The Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages
(Tome 6), by Jean-Franois de La Harpe

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Title: Abrg de l'Histoire Gnrale des Voyages (Tome 6)

Author: Jean-Franois de La Harpe

Release Date: May 3, 2013 [EBook #42635]

Language: French

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                 BIBLIOTHQUE FRANAISE.




                         ABRG

                           DE

                   L'HISTOIRE GNRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                       TOME SIXIME.



           [Illustration: Enseigne de l'diteur]

                          PARIS,
                 MNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRG DE L'HISTOIRE GNRALE DES VOYAGES.




SECONDE PARTIE.

ASIE.




LIVRE DEUXIME.

CONTINENT DE L'INDE.




CHAPITRE VI.

Guzarate, Cambaye et Visapour.


Nous continuons de parcourir les dpendances du Mogol situes dans la
partie occidentale, retournant sur nos pas du Coromandel  la cte du
Malabar, et nous allons suivre le voyageur Mandelslo dans le Guzarate, 
Cambaye et  Visapour, avant d'entrer dans l'intrieur de l'empire
mogol, proprement nomm l'Indoustan.

On nous reprsente Mandelslo comme un de ces voyageurs extraordinaires
dans qui le dsir de parcourir le globe de la terre est une passion, et
qui lui sacrifient jusqu' l'esprance de leur fortune. Il tait n
d'une famille distingue dans le duch de Mecklembourg; et ds l'enfance
il avait t page du duc de Holstein. Ce prince ayant pris la rsolution
d'envoyer une ambassade en Moscovie et en Perse, le jeune Mandelslo
marqua tant d'empressement pour visiter des rgions si peu connues dans
sa patrie, qu'il obtint la permission, non-seulement de faire ce voyage
 la suite des ambassadeurs, en qualit de gentilhomme de la chambre du
duc, mais encore de se dtacher de l'ambassade aussitt que la
ngociation serait termine en Perse, et d'excuter le dessein qu'il
avait de visiter le reste de l'Asie.

Il s'embarqua le 6 avril 1638,  Bender-Abassi, sur un navire anglais de
trois cents tonneaux et de vingt-quatre pices de canon, avec deux
marchands anglais nomm Hall et Mandley, que le prsident du comptoir de
Surate faisait venir d'Ispahan pour les affaires de leur compagnie. Nous
passerons les dtails de sa route pour le transporter tout de suite dans
le Guzarate.

Amedabad, capitale de ce royaume, est situe  23 degrs 32 minutes
nord,  dix-huit lieues de Cambaye, et quarante-cinq de Surate, sur une
petite rivire qui se perd dans l'Indus  peu de distance de ses murs.
Cette ville est grande et bien peuple. Sa circonfrence est d'environ
sept lieues, en y comprenant les faubourgs et quelques villages qui en
font partie. Ses murs sont fort larges, ses difices ont un air tonnant
de grandeur et de magnificence, surtout les mosques et le palais du
gouverneur de la province. On y fait une garde continuelle, et la
garnison est considrable, par la crainte o on est des Badoures,
peuples loigns d'environ vingt-cinq lieues, qui ne reconnaissent point
l'autorit du Mogol, et qui se font redouter de ses sujets par leurs
incursions.

L'Asie n'a presque point de nation ni de marchandises qu'on ne trouve
dans Amedabad. Il s'y fait particulirement une prodigieuse quantit
d'toffes de soie et de coton.  la vrit, les ouvriers emploient
rarement la soie du pays, et moins encore celle de Perse, qui est trop
grosse et trop chre; mais ils se servent de soies chinoises, qui sont
trs-fines, en les mlant avec celle du Bengale, qui ne l'est pas tant,
quoiqu'elle le soit plus que celle de Perse. Ils font aussi des brocarts
d'or et d'argent; mais ils y mlent trop de clinquant, ce qui les rend
fort infrieurs  ceux de Perse. Depuis que Mandelslo tait arriv 
Surate, ils avaient commenc  fabriquer une nouvelle toffe de soie et
de coton  fleurs d'or, qu'on estimait beaucoup, et qui se vendait cinq
cus l'aune: mais l'usage en tait dfendu aux habitans du pays, et
l'empereur se l'tait rserv, en permettant nanmoins aux trangers
d'en transporter hors de ses tats. On faisait librement dans les
manufactures d'Amedabad toutes sortes de satins et des velours de toutes
couleurs; du taffetas, du satin  doubler, de fil et de soie; des
alcatifs ou des tapis  fond d'or, de soie et de laine, moins bons  la
vrit que ceux de Perse, et toutes sortes de toiles de coton.

Les autres marchandises qui s'y vendent le plus, sont le sucre candi, la
cassonade, le cumin, le miel, la gomme laque, l'opium, le borax, le
gingembre sec et confit, les mirobolans, et toutes sortes de confitures;
le salptre, le sel ammoniac et l'indigo, qui n'y est connu que sous le
nom d'_anil_, et que la nature y produit en grande abondance. On y
trouve aussi des diamans; mais, comme on les y porte de Golconde et de
Visapour, on peut les avoir ailleurs  moindre prix. Le musc et l'ambre
gris n'y sont pas des marchandises rares, quoique le pays n'en produise
point.

Un commerce des plus considrables d'Amedabad, est celui du change. Les
banians font des traites et des remises pour toutes les parties de
l'Asie, et jusqu' Constantinople; ils y trouvent d'autant plus
d'avantages, que, malgr les dpenses continuelles du Mogol pour
l'entretien d'un grand nombre de soldats, dont l'unique office est de
veiller  la sret publique, les rasbouts et d'autres brigands rendent
les grands chemins fort dangereux.

D'un autre ct, les marchandises ne paient rien  l'entre ni  la
sortie d'Amedabad; on est quitte pour un prsent qui se fait au katoual,
d'environ quinze sous par charrette. Les seules marchandises de
contrebande, pour les habitans comme pour les trangers, sont la poudre
 canon, le plomb et le salptre, qui ne peuvent se transporter sans une
permission du gouverneur: mais on l'obtient facilement avec une lgre
marque de reconnaissance.

Cette riche et grande ville renferme dans son territoire vingt-cinq gros
bourgs et deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit villages. Son
revenu monte  plus de six millions d'cus, dont le gouverneur dispose
avec la seule charge de faire subsister les troupes qu'il est oblig
d'entretenir pour le service de l'tat, et particulirement contre les
voleurs, quoique souvent il les protge jusqu' partager avec eux le
fruit de leurs brigandages.

Mandelslo employa plusieurs jours  visiter quelques tombeaux qui sont
aux environs de la ville. On admire particulirement celui qui est dans
le village de Kirkeis. C'est l'ouvrage d'un roi de Guzarate, qui l'a
fait lever  l'honneur d'un juge qui avait t son prcepteur, et dont
on prtend que la saintet s'est fait connatre par plusieurs miracles.
Tout l'difice, dans lequel on compte jusqu' quatre cent quarante
colonnes de trente pieds de hauteur, est de marbre, comme le pav, et
sert aussi de tombeau  trois rois qui ont souhait d'y tre ensevelis
avec leurs familles.  l'entre de ce beau monument on voit une grande
citerne remplie d'eau et ferme d'une muraille qui est perce de toutes
parts d'un grand nombre de fentres. La superstition attire dans ce lieu
des troupes de plerins. C'est dans le mme village que se fait le
meilleur indigo du pays.

Une lieue plus loin, on trouve une belle maison accompagne d'un grand
jardin, ouvrage de Tchou-Tchim, empereur du Mogol, aprs la victoire
qu'il remporta sur le sultan Mahomet Begheram, dernier roi du Guzarate,
et qui lui fit unir ce royaume  ses tats. On n'oublia pas de faire
voir  Mandelslo un tombeau nomm Bety-Chuit, c'est--dire la honte
d'une fille, et dont on lui raconta l'origine. Un riche marchand, nomm
_Hadjom-Madjom_, tant devenu amoureux de sa fille, et cherchant des
prtextes pour justifier l'inceste, alla trouver le juge ecclsiastique,
et lui dit que ds sa jeunesse il avait pris plaisir  planter un
jardin, qu'il l'avait cultiv avec beaucoup de soin, et qu'on y voyait
les plus beaux fruits; que ce spectacle causait de la jalousie  ses
voisins, et qu'il en tait importun tous les jours; mais qu'il ne
pouvait leur abandonner un bien si cher, et qu'il tait rsolu d'en
jouir lui-mme, si le juge voulait approuver ses intentions par crit.
Cet expos lui fit obtenir une dclaration favorable qu'il fit voir  sa
fille: mais ne tirant aucun fruit de son autorit ni de la permission du
juge, il la viola. Mahomet Begheram, inform de son crime, lui fit
trancher la tte, et permit que de ses biens on lui btt ce monument,
qui rend tmoignage du crime et de la punition.

C'est  peu de distance d'Amedabad que commencent  s'lever les
effroyables montagnes de Marva, qui s'tendent plus de soixante-dix
lieues vers Agra, et plus de cent vers Oughen, domaine de Rana, prince
qu'on croyait descendu en ligne directe du clbre Porus. C'est l
qu'est situ le chteau de Gourkhetto, que sa situation dans ces lieux
inaccessibles a fait passer long-temps pour imprenable, et que le
grand-mogol n'a pas eu peu de peine  subjuguer. La montagne qui est
entre Amedabad et Trapp est le sjour d'un autre radja, que les bois et
les dserts ont conserv jusqu' prsent dans l'indpendance. Le radja
d'Ider est vassal de l'empire; mais sa situation lui donnant les mmes
avantages, il se dispense souvent d'obir aux ordres du Mogol.

Un des plus beaux jardins d'Amedabad est celui qui porte le nom de
Schahbag, ou jardin du roi. Il est situ dans le faubourg de Begampour,
et ferm d'une grande muraille. On n'en admire pas moins l'difice,
dont les fosss sont pleins d'eau, et les appartemens trs-riches. De l
Mandelslo se rendit par un pont de pierre d'environ quatre cents pas de
long, dans le jardin de Nikcinabag, c'est--dire joyau, et qui passe
pour l'ouvrage d'une femme. Il n'est pas remarquable par sa grandeur,
non plus que le btiment qui l'accompagne; mais la situation de l'un et
de l'autre est si avantageuse, qu'elle fait dcouvrir toute la campagne
voisine, et qu'elle forme sur les avenues du pont une des plus belles
perspectives que Mandelslo et jamais vues. Le milieu du jardin offre un
grand rservoir d'eau, qui n'est compos que d'eau de pluie pendant
l'hiver, mais qu'on entretient pendant l't avec le secours de
plusieurs machines, par lesquelles plusieurs boeufs tirent de l'eau de
divers puits fort profonds qui ne tarissent jamais. On y va rarement
sans rencontrer quelques femmes qui s'y baignent; aussi l'usage en
exclut-il les Indiens; mais la qualit d'tranger en fit obtenir
l'entre  Mandelslo. Tant de jardins dont la ville est environne, et
les arbres dont les rues sont remplies, lui donnent de loin l'apparence
d'une grande fort. Le chemin qui se nomme Baschaban, et qui conduit
dans un village loign de six lieues, est bord de deux lignes de
cocotiers, qui donnent sans cesse de l'ombre aux voyageurs; mais il
n'approche pas de celui qui mne d'Agra jusqu' Brampour, et qui ne fait
qu'une seule alle, dont la longueur est de cent cinquante lieues
d'Allemagne. Tous ces arbres logent et nourrissent une incroyable
quantit de singes, parmi lesquels il s'en trouve d'aussi grands que des
lvriers, et d'assez puissans pour attaquer un homme: ce qui n'arrive
jamais nanmoins, s'ils ne sont irrits. La plupart sont d'un vert brun;
ils ont la barbe et les sourcils longs et blancs; ces animaux, que les
banians laissent multiplier  l'infini par un principe de religion, sont
si familiers, qu'ils entrent dans les maisons  toute heure, en si grand
nombre et si librement, que les marchands de fruits et de confitures ont
beaucoup de peine  conserver leurs marchandises. Mandelslo en compta un
jour, dans la maison des Anglais, cinquante  la fois, qui semblaient
s'y tre rendus exprs pour l'amuser par leurs postures et leurs
grimaces. Un autre jour qu'il leur avait jet quelques amandes, ils le
suivirent jusqu' sa chambre, o ils s'accoutumrent  lui aller
demander leur djeuner tous les matins. Comme ils ne faisaient plus
difficult de prendre du pain et du fruit de sa main, il en retenait
quelquefois un par la pate, pour obliger les autres  lui faire la
grimace, jusqu' ce qu'il les vt prts  se jeter sur lui.

Le gouverneur d'Amedabad entretient de son revenu, pour le service du
grand-mogol, douze mille chevaux et cinquante lphans. Il porte le
titre de radja ou de prince. C'tait alors Arab-Khan, homme de soixante
ans, dont on faisait monter les richesses  plus de cinquante millions
de piastres. Il avait mari depuis peu sa fille au second fils du
grand-mogol; et pour l'envoyer  la cour, il l'avait fait accompagner de
vingt lphans, de mille chevaux, et de six cents charrettes charges
des plus riches toffes et de tout ce qu'il avait pu rassembler de
prcieux. Sa cour tait compose de plus de cinq cents personnes, dont
quatre cents taient ses esclaves. Ils taient nourris tous dans sa
maison; et l'on assura Mandelslo que, sans compter ses curies, o il
nourrissait quatre  cinq cents chevaux, et cinquante lphans, sa
dpense domestique montait chaque mois  plus de cent mille cus. Ses
principaux officiers taient vtus magnifiquement. Pour lui, ngligeant
assez le soin de sa parure, il portait une veste de simple toile de
coton, except les jours qu'il se faisait voir dans la ville, ou qu'il
la traversait pour se rendre  la campagne. Il paraissait alors dans
l'quipage le plus fastueux, assis ordinairement sur une espce de
trne, qui tait port par un lphant couvert des plus riches tapis de
Perse, escort d'une garde de deux cents hommes, avec un grand nombre de
beaux chevaux de main, et prcd de plusieurs tendards de diverses
couleurs.

Mandelslo s'tend sur quelques visites qu'il lui rendit avec le
directeur anglais. Il nous fit asseoir, dit-il, prs de quelques
seigneurs qui taient avec lui. Quoiqu'il traitt d'affaires, il eut
d'abord l'attention de nous entretenir quelques momens; et je remarquai
qu'il prenait plaisir  me voir en habit du pays. Il faisait expdier
divers ordres; il en crivait lui-mme. Mais ces occupations ne
l'empchaient pas d'avoir  la bouche une pipe, qu'un valet soutenait
d'une main, et dont il allumait le tabac de l'autre. Il sortit bientt
pour aller faire la revue de quelques compagnies de cavalerie et
d'infanterie qui taient ranges en bataille dans la cour. Aprs avoir
visit leurs armes, il les fit tirer au blanc, pour juger de leur
adresse, et pour augmenter la paie des plus habiles aux dpens de celle
des autres, qu'il diminuait d'autant. Nous pensions  nous retirer; mais
il nous fit dire qu'il voulait que nous dnassions avec lui. Dans
l'intervalle, on nous servit des fruits, dont une bonne partie fut
envoye au comptoir anglais par son ordre.  son retour, il se fit
apporter un petit cabinet d'or enrichi de pierreries, dont il tira deux
layettes. Dans l'une, il prit de l'opium, et dans l'autre du bengh,
espce de poudre qui se fait des feuilles et de la graine de chenevis,
et dont les Mogols prennent pour s'exciter aux volupts des sens. Aprs
en avoir pris une cuillere, il m'envoya le cabinet. Il est impossible,
me dit-il, que, pendant votre sjour d'Ispahan, vous n'ayez pas appris
l'usage de cette drogue. Vous me ferez plaisir d'en goter, et vous la
trouverez aussi bonne que celle de Perse. J'eus la complaisance d'en
prendre, et le directeur suivit mon exemple, quoique ni l'un ni l'autre
nous n'en eussions jamais pris, et que nous y trouvassions peu de got.
Dans la conversation qui suivit, le gouverneur parla du roi de Perse et
de sa cour en homme fort mcontent. Schah-Sfi, me dit-il, a pris le
sceptre avec des mains sanglantes. Le commencement de son rgne a cot
la vie  quantit de personnes de toute sorte de condition, d'ge et de
sexe. La cruaut est hrditaire dans sa maison; il la tient de
Schah-Abbas, son aeul, et jamais il ne faut esprer qu'il se dfasse
d'une qualit qui lui est naturelle. C'est la seule raison qui porte ses
officiers  se jeter entre les bras du Mogol. Je veux croire qu'il a de
l'esprit; mais de ce ct mme, il n'y a pas plus de comparaison entre
lui et le Mogol qu'entre la pauvret de l'un et les immenses richesses
de l'autre. L'empereur mon matre a de quoi faire la guerre  trois rois
de Perse.

Je me gardai bien d'entrer en contestation avec lui sur une matire si
dlicate. Je lui dis qu'il tait vrai que ce que j'avais vu des
richesses de Perse n'tait pas comparable avec ce que je commenais 
voir dans les tats du grand-mogol; mais qu'il fallait avouer aussi que
la Perse avait un avantage inestimable, qui consistait en un grand
nombre de kisilbachs[1], avec lesquels le roi de Perse tait en tat
d'entreprendre la conqute de toute l'Asie. Je lui tenais ce langage 
dessein, parce que je savais qu'il tait kisilbach, et qu'il serait
flatt de l'opinion que je marquais de cette milice. En effet, il me
dit qu'il tait forc d'en demeurer d'accord; et se tournant vers un
seigneur qui tait Persan comme lui, il lui dit: Je crois que ce jeune
homme a du coeur, puisqu'il parle avec tant d'estime de ceux qui en
ont.

[Note 1: Milice de Perse.]

Le dner fut servi avec plus de pompe que le prcdent. Un cuyer
tranchant, assis au milieu des grands vases dans lesquels on apportait
les viandes, en mettait avec une cuillre dans de petits plats qu'on
servait devant nous. Le gouverneur mme nous servit quelquefois, pour
nous tmoigner son estime par cette marque de faveur. La salle tait
remplie d'officiers de guerre, dont les uns se tenaient debout la pique
 la main, et les autres taient assis prs d'un rservoir d'eau qui
s'offrait dans le mme lieu. Aprs le dner, le gouverneur, en nous
congdiant, nous dit qu'il regrettait que ses affaires ne lui permissent
pas de nous donner le divertissement des danseuses du pays.

Ce seigneur tait homme d'esprit, mais fier, et d'une svrit dans son
gouvernement qui tenait de la cruaut. Dans un autre dner, il dclara
qu'il voulait donner le reste du jour  la joie. Vingt danseuses, qui
furent averties par ses ordres, arrivrent aussitt, se dpouillrent de
leurs habits, et se mirent  chanter et  danser nues avec plus de
justesse et de lgret que nos danseurs de corde. Elles avaient de
petits cerceaux, dans lesquels un singe n'aurait pas pass avec plus de
souplesse. Tous leurs mouvemens se faisaient en cadence, au son d'une
musique qui tait compose d'une timbale, d'un hautbois et de quelques
petits tambours. Elles avaient dans deux heures, lorsque le gouverneur
demanda une autre troupe de danseuses. On vint lui dire qu'elles taient
malades, et qu'elles ne pouvaient danser ce jour-l. Il renouvela le
mme ordre, auquel il ajouta celui de les amener dans l'tat o elles
taient; et ses gens rptant la mme excuse, il tourna son ressentiment
contre eux. Ces malheureux, qui craignaient la bastonnade, se jetrent 
ses pieds, et lui avourent que les danseuses n'taient pas malades;
mais qu'tant employes dans un autre lieu, elles refusaient de venir,
parce qu'elles savaient que le gouverneur ne les paierait point. Il en
rit. Cependant il les fit amener sur-le-champ par un dtachement de ses
gardes; et lorsqu'elles furent entres dans la salle, il ordonna qu'on
leur trancht la tte. Elles demandrent la vie avec des pleurs et des
cris pouvantables; mais il voulut tre obi; et l'excution se fit aux
yeux de toute l'assemble, sans que les seigneurs osassent intercder
pour ces infortunes, qui taient au nombre de huit.

Cet trange spectacle causa beaucoup d'tonnement aux trangers. Le
gouverneur s'en aperut, se mit  rire, et leur dit: Pourquoi cette
surprise, messieurs? Si j'en usais autrement, je ne serais bientt plus
matre dans Amedabad. Il faut prvenir par la crainte le mpris qu'on
ferait de mon autorit. Ainsi les despotes se rendent justice. Ils
avouent qu'ils ne peuvent chapper au mpris qu'en inspirant la crainte,
et ils ne sentent pas que par-l mme ils sont trs-mprisables.

Mandelslo partit pour Cambaye avec un jeune facteur anglais, qui ne
faisait ce voyage que pour l'obliger, et par l'ordre du directeur. La
crainte des rasbouts lui fit prendre une escorte de huit pions,
c'est--dire huit soldats  pied, arms de piques et de rondaches, outre
l'arc et les flches. Cette milice est d'autant plus commode qu'elle ne
ddaigne pas de servir de laquais, et qu'elle marche toujours  la tte
des chevaux. Elle se loue d'ailleurs  si bas prix, qu'il n'en cota que
huit cus  Mandelslo pour trois jours, pendant lesquels il fit treize
lieues. On en compte huit jusqu'au village de Sergountra, dans lequel il
ne vit rien de plus remarquable qu'une grande citerne o l'eau de pluie
se conserve pendant toute l'anne. Cinq lieues de plus le firent arriver
 la vue de Cambaye. Il s'y logea chez un marchand maure, dans l'absence
du facteur anglais de cette ville.

Cambaye est situe  seize lieues de Broitschia, dans un lieu fort
sablonneux, au fond et sur le bord d'une grande baie, o la rivire du
May se dcharge aprs avoir lav ses murs. Son port n'est pas commode:
quoique la haute mare y amne plus de sept brasses d'eau, les navires y
demeurent  sec, aprs le reflux, dans le sable et dans la boue, dont le
fond est toujours ml. La ville est ceinte d'une fort belle muraille
de pierres de taille. Elle a douze portes, de grandes maisons, et des
rues droites et larges, dont la plupart ont leurs barrires qui se
ferment la nuit. Elle est incomparablement plus grande que Surate, et sa
circonfrence n'a pas moins de deux lieues.

On y compte trois bazars ou marchs, et quatre belles citernes capables
de fournir de l'eau  tous les habitans dans les plus grandes
scheresses. La plupart sont des paens, banians ou rasbouts, dont les
uns sont adonns au commerce, et les autres  la profession des armes.
Leur plus grand trafic est  Diu,  la Mecque, en Perse,  Achem, et 
Goa, o ils portent toutes sortes d'toffes de soie et de coton pour en
rapporter de l'or et de l'argent monnay, c'est--dire des ducats, des
sequins et des piastres, avec diverses marchandises des mmes lieux.

[Illustration: _Elle se versa sur la tte un vase d'huile
odorifrante._]

Aprs avoir employ quelques heures  visiter la ville, Mandelslo se
laissa conduire hors des murs, dans quinze ou seize beaux jardins, qui
n'approchaient pas nanmoins d'un autre o son guide le fit monter par
un escalier de pierre compos de plusieurs marches; il est accompagn de
trois corps-de-logis, dont l'un contient plusieurs beaux appartemens. Au
centre du jardin on voit, sur un lieu fort lev, le tombeau du
mahomtan dont il est l'ouvrage: il n'y a point de situation dont la vue
soit si belle, non-seulement vers la mer, mais du ct de la terre, o
l'on dcouvre la plus belle campagne du monde. Ce lieu a tant
d'agrmens, que le grand-mogol, tant un jour  Cambaye, voulut y loger,
et fit ter les pierres du monument pour y faire dresser sa tente. Ce
despote n'avait donc pas assez de toute l'tendue de son vaste empire?
Il fallait pour un moment de plaisir, troubler la demeure paisible des
morts, et disperser les pierres des tombeaux, comme si les monarques ne
pouvaient jamais jouir qu'en dtruisant!

Tandis que Mandelslo cherchait  satisfaire sa curiosit, le facteur
anglais, qui tait revenu au comptoir de sa nation, vint lui faire des
reproches d'avoir prfr une maison mahomtane  la sienne; et,
s'offrant  l'accompagner dans ses observations, il lui promit pour le
lendemain le spectacle d'une Indienne qui devait se brler
volontairement. En effet, ils se rendirent ensemble hors de la ville,
sur le bord de la rivire, qui tait le lieu marqu pour cette funeste
crmonie. L'Indienne tait veuve d'un rasbout qui avait t tu  deux
cents lieues de Cambaye; en apprenant la mort de son mari, elle avait
promis au ciel de ne pas lui survivre. Comme le grand-mogol et ses
officiers n'pargnent rien pour abolir un usage si barbare, on avait
rsist long-temps  ses dsirs; et le gouverneur de Cambaye les avait
combattus lui-mme en s'efforant de lui persuader que les nouvelles qui
lui faisaient har la vie taient encore incertaines; mais, ses
instances redoublant de jour en jour, on lui avait enfin permis de
satisfaire aux lois de sa religion.

Elle n'avait pas plus de vingt ans. Mandelslo la vit arriver au lieu de
son supplice avec tant de constance et de gaiet, qu'il crut qu'on avait
troubl sa raison par une dose extraordinaire d'opium, dont l'usage est
fort commun dans les Indes. Son cortge formait une longue procession
qui tait prcde de la musique du pays, c'est--dire de hautbois et de
timbales; quantit de filles et de femmes chantaient et dansaient autour
de la victime; elle tait pare de ses plus beaux habits; ses bras, ses
doigts et ses jambes taient chargs de bracelets, de bagues et de
carcans; une troupe d'hommes et d'enfans fermait la marche.

Le bcher qui l'attendait sur la rive tait de bois d'abricotier, ml
de sandal et de cannelle. Aussitt qu'elle put l'apercevoir, elle
s'arrta quelques momens pour le regarder d'un oeil o Mandelslo crut
dcouvrir du mpris; et, prenant cong de ses parens et de ses amis,
elle distribua parmi eux ses bracelets et ses bagues. Mandelslo se
tenait  cheval auprs d'elle avec deux marchands anglais. Je crois
dit-il, que mon air lui fit connatre qu'elle me faisait piti, et ce
fut apparemment par cette raison qu'elle me jeta un de ses bracelets que
j'acceptai heureusement, et que je garde encore en mmoire d'un si
triste vnement. Lorsqu'elle fut monte sur le bcher, on y mit le
feu; elle se versa sur la tte un vase d'huile odorifrante, o la
flamme ayant pris aussitt, elle fut touffe en un instant, sans qu'on
vt aucune altration sur son visage. Quelques assistans jetrent dans
le bcher plusieurs cruches d'huile qui, prcipitant l'action des
flammes, achevrent de rduire le corps en cendres. Les cris de
l'assemble auraient empch d'entendre ceux de la veuve, quand elle
aurait eu le temps d'en pousser.

Mandelslo ayant pass quelques jours  Cambaye, partit avec beaucoup
d'admiration pour la politesse des habitans. On sera surpris, dit-il,
si j'assure qu'on trouve peut-tre plus de civilit aux Indes que parmi
ceux qui croient la possder seuls.

En retournant vers Amedabad, Mandelslo arriva si tard  Serquatra, que
les banians, qui ne se servent point de chandelles, de peur que les
mouches et les papillons ne s'y viennent brler, refusrent de lui
ouvrir leurs portes.  l'occasion de l'embarras auquel il fut expos
pour la nourriture de ses chevaux, il observe que dans l'Indoustan,
comme on l'a dj remarqu de plusieurs autres pays des Indes, l'avoine
tant inconnue et l'herbe fort rare, on nourrit les btes de selle et de
somme d'une pte compose de sucre et de farine, dans laquelle on mle
quelquefois un peu de beurre.

Le lendemain, aprs avoir fait cinq lieues jusqu' un grand village dont
il ne rapporte pas le nom, sa curiosit le conduisit au jardin de
Tschiebag, le plus beau sans contredit de toutes les Indes; il doit son
origine  la victoire du grand-mogol sur le dernier roi de Guzarate; et
de l lui vient son nom qui signifie jardin de conqute. Il est situ
dans un des plus agrables lieux du monde, sur le bord d'un grand tang,
avec plusieurs pavillons du ct de l'eau, et une muraille trs-haute
vers Amedabad. Le corps de logis et le caravansrail dont il est
accompagn sont dignes du monarque qui les a btis; le jardin offre
diverses alles d'arbres fruitiers, tels que des orangers et des
citronniers de toutes les espces, des grenadiers, des dattiers, des
amandiers, des mriers, des tamariniers, des manguiers et des cocotiers.
Ces arbres y sont en si grand nombre, et plants  si peu de distance,
que, faisant rgner l'ombre de toutes parts, on y jouit continuellement
d'une dlicieuse fracheur; les branches sont charges de singes qui ne
contribuent pas peu  l'agrment d'un si beau lieu. Mandelslo, qui tait
 cheval et qui se trouva importun des gambades que ces animaux
faisaient autour de lui, en tua deux  coups de pistolet; ce qui parut
irriter si furieusement les autres, qu'il les crut prts  l'attaquer;
cependant, malgr leurs cris et leurs grimaces, ils ne lui voyaient pas
plus tt tourner bride qu'ils se rfugiaient sur les arbres.

Un heureux hasard lui fit trouver dans le faubourg d'Amedabad une
caravane d'environ deux cents marchands anglais et banians qui taient
en chemin pour Agra, l'une des capitales de l'empire mogol. Il profita
d'une occasion sans laquelle son dpart aurait t retard long-temps.
Le directeur anglais leur avait accord de puissantes recommandations.
Il se mit en marche le 29 octobre, dans le plus beau chemin du monde: on
rencontre trs-peu de villages. Le sixime jour il arriva devant les
murs de la ville d'Hribath, aprs avoir fait cinquante lieues. Cette
place est de grandeur mdiocre; elle n'a ni portes ni murailles depuis
qu'elles ont t dtruites par Tamerlan. On voit encore les ruines de
son chteau sur une montagne voisine.

Entre cette ville et celle de Dantighes, qui en est loigne de
cinquante lieues, on est continuellement expos aux courses des
rasbouts. Les officiers de la caravane se disposrent  recevoir ces
brigands en faisant filer leurs charrettes et les soldats de l'escorte
dans un ordre qui les mettait en tat de se secourir sans confusion. 
cinquante lieues de Dantighes, on arriva prs du village de Siedek, qui
est accompagn d'un fort beau chteau. Les rasbouts qui s'taient
prsents par intervalles causrent moins de mal aux marchands que de
crainte. On cessa de les voir entre Siedek et Agra, o l'on parvint
heureusement.

Le grand-mogol, ou l'empereur de l'Indoustan, changent souvent de
demeure. L'empire n'a pas de ville un peu considrable o ce monarque
n'ait un palais; mais il n'y en a point qui lui plaisent plus qu'Agra,
et Mandelslo la regarde en effet comme la plus belle ville de ses tats.

Il s'associa ensuite avec un Hollandais qui faisait le voyage d'Agra
jusqu' Lahor; le chemin n'est qu'une alle tire  la ligne, et borde
de dattiers, de cocotiers et d'autres arbres qui dfendent les voyageurs
des ardeurs excessives du soleil. Les belles maisons qui se prsentent
de toute part, amusaient continuellement les yeux de Mandelslo; tandis
que les singes, les perroquets, les paons lui offraient un autre
spectacle, et donnaient mme quelquefois de l'exercice  ses armes. Il
tua un gros serpent, un lopard et un chevreuil qui se trouvrent dans
son chemin. Les banians de la caravane s'affligeaient de lui voir ter 
des animaux une vie qu'il ne pouvait leur donner, et que le ciel ne leur
accordait que pour le glorifier. Lorsqu'ils lui voyaient porter la main
au pistolet, ils paraissaient irrits qu'il prt plaisir  violer en
leur prsence les lois de leur religion, et s'il avait la complaisance
de leur pargner ce chagrin, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour
lui plaire.

La plupart des habitans de Lahor ayant embrass le mahomtisme, on y
voit un grand nombre de mosques et de bains publics. Mandelslo eut la
curiosit de voir un de ces bains, et de s'y baigner  la mode du pays.
Il le trouva bti  la persane, avec une vote plate, et divis en
plusieurs appartemens de forme  demi ronde, fort troits  l'entre,
larges au fond, chacun ayant sa porte particulire, et deux cuves en
pierre de taille, dans lesquelles on fait entrer l'eau par des robinets
de cuivre, au degr de chaleur qu'on dsire. Aprs avoir pris le bain,
on le fit asseoir sur une pierre de sept  huit pieds de long, et large
de quatre, o le baigneur lui frotta le corps avec un gantelet de crin.
Il voulait aussi lui frotter la plante des pieds avec une poigne de
sable; mais voyant qu'il avait peine  supporter cette opration, il lui
demanda s'il tait chrtien; et lorsqu'il eut appris qu'il l'tait, il
lui donna le gantelet, en le priant de se frotter lui-mme les pieds,
quoiqu'il ne ft pas difficult de lui frotter le reste du corps. Un
homme de petite taille, qui parut ensuite, le fit coucher sur la mme
pierre, et, s'tant mis  genoux sur ses reins, il lui frotta le dos
avec les mains, depuis l'pine jusqu'au ct, en l'assurant que le bain
lui servirait peu, s'il ne souffrait qu'on ft couler ainsi dans les
autres membres le sang qui pourrait se corrompre dans cette partie du
corps.

Mandelslo ne vit rien de plus curieux aux environs de Lahor qu'un des
jardins de l'empereur, qui en est  deux jours de chemin; mais dans ce
voyage qu'il fit par amusement, il prit plaisir aux diffrentes montures
dont on le fit changer successivement. On lui donna d'abord un chameau,
ensuite un lphant, et puis un boeuf, qui, trottant furieusement, et
levant les pieds jusqu'aux triers, lui faisait faire six bonnes lieues
en quatre heures.

Le sjour de Lahor lui plaisait beaucoup mais il reut des lettres
d'Agra, par lesquelles on le pressait de retourner  Surate, s'il
voulait profiter du dpart de quelques vaisseaux anglais, sur lesquels
le prsident, qui avait achev le temps ordinaire de son emploi, devait
s'embarquer pour retourner en Angleterre. Il ne balana point  se
mettre dans la compagnie de quelques marchands mogols qui partaient pour
Amedabad. En arrivant dans cette ville, il y trouva des lettres du
prsident, qui l'invitait  profiter d'une forte caravane, que le
gouverneur d'Amedabad avait ordre de former le plus promptement qu'il
serait possible pour se rendre  Surate avant sa dmission, et pour
assister  la fte qui devait accompagner cette crmonie. Pendant qu'on
prparait la caravane, il eut le spectacle d'un feu d'artifice 
l'indienne; toutes les fentres du midan taient bordes de lampes,
devant lesquelles on avait plac des flacons de verre remplis d'eau de
plusieurs couleurs. Cette illumination lui parut charmante: on alluma le
feu, qui consistait en fuses de diffrentes formes; quantit de lampes
suspendues  des roues paraissaient immobiles, quoique les roues
tournassent incessamment avec beaucoup de vitesse.

Aussitt que la caravane fut assemble, Mandelslo se mit en chemin avec
le directeur d'Amedabad, et trois autres Anglais qui devaient assister
aussi  la fte de Surate. Ils prirent le devant sous l'escorte de vingt
pions, aprs avoir laiss ordre  la caravane de faire toute la
diligence possible pour les suivre. Ils emmenaient quatre charrettes et
quelques chevaux. Les pions, qui portaient leurs armes et leurs
tendards, suivaient  pied le train des voitures. Mandelslo fait
observer qu'aux Indes il n'y a point de personne un peu distingue qui
ne fasse porter devant soi une espce d'tendard, qui sert, dit-il,
comme de bannire.

Le premier jour ils traversrent la rivire de Vasset, d'o ils allrent
passer la nuit dans le fort de Saselpour. Pansfeld, facteur anglais de
Brodra, qui vint au-devant d'eux jusqu' ce fort, les traita le
lendemain fort magnifiquement dans le lieu de sa rsidence. Ils en
partirent vers le soir pour se loger la nuit suivante dans un grand
jardin; et le jour d'aprs, continuant heureusement leur voyage, ils
allrent camper proche d'une citerne nomme Sambor. Les habitans du
pays, qui virent arriver en mme temps une caravane hollandaise de deux
cents charrettes, craignirent que toute leur eau ne ft consomme par un
si grand nombre d'trangers. Ils en dfendirent l'approche aux Anglais,
qui taient arrivs les premiers, ce qui obligea le directeur de faire
avancer quinze pions, avec ordre d'employer la force; mais, en
approchant de la citerne, ils la trouvrent garde par trente paysans
bien arms qui se prsentrent avec beaucoup de rsolution. Les pions
couchrent en joue et tirrent l'pe. Cette vigueur tonna les paysans,
et leur fit prendre le parti de se retirer; mais, pendant que le
directeur faisait puiser de l'eau, ils tirrent quelques flches et
trois coups de mousquet, qui blessrent cinq de ses gens. Alors les
pions, faisant feu sans mnagement, turent trois de leurs ennemis, dont
Mandelslo vit emporter les corps dans le village. Une action si vive
aurait eu des suites plus sanglantes, si l'arrive de la caravane
hollandaise n'avait achev de contenir les Indiens.

Cependant ce n'tait que le prlude d'une aventure plus dangereuse.
Pendant que les Anglais taient tranquillement  souper, un marchand
hollandais vint leur donner avis qu'on avait vu sur le chemin deux cents
rasbouts qui avaient fait plusieurs vols depuis quelques jours, et que
le jour prcdent ils avaient tu six hommes  peu de distance de
Sambor. La caravane hollandaise ne laissa pas de dcamper  minuit.
Nous la suivmes, raconte Mandelslo; mais, comme elle marchait plus
lentement que nous, nous ne fmes pas long-temps  la passer. Le matin
nous dcouvrmes un _holacueur_, c'est--dire un de ces trompettes qui
marchent ordinairement  la tte des caravanes en sonnant d'un
instrument de cuivre beaucoup plus long que nos trompettes. Ds qu'il
nous eut aperus, il se jeta dans une fort voisine, o il se mit 
sonner de toute sa force, ce qui nous fit prvoir que nous aurions
bientt les rasbouts sur les bras. En effet, nous vmes sortir des deux
cts de la fort un grand nombre de ces brigands arms de piques, de
rondaches, d'arcs et de flches, mais sans armes  feu. Nous avions eu
la prcaution de charger les ntres, qui ne consistaient qu'en quatre
fusils et trois paires de pistolets. Le directeur et moi nous montmes 
cheval, et nous donnmes les fusils aux marchands qui taient dans les
voitures, avec ordre de ne tirer qu' bout portant. Nos armes taient
charges  cartouches, et les rasbouts marchaient si serrs, que de la
premire dcharge nous en vmes tomber trois. Ils nous tirrent quelques
flches, dont ils nous blessrent un boeuf et deux pions. J'en reus une
dans le pommeau de ma selle, et le directeur eut un coup dans son
turban. Aussitt que la caravane hollandaise entendit tirer, elle se
hta de nous envoyer dix de ses pions; mais, avant qu'ils fussent en
tat de nous secourir, le danger devint fort grand pour ma vie. Je me
vis attaqu de toutes parts, et je reus deux coups de pique dans mon
collet de buffle, qui me sauva heureusement la vie. Deux rasbouts
prirent mon cheval par la bride, et se disposaient  m'emmener
prisonnier; mais je mis l'un hors de combat d'un coup de pistolet que je
lui donnai dans l'paule; et le directeur anglais, qui vint  mon
secours, me dgagea de l'autre. Cependant les pions des Hollandais
approchrent, et toute la caravane tant arrive presqu'en mme temps,
les rasbouts se retirrent dans la fort, laissant six hommes morts sur
le champ de bataille, et n'ayant pas peu de peine  traner leurs
blesss. Nous perdmes deux pions, et nous en emes huit blesss, sans
compter le directeur anglais, qui le fut lgrement. Cette leon nous
fit marcher en bon ordre avec la caravane, dans l'opinion que nos
ennemis reviendraient en plus grand nombre; mais ils ne reparurent
point, et nous arrivmes vers midi  Broitschia, d'o nous partmes 
quatre heures pour traverser la rivire, et pour faire encore cinq
cosses jusqu'au village d'Enclasser. Le lendemain 26 dcembre, nous
arrivmes  Surate.

Avant de quitter Surate, Mandelslo fait observer que le grand-mogol qui
rgnait de son temps tait Schah-Khoram, second fils de Djehan-Guir, et
qu'il avait usurp la couronne sur le prince Pelaghi son neveu, que les
ambassadeurs du duc de Holstein avaient trouv  Casbin en arrivant en
Perse. L'ge de Khoram tait alors d'environ soixante ans; il avait
quatre fils, dont l'an, g de vingt-cinq ans, n'tait pas celui pour
lequel il avait le plus d'affection. Son dessein tait de nommer le plus
jeune pour son successeur au trne de l'Indoustan, et de laisser
quelques provinces aux trois ans. Les commencemens de son rgne
avaient t cruels et sanglans; et quoique le temps et apport
beaucoup de changement  son naturel, il laissait voir encore des restes
de frocit dans les excutions des criminels, qu'il faisait corcher
vifs ou dchirer par les btes. Il aimait d'ailleurs les festins, la
musique et la danse, surtout celle des femmes publiques, qu'il faisait
souvent danser nues devant lui, et dont les postures l'amusaient
beaucoup. Son affection s'tait particulirement dclare pour un radja,
clbre par son courage et par les agrmens de sa conversation. Un jour
que ce seigneur ne parut point  la cour, l'empereur demanda pourquoi il
ne le voyait point; et quelqu'un rpondant qu'il avait pris mdecine, il
lui envoya une troupe de danseuses, auxquelles il donna ordre de faire
leurs ordures en sa prsence. Le radja, qui fut averti de leur arrive,
s'imagina qu'elles taient venues pour le divertir; mais, apprenant
l'ordre du souverain, et jugeant que ce monarque devait tre dans un
moment de bonne humeur, il ne fit pas difficult d'y rpondre par une
autre raillerie. Aprs avoir demand aux danseuses ce que l'empereur
leur avait ordonn, il voulut savoir si leurs ordres n'allaient pas plus
loin. Lorsqu'il fut assur par leurs propres bouches qu'elles n'en
avaient pas reu d'autre, il leur dit qu'elles pouvaient excuter
ponctuellement les volonts de leur matre commun, mais qu'elles se
gardassent bien d'en faire davantage, parce que, s'il leur arrivait
d'uriner en faisant leurs ordures, il tait rsolu de les fouetter
jusqu'au sang. Toutes ces femmes se trouvrent si peu disposes 
risquer le danger, qu'elles retournrent sur-le-champ au palais pour
rendre compte de leur aventure au Mogol; et, loin de s'en offenser,
l'adresse du radja lui plut beaucoup. Je ne crois pas qu'on trouve ces
plaisanteries impriales de bien bon got; mais ce qui suit est
excrable.

Son principal amusement tait de voir combattre des lions, des taureaux,
des lphans, des tigres, des lopards et d'autres btes froces; il
faisait quelquefois entrer des hommes en lice contre ces animaux; mais
il voulait que le combat ft volontaire; et ceux qui en sortaient
heureusement taient srs d'une rcompense proportionne  leur courage.
Mandelslo fut tmoin d'un spectacle de cette nature, qu'il donna le jour
de la naissance d'un de ses fils, dans un caravansrail voisin de la
ville, o il faisait nourrir toutes sortes de btes. Ce btiment tait
accompagn d'un grand jardin ferm de murs, par-dessus lesquels il fut
permis au peuple de se procurer la vue de cette lutte barbare.

Premirement, dit Mandelslo, on fit combattre un taureau sauvage contre
un lion, ensuite un lion contre un tigre. Le lion n'eut pas plus tt
aperu le tigre, qu'il alla droit  lui; et, le choquant de toutes ses
forces, il le renversa; mais il parut comme tourdi du choc, et toute
l'assemble se figura que le tigre n'aurait pas de peine  le vaincre.
Cependant il se remit aussitt, et prit le tigre  la gorge avec tant de
fureur; qu'on crut la victoire certaine. Le tigre ne laissa pas de se
dgager, et le combat recommena plus furieusement encore, jusqu' ce
que la lassitude les spart. Ils taient tous deux fort blesss; mais
leurs plaies n'taient pas mortelles.

Aprs cette ouverture, Allamerdy-Khan, gouverneur de Chisemer, s'avana
vers le peuple, et dclara au nom de l'empereur que, si parmi ses sujets
il se trouvait quelqu'un qui et assez de coeur pour affronter une des
btes, celui qui donnerait cette preuve de courage et d'adresse
obtiendrait pour rcompense la dignit de khan et les bonnes grces de
son matre. Trois Mogols s'tant offerts, Allamerdy-Khan ajouta que
l'intention de sa majest tait que le combat se ft avec le cimeterre
et la rondache seuls, et qu'il fallait mme renoncer  la cotte de
mailles, parce que l'empereur voulait que les avantages fussent gaux.

On lcha aussitt un lion furieux, qui, voyant entrer son adversaire,
courut droit  lui. Le Mogol se dfendit vaillamment; mais enfin, ne
pouvant plus soutenir le choc de l'animal, qui pesait principalement sur
son bras gauche, pour lui arracher la rondache de la pate droite, tandis
que de sa pate gauche il tchait de se saisir du bras droit de son
ennemi, dans la vue apparemment de lui sauter  la gorge, ce brave
combattant, baissant un peu sa rondache, tira de la main gauche un
poignard qu'il avait cach dans sa ceinture et l'enfona si loin dans la
gueule du lion, qu'il le fora de lcher prise. Alors, se htant de le
poursuivre, il l'abattit d'un coup de cimeterre qu'il lui donna sur le
mufle; et bientt il acheva de le tuer et de le couper en pices.

La victoire fut aussitt clbre par de grandes acclamations du
peuple; mais, le bruit ayant cess, il reut ordre de s'approcher de
l'empereur, qui lui dit avec un sourire amer: J'avoue que tu es un
homme de courage, et que tu as vaillamment combattu; mais ne t'avais-je
pas dfendu de combattre avec avantage? et ne t'avais-je pas rgl les
armes? Cependant tu as mis la ruse en oeuvre, et tu n'as pas combattu
mon lion en homme d'honneur; tu l'as surpris avec des armes dfendues,
et tu l'as tu en assassin. L-dessus, il ordonna  deux de ses gardes
de descendre dans le jardin et de lui fendre le ventre. Cette courte
sentence fut excute sur-le-champ, et le corps fut mis sur un lphant
pour tre promen par la ville, et pour servir d'exemple.

Le second Mogol qui entra sur la scne, marcha firement vers le tigre
qu'on avait lch contre lui. Sa contenance aurait fait juger qu'il
tait sr de la victoire; mais le tigre lui sauta si lgrement  la
gorge, que, l'ayant tu tout d'un coup, il dchira son corps en pices.

Le troisime, loin de paratre effray du malheureux sort des deux
autres, entra gaiement dans le jardin, et marcha droit au tigre. Ce
furieux animal, encore chauff du premier combat, se prcipita
au-devant de lui; mais il fut abattu d'un coup de sabre qui lui coupa
les deux pates de devant; et, dans cet tat, l'Indien n'eut pas de peine
 le tuer.

L'empereur fit demander aussitt le nom d'un si brave homme: il se
nommait _Gheily_. En mme temps on vit arriver un gentilhomme qui lui
prsenta une veste de brocart, et qui lui dit: Gheily, prends cette
veste de mes mains comme une marque de l'estime de ton empereur, qui
t'en fait assurer par ma bouche. Gheily fit trois profondes rvrences,
porta la veste  ses yeux et  son estomac; et, la tenant en l'air,
aprs avoir fait intrieurement une courte prire, il dit  voix haute:
Je prie Dieu qu'il rende la gloire de Schah-Djehan gale  celle de
Tamerlan dont il est sorti; qu'il fasse prosprer ses armes; qu'il
augmente ses richesses; qu'il le fasse vivre sept cents ans, et qu'il
affermisse ternellement sa maison. Deux eunuques vinrent le prendre 
la vue du peuple, et le conduisirent jusqu'au trne, o deux khans le
reurent de leurs mains pour le prsenter  l'empereur. Ce prince lui
dit: Il faut avouer, Gheily-Khan, que ton action est extrmement
glorieuse: je te donne la qualit de khan que tu possderas  jamais. Je
veux tre ton ami, et tu seras mon serviteur.

Mandelslo partit de Surate le 5 janvier, sur _la Marie_, vaisseau de la
flotte anglaise, qui portait Mthold et quelques autres marchands de
considration que leurs affaires appelaient  Visapour.

On entre dans cet tat aprs avoir pass la rivire de Madre de Dios,
qui spare l'le de Goa du continent. Avant d'arriver  la capitale, on
passe par deux autres villes, nommes Nouraspour et Sirrapour, qui lui
servent comme de faubourgs, et dont la premire tait autrefois la
rsidence ordinaire des rois du Dcan. Elle est tombe en ruine, et l'on
achevait de la dtruire pour employer les matriaux du palais et des
htels aux nouveaux difices de Visapour.

La capitale du Dcan est une des plus grandes villes de l'Asie. On lui
donne plus de cinq lieues de tour. Sa situation est dans la province de
Concan, sur la rivire de Mandova,  quarante lieues de Daboul et
soixante de Goa. Ses murailles sont d'une hauteur extraordinaire et de
belles pierres de taille. Elles sont environnes d'un grand foss et
dfendues par plusieurs batteries, o l'on compte plus de mille pices
de canon de toutes sortes de calibre, de fer et de fonte.

Le palais du roi forme le centre de la ville, dont il ne laisse pas
d'tre spar par une double muraille et un double foss. Cette enceinte
a plus de trois mille cinq cents pas de circuit. Le gouverneur tait
alors un Italien, natif de Rome, qui avait pris le turban avec le nom de
Mahmoud Rikhan. Son commandement s'tendait aussi sur la ville, et sur
cinq mille hommes dont la garnison tait compose, outre deux mille qui
faisaient la garde du chteau.

La ville a cinq grands faubourgs, qui sont habits par les principaux
marchands, surtout celui de Champour, o la plupart des joailliers ont
leurs maisons et leurs boutiques. La religion des habitans est partage
entre le mahomtisme, le culte des banians et l'idoltrie.

Aprs avoir termin les affaires de la compagnie  Visapour, d'autres
intrts apparemment conduisirent Mthold  Daboul, o Mandelslo ne
perdit pas l'occasion de l'accompagner. Daboul est situe sur la rivire
d'Halevako,  17 degrs 45 minutes nord: c'est une des anciennes villes
du Dcan; mais aujourd'hui elle est sans portes et sans murailles.

Le principal commerce de Daboul est celui du sel, qu'on y apporte
d'Oranouhammara, et celui du poivre, que les habitans transportaient
autrefois dans le golfe Persique et dans la mer Rouge. Ils y envoyaient
alors un grand nombre de vaisseaux; mais ils sont tombs de cet tat
florissant dans un tat de dcadence qui ne leur permet pas, suivant
Mandelslo, d'envoyer chaque anne plus de trois ou quatre btimens 
Bender-Abassy. Les droits que les marchandises paient dans ce port sont
de trois et demi pour cent.

En gnral, les habitans du royaume que l'auteur nomme les Dcanins, ont
beaucoup de ressemblance dans leurs manires, dans leurs mariages, dans
leurs enterremens, leurs purifications et leurs autres usages, avec les
banians du royaume de Guzarate. Mandelslo nanmoins observa quelques
diffrences. Les maisons des banians dcanins sont composes de paille;
et les portes en sont si basses et si troites, qu'on n'y peut entrer
qu'en se courbant. On y voit pour tous meubles une natte sur laquelle
ils couchent, et une fosse dans la terre, o ils battent le riz. Leurs
habits ressemblent  ceux des autres banians; mais leurs souliers,
qu'ils nomment _alparcas_, sont de bois; et leur usage est de les
attacher sur le coude-pied avec des courroies. Leurs enfans vont nus
jusqu' l'ge de sept  huit ans: la plupart sont orfvres ou
travaillent en cuivre. Cependant ils ont des mdecins, des barbiers, des
charpentiers et des maons qui s'emploient au service du public, sans
distinguer les religions. Leurs armes sont  peu prs les mmes que
celles des Mogols; et Mandelslo remarqua, comme dans l'Indoustan,
qu'elles sont moins bonnes que celles de Turquie et d'Europe.

Leur principal commerce est en poivre, qui se transporte par mer en
Perse,  Surate, et mme en Europe. L'abondance de leurs vivres les met
en tat d'en fournir toutes les contres voisines. Ils font quantit de
toiles qu'on transporte aussi par mer; ce qui n'empche pas le commerce
de terre avec les Mogols et les peuples de Golconde et de la cte de
Coromandel, auxquels ils portent des toiles de coton et des toffes de
soie.

On trouve  Visapour un grand nombre de joailliers et quantit de
perles; mais ce n'est pas dans cette ville ni dans ce pays qu'il faut
chercher le bon march, puisque les perles y viennent d'ailleurs. Il se
fait beaucoup de laque dans les montagnes des Gtes, quoique moins bonne
que celle de Guzarate. Les Portugais font un grand commerce dans le
Dcan, surtout avec les marchands de Ditcauly et de Banda. Ils achtent
d'eux le poivre  sept ou huit piastres le quintal, et leur donnent en
paiement des toffes ou de la quincaillerie d'Europe. On distingue par
le nom de _vnesars_ une race de marchands dcanins qui achtent le riz
et le bl pour l'aller revendre dans l'Indoustan et dans les autres pays
voisins, en caffilas ou caravanes de cinq, six et quelquefois neuf  dix
mille btes de charge. Ils emmnent leurs familles entires, surtout
leurs femmes, qui, maniant l'arc et les flches avec autant d'habilet
que les hommes, se rendent si redoutables aux brigands, que jamais ils
n'ont os les attaquer.

Le roi de Dcan ou de Concan, ou de Visapour (car il porte ces trois
noms), est devenu tributaire du grand-mogol, par des rvolutions dont
on a dj rapport l'origine. Il conserve nanmoins assez de force pour
mettre en campagne une arme de deux cent mille hommes, avec lesquels il
se rend quelquefois redoutable  la cour d'Agra, quoiqu'elle possde
plusieurs villes dans les tats de ce prince, telles que Chaul, Kerbi et
Doltabad. On lit dans les historiens portugais qu'Adelkhan-Schah,
bisaeul d'Idal-Schah, qui rgnait du temps de Mandelslo, prit deux
fois, en 1586, la ville de Goa sur leur nation: mais que, se trouvant
ruin par cette guerre, il convint avec eux de leur cder la proprit
du pays de Salsette avec soixante-sept villages, de celui de Bardes avec
douze villages, et de celui de Tisouary avec trente villages; 
condition, d'un ct, que les peuples de son royaume jouiraient de la
libert du commerce dans toutes les Indes, et que, de l'autre, ils
seraient obligs de vendre tout leur poivre aux marchands de Goa. Ce
trait ne fut pas excut si fidlement qu'il ne s'levt quelquefois
des diffrens considrables entre les deux nations. Quelques annes
avant l'arrive de Mandelslo aux Indes, les Portugais, avertis que trois
ou quatre vaisseaux du roi de Dcan taient partis chargs de poivre
pour Moka et pour la Perse, mirent en mer quatre frgates, qui ne firent
pas difficult de les attaquer. Le combat fut sanglant, et les Portugais
y perdirent un de leurs principaux officiers. Cependant la victoire
s'tant dclare pour eux, ils se saisirent des quatre vaisseaux, et les
menrent  Goa, o de sang-froid ils turent tous les Indiens qui
restaient  bord. Le roi de Dcan feignit d'ignorer cet outrage; mais on
ne doutait point,  l'arrive de Mandelslo que, sous le voile de la
dissimulation, il ne prt du temps pour disposer ses forces, et qu'il ne
dclart la guerre  la ville de Goa.

L'Inde n'a pas de prince qui soit plus riche en artillerie. On croira,
si l'on veut, sur le tmoignage de Mandelslo, qu'entre plusieurs pices
extraordinaires, il en avait une de fonte qui tirait prs de huit cents
livres de balles, avec cinq cent quarante livres de poudre fine; et
qu'en ayant fait usage au sige du chteau de Salpour, le premier coup
qu'il fit tirer contre cette forteresse abattit quarante-cinq pieds de
mur. Le fondeur tait un Italien, natif de Rome, et le plus mchant de
tous les hommes, qui avait eu l'inhumanit de tuer son propre fils pour
consacrer par son sang cette monstrueuse pice; ensuite il fit jeter
dans la fournaise de sa fonte un trsorier de la cour qui voulait lui
faire rendre compte de la dpense.




CHAPITRE VII.

Voyage de l'ambassadeur anglais Thomas Rho dans l'Indoustan.


Avant d'entrer dans la description gnrale de l'Indoustan, nous
trouverons dans les voyages de l'Anglais Rho, et dans ceux de
Taverpagne dont nous parlerons aprs, quantit de dtails trs-curieux
mls  leurs aventures particulires.

Rho fut envoy au Mogol en 1615, avec la qualit d'ambassadeur du roi
d'Angleterre, mais aux frais de la compagnie des Indes orientales, dont
le commerce tait dj florissant. La flotte anglaise qui portait Rho
ayant jet l'ancre au port de Surate le 26 septembre, il ne s'arrta
dans la ville que pour donner le temps au capitaine Harris, qui fut
nomm pour l'escorter, de rassembler cent mousquetaires dont l'escorte
devait tre compose. On se mit en marche. Rho fit peu d'observations
dans une route de deux cent vingt-trois milles qu'il compte  l'est de
Surate jusqu' Brampour.

Sultan Pervis, troisime fils de l'empereur Djehan Ghir, rsidait 
Serralia avec la qualit de lieutenant gnral de son pre. Le 18
octobre, Rho se fit conduire au palais du prince, non-seulement pour
observer tous les usages de la cour, mais dans la vue d'obtenir,  la
faveur de quelques prsens, la libert d'y tablir un comptoir. En
arrivant  l'audience, il trouva cent cavaliers qui attendaient le
prince, et qui formaient une haie des deux cts de l'entre du palais.
Le prince tait dans la seconde cour, sous un dais, avec un riche tapis
sous ses pieds, dans un quipage magnifique, mais barbare. Rho, qui
s'avanait vers lui au travers du peuple, fut arrt par un officier
qui l'avertit de baisser la tte jusqu' terre. Il rpondit que sa
condition le dispensait de cet hommage servile, et continua de marcher
jusqu' la balustrade, o il trouva les principaux seigneurs de la ville
prosterns comme autant d'esclaves. Son embarras tait sur la place
qu'il y devait prendre; et dans cette incertitude, il se prsenta droit
devant le trne. Un secrtaire, qui tait assis sur les degrs de la
seconde estrade, lui demanda ce qu'il dsirait. Je lui exposai, dit
Rho, que le roi d'Angleterre m'envoyant pour ambassadeur auprs de
l'empereur son pre, et me trouvant dans une ville o le prince tenait
sa cour, je m'tais cru oblig de lui faire la rvrence. Alors le
prince, s'adressant lui-mme  moi, me dit qu'il tait fort satisfait de
me voir; il me fit diverses questions sur le roi mon matre, et mes
rponses furent coutes avec plaisir. Mais, comme j'tais toujours au
bas des degrs, je demandai la permission de monter pour entretenir le
prince de plus prs: il me rpondit lui-mme que le roi de Perse et le
grand-turc n'obtiendraient pas ce que je dsirais. Je rpliquai que ma
demande mritait quelque excuse, parce que je m'tais figur que pour de
si grands monarques il aurait pris la peine d'aller jusqu' la porte, et
qu'enfin je ne prtendais pas d'autres traitemens que ceux qu'il faisait
 leurs ambassadeurs. Il m'assura que j'tais trait sur le mme pied,
et que je le serais dans toutes les occasions. Je demandai du moins une
chaise; on me rpondit que jamais personne ne s'tait assis dans ce
lieu; et l'on m'offrit, comme une grce particulire, la libert de
m'appuyer contre une colonne couverte de plaques d'argent, qui soutenait
le dais. Je demandai la permission d'tablir un magasin dans la ville,
et d'y laisser des facteurs: elle me fut accorde; et le prince donna
ordre que les patentes fussent dresses sur-le-champ.

En quittant la ville de Serralia, il passa la nuit du 6 dcembre dans un
bois qui n'est pas fort loign du fameux chteau de Mandoa. Cette
forteresse est situe sur une montagne fort escarpe, et ceinte d'un mur
dont le circuit n'a pas moins de sept lieues; elle est belle et d'une
grandeur tonnante. Cinq cosses plus loin, on lui fit observer sur une
montagne l'ancienne ville de Chitor, dont la grandeur clate encore dans
ses ruines; on y voit les restes de quantit de superbes temples, de
plusieurs belles tours, d'un grand nombre de colonnes, et d'une
multitude infinie de maisons, sans qu'il s'y trouve un seul habitant.
Rho fut tonn de ne dcouvrir qu'un endroit par lequel on puisse y
monter; encore n'est-ce qu'un prcipice. On passe quatre portes sur le
penchant de la montagne avant d'arriver  cette ville, qui est
magnifique. Le sommet de la montagne n'a pas moins de huit cosses de
circuit, et vers le sud-ouest on y dcouvre un vieux chteau assez bien
conserv. Cette ville est dans les tats du prince Ranna, qui s'tait
soumis depuis peu au Mogol, ou plutt qui avait reu de l'argent de lui
pour prendre la qualit de son tributaire. C'tait Akbar, pre du Mogol
rgnant, qui avait fait cette conqute. Ranna descendait, dit-on, en
ligne directe du fameux Porus, qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand.
Rho est persuad que la ville de Chitor tait anciennement la rsidence
de Porus, quoique Delhy, qui est beaucoup plus avance vers le nord, ait
t la capitale de ses tats; Delhy mme n'est maintenant fameuse que
par ses ruines: on voit proche de la ville une colonne dresse par
Alexandre, avec une longue inscription. Le Mogol rgnant et ses
anctres, descendus de Tamerlan, avaient ruin toutes les villes
anciennes, avec dfense de les rebtir, dans la vue apparemment d'abolir
la mmoire de tout ce qu'il y avait eu de plus grand et de plus ancien
que la puissance de leur maison.

Le 25, Rho arriva heureusement  Asmre, o l'on compte de Brampour
deux cent neuf cosses, qui font quatre cent dix-huit milles
d'Angleterre, et le 10 janvier il entra dans les murs de cette ville
impriale.

L'impatience d'excuter les ordres de sa compagnie le fit aller ds le
jour suivant au dorbar, c'est--dire au lieu o le Mogol donnait ses
audiences et ses ordres pour le gouvernement de l'tat. L'entre des
appartemens du palais n'tait ouverte qu'aux eunuques, et sa garde
intrieure tait compose de femmes charges de toutes sortes d'armes.
Chaque jour au matin, ce monarque se prsentait  une fentre tourne
vers l'orient, qui se nommait le djarno, et dont la vue donnait sur une
grande place: c'tait l que s'assemblait tout le peuple pour le voir.
Il y retournait vers midi, et quelquefois il y tait retenu assez
long-temps par le spectacle des combats d'lphans et de diverses btes
sauvages. Les seigneurs de sa cour taient au-dessous de lui sur un
chafaud. Aprs cet amusement, il se retirait dans l'appartement de ses
femmes; mais c'tait pour retourner encore au dorbar ou au djarno, sur
les huit heures du soir: il soupait ensuite; en sortant de table, il
descendait au gouzalkan, grande cour au milieu de laquelle il s'tait
fait lever un trne de pierres de taille, sur lequel il se plaait
lorsqu'il n'aimait pas mieux s'asseoir sur une simple chaise qui tait 
ct du trne. On ne recevait dans cette cour que les premiers seigneurs
de l'empire, qui ne doivent pas mme s'y prsenter sans tre appels. On
n'y parlait point d'affaires d'tat, parce qu'elles ne se traitaient
qu'au dorbar ou au djarno. Les rsolutions les plus importantes se
prenaient en public et s'enregistraient de mme: pour un teston, chacun
avait la libert de voir le registre. Ainsi le peuple tait aussi bien
inform des affaires que les ministres, et jouissait du droit d'en
porter son jugement. Cet ordre et cette mthode s'excutaient si
rgulirement, que l'empereur ne manquait pas de se trouver aux mmes
heures dans les lieux o il devait paratre,  moins qu'il ne ft ivre
ou malade; et, dans cette supposition, il s'tait assujetti  le faire
savoir au public: ses sujets taient ses esclaves; mais il s'tait
impos si solennellement toutes ces lois, que, s'il avait manqu un jour
 se faire voir sans rendre raison de ce changement, le peuple se serait
soulev.

Rho fut conduit au dorbar.  l'entre de la premire balustrade, deux
officiers vinrent au-devant de lui pour le recevoir. Il avait demand
qu'il lui ft permis de rendre ses premires soumissions  la manire de
son pays, et cette faveur lui avait t promise. En entrant dans la
premire balustrade il fit une rvrence; il en fit une autre dans la
seconde, et une troisime lorsqu'il se trouva dans le lieu qui tait
au-dessous de l'empereur. Ce prince tait assis dans une espce de
petite galerie ou de balcon lev au-dessus du rez-de-chausse de la
cour. Les ambassadeurs, les grands du pays et les trangers de quelque
distinction taient admis dans l'enceinte d'une balustrade qui tait
au-dessous de lui, et dont le plan tait un peu plus haut que le
rez-de-chausse. Tout l'espace qu'elle renfermait tait tendu de grandes
pices de velours, et le plancher couvert de riches tapis. Les personnes
de condition mdiocre taient dans la seconde balustrade. Jamais le
peuple n'entre dans cette cour; il s'arrte dans une autre plus basse,
mais dispose de manire que tout le monde peut voir l'empereur. Ce lieu
a beaucoup de ressemblance avec la perspective gnrale d'un thtre, o
les principaux seigneurs seraient placs comme les acteurs sur la scne,
et le peuple plus bas, comme dans le parterre.

L'empereur prvint l'interprte des Anglais; il flicita Rho du succs
de son voyage, et dans toute la suite du discours il traita le roi
d'Angleterre de frre et d'alli. Rho lui prsenta ses lettres
traduites dans la langue du pays; sa commission, qui fut examine
soigneusement; enfin ses prsens, dont le monarque parut fort satisfait.
Ce prince lui fit diverses questions; il lui tmoigna de l'inquitude
pour sa sant qui n'tait qu'imparfaitement rtablie; il lui offrit mme
ses mdecins, en lui conseillant de ne pas prendre l'air jusqu'au retour
de ses forces. Jamais il n'avait trait d'ambassadeur avec tant de
marques d'affection, sans excepter ceux de la Perse et de la Turquie.

Rho ne laissa pas d'essuyer beaucoup de difficults dans les demandes
qu'il faisait pour les intrts du commerce de la compagnie anglaise. Il
trouvait en son chemin la faction des Portugais soutenue par Azaph-Khan,
l'un des principaux officiers de la cour, et il n'aurait rien obtenu,
sans une circonstance particulire qu'il faut rapporter dans ses propres
termes:

Le 6 aot je reus ordre, dit-il, de me rendre au dorbar ou  la salle
d'audience. Quelques jours auparavant j'avais fait prsent au Mogol
d'une peinture, et je l'avais assur qu'il n'y avait personne aux Indes
qui ft capable d'en faire une aussi belle. Aussitt que je parus: Que
donneriez-vous, dit-il, au peintre qui aurait fait une copie de votre
tableau, si ressemblante, que vous ne la puissiez pas distinguer de
l'original?. Je lui rpondis que je donnerais volontiers vingt
pistoles. Il est gentilhomme, rpondit l'empereur; vous lui promettez
trop peu. Je donnerai mon tableau de bon coeur, dis-je alors, quoique
je l'estime trs-rare; mais je ne prtends pas faire de gageure; car si
votre peintre a si bien russi, et s'il n'est pas content de ce que je
lui promets, votre majest a de quoi le rcompenser. Aprs quelques
discours sur les arts qui s'excutent aux Indes, il m'ordonna de me
rendre le soir au gouzalkan, o il me montrerait ses peintures.

Vers le soir il me fit appeler par un nouvel ordre, dans l'impatience
de triompher de l'excellence de son peintre. On me fit voir six tableaux
entre lesquels tait mon original; ils taient sur une table, et si
semblables en effet, qu' la lumire des chandelles j'eus  la vrit
quelque embarras  distinguer le mien; je confesse que j'avais t fort
loign de m'y attendre. Je ne laissai pas de montrer l'original, et de
faire remarquer les diffrences qui devaient frapper les connaisseurs.
L'empereur ne fut pas moins satisfait de m'avoir vu quelques momens dans
le doute; je lui donnai tout le plaisir de sa victoire en louant
l'excellence de son peintre. H bien! qu'en dites-vous? reprit-il. Je
rpondis que sa majest n'avait pas besoin qu'on lui envoyt des
peintres d'Angleterre. Que donnerez-vous au peintre? me demanda-t-il.
Je lui rpondis que, puisque son peintre avait surpass de si loin mon
attente, je lui donnerais le double de ce que j'avais promis, et que,
s'il venait chez moi, je lui ferais prsent de cent roupies pour acheter
un cheval. L'empereur approuva mes offres; mais, aprs avoir ajout que
son peintre aimerait mieux toute autre chose que de l'argent, il revint
 me demander quel prsent je lui ferais. Je lui dis que cela devait
dpendre de ma discrtion. Il en demeura d'accord. Cependant il voulut
savoir absolument quel prsent je ferais. Je lui donnerai, rpondis-je,
une bonne pe, un pistolet et un tableau. Enfin, reprit le monarque,
vous demeurez d'accord que c'est un bon peintre; faites-le venir chez
vous, montrez-lui vos curiosits, et laissez-le choisir ce qu'il voudra.
Il vous donnera une de ses copies pour la faire voir en Angleterre et
prouver  vos Europens que nous sommes moins ignorans dans cet art
qu'ils ne se l'imaginent. Il me pressa de choisir une des copies; je me
htai d'obir: il la prit, l'enveloppa lui-mme dans du papier, et la
mit dans la bote qui avait servi  l'original, en marquant sa joie de
la victoire qu'il attribuait  son peintre. Je lui montrai alors un
petit portrait que j'avais de lui, mais dont la manire tait fort
au-dessous de celle du peintre qui avait fait les copies, et je lui dis
que c'tait la cause de mon erreur, parce que, sur le portrait qu'on
m'avait donn pour l'ouvrage d'un des meilleurs peintres du pays,
j'avais jug de la capacit des autres. Il me demanda o je l'avais eu.
Je lui dis que je l'avais achet d'un marchand. H, comment,
rpliqua-t-il, employez-vous de l'argent  ces choses-l? Ne savez-vous
pas que j'ai ce qu'il y a de plus parfait en ce genre? et ne vous
avais-je pas dit que je vous donnerais tout ce que vous pourriez
dsirer? Je lui rpondis qu'il ne me convenait point de prendre la
libert de demander, mais que je recevrais comme une grande marque
d'honneur tout ce qui me viendrait de sa majest. Si vous voulez mon
portrait, me dit-il, je vous en donnerai un pour vous et un pour votre
roi. Je l'assurai que, s'il en voulait envoyer un au roi mon matre, je
serais fort aise de le porter, et qu'il serait reu avec beaucoup de
satisfaction; mais j'ajoutai que, s'il m'tait permis de prendre quelque
hardiesse, je prenais celle de lui en demander un pour moi-mme, que je
garderais toute ma vie, et que je laisserais  ceux de ma maison comme
une glorieuse marque des faveurs qu'il m'accordait. Je crois bien, me
dit-il, que votre roi s'en soucie peu; pour vous, je suis persuad que
vous serez bien aise d'en avoir un, et je vous promets que vous
l'aurez. En effet, il donna ordre sur-le-champ qu'on m'en ft un.

L'empereur, qui tait rentr dans son palais aprs le dorbar, envoya
chez Rho vers dix heures du soir. On le trouva au lit. Le sujet de ce
message tait de lui faire demander la communication d'une peinture
qu'il regrettait de n'avoir pas encore vue, et la libert d'en faire
tirer des copies pour ses femmes. Rho se leva, et se rendit au palais
avec sa peinture. Le monarque tait assis les jambes croises sur un
petit trne tout couvert de diamans, de perles et de rubis. Il avait
devant lui une table d'or massif, et sur cette table cinquante plaques
d'or enrichies de pierreries, les unes trs-grandes et trs-riches, les
autres de moindre grandeur, mais toutes couvertes de pierres fines. Les
grands taient autour de lui, dans leur plus clatante parure. Il
ordonna qu'on bt sans se contraindre, et l'on voyait dans la salle
quantit de grands flacons remplis de diverses sortes de vins.

Lorsque je me fus approch de lui, raconte Rho, il me demanda des
nouvelles de la peinture. Je lui montrai deux portraits, dont il regarda
l'un avec tonnement. Il me demanda de qui il tait. Je lui dis que
c'tait le portrait d'une femme de mes amies qui tait morte. Me le
voulez-vous donner? ajouta-t-il. Je rpondis que je l'estimais plus que
tout ce que je possdais au monde, parce que c'tait le portrait d'une
personne que j'avais aime tendrement; mais que, si sa majest voulait
excuser ma passion et la libert que je prenais, je la prierais
volontiers d'accepter l'autre, qui tait le portrait d'une dame
franaise, et d'une excellente main. Il me remercia; mais il me dit
qu'il n'avait de got que pour celui qu'il me demandait, et qu'il
l'aimait autant que je pouvais l'aimer; ainsi, que, si je lui en faisais
prsent, il l'estimerait plus que le plus rare joyau de son trsor. Je
lui rpondis alors que je n'avais rien d'assez cher au monde pour le
refuser  sa majest, lorsqu'elle paraissait le dsirer avec tant
d'ardeur, et que je regrettais mme de ne pouvoir lui donner quelque
tmoignage plus important de ma passion pour son service.  ces derniers
termes, il s'inclina un peu; et la preuve que j'en donnais, me dit-il,
ne lui permettait pas d'en douter. Ensuite il me conjura de lui dire de
bonne foi dans quel pays du monde tait cette belle femme. Je rpondis
qu'elle tait morte. Il ajouta qu'il approuvait beaucoup la tendresse
que j'avais pour elle; qu'il ne voulait pas m'ter ce qui m'tait si
cher, mais qu'il ferait voir le portrait  ses femmes, qu'il en ferait
tirer cinq copies par ses peintres, et que, si je reconnaissais mon
original entre ses copies, il promettait de me le rendre. Je protestai
que je l'avais donn de bon coeur, et que j'tais fort aise de l'honneur
que sa majest m'avait fait de l'accepter. Il rpliqua qu'il ne le
prendrait point, qu'il m'en aimait davantage, mais qu'il sentait bien
l'injustice qu'il y aurait  m'en priver; qu'il ne l'avait pris que
pour en faire tirer des copies; qu'il me le rendrait, et que ses femmes
en porteraient les copies sur elles. En effet, pour une miniature, on ne
pouvait rien voir de plus achev. L'autre peinture, qui tait  l'huile,
ne lui parut pas si belle.

Il me dit ensuite que ce jour tait celui de sa naissance, et que tout
l'empire en clbrait la fte; sur quoi il me demanda si je ne voulais
pas boire avec lui. Je lui rpondis que je me soumettais  ses ordres,
et je lui souhaitai de longues et heureuses annes, et que la mme
crmonie pt tre renouvele dans un sicle. Il voulut savoir quel vin
tait de mon got, si je l'aimais naturel ou compos, doux ou violent.
Je lui promis de le boire volontiers tel qu'il me le ferait donner, dans
l'esprance qu'il ne m'ordonnerait point d'en boire trop, ni de trop
fort. Il se fit apporter une coupe d'or pleine de vin ml, moiti de
vin de grappes, moiti de vin artificiel. Il en but; et, l'ayant fait
remplir, il me l'envoya par un de ses officiers, avec cet obligeant
message, qu'il me priait d'en boire deux, trois, quatre et cinq fois 
sa sant, et d'accepter la coupe comme un prsent qu'il en faisait avec
joie. Je bus un peu de vin; mais jamais je n'en avais bu de si fort. Il
me fit ternuer. L'empereur se mit  rire, et me fit prsenter des
raisins, des amandes et des citrons coups par tranches dans un plat
d'or, en me priant de boire et manger librement. Je lui fis une
rvrence europenne pour le remercier de tant de faveurs. Asaph-Khan me
pressa de me mettre  genoux et de frapper la tte contre terre; mais sa
majest dclara qu'elle tait contente de mes remercmens. La coupe d'or
tait enrichie de petites turquoises et de rubis. Le couvercle tait de
mme; mais les meraudes, les turquoises et les rubis en taient plus
beaux, et la soucoupe n'tait pas moins riche. Le poids me parut
d'environ un marc et demi d'or.

Le monarque devint alors de fort belle humeur. Il me dit qu'il
m'estimait plus qu'aucun Franais qu'il et jamais connu. Il me demanda
si j'avais trouv bon un sanglier qu'il m'avait envoy peu de jours
auparavant;  quelle sauce je l'avais mang; quelle boisson je m'tais
fait servir  ce repas. Il m'assura que je ne manquerais de rien dans
ses tats. Ces tmoignages de faveur clatrent aux yeux de toute la
cour. Ensuite il jeta deux grands bassins pleins de rubis  ceux qui
taient assis au-dessous de lui; et vers nous, qui tions plus proches,
deux autres bassins d'amandes d'or et d'argent mles ensemble, mais
creuses et lgres. Je ne jugeai point  propos de me jeter dessus, 
l'exemple des principaux seigneurs, parce que je remarquai que le prince
son fils n'en prit point. Il donna aux musiciens et  d'autres
courtisans de riches pices d'toffes pour s'en faire des turbans et des
ceintures, continuant de boire, et prenant soin lui-mme que le vin ne
manqut point aux convives. Aussi la joie parut-elle fort anime, et,
dans la varit de ses expressions, elle forma un spectacle admirable.
Le prince, le roi de Candahar, Asaph-Khan, deux vieillards et moi, nous
fmes les seuls qui vitmes de nous enivrer. L'empereur, qui ne pouvait
plus se soutenir, pencha la tte et s'endormit. Tout le monde se
retira.

L'empereur avait plusieurs fils. Cosronro, l'an, avait t sacrifi 
une cabale qui gouvernait la cour, et  la jalousie qu'inspiraient 
l'empereur l'amour et l'admiration des peuples pour ce jeune prince.
Quoiqu'il aimt son fils, et qu'il l'et mme dsign pour son
successeur, il le tenait enferm dans une prison. Un des malheurs d'un
despote est d'avoir  craindre son propre sang; car un despote n'a point
d'enfans, il n'a que des esclaves. Le Mogol faisait alors la guerre au
roi de Dcan. Il avait donn le commandement de ses armes  sultan
Coron, le second de ses fils, qu'un parti puissant voulait porter au
trne au prjudice de Cosronro. Sultan Coron venait de prendre cong,
et tait parti dans un carrosse fait  la mode de l'Europe, prsent que
les Anglais avaient offert au Mogol. Ce monarque voulut visiter le camp
o taient rassembles ses troupes.

Ses femmes montrent sur les lphans qui les attendaient  leur porte.
Rho compta cinquante lphans, tous richement quips, mais
particulirement trois, dont les petites tours taient couvertes de
plaques d'or. Les grilles des fentres taient de mme mtal. Un dais
de drap d'argent couvrait toute la tour. L'empereur descendit par les
degrs de la tour avec tant d'acclamation, qu'on n'aurait point entendu
le bruit du tonnerre. Rho se pressa pour arriver proche de lui au bas
des degrs. Un de ses courtisans lui prsenta dans un bassin une carpe
monstrueuse. Un autre lui offrit dans un plat une matire aussi blanche
que de l'amidon. Le monarque y mit le doigt, en toucha la carpe et s'en
frotta le front; crmonie qui passe dans l'Indoustan pour un prsage de
bonne fortune. Un autre seigneur passa son pe dans les pendans de son
baudrier. L'pe et les boucles taient couvertes de diamans et de
rubis; le baudrier de mme. Un autre encore lui mit son carquois, avec
trente flches et son arc, dans le mme tui que l'ambassadeur de Perse
lui avait prsent. Son turban tait fort riche. On y voyait paratre
des bouts de corne. D'un ct pendait un rubis hors d'oeuvre de la
grosseur d'une noix, et de l'autre un diamant de la mme grosseur. Le
milieu offrait une meraude beaucoup plus grosse, taille en forme de
coeur. Le bourrelet du turban tait enrichi d'une chane de diamans, de
rubis et de grosses perles, qui faisaient plusieurs tours. Son collier
tait une chane de perles trois fois plus grosses que les plus belles
que Rho et jamais vues. Au-dessous des coudes il avait un triple
bracelet des mmes perles. Il avait la main nue, avec une bague
prcieuse  chaque doigt. Ses gants, qui venaient d'Angleterre, taient
passs dans sa ceinture. Son habit tait de drap d'or sans manches, et
ses brodequins brods de perles. Il entra dans son carrosse. Un Anglais
servait de cocher, aussi richement vtu que jamais comdien l'ait t,
et menant quatre chevaux couverts d'or. C'tait la premire fois que
l'empereur se servait de cette voiture, qui avait t faite 
l'imitation du carrosse d'Angleterre, et qui lui ressemblait si fort,
que Rho n'en reconnut la diffrence qu'a la housse, qui tait d'un
velours travaill avec de l'or qui se fabrique en Perse. Deux eunuques
marchrent aux deux cts, portant de petites malles d'or enrichies de
rubis, et une queue de cheval blanc pour carter les mouches. Le
carrosse tait prcd d'un grand nombre de trompettes, de tambours et
d'autres instrumens mls parmi quantit d'officiers, qui portaient des
dais et des parasols, la plupart de drap d'or ou de broderie, clatans
de rubis, de perles et d'meraudes. Derrire suivaient trois palanquins
dont les pieds taient couverts de plaques d'or, et les bouts des cannes
orns de perles avec une crpine d'or d'un pied de hauteur, aux fils de
laquelle on distinguait un grand nombre de perles rgulirement
enfiles. Le bord du premier palanquin tait revtu de rubis et
d'meraudes. Un officier portait un marchepied d'or bord de pierreries.
Les deux autres palanquins taient couverts de drap d'or. Le carrosse
que Rho avait prsent suivait immdiatement. On y avait fait une
nouvelle impriale et de nouveaux ornemens; et l'empereur en avait fait
prsent  la princesse Nohormal, qui tait dedans. Ce carrosse tait
suivi d'un troisime  la manire du pays, dans lequel tait le plus
jeune des fils de l'empereur, prince d'environ quinze ans. Quatre-vingts
lphans venaient  la suite. Dans le rcit de Rho, on ne peut rien
imaginer de plus riche que l'quipage de ces animaux: ils brillaient de
toutes parts des pierreries dont ils taient couverts. Chacun avait ses
banderoles de drap d'argent. Les principaux seigneurs de la cour
suivaient  pied.

L'empereur, passant devant l'difice o sultan Cosronro son fils tait
prisonnier, fit arrter son carrosse, et donna ordre qu'on lui ament ce
prince. Il parut bientt avec une pe et un bouclier  la main. Sa
barbe lui descendait jusqu' la ceinture; ce qui est une marque de
disgrce dans ces rgions. L'empereur lui commanda de monter sur un de
ses lphans, et de marcher  ct du carrosse. Il obit avec de grands
applaudissemens de toute la cour,  qui le retour d'un prince si cher 
la nation fit concevoir de nouvelles esprances. L'empereur lui donna un
millier de roupies pour faire des largesses au peuple. Asaph-Khan qui
l'avait gard, et ses autres ennemis paraissaient humilis de se voir 
ses pieds.

Rho, ayant pris un cheval pour viter la presse, arriva aux tentes
avant l'empereur. Il trouva dans la route une longue haie d'lphans qui
portaient chacun leur tour. Aux quatre coins de chaque tour on voyait
quatre banderoles de taffetas jaune, et devant la tour un fauconneau
mont sur son afft. Le canonnier tait derrire. Rho compta trois
cents de ces lphans arms, et six cents de parade, qui taient
couverts de velours broch d'or, et dont les banderoles taient dores.
Plusieurs personnes  pied couraient devant l'empereur pour arroser le
chemin par lequel il devait passer. On ne permet point d'approcher du
carrosse de l'empereur de plus prs qu'un quart de mille; et ce fut
cette raison qui fit prendre le devant  Rho pour attendre la cour 
l'entre du camp. Les tentes n'avaient pas moins de deux milles de
circuit. Elles taient entoures d'une toffe du pays, rouge en dehors,
et peinte en dedans de diverses figures comme nos tapisseries. La forme
de toute l'enceinte tait celle d'un fort, avec ses boulevarts et ses
courtines. Les pieux de chaque tente se terminaient par un gros bouton
de cuivre. Rho, perant la foule, voulut entrer dans les tentes
impriales; mais cette faveur n'est accorde  personne, et les grands
mmes du pays s'arrtent  la porte. Cependant quelques roupies qu'il
donna secrtement  ceux qui la gardaient lui en firent obtenir
l'entre. L'ambassadeur de Perse, moins heureux ou moins libral, eut le
dsagrment d'tre refus.

Au milieu de la cour de ce palais portatif, on avait dress un trne de
nacre de perle, dont le dais, qui tait de brocart d'or, ne paraissait
soutenu que par deux piliers. Les bouts ou les chapiteaux de ces piliers
taient d'or massif. Lorsque l'empereur approcha de la porte de sa
tente, quelques seigneurs entrrent dans l'enceinte, et l'ambassadeur de
Perse obtint la permission d'y pntrer avec eux. L'empereur, en
entrant, jeta les yeux sur Rho; et lui voyant faire la rvrence, il
s'inclina un peu en portant la main sur sa poitrine. Il fit la mme
civilit  l'ambassadeur de Perse. Rho demeura immdiatement derrire
lui, jusqu' ce qu'il ft mont sur son trne. Aussitt que tout le
monde eut pris sa place, sa majest demanda de l'eau, se lava les mains
et se retira. Ses femmes entrrent par une autre porte dans
l'appartement qui leur tait destin. Rho ne vit point le prince de
Cosronro dans l'enceinte des tentes; mais il est vrai qu'elles
composaient plus de trente appartemens, dans un desquels il pouvait tre
entr. Les seigneurs de la cour se retirrent chacun  leurs tentes, qui
taient de diffrentes formes et de diffrentes couleurs, les unes
blanches, les autres vertes, mais dresses toutes dans un aussi bel
ordre que les appartemens de nos plus belles maisons; ce qui forma pour
Rho un des plus beaux spectacles qu'il et jamais vus. Tout le camp
paraissait une belle ville. Le bagage et les autres embarras de l'arme
n'en dfiguraient pas la beaut ni la symtrie. Rho n'avait pas de
chariot, et ressentait quelque honte de ne pas se montrer avec plus de
distinction; mais c'tait un mal forc, dit-il; cinq annes de ses
appointemens n'auraient pas suffi pour lui faire un quipage qui
approcht de celui des moindres seigneurs mogols.

Il admira le mme faste dans la tente du prince Coron, autre fils de
l'empereur, protg par la cabale ennemie de Cosronro. Son trne tait
couvert de plaques d'argent, et, dans quelques endroits, de fleurs en
relief d'or massif. Le dais tait port sur quatre piliers, aussi
couverts d'argent. Son pe, son bouclier, ses arcs, ses flches et sa
lance taient devant lui sur une table. On montait la garde lorsque Rho
arriva. Il observa que le prince paraissait fort matre de lui-mme, et
qu'il composait ses actions avec beaucoup de gravit. On lui remit deux
lettres qu'il lut debout avant de monter sur son trne. Il ne laissait
apercevoir ni le moindre sourire ni la moindre diffrence dans la
rception qu'il faisait  ceux qui se prsentaient  lui. Son air
paraissait plein d'une fiert rebutante, et d'un mpris gnral pour
tout ce qui tombait sous ses yeux. Cependant, aprs qu'il eut lu ses
lettres, Rho crut dcouvrir quelque trouble intrieur et quelque espce
de distraction dans son esprit, qui le faisaient rpondre peu  propos 
ceux qui lui parlaient, et qui l'empchait mme de les entendre, et il
attribua cette distraction  l'amour du prince pour une des femmes de
son pre qu'il avait eu la permission de voir.

Rho trouva une autre fois le mme prince qui jouait aux cartes avec
beaucoup d'attention. Le sujet de sa visite tait pour obtenir des
chariots et des chameaux, sans lesquels il ne pouvait suivre l'empereur
en campagne. Il avait dj renouvel plusieurs fois la mme demande.
Coron lui fit des excuses du dfaut de sa mmoire, et rejeta la faute
sur ses officiers. Cependant il lui tmoigna plus de civilit qu'il
n'avait jamais fait. Il l'appela mme plusieurs fois pour lui montrer
son jeu, et souvent il lui adressa la parole. Rho s'tait flatt qu'il
lui proposerait de faire le voyage avec lui; mais ne recevant l-dessus
aucune ouverture, il prit le parti de se retirer, sous prtexte qu'il
tait oblig de retourner  Asmre, et qu'il n'avait pas d'quipage pour
passer la nuit au camp. Coron lui promit d'expdier les ordres qu'il
demandait, et le voyant sortir, il le fit suivre par un eunuque et par
plusieurs officiers qui lui dirent en souriant que le prince voulait lui
faire un riche prsent; et que, s'il apprhendait de se mettre en chemin
pendant la nuit, on lui donnerait une escorte de dix chevaux. Il
consentit  demeurer. Ils me firent, dit-il, une aussi grande fte de
ce prsent que si le prince et voulu me donner la plus belle de ses
chanes de perles. Le prsent vint enfin: c'tait un manteau de drap
d'or qu'il avait port deux ou trois fois. On me le mit sur les paules,
et ce fut  contre-coeur que je lui en fis mes remercmens. Cet habit
aurait t propre  reprsenter sur un thtre l'ancien rle du grand
Tamerlan. Mais la plus haute faveur que puisse faire un prince dans
toutes ces rgions est celle de donner un habit aprs l'avoir port
quelques fois.

Le 16, l'empereur donna ordre qu'on mt le feu  toutes les maisons
voisines du camp, pour obliger le peuple  le suivre. Les flammes se
communiqurent jusqu' la ville, qui fut aussi brle. Il en faut
conclure que des villes qu'on brle si facilement ne cotent pas
beaucoup  btir.

Dans l'intervalle on fut inform de quelques circonstances qui
regardaient le prince Cosronro. Tout le monde continuait de prendre
part  sa disgrce, et gmissait de le voir remis en prison et retomber
entre les mains de ses ennemis. L'empereur, qui n'y avait consenti que
pour satisfaire l'ambition de son frre, sans aucun dessein d'exposer sa
vie, rsolut de s'expliquer assez hautement pour le mettre en sret et
pour apaiser en mme temps le peuple, qui murmurait assez haut de sa
prison. Il prit occasion, pour dclarer ses sentimens, d'une incivilit
qu'Asaph-Khan avait eue pour son prisonnier. Ce seigneur, qui tait
comme le gelier du prince, tait entr malgr lui dans sa chambre, et
s'tait mme dispens de lui faire la rvrence. Quelques-uns jugrent
qu'il avait cherch  lui faire une querelle, dans l'esprance que le
malheureux Cosronro, qui n'tait pas d'humeur  souffrir un affront,
mettrait l'pe  la main ou se porterait  quelque autre violence, qui
servirait de prtexte aux soldats de la garde pour le tuer. Mais il le
trouva plus patient qu'il ne se l'tait promis. Le prince se contenta de
faire avertir l'empereur par un de ses amis de l'indigne hauteur avec
laquelle il tait trait. Asaph-Khan fut appel au dorbar, et l'empereur
lui demanda s'il y avait long-temps qu'il n'avait vu son fils. Il
rpondit qu'il y avait deux jours. Qu'est-ce qui se passa l'autre jour
dans sa chambre? continua l'empereur. Asaph-Khan rpliqua qu'il n'y
tait all que pour lui rendre une visite. Le monarque insistant sur la
manire dont elle avait t rendue, Asaph-Khan jugea qu'il tait inform
de la vrit. Il raconta qu'il tait all voir le prince pour lui offrir
son service, mais que l'entre de sa chambre lui avait t refuse; que
l-dessus, tant responsable de sa personne, il avait cru que son devoir
l'obligeait de visiter la chambre de son prisonnier, et qu' la vrit
il y tait entr malgr lui. L'empereur reprit sans s'mouvoir: Eh
bien! quand vous ftes entr, que lui dtes-vous? et quel respect,
quelle soumission rendtes-vous  mon fils? Ce barbare demeura fort
confus, et se vit forc d'avouer qu'il ne lui avait fait aucune
civilit. L'empereur lui dit d'un ton svre qu'il lui ferait connatre
que ses enfans taient ses matres, et que, s'il apprenait une seconde
fois qu'il et manqu de respect  sultan Cosronro, il commanderait 
ce prince de lui mettre le pied sur la gorge et de l'touffer. J'aime
sultan Coron, ajouta-t-il, mais je veux que tout le monde sache que je
n'ai pas mis mon fils an et mon successeur entre ses mains pour le
perdre.

L'arme mogole tant partie avant que Rho pt avoir fini ses
prparatifs, il ne se vit en tat de suivre l'empereur que vers la fin
de novembre. Le premier jour du mois suivant, il arriva le soir 
Brampour, aprs avoir trouv en chemin les corps de cent voleurs qui
avaient souffert les derniers supplices. Le 4, ayant fait cinq cosses,
il rencontra un chameau charg de trois cents ttes de rebelles, que le
gouverneur de Candahar envoyait  l'empereur comme un prsent. On fait
souvent de pareilles rencontres dans les tats despotiques, o de
pareils messages sont trs-frquens.

Le 6, il fit quatre cosses jusqu' Goddah, o il trouva l'empereur avec
toute sa cour. Cette ville, qui est ferme de murailles et situe dans
le plus beau pays du monde, lui parut une des plus magnifiques et des
mieux bties qu'il et vues dans les Indes. La plupart des maisons y
sont  deux tages, ce qui est fort rare dans les autres villes. On y
voit des rues toutes composes de boutiques, qui offrent les plus
riches marchandises. Les difices publics y sont superbes. On trouve
dans les places des rservoirs d'eau environns de galeries dont les
arcades sont de pierres de taille et revtues de la mme pierre, avec
des degrs qui, rgnant alentour, donnent la commodit de descendre
jusqu'au fond pour y puiser de l'eau ou pour s'y rafrachir. La
situation de Goddah l'emporte encore sur la beaut de la ville. Elle est
dans une grande campagne, o l'on dcouvre une infinit de beaux
villages. La terre y est extrmement fertile en bl, en coton, en
excellens pturages. Rho y vit un jardin d'environ deux milles de long
et large d'un quart de mille, plant de manguiers, de tamariniers et
d'autres arbres  fruit, et divis rgulirement en alles. De toutes
parts on aperoit des pagodes ou petits temples, des fontaines, des
bains, des tangs et des pavillons de pierres de taille btis en dmes.
Ce mlange forme un si beau spectacle, qu'au jugement de Rho, il n'y a
pas d'homme qui ne se crt heureux de passer sa vie dans un si beau
lieu. Goddah tait autrefois plus florissante, lorsque, avant les
conqutes d'Akbar, elle tait la demeure ordinaire d'un prince rasbout.
Rho s'aperut mme en plusieurs endroits que les plus beaux btimens
commencent  tomber en ruine; ce qu'il attribue  la ngligence des
possesseurs, qui ne se donnent pas le soin de conserver ce qui doit
retourner  l'empereur aprs leur mort.

Le 9, il vit le camp imprial, qu'il nomme une des plus admirables
choses qu'il et jamais vues. Cette grande ville portative avait t
dresse dans l'espace de quatre heures; son circuit tait d'environ
vingt milles d'Angleterre; les rues et les tentes y taient ordonnes 
la ligne, et les boutiques si bien distribues, que chacun savait o
trouver ce qui lui tait ncessaire. Chaque personne de qualit, et
chaque marchand sait galement  quelle distance de l'atasikanha, ou de
la tente du roi, la sienne doit tre place; il sait  quelle autre
tente elle doit faire face, et quelle quantit de terrain elle doit
occuper: cependant toutes ces tentes ensemble contiennent un terrain
plus spacieux que la plus grande ville de l'Europe. On ne peut approcher
des pavillons de l'empereur qu' la porte du mousquet; ce qui s'observe
avec tant d'exactitude, que les plus grands seigneurs n'y taient point
reus, s'ils n'y taient mands. Pendant que l'empereur tait en
campagne, il ne tenait point de dorbar aprs midi; il employait ce temps
 la chasse ou  faire voler ses oiseaux sur les tangs; quelquefois il
se mettait seul dans un bateau pour tirer: on en portait toujours  sa
suite sur des chariots. Il se laissait voir le matin au djarno; mais il
tait dfendu de lui parler d'affaires dans ce lieu; elles se traitaient
le soir au gouzalkan; du moins lorsque le temps qu'il y destinait au
conseil n'tait pas employ  boire avec excs.

Le 16, Rho s'tant rendu aux tentes de l'empereur, trouva ce monarque
au retour de la chasse, avec une grande quantit de gibier et de poisson
devant lui. Aussitt qu'il eut aperu l'ambassadeur anglais, il le
pressa de choisir ce qui lui plairait le plus entre les fruits de sa
chasse et de sa pche; le reste fut distribu  sa noblesse. Il y avait
au pied de son trne un vieillard fort sale et fort hideux. Ce pays est
rempli d'une sorte de mendians qui, par la profession d'une vie pauvre
et pnitente, parviennent  se faire une grande rputation de saintet.
Le vieillard, qui tait de ce nombre, occupait prs de l'empereur une
place que les princes ses enfans n'auraient os prendre. Il offrit  sa
majest un petit gteau couvert de cendre, et cuit sur les charbons,
qu'il se vantait d'avoir fait lui-mme. L'empereur le reut avec bont,
en rompit un morceau, et ne fit pas difficult de le porter  sa bouche,
quoiqu'une personne un peu dlicate n'y et pas touch sans rpugnance.
Il se fit apporter une centaine d'cus, et de ses propres mains
non-seulement il les mit dans un pan de la robe du vieillard, mais il en
ramassa quelques-uns qui taient tombs. Lorsqu'on lui eut servi sa
collation, il ne mangea rien dont il ne lui offrt une partie; et voyant
que sa faiblesse ne lui permettait pas de se lever, il le prit entre ses
bras pour l'aider lui-mme; il l'embrassa troitement, porta trois fois
la main sur sa poitrine, et lui donna le nom de son pre.

Le 6 fvrier, on arriva sous les murs de Callade, petite ville
nouvellement rebtie, o les tentes impriales furent dresses dans un
lieu fort agrable, sur la rivire de Scepte,  un cosse d'Oughen,
principale ville de la province de Mouloua. Callade tait autrefois la
rsidence des rois de Mandoa. On raconte qu'un de ces princes tant
tomb dans une rivire, d'o il fut retir par un esclave qui s'tait
jet  la nage, et qui l'avait pris heureusement par les cheveux, son
premier soin, en revenant  lui-mme, fut de demander  qui il tait
redevable de la vie. On lui apprit l'obligation qu'il avait  l'esclave,
dont on ne doutait pas que la rcompense ne ft proportionne  cet
important service; mais il lui demanda comment il avait eu l'audace de
mettre la main sur la tte de son prince, et sur-le-champ il lui fit
donner la mort. Quelque temps aprs, tant assis, dans l'ivresse, sur le
bord d'un bateau, prs d'une de ses femmes, il se laissa tomber encore
une fois dans l'eau: cette femme pouvait aisment le sauver, mais,
croyant ce service trop dangereux, elle le laissa prir, en donnant pour
excuse qu'elle se souvenait de l'histoire du malheureux esclave. Jamais
il n'y eut de plus juste retour ni de meilleur raisonnement.

Le 11, tandis que l'empereur tait all dans la montagne d'Oughen pour y
visiter un dervis g de cent trois ans, Rho fut averti par une lettre
que sultan Coron, malgr tous les ordres et les firmans de son pre,
s'tait saisi des prsens de la compagnie: on lui avais reprsent
inutilement qu'ils taient pour l'empereur. Il s'tait ht de lui
crire qu'il avait fait arrter quelques marchandises qui appartenaient
aux Anglais; et, sans parler des prsens, il lui avait demand la
permission d'ouvrir les caisses, et d'acheter ce qui conviendrait  son
usage; mais les facteurs qui taient chargs de ce dpt, refusant de
consentir  l'ouverture des caisses, du moins sans l'ordre de
l'ambassadeur, il employait toutes sortes de mauvais traitemens pour les
forcer  cette complaisance. C'tait un droit qu'il s'attribuait de
voir, avant l'empereur son pre, tous les prsens et toutes les
marchandises, pour se donner la libert de choisir le premier.

Rho, fort offens de cette violence, prit d'abord la rsolution de
porter ses plaintes  l'empereur par la bouche d'Asaph-Kan, parce que ce
seigneur aurait pris pour une injure qu'il et employ d'autres voies.
Cependant l'exprience lui ayant appris  s'en dfier, il se rduisit 
le prier de lui procurer une audience au gouzalkan. Ensuite les
objections augmentant sa dfiance, il se dtermina, par le conseil de
son interprte,  prendre l'occasion du retour de l'empereur pour lui
parler en chemin. Il se rendit  cheval dans un lieu o ce monarque
devait passer; et, l'ayant rencontr sur un lphant, il mit pied 
terre pour se prsenter  lui. L'empereur l'aperut et prvint ses
plaintes. Je sais, lui dit-il, que mon fils a pris vos marchandises.
Soyez sans inquitude. Il n'ouvrira point vos caisses, et j'enverrai ce
soir l'ordre de vous les remettre. Cette promesse, qui fut accompagne
de discours fort civils, n'empcha point Rho de se rendre le soir au
gouzalkan pour renouveler ses instances. L'empereur, qui le vit entrer,
lui fit dire qu'il avait envoy l'ordre auquel il s'tait engag, mais
qu'il fallait oublier tous les mcontentemens passs. Quoiqu'un langage
si vague laisst de fcheux doutes aux Anglais, la prsence
d'Asaph-Khan, dont ils craignaient les artifices, leur fit remettre
leurs explications  d'autres temps, d'autant plus que l'empereur, tant
tomb sur les diffrens de religion, se mit  parler de celle des juifs,
des chrtiens et des mahomtans. Le vin l'avait rendu de si bonne
humeur, que, se tournant vers Rho, il lui dit: Je suis le matre, vous
serez tous heureux dans mes tats, maures, juifs et chrtiens. Je ne me
mle point de vos controverses. Vivez en paix dans mon empire. Vous y
serez  couvert de toutes sortes d'injures, vous y vivrez en sret, et
j'empcherai que personne ne vous opprime. Si c'tait le vin qui le
faisait parler ainsi, il faut croire que ce prince n'avait jamais tant
de raison que dans le vin.

Deux jours aprs, sultan Coron arriva de Brampour. Rho tait
dsesper qu'on ne part point penser  lui rendre justice, et l'arrive
du prince ne semblait propre qu' reculer ses esprances. Comme il
croyait l'avoir aigri par ses plaintes, et que les mnagemens n'taient
plus de saison, il rsolut de faire un dernier effort auprs de
l'empereur; mais, tandis qu'il en cherchait l'occasion, quel fut son
tonnement d'apprendre que l'empereur s'tait fait apporter secrtement
les caisses et les avait fait ouvrir! C'est dans ses propres termes
qu'il faut rapporter la conclusion de ce singulier dml, o l'on voit
dans tout son jour la basse avidit qui forme un des caractres du
despotisme.

Je formai, dit-il, le dessein de m'en venger; et, dans une audience que
mes sollicitations me firent obtenir, je lui en fis ouvertement mes
plaintes: il les reut avec des flatteries basses, et plus indignes
encore de son rang que l'action mme. Il me dit que je ne devais pas
m'alarmer pour la sret de tout ce qui tait  moi, qu'il avait trouv
dans les caisses diverses choses qui lui plaisaient extrmement, surtout
un verre travaill  jour, et des coussins en broderie; qu'il avait
aussi retenu les dogues, mais que s'il y avait quelque raret que je ne
voulusse pas lui vendre ou lui donner, il me la rendrait, et qu'il
souhaitait que je fusse content de lui. Je lui rpondis qu'il y en avait
peu qui ne lui fussent destines; mais que c'tait un procd fort
incivil  l'gard du roi mon matre, et que je ne savais comment lui
faire entendre que les prsens qu'il envoyait avaient t saisis, au
lieu d'tre offerts par mes mains  ceux entre qui j'avais ordre de les
distribuer; que plusieurs de ces prsens taient pour le prince Coron
et pour la princesse Nohormal; que d'autres devaient me demeurer entre
les mains, pour les faire servir dans l'occasion  me procurer la faveur
de sa majest contre les injures que ma nation recevait tous les jours;
qu'il y en avait pour mes amis et pour mon usage particulier; que le
reste appartenait aux marchands, et que je n'avais pas le droit de
disposer du bien d'autrui.

Il me pria de ne pas trouver mauvais qu'il se les et fait apporter.
Toutes les pices, me dit-il, lui avaient paru si belles, qu'il n'avait
pas eu la patience d'attendre qu'elles lui fussent prsentes de ma
main. Son empressement ne m'avait fait aucun tort, puisqu'il tait
persuad que dans ma distribution il aurait t servi le premier. 
l'gard du roi d'Angleterre, il se proposait de lui faire des excuses.
Je devais tre sans embarras du ct du prince et de Nohormal, qui
n'taient qu'une mme chose avec lui. Enfin, quant aux prsens que je
destinais pour les occasions o je croirais avoir besoin de sa faveur,
c'tait une crmonie tout--fait inutile, parce qu'il me donnerait
audience lorsqu'il me plairait de la demander; et que, n'ignorant pas
qu'il ne me restait rien  lui offrir, il ne me recevrait pas plus mal
lorsque je me prsenterais les mains vides. Ensuite prenant les
intrts de son fils, il m'assura que ce prince me restituerait ce qu'il
m'avait pris, et qu'il satisferait les facteurs pour les marchandises
qu'il leur avait enleves. Comme je demeurais en silence, il me pressa
de lui dclarer ce que je pensais de son discours. Je lui rpondis que
j'tais charm de voir sa majest si contente. Il tourna ses yeux sur un
ministre anglais, nomm Terry, dont je m'tais fait accompagner. Padre,
lui dit-il, cette maison est  vous; vous devez vous fier  moi.
L'entre vous sera libre lorsque vous aurez quelque demande  me faire,
et je vous accorderai toutes les grces que vous pouvez dsirer.

Aprs ces flatteuses promesses, il reprit avec moi le ton le plus
familier, mais avec une adresse que je n'ai connue qu'en Asie. Il se mit
 faire le dnombrement de tout ce qu'il m'avait fait enlever, en
commenant par les dogues, les coussins, le verre  jour et par un bel
tui de chirurgie. Ces trois choses, me dit-il, vous ne voulez pas que
je vous les rende, car je suis bien aise de les garder. Il faut obir 
votre majest, lui rpondis-je. Pour les verres de ces deux caisses,
reprit-il, ils sont fort communs:  qui les destiniez-vous? Je lui dis
que l'une des deux caisses tait pour sa majest, et l'autre pour la
princesse Nohormal. H bien! me dit-il, je n'en retiendrai qu'une? Et
ces chapeaux, ajouta-t-il, pour qui sont-ils? ils plaisent fort  mes
femmes. Je rpondis qu'il y en avait trois pour sa majest et un pour
mon usage. Vous ne m'terez pas, continua-t-il, ceux qui taient pour
moi, car je les trouve fort beaux. Pour le vtre, je vous le rendrai, si
vous en avez besoin; mais vous m'obligerez beaucoup de me le donner
aussi. Il en fallut demeurer d'accord. Et les peintures, reprit-il
encore,  qui sont-elles? Elles m'ont t envoyes, lui rpondis-je,
pour en disposer suivant l'occasion. Il donna ordre qu'elles lui fussent
apportes; et faisant ouvrir la caisse, il me fit diverses questions sur
les femmes dont elles reprsentaient la figure. Ensuite, s'tant tourn
vers les seigneurs de sa cour, il les pressa de lui donner l'explication
d'un tableau qui contenait une Vnus et un satyre; mais il dfendit en
mme temps  mon interprte de m'expliquer ce qu'il leur disait. Ses
observations regardaient principalement les cornes du satyre, sa peau
qui tait noire, et quelques autres particularits des deux figures.
Chacun s'expliqua suivant ses ides; mais l'empereur, sans dclarer les
siennes, leur dit qu'ils se trompaient et qu'ils en jugeaient mal.
L-dessus, recommandant encore  l'interprte de ne me pas informer de
ce qu'il avait dit, il lui donna ordre de me demander mon sentiment sur
le sujet de cette peinture. Je rpondis de bonne foi que je la prenais
pour une simple invention du peintre, et que l'usage de cet art tait de
chercher ses sujets dans les fictions des potes. J'ajoutai d'ailleurs
que, voyant ce tableau pour la premire fois, il m'tait impossible
d'expliquer mieux le dessein de l'artiste. Il fit faire la mme demande
 Terry, qui reconnut aussi son ignorance. Pourquoi donc, reprit-il,
m'apporter une chose dont vous ignorez l'explication?

Je m'arrte  cet incident, pour l'instruction des directeurs de la
Compagnie, et de tous ceux qui me succderont. C'est un avis qui doit
leur faire apporter plus de choix  leurs prsens, et leur faire
supprimer tout ce qui est sujet  de mauvaises interprtations, parce
qu'il n'y a point de cour plus maligne et plus dfiante que celle du
mogol. Quoique l'empereur n'et pas expliqu ses sentimens, je crus
reconnatre aux discours qu'il avait tenus que ce tableau passait dans
son esprit pour une raillerie injurieuse des peuples de l'Asie,
c'est--dire qu'il les y croyait reprsents par le satyre, avec lequel
on leur supposait une ressemblance de complexion, tandis que la Vnus
qui menait le satyre par le nez exprimait l'empire que les femmes du
pays ont sur les hommes. Il ne me pressa pas davantage d'en porter mon
jugement, parce qu'tant persuad, avec raison, que je n'avais jamais vu
ce tableau, il ne le fut pas moins que l'ignorance dont je me faisais
une excuse tait sans artifice. Cependant il y a beaucoup d'apparence
qu'il conserva le soupon que je lui attribuais; car il me dit d'un air
froid qu'il recevait cette peinture comme un prsent.

Pour les autres bagatelles, ajouta-t-il, je veux qu'elles soient
envoyes  mon fils: elles lui seront agrables. D'ailleurs je lui
crirai avec des ordres si formels, que vous n'aurez plus besoin de
solliciter auprs de lui. Il accompagna cette promesse de complimens,
d'excuses, et de protestations, qui ne pouvaient venir que d'une me
fort gnreuse ou fort basse.

Il y avait dans une grande caisse diverses figures de btes qui
n'taient au fond que des masses de bois. On m'avait averti qu'elles
taient fort mal faites, et que la peinture dont elles taient revtues
s'tait caille en divers endroits. Je n'aurais jamais pens  les
mettre au nombre des prsens, si j'avais eu la libert du choix. Aussi
l'empereur me demanda-t-il ce qu'elles signifiaient, et si elles taient
envoyes pour lui. Je me htai de rpondre qu'on n'avait pas eu
l'intention de lui faire un prsent si peu digne de lui, mais que ces
figures taient envoyes pour faire voir la forme des animaux les plus
communs de l'Europe. H quoi! rpliqua-t-il aussitt, pense-t-on en
Angleterre que je n'aie jamais vu de taureau ni de cheval? Cependant je
veux les garder. Mais ce que je vous demande, c'est de me procurer un
grand cheval de votre pays avec deux de vos lvriers d'Irlande, un mle
et une femelle, et d'autres espces de chiens dont vous vous servez pour
la chasse. Si vous m'accordez cette satisfaction, je vous donne ma
parole de prince que vous en serez rcompens, et que vous obtiendrez de
moi plus de privilges que vous ne m'en demanderez. Ma rponse fut que
je ne manquerais pas d'en faire mettre sur les vaisseaux de la premire
flotte; que je n'osais rpondre qu'ils pussent rsister aux fatigues
d'un si long voyage; mais que, s'ils venaient  mourir, je promettais,
pour tmoignage de mon obissance, de lui en faire voir les os et la
peau. Ce discours parut lui plaire. Il s'inclina plusieurs fois, il
porta la main sur sa poitrine avec tant d'autres marques d'affection et
de faveur, que les seigneurs mmes qui se trouvaient prsens
m'assurrent qu'il n'avait jamais trait personne avec cette
distinction: aussi ces caresses furent-elles ma rcompense. Il ajouta
qu'il voulait rparer toutes les injustices que j'avais essuyes, et me
renvoyer dans ma patrie combl d'honneur et de grces; il donna mme
sur-le-champ quelques ordres qui devaient faire cesser mes plaintes.
J'enverrai, me dit-il, un magnifique prsent au roi d'Angleterre, et je
l'accompagnerai d'une lettre o je lui rendrai tmoignage de vos bons
services; mais je souhaiterais de savoir quel prsent lui sera le plus
agrable. Je rpondis qu'il me conviendrait mal de lui demander un
prsent; que ce n'tait pas l'usage de mon pays, et que l'honneur du roi
mon matre en serait bless, mais que, de quelque prsent qu'il me ft
l'honneur de me charger, je l'assurais que, de la part d'un monarque qui
tait galement aim et respect en Angleterre, il y serait reu avec
beaucoup de joie: ces excuses ne purent le persuader. Il s'imagina que
je prenais sa demande pour une raillerie; et, jurant par sa tte qu'il
me chargerait d'un prsent, il me pressa de lui nommer quelque chose qui
mritt d'tre envoy si loin. Je me vis forc de rpondre qu'autant que
j'tais capable d'en juger, les grands tapis de Perse seraient un
prsent convenable, parce que le roi mon matre n'en attendait pas d'une
grande valeur. Il me dit qu'il en ferait prparer de diverses fabriques
et de toutes sortes de grandeurs, et qu'il y joindrait ce qu'il jugerait
de plus propre  prouver son estime pour le roi d'Angleterre. On avait
apport devant lui plusieurs pices de gibier: il me donna la moiti
d'un daim, en me disant qu'il l'avait tu de sa propre main, et qu'il
destinait l'autre moiti pour ses femmes. En effet, cette autre moiti
fut coupe sur-le-champ en plusieurs pices de quatre livres chacune. Au
mme instant, son troisime fils et deux femmes vinrent du srail; et
prenant ces morceaux de viande entre leurs mains, les emportrent
eux-mmes comme des mendians auxquels on aurait fait une aumne.

Si des affronts pouvaient tre rpars par des paroles, je devais tre
satisfait de cette audience. Mais je crus devoir continuer de me
plaindre, dans la crainte qu'il n'et fait toutes ces avances que pour
mettre mon caractre  l'preuve. Il parut surpris de me voir revenir
au sujet de mes peines. Il me demanda si je n'tais pas content de lui;
et lorsque j'eus rpondu que sa faveur pouvait aisment remdier aux
injustices qu'on m'avait faites dans ses tats, il promit encore que
j'aurais  me louer de l'avenir. Cependant ce qu'il ajouta me fit juger
que ma fermet lui dplaisait. Je n'ai qu'une question  vous faire, me
dit-il; quand je songe aux prsens que vous m'avez envoys depuis deux
ans, je me suis tonn plusieurs fois que, le roi votre matre vous
ayant revtu de la qualit d'ambassadeur, ils aient t fort infrieurs
en qualit comme en nombre  ceux d'un simple marchand qui tait ici
avant vous, et qui s'est heureusement servi des siens pour gagner
l'affection de tout le monde. Je vous reconnais pour ambassadeur. Votre
procd sent l'homme de condition. Cependant je ne puis comprendre qu'on
vous entretienne  ma cour avec si peu d'clat. Je voulais rpondre 
ce reproche. Il m'interrompit. Je sais, reprit-il, que ce n'est pas
votre faute ni celle de votre prince; et je veux vous faire voir que je
fais plus cas de vous que de ceux qui vous ont envoy. Lorsque vous
retournerez en Angleterre, je vous accorderai des honneurs et des
rcompenses; et, sans gard pour les prsens que vous m'avez apports,
je vous en donnerai un pour votre matre. Mais je vous charge d'une
commission dont je ne veux pas me fier aux marchands. C'est de me faire
faire dans votre pays un carquois pour des flches, un tui pour mon
arc, dont je vous ferai donner le modle, un coussin  ma manire pour
dormir dessus, une paire de brodequins de la plus riche broderie
d'Angleterre, et une cotte de mailles pour mon usage. Je sais qu'on
travaille mieux chez vous qu'en aucun lieu du monde. Si vous me faites
ce prsent, vous savez que je suis un puissant prince, et vous ne
perdrez rien  vous tre charg de cette commission. Je l'assurai que
j'excuterais fidlement ses ordres. Il chargea aussitt Azaph-Khan de
m'envoyer les modles. Ensuite il me demanda s'il me restait du vin de
raisin. Je lui rpondis que j'en avais encore une petite provision. Eh
bien! me dit-il, envoyez-le-moi ce soir. J'en goterai; et si je le
trouve bon, j'en boirai beaucoup.

Ainsi, dans cette audience qui passa pour une faveur extraordinaire,
Rho se vit dpouill de ses caisses et de son vin, sans emporter
d'autres fruits de ses libralits que des promesses. Il faut convenir
qu'il n'y a gure de spectacle plus vil et plus dgotant que celui d'un
monarque des Indes faisant ainsi l'inventaire des caisses d'un tranger
pour s'approprier sous divers prtextes, ou pour demander bassement ce
qu'elles contiennent. Il semble que les princes d'Asie regardent comme
une des marques de leur dignit le privilge de recevoir. Les princes
d'Europe ont des ides plus justes de la grandeur. Ils ne se croient
faits que pour donner; et c'est une faveur trs-distingue de leur part
quand ils veulent bien recevoir.

Rho assure qu'avec beaucoup de recherches il ne trouva point dans le
pays un seul proslyte qui mritt le nom de chrtien, et qu' la
rserve d'un petit nombre de misrables qui taient entretenus par la
charit des jsuites, il y en avait mme trs-peu qui fissent profession
du christianisme. Il ajoute que les jsuites, connaissant la mauvaise
foi de cette nation, se lassaient d'une dpense inutile. Tel tait,
suivant son tmoignage, le vritable tat du christianisme dans
l'Indoustan.

Il n'y avait pas long-temps que l'glise et la maison des jsuites
avaient t brles. Le crucifix tait chapp aux flammes, et sa
conservation fut publie comme un miracle. Pour moi, qui aurais bni
tout accident dont on aurait tir quelque avantage pour la propagation
de l'vangile, je gardai le silence. Le pre Corsi me dit de bonne foi
qu'il croyait cet vnement fort naturel; mais que les mahomtans mmes
l'ayant fait passer sans sa participation pour un miracle, il n'tait
pas fch qu'ils en eussent conu cette opinion.

L'empereur, fort ardent pour toutes les nouveauts, appela le
missionnaire, et lui fit diverses questions. Enfin, venant au sujet de
sa curiosit: Vous ne me parlez pas, lui dit-il, des grands miracles
que vous avez faits au nom de votre prophte. Si vous voulez jeter son
image dans le feu en ma prsence, et qu'elle ne brle pas, je me ferai
chrtien. Le pre Corsi rpondit que cette exprience blessait la
raison, et que le ciel n'tait pas oblig de faire des miracles chaque
fois que les hommes en demandaient; que c'tait le tenter, et que le
choix des occasions n'appartenait qu' lui: mais qu'il offrait d'entrer
lui-mme dans le feu pour preuve de la vrit de la foi. L'empereur
n'accepta point cette offre. Cependant tous les courtisans firent
beaucoup de bruit; et, demandant que la vrit de notre religion ft
prouve par cette voie, ils ajoutrent que, si le crucifix brlait, le
pre Corsi serait oblig d'embrasser le mahomtisme. Sultan Coron
apporta l'exemple de plusieurs miracles qui s'taient faits dans des
occasions moins importantes que celle de la conversion d'un si grand
monarque, et conclut que, si les chrtiens refusaient cette exprience,
il ne se croyait pas oblig de s'en rapporter  leurs discours.

Un charlatan de Bengale offrit  l'empereur un grand singe qu'il donnait
pour un animal divin. On a fait remarquer effectivement dans d'autres
relations que plusieurs sectes des Indes attribuent quelque divinit 
ces animaux. Comme il tait question de vrifier cette qualit par des
preuves, l'empereur tira d'un de ses doigts un anneau, et le fit cacher
dans les vtemens d'un de ses pages. Le singe, qui ne l'avait pas vu
cacher, l'alla prendre dans le lieu o il tait. L'empereur ne s'en
rapportant point  cette exprience, fit crire sur douze billets
diffrens les noms de douze lgislateurs, tels que de Mose, de
Jsus-Christ, de Mahomet, d'Aly, etc., et les ayant mls dans un vase,
il demanda au singe quel tait celui qui avait publi la vritable loi.
Le singe mit sa main dans le vase, et tira le nom du lgislateur des
chrtiens. L'empereur, fort tonn, souponna le matre du singe de
savoir lire les caractres persans, et d'avoir dress l'animal  faire
cette distinction. Il prit la peine d'crire les mmes noms de sa propre
main, avec les chiffres qu'il employait pour donner des ordres secrets 
ses ministres. Le singe ne s'y trompa point; il prit une seconde fois le
nom de Jsus-Christ et le baisa. Un des principaux officiers de la cour
dit  l'empereur qu'il y avait ncessairement quelque supercherie, et
lui demanda la permission de mler les billets, avec offre de se livrer
 toutes sortes de supplices, si le singe ne manquait pas son rle. Il
crivit encore une fois les douze noms; mais il n'en mit que onze dans
le vase, et retint l'autre dans sa main. Le singe les toucha tous l'un
aprs l'autre sans en vouloir prendre aucun. L'empereur, vritablement
surpris, s'effora de lui en faire prendre un. Mais l'animal se mit en
furie, et fit entendre par divers signes que le nom du vrai lgislateur
n'tait pas dans le vase. L'empereur lui demanda o il tait donc. Il
courut vers l'officier, et lui prit la main dans laquelle tait le nom
qu'on lui demandait. Rho ajoute: quelque interprtation qu'on veuille
donner  cette singerie, le fait est certain.




CHAPITRE VIII.

Voyage de Tavernier dans l'Indoustan.


Tavernier parcourut d'abord plusieurs contres de l'Europe. Mais ces
courses n'appartenant point  notre plan, nous le transporterons tout de
suite dans l'Indoustan, en partant de Surate pour Agra.

Des deux routes de Surate  Agra, l'une est par Brampour et par
Seronghe; l'autre par Amedabad. Tavernier, s'tant dtermin pour la
premire, passa par Balor et Kerkoa, et vint  Navapoura.

Navapoura est un gros bourg rempli de tisserands, quoique le riz fasse
le principal commerce du canton. Il y passe une rivire qui rend son
territoire excellent. Tout le riz qui crot dans cette contre est plus
petit de la moiti que le riz ordinaire, et devient en cuisant d'une
blancheur admirable; ce qui le fait estimer particulirement. On lui
trouve aussi l'odeur du musc, et tous les grands de l'Inde n'en mangent
point d'autre. En Perse mme, un sac de ce riz passe pour un prsent
fort agrable.

De Navapoura, on compte quatre-vingt-quinze cosses jusqu' Brampour.
C'est une grande ville ruine, dont la plupart des maisons sont
couvertes de chaume. On voit encore au milieu de la place un grand
chteau qui sert de logement au gouverneur. Le gouvernement de cette
province est si considrable, qu'il est toujours le partage d'un fils ou
d'un oncle de l'empereur. Aureng-Zeb, qui rgnait alors, avait command
long-temps  Brampour pendant le rgne de son pre. Le commerce est
florissant  Brampour. Il se fait dans la ville et la province une
prodigieuse quantit de toiles fort claires, qui se transportent en
Perse, en Turquie, en Moscovie, en Pologne, en Arabie, au grand Caire,
et dans d'autres lieux. Des unes, qui sont teintes de diverses couleurs
 fleurs courantes, on fait des voiles et des charpes pour les femmes,
des couvertures de lit et des mouchoirs. D'autres sont toutes blanches,
avec une raie d'or ou d'argent qui borde la pice et les deux bouts
depuis la largeur d'un pouce jusqu' douze ou quinze. Cette bordure
n'est qu'un tissu d'or ou d'argent et de soie, avec des fleurs dont la
beaut est gale des deux cts. Si celles qu'on porte en Pologne, o le
commerce en est considrable, n'avaient aux deux bouts trois ou quatre
pouces au moins d'or ou d'argent, ou si cet or et cet argent devenaient
noirs en passant les mers de Surate  Ormuz, et de Trbizonde 
Mangalia, ou dans d'autres ports de la mer Noire, on ne pourrait s'en
dfaire qu'avec beaucoup de peine. D'autres toiles sont par bandes,
moiti coton, moiti d'or et d'argent, et cette espce porte le nom
d'_ornis_. Il s'en trouve depuis quinze jusqu' vingt aunes, dont le
prix est quelquefois de cent et de cent cinquante roupies; mais les
moindres ne sont pas au-dessous de dix ou douze. En un mot, les Indes
n'ont pas de province o le coton se trouve avec plus d'abondance qu'
Brampour.

Tavernier avertit que, dans tous les lieux dont le nom se termine par
_sra_, on doit se reprsenter un grand enclos de murs ou de haies, dans
lequel sont disposes en cercle cinquante ou soixante huttes couvertes
de chaume. C'est une sorte d'htellerie fort infrieure aux
caravansrails persans, o se trouvent quelques hommes et quelques
femmes qui vendent de la farine, du riz, du beurre et des herbages, et
qui prennent soin de faire cuire le pain et le riz des voyageurs. Ils
nettoient les huttes, que chacun a la libert de choisir; ils y mettent
un petit lit de sangle, sur lequel on tend le matelas dont on doit tre
fourni lorsqu'on n'est point assez riche pour se faire accompagner d'une
tente. S'il se trouve quelque mahomtan parmi les voyageurs, il va
chercher dans le bourg ou le village du mouton et des poules, qu'il
distribue volontiers  ceux qui lui en rendent le prix.

Seronghe lui parut une grande ville, dont les habitans sont banians, et
la plupart artisans de pre en fils, ce qui les porte  btir des
maisons de pierre et de brique. Il s'y fait un grand commerce de chites,
sorte de toiles peintes, dont le bas peuple de Turquie et de Perse aime
 se vtir, et qui sert dans d'autres pays pour des couvertures de lit
et des nappes  manger. On en fait dans d'autres lieux que Seronghe,
mais de couleurs moins vives et plus sujettes  se ternir dans l'eau;
tandis que celles de Seronghe deviennent plus belles chaque fois qu'on
les lave. La rivire qui passe dans cette ville donne cette vivacit aux
teintures. Pendant la saison des pluies, qui durent quatre mois, les
ouvriers impriment leurs toiles suivant le modle qu'ils reoivent des
marchands trangers; et lorsque les pluies cessent, ils se htent de
laver les toiles dans la rivire, parce que plus elle est trouble, plus
les couleurs sont vives et rsistent au temps. On fait aussi  Seronghe
une sorte de gazes ou de toiles si fines, qu'tant sur le corps, elles
laissent voir la chair  nu. Le transport n'en est pas permis aux
marchands. Le gouverneur les prend toutes pour le srail imprial et
pour les principaux seigneurs de la cour. Les sultanes et les dames
mogoles s'en font des chemises et des robes, que l'empereur et les
grands se plaisent  leur voir porter dans les grandes chaleurs.

En passant  Baroche, il accepta un logement chez les Anglais, qui ont
un fort beau comptoir dans cette ville. Quelques charlatans indiens
ayant offert d'amuser l'assemble par des tours de leur profession, il
eut la curiosit de les voir. Pour premier spectacle, ils firent allumer
un grand feu, dans lequel ils firent rougir des chanes, dont ils se
lirent le corps  nu sans en ressentir aucun mal. Ensuite prenant un
petit morceau de bois qu'ils plantrent en terre, ils demandrent quel
fruit on souhaitait d'en voir sortir. On leur dit qu'on souhaitait des
mangues. Alors un des charlatans, s'tant couvert d'un linceul,
s'accroupit cinq ou six fois contre terre. Tavernier, qui voulait le
suivre dans cette opration, prit une place d'o ses regards pouvaient
pntrer par une ouverture du linceul; et ce qu'il raconte ici semble
demander beaucoup de confiance au tmoignage de ses yeux.

J'aperus, dit-il, que cet homme, se coupant la chair sous les
aisselles avec un rasoir, frottait de son sang le morceau de bois.
Chaque fois qu'il se relevait le bois croissait  vue d'oeil; et la
troisime, il en sortit des branches avec des bourgeons. La quatrime
fois, l'arbre fut couvert de feuilles. La cinquime, on y vit des
fleurs. Un ministre anglais, qui tait prsent, avait protest d'abord
qu'il ne pouvait consentir que des chrtiens assistassent  ce
spectacle: mais lorsque, d'un morceau de bois sec, il eut vu que ces
gens-l faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre
ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au
printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il
ne donnerait jamais la communion  ceux qui demeureraient plus
long-temps  voir de pareilles choses: ce qui obligea les Anglais de
congdier les charlatans, aprs leur avoir donn la valeur de dix ou
douze cus, dont ils parurent fort satisfaits. Il faut avouer qu'il n'y
a point de tour de Comus qui approche de celui-l.

Dans le petit voyage qu'il fit  Cambaye, en se dtournant de cinq ou
six cosses, il n'observa rien dont Mandelslo n'et fait la description;
mais,  son retour, il passa par un village qui n'est qu' trois cosses
de cette ville, o l'on voit une pagode clbre par les offrandes de la
plupart des courtisanes de l'Inde. Elle est remplie de nudits, entre
lesquelles on dcouvre particulirement une grande figure que Tavernier
prit pour un Apollon, dans un tat fort indcent. Les vieilles
courtisanes qui ont amass une somme d'argent dans leur jeunesse en
achtent de petites esclaves qu'elles forment  tous les exercices de
leur profession, et ces petites filles, que leurs matresses mnent  la
pagode ds l'ge de onze ou douze ans, regardent comme un bonheur d'tre
offertes  l'idole. Cet infme temple est  six cosses de Chid-Abad, o
Mandelslo visita un des plus beaux jardins du grand mogol.

 l'occasion de la rivire d'Amedabad, qui est sans pont, et que les
paysans passent  la nage, aprs s'tre li entre l'estomac et le ventre
une peau de bouc qu'ils remplissent de vent, il remarque que, pour faire
passer leurs enfans, ils les mettent dans des pots de terre dont
l'embouchure est haute de quatre doigts, et qu'ils poussent devant eux.
Pendant qu'il tait dans cette ville, un paysan et sa femme passaient un
jour avec un enfant de deux ans, qu'ils avaient mis dans un de ces pots,
d'o il ne lui sortait que la tte. Vers le milieu de la rivire, ils
trouvrent un petit banc de sable, sur lequel tait un gros arbre que
les flots y avaient jet. Ils poussrent le pot dans cet endroit pour y
prendre un peu de repos. Comme ils approchaient du pied de l'arbre, dont
le tronc s'levait un peu au-dessus de l'eau, un serpent qui sortit
d'entre les racines sauta dans le pot. Le pre et la mre, fort
effrays, abandonnrent le pot, qui fut emport par le courant de l'eau
tandis qu'ils demeurrent  demi morts au pied de l'arbre. Deux lieues
plus bas, un banian et sa femme, avec leur enfant, se lavaient, suivant
l'usage du pays, avant d'aller prendre leur nourriture. Ils virent de
loin ce pot sur l'eau, et la moiti d'une tte qui paraissait hors de
l'embouchure. Le banian se hte d'aller au secours, et pousse le pot 
la rive. Aussitt la mre, suivie de son enfant, s'approche pour aider
l'autre  sortir. Alors le serpent, qui n'avait fait aucun mal au
premier, sort du pot, se jette sur l'enfant du banian, se lie autour de
son corps par divers replis, le pique et lui jette son venin qui lui
cause une prompte mort. Deux paysans superstitieux se persuadrent
facilement qu'une aventure si extraordinaire tait arrive par une
secrte disposition du ciel, qui leur tait leur enfant pour leur en
donner un autre. Mais le bruit de cet vnement s'tant rpandu, les
parens du dernier, qui en furent informs, redemandrent leur enfant; et
leurs prtentions devinrent le sujet d'un diffrend fort vif. L'affaire
fut porte devant l'empereur, qui ordonna que l'enfant ft restitu 
son pre.

Tavernier confirme ce qu'on a lu dans Mandelslo, de la multitude de
singes qu'on rencontre sur la route, et du danger qu'il y a toujours 
les irriter. Un Anglais, qui en tua un d'un coup d'arquebuse, faillit
d'tre trangl par soixante de ces animaux qui descendirent du sommet
des arbres, et dont il ne fut dlivr que par le secours qu'il reut
d'un grand nombre de valets. En passant  Chitpour, assez bonne ville,
qui tire son nom du commerce de ces toiles peintes qu'on nomme chites,
Tavernier vit dans une grande place quatre ou cinq lions qu'on amenait
pour les apprivoiser. La mthode des Indiens lui parut curieuse. On
attache les lions par les pieds de derrire, de douze en douze pas l'un
de l'autre,  un gros pieu bien affermi. Ils ont au cou une corde dont
le matre tient le bout  la main. Les pieux sont plants sur une mme
ligne; et sur une autre parallle loigne d'environ vingt pas on tend
encore une corde de la longueur de l'espace qui est occup par les
lions. Les deux cordes qui tiennent chacun de ces animaux attachs par
les pieds de derrire leur laissent la libert de s'lancer jusqu' la
corde parallle qui sert de rempart  des hommes qui sont placs au-del
pour les irriter par quelques pierres ou quelques petits morceaux de
bois qu'ils leur jettent. Une partie du peuple accourt  ce spectacle.
Lorsque le lion provoqu s'est lanc vers la corde, il est ramen au
pieu par celle que le matre tient  la main. C'est ainsi qu'il
s'apprivoise insensiblement; et Tavernier fut tmoin de cet exercice 
Chitpour, sans sortir de son carrosse.

Le jour suivant lui offrit un autre amusement dans la rencontre d'une
bande de fakirs ou de dervis mahomtans. Il en compta cinquante-sept,
dont le chef ou le suprieur avait t grand cuyer de l'empereur
Djehan-Ghir, et s'tait dgot de la cour  l'occasion de la mort de
son petit-fils, qui avait t trangl par l'ordre de ce monarque.
Quatre autres fakirs, qui tenaient le premier rang aprs le suprieur,
avaient occup des emplois considrables  la mme cour. L'habillement
de ces cinq chefs consistait en trois ou quatre aunes de toile couleur
orange, dont ils se faisaient comme des ceintures avec le bout pass
entre les jambes et relev par-derrire jusqu'au dos pour mettre la
pudeur  couvert, et sur les paules une peau de tigre attache sous le
menton. Devant eux on menait en main huit beaux chevaux, dont trois
avaient des brides d'or et des selles couvertes aussi de lames d'argent,
avec une peau de lopard sur chacune. L'habit du reste des dervis tait
une simple corde qui leur servait de ceinture, sans autre voile pour
l'honntet qu'un petit morceau d'toffe. Leurs cheveux taient lis en
tresse autour de la tte, et formaient une espce de turban. Ils taient
tous arms la plupart d'arcs et de flches, quelques-uns de mousquets,
et d'autres de demi-piques avec une sorte d'arme inconnue en Europe, qui
est, suivant la description de Tavernier, un cercle de fer tranchant, de
la forme d'un plat dont on aurait t le fond; ils s'en passent huit ou
dix autour du cou comme une fraise; et les tirant lorsqu'ils veulent
s'en servir, ils les jettent avec tant de force, comme nous ferions
voler une assiette, qu'ils coupent un homme presqu'en deux par le milieu
du corps. Chaque dervis avait aussi une espce de cor de chasse dont ils
sonnent en arrivant dans quelque lieu, avec un autre instrument de fer 
peu prs de la forme d'une truelle. C'est avec cet instrument, que les
Indiens portent ordinairement dans leurs voyages, qu'ils raclent et
nettoient la terre dans les lieux o ils veulent s'arrter, et qu'aprs
avoir ramass la poussire en monceau, ils s'en servent comme de matelas
pour tre couchs plus mollement. Trois des mmes dervis taient arms
de longues pes, qu'ils avaient achetes apparemment des Anglais ou des
Portugais. Leur bagage tait compos de quatre coffres remplis de livres
arabes ou persans, et de quelques ustensiles de cuisine. Dix ou douze
boeufs qui faisaient l'arrire-garde servaient  porter ceux qui taient
incommods de la marche.

Lorsque cette religieuse troupe fut arrive dans le lieu o Tavernier
s'tait arrt avec cinquante personnes de son escorte et de ses
domestiques, le suprieur, qui le vit si bien accompagn, demanda qui
tait cet aga, et le fit prier ensuite de lui cder son poste, parce
qu'il lui paraissait commode pour y camper avec les dervis. Tavernier,
inform du rang des cinq chefs, se disposa de bonne grce  leur faire
cette civilit. Aussitt la place fut arrose de quantit d'eau et
soigneusement racle. Comme on tait en hiver, et que le froid tait
assez piquant, on alluma deux feux pour les cinq principaux dervis, qui
se placrent au milieu, avec la facilit de pouvoir se chauffer devant
et derrire. Ds le mme soir ils reurent dans leur camp la visite du
gouverneur d'une ville voisine, qui leur fit apporter du riz et d'autres
rafrachissemens. Leur usage pendant leurs courses est d'envoyer
quelques-uns d'entre eux  la qute dans les habitations voisines, et
les vivres qu'ils obtiennent se distribuent avec galit dans toute la
troupe. Chacun fait cuire son riz; ce qu'ils ont de trop est donn aux
pauvres, et jamais ils ne se rservent rien pour le lendemain.

Tavernier arrive enfin  la ville impriale d'Agra; elle est  27 degrs
31 minutes de latitude nord, dans un terroir sablonneux, qui l'expose
pendant l't  d'excessives chaleurs. C'est la plus grande ville des
Indes, et la rsidence ordinaire des empereurs mogols; les maisons des
grands y sont belles et bien bties; mais celles des particuliers, comme
dans toutes les autres villes des Indes, n'ont rien d'agrable; elles
sont cartes les unes des autres, et caches par la hauteur des
murailles, dans la crainte qu'on n'y puisse apercevoir les femmes; ce
qui rend toutes ces villes beaucoup moins riantes que celles de
l'Europe.

Du ct de la ville, on trouve une autre place devant le palais; la
premire porte, qui n'a rien de magnifique, est garde par quelques
soldats. Lorsque les grandes chaleurs d'Agra forcent l'empereur de
transporter sa cour  Delhy, ou lorsqu'il se met en campagne avec son
arme, il donne la garde de son trsor au plus fidle de ses omhras, qui
ne s'loigne pas nuit et jour de cette porte, o il a son logement. Ce
fut dans une de ces absences du monarque que Tavernier obtint la
permission de voir le palais. Toute la cour tant partie pour Delhy, le
gouvernement du palais d'Agra fut confi  un seigneur qui aimait les
Europens. Vlant, chef du comptoir hollandais, l'alla saluer, et lui
offrit en piceries, en cabinets du Japon, et en beaux draps de
Hollande, un prsent d'environ six mille cus. Tavernier, qui tait
prsent, eut occasion d'admirer la gnrosit mogole. Ce seigneur reut
le compliment avec politesse; mais, se trouvant offens du prsent, il
obligea les Hollandais de le remporter, en leur disant que, par
considration et par amiti pour les Franguis, il prendrait seulement
une petite canne, de six qu'ils lui offraient. C'tait une de ces cannes
du Japon qui croissent par petits noeuds; encore fallut-il ter l'or
dont on l'avait enrichie, parce qu'il ne la voulut recevoir que nue.
Aprs les complimens, il demanda au directeur hollandais ce qu'il
pouvait faire pour l'obliger; et Vlant l'ayant pri de permettre que,
dans l'absence de la cour, il pt voir avec Tavernier l'intrieur du
palais, cette grce leur fut accorde: on leur donna six hommes pour les
conduire.

La premire porte, qui sert de logement au gouverneur, conduit  une
vote longue et obscure, aprs laquelle on entre dans une grande cour
environne de portiques comme la place Royale de Paris. La galerie qui
est en face est plus large et plus haute que les autres; elle est
soutenue de trois rangs de colonnes. Sous celles qui rgnent des trois
autres cts de la cour, et qui sont plus troites et plus basses, on a
mnag plusieurs petites chambres pour les soldats de la garde. Au
milieu de la grande galerie on voit une niche pratique dans le mur, o
l'empereur se rend par un petit escalier drob, et lorsqu'il y est
assis, on ne le dcouvre que jusqu' la poitrine,  peu prs comme un
buste. Il n'a point alors de gardes autour de lui, parce qu'il n'a rien
 redouter, et que de tous les cts cette place est inaccessible. Dans
les grandes chaleurs, il a seulement prs de sa personne un eunuque, ou
mme un de ses enfans pour l'venter. Les grands de la cour se tiennent
dans la galerie qui est au-dessous de cette niche.

Au fond de la cour,  main gauche, on trouve un second portail qui donne
entre dans une grande cour, environne de galeries comme la premire,
sous lesquelles on voit aussi de petites chambres pour quelques
officiers du palais. De cette seconde cour on passe dans une troisime,
qui contient l'appartement imprial. Schah-Djehan avait entrepris de
couvrir d'argent toute la vote d'une grande galerie qui est  main
droite. Il avait choisi pour l'excution de cette magnifique entreprise
un Franais de Bordeaux qui se nommait Augustin; mais, ayant besoin d'un
ministre intelligent pour quelques affaires qu'il avait  Goa, il y
envoya cet artiste; et les Portugais, qui lui reconnurent assez d'esprit
pour le trouver redoutable, l'empoisonnrent  Cochin. La galerie est
demeure peinte de feuillage d'or et d'azur; tout le bas est revtu de
tapis. On y voit des portes qui donnent entre dans plusieurs chambres
carres, mais fort petites. Tavernier se contenta d'en faire ouvrir
deux, parce qu'on l'assura que toutes les autres leur ressemblaient. Les
autres cts de la cour sont ouverts, et n'ont qu'une simple muraille 
hauteur d'appui; du ct qui regarde la rivire, on trouve un divan ou
un belvdre en saillie, o l'empereur vient s'asseoir pour se donner le
plaisir de voir ses brigantins ou le combat des btes farouches; une
galerie lui sert de vestibule, et le dessein de Schah-Djehan tait de la
revtir d'une treille de rubis et d'meraudes, qui devaient reprsenter
au naturel les raisins verts et ceux qui commencent  rougir; mais ce
dessein, qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, et qui demandait
plus de richesses que l'Indoustan n'en peut fournir, est demeur
imparfait; on ne voit que deux ou trois ceps d'or avec leurs feuilles,
qui, comme tout le reste, devaient tre maills de leurs couleurs
naturelles et chargs d'meraudes, de rubis et de grenats qui font les
grappes. Au milieu de la cour, on admire une grande cuve d'eau, d'une
seule pierre gristre, de quarante pieds de diamtre, avec des degrs
dedans et dehors, pratiqus dans la mme pierre pour monter et
descendre.

Il parat que la curiosit de Tavernier ne put pas aller plus loin; ce
qui s'accorde avec le tmoignage des autres voyageurs, qui parlent des
appartemens de l'empereur comme d'un lieu impntrable. Il passe aux
spultures d'Agra, et des lieux voisins dont il vante la beaut. Les
eunuques du palais ont presque tous l'ambition de se faire btir un
magnifique tombeau; lorsqu'ils ont amass beaucoup de biens, la plupart
souhaiteraient d'aller  la Mecque pour y porter de riches prsens; mais
le grand-mogol, qui ne voit pas sortir volontiers l'argent de ses tats,
leur accorde rarement cette permission; et leurs richesses leur devenant
inutiles, ils en consacrent la plus grande partie  ces difices pour
laisser quelque mmoire de leur nom. Entre tous les tombeaux d'Agra, on
distingue particulirement celui de l'impratrice, femme de
Schah-Djehan. Ce monarque le fit lever prs du Tasimakan, grand bazar
o se rassemblent tous les trangers, dans la seule vue de lui attirer
plus d'admirateurs. Ce bazar, ou ce march, est entour de six grandes
cours, bordes de portiques sous lesquels on voit des boutiques et des
chambres, o il se fait un prodigieux commerce de toiles. Le tombeau de
l'impratrice est au levant de la ville, le long de la rivire, dans un
grand espace ferm de murailles sur lesquelles on a fait rgner une
petite galerie; cet espace est une sorte de jardin en compartimens,
comme le parterre des ntres, avec cette diffrence qu'au lieu de sable
c'est du marbre blanc et noir: on y entre par un grand portail. 
gauche, on dcouvre une belle galerie qui regarde la Mecque, avec trois
ou quatre niches, o le mufti se rend  des heures rgles pour y faire
la prire. Un peu au-del du milieu de l'espace, on voit trois grandes
plates-formes, d'o l'on annonce ces heures. Au-dessus s'lve un dme
qui n'a gure moins d'clat que celui du Val-de-Grce; le dedans et le
dehors sont galement revtus de marbre blanc: c'est sous ce dme qu'on
a plac le tombeau, quoique le corps de l'impratrice ait t dpos
sous une vote qui est au-dessous de la premire plate-forme. Les mmes
crmonies qui se font dans ce lieu souterrain s'observent sous le dme
autour du tombeau; c'est--dire que de temps en temps on y change les
tapis, les chandeliers et les autres ornemens. On y trouve toujours
aussi quelques molahs en prire. Tavernier vit commencer et finir ce
grand ouvrage, auquel il assure qu'on employa vingt-deux ans, et le
travail continuel de vingt mille hommes. On prtend, dit-il, que les
seuls chafaudages ont cot plus que l'ouvrage entier, parce que,
manquant de bois, on tait contraint de les faire de brique, comme les
cintres de toutes les votes; ce qui demandait un travail et des frais
immenses. Schah-Djehan avait commenc  se btir un tombeau de l'autre
ct de la rivire: mais la guerre qu'il eut avec ses enfans interrompit
ce dessein, et l'heureux Aureng-Zeb, son successeur, ne se fit pas un
devoir de l'achever. Deux mille hommes, sous le commandement d'un
eunuque, veillent sans cesse  la garde du mausole de l'impratrice et
du tasimakan.

Les tombeaux des eunuques n'ont qu'une seule plate-forme, avec quatre
petites chambres aux quatre coins.  la distance d'une lieue des murs
d'Agra, on visite la spulture de l'empereur Akbar. En arrivant du ct
de Delhy, on rencontre, prs d'un grand bazar, un jardin qui est celui
de Djehan-Ghir, pre de Schah-Djehan. Le dessus du portail offre une
peinture de son tombeau, qui est couvert d'un grand voile noir, avec
plusieurs flambeaux de cire blanche, et la figure de deux jsuites aux
deux bouts. On est tonn que Schah-Djehan, contre l'usage du
mahomtisme qui dfend les images, ait souffert cette reprsentation.
Tavernier la regarde comme un monument de reconnaissance pour quelques
leons de mathmatiques que ce prince et son pre avaient reues des
jsuites. Il ajoute que dans une autre occasion Schah-Djehan n'eut pas
pour eux la mme indulgence. Un jour qu'il tait all voir un Armnien
nomm Corgia, qu'il aimait beaucoup, et qui tait tomb malade, les
jsuites, dont la maison tait voisine, firent malheureusement sonner
leur cloche. Ce bruit, qui pouvait incommoder l'Armnien, irrita
tellement l'empereur, que dans sa colre il ordonna que la cloche ft
enleve, et pendue au cou de son lphant. Quelques jours aprs,
revoyant cet animal avec un fardeau qui tait capable de lui nuire, il
fit porter cette cloche  la place du katoual, o elle est demeure
depuis. Corgia passait pour excellent pote. Il avait t lev avec
Schah-Djehan, qui prit du got pour son esprit, et qui le comblait de
richesses et d'honneurs; mais ni les promesses ni les menaces n'avaient
pu lui faire embrasser la religion de Mahomet.

Tavernier dcrit la route d'Agra  Delhy, sans expliquer  quelle
occasion ni dans quel temps il fit ce voyage; il compte soixante-huit
cosses entre ces deux villes. Delhy est une grande ville, situe sur le
Djemna, qui coule du nord au sud, et qui, prenant ensuite son cours du
couchant au levant, aprs avoir pass par Agra et Kadiove, va se perdre
dans le Gange. Schah-Djehan, rebut des chaleurs d'Agra, fit btir prs
de Delhy une nouvelle ville,  laquelle il donna le nom de Djehanabad,
qui signifie ville de Djehan: le climat y est plus tempr. Mais depuis
cette fondation, Delhy est tombe presqu'en ruine, et n'a que des
pauvres pour habitans,  l'exception de trois ou quatre seigneurs, qui,
lorsque la cour est  Djehanabad, s'y tablissent dans de grands enclos,
o ils font dresser leurs tentes. Un jsuite qui suivait la cour
d'Aureng-Zeb prenait aussi son logement  Delhy.

Djehanabad, que le peuple, par corruption, nomme aujourd'hui Djenabab,
est devenue une fort grande ville, et n'est spare de l'autre que par
une simple muraille. Toutes ses maisons sont bties au milieu de grands
enclos; on entre du ct de Delhy par une longue et large rue, borde de
votes, dont le dessus est une plate-forme, et qui sert de retraite aux
marchands; cette rue se termine  la grande place o est le palais de
l'empereur. Dans une autre, fort droite et fort large, qui vient se
rendre  la mme place, vers une autre porte du palais, on ne trouve que
de gros marchands qui n'ont point de boutique extrieure.

Le palais imprial n'a pas moins d'une demi-lieue de circuit; les
murailles sont de belle pierre de taille, avec des crneaux et des
tours; les fosss sont pleins d'eau, et revtus de la mme pierre; le
grand portail du palais n'a rien de magnifique, non plus que la premire
cour, o les seigneurs peuvent entrer sur leurs lphans; mais aprs
cette cour on trouve une sorte de rue ou de grand passage, dont les deux
cts sont bords de beaux portiques, sous lesquels une partie de la
garde  cheval se retire dans plusieurs petites chambres. Ils sont
levs d'environ deux pieds; et les chevaux, qui sont attachs au-dehors
 des anneaux de fer, ont leurs mangeoires sur les bords. Dans quelques
endroits on voit de grandes portes qui conduisent  divers appartemens.
Ce passage est divis par un canal plein d'eau qui laisse un beau chemin
des deux cts, et qui forme de petits bassins  d'gales distances; il
mne jusqu' l'entre d'une grande cour o les omhras font la garde en
personne: cette cour est environne de logemens assez bas, et les
chevaux sont attachs devant chaque porte. De la seconde on passe dans
une troisime par un grand portail,  ct duquel on voit une petite
salle leve de deux ou trois pieds, o l'on prend les vestes dont
l'empereur honore ses sujets ou les trangers. Un peu plus loin, sous
le mme portail, est le lieu o se tiennent les tambours, les trompettes
et les hautbois qui se font entendre quelques momens avant que
l'empereur se montre au public et lorsqu'il est prt  se retirer. Au
fond de cette troisime cour, on dcouvre le divan ou la salle
d'audience, qui est leve de quatre pieds au-dessus du rez-de-chausse,
et tout--fait ouverte de trois cts; trente-deux colonnes de marbre,
d'environ quatre pieds en carr, avec leurs pidestaux et leurs
moulures, soutiennent la vote. Schah-Djehan s'tait propos d'enrichir
cette salle des plus beaux ouvrages mosaques, dans le got de la
chapelle de Florence; mais, aprs en avoir fait faire l'essai sur deux
ou trois colonnes, il dsespra de pouvoir trouver assez de pierres
prcieuses pour un si grand dessein; et n'tant pas moins rebut par la
dpense, il se dtermina pour une peinture en fleurs.

C'est au milieu de cette salle, et prs du bord qui regarde la cour, en
forme de thtre, qu'on dresse le trne o l'empereur donne audience et
dispense la justice: c'est un petit lit, de la grandeur de nos lits de
camp, avec ses quatre colonnes, un ciel, un dossier, un traversin et la
courte-pointe. Toutes ces pices sont couvertes de diamans; mais lorsque
l'empereur s'y vient asseoir, on tend sur le lit une couverture de
brocart d'or, ou de quelque riche toffe pique. Il y monte par trois
petites marches de deux pieds de long.  l'un des cts on lve un
parasol sur un bton de la longueur d'une demi-pique, et l'on attache 
chaque colonne du lit une des armes de l'empereur; c'est--dire sa
rondache, son sabre, son arc, son carquois et ses flches.

Dans la cour, au-dessous du trne, on a mnag une place de vingt pieds
en carr, entoure de balustres, qui sont couverts tantt de lames
d'argent, et tantt de lames d'or. Les quatre coins de ce parquet sont
la place des secrtaires d'tat, qui font aussi la fonction d'avocats
dans les causes civiles et criminelles. Le tour de la balustrade est
occup par les seigneurs et par les musiciens; car, pendant le divan
mme, on ne cesse pas d'entendre une musique fort douce, dont le bruit
n'est pas capable d'apporter de l'interruption aux affaires les plus
srieuses. L'empereur, assis sur un trne, a prs de lui quelqu'un des
premiers seigneurs, ou ses seuls enfans. Entre onze heures et midi, le
premier ministre d'tat vient lui faire l'exposition de tout ce qui
s'est pass dans la chambre o il prside, qui est  l'entre de la
premire cour; et lorsque son rapport est fini, l'empereur se lve; mais
pendant que ce monarque est sur le trne, il n'est permis  personne de
sortir du palais. Tavernier fait valoir l'honneur qu'on lui fit de
l'exempter de cette loi.

Vers le milieu de la cour, on trouve un petit canal large d'environ six
pouces, o pendant que le roi est sur son trne, tous ceux qui viennent
 l'audience doivent s'arrter; il ne leur est pas permis d'avancer plus
loin sans tre appels; et les ambassadeurs mmes ne sont pas exempts de
cette loi. Lorsqu'un ambassadeur est venu jusqu'au canal, l'introducteur
crie, vers le divan o l'empereur est assis, que le ministre de telle
puissance souhaite de parler  sa majest: alors un secrtaire d'tat en
avertit l'empereur, qui feint souvent de ne pas l'entendre; mais,
quelques momens aprs, il lve les yeux, et les jetant sur
l'ambassadeur, il donne ordre au mme secrtaire de lui faire signe
qu'il peut s'approcher.

De la salle du divan on passe  gauche sur une terrasse d'o l'on
dcouvre la rivire, et sur laquelle donne la porte d'une petite
chambre, d'o l'empereur passe au srail.  la gauche de cette mme
cour, on voit une petite mosque fort bien btie, dont le dme est
couvert de plomb si parfaitement dor, qu'on le croirait d'or massif.
C'est dans cette chapelle que l'empereur fait chaque jour sa prire,
except le vendredi, qu'il doit se rendre  la grande mosque. On tend
ce jour-l autour des degrs un gros rets de cinq ou six pieds de haut,
dans la crainte que les lphans n'en approchent, et par respect pour la
mosque mme. Cet difice, que Tavernier trouva trs-beau, est assis sur
une grande plate-forme plus leve que les maisons de la ville, et l'on
y monte par divers escaliers.

Le ct droit de la cour du trne est occup par des portiques qui
forment une longue galerie, leve d'environ un pied et demi au-dessus
du rez-de-chausse. Plusieurs portes qui rgnent le long de ces
portiques donnent entre dans les curies impriales, qui sont toujours
remplies de trs-beaux chevaux. Tavernier assure que le moindre a cot
trois mille cus, et que le prix de quelques-uns va jusqu' dix mille.
Au-devant de chaque porte on suspend une natte de bambou, qui se fend
aussi menu que l'osier; mais, au lieu que nos petites tresses d'osier se
lient avec l'osier mme, celles du bambou sont lies avec de la soie
torse qui reprsente des fleurs; et ce travail, qui est fort dlicat,
demande beaucoup de patience: l'effet de ces nattes est d'empcher que
les chevaux ne soient tourments des mouches; chacun a d'ailleurs deux
palefreniers, dont l'un ne s'occupe qu' l'venter. Devant les
portiques, comme devant les portes des curies, on met aussi des nattes,
qui se lvent et qui se baissent suivant le besoin; et le bas de la
galerie est couvert de fort beaux tapis qu'on retire le soir, pour faire
dans le mme lieu la litire des chevaux: elle ne se fait que de leur
fiente, qu'on crase un peu aprs l'avoir fait scher au soleil. Les
chevaux qui passent aux Indes, de Perse ou d'Arabie, ou du pays des
Ousbeks, trouvent un grand changement dans leur nourriture. Dans
l'Indoustan comme dans le reste des Indes, on ne connat ni le foin ni
l'avoine. Chaque cheval reoit le matin, pour sa portion, deux ou trois
pelotes composes de farine de froment et de beurre, de la grosseur de
nos pains d'un sou. Ce n'est pas sans peine qu'on les accoutume  cette
nourriture, et souvent on a besoin de quatre  cinq mois pour leur en
faire prendre le got: le palefrenier leur tient la langue d'une main,
et de l'autre il leur fourre la pelote dans le gosier. Dans la saison
des cannes  sucre ou du millet, on leur en donne  midi; le soir, une
heure ou deux avant le coucher de soleil, ils ont une mesure de pois
chiches, crass entre deux pierres et tremps dans de l'eau.

Tavernier partit d'Agra le 25 novembre 1665, pour visiter quelques
villes de l'empire, avec Bernier, auquel il donne le titre de mdecin de
l'empereur. Le 1er. dcembre, ils rencontrrent cent quarante
charrettes, tires chacune par six boeufs, et chacune portant cinquante
mille roupies: c'tait le revenu de la province de Bengale, qui, toutes
charges payes, et la bourse du gouverneur remplie, montait  cinq
millions cinq cent mille roupies. Prs de la petite ville de Djianabad,
ils virent un rhinocros qui mangeait des cannes de millet. Il les
recevait de la main d'un petit garon de neuf ou dix ans; et Tavernier
en ayant pris quelques-unes, cet animal s'approcha de lui pour les
recevoir aussi de la sienne.

Les deux voyageurs arrivrent  Alemkhand.  deux cosses de ce bourg on
rencontre le fameux fleuve du Gange. Bernier parut fort surpris qu'il
ne ft pas plus large que la Seine devant le Louvre. Il y a mme si peu
d'eau depuis le mois de mars jusqu'au mois de juin ou de juillet,
c'est--dire, jusqu' la saison des pluies, qu'il est impossible aux
bateaux de remonter. En arrivant sur ses bords, les deux Franais burent
un verre de vin dans lequel ils mirent de l'eau de ce fleuve, qui leur
causa quelques tranches. Leurs valets, qui la burent seule, en furent
beaucoup plus tourments. Aussi les Hollandais, qui ont des comptoirs
sur les rives du Gange, ne boivent-ils jamais de cette eau sans l'avoir
fait bouillir. L'habitude la rend si saine pour les habitans du pays,
que l'empereur mme et toute la cour n'en boivent point d'autre. On voit
continuellement un grand nombre de chameaux sur lesquels on vient
charger de l'eau du Gange.

Allahabad, o l'on arrive  neuf cosses d'Alemkhand, est une grande
ville btie sur une pointe de terre o se joignent le Gange et la
Djemna. Le chteau, qui est de pierres de taille, et ceint d'un double
foss, sert de palais au gouverneur. C'tait alors un des plus grands
seigneurs de l'empire: sa mauvaise sant l'obligeait d'entretenir
plusieurs mdecins indiens et persans, entre lesquels tait Claude
Maill, Franais, n  Bourges, et qui exerait tout  la fois la
mdecine et la chirurgie. Le premier de ses mdecins persans jeta un
jour sa femme du haut d'une terrasse en bas, dans un transport de
jalousie; elle ne se rompit heureusement que deux ou trois ctes: ses
parens demandrent justice au gouverneur, qui fit venir le mdecin, et
qui le congdia. Il n'tait qu' deux ou trois journes de la ville,
lorsque le gouverneur, se trouvant plus mal, l'envoya rappeler. Alors ce
furieux poignarda sa femme et quatre enfans qu'il avait d'elle, avec
treize filles esclaves; aprs quoi il revint trouver le gouverneur, qui,
feignant d'ignorer son crime, ne fit pas difficult de le reprendre 
son service.

Sous le grand portail de la pagode de Banaron, un des principaux
bramines se tient assis prs d'une grande cuve remplie d'eau, dans
laquelle on a dlay quelque matire jaune. Tous les banians viennent se
prsenter  lui pour recevoir une empreinte de cette couleur, qui leur
descend entre les deux yeux et sur le bout du nez, puis sur les bras et
devant l'estomac: c'est  cette marque qu'on reconnat ceux qui se sont
lavs de l'eau du Gange, car, lorsqu'ils n'ont employ que de l'eau de
puits dans leurs maisons, ils ne se croient pas bien purifis, ni par
consquent en tat de manger saintement. Chaque tribu a son onction de
diffrentes couleurs; mais l'onction jaune est celle de la tribu la plus
nombreuse, et passe aussi pour la plus pure.

Assez prs de la pagode, du ct qui regarde l'ouest, Djesseing, le plus
puissant des radjas idoltres, avait fait btir un collge pour
l'ducation de la jeunesse. Tavernier y vit deux enfans de ce prince
dont les prcepteurs taient des bramines, qui leur enseignaient  lire
et  crire dans un langage fort diffrent de celui du peuple. La cour
de ce collge est environne d'une double galerie, et c'tait dans la
plus basse que les deux princes recevaient leurs leons, accompagns de
plusieurs jeunes seigneurs et d'un grand nombre de bramines, qui
traaient sur la terre, avec de la craie, diverses figures de
mathmatique. Aussitt que Tavernier fut entr, ils envoyrent demander
qui il tait; et sachant qu'il tait Franais, ils le firent approcher
pour lui faire plusieurs questions sur l'Europe, et particulirement sur
la France. Un bramine apporta deux globes, dont les Hollandais lui
avaient fait prsent. Tavernier leur en fit distinguer les parties, et
leur montra la France. Aprs quelques autres discours, on lui servit le
btel. Mais il ne se retira point sans avoir demand  quelle heure il
pouvait voir la pagode du collge. On lui dit de revenir le lendemain,
un peu avant le lever du soleil: il ne manqua point de se rendre  la
porte de cette pagode, qui est aussi l'ouvrage de Djesseing, et qui se
prsente  gauche en entrant dans la cour. Devant la porte on trouve une
espce de galerie, soutenue par des piliers, qui tait dj remplie d'un
grand nombre d'adorateurs. Huit bramines s'avancrent l'encensoir  la
main, quatre de chaque ct de la porte, au bruit de plusieurs tambours
et de quantit d'autres instrumens. Deux des plus vieux bramines
entonnrent un cantique. Le peuple suivit, et les instrumens
accompagnaient les voix. Chacun avait  la main une queue de paon, ou
quelque autre ventail, pour chasser les mouches au moment o la pagode
devait s'ouvrir. Cette musique et l'exercice des ventails durrent plus
d'une demi-heure. Enfin les deux principaux bramines firent entendre
trois fois deux grosses sonnettes qu'ils prirent d'une main, et de
l'autre ils frapprent avec une espce de petit maillet contre la porte.
Elle fut ouverte aussitt par six bramines qui taient dans la pagode.
Tavernier dcouvrit alors sur un autel,  sept ou huit pas de la porte,
la grande idole de Ram-Khan, qui passe pour la soeur de Morli-ram.  sa
droite, il vit un enfant, de la forme d'un cupidon, que les banians
nomment Lokemin, et sur son bras gauche une petite fille, qu'ils
appellent Sita. Aussitt que la porte fut ouverte, et qu'on eut tir un
grand rideau qui laissa voir l'idole, tous les assistans se jetrent 
terre en mettant les mains sur leurs ttes, et se prosternrent trois
fois. Ensuite, s'tant relevs, ils jetrent quantit de bouquets et de
chanes en forme de chapelets, que les bramines faisaient toucher 
l'idole et rendaient  ceux qui les avaient prsents. Un vieux bramine
qui tait devant l'autel tenait  la main une lampe  neuf mches
allumes, sur lesquelles il jetait par intervalles une sorte d'encens,
en approchant la lampe fort prs de l'idole. Aprs toutes ces
crmonies, qui durrent l'espace d'une heure, on fit retirer le peuple,
et la pagode fut ferme. On avait prsent  Ram-Khan quantit de riz,
de beurre, d'huile et de laitage, dont les bramines n'avaient laiss
rien perdre. Comme l'idole reprsente une femme, elle est
particulirement invoque de ce sexe, qui la regarde comme sa patronne.
Djesseing, pour la tirer de la grande pagode, et lui donner un autel
dans la sienne, avait employ, tant en prsens pour les bramines qu'en
aumnes pour les pauvres, plus de cinq laks de roupies, qui font sept
cent cinquante mille livres de notre monnaie.

 cinq cents pas de Banaron, au nord-ouest, Tavernier et Bernier
visitrent une mosque o l'on montre plusieurs tombeaux mahomtans,
dont quelques-uns sont d'une fort belle architecture. Les plus curieux
sont dans un jardin ferm de murs, qui laissent des jours par o ils
peuvent tre vus des passans. On en distingue un qui compose une grande
masse carre, dont chaque face est d'environ quinze pas. Au milieu de
cette plate-forme s'lve une colonne de trente-quatre ou trente-cinq
pieds de haut, tout d'une pice, et que trois hommes pourraient  peine
embrasser. Elle est d'une pierre gristre si dure, que Tavernier ne put
la gratter avec un couteau. Elle se termine en pyramide, avec une grosse
boule sur la pointe, et un cercle de gros grains au-dessous de la boule.
Toutes les faces sont couvertes de figures d'animaux en relief.
Plusieurs vieillards qui gardaient le jardin assurrent Tavernier que ce
beau monument avait t beaucoup plus lev, et que depuis cinquante ans
il s'tait enfonc de plus de trente pieds. Ils ajoutrent que c'tait
la spulture d'un roi de Boutan, qui tait mort dans le pays aprs tre
sorti du sien pour en faire la conqute.

Patna, une des plus grandes villes de l'Inde, est situe sur la rive
occidentale du Gange. Tavernier ne lui donne gure moins de deux cosses
de longueur. Les maisons n'y sont pas plus belles que dans la plupart
des autres villes indiennes, c'est--dire qu'elles sont couvertes de
chaume ou de bambou. La compagnie hollandaise s'y est fait un comptoir
pour le commerce du salptre, qu'elle fait raffiner  Tchoupar, gros
village situ aussi sur la rive droite du Gange, dix cosses au-dessus de
Patna. La libert rgne dans cette ville, au point que Tavernier et
Bernier, ayant rencontr, en arrivant, les Hollandais de Tchoupar qui
retournaient chez eux dans leurs voitures, s'arrtrent pour vider avec
eux quelques bouteilles de vin de Chypre en pleine rue. Pendant huit
jours qu'ils passrent  Patna, ils furent tmoins d'un vnement qui
leur fit perdre l'opinion o ils taient que certains crimes taient
impunis dans le mahomtisme. Un mimbachi, qui commandait mille hommes de
pied, voulait abuser d'un jeune garon qu'il avait  son service, et qui
s'tait dfendu plusieurs fois contre ses attaques. Il saisit,  la
campagne, un moment qui le fit triompher de toutes les rsistances du
jeune homme. Celui-ci, outr de douleur, prit aussi son temps pour se
venger. Un jour qu'il tait  la chasse avec son matre, il le surprit 
l'cart, et d'un coup de sabre il lui abattit la tte. Aussitt il
courut  bride abattue vers la ville en criant qu'il avait tu son
matre pour se venger du plus infme outrage. Il alla faire la mme
dclaration au gouverneur, qui le fit jeter d'abord en prison; mais,
aprs de justes claircissemens, il obtint la libert; et, malgr les
sollicitations de la famille du mort, aucun tribunal n'osa le
poursuivre, dans la crainte d'irriter le peuple, qui applaudissait
hautement son action.

 Patna, les deux voyageurs prirent un bateau sur le Gange pour
descendre  Daca. Aprs quelques jours de navigation, Tavernier eut le
chagrin de se sparer du compagnon de son voyage, qui, devant se rendre
 Casambazar, et passer de l jusqu' Ougli, se vit forc de prendre par
terre. Un grand banc de sable, qui se trouve devant la ville de
Soutiqui, ne permet pas de faire cette route par eau lorsque la rivire
est basse. Ainsi, pendant que Bernier prit son chemin par terre,
Tavernier continua de descendre le Gange jusqu' Toutipour, qui est 
deux cosses de Raghi-Mehal. Ce fut dans ce lieu qu'il commena le
lendemain, au lever du soleil,  voir un grand nombre de crocodiles
couchs sur le sable. Pendant tout le jour, jusqu'au bourg d'Acerat,
qui est  vingt-cinq cosses de Toutipour, il ne cessa pas d'en voir une
si grande quantit, qu'il lui prit envie d'en tirer un, pour essayer
s'il est vrai, comme on le croit aux Indes, qu'un coup de fusil ne leur
fait rien. Le coup lui donna dans la mchoire, et lui fit couler du
sang, mais il ne s'en retira pas moins dans la rivire. Le lendemain on
n'en aperut pas un moindre nombre, qui taient couchs sur le bord de
la rivire, et l'auteur en tira deux, de trois balles  chaque coup. Au
mme instant, ils se renversrent sur le dos en ouvrant la gueule, et
tous deux moururent dans le mme lieu.

Daca est une grande ville qui ne s'tend qu'en longueur, parce que les
habitans ne veulent pas tre loigns du Gange. Elle a plus de deux
cosses, sans compter que, depuis le dernier pont de brique, on ne
rencontre qu'une suite de maisons cartes l'une de l'autre, et la
plupart habites par des charpentiers, qui construisent des galasses et
d'autres btimens. Toutes ces maisons, dont Tavernier n'excepte point
celles de Daca, ne sont que de mauvaises cabanes composes de terre
grasse et de bambou. Le palais mme du gouverneur est de bois; mais il
loge ordinairement sous des tentes qu'il fait dresser dans une cour de
son enclos. Les Hollandais et les Anglais ne jugeant point leurs
marchandises en sret dans les difices de Daca, se sont fait btir
d'assez beaux comptoirs. On y voit aussi une fort belle glise de
brique, dont les pres augustins sont en possession. Tavernier observe,
 l'occasion des galasses qui se font  Daca, qu'on est tonn de leur
vitesse. Il s'en fait de si longues, qu'elles ont jusqu' cinquante
rames de chaque ct, mais on ne met que deux hommes  chaque rame.
Quelques-unes sont fort ornes. L'or et l'azur y sont prodigus.

On lit dans une autre partie de sa relation qu'tant all au palais pour
prendre cong de l'empereur avant de quitter sa cour, ce monarque lui
fit dire qu'il ne voulait pas le laisser partir sans lui montrer ses
joyaux. Le lendemain, de grand matin, cinq o six officiers vinrent
l'avertir que l'empereur le demandait. Il se rendit au palais, o les
courtiers des joyaux le prsentrent  sa majest, et le menrent
ensuite dans une petite chambre qui est au bout de la salle o
l'empereur tait sur son trne, et d'o il pouvait les voir.

Akel-Khan, chef du trsor des joyaux, tait dj dans cette chambre. Il
donna ordre  quatre eunuques de la cour d'aller chercher les joyaux,
qu'ils apportrent dans deux grands plats de bois lacrs, avec des
feuilles d'or, et couverts de petits tapis faits exprs, l'un de velours
rouge, l'autre de velours vert en broderie. On les dcouvrit: on compta
trois fois toutes les pices; trois crivains en firent la liste. Les
Indiens observent toutes ces formalits avec autant de patience que de
circonspection; et s'ils voient quelqu'un qui se presse trop ou qui se
fche, ils le regardent sans rien dire, en riant de sa chaleur comme
d'une extravagance.

La premire pice qu'Akel-Khan mit entre les mains de Tavernier fut un
grand diamant, qui est une rose ronde, fort haute d'un ct.  l'arte
d'en bas, on voit un petit cran dans lequel on dcouvre une petite
glace. L'eau en est belle. Il pse trois cent dix-neuf ratis et demi,
qui font deux cent quatre-vingts de nos carats. C'est un prsent que
Mirghimola fit  l'empereur Schah-Djehan lorsqu'il vint lui demander une
retraite  sa cour, aprs avoir trahi le roi de Golconde son matre.
Cette pierre tait brute, et pesait alors neuf cents ratis, qui font
sept cent quatre-vingts carats et demi. Elle avait plusieurs glaces. En
Europe on l'aurait gouverne fort diffremment, c'est--dire qu'on en
aurait tir de bons morceaux, et qu'elle serait demeure plus pesante.
Schah-Djehan la fit tailler par un Vnitien nomm Hortensio Borgis,
mauvais lapidaire qui se trouvait  la cour. Aussi fut-il mal
rcompens. On lui reprocha d'avoir gt une si belle pierre, qu'on
aurait pu conserver dans un plus grand poids, et dont Tavernier ajoute
qu'il aurait pu tirer quelque bon morceau sans en faire tort 
l'empereur. Il ne reut pour prix de son travail que dix milles roupies.

Aprs avoir admir ce beau diamant, et l'avoir remis entre les mains
d'Akel-Khan, Tavernier en vit un autre en poire, de fort bonne forme et
de belle eau, avec trois autres diamans  table, deux nets, et l'autre
qui a de petits points noirs. Chacun pse cinquante-cinq  soixante
ratis, et la poire soixante-deux et demi; ensuite on lui montra un joyau
de douze diamans, chaque pierre de quinze  seize ratis, et toutes
roses. Celle du milieu est une rose en coeur, de belle eau, mais avec
trois petites glaces; et cette rose peut peser trente-cinq  quarante
ratis. On lui fit voir un autre joyau de dix-sept diamans, moiti table,
moiti rose, dont le plus grand ne pse pas plus de sept ou huit ratis,
 la rserve de celui du milieu, qui peut en peser seize. Toutes ces
pierres sont de la premire eau, nettes, de bonne forme, et les plus
belles qui se puissent trouver.

Deux grandes perles en poire, l'une d'environ soixante-dix ratis, un peu
plate des deux cts, de belle eau et de bonne forme; un bouton de perle
de cinquante-cinq  soixante ratis, de bonne forme et de belle eau; une
perle ronde, belle en perfection, un peu plate d'un ct, et de
cinquante-six ratis; c'est un prsent au grand-mogol, de Schah-Abas II,
roi de Perse; trois autres perles rondes, chacune de vingt-cinq 
vingt-huit ratis, mais dont l'eau tire sur le jaune; une perle de
parfaite rondeur, pesant trente-six ratis et demi, d'une eau vive,
blanche, et de la plus haute perfection; c'tait le seul joyau
qu'Aureng-Zeb et achet par admiration pour sa beaut; tout le reste
lui venait en grande partie de Daracha, son frre an, dont il avait
eu la dpouille aprs lui avoir fait couper la tte, en partie des
prsens qu'il avait reus depuis qu'il tait mont sur le trne. Ce
prince avait moins d'inclination pour les pierreries que pour l'or et
l'argent: tels sont les bijoux que l'on mit entre les mains de
Tavernier, en lui laissant tout le temps de satisfaire sa curiosit. Il
vit encore deux autres perles parfaitement rondes et gales, qui psent
chacune vingt-cinq ratis et un quart. L'une est un peu jaune; mais
l'autre est d'une eau trs-vive, et la plus belle qui soit au monde. Il
est vrai que le prince arabe qui a pris Mascate sur les Portugais en a
une qui passe pour la premire en beaut; mais quoiqu'elle soit
parfaitement ronde, et d'une blancheur si vive, qu'elle en est comme
transparente, elle ne pse que quatorze carats. L'Asie a peu de
monarques qui n'aient sollicit ce prince de leur vendre une perle si
rare.

Tavernier admira deux chanes, l'une de perles et de rubis de diverses
formes, percs comme les perles; l'autre de perles et d'meraudes rondes
et perces. Toutes les perles sont de plusieurs eaux, et chacune de dix
ou douze ratis. Le milieu de la chane de rubis offre une grande
meraude de vieille roche, taille au cadran et fort haute en couleur,
mais avec plusieurs glaces. Elle pse environ trente ratis. Au milieu de
la chane d'meraudes, on admire une amthyste orientale  table longue,
d'un poids d'environ quarante ratis, et belle en perfection.

Un rubis balais cabochon, de belle couleur, et perc par le haut, qui
pse dix mescals, dont six font une once; un autre rubis cabochon,
parfait en couleur, mais un peu glac, et perc plus haut, du poids de
douze mescals; une topaze orientale, de couleur fort haute, taille 
huit pans, qui pse six mescals, mais qui a d'un ct un petit nuage
blanc; tels taient les plus prcieux joyaux du grand-mogol. Tavernier
vante l'honneur qu'il eut de les voir et de les tenir tous dans sa main,
comme une faveur qu'aucun autre Europen n'avait jamais obtenue.

Tavernier, entre plusieurs observations sur Goa, qui lui sont communes
avec les autres voyageurs, remarque particulirement que le port de Goa,
celui de Constantinople et celui de Toulon, sont les trois plus beaux du
grand continent de notre ancien monde. Avant que les Hollandais,
dit-il, eussent abattu la puissance des Portugais dans les Indes, on ne
voyait  Goa que de la richesse et de la magnificence; mais, depuis que
les sources d'or et d'argent ont chang de matres, l'ancienne splendeur
de cette ville a disparu.  mon second voyage, ajoute Tavernier, je vis
des gens, que j'avais connus riches de deux mille cus de rente, venir
le soir, en cachette, me demander l'aumne, sans rien rabattre nanmoins
de leur orgueil, surtout les femmes, qui viennent en palekis, et qui
demeurent  la porte, tandis qu'un valet qui les accompagne vient vous
faire un compliment de leur part. On leur envoie ce qu'on veut, ou bien
on le porte soi-mme, quand on a la curiosit de voir leur visage; ce
qui arrive rarement, parce qu'elles se couvrent la tte d'un voile; mais
elles prsentent ordinairement un billet de quelque religieux qui les
recommande, et qui rend tmoignage de leurs richesses passes, en
exposant leur misre prsente. Ainsi le plus souvent on entre en
discours avec la belle; et, par honneur, on la prie d'entrer pour faire
une collation, qui dure quelquefois jusqu'au lendemain. Il est constant,
ajoute encore Tavernier, que, si les Hollandais n'taient pas venus aux
Indes, on ne trouverait pas aujourd'hui, chez la plupart des Portugais
de Goa un morceau de fer, parce que tout y serait d'or ou d'argent.

Le vice-roi, l'archevque et le grand-inquisiteur, auxquels Tavernier
rendit ses premiers devoirs, le reurent avec d'autant plus de civilit,
que ses visites taient toujours accompagnes de quelque prsent.
C'tait don Philippe de Mascarenhas qui gouvernait alors les Indes
portugaises. Il n'admettait personne  sa table, pas mme ses enfans;
mais dans la salle o il mangeait on avait mnag un petit retranchement
o l'on mettait le couvert pour les principaux officiers et pour ceux
qu'il invitait; ancien usage d'un temps dont il ne restait que la
fiert. Le grand-inquisiteur, chez lequel Tavernier s'tait prsent,
s'excusa d'abord sur ses affaires, et lui fit dire ensuite qu'il
l'entretiendrait dans la maison de l'inquisition, quoiqu'il et son
palais dans un autre quartier. Cette affectation pouvait lui causer
quelque dfiance, parce qu'il tait protestant. Cependant il ne fit
aucune difficult d'entrer dans l'inquisition  l'heure marque. Un page
l'introduisit dans une grande salle, o il demeura seul l'espace d'un
quart d'heure. Enfin un officier qui vint le prendre le fit passer par
deux grandes galeries et par quelques appartemens, pour arriver dans une
petite chambre o l'inquisiteur l'attendait, assis au bout d'une grande
table en forme de billard. Tout l'ameublement, comme la table, tait
couvert de drap vert d'Angleterre. Aprs le premier compliment,
l'inquisiteur lui demanda de quelle religion il tait. Il rpondit qu'il
faisait profession de la religion protestante. La seconde question
regarda son pre et sa mre, dont on voulut savoir aussi la religion: et
lorsqu'il eut rpondu qu'ils taient protestans comme lui, l'inquisiteur
l'assura qu'il tait le bienvenu, comme s'il et t justifi par le
hasard de sa naissance. Alors l'inquisiteur cria qu'on pouvait entrer.
Un bout de tapisserie qui fut lev au coin de la chambre fit paratre
aussitt dix ou douze personnes qui taient dans la chambre voisine.
C'taient deux religieux augustins, deux dominicains, deux carmes et
d'autres ecclsiastiques,  qui l'inquisiteur apprit d'abord que
Tavernier tait n protestant, mais qu'il n'avait avec lui aucun livre
dfendu, et que, sachant les ordres du tribunal, il avait laiss sa
bible  Mengrela. L'entretien devint fort agrable, et roula sur les
voyages de Tavernier, dont toute l'assemble parut entendre volontiers
le rcit. Trois jours aprs, l'inquisiteur le fit prier  dner avec
lui, dans une fort belle maison qui est  une demi-lieue de la ville, et
qui appartient aux carmes dchausss. C'est un des plus beaux difices
de toutes les Indes. Un gentilhomme portugais, dont le pre et l'aeul
s'taient enrichis par le commerce, avait fait btir cette maison, qui
peut passer pour un beau palais. Il vcut sans got pour le mariage; et,
s'tant livr  la dvotion, il passait la plus grande partie de sa vie
chez les augustins, pour lesquels il conut tant d'affection, qu'il fit
un testament par lequel il leur donnait tout son bien,  condition
qu'aprs sa mort ils lui levassent un tombeau au ct droit du
grand-autel. Quelques-uns de ces religieux lui ayant reprsent que
cette place ne convenait qu' un vice-roi, et l'ayant pri d'en choisir
une autre, il fut si piqu de cette proposition, qu'il cessa de voir les
augustins; et sa dvotion s'tant tourne vers les carmes, qui le
reurent  bras ouverts, il leur laissa son hritage  la mme
condition.

Tavernier, voulant visiter l'le de Java, rsolut de porter des
pierreries au roi de Bantam. Il trouva ce prince assis  la manire des
Orientaux, avec trois des principaux seigneurs de la cour. Ils avaient
devant eux cinq grands plats de riz de diffrentes couleurs, du vin
d'Espagne, de l'eau-de-vie, et plusieurs espces de sorbets. Aussitt
que Tavernier eut salu le roi, en lui faisant prsent d'un anneau de
diamans, et d'un petit bracelet de diamans, de rubis et de saphirs
bleus, ce prince lui commanda de s'asseoir, et lui fit donner une tasse
d'eau-de-vie, qui ne contenait pas moins d'un demi-setier. Il parut
tonn du refus que Tavernier fit de toucher  cette liqueur; et lui
ayant fait servir du vin d'Espagne, il ne tarda gure  se lever, dans
l'impatience de voir les joyaux. Il alla s'asseoir dans un fauteuil dont
le bois tait dor comme les bordures de nos tableaux, et qui tait
plac sur un petit tapis de Perse d'or et de soie. Son habit tait une
pice de toile, dont une partie lui couvrait le corps depuis la ceinture
jusqu'aux genoux, et le reste tait rejet derrire son dos en manire
d'charpe. Il avait les pieds et les jambes nus. Autour de sa tte une
sorte de mouchoir  trois pointes formait un bandeau. Ses cheveux, qui
paraissaient fort longs, taient lis par-dessus. On voyait  ct du
fauteuil une paire de sandales, dont les courroies taient brodes d'or
et parsemes de petites perles. Deux de ses officiers se placrent
derrire lui avec de gros ventails dont les btons taient longs de
cinq  six pieds, termins par un faisceau de plumes de paon, de la
grosseur d'un tonneau.  la droite, une vieille femme noire tenait dans
ses mains un petit mortier et un pilon d'or, o elle pilait des feuilles
de btel, parmi lesquelles elle mlait des noix d'arek, avec de la
semence de perles qu'on y avait fait dissoudre. Lorsqu'elle en voyait
quelque partie bien prpare, elle frappait de la main sur le dos du
roi, qui ouvrait aussitt la bouche, et qui recevait ce qu'elle y
mettait avec le doigt comme on donne de la bouillie aux enfans. Il avait
mch tant de btel et bu tant de tabac, qu'il avait perdu toutes ses
dents.

Son palais ne faisait pas honneur  l'habilet de l'architecte. C'tait
un espace carr, ceint d'un grand nombre de petits piliers revtus de
diffrens vernis, et d'environ deux pieds de haut. Quatre piliers plus
gros faisaient les quatre coins,  quarante pieds de distance. Le
plancher tait couvert d'une natte tissue de l'corce d'un certain arbre
dont aucune sorte de vermine n'approche jamais; et le toit tait de
simples branches de cocotier. Assez proche, sous un autre toit, soutenu
aussi par quatre gros piliers, on voyait seize lphans. La garde
royale, qui tait d'environ deux mille hommes, tait assise par bandes 
l'ombre de quelques arbres. Tavernier ne prit pas une haute opinion du
logement des femmes. La porte paraissait fort mauvaise, et l'enceinte
n'tait qu'une sorte de palissade entremle de terre et de fiente de
vache. Deux vieilles femmes noires en sortirent successivement pour
venir prendre de la main du roi les joyaux de Tavernier, qu'elles
allaient montrer apparemment aux dames. Il observa qu'elles ne
rapportaient rien; d'o il conclut qu'il devait tenir ferme pour le
prix. Aussi vendit-il fort avantageusement tout ce qui tait entr au
srail, avec la satisfaction d'tre pay sur-le-champ.

Dans un autre voyage qu'il fit  la mme cour, il ne tira pas moins
d'avantage de tout ce qu'il y avait port pour le roi. Mais sa vie fut
expose au dernier danger par la fureur d'un Indien mahomtan qui
revenait de la Mecque. Il passait avec son frre et un chirurgien
hollandais dans un chemin o d'un ct on a la rivire, et de l'autre un
grand jardin ferm de palissades, entre lesquelles il reste des
intervalles ouverts. L'assassin, qui tait arm d'une pique, et cach
derrire les palissades, poussa son arme pour l'enfoncer dans le corps
d'un des trois trangers. Il fut trop prompt, et la pointe leur passa
devant le ventre  tous trois, ou du moins elle ne toucha qu'au vaste
haut-de-chausses du chirurgien hollandais, qui saisit aussitt le bois
de la pique; Tavernier le prit aussi de ses deux mains, tandis que son
frre, plus jeune et plus dispos, sauta par-dessus la palissade, et
pera l'Indien de trois coups d'pe dont il mourut sur-le-champ.
Aussitt quantit de Chinois et d'Indiens idoltres, qui se trouvaient
aux environs, vinrent baiser les mains au capitaine Tavernier en
applaudissant  son action. Le roi mme, qui en fut bientt inform, lui
fit prsent d'une ceinture, comme d'un tmoignage de sa reconnaissance.
Tavernier jette plus de jour sur une aventure si singulire. Les
plerins javans, de l'ordre du peuple, surtout les fakirs qui vont  la
Mecque, s'arment ordinairement  leur retour de leur cric, espce de
poignard dont la moiti de la lame est empoisonne; et quelques-uns
s'engagent par voeu  tuer tout ce qu'ils rencontreront d'infidles,
c'est--dire de gens opposs  la loi de Mahomet. Ces fanatiques
excutent leur rsolution avec une rage incroyable, jusqu' ce qu'ils
soient tus eux-mmes. Alors ils sont regards comme saints par toute la
populace, qui les enterre avec beaucoup de crmonies, et qui
contribuent volontairement  leur lever de magnifiques tombeaux.
Quelque dervis se construit une hutte auprs du monument, et se consacre
pour toute sa vie  le tenir propre, avec le soin continuel d'y jeter
des fleurs. Les ornemens croissent avec les aumnes, parce que plus la
spulture est belle, plus la dvotion augmente avec l'opinion de sa
saintet.

Tavernier raconte une autre aventure du mme genre qui fait frmir. Je
me souviens, dit-il, qu'en 1642 il arriva au port de Surate un vaisseau
du grand-mogol revenant de la Mecque, o il y avait quantit de ces
fakirs; car tous les ans ce monarque envoie deux grands vaisseaux  la
Mecque pour y porter gratuitement les plerins. Ces btimens sont
chargs d'ailleurs de bonnes marchandises qui se vendent, et dont le
profit est pour eux. On ne rapporte que le principal, qui sert pour
l'anne suivante, et qui est au moins de six cent mille roupies. Un des
fakirs qui revenait alors ne fut pas plus tt descendu  terre, qu'il
donna des marques d'une furie diabolique. Aprs avoir fait sa prire, il
prit son poignard, et courut se jeter au milieu de plusieurs matelots
hollandais, qui faisaient dcharger les marchandises de quatre vaisseaux
qu'ils avaient au port. Cet enrag, sans leur laisser le temps de se
reconnatre, en frappa dix-sept, dont treize moururent. Il tait arm
d'un cangiar, sorte de poignard dont la lame a trois doigts de large par
le haut. Enfin le soldat hollandais qui tait en sentinelle  l'entre
de la tente des marchands lui donna au milieu de l'estomac un coup de
fusil dont il tomba mort. Aussitt tous les autres fakirs qui se
trouvrent dans le mme lieu, accompagns de quantit d'autres
mahomtans, prirent le corps et l'enterrrent. Dans l'espace de quinze
jours il eut une belle spulture. Elle est renverse tous les ans par
les matelots anglais et hollandais, pendant que leurs vaisseaux sont au
port, parce qu'ils sont les plus forts; mais  peine sont-ils partis,
que les mahomtans la font rtablir, et qu'ils y plantent des
enseignes.

Tavernier s'tait propos de passer  Batavia les trois mois qui
restaient jusqu'au dpart des vaisseaux pour l'Europe; mais l'ennuyeuse
vie qu'on y mne, sans autre amusement, dit-il, que de jouer et de
boire, lui fit prendre la rsolution d'employer une partie de ce temps 
visiter la cour du roi de Japara, qu'on nomme aussi l'empereur de la
Jave. L'le entire tait autrefois runie sous sa domination, avant que
le roi de Bantam, celui de Jacatra, et d'autres princes qui n'taient
que ses gouverneurs, eussent secou le joug de la soumission. Les
Hollandais ne s'taient d'abord maintenus dans le pays que par la
division de toutes ces puissances. Lorsque le roi de Japara s'tait
dispos  les attaquer, le roi de Bantam les avait secourus; et le
premier, au contraire, s'tait empress de les aider lorsqu'ils avaient
t menacs de l'autre. Aussi, quand la guerre s'levait entre ces deux
princes, les Hollandais prenaient toujours parti pour le plus faible.

Le roi de Japara fait sa rsidence dans une ville dont son tat porte le
nom; loigne de Batavia d'environ trente lieues, on n'y va que par mer,
le long de la cte, d'o l'on fait ensuite prs de huit lieues dans les
terres, par une belle rivire qui remonte jusqu' la ville; le port, qui
est fort bon, offre de plus belles maisons que la ville, et serait la
rsidence ordinaire du roi, s'il s'y croyait en sret; mais, ayant
conu, depuis l'tablissement de Batavia, une haine mortelle pour les
Hollandais, il craint de s'exposer  leurs attaques dans un lieu qui
n'est pas propre  leur rsister. Tavernier raconte un sujet d'animosit
plus rcent, tel qu'il l'avait appris d'un conseiller de Batavia. Le
roi, pre de celui qui rgnait alors, n'avait jamais voulu entendre
parler de paix avec la compagnie; il s'tait saisi de quelques
Hollandais. La compagnie, qui, par reprsailles, lui avait enlev un
beaucoup plus grand nombre de ses sujets, lui fit offrir inutilement de
lui rendre dix prisonniers pour un; l'offre des plus grandes sommes
n'eut pas plus de pouvoir sur sa haine; et se voyant au lit de mort, il
avait recommand  son fils de ne jamais rendre la libert aux
Hollandais qu'il tenait captifs, ni  ceux qui tomberaient entre ses
mains. Cette opinitret fit chercher au grand-gnral de Batavia
quelque moyen d'en tirer raison. C'est l'usage, aprs la mort d'un roi
mahomtan, que celui qui lui succde envoie quelques seigneurs de sa
cour  la Mecque avec des prsens pour le prophte; ce devoir fut
embarrassant pour le nouveau roi, qui n'avait que de petits vaisseaux,
et qui n'ignorait pas que les Hollandais cherchaient sans cesse
l'occasion de les enlever. Il prit la rsolution de s'adresser aux
Anglais de Bantam, dans l'esprance que les Hollandais respecteraient un
vaisseau de cette nation. Le prsident anglais lui en promit un des plus
grands et des mieux monts que sa compagnie et jamais envoys dans ces
mers,  condition qu'elle ne paierait dsormais que la moiti des droits
ordinaires du commerce sur les terres de Japara. Ce trait fut sign
solennellement, et les Anglais quiprent en effet un fort beau
vaisseau, sur lequel ils mirent beaucoup de monde et d'artillerie. Le
roi, charm de le voir entrer dans son port, ne douta pas que ses
envoys ne fissent le voyage de la Mecque en sret. Neuf des principaux
seigneurs de sa cour, dont la plupart lui touchaient de prs par le
sang, s'embarqurent avec un cortge d'environ cent personnes, sans y
comprendre quantit de particuliers qui saisirent une occasion si
favorable pour faire le plus saint plerinage de leur religion: mais ces
prparatifs ne purent tromper la vigilance des Hollandais. Comme il faut
passer ncessairement devant Bantam pour sortir du dtroit, les
officiers de la compagnie avaient eu le temps de faire prparer trois
gros vaisseaux de guerre, qui rencontrrent le navire anglais vers
Bantam, et qui lui envoyrent d'abord une vole de canon pour l'obliger
d'amener; ensuite, paraissant irrits de sa lenteur, ils commencrent 
faire jouer toute leur artillerie. Les Anglais, qui se virent en danger
d'tre couls  fond, baissrent leurs voiles et voulurent se rendre;
mais les seigneurs japarois, et tous les Javans qui taient  bord, les
traitrent de perfides, et leur reprochrent de n'avoir fait un trait
avec le roi leur matre que pour les livrer  leurs ennemis; enfin,
perdant l'esprance d'chapper aux Hollandais qu'ils voyaient prts 
les aborder, ils tirrent leurs poignards et se jetrent sur les
Anglais, dont ils turent un grand nombre avant qu'ils fussent en tat
de se dfendre. Ils auraient peut-tre massacr jusqu'au dernier, si les
Hollandais n'taient arrivs  bord. Plusieurs de ces dsesprs ne
voulurent point de quartier, et fondant au nombre de vingt ou trente sur
ceux qui leur offraient la vie, ils vengrent leur mort par celle de
sept ou huit Hollandais. Le vaisseau fut men  Batavia, o le gnral
fit beaucoup de civilits aux Anglais, et se hta de les renvoyer  leur
prsident; ensuite il fit offrir au roi de Japara l'change de ses gens
pour les Hollandais qu'il avait dans ses fers; mais ce prince, plus
irrconciliable que jamais, rejeta cette proposition avec mpris. Ainsi
les esclaves hollandais perdirent l'esprance de la libert, et les
Javans moururent de misre  Batavia.

La mort du capitaine Tavernier, frre de celui que nous suivons ici,
mort qui fut attribue aux dbauches qu'il avait la complaisance de
faire avec le roi de Bantam, donne occasion  notre voyageur de se
plaindre des usages de Batavia. Il lui en cota, dit-il, une si grosse
somme pour faire enterrer son frre, qu'il en devint plus attentif  sa
propre sant, pour ne pas mourir dans un pays o les enterremens sont si
chers. La premire dpense se fait pour ceux qui sont chargs d'inviter
 la crmonie funbre. Plus on en prend, plus l'enterrement est
honorable; si l'on n'en emploie qu'un, on lui donne deux cus; mais si
l'on en prend deux, il leur faut quatre cus  chacun; et si l'on en
prend trois, chacun doit en avoir six. La somme augmente avec les mmes
proportions, quand on en prendrait une douzaine. Tavernier, qui voulait
faire honneur  la mmoire de son frre, et qui n'tait pas instruit de
cet usage, en prit six, pour lesquels il fut tonn de se voir demander
soixante-douze cus. Le pole qui se met sur la bire lui en cota
vingt, et peut aller jusqu' trente; on l'emprunte de l'hpital; le
moindre est de drap, et les trois autres sont de velours, l'un sans
frange, l'autre avec des franges, le troisime avec des franges et des
houppes aux quatre coins. Un tonneau de vin d'Espagne qui fut bu 
l'enterrement lui revint  deux cents piastres; il en paya vingt-six
pour des jambons et des langues de boeuf; vingt-deux pour de la
ptisserie; vingt pour ceux qui portrent le corps en terre, et seize
pour le lieu de la spulture: on en demandait cent pour l'enterrer dans
l'glise. Ces coutumes parurent tranges  Tavernier, plaisantes, et
inventes, dit-il, pour tirer de l'argent des hritiers d'un mort.

Trois jours qu'il eut encore  passer dans la rade de Batavia lui firent
connatre toutes les prcautions que les Hollandais apportent  leurs
embarquemens. Le premier jour, un officier qui tient registre de toutes
les marchandises qui s'embarquent, soit pour la Hollande ou d'autres
lieux, vint  bord pour y lire le mmoire de tout ce qu'on avait
embarqu, et pour le faire signer non-seulement au capitaine, mais
encore  tous les marchands qui partaient avec lui. Ce mmoire fut
enferm dans la mme caisse o l'on enferme tous les livres de compte,
et le rle de tout ce qui s'est pass dans les comptoirs des Indes.
Ensuite on scella le couvert sous lequel sont toutes les marchandises.
Le second jour, le major de la ville, l'avocat fiscal et le premier
chirurgien vinrent visiter  bord tous ceux qui s'taient embarqus pour
la Hollande. Le major, pour s'assurer qu'il n'y a point de soldats qui
partent sans cong; l'avocat fiscal, pour voir si quelque crivain de la
compagnie ne se drobe point avant l'expiration de son terme; le
chirurgien, pour examiner tous les malades qu'on fait partir, et pour
dcider avec serment que leur mal est incurable aux Indes. Enfin le
troisime jour est donn aux adieux des habitans de la ville, qui
apportent des rafrachissemens pour traiter leurs amis, et qui joignent
la musique  la bonne chre.

Cinquante-six jours d'une heureuse navigation firent arriver la flotte
hollandaise au cap de Bonne-Esprance. Elle y passa trois semaines,
pendant lesquelles Tavernier se fit un amusement de ses observations.
On ne s'arrtera qu' celles qui ne lui sont pas communes avec les
autres voyageurs. Il est persuad, dit-il, que ce n'est pas l'air ni la
chaleur qui causent la noirceur des Cafres. Une jeune fille, qui avait
t prise  sa mre ds le moment de sa naissance, et nourrie ensuite
parmi les Hollandais, tait aussi blanche que les femmes de l'Europe. Un
Franais lui avait fait un enfant; mais la compagnie ne voulut pas
souffrir qu'il l'poust, et le punit mme par la confiscation de huit
cents livres de ses gages. Cette fille dit  Tavernier que les Cafres ne
sont noirs que parce qu'ils se frottent d'une graisse compose de
plusieurs simples; et que, s'ils ne s'en frottaient souvent, ils
deviendraient hydropiques. Il confirme par le tmoignage de ses yeux que
les Cafres ont une connaissance fort particulire des simples, et qu'ils
en savent parfaitement l'application. De dix-neuf malades qui se
trouvaient sur son vaisseau, la plupart affligs d'ulcres aux jambes,
ou de coups reus  la guerre, quinze furent mis entre leurs mains, et
se virent guris en peu de jours, quoique le chirurgien de Batavia n'et
fait esprer leur gurison qu'en Europe. Chaque malade avait deux Cafres
qui le venaient panser; c'est--dire qui, apportant des simples, suivant
l'tat des ulcres ou de la plaie, les appliquaient sur le mal aprs les
avoir broys entre deux cailloux. Pendant le sjour de Tavernier,
quelques soldats, ayant t commands pour une expdition, et s'tant
avancs dans le pays, firent pendant la nuit un grand feu, moins pour se
chauffer que pour carter les lions: ce qui n'empcha point que, pendant
qu'ils se reposaient, un lion ne vnt prendre un d'entre eux par le
bras. Il fut tu aussitt d'un coup de fusil; mais on fut oblig de lui
ouvrir la gueule avec beaucoup de peine, pour en tirer le bras du soldat
qui tait perc de part en part. Les Cafres le gurirent en moins de
douze jours. Tavernier conclut du mme vnement que c'est une erreur de
croire que les lions soient effrays par le feu. Il vit dans le fort
hollandais quantit de peaux de lions et de tigres, mais avec moins
d'admiration que celle d'un cheval sauvage tu par les Cafres, qui est
blanche, traverse de raies noires, picote comme celle d'un lopard, et
sans queue.  deux ou trois lieues du fort, quelques Hollandais
trouvrent un lion mort, avec quatre pointes de porc-pic dans le corps,
dont les trois quarts entraient dans la chair; ce qui fit juger que le
porc-pic avait tu le lion. Comme le pays est incommod par la
multitude de ces animaux, les Hollandais emploient une assez bonne
invention pour s'en garantir. Ils attachent un fusil  quelque pieu bien
plant, avec un morceau de viande retenu par une corde attache  la
dtente. Lorsque l'animal saisit la viande, cette corde se bande, tire
la dtente et fait partir le coup, qui lui donne dans la gueule ou dans
le corps. Ils n'ont pas moins d'industrie pour prendre les jeunes
autruches. Aprs avoir observ leurs nids, ils attendent qu'elles aient
sept ou huit jours. Alors plantant un pieu en terre, ils les lient par
un pied dans le nid, afin qu'elles ne puissent fuir; et les laissant
nourrir par les grandes jusqu' l'ge qu'ils dsirent, ils les prennent
enfin pour les vendre ou les manger.

Lorsqu'on aperut les ctes de Hollande, tous les matelots de la flotte
des Indes, dans la joie de revoir leur pays, allumrent tant de feux
autour de la poupe et de la proue des vaisseaux, qu'on les aurait crus
prs d'tre consums par les flammes. Tavernier compta sur son seul
vaisseau plus de dix-sept cents cierges. Il explique d'o venait cette
abondance. Une partie des matelots de sa flotte avaient servi dans celle
que les Hollandais avaient envoye contre les Manilles; et quoique cette
expdition et t sans succs, ils avaient pill quelques couvens, d'o
ils avaient emport une prodigieuse quantit de cierges. Ils n'en
avaient pas moins trouv dans Pointe-de-Galle, aprs avoir enlev cette
place aux Portugais. La cire, dit Tavernier, tait  vil prix dans les
Indes; chaque maison religieuse a toujours une prodigieuse quantit de
cierges. Le moindre Hollandais en eut pour sa part trente ou quarante.

Le vice-amiral qui avait apport Tavernier devait relcher en Zlande,
suivant les distributions tablies. Il fut sept jours entiers sans
pouvoir entrer dans Flessingue, parce que les sables avaient chang de
place; mais aussitt qu'il eut jet l'ancre, il se vit environn d'une
multitude de petites barques, malgr le soin qu'on prenait de les
carter. On entendait mille voix s'lever de toutes parts pour demander
les noms des parens et des amis que chacun attendait. Le lendemain, deux
officiers de la compagnie vinrent  bord et firent assembler tout le
monde entre la poupe et le grand mt; ils prirent le capitaine  leur
ct: Messieurs, dirent-ils  tout l'quipage; nous vous commandons au
nom de toute la compagnie de nous dclarer si vous avez reu quelque
mauvais traitement dans ce voyage. L'impatience de tant de gens qui se
voyaient attendus sur le rivage par leur pre, leur mre, ou leurs plus
chers amis, les fit crier tout d'une voix que le capitaine tait honnte
homme.  l'instant chacun eut la libert de sauter dans les chaloupes et
de se rendre  terre. Tavernier reut beaucoup de civilits des deux
officiers, qui lui demandrent  son tour s'il n'avait aucune plainte 
faire des commandans du vaisseau.

Il n'avait pas d'autre motif pour s'arrter en Hollande que le paiement
des sommes qu'on lui avait retenues  Batavia; mais ses longues et
pressantes sollicitations ne purent lui en faire obtenir qu'un peu plus
de la moiti. S'il ne m'tait rien d, s'crie-t-il dans l'amertume de
son coeur, pourquoi satisfaire  la moiti de mes demandes? et si je ne
redemandais que mon bien, pourquoi m'en retenir une partie? Il prend
occasion de cette injustice pour relever sans mnagement les abus qui se
commettaient dans l'administration des affaires de la compagnie.




CHAPITRE IX.

Indoustan.


La belle rgion, qui se nomme proprement l'Inde, et que les Persans et
les Arabes ont nomme l'Indoustan, est borne  l'est par le royaume
d'Arrakan;  l'ouest, par une partie de la Perse et par la mer des
Indes; au nord, par le mont Himalaya et la Tartarie; au sud, par le
royaume de Dcan et par le golfe de Bengale. On ne lui donne pas moins
de six cents lieues de l'est  l'ouest, depuis le fleuve Indus jusqu'au
Gange, ni moins de sept cents du nord au sud, en plaant ses frontires
les plus avances vers le sud,  20 degrs; et les plus avances vers le
nord,  43. Dans cet espace, elle contient trente-sept grandes
provinces, qui taient anciennement autant de royaumes. Nous ne nous
proposons point d'en donner une description gographique, que l'on peut
trouver ailleurs. Nous suivons notre plan, qui consiste  prsenter
toujours une vue gnrale, en nous arrtant sur les dtails les plus
curieux.

Agra, dont la ville capitale porte aussi le mme nom, est une des plus
grandes provinces de l'empire, et celle qui tient aujourd'hui le premier
rang. Elle est arrose par le Djemna, qui la traverse entirement; on y
trouve les villes de Scander, d'Adipour et Felipour. Le pays est sans
montagnes; et depuis sa capitale jusqu' Lahor, qui sont les deux plus
belles villes de l'Indoustan, on voit une alle d'arbres,  laquelle
Terry donne quatre cents milles d'Angleterre de longueur. Bernier trouve
beaucoup de ressemblance entre la ville d'Agra et celle de Delhy, ou
plutt de Djehanabad, telle qu'on a pu s'en former l'ide dans la
description de Tavernier.  la vrit, dit-il, l'avantage d'Agra est,
qu'ayant t long-temps la demeure des souverains, depuis Akbar qui la
fit btir, et qui la nomma de son nom Akbar-Abad, quoiqu'elle ne l'ait
pas conserv, elle a plus d'tendue que Delhy, plus de belles maisons de
radias et d'omhras, plus de grands caravansrails, et plus d'difices de
pierre et de brique, outre les fameux tombeaux d'Akbar et de
Tadje-Mehal, femme de Schah-Djehan; mais elle a aussi le dsavantage de
n'tre pas ferme de murs, sans compter que, n'ayant pas t btie sur
un plan gnral, elle n'a pas ces belles et larges rues de mme
structure qu'on admire  Delhy. Si l'on excepte quatre ou cinq
principales rues marchandes qui sont trs-longues et fort bien bties,
la plupart des autres sont troites, sans symtrie, et n'offrent que des
dtours et des recoins qui causent beaucoup d'embarras lorsque la cour y
fait sa rsidence. Agra, lorsque la vue s'y promne de quelque lieu
minent, parat plus champtre que Delhy. Comme les maisons des
seigneurs y sont entremles de grands arbres verts, dont chacun a pris
plaisir de remplir son jardin et sa cour pour se procurer de l'ombre, et
que les maisons de pierre des marchands, qui sont disperses entre ces
arbres, ont l'apparence d'autant de vieux chteaux, elles forment toutes
ensemble des perspectives fort agrables, surtout dans un pays fort sec
et fort chaud, o les yeux ne semblent demander que de la verdure et de
l'ombrage.

Agra est deux fois plus grande qu'Ispahan, et l'on n'en fait pas le tour
 cheval en moins d'un jour. La ville est fortifie d'une fort belle
muraille de pierre de taille rouge et d'un foss large de plus de trente
toises.

Ses rues sont belles et spacieuses. Il s'en trouve de votes qui ont
plus d'un quart de lieue de long, o les marchands et les artisans ont
leurs boutiques distingues par l'espce des mtiers et par la qualit
des marchandises. Les midans et les bazars sont au nombre de quinze,
dont le plus grand est celui qui forme comme l'avant-cour du chteau. On
y voit soixante pices de canon de toutes sortes de calibres, mais en
assez mauvais ordre et peu capables de servir. Cette place, comme celle
d'Ispahan, offre une grosse et haute perche, o les seigneurs de la
cour, et quelquefois le grand-mogol mme, s'exercent  tirer au blanc.

On compte dans la ville quatre-vingts caravansrails pour les marchands
trangers, la plupart  trois tages, avec de trs-beaux appartemens,
des magasins, des portiques et des curies, accompagnes de galeries et
de corridors pour la communication des chambres. Ces espces
d'htelleries ont leurs concierges, qui doivent veiller  la
conservation des marchandises et qui vendent des vivres  ceux qu'ils
doivent loger gratuitement.

Comme le grand-mogol et la plupart des seigneurs de sa cour font
profession du mahomtisme, on voit dans Agra un grand nombre de
metschids ou de mosques. On en distingue soixante-dix grandes, dont les
six principales portent le nom de _metschidadine_, c'est--dire
_quotidiennes_, parce que chaque jour le peuple y fait ses dvotions. On
voit dans une de ces six mosques le spulcre d'un saint mahomtan qui
se nomme _Scander_, et qui est de la postrit d'Ali. Dans une autre, on
voit une tombe de trente pieds de long, sur seize de large, qui passe
pour celle d'un hros guerrier: elle est couverte de petites banderoles.
Un grand nombre de plerins qui s'y rendent de toutes parts ont assez
enrichi la mosque pour la mettre en tat de nourrir chaque jour un
trs-grand nombre de pauvres. Ces metschids et les cours qui en
dpendent servent d'asile aux criminels, et mme  ceux qui peuvent tre
arrts pour dettes. Ce sont les allacapi de Perse que les Mogols
nomment _allades_, et qui sont si respects, que l'empereur mme n'a pas
le pouvoir d'y faire enlever un coupable. On trouve dans Agra jusqu'
huit cents bains, dont le grand-mogol tire annuellement des sommes
considrables, parce que, cette sorte de purification faisant une des
principales parties de la religion du pays, il n'y a point de jour o
ces lieux ne soient frquents d'une multitude infinie de peuple.

Les seigneurs de la cour ont leurs htels dans la ville et leurs maisons
 la campagne: tous ces difices sont bien btis et richement meubls.
L'empereur a plusieurs maisons hors de la ville, o il prend quelquefois
plaisir  se retirer. Mais rien ne donne une plus haute ide de la
grandeur de ce prince que son palais, qui est situ sur le bord de la
rivire. Mandelslo lui donne environ quatre cents toises de tour. Il est
parfaitement bien fortifi, dit-il, du moins pour le pays; et cette
fortification consiste dans une muraille de pierres de taille, un grand
foss et un pont-levis  chaque porte, avec quelques autres ouvrages aux
avenues, surtout  la porte du nord.

Celle qui donne sur le bazar, et qui regarde l'occident, s'appelle
_cistery_. C'est sous cette porte qu'est le divan, c'est--dire le lieu
o le grand-mogol fait administrer la justice  ses sujets, prs d'une
grande salle o le premier visir fait expdier et sceller les
ordonnances pour toutes sortes de leves. Les minutes en sont gardes au
mme lieu. En entrant par cette porte, on se trouve dans une grande rue,
borde d'un double rang de boutiques, et qui mne droit au palais
imprial.

La porte qui donne entre dans le palais se nomme _Akbar-dervag_,
c'est--dire porte de l'empereur Akbar. Elle est si respecte, qu' la
rserve des seuls princes du sang, tous les autres seigneurs sont
obligs d'y descendre et d'entrer  pied. C'est dans ce quartier que
sont loges les femmes qui chantent et qui dansent devant le grand-mogol
et sa famille.

La quatrime porte, nomme _Dersan_, donne sur la rivire; et c'est l
que sa majest se rend tous les jours pour saluer le soleil  son lever.
C'est du mme ct que les grands de l'empire, qui se trouvent  la
cour, viennent rendre chaque jour leur hommage au souverain, dans un
lieu lev o ce monarque peut les voir. Les hadys ou les officiers de
cavalerie s'y trouvent aussi; mais ils se tiennent plus loigns, et
n'approchent point de l'empereur sans un ordre exprs. C'est de l qu'il
voit combattre les lphans, les taureaux, les lions et d'autres btes
froces; amusement qu'il prenait tous les jours,  la rserve du
vendredi, qu'il donnait  ses dvotions.

La porte qui donne entre dans la salle des gardes se nomme
_Attesanna_. On passe de cette salle dans une cour pave, au fond de
laquelle on voit sous un portail une balustrade d'argent, dont
l'approche est dfendue au peuple, et n'est permise qu'aux seigneurs de
la cour. Mandelslo rencontra dans cette cour un valet persan qui l'avait
quitt  Surate. Il en reut des offres de service, et celle mme de le
faire entrer dans la balustrade; mais les gardes s'y opposrent.
Cependant, comme c'est par cette balustrade qu'on entre dans la chambre
du trne, il vit dans une autre petite balustrade d'or le trne du
grand-mogol, qui est d'or massif enrichi de diamans, de perles et
d'autres pierres prcieuses; au-dessus est une galerie o ce puissant
monarque se fait voir tous les jours pour rendre justice  ceux qui la
demandent. Plusieurs clochettes d'or sont suspendues en l'air au-dessus
de la balustrade. Ceux qui ont des plaintes  faire doivent en sonner
une; mais si l'on n'a des preuves convaincantes, il ne faut pas se
hasarder d'y toucher, sous peine de la vie.

On montre en dehors un autre appartement du palais, qu'on distingue par
une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or, et qui contient,
dit-on, huit grandes votes pleines d'or, d'argent et de pierres
prcieuses d'une valeur inestimable.

Mandelslo parat persuad que d'une ville aussi grande, aussi peuple
qu'Agra, on peut tirer deux cent mille hommes capables de porter les
armes. La plupart de ses habitans suivent la religion de Mahomet. Sa
juridiction, qui s'tend dans une circonfrence de plus de cent vingt
lieues, comprend plus de quarante petites villes et trois mille six
cents villages. Le terroir est bon et fertile. Il produit quantit
d'indigo, de coton, de salptre et d'autres richesses dont les habitans
font un commerce avantageux.

On compte dans l'Indoustan quatre-vingt-quatre princes indiens qui
conservent encore une espce de souverainet dans leur ancien pays, en
payant un tribut au grand-mogol, et le servent dans sa milice. Ils sont
distingus par le nom de _radjas_; et la plupart demeurent fidles 
l'idoltrie, parce qu'ils sont persuads que le lien d'une religion
commune sert beaucoup  les soutenir dans la proprit de leurs petits
tats, qu'ils transmettent ainsi  leur postrit: mais c'est presque le
seul avantage qu'ils aient sur les omhras mahomtans, avec lesquels ils
partagent d'ailleurs  la cour toutes les humiliations de la dpendance.
Cependant on en distingue quelques-uns qui conservent encore une ombre
de grandeur, dans la prsence mme du mogol. Le premier, qu'on a nomm
dans diverses relations, prtend tirer son origine de l'ancien Porus, et
se fait nommer le fils de celui qui se sauva du dluge, comme si c'tait
un titre de noblesse qui le distingut des autres hommes. Ses tats se
nomment _Zdussi_; sa capitale est _Usepour_. Tous les princes de
cette race prennent, de pre en fils, le nom de _Rana_, qui signifie
_homme de bonne mine_. On prtend qu'il peut mettre sur pied cinquante
mille chevaux, et jusqu' deux cent mille hommes d'infanterie. C'est le
seul des princes indiens qui ait conserv le droit de marcher sous le
parasol, honneur rserv au seul monarque de l'Indoustan.

Le radja de Rator gale celui de Zdussi en richesses et en puissance;
il gouverne neuf provinces avec les droits de souverainet. Son nom
tait _Djakons-Sing_, c'est--dire _le matre-lion_, lorsque Aureng-Zeb
monta sur le trne. Comme il peut lever une aussi grosse arme que le
rana, il jouit de la mme considration  la cour. On raconte qu'un jour
Schah-Djehan l'ayant menac de rendre une visite  ses tats, il lui
rpondit firement que le lendemain il lui donnerait un spectacle
capable de le dgoter de ce voyage. En effet, comme c'tait son tour 
monter la garde  la porte du palais, il rangea vingt mille hommes de sa
cavalerie sur les bords du fleuve. Ensuite il alla prier l'empereur de
jeter les yeux du haut du balcon sur la milice de ses tats.
Schah-Djehan vit avec surprise les armes brillantes et la contenance
guerrire de cette troupe. Seigneur, lui dit alors le radja, tu as vu
sans frayeur, des fentres de ton palais, la bonne mine de mes soldats.
Tu ne la verrais peut-tre pas sans pril, si tu entreprenais de faire
violence  leur libert. Ce discours fut applaudi, et Djakons-Sing
reut un prsent.

Outre ces principaux radjas, on n'en compte pas moins de trente, dont
les forces ne sont pas mprisables, et quatre particulirement qui
entretiennent  leur solde plus de vingt-cinq mille hommes de cavalerie.
Dans les besoins de l'tat, tous ces princes joignent leurs troupes 
celles du mogol. Il les commande en personne; ils reoivent pour leurs
gens la mme solde qu'on donne  ceux de l'empereur, et pour eux-mmes
des appointemens gaux  ceux du premier gnral mahomtan.

Sans vouloir entrer dans les dtails qui appartiennent  l'histoire, il
suffira de rappeler ici que l'ancien empire des Tartares-Mogols, fond
par Tamerlan vers la fin du quatorzime sicle, fut partag, au
commencement du seizime, en deux branches principales: la race
d'Ousbeck-Khan, un des descendans de Tamerlan, rgna dans Samarkand sur
les Tartares-Ousbecks; et Baber, autre prince de la mme race, rgna
dans l'Indoustan: ce partage subsiste encore.

Le prodigieux nombre de troupes que les empereurs mogols ne cessent
point d'entretenir  leur solde en font sans comparaison les plus
redoutables souverains des Indes. On croit en Europe que leurs armes
sont moins  craindre par la valeur que par la multitude des combattans;
mais c'est moins le courage qui manque  cette milice que la science de
la guerre et l'adresse  se servir des armes. Elle serait fort
infrieure  la ntre par la discipline et l'habilet; mais de ce ct
mme elle surpasse toutes les autres nations indiennes, et la plupart ne
l'galent point en bravoure. Sans remonter  ces conqurans tartares qui
peuvent tre regards comme les anctres des mogols, il est certain que
c'est par la valeur de leurs troupes qu'Akbar et Aureng-Zeb ont tendu
si loin les limites de leur empire, et que le dernier a si long-temps
rempli l'Orient de la terreur de son nom.

On peut rapporter  trois ordres toute la milice de ce grand empire: le
premier est compos d'une arme toujours subsistante que le grand-mogol
entretient dans sa capitale, et qui monte la garde chaque jour devant
son palais; le second, des troupes qui sont rpandues dans toutes les
provinces; et le troisime, des troupes auxiliaires que ses radjas,
vassaux de l'empereur, sont obligs de lui fournir.

L'arme, qui campe tous les jours aux portes du palais, dans quelque
lieu que soit la cour, monte au moins  cinquante mille hommes de
cavalerie, sans compter une prodigieuse multitude d'infanterie, dont
Delhy et Agra, les deux principales rsidences des grands-mogols, sont
toujours remplies; aussi, lorsqu'ils se mettent en campagne, ces deux
villes ne ressemblent plus qu' deux camps dserts dont une grosse arme
serait sortie. Tout suit la cour; et si l'on excepte le quartier des
banians, ou des gros ngocians, le reste a l'air d'une ville dpeuple.
Un nombre incroyable de vivandiers, portefaix, d'esclaves et de petits
marchands, accompagnent les armes, pour leur rendre le mme service que
dans les villes; mais toute cette milice de garde n'est pas sur le mme
pied. Le plus considrable de tous les corps militaires est celui des
quatre mille esclaves de l'empereur, qui est distingu par ce nom pour
marquer son dvouement  sa personne. Leur chef, nomm _le deroga_, est
un officier de considration auquel on confie souvent le commandement
des armes. Tous les soldats qu'on admet dans une troupe si releve sont
marqus au front. C'est de l qu'on tire les mansebdards et d'autres
officiers subalternes pour les faire monter par degrs jusqu'au rang
d'omhras de guerre: titre qui rpond assez  celui de nos
lieutenans-gnraux.

Les gardes de la masse d'or, de la masse d'argent et de la masse de fer,
composent aussi trois diffrentes compagnies, dont les soldats sont
marqus diversement au front. Leur paie est plus grosse et leur rang
plus respect, suivant le mtal dont leurs masses sont revtues. Tous
ces corps sont remplis de soldats d'lite, que leur valeur a rendus
dignes d'y tre admis; il faut ncessairement avoir servi dans
quelques-unes de ces troupes, et s'y tre distingu, pour s'lever aux
dignits de l'tat. Dans les armes du mogol, la naissance ne donne
point de rang; c'est le mrite qui rgle les prminences, et souvent le
fils d'un omhra se voit confondu dans les derniers degrs de la milice:
aussi ne reconnat-on gure d'autre noblesse parmi les mahomtans des
Indes que celle de quelques descendans de Mahomet, qui sont respects
dans tous les lieux o l'on observe l'Alcoran.

En gnral, lorsque la cour rside dans la ville de Delhy ou dans celle
d'Agra, l'empereur y entretient, mme en temps de paix, prs de deux
cent mille hommes. Lorsqu'elle est absente d'Agra, on ne laisse pas d'y
entretenir ordinairement une garnison de quinze mille hommes de
cavalerie et de trente mille hommes d'infanterie; rgle qu'il faut
observer dans le dnombrement des troupes du mogol, o les gens de pied
sont toujours au double des gens de cheval. Deux raisons obligent de
tenir toujours dans Agra une petite arme sur pied: la premire, c'est
qu'en tout temps on y conserve le trsor de l'empire; la seconde, qu'on
y est presque toujours en guerre avec les paysans du district, gens
intraitables et belliqueux, qui n'ont jamais t bien soumis depuis la
conqute de l'Indoustan.

Si ce grand nombre de soldats et d'officiers qui ne vivent que de la
solde du prince est capable d'assurer la tranquillit de l'tat, il sert
aussi quelquefois  la dtruire. Tant que le souverain conserve assez
d'autorit sur les vice-rois et sur les troupes pour n'avoir rien 
redouter de leur fidlit, les soulvemens sont impossibles; mais,
aussitt que les princes du sang se rvoltent contre la cour, ils
trouvent souvent dans les troupes de leur souverain de puissans secours
pour lui faire la guerre. Aureng-Zeb s'leva ainsi sur le trne; et
l'adresse avec laquelle il mnagea l'affection des gouverneurs de
provinces fit tourner en sa faveur toutes les forces que Schah-Djehan
son pre entretenait pour sa dfense.

Des armes si formidables, rpandues dans toutes les parties de
l'empire, procurent ordinairement de la sret aux frontires, et de la
tranquillit au centre de l'tat; il n'y a point de petite bourgade qui
n'ait au moins deux cavaliers et quatre fantassins: ce sont les espions
de la cour qui sont obligs de rendre compte de tout ce qui arrive sous
leurs yeux, et qui donnent occasion, par leurs rapports,  la plupart
des ordres qui passent dans les provinces.

Les armes offensives des cavaliers mogols sont l'arc, le carquois,
charg de quarante ou cinquante flches, le javelot ou la zagaie, qu'ils
lancent avec beaucoup d'adresse, le cimeterre d'un ct et le poignard
de l'autre; pour armes dfensives, ils ont l'cu, espce de petit
bouclier qu'ils portent toujours pendu au cou; mais ils n'ont pas
d'armes  feu.

L'infanterie se sert du mousquet avec assez d'adresse; ceux qui n'ont
pas de mousquet portent, avec l'arc et la flche, une pique de dix ou
douze pieds, qu'ils emploient au commencement du combat en la lanant
contre l'ennemi. D'autres sont arms de cottes de mailles qui leur vont
jusqu'aux genoux; mais il s'en trouve fort peu qui se servent de
casques, parce que rien ne serait plus incommode dans les grandes
chaleurs du pays. D'ailleurs les Mogols n'ont pas d'ordre militaire; ils
ne connaissent point les distinctions d'avant-garde, de corps de
bataille, ni d'arrire-garde; ils n'ont ni front ni file, et leurs
combats se font avec beaucoup de confusion. Comme ils n'ont point
d'arsenaux, chaque chef de troupe est oblig de fournir des armes  ses
soldats: de l vient le mlange de leurs armes, qui souvent ne sont pas
les mmes dans chaque corps: c'est un dsordre qu'Aureng-Zeb avait
entrepris de rformer. Mais l'arsenal particulier de l'empereur est
d'une magnificence clatante; ses javelines, ses carquois, et surtout
ses sabres, y sont rangs dans le plus bel ordre; tout y brille de
pierres prcieuses. Il prend plaisir  donner lui-mme des noms  ses
armes: un de ses cimeterres s'appele _alom-guir_, c'est--dire _le
conqurant de la terre_; un autre, _fat-alom_, qui signifie _le
vainqueur du monde_. Tous les vendredis au matin, le grand-mogol fait sa
prire dans son arsenal pour demander  Dieu qu'avec ses sabres il
puisse remporter des victoires et faire respecter le nom de l'ternel 
ses ennemis. On pourrait demander comment se nommaient tous ces
cimeterres lorsque, par la suite, Nadir-Schah tenait l'empereur captif
dans son palais de Delhy.

Les curies du grand-mogol rpondent au nombre de ses soldats. Elles
sont peuples d'une multitude prodigieuse de chevaux et d'lphans. Le
nombre de ses chevaux est d'environ douze mille, dont on ne choisit  la
vrit que vingt ou trente pour le service de sa personne; le reste est
pour la pompe ou destin  faire des prsens. C'est l'usage des
grands-mogols de donner un habit et un cheval  tous ceux dont ils ont
reu le plus lger service. On fait venir tous ces chevaux de Perse,
d'Arabie, et surtout de la Tartarie. Ceux qu'on lve aux Indes sont
rtifs, ombrageux, mous, et sans vigueur. Il en vient tous les ans plus
de cent mille de Bockara et de Kaboul; profit considrable pour les
douanes de l'empire, qui font payer vingt-cinq pour cent de leur valeur.
Les meilleurs sont spars pour le service du prince, et le reste se
vend  ceux qui, par leur emploi, sont obligs de monter la cavalerie.
On a fait remarquer dans plusieurs relations que leur nourriture aux
Indes n'est pas semblable  celle qu'on leur donne en Europe, parce que
dans un pays si chaud, on ne recueille gure de fourrage que sur le bord
des rivires. On y supple par des ptes assaisonnes.

Les lphans sont tout  la fois une des forces de l'empereur mogol, et
l'un des principaux ornemens de son palais. Il en nourrit jusqu' cinq
cents, pour lui servir de monture, sous de grands portiques btis
exprs. Il leur donne lui-mme des noms pleins de majest, qui
conviennent aux proprits naturelles de ces grands animaux. Leurs
harnais sont d'une magnificence qui tonne. Celui que monte l'empereur a
sur le dos un trne clatant d'or et de pierres prcieuses. Les autres
sont couverts de plaques d'or et d'argent, de housses en broderies d'or,
de campanes et de franges d'or. L'lphant du trne, qui porte le nom
d'_Aureng-gas_, c'est--dire capitaine des lphans, a toujours un train
nombreux  sa suite. Il ne marche jamais sans tre prcd de timbales,
de trompettes et de bannires. Il a triple paie pour sa dpense. La cour
entretient d'ailleurs dix hommes pour le service de chaque lphant:
deux qui ont soin de l'exercer, de le conduire et de le gouverner; deux
qui lui attachent ses chanes; deux qui lui fournissent son vin et l'eau
qu'on lui fait boire; deux qui portent la lance devant lui, et qui font
carter le peuple; deux qui allument des feux d'artifice devant ses yeux
pour l'accoutumer  cette vue; un pour lui ter sa litire et lui en
fournir de nouvelle; un autre enfin pour chasser les mouches qui
l'importunent, et pour le rafrachir, en lui versant par intervalles de
l'eau sur le corps. Ces lphans du palais sont galement dresss pour
la chasse et pour le combat. On les accoutume au carnage en leur faisant
attaquer des lions et des tigres.

L'artillerie de l'empereur est nombreuse, et la plupart des pices de
canon qu'il emploie dans ses armes sont plus anciennes qu'il ne s'en
trouve en Europe. On ne saurait douter que le canon et la poudre ne
fussent connus aux Indes long-temps avant la conqute de Tamerlan. C'est
une tradition du pays, que les Chinois avaient fondu de l'artillerie 
Delhy, dans le temps qu'ils en taient les matres. Chaque pice est
distingue par son nom. Sous les empereurs qui ont prcd Aureng-Zeb,
presque tous les canonniers de l'empire taient europens; mais le zle
de la religion porta ce prince  n'admettre que des mahomtans  son
service. On ne voit plus gure  cette cour d'autres Franguis que des
mdecins et des orfvres. On n'y a que trop appris  se passer de nos
canonniers et de presque tous nos artistes.

Une cour si puissante et si magnifique ne peut fournir  ses dpenses
que par des revenus proportionns. Mais quelque ide qu'on ait pu
prendre de son opulence par le dnombrement de tant de royaumes, dont
les terres appartiennent toutes au souverain, ce n'est pas le produit
des terres qui fait la principale richesse du grand-mogol. On voit aux
Indes de grands pays peu propres  la culture, et d'autres dont le fonds
serait fertile, mais qui demeure nglig par les habitans. On ne
s'applique point dans l'Indoustan  faire valoir son propre domaine;
c'est un mal qui suit naturellement du despotisme que les mogols ont
tabli dans leurs conqutes. L'empereur Akbar, pour y remdier et mettre
quelque rformation dans ses finances, cessa de payer en argent les
vice-rois et les gouverneurs. Il leur abandonna quelques terres de leurs
dpartemens pour les faire cultiver en leur propre nom. Il exigea d'eux,
pour les autres terres de leur district, une somme plus ou moins forte,
suivant que leurs provinces taient plus ou moins fertiles. Ces
gouverneurs, qui ne sont proprement que les fermiers de l'empire,
afferment  leur tour ces mmes terres  des officiers subalternes. La
difficult consiste  trouver dans les campagnes des laboureurs qui
veuillent se charger du travail de la culture, toujours sans profit, et
seulement pour la nourriture. C'est par la violence qu'on assujettit les
paysans  l'ouvrage. De l leurs rvoltes et leur fuite dans les terres
des radjas indiens, qui les traitent avec un peu plus d'humanit. Ces
rigoureuses mthodes servent  dpeupler insensiblement les terres du
Mogol, et les font demeurer en friche.

Mais l'or et l'argent que le commerce apporte dans l'empire supplent au
dfaut de la culture, et multiplient sans cesse les trsors du
souverain. S'il en faut croire Bernier, qu'on ne croit pas livr 
l'exagration comme la plupart des voyageurs, l'Indoustan est comme
l'abme de tous les trsors qu'on transporte de l'Amrique dans le reste
du monde. Tout l'argent du Mexique, dit-il, et tout l'or du Prou,
aprs avoir circul quelque temps dans l'Europe et dans l'Asie, aboutit
enfin  l'empire du Mogol pour n'en plus sortir. On sait, continue-t-il,
qu'une partie de ces trsors se transporte en Turquie pour payer les
marchandises qu'on en tire; de la Turquie ils passent dans la Perse, par
Smyrne, pour le paiement des soies qu'on y va prendre; de la Perse ils
entrent dans l'Indoustan, par le commerce de Moka, de Babel-Mandel, de
Bassora et de Bender-Abassi; d'ailleurs il en vient immdiatement
d'Europe aux Indes par les vaisseaux des compagnies de commerce. Presque
tout l'argent que les Hollandais tirent du Japon s'arrte sur les terres
du Mogol; on trouve son compte  laisser son argent dans ce pays, pour
en rapporter des marchandises. Il est vrai que l'Indoustan tire quelque
chose de l'Europe et des autres rgions de l'Asie; on y transporte du
cuivre qui vient du Japon, du plomb et des draps d'Angleterre; de la
cannelle, de la muscade et des lphans de l'le de Ceylan; des chevaux
d'Arabie, de Perse et de Tartarie, etc. Mais la plupart des marchands
paient en marchandises, dont ils chargent aux Indes les vaisseaux sur
lesquels ils ont apport leurs effets; ainsi la plus grande partie de
l'or et de l'argent du monde trouve mille voies pour entrer dans
l'Indoustan, et n'en a presque point pour en sortir.

Bernier ajoute une rflexion singulire. Malgr cette quantit presque
infinie d'or et d'argent qui entre dans l'empire mogol, et qui n'en sort
point, il est surprenant, dit-il, de n'y en pas trouver plus qu'ailleurs
dans les mains des particuliers; on ne peut disconvenir que les toiles
et les brocarts d'or et d'argent qui s'y fabriquent sans cesse, les
ouvrages d'orfvrerie, et surtout les dorures, n'y consomment une assez
grande partie de ces espces; mais cette raison ne suffit pas seule. Il
est vrai encore que les Indiens ont des opinions superstitieuses qui les
portent  dposer leur argent dans la terre, et  faire disparatre les
trsors qu'ils ont amasss. Une partie des plus prcieux mtaux retourne
ainsi; dans l'Indoustan, au sein de la terre dont on les avait tirs
dans l'Amrique; mais ce qui parat contribuer le plus  la diminution
des espces dans l'empire mogol, c'est la conduite ordinaire de la cour.
Les empereurs amassent de grands trsors, et quoiqu'on n'ait accus que
Schah-Djehan d'une avarice outre, ils aiment tous  renfermer dans des
caves souterraines une abondance d'or et d'argent qu'ils croient
pernicieuse entre les mains du public, lorsqu'elle y est excessive.
C'est donc dans les trsors du souverain que tout ce qui se transporte
d'argent aux Indes par la voie du commerce va fondre, comme  son
dernier terme. Ce qu'il en reste aprs avoir acquitt tous les frais de
l'empire n'en sort gure que dans les plus pressans besoins de l'tat;
et l'on doit conclure que Nadir-Schah n'avait pas rduit le grand-mogol
 la pauvret, lorsque, suivant le rcit d'Otter, il eut enlev plus de
dix-sept cents millions  ses tats.

Ce voyageur, homme trs-clair, donne une liste des revenus de ce
monarque tels qu'ils taient en 1697, tire des archives de l'empire:
elle est trop curieuse pour tre supprime; mais il faut se souvenir
qu'un krore vaut cent laks, un lak cent mille roupies, et la roupie,
suivant l'valuation d'Otter, environ quarante-cinq sous de France. Il
faut remarquer aussi que tous les royaumes dont l'empire est compos se
divisent en sarkars, qui signifie provinces, et que les sarkars se
subdivisent en parganas, c'est--dire en gouvernemens particuliers.

Le royaume de Delhy a dans son gouvernement gnral huit sarkars et deux
cent vingt parganas, qui rendent un krore vingt-cinq laks et cinquante
mille roupies.

Le royaume d'Agra compte dans son enceinte quatorze sarkars et deux cent
soixante-dix-huit parganas; ils rendent deux krores vingt-deux laks et
trois mille cinq cent cinquante roupies.

Le royaume de Lahor a cinq sarkars et trois cent quatorze parganas, qui
rendent deux krores trente-trois laks et cinq mille roupies.

Le royaume d'Asmire, dans ses sarkars et ses parganas, paie deux krores
trente-trois laks et cinq mille roupies.

Guzarate, divis en neuf sarkars et dix-neuf parganas, donne deux krores
trente-trois laks et quatre-vingt-quinze mille roupies.

Malvay, qui contient onze sarkars et deux cent cinquante petits
parganas, ne rend que quatre-vingt-dix-neuf laks six mille deux cent
cinquante roupies.

Bar compte huit sarkars et deux cent quarante-cinq petits parganas,
dont l'empereur tire un krore vingt-un laks et cinquante mille roupies.

Moultan, qui se divise en quatorze sarkars et quatre-vingt-seize
parganas, ne donne  l'empereur que cinquante laks et vingt-cinq mille
roupies.

Kaboul, divis en trente-cinq parganas, rend trente-deux laks et sept
mille deux cent cinquante roupies.

Tata paie soixante laks et deux mille roupies. Tata donne seulement
vingt-quatre laks.

Urcha, quoiqu'on y compte onze sarkars, et un assez grand nombre de
parganas, ne paie que cinquante-sept laks et sept mille cinq cents
roupies.

Illavas donne soixante-dix-sept laks et trente-huit mille roupies.

Cachemire, avec ses quarante-six parganas, ne rend que trente-six laks
et cinq mille roupies.

Le Dcan, que l'on divise en huit sarkars et soixante-dix-neuf parganas,
paie un krore soixante-deux laks et quatre-vingt mille sept cent
cinquante roupies.

Brar compte dix sarkars et cent quatre-vingt-onze petits parganas, qui
rendent un krore cinquante-huit laks et sept mille cinq cents roupies.

Candesch rend au mogol un krore, onze laks et cinq mille roupies.

Nand ne paie que soixante-douze laks.

Baglana, divis en quarante-trois parganas, donne soixante-huit laks et
quatre-vingt-cinq mille roupies.

Le Bengale rend quatre krores. Ugen, deux krores. Raghi-Mehal, un krore
et cinquante mille roupies.

Le Visapour paie  titre de tribut, avec une partie de la province de
Carnate, cinq krores.

Golconde et l'autre partie de Carnate paient aussi cinq krores au mme
titre.

Total. Trois cent quatre-vingt-sept millions cent quatre-vingt-quatorze
mille roupies.

Outre ses revenus fixes, qui se tirent seulement des fruits de la terre,
le casuel de l'empire est une autre source de richesses pour l'empereur:
1. on exige tous les ans un tribut par tte de tous les Indiens
idoltres; comme la mort, les voyages et les fruits de ces anciens
habitans de l'Indoustan en rendent le nombre incertain, on le diminue
beaucoup  l'empereur, et les gouverneurs profitent de ce dguisement;
2. toutes les marchandises que les ngocians idoltres font transporter
paient aux douanes cinq pour cent de leur valeur: les mahomtans sont
affranchis de ces sortes d'impts; 3. le blanchissage de cette
multitude infinie de toiles qu'on fabrique aux Indes est encore la
matire d'un tribut; 4. le fermier de la mine de diamans paie 
l'empereur une trs-grosse somme: il doit lui donner les plus beaux et
les plus parfaits; 5. les ports de mer, particulirement ceux de Sindy,
de Barothe, de Surate et de Cambaye, sont taxs  de grosses sommes.
Surate seule rend ordinairement trois laks pour les droits d'entre, et
onze pour le profit des monnaies qu'on y fait battre; 6. toute la cte
de Coromandel et les ports situs sur les bords du Gange produisent de
gros revenus; 7. l'empereur recueille l'hritage de tous les sujets
mahomtans qui sont  sa solde. Tous les meubles, tout l'argent et tous
les effets de ceux qui meurent lui appartiennent de plein droit. Il
arrive de l que les femmes des gouverneurs de provinces et des gnraux
d'anne sont souvent rduites  des pensions modiques, et que leurs
enfans, s'ils sont sans mrite, tombent dans une extrme pauvret; enfin
les tributs des radjas sont assez considrables pour tenir place entre
les principaux revenus du grand-mogol.

Ce casuel de l'empire gale  peu prs ou surpasse mme les immenses
richesses que l'empereur tire des seuls fonds de son domaine. On serait
tonn d'une si prodigieuse opulence, si l'on ne considrait qu'une
partie de ces trsors sort tous les ans de ses mains, et recommence 
couler sur ses terres. La moiti de l'empire subsiste par les
libralits du souverain, ou du moins elle est constamment  ses gages.
Outre ce grand nombre d'officiers et de soldats qui ne vivent que de
leur paie, tous les paysans qui labourent pour lui sont nourris  ses
frais, et la plus grande partie des artisans des villes, qui ne
travaillent que pour son service, sont pays du trsor imprial. Cette
politique, rendant la dpendance de tant de sujets plus troite,
augmente au mme degr leur respect et leur attachement pour leur
matre.

Joignons  cet article quelques remarques de Mandelslo. Il vit dans le
palais d'Agra une grosse tour dont le toit est couvert de lames d'or,
qui marquent les richesses qu'elle renferme en huit grandes votes
remplies d'or, d'argent et de pierres prcieuses. On l'assura que le
grand-mogol qui rgnait de son temps avait un trsor dont la valeur
montait  plus de quinze cents millions d'cus; mais ce qu'il ajoute est
beaucoup plus positif: Je suis assez heureux, dit-il, pour avoir entre
les mains l'inventaire du trsor qui fut trouv aprs la mort de
Schah-Akbar, tant en or et en argent monnay qu'en lingots et en barres,
en or et argent travaills, en pierreries, en brocarts et autres
toffes, en porcelaines, en manuscrits, en munitions de guerre, armes,
etc.; inventaire si fidle, que j'en dois la communication aux lecteurs.

Akbar avait fait battre des monnaies de vingt-cinq, de cinquante et de
cent toles, jusqu' la valeur de six millions neuf cent soixante-dix
mille massas, qui font quatre-vingt-dix-sept millions cinq cent
quatre-vingt mille roupies. Il avait fait battre cent millions de
roupies en une autre espce de monnaie, qui prirent de lui le nom de
_roupies d'Akbar_, et deux cent trente millions d'une monnaie qui
s'appelle _paises_, dont trente font une roupie.

En diamans, rubis, meraudes, saphirs, perles et autres pierreries, il
avait la valeur de soixante millions vingt mille cinq cent une roupies;
en or faonn, savoir, en figures et statues d'lphans, de chameaux, de
chevaux et autres ouvrages, la valeur de dix-neuf millions six mille
sept cent quatre-vingt-cinq roupies; en meubles et vaisselle d'or, la
valeur de onze millions sept cent trente-trois mille sept cent
quatre-vingt-dix roupies; en meubles et ouvrages de cuivre, cinquante-un
mille deux cent vingt-cinq roupies; en porcelaine, vases de terre
sigille et autres, la valeur de deux millions cinq cent sept mille sept
cent quarante-sept roupies; en brocarts, draps d'or et d'argent, et
autres toffes de soie et de coton de Perse, de Turquie, d'Europe et de
Guzarate, quinze millions cinq cent neuf mille neuf cent
soixante-dix-neuf roupies; en draps de laine d'Europe, de Perse et de
Tartarie, cinq cent trois mille deux cent cinquante-deux roupies; en
tentes, tapisseries et autres meubles, neuf millions neuf cent
vingt-cinq mille cinq cent quarante-cinq roupies; vingt-quatre mille
manuscrits, ou livres crits  la main, et si richement relis, qu'ils
taient estims six millions quatre cent soixante-trois mille sept cents
roupies; en artillerie, poudre, boulets, balles et autres munitions de
guerre, la valeur de huit millions cinq cent soixante-quinze mille neuf
cent soixante-onze roupies; en armes offensives et dfensives, comme
pes, rondaches, piques, arcs, flches, etc., la valeur de sept
millions cinq cent cinquante-cinq mille cinq cent vingt-cinq roupies; en
selles, brides, triers et autres harnais d'or et d'argent, deux
millions cinq cent vingt-cinq mille six cent quarante-huit roupies; en
couvertures de chevaux et d'lphans, brodes d'or, d'argent et de
perles, cinq millions de roupies. Toutes ces sommes ensemble, ne
faisant que celle de trois cent quarante-huit millions deux cent
vingt-six mille roupies, n'approchent point des richesses de
l'arrire-petit-fils d'Akbar, que Mandelslo trouva sur le trne; ce qui
confirme que le trsor des grands-mogols grossit tous les jours.

Rien n'est plus simple que les ressorts qui remuent ce grand empire: le
souverain seul en est l'me. Comme sa juridiction n'est pas plus
partage que son domaine, toute l'autorit rside uniquement dans sa
personne. Il n'y a proprement qu'un seul matre dans l'Indoustan: tout
le reste des habitans doit moins porter le nom de sujets que d'esclaves.

 la cour, les affaires de l'tat sont entre les mains de trois ou
quatre omhras du premier ordre, qui les rglent sous l'autorit du
souverain. L'itimadoulet, ou le premier ministre, tient auprs du mogol
le mme rang que le grand visir occupe en Turquie; mais ce n'est souvent
qu'un titre sans emploi, et une dignit sans fonction. L'empereur
choisit quelquefois pour grand-visir un homme sans exprience, auquel il
ne laisse que les appointemens de sa charge; tantt c'est un prince du
sang mogol, qui s'est assez bien conduit pour mriter qu'on le laisse
vivre jusqu' la vieillesse, tantt c'est le pre d'une reine favorite,
sorti quelquefois du plus bas rang de la milice ou de la plus vile
populace; alors tout le poids du gouvernement retombe sur les deux
secrtaires d'tat. L'un rassemble les trsors de l'empire, et l'autre
les dispense; celui-ci paie les officiers de la couronne, les troupes et
les laboureurs; celui-l lve les revenus du domaine, exige les impts
et reoit les tributs. Un troisime officier des finances, mais d'une
moindre considration que les secrtaires d'tat, est charg de
recueillir les hritages de ceux qui meurent au service du prince,
commission lucrative, mais odieuse. Au reste, on n'arrive  ces postes
minens de l'empire que par le service des armes. C'est toujours de
l'ordre militaire que se tirent galement et les ministres qui
gouvernent l'tat, et les gnraux qui conduisent les troupes. Lorsqu'on
a besoin de leur entremise auprs du matre, on ne les aborde jamais
que les prsens  la main: mais cet usage vient moins de l'avarice des
ombras que du respect des cliens. On fait peu d'attention  la valeur de
l'offre. L'essentiel est de ne pas se prsenter les mains vides devant
les grands officiers de la cour.

Si l'empereur ne marche pas lui-mme  la tte de ses troupes, le
commandement des armes est confi  quelqu'un des princes du sang, ou 
deux gnraux choisis par le souverain; l'un du nombre des omhras
mahomtans, l'autre parmi des radjas indiens. Les troupes de l'empire
sont commandes par l'omhra. Les troupes auxiliaires n'obissent qu'aux
radjas de leur nation. Akbar, ayant entrepris de rgler les armes, y
tablit l'ordre suivant, qui s'observe depuis son rgne. Il voulut que
tous les officiers de ses troupes fussent pays sous trois titres
diffrens: les premiers, sous le titre de douze mois; les seconds, sous
le titre de six mois, et les troisimes, sous celui de quatre. Ainsi,
lorsque l'empereur donne  un mansebdar, c'est--dire  un bas-officier
de l'empire, vingt roupies par mois au premier titre, sa paie monte par
an  sept cent cinquante roupies, car on en ajoute toujours dix de plus.
Celui  qui l'on assigne par mois la mme paie au second titre en reoit
par an trois cent soixante-quinze. Celui dont la paie n'est qu'au
troisime titre, n'a par an que deux cent cinquante roupies
d'appointemens. Ce rglement est d'autant plus bizarre, que ceux qui ne
sont pays que sur le pied de quatre mois, ne rendent pas un service
moins assidu pendant l'anne que ceux qui reoivent la paie sur le pied
de douze mois.

Lorsque la pension d'un officier de l'arme ou de la cour monte par mois
jusqu' mille roupies au premier titre, il quitte l'ordre des mansebdars
pour prendre la qualit d'omhra. Ainsi ce titre de grandeur est tir de
la paie qu'on reoit. On est oblig d'entretenir alors un lphant et
deux cent cinquante cavaliers pour le service du prince. La pension de
cinquante mille roupies ne suffirait pas mme aux Indes pour l'entretien
d'une si grosse compagnie; car l'omhra est oblig de fournir au moins
deux chevaux  chaque cavalier: mais l'empereur y pourvoit autrement. Il
assigne  l'officier quelques terres de son domaine. On lui compte la
dpens de chaque cavalier  dix roupies par jour; mais les fonds de
terre, qu'on abandonne aux omhras pour les faire cultiver, produisent
beaucoup au-del de cette dpense.

Les appointemens de tous les omhras ne sont pas gaux: les uns ont deux
azaris de paie, d'autres trois, d'autres quatre, quelques-uns cinq; et
ceux du premier rang en reoivent jusqu' six; c'est--dire qu' tout
prendre, la pension annuelle des principaux peut monter jusqu' trois
millions de roupies; aussi leur train est magnifique, et la cavalerie
qu'ils entretiennent gale nos petites armes. On a vu quelquefois ces
omhras devenir redoutables au souverain. Mais c'est un rglement
d'Akbar, auquel ses inconvniens mmes ne permettent pas de donner
atteinte. On compte ordinairement six omhras de la grosse pension,
l'itimadoulet, les deux secrtaires d'tat, le vice-roi de Kaboul, celui
de Bengale et celui d'Ughen.  l'gard des simples cavaliers et du reste
de la milice, leur paie est  la discrtion des omhras, qui les lvent
et qui les entretiennent; l'ordre oblige de les payer chaque jour; mais
il est mal observ. On se contente de leur faire tous les mois quelque
distribution d'argent; et souvent on les oblige d'accepter en paiement
les vieux meubles du palais, et les habits que les femmes des omhras ont
quitts. C'est par ces vexations que les premiers officiers de l'empire
accumulent de grands trsors, qui rentrent aprs leur mort dans les
coffres du souverain.

La justice s'exerce avec beaucoup d'uniformit dans les tats du
grand-mogol. Les vice-rois, les gouverneurs des provinces, les chefs des
villes et des simples bourgades, font prcisment dans le lieu de leur
juridiction, sous la dpendance de l'empereur, ce que ce monarque fait
dans Agra et dans Delhy; c'est--dire que, par des sentences qu'ils
prononcent seuls, ils dcident des biens et de la vie des sujets. Chaque
ville a nanmoins son katoual et son cadi pour le jugement de certaines
affaires; mais les particuliers sont libres de ne pas s'adresser  ces
tribunaux subalternes; et le droit de tous les sujets de l'empire est de
recourir immdiatement, ou  l'empereur mme dans le lieu de sa
rsidence, ou aux vice-rois dans leur capitale, ou aux gouverneurs dans
les villes de leur dpendance. Le katoual fait tout  la fois les
fonctions de juge de police et de grand-prvt. Sous Aureng-Zeb,
observateur zl de l'Alcoran, le principal objet du juge de police
tait d'empcher l'ivrognerie, d'exterminer les cabarets  vin, et
gnralement tous lieux de dbauche; de punir ceux qui distillaient de
l'arak ou d'autres liqueurs fortes. Il doit rendre compte  l'empereur
des dsordres domestiques de toutes les familles, des querelles et des
assembles nocturnes. Il y a dans tous les quartiers de la ville un
prodigieux nombre d'espions, dont les plus redoutables sont une espce
de valets publics, qui se nomment _alarcos_. Leur office est de balayer
les maisons et de remettre en ordre tout ce qu'il y a de drang dans
les meubles. Chaque jour au matin, ils entrent chez les citoyens, ils
s'instruisent du secret des familles, ils interrogent les esclaves, et
font le rapport au katoual. Cet officier, en qualit de grand-prvt,
est responsable, sur ses appointemens, de tous les vols qui se font dans
son district,  la campagne comme  la ville. Sa vigilance et son zle
ne se relchent jamais. Il a sans cesse des soldats en campagne et des
missaires dguiss dans les villes, dont l'unique soin est de veiller
au maintien de l'ordre.

La juridiction du cadi ne s'tend gure au-del des matires de
religion, des divorces et des autres difficults qui regardent le
mariage. Au reste, il n'appartient ni  l'un ni  l'autre de ces deux
juges subalternes de prononcer des sentences de mort sans avoir fait
leur rapport  l'empereur ou aux vice-rois des provinces; et suivant les
statuts d'Akbar, ces juges suprmes doivent avoir approuv trois fois, 
trois jours diffrens, l'arrt de condamnation avant qu'on l'excute.

Quoique diverses explications rpandues dans les articles prcdens
aient dj pu faire prendre quelque ide de la majestueuse forme de
cette justice impriale, on croit devoir en rassembler ici tous les
traits, d'aprs un peintre exact et fidle.

Aprs avoir dcrit divers appartemens, on vient, dit-il,  l'amkas, qui
m'a sembl quelque chose de royal. C'est une grande cour carre, avec
des arcades qui ressemblent assez  celles de la place Royale de Paris,
except qu'il n'y a point de btimens au-dessus, et qu'elles sont
spares les unes des autres par une muraille; de sorte nanmoins qu'il
y a une petite porte pour passer de l'une  l'autre. Sur la grande
porte, qui est au milieu d'un des cts de cette place, on voit un
divan, tout couvert du ct de la cour, qu'on nomme _nagar-kanay_, parce
que c'est le lieu o sont les trompettes, ou plutt les hautbois et les
timbales qui jouent ensemble  certaines heures du jour et de la nuit.
Mais c'est un concert bien trange aux oreilles d'un Europen qui n'y
est pas encore accoutum; car dix ou douze de ces hautbois et autant de
timbales se font entendre tout  la fois, et quelques hautbois, tels que
celui qu'on appelle _karna_, sont longs d'une brasse et demie, et n'ont
pas moins d'un pied d'ouverture par le bas; comme il y a des timbales de
cuivre et de fer qui n'ont pas moins d'une brasse de diamtre. Bernier
raconte que, dans les premiers temps, cette musique le pntrait, et lui
causait un tourdissement insupportable. Cependant l'habitude eut le
pouvoir de la lui faire trouver trs-agrable, surtout la nuit,
lorsqu'il l'entendait de loin dans son lit et de sa terrasse. Il parvint
mme  lui trouver beaucoup de mlodie et de majest. Comme elle a ses
rgles et ses mesures, et que d'excellens matres, instruits ds leur
jeunesse, savent modrer et flchir la rudesse des sons, on doit
concevoir, dit-il, qu'ils en doivent tirer une symphonie qui flatte
l'oreille dans l'loignement.

 l'opposite de la grande porte du nagar-kanay, au-del de toute la
cour, s'offre une grande et magnifique salle  plusieurs rangs de
piliers, haute et bien claire, ouverte de trois cts, et dont les
piliers et le plafond sont peints et dors. Dans le milieu de la
muraille qui spare cette salle d'avec le srail on a laiss une
ouverture, ou une espce de grande fentre haute et large,  laquelle
l'homme le plus grand n'atteindrait point d'en bas avec la main. C'est
l qu'Aureng-Zeb se montrait en public, assis sur un trne, quelques-uns
de ses fils  ses cts, et plusieurs eunuques debout; les uns pour
chasser les mouches avec des queues de paon, les autres pour le
rafrachir avec de grands ventails, et d'autres pour tre prts 
recevoir ses ordres. De l il voyait en bas autour de lui tous les
omhras, les radjas et les ambassadeurs, debout aussi sur un divan
entour d'un balustre d'argent, les yeux baisss et les mains croises
sur l'estomac. Plus loin, il voyait les mansebdars, ou les moindres
omhras debout comme les autres, et dans le mme respect. Plus avant,
dans le reste de la salle et dans la cour, sa vue pouvait s'tendre sur
une foule de toutes sortes de gens. C'tait dans ce lieu qu'il donnait
audience  tout le monde, chaque jour  midi; et de l venait  cette
salle le nom d'_amkas_, qui signifie lieu d'assemble commun aux grands
et aux petits.

Pendant une heure et demie, qui tait la dure ordinaire de cette
auguste scne, l'empereur s'amusait d'abord  voir passer devant ses
yeux un certain nombre des plus beaux chevaux de ses curies, pour juger
s'ils taient en bon tat et bien traits. Il se faisait amener aussi
quelques lphans, dont la propret attirait toujours l'admiration de
Bernier. Non-seulement, dit-il, leur sale et vilain corps tait alors
bien lav et bien net, mais il tait peint en noir,  la rserve de deux
grosses raies de peinture rouge, qui, descendant du haut de la tte,
venaient se joindre vers la trompe. Ils avaient aussi quelques belles
couvertures en broderie, avec deux clochettes d'argent qui leur
pendaient des deux cts, attaches aux deux bouts d'une grosse chane
d'argent qui leur passait par-dessus le dos, et plusieurs de ces belles
queues de vaches du Thibet, qui leur pendaient aux oreilles en forme de
grandes moustaches. Deux petits lphans bien pars marchaient  leurs
cts, comme des esclaves destins  les servir. Ces grands colosses
paraissaient fiers de leurs ornemens, et marchaient avec beaucoup de
gravit. Lorsqu'ils arrivaient devant l'empereur, leur guide, qui tait
assis sur leurs paules avec un crochet de fer  la main, les piquait,
leur parlait, et leur faisait incliner un genou, lever la trompe en
l'air, et pousser une espce de hurlement que le peuple prenait pour un
_taslim_, c'est--dire une salutation libre et rflchie. Aprs les
lphans on amenait des gazelles apprivoises, des nilgauts ou boeufs
gris, que Bernier croit une espce d'lans; des rhinocros, des buffles
de Bengale, qui ont de prodigieuses cornes; des lopards ou des
panthres apprivoiss, dont on se sert  la chasse des gazelles; de
beaux chiens de chasse ousbecks, chacun avec sa petite couverture rouge;
quantit d'oiseaux de proie, dont les uns taient pour les perdrix, les
autres pour la grue, et d'autres pour les livres, et mme pour les
gazelles, qu'ils aveuglent de leurs ailes et de leurs griffes. Souvent
un ou deux omhras faisaient alors passer leur cavalerie en revue devant
l'empereur; ce monarque prenait mme plaisir  faire quelquefois essayer
des coutelas sur des moutons morts qu'on apportait sans entrailles, et
fort proprement empaquets. Les jeunes omhras s'efforaient de faire
admirer leur force et leur adresse en coupant d'un seul coup les quatre
pieds joints ensemble et le corps d'un mouton.

Mais tous ces amusemens n'taient qu'autant d'intermdes pour des
occupations plus srieuses. Aureng-Zeb se faisait apporter chaque jour
les requtes qu'on lui montrait de loin dans la foule du peuple; il
faisait approcher les parties, il les examinait lui-mme, et quelquefois
il prononait sur-le-champ leur sentence. Outre cette justice publique,
il assistait rgulirement une fois la semaine  la chambre qui se nomme
_adaletkanay_, accompagn de ses deux premiers cadis, ou chefs de
justice. D'autres fois il avait la patience d'entendre en particulier,
pendant deux heures, dix personnes du peuple qu'un vieil officier lui
prsentait.

Ce que Bernier trouvait de choquant dans la grande assemble de l'amkas,
c'tait une flatterie trop basse et trop fade qu'on y voyait rgner
continuellement; l'empereur ne prononait pas un mot qui ne ft relev
avec admiration, et qui ne ft lever les mains aux principaux omhras,
en criant _karamat_, c'est--dire merveille.

De la salle de l'amkas on passe dans un lieu plus retir, qui se nomme
le _gosel-kanay_, et dont l'entre ne s'accorde pas sans distinction:
aussi la cour n'en est-elle pas si grande que celle de l'amkas: mais la
salle est spacieuse, peinte, enrichie de dorures et releve de quatre ou
cinq pieds au-dessus du rez-de-chausse, comme une grande estrade; c'est
l que l'empereur, assis dans un fauteuil, et ses omhras debout autour
de lui, donnait une audience plus particulire  ses officiers, recevait
leurs comptes, et traitait des plus importantes affaires de l'tat. Tous
les seigneurs taient obligs de se trouver chaque jour au soir  cette
assemble, comme le matin  l'amkas, sans quoi on leur retranchait
quelque chose de leur paie. Bernier regarde comme une distinction fort
honorable pour les sciences que Danech-Mend-Khan, son matre, ft
dispens de cette servitude en faveur de ses tudes continuelles,  la
rserve nanmoins du mercredi, qui tait son jour de garde. Il ajoute
qu'il n'tait pas surprenant que tous les autres omhras y fussent
assujettis, lorsque l'empereur mme se faisait une loi de ne jamais
manquer  ces deux assembles. Dans ses plus dangereuses maladies, il
s'y faisait porter du moins une fois le jour; et c'est alors qu'il
croyait sa personne plus ncessaire, parce qu'au moindre soupon qu'on
aurait eu de sa mort, on aurait vu tout l'empire en dsordre et les
boutiques fermes dans la ville.

Pendant qu'il tait occup dans cette salle, on n'en faisait pas moins
passer devant lui la plupart des mmes choses qu'il prenait plaisir 
voir dans l'amkas, avec cette diffrence que, la cour tant plus petite,
et l'assemble se tenant au soir, on n'y faisait point la revue de la
cavalerie; mais, pour y suppler, les mansebdars de garde venaient
passer devant l'empereur avec beaucoup de crmonie. Ils taient
prcds du _kours_, c'est--dire de diverses figures d'argent, portes
sur le bout de plusieurs gros btons d'argent fort bien travaills. Deux
reprsentent de grands poissons; deux autres un animal fantastique
d'horrible figure, que les Mogols nomment _eicdeha_; d'autres deux
lions; d'autres deux mains; d'autres des balances, et quantit de
figures aussi mystrieuses. Cette procession tait mle de plusieurs
gouzeberdars, ou porte-massues, gens de bonne mine, dont l'emploi
consiste  faire rgner l'ordre dans les assembles.

Joignons  cet article une peinture de l'amkas, tel que le mme voyageur
eut la curiosit de le voir dans l'une des principales ftes de l'anne,
qui tait en mme temps celle d'une rjouissance extraordinaire pour le
succs des armes de l'empire. On ne s'arrte  cette description que
pour mettre un lecteur attentif en tat de la comparer avec celle de
Tavernier et de Rho.

L'empereur tait assis sur son trne, dans le fond de la grande salle.
Sa veste tait d'un satin blanc  petites fleurs, releve d'une fine
broderie d'or et de soie. Son turban tait de toile d'or, avec une
aigrette dont le pied tait couvert de diamans d'une grandeur et d'un
prix extraordinaires, au milieu desquels on voyait une grande topaze
orientale, qui n'a rien d'gal au monde, et qui jetait un clat
merveilleux. Un collier de grosses perles lui pendait du cou sur
l'estomac. Son trne tait soutenu par six gros pieds d'or massif, et
parsems de rubis, d'meraudes et de diamans. Bernier n'entreprend pas
de fixer le prix ni la quantit de cet amas de pierres prcieuses, parce
qu'il ne put en approcher assez pour les compter et pour juger de leur
eau. Mais il assure que les gros diamans y sont en trs-grand nombre, et
que tout le trne est estim quatre krores, c'est--dire quarante
millions de roupies. C'tait l'ouvrage de Schah-Djehan, pre
d'Aureng-Zeb, qui l'avait fait faire pour employer une multitude de
pierreries accumules dans son trsor, des dpouilles de plusieurs
anciens radjas, et des prsens que les omhras sont obligs de faire 
leurs empereurs dans certaines ftes. L'art ne rpondait pas  la
matire. Ce qu'il y avait de mieux imagin, c'taient deux paons
couverts de pierres prcieuses et de perles, dont on attribuait
l'invention  un orfvre franais, qui, aprs avoir tromp plusieurs
princes de l'Europe par les doublets qu'il faisait merveilleusement,
s'tait rfugi  la cour du mogol, o il avait fait sa fortune.

Au pied du trne, tous les omhras, magnifiquement vtus, taient rangs
sur une estrade couverte d'un grand dais de brocart,  grandes franges
d'or, environne d'une balustrade d'argent. Les piliers de la salle
taient revtus de brocart  fond d'or. De toutes les parties du plafond
pendaient de grands dais de satin  fleurs, attachs par des cordons de
soie rouge, avec de grosses houppes de soie, mles de filets d'or. Tout
le bas tait couvert de grands tapis de soie trs-riches, d'une longueur
et d'une largeur tonnantes. Dans la cour, on avait dress une tente,
qu'on nomme _l'aspek_, aussi longue et aussi large que la salle 
laquelle elle tait jointe par le haut. Du ct de la cour, elle tait
environne d'un grand balustre couvert de plaques d'argent, et soutenu
par des piliers de diffrentes grosseurs, tous couverts aussi de plaques
du mme mtal. Elle est rouge en dehors, mais double en dedans de ces
belles chites, ou toiles peintes au pinceau, ordonnes exprs, avec des
couleurs si vives, et des fleurs si naturelles, qu'on les aurait prises
pour un parterre suspendu. Les arcades qui environnent la cour n'avaient
pas moins d'clat. Chaque omhras tait charg des ornemens de la sienne,
et s'tait efforc de l'emporter par sa magnificence. Le troisime jour
de cette superbe fte, l'empereur se fit peser avec beaucoup de
crmonie, et quelques omhras  son exemple, dans de riches balances
d'or massif comme les poids. Tout le monde applaudit, avec la plus
grande joie en apprenant que cette anne l'empereur pesait deux livres
de plus que la prcdente. Son intention, dans cette fte, tait de
favoriser les marchands de soie et de brocart, qui, depuis quatre ou
cinq ans de guerre, en avaient des magasins dont ils n'avaient pu
trouver le dbit.

Ces ftes sont accompagnes d'un ancien usage qui ne plat point  la
plupart des omhras. Ils sont obligs de faire  l'empereur des prsens
proportionns  leurs forces. Quelques-uns, pour se distinguer par leur
magnificence, ou dans la crainte d'tre recherchs par leurs vols et
leurs concussions, ou dans l'esprance de faire augmenter leurs
appointemens ordinaires, en font d'une richesse surprenante. Ce sont
ordinairement de beaux vases d'or couverts de pierreries, de belles
perles, des diamans, des rubis, des meraudes. Quelquefois c'est plus
simplement un nombre de ces pices d'or qui valent une pistole et demie.
Bernier raconte que, pendant la fte dont il fut tmoin, Aureng-Zeb
tant all visiter Djafer-Khan, son visir, non en qualit de visir, mais
comme son proche parent, et sous prtexte de voir un btiment qu'il
avait fait depuis peu, ce seigneur lui offrit vingt-cinq mille de ces
pices d'or, avec quelques belles perles et un rubis qui fut estim
quarante mille cus.

[Illustration: _Qu'on la lui charge, dit-il, sur les paules, et qu'il
l'emporte._]

Un spectacle fort bizarre, qui accompagne quelquefois les mmes ftes,
c'est une espce de foire qui se tient dans le mhalu ou le srail de
l'empereur. Les femmes des omhras et des grands mansebdars sont les
marchandes. L'empereur, les princesses et toutes les dames du srail
viennent acheter ce qu'elles voient tal. Les marchandises sont de
beaux brocarts, de riches broderies d'une nouvelle mode, de riches
turbans, et ce qu'on peut rassembler de plus prcieux. Outre que ces
femmes sont les plus belles et les plus galantes de la cour, celles qui
ont des filles d'une beaut distingue ne manquent point de les mener
avec elles pour les faire voir  l'empereur. Ce monarque vient
marchander sou  sou tout ce qu'il achte, comme le dernier de ses
sujets, avec le langage des petits marchands qui se plaignent de la
chert et qui contestent pour le prix. Les dames se dfendent de mme;
et ce badinage est pouss jusqu'aux injures. Tout se paie argent
comptant. Quelquefois, au lieu de roupies d'argent, les princesses
laissent couler, comme par mgarde, des roupies d'or en faveur des
marchandes qui leur plaisent. Mais, aprs avoir lou des usages si
galans, Bernier traite de licence la libert qu'on accorde alors aux
femmes publiques d'entrer dans le srail.  la vrit, dit-il, ce ne
sont pas celles des bazars, mais celles qu'on nomme _kenchanys_,
c'est--dire, dores et fleuries, et qui vont danser aux ftes chez les
omhras et les mansebdars. La plupart sont belles et richement vtues;
elles savent chanter et danser parfaitement  la mode du pays. Mais,
comme elles n'en sont pas moins publiques, Aureng-Zeb, plus srieux que
ses prdcesseurs, abolit l'usage de les admettre au srail; et pour en
conserver quelque reste, il permit seulement qu'elles vinssent tous les
mercredis lui faire de loin le salam ou la rvrence,  l'amkas. Un
mdecin franais, nomm Bernard, qui s'tait tabli dans cette cour, s'y
tait rendu si familier, qu'il faisait quelquefois la dbauche avec
l'empereur. Il avait par jour dix cus d'appointemens; mais il gagnait
beaucoup davantage  traiter les dames du srail et les grands omhras,
qui lui faisaient des prsens comme  l'envi. Son malheur tait de ne
pouvoir rien garder: ce qu'il recevait d'une main, il le donnait de
l'autre. Cette profusion le faisait aimer de tout le monde, surtout des
kenchanys, avec lesquelles il faisait beaucoup de dpense. Il devint
amoureux d'une de ces femmes, qui joignait des talens distingus aux
charmes de la jeunesse et de la beaut. Mais sa mre, apprhendant que
la dbauch ne lui fit perdre les forces ncessaires pour les exercices
de sa profession, ne la perdait point de vue. Bernard fut dsespr de
cette rigueur. Enfin l'amour lui inspira le moyen de se satisfaire. Un
jour que l'empereur le remerciait  l'amkas, et lui faisait quelques
prsens pour la gurison d'une femme du srail, il supplia ce prince de
lui donner la jeune kenchany dont il tait amoureux, et qui tait
debout derrire l'assemble pour faire le salam avec toute sa troupe. Il
avoua publiquement la violence de sa passion, et l'obstacle qu'il y
avait trouv. Tous les spectateurs rirent beaucoup de le voir rduit 
souffrir par les rigueurs d'une fille de cet ordre. L'empereur, aprs
avoir ri lui-mme, ordonna qu'elle lui ft livre, sans s'embarrasser
qu'elle ft mahomtane, et que le mdecin ft chrtien. Qu'on la lui
charge, dit-il, sur les paules, et qu'il l'emporte. Aussitt Bernard,
ne s'embarrassant plus des railleries de l'assemble se laissa mettre la
kenchany sur le dos, et sortit charg de sa proie.

Dans un si grand nombre de provinces, qui formaient autrefois diffrens
royaumes, dont chacun devait avoir ses propres lois et ses usages, on
conoit que, malgr la ressemblance du gouvernement qui introduit
presque toujours celle de la police et de la religion, en changeant par
degrs les ides, les moeurs et les autres habitudes, un espace de
quelques sicles qui se sont couls depuis la conqute des Mogols, n'a
pu mettre encore une parfaite uniformit entre tant de peuples. Ainsi la
description de tous les points sur lesquels ils diffrent serait une
entreprise impossible. Mais les voyageurs les plus exacts ont jet
quelque jour dans ce chaos, en divisant les sujets du grand-mogol en
mahomtans, qu'ils appellent Maures, et en paens ou gentous de
diffrentes sectes. Cette division parat d'autant plus propre  faire
connatre les uns et les autres, qu'en Orient, comme dans les autres
parties du monde, c'est la religion qui rgle ordinairement les usages.

L'empereur, les princes et tous les seigneurs de l'Indoustan professent
le mahomtisme. Les gouverneurs, les commandans et les katouals des
provinces, des villes et des bourgs, doivent tre de la mme religion.
Ainsi c'est entre les mains des mahomtans ou des Maures que rside
toute l'autorit, non-seulement par rapport  l'administration, mais
pour tout ce qui regarde aussi les finances et le commerce; ils
travaillent tous avec beaucoup de zle au progrs de leurs opinions. On
sait que le mahomtisme est divis en quatre sectes: celle d'Aboubekre,
d'Ali, d'Omar et d'Otman. Les Mogols sont attachs  celle d'Ali, qui
leur est commune avec les Persans; avec cette seule diffrence que, dans
l'explication de l'Alcoran, ils suivent les sentimens des Hembili et de
Malki, au lieu que les Persans s'attachent  l'explication d'Ali et du
Tzafer-Sadouek, opposs les uns et les autres aux Turcs, qui suivent
celle de Hanif.

La plupart des ftes mogoles sont celles des Persans. Ils clbrent fort
solennellement le premier jour de leur anne, qui commence le premier
jour de la lune de mars. Elle dure neuf jours, sous le nom de
_nourous_, et se passe en festins. Le jour de la naissance de l'empereur
est une autre solennit, pour laquelle il se fait des dpenses
extraordinaires  la cour. On en clbre une au mois de juin en mmoire
du sacrifice d'Abraham, et l'on y mle aussi celle d'Ismal. L'usage est
d'y sacrifier quantit de boucs, que les dvots mangent ensuite avec
beaucoup de rjouissances et de crmonies. Ils ont encore la ft des
deux frres Hassan et Hossein, fils d'Ali, qui, tant alls par zle de
religion vers la cte de Coromandel, y furent massacrs par les banians
et d'autres gentous, le dixime jour de la nouvelle lune de juillet: ce
jour est consacr  pleurer leur mort. On porte en procession, dans les
rues, deux cercueils avec des trophes d'arcs, de flches, de sabres et
de turbans. Les Maures suivent  pied en chantant des cantiques
funbres. Quelques-uns dansent et sautent autour des cercueils; d'autres
escriment avec des pes nues; d'autres crient de toutes leurs forces,
et font un bruit effrayant; d'autres se font volontairement des plaies
avec des couteaux dans la chair du visage et des bras, ou se la percent
avec des poinons, qui font couler leur sang le long des joues et sur
leurs habits. Il s'en trouve de si furieux, qu'on ne peut attribuer leur
transports qu' la vertu de l'opium. On juge du degr de leur dvotion
par celui de leur fureur. Ces processions se font dans les principaux
quartiers et dans les plus belles rues des villes. Vers le soir, on
voit, dans la grande place du midan ou du march, des figures de
paille ou de papier, ou d'autre substance lgre, qui reprsentent les
meurtriers de ces deux saints. Une partie des spectateurs leur tirent
des flches, les percent d'un grand nombre de coups, et les brlent au
milieu des acclamations du peuple. Cette crmonie rveille si
furieusement la haine des Maures, et leur inspire tant d'ardeur pour la
vengeance, que les banians et les autres idoltres prennent le parti de
se tenir renferms dans leurs maisons. Ceux qui oseraient paratre dans
les rues, ou montrer la tte  leurs fentres, s'exposeraient au risque
d'tre massacrs ou de se voir tirer des flches. Les Mogols clbrent
aussi la fte de Pques au mois de septembre, et celle de la confrrie
le 25 novembre, o ils se pardonnent tout ce qu'ils se sont fait
mutuellement.

Les mosques de l'Indoustan sont assez basses; mais la plupart sont
bties sur des minences, qui les font paratre plus hautes que les
autres difices. Elles sont construites de pierre et de chaux, carres
par le bas et plates par le haut. L'usage est de les environner de fort
beaux appartemens, de salles et de chambres. On y voit des tombes de
pierre, et surtout des murs d'une extrme blancheur; les principales ont
ordinairement une ou deux hautes tours. Les Maures y vont avec une
lanterne pendant le ramadan, qui est leur carme, parce que ces difices
sont fort obscurs. Autour de quelques-unes on a creus de grands et
larges fosss remplis d'eau. Celles qui sont sans fosss ou sans
rivires, ont de grandes citernes  l'entre, o les fidles se lavent
le visage, les pieds et les mains. On n'y voit point de statues ni de
peintures.

Chaque ville a plusieurs petites mosques, entre lesquelles on en
distingue une plus grande qui passe pour la principale, o personne ne
manque de se rendre tous les vendredis et les jours de fte. Au lieu de
cloches, un homme crie du haut de la tour, comme en Turquie, pour
assembler le peuple, et tient, en criant, le visage tourn vers le
soleil. La chaire du prdicateur est place du ct de l'orient: on y
monte par trois ou quatre marches. Les docteurs, qui portent le nom de
_mollahs_, s'y mettent pour faire les prires et pour lire quelque
passage de l'Alcoran, dont ils donnent l'explication, avec le soin d'y
faire entrer les miracles de Mahomet et d'Ali, ou de rfuter les
opinions d'Aboubekre, d'Otman et d'Omar.

On a vu dans le journal de Tavernier la description de la grande mosque
d'Agra. Celle de Delhy ne parat pas moins brillante dans la relation de
Bernier. On la voit de loin, dit-il, leve au milieu de la ville, sur
un rocher qu'on a fort bien aplani pour la btir, et pour l'entourer
d'une belle place,  laquelle viennent aboutir quatre belles et longues
rues, qui rpondent aux quatre cts de la mosque, c'est--dire une au
frontispice, une autre derrire, et les deux autres aux deux portes du
milieu de chaque ct. On arrive aux portes par vingt-cinq ou trente
degrs de pierre qui rgnent autour de l'difice,  l'exception du
derrire, qu'on a revtu d'autres belles pierres de taille pour couvrir
les ingalits du rocher qu'on a coup; ce qui contribue beaucoup 
relever l'clat de ce btiment. Les trois entres sont magnifiques. Tout
y est revtu de marbre, et les grandes portes sont couvertes de grandes
plaques de cuivre d'un fort beau travail. Au-dessus de la principale
porte, qui est beaucoup plus magnifique que les deux autres, on voit
plusieurs tourelles de marbre blanc qui lui donnent une grce
singulire. Sur le derrire de la mosque s'lvent trois grands dmes
de front, qui sont aussi de marbre blanc, et dont celui du milieu est
plus gros et plus lev que les deux autres. Tout le reste de l'difice,
depuis ces trois dmes jusqu' la porte principale, est sans couverture,
 cause de la chaleur du pays, et le pav n'est compos que de grands
carreaux de marbre. Quoique ce temple ne soit pas dans les rgles d'une
exacte architecture, Bernier en trouva le dessin bien entendu et les
proportions fort justes. Si l'on excepte les trois grands dmes et les
tourelles ou minarets, on croirait tout le reste de marbre rouge,
quoiqu'il ne soit que de pierres trs-faciles  tailler, et qui
s'altrent mme avec le temps.

C'est  cette mosque que l'empereur se rend le vendredi, qui est le
dimanche des mahomtans, pour y faire sa prire. Avant qu'il sorte du
palais, les rues par lesquelles il doit passer ne manquent pas d'tre
arroses pour diminuer la chaleur et la poussire. Deux ou trois cents
mousquetaires sont en haie pour l'attendre, et d'autres en mme nombre
bordent les deux cts d'une grande rue qui aboutit  la mosque. Leurs
mousquets sont petits, bien travaills, et revtus d'un fourreau
d'carlate, avec une petite banderole par-dessus. Cinq ou six cavaliers
bien monts doivent aussi se tenir prts  la porte, et courir bien loin
devant lui, dans la crainte d'lever de la poussire en cartant le
peuple. Aprs ces prparatifs, le monarque sort du palais, mont sur un
lphant richement quip, et sous un dais peint et dor, ou dans un
trne clatant d'or et d'azur, sur un brancard couvert d'carlate ou de
drap d'or, que huit hommes choisis et bien vtus portent sur leurs
paules. Il est suivi d'une troupe d'omhras, dont quelques-uns sont 
cheval, et d'autres en palekis. Cette marche avait aux yeux de Bernier
un air de grandeur qu'il trouvait digne de la majest impriale.

Les revenus des mosques sont mdiocres. Ce qu'elles ont d'assur
consiste dans le loyer des maisons qui les environnent. Le reste vient
des prsens qu'on leur fait, ou des dispositions testamentaires. Les
mollahs n'ont pas de revenus fixes: ils ne vivent que des libralits
volontaires des fidles, avec le logement pour eux et leur famille dans
les maisons qui sont autour des mosques. Mais ils tirent un profit
considrable de leurs coles, et de l'instruction de la jeunesse, 
laquelle ils apprennent  lire et  crire. Quelques-uns passent pour
savans; d'autres vivent avec beaucoup d'austrit, ne boivent jamais de
liqueurs fortes, et renoncent au mariage; d'autres se renferment dans la
solitude, et passent les jours et les nuits dans la mditation ou la
prire. Le ramadan ou le carme des Mogols dure trente jours, et
commence  la nouvelle lune de fvrier. Ils l'observent par un jene
rigoureux qui ne finit qu'aprs le coucher du soleil. C'est une opinion
bien tablie parmi eux qu'on ne peut tre sauv que dans leur religion.
Ils croient les juifs, les chrtiens et les idoltres galement exclus
des flicits d'une autre vie. La plupart ne toucheraient point aux
alimens qui sont achets ou prpars par des chrtiens. Ils n'en
exceptent que le biscuit fort sec et les confitures. Leur loi les oblige
de faire cinq fois la prire dans l'espace de vingt-quatre heures. Ils
la font tte baisse jusqu' terre, et les mains jointes. L'arrive d'un
tranger ne trouble point leur attention. Ils continuent de prier en sa
prsence; et lorsqu'ils ont rempli ce devoir, ils n'en deviennent que
plus civils.

En gnral, les Mogols et tous les Maures indiens ont l'humeur noble,
les manires polies et la conversation fort agrable. On remarque de la
gravit dans leurs actions et dans leur habillement, qui n'est point
sujet au caprice des modes. Ils ont en horreur l'inceste, l'ivrognerie
et toutes sortes de querelles. Mais ils admettent la polygamie, et la
plupart sont livrs aux plaisirs des sens. Quoiqu'ils se privent en
public de l'usage du vin et des liqueurs fortes, ils ne font pas
difficult, dans l'intrieur de leurs maisons, de boire de l'arak et
d'autres prparations qui les animent au plaisir.

Ils sont moins blancs que basans; la plupart sont d'assez haute taille,
robustes et bien proportionns. Leur habillement ordinaire est fort
modeste. Dans les parties orientales de l'empire, les hommes portent de
longues robes des plus fines toffes de coton, d'or ou d'argent. Elles
leur pendent jusqu'au milieu de la jambe, et se ferment autour du cou.
Elles sont attaches avec des noeuds par-devant, depuis le haut jusqu'en
bas. Sous ce premier vtement ils ont une veste d'toffe de soie 
fleurs, ou de toile de coton, qui leur touche au corps et qui leur
descend sur les cuisses. Leurs culottes sont extrmement longues, la
plupart d'toffes rouges rayes, et larges par le haut, mais se
rtrcissant par le bas: elles sont fronces sur les jambes, et
descendent jusqu' la cheville du pied. Comme ils n'ont point de bas,
cette culotte sert par ses plis  leur chauffer les jambes. Au centre
de l'empire et vers l'occident, ils sont vtus  la persane, avec cette
diffrence, que les Mogols passent, comme les Guzarates, l'ouverture de
leur robe sous le bras gauche, au lieu que les Persans la passent sous
le bras droit; et que les premiers nouent leur ceinture sur le devant et
laissent pendre les bouts; au lieu que les Persans ne font que la passer
autour du corps, et cachent les bouts dans la ceinture mme.

Ils ont des sripons, qui sont une espce de larges souliers, faits
ordinairement de cuir rouge dor. En hiver comme en t, leurs pieds
sont nus dans cette chaussure. Ils la portent comme nous portons nos
mules, c'est--dire sans aucune attache, pour les prendre plus
promptement lorsqu'ils veulent partir, et pour les quitter avec la mme
facilit en rentrant dans leurs chambres, o ils craignent de souiller
leurs belles nattes et leurs tapis de pied.

Ils ont la tte ras et couverte d'un turban, dont la forme ressemble 
celui des Turcs, d'une fine toile de coton blanc, avec des raies d'or ou
de soie. Ils savent tous le tourner et se l'attacher autour de la tte,
quoiqu'il soit quelquefois long de vingt-cinq ou trente aunes de France.
Leurs ceintures, qu'ils nomment _commerbant_, sont ordinairement de soie
rouge, avec des raies d'or ou blanches, et de grosses houppes qui leur
pendent sur la hanche droite. Aprs la premire ceinture, ils en ont une
autre qui est de coton blanc, mais plus petite et roules autour du
corps, avec un beau synder au ct gauche, entre cette ceinture et la
robe, dont la poigne est souvent orne d'or, d'agate, de cristal ou
d'ambre. Le fourreau n'est pas moins riche  proportion. Lorsqu'ils
sortent et qu'ils craignent la pluie ou le vent, ils prennent par-dessus
leurs habits une charpe d'toffe de soie qu'ils se passent par-dessus
les paules, et qu'ils se mettent autour du cou pour servir de manteau.
Les seigneurs, et tous ceux qui frquentent la cour font clater leur
magnificence dans leurs habits; mais le commun des citoyens et les gens
de mtier sont vtus modestement. Les mollahs portent le blanc depuis la
tte jusqu'aux pieds.

Les femmes et les filles des mahomtans ont ordinairement autour du
corps un grand morceau de la plus fine toile de coton, qui commence  la
ceinture, d'o il fait trois ou quatre tours en bas, et qui est assez
large pour leur pendre jusque sur les pieds. Elles portent sous cette
toile une espce de caleons d'toffe lgre. Dans l'intrieur de leurs
maisons, la plupart sont nues de la ceinture en haut, et demeurent aussi
nu-tte et pieds nus; mais lorsqu'elles sortent ou qu'elles paraissent
seulement  leur porte, elles se couvrent les paules d'un habillement,
par-dessus lequel elles mettent encore une charpe. Ces deux vtemens
tant assez larges, et n'tant point attachs ni serrs, voltigent sur
leurs paules, et l'on voit souvent nue la plus grande partie de leur
sein et de leurs bras. Les femmes riches ou de qualit ont aux bras des
anneaux et des cercles d'or. Dans les rangs ou les fortunes infrieures,
elles en ont d'argent, d'ivoire, de verre ou de laque dore, et d'un
fort beau travail. Quelquefois elles ont les bras garnis
jusqu'au-dessous du coude; mais ces riches ornemens paraissent les
embarrasser, et n'ont pas l'air d'une parure aux yeux des trangers.
Quelques-unes en portent autour des chevilles du pied. La plupart se
passent dans le bas du nez des bagues d'or garnies de petites perles, et
se percent les oreilles avec d'autres bagues, ou avec de grands anneaux
qui leur pendent de chaque ct sur le sein: elles ont au cou de riches
colliers ou d'autres ornemens prcieux, et aux doigts quantit de bagues
d'or. Leurs cheveux, qu'elles laissent pendre et qu'elles mnagent avec
beaucoup d'art, sont ordinairement noirs, et se nouent en boucles sur le
dos.

Les femmes de considration ne laissent jamais voir leur visage aux
trangers. Lorsqu'elles sortent de leurs maisons, ou qu'elles voyagent
dans leurs palanquins, elles se couvrent d'un voile de soie. Schouten
prtend que cette mode vient plutt de leur vanit que d'un sentiment de
pudeur et de modestie; et la raison qu'il en apporte, c'est qu'elles
traitent l'usage oppos de bassesse vile et populaire. Il ajoute que
l'exprience fait souvent connatre que celles qui affectent le plus de
scrupule sur ce point sont ordinairement assez mal avec leurs maris, 
qui elles ont donn d'autres occasions de souponner leur fidlit.

Les maisons des Maures sont grandes et spacieuses, et distribues en
divers appartemens qui ont plusieurs chambres et leur salle. La plupart
ont des toits plats et des terrasses, o l'on se rend le soir pour y
prendre l'air. Dans celles des plus riches, on voit de beaux jardins
remplis de bosquets et d'alles d'arbres fruitiers, de fleurs et de
plantes rares, avec des galeries, des cabinets et d'autres retraites
contre la chaleur. On y trouve mme des tangs et des viviers o l'on
mnage des endroits galement propres et commodes pour servir de bains
aux hommes et aux femmes, qui ne laissent point passer de jours sans se
rafrachir dans l'eau. Quelques-uns font lever dans leurs jardins des
tombeaux en pyramide, et d'autres ouvrages d'une architecture fort
dlicate. Cependant Bernier, aprs avoir parl d'une clbre maison de
campagne du grand-mogol, qui est  deux ou trois lieues de Delhy, et qui
se nomme _chahlimar_, finit par cette observation: C'est vritablement
une belle et royale maison; mais n'allez pas croire qu'elle approche
d'un Fontainebleau, d'un Saint-Germain ou d'un Versailles: ce n'en est
pas seulement l'ombre. Ne pensez pas non plus qu'aux environs de Delhy
il s'y trouve des Saint-Cloud, des Chantilly, des Meudon, des Liancourt,
etc., ou qu'on y voie mme de ces moindres maisons de simples
gentilshommes, de bourgeois et de marchands, qui sont en si grand nombre
autour de Paris. Les sujets ne pouvant acqurir la proprit d'aucune
terre, une maxime si dure supprime ncessairement cette sorte de luxe.

Les murailles des grandes maisons sont de terre et d'argile, mles
ensemble et sches au soleil. On les enduit d'un mlange de chaux et de
fiente de vache, qui les prserve des insectes, et par-dessus encore
d'une autre composition d'herbes, de lait, de sucre et de gomme, qui
leur donne un lustre et un agrment singulier. Cependant on a dj fait
remarquer qu'il se trouve des maisons de pierre, et que, suivant la
proximit des carrires, plusieurs villes en sont bties presque
entirement. Les maisons du peuple ne sont que d'argile et de paille:
elles sont basses, couvertes de roseaux, enduites de fiente de vache;
elles n'ont ni chambres hautes, ni chemines, ni caves. Les ouvertures
qui servent de fentres sont mme sans vitres, et les portes sans
serrures et sans verrous, ce qui n'empche point que le vol n'y soit
trs-rare.

Les appartemens des grandes maisons offrent ce qu'il y a de plus riche
en tapis de Perse, en nattes trs-fines, en prcieuses toffes, en
dorures et en meubles recherchs, parmi lesquels on voit de la vaisselle
d'or et d'argent. Les femmes ont un appartement particulier qui donne
ordinairement sur le jardin; elles y mangent ensemble. Cette dpense est
incroyable pour le mari, surtout dans les conditions leves; car chaque
femme a ses domestiques et ses esclaves du mme sexe, avec toutes les
commodits qu'elle dsire. D'ailleurs les grands et toutes les personnes
riches entretiennent un grand train d'officiers, de gardes, d'eunuques,
de valets, d'esclaves, et ne sont pas moins attentifs  se faire bien
servir au dedans qu' se distinguer au dehors par l'clat de leur
cortge. Chaque domestique est born  son emploi. Les eunuques gardent
les femmes avec des soins qui ne leur laissent pas d'autre attention. On
voit au service des principaux seigneurs une espce de coureurs qui
portent deux sonnettes sur la poitrine, pour tre excits par le bruit 
courir plus vite, et qui font rgulirement quatorze ou quinze lieues en
vingt-quatre heures. On y voit des coupeurs de bois, des charretiers et
des chameliers pour la provision d'eau, des porteurs de palanquins, et
d'autres sortes de valets pour divers usages.

Entre plusieurs sortes de voitures, quelques-uns ont des carrosses 
l'indienne qui sont tirs par des boeufs; mais les plus communes sont
diverses sortes de palanquins, dont la plupart sont si commodes, qu'on y
peut mettre un petit lit avec son pavillon, ou des rideaux qui se
retroussent comme ceux de nos lits d'ange. Une longue pice de bambou
courbe avec art passe d'un bout  l'autre de cette litire, et soutient
toute la machine dans une situation si ferme, qu'on n'y reoit jamais de
mouvement incommode. On y est assis ou couch, on y mange et l'on y boit
dans le cours des plus longs voyages; on y peut mme avoir avec soi
quelques amis, et la plupart des Mogols s'y font accompagner de leurs
femmes; mais ils apportent de grands soins pour les drober  la vue des
passans. Ces agrables voitures sont portes par six ou huit hommes,
suivant la longueur du voyage et les airs de grandeur que le matre
cherche  se donner. Ils vont pieds nus par des chemins d'une argile
dure, qui devient fort glissante pendant la pluie. Ils marchent au
travers des broussailles et des pines sans aucune marque de sensibilit
pour la douleur, dans la crainte de donner trop de branle au palanquin.
Ordinairement il n'y a que deux porteurs par-devant et deux par-derrire
qui marchent sur une mme ligne. Les autres suivent pour tre toujours
prts  succder au fardeau. On voit avec eux autour de la litire deux
joueurs d'instrumens, des gardes, des cuisiniers et d'autres valets,
dont les uns portent des tambours et des fltes, les autres des armes,
des banderoles, des vivres, des tentes, et tout ce qui est ncessaire
pour la commodit du voyage. Cette mthode pargne les frais des
animaux, dont la nourriture est toujours difficile et d'une grande
dpense, sans compter que rien n'est  meilleur march que les porteurs.
Leurs journes les plus fortes ne montent pas  plus de quatre ou cinq
sous. Quelques-uns mme ne gagnent que deux sous par jour. On se
persuadera aisment qu'ils ne mettent leurs services qu' ce prix, si
l'on considre que dans toutes les parties de l'Indoustan les gens du
commun ne vivent que de riz cuit  l'eau, et que, s'levant rarement
au-dessus de leur condition, ils apprennent le mtier de leurs pres,
avec l'habitude de la soumission et de la docilit pour ceux qui
tiennent un rang suprieur.

Les seigneurs et les riches commerans sont magnifiques dans leurs
festins: c'est une grande partie de leur dpense. Le matre de la maison
se place avec ses convives sur des tapis, o le matre-d'htel prsente
 chacun des mets fort bien apprts, avec des confitures et des fruits.
Les Mogols ont des siges et des bancs sur lesquels on peut s'asseoir;
mais ils se mettent plus volontiers sur des nattes fines et sur des
tapis de Perse, en croisant leurs jambes sous eux. Les plus riches
ngocians ont chez eux des fauteuils pour les offrir aux marchands
europens.

Dans les conditions honntes, on envoie les enfans aux coles publiques,
pour y apprendre  lire,  crire, et surtout  bien entendre l'Alcoran.
Ils reoivent aussi les principes des autres sciences auxquelles ils
sont destins, telles que la philosophie, la rhtorique, la mdecine, la
posie, l'astronomie et la physique. Les mosques servent d'coles et
les mollahs de matres. Ceux qui n'ont aucun bien lvent leurs enfans
pour la servitude ou pour la profession des armes, ou pour quelque autre
mtier dans lequel ils les croient capables de russir.

Ils les fiancent ds l'ge de six  huit ans: mais le mariage ne se
consomme qu' l'ge indiqu par la nature, ou suivant l'ordre du pre et
de la mre. Aussitt que la fille reoit cette libert, on la mne avec
beaucoup de crmonie au Gange, ou sur le bord de quelque autre rivire.
On la couvre de fleurs rares et de parfums. Les rjouissances sont
proportionnes au rang ou  la fortune. Dans les propositions de
mariage, une famille ngocie long-temps. Aprs la conclusion, l'homme
riche monte  cheval pendant quelques soires. On lui porte sur la tte
plusieurs parasols. Il est accompagn de ses amis, et d'une suite
nombreuse de ses propres domestiques. Ce cortge est environn d'une
multitude d'instrumens, dont la marche s'annonce par un grand bruit. On
voit parmi eux des danseurs, et tout ce qui peut servir  donner plus
d'clat  la fte. Une foule de peuple suit ordinairement cette
cavalcade. On passe dans toutes les grandes rues; on prend le plus long
chemin. En arrivant chez la jeune femme, le mari se place sur un tapis
o ses parens le conduisent. Un mollah tire son livre, et prononce
hautement les formules de religion, sous les yeux d'un magistrat qui
sert de tmoin. Le mari jure devant les spectateurs que s'il rpudie sa
femme, il restituera la dot qu'il a reue; aprs quoi le prtre achve
et leur donne sa bndiction.

Le festin nuptial n'est ordinairement compos que de btel ou d'autres
mets dlicats: mais on n'y sert jamais de liqueurs fortes, et ceux qui
en boivent sont obligs de se tenir  l'cart. Le mets le plus commun et
le plus estim est une sorte de pte en petites boules rondes, compose
de plusieurs semences aromatiques et mle d'opium, qui les rend d'abord
fort gais, mais qui les tourdit ensuite et les fait dormir.

Le divorce n'est pas moins libre que la polygamie. Un homme peut pouser
autant de femmes que sa fortune lui permet d'en nourrir; mais, en
donnant  celles qui lui dplaisent le bien qu'il leur a promis le jour
du mariage, il a toujours le pouvoir de les congdier. Elles n'ont
ordinairement pour dot que leurs vtemens et leurs bijoux. Celles qui
sont d'une haute naissance passent dans la maison de leur mari avec
leurs femmes de chambre et leurs esclaves. L'adultre les expose  la
mort. Un homme qui surprend sa femme dans le crime, ou qui s'en assure
par des preuves, est en droit de la tuer. L'usage ordinaire des Mogols
est de fendre la coupable en deux avec leurs sabres; mais une femme qui
voit son mari entre les bras d'une autre n'a point d'autre ressource que
la patience. Cependant, lorsqu'elle peut prouver qu'il l'a battue, ou
qu'il lui refuse ce qui est ncessaire  son entretien, elle peut porter
sa plainte au juge et demander la dissolution du mariage. En se
sparant, elle emmne ses filles, et les garons restent au mari. Les
riches particuliers, surtout les marchands, tablissent une partie de
leurs femmes et de leurs concubines dans les diffrens lieux o leurs
affaires les appellent pour y trouver une maison prte et toutes sortes
de commodits. Ils en tirent aussi cet avantage, que les femmes de
chaque maison s'efforcent par leurs caresses de les y attirer plus
souvent. Ils les font garder par des eunuques et des esclaves, qui ne
leur permettent pas mme de voir leurs plus proches parens.

Ces soins n'empchent pas qu'il n'arrive de grands dsordres jusque dans
le srail de l'empereur. On peut s'en fier au tmoignage de Bernier. On
vit, dit-il, Aureng-Zeb un peu dgot de Rochenara-Begum, sa favorite,
parce qu'elle fut accuse d'avoir fait entrer  diverses fois dans le
srail deux hommes qui furent dcouverts et mens devant lui. Voici de
quelle faon une vieille mtisse de Portugal, qui avait t long-temps
esclave dans le srail, et qui avait la libert d'y entrer et d'en
sortir, me raconta la chose. Elle me dit que Rochenara-Begum, aprs
avoir puis les forces d'un jeune homme pendant quelques jours qu'elle
l'avait tenu cach, le donna  quelques-unes de ses femmes pour le
conduire pendant la nuit au travers de quelques jardins et le faire
sauver; mais soit qu'elles eussent t dcouvertes, ou qu'elles
craignissent de l'tre, elles s'enfuirent, et le laissrent errant parmi
ces jardins, sans qu'il st de quel ct tourner. Enfin, ayant t
rencontr et men devant Aureng-Zeb, ce prince l'interrogea beaucoup, et
n'en put presque tirer d'autres rponses, sinon qu'il tait entr
par-dessus les murailles. On s'attendait qu'il le ferait traiter avec la
cruaut que Schah-Djehan son pre avait eue dans les mmes occasions;
mais il commanda simplement qu'on le ft sortir par o il tait entr.
Les eunuques allrent au del de cet ordre, car ils le jetrent du haut
des murailles en bas. Pour ce qui est du second, cette mme femme dit
qu'il fut trouv errant dans les jardins comme le premier, et qu'ayant
confess qu'il tait entr par la porte, Aureng-Zeb commanda aussi
simplement qu'on le ft sortir par la porte; se rservant nanmoins de
faire un grand et exemplaire chtiment sur les eunuques, parce que c'est
une chose qui non-seulement regardait son honneur, mais aussi la sret
de sa personne.

Citons un autre trait du mme voyageur. En ce mme temps, dit-il, on
vit arriver un accident bien funeste, qui fit grand bruit dans Delhy,
principalement dans le srail, et qui dsabusa quantit de personnes qui
avaient peine  croire, comme moi, que les eunuques, c'est--dire ceux 
qui on n'a laiss aucune ressource, devinssent amoureux comme les autres
hommes. Didar-Khan, un des premiers eunuques du srail, et qui avait
fait btir une maison o il venait souvent se coucher et se divertir,
devint amoureux d'une trs-belle femme d'un de ses voisins qui tait un
crivain gentou; ses amours durrent assez long-temps, sans que personne
y trouvt beaucoup  redire, parce qu'enfin c'tait un eunuque, qui a
droit d'entrer partout. Mais cette familiarit devint si grande et si
extraordinaire, que les voisins se doutrent de quelque chose, et
raillrent l'crivain. Une nuit qu'il trouva les deux amans couchs
ensemble, il poignarda l'eunuque, et laissa la femme pour morte. Tout le
srail, les femmes et eunuques, se ligua contre lui pour le faire
mourir; mais Aureng-Zeb se moqua de toutes leurs brigues, et se contenta
de lui faire embrasser le mahomtisme.

Les devoirs qu'on rend aux morts, sont accompagns de tant de modestie
et de dcence, qu'un voyageur hollandais reproche  sa nation d'en avoir
beaucoup moins. Pendant trois jours les femmes, les parens, les enfans
et les voisins poussent de grands cris; ensuite on lave le corps: on
l'ensevelit dans une toile blanche qu'on coud soigneusement, et dans
laquelle on renferme divers parfums. La crmonie des funrailles
commence par deux ou trois prtres, qui tournent plusieurs fois autour
du corps en prononant quelques prires. Huit ou dix hommes vtus de
blanc le mettent dans la bire et le portent au lieu de la spulture.
Les parens et les amis, vtus aussi de blanc, suivent deux  deux, et
marchent avec beaucoup d'ordre et de modestie. Le tombeau est petit, et
ordinairement de maonnerie; on y pose le corps sur le ct droit, les
pieds tourns vers le midi et le visage vers l'occident. On le couvre de
planches, et l'on jette de la terre par-dessus. Ensuite toutes les
personnes de l'assemble vont se laver les mains dans un lieu prpar
pour cet usage. Les prtres et les assistans reviennent former un cercle
autour du tombeau, la tte couverte, les mains jointes, le visage tourn
vers le ciel, et font une courte prire: aprs quoi chacun reprend son
rang pour suivre les parens jusqu' la maison du deuil. L, sans perdre
la gravit qui convient  cette triste scne, l'assemble se spare, et
chacun se retire d'un air srieux.

Ces usages, qui sont communs  tous les mahomtans de l'empire, mettent
beaucoup de ressemblance entre eux dans toutes les provinces, malgr la
varit de leur origine et la diffrence du climat. Mais l'on ne trouve
pas la mme conformit dans les sectes idoltres, qui composent encore
la plus grande partie des sujets du grand-mogol. Les voyageurs en
distinguent un grand nombre. Ici, pour ne s'arrter qu'aux usages
civils, les principales observations doivent tomber sur les banians,
qui, faisant sans comparaison le plus grand nombre, peuvent tre
regards comme le second ordre d'une nation dont les mahomtans sont le
premier.

Suivant le tmoignage de tous les voyageurs, il n'y a point d'Indiens
plus doux, plus modestes, plus tendres, plus pitoyables, plus civils,
et de meilleure foi pour les trangers que les banians. Il n'y en a
point aussi de plus ingnieux, de plus habiles, et mme de plus savans.
On voit parmi eux des gens clairs dans toutes sortes de professions,
surtout des banquiers, des joailliers, des crivains, des courtiers
trs-adroits, et de profonds arithmticiens. On y voit de gros marchands
de grains, de toiles de coton, d'toffes de soie, et de toutes les
marchandises des Indes. Leurs boutiques sont belles, et les magasins
richement fournis; mais il n'y faut chercher ni viande ni poisson. Les
banians savent mieux l'arithmtique que les chrtiens et les Maures.
Quelques-uns font un gros commerce sur mer, et possdent d'immenses
richesses; aussi ne vivent-ils pas avec moins de magnificence que les
Maures. Ils ont de belles maisons, des appartemens commodes et bien
meubls, et des bassins d'eau fort propres pour leurs bains. Ils
entretiennent un grand nombre de domestiques, de chevaux et de
palanquins; mais leurs richesses n'empchent point qu'ils ne soient
soumis aux Maures dans tout ce qui regarde l'ordre de la socit, 
l'exception du culte religieux, sur lequel aucun empereur mogol n'a
jamais os les chagriner. Il est vrai qu'ils achtent cette libert par
de gros tributs qu'ils envoient  la cour par leurs prtres, qui sont
les bramines. Elle en est quitte pour quelques vestes ou quelque vieil
lphant, dont elle fait prsent  leurs dputs. Ils paient aussi de
grosses sommes aux gouverneurs, dans la crainte qu'on ne les charge de
fausses accusations, ou que, sous quelque prtexte, on ne confisque
leurs biens. Le peuple de cette secte est compos de toutes sortes
d'artisans qui vivent du travail de leurs mains, mais surtout d'un grand
nombre de tisserands dont les villes et les champs sont remplis. Les
plus fines toiles et les plus belles toffes des Indes viennent de leurs
manufactures. Ils fabriquent des tapis, des couvertures, des
courtes-pointes, et toutes sortes d'ouvrages de coton ou de soie, avec
la mme industrie dans les deux sexes, et la mme ardeur pour le
travail.

Les riches banians sont vtus  peu prs comme les Maures; mais la
plupart ne portent que des toffes blanches depuis la tte jusqu'aux
pieds. Leurs robes sont d'une fine toile de coton, dont ils se font
aussi des turbans. C'est par cette partie nanmoins qu'on les distingue;
car leurs turbans sont moins grands que ceux des Maures. On les
reconnat aussi  leurs hauts-de-chausses, qui sont plus courts;
d'ailleurs ils ne se font point raser la tte, quoiqu'ils ne portent pas
les cheveux fort longs. Leur usage est aussi de se faire tous les jours
une marque jaune au front, de la largeur d'un doigt, avec un mlange
d'eau et de bois de sandal, dans lequel ils broient quatre ou cinq
grains de riz. C'est de leurs bramines qu'ils reoivent cette marque,
aprs avoir fait leurs dvotions dans quelques pagodes.

Leurs femmes ne se couvrent point le visage comme celles des
mahomtans, mais elles parent aussi leurs ttes de pendans et de
colliers. Les plus riches sont vtues d'une toile de coton si fine,
qu'elle en est transparente, et qui leur descend jusqu'au milieu des
jambes. Elles mettent par-dessus une sorte de veste, qu'elles serrent
d'un cordon au-dessus des reins. Comme le haut de cet habillement est
fort lche, on les voit nues depuis le sein jusqu' la ceinture. Pendant
l't, elles ne portent que des sabots ou des souliers de bois, qu'elles
s'attachent aux pieds avec des courroies; mais l'hiver elles ont des
souliers de velours ou de brocart, garnies de cuir dor. Les quartiers
en sont fort bas, parce qu'elles se dchaussent  toute heure pour
entrer dans leurs chambres, dont les planchers sont couverts de tapis.
Les enfans de l'un et de l'autre sexe vont nus jusqu' l'ge de quatre
ou cinq ans.

La plupart des femmes banianes ont le tour du visage bien fait et
beaucoup d'agrmens. Leurs cheveux noirs et lustrs forment une ou deux
boucles sur le derrire du cou, et sont attachs d'un noeud de ruban.
Elles ont, comme les mahomtanes, des anneaux d'or passs dans le nez et
dans les oreilles; elles en ont aux doigts, aux bras, aux jambes et au
gros doigt du pied. Celles du commun les ont d'argent, de laque,
d'ivoire, de verre ou d'tain. Comme l'usage du btel leur noircit les
dents, elles sont parvenues  se persuader que c'est une beaut de les
avoir de cette couleur. Fi! disaient-elles  Mandelslo, vous avez les
dents blanches comme les chiens et les singes.

Les bramines sont distingus des autres banians par leur coiffure, qui
est une simple toile blanche,  laquelle ils font faire plusieurs fois
le tour de la tte, pour attacher entirement leurs cheveux, qu'ils ne
font jamais couper, et par trois filets de petite ficelle qu'ils portent
sur la peau, et qui leur descend en charpe sur l'estomac, depuis
l'paule jusqu'aux hanches. Ils n'tent jamais cette marque de leur
profession, quand il serait question de la vie.

L'ducation des enfans de cette nombreuse secte n'a rien de commun avec
celle des mahomtans. Les jeunes garons apprennent de bonne heure
l'arithmtique et l'art d'crire. Ensuite on s'efforce de les avancer
dans la profession de leurs pres. Il est rare qu'ils abandonnent le
genre de vie dans lequel ils sont ns. L'usage est de les fiancer ds
l'ge de quatre ans, et de les marier au-dessus de dix, aprs quoi les
parens leur laissent la libert de suivre l'instinct de la nature. Aussi
l'on voit souvent parmi eux de jeunes mres de dix ou douze ans. Une
fille qui n'est pas marie  cet ge tombe dans le mpris. Les
crmonies des noces sont diffrentes dans chaque canton, et mme dans
chaque ville. Mais tous les pres s'accordent  donner leurs filles pour
une somme d'argent ou pour quelque prsent qu'on leur offre. Aprs avoir
march avec beaucoup d'appareil dans les principales rues de la ville
ou du bourg, les deux familles se placent sur des nattes, prs d'un
grand feu, autour duquel on fait faire trois tours aux deux amans,
tandis qu'un bramine prononce quelques mots, qui sont comme la
bndiction du mariage. Dans plusieurs endroits, l'union se fait par
deux cocos, dont l'poux et la femme font un change, pendant que le
bramine leur lit quelques formules dans un livre. Le festin nuptial est
proportionn  l'opulence des familles. Mais quelque riches que soient
les parens d'une fille, il est rare qu'elle ait d'autre dot que ses
joyaux, ses habits, son lit et quelque vaisselle. Si la nature lui
refuse des enfans, le mari peut prendre une seconde, et mme une
troisime femme; mais la premire conserve toujours son rang et ses
privilges. D'ailleurs, quoique l'usage accorde cette libert aux
hommes, ils ne peuvent gure en user sans donner quelque atteinte  leur
rputation.

Les banians sont d'une extrme propret dans leurs maisons. Ils couvrent
le pav de nattes fort bien travailles, sur lesquelles ils s'asseyent
comme les Maures; c'est--dire les jambes croises sous eux. Leur
nourriture la plus commune est du riz, du beurre et du lait, avec toutes
sortes d'herbages et de fruits. Ils ne mangent aucune sorte d'animaux,
et ce respect pour toutes les cratures vivantes s'tend jusqu'aux
insectes. Dans plusieurs cantons, ils ont des hpitaux pour les btes
languissantes de vieillesse ou de maladie. Ils rachtent les oiseaux
qu'ils voient prendre aux mahomtans. Les plus dvots font difficult
d'allumer pendant la nuit du feu ou de la chandelle, de peur que les
mouches ou les papillons ne s'y viennent brler. Cet excs de
superstition, qu'ils doivent  l'ancienne opinion de la transmigration
des mes, leur donne de l'horreur pour la guerre et pour tout ce qui
peut conduire  l'effusion du sang; aussi les empereurs n'exigent-ils
d'eux aucun service militaire; mais cette exemption les rend aussi
mprisables que leur idoltrie aux yeux des mahomtans, qui en prennent
droit de les traiter en esclaves: ce qui n'empche point que le
souverain ne leur laisse l'avantage de pouvoir lguer leurs biens 
leurs hritiers mles, sous la seule condition d'entretenir leur mre
jusqu' la mort, et leurs soeurs jusqu'au temps de leur mariage.

Quelques voyageurs ont fait le compte des sectes idoltres, qui sont
autant de branches des banians, et prtendent en avoir trouv
quatre-vingt-trois; elles ont toutes cette ressemblance avec les
mahomtans, qu'elles font consister la principale partie de leur
religion dans les purifications corporelles. Il n'y a point d'idoltre
indien qui laisse passer le jour sans se laver; la plupart n'ont pas de
soin plus pressant: ds le plus grand matin, avant le lever du soleil,
ils se mettent dans l'eau jusqu'aux hanches, tenant  la main un brin de
paille que le bramine leur distribue pour chasser l'esprit malin,
pendant qu'il donne la bndiction et qu'il prche ses opinions  ceux
qui se purifient. Les habitans des bords du Gange se croient les plus
heureux, parce qu'ils attachent une ide de saintet aux eaux de ce
fleuve; non-seulement ils s'y baignent plusieurs fois le jour, mais ils
ordonnent que leurs cendres y soient jetes aprs leur mort. Le comble
de leur superstition est dans le temps des clipses, dont ils craignent
les plus malignes influences. Bernier fait un rcit curieux du spectacle
dont il fut tmoin. Il se trouvait  Delhy pendant la fameuse clipse de
1666: Il monta, dit-il, sur la terrasse de sa maison, qui tait situe
sur les bords du Djemna; de l il vit les deux cts de ce fleuve, dans
l'tendue d'une lieue, couverts d'idoltres qui taient dans l'eau
jusqu' la ceinture, regardant le ciel pour se plonger et se laver dans
le moment o l'clipse allait commencer. Les petits garons et les
petites filles taient nus comme la main; les hommes l'taient aussi,
except qu'ils avaient une espce d'charpe bride  l'entour des
cuisses. Les femmes maries et les filles qui ne passaient pas six 
sept ans taient couvertes d'un simple drap. Les personnes de condition,
telles que les radjas, princes souverains gentous, qui sont
ordinairement  la cour et au service de l'empereur; les srafs ou
changeurs, les banquiers, les joailliers et tous les riches marchands
avaient travers l'eau avec leurs familles; ils avaient dress leurs
tentes sur l'autre bord, et plant dans la rivire des kanates, qui
sont une espce de paravents, pour observer leurs crmonies et se laver
tranquillement sans tre exposs  la vue de personne. Aussitt que le
soleil eut commenc  s'clipser, ils poussrent un grand cri, et se
plongeant dans l'eau, o ils demeurrent cachs assez long-temps, ils se
levrent pour y demeurer debout, les yeux et les mains levs vers le
soleil, prononant leurs prires avec beaucoup de dvotion, prenant par
intervalle de l'eau avec les mains, la jetant vers le soleil, inclinant
la tte, remuant et tournant les bras et les mains, et continuant ainsi
leurs immersions, leurs prires et leurs contorsions jusqu' la fin de
l'clipse. Alors chacun ne pensa qu' se retirer en jetant des pices
d'argent fort loin dans la rivire, et distribuant des aumnes aux
bramines qui se prsentaient en grand nombre. Bernier observa qu'en
sortant de la rivire ils prirent tous des habits neufs qui les
attendaient sur le sable, et que les plus dvots laissrent leurs
anciens habits pour les bramines. Cette clipse, dit-il, fut clbre de
mme dans l'Indus, dans le Gange et dans les autres fleuves des Indes;
mais surtout dans l'eau du Tanaser, o plus de cent cinquante mille
personnes se rassemblrent de toutes les rgions voisines, parce que ce
jour-l son eau passe pour la plus sainte.

Les quatre-vingt-trois sectes des banians peuvent se rduire  quatre
principales, qui comprennent toutes les autres: celles des
_Ceuravaths_, des _Samaraths_, des _Bisnaos_ et des _Gondjis_.

Les premiers ont tant d'exactitude  conserver les animaux, que leurs
bramines se couvrent la bouche d'un linge dans la crainte qu'une mouche
n'y entre, et portent chez eux un petit balai  la main pour carter
toutes sortes d'insectes. Ils ne s'asseyent point sans avoir nettoy
soigneusement la place qu'ils veulent occuper; ils vont tte et pieds
nus, avec un bton blanc  la main, par lequel ils se distinguent des
autres castes; ils ne font jamais de feu dans leurs maisons; ils n'y
allument pas mme de chandelle; ils ne boivent point d'eau froide, de
peur d'y rencontrer des insectes. Leur habit est une pice de toile qui
leur pend depuis le nombril jusqu'aux genoux; ils ne se couvrent le
reste du corps que d'un petit morceau de drap, autant qu'on en peut
faire d'une seule toison.

Leurs pagodes sont carres, avec un toit plat; elles ont, dans la partie
orientale, une ouverture sous laquelle sont les chapelles de leurs
idoles, bties en forme pyramidale, avec des degrs qui portent
plusieurs figures de bois, de pierre et de papier, reprsentant leurs
parens morts, dont la vie a t remarquable par quelque bonheur
extraordinaire. Leurs plus grandes dvotions se font au mois d'aot,
pendant lequel ils se mortifient par des pnitences fort austres.
Mandelslo confirme ce qu'on a dj rapport sur d'autres tmoignages,
qu'il se trouve de ces idoltres qui passent un mois ou six semaines
sans autre nourriture que de l'eau; dans laquelle ils raclent d'un
certain bois amer qui soutient leurs forces. Les ceuravaths brlent les
corps des personnes ges; mais ils enterrent ceux des enfans. Leurs
veuves ne se brlent point avec leurs maris; elles renoncent seulement 
se remarier. Tous ceux qui font profession de cette secte peuvent tre
admis  la prtrise; on accorde mme cet honneur aux femmes,
lorsqu'elles ont pass l'ge de vingt-cinq ans; mais les hommes y sont
reus ds leur septime anne, c'est--dire qu'ils en prennent l'habit,
qu'ils s'accoutument  mener une vie austre, et qu'ils s'engagent  la
chastet par un voeu. Dans le mariage mme, l'un des deux poux a le
pouvoir de se faire prtre, et par cette rsolution d'obliger l'autre au
clibat pour le reste de ses jours. Quelques-uns font voeu de chastet
aprs le mariage; mais cet excs de zle est rare. Dans les dogmes de
cette secte, la Divinit n'est point un tre infini qui prside aux
vnemens: tout ce qui arrive dpend de la bonne ou mauvaise fortune;
ils ont un saint qu'ils nomment _Fiel-Tenck-Ser_; ils n'admettent ni
enfer ni paradis; ce qui n'empche point qu'ils ne croient l'me
immortelle; mais ils croient qu'en sortant du corps elle entre dans un
autre, d'homme ou de bte, suivant le bien ou le mal qu'elle a fait, et
qu'elle choisit toujours une femelle, qui la remet au monde pour vivre
dans un autre corps. Tous les autres banians ont du mpris et de
l'aversion pour les ceuravaths; ils ne veulent boire ni manger avec eux;
ils n'entrent pas mme dans leurs maisons, et s'ils avaient le malheur
de les toucher, ils seraient obligs de se purifier par une pnitence
publique.

La seconde secte ou caste, qui est celle des samaraths, est compose de
toutes sortes de mtiers, tels que les serruriers, les marchaux, les
charpentiers, les tailleurs, les cordonniers, les fournisseurs, etc.
Elle admet aussi des soldats, des crivains et des officiers; c'est par
consquent la plus nombreuse. Quoiqu'elle ait de commun avec la premire
de ne pas souffrir qu'on tue les animaux ni les insectes, et de ne rien
manger qui ait eu vie, ses dogmes sont diffrens; elle croit l'univers
cr par une premire cause qui gouverne et conserve tout avec un
pouvoir immuable et sans borne; son nom est _Permiser_ et _Vistnou_.
Elle lui donne trois substituts, qui ont chacun leur emploi sous sa
direction: le premier, nomm _Brahma_, dispose du sort des mes, qu'il
fait passer dans des corps d'hommes ou de btes; le second qui s'appelle
_Bouffinna_, apprend aux cratures humaines  vivre suivant les lois de
Dieu, qui sont comprises en quatre livres: il prend soin aussi de faire
crotre le bl, les plantes et les lgumes; le troisime se nomme
_Mas_, et son pouvoir s'tend sur les morts; il sert comme de
secrtaire  Vistnou, pour examiner les bonnes et mauvaises oeuvres; il
en fait un rapport fidle  son matre, qui, aprs les avoir peses,
envoie l'me dans le corps qui lui convient. Les mes qui sont envoyes
dans le corps des vaches sont les plus heureuses, parce que, cet animal
ayant quelque chose de divin, elles esprent d'tre plus tt purifies
des souillures qu'elles ont contractes. Au contraire, celles qui ont
pour demeure le corps d'un lphant, d'un chameau, d'un buffle, d'un
bouc, d'un ne, d'un lopard, d'un porc, d'un serpent, ou de quelque
autre bte immonde, sont fort  plaindre, parce qu'elles passent de l
dans d'autres corps de btes domestiques et moins froces; o elles
achvent d'expier les crimes qui les ont fait condamner  cette peine.
Enfin Mas prsente les mes purifies  Vistnou, qui les reoit au
nombre de ses serviteurs.

Les samaraths brlent les corps des morts,  la rserve de ceux des
enfans au-dessous de l'ge de trois ans; mais ils observent de faire les
obsques sur le bord d'une rivire, ou de quelque ruisseau d'eau vive;
ils y portent mme leurs malades, lorsqu'ils sont  l'extrmit, pour
leur donner la consolation d'y expirer. Il n'y a point de secte dont les
femmes se sacrifient si gaiement  la mmoire de leurs maris. Elles sont
persuades que cette mort n'est qu'un passage pour entrer dans un
bonheur sept fois plus grand que tout ce qu'elles ont eu de plaisir sur
la terre. Un autre de leurs plus saints usages est de faire prsenter 
leur enfant, aussitt qu'elles sont accouches, une critoire, du papier
et des plumes; si c'est un garon, elles y font ajouter un arc; le
premier de ces deux signes est pour engager Bouffinna  graver la loi
dans l'esprit de l'enfant, et l'autre lui promet sa fortune  la guerre,
s'il embrasse cette profession  l'exemple des rasbouts.

La troisime secte, qui est celle des bisnaos, s'abstient, comme les
deux prcdentes, de manger tout ce qui a l'apparence de vie. Elle
impose aussi des jenes; ses temples portent le nom particulier
d'_agoges_. La principale dvotion des bisnaos consiste  chanter des
hymnes  l'honneur de leur dieu, qu'ils appellent _Ram-ram_. Leur chant
est accompagn de danses, de tambours, de flageolets, de bassins de
cuivre, et d'autres instrumens, dont ils jouent devant leurs idoles. Ils
reprsentent Ram-ram et sa femme sous diffrentes formes; ils les parent
de chanes d'or, de colliers de perles et d'autres ornemens prcieux.
Leurs dogmes sont  peu prs les mmes que ceux des samaraths, avec
cette diffrence que leur dieu n'a point de lieutenans, et qu'il agit
par lui-mme. Ils se nourrissent de lgumes, de beurre et de lait, avec
ce qu'ils nomment l'_atsenia_, qui est une composition de gingembre, de
mangues, de citrons, d'ail et de graine de moutarde confite au sel; ce
sont leurs femmes ou leurs prtres qui font cuire leurs alimens. Au lieu
de bois, qu'ils font scrupule de brler, parce qu'il s'y rencontre des
vers qui pourraient prir par le feu, ils emploient de la fiente de
vache sche au soleil et mle avec de la paille, qu'ils coupent en
petits carreaux, comme les tourbes. La plupart des banians bisnaos
exercent le commerce par commission ou pour leur propre compte; ils y
sont fort entendus. Leurs manires tant trs-douces, et leur
conversation agrable, les chrtiens et les mahomtans choisissent parmi
eux leurs interprtes et leurs courtiers. Ils ne permettent point aux
femmes de se faire brler avec leurs maris; ils les forcent  garder un
veuvage perptuel, quand le mari serait mort avant la consommation du
mariage. Il n'y a pas long-temps que le second frre tait oblig, parmi
eux, d'pouser la veuve de son an; mais cet usage a fait place  la
loi qui condamne toutes les veuves au clibat.

En se baignant suivant l'usage commun de toutes les sectes banianes, les
bisnaos doivent se plonger, se vautrer et nager dans l'eau; aprs quoi
ils se font frotter par un bramine, le front, le nez, les oreilles,
d'une drogue compose de quelque bois odorifrant, et pour sa peine ils
lui donnent une petite quantit de bl, de riz ou de lgumes. Les plus
riches ont dans leurs maisons des bassins d'eau pure qu'ils y amnent 
grands frais, et ne vont aux rivires que dans les occasions
solennelles, telles que leurs grandes ftes, les plerinages et les
clipses.

La secte des gondjis, qui comprend les _fakirs_, c'est--dire les moines
banians, les ermites, les missionnaires, et tous ceux qui se livrent 
la dvotion par tat, fait profession de reconnatre un Dieu crateur et
conservateur de toutes choses. Ils lui donnent divers noms, et le
reprsentent sous diffrentes formes. Ils passent pour de saints
personnages; et, n'exerant aucun mtier, ils ne s'attachent qu'
mriter la vnration du peuple. Une partie de leur saintet consiste 
ne rien manger qui ne soit cuit ou apprt avec de la bouse de vache,
qu'ils regardent comme ce qu'il y a de plus sacr; ils ne peuvent rien
possder en propre. Les plus austres ne se marient point, et ne
toucheraient pas mme une femme; ils mprisent les biens et les plaisirs
de la vie; le travail n'a pas plus d'attrait pour eux; ils passent leur
vie  courir les chemins et les bois, o la plupart vivent d'herbes
vertes et de fruits sauvages. D'autres se logent dans des masures ou
dans des grottes, et choisissent toujours les plus sales; d'autres vont
nus,  l'exception des parties naturelles, et ne font pas difficult de
se montrer en cet tat au milieu des grands chemins et des villes; ils
ne se font jamais raser la tte, encore moins la barbe, qu'ils ne lavent
et ne peignent jamais, non plus que leur chevelure; aussi
paraissent-ils couverts de poils comme autant de sauvages. Quelquefois
ils s'assemblent par troupes sous un chef, auquel ils rendent toutes
sortes de respects et de soumissions. Quoiqu'ils fassent profession de
ne rien demander, ils s'arrtent prs des lieux habits qu'ils
rencontrent, et l'opinion qu'on a de leur saintet porte toutes les
autres sectes banianes  leur offrir des vivres; enfin d'autres, se
livrant  la mortification, exercent en effet d'incroyables austrits.
Il se trouve aussi des femmes qui embrassent un tat si dur. Schouten
ajoute que souvent les pauvres mettent leurs enfans entre les mains des
gondjis, afin qu'tant exercs  la patience, ils soient capables de
suivre une profession si sainte et si honore, s'ils ne peuvent
subsister par d'autres voies.

Quelques voyageurs mettent les rasbouts au nombre des sectes banianes,
parce qu'ils croient aussi  la transmigration des mes, et qu'ils ont
une grande partie des mmes usages. Cependant, au lieu que tous les
autres banians ont l'humeur douce, et qu'ils abhorrent l'effusion du
sang, les rasbouts sont emports, hardis et violens; ils mangent de la
chair, ils ne vivent que de meurtre et de rapine, et n'ont pas d'autre
mtier que la guerre.

Le grand-mogol et la plupart des autres princes indiens les emploient
dans leurs armes, parce que, mprisant la mort, ils sont d'une
intrpidit surprenante. Mandelslo raconte que, cinq rasbouts tant un
jour entrs dans la maison d'un paysan pour s'y reposer d'une longue
marche, le feu prit au village, et s'approcha bientt de la maison o
ils s'taient retirs. On les en avertit; ils rpondirent que jamais ils
n'avaient tourn le dos au pril; qu'ils taient rsolus de donner au
feu la terreur qu'il inspirait aux autres, et qu'ils voulaient le forcer
de s'arrter  leur vue. En effet ils s'obstinrent  se laisser brler
plutt que de faire un pas pour se garantir des flammes. Il n'y en eut
qu'un qui prit le parti de se retirer; mais il ne put se consoler de
n'avoir pas suivi le parti des autres. Voil un courage bien stupide.

Les rasbouts n'pargnent que les btes, surtout les oiseaux, parce
qu'ils croient que leurs mes sont particulirement destines  passer
dans ces petits corps, et qu'ils esprent alors pour eux-mmes autant de
charit qu'ils en auraient eu pour les autres. Ils marient, comme les
banians, leurs enfans ds le premier ge; leurs veuves se font brler
avec les corps de leurs maris,  moins que, dans le contrat de mariage,
ils n'aient stipul qu'on ne puisse les y forcer: cette prcaution ne
les dshonore point, lorsqu'elle a prcd l'union conjugale.

Au reste, cette varit d'opinions et d'usages, qui forme tant de sectes
diffrentes entre les banians, n'empche point qu'ils n'aient quatre
livres communs, qu'ils regardent comme le fondement de leur religion,
et pour lesquels ils ont le mme respect, malgr la diffrence de leurs
explications. Bernier, qui s'attache particulirement  tout ce qui
regarde leurs sciences et leurs opinions, nous donne des claircissemens
curieux sur ces deux points.

Bnars, ville situe sur le Gange, dans un pays trs-riche et
trs-agrable, est l'cole gnrale et comme l'Athnes de toute la
gentilit des Indes. C'est le lieu o les bramines, et tous ceux qui
aspirent  la qualit de savans se rendent pour communiquer leurs
lumires ou pour en recevoir. Ils n'ont point de collges et de classes
subordonnes comme les ntres; en quoi Bernier leur trouve plus de
ressemblance avec l'ancienne manire d'enseigner. Les matres sont
disperss par la ville, dans leurs maisons, et principalement dans les
jardins des faubourgs, o les riches marchands leur permettent de se
retirer. Les uns ont quatre disciples, d'autres six ou sept, et les plus
clbres, douze ou quinze au plus, qui emploient dix ou douze annes 
recevoir leurs instructions. Cette tude est trs-lente, parce que la
plupart des Indiens sont naturellement paresseux; dfaut qui leur vient
de la chaleur du pays et de la qualit de leurs alimens. Ils tudient
sans contention d'esprit, en mangeant leur kichery, c'est--dire un
mlange de lgumes que les riches marchands leur font apprter.

Leur premire tude est le sanscrit, qui est une langue tout--fait
diffrente de l'indienne ordinaire, et qui n'est sue que des poundits ou
des savans. Elle se nomme _sanscrit_ ou _sanskret_, qui signifie _langue
pure_; et croyant que c'est dans cette langue que Dieu, par le ministre
de Brahma, leur a communiqu les quatre livres qu'ils appellent Vdas,
ils lui donnent les qualits de sainte et de divine. Ils prtendent
qu'elle est aussi ancienne que ce Brahma, dont ils ne comptent l'ge que
par lacks, ou centaines de mille ans. Je voudrais caution, dit Bernier,
de cette trange antiquit; mais on ne peut nier qu'elle ne soit
trs-ancienne, puisque les livres de leur religion, qui l'est sans doute
beaucoup, ne sont crits que dans cette langue, et que de plus elle a
ses auteurs de philosophie et de mdecine en vers, quelques autres
posies, et quantit d'autres livres, dont une grande salle est toute
remplie  Bnars.

Les traits de philosophie indienne s'accordent peu sur les premiers
principes des choses. Les uns tablissent que tout est compos de petits
corps indivisibles, moins par leur rsistance et leur duret que par
leur petitesse; d'autres veulent que tout soit compos de matire et de
forme; d'autres, des quatre lmens et du nant, ce qui est
inintelligible; quelques-uns regardent la lumire et les tnbres comme
les premiers principes.

Dans la mdecine, ils ont quantit de petits livres qui ne contiennent
gure que des mthodes et des recettes. Le plus ancien et le principal
est crit en vers. Leur pratique est fort diffrente de la ntre; ils se
fondent sur ces principes, qu'un malade qui a la fivre n'a pas besoin
de nourriture; que le principal remde des maladies est l'abstinence;
qu'on ne peut donner rien de pire  un malade que des bouillons de
viande, ni qui ne se corrompe plus tt dans l'estomac d'un fivreux, et
qu'on ne doit tirer du sang que dans une grande ncessit, telle que la
crainte d'un transport au cerveau, ou dans les inflammations de quelque
partie considrable, telle que la poitrine, le foie ou les reins.
Bernier, quoique mdecin, ne dcide point, dit-il, la bont de cette
pratique; mais il en vrifia le succs. Il ajoute qu'elle n'est pas
particulire aux mdecins gentous; que les mdecins mogols et
mahomtans, qui suivent Avicne et Averros, y sont fort attachs,
surtout  l'gard des bouillons de viande; que les Mogols,  la vrit,
sont un peu plus prodigues de sang que les Gentous, et que, dans les
maladies qu'on vient de nommer, ils saignent ordinairement une ou deux
fois; mais ce n'est pas de ces petites saignes de nouvelle invention:
_ce sont de ces saignes copieuses des anciens_, de dix-huit  vingt
onces de sang, qui vont souvent jusqu' la dfaillance, mais qui ne
manquent gure aussi d'trangler, suivant le langage de Galien, les
maladies dans leur origine.

Pour l'anatomie, on peut dire absolument que les Indiens gentous n'y
entendent rien. La raison en est simple: ils n'ouvrent jamais de corps
d'hommes ni d'animaux. Cependant ils ne laissent pas d'assurer qu'il y a
cinq mille veines dans le corps humain, avec autant de confiance que
s'ils les avaient comptes.

 l'gard de l'astronomie, ils ont leurs tables, suivant lesquelles ils
prvoient les clipses. Si ce n'est pas avec toute la justesse des
astronomes de l'Europe, ils y parviennent  peu prs; mais ils ne
laissent pas de joindre  leurs lumires de ridicules fables. Ce sont
des monstres qui se saisissent alors du soleil ou de la lune, et qui
l'infectent. Leurs ides de gographie ne sont pas moins choquantes. Ils
croient que la terre est plate et triangulaire; qu'elle a sept tages,
tous diffrens en beauts, en habitans, dont chacun est entour de sa
mer; que, de ces mers, une est de lait, une autre de sucre, une autre de
beurre, une autre de vin, etc.; qu'aprs une terre vient une mer, et une
mer aprs une terre, et que chaque tage a diffrentes perfections,
jusqu'au premier qui les contient toutes.

Si toutes ces rveries, observe Bernier, sont les fameuses sciences des
anciens brachmanes des Indes, on s'est bien tromp dans l'ide qu'on en
a conue. Mais il avoue que la religion des Indes est d'un temps
immmorial; qu'elle s'est conserve dans la langue sanscrite, qui ne
peut tre que trs-ancienne, puisqu'on ignore son origine, et que c'est
une langue morte qui n'est connue que des savans, et qui a ses posies;
que tous les livres de science ne sont crits que dans cette langue;
enfin que peu de monumens ont autant de marques d'une trs-grande
antiquit.

Bernier raconte qu'en descendant le Gange et passant par Bnars, il
alla trouver un chef des poundits, qui faisait sa demeure ordinaire dans
cette ville. C'tait un bramine si renomm par son savoir, que
Schah-Djehan, par estime pour son mrite autant que pour faire plaisir
aux radjas, lui avait accord une pension annuelle de deux mille
roupies. Il tait de belle taille et d'une fort agrable physionomie.
Son habillement consistait dans une espce d'charpe blanche de soie,
qui tait lie autour de sa ceinture et qui lui pendait jusqu'au milieu
des jambes, avec une autre charpe de soie rouge assez large, qu'il
portait sur les paules comme un petit manteau. Bernier l'avait vu
plusieurs fois  Delhy devant l'empereur, dans l'assemble des omhras,
et marchant par les rues, tantt  pied, tantt en palekis. Il l'avait
mme entretenu plusieurs fois chez Danesch-Mend,  qui ce docteur indien
faisait sa cour, dans l'esprance de faire rtablir sa pension
qu'Aureng-Zeb lui avait te, pour marquer son attachement au
mahomtisme.

Lorsqu'il me vit  Bnars, dit Bernier, il me fit cent caresses, et me
donna une collation dans la bibliothque de son universit, avec les
six plus fameux poundits ou docteurs de la ville. Me trouvant en si
bonne compagnie, je les priai tous de me dire leurs sentimens sur
l'adoration de leurs idoles, parce que, me disposant  quitter les
Indes, j'tais extrmement scandalis de ce ct-l, et que ce culte me
paraissait indigne de leurs lumires et de leur philosophie. Voici la
rponse de cette noble assemble.

Nous avons vritablement, me dirent-ils, dans nos deutas ou nos temples
quantit de statues diverses, comme celles de Brahma, Machaden, Genich
et Gavani, qui sont des principales; et beaucoup d'autres moins
parfaites, auxquelles nous rendons de grands honneurs, nous prosternant
devant elles, et leur prsentant des fleurs, du riz, des huiles
parfumes, du safran et d'autres offrandes, avec un grand nombre de
crmonies. Cependant nous ne croyons point que ces statues soient ou
Brahma mme, ou les autres, mais seulement leurs images et leurs
reprsentations; et nous ne leur rendons ces honneurs que par rapport 
ce qu'elles reprsentent. Elles sont dans nos deutas, parce qu'il est
ncessaire  ceux qui font la prire d'avoir quelque chose devant les
yeux qui arrte l'esprit. Quand nous prions, ce n'est pas la statue que
nous prions, mais celui qui est reprsent par la statue. Au reste, nous
reconnaissons que c'est Dieu qui est le matre absolu et le seul
tout-puissant.

Voil, reprend Bernier, sans y rien ajouter ni diminuer, l'explication
qu'ils me donnrent. Je les poussai ensuite sur la nature de leurs
divinits, dont je voulais tre clairci: mais je n'en pus rien tirer
que de confus.

Bernier continue: Je les remis encore sur la nature du _lengue
chrire_, admis par quelques-uns de leurs meilleurs auteurs; mais je
n'en pus tirer que ce que j'avais depuis long-temps entendu d'un autre
poundit: savoir, que les semences des animaux, des plantes et des
arbres, ne se forment point de nouveau; qu'elles sont toutes, ds la
premire naissance du monde, disperses partout, mles dans toutes
choses, et qu'en acte comme en puissance, elles ne sont que des plantes,
des arbres et des animaux mme, entiers et parfaits, mais si petits,
qu'on ne peut distinguer leurs parties; sinon lorsque, se trouvant dans
un lieu convenable, elles se nourrissent, s'tendent et grossissent; en
sorte que les semences d'un pommier et d'un poirier sont un
lengue-chrire, un petit pommier et un petit poirier parfait, avec
toutes ses parties essentielles, comme celles d'un cheval, d'un lphant
et d'un homme, sont un lengue-chrire, un petit cheval, un petit
lphant et un petit homme, auxquels il ne manque que l'me et la
nourriture pour les faire paratre ce qu'ils sont en effet. Voil le
systme des germes prexistans.

Quoique Bernier ne st pas le sanscrit ou la langue des savans, il eut
une prcieuse occasion de connatre les livres composs dans cette
langue. Danesch-Mend-Khan prit  ses gages un des plus fameux poundits
de toutes les Indes. Quand j'tais las, dit-il, d'expliquer les
dernires dcouvertes d'Harvey et de Pecquet sur l'anatomie, et de
raisonner sur la philosophie de Gassendi et de Descartes, que je
traduisais en langue persane, le poundit tait notre ressource. Nous
apprmes de lui que Dieu, qu'il appelait toujours _Achar_, c'est--dire
immobile ou immuable, a donn aux Indiens quatre livres qu'ils appellent
_vedas_, nom qui signifie _sciences_, parce qu'ils prtendent que toutes
les sciences sont comprises dans ces livres. Le premier se nomme
_Atherbaved_; le second, _Zagerved_; le troisime, _Rekved_; et le
quatrime, _Samaved_. Suivant la doctrine de ces livres, ils doivent
tre distingus, comme ils le sont effectivement, en quatre tribus: la
premire, des bramines ou gens de loi; la seconde, des ketterys, qui
sont les gens de guerre; la troisime, des bescus ou des marchands,
qu'on appelle proprement _banians_; et la quatrime, des seydras, qui
sont les artisans et les laboureurs. Ces tribus ne peuvent s'allier les
unes avec les autres; c'est--dire qu'un bramine, par exemple, ne peut
se marier avec une femme kettery.

Ils s'accordent tous dans une doctrine, qui revient  celle des
pythagoriciens sur la mtempsycose, et qui leur dfend de tuer ou de
manger aucun animal. Ceux de la seconde tribu peuvent nanmoins en
manger,  l'exception de la chair de vache ou de paon. Le respect
incroyable qu'ils ont pour la vache vient de l'opinion dans laquelle ils
sont levs, qu'ils doivent passer un fleuve dans l'autre vie en se
tenant  la queue d'un de ces animaux.

Les vedas enseignent que Dieu, ayant rsolu de crer le monde, ne voulut
pas s'employer lui-mme  cet ouvrage, mais qu'il cra trois tres
trs-parfaits. Le premier, nomm _Brahma_, qui signifie _pntrant en
toutes choses_; le second, sous le nom de _Beschen_, qui veut dire
_existant en toutes choses_; et le troisime, sous celui de _Mhahden_,
c'est--dire _grand-seigneur_; que, par le ministre de Brahma il cra
le monde; que par Beschen il le conserve, et qu'il le dtruira par
Mhahden; que Brahma fut charg de publier les quatre vedas, et que
c'est par cette raison qu'il est quelquefois reprsent avec quatre
ttes.

Mais les banians, dans leurs diffrentes sectes, ne sont pas les seuls
idoltres de l'empire. On trouve particulirement dans la province de
Guzarate une sorte de paens qui se nomment _parsis_, dont la plupart
sont des Persans des provinces de Fars et de Khorasan, qui abandonnrent
leur patrie ds le septime sicle pour se drober  la perscution des
mahomtans. Aboubekre ayant entrepris d'tablir la religion de Mahomet
en Perse par la force des armes, le roi qui occupait alors le trne,
dans l'impuissance de lui rsister, s'embarqua au port d'Ormus avec
dix-huit mille hommes fidles  leur ancienne religion, et prit terre 
Cambaye. Non-seulement il y fut reu, mais il obtint la libert de
s'tablir dans le pays, o cette faveur attira d'autres Persans, qui
n'ont pas cess d'y conserver leurs anciens usages.

Les parsis n'ont rien de si sacr que le feu, parce que rien,
disent-ils, ne reprsente si bien la Divinit. Ils l'entretiennent
soigneusement. Jamais ils n'teindraient une chandelle ou une lampe;
jamais ils n'emploieraient de l'eau pour arrter un incendie, quand leur
maison serait expose  prir par les flammes: ils emploient alors de la
terre pour l'touffer. Le plus grand malheur qu'ils croient avoir 
redouter, est de voir le feu tellement teint dans leurs maisons, qu'ils
soient obligs d'en tirer du voisinage. Mais il n'est pas vrai, comme on
le dit des Gubres et des anciens habitans de la Perse, qu'ils en
fassent l'objet de leurs adorations. Ils reconnaissent un Dieu
conservateur de l'univers, qui agit immdiatement par sa seule
puissance, auquel ils donnent sept ministres, pour lesquels ils ont
aussi beaucoup de vnration, mais qui n'ont qu'une administration
dpendante dont ils sont obligs de lui rendre compte. Au-dessous de ces
premiers ministres ils en comptent vingt-six autres, dont chacun exerce
diffrentes fonctions pour l'utilit des hommes et pour le gouvernement
de l'univers. Outre leurs noms particuliers, ils leur donnent en gnral
celui de _geshou_, qui signifie _seigneur_, et, quoique infrieurs au
premier tre, ils ne font pas difficult de les adorer et de les
invoquer dans leurs ncessits, parce qu'ils sont persuads que Dieu ne
refuse rien  leur intercession. Leur respect pour leurs docteurs est
extrme. Ils leur fournissent abondamment de quoi subsister avec leurs
familles. On ne leur connat point de mosques ni de lieux publics pour
l'exercice de leur religion; mais ils consacrent  cet usage une chambre
de leurs maisons, dans laquelle ils font leurs prires assis et sans
aucune inclination de corps. Ils n'ont pas de jour particulier pour ce
culte,  l'exception du premier et du vingtime de la lune, qu'ils
chment religieusement. Tous leurs mois sont de trente jours, ce qui
n'empche point que leur anne ne soit compose de trois cent
soixante-cinq jours, parce qu'ils en ajoutent cinq au dernier mois. On
ne distingue point leurs prtres  l'habit, qui leur est commun,
non-seulement avec tous les autres parsis, mais avec tous les habitans
du pays. L'unique distinction de ces idoltres est un cordon de laine ou
de poil de chameau, dont ils se font une ceinture qui leur passe deux ou
trois fois autour du corps, et qui se noue en deux noeuds sur le dos.
Cette marque de leur profession leur parat si ncessaire, que ceux qui
ont le malheur de la perdre ne peuvent ni manger, ni boire, ni parler,
ni quitter mme la place o ils se trouvent avant qu'on leur en ait
apport une autre de chez le prtre qui les vend. Les femmes en portent
comme les hommes depuis l'ge de douze ans.

La plupart des parsis habitent le long des ctes maritimes, et trouvent
paisiblement leur entretien dans le profit qu'ils tirent du tabac qu'ils
cultivent, et du terry qu'ils tirent des palmiers, parce qu'il leur est
permis de boire du vin. Ils se mlent aussi du commerce de banque et de
toutes sortes de professions,  la rserve des mtiers de marchal, de
forgeron et de serrurier, parce que c'est pour eux un pch irrmissible
d'teindre le feu. Leurs maisons sont petites, sombres et mal meubles.
Dans les villes ils affectent d'occuper un mme quartier. Quoiqu'ils
n'aient point de magistrats particuliers, ils choisissent entre eux deux
des plus considrables de la nation, qui dcident les diffrens, et qui
leur pargnent l'embarras de plaider devant d'autres juges. Leurs enfans
se marient fort jeunes; mais ils continuent d'tre levs dans la maison
paternelle jusqu' l'ge de quinze ou seize ans. Les veuves ont la
libert de se remarier. Si l'on excepte l'avarice et les tromperies du
commerce, vice d'autant plus surprenant dans les parsis, qu'ils ont une
extrme aversion pour le larcin, ils sont gnralement de meilleur
naturel que les mahomtans. Leurs moeurs sont douces, innocentes, ou
plus loignes du moins de toutes sortes de dsordres que celles des
autres nations de l'Inde.

Lorsqu'un parsis est  l'extrmit de sa vie, on le transporte de son
lit sur un banc de gazon, o on le laisse expirer. Ensuite cinq ou six
hommes l'enveloppent dans une pice d'toffe, et le couchent sur une
grille de fer en forme de civire, sur laquelle ils le portent au lieu
de la spulture commune, qui est toujours  quelque distance de la
ville. Ces cimetires sont trois champs, ferms d'une muraille de douze
ou quinze pieds de hauteur, dont l'un est pour les femmes, l'autre pour
les hommes, et le troisime pour les enfans. Chaque fosse a sur son
ouverture des barres qui forment une autre espce de grille, sur
laquelle on place le corps pour y servir de pture aux oiseaux de proie,
jusqu' ce que les os tombent d'eux-mmes dans la fosse. Les parens et
les amis l'accompagnent avec des cris et des gmissemens effroyables;
mais ils s'arrtent  cinq cents pas de la spulture, pour attendre
qu'il soit couch sur la grille. Six semaines aprs, on porte au
cimetire la terre sur laquelle le mort a rendu l'me, comme une chose
souille que personne ne voudrait avoir touche; elle sert  couvrir les
restes du corps et  remplir la fosse. L'horreur des parsis va si loin
pour les cadavres, que, s'il leur arrive seulement de toucher aux os
d'une bte morte, ils sont obligs de quitter leurs habits, de se
nettoyer le corps, et de faire une pnitence de neuf jours, pendant
lesquels leurs femmes et leurs enfans n'osent approcher d'eux. Ils
croient particulirement que ceux dont les os tombent par malheur dans
l'eau sont condamns sans ressource aux punitions de l'autre vie. Leur
loi dfend de manger les animaux; mais cette dfense n'est pas si
svre, que, dans la ncessit, ils ne mangent de la chair de mouton, de
chvre et de cerf, de la volaille et du poisson. Cependant ils
s'interdisent si rigoureusement la chair de boeuf et de vache, qu'on
leur entend dire qu'ils aimeraient mieux manger leur pre et leur mre.
Quoique le terry ou le vin de palmier leur soit permis, il leur est
dfendu de boire de l'eau-de-vie, et surtout de s'enivrer. L'ivrognerie
est un si grand crime dans leur secte, qu'il ne peut tre expi que par
une longue et rude pnitence, et ceux qui refusent de s'y soumettre sont
bannis de leur communion.

La taille des parsis n'est pas des plus hautes; mais ils ont le teint
plus clair que les autres Indiens, et leurs femmes sont incomparablement
plus blanches et plus belles que celles des mahomtans. Les hommes ont
la barbe longue, et se la coupent en rond. Les uns se font couper les
cheveux, et les autres les laissent crotre. Ceux qui se les font couper
gardent au sommet de la tte une tresse de la grosseur d'un pouce.

On distingue dans l'Indoustan deux autres sectes de paens, dont les uns
sont Indous, et tirent leur origine de la province de Moultan. Ils ne
sont point banians, puisqu'ils tuent et mangent indiffremment toutes
sortes de btes, et que dans leurs assembles de religion, qui se font
en cercle, ils n'admettent aucun banian. Cependant ils ont beaucoup de
respect pour le boeuf et la vache. La plupart suivent la profession des
armes, et sont employs par le grand-mogol  la garde de ses meilleures
places.

La seconde secte qui porte le nom de _Gentous_, vient du Bengale, d'o
elle s'est rpandue dans toutes les grandes Indes. Ces idoltres n'ont
pas les bonnes qualits des banians, et sont aussi moins considrs. La
plupart ont l'me basse et servile. Ils sont d'une ignorance et d'une
simplicit aussi surprenantes dans ce qui regarde la vie civile que dans
tout ce qui appartient  la religion, dont ils se reposent sur leurs
prtres; ils croient que, dans l'origine des choses, il n'y avait qu'un
seul Dieu, qui s'en associe d'autres  mesure que les hommes ont mrit
cet honneur par leurs belles actions; ils reconnaissent l'immortalit et
la transmigration des mes, ce qui leur fait abhorrer l'effusion du
sang. Aussi le meurtre n'est-il pas connu parmi eux. Ils punissent
rigoureusement l'adultre; mais ils ont tant d'indulgence pour la simple
fornication, qu'ils n'y attachent aucun dshonneur, et qu'ils ont des
familles nommes _bagavares_, dont la profession consiste  se
prostituer ouvertement.

Dans la ville de Jagrenat, dit Bernier, situe sur le golfe de Bengale,
on voit un fameux temple de l'idole du mme nom, o il se fait tous les
ans une fte qui dure huit ou neuf jours. Il s'y rassemble quelquefois
plus de cent cinquante mille Gentous. On fait une superbe machine de
bois, remplie de figures extravagantes,  plusieurs ttes gigantesques,
ou moiti hommes et moiti btes, et poses sur seize roues, que
cinquante ou soixante personnes tirent, poussent et font rouler. Au
centre est place l'idole Jagrenat, richement pare, qu'on transporte
d'un temple dans un autre. Pendant la marche de ce chariot, il se trouve
des misrables dont l'aveuglement va jusqu' se jeter le ventre  terre
sous ces larges et pesantes roues qui les crasent, dans l'opinion que
Jagrenat les fera renatre grands et heureux.

Les Gentous du Bengale sont laboureurs ou tisserands. On trouve des
bourgs et des villages uniquement peupls de cette secte, et dans les
villes ils occupent plusieurs grands quartiers. C'est de leurs
manufactures que sortent les plus fines toiles de coton et les plus
belles toffes de soie. C'est un spectacle fort amusant, raconte
Schouten, de voir leurs femmes et leurs filles tout--fait noires et
presque nues travailler avec une adresse admirable  leurs mtiers, et
s'occuper  faire blanchir les toiles, en accompagnant de chansons le
travail et le mouvement de leurs mains et de leurs pieds. Les hommes me
paraissent plus lches et plus paresseux. Ils se faisaient aider par
leurs femmes dans les plus pnibles exercices, tels que de cultiver la
terre et de moissonner: elles s'en acquittaient mieux qu'eux. Aprs
avoir travaill avec beaucoup d'ardeur, elles allaient encore faire le
mnage pendant que leurs maris se reposaient. J'ai vu cent fois les
femmes gentives travailler  la terre avec leurs petits enfans  leur
cou ou  la mamelle.

On trouve dans l'Indoustan une autre sorte de sectaires, qui ne sont ni
paens ni mahomtans, et qui portent le nom de _theers_. On ne leur
connat aucune religion: ils forment une socit qui ne sert dans tous
les lieux qu' nettoyer les puits, les cloaques, les gouts, et qu'
corcher les btes mortes, dont ils mangent la chair. Ils conduisent
aussi les criminels au supplice, et quelquefois ils sont chargs de
l'excution; aussi passent-ils pour une race abominable. D'autres
Indiens qui les auraient touchs se croiraient obligs de se purifier
depuis la tte jusqu'aux pieds; et cette horreur que tout le monde a
pour eux leur a fait donner le surnom d'_alkores_. On ne souffre point
qu'ils demeurent au centre des villes. Ils sont obligs de se retirer 
l'extrmit des faubourgs, et de s'loigner du commerce des habitans.

Les Mogols aiment avec passion le jeu des checs, et celui d'une espce
de cartes qui les expose quelquefois  la perte de leur fortune. La
musique, quoique mal excute par leurs instrumens, est un got commun 
tous les tats. Ils ne se ressemblent pas moins par la confiance qu'ils
ont  l'astrologie. Un Mogol n'entreprend point d'affaires importantes
sans avoir consult le minatzim ou l'astrologue.

Outre les ouvrages de religion et leurs propres traits de philosophie,
ils ont ceux d'Aristote, traduits en arabe, qu'ils nomment _Aplis_. Ils
ont aussi quelques traits d'Avicne, qu'ils respectent beaucoup, parce
qu'il tait natif de Samarcande, sous la domination de Tamerlan. Leur
manire d'crire n'est pas sans force et sans loquence. Ils conservent
dans leurs archives tout ce qui arrive de remarquable  la cour et dans
les provinces; et la plupart de ceux qui travaillent aux affaires
laissent des mmoires qui pourraient servir  composer une bonne
histoire de l'empire. Leur langue, quoique distingue en plusieurs
dialectes, n'est pas difficile pour les trangers; ils crivent de la
droite  la gauche. Entre les personnes de distinction, il y en a peu
qui ne parlent la langue persane, et mme l'arabe.

Leurs maladies les plus communes sont la dysenterie et la fivre chaude;
ils ne manquent point de mdecins; mais ils n'ont pas d'autres
chirurgiens que les barbiers, qui sont en trs-grand nombre, et dont les
lumires se bornent  la saigne et  l'application des ventouses.

Ce qui regarde le climat sera trait dans l'article gnral de
l'_Histoire naturelle des Indes_; mais nous croyons devoir ajouter 
celui-ci un tableau succinct de la fameuse expdition de Nadir-Schah ou
Thamas-Kouli-Khan, dans l'empire mogol. Ce rcit d'ailleurs n'est pas
tranger  l'histoire des moeurs. Il montre quelle ide l'on doit avoir
de ces despotes d'Orient, et combien l'excs de la lchet est voisin de
l'excs de la tyrannie.

Ce fut en 1739, vingt-unime anne du rgne de Mohammed-Schah, que le
fameux Kouli-Khan, s'tant rendu matre du Kandahar, profita de la
mollesse de ce prince pour entrer dans l'Inde avec une arme redoutable,
et, forant tous les obstacles, s'avana jusqu' Lahor, dont il n'eut
pas plus de peine  se saisir. Le voyageur Otter se trouvait alors en
Perse, et l'occasion qu'il eut de se faire instruire de toutes les
circonstances de ce grand vnement rend son tmoignage fort prcieux.

L'ennemi des Mogols, encourag par leur faiblesse et par l'invitation de
quelques tratres, mena son arme victorieuse  Kiernal, entre Lahor et
Delhy. Il fut attaqu par celle de Mohammed-Schah; mais l'ayant battue
avec cette fortune suprieure qui avait presque toujours accompagn ses
armes, il mit bientt ce malheureux empereur dans la ncessit de lui
demander la paix. Ce qu'il y eut de plus dplorable pour l'Indoustan,
Nizam-oul-Moulk, un tratre qui avait appel Nadir-Schah, fut choisi
pour la ngociation. Il se rendit au camp du vainqueur avec un plein
pouvoir. L'un et l'autre souhaitaient de se voir pour concerter
l'excution entire de leurs desseins. Ils convinrent que Mohammed-Schah
aurait une entrevue avec Nadir-Schah; qu'il lui ferait un prsent de
deux mille krores, et que l'arme persane sortirait des tats du Mogol.
Le crmonial fut aussi rgl: il portait qu'on dresserait une tente
entre les deux armes; que les deux monarques s'y rendraient
successivement, Nadir-Schah le premier, et Mohammed-Schah lorsque
l'autre y serait entr; qu' l'arrive de l'empereur, le fils du roi de
Perse ferait quelques pas au-devant de lui pour le conduire; que
Nadir-Schah irait le recevoir  la porte, et le mnerait jusqu'au fond
de la tente, o ils se placeraient en mme temps sur deux trnes, l'un
vis--vis de l'autre; qu'aprs quelques momens d'entretien,
Mohammed-Schah retournerait  son camp, et qu'en sortant on lui rendrait
les mmes honneurs qu' son arrive.

Un autre tratre, nomm Scadet-Khan, voulut partager avec
Nizam-oul-Moulk les faveurs de Nadir-Schah, et prit dans cette vue le
parti d'enchrir sur la mchancet. Il fit insinuer au roi que
Nizam-oul-Moulk lui avait manqu de respect en lui offrant un prsent si
mdiocre, qui ne rpondait ni  l'opulence d'un empereur des Indes, ni 
la grandeur d'un roi de Perse. Il lui promit le double, s'il voulait
marcher jusqu' Delhy,  condition nanmoins qu'il n'coutt pas les
conseils de Nizam-oul-Moulk qui le trompait, qu'il retnt l'empereur
lorsqu'une fois il l'aurait prs de lui, et qu'il se ft rendre compte
du trsor. Cette proposition, qui flattait l'avidit de Nadir-Schah, fut
si bien reue, qu'elle lui fit prendre aussitt la rsolution de ne pas
observer le trait.

Il ordonna un grand festin. L'empereur, tant arriv avec
Nizam-oul-Moulk, fut trait d'abord comme on tait convenu. Aprs les
premiers complimens, Nadir-Schah fit signe de servir, et pria
Mohammed-Schah d'agrer quelques rafrachissemens: son invitation fut
accepte. Pendant qu'ils taient  table, Nadir-Schah prit occasion des
circonstances pour tenir ce discours  l'empereur: Est-il possible que
vous ayez abandonn le soin de votre tat au point de me laisser venir
jusqu'ici? Quand vous apprtes que j'tais parti de Kandahar dans le
dessein d'entrer dans l'Inde, la prudence n'exigeait-elle pas que,
quittant le sjour de votre capitale, vous marchassiez en personne
jusqu' Lahor, et que vous envoyassiez quelqu'un de vos gnraux avec
une arme jusqu' Kaboul pour me disputer les passages? Mais ce qui
m'tonne le plus, c'est de voir que vous ayez eu l'imprudence de vous
engager dans une entrevue avec moi qui suis en guerre avec vous, et que
vous ne sachiez pas que la plus grande faute d'un souverain est de se
mettre  la discrtion de son ennemi. Si, ce qu' Dieu ne plaise,
j'avais quelque mauvais dessein sur vous, comment pourriez-vous vous en
dfendre? Maintenant je connais assez vos sujets pour savoir que, grands
et petits, ils sont tous des lches, ou mme des tratres. Mon dessein
n'est pas de vous enlever la couronne: je veux seulement voir votre
capitale, m'y arrter quelques jours, et retourner ensuite en Perse. En
achevant ces mots, il mit la main sur l'Alcoran, et fit serment de tenir
sa parole.

Mohammed-Schah, qui ne s'attendait point  ce langage, parut l'couter
avec beaucoup d'tonnement; mais les dernires dclarations le jetrent
dans une consternation qui le fit croire prs de s'vanouir. Il changea
de couleur; sa langue devint immobile; son esprit se troubla. Cependant,
aprs avoir un peu rflchi sur le danger dans lequel il s'tait jet,
il rompit le silence pour demander la libert de retourner dans son
camp. Nadir-Schah la lui refusa, et le mit sous la garde
d'Abdoul-Baki-Khan, un de ses principaux officiers. Cette nouvelle
rpandit une affreuse consternation dans toute l'arme indienne.
L'itimadoulet et tous les omhras passrent la nuit dans une extrme
inquitude. Ils virent arriver le lendemain matin un officier persan
avec un dtachement, qui, aprs s'tre empar du trsor et des quipages
de l'empereur, fit proclamer dans le camp que chacun pouvait se retirer
librement avec ses quipages et tout ce qu'il pourrait emporter, sans
craindre d'tre arrt ni de recevoir d'insulte. Un moment aprs, six
cavaliers persans vinrent enlever l'itimadoulet. Ils le conduisirent au
quartier de l'empereur, dans leur propre camp, et le laissrent avec ce
prince. Aprs la dispersion de l'arme, Nadir-Schah pouvait marcher
droit  la capitale; mais, voulant persuader au peuple que sa marche
tait concerte avec Mohammed-Schah, il fit prendre les devans 
Scadet-Khan pour disposer les esprits  l'excution de ses desseins. Ce
khan partit avec deux mille chevaux persans, commands par un des fils
de Nadir-Schah. Il commena par faire publier  Delhy une dfense de
s'opposer aux Persans. Ensuite, ayant fait appeler le gouverneur du
fort, il lui communiqua des lettres munies du sceau de l'empereur, qui
portaient ordre de faire prparer le quartier de Renchen-Abad pour
Nadir-Schah, et d'vacuer le fort pour y loger le dtachement qui
l'avait suivi. Cet ordre parut trange au gouverneur; mais il ne laissa
pas de l'excuter avec une aveugle soumission. Les deux mille Persans
entrrent dans le fort. Scadet-Khan prit le temps de la nuit pour s'y
transporter. Il mit le sceau de l'empereur sur les coffres et aux portes
des magasins; ensuite il dressa un tat exact des omhras, des ministres,
des autres officiers, et de tous les riches habitans de la ville,
indiens ou mahomtans. Cette liste devait d'abord apprendre 
Nadir-Schah les noms de ceux dont il pouvait exiger de l'argent  son
arrive. Scadet-Khan, fit aussi marquer les palais qui devaient tre
vacus pour loger les officiers persans.

Cependant le vainqueur, matre de la caisse militaire, de l'artillerie
et des munitions de guerre qui s'taient trouves dans le camp, envoya
tout sous une bonne escorte  Kaboul, pour le faire transporter en
Perse. Il partit ensuite de Kiernal dans l'ordre suivant: l'empereur,
port dans une litire, accompagn de Nizam-oul-Moulk, du visir, de
Serboulend-Khan et d'autres omhras, marchait  la droite, suivi de
quarante mille Persans. Une autre partie de l'arme persane tait  la
gauche, et Nadir-Schah faisait l'arrire-garde avec le reste de ses
troupes. Aprs plusieurs jours de marche, ils arrivrent au jardin
imprial de Chalamar, o ils passrent la nuit. Le lendemain l'empereur
fit son entre dans Delhy. Lorsqu'il fut descendu au palais, il fit
publier que Nadir-Schah devait arriver le jour suivant, avec ordre 
tous les habitans de fermer leurs maisons, et dfense de se tenir dans
les rues, dans les marchs, ou sur les toits pour voir l'entre du roi
de Perse. Cet ordre fut excut si ponctuellement, que Nadir-Schah,
tant entr le 9 en plein jour, ne vit pas un Indien dans son chemin. Il
alla prendre son logement dans le quartier de Renchen-Abad, qu'on lui
avait prpar. Scadet-Khan s'tait empress d'aller au-devant de lui
jusqu'au jardin de Chalamar, et l'avait accompagn au palais o il tait
descendu. Il se flattait d'obtenir une audience particulire, et de lui
donner des avis sur la conduite qu'il devait tenir dans la capitale. Le
roi n'ayant paru faire aucune attention  ses avertissemens, il osa
s'approcher pour se faire entendre; mais il fut reu avec beaucoup de
hauteur, et menac mme d'tre puni, s'il n'apportait aussitt le
prsent qu'il avait promis. Un traitement aussi dur lui fit reconnatre
d'o partait le coup. Nizam-oul-Moulk, qui avait feint pendant quelques
jours de l'associer  sa trahison, mais qui tait trop habile pour
vouloir partager avec lui la faveur du roi, avait dj trouv les moyens
de le perdre en faisant souponner sa bonne foi. Le malheureux
Scadet-Khan puisa toutes ses ressources; et dsesprant de l'emporter
sur son rival, il prit du poison, dont on le trouva mort le lendemain.

Le mme jour, un bruit rpandu vers le soir persuada aux habitans de
Delhy que Nadir-Schah tait mort: ils prirent tumultueusement les armes,
et leur haine les portant  faire main-basse sur tous les Persans
qu'ils rencontraient dans les rues, on prtend que dans ce transport,
qui dura toute la nuit, ils en firent prir plus de deux mille cinq
cents. Quoique le roi en et t d'abord inform, la crainte de quelque
embuscade lui fit attendre le lendemain pour arrter le dsordre; mais
au lever du soleil, s'tant transport  la mosque de Renchen-Abad, le
spectacle d'un grand nombre de Persans dont il vit les corps tendus le
mit en fureur; il ordonna un massacre gnral, avec permission de piller
les maisons et les boutiques.  l'instant on vit ses soldats, rpandus
le sabre  la main dans les principaux quartiers de la ville, tuant tout
ce qui se prsentait devant eux, enfonant les portes et se prcipitant
dans les maisons: hommes, femmes, enfans, tout fut massacr sans
distinction. Les vieillards, les prtres et les dvots, rfugis dans
les mosques, furent cruellement gorgs en rcitant l'Alcoran.

On ne fit grce qu'aux plus belles filles, qui chapprent  la mort
pour assouvir la brutalit du soldat, sans aucun gard au rang,  la
naissance, ni mme  la qualit d'trangre. Ces barbares, las enfin de
rpandre du sang, commencrent le pillage; ils s'attachrent
particulirement aux pierres prcieuses,  l'or,  l'argent, et leur
butin fut immense. Ils abandonnrent le reste, et mettant le feu aux
maisons, ils rduisirent en cendres plusieurs quartiers de la ville.

Quelques trangers rfugis dans la capitale s'attrouprent pour la
dfense de leur vie. Les bijoutiers, les changeurs, les marchands
d'toffes se rassemblrent prs d'eux; l'intendant des meubles de la
couronne se mit  leur tte, avec Djenan-Eddin, mdecin de la cour; ils
se battirent quelque temps en dsesprs; mais, n'tant point accoutums
 manier les armes, ils n'eurent que la satisfaction de mourir le sabre
 la main. Otter assure qu'il prit dans ce massacre plus de deux cent
mille personnes. Un grand nombre de ceux qui chapprent  ce carnage
prirent heureusement la fuite.

Nizam-oul-Moulk et le grand-visir, pensant  sauver le reste de la
ville, allrent se jeter aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander
grce. Il donnait ordre en ce moment de porter le fer et le feu dans les
autres quartiers. Les omhras furent mal reus. Cependant, aprs avoir
exhal son courroux dans un torrent d'injures et de menaces, il se
laissa toucher, et l'ordre fut donn aux officiers de rappeler les
troupes. Les habitans reurent celui de se renfermer dans leurs maisons,
et la tranquillit fut aussitt rtablie.

Le lendemain on obligea les soldats de rendre la libert  toutes les
femmes qu'ils avaient enleves, et les habitans d'enterrer tous les
cadavres, sous peine de mort. Ces malheureux demandaient le temps de
sparer les corps des musulmans de ceux des Indiens idoltres, pour
rendre les derniers devoirs  chacun suivant leur religion; mais, dans
la crainte que le moindre dlai ne ft recommencer le massacre, ils
firent  la hte, les uns des fosses dans les marchs, o ils
enterrrent leurs amis ple-mle, les autres des bchers, o ils les
brlrent sans distinction. On n'eut pas le temps, jusqu'au dpart des
Persans, de penser  ceux qui avaient t tus dans des lieux ferms, et
ce fut alors un spectacle horrible de voir tirer des maisons les
cadavres  moiti pouris. Seid-Khan et Chehsourah-Khan, l'un parent du
visir, l'autre de Karan-Khan, qui avait t tu  la bataille, furent
accuss avec Reimany, chef des tchoupdars ou des huissiers de
l'empereur, d'avoir tu dans le tumulte un grand nombre de personnes.
Nadir-Schah leur fit ouvrir le ventre; l'ordre fut excut sous les yeux
de Nizam-oul-Moulk et du visir, qui avaient employ inutilement tout
leur crdit pour les sauver.

Nadir-Schah se fit apporter d'Audih le trsor de Scadet-Khan, qui
montait  plus de dix laks de roupies. Mound-Khan fut envoy au Bengale
pour se saisir de la caisse des impts. Nizam-oul-Moulk et le visir
eurent ordre de remettre la caisse militaire, qui tait d'un krore de
roupies lorsqu'ils taient sortis de la capitale pour marcher contre les
Persans; ils furent somms aussi de faire venir de leurs gouvernemens
les fonds qu'ils y avaient en propre, et ceux qui appartenaient 
l'empereur. Nizam-oul-Moulk eut l'adresse de se tirer de cet embarras:
Vous savez, seigneur, dit-il au roi, que je vous suis dvou, et que je
vous ai toujours parl sincrement, ainsi j'espre que vous serez
dispos  me croire. Lorsque je suis parti du Dkan, j'y tablis mon
fils en qualit de lieutenant, et je remis entre ses mains tous les
biens que je possdais. Tout le monde sait qu'il ne m'est plus soumis,
et qu'il ne dpend pas de moi de le faire rentrer dans le devoir; vous
tes seul capable de le rduire, et de soumettre les radjas du Dkan,
qui sont autant de rebelles. Outre les trsors que mon fils a
rassembls, vous pourrez lever de fortes contributions sur ces fiers
radjas qui ne respectent plus aucune autorit.

Nadir-Schah sentit toute l'adresse de cette rponse; mais comme
Nizam-oul-Moulk lui tait encore ncessaire, il prit le parti de
dissimuler, et ne parla plus du trsor de Dkan. Le visir fut trait
avec moins de mnagement; on le croyait trs-riche. Le roi n'ayant pas
russi  l'intimider par des menaces, fit venir son secrtaire, qu'il
accabla d'injures, en le pressant de reprsenter ses comptes; et, loin
d'couter ses raisons, il lui fit couper une oreille. Le visir fut
expos au soleil, ancien genre de supplice dans les pays chauds; cette
violence lui fit offrir un krore de roupies, sans y comprendre quantit
de pierres prcieuses et plusieurs lphans. Le secrtaire fut tax 
de grosses sommes, entre les mains de Serboulend-Khan, avec ordre
d'employer les tourmens pour se faire payer; mais il se dlivra de cette
vexation par une mort violente.

Nadir-Schah, n'pargnant pas mme les morts, mit garnison dans les
palais de quantit d'omhras qui avaient perdu la vie au combat de
Kiernal. Il tira de leurs hritiers un krore de roupies. Comme la ville
ne cessait pas d'tre investie, les habitans qui entreprenaient de se
soustraire aux vexations par la fuite tombaient entre les mains des
troupes persanes, et prissaient sans piti. Bientt on manqua de
vivres, et la famine augmenta les maux publics. Plusieurs trangers,
prfrant le danger d'tre maltraits par les Persans au supplice de la
faim, se jetrent en corps aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander du
pain. Il se laissa toucher par leurs prires, et leur permit d'aller
chercher du bl pour leur subsistance du ct de Frid-Abad; mais, faute
de voitures, ils taient obligs de l'apporter sur leurs ttes.

Enfin Nadir-Schah se fit ouvrir le trsor imprial et le garde-meuble,
auxquels on n'avait pas touch depuis plusieurs rgnes. Il en tira des
sommes inestimables en pierreries, en or, en argent, en riches toffes,
en meubles prcieux, parmi lesquels il n'oublia pas le trne du paon,
valu  neuf krores; et toutes ces dpouilles furent envoyes  Kaboul
sous de fidles escortes. Alors, pour se dlasser des fatigues de la
guerre, il passa plusieurs jours en promenades et d'autres en festins,
o toutes les dlicatesses de l'Inde furent servies avec profusion. Les
beaux difices et les autres ouvrages de Delhy lui firent natre le
dessein de les imiter en Perse. Il choisit, entre les artistes mogols,
des architectes, des menuisiers, des peintres et des sculpteurs qu'il
fit partir pour Kaboul avec le trsor. Ils devaient tre employs 
btir une ville et une forteresse d'aprs celle de Djehan-Abad. En
effet, il marqua dans la suite un lieu prs d'Hemedan pour l'emplacement
de cette ville, qui devait porter le nom de Nadir-Abad. Les guerres
continuelles qui l'occuprent aprs son retour ne lui permirent pas
d'excuter ce projet: mais, pour laisser  la postrit un monument de
sa conqute, il fit battre  Delhy de la monnaie d'or et d'argent avec
laquelle il paya ses troupes.

Aprs avoir puis le trsor imprial et toutes les richesses des
grands, Nadir-Schah fit demander  Mohammed-Schah une princesse de son
sang, nomme _Kiambahche_, pour Nasroulha-Mirza son fils, et ce monarque
n'osa la lui refuser. Le mariage se fit dans la forme des lois
musulmanes; mais il ne fut point accompagn d'un festin ni d'aucune
marque de joie. Sa politique ne se bornait point  l'honneur d'une
simple alliance. Comme il prvoyait trop de difficult dans la conqute
d'un si vaste empire, et de l'impossibilit mme  la conserver, il
voulait s'assurer du moins d'une partie de l'Inde. Le lendemain de la
crmonie, il fit dclarer  l'empereur qu'il fallait cder aux nouveaux
maris la province de Kaboul avec tous les autres pays de l'Inde situs
au-del de la rivire d'Atock. La date de cet acte est du mois
mouharrem, l'an de l'hgire 1152; ce qui revient au mois d'avril 1739.
Le prambule de l'acte mrite attention par la singularit des motifs.
Le prince des princes, le roi des rois, l'ombre de Dieu sur la terre,
le protecteur de l'Islam (c'est--dire de la vraie foi), le second
Alexandre, le puissant Nadir-Schah, que Dieu fasse rgner long-temps,
ayant envoy ci-devant des ambassadeurs prs de moi, prostern devant le
trne de Dieu, j'avais donn ordre de terminer les affaires pour
lesquelles ils taient venus. Le mme dpcha depuis de Kandahar pour me
faire souvenir de ses demandes: mais mes ministres l'amusrent et
tchrent d'luder l'excution de mes ordres. Cette mauvaise conduite de
leur part a fait natre de l'inimiti entre nous. Elle a oblig
Nadir-Schah d'entrer dans l'Inde avec une arme; mes gnraux lui ont
livr bataille auprs de Kiernal. Il a remport la victoire: ce qui a
donn occasion  des ngociations qui ont t termines par une entrevue
que j'ai eue avec lui. Ce grand roi est ensuite venu avec moi jusqu'
Schah-Djehan-Abad. Je lui ai offert mes richesses, mes trsors et tout
mon empire; mais il n'a pas voulu l'accepter en entier, et, se
contentant d'une partie, il m'a laiss matre comme j'tais de la
couronne et du trne. En considration de cette gnrosit, je lui ai
cd, etc.

Mohammed, par cet crit sign de sa main et scell de son sceau,
abandonna ses droits sur les plus belles provinces. Nadir-Schah ne
songea plus alors qu' grossir ses richesses par de nouvelles
extorsions: il exigea des omhras et de tous les habitans de la ville des
sommes proportionnes  leurs forces, sous le nom de prsens. Quatre
seigneurs mogols, chargs de l'excution de cet ordre, firent un
dnombrement exact de toutes les maisons de la ville, prirent les noms
de ceux qui devaient payer, et les taxrent ensemble  un krore, et
cinquante laks de roupies; mais, lorsqu'ils prsentrent cette liste au
roi, cette somme lui parut trop modique; et, devenant furieux, il
demanda sur-le-champ les quatre krores que Scadet-Khan lui avait promis.
Les commissaires, effrays, divisrent entre eux les diffrens quartiers
de la ville, et levrent cette somme avec tant de rigueur, qu'ils firent
mourir dans les tourmens plusieurs personnes de la plus haute
distinction.  force de violence, ils ramassrent trois krores de
roupies, dont ils dposrent deux et demi dans le trsor de Nadir-Schah,
et gardrent le reste pour eux. Un dervis, touch de compassion pour
les malheurs du peuple, prsenta au terrible Nadir-Schah un crit dans
ces termes: Si tu es dieu, agis en dieu. Si tu es un prophte,
conduis-nous dans la voie du salut; si tu es roi, rends les peuples
heureux, et ne les dtruis pas. Nadir-Schah rpondit sans s'mouvoir:
Je ne suis pas dieu pour agir en dieu, ni prophte pour montrer le
chemin du salut, ni roi pour rendre les peuples heureux. Je suis celui
que Dieu envoie contre les nations sur lesquelles il veut faire tomber
sa vengeance.

Enfin, content de ses succs dans l'Inde, il se prpara srieusement 
retourner en Perse. Le 6 de mai, il assembla au palais tous les omhras,
devant lesquels il dclara qu'il rtablissait l'empereur dans la
possession libre de ses tats. Ensuite, aprs avoir donn  ce monarque
plusieurs avis sur la manire de gouverner, il s'adressa aux omhras du
ton d'un matre irrit: Je veux bien vous laisser la vie, leur dit-il,
quelque indignes que vous en soyez; mais si j'apprends  l'avenir que
vous fomentiez dans l'tat l'esprit de faction et d'indpendance,
quoique loign, je vous ferai sentir le poids de ma colre, et je vous
ferai mourir tous sans misricorde.

Tels furent ses derniers adieux. Il partit le lendemain avec des
richesses immenses en pierreries, en or, en argent, qu'on valua pour
son propre compte  soixante-dix krores de roupies, sans y comprendre le
butin de ses officiers et de ses soldats, qu'on fait monter  dix
krores. Otter value toutes ces sommes  dix-huit cent millions de nos
livres, indpendamment de tous les effets qui avaient t transports 
Kaboul. L'arme persane marcha sans s'arrter un seul jour jusqu'
Serhend. De l Nadir-Schah fit ordonner  Zekdjersa-Khan, gouverneur de
la province de Lahor, de lui apporter un krore de roupies. Ce seigneur,
 qui les vexations de la capitale avaient fait prvoir qu'il ne serait
pas pargn, tenait de grosses sommes prtes, et se mit aussitt en
chemin avec celle qu'on lui demandait. Sa diligence lui fit obtenir
diverses faveurs et la libert d'un grand nombre d'Indiens que le
vainqueur enlevait avec les dpouilles de leur patrie. Mais il ne put la
faire accorder  cinquante des plus habiles crivains du divan, que
Nadir-Schah faisait emmener dans le dessein de s'instruire  fond des
affaires de l'Inde. Ces malheureux, n'envisageant qu'un triste
esclavage, cherchrent d'autres moyens pour s'en dlivrer. Quelques-uns
prirent la fuite; d'autres, que cette raison fit resserrer avec plus de
rigueur, se donnrent la mort ou se firent musulmans.

La difficult pour les Persans tait de se rapprocher de Kaboul; ils
n'taient plus matres ni de la capitale ni de la personne de
l'empereur, dont la captivit avait tenu toutes les parties de l'empire
dans la consternation et le respect. Ils avaient  passer le Tchenab,
l'Indus ou le Sindh, et d'autres rivires, dans un temps o la crue
extraordinaire des eaux ne leur permettait pas d'y jeter des ponts. On
n'a pas dout que, si les Afghans, peuples qui habitent  l'occident de
l'Indus, avaient excut la rsolution qu'ils formrent d'attaquer au
passage une arme charge de butin, Nadir-Schah n'et t perdu sans
ressource: mais son argent le tira de ce danger; dix laks de roupies
qu'il distribua aux chefs de la ligue firent vanouir tous leurs
projets; les eaux diminurent; on jeta un pont sur le fleuve, et l'arme
passa sans obstacle. Alors il prit une rsolution qu'Otter met au rang
des plus grandes actions de sa vie, et qu'il ne put croire, dit-il,
qu'aprs se l'tre fait attester par plusieurs tmoins dignes de foi: il
fit publier parmi ses troupes un ordre de porter dans son trsor tout le
butin qu'elles avaient fait dans l'Inde, sous prtexte de les soulager
en se chargeant de ce qui pouvait les embarrasser dans leur marche.
Elles obirent; mais il poussa l'avidit plus loin: on lui avait appris
que les officiers et les soldats avaient cach des pierreries; il les
fit fouiller tour  tour en partant, et leur bagage fut visit avec la
mme rigueur. Mais, aprs s'tre empar de tout ce qu'on dcouvrit, il
fit distribuer  chaque soldat cinq cents roupies, et quelque chose de
plus aux officiers, pour les consoler de cette perte. Il doit paratre
tonnant que toute l'arme ne se soit pas souleve contre lui plutt
que de se laisser arracher le fruit d'une si pnible expdition. Otter
observe que ce qui arrta le soulvement, fut l'adresse qu'il avait
toujours de semer dans l'esprit de ses sujets, surtout de ceux qui
composaient ses annes, une dfiance mutuelle qui les empchait de se
communiquer leurs desseins. Plusieurs  la vrit songrent  dserter;
mais la crainte d'tre massacrs par les Indiens les retint, et le
service n'en devint que plus exact.

D'autres Indiens voulurent disputer le passage aux Persans. Nadir-Schah,
se lassant de partager ses richesses avec ses ennemis, se fit jour par
la force des armes, et, les ayant obligs de prendre la fuite, il les
fit poursuivre par divers dtachemens qui pntrrent dans leurs
habitations, o ils mirent tout  feu et  sang. Pendant le chemin qui
lui restait jusqu' Kaboul, il envoya plusieurs beaux chevaux de son
curie, avec d'autres prsens,  Mohammed-Schah, et toute sa retraite
eut l'air d'un nouveau triomphe. On apprit avec beaucoup de joie dans
l'Inde qu'il avait repris la route du Kandahar, et l'inquitude diminua
par degrs jusqu' l'heureuse nouvelle de son retour en Perse.




CHAPITRE X.

Voyage de Bernier  Cachemire.


Cachemire bornant au nord les tats du Mogol, nous terminerons ce qui
regarde ce grand empire par la description de cette province, l'une des
contres les plus dlicieuses de l'univers, et qui forme un des articles
les plus agrables du recueil des voyageurs.

Un mdecin clbre, un philosophe au-dessus du commun, un observateur
galement sensible et judicieux, qui voyage dans le dessein de
s'instruire et de se rendre utile  l'instruction d'autrui, mrite sans
doute un rang distingu dans ce recueil. C'est  tous ces titres que les
remarques de Bernier sur l'empire du Mogol sont singulirement estimes.

La curiosit de voir le monde l'avait dj fait passer dans la Palestine
et dans l'gypte, o, s'tant remis en chemin pour le grand Caire, aprs
s'y tre arrt plus d'un an, il se rendit en trente-deux heures  Suez,
pour s'y embarquer sur une galre qui le fit arriver le dix-septime
jour  Djeddah, port de la Mecque. De l, un petit btiment l'ayant
port  Moka, il se proposait de passer en thiopie; mais, effray du
traitement qu'on y faisait aux catholiques, il s'embarqua dans un
vaisseau indien sur lequel il aborda heureusement au port de Surate en
1655. Le monarque qui occupait alors le trne des Mogols tait encore
Schah-Djehan, fils de Djehan-Guir et petit-fils d'Akbar. Bernier se
rendit  la cour d'Agra. Diverses aventures, qu'il n'a pas jug  propos
de publier, l'engagrent d'abord au service du grand-mogol en qualit de
mdecin; ensuite s'tant attach  Danesch-Mend-Khan, le plus savant
homme de l'Asie, qui avait t backis, ou grand-matre de la cavalerie,
et qui tait alors un des principaux seigneurs de l'empire, il fut
tmoin des sanglantes rvolutions qui arrivrent dans cette cour, et qui
mirent Aureng-Zeb sur le trne.

Son premier tome en contient l'histoire; le second n'offre rien non plus
qui appartienne au recueil des voyages. Mais, aprs avoir pass prs de
neuf ans  la cour, Bernier vit natre une occasion qu'il dsirait
depuis long-temps, de visiter quelques provinces de l'empire avec ses
matres, c'est--dire  la suite de l'empereur et de Danesch-Mend-Khan,
dont l'estime et l'affection ne lui promettaient que de l'agrment dans
cette entreprise.

Aureng-Zeb, qui retenait Schah-Djehan, son pre, prisonnier dans la
forteresse d'Agra, consultant moins la politique, qui ne lui permettait
gure de s'loigner, que l'intrt de sa sant et les sentimens des
mdecins, prt la rsolution de se rendre  Lahor, et de Lahor 
Cachemire, provinces septentrionales du Mogol, pour viter les chaleurs
excessives de l't. Il partit le 6 dcembre 1664,  l'heure que les
astrologues avaient choisie pour la plus heureuse. La mme raison
l'obligea de s'arrter  Schah-Limar, sa maison de plaisance, loigne
de deux lieues de Delhy; il y passa six jours entiers  faire des
prparatifs d'un voyage d'un an et demi. Il alla camper ensuite sur le
chemin de Lahor pour y attendre le reste de ses quipages.

Il menait avec lui trente-cinq mille hommes de cavalerie, qu'il tenait
toujours prs de sa personne, et plus de dix mille hommes d'infanterie,
avec les deux artilleries impriales, la pesante et la lgre; celle-ci
se nomme aussi l'artillerie de l'trier, parce qu'elle est insparable
de la personne de l'empereur; au lieu que la grosse s'en carte
quelquefois pour suivre les grands chemins et rouler plus facilement; la
grosse est compose de soixante-dix pices de canon, la plupart de
fonte, dont plusieurs sont si pesantes, qu'on emploie vingt paires de
boeufs  les tirer. On y joint des lphans qui aident les boeufs, en
poussant et tirant les roues des charrettes avec leurs trompes et leurs
ttes; du moins dans les passages difficiles et dans les hautes
montagnes. Celle de l'trier consiste en cinquante ou soixante petites
pices de campagne, toutes de bronze, montes chacune sur une petite
charrette orne de peintures et de petites banderoles rouges, et tires
par de fort beaux chevaux, conduits par le canonnier, qui sert de
cocher, avec un troisime cheval, que l'aide du canonnier mne en main
pour relais. Toutes ces charrettes vont toujours courant, pour se
trouver en ordre devant la tente de l'empereur, et pour tirer toutes 
la fois au moment qu'il arrive.

Un si grand appareil faisait apprhender qu'au lieu de faire le voyage
de Cachemire, il ne ft rsolu d'aller assiger l'importante ville de
Kandahar, qui, tant frontire de la Perse, de l'Indoustan et de
l'Ousbeck, capitale d'ailleurs d'un trs-riche et trs-beau pays, a fait
de tout temps le sujet des guerres les plus sanglantes entre les Persans
et les Mogols. Cependant Bernier, qui n'avait point encore quitt Delhy,
ne put diffrer plus long-temps son dpart sans s'exposer  demeurer
trop loin de l'arme. Il savait aussi que le nabab Danesch-Mend-Khan
l'attendait avec impatience. Ce seigneur, dit-il, ne pouvait non plus
se passer de philosopher toute l'aprs-midi sur les livres de Gassendi
et de Descartes, sur le globe, sur la sphre ou sur l'anatomie, que de
donner la matine entire aux grandes affaires de l'empire, en qualit
de secrtaire d'tat pour les affaires trangres, et de grand-matre de
la cavalerie.

Bernier s'tait fourni pour le voyage de deux bons chevaux tartares,
d'un chameau de Perse des plus grands et des plus forts, d'un chamelier
et d'un valet d'table, d'un cuisinier et d'un autre valet, que l'usage
du pays oblige de marcher devant son matre avec un flacon d'eau  la
main. Il n'avait pas oubli les ustensiles ncessaires, tels qu'une
tente d'une mdiocre grandeur et un tapis de pied, un petit lit de
sangle compos de quatre cannes trs-fortes et trs-lgres, avec un
coussin pour la tte; deux couvertures, dont l'une plie en quatre sert
de matelas, un soufra ou nappe ronde de cuir sur laquelle on mange,
quelques serviettes de toile peinte, et trois petits sacs de batterie de
cuisine ou de vaisselle qui s'arrange dans un grand sac, comme ce grand
sac se met dans un bissac de sangle, qui contient toutes les provisions,
le linge et les habits du matre et des valets. Il avait fait aussi sa
provision d'excellent riz, dans la crainte de n'en pas toujours trouver
d'aussi bon; de quelques biscuits doux avec du sucre et de l'anis; d'une
poche de toile avec son petit crochet de fer, pour faire goutter et
conserver du _days_ ou du lait caill, et de quantit de limons avec du
sucre pour faire de la limonade: car le days et la limonade sont les
deux liqueurs qui servent de rafrachissemens aux Indiens. Toutes ces
prcautions sont d'autant plus ncessaires dans ces voyages, qu'on y
campe et qu'on y vit  la tartare, sans esprance de trouver d'autres
logemens que les tentes. Mais Bernier se consolait par l'ide qu'on
devait marcher au nord, et qu'on partait aprs les pluies, vraie saison
pour voyager dans les Indes, sans compter que par la faveur du nabab il
tait sr d'obtenir tous les jours un pain frais et de l'eau du Gange,
dont ces seigneurs de la cour mnent plusieurs chameaux chargs. Ceux
qui sont rduits  manger du pain des marchs, qui est fort mal cuit, et
 boire de l'eau telle qu'on en rencontre, mle de toutes sortes
d'ordures que les hommes et les animaux y laissent, sont exposs  des
maladies dangereuses, qui produisent mme une espce de vers aux jambes.
Ces vers y causent d'abord une grande inflammation accompagne de
fivre. Quoiqu'ils sortent ordinairement  la fin du voyage, il s'en
trouve aussi qui demeurent plus d'un an dans la plaie. Leur grosseur est
celle d'une chanterelle de violon; de sorte qu'on les prendrait moins
pour des vers que pour quelques nerfs. On s'en dlivre comme en Afrique,
en les roulant autour d'un petit morceau de bois gros comme une pingle,
et les tirant de jour en jour avec beaucoup de prcaution, pour viter
de les rompre.

Quoiqu'on ne compte pas plus de quinze ou seize journes de Delhy 
Lahor, c'est--dire cent vingt de nos lieues, l'empereur employa prs de
deux mois  faire cette route.  la vrit il s'cartait souvent du
grand chemin avec une partie de l'arme pour se procurer plus facilement
le plaisir de la chasse, et pour la commodit de l'eau. Lorsque ce
prince est en marche, il a toujours deux camps ou deux amas de tentes,
qui se forment et se lvent alternativement, afin qu'en sortant de l'un,
il en puisse trouver un autre qui soit prt  le recevoir. De l leur
vient le nom de _peiche-kans_, qui signifie maisons qui prcdent. Ces
deux peiches-kans sont  peu prs semblables. On emploie, pour en
porter un, plus de soixante lphans, de deux cents chameaux et de cent
mulets, avec un nombre gal d'hommes. Les lphans portent les plus
pesans fardeaux, tels que les grandes tentes et leurs piliers, qui se
dmontent en trois pices. Les chameaux sont pour les moindres tentes,
et les mulets pour les bagages et les cuisines. On donne aux portefaix
tous les meubles lgers et dlicats qui sont sujets  se rompre, comme
la porcelaine qui sert  la table impriale, les lits peints et dors,
et les riches _karguais_, dont on donnera bientt la description. L'un
de ces deux peiches-kans n'est pas plus tt arriv au lieu marqu pour
le camp, que le grand-matre des logis choisit un endroit convenable
pour le quartier du roi, en observant nanmoins, autant qu'il est
possible, la symtrie et l'ordre qui regarde toute l'arme. Il fait
tracer un carr, dont chaque ct a plus de trois cents pas ordinaires
de longueur. Cent pionniers nettoient cet espace, l'aplanissent et font
des divans de terre, c'est--dire des espces d'estrades carres sur
lesquelles ils dressent les tentes. Ils entourent le carr gnral de
_kanates_ ou de paravens de sept ou huit pieds de hauteur, qu'ils
affermissent par des cordes attaches  des piquets, et par des perches
qu'ils plantent en terre deux  deux, de dix en dix pas, une en dehors
et l'autre en dedans, les inclinant l'une sur l'autre. Ces kanates sont
d'une toile forte, double d'indienne ou de toile peinte. Au milieu d'un
des cts du carr est la porte ou l'entre royale, qui est grande et
majestueuse. Les indiennes dont elle est compose, et celles qui forment
le dehors de cette face du carr, sont plus belles et plus riches que
les autres.

La premire et la plus grande des tentes qu'on dresse dans cette
enceinte se nomme _amkas_. C'est le lieu o l'empereur et tous les
grands de l'arme s'assemblent vers neuf heures du matin, du moins
lorsqu'on fait quelque sjour dans un camp ou en campagne mme; car
c'est un usage dont les empereurs mogols se dispensent rarement, de se
trouver  l'assemble deux fois par jour, comme dans leur ville
capitale, pour rgler les affaires de l'tat et pour administrer la
justice.

La seconde tente, qui n'est pas moins grande que la premire, mais qui
est un peu plus avance dans l'enceinte, s'appelle _gosel-kan_,
c'est--dire lieu pour se laver. C'est l que tous les seigneurs
s'assemblent le soir, et viennent saluer l'empereur comme dans la
capitale. Cette assemble du soir leur est trs-incommode; mais rien
n'est si magnifique pour les spectateurs que de voir dans une nuit
obscure, au milieu d'une campagne, entre toutes les tentes d'une arme,
de longues files de flambeaux qui conduisent tous les omhras au quartier
imprial, ou qui les ramnent  leurs tentes. Ces flambeaux ne sont pas
de cire comme les ntres, mais ils durent trs-long-temps. C'est un fer
emmanch au bout d'un bton, au bout duquel on entoure un vieux linge,
que le masalk ou le porte-flambeau arrose d'huile de temps en temps; il
tient  la main, pour cet usage, un flacon d'airain ou de fer-blanc,
dont le col est fort long et fort troit.

La troisime tente, plus petite que les deux premires, et plus avance
dans l'enclos, se nomme _kaluet-kan_, c'est--dire lieu de retraite, ou
salle du conseil priv, parce qu'on n'y admet que les principaux
officiers de l'empire, et qu'on y traite les affaires de la plus haute
importance. Plus loin sont les tentes particulires de l'empereur,
entoures de petits kanates de la hauteur d'un homme, et doubles
d'indiennes au pinceau, c'est--dire de ces belles indiennes de
Masulipatan, qui reprsentent toutes sortes de fleurs; quelques-unes
doubles de satin  fleurs avec de grandes franges de soie. Ensuite on
trouve les tentes des begums ou des princesses, et des autres dames du
srail, entoures aussi de riches kanates, entre lesquelles sont
distribues les tentes des femmes de service, dans l'ordre qui convient
 leur emploi.

L'amkas et les cinq ou six principales tentes sont fort levs, autant
pour tre vus de loin que pour rsister mieux  la chaleur. Le dehors
n'est qu'une grosse et forte toile rouge, embellie nanmoins de grandes
bandes, tailles de diverses formes assez agrables  la vue; mais le
dedans est doubl des plus belles indiennes, ou de quelque beau satin
enrichi de broderie de soie, d'or et d'argent, avec de grandes franges.
Les piliers qui soutiennent ces tentes sont peints et dors; on n'y
marche que sur de riches tapis, qui ont par-dessous des matelas de coton
pais de trois ou quatre doigts, autour desquels on trouve de grands
carreaux de brocart d'or pour s'appuyer. Dans chacune des deux grandes
tentes o se tient l'assemble on lve un thtre fort riche, o
l'empereur donne audience sous un grand dais de velours ou de brocart.
On y voit aussi des karguais dresss, c'est--dire des cabinets, dont
les petites portes se ferment avec des cadenas d'argent. Pour s'en
former une ide, Bernier veut qu'on se reprsente deux petits carrs de
nos paravens qu'on aurait poss l'un sur l'autre, et qui seraient
proprement attachs avec un lacet de soie qui rgnerait alentour; de
sorte nanmoins que les extrmits des cts de celui d'en haut
s'inclinassent les unes sur les autres pour former une espce de petit
dme ou de tabernacle. La seule diffrence est que tous les cts des
karguais sont d'ais de sapin fort minces et fort lgers, peints et
dors par le dehors, enrichis alentour de franges d'or et de soie, et
doubls d'carlate, ou de satin  fleurs, ou de brocart.

Hors du grand carr s'offrent premirement, des deux cts de la grande
entre ou de la porte royale, deux jolies tentes, o l'on voit
constamment quelques chevaux d'lite, sells, richement harnachs et
prts  marcher au premier ordre. Des deux cts de la mme porte sont
ranges les cinquante ou soixante petites pices de campagne qui
composent l'artillerie de l'trier, et qui tirent toutes pour saluer
l'empereur lorsqu'il entre dans sa tente; au-devant de la porte mme, on
laisse toujours un espace vide, au fond duquel les timbales et les
trompettes sont rassembles dans une grande tente;  peu de distance on
en voit un autre, qui se nomme _tchanki-kan_, o les omhras font la
garde  leur tour une fois chaque semaine, pendant vingt-quatre heures.
Cependant la plupart font dresser dans le mme lieu quelqu'une de leurs
propres tentes pour se donner un logement plus commode.

Autour des trois autres cts du grand carr, on voit toutes les tentes
des officiers dans un ordre qui est toujours le mme, autant que la
disposition du lieu le permet; elles ont leurs noms particuliers,
qu'elles tirent de leurs diffrens usages: l'une est pour les armes de
l'empereur, une autre pour les plus riches harnois des chevaux; une
autre pour les vestes de brocart dont l'empereur fait ses prsens, etc.
On en distingue quatre, proche l'une de l'autre dont la premire est
pour les fruits, la seconde pour les confitures, la troisime pour l'eau
du Gange et pour le salptre qui sert  le rafrachir, et la quatrime
pour le btel. Ces quatre tentes sont suivies de quinze ou seize autres,
qui composent les cuisines et leurs dpendances; d'un autre ct sont
celles des eunuques et d'un grand nombre d'officiers, aprs lesquelles
on en trouve quatre ou cinq longues, qui sont pour les chevaux de main,
et quantit d'autres pour les lphans, avec toutes celles qui sont
comprises sous le nom de la vnerie; car on porte toujours pour la
chasse une quantit d'oiseaux de proie, de chiens, de lopards. On mne
par ostentation des lions, des rhinocros, de grands buffles du Bengale,
qui combattent le lion, et des gazelles apprivoises, qu'on fait battre
devant l'empereur. Tous ces animaux ont leurs gouverneurs et leurs
retraites. On conoit aisment que ce grand quartier, qui se trouve
toujours au centre de l'arme, doit former un des plus beaux spectacles
du monde.

Aussitt que le grand-marchal des logis a choisi le quartier de
l'empereur, et qu'il a fait dresser l'amkas, c'est--dire la plus haute
de toutes les tentes, sur laquelle il se rgle pour le reste de la
disposition de l'arme, il marque les bazars, dont le premier et le
principal doit former une grande rue droite et un grand chemin libre qui
traverse toute l'arme, et toujours aussi droit qu'il est possible vers
le camp du lendemain. Tous les autres bazars, qui ne sont ni si longs ni
si larges, traversent ordinairement le premier; les uns en-de, les
autres en-del du quartier de l'empereur; et tous ces bazars sont
marqus par de trs-hautes cannes, qui se plantent en terre de trois en
trois cents pas, avec des tendards rouges et des queues de vache du
Grand-Tibet, qu'on prendrait au sommet de ces cannes pour autant de
vieilles perruques. Le grand marchal rgle ensuite la place des omhras,
qui gardent toujours le mme ordre,  peu de distance, autour du
quartier imprial. Leurs quartiers, du moins ceux des principaux, ont
beaucoup de ressemblance avec celui de l'empereur, c'est--dire qu'ils
ont ordinairement deux peiches-kans, avec un carr de kanates, qui
renferme leur principale tente et celle de leurs femmes. Cet espace est
environn des tentes de leurs officiers et de leur cavalerie, avec un
bazar particulier qui compose une rue de petites tentes pour le peuple
qui suit l'arme et qui entretient leur camp de fourrage, de grains, de
riz, de beurre et d'autres ncessits. Ces petits bazars pargnent aux
officiers l'embarras de recourir continuellement aux bazars impriaux,
o tout se trouve avec la mme abondance que dans la ville capitale.
Chaque petit bazar est marqu, comme les grands, par deux hautes cornes
plantes aux deux bouts dont les tendards servent  la distinction des
quartiers. Les grands omhras se font un honneur d'avoir des tentes fort
leves; cependant elles ne doivent pas l'tre trop, s'ils ne veulent
s'exposer  l'humiliation de les voir renverser par les ordres de
l'empereur. Il faut, par la mme raison, que les dehors n'en soient pas
entirement rouges, et qu'elles soient tournes vers l'amkas ou le
quartier imprial.

Le reste de l'espace qui se trouve entre le quartier de l'empereur, ceux
des omhras et les bazars, est occup par les mansebdars ou les petits
omhras, par une multitude de marchands qui suivent l'arme, par les gens
d'affaires et de justice; enfin par tous les officiers suprieurs ou
subalternes qui appartiennent  l'artillerie. Quoique cette description
donne l'ide d'un prodigieux nombre de tentes, qui demandent par
consquent une vaste tendue de pays, Bernier se figure qu'un pareil
camp form dans quelque belle campagne, o, suivant le plan ordinaire,
sa forme serait  peu prs ronde, comme il le vit plusieurs fois dans
cette route, n'aurait pas plus de deux lieues ou deux lieues et demie de
circuit, encore s'y trouverait-il divers endroits vides; mais il faut
observer que la grosse artillerie, qui occupe un grand espace, prcde
souvent d'un jour ou deux.

Quoique les tendards de chaque quartier, qui se voient de fort loin et
qu'on distingue facilement, servent de guides  ceux pour qui cet ordre
est familier, Bernier fait une peinture singulire de la confusion qui
rgne dans le camp. Toutes ces marques, dit-il, n'empchent pas qu'on
ne se trouve quelquefois fort embarrass, et mme en plein jour, mais
surtout le matin, lorsque tout le monde arrive et que chacun cherche 
se placer. Il s'lve souvent une si grande poussire, qu'on ne peut
dcouvrir le quartier de l'empereur, les tendards des bazars et les
tentes des omhras, sur lesquelles on est accoutum  se rgler. On se
trouve pris entre les tentes qu'on dresse, ou entre les cordes que les
moindres omhras qui n'ont pas de peiche-kans, et les mansebdars,
tendent pour marquer leurs logemens, et pour empcher qu'il ne se fasse
un chemin prs d'eux, ou que des inconnus ne viennent se placer proche
de leurs tentes, dans lesquelles ils ont quelquefois leurs femmes. Si
l'on cherche un passage, on le trouve ferm de ces cordes tendues, qu'un
tas de valets arms de gros btons refusent d'abaisser; si l'on veut
retourner sur ses pas, le chemin par lequel on est venu est dj bouch.
C'est l qu'il faut crier, faire entendre ses prires ou ses injures,
feindre de vouloir donner des coups et s'en bien garder; laisser aux
valets le soin de quereller ensemble et prendre celui de les accorder;
enfin se donner toutes les peines imaginables pour se tirer d'embarras
et pour faire passer ses chameaux; mais la plus insurmontable de toutes
les difficults, est pour aller le soir dans quelque endroit un peu
loign, parce que les puantes fumes du bois vert et de la fiente des
animaux, dont le peuple se sert pour la cuisine, forment un brouillard
si pais, qu'on ne distingue rien. Je m'y suis trouv pris trois ou
quatre fois jusqu' ne savoir que devenir. En vain demandais-je le
chemin; je ne pouvais le continuer dix pas de suite, et je ne faisais
que tourner. Une fois, particulirement, je me vis contraint d'attendre
que la lune ft leve pour m'clairer; une autre fois je fus oblig de
gagner l'_agacy-di_, de me coucher au pied et d'y passer la nuit, mon
cheval et mon valet prs de moi. L'agacy-di est un grand mt fort menu,
qu'on plante vers le quartier de l'empereur, proche d'une tente qui
s'appelle _nagor-kan_, et sur lequel on lve le soir une lanterne qui
demeure allume toute la nuit: invention fort commode, parce qu'on la
voit de loin, et que, se rendant au pied du mt lorsqu'on est gar, on
peut reprendre de l les bazars, et demander le chemin. On est libre
aussi d'y passer la nuit, sans y apprhender les voleurs.

Pour arrter les vols, chaque omhra doit faire garder son camp pendant
toute la nuit par des gens arms qui en font continuellement le tour en
criant _kaber-dar_, c'est--dire qu'on prenne garde  soi; d'ailleurs
on pose autour de l'arme, de distance en distance, des gardes
rgulires qui entretiennent du feu, et qui font entendre le mme cri.
Le katoual, qui est comme le grand-prvt, envoie pendant toute la nuit,
dans l'intrieur du camp, des troupes dont il est le chef, qui
parcourent les bazars en criant et sonnant de la trompette; ce qui
n'empche pas qu'il n'arrive toujours quelque dsordre.

L'empereur Aureng-Zeb se faisait porter, pendant sa marche, sur les
paules de huit hommes, dans un _tactravan_, qui est une espce de trne
o il tait assis. Cette voiture, que Bernier appelle un trne de
campagne, est un magnifique tabernacle peint et dor, qui se ferme avec
des vitres. Les quatre branches du brancard taient couvertes d'carlate
ou de brocart, avec des grandes franges d'or et de soie, et chaque
branche tait soutenue par deux porteurs trs-robustes richement vtus,
que d'autres suivaient pour les relayer. Aureng-Zeb montait quelquefois
 cheval, surtout lorsque le jour tait beau pour la chasse; il montait
aussi quelquefois sur un lphant, en _mickdember_ ou en _hauze_. C'est
la monture la plus superbe et la plus clatante; car l'lphant imprial
est toujours couvert d'un magnifique harnois. Le mickdember est une
petite tour carre, dont la peinture et la dorure font tout l'ornement.
Le hauze est un sige ovale, avec un dais  piliers. Dans ces diverses
marches, l'empereur tait toujours accompagn d'un grand nombre de
radjas et d'omhras, qui le suivaient immdiatement  cheval, mais en
gros et sans beaucoup d'ordre. Cette manire de faire leur cour parut
fort gnante  Bernier, particulirement les jours de chasse, o ils
taient exposs, comme de simples soldats, aux incommodits du soleil et
de la poussire. Ceux qui pouvaient se dispenser de suivre l'empereur,
taient fort  leur aise dans des palekis bien ferms, o ils pouvaient
dormir comme dans un lit; ils arrivaient de bonne heure  leurs tentes,
qui les attendaient avec toutes sortes de commodits.

Autour des omhras du cortge, et mme entre eux, on voyait toujours
quantit de cavaliers bien monts qui portaient une espce de massue ou
de masse d'armes d'argent. On en voyait aussi sur les ailes, qui
prcdaient la personne de l'empereur avec plusieurs valets de pieds.
Ces cavaliers, qui se nomment _gouzeberdars_, sont des gens choisis pour
la taille et la bonne mine, dont l'emploi est de porter les ordres et de
faire carter le peuple. Aprs les radjas, on voyait marcher avec un
mlange de timbales et de trompettes ce qu'on nomme le _coursi_. C'est
un grand nombre de figures d'argent qui reprsentent des animaux
trangers, des mains, des balances, des poissons et d'autres objets
mystrieux qu'on porte sur le bout de certains grands btons d'argent.
Le coursi tait suivi d'un gros de mansebdars ou de petits omhras,
beaucoup plus nombreux que celui des omhras.

Les princesses et les principales dames du srail se faisaient porter
aussi dans diffrentes sortes de voitures; les unes, comme l'empereur,
sur les paules de plusieurs hommes, dans un tchaudoul, qui est une
espce de tactravan peint et dor, couvert d'un magnifique rets de soie
de diverses couleurs, enrichi de broderie, de franges et de grosses
houppes pendantes; les autres, dans des palekis de la mme richesse;
quelques-unes dans de grandes et larges litires portes par deux
puissans chameaux ou par deux petits lphans au lieu de mules. Bernier
vit marcher ainsi Rauchenara-Begum. Il remarqua un jour, sur le devant
de sa litire qui tait ouvert, une petite esclave bien vtue qui
loignait d'elle les mouches et la poussire, avec une queue de paon
qu'elle tenait  la main. D'autres se font porter sur le dos d'lphans
richement quips, avec des couvertures en broderie et de grosses
sonnettes d'argent. Elles y sont comme leves en l'air, assises quatre
 quatre dans des mickdembers  treillis, qui sont toujours couverts
d'un rets de soie, et qui n'ont pas moins d'clat que les tchaudouls et
les tactravans.

Bernier parle avec admiration de cette pompeuse marche du srail. Dans
ce voyage, il prit quelquefois plaisir  voir Rauchenara-Begum marcher
la premire, monte sur un grand lphant de Pgou, dans un mickdember
clatant d'or et d'azur, suivie de cinq ou six autres lphans, avec des
mickdembers presque aussi riches que le sien, pleins des principales
femmes de sa maison; quelques eunuques richement vtus et monts sur des
chevaux de grand prix, marchant  ses cts la canne  la main; une
troupe de servantes tartares et cachemiriennes autour d'elle, pares
bizarrement et montes sur de belles haquenes; enfin plusieurs autres
eunuques  cheval, accompagns d'un grand nombre de valets de pied qui
portaient de grands btons pour carter les curieux. Aprs la princesse
Rauchenara, on voyait paratre une des principales dames de la cour dans
un quipage proportionn  son rang. Celle-ci tait suivie de plusieurs
autres, jusqu' quinze ou seize, toutes montes avec plus ou moins de
magnificence, suivant leurs fonctions et leurs appointemens. Cette
longue file d'lphans, dont le nombre tait quelquefois de soixante,
qui marchaient  pas compts, avec tout ce cortge et ces pompeux
ornemens, avait quelque chose de si noble et de si relev, que, si
Bernier n'et appel sa philosophie  son secours, il serait tomb,
dit-il, dans l'extravagante opinion de la plupart des potes indiens,
qui veulent que tous ces lphans portent autant de desses caches. Il
ajoute qu'effectivement elles sont presque inaccessibles aux yeux des
hommes, et que le plus grand malheur d'un cavalier, quel qu'il puisse
tre, serait de se trouver trop prs d'elles. Cette insolente canaille
d'eunuques et de valets ne cherche que l'occasion et quelque prtexte
pour exercer leurs cannes. Je me souviens, ajoute Bernier, d'y avoir
t malheureusement surpris; et je n'aurais pas vit les plus mauvais
traitemens, si je ne m'tais dtermin  m'ouvrir un passage l'pe  la
main plutt que de me laisser estropier par ces misrables, comme ils
commenaient  s'y disposer. Mon cheval, qui tait excellent, me tira de
la presse, et je le poussai ensuite au travers d'un torrent que je
passai avec le mme bonheur. Aussi les Mogols disent-ils, comme en
proverbe, qu'il faut se garder surtout de trois choses: la premire, de
s'engager entre les troupes des chevaux d'lite qu'on mne en main,
parce que les coups de pied n'y manquent pas; la seconde, de se trouver
dans les lieux o l'empereur s'exerce  la chasse; et la troisime
d'approcher trop des femmes du srail.

 l'gard des chasses du grand-mogol, Bernier avait eu peine 
s'imaginer, comme il l'avait souvent entendu dire, que ce monarque prt
cet amusement  la tte de cent mille hommes. Mais il comprit dans sa
route qu'il en aurait pu mener deux cent mille. Aux environs d'Agra et
de Delhy, le long du fleuve Djemna, jusqu'aux montagnes, et mme des
deux cts du grand chemin qui conduit  Lahor, on rencontre quantit
de terres incultes, les unes en bois taillis, les autres couvertes de
grandes herbes de la hauteur d'un homme, et davantage. Tous ces lieux
ont des gardes qui ne permettent la chasse  personne, except celle des
livres et des cailles, que les Indiens savent prendre au filet. Il s'y
trouve par consquent une trs-grande abondance de toutes sortes de
gibier. Le grand-matre des chasses, qui suit toujours l'empereur, est
averti des endroits qui en contiennent le plus. On les borde de gardes
dans une tendue de quatre ou cinq lieues de pays, et l'empereur entre
dans ces enceintes avec le nombre de chasseurs qu'il veut avoir  sa
suite, tandis que l'arme passe tranquillement sans prendre aucune part
 ses plaisirs.

Bernier fut tmoin d'une chasse curieuse, qui est celle des gazelles
avec des lopards apprivoiss. Il se trouve dans l'Inde quantit de ces
animaux, qui ressemblent beaucoup  nos faons. Ils vont ordinairement
par troupes spares les unes des autres; et chaque troupe, qui n'est
jamais que de cinq ou six, est suivie d'un mle seul, qu'on distingue 
sa couleur. Lorsqu'on a dcouvert une troupe de gazelles, on tche de
les faire apercevoir au lopard, qu'on tient enchan sur une petite
charrette. On le dlie, et cet animal rus ne se livre pas d'abord 
l'ardeur de les poursuivre. Il tourne, il se cache, il se courbe pour en
approcher et pour les surprendre. Comme sa lgret est incroyable, il
s'lance dessus lorsqu'il en est  porte, les trangle et se rassasie
de leur sang. S'il manque son coup, ce qui arrive assez souvent, il ne
fait plus aucun mouvement pour recommencer la chasse; et Bernier croit
qu'il prendrait une peine inutile, parce que les gazelles courent plus
vite et plus long-temps que lui. Le matre ou le gouverneur s'approche
doucement de lui, le flatte, lui jette des morceaux de chair; et
saisissant un moment pour lui jeter ce que Bernier nomme des lunettes
qui lui couvrent les yeux, il l'enchane et le remet sur sa charrette.

La chasse des nilgauts parut moins curieuse  Bernier. On enferme ces
animaux dans de grands filets qu'on resserre peu  peu, et lorsqu'ils
sont rduits dans une petite enceinte, l'empereur et les omhras entrent
avec les chasseurs, et les tuent sans peine et sans danger  coups de
flches, de demi-piques, de sabres et de mousquetons; et quelquefois en
si grand nombre, que l'empereur en distribue des quartiers  tous les
omhras. La chasse des grues a quelque chose de plus amusant. Il y a du
plaisir  leur voir employer toutes leurs forces pour se dfendre en
l'air contre les oiseaux de proie. Elles en tuent quelquefois; mais
comme elles manquent d'adresse pour se tourner, ces oiseaux chasseurs en
triomphent  la fin.

De toutes ces chasses, Bernier trouva celle du lion la plus curieuse et
la plus noble. Elle est rserve  l'empereur et aux princes de son
sang. Lorsque ce monarque est en campagne, si les gardes des chasses
dcouvrent la retraite d'un lion, ils attachent dans le lieu voisin un
ne, que le lion ne manque pas de venir dvorer; aprs quoi, sans
chercher d'autre proie, il va boire, et revient dormir dans son gte
ordinaire jusqu'au lendemain, qu'on lui fait trouver un autre ne
attach comme le jour prcdent. On l'appte ainsi pendant plusieurs
jours. Enfin, lorsque sa majest s'approche, on attache un ne au mme
endroit, et l, on lui fait avaler quantit d'opium, afin que sa chair
puisse assoupir le lion. Les gardes, avec tous les paysans des villages
voisins, tendent de vastes filets qu'ils resserrent par degrs.
L'empereur, mont sur un lphant bard de fer, accompagn du
grand-matre, de quelques omhras, monts aussi sur des lphans, d'un
grand nombre de gouzebersdars  cheval, et de plusieurs gardes des
chasses arms de demi-piques, s'approche du dehors des filets, et tire
le lion. Ce fier animal qui se sent bless, ne manque pas d'aller droit
 l'lphant; mais il rencontre les filets qui l'arrtent: et l'empereur
le tire tant de fois, qu' la fin il le tue. Cependant Bernier en vit un
dans la dernire chasse qui sauta par-dessus les filets, et qui se jeta
vers un cavalier dont il tua le cheval. Les chasseurs n'eurent pas peu
de peine  le faire rentrer dans les filets.

Cette chasse jeta toute l'arme dans un terrible embarras. Bernier
raconte qu'on fut trois ou quatre jours  se dgager des torrens qui
descendent des montagnes entre les bois, et de grandes herbes o les
chameaux ne paraissaient presque point. Heureux, dit-il, ceux qui
avaient fait quelques provisions, car tout tait en dsordre! Les bazars
n'avaient pu s'tablir. Les villages taient loigns. Une raison
singulire arrtait l'arme: c'tait la crainte que le lion ne ft
chapp aux armes de l'empereur. Comme c'est un heureux augure qu'il tue
un lion, c'en est un trs-mauvais qu'il le manque. On croirait l'tat en
danger. Aussi le succs de cette chasse est-il accompagn de plusieurs
grandes crmonies. On apporte le lion mort devant l'empereur dans
l'assemble gnrale des omhras; on l'examine; on le mesure; on crit
dans les archives de l'empire que tel jour tel empereur tua un lion de
telle grandeur et de tel poil: on n'oublie pas la mesure de ses dents et
de ses griffes, ni les moindres circonstances d'un si grand vnement.
 l'gard de l'opium qu'on fait manger  l'ne, Bernier ajoute qu'ayant
consult l-dessus un des premiers chasseurs, il apprit de lui que
c'tait une fable populaire, et qu'un lion bien rassasi n'a pas besoin
de secours pour s'endormir.

Outre l'embarras des chasses, la marche tait quelquefois retarde par
le passage des grandes rivires, qui sont ordinairement sans ponts. On
tait oblig de faire plusieurs ponts de bateaux loigns de deux ou
trois cents pas l'un de l'autre. Les Mogols ont l'art de les bien lier
et de les affermir. Ils les couvrent d'un mlange de terre et de paille
qui empche les animaux de glisser. Le pril n'est qu' l'entre et  la
sortie, parce qu'outre la presse et la confusion, il s'y fait souvent
des fosses o les chevaux et les boeufs tombent les uns sur les autres
avec un dsordre incroyable. L'empereur ne campa alors qu' une
demi-lieue du pont, et s'arrta un jour ou deux pour laisser  l'arme
le temps de passer plus  l'aise. Il n'tait pas ais de juger de
combien d'hommes elle tait compose. Bernier croit en gnral que, soit
gens de guerre ou de suite, il n'y avait pas moins de cent mille
cavaliers; qu'il y avait plus de cent cinquante mille chevaux, mules ou
lphans, prs de cinquante mille chameaux, et presque autant de boeufs
et de bidets qui servent  porter les provisions des bazars, avec les
femmes et les enfans; car les Mogols ont conserv l'usage tartare de
traner tout avec eux. Si l'on y joint le compte des gens de service
dans un pays o rien ne se fait qu' force de valets, et o Bernier
mme, qui ne tenait rang que de cavalier  deux chevaux, avait trois
domestiques  ses gages, on sera port  croire que l'arme ne contenait
pas moins de trois  quatre cent mille personnes. Il faudrait les avoir
compts, dit Bernier; mais, aprs avoir assur que le nombre tait
prodigieux et presque incroyable, il ajoute, pour diminuer l'tonnement,
que c'tait la ville de Delhy entire, parce que tous les habitans de
cette capitale, ne vivant que de la cour et de l'arme, seraient exposs
 mourir de faim, s'ils ne suivaient pas l'empereur, surtout dans ses
longs voyages.

Si l'on demande comment une arme si nombreuse peut subsister, Bernier
rpond que les Indiens sont fort sobres, et que de cette multitude de
cavaliers, il ne faut pas compter plus de la vingtime partie qui mange
de la viande pendant la marche. Le kicheri, qui est un mlange de riz et
de lgumes, sur lesquels on verse du beurre roux aprs les avoir fait
cuire, est la nourriture ordinaire des Mogols.  l'gard des animaux, on
sait que les chameaux rsistent au travail,  la faim,  la soif, qu'ils
vivent de peu, et qu'ils mangent de tout. Aussitt qu'une arme arrive,
on les mne brouter dans les champs, o ils se nourrissent de tout ce
qu'ils peuvent trouver. D'ailleurs les mmes marchands qui entretiennent
les bazars  Delhy sont obligs de les entretenir en campagne. Enfin la
plus basse partie du peuple rde sans cesse dans les villages voisins du
camp pour acheter du fourrage, sur lequel elle trouve quelque chose 
gagner. Les plus pauvres raclent avec une espce de truelle les
campagnes entires, pour en enlever les petites herbes, qu'ils lavent
soigneusement, et qu'ils vendent quelquefois assez cher.

Bernier s'excuse de n'avoir pas marqu les villes et les bourgades qui
sont entre Delhy et Lahor: il n'en vit presque point. Il marchait
presque toujours au travers des champs et pendant la nuit. Comme son
logement n'tait pas au milieu de l'arme, o le grand chemin passe
souvent, mais fort avant dans l'aile droite, il suivait la vue des
toiles pour s'y rendre, au hasard de se trouver quelquefois fort
embarrass, et de faire cinq ou six lieues, quoique la distance d'un
camp  l'autre ne soit ordinairement que de trois ou quatre; mais
l'arrive du jour finissait son embarras.

En arrivant  Lahor, il apprit que le pays, dont cette ville est la
capitale, se nomme _Pendjab_, c'est--dire pays des cinq eaux, parce
qu'effectivement il est arros par cinq rivires considrables, qui,
descendant des grandes montagnes dont le pays de Cachemire est
environn, vont se joindre  l'Indus et se jeter avec lui dans l'Ocan.
Quelques-uns prtendent que Lahor est l'ancienne Bucphalie, btie par
Alexandre-le-Grand, en l'honneur d'un cheval qu'il aimait. Les Mogols
connaissent ce conqurant sous le nom de _Secander-Filifous_, qui
signifie _Alexandre, fils de Philippe_; mais ils ignorent le nom de son
cheval. La ville est btie sur une des cinq rivires, qui n'est pas
moins grande que la Loire, et pour laquelle on aurait besoin d'une
leve, parce que, dans ses dbordemens, elle change souvent de lit et
cause de grands dgts. Depuis quelques annes, elle s'tait retire de
Lahor d'un grand quart de lieue. Les maisons de cette ville sont
beaucoup plus grandes que celles de Delhy et d'Agra; mais, dans
l'absence de la cour, qui n'avait pas fait ce voyage depuis plus de
vingt ans, la plupart taient tombes en ruine. Il ne restait que cinq
ou six rues considrables, dont deux ou trois avaient plus d'une grande
lieue de longueur, et dans lesquelles on voyait aussi une quantit
d'difices en ruine. Le palais imprial n'tait plus sur le bord de la
rivire. Bernier le trouva magnifique, quoique fort infrieur  ceux
d'Agra et de Delhy.

L'empereur s'y arrta plus de deux mois pour attendre la fonte des
neiges, qui bouchaient le passage des montagnes. On engagea Bernier  se
fournir d'une petite tente cachemirienne. La sienne tait grande et
pesante, et ses chameaux ne pouvant passer les montagnes, il aurait t
oblig de la faire porter par des crocheteurs, avec beaucoup d'embarras
et de dpense. Il se flattait qu'aprs avoir surmont les chaleurs de
Moka et de Babel-Mandel, il serait capable de braver celles du reste de
la terre; mais ce n'est pas sans raison, comme il l'apprit bientt par
exprience, que les Indiens mmes apprhendent les onze ou douze jours
de marche que l'on compte de Lahor  Bember, c'est--dire jusqu'
l'entre des montagnes de Cachemire. Cet excs de chaleur vient, dit-il,
de la situation de ces hautes montagnes, qui, se trouvant au nord de la
route, arrtent les vents frais, rflchissent les rayons du soleil sur
les voyageurs, et laissent dans la campagne une ardeur brlante. En
raisonnant sur la cause du mal, il s'criait ds le quatrime jour: Que
me sert de philosopher et de chercher des raisons de ce qui me tuera
peut-tre demain?

Le cinquime jour, il passa un des grands fleuves de l'Inde, qui se
nomme _le Tchenb_. L'eau en est si bonne, que les omhras en font
charger leurs chameaux, au lieu de celle du Gange, dont ils boivent
jusqu' ce lieu; mais elle n'eut pas le pouvoir de garantir Bernier des
incommodits de la route. Il en fait une peinture effrayante. Le soleil
tait insupportable ds le premier moment de son lever: on n'apercevait
pas un nuage; on ne sentait pas un souffle de vent; les chameaux, qui
n'avaient pas vu d'herbe verte depuis Lahor, pouvaient  peine se
traner. Les Indiens, avec leur peau noire, sche et dure, manquaient de
force et d'haleine; on en trouvait de morts en chemin; le visage de
Bernier, ses mains et ses pieds taient pels; tout son corps tait
couvert de petites pustules rouges qui le piquaient comme des aiguilles;
il doutait, le dixime jour de la marche, s'il serait vivant le soir;
toute son esprance tait dans un peu de lait caill sec, qu'il dlayait
dans l'eau avec un peu de sucre, et quatre ou cinq citrons qui lui
restaient pour faire de la limonade.

Il arriva nanmoins la nuit du douzime jour, au pied d'une montagne
escarpe, noire et brlante, o Bember est situ. Le camp fut assis dans
le lit d'un large torrent  sec, rempli de cailloux et de sable: c'tait
une vraie fournaise ardente; mais une pluie d'orage qui tomba le matin
vint rafrachir l'air. L'empereur, n'ayant pu prvoir ce soulagement,
tait parti pendant la nuit avec une partie de ses femmes et de ses
principaux officiers. Dans la crainte d'affamer le petit royaume de
Cachemire, il n'avait voulu mener avec lui que ses principales femmes et
les meilleures amies de Rauchenara-Begum, avec aussi peu d'omhras et de
milice qu'il tait possible. Les omhras qui eurent la permission de le
suivre ne prirent que le quart de leurs cavaliers: le nombre des
lphans fut born. Ces animaux, quoique extrmement lourds, ont le pied
ferme. Ils marchent comme  ttons dans les passages dangereux, et
s'assurent toujours d'un pied avant de remuer l'autre. On mena aussi
quelques mulets; mais on fut oblig de supprimer tous les chameaux, dont
le secours aurait t le plus ncessaire. Leurs jambes longues et raides
ne peuvent se soutenir dans l'embarras des montagnes. On fut oblig d'y
suppler par un grand nombre de portefaix, que les gouverneurs et les
radjas d'alentour avaient pris soin de rassembler, et l'ordonnance
impriale leur assignait  chacun dix cus pour cent livres pesant. On
en comptait plus de trente mille, quoiqu'il y et dj plus d'un mois
que l'empereur et les omhras s'taient fait prcder d'une partie du
bagage et des marchands. Les seigneurs nomms pour le voyage avaient
ordre de partir chacun  leur tour, comme le seul moyen d'viter la
confusion pendant cinq jours de cette dangereuse marche, et tout le
reste de la cour, avec l'artillerie et la plus grande partie des
troupes, devaient passer trois ou quatre mois comme en garnison dans le
camp de Bember, jusqu'au retour du monarque, qui se proposait d'attendre
la fin des chaleurs.

Le rang de Danech-Mend-Khan tant marqu pour la nuit suivante, Bernier
partit  sa suite. Il n'eut pas plus tt mont ce qu'il appelle
_l'affreuse muraille haute, escarpe du monde_, c'est--dire une haute
montagne noire et pele, qu'en descendant de l'autre ct, il sentit un
air plus frais, plus doux et plus tempr. Mais rien ne le surprit tant
dans ces montagnes que de se trouver tout d'un coup comme transport des
Indes en Europe. En voyant la terre couverte de toutes nos plantes et de
tous nos arbrisseaux,  l'exception nanmoins de l'hysope, du thym, de
la marjolaine et du romarin, il se crut dans certaines montagnes
d'Auvergne, au milieu d'une fort de sapins, de chnes verts, d'ormeaux,
de platanes; et son admiration tait d'autant plus vive, qu'en sortant
des campagnes brlantes de l'Indoustan, il n'avait rien aperu qui
l'et prpar  cette mtamorphose.

Il admira particulirement,  une journe et demie de Bember, une
montagne qui n'offrait que des plantes sur ses deux faces, avec cette
diffrence qu'au midi, vers les Indes, c'tait un mlange de plantes
indiennes et europennes; au lieu que du ct expos au nord il n'en
dcouvrit que d'europennes, comme si la premire face et galement
particip de la temprature des deux climats, et que celle du nord et
t tout europenne.  l'gard des arbres, il observa continuellement
une suite naturelle de gnrations et de corruptions. Dans des
prcipices o jamais homme n'tait descendu, il en voyait plusieurs qui
tombaient ou qui taient dj tombs les uns sur les autres morts, 
demi pouris de vieillesse, et d'autres jeunes et frais qui renaissaient
de leur pied. Il en voyait mme quelques-uns de brls, soit qu'ils
eussent t frapps de la foudre, ou que, dans le coeur de l't, ils se
fussent enflamms par leur frottement mutuel, tant agits par quelque
vent chaud et furieux, soit que, suivant l'opinion des habitans, le feu
prenne de lui mme au tronc, lorsqu' force de vieillesse il devient
fort sec. Bernier ne cessait d'attacher les yeux sur les cascades
naturelles qu'il dcouvrait entre les rochers. Il en vit une  laquelle,
dit-il, il n'y a rien de comparable au monde. On aperoit de loin, du
penchant d'une haute montagne, un torrent d'eau qui descend par un long
canal sombre et couvert d'arbres, et qui se prcipite tout d'un coup,
avec un bruit pouvantable, en bas d'un rocher droit, escarp et d'une
hauteur prodigieuse. Assez prs, sur un autre rocher que l'empereur
Djehan-Ghir avait fait aplanir exprs, on voyait un grand thtre tout
dress, o la cour pouvait s'arrter en passant pour considrer  loisir
ce merveilleux ouvrage de la nature.

Ces amusemens furent mls d'un accident fort trange. Le jour o
l'empereur monta le Pire-Pendjal, qui est la plus haute de toutes ces
montagnes, et d'o l'on commence  dcouvrir dans l'loignement le pays
de Cachemire, un des lphans qui portaient les femmes dans des
mickdembers et des embarys, fut saisi de peur, et se mit  reculer sur
celui qui le suivait. Le second recula sur l'autre, et successivement
toute la file, qui tait de quinze. Comme il leur tait impossible de
tourner dans un chemin raide et fort troit, ils culbutrent tous au
fond du prcipice, qui n'tait pas heureusement des plus profonds et des
plus escarps. Il n'y eut que trois ou quatre femmes de tues; mais tous
les lphans y prirent. Bernier, qui suivait  deux journes de
distance, les vit en passant, et crut en remarquer plusieurs qui
remuaient encore leur trompe. Ce dsastre jeta beaucoup de dsordre dans
toute l'arme, qui marchait en file sur le penchant des montagnes, par
des sentiers fort dangereux. On fit faire halte le reste du jour et
toute la nuit, pour se donner le temps de retirer les femmes et tous les
dbris de leur chute. Chacun fut oblig de s'arrter dans le lieu o il
se trouvait, parce qu'il tait en plusieurs endroits impossible
d'avancer ni de reculer. D'ailleurs personne n'avait prs de soi ses
portefaix, avec sa tente et ses vivres. Bernier ne fut pas le plus
malheureux. Il trouva le moyen de grimper hors du chemin, et d'y
arranger un petit espace commode pour y passer la nuit avec son cheval.
Un de ses valets, qui le suivit, avait un peu de pain, qu'ils
partagrent ensemble. En remuant quelques pierres dans ce lieu, ils
trouvrent un gros scorpion noir, qu'un jeune Mogol prit dans sa main,
et pressa sans en tre piqu. Bernier eut la mme hardiesse, sur la
parole de ce jeune homme qui tait de ses amis, et qui se vantait
d'avoir charm le scorpion par un passage de l'Alcoran. Il n'est
pourtant gure probable que le philosophe Bernier comptt beaucoup sur
un passage de l'Alcoran. Quoi qu'il en soit, le jeune homme ne voulut
pas enseigner  Bernier le passage de l'Alcoran, parce que la puissance
de charmer passerait, disait-il,  celui auquel il le dirait, comme elle
lui avait pass en quittant celui qui le lui avait appris.

En traversant la montagne de Pire-Pendjal, trois choses, dit-il, lui
rappelrent ses ides philosophiques. Premirement, en moins d'une heure
il prouva l'hiver et l't. Aprs avoir su  grosses gouttes pour
monter par des chemins o tout le monde tait forc de marcher  pied et
sous un soleil brlant, il trouva au sommet de la montagne des neiges
glaces, au travers desquelles on avait ouvert un chemin. Il tombait un
verglas fort pais, et il soufflait un vent si froid, que la plupart des
Indiens, qui n'avaient jamais vu de glace ni de neige, ni senti un air
si glacial, couraient en tremblant pour arriver dans un air plus chaud.
En second lieu, Bernier rencontra, en moins de deux cents pas, deux
vents absolument opposs: l'un du nord, qui lui frappait le visage en
montant, surtout lorsqu'il arriva proche du sommet; l'autre du midi, qui
lui donnait  dos en descendant, comme si des exhalaisons de cette
montagne il s'tait form un vent qui acqurait des qualits diffrentes
en prenant son cours dans les deux vallons opposs.

La troisime rencontre de Bernier fut celle d'un vieil ermite, qui
vivait sur le sommet de la montagne depuis le temps de Djehan-Ghir. On
ignorait sa religion, quoiqu'on lui attribut des miracles, tels que de
faire tonner  son gr, et d'exciter des orages de grle, de pluie, de
neige et de vent. Sa figure avait quelque chose de sauvage; sa barbe
tait longue, blanche et mal peigne. Il demanda firement l'aumne;
mais il laissait prendre de l'eau dans des tasses de terre qu'il avait
ranges sur une grande pierre. Il faisait signe de la main qu'on passt
vite sans s'arrter, et grondait contre ceux qui faisaient du bruit.
Bernier, qui eut la curiosit d'entrer dans sa caverne, aprs lui avoir
adouci le visage par un prsent d'une demi-roupie, lui demanda ce qui
lui causait tant d'aversion pour le bruit. Sa rponse fut que le bruit
excitait de furieuses temptes autour de la montagne; qu'Aureng-Zeb
avait t fort sage de suivre son conseil; que Schah-Djehan en avait
toujours us de mme; et que Djehan-Ghir, pour s'tre une fois moqu de
ses avis, et n'avoir pas craint de faire sonner les trompettes et donner
des timbales, avait failli prir avec son arme.

On lit dans l'histoire des anciens rois de Cachemire que tout ce pays
n'tait autrefois qu'un grand lac, et qu'un saint vieillard, nomm
_Kacheb_, donna une issue miraculeuse aux eaux en coupant une montagne
qui se nomme _Baramoul_. Bernier n'eut pas de peine  croire que cet
espace avait t autrefois couvert d'eau, comme on le rapporte de la
Thessalie et de quelques autres pays; mais il ne put se persuader que
l'ouverture de Baramoul ft l'ouvrage des hommes, parce que cette
montagne est trs-haute et trs-large; il se figura plus volontiers que
les tremblemens de terre, auxquels ces rgions sont assez sujettes,
peuvent avoir ouvert quelque caverne souterraine, o la montagne s'est
enfonce d'elle-mme. C'est ainsi que, suivant l'opinion des Arabes, le
dtroit de Babel-Mandel s'est anciennement ouvert, et qu'on a vu des
montagnes et des villes s'abmer dans de grands lacs.

Quelque jugement qu'on en porte, Cachemire ne conserve plus aucune
apparence de lac; c'est une trs-belle campagne, diversifie d'un grand
nombre de petites collines, et qui n'a pas moins de trente lieues de
long sur dix ou douze de largeur; elle est situe  l'extrmit de
l'Indoustan, au nord de Lahor, et vritablement enclave dans le fond
des montagnes du Caucase indien, entre celles du grand et du petit
Thibet, et celles du pays du Radja-Gamon. Les premires montagnes qui la
bordent, c'est--dire celles qui touchent  la plaine, sont de mdiocre
hauteur, revtues d'arbres ou de pturages, remplies de toutes sortes de
bestiaux, tels que des vaches, des brebis, des chvres et des chevaux.
Il y a plusieurs espces de gibier, tels que des livres, des perdrix,
des gazelles, et quelques-uns de ces animaux qui portent le musc; on y
voit aussi des abeilles en trs-grande quantit. Mais, ce qui est
trs-rare dans les Indes, on n'y trouve presque jamais de serpens, de
tigres, d'ours ni de lions; d'o Bernier conclut qu'on peut les nommer
des montagnes innocentes, et dcoulantes de lait et de miel, comme
celles de la terre de promission.

Au del de ces premires montagnes, il s'en lve d'autres trs-hautes,
dont le sommet est toujours couvert de neige, ne cesse jamais d'tre
tranquille et lumineux, et s'lve au-dessus de la rgion des nuages et
des brouillards. De toutes ces montagnes, il sort de toutes parts une
infinit de sources et de ruisseaux que les habitans ont l'art de
distribuer dans leurs champs de riz, et de conduire mme par de grandes
leves de terre sur leurs petites collines. Ces belles eaux, aprs avoir
form une multitude d'autres ruisseaux et d'agrables cascades, se
rassemblent enfin et composent une rivire de la grandeur de la Seine,
qui tourne doucement autour du royaume, traverse la ville capitale, et
va trouver sa sortie  Baramoul, entre deux rochers escarps, pour se
jeter au del au travers des prcipices, se charger, en passant, de
plusieurs petites rivires qui descendent des montagnes, et se rendre
vers Atock dans le fleuve Indus.

Tant de ruisseaux qui sortent des montagnes rpandent dans les champs et
sur les collines une fertilit admirable, qui les ferait prendre pour un
grand jardin verdoyant ml de bourgs et de villages, dont on dcouvre
un grand nombre entre les arbres, vari par de petites prairies, par des
pices de riz, de froment, de chanvre, de safran et de diverses sortes
de lgumes, et entrecoup de canaux de toutes sortes de formes. Un
Europen y reconnat partout les plantes, les fleurs et les arbres de
notre climat, des pommiers, des pruniers, des abricotiers, des noyers et
des vignes charges de leurs fruits. Les jardins particuliers sont
remplis de melons, de pastques ou melons d'eau, de chervis, de
betteraves, de raiforts, de la plupart de nos herbes potagres, et de
quelques-unes qui manquent  l'Europe.  la vrit Bernier n'y vit pas
tant d'espces de fruits diffrentes, et ne les trouva pas mme aussi
bons que les ntres; mais, loin d'attribuer le dfaut  la terre, il
regrette, pour les habitans qu'ils n'aient pas de meilleurs jardiniers.

La ville capitale porte le nom du royaume: elle est sans murailles, mais
elle n'a pas moins de trois quarts de lieue de long et d'une demi-lieue
de large. Elle est situe dans une plaine  deux lieues des montagnes,
qui forment un demi-cercle autour d'elle, et sur le bord d'un lac d'eau
douce de quatre ou cinq lieues de tour, form de sources vives et de
ruisseaux qui dcoulent des montagnes; il se dgorge dans la rivire par
un canal navigable. Cette rivire a deux ponts de bois dans la ville
pour la communication des deux parties qu'elle spare. La plupart des
maisons sont de bois, mais bien bties, et mme  deux ou trois tages.
Quoique le pays ne manque point de belles pierres de taille, et qu'il y
reste quantit de vieux temples et d'autres btimens qui en taient
construits, l'abondance du bois, qu'on fait descendre facilement des
montagnes par les petites rivires qui l'apportent, a fait embrasser la
mthode de btir de bois plutt que de pierre. Les maisons qui sont sur
la rivire ont presque toutes un petit jardin; ce qui forme une
perspective charmante, surtout dans la belle saison, o l'usage est de
se promener sur l'eau. Celles dont la situation est moins riante ne
laissent pas d'avoir aussi leur jardin, et plusieurs ont un petit canal
qui rpond au lac, avec un petit bateau pour la promenade.

Dans une extrmit de la ville s'lve une montagne dtache de toutes
les autres, qui fait encore une perspective trs-agrable, parce qu'elle
a sur sa pente plusieurs belles maisons avec leurs jardins, et sur son
sommet une mosque et un ermitage bien btis, avec un jardin et quantit
de beaux arbres verts, qui lui servent comme de couronne; aussi se
nomme-t-elle, dans la langue du pays, _Hariperbet_, qui signifie
montagne de verdure.  l'opposite, on en dcouvre une autre, sur
laquelle on voit aussi une petite mosque avec son jardin, et un
trs-ancien btiment qui doit avoir t un temple d'idoles, quoiqu'il
porte le nom de _trne de Salomon_, parce que les habitans le croient
l'ouvrage de ce prince, dans un voyage qu'ils lui attribuent 
Cachemire.

La beaut du lac est augmente par un grand nombre de petites les qui
forment autant de jardins de plaisance dont l'aspect offre de belles
masses de verdure au milieu des eaux, parce qu'ils sont remplis d'arbres
fruitiers, et bords de trembles  larges feuilles, dont les plus gros
peuvent tre embrasss, mais tous d'une hauteur extraordinaire, avec un
seul bouquet de branches  leur cime, comme le palmier. Au del du lac,
sur le penchant des montagnes, ce n'est que maisons et jardins de
plaisance. La nature semble avoir destin de si beaux lieux  cet usage;
ils sont remplis de sources et de ruisseaux. L'air y est toujours pur,
et l'on y a de toutes parts, la vue du lac, des les et de la ville. Le
plus dlicieux de tous ces jardins est celui qui porte le nom de
_Chahlimar_, ou jardin du roi. On y entre par un grand canal bord de
gazons, qui a plus de deux cents pas de long, entre deux belles alles
de peupliers. Il conduit  un grand cabinet qui est au milieu du jardin,
o commence un autre canal bien plus magnifique, qui va tant soit peu en
montant jusqu' l'extrmit du jardin. Ce second canal est pav de
grandes pierres de taille; ses bords sont en talus, de la mme pierre;
on voit dans le milieu une longue file de jets d'eau, de quinze en
quinze pas, sans en compter un grand nombre d'autres qui s'lvent
d'espace en espace, de diverses pices d'eau rondes, dont il est bord
comme d'autant de rservoirs; il se termine au pied d'un cabinet qui
ressemble beaucoup au premier. Ces cabinets, qui sont  peu prs en
dmes, situs au milieu du canal et entours d'eau, et par consquent
entre les deux grandes alles de peupliers, ont une galerie qui rgne
tout autour, et quatre portes opposes les unes aux autres, deux
desquelles regardent les alles, avec deux ponts pour y passer, et les
deux autres donnent sur les canaux opposs. Chaque cabinet est compos
d'un grand salon, au milieu de quatre chambres qui en font les quatre
coins. Tout est peint ou dor dans l'intrieur, et parsem de sentences
en gros caractres persans. Les quatre portes sont trs-riches; elles
sont faites de grandes pierres, et soutenues par des colonnes tires des
anciens temples d'idoles que Schah-Djehan fit ruiner. On ignore
galement la matire et le prix de ces pierres; mais elles sont plus
belles que le marbre et le porphyre.

Bernier dcide hardiment qu'il n'y a pas de pays au monde qui renferme
autant de beauts que le royaume de Cachemire dans une si petite
tendue. Il mriterait, dit-il, de dominer encore toutes les montagnes
qui l'environnent jusqu' la Tartarie, et tout l'Indoustan jusqu' l'le
de Ceylan. Telles taient autrefois ses bornes. Ce n'est pas sans raison
que les Mogols lui donnent le nom de paradis terrestre des Indes, et que
l'empereur Akbar employa tant d'efforts pour l'enlever  ses rois
naturels. Djehan-Ghir, son fils et son successeur, prit tant de got
pour cette belle portion de la terre, qu'il ne pouvait en sortir, et
qu'il dclarait quelquefois que la perte de sa couronne le toucherait
moins que celle de Cachemire; aussi, lorsque nous y fmes arrivs, tous
les beaux esprits mogols s'efforcrent d'en clbrer les agrmens par
diverses pices de posie, et les prsentaient  l'empereur, qui les
rcompensait noblement.

Les Cachemiriens passent pour les plus spirituels, les plus fins et les
plus adroits de tous les peuples de l'Inde. Avec autant de disposition
que les Persans pour la posie et pour toutes les sciences, ils sont
plus industrieux et plus laborieux; ils font des palekis, des bois de
lit, des coffres, des critoires, des cassettes, des cuillres et
diverses sortes de petits ouvrages que leur beaut fait rechercher dans
toutes les Indes; ils y appliquent un vernis, et suivent et contrefont
si adroitement les veines d'un certain bois qui en a de fort belles, en
y appliquant des filets d'or, qu'il n'y a rien de plus joli. Mais ce
qu'ils ont de particulier, et qui leur attire des sommes considrables
d'argent par le commerce, est cette prodigieuse quantit de schalls
qu'ils fabriquent, et auxquels ils occupent jusqu' leurs enfans. Ce
sont des pices d'toffe d'une aune et demie de long sur une de large,
qui sont brodes au mtier par les deux bouts. Les Mogols, la plupart
des Indiens de l'un et de l'autre sexe les portent en hiver sur leur
tte, repasses comme un manteau par-dessus l'paule gauche. On en
distingue deux sortes, les uns de laine du pays, qui est plus fine et
plus dlicate que celle d'Espagne; les autres d'une laine, ou plutt
d'un poil qu'on nomme _touz_, et qui se prend sur la poitrine des
chvres sauvages du grand Thibet. Les schalls de cette seconde espce
sont beaucoup plus chers que les autres; il n'y a point de castors qui
soit si mollet ni si dlicat; mais, sans un soin continuel de les
dplier et de les venter, les vers s'y mettent facilement. Les omhras
en font faire exprs qui cotent jusqu' cent cinquante roupies, au lieu
que les plus beaux de laine du pays ne passent jamais cinquante. Bernier
remarquant, sur les schalls, que les ouvriers de Patna, d'Agra et de
Lahor, ne parviennent jamais  leur donner le moelleux et la beaut de
ceux de Cachemire, ajoute que cette diffrence est attribue  l'eau du
pays, comme on fait  Masulipatan ces belles _chites_, ou toiles peintes
au pinceau, qui deviennent plus belles en les lavant.

On vante aussi les Cachemiriens pour la beaut du sang; ils sont
communment aussi bien faits qu'on l'est en Europe, sans rien tenir du
visage des Tartares, ni de ce nez cras, et de ces petits yeux de porc,
qui sont le partage des habitans de Kachgar et du grand Thibet. Les
femmes de Cachemire sont si distingues par leur beaut, que la plupart
des trangers qui arrivent dans l'Indoustan cherchent  s'en procurer,
dans l'esprance d'en avoir des enfans plus blancs que les Indiens, et
qui puissent passer pour vrais Mogols.

Certainement, dit Bernier, si l'on peut juger de la beaut des femmes
caches et retires par celles du menu peuple qu'on rencontre dans les
rues et qu'on voit dans les boutiques, on doit croire qu'il y en a de
trs-belles.  Lahor, o elles sont en renom d'tre de belle taille,
menues de corps, et les plus belles brunes des Indes, comme elles le
sont effectivement, je me suis servi d'un artifice ordinaire aux Mogols,
qui est de suivre quelque lphant, principalement quelqu'un de ceux qui
sont richement harnachs; car aussitt qu'elles entendent ces deux
sonnettes d'argent, qui leur pendent des deux cts, elles mettent
toutes la tte aux fentres. Je me suis servi  Cachemire du mme
artifice, et d'un autre encore qui m'a bien mieux russi. Il tait de
l'invention d'un vieux matre d'cole que j'avais pris pour m'aider 
entendre un pote persan: il me fit acheter quantit de confitures; et
comme il tait connu et qu'il avait l'entre partout, il me mena dans
plus de quinze maisons, disant que j'tais son parent, nouveau venu de
Perse, et que j'tais riche et  marier. Aussitt que nous entrions dans
une maison, il distribuait mes confitures aux enfans; et incontinent
tout accourait autour de nous, femmes et filles, grandes et petites,
pour en attraper leur part, ou pour se faire voir. Cette folle curiosit
ne laissa pas de me coter quelques roupies; mais aussi je ne doutai
plus que dans Cachemire il n'y et d'aussi beaux visages qu'en aucun
lieu de l'Europe.

Dans plusieurs occasions que Bernier eut de visiter diverses parties du
royaume, il fit quelques observations qu'il joint  son rcit.
Danech-Mend-Khan, son nabab, l'envoya un jour avec deux cavaliers pour
escorte  une des extrmits du royaume,  trois petites journes de la
capitale, pour visiter une fontaine  laquelle on attribuait des
proprits merveilleuses. Pendant le mois de mai, qui est le temps o
les neiges achvent de se fondre, elle coule et s'arrte rgulirement
trois fois le jour, au lever du soleil, sur le midi et sur le soir; son
flux est ordinairement d'environ trois quarts d'heure: il est assez
abondant pour remplir un rservoir carr de dix ou douze pieds de
largeur, et d'autant de profondeur. Ce phnomne dure l'espace de quinze
jours, aprs lesquels son cours devient moins rgl, moins abondant, et
s'arrte tout--fait vers la fin du mois, pour ne plus paratre de toute
l'anne, except pendant quelque grande et longue pluie, qu'il
recommence sans cesse et sans rgle comme celui des autres fontaines.
Bernier vrifia cette merveille par ses yeux. Les Gentous ont sur le
bord du rservoir un petit temple d'idoles, o ils se rendent de toutes
parts, pour se baigner dans une eau qu'ils croient capable de les
sanctifier; ils donnent plusieurs explications fabuleuses  son origine.
Pendant cinq ou six jours, Bernier s'effora d'en trouver de plus
vraisemblables. Il considra fort attentivement la situation de la
montagne. Il monta jusqu'au sommet avec beaucoup de peine, cherchant et
examinant de tous cts; il remarqua qu'elle s'tend en long du nord au
midi; qu'elle est spare des autres montagnes, qui ne laissent pas d'en
tre fort proches; qu'elle est en forme de dos d'ne; que son sommet,
qui est trs-long, n'a gure plus de cent pas dans sa plus grande
largeur; qu'un de ses cts, qui n'est couvert que d'herbes vertes, est
expos au soleil levant; mais que d'autres montagnes opposes n'y
laissent tomber ses rayons que vers huit heures du matin; enfin que
l'autre ct, qui regarde le couchant, est couvert d'arbres et de
buissons. Aprs ces observations, il se mt en tat de rendre compte 
Danech-Mend d'une singularit dont il cessa d'admirer la cause.

Tout cela considr, dit-il, je jugeai que la chaleur du soleil, avec
la situation particulire et la disposition intrieure de la montagne,
tait la cause du miracle; que le soleil du matin, venant  donner sur
le ct qui lui est oppos, l'chauffe et fait fondre une partie des
eaux geles qui se sont insinues dans la terre en hiver, pendant que
tout est couvert de neiges; que ces eaux, venant  pntrer et coulant
peu  peu vers le bas jusqu' certaines couches ou tables de roches
vives qui les retiennent et les conduisent vers la fontaine, produisent
le flux du midi; que le mme soleil, s'levant au midi, et quittant ce
ct qui se refroidit, pour frapper comme  plomb sur le sommet qu'il
chauffe, fait encore fondre des eaux geles qui descendent peu  peu
comme les autres, mais par d'autres circuits jusqu'aux mmes couches de
roches, et font le flux du soir; et qu'enfin le soleil, chauffant aussi
le ct occidental, produit le mme effet, et cause le troisime flux,
c'est--dire celui du matin. Il est plus lent que les deux autres, soit
parce que ce ct occidental est loign de l'oriental, o est la
fontaine, soit parce qu'tant couvert de bois, il s'chauffe moins vite,
ou peut-tre  cause du froid de la nuit. Toutes ces circonstances,
ajoute Bernier, favorisent cette supposition.

En revenant de cette fontaine, qui se nomme _Send-brary_, il se dtourna
un peu du chemin pour se procurer la vue d'Achiavel, maison de plaisance
des anciens rois de Cachemire; sa principale beaut consiste dans une
source d'eau vive qui se disperse par-dehors autour du btiment et dans
les jardins, par un trs-grand nombre de canaux; elle sort de terre en
jaillissant du fond d'un puits avec une violence, un bouillonnement et
une abondance si extraordinaires, qu'elle mriterait le nom de rivire
plutt que celui de fontaine. L'eau est d'une beaut singulire, et si
froide, qu' peine y peut-on tenir la main. Le jardin, qui est compos
de belles alles de toutes sortes d'arbres fruitiers, offre pour
ornement quantit de jets d'eau de diverses formes, des rservoirs
pleins de poissons, et particulirement une cascade fort haute, qui
forme une grande nappe de trente ou quarante pas de longueur, dont
l'effet est encore plus admirable pendant la nuit, lorsqu'on a mis par
dessous la nappe une infinit de lampions, qui, s'ajustant dans les
petites niches du mur, font une curieuse illumination. D'Achiavel,
Bernier ne craignit pas de se dtourner encore pour visiter un autre
jardin royal, dans lequel on trouve les mmes agrmens; mais l'on y voit
un canal rempli de poissons qui viennent lorsqu'on les appelle, et dont
les plus grands ont au nez des anneaux d'or avec des inscriptions. On
attribue cette singularit  la fameuse Nour-Mehall, pouse favorite de
Djehan-Ghir, aeul d'Aureng-Zeb.

Danech-Mend, fort satisfait du rcit de Bernier, lui fit entreprendre un
autre voyage pour aller voir un miracle si certain, qu'il se promettait
de voir Bernier bientt converti au mahomtisme. Va-t'en, lui dit-il, 
Baramoulay. Tu y trouveras le tombeau d'un de nos fameux pires ou saints
derviches, qui fait des miracles continuels pour la gurison des malades
qui s'y rassemblent de toutes parts. Peut-tre ne croiras-tu rien de
toutes ces oprations miraculeuses que tu pourras voir; mais tu ne
rsisteras pas  l'vidence de celle qui se renouvelle tous les jours,
et qui se fera devant tes yeux. Tu verras une grosse pierre ronde que
l'homme le plus fort peut  peine soulever, et que onze dervis
nanmoins, aprs avoir adress leur prire au saint, enlvent comme une
paille, du seul bout de leurs onze doigts. Bernier se mit en chemin
avec son escorte ordinaire; il se rendit  Baramoulay, et trouva le lieu
assez agrable; la mosque est bien btie, et les ornemens ne manquent
point au tombeau du saint. Il y avait tout autour quantit de plerins
qui se disaient malades; mais on voyait prs de la mosque une cuisine,
avec de grandes chaudires pleines de chair et de riz fondes par le
zle des dvots, que Bernier prit pour l'aimant qui attirait les
malades, et pour le miracle qui les gurissait.

D'un autre ct, taient le jardin et les chambres des mollahs, qui
passent l doucement leur vie  l'ombre de la saintet miraculeuse du
pire qu'ils ne manquent pas de vanter. Toujours malheureux, dit-il, dans
les occasions de cette nature, il ne vit faire aucun miracle pendant le
sjour qu'il fit  Baramoulay; mais onze mollahs formant un cercle bien
serr, et vtus de leurs cabayes ou longues robes, qui ne permettaient
pas de voir comment ils prenaient la pierre, la levrent en effet, en
assurant tous qu'ils ne la tenaient que du bout de l'un de leurs doigts,
et qu'elle tait aussi lgre qu'une plume. Bernier, qui ouvrait les
yeux, et qui regardait de fort prs, s'apercevait assez qu'ils faisaient
beaucoup d'efforts, et croyait remarquer qu'ils joignaient le pouce aux
doigts. Cependant il n'osa se dispenser de crier _karamet! karamet!_
c'est--dire _miracle! miracle!_ avec les mollahs et tous les assistans;
mais il donna en mme temps une roupie aux mollahs, en leur demandant
la grce d'tre un des onze qui soulveraient la pierre. Une seconde
roupie qu'il leur jeta, jointe  la persuasion qu'il affectait de la
vrit du miracle, les disposa, quoique avec peine,  lui cder une
place. Ils s'imaginrent apparemment que dix d'entre eux, unis ensemble,
suffiraient pour lever le fardeau, quand mme il n'y contribuerait que
fort peu; et qu'en se rangeant avec adresse et se serrant, ils
pourraient l'empcher de s'apercevoir de rien. Cependant ils furent bien
tromps lorsque la pierre, que Bernier ne voulut soutenir que du bout du
doigt, pencha visiblement de son ct. Tout le monde le regardant d'un
fort mauvais oeil, il ne laissa pas de crier _karamet_, et de jeter
encore une roupie, dans la crainte de se faire lapider; mais, aprs
s'tre retir tout doucement, il se hta de monter  cheval et de
s'loigner.

En passant il observa cette fameuse ouverture qui donne passage  toutes
les eaux du royaume; ensuite il quitta le chemin pour s'approcher d'un
grand lac, dont la vue l'avait frapp de loin, et par lequel passe la
rivire qui descend  Baramoulay. Il est plein de poissons, surtout
d'anguilles, et couvert de canards, d'oies sauvages, et de plusieurs
sortes d'oiseaux de rivire. Le gouverneur du pays y vient prendre en
hiver le divertissement de la chasse. On voit au milieu de ce lac un
ermitage, avec son petit jardin qui,  ce qu'on dit, flotte sur l'eau.
On ajoute  ce rcit qu'un ancien roi de Cachemire fit construire l'un
et l'autre sur de grosses poutres qui soutiennent depuis long-temps ce
double fardeau.

De l Bernier visita une fontaine qui ne lui parut pas moins singulire.
Elle bouillonne doucement; monte avec une sorte d'imptuosit; forme de
petites bulles remplies d'eau, et amne  la superficie un sable
trs-fin, qui retourne comme il est venu, parce qu'un moment aprs,
l'eau s'arrte et cesse de bouillonner: mais ensuite elle recommence le
mme mouvement avec des intervalles qui ne sont pas rgls. On prtend
que la principale merveille est que le moindre bruit qu'on fasse en
parlant ou en frappant du pied contre terre agite l'eau et produit le
bouillonnement. Cependant Bernier vrifia que le bruit de la voix et le
mouvement des pieds n'y changeaient rien, et que dans le plus grand
silence le phnomne se renouvelait avec les mmes circonstances.

Aprs avoir considr cette fontaine, il entra dans les montagnes pour y
voir un grand lac, o la glace se conserve en t. Les vents en abattent
les monceaux, les dispersent, les rejoignent et les rtablissent comme
dans une petite mer glaciale. Il passa de l dans un lieu qui se nomme
_Sengsa-fed_, c'est--dire _pierre blanche_, o l'on voit pendant l't
une abondance naturelle de fleurs qui forment un charmant parterre. On
a remarqu dans tous les temps, que, lorsqu'il s'y rend beaucoup de
monde et qu'on y fait assez de bruit pour agiter l'air, il y tombe
aussitt une grosse pluie. Bernier assure que Schah-Djehan fut menac
d'y prir  son arrive; ce qui s'accorde, dit-il, avec le rcit de
l'ermite de Pire-Pendjal.

Il pensait  visiter une grotte de conglations merveilleuses, qui est 
deux journes du mme lieu, lorsqu'il reut avis que Danech-Mend
commenait  s'inquiter de son absence. Il regretta beaucoup de n'avoir
pu tirer tous les claircissemens qu'il aurait dsirs sur les montagnes
voisines.

Les marchands du pays vont tous les ans, de montagne en montagne,
amassant ces laines fines qui leur servent  faire des schalls; et ceux
qu'il consulta l'assurrent qu'entre les montagnes qui dpendent de
Cachemire, on rencontre de fort beaux endroits. Ils en vantaient un qui
paie son tribut en cuirs et en laine que le gouverneur envoie lever
chaque anne, et o les femmes sont belles, chastes et laborieuses. On
lui parla d'un autre plus loign de Cachemire, qui paie aussi son
tribut en cuirs et en laines, et qui offre de petites plaines fertiles
et d'agrables vallons remplis de bl, de riz, de pommes, de poires,
d'abricots, de melons, et mme de raisin, dont il se fait des vins
excellens. Les habitans se fiant sur ce que le pays est de
trs-difficile accs, ont quelquefois refus le tribut; mais on a
toujours trouv le moyen d'y entrer et de les rduire. Bernier apprit
des mmes marchands qu'entre des montagnes encore plus loignes qui ne
dpendent plus du royaume de Cachemire, il se trouve d'autres contres
fort agrables, peuples d'hommes blancs et bien faits, mais qui ne
sortent jamais de leur patrie. Un vieillard, qui avait pous une fille
de l'ancienne maison des rois de Cachemire, lui raconta que, dans le
temps que Djehan-Ghir avait fait rechercher tous les restes de cette
malheureuse race, la crainte de tomber entre ses mains l'avait fait fuir
avec trois domestiques au travers des montagnes, sans savoir o il
allait; qu'aprs avoir err dans cette solitude, il s'tait trouv dans
un fort bon canton, o les habitans, ayant appris sa naissance,
l'avaient reu avec beaucoup de civilits, et lui avaient fait des
prsens; que, mettant le comble  leurs bons procds, ils lui avaient
amen quelques-unes de leurs plus belles filles, le priant d'en choisir
une, parce qu'ils souhaitaient d'avoir de son sang; qu'tant pass dans
un autre canton peu loign, on ne l'avait pas trait avec moins de
considration; mais que les habitans lui avaient amen leurs propres
femmes, en lui disant que leurs voisins avaient manqu d'esprit
lorsqu'ils n'avaient pas considr que son sang ne demeurerait pas dans
leur maison, puisque leurs filles emporteraient l'enfant avec elles
dans celle de l'homme qu'elles pouseraient.

D'autres informations ne laissrent aucun doute  Bernier que le pays de
Cachemire ne toucht au petit Thibet. Quelques annes auparavant, les
divisions de la famille royale du petit Thibet avaient port un des
prtendans  la couronne  demander secrtement le secours du gouverneur
de Cachemire, qui, par l'ordre de Schah-Djehan, l'avait tabli dans cet
tat,  condition de payer au Mogol un tribut annuel en cristal, en musc
et en laines. Ce roitelet ne put se dispenser de venir rendre son
hommage  Aureng-Zeb pendant que la cour tait  Cachemire; et
Danech-Mend, curieux de l'entretenir, lui donna un jour  dner. Bernier
lui entendit raconter que, du ct de l'orient, son pays confinait avec
le grand Thibet; qu'il pouvait avoir trente  quarante lieues de
largeur, qu' l'exception d'un peu de cristal, de musc et de laine, il
tait fort pauvre; qu'il n'y avait point de mines d'or, comme on le
publiait; mais que, dans quelques parties, il produisait de fort bons
fruits, surtout d'excellens melons; que les neiges y rendaient l'hiver
fort long et fort rude; enfin que le peuple, autrefois idoltre, avait
embrass la secte persane du mahomtisme. Le roi du petit Thibet avait
un si misrable cortge, que Bernier ne l'aurait jamais pris pour un
souverain.

Il y avait alors dix-sept ou dix-huit ans que Schah-Djehan avait
entrepris d'tendre ses conqutes dans le grand Thibet,  l'exemple des
anciens rois de Cachemire. Aprs quinze jours d'une marche
trs-difficile et toujours entre des montagnes, son arme s'tait saisie
d'un chteau; il ne lui restait plus qu' passer une rivire extrmement
rapide pour aller droit  la capitale qu'il aurait facilement emporte,
car tout le royaume tait dans l'pouvante; mais, comme la saison tait
fort avance, le gnral mogol, apprhendant d'tre surpris par les
neiges, avait pris le parti de revenir sur ses pas, aprs avoir laiss
quelques troupes dans le chteau dont il s'tait mis en possession.
Cette garnison, effraye par l'ennemi, ou presse par la disette des
vivres, avait repris bientt le chemin de Cachemire, ce qui avait fait
perdre au gnral le dessein de recommencer l'attaque au printemps.

Le roi du grand Thibet apprenant qu'Aureng-Zeb tait  Cachemire, se
crut menac d'une nouvelle guerre. Il lui envoya un ambassadeur avec des
prsens du pays, tels que du cristal, des queues de certaines vaches
blanches et fort prcieuses, quantit de musc, et du jachen, pierre d'un
fort grand prix. Ce jachen est une pierre verdtre, avec des veines
blanches, et qui est si dure, qu'on ne la travaille qu'avec la poudre de
diamant. On en fait des tasses et d'autres vases, enrichis de filets
d'or et de pierreries. Le cortge de l'ambassadeur tait compos de
quatre cavaliers, et de dix ou douze grands hommes secs et maigres,
avec trois ou quatre poils de barbe, comme les Chinois, et de simples
bonnets rouges; le reste de leur habillement tait proportionn.
Quelques-uns portaient des sabres, mais le reste marchait sans armes 
la suite de leur chef. Ce ministre ayant trait avec Aureng-Zeb, lui
promit que son matre ferait btir une mosque dans sa capitale, qu'il
lui paierait un tribut annuel, et que dsormais il ferait marquer sa
monnaie au coin mogol; mais on tait persuad, ajoute Bernier, qu'aprs
le dpart d'Aureng-Zeb, ce prince ne ferait que rire du trait, comme il
avait dj fait de celui qu'il avait autrefois conclu avec Schah-Djehan.

L'ambassadeur avait amen un mdecin qui se disait du royaume de Lassa,
et de la tribu des lamas, qui est celle des prtres ou des gens de lois
du pays, comme celle des bramines dans les Indes, avec cette diffrence,
que les bramines n'ont point de pontife, et que ceux de Lassa en
reconnaissent un, qui est honor dans toute la Tartarie comme une espce
de divinit. Ce mdecin avait un livre de recettes qu'il refusa de
vendre  Bernier, et dont les caractres avaient, de loin, quelque air
des ntres. Bernier le pria d'en crire l'alphabet, mais il crivait si
lentement, et son criture tait si mauvaise en comparaison de celle du
livre, qu'il ne donna pas une haute ide de son savoir. Il tait fort
attach  la mtempsycose, dont il expliquait la doctrine avec beaucoup
de fables. Bernier lui rendit une visite particulire, avec un marchand
de Cachemire qui savait la langue du Thibet, et qui lui servit
d'interprte. Il feignit de vouloir acheter quelques toffs que le
mdecin avait apportes pour les vendre, et sous ce prtexte il lui fit
diverses questions dont il tira peu d'claircissement. Il en recueillit
nanmoins que le royaume du grand Thibet tait un misrable pays,
couvert de neige pendant cinq mois de l'anne, et que le roi de Lassa
tait souvent en guerre avec les Tartares: mais il ne put savoir de
quels Tartares il tait question.

Il n'y avait pas vingt ans, suivant le tmoignage de tous les
Cachemiriens, qu'on voyait partir chaque anne de leur pays plusieurs
caravanes, qui, traversant toutes ces montagnes du grand Thibet,
pntraient dans la Tartarie, et se rendaient, dans l'espace d'environ
trois mois, au Cathay, malgr la difficult des passages, surtout de
plusieurs torrens trs-rapides qu'il fallait traverser sur des cordes
tendues d'un rocher  l'autre. Elles rapportaient du musc, du bois de
Chine, de la rhubarbe et du mamiron, petite racine excellente pour les
yeux. En repassant par le grand Thibet, elles se chargeaient aussi des
marchandises du pays, c'est--dire de musc, de cristal et de jachen,
mais surtout de quantit de laines trs-fines; les unes de brebis, les
autres qui se nomment _touz_, et qui approchent plutt, comme on l'a
dj remarqu, du poil de castor que de la laine. Depuis l'entreprise de
Schah-Djehan, le roi du Thibet avait ferm ce chemin, et ne permettait
plus l'entre de son pays du ct de Cachemire. Les caravanes, ajoute
Bernier, partent actuellement de Patna sur le Gange, pour viter ses
terres, et, les laissant  gauche, elles se rendent droit au royaume de
Lassa. Quelques marchands du pays de Kachegar, situ  l'est du
Cachemire, qui vinrent dans la capitale de ce royaume pendant le sjour
d'Aureng-Zeb, pour y vendre un grand nombre d'esclaves, confirmrent 
Bernier que, le passage tant ferm par le grand Thibet, ils taient
obligs de prendre par le petit, et qu'ils passaient premirement par
une petite ville nomme _Gourtche_, la dernire qui dpend de Cachemire,
 quatre journes de la capitale. De l, en huit jours de temps, ils
allaient  Eskerdou, capitale du petit Thibet, et de l en deux jours 
Cheker, petite ville du mme pays; elle est situe sur une rivire dont
les eaux ont une vertu mdicinale. En quinze jours, ils arrivaient  une
grande fort qui est sur les confins du petit Thibet, et en quinze
autres jours  Kachegar, petite ville qui avait t autrefois la demeure
du roi; c'tait alors Ierkend, qui est un peu plus au nord  dix
journes de Kachegar. Ils ajoutaient que de cette dernire ville au
Cathay, il n'y a pas plus de deux mois de chemin, qu'il y va tous les
ans des caravanes qui rapportent de toutes les sortes de marchandises
nommes plus haut, et qui passent en Perse par l'Ouzbek, comme il y en a
d'autres qui du Cathay passent  Patna dans l'Indoustan. Ils disaient
encore que de Kachegar pour aller au Cathay, il fallait gagner une ville
qui est  huit journes de Coten, la dernire du royaume de Kachegar;
que les chemins de Cachemire  Kachegar sont fort difficiles; qu'il y a
entre autres un endroit o, dans quelque temps que ce soit, il faut
marcher environ un quart de lieue sur la glace. C'est tout ce que j'ai
pu apprendre de ces quartiers-l, observe Bernier; vritablement cela
est bien confus et bien peu de chose; mais on trouvera que c'est encore
beaucoup, si l'on considre que j'avais affaire  des gens si ignorans,
qu'ils ne savent presque donner raison d'aucune chose, et  des
interprtes qui, la plupart du temps, ne savent pas faire comprendre les
interrogations, ni expliquer la rponse qu'on leur donne. Observons 
notre tour que, depuis le temps de Bernier, nos connaissances sur les
pays dont il vient de parler ne se sont pas beaucoup accrues. Il
observe, au sujet du royaume de Kachegar, qu'il nomme Kacheguer, que
c'est sans doute celui que les cartes franaises appelaient Kascar.

Bernier fit de grandes recherches,  la prire du clbre Melchisedech
Thvenot, pour dcouvrir s'il ne se trouvait pas de juifs dans le fond
de ces montagnes, comme les missionnaires nous ont appris qu'il s'en
trouve  la Chine. Quoiqu'il assure que tous les habitans de Cachemire
sont Gentous ou Mahomtans, il ne laissa pas d'y remarquer plusieurs
traces de judasme; elles sont fort curieuses, sur le tmoignage d'un
voyageur tel que Bernier. 1. C'est qu'en entrant dans ce royaume, aprs
avoir pass la montagne de Pire-Pendjal, tous les habitans qu'il vit
dans les premiers villages lui semblrent juifs  leur port,  leur air;
enfin, dit-il,  ce je ne sais quoi de particulier qui nous fait souvent
distinguer les nations. Il ne fut pas le seul qui en prit cette ide; un
jsuite qu'il ne nomme point, et plusieurs Europens l'avaient eue avant
lui. 2. Il remarqua que parmi le peuple de Cachemire, quoique
mahomtan, le nom de _Moussa_, qui signifie Mose, est fort en usage.
3. Les Cachemiriens prtendent que Salomon est venu dans leur pays, et
que c'est lui qui a coup la montagne de Baramoulay pour faire couler
les eaux. 4. Ils veulent que Mose soit mort  Cachemire; ils montrent
son tombeau  une lieue de cette ville. 5. Ils soutiennent que le
trs-ancien difice qu'on voit de la ville sur une haute montagne a t
bti par le roi Salomon, dont il est vrai qu'il porte le nom. On peut
supposer, dit Bernier, que, dans le cours des sicles, les juifs de ce
pays sont devenus idoltres, et qu'ensuite ils ont embrass le
mahomtisme, sans compter qu'il en est pass un grand nombre en Perse et
dans l'Indoustan. Il ajoute qu'il s'en trouve en thiopie, et
quelques-uns si puissans, que, quinze ou seize ans avant son voyage, un
d'entre eux avait entrepris de se former un petit royaume dans des
montagnes de trs-difficile accs. Il tenait cet vnement de deux
ambassadeurs du roi d'thiopie, qu'il avait vus depuis peu  la cour du
Mogol.

Cette ambassade, dont il tira d'autres lumires, parat mriter d'tre
reprise d'aprs lui dans son origine. Le roi d'thiopie, tant inform
de la rvolution qui avait mis Aureng-Zeb sur le trne, conut le
dessein de faire connatre sa grandeur et sa magnificence dans
l'Indoustan par une clbre ambassade. Il fit tomber son choix sur deux
personnages qu'il crut capables de rpondre  ses vues. Le premier tait
un marchand mahomtan, que Bernier avait vu  Moka, lorsqu'il y tait
venu d'gypte par la mer Rouge, et qui s'y trouvait de la part de ce
prince pour y vendre quantit d'esclaves, du produit desquels il tait
charg d'acheter des marchandises des Indes. C'est l, s'crie Bernier,
le beau trafic de ce grand roi chrtien d'Afrique! Le second tait un
marchand chrtien armnien, mari dans Alep, o il tait n, et connu
sous le nom de Murat. Bernier l'avait aussi connu  Moka; et, s'tant
log dans la mme maison, c'tait par son conseil qu'il avait renonc au
voyage d'thiopie. Murat venait tous les ans dans cette ville pour y
porter le prsent que le roi faisait aux directeurs des compagnies
d'Angleterre et de Hollande, et pour recevoir d'eux celui qu'ils
envoyaient  ce monarque.

La cour d'thiopie crut ne rien pargner pour les frais de l'ambassade,
en accordant  ses deux ministres trente-deux petits esclaves des deux
sexes qu'ils devaient vendre  Moka pour faire le fonds de leur dpense.
On leur donna aussi vingt-cinq esclaves choisis, qui taient la
principale partie du prsent destin au grand-mogol; et dans ce nombre,
on n'oublia point d'en mettre neuf ou dix fort jeunes pour en faire des
eunuques: prsent, remarque ironiquement Bernier, fort digne d'un roi,
surtout d'un roi chrtien,  un prince mahomtan. Ses ambassadeurs
reurent encore pour le grand-mogol quinze chevaux, dont les Indiens ne
font pas moins de cas que de ceux d'Arabie, avec une sorte de petite
mule dont Bernier admira la peau. Un tigre, dit-il, n'est pas si bien
marquet, et les alachas, qui sont des toffes de soie rayes, ne le
sont pas avec tant de varit, d'ordre et de proportion. On y ajouta
deux dents d'lphant d'une si prodigieuse grosseur, que l'homme le plus
fort n'en levait pas une sans beaucoup de peine, et une prodigieuse
corne de boeuf qui tait remplie de civette. Bernier, qui en mesura
l'ouverture  Delhy, lui trouva plus d'un demi-pied de diamtre.

Avec ces richesses, les ambassadeurs partirent de Gondar, capitale
d'thiopie, situe dans la province de Damba, et se rendirent, aprs
deux mois de marche, par de trs-mauvais pays,  Beiloul, port dsert,
vis--vis de Moka. Diverses craintes les avaient empchs de prendre le
chemin ordinaire des caravanes, qui se fait aisment en quarante jours
jusqu' Lakiko, d'o l'on passe  l'le de Mazoua. Pendant le sjour
qu'ils firent  Beiloul, pour y attendre l'occasion de traverser la mer
Rouge, il leur mourut quelques esclaves. En arrivant  Moka, ils ne
manqurent pas de vendre ceux dont le prix devait fournir  leurs frais;
mais leur malheur voulut que cette anne les esclaves fussent  bon
march. Cependant, aprs en avoir tir une partie de leur valeur, ils
s'embarqurent sur un vaisseau indien pour passer  Surate. Leur
navigation fut assez heureuse. Ils ne furent pas vingt-cinq jours en
mer; mais ils perdirent plusieurs chevaux et quelques esclaves du
prsent, avec la prcieuse mule, dont ils sauvrent la peau. En arrivant
au port, ils trouvrent Surate menac par le fameux brigand Sevagi; et
leur maison ayant t pille et brle avec le reste de la ville, ils ne
purent sauver que leurs lettres de crance, quelques esclaves malades,
leurs habits  l'thiopienne, qui ne furent envis de personne, la peau
de mule, dont le vainqueur fit peu de cas, et la corne de boeuf, qui
tait dj vide de civette. Ils exagrrent beaucoup leurs pertes; mais
les Indiens, naturellement malins, qui les avaient vus arriver sans
provisions, sans argent et sans lettres de change, prtendirent qu'ils
taient fort heureux de leur aventure, et qu'ils devaient s'applaudir
du pillage de Surate, qui leur avait pargn la peine de conduire 
Delhy leur misrable prsent, et qui leur fournissait un prtexte pour
implorer la gnrosit d'autrui. En effet, le gouverneur de Surate les
nourrit quelque temps, et leur fournit de l'argent et des voitures pour
continuer leur voyage. Adrican, chef du comptoir hollandais, leur donna
pour Bernier une lettre de recommandation que Murat lui remit, sans
savoir qu'il ft son ancienne connaissance de Moka. Ils se reconnurent,
ils s'embrassrent, et Bernier lui promit de le servir  la cour; mais
cette entreprise tait difficile. Comme il ne leur restait du prsent
qu'ils avaient apport que leur peau de mule et la corne de boeuf, et
qu'on les voyait dans les rues sans palekis et sans chevaux, avec une
suite de sept ou huit esclaves nus, ou qui n'avaient pour tout
habillement qu'une mauvaise charpe bride entre les cuisses, et un
demi-linceul sur l'paule gauche, pass sous l'aisselle droite en forme
de manteau d't, on ne les prenait que pour de misrables vagabonds
qu'on n'honorait pas d'un regard. Cependant Bernier reprsenta si
souvent la grandeur de leur matre  Danech-Mend, ministre des affaires
trangres, que ce seigneur leur fit obtenir une audience d'Aureng-Zeb.
On leur donna, suivant l'usage, une veste de brocart avec une charpe de
soie brode, et le turban. On pourvut  leur subsistance; et l'empereur,
les dpchant bientt avec plus d'honneurs qu'ils ne s'y taient
attendus, leur fit pour eux-mmes un prsent de six mille roupies. Celui
qu'ils reurent pour leur matre consistait dans un serapah, ou veste de
brocart, fort riche, deux grands cornets d'argent dor, deux timbales
d'argent, un poignard couvert de rubis, et la valeur d'environ vingt
mille francs en roupies d'or ou d'argent, pour faire voir de la monnaie
au roi d'thiopie, qui n'en a point dans ses tats; mais on n'ignorait
pas que cette somme ne sortirait pas de l'Indoustan, et qu'ils en
achteraient des marchandises des Indes.

Pendant le sjour qu'ils firent  Delhy, Danech-Mend, toujours ardent 
s'instruire, les faisait venir souvent en prsence de Bernier, et
s'informait de l'tat du gouvernement de leur pays. Ils parlaient de la
source du Nil, qu'ils nommaient _Abbabile_, comme d'une chose dont les
thiopiens n'ont aucun doute. Murat mme, et un Mogol qui tait revenu
avec lui de Gondar, taient alls dans le canton qui donne naissance 
ce fleuve. Ils s'accordaient  rendre tmoignage qu'il sort de terre
dans le pays des Agous, par deux sources bouillantes et proches l'une de
l'autre, qui forment un petit lac de trente ou quarante pas, de long;
qu'en prenant son cours hors de ce lac, il est dj une rivire
mdiocre, et que d'espace en espace il est grossi par d'autres eaux;
qu'en continuant de couler, il tourne assez pour former une grande le;
qu'il tombe ensuite de plusieurs rochers escarps; aprs quoi il entre
dans un lac o l'on voit des les fertiles, un grand nombre de
crocodiles, et quantit de veaux marins, qui n'ont pas d'autre issue que
la gueule pour rendre leurs excrmens; que ce lac est dans le pays de
Damba,  trois petites journes de Gondar, et  quatre ou cinq de la
source du Nil; que le Nil sort de ce lac charg de beaucoup d'eaux des
rivires et des torrens qui y tombent, principalement dans la saison des
pluies; qu'elles commencent rgulirement, comme dans les Indes, vers la
fin de juillet; ce qui mrite une extrme attention, parce qu'on y
trouve l'explication convaincante de l'inondation de ce fleuve; qu'il va
passer de l par Sennar, ville capitale du royaume des Funghes,
tributaires du roi d'thiopie, et se jeter ensuite dans les plaines de
Mesr, qui est l'gypte.

Bernier, pour juger  peu prs de la vritable source du Nil, leur
demanda vers quelle partie du monde tait le pays de Damba par rapport
 Babel-Mandel. Ils lui rpondirent qu'assurment ils allaient toujours
vers le couchant. L'ambassadeur mahomtan, qui devait savoir s'orienter
mieux que Murat, parce que sa religion l'obligeait, en faisant sa
prire, de se retourner toujours vers la Mecque, l'assura
particulirement qu'il ne devait point en douter; ce qui l'tonna
beaucoup, parce que, suivant leur rcit, la source du Nil devait tre
fort en-de de la ligne; au lieu que toutes nos cartes, avec Ptolme,
le mettaient beaucoup au-del. Il leur demanda s'il pleuvait beaucoup en
thiopie, et si les pluies y taient rgles effectivement comme dans
les Indes. Ils lui dirent qu'il ne pleuvait presque jamais sur la cte
de la mer Rouge, depuis Suakan, Arkiko et l'le de Mazoua jusqu'
Babel-Mandel, non plus qu' Moka, qui est de l'autre ct dans l'Arabie
Heureuse; mais que dans le fond du pays, dans la province des Agous,
dans celle de Damba et dans les provinces circonvoisines, il tombait
beaucoup de pluies pendant deux mois, les plus chauds de l't, et dans
le mme temps qu'il pleut aux Indes. C'tait, suivant son calcul, le
vritable temps de l'accroissement du Nil en gypte. Ils ajoutaient mme
qu'ils savaient trs-bien que c'taient les pluies d'thiopie qui font
grossir le Nil, qui inondent l'gypte, et qui engraissent la terre du
limon qu'elles y portent; que les rois d'thiopie fondaient l-dessus
des prtentions de tribut sur l'gypte, et que, lorsque les mahomtans
s'en taient rendus les matres, ces princes avaient voulu dtourner le
cours du Nil dans le golfe Arabique, pour la ruiner et la rendre
infertile; mais que la difficult de ce dessein les avait forcs de
l'abandonner.

La fin de cette relation ne nous apprenant point le temps ni les
circonstances du retour d'Aureng-Zeb, on doit s'imaginer qu'aprs le
voyage de Cachemire, Bernier retourna heureusement  Delhy pour y faire
d'autres observations qu'il nous a laisses dans les diffrentes parties
de ses mmoires, mais dont la plupart appartiennent  l'histoire de
l'Indoustan plus qu' celle des voyages.




LIVRE III.

PARTIE ORIENTALE DES INDES.




CHAPITRE PREMIER.

Arakan, Pgou, Boutan, Assam, Cochinchine.


Nous passons maintenant aux pays de l'Inde situs au-del du Gange; et,
aprs quelques observations sur les royaumes d'Arakan, de Pgou, de
Boutan, d'Assam et de Cochinchine, nous nous arrterons plus long-temps
au Tonquin et  Siam, sur lesquels les voyageurs se sont tendus
davantage, et qui prsentent des objets plus intressans.

En traversant le golfe de Bengale et les bouches du Gange, on aborde
dans un pays peu frquent des vaisseaux europens, parce qu'il n'a
point de port commode pour leur grandeur, mais dont le nom se trouve
nanmoins dans toutes les relations.

Daniel Sheldon, facteur de la compagnie anglaise, ayant eu l'occasion de
pntrer dans cette contre, apporta tous ses soins  la connatre, et
dressa un mmoire de ses observations, qu'Ovington reut de lui 
Surate, et qu'il se chargea de publier. Ce dernier voyageait en 1689.

Ce pays ou ce royaume porte le nom d'_Arakan_ ou d'_Orakan_. Il a pour
bornes, au nord-ouest, le royaume de Bengale, dont la ville la plus
proche est Chatigam, au sud et  l'est le Pgou, et au nord le royaume
d'Ava. Il s'tend sur toute la cte jusqu'au cap de Nigras. Mais il est
difficile de marquer exactement ses limites, parce qu'elles ont t
plusieurs fois tendues ou resserres par diverses conqutes.

La capitale est Arakan, qui a donn son nom au pays. Cette ville occupe
le centre d'une valle d'environ quinze milles de circonfrence. Des
montagnes hautes et escarpes l'environnent de toutes parts et lui
servent de remparts et de fortifications. Elle est dfendue d'ailleurs
par un chteau. Il y passe une grande rivire, divise en plusieurs
petits ruisseaux qui traversent toutes les rues pour la commodit des
habitans. Ils se runissent en sortant de la ville, qui est  quarante
ou cinquante milles de la mer, et, ne formant plus que deux canaux, ils
vont se dcharger dans le golfe de Bengale, l'un  Oritan, et l'autre 
Dobazi, deux places qui ouvriraient une belle porte au commerce, si les
mares n'y taient si violentes, surtout dans la pleine lune, que les
vaisseaux n'y entrent point sans danger.

Le palais du roi est d'une grande tendue; sa beaut n'gale pas sa
richesse: il est soutenu par des piliers fort larges et fort levs, ou
plutt par des arbres entiers qu'on a couverts d'or. Les appartemens
sont revtus des bois les plus prcieux que l'Orient fournisse, tels que
le sandal rouge ou blanc, et une espce de bois d'aigle. Au milieu du
palais est une grande salle, distingue par le nom de _salle d'or_, qui
est effectivement revtue d'or dans toute son tendue. On y admire un
dais d'or massif, autour duquel pendent une centaine de lingots de mme
mtal en forme de pains de sucre chacun du poids d'environ quarante
livres. Il est environn de plusieurs statues d'or de la grandeur d'un
homme, creuses  la vrit, mais paisses nanmoins de deux doigts, et
ornes d'une infinit de pierres prcieuses, de rubis, d'meraudes, de
saphirs, de diamans d'une grosseur extraordinaire, qui leur pendent sur
le front, sur la poitrine, sur les bras et  la ceinture. On voit encore
au milieu de cette salle une chaise carre de deux pieds de large,
entirement d'or, qui soutient un cabinet d'or aussi, et couvert de
pierres prcieuses. Ce cabinet renferme deux fameux pendans qui sont
deux rubis, dont la longueur gale celle du petit doigt, et dont la base
approche de la grosseur d'un oeuf de poule. Ces joyaux ont caus des
guerres sanglantes entre les rois du pays, non-seulement par rapport 
leur valeur, mais parce que l'opinion publique accorde un droit de
supriorit  celui qui les possde. Les rois d'Arakan, qui jouissaient
alors de cette prcieuse distinction, ne les portaient que le jour de
leur couronnement.

La ville d'Arakan renferme six cents pagodes ou temples. On fait monter
le nombre de ses habitans  cent soixante mille. Le palais royal est sur
le bord d'un grand lac, diversifi par plusieurs petites les, qui sont
la demeure d'une sorte de prtres auxquels on donne le nom de _raulins_.
On voit sur ce lac un grand nombre de bateaux qui servent  diverses
commodits, sans communication nanmoins avec la ville, qui est spare
du lac par une digue. On prtend que cette digue a moins t forme pour
mettre la ville  couvert des inondations dans les temps tranquilles que
pour l'inonder dans un cas de guerre o elle serait menace d'tre
prise, et pour l'ensevelir sous l'eau avec tous ses habitans.

Le bras du fleuve qui coule vers Oritan offre un spectacle fort
agrable. Ses bords sont orns de grands arbres toujours verts, qui
forment un berceau continuel en se joignant par leurs sommets, et qui
sont couverts d'une multitude de paons et de singes qu'on voit sauter de
branches en branches. Oritan est une ville o, malgr la difficult de
l'accs, les marchands de Pgou, de la Chine, du Japon, de Malacca,
d'une partie du Malabar et de quelques parties du Mogol, trouvent le
moyen d'aborder pour l'exercice du commerce. Elle est gouverne par un
lieutenant-gnral que le roi tablit  son couronnement, en lui mettant
une couronne sur la tte et lui donnant le nom de roi, parce que cette
ville est capitale d'une des douze provinces d'Arakan, qui sont toujours
gouvernes par des ttes couronnes. On voit prs d'Oritan la montagne
de Naom, qui donne son nom  un lac voisin. C'est dans ce lieu qu'on
relgue les criminels, aprs leur avoir coup les talons, pour leur ter
le moyen de fuir. Cette montagne est si escarpe, et les btes froces y
sont en si grand nombre, qu'il est presque impossible de la traverser.

En doublant le cap de Nigras, on se rend  Siriam, dont quelques-uns
font la dernire ville du royaume d'Arakan, quoique d'autres la mettent
dans le Pgou. Ce fut dans cette ville que le roi d'Arakan se retira
avec son arme victorieuse, aprs avoir pill le Tangut, qui appartenait
au roi de Brama, et dans laquelle il avait trouv non-seulement de
grandes richesses, mais encore l'lphant blanc et les deux rubis
auxquels la prminence de l'empire est attache. Siriam n'a plus son
ancienne splendeur; elle tait autrefois la capitale du royaume et la
demeure d'un roi. On voit encore les traces d'une forte muraille dont
elle tait environne. Toutes ces petites monarchies de l'Inde ont
prouv de frquentes rvolutions.

Les habitans estiment dans leur figure et dans leur taille ce que les
autres nations regardent comme une disgrce de la nature; ils aiment un
front large et plat; et pour lui donner cette forme, ils appliquent aux
enfans, ds le moment de leur naissance, une plaque de plomb sur le
front. Leurs narines sont larges et ouvertes, leurs yeux petits, mais
vifs, et leurs oreilles pendantes jusqu'aux paules, comme celles des
Malabares. La couleur qu'ils prfrent  toutes les autres, dans leurs
habits et leurs meubles, est le pourpre fonc.

Les difices qui portent le nom de _pagodes_ sont btis en forme de
pyramide ou de clocher, plus ou moins levs, suivant le caprice des
fondateurs. En hiver, on a soin de couvrir les idoles pour les garantir
du froid; dans l'esprance d'tre un jour rcompens de cette attention.
On clbre chaque anne une fte qui porte le nom de _Sansaporan_, avec
une procession solennelle  l'honneur de l'idole _Quiay-Pora_, qu'on
promne dans un grand chariot, suivi de quatre-vingt-dix prtres vtus
d'un satin jaune. Dans son passage, les plus dvots s'tendent le long
du chemin pour laisser passer sur eux le chariot qui la porte, ou se
piquent  des pointes de fer qu'on y attache exprs pour arroser l'idole
de leur sang. Ceux qui ont moins de courage s'estiment heureux de
recevoir quelques gouttes de ce sang. Les pointes sont retires avec
beaucoup de respect par les prtres, qui les conservent prcieusement
dans les temples, comme autant de reliques sacres.

Le roi d'Arakan est un des plus puissans princes de l'Orient. Le
gouvernement est entre les mains de douze princes qui portent le titre
de roi, et qui rsident dans les villes capitales de chaque province;
ils y habitent de magnifiques palais, qui ont t btis pour le roi
mme, et qui contiennent de grands srails o l'on lve les jeunes
filles qu'on destine au souverain. Chaque gouverneur choisit tous les
ans douze filles nes la mme anne dans l'tendue de sa juridiction, et
les fait lever aux dpens du roi jusqu' l'ge de douze ans. Ensuite,
tant conduites  la cour, on les fait revtir d'une robe de coton, avec
laquelle elles sont exposes  l'ardeur du soleil jusqu' ce que la
sueur ait pntr leurs robes. Le monarque,  qui l'on porte les robes,
les sent l'une aprs l'autre, et retient pour son lit les filles dont la
sueur n'a rien qui lui dplaise, dans l'opinion qu'elles sont d'une
constitution plus saine. Il donne les autres aux officiers de sa cour.

Le roi d'Arakan prend des titres fastueux, comme tous les monarques
voisins. Il se fait nommer _Paxda_, ou _empereur d'Arakan possesseur de
l'lphant blanc et des deux pendans d'oreilles, et en vertu de cette
possession, hritier lgitime du Pgou et de Brama, seigneur des douze
provinces de Bengale et des douze rois qui mettent leur tte sous la
plante de ses pieds_. Sa rsidence ordinaire est dans la ville
d'Arakan; mais il emploie deux mois de l't  faire par eau le voyage
d'Oritan, suivi de toute sa noblesse, dans des barques si belles et si
commodes, qu'on prendrait ce cortge pour un palais ou pour une ville
flottante.

       *       *       *       *       *

C'est  Daniel Sheldon qu'on doit aussi quelque claircissement sur un
pays clbre, mais dont l'intrieur est peu connu.

Il donne au Pgou pour bornes au nord, les pays de Brama, de Siammon et
de Calaminham;  l'ouest, les montagnes de Pr, qui le sparent du
royaume d'Arakan, et le golfe de Bengale, dont les ctes lui
appartiennent depuis le cap de Nigras jusqu' la ville de Tavay; 
l'est, le pays de Laos; au midi, le royaume de Siam; mais il ajoute que
ces bornes ne sont pas si constantes, qu'elles ne changent souvent par
des acquisitions ou des pertes. Vers la fin du sicle prcdent, un de
ses rois les tendit beaucoup; il obligea jusqu'aux Siamois  payer un
tribut: mais cette gloire dura peu, et ses successeurs ont t renferms
dans les possessions de leurs anctres.

Le pays est arros de plusieurs rivires, dont la principale sort du lac
de Chiama, et ne parcourt pas moins de quatre ou cinq cents milles
jusqu' la mer: elle porte le nom de _Pgou_, comme le royaume qu'elle
arrose. La fertilit qu'elle rpand, et ses inondations rgulires l'ont
fait nommer aussi _le Nil indien_. Ses dbordemens s'tendent jusqu'
trente lieues de ses bords; ils laissent sur la terre un limon si gras,
que les pturages y deviennent excellens, et que le riz y crot dans une
prodigieuse abondance.

Les principales richesses de ce royaume sont les pierres prcieuses,
telles que les rubis, les topazes, les saphirs, les amthystes, qu'on y
comprend sous le nom gnral de rubis, et qu'on ne distingue que par la
couleur, en nommant un saphir, un rubis bleu; une amthyste, un rubis
violet; une topaze, un rubis jaune. Cependant la pierre qui porte
proprement le nom de rubis est une pierre transparente, d'un rouge
clatant, et qui, dans ses extrmits, ou prs de sa surface, a quelque
chose du violet de l'amthyste. Sheldon ajoute que les principaux
endroits d'o les rubis se tirent sont une montagne voisine de Cabelan
ou Cablan, entre Siriam et Pgou, et les montagnes qui s'tendent depuis
le Pgou jusqu'au royaume de Camboge.

Les Pgouans sont plus corrompus dans leurs moeurs qu'aucun peuple des
Indes. Leurs femmes semblent avoir renonc  la modestie naturelle.
Elles sont presque nues, ou du moins leur unique vtement est  la
ceinture, et consiste dans une toffe si claire et si ngligemment
attache, que souvent elle ne drobe rien  la vue. Elles donnrent pour
excuse  Sheldon que cet usage leur venait d'une ancienne reine du pays,
qui, pour empcher que les hommes ne tombassent dans de plus grands
dsordres, avait ordonn que les femmes de la nation parussent toujours
dans un tat capable d'irriter leurs dsirs.

Un Pgouan qui veut se marier est oblig d'acheter sa femme et de payer
sa dot  ses parens. Si le dgot succde au mariage, il est libre de la
renvoyer dans sa famille. Les femmes ne jouissent pas moins de la
libert d'abandonner leurs maris, en leur restituant ce qu'ils ont donn
pour les obtenir. Il est difficile aux trangers qui sjournent dans le
pays de rsister  ces exemples de corruption. Les pres s'empressent de
leur offrir leurs filles, et conviennent d'un prix qui se rgle par la
dure du commerce. Lorsqu'ils sont prts  partir, les filles retournent
 la maison paternelle et n'en ont pas moins de facilit  se procurer
un mari. Si l'tranger, revenant dans le pays, trouve la fille qu'il
avait loue au pouvoir d'un autre homme, il est libre de la redemander
au mari, qui la lui rend pour le temps de son sjour, et qui la reprend
 son dpart.

Ils admettent deux principes comme les manichens: l'un, auteur du bien;
l'autre, auteur du mal. Suivant cette doctrine, ils rendent  l'un et 
l'autre un culte peu diffrent. C'est mme au mauvais principe que leurs
premires invocations s'adressent dans leurs maladies et dans les
disgrces qui leur arrivent. Ils lui font des voeux dont ils
s'acquittent avec une fidlit scrupuleuse aussitt qu'ils croient en
avoir obtenu l'effet. Un prtre, qui s'attribue la connaissance de ce
qui peut tre agrable  cet esprit, sert  diriger leur superstition.
Ils commencent par un festin, qui est accompagn de danses et de
musique; ensuite quelques-uns courent le matin par les rues, portant du
riz dans une main, et dans l'autre un flambeau. Ils crient de toute leur
force qu'ils cherchent le mauvais esprit pour lui offrir sa nourriture,
afin qu'il ne leur nuise point pendant le jour. D'autres jettent
par-dessus leurs paules quelques alimens qu'ils lui consacrent. La
crainte qu'ils ont de son pouvoir est si continuelle et si vive, que,
s'ils voient un homme masqu, ils prennent la fuite avec toutes les
marques d'une extrme agitation, dans l'ide que c'est ce redoutable
matre qui sort de l'enfer pour les tourmenter. Dans la ville de Tavay,
l'usage des habitans est de remplir leurs maisons de vivres au
commencement de l'anne, et de les laisser exposs pendant trois mois,
pour engager leur tyran, par le soin qu'ils prennent de le nourrir, 
leur accorder du repos pendant le reste de l'anne.

Quoique tous les prtres du pays soient de cette secte, on y voit un
ordre de religieux qui portent comme  Siam le nom de _talapoins_, et
qui descendent apparemment des talapoins siamois. Ils sont respects du
peuple; ils ne vivent que d'aumnes. La vnration qu'on a pour eux est
porte si loin, qu'on se fait honneur de boire de l'eau dans laquelle
ils ont lav leurs mains; ils marchent dans les rues avec beaucoup de
gravit, vtus de longues robes, qu'ils tiennent serres par une
ceinture de cuir large de quatre doigts.  cette ceinture pend une
bourse dans laquelle ils mettent les aumnes qu'ils reoivent. Leur
habitation est au milieu des bois, dans une sorte de cage qu'ils se font
construire au sommet des arbres; mais cette pratique n'est fonde que
sur la crainte des tigres, dont le royaume est rempli.  chaque nouvelle
lune ils vont prcher dans les villes: ils y assemblent le peuple au son
d'une cloche ou d'un bassin. Leurs discours roulent sur quelques
prceptes de la loi naturelle, dont ils croient que l'observation suffit
pour mriter des rcompenses dans une autre vie, de quelque extravagance
que soient les opinions spculatives auxquelles on est attach. Ces
principes ont du moins l'avantage de les rendre charitables pour les
trangers, et de leur faire regarder sans chagrin la conversion de ceux
qui embrassent le christianisme. Quand ils meurent, leurs funrailles se
font aux dpens du peuple, qui dresse un bcher des bois les plus
prcieux pour brler leurs corps. Leurs cendres sont jetes dans la
rivire; mais leurs os demeurent enterrs au pied de l'arbre qu'ils ont
habit pendant leur vie.

Le royaume de Boutan est d'une fort grande tendue; mais on n'en connat
pas exactement les limites. Les caravanes qui s'y rendent chaque anne
de Patna partent vers la fin du mois de dcembre: elles arrivent le
huitime jour  Garachepour, jusqu'au pied des hautes montagnes. Il
reste encore huit ou neuf journes, pendant lesquelles on a beaucoup 
souffrir dans un pays plein de forts, o les lphans sauvages sont en
grand nombre. Les marchands, au lieu de reposer la nuit, sont obligs de
faire la garde et de tirer sans cesse leurs mousquets pour loigner ces
redoutables animaux. Comme l'lphant marche sans bruit, il surprend les
caravanes; et quoiqu'il ne nuise point aux hommes, il emporte les vivres
dont il peut se saisir, surtout les sacs de riz ou de farine, et les
pots de beurre, dont on a toujours de grosses provisions.

On peut aller de Patna jusqu'au pied des montagnes dans des palekis, qui
sont les carrosses des Indes; mais on se sert ordinairement de boeufs,
de chameaux et de chevaux du pays. Ces chevaux sont naturellement si
petits, que les pieds d'un homme qui les monte touchent presqu' terre;
mais ils sont trs-vigoureux, et leur pas est une espce d'amble, qui
leur fait faire vingt lieues d'une seule traite, avec fort peu de
nourriture. Les meilleurs s'achtent jusqu' deux cents cus. Lorsqu'on
entre dans les montagnes, les passages deviennent si troits, qu'on est
oblig de se rduire  cette seule voiture, et souvent mme on a recours
 d'autres expdiens. La vue d'une caravane fait descendre de diverses
habitations un grand nombre de montagnards, dont la plupart sont des
femmes et des filles qui viennent faire march avec les ngocians pour
les porter, eux, leurs marchandises et leurs provisions, entre des
prcipices qui se succdent pendant neuf ou dix journes: elles ont sur
les deux paules un gros bourlet auquel est attach un pais coussin qui
leur pend sur le dos, et qui sert comme de sige  l'homme dont elles se
chargent; elles sont trois qui se relaient tour  tour pour chaque
homme. Le bagage est transport sur le dos des boucs, qui sont capables
de porter jusqu' cent cinquante livres. Ceux qui s'obstinent  mener
des chevaux dans ces affreuses montagnes sont souvent obligs, dans les
passages dangereux, de les faire guinder avec des cordes: on ne leur
donne  manger que le matin et le soir. Les femmes qui portent les
hommes ne gagnent que deux roupies dans l'espace de dix jours. On paie
le mme prix pour chaque bouc et pour chaque cheval.

 cinq ou six lieues de Garachepour, on entre sur les terres du radja de
Npal, qui s'tendent jusqu'aux frontires du royaume de Boutan. Ce
radja, vassal et tributaire du grand-mogol, fait sa rsidence dans la
ville de Npal. Son pays n'offre que des bois et des montagnes. On entre
de l dans l'ennuyeux espace qu'on vient de reprsenter, et l'on
retrouve ensuite des boucs, des chameaux, des chevaux et mme des
palekis. Ces commodits ne cessent plus jusqu' Boutan. On marche dans
un fort bon pays, o le bl, le riz, les lgumes et le vin sont en
abondance. Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe y sont vtus,
l't, de grosse toile de coton ou de chanvre, et l'hiver, d'un gros
drap, qui est une espce de feutre. Leur coiffure est un bonnet, autour
duquel ils mettent pour ornement des dents de porc et des pices
d'caille de tortue, rondes ou carres. Les plus riches y mlent des
grains de corail ou d'ambre jaune, dont les femmes se font aussi des
colliers. Les hommes, comme les femmes, portent des bracelets au bras
gauche seulement, et depuis le poignet jusqu'au coude, avec cette
diffrence, que ceux des femmes sont plus troits. Ils ont au cou un
cordon de soie, d'o pendent quelques grains de corail ou d'ambre, et
des dents de porc. Quoique fort livrs  l'idoltrie, ils mangent toutes
sortes de viande, except celle de vache, parce qu'ils adorent cet
animal comme la nourrice du genre humain. Ils sont passionns pour
l'eau-de-vie, qu'ils font de riz et de sucre, comme dans la plus grande
partie de l'Inde. Aprs leurs repas, surtout dans les festins qu'ils
donnent  leurs amis, ils brlent de l'ambre jaune: ce qui le rend cher
et fort recherch dans le pays.

Le roi de Boutan entretient constamment autour de sa personne une garde
de sept  huit mille hommes, qui sont arms d'arcs et de flches, avec
la rondache et la hache; ils ont depuis long-temps l'usage du mousquet
et du canon de fer. Leur poudre a le grain long; et celle que l'auteur
vit entre les mains de plusieurs marchands, tait d'une force
extraordinaire. Ils l'assurrent qu'on voyait sur leurs canons des
chiffres et des lettres qui n'avaient pas moins de cinq cents ans. Un
habitant du royaume n'en sort jamais sans la permission expresse du
gouverneur, et n'aurait pas la hardiesse d'emporter une arme  feu, si
ses plus proches parens ne se rendaient caution qu'elle sera rapporte.
Sans cette difficult, Tavernier aurait achet des marchands de ce pays
un de leurs mousquets, parce que les caractres qui taient sur le canon
rendaient tmoignage qu'il avait cent quatre-vingts ans d'anciennet. Il
tait fort pais, la bouche en forme de tulipe, et le dedans aussi poli
que la glace d'un miroir. Sur les deux tiers du canon il y avait des
filets de relief et quelques fleurs dores et argentes: les balles
taient d'une once. Le marchand, tant oblig de dcharger sa caution,
ne se laissa tenter par aucune offre, et refusa mme de donner un peu de
sa poudre.

On voit toujours cinquante lphans autour du palais du roi, et vingt ou
vingt-cinq chameaux qui ne servent qu' porter une petite pice
d'artillerie d'environ une demi-livre de balle. Un homme assis sur la
croupe du chameau manie d'autant plus facilement cette pice, qu'elle
est sur une espce de fourche qui tient  la selle, et qui lui sert
d'afft. Il n'y a pas au monde un souverain plus respect de ses sujets
que le roi de Boutan: il en est comme ador. Lorsqu'il rend la justice
ou qu'il donne audience, ceux qui se prsentent devant lui ont les mains
jointes, leves sur le front; et se tenant loigns du trne, ils se
prosternent  terre sans oser lever la tte. C'est dans cette humble
posture qu'ils font leurs supplications; et, pour se retirer, ils
marchent  reculons, jusqu' ce qu'ils soient hors de sa prsence. Leurs
prtres enseignent, comme un point de religion, que ce prince est un
dieu sur la terre; cette superstition va si loin, que chaque fois qu'il
satisfait au besoin de la nature, on ramasse soigneusement son ordure
pour la faire scher et mettre en poudre; ensuite on la met dans de
petites botes qui se vendent dans les marchs, et dont on saupoudre les
viandes. Deux marchands du Boutan, qui avaient vendu du musc  l'auteur,
montrrent chacun leur bote, et quelques pinces de cette poudre, pour
laquelle ils avaient beaucoup de vnration.

Les peuples de Boutan sont robustes et de belle taille; ils ont le
visage et le nez un peu plats. Les femmes sont encore plus grandes et
plus vigoureuses que les hommes; mais la plupart ont des gotres fort
incommodes. La guerre est peu connue dans cet tat: on n'y craint pas
mme le grand-mogol, parce que, du ct du midi, la nature a mis de
hautes montagnes et des passages fort troits qui forment une barrire
impntrable. Au nord, il n'y a que des bois, presque toujours couverts
de neige; des deux autres cts, ce sont de vastes dserts, o l'on ne
trouve gure que des eaux amres. Si l'on y rencontre quelques terres
habites, elles appartiennent  des radjas sans armes et sans forces. Le
roi de Boutan fait battre des pices d'argent de la valeur des roupies:
ce qui porte  croire que son pays a quelques mines d'argent: cependant
les marchands que Tavernier vit  Patna, ignoraient o ces mines taient
situes. Leurs pices de monnaie sont extraordinaires dans leur forme:
au lieu d'tre rondes, elles ont huit angles; et les caractres qu'elles
portent ne sont ni indiens ni chinois. L'or de Boutan y est apport par
les marchands du pays qui reviennent du Levant.

Leur principal commerce est celui du musc. Dans l'espace de deux mois
que les marchands passrent  Patna, Tavernier en acheta d'eux pour
vingt-six mille roupies. L'once, dans la vessie, lui revenait  quatre
livres quatre sous de notre monnaie; il la payait huit francs hors de
vessie. Tout le musc qui entre dans la Perse vient de Boutan, et les
marchands qui font ce commerce aiment mieux qu'on leur donne de l'ambre
jaune et du corail que de l'or ou de l'argent. Pendant les chaleurs, ils
trouvent peu de profit  transporter le musc, parce qu'il devient trop
sec et qu'il perd de son poids. Comme cette marchandise paie vingt-cinq
pour cent  la douane de Garachepour, dernire ville des tats du Mogol,
il arrive souvent que, pour viter de si grands frais, les caravanes
prennent un chemin qui est encore plus incommode, par les montagnes
couvertes de neige et les grands dserts qu'il faut traverser; ils vont
jusqu' la hauteur de trente degrs, d'o, tournant vers Kaboul, qui est
au quarantime, elles se divisent, une partie pour aller  Balk, et
l'autre dans la grande Tartarie. L, les marchands qui viennent de
Boutan troquent leurs richesses contre des chevaux, des mulets et des
chameaux; car il y a peu d'argent dans ces contres: ils y portent avec
le musc beaucoup d'excellente rhubarbe et de semencine. Les Tartares
font passer ensuite ces marchandises dans la Perse; ce qui fait croire
aux Europens que la rhubarbe et la semencine viennent de la Tartarie.
Il est vrai, remarque l'Anglais Sheldon, qu'il en vient de la rhubarbe;
mais elle est beaucoup moins bonne que celle du royaume de Boutan; elle
est plus tt corrompue, et c'est le dfaut de la rhubarbe de se
dissoudre d'elle-mme par le coeur. Les Tartares remportent de Perse des
toffes de soie de peu de valeur, qui se font  Tauris et  Ardevil,
avec quelques draps d'Angleterre et de Hollande, que les Armniens vont
prendre  Constantinople et  Smyrne, o nous les portons de l'Europe.
Quelques-uns des marchands qui viennent de Boutan  Kaboul vont 
Candehar, et jusqu' Ispahan, d'o ils emportent pour leur musc et leur
rhubarbe, du corail en grains, de l'ambre jaune et du lapis en grains.
D'autres, qui vont du ct de Moultan, de Lahor et d'Agra, remportent
des toiles, de l'indigo, et quantit de cornaline et de cristal. Enfin
ceux qui retournent par Garachepour remportent de Patna et de Daka, du
corail, de l'ambre jaune, des bracelets d'caille de tortue et d'autres
coquilles de mer, avec quantit de pices rondes et carres de la
grandeur de nos jetons, qui sont aussi d'caille de tortue et de
coquille. L'auteur vit  Patna quatre Armniens qui, ayant dj fait un
voyage au royaume de Boutan, venaient de Dantzick, o ils avaient fait
faire un grand nombre de figures d'ambre jaune qui reprsentaient toutes
sortes d'animaux et de monstres. Ils allaient les porter au roi de
Boutan pour augmenter le nombre de ses divinits. Ils dirent  Tavernier
qu'ils se seraient enrichis, s'ils avaient pu faire composer une idole
particulire que le prince leur avait recommande; c'tait une figure
monstrueuse, qui devait avoir six cornes, quatre oreilles et quatre
bras, avec six doigts  chaque main; mais ils n'avaient pas trouv
d'assez grosse pice d'ambre jaune.

Le roi de Boutan, commenant  craindre que les tromperies qui se font
dans le musc ne ruinassent ce commerce, d'autant plus qu'on en tire
aussi du Tonquin et de la Cochinchine, o il est beaucoup plus cher,
parce qu'il y est moins commun, avait ordonn depuis quelque temps que
les vessies ne seraient pas cousues, et qu'elles seraient apportes
ouvertes  Boutan, pour y tre visites et scelles de son sceau. Mais
cette prcaution n'empche pas qu'on ne les ouvre subtilement, et qu'on
n'y mette de petits morceaux de plomb, qui, sans l'altrer,  la vrit,
en augmentent du moins le poids.

Le royaume d'Assam est une des plus fertiles contres de l'Asie; il
produit tout ce qui est ncessaire  la vie, sans que les habitans aient
besoin de recourir aux nations voisines. Ils ont des mines d'argent,
d'acier, de plomb et de fer; la soie en abondance, mais grossire. Ils
en ont une espce qui crot sur les arbres, et qui est l'ouvrage d'un
animal dont la forme ressemble  celle des vers  soie communs, avec
cette double diffrence, qu'il est plus rond et qu'il demeure toute
l'anne sur les arbres. Les toffes qu'on fait de cette soie sont fort
lustres; mais elles se coupent. C'est du ct du midi que la nature
produit ces vers, et qu'on trouve les mines d'or et d'argent. Le pays
produit aussi quantit de gomme-laque, dont on distingue deux sortes:
celle qui crot sur les arbres est de couleur rouge, et sert  peindre
les toiles et les toffes. Aprs en avoir tir cette couleur, on emploie
ce qui reste  faire une sorte de vernis dont on enduit les cabinets et
d'autres meubles de cette nature. On le transporte en abondance  la
Chine et au Japon, o il passe pour la meilleure laque de l'Asie. 
l'gard de l'or, on ne permet pas qu'il sorte du royaume, et l'on n'en
fait nanmoins aucune espce de monnaie. Il demeure en lingots, grands
et petits, dont le peuple se sert dans le commerce intrieur.

       *       *       *       *       *

Nous tirons le peu de dtails que nous prsente la Cochinchine de la
relation d'un missionnaire jsuite, nomm _le pre de Rhodes_, et nous y
joindrons quelques-unes des remarques et aventures qui lui sont
particulires.

Destin  la mission du Japon par le souverain pontife, il se rendit de
Rome  Lisbonne, o il avait ordre de s'embarquer avec d'autres
missionnaires.

Ce fut le 4 avril 1619 qu'ils mirent  la voile avec trois grands
vaisseaux: ils taient au nombre de six sur _la Sainte-Thrse_. Trois
mois et demi de navigation leur firent doubler le cap de
Bonne-Esprance. Ils essuyrent plusieurs temptes et les ravages du
scorbut, qui ne les empchrent point d'arriver heureusement au port de
Goa le 5 octobre.

Aprs avoir pass deux ans, tant  Goa qu' Salsette, il reut ordre
enfin de partir pour le Japon, sur un vaisseau qui devait porter 
Malacca un seigneur portugais, nomm pour commander dans la citadelle.
Il passa par Cochin, qui n'est qu' cent lieues de Goa: les jsuites y
avaient un collge dans lequel ils enseignaient toutes les sciences. La
violence des vents qui arrta long-temps le vaisseau portugais vers le
cap de Comorin, donna occasion  l'auteur de visiter la fameuse cte de
_la Pcherie_, qui tire ce nom de l'abondance des perles qu'on y pche.
Les habitans connaissent, dit-il, dans quelle saison ils doivent
chercher ces belles larmes du ciel qui se trouvent endurcies dans les
hutres. Alors les pcheurs s'avancent en mer dans leurs barques: l'un
plonge, attach sous les aisselles avec une corde, la bouche remplie
d'huile et un sac au cou: il ramasse les hutres qu'il trouve au fond;
et lorsqu'il n'a plus la force de retenir son haleine, il emploie
quelques signes pour se faire retirer. Ces pcheurs sont si bons
chrtiens, qu'aprs leur pche ils viennent ordinairement  l'glise, o
ils mettent souvent de grosses poignes de perles sur l'autel. On fit
voir au pre de Rhodes une chasuble qui en tait entirement couverte,
et qui tait estime deux cent mille cus dans le pays. Qu'et-elle
valu, dit-il, en Europe?

La principale place de cette cte est _Totocorin_: on y trouve les plus
belles perles de l'Orient. Les Portugais y avaient une citadelle, et les
jsuites un fort beau collge. Il tait arriv, par des malheurs que de
Rhodes ignore, qu'on avait t cette maison  sa compagnie. Les
jsuites, dit-il, s'tant retirs, on dit que les perles et les hutres
disparurent dans cet endroit de la cte; mais aussitt que le roi de
Portugal eut rappel ces zls missionnaires, on y vit revenir les
perles, comme si le ciel et voulu remarquer que, lorsque les pcheurs
d'mes seraient absens, il ne fallait pas attendre une bonne pche de
perles. Ceci nous rappelle un passage fort plaisant de la _Gazette de
France_, de l'anne 1774, dans lequel on disait,  l'article _de la
Sude_, que tout se ressentait du bonheur de la nouvelle administration,
et que _jamais les harengs n'taient venus en si grand nombre sur les
bords de la Baltique_.

Aprs avoir visit la cte de Coromandel, le pre de Rhodes fit voile
vers Malacca, et choua sur un banc de sable  la vue du cap de Rachado.
Il attribue le salut du vaisseau  un miracle sensible de son
reliquaire, qu'il plongea dans la mer au bout d'une longue corde. En
moins d'une minute, sans que personne y travaillt, le btiment, dit-il,
qui avait t long-temps immobile, sortit du sable avec une force
extrme, et fut pouss en mer. Il observe qu'on peut aborder dans tous
les temps de l'anne au port de Malacca, avantage que n'ont pas le ports
de Goa, de Cochin, de Surate, ni, suivant ses lumires, aucun autre port
de l'Inde orientale. Quoique Malacca, observe-t-il encore, ne soit qu'
deux degrs au nord de la ligne, et que par consquent la chaleur y soit
extrme, cependant les fruits de l'Europe et le raisin mme n'y
mrissent point. La raison, dit-il, en paratra fort trange; mais elle
n'est pas moins certaine: c'est faute de chaleur que ces fruits n'y
mrissent pas. Il ajoute, pour s'expliquer, que, le soleil donnant 
plomb sur la terre, devrait  la vrit tout brler et rendre le pays
inhabitable. Les anciens en avaient cette opinion; mais ils ignoraient
le secret de la Providence, qui a voulu qu'il ft le plus habit. Le
soleil, dans le temps qu'il a toute sa force, attire tant d'exhalaisons
et de vapeurs, que c'est alors l'hiver du pays. Les vents, qui sont
imptueux, les pluies continuelles tiennent cet astre cach, et
s'opposent  la maturit de tous les fruits qui ne sont pas propres au
climat.

Les vues du pre de Rodes taient toujours pour le Japon, et sa
soumission pour d'autres ordres qui le retinrent un an et demi, soit 
Macao, soit  Canton, fut une violence qu'il fit  son zle. Cependant
de nouvelles dispositions de ses suprieurs l'obligrent d'abandonner
entirement son premier projet pour se rendre  la Cochinchine.
D'ailleurs les portes du Japon se trouvaient fermes par une violente
perscution qui s'y tait leve contre le christianisme. Le pre de
Mattos reut ordre de partir pour la Cochinchine avec cinq autres
jsuites de l'Europe, entre lesquels de Rhodes fut nomm. Ils
s'embarqurent  Macao, dans le cours du mois de dcembre 1624, et leur
navigation ne dura que dix-neuf jours.

Il n'y avait pas cinquante ans que la Cochinchine tait un royaume
spar du Tonquin, dont, elle n'avait t qu'une province pendant plus
de sept cents ans. Celui qui secoua le joug tait l'aeul du roi qui
occupait alors le trne. Aprs avoir t gouverneur du pays, il se
rvolta contre son prince, et se fit un tat indpendant, dans lequel il
se soutint assez heureusement par la force des armes, pour laisser  ses
enfans une succession tranquille. Leur puissance y tant mieux tablie
que jamais, il n'y a pas d'apparence que cette souverainet retourne
jamais  ses anciens matres.

La Cochinchine est sous la zone torride, au midi de la Chine; elle
s'tend depuis le 12e. degr jusqu'au 18e. De Rhodes lui donne quatre
cents milles de longueur; mais sa largeur est beaucoup moindre. Elle a
pour bornes  l'orient la mer de la Chine, le royaume de Laos 
l'occident, celui de Chiampa au sud, et le Tonquin au nord. Sa division
est en six provinces, dont chacune a son gouverneur et ses tribunaux
particuliers de justice. La ville o le roi fait son sjour se nomme
_Kehou_. Si les btimens n'en sont pas magnifiques, parce qu'ils ne
sont composes que de bois, ils ne manquent pas de commodits, et les
colonnes fort bien travailles, qui servent  les soutenir, leur donnent
beaucoup d'apparence. La cour est belle et nombreuse, et les seigneurs y
font clater beaucoup de magnificence dans leurs habits.

Le pays est fort peupl. De Rhodes vante la douceur des habitans; mais
elle n'empche pas, dit-il, qu'ils ne soient bons soldats; ils ont un
respect merveilleux pour leur roi. Ce prince entretient continuellement
cent cinquante galres dans trois ports; et les Hollandais ont prouv
qu'elles peuvent attaquer avec avantage ces grands vaisseaux avec
lesquels ils se croient matres des mers de l'Inde.

La fertilit du pays rend les habitans fort riches. Il est arros de
vingt-quatre belles rivires, qui donnent de merveilleuses commodits
pour voyager par eau dans toutes ses parties, et qui servent par
consquent  l'entretien du commerce. Des inondations rgles, qui se
renouvellent tous les ans aux mois de novembre et de dcembre,
engraissent la terre sans aucune culture. Dans cette saison, il n'est
pas possible de voyager  pied, ni de sortir mme des maisons sans une
barque; de l vient l'usage de les lever sur deux colonnes, qui
laissent un passage libre  l'eau.

Il se trouve des mines d'or dans la Cochinchine: mais les principales
richesses du pays sont, le poivre, que les Chinois y viennent prendre;
la soie, qu'on fait servir jusqu'aux filets des pcheurs et aux cordages
des galres; et le sucre, dont l'abondance est si grande, qu'il ne vaut
pas ordinairement plus de deux sous la livre. On en transporte beaucoup
au Japon, quoique les Cochinchinois n'entendent pas beaucoup la manire
de l'purer.

On s'imaginerait qu'une contre qui ne produit ni bl, ni vin, ni huile,
nourrit mal ses habitans. Mais, sans expliquer en quoi consiste leur
bonne chre, de Rhodes assure que les tables de la Cochinchine valent
celles de l'Europe.

C'est le seul pays du monde o croisse le _calembac_, cet arbre renomm
dont le bois est un parfum prcieux, et qui d'ailleurs sert aux plus
excellens usages de la mdecine. L'odeur en est admirable; le bois en
poudre ou en teinture fortifie le coeur contre toutes sortes de venins;
il se vend au poids de l'or.

De Rhodes assure, contre le tmoignage de plusieurs autres voyageurs,
que c'est aussi dans la seule Cochinchine que se trouvent ces petits
nids d'oiseaux qui servent d'assaisonnement aux potages et aux viandes.
On pourrait croire, pour concilier les rcits, qu'il parle d'une espce
particulire. Ils ont, dit-il, la blancheur de la neige: on les trouve
dans certains rochers de cette mer, vis--vis des terres o croissent
les calembacs, et l'on n'en voit point autre part; c'est ce qui le porte
 croire que les oiseaux qui font ces nids vont sucer ces arbres, et que
de ce sucre, ml peut-tre avec l'cume de la mer, ils composent un
ouvrage si blanc et de si bon got. Cependant ils demandent d'tre cuits
avec de la chair ou du poisson; et de Rhodes assure qu'ils ne peuvent
tre mangs seuls.

La Cochinchine produit des arbres qui portent pour fruits de gros sacs
remplis de chtaignes. On doit regretter que le pre de Rhodes n'en
rapporte pas le nom, et qu'il n'en explique pas mieux la forme. Un
seul de ces sacs fait la charge d'un homme; aussi la Providence ne les
a-t-elle pas fait sortir des branches, qui n'auraient pas la force de
les soutenir, mais du tronc mme; le sac est une peau fort paisse, dans
laquelle on trouve quelquefois cinq cents chtaignes plus grosses que
les ntres; mais ce qu'elles ont de meilleur, est une peau blanche et
savoureuse, qu'on tire de la chtaigne avant de la cuire.

Les difficults de la langue tant un des plus grands obstacles qui
arrtent le progrs des missionnaires, le pre de Rhodes comprit que
cette tude devait faire son premier soin. On parle  peu prs la mme
langue dans le royaume de Tonquin et de la Cochinchine. Elle est aussi
entendue dans trois autres pays voisins; mais est entirement diffrente
de la chinoise. On la prendrait, surtout dans la bouche des femmes, pour
un gazouillement d'oiseaux; tous les mots sont des monosyllabes, et leur
signification ne se distingue que par les divers tons qu'on leur donne
en les prononant. Une mme syllabe, telle, par exemple, que _da_, peut
signifier vingt-trois choses tout--fait diffrentes. Le zle du pre de
Rhodes lui fit mpriser ces obstacles; il apporta autant d'application 
cette entreprise qu'il en avait donn autrefois  la thologie, et dans
l'espace de quatre mois, il se rendit capable de prcher dans la langue
de la Cochinchine; mais il avoue qu'il en eut l'obligation  un petit
garon du pays, qui lui apprit en trois semaines les divers tons de
cette langue, et la manire de prononcer tous les mots: ce qu'il y eut
d'admirable, et ce qui mrite d'tre remarqu, c'est qu'ils ignoraient
la langue l'un de l'autre.

Dans l'intervalle de ses entreprises apostoliques, il fit un voyage aux
Philippines, sans autre dessein que de profiter d'une occasion qui se
prsentait pour se rendre  Macao.

Une violente perscution l'obligeant de quitter la Cochinchine, il
s'embarqua, le 2 juillet 1641, sur un vaisseau qui faisait voile pour
Bolinao. Il entra dans ce port le 28 du mme mois, aprs avoir essuy
une dangereuse tempte; mais il fut surpris de remarquer  son arrive
que les habitans ne comptaient que samedi 27 juillet. Il avait mang de
la viande le matin, parce qu'il se croyait au dimanche, et le soir il
fut oblig de faire maigre, lorsqu'on l'assura que le dimanche et le
vingt-huitime n'taient que le lendemain: cette erreur lui causa
d'abord beaucoup d'embarras; mais en y pensant un peu, il comprit que de
part et d'autre on avait fort bien compt, quoiqu'il y et dans les deux
comptes la diffrence d'un jour.

Ce qu'il y a d'tonnant dans l'embarras du pre de Rhodes, c'est
qu'tant aux Indes depuis si long-temps, il n'et jamais eu l'occasion
de faire la mme remarque. Il s'applaudit de l'explication qu'il donne 
son erreur.

Quand on part d'Espagne, dit-il, pour aller aux Philippines, on va
toujours de l'orient  l'occident. Il faut par consquent que tous les
jours deviennent plus longs de quelques minutes; parce que le soleil,
dont on suit la course, se lve et se couche toujours plus tard. Dans le
cours de cette navigation, la perte est d'un demi-jour. Au contraire,
les Portugais qui vont du Portugal aux Indes orientales, avancent contre
le soleil, qui, se couchant et se levant toujours plus tt, rend chaque
jour plus court de quelques minutes, et leur donne ainsi l'avance du
jour en arrivant au mme terme. D'o il est ais de conclure que, les
uns gagnant et les autres perdant un demi-jour, il faut ncessairement
que les Portugais et les Espagnols, qui arrivent aux Philippines par des
chemins opposs, trouvent un jour entier de diffrence. Le pre de
Rhodes, venu vers l'orient par le chemin des Portugais, avait vcu par
consquent un jour de plus que les Espagnols des Philippines. Par la
mme raison, continue-t-il, deux prtres qui partiraient au mme jour,
l'un de Portugal vers l'orient, l'autre d'Espagne vers l'occident,
disant chaque jour la messe, et arrivant le mme jour au mme lieu, l'un
aurait dit une messe plus que l'autre: et de deux jumeaux qui, tant ns
ensemble, feraient le mme voyage par les deux routes opposes, l'un
aurait vcu un jour de plus.

Ceux pour qui cette remarque ne sera pas aussi merveilleuse qu'elle le
fut pour l'auteur apprendront de lui plus volontiers l'origine de la
perscution qui fermait alors aux missionnaires l'entre des ports du
Japon. Aprs avoir observ que Manille, la principale des Philippines,
est au 13e. degr de l'lvation de la ligne, et que c'est l qu'on
compte le dernier terme de l'occident, quoique ces les soient 
l'orient de la Chine, dont elles ne sont loignes que de cent cinquante
lieues, il ajoute:

Comme on les prend pour le bout des Indes occidentales, qui
appartiennent aussi aux Espagnols, deux Hollandais prirent occasion de
cette ide pour renverser le christianisme au Japon. Ils firent voir 
l'empereur, dans une mappemonde, d'un ct les Philippines, et de
l'autre Macao, que le roi d'Espagne possdait alors  la Chine, en
qualit de roi de Portugal. Voyez-vous, lui dirent-ils, jusqu'o la
domination du roi d'Espagne s'est tendue? Du ct de l'orient, elle est
arrive  Macao, et du ct de l'occident aux Philippines. Vous tes si
prs de ces deux extrmits de son empire, qu'il ne lui reste que le
vtre  conqurir;  la vrit, il n'a pas aujourd'hui des troupes assez
nombreuses pour entreprendre tout d'un coup la conqute du Japon; mais
il y envoie des prtres qui, sous le prtexte de faire des chrtiens,
font des soldats pour l'Espagne; et lorsque le nombre en sera tel que
les Espagnols le dsirent, vous prouverez, comme le reste du monde,
que, sous le voile de la religion, ils ne pensent qu' vous rendre
l'esclave de leur ambition. L'empereur du Japon, alarm de cet avis,
jura une guerre irrconciliable  tous les missionnaires chrtiens:
l'glise n'a jamais essuy de perscution plus obstine que celle qui a
rempli de sang toutes les villes de ce florissant royaume, o le
christianisme avait fait des progrs. Nous en parlerons plus au long 
l'article du Japon.

Dans une traverse de Malacca  Java, qui ne fut que de onze jours, il
arriva au vaisseau qu'il montait un accident fort singulier, qu'il
attribue  la protection du premier martyr de la Cochinchine, nomm
_Andr_, dont il portait la tte  Rome. Le 25 fvrier, pendant que le
vent tait favorable, l'imprudence des matelots les fit heurter contre
un gros rocher, qui tait presqu' fleur d'eau. Le bruit ne fut pas
moindre que celui du tonnerre, et le coup avait t si violent, que le
navire demeura fix sur l'cueil. Plusieurs planches qu'on vit flotter
sur l'eau ne laissrent aucun doute qu'il ne ft prs de prir.
Cependant il se remit de lui-mme  flot, tandis que l'auteur et deux
autres missionnaires, qui taient partis avec lui de Malacca, faisaient
leur prire au martyr. Les matelots, surpris qu'il ne se remplt pas
d'eau, jugrent qu'ayant t doubl en plusieurs endroits, il n'avait
perdu que des planches extrieures. Ils continurent leur navigation
sept jours entiers avec beaucoup de bonheur. Mais, en arrivant au port
de Batavia, o l'on pensa aussitt  radouber le vaisseau, on s'aperut
avec admiration qu'il avait une grande ouverture sur le bas, et que le
rocher qui avait bris les planches, s'tant rompu lui-mme, avait
rempli le trou d'une grosse et large pierre. Toute la ville accourut
pour voir cette merveille. La mme chose est arrive de nos jours  un
vaisseau anglais, dans un voyage du capitaine Cook, sans que saint Andr
de Cochinchine s'en mlt.

Il se trouvait dans Batavia plusieurs Franais catholiques et quantit
de Portugais, auxquels le missionnaire s'empressa de rendre les services
de sa profession: son zle se satisfit paisiblement pendant l'espace de
cinq mois. Mais un jour de dimanche, 29 juillet, la messe, qu'il
clbrait dans sa maison devant un grand nombre de catholiques, fut
interrompue par l'arrive du juge criminel de la ville, qui entra dans
la chapelle avec ses archers. De Rhodes se hta de consommer les saintes
espces. Mais il fut saisi  l'autel mme par les archers, qui voulurent
le mener en prison revtu des habits sacerdotaux. Sept gentilshommes
portugais mirent l'pe  la main pour sa dfense. Le dsordre aurait
t fort grand, s'il n'et suppli ses dfenseurs de l'abandonner  la
violence des hommes. Le juge, touch apparemment de sa gnrosit, lui
laissa quitter ses habits; mais s'tant saisi nanmoins de tout ce qui
appartenait  son ministre, il le fit conduire dans la prison publique,
d'o il fut men deux jours aprs dans un cachot noir, destin aux
criminels qui ne peuvent viter le dernier supplice. Son procs fut
instruit. Outre le crime d'avoir clbr la messe  Batavia, il fut
accus d'avoir travaill  la conversion du gouverneur de Malacca, et
d'avoir brl plusieurs livres de la religion hollandaise. Il se
justifia sur ce dernier article en protestant que, quelque opinion qu'il
et de ces livres, il ne lui en tait jamais tomb entre les mains. Mais
il n'en reut pas moins sa sentence, qui contenait trois articles. Par
les deux premiers, il tait condamn  un bannissement perptuel de
toutes les terres de Hollande, et  payer une amende de quatre cents
cus d'or. Le troisime, qui lui fut le plus douloureux, portait que les
ornemens ecclsiastiques, les images et le crucifix qu'on lui avait
enlevs seraient brls par la main du bourreau, et qu'il assisterait
sous un gibet  cette excution. Ses reprsentations et ses larmes ne
purent flchir ses juges. S'il fut dispens de paratre sous le gibet,
il n'eut cette obligation qu' la politique du gouverneur, qui craignit
un soulvement des catholiques de la ville. On suppla mme  cette
espce d'adoucissement en faisant pendre deux voleurs tandis que l'on
brlait le crucifix et les images. Ce n'est pas l de la tolrance, il
s'en faut de beaucoup; mais il faut avouer qu'on ne leur en avait pas
donn l'exemple.

Des deux autres articles, le premier ne put tre excut sur-le-champ,
parce que le pre de Rhodes n'tait point assez riche pour satisfaire au
second. Il fut retenu pendant trois mois dans les chanes; et sa rponse
aux offres qu'on lui faisait de le rendre libre aussitt qu'il aurait
pay l'amende, tait de protester qu'il tait content de son sort, et
qu'il regardait ces souffrances comme une faveur du ciel.

Au mois d'octobre, quelques vaisseaux de Hollande apportrent des
lettres de la compagnie des Indes qui nommaient Corneille Van-der-Lyn
gouverneur gnral des tablissemens hollandais aprs la mort d'Antoine
Van Diemen, qui avait enlev Malacca aux Portugais. Entre les
rjouissances publiques qui se firent  l'entre du nouveau gouverneur,
tous les prisonniers furent dlivrs. Non-seulement de Rhodes fut largi
sans payer les quatre cents cus, mais Van-Der-Lyn le vengea par
quelques bastonnades qu'il donna de sa main au principal juge pour le
punir de son excessive rigueur. Ensuite l'ayant combl de caresses,
auxquelles il joignit des excuses pour sa nation, il lui laissa la
libert de partir. Quelques Portugais qui faisaient voile pour Macassar
le reurent avec joie dans leurs vaisseaux, et consentirent volontiers 
la prire qu'il fit d'tre conduit  Bantam, qui n'est qu' douze lieues
de Batavia. Il esprait trouver dans cette ville quelque vaisseau
anglais prt  retourner en Europe; mais il entreprit encore d'autres
courses. Il alla  Ormus, et prit sa route par terre, en traversant la
Perse et la Natolie jusqu' Smyrne, d'o il se rendit au port de Gnes
sur un vaisseau de cette rpublique.


FIN DU SIXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


  SECONDE PARTIE.--ASIE.

  LIVRE II.

  CONTINENT DE L'INDE.
                                                                  Pag.
  CHAPITRE VI.--Guzarate, Cambaye et Visapour                        1

  CHAP. VII.--Voyage de l'ambassadeur anglais Thomas Rho dans
    l'Indoustan                                                     39

  CHAP. VIII.--Voyage de Tavernier dans l'Indoustan                 84

  CHAP. IX.--Indoustan                                             140

  CHAP. X.--Voyage de Bernier  Cachemire                          262


  LIVRE III.

  PARTIE ORIENTALE DES INDES.

  CHAPITRE PREMIER.--Arakan, Pgou, Boutan, Assam, Cochinchine     322


FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Abrg de l'Histoire Gnrale des
Voyages (Tome 6), by Jean-Franois de La Harpe

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