The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Chamfort, (Tome 2/5), by 
Pierre Ren Auguis

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Title: Oeuvres compltes de Chamfort, (Tome 2/5)
       Recueillies et publies, avec une notice historique sur
       la vie et les crits de l'auteur.

Author: Pierre Ren Auguis

Release Date: May 11, 2013 [EBook #42695]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    OEUVRES

    COMPLTES

    DE CHAMFORT.

    TOME SECOND.




    DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
    RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1.




    OEUVRES

    COMPLTES

    DE CHAMFORT,

    RECUEILLIES et PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
    SUR LA VIE ET LES CRIS DE L'AUTEUR,

    PAR P. R. AUGUIS.


    TOME SECOND.

    [Illustration]

    PARIS.

    CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,

    PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

    1824.




AVANT-PROPOS


crivain spirituel, lgant et ingnieux, Chamfort a marqu sa place
entre Duclos et La Harpe: plus correct que le premier, il a plus de
prcision que le second. Son loquence, dans les loges et les
discours acadmiques, a moins d'abondance, moins de rondeur que celle
de La Harpe, mais elle tincelle de traits piquans; on reconnat dans
sa tragdie de _Mustapha et Zangir_ un pote form  l'cole de
Racine; ses comdies offrent un tableau fidle des opinions et des
sentimens de la socit  l'poque o il les composa, en mme temps
qu'elles font connatre et les principes et le caractre que l'auteur
manifesta plus tard avec une nouvelle nergie. Il avait port dans le
monde un esprit d'observation qu'on retrouve tout entier dans la
partie de ses ouvrages recueillis sous le titre de _Maximes et
Penses:_ c'est l qu'on rencontre  chaque instant ce qu'Hrault de
Schelles, qui fut lui-mme un homme de beaucoup d'esprit, appelait
les _tenailles mordicantes_ de Chamfort. S'il ne voit dans la socit
que des ridicules, des dfauts et des vices, il faut convenir que nul
crivain ne les a peints de couleurs plus vives. C'tait un des
caractres de son esprit, de ne voir dans le perfectionnement de la
civilisation que l'excessive corruption des moeurs, des vices hideux
et ridicules, et les travers de toute espce.

Chamfort tait dans l'usage d'crire chaque jour, sur de petits carrs
de papier, les rsultats de ses rflexions rdiges en maximes, les
anecdotes qu'il avait apprises, les faits servant  l'histoire des
moeurs, dont il avait t tmoin dans le monde, enfin les mots piquans
et les rparties ingnieuses qu'il avait entendus, et qui lui taient
chapps  lui-mme. Il y rgne la plus heureuse varit: la cour, la
ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour--tour et
presque ensemble dans cette scne mobile, comme ils figuraient dans
celle du monde.

Avec une littrature moins tendue que celle de La Harpe, Chamfort
sait imprimer  l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le _Mercure
de France_, cette raillerie un peu amre qui tait le caractre
dominant de son esprit; il rendait compte de prfrence des mmoires
historiques, des voyages et des ouvrages sur les rformes politiques
qui se prparaient en France  l'poque o, de concert avec Marmontel
et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rdigeait la partie
littraire du _Mercure_. Il n'est pas rare de le voir se mettre  la
place de l'auteur, raconter de la manire la plus piquante les
anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a
dfigures, tirer des faits les plus ingnieuses consquences, parler
des hommes et des choses en philosophe.

S'il entreprend de retracer le tableau des rvolutions dont le royaume
de Naples a t le thtre, c'est avec la plume de Saint-Ral qu'il en
crit l'histoire. Il semblait prluder par ce morceau vraiment
remarquable, compos pour tre plac en tte du voyage pittoresque de
Naples et de Sicile par l'abb de Saint-Non,  une autre composition
plus importante, et par le sujet, et par la manire dont il est
trait; nous voulons parler des _Tableaux de la Rvolution
franaise_[A] que Chamfort a dessins d'une main ferme et hardie.

  [A] _Tableaux de la Rvolution Franaise_, ou Collection de
  quarante-huit Gravures reprsentant les vnemens principaux qui
  ont eu lieu en France, depuis la transformation des
  tats-Gnraux en Assemble Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage
  dont le texte primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son
  diteur, fit refaire  plusieurs reprises, selon que la France
  changeait de mode de gouvernement, afin qu'il ft toujours au
  niveau des opinions qui rgnaient.

L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la rvolution,
l'espce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il
en suivait les vnemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait
les institutions, en mme temps qu'il immolait impitoyablement  son
opinion tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait de ses
sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui,
revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracs des premires
poques de nos orages politiques: il dessine  grands traits, et ses
portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'exprience
est venue amortir le feu des passions, que la rflexion s'est arrte
sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a mdit les
principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des
hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la rvolution
sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions
du temps. Cependant, comme ils sont une image fidle des opinions et
des sentimens d'une partie de la nation  l'poque o ils furent
faits, ils doivent tre considrs comme un des monumens historiques
les plus prcieux de cette poque. Tout explique, dans un homme qui
n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus
consacrs par d'autres abus, dans la socit qu'un outrage fait au
plus grand nombre, cette pret rpublicaine, qui a parfois quelque
chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de
la rvolution sur ce qui avait t constamment l'objet de sa haine et
de ses bons mots. Il ne semble avoir cultiv les lettres jusques-l,
que pour se trouver prt  crire l'histoire des vnemens qu'il
entrevoit dans le lointain. Il n'est pas tonnant que, plac sur le
cratre, au milieu des clairs et des dtonations, il porte dans ses
rcits le feu et la chaleur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il
entend. Il faut se reporter au temps o cet ouvrage fut compos, se
pntrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa
vie, ce qu'il pensait de la socit telle qu'il la voyait organise
avant la rvolution, la haine implacable que dans l'ivresse de
l'amour-propre il avait voue  certaines conditions. Les excs d'une
populace effrne ne sont pour lui que de justes reprsailles de ce
que le peuple a eu  souffrir, pendant tant de sicles, de quelques
castes privilgies. La vengeance est permise  qui a si long-temps
gmi dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume l'difice
social, ne fait qu'clairer le triomphe de la libert. La France est
en travail d'une rgnration politique; Chamfort s'en est promis les
plus heureux rsultats: cette pense l'absorbe tout entier; il ne voit
dans tous les vnemens qui se pressent autour de lui, que le concours
de tout un peuple  hter l'enfantement de la libert. C'est vainement
que le sang innocent a coul, que le trne est branl jusqu'en ses
fondemens, que la couronne chancelle sur le front des rois, que
l'anarchie dresse une tte altire, et que les institutions
s'croulant ne laissent aprs elles que le dsordre: tranquille au
milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'OEson, qui attendent
des malfices de Mde le rajeunissement de leur vieux pre. On assure
que c'est Chamfort qui dit, aprs le massacre de Foulon et de
Berthier: _la rvolution fera le tour du globe_; phrase tant rpte
depuis. C'est encore lui qui donna  M. Sieyes le titre et l'ide de
la brochure intitule: _Qu'est-ce que le Tiers-tat?_ brochure qui fit
la fortune politique et littraire de son auteur. Chamfort avait
coutume de dire: Qu'est-ce que le tiers-tat? rien et tout. C'est
sur ce mot que Sieyes btit la pense qui sert de fondement  sa
brochure[1]; aussi le comte, aujourd'hui duc de Lauragais, disait 
Chamfort, en lui parlant de l'abb Sieyes et de cette brochure: Vous
lui avez donn le peuple  vendre au tiers-tat.

  [1] Mmoires de Condorcet sur la Rvolution Franaise, t. II,
  pag. 145 et suiv.

Tour--tour pote et orateur, Chamfort n'avait pas t pour La Harpe
un rival moins redoutable dans la lice potique que dans la carrire
de l'loquence. Couronn d'un double laurier, il occupe sur le
Parnasse une double place; assis, comme prosateur,  ct de
Fontanelle, dont il a l'esprit avec plus de got et de force, il
rcite ses contes  Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse
caustique forme  son cole, et qu'il aime  reconnatre comme une de
celles qui ont le mieux profit de la lecture de ses ouvrages.

La littrature dramatique avait t pour lui l'objet d'une tude
particulire; il avait mme entrepris d'en crire la potique. Les
principaux articles de l'ouvrage, publi en 1807 par Lacombe, sous le
titre d'_Art thtral_, sont de Chamfort; on y retrouve cette justesse
d'esprit, cette finesse d'observation, cette prcision claire et
piquante, qui sont autant de caractres distinctifs de son talent. On
lira surtout avec intrt ce qu'il a crit sur la tragdie et sur la
comdie chez les anciens; sur le thtre franais; des observations
gnrales sur l'art dramatique, sur les parties constitutives d'une
pice de thtre; sur l'intrt qui doit animer le tout et chacune de
ses parties; sur les diffrens genres d'intrt; sur les caractres
dans la tragdie, dans la comdie; sur l'amour dans les pices de
thtre; sur les divers sentimens que l'auteur peut y dvelopper avec
avantage; sur le style dramatique, sujet dlicat et difficile 
traiter; sur la terreur, comme moyen puissant d'mouvoir le
spectateur; sur l'horreur, comme source de crainte et de piti; sur le
genre comique; sur l'opra ou pome lyrique, etc.

Le coup-d'oeil rapide que nous venons de jeter sur les principaux
ouvrages de Chamfort, indique assez que ce n'est point une
rimpression de ses oeuvres, telles qu'elles ont t publies, que
nous avons voulu donner. Nous les avons compltes de tout ce que
n'avaient pas recueilli les diteurs prcdens. De ce nombre sont le
_Prcis historique des rvolutions de Naples et de Sicile_; les _Notes
sur les Fables de la Fontaine_, qui n'avaient t imprimes que dans
un recueil tranger  Chamfort et de la manire la plus fautive; les
vingt-six premiers _Tableaux de la Rvolution franaise_, ouvrage d'un
grand intrt; les articles qui faisaient rechercher, avec un si juste
empressement, les numros du _Mercure_ qui les contenaient, et qui, 
l'exception de trois, n'avaient point t retirs de l'norme
collection o ils taient oublis; les bauches de la _Potique du
Thtre_ qu'il avait commence; vingt-deux _Contes_ indits faisant
partie du recueil plus considrable que Chamfort avait compos, et
qu'on ne retrouva pas parmi ses papiers aprs sa mort; les opras de
_Znis et Almasie_ et de _Palmire_; et quelques _Posies_ lgres
pleines d'esprit; quelques _Lettres_ crites par Chamfort, dnonc 
la socit des Jacobins, et menac de porter sa tte  l'chafaud; sa
_Dfense_ qu'il fit placarder sur les murs de Paris, pice dans
laquelle il prsente une rcapitulation rapide de ce qu'il a fait pour
fonder la libert en France; quelques-unes des lettres que lui
crivait Mirabeau, et dans lesquelles il se plat  reconnatre tout
ce qu'il doit  la plume loquente et fire de Chamfort, dans la
composition des meilleurs ouvrages publis avec son nom, mais qui
taient presque toujours composs par ses amis; enfin nous n'avons
rien nglig pour que cette dition de Chamfort prsentt runis tous
ceux de ses ouvrages qui rendront sa mmoire durable.

    FIN DE L'AVANT-PROPOS.




OEUVRES

COMPLTES

DE CHAMFORT.




CARACTRES ET ANECDOTES


Notre sicle a produit huit grandes comdiennes: quatre du thtre et
quatre de la socit. Les quatre premires sont mademoiselle
d'Angeville, mademoiselle Dumnil, mademoiselle Clairon et madame
Saint-Huberti; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de
Genlis, madame Necker et madame d'Angivilliers.

--M..... me disait: Je me suis rduit  trouver tous mes plaisirs en
moi-mme, c'est--dire, dans le seul exercice de mon intelligence. La
nature a mis, dans le cerveau de l'homme, une petite glande appele
cervelet, laquelle fait office d'un miroir; on se reprsente, tant
bien que mal, en petit et en grand, en gros et en dtail, tous les
objets de l'univers, et mme les produits de sa propre pense. C'est
une lanterne magique dont l'homme est propritaire, et devant
laquelle se passent des scnes o il est acteur et spectateur. C'est
l proprement l'homme; l se borne son empire: tout le reste lui est
tranger.

--Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de..., une bonne
oeuvre d'une espce assez rare. J'ai consol un homme honnte, plein
de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un trs-grand nom,
de beaucoup d'esprit, d'une trs-bonne sant, etc; et moi, je suis
pauvre, obscur et malade.

--On sait le discours fanatique que l'vque de Dol a tenu au roi, au
sujet du rappel des protestans. Il parla au nom du clerg. L'vque de
Saint-Pol lui ayant demand pourquoi il avait parl au nom de ses
confrres, sans les consulter: J'ai consult, dit-il, mon
crucifix.--En ce cas, rpliqua l'vque de saint-Pol, il fallait
rpter exactement ce que votre crucifix vous avait rpondu.

--C'est un fait avr que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses
bonnes, regarda  sa main, et aprs avoir compt ses doigts: Comment!
dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi?
Et elle recompta pour s'en assurer.

--Le marchal de Richelieu, ayant propos pour matresse  Louis XV
une grande dame, j'ai oubli laquelle; le roi n'en voulut pas, disant
qu'elle coterait trop cher  renvoyer.

--M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de
Nivernois. Il sollicita l'acadmie en 1780, et alla chez M. de
Nivernois, qui le reut  merveille, lui parla du succs de ses
derniers ouvrages, et le renvoyait combl d'esprances, lorsque,
voyant M. de Tressan prt  remonter en voiture, il lui dit: Adieu,
monsieur le comte, je vous flicite de n'avoir pas plus de mmoire.

--Le marchal de Biron eut une maladie trs-dangereuse: il voulut se
confesser; et dit devant plusieurs de ses amis: Ce que je dois 
Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois  l'tat.... Un de ses
amis l'interrompit: Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable.

--Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en pleine acadmie,
des f..., des b...; l'abb du Renel, qui,  cause de sa longue figure,
tait appel un grand serpent sans venin, lui dit: Monsieur, sachez
qu'on ne doit prononcer dans l'acadmie que des mots qui se trouvent
dans le dictionnaire.

--M. de L.... parlait  son ami M. de B....., homme trs-respectable,
et cependant trs-peu mnag par le public; il lui avouait les bruits
et les faux jugemens qui couraient sur son compte. Celui-ci rpondit
froidement: C'est bien  une bte et  un coquin comme le public
actuel,  juger un caractre de ma trempe!

--M.... me disait: J'ai vu des femmes de tous les pays; l'Italienne
ne croit tre aime de son amant que quand il est capable de
commettre un crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Franaise,
une sottise.

--Duclos disait de je ne sais quel bas coquin qui avait fait fortune:
On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il
remercie.

--D'Alembert, jouissant dj de la plus grande rputation, se trouvait
chez madame du Deffant, o taient M. le prsident Hnault et M. de
Pont-de-Veyle. Arrive un mdecin, nomm Fournier, qui, en entrant, dit
 madame du Deffant: Madame, j'ai l'honneur de vous prsenter mon
trs-humble respect;  M. le prsident Hnault: Monsieur, j'ai bien
l'honneur de vous saluer;  M. de Pont-de-Veyle: Monsieur, je suis
votre trs-humble serviteur; et  d'Alembert: Bon jour, monsieur.

--Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soires chez
madame de..... Il perdit sa femme; on crut qu'il pouserait l'autre,
et on l'y encourageait. Il refusa: Je ne saurais plus, dit-il, o
aller passer mes soires.

--Madame de Tencin, avec des manires douces, tait une femme sans
principes, et capable de tout, exactement. Un jour, on louait sa
douceur: Oui, dit l'abb Trublet, si elle et eu intrt de vous
empoisonner, elle et choisi le poison le plus doux.

--M. de Broglie, qui n'admire que le mrite militaire, disait un jour:
Ce Voltaire qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a
pourtant fait un beau vers:

   Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

--On rfutait je ne sais quelle opinion de M..... sur un ouvrage, en
lui parlant du public qui en jugeait autrement: Le public! le public!
dit-il, combien faut-il de sots pour faire un public?

--M. d'Argenson disait  M. le comte de Sbourg, qui tait l'amant de
sa femme: Il y a deux places qui vous conviendraient galement: le
gouvernement de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne
la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoy; si je vous
donne les Invalides, on croira que c'est ma femme.

--Il existe une mdaille que M. le prince de Cond m'a dit avoir
possde et que je lui ai vu regretter. Cette mdaille reprsente d'un
ct Louis XIII, avec les mots ordinaires: _Rex Franc_. et Nav., et de
l'autre, le cardinal de Richelieu, avec ces mots autour: _Nil sine
consilio_.

--M....., ayant lu la lettre de Saint-Jrme o il peint avec la plus
grande nergie la violence de ses passions, disait: La force de ses
tentations me fait plus d'envie que sa pnitence ne me fait peur.

--M..... disait: Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de
meilleur.

--Madame la princesse de Marsan, maintenant si dvote, vivait
autrefois avec M. de Bissy. Elle avait lou une petite maison, rue
Plumet, o elle alla, tandis que M. de Bissy y tait avec des filles:
il lui fit refuser la porte. Les fruitires de la rue de Svres
s'assemblrent autour de son carrosse, disant: C'est bien vilain de
refuser la maison  la princesse qui paie, pour y donner  souper 
des filles de joie!

--Un homme, pris des charmes de l'tat de prtrise, disait: Quand je
devrais tre damn, il faut que je me fasse prtre.

--Un homme tait en deuil de la tte aux pieds: grandes pleureuses,
perruque noire, figure allonge. Un de ses amis l'aborde tristement:
Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez perdu?--Moi, dit-il, je
n'ai rien perdu; c'est que je suis veuf.

--Madame de Bassompierre, vivant  la cour du roi Stanislas, tait la
matresse connue de M. de la Galaisire, chancelier du roi de Pologne.
Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques liberts qui
ne russirent pas: Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous
dira le reste.

--Autrefois on tirait le gteau des rois avant le repas. M. de
Fontanelle fut roi; et comme il ngligeait de servir d'un excellent
plat qu'il avait devant lui, on lui dit: Le roi oublie ses sujets. A
quoi il rpondit: Voil comme nous sommes, nous autres.

--Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un ngociant provenal,
passant dans une petite ville  six lieues de Lyon, et tant 
l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'tait spare de la
sienne que par une cloison, qu'un nomm Damiens devait assassiner le
roi. Ce ngociant venait  Paris; il alla se prsenter chez M.
Berrier, ne le trouva point, lui crivit ce qu'il avait entendu,
retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il tait. Il repartit pour sa
province: comme il tait en route, arriva l'attentat de Damiens. M.
Berrier, qui comprit que ce ngociant conterait son histoire, et que
cette ngligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police
et des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme, on le
billonne, on le mne  Paris; on le met  la Bastille, o il est
rest pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en dlivra
plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier
moment de son indignation.

--Un jeune homme sensible, et portant l'honntet dans l'amour, tait
bafou par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale.
Il leur rpondit avec navet: Est-ce ma faute  moi, si j'aime mieux
les femmes que j'aime, que les femmes que je n'aime pas?

--Le cardinal de Rohan, qui a t arrt pour dettes dans son
ambassade de Vienne, alla, en qualit de grand aumnier, dlivrer des
prisonniers du Chtelet,  l'occasion de la naissance du dauphin. Un
homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la
cause; on lui rpondit que c'tait pour M. le cardinal de Rohan, qui,
ce jour l, venait au Chtelet: Comment! dit-il navement, est-ce
qu'il est arrt?

--M. de Roquemont, dont la femme tait trs-galante, couchait une fois
par mois dans la chambre de madame, pour prvenir les mauvais propos,
si elle devenait grosse, et s'en allait en disant: Me voil net;
arrive qui plante.

--M. de...., que des chagrins amers empchaient de reprendre sa sant,
me disait: Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la
fontaine de Jouvence.

--On faisait une qute  l'acadmie franaise; il manquait un cu de
six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice,
fut souponn de n'avoir pas contribu; il soutint qu'il avait mis;
celui qui faisait la collecte dit: Je ne l'ai pas vu; mais je le
crois. M. de Fontenelle termina la discussion en disant: Je l'ai vu,
moi; mais je ne le crois pas.

--L'abb Maury, allant chez le Cardinal de la Roche-Aymon, le
rencontra revenant de l'assemble du clerg. Il lui trouva de l'humeur
et lui en demanda la raison. J'en ai de bien bonnes, dit le vieux
cardinal: on m'a engag  prsider cette assemble du clerg, o tout
s'est pass on ne saurait plus mal; il n'y a pas jusqu' ces jeunes
agens du clerg, cet abb de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer
de mauvaises raisons.

--L'abb Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe  dire tous les
jours pour vingt sous: quand il fut plus riche, il la cda  l'abb
de la Porte, en retenant huit sous dessus: celui-ci, devenu moins
gueux, la sous-loua  l'abb Dinouart, en retenant quatre sous dessus,
outre la portion de l'abb Raynal; si bien que cette pauvre messe,
greve de deux pensions, ne valait que huit sous  l'abb Dinouart.

--Un vque de Saint-Brieux, dans une oraison funbre de
Marie-Thrse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la
Pologne: La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage, je
prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non
plus.

--Milord Marlborough tant  la tranche avec un de ses amis et un de
ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle  cet ami, et en
couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough
lui dit intrpidement: Eh quoi! monsieur, vous paraissez
tonn?--Oui, dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le suis
qu'un homme, qui a autant de cervelle, restt expos gratuitement  un
danger si inutile.

--Madame la duchesse du Maine, dont la sant allait mal, grondait son
mdecin, et lui disait: tait-ce la peine de m'imposer tant de
privations, et de me faire vivre en mon particulier?--Mais votre
altesse a maintenant quarante personnes au chteau?--Eh bien! ne
savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier
d'une princesse?

--Le duc de Chartres[2], apprenant l'insulte faite  madame la
duchesse de Bourbon, sa soeur, par M. le comte d'Artois, dit: On est
bien heureux de n'tre ni pre ni mari.

  [2] Le duc d'Orlans, guillotin le 6 novembre 1793.

--Un jour, que l'on ne s'entendait pas dans une dispute  l'acadmie,
M. de Mairan dit: Messieurs, si nous ne parlions que quatre  la
fois!

--Le comte de Mirabeau, trs-laid de figure, mais plein d'esprit,
ayant t mis en cause pour un prtendu rapt de sduction, fut
lui-mme son avocat. Messieurs, dit-il, je suis accus de sduction;
pour toute rponse et pour toute dfense, je demande que mon portrait
soit mis au greffe. Le commissaire n'entendait pas: Bte, dit le
juge, regarde donc la figure de monsieur!

--M.... me disait: C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai,
que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette
ressource a t mon pis aller: comme un homme qui, voulant aller au
spectacle, et n'ayant pas trouv de place  _Iphignie_, s'en va aux
_Varits amusantes_.

--Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan,  l'occasion du
duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut
entre eux une scne violente, que madame de Brionne termina en
menaant de le faire jeter par la fentre: Je puis bien descendre,
dit-il, par o je suis mont si souvent.

--M. le duc de Choiseul tait du jeu de Louis XV, quand il fut exil.
M. de Chauvelin, qui en tait aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le
continuer, parce que le duc en tait de moiti. Le roi dit  M. de
Chauvelin: Demandez-lui s'il veut continuer. M. de Chauvelin crivit
 Chanteloup: M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda
si le partage des gains tait fait. Oui, dit M. de Chauvelin; M. de
Choiseul gagne trois mille louis.--Ah! j'en suis bien aise, dit le
roi; mandez-le lui bien vte.

--L'amour, disait M....., devrait n'tre le plaisir que des mes
dlicates. Quand je vois des hommes grossiers se mler d'amour, je
suis tent de dire: De quoi vous mlez-vous? Du jeu, de la table, de
l'ambition  cette canaille!

--Ne me vantez point le caractre de N....: c'est un homme dur,
inbranlable, appuy sur une philosophie froide, comme une statue de
bronze sur du marbre.

--Savez-vous pourquoi, me disait M. de...., on est plus honnte, en
France, dans la jeunesse et jusqu' trente ans, que pass cet ge?
c'est que ce n'est qu'aprs cet ge, qu'on s'est dtromp; que chez
nous, il faut tre enclume ou marteau; que l'on voit clairement que
les maux dont gmit la nation sont irrmdiables. Jusqu'alors, on
avait ressembl au chien qui dfend le dner de son matre contre les
autres chiens; aprs cette poque, on fait comme le mme chien, qui en
prend sa part avec les autres.

--Madame de B..... ne pouvant, malgr son grand crdit, rien faire
pour M. de D...., son amant, homme par trop mdiocre, l'a pous. En
fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris,
on montre tout.

--M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-gnral, et si connu par sa
manie d'tre homme de qualit, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier,
chez le prvt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour
faire diminuer sa capitation considrablement augmente: l'autre y
venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminu la sienne, et
croyait que cette diminution supposait quelque atteinte porte  ses
titres de noblesse.

--On disait de M. l'abb Arnaud, qui ne conte jamais: Il parle
beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte
pas.

--M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: C'est un homme qui aime mieux
la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol,
dit: Ah! la vilaine bte!

--Le tzar Pierre Ier, tant  Spithead, voulut savoir ce que c'tait
que le chtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se
trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit: Qu'on prenne un de mes
gens.--Prince, lui rpondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par
consquent sous la protection des lois.

--M. de Vaucanson s'tait trouv l'objet principal des attentions d'un
prince tranger, quoique M. de Voltaire ft prsent. Embarrass et
honteux que ce prince n'et rien dit  Voltaire, il s'approche de ce
dernier et lui dit: Le prince vient de me dire telle chose. (Un
compliment trs-flatteur pour Voltaire.) Celui-ci vit bien que
c'tait une politesse de Vaucanson, et lui dit: Je reconnais tout
votre talent dans la manire dont vous faites parler le prince.

--A l'poque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson
tait en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de
cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de
renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consomm dans
l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'tait pas
considrable, il crut que le roi, aprs s'tre rassur, rappelerait
madame de Pompadour; en consquence, il fit observer au roi qu'ayant
eu le malheur de dplaire  la reine, il serait barbare de lui faire
porter cet ordre par une bouche ennemie; et il engagea le roi  donner
cette commission  M. de Machaut, qui tait des amis de madame de
Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de
l'amiti; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce
mme homme, que cette conduite savante avait rconcili avec madame
de Pompadour, fit une faute d'colier, en abusant de sa victoire, et
la chargeant d'invectives, lorsque, revenue  lui, elle allait mettre
la France  ses pieds.

--Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de
Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'taient point
encore donnes. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour
ministre des affaires trangres: M. le prince de Cond portait M. de
Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry portait le
cardinal de Rohan, qui s'tait attach  elle: M. d'Aiguillon, alors
son amant, voulut les carter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit
donner l'ambassade de Sude  M. de Vergennes, alors oubli et retir
dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors
le prince Louis.

--Mes ides, mes principes, disait M...., ne conviennent pas  tout
le monde: c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui
ont fait grand tort  des tempramens faibles, et ont t
trs-profitables  des gens robustes. Il donnait cette raison pour se
dispenser de se lier avec M. de J......, jeune homme de la cour, avec
qui on voulait le mettre en liaison.

--J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande
considration. Cependant, ayant eu occasion de souponner un moment sa
droiture, je demandai  M. Saurin s'il l'avait connu particulirement.
Il me rpondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais
rien eu contre lui. M. Saurin, aprs un moment de rflexion, me
rpondit: Il y a long-temps qu'il est honnte homme. Je ne pus en
tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait
tenu une conduite oblique et ruse dans plusieurs affaires d'intrt.

--M. d'Argenson, apprenant qu' la bataille de Rancoux, un valet
d'arme avait t bless d'un coup de canon, derrire l'endroit o il
tait lui-mme avec le roi, disait: Ce drle-l ne nous fera pas
l'honneur d'en mourir.

--Dans les malheurs de la fin du rgne de Louis XIV, aprs la perte
des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies,
d'Hochstet, les plus honntes gens de la cour disaient: Au moins le
roi se porte bien, c'est le principal.

--Quand M. le comte d'Estaing, aprs sa campagne de la Grenade, vint
faire sa cour  la reine pour la premire fois, il arriva port sur
ses bquilles, et accompagn de plusieurs officiers blesss comme lui.
La reine ne sut lui dire autre chose, sinon: M. le comte, avez-vous
t content du petit Laborde?

--Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans
digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans
confiance, des liaisons sans amiti, et des coucheries sans amour.

--Le cur de Saint-Sulpice tant all voir madame de Mazarin pendant
sa dernire maladie, pour lui faire quelques petites exhortations,
elle lui dit en l'apercevant: Ah! M. le cur, je suis enchante de
vous voir; j'ai  vous dire que le beurre de l'Enfant-Jsus n'est plus
 beaucoup prs si bon: c'est  vous d'y mettre ordre, puisque
l'Enfant-Jsus est une dpendance de votre glise.

--Je disais  M. R...., misantrope plaisant, qui m'avait prsent un
jeune homme de sa connaissance: Votre ami n'a aucun usage du monde,
ne sait rien de rien.--Oui, dit-il; et il est dj triste, comme s'il
savait tout.

--M.... disait qu'un esprit sage, pntrant et qui verrait la socit
telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut
absolument diriger sa vue vers le ct plaisant, et s'accoutumer  ne
regarder l'homme que comme un pantin, et la socit comme la planche
sur laquelle il saute. Ds-lors, tout change: l'esprit des diffrens
tats, la vanit particulire  chacun d'eux, ses diffrentes nuances
dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant,
et on conserve sa sant.

--Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M...., qu'un homme de
mrite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang,
d'une fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au contraire,
soutenu comme malgr lui-mme. Il y a, entre ces deux hommes, la
diffrence qu'il y a du scaphandre au nageur.

--M.... me disait: J'ai renonc  l'amiti de deux hommes: l'un,
parce qu'il ne m'a jamais parl de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a
jamais parl de moi.

--On demandait au mme, pourquoi les gouverneurs de province avaient
plus de faste que le roi: C'est, dit-il, que les comdiens de
campagne chargent plus que ceux de Paris.

--Un prdicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon:
_Eripe nos, Domine,  luto foecis_, qu'il traduisait ainsi: Seigneur,
dbourbonez-nous.

--M...., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs
personnes dans son salon, tandis qu'il tait dans son cabinet dont la
porte tait ouverte. Il prend un air affair; et, tenant des papiers 
la main, il dicte gravement  son secrtaire: Louis, par la grce de
Dieu, roi de France et de Navarre,  tous ceux qui ces prsentes
lettres verront (verront, un _t_  la fin), salut. Le reste est de
forme, dit-il, en remettant les papiers; et il passe dans la salle
d'audience, pour livrer au public le grand homme occup de tant de
grandes affaires.

--M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s'intresser  la prompte
dcision de son affaire, et de ses prtentions sur le nom de Fzenzac.
M. de Maurepas lui dit: Rien ne presse; M. le comte d'Artois a des
enfans. C'tait avant la naissance du dauphin.

--Le rgent envoya demander au prsident Daron la dmission de sa
place de premier prsident du parlement de Bordeaux. Celui-ci rpondit
qu'on ne pouvait lui ter sa place, sans lui faire son procs. Le
rgent, ayant reu la lettre, mit au bas: _Qu' cela ne tienne_, et
la renvoya pour rponse. Le prsident, connaissant le prince auquel il
avait  faire, envoya sa dmission.

--Un homme de lettres menait de front un pome et une affaire d'o
dpendait sa fortune. On lui demandait comment allait son pome.
Demandez-moi plutt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble
pas mal  ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait
crotre sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de
savoir si sa tte lui appartiendrait. Avant d'tre immortel, je veux
savoir si je vivrai.

--M. de la Reynire, oblig de choisir entre la place d'administrateur
des postes et celle de fermier-gnral, aprs avoir possd ces deux
places, dans lesquelles il avait t maintenu par le crdit des grands
seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit  eux de l'alternative
qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux
lui dit navement: Eh, mon Dieu! cela ne fait pas une grande
diffrence dans votre fortune. C'est un million  mettre  fond
perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous.

--M...., provenal, qui a des ides assez plaisantes, me disait, 
propos des rois et mme des ministres, que, la machine tant bien
monte, le choix des uns et des autres tait indiffrent: Ce sont,
disait-il, des chiens dans un tournebroche; il suffit qu'ils remuent
les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait
de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout cela, la broche tourne,
et le soup sera toujours  peu prs bon.

--On faisait une procession avec la chsse de Sainte-Genevive, pour
obtenir de la scheresse. A peine la procession fut-elle en route,
qu'il commena  pleuvoir; sur quoi l'vque de Castres dit
plaisamment: La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la
pluie.

--Au ton qui rgne depuis dix ans dans la littrature, disait M....,
la clbrit littraire me parat une espce de diffamation qui n'a
pas encore tout  fait autant de mauvais effets que le carcan; mais
cela viendra.

--On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs
souverains. Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que
voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils
mangent.

--On demandait  une duchesse de Rohan,  quelle poque elle comptait
accoucher. Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux
mois. L'honneur tait d'accoucher d'un Rohan.

--Un plaisant, ayant vu excuter en ballet,  l'Opra, le fameux
_Qu'il mourt_ de Corneille, pria Noverre de faire danser les
_Maximes_ de La Rochefoucault.

--M. de Malesherbes disait  M. de Maurepas qu'il fallait engager le
roi  aller voir la Bastille. Il faut bien s'en garder, lui rpondit
M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne.

--Pendant un sige, un porteur d'eau criait dans la ville: A six sous
la voie d'eau! Une bombe vient et emporte un de ses sceaux: A douze
sous le sceau d'eau! s'crie le porteur sans s'tonner.

--L'abb de Molire tait un homme simple et pauvre, tranger  tout,
hors  ses travaux sur le systme de Descartes; il n'avait point de
valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa
tte par-dessus son bonnet, les deux cts pendant  droite et 
gauche. Un matin, il entend frapper  sa porte: Qui va
l?--Ouvrez.... Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abb de
Molire, ne regardant point: Qui tes-vous?--Donnez-moi de
l'argent.--De l'argent?--Oui, de l'argent.--Ah! j'entends: vous tes
un voleur?--Voleur ou non, il me faut de l'argent.--Vraiment oui, il
vous en faut: eh bien! cherchez l dedans..... Il tend le cou, et
prsente un des cts de la culotte; le voleur fouille:--Eh bien! il
n'y a point d'argent?--Vraiment non; mais il y a ma cl.--Eh bien!
cette cl...--Cette cl, prenez-la.--Je la tiens.--Allez-vous en  ce
secrtaire; ouvrez.... Le voleur met la cl  un autre
tiroir.--Laissez donc, ne drangez pas! ce sont mes papiers.
Ventrebleu! finirez-vous? ce sont mes papiers:  l'autre tiroir, vous
trouverez de l'argent.--Le voil.--Eh bien! prenez. Fermez donc le
tiroir... Le voleur s'enfuit.--M. le voleur, fermez donc la porte.
Morbleu! il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de voleur! il faut
que je me lve par le froid qu'il fait! maudit voleur! L'abb saute
en pied, va fermer la porte, et revient se remettre  son travail.

--M....,  propos des six mille ans de Mose, disait, en considrant
la lenteur des progrs des arts et l'tat actuel de la civilisation:
Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que
cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes.

--La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu'il tait le
meilleur des tyrans.

--Madame de Montmorin disait  son fils: Vous entrez dans le monde;
je n'ai qu'un conseil  vous donner, c'est d'tre amoureux de toutes
les femmes.

--Une femme disait  M.... qu'elle le souponnait de n'avoir jamais
_perdu terre_ avec les femmes: Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans
le ciel. En effet, son amour s'accroissait toujours par la
jouissance, aprs avoir commenc assez tranquillement.

--Du temps de M. de Machaut, on prsenta au roi le projet d'une cour
plnire, telle qu'on a voulu l'excuter depuis. Tout fut rgl entre
le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les
rponses qu'il ferait au premier prsident; tout fut expliqu dans un
mmoire dans lequel on disait: Ici le roi prendra un air svre; ici
le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc. Le
mmoire existe.

--Il faut, disait M..., flatter l'intrt ou effrayer l'amour-propre
des hommes: ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou
bien dans la crainte du coup de fouet..

--Madame de Crqui, parlant  la duchesse de Chaulnes de son mariage
avec M. de Giac, aprs les suites dsagrables qu'il a eues, lui dit
qu'elle aurait d les prvoir, et insista sur la distance des ges.
Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour
n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux.

--M. de Saint-Julien, le pre, ayant ordonn  son fils de lui donner
la liste de ses dettes, celui-ci mit  la tte de son bilan soixante
mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux.
Le pre indign crut que c'tait une raillerie, et lui en fit des
reproches amers. Le fils soutint qu'il avait pay cette charge.
C'tait, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier.
Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de
Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu
d'amiti pour moi; j'ai pay la place; et vous voyez, mon pre, qu'il
n'y a pas de quoi tre en colre contre moi, et que je ne suis pas un
mauvais plaisant.

--Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dprav, et se jouant de
sa propre honte, disait: Mes ennemis ont beau faire, ils ne me
culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet que moi.

--M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, trs-vain, et fier d'un
cordon bleu par charge, disait  un homme, en mettant ce cordon, pour
lequel il avait achet une place de cinquante mille cus: Ne seriez
vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement?--Non, dit l'autre; mais
je voudrais avoir ce qu'il vous cote.

--Le marquis de Chatelux, amoureux comme  vingt ans, ayant vu sa
femme occupe, pendant tout un dner, d'un tranger jeune et beau,
l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches; le
marquis de Genlis lui dit: Passez, passez, bonhomme, on vous a donn.
(Formule usite envers les pauvres qui redemandent l'aumne.)

--M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le
plus form, c'tait d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des
femmes de quarante ans, et couter des vieillards de quatre-vingts.

--M.... disait que de courir aprs la fortune avec de l'ennui, des
soins, des assiduits auprs des grands, en ngligeant la culture de
son esprit et de son me, c'est pcher au goujon avec un hameon d'or.

--On sait quelle familiarit le roi de Prusse permettait 
quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le gnral Quintus-Icilius
tait celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse,
avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait, il se
rendrait  Venise, o il vivrait en exerant la mdecine. Quintus lui
rpondit: _Toujours assassin!_

--M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans
pudeur. Un homme avait dn chez lui avec l'abb Leblanc, M. de
Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit  soup
qu'il avait vu, dans le coeur de Paris, quatre hutres attaches  un
rocher. On chercha long-temps le sens de cette nigme, dont il donna
enfin le mot.

--Pendant la dernire maladie de Louis XV, qui, ds les premiers
jours, se prsenta comme mortelle, Lorry, qui fut mand avec Bordeu,
employa, dans le dtail des conseils qu'il donnait, le mot: _Il faut_.
Le Roi, choqu de ce mot, rptait tout bas, et d'une voix mourante:
_Il faut! il faut!_

--Voici une anecdote que j'ai ou conter  M. de Clermont-Tonnerre sur
le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intressait  M. de
Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez
dans le monde. J'ai trop peu de fortune, rpondit M. de Clermont.--Il
faut emprunter: vous payerez avec votre nom.--Mais, si je meurs?--Vous
ne mourrez pas.--Je l'espre; mais enfin, si cela arrivait?--Eh bien!
vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres.--Je ne veux pas
mourir banqueroutier.--Monsieur, il faut aller dans le monde: avec
votre nom, vous devez arriver  tout. Ah! si j'avais eu votre
nom!--Voyez  quoi il me sert.--C'est votre faute. Moi, j'ai emprunt;
vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un
_pied-plat_. Ce mot fut rpt deux ou trois fois,  la grande
surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlt ainsi
de soi-mme.

--Cailhava qui, pendant toute la rvolution, ne songeait qu'aux sujets
de plaintes des auteurs contre les comdiens, se plaignait  un homme
de lettres li avec plusieurs membres de l'assemble nationale, que le
dcret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit: Mais pensez-vous qu'il ne
s'agisse ici que de reprsentations d'ouvrages dramatiques?--Non,
rpondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression.

--Quelque temps avant que Louis XV ft arrang avec madame de
Pompadour, elle courait aprs lui aux chasses. Le roi eut la
complaisance d'envoyer  M. d'tioles une ramure de cerf. Celui-ci la
fit mettre dans sa salle  manger, avec ces mots: Prsent fait par le
roi  M. d'tioles.

--Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait
son mari  sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection
auprs de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un cong.
Madame de Genlis se fche contre cet impertinent, dit qu'elle ne
connat M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M.
de Genlis retient le soldat, et lui dit: Va demander ton cong en mon
nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le
sien.

--M.... dbitait souvent des maximes de rou, en fait d'amour; mais,
dans le fond, il tait sensible, et fait pour les passions. Aussi
quelqu'un disait-il de lui: Il a fait semblant d'tre malhonnte,
afin que les femmes ne le rebutent pas.

--M. de Richelieu disait, au sujet du sige de Mahon par M. le duc de
Crillon: J'ai pris Mahon par une tourderie; et dans ce genre, M. de
Crillon parat en savoir plus que moi.

--A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut
son cheval tu sous lui, et lui-mme fut jet fort loin; cependant il
n'en fut point bless. Le marchal de Saxe lui dit: Petit Thyange, tu
as eu une belle peur?--Oui, M. le marchal, dit celui-ci; j'ai craint
que vous ne fussiez bless.

--Voltaire disait,  propos de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse:
Il crache au plat pour en dgoter les autres.

On faisait compliment  madame Denis de la faon dont elle venait de
jouer Zare: Il faudrait, dit-elle, tre belle et jeune.--Ah! madame,
reprit le complimenteur navement, vous tes bien la preuve du
contraire.

--M. Poissonnier, le mdecin, aprs son retour de Russie, alla 
Ferney, et parla  M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux
et d'exagr sur ce pays-l: Mon ami, rpondit navement Voltaire, au
lieu de s'amuser  contredire, ils m'ont donn de bonnes pelisses, et
je suis trs-frileux.

--Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de
fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez
bte, aussi bte qu'il l'est.

--Une femme avait un procs au parlement de Dijon. Elle vint  Paris,
sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien crire, en sa
faveur, un mot qui lui ferait gagner un procs trs-juste; le garde
des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intrt  cette
femme; elle en parla au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de
Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de
Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup
l'abb de Prigord, son fils; elle fit crire par lui: refus trs-bien
tourn. Cette femme, dsespre, rsolut de faire une tentative, et
d'aller  Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodit de la
voiture publique l'engage  descendre  Svres, et  faire le reste de
la route  pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus
agrable et qui abrge; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet
homme lui dit: Vous aurez demain ce que vous demandez. Elle le
regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est
refuse encore, veut partir. L'homme l'engage  coucher  Versailles;
et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandait.
C'tait un commis d'un commis, nomm M. Etienne.

--Le duc de la Vallire, voyant  l'Opra la petite Lacour sans
diamans, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait.
C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de
notre tat. Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vcu avec
elle long-temps. Elle le subjuguait par les mmes moyens qui
russirent  madame Dubarry prs de Louis XV. Elle lui tait son
cordon bleu, le mettait  terre, et lui disait: Mets-toi  genoux
l-dessus, vieille ducaille.

--Un joueur fameux, nomm Sablire, venait d'tre arrt. Il tait au
dsespoir, et disait  Beaumarchais, qui voulait l'empcher de se
tuer: Moi, arrt pour deux cents louis! abandonn par tous mes amis!
C'est moi qui les ai forms, qui leur ai appris  friponner. Sans
moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin,
monsieur, jugez de l'excs de mon avilissement: pour vivre, je suis
espion de police.

--Un banquier anglais, nomm Ser ou Sair, fut accus d'avoir fait une
conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter 
Philadelphie. Amen devant ses juges, il leur dit: Je sais trs-bien
ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier
peut faire d'un roi.

--On disait au satirique anglais Donne: Tonnez sur les vices; mais
mnagez les vicieux.--Comment, dit-il, condamner les cartes, et
pardonner aux escrocs?

--On demandait  M. de Lauzun ce qu'il rpondrait  sa femme (qu'il
n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui crivait: Je viens de
dcouvrir que je suis grosse. Il rflchit, et rpondit: Je lui
crirais: je suis charm d'apprendre que le ciel ait enfin bni notre
union; soignez votre sant; j'irai vous faire ma cour ce soir.

--Madame de H.... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. Cela a
tourn bien court, disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui
avait permis de manger, et le jour mme de sa mort, deux heures avant
la rcidive de sa paralysie, il tait comme  trente ans, comme il
avait t toute sa vie; il avait demand son perroquet, avait dit:
Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin,
toute sa tte, ses ides comme  l'ordinaire.

--M...., qui, aprs avoir connu le monde, prit le parti de la
solitude, disait, pour ses raisons, qu'aprs avoir examin les
conventions de la socit dans le rapport qu'il y a de l'homme de
qualit  l'homme vulgaire, il avait trouv que c'tait un march
d'imbcile et de dupe. J'ai ressembl, ajoutait-il,  un grand joueur
d'checs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner
la dame. On joue divinement, on se casse la tte, et on finit par
gagner un petit cu.

--Un courtisan disait,  la mort de Louis _XIV_: Aprs la mort du
roi, on peut tout croire.

--J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers,
et mme (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manque: ce qui leur
donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant
eux que l'amour du genre humain teignait l'amour de la patrie. Pour
moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas
vrai; je suis trs-bonne Franaise, et je ne m'intresse pas moins au
bonheur de tous les peuples.--Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous
tes Franaise par votre buste, et cosmopolite du reste de votre
personne.

--La marchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une
mystique, comme madame Guyon,  l'esprit prs. Sa tte s'tait monte
au point d'crire  la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de
l'glise Saint-Roch; et la rponse  cette lettre fut faite par un
prtre de cette paroisse. Ce mange dura long-temps: le prtre fut
dcouvert et inquit; mais on assoupit cette affaire.

--Un jeune homme avait offens le complaisant d'un ministre. Un ami,
tmoin de la scne, lui dit, aprs le dpart de l'offens: Apprenez
qu'il vaudrait mieux avoir offens le ministre mme, que l'homme qui
le suit dans sa garde-robe.

--Une des matresses de M. le rgent lui ayant parl d'affaires dans
un rendez-vous, il parut l'couter avec attention: Croyez-vous, lui
rpondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance?

--M. de...., qui avait vcu avec des princesses, me disait:
Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...? Je lui rpondis: Il
n'en a pas mme la prtention; il se donne pour ce qu'il est, pour un
libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout.--Jeune homme,
me rpondit-il, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des
reines.

--M. de Stainville, lieutenant-gnral, venait de faire enfermer sa
femme. M. de Vaubecourt, marchal de camp, sollicitait un ordre pour
faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de
chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut
qu'il venait d'tre nomm lieutenant-gnral, lui dit devant beaucoup
de monde: Je vous flicite, vous tes srement des ntres.

--L'cluse, celui qui a t  la tte des _Varits amusantes_,
racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva  Lunville, o
il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, prcisment le jour
o le roi perdit sa dernire dent.

--On assure que Madame de Montpensier, ayant t quelquefois oblige,
pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par
quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque
tentation. Le page rpondait qu'oui. La princesse, trop honnte pour
profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en
tat d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle tait la
cause.

--M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnte homme  la
police, que le lieutenant de police tout au plus.

--Quand le duc de Choiseul tait content d'un matre de poste par
lequel il avait t bien men, ou dont les enfants taient jolis, il
lui disait: Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de
votre demeure  tel endroit?--Poste, monseigneur.--Eh bien! il y aura
dsormais poste et demie. La fortune du matre de poste tait faite.

--Madame de Prie, matresse du rgent, dirige par son pre, un
traitant, nomm, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de
bl, qui avait mis le peuple au dsespoir, et enfin caus un
soulvement. Une compagnie de mousquetaires reut ordre d'aller
appaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses
instructions de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on dsignait le
peuple en France. Cet honnte homme se fit une peine de faire feu sur
ses concitoyens; et voici comme il s'y prit pour remplir sa
commission. Il fit faire tous les apprts d'une salve de mousqueterie;
et avant de dire: _tirez_, il s'avana vers la foule, tenant d'une
main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour. Messieurs,
dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les
honntes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu. Tout
s'enfuit et disparut.

--C'est un fait connu que la lettre du roi, envoye  M. de Maurepas,
avait t crite pour M. de Machault. On sait quel intrt particulier
fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que
M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui
avait t offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et  la fin
de la conversation, M. de Maurepas lui dit: Je dvelopperai mes ides
demain au conseil. On assure aussi que, dans cette mme conversation,
il avait dit au roi: Votre majest me fait donc premier ministre?--Non,
dit le roi, ce n'est point du tout mon intention.--J'entends, dit
M. de Maurepas, votre majest veut que je lui apprenne  s'en passer.

--On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l'abb
Delille:

    Et ces deux grands dbris se consolaient entre eux.

On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinire. Le vers
est bon, dit la marchale.

--M...., m'ayant dvelopp ses principes sur la socit, sur le
gouvernement, sa manire de voir les hommes et les choses, qui me
sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai
qu'il devait tre malheureux. Il me rpondit, qu'en effet il l'avait
t assez long-temps; mais que ces ides n'avaient plus rien
d'effrayant pour lui. Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, 
qui l'on donnait pour lit des bancs pineux, dont il ne leur tait
permis de briser les pines qu'avec leur corps, opration aprs
laquelle leur lit leur paraissait trs-supportable.

--Un homme de qualit se marie sans aimer sa femme, prend une fille
d'opra qu'il quitte en disant: C'est comme ma femme; prend une
femme honnte pour varier, et quitte celle-ci en disant: C'est comme
une telle; ainsi de suite.

--Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On dbute
par une chanson libre, mais sans excs d'indcence; M. de Fronsac[3],
sur-le-champ, se met  chanter des couplets abominables, qui
tonnrent mme la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le
silence universel, en disant: Que diable! Fronsac? il y a dix
bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la premire.

  [3] Le fils du marchal de Richelieu.

--Madame du Deffant, tant petite fille, et au couvent, y prchait
l'irrligion  ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, 
qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant:
Elle est charmante! L'abbesse, qui mettait de l'importance  tout
cela, demanda  l'vque quel livre il fallait lire  cet enfant. Il
rflchit une minute, et il rpondit: Un catchisme de cinq sous. On
ne put en tirer autre chose.

--L'abb Baudeau disait de M. Turgot, que c'tait un instrument d'une
trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche.

--Le prtendant, retir  Rome, vieux et tourment de la goutte,
criait dans ses accs: _Pauvre roi! pauvre roi!_ Un Franais voyageur,
qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'tonnait de n'y pas voir
d'Anglais. Je sais pourquoi, rpondit-il; ils s'imaginent que je me
ressouviens de ce qui s'est pass. Je les verrais encore avec plaisir.
J'aime mes sujets, moi.

--M. de Barbanon, qui avait t trs-beau, possdait un trs-joli
jardin que madame la duchesse de La Vallire alla voir. Le
propritaire, alors trs-vieux et trs-goutteux, lui dit qu'il avait
t amoureux d'elle  la folie. Madame de La Vallire lui rpondit:
Hlas! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m'auriez eue comme les
autres.

--L'abb Fraguier perdit un procs qui avait dur vingt ans. On lui
faisait remarquer toutes les peines que lui avait causes un procs
qu'il avait fini par perdre. Oh! dit-il, je l'ai gagn tous les soirs
pendant vingt ans. Ce mot est trs-philosophique, et peut s'appliquer
 tout. Il explique comment on aime la coquette: elle vous fait gagner
votre procs pendant six mois, pour un jour o elle vous le fait
perdre.

--Madame Dubarri, tant  Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val,
maison de M. de Beauveau. Elle fit demander  celui-ci si cela ne
dplairait pas  madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant
de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'tait
pass sous Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de diffrentes choses
qui semblaient faire voir qu'on hassait sa personne. Point du tout,
dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu' votre place. Aprs
cet aveu naf, on demanda  madame Dubarri si Louis XV ne disait pas
beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de
Grammont.--Oh! beaucoup.--Eh bien! quel mal, de moi, par exemple?--De
vous, madame? que vous tiez hautaine, intrigante; que vous meniez
votre mari par le nez. M. de Beauveau tait prsent; on se hta de
changer de conversation.

--M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le
temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la
rptition du compliment de renvoi qu'ils prvoyaient que l'un ferait
un jour  l'autre. Quinze jours aprs cette factie, M. de Maurepas
entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et
grave, et vient lui demander sa dmission. M. de Saint-Florentin
paraissait en tre la dupe, lorsqu'il fut rassur par un clat de rire
de M. de Maurepas. Trois semaines aprs, arriva le tour de celui-ci,
mais srieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se
rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de
sa factie, il rpta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord
que c'tait une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de
bon: Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas; vous
tes un honnte homme; je vais vous donner ma dmission.

--L'abb Maury, tchant de faire conter  l'abb de Beaumont, vieux et
paralytique, les dtails de sa jeunesse et de sa vie: L'abb, lui dit
celui-ci, vous me prenez mesure; indiquant qu'il cherchait des
matriaux pour son loge  l'acadmie.

--D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un clbre professeur de
droit  Genve. Celui-ci, admirant l'universalit de Voltaire, dit 
d'Alembert: Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu
faible.--Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en
gomtrie.

--Madame de Maurepas avait de l'amiti pour le comte Lowendal (fils du
marchal); et celui-ci,  son retour de Saint-Domingue, bien fatigu
du voyage, descendit chez elle. Ah! vous voil, cher comte, dit elle;
vous arrivez bien  propos; il nous manque un danseur, et vous nous
tes ncessaire. Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte
toilette et dansa.

--M. de Calonne, au moment o il fut renvoy, apprit qu'on offrait sa
place  M. de Fourqueux, mais que celui-ci balanait  l'accepter. Je
voudrais qu'il la prt, dit l'ex-ministre: il tait ami de M. Turgot,
il entrerait dans mes plans.--Cela est vrai, dit Dupont, lequel tait
fort ami de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager 
accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure
aprs, criant: Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte. M. de
Calonne pensa crever de rire.

--L'archevque de Toulouse a fait avoir  M. de Cadignan quarante
mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus 
la province. Le plus grand tait d'avoir eu sa mre, vieille et laide,
madame de Lomnie.

--Le comte de Saint-Priest, envoy en Hollande, et retenu  Anvers
huit ou quinze jours, aprs lesquels il est revenu  Paris, a eu pour
son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment mme o l'on
multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.

--Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque
temps, voulut se retirer, et demanda  M. de Calonne une pension de
dix mille livres. Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit
celui-ci? et il fit porter la pension  vingt mille. Elle est du
petit nombre de celles qui ont t respectes,  l'poque du
retranchement des pensions, par l'archevque de Toulouse, qui avait
fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

--M...... disait,  propos de madame de...: J'ai cru quelle me
demandait un fou, et j'tais prt de le lui donner; mais elle me
demandait un sot, et je le lui ai refus net.

M.... disait,  propos des sottises ministrielles et ridicules: Sans
le gouvernement, on ne rirait plus en France.

--En France, disait M...., il faut purger l'humeur mlancolique et
l'esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays
qui se trouve entre le Rhin et les Pyrnes; et quand un Franais se
trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout  craindre pour
lui.

--Il a plu un moment  madame la duchesse de Grammont de dire que M.
de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Crqui
rencontre celui-ci, et lui dit: Tu dnes aujourd'hui chez moi.--Mon
ami, cela m'est impossible.--Il le faut; et d'ailleurs tu y es
intress.--Comment?--Liancourt y dne: on lui donne ton esprit; il ne
s'en sert point; il te le rendra.

--On disait de J.-J. Rousseau: C'est un hibou.--Oui, dit quelqu'un,
mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du _Devin du Village_,
j'ajouterais dnich par les Grces.

--Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux
minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre
du coude, lui dit: Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en
peine[4].

  [4] Allusion  l'ancien proverbe populaire: On ne passe jamais
  sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une
  catin.

--Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois
venait d'acqurir une terre auprs de ses cantons de chasses: on lui
fit entendre que les limites taient bien marques, qu'il n'y avait
rien  craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le
harangueur, en lui disant: Vous ne savez pas ce que c'est que les
princes!

--M.... disait que la goutte ressemblait aux btards des princes,
qu'on baptise le plus tard qu'on peut.

--M.... disait  M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste,
mais encore livr  quelques illusions: Vous n'avez pas de taie dans
l'oeil, mais il y a un peu de poussire sur votre lunette.

--M. de B... disait qu'on ne dit point  une femme  trois heures, ce
qu'on lui dit  six;  six, ce qu'on lui dit  neuf,  minuit, etc. Il
ajoutait que le plein midi a une sorte de svrit. Il prtendait que
son ton de conversation avec madame de.... tait chang, depuis
qu'elle avait chang en cramoisi le meuble de son cabinet qui tait
bleu.

--J.-J. Rousseau, tant  Fontainebleau,  la reprsentation de son
_Devin du Village_, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment:
Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?--Oui,
monsieur, dit Rousseau, s'il est bien. Le courtisan s'en alla. On dit
 Rousseau: Mais, y songez-vous? quelle rponse vous venez de
faire!--Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un
compliment mal fait?

--M. de Voltaire, tant  Potsdam, un soir aprs souper, fit un
portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et
s'chauffant par degrs, il fit une description pouvantable des
malheurs dont l'humanit tait accable sous un roi despotique,
conqurant, etc. Le roi de Prusse mu laisse tomber quelques larmes.
Voyez, voyez! s'cria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!

--On sait que M. de Luynes, ayant quitt le service pour un soufflet
qu'il avait reu sans en tirer vengeance, fut fait bientt aprs
archevque de Sens. Un jour qu'il avait offici pontificalement, un
mauvais plaisant prit sa mitre, et l'cartant des deux cts: C'est
singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble  un soufflet.

--Fontenelle avait t refus trois fois de l'acadmie, et le
racontait souvent. Il ajoutait: J'ai fait cette histoire  tous ceux
que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'acadmie, et je n'ai consol
personne.

--A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M...
disait: J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si
malheureux pour les peuples, que les rgnes trop longs. J'entends dire
que Dieu est ternel; tout est dit.

--C'est une remarque trs-fine et trs-judicieuse de M..., que
quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les dfauts
des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une
partie: tre la victime de ces dfauts trangers  notre caractre,
n'est pas mme un prservatif contre eux.

--J'ai assist hier  une conversation philosophique entre M. D.....
et M. L......, o un mot m'a frapp. M. D..... disait: Peu de
personnes et peu de choses m'intressent; mais rien ne m'intresse
moins que moi. M. L..... lui rpondit: N'est-ce point par la mme
raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?--Cela est trs-bien ce
que vous dites-l, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le
fait. J'ai t amen l par degrs: en vivant et en voyant les hommes,
il faut que le coeur se brise ou se bronze.

--C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reut un
soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa 
l'poque o il fut envoy ambassadeur en France.

--Dans ma premire jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la mme
journe M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M.
Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me
trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me rpond: M.
de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci; et il me donna
son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique.
Je demande l'adresse  un suisse, qui me dit: M. Staremberg,
ambassadeur de Venise? La troisime porte...--Non, M. d'Alembert, de
l'acadmie franaise.--Je ne connais pas.

--M. Helvtius, dans sa jeunesse, tait beau comme l'amour. Un soir
qu'il tait assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprs de
mademoiselle Gaussin, un clbre financier vint dire  l'oreille de
cette actrice, assez haut pour qu'Helvtius l'entendt: Mademoiselle,
vous serait-il agrable d'accepter six cents louis, en change de
quelques complaisances? Monsieur, rpondit-elle assez haut pour tre
entendue aussi, et en montrant Helvtius, je vous en donnerai deux
cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette
figure-l.

--La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et
l'on s'en tonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle tait
rousse, et que cette raison avait pu contribuer  la maintenir dans sa
tranquille sagesse, dit: Elle est comme Samson, sa force est dans ses
cheveux.

--Madame Brisard, clbre par ses galanteries, tant  Plombires,
plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de
Gisors tait du nombre; et, comme elle tait trs-dvote, les amis de
madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les
autres n'en feraient aucune difficult. Ils entreprirent cette
ngociation et russirent. Comme madame Brisard tait aimable, elle
plut bientt  la dvote, et elles en vinrent  l'intimit. Un jour,
madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant trs-bien
qu'on et une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vnt 
multiplier  un certain point le nombre de ses amans. Hlas! lui dit
madame Brisard, c'est qu' chaque fois j'ai cru que celui-l serait le
dernier.

--Le rgent voulait aller au bal, et n'y tre pas reconnu: J'en sais
un moyen, dit l'abb Dubois; et, dans le bal, il lui donna des coups
de pied dans le derrire. Le rgent, qui les trouva trop forts, lui
dit: L'abb, tu me dguises trop.

--C'est une chose remarquable que Molire, qui n'pargnait rien, n'a
pas lanc un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molire
et les auteurs comiques du temps eurent l-dessus des ordres de
Colbert.

--Un nergumne de gentilhommerie, ayant observ que le contour du
chteau de Versailles tait empuanti d'urine, ordonna  ses
domestiques et  ses vassaux de venir lcher de l'eau autour de son
chteau.

--La Fontaine, entendant plaindre le sort des damns au milieu du feu
de l'enfer, dit: Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu' la fin
ils sont l comme le poisson dans l'eau.

--Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui mprisait sa
femme, eut un jour une dispute avec elle en prsence de son amant; il
lui dit: Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois
pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dgradantes, que
je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le
perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer
chez vous. Aprs quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de
Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pt dire. Le mari alla ensuite
conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier tait
fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme
qui avait t soufflete.

--On a dit, sur le rsultat du conseil de guerre tenu  Lorient pour
juger l'affaire de M. de Grasse: _L'arme innocente, le gnral
innocent, le ministre hors de cour, le roi condamn aux dpens_. Il
faut savoir que ce conseil cota au roi quatre millions, et qu'on
prvoyait la chute de M. de Castries.

--On rptait cette plaisanterie devant une assemble de jeunes gens
de la cour. Un d'eux, enchant jusqu' l'ivresse, dit en levant les
mains aprs un instant de silence et avec un air profond: Comment ne
serait-on pas charm des grands vnemens, des bouleversemens mme qui
font dire de si jolis mots? On suivit cette ide, on repassa les
mots, les chansons faites sur tous les dsastres de la France. La
chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouve mauvaise, et
quelques-uns dirent  ce sujet: Je suis fch de la perte de cette
bataille, la chanson ne vaut rien.

--Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de
dchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea.
Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi
s'approche, et lui en dchire une; M. de Maurepas froidement dchire
celle de l'autre main, et dit simplement: Cela ne m'a fait nul
plaisir. Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne dchira
plus de dentelles.

--Beaumarchais, qui s'tait laiss maltraiter par le duc de Chaulnes
sans se battre avec lui, reut un dfi de M. de La Blache. Il lui
rpondit: J'ai refus mieux.

--M......, pour peindre d'un seul mot la raret des honntes gens, me
disait que, dans la socit, l'honnte homme est une varit de
l'espce humaine.

--Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et
causait, sur les moyens d'oprer ce grand effet, avec M. Bertin (le
petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rver. Le
rsultat de son rve, c'est--dire, de ses rflexions, fut qu'il
serait  souhaiter que la nation ft anime de l'esprit qui rgne  la
Chine. Et c'est cette belle ide qui a valu au public la collection
intitule: _Histoire de la Chine_, ou _Annales des Chinois_.

--M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant 
un hibou, dit un jour en se retirant: Voil la premire fois, depuis
deux ans, que je vais coucher chez moi. L'vque d'Agde, se
retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: Monsieur
perche apparemment?

--M. de R. venait de lire dans une socit trois ou quatre pigrammes
contre autant de personnes dont aucune n'tait vivante. On se tourna
vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas
quelques-unes dont il pt rgaler l'assemble. Moi! dit-il navement:
tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.

--Plusieurs femmes s'lvent dans le monde au-dessus de leur rang,
donnent  souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reoivent
des princes, des princesses, qui doivent cette considration  la
galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avoues par les
honntes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette
convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le
moins du monde  consquence. Telles ont t, de nos jours, madame
Brisard, madame Caze et tant d'autres.

--M. de Fontenelle, g de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire 
madame Helvtius, jeune, belle et nouvellement marie, mille choses
aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre  table, ne
l'ayant pas aperue. Voyez, lui dit madame Helvtius, le cas que je
dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me
regarder.--Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regarde, je
n'aurais pas pass.

--Dans les dernires annes du rgne de Louis XV, le roi tant  la
chasse, et ayant peut-tre de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa
de dire un mot contre les femmes; le marchal de Noailles se rpandit
en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce
qu'il faut en faire, elles n'taient bonnes qu' renvoyer. Aprs la
chasse, le matre et le valet se retrouvrent chez madame Dubarri, 
qui M. de Noailles dit mille jolies choses. Ne le croyez pas, dit le
roi. Et alors il rpta ce qu'avait dit le marchal  la chasse.
Madame Dubarri se mit en colre, et le marchal lui rpondit: Madame,
 la vrit, j'ai dit cela au roi; mais c'tait  propos des dames de
Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles. Les dames de
Saint-Germain taient sa femme, madame de Tess, madame de Duras, etc.
Cette anecdote m'a t conte par le marchal de Duras, tmoin
oculaire.

--Le duc de Lauzun disait: J'ai souvent de vives disputes avec M. de
Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractre,
c'est  qui se dpchera de cder; et celui de nous deux qui trouve la
plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire
le premier.

--Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions  plusieurs
ex-jsuites; M. de Tressan lui dit: Sire, votre majest ne
fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus
profonde misre?

--Fontenelle, g de quatre-vingts ans, s'empressa de relever
l'ventail d'une femme jeune et belle, mais mal leve, qui reut sa
politesse ddaigneusement. Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez
bien vos rigueurs.

--M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, dsignait souvent Dieu par
cette phrase: Le gentilhomme d'en haut.

--M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la
dlicatesse possible, tait presque peine perdue. Ceux qui y manquent
n'obtiennent jamais le coeur, et c'est lui qu'il faut conqurir. Ces
bienfaiteurs maladroits ressemblent  ces gnraux qui prennent une
ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui
rendent ainsi leur conqute presqu'inutile.

--M. Lorri, mdecin, racontait que Mme de Sully, tant indispose,
l'avait appel et lui avait cont une insolence de Bordeu, lequel lui
avait dit: Votre maladie vient de vos besoins; voil un homme. Et en
mme temps il se prsenta dans un tat peu dcent. Lorri excusa son
confrre, et dit  madame de Sully force galanteries respectueuses. Il
ajoutait: Je ne sais ce qui est arriv depuis; mais ce qu'il y a de
certain, c'est qu'aprs m'avoir rappel une fois, elle reprit Bordeu.

--L'abb Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille,
devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait
lui faire du bien; elle ajouta: Donnez-moi un mmoire. Un mmoire!
lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abb Arnaud.

--Le cur de Bray, ayant pass trois ou quatre fois de la religion
catholique  la religion protestante, et ses amis s'tonnant de cette
indiffrence: Moi, indiffrent! dit le cur; moi, inconstant! rien de
tout cela, au contraire, je ne change point; je veux tre cur de
Bray.

--Le chevalier de Montbarey avait vcu dans je ne sais quelle ville de
province; et,  son retour, ses amis le plaignaient de la socit
qu'il avait eue. C'est ce qui vous trompe, rpondit-il; la bonne
compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est
excellente.

--Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre
fils, et alla vivre tantt chez l'un, tantt chez l'autre. On lui dit,
 son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: Eh bien! comment
vous ont-ils reu? comment vous ont-ils trait?--Ils m'ont trait,
dit-il, comme leur enfant. Ce mot parat sublime dans la bouche d'un
pre tel que celui-ci.

--Dans une socit o se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de
l'impratrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif  la
Russie. Le bailli de Chabrillant dit: M. de Schwalow, dites-nous
cette histoire; vous devez la savoir, vous qui tiez le Pompadour de
ce pays-l.

--Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prt  se mettre  table,
et environn de tous ses grands officiers et de ceux de madame la
comtesse d'Artois, dit  sa femme, de faon que plusieurs personnes
l'entendirent: Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. Ce
mot a couru; mais c'est le millime; et cent mille autres pareils
n'empcheront jamais la noblesse franaise de briguer en foule les
emplois o l'on fait exactement la fonction de valet.

--Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit
d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus
noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que
le conntable de Montmorenci.

--M. de..., qui voyait la source de la dgradation de l'espce
humaine, dans l'tablissement de la secte nazarenne et dans la
fodalit, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se
dfranciser et se dbaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'me.

--Le roi de Prusse demandait  d'Alembert s'il avait vu le roi de
France. Oui, sire, dit celui-ci, en lui prsentant mon discours de
rception  l'acadmie franaise.--Eh bien! reprit le roi de Prusse,
que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parl, sire.--A qui donc
parle-t-il, poursuivit Frdric?

--C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le
roi ne l'a jamais nomm ministre des affaires trangres; ce fut
madame Dubarri qui lui dit: Il faut que tout ceci finisse, et je veux
que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nomm  la
place. Elle dit au roi: M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de
sa nomination  la place de secrtaire d'tat des affaires
trangres. Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller:
madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et
M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.

--M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement born, disait 
M. Bignon: Achetez beaucoup de livres pour la bibliothque du roi,
que nous ruinions ce Necker. Il croyait que trente ou quarante mille
francs de plus feraient une grande affaire.

--M.... faisant sa cour au prince Henri,  Neufchtel, lui dit que les
Neufchtelois adoraient le roi de Prusse. Il est fort simple, dit le
prince, que les sujets aiment un matre qui est  trois cents lieues
d'eux.

--L'abb Raynal dnant  Neufchtel avec le prince Henri, s'empara de
la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un
mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que
quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler 
son tour.

--Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de
ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on
pt voir; d'Alembert en parut frapp. C'est, dit le roi, le plus bel
homme de mes tats: il a t quelque temps mon cocher; et j'ai eu une
tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.

--Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la
considration dans le monde. Je le crois bien, rpondit M.......,
c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.

--M. de la Reynire devoit pouser mademoiselle de Jarinte, jeune et
aimable. Il revenait de la voir, enchant du bonheur qui l'attendait,
et disait  M. de Malesherbes, son beau-frre: Ne pensez-vous pas en
effet que mon bonheur sera parfait?--Cela dpend de quelques
circonstances.--Comment! que voulez-vous dire?--Cela dpend du premier
amant qu'elle aura.

--Diderot tait li avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle
mauvaise action rcente, venait de perdre l'amiti d'un oncle, riche
chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir
l'oncle, prend un air grave et philosophique, prche en faveur du
neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathtique.
L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignits de son
neveu. Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.--Et quoi? dit
l'oncle.--Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au
sortir de votre messe; et c'est l'arrive de deux ou trois personnes
qui l'en a empch.--Cela n'est pas vrai, s'cria l'oncle; c'est une
calomnie.--Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il
faudrait encore pardonner  la vrit de son repentir,  sa position
et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.

--Parmi cette classe d'hommes ns avec une imagination vive et une
sensibilit dlicate, qui font regarder les femmes avec un vif
intrt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient t frapps de voir
combien peu de femmes avaient de got pour les arts, et
particulirement pour la posie. Un pote connu par des ouvrages
trs-agrables, me peignait un jour la surprise qu'il avait prouve
en voyant une femme pleine d'esprit, de grces, de sentiment, de got
dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens,
qui n'avait pas l'ide de la mesure d'un vers, du mlange des rimes,
qui substituait  un mot heureux et de gnie un autre mot trivial et
qui mme rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait prouv
plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en tait
un trs-grand pour un pote rotique, lequel avait sollicit toute sa
vie le suffrage des femmes.

--M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes,
celle-ci, parmi les loges qu'elle lui donna, insista principalement
sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voil M. de Voltaire qui
se jette  ses pieds. Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas
d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc. Le
cochon dont il parlait, c'tait madame Duchtelet, son milie.

--Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans
gographiques trs-dfectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait
tel marais impraticable qui ne l'tait point, et que les ennemis
croyaient tel sur la foi du faux plan.

--M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.

--Je demandais  M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait
avoir prise sur lui; il me rpondit: Ce n'est pas que j'y sois
insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpay. La
gloire expose  la calomnie; la considration demande des soins
continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La
socit entrane mille inconvniens: tout est vu, revu et jug. Le
monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-mme, je n'aie
trouv encore mieux chez moi. Il est rsult de ces expriences
ritres cent fois, que, sans tre apathique ni indiffrent, je suis
devenu comme immobile, et que ma position actuelle me parat toujours
la meilleure, parce que sa bont mme rsulte de son immobilit et
s'accrot avec elle. L'amour est une source de peines; la volupt sans
amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jug encore
plus que le reste; l'honneur d'tre pre amne une suite de calamits;
tenir maison est le mtier d'un aubergiste. Les misrables motifs qui
font que l'on recherche un homme et qu'on le considre, sont
transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme
ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amiti et la pense
taient les seuls biens qui convinssent  un homme qui a pass l'ge
de la folie.

--Le marquis de Villequier tait des amis du grand Cond. Au moment o
ce prince fut arrt par ordre de la cour, le marquis de Villequier,
capitaine des gardes, tait chez madame de Motteville, lorsqu'on
annona cette nouvelle. Ah mon Dieu! s'cria le marquis, je suis
perdu! Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit:
Je savais bien que vous tiez des amis de M. le prince; mais
j'ignorais que vous fussiez son ami  ce point.--Comment! dit le
marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette excution me
regardait? et, puisqu'on ne m'a point employ, n'est-il pas clair
qu'on n'a nulle confiance en moi? Madame de Motteville, indigne, lui
rpondit: Il me semble que, n'ayant point donn lieu  la cour de
souponner votre fidlit, vous devriez n'avoir point cette
inquitude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis
votre ami en prison. Villequier fut honteux du premier mouvement, qui
avait trahi la bassesse de son me.

--On annona, dans une maison o soupait madame d'Egmont, un homme qui
s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait
mettre cet homme  table  ct d'elle, lui fait mille politesses, et
enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'taient des
truffes): Madame, rpond le sot, il n'en faut pas  ct de vous.--A
ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret  mes
honntets. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un
vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant
que c'tait un singe.

--Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin,
clbre par son esprit et son incrdulit. Le vieillard lui dit:
Trouvez-vous au caf Procope.--Mais nous ne pourrons pas parler de
matires philosophiques.--Si fait, en convenant d'une langue
particulire, d'un argot. Alors ils firent leur dictionnaire: l'me
s'appelait _Margot_; la religion, _Javotte_; la libert, _Jeanneton_;
et le pre-ternel, _M. de l'tre_. Les voil disputant et s'entendant
trs-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se
mlant  la conversation, dit  Boindin: Monsieur, oserais-je vous
demander ce que c'tait que ce monsieur de l'tre qui s'est si souvent
mal conduit, et dont vous tes si mcontent?--Monsieur, reprit
Boindin, c'tait un espion de police. On peut juger de l'clat de
rire, cet homme tant lui-mme du mtier.

--Le lord Bolingbroke donna  Louis XIV mille preuves de sensibilit
pendant une maladie trs-dangereuse. Le roi tonn lui dit: J'en suis
d'autant plus touch, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les
rois.--Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant
pas leurs femmes, n'en sont que plus empresss  plaire  celles de
leurs voisins.

--Dans une dispute que les reprsentans de Genve eurent avec le
chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'chauffant, le chevalier lui
dit: Savez-vous que je suis le reprsentant du roi mon
matre?--Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le reprsentant
de mes gaux?

--La comtesse d'Egmont, ayant trouv un homme du premier mrite 
mettre  la tte de l'ducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas
le prsenter en son nom. Elle tait pour M. de Fronsac, son frre, un
personnage trop grave. Elle pria le pote Bernard de passer chez elle.
Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: Madame, l'auteur de
l'_Art d'aimer_ n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis
encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que
mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprs de
monsieur votre frre......--Eh bien! dit madame d'Egmont en riant,
arrangez le soup chez mademoiselle Arnould. Le soup s'arrangea.
Bernard y proposa l'abb Lapdant pour prcepteur: il fut agr. C'est
celui qui a depuis achev l'ducation du duc d'Enghien.

--Un philosophe,  qui l'on reprochait son extrme amour pour la
retraite, rpondit: Dans le monde, tout tend  me faire descendre;
dans la solitude, tout tend  me faire monter.

--M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'chelle
des conditions comme celle du mrite; qui, le plus navement du monde,
ne conoit pas qu'un honnte homme non dcor ou au-dessous de lui
soit plus estim que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons o
l'on sait encore honorer le mrite? M. de B. ouvre de grands yeux,
montre un tonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner
un quaterne  la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la
socit la plus distingue vient de le traiter avec la plus grande
considration. J'ai vu plusieurs de ces scnes dignes du pinceau de La
Bruyre.

--J'ai bien examin M...., et son caractre m'a paru piquant:
trs-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est  ses amis ou 
ceux qu'il estime; en rcompense, une grande crainte de dplaire. Ce
sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit  l'amiti et ce qu'on
doit  la socit. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera
moins de mal. On sera plus empress, jamais moins importun. On
caressera davantage: on ne choquera jamais moins.

--L'abb Delille devait lire des vers  l'acadmie pour la rception
d'un de ses amis. Sur quoi il disait: Je voudrais bien qu'on ne le
st pas d'avance, mais je crains bien de le dire  tout le monde.

--Madame Beauze couchait avec un matre de langue allemande. M.
Beauze les surprit au retour de l'acadmie. L'Allemand dit  la
femme: Quand je vous disais qu'il tait temps que je m'en _aille_.
M. Beauze, toujours puriste, lui dit: Que je m'en _allasse_,
monsieur.

--M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait  son ami M.
Pehmja: Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne
devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.

--On demandait  Pehmja quelle tait sa fortune?--Quinze cents
livres de rente.--C'est bien peu.--Oh! reprit Pehmja, Dubreuil est
riche.

--Madame la comtesse de Tess disait aprs la mort de M. Dubreuil: Il
tait trop inflexible, trop inabordable aux prsens, et j'avais un
accs de fivre toutes les fois que je songeais  lui en faire.--Et
moi aussi, lui rpondit madame de Champagne qui avait plac trente six
mille livres sur sa tte; voil pourquoi j'ai mieux aim me donner
tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accs de
fivre dont vous parlez.

--L'abb Maury, tant pauvre, avait enseign le latin  un vieux
conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les _Institutes_ de
Justinien. Quelques annes se passent, et il rencontre ce conseiller
tonn de le voir dans une maison honnte. Ah! l'abb, vous voil,
lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette
maison-ci?--Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.--Oh! ce n'est pas
la mme chose. Vous tes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait
quelque chose dans votre mtier de prtre?--Je suis grand-vicaire de
M. de Lombez.--Diable! c'est quelque chose: et combien cela
vaut-il?--Mille francs.--C'est bien peu; et il reprend le ton leste
et lger.--Mais j'ai un prieur de mille cus.--Mille cus! bonnes
affaires (_avec l'air de la considration_).--Et j'ai fait la
rencontre du matre de cette maison-ci, chez M. le cardinal de
Rohan.--Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?--Oui, il m'a fait
avoir une abbaye.--Une abbaye! ah! cela pos, monsieur l'abb,
faites-moi l'honneur de revenir dner chez moi.

--M. de La Popelinire se dchaussait un soir devant ses complaisans,
et se chauffait les pieds; un petit chien les lui lchait. Pendant ce
temps-l, la socit parlait d'amiti, d'amis: Un ami, dit M. de La
Popelinire, montrant son chien, le voil.

--Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin  crire une
lettre. Ce prince tait trs-indolent. On raconte que ses billets  la
comtesse du Roure finissaient tous par ces mots: _Le roi me fait
mander pour le conseil_. Le jour que cette comtesse fut exile, un des
courtisans lui demanda s'il n'tait pas bien afflig. Sans doute, dit
le dauphin; mais cependant me voil dlivr de la ncessit d'crire
le petit billet.

--L'archevque de Toulouse (Brienne) disait  M. de Saint-Priest,
grand-pre de M. d'Entragues: Il n'y a eu en France, sous aucun roi,
aucun ministre qui ait pouss ses vues et son ambition jusqu'o elles
pouvaient aller. M. de Saint-Priest lui dit: Et le cardinal de
Richelieu?--Arrt  moiti chemin; rpondit l'archevque. Ce mot
peint tout un caractre.

--Le marchal de Broglie avait pous la fille d'un ngociant; il eut
deux filles. On lui proposait, en prsence de madame de Broglie, de
faire entrer l'une dans un chapitre. Je me suis ferm, dit-il, en
pousant madame, l'entre de tous les chapitres....--Et de l'hpital,
ajouta-t-elle.

--La marchale de Luxembourg, arrivant  l'glise un peu trop tard,
demanda o en tait la messe, et dans cet instant la sonnette du
lever-dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bgayant: Madame la
marchale,

    J'entends la petite clochette,
    Le petit mouton n'est pas loin.

Ce sont deux vers d'un opra comique.

--La jeune madame de M........, tant quitte par le vicomte de
Noailles, tait au dsespoir, et disait: J'aurai vraisemblablement
beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que j'aime le
vicomte de Noailles.

--Le duc de Choiseul,  qui l'on parlait de son toile, qu'on
regardait comme sans exemple, rpondit: Elle l'est pour le mal autant
que pour le bien.--Comment?--Le voici: j'ai toujours trs-bien trait
les filles: il y en a une que je nglige; elle devient reine de
France, ou  peu prs. J'ai trait  merveille tous les inspecteurs,
je leur ai prodigu l'or et les honneurs: Il y en a un extrmement
mpris que je traite lgrement, il devient ministre de la guerre,
c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait
pour eux sans exception, hormis un seul: mais il y en a un qui a le
travail lent et lourd, que tous les autres mprisent, qu'ils ne
veulent plus voir  cause d'un ridicule mariage: c'est M. de
Vergennes; et il devient ministre des affaires trangres. Convenez
que j'ai des raisons de dire que mon toile est aussi extraordinaire
en mal qu'en bien.

--M. le prsident de Montesquieu avait un caractre fort au-dessous de
son gnie. On connat ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite
ambition, etc. Lorsque l'_Esprit des Lois_ parut, il s'en fit
plusieurs critiques mauvaises ou mdiocres, qu'il mprisa fortement.
Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien
se reconnatre l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de
Montesquieu en eut connaissance, et en fut au dsespoir. On la fit
imprimer, et elle allait paratre, lorsque M. de Montesquieu alla
trouver madame de Pompadour qui, sur sa prire, fit venir l'imprimeur
et l'dition tout entire. Elle fut hache, et on n'en sauva que cinq
exemplaires.

--Le marchal de Noailles disait beaucoup de mal d'une tragdie
nouvelle. On lui dit: Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous
l'avez entendue, prtend qu'elle vous a fait pleurer.--Moi! dit le
marchal, point du tout; mais comme il pleurait lui-mme ds la
premire scne, j'ai cru honnte de prendre part  sa douleur.

--Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent
deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun
d'eux convenait  l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller
plus loin. Je les ai tudis, et j'ai trouv qu'ils se tenaient
trs-peu par le coeur; et que, quant au caractre, ils ne se tenaient
que par des contrastes.

--M. Th...... me disait un jour qu'en gnral dans la socit,
lorsqu'on avait fait quelque action honnte et courageuse par un motif
digne d'elle, c'est--dire, trs-noble, il fallait que celui qui avait
fait cette action lui prtt, pour adoucir l'envie, quelque motif
moins honnte et plus vulgaire.

--Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis marchal de Noailles) s'il
avait envoy sa vaisselle  la monnaie; le duc rpondit que non. Moi,
dit le roi, j'ai envoy la mienne.--Ah! sire, dit M. d'Ayen, quand
Jsus-Christ mourut le vendredi-saint, il savait bien qu'il
ressusciterait le dimanche.

--Dans le temps qu'il y avait des jansnistes, on les distinguait  la
longueur du collet de leur manteau. L'archevque de Lyon avait fait
plusieurs enfans; mais,  chaque quipe de cette espce, il avait
soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le
collet s'allongea tellement qu'il a pass quelque temps pour
jansniste, et a t suspect  la cour.

--Un Franais avait t admis  voir le cabinet du roi d'Espagne.
Arriv devant son fauteuil et son bureau: C'est donc ici, dit-il, que
ce grand roi travaille.--Comment, travaille! dit le conducteur: quelle
insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter
sa majest! Il s'engagea une querelle o le Franais eut beaucoup de
peine  faire entendre  l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention
d'offenser la majest de son matre.

--M. de...... ayant aperu que M. Barthe tait jaloux (de sa femme),
lui dit: Vous jaloux! mais savez-vous bien que c'est une prtention?
C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je m'explique. N'est pas
cocu qui veut: savez-vous que, pour l'tre, il faut savoir tenir une
maison, tre poli, sociable, honnte? Commencez par acqurir toutes
ces qualits, et puis les honntes gens verront ce qu'ils auront 
faire pour vous. Tel que vous tes, qui pourrait vous faire cocu? une
espce? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon
compliment.

--Madame de Crqui me disait du baron de Breteuil: Ce n'est morbleu
pas une bte, que le baron; c'est un sot.

--Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France
tait une monarchie absolue, tempre par des chansons.

--L'abb Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant
un manuscrit: c'tait celui des _Mois_ de M. Roucher. L'abb Delille
s'en douta, et dit en plaisantant: Odeur de vers se sentait  la
ronde.--Vous tes trop parfum, lui dit M. Turgot, pour sentir les
odeurs.

--M. de Fleuri, procureur-gnral, disait devant quelques gens de
lettres: Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler
du peuple dans les conversations o il s'agit du gouvernement. C'est
un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le
_tiers n'est qu'adventice dans la constitution_? (Cela veut dire, en
d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne
sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalit de vingt-quatre
millions d'hommes.)

--Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la
mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt:
Ah! ah! dit-il, l'eau est sale; ceci est  nous.

--Duclos disait  un homme ennuy d'un sermon prch  Versailles:
Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout?--J'ai craint de
dranger l'auditoire et de le scandaliser.--Ma foi, reprit Duclos,
plutt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier
point.

--M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarri, prit
ailleurs une galanterie: il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donne
 la comtesse; heureusement il n'en tait rien. Pendant le traitement,
qui lui paraissait trs-long et qui l'obligeait  s'abstenir de madame
Dubarri, il disait au mdecin: Ceci me perdra, si vous ne me
dpchez. Ce mdecin tait M. Busson, qui l'avait guri, en Bretagne,
d'une maladie mortelle et dont les mdecins avaient dsespr. Le
souvenir de ce mauvais service rendu  la province, avait fait ter 
M. Basson toutes ses places, aprs la ruine de M. d'Aiguillon.
Celui-ci, devenu ministre, fut trs-long-temps sans rien faire pour M.
Busson, qui, en voyant la manire dont le duc en usait avec Linguet,
disait: M. d'Aiguillon ne nglige rien, hors ceux qui lui ont sauv
l'honneur et la vie.

--M. de Turenne, voyant un enfant passer derrire un cheval, de faon
 pouvoir tre estropi par une ruade, l'appela et lui dit: Mon bel
enfant, ne passez jamais derrire un cheval sans laisser entre lui et
vous l'intervalle ncessaire pour que vous ne puissiez en tre bless.
Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus
dans le cours de votre vie entire; et souvenez-vous que c'est M. de
Turenne qui vous l'a dit.

--M. de Th..., pour exprimer l'insipidit des bergeries de M. de
Florian, disait: Je les aimerais assez, s'il y mettait des loups.

--On demandait  Diderot quel homme tait M. d'pinai. C'est un
homme, dit-il, qui a mang deux millions, sans dire un bon mot et sans
faire une bonne action.

--M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui
l'avait imagine. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une
croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanit de M.
de Fronsac blesse de ne pas tre appel duc, lui fit inventer une
histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait
_monseigneur_. M. de Genlis l'arrte  ce mot, et lui dit: Qu'est-ce
que tu dis l? monseigneur! on va te prendre pour un vque.

--M. de Lassay, homme trs-doux, mais qui avait une grande
connaissance de la socit, disait qu'il faudrait avaler un crapaud
tous les matins, pour ne trouver plus rien de dgotant le reste de la
journe, quand on devait la passer dans le monde.

--M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son
mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'tre
heureuse. Heureuse! dit-il, je vous en rponds: heureuse  faire mal
au coeur.

--Quelqu'un ayant entendu la traduction des _Gorgiques_ de l'abb
Delille, lui dit: Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez
le premier bnfice qui sera  la nomination de Virgile.

--M. de B. et M. de C. sont intimes amis, au point d'tre cits pour
modles. M. de B. disait un jour  M. de C.: Ne t'est-il point arriv
de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque tourdie qui
t'ait demand si tu renoncerais  moi pour elle, si tu m'aimais mieux
qu'elle?--Oui, rpondit celui-ci.--Qui donc?--Madame de M.... C'tait
la matresse de son ami.

--M..... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers:
Il en cota, me dit-il, la vie  cinq mille hommes qui moururent
exactement de faim; _et voil, monsieur, comme le roi est servi!_

--M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une
fois: Cela est pourtant fcheux, car de quoi nous moquerons-nous?--Oh!
lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous
manqueront pas plus que les moyens.--Ah! monsieur, reprit
douloureusement M. de Voltaire, hors de l'glise point de salut.

--Le prince de Conti disait, dans sa dernire maladie,  Beaumarchais,
qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'tat de sa personne puise par les
fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. A l'gard de la
guerre, dit celui-ci, le prince Eugne a fait vingt-une campagnes, et
il est mort  soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis de
Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est
mort  quatre-vingt-quatre ans.--Oui, mais le cot, reprit le
prince?--Madame votre mre.... rpondit Beaumarchais. (La princesse
tait morte  soixante-dix neuf ans.)--Tu as raison, dit le prince; il
n'est pas impossible que j'en revienne.

--M. le rgent avait promis de faire _quelque chose_ du jeune Arouet,
c'est--dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune pote
attendit le prince au sortir du conseil, au moment o il tait suivi
de quatre secrtaires d'tat. Le rgent le vit, et lui dit: Arouet,
je ne t'ai pas oubli, et je te destine le dpartement des
niaiseries.--Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de
rivaux: en voil quatre. Le prince pensa touffer de rire.

--Quand le marchal de Richelieu vint faire sa cour  Louis XV, aprs
la prise de Mahon, la premire chose ou plutt la seule que lui dit le
roi fut celle-ci: Marchal, savez-vous la mort de ce pauvre
Lansmatt? Lansmatt tait un vieux garon de la chambre.

--Quelqu'un, ayant lu une lettre trs-sotte de M. Blanchard sur le
ballon, dans le _Journal de Paris_: Avec cet esprit-l, dit-il, ce M.
Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.

--Un bon trait de prtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'vque
d'Autun, Montazet, depuis archevque de Lyon. Sachant bien qu'il y
avait de bonnes frasques  lui reprocher, et qu'il tait facile de le
perdre auprs de l'vque de Mirepoix, le thatin Boyer, il crivit
contre lui-mme une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et
faciles  convaincre d'absurdit. Il l'adressa  l'vque de Narbonne;
il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocit de
ses ennemis prtendus. Arrivrent ensuite les lettres anonymes crites
en effet par eux, et contenant des inculpations relles: ces lettres
furent mprises. Le rsultat des premires avait men le thatin 
l'incrdulit sur les secondes.

--Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en
travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La
Tour, encourag et naturellement indiscret, poussa la tmrit jusqu'
lui dire: Au fait, sire, vous n'avez point de marine. Le roi
rpondit schement: Que dites-vous l? Et Vernet, donc?

--On dit  la duchesse de Chaulnes, mourante et spare de son mari:
Les sacremens sont l.--Un petit moment.--M. le duc de Chaulnes
voudrait vous revoir.--Est-il l?--Oui.--Qu'il attende: il entrera
avec les sacremens.

--Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salu par un
homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'tait que cet
homme: il me rpondit que c'tait un homme qui faisait, pour sa
patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de
mettre cette grande ide  mon niveau. J'appris que son homme tait un
espion de police.

--M. Lemire a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa
_Veuve de Malabar_, joue en 1770, et sa _Veuve de Malabar_, joue en
1781, il y avait la diffrence d'une falourde  une voie de bois.
C'est en effet le bcher perfectionn qui a fait le succs de la
pice.

--Un philosophe, retir du monde, m'crivait une lettre pleine de
vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: Adieu, mon ami;
conservez, si vous pouvez, les intrts qui vous attachent  la
socit; mais cultivez les sentimens qui vous en sparent.

--Diderot, g de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes,
disait  un de ses amis: Je me dis souvent  moi-mme, vieux fou,
vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer  l'affront d'un
refus ou d'un ridicule?

M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses
avantages, dans une assemble o se trouvaient quelques vques,
quelques abbs; l'un d'eux nomm l'abb de Seguerand, lui dit:
Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-l, je ne suis nullement
tent d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais trs mal.--M.
l'abb, lui rpondit navement M. de C..., c'est parce-que vous y
seriez mal, que le pays est excellent.

--Plusieurs officiers franais tant alls  Berlin, l'un d'eux parut
devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de
lui, et lui demanda son nom. Le marquis de Beaucour.--De quel
rgiment?--De Champagne.--Ah! oui, ce rgiment o l'on se f... de
l'ordre. Et il parla ensuite aux officiers qui taient en uniforme et
en bottes.

--M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hb; il ne savait
comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, 
qui il disait son embarras, lui dit: Faites-vous peindre en hbt.

--Le mdecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C,
qui le dfigurait beaucoup. Diderot disait que c'tait un coup qu'il
s'tait donn, en tenant maladroitement la faulx de la mort.

--L'empereur, passant  Trieste _incognito_ selon sa coutume, entra
dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui
dit qu'un vque d'Allemagne venait de prendre la dernire, et qu'il
ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda  souper; on lui
dit qu'il n'y avait plus que des oeufs et des lgumes, parce que
l'vque et sa suite avaient demand toute la volaille. L'empereur fit
demander  l'vque si un tranger pouvait souper avec lui; l'vque
refusa. L'empereur soupa avec un aumnier de l'vque, qui ne mangeait
point avec son matre. Il demanda  cet aumnier ce qu'il allait faire
 Rome. Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bnfice de
cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit inform
qu'il est vacant. On change de conversation. L'empereur crit une
lettre au cardinal dataire, et une autre  son ambassadeur. Il fait
promettre  l'aumnier de remettre ces deux lettres  leur adresse, en
arrivant  Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait
expdier les provisions  l'aumnier surpris. Il va conter son
histoire  son vque qui veut partir. L'autre, ayant affaire  Rome,
voulut rester, et apprit  son vque que cette aventure tait l'effet
d'une lettre, crite au cardinal dataire et  l'ambassadeur de
l'empire, par l'empereur, lequel tait cet tranger avec lequel
monseigneur n'avait pas voulu souper  Trieste.

--Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle diffrence
je faisais entre eux, en fait de principes, je rpondis: La
diffrence qu'il y a entre vous, est que l'un lcherait l'cumoire, et
que l'autre l'avalerait.

--Le baron de Breteuil, aprs son dpart du ministre, en 1788,
blmait la conduite de l'archevque de Sens. Il le qualifiait de
despote, et disait: Moi, je veux que la puissance royale ne dgnre
point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites
o elle tait resserre sous Louis XIV. Il croyait, en tenant ce
discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre  la cour.

--Madame Desparbs, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: Tu as
couch avec tous mes sujets.--Ah! sire.--Tu as eu le duc de
Choiseul.--Il est si puissant!--Le marchal de Richelieu.--Il a tant
d'esprit!--Monville.--Il a une si belle jambe!--A la bonne heure; mais
le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.--Ah! sire, il est attach
 votre majest!

--Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la
pice d'eau de Marly. L'eau tait trs-transparente, et on y voyait
des carpes dont les mouvemens taient lents, et qui paraissaient aussi
tristes qu'elles taient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer 
madame de Maintenon, qui rpondit: Elles sont comme moi; elles
regrettent leur bourbe..

--Coll avait plac une somme d'argent considrable,  fonds perdu et
 dix pour cent, chez un financier qui,  la seconde anne, ne lui
avait pas encore donn un sou. Monsieur, lui dit Coll, dans une
visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour
tre pay de mon vivant.

--Un ambassadeur anglais  Naples avait donn une fte charmante, mais
qui n'avait pas cot bien cher. On le sut, et on partit de l pour
dnigrer sa fte, qui avait d'abord beaucoup russi. Il s'en vengea en
vritable Anglais, et en homme  qui les guines ne cotaient pas
grand chose. Il annona une autre fte. On crut que c'tait pour
prendre sa revanche, et que la fte serait superbe. On accourt.
Grande affluence. Point d'apprts. Enfin, on apporte un rchaud 
l'esprit-de-vin. On s'attendait  quelque miracle. Messieurs, dit-il,
ce sont les dpenses, et non l'agrment d'une fte, que vous cherchez:
regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure),
c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guines; mais ce
n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guines
chacun, payables  vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un
rouleau, et les met sur le rchaud allum.) Je ne doute pas,
messieurs, que cette fte ne vous satisfasse, et que vous ne vous
retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fte est finie.

--La postrit, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un
public qui succde  un autre: or, vous voyez ce que c'est que le
public d' prsent.

--Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au
physique, au sens figur comme au sens propre: le bruit, le vent et la
fume.

--A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme
jusqu'alors rput assez honnte, madame de L.... disait: Si j'tais
une catin, je serais encore une fort honnte femme; car je ne voudrais
point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'pouser.

--Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habilet pour
tre jamais mprise autant que beaucoup de femmes moins mprisables.

--Feue madame la duchesse d'Orlans tait fort prise de son mari,
dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de rduits
dans le Palais-Royal qui n'en eussent t tmoins. Un jour les deux
poux allrent faire visite  la duchesse douairire qui tait malade.
Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune
duchesse trouvrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la
malade. Elle s'en aperut, et dit  sa belle-fille: Il vous tait
rserv, madame, de faire rougir du mariage.

--Le marchal de Duras, mcontent d'un de ses fils, lui dit:
Misrable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi. C'est
que le jeune avait soup deux fois  Marly, o il s'tait ennuy 
prir.

--Duclos, qui disait sans cesse des injures  l'abb d'Olivet, disait
de lui: C'est un si grand coquin, que, malgr les durets dont je
l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.

--Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait  sa manire.
Madame de Rochefort lui dit: Pour vous, Duclos, voici de quoi
composer le vtre: du pain, du vin, du fromage et la premire venue.

--Un homme a os dire: Je voudrais voir le dernier des rois trangl
avec le boyau du dernier des prtres.

--C'tait l'usage chez madame Deluchet que l'on achett une bonne
histoire  celui qui la faisait... Combien en voulez-vous?... Tant.
Il arriva que madame Deluchet demandant  sa femme de chambre l'emploi
de cent cus, celle-ci parvint  rendre ce compte  l'exception de
trente-six livres; lorsque tout--coup elle s'cria: Ah! madame, et
cette histoire pour laquelle vous m'avez sonn, que vous avez achete
 M. Coqueley, et que j'ai paye trente-six livres!

--M. de Bissi, voulant quitter la prsidente d'Aligre, trouva sur sa
chemine une lettre dans laquelle elle disait  un homme avec qui elle
tait en intrigue, qu'elle voulait mnager M. de Bissi, et s'arranger
pour qu'il la quittt le premier. Elle avait mme laiss cette lettre
 dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six
mois, en l'importunant de ses assiduits.

--M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit,
que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.

--M. d'Eprmnil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier.
Celle-ci voulait l'pouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait
esprer la dcouverte de la pierre philosophale. On sait que
Cagliostro mlait le fanatisme et la superstition aux sottises de
l'alchimie. D'Eprmnil se plaignant de ce que cette pierre
philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu
d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il
vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. Il faut, pour
russir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et
avec leur chef, l'tre Suprme. pousez ou quittez madame Tilaurier.
Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Eprmnil pousa, et il n'y eut
que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

--On disait  Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait
mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler
un cu de six livres. Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher
Andouillet, Lamartinire, Lassone.--Sire, dit le duc de Noailles, ce
ne sont point l les gens qu'il faut.--Et qui donc?--Sire, c'est
l'abb Terray.--L'abb Terray! comment?--Il arrivera, il mettra sur ce
gros cu un premier dixime, un second dixime, un premier vingtime,
un second vingtime; le gros cu sera rduit  trente-six sous, comme
les ntres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voil le malade
guri. Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine 
l'abb Terray; c'est la seule dont il et conserv le souvenir: il le
dit lui mme au marquis de Sesmaisons.

--M. d'Ormesson, tant contrleur-gnral, disait devant vingt
personnes qu'il avait long-temps cherch  quoi pouvaient avoir t
utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne
l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est
contrleur-gnral, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son
beau-pre, lui dit avec douceur: Je sais que c'est votre faon de
penser; mais ayez pour moi le mnagement de ne pas la dire. Je
voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous
manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec
Racine et Boileau, qui les menait  sa maison de campagne, et disait,
en apprenant l'arrive de plusieurs vques: Qu'on leur montre le
chteau, les jardins, tout, except moi.

--La source des mauvais procds du cardinal de Fleury  l'gard de la
reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'couter ses
propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la
reine, par une lettre du roi Stanislas, en rponse  celle o elle lui
demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal
avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il
avait viol deux femmes. Madame la marchale de Mouchi et une autre
femme ont vu la lettre de Stanislas.

--De toutes les violences exerces  la fin du rgne de Louis XIV, on
ne se souvient gure que des dragonades, des perscutions contre les
huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force,
des lettres de cachet prodigues contre Port-Royal, les jansnistes,
le molinisme et le quitisme. C'est bien assez: mais on oublie
l'inquisition secrte, et quelquefois dclare, que la bigoterie de
Louis XIV exera contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les
recherches  Paris et dans les provinces que faisaient les vques et
les intendans sur les hommes et les femmes qui taient souponns de
vivre ensemble, recherches qui firent dclarer plusieurs mariages
secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvniens d'un mariage
dclar avant le temps, qu'aux effets de la perscution du roi et des
prtres. N'tait-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait
par l faire deviner qu'elle tait reine?

--On appela  la cour le clbre Levret, pour accoucher la feue
dauphine. M. le dauphin lui dit: Vous tes bien content, M. Levret,
d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la
rputation.--Si ma rputation n'tait pas faite, dit tranquillement
l'accoucheur, je ne serais pas ici.

--Duclos disait un jour  madame de Rochefort et  madame de Mirepoix,
que les courtisanes devenaient bgueules, et ne voulaient plus
entendre le moindre conte un peu trop vif. Elles taient, disait-il,
plus timores que les femmes honntes. Et l-dessus, il enfile une
histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin  une
troisime qui commenait encore plus vivement, madame de Rochefort
l'arrte et lui dit: Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez
aussi par trop honntes femmes.

--Le cocher du roi de Prusse l'ayant renvers, le roi entra dans une
colre pouvantable. Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et
vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?

--M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire,  ses frais, couvrir de
tuiles les maisons de ses paysans exposes  des incendies, ils le
remercirent de sa bont, et le prirent de laisser leurs maisons
comme elles taient, disant que, si leurs maisons taient couvertes de
tuiles au lieu de chaume, les subdlgus augmenteraient leurs
tailles.

--Le marchal de Villars fut adonn au vin, mme dans sa vieillesse.
Allant en Italie, pour se mettre  la tte de l'arme dans la guerre
de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de
vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba  terre. Dans cet
tat, il n'avait pourtant pas perdu la tte, et il dit au roi: Me
voil port tout naturellement aux pieds de votre majest.

--Madame Geoffrin disait de madame de la Fert-Imbaut, sa fille:
Quand je la considre, je suis tonne comme une poule qui a couv un
oeuf de canne.

--Le lord Rochester avait fait, dans une pice de vers, l'loge de la
poltronnerie. Il tait dans un caf; arrive un homme qui avait reu
des coups de bton sans se plaindre; Milord Rochester, aprs beaucoup
de complimens, lui dit: Monsieur, si vous tiez homme  recevoir des
coups de bton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les
aurais donns, moi, pour me remettre en crdit.

--Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui
causait la division des vques: Si l'on pouvait, disait-il, ramener
les neuf opposans, on viterait un schisme; mais cela ne sera pas
facile.--Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne
dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous
refuseront pas.

--Le roi, quelque temps aprs la mort de Louis XV, fit terminer, avant
le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: Voil assez de
musique. Les concertans le surent, et l'un d'eux dit  l'autre: Mon
ami, quel rgne se prpare!

--Ce fut le comte de Grammont lui-mme qui vendit quinze cents livres
le manuscrit des Mmoires o il est si clairement trait de fripon.
Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par gard
pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier,  qui Fontenelle
dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les
quinze cents livres, fora Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

--M. de L...., misanthrope  la manire de Timon, venait d'avoir une
conversation un peu mlancolique avec M. de B...., misantrope moins
sombre, et quelquefois mme trs-gai; M. de L.... parlait de M. de
B... avec beaucoup d'intrt, et disait qu'il voulait se lier avec
lui. Quelqu'un lui dit: Prenez garde; malgr son air grave, il est
quelquefois trs-gai; ne vous y fiez pas.

--Le Marchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop
d'ascendant, fit faire contre lui un mmoire pour le roi, par le
jsuite Neuville. Il mourut, sans avoir prsent ce mmoire; et le
porte-feuille fut port  M. le duc de Choiseul, qui y trouva le
mmoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnatre
l'criture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jsuite
considrable lui fit demander la permission de lui lire l'loge qu'on
faisait de lui, dans l'oraison funbre du marchal de Belle-Isle,
compose par le pre de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit
de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'criture. La seule
vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au pre Neuville qu'il
russissait mieux dans le genre de l'oraison funbre, que dans celui
des mmoires au roi.

--M. d'Invau, tant contrleur-gnral, demanda au roi la permission
de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: Vous
n'tes pas assez riche. Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une
chose qui supplait  la richesse: Oh! dit le roi, la place peut s'en
aller et la femme reste.

--Des dputs de Bretagne souprent chez M. de Choiseul; un d'eux,
d'une mine trs-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui
avait t frapp de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des
Suisses: Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles
de cet homme. Le chevalier lui adresse la parole.--Monsieur, de
quelle ville tes-vous?--De Saint-Malo.--De Saint-Malo! Par quelle
bizarrerie la ville est-elle garde par des chiens?--Quelle bizarrerie
y a-t-il l? rpondit le grave personnage; le roi est bien gard par
des Suisses.

--Pendant la guerre d'Amrique, un cossais disait  un Franais, en
lui montrant quelques prisonniers amricains: Vous vous tes battu
pour votre matre; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se
battent-ils? Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa
mourir de rire en apprenant que les Vnitiens n'avaient pas de roi.

--Un vieillard, me trouvant trop sensible  je ne sais quelle
injustice, me dit: Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie 
souffrir la vie.

--L'abb de la Galaisire tait fort li avec M. Orri, avant qu'il ft
contrleur-gnral. Quand il fut nomm  cette place, son portier,
devenu suisse, semblait ne pas le reconnatre. Mon ami, lui dit
l'abb de la Galaisire, vous tes insolent beaucoup trop tt; votre
matre ne l'est pas encore.

--Une femme ge de quatre-vingt-dix ans disait  M. de Fontenelle,
g de quatre-vingt-quinze: La mort nous a oublis.--Chut! lui
rpondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.

--M. de Vendme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez
courb sur des lvres vermeilles: Elle a l'air d'un perroquet qui
mange une cerise.

--M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa
matresse, lui dit: Sortez. M. de Brissac lui rpondit:
Monseigneur, vos anctres auraient dit: Sortons.

--M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de
Rousseau, dit avec impatience  M. de R..., qui me l'a rpt: Cela
est incroyable; on ne parle que de ces gens-l, gens sans tat, qui
n'ont point de maison, logs dans un grenier: on ne s'accoutume point
 cela.

--M. de Voltaire, tant chez madame du Chtelet et mme dans sa
chambre, s'amusait avec l'abb Mignot, encore enfant, et qu'il tenait
sur ses genoux. Il se mit  jaser avec lui, et  lui donner des
instructions. Mon ami, lui dit-il, pour russir avec les hommes, il
faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il
faut les connatre. Vous saurez donc que toutes les femmes sont
fausses et catins....--Comment! toutes les femmes! Que dites-vous l,
monsieur, dit madame du Chtelet en colre?--Madame, dit M. de
Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.

--M. de Turenne dnant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si
son intrpidit n'tait pas branle au commencement d'une bataille.
Oui, dit M. de Turenne, j'prouve une grande agitation; mais il y a
dans l'arme plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de
soldats qui n'en prouvent aucune.

--Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son
repos, confiait son secret  un ami qui, le connaissant bien, lui dit:
Mais, vous-mme, me garderez-vous bien le secret? En effet, ce fut
Diderot qui le trahit.

--C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai
entendu conter, et qui me parut une fable. tant  l'arme, son
cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: Je suis
trs-content de mon cuisinier, rpondit-il; mais j'ai un mauvais
marmiton. Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le
grand-prvt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son
innocence, et est pendu.

--Je proposais  M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me
rpondit: Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en
me mariant, est de n'tre pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus
srement en ne me mariant pas.

--Fontenelle avait fait un opra o il y avait un choeur de prtres
qui scandalisa les dvots; l'archevque de Paris voulut le faire
supprimer: Je ne me mle point de son clerg, dit Fontenelle; qu'il
ne se mle pas du mien.

--M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu' la bataille de
Minden, si M. de Broglie et attaqu les ennemis et second M. de
Contades, le prince Ferdinand tait battu. Les Broglie ont fait
demander  M. d'Alembert s'il tait vrai qu'il et entendu dire ce
fait au roi de Prusse, et il a rpondu qu'oui.

--Un courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

--On demandait  M. de Fontenelle mourant: Comment cela
va-t-il?--Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.

--Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bonts pour l'abb Porquet,
et n'avait encore rien fait pour lui. L'abb lui en faisait
l'observation: Mais, mon cher abb, dit le roi, il y a beaucoup de
votre faute; vous tenez des discours trs-libres; on prtend que vous
ne croyez pas en Dieu; il faut vous modrer; tchez d'y croire; je
vous donne un an pour cela.

--M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit 
cet ami, en le retrouvant: Depuis que je suis ministre, vous m'avez
disgraci.

--Louis XV ayant refus vingt-cinq mille francs de sa cassette 
Lebel, son valet de chambre, pour la dpense de ses petits
appartemens, et lui disant de s'adresser au trsor royal, Lebel lui
rpondit: Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de
ces gens-l, tandis que vous avez l plusieurs millions? Le roi lui
rpartit: Je n'aime point  me dessaisir; il faut toujours avoir de
quoi vivre. (_Anecdote conte par Lebel  M. Buscher._)

--Le feu roi tait, comme on sait, en correspondance secrte avec le
comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Sude; le
comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retir dans ses
terres,  son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le
comte insistait. Il tait dans l'usage d'crire au roi  mi-marge, et
le roi mettait la rponse  ct. Sur la dernire lettre le roi
crivit: Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous
qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je dfends qu'il amne sa
vilaine femme avec lui. (_Anecdote conte par Favier, qui avait vu la
rponse du roi dans les mains du comte de Broglie._)

--On s'tonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi
long-temps contre madame Dubarri. Son secret tait simple: au moment
o il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un
travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement  cinq
ou six millions d'conomie qu'il avait faite dans le dpartement de la
guerre, observant qu'il n'tait pas convenable de les envoyer au
trsor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui
rpondait: Parlez  Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets:
je vous fais prsent du reste. Le roi partageait ainsi avec le
ministre; et n'tant pas sr que son successeur lui offrt les mmes
facilits, gardait M. de Choiseul, malgr les intrigues de madame
Dubarri.

--M. Harris, fameux ngociant de Londres, se trouvant  Paris dans le
cours de l'anne 1786,  l'poque de la signature du trait de
commerce, disait  des Franais: Je crois que la France n'y perdra un
million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premires
annes, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement gale.

--On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve
nouvelle. M. Francis avait t instruit par une voie sre, mais sous
le secret, que l'Espagne ne se dclarerait dans la guerre d'Amrique
que pendant l'anne 1780. Il l'avait affirm  M. de Maurepas; et une
anne s'tant passe sans que l'Espagne se dclart, le prophte avait
pris du crdit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda
pourquoi il rpandait ce bruit. Celui-ci rpondit: C'est que j'en
suis sr. Le ministre, prenant la morgue ministrielle, lui ordonna
de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis rpondit que
c'tait son secret; et que, n'tant pas en activit, il ne devait rien
au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon
son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire l-dessus. M. de
Vergennes fut tonn; il en parle  M. de Maurepas, qui lui dit: Je
le savais; j'ai oubli de vous le dire.

--M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et pre de ses
deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir  Sillery, une de
leurs terres. Ils l'accompagnrent dans sa chambre  coucher, et
ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre
le portrait de leur dfunte mre. Il les embrassa, s'attendrit; ils
partagrent sa sensibilit: et cela produisit une scne de sentiment
la plus ridicule du monde.

--Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il
avait crites  M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais;
mais il tait dangereux de manifester ce dsir. Cela produisit une
scne plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres
d'un porte-feuille, bien numrotes, les parcourait, et disait 
chaque fois: En voil une bonne  brler, ou telle autre
plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y
mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui
disant: Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'te
tout le piquant de la scne. Mais ce qu'il y eut de plus singulier,
c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, crivit  M. de Calonne: Je
sais, monsieur, que vous avez brl les lettres de M. de Choiseul
relatives  l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder
toutes les miennes.

--Quand l'archevque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son
sige, une vieille chanoinesse de...., soeur du cardinal de Tencin,
lui fit compliment de ses succs auprs des femmes, et entr'autres de
l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prlat nia tout, et
ajouta: Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas mnage
vous-mme; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie
que celle qu'on vous prte avec M. le cardinal.--En ce cas, dit la
chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.

--Un homme trs-pauvre, qui avait fait un livre contre le
gouvernement, disait: Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voil
qu'il faut tout  l'heure payer mon terme.

--Le roi et la reine de Portugal taient  Belem, pour aller voir un
combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est
ce qui les sauva; et une chose avre, et qui m'a t garantie par
plusieurs Franais alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su
l'normit du dsastre. On lui parla d'abord de quelques maisons
tombes, ensuite de quelques glises; et, n'tant jamais revenu 
Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se
soit pas fait une vritable ide du dsastre arriv  une lieue de
lui.

--Madame de C.... disait  M. de B...: J'aime en vous....--Ah,
madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.

--J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans
lesquels il disait: Je ne serais pas tonn qu'il y et quelque
honnte homme cach dans quelque coin, et que personne ne connaisse.

--Le marchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant
pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en
faire sentir la ncessit. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour,
s'approcha, et lui dit  l'oreille: Monsieur le marchal, songez que,
si vous tes tu, c'est M. de Routhe qui commandera. C'tait le plus
sot des lieutenans-gnraux. M. de Broglie, frapp du danger que
courait l'arme, se retira.

--Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette.
Louis XV lui dit un jour: On songe pourtant  le faire
contrleur-gnral.--Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive 
cette place, je supplie votre majest de me garder le secret. Le roi,
quand M. de Silhouette fut nomm, en apprit la nouvelle au prince, et
ajouta: Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant
plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil
(_Anecdote conte par madame de Bouflers._)

--Le jour de la mort de madame de Chteauroux, Louis XV paraissait
accabl de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par
lequel il le tmoigna: _tre malheureux pendant quatre-vingt-dix ans!
car je suis sr que je vivrai jusques-l._ Je l'ai ou raconter par
madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-mme, et qui ajoutait: Je
n'ai racont ce trait que depuis la mort de Louis XV. Ce trait
mritait pourtant d'tre su, pour le singulier mlange qu'il contient
d'amour et d'gosme.

--Un homme buvait  table d'excellent vin, sans le louer. Le matre de
la maison lui en fit servir de trs-mdiocre. Voil de bon vin, dit
le buveur silencieux.--C'est du vin  dix sous, dit le matre, et
l'autre est du vin des dieux.--Je le sais, reprit le convive; aussi ne
l'ai-je pas lou. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.

--Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des
Romains modernes: _Un Italien de Rome_.

--Dans ma jeunesse mme, me disait M...., j'aimais  intresser,
j'aimais assez peu  sduire, et j'ai toujours dtest de corrompre.

--M. me disait: Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une
prfrence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez dsoeuvr
pour y tre conduit par un autre motif.

--Malgr toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait
M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante
ans qui pouse une femme de cinquante-cinq.

--M. de L.... me disait de M. de R....: C'est l'entrept du venin de
toute la socit. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde
comme les vipres.

--On disait de M. de Calonne, chass aprs la dclaration du dficit:
On l'a laiss tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand
il a sonn le tocsin.

--Je causais un jour avec M. de V...., qui parat vivre sans
illusions, dans un ge o l'on en est encore susceptible. Je lui
tmoignais la surprise qu'on avait de son indiffrence. Il me rpondit
gravement: On ne peut pas tre et avoir t. J'ai t dans mon temps,
tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une
coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une
intrigante. Que peut-on tre de plus?--L'ami d'une femme
sensible.--Ah! nous voil dans les romans.

--Je vous prie de croire, disait M...  un homme trs-riche, que je
n'ai pas besoin de ce qui me manque.

--M...,  qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient
sa dlicatesse, rpondit: Cette place ne convient ni  l'amour-propre
que je me permets, ni  celui que je me commande.

--Un homme d'esprit ayant lu les petits traits de M. d'Alembert sur
l'locution oratoire, sur la posie, sur l'ode, on lui demanda ce
qu'il en pensait. Il rpondit: Tout le monde ne peut pas tre sec.

--M...., qui avait une collection des discours de rception 
l'acadmie franaise, me disait: Lorsque j'y jette les yeux, il me
semble voir des carcasses de feu d'artifice, aprs la Saint-Jean.

--Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je
pourrais peut-tre recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne
chris que ceux de l'amiti.

--On demandait  M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la
socit? Il rpondit: C'est de plaire.

--On disait  un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le
hassait. Je demande, rpondit-il, la permission d'avoir un peu
d'incrdulit  cet gard. J'espre qu'il ne me forcera pas  changer
en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui
conserver.

--M... tient  ses ides. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il
avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer
ses prjugs en principes.

--Une jeune personne, dont la mre tait jalouse et  qui les treize
ans de sa fille dplaisaient infiniment, me disait un jour: J'ai
toujours envie de lui demander pardon d'tre ne.

--M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune dmarche pour
voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont
venus en France l'un aprs l'autre. Je lui demandai la raison de ce
peu d'empressement. Il me rpondit: Je n'aime, dans les scnes de la
vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns
avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un pre et un
fils, un amant et une matresse, un ami et une amie, un protecteur et
un protg, et mme un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites
produisant des scnes sans objet, o tout est comme rgl par
l'tiquette, dont le dialogue est comme crit d'avance, je n'en fais
aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mrite
d'tre jou  l'impromptu.

--M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu' quel point l'opinion
publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le
choix des ministres, disait  M. de L..., en faveur d'un homme qu'il
voulait voir arriver: Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion
publique.

--Je demandais  M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il
me rpondit: C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais
les hommes.

--M.... disait de Sainte-Foix, homme indiffrent au mal et au bien,
dnu de tout instinct moral: C'est un chien plac entre une pastille
et un excrment, et ne trouvant d'odeur ni  l'une ni  l'autre.

--M... avait montr beaucoup d'insolence et de vanit, aprs une
espce de succs au thtre (c'tait son premier ouvrage). Un de ses
amis lui dit: Mon ami, tu smes les ronces devant toi; tu les
trouveras en repassant.

--La manire dont je vois distribuer l'loge et le blme, disait M.
de B...., donnerait au plus honnte homme du monde l'envie d'tre
diffam.

--Une mre, aprs un trait d'enttement de son fils, disait que les
enfans taient trs-gostes. Oui, dit M...., en attendant qu'ils
soient polis.

--On disait  M....: Vous aimez beaucoup la considration. Il
rpondit ce mot qui me frappa: Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire
quelquefois celle des autres.

--On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri
IV jusqu'au ministre du cardinal de Lomnie inclusivement. M. D....
appliquait aux frquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de
Racine:

    Et d'un trne si saint la moiti n'est fonde
    Que sur la foi promise, et rarement garde.

--On disait  M...., acadmicien: Vous vous marierez quelque jour.
Il rpondit: J'ai tant plaisant l'acadmie, et j'en suis; j'ai
toujours peur qu'il ne m'arrive la mme chose pour le mariage.

--M.... disait de mademoiselle...., qui n'tait point vnale,
n'coutait que son coeur, et restait fidle  l'objet de son choix:
C'est une personne charmante, et qui vit le plus honntement qu'il
est possible, hors du mariage et du clibat.

--Un mari disait  sa femme: Madame, cet homme a des droits sur
vous, il vous a manqu devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous
maltraite quand vous tes seule: mais, en ma prsence, c'est me
manquer  moi-mme.

--J'tais  table  ct d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il
avait devant lui, n'tait pas la femme de celui qui tait  ct
d'elle. J'avais remarqu que celui-ci ne lui avait pas dit un mot;
c'est ce qui me fit rpondre  mon voisin: Monsieur, ou il ne la
connat pas, ou c'est sa femme.

--Je demandais  M. de.... s'il se marierait. Je ne le crois pas, me
disait-il; et il ajouta en riant: La femme qu'il me faudrait, je ne
la cherche point, je ne l'vite mme pas.

--Je demandais  M. de T.... pourquoi il ngligeait son talent, et
paraissait si compltement insensible  la gloire; il me rpondit ces
propres paroles: Mon amour-propre a pri dans le naufrage de
l'intrt que je prenais aux hommes.

--On disait  un homme modeste: Il y a quelquefois des fentes au
boisseau sous lequel se cachent les vertus.

--M...., qu'on voulait faire parler sur diffrens abus publics ou
particuliers, rpondit froidement: Tous les jours j'accrois la liste
des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la
liste est la plus longue.

--Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux
calomniateurs et aux mchans le trait que voici. Je dirais aux
premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une
action ou indiffrente ou mme louable, j'aie fourni le fond de la
calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas;
pourvu qu'on n'invente pas les faits en mme temps que les
circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les
frais  la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux mchans: je
trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait
quelque intrt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal
gratuitement comme il arrive.

--On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant
auprs des femmes, mais impuissant: Il manie trs-bien le fleuret et
la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.

--C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laiss tomber le
cocuage, c'est--dire, de s'tre arrang pour que ce ne soit plus
rien. Autrefois, c'tait un tat dans le monde, comme de nos jours
celui de joueur. A prsent, ce n'est plus rien du tout.

--M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour  propos de
son got pour la solitude: Il faut diablement aimer quelqu'un pour le
voir.

--M.... aime qu'on dise qu'il est mchant,  peu prs comme les
jsuites n'taient pas fchs qu'on dt qu'ils assassinaient les
rois. C'est l'orgueil qui veut rgner par la crainte sur la faiblesse.

--Un clibataire, qu'on pressait de se marier, rpondit plaisamment:
Je prie Dieu de me prserver des femmes, aussi bien que je me
prserverai du mariage.

--Un homme parlait du respect que mrite le public. Oui, dit M....,
le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde mprise les
harangres; cependant qui oserait risquer de les offenser en
traversant la halle?

--Je demandais  M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi
il ne s'tait nullement montr dans la rvolution de 1789; il me
rpondit: C'est que, depuis trente ans, j'ai trouv les hommes si
mchans en particulier et pris un  un, que je n'ai os esprer rien
de bon d'eux, en public et pris collectivement.

--Il faut que ce qu'on appelle _la police_ soit une chose bien
terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment
mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la
peste.

--Ce qui rend le monde dsagrable, me disait M. de L...., ce sont
les fripons, et puis les honntes gens; de sorte que, pour que tout
ft passable, il faudrait anantir les uns et corriger les autres; il
faudrait dtruire l'enfer et recomposer le paradis.

--D.... s'tonnait de voir M. de L...., homme trs-accrdit, chouer
dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la
faiblesse de son caractre anantit la puissance de sa position. Celui
qui ne sait pas ajouter sa volont  sa force, n'a point de force.

--Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pense, elle
croit avoir tout fait; de faon que, si une de ses amies faisait  sa
place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait  elles deux
une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une
jolie chose sur l'mtique, elle est toute surprise de n'tre point
purge.

--Un homme d'esprit dfinissait Versailles un pays o, en descendant,
il faut toujours paratre monter, c'est--dire, s'honorer de
frquenter ce qu'on mprise.

--M.... me disait qu'il s'tait toujours bien trouv des maximes
suivantes sur les femmes: Parler toujours bien du sexe en gnral,
louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu,
ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dpendre son bonheur d'une
femme, quelle qu'elle soit.

--Un philosophe me disait qu'aprs avoir examin l'ordre civil et
politique des socits, il n'tudiait plus que les sauvages dans les
livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.

--Madame de.... disait de M. B..... Il est honnte, mais mdiocre et
d'un caractre pineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais
insipide et pleine d'artes.

--M.... touffe plutt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me
disait l-dessus: Je ressemble  un homme qui, tant  cheval, et ne
sachant pas gouverner sa bte qui l'emporte, la tue d'un coup de
pistolet et se prcipite avec elle.

--Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par
l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma
force, et que je tombe lorsque je descends?

--C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pntrs et
pangyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et
libertin, Crbillon et Bernard, soient morts pris passionnment de
deux filles. Si quelque chose est plus tonnant, c'est de voir l'amour
sentimental possder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la
passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son ct, M. de
Voyer a laiss deux cassettes pleines de lettres cladoniques copies
deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour
dguiser leur peur.

--Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur
sa matresse, cela se conoit; mais sur sa femme! il faut tre bien
bte.

--C'est un caractre curieux que celui de M. L...; son esprit est
plaisant et profond; son coeur est fier et calme; son imagination est
douce, vive et mme passionne.

--Je demandais  M.... pourquoi il avait refus plusieurs places; il
me rpondit: Je ne veux rien de ce qui met un rle  la place d'un
homme.

--Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis
qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis
qui vous hassent.

--M.... disait: Je ne sais pourquoi madame de L.... dsire tant que
j'aille chez elle; car quand j'ai t quelque temps sans y aller, je
la mprise moins. On pourrait dire cela du monde en gnral.

--D..., misantrope plaisant, me disait,  propos de la mchancet des
hommes: Il n'y a que l'inutilit du premier dluge qui empche Dieu
d'en envoyer un second.

--On attribuait  la philosophie moderne le tort d'avoir multipli le
nombre des clibataires; sur quoi M.... dit: Tant qu'on ne me
prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotiss pour
faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour lever sa boutique, je
croirai que le clibat pourrait bien avoir une autre cause.

M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les sances publiques
de l'acadmie franaise, par-del ce qui est impos par les statuts;
et il motivait son avis en disant: En fait d'inutilits, il ne faut
que le ncessaire.

--N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une
femme et d'un homme est d'me  me, ou de corps  corps; si celle
d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est
de sentiment  sentiment, ou de position  position, etc.

--On proposait un mariage  M...; il rpondit: Il y a deux choses que
j'ai toujours aimes  la folie; ce sont les femmes et le clibat.
J'ai perdu ma premire passion, il faut que je conserve la seconde.

--La raret d'un sentiment vrai fait que je m'arrte quelquefois dans
les rues  regarder un chien ronger un os: c'est au retour de
Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus
curieux de ce spectacle.

--M. Thomas me disait un jour: Je n'ai pas besoin de mes
contemporains; mais j'ai besoin de la postrit. Il aimait beaucoup
la gloire. Beau rsultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se
passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas ns!

--N.... disait  M. Barthe: Depuis dix ans que je vous connais, j'ai
toujours cru qu'il tait impossible d'tre votre ami; mais je me suis
tromp; il y en aurait un moyen.--Et lequel?--Celui de faire une
parfaite abngation de soi, et d'adorer sans cesse votre gosme.

--M. de R... tait autrefois moins dur et moins dnigrant
qu'aujourd'hui; il a us toute son indulgence; et le peu qui lui en
reste, il le garde pour lui.

--M.... disait que le dsavantage d'tre au-dessous des princes est
richement compens par l'avantage d'en tre loin.

--On proposait  un clibataire de se marier. Il rpondit par de la
plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit:
Votre femme ne s'ennuierait pas. Sur quoi il rpondit: Si elle
tait jolie, srement elle s'amuserait tout comme une autre.

--On accusait M..... d'tre misantrope. Moi, dit-il, je ne le suis
pas; mais j'ai bien pens l'tre, et j'ai vraiment bien fait d'y
mettre ordre.--Qu'avez-vous fait pour l'empcher? Je me suis fait
solitaire.

--Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son
_index_, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle
fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription
sera plus considrable que celle de sa rivale. Dans les livres mme
qu'elle approuve en gnral, combien d'ides particulires ne
condamnerait-elle pas comme contraires  la morale, et mme au bon
sens!

--Ce jour-l je fus trs-aimable, point brutal, me disait M. S...,
qui tait en effet l'un et l'autre.

--M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup russi,
tait sollicit d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand
cas.

Non, dit-il, il faut laisser  l'envie le temps d'essuyer son cume.

--M.... me dit un jour plaisamment,  propos des femmes et de leurs
dfauts: Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connatre: il
n'y a pas de milieu.

--M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait
refus son hommage qu'il lui offrait, pour courir aprs celui de M. de
L...., qui semblait se refuser  ses avances. Je lui dis: Mon cher
ami, Gnes, riche et puissante, a offert sa souverainet  plusieurs
rois qui l'ont refuse; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne
produit que des chtaignes, mais qui tait fire et indpendante.

--Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait
laiss arriver au ministre de Paris le baron de Breteuil, qui tait
dans le cas de lui succder. C'est que, dit-il, c'est un homme qui,
ayant toujours vcu dans le pays tranger, n'est pas connu ici; c'est
qu'il a une rputation usurpe; que quantit de gens le croient digne
du ministre: il faut les dtromper, le mettre en vidence, et faire
voir ce que c'est que le baron de Breteuil.

--On reprochait  M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner
au public. Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays o
l'almanach de Lige est dfendu de temps en temps?

--M........ disait de M. de La Reynire, chez qui tout le monde va
pour sa table, et qu'on trouve trs-ennuyeux: On le mange, mais on ne
le digre pas.

--M. de F......., qui avait vu  sa femme plusieurs amans, et qui
avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'poux, s'avisa
un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. Eh quoi! lui
dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?--Belle
raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laiss mes droits quand vous aviez
L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle diffrence! tait-ce de
l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec
M...... c'est un sentiment: c'est  la vie et  la mort.--Ah! je ne
savais pas cela; n'en parlons plus. Et en effet tout fut dit. M. de
R....., qui entendait conter cette histoire, s'cria: Mon Dieu! que
je vous remercie d'avoir amen le mariage  produire de pareilles
gentillesses!

--Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne
peuvent m'ter la facult de bien penser, ni celle de bien faire.

--Je demandais  M.... s'il se marierait. Il me rpondit: Pourquoi
faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois
vingtimes aprs ma mort?

--M. de.... demandait  l'vque de... une maison de campagne o il
n'allait jamais. Celui-ci lui rpondit: Ne savez-vous pas qu'il faut
toujours avoir un endroit o l'on n'aille point, et o l'on croie que
l'on serait heureux si on y allait? M. de....., aprs un instant de
silence, rpondit: Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune
du paradis.

--Milton, aprs le rtablissement de Charles II, tait dans le cas de
reprendre une place trs-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y
exhortait; il lui rpondit: Vous tes femme, et vous voulez avoir un
carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnte homme.

--Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui
l'avait autrefois oblig; il me rpondit: Dieu a recommand le pardon
des injures; il n'a point recommand celui des bienfaits.

--M...... me disait: Je ne regarde le roi de France que comme le roi
d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur,
le sang et les dpouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille
hommes, dans des proportions dtermines par les ides fodales,
militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe
depuis vingt sicles.

--M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet,
trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lcha un
f...... d'impatience; et, sentant sa faute: Pardon, mesdames, dit-il!
j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un
mot qui serve. En effet, la clef entra tout de suite.

--Je demandais  M..... pourquoi, en se condamnant  l'obscurit, il
se drobait au bien qu'on pouvait lui faire. Les hommes, me dit-il,
ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.

--M. de... promettait je ne sais quoi  M. L...., et jurait foi de
gentilhomme. Celui-ci lui dit: Si cela vous est gal, ne
pourriez-vous pas dire foi d'honnte homme?

--Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les
Muses pour femmes taient morts de faim, et que ceux qui les avaient
prises pour matresses s'en taient fort bien trouvs. Cela revient
assez  ce que j'ai ou dire  Diderot, qu'un homme de lettres sens
pouvait tre l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait
tre le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que
tout cela: c'est de n'tre ni l'amant de celle qui fait un livre, ni
le mari d'aucune.

--J'espre qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemble
nationale, prside par un juif, j'assisterai au mariage d'un
catholique spar par divorce de sa premire femme luthrienne, et
pousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dner chez le
cur, qui nous prsentera sa femme, jeune personne de la religion
anglicane, qu'il aura lui-mme pouse en secondes noces, tant fille
d'une calviniste.

--Ce doit tre, me disait M. de M......., un homme trs-vulgaire, que
celui qui dit  la fortune: Je ne veux de toi qu' telle condition;
tu subiras le joug que je veux t'imposer; et qui dit  la gloire: Tu
n'es qu'une fille  qui je veux bien faire quelques caresses, mais que
je repousserai si tu en risques avec moi de trop familires et qui ne
conviennent pas. C'tait lui-mme qu'il peignait; et tel est en effet
son caractre.

--On disait d'un courtisan lger, mais non corrompu: Il a pris de la
poussire dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la
boue.

--M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe comment par avoir
le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'tre tranquille;
puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.

--M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua
qu'aucun crivain distingu n'avait fait des vers sur la paix de 1783;
sur quoi quelqu'un disait: Il y en a deux raisons; il ne donne rien
aux potes et ne prte pas  la posie.

--Je demandais  M.... quelle tait sa raison de refuser un mariage
avantageux. Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte
d'avoir un fils qui me ressemble. Comme j'tais surpris, vu que c'est
un trs-honnte homme: Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un
fils qui, tant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni
ramper, et ait  subir les mmes preuves que moi.

--Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus,
disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit l-dessus:
A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant
sans dire cela?

--Dans le temps de l'assemble des notables, un homme voulait faire
parler le perroquet de madame de.... Ne vous fatiguez pas, lui dit
elle, il n'ouvre jamais le bec.--Comment avez-vous un perroquet qui ne
dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: _Vive le roi!_--Dieu m'en
prserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais
plus; on en aurait fait un notable.

--Un malheureux portier,  qui les enfans de son matre refusrent de
payer un legs de mille livres, qu'il pouvait rclamer par justice, me
dit: Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans
d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mmes
depuis quinze? Il se faisait, de leur injustice mme, une raison
d'tre gnreux  leur gard.

--On demandait  M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour
indpendant de notre raison. C'est, dit-il, parce que la nature ne
songe qu'au maintien de l'espce; et, pour la perptuer, elle n'a que
faire de notre sottise. Qu'tant ivre, je m'adresse  une servante de
cabaret ou  une fille, le but de la nature peut-tre aussi bien
rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse aprs deux ans de soins; au
lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de
Clarisse mme peut-tre. A ne consulter que la raison, quel est
l'homme qui voudrait tre pre et se prparer tant de soucis pour un
long avenir? Quelle femme, pour une pilepsie de quelques minutes, se
donnerait une maladie d'une anne entire? la nature, en nous drobant
 notre raison, assure mieux son empire; et voil pourquoi elle a mis
de niveau sur ce point Znobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurle
et son palefrenier.

--M...... est un homme mobile, dont l'me est ouverte  toutes les
impressions, dpendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une
larme prte pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour
le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.

--M..... prtend que le monde le plus choisi est entirement conforme
 la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune
personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche
d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour
lui confier quelques petits secrets. Monsieur, dit-elle, je demeure
chez madame....... C'est un lieu trs-honnte, o il ne va que des
gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochre, un joli
salon o il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois
et on est servi en vaisselle plate.--Comment donc, mademoiselle! j'ai
vcu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.--Ni
moi non plus, qui ai pourtant habit presque toutes ces sortes de
maisons. M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir
qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliqut au monde tel qu'il est.

--M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et
apercevoir dans le monde. Il parat mme charm lorsqu'il voit
quelqu'injustice absurde, des places donnes  contre-sens, des
contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des
scandales de toute espce que la socit offre trop souvent. D'abord
j'ai cru qu'il tait mchant; mais, en le frquentant davantage, j'ai
dml  quel principe appartient cette trange manire de voir; c'est
un sentiment honnte, une indignation vertueuse qui l'a rendu
long-temps malheureux, et  laquelle il a substitu une habitude de
plaisanterie, qui voudrait n'tre que gaie, mais qui, devenant
quelquefois amre et _sarcasmatique_, dnonce la source dont elle
part.

--Les amitis de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses
intrts avec ceux de ses prtendus amis. Ses amours ne sont que le
produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou
au-del n'existe point pour lui. Un mouvement noble et dsintress en
amiti, un sentiment dlicat lui paraissent une folie non moins
absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.

--M. de Sgur ayant publi une ordonnance qui obligeait  ne recevoir
dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre
part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une
chose plaisante: c'est que l'abb Bossut, examinateur des lves, ne
donna d'attestation qu' des roturiers, et Cherin, qu' des
gentilshommes. Sur une centaines d'lves, il n'y en eut que quatre ou
cinq qui remplirent les deux conditions.

--M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que
lorsqu'on cesse de pouvoir tre prodigue, il faut devenir avare, et
qu'en ce genre celui qui cesse d'tre riche commence  tre pauvre.
Pour moi, dit-il, aussitt que j'ai t oblig de distinguer entre la
lettre de change payable  vue et la lettre payable  chance, j'ai
quitt la banque.

--Un homme de lettres  qui un grand seigneur faisait sentir la
supriorit de son rang, lui dit: Monsieur le duc, je n'ignore pas ce
que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus ais d'tre
au-dessus de moi qu' ct.

--Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant
elle-mme. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la
chercher parmi les dupes qu'elle fait.

--Le marchal de Noailles avait un procs au parlement avec un de ses
fermiers. Huit  neuf conseillers se rcusrent, disant tous: En
qualit de parent de M. de Noailles. Et il l'taient en effet au
_huitantime_ degr. Un conseiller, nomm M. Hurson, trouvant cette
vanit ridicule, se leva, disant: Je me rcuse aussi. Le premier
prsident lui demanda en quelle qualit. Il rpondit: Comme parent du
fermier.

--Madame de........ ge de soixante-cinq ans, ayant pous M......,
g de vingt-deux, quelqu'un dit que c'tait le mariage de Pyrame et
de Baucis.

--M.....,  qui on reprochait son indiffrence pour les femmes,
disait: Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur
les enfans: j'ai dans la tte un fils dont je n'ai jamais pu
accoucher; j'ai dans l'esprit une femme _comme il y en a peu_, qui me
prserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des
obligations  cette femme-l.

--Ce qui me parat le plus comique dans le monde civil, disait
M....., c'est le mariage, c'est l'tat de mari; ce qui me parat le
plus triste dans le monde politique, c'est la royaut, c'est le mtier
de roi. Voil les deux choses qui m'gaient le plus: ce sont les deux
sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et
me ferait roi, m'terait  la fois une partie de mon esprit et de ma
gat.

--On avisait dans une socit aux moyens de dplacer un mauvais
ministre, dshonor par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit
tout--coup: Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opration
raisonnable, quelque chose d'honnte, pour le faire chasser?

--Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes?
Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ter ma pense, dont l'usage me
console de tout?

--Madame de...... disait un jour  M.......: Je ne saurais tre  ma
place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque
temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en
mme-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si
fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui
pt me justifier  mes yeux, et, je m'imagine, aux vtres.

--M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit
courut qu'il allait l'pouser. Sur quoi il dit  l'un de ses amis: Il
y a peu d'hommes qu'elle n'poust pas plus volontiers que moi, et
rciproquement. Il serait bien trange que, dans quinze ans d'amiti,
nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un 
l'autre.

--L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement
aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il
adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.

--On agitait dans une socit la question: _Lequel tait plus agrable
de donner ou de recevoir_. Les uns prtendaient que c'tait de donner;
d'autres, que, quand l'amiti tait parfaite, le plaisir de recevoir
tait peut-tre aussi dlicat et plus vif. Un homme d'esprit,  qui on
demanda son avis, dit: Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs
est le plus vif; mais je prfrerais celui de donner; il m'a sembl
qu'au moins il tait le plus durable; et j'ai toujours vu que c'tait
celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.

--Les amis de M....... voulaient plier son caractre  leurs
fantaisies, et, le trouvant toujours le mme, disaient qu'il tait
incorrigible. Il leur rpondit: Si je n'tais pas incorrigible, il y
a bien long-temps que je serais corrompu.

--Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce
que j'estime assez peu les qualits pour lesquelles il me recherche,
et que, s'il savait quelles sont les qualits pour lesquelles je
m'estime, il me fermerait sa porte.

--On reprochait  M. de.......... d'tre le mdecin _Tant-Pis_. Cela
vient, rpondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du
mdecin _Tant-Mieux_. Au moins, si les miens meurent, on n'a point 
me reprocher d'tre un sot.

--Un homme qui avait refus d'avoir madame de Stal, disait: A quoi
sert l'esprit, s'il ne sert  n'avoir point madame de....?

--M. Joli de Fleuri, contrleur-gnral en 1781, a dit  mon ami M.
B....: Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il
faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes
dfinissent: _Peuple serf, corvable et taillable  merci et
misricorde_.

--On offrait  M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il
rpondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il
ne faut pas vivre pour de l'argent.

--Quelqu'un disait d'un homme trs-personnel: Il brlerait votre
maison pour se faire cuire deux oeufs.

Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la
conversation des honntes gens, s'est mis,  cinquante ans,  mener la
vie d'un courtisan ordinaire. Ce mtier et la vie de Versailles lui
conviennent dans la dcadence de son esprit, comme le jeu convient aux
vieilles femmes.

--Un homme, dont la sant s'tait rtablie en assez peu de temps, et 
qui on en demandait la raison, rpondit: C'est que je compte avec
moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.

--Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus
grand mrite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une
parcheminerie.

--On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec
fureur. Il y avait l plusieurs femmes honntes et considrables avec
qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui tait prsent,
rpondit: Exagration! mchancet! il a aussi des femmes.

M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce
lui tait ncessaire, pour temprer la svrit de ses penses, et
occuper la sensibilit de son me. J'ai, disait-il, du Tacite dans la
tte, et du Tibulle dans le coeur.

--M. de L.... disait qu'on aurait d appliquer au mariage la police
relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf
ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.

--La diffrence qu'il y a de vous  moi, me disait M...., c'est que
vous avez dit  tous les masques: Je vous connais; et moi je leur ai
laiss l'esprance de me tromper. Voil pourquoi le monde m'est plus
favorable qu' vous. C'est au bal dont vous avez dtruit l'intrt
pour les autres, et l'amusement pour vous-mme.

--Quand M. de R... a pass une journe sans crire, il rpte le mot
de Titus: J'ai perdu un jour.

--L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.

--M.... avait, pour exprimer le mpris, une formule favorite: C'est
l'avant-dernier des hommes.--Pourquoi l'avant-dernier, lui
demandait-on?--Pour ne dcourager personne; car il y a presse.

--Au physique, disait M....., homme d'une sant dlicate et d'un
caractre trs-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au
moral, je suis au contraire le chne qui rompt et qui ne plie point.
_Homo interior totus nervus_, dit Vanhelmont.

--J'ai connu, me disait M. de L....., g de quatre-vingt-onze ans,
des hommes qui avaient un caractre grand, mais sans puret; d'autres
qui avaient un caractre pur, mais sans grandeur.

--M. de Condorcet avait reu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci
avait recommand le secret. Il fut gard. Plusieurs annes aprs, il
se brouillrent; alors M. de Condorcet rvla le secret du bienfait
qu'il avait reu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda 
M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci
rpondit: J'ai t son bienfait tant que je l'ai aim. Je parle, parce
que je ne l'aime plus. C'tait alors son secret;  prsent, c'est le
mien.

--M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: Quand je le
rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre
de son cheval (il se promne souvent  cheval pour sa sant), j'ai
remarqu que je ne fais pas une faute de franais de toute la
journe.

--N..... disait, qu'il s'tonnait toujours de ces festins meurtriers
qu'on se donne dans le monde. Cela se concevrait entre parens qui
hritent les uns des autres; mais entre amis qui n'hritent pas, quel
peut en tre l'objet?

--On engageait M. de....  quitter une place, dont le titre seul
faisait sa sret contre des hommes puissans; il rpondit: On peut
couper  Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de
prendre perruque.

--J'ai vu, disait M...., peu de fiert dont j'aie t content. Ce que
je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le _Paradis
Perdu_.

--Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aise. Il est
trs-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver
ailleurs.

--On disait que M.... tait peu sociable. Oui, dit un de ses amis, il
est choqu de plusieurs choses qui dans la socit choquent la
nature.

--On fesait la guerre  M.... sur son got pour la solitude; il
rpondit: C'est que je suis plus accoutum  mes dfauts qu' ceux
d'autrui.

--M. de...., se prtendant ami de M. Turgot, alla faire compliment 
M. de Maurepas d'tre dlivr de M. Turgot.

Ce mme ami de M. Turgot fut un an sans le voir aprs sa disgrce; et
M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non
chez M. Turgot, non chez lui-mme, mais chez Duplessis, au moment o
il se faisait peindre.

Il eut depuis la hardiesse de dire  M. Bert....., qui n'tait parti
de Paris que huit jours aprs la mort de M. Turgot: Moi qui ai vu M.
Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai
ferm les yeux.

Il n'a commenc  braver M. Necker, que quand celui-ci fut trs-mal
avec M. de Maurepas; et  sa chute, il alla dner chez Sainte-Foix
avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il mprisait tous les deux.

Il passa sa vie  mdire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de
M. de Vergennes, qu'il n'a cess de capter, par le moyen d'Hnin,
qu'il a ensuite mis  l'cart; il lui a substitu dans son amiti
Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement
trs-considrable  M. Dornano, nomm pour prsider  la dmarcation
des limites de France et d'Espagne.

Incrdule, il fait maigre les vendredi et samedi  tout hasard. Il
s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de
son frre, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a
fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nomm
tuteur du petit Bart.....,  qui sa mre avait donn cent mille cus
par testament, au prjudice de sa soeur, madame de Verg....., il a
fait une assemble de famille, dans laquelle il a engag le jeune
homme  renoncer  son legs,  dchirer le testament; et,  la
premire faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est
dbarrass de la tutelle.

--On se souvient encore de la ridicule et excessive vanit de
l'archevque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa
naissance. On sait combien, de son temps, elle tait clbre dans
toute la France. Voici une des occasions o elle se montra tout
entire le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis
plusieurs annes, revenu dans son gouvernement de Berri, allait 
Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid
trs-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en
tat. Il vit un relais, et demanda pour qui c'tait: on lui dit que
c'tait pour l'archevque de Reims qui allait  Versailles aussi. Il
envoya ses gens devant lui, n'en rservant qu'un, auquel il recommanda
de ne point paratre sans son ordre. L'archevque arrive. Pendant
qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevque de lui
demander une place pour un honnte homme, dont la voiture vient de se
briser, et qui est condamn  attendre deux heures qu'elle soit
rtablie. Le domestique va et fait la commission. Quel homme est-ce?
dit l'archevque. Est-ce quelqu'un comme il faut?--Je le crois,
monseigneur; il a un air bien honnte.--Qu'appelles-tu bien honnte?
est-il bien mis?--Monseigneur, simplement, mais bien.--A-t-il des
gens?--Monseigneur; je l'imagine.--Va-t-en le savoir. (Le domestique
va et revient).--Monseigneur, il les a envoys devant 
Versailles.--Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout.
Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)--Oui,
monseigneur, il est gentilhomme.--A la bonne heure: qu'il vienne, nous
verrons ce que c'est. Le duc arrive, salue. L'archevque fait un
signe de tte, se range  peine pour faire une petite place dans sa
voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. Monsieur, dit-il au duc,
je suis fch de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner
une place dans ma voiture  un homme de rien: vous en conviendrez. Je
sais que vous tes gentilhomme. Vous avez servi,  ce que je
vois?--Oui, monseigneur.--Et vous allez  Versailles?--Oui,
monseigneur.--Dans les bureaux, apparemment?--Non, je n'ai rien 
faire dans les bureaux. Je vais remercier...--Qui? M. de
Louvois?--Non, monseigneur, le roi.--Le roi! (Ici l'archevque se
recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire
quelque grce toute rcente?--Non, monseigneur; c'est une longue
histoire.--Contez toujours.--C'est qu'il y a deux ans j'ai mari ma
fille  un homme peu riche (l'archevque reprend un peu de l'espace
qu'il a cd dans la voiture), mais d'un trs-grand nom (l'archevque
recde la place.) Le duc continue: Sa majest avait bien voulu
s'intresser  ce mariage.... (l'archevque fait beaucoup de place) et
avait mme promis  mon gendre le premier gouvernement qui
vaquerait.--Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle
ville?--Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une
province.--D'une province, monsieur! crie l'archevque, en reculant
dans l'angle de sa voiture; d'une province!--Oui, et il va y en avoir
un de vacant.--Lequel donc?--Le mien, celui de Berri, que je veux
faire passer  mon gendre.--Quoi! monsieur... Vous tes gouverneur
de?... Vous tes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa
voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est
incroyable. Mais  quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait
attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien
heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous tiez
gentilhomme: tant de gens le disent sans l'tre! Et puis ce d'Hosier
est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.--Remettez-vous,
monseigneur. Pardonnez  votre laquais, qui s'est content de vous
dire que j'tais un honnte homme. Pardonnez  d'Hosier, qui vous
exposait  recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titr;
et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commenc par faire mes preuves,
pour monter dans votre carrosse.

--Au Prou, il n'tait permis qu'aux nobles d'tudier. Les ntres
pensent diffremment.

--Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de
Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour
lui-mme, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux
furent exposs en mme temps dans la galerie: il tait impossible de
les distinguer. Louis XIV, prvoyant qu'il allait se trouver dans cet
embarras, prit Coypel  part, et lui dit: Il n'est pas dcent que je
me trompe en cette occasion; dites-moi de quel ct est le tableau
original. Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: La
copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y mprendre;
cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est
l'original.

--M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: C'est une
cruche sans anse.

--Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau rgne.
Ce mot de Voisenon passe sa porte ordinaire.

--Le feu prince de Conti, ayant t trs-maltrait de paroles par
Louis XV, conta cette scne dsagrable  son ami le lord Tirconnel, 
qui il demandait conseil. Celui-ci, aprs avoir rv, lui dit
navement: Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger,
si vous aviez de l'argent et de la considration.

--Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employ son temps, dit
qu'il n'y a peut-tre pas d'homme qui ait fait la moiti de ce qu'il
aurait pu faire.

--Messieurs Montgolfier, aprs leur superbe dcouverte des arostats,
sollicitaient  Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur
demande prouvait mille difficults de la part de plusieurs personnes,
et entre autres de M. de Colonia, de qui dpendait le succs de
l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit  M. de
Colonia: Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent,
j'imprimerai ce qui s'est pass  leur gard en Angleterre, et ce qui,
grce  vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.--Et que
s'est-il pass en Angleterre?--Le voici, coutez: M. tienne
Montgolfier est all en Angleterre l'anne dernire; il a t prsent
au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invit  lui demander
quelque grce. M. Montgolfier rpondit au lord Sidney, qu'tant
tranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le
pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se
rappela qu'il avait  Qubec un frre prtre et pauvre; il dit qu'il
souhaiterait bien qu'on lui ft avoir un petit bnfice de cinquante
guines. Le lord rpondit que cette demande n'tait digne ni de
messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps aprs,
l'vch de Qubec vint  vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui
l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation
qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs
Montgolfier obtinrent que cette bont du roi n'et de moins grands
effets. Il y a loin de l au bureau de tabac refus en France.

--On parlait de la dispute sur la prfrence qu'on devait donner, pour
les inscriptions,  la langue latine ou  la langue franaise.
Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?--Vous
avez bien raison, dit M. T....--Sans doute, reprit M. B..., c'est la
langue latine, n'est-il pas vrai?--Point du tout, dit M. T...., c'est
la langue franaise.

--Comment trouvez-vous M. de...?--Je le trouve trs-aimable; je ne
l'aime point du tout. L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait
trs-bien la diffrence de l'homme aimable et de l'homme digne d'tre
aim.

--Le moment o j'ai renonc  l'amour, disait M...., le voici: c'est
lorsque les femmes ont commenc  dire: M...., je l'aime beaucoup, je
l'aime de tout mon coeur, etc. Autrefois, ajoutait-il, quand j'tais
jeune, elles disaient: M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune
homme bien honnte.

--Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir
le mot _ordonnance_ du mdecin.

--Un homme tait abandonn des mdecins; on demanda  M. Tronchin s'il
fallait lui donner le viatique. Cela est bien colant, rpondit-il.

--Quand l'abb de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait:
Ceci est bon, pour moi, quant  prsent. Rien ne peint mieux la
varit des jugemens humains, et la mobilit du jugement de chaque
homme.

--Avant que Mademoiselle Clairon et tabli le costume au thtre
franais, on ne connaissait, pour le thtre tragique, qu'un seul
habit qu'on appellait l'habit  la romaine, et avec lequel on jouait
les pices grecques, amricaines, espagnoles, etc. Lekain fut le
premier  se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour
jouer Oreste d'_Andromaque_. Dauberval arrive dans la loge de Lekain,
au moment o le tailleur de la comdie apportait l'habit d'Oreste. La
nouveaut de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'tait.
Cela s'appelle un habit  la grecque, dit Lekain.--Ah qu'il est beau,
reprend Dauberval! le premier habit  la romaine dont j'aurai besoin,
je le ferai faire  la grecque.

--M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel
ou tel caractre ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour
des caractres d'un ordre infrieur. Ce sont les armes d'Achille qui
ne peuvent convenir qu' lui, et sous lesquelles Patrocle lui-mme est
opprim.

--Aprs le crime et le mal faits  dessein, il faut mettre les mauvais
effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles  la
socit publique, comme le bien fait aux mchans, les sottises de la
bonhomie, les abus de la philosophie applique mal  propos, la
maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes
utiles ou honntes, etc.

--La nature, en nous accablant de tant de misre et en nous donnant un
attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme
comme un incendiaire qui mettrait le feu  notre maison, aprs avoir
pos des sentinelles  notre porte. Il faut que le danger soit bien
grand, pour nous obliger  sauter par la fentre.

--Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils
ont de l'esprit, de parler du temps o ils ne seront plus rien. On en
est communment la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils
disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les
malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas,
comme on peut le voir par d'autres mots qui leur chappent.

--On disait  Delon, mdecin mesmriste: Eh bien! M. de B... est
mort, malgr la promesse que vous aviez faite de le gurir.--Vous
avez, dit-il, t absent; vous n'avez pas suivi les progrs de la
cure: il est mort guri.

--On disait de M...., qui se crait des chimres tristes et qui voyait
tout en noir: Il fait des cachots en Espagne.

--L'abb Dangeau, de l'acadmie franaise, grand puriste, travaillait
 une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait
devant lui sur les malheurs de la dernire campagne (c'toit pendant
les dernires annes de Louis XIV.) Tout cela n'empche pas, dit-il,
que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes franais bien
conjugus.

--Un gazetier mit dans sa gazette: Les uns disent le cardinal Mazarin
mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre.

--Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de
rente  une fille, pour tout le temps qu'il en serait aim. Elle se
spara de lui tourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant
vu ce contrat, se mit en tte de le faire revivre. Elle rclama en
consquence les quartiers chus depuis le dernier paiement, en lui
faisant signifier, sur papier timbr, qu'elle l'aimait toujours.

--Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait
de madame Lamotte (fouette et marque le 21), et donnait pour raison
que l'estampe tait avant la lettre.

--Massillon tait fort galant. Il devint amoureux de madame de
Simiane, petite fille de madame de Svign. Cette dame aimait beaucoup
le style soign, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin 
composer ses _Synodes_, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait 
l'Oratoire et devait tre rentr  neuf heures; madame de Simiane
soupait  sept par complaisance pour lui. Ce fut  un de ces soupers
tte--tte qu'il fit une chanson trs-jolie, dont j'ai retenu la
moiti d'un couplet.

    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Aimons-nous tendrement, Elvire:
    Ceci n'est qu'une chanson
    Pour qui voudrait en mdire;
    Mais, pour nous, c'est tout de bon.

--On demandait  madame de Rochefort, si elle aurait envie de
connatre l'avenir: Non, dit-elle, il ressemble trop au pass.

--On pressait l'abb Vatri de solliciter une place vacante au Collge
royal. Nous verrons cela, dit-il, et ne sollicita point. La place
fut donne  un antre. Un ami de l'abb court chez lui: Eh bien!
voil comme vous tes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle
est donne.--Elle est donne, reprit-il! eh bien! je vais la
demander.--tes-vous fou?--Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je
n'en ai plus qu'un. Il demanda la place et l'obtint.

--Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... Je n'en
fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.

--L'abb de Fleury avait t amoureux de madame la marchale de
Noailles, qui le traita avec mpris. Il devint premier ministre; elle
eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. Ah! monseigneur,
lui dit navement la marchale, qui l'aurait p prvoir?

--M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renomme sur son
carrosse, on lui appliqua ces vers:

    Votre prudence est endormie,
    De loger magnifiquement
    Et de traiter superbement
    Votre plus cruelle ennemie.

--Un mdecin de village allait visiter un malade au village prochain.
Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se dsennuyer. Un
paysan le rencontra, et lui demanda o il allait. Voir un
malade.--Avez-vous peur de le manquer?

--Une fille, tant  confesse, dit: Je m'accuse d'avoir estim un
jeune homme.--Estim! combien de fois? demanda le pre.

--Un homme tant  l'extrmit, un confesseur alla le voir, et il lui
dit: Je viens vous exhorter  mourir.--Et moi, rpondit l'autre, je
vous exhorte  me laisser mourir.

--On parlait  l'abb Terrasson d'une certaine dition de la _Bible_,
et on la vantait beaucoup. Oui, dit-il, le scandale du texte y est
conserv dans toute sa puret.

--Une femme causant avec M. de M...., lui dit: Allez, vous ne savez
que dire des sottises.--Madame, rpondit-il, j'en entends quelquefois,
et vous me prenez sur le fait.

--Vous billez, disait une femme  son mari.--Ma chre amie, lui dit
celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
m'ennuie.

--Maupertuis, tendu dans son fauteuil et billant, dit un jour: Je
voudrais, dans ce moment-ci, rsoudre un beau problme qui ne ft pas
difficile. Ce mot le peint tout entier.

--Mademoiselle d'Entragues, pique de la faon dont Bassompierre
refusait de l'pouser, lui dit: Vous tes le plus sot homme de la
cour.--Vous voyez bien le contraire, rpondit-il.

--Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres,
depuis rgent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi
nomma M. d'Estrade pour lui succder; il mourut au bout du mme
terme: sur quoi Benserade dit: On ne peut pas lever un gouverneur
pour M. le duc de Chartres.

--Un entrepreneur de spectacles ayant pri M. de Villars d'ter
l'entre _gratis_ aux pages, lui dit: Monseigneur, observez que
plusieurs pages font un volume.

--Diderot, s'tant aperu qu'un homme  qui il prenait quelqu'intrt,
avait le vice de voler, et l'avait vol lui-mme, lui conseilla de
quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en
entendit plus parler pendant dix ans. Aprs dix ans, un jour il entend
tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-mme, reconnat son
homme, et, d'un air tonn, il s'crie: Ha! Ha! c'est vous! Celui-ci
lui rpond: Ma foi, il ne s'en est gure fallu. Il avait dml que
Diderot s'tonnait qu'il ne ft pas pendu.

--M. de..., fort adonn au jeu, perdit en un seul coup de dez son
revenu d'une anne; c'tait mille cus. Il les envoya demander 
M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait
l'en gurir. Il lui envoya la lettre de change suivante: Je prie
M..., banquier, de donner  M...., ce qu'il lui demandera,  la
concurrence de ma fortune. Cette leon terrible et gnreuse
produisit son effet.

--On faisait l'loge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui
contestait toutes ses vertus et ses talens. Au moins votre majest
accordera qu'il faisait bien le roi.--Pas si bien que Baron, dit le
roi de Prusse avec humeur.

--Une femme tait  une reprsentation de _Mrope_, et ne pleurait
point; on tait surpris. Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois
souper en ville.

--Un pape causant avec un tranger, de toutes les merveilles de
l'Italie, celui-ci dit gauchement: J'ai tout vu, hors un conclave que
je voudrais bien voir.

--Henri IV s'y prit singulirement pour faire connatre  un
ambassadeur d'Espagne le caractre de ses trois ministres, Villeroi,
le prsident Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi:
Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?--Sans doute, dit Villeroi,
sans lever la tte, il faut la faire raccomoder, je vais donner des
ordres. Il appela ensuite le prsident Jeannin: Il faudra s'en
assurer, dit celui-ci. On fait venir Sully qui regarde la poutre:
Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et
moi.

--J'ai entendu un dvot, parlant contre des gens qui discutent des
articles de foi, dire navement: Messieurs, un vrai chrtien
n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de
cela comme d'une pillule amre, si vous la mchez, jamais vous ne
pourrez l'avaler.

--M. le rgent disait  madame de Parabre, dvote, qui, pour lui
plaire, tenait quelques discours peu chrtiens: Tu as beau faire, tu
seras sauve.

--Un prdicateur disait: Quand le pre Bourdaloue prchait  Rouen,
il y causait bien du dsordre; les artisans quittaient leurs
boutiques, les mdecins leurs malades, etc. J'y prchai l'anne
d'aprs, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.

--Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opration de
finances de M. l'abb Terray: Le roi vient de rduire les actions des
fermes  la moiti. Le reste  l'ordinaire prochain.

--Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter
quelqu'action bien infme ou trs-criminelle, il s'criait: Oh! comme
je voudrais qu'il m'en et cot un petit cu, et qu'il y et un
Dieu.

--Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jsus; un de ses amis
lui dit: Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et
niaise.--Qu'est-ce que vous dites? rpondit navement Bachelier;
d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouv trs
ressemblant.

--M. de Saint-Germain demandait  M. de Malesherbes quelques
renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer
au conseil: Dcidez les grandes vous-mme, lui dit M. Malesherbes, et
portez les autres au conseil.

--Le chanoine Rcupro, clbre physicien, ayant publi une savante
dissertation sur le mont Etna, o il prouvait, d'aprs les dates des
ruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas
avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire,
et que l'arche sainte avait aussi ses ruptions. Il se le tint pour
dit. C'est lui-mme qui a cont cette anecdote au chevalier de la
Tremblaye.

--Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les
femmes  une phrase.

--On avait dit  un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie tait
trs-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi
passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en
habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'taient
pas aussi pauvres qu'on le disait. Sire, rpondirent-ils, nous avons
appris l'arrive de votre majest; nous avons fait tout ce que nous
devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.

--On condamna en mme temps le livre de l'_Esprit_ et le pome de la
_Pucelle_. Ils furent tous les deux dfendus en Suisse. Un magistrat
de Berne, aprs une grande recherche de ces deux ouvrages, crivit au
snat: Nous n'avons trouv dans tout le canton, ni _Esprit_ ni
_Pucelle_.

--J'appelle un honnte homme celui  qui le rcit d'une bonne action
rafrachit le sang, et un malhonnte celui qui cherche chicane  une
bonne action. C'est un mot de M. de Mairan.

--La Gabrielli, clbre chanteuse, ayant demand cinq mille ducats 
l'impratrice, pour chanter deux mois  Ptersbourg, l'impratrice
rpondit: Je ne paie sur ce pied-l aucun de mes feld-marchaux.--En
ce cas, dit la Gabrielli, votre majest n'a qu' faire chanter ses
feld-marchaux. L'impratrice paya les cinq mille ducats.

--Madame du D.... disait de M.... qu'il tait aux petits soins pour
dplaire.

--Les athes sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que
ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athe, toutes les demi-preuves
de l'existence de Dieu me viennent  l'esprit; et  la vue d'un
croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se prsentent 
moi en foule.

--M.... disait: On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y
a six mois, mais nous sommes rconcilis.

--Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut 
l'audience, M. de Harlay, premier prsident, dit: Si ces messieurs
qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui
dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui coutent.

--Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: On court les
risques du dgot, en voyant comment l'administration, la justice et
la cuisine se prparent.

--Colbert disait,  propos de l'industrie de la nation, que le
Franais changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

--Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien
me passer de moi, voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.

--Une ide qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout  peu de
distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, aprs avoir
pris cong, rentrent pour reprendre leur pe ou leur chapeau.

--Je joue aux checs  vingt-quatre sous, dans un salon o le
passe-dix est  cent louis, disait un gnral employ dans une guerre
difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes
faciles et brillantes.

--Mademoiselle du Th, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure
ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la
harpe, et lui dit avec surprise: Eh! mon Dieu! je m'attendais  vous
trouver dans la dsolation.--Ah! dit-elle d'un ton pathtique, c'tait
hier qu'il fallait me voir.

--La marquise de Saint-Pierre tait dans une socit o on disait que
M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aim
une. Sans aimer, c'est bientt dit, reprit-elle: moi, je sais une
femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. Ici elle
raconte l'histoire en troisime personne, et, gagne par sa narration:
Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y
sommes rests trois jours.

--On faisait une question pineuse  M..., qui rpondit: Ce sont de
ces choses que je sais  merveille quand on ne m'en parle pas, et que
j'oublie quand on me les demande.

--Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'vque de Chlons, dvot
et grand jansniste, tant trs-jeune, devint triste tout--coup. Son
oncle l'vque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une
cafetire qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en dsesprait.--Elle
est donc bien chre?--Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.--L'oncle les
donna  condition qu'il verrait cette cafetire. Quelques jours aprs,
il en demanda des nouvelles  son neveu.--Je l'ai, mon oncle, et la
journe de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue. Il
la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'tait point
un vase  verser du caf, c'tait une jolie cafetire, c'est--dire,
limonadire, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conoit
la colre du vieil vque jansniste.

--Voltaire disait du pote Roi, qui avait t souvent repris de
justice, et qui sortait de Saint-Lazare: C'est un homme qui a de
l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez chti.

--Je ne vois jamais jouer les pices de ***, et le peu de monde qu'il
y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqu
l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette:
Parlez donc, messieurs les b..., d'o vient donc est-ce que vous
n'tes qu'un?

--Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Gumene, la
srnissime banqueroute.

--Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au
sortir de la comdie, disait, lorsqu'elle fut transporte au
Carrousel: La comdie sera mal ici, il n'y a point d'cho.

--On demandait  un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup
les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il rpondit: Pas autant que si
je les mprisais.

--On faisait entendre  un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas
bien la cour. Il rpondit: On peut tre trs-bon gographe, sans tre
sorti de chez soi. Danville n'avait jamais quitt sa chambre.

--Dans une dispute sur le prjug relatif aux peines infamantes, qui
fltrissent la famille du coupable, M.... dit: C'est bien assez de
voir des honneurs et des rcompenses o il n'y a pas de vertu, sans
qu'il faille voir encore un chtiment o il n'y a pas de crime.

--M. de L...., pour dtourner madame de B...., veuve depuis quelque
temps, de l'ide du mariage, lui dit: Savez-vous que c'est une bien
belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de
sottises!

--Milord Tirauley disait qu'aprs avoir t  un Espagnol ce qu'il
avait de bon, ce qu'il en restait tait un Portugais. Il disait cela
tant ambassadeur en Portugal.

--Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant:
Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison o l'on avait eu la bont
de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du
tout? M. de Vaines lui rpondit: Monsieur, il n'y a pas un seul mot
de vrai dans tout cela; je n'ai jamais t dans une maison o l'on
vous trouvt de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez
pas.

--M.... me disait que ceux qui entrent par crit dans de longues
justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux
chiens qui courent et jappent aprs une chaise de poste.

--L'homme arrive novice  chaque ge de la vie.

--M.... disait  un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il tait
aim d'une femme: Vous tes encore bien jeune, vous ne savez lire que
les gros caractres.

--Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., ge de douze ans,
pourquoi cette phrase: Apprendre  mourir? Je vois qu'on y russit
trs-bien ds la premire fois.

--On disait  M...., qui n'tait plus jeune: Vous n'tes plus capable
d'aimer.--Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois
en voyant une jolie femme: Combien je l'aimerais, si j'tais plus
aimable!

--Dans le temps o parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans
lequel M. de Calonne est trs-maltrait, on disait pourtant,  cause
d'un passage contre M. Necker, que le livre tait pay par M. de
Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que
de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela
ressemblerait trop  l'histoire du rgent qui avait dit au bal 
l'abb Dubois: Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me
souponne pas. Sur quoi l'abb lui donna des coups de pied au c.., et
le dernier tant un peu fort, le rgent, passant sa main sur son
derrire, lui dit: L'abb, tu me dguises trop.

--Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous
de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du
Dante sur la porte de l'enfer:

    _Voi che intrate lasciate ogni speranza._
    Vous qui entrez ici, laissez toute esprance.

C'est la devise des damns.

--J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime
peu: je ne sais comment cela se fait.

--Un homme d'une fortune mdiocre se chargea de secourir un malheureux
qui avait t inutilement recommand  la bienfaisance d'un grand
seigneur et d'un fermier-gnral. Je lui appris ces deux
circonstances charges de dtails qui aggravaient la faute de ces
derniers. Il me rpondit tranquillement: Comment voudriez-vous que le
monde subsistt, si les pauvres n'taient pas continuellement occups
 faire le bien que les riches ngligent de faire, ou  rparer le mal
qu'ils font?

--On disait  un jeune homme de redemander ses lettres  une femme
d'environ quarante ans, dont il avait t fort amoureux.
Vraisemblablement elle ne les a plus.--Si fait, lui rpondit
quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans  garder les lettres
d'amour.

--M... disait,  propos de l'utilit de la retraite et de la force que
l'esprit y acquiert: Malheur au pote qui se fait friser tous les
jours? Pour faire de bonne besogne, il faut tre en bonnet de nuit, et
pouvoir faire le tour de sa tte avec sa main.

--Les grands vendent toujours leur socit  la vanit des petits.

--C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal crite par
Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de _Phdre_ parler des grands
desseins de Dieu sur la mre Agns.

--D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit  sa toilette
ayant les paules couvertes de ses beaux cheveux. Ah! Monsieur,
dit-il, voil vraiment des cheveux de gnie.--Vous trouvez, dit le
comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une
perruque.

--Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique
trangre, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde.
C'est  cet objet que Brissot de Warville a consacr des annes
entires; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes tait celui
qui lui avait suscit le plus d'obstacles, pour le dtourner de cette
tude.

--On disait  J.-J. Rousseau, qui avait gagn plusieurs parties
d'checs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et
qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: Comment! dit-il,
je lui donne la tour.

--M... me disait que madame de Coislin, qui tche d'tre dvote, n'y
parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il
fallait, pour faire son salut, un fond de btise quotidienne qui lui
manquerait trop souvent; et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on
appelle la grce.

--Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper
d'elle, faire sa cour  madame de Brionne, fort belle femme, mais qui
n'avait pas la rputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: M. le
marchal, vous n'tes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.

--L'abb Delaville voulait engager  entrer dans la carrire politique
M. de....., homme modeste et honnte, qui doutait de sa capacit et
qui se refusait  ses invitations. Eh! monsieur, lui dit l'abb,
ouvrez l'_Almanach royal_.

--Il y a une farce italienne o Arlequin dit,  propos des travers de
chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'tions ni
hommes ni femmes.

--Sixte-Quint, tant pape, manda  Rome un jacobin de Milan, et le
tana comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une
certaine somme d'argent qu'il avait prte quinze ans au paravant  un
certain cordelier. Le coupable dit: Cela est vrai, c'tait un mauvais
sujet qui m'a escroqu.--C'est moi, dit le pape, qui suis ce
cordelier: voil votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prtez
jamais  des gens de cette robe.

--La finesse et la mesure sont peut-tre les qualits les plus
usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font
dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait
excessivement dans une socit le ministre de M. Necker; quelqu'un,
qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: Monsieur, combien de temps
est-il rest en place depuis la mort de M. de Pezay? Ce mot, en
rappelant que M. Necker tait l'ouvrage de ce dernier, fit tomber 
l'instant tout cet enthousiasme.

--Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafr au visage, lui
dit: Dans quel cabaret t'a-t-on quip de la sorte?--Dans un cabaret
o vous avez pay votre cot,  Colinn, dit le soldat. Le roi, qui
avait t battu  Colinn, trouva cependant le mot excellent.

--Christine, reine de Sude, avait appel  sa cour le clbre Naud,
qui avait compos un livre trs-savant sur les diffrentes danses
grecques, et Meibomius, rudit allemand, auteur du recueil et de la
traduction de sept auteurs grecs qui ont crit sur la musique.
Bourdelot, son premier mdecin, espce de favori et plaisant de
profession, donna  la reine l'ide d'engager ces deux savans, l'un 
chanter un air de musique ancienne, et l'autre  le danser. Elle y
russit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en
avaient t les auteurs. Naud prit la plaisanterie en patience; mais
le savant en _us_ s'emporta et poussa la colre jusqu' meurtrir de
coups de poing le visage de Bourdelot; et aprs cette quipe, il se
sauva de la cour, et mme quitta la Sude.

--M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilge pour
l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait mme de permission
tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna  l'abb Prvost
la permission d'imprimer les premiers volumes de _Clveland_, que sous
la condition que _Clveland_ se ferait catholique au dernier volume.

--Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut,
se confessa de la faon de je ne sais quel prtre, sur lequel on lui
demanda sa faon de penser. J'en suis trs-content, dit-il; il parle
de l'enfer comme un ange.

--M.... disait de madame la princesse de....: C'est une femme qu'il
faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles
qu'on quitte.

--On demandait  la Calprende quelle tait l'toffe de ce bel habit
qu'il portait. C'est du _Sylvandre_, dit-il, un de ses romans qui
avait russi.

--L'abb de Vertot changea d'tat trs-souvent. On appelait cela les
rvolutions de l'abb de Vertot.

--M.... disait: Je ne me soucierais pas d'tre chrtien; mais je ne
serais pas fch de croire en Dieu.

--Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la
_Pucelle_ un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir
quelques traits heureux pris dans les moeurs du temps.

--M. de...., homme violent,  qui on reprochait quelques torts, entra
en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumire. Un de ses amis
lui rpondit tranquillement: Je vois que vous aimez mieux garder vos
dfauts que vos amis.

--Louis XIV, aprs la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre
le dtail, dit: Dieu a donc oubli tout ce que j'ai fait pour lui.
(Anecdote conte  M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)

--Il est d'usage en Angleterre que les voleurs dtenus en prison et
srs d'tre condamns vendent tout ce qu'ils possdent, pour en faire
bonne chre avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on
est le plus empress d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart
excellens. Un d'eux,  qui un lord demandait le sien, prenant le lord
pour quelqu'un qui voulait faire le mtier, lui dit: Je ne veux pas
vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un trs-grand dfaut,
c'est qu'il recule quand il est auprs de la portire.

--On ne distingue pas aisment l'intention de l'auteur dans le _Temple
de Gnide_, et il y a mme quelqu'obscurit dans les dtails; c'est
pour cela que madame du Deffant l'appelait l'_Apocalypse_ de la
galanterie.

--On disait d'un certain homme qui rptait  diffrentes personnes le
bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il tait tracassier en
bien.

--Fox avait emprunt des sommes immenses  diffrens Juifs, et se
flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces
dettes. Cet oncle se maria et eut un fils;  la naissance de l'enfant,
Fox dit: C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la
destruction des Juifs.

--Dubuc disait que les femmes sont si dcries, qu'il n'y a mme plus
d'hommes  bonnes fortunes.

--Un homme disait  M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du
caf, et qu'il se tuait. Je suis n tu, rpondit-il.

--Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur _ad honores_
vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme
trs-bien mis. Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous
tiez venu une demi-heure plus tt, vous m'auriez trouve les yeux
baigns de larmes; mais j'ai jou ma douleur contre monsieur, et je
l'ai perdue.

--On disait de l'avant-dernier vque d'Autun, monstrueusement gros,
qu'il avait t cr et mis au monde pour faire voir jusqu'o peut
aller la peau humaine.

--M.... disait,  propos de la manire dont on vit dans le monde: La
socit serait une chose charmante, si on s'intressait les uns aux
autres.

--Il parat certain que l'homme au masque de fer est un frre de Louis
XIV: sans cette explication, c'est un mystre absurde. Il parat
certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus
inconcevable) qu'il tait mari avec elle; sans cela, comment
expliquer la lettre qu'il crivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle
avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: Il vous
convenait bien, madame, etc.? Les vieux courtisans racontent
d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une
scne de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son
fils; et l'on est fond  croire que c'est dans cette scne que fut
faite la confidence de la mre au fils.

--Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape
Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui
lui ft agrable. Le baron de la Houze, rus gascon, le pria de lui
faire donner un corps saint. Le pape fut trs-surpris de cette
demande, de la part d'un Franais. Il lui fit donner ce qu'il
demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrnes,
d'un revenu trs-mince, sans dbouch pour les denres, y fit porter
son saint, le fit accrditer. Les chalans accoururent, les miracles
arrivrent, un village d'auprs se peupla, les denres augmentrent de
prix, et les revenus du baron triplrent.

--Le roi Jacques, retir  Saint-Germain, et vivant des libralits de
Louis XIV, venait  Paris pour gurir les crouelles, qu'il ne
touchait qu'en qualit de roi de France.

--M. Crutti avait fait une pice de vers o il y avait ce vers:

    Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.

D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi:

    Le vieillard de Ferney, _le vieux_ de Pont-Chartrain.

--M. de B...., g de cinquante ans, venait d'pouser mademoiselle de
C...., ge de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il
sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupe de
cette demoiselle.

--Un sot disait au milieu d'une conversation: Il me vient une ide.
Un plaisant dit: J'en suis bien surpris.

--Milord Hamilton, personnage trs-singulier, tant ivre dans une
htellerie d'Angleterre, avait tu un garon d'auberge et tait rentr
sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effray et
lui dit: Milord, savez-vous que vous avez tu ce garon?--Mettez-le
sur la carte.

--Le chevalier de Narbonne, accost par un importun dont la
familiarit lui dplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: Bon jour,
mon ami, comment te portes-tu? rpondit: Bon jour, mon ami, comment
t'appelles-tu?

--Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de
la faire arracher: Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en
fasse la dpense.

--On dit d'un homme tout--fait malheureux: Il tombe sur le dos et se
casse le nez.

--Je venais de raconter une histoire galante de madame la prsidente
de...., et je ne l'avais pas nomme. M.... reprit navement: Cette
prsidente de Bernire dont vous venez de parler.... Toute la socit
partit d'un clat de rire.

--Le roi de Pologne Stanislas avanait tous les jours l'heure de son
dner. M. de la Galaisire lui dit  ce sujet: Sire, si vous
continuez, vous finirez par dner la veille.

--M.... disait,  son retour d'Allemagne: Je ne sache pas de chose 
quoi j'eusse t moins propre qu' tre un Allemand.

--M.... me disait,  propos des fautes de rgime qu'il commet sans
cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empchent seuls de
recouvrer sa sant: Sans moi, je me porterais  merveille.

--Un catholique de Breslau vola, dans une glise de sa communion, des
petits coeurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit
qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoye
au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une
assemble de thologiens pour dcider s'il est rigoureusement
impossible que la vierge fasse  un dvot catholique de petits
prsens. Les thologiens de cette communion, bien embarrasss,
dcident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le
roi crit au bas de la sentence du coupable: Je fais grce au nomm
N....; mais je lui dfends, sous peine de la vie, de recevoir
dsormais aucune espce de cadeau de la vierge ni des saints.

--M. de Voltaire, passant par Soissons, reut la visite des dputs de
l'acadmie de Soissons, qui disaient que cette acadmie tait la fille
ane de l'acadmie franaise. Oui, messieurs, rpondit-il, la fille
ane, fille sage, fille honnte, qui n'a jamais fait parler d'elle.

--M. l'vque de L...., tant  djener, il lui vint en visite l'abb
de....; l'vque le prie de djener, l'abb refuse. Le prlat
insiste: Monseigneur, dit l'abb, j'ai djen deux fois; et
d'ailleurs, c'est aujourd'hui jene.

--L'vque d'Arras, recevant dans sa cathdrale le corps du marchal
de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: Je le possde enfin
cet homme vertueux.

--Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la
dauphine de Bavire qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit,
aprs l'avoir considre: Madame la dauphine est encore plus laide en
dormant que lorsqu'elle veille. Madame la dauphine, prenant la parole
sans faire le moindre mouvement, lui rpondit: Madame, tout le monde
n'est pas enfant de l'amour.

--Un Amricain, ayant vu six Anglais spars de leur troupe, eut
l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de
dsarmer les autres, et de les amener au gnral Washington. Le
gnral lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre matre de
six hommes. Aussitt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux,
et je les ai environns.

--Dans le temps qu'on tablit plusieurs impts qui portaient sur les
riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se
plaignaient du malheur des temps, dit: Qui est-ce qui est heureux
dans ces temps-ci?... quelques misrables.

--Ce fut l'abb S..... qui administra le viatique  l'abb Ptiot,
dans une maladie trs-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la
manire trs-prononce dont celui-ci reut ce que vous savez, il se
dit  lui-mme: S'il en revient, ce sera mon ami.

--Un pote consultait Chamfort sur un distique: Excellent,
rpondit-il, sauf les longueurs.

--Rulhire lui disait un jour: Je n'ai jamais fait qu'une mchancet
dans ma vie.--Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.

--M. de Vaudreuil se plaignait  Chamfort de son peu de confiance en
ses amis. Vous n'tes point riche, lui disait-il, et vous oubliez
notre amiti.--Je vous promets, rpondit Chamfort, de vous emprunter
vingt-cinq louis, quand vous aurez pay vos dettes.


FIN DES CARACTRES ET ANECDOTES.




TABLEAUX HISTORIQUES

DE

LA RVOLUTION FRANAISE.




INTRODUCTION.


La rvolution de 1789 est le rsultat d'un assemblage de causes
agissant depuis des sicles, et dont l'action rapidement accrue,
fortement acclre dans ces derniers temps, s'est trouve tout--coup
aide d'un concours de circonstances dont la runion parat un
prodige.

Jetons un coup-d'oeil sur notre histoire; c'est celle de tous les maux
politiques qui peuvent accabler un peuple. On s'tonne qu'il ait pu
subsister tant de sicles, en gmissant sous le fardeau de tant de
calamits. Mais c'est  la patience de nos anctres et de nos pres
que les gnrations suivantes devront la flicit qui les attend. Si
la rvolution s'tait faite plutt, si l'ancien difice ft tomb
avant que la nation, par ses lumires rcentes, ft en tat d'en
reconstruire un nouveau, sur un plan vaste, sage et rgulier, la
France, dans les ges suivans, n'et pas joui de la prosprit qui lui
est rserve, et le bonheur de nos descendans n'et pas t, comme il
le sera sans doute, proportionn aux souffrances de leurs aeux.

Aprs l'affranchissement des communes (car nous ne remonterons pas
plus haut, le peuple tait serf, et les esclaves n'ont point
d'histoire),  cette poque, les Franais sortirent de leur
abrutissement; mais ils ne cessrent pas d'tre avilis. Un peu moins
opprims, moins malheureux, ils n'en furent pas moins contraints de
ramper devant des hommes appels nobles et prtres qui, depuis si
long-temps, formaient deux castes privilgies. Seulement quelques
individus parvenaient, de loin en loin,  s'lever au-dessus de la
classe opprime, par le moyen de l'anoblissement; invention de la
politique ou plutt de l'avarice des rois, qui vendirent  plusieurs
de leurs sujets nomms roturiers quelques-uns des droits et des
privilges attribus aux nobles. Parmi ces privilges, tait
l'exemption de plusieurs impts avilissans, dont la masse, croissant
par degrs, retombait sur la nation contribuable, qui voyait ainsi ses
oppresseurs se recruter dans son sein, se perptuer par elle, et les
plus distingus de ses enfans passer parmi ses adversaires. Le droit
de confrer la noblesse, et les abus qui en rsultrent, devinrent le
flau du peuple pendant plusieurs gnrations successives. Des guerres
continuelles, les nouvelles impositions, qu'elles occasionnrent,
rendirent ce fardeau toujours plus insupportable. Mais ce qui fut
encore plus funeste, c'est qu'elles prolongrent l'ignorance et la
barbarie de la nation.

La renaissance des lettres, au seizime sicle, paraissait devoir
amener celle de la raison: mais, gare ds ses premiers pas dans le
ddale des disputes religieuses et scholastiques, elle ne put servir
aux progrs de la socit; et cinquante ans de guerres civiles, dont
l'ambition des grands fut la cause et dont la religion fut le
prtexte, plongrent la France dans un abme de maux dont elle ne
commena  sortir que vers la fin du rgne de Henri IV. La rgence de
Marie de Mdicis ne fut qu'une suite de faiblesses, de dsordres et de
dprdations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie fodale sembla
venir expirer au pied du trne. Le peuple, un peu soulag, mais
toujours avili, compta pour une vengeance et regarda comme un bonheur
la chte de ces tyrans subalternes crass sous le poids de l'autorit
royale. C'tait sans doute un grand bien, puisque le ministre faisait
cesser les convulsions politiques qui tourmentaient la France depuis
tant de sicles. Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant
d'tre redoutables au roi, se rendirent aussitt les soutiens du
despotisme. Ils restrent les principaux agens du monarque, les
dpositaires de presque toutes les portions de son pouvoir.
Richelieu, n dans leur classe, dont il avait conserv tous les
prjugs, crut, en leur accordant des prfrences de toute espce, ne
leur donner qu'un faible ddommagement des immenses avantages
qu'avaient perdus les principaux membres de cette classe privilgie.
Ils environnrent le trne, ils en bloqurent toutes les avenues.
Matres de la personne du monarque et du berceau de ses enfans, ils ne
laissrent entrer, dans l'esprit des rois et dans l'ducation des
princes, que des ides fodales et sacerdotales: c'tait presque la
mme chose sous le rapport des privilges communs aux nobles et aux
prtres. Tous les honneurs, toutes les places, tous les emplois qui
exercent quelque influence sur les moeurs et sur l'esprit gnral d'un
peuple, ne furent confis qu' des hommes plus ou moins imbus d'ides
nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien dtruit
l'aristocratie comme puissance rivale de la royaut, mais qu'il
l'avait laisse subsister comme puissance ennemie de la nation. Cet
esprit de gentilhommerie, devant lequel les ides d'homme et de
citoyen ont si long-temps disparu en Europe, cet esprit destructeur de
toute socit et (quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reut alors
un nouvel accroissement, et pntra plus avant dans toutes les
classes. C'tait une source empoisonne que Richelieu venait de
partager en diffrens ruisseaux. Aussi observe-t-on,  cette poque,
un redoublement marqu dans la fureur des anoblissemens: maladie
politique, vanit nationale, qui devait  la longue miner la
monarchie, et qui l'a mine en effet.

Les ennemis de la rvolution ne cessent de vanter l'clat extrieur
que jeta la France sous ce ministre, et que rpandirent sur elle les
victoires du grand Cond sous celui de Mazarin. Ils en concluent
qu'alors tout tait bien; et nous concluons seulement que, mme chez
une nation malheureuse et avilie, un gouvernement ferme, tel que celui
de Richelieu, pouvait faire respecter la France par l'Espagne et
l'Allemagne, encore plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernes.
Nous concluons des victoires de Cond, qu'il tait un guerrier plus
habile ou plus heureux que les gnraux qu'on lui opposa. Mais ce qui
est, pour ces mmes ennemis de la rvolution, le sujet d'un triomphe
ternel, c'est la gloire de Louis XIV, autour duquel un concours de
circonstances heureuses fit natre et appela une foule de grands
hommes. On a tout dit sur ce rgne brillant et dsastreux, o l'on vit
un peuple entier, tour--tour victorieux et vaincu, mais toujours
misrable, difier un monarque qui sacrifiait sans cesse sa nation 
sa cour et sa cour  lui-mme. La banqueroute qui suivit ce rgne
thtral n'claira point, ne dsenchanta point les Franais, qui,
pendant cinquante annes, ayant port tout leur gnie vers les arts
d'agrment, restrent pris de l'clat, de la pompe extrieure, du
luxe et des bagatelles, dont ils avaient t profondment occups.
Les titres, les noms, les grands continurent d'tre leurs idoles,
mme sous la rgence, pendant laquelle ces idoles n'avaient pourtant
rien nglig pour s'avilir. Ce frivole garement, cette folie servile,
se perpturent,  travers les maux publics, jusqu'au milieu du rgne
de Louis XV.

Alors on vit clore en France le germe d'un esprit nouveau. On se
tourna vers les objets utiles; et les sciences, dont les semences
avaient t jetes le sicle prcdent, commencrent  produire
quelques heureux fruits. Bientt on vit s'lever ce monument
littraire si clbre[5], qui, ne paraissant offrir  l'Europe qu'une
distribution facile et pour ainsi dire l'inventaire des richesses de
l'esprit humain, leur en ajoutait rellement de nouvelles, en
inspirant de plus l'ambition de les accrotre. Voltaire, aprs avoir
parcouru la carrire des arts, attaquait tous les prjugs
superstitieux dont la ruine devait avec le temps entraner celle des
prjugs politiques. Une nouvelle classe de philosophes, disciples des
prcdens, dirigea ses travaux vers l'tude de l'conomie sociale, et
soumit  des discussions approfondies des objets qui jusqu'alors
avaient paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle
singulier; c'tait le pays des futilits, o la raison venait
chercher un tablissement: tout fut contraste et opposition dans ce
combat des lumires nouvelles et des anciennes erreurs, appuyes de
toute l'autorit d'un gouvernement d'ailleurs faible et avili. On vit,
dans la nation, deux nations diffrentes s'occuper d'encyclopdie et
de billets de confession, d'conomie politique et de miracles
jansnistes, d'mile et d'un mandement d'vque, d'un lit de justice
et du Contrat social, de jsuites proscrits, de parlemens exils, de
philosophes perscuts. C'est  travers ce cahos que la nation
marchait vers les ides qui devaient amener une constitution libre.

  [5] L'Encyclopdie.

Louis XV meurt, non moins endett que Louis XIV. Un jeune monarque lui
succde, rempli d'intentions droites et pures, mais ignorant les
piges ou plutt l'abme cach sous ses pas. Il appelle  son secours
l'exprience d'un ancien ministre disgraci. Maurepas, vieillard
enfant, dou du don de plaire, gouverne, comme il avait vcu, pour
s'amuser. La rforme des abus, l'conomie, taient les seules
ressources capables de restaurer les finances. Il parut y recourir. Il
met en place un homme que la voix publique lui dsignait[6]; mais il
l'arrte dans le cours des rformes que voulait oprer ce ministre,
dont tout le malheur fut d'tre appel quinze ans trop tt 
gouverner. Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur un
autre homme estim, laborieux, intgre, qu'il gne galement et encore
plus, qu'il inquite, et qu'il retient dans une dpendance
affligeante, ennemie de toute grande amlioration. Cependant il engage
la France dans une alliance et dans une guerre trangre, qui ne
laisse au directeur des finances que l'alternative d'tablir de
nouveaux impts ou de proposer des emprunts. Le dernier parti tait le
seul qui put maintenir en place le directeur des finances, peu
agrable  la cour et au ministre principal. Les emprunts se
multiplient; nulle rforme conomique n'en assure les intrts, au
moins d'une manire durable. M. Necker est renvoy. Cet emploi
prilleux passe successivement en diffrentes mains mal-habiles,
bientt forces d'abandonner ce pesant fardeau.

  [6] M. Turgot.

M. de Calonne, connu par son esprit et par un travail facile, osa s'en
charger; mais ce poids l'accabla. Il avait  combattre la haine des
parlemens et les prventions fcheuses d'une partie de la nation.
Toutefois son dbut fut brillant. Une opration heureuse et surtout sa
confiante scurit en imposa. Elle rveilla le crdit public, qui,
fatigu de ses nouveaux efforts, s'puisa et finit par succomber;
enfin il fallut prononcer l'aveu d'une dtresse complte. Il prit le
parti dsespr, mais courageux, de convoquer une assemble de
notables pour leur exposer les besoins de l'tat.

Alors fut dclar le vide annuel des finances, si fameux sous le nom
de _deficit_, mot qui, de l'idime des bureaux, passa dans la langue
commune, et que la nation avait d'avance bien pay. Un cri gnral
s'lve contre le ministre accus de dprdation et de complaisances
aveugles pour une cour follement dissipatrice. L'indignation publique
n'eut plus de bornes. Elle devint une arme formidable dans les mains
du clerg et de la noblesse, que M. de Calonne voulait ranger parmi
les contribuables, en attaquant leurs privilges pcuniaires. Les deux
ordres se runirent contre le ministre. Le royaume entier retentit de
leurs clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire.

C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette puissance nouvelle
et dsormais irrsistible, l'opinion publique. Elle avait prcdemment
entran M. de Maurepas dans la guerre d'Amrique; et ce triomphe mme
avait accru sa force. On avait pu apercevoir, pendant cette guerre,
quels immenses progrs avaient faits les principes de la libert. Une
singularit particulire les avait fait reconnatre dans le trait
avec les Amricains, sign par le monarque; et on peut dire que les
presses royales avaient, en quelque sorte, promulgu la dclaration
des droits de l'homme, avant qu'elle le ft, en 1789, par l'assemble
nationale. C'est ainsi que le despotisme s'anantit quelquefois par
lui-mme et par ses ministres.

Observons de plus qu'en 1787, outre cette classe dj nombreuse de
citoyens pris des maximes d'une philosophie gnrale, il s'en tait
depuis peu form une autre, non moins nombreuse, d'hommes occups des
affaires publiques, encore plus par got que par intrt. M. Necker,
en publiant, aprs sa disgrace, son compte rendu, et, quelques annes
aprs, son ouvrage sur l'administration des finances, avait donn au
public des instructions que jusqu'alors on avait pris soin de lui
cacher. Il avait form en quelque sorte une cole d'administrateurs
thoriciens, qui devenaient les juges des administrateurs actifs; et
parmi ces juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en est
trouv plusieurs qui, quelque temps aprs, le sont devenus pour
lui-mme.

M. de Calonne fut renvoy: une intrigue de cour, habilement trame,
mit  sa place son ennemi, l'archevque de Sens, qui, avant d'tre
ministre, passait pour propre au ministre. C'tait sur-tout celui des
finances qu'il desirait, et c'tait celui dont il tait le plus
incapable. Il porta dans sa place les ides avec lesquelles, trente
ans plus tt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles il ne
pouvait alors que se rendre ridicule. Il s'tait servi des parlemens
pour perdre M. de Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer des
dits models sur ceux de son prdcesseur, dont il s'appropriait les
plans comme une partie de sa dpouille, il exila les parlemens. La
nation, qui, sans les aimer, les regardait comme la seule barrire qui
lui restt contre le despotisme, leur montra un intrt qu'ils
exagrrent, et du moins dont ils n'aperurent pas les motifs. Ils
s'taient rendus recommandables  ses yeux en demandant la convocation
des tats-gnraux, dans lesquels ils croyaient dominer, et dont ils
espraient influencer la composition. L'archevque de Sens, entran
par la force irrsistible du voeu national, avait promis cette
convocation, qu'il se flattait d'luder; de plus il avait reconnu et
marqu du sceau de l'autorit royale le droit de la nation  consentir
l'impt, aveu qui, dans l'tat des lumires publiques, conduisait, par
des consquences presque immdiates,  la destruction du despotisme.

Cette dclaration de leurs droits, donne aux Franais, comme un mot,
fut accepte par eux comme une chose; et le ministre put s'en
apercevoir au soulvement gnral qu'excita son projet de cour
plnire. Il fallut soutenir par la force arme cette absurde
invention; mais la force arme se trouva insuffisante, dans plusieurs
provinces, contre le peuple, excit secrtement par les nobles, les
prtres et les parlementaires. La nation essayait ainsi contre le
despotisme d'un seul la force qu'elle allait bientt dployer contre
le despotisme des ordres privilgis; cette lutte branlait partout
les fondemens des autorits alors reconnues. Les impts qui les
alimentent taient mal perus; et lorsqu'aprs une banqueroute
partielle, prmices d'une banqueroute gnrale, l'archevque de Sens
eut cd sa place  M. Necker, appel une seconde fois au ministre
par la voix publique, le gouvernement parut dcid en effet 
convoquer ces tats-gnraux si universellement dsirs. Chaque jour,
chaque instant lui montrait sa faiblesse et la force du peuple.

M. Necker signala sa rentre au ministre par le rappel des parlemens,
qu'avait exils l'archevque de Sens. Bientt aprs, il fit dcider
une seconde assemble, compose des mmes personnes que la prcdente.
Ces notables dtruisirent, en 1788, ce qu'ils avaient statu en 1787,
dclarant ainsi qu'ils avaient plus ha M. de Calonne qu'ils n'avaient
aim la nation. Mais en vain les notables, en vain les parlemens
s'efforaient de la faire rtrograder, en cherchant  soumettre la
composition des tats-gnraux au mode adopt en 1614: l'opinion
publique, seconde depuis quelque temps de la libert de la presse,
triompha de tous ces obstacles. Le jour o M. Necker fit accorder au
peuple une reprsentation gale  celle des deux ordres runis, le
couvrit d'une gloire plus pure que celle dont il avait joui quand son
rappel au ministre tait le sujet de l'allgresse publique. Heureux
si, aprs avoir aid la nation  faire un si grand pas, il et pu
l'accompagner, ou du moins la suivre! Mais il s'arrta, et elle
continua sa marche. Au milieu des dsordres qu'entrana la chte
subite du gouvernement, l'assemble nationale poursuivit
courageusement ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux ans et
quelques mois, elle consomma son ouvrage, malgr les fureurs des
ennemis renferms dans son sein ou rpandus autour d'elle. Le peuple
franais prit sa place parmi les nations libres; et alors tomba ce
prjug politique, admis mme de nos jours et par des philosophes,
qu'une nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait plus
renatre  la libert. Maxime odieuse, qui condamnait presque tout le
genre humain  une servitude ternelle!




PREMIER TABLEAU.

Le Serment de l'Assemble nationale dans le jeu de Paume, 
Versailles, le 20 juin 1789.


Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale, est un de ceux
qui sont le plus marqus d'un caractre auguste et imposant. Mais,
pour assurer et accrotre son effet sur l'me des spectateurs, il
convient de leur prsenter le prcis des vnemens qui, depuis
l'ouverture des tats-gnraux, ont prpar cette scne attachante,
unique jusqu'ici dans l'histoire.

Ds la premire sance des tats, au moment de leur ouverture, le seul
spectacle de ces trois ordres diviss d'intrts, d'opinions, mme de
costumes, mais runis par une ncessit imprieuse, la seule vue du
maintien et des mouvemens de ces hommes si diffrens, oppresseurs et
opprims, mls et confondus sous le nom gnral de Franais, auraient
suffi pour faire pressentir  un observateur instruit et attentif
qu'une telle assemble, compose d'lmens si dissemblables, se
dissoudrait, ou se constituerait sous une autre forme, qui, sans
tablir une vritable unit d'intrts, forcerait tous ces intrts
opposs  marcher quelque temps ensemble. Il tait facile ds-lors de
prvoir quels seraient les embarras du trne, entre les privilges qui
l'entouraient, et les reprsentans d'un peuple clair connaissant ses
droits et sa force, dispos galement  repousser la violence ou le
mpris.

Dans cette premire sance, la noblesse s'tait signale par
l'expression d'un orgueil offensant, puis sans doute dans son costume
et dans sa parure, plus que dans ses droits, dans ses talens et dans
ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clerg de vrifier en
commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionn des
dbats, dans lesquels les dputs du peuple avaient vu  la fois et
l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps prcieux se
consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralit
apparente, feignait de tenir la balance gale entre les concurrens,
pour attirer  elle la dcision de tous les points contests. Elle
n'avait voulu, en doublant la reprsentation du peuple, que forcer
les privilgis au sacrifice de leurs exemptions pcuniaires; et elle
commenait  redouter cette nouvelle puissance du peuple, prs de se
diriger contre d'autres avantages des privilgis qu'elle voulait
maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation, le clerg
semblait s'offrir comme mdiateur; et bien qu'oppos  la vrification
des pouvoirs en commun, il ne s'tait point constitu en chambre
spare, comme les nobles s'taient hts de le faire. Les communes,
rduites  l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs,
s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une
puissance formidable; et, secondes par quelques prtres vertueux, par
quelques nobles clairs, qui ne virent le salut de la patrie que dans
une prompte runion au parti populaire, elles osrent enfin, aprs une
mre dlibration, se constituer en assemble nationale: c'tait
dclarer ce qu'elles taient, la nation. Cette grande et sublime
mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses
reprsentans, et fit trembler la cour, les ministres, les nobles et
les prtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se
ligurent, ou plutt que leur ligue, jusqu'alors secrte, se manifesta
par des signes videns. Mais il est trop tard: le colosse national
s'tait lev  sa vritable hauteur, et tout devait ds-lors flchir
ou se briser devant lui.

Une autre dlibration, plus subite et non moins hardie, avait, en
conservant provisoirement les impositions, dclar qu'elles taient
toutes illgales, et qu'elles ne seraient perues dans les formes
existantes, que jusqu' la premire sparation de l'assemble
nationale, quelle que ft la cause de cette sparation. C'tait couper
 la fois tous les nerfs du despotisme, dans un temps o le peuple,
surcharg d'impts, accabl de toutes les calamits runies, tait
afflig d'une disette de grains, qu'il imputait au gouvernement encore
plus qu' la nature.

Un autre article de cet arrt mmorable mettait la dette publique
sous la protection de la loyaut franaise. On attachait ainsi, on
dvouait  la cause nationale la classe immense des cranciers de
l'tat, que leurs prjugs, leurs habitudes et leurs intrts mal
conus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.

Qu'on se reprsente, s'il est possible,  la nouvelle de cet arrt,
la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu
dans le peuple franais qu'un assemblage d'hommes ns pour la
servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent
recours aux mesures les plus violentes. Matres de la personne du roi,
ils le relgurent en quelque sorte  Marly, et l'entourrent suivant
leurs convenances; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un
sultan d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrire que ni
la nation ni la vrit ne pouvaient franchir, et que lui-mme n'aurait
pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcrent
d'appuyer de son autorit la division des trois ordres en trois
chambres; ils amenrent le roi de France  se dclarer le roi des
privilgis: et sans doute on rsolut alors la tenue de cette sance
royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires  ce
peuple qui devait se rgnrer; violence du despotisme connue sous le
nom de lit de justice, dteste des Franais mme au temps de
l'esclavage, et qui, en 1789, devait rvolter des hommes appels pour
tre lgislateurs d'un grand empire.

On la proclame donc cette sance royale, qui devait se tenir quelques
jours aprs. Dans l'intervalle, la porte de l'htel de l'assemble est
ferme et garde par des soldats. Les dputs de la nation sont
repousss du lieu de la sance. Le prsident, M. Bailly, parat,
demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer
l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des
tats-gnraux. Je proteste contre de pareils ordres, rpond le
prsident, et j'en rendrai compte  l'assemble. Les dputs arrivent
en foule, se partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent et
se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'tonne
encore aujourd'hui, deux ans aprs la rvolution, que les habitans de
Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des
bienfaits du despotisme, aient montr contre lui une si violente
aversion. C'est pourtant ce qu'on vit alors. On vit mme plusieurs
des soldats excuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas  quelques
reprsentans du peuple: Courage, braves dputs! Le courage
remplissait toutes les mes, il brillait dans tous les yeux. Les uns
voulaient que l'assemble se tint sur la place mme, au milieu d'un
peuple innombrable; d'autres proposaient d'aller tenir la sance sur
la terrasse de Marly, et d'clairer le prince, qu'on emprisonnait pour
l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le prsident avait
cherch un local o l'on pt dlibrer avec ordre et sagesse. Un jeu
de paume est indiqu. La circonstance rendait auguste tout lieu qui
pouvait servir d'asile  l'assemble nationale. On s'invite
mutuellement  s'y rendre. L'ordre est donn, tous y accourent. Un des
dputs[7], malade, et qu'on instruisait d'heure en heure des
mouvemens de l'assemble, s'lance de son lit, s'y fait porter; il
assiste  l'appel que suivait le serment national; il demande que, par
indulgence pour son tat, l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on
lui permette d'tre un des premiers  prononcer ce serment: sa demande
est agre; il le prononce  voix haute: Grce au ciel, dit-il en se
retirant, si je meurs, mon dernier serment sera pour ma patrie!

  [7] M. Goupilleau, dput de la Vende, dont le patriotisme ne
  s'est pas dmenti un seul moment.

Le voici ce dcret qui dcida des hautes destines de la France:
L'Assemble nationale, considrant qu'appele  fixer la constitution
du royaume, oprer la rgnration de l'ordre public et maintenir les
vrais principes de la monarchie, rien ne peut empcher qu'elle ne
continue ses dlibrations et ne consomme l'oeuvre importante pour
laquelle elle s'est runie, dans quelque lieu qu'elle soit force de
s'tablir; et qu'enfin partout o ses membres se runissent, l est
l'assemble nationale, a arrt que tous les membres de cette
assemble prteront  l'instant le serment de ne jamais se sparer,
que la constitution du royaume et la rgnration publique ne soient
tablies et affermies; et que, le serment tant prt, tous les
membres et chacun d'eux confirmeront par leur signature cette
rsolution inbranlable.

Le prsident prta le premier ce serment  l'assemble et le signa.
L'assemble le prta entre les mains de son prsident, et chacun
apposa sa signature  ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce
jour de gloire, un homme ait pu vouloir assurer l'ternit de sa honte
en refusant de signer? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa
lchet! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalit
de l'opprobre!

Pendant cette grande scne, la capitale, instruite de moment en
moment, se livrait aux transports de la joie, de l'admiration et de
l'esprance. La majorit du clerg se dcidait  la runion, qui
s'opra le lundi 22, dans l'glise de Saint-Louis, o l'assemble
nationale tint sa sance avec un recueillement plein de majest,
malgr le concours des spectateurs qui remplissaient les bas cts du
temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient sign la
dlibration du 19 pour la vrification des pouvoirs en commun,
sortirent du sanctuaire aprs un appel nominal, et s'avancrent en
ordre dans la nef, cessant ainsi d'tre les reprsentans d'un ordre et
devenus les reprsentans de la nation. Le vnrable archevque de
Vienne mla, dans un discours touchant, les conseils de la concorde et
le voeu de la libert. Ses cheveux blancs, son loquence paisible, le
profond silence de l'assemble et de tout le peuple qui remplissait
l'enceinte, la rponse du prsident pleine d'un sentiment doux et
d'une dignit tranquille, les larmes de joie de dix mille assistans,
les accens unanimes d'une sensibilit tout ensemble patriotique et
religieuse, le retentissement des votes sacres, le saisissement de
tous les coeurs, le mlange de toutes les passions nobles et fires,
peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards,
formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le
souvenir de ces pures et dlicieuses sensations est demeur
ineffaable dans l'me de ceux qui les prouvrent: il n'a pu tre
touff sous la multitude des sensations successives, rcentes et
accumules, qu'ont fait natre tous les grands vnemens de la
rvolution.

Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternit sociale, et
cet autre jour qui suivit bientt aprs, o le roi vint parler en
matre moins  ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilgis!
Une garde nombreuse entoure la salle des tats; des barrires en
cartent le public. Le roi commande qu'on dlibre par ordres et en
chambres spares; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie
du clerg, le suivent: les communes restent. Un appariteur royal se
prsente, intime l'ordre de sortir. L'tonnement et l'indignation
remplissaient toutes les mes. Un citoyen se lve, et prononce ces
paroles, graves depuis sur sa statue et dans le coeur de tous les
Franais: Allez dire  ceux qui vous envoient que nous sommes les
reprsentans de la nation franaise, et que nous ne sortirons d'ici
que par la puissance des baonnettes. Tel est le voeu de la
l'assemble. Ce fut le cri de tous, la rponse unanime. Un nouveau
serment confirme le premier; et cette journe, d'abord si menaante
pour la libert publique, ne fit que l'affermir sur ses bases
dsormais inbranlables.

Si les petites circonstances ne servaient quelquefois  rveiller de
grandes ides ou du moins  y ajouter un nouvel intrt, nous nous
abstiendrions de rappeler une anecdote oublie et comme perdue dans
les grands mouvemens de la rvolution. Croira-t-on qu'un prince
franais ait, le soir mme du jour o fut prononc le serment
patriotique, retenu et lou pour le lendemain ce mme jeu de paume
consacr depuis comme un temple lev  la libert?

Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel
obstacle empcherait une seconde sance de l'assemble. Tel tait
l'aveuglement des nobles et leur mpris pour la nation. Osons le dire,
elle l'avait mrit par sa patience; et la rvolution mme peut bien
la faire absoudre et non la justifier.




SECOND TABLEAU.

Les Gardes-Franaises dtenus  l'Abbaye Saint-Germain, dlivrs par
le peuple.


On ne doit point compter parmi les mouvemens gnreux du peuple vers
la libert, ni regarder comme son ouvrage, l'meute excite contre
Rveillon, riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine et citoyen
estimable. Le pillage de ses ateliers, la fureur des brigands qui s'y
livrrent, les cris de mort pousss contre lui, l'ordre de fermer les
maisons donn par une troupe de sclrats qui couraient les rues, les
alarmes, les terreurs rpandues en un instant dans la capitale,
n'taient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer les esprits,
faire redouter la rvolution, et se mnager le prtexte plausible
d'entourer Paris de forces menaantes, afin de le garantir du pillage.

Les commis des fermes, qui, au grand tonnement des financiers leurs
commettans et du peuple jusqu'alors leur victime, se montrrent de
bons citoyens, avaient annonc que, depuis quelques jours, il entrait
dans la ville une foule de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun
compte de cet avis. La police laissa les brigands s'attrouper, porter
avec insolence l'effigie du citoyen dont ils dtruisaient les
possessions, et prononcer son arrt de mort.

M. de Crosne, homme faible et indcis, esclave d'un ministre
corrompu, et gardant par ambition une place suprieure  ses talens,
ne se met nullement en peine d'arrter le brigandage. Il rpond que le
guet  pied et  cheval a d'autres occupations, et qu'il faut
s'adresser au commandant des gardes-franaises. On fait vingt courses
inutiles pour trouver M. du Chtelet; enfin on russit  le joindre.
Il n'est point effray de tout ce qui arrive; il va envoyer de
puissans secours; et ces puissans secours sont une poigne de soldats
pour garder un vaste enclos, une maison immense, et pour faire face 
une multitude innombrable de vagabonds effrns, qui passent la nuit
dans les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux crimes
commands pour le lendemain. Le commandant se repose, et la police
dort; ou plutt tout le gouvernement veille, dans l'esprance d'un
dsordre qui va remplir ses vues. Aucun des sditieux n'est arrt,
aucune mesure n'est prise afin de rprimer les misrables, qui se
trouvent assez riches pour rpandre eux-mmes l'argent  pleines
mains, et entraner avec eux les ouvriers sduits ou tromps. Ils
commettent en effet les dsordres qu'on avait prvus et dsirs.

Quand les excs sont  leur comble, alors le secours arrive, et il ne
peut que redoubler le mal en ncessitant le carnage. Des ordres
excrables sont donns pour tirer sur une multitude de citoyens, dont
la plupart n'taient attirs l que par la singularit de l'vnement,
ou mme par le zle de la chose publique. On avait prpar pour les
malfaiteurs des charrettes charges de pierres, un bateau rempli de
cailloux et de btons: ils furent intercepts; mais les tuiles, les
ardoises, les meubles, y supplrent, et furent lancs comme une grle
sur les soldats de Royal-Cravate et sur les gardes franaises. Blesss
et furieux, ils obirent  l'ordre de la vengeance. Les fusils, les
baonnettes, immolrent des troupes de citoyens, tus sur les toits,
percs dans les appartemens, dans les caves; et la nuit seule mit un
terme  ces meurtres. Il ne fallait qu'un bataillon, plac le veille
sur les lieux, pour parer  tout: mais on voulait un vnement qui
part rendre ncessaire  Paris la prsence des troupes nombreuses
qu'on allait y amener, et il importait au ministre de rendre le
peuple et le soldat irrconciliables.

La providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de
choses, a toujours dconcert les mesures de nos anciens tyrans, fit
tourner contre eux cet excrable projet. Les troupes, indignes de la
mauvaise foi de leurs chefs, frmirent de l'odieux emploi auquel on
rservait leur courage. Elles se souvinrent qu'elles taient
franaises et citoyennes, et les soldats du roi devinrent les soldats
de la patrie. On en remplit cependant tous les environs de la
capitale. Quoique la runion des trois ordres ft consomme 
l'assemble nationale, et que les ministres ne parlassent que de
concorde entre le roi et les reprsentants, trente-cinq mille hommes
de troupes de ligne taient rpartis entre Paris et Versailles; vingt
mille autres taient attendus; des trains d'artillerie les suivaient
avec des frais normes. Les camps sont tracs, les emplacemens des
batteries sont forms; on s'assure des communications, on intercepte
les passages; les chemins, les ponts, les promenades sont
mtamorphoss en postes militaires. Le marchal de Broglie dirigeait
tous ces mouvemens.

La capitale, mue d'une indignation profonde  la vue d'un appareil de
guerre si audacieux, cherche des amis et des allis dans les soldats
franais qui arrivaient de toutes parts. On leur fit sentir que la
soumission absolue  la discipline des camps et des combats, qui fait
leur force contre les ennemis de la patrie, n'est pas exigible contre
la patrie elle-mme, et que le serment des guerriers les lie  la
nation encore plus qu'au roi. Le rgiment des gardes-franaises, plus
clair que le reste de l'arme par son sjour dans Paris, et
particulirement anim d'un juste ressentiment pour s'tre vu dans
l'alternative d'tre la victime des brigands du Faubourg-Antoine ou le
bourreau de ses concitoyens, donna le premier les preuves d'un
patriotisme dclar. Deux compagnies de ce corps refusent, le 23 juin,
de tirer sur le peuple. Un jeune homme, officier rcemment sorti de
cette brave lgion, et, malgr tous les liens du sang qui doivent
l'attacher  l'aristocratie, intrpide aptre de la libert, M. de
Valadi, va, de caserne en caserne, prcher les droits de l'homme, et
rappeler  chaque soldat ce qu'il se doit  lui-mme et ce qu'exige la
patrie. Le succs rpond  son zle: les gardes se mlent avec le
peuple et prennent part  tous les vnemens qui intressent la
nation. En vain les chefs inquiets les consignent; des cohortes
entires sortent des casernes o elles taient emprisonnes; et, aprs
avoir paru par centaines, deux  deux, et sans armes, au Palais-Royal,
et y avoir reu les applaudissemens dus  leur patriotisme, ils
rentrent dans les mmes casernes, sans causer aucun dsordre.

Cependant onze gardes-franaises, du nombre de ceux qui avaient refus
de tourner leurs armes contre le peuple, taient dtenus dans les
prisons de l'abbaye Saint-Germain. Le 30 juin, un commissionnaire
remit au caf de Foi une lettre, par laquelle on donnait avis au
public que la nuit mme ils devaient tre transfrs  Bictre,
_lieu_, disait la lettre, _destin  de vils sclrats et non  de
braves gens comme eux_. A peine un citoyen d'une voix forte a-t-il
fait, au milieu du jardin, lecture de cet avis, aussitt plusieurs
jeunes gens s'crient ensemble: _A l'abbaye!  l'abbaye!_ et ils
courent. Le cri se rpte; les compagnons se multiplient; la troupe
s'augmente; les ouvriers qui s'y joignent se munissent d'instrumens,
et dix mille personnes arrivent devant la prison. Les portes sont
enfonces, les gardes-franaises sont mis en libert, ainsi que ceux
du guet de Paris et quelques officiers qui, pour diverses causes, s'y
trouvaient captifs; les coups redoubls de haches, de pics, de
maillets, donns dans l'intrieur, retentissaient au loin, malgr le
bruit occasionn par un peuple immense qui emplissait les rues
adjacentes. Une compagnie de hussards et de dragons, le sabre  la
main, se prsente. Le peuple saisit les rnes des chevaux: les soldats
baissent le sabre, plusieurs mmes tent leur casque en signe de paix.
Les prisonniers dlivrs sont conduits en triomphe au Palais-Royal par
leurs librateurs. On les fait souper dans le jardin; ils couchent
dans la salle des Varits, sous la garde des citoyens; et le
lendemain on les loge  l'htel de Genve. Des paniers suspendus aux
fentres par des rubans reurent les offrandes qu'on s'empressait
d'apporter  ces guerriers patriotes. On fit reconduire un soldat
prvenu de crime, le peuple dclarant qu'il ne prenait sous sa
protection que ceux qui taient victimes de leur civisme.

L'assemble nationale, qu'une dputation de jeunes citoyens instruisit
de cet vnement, se vit alors entre deux piges. Place entre le
monarque et le peuple, compromise avec l'un ou l'autre si elle prenait
un parti dcisif, elle demanda au roi d'employer, pour le
rtablissement de l'ordre, les moyens de la clmence et de la bont.
Le roi attacha la grce des soldats dlivrs,  la condition de leur
retour dans les prisons de l'abbaye. On craignait au Palais-Royal
quelque vengeance secrte de la part des ministres et des chefs
aristocrates contre ces braves gens, s'ils redevenaient prisonniers.
Eux-mmes, inquiets de la forme dans laquelle tait conue la promesse
royale, rsistaient aux invitations de ceux qui taient plus confians.

Cette cause fut agite dans l'assemble des lecteurs, qui ds lors
tenaient des sances publiques  l'htel-de-ville, sances dont
bientt devait dpendre le salut de la patrie. M. l'abb Fauchet
plaida loquemment pour les soldats, et fit sentir la ncessit de
rendre  une scurit entire les gardes franaises dont la
dlivrance avait fait la joie publique. On proposa divers moyens:
celui qui vint en pense  M. l'abb Bertolio eut la prfrence et
russit. On arrta une dputation de douze membres  Versailles, qui
s'engagrent par serment  ne point rentrer dans Paris, que les
soldats qui retourneraient  la prison n'en fussent ressortis, avec
une pleine assurance de n'tre jamais ni recherchs ni inquits pour
cette cause. Ils n'hsitrent point d'y retourner. Les dputs
allrent  la cour: mais, instruite de cette dmarche, elle se hta,
pendant que la dputation tait en route, d'envoyer la lettre de
rmission. Les dputs revinrent le mme jour  Paris embrasser les
soldats citoyens, qu'on s'empressa de fliciter. Cet vnement fit
sentir au peuple toute sa force, acheva de troubler les ministres,
prcipita leurs oprations insenses contre la capitale, et hta le
moment dcisif o l'on devait anantir le despotisme, et lever sur
ses dbris la souverainet nationale.




TROISIME TABLEAU.

Premire motion du Palais-Royal.


L'histoire morale de la rvolution n'est pas d'un moindre intrt que
son histoire politique; et si, dans la rapidit de tant d'vnemens
extraordinaires, il et pu se trouver un spectateur tranquille et
indiffrent, qui, passant tour  tour de Paris  Versailles et de
Versailles  Paris, et entendu et compar les discours et les
opinions, il et joui du plaisir attach au plus grand contraste qui
puisse,  cet gard, exister parmi les hommes; il et senti la vrit
de l'observation que nous avons dj indique, qu'il y a des nations
moins diffrentes entre elles que ne l'taient en France la classe qui
gouvernait et celle qui tait gouverne.

On a peine  se figurer quel fut l'tonnement de la cour, des
ministres, des nobles en gnral, en apprenant que le peuple avait
forc les prisons de l'abbaye pour en tirer les gardes franaises.
Mais cet tonnement ml de mpris et d'indignation, ressemblait 
celui que des matres ont pour des esclaves rvolts, dont la punition
est infaillible. Tous les dpositaires de l'autorit, dans quelque
grade que ce ft, accoutums  la regarder comme leur proprit
particulire, ne pouvaient concevoir et plaignaient presque
l'audacieuse dmence qui venait de se permettre un pareil attentat: le
plus grand nombre, demeur tranger au progrs des ides gnrales,
n'avait pas le plus lger pressentiment sur les approches d'une
rvolution que la partie claire de la nation regardait comme
invitable, sans pouvoir toutefois en calculer le terme ni la mesure.
Quant aux maximes de libert publique, de souverainet nationale, de
droits des hommes, devenues, quelques mois aprs, constitutionnelles,
ces axiomes ne semblaient  la plupart des privilgis que des
blasphmes d'une philosophie nouvelle; et ceux qui, plus instruits, en
taient moins surpris ou moins indigns, ne les considraient que
comme des principes spculatifs qui ne pouvaient jamais avoir
d'application, et qui, dans une nation destine, selon eux,  un
esclavage ternel, perdraient infailliblement les insenss capables de
les croire admissibles dans la pratique. C'est ce qu'on vit peu de
jours aprs, lorsque M. de La Fayette, dput  l'assemble nationale,
vint proposer un projet de dclaration des droits de l'homme et du
citoyen, et dire qu'on pouvait rendre la France libre comme
l'Amrique. Cette ide, pardonnable peut-tre  un philosophe ou  un
avocat (c'tait presque la mme chose dans les ides de la cour),
parut le comble de la folie dans la bouche d'un jeune gentilhomme, qui
se dgradait lui-mme, et qui de plus attirait sur lui les vengeances
du despotisme forc  regret d'envelopper un chevalier franais dans
la proscription de tous ces hommes sans naissance, de tous ces gens
_de rien_ qui partageaient ses principes et son espoir.

Telle tait,  Versailles, l'illusion gnrale parmi tous les ennemis
du peuple, lorsqu'ils apprirent la sortie des gardes-franaises
prisonniers  l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation
qu'elle excitait, rprimrent nanmoins les premiers mouvemens de
leur fureur. Ils se rassuraient en songeant qu'ils avaient  leurs
ordres une arme prte  punir les rebelles. Ils dictrent au roi une
rponse mesure, qui calma le peuple sans dissiper ses inquitudes.
Pendant ce temps, les matres de la force arme environnaient de
troupes et de canons l'assemble nationale; et, tandis qu'elle
s'occupait  rdiger les droits de l'homme et du citoyen, elle tait
menace d'une prochaine destruction.

Dj Paris, qui votait pour la libert, tait menac des plus grandes
violences. Dj se dveloppait un plan d'attaque dont le succs
paraissait infaillible. Les vives clameurs de la capitale veillent
enfin les alarmes des reprsentans, et l'loquence de Mirabeau les
dcide  demander au roi la retraite des troupes. Dans la soire du 10
juillet, une dputation de vingt-quatre membres, prside par
l'archevque de Vienne, est reue dans ce mme palais qui recelait les
conspirateurs; elle prsente au roi une adresse pleine d'nergie et de
raison, pour le dcider  loigner sans dlai les rgimens nombreux,
les trains d'artillerie, et tous les apprts d'incendie et de meurtre
qu'on talait d'une manire si terrible aux yeux des Franais.

Dans cette adresse, o l'on avait puis toutes les arms de
l'loquence, on avait prdit les suites que devait avoir l'appareil
formidable qui menaait le peuple, et l'on proposait au roi les
moyens de tout prvenir.

La France, lui disait-on, ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur
des rois, et qu'on l'carte, par des vues sinistres, du noble plan
qu'il a lui-mme trac. Vous nous avez appels pour fixer, de concert
avec vous, la constitution, pour oprer la rgnration du royaume.
L'assemble nationale vient vous dclarer que vos voeux seront
accomplis, que vos promesses ne seront point vaines; que les piges,
les difficults, les terreurs, ne retarderont point sa marche,
n'intimideront point son courage.

On entrait dans les dtails de tous les dangers qu'occasionnait le
rassemblement des troupes, et l'on ajoutait:

Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionns. Nous
ne sommes que des hommes: la dfiance de nous-mmes, la crainte de
paratre faibles, peuvent entraner au-del du but. Nous serons
obsds d'ailleurs de conseils violens et dmesurs; et la raison
calme, la tranquille sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu
du tumulte, des dsordres et des scnes factieuses. Le danger est plus
terrible encore; et jugez de son tendue par les alarmes qui nous
amnent devant vous: de grandes rvolutions ont eu des causes bien
moins clatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations (on n'osait
dire _aux rois_) s'est annonce d'une manire moins sinistre et moins
formidable, etc.

Le monarque, dont on dictait les paroles, fit une rponse ambigu, et
persista dans le projet de conserver autour de lui toutes les forces
qu'il prtendait ncessaires au bon ordre et  la tranquillit
publique.

Cette dmarche de l'assemble nationale, cette confiance dans la
parole du roi, confiance que Paris ne partagea point, dterminrent
les ministres  presser l'excution de leur projet. La disgrce de M.
Necker, qui dsapprouvait toutes ces mesures, tait rsolue; mais elle
ne devait avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurs,
impatiens, devancrent l'excution de ce projet, et crurent faire un
grand pas en prcipitant le dpart du seul ministre qui leur tait
contraire. Ds le 11, on lui fit donner l'ordre de sortir du royaume
dans vingt-quatre heures et avec tout le secret possible. Il obit si
exactement, que son frre et sa fille, en prsence desquels il avait
reu la lettre de cachet, n'en furent instruits par lui-mme que
lorsqu'il fut arriv, le lendemain 12,  Bruxelles. Paris reut le
mme jour  midi cette nouvelle inattendue. Celui qui l'apporta au
Palais-Royal fut trait comme un insens, et pensa tre jet dans le
bassin: mais bientt elle se confirma, et il ne fut plus permis d'en
douter. Le jardin tait rempli de groupes menaans ou mornes. Alors
parut au milieu d'eux un jeune homme, Camille Desmoulins. Il faut
l'couter lui-mme: Il tait deux heures et demie. Je venais sonder
le peuple. Ma colre contre les despotes tait tourne en dsespoir.
Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement mus ou consterns,
assez disposs au soulvement. Trois jeunes gens me parurent agits
d'un plus vhment courage: ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils
taient venus au Palais-Royal dans le mme dessein que moi. Quelques
citoyens _passifs_ les suivaient: Messieurs, leur dis-je, voici un
commencement d'attroupement civique: il faut qu'un de nous se dvoue,
et monte sur une table pour haranguer le peuple.--Montez-y.--J'y
consens... Aussitt je fus port sur la table, plutt que je n'y
montai. A peine y tais-je, que je me vis entour d'une foule immense:
voici ma harangue que je n'oublierai jamais:

Citoyens, il n'y a pas un moment  perdre. J'arrive de Versailles; M.
Necker est renvoy: ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthlemi de
patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront
du Champ-de-Mars pour nous gorger. Il ne nous reste qu'une ressource,
c'est de courir aux armes, et de prendre une cocarde pour nous
reconnatre.

J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec une action que je ne
pourrais ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reue avec des
applaudissemens infinis.--Quelles couleurs voulez-vous?.... Quelqu'un
s'cria:--Choisissez.--Voulez-vous le verd, couleur de l'esprance, ou
le bleu de Cincinnatus, couleur de la libert d'Amrique et de la
dmocratie?.... Des voix s'levrent:--Le verd, couleur de
l'esprance... Alors je m'criai:--Amis, le signal est donn: voici
les espions et les satellites de la police qui me regardent en face.
Je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant
deux pistolets de ma poche, je dis:--Que tous les citoyens
m'imitent.... Je descendis, touff d'embrassemens: les uns me
serraient contre leurs coeurs; d'autres me baignaient de leurs larmes.
Un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais
m'abandonner. Cependant on m'avait apport du ruban verd: j'en mis le
premier  mon chapeau, et j'en distribuai  ceux qui m'environnaient.

Telle fut la premire motion qui tablit l'insurrection au
Palais-Royal et donna le signal de la libert. Le citoyen qui eut le
courage de la faire, s'est encore distingu depuis par des ouvrages
pleins de talent, o la gat, la hardiesse, plusieurs saillies
heureuses, et mme quelques grandes penses, demandent et obtiennent
grce pour des folies burlesques, des disparates bizarres: dfauts
qui, dans ces temps orageux, contribuaient plutt qu'ils ne nuisaient
au succs de ces ouvrages.

On peut citer ce jeune homme comme un exemple mmorable des rapides
effets de la libert. Il a lui-mme racont depuis, que, n avec une
me timide et un esprit pusillanime, l'une se trouva tout d'un coup
chauffe d'un courage intrpide, et l'autre comme clair d'une
lumire nouvelle. Sans doute cette mme influence de la rvolution
prochaine se fit sentir  tous les jeunes gens dont l'me tait ne
pour elle, et qui, des tnbres o la servitude publique devait tenir
enfouis leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement et contre
leur esprance, au grand jour de la libert, qui devait dvelopper ces
mmes vertus et ces mmes talens.




QUATRIME TABLEAU.

Sortie de l'Opra.


Le grand mouvement excit dans Paris par le renvoi de M. Necker avait
deux causes: d'abord l'opinion qu'on s'tait forme de cet
administrateur, dont l'influence au conseil se liait alors dans tous
les esprits  l'ide du bonheur public. On l'avait vu, dans son
premier ministre, porter la plus stricte conomie dans l'emploi des
revenus de l'tat. Il avait frquemment repouss les avides
sollicitations des courtisans; et une fois, entre autres, il avait
rpondu  l'un d'eux: Ce que vous me demandez forme la contribution
de plusieurs villages. Ce mot, rpandu parmi le peuple, tait devenu
presque aussi clbre que _la poule au pot_, promise en quelque sorte
aux paysans par Henri IV, et qui ne leur a t donne ni par lui ni
par ses successeurs. Ce mot avait concili au ministre une popularit
qui semblait indestructible. Son retour au ministre l'avait encore
accrue, et son exil inattendu paraissait le signal des projets
hostiles mdits contre Paris. Il devenait, en quelque sorte, une
dclaration de guerre aux habitans de la capitale.

Le second motif de l'insurrection, moins aperu de la multitude, mais
non moins imprieux, tait le besoin presque gnralement senti de
mettre Paris sous la protection d'une force publique, capable de
diriger l'indiscrte nergie du peuple, qui, par l'imptueuse
irrgularit de ses mouvemens, pouvoit compromettre le salut de la
ville et mme de l'empire.

Les lecteurs ne tenaient d'assembles ordinaires qu'une fois la
semaine. Dj leurs sances, qu'ils avaient rendues publiques, les
avaient montrs capables de prendre des mesures de vigueur dans les
vnemens dcisifs que chacun prvoyait. Nicolas Bonneville avait fait
le premier la motion d'armer les citoyens, et de former ce qu'on
appelait alors une garde bourgeoise. Cette ide, qui avait d'abord
effray les esprits, incertains du moment o l'on pourrait tenter 
force ouverte de secouer le joug du despotisme, s'tait reproduite peu
de jours avant l'exil du ministre chri; et l'on se proposait, vu la
multitude des rgimens qui environnaient Paris, de la raliser au plus
tt. Mais la formation des citoyens en corps de commune tait un
pralable ncessaire.

Dans les premires assembles lectives, spares en trois chambres,
l'abb Fauchet avait soutenu le droit et la ncessit de cette
organisation des habitans en commune: mais il parlait  un clerg trop
ami de l'ancien rgime pour entendre des penses libres et
courageuses. Il fit de nouveau cette proposition aux lecteurs runis:
elle fut accueillie comme elle devait l'tre par des hommes qui
voulaient se montrer citoyens. Il alla plus loin. Le 9, veille du
premier jour de l'insurrection dcide, on venait de faire un tableau
trs-sensible des dangers qui environnaient la cit. Il proposa aux
lecteurs de se constituer eux-mmes comme lus du peuple, et les
seuls actuellement en activit, sous le titre de reprsentans
provisoires de la commune de Paris, jusqu' l'instant o elle se
rassemblerait elle-mme, soit pour les confirmer dans cette fonction,
soit pour en nommer d'autres. Les prsidens de l'assemble, MM. la
Vigne et Moreau de Saint-Mry, eurent peur des applaudissemens
qu'obtenait cette proposition; et, dans l'inquitude qui les agitait,
ils demandrent du temps pour discuter cette question importante, et
voulurent remettre  huit jours une dcision si essentielle. A cette
proposition du dlai d'une semaine entire pour rassembler les
lecteurs, tandis que tout annonait une crise prochaine, un d'entre
eux, qui arrivait de Versailles, et qui avait vu tout l'appareil de la
guerre prpare  la patrie, M. de Leutre, se lve, et d'une voix
perante crie: Qu'ose-t-on nous dire? Huit jours! Dans trois, si nous
ne sommes sur nos gardes, tout est perdu! Rassemblons-nous demain. Si
nos prsidens balancent, qu'ils se dmettent, nous en choisirons de
moins timides. Il dsigna M. de la Salle et l'abb Fauchet.

MM. La Vigne et Moreau de Saint-Mry cdrent  leurs craintes; ils
dclarrent qu'ils se dmettaient. L'assemble s'ajourna au
surlendemain pour l'lection des prsidens. On s'tonne de ne pas
trouver, dans l'historique du procs-verbal des lecteurs, ces faits
authentiques et incontestables. La justice et l'intrt public
condamnent galement ces rticences mensongres, qui trompent ou
garent l'opinion du peuple sur le vrai caractre de ses dfenseurs
plus ou moins courageux, dans le moment o il lui importe le plus de
les connatre et de les distinguer. Ds que la rvolution fut dcide
par l'unanime et invincible insurrection de la capitale, ces deux
mmes hommes qui, trente-six heures auparavant, se dmettaient de leur
prsidence pour n'tre pas comptables aux despotes de l'nergie de
l'assemble, reprirent leurs fonctions, o ils se trouvaient forts de
toute la puissance du peuple. La prise de la Bastille acheva de les
rendre intrpides.

Si la motion de M. de Leutre (qui voulait, le samedi au soir 9
juillet, que ds le lendemain l'assemble des lecteurs se runt) et
t arrte, le centre de ralliement se ft trouv prt pour diriger 
l'instant mme les forces parses des citoyens, les brigands eussent
t contenus, les barrires n'eussent pas t incendies, Saint-Lazare
n'et pas t pill, et la libert et march d'un pas mesur ds sa
naissance. Mais les lecteurs ne croyaient pas la crise si prochaine,
et ils taient persuads qu'on serait  temps le lundi 13 pour
prvenir tous les prils. L'exil de M. Necker ayant tout prcipit,
ds quatre heures du soir le dimanche, aprs la motion de Camille
Desmoulins au Palais-Royal, l'effervescence des patriotes fut extrme.
Le peuple, outr de colre, mais non constern de l'insulte qui venait
de lui tre faite par le renvoi d'un ministre en qui il avait plac sa
confiance, n'apprit qu'avec indignation que les spectacles taient
ouverts et qu'ils taient remplis. La motion faite au Palais-Royal de
les fermer, fut appuye, dcrte, excute sur-le-champ: chose inoue
jusqu'alors, et dont l'ide seule tait faite pour frapper
d'tonnement! Jamais particulier n'avait obtenu cet honneur, devenu
exclusivement un hommage  la splendeur du rang suprme, ou de ceux
que la naissance en approche. Une adulation aussi absurde
qu'avilissante supposait que leurs maladies, leurs infortunes, et
surtout leur mort, taient toujours des calamits publiques. Cinq
semaines auparavant, le 4 juin, pendant la dernire maladie du
dauphin, mort g de sept ans, les spectacles avaient t ferms; et,
le 11 juillet, on les fermait pour la retraite d'un citoyen cher au
peuple. Ce rapprochement seul et suffi pour irriter l'orgueil de ceux
qui croient que tout hommage public n'appartient qu' la grandeur. La
plupart dtestaient ds long-temps M. Necker; et, lors de son renvoi
aprs son premier ministre, sa chte avait t pour eux le sujet
d'une joie rvoltante et scandaleuse. On les avait vus alors venir
taler leur triomphe insolent dans les spectacles, dont le peuple les
et ds-lors chasss volontiers. Cette seconde fois, le 12 juillet
1789, ils y taient accourus en foule et leur allgresse tait encore
plus grande. Ils connaissaient la destination de cette arme dont on
investissait la capitale; ils croyaient voir bientt le peuple,
effray, asservi, retomber sous le joug qu'il venait de soulever un
moment, et qui n'tait pas encore bris. Qu'on se reprsente leur
indignation et leur rage, quand l'insurrection publique vint troubler
le sentiment trompeur qu'ils avaient de leur victoire, et surtout leur
intimer l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obir et cder 
cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans violence et avec une
sorte de rgle. Nul accident grave ne signala cette sortie. Le seul
dsagrment, trs-odieux sans doute pour des ducs, marquis et comtes,
mais qu'il fut impossible de leur sauver, ce fut la ncessit de
dfiler entre deux haies de citoyens non dcors, obscurs mme, et
dont peut-tre aucun, par sa naissance, ne pouvait tre prsent  la
cour.

Plt au ciel que, sans nuire  l'tablissement de la libert publique,
il et t possible d'pargner  ses ennemis des malheurs plus grands
que cette humiliation passagre!




CINQUIME TABLEAU.

Bustes de MM. d'Orlans et Necker ports en triomphe et briss  la
place Louis-XV.


Les tableaux prcdens ont suffisamment fait concevoir quel tait le
trouble, le dsordre, l'agitation de Paris. Chaque instant y apportait
de Versailles des nouvelles qui, vraies ou fausses, redoublaient la
fermentation gnrale. Les lieux publics, les jardins, les cafs,
n'offraient partout que des groupes d'hommes avides de parler ou
empresss d'entendre; et, ds le matin de cette journe mmorable, un
pressentiment inquiet avait fait sortir de leurs maisons les citoyens
les plus paisibles. Les amis, les voisins se visitaient; les
indiffrens mme s'abordaient avec cet air de confiance, de
bienveillance mutuelle, qui nat du sentiment d'un pril et d'un
intrt commun. Ds la veille, un bruit sourd s'tait rpandu que M.
Necker tait disgraci, et l'on connaissait les dispositions de la
cour peu favorables pour ce ministre. Elle pardonne rarement  ceux
qui ont t l'objet d'un enthousiasme universel, comme il l'avait t
le jour de la sance royale; et de pareils triomphes sont reprsents,
par les courtisans, comme de cruelles offenses pour le trne.
Cependant, telle tait  Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker, du
besoin que la cour mme avait de lui, qu'on supposait la cour
convaincue de cette vrit, autant que la capitale. Cet homme clbre
jouissait alors, dans une monarchie, d'une popularit que les
dmagogues les plus heureux ont rarement obtenue dans les rpubliques:
on se plaisait  voir en lui l'homme du peuple et l'ami de la libert.
Il l'tait en effet, mais dans des limitations alors inconnues, qu'il
n'a laiss entrevoir depuis que successivement et par degrs, jusqu'
l'instant o il les a enfin exprimes et motives, dans un ouvrage
compos aprs son dpart, et qui ne lui a pas rendu la faveur
nationale. Revenons  ce moment du 12 juillet, qui associe le triomphe
de M. Necker aux premiers mouvemens de la libert naissante.

A peine la nouvelle de sa disgrace et de son dpart fut-elle rpandue
et confirme, la consternation devint gnrale. Elle se manifesta par
des emportemens, par une fureur aveugle qui porta une partie du peuple
 incendier plusieurs barrires: chez les citoyens d'une classe plus
claire, elle se montra par une douleur profonde, mle
d'indignation: bientt elle se caractrisa par tous les signes qui
annoncent une calamit publique. En un mot, on retrouva par-tout le
deuil de la patrie. Tandis que des multitudes de citoyens ferment les
grands thtres, interdisent les petites salles des boulevards o le
peuple se porte habituellement, tandis que l'on commandait  tous des
penses svres, quelques-uns conurent l'ide d'un spectacle nouveau,
 la fois triomphal et funbre, qui annonait en mme temps la
confiance et la terreur. Dans le cabinet de Curtius, taient en cire
colorie un grand nombre de bustes d'hommes clbres. On y saisit ceux
de M. Necker et de M. d'Orlans, qu'on croyait envelopp dans la
disgrace du ministre. On les couvre de crpes, ainsi que le tambour
qui les prcde. On les porte des alles du boulevard du Temple dans
la rue Saint-Martin, au milieu d'un cortge innombrable qui se grossit
 chaque pas. Le cri rpt, _chapeau bas!_ fait un devoir aux passans
de saluer ces images rvres. Le guet  cheval du poste de la
Planchette reoit du peuple l'ordre d'escorter les porteurs. La garde
de Paris cde aussitt  cette volont gnrale. On se prcipite de
toutes les issues, pour voir cette nouveaut rpublicaine. On en
augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependant
imposante. Tout s'anoblissait par l'ide d'honorer avec clat deux
hommes qu'on croit victimes de leur gnreux amour pour le peuple. Les
rues Grenta, Saint-Denis, la Fronnerie, Saint-Honor, par o passent
successivement les images devenues momentanment l'objet du culte
public, contiennent  peine les flots de citoyens qui se succdent
avec une rapidit toujours croissante.

C'est avec cet immense cortge que les bustes arrivent  la place
Vendme. On les promne autour de la statue de Louis XIV..... O
changemens oprs par la rvolution d'un sicle! L, fut lev, par
l'adulation servile d'un courtisan, le bronze de ce monarque, qui,
d'un regard, faisait trembler sa cour, vit prs de soixante ans son
peuple  ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites de son
despotisme, de son faste orgueilleux, qui, de loin, prparaient les
afflictions douloureuses d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple
est chang. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules hros de la
fronde, fuyant devant quelques soldats soudoys pour contenir ou
chtier des bourgeois: c'est pourtant ce que l'on croyait; mais on se
trompa. Un dtachement de Royal-Allemand se prcipite sur ces
bourgeois devenus citoyens, qui ne prennent point la fuite, comme les
stipendiaires s'en taient flatts. L'action fut vive; plusieurs
personnes y furent blesses. Un cavalier de Royal-Allemand fut tu
d'un coup de pistolet par un mdecin. Le cortge carte enfin la
troupe et continue sa route avec une ardeur nouvelle. On voulait se
rendre aux Tuileries par la place Louis-XV. L, commena l'excution
manifeste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un
dtachement de dragons se prcipite  coups de sabres sur
l'innombrable multitude qui s'y tait rassemble pour voir passer les
bustes de MM. Necker et d'Orlans. Le porteur de la premire effigie
fut tu, le buste mis en pices: incident qui, dans les sicles o la
superstition changeait tout en augure, serait devenu un prsage
menaant pour la personne de M. Necker, ou du moins pour la dure de
sa faveur populaire. Franois Pepin, qui portait l'effigie de M.
d'Orlans, reut un coup d'pe dans la poitrine, de la main de
l'officier qui commandait le dtachement, et fut encore atteint d'un
coup de pistolet  la jambe gauche. Un garde-franaise fut tu par un
dragon; mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu d'o le coup
partait, tua  son tour, d'un coup de fusil, le dragon, dont les
dpouilles furent portes au Palais-Royal. Le cortge des patriotes,
sans armes, tonn plus qu'effray de cette course  bride abattue, de
ce cliquetis de sabres, de ces images brises, de ce sang, de ces
morts, fut forc de se diviser. Une partie se porta vers le quai, une
autre rebroussa chemin par le boulevard; et ceux qui occupaient le
milieu de la scne entrrent ple-mle dans les Tuileries par le
Pont-Tournant. C'est le sujet d'un autre tableau.




SIXIME TABLEAU.

Les Gardes-Franaises sauvant M. du Chtelet, leur colonel, de
l'effervescence populaire.


S'il fallait se borner  dvelopper les circonstances principales des
tableaux que nous prsentons au public, quelques lignes suffiraient 
celui que nous mettons en cet instant sous ses yeux. Il serait
seulement ncessaire de rappeler, comme un fait incontestable, que les
gardes-franaises, en sauvant leur gnral, triomphaient d'un
ressentiment qu'ils avaient mme dj fortement exprim. Cette
circonstance  part, le sauver d'un pril imminent n'et t que leur
devoir et mme un acte d'humanit vulgaire. Mais ils le regardaient
comme leur ennemi; et l commence la gnrosit, disons mme
l'hrosme, puisque leur haine s'tait rcemment montre d'une manire
menaante et dangereuse pour sa vie.

Ici nous nous arrterions, ou du moins nous nous contenterions
d'exposer les dtails de cet acte de gnrosit, s'il ne rappelait ce
que doit la rvolution franaise  ces braves soldats, qui, en
abandonnant tout--coup le service du despotisme, le glacrent
d'effroi et prcipitrent sa chte. Persuad, par l'habitude de leur
obissance, qu'ils taient une portion de lui-mme, en perdant leurs
secours, il crut voir ses bras se sparer de lui. Sa surprise, mle
d'une terreur profonde, s'accrut encore et fut au comble quand il les
vit se vouer  la cause publique. Il passa tout--coup du sentiment
exagr de sa force au sentiment de sa faiblesse. Cette espce de
miracle, qu'il avait cru impossible, n'tonna pourtant que lui, ses
agens et ses satellites. Depuis long-temps on observait le
mcontentement de toute l'arme, de tous les corps qui la composaient;
et ce mcontentement, loin d'veiller l'attention des ministres et des
chefs sur les moyens de le calmer, ne semblait que les provoquer 
multiplier les fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient  pure
perte leurs subordonns: ceux-ci, par une vengeance imprvoyante,
avaient, dans la lutte du roi et des parlemens, excit en secret  la
dsobissance leurs soldats, qu'eux-mmes avaient frquemment
indisposs. Comment ne s'apercevaient-ils pas qu'ils minaient  l'envi
les fondemens d'un difice branl, prt  crouler sur eux? Mais leurs
destins taient marqus: il fallait que la ruine de tous les
oppresseurs ft le fruit de leurs propres intrigues. On et dit que le
ciel les aveuglait pour les perdre; caractre de cette fatalit
imposante que l'histoire des sicles passs conserve dans le rcit
des grands vnemens, et dont la rvolution franaise rappelle
frquemment le souvenir.

Telle tait, en gnral, la disposition de l'arme; et le rgiment des
gardes-franaises s'en tait lui-mme ressenti. Mais,  ces causes de
mcontentement, communes  tous les corps militaires, il s'en joignait
d'autres qui redoublaient dans celui-ci la fermentation sourde dont il
tait agit. Le dveloppement de ces causes contribuera  faire
admirer la runion de circonstances favorables  la rvolution.

Le rgiment des gardes avait t long-temps command par le marchal
de Biron. Cet homme, d'un mrite mdiocre, avait eu pourtant celui de
se faire aimer de ses soldats. Distingu  Fontenoi, et depuis oubli
de la France, mais non pas de la cour, combl de grces, parvenu  une
extrme vieillesse, et possesseur d'une immense fortune, il en
consacrait une partie  la belle tenue de sa troupe, dj
trs-dispendieuse pour l'tat. Jaloux en mme temps, et de plaire  la
cour, et de briller par son faste  Paris, il allait  ce double but
par l'clat extrieur de son rgiment, qui semblait tre devenu une
partie de son luxe personnel. Ces qualits avaient suffi pour en faire
l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obissance qu'ils lui
avaient montre en 1788, dans une action engage entre eux et le
peuple de Paris, dans la rue Saint-Dominique. Nous n'ignorons pas les
changemens qu'une anne avait oprs dans l'opinion, mme parmi les
soldats: mais, malgr ces changemens si rapides, nous avons lieu de
douter que l'influence des dispositions nouvelles se ft tendue
jusqu'aux gardes-franaises, s'ils eussent continu d'tre commands
par le marchal de Biron. Leur patriotisme, dans la crise de 1789,
l'et-il emport sur leur affection pour leur gnral?...... Bnissons
le ciel qui nous a pargn les hasards d'une pareille preuve, en
disposant des jours de leur vieux commandant! Tel tait leur
attachement pour sa mmoire, qu'une des fautes les plus graves de leur
nouveau colonel fut d'avoir fait ter de leurs casernes le buste de
son prdcesseur. C'tait sans doute une grande imprudence, et ce ne
fut pas la seule. Chaque jour multipliait les plaintes qu'ils
formaient contre lui; ils lui reprochaient  la fois une excessive
duret et une extrme avarice: deux dfauts qui placent un chef entre
la haine et le mpris. Diffrentes circonstances htaient le moment
qui devait tourner en rvolte ouverte leur ressentiment dj si
dangereux. On sait que, dans ce rgiment, plusieurs soldats exeraient
dans la capitale des mtiers et des professions qui les mettaient en
communication immdiate avec les artisans et les journaliers de toute
espce. De l, des conversations sur les affaires publiques, dans un
temps o tous les esprits taient chauffs; de l, des rapports plus
intimes avec le peuple, et en quelque sorte une communaut de
ressentiment. Ils lisaient ou entendaient lire cette foule d'crits,
publis tous les jours, o les torts du gouvernement, les projets
absurdes et dsastreux des ministres et de tous les hommes en place,
taient dnoncs au peuple dans un style grossirement nergique, dont
l'effet s'est plus d'une fois manifest trop rapidement. Ces crits
taient sems de ces maximes qu'on appelle philosophiques, et qui ne
sont que le rsultat du plus simple bon sens, puisque la plupart
expriment des vrits incontestables, qui frappent par leur vidence,
et que le coeur saisit avidement. On portait, jusques dans les
casernes, ces crits, qui rpandaient parmi les soldats les ides, les
rumeurs et les agitations de la capitale. Des libralits,
accompagnes de promesses, donnaient du poids parmi eux  cette
nouvelle doctrine; et l'accueil, quelquefois fraternel, qu'ils
recevaient des citoyens les plus aiss, formait un contraste saillant
avec la rudesse dont les agens du despotisme usaient  l'gard de ses
soutiens. On aigrissait encore leur mcontentement contre leur
colonel, qui,  ce titre seul, tait trs-odieux au peuple. On le
supposait complice des mesures prises avec les ministres contre Paris;
et l'opposition rvoltante de cette conduite et de ses devoirs comme
dput  l'assemble nationale, redoublait l'indignation populaire:
plus d'une fois il en avait vit l'effet, lorsqu'il courut enfin le
risque d'en tre la victime.

Le dimanche 12 juillet 1789, jour o commena l'insurrection, M. du
Chtelet fut reconnu et poursuivi par le peuple. O croit-on qu'il
alla chercher un refuge? Au dpt mme de ses soldats, sur le
boulevard de la Chausse-d'Antin. Il les crut capables d'un sentiment
gnreux; et il ne se trompa point. Berbet, l'un d'eux, de la
compagnie de Gaillac, le couvre de son corps et en quelque sorte de
son courage; il presse, il conjure les grenadiers et soldats du poste
de sauver leur colonel; dit que, s'il est coupable, c'est aux lois 
le punir, et non pas au peuple. Il y a, dans l'expression des
sentimens honntes, une influence rapide et contagieuse qui saisit
toutes les mes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils se
runissent, l'entourent, le conduisent en sret au quartier-gnral,
htel de Richelieu, et le mettent  l'abri d'une vengeance populaire,
qui s'exerait principalement pour eux. Ce ne fut pas la seule
occasion qu'eurent les gardes-franaises d'arracher leur colonel  la
fureur publique. Ce mme gnral, en passant le bac des Invalides, fut
prs d'tre jet dans la Seine, par le peuple qui remplissait la
barque et qui le reconnut. Ce furent encore ces soldats si cruellement
maltraits, qui le sauvrent. Le coeur se complat dans le rcit de
ces actions qui honorent l'humanit. Plt au ciel que les gnreux
sentimens des gardes-franaises eussent ds lors t accompagns des
ides saines qui ne peuvent tre que l'ouvrage du temps et de la
libert! On n'aurait point  joindre  ces justes loges des regrets
non moins justes: on n'aurait point  reprocher aux gardes-franaises
les inquitudes qu'ils ont donnes  la libert naissante, aprs
l'avoir assure par leur courage: ils n'auraient pas envi  leurs
concitoyens,  leurs frres, vainqueurs de la Bastille, le modeste
honneur d  ceux qui les avaient aids  renverser cette forteresse
du despotisme. Braves gardes-franaises, l'empreinte d'une couronne
murale, trace dans une broderie au bras de vos concitoyens qui, sans
tre guerriers de profession, se sont montrs intrpides comme vous,
dignes de combattre auprs de vous, n'et fait que rehausser l'clat
de la mdaille d'or dont vous tes dcors. Mais vous avez eu le
triste avantage de l'emporter dans ces odieux dbats si effrayans pour
la patrie. L'assemble nationale s'est vue, pour la premire fois,
contrainte de droger  l'un de ses dcrets, jusqu'alors immuables.
C'est vous, qui, opposant  la puissance des lois la puissance de
l'pe, l'avez force  recevoir, comme une offrande gnreuse, comme
un nouveau don patriotique, le sacrifice que les vainqueurs de la
Bastille firent de leur voeu le plus ardent. Ne reprochons point  nos
lgislateurs une prudence ncessaire, qui a sauv  la capitale des
scnes de sang, et arrach  nos ennemis une de leurs cruelles
esprances. L'assemble nationale voulut voir dans la conduite des
gardes-franaises, non pas une violence de prtoriens, ni une rvolte
de janissaires, comme le souhaitaient nos ennemis, mais un garement
passager d'hommes livrs entirement  des ides militaires, trangers
aux ides civiques, et privs des instructions que la constitution
seule peut faire passer jusqu' eux. Nous terminerons cet article par
le rcit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui montre -la-fois leur
loyaut, leur inconsquence, leur grandeur d'me, et une indiscipline
qui pouvait devenir funeste, sans le courage, le sang froid et le sage
hrosme du gnral la Fayette. Aprs avoir obtenu du roi la
permission de s'enrler dans la garde nationale parisienne, il leur
prend fantaisie d'avoir des cartouches de leur ancien major. Ils se
portent de nuit, au nombre d'environ deux mille,  l'htel de M. de
Mathan et dans les rues adjacentes. Cet officier, plein de sens et de
mrite, leur reprsente que, maintenant qu'ils sont, de l'agrment du
roi,  la ville de Paris, s'ils veulent des cartouches de cong, c'est
au commandant la Fayette  leur en donner, comme leur gnral. Les
ttes s'chauffent, la fermentation s'accrot et devient effrayante.
Cinquante sont dtachs pour aller chercher,  l'instant mme,  trois
heures du matin, le gnral la Fayette. Pendant qu'ils y courent, on
dispose des canons, on s'chauffe mutuellement par des menaces, par
des propos injurieux contre lui. Le dtachement arrive  l'htel du
commandant, et lui dclare ce dont il s'agit. Soldats, rpond-il,
allez dire  vos camarades que je vais y aller tout  l'heure et tout
seul. La rponse vole: on n'y croit pas; on s'obstine  penser que si
le gnral se porte vers eux, il va y venir en forces. Il s'habille,
il monte  cheval; il arrive tranquillement seul au milieu de cette
troupe de furieux, confondus de son calme intrpide. A cet aspect
inattendu, ils se taisent. Il parle..... Me voil seul; osez! Que
ceux qui ne veulent pas servir la libert prennent des cartouches de
M. de Mathan; ils appartiennent  l'ancien rgime: que ceux qui,
fidles  la patrie, veulent des congs pour un temps et revenir
ensuite sous les drapeaux de la rvolution, se prsentent  huit
heures  l'htel-de-ville; ils en auront de moi. Adieu. C'est un
brave homme!..... Les applaudissemens partent, se communiquent; tous
les coeurs sont  lui. Le gnral s'en retourne combl d'loges, et
eux-mmes se retirent en paix. L'ide d'un grand courage ne pouvait
manquer de saisir les gardes-franaises; et ds-lors les voil rendus
 eux-mmes et  la patrie.




SEPTIME TABLEAU.

Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant, le 12
juillet 1789.


On s'tonnera peu sans doute que ce mme jour du 12 juillet ait
produit,  la fois et presque  la mme heure, plusieurs de ces scnes
imposantes ou terribles, que la peinture et l'histoire s'empressent
galement de transmettre  la postrit. Rien ne prouve mieux qu'il
existait, entre toutes les classes de citoyens, un ordre de sentimens
communs  tous, auxquels se ralliaient alors les habitans de cette
grande ville, diviss depuis par la diffrence des opinions et des
intrts.

Nous avons vu cette nombreuse portion du peuple qui accompagnait les
bustes de MM. Necker et d'Orlans se partager en trois files, dont
l'une se prcipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant; ceux qui
la composaient y furent poursuivis par un fort dtachement de
Royal-Allemand, que commandait le prince de Lambesc, alors  la tte
de sa troupe. C'tait le dimanche, un jour o les promenades publiques
sont remplies de monde. Le voisinage des Champs-lyses, la curiosit
mme d'tre  porte de voir les manoeuvres des troupes qui alarmaient
la capitale, avaient attir dans les Tuileries une affluence de monde
plus grande que de coutume. Qu'on se figure le tumulte, l'effroi, la
surprise de ces citoyens paisibles, voyant accourir, avec les signes
de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient un asile dans le
jardin; et, sur leurs pas, se prcipitant aprs eux une troupe de
cavalerie, les poursuivant, les frappant  coups de sabres, renversant
et foulant ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Dans ce dsordre,
on distinguait le froce prince de Lambesc, qui, le sabre nu, blessa
un vieillard  qui l'ge ne permit pas de fuir assez promptement.
Cependant, aprs le premier instant de terreur, ceux qui, plus prs du
Pont-Tournant et des terrasses voisines, avaient vu les cavaliers de
Royal-Allemand s'engager dans le jardin, s'animent tout--coup d'une
fureur gale au pril qu'ils ont couru. Le grand nombre de chaises
dont le jardin tait rempli, devient, pour les citoyens dsarms, une
arme de dfense. Les uns s'en couvrent pour tre  l'abri des coups
qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les soldats du haut des
terrasses qui couronnent le fer  cheval. Ces chaises, semes et
accumules vis--vis le Pont-Tournant, deviennent un obstacle au
retour des cavaliers: ils s'en apperoivent, et eux-mmes craignent
d'tre enferms parmi des ennemis sans armes. Dj l'on essayait de
tourner le Pont, lorsque les cavaliers, revenus sur leurs pas,
cartent la foule, et, regagnant les Champs-lyses, retournent au
galop dans l'enceinte destine  leur rassemblement.

La nouvelle de cette irruption d'une troupe trangre dans un lieu
consacr  des promenades paisibles, se rpand aussitt dans Paris:
l'effet qu'elle y produisit ne fut point la terreur, mais une
indignation gnrale, un vrai soulvement. Chaque citoyen croit qu'on
va l'attaquer dans ses foyers, et se tient prt  les dfendre. Des
poux, des pres, des parens, alarms pour leurs femmes, leurs enfans
et leurs proches, qui, dans ce jour de dlassement, taient alls ou
du moins avaient pu aller dans ce jardin et prir dans un danger si
imprvu, redoublrent de haine pour un ministre qui se permettait de
pareils attentats; car, en ce moment, c'est aux ministres autant qu'au
prince de Lambesc qu'on imputait cette violence insense. Ce fut elle
qui poussa des hommes, jusqu'alors timides,  prendre parti contre le
gouvernement. Tel bourgeois de Paris qui la veille et frmi peut-tre
de cette seule ide et l'et rejete avec effroi, devint un ennemi
mortel du ministre et de la cour. C'est ainsi que cette atrocit
absurde du prince de Lambesc a servi puissamment la cause publique. La
prcipitation, en forant les citoyens  se mettre sur la dfensive,
en mme temps qu'elle dcelait les projets de la cour, les drangea et
les fit chouer par la terreur qu'excitrent, parmi les ministres, la
promptitude et l'unanimit de l'insurrection. En effet, si le prince
de Lambesc, fidle aux ordres que sans doute il avait reus, se ft
content de dissiper la foule de ceux qui suivaient les bustes de MM.
d'Orlans et Necker, il et paru n'avoir fait que son devoir en
rprimant un dsordre et des attroupemens nouveaux, dangereux pour la
tranquillit publique. C'est ainsi qu'en aurait jug du moins cette
classe toujours nombreuse d'hommes imprvoyans et timides qui, dans
leur simplicit de citadins, sont bien loin de souponner les perfides
complots qui se trament autour des rois. Peut-tre, sans
l'effervescence subite et universelle occasionne par l'incursion du
prince de Lambesc, le ministre aurait pu, dans les deux jours
suivans, assurer le succs des mesures dj prpares contre la
capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque temps dans cet tat
intermdiaire entre l'esprance et la crainte, qui laisse les
inquitudes, sans permettre les partis violens. C'est l'effet que les
ministres attendaient d'une proclamation affiche partout, dans
laquelle ils prsentaient l'arrive des troupes royales comme une
prcaution de prudence ncessaire au maintien de l'ordre, un secours
contre les brigands. La proclamation n'ajoutait pas que les brigands
avaient t soudoys par les ministres mme, pour occasionner ces
dsordres, et leur fournir un prtexte d'appeler des rgimens autour
de Paris et de l'assemble nationale, qu'on parlait de transfrer 
Soissons ou  Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil moment
dcrditait la proclamation des ministres; et ce fut un service que le
colonel de Royal-Allemand rendit alors  la rvolution.

Il lui en avait dj rendu un prcdemment, le samedi 11.
L'insubordination des gardes-franaises alarmait les chefs des autres
corps: le prince de Lambesc surtout avait redoubl de svrit 
l'gard de son rgiment, alors cantonn  la Meute. Une consigne
rigide dfendait qu'aucun soldat des gardes-franaises entrt dans le
camp, sous quelque prtexte que ce ft. Deux grenadiers de ce rgiment
suspect, ignorant la consigne, se prsentrent, pour voir quelques
soldats leurs compatriotes. On ne voulut point les laisser entrer. La
sentinelle les menaa de tirer sur eux. L, devait finir la scne, et
la discipline militaire tait satisfaite. Mais le prince de Lambesc
survint; et se livrant  l'emportement de son caractre, il mla  ses
grossires imprcations la menace de leur faire donner cinquante coups
de plat de sabre. Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne
manqurent pas de raconter  leurs camarades les dtails de cet
accueil. Tous s'associaient au ressentiment de leurs compagnons; et de
la haine pour le colonel franais, on passait  la colre contre un
rgiment tranger. Les soldats de Royal-Allemand en recueillirent les
fruits ds le lendemain, quoique leur seul tort ft d'obir aux ordres
d'un commandant qu'ils dtestaient, et que mme ils maltraitrent,
dit-on, dans sa fuite[8]. Mais revenons  cette aprs-midi du 12
juillet, dont l'poque sera si fameuse dans l'histoire de la
rvolution. Tandis que M. de Lambesc tait occup d'un ct, d'autres
troupes trangres, postes en diffrens faubourgs, firent aussi
quelques incursions dans les rues voisines, et contriburent 
augmenter la fermentation. Les citoyens de ces quartiers loigns des
Tuileries, crurent tous avoir couru le mme pril que ceux qui
s'taient promens dans ce jardin. Ds le soir mme de cette journe
mmorable, l'indignation contre les soldats trangers fut gnrale: il
semblait qu'ils eussent cess d'tre des troupes royales; on ne voyait
plus en eux que des ennemis et des Allemands. On paraissait au
contraire ne voir que des amis dans les soldats franais; le peuple
pressentait, comme le disait en ce mme temps un orateur clbre,
qu'ils oublieraient un moment leur qualit de soldats pour se souvenir
qu'ils taient hommes. C'est ce que craignait le despotisme, malgr
son aveuglement; et voil pourquoi il s'tait environn de troupes
trangres. Trois rgimens suisses taient camps au Champ-de-Mars,
Salis-Samade, Diesbach et Chteauvieux; ce mme Chteauvieux qui
trompa l'esprance des ministres et des chefs, en prenant parti pour
la rvolution; crime impardonnable  leurs yeux, crime qui long-temps
aprs, dans l'affaire de Nancy, attira sur ce rgiment la vengeance
d'un homme que nul Franais ne nommera plus sans horreur, le perfide
de Bouill.

  [8] Il est  remarquer que, quelques jours aprs la fuite de M.
  de Lambesc, le peuple s'tant port en foule  sa maison pour la
  dtruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment
  de chaque individu contre cet homme froce, n'en fut ni moins
  prompte ni moins zle  la prserver de l'incendie.

A Svres et  Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt et de
Royal-Pologne. Trois autres rgimens taient prts  marcher vers la
porte d'Enfer. C'taient encore des Allemands.

C'est alors que se montra, dans toute son horreur, aux yeux des
Franais, ce vieux secret des cours, ce moyen d'opprimer une nation
par des trangers que cette nation paie pour sa dfense. En tout pays
et en tout temps, le premier pas vers la libert devrait tre la
suppression de cet abus rvoltant: mais, par malheur, il ne peut tre
dtruit que quand la libert commence  s'tablir, comme il ne
commence  s'tablir (du moins pour l'ordinaire), que lorsque la
libert chancle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait plus
sous Louis XI, qui le premier appela en France ces trangers
mercenaires, empresss  trafiquer de leur sang,  le rpandre (s'il
le faut) au-dedans du royaume comme au-dehors, sur l'ordre de celui
qui les soudoie. Bientt cet instrument de la tyrannie devint un faste
du trne. Les cours se remplirent de soldats trangers, comme si le
monarque tait en guerre avec son peuple. Partout les rois se sont
trop souvent, il est vrai, montrs les ennemis des nations qu'ils
gouvernaient: mais cette vrit cruelle, ne devaient-ils pas la cacher
avec soin, plutt que de l'annoncer, de la publier eux-mmes, de la
rendre, en quelque sorte, visible aux yeux les moins clairs, en ne
s'offrant aux regards qu'avec l'appareil d'une force arme, et surtout
d'une force trangre, entours d'hommes indiffrens au bien, au mal
de leur empire, sans patrie, sans affection locale, insensibles comme
l'acier qui les couvre et comme le fer dont ils menacent les citoyens?
Ah! si cette pompe froce est odieuse et dplace partout, combien ne
l'est-elle pas davantage chez un peuple de tout temps clbre par son
amour pour ses rois!

Ces rflexions sur les troupes trangres, soit dans l'arme, soit
auprs de la personne de nos rois, ne peuvent s'appliquer
rigoureusement aux Suisses, qui, par une singularit remarquable, ne
de leur constitution politique, conservent le got de la libert, en
vendant leurs services militaires aux despotes. Leur conduite dans la
rvolution a prouv qu'en se croyant engags au service du roi, ils ne
se regardaient pas comme trangers  la nation. Fidles  la
discipline, ils ont prvenu des dsordres, sans se montrer disposs 
rpandre le sang franais. Cette sagesse semble les naturaliser en
France; et peut-tre, avec le temps, y prendront-ils ces ides de
libert politique qui dj inquitent les dpositaires du pouvoir dans
les cantons o rgne l'aristocratie. Sans doute que, dans ces cantons,
ceux qui gouvernent auraient voulu que les Suisses au service de
France eussent cru n'tre qu'au service du roi, et qu'ils eussent obi
fidlement aux ordres du despotisme: mais cette imprudence,
qu'et-elle produit qu'une inutile effusion de sang et la destruction
de ceux qui s'en seraient souills? Telle est, depuis cette poque, la
propagation des ides libres, que peut-tre les aristocraties
helvtiques redoutent, pour leurs sujets tablis en France, la
communication de ces ides qu'ils pourraient reporter dans leur
patrie; il est probable qu'elles s'empresseront moins d'exposer leurs
compatriotes  la contagion qu'elles redoutent. Elles aimeront mieux
les vendre  des despotes chez lesquels les Suisses sont moins exposs
 _se corrompre_, que dans un pays entirement libre comme la France,
qui peut leur apprendre que, dans les cantons aristocratiques, ils ne
jouissent que d'une libert trop incomplte.

Quant aux autres corps de troupes trangres au service de France, un
dcret de l'assemble nationale les a depuis peu incorpors dans
l'arme franaise; et cette mesure provisoire annonce et prsage le
moment o la libert n'admettra que ses enfans et ses amis parmi ses
dfenseurs arms.

Franais, vous tes libres; vous avez conquis la libert sur les
ennemis du dedans; vous seuls la dfendrez avec courage contre les
ennemis du dehors. On vous vante la discipline des armes trangres,
on s'en fait un titre pour vous engager  conserver dans la vtre des
rgimens trangers; eh bien! imitez-la cette discipline, surpassez-la,
s'il se peut: mais croyez que votre libert, votre patrie, ne seront
bien dfendues que par vous. Dfiez-vous de tous ces argumens rpts
par le despotisme; clairez-vous, armez-vous, soyez fidles  votre
devise;  ce prix, vous vous passerez des trangers; et le temps
approche o les trangers souhaiteront de devenir Franais.




HUITIME TABLEAU.

Action des Gardes-Franaises contre Royal-Allemand, vis--vis le
dpt, Chausse-d'Antin.


Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux ministres
l'inquitante disposition des troupes et surtout des gardes-franaises,
on avait pris soin d'opposer  ceux-ci des rivaux redoutables; et
c'tait ce qui avait fait prfrer le rgiment de cavalerie
Royal-Allemand, dont la tenue paraissait excellente, que
l'on croyait plein de bravoure et trs-attach  son colonel, M. de
Lambesc, ds long-temps odieux par une frocit grossire, excuse en
partie sous l'apparence d'un zle ardent pour la discipline. Cet homme
avait paru digne d'tre un des principaux instrumens des projets
ministriels. Nous venons de voir  quels excs il s'tait port
contre le peuple, mot qui, pour lui et pour ses pareils, quivalait 
celui de populace. Cette violence imprudente et prmature, si
heureuse par les dsastres qu'elle prvint, produisit, dans cette mme
journe, des vnemens utiles  la rvolution. Cet assemblage de
circonstances prpares pour elle comme par une providence
bienfaisante, cette fatalit qui fit tourner  la ruine des
oppresseurs toutes les mesures concertes pour le succs de leurs
entreprises, tandis qu'au contraire les malheurs apparens et passagers
du peuple, ses fautes mme et celles de ses conducteurs, servirent au
succs de sa cause; c'est le phnomne qui se reproduit le plus
frquemment dans l'histoire de la rvolution: voil ce qui la
distingue de toutes les rvolutions connues, soit qu'en effet ce
caractre lui appartienne exclusivement, soit que les historiens qui,
dans les sicles passs, nous ont transmis le rcit de ces grands
bouleversemens politiques aient nglig de recueillir et de rendre
saillantes les circonstances par lesquelles ce mme caractre se
serait plus ou moins manifest.

Revenons aux effets qui rsultrent immdiatement de l'absurde
conduite de M. de Lambesc. Il avait command  un dtachement de
soixante hommes de son rgiment de traverser un faubourg de Paris,
d'aller se poster devant le dpt des gardes-franaises,
Chausse-d'Antin: mais ces trangers ignorant leur chemin et pouvant
s'garer dans les rues, on leur avait donn, pour les prcder et les
conduire, un cavalier du guet. Ils arrivrent au galop  la porte
Saint-Martin, dfilrent le long du boulevard, et vinrent, suivant
l'ordre qu'ils avaient reu, se poster devant le dpt des
gardes-franaises. Ce poste parut choisi pour les outrager. Et en
effet, ceux-ci, tant comme prisonniers dans leurs casernes, virent,
dans cette provocation gratuite, une insulte d'autant plus grande
qu'elle paraissait impossible  punir. Ce surcrot d'indignation, ml
 la rivalit militaire, anoblie alors par l'intrt de la vengeance
nationale, les et sur-le-champ fait courir aux armes: mais un reste
de subordination leur fit respecter la consigne et les ordres d'un
colonel qu'ils dtestaient. M. du Chtelet, dsespr de perdre un
rgiment qui avait prodigu  son prdcesseur, le marchal de Biron,
une obissance et un respect filial, n'avait trouv d'autre moyen pour
le conserver que d'enfermer les soldats. Leurs officiers, autrefois si
durs et si orgueilleux, avaient chang de ton; harangues, prires,
menaces, promesses, supplications, rien n'tait pargn pour les
enlever  la cause du peuple. Tout fut inutile. Rsolus  ne point
cder, ils se faisaient pourtant une peine de rsister  leurs
suprieurs et de dsobir  des ordres qu'on supposait mans du roi.
Partags entre ces divers sentimens, ils n'en demeuraient pas moins
inbranlables dans leur attachement  la cause du peuple. Un cri
intrieur, plus fort que la voix de leurs officiers, repoussait
invinciblement les prires et les menaces, les craintes et les
esprances. Dans ce combat de tant de passions opposes, un incident
nouveau vint accrotre le trouble et presser leur dtermination:
c'tait le retour de leurs camarades, qui, rentrant prcipitamment et
d'un air gar dans les casernes, aprs l'hroque expdition de M. de
Lambesc, s'criaient qu'on gorgeait leurs frres, et racontaient ce
qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu. Alors ce n'est plus
qu'un cri d'indignation; le tumulte redouble; ils veulent sortir,
s'lancer de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mmes,
saisissent les soldats, les embrassent; d'autres se couchant  terre,
barrent la porte en criant: Vous ne sortirez de vos casernes qu'en
marchant sur mon corps! Ces obstacles les retiennent un moment, leur
courage chancelle, lorsque tout--coup il se ranime et devient une
fureur guerrire. Ce mouvement subit et imptueux venait de l'approche
d'un dtachement de leurs camarades, qui arrivait tambours battans.
Ds-lors rien ne les arrte: ils repoussent ou cartent les officiers,
accourent en foule vers la grille, l'branlent, parviennent 
l'ouvrir, et sur-le-champ se rangent en bataille  l'entre du dpt,
en face des Allemands qui semblaient les braver. _Qui vive?_ s'crient
les gardes-franaises. Royal-Allemand, rpondit-on. _tes-vous pour le
tiers-tat?_ C'tait alors le nom de la nation franaise, en mettant 
part ses oppresseurs prtres et lacs, c'est--dire trois cents mille
hommes tout au plus sur vingt-cinq millions. A cette demande,
_tes-vous pour le tiers-tat?_ des trangers, des mercenaires, durent
rpondre et rpondirent en effet: _Nous sommes pour ceux qui nous
donnent des ordres_. Cette rponse leur valut une dcharge suivie d'un
feu roulant, qui leur tua deux hommes et en blessa trois. Ils tirrent
de leur ct quelques coups de pistolets, dont un seul homme fut
bless lgrement. Ce fut le terme de leurs exploits: une fuite
soudaine les droba  la fureur de leurs adversaires et  la vengeance
du peuple. Ce qui tonna davantage, ce fut le dsordre dans lequel ils
s'enfuirent, les uns prenant  droite, les autres  gauche, oubliant
leurs brillantes manoeuvres, et occups seulement du soin de se
sauver. Il semblait que le gnie de la France les et frapps de
terreur, comme il avait frapp de vertige les chefs qui leur donnaient
des ordres et les ministres qui avaient employ de pareils chefs.

Les gardes-franaises, vainqueurs de ces ennemis dtests,
s'avancrent au pas de charge, et la baonnette en avant, jusqu' la
place de Louis XV,  travers la foule immense du peuple, qui passait
tour--tour d'un silence profond  de bruyantes acclamations, et
runissait dans sa marche et dans son maintien l'expression d'une
sorte de terreur  celle de l'allgresse, toutes les deux galement
effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux Champs-lyses o taient
retranches d'autres troupes trangres. Aucune ne fit le moindre
mouvement: les gardes-franaises eurent le choix du poste qui leur
convenait; et ce poste choisi, ils le gardrent tranquillement pendant
cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placs entre l'arme du
ministre et leurs concitoyens, dont ils taient devenus l'esprance
et l'appui.

Divers incidens ns de la mme cause acclraient, dans la capitale,
les progrs d'un mouvement universel. Vers la mme heure, sur le
boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort dtachement de
Royal-Cravate, vint se poster au bout de la rue du Temple, en face des
petits spectacles. L, ils firent plusieurs volutions en prsence
d'une foule de curieux, dont le nombre, considrable en tout temps et
surtout le dimanche, se trouvait encore accru par la clture inopine
des thtres voisins. Le rsultat de ces volutions fut enfin de se
ranger en bataille; et en dernier lieu, lorsque ces cavaliers
barraient toute la largeur du boulevard, un ordre que l'on n'entendit
pas, les fit partir  la fois comme un trait et  bride abattue,
renversant dans leur course tout ce qui traversait le boulevard,
hommes, femmes, enfans, qui, dans la scurit de la paix, se
trouvaient exposs  des accidens rservs pour la guerre. Ces
pandours brutaux eurent bientt parcouru la longueur des boulevards,
et arrivrent en peu de minutes vers la place de Louis XV, o M. de
Lambesc les attendait.

Nous omettons quelques actes de violence, ou plutt quelques
assassinats commis dans cette mme soire, par des hussards et par des
officiers de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-franaises,
qui, pour rponse  la question du jour, _tes-vous pour le
tiers-tat?_ reurent des coups de sabre ou de pistolet. Ces
atrocits, qu'on apprenait d'un moment  l'autre, appelaient le peuple
 la runion de toutes ses forces contre des ennemis si barbares. La
plupart furent punis sur-le-champ par ceux qui avaient pens en tre
les victimes. Le peuple se prcipitait sur le coupable au moment o il
venait de tomber, et la figure d'homme disparaissait sous les coups
dont l'accablait la fureur de la multitude. On portait ces restes
hideux au Palais-Royal, devenu l'entrept de ce commerce meurtrier
entre les agens du ministre et leurs ennemis. L, taient le foyer de
l'insurrection, le point de dpart et de retour pour tous les projets,
pour toutes les vengeances; et ce lieu, dans son troite enceinte,
offrit aux yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus terrible le
crime et sa punition.

L'action la plus coupable de cette journe, plus heureuse par ses
suites que funeste par ses dsastres, celle qui fait le sujet de ce
tableau, jointe  l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les
Tuileries, a t, comme on sait, l'objet d'une poursuite juridique.
L'accus a t absous, et il en sera quitte pour le mpris et
l'horreur de la postrit. En avouant les faits, il a prtendu n'avoir
agi que d'aprs des ordres suprieurs, quoique ces ordres n'aient pu
lui faire un devoir de poursuivre ses victimes jusques dans un jardin
rempli d'hommes dsarms, de femmes et d'enfans. Au dfaut de la loi
civile, un conseil de guerre devait juger ses moyens de dfense. Mais
qu'et servi ce conseil de guerre, sinon  faire voir la difficult de
porter un jugement dans une affaire de ce genre, au moment o
prissent les principes du despotisme, o commencent  natre ceux de
la libert? Si l'insurrection et fini par tre appele rvolte (ce
qui ne pouvait arriver que par la victoire du despotisme) M. de
Lambesc, absous par la loi, et t rcompens par les dpositaires de
la puissance; mais il et t encore mpris autant que ha, pour
avoir ml  l'excution de leurs ordres une cruaut inutile. Dans le
triomphe de la cause publique, quand l'unanimit et le succs de
l'insurrection rendent ridicule la tentative de lui donner le nom de
rvolte, l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve seulement que
cette loi, ouvrage du despotisme, mnageait des ressources et des
subterfuges aux hommes vils qui s'en montraient les appuis et les
dfenseurs. La libert les ddaigne et leur pardonne.




NEUVIME TABLEAU.

Les troupes du Champ-de-Mars partant pour la place Louis XV, le 12
juillet 1789.


Tandis que Paris tait livr au tumulte et aux dsordres dont les
tableaux prcdens n'expriment qu'une faible partie, les troupes
rpandues aux environs de la capitale semblaient la menacer d'un sige
ou d'un blocus. C'tait le rsultat des mesures prises aprs la sance
royale du 23 juin. Ds-lors le renvoi des ministres avait t dcid.
Les prtres et les nobles, parvenus  faire de l'autorit royale
l'instrument d'une faction, avaient dtermin le roi  des mesures de
rigueur; et le choix mme des nouveaux ministres, connus par leur
mpris pour le peuple, attestait cette effrayante rsolution. Inquiets
cependant de l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se dvelopper
rapidement, plus alarms encore de l'insubordination des
gardes-franaises, ils avaient appel les rgimens qu'ils avaient cru
les plus attachs  l'obissance passive, ce dogme si cher aux
despotes, mais alors branl partout et mme dans les armes. On
avait cru le raffermir et le fortifier parmi les soldats, en mettant 
leur tte un marchal de France clbre dans la guerre. M. de Broglio,
dsign depuis long-temps comme un des gnraux que la France
opposerait le plus heureusement  ses ennemis trangers, fut choisi
pour s'opposer aux Franais dans la guerre leve entre eux et
l'aristocratie fodale et sacerdotale. Il eut sous ses ordres une
vritable arme; on porte  plus de trente mille hommes le nombre des
soldats qui environnaient Paris. C'tait le parti le plus funeste que
l'on pt faire prendre au monarque; aussi eut-on beaucoup de peine 
l'y rsoudre; et, pour y russir, il avait fallu le remplir de fausses
terreurs. On lui montra les troubles de Paris sous un aspect
formidable, mme pour sa personne; et ces troubles furent le prtexte
dont on se servit pour arracher de lui l'ordre de faire venir ce grand
nombre de rgimens. On supposait que, plus ce nombre serait
considrable, plus le pril paratrait grand au roi que l'on voulait
tromper. On assure qu'en voyant le marchal de Broglio mand de
Lorraine, le roi en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: Que je
suis malheureux! J'ai tout perdu, je n'ai plus le coeur de mes sujets,
et je suis sans finances et sans soldats. Le roi se trompait sur le
premier point: sa personne tait aime. Mais puisqu'il n'avait point
de soldats, ce n'tait donc point d'eux qu'il fallait rien attendre;
et d'ailleurs, quand il en aurait eu, des soldats ne pouvaient
rtablir ses finances; et l'appareil militaire qui menaait Paris,
n'aurait pu qu'affaiblir l'amour de ses sujets pour sa personne. Cet
appareil tait vraiment formidable: mais ce qui le rendit plus odieux,
plus rvoltant, ce fut ce grand nombre de trains d'artillerie, de
bombes, de mortiers, et autres instrumens rservs  l'usage des
siges: attirail peu propre  persuader au peuple qu'on voulait
seulement maintenir l'ordre et assurer la tranquillit publique, comme
le disaient les ministres. Ces affreux dtails taient sans doute
ignors du roi; et les dpositaires de sa puissance lui cachaient avec
soin l'usage qu'ils en faisaient. Nous sommes loin d'appuyer l'opinion
alors admise, et qui n'est pas mme encore dtruite, qu'il s'agissait
de bombarder Paris: c'est une ide que repousse l'excs de son
invraisemblance, encore plus que son atrocit. Mais ce qui ne serait
gure moins invraisemblable, si le fait ne l'et dmontr possible,
c'est qu'il ait pu exister des ministres assez stupides pour ne pas
voir qu'en promenant sous les yeux d'un peuple entier ces instruments
de carnage et de destruction, ils ajoutaient dj  sa force si
redoutable, toute celle qu'il emprunterait de sa fureur. En ne
supposant  cet appareil guerrier que l'intention de la menace,
comment ne sentaient-ils pas que cette menace tait d'un genre 
inspirer autant d'horreur que l'excution mme du projet? De plus,
ces affreux prparatifs accrditaient le bruit dj trop rpandu que
des troupes armes devaient secrtement entrer dans Paris, livrer au
pillage le Palais-Royal et les maisons des patriotes, sans pargner
les personnes qui, par la hardiesse de leurs actions, de leurs
discours ou de leurs crits, avaient attir les regards et l'attention
des nouveaux ministres. Quoi qu'il en soit de ces complots, quel
qu'ait t le projet form contre Paris et dont le secret n'chappera
pas  l'oeil pntrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens
drent croire alors au projet formel de les exterminer. On mettait en
mouvement, on faisait avancer les troupes contre la capitale; le camp
principal tait au Champ-de-Mars. A peu de distance, aux Invalides,
tait casern un rgiment entier destin  servir ce train
d'artillerie qui avait rpandu tant d'effroi. Le quartier-gnral
tait l'htel de Richelieu; des dtachemens posts  Svres et 
Saint-Denis devaient servir de renfort. Pendant ce temps, l'assemble
nationale multipliait les adresses au roi pour demander le renvoi des
troupes; et elle recevait du monarque tromp ou des refus ou des
rponses dilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet
prpares contre ses membres les plus distingus; on faisait courir
des listes de proscription contre les patriotes. Tous ces bruits faux
ou exagrs, les nouvelles, les soupons, taient ports aux
lecteurs, qui, en se ralliant frquemment, avaient form un centre de
runion o tout aboutissait, et commenaient  devenir en quelque
sorte une puissance publique, supplment des autorits civiles, qui
gardaient un silence inexplicable. Il semblait qu'en employant la
force arme, le ministre n'attendt rien que d'elle. Dj les troupes
postes dans le Champ-de-Mars avaient reu de Versailles l'ordre de
s'avancer vers Paris. Aussitt les officiers font rassembler les
soldats; ils les rangent en bataille, et les haranguent pour les
encourager  cette expdition, comme ils eussent fait pour
l'entreprise la plus glorieuse. Ces soldats taient pour la plupart
trangers; mais il ne fallait pas moins les tromper, pour en obtenir
l'obissance qu'on souhaitait. Ils avaient vcu en France depuis
long-temps; plusieurs y avaient contract des liaisons; et il tait
difficile de leur reprsenter comme un exploit hroque le triste
courage de marcher en ordre de bataille contre des citoyens dsarms,
de porter le feu dans une ville agite par des troubles, mais qui
n'avait pas encore arbor l'tendard de l'insurrection, et qui
peut-tre n'en avait pas conu l'ide. Il fallut donc, pour les
engager  marcher contre Paris, leur faire entendre qu'ils allaient 
son secours: on leur dit que cette ville tait remplie de brigands
qu'on ne pouvait rprimer que par la force militaire. La troupe
dfile, ayant pour avant-garde un dtachement de Royal-Allemand: ils
passent les bacs vis--vis l'htel des Invalides, et viennent se
ranger en bataille dans les Champs-lyses.

Ds que le peuple voit s'avancer cette colonne imposante, il murmure,
il s'indigne, il mle la menace  la crainte; et bientt le bruit se
rpand qu'une arme venait pour gorger tous les habitans de Paris.
Mais quelle fut leur fureur, quand ils virent cette arme, que la
terreur seule avait grossie  leurs yeux, s'augmenter et se recruter
en chemin des dragons, des hussards, des rgimens de Royal-Bourgogne,
de Royal-Cravate, et enfin d'un dtachement du guet  cheval! Ce
dernier corps, que les habitans de Paris avaient toujours dtest,
tait devenu pour eux un objet d'horreur, depuis que la police en
avait fait l'instrument du despotisme le plus odieux. Une guerre
ouverte s'tait leve entre lui et cette portion du peuple que
l'orgueil dsigne sous le nom de _populace_ ou mme de _canaille_, et
que plus d'une fois le guet avait foule aux pieds dans les rues, sur
les quais, et mme sur les trottoirs des ponts. La seule apparition
des cavaliers de ce corps suffisait pour provoquer le peuple au
combat. Mais quel combat! et combien il tait ingal! Des pierres,
alors la seule arme du peuple, assaillirent les hommes et les chevaux.
A ces coups peu meurtriers, les adversaires rpondent par des coups de
fusil, dont le bruit appelle de nouveaux combattans ou de nouveaux
tmoins. La nouvelle de ce combat pntre dans l'intrieur de la
ville. Aussitt les forts de la halle, les ouvriers des ports, les
artisans robustes de toute espce, s'arment  la hte de tout ce
qu'ils rencontrent, la plupart de btons, quelques-uns de mauvais
fusils, et viennent au secours de leurs concitoyens. Mais ce qui les
servit le plus efficacement, ce fut l'arrive d'un dtachement des
gardes-franaises, qui, devenus l'idole du peuple, s'empressrent de
marcher  son secours. C'tait un spectacle curieux, que l'approche de
cette troupe guerrire au milieu d'une foule dsarme qui la suivait
ou la prcdait au combat. Des femmes, des enfans, augmentaient cette
foule; et l'on distinguait surtout, dans l'obscurit de la nuit qui
s'approchait, la hardiesse de ces petits garons nomms
_porte-falots_, qui, avec leurs lanternes, clairaient, par zle et
avec gat, cette colonne de gardes-franaises marchant vers les coups
de fusil. Ce sont de ces tableaux qu'on ne peut oublier; et Paris en a
offert, pendant cette clbre semaine, plusieurs peut-tre qui ne se
renouvelleront jamais.

La seule approche des gardes-franaises et quelques coups de fusil
avaient suffi pour forcer leurs adversaires  s'enfoncer dans les
Champs-lyses. Vainement voulut-on employer le renfort des petits
Suisses: ces braves allis de la France refusrent de tirer sur des
Franais. Ce fut de ces trangers que le reste des troupes reut un
exemple si gnreux et si salutaire pour les deux partis. Les
officiers frmissaient de colre de voir que leurs ordres demeuraient
sans excution. Pour tre obis, ils ne voient qu'un moyen; c'est
celui qu'ils prirent: ils ordonnrent la retraite, et les troupes
rtrogradrent jusqu' la grille de Chaillot. Elles y demeurrent deux
heures, aprs lesquelles elles reprirent le chemin du Champ-de-Mars.
L, le prince de Lambesc reparut le lendemain, pour essayer d'obtenir
de ses soldats ce qu'il n'avait pu en obtenir la veille; mais la
rsolution des troupes tait prise: elles s'taient rappel que leur
engagement n'avait t que de combattre les ennemis de l'tat, et
elles n'en voyaient point. Ces ennemis n'taient visibles qu'aux
officiers qui appellent l'tat le gouvernement qui les paie. C'est
cette quivoque qui a perdu les peuples; et le despotisme finit ou va
finir, quand cette quivoque commence  s'claircir. C'est ce que ne
savait pas M. de Lambesc, qui menaa du dernier supplice ses soldats
rfractaires; menace qui ne servit qu' les irriter contre celui qui
se la permettait. Toute l'arme se souleva contre lui: il fut forc de
se sauver  Versailles, o il ne trouva pas plus de sret
qu'ailleurs. Il vit prparer contre lui ce mme chtiment dont il
avait menac de gnreux soldats, il fut encore contraint de fuir; et
comme la France entire ne lui prsentait plus que des ennemis, il la
quitta, retrouvant par-tout sur sa route le danger du mme traitement
auquel il venait de se soustraire.




DIXIME TABLEAU.

La barrire de la Confrence incendie, le 12 juillet 1789.


Quoique le courage des habitans de Paris et sur-tout la valeur des
gardes-franaises eussent repouss un instant les troupes trangres,
la ville n'en paraissait pas moins menace des horreurs d'un sige;
elle n'en restait pas moins livre  des dangers non moins grands de
la part des ennemis qu'elle recelait dans son sein. C'tait peu de
l'arme dont on l'avait investie: on avait rassembl depuis peu, dans
les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait
pris, pour ce rassemblement, le prtexte honorable de les occuper 
des travaux publics et de soulager leur misre. Mais si leur misre
tait relle, l'utilit de leurs travaux n'tait pas galement
vidente. Cette multitude d'hommes, la plupart sans domicile, sans
aveu, sans profession, menaaient la capitale d'une invasion d'autant
plus formidable, qu'il tait impossible de leur en interdire l'entre.
Le dsoeuvrement gnral par lequel les artisans clbrent chez nous
le dimanche, leur permettait d'errer dans la ville; ils usrent de
cette libert, pour se permettre tous les excs de la licence. Ces
coupables auxiliaires des ministres y exeraient un brigandage qui
servait de prtexte  l'introduction des soldats et d'une force arme
suffisante pour rprimer le dsordre. On en tirait un prtexte non
moins spcieux, celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce
mot collectif _peuple_ la foule de malfaiteurs qui abondent toujours
dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un
gouvernement pervers: odieuse confusion d'ides dont le despotisme a
tir grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens
honntes vivant de leurs proprits ou de leur industrie, qui
s'accoutumaient  ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes
dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorit
arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les
contenir, elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer.
C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de
bandits pilla dans le faubourg Saint-Antoine les maisons des sieurs
Henriot, salptrier, et Rveillon, manufacturier intelligent; deux
citoyens honntes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre
d'ouvriers, et qui se trouvrent ainsi ruins, eux et leurs
locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait
vu une troupe de mille  douze cents hommes arms de btons, dmolir
une maison de fond en comble, brler tranquillement les ateliers, des
magasins, porter l'effigie d'un citoyen jusqu' l'htel-de-ville, en
observant dans cette excution, comme dans cette marche, une espce
d'ordre et mme de subordination scandaleuse, sans que la police
d'alors, qui tait pourtant dans toute la vigueur de son activit, ft
le moindre mouvement pour rprimer cet audacieux brigandage. Ce
silence, ou plutt ce sommeil volontaire de la police, devenue
complice d'une troupe de bandits, fit souponner alors  plusieurs
citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions
des gardes-franaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des
troupes trangres, seules capables de prvenir ou de chtier de
pareils attentats.

Quoi qu'il en soit de ce mystre plus odieux qu'impntrable, et en se
bornant au rcit des faits, il est certain que des brigands rpandus
dans la ville et dans les faubourgs terminrent leurs manoeuvres de
cette journe du 12 juillet, par l'incendie des barrires. On y
procda mthodiquement, comme on avait fait  celui de la maison du
sieur Rveillon. Les barrires arraches, on renverse les baraques des
commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait  cette
opration comme  un spectacle. Un moment aprs, arrivent des
gardes-franaises qui se placent entre les spectateurs et les
incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre
empchement; ils paraissaient n'tre venus que pour tablir l'ordre au
sein mme de ce dsordre, et pour empcher que le feu ne se
communiqut aux maisons voisines.

Le mme tableau se reproduisait  chacune des barrires qui ferment
l'enceinte de Paris. Nous avons prfr celui qu'offrit la barrire de
la Confrence: c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le
plus de regrets, aprs que la terreur publique fut calme, et lorsque
le calme eut amen la rflexion. Les amateurs des arts regrettent
encore les figures colossales, et cependant finies, qui dcoraient
particulirement cette barrire: c'taient des figures allgoriques de
la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui
conduit  la capitale et  ces deux provinces. Le feu les et
faiblement altres: mais la rage des incendiaires, dcids  tout
dtruire, les porta  employer le fer, qui supple si cruellement 
l'impuissance du feu, et anantit les formes quand la matire ne peut
tre consume.

A la mme heure, au mme instant, d'autres hordes de bandits allrent
brler les pataches sur la rivire, les cabanes, les meubles des
commis, et faisaient ainsi la guerre  la ferme gnrale sur la terre
et sur l'eau. C'est ce qui fait penser  plusieurs personnes qu'une
partie des dsordres de cette journe fut l'effet d'une spculation de
contrebandiers: supposition qui n'en exclut aucune autre; car, dans ce
bouleversement universel, diverses causes agissant  la fois, tous les
effets ne peuvent se rapporter  une seule. Des vengeances
personnelles, des intrts particuliers, occasionnrent encore, dans
l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs choppes, hangars et
boutiques des marchs publics, qui pouvaient tre la proie des
flammes. C'tait de loin surtout que ce spectacle tait le plus
effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui, les jours de fte, vont se
promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la
capitale, taient saisis de terreur en la voyant environne d'un
cercle de feu, tandis que du centre il s'levait un nuage pais de
fume: ils se persuadaient que la ville entire tait embrase; ils
taient dans des transes mortelles pour leurs parens et leurs amis
qu'ils y avaient laisss, et n'taient pas sans crainte sur le danger
qu'ils couraient eux-mmes en y rentrant; quelques-uns mme crurent,
pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de dguisement. On ne peut
reprsenter que faiblement la terreur, les angoisses de cette
multitude d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards, revenant le
soir  pied,  cheval, en voiture, se pressant d'arriver et craignant
des nouvelles dsastreuses, avertis d'un danger qu'ils ne
connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage, se frayant
un passage au travers de feux mal teints et des dbris qui brlaient
encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions, ne
cherchant qu' regagner leur demeure, bravant les coups de fusil qui
sont tirs ou qui s'chappent  ct d'eux, arrts  chaque pas par
mille accidens et par des patrouilles dont ils ne peuvent sentir
l'utilit et dont les questions les importunent. Arrivs chez eux, et
trouvant tout dans l'tat o ils l'ont laiss, ils interrogent  leur
tour, et sont conduits d'tonnement en tonnement par les rcits
qu'ils coutent avec avidit, qu'ils entendent  peine, et dont le
rsultat ne se reprsente  leur mmoire le lendemain que comme un
tissu de rves incohrens.

Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les
brigands parurent matres de la ville. Plusieurs habitans, n'osant
rentrer chez eux, demandaient l'hospitalit aux amis chez lesquels ils
se trouvaient. D'autres qui se hasardaient  regagner leur logement,
virent briller plusieurs fois la lumire des fusils dont ils
entendaient le coup, et ne savaient dans l'obscurit s'il tait dirig
contre eux. Les aventures particulires, les cas fortuits, les
spectacles inattendus, tous les incidens bizarres de cette nuit
unique,  peine raconts le lendemain et oublis pendant la semaine au
milieu de tant d'agitations et d'vnemens successifs, ont fourni
depuis, en des temps plus calmes, une matire inpuisable aux
conversations des citoyens.

Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux habitans, les hommes
honntes, et tous ceux qui avaient quelque chose  perdre,
s'empressrent d'arrter, autant qu'il tait possible, ce brigandage
et cette dvastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle,
accoururent arms de btons, et tombrent sur tous ceux qui leur
parurent des vagabonds et des gens sans aveu: ils les chassrent hors
de la ville; et, rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une
ardeur incroyable, ils parvinrent  modrer la violence des flammes
partout o elles menaaient les btimens voisins. Bientt aprs, ils
vinrent  bout d'teindre le feu dans tous les quartiers avant le
milieu de la nuit; et ceux que l'excs de l'inquitude ou de la
terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans
une ville livre  elle-mme, et qui se trouva soudain sans roi, sans
gouvernement, sans police, et redoutant pour le lendemain les mmes
dsordres et peut tre des prils encore plus grands.




ONZIME TABLEAU.

Le peuple gardant Paris.


Aprs ce grand spectacle d'un empire qui ose prtendre  se rgnrer,
et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir
vingt-cinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher
tous les regards, c'est celui que prsente une ville immense, capitale
de cette empire, menace de sa ruine entire par la chte subite de
toutes les autorits lgales, contrainte de passer prcipitamment
d'un rgime  un rgime oppos, et rduite, dans ce passage trop
rapide,  se dfendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu
le temps d'organiser en quelque sorte la libert. Quelle devait tre
la terreur de tous les bons citoyens, dans une ville o se
runissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et
celle de l'extrme misre, asile de quelques vertus, mais  coup sr,
repaire de tous les vices, et recelant dans son sein les ennemis
mortels du nouvel ordre politique qui s'tablissait pour la France,
arms de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir!

Heureusement le ministre avait lui-mme bris une partie de ses
propres trames, par la menace prmature d'une attaque ou d'un sige,
menace qui sur-le-champ rallia, pour la dfense de Paris, une portion
nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs
moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille,
leur domicile, leurs proprits, se trouvaient intresss  prvenir
les dsastres accidentels qu'entrane aprs soi l'invasion violente
d'une force trangre et arme. C'est ainsi que, par la faute du
ministre, ils se trouvaient placs entre deux sentimens, dont le plus
imprieux les forait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs
combattirent pour la libert naissante, en croyant ne combattre que
pour leur dfense et pour celle de leurs foyers; d'autres, entrans
par le mouvement gnral, la servirent en la dtestant, et pour se
mettre  couvert des dangers qu'et attirs sur eux une suspecte et
alarmante inaction. Voil ce qui sauva Paris; et tel fut le concours
des causes qui empchrent que la ruine du gouvernement n'entrant
celle de la socit mme.

Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si vari, si
mobile, trop suprieur au pinceau et  la description.

Les vnemens de la veille en prsageaient de plus terribles pour le
lendemain. La crainte et les prcautions de la prudence avaient tenu
veille une grande partie des citoyens. Les brigands avaient, dans la
soire du dimanche, paru les matres de la ville; cette mme nuit, on
avait vu paratre dans les rues des patrouilles composes d'hommes et
mme de femmes, arms de fusils, de sabres, de haches, de massues,
agitant en l'air des flambeaux allums. Il est vrai que cet appareil,
imagin pour dfendre et pour clairer la ville, semblait la menacer
d'incendie, et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant
sous le mme aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis,
les citoyens et les brigands. En effet, ds le matin, plusieurs de ces
derniers, marchant en troupes, enrlaient de force les passans pour
aller brler les maisons des aristocrates, nom sous lequel ils
comprenaient tous les propritaires et mme tout homme dont le
maintien annonait quelque aisance. On et dit que Paris allait tre
leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle, on
confondait les tentatives que faisait la libert pour se procurer des
armes, et les attentats que mditaient la licence et le brigandage.

Mais bientt le besoin gnral rallia tous les amis de l'ordre. Les
bourgeois s'armrent; le tocsin de chaque paroisse les appela dans
leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa
dfense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs
nomms par elles, un magistrat, un marchand, un chevalier de
Saint-Louis, un homme de lettres, un procureur, un acteur: tous sont
gaux, citoyens, frres. Des curs vnrables par leur ge et par
leurs vertus marchent  la tte de leurs paroissiens arms, prchant
ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent
selon le besoin; elles prennent diffrens noms, _Volontaires des
Tuileries_, _du Palais-Royal_, etc. Les armes manquaient, on en
cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et
les fourbisseurs: on expdie un reu de ce qu'on emporte, qu'on promet
de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction, point
de vol: tout se passait en rgle, autant que le permettait une
ncessit si instante. Cependant une portion du peuple, celle  qui le
guet tait odieux et suspect, le dpouille de ses armes et s'en
empare. On court dans tous les lieux o l'on croit en trouver ainsi
que des canons. On dlivre les prisonniers de l'htel de la Force, 
l'exception des criminels; on arrte des voitures charges d'effets,
un bateau charg de poudre, que l'on conduit  la ville; on tablit
des barricades, des tranches dans les faubourgs; enfin, on se dispose
soit  soutenir un sige, soit  repousser l'attaque dont on tait
menac.

Voil ce que le peuple fit par lui-mme et comme d'un mouvement subit
et spontan, tandis que, dans les districts, on cherchait les moyens
d'imprimer  ce mouvement une direction plus rgulire et mieux
ordonne. On commena par envoyer des dputations  l'htel-de-ville,
o, depuis l'ouverture des tats-gnraux, les lecteurs taient dans
l'usage de s'assembler; mesure prudente,  laquelle le ministre n'osa
s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. L, ds six heures du
matin, les lecteurs, devenus magistrats provisoires par la confiance
du peuple et par la ncessit, proposent, dlibrent, excutent. Ils
tablissent entre eux et les districts une correspondance active et
continuelle. On cherche  donner  l'assemble des lecteurs une force
lgale. On mande le prvt des marchands. Il arrive, et le peuple
applaudit. Il offre de se dmettre de sa place, et ne veut, dit-il, la
tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa dmission.
Cependant le tumulte augmente, et l'assemble ne peut suffire 
toutes les demandes,  toutes les plaintes. On forme un comit
permanent qui doit rester assembl jour et nuit pour rtablir la
tranquillit publique. On cre diffrens bureaux, afin de pourvoir aux
diffrens objets de sret ou d'utilit, subsistances, formation de
milice parisienne, etc. On arrte provisoirement qu'elle sera de
quarante-huit mille hommes; mesure sage, qui augmenta la confiance et
rassura les esprits timides. Toutes ces dlibrations se prenaient en
prsence du peuple, dont une partie remplissait la salle, tandis que
le grand nombre faisait retentir la place de Grve d'acclamations, 
l'arrive des grains, des canons, des soldats, des voitures charges
de meubles et d'effets. Cette place semblait tour--tour un camp, un
march, un port, un arsenal.

Telles taient les oprations acheves avant deux heures; et celles de
l'aprs-midi ne furent ni moins rapides ni moins tonnantes.

Effectuer la formation de la milice parisienne; en promulguer le
rglement  l'instant mme; nommer les principaux chefs; entendre tous
les renseignemens donns par le lieutenant de police; recevoir
l'adhsion de tous les districts, de toutes les corporations, aux
arrts du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs
compagnies de gardes-franaises; dputer  quelques autres, aux
troupes trangres; entendre le rcit des dputs de la ville 
l'assemble nationale, et instruire l'assemble de ce qui se passait
dans la capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches 
l'arsenal, et (ce qui fut plus dcisif) autoriser les soixante
districts  faire fabriquer cinquante mille piques; distribuer les
armes, les balles, la poudre, le plomb, dont le peuple s'tait empar:
voil ce qui fut excut au milieu des cris, des demandes, des
menaces, malgr la multitude d'incidens vrais ou faux, mais galement
funestes et menaans pour les lecteurs, accuss  tout moment de
trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux tait le
principal but des mal-intentionns: on suscitait contre eux, au
Palais-Royal, les motions les plus furieuses et les plus insenses.
Leur refus de dcouvrir l'arsenal secret de l'htel-de-ville,
c'est--dire de faire l'impossible, pensa leur tre funeste; ce qui,
l'instant d'aprs, ne les empchait pas d'tre les modrateurs des
mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait
sentir aux plus forcens! A chaque vnement inattendu, ils couraient,
se prcipitaient d'une manire formidable. Tantt ils priaient
imprieusement, tantt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnt
des ordres. On les donnait ces ordres, et ils taient excuts. Des
hommes de tout tat, de tout ge, de tout rang, multiplirent des
preuves d'une intrpidit inbranlable. Un lecteur faible et infirme
courut  travers la foule chercher le drapeau de la ville, que des
hommes mal-intentionns ou violens avaient enlev: il parvint  le
leur arracher, et le reporta lui-mme  sa place. Un jeune prtre,
charg de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre dj
ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction aprs avoir entendu
siffler  son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent,
presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne
voulait renoncer, disait-il, qu'en vendant sa pipe, et on la lui
acheta.

On s'est depuis souvent tonn que, dans cette soire tumultueuse,
quelque accident invitable parmi tant de torches et de flambeaux,
n'ait pas fait sauter l'htel-de-ville. La plupart de ceux qui s'y
trouvaient n'y pensrent pas, et ceux qui y pensrent y taient
rsigns. Une troupe d'hommes pervers ayant imagin, vers la nuit,
d'effrayer le comit permanent, en lui disant qu'on avait vu quinze
mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour
forcer l'htel-de-ville: Il ne le sera pas, dit froidement un des
lecteurs[9], car je le ferai sauter  temps[10]. Et aussitt il
ordonna d'apporter six barils de poudre et de les dposer dans le
cabinet communment appel _la petite audience_. Les mal intentionns
en plirent, et se retirrent au premier qui fut apport.

  [9] M. Le Grand de Saint-Ren, le mme qui avait report, dans la
  grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlev.

  [10] Il tait homme  le faire, dit M. Dussaulx, un de ses
  collgues, auteur de l'intressant ouvrage intitul: _De
  l'Insurrection parisienne_. Qu'il nous soit permis de saisir
  cette occasion de rendre hommage  la vertu de cet homme
  respectable, qui tait patriote par ses moeurs long-temps avant
  la rvolution. Ce sont l les vritables et peut-tre les seuls.

Paris recueillit, ds le soir mme, le fruit d'un courage si gnral,
d'une activit si unanime. On se crut en sret du moins contre les
brigands intrieurs; on en avait dsarm une grande partie, soit 
force ouverte, soit en se mlant habilement avec eux. C'est un service
qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui,
honntes sous les livres de la misre, avaient bien voulu se joindre
 des sclrats pour tromper leur fureur sous prtexte de la conduire.
Un ordre du comit permanent avait fait illuminer les rues, et par l
prvenu de grands dsordres. Mais ces cris frquens et rpts, _aux
armes! aux armes!_ ces lampions tour--tour retirs et placs suivant
les diffrens avis d'un danger loign ou prochain, ces courses de la
milice bourgeoise, des gens  cheval portant des ordres de toutes
parts, ces coups de canon, ces signaux d'avertissemens convenus, mille
incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'me et
l'imagination, effarouches du plus grand de tous les prils, le pril
inconnu. Toutefois, on tait loin de l'pouvante; une vive motion et
non le dsespoir, une grande attente et non la terreur, se
manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se
prmunissaient contre une attaque nocturne; tous avaient transport,
sur les maisons, aux balcons, aux fentres, des meubles, des
ustensiles pesans, des bches, et jusqu'aux pavs des rues:
prcautions inutiles, puisque, ds la nuit mme, les rgimens camps
aux Champs-lyses se retirrent et disparurent.

Telle fut cette journe qui s'annonait d'une manire si formidable,
qui commena la destruction de l'ancien gouvernement et prpara la
naissance du nouveau, qui vit s'lever tout--coup une ombre de
puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles
qui venaient de disparatre; faibles appuis, frles tais sans doute,
mais qui heureusement suffirent  soutenir l'difice social prt 
crouler. Paris, le matin livr aux brigands, compta le soir cent mille
dfenseurs. Le peuple se montra digne de la libert: il en fit les
actions, il en parla le langage. Mme intrpidit, mme patriotisme
dans les arrts de tous les districts, de toutes les corporations; et
quelques traits d'loquence antique se firent remarquer dans les
discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillrent
parmi la classe d'hommes les plus opprims, et que, par cette raison,
on croyait les plus avilis. Un homme presque sans vtemens avait sauv
un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un
cu. Vous ne savez donc pas, rpondit le pauvre, qu'aujourd'hui
l'argent ne sert plus  rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet
cu? ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.--Point d'argent! point
d'argent! s'crirent ses camarades. Quelques traits de gat
franaise se mlrent mme  ces scnes passionnes. Un petit
marchand, ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient d'tre
substitues  la cocarde verte, fut menac par les assistans d'tre
trait en criminel de _lse-rvolution_. Enfin, ce qu'il faut compter
pour beaucoup, aucun crime ne se mla aux orages de cette journe; car
il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, oeuvre
d'une bande de sclrats soudoys ds long-temps et pour la plupart
trangers. Ces deux dernires circonstances sont la seule consolation
que nous puissions prsenter  nos lecteurs, en leur offrant le
tableau suivant, dont leur ame va tre douloureusement affecte.




DOUZIME TABLEAU.

Pillage de Saint-Lazare.


L'vnement funeste dont le tableau ci-joint n'a pu prsenter que
quelques traits principaux, est, de tous les dsastres prcurseurs de
la rvolution, celui qui l'annonait sous les auspices les plus
sinistres. Il rassemble des circonstances qui font frmir. Nous
supprimerons les plus horribles, dont le souvenir, presque perdu, a
t comme englouti dans le torrent rapide des vnemens qui se
succdrent d'heure en heure, dans cette semaine  jamais mmorable.

Le lundi 13 juillet,  deux heures du matin, pendant qu' l'extrmit
de chaque faubourg les barrires incendies fumaient encore, tandis
que le plus grand nombre des citoyens, aprs avoir vu l'incendie
teint, se retiraient chez eux, des brigands (c'tait le nom qu'ils se
donnaient eux-mmes, exemple imit deux ans aprs par les sclrats
d'Avignon, qui ont surpass les crimes de leurs devanciers), des
brigands se rassemblrent derrire le moulin des dames de Montmartre,
et l tinrent conseil pour savoir par o ils commenceraient leurs
forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits.

Les uns voulaient dbuter par le prieur de Saint-Martin, les autres
par d'autres maisons religieuses, lorsqu'un d'entre eux demande la
priorit pour la maison de Saint-Lazare; la _priorit_, ce fut son
terme: ces misrables se faisant un jeu d'imiter, dans leur
conciliabule, les formes usites dans les assembles populaires, et
d'en reproduire mme les expressions. Cette motion contre Saint-Lazare
ayant eu la majorit, un des membres fit ajouter, par amendement,
disait-il, qu'aprs l'incendie de Saint-Lazare on procderait  celui
des maisons religieuses, et qu'ensuite on s'occuperait de toute maison
rpute riche, sans en pargner une seule,  moins qu'on ne
rencontrt une rsistance insurmontable. Cet amendement, qu'on avait
cout dans le plus profond silence, fut reu avec acclamation et
dcrt unanimement.

On passa ensuite  la nomination des chefs, entre les mains desquels
on jura une obissance aveugle, en tout ce qui serait command pour
l'excution des projets convenus. Il fut assign  ces chefs une
dcoration visible, arbore  l'instant; c'tait un ruban verd et
noir, flottant auprs de la ganse du chapeau. Toute arme offensive
leur fut interdite, et une canne ou un bton fut dans leurs mains le
signe du commandement. Ils devaient de plus s'abstenir du pillage,
condition qu'ils acceptrent, aprs quelques dbats.

Ayant ainsi tout rgl, la horde se mit en marche, arme de btons, de
sabres, de masses et de merlins trouvs dans les bureaux des
barrires. Ils arrivrent sans bruit,  trois heures du matin, devant
une des portes de Saint-Lazare, o se fit sur le champ l'appel nominal
qui devait prcder l'expdition. L'appel ne fut pas long, les
associs n'tant alors que quarante-trois, en y comprenant les chefs.

Le signal tant donn, ils assaillirent la porte, qui ne rsista pas
long-temps aux coups de hache et de masse; elle fut enfonce; et dj
les brigands inondaient la cour de la communaut, et criaient d'une
voix terrible: Du pain! du pain!. A ces cris,  ce tumulte, les
religieux s'enfuient sans savoir o, laissant leurs effets et leurs
hardes  ces misrables, qui s'en saisirent, et s'en revtirent
sur-le-champ, mlant ainsi l'apparence d'une mascarade aux horreurs
d'une scne rvoltante.

Cependant,  ces cris: Du pain! du pain! le procureur de la maison
ordonna que l'on conduist ces messieurs par la basse-cour de la
cuisine, o l'on dressa sur-le-champ des tables aussitt couvertes de
pain, de viande et de vin  discrtion, les frres s'empressant tous
de servir ces excrables htes.

Aprs avoir assouvi leur faim et surtout leur soif, ils demandrent
s'il n'tait pas possible de leur procurer des armes pour dfendre la
ville contre les ennemis du tiers-tat. Les misrables se qualifiaient
ainsi d'un nom sous lequel on comprenait alors la nation entire, 
l'exception des privilgis, qui, pendant long-temps, se sont fait un
plaisir absurde et lche de confondre, dans une mme dnomination, les
citoyens les plus honntes, les plus clairs, les plus notables, avec
les derniers des hommes, c'est--dire, les sclrats.

Les religieux de Saint-Lazare rpondirent  ces prtendus vengeurs du
tiers-tat qu'il n'y avait point d'armes dans la maison, et qu'on
pouvait s'en assurer par la visite de toutes les chambres, Eh bien!
de l'argent! de l'argent! fut le cri gnral de ces bandits. A ce
cri, le suprieur et le procureur, monts sur un banc, leur
rpondirent avec un extrieur tranquille: Messieurs, votre volont
sera faite; et  l'instant on leur fit distribuer six cents livres.
Un murmure de mcontentement fit connatre que la somme paraissait
modique; et aussitt on leur donna une autre somme de huit cents
livres. Cette seconde distribution parut les calmer; et, pressentant
que leur nombre allait s'accrotre, ils se htrent d'en faire le
partage avant l'arrive des survenans.

Aussitt aprs cette seconde distribution, les chefs avaient envoy
quelques-uns de leurs subordonns parcourir la maison, pour prendre
connaissance des lieux, et diriger l'attaque; c'est ce qu'ils
appelaient la visite de leurs ingnieurs. Ceux-ci se firent attendre
jusqu' cinq heures et demie, tandis que les cours se remplissaient de
monde, hommes, femmes, enfans, qui attendaient six heures, moment o
devait commencer l'attaque gnrale.

Le signal se donne: aussitt ils courent aux appartemens les plus
riches et qui renfermaient les objets les plus prcieux, au
secrtariat gnral de l'ordre,  la pharmacie,  la bibliothque,
toutes les deux clbres,  l'appartement du suprieur gnral, o ils
trouvent des reliques qu'ils brisent, un coffre-fort qu'ils enfoncent,
de l'or qu'ils saisissent, qu'ils se disputent, pour lequel ils se
battent. Les cris, les imprcations, les hurlemens retentissent 
travers le bruit des haches, des marteaux, des maillets. Les matres
des maisons voisines, les habitans du quartier sont saisis d'effroi,
tremblant pour eux-mmes, et ne sachant o peut s'arrter ce dsordre
inou.

Quelques-uns courent aux casernes des gardes-franaises, rue du
faubourg Saint-Denis, pour implorer leurs secours. Les soldats
rpondent qu'ils ne peuvent se dplacer sans un ordre de leurs chefs,
et que de plus ils ne se mlaient point des objets de police.

Le hasard suspendit un moment ces atrocits. Un gros dtachement des
gardes-franaises passe devant Saint-Lazare, pour gagner le faubourg
Saint-Denis; les brigands, saisis d'pouvante, le croient command
contre eux; ils prennent la fuite; et parcourant l'enclos, les uns
escaladent les murailles pour se sauver, les autres plus timides se
cachent dans les bls. On se croyait dlivr de ces monstres; mais,
par malheur, un de leurs chefs, qui s'tait trouv  la porte du
couvent, avait recueilli le refus qu'avaient fait ces nouveaux
gardes-franaises d'entrer dans l'intrieur, disant, comme les autres,
que la police ne les regardait pas. Transport de joie, ce misrable
rappelle ses complices, fait des signaux, les rallie malgr leur
frayeur, et leur apprend le refus des soldats, qui les remplit d'une
froce allgresse. Leur fureur redouble; ils remontent  la
bibliothque,  la salle des tableaux, au rfectoire, aux chambres
particulires des religieux, brisent, renversent, jettent tout par
les fentres, et semblent regretter de n'avoir plus rien  dtruire
que les murailles.

Tout--coup, un de leurs chefs reprsente qu'il faut donner une preuve
de leur humanit, et aller dlivrer les prisonniers dtenus dans la
maison de force. On y court, les portes sont enfonces; et deux
prisonniers, les seuls qui s'y trouvassent alors, sont conduits en
triomphe devant le chef. Je suis surpris et fch, dit-il, que vous
ne soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance. A ce
mot, on se rappelle une autre espce de dtenus, les fous, les
alins; et l'on s'crie qu'il faut les dlivrer sur-le-champ. L'ordre
est donn, il s'excute. Alors paraissent et dfilent, l'un aprs
l'autre, ces tres infortuns, que leurs prtendus librateurs
soutiennent sous les bras, et qu'ils conduisent dans la rue, en y
dposant les hardes et les malles de ces malheureux, qu'ils
abandonnent  la piti publique. Quelques citoyens honntes, pntrs
de douleur, se chargrent d'eux, les firent conduire  l'Htel-Dieu,
et leur donnrent les secours ds  leur triste tat.

Toutes ces horreurs, commences dans la nuit, se consommaient en plein
jour, et, ce qui est inconcevable, aux heures dtermines d'avance par
les chefs. On a su depuis (et c'est un de ces traits qui remplissent
l'me d'une douleur profonde et d'une amertume misanthropique), on a
su qu'un de ces chefs tait un jeune homme autrefois reu par charit
dans la maison de ces religieux, et mme trait par eux avec une
indulgence paternelle. C'tait le titre qu'il avait fait valoir auprs
des brigands, pour tre nomm par eux _sous-chef_ malgr sa jeunesse,
et tmoigner sa reconnaissance  ses bienfaiteurs.

Telle fut, dans ce dsastre, la pieuse simplicit de ces bons pres,
qu'au milieu de ce tumulte on en vit quelques uns, dans une des cours
du couvent, monts sur des bornes et prchant l'amour de Dieu et du
prochain au peuple qui s'tait rassembl; ils ne cessrent leur sermon
que lorsque les cris de joie, pousss par les brigands  l'ouverture
du coffre-fort, leur eurent enlev tout leur auditoire et les eurent
laisss seuls au milieu de la cour.

Midi tait l'heure destine au pillage de la chapelle de l'infirmerie.
Les brigands s'y portrent; et mlant la drision au sacrilge, ils
revtirent un d'entre eux de l'tole et du rochet, lui mirent dans les
mains le ciboire, et marchant processionnellement  sa suite, tenant
des cierges allums, ils s'avancent vers l'glise des Rcollets; ils
obligent tous les passans  s'agenouiller, craignant, disaient-ils,
d'tre accuss d'irrligion. Des coureurs envoys en avant ordonnent
aux Rcollets de venir  la rencontre des bandits jusqu' l'entre de
la rue Saint-Laurent. L, ils remirent le ciboire  l'un des prtres
rcollets et en exigrent imprieusement la bndiction, disant
qu'ils taient presss de retourner  leur _ouvrage_, qui consistait 
rduire en cendres les dbris de tous les meubles accumuls dans les
cours de Saint-Lazare.

A trois heures, on tint conseil. Il fut dcid qu'il fallait conduire
les bls  la halle. Il en fut charg dix-sept voitures de huit sacs
chacune, tant en bl qu'en seigle. Leur marche fut un triomphe hideux,
assorti  leur affreuse victoire. Sur ces voitures charges de grains,
ils avaient guind des squelettes anatomiques,  ct desquels ils
avaient forc de s'asseoir les malheureux prtres de Saint-Lazare,
qu'ils contraignaient  vider avec eux des brocs de vin, au milieu des
cris d'une populace qui, voyant arriver des grains, applaudissait 
leurs conducteurs. Ainsi ces monstres, bientt punis, les uns dans
l'instant et par eux-mmes, les autres quelques jours aprs et par la
justice, furent reus comme des bienfaiteurs publics. On saisit, pour
voiturer ces bls, tous les chevaux des passans; on dtela ceux des
carrosses bourgeois, des fiacres, des charrettes; et un air de fte,
moiti burlesque, moiti froce, se mlait  ces odieuses violences.

Cependant la punition approchait, et la plupart la portaient dj dans
leur sein; ils s'taient empoisonns par des liqueurs qu'ils avaient
stupidement bues dans la pharmacie de Saint-Lazare. Aux autres,
l'excs du vin tint lieu de poison; et plusieurs, en tombant et
restant couchs  terre, furent dpouills d'abord et enfin assassins
par leurs camarades. Un grand nombre tait demeur  Saint-Lazare, o,
aprs avoir forc les caves, ils s'taient endormis ivres morts,
tandis que d'autres furieux, ayant bris une multitude de tonneaux,
occasionnrent un dluge o furent engloutis plusieurs mme de ceux
qui l'avaient caus, ainsi que nombre de femmes et d'enfans qu'on y
trouva noys quelques jours aprs.

A ce tableau d'horreurs,  cette dgradation de la nature humaine,
opposons un acte de courage, un trait d'intrpidit, qui la rehausse
dans ce lieu mme o elle se montre si horriblement avilie. Tandis que
ces sclrats dployaient leurs fureurs contre eux-mmes, et
jonchaient de leurs cadavres la maison de Saint-Lazare et les rues
adjacentes, un de leurs chefs se rappelle qu'ils avaient oubli le
pillage de l'glise, chappe comme par miracle  leur sacrilge
frnsie: il les invite  ce nouveau crime, qu'il appelle _l'ordre du
jour_. Ils courent aux portes, qu'ils trouvent fermes et qu'ils
enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils? Un homme seul, un prtre[11].
O allez-vous, impies, leur dit-il d'une voix ferme et imposante?--Le
trsor, le trsor de l'glise, s'cria la horde furieuse et
menaante. Lui, tranquille et calme, il les regarde; et, ce qui
tonne, il se fait couter. Il leur reprsente l'horreur de ce
forfait, les intimide, parvient  toucher ceux qui l'entendent. Mais
la foule des brigands s'accrot, les survenans allaient se prcipiter
sur l'orateur. Frappez, dit-il, en leur prsentant un couteau,
frappez; et, puisque vous voulez vous souiller d'un forfait impie,
percez-moi le coeur avant que de toucher  ce dpt sacr.
Croirait-on que ces monstres, interdits et dconcerts, se retirrent
comme saisis de terreur?

  [11] M. Pioret.

Une dernire dlibration dcida qu'il fallait dtruire la maison de
fond en comble; et, pour commencer, ils mirent le feu aux curies.
Dj la flamme, en s'levant, avait rpandu la consternation dans les
quartiers voisins. Les pompiers arrivent de toutes parts: mais,
assaillis et maltraits par les brigands, ils se retirent consterns.
Heureusement trois ou quatre cents gardes-franaises, mieux instruits
du pril et de ses consquences, voulurent bien s'lever au-dessus de
leur consigne et croire enfin que la police les regardait. Quelques
dcharges de fusils purgrent le terrain de ces brigands, et
assurrent le travail des pompiers, qui couprent les btimens voisins
et empchrent le progrs des flammes. Un champ de bataille offre un
spectacle moins rvoltant que l'aspect de l'enceinte et des environs
de Saint-Lazare, ruisselans de sang, couverts de mourans, de morts, de
lambeaux humains; car ces monstres avaient pouss la fureur jusqu'
s'entre-dchirer. La plume tombe des mains, et on rougit d'tre homme.




TREIZIME TABLEAU.

Enlvement des armes au Garde-Meuble, le lundi 13 juillet 1789.


Nos lecteurs s'aperoivent sans doute d'une des principales
difficults attaches au genre encore plus qu' l'ordonnance de cet
ouvrage, moins favorable souvent  l'historien qu'au peintre. C'est
sur-tout dans l'histoire des premiers jours de la rvolution, que
cette difficult se fait remarquer, en rendant plus sensible la
disproportion des moyens entre la plume et le pinceau. Aux premiers
momens de l'insurrection parisienne, la multitude des tableaux
simultans, ou rapidement successifs, sert  souhait le talent de
l'artiste; tandis que l'historien, dans une dpendance plus ou moins
gnante, rencontrant un sujet tantt trop fcond, tantt trop strile,
se voit forc de resserrer l'un, d'tendre l'autre, au gr d'une
convenance trangre; subordination pnible dans le sujet actuel, qui
nous borne au rcit d'un vnement particulier, celui de la prise des
armes au Garde-Meuble.

Mous esprons pouvoir ddommager un peu nos lecteurs, lors qu'aprs
ces premiers jours de fougue et d'effervescence, la rvolution,
marchant d'un pas moins prcipit, laissera, d'un tableau  l'autre,
l'intervalle d'un temps plus considrable. C'est alors qu'il nous sera
permis de sortir du cercle o nous sommes quelquefois contraints de
nous tenir renferms. La scne, resserre jusqu'ici dans l'enceinte de
Paris, n'aura de bornes que la France; et nous ne serons plus rduits
 n'offrir  nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour, ou mme,
comme aujourd'hui, d'un seul moment.

Le tableau prcdent nous a montr tous les habitans de Paris devenus
guerriers; la plupart de ces guerriers taient sans armes. Un arrt
du comit permanent avait (comme nous l'avons dit) ordonn la
fabrication de cent mille piques ou hallebardes; une heure aprs,
toutes les forges de la capitale y taient employes, et plusieurs
glises taient changes en ateliers de fonderies, o l'on coulait du
plomb pour faire des balles de fusil. Au milieu de cette fureur
gnrale qui avait fait chercher des armes par-tout o l'on en
supposait, aux Chartreux, aux Clestins, dans plusieurs autres maisons
religieuses, quelques citoyens s'crirent qu'il en existait un grand
nombre au Garde-Meuble. Aussitt on dcide qu'il faut s'en emparer; le
groupe s'crie: _Au Garde-Meuble!_ et ce cri seul accrot la foule qui
s'augmente encore en marchant. Quelques bruits, rpandus ds le
matin, avaient fait craindre le pillage entier de cette maison; et le
garde-gnral des meubles,  qui elle tait confie en l'absence de M.
Thierry, avait cherch  la prserver d'une ruine qu'on croyait
invitable.

Mais, dans la chute de toutes les autorits, qui pouvait dfendre cet
tablissement? Le garde-gnral prit donc le sage parti de n'opposer
aucune rsistance, et de parler  cette troupe, comme il et parl 
une dputation de l'htel-de-ville. Il supposa que ceux qui la
composaient n'avaient d'autre dessein que celui de s'armer; et il leur
offrit toutes les armes qui taient en son pouvoir, les invitant  ne
causer d'ailleurs aucun dommage; conduite qui convenait  des citoyens
bien intentionns. Sans doute lui-mme comptait peu sur l'effet de sa
prire; les excs commis  Saint-Lazare le matin de cette mme
journe, devaient lui faire craindre l'entire destruction de la
maison confie  ses soins. Il ne fut pas peu surpris sans doute de
l'espce d'ordre avec lequel ils procdrent  cette opration. Les
armes parurent tre en effet le seul objet de leur recherche. A la
vrit les plus belles, les plus riches attirrent de prfrence leur
attention et leur empressement; ils allrent mme jusqu' se les
disputer, mais sans violence, sans combat, et seulement dans les
termes d'une rixe ordinaire. Fusils, pistolets, sabres, pes,
couteaux de chasse, armes offensives de toute espce, furent enlevs
en moins d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affts, envoys par
le roi de Siam  Louis XIV, furent trans et descendus dans la cour,
avec autant de prcautions et de soins qu'en eussent pris les
officiers mme du Garde-Meuble, s'ils eussent t chargs de cette
translation. Ils les conduisirent vers la place de Grve,  travers
deux haies de citoyens confondus de la nouveaut d'un spectacle  la
fois effrayant et grotesque. Qu'on se reprsente ce groupe d'hommes,
de femmes, d'enfans, form tout--coup en bataillon bizarre, offrant
l'assemblage des diffrens costumes guerriers de tout sicle, de tout
pays, anciens et modernes, et portant toutes les espces d'armes
d'Europe, d'Asie, d'Amrique, mme les flches empoisonnes des
sauvages!

La lance de Boucicaut, le sabre de Duguesclin brillaient dans la main
d'un bourgeois, d'un ouvrier; un porte-faix brandissait l'pe de
Franois Ier, de ce monarque nomm par sa cour le roi des
gentils-hommes, par opposition  son prdcesseur, le bon Louis XII,
qu'elle appelait le roi des roturiers, et que la postrit a surnomm
simplement le Pre du peuple. Toutes ces armes, tiquetes du nom de
leurs anciens matres, flattaient merveilleusement la vanit de leurs
nouveaux possesseurs. Une autre vanit, celle des hommes qui ne
connaissent que les noms, la naissance, le rang, s'affligeait de ces
contrastes, comme d'un ridicule, d'un scandale, d'une profanation:
mais le philosophe y voyait le prsage du prochain triomphe de
l'humanit sur la chevalerie, de l'homme sur le gentil-homme; il y
voyait l'esprance de la vraie rgnration nationale, la destruction
future d'un prjug qui, non moins nuisible, non moins invtr en
Europe qu'aucune autre superstition, a peut-tre retard encore
davantage les progrs de la socit.

Aprs cette premire invasion du Garde-Meuble, ceux qui habitaient
cette maison, se croyant dlivrs de tout pril, en fermrent les
portes: mais leurs frayeurs recommencrent lorsqu'ils se virent
assigs de nouveau par une seconde troupe, plus redoutable que la
premire, puisqu'elle tait compose d'hommes encore plus pauvres,
plus mal vtus, _moins honntes_, comme on disait alors; car
l'extrieur de l'indigence tait, pour des yeux prvenus, la menace du
brigandage. Cependant, cette seconde troupe, non moins _honnte_, en
prenant ce mot dans un sens plus exact, dclara qu'elle ne voulait
causer aucun dommage, mais seulement faire la visite de la maison. On
leur reprsenta que leur seule multitude pouvait occasionner quelque
dgt; et on leur proposa de choisir un certain nombre d'entre eux
pour s'assurer qu'il ne restait plus d'armes. La proposition fut
accepte; et les dputs introduits, tandis que la foule se rpandait
dans les cours. Il est vrai que, dans cette foule, quelques
mal-intentionns, s'arrogeant les droits de la dputation, osrent
arbitrairement se confondre avec elle, et parcoururent diffrentes
salles et cabinets. Un d'eux, ayant vu le bouclier d'argent de Scipion
l'Africain, voulut s'en emparer; tentative dont il fut chti
sur-le-champ. Veux-tu, lui dirent ses camarades, nous faire prendre
pour des voleurs? Il s'excusa, en reprsentant que le bouclier tait
une arme dfensive, quoiqu'il ft d'argent: l'excuse fut agre; mais
le bouclier de Scipion fut remis  sa place, o il resta, malgr le
pril o le Garde-Meuble fut expos par les visites de quatre ou cinq
compagnies qui se succdrent jusqu' dix heures du soir.

La dernire de ces visites fut la plus prilleuse. Les approches de la
nuit favorisant les mauvais desseins de quelques brigands mls dans
la foule, il fut question, pour cette fois, de brler la maison, sous
prtexte qu'elle appartenait au roi, comme toutes les richesses
qu'elle renfermait. Dj des sclrats applaudissaient  cette ide,
lorsqu'un malheureux, presque nu, s'cria d'une voix sonore: _Non,
non_; et demandant du silence, ajouta: _Tout est  la nation_. Ces
derniers mots furent rpts gnralement par la troupe, et sauvrent
la maison, qu'un incident nouveau prserva tout--coup de tout danger.
On annona que des dragons accouraient pour sa garde. La frayeur se
rpandit parmi les assistans, qui prirent la fuite et disparurent. Les
habitans de l'htel, enfin rassurs, regardrent comme un bonheur
inou d'avoir sauv leurs proprits particulires, et d'avoir vu
presque impunment cinq ou six milliers d'hommes sans frein,
indpendans de toute autorit, parcourir librement une maison qui
contenait des valeurs de plus de cinquante millions en tapisseries,
ameublemens, curiosits, bijoux de toute espce, et mme, dit-on, les
principaux diamans de la couronne. La surprise des officiers du
Garde-Meuble dut tre encore plus grande le lendemain, lorsqu'ils
virent plusieurs de ces prtendus brigands qui leur rapportaient
quelques armes d'une valeur plus ou moins grande, en disant que,
n'tant pas de dfense, elles leur taient inutiles.

Si nous insistons sur ces dtails, c'est qu'en indiquant les
dispositions du peuple, ils servent  repousser les accusations de ses
ennemis, qui ont essay de dshonorer les premiers mouvemens de
l'insurrection, en la reprsentant comme l'garement d'une populace
effrne, guide par l'espoir du vol et du pillage. Accusation
absurde, contre laquelle le peuple protestait d'avance par sa conduite
au Garde-Meuble, et par celle qu'il tint le lendemain  l'htel des
Invalides. Le besoin d'tre arm fut videmment le seul motif de ces
deux invasions; et le soir mme, un pauvre artisan montrant avec
orgueil une pe d'Henri IV, mais de fer et d'un travail grossier,
refusa de l'changer contre un louis d'or et une riche pe que lui
offrait, le mardi,  l'htel des Invalides, un citoyen opulent. La
vtre est plus belle, dit-il, mais ce n'est pas celle du bon Henri.
Mot bien remarquable dans une occasion o cette pe se tirait contre
l'autorit d'un de ses petits fils! Mais la personne du roi tromp
tait comme mise  part dans l'imagination de tous les Franais: on ne
considrait que l'absurde sclratesse de ses ministres, et on ne
s'occupait que des moyens d'en triompher. Cette disposition constante
des esprits s'est montre dans tout le cours de la rvolution; et
c'est un des traits qui la caractrisent le plus fortement.




QUATORZIME TABLEAU.

Prise des armes aux Invalides.


Nous avons montr, dans celui de nos tableaux qui reprsente le peuple
gardant Paris, comment tous les mouvemens particuliers concoururent
aux mesures gnrales pour la dfense d'une ville menace de tous les
flaux, assaillie de tous les dangers. Le premier besoin de ce peuple
 qui le pain manquait, c'taient des armes; ce mot tait le cri
universel. On demandait des ordres pour aller en chercher dans tous
les dpts publics; on allait en solliciter ou en enlever dans les
maisons particulires. On souponnait l'htel des Invalides d'tre un
des magasins. Le peuple s'cria qu'il fallait y courir. Dj il se
mettait en marche, lorsque le comit permanent engagea M. Ethis de
Corny, procureur du roi, d'aller officiellement en demander au
gouverneur des Invalides. Cet officier, militaire estimable, se
trouvait ainsi plac dans la cruelle alternative de manquer  son
devoir envers le roi, ou de rpandre  pure perte le sang d'une
multitude de ses concitoyens. Un rgiment d'artillerie tait casern
dans l'enceinte de l'htel. On y avait, depuis quelque temps, dpos
une quantit considrable de fusils; et rien ne prouve mieux quels
formidables projets on avait forms contre la capitale,
puisqu'indpendamment de trente mille hommes arms qui l'environnaient
de toutes parts, on avait prpar d'avance un si grand amas d'armes
destines sans doute aux ennemis qu'elle renfermait dans son sein, ou
qu'on esprait d'y introduire. Mais cette mesure, comme tant d'autres,
tourna contre les auteurs du complot. L'unanimit de l'insurrection,
l'nergie qui, ds le dimanche, s'tait manifeste dans toutes les
classes du peuple, dconcertrent le gouvernement, et lui firent
craindre que ces armes dposes aux Invalides et destines  contenir
les Parisiens ne servissent au contraire  leur dfense. Les ministres
se dcidrent  les faire enlever. Mais la surveillance gnrale des
citoyens avait rendu cette entreprise difficile. On ne put la tenter
que pendant la nuit, et on ne russit  en soustraire qu'une partie.
Aprs en avoir charg onze voitures, on fut contraint d'abandonner le
reste, qui fut cach sous le dme et enseveli sous des monceaux de
paille.

Il est remarquable que le peuple marchait  cette expdition comme 
une victoire certaine, quoique l'enceinte des Invalides, borde de
canons tourns depuis quelques jours contre Paris, et pu lui inspirer
quelque effroi. Sans doute il ne pouvait se persuader que ces vieux
guerriers se permissent contre lui aucune excution sanguinaire: il
savait qu'il tait devenu une puissance; et les jours prcdens
l'htel des Invalides en avait eu la preuve. Le rgiment de la Fre,
qui y tait casern, avait dfense d'en sortir et de se rpandre dans
Paris; mais plusieurs soldats de ce rgiment avaient viol cette
consigne. Ils taient alls voir leurs amis, leurs parens, ou
d'anciens camarades, qui les avaient conduits dans les cafs, dans les
jardins publics, o on les avait imbus de maximes plus propres  faire
har et  renverser le despotisme, qu' maintenir la discipline
militaire. Ils craignaient, aprs cette faute, de retourner  leur
corps. Le peuple, dont cette insubordination servait la cause, prit le
parti de les reconduire lui-mme  leur poste, comme pour attester que
c'tait pour lui et par lui qu'ils s'taient carts de leur devoir,
et comme pour solliciter, par un concours imposant, l'indulgence ou la
grce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser. En effet, les soldats
n'essuyrent ni chtimens ni reproches; mais, au milieu de la nuit, le
rgiment reut ordre de quitter l'htel et de retourner  la Fre. A
cinq heures du matin, il ne restait plus personne: position fcheuse
des agens du despotisme, obligs de laisser sans dfense un de leurs
arsenaux, dans la crainte de voir leurs soldats accrotre la force de
ce mme peuple, contre lequel ils taient soudoys! Les braves mais
vieux militaires qui habitent cet htel, restrent donc seuls chargs
de sa garde. Mais que pouvait ce simulacre de garnison, cette parade
inutile, cette ombre de service militaire, contre une multitude qui,
quoique mal arme, tait redoutable par sa fureur et par son
imptuosit?

Cependant les Invalides parurent dtermins  dfendre leur htel, et
cette disposition se manifestait encore dans la matine du mardi 14
juillet. Quelle que ft leur faiblesse, leur rsistance assez inutile
pouvait devenir funeste  leurs adversaires; et la dcharge de douze
pices de canon, et-elle t unique, et rendu cette matine
trs-meurtrire. Parmi ces vieillards, il s'en trouvait plusieurs,
trangers aux opinions nouvelles,  la disposition gnrale des
esprits, ne connaissant que le nom du roi, pour qui le mot _nation_
tait un mot vide de sens, et  qui celui de _peuple_ semblait une
qualit plus injurieuse qu'imposante; et l'on pouvait tout craindre
d'un seul acte de violence. On fit  peine ces rflexions. Dtermin
ds la veille  une garde bourgeoise, le peuple ne se portait en
foule aux Invalides que parce qu'un grand nombre d'hommes avait besoin
d'tre arm. Leur dmarche leur paraissait simple; ils allaient vers
un dpt qui devait leur fournir ce qui leur manquait. Ils ne
s'tonnrent point de trouver les portes fermes et les Invalides
disposs  la rsistance: ils demandrent paisiblement qu'on leur
livrt les armes dposes dans l'htel. Le gouverneur, M. Sombreuil,
rpondit qu'il n'en avait pas. On insiste, et on lui demande de
permettre la visite de l'htel. Le roi, rplique-t-il, m'en a confi
la garde, et je ne puis rien sans une permission du roi. Parlant
ainsi, il reconduisit M. de Corny vers la grille, qu'il fallut bien
ouvrir. Aussitt la foule qui l'assigeait, se pousse, se prcipite
dans la cour. En un instant, elle est inonde d'un peuple innombrable;
on court, on franchit les fosss, on force en quelques endroits les
grilles qui se trouvent fermes. M. de Sombreuil, cdant  une
violence irrsistible, et craignant qu'elle ne devnt funeste, fit
ouvrir les portes, tous les passages, et, par cette complaisance
force, sauva l'htel du pillage, dernier service qu'il pouvait alors
lui rendre.

Ce qui restait des armes ne pouvait chapper  une recherche aussi
active. Un souterrain suspect contenait le principal dpt: on s'y
prcipite. Des cris de joie annoncent l'heureuse dcouverte; et,
malgr les clameurs, les hurlemens douloureux de ceux que leur chte
avait estropis, blesss, briss, ou qu'touffait la foule, cette
foule s'accrot de moment en moment. C'est dans ce tumulte, plus
effrayant encore par l'obscurit du lieu, qu'on se partage les armes,
qu'on se les arrache. Les premiers qui en sont saisis, sortent pour
faire place  d'autres. On en vit plusieurs qui, se tranant  peine
hors de ce souterrain, exprimaient en mme temps, sur leur visage, et
la douleur de leurs blessures et le plaisir de se voir arms; les plus
robustes portaient  la fois fusils, baonnettes, sabres, pistolets.
On assure que cette seule expdition arma plus de trente mille hommes;
douze canons furent aussi le prix de cette heureuse entreprise:
conqute encore plus prcieuse que celle des fusils, puisque, ds le
soir mme, plusieurs de ces canons furent tourns contre la Bastille,
et les autres placs  diffrens postes, sous la garde d'une
sentinelle. Cependant, ce peuple nouvellement arm se forme comme en
bataille dans le champ des Invalides; d'autres se rpandent sur le
boulevard, dans les rues voisines; et un grand nombre va se poster,
d'un air intrpide, mais sans audace et sans bravade, en face des
troupes campes au Champ-de-Mars, comme pour leur montrer  la fois
des intentions amicales et une scurit guerrire, en leur laissant le
choix d'tre leurs frres d'armes ou leurs ennemis.

Observons que le peuple s'abstint l, comme ailleurs, de toute
violence trangre  son objet. A voir cette foule prodigieuse inonder
les cours et se rpandre par-tout, il semblait qu'on ft expos  une
dvastation gnrale, et l'effroi fut extrme. Aucun dgt ne fut
commis dans cette vaste enceinte. Le peuple, qui avait respect la
fermet de M. de Sombreuil dans ses premiers refus, tendit ce respect
sur l'hospice confi  ses soins. A la vrit, quelques brigands qui
s'taient glisss dans cette foule pour profiter du dsordre,
cherchrent  forcer la cave d'un particulier; mais, sur les premires
plaintes qu'il en porta, un grand nombre de citoyens coururent au lieu
dsign, se saisirent des coupables qui ne voulaient que s'enivrer, et
posrent  l'entre de la cave une sentinelle, qui ne se retira
qu'aprs tout le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'htel.

Qu'il nous soit permis de ne pas omettre un acte particulier de
civisme et de courage, qui prouve en mme temps qu'au milieu de ce
tumulte il n'arriva nul accident  aucun des habitans de l'htel. M.
Sabatier, chirurgien-major depuis plus de trente ans, tait sorti le
matin pour visiter dans Paris les malades dont il a la confiance. Il
apprend par la voix publique que l'htel est assig, et des rcits
exagrs lui prsentent le pril sous l'aspect le plus effrayant.
Aussitt il s'empresse d'y courir. On tche de l'arrter. C'est mon
poste, dit-il; depuis trente ans je n'y ai fait que mon devoir; voil
la premire occasion o je puis tre d'une grande utilit; je n'ai
pas de temps  perdre. Il court, il se presse autant que son ge le
lui permet. Il arrive au moment o un peuple innombrable assigeait
les grilles. Il s'efforce d'entrer avec autant d'ardeur qu'un autre en
et mis peut-tre pour sortir. Ecart de la grille, il se rappelle une
petite porte qui donne sur le boulevard; il y vole, et parvient  se
la faire ouvrir. Mais sa prsence fut inutile; et l'on n'eut pas
besoin de son art dans un lieu o cent mille hommes venaient de
rpandre la terreur et la consternation.

Cette attaque des Invalides, d'un tablissement royal et militaire,
marqua, d'un caractre plus imposant, plus menaant pour le
despotisme, l'insurrection jusqu'alors regarde par les ministres
comme une suite de mouvemens sditieux, un vertige d'insubordination.
Elle acheva de rpandre, dans le conseil, le trouble et la
prcipitation qui multiplirent les fausses mesures. Tous ces vieux
soldats, runis au peuple, semblaient rentrs dans le sein de la
nation dont ils avaient t comme spars. C'tait une premire
conqute faite sur le plus fastueux de ses rois, Louis XIV, qu'on a
tant lou pour cet tablissement, plus dispendieux qu'utile.

On sait quelles sommes immenses furent prodigues pour cette
fondation, qui ne recevait dans son sein qu'environ quatre mille
hommes, sur plus de vingt-huit mille qui composaient l'arme
inactive; et cependant ces trois ou quatre mille hommes cotaient 
l'tat deux millions, sur les six millions trois cents mille livres
destines aux vingt-huit mille dfenseurs de la patrie. Cet abus,
comme tant d'autres, dnonc  l'Assemble nationale par un de ses
membres les plus vertueux et les plus patriotes[12], fut rform ds
la seconde anne de la libert franaise; et le temps amnera sans
doute des changemens encore plus favorables  cette classe de
guerriers, autrefois soldats du prince, et maintenant soldats de la
patrie. Dj plusieurs ont ressenti ses bienfaits, et entre autres la
libert de quitter cet htel, o un esprit moiti militaire, moiti
monacal, les soumettait aux rgles minutieuses d'une discipline
inutile et gnante. Heureux maintenant de pouvoir vivre en conservant
leur traitement dans les lieux qui leur rapplent des souvenirs
chris, et o ils pourront trouver des sentimens affectueux, des soins
consolateurs: plus de deux mille de ces guerriers, habitans de
l'htel, ont profit de cette faveur; et, dans le nombre, on a vu avec
intrt des vieillards plus qu'octognaires, tant l'indpendance a de
charmes, tant elle exerce d'empire mme sur les mes que l'ge a
presque fermes  tout autre sentiment!

  [12] M. Dubois-Cranc.

Le tableau des abus qu'offrait l'administration intrieure de l'htel
des Invalides engagea l'Assemble nationale  examiner si elle
n'ordonnerait pas la suppression de cet tablissement. Il a t
conserv, et nous respectons les motifs qui lui ont command une
circonspection prudente. Nous observerons seulement que les raisons
allgues pour le maintien de cet tablissement ont t, pour la
plupart, puises dans ce systme ancien d'ides proscrites par la
rvolution; systme qui prend la gloire des rois pour le bonheur des
peuples, et prfre la splendeur du trne  la flicit des nations.
Ceux au contraire qui votaient pour la destruction de cet
tablissement, puisrent leurs raisons dans cet ordre d'ides qui,
subordonnant l'clat  l'utilit, soumet l'intrt des gouvernemens 
celui des nations, et place dans le bonheur du peuple la gloire des
monarques, puisqu'il leur faut de la gloire: principes qui ont prpar
le succs de la rvolution, et dont la constitution franaise n'est
qu'un dveloppement rdig en lois et mis en action. Le temps dcidera
si les principes de l'galit et la ncessit d'une conomie svre
peuvent laisser subsister un tablissement qui d'ailleurs rapple  la
nation les souvenirs d'une poque plus brillante que fortune, dont un
peuple libre ne peut tre bloui.




QUINZIME TABLEAU.

Mort de M. de Flesselles, Prvt des marchands de Paris.


Nous avons vu, aux premiers momens de l'insurrection parisienne, les
habitans de la capitale abandonns  eux-mmes, dans le silence des
autorits constitues, en appeler une autre, et reconnatre
provisoirement celle des lecteurs: puissance nouvelle, sortie du sein
du peuple, peuple elle-mme et par consquent marque du caractre le
plus respectable, le plus fait pour tenir lieu d'une lgalit alors
impossible. C'tait le besoin gnral, c'tait le voeu public qui
avait appel les lecteurs  l'htel-de-ville. Mais,  peine runis,
ils cherchrent  donner  leur assemble la lgalit qui lui
manquait. Quelques-uns d'entre eux dirent que la prsence du prvt
des marchands leur tait ncessaire. C'tait vouloir marcher vers la
libert sous les auspices du despotisme; mais cette aparence de
rgularit plut au grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive.
Il prend sa place au milieu des applaudissemens universels. Mes
enfans, dit-il, je suis votre pre, et vous serez contens. A ces
mots, les applaudissemens redoublent; car la libert naissante
n'avait point encore appris  ne plus permettre aux agens de
l'autorit ce ton d'une bont protectrice. Toutefois celui de
l'assemble et le mouvement gnral des esprits lui firent bientt
prendre un langage plus conforme aux circonstances. Il dclara que,
pour continuer les fonctions qui lui avaient t confies par le roi,
il voulait y tre confirm par le suffrage de ses concitoyens. Les
acclamations de l'assemble lui rendirent l'autorit qu'il abdiquait.
Aussitt il travailla avec le bureau de la ville et avec les lecteurs
au rglement et aux mesures qu'exigeait la sret publique. Mais dans
l'assemble gnrale, comme dans les comits qui se formrent ensuite,
il n'eut que sa voix; circonstance qui dut paratre dure  un homme
ds long-temps imbu des maximes de l'autorit arbitraire, et qui, dans
les places de matre des requtes, d'intendant de province, coles
subalternes de la tyrannie, s'tait rempli d'un profond mpris pour le
peuple. Il parat, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection
comme tant d'autres mouvemens populaires qui, sous les rgnes
prcdens, s'taient termins par le triomphe du pouvoir, la punition
de quelques malheureux, et la fortune de quelques intrigans. Telle
tait en effet jusqu'alors la leon de l'histoire, du moins en France;
et la diffrence des poques, les approches d'une rvolution ne d'un
grand accroissement de lumires publiques, taient des ides trop
suprieures aux conceptions de Flesselles, comme  celles de quelques
autres ministres[13].

  [13] Croirait-on qu'un d'entre eux s'tait persuad qu'il tait
  possible de faire ouvrir les thtres le mardi 14 juillet, et
  qu'il en avait donn l'ordre?

On fut bientt  porte de s'apercevoir de ses intentions. Le comit
permanent venait de se former. A qui prterons-nous le serment?
demanda M. de Flesselles.--A l'assemble des citoyens, s'cria l'un
des lecteurs, M. de Leustres. Cette rponse, accueillie par les
applaudissement de toute la salle, luda et prvint les suites de la
question captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prvalut; et ce
premier hommage  la souverainet nationale excita un enthousiasme qui
ressemblait au dlire.

Cependant le pril croissait, et le tumulte avec lui. Le tocsin de
l'htel-de-ville s'tait joint  tous ceux de Paris. Les dputs des
districts arrivaient en foule pour demander des armes. On croyait que
la ville avait un arsenal; et cette ide accrditait des soupons dj
rpandus contre le prvt des marchands. Lui-mme les fortifiait, en
paraissant prendre peu d'intrt  leur impatience. Quelques citoyens
tant accourus  lui, pour se plaindre qu'un convoi de poudre et de
plomb et t enlev par des soldats camps aux environs de Paris, et
n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirrent enfin par de sanglans
reproches: Eh bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.
Et il leur tourna le dos. Ils le notrent trop pour son malheur; car
ils rpandirent par-tout leurs dfiances. Les mots de perfidie, de
trahison, circulrent dans la salle, et de l dans tous les quartiers
de Paris, d'o ils revenaient encore  l'htel-de-ville plus violens
et plus envenims.

Il multipliait les imprudences. A des hommes furieux qui voulaient
tre arms sur-le-champ, il parlait d'un directeur des armes de
Charleville qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils et
ensuite trente mille. A d'autres, il conseillait d'aller prendre des
cartouches  l'Arsenal, o il n'y avait point de cartouches; d'aller
chercher des armes au couvent des Chartreux, o il n'y a point
d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne faisait
qu'accrotre, et qui  leur retour se montrait plus menaante. De
grandes caisses tant arrives  l'htel-de-ville avec l'tiquette
_Artillerie_, on crut que c'taient les armes attendues de
Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un pillage ou d'une
distribution indiscrte, on les fit dposer dans une salle de
l'htel-de-ville, jusqu' l'arrive d'un dtachement de
gardes-franaises qui devaient faire cette distribution dans les
districts. Rien n'tait plus sage que cette mesure, qui associait de
plus en plus les citoyens et les soldats; mais elle devint funeste au
prvt des marchands. Les gardes-franaises tant arrives et
l'ouverture des caisses s'tant faite devant eux et en prsence des
dputs des districts, elles se trouvrent n'tre remplies que de
vieilles hardes et d'ustensiles briss. Le cri de la rage se fit
entendre de toutes parts; et l'emportement du peuple mit ds-lors en
danger la vie du magistrat. Les soupons s'tendirent jusques sur tous
les membres du comit permanent. Ds-lors il fut dangereux pour M. de
Flesselles de sortir de l'htel-de-ville: il y coucha, et reparut le
lendemain avec un visage plus dfigur que ceux qui avaient veill
toute la nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la dfense
commune.

Le lendemain, chaque instant produisit des scnes qui redoublrent son
pril. C'tait la nouvelle d'une insurrection de hussards dans le
faubourg Saint-Antoine; c'tait l'ennemi qui avait pntr dans celui
de Saint-Denis; et les soupons du peuple s'accroissaient de toutes
ces craintes. Au milieu de ces dsordres, se prsentent, plus morts
que vifs, le prieur et le procureur des Chartreux, tous deux demandant
qu'on rvoque l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des armes
qui n'y sont pas, et redoublant ainsi l'embarras du prvt des
marchands. Des officiers viennent offrir leurs services; et leurs
rponses rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis M.
de Flesselles. Un citoyen vient offrir cent mille livres, et demande
la permission de lever six mille hommes. Le magistrat l'embrasse et
lui prsente une pe. On s'crie que cet homme est en banqueroute et
que la collusion est manifeste.

Pendant ces dbats, on forait l'htel des Invalides; ceux qui
s'taient empars des canons les conduisaient  leurs districts,
accusant M. de Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la
Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle des canons de
cette forteresse tourns contre la capitale, les arrts pour des
dputations au gouverneur, l'impatience qu'elles parurent causer au
prvt des marchands, le premier coup de canon qui de ses remparts fut
entendu  l'htel-de-ville, la nouvelle d'un massacre de citoyens
entrs  la suite de la dputation dans une des cours de la Bastille;
tous ces incidens produisaient une explosion nouvelle, et htaient la
funeste catastrophe. L'attention que le prvt des marchands demandait
pour un projet de catapulte dirige contre la forteresse, pour celui
d'une tranche que proposait un militaire, fit dire  un des
assistans: Il veut gagner du temps pour nous faire perdre le ntre.
Et un vieillard s'cria: Que faisons-nous avec ces tratres? courons
 la Bastille. Aussitt tous les hommes arms sortent, et la salle o
se tenait le comit devint dserte. Ce fut un instant de terreur. Le
peuple accourt vers cette salle, il trouve la porte ferme; il s'crie
qu'on le trahit; il force la porte, et oblige les membres  venir
travailler dans la grande salle, en prsence du public. M. de
Flesselles y passe comme les autres. Alors le danger ne fut plus pour
lui seul; il devint commun  tous les membres du comit,  tous les
lecteurs. En ce moment arrive une prtendue dputation du
Palais-Royal, dont l'orateur accuse M. de Flesselles de trahir ses
concitoyens depuis vingt-quatre heures en refusant des armes  leur
impatience, d'tre en correspondance active avec tous les ennemis
publics. M. de Flesselles se dfend avec prsence d'esprit, mme avec
fermet. Ses discours faisaient quelque effet, mais autour de lui
seulement; et plus loin, les mots de tratre, de perfide, se faisaient
entendre au milieu des clameurs. La lecture de deux billets surpris,
et signs Besenval, adresss l'un au gouverneur, l'autre au major de
la Bastille, et dans lesquels on leur promettait du secours, rveilla
toutes les craintes, tous les emportemens, toutes les passions. Elles
paraissaient au comble, lorsqu'elles devinrent un vrai dlire  la
nouvelle de la prise de la Bastille,  la vue de ses chefs, 
l'arrive des vainqueurs, des vaincus, des prisonniers, des blesss,
des mourans, amis ou ennemis, objets d'amour ou de vengeance.
Vengeance! ce dernier cri touffait tous les autres; et, dans une
multitude alors forcene, l'allgresse mme semblait ajouter  la
fureur populaire. Ce qui redoublait ces transports, cette rage,
c'tait la vue de quelques Invalides et des Suisses prisonniers, qu'on
accusait d'avoir tir sur le peuple. Les Invalides surtout, comme
Franais, taient plus odieux. _La mort! la mort!_ ce mot faisait
retentir et la salle, et les cours, et la place de Grve. Dans ce
moment de vengeance, tous les yeux se portaient sur M. de Flesselles,
qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il tait perdu;
et ple, tremblant, balbutiant: Puisque je suis suspect, dit-il, 
mes concitoyens, il est indispensable que je me retire. Un des
lecteurs lui dit qu'il tait responsable des malheurs qui allaient
arriver par son refus de remettre les clefs du magasin de la ville o
taient ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute rponse, il tira
les clefs de sa poche et les mit sur la table. La multitude se
pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait tre
retenu comme tage; d'autres conduit au Chtelet; enfin d'autres
crirent qu'il devait aller au Palais-Royal pour tre jug. Ce dernier
mot tait un arrt de mort; et ce fut celui que saisit la fureur
publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ devint le cri de tous.
Eh bien! messieurs, rpondit alors M. de Flesselles d'un air assez
tranquille, allons au Palais-Royal. Il se lve; on l'environne; on le
presse; il traverse la salle, entour d'une escorte irrite d'hommes
dont le visage annonait l'inimiti, la haine, mais qui pourtant ne se
permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de
l'htel-de-ville, leur parle de prs, s'adresse  chacun d'eux, se
justifie, leur dit: Vous verrez mes raisons; je vous expliquerai
tout. Il tchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient
fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude
encore plus redoutable. Dj il tait au bas de l'escalier, lorsqu'un
jeune homme, un inconnu, s'approche et lui prsente son pistolet.
_Tratre_, dit-il, _tu n'iras pas plus loin!_ Le magistrat chancelle,
et tombe. La foule se prcipite sur son corps, le presse, l'touffe,
le perce, le dchire; on lui tranche la tte, que l'on porte en
triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la
Bastille.

On a prtendu qu'avant de tuer M. de Flesselles, on lui avait prsent
une lettre de lui, trouve dans la poche de M. de Launay, et dans
laquelle le prvt des marchands disait  ce gouverneur: _J'amuse les
Parisiens avec des cocardes et des promesses. Tenez bon jusqu' ce
soir, vous aurez du renfort._ Cette anecdote est admise par deux
historiens de la rvolution, qui paraissent avoir port beaucoup de
soin dans leurs recherches; mais elle est conteste par un crivain
dont l'autorit n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli
avec intrt les principaux vnemens de cette mmorable semaine.
Doutons, doutons, dit-il, jusqu' ce que cette importante lettre,
qu'on cherche en vain depuis six mois, nous ait t produite. Il est
probable qu'elle ne le sera jamais; mais il ne l'est pas moins que M.
de Flesselles ne voulait pas la prise de la Bastille, non plus que M.
de Besenval, que peu de temps aprs un tribunal a renvoy absous.




SEIZIME TABLEAU.

La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.


La prise de la Bastille! ces mots retentissent encore dans tous les
coeurs franais; ils commencent pour nous les vraies annales de la
libert. Jusqu'alors elle n'tait qu'une conception de l'esprit, un
voeu, une esprance; on inquitait, on effrayait le despotisme: c'est
ce jour qui fit la rvolution; disons plus, la constitution mme.
Qu'et-elle t, en effet, sans cette premire victoire? Est-ce sous
les canons de la Bastille ministrielle que les reprsentans du peuple
eussent promulgu la dclaration des droits de l'homme? Ne les
avait-on pas vus, quelques semaines auparavant, menacs des vengeances
du despotisme pour avoir rclam les droits du peuple contre les
prtentions des ordres privilgis? Bien plus: tandis qu'on attaquait,
qu'on prenait cette forteresse, mme deux jours aprs qu'on l'eut
prise, ne se trouvaient-ils pas encore assigs, entours de canons,
et exposs  des prils toujours renaissans? Mais la Bastille est
conquise, tout change. Les ennemis du peuple frmissent en vain. Ils
voient dicter, composer auprs d'eux, au milieu d'eux, cette
dclaration des droits, ternel effroi des tyrans; et pendant ces
nobles travaux, le peuple s'empresse  dmolir de ses mains l'odieuse
forteresse. Il mesure, d'un oeil brillant de joie, la dcroissance de
ses bastions. Il croit saper, miner, dmanteler en quelque sorte le
despotisme. Il hte l'instant de voir s'crouler, avec l'orgueil de
ses tours, l'orgueil et les esprances de ses oppresseurs. Tout tombe,
et bientt arrive l'heureux jour o il offre  ses reprsentans, pour
salaire de leurs travaux, cette grande charte de la nature, ces mmes
droits de l'homme empreints sur la pierre souterraine enfouie dans les
fondemens de l'horrible difice, o, pendant quatre sicles,
l'humanit avait reu de si sanglans et si inconcevables outrages.

Rassemblons, en prsentant l'aspect de cette forteresse, les
principales circonstances de sa conqute.

Dans une vaste enceinte, entoure d'un foss large et profond,
s'levaient huit tours rondes dont les murs avaient six pieds
d'paisseur, unies par des massifs de maonnerie encore plus pais.
Tel se montrait le chteau qui fut la Bastille, dfendu encore dans
l'intrieur par des bastions, des corps-de-gardes, des fosss
traverss de ponts-levis qui sparaient diffrentes cours, dont la
premire prsentait trois pices de canon charges  mitraille, et en
face de la porte d'entre. Quinze canons bordaient ses remparts; et
vingt milliers de poudre, introduits depuis deux jours, au moment o
tous les Parisiens taient devenus soldats, devaient servir le feu de
son artillerie. Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa
garnison. Des monceaux de pierres accumules sur les remparts et sur
les bastions devaient les prserver d'un assaut. C'est de l que le
gouverneur, dtest du peuple, croyait pouvoir le braver. Mais tous
les yeux taient tourns vers cette forteresse. Ds le matin, ces mots
_ la Bastille!  la Bastille!_ se rptaient dans tout Paris; et, ds
la veille, quelques citoyens avaient trac contre elle des plans
d'attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperoit les
canons dirigs contre la ville. Un citoyen seul[14], au nom de son
district, vient prier le gouverneur d'pargner cet aspect au peuple.
Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa
voix, les canons se dtournent; et le peuple applaudit au courageux
citoyen qui, du haut des tours, se montre  sa vue. Bientt une
multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la
reoit dans la premire cour; mais  peine entre, soit mprise des
soldats de l'intrieur, soit perfidie du gouverneur lui-mme, un grand
nombre de ces malheureux expire sous un feu roulant de mousqueterie.
Les cris des mourans retentissent au dehors, avec ceux d'assassinat,
de trahison. La fureur, le dsespoir, la rage, saisissent tous les
coeurs. Deux hommes intrpides montant sur un corps-de-garde,
s'lancent par-del le pont-levis, en brisent les ferrures et les
verroux  coups de hache, sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt
en foule. Il inonde cette cour d'o la mousqueterie l'carte un
moment. Cependant une premire et bientt une seconde dputation
prcdes d'un tambour et d'un drapeau blanc, arrivent et sont
exposes aux mmes prils. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les
dputs veulent le contenir, l'empcher de courir  une mort inutile.
_Inutile!_ s'crie la multitude avec les hurlemens de la rage: _non,
non, nos cadavres serviront  combler les fosss_. Ils les eussent
combls..... Cruels et coupables ministres! vous qui, dans
l'insurrection gnrale, ne de l'excs de tous les maux, ne vouliez
voir qu'une vile meute, une mprisable sdition, ouvrage de quelques
factieux, frmissez de ce cri unanime et forcen d'un peuple rduit au
dsespoir! Ce cri terrible dpose contre votre imposture et vous a
dvous  l'excration de tous les ges. L'attaque recommence, le sang
coule  pure perte. Les accidens, les mprises, la prcipitation
multiplient les dangers et les dsastres. Enfin, un dtachement de
grenadiers et une troupe de bourgeois, commands par un militaire
qu'ils avaient nomm leur chef, s'avancent vers le fort, suivis de
canons qu'ils disposent avec intelligence. Ils se postent, se
distribuent en hommes expriments. Des voitures charges de paille et
brles au pied des remparts lvent un nuage de fume qui drobe aux
assigs les manoeuvres des assigeans; tandis que, du haut des
maisons voisines, on carte  coups de fusil les fusiliers placs sur
le rempart. Soldats, citoyens, artisans, manoeuvres, arms, dsarms,
la valeur est la mme, la fureur est gale. Des pres voient tuer
leurs fils, des petits-fils leurs grands-pres; des enfans de sept ans
ramassent des balles encore brlantes, qu'ils remettent  des
grenadiers. Une jeune fille, en uniforme guerrier, se montre par-tout
 ct de son amant. Un homme bless accourt, s'crie: _Je me meurs;
mais tenez bon, mes amis; vous la prendrez_.

  [14] M. Thuriot de la Rosire.

Pendant cette attaque, une partie du peuple forait l'arsenal et
l'htel de la rgie des poudres, et apportait  ses dfenseurs des
munitions de toute espce. A chaque cour,  chaque porte, nouveau
combat marqu par des actes d'un courage hroque. Elie, Hulin,
Tournai, Arn, Role, Cholat, vos noms chers  la patrie, immortels
par cette journe, survivront  ceux de tant d'autres guerriers,
d'ailleurs clbres, qui n'ont vers leur sang que pour des matres,
et n'ont servi, dans des combats inutiles, que l'ambition des
ministres ou les vaines querelles des rois.

Matre d'un pont par cette dernire attaque si imptueuse et si
terrible, les assaillans encourags et plus furieux amnent trois
pices d'artillerie devant le second pont. Dj le succs parat sr.
Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A
ce mot, il perd le sens; il saisit une mche embrse, et court aux
poudres pour y mettre le feu. Il est repouss par un des siens. Il
sollicite, par grce, un baril de poudre pour se faire sauter. La
garnison prsente le drapeau blanc, demande  capituler. _Non_, est le
cri gnral. Un papier sort d'un crneau, en dehors de la forteresse.
Un bourgeois intrpide s'avance pour le saisir sur une planche
chancelante; il tombe dans le foss. Un autre le remplace; plus
heureux, il prend l'crit, le rapporte, le remet au brave Elie.
L'crit portait: _Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons
sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez la
capitulation.--Nous l'acceptons, foi d'officier_, dit Elie! _baissez
vos ponts._ Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle?
Les Invalides  gauche, les Suisses  droite, dposant leurs armes, et
de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Launai est saisi et
conduit  l'htel-de-ville, o il ne devait pas arriver.

Cependant la multitude se prcipite, et couvre toute l'enceinte de la
forteresse; on monte dans les appartemens, sur les plates-formes,
contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui, placs
trop loin, ignoraient la capitulation; les assaillans tuent, sans le
savoir, leurs amis et leurs dfenseurs. Le courageux Arn, bravant une
mort presque certaine, s'avance sur le parapet, son bonnet de
grenadier sur sa pique, et fait cesser le dsastre. La joie redouble,
la foule augmente, on accourt des rues voisines. On force les prisons,
les cachots; on pntre, on s'enfonce dans tous les souterrains. On se
remplit avec dlices de la terreur qu'ils inspirent; on dlivre les
prisonniers qui croyaient que ce tumulte leur annonait la mort, et
qu'on tonne en les embrassant; on brise leurs chanes; on les conduit
vers la lumire, que quelques-uns, vieillis dans les cachots, avaient
oublie, et que leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la pesanteur
de leurs fers qu'on brise, qu'on arrache, que bientt on porte autour
d'eux, autour des brancards sur lesquels on promne ces infortuns
dans les places publiques, dans les jardins; on tale aux yeux d'une
multitude tonne ces instrumens de gne, des corselets de fer et
autres moyens de torture, recherches d'une barbarie inventive. Les
dbris enlevs sous ces votes tnbreuses, verroux, ferremens, tout
ce qu'un premier effort peut arracher, devient un trophe dans les
mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots, portes 
l'htel-de-ville pour preuve de cette heureuse victoire, passent de
mains en mains dans celles d'un lecteur connu pour avoir habit cet
excrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes, redoublent
l'allgresse publique, bientt accrue par l'arrive des vainqueurs et
des drapeaux des Invalides et des Suisses, soustraits  la premire
fureur du peuple, et maintenant protgs contre lui par ceux qui les
ont vaincus. Quel burin, quel pinceau pourrait seulement retracer
l'esquisse des tableaux mobiles et varis que prsentaient alors les
salles immenses de l'htel-de-ville, les escaliers, la place de Grve,
ces armes ensanglantes, ces banderoles flottantes, ces couleurs
nationales, ces trophes bizarres et imposans d'une victoire
inattendue, les couronnes triomphales et civiques dcernes par
l'enthousiasme universel; le passage des passions froces aux passions
gnreuses, des mouvemens terribles au plus doux attendrissement, dont
le mlange inou, dont l'expression sublime reportait l'me et
reculait l'imagination jusques dans les temps hroques[15]?

  [15] C'est le sentiment qu'prouva M. Dussault, et qu'il exprime
  en ces propres termes, que nous avons cru devoir consacrer.

L'histoire a dj consacr des actes de vertu, des traits de
magnanimit et de grandeur qui adoucissent le souvenir pnible des
vengeances du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le sien
venait de couler. La Bastille existe encore. Les morts, les mourans,
l'environnent. Les parens, les amis, transportent les blesss dans
les maisons voisines, dans les hospices que la pit consacra 
l'humanit. Un d'eux, en expirant, demande: _Est-elle prise?_ Oui, lui
dit-on. Il lve au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier
soupir. Une mre cherche son fils parmi des cadavres dfigurs. On
s'tonne d'une curiosit qui parat barbare. _Puis-je le chercher_,
dit-elle, _dans une place plus glorieuse?_ La libert parla-t-elle un
plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus long-temps
illustrs?

Telle fut cette journe clbre, prsage heureux des vnemens qui la
suivirent. Mais au milieu de ces vnemens si multiplis, si
importans, si rapides, la Bastille occupait encore tous les esprits;
l'ivresse publique se prolongeait par la dcouverte des mystres
affreux recels dans son sein. C'est l que la tyrannie avait enfoui
ses archives, le rcit dtaill de ses propres forfaits, les
dpositions de ses missaires et de ses dlateurs, la liste de ses
victimes, les preuves irrcusables de la barbarie de ses ministres,
traces de leurs propres mains. Ces vils crits, ces odieux registres,
livrs au pillage, circulent dans Paris et de l dans tout l'empire,
comme pour rehausser aux yeux des Franais, honteux de leur longue
patience, le prix de leur nouvelle conqute et de la libert qui en
est la rcompense. Bientt tous les arts s'empressent de clbrer
l'une et l'autre. Chacun d'eux reproduit, sous les formes qui lui
sont propres, ce glorieux vnement. Les thtres, les jeux publics,
en retracent les principales circonstances. Les vainqueurs de la
Bastille assistent  leur propre loge prononc dans le snat de la
nation, dans les temples de la capitale. La patrie adopte ceux qui ont
chapp au feu des assigs, les blesss, les veuves et les enfans des
morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient et se perptue. Les trangers
le partagent. Il s'tend au-del des mers. Ce grand jour est une fte
pour l'Europe, ou plutt pour le monde entier, dont toutes les
contres ont fourni  ce labyrinthe,  ces cachots, des victimes de
tout rang, des deux sexes, de tous les ges[16]. Le 14 juillet a veng
tous les peuples. Ils applaudissent  la destruction de cet odieux
chteau, tandis qu'une de ses clefs envoye dans un autre hmisphre 
l'un des auteurs de l'indpendance amricaine, lui apprend que les
Franais n'ont pas inutilement servi sous ses yeux la cause de la
libert.

  [16] La Bastille a renferm,  la mme poque, un enfant de six
  ans et un vieillard de cent onze. On y a vu mme un Chinois, que
  les jsuites y avaient fait mettre en 1719.




DIX-SEPTIME TABLEAU.

La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille.


En prsentant  nos lecteurs, dans le prcdent tableau, le choix des
principales circonstances qui accompagnrent la prise de la Bastille,
nous avons d en carter plusieurs, qui, sans tre dnues d'intrt,
eussent diminu l'impression des sentimens ou des ides que faisait
natre cet vnement mmorable. Parmi les incidens, sinon tout--fait
oublis, au moins rappels faiblement, est la mort du gouverneur, de
ce Launay devenu, en un jour, si clbre. Sa conduite pendant le
sige, et mme quelques jours auparavant, semble avoir particip de
cet aveuglement fatal, commun dans ce moment  presque tous les agens
du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il et pris pour la dfense de sa
forteresse les prcautions d'une prudence ordinaire, il avait nglig
de s'approvisionner de vivres, au point que le danger d'une disette
instante et invitable, si le sige et dur jusqu'au lendemain, fut
un des motifs que les officiers de sa garnison lui prsentrent pour
le dterminer  se rendre; ngligence plus impardonnable que celle
d'avoir oubli de se pourvoir d'un drapeau blanc, pour arborer le
signe de la capitulation[17]: mais toutes les deux partaient de la
mme cause. Launay supposait, comme les ministres, que quelques
dcharges d'artillerie feraient trembler la capitale, et que
l'approche de l'arme tablirait une communication facile entre la
ville et la citadelle.

  [17] On y suppla par quelques mouchoirs blancs attachs
  ensemble.

On est tonn de ne lui voir jouer presque aucun rle, dans la dfense
de sa place, pendant la journe du 14. Il semblait que la terreur
l'et saisi et et enchan tous ses sens. On le voit, dans la
matine, accueillir diffrentes dputations populaires, les assurer de
ses bonnes intentions et donner mme des tages au peuple pour sa
sret. Bientt aprs, on lui arrache l'ordre de faire tirer sur les
Invalides par les Suisses; en cas que les premiers refusent d'obir.
Il parat qu'il cda aux intimations d'un officier suisse, nomm
Laflue, comme il avait cd, en sens contraire,  M. de Losme-Solbrai,
qui l'engagea  recevoir, dans l'intrieur du gouvernement, M. Thuriot
de la Rosire[18],  qui cette faveur avait d'abord t refuse.
Launay rpond avec une douceur craintive au dput qui lui parle d'un
ton voisin de la menace; et, quelque temps aprs, une multitude de
citoyens sans armes, sans intentions hostiles, accueillis par
lui-mme, et entrs dans la premire cour dont il a fait baisser le
pont-levis, sont accabls de plusieurs dcharges de mousqueterie et
d'artillerie, tandis que le pont-levis se relve pour drober tout
moyen de fuite  ces infortuns. Cruaut si basse, si absurde et si
gratuite, qu'aprs les premiers mouvemens de fureur et d'indignation
qu'elle excita, on a souponn qu'elle pouvait tre l'effet de quelque
ordre mal donn ou mal entendu, de quelque mprise fatale, plutt que
d'une perfidie prmdite.

  [18] Dput de son district.

Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dvoua  la mort le
malheureux Launay, en remplissant les coeurs de cette rage soudaine et
soutenue qui triompha des efforts et de tous les obstacles. C'est en
contemplant cette fureur, qu'il donna les marques d'une terreur
profonde. Toute prsence d'esprit l'abandonna. Il et pu opposer  la
prise du premier pont une rsistance plus vigoureuse, en plaant dans
la cour un grand nombre de pices d'artillerie. Cette manoeuvre et
fait couler des flots de sang; mais, dans le dlire forcen des
combattans, la Bastille n'en et pas moins t prise. L'inadvertance
de Launay (car ce n'est point  son humanit qu'il faut faire honneur
de cet oubli) prvint les horreurs d'un massacre inutile. Aprs avoir
vu forcer tous les ponts et tous les postes, il se rfugia dans
l'intrieur de ses normes bastions, et n'eut plus d'autre ide que
d'attendre les secours promis par M. de Besenval, ou, s'ils tardaient
trop, de se faire sauter en l'air, et d'craser, disait-il, ses
ennemis sous les dbris de la Bastille. Deux fois il fut repouss, au
moment o il allait mettre le feu au magasin des poudres.

Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des
uns, le courage des autres, cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut
pas sans peine qu'on le dcouvrit; sans pe, sans uniforme, un habit
ordinaire le drobait  des yeux qui ne le connaissaient pas.
Plusieurs se disputent l'honneur de l'avoir arrt. Il veut se percer
le sein d'une lame  dard que le grenadier Arn lui arrache. Bientt
les braves Elie, Hulin, L'pine, Legris, Morin, le saisissent,
l'entourent, et deviennent ses dfenseurs contre la fureur gnrale.
Quelques-uns sont mme maltraits et blesss; en couvrant de leurs
corps leur prisonnier, ils ne pouvaient le protger qu' demi. On lui
arrachait les cheveux; on dirigeait des pes contre lui. Il conjurait
ses dfenseurs de ne pas l'abandonner jusqu' l'htel-de-ville. Il
rclamait les promesses de MM. Elie et Hulin, ses vainqueurs, et
maintenant ses appuis. Ces deux hommes gnreux, puiss de cette
lutte ingale contre l'imptuosit populaire, carts malgr leur
force et leur vigueur, et comme emports par le flot de la multitude
loin du malheureux Launay, perdent le prix de leurs efforts. Obligs
de s'loigner un instant, ils voient ce misrable,  qui une rage
subite aux approches de la mort inspire un courage forcen, se
dfendre contre tous, tomber foul aux pieds de la multitude, et le
moment aprs sa tte hideuse et sanglante s'lever en l'air au milieu
des cris d'une allgresse froce et encore mal assouvie. Cet horrible
trophe fut bientt suivi de plusieurs autres de la mme espce; des
officiers de la garnison de la Bastille, dnoncs par leur uniforme,
eurent le mme sort. Quelques-uns cependant ne mritaient d'autre
reproche que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi trop
indigne de leur courage. Plusieurs citoyens employs  la Bastille
donnrent alors des preuves d'un patriotisme aussi clair que
courageux. Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingnieur des ponts et
chausses, qui, au pril de sa vie, bless dangereusement, parvint 
sauver M. Clouet, rgisseur des poudres. Un individu moins heureux
emporta les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. C'tait
l'honnte Losme-Solbrai, celui qui, le matin mme, avait engag le
gouverneur  recevoir M. de la Rosire dans l'intrieur de la
Bastille. Il tait, depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des
prisonniers; sa douceur, sa gnrosit, galaient la duret et
l'avarice de Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier, qui,
dans ce moment, vint dnoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il
devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vnrable
militaire? Dj entour d'une multitude que la vue de son uniforme
rendait furieuse, il allait tre dchir par elle, lorsqu'un jeune
homme pntr de douleur, d'attendrissement et de dsespoir, se
prcipite dans la foule, s'lance vers lui, l'embrasse, l'appelle son
pre, son ami, son bienfaiteur, se nomme[19], conjure le peuple
d'pargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il
raconte son histoire: long-temps prisonnier  la Bastille, il doit 
M. Losme plus que la vie; il mourra pour le dfendre; il le serre de
nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Dj
quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'crient que c'est un
mensonge, qu'on veut par une fable leur enlever leur victime. Les cris
couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-mme est frapp,
meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence  celui qu'il
croit soustraire au pril. Le digne militaire, touch de cette
gnrosit, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les
larmes aux yeux: Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous
allez vous sacrifier sans me sauver. A ces mots, devenu encore plus
intrpide, parce que sa tendresse et sa douleur sont accrues, M. de
Pelleport s'crie: Je le dfendrai envers et contre tous. Et
oubliant qu'il est sans armes, il carte la foule avec ses mains,
second d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent
tonne, irrite la multitude qu'il devait attendrir; mais qui,
bouillante encore au sortir de la Bastille, ne respirait que la
vengeance. Un homme froce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache
sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renvers
lui-mme par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitt,
assailli de tous cts, il se trouve entour de sabres, fusils,
baonnettes dirigs contre lui; il en saisit une, et, avec une
agilit, une force et un courage qu'il reoit de son dsespoir, il
carte la foule, se fait jour  travers, court vers l'htel-de-ville,
et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tte de son
respectable bienfaiteur de Losme est promene en triomphe avec celle
de Launay.

  [19] Son nom tait le marquis de Pelleport.

Quelques regrets qu'ait excits cette mort parmi ceux qui connurent
trop tard celui qui l'avait si peu mrite, une autre mort non moins
funeste excita une douleur plus profonde, plus durable, proportionne
 la reconnaissance due  l'infortun, victime d'une fatale mprise.
La capitale, et mme la patrie, dont la destine tait lie alors 
celle de la capitale, placeront toujours, parmi les dsastres les plus
affligeans de cette journe, la mort dplorable d'un bas-officier
nomm Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamits.
C'tait lui qui, se trouvant de garde  la porte du magasin  poudre,
et voyant arriver le gouverneur avec des mches allumes, dans le
dessein de se faire sauter, le poussa avec violence, le menaant mme
de le percer de sa baonnette s'il s'obstinait dans cet abominable
dessein. On sut ds le soir mme (car l'intrt qu'inspira sa mort fit
rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit augmenta les regrets que
causa sa perte), on sut qu'il avait souhait de prvenir, de la part
du gouverneur, toute mesure hostile, qu'il avait donn des conseils
pacifiques, form les voeux d'un citoyen, enfin qu'il s'tait
constamment abstenu, pendant le sige et le combat, de tirer un seul
coup de fusil. Tel tait celui dont la tte, quelques heures aprs,
tait porte au bout d'une pique, ainsi que celle du nomm Asselin,
innocent comme lui, mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le plus
signal de tous les services. Une fausse ressemblance dans les
uniformes, trompant la multitude, les avait fait prendre l'un et
l'autre pour des canonniers de la Bastille. C'tait le plus grand des
crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis plusieurs jours, ces
instrumens de carnage tourns contre lui, et qui, ce jour mme, venait
d'tre cras sous plusieurs dtonations d'artillerie. Il immola donc
ces deux infortuns; mais il pleura sa mprise quand il la connut; et
depuis on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des larmes
d'attendrissement, et mme donner des signes de dsespoir, lorsque,
mieux instruits, ils venaient  se rappeler qu'ils avaient tenu entre
leurs mains et prsent avec joie aux regards des passans la main
qu'ils avaient coupe comme celle d'un ennemi public.

Par malheur, ce ne fut pas la seule mprise de cette extraordinaire
journe. Certes, toute me gnreuse s'applaudira d'avoir vu les
Suisses, en garnison  la Bastille, chapper par un hasard heureux 
la punition que leur et inflige la vengeance publique, si l'on et
su qu'eux seuls avaient fait couler tout le sang rpandu autour de
cette forteresse: mais on voudrait que des soldats franais, des
Invalides, bien moins coupables, n'eussent pas port la peine de cette
odieuse mprise. O vous! stipendiaires trangers, que le peuple
franais a crus ses amis, parce que vos matres ont trafiqu avec le
sien de votre sang et de votre obissance alors tourne contre la
nation qui vous payait, cette nation gnreuse ne reproche qu'
l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire qu'ils tinrent dans
cette occasion; elle est l'ouvrage des officiers qui les trompent et
qui les oppriment. Mais cet aveuglement cessera: frapps de la lumire
que portera dans vos yeux la rvolution franaise, vous apprendrez 
juger ceux qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent, et ceux qui
vous ordonnaient de tirer sur le _peuple_. Vous vous direz 
vous-mmes: Il est bon, il est gnreux, ce _peuple_, qui, un moment,
crut impossible que nous eussions tir sur lui, et qui, bientt aprs,
mieux instruit de notre conduite, nous pardonna; c'est de son sein
qu'taient sortis le magnanime Elie, ces braves gardes-franaises,
qui, au milieu des applaudissemens, des transports de joie, des
couronnes civiques accumules sur leurs ttes, entours de trophes
rigs subitement autour d'eux par la reconnaissance publique, nous
voyant, dans cette salle de l'htel-de-ville, dsarms, ples,
attendant la mort comme des coupables convaincus, prouvrent pour
nous une compassion hroque, intercdrent en notre faveur, ne
demandrent pour prix de leurs exploits que la grce de leurs frres
d'armes, et, en entendant ce cri unanime _grce, grce_, sortir  la
fois de toutes les bouches, nous embrassrent avec des transports
d'allgresse et la joie d'une seconde victoire. Voil, _peuple_
helvtien (et par _peuple_, je n'entends pas les magistrats des treize
cantons, mais les citoyens qui les paient pour en tre gouverns),
voil les souvenirs nobles et chers qui vous donneront des remords
d'avoir tir sur le _peuple_ franais; car alors, libres vous-mmes,
vous donnerez  ce mot le sens qui lui appartient, et qui ne vous est
pas encore connu.




DIX-HUITIME TABLEAU.

Nuit du 14 au 15 juillet 1789.


La nouvelle de la Bastille prise avait rpandu dans Paris une
allgresse universelle; mais cette joie tait combattue par l'ide de
tous les prils qui menaaient cette capitale; prils que la prise
mme de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en poussant les
ministres et les gnraux  presser le moment de l'attaque. Les
troupes qui environnaient la ville, continuaient de garder leurs
diffrens postes. Deux fois l'assemble nationale avait sollicit
l'loignement de ces troupes; et ces deux demandes n'avaient obtenu
qu'un refus positif, suivi bientt d'une rponse quivoque et
dilatoire. La cour restait environne d'illusions et de mensonges.
Croirait-on que l'intendant de Paris (Berthier), peu de jours aprs
victime de la vengeance populaire, interrog par le roi, le soir mme
du 14 juillet, sur l'tat de la capitale, rpondit que tout tait
calme? Ainsi Louis XVI, dans Versailles, tait aussi tranger  la
vrit sur ce qui se passait dans le sein de son royaume,  quatre
lieues de lui, que peut l'tre le roi d'Espagne dans Madrid sur les
vnemens qui arrivent au Mexique, au Chili et aux Philippines, soumis
 sa domination. Une haie de courtisans et de flatteurs mettait entre
son peuple et lui un obstacle gal  celui qu'lvent, entre un autre
Bourbon et ses sujets d'Amrique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle
du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est l ce qu'on
appelle rgner! C'est l ce qui constitue la majest du trne, de ce
trne dont les esclaves de cour, qui,  la honte du genre humain,
furent nomms _des grands_, se disent les appuis et les dfenseurs!
Et ces mmes hommes, qui insultaient ainsi  leur monarque par cette
absurde dtention, qui l'emprisonnaient pour dicter en son nom des
ordres funestes  tout un peuple, et exposaient ainsi  des dangers
incalculables la personne de celui qu'ils appelaient leur matre, ces
mmes hommes ont depuis fait retentir la France et l'Europe de ces
mots: _Le roi est prisonnier dans Paris!_ Oui, aurait pu rpondre
l'assemble nationale, par la bouche d'un de ses orateurs; le roi est
retenu dans sa capitale, ou si le mot vous plat davantage, il est
prisonnier de son peuple, pour n'tre plus prisonnier des ennemis de
la nation, qu'au nom du roi vous avez voulu perdre et enchaner. Il
est prisonnier, pour tre soustrait aux perfides conseils qui, en
compromettant son trne et sa sret, l'enfermaient dans une enceinte
plus troite et plus digne de ce nom de prison. En un mot, il est
prisonnier d'un peuple qui veut un roi. Et quand nous l'arrachons aux
mains de ces nobles qui, sous le nom de roi, voulaient un esclave
couronn, oppresseur de sa nation, nous sommes les librateurs du
monarque. Voil comment l'assemble nationale pouvait et devait
peut-tre rpliquer  ses ennemis, aprs que le peuple eut conquis son
roi, pour rappeler l'heureuse expression de M. Bailly, premier maire
de Paris. Mais,  cette poque du 14 juillet, elle attendait avec une
impatience mle de crainte ce qu'il plairait aux ministres
d'ordonner d'elle, entoure cependant de canons et de baonnettes.

La postrit n'oubliera point cette soire mmorable, o, mme aprs
la prise de la Bastille, encore ignore  Versailles, les dputs
d'une grande nation parlaient en supplians au despotisme dj vaincu
et presque dsarm. Mais du moins ces supplians s'exprimaient en
hommes prs d'tre libres et dignes de le devenir. Les harangues des
orateurs, sur la ncessit d'une nouvelle dputation, portaient le
caractre d'une loquence fire et hardie, peu connue en France dans
une assemble d'tats-gnraux. Que faisaient cependant les ennemis de
l'assemble ou plutt de la nation? Ils mditaient des violences
forcenes; ils s'occupaient des prparatifs du crime nouveau dont ils
allaient enrichir l'histoire des cours. C'est ce que le premier
orateur de l'assemble[20] exprimait nergiquement le lendemain, en
rassemblant les traits du tableau que la dputation devait offrir au
roi.

  [20] Mirabeau.

Dites-lui, s'criait-il, que les hordes trangres dont nous sommes
investis, ont reu hier la visite des princes, des princesses, des
favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
leurs prsens: dites-lui que tous les satellites trangers, gorgs
d'or et de vin, ont prdit, dans leurs chants impies, l'asservissement
de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la destruction
de l'assemble nationale: dites-lui que, dans son palais mme, les
courtisans ont ml leurs danses au son de cette musique barbare, et
qu'elle fut l'avant-scne de la Saint-Barthlemi.

Telle tait  Versailles la perplexit de l'assemble nationale; et
cette horrible situation, connue  Paris, ajoutait aux terreurs et aux
mouvemens d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit prsenta
le mme spectacle qu'avait offert la nuit prcdente; pavs arrachs
des rues et transports au haut des maisons; fosss profonds; larges
tranches ouvertes en divers lieux menacs; canons conduits par le
peuple en diffrens postes, aux barrires, et particulirement  celle
de Saint-Denis; enfin tout l'ensemble d'un tableau dont nous avons
dj rassembl les principaux traits. Il suffit d'ajouter que chaque
instant accroissait les moyens de dfense. Les bataillons, les
compagnies se multipliaient. La permission d'en former de nouvelles se
donnait  qui venait en demander; et quelques bourgeois y russirent,
sans montrer d'autre autorisation que la signature d'un lecteur ou
d'un membre du comit. Un particulier s'tait, ds le soir mme, fait
nommer gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de M. de la Salle,
alors commandant de la garde parisienne, il s'y tait rendu  la tte
de cent bourgeois arms, qui se joignirent  cent cinquante
gardes-franaises pour empcher qu'on ne reprt cette forteresse. Ce
fut encore dans cette mme nuit que les grenadiers du rgiment des
gardes-franaises vinrent dclarer  l'htel-de-ville qu'ils ne
voulaient plus retourner  leurs casernes, dans la crainte d'tre
exposs  de mauvais traitemens et  tous les piges que leur
tendraient la malveillance et mme la fureur de leurs officiers. On
peut juger s'ils furent bien reus. On expdia  diffrens couvens de
Paris l'ordre de les loger et de les nourrir jusqu' nouvel ordre.

Il est peu d'hommes, alors habitant Paris ou s'y trouvant par hasard,
qui, se rappelant cette soire et cette nuit du 14 au 15, ne se
souvienne de quelque acte de patriotisme, de quelque trait de courage
et de vertu, et qui n'ait  citer un nombre infini de ces mots
touchans ou nergiques qui partent de l'me et qui saisissent ceux qui
les entendent. On et dit que tous les Franais sentissent  la fois
que, de ce jour seulement, ils avaient une patrie; et, de
l'enthousiasme soudain qu'inspirait cette ide, s'chappaient en mme
temps les sentimens les plus levs, comme autant de sources nouvelles
qui se font jour et jaillissent au mme instant. L'gosme semblait
ananti; et l'intrt du salut particulier se manifestait par les
signes d'un intrt plus noble, la conservation de tous.

Parmi ces traits, dont on pourrait rapporter un grand nombre, nous
n'en citerons qu'un seul des plus remarquables.

Un jeune homme, M. Mandar, occup toute la matine de diffrentes
fonctions publiques et volontaires, comme tous les citoyens, apprit,
en se transportant aux Invalides, que la Bastille tait prise.
Dsespr de n'avoir pas eu part  l'honneur de ce succs, il lui vint
 l'esprit de se consoler en rendant  ses concitoyens un service
essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait tirer parti de
leur victoire et du premier effet que produirait sur les troupes
postes au Champ-de-Mars la nouvelle de la prise de la Bastille. Il
communique  ses compagnons la dmarche qu'il mdite. Quelques-uns la
trouvent impraticable, d'autres inutile; tous la croient dangereuse
pour lui, et s'efforcent de l'en dtourner. Mais il est inbranlable
dans sa rsolution.

Cet enthousiasme, commun depuis quelques jours au plus grand nombre
des habitans de Paris, exaltait, dans une me naturellement ferme et
intrpide, les ides de libert et d'indpendance, que la culture des
lettres[21] et la lecture des crivains de l'antiquit rendent presque
indestructible dans les hommes ns pour les passions gnreuses.
Repoussant tout conseil timide de ses compagnons, et mme cartant
ceux que pouvait lui donner sa propre faiblesse dguise en prudence,
il se spare de sa troupe et marche vers l'cole militaire, o le
gnral tait log. De-l il s'avance au camp du Champ-de-Mars, o le
chef se trouve en ce moment: il pntre jusqu' lui; il lui dit que la
Bastille est conquise; que M. de Launay vient de prir _de la mort des
tratres_. Il ajoute: Et c'est ainsi que nous traiterons les agens du
pouvoir absolu. On conoit quelle fut la surprise du commandant
suisse. Besenval tait un courtisan faible et corrompu, mais il
n'tait ni cruel ni barbare. Tranquille et de sang froid, il se
contente d'observer que cette nouvelle de la prise de la Bastille
tait invraisemblable; que Henri IV, qui avait assig cette
forteresse, n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme, que l'incrdulit
du gnral chauffe sans l'tonner, atteste la vrit de ses rcits;
et, pour garant, offre sa tte. Je vous observe, ajoute-t-il, que je
suis ici dans un camp: vous seul y commandez; je ne puis en sortir que
de votre consentement. Que je perde la libert et la vie, si ce que je
dis n'est pas vrai. Le vieux officier, ne pouvant gure alors
conserver de doute sur la vrit des faits, se contenta de marquer sa
surprise, tant sur les faits eux-mmes que sur la hardiesse du projet
de venir les lui apprendre, et d'avoir pu russir  parvenir jusqu'
lui; et, mlant au flegme de son caractre et de son ge une sorte
d'intrt et mme d'motion, il dit  M. Mandar: Retournez vers vos
concitoyens, et dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne
tirerai point l'pe contre les Parisiens: je suis ici pour donner du
secours  la ville, dans le cas o elle en aurait besoin contre les
brigands. Le jeune homme, frapp de cette apparente motion du
gnral, et persvrant dans l'esprance de l'engager  la retraite,
lui dit que la seule manire de secourir Paris, c'est d'en loigner
les troupes dont le voisinage y redouble les prils et les alarmes;
que la retraite du gnral peut seule prvenir l'effusion du sang
humain et le carnage dont le Champ-de-Mars va tre infailliblement le
thtre. Le gnral rpond qu'il va prendre les ordres de la cour. Ne
prenez, monsieur, lui rplique-t-il, ne prenez l'ordre que de
vous-mme, de votre amour pour la paix, si vous ne voulez rpandre 
pure perte, dans cette mme place, le sang de vos concitoyens, prts
d'attaquer, au nombre de cent mille hommes, quelques milliers de vos
soldats. Toujours plus surpris, mais plus mu, soit crainte, soit
humanit, le gnral promit de ne point venir  Paris, d'viter tout
engagement avec les citoyens, et congdia M. Mandar, qui, rassur sur
les dispositions de M. Besenval, se retira plein de joie, et,  peine
hors du camp, eut le plaisir d'entendre sonner la retraite.

  [21] M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham
  intitul: _De la Souverainet du peuple, et de l'excellence d'un
  tat libre_.

Cette retraite, bientt connue des Parisiens, sans qu'ils sussent la
principale circonstance qui avait pu, sinon la dterminer, du moins la
hter de quelques heures, diminua les inquitudes que pouvaient
causer les troupes places dans un poste si voisin. On se porta en
plus grand nombre dans les endroits les plus menacs ou qu'on croyait
l'tre. Paris ignorait alors que la consternation tait plus grande
dans les divers camps qui l'assigeaient, qu'elle ne l'tait dans ses
propres murs. Le marchal de Broglie avait vu et fait entendre qu'il
ne pouvait compter sur l'obissance de ses soldats, et principalement
des canonniers; il mditait dj sa retraite: mais chaque mouvement
qu'il faisait faire  diffrens dtachemens de ses troupes, produisait
tout l'effet que devaient causer des mouvemens hostiles qu'on
n'attribuait pas  la crainte, et qui redoublaient l'agitation
gnrale. La nuit se passa tout entire dans ces alternatives de
tumultes convulsifs et de silence inquiet; tandis que l'assemble
nationale, instruite enfin de la prise de la Bastille, continuait sa
sance, prolonge jusqu'au lendemain, dans des inquitudes mortelles,
moins sur elle-mme que sur le sort d'une grande nation, li dans ce
moment  celui de ses reprsentans: situation terrible, qui devait
durer jusqu'au moment o il plairait aux ministres, aux favoris, de
laisser parvenir au roi la vrit qui devait l'clairer sur ses
propres prils, plus encore que sur ceux du peuple franais. Elle se
fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque. Le duc de Liancourt,
membre de l'assemble nationale, usant du droit attach  sa charge de
premier gentilhomme du roi, lui montra, la nuit du 15,  minuit,
l'abme o allaient le pousser ses ministres, en croyant n'y
prcipiter que la nation. Alors tout changea. Le roi, dtromp,
dclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea le duc de
Liancourt d'annoncer  l'assemble qu'il se rendrait  la sance du
lendemain: et cette nouvelle, qui d'abord y rtablit le calme, bientt
porte  Paris, y rpandit une joie gale aux alarmes qu'elle faisait
cesser.




DIX-NEUVIME TABLEAU.

Les canons de Paris transports  Montmartre.


Un des caractres de la rvolution, dans cette premire et immortelle
semaine, c'est d'avoir runi et rapproch, dans un si court intervalle
de temps, et dans l'enceinte de Paris et de Versailles, une telle
multitude d'vnemens simultans, qu'aprs cette poque, et pendant un
temps considrable, les acteurs et les spectateurs, galement opprims
du poids de tant de souvenirs, retrouvaient avec peine l'ordre et la
suite des faits gars en quelque sorte dans leur mmoire; tous les
vnemens semblaient perdus dans la varit des motions successives
dont on avait t comme accabl pendant six jours.

L'agitation de Paris, toujours gale, toujours extrme, se marquait
presque d'heure en heure par des symptmes diffrens. C'est qu'au
milieu de tant de dangers, chacun de ces dangers devenant tour--tour
l'objet dominant de l'attention gnrale, toutes les passions, tous
les caractres se manifestaient successivement sous des formes
nouvelles. Paris, dans la soire o la Bastille fut prise, Paris
pendant la nuit suivante, Paris le lendemain matin, offrit un aspect
diffrent; et cependant rien n'tait chang pour lui. Menac par
l'arme du marchal de Broglie, par des soldats trangers, par les
brigands enferms dans son sein, les dangers qu'il courait au dedans
redoublaient ses alarmes sur ceux du dehors. A peine tait-il
approvisionn pour deux jours: dj de fausses patrouilles, qu'il
tait impossible de ne pas confondre avec les vritables, avaient
diminu la scurit des citoyens rassurs d'abord par la vigilance de
la milice bourgeoise. Des quivoques invitables, le mot de l'ordre
mal donn ou mal entendu par des bourgeois sans exprience et arms
subitement, avaient occasionn des mprises funestes et sanglantes
entre des hommes bien intentionns. Des hussards, des soldats
trangers, dguiss en paysans, attendaient le moment de se revtir
d'habits de gardes-franaises, dj prpars pour eux; et trente mille
bandits arms, redoublant le dsordre pour hter l'instant du pillage,
devenaient des ennemis plus formidables que les rgimens qui
environnaient la capitale.

Le courage, l'activit, l'unanimit inconcevable de tous les citoyens,
devint le remde de tous ces maux. Toute ide utile, saisie aussitt
que propose, s'excutait sur-le-champ, et s'excutait bien. Des
courriers allaient presser l'arrive des convois, dont on htait la
marche  grands frais, et qu'on escortait d'une force arme. Plusieurs
citoyens portrent des sommes considrables  l'htel-de-ville, et un
grand nombre y adressa les dons du patriotisme. Quelques-uns
prsentaient aux diffrens comits des ordres tout dresss pour des
objets utiles, pour l'activit de la poste, le paiement de l'impt,
celui des rentes, l'entre et la sortie des hommes et des choses
ncessaires au service public. Les lecteurs, les membres des comits,
tous ceux qui se trouvrent alors en place, taient surpris et
confondus de cette ardeur, de cet accord. A la vrit, nombre de
hasards, en nourrissant l'inquitude, entretenaient la vigilance. Ici,
l'on saisissait des voitures charges d'armes caches sous de la
paille; l, l'on arrtait des femmes d'un rang distingu, dguises en
paysanes; ici, des gens de la cour revtus de haillons; ailleurs, des
laitires emportant de l'or et de l'argent dans des vases  lait. La
tentative de dlivrer et d'armer les prisonniers de Bictre et de la
Salptrire, ainsi que celle de reprendre la Bastille, tout choua par
l'effet de cette surveillance gnrale que tout mouvement inquitait
et qui se montrait par-tout. On se distribuait ces soins pnibles et
ces emplois fatigans, regards comme des distinctions et presque des
faveurs; et il se forma une compagnie sous le nom de _volontaires de
la Bastille_, dont l'unique destination fut de veiller sur cette
forteresse jusqu' son entire dmolition, dj rsolue et bientt
dcrte. Des bruits rpandus sur des prtendues communications
secrtes, mnages entre cette citadelle et le donjon de Vincennes,
engagrent l'htel-de-ville  vrifier cette conjecture. Elle se
trouva fausse; et cette recherche ne fit dcouvrir que de nouveaux
cachots fangeux, des chanes pesantes attaches  des pierres d'une
grandeur norme, seule table, seul lit et seul sige que laissait le
despotisme ministriel aux malheureux qu'il plongeait dans ces abmes.

De tous les prparatifs hostiles dirigs par les ministres contre
Paris, ceux qui avaient caus le plus de crainte et d'alarmes, taient
les travaux ordonns  la butte Montmartre. On y occupait, depuis
plusieurs mois, vingt mille ouvriers, sous le prtexte spcieux de
dlivrer la capitale des dangers dont la menaaient le dsoeuvrement
et la mendicit de cette multitude. Mais ces dangers subsistaient
toujours, puisque ces ouvriers venaient tous les soirs coucher 
Paris, que dans la disette des subsistances ils affamaient encore, et
qu'ils allarmrent souvent, mme depuis la libert conquise. Le plus
grand nombre se trouvait alors dans l'enceinte de la ville, et
plusieurs contriburent  lui rendre un service dont le ministre dut
leur savoir peu de gr. Mais nous avons vu plus d'une fois que sa
destine tait de voir tourner contre lui presque toutes les mesures
qu'il avait prises contre les Parisiens. Ils savaient que ces travaux
de Montmartre avaient eu pour objet d'y tablir plusieurs
plates-formes,  diffrentes hauteurs, disposes  recevoir des
canons. Ils rsolurent de s'en emparer, d'y tablir eux-mmes des
pices d'artillerie pour protger Paris, la Bastille, et tenir les
ennemis  distance. Ce projet,  peine conu, est excut soudain.
Bourgeois, artisans de la capitale, gardes-franaises, soldats
dserteurs de tous les rgimens, ouvriers de Montmartre, tous se
mlent, se confondent, conduisent, tranent ou poussent les canons sur
la butte ingalement escarpe. Chevaux, voitures, instrumens,
machines, l'empressement public avait tout fourni; et en peu d'heures
on acheva, sans frais, une entreprise que les agens du ministre
n'eussent pu consommer qu'en plusieurs jours et avec des sommes
considrables. La vue dtaille de cette butte, l'aspect des
plates-formes, et l'ensemble de tous ces travaux combins avec tant
d'autres prparatifs non moins menaans, parurent aux yeux plus ou
moins prvenus des Parisiens, la preuve manifeste de l'horrible
complot tram contre eux. Leurs soupons devinrent une certitude
qu'ils rapportrent dans la capitale et qui pntra d'une nouvelle
horreur tous leurs concitoyens. L'histoire ne doit lever que par
degrs et avec mnagement le voile qui couvre certaines atrocits. Le
temps lui prpare des preuves souvent refuses aux contemporains,
qu'une incrdulit toujours honnte, mais souvent absurde, engage 
repousser le soupon des forfaits qui n'ont point eu leur excution.
Si le complot plus affreux de la Saint-Barthlemi, tram entre trois
cours pendant plus de dix-huit mois, et chou par quelque
circonstance imprvue, combien de milliers d'hommes simples et droits,
combien d'autres, mme sages, clairs, expriments, eussent
obstinment refus de le croire, et en eussent maintenu
l'impossibilit par des raisons qui auraient paru presque
irrplicables! Il est d plus de mpris que de haine  des ministres
rduits  dire, pour leur justification, qu'en ourdissant de pareilles
trames, ils ne voulaient inspirer que de la crainte. L'horreur et
l'indignation sont les sentimens qu'ils ont inspirs, qu'ils
inspirent, puisqu'ils vivent encore; et elles sont attaches  leur
nom pour la dure des sicles.

Les soupons que firent natre ces travaux de Montmartre, furent tels,
qu'on se persuada qu'il existait dans l'abbaye voisine, des vivres,
des armes et des munitions pour l'usage des troupes ministrielles qui
devaient occuper ce poste. Les Parisiens se portrent en foule dans le
monastre. Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvrent que des
recluses occupes  prier Dieu pour le soutien de la religion,
c'est--dire du clerg; la gloire du roi, c'est--dire le succs des
entreprises ministrielles; et le triomphe de sa fidle noblesse,
c'est--dire la perptuit des privilges fodaux et l'ternit de
l'oppression du peuple. Ce sont l les voeux qui s'levaient au ciel
du fond de ces mes simples et pures pour la plupart, mais dnatures
par tous les prjugs de la superstition, de l'ignorance et de
l'orgueil.

Tandis que la capitale offrait ce spectacle si nouveau d'un ordre
naissant au sein du dsordre, de la subordination volontaire ou
commande au milieu des ruines de l'insurrection, du voeu presque
unanime pour le bien gnral au milieu de tous les maux, on apprit la
nouvelle ou on reut la confirmation d'un vnement qui, sans pouvoir
rtablir subitement le calme, fit succder la joie et l'esprance aux
alarmes, aux angoisses,  toutes les passions douloureuses. On sut
que, dans la matine du mercredi 15, le roi, sans autre cortge que
celui de ses deux frres, s'tait transport  l'assemble nationale,
qu'il s'tait uni aux reprsentans de son peuple, qu'il avait ordonn
le renvoi des troupes, que quelques-uns de ses ministres s'taient
retirs, et qu'on ne doutait point du renvoi ou de la dmission des
autres. Enfin on ajoutait qu'il se transporterait  Paris ds le
lendemain, pour satisfaire  l'empressement du peuple et dissiper ses
inquitudes. Il serait difficile d'exprimer les transports que firent
natre ces heureuses nouvelles. Plusieurs dputs de l'assemble
nationale prvinrent volontairement la dputation que l'assemble
jugea convenable d'envoyer  Paris: honneur d au civisme hroque de
la capitale. Ils furent reus avec un enthousiasme qui n'eut d'gal
que celui qui prcipita tous les citoyens au devant de la dputation
entire. Les applaudissemens, les voeux, les bndictions, les doux
noms de pres, de frres, d'amis, prodigus avec une effusion
touchante, suivant les convenances d'ges, de liaisons, de rapports;
les fleurs semes sur leurs pas ou jetes du haut des fentres; le
mlange confus de tous les rangs, de toutes les conditions, de tous
les costumes, un certain dsordre attendrissant ml d'une confiance
fraternelle, sont les plus faibles traits de ce tableau, dont ne
peuvent se faire l'ide ceux qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de
rappeler  ceux qui en ont joui. On et dit que l'amour, prvenant le
dcret qui devait rendre les Franais gaux, en avait fait d'avance un
peuple de frres. Moment heureux et trop court, qui n'annonait pas
les fureurs auxquelles devait bientt se porter une partie des
Franais, quand la loi leur ferait un devoir de cette galit, seule
base inbranlable de la socit et de la vraie morale parmi les
hommes!

C'est  l'htel-de-ville que cette allgresse, d'ailleurs si
universelle, se manifestait par les signes les plus clatans. Elle
s'accroissait par les discours des dputs les plus loquens, par les
rcits de ce qui s'tait pass le matin  Versailles, par l'change et
la communication des sentimens les plus vifs, les plus nobles et les
plus doux, en prsence d'un peuple occup de ces vnemens d'o
dpendait sa destine. C'est l que, par une acclamation gnrale, M.
de la Fayette fut nomm commandant de la milice bourgeoise, bientt
aprs appele garde nationale parisienne.

C'est au milieu de cette mme assemble qu'un simple citoyen, M.
Bailly, dput de Paris  l'assemble nationale, et qui avait prsid
le tiers-tat au moment de la runion des ordres, fut proclam prvt
des marchands, la multitude ne connaissant point d'autre dnomination
pour dsigner le magistrat qui prside  la municipalit. Mais ce mot
rappelant des ides que l'esprit de la rvolution repoussait avec
force, il ne fallut que la voix d'un seul citoyen pour faire
substituer  ce titre un titre convenable: _Point de Prvt des
Marchands_, s'cria-t-il; _Maire de Paris!_ et ce mot retentit dans
toute la salle. Des refus modestes, mls  l'expression de la
reconnaissance la plus vive et de la sensibilit la plus profonde,
furent presque la seule rponse du nouveau maire, dont les larmes et
les sanglots touffrent la voix. La sensibilit publique plus forte
que la sienne, le voeu gnral, les instances de tous les citoyens,
triomphrent de sa rsistance. C'est ainsi que, ds le lendemain de
la prise de la Bastille, le peuple de Paris entrait en jouissance de
sa portion de la souverainet nationale, et s'enivrait du plaisir de
voir la force civile et militaire de la capitale confie  des
citoyens nomms par son choix. L'archevque de Paris lui-mme, qui
depuis a manifest des sentimens beaucoup moins favorables  la
souverainet nationale, emport alors par le torrent de l'motion
publique, se leva le premier et proposa d'aller  Notre-Dame remercier
Dieu, et chanter un _Te Deum_ en reconnaissance des bienfaits du ciel
verss sur la nation dans cette journe. Cette proposition fut reue
avec transport; et une couronne civique dpose sur sa tte, malgr
tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait le peuple de
trouver un citoyen dans un prtre. La multitude rpandue dans les
escaliers, dans les cours, dans la place, instruite de moment en
moment, de ce qui se passait  l'htel-de-ville, applaudissait avec un
enthousiasme toujours nouveau. C'est  travers cette foule que
l'archevque, le nouveau maire, le commandant gnral de la milice
parisienne, les lecteurs, se firent jour pour aller  la cathdrale
avec un cortge difficile  dcrire. Le hasard l'avait form; tous les
costumes y taient comme en contraste, mais le sentiment mettait tout
en accord, et formait un tableau que n'offrit jamais la pompe du
crmonial le plus auguste et le plus imposant.




VINGTIME TABLEAU.

Le Roi  l'Htel-de-Ville de Paris.


Une cour perfide, et trompe dans ses barbares desseins, frmissant de
voir tout--coup briser la trame d'une conspiration contre Paris et la
France; les auteurs, les complices, les agens de cet affreux complot
dj fugitifs, partout poursuivis par la vengeance publique; et, dans
ce renversement subit de tant de projets dsastreux, un peuple si
cruellement trait,  peine chapp  tant de prils, encore menac de
tant d'autres, et qui, gnreux dans sa victoire, juste dans sa
colre, spare son roi du crime de ses ministres, aime encore le
monarque au nom duquel se mditaient tant d'atrocits, et l'ayant
soustrait aux ennemis publics, l'accueille d'abord avec le respect
fier et sombre qui atteste l'affliction des coeurs mcontens, mais
bientt, sur la foi d'une promesse royale, se livre aux mouvemens plus
doux, plus affectueux, qui succdent au ressentiment vanoui: quels
sujets de rflexions pour les ennemis du peuple, s'ils savaient
rflchir, et surtout s'ils taient justes comme lui!

Une autre source non moins fconde de penses d'un autre genre, plus
tristes et plus affligeantes, sur le sort des nations, sur
l'enchanement des causes qui pervertissent les ides des princes et
mme les meilleurs, c'est de songer qu'un roi n sensible et bon,
chapp au malheur de voir  son insu son nom et sa mmoire fltris
par des crimes dont ses ministres ne l'eussent instruit qu'aprs leur
russite, ramen dans son palais o l'ont suivi les bndictions de ce
peuple dont on lui faisait craindre les froces vengeances, se trouve
comme forc par ces ides habituelles, par son ducation, par les
illusions des cours, de se croire malheureux, presque dtrn. Et
pourquoi? parce qu'une grande nation lui dit: C'est  moi que vous
appartiendrez dsormais, et non plus  quelques hommes pervers
conjurs pour me perdre au risque de vous perdre vous-mme. Notre
amour se plat  vous croire tranger  des forfaits dont vous pouviez
devenir victime. Vingt-cinq millions d'hommes renouvellent les bases
de leur association,  la tte de laquelle ils vous placent encore.
Ils respecteront en vous le chef d'un peuple libre, qui ne veut plus
trouver dans vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.

La nouvelle annonce ds le mercredi soir de l'arrive du roi  Paris
fixe au lendemain, en rpandant une joie universelle, n'avait banni
cependant ni la dfiance ni la crainte. _Le roi tromp; une cour
perfide_: c'tait le cri d'une multitude de citoyens qui voulaient
qu'on redoublt les prcautions; et en effet on les redoubla toute la
nuit. Un district mme, ayant appris que les lecteurs avaient vot
des remercmens au roi pour le retour de la tranquillit dans Paris,
dputa  l'htel-de-ville pour demander qu'on suspendt ces
remercmens, et qu'on attendit le retour de la tranquillit et l'effet
des promesses du roi. C'tait un changement bien remarquable dans le
caractre des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excs de leur
crdulit infatigable comme leur patience.

Le lendemain jeudi, le trouble, l'agitation de Versailles, les
terreurs dont on environnait le roi sur les dangers qu'il courait 
Paris, ayant fait remettre son dpart au jour suivant, les soupons de
la capitale y redoublrent l'effervescence; on revint  craindre
quelque attaque imprvue. Les bourgeois, lasss de vivre dans ces
alarmes continuelles, disaient hautement que, si le roi diffrait
encore d'un jour, ils se diviseraient en quatre corps d'arme, chacun
de vingt mille hommes, qu'ils iraient  Versailles, arracheraient le
roi et la famille royale  leurs obsesseurs, et viendraient les
tablir dans la capitale. Tout concourait  chauffer les esprits sur
ces ides guerrires,  redoubler cette fermentation. Chaque moment
tait marqu par l'arrive d'une multitude de soldats, et quelquefois
de compagnies entires, de toute arme, de tout uniforme, qui
dsertaient et accouraient  Paris, soit par mcontentement contre
leurs chefs, soit par amour de la nouveaut, soit enfin par la disette
et le besoin absolu d'alimens: car il est remarquable que, dans cette
crise politique o les ministres avaient pris le parti violent de
recourir  la force arme, ils avaient souvent laiss le soldat
manquer de pain et des secours les plus ncessaires, que les bourgeois
leur apportaient des villes voisines avec un empressement fraternel.
C'est ainsi que les Parisiens en usrent avec les troupes postes 
Saint-Denis. Et l'on peut juger quels dfenseurs la cour trouvait dans
des soldats affams par elle-mme, et nourris par ceux qu'elle
appelait des rvolts. Mais la cour ne voulait plus de dfenseurs, au
moins de cette espce: le roi s'tait dcid; il avait gnreusement
repouss les craintes et les soupons dont on cherchait  l'investir.
Un seul fait suffit pour montrer si Louis XVI jugeait trop
favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le corps municipal, les
lecteurs, tous les officiers publics, assembls  l'htel-de-ville,
vivaient, dlibraient, travaillaient dans une salle sous laquelle
taient dposs quarante milliers de poudre. La nouvelle de l'arrive
du roi fit frmir sur ce danger, qu'on avait nglig jusqu'alors; et
l'on se hta de donner des ordres qui furent excuts avec
empressement. Telle tait la disposition du peuple dans ce mme jour,
 cet instant mme o les courtisans s'occupaient  le calomnier
auprs du monarque.

Cependant tout s'apprtait  l'htel-de-ville pour le recevoir d'une
manire  la fois respectueuse et imposante, non plus avec la pompe
servile et le crmonial adulateur d'une bourgeoisie municipale
adorant son matre au nom d'un troupeau d'esclaves, mais avec la
dignit convenable  des hommes libres, jaloux d'honorer dans la
personne de leur roi le chef d'une nation qui se reconstitue. On vit
toutefois (et peut-tre l'histoire ne doit point ngliger ces traits
qui caractrisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes basses,
des ides abjectes, et qui mlent les sombres teintes de la servitude
 l'clat de la libert naissante; on vit les officiers municipaux
nomms par la cour, cdant aux suggestions d'une crainte pusillanime
ou d'une vanit purile, prtendre dans l'enceinte de la salle une
place  part, distincte de la place destine aux lecteurs. Les lus
du peuple, souriant de cette demande, ne s'en offensent point,
jusqu'au moment o quelques-uns de ces municipaux proposrent (qui le
croirait en un tel jour!) de dlibrer si, conformment  l'ancien
usage, on ne recevrait pas le roi  genoux. Une indignation unanime
repoussa cette proposition; et les lecteurs, punissant alors l'injure
qu'ils avaient d'abord mprise, s'crirent qu' leur tour ils
prtendaient tre distingus des officiers municipaux; distinction qui
fut reconnue  l'instant mme, et ratifie par les applaudissemens de
toute la salle.

Nos lecteurs n'exigent pas que nous remettions sous leurs yeux le
vaste et sublime tableau, ou plutt la suite de tableaux que prsente
cette marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de la capitale,
dans une route de quatre lieues couverte d'un peuple immense; un
million d'hommes, spectateurs et acteurs  la fois, domins par des
passions diverses, mais alors mles, runies et concentres dans un
mme intrt; deux ou trois cents mille citoyens changs depuis quatre
jours en soldats, les uns rgulirement, les autres bizarrement arms,
formant dans ce long intervalle une haie de plusieurs rangs; ce morne
silence, que le roi prend d'abord pour un danger, mais qui n'tait
qu'un reproche ou un conseil; ces cris de _vive la nation!_ expression
si nouvelle pour le petit-fils d'un monarque qui disait _l'tat c'est
moi_; ces trois cents membres de l'assemble nationale prcdant ou
suivant  pied la voiture du roi, applaudis avec transport, consols
de leurs peines par les bndictions d'un grand peuple, mais accabls
de leurs fatigues prcdentes, de leurs craintes passes, et de leurs
inquitudes sur un avenir obscur et incertain o la pense ne
pntrait qu'avec effroi; le monarque et cet imposant cortge arrivant
 Paris et accueillis si diffremment, le roi avec respect, et les
dputs avec l'ivresse d'une joie fraternelle, couverts de fleurs
semes sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes jetes du
haut des fentres; un mlange singulier de tumulte et d'ordre;
l'appareil de la guerre et le voeu gnral de la tranquillit; les
gardes-franaises, ces destructeurs du despotisme, marchant avec leurs
canons devant ce monarque, qu'ils veulent servir encore quand il sera
le roi d'un peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir  la tte
de la milice parisienne, chef des rebelles aux yeux de la cour,
sauveur de la cour aux yeux de ses adversaires: tous ces contrastes et
tant d'autres occupaient l'me de ceux qui, dans ces vives agitations,
restent capables d'observer et de rflchir, tandis que la multitude
se livrait au sentiment confus qui rsultait du spectacle de toutes
ces scnes si majestueuses et si nouvelles.

Enfin, aprs une marche de plus de neuf heures, Louis XVI arriv 
l'htel-de-ville, y est reu en roi qui se rend aux voeux d'un peuple
afflig, mais plein d'esprance, qui n'a besoin pour aimer son chef
que de ne plus craindre un matre, ou plutt ses ministres. Le
discours que lui tint le nouveau maire de Paris en lui remettant les
clefs de l'htel-de-ville, est le rsultat des ides qui ont prpar
la rvolution et qui devaient la consommer: _Sire, Henri IV avait
reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi_.
Heureux les Franais, heureux le monarque, si les ennemis du peuple ne
parviennent pas  le reconqurir! Plus heureux encore, si les
habitudes du trne, si les prjugs de l'ducation royale lui
permettaient d'apprcier les titres glorieux qui lui furent dcerns
en ce jour, ceux de rgnrateur de la libert nationale et de
restaurateur de la flicit publique! titres qu'auraient envis les
Titus, les Trajan, les Marc-Aurle. Mais ces princes, que, malgr
leurs vertus, la constitution de l'empire forait  n'tre que des
despotes, ces princes ne devaient pas le trne  leur naissance.
L'adulation superstitieuse qui, aprs leur mort, plaait les empereurs
romains au rang des dieux, ne les difiait point ds le berceau; une
religion antique n'avait point consacr leur puissance comme une
manation d'une autorit cleste; le premier essor de leur raison
naissante, les premiers mouvemens de leur bont naturelle n'avaient
point t rprims sans cesse par l'orgueil, les prjugs et l'intrt
de deux classes distinctes, places entre eux et le peuple pour
l'opprimer, l'avilir, et surtout le dpouiller au nom de leur matre
commun. Tel est pourtant le sort des monarques de l'Europe et surtout
des monarques franais; c'est cet assemblage de circonstances qui a
toujours attnu leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou les a fait
rejeter sur ceux qui les conseillent; et de l sans doute la
convention tacite qui semble avoir partout recommand aux peuples,
comme un devoir de justice, l'indulgence pour les rois.

La renomme a fait retentir l'Europe de tous les dtails de cette
sance mmorable, o le roi entendit le langage de la vrit, simple
et douce dans la bouche d'un de ses anciens officiers municipaux,
nergique dans celle du prsident des lecteurs. Il y rpondit avec
une motion touchante, se para du signe distinctif des Franais, se
montra au peuple orn de ce signe devenu le symbole de la libert,
confirma la nomination du maire et du commandant de la garde
parisienne, et s'aperut, aux acclamations universelles, 
l'expression de l'ivresse publique, qu'en dpit de ses ministres et de
ses obsesseurs, il avait conserv l'amour de son peuple. Alors ce cri
si ancien _vive le roi!_ sortit de toutes les bouches avec ce cri plus
nouveau _vive la nation!_ et, en se retirant, le roi les entendit
retentir partout sur son passage. Alors, ces pes, ces lances qui,
deux heures auparavant, sur le parvis de l'htel-de-ville, avaient
prsent une apparence menaante, et avaient comme form au-dessus de
la tte du monarque une vote d'acier, sous laquelle il avait pass
avec une surprise mle d'une terreur involontaire, ces lances, ces
baonnettes, s'abaissrent respectueusement devant lui; et le roi en
ayant de sa main rabattu une qui restait haute dans la main d'un
soldat, ce signe de paix, expliqu par un sourire du monarque, mit le
comble  l'allgresse gnrale.

La crainte et l'inquitude avaient t chercher Louis XVI 
Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'taient les mmes hommes, et le
cortge ne paraissait plus le mme; c'est que les coeurs taient
changs. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouv un ami dans son
roi, croyait toucher  la fin de ses tourmens. Il croyait avoir sign
un nouveau trait avec son prince; et il se reposait sur ses
reprsentans du soin de crer une constitution qui aidt Louis XVI 
remplir la promesse qu'il avait faite la surveille  l'assemble
nationale, de n'tre plus qu'un avec la nation.




VINGT-UNIME TABLEAU.

La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789.


Les jours qui suivirent l'arrive du roi furent des jours de calme et
de tranquillit, si l'on ne considre que l'adoucissement des esprits,
effet naturel de cette dmarche; mais le mouvement extrieur et
l'apparente agitation de la capitale ne semblaient pas diminuer. Les
passions taient diffrentes, le tumulte tait le mme; et un tranger
qui, sans tre instruit des vnemens antrieurs, et tout  coup t
transport dans Paris, n'et jamais cru que la veille le dsordre y
et t plus grand. La dmarche du roi ayant t tout prtexte aux
dfiances, il fallut bien ouvrir les barrires de la ville, ou plutt
les issues, car les barrires taient dtruites. A peine la sortie
fut-elle libre, qu'un nombre prodigieux de nobles, d'ennoblis, de
privilgis, mme de simples citoyens opulens, s'empressrent de se
soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou qu'ils feignaient de
craindre. Le peuple voyait, avec une joie mle d'inquitude, cette
fuite prcipite qui, d'une part, attestait sa victoire, et de
l'autre, le menaait d'une dtresse prochaine, au dpart des riches,
des propritaires, des grands consommateurs, enfin de tous ceux qui
soudoyent le luxe et l'industrie. Mais quels que fussent les regrets
de ces honntes citadins, la joie l'emportait sur la crainte: ils se
voyaient dlivrs du danger le plus instant. La prsence du roi et
quelques mots de sa bouche avaient ratifi les premiers actes de la
libert naissante. Plusieurs de ces bourgeois, si rcemment citoyens,
croyaient de bonne foi la rvolution faite; et la fuite de ceux qu'ils
dsignaient par le nom d'_aristocrates_ les confirmait dans cette
opinion. Ils ignoraient que, parmi les nobles rests  Paris, 
Versailles, en France, ou sigeant dans l'assemble nationale, les
plus redoutables ennemis du peuple taient ceux qui, pour le perdre,
paraissaient le servir, et se craient une renomme populaire, pour
vendre plus chrement  la cour leur dshonneur et la ruine de la
nation. Ces cruelles vrits ne pouvaient alors tre senties de la
multitude. C'est en vain que mme on les lui et rvles; elle et
continu  ne ranger parmi ses ennemis que les nobles fugitifs qui
couraient en Brabant, en Pimont, en Suisse, en Allemagne, promener
leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils sparaient alors
des Franais, avant que tous les Franais fussent devenus complices
des Parisiens par leur zle pour la rvolution.

Plt au ciel que, parmi ces fugitifs qui eurent le bonheur d'chapper
 la premire fureur du peuple, on et compt deux hommes de plus! Ils
taient,  la vrit, dvous depuis long-temps  l'excration
publique, et ils la mritaient: mais les Franais du dix-huitime
sicle mritaient de ne pas voir renouveler, sur les cadavres de
Foulon et de Berthier, les horreurs exerces sur celui de Concini.

Rassemblons quelques traits de la vie de ces deux hommes, non pour
excuser leur genre de mort, mais pour justifier l'horreur universelle
qui en fut la cause.

Foulon et Berthier taient deux des principaux agens de la
conspiration qui venait d'chouer. Ils l'taient, l'un par la place
d'adjoint au ministre de la guerre, qu'il avait accepte depuis
quelques jours, l'autre par celle d'intendant de Paris, qu'il exerait
depuis long-temps. Leur nom, surtout celui du premier, annonait que
les projets de la cour ne pouvaient tre qu'atroces. Le beau-pre (de
tels hommes devaient tre allis), Foulon, hassait le peuple comme
par instinct. Il ne dguisait pas ce sentiment; cette audace avait t
autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse tait immense, et
elle avait dvelopp tous les vices de son caractre, surtout une
inflexible et barbare duret. Il avait conserv, jusques dans un ge
avanc, une ambition aveugle, qui, sur la foi d'une constitution
robuste, se promettait un long avenir. Il avait souvent souhait la
place de contrleur-gnral, et l'on croyait qu'il y serait appel
pour dclarer la banqueroute de l'tat. Son nom seul en tait comme
l'avant-coureur, et Foulon ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se
croyait recommand  la cour par cette horreur publique, peu
redoutable selon lui, et  travers laquelle il avait march vers la
fortune. La place de contrleur-gnral n'tant point vacante et se
trouvant beaucoup mieux occupe par M. Necker, qui ne voulait point de
banqueroute, Foulon se crut heureux de devenir en quelque sorte le
collgue du marchal de Broglie. C'est  ce comble des honneurs que
l'attendait une rvolution dont ni lui ni ses complices ne pouvaient
se faire l'ide, pensant comme Narcisse[22], qu'on ne lasserait jamais
la patience franaise. Saisi d'pouvante  ce dnouement imprvu, 
cette fuite de plusieurs princes, et mme d'un gnral d'arme son
collgue, Foulon courut se cacher dans ses terres. Mais elles ne
pouvaient tre un asile pour lui; il y tait abhorr. On lui imputait
d'avoir dit frquemment que le peuple tait trop heureux de pouvoir
brouter l'herbe; et ce mot peu vraisemblable, aprs avoir circul
parmi ses vassaux, s'tait rpandu dans la capitale. Banni de sa
propre maison par la crainte, Foulon fit courir le bruit de sa mort;
et l'un de ses domestiques tant mort, il lui fit faire des obsques
magnifiques et dignes d'un ministre. En mme temps, il se retira dans
une terre voisine, chez un homme autrefois ministre lui-mme, mais
moins odieux  la nation, parce qu'il avait ml au despotisme de sa
place les formes plus polies d'une apparente douceur; car on rend
cette justice  M. de Sartine, qu'il n'a gure commis d'iniquits
gratuites, et qu'il ne s'est permis que celles qu'il a juges
indispensables pour parvenir au ministre et pour s'y maintenir. Tel
tait l'hte chez qui Foulon avait cherch un asile, peu sr pour le
matre lui-mme bientt oblig d'en aller chercher un ailleurs. On
laissa fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorr, fut dnonc
secrtement  ses vassaux. Ils le saisirent, l'accablrent d'outrages
et de coups, le dpouillrent, le chargrent d'une botte de cette
herbe dont il voulait les nourrir, lui mirent une couronne de chardons
sur la tte, un collier d'orties au cou, et en cet tat le tranrent
 Paris  la suite d'une charrette, dans la plus grande chaleur du
midi, l'abreuvant en route de vinaigre poivr. C'est ainsi qu'il fut
conduit  l'htel-de-ville,  travers les hues et les imprcations
d'une multitude furieuse et menaante. L, dans la grande salle, tout
le peuple  son aspect s'cria: _Pendu! pendu sur-le-champ!_ Les
lecteurs, le maire ensuite, employrent tour--tour tous les moyens
de persuasion, pour obtenir que l'accus ou le coupable ft jug
lgalement et envoy  l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal et
ngatif fut constamment la mme rponse. Enfin M. la Fayette arriva;
et, par un discours adroit o il feignait d'tre l'ennemi de Foulon,
pour le soustraire  la violence et l'abandonner aux lois, il
paraissait avoir branl la multitude: mais l'accus ayant entendu
cette conclusion, et sans doute voulant montrer qu'il ne craignait pas
la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le signal d'un
redoublement de fureur populaire: Ils sont de connivence! on veut le
sauver! s'criait-on de toutes parts; et il fut entran au dehors
comme par une force invincible. On le pousse; on le trane dans la
place et jusqu' une boutique, o, prs d'un buste de Louis XIV, tait
suspendu un rverbre, devenu trop clbre dans la rvolution par cet
odieux cri _ la lanterne!_ On descend ce rverbre, on suspend le
malheureux  la corde fatale; elle casse jusqu' trois fois sous le
poids de ce corps athltique. On le massacre, on le dchire par
morceaux; on lui coupe la tte, on la porte au bout d'une pique par
toute la ville, et surtout au Palais-Royal, station solennelle de tous
ces affreux trophes.

  [22] J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passe,
       Tent leur patience, et ne l'ai point lasse.

         BRITANNICUS, _acte_ IV, _scne_ IV.

Peut-tre nul autre lieu dans l'univers n'offrait,  cette poque,
et notamment dans cette journe, un ensemble de contrastes plus
bizarres, plus saillans, plus monstrueux. Celui qui crit ces lignes,
et qui par hasard se trouva prsent  ce spectacle, en conserve aprs
trois ans la mmoire encore vive et rcente. Qu'on se figure,  neuf
heures du soir, dans ce jardin environn de maisons ingalement
claires, entre des alles illumines de lampions poss aux pieds des
arbres, sous deux ou trois tentes dresses pour recevoir ceux qui
veulent prendre des rafrachissemens, causer, se divertir; qu'on se
figure tous les ges, tous les rangs, les deux sexes, tous les
costumes, mlangs et confondus sans trouble, et mme sans crainte,
car les dangers n'existaient plus; des soldats de toute arme, parlant
de leurs derniers exploits; de jeunes femmes parlant de spectacles et
de plaisirs; des gardes nationaux parisiens, encore sans uniforme,
mais arms de baonnettes; des moissonneurs chargs de croissans ou de
faux; des citoyens bien vtus conversant avec eux; les ris de la folie
prs d'une conversation politique; ici le rcit d'un meurtre, l le
chant d'un vaudeville; les propositions de la dbauche  ct du
trteau du motionnaire. En six minutes on pouvait se croire dans une
tabagie, dans un bal, dans une foire, dans un srail, dans un camp. Au
milieu de ce dsordre et de l'tonnement qu'il causait, je ne sais
quelle confusion d'ides rappelait en mme temps  l'esprit Athnes
et Constantinople, Sybaris et Alger. Tout--coup un bruit nouveau se
fait entendre, c'est celui du tambour: il commande le silence. Deux
torches s'lvent et attirent les yeux. Quel spectacle! Une tte
livide et sanglante claire d'une horrible lueur! Un homme qui
prcde, et crie d'une voix lugubre: _Laissez passer la justice du
peuple_; et les assistans muets qui regardent! A vingt pas de
distance et en arrire, la patrouille du soir, en uniforme,
indiffrente  ce spectacle et battant la retraite, passant en silence
 travers cette multitude tonne de voir mler une apparence d'ordre
public  ce renversement de tout ordre social, attest par les
hideuses dpouilles qu'on promenait impunment sous ses yeux!

Ce mot d'un sens si profond: _Laissez passer la justice du peuple!_
frappa vivement les esprits. Il les et frapps davantage, si on l'et
considr comme une allusion  un mot plus ancien: _Laissez passer la
justice du roi!_ C'tait le cri d'un des satellites royaux qui, sous
Charles VI, trana, par ordre du monarque, dans les rues de Paris, le
cadavre sanglant d'un des amans de sa femme, Isabeau de Bavire. De
ces deux justices, celle du roi ou celle du peuple, laquelle tait la
plus odieuse et la plus rvoltante? Est-ce celle du peuple convaincu,
par trop de preuves multiplies, que le coupable puissant ou opulent
n'est presque jamais puni? N'est-ce pas plutt la justice d'un prince
qui tirait arbitrairement vengeance d'une insulte qu'il pouvait si
aisment faire chtier par la loi?

Qu'il nous soit permis, aprs le rcit de ces scnes d'horreur, de
n'accorder qu'un regard  la plus rvoltante,  celle qui a laiss les
plus affreux souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocits qui
repoussent le burin de l'artiste et la plume de l'historien; et plt
au ciel que toute plume se ft interdit d'crire ces abominables
dtails! Quelle que soit la vie de Berthier trop semblable  Foulon,
de quelque ardeur qu'il ait second les projets du ministre contre
Paris, par les distributions de poudre, de cartouches, de balles, par
la coupe prmature des bls, par la liste des citoyens destins au
glaive, malgr ses malversations de tout genre dvoiles par la
commune depuis la rvolution, Berthier parat innocent, ds que l'on
songe au monstre qui put lui arracher le coeur, et le prsenter tout
sanglant aux yeux d'une grande assemble. En vain assure-t-on que
Berthier avait fait prir le pre de ce monstre. La nature frmit
d'tre ainsi venge; et la patrie s'afflige qu'une telle vengeance ait
pu tre exerce par un sclrat revtu d'un habit franais. Ces lches
barbaries consternrent d'abord tous les amis de la rvolution, et
firent mettre en doute si les Franais mritaient d'tre libres. Les
ennemis de la libert en tirrent avantage; et ds le lendemain ceux
d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une
modification[23] dans le gouvernement, cherchrent  faire porter par
l'assemble nationale un dcret qui, rprimant l'effervescence
populaire, et laiss les reprsentans du peuple exposs sans dfense
aux attaques du despotisme, encore arm d'une grande puissance. Ce ne
fut pas sans peine que Mirabeau para ce coup; et ce n'est pas un des
moindres services qu'il ait rendus  la rvolution. Il opposa  ces
crimes rcens du peuple les crimes anciens et nouveaux des despotes de
toute espce, qui avaient pouss la multitude  cet excs de rage. Il
s'tonne que la prise de la Bastille et la rvlation de tant
d'atrocits des ministres n'aient pas rendu le peuple aussi cruel
qu'eux mmes. _La colre du peuple_, s'crie-t-il! Ah! si la colre
du peuple est terrible, c'est le sang froid du despotisme qui est
atroce; ses cruauts systmatiques font plus de malheureux en un jour
que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des
annes. Le peuple a puni quelques-uns que le cri public lui dsignait
comme les auteurs de ses maux. Mais qu'on nous dise s'il n'et pas
coul plus de sang dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que la
victoire ft dcide!

  [23] Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la sance du 22
  juillet 1789.




VINGT-DEUXIME TABLEAU.

  Service  Saint-Jacques-l'Hpital, le 5 aot 1789, en l'honneur
    de ceux qui sont morts au sige de la Bastille.--Sermon de
    l'abb Fauchet.


L'assemble nationale, aprs avoir chapp au pige qu'on lui tendait,
aprs avoir refus de qualifier de rbellion les mouvemens populaires,
ne sentit pas moins la ncessit de mettre fin  la terrible dictature
que venait d'exercer le peuple, et qui ne pouvait se prolonger sans
que la socit ft dissoute. Elle adopta la proclamation propose par
M. Lalli-Tolendal, sagement amende, et qui n'tait plus qu'une
invitation  la paix. Mais ce moyen de douceur fut accompagn de
toutes les mesures qui pouvaient le rendre efficace. Le mme orateur
qui l'avait conseill, fit sentir que la cause principale du dsordre
de Paris, tait l'existence illgale du pouvoir des lecteurs,
commandant sans dlgation, aprs que leur mission tait consomme,
d'o rsultait dans les districts une lutte d'opinions, une suite de
dcisions contradictoires, et par consquent une vritable anarchie.
Le remde  ce mal et  ceux qui en drivaient, ne pouvait tre que
dans la cration d'une municipalit capable en mme temps d'offrir un
modle  toutes celles du royaume. Mais comme une bonne organisation
municipale ne pouvait tre l'ouvrage d'un jour, il proposait
l'tablissement provisoire d'un conseil de la commune; et cet avis fut
adopt. Les lecteurs renoncrent  leurs fonctions et ne devinrent
que les adjudans officieux des nouveaux reprsentans du peuple de
Paris lgalement lus. Ds-lors, tout tendit  l'ordre. Le maire et le
commandant de la milice parisienne sollicitrent une nouvelle lection
plus rgulire. Les pouvoirs civils et militaires furent distincts et
spars. Plusieurs abus furent rforms en peu de jours; et Paris fut
plus agit par les nouvelles des dsordres commis dans ses environs,
que par ceux qui se commettaient dans son sein. La garde nationale se
formait, se disciplinait; toute la jeunesse accourait  ses exercices;
et, comme si dj la gnration naissante et senti que la libert ne
se maintenait que par les armes, les exercices militaires se
multipliaient par-tout, devenaient l'occupation d'un grand nombre de
citoyens, et se reproduisaient dans les jeux de l'enfance. Ces jeux
embellissaient les jardins et les lieux publics, et faisaient succder
des tableaux plus rians aux scnes turbulentes qui venaient d'affliger
les yeux et l'imagination. Les glises retentissaient d'actions de
grces sur la prise de la Bastille. Des processions de jeunes filles,
souvent agrables, bien vtues et ornes d'un extrieur modeste,
allant  Sainte-Genevive, taient rencontres par un bataillon de
jeunes guerriers, qui s'arrtaient pour les laisser passer, tandis que
de nombreux spectateurs, soit dans les rues, soit du haut des
fentres, tmoignaient leur joie par de vifs applaudissemens.

Les frquentes promenades des citoyens  la Bastille, dont les hautes
murailles dcroissaient tous les jours, renouvellaient sans cesse le
plaisir de cette conqute. On s'occupait de ses vainqueurs, de ceux
qui avaient t tus dans le combat, du sort de leurs veuves, de leurs
enfans; et la reconnaissance particulire prvenait les marques
publiques de la reconnaissance universelle. Enfin, le moment arriva o
la patrie put commencer  s'acquitter. Les reprsentans provisoires de
la commune, aprs avoir satisfait  des devoirs encore plus pressans,
aux soins de la sret gnrale, ordonnrent un service et un loge
funbre consacrs  la mmoire des citoyens morts  la prise de cette
forteresse et pour la dfense de la patrie. Tout fut remarquable et
imposant dans cette solennit, qui fut clbre dans l'glise
paroissiale de Saint-Jacques et des Saints-Innocens. Mais ce qui tait
entirement nouveau, c'est que l'orateur avait lui-mme contribu en
quelque sorte  la conqute qu'il clbrait: il s'tait trouv au
milieu de ceux dont il honorait la mmoire; et quoique revtu du
caractre de prtre, il avait, en courant le mme pril, dploy le
mme courage et montr la mme intrpidit.

Le ton de son discours fut nouveau comme le sujet et l'occasion:
c'tait le cri de joie de la libert triomphante; c'tait la
promulgation de ses maximes au nom de la religion et dans la chaire de
vrit; c'tait l'histoire des crimes du despotisme tonn d'tre
attaqu par un prtre, plus tonn encore de voir tourner contre la
tyrannie les armes que jusqu'alors elle avait os chercher dans le
christianisme et dans les livres saints. On sait quel avantage elle
avait tir de ces mots; _Rendez  Csar ce qui est  Csar._ Oui,
s'crie l'orateur: mais ce qui n'est point  lui, faut-il aussi le lui
rendre? Or, la libert n'est point  Csar, elle est  la nature
humaine. Le droit d'oppression n'est point  Csar, et le droit de
dfense est  tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au prince que
quand les peuples y consentent: les rois n'ont droit dans la socit
qu' ce que les lois leur accordent, et rien n'est  eux que par la
volont publique qui est la voix de Dieu. L'orateur accuse d'impit
les faux docteurs qui ont perverti le sens d'un grand nombre de
passages des saintes critures. Qu'ils ont fait de mal au monde, les
faux interprtes des divins oracles, quand ils ont voulu, au nom du
ciel, faire ramper les peuples sous les volonts arbitraires des
chefs! Ils ont consacr le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des
tyrans; c'est le plus grand des crimes. Il combat ces faux docteurs
par d'autres passages de l'criture plus convainquans et victorieux.
Il tablit que la rvolution franaise, pour tre crue de la
philosophie, n'en est pas moins ordonne dans la religion et dans les
plans de la providence. Il ose rendre  cette philosophie, si
calomnie jusqu'alors, l'hommage qui lui est d. Il faut le dire, et
trs-haut, et jusques dans les temples: c'est la philosophie qui a
ressuscit la nature; c'est elle qui a recr l'esprit humain et
redonn un coeur  la socit. L'humanit tait morte par la
servitude; elle s'est ranime par la pense. Elle a cherch en
elle-mme, elle y a trouv la libert. Philosophes, vous avez pens;
nous vous rendons grces. Reprsentans de la patrie, vous avez lev
nos courages; nous vous bnissons. Citoyens de Paris, mes gnreux
frres, vous avez lev l'tendard de la libert; gloire  vous! Et
vous, intrpides victimes qui vous tes dvoues pour le bonheur de la
patrie, ah! recueillez dans les cieux, avec nos larmes de
reconnaissance, la joie de votre victoire!

Ce n'est pas le seul endroit du discours o l'orateur, enflamm de son
enthousiasme pour la libert, parat porter envie aux victimes qu'il
clbre. On voit qu'il serait tent de dire, comme Pricls dans une
occasion presque semblable, aux veuves et aux enfans des morts: Je
voudrais vous consoler, mais je ne puis vous plaindre. Paroles
sublimes dont le sentiment tait dans l'ame du prdicateur franais,
sans tre exprim par sa bouche. C'est bien  lui qu'on peut
appliquer plus particulirement le bel et heureux texte de son sermon:
_vous tes appels  la libert_.[24]

  [24] _Vos enim ad libertatem vocati estis._ S. PAUL.

On peut juger de l'effet de ce discours sur un auditoire domin des
mmes passions, du mme esprit que l'orateur. Une couronne civique,
forme sur-le-champ par l'enthousiasme de ses auditeurs, couvrit sa
tte au milieu des applaudissemens: un hraut la porta devant lui
jusqu' l'htel-de-ville, o il se rendait, entour de tous les
officiers du district, entre deux compagnies qui marchaient tambour
battant et enseignes dployes. Image de la pompe et du cortge qui,
plus d'une fois dans les pays libres et chez les anciens peuples,
attestaient ou rcompensaient le triomphe ou le service de
l'loquence.

C'tait un moment bien remarquable dans l'histoire de nos moeurs, que
celui o la louange publique, jusqu'alors rserve parmi nous aux
rangs, aux noms, aux places ou  la naissance, tait dcerne  des
victimes inconnues,  des hommes obscurs, dont le plus grand nombre
tait revtu, dont mme il tait  peine couvert, des livres de
l'indigence; c'tait arracher  l'orgueil celui de ses privilges
exclusifs auquel il tait le plus attach; c'tait d'avance mettre le
peuple en possession de cette galit dcrte bientt aprs. Quel
triomphe, s'ils eussent os le prvoir, quel triomphe pour les
philosophes dont les voeux l'avaient appele, dont les crits la
prparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils dit de ce changement
subit et imprvu? Qu'aurait dit Voltaire, lui qui crut affronter le
danger d'un ridicule, et se vit contraint d'employer les plus grands
mnagemens, quand il osa s'lever contre l'usage de ne clbrer aprs
leur mort que ceux qui ont t, pendant leur vie, donns en spectacle
au monde par leur lvation, quand il osa rveiller la cendre de ceux
qui ont t utiles? C'est ainsi qu'il s'nonce dans l'exorde de
l'loge funbre consacr  la mmoire des _officiers_ morts dans la
guerre de 1741. C'tait alors une hardiesse de louer des hommes qui
n'avaient t ni princes, ni marchaux de France, qui n'avaient t
que des _officiers_. Et les SOLDATS... Hlas! dans cet loge, ils sont
qualifis de meurtriers mercenaires,  qui l'esprit de dbauche, de
libertinage et de rapine a fait quitter leurs campagnes, qui vont et
changent de matres, qui s'exposent  la mort pour un infme intrt.
Tel est, dit Voltaire, tel est trop souvent le soldat. Oui, grand
homme: mais  qui la faute? vous le saviez bien. Vous ajoutez: Tel
n'est point l'_officier_, idoltre de son honneur et de celui de son
souverain, bravant de sang froid la mort avec toutes les raisons
d'aimer la vie, quittant gament les dlices de la socit, pour des
fatigues qui font frmir la nature. Et le SOLDAT?... La nature ne
frmit donc pas pour lui? et s'il n'a pas quitt pour les combats les
dlices de la socit, mais seulement son hameau d'o l'ont chass sa
misre et la tyrannie du gouvernement, est-ce une raison pour tre
avili par nous, pour servir de contraste  l'officier, pour rehausser
la gloire de ces ducs, comtes et marquis, les seuls dont on trouve les
noms dans cet loge funbre qui, selon vous, ont tout fait, qui ont
teint de leur sang les champs de Fontenoi, les rivages de l'Escaut et
de la Meuse, qui ont couru  la mort, non pour tre pays, mais pour
tre regards de leur souverain? Etre regard du souverain est beau
sans doute: mais tre pay quand on vous a tout pris, quand on vous a
enlev tous les moyens de sustenter une misrable vie, c'est une
ncessit plus dplorable qu'avilissante. Et puis ces officiers qui ne
servent que pour l'honneur!... On a su depuis qu' cet honneur l'tat
ajoutait plus de quarante-six millions; et quarante-quatre suffisaient
pour la paye de deux cent mille soldats.

Attendri sur le sort de ses chers officiers, Voltaire s'tonne et
s'afflige de l'indiffrence avec laquelle les habitans de Paris
apprennent le gain d'une bataille achete par un sang si
prcieux.--Ah! pourquoi cette indiffrence, qu'il taxe d'ingratitude?
Lui-mme savait bien que cette guerre, fruit des cabales de deux
intrigans, des deux Belle-Isle, qui font violence  la faiblesse d'un
vieux ministre et  la jeunesse d'un roi sans volont, ne pouvait
intresser la nation. Quel titre avaient  la reconnaissance publique
ceux qui mouraient pour servir une pareille cause? Qu'y avait-il dans
cette guerre, videmment injuste, qui pt intresser les Franais au
sort des victimes d'un caprice ministriel? Lui-mme voyait dans la
capitale des hommes qui formaient hautement des voeux pour le succs
des armes de la reine de Hongrie; protestation solennelle contre les
fautes d'un gouvernement gar. Ah! le peuple n'est point ingrat; et
sa froideur sur de certains services qu'on prtend quelquefois lui
avoir rendus, nat pour l'ordinaire d'un sentiment peu dvelopp, mais
juste, qui lui apprend qu'on ne l'a pas en effet servi. A-t-il t
froid sur le sort des vainqueurs de la Bastille et dans le triomphe de
l'orateur qui les a clbrs? A-t-il t froid et indiffrent, dans
tout le cours de la rvolution, pour ceux qui se sont montrs
constamment ses amis? Et s'il s'est dtach enfin de quelques idoles
qu'il avait trop lgrement affectionnes, combien de temps n'a-t-il
pas fallu pour le dtromper, pour dissiper une illusion chrie et
renverser l'autel sap par ceux mme auxquels il l'avait imprudemment
rig!

Les honneurs rendus dans un district  la mmoire des citoyens tus 
la Bastille, se renouvelrent dans un grand nombre d'glises de la
capitale; et par-tout ils excitrent le mme enthousiasme. Ils
levrent l'me du peuple, ils entretinrent et chauffrent le
patriotisme, le marqurent du sceau de la religion. La chaire devint
en mme temps une espce de tribune o l'on parla au peuple de ses
droits en lui parlant de ses devoirs. Des prdicateurs loquens se
portrent eux-mmes les dlateurs de tous les abus du sacerdoce. Ils
rendirent, comme l'abb Fauchet, hommage  la philosophie, qui la
premire avait attaqu les abus, et qui peut-tre n'avait attaqu la
religion que parce que le clerg s'efforait d'identifier la religion
avec ces abus scandaleux. On prdisait, on annonait qu'elle allait
renatre triomphante et plus pure; et c'tait un des bienfaits de la
rvolution. Les principes qui l'avaient prpare taient consacrs
dans l'vangile par les maximes d'galit et de fraternit que
l'opinion publique appelait  devenir la base de la constitution dont
allait s'occuper l'assemble nationale. Cette galit, cette
fraternit, recommandes si frquemment dans l'vangile, taient le
principal caractre du christianisme primitif; et la rvolution nous y
ramenait. Telles taient les maximes dbites alors dans les chaires
par les prtres, dont plusieurs sont rests fidles  leurs principes,
tandis que d'autres, qui d'abord les avaient prches, les ont ensuite
combattues par d'autres textes de l'criture, aprs que les
reprsentans du peuple ont eu dclar biens nationaux les biens de
l'glise, c'est--dire du clerg; car ds long-temps le clerg se
croyait l'glise, comme la noblesse se croyait la nation.




VINGT-TROISIME TABLEAU.

meute populaire  l'occasion du transport d'un bateau de poudre.
Danger du marquis de la Salle.


La rvolution n'est l'ouvrage d'aucun homme, d'aucune classe d'hommes;
elle est l'oeuvre de la nation entire. C'est ce que disait Mirabeau,
en chtiant la vanit de quelques-uns de ses adversaires, qui osaient
se croire les auteurs d'une rvolution dont ils n'avaient t que les
instrumens, et pour la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul
l'avait commence, le peuple la soutenait, et devait seul la finir. Un
heureux instinct semblait le rappeler sans cesse au sentiment de cette
vrit. Il semblait se dire: Je suis en guerre avec tous ceux qui me
gouvernent, qui aspirent  me gouverner, mme avec ceux que je viens
de choisir moi-mme. Je dois me dfier d'eux, parce que je me suis vu
forc encore de les choisir dans les classes intresses  me tromper.
Je surveillerai tout, et je ne m'en rapporterai qu' moi.

C'est surtout  l'gard des armes et des munitions que le peuple
manifestait sa dfiance et son inquitude: l'exprience a montr
depuis combien elles taient fondes. De pareilles dispositions,
ncessaires, invitables, et sans lesquelles la rvolution et chou,
devaient sauver la France; mais elles devaient aussi occasionner
passagrement les plus grands dsordres. Elles donnrent lieu  des
mprises fcheuses,  des catastrophes funestes. Peu s'en fallut que
la scne qui fait le sujet de ce tableau n'augmentt le nombre de ces
victimes malheureuses, et ne privt la patrie d'un citoyen respectable
qui l'avait servie avec zle.

Paris tait dans la joie depuis vingt-quatre heures, et jamais chez
aucun peuple l'allgresse publique n'avait eu une cause aussi
mmorable: c'tait l'abolition de la servitude fodale, prononce par
un dcret; c'tait la destruction de tous les privilges sous lesquels
la France gmissait depuis tant de sicles; enfin, c'tait cette
fameuse nuit, appele depuis la _nuit des sacrifices_. Le peuple, au
milieu de cette juste ivresse, ne veillait pas moins  tout; et ces
nouveaux succs ne le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer
un bateau au port Saint-Paul: ils s'informent de sa cargaison. On leur
rpond que c'taient des poudres et des munitions, qui venaient d'tre
tires de l'arsenal, et dont la destination tait pour Essone. On
s'alarme; le peuple se rassemble, le tumulte s'accrot, les esprits
s'chauffent. On mande ceux  qui la garde des munitions de l'arsenal
est confie. Ils montrent leur ordre, et cet ordre est sign _de la
Salle_ pour le marquis de la Fayette. Aussitt M. de la Salle est un
tratre. On court en foule  la Grve, on demande sa tte; on prpare
le fatal rverbre. Heureusement M. de la Salle n'tait point 
l'htel-de-ville. Il s'y rendait dans sa voiture, lorsque, retard
dans sa route par la multitude qui remplissait la rue, il demande quel
tait le sujet de ce tumulte. On lui dit, sans le connatre, qu'on en
veut  un tratre, au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et
sa crainte, descend de sa voiture et va chercher un asile chez un ami.

Cependant le peuple parcourt tous les appartemens de l'htel-de-ville,
enfonce toutes les portes, visite les coins les plus obscurs, et
cherche mme sous la cloche de l'horloge. En vain leur attestait-on
l'innocence de M. de la Salle; en vain leur expliquait-on cet ordre et
la cause de cet ordre, que cette poudre tait d'une qualit
infrieure, qu'on l'changeait contre une poudre d'une meilleure
espce attendue d'Essone, que cette mauvaise qualit de poudre,
appele _poudre de traite_......[25] _Poudre de tratre_, s'crient
quelques forcens; et cette cruelle plaisanterie, en circulant,
augmentait encore la fureur de la multitude.

  [25] On appelle poudre de traite une espce de poudre
  particulire qui n'a presque point de porte, et qu'on rserve
  pour le commerce de la cte de Guine, pour la traite des ngres.

Le gnral la Fayette, qui avait t appel pour expliquer l'ordre
donn en son nom par M. le marquis de la Salle, et qui n'avait pas
donn cet ordre, se trouva justifi; mais il augmentait le pril de
son lieutenant. Il s'en tira avec habilet. Il parut entrer dans le
ressentiment du peuple, fit chercher l'accus, gagna du temps, donna
diffrens ordres et attendait le retour de ceux qu'il en avait
chargs. La nuit avanait, dit M. Dussault, tmoin oculaire de cette
scne, et les esprits n'en taient pas moins agits dans notre salle.
On y voulait du sang. Les cris de la Grve augmentaient la terreur
parmi nous; et dj les imaginations ardentes de quelques-uns de nos
collgues se reprsentaient les ombres sanglantes des Foulon et des
Berthier errantes dans notre salle.

En cet instant, un sergent vint parler  l'oreille de M. la Fayette.
C'en est assez, dit le gnral. Mes amis, ajoute-t-il, vous tes
fatigus, et je n'en puis plus; croyez-moi, allons nous coucher
tranquillement. Au reste sachez que la Grve est libre maintenant. Je
vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se
retire en bonnes gens.

A ces mots plusieurs s'lancent vers les fentres: ils regardent, et
sont consterns de ce qu'ils voient, l'ordre rtabli  leur insu. Au
lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient
plus que de nombreux dtachemens arrivs de diffrens districts, des
casernes des gardes-franaises et de celles des gardes-suisses. Tout
 l'heure ils nous investissaient, et ce sont eux qui se trouvent
investis: comment cela s'est-il donc fait, disaient-ils? Et ils en
furent confondus.

M. de la Fayette reprend la parole; et aprs leur avoir parl comme 
de bons amis, ils dfilrent tous en applaudissant et le comblant de
bndictions.

La conduite que tint en cette occasion la Fayette augmenta beaucoup la
confiance que l'on avait en lui, et accrut considrablement son
influence sur le peuple. C'tait alors un bonheur; et les maux de
l'anarchie eussent t trop intolrables, sans la sorte d'empire qu'il
obtint sur la multitude. Il avait t rserv  ce jeune homme de
servir en Amrique la libert qu'il n'aimait pas, et de rapporter en
France une rputation assez peu mrite, qui le mit, quelques annes
aprs,  la tte de la garde nationale parisienne. Tel tait l'clat
de cette rputation, que, dans la concurrence pour cette place, son
nom seul avait cart celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens
services, et, ce qui est plus remarquable, par des services tout
rcens rendus  la rvolution. M. de la Salle se crut honor de servir
sous les ordres de la Fayette, qui, pour accepter cette place, avait
attendu ceux de la cour, ou du moins sa permission. Ainsi, aux
suffrages des amis de la libert qui voulaient pour chef militaire un
homme d'un nom clbre, il avait runi ceux de la minorit de la
noblesse, flatte de voir un homme de sa classe  la tte de la force
arme, enfin ceux des ministres et des courtisans, qui supposent que
l'amour de la libert dans un noble n'est pas une passion dominante et
indomtable. Le temps a prouv qu'ils ne se trompaient pas. Ce la
Fayette, que nous venons de voir applaudi, bni par le peuple en 1789,
aujourd'hui, en 1792... O abyme du coeur humain!  contraste
rvoltant! le hros prtendu de la libert, ds long-temps tratre
envers elle, vendu en secret  des rois, mme en les offensant,
forgeait ses propres chanes en croyant prparer celles du peuple!
L'lve de Washington, qui, deux ans auparavant, avait envoy  son
matre les clefs d'une bastille franaise, se voit par une suite de
ses trahisons dvoiles, conduit honteusement dans une bastille
prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait tre la terreur!
Mprisable et insens mortel, n pour faire voir que la gloire a ses
caprices ainsi que la fortune, qu'elle peut quelquefois n'tre qu'un
prsent du hasard, et tomber, comme tout autre lot, entre les mains
d'un tre nul, sans talens et sans caractre! Que pensent, que disent
maintenant les Amricains, en apprenant les crimes et mme les
bassesses de la Fayette, eux qui partout, sous leurs yeux, sous leurs
pas, retrouvent des monumens de sa gloire? Des bourgs, des villes,
des contres entires portent son nom et s'en croient honores! Le
garderont-elles, ce nom aujourd'hui mpris en Europe?... O
Washington, prends piti de ton lve; pargne-lui la perptuit de
cette gloire mensongre, qui n'est plus pour lui qu'un outrage et le
garant de son immortel dshonneur.




VINGT-QUATRIME TABLEAU.

Canons enlevs de diffrens chteaux et transports  Paris. tat de
la capitale. Effets de l'abolition subite des droits fodaux.


Nous avons, ds le commencement de cet ouvrage, prsent la rvolution
sous l'aspect d'une guerre sans trve, d'un combat  mort entre des
matres et des esclaves. C'est en effet  quoi se rduisait cette
grande question. Mais, par malheur, ces matres et ces esclaves
taient confondus sous le nom gnrique de Franais; et voil ce qui
faisait illusion au peuple. De plus, il voyait dans les diffrentes
classes de ses oppresseurs un grand nombre d'hommes ennemis du
gouvernement; et ds lors le peuple tait port  les croire ses amis.

Parmi ces prtendus amis, les uns, convaincus de la ncessit d'un
grand nombre de rformes plutt que d'une rvolution complte,
voulaient, pour la nation, une certaine mesure de libert dont ils
espraient se rendre les arbitres: d'autres, redoutant les violences
de la cour, que ds le commencement de la rvolution ils avaient
outrage, voulaient une constitution ferme et stable qui les mt 
l'abri de ses vengeances; mais en dsirant cette constitution, plus
pour leur sret personnelle et pour le succs de leur ambition que
par amour pour la libert, ils comptaient sur la dpravation des
moeurs publiques, qui corrompant la libert dans sa source, la
rendrait illusoire en retenant le peuple dans une abjection servile 
l'gard des grands propritaires, c'est--dire en gnral, des nobles.
Le mpris pour le peuple, maladie incurable de la noblesse franaise,
ne lui permettait pas d'admettre, comme praticable en France, une
libert fonde sur la seule base vraiment immuable, l'galit absolue
des citoyens.

Telles taient,  l'ouverture des tats-gnraux et au commencement de
l'assemble nationale, les dispositions de ceux qui se portaient pour
amis du peuple, connus alors sous le nom de minorit de la noblesse.
Mais aprs la prise de la Bastille, aprs la chte subite du
despotisme et la fuite de ses agens, lorsque l'anarchie eut ouvert un
libre cours  la licence, au brigandage,  l'incendie des chteaux,
tous les nobles, de quelque parti qu'ils fussent, saisis d'une gale
terreur, sentirent galement la ncessit de dsarmer la vengeance
d'un peuple chapp tout--coup de ses chanes. Il fallait chercher 
le calmer,  l'adoucir. Sans doute ce n'est point calomnier la
chevalerie franaise, ni mme le coeur humain, de penser que ce
sentiment d'une crainte commune, d'un intrt commun, ait prpar et
en quelque sorte command l'abolition soudaine des droits fodaux, la
renonciation  des privileges odieux, l'gale rpartition des impts
proportionnelle aux revenus, enfin tous ces actes d'quit, qu'on a
dshonors, disait Mirabeau, en les appelant des sacrifices. Quels que
soient les noms qu'ils mritent, ils furent d'abord accepts comme
tels dans la capitale: ils excitrent une reconnaissance, une
admiration universelle, un enthousiasme gal  celui qui avait saisi
l'assemble nationale dans la sance de cette nuit mmorable du 5
aot. La joie remplissait tous les coeurs, brillait dans tous les
yeux. Les citoyens s'abordaient, se flicitaient, s'embrassaient sans
se connatre: on et dit, en voyant cet change de sentimens
affectueux, que la suite de la rvolution ne pouvait plus dsormais
amener ni prils ni malheurs. Mais bientt cette premire
effervescence se dissipa, et on s'apperut que la nature des choses
n'tait pas change. Le peuple conut que, si l'assemble venait de
renverser le colosse fodal, il n'tait pas bris; et il se chargea de
ce soin. La secousse que les nouveaux dcrets venaient de donner  la
France, pour tre salutaire, n'en tait pas moins violente, et dans
peu de jours elle se communiqua jusqu'aux extrmits de l'empire.
Presque partout elle fut terrible. Les haines particulires, irrites
encore par les dissentimens politiques, se portrent  des excs
difficiles  imaginer; et l'histoire, un jour pourvue de preuves
suffisantes refuses aux contemporains, fltrira des noms connus, en
rvlant le secret de certains crimes qui d'abord n'ont d tre
imputs qu' des hasards malheureux ou  des brigands vulgaires.

L'abolition des droits exclusifs de chasse mit le fusil  la main d'un
million de paysans; et de ce qu'on n'avait plus le droit de les faire
dvorer par le gibier, ils en conclurent qu'ils avaient le droit de le
poursuivre sur les terres d'autrui. Ce fut un des flaux des environs
de la capitale: il s'y commit les plus grands dsordres, les paysans
cherchant moins encore  se dlivrer des animaux qu' chtier la
tyrannie de leurs seigneurs. On remarqua dans ce temps un trait de la
justice populaire, dans les gards qu'on eut pour les chasses de M.
d'Orlans, distingu, ds le commencement de la rvolution, par le
zle qu'il montra pour la favoriser, par son amour pour la libert, et
mme pour l'galit, qui substitue  son nom patronimique, a fini par
devenir son nom.[26]

  [26] Philippe-Joseph galit.

Cette succession rapide d'vnements journaliers, la plupart
affligeans, cette circulation non moins prompte de nouvelles vraies
ou fausses d'un bout de l'empire  l'autre, accroissait partout la
fermentation; mais c'est  Paris que cet effet tait le plus sensible.
L'ardeur et l'activit du peuple pour saisir partout des armes tait
presque aussi vive que lorsqu'il avait  repousser les satellites qui
assigeaient Paris: c'tait surtout les canons qu'il dsirait le plus
passionnment de possder; c'est la meilleure des armes et la
meilleure des raisons; c'est la raison des rois, et il voulait en
faire la sienne. Quand il avait fait quelques nouvelles conqutes en
ce genre, il les dfendait mme contre ses chefs, mme contre la
Fayette, qui se rendit suspect en voulant que les districts de Paris
lui remissent leurs canons, sous prtexte de les rendre plus utiles et
de former un parc d'artillerie. Il s'tait pass peu de jours, depuis
la rvolution, que le peuple n'et form quelque entreprise, fait des
voyages dont le but tait la prise de quelques canons. Choisy-le-Roi
fut dpouill des siens, quoique le roi, depuis sa visite 
l'htel-de-ville, ft cens avoir fait la paix avec Paris. Ceux de
Chantilli taient de bonne prise, le possesseur de ce chteau tant
alors en guerre ouverte avec les Parisiens, en attendant qu'il y ft
avec tous les Franais. L'Isle-Adam, maison de M. de Conti, en
possdait dix-sept: on les enleva, tandis que ce prince (il l'tait
encore) fugitif, poursuivi, ayant err plus de soixante heures, dans
les bois, se sauvait avec peine du royaume, o il rentra quelques
mois aprs, devenu simple citoyen, presque aim du peuple, qui, depuis
son retour, lui a pardonn ses anciennes vexations de chasseur et ses
vieux pchs de prince. Le chteau de Broglie paya aussi en canons son
contingent  l'artillerie parisienne: c'tait une bien petite
expiation du crime de celui qui avait command l'arme contre Paris;
ce n'tait mme qu'un lger ddommagement du tort qu'il venait de
faire encore plus rcemment  la rvolution, en faisant enlever de
Thionville des fusils, des armes et des munitions de toute espce,
dont il disposa d'une manire peu favorable  la libert. Limours,
chteau de madame de Brionne, fournit de mme quelques pices
d'artillerie: ce n'tait pas trop pour la mre de M. de Lambesc. Enfin
des dtachemens de l'arme parisienne visitrent plusieurs chteaux,
appartenans non plus  des princes,  des marchaux de France,  des
lieutenans-gnraux, mais  des financiers,  des millionnaires qui
les avaient lgalement conquis sur les descendans de ces guerriers, et
qui, par une vanit assez mal entendue, y avaient laiss des canons
pris dans les batailles par leurs illustres devanciers.

La Fayette tait oblig de donner des ordres pour ces diffrentes
expditions, qui taient supposes lui plaire, le peuple n'ayant point
encore de justes sujets de dfiance contre un homme qui, l'un des
premiers, avait apport des tats-Unis cette phrase triviale en
Amrique, mais neuve alors chez nous, que l'_insurrection est le plus
saint des devoirs_. On a vu de quel usage ont t depuis tous ces
canons, lorsqu'il s'est agi d'envoyer des dtachemens  de grandes
distances pour faire cesser les dsordres excits par les
aristocrates; dsordres qui eussent en effet t trs-dangereux, s'il
n'y et eu pour les rprimer que des canons ministriels et non pas
des canons populaires. Nous remarquerons  ce sujet ce qui a t
observ dans un grand nombre de circonstances depuis la rvolution,
que l'instinct du peuple l'a mieux conduit que ne l'et fait la raison
plus ou moins claire de la plupart de ses chefs, mme les mieux
intentionns. Que ft-il devenu en effet si, tandis qu'il tait forc
 laisser entre les mains d'un pouvoir excutif, son mortel ennemi, la
disposition d'une grande force arme, il n'et cr en quelque sorte,
dans son propre sein, un second pouvoir excutif vraiment  ses
ordres, une autre force arme vraiment la sienne, capable de repousser
la portion de puissance nationale encore place sous la main de ses
adversaires? Mais c'est l, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui en
doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallt opter entre l'anarchie
et la servitude? Qui ne voyait que les fautes du roi constitutionnel,
en perptuant les dsordres, forceraient la nation  marcher vers une
libert complte, tandis que le retour prmatur de l'ordre ramenerait
infailliblement le despotisme, incorrigible par son essence, par sa
nature?

Toutes ces courses, ces prises de canons, expditions plus bruyantes
que militaires, ne servaient pas moins  entretenir l'ardeur du
peuple. La rentre dans la capitale tait une fte, un triomphe.
Indpendamment des canons, les dpts d'armes caches qui s'y
trouvaient, manifestaient des intentions menaantes qui commandaient
au peuple une surveillance nouvelle. C'est une des causes qui
empchrent la renonciation aux droits fodaux de ramener le calme
comme l'avaient annonc les deux membres de la noblesse qui la
proposrent: elle servit seulement  prvenir de plus grands malheurs.
Cette proposition honora ceux qui l'acceptrent; elle rendit chers au
peuple ceux qui la firent. On crut  leur patriotisme, en les voyant
aller au devant d'une ncessit qui ne paraissait instante qu' la
classe peu nombreuse des yeux clairs et pntrans. Aprs une telle
dmarche, on les crut dignes de marcher au moins du mme pas que la
rvolution, quel que loin qu'elle pt aller. Mais il tait de la
destine des nobles franais de prsenter  peine quelques hommes
capables de la suivre jusqu' son dernier terme, c'est--dire, jusqu'
l'galit relle, sentie, rduite en acte. C'est un plaisir qui n'est
pas indigne d'un philosophe, d'observer  quelle priode de la
rvolution chacun d'eux l'a dlaisse, ou a pris parti contre elle.
Tel l'a suivie ou accompagne aprs le _veto_ suspensif, qui l'et
abandonne si le roi n'et t en possession de ce beau privilge,
devenu bientt aprs la cause de sa ruine. Tel autre vient de quitter
la France  la destruction de la royaut, qui, passant condamnation
sur la royaut hrditaire, ft demeur Franais si on et tabli la
royaut lective. Les prjugs, l'habitude, l'irrflexion entranrent
ceux que l'intrt personnel n'avait pu dominer. Sous cet aspect,
purement moral et philosophique, la rvolution a fourni des faits qui,
dans l'espace de peu de mois, ont plus avanc un observateur dans la
connaissance de l'homme, que ne l'eussent pu faire vingt annes dans
la socit,  toute autre poque. Que dire en voyant la Fayette, aprs
la nuit du 6 octobre, se vouer  Marie-Antoinette, et cette mme
Marie-Antoinette, arrte  Varennes avec son poux, ramene dans la
capitale, et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune
Barnave? Tous ces faits ont tonn les contemporains: mais combien
eussent-ils t plus surpris, s'ils eussent su que la Fayette,
complice de la fuite du roi, avait plac lui-mme dans la voiture et
sur les genoux de la reine le jeune prince royal, qu'en ce moment il
appelait M. le Dauphin! Tous ces faits, plusieurs autres non moins
tranges et encore presque ignors, confirmeront, en se dcouvrant,
une vrit dj sentie des Franais, c'est que la libert ne date
vraiment pour eux que du jour o la royaut fut abolie.




VINGT-CINQUIME TABLEAU.

Besenval conduit et enferm dans un vieux chteau-fort 
Brie-Comte-Robert, escort par la Basoche, le 10 aot 1789.


L'vnement qui fait le sujet de ce tableau tient  des faits
antrieurs, que nous avons t contraints de laisser derrire nous.
Peu important par lui-mme, il le devient par les circonstances qui
l'accompagnent, et par l'vidente manifestation d'un grand changement
dans l'esprit des Parisiens, par la preuve du progrs des ides
publiques, ncessaires  l'tablissement de la libert. On put
s'apercevoir que, si le peuple de Paris conservait encore du penchant
 l'idoltrie pour certains individus, il tait du moins capable de
les juger; que s'il pouvait tre un moment entran par les mouvemens
irrflchis d'une sensibilit dramatique, il pouvait aussi, en
revenant  lui-mme, protester, avec le sang-froid de la raison,
contre l'illusion faite  sa sensibilit: enfin on vit que, sans avoir
encore des principes, il cherchait du moins  s'en former; et on put
esprer que bientt il unirait au sentiment de la libert l'habitude
de rflexion qui la maintient et l'affermit.

Le rappel des faits qui donne lieu  ces observations rendra leur
application sensible.

Il faut se reporter au moment o, la terreur ayant saisi tous les
suppts du despotisme aprs la prise de la Bastille, les d'Artois, les
Cond, les Broglie prcipitrent leur fuite hors du royaume. Besenval
non moins coupable qu'eux, Besenval complice dans leurs projets conus
dans les soupers de Trianon et mris dans les orgies du Temple,
n'avait pas le droit de se croire en sret  Versailles. Cependant il
avait eu l'audace d'y reparatre publiquement pendant plusieurs jours,
et d'y braver l'indignation publique. Enfin, averti de ses propres
prils, il avait daign fuir comme les autres et s'tait vu arrt 
Villenauce, sur le chemin de la Suisse, par la milice de la
municipalit. C'tait l'instant o M. Necker y passait  son retour en
France, rappell par ce mme roi qui venait de le bannir de sa cour et
de son royaume, et qui depuis avait attendu dans une inquitude
mortelle l'arrive de ce ministre, par lequel il s'tait cru avili et
en quelque sorte dtrn, ce fameux jour de la sance royale, o le
peuple courut en foule chez le ministre, qui n'ayant point paru 
cette sance, semblait l'avoir dsavoue. On a su depuis qu'un pur
hasard avait empch M. Necker de s'y montrer; et ce n'est pas la
moindre singularit de son histoire, qui, de ce jour surtout, semble
appartenir au roman. En effet ne tient-elle pas de la fiction, cette
entrevue de madame de Polignac et de M. Necker  Ble, o tous les
deux se rencontrent, chasss de la cour et de la France, l'une par la
France, l'autre par la cour?

Les jeux du thtre vont-ils plus loin que ceux de la fortune dans le
concours de circonstances qui rapprochent ces deux personnages, dont
l'une dit  l'autre: Je vous ai fait chasser, et je suis chasse 
mon tour; c'est moi qu'on bannit, et c'est vous qu'on rappelle. Allez,
soyez l'idole de la nation, jusqu' ce que... Le ministre n'avait pas
long-temps  l'tre. Mais si son rgne fut court, il fut au moins
brillant. Accueilli partout avec l'ivresse de l'enthousiasme, il est
instruit dans sa route du danger que court M. de Besenval; il implore
pour lui l'indulgence du peuple, il se rend en quelque sorte garant de
son innocence. Ce ne fut pas sans doute une mdiocre surprise pour M.
Necker de voir la commune de Villenauce renvoyer cette demande  la
dcision de l'assemble nationale, et en attendant retenir le
prisonnier sous bonne garde. L'arrive du ministre  Versailles fut un
triomphe,  Paris une fte. Le mme sentiment parut animer le roi,
l'assemble nationale, Paris, la nation. Il toit bien difficile que
M. Necker ne crt pas au succs d'une demande qu'il adresserait au
peuple. Une absence de dix-sept jours lui avoit drob la connoissance
de ces changemens rapides dans l'opinion, dans les ides, dans les
intrts varis et mobiles des diffrens partis; connoissance sans
laquelle il est impossible de ne pas s'engager en quelques fausses
dmarches.

Comment M. Necker, entour de tous les hommages des citoyens
rassembls  l'htel-de-ville, n'et-il pas essay d'obtenir de leur
enthousiasme ce qui lui avoit t refus par une municipalit
provinciale? Sa demande, principalement adresse aux lecteurs fut
accueillie avec transport; et l'enthousiasme ayant saisi toute
l'assemble, les mots _amnistie gnrale_ furent proclams dans la
salle, et bientt dans tout Paris. Au premier moment la joie fut
universelle; mais bientt aprs le peuple s'cria que cet exercice de
la souverainet n'appartenait pas  ceux qui se l'taient arrog, que
le terme marqu aux pouvoirs des lecteurs tait expir, qu'ils
taient remplacs par ses reprsentans provisoires, membres de la
commune; et que ceux-ci mme ne pouvaient pas prononcer, au nom de la
capitale, le pardon des crimes commis contre la nation.

Cette jalousie inquite que montrait le peuple sur l'emploi, la
gradation, les limites des pouvoirs confis par lui, confondait cette
foule d'hommes qui ne pouvaient se persuader que les Franais fussent
capables de rduire en acte ce dogme de la souverainet nationale, si
nouveau pour la plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-mme, qui,
dans son discours  la commune, lui avait parl de la libert _sage_
dont les Franais allaient jouir. Les soixante districts ne voulurent
point de cette _sagesse_. Ils sentirent qu'elle tendait  soustraire
au glaive de la loi les conspirateurs qui avaient tent d'touffer la
libert naissante, et qu'une imprudente amnistie allait ramener
triomphans au pied du trne et dans la capitale. Les esprits
s'chauffrent; bientt la fermentation fut au comble. Quelques-uns de
ces hommes ardens que dans ces crises violentes on appelle sditieux,
mais qui contribuent  rendre les crises salutaires, firent sonner le
tocsin comme dans le plus imminent danger de la patrie. Il suffisait
de le craindre pour qu'il cesst. Il disparut ds qu'on le crut un
danger. Les lecteurs, effrays de la terreur gnrale, motivrent
leur arrt, et en le motivant, l'annulrent en quelque sorte. Ils
dclarrent qu'en exprimant un sentiment de pardon et d'indulgence
envers les ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prtendu prononcer
la grce de ceux qui seraient prvenus, accuss, ou convaincus de
crime de lse-nation. Les reprsentans de la commune allrent plus
loin: ils ordonnrent qu'on arrtt Besenval, jusqu'au moment o l'on
statuerait sur son sort. Enfin, l'assemble nationale, en mettant
l'accus sous la garde de la loi, dclara qu'elle persistait dans ses
prcdens arrts sur la responsabilit des ministres et agens du
pouvoir excutif, et sur l'tablissement d'un tribunal qui
prononcerait sur leurs dlits.

Le concours de mesures prises en mme temps et par l'assemble
nationale et par la commune calma le peuple et rtablit la
tranquillit dans Paris. On conduisit Besenval au chteau de
Brie-Comte-Robert, o il fut gard soigneusement et  grands frais.

Le peuple, en voyant que le prisonnier ne pouvait lui chapper, et se
tenant sr de sa vengeance, modra ses emportemens. Des affiches lui
apprenaient chaque jour les soins qu'on se donnait pour prvenir
l'vasion de l'accus; et ce fut cette attention qui le sauva. On ne
s'effora point de hter un supplice qu'on croyait sr; et le coupable
chappa entre la loi ancienne qui lui avait command d'obir  son
_matre_, et les principes nouveaux qui, faisant un devoir de
l'insurrection, poursuivent et condamnent ceux qui s'efforcent de la
rprimer.




VINGT-SIXIME ET DERNIER TABLEAU.

Dputation des femmes artistes prsentant leurs pierreries et bijoux 
l'Assemble nationale  Versailles, le 7 septembre 1789.


C'est un de ces momens prcieux au gnie des arts non moins qu'au
patriotisme. Les annales de Rome n'ont point ddaign d'immortaliser
les sacrifices que de gnreuses citoyennes firent  leur patrie des
ornemens les plus chers  leur sexe, et le pinceau des artistes s'est
souvent exerc sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses
citoyennes franaises, le sentiment et le sacrifice sont les mmes;
et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intrt relatif
aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux
grces de leur sexe la gloire des arts et des talens, partage de leurs
familles, de leurs pres, de leurs poux, et mme le leur propre; car
plus d'une parmi elles, pouvait avec succs retracer sous ses crayons
ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et
reproduire, comme artiste, la scne o, comme actrice, elle avait
agrablement figur.

Le tribut prsent  la patrie par nos jeunes citoyennes, fut modique
et proportionn  leur fortune: mais l'heureux exemple qu'elles
donnaient, tait vritablement une riche offrande; il rveilla
l'esprit public, dans un temps o l'esprit public tait la seule
ressource de l'tat. C'tait une des plus dangereuses poques de la
rvolution; c'tait le moment ou la destruction des droits fodaux,
des dmes, des privilges de toute espce, en irritant toutes les
passions, en dsolant tous les intrts, avait ralli tous les ennemis
publics contre l'esprance de la rgnration nationale. Accabls sous
les ruines du despotisme, tous se runissaient pour disperser les
matriaux du nouvel difice  peine bauch. Le plus sr moyen
d'atteindre cet excrable but, c'tait de renverser la fortune
publique, dj si chancelante; faire disparatre le numraire,
l'enfouir, l'exporter, anantir ou embarrasser la perception des
impts, c'tait le but de toutes leurs manoeuvres. Les destins d'un
grand empire tenaient  quelques millions de plus ou de moins dans le
trsor public. Il s'agissait de gagner le moment o un nouveau plan de
finances serait prsent  la nation par le ministre en qui elle se
confiait encore. Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources
momentanes; et l'tat tait rduit  demander aux citoyens des
sacrifices volontaires, dont la rcompense se montrait en perspective
dans la libert publique, oeuvre de la constitution que l'assemble
nationale promettait aux Franais.

Elle s'occupait alors d'une question trs-importante, celle du droit
accord  un seul homme, nomm roi, de suspendre ou d'annuler la
volont d'une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie
de la sance du lundi 7 septembre, lorsque le prsident demanda 
l'assemble si elle voulait recevoir une dputation compose de onze
vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir avec leurs hommages,
leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la
rponse  cette question. Elles paraissent: on leur fait prparer des
siges hors de la barre dans l'intrieur de la salle. Ces dames toutes
vtues de blanc, toutes dcemment et simplement coiffes, ornes d'une
cocarde patriotique, s'avancent, prcdes de deux huissiers, se
rangent sur une ligne, et saluent le prsident et l'assemble.

Madame Moitte, femme d'un artiste distingu, qui avait, en qualit
d'auteur du projet, t nomme prsidente de la dputation, devait
prononcer un discours; mais craignant, soit par la faiblesse de sa
voix, soit par sa timidit, de n'tre pas entendue de l'assemble,
elle pria M. Bouche, dput d'Aix, de le prononcer pour elle.

M. Bouche, ayant reu le discours de madame Moitte, dit:

Messeigneurs, (on prononait encore ce mot, que le dveloppement des
principes de la libert a proscrit, mme en parlant  l'assemble
nationale)

La rgnration de l'tat sera l'ouvrage des reprsentans de la
nation.

La libration de l'tat doit tre celui des bons citoyens.

Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux au snat, c'tait
pour lui procurer l'or sans lequel il ne pouvait accomplir le voeu
fait  Apollon par Camille avant la prise de Veies.

Les engagemens contracts envers les cranciers de l'tat sont aussi
sacrs qu'un voeu. La dette publique doit tre scrupuleusement
acquitte, mais par des moyens qui ne soient pas onreux au peuple.

C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes ou filles
d'artistes, viennent offrir  l'auguste assemble nationale des bijoux
qu'elles rougiraient de porter, quand le patriotisme leur en commande
le sacrifice. Eh! quelle femme ne prfrerait l'inexprimable
satisfaction d'en faire un si noble usage, au strile plaisir de
contenter sa vanit?

Notre offrande est de peu de valeur, sans doute; mais dans les arts,
on cherche plus la gloire que la fortune; et notre hommage ne peut
tre proportionn au sentiment qui nous inspire.

Puisse notre exemple tre suivi par le grand nombre de citoyens et de
citoyennes dont les facults surpassent de beaucoup les ntres!

Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bont, si vous donnez 
tous les bons patriotes la facilit d'offrir des contributions
volontaires, en tablissant ds -prsent une caisse uniquement
destine  recevoir tous les dons en bijoux ou espces, pour former un
fonds qui serait invariablement employ  acquitter la dette
publique.

Aprs ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la
cassette o taient renferms les bijoux, monta au bureau des
secrtaires, et la dposa entre leurs mains; la cassette fut ensuite
remise sur le bureau du prsident, qui, s'adressant  ces dames, leur
dit:

L'assemble nationale voit avec une vraie satisfaction les offres
gnreuses auxquelles vous a dtermines votre patriotisme.

Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le
sentiment hroque dont il procde, et trouver autant d'imitateurs
qu'il aura d'admirateurs!

Vous serez plus ornes de vos vertus et de vos privations, que des
parures que vous venez de sacrifier  la patrie.

L'assemble nationale s'occupera de votre proposition, avec tout
l'intrt qu'elle inspire.

Ce discours fut aussi trs-applaudi; et un membre proposa d'insrer
dans le procs-verbal de l'assemble le discours et les noms de ces
dignes citoyennes. La proposition fut agre; et l'assemble demanda
mme que les noms fussent lus en ce moment. Il serait injuste de leur
refuser ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les premires pages
des annales de la patrie: c'taient mesdames Moitte, Vien, la Grne,
Suve, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David,
Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vass, de
Bourecueil, Vestier, Grard, Pithoud, Viefville, Hautemps.

Aprs la lecture de ces noms, l'assemble, en dcernant  ces dames
l'honneur de la sance, voulut qu'elles conservassent la place de
distinction qui leur tait accorde.

D'autres honneurs et d'autres applaudissemens les accompagnrent au
sortir de l'assemble, soit  Versailles, soit  Paris. Elles taient
attendues  l'entre des Champs-lyses par un dtachement des lves
de l'acadmie de peinture et de sculpture, et par des musiciens
prcds de flambeaux qui entourrent la voiture de ces dignes
citoyennes.

Le peuple, toujours clair par un sentiment prompt sur ses intrts
et sur ses besoins, les comblait de bndictions. Les districts devant
lesquels elles passrent, firent prendre les armes, et ajoutrent
chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur
qui prcdait les voitures. Ce cortge les conduisit jusqu'au Louvre
o logeaient la plupart de ces dames; et en entrant dans ce sjour des
arts, les musiciens eurent la dlicate attention de jouer l'air: _O
peut-on tre-mieux qu'au sein de sa famille?_

Telle fut la premire rcompense que nos aimables patriotes obtinrent
de leur civisme dans cette journe. Mais elle ne fut que le prsage du
prix plus flatteur qu'elles avaient espr de leur dmarche,
l'avantage d'tre imites. Ds ce moment, l'assemble reut chaque
jour de nouvelles offrandes. Plusieurs districts formrent des bureaux
et des caisses pour runir ces tributs, qu'ils portaient ensuite 
l'assemble. Il se forma diffrentes socits qui se piqurent d'une
mulation gnreuse. C'tait  qui enrichirait le plus l'autel de la
patrie,  qui repousserait le plus le flau que les aristocrates
invoquaient comme un prsent du ciel et comme leur unique esprance,
la banqueroute. Ils frmissaient de la voir tous les jours s'loigner
davantage, d'entendre tous les jours dans l'assemble, de lire dans
les journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient le noble
dvouement d'un grand nombre de citoyens. On vit, disent les deux
historiens que nous avons dj cit plus d'une fois, on vit l'enfance
sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens si ncessaires 
son existence, l'opulence prsenter le tribut de ses richesses,
l'indigence celui de sa pauvret, les domestiques dans plusieurs
maisons particulires se runir, dans plusieurs manufactures les
ouvriers se cotiser et donner  l'tat une portion de leur faible
pcule, quelques-uns mme ouvrir une souscription chez un notaire.
Enfin, une pauvre femme, rencontrant les dputs de son district qui
allaient porter leur contribution  l'assemble nationale, voulut
avoir part  cette oeuvre civique, et les contraignit,  force de
prires et de larmes, d'accepter la moiti de sa fortune, vingt-quatre
sous, et de joindre le denier de la veuve  leurs magnifiques
offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en eut plusieurs, taient
pour la patrie un trsor plus prcieux que les sommes qu'ils
produisaient. Ils montraient que les Franais, quoiqu'osassent dire
les ennemis publics, n'taient pas indignes de la libert, malgr
l'abme de vices o la servitude les avait plongs. Nous avons vu,
deux ans aprs, la guerre trangre et les menaces des despotes
provoquer de nouveaux sacrifices consomms avec un nouvel
enthousiasme. De nouveaux exemples de vertu auraient d dcourager
les tyrans extrieurs, et leur annoncer ds-lors le triomphe de la
libert. Mais ce n'tait point  eux d'imaginer que les vertus d'un
peuple peuvent tre le prlude de ses victoires.


FIN DES TABLEAUX SUR LA RVOLUTION.




PRCIS HISTORIQUE

DES

RVOLUTIONS DE NAPLES

ET DE SICILE.




CHAPITRE PREMIER.

  Glon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.--Glon dpose son
    autorit entre les mains du peuple.--Avant J.-C. 414, Denis
    tyran de Syracuse.--Avant J.-C. 405,--346,--les Syracusains
    appellent Timolon  leur secours.--Timolon se fixe en
    Sicile.--Mort de Timolon.--Agathocle est lu tyran de
    Syracuse, avant J.-C. 310.--Agathocle est chass de Sicile, et
    meurt en Italie, avant J.-C. 278.--Avant J.-C. 269, Hiron
    gouverne la Sicile et en fait le bonheur.--Archimde.--Sige de
    Syracuse par Marcellus.--Avant J.-C. 212, Naples, simple
    province romaine, est gouverne par les ducs.


Les royaumes de Naples et de Sicile furent runis sous les mmes lois
au commencement du douzime sicle; depuis cette poque (et hors
l'intervalle de cent cinquante annes), ne formant qu'une seule et
mme puissance, nous avons cru devoir prsenter, sous un seul et mme
point de vue, les principaux vnemens de leur histoire.

En effet, dans cet intervalle mme o les deux royaumes sont spars,
pendant cette longue rivalit des maisons d'Aragon et d'Anjou, les
guerres civiles que se font les deux peuples, c'est--dire, leurs
souverains, semblent mler et confondre les annales des deux empires;
nous ne les sparerons donc point, mme dans le prcis des vnemens
de cette priode, o les alternatives de leurs victoires et de leurs
dfaites ne forment pour les deux peuples qu'une suite de mmes
calamits: et quant aux sicles reculs, la Sicile seule mrite
d'attirer nos regards, puisqu'elle tait dj couverte de villes
opulentes et clbres, dans un temps o Naples n'tait qu'une
rpublique obscure, resserre dans les limites d'un territoire born,
distingue seulement par sa fondation antrieure  celle de Rome mme,
mais bientt recherchant l'amiti de ces redoutables voisins, et
heureuse sous la protection de cette alliance, jusqu'au moment o elle
passe sous leur empire.

La Sicile, clbre avant les temps historiques, partage avec la Grce,
les les de l'Archipel et les belles contres de l'Asie, l'honneur de
rappeler ces traditions antiques, recueillies et ornes par
l'imagination des potes. Elle est en effet, ainsi que ces contres,
le thtre des vnemens et des prodiges consacrs par la mythologie,
le berceau de plusieurs de ses fables mme, et la patrie de ces hros
et de ces dieux admis par la postrit. Ces peuples, sous un ciel
heureux, dans un climat fertile, cultivrent de bonne heure, ainsi que
les Grecs, les arts de l'imagination, et tmoins comme eux des
phnomnes varis et des merveilles de la nature, ils virent natre
des artistes pour la peindre et des potes pour la chanter.

On conoit qu'avec ces avantages la civilisation n'y dut pas tre
moins prompte; aussi la Sicile est-elle reprsente comme un pays
florissant, couvert de rpubliques dj puissantes, au temps mme o
les Sicanes (peuplade espagnole), o les Sicules (nation italienne), y
viennent chercher des tablissemens. Mais ce furent les Grecs,
fondateurs de plusieurs colonies, telles que Gla, Agrigente,
Syracuse, qui, en y portant leur langue, leurs usages, leur caractre,
dvelopprent le gnie des indignes, et transportrent, pour ainsi
dire, la Grce dans la Sicile. Mme esprit, mmes effets de cet
esprit, un pays partag en diffrens tats, les uns rpublicains, les
autres soumis  un tyran; des guerres, des rivalits, des divisions
intestines, des usurpateurs, des conspirations: tout rappelle les
Grecs et leur histoire. Mais leur histoire mme n'offre rien de plus
beau peut-tre et de plus imposant que le moment o Syracuse, aprs
deux sicles d'un gouvernement orageux, forme sous les lois de Glon,
la seule grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de voir Glon
usurpant, il est vrai, l'autorit souveraine, mais la dvouant aux
soins de la flicit publique, repoussant les Carthaginois qui,
voisins de la Sicile, y possdaient d'anciens tablissemens; portant
en peu d'annes son peuple au plus haut degr de splendeur; ensuite,
venant seul, sans armes, dans la place publique, au milieu des
Syracusains arms par ses ordres, offrant de rendre compte de sa
conduite, mme de ses facults,  ses sujets assembls, et dposant le
pouvoir suprme au milieu de ses concitoyens! Le peuple, dans le
transport de sa reconnaissance, lui rend, d'une acclamation unanime,
l'autorit abdique, la consacrant mme par le nom de _roi_; car il
n'avait rgn que sous celui de _prteur_. On lui dcerne une statue
qui le reprsente dsarm, vtu en simple citoyen, tel qu'il s'est
prsent  l'assemble le jour de son abdication. C'tait en effet le
plus beau de sa vie.

C'est  un tel caractre qu'il appartient d'tre, comme le dit un de
nos grands crivains, le seul homme qui, dans un trait de paix, ait
jamais stipul pour l'humanit entire. Vainqueur des Carthaginois
qu'il chassa de son le, il leur impose, parmi les conditions du
trait, la loi de renoncer chez eux aux sacrifices des victimes
humaines; et consacrant par la religion mme ce sentiment humain, il
ordonne, aux frais des vaincus, la construction de deux temples, l'un
 Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes o fut dpos, sous
la garde des dieux, le double du trait qui les frustrait de ces
cruelles offrandes.

Le respect attach  la mmoire de ce prince fut tel que les
Syracusains supportrent patiemment aprs lui ses deux frres Hiron
et Trasibule: pardonnant  l'un d'tre un roi faible et indolent, trop
peu digne du sang de Glon, et  l'autre d'tre un tyran barbare qui
le dshonorait. Les vexations de ces deux rgnes rveillrent, dans
les Syracusains, cet esprit dmocratique si naturel aux Grecs; mais la
rpublique, rendue  son ancienne forme, perdit cette nergie et cette
influence souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement
d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une suite de guerres contre des
voisins moins puissans qu'elle. Un grand danger lui rendit bientt
toutes ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Glon,  la grande
poque de la descente des Athniens en Sicile.

Une discussion, pour des limites de frontires entre deux petites
rpubliques siciliennes, dont l'une appelait Athnes  son secours,
fut un prtexte dont l'ambition d'Alcibiade se prvalut pour engager
une guerre qui commena la ruine de sa patrie. Les premiers succs des
gnraux athniens, parvenus  bloquer Syracuse par terre et par mer,
effrayrent Lacdmone, qui envoya aux Syracusains des troupes et un
librateur. Mais cette violente crise avait fait sentir  Syracuse le
besoin d'un chef contre les ennemis trangers. Hermocrate repoussa
plus d'une fois les Carthaginois qui possdaient encore des
tablissemens dans l'le, et prparait ainsi les usurpations et la
grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre, avide de conqutes et
recherchant les philosophes; ingal dans le dveloppement de ses
talens politiques et militaires; pris de la gloire, et se dshonorant
par des cruauts gratuites; mditant une descente  Carthage et
mourant de joie du succs d'une tragdie.

Denis le jeune, autre tyran, indigne mme de son pre, offre le
tableau affligeant d'un prince qui, n avec d'heureuses dispositions,
appelle d'abord autour de lui la philosophie et les arts, les exilant
bientt  la voix des flatteurs, vendant Platon pour s'en dfaire, se
livrant ensuite  tous les vices de la fortune; enfin, chass deux
fois pendant un rgne qui ne fut qu'une longue guerre contre ses
peuples. Dans l'tat o tait rduite Syracuse, dchire au-dedans,
menace au-dehors, affaiblie par des passages violens du despotisme 
l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle tourne les yeux vers
Corinthe, son ancienne mtropole, et demande, par des ambassadeurs,
des secours contre ses tyrans domestiques et ses ennemis trangers,
les Carthaginois.

Corinthe possdait un citoyen qui, aprs avoir servi sa patrie dans la
guerre et dans la paix, n'aspirait, depuis vingt ans, qu' se faire
oublier d'elle. Il avait cach dans un dsert sa mlancolie et son
dsespoir plutt que ses remords. Timolon pouvait-il les connatre?
Le meurtre qu'il avait commis avait sauv la rpublique; il avait
chri sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert de sa personne;
mais Timophane aspire  la tyrannie, Timolon l'immole et pleure son
frre. Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et se
croyant un objet de la haine cleste, non pour avoir chti un tyran,
mais pour l'avoir trouv dans un frre qu'il chrissait. A la prire
des ambassadeurs syracusains qui demandent un gnral, un ennemi des
tyrans, un vengeur de la libert, le peuple s'crie: Timolon! On
dpute vers lui, on le presse; il obit sans joie: il part.

Le nom de Timolon avait ht la leve des troupes. Il voit de loin la
cte de Sicile; mais pour arriver  Syracuse, il fallait chapper  la
flotte des Carthaginois. Son habilet triomphe de cet obstacle: il
aborde; il bat Jectas, tyran de Lonte, qui, sous prtexte de dlivrer
les Syracusains contre Denis, aspirait  le remplacer. Sa victoire lui
livre Syracuse. Il renvoie Denis  Corinthe, voyage qui fit un
proverbe dans la Grce. Il fallait encore renvoyer les Africains 
Carthage; c'est ce que fit une nouvelle victoire de Timolon. Les
conditions de paix qu'il leur imposa assurrent la libert de toutes
les villes grecques qu'ils avaient opprimes; et dj ses soins
avaient purg la Sicile des tyrans qui ne dpendaient pas des
Carthaginois. De retour  Syracuse, il se donne  lui-mme un
spectacle fait pour son coeur; matre de la citadelle, dernier asile
du dernier tyran, il appelle le peuple  la destruction de ce monument
odieux; et de ses dbris mme, sur la mme place, il fait lever un
difice public consacr  l'administration de la justice. Syracuse
tait dserte; il rappelle les exils. Mais leur nombre ne suffisant
pas pour repeupler la solitude de cette ville immense, une nouvelle
colonie arrive de Corinthe, qui redevient en quelque sorte la
fondatrice de Syracuse.

La Sicile dlivre, venge, repeuple, heureuse par les soins d'un
seul homme, Corinthe redemande Timolon. Mais dj il habite une
retraite solitaire prs de la ville dont le bonheur est son ouvrage.
La Sicile est la nouvelle patrie que son coeur adopte, et o il n'a
point  pleurer les tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la
rpublique que fut prpar son asile champtre. Un dcret lui assigna
pour sa maison le plus bel difice de la ville; car il y venait
quelquefois pour les dlibrations les plus importantes,  la prire
du snat et du peuple; un char allait le chercher et le reconduisait
chez lui avec un nombreux cortge. Les plus illustres citoyens
allaient frquemment lui porter leurs hommages; on lui prsentait les
voyageurs et les trangers les plus clbres de la Sicile et de la
Grce qui voulaient voir ou avoir vu Timolon. Mais devenu vieux, il
ne pouvait que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait 
l'intrt et  la vnration publique. Il recueillit jusqu'au dernier
moment de sa vie ce tribut habituel de respects unanimes et
volontaires. Sa mort fut une calamit; et, parmi les honneurs
prodigus  sa mmoire, on distingue le dcret qui ordonnait d'aller
demander  la ville de Corinthe un gnral dans les dangers de
Syracuse.

La rpublique jouit vingt ans du fruit des exploits et des bienfaits
de Timolon. Mais de nouvelles factions amenrent de nouveaux
malheurs. Le plus grand de tous fut Agathocle, n dans la dernire
classe des citoyens. Elev par son mrite  un commandement militaire,
il parvint  la puissance de Denis, avec de plus grands talens et un
plus grand clat. On le vit, dans un de ses revers qui le priva du
fruit de ses premiers succs, sortir de sa capitale assige par les
Carthaginois, et passant la mer, porter la guerre en Afrique: conduite
audacieuse, justifie par l'vnement, sans exemple jusqu'alors, et
depuis imite par plus d'un capitaine. Il avait port la hardiesse
jusqu' brler ses vaisseaux en abordant au rivage ennemi, pour mettre
ses soldats dans la ncessit de vaincre ou de mourir: autre exemple
d'audace qui a trouv aussi d'illustres imitateurs.

On admire, malgr soi, dans ce caractre souill de cruauts et de
vices, diffrens traits d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de
terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait un triomphe de
tous les jours; et dans les festins qu'il donnait  ses courtisans,
il mlait aux coupes d'or des convives, la coupe d'argile de leur
matre, fier de la bassesse de sa naissance qui constatait la
supriorit de ses talens, et lui laissait l'honneur d'tre son
ouvrage; orgueil nouveau, plus raisonnable aprs tout, plus noble mme
que l'orgueil fond sur des anctres. Chass enfin malgr ses talens,
mais n pour asservir, il mourut en Italie, tyran des Brutiens, et
victime d'une vengeance particulire et inoue[27]; il laissait une
fille dont l'hymen attira sur la Sicile de nouvelles infortunes. Elle
avait pous Pyrrhus, roi d'Epire,  qui les Syracusains eurent
l'imprudence de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle; ils
voulaient obir au petit-fils de cet Agathocle, qu'ils avaient dtest
et banni; ils espraient d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui
contre les Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi sous le nom
de son fils, ils s'indignrent et se lassrent de ses violences, au
point de s'allier avec ces mmes Carthaginois, pour le chasser de la
Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre de nouvelles fautes en
Italie, abandonnant la Sicile plus que jamais  des divisions
intestines, aux descentes des Africains, et  des dsastres qui ne
cessrent qu'au commencement du rgne d'Hiron.

  [27] Un cure-dent empoisonn par un de ses ennemis consuma ses
  gencives. Le poison se communiqua rapidement  toutes les parties
  de son corps, qui ne fut bientt plus qu'une plaie. Dchir par
  les douleurs, on le porta vivant sur un bcher.

Hiron, descendu de Glon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse,
avait comme lui commenc par tre un usurpateur. Il avait fait la paix
avec les Carthaginois, et mme s'tait ligu avec eux contre les
Mamertins, peuplade italienne et guerrire, qui avaient envahi
Messane, un des plus beaux territoires de l'le, et qui s'taient
fortifis par une alliance avec Rome: poque remarquable de la
premire descente des Romains en Sicile. Hiron battu par eux,
mcontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux
vainqueurs, dont sa prudence prvoit la grandeur future, conduite qui
fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise
cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillit constante et
inaltrable au milieu des calamits du reste de la Sicile, entre les
armes et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient
l'empire du monde.

Dans ce long priode, Hiron s'occupant de l'administration intrieure
de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant mme
un livre sur cet art, premire richesse de tous les pays, et surtout
du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rdigea lui-mme le
code, lois qui gouvernrent la Sicile aprs lui, et qui furent
respectes par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les
arts, ceux d'utilit, ceux d'agrment, ceux mme de la guerre: car ce
fut  sa sollicitation qu'Archimde, son parent et son ami, appliqua
la gomtrie et la mcanique  des usages militaires. Il remplit ses
arsenaux de machines pour l'attaque et la dfense des places,
inventions d'Archimde, qui bientt aprs furent diriges contre ces
mmes Romains, dont il avait t soixante ans l'alli le plus fidle.
C'est ce qu'on vit aprs la mort de son fils Hironime, qui rompit une
alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se
prcipiter dans leur ruine.

Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se dclarrent aussi
contre les Romains, qui, aprs plusieurs victoires, vinrent assiger
Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans,
sous prtexte de la dfendre au-dehors, osrent lutter contre la
puissance romaine, et fortifis du gnie d'Archimde, plus habile
gomtre que politique clair, engagrent ou forcrent ce grand homme
 dfendre la ville contre une flotte et une arme galement
formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les
dtails de ce sige fameux, o les talens d'un seul homme arrtent et
repoussent pendant trois ans un des plus grands gnraux de Rome.

Marcellus, aprs des pertes multiplies sur terre et sur mer, effet
des machines d'Archimde, change le sige en blocus, et se consolant
de tous ses vains efforts contre la capitale par des conqutes et des
victoires dans le reste de la Sicile, runit enfin toutes ses forces
pour livrer un assaut gnral. On dit que, prt  donner le signal de
toutes les attaques, qui devaient tre suivies du pillage, immobile et
rveur  l'aspect de cette ville clbre et malheureuse, sjour
autrefois de tant de grands hommes en tous genres, ns ou illustrs
dans son sein, au souvenir de tant d'vnemens qui signalrent sa
puissance, Marcellus ne put commander  son motion, ni mme retenir
ses larmes. Syracuse fut presqu'entirement dtruite, mais elle se
releva par degrs de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la
Sicile, devenue province des Romains.

Naples, une des plus anciennes rpubliques de l'Italie, mais peu
guerrire au milieu de tant de voisins belliqueux, s'tait
volontairement soumise  la puissance romaine, seul moyen de s'en
faire un appui. Cette ville conserva ses privilges et ses lois
municipales, sous les protecteurs qu'elle s'tait choisis; et par un
bonheur surprenant, les guerres qui dsolrent l'Italie dans les
diffrentes poques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la
guerre sociale, n'attirrent sur elle que la moindre partie des
calamits qui accablrent plusieurs des villes attaches aux Romains.
Naples et la Sicile gouvernes, l'une par ses lois particulires,
l'autre par des prteurs ou des proconsuls, demeurent pendant
plusieurs sicles presque oublies des historiens romains, qui ne
citent Naples que comme un sjour de dlices et de volupt, et la
Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute 
souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une
administration dure et violente; mais le nom romain les prserva des
calamits attaches  la guerre et aux dissensions intrieures.
Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continu d'chapper 
l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquime sicle,
plongs dans le chaos du dmembrement de l'empire romain, passant dans
l'espace de soixante-quinze annes, sous les lois d'Odoacre, de
Thodoric, de Totila, conqurans qui, malgr les ides de terreur
attaches  leurs noms, mlrent quelques vertus, mme la clmence, 
leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Blisaire et les
Narss, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingus
dans la confusion d'un tableau monotone, charg de personnages obscurs
et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se rpandent
dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conqutes; et
profitant des rivalits mutuelles, des dissentions intestines, qui
dsolaient les villes et les principauts d'Italie, piaient le moment
de s'emparer de Naples.

Au milieu de ces convulsions, Naples avait conserv la constitution
rpublicaine, sous des chefs appels _ducs_, indpendans plus ou moins
de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des
empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain
titre de souverainet. Mais ce cahos va s'claircir: tout change par
un de ces vnemens inattendus, qui rend  l'histoire le droit
d'intresser; mrite que celle d'Italie avait perdu depuis trop
long-temps.




CHAPITRE DEUXIME.

  An de J.-C. 1005, arrive des Normands en Italie au retour d'une
    croisade.--Les Normands fondent la ville d'Averse auprs de
    Naples.--1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en
    Sicile.--S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de
    Naples.--Les enfans de Tancrde de Hauteville se partagent
    leurs conqutes.--En 1072, les Normands obtiennent du Pape
    l'investiture de la Sicile.--En 1139, Naples est runi  la
    Sicile.--Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de
    Souabe pour lui succder.--Cause de la guerre et malheurs de la
    Sicile, 1195.--Henry, fils de Tancrde, meurt  Messine,
    dtest de ses peuples.--Le Pape est lu rgent du royaume des
    deux Siciles.--Origine des prtentions de la cour de Rome.--En
    1198, Frdric excommuni et dpos.--Frdric meurt en
    1250.--Mainfroy est nomm gouverneur du royaume.--Conrad,
    hritier de Frdric, chasse Mainfroy de ses tats.--Conrad
    meurt, et laisse Conradin en bas ge, hritier de son
    royaume.--Mainfroy accepte la rgence.--La reine fait rpandre
    la nouvelle de la mort de Conradin.--Mainfroy est couronn en
    1258.--Le pape Clment IV l'excommunie, met le royaume de
    Naples en interdit, et en offre la couronne  tous les
    souverains de l'Europe.--Charles d'Anjou, frre de Saint-Louis,
    l'accepte.--Il reoit, en 1265, l'investiture du
    pape.--Mainfroy est vaincu et tu en combattant, en
    1266.--Charles d'Anjou, matre de la Sicile.--Conradin parat
    en Italie; offre le combat  Charles d'Anjou, est vaincu et
    fait prisonnier.--Supplice de Conradin, en 1270.--Le comte
    d'Anjou rgne en Sicile et s'y fait dtester.--Vpres
    Siciliennes, le 29 mars 1282.--Guillaume Porcelet est except
    seul du massacre et reconduit en France.--Charles veut former
    le sige de Syracuse.--Est repouss par l'amiral Loria.--Pierre
    d'Aragon, oncle et hritier de Conradin, est lu roi de
    Sicile.--En 1285, Charles d'Anjou meurt accabl des malheurs
    qu'il s'est attirs par ses cruauts.


C'est au retour d'un voyage  la Terre-Sainte que quarante ou
cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens
d'un empire. Ils descendent  Salerne au moment o cette ville,
assige par les Sarrasins, avait capitul et prparait sa ranon.
Indigns de la faiblesse de leurs htes, et, semblables  ce Romain
qui, s'offensant de l'appareil d'un trait honteux, le rompt et
l'annulle par sa prsence, ces gnreux chevaliers offrent aux
Salertins de les dfendre. La nuit mme, ils fondent dans le camp des
barbares, les taillent en pices et rentrent  Salerne couverts de
gloire et chargs de butin. Ces librateurs, laissant aprs eux leur
renomme, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientt
dans leur patrie tonne du rcit de leurs exploits.

Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les
mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succs de
leurs compatriotes. L'Italie tait alors partage presqu'en autant de
petites souverainets qu'elle avait de villes importantes. Partout des
haines, des rivalits, des combats. Les Normands qui attendaient tout
de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de
louer leur valeur et leurs succs; des guerriers toujours victorieux
ne pouvaient rester long-temps sans un tablissement durable. Un duc
de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue,
fut le premier qui paya vritablement leurs services. Les Normands y
fondrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de
surprise, que le premier tablissement de ces conqurans ne fut pas
une conqute.

Trois frres, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de
Trancrde de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances,
accourent en Italie,  la tte des aventuriers qui voulurent
s'associer  leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant
grec nomm le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les
Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur gnral; la Sicile allait
retourner  l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs librateurs, les
privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente!
Les Normands irrits, mditant, sans se plaindre, une vengeance utile,
abandonnent le perfide Grec  ses ennemis, et, repassant la mer,
fondent sur ses tats d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la
Calabre, et bravant  la fois le pape et l'empereur, ne reoivent que
de leur pe l'investiture de leurs nouveaux tats.

Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit
nombre de guerriers protger, conqurir, asservir des villes, des
tats, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les
fondemens d'un empire durable, braver avec impunit les deux
puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et
sparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un,
dicter des lois  l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le
trne imprial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire
et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et
celle de plusieurs historiens n'a rien nglig pour l'embellir.

Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a
une), quelle rsistance pouvaient opposer de petits tats disperss,
des peuples toujours en guerre, sans troupes rgles, sans discipline;
des sujets tantt sous la domination des empereurs trop loigns pour
les gouverner, tantt sous un duc lectif ou usurpateur, tantt sous
le joug des barbares et sachant  peine le nom de leur matre! Quelle
rsistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays  la valeur exerce de
ces chefs clbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux
les mcontens de tous les partis!

Robert, au bruit de ces nouveaux succs, Guiscard et Roger, autres
fils de Tancrde de Hauteville, quittent leur vieux pre, et dguiss
en plerins (car l'Italie prenait des prcautions contre les nouveaux
migrans de la Normandie), arrivent, le bourdon  la main, chez leur
frre dj matre de deux riches provinces. L, dans l'panchement de
leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs
conqutes et leurs esprances; et sans autre trait que leur parole,
il rgne entre eux ds ce moment une intelligence invariable: conduite
plus tonnante peut-tre que leur tablissement, et qui sans doute en
assura la dure.

Mais leur puissance commenait  alarmer le pape et l'empereur. Le
pape,  la tte d'une arme compose d'Allemands, d'vques et de
prtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia.
L'arme taille en pices, l'excommunication fut nulle, et Lon IX
prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reut, pour la Pouille
et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demande et qu'il
n'tait bientt plus temps de lui offrir.

Lon avait pressenti qu'il tait de sa politique de matriser
l'indpendance des Normands, en se htant de lgitimer leurs
usurpations. Il leur donna mme une investiture qu'ils ne demandaient
pas, celle de la Sicile qu'ils ne possdaient point encore.

En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce
qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il
possdait. Il prta foi et hommage au saint-sige et s'en reconnut
feudataire, vritable origine des prtentions que la cour de Rome eut
dans la suite sur le royaume des deux Siciles.

Le pape protgeait les Normands pour contenir l'empereur; et les
Normands, protgs par le pape, augmentaient leur puissance en
sanctifiant leurs conqutes. Ce fut, en effet, sous l'tendard du
pontife, que Robert et le comte Roger chassrent les Sarrasins
d'Italie et s'emparrent de la Sicile: brillante destine de deux
frres dont l'un (Robert) se prparait, en mourant,  la conqute de
l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape
Urbain II, cette fameuse bulle de lgation, par laquelle il se fit
crer lgat n du saint-sige en Sicile, lui et ses successeurs.

Cependant, au milieu de tant de rvolutions, parmi tant de peuples
accoutums au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs,
les Napolitains s'taient maintenus libres: ni l'tablissement fortun
des Normands, ni le sicle brillant de leurs conqutes, qui venait de
ravir presque toute l'Italie  la faiblesse des empereurs et la Sicile
aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'tat heureux et
primitif de son ancien gouvernement. Naples, renferme dans son
patrimoine rpublicain, sous l'administration constante de ses ducs
lectifs, conservait encore ses privilges et son indpendance.

Ce ne fut que vers l'an 1139,  la mort de Sergio VIII, le dernier de
ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes  la
puissance des Normands et prta serment de fidlit  Roger II,
premier roi de Sicile. C'tait la destine de Naples de prvenir les
violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois
tenue  l'gard des Romains. Les Napolitains acceptrent le fils de
Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois.

Mais la Sicile eut bientt  regretter la domination des Sarrasins et
celle des autres barbares qui l'avaient gouverne. Des favoris cruels,
des eunuques insolens jettrent les Siciliens dans un dsespoir
inutile qui n'enfanta que des rvoltes et des conjurations
impuissantes. Guillaume, surnomm le Mauvais, fils et successeur de
Roger II, rgnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit
d'observer qu'on n'osa mme graver une inscription sur son tombeau.

La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute
de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence
d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa
couronne  Tancrde, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il
marie une princesse de trente-six ans, dernire hritire du royaume,
 Henri VI, roi des Romains, fils du clbre Barberousse: c'tait
dtruire l'quilibre que la maison normande avait intrt de maintenir
entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri
et de son pouse, Tancrde, fils naturel du duc Roger, fils de Roger
II, monta sur le trne de Sicile. Il en reut mme l'investiture du
pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusrent de
reconnatre une lection  laquelle ils n'avaient pas prsid. La
Sicile fut bientt embrse des premiers feux d'une guerre civile.
Henri parat alors en Italie,  la tte d'une puissante arme.
Couronn empereur aprs la mort de son pre, il vient rclamer les
droits de Constance son pouse, et conqurir son royaume de Sicile.
Les Allemands sont vaincus.

L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance dans la Campanie,
accompagn de son pouse, hritire de ses conqutes. Henri retourne
en Allemagne. Tancrde vainqueur, mais sans jouir de sa victoire,
pleurant un fils aussi cher  ses peuples qu' lui-mme, ne put
rsister  son chagrin; et son retour  Palerme fut bientt suivi de
sa mort. Aprs lui, Henri vint saisir son hritage, et s'en assura par
tout ce qui restait du sang royal: prmices d'un rgne affreux, o
l'on vit un peuple lass des crimes atroces et des cruauts
recherches de son tyran, se soulever contre lui, l'assiger et lui
imposer la loi de sortir du royaume; o l'on vit le tyran obir, mler
une terreur basse aux projets de vengeance qu'il mditait en fuyant;
entraner avec lui une pouse force d'entrer dans la conjuration
publique; mourir enfin  Messine d'une mort prcipite. Telle tait
l'horreur attache  son nom, qu'en souponnant l'impratrice d'avoir
empoisonn son poux, on ne vit qu'un bienfait  chrir au lieu d'un
crime  dtester; et la haine publique lui en fit un de la spulture
qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette
grce, la cour de Rome refusa de reconnatre la lgitimit de Frdric
son fils; et, par une de ces absurdits indcentes qui peignent tout
un sicle, elle fora l'impratrice  racheter publiquement, au prix
de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux,
l'investiture du royaume de Sicile pour Frdric, et  faire sur
l'vangile, en prsence du pontife, le serment exig d'elle sur la
fidlit conjugale et sur la lgitimit de son fils.

Aprs ce march avilissant, l'impratrice meurt, et nomme, par
testament, tuteur de Frdric et rgent du royaume, ce mme pontife
qui avait outrag les cendres du pre, fltri l'honneur de la mre et
contest la naissance et les droits du fils.

Telle fut l'origine des prtentions de la cour de Rome sur les
Deux-Siciles, dans les interrgnes qui les dsolrent. Quelle poque
de ses droits! Celle o un tuteur, surprenant ce titre  la faiblesse
d'une mre superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du
fils, et aprs avoir excommuni ceux qui mconnaissent sa tutelle,
cherche dans l'Europe  qui vendre l'hritage et les dpouilles de son
pupille.

C'est  l'histoire d'Allemagne  peindre les vertus, les talens, les
exploits et les malheurs de Frdric II; elle le montre portant ds le
berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son
couronnement par le voeu forc d'une croisade; excommuni pour avoir
diffr son dpart; excommuni de nouveau pour tre parti excommuni;
charg d'un troisime anathme dans le temps o ce prince dlivrait
les lieux saints; dpos par une bulle appuye d'une croisade, qu'un
pape en personne prchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre:
dposition dont l'inimiti ambitieuse du pontife fit retentir
l'Europe, et que son orgueil notifia mme au sultan de Babylone.

La Sicile, tmoin comme l'empire des infortunes de son matre, le fut
constamment des prils attachs  sa personne, dans le voisinage de
son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux
trahisons, dont l'ascendant sacr des papes l'environnait de toutes
parts, chercher, au milieu d'une garde mahomtane, un rempart
inaccessible aux attentats de la superstition; aprs cinquante ans de
malheurs causs par le saint-sige, ce prince mourut, et mourut
absous.

Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que
Conrad, l'hritier du trne, tait en Allemagne. Il entre en Sicile
comme dans un territoire de l'glise, excite  la rvolte la Pouille,
la terre de Labour, et fait dclarer en sa faveur Naples et Capoue.

Mais Frdric, habile  prvoir les desseins du pontife qui venait de
l'absoudre, avait nomm, par son testament, gouverneur de l'Italie en
l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel,  qui il avait donn
la principaut de Tarente.

Dans ces sicles de barbarie, on se plat  voir paratre un homme
ambitieux sans crime, dissimul sans bassesse, suprieur sans orgueil,
qui conoit un grand dessein, trace de loin son plan, se cre lui-mme
des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amne ainsi tout
ce qui l'entoure  son but, et comme contraint se fait entraner o il
aspire: tel est Mainfroy. Caractre dvelopp par les faits mmes, par
les circonstances difficiles qui le formrent sans doute. Charg du
gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prvoyait, sans
s'effrayer, la future jalousie de son frre et de son matre; mais se
prparant  souffrir des injustices qui pouvaient l'conduire, il s'en
frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui
conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple.

Conrad arrive; il trouve, grce  la valeur et aux soins de son frre,
un royaume tranquille: pour rcompense, envieux et perscuteur, il
dpouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens
et les allis maternels de ce rival cru dangereux.

Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui
savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le
gnie suprieur forait les autres  lui tenir compte de ce qu'il
faisait pour lui-mme. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir
l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de
rpondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux.

Tout va bientt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils
en bas ge, nomm Conradin. Mainfroy fut accus d'avoir empoisonn son
frre, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de
l'empoisonnement de Frdric, son pre, dont il eut la douleur de se
voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape,
ennemi mortel de la maison de Souabe, fut galement accus de ces deux
crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frdric
justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre  ses derniers
bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trne? Qui le
croira coupable du second, quand ce mme pape,  l'instant de la mort
de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le
royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme
l'espoir de la nation, et l'appelle  la rgence qu'il refuse? L'heure
n'tait pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant
d'avouer son ambition. Il fait dclarer rgent du royaume un Allemand
(le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et
propre  ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire  sa nouvelle
dignit; l'tat n'a qu'un rgent, il demande un chef. Cependant le
pape s'est dclar; il est en Italie, soulve les peuples, marche de
conqutes en conqutes, tient dj la moiti du royaume: le reste
n'attend que sa prsence. La Sicile tait perdue; et d'Honnebruch ne
pouvait la sauver, quand l'tat alarm vint prier Mainfroy de prendre
la rgence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il
n'aurait pris ni plus tt ni plus tard.

Le rgent marche aux ennemis, remporte une victoire signale, entre
dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et
indign d'un succs si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se
croyait dj possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille,
meurt dans son lit,  Naples, de rage et de dsespoir. Mainfroy
repasse en Sicile, o ses grands desseins devaient s'accomplir. La
reine lisabeth, femme de Frdric, craignant pour les jours de son
fils Conradin, fit rpandre le bruit de sa mort.

Quels motifs pouvaient dterminer cette princesse  commettre une
telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et
les desseins secrets d'un oncle et d'un rgent? lisabeth les servait;
elle perdait son fils, au lieu de le sauver. tait-ce un mouvement de
tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le coeur n'est pas
matre? Pourquoi donc se hter de le faire revivre et de redemander
son hritage?

Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas
plutt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le
conjurrent de monter sur un trne o il tait appel par sa
naissance, par ses exploits et par le testament mme de Frdric. Il
n'tait ni du caractre ni de la politique du rgent de les prendre au
mot; il s'attendait  de nouvelles sollicitations encore plus
pressantes des prlats et de la noblesse; il les reut avec
complaisance, se fit reprsenter ses droits, raconter tous ses titres,
et se laissa couronner.

lisabeth se repentit bientt de sa fausse politique et de ses timides
prcautions; elle fit reparatre son fils et redemanda son hritage au
prince de Tarente. Il n'toit plus temps. Le rgent crut pouvoir
garder le royaume, par droit de conqute et d'lection. La reine alla
porter ses plaintes au saint sige, oppresseur de sa maison.

Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des
mpris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en
interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait tre voue aux
foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un hritage des
princes de sa maison; il n'en fut pas effray.

Clment IV, alors possesseur du sige apostolique et hritier de
l'ambition des papes, avait jur la perte d'un ennemi si redoutable.
Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile 
l'encan, et le fit offrir  presque tous les souverains de l'Europe
qui le refusrent. C'tait pour la seconde fois qu'un pape promenait
en Europe un royaume  vendre, et ne trouvait pas d'acqureur;
tait-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un
empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment
Saint-Louis, qui avait rejet ce march criminel, permit-il  Charles
d'Anjou, son frre, de se rendre,  la face de l'Europe, le complice
de Clment, en acceptant ses offres illgitimes? Un ordre donn 
Charles, d'imiter ce refus juste et sage, et sauv  la France et 
l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes.

Tandis que Mainfroy, occup du soin de se dfendre, lve des troupes,
quipe des flottes et se dispose  repousser des frontires de son
royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un trait
entre le pape et le comte d'Anjou.

Le comte arrive  Rome, y reoit l'investiture des tats qu'il allait
conqurir, entre en Italie o les croiss le joignent de toutes parts.
Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonn de tous cts. Il
rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur.

Les croiss, arms par le comte d'Anjou et bnis par l'vque
d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appele du
_Champ-fleuri_; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut
sanglant.

Mainfroy,  la tte de dix chevaliers, dont l'ardeur rpondait  son
courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute
esprance. La valeur lui reste, il se prcipite au milieu des
escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi.

Ainsi prit ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait
pas t criminelle, et dont l'usurpation semble tre lgitime; le seul
dont la politique ait gagn les sujets, avant que sa valeur ait
conquis le royaume. Perscut par un frre injuste, vendu par un pape
vindicatif, et vaincu par un prince froce, il fut sage dans ses
humiliations, modr dans ses succs, et grand dans ses revers. On
trouva le corps du malheureux prince quelques jours aprs la bataille;
le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes.
Le comte d'Anjou lui refuse la spulture; et Clment le fait jeter sur
les bords du Marino, aux confins du royaume.

Cette victoire rendit Charles matre de la Sicile. Il fit son entre 
Naples avec Batrix, son pouse. Le peuple inconstant le reoit en
triomphe, et lui prpare des ftes lorsqu'il demande des bourreaux, et
fait prir dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui
tenaient encore pour Mainfroy.

Charles, s'applaudissant de ses cruauts et de ses conqutes, se
voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux tats; mais le sang
qu'il fit rpandre, fora bientt ses sujets  se croire encore ses
ennemis.

Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, cach depuis
son enfance au sein de l'Allemagne,  quinze ans deux fois dtrn
sans avoir port la couronne de ses anctres, voyant les peuples
mcontens, les croit fidles. On lui reprsente en vain la double
puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit;
il s'arrache des bras d'une mre en pleurs, et court se montrer aux
provinces qui le reoivent avec joie. Le jeune Frdric, duc
d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil
sicle l'exemple de ces amitis hroques consacres dans l'antiquit;
il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il
plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre
qu'il croit trop juste pour tre malheureuse.

Sous cet auspice, Conradin se prsente en Italie; son audace, sa
jeunesse, ses droits, ses premiers succs lui font bientt un parti
redoutable. Le pape qui commence  le craindre, l'excommunie: Charles
le joint dans la Pouille et lui prsente le combat.

Les jeunes princes firent dans cette journe des actions dignes de
leur naissance et de la justice de leur cause. L'anne royale tait
en droute; on poursuivait les fuyards; on se voyait matre du champ
de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, o la prudence d'un
chevalier franais, nomm alors de Saint-Vatry, l'avait cach; il fond
avec un corps de rserve sur les vainqueurs, les taille en pices, et
leur arrache la victoire. Conradin chappe au carnage avec son ami;
mais la trahison le fit bientt tomber entre les mains du vainqueur.
Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples,
d'o ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice.

Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les tats du pre,
avait proscrit la tte du fils, arrt horrible qui fut donn
tranquillement comme un conseil: S'il vit, avait dit le pontife, tu
meurs; s'il meurt, tu vis.

Le comte d'Anjou fut fidle au trait par lequel il s'tait engag 
faire prir l'hritier lgitime du trne. Naples vit dresser un
chafaud. Conradin et Frdric, que la prison avait spars, se
revirent alors pour la dernire fois. Le prince de Souabe se
reprochait la mort de son ami. Frdric le console, et monte le
premier au supplice; ainsi l'avait ordonn le comte d'Anjou, qui, pour
rendre aux yeux du gnreux Conradin la mort plus cruelle que la mort
mme, voulait qu'il ft teint du sang de son ami.

Ce prince infortun voit tomber  ses pieds la tte de Frdric. Il la
saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte  son tour, et parat aux
yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et
agissant encore en roi, sur un chaffaud dress dans ses tats, il
jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, hritier du trne,
s'crie: O ma mre! que ma mort va vous causer de chagrin! et meurt.

Pourquoi l'histoire, qui s'est charge de tant de noms odieux,
n'a-t-elle pas consacr celui du gnreux chevalier qui osa ramasser
le gant du prince, et porter en Espagne ce prcieux gage, dont Pierre
d'Aragon sut profiter dans la suite?

Le comte d'Anjou se voyait, aprs tant de meurtres et d'assassinats,
paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par
le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux,
les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit
renatre les rgnes dsastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les
Nron de l'Italie moderne.

Au milieu de ces sanglantes excutions, Charles demandait  son pre
la permission d'envahir les tats de l'empereur: et tandis que la cour
de Rome la lui refusait, elle entrait elle-mme dans la conspiration
qui devait ravir  Charles la plus belle partie de ses possessions.
Jean de Procida, seigneur d'une le de ce nom, aux environs de Naples,
banni pour son attachement  la maison de Souabe, avait fait adopter
son ressentiment et sa vengeance  presque tous les souverains. Aprs
avoir ngoci secrtement avec Michel Palologue, empereur d'Orient,
et Pierre d'Aragon, il s'tait rendu, sous un habit de moine, auprs
du pape Nicolas III, qui l'avait reu comme un ambassadeur de
l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce mme dguisement,
il s'occupait alors  soulever les peuples, et prparait les esprits 
la rvolte, pendant que Michel et Pierre, sous diffrens prtextes,
levaient des troupes et quipaient des flottes. Tout tait concert,
quand un vnement imprvu hta la rvolution prpare par une ligue
de rois, et lui donna l'apparence d'une meute populaire.

Le 29 mars 1282,  l'heure de vpres, un habitant violait une
Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On
massacre le coupable; c'est un Franais. Ce nom rveille la haine; les
ttes s'chauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les
rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des
autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Franais sont
gorgs. Palerme nage dans le sang.

Cette horrible boucherie est le signal de la rvolte. Toute l'le est
sous les armes, et tout ce qui porte le nom franais est immol. Ainsi
finit la domination franaise, chez un peuple qui venait de voir
massacrer ses deux derniers rois par un frre de Saint-Louis.

Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le
tableau des dsastres de la Sicile, qui la montrent rduite  l'tat
le plus affreux, dchue non seulement de son ancienne splendeur, mais
mme de la situation dplorable o l'avaient mise les cruauts d'Henri
VI, regrettant le joug barbare de ses anciens matres, Grecs,
Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la
porter  de telles extrmits; ces mmes historiens semblent chercher
une cause trangre  cette horrible vengeance: cette vengeance est
inoue sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la
seule et vritable cause dans les excs atroces commis journellement
par les Franais? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique
qui runit et ligua contre eux les grands de l'tat, appuys ensuite
par des souverains trangers, et dans leur tyrannie particulire et
domestique, qui mit la rage dans le coeur des peuples? Le coupable ne
devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Franais
sauv, protg mme par les meurtriers, semble expliquer du moins,
s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe
un homme juste, Guillaume de Porcelet, Franais d'origine, et
gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul except du
massacre gnral; on le respecte et on s'empresse  lui fournir un
btiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce dcret tacite et
unanime de tout un peuple, qui rvrait l'innocence et l'intgrit
d'un seul Franais, semble justifier la proscription de tous les
autres, et renouveler contre leur mmoire l'arrt excut contre leur
personne.

Charles tait violent;  la nouvelle de la rvolte et du carnage, il
entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient
mettre le sige devant Messine. Il tait sur le point de s'en rendre
matre et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte
d'Aragon ne ft venue secourir la ville assige et rassurer l'le
malheureuse. Le comte d'Anjou, forc de lever le sige, est poursuivi
par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brler trente 
ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la
vengeance, il pleure d'impuissance et de rage.

Pierre d'Aragon, matre de la mer et vainqueur de Charles, entre dans
Messine aux acclamations du peuple; et bientt la Sicile couronne dans
son librateur l'oncle et l'hritier de Conradin.

Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche 
ramener les peuples par sa clmence. Il publie des amnisties, rtablit
la Sicile dans tous ses droits et tous ses privilges, tend mme ses
bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne
ramena personne. La Sicile qui le brave, mprise ses dons perfides; et
Naples seule en profite contre le gr du tyran.

Ce monarque s'aperoit que la feinte est vaine, et renouvelle la
guerre; il quitte ses tats, court en Provence pour chercher de
l'argent et des troupes.

Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, aprs s'tre
empar de l'le de Malte, se prsente au port de Naples et l'insulte.
Le jeune prince de Salerne,  qui son pre avait recommand la
modration et la prudence, sort avec soixante-dix galres pour
repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que
d'exprience, il est fait prisonnier  la vue de ses sujets.

Loria, matre de l'hritier du trne, impose des lois et redemande
Batrix, fille de Mainfroy, prisonnire au chteau de l'OEuf, et
menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria
prvoyant le retour de Charles, revient avec Batrix  Palerme, o il
laisse le prince de Salerne en captivit.

Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une
juste reprsaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir
que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son
poux, ddaignant de se venger du pre sur un fils innocent, prit soin
de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit
conduire en Aragon.

Cependant Charles arriva  Naples; son peuple est rvolt; son fils
est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire
que la vengeance. La vengeance lui chappe. Il se prparait au sige
de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tte, s'il
approche de la ville. Enfin, accabl de malheurs qu'il ne peut imputer
qu' son ambition sanguinaire, il meurt  Foggia, dans la Pouille, g
de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son hritier,
que le royaume de Naples.




CHAPITRE TROISIME

  La Sicile et le royaume de Naples sont spars.--Robert, comte
    d'Artois, rgent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre,
    roi de Naples.--Jeanne Ire, fille de Robert, pouse en 1333,
    Andr, fils de Charobert, roi de Hongrie.--Andr est assassin
     Averse en 1345.--Jeanne pouse Louis, prince de Tarente; le
    roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son
    malheureux frre, et fait jeter Durazzo par une
    fentre.--Jeanne rentre dans ses tats.--Vend Avignon au
    pape.--La Sicile livre  de nouvelles factions.--Mort de la
    reine Jeanne Ire, en 1382.--Anarchie.--Magistrature cre sous
    le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.--Jeanne IIe monte
    sur le trne de Naples en 1414.--Caraccioli, grand-snchal du
    royaume de Naples et amant de la reine, est assassin.--La
    reine Jeanne meurt en 1442.


C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes  sa maison
presque autant qu' lui-mme, marquent la sparation des deux
royaumes.

Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonne
 l'autorit de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de
Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de
laisser son unique hritier entre les mains de ses ennemis, crut
devoir les nommer rgens par son testament.

Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa
nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer 
ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux
ambassadeurs de ce prince l'investiture de son hritage, et rpond par
une excommunication  la demande lgitime du nouveau roi.

Les rgens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine
ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientt par
l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'douard
Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend
que Charles, par le trait, a reconnu Jacques, second fils de Pierre
d'Aragon, pour roi de Sicile.

Le pape irrit renouvelle la guerre, force ce mme Charles de rclamer
la couronne de Sicile  laquelle il venait de renoncer par un trait
solennel, excommunie Alphonse frre de Jacques, pour avoir tremp dans
ce crime, et fait croire  tous les princes de l'Italie qu'il peut
seul annuler un trait conclu entre deux rois, par l'entremise d'un
souverain.

Voil donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'tre parjure,
faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des
sermens, et vainqueur, malgr lui-mme, mnageant son ennemi dans ses
victoires, pour se faire pardonner son infidlit.

Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frre, souverain
excommuni de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se
faire couronner roi d'Aragon.

Jacques se voyait deux puissans ennemis  combattre; Charles II, roi
de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relev le premier de la
foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour
le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position fora Jacques
 prendre le parti de sacrifier un de ses tats pour se conserver
l'autre; il renona  la Sicile en faveur du roi de Naples.

Ce fut treize ans aprs les vpres siciliennes, aprs treize ans d'une
guerre dfensive et meurtrire, que cette le malheureuse apprit la
nouvelle effrayante d'un trait qui la rendait  la maison d'Anjou.
Elle en frmit. La consternation y fut gnrale et causa le mme
effroi que la nouvelle des vpres siciliennes avait produit chez la
nation qui en fut la victime. Les tats assembls en tumulte se
htrent d'lire pour leur roi, Frdric, troisime fils de Pierre
d'Aragon.

Boniface ne fut pas plutt inform de la nouvelle lection, qu'il
accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut tromp parce
qu'il n'tait pas obi. Jacques courut  Rome dissuader le pontife; et
pour le convaincre de son innocence, il ordonna  tous les Catalans et
 ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa  cet
ordre dict par la faiblesse, et parut  la tte d'une arme
redoutable, croyant son matre trop puissant pour n'tre pas lgitime.
Ce fut par un procd aussi gnreux que ce grand gnral fit un
devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple.

Le peuple sicilien, prfrant l'excommunication  la tyrannie, jurait
 son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et
Frdric garda gnreusement un royaume qu'il ne pouvait cder sans
ingratitude envers son peuple.

Le pape voyant que Charles, malgr ses victoires, dsirait toujours la
paix, et que Frdric, malgr ses dfaites, trouvait sans cesse dans
l'amour de ses peuples des ressources inpuisables pour la guerre,
craignit que l'accommodement ne se conclt sans sa participation. Il
s'annonce alors en mdiateur; mais se faisant de ce titre mme une
arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen
d'branler la fidlit de ses sujets, il envoie  Messine le chevalier
Calamandra sur un vaisseau charg de pardons et d'indulgences promises
 la rbellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria
refuse l'entre du port  ce dangereux navire, et rpond par des
signaux de guerre  ce ridicule envoy de paix. Ce fut le dernier
service que cet amiral rendit  sa patrie, qu'il va bientt trahir
pour passer au service tranger.

Alors Boniface, perdant tout retenue, dfend  Charles de songer  la
paix, et cherche  Frdric un nouvel ennemi dans la personne de
Jacques d'Aragon, son frre, qu'il arme enfin contre lui.

La flotte de Frdric est enveloppe et vaincue au Cap-d'Irlande; mais
le vainqueur lui-mme, prvoyant une victoire assure, avait, par un
secret avis, prvenu le prince du danger qu'il courait sur la flotte:
gnrosit qu'il exerait  l'insu du pape et que mritait Frdric,
qui, dans la guerre mme, osa croire au conseil d'un frre forc
d'tre son ennemi.

Frdric, plus heureux sur terre, remporte une victoire et fait
prisonnier Philippe, prince de Tarente, fils de Charles d'Anjou;
malgr ce dernier avantage, il demande la paix, unique dsir des
princes, unique espoir des peuples; le pape s'y oppose. Boniface
appelle en Italie le comte de Valois; et flattant les vaines
esprances de Marguerite de Courtenay, sa femme,  la couronne de
Constantinople, il promet  ce prince un trne imaginaire, s'il veut
participer au crime d'une usurpation relle.

En effet, le comte arrive en Italie avec une arme formidable; et,
second de Loria qui avait pass au parti napolitain, et du duc de
Calabre, second fils de Charles, il fait une descente en Sicile.
Frdric, seul avec son peuple, rsiste de toutes parts. L'arme
ennemie se consume; la peste y joint ses ravages; et le comte de
Valois s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent, incapable 
la fois de ravir une couronne et indigne de la porter.

La paix se conclut enfin; et dans le trait qui portait que la Sicile
retournerait  Charles ou  ses hritiers, aprs la mort de Frdric,
on remarque la condition que le pape impose  ce dernier, de rgner
sous le nom de Trinacrie.

Que prtendait Boniface? Son orgueil croyait-il s'pargner une
humiliation, en donnant aux tats que son ennemi conservait, le nom
que la Sicile portait aux temps fabuleux?

Pendant ce long priode, l'histoire particulire de Naples n'offre
rien de remarquable. Ce royaume perdit avec regret Charles II, le plus
juste et le plus fortun de ses rois. Il tait g de soixante-trois
ans; il en avait rgn vingt-quatre, aprs une longue captivit, 
laquelle ce prince n'aurait peut-tre jamais renonc, s'il et prvu
l'injustice de trois papes conscutifs, et les mmes malheurs dont son
pre avait t accabl.

Que penser de cette suite de papes, dynastie singulire de souverains
trangers l'un  l'autre, travaillant sans relche pour des
successeurs inconnus, adoptant prs de la tombe un systme d'ambition
usurpatrice qu'ils soutiennent par des parjures et par des crimes, et
auquel ils immolent, pour la plupart, les restes d'une longue vie
dvoue jusqu'alors  la vertu?

Charles avait laiss, par son testament, la couronne de Naples 
Robert, duc de Calabre, l'un de ses fils. Ce prince, occup du bonheur
de ses peuples, veillait au gouvernement intrieur de ses tats, quand
Frdric de Sicile, ligu avec l'empereur Henri VII, et commandant la
flotte combine de Gnes et de Pise, vient descendre en Calabre et y
commet des hostilits qu'il aurait pousses plus loin, sans la mort de
l'empereur son puissant alli. Le roi de Naples vengea cette injure
par une descente en Sicile, expdition inutile et malheureuse, suivie
bientt de la mort d'un fils tendrement aim. Telle tait l'estime de
Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort il s'cria: La
couronne est tombe de dessus ma tte.

Le roi de Naples, priv de son unique hritier, donna tous ses soins 
l'ducation de sa petite-fille, la clbre Jeanne. Mais cet aeul si
tendre prparait, sans le savoir, les malheurs de la jeune princesse;
il voulait faire rentrer la couronne dans la branche  qui elle devait
appartenir; il fit pouser  Jeanne, Andr II, fils de Charobert, roi
de Hongrie, son neveu; le prince et l'infante, gs l'un et l'autre de
sept ans, furent fiancs. Le roi Charobert fit accompagner son fils
d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses gentilshommes, et du
moine Robert son gouverneur. Andr prit  Naples le nom de duc de
Calabre.

Cependant le roi de Naples, afflig de la faiblesse et mme de
l'imbcillit du jeune Andr, dsign son successeur, pressentant les
intrigues du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea ses
peuples par serment  ne reconnatre que Jeanne sa fille pour leur
souveraine, et dclara par son testament qu'elle rgnerait seule.

Jeanne, aprs la mort de Robert son aeul, ne fut pas long-temps 
s'apercevoir qu'il avait tout prvu; mais jeune encore, trop faible
pour rpondre  ses sages prcautions et soutenir ses droits, en
conservant toujours le nom de reine, elle perdit bientt l'autorit.
Le pape, abusant de ces dissentions conjugales qu'il croyait
favorables  ses desseins, protge le moine et le parti hongrois,
contre les droits de la reine et le testament de son aeul; il publie
une bulle pour le couronnement du jeune Andr, politique funeste et
intresse qui devait entraner la ruine du royaume.

Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'tait rang du parti de la
reine et des autres princes; les barons mme, indigns de la puissance
hongroise, avaient suivi son exemple. Tous s'taient promis de
prvenir les desseins de la cour de Rome et de se dfaire du prince
imbcille qu'on allait couronner. Le jour de la crmonie approchait.
Andr fut assassin au sortir de la chambre de la reine,  Averse, o
tait la cour. On l'trangla, et son corps fut jet par une fentre.

La Reine,  dix-huit ans, veuve ainsi d'un prince qu'elle n'aimait
pas, entendit les rumeurs et les soupons du peuple; et tandis que le
moine Robert et les Hongrois taient encore dans la consternation,
elle assemble son conseil, se justifie avec loquence, et fait
informer sur un crime qui venait de se commettre presque sous ses
yeux.

Deux gentilshommes, peut-tre innocens, furent punis de mort. Le pape
veut connatre d'un attentat, suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin
de s'y opposer, envoie mme  Louis, roi de Hongrie et frre d'Andr,
un ambassadeur, et se marie bientt  Louis, frre de Robert, prince
de Tarente, fils de Charles II.

Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec une arme formidable,
faisant porter  la tte de ses troupes un tendard noir sur lequel on
avait reprsent la fin tragique de son malheureux frre. Jeanne
pouvante assemble son conseil; et jugeant que le vengeur est
inflexible, elle se retire en Provence avec son nouvel poux, laissant
 Naples son fils Charobert, g de trois ans, pour dsarmer, s'il se
peut, le vainqueur.

Louis, dont l'tendard annonce les projets, ne trouvant point de
rsistance, poursuit sa marche. Les villes lui font prsenter leurs
clefs; il y met des garnisons, sme partout l'pouvante; tout reste
immobile  son aspect. Son arme s'arrte aux environs d'Averse. Louis
reoit au chteau le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent
 sa rencontre, portant avec eux l'enfant Charobert dans son berceau;
il passe avec eux dans la galerie; le signal est donn: les troupes
hongroises se rangent en bataille; appareil de terreur! Louis
s'informe du lieu de l'assassinat, et quelle est la fentre fatale. On
lui montre l'un et l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de
Durazzo, avait crite et qui dposait contre lui; il ordonne qu'on
trangle ce prince, et que son corps soit jet par la fentre o celui
d'Andr son frre avait pass; il sort  l'instant d'Averse et marche
 Naples. Le peuple en foule s'empresse de lui offrir les honneurs dus
 son rang; il les refuse, fait raser les maisons des princes du sang,
sjourne deux mois  Naples, en passe deux autres  parcourir ce
royaume, laisse des officiers dans toutes les places, et retourne en
Hongrie.

La reine cependant tait venue trouver le pape  Avignon; elle y
plaide sa cause en public, et le pontife reconnut son innocence. Il
envoya mme au roi de Hongrie un lgat dont il connaissait l'loquence
et l'adresse. Mais Louis, matre de Naples, aprs la mort du jeune
Charobert, devait tre d'autant plus inflexible, que la politique et
l'ambition se joignaient alors  la vengeance.

Telle fut pourtant l'habilet du lgat ngociateur, ou peut-tre le
noble dsintressement de Louis, que Jeanne obtint la permission de
rentrer dans ses tats.

La reine, dans le besoin d'argent o elle tait, vendit Avignon au
pape pour quatre-vingt mille florins d'or de Provence. Boniface, se
doutant bien que le prix modique d'une acquisition si importante
donnerait lieu  des rflexions dsavantageuses, eut soin de prter
aux intentions de Jeanne un motif religieux, indiqu par ces paroles:
Plus heureux celui qui donne que celui qui reoit. Adroite citation
de l'criture-Sainte, mais qui par malheur, aux yeux de la politique
mondaine, ne lve pas entirement les soupons sur l'intgrit des
juges et l'innocence de Jeanne.

La reine, avec les quatre-vingt mille florins du pape, vint descendre
au chteau de l'OEuf, seule place qui lui restt dans son royaume. Les
Napolitains la revirent avec joie; et le roi de Hongrie, ayant rappel
ses troupes et consenti  la paix, Jeanne et Louis son poux se firent
couronner dans leur ville capitale.

Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livre aux factions des
Palices et des Clermonts, princes du sang rvolts, n'avait pas t
plus tranquille. L'infant don Juan, dont la rgence habile avait
dompt et puni les sditieux vendus  la maison de Naples, avait,
malgr le pape et les factieux, ngoci la paix avec la reine Jeanne,
tandis que le roi de Hongrie lui disputait  elle-mme sa couronne.
Il se voit forc d'appeler un vque tranger pour le sacre du jeune
Louis, les prlats du royaume refusant leur ministre  leur
souverain.

Aprs la mort de l'infant, nouvelles calamits; le nouveau rgent, le
clbre Blaze d'Allagon, trouve dans la reine-mre un appui des
Clermonts et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses ennemis
personnels, protger les factions, ne trouver qu'un ennemi dans le
soutien de la couronne, et lui dfendre de pntrer dans le royaume.
Cet ordre imprudent devient pour les deux partis un signal de carnage
et de cruauts. Division gnrale; tout respire la guerre; et le
peuple pouvant dserte la patrie pour se retirer dans la Sardaigne
et dans la Calabre.

On se flattait que la prochaine majorit du roi, runissant tous les
partis, allait rendre le repos  l'tat, et dpouiller Palice d'un
pouvoir dont il avait trop abus. Vaine esprance! il jouit de la
faveur et de l'amiti de son jeune matre, dont le nom va consacrer sa
puissance; le peuple dsespr ne voit plus dans son roi qu'un
instrument de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction
leve contre un rgent choisi par la noblesse et estim de la nation.

Palice avait os persuader au roi de convoquer les tats  Messine.
Tout Palerme assige le palais, demande la mort du ministre criminel,
force les portes de la maison royale, et massacre Palice, presque sous
les yeux de son matre.

Alors le dsordre est au comble; les Clermonts refusent d'obir au
roi; et, protgeant la rvolte de plusieurs villes du royaume, ils
appellent en Sicile la reine Jeanne et Louis son poux. Cent douze
places vendues ou surprises arborent l'tendard de Naples; et
l'Europe, les yeux ouverts sur cette le malheureuse, juge de l'excs
de ses calamits, en la voyant sacrifier sa haine pour le nom d'Anjou,
et prte  passer sous les lois de cette maison dteste.

Le jeune Louis de Sicile meurt; Frdric son frre lui succde, prince
g de quatorze ans. Son rgne n'est qu'une suite de dsastres sous la
rgence de sa soeur, simple religieuse incapable de gouverner un
monastre, et qui se trouve  la tte de l'tat.

Jeanne de Naples et son poux entrent en triomphe  Messine; et
Frdric va perdre la Sicile. Mais il existe un homme qui veille sur
sa destine.

Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine, la disperse, et, malgr
ses blessures, va battre sur terre le gnral qui assige la place,
sauvant ainsi par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi. Ses
succs amenrent une paix gnrale que le pape ratifia enfin, ne
pouvant plus s'y opposer.

Jeanne, de retour dans ses tats, veuve de Louis, veuve encore du
jeune prince de Majorque (car ses maris se succdent rapidement),
pouse en quatrimes noces le jeune Othon duc de Brunswick: mariage
imprudent, qui semblait annuler l'adoption qu'elle avait faite de
Charles de Durazzo; c'tait en effet l'carter du trne attach aux
droits de la princesse Marguerite sa femme, hritire de Naples; et la
naissance d'un fils qu'elle venait de lui donner rendait cette injure
plus sensible et plus amre.

Le pape voyant matire  de nouveaux troubles, excit par l'intrt de
donner  son neveu la principaut de Capoue, et par l'orgueil de
disposer d'un royaume, sert les projets de Durazzo. Il excommunie
Jeanne, donne  Charles l'investiture du royaume de Naples par une
bulle que le roi de Hongrie devait protger de ses armes. Jeanne
effraye, cherche un appui dans la maison de France, en adoptant pour
nouvel hritier Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, matre de la
capitale et du royaume, pendant que l'arme d'Othon est campe aux
environs de Naples, tient la reine assige dans le chteau neuf, et
la force de capituler  cinq jours de trve. Le cinquime jour expire,
le prince Othon prsente alors la bataille  Durazzo; il est vaincu et
fait prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui envoie consulter
Louis de Hongrie sur le traitement qu'il doit lui faire. C'tait
demander la mort de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstin  la
croire coupable du meurtre d'Andr son frre, prononce contre elle un
arrt de mort, dont Durazzo se rend excuteur.

Bientt le pape mcontent du nouveau roi, qui sans doute n'avait
point assez pay ses services, appelle un autre duc d'Anjou en Italie.
Ce prince parat  la tte d'une puissante arme, et s'annonce par des
succs rapides. Mais tout change encore; Durazzo sent la ncessit de
ramener le pape; c'est ce qu'il fait par un trait avantageux pour la
cour de Rome. Alors le Saint Pre excommunie ce mme duc d'Anjou, dont
il venait de se servir, publie une croisade contre lui, et promet des
indulgences  quiconque tournera ses armes contre ce prince. Durazzo,
paisible possesseur du trne, va briguer celui de Hongrie vacant par
la mort du roi Louis, et prit dans les troubles de ce royaume, livr
comme celui de Naples aux fureurs des dissentions intestines.

Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable de gouverner que Jeanne
elle-mme, fait proclamer roi son fils, et ose se charger de la
rgence. Dans l'anarchie intolrable, fruit de son incapacit et de
celle de ses ministres, ses peuples forcs de se gouverner eux-mmes,
se crent une magistrature sous le nom des huit seigneurs du bon
gouvernement. C'tait le temps du grand schisme qui produisit tant
d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent pour roi de Naples le
fils du prcdent duc d'Anjou, attir comme son pre en Italie par
Clment, pape d'Avignon. Ce pontife lui avait donn l'investiture du
royaume de Naples,  l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface II,
onzime pape de Rome: moment curieux de l'histoire, o l'on voit deux
princes se disputer un royaume,  la solde l'un et l'autre de deux
pontifes qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et le pape romain
qui l'emportrent sur Louis d'Anjou et son pape d'Avignon. Sa mort,
effet d'une vengeance vile et atroce[28], laisse le trne  Jeanne II,
sa soeur.

  [28] Ce prince aimait la fille d'un mdecin de Prouse. Le pre
  gagn, dit-on, par les Florentins, donne  sa fille un mouchoir
  dont le contact devait irriter les desirs et mme fixer le coeur
  de son amant. Ladislas et sa matresse furent galement victimes
  de cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une
  maladie de langueur.

Jeanne, dont les moeurs influrent sur les rvolutions du
gouvernement, tait dj connue par ses faiblesses avant de monter sur
le trne. Le rapprochement des diffrents traits relatifs  son rgne
et consacrs par les historiens de Naples, forme un tableau assez
semblable  celui que prsentent quelques-uns de ces romans franais,
fonds sur le mlange de la galanterie et des intrigues de cour.
L'histoire contemporaine, en parlant de cette princesse qui descendait
quelquefois de son rang, est force de descendre elle-mme de sa
dignit.

Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre infrieur, et devenu trop
rapidement grand-snchal du royaume, ne sut pas se faire pardonner
les bonts de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser les murmures
du peuple, soit pour assurer la tranquillit de l'tat, prit le parti
de se marier. Jacques comte de la Marche, prince de la maison de
France, fut l'poux qu'elle prfra. Il devait, aux termes du trait,
s'en tenir au titre de gouverneur-gnral du royaume. Mais la
flatterie ou le mcontentement des seigneurs, dputs par la cour de
Naples, lui donna le nom de roi, et trompa de cette manire les
prcautions et la politique de la reine.

Jacques distingue, parmi les dputs, Jules-Csar de Capoue. Ce
seigneur, excit par le mouvement d'une reconnaissance indiscrte, ou
par le dsir de devancer dans la confiance de Jacques les courtisans
ses rivaux, apprit au comte de la Marche les prfrences dont la reine
son pouse honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo.

Jeanne, informe de l'empressement des seigneurs  se donner un
matre, crut devoir confirmer, dans une assemble publique de la
noblesse, le titre que le comte de la Marche son poux venait de
recevoir en arrivant.

Jacques fut donc proclam roi. Son premier acte de souverainet fut de
condamner Pandolphe  perdre la tte sur un chafaud. Il se donnait,
pour venger des injures antrieures  son mariage, des soins qu'il
aurait mieux valu prendre pour en prvenir de nouvelles. Des lecteurs
franais sont affligs de voir un prince de leur nation se souiller
d'une cruaut que suivit bientt un ridicule, augment encore, comme
on le verra, par la perte d'une couronne.

La reine dissimula son ressentiment. Surveille par un vieil officier
franais, elle attendait de ses disgraces le retour de la faveur du
peuple napolitain, tonn d'une jalousie franaise. La cour revint la
premire; les seigneurs qui, depuis la chute de Pandolphe, s'taient
flatts d'obtenir les premires places, s'indignrent de les voir
toutes accordes  la nation du prince. Ils s'aperurent que Jeanne
tait captive, et trop troitement garde: on le fit remarquer au
peuple.

En ce moment, Jules-Csar de Capoue, qui croyait sans doute avoir de
grands droits  la reconnaissance du prince, et mcontent de se voir
oubli, forme contre le roi une conspiration que son imprudence confie
 la reine. Il esprait que Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une
conjuration forme contre son mari, la confidence faite autrefois
contre son honneur  ce mari mme. Mais la reine accordant l'intrt
de son ressentiment avec celui de sa dlivrance, obtient sa libert,
en immolant Csar et son secret, et en avertissant le roi d'un
attentat dont elle sut lui mnager une preuve incontestable.

Le criminel est puni, et la reine libre un moment se hte de paratre
en public; le peuple la revoit avec joie; on craint une dtention
nouvelle; on s'empare de sa personne; et tandis que la multitude
demande  grands cris la libert de Jeanne, les grands, mlant leur
intrt particulier  la rumeur populaire, demandent imprieusement
les premires charges de la couronne.

Le roi, forc de capituler, accorde tout. Parmi les seigneurs
napolitains que ce monarque venait d'honorer de dignits nouvelles,
parut Caraccioli, lev au rang de grand-snchal. Il runissait tous
les dons de la figure et de l'esprit. Le choix de la reine (car il
fallait un choix) se dcida pour Caraccioli, et sa passion devint
publique.

L'adresse du favori, habile  mnager les grands,  s'assurer du
peuple, mit bientt le roi dans les fers de son pouse; et son
appartement devint sa prison. Mais abusant alors de l'accroissement de
son crdit, bientt son pouvoir chancle; le peuple tourne contre
l'amant le mme ressentiment qu'il venait de montrer contre l'poux.
La cour de Naples dpute au roi de France; et croira-t-on que ce
monarque s'adresse au pape pour venger l'injure faite  un prince de
sa maison?

Caraccioli prvoit l'orage; mais ne paraissant s'occuper que des
intrts de la reine devenus les siens, il prend le parti de
s'immoler; et trompant ses ennemis, il dicte lui-mme l'arrt de son
exil, le roi Jacques tant toujours dtenu.

Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint  regagner la
confiance du pape et  rassurer les princes du sang; il reparat
l'anne suivante  la cour, et fait couronner publiquement sa
souveraine, sans que le nom de son poux soit prononc: exclusion
tacite, mais cruelle, qui le vengeait d'un souverain son rival.

Le roi Jacques, avili par une longue captivit, ha de la reine et
mpris de son peuple, libre enfin, repasse en France, comte de la
Marche, et va mourir moine au fond d'un clotre.

On appelle contre le pouvoir de Caraccioli, appuy de la reine, un
Louis III, duc d'Anjou, contre lequel Jeanne appelle  son tour
Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son hritier;
mais bientt elle est force d'adopter, contre cet Alphonse, ce mme
Louis III qui venait d'tre battu par lui: alternatives d'adoptions,
qui furent plus funestes  Jeanne que la varit de ses galanteries.

Aprs ces troubles, o s'tait consume la jeunesse de la souveraine
et du favori, le favori n'aimant plus, n'tant plus aim, eut
l'imprudence de se croire encore ncessaire. Un jour, il exigeait de
Jeanne une grce nouvelle, et la demandait avec fiert. Surpris d'un
refus, le premier qu'il et reu d'elle, il se livra  toute la
violence de son emportement; et la reine porta les marques d'un
outrage impardonnable  l'amour mme. Les courtisans obtinrent de la
reine l'ordre d'arrter son ancien favori.

La haine publique alla plus loin que son ordre; et Caraccioli fut
massacr. La reine ne lui survcut pas long-temps. Avant de mourir,
elle avait vu descendre au tombeau Louis III d'Anjou, dont elle
s'tait fait un appui par adoption, contre Alphonse galement adopt
par elle. Son testament substitua  Louis III d'Anjou, Ren son frre.
C'est ce mme Ren qui, depuis chass du royaume de Naples par
Alphonse, et passant dans sa fuite par Florence, eut la faiblesse de
recevoir du pape l'investiture d'une couronne qu'on venait de lui
ravir.




CHAPITRE QUATRIME.

  Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont runis.--Alphonse
    d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugne.--Nicolas V, pape
    vertueux.--Mort d'Alphonse en 1458.--Calixte III, nouveau
    pontife, renouvelle les troubles en appelant encore la maison
    d'Anjou au trne de Naples.--Scanderberg vient au secours de
    Ferdinand, roi de Naples.--Nouvelle guerre civile.--En 1489, le
    comte de Sarno et Petruccio sont dcapits.--Charles VIII,
    hritier des droits de la maison d'Anjou au trne de Naples,
    entre en Italie  la tte d'une arme.--En 1494, Charles VIII
    s'empare de Naples.--Louis XII veut faire revivre ses droits et
    sa qualit de roi de Naples.--Partage du royaume de Naples avec
    le roi d'Espagne.--Frdric, fils de Ferdinand, et prince
    vertueux, est enfin reconnu roi, mais est oblig de cder aux
    forces de la France et de l'Espagne runies.--Discussions
    nouvelles entre les Espagnols et les Franais.--Les Franais
    sont battus et obligs de quitter l'Italie.--Louis XII renonce
     la couronne de Naples.--En 1506, le royaume de Naples et de
    Sicile passe pour toujours sous la domination espagnole.--Le
    royaume de Naples est opprim par les vice-rois
    d'Espagne.--Sdition de Mazaniello en 1647.


Aprs la mort de Jeanne II, et la retraite de Ren d'Anjou, Alphonse,
dj roi d'Aragon et de Sicile, devenait encore possesseur de Naples:
deux fois il avait t adopt par Jeanne; mais le fruit de cette
double adoption lui tait ravi par les droits que le pape et le
testament de la reine avaient donns  Ren d'Anjou. Les armes  la
main, il veut annuler le choix de la reine, son testament et
l'investiture du pontife en faveur de la maison d'Anjou; et en
souverain habile, il lgitima les droits de la force par le sceau de
l'autorit pontificale, toujours imposante en Italie. Il fit demander
en mme temps l'investiture de Naples  Eugne de Rome et  Flix
d'Avignon, promettant de reconnatre pour pape le premier qui le
reconnatrait pour roi. Flix se trouvait li aux intrts d'Anjou, et
attendait tout de la France; ce fut donc Eugne qui, profitant des
offres d'Alphonse, ratifia par une bulle les premires adoptions et sa
dernire conqute.

La Sicile gouverne par des vice-rois, sous un prince assez puissant
pour maintenir la paix, assez clair pour protger les arts,
jouissait depuis quelques annes d'une heureuse tranquillit et d'une
situation florissante. Naples partagea bientt la mme flicit, et
dut aux soins du monarque, qui prfrait le sjour de cette ville,
plusieurs de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirrent donc
sous un prince ami de ses peuples, des lois et des lettres, refuge et
protecteur des savans qui s'exilaient en foule de Constantinople, et
dont il sauva mme quelques-uns des bchers de l'Inquisition.
Aragonais, Siciliens, Napolitains, tous se crurent compatriotes sous
un monarque qui partageait entre eux ses soins et sa prsence, et qui
suffisait au bonheur de tant de peuples. Il s'en occupa d'autant plus
constamment qu'une fois tabli sur le trne, il eut moins que ses
prdcesseurs  lutter contre l'ambition des papes, et qu'il put tre
bienfaisant avec scurit. C'est de son temps que monta sur la chaire
de Saint-Pierre le vertueux Nicolas V, lu malgr lui-mme, homme 
jamais respectable, qui, aprs le schisme d'Occident, nomma doyen du
sacr collge son concurrent dtrn, l'anti-pape Flix. Ce pontife
ddaignant le faux honneur de briller dans les fastes de la cour de
Rome parmi les papes, soutiens de l'ambition pontificale, lui prfra
l'honneur vritable de laisser un nom cher  l'humanit. Il partagea
avec Alphonse la gloire de faire oublier  l'Italie les calamits qui
l'affligeaient depuis long-temps; mais comme si le royaume de Naples
et t destin  expier, par un des flaux de la nature, la
tranquillit dont il jouissait sous Alphonse, un affreux tremblement
de terre engloutit cent mille de ses sujets[29].

  [29] Le roi assistait  la messe; aux premires secousses du
  tremblement de terre, tout le monde sortait avec effroi; le
  prtre mme quittait l'autel: Alphonse le retient et lui ordonne
  d'achever le sacrifice.


Ce dsastre fut bientt suivi de la mort d'Alphonse, monarque vraiment
digne de l'tre,  la mmoire duquel on ne peut reprocher que quelques
faiblesses, entre autres celle qu'il eut pour Ferdinand, son fils
naturel. Il l'avait nomm son successeur, et avait obtenu pour lui une
bulle d'investiture, peu de temps avant sa mort, laissant  son frre
don Juan, dj roi de Navarre, l'Aragon et la Sicile. Ce fut une faute
qui fit aprs lui le malheur du royaume de Naples, que don Juan aurait
pu protger de toute la puissance aragonaise et sicilienne; c'tait le
seul moyen d'en imposer  l'ambition des papes. En effet, Calixte III,
qui, aprs la mort de Nicolas V, avait repris l'ancien systme
pontifical, et qui avait dj inquit les dernires annes
d'Alphonse, prparait de nouvelles traverses  Ferdinand, possesseur
d'un seul royaume abandonn  lui-mme. Ds-lors, la branche
napolitaine d'Aragon devint l'objet de la jalousie des pontifes,
encourags par l'esprance d'en consommer la ruine. Calixte rappelle
en Italie Ren et Jean d'Anjou; il fomente, il irrite les troubles
intrieurs du royaume, et pousse l'emportement jusqu' soulever contre
Ferdinand la puissance ottomane.

Le roi de Naples allait succomber sous tant d'ennemis, lorsque le
fameux Scanderberg, se rappellant les grands services qu'il avait
reus du pre de ce prince, vola  son secours, et le dlivra de tant
de puissances ligues pour la ruine de ses tats. Aprs cette espce
de triomphe, le monarque eut la faiblesse d'abandonner le gouvernement
au naturel froce et indomptable d'Alphonse son fils, ce qui attira
sur lui la haine et le courroux des barons napolitains. Une
conspiration se forma sur-le-champ; le comte de Sarno et Petruccio,
secrtaire du monarque, sont  la tte; et le pontife, pour profiter
de ces temps orageux, appelle de nouveau en Italie un petit-fils de
Ren d'Anjou.

Ferdinand dcouvrit le complot, et montra aux conjurs une fermet qui
ne leur laissait aucun espoir d'chapper aux supplices. Les barons
audacieux osrent lui faire des propositions qui taient
trs-avantageuses aux rebelles. Le roi dissimula son ressentiment, et
crut ne pas devoir les rejeter, en attendant qu'il pt faire repentir
des sujets d'avoir trait avec leur souverain. Le pape, le roi
d'Aragon et le vertueux Frdric frre d'Alphonse furent garans du
trait, qui par-l devenait respectable  Ferdinand; mais un coeur
accoutum au crime ne connat rien de sacr.

Lorsque les esprits furent calmes, et que la haine ou la crainte
eurent cd  la scurit, Ferdinand fit clater une vengeance odieuse
et terrible. Le comte de Sarno, entirement rassur par les bonts
qu'il recevait chaque jour du monarque, mariait sa fille au duc
d'Amalfi, et les noces se clbraient  la cour dans le palais mme
qu'habitait le roi. On se livrait  l'allgresse; la scne change: la
fte devient une dsolation. Le roi, sans respect pour sa parole, pour
les droits de l'hospitalit, pour le nom du pape et du roi d'Espagne
garant du trait d'amnistie, fait arrter le comte de Sarno et tous
ceux qu'il croit ses complices. Le comte, Petruccio et ses enfans sont
dcapits dans la cour du chteau. Une foule de noblesse est
proscrite, leurs biens confisqus et envahis. Le roi devient l'horreur
du peuple et des nations trangres. Mais par une fatalit odieuse, et
qui rvolterait encore davantage si le crime n'tait pas lui-mme sa
punition, Ferdinand, aprs cet attentat, ne laissa pas de rgner six
ans, dans une paix et une tranquillit dont il n'avait pas joui
jusqu'alors. Ce fut son fils, bientt son successeur, qui sembla
porter la peine tardive des forfaits arrachs  la faiblesse de son
pre.

Charles VIII, roi de France, venait, en montant sur le trne,
d'acqurir des prtentions au royaume de Naples. Le comte du Maine,
hritier de Ren, avait,  l'exclusion de son neveu, lgu par
testament les droits de la maison d'Anjou  Louis XI, son cousin
germain. La vieillesse de ce monarque, livre toute entire dans le
sein de son royaume  l'exercice pnible de la tyrannie, et consommant
chez lui l'ouvrage de la servitude publique, avait nglig ces droits
que rclama bientt l'ambition mal conseille du jeune Charles. Le
nouveau roi de France apprend que le pape Alexandre VI vient de donner
 Alphonse l'investiture de Naples, que Charles demandait pour
lui-mme. Il lve une arme, descend en Italie; et une terreur panique
avait dj saisi Alphonse, qui, dposant la couronne entre les mains
de son fils Ferdinand II, va cacher dans un clotre la honte de son
rgne et les remords de sa vie. Il y mourut dans les convulsions d'un
dsespoir froce; et sa mort dsire si long-temps, parut encore trop
tardive  ses peuples.

Charles marche droit  Rome, s'en rend matre, demande au pape
l'investiture de Naples. Le pontife lui rpond navement qu'il faut
attendre que sa conqute soit plus avance. Charles sort de Rome, va
s'emparer de Naples dj abandonne par son souverain. Il confie les
places conquises  des gouverneurs, qui, par une conduite tmraire et
violente, alinent les peuples et indisposent tous les souverains
d'Italie. Le vainqueur va se trouver rduit  repasser en France; mais
il fallait s'en ouvrir le passage  travers des armes ennemies; il
fallait protger sa retraite par une victoire, et triompher pour fuir.
C'est l'avantage que procura la brillante journe de Fornoue.

Alexandre VI, intimid par Charles qui le menaait d'un concile o
devait tre dpos un pontife qui dshonorait la tiare, avait enfin
accord au roi de France l'investiture de sa conqute; mais cette
investiture lui devenait inutile, ainsi que son couronnement, clbr
avec tant de faste  Capoue. A peine est-il repass en France que
Ferdinand II est rentr dans Naples; il y meurt, et sa mort est
bientt suivie de celle de Charles VIII.

Louis XII, son successeur, qui avait de son chef des droits sur le
duch de Milan, se porte pour hritier des droits de Charles VIII sur
Naples, et s'en tait dj qualifi roi. L'inutile campagne de Charles
en Italie avait cot  la France le Roussillon et la Cerdagne, qu'il
avait fallu cder  Ferdinand-le-Catholique, pour acheter son
inaction. Louis XII, destin  tre encore plus tromp par ce prince
que ne l'avait t Charles VIII, craignant d'tre travers, dans sa
conqute par les prtentions du roi d'Espagne, conclut avec lui un
trait par lequel ces deux monarques se partageaient le royaume de
Naples, qu'ils devaient tous deux attaquer en mme temps.

On vit donc deux rois, l'un nomm _trs-chrtien_, l'autre le
_catholique_, unis pour dpouiller un souverain lgitime, demander au
pape Alexandre VI, opprobre du saint-sige, la permission de partager
sa dpouille, et dans l'instant o ce pontife est en liaison publique
avec le Turc, lui reprsenter ce pacte unique et rvoltant comme un
trait religieux qui bientt va runir et armer les chrtiens contre
les infidles. Quelle fut la victime de cette union perfide? c'est le
vertueux Frdric, second fils de Ferdinand Ier, qui, lors de la
conjuration des barons napolitains, tait dj tellement estim qu'on
le fora de servir de garant  son pre, et qui toujours plus cher 
la nation, venait de parvenir au trne par droit d'hrdit; c'est lui
que l'on vit chass de ses tats par les armes de deux rois ligus,
venir recevoir une pension du roi de France et mourir bientt aprs,
en Touraine, laissant une veuve et des enfans que Louis s'engage par
un trait solennel  laisser manquer de tout[30].

  [30] Louis fut fidle  cet odieux article de son trait avec
  Ferdinand. La veuve de Frdric ayant refus de se remettre avec
  ses enfans au pouvoir du roi catholique, se retira  Ferrare; ils
  y moururent tous dans la misre, Louis XII et le roi catholique,
  leur parent, ne leur faisant passer aucun secours.

Fatalit trange qui choisit le vertueux Louis XII pour tre
l'instrument d'une iniquit si cruelle et dont il ne retira aucun
avantage! Les Franais et les Espagnols furent unis, tant qu'il fallut
conqurir; mais ils se brouillrent bientt, lorsqu'ils n'eurent plus
qu' jouir de leurs conqutes; il s'leva, pour le partage de la
dpouille de Frdric, une discussion entre le gnral espagnol et le
vice-roi franais.

Nemours, il faut l'avouer, fut l'agresseur; il remporta une victoire
sur les Espagnols; mais Gonsalve, mieux second par sa cour, reprit
bientt l'avantage et chassa les Franais battus de tous cts. Louis
souhaite la paix. Ferdinand consent  traiter. Mais tandis qu'il
envoie en France des ambassadeurs  la tte desquels est l'archiduc
Philippe son gendre, il ordonne  Gonsalve de poursuivre la conqute
de Naples. Qu'arriva-t-il? Il reoit  la fois la nouvelle d'une
victoire de son gnral et la nouvelle du trait conclu par Philippe
avec le roi de France. Il fait  l'archiduc l'outrage de le dsavouer
 la face de l'Europe. C'est alors que son gendre put rpter ces mots
d'un prince contemporain sur le roi catholique: Je voudrais, quand il
fait un serment, qu'il jurt du moins par un dieu auquel il crt.

Louis XII, tonn de la perfidie du roi d'Espagne, s'indigne et veut
armer; mais l'puisement de la France l'oblige  sacrifier son juste
ressentiment. De nouvelles circonstances amnent enfin un trait par
lequel il renonce entirement au royaume de Naples, en donnant pour
pouse  Ferdinand, Germaine de Foix sa nice.

Ainsi, ces longues et ruineuses prtentions de la maison de France sur
le royaume de Naples n'eurent d'autre effet que d'assurer  cette
princesse un mariage illustre et malheureux.

La cour de France vit, dans ce trait, la cession d'un droit litigieux
sur un royaume qu'elle venait de perdre. Celle d'Espagne y vit la
possession tranquille d'un royaume usurp, dont elle jouirait
dsormais, sans craindre pour l'avenir les rclamations d'une maison
rivale et puissante, et se hta de faire un voyage dans ses nouveaux
tats. Mais ce voyage, que sa politique crut ncessaire, montrant de
prs aux Napolitains leur nouveau matre, diminua leur admiration, et
prouva qu'un prince peut remplir l'Europe de sa renomme, sans que sa
personne mrite aux yeux de ses sujets les respects prodigus  son
nom.

O l'intrt et l'action cessent, l'histoire devrait s'arrter. Mais
nous devons un coup-d'oeil aux principaux vnemens dont Naples ou la
Sicile furent les thtres sous les vice-rois espagnols, ou dans les
rvolutions qui leur donnrent de nouveaux souverains. Devenues
provinces d'Espagne, malheureuses obscurment, l'ambition fastueuse de
Charles-Quint les traita comme un pays de conqute.

La tyrannie sombre et tranquille de Philippe II pesa sur elles plus
encore que sur le reste de ses sujets. Sous ses successeurs, Philippe
III et Philippe IV, l'Espagne, accoutume  se croire puissante, et
cherchant  prolonger sa mprise, sans cesse affame d'hommes et
d'argent, leur demanda ce que lui refusaient tant d'autres provinces
puises. Un vice-roi osait-il, dans les temps de calamits, faire des
reprsentations  la cour de Madrid? c'tait demander son rappel. De
cette oppression naquirent des tumultes populaires ou des
conspirations rflchies.

Le joug espagnol devint si odieux, qu'on vit  cette poque Naples
sans cesse dchire par des factions, n'offrir, pendant un long
espace, que des scnes d'horreur.

Les trois frres Imperatori appellent Franois Ier en Italie, et
s'engagent  lui en ouvrir les barrires. Campanella, moine calabrois,
conoit la folle ide d'riger Naples en rpublique, et porte partout
l'tendard de la rvolte. Alessi brave la puissance lgislative, et
oblige les souverains  rvoquer un impt sur les grains. En vain un
insens gouverneur de Palerme, forc de diminuer le prix du bled, crut
y suppler en diminuant le poids du pain.

Mais l'histoire ne nous prsente pas de calamits aussi effrayantes
que celle o Mazaniello plongea ce royaume; cet homme de la plus basse
extraction, alliant  un caractre froce une me tmraire et hardie,
entreprit de faire abolir les impositions que le duc d'Arcos, alors
vice-roi de Naples, venait de mettre sur les fruits et les lgumes,
nourriture ordinaire du peuple. Le 7 juillet 1647, s'tant mis  la
tte d'une troupe de mcontens, tous gens de son tat, et aussi
dtermins que lui, le nombre des sditieux augmenta bientt  tel
point que le duc d'Arcos fut oblig de se rfugier dans une des
principales forteresses de la ville.

Encourags par cette faiblesse du vice-roi, les rvolts, au nombre de
plus de cinquante mille, ayant mis Mazaniello  leur tte, se
portrent  tous les excs et tous les dsordres dont est capable une
multitude effrne; les prisons furent ouvertes, les maisons des
principaux nobles livres aux flammes, et toute la ville pendant six
jours, entirement abandonne au pillage.

Ce souvenir funeste remplit encore d'effroi les habitans de Naples,
dont les pres furent tmoins de cette horrible catastrophe; il n'y
eut peut-tre jamais d'exemple plus frappant de la fureur d'un peuple
rvolt, mais en mme temps de son inconstance et de sa lgret.
Mazaniello ne pouvant soutenir le poids de la puissance et de
l'autorit sans bornes  laquelle il avait t lev, et se croyant
tout permis, se porta  des actions si extravagantes et si cruelles,
qu'il devint en horreur  ce mme peuple qui la veille venait de le
regarder comme son dieu tutlaire. Il fut lui-mme massacr; on porta
sa tte en triomphe au bout d'une pique, et son corps fut tran avec
ignominie.

A peine la tranquillit commenait-elle  renatre dans Naples, que le
duc de Guise vint encore la troubler; mais sa tentative sur cette
ville est l'exploit d'un aventurier magnanime qui, cherchant 
rappeler les souvenirs des prtentions de ses anctres sur une
souverainet, court  la gloire plutt qu'au succs dans une
entreprise audacieuse, et entend presqu'au moment de sa retraite, les
instigateurs de son projet, heureux d'chapper au chtiment, remercier
le ciel par des _Te Deum_ de la fuite du prince qu'ils avaient nomm
le protecteur de la libert.

La protection donne par Louis XIV aux Messinois qui venaient
d'arborer l'tendard de la rvolte, est une de ces diversions qui
n'ont pour objet que d'inquiter une puissance ennemie. Louis XIV,
vainement reconnu  Messine, abandonne les rvolts au ressentiment de
la cour de Madrid, et sacrifie les Messinois au besoin de la paix, par
le trait de Nimgue.

Depuis cette poque, nulle rvolution  Naples ni en Sicile, jusqu'au
moment o, pendant la guerre de la succession, les armes impriales,
heureuses entre les mains du prince Eugne, mettent Naples sous le
pouvoir de l'empereur, en dpit de la fidlit qu'elle venait de jurer
 Philippe V.

Le trait d'Utrecht donne la Sicile  Victor Amde, duc de Savoie,
celui de tous les princes qui tait le plus loign d'y prtendre.

L'empereur traite avec le duc de Savoie, qui reoit la Sardaigne en
change. La Sicile reconquise par les Espagnols, reprise de nouveau
par l'empereur, passe enfin dans les mains de don Carlos,  qui le
cardinal de Fleury fait assurer le prix de ses exploits et la couronne
des Deux-Siciles par le trait de Vienne du 15 mai 1734.

Les deux tats, heureux sous la domination de don Carlos, comptent
parmi ses plus grands bienfaits, celui d'avoir t prservs de
l'Inquisition.

Ferdinand VI, roi d'Espagne, son frre, tant mort, don Carlos lui
succda sur le trne d'Espagne, et remit la couronne de Naples  son
troisime fils, Ferdinand IV, en 1759, poque d'un gouvernement enfin
tranquille et heureux, sous le rgne de la branche espagnole de la
maison de Bourbon.


FIN DU SECOND VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME.


                                                                 pages

  AVANT-PROPOS.                                                      1

  CARACTRES ET ANECDOTES.                                           5

  TABLEAUX HISTORIQUES DE LA RVOLUTION FRANAISE.

    Introduction.                                                  159

    Ier TABLEAU. Serment du Jeu de Paume.                          171

     IIe   --   Dlivrance des Gardes-Franaises.                  180

    IIIe   --   Premire Motion du Palais-Royal.                   187

     IVe   --   Sortie de l'Opra.                                 195

      Ve   --   Triomphe de MM. d'Orlans et Necker.               201

     VIe   --   M. le colonel du Chtelet sauv par les
                Gardes-Franaises.                                 206

    VIIe   --   Le prince de Lambesc aux Tuileries.                215

   VIIIe   --   Action des Gardes-Franaises contre
                Royal-Allemand.                                    224

     IXe   --   Dpart des troupes du Champ-de-Mars
                pour la Place Louis XV.                            232

      Xe   --   Incendie de la barrire de la Confrence.          240

     XIe   --   Le peuple gardant Paris.                           246

    XIIe   --   Pillage de St-Lazare.                              256

   XIIIe   --   Enlvement d'armes au Garde-Meuble.                267

    XIVe   --   Prise des armes aux Invalides.                     274

     XVe   --   Assassinat de M. de Flesselles.                    284

    XVIe   --   Prise de la Bastille.                              293

   XVIIe   --   Assassinat de M. de Launay.                        303

  XVIIIe   --   Nuit du 14 au 15 juillet 1789.                     321

    XIXe   --   Transport des canons de Paris  Montmartre.        322

     XXe   --   Le Roi  l'htel-de-ville de Paris.                332

    XXIe   --   Assassinat de Foulon.                              341

   XXIIe   --   Service  St-Jacques-de-l'Hpital en
                l'honneur de ceux qui sont morts  la
                Bastille. Sermon de l'abb Fauchet.                351

  XXIIIe   --   meute populaire. Danger du marquis
                de la Salle.                                       361

   XXIVe   --   Enlvement de canons de diffrens chteaux
                et leur transport  Paris.--Effets de
                l'abolition subite des droits fodaux.             367

    XXVe   --   M. de Besenval escort par la Basoche.             376

   XXVIe   --   Dputation des femmes artistes, prsentant
                leurs pierreries et bijoux  l'Assemble
                nationale.                                         381


    PRCIS HISTORIQUE DES RVOLUTIONS DE NAPLES ET DE
    SICILE.

    CHAP. Ier.                                                     390

          IIe.                                                     404

         IIIe.                                                     428

          IVe.                                                     448


FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU SECOND VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Chamfort, (Tom
 2/5), by Pierre Ren Auguis

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLTES DE CHAMFORT ***

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