons et les servantes des Motteux se tenaient groups 
l'une des extrmits de la chambre et dirigeaient sur la jeune femme des
regards tranges; celle-ci embarrasse de sa position, inquite sans
savoir pourquoi, jeta autour d'elle un coup d'oeil rapide et
tressaillit en apercevant la morte immobile au fond de l'alcve. Son
mouvement n'chappa point au juge de paix qui venait de se retourner.

--Cette vue vous trouble, Madame, dit-il, en indiquant du doigt le lit
funbre.

Honorine ne put rpondre, ses pleurs avaient recommenc  couler malgr
elle et touffaient sa voix.

--Ce serait, sans doute, dans votre position, une douleur naturelle,
reprit le juge, si vous n'aviez prcdemment prouv votre indiffrence
pour la malade, en l'abandonnant au dernier instant.

--Ah! ne me le rappelez point, Monsieur! s'cria la jeune femme, au
milieu de ses sanglots; je me suis dj fait plus de reproches que vous
ne pourriez m'en adresser... si j'avais prvu... mais rien ne pouvait me
faire craindre un malheur si prompt. Quelqu'un... me demandait...

--Quelqu'un, que madame n'a point l'habitude de faire attendre? ajouta
le juge de paix avec intention.

La jeune femme rougit et voulut balbutier une rponse, mais il l'arrta
du geste.

--Nous reviendrons sur ce sujet, dit-il; pour le moment il s'agit
d'autre chose. Veuillez reprendre votre sang-froid, Madame, et rpondre
clairement aux questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser:
elles ont pour vous une importance capitale.

A ces mots, il se retourna vers le greffier qui s'tait assis prs d'une
table sur laquelle il se prparait  crire; il lui fit,  demi-voix,
quelques recommandations, et s'adressant de nouveau  Honorine, il lui
demanda ses noms, prnoms, et la date de son arrive aux Motteux. Elle
fit  toutes ses demandes des rponses que le greffier inscrivit. Enfin
le juge de paix, qui laissait un intervalle aprs chaque question afin
de donner le temps d'crire, arriva  l'interroger sur ses rapports avec
la mre Louis. Honorine ne rpondit que par des expressions de
reconnaissance. Elle rappela avec attendrissement les marques
d'affection qu'elle avait reues de sa grand'mre  diffrentes
reprises. Le juge fit un signe affirmatif.

--Nous savons, en effet, dit-il, que madame Louis a longtemps montr une
prfrence qui rendait votre volont toute puissante aux Motteux; mais
cette amiti n'avait-elle point faibli depuis quelque temps?

--Il se peut que la maladie y et apport quelque altration, rpliqua
Honorine qui ne faisait cet aveu qu'avec effort.

--Ainsi, vous convenez que votre grand'mre se montrait mcontente,
irrite?

--Par suite de ses souffrances, Monsieur.

--N'avait-elle point mme fini par ne vous garder prs d'elle qu'
regret, et ne venait-elle pas de dclarer l'intention de vous frustrer
de son hritage?

--Je l'ignore.

--Vous en tes sre?

--Monsieur, une pareille supposition...

--Doit d'autant moins vous surprendre, Madame, que vous avez hier
renvoy le notaire qui se prsentait pour recevoir les dernires
volonts de la mourante.

--Parce que je ne souponnais point la gravit de son mal, Monsieur, et
que je craignais de troubler son sommeil!

--C'est effectivement la raison que vous avez alors donne... On aura
plus tard  l'apprcier! Passons maintenant  un autre ordre de faits.
Vous avez crit ce billet  M. Duclerc, ici prsent?

--Il est vrai.

--Il vous a envoy le mdicament demand?

--Sans doute.

--Et qu'en avez-vous fait?

--Je l'ai donn  la malade, Monsieur.

Le juge de paix redressa la tte.

--Ainsi, vous l'avouez, s'cria-t-il.

--Pourquoi le nierais-je, rpliqua la jeune femme; j'ai fidlement suivi
l'ordonnance de M. Vorel.

Il y eut un grand mouvement parmi les spectateurs. Tous les yeux se
tournrent vers le mdecin, qui avait fait un geste d'tonnement dont le
naturel valait la plus nergique protestation.

--Moi! rpta-t-il en regardant Honorine, j'ai donn une ordonnance...
Dans ce cas, madame de Luxeuil l'a conserve?

--Mais sans doute, dit Honorine; la voici.

--Quoi! ce billet de votre main...

--Je l'ai crit sous votre dicte.

--Et vous en avez envoy une copie  M. Duclerc...

--Sur votre recommandation.

Vorel se retourna vers le pharmacien.

--Vous ne m'accuserez plus d'empiter sur vos attributions, Monsieur,
dit-il avec une ironie afflige, vous voyez que je vous adresse des
acheteurs.

--Ce serait la premire fois, objecta aigrement le pharmacien.

--Je regrette que madame de Luxeuil n'ait pas trouv d'explication plus
vraisemblable, reprit Vorel d'un accent d'indignation triste qui mut
les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Dsesprant de cacher
les faits, elle a pens qu'il suffirait de m'en attribuer la
responsabilit. La manoeuvre est ingnieuse, mais heureusement facile
 djouer. Je vois pourquoi mademoiselle Franoise vient de sortir tout
 l'heure: elle a voulu avertir sa matresse de ce qui se passait, et
lui donner le temps de prparer sa dfense.

Le greffier dclara qu'il avait, en effet, trouv la grisette chez
Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les
paules et poussa un soupir. Il tait vident qu'il regardait une plus
longue dfense comme inutile. Tous les spectateurs partagrent sans
doute son opinion, car les regards se tournrent de nouveau vers la
jeune femme, comme si on et attendu d'elle quelque explication plus
vraisemblable. Elle demeura d'abord tourdie devant le mdecin.

--Vous niez! s'cria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel tait ce
breuvage?... Qu'est-il donc arriv? Au nom de Dieu, rpondez: que me
reproche-t-on enfin?...

--Ah! vous comprenez qu'il s'agit d'un reproche? dit le juge avec un
regard scrutateur.

--A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on
m'accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en
conjure  mains jointes.

Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit
lentement:

--Madame Louis, votre grand'mre, est morte empoisonne!

Le cri pouss par Honorine fut si horrible qu'il fit tressaillir tous
les spectateurs. Ce n'tait ni une exclamation de surprise ni un
gmissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui
sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent rsumer, dans une
syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui
fut-il impossible de rien ajouter. Aprs l'avoir pouss elle demeura
droite, muette, les deux mains presses l'une contre l'autre et les yeux
immobiles. On et dit que, foudroye par les paroles du juge, elle avait
exhal son me entire dans ce cri suprme. Mais son anantissement fut
court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus
indign. Ses regards cherchrent autour d'elle, et courant  Vorel qui
gardait son attitude afflige:

--Avez-vous entendu, Monsieur, bgaya-t-elle avec garement... Morte...
empoisonne... est-ce vrai... est-ce vrai?

--Trop vrai, murmura le mdecin en secouant la tte.

Honorine fit un pas en arrire.

--Mais alors c'est vous qui l'avez tue! cria-t-elle perdue.

--Encore! dit Vorel qui se redressa.

--Rappelez-vous vos recommandations, reprit vivement la jeune femme.
C'tait dans la chambre voisine. La malade venait de refuser vos soins.
Vous m'avez pri de lui cacher que le remde tait donn par vos ordres.
Vous ne pouvez avoir oubli toutes ces circonstances. S'il y a eu
erreur, imprudence, ayez le courage de l'avouer, Monsieur; ne me laissez
point sous le coup de cette horrible accusation; vous ne le pouvez pas,
vous ne le devez pas; j'en appelle  votre honneur!

Elle parlait avec une vhmence qui donnait  ses paroles une
irrsistible autorit. Vorel s'en aperut, et sa tristesse tudie parut
faire place tout  coup  un lan involontaire.

--C'est aussi trop d'audace! s'cria-t-il en se levant; j'aurais voulu
garder le silence, mais puisque vous en appelez  mes souvenirs, puisque
vous me forcez  parler, je vous dirai,  mon tour, ce qui se passe ici
depuis trois mois. D'abord vos correspondances avec M. de Gausson, vos
entrevues chaque soir...

--Que dites-vous?

--Une seule fois on s'est aperu  la ferme de votre absence; l'alarme a
t donne; on a commenc les recherches de tous cts; mais, avertie 
temps vous avez pu inventer, pour justifier votre disparition, ce
prtendu enlvement par des inconnus...

--Quoi, vous doutez?...

--A partir de ce jour votre grand'mre conut des doutes; son affection
se refroidit, et... _tomba subitement malade_.

--Ah! c'est horrible! balbutia Honorine, crase par tant d'audace.

--Horrible, en effet, rpta Vorel avec une expression profonde: car, 
partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours
alles croissant. Mes conseils eussent pu l'clairer peut-tre, j'ai t
cart! Une seule fois la malade demanda  me voir, elle vint au manoir;
je lui prescrivis un rgime, des remdes qui pouvaient encore la sauver!
Au sortir de chez moi, madame la conduit  Vertbec, d'o elle la ramne
mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler  la vie, elle
cache  tout le monde son tat; elle ne permet  personne la vue de la
malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de
tout le monde! Le matin mme, sre d'avoir atteint son but, madame
quittait la morte au point du jour, et vous savez o les gens envoys 
sa recherche l'ont trouve!... J'aurais voulu ne rien rvler de tout
cela, laisser  d'autres le soin de dcouvrir la vrit... mais on m'a
forc de tout dire... et madame ne doit s'en prendre qu' elle-mme!

Les accusations de Vorel taient si prcises, il y avait dans son accent
une sincrit si pntrante, et une si douloureuse conviction, que les
derniers doutes parurent s'effacer dans l'esprit des auditeurs. Il
s'leva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait
toutes les assertions du mdecin, puis un second plein de reproches et
de colre. Quant  Honorine, elle semblait partager l'impression
gnrale. Atterre par la vraisemblance des accusations, elle ne
songeait plus  nier ni  se dfendre; toute sa prsence d'esprit
l'avait abandonne, elle ne voyait plus autour d'elle que des nuages, au
milieu desquels s'agitaient des visages ennemis et courroucs; il
fallut que le juge lui adresst par deux fois la parole, pour l'arracher
 cette espce d'tourdissement.

--Vous avez entendu, Madame? dit-il d'un ton plus svre qu'au dbut.
Aprs les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un
systme de dfense aussi dangereux qu'invraisemblable. Je vous adjure
donc de vous rsoudre enfin  la dclaration de la vrit.

Honorine essaya de rpondre; mais elle ne put que balbutier quelques
mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant
vers les deux mdecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se
leva.

--Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus
loin, Madame, dit-il; les magistrats suprieurs seront avertis et feront
leur devoir. Attendez-vous  les voir demain et  subir un
interrogatoire plus srieux. D'ici l vous tes libre.

Il avait appuy sur ces mots avec une intention qui n'chappa point  la
jeune femme. C'tait une invitation dtourne  la fuite, seule chance
de salut qui part dsormais possible pour elle! Ce dernier tmoignage
d'intrt fondit, pour ainsi dire, l'enveloppe glace qui retenait la
vie d'Honorine comme suspendue. Elle poussa un gmissement, porta les
deux mains  son front, et s'cria:

--Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me
quittez pas ainsi, ayez piti de moi... dites ce qu'il faut faire pour
vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c'est
impossible... quelqu'un doit savoir!... quelqu'un doit avoir entendu!...
quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui
veuille venir  mon secours!

Elle s'tait tourne vers les gens de la ferme, le regard suppliant et
les mains tendues! tous baissrent les yeux ou dtournrent la tte.
Elle fit un geste de dsespoir.

--Personne, rpta-t-elle; non, ils m'accusent tous.

Et se tournant vers la morte avec une douleur gare:

--Avez-vous entendu, ma mre? continua-t-elle, en courant vers le lit
funraire et se laissant tomber  genoux prs du chevet; c'est moi
qu'ils accusent de vous avoir tue... moi qui eusse donn ma vie pour
vous faire vivre... moi qui n'avais plus que vous au monde pour me
protger... ils m'accusent... et je n'ai rien  leur rpondre... Ma
mre,  ma mre, justifiez-moi, dfendez-moi!

Elle s'tait penche sur le cadavre qu'elle couvrait de baisers et de
larmes; mais tout  coup elle se rejeta en arrire avec un grand cri!...
La morte venait de se soulever et de tourner vers elle ses yeux  demi
entr'ouverts! Tous les spectateurs reculrent glacs d'pouvante. La
mre Louis se redressa avec effort sur son coude. Ses lvres s'agitrent
sans pouvoir faire entendre aucun son; enfin, une de ses mains se
dtacha du lit, s'avana lentement et vint se poser sur le front
d'Honorine.

--Ah! elle a tmoign pour la jeune dame, s'cria Micou, qui tait tomb
 genoux avec tous les autres gens de la ferme.

--Oui, murmura la ressuscite d'un accent si faible qu'il parvenait 
peine jusqu'aux auditeurs; pour elle... qui est injustement accuse...
car... j'ai tout entendu.

--Vous! s'cria Vorel stupfait.

--Tout! rpta la vieille femme avec plus de force, et pendant qu'on
l'accablait, j'essayais en vain de donner un signe; je restais morte
malgr moi! ce n'est qu'en sentant ses caresses que je me suis
rveille... ah! que Dieu soit bni, pour m'avoir permis de revivre
encore une fois!

--Nous devons tous le remercier doublement de ce miracle! dit le juge
d'une voix trouble, car il sauve deux existences...

--Peut-tre! interrompit la mre Louis, qui se ranimait; faites retirer
tout ce monde, monsieur Beaumont, je veux, parler  la _mezette_... et
 mon gendre... plus tard, je vous appellerai.

Le juge de paix fit ce que lui demandait la malade, et celle-ci se
trouva seule avec Honorine et le mdecin. Vorel n'avait pu revenir
encore de son saisissement. Ses traits dcomposs laissaient deviner la
rage et la frayeur qui se partageaient son me. A la demande faite par
la mre Louis il avait tourn les yeux vers la porte comme s'il et
voulu chapper par la fuite  cette explication; un reste d'audace le
retint. Il demeura  la mme place jusqu'au moment o le dernier des
spectateurs eut disparu. La mre Louis fit alors un signe  Honorine.

--Vois s'ils ont bien ferm les portes, dit-elle avec une gravit
sombre.

La jeune femme alla s'en assurer.

--Y a-t-il quelqu'un dans l'autre chambre? demanda encore la paysanne.

Honorine rpondit ngativement.

--Ainsi personne ne peut nous entendre?

--Personne!

La mre Louis se retourna alors vers Vorel; mais la vue du mdecin
sembla produire sur elle un effet lectrique et ses yeux s'allumrent.

--Approche, dit-elle avec un geste imprieux: approche que je puisse
voir de plus prs le visage d'un assassin.

Vorel voulut l'interrompre.

--Ne parle pas! continua la paysanne hors d'elle, ou j'appelle le juge
pour lui montrer le sclrat qui a d'abord voulu noyer la petite-fille,
puis empoisonner la grand'mre.

Honorine fit une exclamation.

--Oh! tu ne savais pas a, toi, reprit-elle; moi aussi j'ai t dupe...
J'ai pas cru  l'instinct qui me disait de me garer de la vipre, et
elle a voulu me mordre! mais le bon Dieu s'est fait mon second. Grce 
lui j'en suis sortie; et maintenant c'est  mon tour de me revenger.

--Oh! ne l'essayez pas, ma mre, interrompit Honorine: s'il est vrai que
de tels crimes aient t commis, ce n'est pas  nous de les punir.

--Et  qui donc? interrompit la mre Louis avec une indignation qui
ennoblissait sa brutalit accoutume. Si ceux qui tiennent les
meurtriers par la gorge les laissent vivre, qu'est-ce qui dfendra les
honntes gens? Sais-tu seulement tout ce qu'il a  sa charge.
Demande-lui pourquoi il est devenu veuf si vite!... pourquoi son fils
est idiot... pourquoi tu es orpheline... car c'est lui qui soignait ta
mre quand ta mre est morte!

La jeune femme joignit les mains avec un cri touff.

--Non, non, reprit la fermire dont la colre grandissait; y ne sera pas
dit qu'on se sera nourri du sang et de la chair des miens, sans que
j'aie demand vengeance. Je mettrai la corde dans les mains de la
justice... et ce sera  elle de la tirer.

Vorel redressa lentement la tte. Il avait eu le temps de se remettre
insensiblement, et les menaces de la mre Louis, loin de l'abattre,
l'avaient ranim. Ainsi pouss aux dernires extrmits, il se retourna
subitement comme un loup traqu par les chiens et qui n'a plus d'espoir
que dans une lutte dsespre!

--Rflchissez  ce que vous allez entreprendre, dit-il d'un ton bas et
menaant, avec vous je ne tenterai point une dfense inutile; votre
prvention vous empcherait de la comprendre; mais devant les juges je
parlerai... et ce n'est point contre moi que tourneront les preuves!

--Et contre qui donc?

--Contre celle qui vous a prpar et offert le poison.

--A moi?

--Dans un breuvage dont le reste a t recueilli.

--Le reste, rpta Honorine, mais qui donc a pu boire?

--Attendez, s'cria la mre Louis en portant une main  son front... Le
verre tait l... prs de moi... oui... cette nuit... je me
rappelle..... quand je me suis rveille j'ai vu quelqu'un le prendre...

--Dieu! et c'tait?

--C'tait l'idiot.

Vorel recula pouvant.

--Henri, rpta-t-il, mon fils... vous tes sre.....

--Sre, reprit la mre Louis, je l'ai mme menac et il s'est chapp de
ce ct. Elle dsignait un cabinet mnag  l'extrmit de l'alcve.
Vorel et Honorine y coururent, mais  peine curent-ils repouss la porte
que la jeune femme s'arrta avec un cri; l'idiot tait tendu  terre
roide et sans mouvement.

Le mdecin se pencha vivement sur lui, consulta son pouls, couta son
haleine. Il tait mort! Il y eut un moment de douloureuse stupeur pour
Honorine et pour la mre Louis. Frappes de cette priptie inattendue,
elles se regardrent en joignant les mains. Quant  Vorel, il s'tait
jet  genoux prs du cadavre de l'idiot qu'il avait soulev dans ses
bras, et il s'efforait de retrouver en lui quelques restes de vie. En
vain ne rencontrait-il que le froid de la mort, il ne pouvait y croire;
il appelait Henri, il secouait sa tte flottante avec une rage
dsespre. Mais enfin, sr de son malheur, il la laissa retomber sur le
plancher et se redressa avec une sorte de rugissement. Une si pnible
attente, de si longs efforts, tant de crimes, tout cela inutile! inutile
par sa faute! Il avait empoisonn son fils, et son fils mort, il
n'hritait plus! Cette affreuse pense envahit si violemment tout son
tre, qu'elle le jeta dans le dlire. Il se mit  parcourir la chambre
les bras en avant, et en poussant des cris insenss. Dans son garement,
il mlait d'hypocrites expressions de douleur paternelle aux sincres
lamentations de la cupidit due! On voyait  la fois le masque et le
visage. Il pleurait son fils unique, sa seule affection; il supputait
tout haut l'hritage qui lui chappait; il s'emportait en maldictions
contre la mre Louis, contre Honorine..... Il prenait  deux, mains son
front et le heurtait contre la muraille!

Les deux femmes contemplaient ce hideux garement avec une curiosit
pouvante; serres l'une contre l'autre, elles suivaient d'un regard
inquiet tous les mouvements du mdecin, prtes  appeler  leur secours.
Mais elles n'en eurent point besoin. Aprs avoir parcouru cinq ou six
fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil
prs de la fentre, cacha sa tte dans ses deux mains et pleura!
C'taient les premires larmes qu'il et verses! La colre de la mre
Louis fut branle par cette expression de douleur inattendue. Elle ne
se demanda point au juste ce que regrettait le mdecin, elle ne vit que
ses pleurs. L'ide de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre
tait l avait d'ailleurs chang ses proccupations; elle se sentit
attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du
ct de Vorel qui se tenait toujours  la mme place:

--Le bon Dieu a lui-mme impos le chtiment, dit-elle avec une gravit
mue; les hommes n'ont rien  faire aprs lui. Cachez encore un peu la
mort de votre fils; j'arrangerai tout avec les gens de justice.

       *       *       *       *       *

La mre Louis tint parole. La mort de l'idiot, dclare seulement le
surlendemain, n'veilla aucun soupon, et elle affecta de recevoir Vorel
comme par le pass. Mais sortie de sa lthargie, elle avait retrouv
toutes ses souffrances; le mdecin de Balleroi, consult le lendemain
par Honorine, dclara que ce retour  la vie tait le dernier effort
d'une organisation puise, et annona l'agonie pour le soir mme.

La malade devina cet arrt et s'y rsigna. Comme il arrive souvent,
l'approche du moment suprme avait relev cette nature. Dpouille de
ses grossires passions, et dompte par la douleur, elle se montrait
plus comprhensive, plus tendre. Le prtre et le notaire furent
appels. La mre Louis remplit ses devoirs avec un calme digne
qu'Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les prcautions
pour assurer  sa petite-fille la totalit de son hritage, rgla avec
elle quelques comptes arrirs, lui donna de sages conseils, puis
sentant diminuer ses forces, elle l'embrassa plusieurs fois et entra
dans l'agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On et dit un sommeil
lgrement agit. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un
soupir, prononait le nom d'Honorine, serrait sa main, puis retombait
dans sa somnolence oppresse. Enfin, vers le soir, sa respiration devint
plus sifflante, elle pronona des mots entrecoups, poussa quelques cris
touffs et mourut. Honorine qui s'tait jusqu'alors contenue clata en
sanglots. Les dernires heures de la vie de sa grand'mre avaient doubl
sa tendresse; en croyant la perdre d'abord, elle avait pleur par
sensibilit et par devoir, mais en la perdant rellement cette fois,
elle sentit son coeur se briser. Franoise essaya de la calmer.

--Laissez-moi, s'cria-t-elle en tombant  genoux prs de la morte; je
l'ai mconnue jusqu'au dernier instant, rien ne me consolera de cette
douleur!

--Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse
qui retentit tout  coup derrire elle.

Les deux femmes se retournrent en mme temps et demeurrent frappes de
stupeur devant Arthur de Luxeuil!




XXVI

Les droits du mari.


Quelque imprvue qu'elle pt paratre, l'arrive du mari d'Honorine
n'avait rien qui dt la surprendre. Sorti depuis peu de prison, grce 
l'intervention de quelques amis, il avait appris la maladie de la mre
Louis, et prvoyant la possibilit d'un prochain hritage, il tait
parti sans retard pour les Motteux, o il arriva quelques instants aprs
la mort de la vieille paysanne. Cette mort ralisait des esprances trop
longtemps caresses pour ne pas tre accueillie avec transport. Ds le
lendemain, aprs la crmonie funbre, du Luxeuil se rendit chez le
notaire afin de l'interroger sur la fortune laisse par la mre Louis et
sur ses dispositions testamentaires. Pendant ce temps, Honorine reste
seule dans la chambre mortuaire, priait et pleurait. Tout ce qui
frappait ses regards entretenait son affliction. Aprs avoir remis en
place chaque chose, par une habitude machinale, comme si celle qui
n'tait plus l devait y revenir, elle s'arrta avec un tressaillement
devant cette alcve vide, dont le funbre dsordre entretenait ses
souvenirs douloureux!... Dans ce moment de Gausson ouvrit doucement la
porte. A sa vue, elle poussa une exclamation involontaire et lui tendit
les mains avec cette expression plaintive et suppliante des enfants qui
demandent secours. Le jeune homme courut  elle.

--Ah! je viens de savoir seulement ce que vous aviez souffert, dit-il,
Franoise m'a tout appris, et je suis accouru!...

--Elle est morte! murmura Honorine qui ne pouvait penser  autre chose.

--Mais vos amis vous restent! reprit de Gausson qui baisait avec une
passion attendrie les mains qu'il tenait, et si la mort vous a enlev
votre protectrice, un heureux hasard vient de vous rendre un protecteur;
le duc de Saint-Alofe est libre.

--Se peut-il?

--Marc a reu une lettre de lui, d'abord adresse  Paris, puis
retourne  Trvires o il l'a trouve. Le duc se cache dans le
dpartement voisin.

--Ah! je veux qu'il vienne ici, prs de nous, dit vivement la jeune
femme: vous irez le chercher, Marcel.

--Je le souhaite, mais songez que sa libert tient au secret de sa
retraite.

--Ne peut-il se cacher aux Motteux?

--Vous oubliez qu'il est connu de M. de Luxeuil.

Honorine tressaillit.

--Ah!... je n'y pensais plus, dit-elle en plissant... oui... Nous ne
sommes pas seuls... mais M. de Luxeuil repartira bientt, sans doute.

--Dieu le veuille.

Elle le regarda.

--Avez-vous donc quelque nouveau sujet de crainte? demanda-t-elle
vivement; Marcel, au nom du ciel, rpondez; vous savez quelque chose?

--Rien, rpliqua le jeune homme, mais je tremble...

--Et pourquoi?

--Parce que tout  l'heure, en venant ici, j'ai aperu M. de Luxeuil
causant avec le mdecin.

--M. Vorel?

--Je ne doute plus que ce misrable ne soit l'ennemi cach dont Marc
venait vous dnoncer la prsence; lui seul a pu surprendre notre
correspondance, et s'il en parle  votre mari!...

--Ah! vous me faites trembler, interrompit Honorine pouvante... Il
parlera, n'en doutez point... et quand M. de Luxeuil saura... Vous ne
pouvez rester ici, Marcel; je veux que vous partiez sur-le-champ...

--Que dites-vous! fuir au moment du danger...

--Il le faut! il le faut!

--C'est impossible, Honorine! Songez  ce que vous me demandez!

--coutez! interrompit la jeune femme en baissant subitement la voix et
imposant silence des deux mains.

C'tait Arthur que l'on entendait parler dans l'escalier, o il donnait
quelques ordres.

--Il va vous trouver ici! continua-t-elle pouvante.

--Ne puis-je m'chapper...

--Par ce ct, vous le rencontrez...

--Mais l?

--Ah! oui... vite, le voici...

Elle fit entrer prcipitamment de Gausson dans la chambre voisine, ferma
la porte et retira la clef. Au mme instant de Luxeuil parut  l'entre.

--J'use des privilges de la campagne, dit-il en s'inclinant lgrement;
j'entre sans dire: gare! Madame excusera, j'espre, ma libert.

--Vous avez sans doute...  me parler? demanda Honorine trouble.

--Je ne me serais point, sans cela, permis de me prsenter, fit observer
Arthur, qui semblait n'avoir d'autre but que de faire ressortir, par une
politesse affecte, ses intentions impertinentes; mais Madame doit
comprendre qu'aprs une aussi longue sparation ce n'est point trop
d'une entrevue de quelques instants. Je tcherai, du reste, de
l'importuner peu de temps.

Honorine parut vouloir prendre acte de cette dernire promesse en
restant debout, une main appuye sur le dossier de la chaise qu'elle
avait instinctivement avance; mais il tait vident qu'Arthur, malgr
sa protestation de laconisme, dsirait s'expliquer avec dtail: car,
prenant lui-mme un sige, il invita du geste Honorine  s'asseoir. Elle
parut hsiter.

--De grce souffrez que nous nous expliquions  l'aise, reprit-il avec
insistance; on ne cause gure debout qu'au thtre; et nous sommes ici
chez nous, jouant la comdie sans tmoins et pour notre propre compte.

Honorine s'assit. Il y eut une courte pause, puis Arthur reprit:

--Mon intention n'est point de vous reparler des dbats qui se sont
autrefois levs entre nous, Madame; nous avions entrepris tous deux une
lutte folle, et que votre dpart a heureusement interrompue; je reviens
aujourd'hui compltement transform, et comme on et dit autrefois,
l'_olivier  la main_. J'ose esprer que vos intentions ne sont pas
moins pacifiques.

--Je n'ai jamais cherch ni souhait la lutte, Monsieur, rpliqua
Honorine, qui ne comprenait point encore o il en voulait venir.

--Alors nous ne pouvons manquer de nous entendre, continua de Luxeuil.
En dfinitive, nous nous sommes beaucoup tourments l'un l'autre, et
pourquoi? Parce que nos gots taient diffrents, nos principes
contraires! Comme si le monde n'tait point assez grand pour deux
volonts! Aussi ai-je fait depuis de sages rflexions, et suis-je arriv
 cette opinion, que le mariage tait une auberge o l'on devait
profiter des bnfices de l'association sans s'imposer les gnes de
l'intimit. Il me semble que ma dfinition doit obtenir votre
approbation.

--J'attends... le but de ces explications, Monsieur, dit Honorine, qui
se sentait malgr elle glace du ton froidement persiffleur d'Arthur.

Celui-ci s'inclina.

--Ah! le but, reprit-il; en effet, je m'aperois que je me suis laiss
emporter aux dveloppements philosophiques, et je vous remercie, Madame,
de me rappeler au fait. Le but, le voici. La mort de madame Louis vous
laisse un hritage suffisant pour rparer les brches faites  votre
fortune par les ncessits du pass. Grce  lui, vous pouvez reprendre
des habitudes auxquelles vous n'eussiez d jamais renoncer; je viens, en
consquence, vous arracher  votre exil pour vous rendre, dans le monde,
le rang qui vous est d.

Honorine releva vivement la tte.

--A moi? s'cria-t-elle; ah! je n'ai d'autre ambition que la retraite,
Monsieur, et rien ne pourra m'obliger  recommencer une vie  laquelle
je dois mes plus cruels souvenirs. J'apprcie, du reste, comme je le
dois, votre dmarche!...

--Pardon! vous n'en devinez videmment qu'une partie, fit observer de
Luxeuil tranquillement. Vous avez compris que je voulais profiter de
votre nouvelle opulence; c'est effectivement un privilge que je tiens
du code, et j'ai toujours profess un respect aveugle pour les lois...
quand elles sont faites  mon profit. Mais j'aurais pu jouir de ces
avantages en vous laissant ici par un compromis amiable, et je l'aurais
fait sans aucun doute si je n'avais besoin de votre retour  Paris.

--Que voulez-vous dire, Monsieur? demanda Honorine stupfaite de cette
trange franchise.

--Mon Dieu! c'est chose humiliante  dclarer, reprit Arthur; cet aveu
va vous donner sur moi d'immenses avantages: mais maintenant je suis
franc, par paresse... Depuis votre dpart, ma rputation est devenue
dtestable. Un mari peut mal vivre avec sa femme; c'est la chance
commune, l'tat normal; mais vivre spars!... cela a quelque chose de
choquant. Le monde, qui ne s'inquite pas du mal, condamne tout ce qui a
l'apparence du dsordre! puis, le moyen, quand on est seul, de tenir une
maison, de donner des ftes, de garder enfin son rang avec quelque
clat? Depuis un an, je suis descendu, malgr moi, au rle de
clibataire; on m'a adress des invitations que je ne puis rendre; mon
htel est dsert; je vis au foyer de l'Opra et au caf de Paris. Tout
cela tait parfait, il y a cinq  six ans; mais je me fais un peu vieux
pour continuer ce personnage de garon; il est temps de prendre une
position plus grave, de devenir srieusement chef de maison, et, comme
pour cela il me faut une femme, j'ai d penser naturellement  la
mienne.

--Je ne puis regarder une pareille explication comme srieuse, Monsieur,
dit Honorine glace par ce cynisme moqueur, et j'aime encore  croire
que vous ne persisterez point dans une intention... qui ne peut tre
qu'une menace.

--Mon Dieu! pourquoi ne pas achever votre pense, reprit de Luxeuil
d'un ton souriant; vous regardez mes prtentions comme une ruse.

--Monsieur!...

--Vous croyez que je parle de vous conduire  Paris afin de vous forcer
 racheter le droit de demeurer ici? Je suis tonn que vous ne m'ayez
point encore demand pour quelle somme je consentirais  vous laisser
dans votre solitude.

--Eh bien! je vous le demande! s'cria la jeune femme pousse  bout.

--Dcidment, Madame, vous me forcerez  me mettre au rang des maris
_incompris_, dit Arthur ironiquement; je suis vritablement contrari de
ne pouvoir vous convaincre que je tiens non-seulement  votre fortune
mais  vous-mme.

Honorine fit un mouvement.

--Oh! ne donnez point trop d'tendue  mes prtentions, reprit de
Luxeuil avec un accent incisif; ce que je demande, c'est seulement une
_apparence_! Je n'ai point le tmraire espoir d'obtenir davantage.
Toute libert sera laisse  vos sentiments,  vos habitudes,  vos
actes, et, pour n'avoir jamais  revenir sur un sujet pareil, je me
permettrai un simple avis.

--Quel avis, Monsieur?

--Celui de mettre plus de prudence, Madame, dans des relations qui ont
tout intrt  se dguiser; de ne point confier aux arbres une
correspondance qui pourrait tre surprise; de choisir enfin pour vos
rendez-vous du matin un lieu qui ne soit point ouvert  tout venant.

Au premier mot prononc par Arthur, la jeune femme avait tressailli,
puis elle devint trs-ple.

--Je m'attendais  ces accusations... balbutia-t-elle; mais quelles que
puissent tre vos prventions, Monsieur, je puis vous affirmer...

--De grce! pas de serments! interrompit de Luxeuil; je ne vous ai
adress ni questions, ni reproches: j'ai seulement hasard un conseil!

--Non, s'cria Honorine, bouleverse par ce calme sardonique, dont elle
ne pouvait comprendre la cause; non, ce n'est point un conseil! Ah!
votre froide raillerie cache quelque pige, Monsieur; montrez-le, quel
qu'il soit; que voulez-vous enfin, parlez! Si c'est une part de cet
hritage que Dieu m'a donn dans sa colre, prenez-la; mais si c'est mon
repos, ma libert, n'esprez point que je vous les livre; je ne
reprendrai point une chane dont vous m'avez fait une fltrissure; je ne
feindrai point un pardon que je n'ai point accord; je ne veux point de
la paix que vous me proposez, et si vous n'en avez point d'autre, c'est
moi qui demande la guerre.

--A la bonne heure, dit de Luxeuil en frappant le plancher de sa badine.
Je vous reconnais enfin, Madame; vous voil telle que je vous aime;
audacieuse par irrsolution et menaante par peur! seulement je dois
m'tonner de la lenteur de votre intelligence pour ce qui me concerne.
Vous me demandez pourquoi je vous parle si tranquillement de votre amour
pour M. de Gausson? moi je vous demande, Madame, comment j'en pourrais
parler autrement? Faut-il donc m'indigner de ce qui me sert?

--Je ne vous comprends pas, Monsieur.

--Autrefois, Madame, j'tais l'offenseur, j'avais tout  craindre;
aujourd'hui je suis l'offens, et c'est  vous de trembler! vous tes
dsormais  ma merci. Je sais o vous frapper. Ah! vous avez longtemps
abus de vos avantages, c'est  mon tour enfin. Maintenant, Madame, au
moindre geste vous devrez obir: quand je vous dirai de venir, vous
viendrez, car, au premier refus, moi, votre mari, votre matre, je puis
aller trouver celui que vous aimez... le tuer... et le monde dira que
j'ai bien fait. Oh! tout est chang; vous avez perdu ce talisman qui
vous dfendait; aujourd'hui mon honneur est pour moi une pe avec
laquelle je puis gorger votre bonheur. Faites-vous donc humble et
patiente, si vous ne voulez savoir ce qu'il y a de tristesse dans un
coeur de veuve!

A mesure que de Luxeuil parlait, Honorine devenait plus ple. Elle
comprenait enfin et elle demeurait gare d'pouvante. Ce fut seulement
au dernier mot prononc qu'elle se leva avec un cri.

--Ah! c'est horrible, dit-elle perdue...

--C'est simplement raisonnable, rpliqua Arthur en se levant  son tour.
Remarquez que le hasard pouvait vous donner un mari sans usage, qui et
pris tout de suite la chose au tragique et ne vous et point laiss
d'alternative. Moi, au contraire, je suis comme le Dieu de M. Tartuffe,
j'admets _les accommodements_. Tant que vous resterez sur le pied de
paix, M. de Gausson ne cessera point d'tre de mes amis; comme Mcne,
je dormirai pour Auguste; mais  la premire rvolte, je vous avertis
que je me rveille, et alors malheur  qui aura compromis la femme de
Csar!

--Ainsi, s'cria la jeune femme rvolte, vous croyez  ma honte et vous
l'acceptez  l'amiable... par compromis! Ah! je ne vous croyais pas
descendu si bas.

--J'ai d vous suivre, Madame, rpliqua ironiquement de Luxeuil.

--Et vous avez espr que j'accepterais cette transaction inoue, reprit
Honorine, chez qui le dgot faisait taire la peur. Vous avez pens que
j'achterais de vous le droit du dshonneur. Non, Monsieur, non; quoi
que vous ayez pu croire, je ne suis point arrive  ce point
d'abaissement; je puis me justifier de toutes les accusations portes
contre moi; loin de craindre la vrit, je la veux, je la demande.

Arthur l'interrompit d'un geste.

--Alors, veuillez me remettre la clef de cette porte, dit-il, en
montrant la chambre dans laquelle de Gausson se trouvait enferm.

Honorine changea de visage. Dans son lan d'indignation, elle avait
oubli un instant qu'il tait l.

--Donnez, rpta de Luxeuil plus vivement, car je me lasse enfin de ce
dbat; puisque vous dsirez la vrit, moi aussi je veux la connatre.

Il avait fait un pas vers la porte, Honorine s'y appuya suppliante et
perdue.

--Ah! vous tiez averti, dit-elle; vous saviez que M. de Gausson tait
ici.

--Ainsi, vous en convenez? interrompit Arthur qui la tenait palpitante
sous son regard.

--N'en concluez rien contre lui ni contre moi, Monsieur; Dieu sait que
le hasard a tout fait; que cette visite n'avait rien qui ne pt
s'avouer; mais je vous savais prvenu par M. Vorel... J'ai craint une
premire explication, c'est le seul motif qui nous ait dcids... le
seul, je vous le jure.

M. de Luxeuil tendit la main.

--La clef, Madame.

--coutez-moi, Monsieur, je vous en conjure, coutez-moi, dit la jeune
femme pouvante et dont les ides se troublaient, si ce n'est par
confiance que ce soit par piti pour moi, par respect pour vous-mme.
N'en venez point  un clat honteux et inutile.

--Je vous ai offert un moyen de l'viter, fit observer de Luxeuil;
consentez  ce que j'exige, et  cette condition je me retire.

La jeune femme fit un effort.

--Eh bien... bgaya-t-elle, je vous demande, Monsieur, quelques
heures...

Arthur la regarda.

--Un autre refuserait de laisser chapper une occasion aussi favorable,
dit-il; mais je veux vous prouver jusqu'au bout mon dsir de
conciliation... d'autant que je suis assez fort pour me montrer
gnreux. Je me retire; mais je reviendrai demain. D'ici l, tchez
d'accoutumer votre esprit aux conditions que je vous propose; elles
n'ont rien de dur; vous le verrez  la pratique; ce plan qui vous
effarouche ressemble au pch; on s'y dcide difficilement, puis on y
persvre avec dlices. Pensez-y.

Il la salua avec une politesse railleuse et sortit. Ds que le bruit de
ses pas eut cess de se faire entendre, Honorine ouvrit vivement la
chambre dans laquelle s'tait cach de Gausson. Il ne s'y trouvait plus!
Elle courut  la fentre ouverte et aperut, au-dessous, la trace de ses
pieds profondment empreinte dans le sol. La crainte d'tre dcouvert et
de la compromettre l'avait sans doute dcid  cette fuite prilleuse.
Honorine descendit rapidement, esprant savoir de Franoise ce qui
s'tait pass; mais celle-ci n'tait point  la ferme. Elle courut  la
maison du garde que la grisette habitait, et la trouva ferme..... Il
fallut revenir aux Motteux sans avoir rien appris. Ce fut seulement
plusieurs heures aprs que Franoise reparut. Elle venait de Vertbec, o
de Gausson tait arriv sain et sauf. Un long entretien avait eu lieu
entre lui et Marc, et ce dernier devait attendre Honorine  la maison du
garde-forestier vers le dclin du jour. Bien qu'elle ignort le motif de
cette entrevue, la jeune femme s'y rendit,  l'heure indique. Honorine
avait espr trouver Marcel chez Franoise, mais le chouan y tait seul.
Il avait chang ses haillons contre un costume bourgeois d'une propret
recherche. La jeune femme voulut l'instruire de ce qui s'tait pass
entre elle et de Luxeuil; il l'interrompit.

--M. de Gausson m'a tout appris, dit-il; je viens pour vous secourir.

--Vous le pouvez donc? s'cria Honorine; ah! si vous avez un moyen,
parlez.

--Lisez d'abord cette lettre.

La jeune femme prit la lettre qu'il lui prsentait; c'tait l'criture
de Marcel! Elle l'ouvrit et lut:

     J'tais l, Honorine, et jusqu'au moment o il vous a demand la
     clef, j'ai tout entendu! C'est alors seulement que la crainte de
     confirmer ses soupons par ma prsence, et de lui donner un nouvel
     avantage contre vous, m'a dcid  partir!

Oui, j'ai tout entendu! Maintenant je connais ses projets: je les
     comprends; je sais ce qu'il doit, ce qu'il peut oser! Ses menaces
     ne sont point de vaines suppositions; tout ce qu'il vous a dit, il
     le fera!

Ainsi je deviendrais pour lui un moyen de perscution! Il vous
     forcerait  racheter ma vie par une odieuse soumission! Ah! mon
     premier mouvement  cette pense a t de courir pour provoquer
     moi-mme la rencontre dont il vous menace; votre souvenir m'a
     arrt. Quel que soit le rsultat d'une lutte entre M. de Luxeuil
     et moi, elle vous sera galement fatale, car le monde ne voudra
     voir en nous qu'un mari et un amant... Vainqueur ou vaincu, je vous
     perdrais donc toujours, et je n'aurais russi qu' vous fltrir!

Comprenez-vous, Honorine; moi qui ai le saint amour d'un frre,
     moi qui, pour conserver l'aurole de puret qui vous couronne,
     donnerais dix fois ma vie, penser que je pourrais vous laisser avec
     un honneur souponn! Non, cela ne peut pas tre, cela ne sera pas.
     J'aurais voulu n'avoir  donner que mon sang; c'est ma joie, mon
     espoir que l'on demande, je ne balance pas.

Quand vous recevrez cette lettre, Honorine, je serai parti!

--Parti! s'cria la jeune femme en s'interrompant et en regardant Marc.
C'est impossible!

--Lisez, rpta doucement ce dernier.

Elle chercha l'endroit auquel elle s'tait arrte, et reprit:

     Soyez donc dsormais sans crainte; moi absent, les menaces de M.
     de Luxeuil deviennent vaines; il n'a plus d'armes contre vous.
     Toutes les recherches pour me trouver seraient inutiles; j'aurai
     fui trop loin et pour toujours!

En crivant ces mots, je sens mon coeur qui se brise... mais il
     le faut. Ainsi, du moins, vous redeviendrez libre; vous serez
     matresse de votre prsent, de votre avenir. Vous resterez honore
     autant que pure!... Mon but sera atteint. Dieu dcidera du reste.

Adieu, vous dont j'emporte le souvenir comme un talisman; vous 
     qui je dois tant d'innocentes joies et de consolations sans
     remords; adieu, mon amie, ma soeur! Quelque preuve ou quelque
     bonheur que vous garde l'avenir, pensez  moi sans tristesse, mais
     ne m'oubliez pas.

RIGHT
<sc>Marcel.</sc>

Les larmes avaient gagn Honorine; elle put  peine lire les dernires
lignes traces par de Gausson, et quand elle les eut acheves, elle les
pressa sur ses lvres en sanglotant. Marc respecta cette douleur qu'il
semblait partager, et laissa passer quelques instants avant de reprendre
la parole. Enfin, il s'approcha de la jeune femme et lui dit d'un accent
mu:

--M. de Gausson a pris le seul parti qui ft sage, Madame; mettez autant
de courage  accepter son sacrifice qu'il en a mis  le faire. Sa seule
rcompense maintenant est de penser qu'il a assur votre repos. Songez 
ce qu'il souffrirait s'il voyait votre affliction.

--Parti! rpta Honorine, qui ne pouvait dtacher son me de cette
pense.

--Il vous a expliqu pourquoi il le faisait.

--Oui... oui; mon Dieu! Oh! j'ai compris... mais... parti!...

--Pourquoi vous acharner  cette pense?... Songez plutt  ce qu'il
faut faire pour que ce dpart ne soit point inutile. Vous le devez 
vous-mme... vous le devez  M. Marcel.

--Comment? que faut-il encore? demanda Honorine mue par ce dernier
argument.

--Si vous restez ici, reprit Marc, vous ne pouvez empcher M. de Luxeuil
d'y demeurer galement, la loi l'autorise, et il est  craindre qu'il
n'use de ce droit pour essayer mille perscutions.

--Mais si je pars, reprit la jeune femme, ramene au sentiment de sa
position, ne peut-il courir  ma poursuite, me forcer de le suivre?

--C'est un privilge crit dans le code, mais auquel on a d renoncer
dans la pratique, fit observer Marc; rien ne vous oblige d'ailleurs 
faire connatre votre retraite; un homme d'affaires muni de votre
procuration peut rgler tout ce qui concerne l'hritage de madame Louis,
et lui seul saura o vous trouver.

--Alors je partirai.

--Je venais vous l'offrir; toutes les prcautions sont prises pour qu'il
soit impossible de suivre nos traces, et nous pouvons quitter ce soir
mme les Motteux.

--A l'instant, je suis prte.

--Vous vous en allez! s'cria Franoise, et moi! vous ne me laisserez
point ici sans vous!

Honorine l'embrassa.

--Non, non, dit-elle; tu nous suivras.

--Pardon, interrompit Marc; mademoiselle Franoise fait partie de notre
plan; mais elle ne peut venir avec nous! Une femme qui conduit un enfant
se remarque trop facilement; elle servirait  mettre sur nos traces,
tandis qu'elle peut aider  les faire perdre.

--De quelle manire?

--Qu'elle prenne ce soir la diligence de Paris; on s'apercevra en mme
temps de sa disparition et de la vtre, on ne doutera point que vous ne
soyez parties ensemble; et les recherches se feront dans cette
direction, tandis que nous en prendrons une autre.

--Laquelle?

--Celle de Coutances. Arrive  Paris, mademoiselle Franoise retournera
 son ancien logement, et j'irai l'y prendre ds que nous aurons trouv
une retraite.

La grisette et Honorine tombrent d'accord que c'tait le moyen le plus
sr. Aprs tre convenue de tous les dtails, Honorine regagna la ferme,
assista au repas du soir et se mit au lit; mais, une fois tout le monde
endormi, elle se releva, descendit avec prcaution et trouva Marc  la
porte de l'aire.

--Venez, dit celui-ci en enveloppant la jeune femme dans un manteau
qu'il avait apport; M. de Gausson m'a laiss son cabriolet qui nous
attend au bout de l'avenue.

--Et Franoise? demanda-t-elle.

--Partie depuis deux heures; mais vite, vite! si par hasard quelqu'un
nous rencontrait, tout serait perdu.

La jeune femme le suivit en pressant le pas. Seulement, arrive au
carrefour du chemin qui conduisait aux Motteux, elle se retourna; un
rayon de lune glissait doucement sur le toit de chaume de la ferme, et
le vieux chteau masquait l'horizon de sa masse dlabre. Honorine
entendit de loin le mugissement des boeufs dans les tables, et la
vieille girouette de la chapelle qui criait sur son axe de fer; son
coeur se serra, elle sentit une larme gonfler sa paupire, et appuyant
une main  ses lvres elle envoya un baiser d'adieu  cette habitation
o elle avait tant souffert et tant aim! Le cabriolet avait t cach
par Marc  l'entre du taillis; tous deux y montrent et prirent un
chemin de traverse qui aboutissait  la route d'Isigny. Il les
conduisit, au bout de quelques instants, sous les murs du jardin de M.
Vorel. En apercevant, dans l'ombre, le pignon aigu et troit du manoir,
la jeune femme ne put se dfendre d'un frmissement intrieur. Le regard
de Marc s'arrta galement sur la demeure isole.

--Voil sa tanire, murmura-t-il.

--Heureusement qu'il ne peut nous voir! dit Honorine dont la voix
tremblait; il dort maintenant.

--Ah! vous croyez donc qu'un pareil homme peut dormir? demanda Marc.

--Que ferait-il...  cette heure!...

--Je voudrais le savoir!

Un cri sourd venant du manoir sembla lui rpondre. Il redressa la tte
en retenant les rnes.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Passons vite! passons vite!... s'cria Honorine glace.

Il prta encore l'oreille; mais tout tait silencieux. Aprs un court
moment d'hsitation, il fouetta le cheval qui tourna brusquement le mur
de clture, et quelques minutes aprs ils roulaient sur la route
d'Isigny. Cependant, le cri qu'ils avaient entendu n'tait point une
illusion de leurs sens, et avant de continuer notre rcit nous devons
instruire le lecteur de ce qui se passait au manoir.




XXVII

La punition.


En revenant de la crmonie funbre, Vorel avait ordonn  la Sureau de
se rendre  la ferme o l'on pouvait avoir besoin d'elle, et lui
recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prtexte
pour rester sans tmoins. Aprs les coups terribles qui venaient de le
frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Oblig de
maintenir devant la foule le masque de douleur rsigne qu'il avait
adopt, il le sentait prs de tomber malgr tous ses efforts; il avait
puis le reste de sa patience et de son courage; il prouvait, comme le
tigre bless, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites  l'abri des ferventes passions, parce qu'on ne
voit que le dehors fard qu'ils montrent; mais qui pourrait lire au fond
de ces mes sans issues demeurerait frapp de stupeur. Oh! si l'on
savait ce qui s'agite de temptes sous ces surfaces paisibles, quelles
flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrire ces
sourires! Malheureux damns qui brlent et doivent conserver la face des
anges! quelles que soient les passions, quand elles s'panchent, elles
peuvent donner une cre et fivreuse jouissance, une ivresse de quelques
instants! mais renfermer en soi-mme tous les venins corrosifs, couver
ses dsirs comme une niche de serpents, et,  mesure qu'ils
grandissent, laisser ronger un morceau de son coeur pour leur donner
place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire
l'emportement de l'hypocrite qui clate enfin? qui pourrait rsister 
ses temptes grossies et renfermes; comment arrter la colre tant de
fois remise?

Vorel l'prouva pour lui-mme. Rest seul, il ferma les portes et les
fentres par un reste de prudence, comme si l'habitude de son rle
appris ne pouvait l'abandonner entirement au plus fort de sa passion;
puis, laissant un libre cours  son dsespoir furieux, il se mit 
parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris
mls de blasphmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de
retour  jamais, et ne pouvoir mme se venger sur quelqu'un de ce
dsastre! Rester malgr lui dpouill, inoffensif, musel; cette ide le
rendait fou! Aussi aprs avoir tout boulevers, s'arrta-t-il avec un
rugissement de colre dsappointe. Ces objets inanims sur lesquels
s'exerait sa furie ne pouvaient l'assouvir; ils ne sentaient pas ses
coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura
debout devant son bureau, les mains crispes, les lvres convulsives et
cumantes. Mais tout  coup son regard s'arrta sur un papier pli en
forme de lettre et qui y avait t sans doute dpos par la Sureau en
son absence. Il le saisit, en regarda l'criture qui lui tait inconnue,
et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

      Monsieur Vorel,

J'ai  converser avec vous pour plusieur choses qui vous
     intresse; mais comme j'ai queq'raisons pour ne pas paratre dan le
     pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bont de laiss la
     petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir
     que je suis l.

RIGHT
<sc>Jacques.</sc>



Le mdecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pntrer le sens.
Pour oser revenir vers lui aprs ce qui s'tait pass, il fallait que le
Parisien et un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu'il ft, du
reste, Vorel rsolut de le connatre. La passion qui le dominait faisait
taire sa prudence accoutume. Il avait une vague esprance que ce
Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de rparer son chec ou
du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments o les
mes corrompues cdent  je ne sais quel dlire du mal et arrivent 
aimer le crime pour lui-mme. Vous avez vu aprs les pluies d'orage la
terre subitement inonde de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux
essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes briss, les fleurs
fltries; tout ce que le sol reclait dans son sein de vnneux ou
d'horrible apparat et cache le reste! La tempte qui venait d'agiter le
coeur du mdecin y avait opr le mme prodige. Toutes les haines
acharnes, tous les dsirs infmes, toutes les esprances criminelles
avaient surgi et se tordaient  sa surface.

Aprs avoir regard de nouveau la date du billet afin de s'assurer que
le rendez-vous tait bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin,
ouvrit la petite porte dsigne par Jacques, puis regagna la maison. Il
se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin,  la
fentre ouverte pour entendre le signal annonc. Mais tout  coup il lui
sembla que l'on montait l'escalier. Il se rappela alors qu'il n'avait
point ferm, en dedans, la porte de la maison, courut  celle du palier
et heurta le Parisien.

--Vous deviez m'avertir de votre arrive, dit-il brusquement; pourquoi
ne l'avoir point fait?

--Je vous ai aperu du dehors, rpliqua Jacques. Alors j'ai pens que je
pouvais monter.

--C'est une imprudence, un domestique et pu vous rencontrer.

--Y a pas de danger, reprit le Parisien d'un air singulier; personne ne
m'a vu; nous pourrons causer sans tre drangs.

--Qu'avez-vous  me dire?

Avant de rpondre, le Parisien, qui avait russi  entrer dans la
chambre, promena un regard rapide autour de lui.

--Ce que j'ai  vous dire, rpta-t-il, a demande pas mal
d'explications, vu qu'il s'agit d'une affaire _consquente_.

--Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a
trois mois? demanda le mdecin.

--Eh bien quoi! rpliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet
animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu' trois ils n'ont pas
pu noyer une femme! Si j'avais suppos la chose, j'aurais donn un coup
de main.

--Vous vous y tiez engag et vous avez reu le paiement de ce que vous
n'aviez point fait.

--Qu'q' chose de chenu! reprit Jacques; trois cents _balles_ pour un
extrait mortuaire qui devait faire de vous un _milesoudier_
(millionnaire), comme ils disent dans le pays.

--C'tait plus qu'il ne vous tait d, puisque vous avez eu la
maladresse de tout manquer.

--La maladresse! rpta Jacques videmment bless; facile  dire, quand
on n'a qu' regarder les coups. Mais lorsqu'il faut mettre la main  la
pte!... C'est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut
la chance. Eh bien, c'tait la petite qui l'avait;  preuve que vous
n'avez pas mieux russi que nous.

--Moi!

--Oui, dans votre second essai.

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Jacques jeta au mdecin un regard effrontment narquois.

--Vrai! dit-il; eh bien, c'est que vous avez la mmoire courte, pour
lors. Je veux dire, bourgeois, qu'en voyant l'affaire manque avec la
dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d'un autre tonneau.
Vous vous tes dbarrass de la mre Louis.

--Moi!

--Avec l'esprance qu'on souponnerait sa petite-fille.

Vorel affecta de sourire en haussant les paules.

--Et c'est pour me faire ce conte ridicule que vous tes venu?
demanda-t-il schement.

--Ridicule, c'est possible, rpliqua le Parisien; mais, en tout cas, je
n'en suis pas l'inventeur: l'honneur en appartient  un particulier qui
a t aux premires loges pour voir l'affaire; c'est le juge de paix du
canton.

Cette fois le mdecin ne put rprimer un tressaillement.

--Tu mens, misrable! s'cria-t-il vivement; M. Beaumont n'a pu dire...
Comment le saurais-tu d'ailleurs?

--De fait, c'est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la
voiture de Saint-L avec deux voyageurs, et comme j'avais entendu dire
qu'un d'eux tait juge, je dormais pour me donner une contenance, quand
j'ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de
madame Louis; alors j'ai ouvert les oreilles tout en continuant 
ronfler, et M. Beaumont a racont ce qui s'tait pass  la ferme.

--Et il... il a exprim des soupons.

--Il disait qu'il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donn.

--L'autopsie de la mre Louis a prouv le contraire.

--C'est bien ce qui l'embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en
les coutant parler, j'ai fait, moi, une rflexion.

--Laquelle?

--C'est qu'il y a eu deux morts, celle de la fermire et celle de votre
fils.

--Eh bien?

--Eh bien, je me suis dit que si la premire tait naturelle, on pouvait
bien avoir aid  la seconde!

Vorel plit.

--En tout cas, il y aurait donc que'q' chose qui ne serait pas conforme
aux rglements, continua Jacques les yeux fixs sur son interlocuteur;
que'qu' manigance dans laquelle vous vous trouvez fourr.

--Aprs? dit le mdecin.

--Aprs, j'ai pens que a vous serait ncessairement dsagrable qu'on
clairct la chose, et je suis, en consquence, venu pour vous avertir.

Vorel qui tenait la tte baisse, la releva brusquement.

--C'est--dire que tu veux me proposer d'acheter ton silence?
s'cria-t-il.

--On achte bien la parole des avocats! fit observer Jacques d'un ton
cynique; chacun vit de son tat.

--Et tu as pens que je me laisserais effrayer par tes menaces?

--Du tout; je sais que vous n'tes pas poltron, bourgeois, mais je sais
aussi que vous tes raisonnable! Vous comprendrez qu'il suffirait d'une
petite lettre  la justice pour qu'on recherche de quoi votre fils est
mort, et si on trouve qu'il a aval une boulette, faudra bien savoir si
c'est vous qui la lui avez jete.

--Moi! s'cria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que
cette mort m'enlve tout droit  l'hritage de madame Louis; qu'elle me
ruine, que je donnerais une partie des annes qui me restent  vivre
pour ressusciter mon fils!

--Bah! dit Jacques, persuad par l'accent douloureux du mdecin; mais
si c'est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n'avez
rien dit, alors? La justice aurait bien trouv ceux qui avaient intrt
 la chose.

--Intrt! rpta le mdecin frapp: il n'y avait que cette femme  en
profiter.

--La petite Parisienne! Eh bien, puisqu'elle vous prend sur les nerfs,
pourquoi ne pas lui avoir pass cette corde-l au cou?

Le front de Vorel s'claira subitement.

--La mre Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il;
toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait
avantage  se dbarrasser d'un cohritier... Comment n'ai-je point pens
plus tt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui,
quelles que soient les difficults, j'entreprendrai cette tche: je la
poursuivrai jusqu'au bout; j'arracherai  cette femme l'hritage qu'elle
m'a drob!

--Eh bien, c'est  moi que vous devrez a, reprit le Parisien; je vous
demandais de payer pour me taire; maintenant, j'y ai encore bien plus de
droit, pour avoir parl.

--Tu veux une rcompense pour tre venu me menacer, dit Vorel,  qui son
espoir avait rendu une nouvelle nergie; vide la place, drle, je fais
dj trop en te laissant ce que tu m'as vol.

--Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s'tait rembruni; faut
pas tre ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...

--Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les
dclarations d'aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et
va-t'en.

--Pas encore, cria Jacques en se prcipitant sur le mdecin, qui se
sentit frapp au-dessous du bras.

Mais l'arme rencontra une cte qui la repoussa; le Parisien voulut
redoubler; Vorel lui saisit la main et se jeta sur lui  corps perdu.
La lutte se continua quelque temps entrecoupe de menaces et
d'imprcations. Vorel qui ne pouvait esprer aucun secours, faisait des
efforts dsesprs; il poussa son adversaire jusqu' la fentre.
Celui-ci, qui se sentait faiblir, cria:

--A moi, Moser,  moi!...

Une grande ombre se leva tout  coup des plates-bandes. Le mdecin
l'entrevit. Comprenant que tout tait perdu s'il donnait  un nouvel
assaillant le temps d'intervenir, il se lana contre le Parisien par un
lan suprme et le renversa sur le balcon; mais la balustrade cda avec
un craquement sinistre et tous deux tombrent sur le perron qui se
dressait au-dessous. La tempe de Vorel alla frapper l'angle d'une des
marches; il demeura o il tait tomb, sans plainte et sans mouvement.
Le Parisien se redressa avec un gmissement.

--L'Alsacien!...  mon secours!... bgaya-t-il.

--Me f'l! me f'l! dit Moser qui restait au bas du perron.

--Vite!

--J'ai beur que le pourgeois ne soit bas fini! reprit le Juif.

Et pour s'en assurer il ramassa l'arme que son compagnon avait laiss
chapper, et en effleura le visage du mdecin; mais le corps demeura
immobile.

--Il a son gompte, dit-il plus rsolment; mais toi, bauvre Barisien, tu
es pien malate, dis?

--Ah! brigand! interrompit Jacques, qui faisait des efforts inutiles
pour se soulever sur les coudes; il a encore l'air de me plaindre...
quand c'est lui qui est cause!...

--Foyons, foyons... nous fageons bas! dit Moser, qui voulut le prendre
sous les bras; est-ce que tu beux bas te leffer?

--J'ai les jambes... brises....

--Pah!... les teux?

--Oui...

Le Juif le laissa retomber sur la pierre.

--Eh pien! mais... gomment tonc que tu fas faire pour te sauffer!
s'cria-t-il.

--Faut que tu m'emmnes, reprit Jacques qui se tordait dans d'atroces
souffrances; Moser... je t'en prie... soulve-moi... porte-moi... ne me
laisse pas ici... oh! oh! Moser... rien que jusqu' la premire
maison... pourquoi ne rponds-tu pas?

Le Juif ne rpondait point parce qu'il rflchissait. Il avait compris
l'impossibilit d'emmener son compagnon, et il se demandait s'il devait
fuir sur-le-champ ou excuter seul le projet de vol qui les avait
amens. Effray de son silence, le Parisien se redressa sur le ventre:

--Sclrat! balbutia-t-il, tu veux me laisser ici..... mais, prends
garde... si tu m'abandonnes... je te dnoncerai...

--Qu'est-ce que tu tis? s'cria Moser en s'approchant.

--Oui... reprit Jacques d'un accent convulsif, sauve-moi ou je te
perdrai... aussi... je dirai... tout.

--Tu tiras rien! interrompit le Juif.

Et il plongea  deux reprises dans la poitrine de son compagnon l'arme
qu'il tenait. Celui-ci poussa un cri touff. Dans ce moment un bruit de
voiture retentit dans le chemin; c'taient Marc et Honorine qui
regagnaient la route d'Isigny. Moser les laissa s'loigner, puis entra
au manoir dont la porte n'avait point t referme. Il n'en sortit que
deux heures aprs, charg de tout ce qui pouvait tre emport, et se
dirigea rapidement vers Carantan, d'o il gagna Saint-L, puis Coutance
et Granville.

Cette direction n'avait point t prise par lui au hasard, il
poursuivait un projet form avec le Parisien, et que tous deux devaient
accomplir aprs l'affaire Vorel. Matres d'une forte somme amasse par
le vol et conserve par l'conomie de l'Alsacien, ils avaient rsolu de
quitter la France dont le sjour leur devenait  chaque instant plus
dangereux. Moser, qu'avait enrichi l'hritage de son compagnon, persista
dans ce plan qui devait lui assurer la paisible jouissance de ce qu'il
possdait. Descendu dans une des moindres auberges de Granville, il y
rencontra le capitaine d'un petit navire portant le pavillon des
tats-Unis et lui communiqua son intention. L'Amricain fit un tableau
si sduisant de son pays, o l'on ne s'informait du pass de personne,
et o chacun tait class d'aprs ce qu'il apportait de dollars, que le
Juif se laissa persuader de le suivre. Tout ce qu'on lui disait
ralisait, en effet, son idal. Possesseur dsormais d'un capital
_honnte_, il pouvait rentrer dans la vie rgulire, et appliquer au
commerce permis les capacits jusqu'alors employes aux industries
dfendues. Il se voyait dj citoyen estim d'un grand tat, et
exploitant cette estime comme un escompte de son capital; dfenseur de
l'ordre tabli, maintenant qu'il y avait trouv sa place, et trouvant
tout bien ds qu'il ne se trouvait plus mal. Il songeait mme 
reprendre une religion pour tre plus respectable et  louer un commis
qui st l'orthographe  sa place. Berc par ces rves charmants, il
s'embarqua dans la chaloupe amricaine pour aller rejoindre le navire
prt  mettre  la voile. Comme il dbordait, une petite barque glissa
prs de la sienne, et il aperut  l'arrire un homme dj vieux assis
prs d'une jeune femme  l'air accabl; c'taient Marc et Madame
Honorine de Luxeuil qui gagnaient le vieux manoir de la Brichaie.




XXVIII

Une recette.


On ne peut jeter les yeux sur une carte du dpartement de la Manche,
sans remarquer la vaste chancrure creuse par la mer au sud-ouest de ce
dpartement. Elle forme un arc rgulier dont Granville et Cancale
occupent les deux extrmits. Du ct de cette dernire ville, la baie
n'a pour encadrement que les grves basses et arides,  l'entre
desquelles s'lve le mont Saint-Michel; mais en remontant vers le nord,
aprs avoir dpass Tombelene, le rivage s'lve doucement et prend un
aspect plus riant jusqu' ce que l'on rencontre la valle de Sartilly,
verdoyante, ombreuse et encadre de coteaux du sommet desquels apparat
un des plus magnifiques paysages que l'oeil puisse embrasser. C'est
dans cette valle que se trouvent disperses les maisons de campagne de
la bourgeoisie de Granville, riantes demeures d't, abrites par des
bois et entoures de jardins, de vergers ou de prairies; mais la plupart
avoisinent la route d'Avranches vers l'embouchure du vallon: aux bords
de la mer elles deviennent plus rares et l'on ne trouve gure que de
pauvres fermes ou quelques maisonnettes de pcheurs. Cependant quiconque
a ctoy la baie doit avoir remarqu une vieille habitation btie au
flanc de la falaise et  moiti masque par un bouquet de pins
rabougris. Bien que l'architecture ne permette gure d'assigner une
poque fort recule  cette construction btarde, le site et l'abandon
lui ont imprim un singulier caractre de vtust. Le corps du btiment,
peu lev, ne prsente que quatre fentres de faade; mais deux longues
ailes qui s'tendent par derrire triplent en ralit le logement
apparent. Entre ces deux ailes commence un jardin qui se prolonge dans
une sorte de fente ouverte au milieu du coteau et qui, par une pente
insensible, va en rejoindre le sommet. Malgr l'aridit de tout ce qui
l'environne, ce jardin doit  sa position abrite du ct du nord une
fertilit dont le contraste frappe et tonne le regard. Du reste triste,
isole, et n'ayant pour voie de communication avec la ville que les
barques de pcheurs, la Brichaie tait depuis longtemps demeure
dserte. Depuis deux mois seulement un tranger l'habitait, sans autre
serviteur qu'une vieille paysanne charge de garder l'habitation; et
cet tranger n'tait autre que le duc de Saint-Alofe.

En quittant la maison de sant de Bel-Air, il avait mis  profit la
confidence de Marc, forc le marquis  le laisser libre, et gagn
Granville, puis la Brichaie, dont l'isolement devait faire une sre
retraite. C'tait de l qu'il avait crit  Marc cette lettre renvoye
de Paris  Trvires, et dont nous avons prcdemment parl. L'arrive
d'Honorine lui causa autant de surprise que de joie; mais celle-ci fut
bientt tempre par la rvlation de tout ce que la jeune femme avait
eu  souffrir, et de ce qu'elle avait  craindre. Il y eut entre lui et
Marc une longue confrence,  la suite de laquelle ce dernier repartit
avec une procuration en blanc signe par Honorine. Son absence, qui
devait tre courte, se prolongea plusieurs semaines. Le duc passait ses
journes  mditer et  crire; la vieille paysanne, qui tait sourde,
ne parlait que pour faire les questions indispensables, ou pour y
rpondre; Honorine, toujours seule et silencieuse, n'avait donc d'autre
occupation, d'autre compagnie que ses souvenirs; circonstance fatale,
qui devait enraciner plus profondment sa douleur. L'activit, succdant
aux cruelles preuves qu'elle venait de traverser, et empch son
esprit de se les rappeler; distraite de sa souffrance, elle et pu
arriver  se rsigner sinon  se gurir; mais l'oisivet et la solitude
la laissrent livre  toute l'amertume de ses regrets; elle porta de ce
ct ce qu'il y avait en elle de force et d'ardeur; chaque semence
douloureuse laisse dans son coeur put y germer, se dvelopper,
grandir, et quand Marc revint, il fut effray des progrs que le mal
avait faits pendant son absence. Pour comble de malheur, il apportait de
fcheuses nouvelles. Irrit du dpart d'Honorine, de Luxeuil avait
attaqu le testament de la mre Louis, qui, selon lui, portait atteinte
au droit d'administration que lui donnait son titre de mari, et un
procs allait se trouver engag. Honorine dut signer de nouveaux
pouvoirs, et crire pour se procurer les fonds ncessaires. Elle le fit
avec une rpugnance nonchalante qui affligea profondment l'ancien
chouan. Elle semblait ne point comprendre la ncessit de disputer cet
hritage qu'elle et voulu abandonner; dsintresse de la vie, elle ne
demandait qu' ne plus entendre ses bruits et qu' se plonger plus
profondment dans la retraite. Marc espra vaincre cette espce de
torpeur en peuplant et en gayant la Brichaie: il repartit donc pour
Paris d'o il revint avec Franoise et avec M. Brousmiche qui relevait
d'une maladie  la suite de laquelle on lui avait retir sa place de
portier. A la vue de la grisette, Honorine eut en effet un lan de joie
qu'augmentrent encore les larmes de la mre et les caresses du fils.

--Eh bien! la reconnais-tu, mon petit Jules? rptait Franoise, qui
riait et pleurait en mme temps; c'est la bonne dame, ainsi que tu
l'appelais. Ah! si vous saviez comme il vous aime..... et comme il m'a
parl de vous! C'tait si souvent que quq'fois j'en ai pris de
l'humeur... oui... j'en tais presque jalouse!

Honorine souriait attendrie et serrait l'enfant dans ses bras.

--Et pourtant j'aurais d comprendre a, reprenait la grisette; moi qui
trouvais si triste de ne plus vous voir et qui avais tant besoin de
ramener votre nom en causant.... Demandez  M. Brousmiche; pas vrai,
monsieur Brousmiche, que j'en rabchais?

--C'est un terme que mademoiselle Franoise peut seule se permettre 
l'gard d'elle, rpliqua le petit bossu avec sa politesse ordinaire;
mais il est certain que nous avons pris bien souvent la libert de nous
entretenir de Madame... quoique n'ayant pas l'honneur de la connatre ni
d'tre connu d'elle.

--Vous vous trompez, monsieur Brousmiche, reprit Honorine; je vous
connais depuis longtemps dj.

Le petit bossu parut tonn.

--Croyez-vous donc que je ne sache pas ce que vous avez fait pour le
duc, pour Marc, pour Franoise? continua la jeune femme d'un accent
affectueux; nous sommes de vieux amis sans nous tre jamais vus, et je
vous demande pardon de ne pas m'tre encore informe de Lolo et de
Fanfan.

--Hlas! Madame, rpondit le petit bossu, dont le visage s'altra  ces
derniers mots; vous tes trop bonne.... mais tous mes soins ont t
inutiles... cela a fini par un malheur...

--Ah! je suis dsole de vous l'avoir rappel, interrompit gracieusement
Honorine... je voulais vous prouver seulement qu'en disant vous
connatre je ne me vantais pas! Mais, pardon, vous devez tre fatigus,
je vais vous montrer les chambres que l'on a fait prparer pour vous.

Elle les y conduisit en effet; mais Franoise ne voulut prendre aucun
repos qu'elle n'et visit le jardin, la maison et le petit bois de
sapins. Tout lui parut charmant, et, chemin faisant, elle communiqua ses
projets d'arrangements et d'amliorations. Elle dclara qu'elle aurait
une basse-cour, trouva un vieux grenier d'appentis excellent pour des
pigeons, numra tout ce qu'il faudrait semer dans le jardin, et finit
par dclarer que l'on pourrait avoir une couple de chvres qui
brouteraient l'herbe rase de la dune. Brousmiche s'associait  tous ces
plans en y ajoutant quelques menus dtails, toujours proposs sous la
forme du doute et toujours accepts avec empressement par la grisette.
Mais, arrivs au bout du jardin, tous deux s'arrtrent pour regarder la
mer qui s'tendait  l'horizon. Le petit bossu qui l'avait aperue, il y
avait quelques heures, pour la premire fois, ne pouvait se rassasier de
la regarder et s'inquitait de savoir d'_o pouvait venir tant d'eau_,
tandis que Franoise, plus familiarise avec ce spectacle, faisait
observer que l'on trouvait sur les rochers des coquillages et des
crabes et que a pouvait tre encore _une ressource_. Quant  Honorine,
elle jouait avec l'enfant qu'elle levait dans ses bras pour qu'il pt
atteindre les pommes de pin, et qu'elle conduisait sur les grves de
sable brillant ou vers le banc de cailloux polis par la mer. C'tait une
occupation nouvelle et charmante fournie  son oisivet. Le petit Jules
qui n'avait jamais connu, pour ainsi dire, qu'elle et sa mre les
confondait dans ses expansions enfantines; il avait pour toutes deux une
part presque gale de mots tendres et de baisers. Il cessa de donner 
Honorine le nom de _la bonne dame_ pour l'appeler _l'autre maman_.

Mais l o le coeur est troubl les sources de la joie elles-mmes
s'aigrissent. Cette affection d'enfant qui, au premier moment, avait t
pour Honorine une consolation, devint insensiblement un motif
d'amertume. En coutant le nom qu'il lui donnait, de nouvelles
aspirations s'veillrent dans son me; cette maternit adoptive lui
rappela qu'elle n'en connatrait jamais de plus complte; que prive des
bonheurs de l'pouse elle le serait encore de ceux de la mre; que le
ciel lui avait refus jusqu' cette tardive consolation donne aux
femmes les plus prouves, de rajeunir et de revivre dans un tre qui
est encore une part d'elles-mmes! Oh! si  bout de tout espoir elle
avait pu du moins esprer pour son enfant! lui prparer une place dans
la vie, le voir heureux par elle et rchauffer sa vieillesse au soleil
de sa prosprit! Mais ne trouver que l'isolement dans le prsent,
l'isolement dans l'avenir; n'avoir aucune raison de vivre, aucun but 
poursuivre! Cette pense l'crasait. Alors, au milieu de son
dcouragement, le souvenir de Marcel lui revenait plus douloureux. La
persuasion qu'il avait quitt la France et qu'elle ne devait plus le
revoir, la jetait dans un dsespoir sans mesure; elle s'indignait de
vivre, elle appelait la mort comme une libratrice! Le duc, livr  ses
proccupations, ne s'apercevait de sa tristesse que par intervalles;
Franoise et Brousmiche qui la voyaient tous les jours, avaient fini par
s'y accoutumer, mais Marc, dont les absences taient frquentes,
s'effrayait de la retrouver,  chaque retour, plus muette, plus
indiffrente  tout. Il s'attrista d'abord, puis l'inquitude succda,
lorsqu'il vit la jeune femme plir et perdre ses forces. Tous les essais
tents pour combattre cette langueur furent inutiles. Les mdecins
appels parlrent d'_affection nerveuse_, mot vague et immense dans
lequel la Facult embrasse tout ce qui est inconnu. Quelques-uns mirent
des doutes plus prcis en prononant le mot de phthisie! Marc, frapp
d'pouvante, voulut conduire la jeune femme  Paris, o il esprait que
la science se montrerait plus claire; mais il ne put l'y dterminer.
Croyant sentir l'approche d'une mort qu'elle souhaitait, Honorine se
dclara incapable de quitter la Brichaie et supplia de ne point exiger
d'elle un effort inutile.

Marc, dsespr, employa en vain toutes les prires; ensevelie dans sa
torpeur, la jeune femme se dfendait par le silence. Enfin, ne pouvant
rien obtenir, il prit un parti extrme, partit subitement pour Paris et
se prsenta chez le docteur Darcy. La rputation de celui-ci avait
encore grandi dans ces derniers temps, et ses soins taient une faveur
que l'on se disputait  force d'argent et de patience. Marc trouva trois
salons remplis de clients qui venaient le consulter. Tous les ges et
toutes les classes taient l momentanment confondus par l'galit de
la souffrance et attendant le moment de parler  M. Darcy comme ils
eussent attendu la gurison. On voyait des malheureux se tranant 
peine et sortis du lit pour obtenir un conseil; car, ce n'tait plus lui
qui se transportait prs de la couche du malade, mais le malade qui
quittait sa couche pour se transporter prs de lui; le temps du savant
tait plus prcieux que la vie de celui qui souffrait. Marc attendit
plusieurs heures et fut renvoy avant que son tour ft arriv; le
lendemain il fut plus heureux et put pntrer dans le cabinet du
docteur. Ce cabinet tait une vaste pice entoure de bibliothques que
dcoraient les bustes des mdecins matrialistes les plus clbres.
Trois bureaux y taient disposs, et  chacun de ces bureaux se trouvait
assis un secrtaire qui crivait. M. Darcy se tenait au milieu devant
une table couverte de livres et de lettres.

Au moment o Marc entra, il dictait  l'un des secrtaires:

Le traitement propos se composera: 1 de frictions opiaces...

Marc salua; Darcy lui jeta un regard de ct en disant:

--Quelle est votre affection, Monsieur?

Et, se retournant vers le secrtaire, il continua:

     De frictions opiaces sur toutes les rgions soumises  la
     douleur...

Puis, adressant de nouveau la parole  Marc, il reprit:

--Parlez, Monsieur, je vous coute.

Et tout en coutant, il continuait:

     2 Des applications de sinapismes journaliers...

Marc tait demeur immobile. La pense que l'on dictait ainsi la vie ou
la mort comme s'il se ft agi d'une facture rgle _sauf erreur_, lui
causa un tel saisissement qu'il resta d'abord indcis. Il venait le
coeur plein de trouble et de larmes consulter sur une vie plus
prcieuse pour lui que le monde entier, et il voyait ces consultations
donnes au milieu d'une conversation, presque sans y prendre garde!
Aprs un instant de stupeur, il fit un mouvement instinctif pour se
retirer. Le docteur, qui avait achev de dicter, et qui prenait le
papier pour signer, leva la tte.

--Eh bien! o allez-vous donc? demanda-t-il tonn, j'attends que vous
me parliez. Qu'prouvez-vous? Quelle est votre affection?

--Je ne venais pas pour moi, Monsieur, rpliqua Marc en hsitant; mais
pour une personne qui habite loin de Paris... et dont j'aurais voulu
vous parler sans tmoins.

Le docteur se leva et fit passer Marc dans une pice voisine.

--Ici, nul ne peut nous entendre, dit-il lorsque la porte fut referme.

Le garon de bureau le regarda en face.

--Vous souvenez-vous, Monsieur, dit-il d'une voix basse et lgrement
mue, d'un voyage fait, il y a vingt ans, avec madame la comtesse de
Luxeuil?

--En Touraine.

--A Chteau-la-Vallire.

--Pardieu! nous arrivmes pour voir mourir sa soeur, la baronne Louis.

--Oui, reprit Marc, visiblement troubl par ces souvenirs; mais la
baronne laissa une fille...

--Mademoiselle Honorine! qui a plus tard pous son cousin... et qui a
t force de le fuir... Je me rappelle parfaitement... une charmante
brune... temprament bilio-sanguin... magnifique constitution...

--Eh bien... elle est mourante, Monsieur!

Darcy releva brusquement la tte.

--Mademoiselle Honorine? rpta-t-il, qu'est-ce que vous me dites-l?
Que lui est-il donc arriv? Quel est son mal?

Marc raconta sommairement au mdecin les derniers vnements qui avaient
oblig Honorine  quitter les Motteux (en lui taisant toutefois ce qui
avait rapport  de Gausson), et dans quelle langueur la jeune femme
tait tombe depuis son arrive  la Brichaie. Le docteur coutait avec
une attention qui devenait  chaque instant plus srieuse. Il adressa
plusieurs questions  Marc, lut deux consultations donnes par des
mdecins de Granville, puis se mit  parcourir la chambre d'un air
soucieux.

--Prostration des forces... pleur... dgots, murmura-t-il... diable!
diable!

--Vous trouvez ces symptmes alarmants, n'est-il pas vrai, Monsieur? dit
Marc palpitant.

--Je les trouve surtout incertains, reprit Darcy en continuant  se
promener; s'il s'agissait d'un homme on pourrait avoir une opinion, mais
avec une femme on ne peut rien dcider. Les femmes sont les plaies de la
mdecine, Monsieur, elles chappent  toutes les observations,
contrarient tout principe: la veille vous les croyez perdues et le
lendemain on les trouve au bal. Vous les dclarez guries et on vous
adresse une invitation pour leur enterrement. Il semble qu'elles ne
vivent et qu'elles ne meurent que par caprice et sans s'inquiter des
rgles de la physiologie... Aussi empchent-elles tous les progrs de la
science... tant qu'il y aura des femmes, on ne pourra arriver  aucune
certitude en mdecine.

--Mais votre impression, Monsieur? demanda Marc, dont cette incertitude
augmentait l'angoisse.

--Je veux tre pendu si j'en ai une, reprit Darcy, tout ce que je vois
l peut galement indiquer un tat dsespr ou une crise passagre...
il faudrait s'assurer... examiner par soi-mme. Peut-tre suffirait-il
d'un rgime raisonnable pour la sauver.

--Ah! vous la sauverez alors! s'cria Marc en joignant les mains.

--Ce serait de tout mon coeur, reprit Darcy; mais le moyen de la voir:
elle ne peut, dites-vous, venir  Paris?

--Il est trop vrai.

--Vous comprenez que de mon ct je ne puis partir pour la Normandie,
reprit Darcy d'un ton qui ne permettait mme point de discuter la
possibilit de ce voyage.

Marc laissa retomber ses mains et baissa la tte.

--C'est juste, dit-il avec abattement; dans la position de M. le
docteur, il ne peut se dranger... pour nous!... et cependant, mon
Dieu! penser qu'il suffirait peut-tre d'une visite pour la faire vivre;
que si, au lieu d'tre une pauvre femme, abandonne de tout le monde,
elle avait son rang, sa famille, monsieur et pu cder  des prires
plus puissantes! Mais moi, il ne me connat pas, je n'ai le droit de lui
rien demander; et ceux qui auraient d protger madame Honorine l'aiment
mieux morte que vivante... vu qu'ils hritent! aussi bien, qui sait si
elle ne sera pas plus heureuse de s'en aller! Une fois dans le cimetire
elle pourra dormir tranquille du moins; on ne lui en voudra plus de ce
que Dieu lui a donn. Aprs l'avoir tue on prendra son deuil!... et
s'il y a quelqu'un qui la regrette trop... il pourra la rejoindre!...
Monsieur excusera mon importunit.

L'accent de Marc tait devenu entrecoup; des larmes tremblaient dans sa
voix; il fit un pas vers la porte, Darcy le retint. L'motion de
l'ancien chouan l'avait gagn.

--Un moment! reprit-il, que diable, il ne faut pas se dsesprer ainsi.
J'espre qu'il y a encore de la ressource... et, dans tous les cas, j'en
veux avoir le coeur net, je partirai avec vous.

Marc poussa un cri de joie.

--Vous consentiriez! dit-il. Ah! Monsieur, laissez-moi serrer vos mains.
Oui, j'ai eu tort de perdre courage; je devais tout esprer de votre
coeur.

--Il ne s'agit point de coeur, interrompit le docteur, qui tenait 
maintenir sa rputation d'insensibilit; la position de madame Honorine
peut donner lieu  de curieuses observations, et ce que j'en fais est
dans l'intrt de la science... Seulement il ne faudrait point de
retard, et nous partirons... Voyons, il faut d'abord que je consulte mon
carnet.

Il appela un des secrtaires qui lui apporta un petit registre dont il
examina les dernires feuilles.

--Bien, murmura-t-il; je ne vois rien d'absolument indispensable. Le
vieux duc de Clairvaut! il mourra parfaitement sans moi. M. d'Escar, il
peut encore bouloter trois ou quatre jours sans danger, et il a son
confesseur pour lui faire prendre patience. Madame de Chanteaux: depuis
que de Cillart est parti avec cette danseuse, elle se dit malade pour
faire quelque chose... Ah! le prince Dovrinski; il faudra envoyer lever
son appareil. La marquise m'a crit ce matin qu'il avait renonc  se
rebrler la cervelle. Pour le reste, vous enverrez Mullin  ma place; il
indiquera aux malades le traitement, et le hasard les gurira. Je vais
achever de signer quelques consultations, faire mes prparatifs, et dans
deux heures nous serons sur la route de Normandie.

Marc se retira en promettant d'tre exact. Il employa le peu de temps
qui lui restait  voir l'homme d'affaires charg des intrts
d'Honorine, puis revint chez Darcy avec lequel il monta en chaise de
poste pour Granville.

L'arrive du mdecin causa  la jeune femme un premier saisissement qui
fut bientt suivi d'une crise de larmes. Sa vue lui rappelait tout un
pass vers lequel sa pense ne pouvait retourner sans motion. Darcy
s'effora de la calmer par d'affectueux encouragements. Il feignit de ne
point la trouver change et parut  peine s'occuper de sa sant. Mais
sous cette tranquillit apparente se cachait une relle inquitude.
L'examen le plus attentif ne put rien lui apprendre sur la cause de la
souffrance qui minait Honorine: aucune lsion srieuse ne semblait
justifier son dprissement. Le mal tait videmment une de ces
influences intrieures qui tarissent la vie  sa source mme. Aprs
avoir pass une partie du jour  chercher la solution de ce problme,
Darcy fit quelques recommandations, indiqua une hygine, puis prit cong
d'Honorine. Mais avant de le laisser repartir, Marc le prit  l'cart.

--Eh bien? demanda-t-il.

Le docteur plia les paules et rpliqua d'un ton dsappoint qu'il ne
pouvait rien dire.

--Ah! elle est perdue, s'cria Marc.

--Que je me fasse moine si j'en sais rien! reprit Darcy; il y a
videmment chez elle un mal profond et qui se cache; mais o est-il?
quel est-il? Je l'ignore. On dirait qu'outre tous ses chagrins elle
couve une affliction particulire; quelque chose comme une passion
comprime. Si c'est cela, il n'y a qu'un remde, et vous le connaissez
aussi bien que moi; tchez de lui redonner envie de vivre, tout le reste
est inutile.

A ces mots le docteur remonta en chaise de poste et partit. Mais ses
dernires paroles avaient fait une profonde impression sur Marc, et ds
le lendemain il quitta de nouveau la Brichaie. Son absence ne dura que
trois jours. Il reparut un matin au moment o Honorine, tente par la
beaut du jour, venait de sortir pour gagner la lisire du petit bosquet
de sapins. Le soleil brillait doucement, la brise gazouillait dans les
feuilles, et l'Ocan immobile semblait une plaque d'azur frange
d'argent. La jeune femme tait assise sur un pliant de bambous, et
Franoise, accroupie  ses pieds, tenait le petit Jules debout devant
ses genoux. L'enfant lui montrait des coquillages ramasss sur la grve,
et la malade lui rpondait par des signes caressants. Elle tait vtue
de noir: ses cheveux, relevs sans soin par un peigne d'caille,
donnaient  sa physionomie quelque chose de plus naf et de plus jeune
encore. Mais cette jeunesse n'avait rien de fort ni de riant. Ples et
amaigris, les traits d'Honorine avaient pris cette dlicatesse maladive
des fleurs nes sans soleil; c'tait quelque chose de plus tendre, de
plus lgant, de plus suave peut-tre, mais de profondment triste. Le
regard flottait dans une vague expression, les lvres  peine colores
restaient doucement entr'ouvertes, les contours moins arrts avaient je
ne sais quoi d'incertain, et son teint, plus transparent, semblait
clair d'un reflet bleutre. Elle regardait devant elle, coutant les
causeries de l'enfant et de Franoise, comme ces douces rumeurs de flots
ou de vent qui vous charment sans qu'on les comprenne, lorsque Marc
s'avana vers elle;  sa vue elle fit un mouvement.

--Ah! vous voil! dit-elle avec un ple sourire; je ne vous esprais pas
si tt.

Marc, qui paraissait prouver quelque embarras, rpondit que l'affaire
pour laquelle il tait parti s'tait arrange plus vite qu'il ne l'avait
d'abord suppos, et avertit Franoise qu'on la demandait au logis. La
grisette prit son fils dans ses bras et partit en chantant. Marc la
regarda aller.

--Bonne et tendre fille, dit-il  demi-voix; Dieu ne lui a donn pour la
ddommager de tout qu'une affection, et c'est assez pour la rendre
heureuse.

--Ah! c'est que pouvoir jouir d'une affection, c'est vivre, dit Honorine
doucement; il n'y a de vritablement  plaindre que ceux qui restent
sans liens.

Marc la regarda.

--Ainsi c'est l ce qui vous fait mourir? dit-il brusquement.

La malade tressaillit; une rougeur subite traversa sa pleur; c'tait la
premire fois que le chouan faisait allusion  son amour pour de Gausson
et  la sparation qui avait bris leur joie. Elle porta une main  son
coeur comme si elle y et senti le contre-coup de ces brusques
paroles.

--Je n'ai point... parl... de moi!... balbutia-t-elle blesse.

--Ah! ne cherchez point  me donner le change, reprit Marc, dont
l'embarras se traduisait par une rudesse inaccoutume... Vous souffrez,
parce que votre isolement vous tue. Aux Motteux vous supportiez tout; il
y avait dans l'air quelque chose qui vous donnait de la force!

--Pourquoi me le rappeler? murmura Honorine, qui serra son mouchoir sur
ses lvres...

--C'est donc vrai, bien vrai, reprit Marc rapidement; tout votre mal
vient de l! Rptez-le moi, je vous en prie.

--Ne m'interrogez pas, dit la jeune femme, dont les paupires se
gonflrent de larmes. A quoi bon me demander... ce que je ne veux point
savoir moi-mme? Jusqu' ce moment vous aviez eu piti de moi; vous
m'aviez pargn des explications inutiles... Laissez les choses suivre
leur cours... Je ne me suis pas plainte! Pourquoi vouloir me consoler?
Ce qu'il y avait dans l'air des Motteux, comme vous le dites, aucune
puissance humaine ne peut le mettre dans celui de la Brichaie...

--Qu'en savez-vous? dit Marc.

Elle releva vivement la tte, regarda fixement son interlocuteur,
joignit les mains et s'cria:

--Vous avez vu Marcel?

--Je l'ai vu! rpondit-il.

--Ainsi... il n'a point quitt la France?

--Non...

--Et... il est prs d'ici... car votre absence a t courte... O
est-il? Que vous a-t-il dit? rptez-moi tout, ne me trompez pas; oh!
parlez, parlez, je vous en conjure.

Elle avait saisi la main de Marc; son oeil brillait, sa voix tait
palpitante; on et dit qu'un flot de vie lanc de son coeur venait
d'inonder tout son tre; Marc serra sa main dans les siennes.

--Oui, reprit-il mu, je l'ai vu... et il ne m'a parl que de vous... Il
ne peut supporter plus longtemps cette sparation. Lui aussi il languit;
et pour revivre il ne demande qu' vous voir.

--Ah! qu'il vienne! cria Honorine en se levant.

Elle n'acheva pas! Son nom venait d'tre prononc dans un cri... et
Marcel tait  ses pieds. Incapable de supporter une pareille motion,
elle laissa tomber sa tte sur son paule,  demi vanouie de bonheur.
Quand elle revint  elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait
 ses cts, les regards sur les siens, ple d'inquitude et de douleur.
Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s'assurer qu'elle n'tait
point le jouet d'un rve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il
rptait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots
entrecoups; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivre
coutait sans rpondre; s'il s'arrtait, elle murmurait tout bas:

--Parlez encore! parlez encore!

Et insensiblement, ses joues se coloraient, son oeil devenait plus
brillant, son sein se gonflait; elle sentait le rseau de plomb qui
pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses
veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journe entire passa
comme un rve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le mme
enchantement. La gurison d'Honorine tait dsormais assure; elle
traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson tait venu
s'tablir dans une petite maison de pcheur rpare et meuble par les
soins de Marc; elle se trouvait place vis--vis de la chambre occupe
par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient  leurs fentres
pour se saluer du regard et du geste. C'tait  qui devancerait l'autre
dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait djeuner  la Brichaie o le duc
lui dveloppait ses esprances de rgnration sociale, ajoutant tous
les jours quelque nouveau dtail  ce pome de l'avenir que poursuivait
sa vieillesse. Le jeune homme coulait ces nobles inspirations, les yeux
fixs sur Honorine et le coeur panoui de sa joie: il esprait avec le
vieillard; il voyait comme lui poindre  l'horizon l'aurore d'un
meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant  la jeune femme
elle avait repris son activit sereine; attentive prs du duc, tendre
pour Marcel, bonne envers les autres, elle tait redevenue le soleil qui
donnait  tous la lumire et la gaiet. Franoise avait recommenc 
chanter comme une alouette; le petit Jules s'tait remis  jouer avec la
jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu'il avait entrepris de
cultiver, s'appuyait sur sa bche lorsqu'il apercevait Honorine et de
Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.

Marc seul tait demeur grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis,
il tenait les yeux fixs vers l'entre avec inquitude, comme s'il et
craint quelque funeste apparition. Mais ses protgs n'y songeaient pas.
Tout entiers  leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme
ces nues qui voguent dans un ciel d't. La lumire succdait  la
lumire, l'azur  l'azur. Qui et pu leur faire craindre la tempte? Ils
parcouraient lentement les grves, les promontoires, les valles,
appuys l'un sur l'autre, regardant la mer et le ciel, coutant le vent
dans les sapins, foulant aux pieds les bruyres dfleuries, le coeur
si plein que leur enivrement dbordait sur tout et ne leur faisait voir
autour d'eux que charmes et dlices. C'tait la premire fois qu'ils
connaissaient cette plnitude d'existence, que l'avenir et le pass
s'effaaient du monde et qu'ils glissaient dans la vie, emports sur
leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lass
des preuves qui traversent les plus belles destines, on se plaint du
mlange amer d'esprances et de dsenchantements qui forme la trame de
la vie, on a oubli ces rapides illusions de la jeunesse qui seules
peuvent faire comprendre les joies immuables d'un autre monde; on ne se
souvient plus du temps o l'on semait sa joie partout et o partout on
la voyait germer et fleurir; de ces jours o les eaux, les bois, le ciel
nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul
regard, o toutes les divergences humaines venaient se confondre dans
l'immense unit d'un amour partag. Songe d'un jour qui ne laisse  sa
suite que le regret et l'incrdulit. Honorine et de Gausson y taient
plongs! suffisamment heureux de s'aimer, ils ne dsiraient rien, ils ne
craignaient rien. Leur bonheur tait trop complet pour qu'ils pussent le
croire prissable! Et cependant l'orage tait proche! Tandis que, comme
le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur den,
envelopps de leur amour, l'ennemi prparait ses embches et cherchait
l'entre de la retraite o ils s'taient abrits.




XXIX

Madame de Luxeuil.


Il est rare que les retours, aprs de longues sparations, ne soient
pas, pour ceux qui se retrouvent, une occasion de surprise et de
dsappointement. On s'est quitt se connaissant bien, avec des haines ou
des sympathies justifies, et pendant l'absence l'action invisible du
temps, de l'ge, des vnements, a amen de chaque ct des changements
qui font qu'on se reconnat  peine. On se parle de ses anciennes
affections, de ses anciens gots, de ses anciennes esprances, et 
chaque demande l'interlocuteur s'embarrasse, comme si on lui parlait
d'un mort; il faut refaire connaissance avec une nouvelle famille de
sentiments inconnus qui vous accueillent avec dfiance. Or, ce qui
arrive  cet gard dans la vie, arrive galement dans le rcit du
romancier. Tandis que les vnements marchent et que le temps s'coule,
les personnages que vous aviez laisss en arrire ont suivi leur voie,
et quand le drame vous les ramne ce ne sont plus les mmes gens que
vous aviez prsents  vos lecteurs. Non que tout soit chang en eux,
car chaque me humaine ne se renouvelle qu'avec ses propres lments,
mais les mmes instincts ont revtu d'autres formes; vous sentez le
besoin d'une explication pour les faire reconnatre.

Cette explication nous est surtout devenue ncessaire au sujet de madame
la comtesse de Luxeuil, abandonne par nous aprs le mariage de son
fils, et  peine entrevue depuis, lors de la rencontre de Marc et du
marquis de Chanteaux. Pour elle comme pour tant d'autres, l'ge avait
amen, non pas une conversion dans les sentiments, mais une rforme dans
les habitudes. Sentant les vanits mondaines lui chapper, elle s'en
tait retire comme ces hommes d'tat qui envoient leur dmission la
veille de leur chute. Sa ruine se trouvait consomme par la rupture de
son fils. Ne pouvant continuer le train de maison qu'elle avait
jusqu'alors soutenu, elle se sentit subitement touche par la grce et
se rfugia du monde, qui n'avait plus de place pour elle, dans l'glise
qui ne demandait qu' lui en faire une. On l'y reut avec son gosme,
sa malveillance, sa frivolit, comme une naufrage dont il faut accepter
les infirmits et les haillons. Elle trouva place pour tout. La dvotion
est une habitation  cloisons mobiles o chacun se loge selon ses
habitudes. Grce  elle, il en est de Dieu comme des rois de la terre
qui sont faits pour leurs peuples; on peut l'accommoder aux dsirs de
chaque pcheur, et allonger ou raccourcir, selon les besoins, le glaive
de la justice. Mais cette indulgence doit s'acheter. Dieu ne se montre
accommodant qu'au profit de ses ministres; ce que l'on empite sur ses
privilges, il faut le rendre  l'glise. La comtesse de Luxeuil le
savait et accepta sincrement l'obligation. Son nom et ses anciennes
relations pouvaient la rendre utile  mille saintes ngociations,
entreprises pour la plus grande gloire du ciel; on le comprit, et elle
s'y prta avec la bonne grce qu'elle mettait toujours  accorder les
services qui la servaient elle-mme. Rompue aux intrigues et ayant
l'exprience du monde, elle devint bientt un des instruments les plus
indispensables de cette association catholique dont l'activit
commenait  tout remuer. Grce  ses nouveaux amis, ses affaires furent
rgles, sa position assure, et elle put jouir de toutes les aisances
du luxe, en faisant tout doucement son salut.

Les choses continurent ainsi jusqu' ce qu'Arthur revnt des Motteux.
L'association mditait alors d'lever une tribune du haut de laquelle on
pt attaquer les ennemis du catholicisme, et proclamer les saines
doctrines qui devaient sauver le monde en le donnant aux associs. Mais
en plaant  la tte d'une pareille entreprise des noms appartenant au
clerg, on lui tait d'avance toute influence de propagande mondaine; ce
n'tait plus que transporter le sermon dans un journal. Si l'on pouvait,
au contraire, lui donner pour chef un homme du monde, on faisait sortir
la croisade de l'glise; on y intressait de nouveaux auxiliaires, on
faisait croire enfin  la foule, toujours prise par les apparences, que
la raction avait gagn toutes les classes et que l'arme catholique
comptait autant de fracs que de robes noires. On chercha longtemps parmi
les gens dont le nom aristocratique pouvait donner un certain clat 
cette tentative, et celui d'Arthur de Luxeuil fut prononc. On le savait
rduit aux derniers expdients, par consquent accessible  la
tentation. Sa mre fut charge de ngocier cette affaire. En prtextant
le dsir d'une rconciliation, il lui tait facile d'attirer Arthur, et
de savoir au juste ce que l'on pouvait attendre de lui. Le marquis de
Chanteaux servit d'intermdiaire: il alla trouver le jeune homme et
l'amena  la comtesse. L'entrevue fut, en apparence, fort touchante.
Madame de Luxeuil russit  pleurer, et Arthur  faire des excuses, mais
aucun ne fut dupe de l'autre. La mre comprit que le fils esprait
quelque chose de ce rapprochement, et le fils devina que la mre avait
sur lui quelque projet. Aussi abrgrent-ils, par un accord tacite, les
attendrissements prliminaires, afin d'en venir au fait. Madame de
Luxeuil exposa  son fils l'impossibilit de suivre la voie dans
laquelle il s'tait engag; elle lui parla de la ncessit de revenir 
des ides plus sages, de se rattacher  l'glise, hors laquelle il n'y a
point de salut, et finit par lui parler du journal projet. Arthur
accueillit favorablement ces ouvertures. Pour le moment, rien de plus
convenable ne pouvait lui tre offert. Il sortait ainsi de l'impasse
dans laquelle il se trouvait engag, et devenait l'instrument ncessaire
d'un corps riche, nombreux, et puissant. L'hsitation tait impossible;
aussi dclara-t-il  la comtesse qu'il tait prt  discuter les
conditions qui pouvaient lui tre offertes. M. de Chanteaux, qui avait
t en tiers dans l'entrevue, fit aussitt part du succs aux
intresss, et le contrat par lequel Arthur de Luxeuil se trouvait
acquis  la cause des catholiques fut convenu et sign. Cette conversion
fit un certain clat, ainsi que la congrgation l'avait espr. De
Luxeuil lui-mme y mit une sorte d'ostentation. Il craignait les
railleries, et voulait les prvenir par la publicit avoue de sa
nouvelle position. Elle n'avait impos, du reste, aucune contrainte 
ses habitudes; car si l'on peut retrouver encore quelque part le type du
Tartuffe de Molire, il faut reconnatre que c'est rarement  Paris, et
seulement par exception. Les catholiques contemporains n'ont point t
inaccessibles  la loi du progrs: ils ont su singulirement
perfectionner leurs moyens d'action. L'hypocrisie du hros de Molire
tait gnante, difficile, dangereuse; ils l'ont supprime. Loin
d'affecter des moeurs plus austres que le commun des impies, ils les
dpassent en libert d'allures. Vous les trouvez galement aux sermons
du rvrend Pre Lacordaire et aux bals masqus de l'Opra, aux
confrences de la Socit de Saint-Paul et dans les coulisses de nos
thtres. Si vous vous tonnez de ce singulier mlange de sacr et de
profane, ils vous traiteront de Pharisiens; ils dclareront que la
communion des fidles est partout o se trouvent des hommes de bonne
volont (et parmi les hommes ils comprennent ncessairement les femmes);
ils vous rpteront que la foi sanctifie tout. A la vrit, ces aptres
 barbe et  lorgnon vous donneront, encore tout mus d'une danse
chevele, l'adresse de leur confesseur; ils vous apprendront au juste
quels sont les prdicateurs de l'Avent, et o se disent les plus belles
messes, car ils conduisent leurs vices  l'glise, ils acceptent les
mystres, et expliquent le cantique des cantiques.

De Luxeuil prit place dans cette phalange de fervents fashionables, en
laguant seulement la messe et le confesseur. Il se rangea parmi les
_forts_, exempts de pratiquer les doctrines en raison de leur ardeur 
les soutenir. Sa mre le compltait  cet gard en assistant  tous les
offices et en abandonnant sa conscience  deux directeurs. Cependant une
circonstance imprvue vint bouleverser cet arrangement. Depuis sa
conversion, madame de Luxeuil avait d rompre avec le docteur Darcy, et
prendre un des mdecins recommands par ses patrons. Tant qu'elle se
porta bien, elle l'accepta sans rclamation; mais l'ge amena des
infirmits, que le nouveau docteur ne put faire disparatre, et la
comtesse l'accusa d'ignorance. Elle se rappela alors l'habilet de
Darcy, dont les soins avaient toujours russi et elle se persuada que
lui seul pourrait la gurir. Craignant de le rappeler ostensiblement,
elle lui crivit un billet, dans lequel elle lui avouait sincrement sa
position, et faisait appel  son ancienne amiti. L'exprience lui avait
appris que la franchise tait la meilleure ruse vis--vis du docteur.
Celui-ci vint en effet le soir mme. Il trouva la malade avec Marquier
et M. de Chanteaux. A sa vue, elle fit un geste de joie.

--J'tais bien sre qu'il ne m'abandonnerait pas! s'cria-t-elle, en lui
tendant la main; ah! merci d'tre venu pour moi...

--Pour vous! rpta Darcy, qui, tout en se rendant  la prire de la
comtesse, avait promis de se venger; pardieu! dites pour moi-mme,
madame la comtesse. Si je suis venu c'est par respect pour ma propre
dignit, et afin dmontrer  vos amis qu'il n'est pas besoin d'tre
dvot pour pardonner les injures.

--Ah! vous tes le roi des hommes, reprit madame de Luxeuil, en faisant
signe  Marquier d'avancer un fauteuil au docteur.

--Cela veut dire tout simplement que vous avez besoin de moi, rpliqua
Darcy qui tait ses gants; je ne suis le roi de rien... pas mme celui
des Juifs; mais je n'ai pas t fch de voir comment _travaillaient_
ceux de mes confrres, qui comptent sur l'inspiration du Saint-Esprit.
Car c'est M. Delarue qui vous soigne, n'est-ce pas?

La comtesse fit un signe affirmatif.

--Un savant du premier ordre, continua Darcy ironiquement; l'inventeur
de la mdecine orthodoxe... qui consiste  faire prendre des infusions
de psaumes et des lixirs de litanies  diffrentes doses! Comment
diable ne vous a-t-il pas gurie?

--Vous tes toujours implacable, docteur, dit la comtesse d'un ton
contraint.

--Pour les hypocrites, reprit Darcy en ttant le pouls de la malade; il
vous a sans doute fait prendre de la thriaque ou quelque autre drogue
du moyen ge?... Ce qui ne vous empche pas d'avoir la fivre.

--Vous croyez?

--Et de ne pouvoir supporter aucun aliment.

--Quoi, vous avez devin!...

--Il n'y a pardieu pas besoin pour cela d'tre prophte... vous avez le
foie pris.

--Cette chre amie a eu tant de fatigues et d'motions depuis quelque
temps, fit observer M. de Chanteaux.

--Bah! rpta Darcy d'un air incrdule.

--Vous n'avez donc pas su, docteur, reprit Marquier; Madame la comtesse
a fait un voyage en Angleterre.

--Puis, ajouta le marquis, il y a eu cette rconciliation avec son fils.

--Ah!... et vous croyez que cela engorge le foie! dit le mdecin. C'est
sans doute une observation rcente de mon confrre Delarue.

--Allons! vous tes un homme terrible, fit observer le banquier en
riant; vous ne voulez jamais croire  l'influence du moral sur le
physique...

Darcy jeta au gros petit homme un regard de ct.

--Et vous y croyez, vous? demanda-t-il.

--Par la raison qu'on ne peut nier ce qu'on sent, rpliqua Marquier; que
diable! mon cher docteur, il suffit de s'observer pour savoir que l'me
gouverne le corps...

--Ainsi, c'est votre me qui vous rend plthorique, reprit Darcy; c'est
elle qui a arrt le dveloppement de vos extrmits au profit de vos
organes abdominaux; c'est votre me qui vous prdispose tout doucement 
l'apoplexie...

--Comment, comment? interrompit le banquier effray.

--A l'asthme,  la goutte,  la gravelle, continua le docteur; par le
ciel! dlivrez-vous de cette ennemie intime, et redevenez tout
simplement un vertbr  l'tat normal.

--Vous dplacez la question, docteur, vous dplacez la question! s'cria
Marquier.

--C'est--dire que c'est vous, rpliqua Darcy; vous venez me parler
d'me  propos de maladie de foie... quand vous ne devriez en parler
qu' propos de finances. Savez-vous depuis quand vous sentez votre me,
comme vous dites? depuis que la congrgation vous a choisi pour son
banquier.

--Moi!

--Vous allez le nier, peut-tre! N'est-ce pas de votre caisse que sort
l'argent employ  fonder ce nouveau journal que dirige de Luxeuil... A
propos, j'avais oubli de vous faire compliment, madame la comtesse,
sur la subite conversion de monsieur votre fils!

--Il est vrai que nous avons russi  lui inspirer de meilleurs
sentiments, dit la malade avec quelque embarras.

--C'est vident, reprit Darcy; il vient de publier une profession de foi
qui ferait honneur au grand-matre des dominicains!... Je suis fch
seulement de le voir marquer de si bons sentiments aux trois personnes
de la Trinit, qui,  la rigueur, pouvaient s'en passer, et si peu de
piti pour celle qui porte son nom.

La comtesse fit un mouvement.

--Honorine, rpta-t-elle, en auriez-vous entendu parler?

--J'ai fait mieux, Madame, je l'ai vue!

--Ici?

--Non, fort loin de Paris, au contraire, o je l'ai trouve mourante.

Tous les auditeurs firent un mouvement.

--Se peut-il! s'cria la comtesse, et vous n'avez point averti Arthur?

--Par la raison que je me suis engag  taire la retraite de votre
nice, rpliqua Darcy; elle tient  demeurer cache,  _vivre
tranquille_!... Ce sont ses propres paroles.

--Ah! vous m'avez donn un coup terrible! dit madame de Luxeuil, en se
renversant sur son fauteuil; Honorine mourante, grand Dieu! sans que
nous en sachions rien!

--Il est difficile de s'occuper en mme temps des affaires du ciel et de
la terre, fit observer le mdecin schement. Vous, qui accordez tout 
l'me, vous ne devez point vous tonner qu'une jeune femme n'ait pu
supporter tant de chagrins et de luttes.

--Je sais que mon fils a eu des torts, reprit la comtesse, mais
maintenant il serait facile de les lui faire reconnatre, et de
travailler  un rapprochement. Au nom du ciel, docteur, dites-moi o est
Honorine?

Darcy prit un air grave.

--Madame la comtesse oublie que j'ai promis de garder le silence,
dit-il.

--Qu'importe! Vous ne pouvez vous regarder comme enchan par un caprice
de malade; une promesse n'oblige qu' la condition d'tre raisonnable...

--Elle oblige toutes les fois qu'elle a t faite srieusement et
librement.

--Mais, songez!...

--Pardon, madame la comtesse; j'en ai dj trop dit et mon indiscrtion
est une faute; vous me permettrez d'crire la consultation que vous
m'avez fait l'honneur de me demander.

Il s'tait approch d'une table sur laquelle se trouvait le pupitre,
formula les prescriptions ncessaires, donna de vive voix quelques
explications, puis salua froidement et se retira. Mais la comtesse
demanda aussitt son fils pour lui faire part de ce qu'elle venait
d'apprendre. Cette confidence rveilla ses anciens projets. Honorine
avait pu lui chapper par la fuite une premire fois; mais, en la
retrouvant, il tait sr de la forcer  le suivre, ou  racheter du
moins sa libert. Dans le cas mme d'une mort prochaine, il pouvait
tenter une rconciliation qui lui assurerait une partie des avantages
sur lesquels il avait autrefois compt. Quoi qu'il arrivt enfin, il
devait dcouvrir au plus tt sa retraite dans l'intrt de ses
esprances. Il y tenait, en outre, dans l'intrt de son orgueil, de sa
haine. Ses checs successifs l'avaient aigri contre la jeune femme; il
en tait venu  dsirer ce qui pouvait la faire souffrir, mme sans
profit pour lui-mme, il voulait se venger de tant de mcomptes et
d'humiliations. Aussi commena-t-il, aprs l'avertissement de sa mre,
des recherches actives et dont le succs ne pouvait tre longtemps
douteux. Il sut que le docteur s'tait absent un mois auparavant et
qu'il avait pris la route de Granville! c'tait assez pour le mettre sur
la voie. Il rgla tout pour une absence de quelques semaines et partit.
La comtesse, prvoyant qu'il pourrait avoir besoin des conseils d'un
homme vers dans les affaires, lui fit accepter Marquier pour son
compagnon de voyage. Arrivs  Granville, leurs recherches commencrent;
mais toutes les prcautions avaient t prises par Marc. Le duc, qui se
faisait appeler comme autrefois M. Michel, passait pour le pre
d'Honorine, et de Gausson pour un cousin rcemment arriv en France. Du
reste, nul ne les connaissait. Arthur entendit parler de cette famille
trangre retire  la Brichaie sans que rien pt lui faire souponner
la vrit. Toutes ses perquisitions du ct de Brhal, de Gavray, de
Villedieu, avaient t inutiles, et il commenait  dsesprer lorsqu'il
reut de sa mre une lettre qui le fora de suspendre ses recherches
pour visiter, au nom d'amis communs, deux insurgs vendens, rcemment
envoys au Mont-Saint-Michel.




XXX

Rencontre.


Bien que la baie de Cancale soit surtout estime des gastronomes, elle
ne mrite pas moins la visite des touristes et l'admiration de quiconque
se laisse mouvoir par les grands aspects de la cration. Vous ne
trouvez point, comme sur les grves du Finistre, ces promontoires de
granit taill par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce
ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure
rase et serre, se droulant sur le sol comme un tapis velout; ici,
tout est plat et aride, c'est le dsert avec ses sables mouvants et ses
lignes d'horizons infinis. Mais d'un ct les flots grondent  la limite
de ce _Sahara_ maritime, de l'autre des villes apparaissent au loin dans
les brumes; et vers le milieu s'lve ce rocher aux flancs duquel pend
une prison et que couronne la vieille glise de l'archange! A une
certaine heure tout est dsert, morne, immobile dans cette plaine aride:
mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans
l'espace, une ligne blanche frmira  l'horizon, et ce murmure, c'est la
voix de la mer, cette ligne blanche, c'est le flux qui arrive; vous avez
eu  peine le temps de le reconnatre, de le nommer, que la plage a
disparu partout; le mont qui, tout  l'heure dominait les grves, ne
domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu
une le.

Depuis son retour  la sant, Honorine avait entrepris plusieurs
excursions avec Marc, Franoise et de Gausson. Une barque de pcheur les
transportait le matin sur quelque point de la baie, et aprs avoir
march tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s'en
remettant au hasard pour leur dcouverte, ils la rejoignaient le soir,
fatigus mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercs par la lame et
clairs par les toiles. Souvent Honorine levait la voix au milieu du
murmure des flots; elle rptait de vieux airs de son enfance, ou
quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus
doux: Marcel l'appuyait,  demi-voix, de son accent profond; et alors,
le pcheur ravi restait appuy sur sa barre, l'oreille au vent et le
sourire sur les lvres. Franoise, touche, sans savoir pourquoi,
embrassait Jules qui s'tait endormi dans ses bras, et Marc, la tte
penche sur sa poitrine, s'oubliait dans de longues rveries. Les
promeneurs s'taient d'abord peu loigns de la Brichaie; mais le succs
de leurs excursions les enhardit. Voulant les tendre plus loin et dans
une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivrent
 l'embouchure du Couesnon, petite rivire qui sparait autrefois la
Bretagne de la Normandie, et de l gagnrent  pied Pontorson.

Une partie du jour fut employe  parcourir les campagnes voisines.
Jamais Honorine ne s'tait sentie l'esprit si libre, le coeur si
lger. Le soleil commenait  tomber, lorsque Marc rappela qu'il tait
temps de rejoindre la barque, si l'on ne voulait point manquer la mare.
On reprit donc la route de la grve. L'ancien chouan alla en avant, de
ce pas gal et modr que donne l'habitude de la marche. Honorine et de
Gausson suivaient plus lentement. Anime par la course, l'oeil
souriant et les traits illumins de joie, la jeune femme marchait un
bras appuy sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le coeur.
Son autre main tenait une branche de houx orne de ses fruits, et de
longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie
violette. Son charpe,  demi-chappe de ses paules, laissait voir sa
taille cambre: elle se tenait penche un peu en avant et la tte
tourne vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et
si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur
marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous
deux s'arrtaient jusqu' ce que la voix de Marc les avertt de nouveau.
Ces avertissements devinrent de plus en plus frquents. Le ciel s'tait
assombri; l'ancien chouan paraissait inquiet.

--De grce! htons-nous, dit-il enfin; le vent commence  s'lever, et
je n'aime point ces nuages.

--Que craignez-vous? demanda Honorine.

--Je crains du gros temps.

--Qu'importe?

--Vous oubliez qu'il nous reste  regagner la Brichaie.

--Eh bien! nous aurons un orage; ce doit tre si beau! J'ai toujours
dsir savoir comment je me _comporterais_ en pareille occasion: ce
serait un moyen d'essayer mon courage.

Marc secoua la tte.

--Oh! vous croyez que c'est bravade, reprit Honorine en souriant; mais
non, Marc, c'est confiance! Je me sens si forte... si heureuse...

--Que vous voudriez cesser de l'tre?..... interrompit-il brusquement.

--Que je ne puis croire  un changement, reprit la jeune femme. Aprs
tout, mon bon Marc, Dieu est juste! et c'est lui qui fait nos lots
ici-bas. Quand on a t longtemps prouv, on doit avoir plus de
confiance dans l'avenir; on a pay sa dette.

--Le malheur est toujours notre crancier, dit le chouan sourdement: il
ne faut jamais lui rappeler que nous vivons.

--Oh! vous tes triste, s'cria Honorine; je ne veux point vous croire:
j'espre encore le beau temps...

Un clair, suivi d'un sourd grondement de tonnerre, l'interrompit; elle
fit un mouvement en arrire et plit.

--C'est une rponse, dit Marc, et qui vous persuadera mieux que moi,
peut-tre... Au nom du ciel, allons plus vite; j'ai peur qu'il soit dj
trop tard!

Ils pressrent le pas et atteignirent enfin le pont du Couesnon, prs
duquel leur conducteur les attendait. Mais l'orage avait continu 
grandir; le vent de mer chassait devant lui de lourds nuages chargs de
pluie, et les clats de tonnerre devenaient de plus en plus rapprochs.
Aprs s'tre concert quelque temps avec le vieux marin, Marc dclara
que l'on ne pouvait, sans imprudence, tenter la traverse.

--Mais que va-t-on penser  la Brichaie? s'cria Honorine.

--On devinera, j'espre, que le mauvais temps nous a empchs de
reprendre la mer, dit le chouan, et, en tout cas, mieux vaut
l'inquitude pour eux que le pril pour vous. Demain la bourrasque aura
cess, et nous pourrons nous rembarquer; mais, maintenant, nous n'avons
qu' gagner l'auberge la plus voisine, pour y passer la nuit.

Honorine n'accepta qu' regret une pareille ncessit. Ce contre-temps
avait fait envoler sa joie. Comme toutes les mes ballottes par le flot
de la passion, elle passa subitement de la confiance  l'inquitude. Les
nuages qui venaient d'envahir le ciel semblaient avoir un reflet dans
son coeur. Contrarie et abattue, elle se laissa conduire  la petite
htellerie que le pcheur avait indique  Marc. Plusieurs touristes
revenant du mont Saint-Michel les y avaient prcds et se trouvaient
runis dans une salle  manger spare de la premire pice par une
cloison vitre  hauteur d'appui. On y entendait un bruit de couverts et
de voix qui effraya la jeune femme. Dsirant viter la table d'hte,
elle envoya Marc pour lui faire prparer une chambre, et attendit son
retour avec de Gausson dans l'espce de parloir o on les avait fait
entrer. L'orage, jusqu'alors suspendu, venait d'clater dans toute sa
violence; la nuit tait subitement venue, et les deux amants ne
tardrent pas  se trouver plongs dans une obscurit presque complte.
Honorine n'y prit point garde; le front appuy contre les petites vitres
de la fentre, elle regardait les gros nuages noirs qui accouraient
tranant  leur suite un long voile de pluie qui semblait runir le ciel
 la terre. De Gausson se tenait  quelques pas, les yeux galement
fixs sur l'horizon. Attrists par cette bourrasque inattendue, tous
deux gardaient le silence, et le bruit des voix leur arrivait
directement du salon voisin entre chaque pause de l'ouragan.

Une de ces voix frappa plus particulirement l'oreille de de Gausson,
qui devint tout  coup attentif. Elle s'levait au-dessus de toutes les
autres, et son grasseyement criard la rendait facile  reconnatre.
Marcel s'approcha vivement de la cloison vitre, se baissa pour regarder
dans la salle  manger, et aperut debout prs de la table Aristide
Marquier, en costume de voyage. Devant lui se tenait Arthur de Luxeuil!
Le jeune homme recula avec une exclamation involontaire.

--Qu'y a-t-il? demanda Honorine qui se retourna tonne.

--Pas un mot, au nom du ciel! murmura de Gausson, en courant  elle et
lui dsignant du geste le salon voisin.

--Il y a l quelqu'un que nous connaissons?

--Votre mari!

Elle fit un geste d'pouvante.

--Etes-vous sr? demanda-t-elle.

Marcel la conduisit doucement jusqu'au vitrage; elle carta le rideau,
jeta un regard dans la pice voisine, et se redressant pouvante, fit
un mouvement pour fuir; de Gausson la retint; Arthur et Marquier
venaient d'ouvrir la porte du salon! Honorine recula jusqu'au coin le
plus sombre du parloir. Celui-ci tait plong dans une obscurit presque
complte; le banquier et son compagnon le traversrent sans prendre
garde qu'il y et quelqu'un; mais, au moment o ils sortaient, Marc
parut sur le seuil une lumire  la main. Il y eut pour tous un premier
mouvement de stupfaction. De Luxeuil, qui s'tait arrt en apercevant
l'ancien chouan, se retourna au cri jet derrire lui, et aperut
Honorine, dont Marcel tenait encore la main. Il ne put retenir  son
tour une exclamation rpte sur un autre ton par le banquier. Quant 
Marc, il tait rest  la mme place, un bras en avant. Tous gardrent
un instant le silence, comme s'ils eussent voulu s'assurer qu'ils ne se
trompaient pas. Enfin de Luxeuil fit un pas vers la jeune femme.

--Vous ici, Madame! s'cria-t-il; pardieu! je dois remercier le hasard,
car il me sert mieux que toutes les recherches.

--C'est un vrai coup du ciel! ajouta Marquier; notre voyage et t
inutile sans cette heureuse rencontre...

--D'autant plus heureuse, reprit de Luxeuil, que le docteur Darcy nous
avait,  ce que je vois, alarm sans raison.

--Quoi! interrompit Honorine, le docteur vous a dit...

--Qu'il vous avait laisse mourante, acheva Arthur; mais il est vident
que la science a t mise cette fois en dfaut, et que Madame a trouv
un mdecin plus habile que M. Darcy.

Ces mots, prononcs d'un accent ironique, furent accompagns d'un regard
provocateur lanc  de Gausson. Honorine ne permit point  ce dernier de
rpondre.

--Le docteur s'tait effectivement effray outre mesure, dit-elle; le
temps et le repos ont suffi pour ma gurison.

--Il est certain que Madame ne m'a jamais paru plus blouissante de
sant! fit observer Marquier avec une intention visiblement galante.

--Aussi est-ce pour moi une bonne fortune inattendue, reprit de Luxeuil;
je venais offrir des soins, et, loin de l, je puis en demander.

--Des soins!

--Non pas pour moi, Madame, mais pour ma mre affaiblie, souffrante, et
qui vous rclame.

--Quoi! madame de Luxeuil?... interrompit de Gausson.

Arthur lui jeta un regard hautain, et s'adressa de nouveau  Honorine,
sans lui rpondre:

--J'espre n'avoir pas besoin de recommencer ici les fcheuses
explications que j'ai d donner aux Motteux, continua-t-il; j'engage
seulement Madame  se rappeler et  rflchir! notre chaise de poste
sera demain  ses ordres.

L'arrive de la servante qui venait annoncer que la chambre d'Honorine
tait prte, coupa court  la conversation; celle-ci parut un instant
indcise, puis faisant signe  Marc, elle sortit avec lui. De Gausson
attendit que la lumire qui les clairait et disparu dans l'escalier.
La fatale rencontre qui replaait Honorine dans l'horrible alternative
dont on l'avait dj menace aux Motteux, venait de lui inspirer une
rsolution extrme. Rest seul avec Marquier et Arthur, il s'approcha de
ce dernier.

--J'ai eu l'honneur d'adresser tout  l'heure la parole  M. de Luxeuil
sans qu'il ait daign me rpondre, dit-il  demi-voix.

--En effet, Monsieur, rpliqua Arthur froidement.

--Ainsi, le silence de M. de Luxeuil n'a t ni un oubli ni une
distraction?

--Ni l'un, ni l'autre.

--Alors c'est une insulte dont j'ai droit de lui demander raison.

De Luxeuil regarda Marcel avec une sorte d'tonnement.

--Ah! c'est vous qui prenez l'initiative, dit-il d'un ton railleur; mais
avez-vous bien rflchi, monsieur de Gausson,  ce que vous allez faire?
Avez-vous averti... _la personne_ intresse  cette affaire, et vous
a-t-elle donn la permission de vous battre?

--Ceci, Monsieur, est une seconde insulte, dit Marcel d'une voix anime.

--Vous croyez, reprit Arthur; j'aurais pens que c'tait  moi de me
fcher; mais j'accepte que vous soyez l'offens.

--Et  ce titre, reprit Marcel, j'ai le choix des armes?

--Ah! voil le mot de l'nigme! s'cria de Luxeuil, parbleu! cher
Monsieur, offenseur ou offens, il et suffi de me demander cet
avantage, mais puisqu'il vous plat d'intervertir les rles, veuillez me
dire comment vous dsirez vous battre?

--A bout portant, Monsieur; l'un des pistolets charg, et l'autre vide.

Arthur redressa la tte.

--Je comprends, dit-il en regardant de Gausson, vous voulez tre sr
d'en finir, et que madame de Luxeuil soit dfinitivement dlivre de son
mari ou de son amant... mais je puis refuser un pareil duel?

--Ici peut-tre, reprit Marcel, ici o _personne ne vous voit_, mais je
vous suivrai  Paris, Monsieur; l je dirai que vous n'avez point voulu
galiser les armes en vous remettant du succs au hasard, et l'on saura
ce que l'on doit penser de votre rputation de courage...

--J'espre vous pargner cette fatigue, interrompit brusquement Arthur;
votre heure, Monsieur?

--Demain, au point du jour.

--Je serai prt.

Tous deux se salurent, et de Gausson gagna la chambre qui lui avait t
prpare. Il ne voulut s'interroger ni sur ce qu'il venait de faire, ni
sur le rsultat qu'il pouvait craindre ou esprer. Arriv  l'un de ces
moments o tout regard jet en arrire devient inutile, il ne songea
qu' faire ses dispositions pour le lendemain. Aprs avoir crit ses
dernires volonts, et un billet adress  son homme d'affaires, il
commena une longue lettre pour Honorine dans laquelle il pancha tout
ce qu'il ne lui avait dit jusqu'alors qu'imparfaitement et par aveux
entrecoups. Suprmes adieux qui contiennent notre coeur tout entier
et que nous adressons  ceux qui nous aiment au moment de les quitter
pour toujours! Il crivait les dernires lignes, lorsque l'on frappa
doucement  sa porte; il courut ouvrir; c'tait Marc! L'ancien chouan
paraissait plus sombre qu' l'ordinaire. Il vit les lettres crites par
de Gausson, s'assit, demeura quelques instants les bras croiss, puis
enfin regarda le jeune homme, et dit lentement:

--Ainsi vous vous battez demain?

--Qui vous l'a dit? demanda Marcel tonn.

--Ce banquier qui suit M. de Luxeuil, et qui est venu me trouver pour me
prier d'empcher le duel.

--C'est impossible, interrompit de Gausson; il faut qu'il ait lieu et
toutes les reprsentations seraient inutiles.

Marc secoua la tte.

--Oui, dit-il; quand cet homme m'a racont ce qui s'tait pass, j'ai
compris tout de suite que vous vouliez rendre la libert ... <sc>ELLE</sc>...,
et que, pour cela, vous aviez fait le sacrifice de votre vie. Mais,
avez-vous bien vu le rsultat? Si votre adversaire vous tue, <sc>ELLE</sc> reste
 sa discrtion, avec la douleur de vous avoir perdu; si vous le tuez,
cette mort mme qui la dlivre la spare de vous  jamais.

--Je le sais, je le sais! s'cria Marcel; mais que pouvais-je faire?
Fallait-il donc la laisser au pouvoir de cet homme, demeurer moi-mme
sous sa menace, et recevoir de lui le droit de vivre comme une aumne!
Ah! je ne me suis point senti la force d'accepter, pour tous deux, cette
honteuse servitude: mieux vaut un malheur connu, et dont on voit la
limite; mieux vaut mille fois la mort!

--Aussi ne suis-je pas venu pour vous proposer de rester sous le joug de
M. de Luxeuil, dit Marc; non, qu'il vous tue plutt, et que madame
Honorine meure!... Mais il y a peut-tre un autre moyen.

--Lequel?

Le chouan ne rpondit pas sur-le-champ; il tait tomb dans une sorte de
rverie; enfin il reprit tout  coup en regardant de Gausson:

--Si elle tait votre femme... tes-vous sr de la rendre heureuse?
demanda-t-il.

--Pourquoi cette question? dit Marcel.

--Rpondez-moi, reprit-il avec instance; mais en regardant bien dans
votre coeur. Je ne vous demande pas si vous l'aimez comme on peut
aimer beaucoup de femmes... mais assez pour n'avoir pas d'autre dsir
sur la terre que de la voir contente de vivre, assez pour vous consoler
de tout quand elle sourit... mme du mpris...; assez pour vous
sacrifier  un autre qu'elle aimerait, et pour dire: C'est bien! Si ce
n'est pas ainsi que vous l'aimez, c'est trop peu, et vous pouvez vivre
sans elle.

--Vous-mme avez pu vous assurer du contraire, fit observer de Gausson,
tonn de l'exaltation du chouan.

--Oui, reprit celui-ci en se parlant  lui-mme...; ils ne pouvaient
vivre spars...; ils ont besoin l'un de l'autre... ils s'aiment... Ah!
si j'tais bien sr...

Il appuya son front sur ses deux mains, et demeura longtemps ainsi.
Marcel, mu, n'osait l'interroger. Enfin il releva la tte.

--Si c'est bien pour elle-mme que vous l'aimez, reprit-il, ft-elle
pauvre, mprise, elle ne vous serait pas moins chre?

--Je n'ose dire qu'elle me le serait davantage, rpliqua de Gausson, et
cependant combien de fois je lui ai souhait moins de dons, rv quelque
disgrce qui pt donner le charme du dsintressement ou du dvouement 
ma tendresse.

Marc se leva brusquement.

--Eh bien!... coutez-moi, s'cria-t-il avec une sorte de dsordre; 
vous... je dirai tout!... Il y a sur sa naissance un secret que je
connais seul... qui devait mourir avec moi... vous le saurez!...

--Et quel est-il?

L'ancien chouan regarda fixement Marcel, et dit trs-lentement:

--Honorine... n'est pas la fille... du gnral Louis!

De Gausson recula.

--Que dites-vous! s'cria-t-il. La baronne... vous osez l'accuser!...

--Non! interrompit prcipitamment Marc. Oh! malheur  qui l'accuserait!

--Mais comment expliquer alors?... D'o avez-vous su?... Qui tes-vous
donc enfin?...

--Qui je suis? s'cria Marc... Oui, c'est l ce que je dois vous dire
d'abord... C'est un cruel rcit, Monsieur... mais je vous l'ai
promis...; et d'ailleurs, il le faut pour <sc>ELLE</sc>.

Il y eut encore une pause, comme s'il et voulu recueillir ses
souvenirs; puis il commena d'une voix basse et souvent interrompue.

--Je n'ai jamais eu de famille, Monsieur. Tout ce que j'ai pu savoir,
c'est que le jour de ma naissance, on me laissa devant la margelle d'un
puits, au village de Noyant, en Maine-et-Loire, et que les premiers qui
me trouvrent l me ramassrent pour m'apporter  l'hospice, d'o l'on
m'envoya chez une nourrice de campagne. J'tais chtif, mal soign;
j'aurais d mourir, et ma mort n'et fait pleurer personne! Justement
pour cela, je pris le dessus, je grandis et je devins fort. Ma force et
pu me servir  travailler; mais les garons de mon ge me mprisaient 
cause de ma naissance; on m'appelait btard! J'employai ma force  les
faire taire. Alors on se mit  me har, et personne ne voulut me donner
du travail. J'allai ailleurs, ce fut de mme. Partout il y avait des
gens qui me tourmentaient, et ceux qui taient meilleurs laissaient
faire; car les bons sont toujours plus timides que les mchants. Les
choses continurent ainsi pendant quelque temps; je passais pour une
mauvaise tte qui ne savait pas endurer la plaisanterie, et c'est
pourquoi on me donna le sobriquet de Rageur. J'avais fini par tirer
gloire de mon dfaut, parce qu'il me faisait craindre; mais je vivais
misrablement. Vers ce temps-l, des chefs royalistes arrivrent dans
l'Anjou pour soulever les campagnes. Je n'avais jamais pens au roi ni 
l'empereur; mais, dans ma position, je prfrais ncessairement ce qui
n'existait pas  ce qui tait tabli; je me mis dans une bande de
braconniers et de vagabonds, dont je fus bientt le capitaine. On nous
adjoignit une dizaine de vauriens embauchs  Paris, parmi lesquels se
trouvaient Jacques et Moser. Le marquis de Chanteaux, qui commandait
plusieurs cantons, envoyait de prfrence notre bande quand il y avait
quelques mauvais coups  faire. Je me troublai un peu d'abord; mais, 
dfaut de got vint l'habitude. Je voyais autour de moi les deux partis
brler et tuer sans piti; je fis comme les autres. C'tait d'ailleurs
une guerre; il y avait du danger  faire le mal, ce qui le rendait moins
rpugnant: on gorgeait, on tait gorg, la cruaut avait l'air d'tre
du courage. Notre bande devint la terreur du pays. Je ne vous raconterai
pas toutes ses expditions, Monsieur, pendant ces trois mois du luttes;
j'arrive sur-le-champ  la dernire, la seule qui puisse vous
intresser. C'tait vers la fin des Cent-Jours; je me trouvais dans les
taillis de Longu, avec une cinquantaine d'hommes, quand on vint nous
avertir qu'une voiture, escorte par des cavaliers, paraissait sur la
leve. Je courus avec mes gens, et j'aperus, en effet, une chaise de
poste et un peloton de chasseurs d'Angers commands par un officier. Ds
que celui-ci nous reconnut, il fit faire halte et eut l'air de se
consulter avec quelques-uns de ses hommes; je m'tais approch en avant
de ma bande, embusque des deux cts de la route. L'officier agita son
mouchoir, comme s'il et voulu parlementer, et nous cria:

--Ne tirez pas! royalistes. Vivent les Bourbons!

Nous pensmes que c'taient des gentilshommes du pays qui avaient revtu
l'uniforme de l'arme, comme cela leur arrivait quelquefois pour
certaines expditions. Mes hommes remontrent sur la chausse, et nous
nous avanmes tous sans dfiance! mais, au moment mme, l'officier
reprit la tte du peloton, en criant de charger, et les vingt cavaliers
se prcipitrent au galop, en sabrant tout devant eux. Le mouvement
avait t si prompt et si inattendu qu'une dizaine de nos hommes
tombrent, tandis que le reste prit la fuite en se prcipitant le long
des berges. Mais la premire surprise passe, les plus hardis
profitrent de leur position qui les mettait  l'abri des cavaliers et
commencrent un feu de tirailleurs. Une de leurs balles alla frapper le
postillon qui avait voulu, pendant le tumulte, faire passer sa chaise de
poste, et les chevaux privs de guide s'arrtrent. De leur ct les
chasseurs assaillis  droite et  gauche avaient perdu leur avantage;
ils battirent d'abord en retraite, puis, voyant leurs rangs s'claircir
de plus en plus, ils mirent leurs chevaux au galop et disparurent. Je
courus aussitt  la voiture que quelques-uns de nos gens taient dj
occups  piller et dans laquelle se trouvait une femme vanouie. Nous
regagnmes avec elle l'auberge de Longu o je la confiai  l'htesse.
Mais la trahison dont nous venions d'tre victimes avait exaspr mes
compagnons. Des cris de mort s'levrent contre la prisonnire. Bien que
partageant leur colre, il me rpugnait de laisser gorger une femme; je
demandai  boire dans l'esprance de la faire oublier. Le moyen ne
russit que peu de temps: avec l'ivresse revinrent les ides de
vengeance et les menaces; une rvlation d'un de nos compagnons bless
les rendirent plus furieuses. Il avait entendu un soldat crier au
postillon:--Sauvez la femme du commandant! L'officier qui nous avait
tendu un pige tait donc le mari de notre prisonnire et nous pouvions
nous venger sur cette dernire de sa perfidie! Cette dcouverte finit
par justifier  mes propres yeux les reprsailles. chauff par le vin,
je me sentais gagner  la rage de mes compagnons; je m'associai malgr
moi  leurs dsirs. Cependant, au moment o les plus furieux se levrent
pour courir  la chambre de la prisonnire, je les retins en dclarant
que je me chargeais moi-mme de venger les morts. Le Parisien me passa
son pistolet et je montai l'escalier qui conduisait  la pice occupe
par l'trangre. La nuit tait venue; je suivis  ttons le long
corridor au bout duquel se trouvait une porte entr'ouverte et faiblement
claire. Je la poussai du pied et j'aperus la femme que je cherchais.
Elle tait couche sur le lit le visage cach dans l'oreiller. Au bruit
que je fis en entrant, elle se releva  demi, et dans ce mouvement, sa
robe, dlace par l'htesse pendant son vanouissement, glissa de son
paule nue. J'tais entr tourdi par l'ivresse et chaud de colre,
mais sans projet arrt... Une fatale inspiration traversa mon esprit 
cette vue. Je pensai que l'honneur de la femme tait le bien le plus
prcieux du mari; que je pouvais le punir par la honte de celle qui
portait son nom; mes sens s'veillrent. Je posai sur un fauteuil l'arme
qui m'avait t donne et je refermai la porte derrire moi.

Ici, Marc s'arrta un instant comme s'il et manqu de paroles pour
continuer; il tenait les yeux baisss et la rougeur couvrait ses joues;
enfin, faisant un effort visible:

--J'tais seul avec la prisonnire, reprit-il sans lever les yeux; elle
se trouvait en mon pouvoir..... et quand mes compagnons arrivrent,
attirs par ses cris..... elle tait dshonore!.....

De Gausson fit un geste d'horreur.

--C'tait une lchet infme, reprit vivement le Chouan; je le compris 
l'instant mme! Le crime,  peine commis, me fit rougir. Dgris par la
violence d'un dsespoir dont j'tais la cause, je ne pus le supporter et
j'allais m'chapper, lorsque j'entendis  la porte la voix du Parisien
et des autres qui me criaient d'ouvrir. L'imminence du danger me rendit
ma prsence d'esprit: s'ils entraient, la prisonnire tait perdue.
J'avais dj honte de ma violence; je voulus la racheter au moins en
sauvant celle qui en avait t victime. L'enlevant dans mes bras, je
courus  une seconde porte d'o je gagnai un escalier extrieur qui
conduisait  la cour de l'auberge. La chaise de poste avait t dtele,
mais les chevaux taient rests  la porte des curies. Je m'lanai sur
le porteur, et, plaant l'trangre devant moi, je pris au galop la
route de Beaug. Tout cela avait t aussi rapide que la parole. Un seul
mot, murmur  l'oreille de la prisonnire, lui avait fait comprendre
mon intention. Une fois  cheval, je continuai au galop jusqu'aux
premires maisons du faubourg; arriv l, je sautai  terre.

--O suis-je? demanda celle que je conduisais.

--Dans un cantonnement de bleus, rpliquai-je,  Beaug.

Au mme instant, un bruit de pas se fit entendre; je frappai le cheval
qui partit, puis, franchissant le foss qui bordait le chemin, je
regagnai Longu  travers les champs et les prairies. Quand j'y arrivai,
mes compagnons venaient d'tre avertis de l'approche d'un dtachement,
et s'taient disperss. Quelques jours aprs, la capitulation de Paris
fut connue, le retour des Bourbons proclam et nos bandes licencies.

Je me trouvais comme par le pass, sans tat, sans ressources, et avec
des habitudes de violence de plus! Plusieurs des hommes dont j'tais le
capitaine avaient rsolu de continuer, pour leur compte, la guerre faite
jusqu'alors au profit d'un parti; je refusai d'abord de les suivre;
l'impossibilit de vivre finit par vaincre mes rpugnances, j'avais t
chouan par occasion, je devins voleur par ncessit. Cependant, ce ne
fut pas sans rsistance. Plus d'une fois j'essayai de rentrer dans
l'ordre, de retourner au travail; mais ceux qui ne me hassaient pas me
craignaient; nul ne voulait avoir pour serviteur un homme qui avait
mani le fusil et tenu le pays sous sa volont; on s'excusait de
m'employer ou l'on me refusait, de sorte que la faim me repoussait
toujours dans le mal. Ce fut ainsi que je me retrouvai associ malgr
moi  Jacques et  l'Alsacien. Ils avaient prpar une affaire qui
devait, disaient-ils, faire notre fortune. Il s'agissait d'entrer dans
une maison isole qu'habitait une femme malade avec une nourrice et un
enfant; on prit toutes ces mesures, et, vers le milieu de la nuit, nous
tions tous trois sous le balcon. Je devais monter le premier pour
ouvrir, mais une fois entr, je me sentis troubl; en voulant me hter,
je pris une porte pour l'autre, et, au lieu d'arriver  l'escalier, je
me trouvai dans une chambre claire. Au fond tait un berceau sur
lequel la mre s'tait penche et endormie. Je reculai prcipitamment;
la femme se redressa au bruit, et je demeurai immobile de saisissement.
C'tait l'trangre de Longu!

Elle me reconnut galement, car elle poussa un grand cri. Je tendis les
mains pour lui imposer silence, mais elle redoubla ses appels. Presqu'au
mme instant j'entendis la voix de mes deux compagnons, et je les
aperus qui accouraient le couteau  la main, je n'eus que le temps de
refermer la porte et de pousser le verrou. Elle aussi les avait aperus;
gare, elle tendit les bras vers le berceau, saisit l'enfant endormi
et me le prsenta en s'criant:

--Sauvez votre fille!

De Gausson, qui coutait palpitant, se leva avec un cri.

--Votre fille! balbutia-t-il, achevez... et cette femme tait...

--La mre de madame Honorine de Luxeuil.

Marcel demeura les mains appuyes sur ses genoux et les veux fixs sur
le chouan; l'excs de son tonnement lui avait t la force de
l'exprimer par aucune exclamation ni par aucun geste.

--Rptez, dit-il aprs un silence, rptez encore.

--Oui, reprit Marc, dont l'oeil brillait d'une inexprimable tendresse,
ma fille, c'tait ma fille! Ah! je ne puis vous dire ce que ce cri de
mre me fit prouver; mon coeur fondit.... j'tendis les mains... et
je tombai  genoux sans pouvoir rpondre, sans pouvoir rire ni
pleurer.... c'tait une motion trop forte.... je me sentais prs
d'touffer....

--Et la baronne!

--La baronne... oh! ce souvenir me mouille les yeux!... le coeur des
femmes est un abme de misricorde!... la baronne, quand elle vit mon
attendrissement, pencha l'enfant vers moi, et je sentis ses cheveux sur
mon front... ce fut comme une bndiction, Monsieur: il me sembla que
quelque chose de l'innocence de cette douce crature coulait en moi; je
me relevai avec un coeur nouveau.

--Et pendant ce temps vos compagnons qui voulaient prendre la fuite
avaient t arrts?

--Grce  l'arrive de M. le docteur Darcy et de la comtesse de Luxeuil.
Prs d'tre surpris  mon tour, je n'eus que le temps de me rfugier
dans un cabinet obscur plac contre l'alcve de la baronne. Ces
dernires motions avaient achev de la tuer; bientt commena son
agonie. La comtesse en profita pour dtruire le testament qui assurait
les dernires volonts de la mourante qu'elle abandonna ensuite...

--Et qui, par votre entremise, put tout rparer.

--Oui, dit Marc, dont l'motion semblait crotre  chaque parole; j'ai
eu cette dernire joie! ah! quand je vivrais mille annes je n'oublierai
jamais cette entrevue. D'abord elle ne voulait point m'entendre; elle me
maudissait; elle regrettait des esprances perdues... et que j'ai
connues plus tard. Mais la vue de sa fille adoucit tout  coup son
dsespoir; elle la prit dans ses bras en pleurant sur elle, et moi... je
n'osais parler... mais je pleurais aussi; jusqu' ce qu'elle tendt la
main de mon ct, en s'criant:

--Aidez-moi  la sauver.

--Hlas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est  elle et  vous.

Elle eut l'air touch, et elle voulut crire: c'tait son testament:
quand elle eut achev, elle me regarda, et dit:

--Si j'osais vous le confier?...

--J'appuyai ma tte sur le bord du lit en pleurant, et je rpondis:

--Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu' prsent je n'ai su faire
que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et
cependant je sens que je ne suis plus le mme homme. Ah! demandez une
preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et
pour elle? S'il suffisait de se battre... de travailler... de
souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous
faire croire...

--Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle;
vous lui rendrez en dvouement ce que vous m'avez t en bonheur, oui,
je vous crois... et je vous pardonne!

Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d'avenir elle
avait forms pour elle; de quels ennemis on devait la dfendre; quels
sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu'elle eut de force,
puis, quand elle sentit qu'elle ne pouvait en dire davantage, elle me
montra une porte drobe par laquelle je pouvais m'chapper. Il fallut
avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon;
je baisai la main de l'enfant qui s'tait endormie, et je m'enfuis
perdu. Mais quand je me prsentai quelques jours aprs devant le
conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice
me reconnut, et je fus envoy au bagne avec mes complices. J'aurais d
achever de m'y perdre comme tant d'autres; mais j'emportais avec moi un
souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j'avais
t rejet, restait une enfant au bonheur de laquelle j'avais promis de
veiller. Cette ide me prit tout entier: c'tait ma premire affection;
j'y reportai tout ce que mon coeur avait jusqu'alors conomis de
tendresse. Peut-tre aurez-vous peine  comprendre cette passion,
Monsieur; moi-mme je ne l'ai jamais essay, et je ne saurais vous
l'expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu' partir de ce jour
je ne me trouvai plus tranger  la socit des hommes; je ne m'estimai
plus leur ennemi; j'avais parmi eux un intrt. L'image de cette enfant
flottait partout devant moi, comme on dit que l'image du Christ flottait
autrefois devant les saints; j'y rapportais toutes mes actions.
Acceptant ma captivit sans rvolte, de peur de la prolonger, je
m'tudiai  vaincre mes emportements,  obir,  me soumettre. Ma bonne
conduite m'avait fait placer au jardin botanique de l'hpital maritime:
le jardinier en chef me prit en amiti; il me donna des conseils, des
leons. Grce  lui je pus acqurir l'instruction premire qui m'avait
fait dfaut jusqu'alors; enfin, lors de l'incendie qui dvora l'arsenal,
j'eus le bonheur d'tre utile; une demande en grce fut adresse en ma
faveur, et l'on me rendit la libert. Je savais la baronne au couvent de
Tours; j'y courus, et, en dguisant mon ge, je russis  m'y faire
recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces annes de ma
vie entire. Je voyais l'enfant tous les jours, je lui parlais, elle
m'appelait son ami! J'aurais voulu prolonger cette heureuse intimit au
prix de tout mon sang!... Hlas! elle touchait  son terme. Un jour,
attir par les cris d'une des soeurs, j'arrivai assez  temps pour
sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me
firent perdre connaissance, et quand je revins  moi, le mdecin appel
pour me donner des soins, avait aperu la marque infme qui dnonait la
honte de mon pass. Il fallut quitter le couvent. J'esprai en vain
pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j'avais quitt le bagne une
rsidence m'avait t impose; arrt en rupture de ban, je dus subir un
nouveau jugement et une nouvelle dtention. Ainsi ma captivit
continuait sous une autre forme; on avait seulement largi ma prison!
Condamn  ne point franchir les limites qui m'avaient t prescrites,
je ne pouvais esprer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller
sur elle comme je l'avais promis! Un seul moyen me restait d'chapper 
cette servitude; j'en avais horreur et pourtant je l'acceptai, c'tait
pour elle!... Muni d'un permis provisoire je partis pour Paris et
j'entrai dans la police de sret. Le reste doit vous tre connu. Vous
savez comment mes efforts pour empcher le mariage de Monsieur de
Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont t
les suites. Hier encore j'esprais que notre retraite pourrait nous
sauver... qu'elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui
vous ddommageait du pass. Le hasard a djou tous mes plans, le moment
suprme que j'esprais toujours reculer est venu. Notre existence  tous
va se dcider dans quelques heures! Voil pourquoi j'ai parl, Monsieur,
et maintenant que j'ai tout dit, je vous rpte ma demande et je vous
conjure d'y rpondre sans rticence, sans dtour. Avez-vous dans votre
coeur le mme amour pour celle que j'ai os nommer ma fille? Vous
sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui
faire oublier  force de bonheur ce qu'elle a souffert jusqu' ce jour?

De Gausson qui avait cout la longue confidence du chouan avec un
trouble ml d'horreur et de piti, releva la tte. Il tait trs-ple,
mais il n'y avait dans son regard aucune hsitation. Il tendit la main
comme s'il et voulu prter un serment et rpondit d'une voix ferme:

--Sur ma vie et sur mon honneur, j'ai plus d'amour pour celle que vous
avez nomm votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable
de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.

--Alors rien n'est dsespr, reprit Marc avec effort... demain... je
parlerai  monsieur de Luxeuil.

Et comme il vit que de Gausson voulait l'interrompre.

--Oh! ne craignez point d'essai de conciliation, continua-t-il plus
vivement; je sais que ce serait une tentative inutile... non... il faut
que toute incertitude finisse... que votre avenir se dcide, et il se
dcidera...

--Et par quel moyen? demanda Marcel.

--Vous le saurez... plus tard, rpliqua le chouan qui s'tait lev...
pour ce soir, c'est assez... Dormez, Monsieur, afin d'avoir demain
toutes vos forces; dormez, et bon courage.

Il fit de la main un signe  de Gausson, qui salua, et il s'avana vers
la porte; mais au moment de l'ouvrir, il se retourna les yeux baisss
et dit d'une voix oppresse:

--Je ne vous ai rien cach, et aprs avoir cout, vous vous tes tu! Je
comprends ce silence, c'tait, sans doute, tout ce que je pouvais
esprer de votre justice. A vos yeux, le repentir n'a pu expier le
crime... et vous n'prouvez pour moi que haine et mpris!...

--Non, dit Marcel avec quelque effort, si mon premier sentiment a t
l'indignation... ensuite... il a cd...  la piti! et maintenant je
vous plains.

Marc le regarda.

--Vous le pouvez, dit-il d'un accent sourd, plaignez-moi, plaignez-moi!
Si mon plus cruel ennemi savait ce que j'ai souffert, il renoncerait 
la vengeance. Ce secret que je viens de dire... voil vingt annes qu'il
pse l, sur ma poitrine, qu'il me dchire, qu'il m'touffe! vingt fois,
il a failli m'chapper; vingt fois, quand j'tais prs d'_elle_, quand
elle me remerciait; vingt fois, j'ai failli lui dire:--Je suis ton
pre!... mais elle et rpondu par un cri de douleur; elle et rougi...
Je me suis tu. Oh! Monsieur, n'avoir qu'une pense et ne pouvoir
l'avouer, n'avoir qu'un amour et le tenir cach comme un crime. Ne
jamais esprer de retour... C'est ma fille, Monsieur... Eh bien!
savez-vous... je mourrai sans l'avoir embrasse!

L'accent avec lequel ces mots avaient t prononcs mut de Gausson.

--Pourquoi vous arrter sur ces tristes penses? dit-il d'un ton
radouci. Songez plutt  cette expiation si courageusement entreprise et
qui doit vous relever  vos propres yeux. Si vous n'avez pas les droits
d'un pre, vous en avez eu le dvouement, et, autant que vous l'avez pu,
vous en avez mrit le nom.

--Le pensez-vous sincrement? demanda Marc, les regards fixs sur le
jeune homme. Ai-je vraiment reconquis ce titre usurp par un crime? Ah!
si vous le croyez, montrez-le moi par un signe. Prouvez-moi qu' vos
yeux j'ai rellement rachet ma faute, que je ne suis plus pour vous un
objet de mpris.

De Gausson lui tendit la main. Marc poussa un cri de joie, et la saisit.

--C'est donc vrai, s'cria-t-il au milieu de ses larmes... Vous m'avez
pardonn... vous... vous... tre pur et loyal... J'ai donc conquis le
droit de presser une main sans souillure! ah! laissez-la moi, laissez-la
moi, monsieur Marcel... Songez... _elle_ aussi, elle l'a presse. Cette
main lui appartient... comme le coeur... en la sentant... c'est  elle
que je pense; c'est elle que je vois!

Il avait approch la main du jeune homme de ses lvres et la baisait
avec des sanglots et des larmes. De Gausson attendri s'effora en vain
de l'apaiser par de douces paroles; l'horloge qui sonnait minuit, put
seule le rappeler  lui-mme. Il laissa aller la main de Marcel, essuya
ses yeux et se redressant:

--Assez, dit-il, comme s'il se parlait tout haut; assez maintenant... et
merci  vous, monsieur Marcel; je m'en vais raffermi, heureux! Je ne
crains plus rien dsormais. Avant de venir j'avais vu M. de Luxeuil,
tout est convenu. De peur qu'on ne souponne quelque chose, vous
sortirez demain avec le conducteur de notre barque; il connat les
chemins et vous vous rendrez ensemble au carrefour des Pierres noires,
tandis que votre adversaire vous rejoindra par un autre chemin; je le
conduirai moi-mme. Le banquier demeurera  l'auberge afin de veiller
sur madame Honorine; c'est M. de Luxeuil qui l'a exig. Adieu! ayez
confiance.

Il serra encore une fois la main du jeune homme et sortit.




XXXI

La grve de Saint-Michel.


De Gausson tait parti avec le vieux pcheur  l'heure convenue; de
Luxeuil et Marquier ne tardrent pas  descendre; le banquier tout
frissonnant et tout ple se plaignait du froid du matin.

--J'ai bien peur, mon cher, que le froid ne soit point dans l'air, mais
en vous-mme, fit observer Arthur, dont l'accent tait plus railleur et
l'air plus hautain que de coutume; cependant, vous serez ici
parfaitement en sret.

--Il s'agit bien de moi, reprit Marquier, quand vous allez vous
exposer...

--De grce ne vous occupez pas des dangers que je cours, interrompit de
Luxeuil, et songez seulement  tenir votre promesse.

--Ne craignez rien; je vous rponds que madame Honorine ne quittera
point l'auberge.

--J'espre que vous me tiendrez parole, vu qu'il s'agit seulement de
tenir tte  une femme. J'emmne tous ceux dont la prsence et pu vous
embarrasser... mme ce _monsieur_ Marc.

--Le voici.

L'ancien chouan venait en effet d'entrer. Il tait envelopp d'un caban
de peau de chvre et tenait une lanterne  la main.

--Monsieur de Luxeuil est-il prt? demanda-t-il d'une voix brve.

--Vous voyez que je vous attends, dit Arthur qui boutonnait ses gants.

Marc ouvrit en grand la porte qui donnait sur la rue et fit un pas au
dehors.

--Au revoir donc... ou adieu... dit de Luxeuil au banquier en allumant
un cigare; dans une heure vous aurez de nos nouvelles.

Marquier voulut rpondre; mais Arthur lui imposa silence du geste,
affermit son chapeau sur sa tte, plaa le cigare entre ses lvres et
suivit son conducteur.

Les premires lueurs du jour blanchissaient seulement l'horizon; les
brouillards de la mer couvraient le rivage, et l'on apercevait  peine
le sentier qu'il fallait suivre. Marc allait en avant, clairant de sa
lanterne les pas de son compagnon. Ils descendirent d'abord jusqu'au
pont du Couesnon, puis gagnrent la grve. Le vent tait froid et
humide; de Luxeuil pressa le pas sans s'en apercevoir, de manire 
marcher de front avec Marc. Le duel dont il allait courir les chances
ressemblait trop peu  ceux dont il tait prcdemment sorti victorieux
pour qu'il n'prouvt pas, malgr lui, quelque chose de cette inquite
impatience qui s'veille chez tout homme  l'approche du danger. Son
sang circulait plus vivement, une agitation involontaire parcourait ses
nerfs, il chantait sans s'en apercevoir; il et voulu parler, et le
silence de son compagnon l'oppressait; enfin, quelle que ft sa
rpugnance, il se dcida  lui adresser la parole.

--Sommes-nous bientt  l'endroit o M. de Gausson doit nous attendre?
demanda-t-il.

--Non, rpondit le chouan.

Il y eut un court silence.

--C'est, il me semble, une trange ide d'avoir choisi un rendez-vous si
loign, reprit Arthur; tout pouvait se dcider  dix pas de l'auberge.

--En exposant madame Honorine  entendre le coup de pistolet et  voir
le cadavre, rpliqua Marc.

De Luxeuil fit des paules un mouvement ironique.

--C'est juste, reprit-il, ce n'est pas tout de se faire tuer pour les
dames, il faut encore le faire de manire  mnager leurs nerfs!... Mais
en tout cas, les prcautions ont t exagres; l'on pouvait aller moins
loin.

Marc ne rpondit pas.

--Je crains, de plus, que nous ne suivions pas la bonne route, reprit de
Luxeuil un instant aprs; voyez, le sable cde sous nos pas.

--Ne craignez rien, Monsieur, nous arriverons au but, reprit Marc dont
le regard semblait chercher  l'horizon.

De Luxeuil, fatigu de ce laconisme, jeta son cigare avec humeur et
pressa le pas. Les premires clarts du soleil levant commenaient 
percer le brouillard qui enveloppait la grve; la brise devenait plus
vive, le murmure des flots plus distinct, les sables plus mouvants. De
Luxeuil, qui marchait avec peine, et dont le regard se promenait 
l'horizon pour dcouvrir son adversaire, s'arrta tout  coup.

--Sur mon me! dit-il, si nous tions sur la bonne route, on voit
maintenant assez loin pour apercevoir M. de Gausson!

--Vous ne voyez donc rien? demanda Marc d'une voix trange.

--Rien qu'une ligne blanche qui tremble l-bas dans le brouillard.

--Et vous ne devinez pas ce que ce peut tre?

--En aucune faon;  moins qu'il n'y ait l quelque banc de rocher ou de
sable clair par le soleil levant.

Marc, qui s'tait arrt, secoua la tte.

--Ce ne sont ni des sables, ni des rochers, rpondit-il, car la ligne
grossit, elle avance!...

--Mais qu'est-ce donc alors? s'cria de Luxeuil.

--La mort!

Arthur recula.

--J'ai voulu dlivrer la femme qui portait votre nom, reprit le chouan,
la rendre libre pour qu'elle pt encore tre heureuse.

--Ah! misrable, c'est un assassinat, interrompit de Luxeuil.

--Non, dit Marc tranquillement, c'est un duel, un duel  mort pour tous
deux, car aucun de nous ne sortira dsormais vivant de cette place.

--Tu mens, s'cria Arthur, en regardant autour de lui. Saint-Michel est
l; je puis encore atteindre le chemin...

Il voulut s'lancer dans la direction du mont, dont la masse sombre
commenait  se dessiner dans la brume; mais, ds les premiers pas, les
sables mouvants cdrent sous ses pieds... Il enfona jusqu'aux genoux
et tendit les bras en poussant un cri.

--Un pas de plus de ce ct, et vous tes englouti dans les grves, fit
observer le chouan.

--Malheureux! tu ne me laisseras pas prir ainsi, reprit Arthur, qui
faisait de vains efforts pour se dgager: aide-moi, il en est temps
encore... Dis ce que tu veux et je te l'accorderai... Fais tes
conditions, mais hte-toi. Regarde, la mer vient!

La houle s'avanait en effet avec la rapidit d'un cheval de course:
ligne imperceptible d'abord, puis flot grossissant: c'tait une montagne
cumeuse et mouvante qui roulait vers eux avec un immense rugissement;
on distinguait dj les vagues, on sentait la rafale frache et humide!
Les cheveux d'Arthur se dressrent sur son front; il fit un effort
suprme et se dgagea  moiti; mais au mme instant, l'cume sale lui
jaillit au visage, et le flot le souleva; il poussa un cri si terrible
qu'on l'entendit retentir au-dessus de tous les grondements de la mer.
L'orgueil qui faisait son courage l'avait abandonn: il ne voyait plus
qu'une mort inattendue, horrible, et il avait peur. Par un mouvement
instinctif, Marc s'tait rapproch et lui avait tendu la main; aid par
ce point d'appui, il acheva de se dgager des sables... et retenant le
bras de son conducteur:

--Au nom de Dieu!... sauvez-moi! s'cria-t-il perdu... Je renoncerai 
mes droits sur Honorine... je renoncerai  me venger de M. de Gausson...
sauvez-moi, et tout ce qui me reste vous appartient... Oh! vite...
vite... regardez, le flot gagne, oh! je vous en conjure  mains
jointes... mais ce que vous faites est infme, c'est une trahison, une
lchet... Vous voulez un duel, dites-vous?... eh bien, conduisez-moi
hors d'ici et je me battrai...  telles conditions que vous voudrez...
vous serez galement satisfait... puisque vous voulez ma mort... mais
que ce soit une autre mort... pas celle-ci... pas celle-ci... Dieu! le
flot m'emporte.

Il s'tait cramponn au chouan qui, appuy  un tertre de sable, avait
jusqu'alors rsist au roulis de la vague et ne fit aucun effort pour le
repousser.

--Ne perdez point ces derniers instants en vaines supplications, dit-il
gravement; aucune puissance humaine ne peut dsormais nous sauver.

--Est-ce possible? bgaya de Luxeuil, les cheveux hrisss.

--Pensez  Dieu! reprit Marc d'une voix plus haute; demandez pardon dans
votre coeur  celle dont vous avez si longtemps tortur la vie; il ne
vous reste plus pour cela qu'un instant.

--Non, non, balbutia de Luxeuil, que la mer soulevait; je ne veux pas
mourir... encore...

Il abandonna brusquement Marc et voulut s'lancer  la nage vers la
rive; mais le chouan saisit une de ses mains et la retenant fortement
dans les siennes:

--Priez! dit-il.

Et quittant le point d'appui qui l'avait jusqu'alors retenu, il se
laissa emporter par le flot qui se prcipitait avec plus de violence.
Deux ou trois fois on vit sa tte et celle d'Arthur reparatre sur la
crte des lames au milieu des cumes, puis tout disparut, et l'on
n'aperut que la grande mer roulant ses longs replis sur la grve
envahie, tandis que le brouillard achevait de s'lever et que le soleil
inondait la baie de ses splendides lueurs.

De Gausson qui attendait au rendez-vous, rentra  l'auberge pour
s'informer des causes de ce retard. En apprenant de Marquier que son
adversaire tait parti peu aprs lui sous la conduite de Marc, un
tonnement ml d'inquitude le saisit. Il ressortit avec le vieux
matelot pour faire des recherches, mais toutes furent inutiles. Enfin,
comme ils regagnaient la _Croix-Verte_, ils rencontrrent quelques
paysans qui, en traversant la grve que la mer avait abandonne,
venaient d'y dcouvrir deux cadavres. De Gausson courut au lieu indiqu
et reconnut Marc et de Luxeuil. Le premier tenait encore serre dans ses
deux mains la main de son compagnon; mais il avait le visage ferme et
calme comme si la mort l'et surpris au milieu d'un grand sacrifice
librement accompli. Les autorits averties se rendirent sur les lieux et
constatrent officiellement les deux morts. L'vnement tait expliqu
par trop d'exemples prcdents pour qu'il pt surprendre. Il fut
attribu  l'ignorance des localits et  l'imprudence des deux
victimes. Marcel seul devina tout, mais garda le silence. Le corps
d'Arthur fut transport  Paris pour tre dpos dans le tombeau de sa
famille. Quant  celui de Marc, rclam par de Gausson, il fut conduit 
la Brichaie et enterr sous le bosquet de sapins qui regardait la mer.
La barrire qui sparait les deux amants tait dsormais brise, mais
leur union ne pouvait avoir lieu que plus tard; le deuil d'Honorine
devait durer une anne. De Gausson comprit que sa prsence  la
Brichaie, pendant cette attente, donnerait trop d'avantage  leurs
ennemis, et quelque cruel que ft pour lui le dpart, il s'y rsigna.




XXXII

Conclusion.


Tous les voyageurs ont parl de ces hautes montagnes qui semblent tager
par terrasses certaines portions de l'Asie. La caravane gravit avec
mille fatigues des pentes dangereuses, elle traverse des prcipices sur
des arbres tremblants, elle franchit des cascades dans lesquelles
restent toujours quelques compagnons plus faibles ou plus malheureux;
elle souffre le froid et le chaud, la soif et la faim; et aprs une
longue ascension, alors que les forces manquent  tous et que le
dsespoir s'empare des plus courageux, tout  coup le dernier pic
s'aplanit et montre aux yeux ravis une immense contre couverte de
bosquets en fleurs, de moissons dores et de villes opulentes.

Il en est de mme de certaines existences. Vous gravissez longtemps les
rocs inaccessibles, vous laissez  chaque caillou une goutte de votre
sang,  chaque ronce un lambeau de votre esprance, et, quand tout
semble perdu, quand vous cherchez une place pour vous cacher et mourir,
ce qui faisait obstacle s'croule subitement et vous vous trouvez assis
dans l'Eden que vous aviez cru perdu sans retour. Hasard trange ou loi
mystrieuse qui semble partager la vie humaine en autant de drames
distincts et contrasts, dbutant tantt par la tragdie, tantt par
l'idylle, mais chappant toujours brusquement au pome commenc pour en
entreprendre un nouveau.

La mort d'Arthur changea tout dans la destine d'Honorine. Il sembla
avoir emport avec lui, dans sa tombe, la fatalit qui avait jusqu'alors
pes sur la jeune femme. Dlivre de ceux qui s'taient, tour  tour,
acharns  sa perte, elle se retrouvait libre et sans inquitude. On et
dit une colombe chappe aux filets de l'oiseleur et qui reprenait
possession de la verdure et du ciel. De Gausson, retourn aux Motteux, y
avait rgl toutes les affaires de la succession; ses lettres tenaient
Honorine au courant, jour par jour, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il
avait pens. Chaque mois il revenait passer quelques heures  la
Brichaie. C'taient alors toutes les enivrantes joies du retour, toutes
les ravissantes tristesses du dpart; et l'attente, ainsi entrecoupe
d'motions, avait elle-mme je ne sais quel charme ardent! Oh! qui n'a
regrett ces angoisses des annes amoureuses, tout ce cortge potique
ml de chimres, de regrets, d'espoir! Olympe romanesque o nous
plaons nos rves pour en faire des Dieux, fascination charmante qui
nous enlve aux froissements de la ralit pour nous emporter comme
Elise dans les nues. L'anne d'preuve s'coula et le mariage eut lieu
dans la petite glise de Sartilly. Le duc, dont les forces allaient
s'affaiblissant, s'y fit transporter. Franoise et Brousmiche pleuraient
de joie derrire les maris, et le petit Jules, qui tenait ses petites
mains jointes, rpta tout haut la simple prire qui lui avait t
apprise par sa mre:

Mon Dieu, bnis tous ceux qui nous aiment et pardonne  ceux qui nous
hassent!

Honorine et de Gausson revinrent  la Brichaie  pied,  travers les
_viettes_ ombrages, respirant les premires senteurs du printemps,
coutant les premiers chants des oiseaux, ayant leurs mains enlaces et
le coeur gonfl d'un bonheur trop grand pour pouvoir l'exprimer par
des paroles. Trois mois s'coulrent dans un inexprimable enchantement;
les preuves du pass rendaient encore plus enivrantes les dlices du
prsent. Honorine ne pouvait s'accoutumer  tant de bonheur. Parfois, au
milieu des extases silencieuses qui suivaient ces longs entretiens, elle
laissait chapper tout  coup un lger cri; des larmes venaient mouiller
ses longs cils, et elle serrait la main de Marcel en disant:

--Ah! je suis trop heureuse, j'ai peur!

Ces craintes ne tardrent pas  tre justifies par un malheur prvu,
mais qu'ils devaient sentir douloureusement. La sant du duc de
Saint-Alofe dclinait de jour en jour; bientt commena pour lui cette
agonie sans souffrance et sans affaiblissement d'esprit, rare privilge
accord  certains vieillards. La vie le quittait lentement, comme une
eau qui fuit; il la sentait lui chapper; il assistait par
l'intelligence  cet anantissement du corps, et, semblable  Socrate,
il continuait  proclamer d'une voix ferme, quoique affaiblie, les
grandes doctrines auxquelles il avait vou sa vie. Enfin, un matin du
mois d'aot, il se fit transporter  la lisire du bosquet de sapins,
prs de la tombe de Marc. Il aimait ce lieu lev d'o l'on apercevait
les bois et la mer. A demi couch sur un tapis tendu  terre, il
regarda longtemps l'horizon. Son visage amaigri tait plus ple, ses
cheveux plus rares, ses mains plus tremblantes, mais la mme flamme
brillait dans son regard plein de douceur. Honorine et de Gausson,
debout prs de lui, le surveillaient avec une tendresse inquite. Il
releva la tte vers eux, essaya de sourire, et dit d'une voix faible:

--La terre est toujours aussi verte, le ciel aussi bleu, et vos regards
nagent dans la joie... O pourrais-je m'teindre plus doucement?

--Ah! pourquoi ces penses? interrompit Honorine en se penchant vers le
vieillard avec des larmes dans les yeux.

Le duc prit sa main, qu'il retint dans les siennes.

--Que peuvent-elles avoir de triste? dit-il doucement. La mort qui brise
une vie dans sa fleur, ou des projets  peine commencs, peut affliger
l'homme qui la subit; mais quand la tche est remplie, on se repose sans
regrets. J'ai lev jusqu'au fate l'difice que je voulais btir; un
homme ne pouvait en faire davantage.

--Mais cet difice est encore invisible pour le plus grand nombre, fit
observer de Gausson; il vous reste  le faire connatre.

--Je n'ai plus le temps, dit le vieillard; mais je vous remercie d'y
avoir pens... Vous me rendez ainsi plus facile la demande que je
voulais vous faire.

--Ah! parlez! s'crirent  la fois les deux poux; nous accomplirons
tous vos dsirs; que voulez-vous?

--Ce que je veux, reprit le duc, dont la voix s'anima, c'est que le
fruit de longues tudes ne soit point perdu pour le bonheur des hommes.
S'il ne m'a point t donn de voir lever ce soleil dont j'aperois les
lueurs  l'horizon du monde, je n'ai point pour cela cess d'y croire;
non, j'en prends Dieu  tmoin, je meurs avec la foi de l'avenir! Mais
cette terre promise dans laquelle doivent s'tablir nos fils, il faut en
indiquer la route  la foule; je l'ai cherche trente ans...

--Et vous l'avez dcouverte! interrompit vivement de Gausson.

--Alors, montrez-la  tous, reprit le vieillard; promettez-moi que ces
longues tudes ne demeureront point ensevelies dans l'oubli, et que,
grce  vous, elles seront publies.

--J'en prends l'engagement! s'cria Marcel.

Le vieillard lui tendit la main.

--J'tais sr de votre rponse, dit-il; vous trouverez tous mes
manuscrits en ordre dans la cassette d'bne donne par Honorine... Si
je ne me suis point tromp, le jour de la justice viendra pour mon
oeuvre. Quelque longue que soit l'attente, le germe conserv ne prira
pas. Quelqu'un l'apercevra un jour et lui donnera assez de terre, d'eau
et de soleil pour qu'il s'lve et s'panouisse.

--Ah! vous verrez ce jour! dit Honorine, en s'approchant du vieillard
avec une motion croissante; pourquoi ne point esprer dans la bonne foi
et dans la bonne volont des hommes?

--Parce que je les connais depuis soixante annes! rpliqua le duc avec
une lgre nuance d'amertume; ne sont-ce pas eux qui ont fltri mes
esprances dans l'avenir du nom de folie? Avez-vous donc jamais oubli
le gibet du Golgotha? Toutes les royauts spirituelles doivent passer
par la couronne d'pines. Heureux seulement les martyrs qui tombent en
laissant leur vie dans d'autres mes. Cette joie ne m'a point t
donne! Je meurs sans avoir pu communiquer mon souffle  aucun aptre;
il ne restera de moi qu'un livre o ma pense dormira immobile comme ces
corps drobs  la dcomposition par l'art gyptien. Ah! cette
douleur... j'aurais voulu me la cacher  moi-mme... vous avez forc mon
coeur  s'ouvrir... Que m'et import de mourir si d'autres avaient
continu ma vie!... Mais je meurs tout entier... Mon me ne laisse point
de fils sur la terre, et il n'y aura pour elle, comme pour mes os,
qu'une pitaphe!

L'accent du vieillard tait devenu tremblant, son oeil s'tait voil;
il se laissa retomber sur un de ses bras et referma les paupires.
Honorine et de Gausson, profondment touchs, se regardrent; tous deux
avaient la mme inspiration. Il leur suffit de ce regard pour se
comprendre. Ils se penchrent en mme temps, et soutenant dans leurs
mains runies la tte du vieillard:

--Non, votre souffle ne s'teindra point tant que nous vivrons, dit
Honorine avec un attendrissement religieux, car vous nous avez pntrs
de votre foi et chauffs de votre amour.

--Oui, ajouta Marcel d'un ton de fermet mue, dites ce que nous devons
faire et nous le ferons.

Le duc rouvrit les yeux, se releva sur le coude, et son ple visage
parut s'clairer.

--Vous! rpta-t-il; est-ce bien vrai.... vous vous feriez les aptres
d'une croyance pour la populariser et la dfendre, vous renonceriez 
votre bonheur?

--Non, dit Marcel, car ce bonheur vient de notre amour et rien ne peut
nous l'enlever; mais nous voulons le mriter et le sanctifier par le
dvouement. Ah! ne nous jugez pas trop svrement pour ces premiers mois
d'oisivet et de rverie! tant de traverses nous avaient dsaccoutums
de la joie! nous avions besoin de nous y reprendre, de nous assurer d'un
bonheur si longtemps espr! Mais maintenant cette convalescence d'un
long malheur est acheve; nous nous sentons forts et nous voulons tre
utiles. Ne ddaignez donc point notre bonne volont et acceptez pour vos
aptres ceux qui sont dj vos enfants.

Il avait pli le genou et Honorine l'avait imit. Le mourant se redressa
brusquement comme si la vie se ft tout  coup rveille en lui; il
tendit ses deux mains tremblantes, les posa sur la tte des poux et
deux larmes coulrent sur ses joues fltries.

--Allez donc, reprit-il lentement, et suivez vos bons dsirs. Tu as dit
vrai, Marcel... la lutte ne peut rien vous enlever de votre bonheur;
vous vous appuierez l'un sur l'autre; vous vous serez rciproquement une
Providence. C'est l'isolement qui fait la faiblesse et le dsespoir.

Il les attira alors plus prs de lui et commena d'une voix tantt
familire, tantt exalte, une de ces improvisations sublimes que la
mort inspire quelquefois. Il rsuma avec une lucidit rapide tous les
lments de la doctrine nouvelle qui devait rgnrer la terre, et ses
deux auditeurs fascins coutaient sans oser faire un mouvement. Enfin,
sa voix s'teignit, ses forces taient puises. Il se recoucha
doucement, et referma les yeux.

Honorine et Marcel troubls demeurrent  la mme place, les mains
enlaces. Les paroles du vieillard venaient, pour ainsi dire, d'agrandir
leur amour en l'arrachant  son gosme. Maintenant ils sentaient le
besoin de le rpandre sur tout, d'en faire un foyer de chaleur et de
lumire pour les coeurs aveugles ou glacs, de lui donner une
occupation, un but! quelque chose de grave s'tait tout  coup ml 
leur joie; c'tait toujours le mme enivrement, mais plus noble et plus
serein. Pensifs, ils attendirent le rveil du duc, jusqu'au moment o
les derniers rayons du soleil vinrent se jouer sur son front et dans ses
cheveux. Surpris de son immobilit, ils se penchrent alors sur lui...
Le duc tait mort sans plainte et avec un sourire sur les lvres! De
Gausson et Honorine furent fidles  leur promesse. Tous deux reparurent
dans le monde, non pour prendre part  ses vains plaisirs, mais pour
fconder les ides dont le dpt leur avait t confi, pour appuyer les
faibles, clairer les forts et appeler  l'oeuvre les _hommes de bonne
volont_.

Les obstacles surgissent chaque jour devant leurs pas, les injures et
les calomnies germent sur leur route comme l'herbe des chemins, mais
leur amour est une cuirasse impntrable contre laquelle viennent
s'mousser tous les traits. Aprs dix mois de laborieuses preuves, tous
deux s'chappent de Paris, chaque anne, pour venir puiser de la
patience et du courage  la Brichaie. L, prs du tombeau de Marc et du
duc de Saint-Alofe, ils retrempent leurs mes dans la solitude et
amassent des forces pour retourner dans la mle. Franoise, dont le
fils grandit, chante alors du matin au soir, et le vieux Brousmiche
croise les mains lorsqu'il les voit passer, en rptant que ce sont des
saints. Mais aprs avoir puis des forces dans la retraite, tous deux
repartent  l'heure indique. Semblables  ces plongeurs qui, revenus
sous le ciel pour respirer, s'enfoncent de nouveau dans l'abme, tous
deux rentrent dans la Babylone o les attendent les mmes sarcasmes;
gnreux rprouvs d'un monde pour lequel ils sont prs de mourir comme
le Christ en disant: Pardonnez-leur, mon pre, car ils ne savent ce
qu'ils font! Quant  madame la comtesse de Luxeuil et  M. de
Chanteaux, ce sont toujours des lus dont le noms se trouve inscrit en
tte de toutes les oeuvres pieuses; Marquier vient d'arriver  la
dputation, et l'on parle du mariage de mademoiselle Clotilde avec M.
Vankrof, auquel un journal a dernirement dcern le titre de _Mcne de
l'Escaut_.

FIN DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME.




TABLE


                                                                   Pages.

     I. Une matresse                                                  1

    II. Une mre                                                      11

   III. Encore Marc                                                   20

    IV. Une dcouverte                                                29

     V. Deux amants                                                   40

    VI. Les deux loges                                                51

   VII. Femme et matresse                                            61

  VIII. Les Motteux                                                   86

    IX. Un gendre                                                     99

     X. Adieux                                                       113

    XI. Amis et ennemis                                              124

   XII. Prsages                                                     134

  XIII. Projets de vengeance                                         143

   XIV. Le sorcier                                                   152

    XV. Le Petit-Tourbillon                                          164

   XVI. Soire de grisette                                           177

  XVII. Rupture                                                      190

 XVIII. M. Vankrof                                                   201

   XIX. Une rencontre                                                211

    XX. La maison de Bel-Air                                         223

   XXI. La dclaration                                               227

  XXII. Le chteau de Vertbec                                        241

 XXIII. Une journe chez Marcel                                      255

  XXIV. Le gendre et la belle-mre                                   267

   XXV. L'accusation                                                 281

  XXVI. Les droits du mari                                           296

 XXVII. La punition                                                  311

XXVIII. Une retraite                                                 320

  XXIX. Madame de Luxeuil                                            337

   XXX. Rencontre                                                    346

  XXXI. La grve de Saint-Michel                                     368

 XXXII. Conclusion                                                   374

FIN DE LA TABLE DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME.


NOTES:

[A] En Normandie, on attribue  M. Matignon ou  M. La Vaquerie tous les
coq--l'ne et toutes les navets qui sont attribues ailleurs  MM. de
Sottenville ou  Jean-l'Innocent. Le Matignon normand est l'Hercule de
la btise; il rsume en lui tous les idiots.

[B] On prtend en Normandie que certaines gens ont la facult de
s'approprier le lait de vos vaches et de vos chvres, au moyen d'un
_cordeau_ magique qui fait passer les produits de vos tables dans leur
laiterie.

[C] Nom qu'on donne en Normandie aux bestiaux qu'on laisse pturer
librement.

       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

un constraste=> un contraste {pg 50}

le vriritable=> le vritable {pg 74}

celui-ci rptait=> celle-ci rptait {pg 78}

a m'a navr, monsieur Marc=> a m'a navre, monsieur Marc {pg 95}

place dans leurs charriots=> place dans leurs chariots {pg 96}

nous tions convenu=> nous tions convenues {pg 108}

nulle resource=> nulle ressource {pg 134}

erme=> ferme {pg 134}

J'mtais arrt=> J'm'tais arrt {pg 137}

j'lai vu=> j'l'ai vu {pg 137}

diffrents point du canton=> diffrents points du canton {pg 141}

endroit sigulirement sauvage=> endroit singulirement sauvage {pg 153}

et attegnirent l'enceinte=> et atteignirent l'enceinte {pg 158}

de plaisanteries.=> de plaisanteries! {pg 178}

que j'aie fini mes beignets.=> que j'aie fini mes beignets? {pg 180}

Non, rpliqua la Belge=> Non, rpliqua le Belge {pg 203}

Ah! qu'est-ce qui veut=> Ah! qu'est-ce qu'i veut {pg 234}

toujours les gravulures=> toujours les gravelures {pg 262}

les feux de vaisseaux ballots=> les feux de vaisseaux ballotts {pg
277}

Mirou se dcouvrit=> Micou se dcouvrit {pg 281}

monsieur Baumont=> monsieur Beaumont {pg 291}

le dernier des spectateurs et disparu=> le dernier des spectateurs eut
disparu {pg 292}

Frappe de cette priptie inattendue, elles=> Frappes de cette
priptie inattendue, elles {pg 294}

Faut-il donc m'indigner de ce qui me sert.=> Faut-il donc m'indigner de
ce qui me sert? {pg 303}

quand elle les et acheves=> quand elle les eut acheves {pg 308}

les mes ballotes par le flot=> les mes ballottes par le flot {pg
350}






End of Project Gutenberg's Les rprouvs et les lus (t.2), by mile Souvestre

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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