The Project Gutenberg EBook of Les gupes; sries 3 & 4, by Alphonse Karr

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Title: Les gupes; sries 3 & 4

Author: Alphonse Karr

Release Date: May 24, 2013 [EBook #42798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GUPES; SRIES 3 & 4 ***




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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. [GU]=l'image d'une gupe.





                         COLLECTION MICHEL LVY

                                  LES

                                 GUPES




                                OEUVRES

                            D'ALPHONSE KARR

                          Format grand in-18.


  LES FEMMES                          1 vol.
  AGATHE ET CCILE                    1 --
  PROMENADES HORS DE MON JARDIN       1 --
  SOUS LES TILLEULS                   1 --
  LES FLEURS                          1 --
  SOUS LES ORANGERS                   1 --
  VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN         1 --
  UNE POIGNE DE VRITS              1 --
  LA PNLOPE NORMANDE                1 --
  ENCORE LES FEMMES                   1 --
  MENUS PROPOS                        1 --
  LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE       1 --
  TROIS CENTS PAGES                   1 --
  LES GUPES                          6 --


AVIS

En attendant que le bon sens ait adopt cette loi en un article la
proprit littraire est une proprit, l'auteur, pour le principe, se
rserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.


Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.




                                  LES

                                 GUPES

                                  PAR

                             ALPHONSE KARR

                          --TROISIME SRIE--

                            NOUVELLE DITION

                        [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                 MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1858

                 Reproduction et traduction rserves.




LES

GUPES




Juillet 1841.

     A Victor Hugo.--Le rossignol et les
     oies.--1.--40.--450.-33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et la
     poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de la
     prtendue gaiet franaise.--La queue de la pole.--Un trait
     d'esprit du prfet de police.--Les chiens enrags.--Les
     journaux.--Renseignement utile aux gens d'Avignon.--O est le
     tableau de M. Gudin.--M. Quenson dnonc.--A monseigneur
     l'archevque de Paris.--Mots nouveaux.--Victoria  Rachel.--Les
     esclaves et les domestiques.--L'Opra.--Le Cirque-Olympique.--Le
     duc d'Orlans.--Le marchal Soult.--Nouvelles frontires de la
     France.--Les vivants et les morts.--M. de Lamartine.--La
     postrit.--M. Hello accus de meurtre.--La
     Fte-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les
     vautours.--M. Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pags.--Un
     oncle.--Le charbon de terre et les propritaires de forts.


       Sainte-Adresse.

[GU] JUILLET.--_A Victor Hugo._--Il faisait hier une belle soire, mon
cher Hugo; j'tais all voir au bord de la mer le soleil se coucher dans
une pourpre plus splendide que ne l'a jamais t celle des rois--quand
il y avait de la pourpre--et quand il y avait des rois.

On voyait passer  l'horizon--des silhouettes de navires noirs sur un
fond d'or rouge, et je cherchais  reconnatre un bateau d'tretat qui
doit m'emmener dans quelques heures,--non  ses voiles brunes et tannes
qu'on n'aurait pu distinguer  cette heure, o les couleurs
s'effacent,--mais  la forme particulire de son beaupr inclin vers la
mer.

Aprs les couleurs, les formes commencrent  disparatre.--Je vis
s'allumer les lumires rouges des phares sur les jetes du Havre,--les
lumires bleutres des toiles au ciel--et les lumires presque vertes
des lucioles dans l'herbe.--J'entendais le bruit de la mer qui montait,
et je reconnaissais  son parfum une petite fleur jaune qui pousse 
foison sur cette cte et qui embaume l'air.

Et je pensai  un de vos anciens ouvrages,  un beau livre,--au _Dernier
jour d'un condamn_,--dans lequel le malheureux qu'on juge,--en proie 
une bizarre hallucination,--ne peut dtourner ses regards et sa pense
d'une petite fleur jaune qui se balance sur une fentre o elle a t
seme par le vent ou par quelque oiseau.

Et je pensai  ces longues promenades que j'ai faites quelquefois avec
vous sur les boulevards de Paris,-- l'heure o Paris dormait,-- ces
promenades o nous parlions des magnificences de la nature, que vous
aimiez comme moi,--et dont vous me parliez si bien.

Et je songeai que ce jour-l vous tiez reu membre de l'Acadmie
franaise.--Vous voyez que je vous aime, Victor, puisque, sous de beaux
arbres,  travers lesquels je voyais les toiles comme des fruits de
feu,--ayant  mes pieds la mer qui rejetait les varechs et les algues de
ses prairies profondes o paissent les phoques,--assis sur une cte
revtue du beau manteau dont la terre se couvre l't,--au milieu de
tant de feuilles et d'herbes,--au milieu de tant de belles choses
vertes,--j'ai pu penser aux deux pauvres petites palmes dont vous avez
le droit maintenant d'enrichir le collet de votre habit.

Vous voil donc enfin  l'Acadmie!--Vous y tes entr comme le fils de
Philippe de Macdoine entra  Babylone. Mais ne vous semblerait-il pas
singulier de lire dans son historien, Quinte-Curce, qu'Alexandre ne
demanda, pour prix de ses victoires, que d'tre nomm citoyen de la
ville de Darius?

Ne vous tes-vous pas un peu laiss faire--ce que le pre Loriquet, _e
societate Jesu_, voulait faire de Napolon, que, dans son _Histoire de
France_, il appelait le marquis de Buonaparte, gnral en chef des
armes de Louis XVIII?

Je lisais dernirement un des romans de Walter Scott, intitul le
_Pirate_: c'est l'histoire de Clmont Vaughan, qui, aprs avoir t
pendant plusieurs annes le chef d'une troupe dtermine--et le matre
d'une frgate au redoutable pavillon noir,--s'amende  la fin et devient
officier sur un vaisseau de Sa Majest, o ses suprieurs sont fort
contents de lui.

Je regardais l'autre jour sur une feuille d'un rosier plant au bord
d'un ruisseau--une goutte de pluie plus brillante qu'une opale;--tout 
coup elle roula tout le long de la feuille, et tomba dans l'eau du
ruisseau, o elle se perdit.

C'est par l'individualit que charme un pote; vous tiez un
tout,--pourquoi devenir une partie?

Il y a un grand nombre de pierres  la base d'une pyramide; il n'y en a
qu'une au sommet.

Le rossignol chante seul dans les buissons en fleurs;--les oies volent
en troupes.

Vous tes entr  l'Acadmie en en enfonant les portes;--en vain vous
avez cach votre triomphe,--en vain vous avez pris une allure modeste et
hypocrite:--vos confrres malgr eux--ont fait comme les vieilles femmes
d'une ville prise d'assaut:--elles jettent du haut des fentres, sur la
tte de l'ennemi, tous leurs ustensiles de mnage.

Ce n'tait vraiment pas la peine de se faire Victor Hugo--pour devenir
l'un des quarante.

Mon pauvre Victor,--vous voici donc enfin l'gal de M. Flourens!--tout
le monde dit maintenant que vous voulez devenir dput, c'est--dire un
des quatre cent cinquante.

De succs en succs,--si on vous laisse faire, vous arriverez  tre
l'un des trente-trois millions qui composent la nation franaise.

[GU] De mieux en mieux.--Le parquet, conformment  une instruction du
ministre de la justice,--a fait ouvrir, dans les bureaux de poste, des
lettres adresses  des particuliers;--lettres qui n'ont t remises 
leur destination qu'aprs avoir t ouvertes.

Je suis fort indulgent pour les attaques  certaines liberts inutiles,
embarrassantes et assujettissantes que rclament sans cesse certains
partis;--mais, quand il s'agit de vritables liberts, c'est une autre
affaire.

Quoi! vous avez le monopole d'une exploitation qui rapporte des
bnfices normes, et vous en usez pour de honteuses et criminelles
investigations!--Quoi! il ne reste aucun moyen de mettre sa vie, ses
affections, ses penses, en dehors des ignobles dbats que se livrent et
les gens du pouvoir et ceux qui y prtendent sous divers noms et sous
divers prtextes?

Quoi! ces mots que je crois crire  un ami,--ces paroles que j'adresse
 une femme,--toutes ces choses qui sortent d'un coeur pour retomber
dans un autre,--c'est M. Martin (du Nord) ou l'un de ses acolytes qui
les lira!

Messieurs, partagez-vous, arrachez-vous, disputez-vous les places,
l'argent, les honneurs,--les rubans,--je ne m'en mets pas en peine;--je
n'y prtends pas plus, aprs que vous les avez tiraills, qu' un reste
de festin de harpies.

    At subit horrifico lapsu de montibus adsunt
    Harpy...
    Diripiuntque dapes, contactuque omnia foedant
    Immundo.....
    Semesam prdam, et vestigia foeda relinquunt.

            (_nide_, liv. III.)

Mais je ne permets ni  M. Martin (du Nord) d'ouvrir mes lettres, ni 
M. Conte, directeur des postes, de livrer lchement les lettres que je
lui confie.--Il est des choses qu'il faut respecter, messieurs,--sous
peine de ne plus voir en France qu'un seul parti, le parti des gens qui
ont du coeur et de l'honntet, et de le voir contre vous.

Pour moi,--si une semblable chose m'arrivait,--je poursuivrais par tous
les moyens et M. Martin (du Nord) et M. Conte,--quand il me faudrait
vendre, pour parvenir  en avoir raison,--jusqu' mon dernier
habit,--jusqu' la montre que m'a donne Mry.

Vous n'aurez pas besoin, messieurs, d'ouvrir frauduleusement une lettre
pour savoir ce que je pense;--je le dis hautement et je l'imprime,--et
je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute
l'Europe;--c'est une trahison et une infamie, et je suis  la fois de
tous les partis o l'on blme et o l'on fltrit de semblables actes.

Le prtexte que l'on a pris est que les lettres ouvertes _paraissaient
contenir des billets de loteries trangres_.

Et comment le savez-vous,--et de quel droit regardez-vous ce que les
lettres paraissent contenir?--Vous n'avez qu'un droit: c'est de recevoir
le prix des lettres qu'on vous confie; qu'un devoir: c'est de les
remettre fidlement  leur destination.

                 NOUVELLES DE LA PRTENDUE GAIET FRANAISE.

                Le Franais, n malin, cra la guillotine.

[GU] Beaucoup de gens ont dj remarqu qu'on ne s'amusait plus en
France.--Cette question, beaucoup plus grave qu'on ne semble le croire,
a d occuper quelques-unes de mes mditations.--Voici les causes que
j'en ai trouves:  cette poque o le gouvernement de la France tait
une _monarchie absolue tempre par des chansons_,--il n'y avait dans
les affaires qu'un trs-petit nombre de rles  jouer,--et ces rles,
rservs  certaines castes, une fois remplis, le reste de la nation
tait rduit naturellement  l'tat de spectateurs. Les spectateurs
d'une pice quelconque sont dcids  s'amuser;--s'ils n'en trouvent pas
dans la pice qu'on joue devant eux un prtexte suffisant, ils
s'amuseront  se moquer de la pice, de l'auteur et des acteurs,--ou 
les siffler, ou  leur jeter des pommes.

Mais, aujourd'hui, on a fort agrandi le thtre, et on a supprim les
banquettes et les loges;--il n'y a plus de spectateurs, et tout le monde
est acteur,--mme ceux qu'on en souponne le moins.

Prenez, au hasard, le premier homme que vous rencontrez dans la rue:--il
n'est peut-tre ni ministre,--ni sous-secrtaire d'tat,--ni pair,--ni
dput;--mais il est peut-tre lecteur,--car, en moyenne,--chacun des
quatre cent cinquante dputs a t envoy  la Chambre par quatre cent
cinquante lecteurs.--S'il n'est pas lecteur, il est membre du conseil
d'arrondissement,--ou du conseil municipal,--ou du conseil communal,--ou
du conseil de salubrit,--ou de la commission de,--ou de,--ou de,--ou
officier suprieur ou infrieur de la garde nationale,--ou sergent, ou
caporal,--ou membre du conseil de discipline,--membre de la Lgion
d'honneur ou aspirant  l'tre,--de la Socit des naufrages ou de celle
d'agriculture,--et si, par hasard, il a trouv moyen d'chapper 
quelqu'un de ces rles si nombreux,--grce aux journaux, il est de tel
ou tel club,--de telle ou telle socit;--ou bien il est, comme
bureaucrate,--toujours grce aux journaux, fonctionnaire
indpendant,--ou, comme soldat, baonnette intelligente.--Si, par
hasard, cependant,--aprs avoir puis toutes les questions, vous
arrivez  dcouvrir que l'homme que vous avez arrt n'est revtu
d'aucun de ces rles, ne jouit d'aucune de ces parcelles du pouvoir,
dbris de la puissance royale brise; s'il n'est rien de rien,--je vous
le dis, en vrit, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi
Louis-Philippe, cet homme est votre roi.

[GU] A moins cependant que ce ne soit votre obissant serviteur Alphonse
Karr.

[GU] C'est ce qui a fait le succs de cette norme chose appele
gouvernement reprsentatif;--certes, on siffle de temps en temps
certains acteurs, mais on ne siffle pas leurs rles,--parce qu'on ne
siffle les acteurs que pour les remplacer,--et surtout on ne siffle pas
la pice parce qu'on y joue un rle et parce qu'on aspire  en jouer
successivement plusieurs autres.

En un mot, le gouvernement reprsentatif n'a eu qu'une adresse et un
esprit, c'est de faire de lui-mme une pole dont la queue est assez
longue pour que chacun la tienne un peu.

[GU] UN TRAIT D'ESPRIT DU PRFET DE POLICE.--Je ne suis pas fort
craintif, mais il y a une terreur dont je n'ai jamais pu triompher:
c'est celle que m'inspire la pense d'tre mordu par un chien
enrag.--Certes, j'ai eu un chien appel Freyschtz, que j'aimais
beaucoup, quoiqu'il ne m'aimt gure que comme on aime le bifteck, ainsi
qu'il l'a prouv en me dvorant deux fois;--ce qui fait que l'auteur des
_Gupes_ n'est que le restant de deux soupers de cette norme bte
froce.--Eh bien! mes amis ont pu m'entendre dire souvent que, malgr
les craintes que je ressentais pour la conservation de Freyschtz, qui
ne souffrait pas qu'on le muselt,--je n'lverais pas la moindre
plainte s'il tait quelque jour victime de quelque mesure de police
contre les chiens.

Pendant bien des annes on s'est content de jeter dans les tas
d'ordures des boulettes de viande empoisonne.

Ce systme tait insuffisant pour deux raisons:

_Premire raison._--Des tombereaux parcouraient la ville ds l'aube du
jour, et enlevaient les boulettes avec les ordures.

_Deuxime raison._--Un des caractres de la rage est que le chien
hydrophobe ne mange pas, de sorte que les chiens enrags se trouvaient
prcisment les seuls qui fussent  l'abri.

Il y a quelques annes, un prfet de police,--je crois que c'est M.
Debelleyme,--avisa cette insuffisance et fit faire de grands massacres
de chiens. On jeta les hauts cris;--parce que, dans ce bienheureux pays
de France, on est dcid d'avance  se prononcer contre l'autorit,
quelle qu'elle soit et quoi qu'elle fasse, et principalement contre la
police.

D'o il arrive ce qui suit:--que l'horreur gnrale contre la police
loigne de ses fonctions tous les gens un peu honntes et pouvant faire
autre chose,--et qu'elles ne sont exerces que par des gens qui ne
valent gure mieux que ceux contre lesquels on les emploie,--ce qui
justifie en partie la haine d'abord injuste qu'elle inspire.

Une partie des journaux,--les hauts politiques d'estaminet--et la moiti
du public, prirent alors le parti des chiens enrags contre le prfet de
police.

M. Gabriel Delessert, averti par cet exemple, a pris un parti plus
adroit,--invention pour laquelle je lui pardonne presque son grotesque
numrotage des voitures.

Il a donn  deux ou trois journaux une anecdote pouvantable, et de son
invention, d'un chien enrag qui avait mordu huit ou dix personnes dans
les Champs-lyses et plusieurs chevaux sur la place de la Concorde, o
il avait t tu d'un coup de couteau par un brave citoyen.--L'histoire
tait parfaitement conte. On n'avait oubli aucune des circonstances
qui pouvaient la rendre vraisemblable, y compris l'oubli dans lequel on
laissait le dvouement admirable de l'homme qui, avec une arme aussi
courte qu'un couteau, s'tait expos  d'horribles blessures et surtout
 de si horribles suites.--En effet, disaient les plus incrdules, si
l'histoire tait apocryphe, l'inventeur et ajout que l'auteur de
cette belle action avait eu la croix d'honneur.

Mais une telle ingratitude ne s'invente pas, il faut qu'elle soit vraie.

Il y a un genre d'amorces auquel les journaux mordent toujours:--c'est
l'anecdote.--Chaque journal s'empare du petit nombre de celles que
trouvent ses confrres avec une avidit qu'on ne saurait comparer qu'
celle du requin qui avale un matelot avec son chapeau, ses bottes, son
couteau et son portefeuille.--Ils coupent le fait avec des ciseaux, sans
mme en changer la date,--de telle sorte que le journal qui tient
l'anecdote de cinquime main la commence par ces mots: Il est arriv
_hier_, etc.

L'anecdote du chien, prise par tous les journaux, frappa beaucoup les
esprits, et, quelques jours aprs, M. G. Delessert fit afficher contre
les chiens d'horribles menaces,--qu'il aura, je pense, mises  excution
avec l'approbation gnrale.

J'avais de bonnes raisons de croire l'anecdote controuve, attendu qu'un
de mes amis croisait, pour des raisons particulires,--sur le thtre
qu'on lui prte, au jour et  l'heure indiqus,--et qu'il y attendit
pendant quatre heures une personne qui l'attendait ailleurs;--mais je
n'ai pas voulu, le mois dernier, attnuer l'effet de l'invention louable
de M. le prfet de police;--_pie mendax_.

[GU] Puisque je parle de la police,--je dois dire combien j'approuve
l'uniforme donn aux officiers de paix,--ainsi que celui que portent
depuis longtemps les sergents de ville;--les fonctions de police
deviendraient honorables et honores--si cette mesure tait
universelle,--et si la police cessait d'agir par guet-apens.

[GU] CHAPITRE TROP LONG.--Dans le premier numro des _Gupes_, publi,
il y a plus d'un an et demi, j'ai expliqu la position que s'est faite
le gouvernement actuel vis--vis de la presse;--je n'empche pas de
relire ce chapitre les personnes qui veulent avoir un rsum vrai et
impartial de cette position si btement et si volontairement choisie. Si
j'en parle aujourd'hui, c'est que j'ai  traiter cette question sous un
autre point de vue. J'ai dit que les entraves mises  la presse
faisaient une partie de sa puissance, et je l'ai prouv, je crois, d'une
faon claire et premptoire.--J'ajoute que la seule ressource
aujourd'hui de la royaut de Juillet,--son dernier et unique moyen de
lutter contre la presse, qui l'attaque avec plus d'audace et
d'acharnement qu'elle ne l'a jamais fait contre Charles X,--serait de
changer brusquement son systme et de promulguer une loi ainsi conue:

Art. 1er.--La presse est libre fiscalement;--le cautionnement et le
timbre sont supprims;

Art. 2.--La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa
pense, quelle qu'elle soit;--aucune action ne sera dirige contre un
journal;

Art. 3.--Chaque article sera sign du nom rel de son auteur;

Art. 4.--Chaque journal sera tenu d'insrer toute rponse qu'il plaira
de lui faire  toute personne nomme dans un de ses articles.--Cette
rponse ne devra pas tre plus du double de l'article o la personne
aura t nomme.

[GU] Je vais dvelopper et dfendre chacun de ces quatre articles en peu
de mots.

Art. 1er.--_La presse est libre fiscalement:--le cautionnement et le
timbre sont supprims..._

J'ai dit la maladresse d'avoir impos aux journaux des conditions
pcuniaires qui les ont mis aux mains des marchands et qui ont runi
plusieurs nuances d'opinions dans une seule couleur,--condition mme
ncessaire pour l'existence de feuilles qui ne pourraient sans cela
runir un nombre suffisant d'abonns pour couvrir leurs frais.

Le cautionnement et le timbre abolis, chaque couleur se dcomposera en
toutes ses nuances. L'crivain qui, pour exprimer ses ides, tait
oblig de s'affilier  un journal o on lui donnait asile au prix du
sacrifice d'une partie de ces mmes ides,--sacrifice auquel il ne se
rsignait que par impuissance pcuniaire,--lvera son propre
tendard,--des essaims nombreux partiront des plus grosses ruches.

Les journaux, vingt fois plus nombreux, se partageront et se diviseront
le mme nombre d'abonns;--chacun n'aura que les gens qui pensent comme
lui--et n'aura plus de ces gens si nombreux qui, plus prs de lui que
d'une autre couleur, se rapprochent encore de lui, faute de nuances
intermdiaires,--et se laissent peu  peu entraner.

[GU] Art. 2.--_La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa
pense, quelle qu'elle soit;--aucune action ne sera dirige contre un
journal._

Avant de crier  l'normit, faites-moi le plaisir d'examiner avec moi
le rsultat des lois rpressives accumules contre la presse.

Il n'y a pas une de ces lois qui ne soit lude.--Il s'tablit entre un
journal et ses lecteurs un argot parfaitement clair, form de rticences
et de synonymes--qui permet de tout dire et de tout entendre sans
danger.--Il n'y a que les maladroits de pris.

Il est dfendu d'attaquer le roi,--mais il n'est pas dfendu d'attaquer
QUELQU'UN,--ni une PERSONNE INFLUENTE,--ni le TRNE,--ni la
COURONNE,--ni le POUVOIR,--ni une HAUTE INFLUENCE,--ni le CHATEAU,--ni
mille autres synonymes--qui obligeraient nos quatre cent cinquante
faiseurs de lois  travailler en permanence.

[GU] Semblables  ce maire d'une petite ville qui dfendit  ses
administrs de sortir sans lanterne aprs neuf heures du soir.

Le lendemain de la promulgation de l'ordonnance,--on amne  M. le
maire un individu arrt par une patrouille.

--Ne connaissez-vous pas l'ordonnance?

--Si, vraiment.

--Eh bien! o est votre lanterne?

--La voil.

--Mais il n'y a pas de chandelle dedans!

--L'ordonnance n'en parle pas.

--C'est bien. Allez-vous-en.

Le maire se remet  l'ouvrage,--et promulgue un erratum--par lequel est
expliqu qu'on doit porter une lanterne avec une chandelle dedans.

Le lendemain,--on amne un rcalcitrant.

--Eh! Dieu me pardonne! c'est encore vous?

--Oui, monsieur le maire.

--Vous saviez pourtant la nouvelle ordonnance?

--Oui, monsieur le maire.

--Eh bien! o est votre lanterne?

--La voici.

--Et la chandelle?

--La voici.

--Mais elle n'est pas allume!

--L'ordonnance n'en dit pas un mot.

Il fallut encore relcher le rfractaire--et publier un nouvel erratum,
qui annonait que la chandelle devait tre allume.

Le dernier des synonymes au moyen desquels on traite, comme vous savez,
le roi Louis-Philippe, mon illustre ami,--selon le _National_, le
_Journal du Peuple_, et divers autres carrs de papier,--a t invent
par Me Partarrieu-Lafosse, dans le procs des lettres attribues au
roi.--Cet honorable accusateur public ayant eu, entre autres
saugrenuits, le malheur d'tablir une niaise et purile distinction
entre Louis-Philippe, duc d'Orlans, et Louis-Philippe, roi de
France,--la presse s'en est empare, et, parodiant, d'aprs le ministre
public, le mot d'un autre duc d'Orlans devenu roi de France:--Qu'il
n'appartient pas au roi de France de venger les injures faites au duc
d'Orlans,--elle s'en donne  coeur joie sur ce sujet,--en ludant
une loi dont l'extension ne pourrait lui tre applique sans qu'on
comment par faire le procs  ce malencontreux Me
Partarrieu-Lafosse;--et les journaux opposants jouent,  l'abri de la
loi, depuis un mois, d'incessantes variations sur ce
thme:--Louis-Philippe, duc d'Orlans, est un ci,--est un l,--et un pis
encore...--le tout soit dit sans attaquer la personne de Louis-Philippe,
roi de France.

[GU] Ainsi donc les lois corcitives de la presse ne prviennent rien et
ne rparent rien;--elles ne font que donner  l'expression de la pense
des journaux un nouvel attrait de varit,--d'audace et
d'adresse,--trois choses qui ont beaucoup de partisans,--qui se laissent
facilement accoquiner au parti qui les possde ou qui parat les
possder.

La presse libre n'aurait plus de prtexte pour la guerre de buissons
qu'elle fait au pouvoir.--Chaque journal serait oblig de dire tout haut
ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas;--on combattrait alors  dcouvert
et en plaine.

[GU] Art. 3.--_Chaque article sera sign du nom rel de son auteur._

Ceci est une garantie qu'aucun homme qui prtend  la loyaut n'a le
droit de refuser, du moins tout haut;--cela arrache  la presse ce
prestige mystrieux si connu des anciennes royauts de l'Orient,--qui a,
pour un journaliste, l'avantage de le drober aux reprsailles
d'agression et de personnalits,--masque dont la suppression forcera
l'crivain de se fixer  l'gard des autres les bornes qu'il dsirera
pour lui mme, et donnera  chaque article sa valeur relle,--en
laissant voir que tel qui parle si haut de moralit et exerce une
inquisition si svre dans la maison de verre que la presse, retire
prudemment dans ses sombres cavernes, a faite  tous ceux qui ne sont
pas avec elle,--a eu bien du mal, aprs un souper trop prolong, 
retrouver la porte de l'imprimerie o il venait la plume  la main
exiger d'autrui toutes les perfections et toutes les vertus dont la
liste est d'autant plus longue qu'elle se compose de celles qui lui
manquent.

[GU] Art. 4.--_Chaque journal sera tenu d'insrer_, etc.

Cet article existe dj dans la loi, mais d'une manire vague qui permet
de l'luder sans cesse.--Nettement exprim, il pargnerait au
gouvernement le coq--l'ne volontaire, perptuel et grotesque par
lequel il se justifie sans cesse devant des gens qui ne savent rien des
choses dont on l'accuse, et n'a aucun moyen de parvenir  ceux qui ont
entendu l'accusation.

[GU] RENSEIGNEMENTS UTILES AUX GENS D'AVIGNON.--Dans le numro des
_Gupes_ du mois de mai dernier, il est fait mention d'un tableau de M.
Gudin qui, donn par le roi  la ville d'Avignon en 1836, n'tait pas
encore arriv  sa destination depuis cinq ans qu'il est en route.

Nous racontions, en outre, qu'on s'occupait activement de rechercher ce
tableau gar, de douze pieds de haut.

Jusqu'ici les recherches de messieurs de la liste civile et de leurs
employs ont t inutiles.--Nous croyons pouvoir leur dire o est le
tableau.

Le tableau est tranquillement accroch dans le muse de la ville de
Douai.

Astart,--une de nos Gupes les plus vagabondes, prtend l'avoir
parfaitement reconnu;--elle assure en outre que ce tableau, envoy, sans
autre avis, aux autorits de la ville de Douai, est rest six mois sans
qu'on ouvrt la caisse qui le renfermait; enfin, au bout de ce temps, M.
Quenson, conseiller  la cour royale,--grand amateur de peinture et
quelque chose au muse,--prit sur lui d'ouvrir la caisse et de
s'emparer,--pour le muse,--du tableau de Gudin, ne laissant aux gens
d'Avignon que la reconnaissance pour le prsent qu'ils n'ont pas reu.

                 A MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS.

       Paris.

[GU] _Note  l'appui de son discours dans lequel il tche d'insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgr la grandeur et la
vnration qui l'entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu'il n'est qu'un homme._--Monseigneur, me promenant hier du ct de la
barrire de l'toile, j'ai vu les douaniers,--dits gabelous,--chargs
d'empcher l'introduction frauduleuse des objets soumis au droit,
visiter les voitures de la maison du roi venant de Neuilly,--les
voitures atteles de mules de sa propre maison.

       Agrez, monseigneur, etc.

[GU] _Suite des mots nouveaux introduits dans la langue franaise--par
MM. les membres du Club-Jockey._--Dead haet,--stags hund,--foal
stalkes,--comfort,--stud book.

Une des bonnes plaisanteries de cette poque est, sans contredit,
l'invention de mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Rachel est une fille
qui rcite les vers assez juste,--et qui a russi par la froideur et la
scheresse--comme il y a quelques annes d'autres ont russi par les
cris, le dsordre et l'exagration, et uniquement par la mme
raison,--c'est--dire parce que c'tait autre chose.

Il ne faut croire qu'une petite partie des ridicules extravagances que
certains journaux prtent  nos voisins au sujet de ladite Rachel,--et
de ces extravagances, ce qui est vrai a pour cause la morgue des
Anglais, qui, ayant lu dans nos journaux les ridicules dclamations dont
elle a t le prtexte, veulent nous surpasser dans l'admiration mme de
ce qu'ils ne comprennent pas.--Du reste ces rcits se font  Paris.

[GU] Un journal a dit que la reine avait donn  la comdienne un
bracelet avec ces mots:--VICTORIA A RACHEL.

Douce et touchante intimit qui dpasse de bien loin celle que Henry
Monnier, dans ses rves dmocratiques, voulait voir s'tablir entre les
fils de pairs de France et les marchands de peau de lapin.

Encore un peu, et les reines de thtre n'accepteront plus les airs de
familiarit que se donnent les reines du monde.

Voyez,--monseigneur Affre,--archevque de Paris,--voici un sujet digne
de vos mditations.--Voyez les comdiens, race autrefois
proscrite,--voyez-les rgner seuls aujourd'hui sur les peuples, qui ont
pris au srieux leur couronne de papier, et recevoir tous les hommages
en place des rois vritables, qui ont en change hrit de leur
opprobre.--S'il est des gens, monseigneur, qu'il faut rappeler au
souvenir de la condition humaine,--ce sont les comdiennes et les
danseuses,--dont les peuples si fiers d'avoir bris le joug des rois
tiennent  honneur de traner les carrosses,--tandis que maintenant,
s'il est un tat avili et avilissant,--c'est celui de ces anciens
matres de la terre.

[GU] Tel dans sa farouche indpendance et dans son ddain ne rend pas le
salut au roi de France,--qui se fait gloire de s'atteler au fiacre d'une
danseuse en sueur--et dispute  coups de coudes l'honneur d'tre plus
prs du timon dans cet attelage grotesque.

Encouragez donc encore le peuple  reconqurir,--dans les luttes et le
sang,--une libert dont la dignit l'embarrasse si fort,--qu'aprs avoir
arrach violemment aux rois les marques de servilit qu'il leur a
rendues si longtemps,--il conserve ces privilges dans la tradition la
plus pure--pour les reporter aux pieds des danseuses,--seules aimes,
seules honores aujourd'hui, sans qu'il s'lve personne pour crier du
milieu de ces triomphes ridicules--que la plus belle, la plus habile, la
plus adore, la plus fte des danseuses--n'est pas digne d'entrer dans
la mansarde de la plus humble des femmes d'ouvrier.

Et vous voulez que le peuple se moralise--quand vous offrez  ses filles
de pareils exemples,--quand vous lui montrez qu'il n'y a d'heureuses,
d'aimes, de riches, que celles d'entre elles qui, renonant  toute la
pudeur,  toutes les charges et  tous les devoirs de leur sexe, ont
pour tat de gambader nues devant un public enthousiaste!

[GU] Ne faites plus de grandes phrases avec les grands mots de joug
bris, de fers rompus.--Allons donc,--les hommes ne sont pas des
esclaves,--ce n'est pas vrai,--ils se flattent,--ce sont des domestiques
volontaires--qui aiment  changer de place et de matre.

[GU] Certes, si je m'intressais autrement  ces choses--je fliciterais
les conseils de mademoiselle Rachel du tact et de l'-propos avec
lesquels ils lui ont fait choisir la pice de _Marie Stuart_ pour sa
reprsentation  bnfice:--on sait l'admiration des Anglais pour
lisabeth, qu'ils appellent leur _reine vierge_;--ils prtendent avec
indignation que l'histoire est tronque dans cette tragdie, qui n'a eu
aucun succs.

Un journaliste a dit: Pendant toute la soire les Anglais ont eu l'air
de comprendre,--l'Hospitalit.

[GU] A MM. DE LA QUOTIDIENNE.--Messieurs du journal la _Quotidienne_ ont
eu la bont de vouloir bien prendre quelques pages dans les _Gupes_
pour les insrer dans leurs colonnes:--ils ont bien voulu faire prcder
ce fragment de quelques mots plus ou moins obligeants,--voici le moins
obligeant--M. Karr _assure_ n'appartenir  aucun parti.

_Assure_ est, messieurs, un mot un peu jsuitique,--surtout au moment o
vous donniez vous-mmes une preuve assez vidente de la vrit de mon
assertion.

Une bonne preuve, messieurs, je crois, que je n'appartiens pas aux
partis opposs au vtre,--c'est que vous ne manquez gure de
m'emprunter chaque mois des fragments assez longs. Une preuve, non moins
bonne, que je n'appartiens pas non plus  votre parti, c'est que vous
avez soin de tronquer ces fragments et d'en laguer parfois des phrases
qui vous embarrasseraient.

A propos, messieurs,--comment vous qui niez si fort la famille
rgnante,--et,  votre point de vue, cela se comprend,--vous qui appelez
le prince royal duc de Chartres, pour montrer avec quelle sollicitude
vous gardez  son pre le titre de duc d'Orlans, voici une phrase qu'on
vous fait mettre pour trois francs aux annonces,--phrase qui a pour but
incontestable de donner comme attrait  une ville de bains la prsence
probable d'une princesse de cette maison:

On parle du voyage de madame la duchesse de Nemours--aux eaux minrales
de Forges,--o sont alls depuis Louis XIII, en le comptant, la plupart
des membres de la famille royale de France.

Je vous _assure_, messieurs, que je ne fais pas de ces choses-l.

[GU] _Arrt d'une administration philanthropique._--Considrant que
_l'orphelin_ N... s'est chapp de chez son matre, pour aller se
rfugier _chez son pre_;

Qu'il importe de prendre les mesures ncessaires pour ramener ce jeune
homme  de meilleurs sentiments, etc...

Arrte:

L'enfant N... sera renferm six mois,  titre de _correction
paternelle_, dans une maison de dtention, etc., etc.

[GU] Un monsieur a trouv plaisant,--pendant qu'on clbrait la
Fte-Dieu  Auteuil, d'allumer son cigare  un cierge.--Je ne pense pas
qu'un chtif animal comme l'homme ait le pouvoir d'offenser Dieu; mais
ce genre de factie a pour inconvnient d'offenser tous les gens qui
suivent une procession;--ledit monsieur a pu s'en apercevoir: quatre
femmes se sont saisies de lui et l'ont si considrablement houspill,
qu'il est probable qu'il cherchera  l'avenir d'autres distractions.

[GU] L'OPRA.--On a jou  l'Opra le _Freyschtz_ de Weber;--cet
ouvrage est massacr par les transpositions du fait des acteurs; il y a
un trio qui fait piti: madame Stoltz en a tant baiss le ton, qu'elle
chante dans son busc,--ce qui oblige Boucher  chanter dans sa barbe et
Mari  chanter dans ses bottes.

Il y avait un pas contre lequel la pudeur du public s'est rvolte. Ces
nouveaux pas excitent l'indignation des dames du faubourg Saint-Germain,
qui ne veulent plus mener leurs filles au ballet;--mais, en revanche,
vont tous les soirs  Franconi, o les dames cuyres trouvent moyen de
montrer au moins autant que les danseuses, et de plus prs.--Il y a
surtout une certaine danse de cerceau, o le cerceau accroche
frquemment les jupes dj si diaphanes et les maintient en l'air un
temps plus que raisonnable.

[GU] Irrit du vote courageux du duc d'Orlans,  la Chambre des pairs,
contre la loi du recrutement,--le vieux Soult-Spire--s'est mis  bouder
et  offrir sa dmission.--Alors grande terreur au chteau (mon ami,
selon le _National_, le _Journal du Peuple_ et autres carrs de papier):
on a envoy demander au prsident du conseil s'il voulait pardonner  la
mauvaise tte du jeune homme;--on lui a offert en outre d'envoyer son
fils, le marquis de Dalmatie, en ambassade  Rome ou  Vienne. La
seconde destination est une excellente bouffonnerie.--On sait assez que
jamais  Vienne on n'a voulu reconnatre ni admettre les noms de
bataille donns par Napolon  ses gnraux.--Mais, dans cette occasion,
c'est encore mieux, parce que l'empereur d'Autriche, dans ses titres, se
nomme _duc de Dalmatie_.

On a, dit-on,--dpch  Vienne un envoy extraordinaire pour savoir si
on s'arrangerait d'un changement de nom,--ce qui serait tout  fait
misrable.

Des gens bien en cour--ont eu le malheur de trouver cela tout simple et
de dire: Mais, au fait, pourquoi l'appellerait-on autrement que
_monsieur l'ambassadeur de France_?

Les villes de province ne savent plus si elles font encore partie de la
France,--qui, grce  M. Thiers,--aux Chambres et  S. M.
Louis-Philippe,--est dsormais un pays born,

Au levant par Charenton,

A l'ouest par le bois de Boulogne,

Au nord par Montmartre,

Au midi par Montrouge.

Aussi, beaucoup d'entre ces villes, n'esprant rien du prsent ni de
l'avenir,--se mettent en mesure de rgler leurs comptes avec l'histoire
de France.--On rige des monuments aux grands hommes morts,--
Duguesclin,-- Latour-d'Auvergne, etc.--Quoiqu'ils soient morts depuis
assez longtemps, on ne s'en tait pas encore avis jusqu'ici.--Mais il
n'y a de grandeur que par la comparaison,--et jamais on n'avait si bien
remarqu la grandeur des morts:--c'est qu'on n'avait jamais vu de si
petits vivants.

[GU] M. de Lamartine a publi des vers pleins  la fois de raison et
d'un sentiment lev;--il a eu l'adresse et l'abngation de glisser dans
son oeuvre quelques mauvaises strophes pour engager  en parler mme
ceux qui sont mal disposs ou pour lui ou pour ses opinions,--et 
rpandre par l des ides bonnes et utiles.--Certes, de cette courageuse
tentative contre ces ides rtrcies--qui ferait croire _que l'homme n'a
invent l'amour de la patrie, c'est--dire d'une petite partie de la
terre et des hommes, que pour se mettre  son aise dans sa mchancet et
har tranquillement tout le reste_,--je dirais plus de bien que je n'en
dis, si je n'avais, il y a bientt un an, pris l'initiative, et trait
cette question dans les _Gupes_ (octobre 1840).

[GU]--J'en appelle  la postrit, disait l'autre jour un pote
tomb,--je rcuse un public de tailleurs.

--Hlas! monsieur,--lui rpondit quelqu'un en ouvrant la fentre,--voyez
ces enfants qui jouent aux billes dans la cour: voil ceux qui seront la
postrit.--Les tailleurs d'aujourd'hui, dont vous vous plaignez, sont
la postrit tant rclame par les potes siffls il y a cinquante
ans.--En appeler  la postrit, c'est en appeler des tailleurs
d'aujourd'hui aux bottiers de l'avenir.

[GU] Je n'ai aucune raison de ne pas dire que ce mois-ci je m'amuse
normment  propos des journaux et de la Fte-Dieu.--L'anne dernire
dj la mme circonstance m'avait procur quelque distraction,--comme en
peut faire foi le volume des _Gupes_ de juillet 1840,--o il est
question de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de la
petite commune de Montreuil.

Plusieurs de ces bons carrs de papier racontent avec indignation que
dans plusieurs villes de province--_on a os_ faire des processions 
l'occasion de la Fte-Dieu, et que les soldats commands pour l'escorte
ont rendu au dais les honneurs ordinaires. Nous voil donc en pleine
Restauration! s'crient ces _organes_ vnrs de l'opinion publique.

[GU] J'ai eu longtemps pour domestique un Indien fort noir auquel je
m'avisai un jour de demander--de quelle religion il tait.

--Je ne sais pas.

--Qu'est-ce que tu adores?

--Oh! chez nous, nous adorons le soleil.

--Et ici?

--Ici nous n'adorons rien.

Ceci me parat un catchisme qui obtiendrait facilement l'approbation de
M. Chambolle--et une religion peu charge de dogmes,--fort
convenable,--selon les carrs de papier prcits,--pour devenir la
religion de la majorit des Franais.

Malheureusement pour ces doctrines, il y a chez l'homme un instinct qui
le pousse invinciblement  la vnration,--et il faut qu'il adore
quelque chose, quand il devrait, comme certains bonzes, adorer son
propre nombril.

Il est  remarquer que les plus grands gnies--sont ceux qui acceptent
le plus sincrement le culte de la Divinit,--par cela qu'un peu plus
rapprochs d'elle que le vulgaire, s'ils ne voient pas Dieu--_face 
face_--ils aperoivent quelques-uns des rayons de la lumire qui mane
de lui.

Les carrs de papier philosophiques--ont une doctrine fixe  l'gard des
choses de la religion.--Quand le fils an du roi a pous une princesse
protestante,--ils ont parl de _notre sainte religion_.--Peu s'en est
fallu que M. Jay, du _Constitutionnel_, ne se mt  prcher une croisade
comme un nouveau Pierre l'Ermite, et que la rdaction en masse de cette
feuille ne prt la croix rouge.

Mais, quand il s'agit de quelque crmonie catholique--_approuve par
l'autorit_,--ils crient alors au cagotisme et aux jsuites avec une
nouvelle fureur,--et maltraitent fort le bon Dieu, parce qu'ils le
croient une crature du prfet de police.

Mais, comme je le disais tout  l'heure, il y a dans l'homme un besoin
de vnration qui l'entrane malgr lui,--et, si vous lui tez Dieu,
qui, aprs tout, est au moins un prtexte honnte d'exercer ce
sentiment, vous pouvez voir avec un peu d'attention qu'il se reportera
sur d'autres objets, sur des comdiennes jaunes, sur des danseuses
vertes, etc., etc.

Et, quelques torts que puisse avoir l'tre suprme,--comme je le crois
volontiers,--envers M. Jay, du _Constitutionnel_,--M. Chambolle, du
_Sicle_,--M. Lon Faucher, du _Courrier Franais_, etc., ces messieurs
seront forcs d'avouer que, religion pour religion, puisque l'homme est
ainsi fait qu'il lui en faille une absolument, il valait autant s'en
tenir  l'ancienne,--jusqu' ce qu' force de progrs on en vienne 
tendre les maisons et  joncher les rues de fleurs  certains jours
consacrs aux susdits MM. _Jay_, _Chambolle_ et _Lon Faucher_.

Du reste, on peut voir par les clameurs des journaux,--en quoi je leur
reprocherai de manquer d'adresse,--ce que ces braves papiers entendent
par la libert. Ils ont commenc par demander qu'on ne ft pas forc
d'aller  la messe, et ils avaient raison;--maintenant ils ne veulent
plus permettre qu'on y aille;--en quoi j'ai raison,  mon tour, quand je
dis que tous ces fervents aptres de libert n'attaquent les tyrannies
et les abus--que comme on attaque certaines villes, non pour les
dtruire, mais pour s'en emparer et s'y installer  leur tour.

Au commencement de la saison, du reste,--on aurait dit que Dieu allait
clbrer sa fte lui-mme en se donnant un petit rgal de vengeance. Les
fleuves sont sortis de leurs lits et ont un moment supprim des
provinces tout entires,--puis, un peu plus tard, avec une ironie plus
poignante, il a fait retirer les fleuves et a livr les hommes  des
adversaires grotesques: il a paru un instant que les hannetons et les
chenilles allaient manger en herbe les fruits et les moissons; et je ne
sais alors ce qu'eussent fait les hommes--quelque protgs qu'ils
eussent t par les carrs de papier auxquels ils sont abonns:--_ne pas
oublier de renouveler avant le 15 courant_.

[GU] On a jou avec grand succs,  l'Opra, un trs-joli ballet de MM.
Th. Gautier et Saint-Georges,--sous le nom de _Giselle_ ou _les
Willis_.--On a applaudi avec raison un clair de lune de M. Cicri.--Je
ne vois pas pourquoi je ne dirais pas que j'ai publi, il y a sept ou
huit ans,--dans un volume appel _Vendredi soir_,--un petit roman d'une
vingtaine de pages sur cette tradition allemande.

[GU] On dit que M. Ancelot est fch d'tre de l'Acadmie.--Il ne peut
plus se mettre sur les rangs, lui qui en avait une si longue habitude,
qu'apprenant la mort de M. de Cessac, il a fait une visite  M. de
Pongerville, et que ce n'est qu'aprs un quart d'heure de conversation
qu'il s'est rappel tout  coup qu'il n'avait plus rien  demander  son
mielleux confrre.

[GU] Sitt qu'il y a de l'argent quelque part, il se rue dessus une
foule avide et insatiable.--A peine le crdit a-t il t accord au
ministre pour les dpenses de la crmonie funbre de Napolon,--que
les prtentions les plus saugrenues sont arrives au ministre de
l'intrieur.

Tel veut qu'on lui rembourse le bnfice qu'il a manqu de faire ce
jour-l.--Du Havre  Paris, tous les maires font des rclamations pour
leur commune et demandent des indemnits.--Ici, une cloche a t fle
par un sonneur trop enthousiaste: l, le march a t dpav par la
foule accourue sur le passage du convoi.

[GU] On cite un monsieur qui demande une indemnit pour son habit
dchir dans la foule.

L'administration de l'Htel des Invalides demande sept  huit mille
francs pour restaurer l'orgue de son glise,--engorg,--dit-elle,--par
la poussire de la crmonie.

Or, nous savons que cet instrument est depuis dix ans dans un tel tat,
qu'on n'a pas pu s'en servir une seule fois,--et l'invalide qui
remplissait les fonctions d'organiste a t enterr il y a cinq ou six
ans sans qu'on ait song  le remplacer.

[GU] Depuis la mort de M. de Cessac,--les sollicitations acadmiques ont
recommenc.

Un ministre a envoy une personne de confiance  un des quarante--pour
le prier de ne pas promettre sa voix.

L'acadmicien a rpondu au messager du ministre: Vous direz  Son
Excellence que j'ai pour elle la plus haute considration,--que je suis
son tout dvou serviteur, que je voterai comme elle le voudra,--qu'il
faut qu'elle m'envoie mille francs.

[GU] Il y a quelques jours, un assassin tait sur le banc de la cour
d'assises.--Les jurs, aprs une absence de quelques minutes, viennent
dire que l'accus est coupable,--et cette fois, par hasard, sans
circonstances attnuantes.--Il est condamn  mort.--A ce moment, un
brave homme, dans l'audience, tombe subitement frapp d'apoplexie.--On
s'empresse,--on le ramasse,--on l'entoure, il est mort. Est-ce le pre
de l'assassin?--Non, il est plus jeune que lui.--Est-ce son fils?--Non,
il est presque de mme ge.--Est-ce son ami?--Nullement, dit un jeune
homme en perant la foule, il ne le connaissait pas,--c'est un curieux
comme vous et moi.

C'tait, en effet, un homme condamn  mort par le sort commun de tous
les hommes, qui n'admet pas de circonstances attnuantes.

Justice humaine,--pauvre chose! la plus forte peine qu'elle puisse
imposer est une peine que tous subissent fatalement, et les innocents
qu'elle absout aussi bien que les criminels qu'elle condamne.

[GU] A propos de circonstances attnuantes,--le jury de la cour
d'assises du Cantal vient de les appliquer avec un discernement gal 
celui du jury de la Seine.

Un homme de cinquante ans, ayant dj subi six condamnations, se prend
de querelle avec ses deux beaux-frres, et, en plein jour, les tue tous
les deux  coups de fusil,--menace les tmoins, dont un est son
beau-pre, de leur faire subir le mme sort, puis retourne  son
village, raconte,  qui veut l'entendre, le crime qu'il vient de
commettre.--Le soir, il force un des habitants de lui donner une
lanterne, avec laquelle il va froidement considrer ses victimes pendant
plus d'une heure. Le jury du Cantal a vu l des circonstances
attnuantes.

Dcidment ceci est par trop...--Comment! l'assassin condamne, de son
chef, deux hommes  mort,--et lui en est quitte pour les travaux
forcs!--Toutes ces dcisions forment autant d'encouragements dont on
n'hsite pas  profiter.

[GU] Un condamn politique, M. Charles Lagrange, soumis  la
surveillance,--s'est occup  Mulhouse d'industrie et
d'affaires.--Aujourd'hui il arrive  Paris avec un passe-port en rgle,
voyageant pour faire des observations dont il est charg par une
compagnie sur le chemin de fer de Rouen.--On l'arrte pour rupture de
ban et on lui fait un procs.--C'est une sottise:--un homme qui
travaille, un homme qui s'occupe activement de gagner sa vie, n'est pas
un homme dangereux.--Il vaut bien mieux voir vos ennemis politiques
prendre ce sage parti que de les tenir en prison.--C'est mille fois plus
sr pour vous.--Mais vous faites de la rigueur excessive, aussi bien que
de la faiblesse extrme, toujours  contre-temps.

[GU] M. Garnier-Pags est mort;--c'tait un homme d'esprit et de
talent,--qui a montr, en outre, de l'nergie, de la bonne foi et de la
loyaut, en se sparant des hommes et des journaux de son parti au sujet
des fortifications, contre lesquelles il s'est courageusement lev, au
risque de perdre une partie de sa popularit; seule et triste rcompense
des luttes qui ont us le peu d'existence que la nature lui avait
donne.--L'autorit a sagement vit toute manifestation de force
militaire au convoi du dput du Mans,--o tout s'est pass avec ordre
et dcence.

[GU] Mon ami *** rentrait tard chez lui,--prs de la Madeleine; il
voit un enfant qui pleurait prs d'un tas noir.

--Qu'as-tu, petit?

--Monsieur, j'ai peur.

--Qu'est-ce que c'est que a qui est par terre?

--Monsieur, c'est mon oncle.

--Qu'a-t-il, ton oncle?

--Monsieur, il est un peu bu.

--Est-ce qu'il ne peut pas se relever?

--Je ne crois pas, monsieur,--je ne suis pas assez fort pour le ranger
sur le ct, et il sera cras.

Et l'enfant se remit  pleurer.

*** prend l'oncle pour le traner auprs du mur;--mais l'oncle se
dveloppe et dit:

--Allons chez nous.

--O demeures-tu, petit?

--Telle rue,--tel numro.

--Crois-tu que ton oncle puisse marcher?

--Il a essay plusieurs fois, mais il est toujours tomb;--je ne suis
pas assez fort pour le soutenir.

Il n'y avait pas l de voiture,--*** ajoute que _c'tait  peu prs
son chemin_.--*** est de ces gens qui colorent une bonne oeuvre de
quelque prtexte pour ne pas avoir  en rougir.

Il prit l'oncle sous le bras,--et lui dit:

--Allons, mon brave,--en route!

L'oncle obit machinalement, et commena  marcher, moiti dormant,
moiti trbuchant.--Cependant le mouvement rendit un peu de lucidit 
ses ides,--et il dit  ***:

--Vous tes tout de mme un bon enfant,--nous allons prendre quelque
chose.

Et il dsigna du doigt un marchand de vins dont la boutique tait encore
ouverte.

Mais, comme il s'aperut que *** ne rpondait pas  son invitation,
il ajouta:

--C'est moi qui paye.

--Non, vous avez au moins assez bu,--marchons.

--Ah! c'est parce que je ne suis qu'un ouvrier que tu ne veux pas boire
avec moi?--Tu mprises le peuple;--j'te vas crever la gueule!

--Allons, allons, marchons!

L'oncle retomba dans l'engourdissement pendant quelques minutes et
suivit son conducteur;--mais bientt, oubliant sa colre, il reprit en
voyant une autre boutique:

--Vous tes un bon enfant,--entrons l,--c'est moi qui paye.

Cette fois *** lui dit:

--Pas l,--j'en connais un qui a du petit blanc  douze.

--O a?

--Au bout de la rue.

--Eh ben! allons au petit blanc.

Arrivs au bout de la rue,--il s'arrta et dit:

--Eh ben! o est-il, votre vin blanc?

--Je ne le retrouve plus.

--Ah! c'est parce que je suis un ouvrier;--eh ben! j'te vas casser la
gueule!

--Toi, me casser la gueule!--Viens-y donc!--viens donc seulement avec
moi au bout de la rue!

--Tout de suite--que j'y vas,--j'te vas corriger.

On se remet en marche.--Au bout de la rue, *** lui dit:

--Si tu veux venir encore un peu,--je m'y reconnais  prsent, le petit
blanc est au bout de la rue.

--Eh ben! allons.

Au bout de la rue, pas de vin blanc.--*** dit:

--C'est que la boutique est ferme.

--Tu me fais aller,--rpond l'oncle,--j'te vas crever la gueule!

--Allons, je le veux bien;--viens au bout de la rue.

Et, de cette faon, *** ramena l'oncle jusque chez lui.

[GU] Voici ce qu'on raconte de M. Eugne Delacroix et de l'architecte de
la Chambre des dputs.

M. Delacroix est all le trouver et lui a dit: --Je ne peux pas peindre
sur votre plafond, il ne tient  rien, cela ne durera pas trois ans.

--Qu'est-ce que cela vous fait,--pourvu qu'on vous paye?

M. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes d'art moderne et a
fait recrpir le plafond  ses frais.

[GU] POUR LES PAUVRES.--MM. de Noailles, Dupin an,--marquis d'Osmond,
comte Roy, Vassal,--Rousselin, Michault,--viennent de demander, par une
ptition, que les droits qui psent sur le charbon de terre et la
houille soient levs de trente centimes  quatre-vingts centimes.

C'est toujours le systme absurde dont j'ai parl le mois dernier 
propos de la viande.

[GU] Je demanderai d'abord pourquoi l'on protge et l'on encourage
plutt une industrie qui nous fait payer le chauffage cher qu'une
industrie qui nous le donne  bon march.

[GU] Si les intrts de MM. les propritaires de forts et de MM. les
marchands de bois sont lss, et s'ils ne peuvent cesser de l'tre qu'en
levant le prix du chauffage conomique, tant pis pour MM. les
propritaires de forts et pour MM. les marchands de bois.

Ils sont  coup sr moins nombreux que les pauvres consommateurs et les
intrts des consommateurs doivent passer avant les leurs.

[GU] Que diraient-ils si un monsieur ayant chez lui du bois
d'acajou,--dsirant le vendre pour le chauffage, voulait qu'on levt
les droits sur le bois ordinaire, jusqu' ce que ce bois cott aussi
cher que son bois d'acajou?

Cela leur paratrait absurde.

C'est prcisment ce qu'ils demandent.

Mais,--au nom du ciel!--cessez donc,-- philanthropes! de faire tant de
phrases sur le peuple, et occupez-vous un peu de lui.--Ne demandez pas
tant de droits lectoraux,--et donnez-lui un peu plus de moyens de
n'avoir ni faim ni froid.

Vous, messieurs de Noailles, Dupin an,--d'Osmond, Roy, Vassal,
Rousselin, Michault,--vous, dont les noms sont cits entre ceux des plus
riches habitants de la France, vous osez signer une demande qui aurait
pour rsultat de condamner au froid le plus insupportable des milliers
de familles!

Vous n'avez donc jamais vu de pauvres ouvriers avec des femmes et des
enfants demi-nus,--dans des chambres sans feu pendant les rigueurs de
l'hiver, grelottant et pleurant,--pour que vous osiez tenter de leur
enlever--en augmentant le prix d'un combustible heureusement moins
cher,--le peu de secours qu'ils peuvent esprer contre les horribles
souffrances du froid?

Ce que je demanderais, moi,--ce que j'ai demand chaque fois que j'en ai
trouv l'occasion,--ce serait le contraire;--ce serait de reporter les
droits sur le luxe,--ce serait de dgrever tout ce qui est destin au
peuple et aux pauvres.--Quel bonheur, messieurs, que cela ne puisse rien
vous rapporter!--Vous feriez mettre des droits sur le soleil,--sous
prtexte que le peuple, l'ayant pour rien, achte moins de bois de vos
riches forts.




Aot 1841.

     Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journes de
     Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de
     Saint-Michel.--Ce qu'en pensent Pascal, Rabelais et M.
     Royer-Collard.--Un quatrain.--Le peuple et l'arme.--Les
     Anglais.--Un pensionnat  la mode.--Les matres d'agrment.--A
     monseigneur l'archevque de Paris.--Un projet de rvolution.--Un
     baptme.--Une lettre de M. Dugab.--Le berceau du gouvernement
     reprsentatif.--En faveur d'un ancien usage, except M.
     Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents
     souris.--Le roi et les archevques redevenus cousins.--A M. le
     vicomte de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l'eau.--MM.
     Mareschal et Souchon.--Les savants et le temps qu'il fait.--Les
     citoyens les plus honorables de Lvignac, selon M.
     Chambolle.--Triste sort d'un prix de vertu.--De l'hrosme.--La
     science et la philanthropie.--Les mdailles des peintres.--Les
     ordonnances de M. Humann.--De l'homicide lgal.--AM RAUCHEN _sur le
     bonheur_.


[GU] AOUT.--LES ANNIVERSAIRES.--Les Franais, selon moi, ne se dfient
pas assez des anniversaires, qui ont le dfaut de les mettre dans de
singulires contradictions.

Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir,--des
gens qui pourraient tre fort embarrasss,--je parle du roi
Louis-Philippe et du parti dont le journal le _National_ est l'organe.

Le _National_ a proclam avec le roi et avec M. Thiers la ncessit de
construire des forts contre lesquels il s'tait lev pendant plusieurs
annes;--j'ai dit,--quand il a t question de ces forts,--les raisons
secrtes de chacun,--voici qu'aujourd'hui on les btit grand train,--que
le roi met lui-mme la main  la besogne et se fait un vritable plaisir
de poser la premire pierre de chacun d'eux.

[GU] Malheureusement, le _National_ est oblig, le 14 juillet, de
clbrer l'anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase
convenable--au moment mme o cette vieille Bastille, o l'on mettait de
temps en temps un Parisien ou deux,--est remplace avantageusement,--du
consentement du _National_,--par un demi-quarteron de forts qui mettent
Paris tout entier et  la fois  la Bastille.

[GU] D'autre part, le roi Louis-Philippe, oblig de fter avec pompe
l'anniversaire de l'meute russie qui l'a mis sur le trne,--est forc
en mme temps et prcisment dans le mme mois, de rprimer  Toulouse
l'insurrection dont il clbre la fte  Paris.

[GU] C'est une bouffonnerie qui manquait  cette poque, que je crois 
prsent fort complte.

[GU] LES TROIS JOURNES DE TOULOUSE.--J'ai plusieurs fois parl de la
haute btise qui a fait imaginer de ce temps-ci--_l'indpendance des
fonctionnaires et l'intelligence des baonnettes_,--c'est--dire une
machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volont,--_un
char de l'tat_,--pour parler le langage du _Constitutionnel_, dont
chacune des quatre roues--roulerait dans un sens particulier.

M. Floret,--prfet de Toulouse,--n'approuvait pas les mesures fiscales
de M. Humann;--il n'avait  prendre que deux partis honntes:--obir, ou
donner sa dmission;--il en a pris un troisime qui a eu et qui devait
avoir le plus grand succs dans certains journaux et dans certains
esprits; il s'est tabli _fonctionnaire indpendant_,--a gard sa place
et s'est oppos au nouveau recensement.

Le ministre a donn cong  M. Floret et a nomm  sa place M.
Mahul.--M. Mahul aurait, je crois, de la peine  s'tablir prophte
quelque part,--et on l'envoie prcisment dans son pays,--c'est--dire
l o personne ne peut l'tre.

Demandez, en effet,  tous les hommes qui se sont levs par leur
talent, si leurs parents et leurs amis n'ont pas attendu pour
reconnatre ce talent qu'ils en aient t avertis par les
applaudissements du dehors,--et demandez-leur aussi jusqu' quel point
ils l'ont reconnu.

--Un grand pote, Pierre? disait un camarade d'enfance de Corneille:--ce
n'est pas possible,--il allait  l'cole avec moi.

--Voil un fameux prfet--qu'on nous donne l,--disaient les
Toulousains,--le _petit Mahul_,--que j'ai vu pas plus haut que a.

--Qui a?--celui qui demeurait dans ma rue?

--Prcisment, porte  porte avec vous.

--C'est l le prfet qu'on nous envoie?--mais j'ai t en classe avec
lui,--mais j'ai jou  la balle avec lui,--mais je l'ai vu vingt fois
comme je vous vois l,--mais il avait une redingote marron.

--C'est impossible;--a doit tre un mauvais prfet.

[GU] Il y a dans Pascal un argument terrible contre M. Mahul:--Le
pouvoir, dit-il, ayant t tabli sans raison, il faut le faire regarder
comme authentique, ternel, et en cacher le commencement, si on ne veut
qu'il prenne bientt fin.

Je dnonce ledit Pascal  Me Partarrieu-Lafosse,-- cause qu'il ne
serait pas impossible d'appliquer ceci  toute espce de nouvelle
royaut.

Alors on donna deux charivaris--dont l'un, sous les fentres de M.
Floret, fut intitul srnade.

Je me suis souvent inquit de l'anxit d'un malheureux dput ou
fonctionnaire qui entend sous ses fentres une musique populaire--mle
de cris,--et je me suis demand:--A quoi reconnat-on qu'on reoit une
srnade ou un charivari?

[GU] Puis la colre du peuple s'exasprant sans autre cause nouvelle que
cette mme colre,--on commena  tout briser dans la ville et 
assiger l'htel de la prfecture et accessoirement la maison de M.
Plougoulm.

Alors l'esprit de vertige descendit sur la ville.

Le maire, fonctionnaire indpendant, fit relcher les prisonniers
arrts dans les meutes.--M. de Saint-Michel, baonnette intelligente
commandant la place, refusa le renfort de troupes que requrait M. Mahul
pour sa propre sret.--Les officiers de la garde nationale, baonnettes
non moins intelligentes, annoncrent audit M. Mahul qu'ils ne
rpondaient pas de l'ordre tant qu'il resterait dans la ville,--et M.
Mahul se retira.

En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de
courage,--le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde
nationale,--se laissant ainsi entraner en insurrection et en
meute.--Pour M. Mahul,--sa situation tait dangereuse;--mais, quand on
a accept un poste, on ne le quitte pas parce qu'il devient prilleux.

M. Mahul parti,--le commandant militaire et M. Plougoulm--publirent un
avis ainsi conu et sign de leurs deux noms:

_M. Mahul est parti, toute cause de dsordre doit cesser._

On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les
fentres,--et M. Plougoulm s'enfuit.

Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul _pour avoir quitt la
ville_.--Mais faire ainsi cette concession  l'meute,--n'tait-ce pas
faire prcisment ce qu'avait fait M. Mahul, c'est--dire lcher le pied
devant elle?--et, si quelqu'un tait au gouvernement ce qu'est le
gouvernement  M. Mahul, ce quelqu'un ne devrait-il pas destituer le
gouvernement?

Certes,--le choix de M. Mahul pouvait tre discut,--mais c'tait avant
de l'envoyer  Toulouse;--une fois l, il devait tre soutenu et
install,--_ quelque prix que ce ft_. Et, si on avait  le
destituer,--ce qui tait justice,--ce ne devait tre qu'aprs avoir
impos silence  l'meute, et en destituant en mme temps le commandant
militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M.
Plougoulm,--et en leur faisant leur procs.

Pour celui-l du moins,--le peuple a fait justice de sa lchet,--et je
n'ai pas le courage de blmer l'meute en ce point.--Ce n'tait pas de
l que devait venir la punition,--mais toujours est-il qu'elle est
arrive,--et, comme dit Rabelais: Les cuisiniers du diable rvent
parfois et mettent bouillir ce qu'il destinait pour rtir,--mais
n'importe, pourvu que cela soit cuit  point.

Si quelque pote candidat  l'glantine veut faire une pope sur les
trois journes de Toulouse,--il trouvera son commencement dans le
commencement de l'_Enide_ de Virgile.

    Arma virumque cano Troj qui primus ab oris...
....... fato profugus.

Je chante les baonnettes intelligentes (_arma_) et le fonctionnaire
(_virum_) qui le _premier_ (M. Mahul,--le second est M. Plougoulm)
s'enfuit de Toulouse.

Comme on demandait  M. Royer-Collard ce qu'il pensait de l'affaire de
Toulouse: Je pense, dit-il, que le ministre s'est tromp: il a cru que
les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole;--mais il y a
entre les oies d'aujourd'hui et les oies de ce temps-l la mme
diffrence qu'entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain.--Je
trouve le mot un peu cynique.

[GU] On a affich sur les murailles  Toulouse--ces quatre vers, dont
l'auteur a gard l'anonyme:

    Quand ce pauvre Mahul, en habit de prfet,
    Aux remparts de Toulouse a manqu son effet,
    Il a justifi cette belle parole:
    La roche tarpienne est prs du Capitole.

[GU] LE PEUPLE ET L'ARME.--Il est une plaisanterie des journaux dont il
est temps de faire justice;--lorsque dans une meute--la troupe, sur
l'ordre de ses chefs, se rpand dans une ville pour y rtablir
l'ordre,--les malheureux soldats sont traits comme on ne traita pas les
Cosaques en 1814.--Des pierres sont lances du haut des fentres;--des
coups de fusil leur sont tirs des angles des rues ou des toits, de
derrire les chemines,--et, lorsque plusieurs ont t atteints,
lorsque, exasprs,--ils finissent par se dfendre,--les journaux du
lendemain--n'ont aucun blme pour les habitants de la ville--et traitent
les soldats d'assassins.

Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme
militaire,--qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le
despotisme populaire,--et je me flicite de n'avoir pas vcu sous
l'Empire;--mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les
soldats sont des Franais, leurs compatriotes, leurs frres,--et que,
quand il y a quelqu'un qui assassine dans une meute, ce n'est pas celui
qui se bat  dcouvert et aprs avoir essuy les insultes et les
projectiles de tout genre, mais bien celui qui  l'abri tire 
l'improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l'arme au
bras.--Qu'on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respects
par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille,--ont succomb
dans les rues de Paris--sous la balle d'un pistolet tir dans le dos par
un enfant.

Les journaux voudraient que nos soldats s'levassent tous  la hauteur
de ce type grotesque qu'ils ont invent de la _baonnette intelligente_,
c'est--dire que chaque soldat, selon ses lumires, souvent plus que
mdiocres,--examint les ordres qu'on lui donne avant de s'y
soumettre,--c'est--dire qu'il ft tratre  ses serments,--et qu'il se
conduist d'une faon qui le rendrait digne d'tre fusill d'aprs les
codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas--que le seul moyen
qu'on n'ait rien  craindre de l'arme est qu'elle soit retenue dans
les rgles de la plus stricte discipline.

Mais cela est si bte, que j'aurais honte d'en parler si je ne
rencontrais  chaque instant des gens qui rcitent les phrases que font
les journaux  ce sujet, et s'indignent d'aprs eux contre les soldats.

[GU] Il est vident qu'une fois l'affaire engage les soldats ne peuvent
manquer de commettre des excs;--mais les victimes de semblables
accidents ne pourraient-elles pas s'en prendre moins aux soldats qu'aux
gens qui, dans l'intrt d'hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans
la France en tat de guerre civile permanente,--et, par des prdications
insenses, des thories captieuses,--mettent  chaque instant aux
Franais les armes  la main contre d'autres Franais?

[GU] Messieurs,--vous qui vous prtendez mus par l'amour du
peuple,--n'avez-vous pas de remords quand vous comptez combien,--par vos
conseils et vos prceptes,--vous avez envoy dj de pauvres ouvriers au
cimetire et en prison?

[GU] Et vous qui vous dites de si grands politiques,--ne voyez-vous pas,
quand vous flicitez le peuple--de ce que _force lui est reste_,--que
vous justifiez d'avance tout succs d  la force, et que vous perdez le
droit de blmer une revanche si le pouvoir s'avisait d'en vouloir
prendre une?

[GU] LES ANGLAIS.--Je ne sais rien de ridicule comme ces injures de
nation  nation,--comme ces pithtes qui s'appliquent  un peuple tout
entier,--comme si tous les hommes d'un pays taient faits exactement sur
le mme modle;--comme si les qualits et les vices taient soumis  la
surveillance de la douane et ne dpassaient pas les frontires.

Aussi, en lisant les injures adresses rcemment par un ministre anglais
 la nation franaise,--n'ai-je recueilli que malgr moi ce mot qui m'a
t arrach par l'orgueil de l'insulaire:

Les Anglais sont jugs par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont
imagin de faire le pied de onze pouces.

[GU] M. de C... n'a qu'un fils,--je ne vous dirai pas toutes ses raisons
de ne pas le mettre au collge. Il est all, il y a quelques jours,
visiter avec sa femme un de ces pensionnats renomms aujourd'hui parmi
les gens du monde.--Celui qu'on leur avait indiqu n'admet pas plus de
quinze lves,--et leur fait suivre les cours les plus _avancs, en
harmonie avec les progrs de la socit actuelle_.

M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la
nourriture de la maison:

--Ah!--monsieur, pour la nourriture, vous n'aurez pas de reproches 
faire,--je donne  mes lves du vin de Champagne le jeudi et le
dimanche,--et du vin de Bordeaux toute la semaine.

--Mais mon fils n'a pas cela chez moi.

Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande  son tour si l'on
suit exactement les devoirs de la religion,--si l'on va  la messe tous
les dimanches.

--Oh! non,--pas tous les dimanches,--quelquefois,--de temps en
temps,--par-ci, par-l.

--Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prtre attach  votre
maison?

--Ah! oui, madame, certainement,--certainement, M. votre fils pourra
avoir son confesseur,--rien ne l'en empche; mais le prospectus vous a
prvenue que les matres d'agrment se payent  part.

                 A MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS.

[GU] _Note  l'appui de son discours, dans lequel il tche d'insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgr la grandeur et la
vnration qui l'entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu'il n'est qu'un homme._--Monseigneur, on lit dans la
_Quotidienne_,--le _National_, etc., etc.. Le roi ne peut plus sortir
qu'au milieu des prcautions les plus minutieuses.--Depuis les
Champs-lyses jusqu'au pont Royal,--on compte, quand il sort, plus de
cent cinquante sergents de ville.--Toute la brigade de M. Delessert est
chelonne auprs du chteau.--Agrez, monseigneur, etc.

[GU] UN PROJET DE RVOLUTION.--Sous certains rapports, c'est une
singulire situation que celle du roi Louis-Philippe. En effet, il n'est
pas une de ses actions  laquelle on ne donne une fcheuse
interprtation.--Tout ce qui lui est oppos jouit  l'instant mme d'une
popularit certaine.--Tout homme _accus_ de ne pas tre son
ennemi,--s'empresse de se justifier.--On n'ose pas tout  fait louer les
misrables qui ont tent de l'assassiner, mais on se complat  parler
de leur fermet,--on l'exagre et on l'invente.--Je ne crois pas que
Nron, ni Caligula, ni Tibre, aient jamais excit, en apparence, une
haine aussi ardente et aussi implacable.

A quelqu'un qui verrait les choses de loin,--il semblerait qu'il faut
qu'un peuple soit bien lche pour conserver deux jours un roi aussi
odieux.--Mais, de prs,--il faut d'abord voir, en faisant la liste des
crimes reprochs aux trois tyrans dont ma plume vient de rencontrer les
noms,--qu'il n'y a pas un seul de ces forfaits qu'on puisse attribuer 
Louis-Philippe.--Appliquez au contraire  Caligula tout ce qu'on
reproche  Louis-Philippe,--et Caligula vous paratra un assez honnte
homme,--ce qui vous laissera quelque tonnement de voir tant de
_Tacites_ pour si peu de _Nrons_,--tant de _Brutus_ pour si peu de
_Csars_.

Il faut diviser en trois classes ces hasseurs de rois:

Les premiers sont des gens qui ont contribu  faire le coup de la
rvolution de Juillet, et qui n'ont pas eu leur part ou n'ont eu qu'une
part insuffisante aux dpouilles qu'elle a produites.--Ils sont
semblables aux gens qui poussent  la queue d'un thtre,--alors qu'un
bras inflexible de gendarme plac en travers ne laisse approcher le
public des bureaux que par escouade d'une dizaine de
personnes.--Quelques-uns ont pouss, esprant tre dans les dix
premiers,--mais le bras rigide s'est abaiss devant eux, et ils
s'efforcent de pousser jusqu' ce qu'on laisse passer une seconde
dizaine dont ils comptent bien s'arranger cette fois pour faire
partie.--Ils font contre Louis-Philippe prcisment ce qu'ils ont fait
contre Charles X.--S'ils russissent, et s'ils sont plus heureux et plus
adroits, ils seront  leur tour pousss par d'autres qui voudront
remettre la partie,--car quelque menu hache que soit aujourd'hui la
France, on n'a pas pu faire encore les morceaux si petits qu'il y en ait
pour toutes les avidits.

[GU] La seconde classe se compose des gens auxquels on avait fait
croire,--sous la Restauration,--que tout le mal venait du gouvernement
d'alors;--qu'en le renversant on renverserait en mme temps toutes les
dures conditions imposes  l'humanit;--que la poudre tire en Juillet
devait faire tomber du ciel des alouettes toutes plumes, rties,
bardes,--assaisonnes.

[GU] Aujourd'hui, ceux de la premire classe leur disent,  l'gard de
Louis-Philippe, comme ils disaient  l'gard de Charles X: que si
Louis-Philippe n'tait plus roi,--les ruisseaux couleraient du caf  la
crme;--qu'on payerait la journe triple aux ouvriers, sans qu'ils
dussent pour cela travailler; que les petits pois seraient gros comme
des melons, qu'une tranche suffirait pour le dner d'un homme,--et que
les fruitiers les donneraient pour rien.--Ceux-l sont une classe
ternellement bte et ternellement victime et de ceux qui possdent et
de ceux qui veulent possder,--ceux-ci les ruant sur les autres, ce qui
les amne habituellement  tre presss et crass entre les deux
partis.

[GU] La troisime classe est inoffensive:--elle se compose de gens
vaniteux, entrans par la joie d'tre audacieux sans danger.--Il y a
entre eux la distance qui existe entre les esprits forts qui plaisantent
ou insultent le ciel et les Titans qui l'escaladent.

[GU] Mais supposez que tout cela arrive au rsultat qu'on ne prend la
peine de cacher que bien juste ce qu'il faut pour que les _Plougoulm_ ou
les _Partarrieu-Lafosse_ ne trouvent pas  mordre; supposez qu'on
finisse par faire une nouvelle rvolution,--il arrivera prcisment ce
qui est arriv de l'autre:--un parti ou quelqu'un s'en emparera,--ce
quelqu'un ou ce parti aura ses amis et sa queue,--et ce sera 
recommencer.--Il y aura toujours--des avides et des envieux.--Les
rvolutions sont comme la loterie,--il y a cinq numros gagnants sur
quatre-vingt-dix,--consquemment, quatre-vingt-cinq qui veulent
recommencer le coup.

Pour arriver aux mmes rsultats,--il me semble qu'on paye un peu
cher,--qu'on met bien de l'ardeur et qu'on joue gros jeu.--On comprend
l'imptuosit du cheval de course ou du cheval de chasse, mais on ne
comprendrait pas celle que manifesterait un cheval de mange tournant
avec fureur toujours dans le mme cercle.

[GU] L'infriorit du gouvernement actuel  l'gard de celui qui l'a
prcd--vient de ce que c'est un nouveau gouvernement,--de ce qu'il
a,--pour nous servir de nos comparaisons de tout  l'heure,--proclam
cinq numros sortants de la loterie,--de ce qu'il a laiss passer les
dix premiers de la queue,--et, comme il n'y a pas plus d'ambition que
d'amour sans espoir,--de ce qu'il a montr qu'on pouvait gagner et qu'on
pouvait arriver.

Sous ce rapport, le gouvernement qui lui succderait serait encore
pire,--attendu que les cinq numros gagnants qu'il proclamerait, joints
aux cinq de celui-ci, en feraient _dix_;--que les dix qu'il laisserait
approcher du bureau, joints aux dix passs prcdemment, en feraient
vingt.

Il est bien facile pour les agitateurs--de critiquer tel ou tel
acte;--mais il le serait moins d'ajouter  leur critique ce qu'ils
feraient  la place du gouvernement,--de prouver qu'ils le pourraient
faire, d'en dduire les consquences ncessaires, et d'tablir sans
rplique qu'elles seraient bonnes.

Cette agitation furieuse contre la royaut et contre le pouvoir, qui
n'aurait, en cas de succs, d'autre rsultat que d'amener un autre
pouvoir et une autre royaut absolument semblables, est une
niaiserie.--Prenez votre temps,--ne vous occupez plus de la
royaut;--faites vos plans,--prsentez-les,--faites-en signer
l'approbation comme vous faites signer vos projets de rforme
lectorale;--puis, quand vous aurez clairement _tabli_ que cette fois
vous ne bercez plus les gens de contes de fes,--que vous _pouvez_ faire
le bonheur du peuple,--quand vous l'aurez _prouv_ d'une manire
incontestable,--quand vous aurez en outre _dmontr_ que le seul
obstacle, la seule digue  ces torrents de bonheur qui vont inonder le
pays--est le roi Louis-Philippe ou tout autre,--que tout le monde se
lve en masse,--et qu'on dclare lches et indignes de la vie et de la
libert ceux qui ne marcheront pas,--et que le roi Louis-Philippe soit
renvers, s'il ne s'en va pas de son plein gr;--et moi-mme, qui ai
cach ma vie dans l'herbe,--qui ai plac mes dsirs et mes besoins si
bas--que toutes les avidits de ce temps-ci se battent au-dessus sans
pouvoir rien leur prendre,--moi-mme--je saisirai alors mon innocent
fusil de chasse,--et je jure sur l'honneur que je marcherai avec vous.

[GU] Mais jusque-l--il faut penser que la moiti des fautes du
gouvernement viennent des obstacles dont vous jonchez sa route,--que le
meilleur gouvernement du monde, aussi harcel que celui-ci, ne ferait
pas beaucoup mieux.

Mettez dans un chapeau--les noms que vous voudrez,--M. Fulchiron,
mademoiselle Djazet,--M. Chambolle, Alcide Tousez, etc., etc., tirez au
hasard,--et ensuite, quel que soit le nom qui sortira de cette
urne,--laissez-vous gouverner et aidez un peu ce monarque improvis et
provisoire,--je rponds que les affaires iront un peu mieux qu'elles ne
vont,--jusqu'au moment o vous serez convenus de ce que vous voulez.

[GU] UN BAPTME. Je suis all l'autre jour  _tretat_ pour une
crmonie religieuse; on bnissait un bateau appartenant  _Csaire
Blanquet_ et  _Martin Glam_:--on l'a appel la GUPE D'TRETAT.

Il y avait l un homme tranger au pays, qui, tandis que je distribuais
aux enfants du pays toutes les drages de la boutique de _Pierre
Paumel_, me dit:

--Quelle singulire superstition!

--Pas si singulire, monsieur, lui dis-je;--si, comme les marins, vous
vous trouviez sans cesse dans des situations o tous les hommes de toute
la terre, runissant leurs efforts, ne pourraient rien pour vous,--vous
inventeriez un dieu pour avoir recours  lui, si on ne vous avait pas
appris  le prier.

Ce qui obtient de coutume votre vnration,--on n'a gure ici le loisir
d'y penser;--tous les monarques du monde ne pourraient russir  faire
tourner  l'_est_ ce vent d'_ouest_ maudit qui empche les bateaux de
sortir et d'aller  la pche.

Quand vous tes dans une ville,--tout ce qui vous entoure a t
construit de la main des hommes,--tous les accidents qui peuvent vous
arriver, il dpend de vous ou du prfet de police et de ses agents de
vous les faire viter;--mais ici tout ce que nous voyons tait l avant
nous et durera aprs nous;--ces arbres ont abrit de leur ombre paisse
bien des gnrations et en abriteront d'autres encore aprs que nous
serons morts, tous tant que nous sommes ici.--Quand la mer gronde et se
livre  ses colres, vos quatre cent cinquante dputs ne peuvent
dcrter qu'elle se calmera.

Tout ce qui a du pouvoir ailleurs,--on n'a ici aucune raison de s'en
occuper.--Au-dessus de la mer il n'y a que le ciel--sans intermdiaire.

[GU] CORRESPONDANCE.--M. Dugab--me fait l'honneur de m'crire pour
protester contre les renseignements qui m'ont t donns  son sujet.
(Numro de juin.)

S'il faut tout dire,--me dit M. Dugab,--j'ai t l'adversaire constant
du projet qui sert de base  des attaques que votre loyaut regrettera,
j'en suis certain... Il y a trois ans que j'attaque la censure, et je
suis dcid  la poursuivre de mes plaintes jusqu' ce qu'elle soit
digne, leve, morale... Vous voyez, monsieur, que mes discours ne sont
pas prs de finir.

J'ai appel l'attention du gouvernement sur l'emploi des fonds destins
aux monuments publics, et, si l'engagement pris par deux ministres
devant la Chambre demeure sans rsultats, je reproduirai des faits qui
prouvent avec quel soin on mnage l'argent des contribuables.

Il est bien, monsieur, de poursuivre sans trve ni merci la corruption
et ses adeptes; mais prenez garde de vous tromper d'adresse en acceptant
des renseignements qui dtournent vos piqres de ceux qui ont le plus 
les redouter.

J'oublie, monsieur, les droits que la loi me donne, et je demande 
votre loyaut bien connue l'insertion de ma lettre dans votre premire
livraison.

Recevez, monsieur, l'assurance, etc.

       DUGAB, _dput_.

Je mets donc la dngation de _M. Dugab_ en prsence du renseignement
qui m'avait t donn.--C'est un devoir de la presse dont j'ai parl
dans mon dernier volume.--Lorsqu'il m'est arriv de refuser de pareilles
rectifications, c'est que les personnes qui les demandaient
manifestaient des exigences exagres--ou formulaient leur demande avec
un accompagnement de menaces et d'airs terribles qui ne me permettaient
pas d'y faire droit.

[GU] LE BERCEAU DU GOUVERNEMENT REPRSENTATIF.--A la bonne heure,--voil
qui est clair, sans circonlocutions et sans ambages;--voil le
gouvernement reprsentatif tel que je l'aime, c'est--dire dans toute sa
navet, dans toute sa puret et dans tout son clat.

[GU] EXTRAITS DES JOURNAUX ANGLAIS.--Un tourneur d'Huddersfield est
occup  confectionner quatre cents btons ferrs qui lui ont t
commands par les wighs libraux, pour tre employs contre leurs
adversaires politiques aux lections de Wakefield.

A Harwick,--o deux candidats fort riches taient en prsence,--les
votes se sont pays de sept  huit mille francs; les dix derniers qui
devaient dcider la question ont mont  cent mille francs.

A Carlow, les tories ont tir des coups de fusil sur leurs adversaires.

A Bath, les radicaux ont tran les officiers de police dans la
boue.--Lord Duncan et M. Roebuck ont t lus, lord Powescourt et M.
Bruges _n'ayant pu se prsenter sur les hustings, o leur vie et t
compromise_. Une seule lection a cot au candidat lu un million deux
cent cinquante mille francs.

Nous n'en sommes pas encore l sous quelques rapports;--mais, sous
quelques autres, nous avons de beaucoup dpass nos voisins d'Angleterre
(berceau du gouvernement reprsentatif).

Nous avons laiss bien loin derrire nous ce procd naf et vulgaire
d'acheter de sa propre fortune les suffrages clairs de ses
concitoyens.--Nos candidats ne procdent pas comme les candidats
anglais, dont les amis vont grossirement dans la foule mettre de
l'argent dans la main des lecteurs.--Cela est honteux et humilierait
nos lecteurs.

Le candidat franais ne donne rien, il promet,--non pas son argent 
lui,--mais  celui-ci la gloire de nos armes et un bureau de tabac;--
celui-l les frontires du Rhin et une bourse pour son fils;-- tel
autre la reprise du rang que doit tenir la France dans le congrs
europen et une permission de chasse dans une fort de l'tat qui
avoisine sa demeure;-- M. *** la conservation de _notre_ conqute
d'Alger et une recette particulire.

[GU] EN FAVEUR D'UN ANCIEN USAGE. M. Gannal,--irrit de n'avoir pas t
choisi pour _empailler les cendres_ de l'Empereur,--s'est renferm
longtemps dans un silence plus significatif que la tente d'Achille.--Le
voil qui reparat  la quatrime page des journaux, o il annonce qu'il
embaume les personnes _sans soustraction des organes_.

Oh! diable,--voici une belle nouvelle.--Les gyptiens poursuivaient
leurs embaumeurs  coups de pierres.--Nous avions laiss tomber cet
usage en dsutude, faute d'en connatre l'origine et la cause.

La voil dvoile.

Les embaumeurs,--M. Gannal except,--ont la mauvaise habitude de vous
_soustraire des organes_, je ne sais pas bien prcisment quels organes
ils volent,--ni ce qu'ils en font;--peut-tre les revendent-ils aux
morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.

Et voil cependant comme on est embaum! Je demande qu'on fouille 
l'avenir les embaumeurs pour voir s'ils n'ont pas drob quelques
organes,--et qu'on ramne l'usage de les poursuivre  coups de
pierres,--toujours  l'exception de M. Gannal.

[GU] PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. Ingres est un peintre qui, pendant
bien longtemps, s'est content d'avoir un grand talent et une grande
rputation.--M. Ingres a sa couleur comme un autre;-- force de regarder
ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des
coloristes,--seulement  travers un verre bleu.

M. Ingres tait lui-mme,--on l'admirait, on l'aimait;--mais ses dfauts
ont amorc des lves qui n'ont pas tard  devenir une cole
complte;--cette cole a tudi sans relche les dfauts du matre et
les a non-seulement atteints, mais surpasss.

En vain on leur a dit:

Mes bons messieurs,

Voyez les peintres de talent,--leur peinture ressemble-t-elle  la
peinture de leur matre?--_Gricault_ peint-il comme
_Gurin_?--_Decamps_, _Roqueplan_, _Delacroix_, peignent-ils comme
_Gros_ et _Girodet_?--_Robert-Fleury_ fait-il comme _Horace Vernet_?--et
ledit _Horace Vernet_ et M. _Ingres_ lui-mme peignent-ils comme
_David_?

[GU] L'empereur Napolon a fait sortir bien des gnraux de
l'obscurit;--ces hommes, pour la plupart si distingus, n'taient pas
des singes qui se contentaient de s'affubler d'une redingote grise pour
effaroucher l'ennemi.

M. Ingres,  force de voir sa charge faite par ses lves,--s'est trouv
fort laid;--il a eu de rcents remords en se croyant cause de la faon
dont plusieurs jolies femmes--avaient t massacres au dernier salon
par ses plus chers disciples;--il s'est pris lui-mme en horreur,--et a
cherch une nouvelle manire, abandonnant avec dgot,  son cole,
celle qu'elle lui a gte et rendue odieuse mme  ses propres yeux.

[GU] Il vient de faire pour la cour de Russie une vierge dans laquelle
il s'est efforc d'tre coloriste,--et il y tenait tant, qu'il a t
jusqu' lui sacrifier le dessin.--Il y a l une tte de jeune homme dont
la bouche n'est pas sous le nez;--c'est ce que les peintres appellent,
je crois, dans leur argot, ne pas tre ensemble; la vierge est d'un
_modle mou et rend_--(toujours le mme argot).

Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-mme;--j'ai vu par hasard
une tude faite par vous en une seule sance,--d'aprs madame E... B...,
ge de dix-sept ans; rien n'est plus pur, plus jeune, plus naf;--le
model est la plus admirable chose qu'on puisse voir.

Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont
consacres,--M. Ingres s'est longtemps content de son talent et de sa
rputation; voil que des amis maladroits l'ont rveill de cette noble
indiffrence, et qu'ils l'ont rendu jaloux de la gloire de la _pommade
mlanocome_ et du journal l'_Audience_.

Ils ont regagn tout le temps perdu pour la _rclame_, et ont  la fois
et brusquement entass feuilletons sur statuettes, lithographies sur
banquets.

Et ils ont dclar que M. Ingres tait coloriste.

Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perptuelles disputes
sur le _dessin_ et la _couleur_: la nature a donn  ses crations la
richesse des tons comme la beaut de la forme;--tant pis pour les
artistes s'ils sont forcs de se partager l'imitation de ses
magnificences;--mais qu'ils ne nous forcent pas de nous irriter contre
leur impuissance en en tirant vanit et en en faisant une prtention
ridicule.

[GU] Madame D*** avait un chat magnifique;--M. de C*** s'amusa un
jour  le tuer d'un coup de fusil;--faute de grives, on prend des
merles;--faute de merles, des chats.

Madame D*** fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis
toutes sortes de souricires; quand elle a runi trois ou quatre cents
souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l'adresse  madame de
C***, dans son chteau.--Madame de C*** ouvre la caisse elle-mme,
comptant y trouver quelques modes nouvelles,--les souris s'chappent et
remplissent la maison;--au fond de la caisse tait un billet adress 
madame de C***.

Madame, votre mari a tu mon chat, je vous envoie mes souris.

[GU] A M. LE VICOMTE DE CORMENIN. Vous, monsieur, qui avez tant
d'esprit, et qui, cependant, n'en avez pas assez pour cacher tout le bon
sens qui vous gne,--dans votre position d'homme de parti,

Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que le peuple,--o il commence et
o il finit,--car, je ne puis me contenter des dfinitions saugrenues
qu'en donnent les journaux.

Le _peuple_--des journaux--_est un peuple_ d'opra-comique--auquel on
fait dire:--_Allons_,--_partons_,--_marchons_;--ou bien: _Clbrons ce
beau jour_.

L'arme recrute dans le peuple--(car les riches s'abstiennent--et il
n'y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois--qui
ne puissent s'exempter du service militaire),--l'arme fait-elle partie
du peuple d'o elle sort et o elle retourne aprs quelques annes
passes sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a t ou sera
soldat.

Cependant,  propos des meutes de Toulouse, vos journaux ne cessent
d'opposer l'arme au peuple.

J'ai cit,--en son temps,--un article spirituel du _National_,--dans
lequel ce carr de papier--s'indignait avec raison--contre les talons
rouges de comptoir;--le commerce est donc galement exclu du peuple.

Ces mmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention
entre le pouvoir et le peuple.

La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple;--on ne sait que
trop cependant jusqu'o les sergents-majors vont trouver les gens pour
les enrler dans cette _institution_. J'ai vu des garons marchands de
vin,--des maons,--des menuisiers (le mien, M. Collaye, m'a envoy trois
jours en prison, avec l'approbation de mon fruitier).

Dans la seule garde que j'aie jamais monte,--j'ai rencontr en faction
avec moi,--chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de
charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction  me
reprocher amrement de lui avoir _t ma pratique_.

Mon portier dit: Nous, nous vivons encore,--mais le peuple a bien du
mal.

O est donc le peuple?

Je ne le trouve pas, et cependant il parat qu'il y en a plusieurs et
que chaque parti a le sien.

J'ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi.--Les journaux
ministriels disaient: _Le peuple_ a accueilli Sa Majest par
d'unanimes acclamations.

Les journaux de l'opposition crivaient: _Le peuple_ est rest
silencieux et grave.

    Le silence du peuple est la leon des rois.

Comme il s'agissait du mme roi et de la mme revue, il est vident
qu'il ne peut s'agir du mme peuple.

J'appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre,--tout ce qui gagne
pniblement sa vie par le travail,--tout ce qui ne peut vivre qu'au
moyen de la paix et des dveloppements de l'industrie, qui en est la
consquence,--et je considre comme ses ennemis non pas seulement ceux
qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d'impts,--mais aussi
ceux qui, sous prtexte de dfendre ses intrts,--le jettent dans le
dcouragement, en lui faisant faire des voeux impossibles 
raliser--et le prcipitent dans des luttes sanglantes et
criminelles--o les uns perdent la vie et la libert, et les autres
l'_ouvrage_ et le pain de leur famille, que leur enlvent le trouble et
la dfiance qui suivent toujours l'insurrection et l'meute.

Pardonnez-moi, monsieur, de vous dranger dans vos loisirs.

On dit que vous tes  Vichy,--et que vous pchez  la ligne dans
l'Allier;--j'ai fait justice, dans un livre publi il y a une douzaine
d'annes dj,--des plaisanteries vulgaires prodigues de tout temps 
la pche  la ligne.--Je regrette de n'avoir pu citer alors votre
exemple;--au lieu d'avouer timidement que je pchais aussi,--je l'aurais
proclam avec orgueil.

J'ai, comme vous, monsieur, pass quelque temps  Vichy,--et, comme
vous,--j'y ai pch  la ligne;--je ne crois pas y avoir fait autre
chose,--mais je ne pchais pas dans l'Allier;--je pchais dans le
_Lignon_. C'est une petite rivire que vous trouverez en allant de Vichy
 Cusset,--et que je vous recommande: elle a dix pieds de largeur et
tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur
un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui
la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l'eau d'un
rseau d'ombre et de soleil. Par places, des touffes d'iris s'lvent
dans le lit du ruisseau. Au pied des saules, des ronces jettent d'un
arbre  l'autre leurs rameaux et leurs feuilles d'un vert sombre, avec
des fleurs d'un blanc ros: la reine des prs, la filipendule, s'lance
droite et svelte et balance ses thyrses semblables  des bouquets de
maries; le liseron blanc grimpe et serpente, et tend ses guirlandes
d'un riche feuillage parsem de grandes cloches; des bergeronnettes se
cachent dans les saules o elles ont leur nid.

On n'y prend pas grand'chose,--c'est probablement comme dans
l'Allier,--mais les fleurs, l'herbe, l'eau, y exhalent avec leurs odeurs
de charmantes rveries.

[GU] CONTRE L'EAU.--On se rappelle peut-tre--MM. _Huret et
Fichet_,--deux serruriers qui occuprent un moment Paris par leurs
querelles  la quatrime page des journaux et sur les murailles;--chacun
d'eux prtendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter
celles de son rival;-- la faon dont ils parlaient des serruriers qui
les avaient prcds, il tait vident qu'on n'tait un peu bien ferm
qu'en s'adressant  un de ces deux messieurs,--mais auquel?--Si vous
achetiez une serrure _Fichet_, il y avait _Huret_ qui pouvait ouvrir
votre serrure;--si vous preniez une serrure _Huret_, _Fichet_ ne vous
cachait pas qu'il pouvait entrer chez vous  toute heure du jour et de
la nuit. Je n'ai jamais eu grand'chose  renfermer, aussi je ne m'en
souciais gure;--cependant, si j'avais t prfet de police,--je me
serais assur de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honntes
gens, mais qui pouvaient au moins troubler la scurit des mres et
celle des poux;--peut-tre le prfet de police y avait-il pens;--mais
comment retenir enferms ces deux messieurs? Il n'y avait mme pas la
ressource de faire cadenasser _Huret_ par _Fichet_, et _Fichet_ par
_Huret_;--car _Huret_ disait qu'avec un clou il ouvrirait toute serrure
construite par _Fichet_.

--Et moi, disait _Fichet_, je ne demande qu'une pingle pour forcer une
serrure de _Huret_.

--Mon ongle, disait _Huret_.

--Un cheveu, disait _Fichet_.

--Rien qu'en soufflant dessus, disait _Huret_.

--Rien qu'en la regardant, disait _Fichet_.

Les gens malins prtendirent que cette grande guerre n'tait qu'un
semblant,--un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se
mettre en vidence;--toujours est-il qu'on crut ces deux messieurs, non
en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de
l'autre,--et qu'on se contenta des serrures dont on s'tait content
jusque-l.

Depuis quelque temps, deux grants de compagnies de filtrage des eaux de
la Seine renouvellent toujours  la quatrime page des journaux--la
guerre de MM. _Huret_ et _Fichet_;--MM. _Souchon_ et _Mareschal_--ont,
dans cinq ou six longues lettres qu'ils ont changes,--mis l'un contre
l'autre des assertions graves.

--Vous ne mettez pas de charbon,--dit l'un.

--J'en mets plus que vous,--rpond l'autre.--Et d'ailleurs vous mettez
des ponges,--l'ponge est une _pourriture_.

--Vous mettez de la laine,--la laine est une _infection_.

--Votre eau n'est pas filtre du tout.

--La vtre est empoisonne.

--C'est bien plutt la vtre.

--Non.

--Si.

--Je maintiens mon opinion.

--Je soutiens la mienne.

Que fait le public au milieu de semblables dbats? Le public n'est pas
chimiste, il se dit pour ce qui est de l'eau de M. _Mareschal_: M.
_Souchon_ doit savoir mieux que moi ce qui en est,--c'est sa
partie;--_il parat_ vident que M. _Mareschal_ emploie pour filtrer son
eau de l'ponge, qui est une _pourriture_.

Pour ce qui est de l'eau de M. _Souchon_, c'est une autre
affaire.--Certes, M. _Mareschal_, qui en fait son tat, doit s'y
connatre mieux que moi--qui ne m'en suis jamais occup.--Je dois donc
croire que _M. Souchon_ filtre avec de la laine, qui est une
_infection_.--Croyez cela et buvez de l'eau, si vous l'osez.

Il y a  Paris une Acadmie des sciences,--qui, dans un dbat de ce
genre, devrait, il me semble, se prononcer.--Comment! la ville fait de
grandes dpenses pour donner au Parisien de l'eau qu'elle fait filtrer
par MM. _Souchon_ et _Mareschal_, et on laisse chacun d'eux dire que
l'autre ne filtre gure l'eau, mais l'empoisonne beaucoup,--sans que la
ville ni l'Acadmie des sciences s'occupe d'tablir la vrit et de
rassurer le Parisien! Mais M. Humann n'est peut-tre pas innocent de
ceci:--il n'ose pas encore imposer l'eau;--il veut en inspirer une
invincible horreur aux Parisiens--qui, n'osant plus en boire,--auront
recours au vin--qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trsor.

[GU] Au moins, pour ce qui a rapport  la temprature bizarre que nous
avons cet t, les savants n'ont pas laiss les journaux s'garer en
thories absurdes et en saugrenuits:--ils ont ml quelques niaiseries
de leur cru  celles qui taient en circulation.

Ils ont attribu le froid et la pluie,--les uns  l'approche des
montagnes de glace du ple nord,--les autres  la vapeur des chemins de
fer, qui amoncelait les nuages;--d'autres ont dit que les neiges
excessives ont rendu le soleil hydropique.

[GU] Cette fois-ci on ne dira pas que j'ai de la malveillance pour les
journaux;--ce n'est pas moi qui ai pri M. Chambolle de mettre dans le
_sien_ ce qui suit.--MM. les imprimeurs des _Gupes_ peuvent certifier
que le fragment que je cite n'est pas dans le manuscrit crit de ma
main, mais bien coup dans un exemplaire du _Sicle_:

La petite ville de Levignac (Haute-Garonne) a donn hier au soir
dimanche des preuves de _sympathie_  la population toulousaine. Grand
nombre D'HOMMES MARIS et une bonne partie de la jeunesse, _ la tte
desquels_ se trouvaient LES CITOYENS LES PLUS HONORABLES, munis de
_cornes et autres instruments_, ont _entonn la Marseillaise devant la
halle_, en face du lieu o taient placardes les proclamations du
nouveau prfet de la Haute-Garonne.

Ils ont parcouru la ville, _alternant les couplets de l'hymne
rvolutionnaire avec les_ CLATS _d'une musique_ PEU SONORE. _Les cris_:
A bas Mahul! taient profrs avec force et souvent rpts. Ils sont
revenus plusieurs fois  l'endroit d'o ils taient partis. Des groupes
attendaient devant les proclamations, COUVERTES D'ORDURES depuis le
moment o on les avait affiches. La soire a t clture par
l'incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule.

[GU] TRISTE SORT D'UN PRIX DE VERTU.--Ceux qui ont invent les
rosires--ont pens,  ce qu'il parat, que la vertu est un fruit
excellent dans sa maturit, mais qui se conserve difficilement aprs.
Aussi, au prix donne  la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant
immdiatement les rosires, ajout le moyen le plus honnte de ne pas
avoir  la conserver plus longtemps.

On sait que l'Acadmie a reu de M. de Montyon un legs destin 
rcompenser les actes de vertu qui parviendraient  sa
connaissance.--Tous les Franais indistinctement sont admis  composer
en vertu, comme on compose en thme au collge,--et l'Acadmie distribue
les prix.

Il est,  ce sujet, une chose  remarquer, c'est que c'est toujours dans
les classes infrieures que l'Acadmie exhume les traits d'hrosme et
de dvouement qu'elle est charge de dcouvrir,--en quoi les classes
_infrieures_ me paraissent trs-_suprieures_ aux autres.

Mais il y a encore l quelque chose de trs-incomplet--une fois un homme
dclar vertueux,--la socit qui est alle le voir couronner et
l'applaudir, ce qui n'est qu'un spectacle de jour, o les femmes qui ont
de la fracheur et des chapeaux neufs vont humilier les femmes fatigues
et les chapeaux passs,--la socit ne s'en occupe plus:--voil donc la
vertu paye!--Le prix est bientt dpens;--il ne reste alors qu'une
vertu en jachre qui n'est plus susceptible d'aucun rapport.

Il faudrait faire pour la probit des hommes--ce qu'on fait pour la
vertu des rosires,--ne pas obliger  recommencer sans cesse une course
prilleuse  travers les dangers;--on sait la ballade allemande.

Le roi jette sa coupe dans un gouffre,--un plongeur se prcipite,--et la
rapporte: La coupe est  toi, dit le roi,--mais va la chercher une
seconde fois, et tu auras ma fille. Le plongeur se jette une seconde
fois,--mais ne revient plus.

Quand on trouve un homme qui est rest vainqueur dans la lutte horrible
de l'honneur et de la pauvret, il ne faut pas faire recommencer cette
lutte; il ne peut pas se contenter d'un prix qui, une fois dpens, le
rend encore ncessaire:--il faut lui assurer  jamais un travail
honorable.

C'est ce qu'on ne fait pas;--aussi,--le nomm _Caillet_, qui avait t
dclar homme vertueux en 1839, et qui avait, en cette qualit, reu un
prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu tait
mang,--qu'il n'y avait plus rien  en attendre,--a eu recours au vice
et _a pass  d'autres exercices_.--La cour d'assises de l'Orne vient
d'avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner  huit annes
de rclusion pour vol avec circonstances aggravantes.

[GU] Il y a des vertus de peuple que le monde mprise naturellement et
sans affectation,--il n'y prtend pas plus qu' porter un sac de farine.

Ainsi, les croix d'honneur ont t acquises,--et je parle de celles qui
l'ont t le plus lgitimement, pour avoir tu un peu de monde.--Quand
un homme du port, un marin,--un pompier,--expose sa vie pour sauver
celle d'un autre homme,--on lui donne une mdaille  laquelle ne sont
attachs aucuns honneurs;--la consquence morale en est bizarre.--J'ai
reu, il y a dix ans, une de ces mdailles, que je porte quelquefois et
dont je suis plus fier que je ne le serais d'aucune dcoration que je
connaisse.--Eh bien! j'ai vu dans le monde bien des gens qui auraient
senti germer en eux une grande estime pour moi, s'ils m'avaient vu
obtenir la croix d'_honneur_,--mme par les moyens les moins
_honorables_,--et qui trouvaient ma mdaille ridicule.--Les journaux
mmes s'en sont parfois gays,--quelques caricatures ont t faites 
ce sujet;--il m'a t impossible de trouver le ct plaisant de cette
affaire.

[GU] DE L'HROSME.--Soyez donc hros,--faites donc quelque chose de
grand aujourd'hui!--Autrefois, l'histoire vous jugeait de loin,--et ne
voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d'clat et
d'importance.--Aujourd'hui, elle se fait chaque jour, et elle est
hostile et plucheuse;--les ges  venir nous estimeront _crtins_,--car
il n'y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre
qu'il puisse tre,--dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui
seront alors les _Mmoires du temps_, une histoire qui dmentira sa
grandeur et dtruira sa clbrit.

Un fils du roi revient d'Afrique, o il est all partager les dangers
des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu'il revient
malade de la dyssenterie.--Voil certes une maladie peu hroque, et il
est triste, plus qu'on ne le pourrait dire, que le seul endroit o il
soit possible aujourd'hui d'acqurir un peu de gloire militaire soit un
pays o la dyssenterie rgne avec une effrayante obstination.

[GU] LA SCIENCE.--LA PHILANTHROPIE.--Depuis quinze ans au moins,--la
philanthropie et la science, runissant leurs efforts, avaient invent
la _glatine_,--c'est--dire une nouvelle alimentation, forme d'un
prtendu jus tir des os de la viande; je me rappelle avoir dnonc, il
y a une dizaine d'annes, cette nourriture fallacieuse sous le nom de
_potage de boutons de gutres_.

Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les
pauvres dans les tablissements de charit,--les prisonniers dans les
maisons de dtention,--avec la fameuse glatine.

On allait appliquer la chose aux casernes,--quelqu'un s'est avis de
dire: Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est vritablement
une nourriture. On s'est mu de cette observation;--la science a hauss
les paules et a procd, par une faiblesse qu'elle se reprochait,  de
nouvelles expriences.

Et il rsulte d'un rapport sign par MM. _Magendie_, _Chevreul_ et
_Thnard_, que les proprits nutritives de la glatine n'existent
pas;--que de deux chiens nourris, l'un avec de la glatine, l'autre avec
de l'eau claire,--le second a vcu plus longtemps que le premier.

En un mot, que depuis _quinze ans_,--grce aux efforts runis de la
science et de la philanthropie,--tous ceux qui, dans les prisons, les
hpitaux et les hospices,--ont t _nourris_ avec la glatine, sont
littralement _morts de faim_!

Et que l'arme l'a chapp belle!

[GU] LES MDAILLES DES PEINTRES.--Qu'y a-t-il de plus singulier que de
voir donner clandestinement des rcompenses disputes en public?

Autrefois,--le roi distribuait lui-mme les mdailles aux peintres aprs
l'exposition du Louvre;--maintenant on apprend par M. de Cayeux que l'on
a une mdaille, et il faut aller la chercher chez lui.

Cette rcompense n'a de publicit que celle que peut lui faire donner le
peintre qui a des amis dans les journaux.

La clandestinit a un inconvnient,--outre celui de distribuer  huis
clos la gloire qui n'existe que par la publicit,--c'est qu'on en abuse
singulirement.--Ainsi, j'ai l toutes les mdailles dnonces par les
journaux,--et je n'ai pas retrouv _un seul_ des noms dont les ouvrages
avaient attir au Louvre l'attention et les loges.

Cela a presque l'air d'une gageure,-- moins que les mdailles ne soient
aujourd'hui une consolation.

[GU] LES ORDONNANCES DE M. HUMANN.--En arrivant dernirement  Paris,
j'ai lev les yeux sur une petite fentre situe sur un des toits qui
avoisinent mon logis,--et je l'ai vue fort change.--A mon dernier
voyage, elle tait riante et frache,--les capucines s'y mlaient aux
volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.

Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec
des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui
travaillait l tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce
n'est sur ses fleurs,--ou sur quelque flatteur de papillon qui, arriv
au milieu de Paris, je ne sais comment,--traitait la fentre en
vritable jardin,--et faisait semblant de humer, en droulant sa trompe,
un miel que n'ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans
soleil.

Mais alors--les fleurs taient sches,--la verdure tait jaunie,--on
voyait que depuis longtemps elles n'avaient pas t soignes.

Je rencontrai dans la rue--la Smiramis de ce jardin suspendu.

--Ma jolie voisine,--lui dis-je,--pourquoi ngligez-vous votre
jardin?--Quelle passion a donc dtruit celle que vous aviez pour les
fleurs?

--Hlas! me dit-elle,--je ne demeure plus l-haut,--mon propritaire
_m'a augmente_, parce qu'on a augment les impts de sa maison,--et je
n'ai pu rester.

Et alors, j'ai dcouvert le mauvais ct de l'ordonnance de M. Humann.

On a cri  l'illgalit, et on a eu tort,--et tout le bruit qu'on fait
en France  ce sujet, en ce moment, n'est absolument que pour faire du
bruit.

Ds l'instant que les Chambres ont vot un impt, il faut qu'il soit
peru,--et tout ce qui peut en assurer la perception n'est point
illgal, mais cela peut tre injuste et cruel.--Le ministre prtend
qu'il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six
maisons qui ne sont pas imposes;--il y a l une grosse erreur
volontaire.--Une vieille loi ne soumet  l'impt les maisons
nouvellement construites que la troisime anne de leur construction, et
ces maisons exceptes sont comptes dans les cent vingt-neuf mille
quatre cent quatre-vingt-six.

C'est le droit du ministre de percevoir l'impt vot et de dcouvrir
les maisons et les chambres qui ont chapp jusqu'ici; c'est mme un
devoir  certains gards, car par ce moyen on pourra faire une
rpartition plus gale.--S'il y en a qui ne payent pas, il y en a qui
payent trop;--mais le fisc a peu l'habitude de rendre.

Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dnonce aux
loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient
plus besoin de recevoir qu'ils ne peuvent donner;--pauvres gens qui
auront  conomiser sur le pain qu'ils ont tant de peine  gagner--de
quoi payer l'air qu'on dcouvre aujourd'hui qu'ils respirent
clandestinement et illgalement.

Et puis ensuite, aprs avoir fait _rendre  l'impt tout ce qu'il peut
rendre_, image qui fait ressembler le pays  un citron entre deux
grosses mains,--on ne manquera pas de trouver qu'il ne _rend_ pas assez.

C'est ainsi qu'autrefois on permettait de passer aux barrires de Paris
de petites quantits de vin et de viande;--on a supprim cette
tolerance, qui ne s'appliquait qu'aux plus pauvres.

Cela est lgal comme l'ordonnance de M. Humann, mais cela est
injuste,--mais cela est triste,--et ce n'tait pas  un gouvernement qui
a pris les affaires _au rabais_,--qu'il convenait de rcler ainsi le
fond des pauvres cuelles.

[GU] Dcidment le ministre Thiers cote cher;--c'est  cause du
dficit qu'on m'a fait timbrer les _Gupes_--et donner chaque mois
quelques centaines de francs au gouvernement.

Voici maintenant qu'on cherche de nouveaux expdients; un ministre
Thiers est une jolie chose,--mais une chose de luxe dont il ne faut pas
se passer trop souvent la fantaisie.

Voil la vrit sur l'ordonnance Humann,--comme je vous la dis sur les
autres choses de ce temps.

[GU] DE L'HOMICIDE LGAL.--Il existe  Paris une compagnie d'assurance
contre les amendes et les dommages-intrts que peuvent encourir les
conducteurs de voitures lorsqu'ils crasent quelqu'un,--c'est--dire
que, moyennant une prime paye annuellement, on peut se livrer  coeur
joie  l'_homicide par imprudence_,--crime prvu, qualifi et puni par
tous les codes.--De l  une compagnie d'assurance contre les mauvaises
chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l'exercice de leur
profession, il n'y a qu'un pas, et un pas et demi  l'assurance contre
le chagrin que la justice voudrait faire  MM. les assassins.

Il faut dire que cette compagnie est autorise par le gouvernement.




Septembre 1841.

Diverses rponses.--L'auteur rassure plusieurs personnes.--M. Mol.--M.
Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La vrit sur plusieurs
choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les troubles.--Ce que c'est
qu'une foule et une masse.--Le peuple des thtres et le peuple des
journaux.--L'vque d'vreux et l'archevque de Paris.--Dnonciation
contre les savants.--M. Montain.--En quoi M. Duchtel ressemble 
Chilpric.--Le suffrage universel.--Navet.--La pudeur d'eau douce et
la pudeur d'eau sale.--Les ftes de Juillet.--Apparition de plusieurs
phnomnes.--Toujours la mme chose.--Les banquets.--M. Duteil et M.
Champollion.--Voyage du duc d'Aumale.--Est-ce une pipe ou un
cigare?--Histoire d'un dput.--Sur quelques noms.--Les bureaux de
tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En faveur de M. Ledru-Rollin.--Les
Parias.--Madame O'Donnell.


[GU] SEPTEMBRE.--Il faut que je rponde  des lettres que je reois de
divers cts:

_On dit partout_, m'crit-on, _que ce n'est plus vous qui faites les_
GUPES.

RPONSE.--Et qui donc alors?--Est-ce vous, mon bon monsieur!--Est-ce
celui qui vous le dit? Est-ce quelque autre? Nommez-moi, dsignez-moi
l'auteur des _Gupes_,--que je le connaisse.--Jusque-l, ayez la bont
de croire ceci:--_que je n'ai jamais crit une ligne sans la signer, et
que je n'ai jamais sign une ligne sans l'avoir crite_.

Je continue _ faire les_ GUPES,--je les _fais seul_.--_Personne autre
que moi n'y a jamais crit une ligne;--personne n'y crira jamais une
ligne._

Quand il m'arrivera de ne plus vouloir _faire les_ GUPES,--et nous n'en
sommes pas l,--les _Gupes_ finiront.--Mon essaim restera avec moi;--je
ne le vendrai, je ne le louerai, je ne le donnerai  personne.--S'il
arrive que je n'aie plus le courage de rire de ce qui se passe,--si de
dgot j'en dtourne les yeux et les oreilles, mes _Gupes_ resteront 
butiner dans la pourpre de mes roses;--elles prendront leurs invalides
avec moi, dans mon jardin;--mais jamais leur escadron aux cuirasses d'or
n'obira  un autre matre.

Ceci est clair,--n'est-ce pas?

[GU] _Un monsieur voyage dans le Midi,--sous votre nom,--et accepte
beaucoup de dners._

RPONSE.--1 Je ne suis jamais all dans le Midi.--Une seule fois, en
allant en Suisse,--comme j'arrivais  Lyon au mois de mai, et que je
voyais le printemps  gauche et l'hiver  droite,--j'eus fort envie de
descendre le Rhne au lieu de me diriger vers Genve;--mais je me
rappelai  temps que j'tais attendu.

2 Je ne dne jamais en ville.

Nanmoins,--je remercie ledit monsieur--de me mettre  mme de connatre
d'aussi bonnes dispositions  mon gard de la part de quelques habitants
du Midi,--et je compatis d'avance au chagrin qu'il aura quelque jour
d'tre reconnu par quelqu'un et chass  coups de bton,--comme il le
mrite.

[GU] _Votre absence de Paris vous fait le plus grand tort._

RPONSE.--Qu'appelez-vous mon absence de Paris?--Mon absence de Paris;
mais voici une lettre de M. _Lon Gozlan_ qui m'crit: J'ai vu hier
votre barbe aux Varits.

En voici une de M. _d'pagny_,--qui a la bont de m'inviter  faire
partie du comit de lecture du thtre de l'Odon.

Je ne suis pas toujours  Paris,--mais je ne suis pas toujours
ailleurs.--On va vite  Paris  vol de gupes, quand on n'en est qu'
seize heures par les messageries.--J'y suis aujourd'hui, plus prs de
vous que vous ne le croyez, que vous ne le voulez, peut-tre. Je n'y
serai pas demain;--mais savez-vous si je n'y serai pas
aprs-demain?--m'avez-vous jamais connu autrement que libre et
vagabond?--Croyez-vous que j'aie envie, comme une partie des bons
Parisiens, de passer mon t  aller voir un dimanche les fortifications
de Vincennes, un autre o en sont les fortifications de Belleville?
Suis-je donc un forat? pensez-vous que j'aie rompu mon ban parce que
quelqu'un m'a vu pcher des _crevettes_ et des _quilles_ sur les ctes
de Normandie,--et croyez-vous que je ne sais plus ce qui se passe?

[GU] Est-ce vous,--messieurs Soult, Humann,--monsieur Martin (du Nord),
etc., etc.; est-ce vous, messieurs, qui avez la bont de craindre que
mon absence de Paris ne m'empche de savoir ce que vous
faites?--Tranquillisez-vous, bonnes mes,--je sais que vous tes dcids
 passer la session qui vient,--que vous n'tes pas srs de la Chambre,
et que, si l'adresse n'est pas favorable, vous tes dtermins  la
dissoudre et  faire des lections.

Est-ce bien cela, messieurs?

Ai-je besoin d'tre  Paris pour savoir que M. Guizot n'a,  ce sujet,
qu'une seule inquitude,-- savoir que le roi ne consente  des
lections qu'autant qu'elles seraient faites par M. Mol?

Ai-je besoin d'tre  Paris pour savoir que M. Mol et M. Guizot sont
parfaitement d'accord sur ce point qu'ils ne peuvent s'accorder
ensemble?

C'est comme si j'avais besoin d'tre  Chartres pour savoir que M.
Doublet de Boisthibaut, avocat du barreau de cette ville,--homme
trs-rudit et factieux,--auteur d'un ouvrage estim sur le systme
pnitentiaire--et de plusieurs Mmoires couronns par des acadmies de
province, etc., vient de mettre le comble  sa gloire en faisant
distribuer  ses amis un distique latin,--commenant par ces mots:

                 Clam contra tabulas.....

distique que je ne puis citer, par la raison pour laquelle la _Gazette
des Tribunaux_, dont M. Doublet est le correspondant ordinaire, n'a pu
l'insrer.

[GU] _Les chiens lches et hargneux aboient aprs vous quand vous n'tes
pas l._

RPONSE.--Je me suis quelquefois efforc de me mettre en colre dans de
semblables circonstances, je n'ai jamais pu y russir.--D'ailleurs, je
ne puis rien infliger de pis  ces gens-l que leur propre lchet.

[GU] LA VRIT SUR PLUSIEURS CHOSES.--L'autre jour, la mer commenait 
remonter, et le soleil achevait de se coucher derrire de gros nuages
gris;--entre les nuages et la mer il restait un espace o le ciel pur
tait d'un bleu ple, avec lequel se fondaient harmonieusement des
teintes jaunes et oranges.--A l'horizon, au-dessous de ces couleurs
brillantes, la mer tait d'un bleu sombre presque noir.

Plus prs de moi, claire obliquement par les derniers rayons du soleil
affaibli,--elle tait d'un azur ple et mal glac par grandes
taches--comme de grands miroirs;--ici d'une belle couleur d'algue
marine,--l d'un jaune peu lumineux.

Je revenais de pcher des plies et des crevettes,--et, arriv sur le
sommet d'une petite colline qui conduit  ma demeure, je me retournai
pour voir le beau spectacle de toutes ces belles couleurs enchsses
dans l'ombre et la nuit.

Quelqu'un me dit: Bonsoir, voisin, et je reconnus un habitant de la
commune que j'habite,--un ancien militaire qui vit au bord de la mer
avec sa petite retraite--et venait jouir comme moi de ce spectacle
_gratis_, proportionn  ses moyens.--Nous prmes deux _stalles_
voisines sur le thym sauvage qui tapisse cette colline,--et nous
regardmes le ciel et la mer, puis nous parlmes de choses et d'autres.

--Il parat, voisin, que les choses vont bien mal l-bas, me dit-il en
me dsignant de la main la route que suivaient de gros nuages qui
portaient de la pluie aux Parisiens.

Et, comme je ne rpondis pas,--il continua:

J'ai lu LE _journal_ ce matin,--tout va mal;--la France entire est en
combustion.--Le journal tait tout rempli de protestations de diverses
_villes_ et _cits_ contre l'ordonnance de M. Humann,--et ces
protestations, signes des _citoyens les plus honorables_,  ce que dit
LE _journal_,--taient faites plus contre le gouvernement actuel et
contre ses allures--que contre l'ordonnance de recensement, qui n'est
qu'un prtexte.--Il en arrive de tous les coins de la France.

D'autre part, les gardes nationales de _partout_--envoient des adresses
emphatiques  la garde nationale de Toulouse, et ces adresses servent
encore de cadre  des paroles de haine contre le gouvernement de
Louis-Philippe.

Les lves des coles sont alls porter des compliments  M. de
Lamennais--et faire assaut de phrases menaantes et rpublicaines avec
M. Ledru-Rollin, le nouveau dput de la Sarthe.

D'aprs cela, voisin, il est vident que les citoyens les plus
honorables de toutes les villes de France,--toutes les gardes nationales
et toute la jeunesse,--en un mot que la France entire ne veut plus de
Louis-Philippe.

Les Franais sont braves, voisin; et, puisque _le pays tout entier_ est
si parfaitement d'accord,  ce que dit LE _journal_, et contre le
gouvernement de Juillet et pour la Rpublique,--on ne s'en tiendra pas 
envoyer des phrases boursoufles aux journaux.--J'en suis encore 
comprendre comment, aprs une manifestation aussi universelle, on n'a
pas renvoy, hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclam la
Rpublique ce matin.--Aprs cela, comme nous n'avons les nouvelles que
de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est  l'heure qu'il
est,--et pour moi, quand je suis arriv sur la cte,--comme il faisait
encore jour, j'ai port les yeux sur la jete du Havre, o nous ne
voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c'tait
toujours le drapeau tricolore qui y flottait.

--Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je,--les choses ne vont pas tout 
fait aussi mal que vous le pensez.--Quel journal lisez-vous?

--Un journal que me prte un de mes voisins,--le _National_.

--Eh bien! si vous lisiez le _Journal des Dbats_,--que ceux qui le
lisent d'habitude appellent aussi LE _journal_,--vous verriez que tout
est parfaitement tranquille,--que la garde nationale, les populations et
les coles, sont animes du meilleur esprit.

--Vous me rassurez.

--Je ne vous ai pas dit, mon voisin,--que cela ft non plus la vrit.

--Que voulez-vous que je croie alors?

--Ni l'un ni l'autre;--mais raisonnons un moment: la dduction que vous
tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement
juste;--si le pays est si parfaitement d'accord, rien ne peut s'opposer
 sa volont;--je puis vous affirmer qu'on n'a, cependant, jusqu'
prsent, prononc ni la dchance de Louis-Philippe, ni l'installation
de la Rpublique;--il faut donc penser que le journal se trompe ou vous
trompe;--c'est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du
feu pour allumer ma pipe.

--Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnez-moi du tabac.

--Tenez, en voici que je vous recommande;--il me vient d'un marchand de
tabac de contrebande, fournisseur du duc d'Orlans et du duc de
Nemours.--Le tabac que vend la rgie, avec privilge du roi, est si
mauvais, que les princes, qui devraient l'exemple de la soumission aux
lois,--protgent la contrebande et fument un tabac prohib.

Revenons aux protestations, aux lettres, aux adresses, etc.

Tantt _le_ journal vous dit: Cette protestation est signe de _plus de
cent cinquante noms_.

Tantt elle est revtue de la signature des _citoyens les plus
honorables_.

Tantt, aprs la lettre, vous lisez: Suit _une foule_ ou _une masse_ de
signatures, etc.

Dans une adhsion quelconque  quoi que ce soit, il faut examiner deux
choses:--le nombre et la valeur des adhrents;--en effet, vous admettez
que, sur dix hommes, il puisse arriver que l'opinion de quatre vaille
mieux que celle des six autres--si vous composez ce nombre de dix de
quatre hommes distingus par leurs connaissances, leur esprit et leur
dsintressement,--et de six choisis parmi des ignorants, des avides et
des fous.

Il ne faut pas se figurer qu'une ville tout entire--s'crie: _Nous le
jurons!_--ou _Partons_!--comme _un peuple_ d'opra.

Pour ce qui est des _protestations signes de plus de cent cinquante
noms_, il faut songer que, mme en ramenant  leurs proportions relles
les divers bourgs--appels _villes_ et _cits_ par le journal depuis
qu'ils ont protest,--on ne peut supposer une population moindre de deux
mille hommes.

--C'est la population d'tretat, qui n'est qu'un village.

--Plus de cent cinquante ont sign,--cela veut dire cent cinquante et
un;--c'est comme les gens qui, aprs avoir fait suivre leurs noms de
tous leurs titres, grades et dcorations,--disent, etc., etc., etc.,
quand ils ont fini.

Si cent cinquante et un citoyens ont sign, il s'ensuit tout
naturellement que dix-huit cent quarante-neuf n'ont pas voulu
signer,--ce qui fait une protestation beaucoup plus forte contre celle
dont on fait tant de bruit.

Pour les protestations _signes des noms les plus honorables_--ou d'_une
foule_ ou d'_une masse_ de signatures, soyez persuad que ce ne sont
qu'autant de priphrases adroites pour ne pas noncer un nombre un peu
mesquin.

Vous avez vu souvent sur les affiches de thtre.

  LE PEUPLE:                                 MM. Arthur.
                                                Lopold.
  VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES:               M. Alcindor.
                               Mesdemoiselles Anastasie.
                                              Zphyrine.

Au thtre, quand un acteur dit en scne: _Le peuple demande du pain_,
le peuple est fait par un seul monsieur qui bourdonne et trpigne dans
la coulisse;--_la foule_,--_la masse_,--_le nombre considrable_,
doivent s'entendre ainsi.--Soyez bien sr que, s'il y avait rellement
_un nombre considrable_,--_une foule et une masse_,--on n'aurait pas
manqu de vous en offrir le spectacle;--n'hsitez pas  croire que
_toute foule_,--_toute masse_ et _tout nombre considrable_, se
composent d'un nombre infrieur au plus petit des nombres noncs en
chiffres.

Pour les citoyens les plus honorables... vous ne lisez pas le journal de
M. Chambolle, voisin?

--Non.

--Si vous le lisiez, vous sauriez  quoi vous en tenir au sujet des
_citoyens les plus honorables_[A]; vous y auriez vu que les CITOYENS
LES PLUS HONORABLES _de la ville de Levignac_--_ont couru la ville avec
des cornes, des pincettes et des chaudrons_,--_chant la Marseillaise
devant la halle_,--_et ont_ COUVERT D'ORDURES _les proclamations du
prfet_.--Voyons, de bonne foi,--reprsentez-vous cinq ou six seulement
des _citoyens honorables_ que vous connaissez,--et figurez-vous-les se
livrant  de pareils exercices.

       *       *       *       *       *

[GU] Ici, j'eus un tort de pdant.--Je dis: _Ab uno disce omnes_.--Je
parlai latin  un homme qui n'est pas oblig de le savoir et qui ne le
sait pas.--En quoi je ressemblai parfaitement au mdecin malgr lui de
Molire.

[GU] Passons aux coles. Tenez, j'ai reu, il y a peu de temps, une
lettre d'un tudiant en droit.

Monsieur, me dit-il, arrive-t-il qu'un dmocrate exalt est envoy, 
tort ou  raison, pour quelques mois  Sainte-Plagie,--ou qu'un avocat
a cri  la Chambre plus haut que de coutume,--vous voyez le lendemain
dans certains journaux:--_Les dlgus_ des coles--ou _une dputation_
des coles--ont t ou a t complimenter, etc., etc.

Il y a effectivement quelques centaines d'tudiants,--toujours les
mmes, qu'on voit apparatre dans toutes les exhibitions
dmocratiques.--Mais ils ne sont _dputs dlgus_ que par leurs
convictions personnelles, sans avoir reu pour cela aucun mandat de
leurs condisciples, etc., etc.

[GU] J'aime la jeunesse, parce que c'est encore ce qu'il y a de
meilleur.--Quand elle fait des folies, c'est, d'ordinaire, par
l'exagration de quelque sentiment gnreux.--Dans dix ans d'ici, les
tudiants qui sont alls complimenter MM tels et tels riront bien de
cette dmarche,--je n'ai pas le courage de les gourmander aujourd'hui de
cette petite manie de perdre de bonnes leons de leurs professeurs pour
en aller donner de mdiocres aux dputs ou au roi.--Il faut se rappeler
les flatteries que leur a prodigues ledit roi, il y a onze ans.--Il
est juste qu'il subisse aujourd'hui l'importance qu'il leur a donne
alors.

Nous n'avons plus  parler que des gardes nationales.--On a licenci la
garde nationale de Toulouse; la premire qui lui a envoy une adresse de
flicitations a t galement licencie.--J'ai d'abord cru que c'tait
cela qui amorait les autres, et que c'tait l'ennui de monter la garde
qui poussait les gens  de semblables manifestations.--Je vous avouerai
mme, mon voisin,--que je mditais une protestation plus verte, plus
boursoufle, plus subversive, plus louangeuse  l'gard des gardes
nationales de Toulouse,--qu'aucune que vous ayez jamais lue,--ne voulant
rien ngliger pour arriver  un tel rsultat;--mais on ne continue pas 
licencier,--parce qu'on a sans doute dcouvert _le vritable nombre_ des
_nombres considrables_ de signatures qui _couvraient_ ces
adresses.--J'ai donc ajourn la mienne.

[GU] En mentionnant que certaines adresses et certaines protestations
taient _couvertes_ des signatures des _citoyens les plus honorables_,
les organes du parti dmocratique ont avou qu'ils ne donnaient pas la
mme importance  toutes les adhsions; ils admettront donc qu'on
constate que quelques-uns des signataires n'ont pas toutes les lumires
dsirables pour que leur opinion sur quoi que ce soit ait une grande
valeur,--puisqu'ils ont sign de leur croix, _ne sachant crire_.

[GU] Je ne parle que pour mmoire du renvoi par la cour royale de
Montpellier devant la cour d'assises de l'Aude de MM. V*** et
Guizard, cordonnier, pour avoir couvert une protestation de ce genre, en
faveur de la rforme lectorale, d'un _nombre considrable_ de
signatures honorables--mais fausses.

Mon cher voisin, ces protestations, ces adresses, etc., sont, pour la
plupart, envoyes toutes faites de Paris aux villes qui en demandent ou
qui n'en demandent pas,--absolument comme faisaient, sous la
Restauration, les hommes aujourd'hui au pouvoir; et bien des villes
apprennent seulement par les journaux et avec un grand tonnement
qu'elles sont livres au trouble et  la discorde. Des commis voyageurs
spciaux colportent les listes et rcoltent des signatures,--s'attachant
plus au nombre qu' une importance qu'il est difficile de discuter vu la
distance,--toujours comme faisait, sous la Restauration, le parti
libral aujourd'hui aux affaires. Il a  subir les manoeuvres qu'il a
imagines,--il les connat pour les avoir pratiques quinze ans; il aura
donc plus de facilit pour se dfendre,--mais il n'a gure le droit de
se plaindre.

Mon voisin se leva, me serra la main et partit un peu rassur,--me
laissant occup  regarder s'allumer les toiles.

[GU] Quand un fameux ministre disait:--_Laissez, laissez, qu'ils
chantent, ils payeront_,--c'est que de son temps ce n'tait pas la
_Marseillaise_ qu'on chantait.

[GU] Quand M. Rossi a t nomm pair de France, quelqu'un a crit  un
de ses cousins: Cette nomination a d vous causer une grande joie; car
moi, qui ne suis ni son parent, ni son ami, j'ai failli en mourir de
rire.

[GU] Comme on parlait, devant l'archevque de Paris, du duel, que
certains tribunaux condamnent et que d'autres acquittent,--monseigneur
Ollivier, vque d'vreux, dont on connat l'imptuosit, eut
l'indiscrtion de dire  monseigneur Affre:--Mais enfin, monsieur, si
on vous donnait un soufflet, que feriez-vous?--Monsieur, rpondit
l'archevque de Paris, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne
sais pas ce que je ferais.

[GU] A propos, il ne faut pas que j'oublie ma note pour M. Affre.

                 A MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS.

_Note  l'appui de son discours dans lequel il tche d'insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgr la grandeur et la
vnration qui l'entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu'il n'est qu'un homme._--Plusieurs journaux racontent, de la manire
suivante, une sortie du roi:

Louis-Philippe est sorti, le 29 au soir, vers neuf heures, des
Tuileries, accompagn du gnral Athalin. Il tait prcd de M. Marut
de Lombre et de deux officiers de paix. Une escouade nombreuse d'agents
de police clairait sa marche et le suivait  quelque distance. Aprs
s'tre arrt quelques instants prs de l'oblisque, le roi a gagn le
rond-point des Champs-lyses en longeant le ct droit du bois; puis il
est rentr au chteau par le mme chemin.

[GU] DNONCIATION CONTRE LES SAVANTS.--Il serait bon, je crois, de
commencer  surveiller les savants,--du moins dans l'application de
leurs thories.--J'ai dnonc,--le mois dernier,--combien les savants
philanthropes ont fait mourir de faim de malades et de
prisonniers,--sous prtexte de doter l'humanit d'un nouvel aliment.

Voici un gaillard qui marche sur leurs traces, un peu timidement encore,
il est vrai; mais soyez sr qu'il ne lui manque qu'un peu
d'encouragements, et qu'il est destin  aller loin.

M. Montain a mis sous les yeux de la Socit d'agriculture de Lyon une
nouvelle varit de pommes de terre.--L'chantillon se partage entre les
membres de la Socit d'agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle varit de solanes.

Ceci est copi textuellement sur le rapport.

On se demande naturellement quels sont les avantages de cette importante
dcouverte, si bien accueillie par une socit savante,--et dont on va
propager la culture avec tant de zle et de sollicitude.

Sans doute, c'est un norme tubercule renfermant plus de farine et de
sucs nourriciers que tous ceux de la mme espce connus jusqu'ici?

Vous n'y tes pas tout  fait;--reprenons le rapport fait par la Socit
d'agriculture de Lyon sur la pomme de terre de M. Montain:

Cette nouvelle varit de pommes de terre,  cause de sa petitesse, est
dsigne sous le nom de _pomme de terre haricot_;--_les plus grosses_
dpassent  peine _le volume d'une noisette_.

M. Montain, sans aucun doute, encourag par le favorable accueil de la
Socit d'agriculture de Lyon,--va s'efforcer de se rendre de plus en
plus digne de la reconnaissance de ses contemporains et de la
postrit.--Je suis d'avance persuad que ses efforts seront couronns
de succs, et que l'anne prochaine nous lirons dans les annales
scientifiques:

1842.--M. Montain a envoy  la Socit d'agriculture--une nouvelle
varit de la pomme de terre haricot.--Les tubercules de celle-ci sont
durs comme des cailloux et ne cuisent pas au feu; on l'appelle pomme de
terre silex.--L'chantillon se partage entre les membres de la Socit
d'agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle varit de
solanes.

Puis, d'anne en anne, de progrs en progrs:

1843.--M. Montain a envoy  la Socit d'agriculture--une nouvelle
varit de sa pomme de terre silex.--Celle-ci n'est pas moins dure que
celle de l'anne dernire, elle ne cuit pas davantage,--mais elle est
beaucoup plus petite;--son principal mrite est d'tre rentre dans la
famille des _solanes_, qui se compose entirement de plantes
vnneuses, au milieu desquelles la pomme de terre faisait une anomalie
dsagrable et embarrassante pour la science.--La nouvelle solane
rgnre--est un poison violent.--L'chantillon se partage entre les
membres de la Socit d'agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle varit de solanes.

1844.--Enfin, M. Montain est arriv au plus haut point de
perfection.--Il a envoy  la Socit d'agriculture une nouvelle varit
de pommes de terre,--qui ne produit aucun tubercule.--On peut en planter
autant qu'on veut,--on ne retrouve jamais rien  la
place.--L'chantillon se partage entre les membres de la Socit
d'agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle varit de
solanes.

[GU] C'est du reste une manie d'agriculteur et d'horticulteur dont je me
rappelle un autre exemple.--Les horticulteurs qui se respectent ont
proscrit la rose aux cent feuilles, qui reste malgr eux la plus belle
rose connue.--Il y a quelques annes, j'allai voir les roses de
Hardy,--le jardinier du Luxembourg,  Paris;--c'est la plus riche et la
plus belle collection qu'il y ait en Europe.--Je vis pour la premire
fois une admirable rose blanche,--aujourd'hui bien connue des amateurs,
 laquelle il a donn le nom de madame Hardy.

Je fis  l'habile jardinier des compliments mrits, auxquels je dus
probablement d'tre introduit dans le saint des saints,--dans une partie
mystrieuse du jardin, o il me fit voir la rose _berberidifolia_, qui
est une sorte de corcoplis pineux;--puis, me conduisant un peu plus
loin, il me dit: En voici une qui, depuis trois ans que je l'ai
_obtenue_ de graines, n'a pas donn une seule fleur.

Je n'ai pas eu occasion, depuis ce temps, de retourner au
Luxembourg,--dans le beau mois des roses, et je ne sais pas si Hardy
aura eu le bonheur de voir son rosier perdre ses feuilles. Le ciel lui
devait cela.

[GU] Voici bien longtemps que les partis crient les uns contre les
autres,--se jetant rciproquement  la tte les mmes reproches et les
mmes injures--comme des balles de paume;--hlas! mes braves gens,--vous
luttez contre quelque chose qui existait avant vous et qui vous
survivra,--contre l'avidit et contre l'orgueil, vous en avez tous
votre part;--si les uns n'en taient pas infects,--ils ne se
plaindraient pas tant d'y voir les autres en proie;--l'avidit et
l'orgueil de vos adversaires ne vous irritent tant que parce que ces
vices gnent par la concurrence votre orgueil et votre avidit.

[GU] On vient de condamner plusieurs marchands  l'amende pour avoir
laiss subsister dans leurs boutiques des dnominations que prohibe la
nouvelle loi des poids et mesures:--un picier pour avoir mis sur sa
porte: sucre  vingt _sous la livre_;--il n'y a plus de _sous_ ni de
_livre_.

Le gouvernement actuel veut prendre sa revanche de l'absurdit de 93 qui
dfendait de s'appeler _de Saint-Cyr_, parce qu'il n'y avait plus ni
_de_, ni _saints_, ni _sire_.

Peut-tre le ministre devrait-il commencer par retirer de la circulation
les monnaies diverses sur lesquelles on lit:

Deux sous,--vingt sous,--etc., etc.; il devient embarrassant de ne
pouvoir plus noncer la monnaie que l'on donne par la dnomination
qu'elle porte;--il faut donc  prsent lire et peler
ainsi:--d--e--u--x--dix,--s--o--u--s--centimes,--dix centimes.

Longtemps avant la naissance de M. Duchtel, Chilpric supprima deux
lettres de l'alphabet--avec dfense de s'en servir, sous peine d'tre
_essorill_,--c'est--dire d'avoir _les oreilles coupes_;--j'ai su
autrefois quelles taient ces deux lettres,--je l'ai oubli,--je n'ai
jamais su le motif de l'animosit qu'avait contre elles le roi
Chilpric.

Mais ce qu'il y a de triste pour le ministre, c'est que ces deux lettres
eurent leurs martyrs--comme toute chose perscute;--deux savants, qui
avaient pour elles une affection aussi mystrieuse dans ses causes que
la haine du roi,--s'obstinrent  les employer et furent
essorills;--aprs quoi ils s'en donnrent  coeur joie,--le roi
n'avait pas prvu la rcidive,--et d'ailleurs il tait au moins
difficile de couper deux fois les mmes oreilles.

[GU] LE SUFFRAGE UNIVERSEL. On ne se figure pas de combien d'embarras on
se tire avec un peu d'esprit.--Voici bien longtemps qu'on fait tous les
jours des phrases en faveur du suffrage universel en matire
d'lections;--que l'on colporte des ptitions pour la rforme
lectorale; que l'on compte, pour le conqurir, sur le tapage, sur
l'meute, sur une nouvelle rvolution.--Un droguiste anglais vient de
raliser ce rve bruyant de nos politiques.--Partisan du suffrage
universel et cependant faisant partie de la classe privilgie des
lecteurs, il a mis sur le devant de sa boutique l'avis suivant, en gros
caractres: Tous les habitants de ce district, exclus par la loi du
droit de voter, sont engags  vouloir bien me faire connatre quel est
celui des deux candidats,--Garnett et Brotherton,--auquel je dois donner
ma voix.

Beaucoup se rendirent  cet avis.--A chacun de ceux qui se prsentaient,
on ouvrait un registre sur lequel il inscrivait son nom, son adresse et
le nom du candidat de son choix.--La veille des lections, l'affiche
colle sur la devanture de la boutique fut remplace par une autre ainsi
conue:

Cent cinquante-sept citoyens m'ont engag  voter pour Brotherton, cent
vingt-trois pour Garnett.--En consquence, demain matin je voterai pour
Brotherton.

Comme on le voit, il n'y a rien de plus simple que cet expdient.--Aprs
un tel exemple, ceux de nos lecteurs partisans du suffrage universel
qui n'imiteront pas le droguiste de _Salford_,--et qui continueront 
demander bruyamment la rforme,--seront  nos yeux convaincus de ne la
point demander pour l'obtenir, mais pour faire du tapage.

[GU] Et d'ailleurs que demandez-vous?--le droit de voter.--Mais il me
semble que vous le prenez assez largement--Le roi choisit un
ministre,--M. Guizot;--nomme un prfet,--M. Mahul;--vous ahurissez M.
Guizot d'un charivari;--vous chassez M. Mahul avec des pierres et des
hurlements.--Cela me semble quivaloir pour le moins  un vote contre
eux,--et une foule de carrs de papier, se prtendant les organes de
l'opinion publique,--demandant le rgne de l'intelligence,--racontent
avec approbation les charivaris et les meutes.--Prenons le journal de
M. Chambolle, par exemple.

Le journal de M. Chambolle est un journal naf. Dernirement, le
_Journal des Dbats_ ayant dit: Une _feuille banale et strile_, sans
dsigner autrement la feuille dont il voulait parler,--le journal de M.
Chambolle a dit le lendemain: Nous rpondrons au _Journal des Dbats_,
etc.

[GU] Le journal de M. Chambolle s'est donn au ministre de M.
Thiers.--Il l'a soutenu de toutes ses forces, de toutes ses colonnes.

Aujourd'hui il enregistre avec joie les charivaris donns  M.
Guizot.--Il les appelle manifestations de l'opinion publique.

Mais voici qu'on en donne galement  M. Thiers.--Comment
apprciera-t-il ceux-ci?

[GU] Le _National_, lors de la fameuse affaire de Saint-Brain, a mis
tout au long dans ses colonnes toutes les pices du procs, le
rquisitoire, la condamnation, etc., etc.

Il a appel le jugement: _la justice du pays_.--Aujourd'hui, un jugement
aussi svre au moins vient de frapper la _Socit pltrire_, dirige
par MM. _Higonnet_ et _Laffitte_. Le _National_ n'insre pas le jugement
et maltraite le tribunal. Il accuse le prsident de partialit, etc.
Qu'a donc fait le _National_ de sa vertueuse emphase? Ses amis sont-ils
infaillibles et au-dessus des lois,--par cela seul qu'ils sont ses
amis?--Prenez garde,--messieurs,--la presse est comme ce bourreau qui,
ayant coup toutes les ttes, finit par se guillotiner lui-mme.--Jamais
un tyran, en aucun temps,--ne s'est enivr de sa puissance, n'a fait des
orgies de despotisme comme la presse.--Tous les pouvoirs sont tombs
sous ses coups.--Elle seule peut se tuer,--elle se tuera,--elle se tue.

[GU] LA PUDEUR D'EAU DOUCE ET LA PUDEUR D'EAU SALE.--Quelqu'un me
disait l'autre jour:

A cette poque des eaux et des bains de mer, il est une chose qui
frappe ncessairement l'esprit, mme le moins observateur,--c'est que la
pudeur des femmes est pour beaucoup d'entre elles une question d'usage,
de mode et de convention.

J'ai vu successivement des annes o il tait reu de montrer ses
paules, d'autres o c'tait la gorge qu'on laissait voir.--Une femme
_habille_ pour le bal, c'est--dire presque nue,--ne recevrait pas en
ce costume un homme qui viendrait lui faire une visite.--Il serait
rput inconvenant de montrer  un seul ce qu'on fera voir  deux cents
une heure aprs.

Il y a  Paris, sur la Seine, des bains froids fort  la mode depuis
quelques annes pour les femmes et surtout pour les jeunes filles, qui y
apprennent  nager.--Leur costume est exactement celui qu'on porte aux
bains de mer.--Eh bien! on ne laisserait, sous aucun prtexte, un pre y
mener sa fille ni un mari y accompagner sa femme.--Un homme qui y
mettrait le pied--ferait jeter des cris de paon  toutes les femmes qui
y barbotent.

Mais  la mer, c'est diffrent.--Au Havre, par exemple, les femmes se
baignent sous les yeux des promeneurs de la jete,--ple-mle avec les
hommes vtus d'un simple caleon,--personne ne s'en offusque.--Les
femmes pensent-elles que, de mme qu'on a longtemps permis aux marins de
jurer,--surtout au thtre,--la mer autorise bien des choses,--et qu'il
y a une pudeur d'eau douce et une pudeur d'eau sale?

A ces paroles, je fus saisi d'une indignation convenable,--et, tout en
voyant bien ce qu'avait de spcieux l'accusation de mon interlocuteur,
je m'occupai de le rfuter,--ce que je fis en ces termes:

Il faut cependant tout dire, monsieur.--S'il semble, au premier abord,
que cette pudeur, si froce dans la Seine,--soit comme les poissons de
rivire qui ne peuvent vivre dans l'Ocan--et remontent les fleuves sans
se laisser jamais entraner jusqu' leur embouchure, on doit remarquer
que les femmes, aux bains de mer, font  la chastet le plus grand
sacrifice qu'on puisse faire  aucune vertu:--elles lui sacrifient leur
beaut.

On sait l'histoire de cette vierge chrtienne qui se coupa le nez pour
chapper  la passion d'un proconsul romain.

Eh bien! vous voyez au Havre,  Dieppe ou  Trouville trois cents
femmes qui deux fois par jour renouvellent ce trait si vant.

Avec leur costume de laine,--leur veste,--leur pantalon et leur bonnet
de toile cire,--elles semblent une foule de singes teigneux qui
gambadent sur la plage.

Obliges de se baigner au milieu des hommes,--elles ont ingnieusement
imagin de s'entourer d'un voile de laideur.

Mon interlocuteur se retira humili et me laissa fier de la belle
dfense que j'avais faite en faveur du _beau sexe_.

[GU] Aux ftes de Juillet, clbres  Paris,--un plaisant, faisant
allusion aux affaires de Toulouse, avait mis le soir sur un transparent
ces quatre vers:

    L'meute est tour  tour dfendue et permise:
        Le gouvernement de Juillet,
    Selon les temps, les lieux et surtout l'intrt,
        La canonne ou la canonise.

La police n'a pas tard  faire supprimer le transparent, devant lequel
commenait  s'amasser une foule curieuse.

[GU] Il y avait aux Champs-lyses--des baraques pour les
spectacles,--d'autres pour les restaurateurs;--une avait sur sa faade
un large criteau ainsi conu: _Secours aux blesss_.

Les journaux ministriels racontaient le lendemain avec orgueil que,
dans toute la fte, il n'y avait eu personne de tu.

[GU] LES PHNOMNES.--Tout ce tumulte  propos du recensement a t fort
utile aux journaux. On sait leur embarras pendant les vacances des
Chambres,--et de combien de phnomnes, de miracles et d'accidents ils
surchargent  cette poque la crdulit de leurs lecteurs. Il commenait
 mourir pas mal de mendiants dans la besace desquels on trouvait
trente-deux mille francs en or.--Les soldats franais chapps de la
Sibrie reparaissaient  l'horizon,--ainsi que les enfants  deux ttes
et le grand serpent de mer, invent par les rdacteurs du _Figaro_ en
1829. Beaucoup de pianistes de douze ans profitaient de la situation
pour offrir cinq lignes agrables pour eux-mmes, qu'on admettait avec
empressement,--et on rendait compte dans tous les feuilletons de
l'epppppopppeee de M. Soumet.

_N. B._ Peut-tre quelqu'un des puristes qui m'honorent de leur
correspondance et qui me font des avanies priodiques au sujet des
fautes d'impression qui se rencontrent dans les _Gupes_ va-t-il
m'crire pour me faire de justes observations sur la faon dont ce mot
est crit.--Pour lui viter ce souci, je lui rponds d'avance que j'ai
essay ainsi de donner une ide de la manire dont M. Soumet prononce ce
mot quand il parle de son ouvrage.

Les affaires de Toulouse, le recensement,--les protestations, les
adresses, tout cela est venu mettre la France dans l'tat normal;--les
phnomnes sont momentanment rentrs dans leurs cartons.

[GU] TOUJOURS LA MME CHOSE.--Si dcidment il ne reste plus qu'
recommencer les choses dj faites,--ce n'est vraiment pas la peine de
s'agiter si fort.

On l'a dit avec raison, l'esprit humain marche en cercle, et il n'y a de
nouveau que ce qu'on a eu le temps d'oublier.--Plusieurs personnes en ce
temps me paraissent se hter un peu trop d'inventer certaines
choses,--que l'on se rappelle fort bien.

Espartero, duc de la Victoire, que la reine Christine appelle, dit-on,
maintenant, prince de la Sottise et marquis de la Trahison,--avait un
discours  faire.--Il a pris et rcit un discours de Bonaparte  la
Convention, sans y changer un seul mot.

M. Arzac, ex-maire de Toulouse, somm de se retirer de la
mairie,--rpta le mot de Mirabeau, et dit:

--Je ne sortirai que par la violence!

--Eh bien, monsieur, lui dit M. Duval,--je vais vous faire arrter.

M. Arzac se trouva tout  coup embarrass dans son rle,--comme tout
acteur auquel son camarade refuserait de donner la rplique.--Le cas
n'tait pas prvu.--La scne de Mirabeau finissait l,--et le maire de
Toulouse fut forc de dire:

--Je trouve cette menace une violence morale suffisante, et je me
retire.

Puis il sortit du thtre.

[GU] Le mot de M. Arzac--_violence morale_--a eu du succs.--En voici
une imitation que je trouve dans un journal de la mme ville de
Toulouse:--Le sieur Raynal, cordonnier, a t arrt;--il a subi des
_violences morales_ ayant pour but d'obtenir l'adresse d'un de ses
ouvriers. Sur son refus, on a _menac_ de l'emprisonner, et _sa fermet_
n'a pas rsist  _cette dernire preuve_. Il n'y a pas de termes assez
forts pour qualifier, etc., etc., etc.

Je voudrais savoir en quoi consistent les _violences morales_. Une
_menace_ d'emprisonnement n'est pas _violence_;--c'est cependant bien
plus terrible que les _violences morales_ dont on se plaint avec tant
d'loquence, puisque la _fermet_ du cordonnier Raynal,--qui avait
rsist aux _violences morales_, n'a pu rsister  cette _dernire
preuve_:--_la menace d'tre_ mis en prison.

[GU] LES BANQUETS.--Nos pres dnaient ensemble pour chanter, rire,
boire, manger, causer avec abandon et avec esprit.

Aujourd'hui--un dner est une action politique; on dne contre ou pour
le gouvernement, contre ou pour un principe.

C'est une chose bien ridicule que ces banquets.--Peu importe--contre ou
pour quel principe ou quel gouvernement on mange et on boit.

Un pote latin a dit de ces festins o l'on se querelle,--de ces festins
constitutionnels qu'il semblait prvoir:

    Natis in usum ltiti scyphis
    Pugnare Thracum est.

Comment n'est-on pas honteux d'avouer,--que dis-je? de publier dans les
journaux,--que c'est l'estomac charg de viandes,--la tte appesantie
par le vin, que l'on discute d'une langue paisse les intrts les plus
srieux du pays!

Mais, dans cette situation, aprs vos dners de province de huit
heures,--vous refuseriez de vendre ou d'acheter cent cinquante bottes de
luzerne,--vous vous dfieriez comme d'un voleur d'un homme qui voudrait
vous faire conclure un march ou un arrangement,--vous n'oseriez pas
dcider de tuer et de saler un des porcs de votre table.

[GU] M. DUTEIL ET M. CHAMPOLLION.--J'ai reu un dictionnaire des
hiroglyphes, par M. Camille Duteil.--C'est un livre hardiment conu et
simplement crit,--ayant moins pour but encore d'claircir les
hiroglyphes que de mettre en lumire que M. Champollion, qui en fait
son tat, n'y entend absolument rien.--Peut-tre M. Champollion
prpare-t-il un livre pour prouver la mme chose  l'gard de M.
Duteil.--Nous autres, ignorants, nous sommes forcs de nous en rapporter
aux rudits, mme pour l'opinion qu'ils ont les uns des autres.--En
attendant, voici une petite anecdote  l'appui de l'opinion de M. Duteil
sur M. Champollion.

C'tait  l'poque o M. Denon s'occupait avec tant de zle des
antiquits gyptiennes;--il recevait frquemment des cargaisons de
momies et de papyrus.--Un brave garon, peintre intelligent, nomm
Machereau,--tait charg de dmler et de copier les
hiroglyphes,--auxquels il n'avait pas la prtention de comprendre la
moindre chose.

Un jour M. Denon l'appela de grand matin, et lui dit: Mon cher
Machereau, voici de la besogne:--il faut que cela soit copi pour ce
soir; j'attends M. Champollion  dner,--je veux le rgaler de la
primeur de ces hiroglyphes au dessert;--l'original est un peu vieux,
dchir et confus,--faites-nous-en une copie nette et soigne.

Machereau se met  l'ouvrage avec ardeur;--mais  peine avait-il
commenc, qu'il renverse un encrier sur la bande de papyrus. Il ponge,
il essuie, il gratte,--impossible d'enlever l'encre et de dcouvrir une
seule des figures qu'il avait  reproduire.--Je ne vous peindrai pas son
dsespoir.--Le papyrus est perdu, disait-il,--mais si encore le malheur
n'tait arriv qu'aprs une copie faite, M. Denon aurait pu me
pardonner.

Cette ide en enfanta une autre.--Parbleu,--dit-il, depuis le temps que
je copie ces maudites images, je ne vois pas en quoi elles diffrent les
unes des autres; c'est toujours une mme kyrielle d'ibis, d'nes,
d'toiles, d'hommes  ttes de chiens, etc.--Je ne sais vraiment pas
l'importance qu'on y peut attacher;--toujours est-il que M. Denon va me
mettre  la porte si je lui avoue mon accident.--Il resta quelques
instants abattu,--puis tout  coup il se dcida  tenter un coup de
dsespoir.--N'importe,--dit-il,--je vais leur faire une vingtaine de
pages de crocodiles,--d'ibis, de taureaux,--de tout ce que je copie
d'ordinaire;--peut-tre M. Champollion ne viendra pas,--ou bien je puis
soutenir que ma copie est exacte,--et que ce n'est pas ma faute si
l'auteur du manuscrit manque de clart dans son style.

Machereau entasse les ibis, les nesses,--les vases.--M. Champollion
arrive; M. Denon invite  dner Machereau, qui refuse; mais M. Denon
insiste tellement, que Machereau est contraint d'accepter.--Le dner se
passe trop vite au gr du malheureux peintre. M. Denon lui dit:
Machereau, faites donc voir  M. Champollion ce que vous savez.

Machereau fait rpter l'ordre,--c'est une minute de gagne; mais elle
se passe, il se lve et sort.--Cent fois, disait-il en racontant sa
msaventure, j'eus envie de ne plus rentrer, de m'enfuir et de ne jamais
remettre les pieds chez M. Denon. Cependant il revient tour  tour ple
et cramoisi.--Il donne ses feuillets  M. Denon, qui les transmet  M.
Champollion:--c'tait encore une minute,--mais ce n'tait qu'une minute
pour retarder le moment o on allait dcouvrir l'imposture et l'expulser
honteusement.--M. Champollion prend les prtendus hiroglyphes,--les
examine,--les lit, et explique sans hsiter--ce qui ne voulait
absolument rien dire.

[GU] Une chose digne de quelque remarque pour les esprits justes et amis
du vrai,--c'est que cette mme poque o on prodigue tant d'injures au
souverain et  tout ce qui l'approche--est galement celle o l'on
adresse aux princes les flatteries les plus ridicules:--cela vient de ce
que ce pays est en proie  une insatiable avidit.--Il n'y a de la
flatterie  l'injure que la diffrence qui existe entre la mendicit--et
l'attaque  main arme.--Toutes deux ont le mme but et ne diffrent que
par les moyens.

Ceux-l soutiennent les abus pour en profiter,--ceux-l les attaquent
pour les conqurir.

[GU] Le 16 du mois d'aot,--le duc d'Aumale passait  Valence avec son
rgiment;--M. Delacroix, maire de la ville--et dput de la Drme, crut
que cela lui donnait le droit de haranguer le prince, et il en usa.--La
chose fut raisonnablement longue, et M. le maire crut qu'elle se
terminerait agrablement par un vivat nergique;--il s'cria, en agitant
son chapeau: _Vive le duc... d'Angoulme!_

Ce _lapsus lingu_--n'est pas sans exemples:--sous la Restauration, le
maire de la ville de Tain, dans le mme dpartement, termina un discours
au duc d'Angoulme par le cri de _Vive l'Empereur!_

Vous riez,--mais j'aurais voulu vous voir  sa place.--A cette poque,
en 1815,-- Tournon (Ardche), les mmes autorits proclamrent trois
fois, le mme jour, tour  tour _Napolon le Grand_ et _Louis le
Dsir_,--en se flicitant chaque fois de l'heureux vnement.

[GU] Revenons aux flatteries grotesques dont je voulais parler.--Les
journaux ont fort lou le jeune duc,

1 _D'avoir fum des cigares_;--une lettre que je reois m'affirme que
c'tait _une pipe_.--J'accueillerai avec gratitude les renseignements
qui me seront envoys  ce sujet;

2 _D'avoir march sans gants_;

3 _D'avoir,--tant descendu de cheval, gravi une cte comme un simple
piton._

Ds l'instant que vous n'tes plus  cheval,--vous passez  l'tat de
piton, quelque illustre que soit le sang qui coule dans vos veines.--De
bonne foi, le prince ne pouvait faire autrement,--et il n'y a pas plus
lieu de le louer de cela que de ce qu'il aurait mont la cte comme un
cavalier, s'il tait rest  cheval, etc., etc., etc.

Voir,--pour ce que je pense de ces voyages entremls de discours,--le
volume de la premire anne,--page 15.

[GU] Louis XIII disait que les harangues lui avaient fait blanchir les
cheveux de bonne heure.--_Le peuple souverain_ entend plus de discours
qu'aucun roi de ses prdcesseurs;--jusqu' ce jour il ne lui manque
aucun des ennuis de la royaut.

[GU] Il y a dans la maison du roi--plusieurs domestiques dont on est
mcontent pour des causes graves;--la reine supplie perptuellement pour
qu'ils ne soient pas chasss;--dans sa triste proccupation, elle craint
qu'un homme, livr au dsespoir, ne renouvelle contre son mari--des
tentatives auxquelles il a jusqu'ici chapp avec tant de bonheur.

[GU] Mademoiselle Esther, qui est une trs-belle fille, a personnifi
les _Gupes_ dans une pice du thtre des Varits.

[GU] Dans une ville o passait le gnral Saint-Michel,--on a peint sur
un transparent un bourgeois et un soldat se donnant la main et couronns
par un ange.--Certains journaux ont appel cela un magnifique
transparent.--Avouez, messieurs, que si ce transparent avait t fait 
propos du roi ou de quelque prince, vous l'eussiez trouv
burlesque,--comme il l'est.

[GU] Un journal de l'opposition,--qui enregistre d'ordinaire avec
enthousiasme les gueuletons divers de son parti--sous le nom de
_banquets patriotiques_, appelle un banquet ministriel--une _sance
bachique_.--Toutes ces ripailles sont galement ridicules.

[GU] Un dput allait quitter Paris; il s'habillait pour aller faire ses
adieux au ministre de l'intrieur lorsqu'une femme entre chez lui,--et,
avec l'accent de la province qu'il reprsente: Ah! monsieur, lui
dit-elle, que je suis donc aise de vous voir!--j'espre que vous n'avez
pas oubli votre filleul,--mon fils;--il faut absolument que vous
demandiez quelque chose pour lui au ministre;--vous savez le mal que mon
mari s'est donn pour les lections, etc., etc.--Le dput promet pour
renvoyer la femme. Mais, pendant qu'il attend que le ministre soit
visible, il lui revient en l'esprit--qu'il a tenu cet enfant sur les
fonts avec sa femme avant son mariage, et qu'elle l'aime beaucoup.--Il
se dcide  la dmarche;--il n'a pas pens  demander ce qu'il savait
faire;--cependant, en y rflchissant, il avise qu'il faut qu'il
s'occupe d'arts pour que sa famille ait pens  la protection du
ministre; d'ailleurs il se rappelle que le petit dessinait:--il demande
un tableau et l'obtient.--Le lendemain revient la mre du protg.

--Eh bien! j'ai votre affaire.

--Ah! monsieur.

--Oui, une copie du portrait du roi pour la ville de ***.

--Comment! une copie du portrait du roi?

--Oui; votre fils n'est-il pas peintre?

--Mais non, monsieur, il est polier-fumiste.

--Ah bien, vous m'avez fait faire l une jolie chose!--Pourquoi diable
ne me dites-vous pas que votre fils est polier-fumiste?

--Vous ne m'avez rien demand, j'ai cru que vous le saviez.

--C'est juste, j'ai tort aussi; mais alors que pouvais-je demander au
ministre?

--Les travaux de son htel.

--C'est encore juste; mais il dessinait un peu?

--Il a fait des yeux et des nez.

--C'est gal, puisque le tableau est accord, il faut le faire;--qu'il
se fasse _aider_ par un peintre avec lequel il partagera l'argent.

[GU] Depuis quelques annes, on couvre Paris de fontaines de tous
genres.--Il n'y a qu'une chose  laquelle on ne songe pas,--c'est d'y
ajouter un vase ou une cuelle au moyen desquels on puisse y boire. Je
ne sais s'il y a encore, comme autrefois,  la petite fontaine du
Luxembourg,--une coupe en fer enchane.--C'tait un exemple 
suivre;--c'est un avis que je donne  M. le prfet de la Seine.

[GU] Je l'ai dj dit,--en France,--la dmocratie n'est pas un but, elle
n'est qu'un moyen.--On ne veut pas arriver  la dmocratie, mais par la
dmocratie.--Tout le monde proclame sur les toits son propre
dsintressement;--mais que ferait l'avidit des autres  un homme
rellement et entirement dsintress!--C'est comme les marchands de
tisane qui crient leur marchandise, mais n'en boivent jamais,--et vont
avec son produit boire du vin au cabaret.

Voyez aujourd'hui, parmi les gens parvenus et ceux qui veulent
parvenir,--toutes les vellits d'aristocratie qui percent malgr
eux.--L'ancienne noblesse portait des noms de terres qui leur
appartenaient;--eux, ils prennent les noms de villes auxquelles ils
appartiennent. Croyez-vous que les petits-fils de MM. David,--Dubois et
Ollivier _d'Angers_,--Martin _de Strasbourg_ et Martin _du
Nord_,--Dupont _de l'Eure_ et Michel _de Bourges_, etc., etc., se
gneront beaucoup pour se faire des titres des sobriquets de leurs
pres?--Et, quand je dis les petits-fils,--je pourrais dire les
fils,--je pourrais dire ces grands hommes eux-mmes.

J'ai connu un honnte homme--qui s'appelait quelque chose comme Dubois;
ceci n'est pas son vrai nom, il n'est pas mauvais garon du reste,--et
je ne veux pas le troubler.--Il a mis sept ans  sparer la premire
syllabe de son nom des deux autres, et j'ai suivi sur toutes ses cartes
du jour de l'an toutes les tentatives de ces deux malheureuses lettres
_du_ pour s'carter des autres.--Les premiers essais ont t
timides;--il crivait Dubois en sparant _du_ de _bois_ d'une manire
imperceptible,--puis il augmenta un peu l'intervalle; puis un jour il
mit un B majuscule  Bois;--puis il recommena a carter ses
syllabes,--et, enfin, aujourd'hui il s'appelle tranquillement M. du
Bois.

[GU] A la fin de chaque session, on voit s'tablir de nouveaux bureaux
de tabac accords  la sollicitation de MM. les dputs.

Il faut savoir qu'il n'y a  la Chambre, sur quatre cent cinquante
membres, que vingt dputs qui ne demandent rien aux ministres;--ceci
n'est pas un chiffre crit au hasard, c'est le rsultat d'une
statistique faite par deux reprsentants, dont l'un avoue qu'il ne fait
pas partie de ce nombre de vingt.

Cette fois, les bureaux de tabac sortent de terre dans toutes les rues.

[GU] La distribution des prix de l'Universit  la Sorbonne a eu lieu
comme de coutume;--c'est un M. Collet, professeur, je crois, 
Versailles,--qui a prononc ce ridicule thme latin--que l'on est
convenu d'appeler le discours.--Il y a mis la phrase oblige contre la
littrature moderne;--ce discours est semblable  tous ceux du mme
genre, c'est un latin contourn et prtentieux.--Les femmes, qui ne se
croient pas obliges de comprendre, se dispensent d'couter;--mais les
hommes font des mouvements de tte aux endroits que, par le dbit de
l'orateur, ils supposent tre les beaux endroits.

M. Villemain a parl  son tour:--c'est  peu prs le mme discours
qu'avait prononc M. Cousin l'anne dernire;--aussi je prie mes
lecteurs de jeter un coup d'oeil sur le volume de septembre 1840.--Et
je dirai  M. Villemain,--comme je disais alors  M. Cousin: Non,
monsieur, il n'est pas vrai que les lettres conduisent  tout;--fouillez
votre mmoire, monsieur, fouillez votre conscience,--et voyez si c'est
seulement aux lettres que vous devez d'tre aujourd'hui
ministre;--rappelez-vous depuis 1815, monsieur, o vous ftes assaut
avec M. Cousin d'adulation envers l'empereur de Russie,--jusqu' ce jour
o nous sommes;--et que faites-vous, monsieur, et  quoi pensez-vous
donc,--de venir jeter dans toutes ces jeunes ttes des ferments
d'ambition?--Mais ne voyez-vous pas, monsieur, que c'est l la maladie
de l'poque,--et que votre discours, pour tre raisonnable et moral,
devrait dire prcisment tout le contraire de ce qu'il dit?--L'ducation
exclusivement littraire que vous donnez  la jeunesse est dj assez
ridicule et mauvaise comme cela,--et vous la poussez encore aux
consquences de cette ducation,--au lieu d'enseigner aux jeunes gens
la modration, au lieu de leur faire aimer la situation o le sort les a
placs,--au lieu de leur apprendre  honorer la profession de leur
pre.

[GU] Au collge de Bourbon, M. Rossi, qui prsidait la distribution des
prix,--a trait la mme question.--Eh! non, monsieur Rossi,--mille fois
non,--ce n'est pas par les lettres que vous tes arriv  tre pair de
France,--ce n'est pas vrai, vous le savez bien.

Vous tes plus prs de la vrit quand vous dites: Ne croyez pas que le
gnie des lettres soit _frivole_,--il rgnait dans la Florence au milieu
de ces _marchands_ dont les _spculations hardies_, etc., etc.

Oui,--monsieur,--le gnie des lettres n'est pas _frivole_,--ici, vous
avez raison, et vous le savez bien,--quand on est _marchand_, quand on
vend beaucoup de choses, et quand on fait des _spculations hardies_.

[GU] Messieurs Villemain et Rossi,--vous trompez tous ces jeunes gens
qui vous coutent;--il fallait leur raconter en dtail--l'histoire de
votre lvation;--il fallait leur avouer que les _lettres_ ne suffisent
pas,--qu'il faut encore la _manire de s'en servir_.

[GU] Il n'y a que deux crivains que je n'ai pas rencontrs,--disait
dernirement un tranger, c'est M. Paul de Karr et M. Alphonse Kock.

[GU] On parle de modifications dans l'uniforme de l'infanterie;--les
fournisseurs ne sont pas les seuls  remarquer que c'est toujours sous
le ministre de M. Soult--que le besoin de ces modifications, de ces
changements onreux, se fait gnralement sentir.

[GU] C'est le moment des banquets:--le parti lgitimiste est celui qui
boit le moins;--le parti de l'opposition librale et rpublicaine a des
festins plus nombreux;--le parti ministriel, des festins plus
somptueux.--Les uns et les autres sont galement ridicules.

Chaque fois qu'il se trouve que dans un repas on mange du lapin,--il se
rencontre toujours quelqu'un pour faire la vieille plaisanterie use,
qui consiste  manifester des doutes sur l'authenticit de l'animal,--
laisser souponner que c'est peut-tre un chat,-- demander  voir la
tte, etc., etc. Cette factie est tellement oblige,--qu'elle semble
faire partie de la sauce du lapin.--J'ai vu les gens les plus
respectables se dvouer et la faire en rougissant,--parce qu'il faut
qu'elle soit faite et que personne ne la faisait.

Il en est de mme d'un toast sans objet aujourd'hui comme sans rsultat
possible:--il ne se fait pas un banquet sans que quelqu'un se lve et
boive  la dlivrance de la Pologne.

[GU] EN FAVEUR DE Me LEDRU-ROLLIN.--Le roi Louis-Philippe a commenc
un discours par ces mots: _J'ai toujours aim les avocats._--Grand
bien lui fasse!--Me Ledru-Rollin,--avocat aux conseils du roi et  la
cour de cassation,--voulait tre dput;--il s'est prsent, il y a deux
ou trois ans, dans un collge,--o il a fait une profession de foi--dans
le sens de l'opposition dynastique,--c'est--dire assez ple et assez
modre.--Il n'a pas t lu.

Cette fois,--il s'agissait de remplacer Garnier-Pags:--il a formul un
discours furibond,--dont son prdcesseur, homme d'esprit et de
got,--n'aurait pas consenti,--au prix de sa vie,-- prononcer une seule
phrase.

C'tait un ramassis des lieux communs qui tranent dans tous les
journaux;--la chose a eu grand succs.

On fait en ce moment un procs  Me Ledru,--on fait une sottise.--Le
gouvernement de Juillet serait sauv s'il pouvait amener tous ses
adversaires  des professions de foi aussi claires et aussi prcises.

Le discours de Me Ledru n'est justiciable que du ridicule.--Ce n'est
pas d'aujourd'hui que je m'aperois que le gouvernement constitutionnel
est un mensonge.--S'il n'en tait pas ainsi, un candidat aurait le droit
de dire  des lecteurs:

Messieurs, mon intention est de hacher le roi Louis-Philippe comme
chair  pt.

Si les lecteurs ne sont pas d'avis que le roi soit mis en pt,--ils ne
donnent pas leur voix au candidat,--et tout est fini.

Si, au contraire, ils dsirent que le roi Louis-Philippe soit mis en
pt,--vous aurez beau obliger l'avocat  dguiser sa pense,--il
trouvera bien moyen de se faire comprendre;--et non-seulement il aura le
vote de ceux qui dsirent voir le roi en pt,--mais aussi de beaucoup
de ceux qui ne le veulent pas, et qui auraient vot contre cette motion
si le candidat avait pu s'expliquer clairement et sans ambages.

Je ne sais, mais il me semble que, dans la guerre que se font la presse
et le gouvernement, ils agissent--comme les seigneurs japonais quand ils
ont une affaire d'honneur:--chacun des adversaires se donne  soi-mme
un coup de couteau,--pour humilier son ennemi par le sang-froid avec
lequel il mourra.--J'ai lu cela dans des livres de voyageurs.

[GU] Me Ledru se plaint des privilges,--il fait bon march de son
privilge d'lecteur, qui ne lui cote rien, mais il ne dit mot de sa
charge d'avocat aux conseils du roi et  la cour de cassation, qui lui a
cot _trois cent trente mille francs_.--A la bonne heure! c'tait l
une belle offrande  dposer sur l'autel de la patrie.--Mais il y a
privilge et privilge,--et c'est, en effet, une hideuse chose que les
privilges dont jouissent _les autres_.

Me Ledru prend en grand'piti les _parias_ de la socit _moderne_.
O sont-ils, matre Ledru?--montrez-les du doigt, que je les voie et que
je m'attendrisse sur eux avec vous.--Tout le monde aujourd'hui arrive 
tout,--comme vous ne l'ignorez;--tenez, matre Ledru, vous en savez un
exemple:--Il existe au Palais un avocat que l'on dit petit-fils de
_Comus_, le clbre prestidigitateur;--ce n'est pas l une origine
aristocratique,--je ne lui en fais pas un tort,--je serais plutt
dispos  lui faire un mrite de s'tre cr lui-mme;--mais cet
avocat,--qui est aujourd'hui avocat aux conseils du roi et  la cour de
cassation et dput,--doit bien rire en vous entendant parler des
_parias_ de la socit moderne.

Ah!  propos, matre Ledru,--moi qui prtends que vous aviez le droit de
faire votre discours,--je songe qu'il y a quelque chose qui a d vous
gner un moment,--c'est que comme avocat aux conseils du roi et  la
cour de cassation,--vous avez prt _serment de fidlit au roi
Louis-Philippe_, avant votre discours, et qu'il vous faut maintenant,
aprs le discours, rpter ce mme _serment de fidlit au roi
Louis-Philippe_ en qualit de dput.

[GU] La comtesse O'Donnell est morte  Paris, le 8 aot;--c'tait une
femme tellement spirituelle, qu'on lui et pardonn d'tre un peu
mchante;--si excellente, si courageuse, si distingue,--qu'elle n'et
pas eu besoin de son esprit pour tre recherche et aime.

Elle exerait une noble influence sur beaucoup des esprits les plus
distingus de ce temps-ci;--j'ai vu les plus intrpides au milieu des
succs les mieux tablis--demander avec inquitude: Qu'en pense madame
O'Donnell?

Svre avec ses amis, dans l'intrt de leur talent et de leur
rputation,--elle les dfendait en leur absence avec une noble
nergie;--elle tait encore jeune et belle,--elle tait aime;--eh bien!
au milieu de tant de raisons de plaindre une mort si inattendue,--je
n'ai pu encore trouver de piti pour elle, tant j'en ressens pour ceux
qui l'ont perdue.




Octobre 1841.

     A M. Augustin, du caf Lyonnais.--BILAN _de la royaut_.--M.
     Partarrieu-Lafosse.--La charte constitutionnelle.--L'article 12 et
     l'article 13.--Moyen nouveau de dgoter les princes de la
     flatterie.--BILAN _de la bourgeoisie_.--M.
     Ganneron.--M***.--L'orgie et la mascarade.--Madame J. de
     Rots...--La chatte mtamorphose en femme.--BILAN _de la
     pairie_.--BILAN _de la dputation_.--Une tombola.--Ce que demandent
     soixante-dix-sept dputs.--Ce qu'obtiennent quarante-deux
     dputs.--M. Ganneron.--BILAN _des ministres_.--M. Mol.--M.
     Buloz.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Thiers.--M. Guizot.--Angelo,
     tyran de Padoue.--Un oeuf  la coque.--M. Passy.--M. Dufaure.--M.
     Martin (du Nord).--BILAN _de l'administration_.--Les
     synonymes.--BILAN _de la justice_.--BILAN _de la littrature_.--Les
     Louis XVII.--La parade.--Louis XIV et les propritaires de
     journaux.--M. _Dumas_ et M. _de Balzac_.--BILAN _de la
     police_.--Facties des enfants de Paris.--Trois minutes de
     pouvoir.--BILAN _de l'glise_.--_Les bons curs._--M. Ollivier.--M.
     Chtel.--M. Auzou.--BILAN _de l'arme_.--BILAN _du
     peuple_.--_Frdric le Grand._--Le _pays_.--BILAN _de la
     presse_.--Dieu ou champignon.--La sainte ampoule et les
     crouelles.--BILAN _de l'auteur_.

    On s'est saisi du maire, et il tait sur le point
    d'tre lapid, lorsque _Augustin_, du caf Lyonnais,
    s'est mis entre lui et le peuple, et a obtenu
    qu'on le lcht. On a _exig de lui_ qu'il _quittt
    sa dcoration_ pour ne jamais la reprendre.

              (_Tous les journaux._)

....... Votre fille
    Voyait pour elle _Achille_, et contre elle l'_arme_.

              RACINE.


[GU] OCTOBRE.--_A. M. Augustin, du caf Lyonnais,  Clermont._--Vous
avez une belle position, monsieur Augustin,--je ne vous connais pas
autrement,--et je ne sais si vous en userez, si vous en
abuserez.--Permettez-moi, cependant, de me tourner vers votre gloire
naissante, comme vers le soleil levant--et de vous ddier ce
volume,--qui est le dernier de la seconde anne des _Gupes_, et qui
contient le _bilan_ de la France.


                 LA ROYAUT.

       Ab Jove principium.

[GU] Il n'y a plus de royaut.

Je vous dfie, monsieur Augustin, de trouver au caf Lyonnais un seul
Franais qui vous dise: Je n'entends rien  la politique;--tandis que
vous en trouverez beaucoup qui vous avoueront qu'ils ne sont _pas forts
aux dominos_; et qu'ils acceptent des _points_ au billard.

(Cela vient peut-tre de ce qu'au billard et aux dominos--on joue et on
perd son propre argent,--tandis qu'_ la politique_ on joue celui des
autres.)

Cet homme rare que je vous demande,--cet homme qui, dis-je, n'entend
rien  la politique,--vous ne le trouverez non plus dans aucune cole,
ni dans aucun collge,--ni dans aucun atelier.--Les Franais sont
naturellement si forts sur la politique, qu'ils n'ont pas besoin des
tudes lmentaires--pour former leurs ides et leurs convictions.

Peut-tre, me direz-vous ici, monsieur Augustin, que cela peut jeter
quelques-uns d'entre eux dans des erreurs d'une certaine importance.

Je ne le nie pas tout  fait,--monsieur Augustin;--ainsi ils ont lu dans
les _journaux_--que, _d'aprs la charte_, LE ROI joue le rle que joue
son buste en pltre bronz derrire le dos des maires,--qu'il _rgne et
ne gouverne pas_.

C'est--dire qu'il _rgne_--comme une corniche _rgne_ autour d'un
plafond.

Les Franais n'ont pas pens a regarder dans la charte si cela tait
parfaitement exact; ils auraient trouv:

Art. 13.--Le roi est le chef suprme de l'tat,--_commande_ les forces
de terre et de mer,--_dclare_ la guerre,--_fait_ les traits de paix,
d'alliance et de commerce,--_nomme_  tous les emplois d'administration
publique, etc.

Vous conviendrez avec moi, monsieur Augustin,--que la charte, pour
laquelle tant de gens se sont fait tuer et en ont tu tant d'autres
depuis quelques annes,--vaut bien la peine d'tre lue une petite fois
dans la vie d'un homme politique,--comme l'est tout le monde;--cette
ignorance ferait croire  la postrit que, comme les gyptiens, nous
avons une langue sacre, intelligible pour les seuls initis, et que
nous avons l'habitude d'crire les lois en hiroglyphes.--Disons  la
postrit--que la charte est crite en langue vulgaire,--avec les
vingt-quatre lettres de l'alphabet ordinaire,--et que dans les codes
elle remplit, en petit texte, quatre pages d'un format  peu prs
semblable  celui des _Gupes_.

_Donc_, il est parfaitement tabli que, d'aprs la charte, le roi doit
faire le mort,--que toute manifestation de sa volont,--que toute
_participation_ aux affaires, est une _violation de la charte_, et un
manque de foi  ses serments.

Et, si la _charte_ parat dire le contraire, c'est qu'elle est paye par
la police.

_Charte_, art. 12.--La personne du roi est inviolable et sacre, ses
ministres sont responsables. Au roi seul appartient la puissance
excutive.

On dit: La France est perdue par le _gouvernement personnel_,

C'est--dire, la participation du roi aux affaires.--La charte, il est
vrai, dfend d'attaquer la personne du roi par l'art. 12;--mais, comme
_par l'art. 13_ elle dfend au roi de s'immiscer en rien dans les
affaires, c'est lui qui le premier viole la charte; et, si on la viole
contre lui, ce n'est qu'aprs qu'il l'a viole le premier contre nous.

Mais, me direz-vous, monsieur Augustin, l'art. 13 dit positivement le
contraire.

Cela ne fait rien;--on a invent en sus que les ministres devaient
_couvrir_ la royaut,--et on leur a reproch de la _dcouvrir_; sans
songer que, par l'art. 12,--ils ne peuvent pas la _dcouvrir_, qu'ils la
_couvrent_ toujours de leur responsabilit.

Puis on a tabli en principe que le roi est comme un chevreuil dans une
broussaille;--tant mieux pour lui si on ne le voit pas;--mais, si les
ministres (la broussaille) en laissent voir la tte ou la patte,--on a
le droit de tirer dessus--(et vous avez vu qu'on ne s'en tient pas en ce
genre au sens mtaphorique).

[GU] Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur Augustin, combien de
fois on a essay d'assassiner le roi Louis-Philippe:--voici qu'un
monsieur membre, dit-on, d'une des socits qu'il serait temps de ne
plus appeler secrtes, aprs que depuis dix ans on n'a pas parl d'autre
chose, a tir sur le jeune duc d'Aumale;--un de ces jours on tirera sur
les princesses.

[GU] La reine, assure-t-on, n'est jamais si heureuse que lorsque ses
fils sont en Afrique, au milieu des maladies du pays,--exposs au fer et
au feu des Arabes,--parce qu'alors ils sont  l'abri des dangers plus
grands des rues de Paris.

Le _Courrier Franais_,--un carr de papier dont le plus fort rdacteur
en chef,--feu Chtelain, disait: Voil vingt ans que je fais tous les
matins le mme article avec le mme succs. le _Courrier Franais_--dit
que l'_on a t imprudent de dcerner une sorte d'ovation  un jeune
prince:--car,  son avis, c'est l ce qui a veill la pense de ce
crime abominable_.

En effet,--voici un bon moyen de faire dtester aux princes les
adulateurs; chaque fois qu'un prince recevra une flatterie, qu'on tire
dessus comme sur une bte fauve, et je rponds que les princes
redouteront les flatteries.

De bonne foi--cependant, monsieur V*** de la P***,--si, chaque
fois que le _Courrier Franais_ a _dcern des ovations_  mademoiselle
Fitzjames,--cette danseuse maigre et verte que vous savez,--un
spectateur lui avait tir un coup de pistolet du parterre de
l'Opra,--n'auriez-vous pas trouv cela un peu svre?

Enfin, monsieur Augustin, il y a en France plus de cent cinquante
journaux qui tous les jours prodiguent au roi les injures et les
sarcasmes, et plus de cent cinquante mille personnes qui rptent ces
sarcasmes et ces injures;--et vous savez, monsieur Augustin, que, dans
les habitus des cafs, si quelqu'un laissait remarquer qu'il prononce
le nom du roi sans y joindre quelque fcheuse pithte, on ne tarderait
pas  le souponner d'tre un mouchard.

Ce n'est pas qu'au fond ces gens lui en veuillent beaucoup; car pensez-y
un peu, et vous verrez que le roi n'a pas le pouvoir de faire quoi que
ce soit  n'importe qui;--ce n'est pas qu'ils le connaissent,--mais
c'est que cela a l'air intrpide et n'est pas dangereux.

Et moi-mme, en voyant dans les journaux que le roi a fait donner un des
plus beaux chevaux de ses curies au lieutenant-colonel Levaillant,--en
change d'un cheval arabe de grand prix qui a t tu sous lui lors de
l'attentat du faubourg Saint-Antoine, je ne puis m'empcher de vous
renvoyer au numro du mois de mai 1840 des _Gupes_,--o vous verrez des
rvlations difiantes sur les chevaux et sur les curies du roi.

En rsum, la couronne royale est devenue la couronne du Christ, dont
chaque fleuron est une pine,--le sceptre est le roseau drisoire qu'on
met  la main du fils de Marie.

La royaut se meurt,--la royaut est morte.

Et les potes et les prosateurs, voyant ainsi la royaut morte en
France, vont s'crier partout:

--C'est qu'il n'y a plus de _croyances_.

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous prvenir que ceci
est une btise.

Passons  la bourgeoisie,--s'il vous plat.

[GU] LA BOURGEOISIE.--C'est la bourgeoisie qui a renvers l'ancienne
royaut et l'ancienne aristocratie; le peuple n'y a contribu que de
quelques coups de fusil tirs et reus sans savoir pourquoi!

Et cela devait tre ainsi.

La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie;--l'envie
est une sorte d'amour lche et honteux;--on n'envie comme on n'aime que
ce qui a un certain degr de possibilit;--le peuple n'enviait pas le
faste et les dignits de l'aristocratie, parce que cela tait trop loin
de lui pour que ses yeux en fussent blesss.

La bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois,--avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis les talons rouges de la
finance,--les rous de comptoir, s'en sont donn  coeur joie; ils se
sont mis  jouer de leur mieux les rles de ceux qu'ils avaient
supplants, manifestant ainsi qu'ils les avaient attaqus,--non par
haine pour les renverser, mais par envie pour prendre leur place.

Les bourgeois sont entrs dans la socit comme dans une ville prise
d'assaut,--ils se sont empars de tout, ils sont devenus
tout:--gouvernement, comme dputs,--l'arme, comme gardes
nationaux,--la justice, comme jurs.

[GU] Ils se sont gorgs de tout,--ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier  lettres:--il n'y a pas une femme de
marchand qui se refuse la couronne de comtesse;--on n'ose pas n'tre que
baron,  moins de l'tre rellement.

Un de ces seigneurs de nouvelle date, ayant achet de la vaisselle
d'argent, la fait rouler par les escaliers pour la bossuer, et lui
donner un aspect de vtust, afin qu'elle ait l'air d'tre depuis
longtemps _dans sa famille_.

Une princesse de la finance,--madame J. de Rotsch..., a outrepass la
mode qui prescrit le luxe des appartements.--Quelqu'un admirait le
nouvel arrangement de sa maison: Je n'ai pas pu faire tout ce que je
voulais,--dit-elle,--M. J. de R. n'a pas voulu dpasser cent mille
francs pour ma chambre  coucher; j'ai t oblige de m'y soumettre.

Cette chambre  laquelle madame J. de R. se rsigne est arrange avec
des dentelles dont les femmes les plus lgantes portent sur elles une
demi-aune en grande toilette.

Les fauteuils de son salon,--o M. J. de R. n'a pas mis la mme
lsinerie, sont incrusts d'argent dor, au lieu de bronze.

Malheureusement pour eux--les bourgeois n'ont pas compris leur
situation: ils ressemblent  la chatte mtamorphose en femme, qui, en
voyant une souris, se jeta  quatre pattes et la poursuivit sous le lit.
Ils ressemblent  ce laquais enrichi par la banque de Law, qui, tandis
qu'on lui ouvrait _sa_ voiture, fut assez distrait pour monter derrire.
Ils ressemblent  ce garon de caf devenu millionnaire, qui, lorsqu'il
tait surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait s'empcher de
crier--_voil_!

Ils se sont accoutums pendant longtemps  attaquer la royaut.

Aussi ils ne peuvent s'empcher de se mler un peu par air et par
habitude aux nouvelles attaques dont elle est l'objet.

Ils ne voient pas, les malheureux,--que c'est leur royaut  eux,--que
c'est eux qu'on attaque,--que c'est eux qu'on dtruit.

Louis-Philippe est un roi bourgeois et le roi des bourgeois.

Ils devraient se relayer autour de lui pour dfendre de tout ce qu'ils
ont de courage et de sang chacun des poils de sa barbe: car, s'ils le
laissent renverser,--que dis-je? s'ils aident  le renverser, ils sont
perdus  jamais, ils expieront leur usurpation grotesque et la mascarade
et l'orgie  laquelle ils se livrent avec tant de confiance; leur
puissance deviendra un rve pour eux-mmes, et leurs enfants refuseront
d'y croire.

Le journal le _National_, du reste, a dclar qu'il n'y a _plus de
bourgeois_, qu'il n'y a plus de _classes parmi nous_.

La royaut se meurt;--la bourgeoisie se tue,--et les potes et les
prosateurs vont disant partout: C'est qu'il n'y a plus de _croyances_.

Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous dire que ceci est
une btise.

[GU] LA PAIRIE.--On appelle la Chambre des pairs--la chambre
aristocratique,--comme on appelle _Tuileries_ le jardin du roi, o on ne
fait plus de tuiles depuis l'an 1564.

Il n'y a plus d'aristocratie relle en France;--l'abolition du droit
d'anesse dtruit les grandes fortunes en terres et en argent, par la
division; il ne resterait donc que le relief des grands noms et la
considration du corps.--Pour le relief des grands noms, les hritiers,
pour la plupart, y mettent bon ordre; pour la considration du corps,
les journaux se chargent d'empcher qu'elle ne soit excessive; la
Chambre des pairs s'amoindrit tous les jours, et de ceux de ses membres
que la mort en te, et surtout de ceux que les ministres y mettent.

Et les potes et les prosateurs s'en vont disant: Il n'y a plus
d'aristocratie, parce qu'il n'y a plus de _croyances_.--Vous savez,
monsieur Augustin, ce que je vous ai pri de me rappeler.

[GU] LA DPUTATION.--Voici, monsieur Augustin, le grand triomphe de la
bourgeoisie:--quatre cent cinquante messieurs sont censs reprsenter
les lecteurs, qui sont censs reprsenter le reste du pays.--C'tait un
moyen d'apaiser un certain nombre de bourgeois en leur donnant part au
gteau du pouvoir et du budget;--car il faut ajouter  ceux qui sont
lus tous ceux qui pourraient l'tre,--et tous ceux qui lisent.

Dans la thorie du gouvernement constitutionnel, on avait pens qu'en
donnant  presque tout le monde une petite part du pouvoir on
intressait tout le monde  la conservation de l'ordre social;--on avait
compt sans ses nouveaux htes;--la bouche qu'on leur a donne leur a
montr la succulence du morceau,--et chacun veut le dvorer tout entier.

Autrefois, quand un fabricant de cachemires franais avait fait sa
fortune en mlant  sa laine un peu plus de coton qu'il n'en
avouait,--quand il se trouvait trop vieux pour les affaires, il passait
le reste de sa vie dans le repos,  jouer aux dominos,  pcher  la
ligne.

Mais, depuis l'invention de la reprsentation nationale,--on a remplac
ces dlassements innocents de la pche  la ligne et du jeu de dominos
par la Chambre lgislative. On est us pour ses affaires  soi; mais on
ne l'est pas pour faire celles des autres, qui ont toujours moins
d'importance que les siennes propres.

Je sais qu'il y a pour rpondre  ce que je vous dis l de grandes
phrases toutes faites,--je les sais par coeur comme vous,--ne me les
dites pas;--si je ne les dis pas moi-mme, c'est que je ne leur trouve
aucun sens.

Une fortune acquise tait le but de la vie;--maintenant ce n'est plus
qu'un chelon;--payer le cens est un sacrement, un baptme
politique;--aussi veut-on faire fortune de bonne heure;--aussi
risque-t-on gros jeu dans l'industrie et dans les affaires; aussi
voit-on un dput et un agent de change,--M. Gervais et M.
Joubert,--faire faillite dans la mme semaine.

Aussi pouvait-on supprimer le jeu sans causer de grandes privations aux
gens; et la fermeture des maisons autorises n'a-t-elle pas fait
beaucoup crier,--parce qu'on donnait en place une grande tombola
d'honneurs, de places, de fortune, de croix, etc., etc.?

Je vous l'ai dit,--il y a moins loin pour devenir ministre quand on est
dput que pour devenir dput quand on est marchand de
chandelles,--comme l'tait M. Ganneron.--Aussi la dputation n'est-elle
qu'une tape, et M. Ganneron se met-il, par moments, au nombre des
dputs mcontents, qui trouvent que les _affaires_ ne vont pas,--je
suppose qu'il ne parle pas des siennes.

M. Leboeuf a exig que madame Leboeuf ft reue  la cour.

Il y a des dputs qui s'occupent d'amliorations matrielles... de
leurs propres affaires.--En ce moment, soixante-dix-sept dputs
demandent soixante dix-sept places de prfet;--c'est une des sessions o
ils en ont demand le moins.

Sur soixante-douze places de premiers prsidents et de procureurs
gnraux de cours royales, on en a donn quarante-deux  des dputs.

J'ai charg trois de mes mouches, Mgre, Alecto et Tisiphone, de me
faire le compte exact des dputs qui ne demandent rien, ni pour eux, ni
pour leurs parents, ni pour leurs amis; je vous en donnerai le chiffre
exact un de ces jours.

[GU] D'autres ont une ambition plus creuse; ils veulent de la popularit
et des loges;--ils ne veulent pas parler pour leurs quatre cent
quarante-neuf collgues, ils veulent que la France les lise.--Ceux-l
sont dans la dpendance des journaux; il faut qu'ils se donnent  un
parti.

[GU] Car les journaux font de tout cela ce qui leur convient. Voyez le
mme discours du mme dput, rapport dans le _National_ et dans les
_Dbats_. Dans l'un,--l'honorable membre prouve que...;--dans
l'autre,--M. un tel essaye de prouver...--Dans le premier, vous voyez le
discours sem de parenthses, telles que: (Sensation profonde), (Marques
d'assentiment), (coutez, coutez), et,  la fin, cette remarquable
IMPROVISATION, etc., etc.--Dans l'autre journal, il y a aussi des
parenthses, mais elles sont diffrentes: (Interruption), (Marques
nombreuses d'improbation) et--(Le bruit des _conversations
particulires_ nous empche d'entendre la fin de cette longue
_lucubration_), ou (La voix mal assure de l'_orateur_, couverte par
le bruit des _conversations particulires_, ne parvient pas jusqu'
nous).

Etc., etc., etc.

[GU] Les questions d'intrt matriel trouvent la Chambre au moins
inattentive et souvent dserte.

La sotte invention de la tribune, qui exige une longue habitude de la
parole en public, empche de parler les hommes spciaux qui savent les
choses, pour livrer toutes les discussions aux hommes qui ne savent
rien, si ce n'est parler.

Il n'y a de suivi que les questions de ministre, c'est--dire celles
qui ont pour but de savoir si une partie de la Chambre va entrer aux
affaires, au pouvoir et au budget, sous le nom de M. Thiers, en
renversant une autre partie qui tombera des affaires, du pouvoir et du
budget--sous le nom de M. Guizot.

On a rcemment imagin les coalitions.--Une coalition est une alliance
dans le genre d'une julienne,--ou plutt du th de madame
Gibou;--alliance entre les partis les plus opposs,--les plus
htrognes, qui n'ont entre eux d'autre rapport que celui de ne pas
tre au pouvoir; alliance qui a pour but de renverser le parti qui est
au pouvoir, sauf  se disputer la place quand celui-ci sera par terre.
Chacun des partis s'engage par des promesses, que celui qui,  la fin du
grabuge, gagne la partie, a soin de ne pas tenir. Alors la fraction
renverse vient,  son tour, se joindre  ceux qui l'ont renverse, mais
n'ont pas obtenu sa place; et on renverse,  son tour, le dernier
usurpateur.

Il n'y a aucune espce de raison pour que les choses n'aillent pas
toujours ainsi,--et il est moralement et matriellement impossible,
depuis cette invention des coalitions, qu'un ministre vive plus d'une
session sans tre renvers, ou pour le moins modifi.

Si vous demandez aux grands moralistes,--en prose et en vers,--les
causes de tout cela,--il vous rpondront qu'_il n'y a plus de
croyances_. N'oubliez pas, monsieur Augustin... vous savez?

[GU] LE MINISTRE.--L'homme qui gouverne n'est pas prcisment celui qui
est ministre,--c'est celui qui va l'tre.--Avant le dernier ministre de
M. Thiers,--il y avait six mois--(les _Gupes_ l'ont dnonc en ce
temps-l) qu'on n'obissait qu' lui, qu'il dirigeait tout, qu'il
donnait des ordres aux prfets, qu'il faisait donner des croix et des
places, et prononait des destitutions.

Je vous en donnerai pour exemple M. Buloz, homme sans aucuns titres
littraires,--directeur de deux Revues et du Thtre-Franais,--nom
invent par M. Mol.--Vous le croyez peut-tre trs-perplexe, entre M.
Duvergier de Hauranne, qui lui impose des articles hostiles au
ministre, et M. Guizot, qui lui dfend de les publier sous peine de
perdre sa place?--Eh bien, pas le moins du monde; M. Buloz n'est point
embarrass: il publie un  un les articles de M. Duvergier, il promet 
chaque article  M. Guizot de n'en plus publier, et il recommence.

[GU] Quand on dit d'un ministre:--Il est vendu  l'tranger,--il trahit
le pays,--il amoindrit l'autorit,--il crase le peuple, etc.,

Cela n'a rien prcisment de bien injurieux; ce sont des paroles de
convention, que celui qui les reoit aujourd'hui disait hier  celui qui
les lui donne;

Absolument comme lorsque, dans la pice d'_Angelo, tyran de
Padoue_,--madame Dorval jouait la _Thisb_, et mademoiselle Mars
_Catarina_.--Quelque temps aprs, mademoiselle Mars joua la Thisb, et
madame Dorval prit le rle de Catarina.

Ce n'est jamais qu'une comdie et deux rles; cela a cependant un assez
grave inconvnient. Monsieur Augustin, permettez-moi de vous le
signaler.

[GU] La France, la patrie, la _gloire nationale_, la libert,
le maintien de nos institutions, le peuple, les lois, etc., etc.;
chacun de ces mots n'est qu'un plomb, une balle ou un boulet, dont
chaque personnage politique charge son pistolet, sa canardire ou son
obusier, qu'il tire sur ses ennemis politiques, c'est--dire sur ceux
qui occupent la place qu'il veut avoir ou qui veulent avoir la place
qu'il occupe.

Les meilleurs moyens s'usent;--il faut en trouver d'autres.--Pour cela,
on ne regarde pas plus  remuer le pays que cet goste dont parle un
auteur grec, qui avait mis le feu  la maison de son voisin pour se
faire cuire un oeuf; l'important est que l'oeuf soit cuit  point.

[GU] D'abord les petits moyens suffisaient; on attribuait au
_gouvernement actuel_, c'est--dire au ministre, la pluie qui tombait
ou qui ne tombait pas;--jamais on n'avait vu tant de chenilles que
_cette anne_,--la rcolte serait mauvaise,--le pain trs-cher, etc.

Ces petits moyens taient bien assez grands pour les rsultats auxquels
ils tendaient: car tout cela, c'est toujours la question de cuire
l'oeuf  la coque; il ne s'agit que de savoir si M. Passy, ou M.
Dufaure, ou M. Martin (du Nord) sera ministre.

Puis on y ajouta une petite meute,--une meute de rien, trois lanternes
casses, une pierre jete  un commissaire.

Cela russit.

La seconde fois,--il fallut six lanternes et deux commissaires;--puis,
quand on eut invent les coalitions, les partis extrmes demandrent des
concessions; on agita le pays de telle sorte, qu'on fit monter la vase 
la surface.

Et chaque fois les choses vont de mal en pis: pour un changement de
ministre, on ne fait pas moins de trois ou quatre meutes; et
maintenant on y tue plus de monde que dans les ftes et rjouissances
publiques, o il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit
blesss.

L'meute est plus frquente, plus longue, plus meurtrire, et dgnre
en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy
rentreront au ministre.

Le _National_, accus d'avoir provoqu  la haine du roi, rpond avec
raison qu'il n'a fait qu'imiter en cela--M. Thiers, qui tait au pouvoir
hier, et M. Guizot, qui est au pouvoir aujourd'hui. Il cite leurs
paroles, semblables  celles pour lesquelles il est mis en cause, et on
l'acquitte;--peut-tre et-on d au contraire faire le procs  M.
Thiers et  M. Guizot; mais les lecteurs des _Gupes_ savent ce que je
pense des procs de presse.

Mais ces pauvres grands hommes politiques, toujours occups du seul soin
de faire cuire leur oeuf  la coque, continuent  mettre le feu 
tout, btement tratres qu'ils sont envers le pays et envers eux-mmes:
car,  force de se disputer et de s'arracher le pouvoir et de se faire
aider pour le tirer  eux par des mains peu choisies,  chaque fois
qu'ils le ressaisissent et l'enlvent  leurs adversaires, ils doivent
voir qu'il est plus sali et plus dchir, qu'il en reste des lambeaux
entre les mains de leurs allis et dans la boue du champ de bataille, et
qu'aujourd'hui dj ce n'est plus qu'un dplorable lambeau.

Tout cela vient-il de ce qu'_il n'y a plus de croyances_?

Nous en reparlerons, monsieur Augustin.

[GU] L'ADMINISTRATION.--De cette mobilit du pouvoir il arrive
ncessairement qu'il n'y a pas d'administration.

Les choses vont encore  peu prs, parce que nous avons hrit de la
vieille machine administrative impriale, qui tait bien faite, et qui,
semblable  un tourne-broche, continue  tourner,--que ce soit un chien
de race qu'on mette dedans pour y remuer les pattes, ou un de ces hideux
chiens devant la nomenclature desquels Buffon a recul.--On n'est pas
nomm  une place ou  des fonctions parce qu'on est capable ou qu'on a
fait des tudes spciales, mais parce qu'on est cousin de quelqu'un ou
utile  quelque autre.

Il y a des vaudevillistes devenus prfets.

[GU] On a invent le fonctionnaire indpendant,--rouage d'une machine o
il tourne  sa fantaisie;--ceci n'a l'air que d'une btise. Mais c'est
plus fort que a n'en a l'air au premier abord, quand on sait que
l'_indpendance_ d'un _fonctionnaire_ consiste  abandonner le ministre
qui s'en va pour se tourner vers le ministre qui vient, et que c'est un
nom honnte qu'on est convenu de donner  la trahison pour la commodit
des personnes.

Est-ce au dfaut de croyances qu'il faut attribuer cela? j'en sais plus
de vingt qui me diraient oui. Vous savez ce que j'en pense, monsieur
Augustin, et je sais ce que vous en penserez tout  l'heure.

[GU] LA JUSTICE.--Il n'y a plus de justice.

Le jury a t invent sous prtexte de bon sens; il a voulu avoir de
l'esprit,--il a manqu de bon sens.

Un jur est appel  rpondre sur cette question: Un tel a-t-il fait
ceci,--ou ne l'a-t-il pas fait?--L'application de la peine ne le
regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considration.--Ce n'est
pas ainsi que fait le jury; il dcide dans sa volont--s'il lui plat ou
ne lui plat pas qu'un tel subisse telle ou telle peine; et  un appel 
son bon sens et  sa conscience sur l'existence matrielle d'un
fait,--il rpond par des dcisions aussi arbitraires que celle d'un cadi
turc.

Un journal est accus d'avoir attaqu la personne du roi,--il avoue 
l'audience qu'il a prtendu attaquer la personne du roi.

Le jury interrog rpond que l'accus n'a pas attaqu la personne du
roi.

Le journal est acquitt et explique avec les autres journaux de
l'opposition que le jury avait voulu donner une leon au gouvernement.

Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement
voult donner une leon au jury.

Cependant, s'ils approuvent que le jury,--qu'ils appellent _juges
citoyens_ et _justice du pays_ quand ils sont acquitts, comme ils
l'appellent _bourgeois sans lumires_ quand ils sont condamns;--s'ils
approuvent que le jury juge d'aprs ses opinions
politiques,--c'est--dire d'aprs le hasard qui fera que la majorit des
douze juges appartiendra  leur parti;--il doivent admettre et louer
galement qu'un jury compos autrement le condamne pour _leur donner une
leon_.--Et alors il n'y a plus de justice,--il n'y a mme plus de
semblant de justice.

Rappelez-vous, d'autre part, ce que je vous ai dit,--que, sur
soixante-douze places de prsidents et procureurs gnraux de cour
royale,--il y en a quarante-deux donnes  des dputs.

Rappelez-vous--que depuis que les marchands rendent la justice,
l'assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury
a trouv des circonstances attnuantes dans plusieurs parricides.

D'autre part encore,--avant qu'un procs politique ne vienne 
l'audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et
menacent les juges; en un mot, grce  la presse, il faut qu'un juge
aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu' la rputation de la
justice.

[GU] DE LA LITTRATURE.--Nous allons, un moment, s'il vous plat,
monsieur Augustin, parler de la littrature considre comme puissance.

Elle n'existe pas comme puissance, et elle est en train de ne plus
exister comme littrature.

La _presse_,--cela veut dire, les journaux,--s'est invente un jour
elle-mme; elle a fait semblant d'tre la littrature, tant que cela a
t utile  ses projets. Elle s'est servie de la littrature comme
certains intrigants ont essay de se servir de certains Louis XVII.

La littrature sert aujourd'hui au bas des journaux  faire la parade 
la porte,--c'est le paillasse de la troupe.

Un pote qui n'est que pote vivra pauvre, mourra de faim et mourra
inconnu.

Il ne peut pas dire comme Malherbe:--J'ai toujours gard cette
discrtion de me taire de la conduite d'un vaisseau o je ne suis que
passager.

Il faut qu'il s'agrge  un parti politique; il devra, de prfrence,
crire quelques phrases contre les tyrans et l'esclavage--(vieux style),
parce que les journaux du gouvernement ne sont lus par personne.--Il n'y
a pas d'exemple d'loges sans restrictions perfides donns par un
journal  un crivain qui n'est pas de son parti.

[GU] Le gouvernement, de son ct, ne fait de cas que des
journalistes.--Un roman, une pice de thtre, ne peuvent que dtruire
la socit; qu'est-ce que cela fait? mais un journal renverse un
ministre, et ceci est grave.

[GU] Les croix donnes  la littrature,--ce que je vous dis l n'est
pas une plaisanterie,--mais un fait, monsieur Augustin;--les croix
donnes  la littrature ne viennent pas du ministre de l'instruction
publique, mais du ministre de l'intrieur, et plus souvent encore du
ministre des affaires trangres, auquel est, en gnral, attache la
prsidence du conseil.

La littrature est aujourd'hui indpendante;--on mprise Boileau et
Racine  cause des pensions que leur faisait Louis XIV.--Louis XIV ne
trouverait pas aujourd'hui un crivain qui accepterait une pension de
lui. Il n'y a qu'une tache  cette indpendance:--c'est que les
crivains font antichambre chez les directeurs et propritaires des
journaux.

[GU] Quand la littrature n'tait pas encore affranchie, un bon ouvrage
faisait la fortune d'un homme.

Aujourd'hui, il faut travailler et vendre tous les jours;--la plume
n'obit pas  l'esprit, mais  la faim;--on n'a rien  dire, mais on a 
dner.

Les plus grands esprits de ce temps d'indpendance et d'affranchissement
sont obligs de dlayer leurs plus belles penses dans des phrases
inutiles. Les marchands de ce genre de denre se sont rendu justice, en
avouant qu'ils ne pouvaient reconnatre certainement que l'tendue d'un
ouvrage et non point son mrite. Il faut s'arranger pour taler ce qu'on
a d'esprit, de talent et de pense, sur un nombre de pages suffisant
pour en pouvoir vendre toute sa vie.

On fait des chefs-d'oeuvre,--comme les cabaretiers font de la soupe le
dimanche:--on ajoute toujours de l'eau au bouillon primitif.

On a supprim la _postrit_, ce paradis des auteurs tombs ou
affams,--parce qu'il faut manger de son vivant.

Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustin; c'est une
petite mdisance sur deux grands talents: M. de Balzac et M. Alexandre
Dumas sont brouills.

Au dernier voyage de M. Dumas, venant  Paris de Florence d'o,  la
surprise gnrale, il n'a rapport aucune nouvelle dcoration,--un ami
commun leur fait passer la soire ensemble;--ils ne s'adressent pas la
parole;--vers minuit, M. de Balzac sort et dit en passant devant M.
Dumas: Quand je serai us, je ferai du drame.

--Commencez donc tout de suite,--rpond M. Dumas.

[GU] LA POLICE.--Je ne vous parlerai de la police que pour mmoire,
monsieur Augustin;--le Franais a horreur de la police;--il s'ensuit que
les gens honorables n'y veulent pas entrer--et que cette horreur,
d'abord sans raison, finit par tre assez juste.

Dans une meute, si la police arrive au commencement, on dit: On a
donn, par une intervention maladroite, le caractre srieux d'une
meute  un rassemblement inoffensif.--Si la police attend que l'meute
se forme, on dit: Au lieu de rprimer ds l'origine les cris de
quelques gamins, la police, par sa coupable ngligence, a laiss
dgnrer un lger dsordre en une meute inquitante.

Je vous dfie, quand un mouchard arrte un voleur, de dire  la mine
quel est le voleur des deux.

Tchez, cependant, de ne pas vous tromper; car le voleur se fcherait.

L'uniforme donn aux sergents de ville tait une mesure morale et
honnte.

Mais il aurait fallu que cette mesure et t gnrale.

La presse aurait d soutenir cette mesure de tout son pouvoir;--loin de
l, elle n'a que peu ou point blm les brigands qui en ont assassin
quelques-uns dans le faubourg Saint-Antoine; mais je vous dfie,
monsieur Augustin, d'inventer une mesure, quelque gnreuse, utile,
librale qu'elle soit, qui obtienne l'assentiment sans restriction des
journaux. Il est donc rest une partie de la police et la plus grande
partie,--qui procde comme les voleurs,--c'est--dire par surprise et
par guet-apens.

Ces gens qu'on lche dans les meutes sans aucun insigne se meuvent
indistinctement sur les curieux et sur les meutiers, et frappent les
uns et les autres avec une intolrable brutalit.

C'est de la sauvagerie:--tous les agents de l'autorit doivent tre
reconnaissables  des marques distinctives; on doit punir avec la plus
grande svrit tout citoyen qui leur oppose la moindre rsistance; mais
tout citoyen a le droit de tuer comme un chien tout homme qui, sans se
faire reconnatre  un signe irrcusable comme agent avou de
l'autorit, porte la main sur lui pour le frapper ou pour l'arrter.

[GU] Les gens qui manquent de dlicatesse dans l'esprit, ou
d'imagination ou de gaiet,--tchent d'assommer les agents de la police.

Ceux qui sont plus gais se contentent de _farces_ plus ou moins
exagres.--A Paris, surtout, la police a toujours tort; il n'y a pas de
position si leve dans la police qui puisse sauver le magistrat qui
l'exerce.

Dans les dernires meutes,--la police avait fort  faire pour dfendre
le prfet contre les enfants du peuple qui voulaient absolument monter
en croupe sur son cheval blanc.--A mesure qu'on en tait un,--il en
regrimpait deux autres.

[GU] Le bourgeois de Paris, du reste, s'est fort habitu aux
meutes;--quand elle n'est pas dans sa rue ni devant sa boutique, il n'y
voit dj plus un danger. Il viendra peut-tre un jour o il n'y verra
plus un spectacle. Or, les spectateurs forment la moiti d'une
meute,--la police y est pour un quart,--les vrais meutiers pour
l'autre quart.

Seulement, ceux-ci se sauvent,--et on ne prend presque que les
spectateurs, qui, fiers de leur innocence, restent sur la place, o on
les empoigne.

[GU] Un nomm Barbet, tonnelier, est amen devant le tribunal.--Il est
accus d'avoir port le drapeau rouge:

Ce drapeau tait ma cravate. On voulait me la prendre  cause de la
couleur pour en faire un drapeau. J'ai mieux aim porter le drapeau que
de me sparer de ma cravate, qu'on m'aurait vole.

Qui sait o Barbet pouvait tre conduit pour ne pas quitter sa
cravate?--Que l'meute et russi, et M. Barbet pouvait devenir roi de
France sous le nom de Barbet Ier.

Vous froncez le sourcil,--monsieur Augustin;--Barbet vous semble un
homme dangereux pour les droits que vous avez failli tenir de la nation.

Mais soyez sr que tout ceci finira par une bouffonnerie de cette
force-l.

[GU] J'ai connu un homme qui,  la rvolution de Juillet,--voyant 
l'Htel de Ville une table ronde o taient assis des messieurs qui
crivaient, s'y assit dans un coin vacant, et apprit que par ce seul
fait il faisait partie du gouvernement provisoire; il se mit donc 
crire comme les autres; mais il eut besoin de s'absenter trois minutes.
Quelque gouvernement que l'on soit  l'improviste, quelque oblig qu'on
se trouve de consacrer son temps  son pays, la nature a des lois
inexorables;--notre homme sort et laisse son chapeau  sa place.

Il reste trois minutes et rentre,--il n'tait plus gouvernement. Un
autre monsieur s'tait assis  la place, et le repoussa du coude.--Au
moins,--dit-il,--rendez-moi mon chapeau.--On lui rendit son chapeau.

[GU] L'GLISE.--Il n'y a plus d'glise.

Ou au moins l'glise n'a plus ni force ni action. Il y a deux classes de
personnes qui vont  la messe:

Les partisans de la lgitimit,--parce que c'est une protestation contre
les doctrines librales;

Les bourgeois parvenus et les danseuses,--parce que cela est comme il
faut, et parce que l'ancienne aristocratie y allait.

Ah!--il y a aussi... les gens pieux qui y vont pour prier Dieu.

Il y a deux classes de prtres:

Ceux qui ont pris pour modle les _bons curs_ de M. de Branger,--qui
chantent  table,--prennent le menton aux filles et vont  la chasse;

Ceux qui, au contraire, voulant s'opposer au flot du libralisme, se
sont renferms dans les vieilles choses de l'glise,--parlent contre les
juifs, contre les pharisiens, contre Luther,--traitent des questions de
dogme,--ne se mlent  rien des choses de ce temps-ci,--professent les
doctrines qu'on n'attaque pas, parce qu'on ne s'en occupe gure, et une
religion qui exerce prcisment autant d'influence que celle du boeuf
Apis,--ou celle de Teutats.

Je n'appelle pas prtre--M. ***, qui n'est pas chrtien,--ni M.
Chtel, qui, sacr vque par un picier de la rue de la Verrerie, a
sacr Auzou, ancien comdien de la banlieue, lequel Auzou l'a
excommuni, et, qui pis est, mis  la porte;

Ce M. Chtel, primat des Gaules,--qui tour  tour dit la messe dans une
glise de garon,  l'entresol,--rue de la Sourdire;--dans un local,
boulevard Saint-Martin,--o il remplaait un rhinocros et un lphant,
et dans l'curie des pompes funbres.

[GU] Je ne suis pas trs-dispos  appeler prtres non plus des hommes
qui ont pris ce mtier _comme un autre_,--pour faire leurs affaires,
comme M. Ollivier,--hier cur de Saint-Roch, aujourd'hui vque
d'vreux, qui attirait du monde dans son glise au moyen de la musique
de l'Opra;

Ni celui de Notre-Dame-de-Lorette, qui _travaille_ dans une glise
Musard si mal compose, que la police est oblige d'y tenir des sergents
de ville;

Ni celui,--j'ai oubli son nom,--qui faisait annoncer dans les journaux
(un franc la ligne), avec les sous-jupes-Oudinot,--que M. Lacordaire
prcherait dans son glise _en costume de dominicain_;

Et, s'il n'ajoutait pas, comme le marchand de _crinoline, cinq ans de
dure_,--c'est que ce n'est pas une qualit que l'on prise d'ordinaire
dans les sermons.

[GU] La prtrise est  ces gens-l ce que la farine est au paillasse
Debureau: elle sert  les rendre plus grotesques.

[GU] L'ARME.--Les _baonnettes intelligentes_ inventes pour l'arme
par les journaux sont le digne pendant de l'_indpendance des
fonctionnaires_.--L'meute russie de Juillet, o on a rcompens les
soldats qui avaient pass du ct du peuple, et les meutes manques de
Lyon et autres lieux, o on a puni ceux qui avaient fait la mme chose,
ont jet quelque perturbation dans l'arme.

Les _journaux_ ont lou l'insubordination et attaqu violemment la
discipline.

Quand il a fallu rprimer des meutes, on a dit que les soldats
_assassinaient_ le peuple.

Pour plaire aux journaux, il faut qu'ils trahissent leur serment,
manquent  leur honneur, et s'exposent  tre fusills de par un conseil
de guerre,  Grenelle;--pour ne pas trahir leur serment, ne pas manquer
 leur honneur, et ne pas s'exposer  tre fusills  Grenelle, il faut
qu'ils s'exposent  tre appels assassins dans les journaux et fusills
par le peuple au coin des rues. La position est difficile;--quand, 
Clermont, ils combattaient l'meute, dont le recensement tait le
prtexte, on disait qu'ils assassinaient le _peuple_; comme s'ils
n'taient pas le peuple aussi, et comme si, en fait d'impts, ils ne
payaient pas le plus lourd de tous, l'impt de la vie et du sang!

En mme temps que vous vous plaignez de l'arme, vous faites tous vos
efforts pour rompre tous les liens de la discipline;--mais, si vous
russissiez, c'est alors que l'arme serait redoutable et odieuse.

[GU] LE PEUPLE.--Il y a un mois,--dans un chapitre des _Gupes_ adress
 M. de Cormenin,--je lui demandais ce qu'tait le peuple.--Cette
question a t fort dbattue dans les journaux depuis quinze jours.

Sur cette question comme sur les autres,--on a vu tomber

    Un dluge de mots sur un dsert d'ides.

            FRDRIC LE GRAND.

Le peuple, comme partie du pays tranche et spare, n'existe
pas.--Quand une chose existe, on doit pouvoir dire o elle commence et
o elle finit.

Quelques dissentiments politiques qu'il y ait entre vous et moi, vous ne
pouvez pas me nier qu'une pomme est une pomme.--Si vous me montrez un
soldat, et que vous me disiez: Voici un soldat,--je ne puis pas vous
rpondre: Ce n'est pas un soldat.

Le _peuple_ de certains journaux se compose des gens qui font des
meutes.

Le peuple de certains autres se compose des gens qui n'en font pas.

Le pays a absolument le mme sens.

Le pays, comme le peuple, veut dire ceux qui pensent comme nous,--ou
ceux par qui nous faisons tirer les marrons du feu.

Les journaux rpublicains appellent le _peuple_ la classe _la plus
nombreuse_.

Puis, un jour d'meute, ils disent: Le _peuple_ est sur la place.

Puis, l'meute finie, on trouve que l'meute se composait de trois cents
hommes,--dont cent cinquante spectateurs,--cinquante gamins au-dessous
de seize ans,--quarante voleurs,--et cinquante agents de police,--et une
dizaine de pauvres diables de bonne foi qui croient combattre pour la
_libert_ dont ils jouissaient sans contestation, et dont ils se sont
privs pour quelques mois.

Le _National_ a dclar qu'il n'y avait plus de bourgeois, qu'ils
taient trop mls au peuple pour qu'on pt les reconnatre.

Disons alors que le peuple est galement trop ml aux bourgeois pour
qu'on puisse le discerner.

Pourquoi alors le _National_ parle-t-il si souvent du peuple, par
opposition aux bourgeois?

Les gens qui se font tuer dans les meutes sont pris gnralement sur
les dix pauvres diables de bonne foi dont je parlais tout  l'heure.

On brle un peu,--on pille pas mal.

Et alors vous lisez le lendemain dans le _Constitutionnel_ que tout cela
aura pour rsultat heureux de ramener M. Passy aux affaires.

Le _Courrier Franais_ prfre M. Dufaure.

Le _peuple_, si respect,--si prn, si sanctifi par les partis; le
peuple, pour lequel on fait tout, pour lequel on demande tout, est une
assez heureuse invention. Si on disait, par exemple, qu'on prend ou
qu'on demande telle ou telle chose pour M. Augustin, du caf Lyonnais,
M. Augustin, du caf Lyonnais, dirait le lendemain: Mais vous ne m'en
donnez pas!

Tandis que le peuple... Qui est-ce qui peut dire: Je suis le peuple?

Et d'ailleurs on peut toujours rpondre:--Vous n'tes pas le peuple.

Voyez, du reste, monsieur Augustin, relativement au peuple, le dernier
numro des _Gupes_.

[GU] Songez seulement  l'importance qu'a une meute aux yeux de la
raison--en voyant que:

Un grand nombre des habitants des communes de Beaumont et d'Aubires se
sont battus dans les rues de Clermont pour empcher le recensement;
lequel recensement avait t fait dans les communes d'Aubires et de
Beaumont depuis longtemps dj, et n'y avait rencontr aucune
opposition.

[GU] LA PRESSE.--C'est ici, monsieur Augustin, que vous avez  me
rappeler quelque chose.

O moralistes!-- philosophes!-- potes!--qui dites: La socit tombe
en dissolution,--parce qu'il n'y a plus de _croyances_,--parce qu'on ne
croit plus  rien.

[GU] O mes braves gens! plus de croyances! Mais jamais il n'y a eu
autant de crdulit; jamais les hommes n'ont t aussi jobards et aussi
gobe-mouches; mais les peuples qui adorent et prient la fiente du grand
_lama_ sont des incrdules et des voltairiens auprs de nous.

Plus de croyances!--Mais on croit  tout;--mais on se dispute pour
tout;--mais on se bat pour tout.

Plus de croyances!-- une poque o un pouvoir aussi singulier que celui
de la presse est le seul pouvoir!

On ne croit plus  rien!--Mais coutez donc, monsieur Augustin.

La presse est un pouvoir qu'il faudrait comparer  Dieu si on ne
connaissait pas les champignons,--car il ne procde que de lui-mme.

La presse est un champignon qui s'est lev un matin sur le _dtritus_
de tous les autres pouvoirs.

La presse est une puissance nourrie de toutes les autres puissances
qu'elle a dvores.

La libert de la presse est engraisse du carnage de toutes les autres
liberts.

Elle crve d'indigestion et de plthore.

On ne croit plus  rien, dites-vous, parce qu'on ne croit plus  la
sainte ampoule, parce qu'on ne prie pas Louis-Philippe de toucher les
crouelles;--on ne croit plus  rien, parce qu'on ne croit plus  nos
vieux contes.

Vous dites qu'il n'y a plus de croyances, comme les vieilles femmes
disent qu'il n'y a plus de galanterie et plus d'amour.

On ne croit plus  rien!--mais on croit  M. Lon Faucher,--mais on
croit  M. Chambolle,--mais on croit  M. Jay.

Mais on croit aux journaux.

Mais on croit aux histoires de centenaires, de veaux  deux ttes, de
mendiants millionnaires, toujours les mmes qu'ils vous racontent quand
il n'y a ni sances des Chambres, ni crime un peu cors.

On ne croit plus  rien!--mais vous avez cru le journal le _Temps_ quand
il vous racontait que les Espagnols avaient saisi la _Victorieuse_; et,
quand il a t oblig d'insrer le dmenti du ministre, vous avez cru
aux choses qu'il vous a racontes le lendemain.

On ne croit plus  rien!--mais, quand le _National_ vous a dit:

M. Pauchet, membre du conseil gnral d'Eure-et-Loir, a vot contre le
recensement,

On lui a rpondu:

M. Pauchet n'a pas vot contre le recensement, parce qu'il est MORT
depuis plusieurs mois.

Et vous avez cru ce qu'il a plu au _National_ de vous dire le lendemain.

On ne croit plus  rien!--mais vous avez cru que le duc de Bordeaux
tait mort, parce que le _Moniteur parisien_ vous l'avait dit.

On ne croit plus  rien! mais le journal le _Sicle_ vous dit: Le
recensement va _commencer_  Paris; nous ne nous y soumettrons pas, nos
portes seront fermes. On lui rpond: Mais, monsieur le _Sicle_, il y
a quatre mois que vous tes recens--vous et votre imprimerie et vos
bureaux,--et le lendemain vous lisez le _Sicle_, et vous croyez ce
qu'il vous dit.

On ne croit plus  rien!--mais vous croyez aux _pluies de
crapauds_,--vous croyez au _serpent de mer_,--vous croyez aux
_revenants_,--vous croyez au _chou colossal_,--vous croyez  tout ce que
les journaux vous racontent.

Les journaux vous disent qu'il y a une meute  la porte
Saint-Denis,--vous allez voir l'meute qui n'y est pas;--mais la police,
aussi nave que vous, qui vient de son ct, vous prend pour l'meute et
vous empoigne.

Il n'y a plus de croyance! mais trouvez-moi dans une religion,--chez les
sauvages mmes,--croyance plus bizarre  des dogmes plus absurdes.

Quoi! vingt-quatre caractres,--vingt-quatre lettres,--arrangs de
certaines faons et mis sous vos yeux sur un carr de papier,--suffisent
pour vous rendre gais ou furieux!

Quoi! ces vingt-quatre ftiches, ces vingt-quatre idoles, selon que
celle-ci est mise avant celle-l, et celle-l avant celle-ci,--vous
imposent toutes leurs volonts!

[GU] La presse est un pouvoir immense qui n'en reconnat aucun au-dessus
de lui,--ni aucun  ct de lui.

La presse demande compte de ses actions et de ses penses au capitaine
comme au lgislateur,  l'agriculteur comme au marin,  l'artiste comme
au savant.

La presse est donc dirige par les savants, les artistes, les
agriculteurs, les marins, les capitaines, les lgislateurs les plus
illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les
plus sages et les plus rudits--pour qu'ils osent ainsi parler d'en haut
 tout le monde?

Non, la presse est dirige par des crivains--et non pas mme par les
crivains les plus illustres du pays;--il n'y en a pas dix dans tous les
journalistes dont vous sachiez les noms.

Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemble,--on ne
l'coutera pas;--mais que ses paroles arrivent par la poste, imprimes
sur un carr de papier, on ne s'avisera pas de les rvoquer en doute, si
ce n'est sur la foi d'un autre carr de papier.

Contrairement  la religion du Christ, l'esprit est une religion qui
prirait, par l'incarnation; c'est un dieu qui doit ne se manifester que
par le bruit de sa colre et de sa foudre, et qui est perdu quand il se
montre lui-mme.

Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur dmission, parce qu'il
n'y a plus de croyances  une poque o les hommes ont la charmante
navet de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du
papier et de l'encre.

[GU] Mais ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est
morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l'avait mange.
Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Dmolissez
vos arsenaux et faites des casses d'imprimerie.

Quoi! il y a une puissance comme celle-l, et ce n'est pas la royaut
qui la tient dans ses mains!--Ah! vous mritez ce qui vous arrive, et,
qui pis est, ce qui vous arrivera.

Cette puissance, vous ne savez pas la prendre; et vous lui donnez de la
force,--vous lui crez des privilges par vos sottes lois fiscales, par
votre avarice insatiable: ne vous plaignez donc pas d'tre fouetts,
puisqu'on vous paye pour cela, puisque vous faites et vendez les verges.

Libert illimite  la presse, plus de timbre, plus de cautionnement,
plus de procs,--et elle meurt apoplectique.

[GU] Vous ne savez pas la tuer,--vous ne savez pas la conqurir:--elle
vous tuera,

Puis elle se tuera aprs; car il faut aussi lui dire la vrit.

Elle peut tout contre les autres,--elle ne peut rien ni pour les autres,
ni pour elle-mme.

Elle tue, elle ne cre pas,--elle ne vit pas.

Elle mange tout et elle ne produit rien; quand elle aura tout
dvor,--elle mourra d'indigestion ou de faim.

[GU] Ainsi donc, monsieur Augustin,--vous savez comment sont les choses,
je crois vous les avoir montres avec fidlit.

Permettez-moi de vous donner un conseil: tchez qu'on tue le moins de
monde possible, ne dgradez plus personne; il y a bien assez de gens qui
se dgradent eux-mmes, vous pouvez bien attendre.

Croyez-moi, restez au caf Lyonnais,--ne livrez pas votre modeste
existence  tout ce brouhaha.--Qui sait si votre gloire n'a pas dj
produit pour vous des fruits amers,--et si on ne dit pas de vous, au
caf Lyonnais,--comme du hros d'un des spirituels dessins de
Daumier,--que vous connaissez le double blanc?

[GU] L'AUTEUR. Les choses sont _au fond_ comme elles ont toujours
t,--comme elles seront toujours.

Les hommes ne sont pas si frres qu'on le dit;  peine taient-ils trois
ou quatre au monde, qu'ils ont commenc  s'entre-tuer.

Et La Bruyre l'a dit:

S'il n'y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas 
avoir dispute, quand ce ne serait que pour les limites.

La perturbation actuelle vient de ce que le _peuple_ est un peu comme
l'ours du Jardin des Plantes: on lui jette au bout de son arbre un
gteau au haut d'une ficelle pour le faire monter,--puis, quand il
monte, on retire la ficelle.

On lui a montr depuis onze ans le gteau de trop prs,--et il est
d'autant plus irrit de ne pas le manger.

Que ce soient ceux-ci ou ceux-l,--les plus forts opprimeront toujours
les autres, comme les gros poissons mangent les petits et sont eux-mmes
mangs par de plus gros.--Que ceux qu'on appelle le _peuple_
aujourd'hui--deviennent ceux qu'on appelle le _pouvoir_,--ceux-ci
joueront  leur tour le rle du _peuple_,--qui jouera le rle que joue
le pouvoir aujourd'hui.

C'est pourquoi tout cela--m'est gal.




Novembre 1841.

     Les papiers brls.--Service rendu  la postrit.--Une phrase du
     _Courrier franais_.--PREMIRE OBSERVATION.--De la rente.--DEUXIME
     OBSERVATION.--L'infanterie et la cavalerie.--TROISIME
     OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIME OBSERVATION.--Une
     pitaphe.--CINQUIME OBSERVATION.--Rponse  plusieurs lettres.--M.
     de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M.
     Lautour-Mzeray.--Abdalonyme.--M. Eugne Sue.--M. Vry.--Louis
     XIII.--M. Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un
     rdacteur entre deux journaux.--Encore le roi et ses
     marachers.--M. Cuvillier-Fleury.--M. Trognon.--M. de
     Latour.--Charlemagne.--La Salptrire.--La police et les
     cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacit d'un carr de
     papier.--SIXIME OBSERVATION.--SEPTIME OBSERVATION.--HUITIME
     OBSERVATION.--Sur l'galit.--Un blanc domestique d'un
     noir.--Caisse d'pargne.--Les mendiants.--Aperu du _Journal des
     Dbats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIME
     OBSERVATION.--Jules Janin, pote latin.--Une caisse.--ducation des
     enfants.--DIXIME OBSERVATION.--La vrit sur Anacron et sur ses
     sectateurs.--Une lection.--ONZIME OBSERVATION.--DOUZIME
     OBSERVATION.--Post-scriptum.


[GU] NOVEMBRE.--Je commencerai cette troisime anne par rendre un
immense service  la postrit.

Comme hier,  la fin du jour, il s'levait de la terre un brouillard
froid et pais, je passai la soire devant le feu  brler des
papiers;--j'ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage
svre,--en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand
nombre. Toutes ces penses confies au papier  diverses poques, par
diverses personnes et dans des intentions diffrentes, formaient un
ple-mle assez bizarre;--il y avait des promesses et des menaces: des
paroles d'amiti, d'amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces
cartons comme dans la mmoire. En y plongeant la main et en chiffonnant
et faisant crier le papier, il me semblait entendre s'chapper une
multitude de petites voix qui toutes  la fois me rptaient ce que ces
papiers en leur temps avaient t chargs de m'apprendre.--C'tait une
singulire confusion: Merci des belles fleurs que vous m'avez envoyes,
mon ami.--CONTRIBUTIONS DIRECTES. Sommation avec frais.--M*** prie M.
Karr de lui faire le plaisir de passer la soire chez lui le.....--Je ne
sais, monsieur,  quoi attribuer.....--Eh bien, oui, je vous
crois...--Louis-Philippe, Roi des Franais,  tous ceux qui...

Et je les jetais au feu par poignes; puis je vins  rencontrer une
liasse norme de journaux, et je les brlai tous sans examen.

Et je pensai que, sans doute, je n'tais pas le seul qui profitt des
premiers jours o le foyer se rallume pour dbarrasser sa maison de
l'encombrement des journaux; je me rappelai aussi  combien d'usages
domestiques on les consacre d'ordinaire,--et je me dis: Il viendra un
jour o il ne restera plus aucun de ces carrs de papier si puissants
aujourd'hui,--un jour o les savants d'une autre poque tcheront
inutilement d'en recomposer un de fragments dshonors et de cornets
pars, comme CUVIER a fait pour les animaux antdiluviens, tels que les
_dinotherium giganteum_.--Et, dans cette triste pense, je rsolus de
laisser  mes arrire-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront
ternellement, ainsi que vous l'a appris leur diteur dans son avis du
mois dernier,--un fragment important d'un des plus redoutables de ces
tyrans de notre poque, en l'ornant d'un commentaire destin  en faire
ressortir les beauts, et  fixer le sens des passages qui pourraient
prsenter quelque obscurit  une poque plus avance, ainsi qu'on l'a
fait  l'gard de Virgile et d'Homre, qui certes n'ont jamais exerc
sur leurs contemporains une puissance gale  celle du moindre des
susdits carrs de papier. Ce passage ne peut tre long; on sait ce que
c'est qu'un commentaire. Il y a tel hmistiche de Virgile sur lequel un
seul commentateur a fait trente pages d'explications.

Je prendrai donc une phrase trs-courte et trs-rcente du _Courrier
franais_.

Pour que cet ocan reprenne son niveau, il faut que les flots montent
graduellement et lentement.

coutez donc, mes gupes, la voix de votre matre qui vous rappelle des
jardins.--Voici la belle saison finie:--les feuilles des arbres roulent
par les chemins,--la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes,--le
cerisier ses dernires feuilles orange.--La feuille de la ronce a pris
dans les bois de riches teintes de pourpre. La sve paresseuse ne monte
plus jusqu'au sommet des rameaux.--Les dahlias sont dcolors et
presque simples,--les astres seuls et les chrysanthmes de l'Inde
montrent encore leurs fleurs:--les premires, toiles inodores d'un
violet triste;--les secondes, houppes cheveles, exhalant une odeur qui
semble appartenir  la boutique d'un parfumeur.

Une pluie froide appesantit vos ailes;--rentrez, mes gupes, et cette
fois cherchez votre butin dans la poussire des vieux livres.

[GU] _Premire observation._--Pour que cet ocan reprenne son niveau,
il faut que les flots montent graduellement et lentement.

C'est de la _rente_ qu'entend ici parler l'crivain.--La rente est de
nos jours une chose assez importante pour qu'il n'ait pas hsit 
employer,  propos d'elle, une figure hardie et neuve, non pas
prcisment en elle-mme, mais par son application.--Nous ne voyons pas,
en effet, qu'aucun pote ancien ait jamais compar l'Ocan au _cinq_ ni
au _trois pour cent_; et cependant on ne peut pas leur reprocher d'avoir
t trop sobres de comparaisons ocaniennes.

Quelques personnes demanderont quel est le clbre financier qui traite
de la rente dans les colonnes du _Courrier franais_. Nous sommes fch
d'avoir  dire pour la centime fois  nos lecteurs que ce n'est pas un
financier; on pourra m'opposer ces deux vers d'_Andrieux_:

        ..... Retenez de moi ce salutaire avis:
    Pour savoir quelque chose, il faut l'avoir appris.

Cette maxime spcieuse n'a aucun sens quand il s'agit des journaux. On
est pour ou contre le pouvoir; si on est pour, tout ce qu'il fait est
bien fait;--si on est contre, tout ce qu'il fait est mal fait:--il n'y a
pas besoin d'tre financier pour cela,--ce serait mme une gne.

Ce monsieur n'est pas non plus un marin; autrement il aurait remarqu
que, lorsque l'Ocan n'a plus son niveau, ce n'est pas par l'abaissement
des flots, mais bien au contraire par leur lvation,--et que les flots,
remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.

L'crivain a crit cela comme _madame de Pompadour_ traait  sa
toilette sur la carte et envoyait  l'arme au _marchal d'Estres_ des
plans de campagne marqus avec des _mouches_.--Mais, comme l'a dit
Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.

Passons aux remarques de dtail.

_Deuxime observation._--POUR.

Nous retrouvons ce mot dans plusieurs crivains.--Mais nous ne pensons
pas qu'aucun s'en soit servi aussi  propos que notre auteur. Donnons
quelques exemples:

    Qu'on a de maux _pour_ servir sainte glise[B]!--MAROT.

Il faut que l'homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte _pour_
arriver au bonheur.--SCHILLER.

Lorsque je cherche des noms _pour_ les sentiments nouveaux que
j'prouve...--GOETHE, _Faust_.

Messieurs, je suis _pour_ les pauvres. Tous les habitants de Paris sont
mes enfants; _c'est_ les pauvres _qu'est_ les ans.

       M. DE RAMBUTEAU, prfet de la Seine.

Cherchez dans RACINE la scne entre _Achille_ et _Agamemnon_, vous
verrez _pour_ rpt quatre ou cinq fois en sept ou huit vers.--C'est un
dfaut que notre auteur a sagement vit: lisez et relisez sa phrase,
vous n'y verrez _pour_ qu'une seule fois.

Le capitaine D*** me disait: Voici un des mille avantages du
cavalier sur le fantassin:--si, aprs dner, le fantassin prend un
morceau de sucre et un morceau de pain pour son djeuner du
lendemain,--il a l'air d'un grigou et d'un meurt-de-faim; le cavalier
dit: C'est _pour_ ma jument,--et personne ne le trouve mauvais.

_Troisime observation._--QUE.

Ma chambre, ou plutt une armoire _qu_'on a faite pour me
serrer.--CHAPELLE.

    [Greek: Kreisson to m zn estin,  zn athlis]

    Il vaut mieux ne pas vivre _que_ vivre misrablement.

                      PLUTARQUE.

Attendez _que_ je chausse mes lunettes.--RABELAIS.

Notre envie dure plus longtemps _que_ le bonheur de ceux que nous
envions.--LA ROCHEFOUCAULD.

    Et vous n'aimez _que_ vous quand vous croyez l'aimer.

                   CORNEILLE, _Brnice_.

C'est  M. Rousselot, mon prdcesseur  la cour, _que_ le public est
redevable des premiers lments de l'art de soigner les pieds.--M.
LAFOREST, pdicure du roi et de Monsieur, frre du roi. 1781.

    Pour tre heureux, _qu_'est-ce donc qu'il en cote?--VOLTAIRE.

De ce temps-ci le _que_ est tomb dans une sorte de discrdit  cause
des discours de _S. M. Louis-Philippe_, o les journalistes ont cru en
remarquer plus qu'il n'est rigoureusement ncessaire. Il n'en est pas
moins vrai que tous nos bons auteurs s'en sont servis, et que le
rdacteur du _Courrier franais_, est suffisamment autoris par leur
exemple. La malveillance lui reprochera peut-tre de l'avoir employ
deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple
galement applicable aux discours du roi:

Ce _qu_'on nomme libralit n'est le plus souvent _que_ la vanit de
donner, _que_ nous aimons mieux _que_ ce _que_ nous donnons.--LA
ROCHEFOUCAULD.

[GU] _Quatrime observation._--CET.

Notre auteur s'est bien gard de commettre ici une de ces grossires
erreurs si frquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes
illettrs. Il a fait accorder le pronom _cet_ en genre et en nombre avec
le substantif auquel il se rapporte. Il n'a pas imit M. de B***, qui
crivait _cette_ exemple,--_cette_ horoscope.

Il a suivi, pour l'emploi de ce mot, _Ovide_, qui dit:

Ablatum mediis opus in cudibus _istud_.

On m'enlve _cet_ ouvrage encore sur le mtier.

Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs crivains, qui l'ont employ
absolument dans le mme sens.

Une femme priait _Scarron_ de faire son pitaphe; c'tait un compliment
qu'elle voulait obtenir, et _Scarron_ n'tait pas dispos  le donner.
Eh bien! dit-il aprs s'en tre dfendu longtemps,--mettez-vous
derrire cette porte;--il m'est impossible de faire l'pitaphe d'une
personne que je vois vivante sous mes yeux.--Elle obit, et, aprs
avoir rv un moment, il dit:

                 PITAPHE;

    Ci-gt, derrire _cette_ porte,
    Une femme qui n'est pas morte.

_Cet_ aigle en _cette_ cage.--VICTOR HUGO.

_Cinquime observation._--OCAN.

L'avocat MICHEL (_de Bourges_) a dit, en pleine Chambre des
dputs:--Un _ocan_ inextricable.--C'est une mtaphore qui quivaut
absolument  celle qui nous peindrait un _cheveau de fil en fureur_.

Me Michel n'est pas le seul avocat qui s'exprime ainsi. Consolons-le
par l'exemple de deux hommes d'un grand talent.

Me BERRYER a  se reprocher:--C'est _proscrire_ les _bases_ du
_lien_ social.

Et M. le vicomte DE CORMENIN a crit:--Le budget est un livre qui _tord
les larmes_ et _la sueur_ du peuple pour en tirer de l'or.

Ajoutons, pour consoler  leur tour ces deux messieurs, que MALHERBE a
dit:

     Prends ta _foudre_, Louis, et va comme un _lion_.

M. DE CASSAGNAC a dernirement racont, avec beaucoup d'esprit et je
dirai d'loquence, les effets du mal de mer;--seulement il se trompe
quand il dit que les anciens n'en ont pas dit un mot. PLUTARQUE, cit
par MONTAIGNE, en parle dans le _Trait des causes naturelles_, et
SNQUE a crit  ce sujet:

_Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret._ Je souffrais trop
pour penser au danger.

Plus je multiplierais les exemples,--plus je prouverais que l'emploi que
notre auteur a fait du mot _ocan_ est neuf et hardi.

[GU] _Rponse  plusieurs lettres._--Beaucoup de gens me blment de
passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C'est
incroyable tout ce qu'on a de sagesse pour les autres,--et comme on voit
clair dans leurs affaires et dans leurs intrts.

Quelqu'un m'crivait dernirement: Vous n'tes pas  Paris, vous
n'allez pas dans le monde,--vous ne savez pas ce qui se passe.--Et ce
quelqu'un terminait sa lettre par me _faire part_ de cinq ou six choses
dont j'avais parl un mois auparavant dans les _Gupes_; choses qu'il
n'avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats
ails.

J'ai souvent cherch la cause qui fait qu'on est si fort irrit contre
quelqu'un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin
de tant de spectateurs pour les belles choses qu'ils disent et qu'ils
font, qu'ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs
entr'actes d'hrosme et de grandeur?

Est-ce que l'homme qui vit seul semble dire aux autres un peu trop
orgueilleusement qu'il n'a pas besoin d'eux?

Est-ce que l'homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins 
duper,  exploiter,  trahir, une victime dont on fait tort  leur
avidit?

Est-ce que l'homme qui vit seul parat dire, en se retirant du
_commerce_ des hommes: Je ne veux plus vous donner mon amiti pour votre
amiti,--mon esprit pour votre esprit,--mon dvouement pour votre
dvouement,--ma bonne foi pour votre bonne foi,--parce que je vois que
c'est un march dans lequel je suis toujours dupe et toujours vol?

Je me suis souvent demand: Que cherche-t-on dans la socit des hommes?
Est-ce un change de services? Vous savez bien que chacun ne fait ces
changes qu'avec l'espoir de gagner et de recevoir plus qu'il ne donne.

Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous
intressent?--et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un
mot qui vous soit agrable, par combien de phrases creuses vous faut-il
l'acheter!--D'ailleurs, n'avez-vous pas les livres, qui vous parlent
quand vous voulez,--qui se taisent quand vous voulez,--qui vous parlent
de ce que vous voulez, puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre
un autre, aussi brusquement que bon vous semble? Il ne vous reste 
regretter de la conversation que le bruit de la voix: n'avez-vous pas le
souvenir qui vous raconte des histoires et l'imagination qui vous
raconte des romans?

Regretterai-je les insipides reprsentations des thtres,--quand je
vois le ciel et la mer,--et l'herbe et les fleurs, et les
insectes;--quand je suis entour de miracles sans cesse
renaissants;--quand mes journes se passent douces et calmes,--sans
craintes, sans dsirs?

Tenez,--rappelez vos souvenirs,--souvenez-vous des bonheurs rels que
vous avez rencontrs:--n'avez-vous pas song alors  les aller cacher
dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l'homme
heureux est un ennemi public et un voleur, et qu'il est prudent d'tre
heureux tout bas?

J'ai fait avec la socit--comme les marchands avec les affaires:--quand
ils ont fait fortune, _ils se retirent_. La fortune que j'ai faite se
compose de l'indiffrence et du ddain de tout ce qu'on se dispute, de
tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et
de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos dfaites, de
tous vos triomphes.

Je ne veux rien,--je ne dsire rien:--combien y a-t-il d'hommes aussi
riches que moi?

[GU] Pour en revenir aux _Gupes_,--mes fidles lecteurs n'ont pas
besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur
dise.--Il leur est gal que mes _Gupes_ traversent la Seine 
Quillebeuf ou sur le pont des Arts,--qu'elles se reposent dans les
fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dors
des ctes de Bretagne et de Normandie.--Ma vie et mes gots leur sont un
garant de plus que je n'ai aucune raison ni aucun intrt pour ne pas
leur dire vrai dans les conversations que j'ai avec eux chaque mois.

coutez bien--et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de
vous.

[GU] M. LAUTOUR-MZERAY.--Les journaux vous disent tous, les uns aprs
les autres, que M. _Lautour-Mzeray_ vient d'tre nomm sous-prfet 
BELLAC.

Rendez-moi grces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre
sous-prfet,--je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze
jours;--je vais vous dire--sa taille, ses habitudes et ses gots.

Une de mes _Gupes_ (Grimalkin) arrive de _Paris_, de la _rue Pigale_,
n 19 _bis_,--c'est l que demeure encore votre sous-prfet au moment o
je vous cris,--dans un joli appartement au rez-de-chausse, donnant sur
un jardin, qui est  lui, et qu'il cultive de ses mains,--comme faisait
_Abdalonyme_ quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.

M. _Lautour-Mzeray_,--il y a une dizaine d'annes, a cr le _Journal
des enfants_. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense
succs,--l'a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M.
Lautour, qui a aujourd'hui trente-six ou trente-huit ans, tait alors
fort jeune. Les pres de province lui crivaient pour lui demander des
avis particuliers pour l'ducation de leurs garons;--les mres venaient
le consulter pour leurs filles.

Pendant ce temps, il prenait sa place  l'Opra, dans la loge dite des
_lions_--et il allait dner au Caf de Paris, dans une calche trane
par deux chevaux bais.--A quelque temps de l, il cra le _Journal
d'horticulture_. Il ne faut pas jouer avec l'horticulture:--M. Mzeray
fut mordu; il vendit sa calche et ses chevaux, et acheta pour une
calche et deux chevaux des rosiers et des tulipes--qu'il se mit 
cultiver avec amour.

Il n'abandonna pas pour cela sa place dans la loge des _lions_, ni ses
dners au Caf de Paris;--il n'tait jardinier que le matin.--Seulement,
comme il avait chang de luxe, et que le luxe aime  se montrer, au lieu
d'tre port  l'Opra par ses chevaux,--qu'au bout du compte on est
forc de laisser  la porte, il y portait une fleur rare  la
boutonnire de son habit.

On commena par en rire, puis on l'imita; et c'est aujourd'hui une mode
presque gnrale parmi les jeunes lgants. Seulement, comme il est
fcheux d'tre clips par ses imitateurs, M. Lautour s'est vu forc de
mettre des fleurs de plus en plus clatantes. Mais  peine avait-il
imagin un nouveau bouquet, qu'un plagiaire effront l'obligeait  en
chercher un autre; il affectionnait surtout les _passiflores_.

M. Lautour-Mzeray est gnreux de ses fleurs: plus d'une lgante
perdra,  son loignement de Paris, des parures compltes de camlias
naturels, qui, placs dans les cheveux, sur les paules et sur la robe,
faisaient un effet ravissant.

Les dames de Bellac sont appeles  hriter.

M. Lautour-Mzeray a fait des proslytes. Mordu par le dmon de
l'horticulture, il a mordu,  son tour: 1 M. _Eugne Sue_, qui a fait
construire une serre dans sa retraite de la rue de la Ppinire, et qui
portait, l'hiver dernier, un camlia par-dessus les deux ou trois croix
qui dcorent sa boutonnire; 2 M. _Vry_, un riche Parisien, qui a
dpens de grosses sommes  Montmorency.

Je suis fch,--rellement,--habitants de Bellac, de n'avoir pas plus de
mal  vous dire de votre sous-prfet:--cela vous amuserait
davantage;--mais voil tout ce que j'en sais,--et j'ai la douleur de
dire encore que c'est un homme d'un grand bon sens.

Je ne puis qu'ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant
refus le don de l'improvisation, il ne vous ferait pas de longs
discours,--quand mme son bon sens ne l'en rendrait pas ennemi;--ce qui
fait que l'heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie,
pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues
saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour matres
les avocats et les rhteurs.

[GU] M. THIERS ET M. BOILAY.--Je sais encore que M. Thiers, qui, avant
et pendant son ministre, avait accapar presque tous les
journaux,--les perd, en ce moment, peu  peu.--Le dsintressement
n'aime pas attendre;--il vient de subir une dfection douloureuse.--M.
_Boilay_, qu'il avait invent, passe  l'ennemi avec armes et bagages.
M. _Boilay_ tait celui de tous les crivains de la presse qui convenait
le mieux  M. Thiers;--il allait, tous les matins, _causer_ place
Saint-Georges, et, le soir, il stnographiait, de mmoire, la pense
exacte du matre. M. _Boilay_ a quitt le _Constitutionnel_ pour le
_Messager_, o il reoit mille francs par mois. On parle d'arrhes, que
les uns portent  vingt mille francs, les autres seulement  dix mille.

M. Thiers tait oblig de _faire un mot_ sur cette trahison,--on lui en
prte deux. Quelques personnes prtendent qu'il a rpt le mot de
Csar: _Tu quoque, Brute!_ C'est un mot dont on a us et
abus.--J'aime mieux l'autre.--M. _Boilay_,--dit l'ex-ministre, a fait
comme font les cuisinires: aussitt qu'il a su faire la cuisine, il a
chang de matre.

Je sais encore que S. M. Louis-Philippe continue  faire aux
cultivateurs de Versailles une concurrence ruineuse pour ces derniers.
Dans le volume du mois de mars 1841, j'avais racont  M. _de
Montalivet_ ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers
de Sa Majest qui font ce trafic,--et les noms et les adresses des
fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent (dtails
que vous trouverez au susdit volume).

J'ajoutais qu'_Abdalonyme_ avait t jardinier avant d'tre roi;--que
_Diocltien_ le fut aprs avoir t matre du monde;--mais que je ne
voyais aucun prince qui et cumul les deux professions de roi et de
maracher et qui les et exerces simultanment. J'expliquais comment
les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les lgumes de primeur ne
cotent rien, les donnent au commerce  un prix bien infrieur  celui
que leur culture cote aux cultivateurs, et que ceux-ci, par consquent,
ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligs de les donner
 perte.

Ma dnonciation eut d'abord d'heureux rsultats: la vente ostensible des
produits du potager royal cessa tout  coup.

Malheureusement, M. _Cuvillier-Fleury_,--ou M. _Trognon_,--ou M.
_Delatour_,--auront trouv un exemple pour justifier le commerce qu'on
faisait faire au roi;--et, en effet,--j'ai moi-mme dcouvert que
_Charlemagne_,--dans un de ses _Capitulaires_, ordonne de vendre les
poulets des basses-cours de ses domaines et les lgumes de ses jardins.

Et le potager a continu d'envoyer aux Tuileries vingt fois plus de
fruits et de lgumes de primeur qu'on ne peut y en consommer;--et les
jardiniers sont fonds  croire que, si on ne fait plus vendre, du moins
on laisse vendre le surplus;--car, de mme qu'avant la dfense qui a t
faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crmiers et marchands
de comestibles une grande quantit de fruits et de lgumes de primeur
qu'on leur offre  un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans
subir une perte norme,--les marchands ont ordre de dire que tout cela
leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par o cela
leur arrive.--Les diligences de Bruxelles n'ont pu le leur dire.

[GU] Je sais aussi,--Parisiens,--qu'il se fait au milieu de vous une
belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.

La Salptrire est un hospice o on reoit les vieilles femmes et les
folles.

Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les
amliorations ncessaires.--C'est un tablissement grand comme une ville
et qui fait vivre six mille personnes,--et o sont les deux plus grandes
misres de la vie humaine: la vieillesse et la folie.

Ces pauvres cratures,--secourues par une chant impuissante,--sont mal
vtues,--mal couches;--la maison n'est pas assez riche.

Les folles incurables ont depuis peu pour mdecin M. _Trlat_:--c'est
un homme doux et persvrant, prenant en piti ces malheureuses et
cherchant ce qu'il pourrait donner de distractions  leurs
maux,--puisqu'il ne peut les gurir.--Il a imagin de les faire
chanter;--elles y ont pris got, et s'en sont bien trouves; aujourd'hui
elles apprennent  lire.

Cette pense, conue par la bont du mdecin, est excute par deux
hommes qui accomplissent gratuitement une tche d'une difficult qu'on
se reprsente facilement,--et s'astreignent au spectacle le plus
attristant.

Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leons;--elles
accourent en classe ds qu'elles les voient entrer;--celles qui n'y sont
pas admises encore--n'ont d'autre ambition que d'y entrer.

Quelques-unes dj lisent couramment et dchiffrent un peu la musique.

La musique est montre par le collaborateur de M. Wilhem.

La lecture, par un instituteur, M. Teste,--le frre du ministre.

C'est un homme de soixante ans,--qui gagne sa vie par son travail,--n'a
jamais rien voulu accepter de son frre,--et, n'ayant rien 
donner,--trouve moyen encore d'tre gnreux en donnant son temps et son
travail.

D'autre part, on les fait travailler  l'aiguille, ainsi que les
aveugles et les sourdes-muettes. L'ouvrage que font ces malheureuses est
fait parfaitement,--plus promptement que par les ouvrires de la ville;
mais _il manque des acheteurs_.

Voil les annonces que j'aime  faire et que je ferai tant qu'on voudra.

[GU] LA POLICE ET LES COCHERS. La police--continue  justifier les
reproches que je lui ai faits dj bien des fois.

Elle rend une ordonnance sur un abus--et tout est fait.

Mais--Voltaire l'a dit: Un abus est toujours le patrimoine d'une partie
de la nation.

L'abus ne dit rien,--laisse passer l'ordonnance comme une pluie de
printemps,--et reparat huit jours aprs;--pour l'ordonnance, il n'en
est plus question.

Il y a six mois environ, on a enjoint  tout coche de place de prsenter
 chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le
numro sous lequel cette voiture est inscrite  la police.

D'abord quelques-uns se soumirent  cette formalit, puis ensuite ils se
contentrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces
cartes. Maintenant on s'pargne mme ce dernier soin. Disons encore  M.
Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement  prendre des
mesures utiles dans l'intrt des habitants de Paris, mais encore  en
surveiller l'excution.

[GU] DEUX NOUVEAUX PARTIS. Les nouveaux cigares de Manille de la rgie
ne valent pas grand'chose;--ils n'ont d'autre intrt que les deux
partis qu'ils ont fait natre en France.--Absolument comme  Lilliput
pour les oeufs,--il y a les gros boutiens et les petits boutiens.

La rgie a fait publier dans les journaux qu'on devait fumer les cigares
de Manille par le gros bout.

Le Franais, fier et indpendant, s'est rvolt contre cette atteinte 
sa libert.--Beaucoup s'obstinent, pour vexer le pouvoir,  fumer les
cigares de Manille par le petit bout. Il serait dangereux, dans certains
estaminets, de faire autrement;--on passerait pour un courtisan et pour
un agent de police.

Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont
bons,--forts et capiteux.--L. Corbire, mon ami, m'en faisait fumer
depuis bien des annes, quand je passais par le Havre.--C'est la rgie
qui a raison. On doit les fumer par le gros bout.--Je le dis hautement,
quand je devrais me faire appeler encore _ami du chteau_.

Mais ceux de la rgie ne valent rien;--et, si on me demande: tes-vous
gros boutien ou petit boutien; fumez-vous les cigares de Manille par le
gros bout?--je suis oblig de rpondre, comme  l'gard des autres
partis politiques: Je ne les fume par aucun bout.

[GU] SAGACIT D'UN CARR DE PAPIER. A propos--d'un article sur la
presse, o je demande qu'on supprime le _timbre_ et le _cautionnement_,
et qu'on laisse tout journal dire,--sans exception,--tout ce qu'il
veut,--sans jamais lui faire un procs sous aucun prtexte,--un journal
de province qui s'appelle le _Patriote de Sane-et-Loire_,--tire la
consquence que _je demande la censure_.

[GU] _Sixime observation._--REPRISE.

    A ton collet je vois une reprise,
      Et c'est encore un souvenir.

         M. DE BRANGER, _le Vieil habit_.

Je n'ai pas encore dit une parole devant vous sans tre
reprise.--_Comdie de_ CATHERINE II.

_Septime observation._--SON.

    Trois fois le hrisson a fait entendre _son_ cri plaintif.

              SHAKSPEARE, _Macbeth_.

    Il orna de rayons _sa_ blonde chevelure.--LE TASSE.

Quand nous rsistons  une passion, c'est plus par _sa_ faiblesse que
par notre force.--LA ROCHEFOUCAULD.

_Huitime observation._--NIVEAU.

Oui, Philippe-galit, songe bien que, si tu avais l'audace de t'lever
au-dessus du reste des Franais, songe que la faux de l'galit est l
pour rtablir le _niveau_.--FAYE, _Discours  la Convention_.

Flicitons notre auteur de ne s'tre pas servi du mot _niveau_ pour
faire une phrase aussi sauvage que celle de l'orateur de la
Convention:--rien ne l'en empchait; cela mme et eu une sorte de
succs;--et il ne l'a pas fait,--il a employ le mot _niveau_ dans son
acception la plus innocente.

Vous voyez bien que je sais encore  peu prs ce qui se passe,--pour un
homme qui a, ce matin, pch  la mer des morues et des limandes.

Comme l'autre jour j'allais  Paris,--il me revint  l'esprit tout ce
qui se dit et s'crit sous prtexte de l'_galit_, et je me suis mis 
regarder autour de moi pour vrifier certains soupons sur ce que c'est
que cette galit et sur le besoin qu'en ont tous les hommes.

Nous tions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel
soin et quelle hauteur rclamrent leurs droits ceux qui, tant venus
les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi
mieux appuys et d'une manire moins fatigante; et, entre ces quatre
privilgis, il y avait cette remarque  faire que les deux qui avaient
les deux premires places ne les auraient pas laiss prendre pour les
deux autres qui taient trans en arrire.

Je ne vis l de partisan de l'galit que moi, qui me trouvais avoir la
plus mauvaise place;--ceux qui allaient en arrire l'auraient de bonne
grce accepte aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs
coins et nullement avec moi;--pour moi, j'aurais volontiers consenti 
avoir une place gale  une des leurs; mais j'aurais refus une des
places de la rotonde o taient encaqus huit voyageurs,--qui auraient
bien aim, sans doute,  tre aussi bien placs que moi.

Vers minuit nous descendmes  _Rouen_,--o on prit un bouillon;--nous
remarqumes  l'unanimit que les voyageurs du coup s'taient mis 
table assez loin de nous avec une sorte de ddain;--nous trouvmes cet
air parfaitement ridicule,--laissant aux voyageurs de la rotonde le soin
de remarquer que nous avions vis--vis d'eux prcisment le mme air
qu'avaient vis--vis de nous les gens du coup.

On remonta en voiture,--et chacun s'arrangea pour dormir.--Comme nous
arrivions  _Magny_,--le conducteur ouvrit la portire pour introduire
un nouveau compagnon de voyage:--c'tait une femme;--alors nous nous
empressmes d'arracher les foulards dont nous avions couvert nos ttes
pour la nuit,--de passer la main dans nos cheveux,--de resserrer nos
cravates;--en un mot,--chacun de nous sembla ne rien ngliger pour
rehausser ses avantages naturels et clipser ses compagnons aux yeux de
la nouvelle arrive.

Notre compagne tait jolie,--elle aurait pu s'en dispenser; car en
voyage c'est dj tre assez jolie que d'tre femme;--elle semblait fort
rserve,--elle rpondit poliment  quelques questions permises, mais
assez froidement pour qu'on cesst de lui parler.--Les hommes alors
causrent entre eux,--non pour causer, mais pour tre entendus
d'elle,--chacun s'efforant d'obliger son interlocuteur  lui servir de
compre,--ou de confident de tragdie classique,--pour faire une plus
clatante exhibition de lui-mme,

L'un tira une fort belle montre d'or.

Un autre dit:

--Je suis arriv trop tard au bureau,--et je n'ai pu avoir de place de
coup.

--Monsieur, dit un troisime,--M. ***, dput,--me disait
dernirement...

--Savez-vous,--rpliqua le premier,--si _Dumas_ est de retour?--Il doit
tre furieux contre moi:--il y a un sicle que je ne suis all le voir.

--Parlez-moi d'une route comme celle-ci.--L'anne dernire je voyageais
_en poste_,--_en Suisse_:--il n'y avait pas moyen de faire plus de deux
lieues  l'heure,--malgr les _pourboires_.

--J'espre trouver _mon cabriolet_ au bureau.--_Mon domestique_ est
prvenu de mon retour.

Etc., etc., etc.

Pour moi, je m'aperus, en examinant bien, que le silence majestueux
dans lequel je m'enveloppais n'tait qu'une autre manire de jouer le
mme rle que mes compagnons,--et que j'esprais tout bas--que la
voyageuse--remarquerait combien de sottises je m'abstenais de dire.

Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourrent la voiture.

--Mon bon monsieur, disait l'un, je suis estropi d'une main.

--Moi des deux,--disait un autre.

--Et moi,--je suis pileptique, disait un troisime.

--Il n'est pas si pileptique que moi,--reprenait le premier.

La voiture partit au galop, et je me dis: Ceux-ci ne veulent mme pas
de l'galit d'infirmits.

Je vous dirai tout  l'heure  quoi je pensai pendant le reste du
voyage.

J'ai eu autrefois un domestique noir,--qui se plaignait sans cesse de ne
pouvoir tout faire  la maison,--petite maison cependant.--Un jour,
impatient de ses jrmiades,--je crus devoir lui dire avec le ton le
plus pigrammatique:

--Eh bien, prends un domestique.

Deux jours aprs il me dit:

--Monsieur, j'ai trouv mon affaire.

--Et quelle affaire?--demandai-je,--car j'avais oubli mon sarcasme.

--Eh! le domestique que monsieur m'a dit de louer.

J'tais pris; je voulus faire les choses de bonne grce.--D'ailleurs, si
le drle m'avait jou un tour, je pensais le dconcerter en n'ayant pas
l'air de m'en apercevoir.

Je rpondis que c'tait bien,--et le jour mme le domestique d'_Apollon
Vara_ entra en fonctions.--Au bout de huit jours nous y tions
parfaitement habitus l'un et l'autre;--et quand je disais: _Vara_,
envoie _ton domestique_ porter cette lettre, ce n'tait plus une
plaisanterie ni pour lui, ni pour moi.--Quant  lui, du reste, il avait
le srieux imperturbable d'un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup
de rapports. Une chose m'intressait singulirement dans leurs
relations,--c'est la rigueur extrme avec laquelle le noir traitait son
domestique.--J'tais souvent oblig d'intercder pour le pauvre
blanc,--et _Vara_ me disait:

--Monsieur, si vous l'coutez, il ne fera rien, il est trs-paresseux.

_Vara_, cependant, s'tait dbarrass sur lui de toutes les corves.
C'tait le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir
quelquefois.--Je disais  Vara:

--Ton domestique a mal cir mes bottes.--On a t trop longtemps dehors.

Et Vara descendait faire un bruit affreux.

Un jour,--je sonnai Vara,--et je lui dis:

--Donne cette lettre  porter  ton domestique.

--Monsieur,--me rpondit Vara,--je la porterai moi-mme.

--Et pourquoi cela? demandai-je.

--Monsieur,--c'est que je l'ai chass ce matin.

--Ah! diable!--Et en as-tu un autre?

--Non, monsieur, celui-l m'a trop ennuy; j'aime mieux n'en plus avoir.

[GU] RSUM.--On demande l'galit,--comme on promet aux femmes de se
contenter d'une tendresse platonique.

Si nous voulons arriver sur un chelon o sont ceux avec lesquels nous
rclamons l'galit, ce n'est pas pour y tre  ct d'eux, mais pour
les pousser et pour les rejeter  l'chelon infrieur que nous
occupions.

L'galit ne peut pas plus exister dans les positions et dans les
fortunes qu'elle n'existe dans les forces du corps et dans les forces de
l'esprit.

J'avertis donc mes contemporains qu'il est parfaitement bte de se faire
tuer pour l'galit, et parfaitement froce de tuer les autres sous le
mme prtexte,--attendu que l'galit n'existe pas et ne peut
exister,--et que, si elle existait, vous n'en voudriez  aucun prix.

Je leur dirai encore qu'il est dangereux de donner des noms honntes aux
passions honteuses,--ou de les leur laisser donner par des gens qui
comptent les exploiter:--l'avidit et l'envie ne pourraient paratre
sous leur nom vritable;--le nom d'galit les met parfaitement 
l'aise.

C'est ainsi que ce qu'on appelait autrefois _faire danser l'anse du
panier_--s'appelle aujourd'hui _mettre  la caisse d'pargne_. Le _vol_
se cachait, la _prvoyance_ se montre avec orgueil.

[GU] SUR LES MENDIANTS.--Voici les rflexions qui m'occuprent de Poissy
 Paris.--Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et
littraires:--grce  la lchet des hommes en place,--il n'y a plus de
mendiants que sur le patron de celui de _Gil Blas_,--c'est--dire
appuyant leur humble requte d'une escopette charge et amorce. La
plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont t
accordes  des menaces et  des attaques conditionnelles dans les
journaux.--J'ai eu occasion d'en citer bien des exemples, depuis deux
ans que parat mon volume mensuel.

Je veux parler des mendiants des rues.

On a dfendu la mendicit  Paris.

On a eu raison,--il n'y a que deux sortes de mendiants:

1 Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la socit
doit y pourvoir:--ce n'est pas seulement une justice, c'est une
conomie.--Un vieillard ou un infirme qui vit en communaut cote
quinze sous par jour;--l'aveugle isol donne vingt sous par jour  la
femme qui le conduit,--il faut donc que sa journe lui rapporte au moins
quarante sous.--Qui les donne? Vous et moi.

2 Celui qui ne veut pas travailler,--qui existe d'une perptuelle
souscription nationale,--semblable  celles que l'on fait de temps 
autre pour lever des tombeaux de marbre aux grands hommes,--ou rputs
tels, que l'on a laisss mourir de faim.

Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de
fourmilire, que chacun se donne pour _gagner_ sa vie,--vie de luttes,
d'incertitudes, d'anxits.--lui seul ne fait rien,--reste tranquille au
coin de sa borne, au soleil;--tous ces gens qui remuent,--qui se
htent,--sont ses esclaves et ses tributaires,--ils travaillent pour lui
et lui payent une dme.

Ceux-l sont une lpre,--et la prison o on les contraint au travail est
une lproserie o on met la lpre sans le lpreux.

Mais.....--diable de mot qui vient presque toujours aprs
l'loge,--comme l'insulteur aprs le triomphe des gnraux
romains;--mais,--pourquoi des privilges,--pourquoi, tandis que la
police correctionnelle envoie tous les jours vingt mendiants pris sur le
fait  la maison de refuge de Saint-Denis,--pourquoi certains mendiants
exploitent-ils seuls,--avec privilge et sans concurrence,--la charit
et le dgot publics?

Pourquoi un tronc d'homme,--tran sur une charrette par un
cheval,--jouant de l'orgue et promenant sur la foule de gros yeux
effronts, se promne-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis
plus de dix ans? Pourquoi tait-il encore, il y a quelques jours, dans
la rue Vivienne?

Pourquoi un petit homme, dguis en paysan breton, avec un chapeau
semblable  celui des charbonniers et une large ceinture
rouge,--aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue,--sous
prtexte de leur demander la lecture d'une adresse ou d'un papier,--et
en ralit pour demander l'aumne?

Pourquoi, depuis sept ou huit ans,--une femme, couverte d'un vieux chle
brun, accoste-t-elle les gens le soir, entre onze heures et minuit, sur
le boulevard,--non loin du passage des Varits,--en disant:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne
puis plus donner le sein faute de nourriture.

Une premire fois,--cette requte me toucha,--je lui donnai quelques
secours.--Trois ans aprs, me trouvant au mme endroit,  la mme
heure,--je la rencontrai encore;--elle avait son mme chle brun,--et me
dit:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne
puis plus donner le sein faute de nourriture.

--Comment! dis-je dans un accs de naf tonnement,--il tette encore?

Elle me quitta en murmurant.

A propos de pauvres plus intressants,

A propos des ouvriers et de leur misre, le _Journal des Dbats_ a
trouv un remde:--c'est qu'ils mettent  la caisse d'pargne.

Cet aperu rappelle le mot vrai ou faux qu'on rapporte de
Marie-Antoinette: S'il n'y a pas de pain, on mangera de la brioche.

L'autorit a du reste frquemment des aperus aussi heureux.

A l'poque du cholra,--le prfet de police fit afficher UN AVIS _au
peuple_; dans cet avis il _conseillait_ au peuple--d'viter la mauvaise
nourriture et de boire du vin de Bordeaux.

Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux:--ils
ne trouvent de remde  la faim que dans la rforme lectorale, et un
peu aussi dans l'meute.--Ce dernier procd est encore le plus
puissant:--les pauvres diables qui s'y font tuer n'ont plus besoin de
rien,--et ceux qu'on met en prison sont nourris aux frais de l'tat.

On s'tonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple--le
prendre juste aux mmes appeaux par lesquels ses pres ont t
attraps:--c'est que l'exprience d'autrui ne sert pas du tout, et que
l'exprience personnelle ne sert gure:--un aveugle qui a perdu son
bton fait une chute,--cela ne l'empche pas d'en faire une seconde au
premier trou qu'il rencontre.

D'ailleurs, qu'est-ce que l'exprience?

Le vieillard n'a pas plus d'exprience pour la vieillesse que n'en a
pour la jeunesse l'homme qui entre dans la vie;--le vieillard n'a
d'exprience que celle qui ne peut plus lui servir;--la plus grande
sagesse  laquelle l'homme puisse arriver ne peut s'appliquer qu' un
temps qui ne lui appartient plus.

On s'occupe, du reste, d'une rorganisation des ouvriers par
l'institution de prud'hommes.--C'est une mesure qu'il faut louer.

[GU] ARBOR SANCTA.--Comme le mois dernier--je vous parlais--de vos
_croyances_-- cette poque d'_incrdulit_,--je vous rappelais le _chou
colossal_.--Savez-vous ce qu'a produit ce souvenir?--une grande dfiance
des annonces des journaux? Nullement: l'ide  un monsieur de renouveler
la plaisanterie.

Il y a deux ou trois ans,--on vit,  la quatrime page de tous les
journaux de toutes les couleurs, un loge pompeux d'un nouveau
_chou_.--Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimit des
organes de l'opinion publique quand il s'agit de choses se payant _un
franc_ la ligne.

Ce chou tait le vrai chou:--les choux qu'on avait vus jusque-l
n'taient que des bauches, des embryons de choux,--_le chou colossale
de la Nouvelle-Zlande_--servait  la fois  la nourriture des hommes et
des bestiaux, et donnait un ombrage agrable pendant l't;--c'tait un
peu moins grand qu'un chne,--mais un peu plus grand qu'un prunier.--On
vendait chaque graine un franc.

On en achetait de tous les coins de la France.--Je me permis quelques
plaisanteries  ce sujet.--Ah! le voil encore,--dit-on,--il ne veut
croire  rien.

Je croyais, au contraire, beaucoup  la crdulit d'une partie de mes
contemporains, et  l'effronterie de l'autre partie.

Au bout de quelques mois,--les graines du chou colossal de la
Nouvelle-Zlande avaient produit deux ou trois varits de choux connues
et ddaignes depuis longtemps;--la justice s'en mla,--je ne sais trop
pourquoi,--car c'est ainsi  peu prs que _travaille_ le commerce.--Le
vendeur voulut soutenir que ses graines taient rellement les graines
du _chou colossal de la Nouvelle-Zlande_,--mais que le terrain de ce
pays ne leur convenait pas,--ou qu'on les avait changes en nourrice.

Toujours est-il qu' peine avais-je rappel cette mystification,--on vit
paratre dans les journaux,--quatrime page,--une gravure reprsentant
un chne--et une note ainsi conue:

Les ppiniristes,--les horticulteurs et tous les amateurs des
jardins--trouveront  Paris, rue Laffitte, 40,--une _collection_ de
graines de l'ORGUEIL DE LA CHINE, arbre import par un planteur de la
Louisiane en France, o il va devenir avant peu l'ornement de tous les
jardins.

Cet arbre se _reproduit de graines_,--et on le sme d'octobre 
novembre.

C'tait moins bien fait que le chou colossal:--on n'aime pas semer des
arbres qui ont besoin d'une dizaine d'annes pour crotre;--une seule
chose me parut intelligente,--c'est le soin d'annoncer que _ce chou_ se
semait d'octobre  novembre,--pour brusquer le dbit.

Je ne sais si on a achet beaucoup de ses graines,--mais il parat qu'il
en reste encore,--car voici le mois d'octobre fini,--et consquemment
l'poque des semis passe,--selon la note,--et je vois encore l'annonce
 la quatrime page des journaux; seulement on supprime cette
particularit que l'arbre se sme d'octobre  novembre,--et on donne
deux noms  l'arbre: _Orgueil de la Chine_,--_Arbor sancta_.

On ne sait pas encore ce qui lvera de cette graine,--peut-tre des
choux;--toujours est-il que j'estime que, comme l'autre, c'est encore de
la graine de niais,--ce qui n'a peut-tre pas empch d'en acheter
beaucoup.

Pendant que je suis sur l'horticulture--remarquons cette note dans
plusieurs journaux  propos de l'exposition de l'orangerie du Louvre:

Nous avons remarqu de _jolies_ plantes, telles que le _strelitzia
regin_,--le _tillandria pyramidalis_,--le _bursaria spinosa_, qui
_rpand une odeur ftide_.

[GU] LE JURY.--Il est arriv du jury prcisment ce que je vous avais
annonc:--le _National_ avait trois procs.

Pour le premier, il a t acquitt:--le jury s'appelait _juges
citoyens_, _justice du pays_,--et _il donnait une leon au pouvoir_.

Deuxime procs.--Huit jours aprs, le _National_ est condamn:--le
jugement s'appelle _une mprise_ et _une de ces erreurs funestes qui
n'accusent rien, si ce n'est l'insuffisance et la faiblesse de la raison
humaine_.

Troisime procs.--Huit jours aprs, le _National_ est acquitt:--le
jury redevient _juges citoyens_ et _justice du pays_.--Le jugement est
de nouveau _une leon donne au pouvoir_.

[GU] LA TOUSSAINT.--A propos du prtexte que donnait la Toussaint
d'conomiser un numro sur les abonns,--les journaux, mme les plus
irrligieux, n'ont pas paru--par scrupule;--ils ont continu, comme de
coutume,  user de l'hypocrite formule que j'ai dj fait remarquer:

Demain, jour de la Toussaint, les ateliers tant ferms, le journal ne
paratra pas.

En vain je leur ai dit que c'est un gros mensonge et qu'il serait plus
juste de dire:--Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers
seront ferms.--Il n'y a que la _Quotidienne_ qui ait adopt une
formule franche: Les bureaux de la _Quotidienne_ tant ferms, le
journal ne paratra pas.

_Neuvime observation._--IL.

Notre auteur ne s'est pas servi du mot _il_  la lgre; il savait le
parti qu'en avaient tir nos meilleurs crivains, qui s'en sont tous
servis;--son _il_ vaut n'importe quel _il_, quel qu'en soit
l'auteur;--je le prfre mme  un _il_ de Voltaire qui se trouve
enclav dans une phrase peu euphonique.

    Non, _il_ n'est rien que _Nanine_ n'honore.

_Il_ ne faut pas tre timide, de peur de commettre des
fautes.--VAUVENARGUES.

Le premier venu peut reprsenter une muraille: _il_ n'a qu' se couvrir
d'un enduit de pltre.--SHAKSPEARE.

Pour l'amour, _il_ divise les femmes en deux classes: les belles et les
laides.--Madame DUBARRY.

Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agrables que
d'autres un charme invincible qui captive les hommes et tonne et
indigne les autres femmes, qui ne peuvent s'en rendre compte, parce que
ce charme ne s'exerce que sur les hommes. C'est que telle femme est bien
plus femme que telle autre. De mme qu'entre deux bouteilles de vin du
mme volume il y en a une qui contient bien plus d'arme et d'essence de
vin que l'autre, de mme il y a dans telle femme bien plus de femme que
dans une autre.

Janin a fait sur madame Sand un vers latin:

     Foemina fronte patet, vir pectore, carmine musa.

Femme par la beaut, homme par le coeur, muse par le talent.

Je dis homme par le coeur, contrairement au sentiment de ***, qui
prtend que _vir pectore_ veut dire qu'elle n'a pas de gorge.

_Il_ n'en est pas moins vrai que je vous donne un dmenti.--M. COUSIN
 M. Mol en pleine Chambre des pairs.

_Non ponebat enim nummos ante salutem._--Il ne mettait pas l'argent
au-dessus de la vie.

En gnral, on aime trop l'argent et on en dit trop de mal.--Les hommes
en mdisent comme d'une matresse avec laquelle on est brouill.

L'argent a son mrite, je ne trouve d'ennuyeux que les moyens de
l'avoir.

Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la premire fois
qu'on ouvrit devant nous une _caisse_, une vraie _caisse_ en fer, avec
de gros clous et une serrure  secret; une de ces caisses qui cotent si
cher, qu'une fois que nous l'aurions paye, nous n'aurions plus rien 
mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de
l'or et de l'argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore
parfaitement les paroles qui retentirent  nos oreilles pendant que le
caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque.
Par moments, c'tait un bruit confus de voix claires et aigus ou
fles, et un frottement de papiers; d'autres fois, une seule voix
prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse
fut ferme, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que
nous nous rappelons:

UNE PICE DE DIX SOUS, _d'une petite voix flte_. Un bon petit livre
reli en parchemin,--un Horace chez les bouquinistes,--une contre-marque
au thtre de la Gat.

PLUSIEURS PICES DE DEUX SOUS, _d'une voix de cuivre_. Des aumnes aux
pauvres aveugles, des petits cierges  faire brler devant la chapelle
de la Vierge  l'glise.

UNE PICE DE CINQ FRANCS. Une bouteille de vin d'A, une bouteille
d'esprit et de gaiet, une bouteille d'insouciance, une bouteille
d'illusions.

TROIS PICES DE CINQ FRANCS, _ l'unisson_. Un beau bouquet pour la
femme que l'on aime, des camlias rouges comme ses lvres;--le bouquet,
entre tous ceux qu'on lui a envoys le matin, sera prfr, soign,
conserv, et le soir, au bal, on le tiendra  la main: les rivaux seront
furieux. Et, en sortant, au moment o on cachera de belles paules sous
un manteau de moire grise, on rendra  l'heureux son bouquet, sur lequel
il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser,
il va le chercher toute la nuit sur les ptales de rubis des camlias.

UN LOUIS D'OR. La discrtion de la femme de chambre de celle que tu
aimes, la femme de chambre elle-mme, si tu veux, et si elle est
jolie;--un dner avec un camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps,
et que l'on rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que
le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop
vieux;--les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les
illusions, la gaiet, le souvenir des premires amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS. Veux-tu ce beau bahut gothique, 
figures de bois richement sculptes?

TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, _d'une petite voix grle et chiffonne_.
Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais
l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le
montait, sous les fentres de la femme que tu aimes?

Veux-tu ce chle de cachemire vert, qu'un autre va donner demain, et qui
sera le prix de bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRANCS, _dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que
les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez,--les autres que
nous en mettons trop_. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges
au boisseau, veux-tu des myriades d'pouses invincibles? Ne souris pas
avec cet air d'incrdulit: celles qui refuseraient de l'argent
accepteront des fleurs, des plaisirs, des srnades, des ftes; elles
accepteront l'admiration de ton luxe et la beaut qu'il te donnera.

Veux-tu des princesses?

Veux-tu des reines?

Veux-tu des impratrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, _mis en paquet_. Veux-tu des
prairies  toi, des arbres  toi, de l'ombre  toi; des oiseaux, de
l'air, des toiles  toi; veux-tu la terre, veux-tu le ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Veux-tu des consciences d'hommes
incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix;
veux-tu tre grand homme, veux-tu tre homme incorruptible; veux-tu tre
demi-dieu, dieu, dieu et demi?

_Suite de la neuvime observation._--_Il_ a l'oreille rouge et le teint
fleuri.--MOLIRE.

_Il_ ne mrite aucune indulgence.--M. DESMORTIERS, procureur du roi.
(Note mise de sa main au bas d'une condamnation  la prison de la garde
nationale contre votre serviteur.)

     Jean s'en alla comme _il_ tait venu.--LA FONTAINE.

Les enfants prononcent I.

Disons  ce propos que voici en quoi consiste la premire ducation des
enfants.

1--On lui apprend une langue entire qu'il oublie  six ans pour en
apprendre une autre.--Avec le mme soin et le mme temps on aurait pu
lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir.--Cette premire
langue, cette langue provisoire, nous l'avons tous parle.

_Nanan_,--_tonton_,--_dada_,--_toutou_,--_tt_,--_tuture_,--_memre_,
--_sesoeur_,--_dodo_,--_faire dodo_,--_coco_,--_tata_.

Qu'il faut remplacer par
_viande_,--_oncle_,--_cheval_,--_chien_,--_sein_,--_confiture_,--_mre_,
--_soeur_,--_lit_,--_dormir_,--_soulier_,--_tante_.

2--Quand l'enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche,
on le gronde et on le bat s'il se dfend contre l'infirmit qu'on veut
lui infliger; cette sottise norme quivaut  l'amputation d'un membre.

A force de ne se servir que de la main droite, on a arrang tous les
exercices et fabriqu tous les instruments pour cette main: de sorte que
la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par tre rellement plus
faible et plus maladroite que l'autre.

Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez!

_Dixime observation._--FAUT.

L'auteur aurait pu, comme bien d'autres, remplacer _il faut_ par _il est
ncessaire_;--mais on a dj pu apprcier son nergique concision:--il a
craint de mriter le reproche que _Brutus_ faisait  _Cicron_, dont il
appelait l'loquence--_fractam et elumbem_,--_casse et reinte_. Il a
pens  _Montaigne_, qui dit, en parlant des longues phrases de certains
orateurs ou crivains: Ce qu'il y a de vie et de moelle est estouff
par ces longueries.

Et il a mis _il faut_--qui est, de toutes les faons que possde la
langue franaise, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer
son ide.

Cherchons quelques exemples d'un choix d'expression aussi heureux.

_Il faut_ qu'un seul commande.--HOMRE.

Aux cus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas
convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une
brebis,--ou autre animal bnin et utile  la vie: _il faut_ que les
marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque bte froce et
carnassire.

                 UN ANCIEN--_de Vanitate scientiarum_.

[Greek: Dei pinein metris], _il faut_ boire avec
mesure.--ANACRON.

Parbleu! je profiterai de la circonstance--pour parler un peu
d'Anacron. Beaucoup trop de gens ont t trouvs la nuit au coin des
bornes, qui s'en consolaient et n'en avaient nulle honte,--prtendant
leur cas un simple bat _anacrontique_.

Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d'une petite
pice d'Anacron:--ces trois mots sont dj assez
significatifs;--voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler
_Anacron_.

Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures
d'eau.

                                        [Greek: Dek' encheas
    hydatos, ta pente d' oinou]

boisson qui me parat tre assez voisine de l'eau rougie.

J'aimais encore mieux,  vous dire franchement mon avis, les soupers o
on se grisait et o on chantait--que les banquets politiques o on ne se
grise pas moins et o on traite des intrts srieux, o l'on improvise
des constitutions et des grands hommes; j'aimais mieux de bonnes grosses
figures rouges, rjouies, dbrailles, que des figures grimaant la
dignit et faisant de longs discours ennuyeux, emprunts  un journal,
qui les reproduira le lendemain.

Hlas!--la pauvre chanson,--cette cration des Franais,--elle est
devenue une _ode_, et elle en est morte;--toutes ces socits
chantantes--_des enfants du dlire, des fils anacrontiques d'Apollon_,
qui n'taient que ridicules, qui s'amusaient et qui n'ennuyaient
personne, ont t remplaces par les gueuletons, o on parle, o on ne
s'amuse pas, o on ennuie les autres, et d'o il sort des phrases
boursoufles pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine
guerre civile.

Le hasard m'a fait apprendre o en est rduit le _Caveau_, cette espce
d'acadmie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que
l'autre.

_Le Franais n malin a cr_ l'un aprs l'autre le _vaudeville_ et la
guillotine--et _les cultive_ simultanment, pour me servir de
l'expression d'un avocat cit par les _Gupes_: C'est en Italie qu'on
_cultive_ le poignard, mais en France jamais.

Observation pleine de justesse.--Rappelez les grands crimes:--vous y
verrez employer--le marteau,--le compas,--le couteau,--l'alne;--mais
jamais le poignard.

C'est un bienfait que nous devons  la police, qui dfend de tuer......
avec un poignard,--sous peine de quinze francs d'amende en sus de la
mort.

Pour en revenir  la guillotine, les partisans de la gaiet
franaise--prtendent que le Franais l'a invente, il est vrai, mais
pour faire des chansons sur ce sujet nouveau,--le _vin_, les _belles_,
l'_amour_, commenant  s'user; ainsi qu'en peuvent faire foi un grand
nombre de couplets badins de ce temps-l,--et que ce n'est que par cas
fortuit que l'invention a t un peu dtourne de son but primitif.

Quoi qu'il en soit,--il y a eu des phrases o la gaiet franaise a paru
prouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre 
quelques _joyeux drilles_ qu'elle ne dispart tout  fait.--Ils ont
pens qu'il convenait de lui crer un temple et un asile o elle pt se
retirer dans les moments difficiles.--Ils se sont nomms _vestales_ de
ce feu sacr,--et, sous le titre bien connu de _membres du Caveau_, ils
se sont runis  jour fixe pour l'empcher de s'teindre et faire des
libations.

Il n'y a pas bien longtemps, j'entrais pour dner dans un cabaret;--je
ne tardai pas  m'impatienter de la lenteur qu'on mettait  me servir.
Je m'en plaignis au garon.

--Voil dix fois que je vous appelle,--vous avez l'air tout
effar,--vous allez, vous venez.--Que se passe-t-il donc dans cette
maison?

--Monsieur, c'est que c'est le dner du Caveau.

--Comment! le Caveau existe encore?

--Oui, monsieur, et il dne;--vous ne tarderez pas  entendre ces
messieurs.

--Entendre? est-ce que rellement ils chantent?

--Certainement.

--Peut-on voir la salle?

--Oui,--il n'y aura personne avant un quart d'heure.

Je suis le garon et j'entre dans la salle du banquet.

Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout,
taient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits
magnifiques,--des temples de carton dor portant des pastilles, etc.,
etc.--Je me rcriai sur la beaut des fruits:--il y avait des oranges
monstrueuses, des grenades,--des ananas.

--Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garon;
c'est qu'ils sont beaux aussi,--et chacune de ces corbeilles sera
compte soixante-dix francs sur la carte _de demain_.

--Comment! demain?--Vous me disiez que le banquet tait pour
aujourd'hui.

--Oui, le banquet du Caveau;--mais il y a une noce demain:--les convives
d'aujourd'hui n'y toucheront pas,--c'est seulement pour le coup
d'oeil;--ces fruits ont t achets pour la noce de
demain,--aujourd'hui c'est un dcor.

Je dtournai les yeux de ces fruits: semblables aux fruits de carton des
dners de thtre,--ou plutt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui
remplissaient la bouche de cendre,--ceux-ci eussent vid la poche de
trop d'cus et trop _enfl_ la carte.

--Au moins, dis-je,--je vois que ces messieurs ne ngligent pas le vin.

--C'est  la forme des bouteilles que monsieur voit cela?

--Oui, certes.

--Ce sont bien des bouteilles  vin de Bordeaux, monsieur a
raison,--mais on a mis dedans du piqueton  quinze sous.

--Comment! brigand...

--Il n'y a pas de brigand,--c'est convenu avec eux,--ce sont eux qui le
veulent. Ils ne donnent que cent sous par tte, _vin compris_;--et ils
sont contents, pourvu que le festin _ait l'air_ somptueux: aussi voyez
ce poisson.

--Il est magnifique.

--On l'a servi hier  une _socit_,--la _socit_ en a mang la
moiti:--aujourd'hui on l'a retourn, et on le sert  ces messieurs du
Caveau.

--C'est un profil de poisson.

--Comme vous dites.--Mais, j'entends du monde.

[GU] Sous la Restauration, les gens qui, aujourd'hui au pouvoir, jouent
le rle que jouait la Restauration,--jouaient alors prcisment le rle
que joue aujourd'hui l'opposition.

Aux poques d'lections,--on envoyait des commis voyageurs politiques
courir les campagnes--et endoctriner les fermiers.--Trois jeunes gens,
entre lesquels tait D***, fondateur de la _Gazette des Tribunaux_,
aujourd'hui mort,--allaient en Normandie appuyer l'lection de je ne
sais qui;--on les reut  ravir chez un gros fermier; on les fit chasser
le matin;--ces messieurs n'y taient pas habitus, ils rentrrent  deux
heures pour le dner, compltement harasss.--On commena alors un de
ces dners normands, qui laissent loin derrire eux les festins dcrits
par Homre.--Celui-ci dura six heures,--c'est un repas moyen; j'en ai
fait de huit heures.--On but, Dieu sait combien: nos trois amis taient
morts de fatigue et d'eau-de-vie.--D***, qui tait charg de porter
la parole, avait prononc un discours suffisamment subversif, et s'tait
endormi.

Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s'tait assoupi
pendant le discours de son collgue;--D*** seul veillait, mais il se
sentait la tte lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s'aperut
que les Normands avaient gard toutes leurs forces,--et n'taient gris
qu'au point bien juste o on traite, dans les banquets, les affaires de
l'tat.--Il poussa du coude le chanteur,--mais l'autre ne dormit que de
plus belle.--D*** ne savait pas une seule chanson du genre
exig;--cependant, quand vint son tour,--il vit qu'il fallait
s'excuter, et, aprs s'tre recueilli, il chanta:

    Le gnral Klber,
    A la porte d'Enfer,
    Aperut un Prussien
    Qui passait son chemin.

Ceci, messieurs, est une allusion  l'invasion et au gouvernement qui
nous a t impos par les baonnettes trangres.

          REFAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

        DEUXIME COUPLET.

    Le gnral Marceau,
    Qui n'tait pas manchot,
    Dit: C'est pas tonnant,
    J'en ferais bien autant.

Oui, messieurs, s'cria D***, Marceau ne disait pas assez:--la France
est la premire des nations, elle doit avoir le sceptre du monde.

        REFRAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

Il y a une vingtaine de couplets.--A chaque couplet, le refrain se
rptait en choeur, et on buvait un verre d'eau-de-vie de
cidre;--l'enthousiasme allait croissant, comme vous pouvez le supposer.
On arrive au dernier.

    Le gnral Vendamme...

D*** s'arrta et dit au matre de la maison: Faites retirer les
domestiques.

Sur un signe du fermier, les domestiques sortirent;--D*** se leva et
regarda derrire les portes s'il n'en tait pas rest quelqu'un; assur
sur ce point, il revient  sa place et dit son couplet en baissant la
voix:

    Le gnral Vendamme,
    Ayant perdu sa femme,
    Dit: C'est bien malheureux
    De les pleurer tous deux.

Ceci, messieurs, est un regret de la mort de l'empereur,--oui,
messieurs, la gloire de l'Empire n'est pas encore teinte, elle n'est
qu'clipse par une dynastie qui pse sur le pays.

--L'empereur n'est pas mort,--dit un des fermiers.

--Vive l'empereur!--crirent les autres.

        REFRAIN.

    Larifla, flafla, larifla.

_Onzime observation_.--QUE.

Ceci est le second QUE _que_ nous avons dj reproch  notre
auteur;--il est souvent bien difficile d'viter le _que_,--nous venons
nous-mmes d'en placer un immdiatement aprs un autre (QUE _que_), que
l'oreille ne peut... bien! en voici un troisime  prsent.

_Douzime observation._--LES. (_Au numro prochain._)

[GU] POST-SCRIPTUM.--En gnral, on gourmande beaucoup un auteur qui
parle de lui-mme;--il semble, au premier abord, difficile d'accorder ce
blme avec la curiosit qu'ont les gens de savoir les plus petits et les
plus intimes dtails de la vie et les habitudes des hommes qui
s'lvent... tant soit peu au-dessus de la foule par le hasard ou par le
talent. Ces deux choses cependant proviennent de la mme cause. On aime
 trouver dans les hommes auxquels survient la clbrit des coins par
lesquels ils rentrent dans les proportions communes,--des cts par
lesquels on reprend sur eux l'avantage qu'ils ont pris d'autres cts.
La curiosit qu'on a pour eux n'est donc nullement bienveillante,--et
elle ne peut tre satisfaite par les indications qu'ils donneraient
eux-mmes;--il vaut mieux que les renseignements soient moins certains,
pourvu qu'ils soient plus fcheux. Il n'est fable si grotesque sur un
homme en vue qui ne soit accueillie par le public, et avec une confiance
sans bornes.

Aussi, dans mes premires observations sur l'oeuvre du _Courrier
Franais_, ai-je un regret trs-vif de ne pouvoir parler que de
l'ouvrage, faute de connatre l'auteur: il vous et t agrable de
savoir, par exemple, s'il a le nez trop long ou trop court, s'il a une
paule un peu haute, ou une jambe un peu courte; vous aimeriez que son
pre ft portier et qu'il et des dettes.

Je sais bien que, si je vous le disais, vous le croiriez sans scrupule
et que vous n'admettriez aucune preuve du contraire, quelque
convaincante qu'elle pt paratre; ces renseignements qui ravalent les
gens sont suffisamment prouvs par le dsir qu'ont ceux  qui on les
donne qu'ils soient vritables.

J'aurais voulu, au moins, vous dire quel tic l'auteur a eu en crivant;
car les uns tambourinent sur la table, les autres roulent du tabac dans
leurs doigts;--celui-ci siffle entre ses dents;--celui-l se gratte le
front. M. Victor Hugo marche en faisant ses vers;--M. A. de Musset
fume;--M. Antony Deschamps s'enfonce les poings dans les yeux;--M. Janin
parle d'autre chose avec les gens qui sont autour de lui;--M. de Balzac
boit des soupires de caf;--M. Gautier joue avec ses chats;--M. de
Vigny passe ses doigts dans ses cheveux;--M. Paul de Kock renifle du
tabac;--pour votre serviteur, il tourmente ses moustaches et les tire
jusqu' se faire mal.

Malheureusement,--je n'ai aucun moyen de vous donner des renseignements
de ce genre sur notre auteur,--et je comprends tout ce que mon travail 
d'incomplet.--En effet, comme je vous le disais tout  l'heure, on aime
 temprer l'admiration qu'on croit ne pouvoir refuser  un homme par
quelque chose d'horrible ou de ridicule qu'on sait de lui, ce qui
rtablit l'quilibre; et, tout en nous le montrant suprieur par un
ct, nous rend cette supriorit d'un autre ct. Il n'est pas un seul
homme, si lev qu'il soit au-dessus des autres, que nous ne nous
croyions suprieur  lui en quelque point.

N'ai-je pas moi-mme, tout  l'heure, dans ma premire observation sur
le fragment que je commente, abus de mes habitudes sur les ctes de
Normandie pour chicaner mon auteur sur une petite erreur au sujet des
causes qui agitent ou qui calment la mer, et n'avais-je pas, il faut
l'avouer, pour but, beaucoup moins de vous clairer que de prendre
moi-mme un avantage sur cet crivain, et de me venger des loges que je
suis forc de lui donner, en le rabaissant sur un point o j'ai une
supriorit du moins apparente?




Dcembre 1841.

     Les tombeaux de l'empereur.--M. Marochetti.--M. Visconti.--M.
     Duret.--M. Lemaire.--M. Pradier.--Un nouveau mtier.--L'arbre de la
     rue Laffitte.--Les annonces.--Les rclames.--Un rhume de
     cerveau.--Un menu du _Constitutionnel_.--D'un acte de bienfaisance
     qui aurait pu tre fait.--Les dpartements vertueux et les
     dpartements corrompus.--M. Ledru-Rollin.--Un nouveau noble.--M.
     Ingres et M. le duc d'Orlans.--Les prvenus.--L'opinion
     publique.--Suite des commentaires sur l'oeuvre du _Courrier
     franais_.--M. Esquiros.--Le secret de la paresse.


[GU] Quand un journaliste parle de la _presse_ en gnral,--c'est tout
ce qu'il y a de vertueux, d'honnte, de dsintress, de respectable.

C'est la seule majest qu'il soit possible de reconnatre.--Les lois
doivent plier devant elle;--c'est un crime de se dfendre contre ses
attaques;--elle a raison sur tout et contre tout.--La presse est
infaillible.

Nous pourrions un peu dmler ce faisceau serr et en examiner chaque
brin et chaque fascine l'un aprs l'autre,--mais laissons ce soin  la
presse elle-mme.

La presse se divise en deux grands partis: 1 ceux qui sont pour le
gouvernement, c'est--dire qui veulent obtenir d'_amiti_ les places et
l'argent;

2 Ceux qui sont contre le gouvernement, c'est--dire qui veulent
prendre de force l'argent et les places. Chacun de ces deux partis
traite l'autre fort mal.

Prenons un journal ministriel: Les journaux de l'opposition sont des
anarchistes,--des rvolutionnaires,--des fauteurs de troubles et de
dsordres.

Un journal de l'opposition, parlant des journaux ministriels,--les
appelle des journaux corrompus et vendus au pouvoir,--des oppresseurs du
peuple;--puis, si d'autre part vous recueillez les jugements ports sur
les hommes parvenus de la presse par ceux qui ne sont pas parvenus, si
nous admettons en principe que la presse est infaillible, nous sommes
fort embarrasss quand elle se trouve ainsi divise. Chacun des deux
partis est de la presse qui est infaillible, il faudrait donc croire et
admettre ce qu'ils disent tous les deux l'un de l'autre.

[GU] Je ne compte pas vous entretenir du tombeau de
Napolon;--quatre-vingt-trois projets de tombeau! Il n'y avait, selon
moi, qu'un tombeau,--pour l'empereur,--celui que la destine lui avait
donn dans une le presque dserte, sous un arbre.

Puis ensuite,--comme la pense semble comme les vents avoir plusieurs
couches  diverses hauteurs; au point de vue de la gloire humaine, de
l'orgueil national,--c'est--dire au-dessous du point de vue
potique,--il fallait l'enterrer  Saint-Denis, l o il avait fait
faire deux portes en bronze pour son tombeau; et enfin, au point de vue
de l'admiration contemporaine de ses soldats, il fallait le mettre sous
la colonne de la place Vendme.

Je ne parlerai donc pas des quatre-vingt-trois projets qui tous ont la
prtention d'tre excuts aux Invalides; d'ailleurs, qu'est-ce que ces
concours o la plupart des artistes les plus distingus d'un pays ne se
mlent pas?--Lemaire est  Ptersbourg.--Pradier en Italie.--Duret bien
plus loin, car il est au fond de son atelier, o il boude.--M. Visconti
a conu un projet qui ne manque pas de grandeur.

M. Marochetti en a prsent un qui parat runir plusieurs
suffrages,--mais qui prsente en mme temps une petite difficult qui
pourrait bien faire reculer le jury d'examen:--il faudrait commencer par
enlever la vote et le dme des Invalides.

[GU] Au commencement de la saison, on a eu  enregistrer cinq ou six
morts funestes de savants,--d'artistes, etc.,--sans compter les
propritaires et les pauvres diables, victimes de leur propre maladresse
 la chasse, ou de celles de leurs compagnons;--ceci concidant avec la
diminution progressive du gibier,--donne pour rsultat qu'il se tue
beaucoup moins de perdreaux que de chasseurs.

On lit ceci dans un journal--(_N. B._ C'est un sarcasme):

Nos escadres de la Mditerrane, qui _offusquaient l'Angleterre_, ont
t disperses et dsunies. Mais le _Moniteur_ s'empressait hier de nous
offrir une _glorieuse compensation_  cette humiliation maritime: il
rsulte d'un rapport du prince de Joinville, dat de Terre-Neuve, que
nous n'avons pas cess _d'occuper un rang des plus brillants_ sous le
rapport de la pche de la morue et des harengs.

De mme qu'en fait de modes d'habits on voit succder les gilets trop
longs aux gilets trop courts;--de mme, en fait de mode de langage, au
chauvinisme qui, sous la Restauration, montrait toujours un soldat
franais triomphant des armes coalises de l'Europe,--a succd,
aujourd'hui, un autre ridicule qui consiste, de la part des journaux, 
montrer toujours la France humilie et foule aux pieds. Un journal un
peu rpandu doit au moins deux fois la semaine raconter qu'un Franais a
reu des coups de pieds  Ptersbourg, qu'un autre a t empal 
Constantinople, et un troisime mang quelque autre part; tant ces
honntes journaux se complaisent dans une humiliation que le plus
souvent ils inventent. Mais ici, on peut voir d'une manire manifeste ce
que c'est que la politique de ces pauvres carrs de papier.

Ils seraient fort tonns si on leur disait: Mais cette pche du hareng
et de la morue est une des branches de commerce les plus importantes;
mais c'est la vie de populations entires; mais il y avait plus de vingt
ans qu'on n'avait pas fait une bonne pche: il y avait plus de vingt ans
qu'un nombre prodigieux de familles vivaient dans la misre et dans les
privations.

Oui, certes, c'est une belle compensation  une diminution d'appareil
militaire, et de fanfaronnades inutiles.

Mais on dit que je fais des paradoxes quand je crie, comme je le fais
depuis trois ans, que le premier besoin du peuple, c'est de manger.

[GU] Ah! si vous voyiez, comme moi, ces pauvres pcheurs de la Normandie
et de la Bretagne;--leurs durs travaux,--leurs journes et leurs nuits
de fatigues avec la mort sous les pieds;--si vous voyiez, comme moi,
toutes ces blondes familles de dix enfants,  peine vtus,  peine
nourris, quand leur pre revient sans rapporter de quoi souper,
remerciant Dieu de ce qu'il n'a pas permis qu'il ft englouti dans les
vagues de l'Ocan; vous ne trouveriez pas que ce soit une nouvelle si
peu importante, si ridicule mme, celle qui vient vous dire que cette
anne la pche du hareng a t favorable, et que tous ces gens-l
mangeront.

[GU] Je me rappelle un temps o Henry Monnier n'avait pas de plus grand
plaisir que de chercher les mtiers bizarres et inconnus auxquels se
livrent certaines gens. Il a fait ainsi de singulires dcouvertes. En
voici un qu'il n'a pas trouv, et que ni lui ni moi n'aurions invent.

Les habitants de la campagne ne sont gure exposs, en fait de maladies,
qu' des pleursies et des fluxions de poitrine,--on leur ordonne des
sangsues.--Le village d'Augerville-Bayeul est situ  cinq lieues de
Havre,--d'o il tire ses sangsues. Au Havre chaque sangsue cote sept
sous. C'est fort cher. Une brave femme du pays a imagin de louer des
sangsues,--elle en a achet une vingtaine et elle s'est faite bergre de
ce noir troupeau,--elle les soigne et les entretient; quand un malade a
besoin de sangsues, elle en loue la quantit demande  l'heure ou  la
saigne;--l'opration faite, on lui rapporte ses sangsues.--Si
quelqu'une de ses sangsues meurt ou fait une maladie entranant
incapacit de travail, elle se fait payer la valeur de la morte,--ou
convenablement indemniser de la perte qui rsulte de l'indisposition de
son animal.

[GU] Le monsieur qui annonait dans les journaux--_des graines de
l'orgueil de la Chine_  vendre,--rue Laffitte, 40,--a profit de l'avis
que je lui ai donn dans le volume du mois dernier.

Je faisais remarquer que les annonces publies pendant le mois
d'octobre--portaient que cet arbre--se semait d'_octobre 
novembre_,--et que les annonces insres dans les journaux--omettaient
cette particularit.

Qu'a fait le monsieur,--le planteur de la Louisiane?--Il a continu 
publier des annonces  la quatrime page des journaux;--seulement dans
ces dernires annonces publies tout le long du mois de
novembre,--l'orgueil de la Chine--(en chinois _arbor sancta_) ne se sme
plus du tout d'_octobre  novembre_,--il se sme maintenant de la
_mi-octobre jusqu' la mi-mars_.

Pas avant,--pas aprs.

Mais que feront ces braves gens qui, sur la foi de la premire
annonce,--ont achet et sem de la graine de l'orgueil de la Chine?

Ces gens-l, dites-vous?

Oui.

Eh bien,--ils en achteront d'autre, qu'ils smeront maintenant de la
mi-octobre  la mi-mars.

Parbleu! l'ami Mars est venu l fort  propos et s'est montr un
vritable ami pour prolonger le dlai pendant lequel le planteur de la
Louisiane--espre duper le public,--avec l'assistance des carrs de
papier de toutes les couleurs et de toutes les opinions,--un franc la
ligne.

Srieusement,--carrs de papier,--croyez-vous jouer l un rle bien
honorable,--que d'tre ainsi complices de toutes les friponneries
contemporaines,--de tous les charlatanismes,--de vous tablir compre de
tous les marchands d'orvitans?

[GU] Vous rpondez: _On_ sait bien que la quatrime page des journaux
est livre aux annonces--et que nous ne sommes pas responsables de ce
qu'elles disent.

On? qui est-ce que ce _on_?--vous,--moi..., et ce n'est pas ici le lieu
de dire que je m'y suis laiss prendre plus d'une fois.

Et, d'ailleurs, ajoutez-vous en gnral, la signature des grants
prcde les annonces, ce qui explique, clair comme le jour, que nous ne
garantissons pas au public la vrit des annonces que nous insrons.
Trs bien;--mais alors, gens si vertueux pendant trois pages, pourquoi
cette facilit de moeurs  la quatrime page? pourquoi ne pas mettre
en gros caractres en haut de votre quatrime page:

Ceci est un mur public--o on affiche ce qu'on veut,--moyennant la
somme de...--Nous ne garantissons pas ce qu'il plat aux marchands d'y
mettre;--ce sont eux qui parlent--et qui crient ainsi leur
marchandise-- une distance o leur voix ne parviendrait pas.

Vous ne l'avez jamais fait, carrs de papier, vous ne le ferez pas; bien
plus, quand vous avez pens qu'_on_ commenait  souponner que ce
pouvait bien tre cela, vous avez imagin la _rclame_; la rclame est
une annonce mieux dguise, l le journal ne se contente pas de ne pas
dire qu'il ne garantit pas le vrit de ce qu'il publie.

L, il assume toute la responsabilit de la chose; l, il prend la
parole, il se fait crieur public, il annonce lui mme les marchandises
plus ou moins honteuses, et il donne son opinion  lui, il dit _je_; par
exemple, c'est dix sous de plus.

Il dit: _Nous_ ne saurions trop recommander la pommade de M. un tel.

_Nous_ avons vu des effets surprenants de la poudre de madame de
Trois-toiles.

Le tout sign du nom de chaque rdacteur ou grant responsable.

[GU] Pendant que nous parlons des annonces,--disons que le _Journal des
Dbats_, ce rigoriste--qui prche la morale, publie  sa quatrime page
des annonces dont je ne puis pas imprimer ici le contenu,--et une
gravure--reprsentant une femme qui se livre  des danses prohibes par
la police, et qui, tout en dansant, appuie son pouce sur son nez et fait
tourner sa main sur ce pivot pour narguer un garde municipal qui la
regarde.

[GU] Il est un mal horrible,--un mal qui, en quelques instants, fait de
l'homme le plus spirituel une buse et un idiot;--je veux parler du rhume
de cerveau. Un rhume de cerveau fait horriblement souffrir, et rend en
mme temps parfaitement ridicule.--Un jeune homme est oblig d'attendre
la nuit, dans un jardin, un entretien longtemps dsir et demand.--Tout
ce qui l'entoure invite  la plus douce et  la plus potique
rverie;--la lune monte  travers les arbres,--les clmatites exhalent
de suaves odeurs.--Il entend des pas lgers et le frlement d'une
robe,--c'est elle!--son coeur bat si fort, qu'il semble qu'il va
rompre sa poitrine pour s'chapper.--Enfin, il pourra donc lui dire tout
ce qu'elle lui a inspir depuis qu'il la connat;--il va lui rvler
tout ce trsor d'amour qu'il a amass dans son me,--et les premiers
mots qu'il prononce sont ceux-ci: Ah! badabe, cobe je vous aibe!

Le malheureux s'est enrhum  attendre sous les arbres. Un autre a 
prononcer un discours en public,--un toast  porter dans un gueuleton
patriotique;--il rpte son toast d'avance et s'entend avec effroi dire:
Bessieurs, dous dous sobes rudis dans ude intention purebent
patriotique,--ou: Je debande la bort des tyrans.

Comment faire? Son discours lui a cot bien du mal--et ferait tant
d'effet!-- coup sr on le mettrait dans le journal.--Il va trouver un
mdecin.

--Bossieur, il faut que vous me rendiez un grand service.

--Volontiers, monsieur, si cela dpend de moi.

--J'aibe  le croire, bossieur;--j'ai ud'affreux _rhube de cerbeau_.

--Ah! ah! un coryza?

--Un rhube de cerbeau!

--Oui,--j'entends bien,--c'est ce que nous appelons un coryza.

Le malade est flatt de voir que la science s'est occupe assez
spcialement de son mal pour lui donner un nom inconnu du vulgaire;--il
se voit d'avance guri.

--Bossieur,--c'est que, pour ud' adiversaire, je suis bembe d'un dder,
et il d'y a pas boyen d'y banquer.

--Cela n'empche pas de manger,--seulement les aliments vous paratront
moins savoureux.

--Bossieur, s'il s'agissait seulebent de banger... a de be ferait
rien,--je be boque des alibents,--mais c'est que j'ai un discours 
prodoncer,--et vous compredez qu'avec bon rhube de cerbeau,--on
d'entendra pas le boindre bot.

--Alors, c'est fort dsagrable.

--Qu'est-ce qu'il faut faire, bossieur, pour bon rhube de cerbeau?

--Pour votre coryza?

--Oui,--bossieur,--on b'avait dit de redifler de l'eau de Cologne.

--a n'est pas mauvais.

--a n'est pas bauvais, bais j'en d'ai redifl trois verres et a de va
pas bieux.--On m'avait dit galement de be bettre du suif de chandelle
autour du dez.

--On en a vu de bons effets.

--Je be suis bis deux chandelles entires sur la figure et a de va pas
bieux.--Qu'est-ce qu'il faut faire, bossieur?

--Il faut essayer d'une fumigation.

--Et a be gurira-t-il?

--C'est possible.

--Cobent! a d'est pas sr!

--Non, monsieur.

--Et vous d'avez pas d'autre boyen?

--Des bains de pieds.

--Ah! et a be gurira-t-il?

--Peut-tre,--d'ailleurs, a n'est jamais bien long, attendez que a se
passe.

Et le malade s'en va persuad que les mdecins, comme certains parrains
de complaisance, se sont contents de donner un nom au rhume de
cerveau,--sans se soucier de ce qu'il deviendrait  l'avenir;

Qu'ils sont trs-forts sur la lpre qu'on n'a plus, et sur la peste
qu'on n'a pas;--mais qu'ils ne savent rien sur les rhumes de cerveau et
sur les cors aux pieds.

[GU] Le _Constitutionnel_, en parlant d'un repas donn par M. O'Connell,
a fait une numration qui a lieu d'tonner de la part d'un journal qui
compte au nombre de ses fondateurs des hommes qui passent pour savoir
manger.

On lit dans le menu du _Constitutionnel_: Cent pommes de pin (_pine
apple_, que le _Constitutionnel_ traduit par _pommes de pin_--veut dire
_ananas_. Il y a de quoi rompre la bonne harmonie qui existe, d'aprs
certains journaux, ou qui n'existe pas, d'aprs certains autres, entre
la France et l'Angleterre, en prtant de semblables nourritures  nos
voisins). Le _Constitutionnel_ ajoute: Trente plats d'orange et _autres
tourtes_.

Ce mot me rappelle une locution semblable d'un portier que j'ai eu et
qu'on appelait M. Gorrain. Monsieur, disait-il, malgr les crimes des
jsuites, il ne faut pas oublier que c'est  eux que nous devons
l'importation des abricotiers, des dindons et d'une multitude d'autres
fruits  noyau.

[GU] L'autre jour,--dans une maison--o on lisait le journal  haute
voix, le lecteur arriva  cette anecdote:

Le roi tait attendu hier, vers une heure, au chteau des
Tuileries.--Tout  coup des cris: Au secours! un homme se noie! se font
entendre,--dix batelets se dtachent de la rive,--on saisit un homme qui
allait disparatre,--on le porte au bureau de secours,--puis chez le
commissaire de police,--o cet homme dclare que c'est la misre qui l'a
pouss  cet acte de dsespoir.

Le lecteur s'arrta.

--Continuez donc, lui dit la matresse de la maison.

--Mais c'est tout; il y a un point.

--Mais non;--il est impossible que le roi n'ait pas fait donner des
secours... Tournez la page.

--Je la tourne, et je lis: Nous ne saurions trop recommander  nos
lecteurs le mou de veau...

--Assez... Comment, le roi?

--Il ne passait peut-tre pas prcisment  ce moment-l;--et puis, on
peut ne pas lui avoir dit la chose.

--C'est gal, il n'a pas eu de bonheur cette fois-l.

[GU] Il est vident que la presse est l'origine de l'horrible dsordre
qui mine la socit.--Quelques niais demandent  ce sujet des lois
rpressives.--Je l'ai dit vingt fois,--c'est, au contraire, le moment de
lui mettre la bride sur le cou.--Laissez la presse libre,--sans
cautionnement,--sans timbre,--sans procs,--dans deux ans la presse sera
morte ou rforme et moralise.--C'est une gageure que je tiendrais en
mettant ma tte pour enjeu.

Toutes ces socits secrtes sont comme les _mans_ qu'on trouve dans la
terre, o ils rongent les racines; le soleil, le jour et l'air les font
mourir.

[GU] Si la presse tait libre,--les communistes, les galitaires, qui
sais-je, moi, chacune des trente ou quarante rpubliques dont se compose
le parti rpublicain aurait son journal et dvelopperait ses ides.--Vos
lois rpressives de la presse donnent  tous les journaux de toutes les
opinions des limites gales dans l'expression de leurs opinions,--qui
rendent leur langage presque identique, de telle sorte qu'ils se
trouvent combattre ensemble,--et dans les mmes rangs contre vous,--pour
des causes toutes diffrentes, ou ennemies.

Laissez chacun arborer l'tendard qui lui plat,--et vous verrez cette
grande arme de l'opposition que, par vos sottes lois rpressives, vous
runissez malgr elle sous un seul et mme drapeau d'une couleur bizarre
forme du mlange de tant de nuances,--vous la verrez se diviser en
petites cohortes, chacune sous son vritable tendard, avec ses
couleurs, combattant pour son compte,--et contre ses allies
d'aujourd'hui.

Le procs fait  Me Ledru-Rollin, et qui se termine par la
condamnation de cet avocat,--est encore une sottise.--Votre gouvernement
reprsentatif est un mensonge--si un candidat ne peut exprimer sa
vritable opinion.--J'admets ici que Me Ledru, ou tout autre avocat,
ait une vritable opinion.

Ne comprenez-vous pas, d'ailleurs, que Me Ledru ou tout autre, forc
par vos lois  l'hypocrisie,--runira les suffrages de toutes les
nuances qui avoisinent la sienne,--au lieu d'tre rduit  ses
vritables sectaires?

[GU] Le _National_ a eu un nouveau procs;--cette fois il a t
acquitt.--Il a appel encore ce jugement une leon donne au pouvoir.

M. Ledru-Rollin a t condamn.--On a dit que c'tait une erreur du
jury.

M. Quesnaut, candidat ministriel, choue  Cherbourg.--Gloire aux
lecteurs,--leur bon sens et leur patriotisme sauvent la France.

M. Hbert, autre candidat ministriel, est nomm  Pont-Audemer  une
grande majorit.--On crie  la corruption,-- la vnalit,--
l'ignorance.

Ainsi, il y a des dpartements entiers corrompus et des dpartements
vertueux;--cela vient de l'eau ou de l'air:--on n'en sait rien.

Cela est dcidment par trop leste,--et le gouvernement maintient des
lois rpressives contre les journaux!--Mais laissez-les donc faire,--je
vous le rpte,--laissez-les deux ans,--laissez-les un an,--et la presse
sera morte ou rforme.

[GU] Un M. Doyen, g de quatre-vingt-six ans, vient de faire entriner
par la cour royale des lettres patentes qui lui confrent le titre de
baron;--ces lettres ne sont que la confirmation d'un titre qui remonte 
1628.--C'est s'aviser un peu sur le tard, et cela ressemble un peu  ce
que faisaient les seigneurs qui voulaient mourir dans un habit de moine
de quelque ordre religieux,--supposant sans doute qu'ainsi dguiss ils
ne seraient pas reconnus  la porte du paradis et y entreraient plus
srement;--pour ce qui est de M. Doyen, le lendemain de l'entrinement
de ses lettres patentes, il tait dj, et pour ce fait, expos aux
avanies de quelques journaux.

Au premier abord, on pourrait s'tonner de voir  la mme poque tant de
manifestations de mpris pour les titres et les honneurs,--et tant
d'avidit pour s'en affubler;--c'est que les gens qui crient le plus ont
moins de haine pour les dignits que pour ceux qui les possdent; que ce
mpris est tout en paroles et n'est qu'une faon de dire de l'envie.

[GU] Quand Jsus-Christ chassa les marchands du temple,--c'tait avec
une corde;--on a employ des moyens plus doux pour M. Ollivier, qu'on a
fait vque.--On assure que c'est sur les instances ritres du
directeur de l'Opra, qui voulait se dbarrasser d'une dangereuse
concurrence:--Saint-Roch, succursale de l'Acadmie royale de musique
sous M. Ollivier, est redevenu une glise sous M. l'abb Fayet.

[GU] M. Ingres, un peu enfl des loges qu'on lui a rcemment donns
avec une sorte de frnsie,--s'est laiss longtemps supplier par M. le
duc d'Orlans de faire son portrait;--il a fini par cder aux instances
du prince royal,  trois conditions: 1 que M. le duc d'Orlans poserait
chez lui, M. Ingres;--2 qu'il revtirait tous les jours l'uniforme
adopt et qu'il poserait au moins cent cinquante fois;--3 que le
portrait ne lui serait pay que trois mille francs.--M. le duc d'Orlans
a accept toutes ces conditions, et mme la dernire.

[GU] On doit s'lever avec indignation contre le systme appliqu en
France aux _prvenus_.

D'aprs les statistiques des tribunaux, sur cinq accuss il n'y a pas
deux condamnations;--donc, un prvenu a trois chances contre deux pour
tre dans quinze jours:--un homme que la socit a injustement
arrt,--emprisonn,--fltri aux yeux de bien des gens,--gn et
peut-tre ruin dans ses affaires,--humili et dsespr,--un homme pour
lequel il n'est pas de rparations trop grandes.

Le prvenu doit tre trait avec tous les gards possibles;--s'il est
plus tard reconnu coupable,--la loi le punira;--mais, s'il est dclar
innocent,--comment rparerez-vous votre erreur? tchez donc du moins
qu'elle ait les consquences les moins fcheuses qu'il vous sera
possible.

Personne n'a le droit d'infliger un mauvais traitement  un
prvenu,--quelque lger qu'il soit;--un prvenu doit tre
transport,--s'il y a lieu,--avec toutes les aises imaginables et aux
frais de la socit.

Que le prvenu soit homme de la presse ou cordonnier,--c'est tout
un;--tant qu'il n'est pas condamn, il est innocent, il a droit  tous
les gards qu'on aurait pour un innocent, bien plus:  ceux qu'on aurait
pour un innocent injustement accus.

D'ailleurs, s'il est coupable, son chtiment, sous quelque forme que ce
soit, ne doit pas commencer avant que la loi l'ait prononc.

C'est une chose qu'on ne saurait trop rappeler  messieurs de la justice
dans tous les degrs de la hirarchie,--c'est une honte pour un pays
tout entier qu'il n'y ait pas de lois qui puissent prserver un innocent
des ignobles traitements qu'on fait subir aux prvenus.

[GU] Un matin que j'tais avec M...y,--il lui prit une sainte colre
contre la phrasologie des journaux et contre la crdulit de ceux qui
les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais
plus quelle _mesure_ que l'_opinion publique fltrissait_.

Nous nous demandons d'abord:--Qu'est-ce que l'opinion publique? et
qu'est-ce que le carr de papier que voici? Qu'entend-on par ces
paroles, l'opinion publique, l'opinion publique veut-elle dire
l'opinion de _tout le monde_?

Non, par deux raisons: la premire, c'est qu'une mesure ou n'importe
quoi qui serait blm par _tout le monde_ ne pourrait pas subsister un
instant; il faut donc excepter au moins de _tout le monde_: 1 ceux qui
prennent la mesure; 2 ceux qui la soutiennent; 3 ceux qui en
profitent.

[GU] La seconde raison, est que voici cinq autres carrs de
papier:--trois approuvent la mesure et se disent les organes de
l'_opinion publique_;--deux autres,--aussi organes qu'eux de l'_opinion
publique_,--n'en disent pas un mot.

[GU] Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le mme sujet?

Le rsum de notre discussion--fut qu'il n'y a pas d'opinion
publique;--qu'il n'y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous
en aient une part;--que celui des uns n'existe qu'au dtriment des
autres. Que, par cela qu'une mesure nuit  certains intrts, elle sert
merveilleusement  certains autres.

Que l'_opinion publique_ se fait comme les _meutes_, comme la _foule_.

Quand les journaux disent qu'il y a une meute quelque part, les
bourgeois et les ouvriers vont voir l'meute,--les gendarmes s'y
transportent pour la rprimer; ceux-ci prennent les curieux pour
l'meute, et les bousculent, les curieux s'irritent et se dfendent,--et
l'meute se constitue.

Les gens qui vont voir une pice o on leur dit qu'il y a _foule_--ne
s'aperoivent pas qu'ils forment eux-mmes cette foule, qu'ils venaient
voir autant que la pice.

Beaucoup de gens s'empressent de se ranger  ce qu'on leur dit tre
l'opinion publique,--surtout quand elle est contraire au gouvernement;
parce que, tout en obissant  leur instinct de moutons de Panurge, ils
ont un certain air d'audace sans danger qui flatte le bourgeois.--Ils
seraient bien effrays parfois s'ils savaient qu'ils sont  la tte de
l'opinion dont ils croient suivre la queue,--et qu'ils seraient seuls de
_leur opinion publique_--s'il n'y avait pas d'autres bourgeois pris dans
le mme pige.

Une chose tourmentait surtout M...y, c'tait de savoir o on _fltrit
les mesures_: car,--disait-il,--si chacun des membres de l'opinion
publique,--qui doivent tre nombreux,--se contente de fltrir ladite
mesure chez lui,--comment le journal qui parat ce matin a-t-il pu
rassembler, dans l'espace de quelques heures, toutes ces fltrissures
parses d'une mesure prise hier matin,--pour pouvoir en former un total
qui lui permette de prsenter le nombre de fltrissures qu'il a runies
comme quivalant  une opinion publique?

Il doit y avoir un endroit o on fltrit les mesures,--comme il y a une
halle  la viande,--comme il y a une Bourse;--il doit y avoir un endroit
o on fltrit les mesures,--comme il y a un endroit o on en prend,--au
bout du pont Louis XV.

Il faisait beau;--nous nous mmes en route pour une grande
promenade.--Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d'un
bassin;--M...y s'approcha pour voir si ces gens taient runis pour
fltrir la mesure.--Ce n'tait pas cela; ils n'avaient pas mme l'air de
savoir qu'il y et une mesure;--ils donnaient des miettes de pain aux
cygnes,--qui livraient leurs ailes entr'ouvertes au vent
printanier,--semblables  de petits navires  la voile.

Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde,
ont droit de considrer leur opinion comme partie intgrante de
l'opinion publique,--apprciaient, en lisant les journaux, la
mesure--qu'ils taient censs avoir fltrie la veille.

Nous nous approchmes d'un groupe fort serr,-- l'endroit appel la
Petite-Provence,--mais c'taient des gens qui se chauffaient au
soleil;--personne n'y parlait--de la mesure.

Sur les quais,--quelques Franais vendaient des gteaux de Nanterre,
quelques autres en achetaient;--les uns fouettaient leurs chevaux, les
autres regardaient couler l'eau.

De l'autre ct du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet
 l'talage d'un bouquiniste, et faisait une corne  la page o il
restait de sa lecture, qu'il comptait continuer le lendemain.

Personne n'avait l'air de fltrir la mesure.--Ah!--voici bien du monde
rassembl devant l'Institut.--Nous perons la foule avec
peine;--c'taient deux cochers qui se battaient. Nous demandmes
pourquoi c'tait,--parce qu'aprs tout ce pouvait bien tre  cause de
la mesure:--l'un des cochers la fltrissant, l'autre ne la fltrissant
pas;--mais ce n'tait pas cela: l'un avait pris une demi-botte de foin 
l'autre;--le vol fut ross.

Nous prmes alors la rue Gungaud en suivant trois hommes qui en
entranaient un autre.

--Qu'a-t-il fait? demanda M...y.

--C'est  cause des mesures, rpondit le passant interpell.

M...y avait un air triomphant:

--Venez, me dit-il, il s'agit cette fois de la mesure.

On fit entrer notre homme au n 9, sous une porte ronde.

--Le voil chez David, dit alors l'homme auquel M...y avait adress sa
premire question.

--Et que fait-on chez David? demanda M...y.

--C'est la _fourrire_, rpondit l'homme.

--Est-ce l qu'on fltrit les mesures? demanda M...y.

--C'est l qu'on les vrifie.

--Comment?

--Oui, cet homme qu'on emmenait a t surpris par les agents  vendre 
faux poids.--On l'amne chez David.--Si David trouve que ses mesures ne
sont pas justes,--il met en fourrire les poids, les balances et tout le
bataclan.--C'est sans doute ce que vous appelez fltrir les mesures.

Ce n'tait pas encore l ce que nous cherchions.--Dcourags, nous
montmes en voiture et nous allmes  Saint-Ouen, comme nous faisions
souvent.--L, grand nombre de Parisiens pchaient  la ligne.--J'appelai
Bourdin, un batelier de mes amis,--qui avait l'obligeance de garder mon
canot.

_N. B._ J'apprends que le gouvernement l'a saisi et confisqu comme
n'ayant pas les dimensions qu'il lui plat d'exiger par une ordonnance
qu'il aurait d rendre avant que je fisse faire mon bateau;--et les
journaux disent qu'on dsarme et qu'on disloque la flotte,--tandis
qu'au contraire on prend des moyens quelque peu extrmes pour possder
un plus grand nombre de btiments.--O mon pays! si mon canot peut servir
 ta gloire,--s'il peut surtout augmenter l'effectif de ta
flotte,--faire trembler la perfide Albion--et faire taire les
journaux,--je te l'offre de grand coeur.

Mais rellement,--pour un _ami du chteau_, ainsi que m'intitulent
certains carrs de papier,--on me traite assez mal;--le roi me donne
douze francs par an--pour son abonnement aux _Gupes_,--et on prend mon
canot, qui m'a cot cent cus.

J'appelai donc Bourdin,--Bourdin me mena prs de ce pauvre canot, qui
tait cach dans les saules;--il tait fort joli, ma foi,--tout noir
avec une bordure orange,--et le plus rapide de ces doux parages;--nous
montmes dedans,--et je laissai driver jusqu' Saint-Denis.--Nous
tions heureux comme deux potes que nous tions. C'tait un spectacle
ravissant;--la rive tait borde de grands peupliers, droits comme des
clochers,--de saules bleutres,--de fleurs de toutes sortes, de spires
avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues;--sur l'eau il y avait
des nnufars jaunes et des anmones aquatiques.--Parfois un
martin-pcheur traversait la rivire droit et rapide comme une flche en
poussant un cri aigu;-- peine si nous avions le temps de voir son
plumage vert et bleu.--Nous regardions tout cela,--et nous coutions les
bruits de l'air et de l'eau,--et,  l'heure o le soleil se couchait
derrire l'glise Saint-Ouen,--nous arrivions  l'le Saint-Denis, dont
M. le maire,--M. Perrin,--un autre ami  moi qui joint  ses fonctions
municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son charpe
tricolore sous un tablier de cuisine,--nous donnait un dner excellent
et un vin de Bordeaux que M...y, qui s'y connat, dclarait
irrprochable.

...J'oubliais la mesure..., personne ne la fltrissait, personne ne la
connaissait.

Je voulais seulement vous dire ce qu'il faut croire de ces phrases
strotypes dont les journaux sont si prodigues.

[GU] SUITE DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE DU COURRIER FRANAIS.--Il
faut que je termine mes commentaires sur l'oeuvre du _Courrier
Franais_.

Nous en tions :

LES.

_Douzime observation_:--LES.

_Les_, article pluriel,--

     _Je_ n'est qu'un singulier, _vous_ est un _pluriel_.--MOLIRE.

_Pluriel_, terme de grammaire qui s'emploie pour caractriser un des
nombres destins  marquer la quotit.

       GIRAULT DUVIVIER.

Je trouve la dfinition un peu moins claire que la chose dfinie, mais
c'est ainsi que procdent tous les grammairiens;--Vaugelas est le
premier qui ait crit _pluriel_, avant lui on disait et on crivait
_plurier_.

On trouvera sans peine des exemples d'articles s'accordant aussi bien
avec leurs substantifs,--mais je ne pense pas qu'on en puisse trouver
qui s'accordent mieux. Comparez et jugez.

_Le_ larcin,--_l_'inceste,--_le_ meurtre _des_ enfants et _des_
pres,--tout a eu sa place entre _les_ actions vertueuses.

    Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,
    Te donne _les_ esprits dont je n'ai que _les_ corps.

           CHARLES IX  RONSARD.

    _La_ belle serviette et _le_ torchon dor.

          Pome de la _Madeleine_.

Il s'agit des cheveux blonds de la pcheresse dont elle essuya les
pieds du Christ.

Je hais _le_ philosophe qui n'est pas sage pour lui-mme: [Greek: Mis
sophistn], etc.--EURIPIDE.

[GU] _Treizime observation._--FLOTS.

L'auteur n'a pas rpt _Ocan_,--il n'a pas mis _vagues_ ni _lames_,
il a parfaitement distingu les nuances qui existent entre ces
mots.--_Flots_ est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les
autres ont un sens plus prcis. Il a pour autorits plusieurs bons
crivains.

Quel respect ces _flots_ mugissants ont-ils pour le nom du
roi?--SHAKSPEARE, la _Tempte_.

    Le _flot_ qui l'apporta...--RACINE.
    Fendant le flot mu sous la brise qui passe.

                 Alphonse ESQUIROS.

M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme,--autrefois pote rveur, ne
manquant pas d'une sorte de navet un peu affecte, mais assez
gracieuse;--c'est une de ces natures simples, semblables au fleuve
limpide d'Horace:

    Liquidus puroque simillimus amni,

qui reflte dans son cours tout ce qu'il voit sur ses bords,--les grands
peupliers et les petites herbes, le soleil et les toiles,--la barque
qui glisse et l'oiseau qui passe.

La posie d'Alphonse Esquiros avait des qualits naturelles,--mais elle
manquait d'originalit,--elle refltait trop ses lectures du moment;--je
l'ai vu, tour  tour, sans cependant copier servilement, imiter la
manire de M. Hugo,--celle de M. de Lamartine et celle de cent autres.
Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspire de la
_Larme du diable_, de M. Th. Gautier, charmante cration inspire par le
_Faust_ de Gothe.

A cette poque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais,--Esquiros
le lut, et fit l'_vangile du peuple_;--le parquet se saisit de
l'affaire, et on mit Esquiros en prison,--comme M. de
Lamennais;--c'tait pour Esquiros pousser l'imitation plus loin qu'il ne
l'avait cru.

S'il y avait en France un ministre de l'instruction publique,--il aurait
connu Esquiros,--il l'aurait fait venir et lui aurait dit: Vous faites
de jolis vers aux arbres et  la lune, ne vous mlez pas  ces choses;
quand vous imitez, n'imitez pas les gens que l'on met en prison.

C'est ce qu'on ne fit pas, et on prit le crime d'Esquiros au
srieux,--et on le mit  Sainte-Plagie.

Qu'arriva-t-il de l? qu'il prit  son tour au srieux le martyre et la
perscution; que les journaux, qui n'avaient jamais parl de lui tant
qu'il n'avait eu que son talent, le lourent beaucoup quand il fut mis
en prison,--ce qui prouva pour la millime fois que ce n'est pas du
talent, mais de la prison, qu'ils font cas.

Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une
fille--s'ennuie,--s'attriste, pleure,--rclame le soleil et l'air,--fait
de jolis vers l-dessus en retour desquels, comme martyr, perscut
_pour le peuple_, il reoit de mauvais lieux communs emphatiques.

[GU] _Quatorzime observation._--REMONTENT.

Il n'y a ici qu'un petit dfaut,--c'est que, pour que sa phrase et un
sens, l'auteur aurait d dire _descendent_; cependant le mot est
correctement orthographi.

_Quinzime observation._--GRADUELLEMENT.

Je n'ai trouv ce mot employ qu'autour des mirlitons.

    Je sens que _graduellement_
    Mon amour est plus violent.

[GU] _Seizime observation._--ET.

Il y a plusieurs faons d'crire ce mot: est,--haie,--h,--hait.--Notre
auteur ne s'y est pas tromp, et a parfaitement choisi celui de ces mots
qui convenait  sa phrase.

[GU] _Dix-septime observation._--LENTEMENT.

    Il faut aller _lentement_  accuser ses amis.
          SAINT-VREMONT.

Ces deux adverbes,--graduellement et lentement,--sont peu agrables 
l'oreille;--mais des crivains fort chtis n'ont pas cru devoir viter
des consonnances semblables.

    Elle se tenait  cheval _dextrement_ et _dispostement_.
             BRANTME.

_Consquemment_ il perd la somme, ou il est _incontestablement_ dchu
de son droit. LA BRUYRE.

Certes, commettre une faute avec La Bruyre,--ce n'est plus une faute,
c'est une beaut.

Qu'est-ce que les puristes d'ailleurs,--et qu'est-ce que la langue?

L'acadmie-dictionnaire 1798--ne veut-elle pas qu'on prononce
_quatre-z-yeux_?

PASCAL ne dit-il pas--elle a couru de _grandes risques_

Et l'ACADMIE,--en faisant remarquer que _risque_ est
masculin,--n'excepte-t-elle pas--cette locution: A _toute_ risque?

Et MOLIRE, dans le _Florentin_,--_rebarbaratif_?

Et VAUGELAS, _sens_ dessus dessous?

Et M. DE PONGERVILLE, de l'Acadmie,--dans le dialogue familier,--sens
_sus_ dessus?

Et BOSSUET: C'est l que rgne _un pleur_ ternel?

Je termine ce travail--en constatant que l'oeuvre que nous venons
d'examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux
rapports de la pense et du style--qu'ait produits jusqu'ici la
littrature politique des carrs de papier se disant _organes de
l'opinion publique_ ou _boulevard des liberts_.

[GU] LE SECRET DE LA PARESSE.--Il y a deux ennemis irrconciliables,
acharns, mortels,--comme le sont les gens forcs de vivre ensemble:--ce
sont le corps et la pense,--la partie matrielle et la partie
intellectuelle de notre tre.

Tout le monde a prouv, au moment de se mettre au travail,--une sourde
hsitation, suite d'une lutte entre l'esprit qui veut et le corps qui ne
veut pas:--tous les potes anciens en ont parl;--quel est l'homme
d'ailleurs qui n'a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue
suivant:

LA PENSE. Les formes incompltes et sans contours qui passent devant
moi avec des nuances douteuses et changeantes--semblent prendre un corps
et une couleur,--le nuage se dissipe, le chaos a cess de s'agiter, tout
se met en ordre; travaillons.

LE CORPS. Il fait un beau soleil,--peut-tre le dernier de l'anne,--on
trouverait, j'en suis sr, encore une violette en fleur sous les
feuilles sches;--nous devrions aller nous promener dans le jardin.

Cette proposition maladroite, sans prcautions oratoires, n'obtient
d'ordinaire aucun succs; c'est comme si l'on disait  un homme qui a
soif: Voil un excellent morceau de pt. La pense ne daigne pas
seulement rpondre,--elle s'obstine  vouloir travailler et 
contraindre le corps  prendre la plume.

Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez,--comprend alors qu'il ne
faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,--mais qu'il faut,
au contraire, y rattacher d'une manire indirecte la distraction qui
doit plus tard la dtruire.

LE CORPS. Le grand air rafrachit la tte et fait du bien 
l'imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle,
dans ces fleurs que vous m'avez fait planter,--et que vous me faites
arroser l't,--que vous serez d'autant mieux dispose au travail quand
vous les aurez revues quelques instants.

LA PENSE (_ part_). Peut-tre ce butor a-t-il raison.--Allons au
jardin.

Ds lors la pense est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se
divise  l'infini:--elle suit la feuille qui s'envole; ce rosier
dpouill lui rappelle un bouquet qu'elle a donn il y a
longtemps;--chaque arbre, chaque plante, est habit par un souvenir
comme les hamadryades de la posie antique.

Tous l'entourent, la caressent, l'occupent, et le travail est oubli.

C'est ce qui arrive chaque fois qu'elle essaye une bataille en plaine
avec le corps, qui a pour lui la paresse,--la plus puissante de toutes
les passions,--celle qui triomphe de toutes les autres et les anantit.

La pense ne l'emporte pas; elle peut s'lever  son insu  une hauteur
o il ne puisse plus l'atteindre.--Il faut qu'elle ruse,--qu'elle le
trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d'habitude, auxquelles
il peut se livrer seul sans son concours  elle.

LA PENSE. Or a, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me
tailler cinq ou six plumes?

Tailler des plumes est une chose que la main fait d'elle-mme.

Pendant que le corps taille des plumes, la pense s'chappe furtivement;
mais quelquefois le corps saisit le premier prtexte venu pour ne pas
tailler de plumes.

LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.--J'aime mieux faire
des armes.

LA PENSE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous extnuer comme hier! j'en
suis encore malade,--ou prendre un rhume de cerveau,--et j'en
mourrai.--Je ne vous cache pas mme que je vous trouve un peu ple
aujourd'hui;--et, puisque vous ne pouvez pas rester en
place,--promenez-vous dans la chambre en long et en large.

Si le corps est assez sot pour se laisser prendre  cette fausse
sollicitude,--pendant qu'il s'agite machinalement dans cet troit
espace,--la pense, qui n'a que faire  cela, s'envole et lui chappe.

Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu'on peut occuper et
distraire avec la moindre des choses: ils se laissent prendre  jouer du
piano sur leur table;--un pote de mes amis a un corps qui s'amuse 
s'arracher un  un les cils des yeux.

Mais il en est de plus rcalcitrants,--ceux-l se dfient de toute
occupation qui leur est indique par la pense, il faut qu'elle ne
compte que sur un hasard extrieur,--sur un de ces bruits monotones
qu'on entend sans l'couter; le vent qui souffle dans les feuilles,--une
cloche qui tinte,--la pluie qui bat les vitres,--la mer qui gronde au
loin.

Ces bruits le bercent, et il s'endort comme Argus aux sons de la flte
de Mercure;--puis tout  coup il se rveille en sursaut,--et il
s'aperoit que la pense l'a laiss l,--il la regarde,--il la suit d'un
oeil hbt,--comme l'enfant entre les mains duquel vient de glisser
une fauvette,--il la voit sur la plus haute branche d'un acacia secouer
ses plumes au soleil,--il l'entend chanter librement.

Et le pauvre corps, qui s'ennuie alors de n'avoir plus l'esclave
intelligente qui lui invente des plaisirs et l'aide  les conqurir,
passe par les conditions qu'elle veut lui imposer pour la faire
redescendre,--octroie une charte,--et consent  crire sous sa dicte.




Janvier 1842.

     Rglement de comptes.--Un plerinage.--M. Aim Martin.--M.
     Leboeuf et une trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement
     d'un jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries 
     la place Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une
     petite chose.--La quatrime page des journaux et les brevets du
     roi.--M. Cherubini.--Le gnral Bugeaud.--A quoi ressemble la
     guerre d'Afrique.--Une bonne intention du duc d'Orlans.--La
     Chambre des dputs.--Consolations  une veuve.--Un joli
     mtier.--Amnits d'un carr de papier.--Une besogne
     srieuse.--Correspondance.--Un secret d'influence.--Les coles
     gratuites de dessin.


[GU] A la fin de l'anne,--il faut, quand on le peut,--rgler ses
comptes.

Je trouve deux notes sur mon agenda:

La premire contient ces mots: Plerinage annuel  Honfleur;

La seconde: Ne pas oublier de faire un peu de chagrin  M. Aim
Martin.

Le plerinage  Honfleur ne me prendra que deux heures avant de
retourner  Paris.

Il s'explique par un beau distique que je fis autrefois,--et dont je
n'ai gard que le premier vers, parce que le second renfermait des
longueurs:

    Des malheurs vits le bonheur se compose!

L'homme le plus ennuyeux que j'aie jamais rencontr est un certain***,
aubergiste  Honfleur;--j'ai eu  supporter ses familiarits et sa
conversation opinitre pendant vingt-quatre heures que j'ai passes
chez lui;--mais qu'est-ce que la familiarit avec un homme qui est l et
qui s'efforce d'y mettre quelques bornes,--en comparaison de celle qu'il
tale  l'gard des absents qui ne peuvent se dfendre?

--Gotez-moi ce vin,--mon cher ami,--me disait-il,--Mry n'en voulait
pas d'autre quand il venait ici;--ah! ah!--vous ne voulez pas qu'on
dtache les hutres,--c'est absolument comme Eugne Sue;--le
connaissez-vous?--c'est un de mes bons amis;--et Hugo--donc!--c'est ici
qu'il a fait le _Gamin de Paris_, son dernier
vaudeville;--connaissez-vous Brat? c'est un charmant sculpteur, vous
n'tes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?

Et, quand je sortais, il me suivait--et ne me quittait qu'avec peine
pour dormir, de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout 
fait manqu.

Depuis ce temps, je vais tous les ans  Honfleur _ne pas voir_***.

Je m'embarque au Havre,--j'arrive  Honfleur,--je suis tout prs de
lui,--je me rappelle bien l'ennui qu'il m'a caus dans ses moindres
circonstances, et je savoure avec friandise la joie d'en tre
dbarrass;--il est l,-- vingt pas de moi,--je pourrais le voir et je
ne le vois pas,--je pourrais l'entendre et je ne l'entends pas.

Je ressens ce bien-tre du convalescent qui vient de se raccrocher aux
branches de la vie,--je regarde de loin la maison de *** comme le
naufrag regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient
d'chapper,--et moi qui ai si peur de l'ennui!--moi qui ne peux le
supporter un instant!

Ailleurs,-- Paris,--ne pas voir ***, c'est un plaisir mouss,--on
ne le sent pas plus que la joie de la sant quand on se porte
bien;--c'est au chteau de Chilon,--en sortant de ce souterrain plus bas
que le lac qui baigne ses murs,--que j'ai savour la joie de la
libert;--c'est aprs avoir vu le roc us par les pas des
prisonniers--que j'ai senti ma poitrine se dilater  la pense que
j'tais libre!

C'est  Honfleur--qu'on peut apprcier tout le plaisir de ne pas voir
***;--c'est dans ces rues, o il a pass peut-tre un moment avant
vous,--que vous comprendrez ce qu'il y a d'heureux  ne pas le
rencontrer;--c'est une sorte d'assaisonnement qui ajoute  tout une
saveur inusite.

Gravissez la cte de Grce,--jetez les yeux sur la mer,--et, si vous
connaissez ***, aprs vous tre dit: Je vois la mer!--dites-vous:
Et je ne vois pas ***!--et vous sentirez tout ce que le second
plaisir ajoute au premier.

Pour moi, le souvenir de l'ennui que m'a caus cet homme n'a rien perdu
de son cret:--je hais la couleur de la chambre que j'ai habite chez
lui,--je hais ce que j'y ai mang;--j'aimais autrefois les
perlans,--maintenant je les trouve ennuyeux,--parce que j'en ai mang
avec lui,--et je n'en mange jamais.

'a t pour moi une consolation dans une infinit de traverses et de
tourments.--Oui, disais-je--au milieu des plus grands ennuis;--_mais_ je
suis  cinquante lieues de ***.

Pour M. Aim Martin,--nous en parlerons une autre fois.

M. Leboeuf, dput,--recevant l'autre jour la lettre de convocation
pour l'ouverture de la Chambre,--dit  son domestique:

--Qu'est-ce qui apporte a... _une trompette_?

--Oui, monsieur.

--Faites-_la_ asseoir et rafrachir.

[GU] Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale;--un
monsieur, lecteur, lui recommandait, pour obtenir je ne sais quoi, son
fils, qui fait partie de la musique dans la lgion que commande le
dput;--le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu'il ne
connaissait le pre,--il savait seulement qu'il tait lecteur.

--Et comment se nomme M. votre fils, demanda-t-il (moyen adroit pour
savoir en mme temps le nom du pre).

--Il s'appelle Gobinard.

--Gobinard?

--Oui... Gobinard.

--Ah! oui, Gobinard... j'y suis... Gobinard... trs-bien!... Gobinard...
je me rappelle parfaitement... Gobinard... Et qu'est-ce qu'il est, M.
votre fils,--monsieur Gobinard?

--Il est triangle.

--Ah! oui,--oui,--oui,--Gobinard, parbleu! Gobinard... charmant
triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle
parfaitement,--charmant triangle!

[GU] Les pairs ont rendu leur jugement dans l'affaire du coup de
pistolet tir sur les princes. L'auteur du crime et deux de ses
complices sont condamns  mort,--les autres  la dtention.--M. Dupoty,
rdacteur du _Journal du Peuple_, a pour sa part cinq ans de prison.--On
a beaucoup parl, du moins dans les journaux, de cette dernire
condamnation. J'ai  dire aussi mon opinion, que je n'ai exprime que
trs-incompltement--le mois dernier.

M. Dupoty a t condamn comme complice de l'attentat de Qunisset, qui
a tir un coup de pistolet sur les princes.--Eh bien! dans mon me et
conscience,--devant Dieu et devant les hommes,--comme disent les
jurs,--_non_, M. Dupoty n'est pas complice de l'attentat de Qunisset.

La lettre qui lui a t adresse par Launois, dit Chasseur, un des
conjurs, ne prouve absolument rien; il n'est pas un homme dirigeant ou
crivant quelque chose qui s'imprime et parat priodiquement qui ne
reoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une
perquisition, je suis persuad qu'on y trouverait vingt chiffons de
papier plus compromettants que la lettre adresse par Launois  M.
Dupoty.

Mais  cette premire question, que je rsous ngativement, j'en
ajouterai une seconde:

Oui,--M. Dupoty est coupable d'avoir, par ses crits, pouss au mpris
des lois et du gouvernement tabli,--aux conspirations et aux
meutes;--_mais_ prcisment autant que le _Constitutionnel_, le
_Courrier franais_,--le _Temps_, le _Sicle_, en un mot, que tous les
journaux de l'opposition, quelque timide et dtourne que soit
l'expression de la guerre qu'ils font au gouvernement existant, les uns
pour le renverser et prendre sa place,--les autres pour l'_obliger 
choisir_ des ministres dans leurs amis.

[GU] Et,--pour dire toute ma pense,--je trouve,--sinon moins
criminels,--du moins beaucoup moins btes,--ceux qui jettent dans le
pays des ferments de discorde avec l'intention de le bouleverser, ceux
qui jettent des torches dans la maison pour la brler, que ceux qui
agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et
M. Passy,--que ceux qui mettent le feu  la maison pour y allumer leur
cigare.

M. Dupoty a t pris comme l'on est pris au colin-maillard ou au pied de
boeuf.

[GU] Si l'on veut admettre ce systme, il faudra remonter bien haut, et
je ne sais vraiment o on trouvera une complte innocence.

Moi-mme, quand j'ai reproch  M. de Strada de laisser le roi sortir
avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand
j'ai,  plusieurs reprises, signal  M. de Montalivet l'abus qu'on
faisait du potager royal,--ces atteintes lgres ont fait admettre plus
facilement des attaques plus fortes, faites par d'autres journaux, et
que l'on et trouves de trop haut got sans cette transition.--Le
_Constitutionnel_ conduit tout doucement les esprits au _Courrier
Franais_, le _Courrier Franais_ (quand mademoiselle Fitz-James n'est
pas rengage) les reoit, leur fait faire un pas et les livre au
_Sicle_, le _Sicle_ les mne au _Temps_, le _Temps_ au _National_, le
_National_ au _Journal du Peuple_, le _Journal du Peuple_ au
_Populaire_, le _Populaire_ au _Moniteur rpublicain_, le _Moniteur
rpublicain_ aux discours de cabaret.--Chaque journal, chelonn comme
les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa
part d'un chemin qui conduit de la royaut  l'meute et  la
rvolution,--DES TUILERIES A LA PLACE LOUIS XVI.

Il n'y a pas de loi sur la presse qu'on ne puisse luder.--Chaque loi
rpressive est le barreau d'une cage; et, quelque serrs que soient les
barreaux d'une cage, il y a toujours entre eux un espace, et la pense,
plus mince et plus tnue que la vapeur, passe facilement entre deux.

Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois.--Il n'y a que l'arbitraire
qui ait quelques chances d'en venir  bout, et encore l'arbitraire ne
peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si
la pense est tnue comme la vapeur, la compression la rend terrible
comme elle, et elle risque fort de faire clater vos murs.

D'ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd'hui,
oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue  un torrent, il
faut la construire sur un terrain sec, que n'aient pas encore envahi les
eaux: et vous, vous tes le premier flot du torrent, c'est lui qui vous
a pousss, qui vous a ports o vous tes,--et qui est arriv en mme
temps que vous. Vous ne pouvez l'arrter. Peut-tre, si vous l'aviez
laiss passer, se ft-il divis en une multitude de petits filets d'eau
et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forc
fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d'accrotre sans cesse, la
force invincible de leurs flots.

Le rquisitoire de M. Hbert est compos prcisment des mmes arguments
que les considrations qui prcdent les ordonnances de juillet 1830.

[GU] Il faut que je vous le dise encore une fois,--il fallait laisser
la presse libre--sans cautionnement--sans timbre--sans procs,--vous
auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent  cent cinquante
abonns.--Je crois l'avoir suffisamment prouv dans le numro d'octobre.

Il fallait d'autre part, inventer pour la littrature ce qu'on a invent
pour l'arme;--il fallait, c'est--dire, le bton de marchal dans la
giberne du soldat,--c'est--dire un espoir fond d'arriver par le
talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.

Vous avez prcisment--fait le contraire;--un crivain, quel que soit
son gnie, n'existe pas  vos yeux s'il n'crit pas dans les
journaux,--et s'il n'crit pas contre vous.

Vous n'avez rien que pour deux classes d'crivains,--et ces deux classes
sont renfermes dans une seule: les journalistes.--A ceux qui vous
harclent et vous menacent, vous jetez les gros morceaux,--puis aux
pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre
bannire, vous donnez  ronger les os que laissent vos adversaires
repus.

[GU] Depuis longtemps on mditait la nomination d'une vingtaine de
nouveaux pairs.

On avait murmur les noms de MM. Hugo,--Casimir Delavigne,--Horace
Vernet.

Les nominations ont paru,--il n'y a rien pour les arts ni pour la
littrature. Pourquoi? c'tait montrer aux jeunes crivains une voie
autre que celle du journalisme,--c'tait sparer la presse de la
littrature,--c'tait abaisser la premire de toute l'estime que vous
montriez pour la seconde.

Mais non: vous aimez mieux dire, par vos actes, que les crivains
n'auront rien que par la violence et par le dsordre.

Vous refusez de leur donner dans la socit un intrt qui les porte 
combattre pour elle;--vous voulez qu'ils dfendent la place et vous les
tenez hors des murailles.

[GU] On lit dans le dernier ouvrage de M. de Balzac:

Il a demand pour son gendre le grade d'officier de la Lgion
d'honneur; fais-moi le plaisir d'aller voir le mamamouchi quelconque que
cette nomination regarde, et de veiller  _cette petite chose_.

Pourquoi M. de Balzac n'a-t-il pas la croix depuis longtemps? Il ne
l'appellerait pas une petite chose;--un homme du talent de M. de Balzac
fabrique des penses pour bien des gens; il ne fallait que lui rendre
justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discrditer un de vos
moyens d'action et de gouvernement. Vous n'en avez cependant pas trop,
et ceux que vous avez ne sont pas si peu uss qu'ils n'aient besoin de
quelques mnagements.

[GU] Vous ne lutterez contre la presse qu'avec la presse.

Vous n'avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.

Vous n'y avez ni allis ni amis.

[GU] J'ai souvent querell les journaux sur leur quatrime page; il
serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu'exerce le
gouvernement: je veux parler des _brevets_.

Il n'y a pas d'invention saugrenue,--de prparation honteuse,--qui se
fasse faute d'un _brevet du roi_.

Le public prend ledit brevet pour une approbation spciale de Sa
Majest, et tombe dans le panneau.--On ne sait pas assez qu'un brevet du
roi n'est qu'un reu de huit ou quinze cents francs, selon la dure que
l'exploitant veut donner  son affaire;--qu'on ne demande  quiconque
sollicite un brevet d'autre condition que de verser la somme ci-dessus
mentionne.

Ceci n'est qu'un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice
qu'on peut l'tre; il ne peut ignorer la fausse ide qu'ont les gens
d'un brevet,--et il la laisse s'accrditer:--il n'a jamais dit, par
l'organe de ses journaux ni autrement, ce que c'tait rellement qu'un
brevet.--C'est pourquoi je le dis aujourd'hui.

J'ai dterr un bouquin que je destine en prsent  mon ami le docteur
Alph... L.--Ce bouquin a t imprim avec brevet et privilge du roi,
donn le quatrime jour de novembre 1668, _sign par le roi et son
conseil_.

Il a pour titre:

_Remdes souverains et secrets expriments_, de M. le chevalier
Digby.--Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrime pilier de la grande
salle du Palais.--MDCLXXXIV. Avec brevet et privilge du roi.

Je transcris littralement une des recettes que j'y ai trouves
prconises, toujours avec privilge du roi.

Remde infaillible pour arrter le sang d'une plaie ou un saignement de
nez,--prouv par la comtesse d'Ormont.

Prenez deux parts de mousse qui vient sur les ttes des morts, et que
ce soit une tte humaine;--tirez-la en la sparant et la rendez plus
menue que pourrez avec les doigts;--mlez-la avec une part de mastic en
poudre,--puis, rduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante
trempe en eau de plaintain et eau de rose,--ensuite l'tendez sur du
cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine
du front descendant sur le nez.

On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et M.
le docteur Jean Molbec de Tresfel, mdecin auquel le privilge est
accord,--usaient, dans divers cas, de la tte de mort, apprte de
faons varies.--Dans un article fort curieux o ils parlent lgrement
de la thriaque, _panace longtemps en faveur_, ils donnent la vritable
recette de l'orvitan.

L'orvitan se compose de cinquante et une drogues diffrentes, entre
lesquelles on trouve:

De l'os du coeur de cerf pil, un dragme.

De fenouil, une demi-once.

Un coeur de livre sch au four.

Gentiane, une once.

Crne humain, une demi-once, etc.

Ce que je trouve le plus curieux, c'est qu'aprs le remde indiqu
contre le saignement de nez que je viens de rapporter--les auteurs en
donnent un autre _galement bon_, et que je considre comme beaucoup
plus simple.

Prenez de l'herbe nomme _bursapastoris_,--flairez dessus et la tenez
dans la main. _Il suffira de la porter sur soi en la poche._

S'il suffit de la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la
peine de la flairer?--et,  plus forte raison, pourquoi irait-on
s'amuser  gratter des ttes de morts?--Je vous livre les deux recettes
comme je les trouve,--avec brevet et privilge du roi;--elles sont
_galement_ bonnes,--vous pouvez choisir,--je ne vous donne pas de
conseil;--mais, _si j'tais que vous_, je prfrerais la seconde.

[GU] M. Leboeuf tait  dner dans une maison;--il voit un vieillard 
l'air refrogn,  ct du matre de la maison.--Il demande  son voisin
de droite:

--Qui est ce monsieur?

--Cherubini,--rpond le voisin en mangeant et la bouche pleine.

M. Leboeuf entend: _C'est Rubini_.

Aprs dner, il s'approche de M. Cherubini, l'homme le plus _froce_ de
France, et lui dit gentiment:

--Il faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre ge  la
scne.--Est-ce que vous n'allez pas nous chanter quelque chose tout 
l'heure?

M. Cherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe
d'acier,--lui tourne le dos, et s'en va au matre de la maison, auquel
il dit presque haut, en lui montrant M. Leboeuf:

--Quel est, etc.

Mais je ne puis rpter ce que dit en cette circonstance M. Cherubini.

[GU] Quand M. Bugeaud a t envoy en Afrique, les _Gupes_ seules, au
milieu de l'indignation des journaux, ont os prdire les succs qu'il y
obtiendrait. Dernirement, M. Bugeaud avait, dit-on, demand un cong
pour assister au commencement de la session.--On l'a cru en disgrce, et
les journaux, qui avaient tant blm son dpart, ont alors commenc 
crier contre son retour.--Il n'y avait pas assez d'loges pour M.
Bugeaud, brouill avec le chteau:--il allait passer  l'tat de hros
invincible.--Quand on a su qu'il ne revenait pas, et qu'il n'tait
nullement en disgrce,--l'enthousiasme s'est refroidi aussi subitement
qu'il s'tait allum.

Puisque nous parlons des affaires d'Alger, disons un mot de ce gouffre
d'hommes et d'argent:--la Chambre des dputs aime mieux faire 
perptuit  la terre d'Afrique une rente de six mille cadavres
franais--que d'accorder une fois le nombre d'hommes suffisant pour en
finir.

La situation des Franais en Afrique est prcisment celle d'un joueur
qui a deux dames quand son adversaire n'en a qu'une;--celui qui a deux
dames a videmment l'avantage,--mais il ne pourra, faute d'un pion,
prendre la dame que son adversaire promne sur la grande ligne du
damier;--il aura toujours l'avantage, mais il ne gagnera jamais la
partie.

Le caractre et le got des peuples changent avec l'ge.--La France a
aim longtemps la gloire militaire,--aujourd'hui elle aime l'argent, et
elle veut de l'conomie; la gloire est chre, on n'en a pas au rabais;
il n'y a pas moyen d'allier ces deux passions.

[GU] Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Layec et Herv, du
navire la _Marianne_,--ont pri en sauvant l'quipage de la _Picardie_.

M. le duc d'Orlans a fait remettre  M. Achille Vigier, dput du
Morbihan, une somme de deux cents francs destine aux veuves de ces deux
hros.

Deux cents francs!--C'est de quoi retarder la mendicit de quelques
mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la plus
belle et la plus hroque.

Il faut savoir gr  M. le duc d'Orlans de sa pense, et le plaindre de
n'avoir pas prs de lui des personnes qui puissent en diriger
l'application.

Mais,--voyez-vous,--jamais les hommes n'accorderont autant d'admiration
et de respect  l'homme qui sauve son semblable qu' celui qui le tue.

Le vieux proverbe qui aime bien chtie bien doit tre retourn, et n'a
t imagin que pour donner un air vertueux de reconnaissance 
l'affection naturelle qu'ont les hommes pour ceux qui leur font du
mal;--il faut dire aime bien qui est bien chti.

On n'aime que les gens et les choses dont on souffre,--il n'y a d'amour
rel que l'amour malheureux,--il n'y a de patrie que pour les exils.

Entre deux amants,--s'il y en a un--(et il en est toujours ainsi,
ajoutons: _presque_, pour ne pas trop faire crier) qui accable l'autre
de douleurs et de tortures, c'est celui-l qui est aim et
ador;--l'autre, pour prix du dvouement et du sacrifice de toute la
vie, consent tout au plus  se laisser aimer.

[GU] Voici la session ouverte,--_le besoin s'en faisait sentir_ pour les
journaux;--le procs de la Chambre des pairs tait termin,--ils ne
savaient plus comment remplir leurs colonnes;--quelques centenaires
commenaient  poindre;--un veau  deux ttes tait n dans le
dpartement de l'Ardche;--j'attendais  chaque instant _le grand
serpent de mer_ qui, depuis treize ans qu'un petit journal l'a invent,
ne manque jamais de faire une apparition chaque anne dans les journaux,
dans l'intervalle d'une session  l'autre. Quelques feuilles
commenaient  se livrer  de bizarres excs: un journal auquel il
manque cinq lignes est capable de tout; il n'y a ni parents ni amis qui
soient  l'abri de ses attaques: il fera cinq lignes contre lui-mme
s'il le faut.

Un de ces carrs de papier s'est mis  raconter que le neveu de
Colombier,--l'un des condamns dans l'affaire Qunisset--apprenant qu'il
allait tre condamn comme complice de l'attentat du 13
septembre,--s'tait noy de dsespoir;--les autres feuilles se sont
empares des cinq lignes que cela produisait.

Le lendemain,--le jeune homme s'est prsent au premier carr de papier,
et a demand une rectification;--on l'a ressuscit le troisime jour
avec d'autant plus d'empressement, que cela faisait cinq autres lignes.

[GU] Cette session qui s'ouvre est la dernire de la lgislature
actuelle.--Esprons que les membres qui la composent vont en finir avec
les niaiseries qui sont, depuis l'invention du gouvernement dit
reprsentatif,--dcores du nom de politique,--qu'on s'occupera pour la
dernire fois de l'_amoindrissement_ du pouvoir de M. Passy et de M.
Dufaure, de la rforme lectorale, etc., etc., et de toutes ces choses
qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.

Esprons que les dpartements se lasseront de vivre sous le despotisme
des estaminets de Paris,--les seules localits qui aient un intrt
srieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions;--qu'ils
cesseront d'envoyer  la Chambre des prtendus reprsentants qui ne
s'occupent que de tripotages de ministres,--et, sous prtexte
d'_intrts_ gnraux, ne tiennent aucun compte des intrts
particuliers, qui sont nanmoins ncessaires pour former un _intrt
gnral_ quel qu'il soit.--Ceci est aussi absurde que si on contestait
cette formule  la _Cuisinire bourgeoise_: Pour faire du caf  la
crme, ayez de la crme et du caf.

Esprons que chaque dpartement comprendra qu'il est temps de donner 
ses reprsentants des mandats circonstancis, c'est--dire de rogner un
peu un libre arbitre que n'a jamais un ambassadeur, et d'imposer  tout
dput ses conditions; par ce moyen, on arrivera  des sessions
srieuses o on fera les affaires relles du pays;--car on doit
commencer  comprendre que cet hypocrite ddain pour les intrts
matriels ne s'applique qu'aux _intrts matriels des autres_, et cache
plus ou moins adroitement le soin qu'on prend de ses intrts matriels
 soi.

Mais je ne commencerai  prendre au srieux la Chambre des dputs que
lorsqu'on aura brl publiquement la tribune;--tant qu'elle existera, il
n'y aura que les avocats qui feront et qui mneront les affaires, et
voil trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils
les mnent.

[GU] Madame *** a perdu son mari;--madame ***, clbre par les
ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condolance
qui se termine ainsi: Permettez-moi de vous fliciter, ma chre amie,
de ce que vous portez le nom d'un homme qui ne peut plus faire de
sottises.

[GU] Ah a!--je faisais rellement l un joli mtier. Les lecteurs de
nos petits livres savent avec quel touchant dsintressement j'ai
annonc, il y a longtemps dj, que je ne faisais pas partie de la
Socit des gens de lettres, et que je ne prtendais recevoir aucun
argent pour la reproduction des morceaux qu'il conviendrait aux journaux
de me prendre.

Cette dclaration, qui me paraissait franche et sans arrire-pense, a
eu,-- ce que j'apprends,--de dplorables rsultats pour quelques
journaux innocents qui en avaient profit pour faire quelques citations
qu'ils croyaient gratuites.

Il n'en est pas ainsi.

Je reois de M. Pommier, agent central de la Socit des gens de
lettres, une ptre ainsi conue:

Monsieur, je viens d'tablir le compte des droits de reproduction que
j'ai touchs pour vous, et je tiens  votre disposition la somme de cent
soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due.--Agrez,
etc.

D'o il ressort qu' mesure qu'une honnte feuille, trompe par nos
protestations, avait l'imprudence de copier quelques pages des _Gupes_,
M. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.

Cette manoeuvre, que M. Pommier et moi nous avons pratique jusqu'ici
fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de
_chaulage_.

Je crois que nous devons y mettre un terme.

Dans l'origine de la Socit des gens de lettres,--cdant  quelques
amitis et  quelques sollicitations, j'avais acquiesc aux statuts de
ladite Socit, mais je me suis abstenu de paratre  aucune sance,--et
j'ai adress  M. Pommier une lettre qu'il a oublie ou qu'il n'a pas
reue, dans laquelle je lui signifiais ma dcision ngative.

Je pense que M. Pommier pensera,--comme moi,--que nous n'avons qu'un
parti  prendre pour tcher de reconqurir l'estime de nos
contemporains, c'est de restituer aux feuilles victimes les sommes
indment perues, en joignant  la somme indique dans la lettre de M.
Pommier celle qui, probablement, aura t retenue pour ma part de
contributions aux frais et dpenses de la Socit.

Je prie les susdites feuilles victimes d'adresser  M. Pommier des
rclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de
faire.

Si parmi les journaux il en est  la reconnaissance plus ou moins
volontaire desquels je dois mettre des bornes,--il en est d'autres qui
me traitent tout diffremment.

J'ai eu l'honneur d'tre dernirement le sujet d'une polmique assez
vive entre deux journaux belges.

L'un, le _Prcurseur_, qui donne tous les mois un extrait des
_Gupes_,--croyait devoir accompagner cet emprunt d'une note o il
affirmait  ses lecteurs--qu'attendu que je ne suis pas un crivain
srieux,--un crivain politique, ce que j'cris ne doit tre pris que
comme une charade, une nigme, un rbus, ou tout autre hors-d'oeuvre
innocent que certaines feuilles donnent  leurs abonns, et que mes
ides et mes opinions ne peuvent tre considres que comme non avenues.

Le _Fanal_, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu
me dfendre un peu.--Le _Prcurseur_ a rpondu en ces termes:

Nous reproduisons, il est vrai, _chaque mois_, quelques passages des
_Gupes_, mais le succs de cette production est _notre excuse_.--Les
lecteurs de journaux aiment quelquefois  se drider, et les piqres de
ces gupes qui volent _ l'aventure_, atteignent _au hasard_,
s'acquittent de ce devoir avec beaucoup de succs.--Il ne s'agit pas ici
de la _justesse des penses_, ni de la _solidit des principes_, ni de
l'_exactitude de l'observation_.--M. A. Karr est un _faiseur_ de
nouvelles et de _petits romans_.

_Quant  nous_, qui avons chaque jour une _besogne srieuse_  faire,
etc.

Ah! ah!--voyons donc la besogne srieuse.

J'occupe la premire colonne.--Les deux suivantes sont consacres  une
correspondance particulire,  une lettre adresse au _Prcurseur_.--Ce
n'est donc pas encore cela la besogne srieuse en question.

Quatrime colonne,--extraits des journaux anglais,--du _Morning
Chronicle_,--du _Times_,--du _Morning Post_,--du _Standart_,--ce n'est
pas encore l la besogne srieuse du _Prcurseur_,--ce n'est pas mme la
besogne.--Continuons:

_Nouvelles d'Espagne._--Lettre du charg d'affaires, etc.;--ce n'est
pas cela.

La _Sentinelle des Pyrnes_ contient...

Proclamation de _Fernando Cadoz_.--Jusqu'ici, il n'y a pas une ligne
appartenant  la rdaction du _Prcurseur_.--Cherchons toujours.

Cinquime colonne.

France.--Un journal prtend que...--Ce ne peut tre la besogne
srieuse du _Prcurseur_ qu'un autre journal prtende.

Allons toujours:

_Extraits des journaux franais._

Hollande.--On lit dans le _Noord-Brabander_...--Ceci est de la besogne
du _Noord-Brabander_.

_On_ crit de Maestricht...--Est-ce le _Prcurseur_? non, c'est AU
_Precurseur_,--ce n'est pas encore cela.

Sixime colonne.

Belgique.--On lit dans le _Moniteur_... Qui cela, on?--ah! peut-tre
bien le _Prcurseur_;--c'est une besogne,--mais ce ne peut tre cette
besogne si srieuse.

L'_clair_ publie... Besogne de l'_clair_.

O est donc la besogne srieuse du _Prcurseur_?

Anvers.--Comme nous ne l'avions que trop malheureusement prdit...

Ah! ah!--la besogne consiste  prdire... non, ce n'est pas encore
cela,--une parenthse indique que c'est le _Journal des Flandres_ qui a
prdit malheureusement,--et que la besogne srieuse du _Prcuaseur_ se
borne jusqu'ici  avoir coup l'article avec des ciseaux.

Il parat que...

Ceci est pris de la _Tribune de Lige_.

L'article suivant appartient  l'_cho de la Frontire_.

Septime colonne.

Le _Courrier des tats-Unis_ raconte, etc... Ceci est de la besogne du
_Courrier des tats-Unis_.

Ah! ah!--_Correspondance._

CORRESPONDANCE.--Monsieur le rdacteur, votre empressement  saisir
toutes les occasions d'tre utile au commerce de la place m'engage,
comme un de vos abonns,  vous signaler un fait fort incommode aux
habitus de la Bourse; les annonces d'arrivages se placent  la Bourse
dans un cadre ferm par un grillage en fil de fer; ce grillage tant
dchir par son milieu, pour qu'on ne puisse enlever ces annonces par
cette dchirure, l'on place  prsent ces bulletins dans la partie la
plus leve du cadre, de manire qu' moins d'tre d'une stature plus
qu'ordinaire, il est impossible de les lire.

Agrez, monsieur le rdacteur, l'assurance de ma considration.

       Votre abonn.

Ceci est utile, philanthropique;--mais, enfin, c'est encore l'abonn en
question qui a fait la besogne. Mais c'est que nous voil  la huitime
colonne, qui contient le compte rendu d'un procs au tribunal de
commerce et l'annonce d'un concert _au profit de M. Milord, par mesdames
Marneffe,--Espinasse, M. Wanden-Bobogoert_, etc.

Neuvime colonne.--Annonces de marchandises et de prix courants.

Quatrime page,--et dernire.--Annonce du _Poliafiloir_, nouvel
instrument  quatre faces pour l'effilage des rasoirs.

Annonce de la vente, par actions, du palais l'_Hottagenitsckowa_, avec
dpendances;--c'est tout,--et je jure, sur l'honneur, que je n'ai rien
omis.--Et la besogne srieuse du _Prcurseur_?

C'est celle de presque tous ces carrs de papier;--elle consiste  se
dcouper les uns les autres, au moyen de ciseaux,--avec un srieux,--une
importance,--une majest,--qui n'ont pas encore perdu leur comique  mes
yeux,--quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.

[GU] M. Scribe a cent mille francs de rente.--Mon ex-ami, M. de Balzac,
gagne quarante mille francs par an,--Janin,  peu prs autant.

Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j'arriverais 
quelques noms qui ne gagnent pas tout  fait vingt mille francs,--qui
en sont honteux et me sauraient mauvais gr de trahir le secret de leur
pauvret.

Mettez en regard de ceci la part de Diderot, pour l'_Encyclopdie_, cet
ouvrage dont il a conu le plan et excut une grande partie, et qui
forme  lui seul une bibliothque;--cet ouvrage, qui a donn aux
libraires associs pour sa publication, outre leurs frais, qui
s'levaient  neuf cent trente-huit mille deux cent quatre-vingt-onze
livres deux sous six deniers,--un honnte bnfice de deux millions
quatre cent quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous
six deniers:

La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.

[GU] Pourquoi,--demandais-je  ***,--presque tous les hommes
deviennent-ils avares en vieillissant?--C'est, me dit-il, que l'gosme,
chass des diverses positions qu'il occupait, se replie sur celle-l--en
dsespoir de cause;--jeune, l'homme obtient tout par change: l'amour
pour de l'amour,--l'amiti pour de l'amiti;--vieux, il faut qu'il
achte ce qu'on lui donnait. D'ailleurs, ne vous trompez pas sur la
gnrosit des jeunes gens,--l'ge auquel on partage tout est
gnralement l'ge o on n'a rien.

Ceci est une exagration.

Pas dj tant,--vous ne me nierez pas au moins que le jeune homme donne
volontiers, parce qu'il ne considre ce qu'il possde en tout genre--que
comme un lger -compte sur le trsor qu'il s'imagine que la vie lui
doit;--ce sont des hors-d'oeuvre avant le grand festin de joie auquel
il se croit convi.

Plus tard, quand il s'aperoit que l'hritage est moins opulent,--que le
festin est moins splendide,--quand il croit avoir sa part, il compte
pour voir s'il aura assez, et il mnage parce qu'il n'attend plus rien
au del de ce qu'il a.

Mais de toutes les choses c'est l'argent auquel l'homme est le plus
attach;--il n'est presque aucun homme qui ose prendre la fuite s'il
voit son ami attaqu par des gens qui en veulent  sa vie,--et qui ne
reste avec lui pour partager le danger;--il en est encore moins qui
exposent leur argent.

Aussi, j'ai imagin un puissant moyen d'influence sur mes amis;--il
n'est aucun homme, peut-tre, qui les ait  sa disposition comme
moi,--et je dois cette puissance peu commune  la simple observation du
fait que je viens de vous signaler;  quelque ennuyeuse corve que je
destine un ami,  quelque dmarche que je l'aie condamn,  quelque rel
danger que j'aie besoin de l'exposer; je suis sr de lui trouver le plus
grand empressement.

Je l'aborde d'un air piteux et flatteur,--d'un ton humble et
patelin,--je mets tout en oeuvre pour lui faire croire que je viens
pour lui emprunter de l'argent,--je vois son embarras,--je me plais 
l'accrotre;-- mesure que je vois qu'il a trouv une excuse et qu'il la
tient prte pour le moment o je m'expliquerai clairement,--je la
dtruis  l'avance et je l'oblige  en chercher une autre,--je le
presse, je l'entoure, je le harcle;--enfin, quand je vois son anxit
au plus haut degr,--par un revirement soudain, je dvoile en peu de
mots le but rel de ma visite et la vritable corve que j'ai  lui
imposer;--quelle que soit cette corve,--je n'ai jamais vu une fois mon
homme--manquer de respirer  l'aise, comme dlivr d'un poids qui
l'oppressait, il est si heureux d'avoir chapp au danger qu'il
redoutait, que tout autre lui parat un jeu.

[GU] Les coles gratuites de dessin ne sont pas une invention tout 
fait rcente.--La premire a t ouverte  Paris par M. de Sartines, en
1766 ou 1767.--On voit mme dans les journaux d'alors que le sieur
Lecomte, vinaigrier ordinaire du roi, donna en 1769 trois mille livres
aux coles gratuites de dessin.

Il y a aujourd'hui  Paris deux coles gratuites de dessin;--dans nos
moeurs vaniteuses, il n'y a que les enfants des pauvres qui vont aux
coles gratuites,--c'est--dire les enfants destins  tre
ouvriers.--Le dessin est utile dans tous les tats et aiderait
singulirement  y apporter des perfectionnements; nous n'en serions pas
plus malheureux--si, par suite de ce supplment d'ducation donn aux
ouvriers, les objets qui nous entourent et qui servent aux usages
journaliers avaient du style et de la forme.

Les rchauds et les trois-pieds, tous les ustensiles de cuisine trouvs
 Herculanum, ne ressemblent gure aux choses hideuses auxquelles nous
sommes arrivs, de progrs en progrs. Les bijoux et les vtements
antiques avaient un style et une beaut que les bijoux et les vtements
modernes n'imitent que de bien loin.--Il n'y a de sots mtiers que parce
qu'il y a de sottes gens. Nos tailleurs s'occupent trop de
politique.--En effet, dans les deux coles de dessin de Paris on ne
montre aux lves qu' faire des ttes et des dessins ombrs, d'aprs la
_Transfiguration_ de Raphal, ce qui ne peut les mener qu' devenir de
mauvais et de malheureux peintres,--comme l'ducation des collges 
devenir de mauvais et malheureux potes.

Au contraire, des coles gratuites de dessin bien
diriges,--c'est--dire applicables aux tats divers que les lves ont
 exercer, seraient un grand bienfait.

Des deux coles gratuites, l'une devrait tre consacre aux enfants des
ouvriers destins  tre ouvriers,--et l'on y apprendrait le dessin
applicable aux arts et mtiers;--l'autre serait comme les collges
royaux:--les riches y payeraient, les enfants d'artistes distingus y
auraient des bourses ou des demi-bourses, d'aprs la fortune de leurs
parents;--cette faveur, devenant aussi une rcompense au talent, serait
accepte avec empressement.

Nous aurions ainsi moins de mauvais peintres,--et moins de mauvais
tailleurs.




Fvrier 1842.

     Les fleurs de M. de Balzac.--Mmoires de deux jeunes maries.--Les
     Ananas.--La balanoire des tours Notre-Dame.--A monseigneur
     l'archevque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un conseil  M.
     Thiers, relativement  l'habit noir de l'ancien ministre.--Une
     annonce.--Un dput justifi.--Sur quelques Nisards.--M. Michelet
     et Jeanne d'Arc.--M. Victor Hugo archevque.--M. Boilay 
     Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle
     invention.--Seulement...--Une croix d'honneur et une rose
     jaune.--Les Glanes de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier,
     Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de
     Balzac, l'vque de Maroc.--Question d'Orient.--Le roi de
     Bohme.--M. Nodier.--M. Jaubert.--M. Liadires.--M. Joly.--M.
     Duvergier de Hauranne _Grand-Orient_.--Le gnral Hugo.--Navet de
     deux ministres.--M. Aim Martin et la Rochefoucauld.--Penses et
     maximes de M. Aim Martin.--loge de M. Aim Martin.--Au revoir.


[GU] J'ai dj eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers.
Quelque magnificence que dploie la nature dans ses productions,--ils ne
peuvent prendre sur eux de s'en contenter. Les fleurs des prairies et
celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d'un homme serait de
beaucoup trop courte pour les regarder toutes l'une aprs l'autre.--Il y
en a, dans la neige ternelle des Alpes et au fond des mers, des
milliers que personne n'a jamais vues. Il y en a de toutes les
formes,--de toutes les nuances;--leurs parfums sont varis comme leurs
couleurs;--eh bien! nos romanciers n'en ont pas encore assez pour leur
consommation, ils ne peuvent s'empcher d'en inventer quelqu'une de
temps  autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour
leurs livres;--celles qui naissent sous la rose du mois de mai leur
semblent trop communes; ils en tirent de leur encrier, qu'on ne voit
nulle part que l.

M. de Balzac, entre autres, si exact pour dcrire les meubles,--est loin
d'apporter la mme svrit dans la description des fleurs qu'il daigne
mettre en scne;--il ne croit rien pouvoir ajouter  l'art du tapissier,
mais il n'a pas le mme respect pour les oeuvres de Dieu.

Dans un roman publi dans le journal la _Presse_, roman qui, au milieu
de certaines incohrences, renferme des passages de la plus haute
beaut,--des pages d'une simplicit pleine de noblesse,--d'une vrit
poignante,--dans les _Mmoires de deux jeunes maries_, il s'est pass
la fantaisie d'inventer une nouvelle varit d'_azalea_: il nous peint
une maison,--_empaille_ de _plantes grimpantes_, de houblon, de
clmatite, de jasmin, d'_azalea_, de coba, etc.

On ne connat pas d'_azalea_ grimpante.--L'_azalea_ est un petit
arbrisseau dont quelques espces viennent de l'Amrique,--et quelques
autres de l'Inde;--mais elles ne grimpent ni dans l'Inde, ni dans
l'Amrique; elles ne se livrent  ce libertinage que dans les _Mmoires
de deux jeunes maries_.

M. de Balzac aura trouv le mot joli, et s'en sera servi  tout hasard,
en mlant son _azalea_  d'autres plantes nullement grimpantes: il a
compt sur l'exemple.--Si M. de Balzac venait encore me voir, il verrait
autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n'est pas moins
harmonieux que celui de l'_azalea_;--il y verrait la _glycine_ de la
Chine, qui couvre une des faades, au printemps, de ses longues grappes
de fleurs bleues,--et la _passiflore_,--cette fleur qui ornait
d'habitude la boutonnire de M. Lautour-Mzeray, aujourd'hui sous-prfet
 Bellac,--et qui, de loin, ressemble  une plaque d'ordre
militaire;--il verrait encore un _bignonia radicans_, aux grandes fleurs
rouges,--et les deux _roses banks_, la blanche et la jaune, qui
tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles,
grandes comme des pices de dix sous.

M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer les
vgtaux dans la voie de la rbellion contre les dcrets de la nature.

--Je me rappelle que, il y a quelques annes, M. de Balzac songea 
cultiver des _ananas_ dans une proprit qu'il avait achete prs de
Ville-d'Avray.--Il fit part de ses projets  un de ses amis.

--Je veux, disait l'auteur de la _Vieille Fille_, que le peuple mange
des ananas. Pour cela, il faut qu'on puisse avoir des ananas  cinq
francs.

--Mais, lui rpondit l'ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs
n'y font gure de bnfices, et quelque-uns s'y ruinent: on cite le
descendant d'une grande famille de l'Empire qui n'y fait gure
d'affaires.

--Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien
singulier qu'un homme d'intelligence, se livrant  la culture de
l'ananas, ne russt pas  le produire  meilleur march.--J'ai une
boutique en vue sur le boulevard des Italiens.--Je vais aller  Paris
tantt, et la louer.

--_Mais_,--interrompit l'ami,--o sont tes ananas?

--Mes ananas? je n'en ai pas encore; je vais faire construire des
serres.

--_Mais_, dit l'ami, l'ananas ne rapporte qu'au bout de trois ans et ta
boutique restera vide jusque-l.

--Ah! bah! tu vois toujours des difficults; il est impossible que je ne
trouve pas un moyen de les faire produire la premire anne.

Heureusement que deux jours aprs M. de Balzac avait oubli entirement
son projet de faire manger des ananas au peuple.

[GU] C'est une chose rellement curieuse que l'aspect de fourmilire que
prsente Paris vu du haut des tours de Notre-Dame:--tous ces petits
hommes allant  leurs petites affaires ou  leurs petits plaisirs,--se
pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s'enlever
les uns aux autres de petits ronds de mtal dont le plus gros ne
pourrait de cette hauteur tre distingu par l'oeil le plus perant.

Il y a dans la cage de charpente d'une des cloches une curiosit dont M.
Victor Hugo n'a pas parl, je crois, dans _Notre-Dame de Paris_,--c'est
une balanoire trs-suivie par les enfants du quartier.--On a vu plus
d'une fois le pote assister  cet exercice avec complaisance.--La
balanoire a t rcemment supprime; on assure que M. Hugo a fait
notifier  monseigneur Affre, archevque de Paris, qui se met sur les
rangs pour l'Acadmie, qu'il lui refuserait opinitrment sa voix tant
qu'il n'aurait pas fait rtablir la balanoire.

[GU] M. Thiers joue en ce moment l'austrit. Il affecte de venir seul
chez le duc d'Orlans en habit noir,--lorsque tout le monde y est en
habit habill.

M. Thiers laisse frquemment percer la prtention assez saugrenue de
contrefaire l'empereur Napolon,--il refait quelques-uns de ses mots.

Il devrait bien alors l'imiter en ce point.

S'il est dcid  n'avoir pas la politesse de se faire faire un habit
habill pour aller chez le prince royal,--ou si son intgrit comme
ministre ne lui a pas laiss les moyens de subvenir  cette dpense,--il
pourrait se prsenter en costume de membre de l'Institut, c'est l'habit
que portait le gnral Bonaparte  son retour d'gypte.

[GU] Voici l'annonce arrive, je crois, au plus haut degr de
l'inconvenance.--M. Gannal obtient des carrs de papier, mme les plus
vertueux, l'insertion de l'article ncrologique que voici:--et cela non
pas  la quatrime page,  la page vnale, mais  la deuxime,
c'est--dire  une des pages indpendantes et incorruptibles:

Madame la comtesse de la Roche-Lambert vient de mourir en son htel 
Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement 
l'habile chimiste, M. Gannal.

Encore un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funbres:
_Embaum par M. Gannal_.

Cette inscription mme sur un corbillard serait d'un assez bon effet
dans une crmonie.

[GU] Encore un mot relativement  cette annonce:--il n'est pas probable
que ce soit la famille qui ait song  faire faire cette annonce  M.
Gannal,--et d'ailleurs, elle n'et pas mis, le _a bien voulu_ qui
dvoile la modestie de M. Gannal;--mais alors pourquoi, aprs cette
louable humilit, M. Gannal s'intitule-t-il lui-mme _habile chimiste_?

[GU] Un ami de M. D*** avait rpandu le bruit que ce dput est
impuissant.--Ceci aurait t un texte admirable pour je ne sais plus
quel carr de papier, qui s'criait lors de l'lection de M. Fould: Il
faut bien que les Juifs soient reprsents!

M. D***, dcid  arrter ce bruit, fait crire  un homme de sa
connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M.
D*** est l'amant de sa femme.--L'poux outrag accourt chez M.
D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s'en va.

M. D*** s'habille, et va disant partout dans la ville: Je ne suis
pas impuissant, demandez plutt  M***, qui m'a battu ce matin.

[GU] SUR QUELQUES NISARDS.--M. Nisard an avait naturellement toutes
les proportions d'un professeur de quatrime peu distingu. Il chercha
une autre voie, il imagina d'insulter, sous forme de critique, les deux
plus grandes gloires potiques de ce temps-ci, M. Hugo et M. de
Lamartine. La chose faite, il se croisa les bras et attendit. Il
n'attendit pas longtemps: on le nomma chevalier de la Lgion d'honneur,
matre des requtes au conseil d'tat, matre de confrences  l'cole
normale, chef de division au ministre de l'instruction publique.

En ce moment, il veut tre dput comme tout le monde.--C'est sur
l'arrondissement de Chtillon que M. Nisard a jet les yeux.--Il remplit
les bibliothques communales de ses futurs commettants avec les
souscriptions du ministre.--Tous les gamins de Chtillon ont des
bourses dans les collges de Paris.--M. Villemain laisse faire.--Sans
doute M. le ministre pense qu'il faut que les professeurs de quatrime
soient reprsents  la Chambre.

Dernirement, M. Nisard an a envoy au roi des Belges deux volumes de
sa composition, intituls: _Mlanges littraires_. S. M. Lopold, qui
est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard an en voulait
 sa petite croix inoffensive, et la lui a envoye.

Le hasard fit que le roi envoya en mme temps la mme croix au clbre
chimiste allemand, Berzelius.--M. Nisard an explique ainsi cette
concidence: Le roi Lopold, en jetant les yeux sur l'Europe--a voulu
rcompenser en mme temps et le reprsentant de la science et celui de
la haute critique littraire.--Ier Nisard.

M. Nisard cadet n'a pas eu beaucoup de peine  trouver la voie ouverte
par monsieur son frre. Mais il s'est trouv dans la situation
d'Alexandre,--qui pleurait  chaque victoire de son pre Philippe,--en
disant: Il ne me laissera rien  faire.

Les pres Philippe en gnral aiment assez  tout faire eux-mmes.

M. Nisard cadet--passa en revue les hommes de gnie de l'poque;--le
compte n'en est pas plus long qu'il ne faut. Il n'y a rien  faire l,
se dit-il, mon frre _me_ les a insults.--Il lui fallut se rabattre
sur un homme de beaucoup de mrite,--et il s'est lanc sur M. Michelet.

M. Michelet a eu la bont de m'envoyer son livre,--qui m'a fait
plaisir.--M. Nisard cadet pense autrement: _Ce livre_,
dit-il,--_chappe  une analyse un peu forte_,  cause de _l'rudition
extravagante de l'auteur_.--_De graves facties, des peintures
renforces et graveleuses_, etc.--_A quoi sert_, s'crie M. Nisard
cadet, _cette curiosit qui se met sur la trace des moindres dtails du
pass_?--_Il n'y a qu'une manire d'crire l'histoire de la
Pucelle_,--dit M. Nisard cadet, _c'est que l'crivain se laisse emporter
lui et toute sa science archologique au cours imptueux de la tradition
populaire_. En un mot, l'opinion longuement exprime par M. Nisard
cadet est que l'rudition est au moins inutile pour crire. Cela serait
de l'histoire-- peu prs comme en font les journaux pour la politique
et les portires pour les moeurs.

L'histoire n'est dj pas trop vraie, et l'on doit savoir gr aux
savants qui s'efforcent de l'empcher de devenir tout  fait un recueil
de contes de ma mre l'Oie.

Cela fait,--M. Nisard cadet--se croise les bras et attend.--IIe
Nisard.

[GU] ***, qui a eu une vie fort dissipe, vient de se marier;--comme
il sortait de la mairie, aprs avoir prononc le serment d'usage, sa
belle-mre le prend  part et lui dit:

--Voil qui est fini; j'espre que vous ne ferez plus de sottises?

--Non, ma belle-maman, rpond ***; je vous promets que celle-ci est
la dernire.

[GU] C'tait  l'poque d'une des candidatures de M. Victor Hugo 
l'Acadmie.--M. Hugo s'est prsent cinq ou six fois, et cinq ou six
fois ses collgues d'aujourd'hui l'ont dclar indigne d'entrer dans
leur compagnie.--M. Hugo se prsentait cette fois pour succder  M. de
Qulen, et il avait de grandes chances de succs.--Deux ou trois jours
avant l'lection, les journaux du soir contenaient une note conue en
ces termes: Il parat  peu prs certain que c'est M. Victor Hugo qui
succdera  monseigneur l'archevque de Paris. Cette phrase tomba, par
hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l'ancienne soubrette de la
Comdie-Franaise, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu'on la
coiffait;--elle lut la phrase,--la relut,--se frotta les yeux,--la relut
encore, puis tout  coup, elle entra, le journal  la main, o se
trouvaient dix ou douze de ses camarades.

--Par exemple, voil qui est trop fort! s'cria-t-elle, je vous annonce
une drle de nouvelle.--Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le
contraire; mais c'est gal,--je n'aurais jamais cru cela.--Allons, il ne
faut plus s'tonner de rien maintenant.--Ne voil-t-il pas M. Victor
Hugo qui va tre nomm archevque de Paris!

[GU] M. Boilay, invent et dcor par M. Thiers.--a, comme je vous l'ai
racont, pass dernirement avec armes et bagages dans le camp de M.
Guizot.

C'est l un de ces actes qui ont besoin d'tre pays magnifiquement pour
cacher ce qui leur manque du ct de la noblesse et du dsintressement.
M. Boilay a la prtention d'tre fait conseiller rfrendaire  la cour
des comptes.

(C'est tonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent
une foule de choses pour arriver  des buts dont je connais  peine les
noms, et dont l'clat m'chappe tout  fait.)

Le ministre fait la sourde oreille.--M. Boilay valait  ses yeux la
peine d'tre achet.--Mais, une fois achet, un homme ne peut plus vous
faire du mal, et consquemment ne vaut gure la peine qu'on le paye. On
l'a nomm directeur de la prison de Charenton.

M. Boilay se dbat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que
s'il s'agissait de ne pas y tre dirig.--Peut-tre craint-il que ce ne
soit une de ces ruses employes par les familles pour faire entrer de
bonne volont un parent dans ces maisons.--Cependant la place est bonne;
il s'agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay
aime mieux tre le dernier  la cour des comptes que le premier 
Charenton.--D'ailleurs, il prend cette proposition pour une pigramme;
le ministre, de son ct, parat tenir  la plaisanterie.

[GU] Lors du passage de M. le duc de Nemours  Vendme,--M. Jean-Pierre
Lutandu, officier de la garde nationale, fut invit  orner de sa
prsence le bal que les _autorits_ donnaient  Son Altesse Royale; il
tomba dans la mme erreur qu'un maire de la banlieue de Paris, dont j'ai
racont l'histoire, qui avait amen _son pouse_ au bal des Tuileries,
et qui fut oblig de la laisser en dpt chez le portier. M. Lutandu,
heureusement, apprit  temps que ce n'tait pas prcisment M. Lutandu,
mais l'officier de la garde nationale qu'on invitait, et que les _dames_
avaient besoin d'invitations spciales.

M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en crire au journal le _Loir_; le
journal le _Loir_ n'accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre
Lutandu,--en quoi je le trouve bien dgot.--M. Jean-Pierre fit
imprimer sa lettre et la distribua. La voici.

Il faut, pour l'intelligence de la chose, remarquer un artifice oratoire
de M. Jean-Pierre Lutandu,--qui se spare en deux personnages,--afin que
l'un, M. Lutandu, ne soit pas gn dans l'expression de ses sentiments
par l'autre, M. Jean-Pierre.--Cette factie, imite de Paul-Louis
Courier,--a plus de piquant pour les habitants de Vendme que pour
nous,--parce qu'ils savent bien runir les deux personnages en un seul
et mme Jean-Pierre Lutandu.

_Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu._--La lettre suivante n'ayant pu tre
insre au journal le _Loir_, j'ai cru devoir la publier moi-mme, et la
faire imprimer  part.

Remarquons ici en passant la modration peu commune de M. Jean-Pierre;
je sais plus d'un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur
ptre repousse, accuseraient immdiatement le carr de papier d'tre
vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: _n'ayant pu
tre insre_.

Monsieur le rdacteur du journal le _Loir_, j'ai lu, dans votre numro
du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n'ira pas au bal
donn par les autorits de Vendme  S. A. monseigneur le duc de
Nemours, si madame Jean-Pierre _en_ est invite; que M. Jean-Pierre,
officier de la garde nationale, serait pri personnellement, et que de
dpit et de rage il _en_ donnerait sa dmission.

Hlas, monsieur Jean-Pierre,  dire vrai, il y a fort peu de diffrences
relles entre les femmes (on pourrait dire mme qu'il n'y en a pas
d'autres que la beaut); aussi, faute de diffrences, elles mettent des
distances. Les hommes peuvent se mler, parce qu'un homme de gnie, de
talent et d'esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.--Mais
une femme a toujours raison de se dfier d'une trop jolie femme de
chambre.--Il est si facile de faire en six mois d'une grisette une
duchesse fort prsentable.

Je connais parfaitement le nomm Jean-Pierre, je suis mme un de ses
intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rdacteur, qu'effectivement
rage et dpit se sont empars de lui. Jean-Pierre a t rudement froiss
par la ralit de votre annonce. En cette circonstance, _son ennemi_
peut donc se flatter doublement d'avoir touch en lui la corde la plus
sensible. Jean-Pierre est vex, courrouc, indign, mystifi, mortifi
au del de toute expression. Si ce camarade,  titre de marchand ou
d'artisan, si vous l'aimez mieux, n'et pas t invit _du_ bal de la
mairie, _sottise faite maladroitement  tout le commerce et dont nous
devons gracieusement remercier MM. les commissaires_, comme les autres,
il et subi son mcontentement _sous_ le silence le plus absolu; il se
ft dit: J'ai des compagnons d'infortune, je suis de ceux qui n'ont pas
eu le bonheur de convenir; son amour-propre seul en et t bless.
Mais c'est bien pis encore, monsieur le rdacteur: Jean-Pierre, officier
de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l'on invite
personnellement. Parais au bal, sous-lieutenant, puisque nous n'avons
pas le droit de t'en chasser, mais laisse ta _dame_  la maison; tel
est le sens de _cette sotte invitation_; et, je le rpte, il reste
seul, accabl sous le poids de cette humiliante assignation. Si, comme
moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous
prendriez part  sa peine, elle est poignante. Pour vous aider 
compatir  sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon
infortun camarade.

Une petite observation seulement: M. Jean-Pierre Lutandu a un
ennemi;--il ne nous donne pas de grands dtails  ce sujet _son
ennemi_. Sans doute, on sait  Vendme quel est le _guelfe_ du
_gibelin_ Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.

Jean-Pierre, natif de Vendme, est g de trente-huit ans, issu
d'artisans honntes, qui ont emport dans la tombe les regrets des
Vendmois _de leur classe et de leur ge_; Jean-Pierre en a hrit _la
probit_, _l'honneur_ et quelque peu d'ducation. N'ayant de sa vie
dvi des principes qui lui ont t transmis par _ses anctres_, il
croit devoir marcher la tte leve. _Un tel bouclier_, que n'a jamais
_terni la moindre des taches_, esprons-le, saura parer les coups de
_ses ennemis_. A tout prix il demande aujourd'hui une rparation; MM.
les commissaires la lui doivent publiquement.

Apprcions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses
_anctres_ taient d'honntes _artisans_.--Mais il y a dix lignes, M.
Jean-Pierre Lutaundu n'avait qu'un ennemi, voici maintenant qu'il en a
plusieurs.--Il ne nous dit pas combien,--et l'imagination s'effraye du
nombre possible que peut dsigner ce pluriel.

Jean-Pierre est socialement ce qu'on appelle un _bon enfant_; il est de
ces gens qui, pour tout au monde, ne commettraient une action
dsobligeante; c'est un homme calme, paisible, _rond en esprit_, rond en
affaires, _qui vit retir_, trouvant son plaisir, _son unique bonheur,
au sein de sa famille_. Voil, monsieur le rdacteur, bien exactement
l'esquisse morale de mon frre d'armes, de celui que MM. les
commissaires _vexent_ aujourd'hui _si audacieusement_.

       Votre dvou serviteur,
LUTANDU.

Vous vivez _retir_, monsieur Jean-Pierre, c'est fort bien; vous trouvez
votre _unique bonheur_ au sein de votre famille, c'est encore
mieux;--mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien dveloppes
depuis votre msaventure du bal. Du reste, c'est tant mieux pour vous;
les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront
jamais les gards qu'ils se croient forcs d'avoir pour elle,--et ils ne
ngligeront jamais une occasion de saupoudrer d'un peu d'avanie les
gracieusets qu'ils n'osent pas ne pas lui faire.

_P. S._ Jean-Pierre tant indigne de paratre avec sa femme au bal que
la mairie offre, etc., prie son commandant, _qui est un des
commissaires_, de le dispenser de service _pendant le sjour du prince 
Vendme_; voil le seul motif qui a empch mon pauvre Jean-Pierre de se
rendre aujourd'hui au corps d'officiers de la garde nationale pour une
visite  laquelle il aurait d participer. Jean-Pierre ne donnera point
sa dmission, il finira tranquillement son triennal pour _rentrer
voltigeur_ dans sa compagnie _qu'il vnre_.

       _Vendme, ce 1_er _dcembre 1841_.

Dans ce _post-scriptum_ plein de mlancolie,--M. Jean-Pierre Lutandu
nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs--qui n'est pas sans
exemple.--Sylla, Diocltien,--Christine de Sude,--ont agi, en leur
temps, comme M. Jean-Pierre Lutandu.

Aprs tout,--je gage tout ce qu'on voudra que M. Lutandu est un
trs-brave et trs-honnte homme.

[GU] J'ai annonc, il y a quelques mois,  propos de la dcouverte faite
par un savant d'une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et
beaucoup plus petite que celles que nous possdons dj,--que je
surveillerais  l'avenir MM. les savants et mesdames leurs inventions.

En voici une assez curieuse:

La _pyrale_ est un insecte qui fait quelque tort  la vigne dans
certaines localits.--Voici le moyen qu'une runion d'rudits a trouv
pour en dlivrer les ceps:

_Il suffit_, disent-ils, d'enduire les treillages et les chalas d'une
certaine quantit d'eau provenant de l'puration du gaz destin 
l'clairage.--SEULEMENT _cette eau peut brler et faire prir les jeunes
pousses_.

DE PLUS, _elle agit sur la peau comme des cantharides, et les cloches
qu'elle fait venir sont douloureuses_.

[GU] On ne saurait trop admirer avec quelle hroque patience les
Franais, qu'on prtend si lgers, se rsignent  entendre les mmes
choses rebattues pendant si longtemps.

Quand il se passe quelque chose d'un peu important pendant les vacances
des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d'un _on dit_.

Le lendemain, il dcoupe avec des ciseaux et imprime le _on dit_ de tous
ses confrres sur le mme sujet.

Le surlendemain--on recommence avec cette phrase prliminaire: Nous ne
nous tions pas tromps; il n'est que trop vrai, etc.

Le jour d'aprs,--opinions des confrres coupes aux ciseaux.

Le jour d'aprs,--rponse des journaux ministriels.

Le jour d'aprs,--rponse aux journaux ministriels.

Le jour d'aprs,--les journaux ministriels rpliquent.

Le jour d'aprs,--les journaux dits indpendants rpliquent  leur
tour.--Ce n'est qu'au bout de quinze jours qu'on laisse la chose en
repos--et qu'on commence  retrouver des _araignes dilettantes_, des
_mdailles de Tetricus_.--des _mchoires de dynotherium giganteum_.--Les
enfants tombent d'un sixime tage dans une voiture de poussier de
mottes  brler, et leur mre les remonte sans accident avec le boisseau
qu'elle marchandait.--Les chiens se signalent par des actions
vertueuses.--Le grand serpent de mer est rencontr par un navire
hollandais.--Des bcherons coupent un arbre et trouvent dedans--une
croix peinte en bleu, etc., etc.

A ces signes, on se rassure, on se dit: Allons! c'en est fini de telle
ou telle question.

Pas le moins du monde.

La session s'ouvre,--les dputs rcitent  la tribune les articles des
journaux sur la chose que vous espriez oublie:--les journaux impriment
les discours des dputs, et on recommence tout.

[GU] Quelques jeunes gens des coles sont alls visiter M. de
Lamennais,--et lui ont tenu ce langage:

Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d'un sceau
indlbile les tendances ractionnaires d'un pouvoir oppresseur. Ce
pouvoir avait dmontr depuis longtemps ses vues antipopulaires,
antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivit, qu'il
n'avait pas achev son oeuvre; lchet au dehors, corruption et
arbitraire au dedans, dchanement de la force contre la presse,
construction de bastilles, aversion pour l'organisation du travail: tout
nous dit assez haut qu'il veut renverser l'difice rvolutionnaire de
1830.

Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il
bien que les victimes qu'il atteint viennent rchauffer le zle des
patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l'ignore pas, sans doute, et
d'ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici
vous tmoigner, citoyen, quel est l'esprit de rprobation que ce systme
inspire gnralement.

Il est difficile de trouver une plus grande preuve d'une libert
illimite--que cette faon de se plaindre de n'en pas avoir.

[GU] Depuis quelques mois, mes amis se plaisent  orner les collets de
leurs habits de toutes sortes de couleurs:--M. Hugo a mis du vert  son
habit sous forme de petites palmes d'acadmicien;--voici que M.
Thophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prtexte de croix
d'honneur;--j'ai un jeune camarade qu'on avait oblig, lui, de revtir
un collet entirement rouge,--mais c'tait le plus mcontent des trois;
il s'est fait rformer et est rentr avec joie dans la vie civile et
dans sa redingote noire.

M. Thophile Gautier est un jeune pote qui a fait d'abord de fort beaux
vers:--on ne lui a pas donn la croix pour cela;--il s'est mis  faire
dans les journaux de la prose spirituelle. C'tait aux yeux des gens
dj un peu mieux, en cela que c'tait dj moins; mais on ne pouvait
pas encore lui donner la croix.--Il la dsirait, cependant, parce qu'il
aime le rouge, et que c'tait, disait-il, un moyen lgal d'en porter sur
ses habits.--Il avait une fois, dans sa jeunesse, essay d'un gilet de
soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur,
qu'il avait t oblig d'y renoncer.

On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d'un fils du
prince royal:--cela commenait  aller assez bien;--on avait promis la
croix, et je crus mme alors qu'on l'avait donne.--Malheureusement, par
suite d'une fcheuse habitude ds longtemps contracte, il avait par
mgarde laiss tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit
peur aux gens, et on vit qu'il n'tait pas encore mr pour les
rcompenses du pouvoir.

On attendit une meilleure occasion.

Elle se prsenta  propos du concours pour le tombeau de l'empereur
Napolon.--M. Gautier fut charg de rdiger le rapport de la commission,
et, sur cette pice d'criture, o on lui a donn plusieurs
collaborateurs pour qu'il ne s'chappt pas trop en esprit, on lui a
donn enfin le ruban rouge.

J'approuve, on ne saurait davantage, qu'on ait accord cette
distinction  un jeune homme d'esprit et de talent,--mais je demande
pourquoi on la lui a donne aprs le rapport de la commission sur le
concours pour le tombeau de Napolon, au lieu de la lui donner aprs la
publication de la _Comdie de la Mort_, volume plein de charmantes
fantaisies et de vers du plus grand mrite.

Et je me rponds: C'est que le pouvoir a toujours un peu peur des
supriorits.--Tant qu'on les tient au pied de l'chelle, on parat
toujours plus grand qu'elles, parce qu'on est plus lev, et, pour le
public, c'est la mme chose.--Mais, si une fois on les laisse se hisser
sur les mmes trteaux, alors les mdiocrits qui les y ont prcdes,
rduites  leur taille relle, risquent fort de ne pas conserver leur
avantage.--C'est pourquoi on exige des gens de talent une foule de
conditions pralables relatives au niveau.--On ne les laisse entrer dans
les faveurs du pouvoir--que comme les chevaux de remonte entrent dans
les rgiments; il faut qu'ils prouvent par des papiers bien en rgle
qu'ils sont hongres comme tout le monde.

Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s'y fier.

Je suis sr, nanmoins, mon cher Thophile, que vous ne vous tes pas, 
beaucoup prs, donn tant de mal pour obtenir la croix--que j'en ai
depuis huit jours  dcider mon voisin  me vendre un rosier  fleurs
jaunes qu'il avait dans sa haie.--Je n'ose repasser dans ma
mmoire--tout ce que j'ai fait de bassesses, ce que j'ai commis de
fourberies, pour dcider mon homme; et j'ose moins penser  ce que j'en
aurais fait de plus s'il n'avait pas cd aussitt. Il faut dire que
c'est la grosse rose jaune double,--et que le rosier a sept pieds de
haut.

[GU] On vient de publier, sous le titre de _Glanes_, un volume de
mademoiselle Louise Bertin.

En voici huit vers pleins d'une exquise dlicatesse:

    Si la mort est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
    Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
    Et, lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes,
    Pourquoi les voir partir d'un oeil mouill de pleurs?

    Si la vie est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
    Tant de pierres dans l'herbe et d'pines aux fleurs!
    Que, pendant le voyage, hlas! nous devons toutes
    Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?

[GU] L'Acadmie, la vieille coquette, semble ne vouloir cder qu' un de
ces _beaux feux_, qu' une de ces longues passions sur lesquelles
mademoiselle de Scudri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps
la cour pour obtenir ses faveurs.--On trouve, dans le _Journal des
Dbats_ de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement
annonce.--Cette candidature a dur quinze ans. M. le chancelier
Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que,
sans se prsenter tout  fait, il tte le terrain et attend le moment.

D'aprs toutes les probabilits, M. Pasquier succdera  M. de Cessac,
et M. Ballanche  M. Duval.

Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de
Vigny,--Sainte-Beuve,--Alexandre Dumas,--Casimir
Bonjour,--Vatout,--l'vque de Maroc,--Patin,--M. de Balzac et M. Aim
Martin.--L'Acadmie est le prix de l'obstination; elle n'est pas pour
celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus
longtemps. Tous les concurrents y arriveront.

[GU] Les trois ou quatre acadmiciens qui ont assist  l'enterrement de
M. Duval ont fait une assez bonne journe: il y a des jetons de prsence
pour ces crmonies, comme pour les sances; c'est--dire deux cent
quarante francs  partager entre les assistants. Les jeunes s'occupent
de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu'on ne va aux
enterrements qu'en petit nombre.

Autrefois, pour les sances, on fermait la porte  trois heures. On
raconte qu'un jour l'abb Delille, se trouvant seul  cette sance, et
entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et
s'en alla.

[GU] QUESTION D'ORIENT.--Relire ici les diffrentes sorties auxquelles
je me suis laiss aller  diverses reprises contre la tribune.

Connaissez-vous l'_Histoire du roi de Bohme et de ses sept chteaux_,
par M. Nodier? A la premire page du volume, qui est fort gros, le roi
de Bohme part pour visiter tous ses chteaux, et  la dernire page il
n'est pas encore arriv au premier.

C'est absolument ce qui s'est pass  la Chambre des dputs dans les
sances consacres  ce qu'on a appel la question d'Orient. Voici une
partie du programme:

QUESTION D'ORIENT.--M. Jaubert--parle du recensement de Toulouse.

M. Liadires--reproche  M. Joly d'avoir parl des canons de Brunehaut.

M. Jaubert--remonte  la tribune et parle lgrement des tragdies de M.
Liadires.

SUITE DE LA QUESTION D'ORIENT.--M. Joly monte  la tribune et explique
les canons de Brunehaut.

M. Liadires--monte  la tribune et se dclare satisfait de
l'explication;--il rpond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragdies.

M. Jaubert--monte  la tribune et menace M. Liadires de le faire
chasser de la Chambre, attendu qu'il y a incompatibilit entre son
service auprs du roi et ses fonctions de dput.

(Ce qui est une niaiserie, attendu que les lecteurs qui ont envoy M.
Liadires  la Chambre l'ont accept et choisi comme cela, et que M.
Jaubert n'a rien  y voir.)

M. Liadires--remonte  la tribune, et dit qu'il donnera, si cela est
ncessaire, sa dmission au roi, mais qu'il restera dput.

M. Joly--donne de nouvelles explications; il n'a pas dit prcisment
qu'il y et des canons dans l'arme de Brunehaut.

M. Jaubert--se plaint de M. Guizot.

Pendant que ces choses se passent--la Chambre n'coute pas par
discrtion les conversations particulires de ces trois messieurs qui
occupent la tribune, se livre  des dialogues varis,--on devise sur la
raret du gibier,--des actions du chemin de fer de Rouen,--du pavage en
bois, et on change quelques prises de tabac, on raconte l'aventure de
l'honorable M. D*** de seize manires diffrentes.

FIN DE LA QUESTION D'ORIENT.--A ce propos, disons que M. Duvergier de
Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prtexte
de la question d'Orient.--A la Chambre, on ne l'appelle plus, dans les
couloirs et dans la salle des confrences, que le _Grand-Orient_.

[GU] M. LE GNRAL COMTE HUGO.--Lorsqu'il fut question d'inscrire sur
l'arc de triomphe de l'toile les noms des gloires de l'Empire,--on
avait lieu de croire que la chose se ferait sans tourderie, et que la
liste des noms  graver serait la suite d'un mr examen.

Pas le moins du monde:--on a crit des noms d'abondance et au fil de la
mmoire,--de telle sorte que les rclamations sur de graves oublis se
sont fait entendre de tous cts.

D'une lettre adresse  la postrit, on n'aurait pas d crire le
brouillon sur la pierre.--C'est lever  l'tat de monument et la gloire
d'une gnration et la saugrenuit d'une autre. Toujours est-il que cela
fut fait ainsi.

Une rclamation surtout fit beaucoup d'effet: c'tait celle de M. Victor
Hugo, au nom de son pre.

Il y a un des plus nobles et des plus honorables gnraux de la
Rpublique et de l'Empire, que l'ancien roi de Naples et d'Espagne, le
frre de l'empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses
correspondances particulires _son meilleur ami_; un homme qui se
distingua brillamment au sige de Gate, qui organisa le royaume de
Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province
d'Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui
le jugea l'homme _le plus tenace_ et le plus redoutable auquel il ait
jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son
frre roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable 
l'affermissement de la domination franaise en Espagne, et qu'il appela
 Madrid en qualit de majordome du palais, d'abord, et ensuite en
qualit de gouverneur des provinces d'Avila et de Guadalajara; un homme
qui donna  son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entire;
qui se montra avec clat  Cifuentes,  Siguenza,  Valdajos,  Hita, 
Caldiero; un de ces fiers et intgres gnraux de la Rpublique, qui
refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des
millions que lui fit offrir l'ennemi pour livrer le drapeau de la
France; qui ne reut ses grades que un  un, qui ne se laissa qu' son
corps dfendant crer par le roi d'Espagne comte de Cifuentes et marquis
de Siguenza; un homme, enfin, auquel l'empereur,  deux reprises
diffrentes, confia, comme au seul capable de la bien dfendre,
Thionville, un des boulevards de la frontire, en 1814 et en 1815; qui
s'y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se dfendit
jusqu' la dernire heure avec un courage hroque, aprs avoir fait
dire aux parlementaires ennemis: Qu'il s'ensevelirait sous les ruines
de Thionville plutt que de livrer la place aux gnraux
prussiens.--Cet homme, ce noble et modeste soldat, c'est M. le gnral
comte Hugo.

Le second fils du gnral, M. V. Hugo,--vit avec tristesse que le nom de
son pre n'tait pas inscrit entre les gnraux de l'empereur
Napolon.--Il publia un volume de posies,--les _Voix intrieures_, et
le ddia _ son pre, Joseph-Lopold-Sigisbert, comte Hugo, oubli sur
l'arc de triomphe de l'toile_.

[GU] Le volume parat le 24 juin 1837.

Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon
un tableau que M. le duc et madame la duchesse d'Orlans lui envoient en
signe d'admiration et de sympathie.

On s'occupe beaucoup de cette ddicace.--Peu de temps aprs, le
gouvernement se voit forc de faire un erratum,--un post-scriptum de
pierre  son monument; il compulse ses tats de service, s'agite, se
remue, creuse ses archives, recueille a et l les rclamations, et
finit par inscrire _soixante_ nouveaux noms sur l'arc de triomphe de
l'toile. Il n'en oublie qu'un seul, le nom du gnral Hugo.

M. le marchal Soult, prsident du conseil, a pourtant t le compagnon
d'armes de M. le gnral Hugo!

Un ancien ministre reprochait  l'un des ministres actuels cette
incroyable lgret, et cette grave maladresse. Que
voulez-vous?--rpondit le ministre en question, M. Victor Hugo n'a pas
rclam.

Il est inutile de dire que le ministre capable d'une pareille rponse
n'est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de
M. Victor Hugo.

[GU] De notre temps se sont ralises ces paroles de l'criture: Les
premiers seront les derniers. Il y a une haine insatiable contre tout
ce qui est grand;--c'est de cette haine que se forme la ridicule et
fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit
consoler les bons esprits,--c'est qu' force d'lever les petites
choses,--on finira par les croire grandes, on les hara comme telles, et
on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses
aujourd'hui.

[GU] A nous deux, monsieur Aim Martin!

D'abord, monsieur Aim Martin, ne me prenez pas pour un homme mchant et
hargneux, et ne croyez pas que je dchane sur vous mes gupes--au
hasard et par malice. Vous m'avez attaqu et bless, monsieur, dans un
des livres que j'aime et dans les fleurs, que j'aime toutes. J'ai retenu
si peu de choses pour ma part de celles qu'on se dispute dans la vie,
que j'en suis horriblement avare,--et que je deviens froce quand on y
touche.

Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine--est
le livre des _Maximes_ de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d'une
trentaine de pages;--c'est, sans contredit, celui de tous les livres qui
renferme le moins de mots, mais c'est aussi celui de tous les livres qui
renferme le plus de choses, c'est un livre qui dit la vrit sur tout.

Certes, si Dieu,--en un jour de colre, ou plutt, de bont, avait mis
tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense
cornue, et qu'il et fait vaporer par la distillation tous les
mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies--on n'et trouv
pour rsidu au fond de l'alambic que les trente pages de la
Rochefoucauld.

Le livre de la Rochefoucauld me raconte l'histoire publique et secrte
de tous les temps et de tous les sicles,--l'histoire du pass et
l'histoire de l'avenir.--Loin de m'irriter contre l'homme en me le
dvoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.

Il m'apprend  ne pas demander  la vie plus qu'elle ne contient,  ne
pas attendre de l'homme plus qu'il ne possde. Les Samoydes, j'en suis
sr, ne ressentent qu'un mdiocre chagrin de ne pas manger d'ananas;--je
n'ai plus sujet d'en vouloir aux hommes de ce qu'ils n'exercent pas 
mon bnfice une foule de noms de vertus qui, en ralit, ne mrissent
pas dans leur coeur;--l'homme le plus laid du monde est au mme point
que la plus jolie fille du monde;--il suffit de bien tablir qu'un
pommier est un pommier pour qu'on renonce  la fantaisie de cueillir
dessus des pches; on s'arrange des pommes et on n'en veut pas au
pommier.

Ce livre, M. Aim Martin me l'a gt.

[GU] M. Aim Martin a publi une dition de la Rochefoucauld.--La chose
commence par une prface beaucoup plus longue que tout le livre des
_Maximes_,--o ledit M. Aim Martin tablit sa prminence,
incontestable  lui Aim Martin, sur Marc-Aurle et sur la
Rochefoucauld. Puis il s'emporte en une longue diatribe contre son
auteur,--puis il passe  l'examen critique des maximes. C'est,  vrai
dire, une chose curieuse par son excs. Il prend chaque maxime une 
une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les
inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,--tous les grands mots
creux, tous les lieux communs rapics, qui tranent depuis des sicles
dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de
prtendus moralistes qui n'ont plus aucun prtexte de vivre depuis
l'instant o la Rochefoucauld a taill sa plume pour crire le premier
mot de la premire phrase de ses _Maximes_, c'est ce qu'il appelle
_rfuter les maximes et leur fausse philosophie_.

Je voudrais vous donner un spcimen de la manire de travailler de M.
Aim Martin;--mais le choix m'embarrasse, je prends au hasard:

La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n'est que l'art de
renfermer leur agitation dans leur coeur.

Ainsi donc, s'crie M. Aim Martin, la sagesse n'est que de
l'hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les consquences,
etc.? La valeur de six pages de consquences.

[GU] La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisment des maux
passs et des maux  venir, mais les maux prsents triomphent d'elle.

Anaxarque, rpond M. Aim Martin, Diogne, pictte, Socrate,
apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld prtendrait-t-il nier ces
grands exemples? (Quatre pages.)

Le tout lard des termes du plus profond mpris, de la plus vertueuse
horreur pour la Rochefoucauld.--Le volume finit par un _post-scriptum_
deux fois long comme le livre des _Maximes_, o M. Martin s'applaudit
d'avoir cras son auteur et de l'avoir rduit  nant.

Certes, l'ide de M. Aim Martin tait dans son origine assez ingnieuse
et assez sense; il a compris que ce serait une bonne affaire que de
s'accrocher  la Rochefoucauld--comme le gui au chne,--de s'y
cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu'on ne pt les
sparer,--et d'obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs  cette
alternative, ou n'avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aim Martin.

Ce rsultat a t ce qu'il devait tre,--quelque lourde, creuse,
pommade, que soit la prose de M. Aim Martin, on aime encore mieux s'en
charger que d'tre priv des _Maximes_, et la spculation a russi  un
certain point;--mais peut-tre aurait-elle pu le faire galement sans
insulter un des plus grands gnies que la France ait possds.

Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la
Rochefoucauld,--sans M. Aim Martin.

Le rsum du travail susmentionn est que le livre de la Rochefoucauld
est un livre absurde, immoral et ridicule.--J'ai pens que la
destruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothques une lacune
fcheuse:--j'ai song  la combler.--Il m'a sembl que la place
abandonne par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit  M. Aim
Martin vainqueur, et j'ai _nucl_ de ses oeuvres quelques maximes
qui remplaceront celles qu'il a dtruites d'une manire si
triomphante.--MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit
desdites penses est form de lignes imprimes coupes avec des ciseaux
dans un ouvrage de M. Aim Martin--et que ces maximes sont
authentiques;-- la premire rclamation d'un ayant droit, j'indiquerai
le volume et la page de chacune.

                 PENSES ET MAXIMES

De M. Louis-Aim Martin.

I. De tous les maux de la vie, l'absence est le plus douloureux.

II. Une jeune fille est une rose encore en bouton.

III. Heureux berger! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner
des pis de Crs, vous enivrer des dons de Bacchus.

IV. L'amour se plat quelquefois  unir une timide bergre  un superbe
guerrier.

V. Avant que le souffle de l'amour et anim le monde, toutes les roses
taient blanches, et toutes les filles insensibles.

VI. Les personnes ddaigneuses sont pour la plupart exigeantes et peu
aimables.

VII. Une jeune fille loin de sa mre est, au milieu du monde, comme une
rose qui a perdu sa fracheur.

VIII. A son aspect (la luzerne), la gnisse se rjouit; aime de la
brebis, elle fait les dlices de la chvre et la joie du cheval.

IX. IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE.

X. Nous quittons trop souvent un bonheur certain pour courir aprs de
vains plaisirs qui fuient et s'envolent.

XI. Pour orner les leons de la sagesse, souvent les muses ont emprunt
une rose aux amours.

XII. La faiblesse plat  la force, et souvent elle lui prte ses
grces.

XIII. Il faut  l'amour des ailes et un bandeau.

XIV. Il faut que l'amour drobe tout  l'innocence, il mprise les dons
volontaires.

Ah! mon Dieu! est-ce bien M. Louis-Aim Martin qui dit cela? mais c'est
horrible,--mais on ferait sur ces maximes un commentaire plus srieux
que celui qu'il a fait sur les maximes de la Rochefoucauld!--mais ce que
M. Aim Martin nous conseille l,--ce n'est ni plus ni moins que le
viol!

Est-ce que ces maximes seraient moins innocentes que je ne l'avais cru
d'abord?--je me rappelle le numro III, qui renferme des tendances un
peu bachiques.

Mais rassurez-vous, mres prudentes, qui songiez  mettre les maximes de
M. Aim Martin aux mains de vos filles,--ce n'est que par hasard qu'il
s'chappe ainsi en penses inquitantes; les ides de M. Aim Martin sur
l'amour sont tout autres que celles que vous pourriez lui supposer
d'aprs le numro XIV.

M. Aim Martin est partisan de l'amour platonique: Les autres passions,
dit-il, cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre, le
vritable amour ne s'attache qu'aux choses du ciel. Ce n'est pas la
beaut physique qu'_on aime_, mais la douceur, la gnrosit, etc., ou
quelques autres beauts morales.

Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus grandes
passions, mais celles qui possdent les vertus dans un degr minent,
voil ce qu'_on aime_.

Un demi-aveu enchante bien plus qu'une certitude entire.

Il est vident que M. Aim Martin parle de l'amour comme les anciens
acteurs tyranniss par l'Opra,--qui rcitaient leurs rles dans la
coulisse et laissaient faire les gestes  d'autres.

Voici ce que m'a fait M. Aim Martin relativement  la Rochefoucauld. Je
vous dirai une autre fois ce qu'il m'a fait relativement aux fleurs.

M. Louis-Aim Martin se prsente pour un des fauteuils vacants 
l'Acadmie franaise.




Mars 1842.

     Les bals de l'Opra.--Une rupture.--M. Thiers et les _Gupes_.--Le
     bal du duc d'Orlans.--Plusieurs adultres.--Grosse sclrate.--Une
     gamine.--Sur quelques Nisards (suite).--Les capacits.--M.
     Ducos.--M. Pelletier-Dulas.--A. M. Guizot.--L'_acarus du
     pouvoir_.--Grattez-vous.--M. Ballanche.--M. de Vigny.--M.
     Vatout.--M. Patin.--Le droit de visite.--M. de Salvandy et M. de
     Lamartine.--Les chaises du jardin des Tuileries.--Une prompte fuite
      Waterloo.--Le capitaine Bonardin.--M. Gannal au beurre
     d'anchois.--A. M. E. de Girardin.--M. Dumas.--M. Ballanche.--M.
     Pasquier.--M. Dubignac.


[GU] Les bals de l'Opra ont fini par se moraliser, et cela d'une
singulire manire;--ils sont arrivs  un point de sans-faon tel,
qu'une femme comme il faut ne peut plus trouver aucun prtexte pour s'y
faire conduire.

C'est du reste une poque qui sert de raison  bien des brouilles.--Nous
avons parl l'anne dernire d'une femme qui avait chass son amant
pendant le carme, et en avait repris un autre pour obir  cet usage
populaire qui veut qu'on _ait_ quelque chose de neuf  Pques.--Cette
anne, madame *** a crit au sien, qu'elle souponnait d'une
infidlit:

Certainement ce n'est pas contre vous que je suis irrite, mais bien
contre celle qui a accept votre hommage: vous n'avez ni figure ni
esprit, et la femme qui vous prend pour amant ne peut avoir eu pour but
que de me contrarier.

[GU] M. THIERS ET LES GUPES.--Le dernier numro des _Gupes_ a paru le
1er fvrier; le 5 du mme mois, M. Thiers portait au bal de M. le duc
d'Orlans l'habit de membre de l'Institut,--absolument _comme le gnral
Bonaparte  son retour d'gypte_. On ne saurait mieux ni plus vite
profiter d'un bon avis.

Tous les morceaux de papier imprim ont donn, sous le bon plaisir de
leurs imprimeurs respectifs, des dtails plus ou moins circonstancis,
plus ou moins apocryphes, sur le bal des Tuileries;--l'ensemble tait
riche et piquant;--on a critiqu avec raison le quadrille des
bergres;--toutes les bergres taient vtues en rose et tous les
bergers en bleu, je crois. Il et t bien plus vrai et bien plus
charmant de donner  chaque couple une couleur particulire,--ainsi
qu'on le voit dans les bons Vatteau. Chaque bergre doit avoir son
berger vtu de _sa couleur_.--Il aurait d y avoir un couple rose, un
autre tourterelle, un autre gris-de-la-reine, etc., etc.

[GU] M. Hugo avait le costume de membre de l'Institut,--habit aussi
glorieux pour les combats qu'il a livrs pour l'obtenir que par la
grandeur de la chose elle-mme,--habit qui faisait allusion  la peau du
lion dont se couvrait Alcide;--il causait fort galamment avec la belle
madame de ***, il se livrait aux madrigaux et aux concettis les plus
_rocailles_.

--Vraiment, lui dit madame de ***, votre esprit complte pour moi
l'illusion, il semble que nous soyons  une des belles nuits de
Versailles.

--Madame, rpondit l'acadmicien, il me manque pour cela bien des
choses:--tenez, par exemple,--un costume d'abb,--la poudre, le petit
collet, le rabat et une rose  la main.

[GU] QUE LE VRAI N'EST PRESQUE JAMAIS VRAISEMBLABLE.--Quand un pauvre
romancier veut mettre en scne une femme adultre, il se creuse la
cervelle pour orner de fleurs,--adoucir et rendre insensible la pente
qui conduit une femme, une pouse, une mre, du milieu des vertus
domestiques--_ l'oubli de tous ses devoirs_.

_Le vrai_, _le rel_, ne se donnent pas tant de peine;--il semble que la
plupart des femmes qui trompent leur mari ne sont nullement abuses,
aveugles, etc., etc.;--qu'elles trahissent la foi conjugale, tout
simplement parce qu'il leur plat de trahir la foi conjugale;--car les
amants que la vengeance des maris produit au grand jour de la police
correctionnelle ne paraissent d'ordinaire, ni par les agrments de leur
personne, ni par l'astuce de leurs _moyens_, justifier ni mme expliquer
ce qu'on appelle un _entranement_.

Il y a dans un adultre beaucoup plus de haine contre le mari que
d'amour pour l'amant,--qui n'est, le plus souvent, qu'un lment
dsagrable, mais malheureusement ncessaire d'un crime qu'on est dcid
 commettre.

Quelques procs rcents viennent  l'appui de ce que nous avanons.

Le jeune Charles *** est _tran_ devant les juges par un _poux_
justement irrit;--ledit poux a des preuves accablantes,--il a trouv
la _correspondance_.

(Les amoureux sont comme les conspirateurs, ils se donnent une peine
incroyable pour _fabriquer_ des preuves contre eux. Dans tous les procs
en adultre,--on trouve des correspondances. Dernirement, M. D***,
ancien notaire, qui, surprenant sa femme en flagrant dlit, s'est
content de faire signer au docteur R..., son complice, une lettre de
change de soixante mille francs,--avait _dcouvert_ la
correspondance,--o?--sur le parquet de son salon.)

Dans l'affaire du jeune Charles ***, le ministre public s'est lev
avec force contre le _sducteur_ qui, par des _manoeuvres_ coupables,
un _art perfide_, avait dtourn de ses devoirs les plus sacrs une
femme jusque-l pure et innocente:-- l'appui de sa vertueuse
indignation, il lisait une lettre o on remarquait ce passage:

Penses-tu un peu  moi? Combien fais-tu de toilettes par jour? Mais
cris-moi donc tout cela, GROSSE SCLRATE.

En effet, comme dit M. le procureur du roi, rsistez donc  cela;--on
comprend qu'une mre de famille, une femme honnte et distingue, risque
tout et perde tout--pour recevoir de semblables lettres.

Nous appelons sur ce sujet l'attention des femmes adultres ou sur le
point de le devenir.--Certes, pour un semblable usage,--pour s'entendre
appeler _grosse sclrate_, un mari est bien suffisant, et on peut se
dispenser de prendre un amant.

Voici un autre exemple que nous tirons des moeurs de magasin:

Un marchand aime la femme d'un autre marchand, son voisin, le sieur
D***.

Une premire fois, M. D*** surprend une correspondance coupable,--il
pardonne.

Mais, une seconde fois, il s'irrite, fait incarcrer sa femme et son
complice, et demande judiciairement  ce dernier quarante mille francs
de dommages-intrts, somme  laquelle il value les avaries et dgts
causs dans son honneur.--Dbat devant la... je ne sais combienme
chambre,--comme d'usage, M. D*** produit les lettres.

Une de ces lettres, que nous allons citer _textuellement_,--est crite
par le marchand amoureux  l'objet criminel de sa flamme adultre,--tout
simplement sur une de ses _factures_, laquelle porte au tiers de la page
son nom, sa profession, son adresse.

                   N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT
                             DE COUVERTURES
                    _de laines de toutes qualits_,
                     MRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;
                    _Il remet les vieilles  neuf_,
                        Rue ***, n ***, Paris.

_N. B._ Autrefois les amoureux appelaient leur matresse _leur dame_ ou
_leur souveraine_,--et s'intitulaient leur _chevalier_ ou leur
_esclave_.

M. N*** appelle celle qu'il aime _sa gamine_, et se donne  lui-mme
le titre de _gamin_.--Mais quels sont les amoureux qui seraient charms
de voir imprims les _jolis_ noms qu'ils ont donns et reus?

L'_individu_, c'est le mari.

Voici la lettre.

A ma meilleure amie, mon ange idoltr du plus sincre des amis
jusqu'au tombeau, plutt mourir que de vivre sans lonore. Jurement
indissoluble, _ton gamin_ ne peut vivre plus longtemps sans te voir; je
suis _bani_ de ta maison. J'ai reu une lettre de l'_individu_. Je lui
ai rpondu. Mais, comme je mettais bien des civilits respectueuses pour
toi, il n'aura pas manqu de dchirer la lettre en _fronsant_ le
sourcil. Ah! ma pauvre _gamine_, _supportent_ avec courage tes

                   N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT
                             DE COUVERTURES
                    _de laines de toutes qualits_,
                     MRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;
                    _Il remet les vieilles  neuf_,
                        Rue ***, n ***, Paris.

maux, ayant devant nous un chemin qui nous conduira o nos coeurs
_haspirent_. Ah! mon idole, quand tu entends monter des sabots, c'est
dit, il n'y a pas moyen de presser la main de ma _gamine_ sur mon
coeur, car _c'est_ les sabots de l'_individu_. Je _redoulte
l'individu_. Tche, lorsque je passerai et que je pourrai monter, de ne
faire qu'un signe de tte en la baissant pour le _oui_, et en la
tournant pour le _non_. Quand nous sommes ensemble, c'est _tant_ de pris
sur l'ennemi. Mais, comme dit le proverbe, un bon os tombe toujours  un
mauvais chien. O bonne amie! nos coeurs ne demandent qu' prendre leur
_vol_, il y a des hommes comme le _tient_, par exemple, qui regardent
leur femme comme leur _pissal_.

Adieu, _chre trsore_, reois les _serment_ inextinguibles  la vie 
la mort de ton ami. J'ai tant lu et bais ma lettre, qu'elle est
_salle_. Reois-la avec ton indulgence et ta bont _accoutumez_. Vaincre
ou mourir!

[GU] SUR QUELQUES NISARDS[C] (_suite_).--Voici une note qui a paru ces
jours-ci dans les journaux:

M. CHARLES _Nisard_, auteur des traductions de, etc., etc., et
particulirement des discours de Cicron qu'il a _purs_ d'aprs _une
mthode nouvelle_, vient de traduire en dernier, et a eu l'honneur de
prsenter  S. A. R. le duc d'Aumale, les _Histoires philippiques de
Justin_. Son Altesse Royale a bien voulu encourager le traducteur dans
l'tude de ces crivains srieux qui seront toujours les _ternels
modles_ de tous les littrateurs.

Il faut savoir gr au jeune prince, qui, ayant sans doute remarqu que
M. Dsir Nisard et M. Auguste Nisard se sont donn la mission de
dpecer les vivants, a pens  garantir les contemporains de ce
troisime Nisard, et tch de l'amener par des gracieusets  se
contenter d'corcher les morts; mais les critiques sont comme les
mdecins, leur travail sur le _cadavre_ n'est qu'une tude prparatoire.

[GU] SUR LES CAPACITS.--M. Ducos a prsent  la Chambre une
proposition ayant pour but d'admettre les _capacits_ dans son sein.

Les discours qui ont t prononcs en faveur de la proposition ne
pouvaient tre agrables  la Chambre;--en effet, ils peuvent tous se
rsumer par cette phrase:

Il est temps d'_appeler_ l'intelligence au pouvoir. Je demande  MM.
les dputs qu'ils reconnaissent et certifient par un vote solennel, que
le systme lectoral actuel n'envoie  la Chambre que des buses et des
oisons.

Le plus grand nombre des dputs a refus de faire cette profession de
foi humiliante.

Je dois dire  mes lecteurs ce que ce serait que l'adjonction des
_capacits_.

Au premier abord et en thorie, il n'y a pas un seul argument
raisonnable contre cette proposition: appeler au pouvoir les hommes
d'intelligence! Qui osera faire une objection? Il faudra seulement, pour
l'honneur de la France,--faire un carton au _Moniteur_,--antidater et
intercaler cette loi pour la mettre au premier jour du gouvernement
reprsentatif,--afin que la postrit ne croie pas que la France a
hsit vingt-cinq ans sur ce sujet; je dirai plus,--toujours en thorie
et au premier abord,--ce n'est pas assez d'admettre le _sens_  partager
les honneurs du _cens_,--il faut se dpcher de substituer entirement
le premier au second.

Quelles seront vos bases pour reconnatre l'intelligence et la capacit?
Quels seront les juges et les lecteurs? Pourrez-vous garder encore pour
lecteurs des gens qui ne seront pas ligibles? Puisque tout homme
intelligent et capable sera ligible, les lecteurs, c'est--dire ceux
qui ne seront ni capables ni intelligents, seront des juges mdiocres
pour apprcier l'intelligence et la capacit des autres. Il faudra
abolir l'lection de bas en haut.

Si vous lui substituez l'lection de haut en bas,--quels seront alors
les juges? C'est un sentier qui vous conduit  l'arbitraire ou
gouvernement absolu et nullement reprsentatif.

On peut prouver qu'on paye le cens d'ligibilit;--mais il est difficile
de prouver sans rplique qu'on est un homme capable.

Vous pouvez dire  un homme: Monsieur, vous ne payez pas cinq cents
francs de contributions.

Ou bien, comme on a dit dans le temps  M. Pelletier-Dulas: Monsieur,
il s'en faut de trente-quatre sous que vous payiez le cens.

Et M. Lepelletier ou Pelletier-Dulas s'en est retourn avec ses
pareils,--c'est--dire avec ceux qui payent trente-quatre sous de moins
que M. Ganneron.

Et, s'il a tenu  faire des discours,--il n'a eu d'autres
ressources,--ainsi que je le lui ai conseill dans le temps,--que de se
faire philanthrope,--agronome, membre d'une Acadmie pour l'ducation
des vers  soie, ou du comit des prisons, etc.,--toutes ces choses qui,
sous divers prtextes, n'ont qu'un seul et mme but, qui est de monter
sur quelque chose et de faire des discours sur n'importe quoi!

Mais prenez dans l'intelligence de M. Ganneron une fraction quivalente
 trente-quatre sous dans le cens d'ligibilit, et osez dire  M.
Pelletier-Dulas: Monsieur, vous tes moins intelligent de _cela_ que M.
Ganneron.

Qui est-ce qui se chargera de cette commission?--Ce n'est pas moi,--car
le M. Pelletier-Dulas, auquel on adresserait ce compliment, pourrait le
trouver mauvais et me faire un mauvais parti.

Voulez-vous seulement (et c'tait ce qu'on demandait) admettre les
_capacits_ et l'_intelligence_ parmi les lecteurs? Quel sera le rle
des ligibles? Dans quelle position secondaire les placez-vous?
L'intelligence par votre vote sera dclare valoir deux cents
francs,--mais pas un sou de plus.

Et puis encore le mme inconvnient: comment dresserez-vous vos listes?

Quand on dit  un commis: Monsieur, d'o vient que je ne suis pas sur
la liste lectorale? il vous rpond: Monsieur, c'est que vous ne payez
pas le cens.

Vous n'avez pas le moindre prtexte de vous fcher,--et d'ailleurs, vous
avez, pour consolation, des phrases toutes faites contre l'argent et les
richesses,--et vous dites: J.-J. Rousseau n'aurait pas t
lecteur,--je suis comme J.-J. Rousseau.

Mais, si vous admettez le _sens_ au lieu du _cens_, ou si vous admettez
l'un avec l'autre, la chose change de face.

Le commis vous rpond d'abord: Monsieur, c'est que vous ne payez pas le
cens.

Vous rpliquez: Parbleu, monsieur,--mais ce n'est pas  ce titre.

--Monsieur, rpond alors le commis, c'est que...

De quelque euphmisme que s'avise le commis pour dire: Vous n'tes pas
lecteur, il est impossible qu'on ne lui rponde pas: Imbcile
vous-mme, car sa rponse ngative ne veut pas dire autre chose.

Et, c'est alors que vous verriez bien d'autres rclamations encore dans
les journaux.

C'est alors qu'on lirait:--Notre grand Aristide Bachault n'a pas t
inscrit sur les listes lectorales,--c'est ainsi que les gens qui nous
gouvernent rpudient toutes nos gloires! etc., etc.

On constate facilement qu'un homme a cess de payer le _cens_; mais
comment constater d'une anne  l'autre qu'il est devenu un peu plus
bte, et comment surtout le lui faire comprendre et admettre?

Mais, dit M. Ducos en m'interrompant, j'ai prvu toutes ces
objections,--je fais reprsenter l'intelligence par la seconde liste du
jury,--par les mdecins, les avocats, etc., etc.

Oh! oh! monsieur Ducos, les mdecins! votre proposition est donc bien
malade! les avocats,--n'en avez-vous donc pas assez  la Chambre, bon
Dieu! et qu'en voulez-vous faire? ou plutt, que voulez-vous qu'ils
fassent de vous et de nous?

M. Ducos ne fait pas semblant d'entendre ce lazzi d'un got mdiocre, et
il continue:

Les citoyens qui ont assez de lumires pour dcider, comme jurs, de la
vie, de la fortune et de l'honneur de leurs compatriotes, n'en ont-ils
pas assez?.....

Pardon, monsieur Ducos, et qui vous dit qu'ils en ont assez pour dcider
de l'honneur et de la vie de leurs compatriotes?

Et d'ailleurs, l'intelligence, reconnue seulement dans certaines
professions, n'est-ce pas encore un mensonge, et un faux semblant, et un
privilge absurde?

Prenez garde  votre difice de gouvernement reprsentatif; il
est,--comme disent les maons, _souffl_;--n'y mettez pas trop la
truelle pour le rparer, parce qu'il tombera sur vous.

Les institutions politiques sont comme les vieux chnes,--elles se
creusent au dedans, et il vient un moment o elles ont encore la forme,
l'corce et l'apparence, un moment o elles sont debout,--et o il ne
faut pas grand'chose pour les abattre.

[GU] Si vous vouliez appeler rellement l'intelligence au pouvoir,--il
ne faudrait pas seulement que les hommes intelligents fussent lecteurs,
il faudrait qu'ils fussent _ligibles_, et qu'ils le fussent seuls.--Je
viens de vous dire ce que vous auriez d'impossibilits dans
l'application.

[GU] A. M. GUIZOT.--M. Guizot a dit dans le dbat relatif  la
proposition Ducos: Ce n'est pas un besoin rel du pays de se mler
ainsi aux affaires publiques, c'est une certaine _dmangeaison_, une
_maladie de la peau_. L'histoire naturelle devra  M. Guizot la
dcouverte de l'_acarus_ de l'ambition,--qu'elle rangera  la suite de
l'_acarus_ de la gale.

M. de Lamartine, qui soutenait l'adjonction des capacits, parce qu'en
effet il n'y a pas, en thorie, d'objection possible,--a trouv peu
parlementaire cette faon de dire  ses adversaires: Vous tes des
galeux, grattez-vous les uns les autres et laissez-nous tranquilles; et
il a dit en parlant de M. Guizot: Je ne rpterai pas l'expression dont
s'est servi M. le ministre.

Je rpondrai, moi,  M. Guizot: Monsieur, vous avez parfaitement
raison, c'est une dmangeaison qu'ont aujourd'hui toutes les classes de
la socit;--mais vous l'avez eue aussi cette dmangeaison, et vous vous
tes fait gratter par ces mmes gens qui veulent que vous les grattiez
aujourd'hui qu'ils ont gagn votre _acarus_ en vous grattant.

Srieusement,--si les gens ont cette dmangeaison, c'est vous autres,
aujourd'hui au pouvoir, qui la leur avez donne en les chatouillant
pendant quinze ans.

[GU] L'lection de M. Ballanche a prsent un singulier hasard; les
candidats taient M. Ballanche, M. de Vigny, M. Vatout, M. Patin. M. de
Barante a tir les noms de l'urne, et ils sortis dans l'ordre que voici:

  M. Ballanche.
  M. de Vigny.
  M. Vatout.
  M. Patin.
  M. Ballanche.
  M. Ballanche.
  M. de Vigny.
  M. de Vigny.
  M. Vatout.
  M. Vatout.
  M. Patin, etc., etc.

[GU] Voici une affaire qui fait bien du bruit  la Chambre et dans les
journaux, et qui me parat la plus simple du monde.

Il s'agit du droit mutuel que s'accorderaient la France et
l'Angleterre,--pour les croiseurs des deux nations, de visiter les
vaisseaux de l'une et de l'autre.

Cette convention a pour prtexte d'empcher la traite des ngres.

1 On n'empchera pas la traite tant qu'on n'aura pas aboli
l'esclavage,--et ceci n'est pas une petite question,--si ce n'est pour
les philanthropes qui ne voient aucune difficult  affranchir les
ngres _des autres_. Le prix des esclaves augmente au moins  proportion
des risques.

2 Si la France ne fait pas la traite,--c'est qu'elle ne veut pas la
faire;--elle n'a pas besoin que l'Angleterre l'aide  faire la police de
ses vaisseaux.

3 Permettre la visite, c'est admettre que la France ne fait pas la
traite parce que l'Angleterre ne le veut pas.

4 Ce serait tout simplement une lchet.

[GU] On lit dans les journaux:

Le ministre de la marine a allou aux auteurs de divers faits de
sauvetage, des gratifications montant, _en totalit!_  _neuf cents_
francs.

Le pouvoir ne veut pas ter  la vertu et au courage le mrite du
dsintressement.

La totalit de ces rcompenses serait loin de satisfaire la plus modre
des corruptions pendant trois mois.

[GU] Notre ge aura dans l'histoire un clat tout particulier. A toutes
les poques on a dit et fait des sottises;--mais le temps et l'oubli en
effaaient le plus grand nombre. Aujourd'hui, on crit, on imprime, on
enregistre tout, et ceux qui viendront aprs nous nous prendront pour
une gnration d'insenss.

[GU] L'ambassade de M. de Salvandy a dur _une semaine_;  son retour,
il parut  la Chambre.--La premire personne qu'il rencontra fut M. de
Lamartine. M. de Lamartine va  lui: Ah! vous voil, mon cher Salvandy!
comment allez-vous?

M. de Salvandy s'apprte  rpondre agrablement. M. de Lamartine, qui
est la politesse et l'amnit mme, l'interrompt cependant et lui dit
d'un air distrait: Eh bien! avez-vous fait un bon voyage...
_physiquement_?

_Physiquement_ voulait si bien dire: Bien entendu, qu'en homme bien
lev je ne vous parle pas de votre voyage sous le rapport
politique,--que M. de Salvandy en fut un moment embarrass; et M. de
Lamartine, voyant son embarras,--tait prt d'en avoir plus que lui.

[GU] D'o venez-vous, Grimalkin, et dans quelle fleur dj ouverte vous
tes-vous vautre que vous m'arrivez toute jaune de _pollen_?

Il n'y a au jardin que des primevres,--des violettes et des
perce-neige, et le colicothus.

Ah! je devine;--j'ai vu en me promenant tout  l'heure les noisetiers
qui sont dj couverts de leurs fleurs mles et femelles;--les fleurs
femelles sont un petit pinceau du plus beau pourpre, les fleurs mles
semblent des chenilles couvertes d'une poussire jaune.--Vous venez des
coudriers.--Pourquoi paraissez-vous si presse?

--Matre,--dit Grimalkin,--c'est que j'ai quelque chose  dire sur les
Tuileries.

Voici ce que m'a rapport _Grimalkin_:

Le jardin des Tuileries est un jardin royal; comment se fait-il qu'on y
paye les chaises; ne serait-il pas convenable qu'on pt s'y asseoir
gratuitement?--Est-il royal de donner  bail,-- des vieilles femmes 
chles bruns,--les chaises du jardin des Tuileries,--et le roi doit-il
tirer un bnfice des gens qu'il laisse entrer chez lui?

Les bancs de pierre et de bois,--qui du reste sont fort rares,--ne sont
occups que par les bonnes d'enfants,--parce que s'asseoir sur un banc
gratuit,--quand il y a des chaises qui se payent,--c'est avouer qu'on
n'a pas deux sous ou qu'on les destine  un autre usage.

--Grimalkin,--vous avez raison;--retournez  vos noisetiers.

[GU] On m'crit: Monsieur, je vois, dans vos _Gupes_ du mois dernier,
que le duc d'Orlans n'a remis que deux cents francs pour tre partags
entre les veuves des malheureux Layec et Herv, victimes de leur noble
dvouement lors du naufrage dans la Mditerrane du brick la
_Picardie_.--Ajoutez, monsieur, que le roi a envoy quatre mille cinq
cents francs.

Allons, allons,--cela me rend un peu plus indulgent pour les chaises du
jardin des Tuileries.--Nanmoins, mon observation subsiste.

[GU] A la bataille de Waterloo, vers la fin de la journe, un rgiment
franais fut forc de mettre bas les armes. Un officier, nomm
Bonnardin, fut comme les autres emmen au bivac,--ou plutt emport, car
il tait grivement bless et vanoui.--En reprenant ses sens, il se
trouva comme de raison compltement dpouill; mais ce qui le mit au
dsespoir, ce fut de voir qu'une croix, qui lui avait t donne par
l'empereur  Wagram, tait devenue la proie des lanciers anglais.--Il
s'adressa  un officier, et le supplia, les larmes aux yeux, de la lui
faire restituer. L'officier prit son nom et lui donna sa parole de
gentilhomme qu'il ferait toutes les recherches ncessaires.

Le pauvre Bonnardin alla comme tant d'autres souffrir sur les pontons;
puis,  la paix, il rentra en France.--Mais, quoiqu'il n'et plus que
quelques annes de service  faire pour obtenir sa retraite, il refusa
de prendre du service sous les Bourbons.

Lorsqu'en 1830--il revit le drapeau tricolore, il pensa  gagner sa
retraite;--quelques affaires, un voyage, une maladie, retardrent ce
projet de plusieurs annes; enfin, il y a un an,--il entra comme
capitaine dans un rgiment (le 41e, je crois). Il n'y avait que peu
de temps qu'il avait repris son ancien mtier, lorsqu'il reut de
Londres une lettre ainsi conue:

Monsieur, il y a vingt-trois ans que j'achte tous les ans et que je
lis avec la plus complte attention l'_Annuaire militaire de
France_--pour y dcouvrir le nom de Bonnardin.--tes-vous le Bonnardin
auquel un officier anglais fit une promesse solennelle aprs la
bataille de Waterloo? Si c'est vous, faites-le-moi savoir et donnez-m'en
la preuve: il y a vingt-trois ans que je suis en mesure de remplir ma
promesse;--si ce n'est pas vous, je me remettrai  lire l'_Annuaire_.

Le bon capitaine rpond en toute hte, et quelques jours aprs reoit
par l'ambassade anglaise--le don regrett de l'empereur Napolon.

[GU] LES SAVANTS SOUS LA HAUTE SURVEILLANCE DES GUPES.--En gnral, je
ne suis pas partisan de l'embaumement mis  la porte de tout le
monde.--Si l'on rflchit que sur la surface de la terre il _meurt un
homme par seconde_, c'est--dire  chaque battement de pouls; si l'on
songe que cette terre, sur laquelle nous vivons, est tout entire forme
de la poussire humaine,--il deviendrait vite difficile de savoir o
mettre les morts,--ou du moins o mettre les vivants, qui, eux, ne sont
pas embaums.

A quoi a-t-il servi  cinq _pharaons_ d'gypte, un peu avaris, du muse
Charles X, d'avoir t embaums en leur temps?--Ils ont t jets sur la
place du Louvre  la rvolution de 1830, et ensuite enterrs sous la
colonne comme hros de Juillet.

[GU] Les enfants conserveraient leur pre.--Trs-bien.--Les
petits-enfants conserveraient leur pre et leur grand-pre,--mais la
troisime gnration serait encombre.--Les administrations des
cimetires n'accepteraient pas les morts embaums aux fosses
communes,--parce que le temps pendant lequel ils doivent occuper la
terre,--qui ne leur est que loue, est prvu;--le temps aprs lequel ils
doivent avoir divis leurs molcules entre les lments entre en ligne
de compte:--les cimetires seraient trop petits.

[GU] D'ailleurs, pour les ides pieuses attaches  la mort de ceux que
l'on a aims,--tant que le corps garde la forme, l'imagination ne voit
qu'un cadavre sous la terre;--quand il n'en reste plus rien,--elle songe
 une me dans le ciel.

Aussi les anciens avaient-ils bien raison de brler leurs morts.--Il n'y
avait pas dans un sentiment pieux un mlange de dgot dont on ne peut
se dfendre--pour un mort enterr.

Mais voici quelque chose de plus dangereux.--On lit dans un journal de
Nantes, du 16 fvrier:

Jeudi dernier, 12 fvrier, M. Cornillier a fait une exprience publique
du procd Gannal. MM. le commissaire gnral et le directeur des
subsistances de la marine, le directeur et l'inspecteur des douanes, le
sous-intendant militaire, plusieurs de MM. les membres de la chambre de
commerce et M. Gupin, docteur-mdecin, taient prsents.

M. Cornillier leur a montr du mouton conserv depuis deux mois, qui
avait l'aspect de viande frache.

Je dclare qu' compter de ce jour--je perds toute confiance  l'gard
de la viande. A quelles ctelettes se fier, bon Dieu!--Un homme de
trente ans ne sera pas assur contre la chance de manger un bifteck plus
g que lui,--ou recevra en hritage un pot-au-feu octognaire et
patrimonial,--rest de pre en fils dans la famille;--les gigots seront
des momies, et nous aurons, au lieu de ctelettes panes, des ctelettes
empailles.

Horace dit  Mcnes: Nous boirons d'un vin mis en pot--le jour o le
peuple salua par trois fois Mcnes, chevalier,  son entre au
thtre.

Dans vingt ans d'ici, un pote de ceux qui _tettent_ aujourd'hui,
crira, non pas  M. Mcnes,--les Mcnes aujourd'hui cotent trop cher
et minent les potes,--mais  un simple ami: Viens manger des
ctelettes d'un mouton tu le jour o M. Pasquier fut lu membre de
l'Acadmie franaise.

[GU] Je m'lve contre l'embaumement de la viande de la boucherie.--Les
boeufs de Poissy ne doivent pas tre traits comme le boeuf _Apis_,
parce que celui-l on ne le mangeait pas. Et puis,  force d'embaumer
et d'empailler tout le monde,--les pharaons, les doyens, les bourgeois,
les moutons, les gardes nationaux,--il se mettra dans la boucherie une
confusion fcheuse.--Je ne veux pas tre expos  manger un jour, au
caf de Paris, M. Gannal au beurre d'anchois.

[GU] J'ai donn place de si bonne grce aux rclamations, qu'on ne me
saura pas mauvais gr d'en faire une moi-mme,--et je l'adresse  M.
mile de Girardin, qui, j'en suis convaincu, aura la loyaut de la
mettre dans la _Presse_,--autrement ce serait imiter ce prdicateur,
qui, voulant rfuter les doctrines de Rousseau, adressait ses objections
foudroyantes  son propre bonnet plac sur le bord de sa
chaire,--sommait ledit bonnet de rpondre;--et aprs quelques instants,
disait: Tu ne rponds pas, philosophe de Genve, donc tu es convaincu
sur ce point.--Passons  un autre.

Monsieur, je lis dans un des derniers numros de la _Presse_, aprs
quelques lignes o il est question de moi:

Si nous citons ici le nom de M. Alphonse Karr, c'est que,
contrairement, cette fois,  son habitude, il a insist avec plus
d'esprit que de bon sens, dans plusieurs numros des _Gupes_, sur la
ncessit d'obliger les auteurs  signer leurs articles, comme la
_meilleure base_ qu'on pt donner  une nouvelle loi sur la presse.

Je vous remercie d'abord, monsieur, d'avoir bien voulu mentionner mon
opinion dans un article o vous passez en revue celle des publicistes
les plus distingus,--mme quand vous ne faites paratre la mienne que
pour dclarer qu'elle n'a pas le sens commun.

Je n'appellerais pas de ce jugement, monsieur, car je sais que, pour
les hommes mme les plus sincres, il a tort, veut dire il ne pense
pas comme moi;--il a raison signifie il est de mon avis;--nous
sommes les antipodes des Chinois comme ils sont les ntres.

Mais l'opinion que vous me prtez n'est nullement exprime dans les
_Gupes_;--voici le rsum de celle que j'y ai mise en diverses
circonstances.

J'ai dit aux hommes du pouvoir:

Il n'y a pas de loi sur la presse qu'on ne puisse luder et qu'on
n'lude.--Chaque loi rpressive est le barreau d'une cage; quelque
serrs que soient les barreaux, il y a toujours un espace entre eux, et
la pense, plus mince et plus tnue que la vapeur, passe aisment entre
deux.--Osez-vous supprimer la libert de la presse? c'est--dire fermer
la cage par un mur au lieu de la fermer par des barreaux; c'est un coup
qui peut se jouer, mais l'enjeu en est cher,--et d'ailleurs, il ne faut
pas oublier votre origine.--Quand on veut opposer une digue  un
torrent, il faut la construire sur un terrain sec que les eaux n'ont pas
encore envahi;--et vous, vous tes le premier flot du torrent.

Laissez-le passer libre;--il se divisera en une multitude de petits
filets d'eau et de ruisseaux murmurants.

Loin de l;--par vos lois fiscales,--par le timbre, par le
cautionnement, vous mettez la presse aux mains des marchands, et vous
crez pour elle des privilges qui font sa puissance.--Vous vendez les
verges cher, mais vous les vendez pour vous fouetter.--La presse
libre,--chaque nuance, quelque bizarre qu'elle soit, aurait son
organe--et son petit pavillon.--La presse, sous les lois fiscales, est
oblige, pour vivre, de runir douze ou quinze nuances sur un gros
drapeau d'une couleur fausse.

Vous lui donnez, malgr elle, l'unit qui vous tue et la fait vivre.

Vous runissez les ruisseaux en un lit profond entre des berges de
lois,--et cela devient un torrent.

Laissez la presse sans timbre, sans procs pendant un an, et elle sera
morte ou rforme.

Voil ce que je dis depuis trois ans dans les _Gupes_, monsieur, je
n'ai jamais donn _l'obligation de signer les articles comme la
meilleure base_  une nouvelle loi sur la presse.

J'en ai parl comme d'un des moyens de la moraliser et de la rduire en
mme temps  son importance relle--en lui tant le prisme des royauts
anciennes dont on ne voyait jamais le visage,--et vous savez par quelles
transitions,--du jour o les rois se sont laiss voir, on est arriv,
par une pente lente, mais continue,  les guillotiner ou  leur tirer
des coups de fusil.

Un article sign n'aura plus que l'influence qui lui est due,
c'est--dire celle du raisonnement et de l'esprit.--Une opinion mise en
avant ne sera plus l'opinion de la _presse_, mais l'opinion de monsieur
un tel.--Un livre est amrement dchir,--dans un article anonyme,--le
public dit: La critique est dfavorable  l'ouvrage, et il passe
condamnation.--Si l'article est sign, le public dit: Ah! ah!--c'est ce
monsieur,--un petit,--trs-fris.--Ah! trs-bien!--c'est son ide 
lui,--eh bien! je vais lire pour avoir la mienne.

Tout journaliste qui signe n'a plus de pouvoir que celui qu'il se donne
par son talent et par son bon droit.--Ses opinions sont celles de
monsieur un tel;--on les discute et on les repousse si elles ne sont pas
bonnes.--Mais un article non sign,--c'est l'opinion de la _presse_,--du
_boulevard de nos droits_, de la _plus vivace de nos liberts_.--(Dieu
sait toutes les phrases emphatiques imagines  ce sujet.)--On accepte
l'opinion toute faite,--comme article de foi.

D'ailleurs, pour un crivain, signer un crit politique ou littraire,
c'est dire:

     Me me adsum qui feci.

C'est moi,--me voil,--ce que je vous reproche de faire, vous pouvez
chercher si je l'ai fait.--Je loue tel homme, vous pouvez dire s'il m'a
donn quelque chose,--j'attaque tel autre, dites s'il m'a refus.

Signer un article, c'est sortir des remparts d'o la presse tire depuis
longtemps contre les _autres pouvoirs_ combattant en rase campagne.

C'est renoncer au bnfice des cavernes sombres d'o elle exerce une
inquisition si svre dans les maisons de verre qu'elle a faites  tous
ceux qui ne sont pas avec elle.

Voil mes raisons pour que les articles soient signs, monsieur, vous
en avez donn de meilleures, vous prouvez qu'il est plus commode de ne
pas signer.

Au fond, monsieur, vous savez bien que l'autre parti est plus loyal, et
vous signez les vtres.

Agrez, monsieur, l'assurance de ma considration distingue.

       Alph. KARR.

[GU] M. Alexandre Dumas, voyant que ce n'tait pas encore son tour
d'tre de l'Acadmie, a dit en s'en retournant  Florence, o il demeure
depuis quelque temps: Je demande a tre le quarantime,--mais il parat
qu'on veut me faire faire quarantaine.

On a nomm,--comme nous l'avions annonc  l'avance,--M. Pasquier et M.
Ballanche.--Je me rends d'ordinaire peu volontiers complice des
criailleries vulgaires;--mais, cette fois, je dois dire que je ne
comprends pas l'trange aplomb avec lequel l'Acadmie ouvre de si bonne
grce les bras d'un de ses fauteuils  un homme qui n'a jamais rien
crit; le pauvre M. Cuvillier-Fleury, oblig de faire, dans le _Journal
des Dbats_, l'loge de M. Pasquier, s'est avis de faire remonter sa
gloire littraire  _tienne Pasquier_,--il ne nous dit pas qu'tienne
Pasquier, n  Paris en 1529, y est mort le 31 aot 1615. Gloire, dit M.
Cuvillier, _discrettement_ cultive par M. Pasquier le prsident.

La candidature de M. Pasquier a d singulirement encourager, sinon
faire natre celle de M. Dubignac, qui a envoy  chacun des membres de
l'Institut les deux pices authentiques et imprimes que voici:

Monsieur, dsireux d'avoir l'honneur de devenir membre de l'Acadmie
franaise _ou_ de l'Institut, et voulant vous _pargner_ une visite _de
moins_, que je regarde comme importune ou peu agrable, j'ai l'honneur
de vous crire et de vous adresser _ci-joint_ l'analyse de mes ouvrages;
daignez avoir la bont de la lire, vous jugerez de leur utilit _pour ma
patrie_; c'est pour clairer votre religion et impartialit pour le
choix d'un membre digne de l'Institut.

Daignez agrer l'hommage de ma considration distingue.

       DUB.

[GU] M. Dubignac, qui ne garde dans sa lettre que le tiers de l'anonyme,
est agronome--comme M. Pasquier est prsident de la Chambre des pairs;
ces deux positions, qui ont peu de rapports entre elles, au premier
abord, en ont cependant un qui va jusqu' la plus parfaite ressemblance,
c'est leur gale et commune et complte absence de rapports avec
l'Acadmie franaise.--M. Dubignac n'crit pas bien, il serait naturel
qu'on lui prfrt un homme qui crit mieux,--mais non un homme qui
n'crit pas. Voici les documents destins  _clairer la religion et
impartialit_ de MM. les trente-huit (qu'ils taient
alors);--j'laguerai les passages les moins importants.

ANALYSE DE L'AGRONOME DUBIGNAC.--Cet ouvrage se composera de deux
volumes in-12.

_Son_ style est _simple_, tout naturel,  la porte de tout le monde,
notamment des _communes rurales_, pour lesquelles il a t fait.

Mthode pour la composition des diffrentes espces de fumiers,
engrais, terreaux, et les moyens de leur conservation d'un an  l'autre
en tant meilleurs. C'est l'_me_ de toute ferme.

Trs-bonne mthode pour donner une excellente ducation aux chevaux, _
qui il ne manquait que la parole_; et notion sur la parfaite
connaissance de leurs dfauts, vices, comme de leurs bonnes qualits et
de leurs ges, qu'on connat jusqu' dix ans.

Notion sur la vraie et bonne position d'un jardin, sur sa fermeture, sa
distribution, plantation; car, _quoi de plus agrable qu'un joli jardin
 la campagne_; mais sa culture, d'un jardinier, talents, exprience,
soin, travail, comme une surveillance de tout propritaire.

Notion trs-tendue sur la _vraie_ culture de tout lgume, fves, pois,
_nantilles_, notamment des haricots  donner _cent pour cent_, comme sur
la conservation de la plupart en verdure d'un an  l'autre.

Notion sur la culture des pommes de terre, sur _sa_ grande utilit pour
les bestiaux et volailles, comme pour les hommes.

Il en est de mme du bl de Turquie, dont la culture est la mme, qui
galement est d'une trs-grande ressource pour les gens de la campagne,
_dont la nourriture est un rgal pour eux_.

Notion sur le chanvre, denre trs-prcieuse par sa grande utilit,
_dont_ le commerce _en_ est trs-grand,--ainsi que sa graine trs-bonne
pour la volaille, _dont_ la farine est utilise dans le commerce.

Il en est de mme du lin, dont la graine est trs-prcieuse pour
l'_espce humaine_; _l'un et l'autre_ exigent que la terre soit bonne,
bien amende, bien prpare,

Notion sur une excellente mthode pour conserver le bl au moins d'une
anne  l'autre, au moyen des appareils lithographis joints 
l'ouvrage, _qui_, une fois encaiss, ne donne _aucuns soucis_ pour sa
conservation.

Notion sur la vigne et le vin, qui est une branche de commerce et
d'industrie _la_ plus tendue par sa grande utilit; ncessaire 
l'homme pour la conservation de sa sant, _prfrable  tout_, et lui
procurant _plaisir_, _jouissance_, _joie_, _gaiet_.

Excellente mthode pour avoir du beau fruit et amliorer l'espce et
qualit, comme d'en varier, multiplier les espces sur le mme arbre, et
de prfrence sur l'_amandier_, qu'on doit regarder comme la _mre_ de
tous les arbres fruitiers  noyaux.

Grand nombre d'autres expriences curieuses; enfin, le _joli_ tableau
de la France et de sa belle capitale _couronne_ le premier volume en
disant:

    Qui mon Tableau de Paris lira,
    Paris trs-beau, tel qu'il est, trouvera
    De la France admirable, son organisation,
    De l'Europe digne de grande admiration.
    Qui mon tableau lira connatra Paris.
    Plus d'envie et dsir n'aura de voir Paris,
    Et, aprs l'avoir lu, l'on jugera
    Si de le louer il ne mrite pas.

Dans le second volume, deuxime dition, corrige, augmente, le _Vrai
Guide de la Sant_, ddi  l'humanit, dont le but de l'auteur a t de
faire connatre combien est grand le malheur de perdre la sant, si
difficile  rtablir, et , etc., etc.

Rsultat d'une exprience pratique pendant les _dix-huit ans_ qu'il a
t maire de _sa commune_, o il avait de grandes proprits, _dont_
tous les habitants le regardaient _comme leur pre_ et lui _comme ses
enfants_.

Amateur de la mdecine, il s'occupait  en lire les meilleurs ouvrages
sur _le_ botanique, herborisant dans _ses_ bois et champs, _il se
familiarisait avec les simples_, dont il parvint  _en_ connatre les
proprits; il tait _leur mdecin_, pharmacien, _avocat_, aussi n'y
avait-il jamais de procs; il se faisait un vrai plaisir de _leur_
donner des soins, et avait-il la bien grande jouissance de les
soulager, et bien souvent la douce consolation de les gurir, et par des
moyens _consistant en infusions, en dcoctions_ de quelques simples dont
il connaissait les proprits et vertus (les remdes les plus simples
sont souvent les meilleurs), des nombreuses maladies qui les
affligeaient, plus exposs que les habitants des villes par leurs
travaux ou par leurs imprudences.

L'auteur, dans cet ouvrage, s'est regard comme un vrai pre de
famille, aimant tous ses enfants, voulant, dsirant leurs prosprits,
bonheurs, flicit, et leur procurer cette chre sant sans laquelle on
ne peut tre heureux, et qui,  cet effet, l'a crit et fait d'aprs la
thorie-pratique la mieux suivie, et des expriences trs-rflchies et
avec soin; aussi peut-on dire:

    De plus instructif, nul en sera des agronomes,
    De plus utile, il serait de la campagne aux personnes;
    Pour faire fortune, il faut bien travailler.
    Pour bien travailler, il faut se bien porter,
    Des vrais moyens l'un donne en travaillant,
    De s'enrichir en peu de temps, travail faisant,
    Et vous procurera bonheur, prosprit;
    L'autre, de rtablir, conserver sa sant.
            Vive, vive, l'_agricuture_
            Et sa chre soeur la _culture!_
            Vive, vive le commerce
          En tout genre, de toute espce!
            Vive, vive l'industrie
          De ma patrie c'est la vie!
        Vive, vive cette chre sant,
        Sans elle, bonheur ni flicit!

S'adresser  l'auteur, passage de la Treille, 5, prs l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois.

                 _Imprimerie de_ DUCESSOIS, _quai des Augustins_, 55.

M. Dubignac n'a pas t lu.




Avril 1842.

     Une pension de mille cus et M. Hbert.--Longchamps.--M. de
     Vigny.--M. Patin.--M. Royer-Collard.--Remde contre le froid aux
     pieds.--M. C. Bonjour, le roi Louis-Philippe, M. Rudder et M.
     Cayeux.--EXPOSITION DU LOUVRE: M. Hbert  propos du portrait de la
     reine.--Louis XVIII et un suisse d'glise.--M. Vickemberg et M.
     Biard.--M. Meissonnier et M. Branger.--M. Gudin.--Le lion de M.
     Fragonard.--M. Affre.--Monseigneur de Chartres.--M. Ollivier et une
     dinde truffe.--La Vierge de Bouchot.--Les nes peints par
     eux-mmes.--Question des sucres.--Un tailleur _
     faon_.--_Lorenzino_ de M. Al. Dumas.--Un vendeur de beau
     temps.--M. Listz.--Le cancan, la bquillade, la chaloupe, danss
     par M. de B... au dernier bal de madame la duchesse de M...--M.
     Dubignac sur Napolon, les femmes et l'amour, etc., etc.--Succs
     pour le commerce franais, obtenu sur la plaidoirie de Me
     Ledru-Rollin.


AVANT-PROPOS.--On savait depuis longtemps que j'tais _vendu_ au
gouvernement.--Quelques _carrs de papier_ m'appelaient, par euphmisme,
_ami du chteau_;--mais dans plusieurs estaminets ou disait nettement la
chose. Cependant on n'tait pas d'accord sur certains dtails. Quelques
personnes portaient la somme dont on m'avait achet  une importance qui
pouvait devenir une dangereuse amorce pour les dsintressements les
plus inabordables.

Mais l'autre jour, comme j'arrivais  Paris pour voir l'exposition de
peinture,--une des premires choses que m'a dites un des premiers hommes
que j'ai rencontrs a t qu'on sait maintenant  quoi s'en tenir: M.
Cav est venu me trouver au bord de la mer, o je pchais des soles et
des barbues, et l nous avons fix le prix  trois mille francs de
pension annuelle.

D'autre part, je reois une lettre signe Pauline, o on me dit de
prendre garde  moi,--parce que M. Hbert surveille attentivement les
_Gupes_, dont quelques aiguillons lui ont perc l'piderme.--Est-ce que
M. Hbert serait charg de me reprendre, sous forme d'amende priodique,
les trois mille francs de pension dont je vous parlais tout 
l'heure?--Tout cela m'inquite fort, et ne me laisse prendre la plume
qu'avec une extrme timidit.

En effet, on comprendra facilement mon embarras:--je voudrais bien dire
des choses extrmement hardies,--pour dmentir le bruit de la
pension;--mais j'ai peur que M. Hbert ne profite de la circonstance
pour me faire un procs.--Heureusement que j'ai  parler du Salon et de
l'exposition de peinture: il n'y a l rien de politique, et je pourrai
naviguer entre les deux cueils que je redoute.

[GU] Voici les quatre choses qui m'ont le plus frapp  Longchamps:

Un marchand de briquets promenait six voitures rouges;

Un marchand de chemises, en cabriolet, faisait tomber sur la foule une
neige d'adresses et de prospectus;

Plusieurs messieurs  pied--taient vtus de toiles reprsentant des
chemines, avec l'adresse et l'loge des fabricants;--ils taient
coiffs d'un tuyau de pole;--un de ces malheureux a t chass de
l'administration parce qu'il s'tait permis de fumer;

La garde municipale tait en petite tenue,--ce dont on tait
gnralement fch, parce que la grande tenue est d'un aspect
magnifique. (Peut-tre ceci,  propos de la garde municipale, va-t-il
confirmer l'affaire des mille cus:--je l'effacerai sur les preuves.)

[GU] M. de Vigny refait en ce moment ses visites  ses futurs collgues.
Cette fois, les chances sont pour lui, quoique cependant la rivalit de
M. Patin prsente quelques dangers.--On a gnralement trouv de mauvais
got qu'en parlant de son concurrent M. de Vigny feignt de ne pas
savoir son nom et affectt de l'appeler M. Pantin.

[GU] M. Royer-Collard tient singulirement  la vie. M. Andr..., son
gendre et son mdecin, lui a recommand, avec la plus grande svrit,
d'apporter  ses repas une rgularit inflexible. Un de ces jours
derniers, au moment o la pendule marquait six heures,--M. Royer-Collard
mettait la main sur le bras de son fauteuil pour se lever et s'approcher
de la chemine devant laquelle on venait de lui servir une _sole_
fumante,--lorsqu'un domestique maladroit annonce brusquement M. le comte
Alfred de Vigny.--M. de Vigny suivait le domestique de fort prs et
entendit parfaitement la rponse de M. Royer-Collard, qui s'cria:--Je
n'y suis pas.--Il entra nanmoins, et allait ouvrir la bouche quand
l'acadmicien lui dit:

--Monsieur, vous reviendrez une autre fois.

--Mais, monsieur,--reprit M. de Vigny,--l'affaire dont j'ai  vous
entretenir est srieuse.

--Eh bien! vous reviendrez une autre fois.

--Je pense, monsieur,--que l'on m'a mal annonc:--je suis le comte A. de
Vigny.

--Eh bien!--dit M. Royer-Collard,--qui regardait avec anxit,--et la
pendule qui marquait six heures dix minutes,--et la sole, dont la fume
paraissait dj moins intense;--eh bien! vous reviendrez un autre jour.

--Mais, monsieur...

--Mais, monsieur,--je vous dis de revenir;--je ne vous connais pas.

--Je croyais, monsieur, que mon nom tait parvenu jusqu' vous; il a
fait un peu de bruit dans la littrature.

--Eh bien, monsieur, c'est pour cela;--il n'a fait qu'un peu de bruit,
et il en faut faire beaucoup pour venir jusqu' moi.--Je suis vieux;
j'ai besoin de rgularit:--faites-moi le plaisir de me laisser dner
tranquillement.

[GU] A une parade, le marquis de ***, un des jeunes officiers les
plus lgants de l'arme,--se plaignait du froid aux pieds qu'il
ressentait  cheval:

--Vous avez froid aux pieds, capitaine? lui dit un vieux marchal des
logis.

--Je t'en rponds.

--Je sais ce que c'est, capitaine; j'y ai eu froid pendant vingt ans.

--Eh bien, tu as d avoir du plaisir.

--Mais, maintenant, c'est fini;--on m'a indiqu un moyen...

--Ah! quel est ton moyen?

--C'est bien simple, allez, capitaine,--vous ne vous figurez pas comme
je souffrais:--c'est--dire que les larmes m'en venaient aux yeux.

--Eh bien, qu'as-tu fait?

--Ce n'est presque rien.--On va toujours chercher midi  quatorze
heures; j'ai vu des jours o je serais tomb de cheval.

--Mais, enfin, quel est ton moyen?

--Le plus simple du monde, comme je vous dis, capitaine,--presque
rien;--moi, j'ai eu froid pendant vingt ans, et, quand on m'a eu donn
ce moyen-l, 'a t fini,--je n'ai plus jamais eu froid aux pieds de ma
vie; et, comme je vous dis,--ce qu'il y a de meilleur,--c'est que c'est
un moyen aussi simple qu'il est excellent.--Vous n'y avez pas froid
comme j'y ai eu froid pendant vingt ans;--et aujourd'hui...

--Eh bien?

--Si vous avez froid aux pieds,--il ne faut pas aller s'ingrer a ou
a;--le moyen est bien simple... il faut mettre des chaussettes dans vos
bottes.

[GU] M. Casimir Bonjour,--auteur des _Deux Cousins_ et de la mort de M.
Alexandre Duval, qu'il a forc d'aller, mourant, voter pour lui 
l'Institut,--n'ose plus se mettre sur les rangs depuis qu'un acadmicien
lui a dit: Franchement, mon cher ami, votre candidature n'a plus de
chances:--tous les jours la _Gazette des Tribunaux_ met l'Acadmie en
garde contre le _vol au bonjour_.

[GU] Un de mes amis reoit hier une lettre de son jardinier;--cette
lettre est date d'une charmante retraite qu'il possde dans le midi de
la France;--le jardinier lui dit:

Monsieur, voici le printemps,--il va m'arriver comme l'anne
passe.--Permettez-moi d'aller demeurer  la ferme; il y a dans le
jardin des rossignols qui _gueulent_ toute la nuit: il n'y a pas moyen
de fermer l'oeil.

[GU] Il y a au Muse un portrait du roi Louis-Philippe,--que l'auteur,
M. de Rudder, avait fait de son chef, sans en prvenir personne,--et
d'aprs d'autres portraits.--M. de Cayeux offrit  l'artiste de lui
obtenir du roi une ou deux sances pour arriver  une plus complte
ressemblance.--Il est facile de voir,  l'aspect du portrait, que M. de
Rudder a ajout des cheveux blancs--qui ne se mlent nullement aux
autres.

Un jour que le roi donnait sance  M. de Rudder, il prit envie  Sa
Majest de faire le tour du Muse,--et elle pria M. de Rudder de
l'accompagner avec M. de Cayeux, qui se trouvait l.

Pendant qu'on traversait les appartements, M. de Cayeux, qui aime
beaucoup les conseils... quand il les donne,--avait pris M. de Rudder 
part, et lui avait dit  voix basse: Il y a une chose dont il faut que
je vous avertisse: le roi n'aime pas qu'on soit trop prs de
lui,--restez un peu en arrire.

M. de Rudder croit la chose et n'en demande pas davantage.

On arrive dans les galeries;--le roi tourne souvent la tte  droite et
 gauche pour parler  M. de Rudder,--mais c'tait M. Cayeux qui
interceptait les questions et faisait les rponses.

Il faut dire que c'tait un mange assez fatigant pour le roi, qui a la
fcheuse habitude de porter deux cravates fort serres,--dont ses
mdecins ne peuvent pas obtenir de lui qu'il affranchisse son cou.

Enfin, Sa Majest, impatiente de ne pas voir M. de Rudder, avec qui
elle voulait causer, lui cria d'un peu loin: Mais, monsieur, je vous en
prie, venez  ct de moi!

M. de Rudder obit et resta prs du roi, avec lequel il causa quelque
temps.

Ce jour-l, du reste, une fentre tomba avec fracas aux pieds du roi
pendant cette promenade.

Cette anecdote sur le roi,--M. de Rudder et M. de Cayeux,--nous amne
naturellement au Muse.--Entrons au Muse.

[GU] EXPOSITION DU LOUVRE.--Constatons d'abord une chose: c'est que les
expositions du Louvre ont singulirement l'air de ne plus amuser le
public, et que, except moi, je n'ai vu l personne qui ft un peu plus
de cent lieues pour se promener dans les galeries en renversant les
vertbres du cou d'une faon si douloureuse et si fatigante.

Je ne reparlerai pas des membres du jury, _doctores non docti_. Deux
fois dj  pareille poque les _Gupes_ se sont expliques  leur
sujet.

Je vais vous dire ce que j'ai remarqu en me promenant dans les
galeries.

D'abord un portrait de la reine;--ce portrait est fait avec soin, par M.
Winterhalter.--Je voudrais seulement savoir pourquoi les mains sont
aussi bleues,--est-ce le velours qui dteint?

_N. B._ (Phrase  refaire tout entire: d'un bout, elle est expose aux
estaminets et aux carrs de papier, et de l'autre  M. Hbert,--en
effet _d'abord la reine_ c'est le _ab Jove principium_ des Latins.--Il
est vident que j'ai la pension de mille cus.

Puis  la fin--une critique: _les mains sont bleues_--les mains de la
_reine_.--M. Lvy ne voudra peut-tre pas imprimer cela,--et, s'il
l'imprime, M. Hbert, qui me surveille, selon madame ou mademoiselle
Pauline,--peut se fcher.--J'aurai soin, pour les estaminets et les
carrs de papier, de parler de quelque bourgeoise ou bien de la
_cuisinire piquant un fricandeau_ de M. Chollet, avant de parler de S.
M. la reine Amlie.--A l'gard de M. Hbert, j'expliquerai que j'entends
parler des mains du tableau.)

Il y a dans ce mme salon carr, une grande image ainsi intitule au
livret:

M. VINCHON. 1831. _Sance royale pour l'ouverture des Chambres et la
proclamation de la Charte constitutionnelle_ (_14 juin 1814_).

       _Maison du Roi._

Qu'est-ce que la peinture historique si elle n'ose pas potiser un peu
les figures? Pourquoi donner  Louis XVIII cet air de suisse
d'glise?--pourquoi avoir prsent de face un homme d'une grosseur
extraordinaire qu'on pouvait dissimuler sans mensonge en changeant sa
position? pourquoi faire la lumire de ce blanc pteux?--la lumire se
compose de toutes les couleurs.

En voyant ce tableau, M. Villemain a dit:

--Il faudra donner cinq cents francs  l'auteur.

--Mais, a rpondu quelqu'un,--cinq cents francs! le cadre les vaut!

--Aussi est-ce en comptant le cadre, a rpondu M. Villemain.

[GU] M. Lestang-Parade a  se reprocher une _Bethsabe_ trs-dcollete,
dont la peau est couleur gorge de pigeon.

[GU] Au-dessus de la _Bethsabe_ est un petit tableau de M.
Wickemberg,--c'est un tang gel, sur lequel des enfants jouent avec un
traneau; deux autres enfants apportent des fagots;--c'est d'une vrit
charmante et d'un fini prcieux. C'est une comparaison fcheuse pour les
glaces bleu de ciel de M. Biard.--Il n'y avait pas besoin d'aller en
Laponie,--un baquet de blanchisseuse oubli dans une cour, une nuit de
dcembre, donne une glace de cette couleur.--Je ne pense pas qu'il y en
ait ailleurs.

Au-dessous d'un _Combat naval_ de M. Th. Gudin,--toujours dans le salon
carr,--sont deux tableaux, grands comme des tabatires, et qui mritent
l'attention,--un _Fumeur_, de M. Meissonnier, et surtout un _Livre et
une Perdrix_, de M. Branger.--Je ne pense pas que la peinture soit
jamais alle plus loin comme imitation.

Un monsieur, voulant savoir si c'tait peint sur toile, a donn un coup
violent de la pointe de son doigt sur le tableau. Heureusement qu'il
est peint sur bois, me disait A. L***, qui tait avec moi.--Du reste,
ajoutait-il, ce monsieur avait pris un bon moyen de satisfaire sa
curiosit,--car, si le tableau avait t sur toile, il l'aurait vu tout
de suite; son doigt aurait pass au travers.

A propos de M. Gudin, sa _Barque de pche danoise_ est un de ses
meilleurs tableaux.

Au-dessus est un tableau de M. Fragonard, ainsi nomm au livret: _Femmes
chrtiennes livres aux btes froces dans le Cirque_.

Or, il n'y a qu'une femme,--il n'y a qu'une bte, et il n'y a pas de
cirque.

La bte est un lion qui, par sa forme et sa pose, ressemble
singulirement aux lions qui servent d'enseigne  beaucoup de marchands
de vins.--La femme est renverse, et une des pattes du lion est leve,
arrondie, un peu au-dessus d'un des seins nus de la malheureuse
chrtienne. Ce sein nu fait tout  fait l'effet de la boule que la
tradition place sous la patte des _lions d'or_ et des _lions d'argent_.
M. Fragonard a senti la chose, et, pour viter l'application, pour
empcher d'appeler son tableau le _Lion d'or_, il a fait son lion brun.

[GU] _Deux taureaux appuys l'un sur l'autre dans une grande prairie._
Ce tableau est une de ces fentres que M. Brascassat ouvre de temps en
temps dans les murs du Louvre sur les prairies de Normandie. Son tableau
a une tendue immense dans un cadre de quelques pieds.

[GU] Il y a normment de femmes nues et laides, ce qui constitue la
vritable et la plus haute indcence.--Parmi celles qui ont eu le regret
de se faire peindre habilles, plusieurs ont imagin une autre
indcence; elles se sont fait peindre entires, vues de dos, sur des
siges sans dossiers, qui ne permettent de rien perdre des formes
Oudinot (crinoline--cinq ans de dure), que les femmes exagrent
singulirement depuis quelques annes.--Je prendrai, pour l'exemple le
plus frappant de ce que je dis, le portrait de S. A. I. la
grande-duchesse Hlne Paulowna, peint par M. Court, portrait dtestable
du reste, dont la guipure, parfaitement imite par des procds connus
des derniers rapins,--excite au muse une assez vive admiration.

[GU] Madame. G*** (84) est rouge;--madame G. est jaune;--mademoiselle
R. est violette;--madame *** est grosse comme un muid;--mademoiselle
de R. est orange;--Madame de ***, gris-bleu;--M. R*** est chauve,
etc. Je pense que c'est l ce que veulent faire savoir au public les
diverses personnes qui ont fait mettre leurs portraits au Louvre.

[GU] A propos de portraits,--il y a un peintre qui a fait le portrait de
sa femme; sa femme est, dit-on, jolie, et le portrait semble avoir pour
but de le cacher au public;--quelqu'un disait  l'original: Votre mari
est jaloux, c'est pour cela qu'il vous a faite si laide; ils sont tous
comme cela.--Oui-da, rpondit-elle, et  quoi cela les avance-t-il?

[GU] UN CHANOINE DE SAINT-DENIS.--Nous venons de voir M. Affre,
archevque de Paris.--M. Ollivier, ancien cur de Saint-Roch,--puis un
vque de je ne sais o;--il y a au moins quinze prlats attifs avec
une coquetterie fminine,--des recherches de parures inoues, des
raffinements d'lgance inimaginables, des dentelles qui font envie aux
femmes.

L'glise est pour le moment assez mondaine; monseigneur de Chartres fait
depuis quelque temps des feuilletons dans les journaux.

[GU] Madame la comtesse de B*** n'a pas suffisamment compt sur ses
charmes,--elle a fait mettre son cusson dans un coin du tableau.

Ah! mon bon monsieur Lvy,--laissez-moi une fois dire ce que je pense
sur cette odieuse galerie de bois.

Quel est le malheureux qui a eu l'ide d'accrocher cette hideuse baraque
au flanc d'un monument comme le Louvre? Jamais les peuples barbares
n'ont rien imagin de cette force.--Les Vandales eussent peut-tre
dtruit le Louvre, mais ils ne l'eussent pas ainsi dshonor.--Ah!
diable,--et M. Hbert...  ce que dit madame ou mademoiselle Pauline.

[GU] Prs de ce portrait blasonn est celui d'une femme vtue de
noir,--c'est une figure intressante et un tableau remarquablement
peint.--Il faut lui reprocher un fond d'un bleu dur et uniforme,--comme
le papier de tenture d'un appartement;--mais ce n'est pas,  ce qu'il
parat, si facile de faire des fonds.

Du vivant de Rubens,--une femme alla le trouver et lui dit:

--_Monsieur_ Rubens--(on l'appelait monsieur), mon fils a d'heureuses
dispositions (c'est incroyable combien ont d'heureuses dispositions les
enfants dont on est la mre): il faut absolument qu'il travaille auprs
de vous.

Rubens, qui n'en voulait  aucun prix, s'excuse sur ses occupations.

--Oh! monsieur Rubens, il ne vous fera pas perdre de temps; au
contraire, il vous aidera: il y a un tas de petites choses qu'il fera 
votre place, il vous fera vos fonds...

--Ah! parbleu, madame, s'crie Rubens, il me rendra l un vrai service,
car je ne sais pas encore les faire!

[GU]--Pardon, la grosse mre qui tes en face, serrez un peu vos gros
bras contre votre gros corps, vous me cachez trop de ce beau papier qui
sert de fond  votre portrait.

Dans l'pisode du _Combat de Trafalgar_, de M. Causs,--on remarque un
fragment de mt bris,--sur lequel quelques matelots sont debout ou
assis comme dans des fauteuils.--Je voudrais vous y voir, monsieur
Causs;--je gage que, par une mer un petit peu houleuse, vous ne vous
tenez pas sur le bateau du Havre  Honfleur comme vos matelots se
tiennent sur leur morceau de mt.--Tenez-vous la gageure?

[GU] Mademoiselle Dimier a peint son propre portrait (567), cela m'a
rappel ce que fit Phryn:--Accuse devant l'aropage,--elle se
contenta, pour toute rponse, de montrer sa gorge aux juges,--et elle
obtint son acquittement par cette plaidoirie d'un genre tout
particulier, qui n'aurait gure de succs aujourd'hui..., du moins en
audience publique.--Mademoiselle Dimier parat appeler son visage au
secours de son pinceau; ils sont agrables l'un et l'autre.

[GU] Tiens,--deux singes!

Ah! non... pardon; mille pardons.--C'est un mnage vert--dans une
fort.--Cela s'appelle portrait de M. et de madame ***; mais je serai
plus discret que le peintre, M. Defer, je ne mettrai pas les
initiales;--j'intitulerai l'objet: _Portrait du livret du salon, tenu 
la main par M***, qui est dans une fort_; c'est du reste ce que cela
reprsente.--Le livret est fort ressemblant.--J'espre que M. et
madame*** le sont moins.

[GU] M. Lafond a peint nue--une femme grosse de sept mois;--c'est laid.

[GU] Je ne sais pourquoi certains carrs de papier ne font pas plus
attention  la manire dont on peint les villes de la conqute d'Alger.
Le jury qui admet ces tableaux ne peut avoir pour but que de dgoter
les Franais de leurs possessions d'Afrique.

Selon M. Frre, Constantine est couleur chocolat  l'eau et Alger
couleur chocolat au lait.

Joignez  cela un _Combat_ de M. Guyon, et dites-moi si vous vous sentez
envie d'aller tre hros l-bas, pour qu'on vous peigne comme cela ici.

[GU] Le 4 avril 1840, dit M. Chazal dans le livret,--il se passait dans
le port de Cherbourg un de ces rares et majestueux vnements o se
rvle la puissance du gnie de l'homme: on lanait  la mer le vaisseau
le _Friedland_.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce tableau, c'est une sorte de
dressoir o sont figures les autorits de Cherbourg, et qui ressemble,
 s'y mprendre,  l'un des cts de la boutique d'un pharmacien avec
les fioles de diverses couleurs qui y sont ranges sur des tablettes.

Quelques-unes des fleurs de M. Chazal, dans le tableau qui est prs du
portrait de la reine, dans le salon carr, valent mieux que son tableau
du _Friedland_; cependant je ne les aime gure;--au reste,--je dois dire
pour consoler M. Chazal, en lui donnant le moyen de se rfugier dans un
grand mpris de mon opinion,--que la plupart des fleurs, mme des
matres en ce genre,--me paraissent un barbouillage de convention.

Il y a cependant au Salon, dans la galerie de bois, un remarquable
tableau de fleurs de madame Chantereine:--c'est  peu prs la seule fois
que j'ai vu aussi bien reproduire _l'toffe des fleurs_;--c'est un
charmant tableau et un charmant talent.

Disons encore, toujours pour consoler M. Chazal et les autres peintres
de fleurs, que j'ai quitt mes pchers et mes abricotiers en fleurs pour
venir voir leurs tableaux, et que cela me rend difficile et un peu de
mauvaise humeur.

[GU] M. Villiers a peint un boeuf bleu, sous le n 1847.

M. Raynaud a reprsent une famille se rjouissant de la convalescence
d'un homme que je dclare mort depuis six semaines;--voir le visage
dudit.

[GU] 614. _Tobie et l'Ange._--Sur le livret, on croirait que c'est une
marchande de poisson  laquelle un ange marchande sa denre.

Au bout de la galerie de pierre, en tournant pour entrer dans la galerie
de bois,--je vous recommande une trs-drle de dame jouant du tambour de
basque,--et une Cloptre de quatorze pieds.

[GU] Puisque M. Olivier, vque d'vreux et ancien cur de Saint-Roch, a
fait mettre son portrait au Muse,--c'est qu'il n'est pas ennemi de la
publicit;--nous pensons lui tre agrable en citant un mot de lui. Au
commencement de l'hiver qui finit, il avait, je ne sais  quel sujet,
fait une gageure avec un de ses vicaires:--l'enjeu tait une dinde
truffe;--le vicaire perdit, et ne montra aucun empressement pour
s'acquitter;--en vain M. Ollivier portait au pari des allusions chaque
jour plus directes;--le vicaire paraissait dcid  ne pas
comprendre.--M. Ollivier, pouss  bout, rsolut de s'expliquer
clairement et lui dit:

--Ah a! monsieur le vicaire,--je voudrais bien vous rappeler
adroitement que vous me devez une dinde truffe?

--Je le sais bien, monseigneur, dit le vicaire,--et, si je ne me suis
pas acquitt plus tt, c'est que les truffes sont de mauvaise qualit
cette anne.

--Allons donc, mon cher vicaire!--s'cria M. Ollivier, n'en croyez donc
pas un mot: c'est un bruit que les dindons font courir.

[GU] Je voudrais voir le _Passage d'Honfleur_ de M. Biard.--J'ai lu dans
tous les journaux qu'une foule compacte stationnait devant le
tableau.--Je n'aurai pas de peine  le reconnatre.--O est-ce qu'il y a
une foule compacte?--Je ne vois pas de foule compacte:--c'tait pourtant
dans les journaux.

O peut tre le tableau de M. Biard?

En attendant, voici celui de M. Decamps, la _Sortie de l'cole
turque_;--on m'a dit d'admirer cela;--eh bien! je n'admire pas;--je
souponne fort les qualits de ce tableau de consister principalement en
difficults plus ou moins vaincues, en adresse, en habilet,--toutes
choses qui peuvent intresser les peintres.--M. Decamps a beau lever les
jambes de ses petits bonshommes, il n'en est pas moins vrai qu'ils ne
sautent pas,--qu'ils ne courent pas, qu'ils ne jouent pas;--rapprochez
de cela cette si spirituelle gravure de vacarme dans l'cole que nous
avons tant vue sur les boulevards,--rappelez-vous-en la vie et la
malice, et vous comprendrez la froideur du tableau de M. Decamps,--pour
les qualits probables que j'ai mentionnes plus haut,--je suis tout 
fait incapable de les apprcier, et, si elles existent, elles n'en
existent pas moins pour cela.

C'est un argument qu'on m'oppose habituellement pour la peinture et pour
la musique.--En fait de musique, je n'ai jamais que sonn de la
trompe,--et, en dessin, je n'ai jamais fait un nez au profil.--Je
rponds que les peintres et les musiciens ne faisant pas de la peinture
et de la musique entre eux, et postulant au contraire les suffrages du
_public_, on doit attendre d'eux des ouvrages qui aient un charme qu'on
puisse prouver sans tre peintre ou musicien.--Si, pour admirer un
tableau de M. Decamps, ou la musique de M. Meyer-Beer, il me faut
travailler huit ans au Conservatoire et  l'atelier,--je ne vous cache
pas que je me priverai d'un plaisir aussi laborieux.--Heureusement que
ces messieurs ont assez souvent le bonheur de n'avoir pas besoin que
nous soyons aussi savants. Quand un ignorant comme moi leur adresse un
loge, ils n'lvent pas de rclamation.--Je ne juge que ce qui est  ma
porte,--je laisse toutes rserves pour les arcanes de l'art.

Par exemple, je demanderai  M. Decamps comment il y a tant de poussire
sur un sol aussi pierreux,--et pourquoi elle est si lourde.--Il faudrait
un escadron de cavalerie pour soulever cette poussire de plomb.

Deux grands dessins de M. Decamps, placs en face de la sortie de
l'cole, ont des parties remarquables et d'un beau style;--mais pourquoi
s'avise-t-il de faire ses chevaux d'aprs des bas-reliefs et non d'aprs
des chevaux?--Les chevaux de profil, bas sur leurs jambes,  encolure
roide des bas-reliefs, sont une impuissance;--si le sculpteur savait
leur donner de la vie, du mouvement et de la couleur, je suppose qu'il
s'en ferait un vrai plaisir. Pourquoi alors ne pas faire les lions
d'aprs les lions du blason?

[GU] M. Chevaudier est auteur d'un tableau qu'il appelle un _Ruisseau
dans la campagne de Rome_.--L'eau est bleue, les arbres sont
bleus,--l'herbe est bleue,--et l'auteur, voulant mettre un oiseau dans
un coin, a cherch un oiseau bleu et a peint un martin-pcheur un peu
plus bleu qu'il ne faut.--Le paysage est anim par une bacchante qui se
laisse aller  de singulires exagrations.

[GU] Je ne sais plus de qui est une _Niob_ vert-pomme qui pleure ses
enfants vert-choux.

[GU] Mais o est donc la foule compacte qui m'empche de voir le tableau
de M. Biard? Voici le tableau, me dit quelqu'un qui
m'accompagnait;--pour la foule, elle se compose d'un monsieur en
redingote verte qui se presse devant.

J'attends que ce monsieur se soit coul, et je me presse  mon tour
devant le _Passage du Havre  Honfleur_; c'est tout simplement une
caricature triviale.

[GU] Mais voici une chose vritablement intressante,--et qui vous
laisse longtemps pensif.--Voici un tableau inachev,--la Vierge et saint
Joseph sont endormis et l'enfant-Dieu lve ses yeux au ciel;--la tte de
la Vierge, pleine d'une anglique suavit, est seule termine.--Bouchot
est mort sans pouvoir achever son tableau;--on voit encore les lignes
faites  la craie de l'esquisse:--ce qui est fait est d'une grande
beaut.

Trois autres tableaux offrent le mme intrt et une partie des mmes
qualits.

[GU] Ceci est un tableau de M. Bidault, de l'Institut,--et l'un des
membres de ce jury d'admission; ou, si vous voulez, de ce jury de
refus--contre lequel on lve un si magnifique concert de maldictions.

Je renvoie encore mes lecteurs pour ce sujet aux volumes qui ont parl
des deux dernires expositions.

Disons seulement que deux tableaux de M. Gudin, qu'il avait oubli de
signer, ont t parfaitement refuss.

M. Bidault est, assure-t-on, l'un des plus grands _refuseurs_ du
jury;--c'est donc  lui un louable courage d'exposer ainsi son tableau
au jugement de ses victimes.

J'aurais voulu voir plus de monde devant un tableau aussi curieux.--Les
peintres refuss devraient au moins tudier, dans une contemplation
assidue de l'oeuvre de M. Bidault, quelles beauts il faut chercher,
quels dfauts il faut fuir pour mriter l'indulgence du jury. Voici le
sujet du tableau 137:--_Vue de Mycnes et d'une partie de la ville
d'Argos._

Le site que le peintre a voulu reprsenter est celui qui se trouve
indiqu dans les premiers vers de l'_Electre_ de Sophocle. Oreste, son
gouverneur et Pylade, tous trois partis de la Phocide, arrivent 
Mycnes, et le gouverneur indique  Oreste les temples et les principaux
monuments qui composent cette ville. Pendant un dialogue entre ces deux
hros, Pylade est occup  cacher dans les broussailles le vase
d'airain qui est cens renfermer les cendres d'Oreste.

Je crois devoir, de l'tude que j'ai faite du tableau en question,
pouvoir tirer une potique  l'usage des jeunes peintres. Homre n'a pas
fait ses pomes d'aprs les rgles d'Aristote,--comme il serait facile
de le dmontrer.--C'est, au contraire, Aristote qui a fait sa potique
d'aprs l'_Iliade_ et l'_Odysse_.--Voici le rsum de mon travail:

Voulez-vous peindre Mycnes?--Beaucoup croiraient travailler d'aprs
nature et suivraient tout pensifs le chemin de Mycnes.--C'est une voie
parfaitement fausse.--M. Bidault peint d'aprs des vers de Sophocle.--Il
veut reprsenter Mycnes,--il place dans son tableau la Madeleine, la
Chambre des dputs, l'Htel-Dieu,--l'glise Notre-Dame-de-Lorette et
cinq ou six bornes-fontaines.--Si Mycnes n'est pas comme cela, tant pis
pour Mycnes,--C'est elle qui a tort.

Pour l'eau,--vous croyez peut-tre devoir lui donner de la transparence
et de la limpidit?--Autre erreur, ce serait alors comme de l'eau
vritable.--Quoi de plus commun que de l'eau?--Si vous faites de l'eau
semblable  la vraie eau, j'aime mieux regarder couler l'eau de la Seine
que de regarder votre tableau.

Pour les personnages,--il est bon d'attacher quelquefois un bras 
l'oreille pour mettre un peu de varit dans les bras attachs 
l'paule, ce qui est du dernier commun. (Voir le gouverneur.)

Il est des parties du corps humain qu'on est convenu de drober aux
yeux,--et que beaucoup de peintres reprsentent cependant comme tout le
reste.--Vous comprenez, dans un personnage, vu de dos, tout ce qu'on
vite d'inconvenant en lui faisant partir les jambes du milieu des
reins. (Voir le personnage, en char, dans le fond, tranant, avec un
cheval de bois, un petit canon de cuivre comme en font les enfants.)

Vous trouverez un nouvel exemple de la varit qu'il est bon de mettre
dans les bras dans Pylade, qui cache le vase d'airain;--vous tchez sans
cesse de donner  vos personnages des bras de longueur gale,--eh bien!
cela n'est pas vrai; il y a beaucoup de gens qui ont des bras ingaux.

J'ai entendu dire,--par un mauvais plaisant, que le vase d'airain tait
une casserole de cuivre; par un autre, que Pylade cueille une citrouille
sur un olivier; ces critiques n'ont aucun sens,--attendu que le livret
dit positivement que c'est un vase _d'airain_ que Pylade cache dans des
broussailles;--si c'tait une casserole, il ne cotait pas plus  M.
Bidault de mettre au livret que c'tait une casserole;--galement, si
c'tait une citrouille, rien ne l'empchait de mettre une citrouille; il
est donc vident que c'est un vase d'airain.

Je dsire que ces quelques conseils puissent servir aux jeunes peintres.

[GU] Il y a une impression que d'autres ont d ressentir comme moi;--en
tout cas la voici:

L'autre jour, je vis ouverte la partie de la galerie, spare par un
rideau, qui ne renferme que des tableaux des matres anciens;--j'y
entrai et je sentis  l'instant mme un grand calme dans tous mes sens.

Dans les galeries que je venais de quitter,--c'tait  l'oeil une
confusion presque bruyante; la lumire, divise violemment entre les
tableaux qui se disputaient les rayons, s'parpillait en tons durs et
heurts;--il semblait qu'elle ft mise au pillage,--et que toutes ces
images, comme une peuplade d'Esquimaux, s'arrachassent les lambeaux de
lumire, les rouges et les bleus les plus froces.--C'tait un charivari
de couleurs,--un tintamarre de tons crus et hostiles.

Mais tout  coup succda une harmonie calme et paisible; il semblait
qu'on passt d'un cabaret en tumulte dans un salon de bonne compagnie.

J'y restai quelque temps pour me reposer, et je pris la fuite.

[GU] Qu'ai-je encore vu?--un turban dans une baignoire, par M.
Court,--un paysage vrai, mais un peu commun, de M. Flers;--de bien jolis
enfants de madame Boulanger;--un beau tableau par Troyon;--des marines
trs-estimables de M. Gilbert de Brest;--un gu de M. Loubon, vrai et
d'une bonne couleur;--un joli tableau de mademoiselle Colin;--beaucoup
d'nes dont quelques-uns semblent peints par eux-mmes, comme les
_Franais_ de M. Curmer;--des bonshommes en fer-blanc par M. Hesse.

[GU] J'ai dj parl, il y a un an, de cette question des sucres qui
cause aujourd'hui tant de rumeur;--je ne la mentionne aujourd'hui que
parce qu'elle me rappelle une caricature faite sous l'Empire,  l'poque
o Napolon voulait absolument du sucre de n'importe quoi.

On voyait le petit roi de Rome--faisant une grimace horrible  une
betterave qu'il tenait  la main,--sa nourrice lui disait: Mange donc,
petit, ton papa dit que c'est du sucre.

[GU] M*** est un homme conome qui se dfie des tailleurs--achte son
drap lui-mme et donne ses habits _ faon_. Dernirement, il demande
son tailleur,--qui prend mesure en tous sens et lui dclare qu'il n'y a
pas moyen de lui faire une redingote avec le coupon d'toffe qu'il a
achet. Il le chasse ignominieusement et en demande un autre.--Celui-ci
arrive, prend l'toffe et promet l'habit pour dans deux jours.

--Apportez la note.

--Volontiers.

Le troisime jour, le tailleur arrive avec l'habit, qui est bien fait et
d'une ampleur suffisante.

--Et la note?

--Ah! mon Dieu, je l'ai oublie;--je l'avais mise sur l'tabli avec mes
gants, j'ai laiss les gants et la note.

On sonne. Un domestique arrive et dit:

--C'est le fils du tailleur.

Celui-ci se trouble.

--Que veut-il? demande M. M***.

--Il demande son pre.

--Faites-le entrer.

Le tailleur s'oppose  ce qu'on fasse entrer son fils:

--Sans doute, c'est la note qu'il m'apporte.

--Eh bien! qu'il entre.

--Le tailleur se trouble de plus en plus,--surtout quand entre le gamin
orn d'une veste d'un drap tout  fait pareil  celui de la redingote.

--Que viens-tu faire, brigand?

--C'est maman qui m'a envoy  cause de la note.

--Donne et sauve-toi.

Mais, pendant ce temps, M. M*** tient l'enfant par la veste et
s'assure de l'identit du drap.

--Oh a! matre,--comment se fait-il que mon autre tailleur n'ait pas pu
me faire une redingote--quand, vous, vous m'avez fait une redingote et
une veste  votre fils.

--Monsieur,--dit le tailleur, qui a repris tout son sang-froid,--c'est
qu'il a probablement un fils plus grand que le mien.

[GU] Voici ce qu'on lit dans un journal:

Au _recto_.

Le nouveau drame de M. Alexandre Dumas, _Lorenzino_, qui a t
reprsent hier au Thtre-Franais, est une de ces _compositions
romantiques_ qui n'ont aucune chance de dure. C'est une vritable
chute, et cependant, M. Alexandre Dumas aurait recueilli tous les traits
de gnie qui caractrisent la nouvelle cole: duel, enterrement,
procession de religieuses, confession, absolution, empoisonnement,
guet-apens et assassinat.

On s'tonne  bon droit que les comdiens franais, dont le rpertoire
se compose de tant de chefs-d'oeuvre, consentent encore  jouer le
_drame romantique_, qui n'est plus maintenant qu'une vieillerie. Les
meilleurs acteurs perdent leur talent en jouant ces pices, dont le
style trivial ne peut prter qu'au ridicule et  l'ennui. Nous
reviendrons sur ce drame, si l'on prtend l'IMPOSER encore au public.

Au _verso_:

_Lorenzino_, drame nouveau de M. Alexandre Dumas, a produit le PLUS
GRAND EFFET avant-hier soir au Thtre-Franais. Ce soir, on donne la
deuxime reprsentation de ce BEL OUVRAGE. Il sera prcd des _Rivaux
d'eux-mmes_.

[GU] Il existe  Rouen--un homme appel Lebarbier--qui vend du beau
temps;--on a jusqu'ici vendu bien des choses; mais c'est, je crois, la
premire fois qu'on imagine de vendre du soleil.--Il rpand des
prospectus--dont je donne un  copier  MM. les imprimeurs.

                        PIERRE-LOUIS LEBARBIER,
                               FRANAIS,
                         DOMINATMOSPHRISATEUR,
                          DOMINATURALISATEUR,
                    _Rue aux Ours, n 32,  Rouen._

Souscription par chaque Boutique  la Foire, talagistes, Dbitants,
Aubergistes,  l'effet d'obtenir du beau temps la veille, le jour de
Fte donne par un Particulier, jour de Noce,

Cette Souscription sera paye d'avance dans les mains dudit sieur
LEBARBIER,  son domicile prcit, sauf par lui de la rendre, dans le
cas contraire.

     IL FAUT AU MOINS CINQUANTE SOUSCRIPTEURS.
      IL Y A UN DIXIME POUR LES PAUVRES.

  La veille de la Foire                         fr. 75 c.
  Le jour de la Foire                          1      
  Jours suivants                                    50
  Jour de march                                    50
  Jour de Fte donne par un Particulier, ou
    jour de Noce                              10      
  Entretien ou confrence sur une infinit
    d'objets d'intrt particulier ou public,
    par quart d'heure                               75
  Rponse et moyens crits, la page            5      

Le mme Louis Lebarbier--donne des sances de moralisation;--le
prospectus de ces sances contient une particularit que je recommande
aux _donneurs_ de concerts, etc.

En attendant la sance, les hommes sont servis d'un verre de cognac, et
les dames d'un verre de bavaroise.

[GU] M. Listz est un homme de talent;--mais lui, qui, en France, tait
devenu Franais,--qui a reu  Paris une si grande hospitalit, qui se
disait avec orgueil le frre de tous nos _grands hommes_, quels qu'ils
fussent,--devrait dmentir, dans les journaux o il fait dire tant de
choses,--le bruit qu'on rpand--qu'il chante dans des banquets, en
Allemagne, des chansons o les Franais sont traits un peu plus mal que
des chiens.

Les lecteurs des _Gupes_ savent, du reste, ce que je pense, pour ma
part, de ces chansons dites patriotiques, sur quelque air et dans
quelque pays qu'on les chante.

[GU] Un crivain a pous une Anglaise;--il y a, dans le contrat de
mariage, une clause qui dit que les enfants natront
Anglais.--Quelqu'un, prenant singulirement  la lettre--cette
formule,--disait:

--Ah a, c'est bien embarrassant d'aller comme cela faire ses enfants en
Angleterre.

--Surtout pour M***, rpondit-on, qui n'en peut faire en France.

[GU] Au dernier bal donn par madame la duchesse de M.,

--M. de B.--s'est laiss aller, aprs le souper, aux danses les plus
hasardes.--Rien, du reste, de si imminent que l'invasion dans la haute
socit, des danses bizarres,--telles que le _cancan_,--la
_bquillade_,--la _chaloupe_, etc.

[GU] On lisait dernirement dans les journaux l'horrible phrase que
voici:

NANTES, _mars_.--Prs de cent idiots ou alins non furieux vont tre,
d'ici  quelques jours, expulss de l'hospice de Saint-Jacques, _par
suite de l'insuffisance de l'allocation_ faite par le conseil gnral
pour cet exercice;--tous ces malheureux vont errer dans la ville, sans
asile et sans pain.

Je serais assez d'avis qu'on profitt de ce que l'hpital est libre pour
y renfermer ledit conseil gnral.

[GU] Plusieurs personnes m'ont crit que j'avais invent M. Dubignac; M.
Dubignac m'a fait l'honneur de venir me voir en personne:--c'est un
homme un peu g, mais parfaitement conserv.--Il a bien voulu m'offrir
quelques-uns de ses ouvrages,--en remercment, m'a-t-il dit, de la
mention quitable que j'ai faite de lui.--M. Dubignac parat dcid  ne
pas faire de visites  messieurs de l'Acadmie: je ne sais si je puis me
flatter d'avoir branl sa rsolution.--Je veux faire partager  mes
lecteurs, par quelques citations prises a et l, le plaisir que m'a
procur le prsent de M. Dubignac.

              SUR NAPOLON.

...Telle fut la faute du grand Napolon,
    Dont les nobles cendres nous ftons et respectons,
    Qui fut la source de plusieurs autres;
    Par les perfides conseils des uns et des autres;
    Mais si des grandes fautes il fit et commit,
    Que de belles actions, toutes nobles, ne fit-il aussi;
...Du grand Napolon la vraie gloire,
    Par son grand gnie et ses victoires,
    Dubignac, par reconnaissance,
    Vertu trs-rare, quoique bien aimable.
    Qui n'est pour lui que jouissance,
    De ses vers lui fait hommage,
    Pour, en 1811, l'avoir nomm,
    A Cosne, comme receveur particulier...

              AUX FEMMES.

    Charmant, aimable sexe, ah! quelle gloire pour vous en serait!
    De pouvoir obtenir des moeurs la restauration,
    La postrit vous devrait cet insigne bienfait,
    Et la socit vous doterait de sa considration.
    Ah! quel bien grand bonheur pour la postrit,
    Quel plaisir et joie pour toute socit,
    Pour pre et mre, quelle tranquillit d'me,
    Pour leurs demoiselles jolies, aimables,
    Vive la modestie, la dcence et la prudence,
    Qui de l'aimable sexe sera toujours leur dfense,
    Et tous les hommes seront honntes et respectueux
    En leur offrant leurs hommages et voeux.

             SUR L'AMOUR.

      Un amoureux...
    Dans la socit, plein de respect, affable,
    Jolies manires, trs-obligeant, aimable,
    Jouant avec got et talent de quelque instrument,
    Pour plaire  l'amie de son coeur s'vertuant.
    En particulier il lui adresse ses tendres voeux,
    En public, ses yeux sont les messagers de son coeur,
    Plein de tendres dsirs, mais trs-respectueux,
    Avec la rsolution de l'aimer de tout son coeur.

          SUR LES TUILERIES.

    Quoi de plus superbe que ces terrasses
    Qui d'un bout  l'autre, ont neuf cents toises;
        Quel plaisir si permis tait
        La nuit d'y prendre le frais.

             SUR LE PAIN.

    Le pain, c'est le premier des besoins;
    Avec le pain, on ne crve jamais de faim.

             SUR LUI-MME.

    De prtention, Dubignac aucune n'a;
    De ces concitoyens, l'estime lui suffira.

[GU] Une vieille femme est traduite en police correctionnelle sous
prvention de mendicit;--on fait une perquisition  son domicile,--on
trouve dix-huit cents francs dans sa paillasse.

Les mendiants ont pris depuis quelques annes, s'il faut en croire les
journaux, l'habitude d'avoir dix-huit cents francs dans leur paillasse.

[GU] Les journaux sont dans un abattement profond,--l'ordre de choses
actuel se consolide;--tous les arrivs tirent chacun sa PETITE
CHELLE.--C'est en vain que ceux qui voulaient monter aprs eux
s'efforcent de les retenir. Les gens arrivs maintenant--auront
probablement  passer par toutes les phases qu'ont franchies les castes
qui ont disparu en juillet 1830. Ils agissent  dcouvert;--ils avouent
par leurs actes que leur patriotisme tait de l'envie,--et que ce qu'ils
ont renvers, ils n'ont jamais voulu le dtruire, mais s'en emparer.
D'autre part, comme ceux qui les attaquent feraient juste les mmes
choses,--nous n'y perdons et nous n'y gagnons rien;--seulement il se
glisse dans les esprits une grande indiffrence politique.--Les ttes,
comme le thermomtre, ont baiss en France de dix degrs.

[GU] Voici la copie authentique d'un certificat dlivr  un domestique:

Je soussign, doyen des colonels, des chevaliers de Saint-Louis et des
gentilshommes domicilis dans l'arrondissement communal du***, lecteur
du dpartement de la Seine-Infrieure, otage et volontaire royal, ancien
commissaire de la noblesse aux tats de Bretagne et en d'autres
assembles lgalement dlibrantes, associ de plusieurs Acadmies
royales d'histoire, sciences et belles-lettres, commissaire de
l'association paternelle des chevaliers de Saint-Louis et du mrite
militaire pour le canton municipal de***, certifie que _Pierre*** m'a
toujours servi fidlement et avec zle_, en foi de tout quoi j'ai
dlivr le prsent avec apposition de l'empreinte du cachet de mes
armes.

Fait ce..., au chteau de***, commune dont feu mon pre, aussi officier
suprieur et chevalier de Saint-Louis, tait, par longue dpendance et
succession patrimoniale, seigneur paroissial et haut justicier au 4 aot
1789, et dont je suis depuis plusieurs annes doyen du conseil
municipal, n'en ayant point accept la mairie, que les rglements ne
rendaient pas compatible avec ma place de chef d'une lgion nationale
par laquelle j'ai longtemps exerc un commandement  la fois rgulier,
paternel et fraternel, supprim par les dernires ordonnances relatives
 ce corps ou  cette arme.

       Le vicomte T. de R.

[GU] En ce moment o les nouvelles routes et les tracs de chemins de
fer entranent de nombreuses expropriations,--il est assez curieux
d'entendre les dolances des propritaires dont les terrains sont
corns.

Voici quelques-uns de ces cris, partant de l'me, que j'ai recueillis:

Un propritaire auquel on prend trois pommiers parfaitement pays sur
estimation lgale:

Ah! monsieur, vous prenez ces trois-l;--mais, monsieur, il n'y a pas
de pommiers comme ceux-l pour faire _le bonheur d'une famille_. Le
cidre qu'ils donnent est parfait; je n'ai achet tout le verger que pour
ces trois pommiers.

Un autre auquel on prend sa haie--(toujours en payant):

Il peut bien prendre tout,--a m'est bien gal.--Qu'est-ce que c'est
qu'un champ qui n'a pas de haie?--j'aime mieux ne rien avoir.

Un autre auquel on achte la moiti d'un champ:

Quelle terre je vous abandonne!--l'anne dernire j'y ai rcolt des
pommes de terre grosses comme les deux poings;--dans la moiti qui me
reste, il n'y a que de la _pierraille_.

A entendre les propritaires, on croirait qu'il n'y avait de fertilit
dans le pays que prcisment sur une longueur de huit mtres et sur une
largeur de douze cents, et que tout le reste n'est que landes et
steppes.

[GU] Il s'est agit devant la chambre des requtes une question d'une
haute gravit pour le commerce de France.

On sait avec _quelle avidit_ le commerce tranger contrefait les
objets de notre fabrication, emprunte les marques, le nom des maisons
les plus renommes de France dans les diffrents genres d'industrie.

Quelques-uns de nos ngociants ont pens que le seul moyen de
neutraliser les funestes effets de cette _dloyale rivalit_ tait
d'user de reprsailles envers le commerce tranger.

C'est ainsi que la maison Gulaud, de Paris, avait vendu en France un
article recherch de parfumerie, sous l'adresse de la maison Rewland, de
Londres.

Cette dernire maison s'adressa aux tribunaux franais pour obtenir des
dommages-intrts, qui lui furent accords, par arrt de la Cour de
Paris du 30 novembre 1840.

Sur le pourvoi form contre cet arrt s'levait la question, fort
importante, de savoir si les fabricants trangers peuvent poursuivre en
France la contrefaon de leur marque ou de leur nom.

La Cour, sur la plaidoirie de Me Ledru-Rollin, au rapport de M. le
conseiller Herv, et sur les conclusions de M. l'avocat gnral
Delangle, a admis le pourvoi.

_C'est un succs pour le commerce franais._

Je trouve le succs assez joli.--Les succs de ce genre sont _prvus_
par les codes de tous les pays.




Mai 1842.

     Le roi Louis-Philippe et le jardinier de Monceaux.--Un concurrent 
     M. mile Marco de Saint-Hilaire.--Propos lgers d'une _Dame_.--M.
     de Lamartine au chteau.--M. Aim Martin et la reine d'Espagne.--Le
     sucre.--Les rues de Paris.--Les morts d'avril.--M. Boursault.--Le
     duc de Joinville.--Un costume complet.--M. Lacave-Laplagne et M.
     Royer-Collard.--Un bon livre.--Dialogue de M. d'Arlincourt.--Un
     vicaire gnral et un cur.--M. Surgis.--loge d'un tailleur.--M.
     Nodier et M. Flourens.--Les eaux.--M. Perlet.--M. Romieu et le
     _Cid_.--Un triomphe de M. de Balzac.--M. Roger de Beauvoir au
     contrle des Folies-Dramatiques.--Un bruit sur M. Hugo.--De M.
     Delecluse.--Comme quoi il est brouill avec la nature.--Un souvenir
     historique.--Opinion d'un journaliste de 1780 sur les
     fortifications de Paris.--Encore le droit de visite.--Une nouvelle
     muse.--Bvue d'une Acadmie.--Un homme qui a de l'huile 
     vendre.--Le premier mai.


On dit que le roi va vendre son jardin de Monceaux,--et qu'on y btira
un nouveau quartier;--des maisons vont remplacer les arbres sculaires,
et des rues paves les belles pelouses du jardin dirig par
Schoene.--Je ne sais pourquoi cela m'attriste:--j'y suis all
plusieurs fois dans ma premire jeunesse,--en mon avril,--comme disaient
les vieux potes,--et je me rappelle les penses et les rves que j'ai
ports dans les silencieuses alles de ce pauvre jardin;--il me semble
que ces souvenirs, ces rveries,--ces mditations--vont tre, avec les
chnes et les acacias,--dbits en rondins et en fagots, et vendus au
stre et  la voie.

J'ai prononc le nom de Schoene,--je vais vous parler un peu de
lui:--c'est un caractre remarquable,--un philosophe pratique,--un homme
simple, bon et fier;--vous le connatrez mieux par deux ou trois petites
anecdotes que par les phrases que je pourrais vous faire.

Schoene se lve le matin, revt une veste de la plus grossire toffe
qui n'a pas chang de mode depuis vingt ans,--et allume sa pipe;--cette
pipe ne s'teint que le soir lorsque Schoene s'endort.

Il travaille avec ses garons jardiniers, et rserve pour lui les
travaux les plus durs, et ceux que l'on donne d'ordinaire au plus
ignorant de ses ouvriers.

Un jour, le roi, visitant Monceaux, lui dit:

--Ah a! Schoene, quel diable de tabac fumez-vous? les serres en sont
infectes, c'est ce qui fait que la reine n'ose pas y entrer.

--C'est vrai, sire, rpondit Schoene, mais cela ne peut pas tre
autrement,--_tout le monde sait_ que les plantes de serres sont exposes
 un ennemi dangereux, qui est le puceron vert;--le seul moyen de les
carter est la fume du tabac;--or, comme j'aime que mes plantes soient
propres et non pas manges par les pucerons,--je dois faire, dans les
serres, des fumigations de tabac;--comme d'autre part j'aime beaucoup 
fumer, je fais passer cette fume par ma bouche,--les plantes ne s'en
trouvent pas plus mal, et moi je m'en trouve mieux;--si cependant Votre
Majest ne veut pas que je fume dans son domaine de Monceaux, j'irai
tous les jours fumer dehors, mais cela doublera ma dpense en tabac.

Le roi lui dit:

--Fumez o vous voudrez.

[GU] Un autre jour, un chien, ordinairement d'assez mauvais caractre,
brisa sa chane et vint auprs de la reine, dont il lcha les
souliers.--Le roi dit  Schoene:

--Votre chien est bien doux pour la reine.

--Oui, sire, rpondit le jardinier, qui est Allemand et parle assez
difficilement franais; oui, il a des dispositions  la _servilitude_.

[GU] Le roi donna l'ordre de construire un norme mange; l'architecte
choisit pour cette construction prcisment la partie du jardin o
Schoene mettait sa magnifique collection d'oeillets allemands et ses
plantes de terre de bruyre, ses rhododendrums, ses magnalia, kalmia,
azalea.

(A propos, on n'a pas encore trouv l'azalea grimpant de M. de Balzac.)

On vint dire  Schoene,--de la part du roi,--d'arracher toutes ses
plantes de terre de bruyre, de les placer ailleurs et d'en avoir le
plus grand soin.

--Dites _de ma part_ au roi, rpondit Schoene indign, que les soins
que je prendrai ne me fatigueront pas; j'arracherai tout,--et je f.....
tout par-dessus le mur, dans la rue.--Dites encore au roi--que je veux
partir et qu'il me fasse mon compte.

Depuis ce temps on n'a jamais revu  Monceaux d'oeillets ni de plantes
de terre de bruyre;--c'est une singularit que bien des promeneurs ont
sans doute remarque sans en deviner la raison.

Je ne sais si on rendit bien fidlement au roi la rponse de Schoene;
mais j'ignore si le roi rpliqua.

Toujours est-il qu' quelque temps de l le roi alla voir le mange
qu'il avait fait faire.

Schoene, qui n'tait pas consol du sort de ses plantes, aperut le
roi et se sauva d'un autre ct. Le roi s'en aperut et l'appela; mais
Schoene feignit d'tre fort occup et ne rpondit pas.--Le roi appela
une seconde fois sans plus de succs;  la troisime il appela si fort,
qu'il n'y avait pas moyen de ne pas entendre.--D'ailleurs Schoene
tait attendri de cette persvrance.--Il se retourna et dit
brusquement:

--Qu'est-ce que vous me voulez, sire?

Le roi, qui n'ignorait pas la cause de sa mauvaise humeur,--voulut
essayer de l'adoucir et lui dit:

--Ah a! qu'est-ce qu'ils m'ont fait l? On dirait une glise du temps
de Louis XIII;--ce n'est pas ce que j'avais demand.

--Si vous ne l'aviez pas ordonn, dit Schoene, on ne l'aurait pas
fait.--Votre Majest a perdu Monceaux avec cette affreuse baraque; elle
en est bien le _matre_.

(Que dirait donc Schoene, bon Dieu! s'il voyait la galerie de bois
pendue et accroche comme un garde-manger de bonne femme, contre une
galerie du Louvre?)

Cette fois cependant on causa et on se raccommoda. Lorsque
Louis-Philippe tait encore duc d'Orlans, longtemps avant les anecdotes
que je viens de vous raconter, on avait beaucoup tourment Schoene
pour qu'il portt la livre du prince;--il refusa positivement.--Quand
le duc d'Orlans fut roi de France,--un jour qu'il se promenait 
Monceaux, il dit  Schoene:

--Schoene, vous n'avez pas voulu porter la livre du duc d'Orlans,
porterez-vous celle du roi des Franais?

--Pas davantage, sire, je ne suis pas domestique, je suis
jardinier;--_vous seriez empereur_, que ce serait la mme chose:--j'aime
mieux m'en aller.

Le roi rend justice  Schoene et l'aime beaucoup;--il a dfendu qu'on
lui ft jamais aucune plainte contre son favori.

[GU] J'avertis--M. E. Marco--de Saint-Hilaire--qu'il y a dans la commune
que j'habite un pcheur qui lui fait une assez srieuse
concurrence.--Voici un _souvenir intime de l'Empire_--qu'il m'a cont
l'autre jour, et qui ne le cde en rien  ceux de l'_ancien page du
palais_:

--Eh bien, matre Vincent, lui dis-je, avons-nous quelque chose ce
matin?

--Un peu de _bouquet_, me dit-il.

--Le vendez-vous bien?

--Mais, oui;--deux sous chaque.

--C'est bien pay.

--J'en ai vendu plus cher que a.--C'tait du temps de l'empereur;--je
revenais de mon parc,--et l'empereur montait voir les phares avec toute
l'arme et plusieurs officiers.

Comme je passais prs de lui avec mes _lanets_ et mes _candelettes_ sur
une paule et une manne de bouquets sur l'autre,--quelques gnraux
s'arrtrent pour voir ce que je portais; l'empereur revint au galop
pour voir ce que regardaient ses marchaux.

--S.... n.. de D....--me dit-il,--qu'est-ce que tu portes l?

--Votre Majest,--que je lui rpondis--en tant mon chapeau,--c'est du
_bouquet_ que par le Nord ils appellent _selicoque_.

--S.... n.. de D...,--rpliqua l'empereur;--voil de beau
bouquet,--porte-le  mon htel.

Il remit son cheval au galop et alla voir les phares.

Moi, j'allai le soir  l'htel,--o l'empereur me fit donner quatre sous
pour chaque _bouquet_, avec beaucoup de viande.

[GU] Le S.... n.. de D...,--que prte matre Vincent  l'empereur,--sera
peut-tre rvoqu en doute par M. mile Marco. Je lui avouerai--que ce
pourrait bien tre un agrment qu'ajoutent volontiers au rcit les gens
de la localit.

Il y a un jardinier que je vais voir quelquefois et qui a de fort belles
plantes; dernirement,--je lui _marchandais_ un _delphinium azureum_:

--Il est fort beau,--disais-je.

--J'en avais deux pareils,--rpondit-il,--mais madame *** (je ne mets
pas le nom, qui est fort connu), madame *** est venue l'autre jour,
et m'a dit:

--Ah, sacredieu!--il faut que vous me vendiez un de vos delphiniums.

[GU] Chapelain tait, sous Louis XIV,

    Le mieux rent de tous les beaux esprits,

de mme le roi Louis-Philippe ne reconnat d'crivain moderne que M.
Casimir Delavigne.--Sa Majest pousse si loin ce ddain pour la
littrature contemporaine, que, dans un dner o se trouvait invit M.
de Lamartine _comme dput de Mcon_, le roi fit semblant d'ignorer
qu'il et jamais crit, lui parla de choses indiffrentes,--mais ne
pronona pas un mot qui et trait  la littrature ni  la posie.

[GU] On cite un mot assez singulier de la reine Christine.--Quelques-uns
disent que c'est fort spirituel; d'autres, que c'est fort naf.--M. Aim
Martin, admis  la faveur de lui tre prsent, lui offrit obligeamment
ses ouvrages: Merci, monsieur, dit-elle; je ne veux pas vous en
priver.

[GU] A propos des phares--dont je parlais tout  l'heure,--quelqu'un que
je ne nommerai pas, mais qui ne demeure pas loin de l, avait pris  la
fois un cheval et un domestique.--Il s'ensuivait que le domestique avait
un cheval, et que le cheval avait un domestique; mais lui n'avait ni
domestique ni cheval.

Un jour, le cheval et le domestique disparurent pendant quatre heures.
Au retour, le matre, fch, demanda au domestique:

--Ah a! qu'as-tu fait et d'o viens-tu?

--Monsieur, rpondit tranquillement celui-ci, cette pauvre bte... je
l'ai mene voir les phares.

[GU] Voici un rsum plus curieux qu'il n'en a l'air:

Sous le rgne de Henri IV, le sucre se vendait  l'once chez les
apothicaires. En 1700, la consommation du sucre s'leva, en France,  un
million de kilogrammes.--La population tait alors de seize millions
d'hommes.--Cela faisait pour l'anne, par personne,  peu prs deux
onces.--En 1815, on en consomma seize millions de kilogrammes.--Et, en
1841, cette consommation s'est leve  plus de cent millions de
kilogrammes.

Ceci peut donner le secret des embarras de la position actuelle.--Le
sucre n'est pas la seule friandise dont l'usage se soit ainsi
rpandu.--Tout le monde veut tre quelque chose dans l'tat, comme tout
le monde veut manger du sucre.

Il faut,  chaque priode politique, trouver moyen de multiplier les
parts de bonbons;--les anciennes grosses parts en sont fort
diminues.--Ceux qui les possdaient autrefois se contentent aujourd'hui
d'avoir de gros cornets dans lesquels il n'y a presque rien; on les a
vids pour faire de petites parts  presque tout le monde.

En effet, il n'est aujourd'hui presque personne qui n'ait, sous un titre
quelconque,--un petit morceau du sucre du
pouvoir,--dput,--lecteur,--jur,--garde national,--membre de tel ou
tel conseil,--de tel ou tel comit,--rdacteur de tel ou tel journal,
etc.

Eh bien! il y a encore des gens qui n'ont pas leur part et qui
crient,--qui demandent une rforme lectorale;--ceux qui ont les grosses
parts, tires du cornet de la puissance royale,--ont peur qu'on ne tire
de leur cornet pour faire de nouvelles petites parts:--comment faire?

On a dj us, en fait de pouvoir, de tous les expdients dont on a us
en fait de sucre pour galiser la production et la consommation;--on a
imagin des quivalents au sucre de betteraves, au sucre brut,-- la
cassonade et  la mlasse.

Mais tout le monde veut du sucre blanc;--mais tout le monde en veut
beaucoup:--les nouveaux cornets se ferment avec frnsie, le cornet
royal est vide ou peu s'en faut.

Comment faire?

[GU] J'avais remarqu dj la ngligence de l'autorit qui permet au
monsieur charg d'inscrire les noms des rues de Paris aux coins
d'icelles, de retrancher certains _de_ au bnfice probablement des
opinions politiques dudit monsieur peintre en lettres;--j'ai cit, je
crois, la _rue Rohan_, la _rue Grammont_ et quelques autres;--mais on
m'a fait observer que cette suppression, loin d'tre blmable, provenait
au contraire d'un louable sentiment d'conomie de la part des
administrateurs des deniers publics.--On sait, en effet, que ces
inscriptions se payent  tant la lettre,--et que toutes celles qu'on
peut retrancher sont un bnfice net pour l'tat.

Je m'tais expliqu de mme la dsignation d'_avenue Gabrielle_ donne 
cette alle des Champs-lyses, ddie jadis par la duchesse de Berry 
la belle Gabrielle d'Estres,--qui, certes, n'avait rien en son temps de
l'existence incorporelle des archanges.

Mais je ne peux plus appliquer la mme excuse  une transposition de
lettres sans bnfice, comme celle qu'on a fait subir sur l'arc de
l'toile au glorieux nom d'Eckmuhl,--que l'on a crit _Eckmulh_,--mais
heureusement  une hauteur inaccessible  l'oeil nu.

Mais comment expliquer surtout qu'on ait fait prsent d'une lettre 
l'historique famille de Beauvau, et que l'on ait crit place
_Beauveau_;--passe encore si l'on avait crit _Bovo_,--l'conomie
justifiait la hardiesse;--mais _Beauveau_,--cette lettre n'a rien
d'agrable et cote de l'argent.

Je soumets cette nouvelle observation comme la premire, et avec le mme
respect,  l'autorit comptente.

[GU] Le mois d'avril, qui vient de finir, a vu mourir M. le ministre des
finances Humann; M. le marchal Moncey; M. le marchal Clauzel; M. le
gnral Castex; M. le gnral Heyms; M. Bertin de Vaux, pair de France;
M. de Rigny, conseiller d'tat; M. le comte de Mesnard, premier cuyer
de la duchesse de Berry; M. Bouilly, doyen des auteurs dramatiques; M.
l'abb Boyer, directeur du sminaire Saint-Sulpice; M. Aguado, marquis
de las Marismas, M. Boursault, membre de la Convention; M. le comte de
Sesmaisons; madame la baronne Virginie de Gazan, fille de Bernardin de
Saint-Pierre; madame la comtesse de Balby; madame la marquise de
Boisgelin; madame la comtesse de Sallaberry; madame Wanlerberghe, mre
de madame Jacqueminot et grand'mre de madame Duchtel; M. de Lur
Saluces, ancien dput; M. Beaupr, ancien danseur de l'Opra; M.
Wilhem, inspecteur des coles de chant; Antonio Espartero, frre du
rgent d'Espagne, etc., etc.

Je ne cite que les personnages trs-connus.

En gnral, on ne se rend pas bien compte de la mort mme ou plutt
surtout de la sienne.--J'ai vu mourir, ces jours derniers, une pauvre
fille qui souffrait beaucoup et qui disait: _je serai bien contente_
quand a sera fini.

Je lis en mme temps,--dans le testament du roi Gstave de Sude, mort
il y a cinquante ans: Si quelque auteur veut crire des anecdotes
concernant l'histoire de mon rgne, _je le verrai avec plaisir_.

[GU] Un jour du printemps dernier, comme j'allais  Versailles djeuner
avec quelques amis, je pris place dans un waggon du chemin de
fer.--Assis  ct de moi, se trouvait un vieillard d'une belle figure
avec de longs cheveux blancs,--coiff d'une toque de velours noir et
vtu d'une douillette violette,--un domestique tait en face de nous et
tenait sur ses genoux une petite plante que mon voisin ne quittait pas
des yeux;--bientt mme, craignant quelque maladresse, il la prit et la
garda entre ses mains.

--Vous avez l, lui dis-je, un rhododendron qui n'est pas encore dans le
commerce.

--C'est vrai, me rpondit le vieillard; est-ce que vous tes jardinier?

--Un peu, lui dis-je.

Notre connaissance se trouva faite.--Nous regardmes ensemble les
cerisiers qui taient encore en fleurs sur la route. Comme nous tions
prs d'arriver, il me dit:

--J'ai de beaux rhododendrons en fleurs,--voulez-vous les venir voir?

--Volontiers, repris-je?

Je lui offris le bras pour descendre du waggon.

--Je vous remercie de votre politesse, me dit-il, mais je n'en ai pas
encore besoin.

En effet, il tait leste et dispos;--il remit le petit rhododendron au
domestique, nous prmes une sorte de fiacre dont le cocher le
connaissait sans doute, car il ne demanda pas o il fallait le
conduire.--Au bout d'un quart d'heure, on nous descendit devant une fort
jolie maison;--je dis au cocher de m'attendre, et j'entrai avec
l'inconnu dans un magnifique jardin.--Nous nous mmes alors  parcourir
de grandes et nombreuses serres remplies de plantes prcieuses et
parfaitement soignes;--chemin faisant, nous parlions de
fleurs;--quelquefois il me racontait une anecdote curieuse de la
Rvolution.--Toujours est-il qu'il vint un moment o il me dit:

--Il est tard, voulez-vous djeuner avec moi?

--Non,--rpondis-je,--car vous me rappelez en ce moment--que l'on
m'attend pour djeuner depuis plus de deux heures--et que je suis sans
doute l'homme le plus maudit du monde.

--Eh bien! me dit-il, venez me voir rue Blanche,  Paris,--nous
reparlerons des fleurs, et, puisque vous avez un jardin,--je vous ferai
quelques cadeaux;--je m'appelle Boursault.

Je le saluai et lui donnai ma carte.

--Oh bien! dit-il en la lisant, cela se trouve bien, je suis abonn aux
_Gupes_ et j'avais envie de vous connatre.

Je ne l'ai jamais revu--depuis ce temps. J'ai si peu rest en place, que
je n'ai pas trouv le moment de lui faire ma visite. Il est au nombre
des morts du mois d'avril.

[GU] Lors d'un des derniers retours du duc de Joinville,--sa soeur, la
princesse Clmentine, lui fit de vifs reproches de n'avoir pas rapport
quelque costume de femme des pays qu'il avait visits.

--J'aurais aim,--dit-elle,-- en essayer un.

--Rien n'est plus facile,--ma soeur,--rpondit le jeune prince,--car
vos reproches sont injustes, et j'ai prcisment achet le costume
_complet_ d'une reine sauvage,--qui tait  peu prs de votre taille.

--Voyons-le.

--Je vous le ferai apporter demain.

Le lendemain,--le prince arrive et dit  sa soeur:

--Je n'ai pas oubli ma promesse,--me voici!

--Et le costume?

Le duc de Joinville, sans rpondre,--tire de sa poche un collier fort
bizarre form d'un rang de graines rouges mles de morceaux de verre
bleu.

La princesse Clmentine le regarde avec attention, le trouve assez joli
malgr sa simplicit,--puis le place sur un meuble et attend.

Mais le prince s'occupe  regarder un tableau.

--Mais, Joinville, lui dit-elle,-- quoi pensez-vous?

--Pourquoi cette question, ma soeur?

--C'est parce que vous savez bien que j'attends.

--Et qu'attendez-vous?

--Le costume.

--Est-ce que je ne vous ai pas donn...

--Un collier.

--Eh bien?

--Eh bien! j'attends le reste.

--Mais il n'y a pas de reste.

--Comment?

--Je vous jure que c'est le costume complet,--et que la reine dont je
vous parle ne portait rien de plus.

[GU] M. Humann--mort, on a mis  sa place M. Lacave-Laplagne.--M.
Royer-Collard, en apprenant cette nomination,--a parodi un mot connu,
et a dit: Il n'y a rien de chang, ce n'est qu'un gascon de plus.

[GU] Je vous ai quelquefois parl de la quatrime page des
journaux,--vous savez, celle o on met tout ce qu'on veut, cette sorte
de mur o on affiche librement--et contre lequel il n'est dfendu de
dposer quoi que ce soit.--Eh bien!--le _Journal des Dbats_ a, le 10
avril dernier, admis,--en gros caractres,--une annonce dont je
n'oserais  aucun prix crire ici le premier mot. (Voir le _Journal des
Dbats_ dudit jour.)

[GU] Un autre journal a imagin une forme assez heureuse de critique
pour les ouvrages modernes.

AVIS IMPORTANT.--Au milieu de cette inondation de livres de tous
genres, dont beaucoup sont inutiles ou dangereux, il est de la dernire
importance d'en signaler un qui mrite les plus grands loges et qui
intresse au plus haut degr une immense quantit de personnes.

Les auteurs, hommes du mtier, sans aucun charlatanisme, avec une
conscience et une modestie qui _devraient faire la rgle de tous les
crivains_, enseignent dans cet ouvrage si minemment utile:

A obtenir  la fonte du suif en rame une plus grande quantit de suif
que par l'ancien procd.

En effet, qu'apprend-on dans nos romans?--lisez-en tant que vous
voudrez,--Balzac, Hugo, Dumas, madame Sand,--que saurez-vous aprs cela?
vous y brlerez quelques bougies,--mais vous n'en ferez pas mieux une
chandelle.

[GU] On lit dans un nouveau roman de M. d'Arlincourt, un roman inutile
comme nous disions tout  l'heure,--un dialogue qui rappelle celui de
l'ancien mlodrame dans ses beaux jours.

--Un meurtre!!!

--Il a t mrit!

--Un prtre!!

--Il n'en avait que l'habit.

--Lui! pas plus ministre du ciel...

--Que je ne suis religieux.

Dans ce genre de dialogue, il faut qu'il y ait eu plusieurs rptitions
et que celui qui parle le premier sache parfaitement ce que lui rpondra
son interlocuteur.

Car jamais un homme ne s'aviserait de dire: Lui! pas plus ministre du
ciel... si on ne lui a promis par les plus grands serments et sous les
plus certaines garanties d'ajouter immdiatement: Que je ne suis
religieux; sans cela la phrase serait absurde.

[GU] L'autre jour, dans un procs en adultre, deux avocats dont je
regrette de ne pas savoir le nom, ont donn un nouvel exemple de
l'audace de ces messieurs.

Il s'agissait d'un escalier et du nombre de marches dont il est
compos:--l'un l'valuait  trente et l'autre  quatre-vingt-deux.--Tous
deux ont affirm les avoir comptes.

[GU] Il existe dans la hirarchie ecclsiastique de grands abus 
l'encontre des _petits_, c'est--dire des curs et des pauvres
desservants de campagne,--de la part de messeigneurs les vques, et
surtout,--comme cela ne manque jamais,--de la part des grandeurs
subalternes, c'est--dire de M.M les vicaires gnraux;--une gupe est
spcialement charge en ce moment--de recueillir sur les tracasseries
subies par ces pauvres curs, sur ces fleurs amres de leur
vie,--quelque chose qui ressemblera moins au miel qu' l'absinthe.

En attendant mieux, voici un fait rcent--qui ne manque pas d'une
certaine bouffonnerie.

Le desservant d'une pauvre commune qui ressort de l'archevch de
Rouen--s'est vu brusquement suspendu de ses fonctions,--sans qu'on lui
en ft connatre la cause.

Les interprtations n'ont pas manqu,--et naturellement on n'a examin
les versions diverses que strictement le temps ncessaire pour adopter
exclusivement les plus fcheuses,--en quoi les gens se sont montrs fort
ignorants de la discipline ecclsiastique.

Car ce n'est pas l'oubli des devoirs ni des serments que l'glise punit
le plus svrement dans ses ministres, c'est l'indiscipline,--tout autre
pch, quelque gros qu'il soit,--n'est qu'un pch vniel.

Les commandements de Dieu passent aprs les ordres de l'glise.

Il n'y a rien dans ce que je dis ici qui ait la moindre
exagration;--ceux qui ont lu les _Gupes_ depuis bientt trois ans,--et
mes autres crits depuis douze ans, savent que je n'ai jamais ml ma
voix aux criailleries si  la mode contre les prtres.

Notre desservant donc, lass de voir son malheur aggrav de toutes
sortes d'interprtations peu bienveillantes, s'est avis de demander 
l'archevch une sorte de certificat de _bonnes vie et moeurs_;--il a
paru dsagrable et embarrassant aux vicaires de monseigneur de Croy
d'avoir  donner un certificat favorable;--ils n'ont pas rpondu;--le
cur a insist pour que son certificat lui ft envoy ou pour qu'on lui
_accordt_ un refus motiv.

Enfin on s'est dcid, et voil ce qu'il a reu.

     Nous, soussign, prtre vicaire gnral de S. A. E. le cardinal
     prince de Croy, archevque de Rouen, certifions que M*** a
     exerc pendant  peu prs l'espace de douze ans les fonctions du
     ministre ecclsiastique en diffrents endroits et en diffrentes
     qualits, et que, pendant ce temps, il n'a jamais t _accus_ de
     mauvaises moeurs, ni connu pour avoir une conduite scandaleuse;
     le prsent certificat lui a t accord conforme  sa demande--pour
     lui servir et valoir ce que de droit.

     Rouen..... 1842.

       Sign SURGIS, vic. gnr.

Le desservant tait aprs cette lettre plus blanc que neige,--il n'avait
pas mme t _accus_; c'tait la vertu pousse au degr que Csar
exigeait de sa femme.

Mais le malheureux cur, innocent aux yeux du monde, devenait par cela
mme coupable aux yeux de ses suprieurs--qui considrent comme une
rbellion ouverte son audace de demander un certificat d'innocence
prcisment au moment o on le punissait;--aussi M. Surgis, le mme
vicaire gnral, joignit-il au certificat la lettre que voici:

     Monsieur, le temps jusqu' ce moment m'a _ peu prs_ manqu pour
     vous envoyer la pice que vous avez demande  S. A. E.; j'prouve
     aussi quelque embarras, ne sachant trop comment formuler le
     certificat objet de vos dsirs. Enfin, je vous l'envoie aujourd'hui
     et je souhaite qu'il remplisse vos vues.

Je suppose que votre dpart devant avoir lieu incessamment, et ne
     vous comptant plus vous-mme comme faisant partie du clerg du
     diocse de Rouen, vous avez dj cess toute espce de fonctions
     ecclsiastiques, _mme de clbrer les saints mystres. Vous
     sentez_ qu'un _certificat aussi extraordinaire_ que celui que vous
     sollicitez _vous tant accord_, S. A. E. ne peut plus que _vous
     plaindre_ et vous regarder comme tranger au sacerdoce,--et vous ne
     pouvez plus dsormais dire la messe dans son diocse.--Vous
     trouverez ci-inclus le certificat, comme j'ai cru devoir le faire
     pour suivre vos intentions.

Recevez l'assurance, etc.

       _Sign_ SURGIS.

Ces deux pices sont authentiques,--je les tiens dans les mains et je
les copie.

M. le vicaire gnral Surgis me permettra de trouver sa lettre beaucoup
plus _extraordinaire_ que le certificat qui lui cause tant d'tonnement.

En effet, quel est ce certificat aprs lequel celui qui l'obtient ne
peut plus dire la messe--ni faire partie du clerg du diocse,--et cela
d'une manire si vidente, que M. Surgis ne croit pas avoir  en donner
de raison,--qu'il se contente de dire: _Vous sentez_ que vous devenez
par ce certificat tranger au sacerdoce?

Tout ce certificat est incompatible avec la prtrise; ce certificat est
un certificat de vie honnte et de moeurs dcentes.

Savez-vous, monsieur le vicaire gnral, qu'on pourrait tirer de l de
singulires consquences pour le clerg;--car enfin, monsieur Surgis,
vous ne pouvez chapper  ce raisonnement: si ce prtre auquel on
_accorde_ ce _certificat extraordinaire_ (un certificat de bonne vie et
de bonnes moeurs), par cela mme devient _tranger au sacerdoce, ne
peut plus clbrer les saints mystres_ (c'est tout simplement une
excommunication), les qualits ncessaires et habituelles pour faire
partie du clerg sont les contraires de celles (nonces en cet
_extraordinaire_ certificat) et qui entranent _ncessairement_ et
videmment l'exclusion, l'anathme et l'excommunication.

[GU] Pendant le carme, les glises de Paris taient curieuses 
observer;--les jours o un prdicateur plus ou moins clbre devait
travailler, on disposait les places comme au thtre.--On se rappelle,
du reste, la fameuse annonce: M. LACORDAIRE PRCHERA EN COSTUME DE
DOMINICAN. Il y avait des places o on voyait et o on
entendait,--d'autres o on entendait sans voir,--d'autres o on voyait
sans entendre,--enfin un quatrime ordre de places o on ne voyait ni
n'entendait absolument rien;--pour faire le service de ces diverses
places, il y avait des contrleurs, des ouvreuses, etc., qui faisaient
valoir les meilleures.

[GU] Les lois sont faites par des avocats;--on ne le saurait pas, qu'on
s'en douterait  la faon dont ils se sont mnags: ils se sont bien
gards de se placer dans la catgorie des patents, dans laquelle ils
ont rang les mdecins;--on serait probablement embarrass d'en trouver
une bonne raison. Le mdecin, avant d'obtenir son diplme, a  faire
des tudes bien plus chres, bien plus dangereuses, il gagne beaucoup
moins,--et n'a d'avenir que dans ses conomies;--l'avocat, au contraire,
n'est en rapport qu'avec des gens qui ont quelque chose; d'ailleurs ils
se sont prudemment interdit tout recours judiciaire pour leurs
honoraires, pour avoir un prtexte honnte de se faire payer d'avance.
Quand ils vieillissent ils se transforment en ce qu'ils veulent,
magistrats,--dputs,--que sais-je? ils ne payent pas patente.

[GU] Un pauvre malade demande son admission dans un hpital,--on lui
dit: Prsentez-vous au bureau central, parvis Notre-Dame. Comme il ne
peut pas marcher, il prend une voiture. Arriv, il attend deux heures,
quelquefois quatre heures, son tour de visite,--bien heureux lorsque
l'encombrement de la salle d'attente--ne le force pas de se tenir debout
sur la place, expos aux injures du temps.

Enfin son tour arrive, et le mdecin lui dit qu'il n'y a pas de place ou
qu'il n'est pas assez malade,--ou bien encore, ce qui vous paratra plus
singulier, qu'il est trop malade.

En effet, les affections chroniques sont exclues des hpitaux:--qu'un
pauvre phthisique se prsente, aucun hpital ne s'ouvrira pour lui;--le
malade refus prend une seconde voiture et rentre dans son triste logis,
plus malade, plus pauvre et surtout plus dcourag.

Pendant ce temps-l, vingt socits--mangent, boivent, parlent, parlent
surtout, car c'est la manie de ce temps-ci,--tout cela sous prtexte de
philanthropie.

[GU] Les journaux les plus _indpendants_,--_je n'en excepte pas un_, ne
se font aucun scrupule de se rendre complices des mensonges et du
charlatanisme de tous les marchands de n'importe quoi,--complicit
honteuse, puisqu'elle se fait en partageant les bnfices de ces
industriels.--Un de ces journaux, oblig de faire l'loge d'un tailleur,
n'a trouv  dire sur son compte que ceci: Ses redingotes sont _plus
que jamais_  deux rangs de boutons.

[GU] Voici une pigramme chappe  M. Nodier.

Comme il se trouvait l'autre jour avec M. Flourens, son collgue 
l'Acadmie,--il lui dit:

--Ah a! M. de Balzac se prsente.

--Je ne crois pas, rpondit M. Flourens; il n'a pas fait de visites.

--Pardon, il est venu me voir.

--Moi, je ne l'ai pas vu.

--C'est que peut-tre il ne vous croit pas de l'Acadmie.

[GU] Au moment de la saison des bains, il me revient  l'esprit une
anecdote assez difiante  ce sujet.

L'acteur Perlet tait triste et malade;--quelques personnes lui
conseillrent les eaux d'Enghien. Perlet alla trouver le docteur
Bouland, mdecin des eaux, et lui exposa piteusement sa situation en lui
demandant _franchement_ son avis.

--Croyez-vous, lui dit-il, que vos eaux me donneront un peu
d'embonpoint?

--Certainement, monsieur, certainement;--baignez-vous, et vous
engraisserez.

Perlet se baigne, se baigne, et n'engraisse pas; il se plaint au
docteur.

--Oh! mais, monsieur Perlet, il faut de la persvrance, il faut un peu
de temps;--baignez-vous, monsieur, baignez-vous, et vous engraisserez.

Mais un jour que, conformment aux conseils du docteur Bouland, Perlet
tait dans sa baignoire,--il entend parler dans le cabinet voisin et
reconnat la voix du docteur.

--Certainement, monsieur, disait le docteur.

--Mais, rpondait l'interlocuteur,--j'ai beau me baigner, je ne maigris
pas.--Je crois que je suis plus norme encore qu' mon arrive.

--Ah! mais, monsieur, il faut de la persvrance, il faut du
temps;--baignez-vous, et vous maigrirez.

Perlet se leva effray, jeta un regard sur lui-mme.--Il lui sembla
qu'il tait maigri.--Il se prcipita hors de son bain, et s'enfuit.

[GU] Un ancien administr de M. Romieu est venu le voir un de ces
jours,--et il lui racontait ce qu'il avait vu  Paris.

--A propos, dit-il, j'ai t au Thtre-Franais.

--Et qu'avez-vous vu?

--Ma foi, une fort belle pice;--a peut bien durer de cinq quarts
d'heure  une heure et demie.

--Mais quelle pice?

--Je vous dis... une trs-belle pice, mais je ne sais plus le
nom;--tout ce que je peux vous dire, c'est que mademoiselle Rachel _en_
joue.

--Qu'est-ce qu'on dit dans cette pice?

--Je ne sais pas trop... je me rappelle seulement qu'il y a un vieux, au
commencement,  qui on donne un soufflet.

--Ah! c'est le _Cid_.

--Oui, a peut bien tre a... comment dites-vous? le _Cid_!--Pardon,
avez-vous un morceau de papier, que j'crive a.--C--i--d--le
_Cid_,--c'est bien a.

[GU] L'diteur d'une srie d'ouvrages, sur divers sujets, a publi dans
les journaux une annonce dans laquelle il proclame et les titres des
ouvrages qu'il met en vente, et les noms des auteurs qui les ont
composs;--ces noms sont au nombre de vingt ou vingt-cinq, et tous,
moins un, sont crits sans le M. dont on se sert pour les simples
hommes.--Paul de Kock, Maurice Alhoy, Deyeux, Marco Saint
Hilaire,--_monsieur_ de Balzac,--etc.

M. de Balzac est, du reste, accoutum  de pareilles distinctions.--Je
me rappelle qu'il y a une huitaine d'annes l'diteur Werdet, avec
lequel je me trouvais en relations,--m'annona que M. de Balzac lui
faisait l'honneur de dner chez lui,--et voulut bien m'inviter  prendre
ma part du festin et du spectacle de ce clbre crivain;--j'acceptai
volontiers, et je trouvai l, en outre, Jules Sandeau et Michel Masson,
qui taient de mes amis, et M. Paul de Kock, que je ne connaissais pas
plus que je ne connaissais alors l'auteur de la _Vieille fille_ et
d'_Eugnie Grandet_.

On tait tous sur des chaises.--M. de Balzac seul, faute d'un trne, que
probablement M. Werdet ne possdait pas dans son mobilier, tait assis
sur un fauteuil lev--et mangeait dans un couvert de vermeil,--tandis
que les autres n'avaient que des couverts d'argent. M. de Balzac ne
manifesta ni le moindre tonnement ni le moindre embarras.

[GU] On lit dans le _Moniteur_:

Dans le mois dernier, le ministre de la marine a allou aux auteurs de
DIVERS _actes de sauvetage_ des _gratifications_, montant en totalit 
DEUX CENT QUARANTE FRANCS.

Je l'ai dj remarqu,--les hommes n'ont de respect, de vnration, que
pour ceux qui leur font du mal.--Une croix d'honneur, je parle de celles
qui sont bien gagnes, est le prix de quelques ttes fendues;--on
accorde  celui qui en est porteur toutes sortes d'honneurs et de
considration,--au contraire, celui qui sauve la vie d'un homme au pril
de la sienne est trait avec un remarquable ddain.--On appelle son
action--acte de _sauvetage_.--Cette formule s'applique galement  celui
qui repche des barriques ou des morceaux de bois,--au courant de l'eau.

_Gratification_ est le terme dont on use  l'gard des expditionnaires
des bureaux dont on veut rcompenser l'criture propre et soigne; du
reste, il en a toujours t ainsi.

Sous Louis XVI,--le pilote Boussard, de Dieppe, sauva seul huit hommes
sur dix, qui prissaient sur un btiment naufrag.--On lui donna une
pension de trois cents francs.

[GU] Il a t arrt  l'Acadmie qu'on inviterait les acadmiciens  se
rendre aux sances en costume.--Il y a bien longtemps que les _Gupes_
ont provoqu cette mesure;--il est douteux qu'elles obtiennent le mme
succs auprs des dputs.

[GU] Il y a  Paris, sur le boulevard, un petit thtre qui fait
d'excellentes affaires, sous la direction de M. Mourier: c'est le
thtre des Folies-Dramatiques.--Voici une conomie que l'on n'aurait
pas imagine.--Les contrleurs qui reoivent les billets au commencement
du spectacle sont des acteurs dont la prsence est ncessaire ensuite
sur ce thtre.

L'autre jour,--M. Roger de Beauvoir--s'avisa de se prsenter vers neuf
heures;--il prit un billet au bureau et se prsenta au contrle, o il
ne trouva qu'un norme chien qui voulut le manger.

[GU] Le vieux prince T***, us, contrefait, et ayant l'air d'tre
tomb sur la tte d'un troisime tage,--se promenait  pieds dans les
Champs-lyses, pniblement soutenu par un domestique;--il rencontra un
de ses amis qui lui dit:

--Eh bien! que faites-vous de G***?

(Madame G*** est une matresse fort connue du prince en question.)

--Ma foi, mon cher, rpond le prince en toussant,--son rgne est pass,
le coeur n'y est plus pour rien, il n'y a plus entre nous que l'amour
physique.

[GU] On a essay dernirement de rpandre le bruit que M. Victor Hugo
avait prouv une attaque de folie.--Ce n'est pas la premire dition de
cette plaisanterie.

On se rappelle encore le bruit qui avait eu lieu  la premire
reprsentation du _Roi s'amuse_: on chanta la _Marseillaise_,--on hurla
le _Chant du Dpart_, on demanda deux ou trois ttes et plusieurs
perruques.--Le lendemain, la pice fut _dfendue_.--M. Hugo fit un
procs, et, dans le cours de ce procs, fut peu bienveillant pour M.
d'Argout, qui n'a laiss au ministre d'autre souvenir que celui de son
nez plus qu'humain, ce dont M. d'Argout conserve encore un vif
ressentiment.

Plus tard, on reprsenta _Lucrce Borgia_.--Le lendemain de la
reprsentation, un grand nombre d'amis de M. Hugo vinrent le fliciter
de son succs.--Au nombre des visiteurs tait un jeune pote,--fils d'un
imprimeur et compositeur dans l'imprimerie de son pre;--ledit pre, qui
est mort aujourd'hui, imprimait un journal ayant pour titre: le
_Tlgraphe des dpartements_.

Aprs tre rest une heure chez M. Hugo, le jeune homme le quitta pour
aller _composer_ le journal;--il se met  l'ouvrage; mais quel est son
tonnement lorsque, dans la part de manuscrit qui lui est chue, il voit
cette phrase:

M. Victor Hugo vient d'tre attaqu d'une folie furieuse; sa famille a
d le faire transporter  Charenton.

Il laissa cette phrase sans la composer, et chargea le prote de
l'avertir quand M. ***, rdacteur du journal et secrtaire de M.
d'Argout, viendrait ce qu'on appelle corriger les preuves.

En effet, ce monsieur arrive, il va le trouver et lui dit qu'il n'avait
pas compos la phrase parce que le renseignement tait faux, qu'il
quittait M. Hugo  l'instant mme, etc., etc.

M. *** lui rpondit qu'il et  garder ses avis pour quand on les lui
demanderait, qu'il s'occupt de son ouvrage, et et la bont de ne pas
se mler du reste.

Le jeune homme s'y refuse et va trouver son pre.

Le pre rpond majestueusement que cela ne le regarde pas; que, s'il lui
fallait s'assurer de la vrit de ce que les journaux lui donnaient 
imprimer, le papier sortirait souvent de chez lui plus blanc qu'il n'y
tait entr.

Enfin la nouvelle fut insre et copie les jours suivants par tous les
journaux de dpartements.

Je l'ai dj fait remarquer,--si on vous dit: L'picier du coin a battu
sa femme, vous direz: En tes-vous bien sr? Mais si l'on vous dit
qu'un homme clbre par son talent est devenu enrag et a mordu trois
personnes, vous dites: _Il parat_ que le grand pote un tel a mang
beaucoup de monde dans un accs d'hydrophobie.--Il est si doux pour les
envieux de rabaisser par quelque ct celui qui s'lve au-dessus
d'eux,--qu'ils ne s'avisent jamais de prendre la moindre information: la
chose n'aurait qu' ne pas tre vraie!

[GU] L'autre jour il me tomba sous les yeux un article de M. Delecluse,
qui est charg dans le _Journal des Dbats_ de la critique d'art.

Je parcourus cet article et je vis avec chagrin que je ne me trouvais
d'accord presque en rien dans mes jugements sur le Salon de cette anne
avec le rvrend M. Delecluse.

L'article commenait par un grand loge de M. Bidault, dont je vous ai
signal le tableau  propos de l'exposition de peinture,--et par une
attaque violente contre la nature.

En effet, selon M. Delecluse, le plus grand tort des paysagistes, c'est
de s'_asservir_  l'imitation _servile_ de la nature;--ceux qui font le
contraire et qui ne se _proccupent_ pas trop de ladite nature ont, aux
yeux de M. Delecluse, par cela mme un _avantage unique_ et _un mrite
inestimable_.

En effet--et je suis honteux de mon erreur,--il n'y a pas trop de ddain
possible pour ces peintures timides et sans gnie--qui s'asservissent
ainsi  l'imitation de la nature au lieu de lutter avec elle, et
d'inventer un autre soleil.--M. Delecluse n'est pas content de la
nature: je ne sais s'il a  se plaindre d'elle, je n'ai jamais vu cet
crivain;--toujours est-il qu'il veut qu'on lui fasse mieux que cela.

[GU] Parlez-moi de M. Bidault-- la bonne heure--et de M. Victor Bertin,
et de M. douard Bertin, et de M. Aligny.--Voil des hommes! Croyez-vous
qu'ils s'amusent  copier servilement un arbre--un de ces mauvais vieux
arbres communs comme la nature, cette vieille radoteuse, en met
partout?--Regardez les paysages de ces messieurs,--je veux mourir si
j'ai jamais vu d'arbres comme les leurs--et les montagnes--et les
hommes--et les chevaux--et la lumire,--voil qui n'est pas copi
servilement!--voil qui est une cration!--voil qui n'appartient qu'
ces grands peintres! voil o la nature n'a rien  rclamer!--Vous ne
verrez pas l de ces chevaux vivants, souples, bondissant dans les
prairies--de ces chevaux comme on en voit partout.--Fi donc!

Vous ne verrez pas des hommes ayant les bras attachs aux paules--et la
tte sur le cou.--C'est trop commun.

Vous ne verrez pas l de ces arbres qui balancent dans l'air leurs beaux
panaches pleins d'oiseaux, pleins de chants et pleins d'amours--allons
donc!--on ne voit que a au mois de mai.

Vous ne verrez pas dans les tableaux de ces grands peintres selon le
coeur de M. Delecluse cette lumire commune qui donne aux objets leurs
couleurs diverses--fi donc! la lumire de M. Bidault est grise;--celle
de M. E. Bertin est brune, chacun a la sienne.

Parlez-moi donc auprs de cela de rapins comme Brascassat, qui vous fait
honteusement de l'herbe qu'un mouton viendrait brouter, et des moutons
sur lesquels se jetterait un loup.

Parlez-moi de malheureux comme M. Wickemberg qui vous fait de la glace
devant laquelle on a froid--et de vrais enfants comme vous en avez vu
sur la place du Louvre avant d'entrer.

Et ce pauvre M. Branger avec son livre et sa perdrix,--quelle
misrable et servile imitation de la nature!--c'est  s'y mprendre;--et
cet autre,--j'ose  peine le nommer, Meissonnier--avec son fumeur!
Comment le jury admet-il de semblables choses au Salon?

[GU] Le jury se montre cependant tous les ans bien digne de comprendre
et d'appliquer la thorie de M. Delecluse, belle et ravissante thorie!
En effet, qu'est-ce que l'imitation de la nature dans le paysage?--c'est
aussi mprisable que la ressemblance dans un portrait.

Ah! monsieur Delecluse,--vous venez de publier un roman qui s'appelle
_Olympia_,--vite qu'on m'envoie _Olympia_,--que je lise _Olympia_!
j'espre bien ne pas trouver l de ces serviles imitations de la
nature,--de ces communes tudes du coeur humain;--au nom du ciel, que
l'on m'envoie bien vite _Olympia_!

[GU] M. R*** vient, dit-on, de faire un riche hritage; sur ce, il a
invit un certain nombre de ses anciens amis  un dner au _Rocher de
Cancale_.--Le choix du lieu,--la renomme gastronomique de l'amphitryon,
sa nouvelle position financire,--tout avait allch les amis;--mais
quel ne fut pas leur triste tonnement quand ils virent que le festin se
composait d'une soupe  l'oignon,--de veau aux carottes! Les figures se
sont allonges,--et mme,  un des bouts de la table, un des amis
dsappoints se mit  dire: R*** a pass la premire moiti de sa
vie  cacher sa misre; il va passer la seconde moiti  cacher sa
fortune.--Heureusement que le vin de Champagne, qui fut servi 
profusion, vint gayer la fin du dner.

[GU] Quand on lit l'histoire avec un peu d'attention, on voit qu'elle se
compose en gnral d'vnements imprvus et impossibles,--que le plus
hardi romancier n'oserait admettre dans ses livres.

S. M. Louis-Philippe est aujourd'hui roi des Franais;--voici une petite
anecdote que je trouve dans un bouquin de 1780, et qui constate  quel
point cela paraissait impossible alors: M. le duc de Chartres[D] tant
all, suivant l'usage, prendre les ordres du roi[E] au sujet de son
intention d'instituer gouverneur de ses enfants[F] madame la comtesse
de Genlis,--Sa Majest a fait un moment de rflexion, puis a dit: J'ai
un dauphin[G]; Madame[H] pourrait tre grosse.--Le comte d'Artois[I] a
plusieurs princes[J], vous pouvez faire ce que vous voudrez.

[GU] Voici, dans le mme bouquin,--des phrases assez singulires:

Les Parisiens, qui devraient s'indigner de se voir insensiblement
constitus prisonniers et renverser cette muraille extravagante, ne font
qu'en rire; elle leur sert de spectacle et de but de promenade; ils
s'amusent  la voir crotre par degrs.

Remarquez qu'il ne s'agit ni des forts, ni de l'enceinte continue,--on
veut parler de la muraille et des barrires de Paris, construites en
1780.

[GU] Le droit de visite, dont abuse si trangement l'Angleterre et que
tolre plus trangement encore le gouvernement franais,--est une
question plus srieuse qu'on ne pense.

J'ai t le premier  attaquer par le ridicule--les besoins que les
journaux prtaient au peuple,--la rforme lectorale,--et autres marrons
qu'on voulait lui faire tirer du feu;--mais ici ce n'est plus le cas de
plaisanter:--le peuple franais est orgueilleux,--cet orgueil est un
arbre dont sortent deux branches:--l'une produit les vaudevilles,--o il
coute et applaudit avec fureur l'loge de sa propre bravoure;--elle
produit le rappel  l'ordre d'un dput qui ose dire  la Chambre que
les Franais ont quelquefois t vaincus.

Mais l'autre donne pour fruits les traits d'hrosme et de dvouement
des guerres de la Rvolution et de l'Empire,--et les belles actions
qu'on a admires dans les rcentes campagnes d'Afrique.

C'est un arbre qu'il faut laisser debout.

Il ne faut pas attaquer les Franais dans leur vanit.

Jusqu'au fond des boutiques et des campagnes, on voit des piciers et
des paysans humilis, tristes, furieux,--des affaires du _Marabout_ et
de la _Sngambie_.

L'opposition au recensement tait une sottise,--c'tait du bruit pour du
bruit;--mais dans l'affaire du droit de visite, l'orgueil national est
bless,--car, il faut le redire, c'est une lchet.

[GU] Je dnonce  l'admiration des contemporains une nouvelle femme de
lettres, mademoiselle Godin. Cette muse annonce  la fois une ptre en
vers et du chocolat.--On trouve les deux objets  la mme
adresse.--L'ptre se vend  la livre, et le chocolat au
cent.--Peut-tre, cependant, est-ce le chocolat qui se vend  la
livre.--Du reste, voici l'annonce telle qu'elle est faite:

Demoiselle GODIN, rue..... CORRESPONDANCE AMOUREUSE, en vers, d'un
Pcheur picard avec une cuisinire de la rue Saint-Honor; 25 c. Par la
poste, 30 c.; le cent 15 fr.--CHOCOLAT fin, 1 fr.; surfin, 2 fr. 40 c.;
Caraque, 3 fr.; pralin, le plus exquis des bonbons, 4 fr.

[GU] Une acadmie propose un prix pour la destruction de la pyrale,
insecte qui attaque la vigne, au vigneron qui aura dcouvert le meilleur
moyen.

Or, quel est ce prix? Un ouvrage du savant M. Audoin sur la pyrale.

Si l'ouvrage est bon, pourquoi mettre au concours des moyens prfrables
 ceux qu'il indique?

Si l'on a besoin d'autres moyens, si ceux donns par M. Audoin sont
insuffisants--que sera-ce pour le vigneron qu'un prix consistant en un
ouvrage infrieur  celui qu'on demande de lui sur le mme sujet?

Est-ce que par hasard cela ne serait pas absurde?

[GU] Voici un exemple frappant des excs auxquels peut se porter un
homme qui a de l'huile  vendre.--La plupart des journaux ont reproduit
(un franc la ligne) l'annonce que voici.

L'homme qui a de l'huile  vendre commence par des conseils svres et
d'amers reproches au gouvernement de son pays. Il met son huile dans
l'opposition; je copie textuellement:

La tolrance du gouvernement, qui aprs avoir reconnu que la religion
catholique tait celle de la majorit des Franais, et qui nanmoins par
son indiffrence et surtout par son exemple, en faisant travailler aux
difices publics les dimanches et les ftes solennelles de l'anne, est
cause que cette interdiction est sur ce point gnralement transgresse;
cette infraction au troisime commandement de Dieu, loin d'branler nos
croyances, les raffermit plus que jamais. Comme il ne suffit pas de
rendre  Csar ce qui appartient  Csar, et qu'il faut aussi rendre 
Dieu ce qui est  Dieu, nous sommes fier de rsister  un entranement
qui n'est imit par aucun autre gouvernement, attendu qu'ils savent tous
trs-bien que, quand Dieu n'a plus d'empire sur les hommes, les
gouvernements n'ont plus d'action sur les esprits.

Pour nous, ajoute l'homme qui a de l'huile  vendre, consquent avec
nos croyances, fidle  la ligne que nos pres nous ont trace, nous
nous interdisons toute oeuvre servile le dimanche.

Nous sommes rest stationnaire malgr l'entranement des sicles.

L'homme qui a de l'huile  vendre se jette dans d'amers regrets du
pass. Les usages du bon vieux temps, dit-il, taient en harmonie avec
les usages de nos pres, qui, plus sages que nous, apportaient dans
leurs relations, intimes ou commerciales, une franchise et une urbanit,
qui malheureusement se sont loignes de nos moeurs.--Mais le got
ancien reprend dans les objets matriels, dans les ameublements, les
constructions et les difices publics.

L'homme qui a de l'huile  vendre--entrevoit de flatteuses esprances
pour l'avenir de sa patrie. Les nobles et antiques usages du bon vieux
temps renatront aussi dans la morale publique;--et dj ne voyez-vous
pas un retour aux moeurs de nos pres dans la direction d'un
tablissement o, tout en s'abstenant scrupuleusement de travailler le
dimanche,--la vieille loyaut, les croyances religieuses et les
principes de son fondateur forment une puissante garantie, et lui font
un commandement de ne livrer aux consommateurs en huile  manger que
celles provenant uniquement de l'olivier!

Voil l'huile annonce!--Cela se fait un peu plus attendre que le chapon
de Petit-Jean;--mais nous n'y perdons pas;--certes, il est un des hros
de comdie auquel Molire n'aurait pas prt un meilleur langage, si
Tartufe avait eu de l'huile  vendre.

[GU] Je suis sr que M. Ayms se consolera de cette remarque innocente,
en songeant que les _Gupes_ lui font en mme temps une annonce,--et une
annonce qui ne lui cote rien.

       1er mai.

[GU] Comme il fait beau dans la campagne!--Les pommiers sont couverts de
leurs fleurs blanches et roses;--les fauvettes chantent dans les
feuilles,--les insectes bourdonnent dans les fleurs.--Comment dire tout
ce qui s'panouit,--tout ce qui chante dans le coeur?--Le soir, les
yeux quittent la terre et les fleurs,--et contemplent le ciel et les
toiles;--mais les campagnes sont dsertes;--il y a fte  la ville;
c'est la fte du roi;--et le peuple se soucie bien des toiles et des
parfums du soir quand il peut voir des lampions et respirer l'odeur du
suif.

FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIERES


1841

JUILLET.--A Victor Hugo.--Le rossignol et les
oies.--1.--40.--450.--33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et
la poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de
la prtendue gaiet franaise.--La queue de la pole.--Un
trait d'esprit du prfet de police.--Les chiens enrags.--Les
journaux.--Renseignement utile aux gens d'Avignon.--O est le tableau
de M. Gudin.--M. Quenson dnonc.--A monseigneur l'archevque de
Paris.--Mots nouveaux.--Victoria  Rachel.--Les esclaves et les
domestiques.--L'Opra.--Le Cirque-Olympique.--Le duc d'Orlans.--Le
marchal Soult.--Nouvelles frontires de la France.--Les vivants et les
morts.--M. de Lamartine.--La postrit.--M. Hello accus de meurtre.--La
Fte-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les vautours.--M.
Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pags.--Un oncle.--Le charbon de terre
et les propritaires de forts.....1

AOUT.--Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journes de
Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de Saint-Michel.--Ce
qu'en pensent Pascal, Rabelais et M. Royer-Collard.--Un quatrain.--Le
peuple et l'arme.--Les Anglais.--Un pensionnat  la mode.--Les
matres d'agrment.--A monseigneur l'archevque de Paris.--Un projet
de rvolution.--Un baptme.--Une lettre de M. Dugab.--Le berceau du
gouvernement reprsentatif.--En faveur d'un ancien usage, except
M. Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents
souris.--Le roi et les archevques redevenus cousins.--A M. le vicomte
de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l'eau.--MM. Mareschal et
Souchon.--Les savants et le temps qu'il fait.--Les citoyens les plus
honorables de Lvignac, selon M. Chambolle.--Triste sort d'un prix de
vertu.--De l'hrosme.--La science et la philanthropie.--Les mdailles
des peintres.--Les ordonnances de M. Humann.--De l'homicide lgal.--AM
RAUCHEN _sur le bonheur_.....31

SEPTEMBRE.--Diverses rponses.--L'auteur rassure plusieurs
personnes.--M. Mol.--M. Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La
vrit sur plusieurs choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les
troubles.--Ce que c'est qu'une foule et une masse.--Le peuple des
thtres et le peuple des journaux.--L'vque d'vreux et l'archevque
de Paris.--Dnonciation contre les savants.--M. Montain.--En quoi M.
Duchtel ressemble  Chilpric.--Le suffrage universel.--Navet.--La
pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau sale.--Les ftes de
Juillet.--Apparition de plusieurs phnomnes.--Toujours la mme
chose.--Les banquets.--M Duteil et M. Champollion.--Voyage du duc
d'Aumale.--Est-ce une pipe ou un cigare?--Histoire d'un dput.--Sur
quelques noms.--Les bureaux de tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En
faveur de M. Ledru-Rollin.--Les Parias.--Madame O'Donnell.....61

OCTOBRE.--A M. Augustin, du caf Lyonnais.--BILAN _de la royaut_.--
M. Partarrieu-Lafosse.--La charte constitutionnelle.--L'article
12 et l'article 13.--Moyen nouveau de dgoter les princes de la
flatterie.--BILAN _de la bourgeoisie_.--M. Ganneron.--M***.--L'orgie
et la mascarade.--Madame J. de Rots...--La chatte mtamorphose
en femme.--BILAN _de la pairie_.--BILAN _de la dputation_.--Une
tombola.--Ce que demandent soixante-dix-sept dputs.--Ce qu'obtiennent
quarante-deux dputs.--M. Ganneron.--BILAN _des ministres_.--M.
Mol.--M. Buloz.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Thiers.--M.
Guizot.--Angelo, tyran de Padoue.--Un oeuf  la coque.--M. Passy.--M.
Dufaure.--M. Martin (du Nord).--BILAN _de l'administration_.--Les
synonymes.--Bilan de la justice.--BILAN _de la littrature_.--Les Louis
XVII.--La parade.--Louis XIV et les propritaires de journaux.--M.
_Dumas_ et M. _de Balzac_.--BILAN _de la police_.--Facties des enfants
de Paris.--Trois minutes de pouvoir.--BILAN _de l'glise_.--_Les
bons curs._--M. Ollivier.--M. Chtel.--M. Auzou.--BILAN _de
l'arme_.--BILAN _du peuple_.--_Frdric le Grand._--Le _pays_.--BILAN
_de la presse_.--Dieu ou champignon.--La sainte ampoule et les
crouelles.--BILAN _de l'auteur_.....94

NOVEMBRE.--Les papiers brls.--Service rendu  la postrit.--Une
phrase du _Courrier franais_.--PREMIRE OBSERVATION.--De la
rente.--DEUXIME OBSERVATION.--L'infanterie et la cavalerie.--TROISIME
OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIME OBSERVATION.--Une
pitaphe.--CINQUIME OBSERVATION.--Rponse  plusieurs
lettres.--M. de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M.
Lautour-Mzeray.--Abdalonyme.--M. Eugne Sue.--M. Vry.--Louis XIII.--M.
Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un rdacteur entre deux
journaux.--Encore le roi et ses marachers.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
Trognon.--M. de Latour.--Charlemagne.--La Salptrire.--La police
et les cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacit d'un carr de
papier.--SIXIME OBSERVATION.--SEPTIME OBSERVATION.--HUITIME
OBSERVATION.--Sur l'galit.--Un blanc domestique d'un
noir.--Caisse d'pargne.--Les mendiants.--Aperu du _Journal
des Dbats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIME
OBSERVATION.--Jules Janin, pote latin.--Une caisse.--ducation
des enfants.--DIXIME OBSERVATION.--La vrit sur Anacron et sur
ses sectateurs.--Une lection.--ONZIME OBSERVATION.--DOUZIME
OBSERVATION.--Post-scriptum......123

DCEMBRE.--Les tombeaux de l'empereur.--M. Marochetti.--M. Visconti.--M.
Duret.--M. Lemaire.--M. Pradier.--Un nouveau mtier.--L'arbre de la rue
Laffitte.--Les annonces.--Les rclames.--Un rhume de cerveau.--Un menu
du _Constitutionnel_.--D'un acte de bienfaisance qui aurait pu tre
fait.--Les dpartements vertueux et les dpartements corrompus.--M.
Ledru-Rollin.--Un nouveau noble.--M. Ingres et M. le duc d'Orlans.--Les
prvenus.--L'opinion publique.--Suite des commentaires sur l'oeuvre du
_Courrier franais_.--M. Esquiros.--Le secret de la paresse......163


1842

JANVIER.--Rglement de comptes.--Un plerinage.--M. Aim Martin--M.
Leboeuf et _une_ trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement d'un
jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries  la place
Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une petite chose.--La
quatrime page des journaux et les brevets du roi.--M. Cherubini.--Le
gnral Bugeaud.--A quoi ressemble la guerre d'Afrique.--Une bonne
intention du duc d'Orlans.--La Chambre des dputs.--Consolations  une
veuve.--Un joli mtier.--Amnits d'un carr de papier.--Une besogne
srieuse.--Correspondance.--Un secret d'influence.--Les coles gratuites
de dessin......188

FVRIER.--Les fleurs de M. de Balzac.--Mmoires de deux jeunes
maries.--Les ananas.--La balanoire des tours Notre-Dame.--A
monseigneur l'archevque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un
conseil  M. Thiers, relativement  l'habit noir de l'ancien
ministre.--Une annonce.--Un dput justifi.--Sur quelques Nisards.--M.
Michelet et Jeanne d'Arc.--M. Victor Hugo archevque.--M. Boilay
 Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle
invention.--Seulement...--Une croix d'honneur et une rose jaune.--Les
_Glanes_ de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier, Ballanche,
de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de Balzac, l'vque
de Maroc.--Question d'Orient.--Le roi de Bohme.--M. Nodier.--M.
Jaubert.--M. Liadires.--M. Joly.--M. Duvergier de Hauranne
_Grand-Orient_.--Le gnral Hugo.--Navet de deux ministres.--M.
Aim Martin et la Rochefoucauld.--Penses et maximes de M. Aim
Martin.--loge de M. Aim Martin.--Au revoir.....209

MARS.--Les bals de l'Opra.--Une rupture.--M. Thiers et les
_Gupes_.--Le bal du duc d'Orlans.--Plusieurs adultres.--Grosse
sclrate.--Une gamine.--Sur quelques Nisards (suite).--Les
capacits.--M. Ducos.--M. Pelletier-Dulas.--A. M. Guizot.--L'_acarus_
du pouvoir.--Grattez-vous.--M. Ballanche.--M. de Vigny.--M. Vatout.--M.
Patin.--Le droit de visite.--M. de Salvandy et M. de Lamartine.--Les
chaises du jardin des Tuileries.--Une prompte fuite  Waterloo.--Le
capitaine Bonnardin.--M. Gannal au beurre d'anchois.--A M. E. de
Girardin.--M. Dumas.--M. Ballanche.--M. Pasquier.--M. Dubignac.....233

AVRIL.--Une pension de mille cus et M. Hbert.--Longchamps.--M.
de Vigny.--M. Patin.--M. Royer-Collard.--Remde contre le froid
aux pieds.--M. C. Bonjour, le roi Louis-Philippe, M. Rudder et M.
Cayeux.--EXPOSITION DU LOUVRE: M. Hbert  propos du portrait de
la reine.--Louis XVIII et un suisse d'glise.--M. Vickemberg et
M. Biard.--M. Meissonnier et M. Branger.--M. Gudin.--Le lion de
M. Fragonard.--M. Affre.--Monseigneur de Chartres.--M. Olivier et
une dinde truffe.--La Vierge de Bouchot.--Les nes peints par
eux-mmes.--Question des sucres.--Un tailleur  _faon_.--_Lorenzino_
de M. Al. Dumas.--Un vendeur de beau temps.--M. Listz.--Le cancan, la
bquillade, la chaloupe, danss par M. de B., au dernier bal de madame
la duchesse de M...--M. Dubignac sur Napolon, les femmes et l'amour,
etc., etc.--Succs pour le commerce franais, obtenu sur la plaidoirie
de Me Ledru-Rollin.....259

MAI.--Le roi Louis-Philippe et le jardinier de Monceaux.--Un concurrent
 M. Emile Marco de Saint-Hilaire.--Propos lgers d'une _Dame_.--M.
de Lamartine au chteau.--M. Aim Martin et la reine d'Espagne.--Le
sucre.--Les rues de Paris.--Les morts d'avril.--M. Boursault.--Le
duc de Joinville.--Un costume complet.--M. Lacave-Laplagne et M.
Royer-Collard.--Un bon livre.--Dialogue de M. d'Arlincourt.--Un vicaire
gnral et un cur.--M. Surgis.--loge d'un tailleur.--M. Nodier
et M. Flourens.--Les eaux.--M. Perlet.--M. Romieu et le _Cid_.--Un
triomphe de M. de Balzac.--M. Roger de Beauvoir au contrle des
Folies-Dramatiques.--Un bruit sur M. Hugo.--De M. Delecluse.--Comme quoi
il est brouill avec la nature.--Un souvenir historique.--Opinion d'un
journaliste de 1780 sur les fortifications de Paris.--Encore le droit de
visite.--Une nouvelle muse.--Bvue d'une Acadmie.--Un homme qui a de
l'huile  vendre.--Le 1er mai......286

FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.

Paris.--Imprimerie de A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.




                                  LES

                                 GUPES




                                OEUVRES

                            D'ALPHONSE KARR

                          Format grand in-18.


  LES FEMMES                       1 vol.
  AGATHE ET CCILE                 1 --
  PROMENADES HORS DE MON JARDIN    1 --
  SOUS LES TILLEULS                1 --
  LES FLEURS                       1 --
  SOUS LES ORANGERS                1 --
  VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN      1 --
  UNE POIGNE DE VRITS           1 --
  LA PNLOPE NORMANDE             1 --
  ENCORE LES FEMMES                1 --
  MENUS PROPOS                     1 --
  LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE    1 --
  TROIS CENTS PAGES                1 --
  LES GUPES                       6 --


En attendant que le bon sens ait adopt cette loi en un article, la
proprit littraire est une proprit, l'auteur, pour le principe, se
rserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.

Paris.--Imprimerie de A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.




                                  LES

                                 GUPES

                                  PAR

                             ALPHONSE KARR

                          --QUATRIME SRIE--

                            NOUVELLE DITION

                        [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                 MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction rserves.




LES GUPES




Juin 1842.

     Un feuilleton de M. Jars, membre de la Chambre des dputs.--Les
     vieilles phrases et les vieux dcors.--Les enseignements du
     thtre.--Un nouveau cerfeuil.--Les circonstances attnuantes.--M.
     Jasmin.--Un peintre de portraits.--La refonte des monnaies.--M.
     Lerminier.--M. Ganneron.--M. Dosne.--M. l'Herbette.--M. Ingres.--M.
     Boilay.--M. Duvergier de Hauranne.--M. tienne.--M. Enfantin.--M.
     Enouf.--M. Rossi.--Le droit de ptition.--M. l'Hrault.--M.
     Taschereau.--M. d'Haubersaert.--M. Bazin de Raucou.--Madame
     Dauriat.--Les tailleurs.--M. Flourens.--Le _Journal des Dbats_,
     Fourier et Saint-Simon.--Ptition de M. Arago.--Le droit de
     visite.--Un loge.


[GU] On a trouv d'assez mauvais got un feuilleton fait par M. _Jars_ 
la Chambre des dputs;--ce feuilleton, outre des compliments 
mademoiselle Georges--et une dclaration d'amour  mademoiselle Rachel,
renferme une particularit assez curieuse.--Selon M. Jars, _les
directeurs des thtres vont chaque matin chez les auteurs_, et leur
disent: _Voici de l'or! travaillez pour nous, travaillez vite!_

M. Jars--adresse ensuite quelques reproches et quelques conseils aux
auteurs.

Quand on a  porter un nom comme celui de M. Jars, on devrait, ce nous
semble,--l'exposer beaucoup moins aux hasards du calembour.

[GU] Il est, selon nous,  la fois odieux et ridicule de voir cette mme
Chambre, qui traite si lgrement tant d'autres choses,--accorder chaque
anne une si grotesque importance aux divers trteaux comiques et
tragiques de Paris.

[GU] M. Auguis a demand une chose presque raisonnable,-- savoir: que
la ville de Paris ft charge de payer les subventions des thtres qui
la divertissent plus ou moins.--N'est-il pas en effet singulier que le
pauvre paysan breton ou alsacien--soit oblig de payer sa part de la
subvention accorde  l'Opra, au Thtre-Franais, 
l'Opra-Comique--de Paris!

[GU] Du reste, je signalerai ici une tactique assez habile de la part de
la direction de l'Opra.

Beaucoup de MM. les dputs et de MM. les journalistes jouissent d'une
entre gratuite  l'Opra.

Il y a un article du rglement qui dfend d'accorder ces entres. Or, au
moment o la Chambre arrive  ce qu'on appelle _ussion_ de la subvention
de l'Opra,--pour que les dputs et les journalistes qui ont promis de
l'appuyer n'oublient pas leur engagement, pour que les autres aient au
moins le soin de rester neutres et muets,--la direction de l'Opra--fait
mettre dans tous les journaux une note qui rappelle la prohibition de
l'article tant du rglement--et invite les personnes ayant _droit_ aux
entres  faire tablir ce droit sous bref dlai.

Ce qui, pour les privilgis, veut dire: Vous voyez que vous n'avez
aucun droit  la faveur dont vous jouissez; vous voyez qu'il nous est
mme dfendu de vous l'accorder;--une faveur surtout gratuite ne peut
pas se donner pour rien;--ayez donc soin de la mriter et faites votre
devoir.

[GU] Et alors, dputs et journalistes sortent d'une des cases de leur
cervelle cinq ou six phrases vermoulues consacres  cette
question,--absolument comme on sort de temps en temps du magasin les
vieux dcors de la _Vestale_ et de _Fernand Cortez_. L'Opra est une
gloire nationale;--le Thtre-Franais est l'_cole des moeurs_;--la
comdie est le _miroir des vices: castigat ridendo mores_; c'est
l'_utile dulci_ d'Horace; c'est la _morale embellie par les grces_;
c'est un _magasin de hauts enseignements_, etc., etc.

[GU] Cette fois-ci, je rsolus de savoir ce qu'il en tait--et de
m'assurer par moi-mme des heureux effets que produit le thtre sur la
morale publique.

A cet effet, j'allai me mler aux groupes qui,  la sortie du spectacle,
se pressent autour de la statue de Voltaire, sous le pristyle du
Thtre-Franais,--pour surprendre les impressions que venaient de
recevoir les spectateurs des hauts enseignements qui leur taient
prsents.


           ENSEIGNEMENT DU THTRE.

_Premier groupe._

--Je ne comprends pas que mademoiselle *** mette une robe verte avec
des rubans bleus.

--Quel ge peut bien avoir ***?

--Vous croyez....

--J'ai vu ses dbuts....

--Il est chang.

           _Deuxime groupe._

--_J'aimerais bien_ mademoiselle ***.

--Elle a un amant,

--Est-il riche?

--C'est lui qui a donn les diamants qu'elle portait ce soir.

--Ah! ah!--ils sont fort beaux.

--Ce gaillard-l ne laisse aux autres que la ressource d'tre aims pour
rien.

           _Troisime groupe._

--Quand je pense que je demeure sur le carr de cet homme-l et qu'il
est si tranquille!

--Vous ne l'entendez jamais dclamer?

--Non. Il est toujours  cultiver ses oeillets.

           _Quatrime groupe._

--O allez-vous, demain matin?

--J'irai au bois de Boulogne.

--A cheval?

--Non!--en voiture.--Et vous?

--Moi je comptais aller  cheval,--mais si vous voulez me donner une
place, prenez-moi en passant,

--Avez-vous encore de ces cigares?...

--Oui!--j'en apporterai.

           _Cinquime groupe._

--Au nom du ciel, ne m'envoyez plus de bouquets, mon mari s'en inquite.

--A quelle heure serez-vous...

--Chut!--le voil.

           _Sixime groupe._

--Mais, monsieur, pourquoi me poussez-vous comme cela?

--Monsieur, je vous demande mille pardons.

--Monsieur, il n'y a pas de quoi.

--Ah! mon Dieu! le coquin avait de bonnes raisons pour me pousser, il
m'a vol ma montre.

           _Septime groupe._

--Certainement, je ne m'en irai pas  pied.

--Mais, ma bonne, il fait un temps superbe,

--C'est gal, je suis fatigue.

           _Huitime groupe._

--Mademoiselle *** est faite comme un ange.

--Elle n'a pas de gorge.

--Il m'a sembl, cependant...

--Je te dis que je sais  quoi m'en tenir.

           _Neuvime groupe._

--Croiriez-vous qu'on ne m'a envoy qu'une stalle d'orchestre!

--C'est comme  moi,

--Je vais joliment reinter la pice.

--Et moi donc!

--Avec a que le cinquime acte est trop long.

--Et puis cela trane partout.

--Je vais faire mon article tout de suite.

           _Dixime groupe._

--Les banquettes sont furieusement dures.

--On peut dire qu'elles sont rembourres avec des noyaux de pches.

--Hi! hi! hi!

[GU] Le pristyle se dsemplissait peu  peu;--dans le dernier flot de
foule qui sortait une femme jeta un cri;--son mari, qui lui donnait le
bras,--lui demanda ce qu'elle avait.

--Ce n'est rien, mon ami.

--Tu n'aurais pas cri pour rien.

--C'est quelqu'un qui m'a _pousse_.

Le mari jette autour de lui un regard menaant.

Un homme qui tait derrire eux a dj disparu.

Je savais  quoi m'en tenir sur les _hauts enseignements_ de cette
_cole des moeurs_.--J'allumai un cigare et je rentrai chez moi.

[GU] Laquelle est-ce de vous, mes gupes,--que j'ai charge de la
surveillance de messieurs les savants et de mesdames leurs inventions?

--C'est vous, Grimalkin...--N'avez-vous rien  me dire?

--Si, vraiment, matre;--M. Lissa a envoy  la Socit royale
d'horticulture de Paris des graines de cerfeuil bulbeux,--plante qu'il a
introduite en France--et dont il _enrichit_ nos jardins.

--C'est donc un fameux cerfeuil, Grimalkin?

--Je le crois bien, matre.--On l'appelle _chacrophyllum bulbosum_.

--Et qu'a dit la Socit royale d'horticulture?

--Elle a reu avec plaisir et reconnaissance...

--Mais enfin quels avantages prsente ce cerfeuil?

--Je ne sais pas, matre.

--Vous me direz au moins quelle diffrence?

--Oh! il y en a une:--le rdacteur des _Annales de la Socit_, tout en
conseillant de le cultiver, conseille de n'en pas trop manger, parce que
plusieurs raisons lui font penser qu'il pourrait bien _tre vnneux_.

Il faut le semer en automne--ou en fvrier au plus tard.

--A moins qu'on ne le sme pas du tout, Grimalkin.

[GU] Le jury et les _circonstances attnuantes_ vont toujours leur
train.

DPARTEMENTS (Isre).--_Pont-de-Beauvoisin._--Une accusation de
parricide accompagne de circonstances horribles tait porte aux
assises de l'Isre contre Jean Boudrier, de Pont-de-Beauvoisin, accus
d'avoir mis le feu  une grange o dormait son pre, vieillard
octognaire et paralytique. A peine si le lendemain, dans les dcombres
de l'incendie, on a retrouv quelques ossements humains calcins.

Les pripties de ce drame, qui s'est termin par une scne aussi
terrible, duraient depuis quinze ans, poque  laquelle Jean Boudrier,
fuyant la maison paternelle, avait profr pour dernier adieu ces
atroces paroles: Je voudrais voir rtir mon pre comme un crapaud sur
une pelle.

Le jury a reconnu Jean Boudrier coupable du crime dont il tait accus,
mais avec des _circonstances attnuantes_. En consquence, Jean Boudrier
a t condamn aux travaux forcs  perptuit.

[GU] Je vous le disais bien, il y a un an,--que vous seriez honteux
d'avoir soutenu les fortifications:--et vous, monsieur Barrot, qui les
attaquez maintenant  la tribune,--et vous journalistes qui les
invectivez dans vos feuilles,

[GU] M. Jasmin, coiffeur et pote, est arriv  Paris o il a dn avec
le roi Louis-Philippe, et avec MM. les coiffeurs de la capitale;--il a
t invit et reu dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Germain.

Rapprochez ceci de ce que je vous ai dit de ce dner o le roi fit
semblant de ne pas savoir que M. de Lamartine fait des vers, et vous en
tirerez pour consquence ce que je vous ai rpt dj bien des fois.

O potes,--vous serez toujours mpriss et ddaigns.--La _presse_ est
arrive aux affaires, aux _honneurs_ (quels honneurs!) mais la presse
n'est pas plus la posie, que les Cosaques ne sont l'arme russe.

Les ravages qu'a causs la _presse_ sur son passage--n'ont fait
qu'ajouter un peu de haine au mpris que l'on avait pour vous.

On n'accueillerait pas ainsi au chteau un pote qui ne serait pas en
mme temps perruquier.

Peut-tre,--par suite de cette affaire,--quelques potes vont se faire
coiffeurs,--et je n'y verrai pas grand mal;--mais je suis sr que depuis
huit jours les jeunes coiffeurs inoccups ont fait plus de trois
millions de vers.

[GU] Voici ce qui arrive  un peintre qui fait un portrait, sauf les
nuances qu'apportent ncessairement la position sociale et l'ducation
du modle.

--Monsieur, suis-je bien ainsi?

--Madame, je ne saurais trop vous recommander de prendre une position
naturelle.

--Mais, monsieur, je ne crois pas me manirer.

--Ce n'est pas ce que je veux dire, madame; je veux simplement vous
engager  prendre la pose qui vous est la plus habituelle; je ne puis
peindre que ce que je vois, et il faut avant tout que la personne que
l'on peint tche de se ressembler  elle-mme.

La femme considre cette observation comme non avenue: elle garde une
pose prtentieuse et manire; elle lve les yeux au ciel, ou les ferme
languissamment; elle serre les lvres pour se rapetisser la bouche; elle
est naturellement enjoue, elle prend un air majestueux.

Le peintre fait son esquisse.

--Dites-moi, monsieur, ne serais-je pas mieux ainsi?

--Je ne pense pas.

--Cependant, je pense que cela fera mieux.

Elle prend une pose toute diffrente de la premire, sans tre pour cela
moins affecte.

Le peintre efface son esquisse. Comme il va en commencer uns autre:

--Dcidment, vous aviez raison, la premire pose valait mieux.

Et le malheureux artiste recommence ce qu'il a effac.

--Je vous recommanderai la couleur de mes yeux; j'ai la faiblesse d'y
tenir. Cela est excusable quand on a si peu de chose de bien.

--Madame est trop modeste; car au contraire...

Pendant ce temps, elle a encore chang de position.

--Voudriez-vous avoir la bont, madame, de reprendre la position o vous
tiez tout  l'heure?

--C'est qu'elle me gne un peu.

--Alors, madame, prenez-en une que vous puissiez garder, car il me faut
recommencer mon ouvrage chaque fois que vous remuez.

--Alors je vais reprendre celle de tout  l'heure. Suis-je bien comme
cela?

--Trs-bien, si vous y restez.

--Brnice!

Entre la femme de chambre, laquelle est aussi la cuisinire.

--Brnice, apportez-moi mon crin.

crin est un mot qui n'est pas d'un usage habituel entre la matresse et
la domestique, et dont on ne se sert que pour le peintre et pour lui
donner une brillante ide de sa distinction.

--Comment dit madame?

--Ma bote  bijoux, imbcile.

Brnice apporte une bote.

--Dites-moi, monsieur, quel collier et quels pendants d'oreilles me
conseillez-vous de mettre?

--Ceux qui vous plairont le mieux, madame.

--Mais il me semble qu'un peintre doit avoir l-dessus des ides?

--J'aimerais assez le corail.

--Cependant, ce sont ordinairement les femmes brunes qui affectionnent
le corail, et, si j'ai quelque chose de passable, c'est la blancheur de
la peau.

--Je n'en ai jamais vu de plus belle.

--Je vais mettre des diamants.

--Brnice!

--Madame?

--Avez-vous pens  prvenir le coiffeur pour ce soir?

--Non, madame.

--A quoi sert-il alors que je vous parle? allez-y tout de suite.

--Ah! monsieur, on est bien malheureux d'avoir des domestiques; je me
surprends quelquefois  envier la position d'un artiste: au moins vous
tes indpendant, vous faites vos affaires vous-mme.

--Hlas! madame, je suis forc de vous ter cette illusion: je ne suis
pas assez heureux pour cirer mes bottes moi-mme;--mais je vous
supplierai de tourner la tte un peu plus  droite, comme vous tiez
tout  l'heure.

--Mon Dieu! monsieur, je ne sais pourquoi on n'a jamais pu me faire
ressemblante; j'ai deux portraits de moi, ce sont deux horreurs. Sur le
dernier, j'ai une bouche qui n'en finit pas; je vous recommanderai la
bouche, ce n'est pas que j'y tienne. Quand on a une grande fille de six
ans... (La fille en a neuf.)--quand on a une grande fille de six ans, il
faut renoncer  toutes les prtentions; mon mari aime beaucoup ma
bouche, et il serait dsol de la voir trop grande sur le portrait.

--Je vous la ferai aussi petite que vous voudrez, madame.

--Surtout, monsieur, je ne veux pas tre flatte; je ne suis pas comme
ces femmes qui exigent qu'on donne  leurs portraits tous les charmes
qui leur manquent.--Je fais demander le coiffeur pour une soire, pour
un bal o je vais ce soir. Je n'aime gure le monde, mais on ne peut se
drober aux exigences et aux devoirs de la socit. Et puis mon mari
veut que je sorte un peu de la solitude, qui me plat infiniment. Je ne
sais comment m'habiller ce soir, car il ne faut pas faire peur.

--Certainement, madame...

--Pensez-vous que je ferai bien de mettre du bleu?

--Le bleu doit vous aller  ravir.

--Cependant, toutes rflexions faites, je mettrai une robe de crpe
rose.--Remarquez, s'il vous plat, que j'ai le nez assez dlicat; c'est
mme tout ce que j'ai de remarquable dans la figure.

--Ah! madame!

--Permettez que je voie.

--Il n'y a presque rien de fait.

--C'est gal, c'est trs-joli; mais pourquoi ai-je ainsi le cou noir et
bleu?

--Ce sont des ombres indiques.

--Mais c'est que je passe au contraire pour avoir le cou trs-blanc, je
vous avouerai mme que c'est ma prtention.

--Je vois mieux que personne, madame, que vous avez le cou d'une
blancheur blouissante; mais j'ai eu l'honneur de vous dire que ce sont
des ombres que j'indique; d'ailleurs, cela ne restera pas ainsi.

--A la bonne heure.

--Voulez-vous, madame, vous remettre en place?

--Trs-volontiers: suis-je bien ainsi?

--Vous tes charmante de toutes les manires, madame; mais, si vous
prfrez maintenant cette pose, il va falloir que j'efface tout pour
recommencer.--La tte un peu  droite,--baissez les yeux un peu plus.

--Est-ce que je n'avais pas les yeux au ciel?

--Non, madame.

--C'est singulier! c'est que c'est un mouvement qui m'est trs-familier.

--Il est alors facile de changer le mouvement des yeux.

Entre un monsieur; ce monsieur est un courtier marron que madame dcore
du titre d'agent de change.

--Tenez, monsieur T***, mon mari veut que je me fasse peindre encore
une fois.

--On ne saurait trop reproduire un aussi charmant visage.

--Voyons, T***, vous savez que j'ai horreur des compliments.
Trouvez-vous que je sois ressemblante?

--Certainement, la peinture de monsieur est fort bien; je dirai plus...
elle est... fort bien; mais vous tes plus jolie que cela.

Le peintre se retourne avec l'intention de faire observer au connaisseur
que le portrait n'est qu'bauch; mais il s'arrte, et sa pense se
dessine sur ses lvres en un sourire ironique. Le connaisseur continue:

--Il y a, ou plutt il n'y a pas... un je ne sais quoi; enfin, monsieur,
je voudrais voir ici, dans les yeux, plus de... vous comprenez, et aussi
quelque chose dans le front.

--Et, dit la femme, ne trouvez-vous pas aussi que le cou est un peu
noir?

--J'ai eu l'honneur, dit le peintre un peu impatient, de dire  madame
que, si je ne marque pas d'ombres, elle aura la figure plate comme une
silhouette; avec plus d'attention, madame apercevrait ces ombres sur la
nature.

--Ah! pour cela, dit le connaisseur, monsieur a raison: ce sont les
ombres;--on ne peut chicaner les peintres l-dessus; c'est une
imperfection, mais ils ne peuvent faire autrement; l'art a ses limites.
Les madones de Raphal ont peut-tre un peu moins d'ombres que le
portrait que fait monsieur, mais elles en ont cependant.

Le peintre, pour cette fois, se lve et annonce qu'il reviendra le
lendemain. Le lendemain, on le fait attendre une heure; plus, on ne veut
plus mettre de diamants, et la coiffure a t change.

Toujours proccupe des ombres de son cou, la dame a clandestinement
enlev et jet ce que le peintre avait mis de bleu sur la palette.

[GU] Au moment o on s'occupe de la refonte des monnaies, M. Antnor
Joly a adress au gouvernement un mmoire dans lequel il propose un
systme qui a reu l'approbation d'une grande partie des
journaux.--D'aprs ce systme,--on chapperait  la monotonie de voir
sans cesse sur les gros sous la mme figure de roi d'un ct, et de
l'autre l'invariable couronne de chne.

On se rappelle ce paysan qui exilait Aristide seulement parce que cela
l'ennuyait de l'entendre appeler le _Juste_. Qui sait si les rvolutions
n'ont pas pour principe l'ennui de voir toujours la mme figure sur les
pices de monnaie?

Selon le nouveau systme, nos sous seraient frapps aux diverses
effigies des grands hommes:--d'un ct le visage,--de l'autre les vertus
et belles actions.--De mme qu'on dit un _louis_,--un _napolon_,--un
_philippe_,--on dirait un _martin_,--un _chambolle_,--un
_lerminier_.--J'aurais bien quelques objections  faire  cette
innovation:

1 Nous avons beaucoup de grands hommes fort laids;--l'aspect trop
frquent de leur figure pourrait diminuer sensiblement le respect que
mritent leurs actes.

2 Ce serait donner au pouvoir un nouveau et terrible moyen de
corruption;--tant de gens changent volontiers l'honneur contre les
honneurs;--que ne fera-t-on pas pour devenir gros sou! Quelle gloire
d'tre gros sous, et devant quelle infamie reculera-t-on si elle aide 
y parvenir?

3 Ne serait-ce pas donner  la fois un nouvel aliment et un nouveau
prtexte  l'amour de l'argent?

4 N'a-t-on pas  craindre un fcheux agiotage,--une dprciation de
certains gros sous et un enchrissement de quelques autres;--tandis
qu'un systme montaire bien tabli doit tre fond sur un rapport
quelconque entre le signe et la valeur reprsente?--Ne verra-t-on
pas,--et cela-- l'arbitraire des gots, des sympathies et des
caprices,--donner trois _ledru_ pour un _jars_,--et _vice versa_?

Nanmoins,--et malgr ces objections et plusieurs autres encore qu'il
serait facile de faire,--nous donnons un spcimen de quelques-unes des
nouvelles monnaies qui proviendraient de l'application de ce
systme.--Je prends une pice au hasard;--pour savoir de quel ct je la
prsenterai  mes lecteurs,--je la jette en l'air:

--Pile ou face?

La pice tombe pile:--c'est le ct des vertus et des belles actions.

       M. LERMINIER.

  1830 Dmocrate assez farouche.
  1840 Dvou  la dynastie, nomm professeur.
  1841 On lui jette des pommes cuites.
  1842 _Idem_ crues.
      Dieu protge la France.

       M. GANNERON.

  1820 picier. Apporte  la chandelle de notables perfectionnements.
  1832 Dput, colonel de la deuxime lgion.
  1840 crit: Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions.
  1841 Danse avec les filles du roi.
  1842 Est mcontent.

      Dieu protge la France.

       M. JARS.

  Est envoy  la Chambre pour le maintien des droits et des
  liberts de la France.

  --Monte  la tribune et dit des douceurs  mademoiselle
  Rachel.

  --Le _Moniteur_ est charg de porter le poulet.

      Dieu protge la France.

       M. DOSNE.

  1825 Reoit gratuitement une charge d'agent de change de la
  duchesse d'Angoulme.

  1840 Parie  la Bourse contre la politique de son gendre.--S'en
  retourne  Lille.

      Dieu protge la France.

       M. L'HERBETTE.

  1839 Se coupe les cheveux en brosse.

  1840 Demande  la Chambre des dputs que les femmes de
  lettres puissent crire malgr leurs maris.

      Dieu protge la France.

       M. INGRES.

  1828 Supprime le rouge.

  1832 Nettoie sa palette du jaune.

  1841 Ne sait pas o Dieu avait la tte quand il a mis tant de
  vert dans la nature.

      Dieu protge la France.

       M. BOILAY.

  1839 Est invent par M. Thiers.
  1841 Passe  M. Guizot.
  1842 Est mis  Charenton.

      Dieu protge la France.

       M. DUVERGIER DE HAURANNE.

  1828 Fait des vaudevilles.

  1829 La fameuse chanson de la redingote; aprs la rvolution
  de Juillet, se donne  M. Guizot.

  1840 Passe  M. Thiers.

      Dieu protge la France.

       M. DE RAMBUTEAU.

  1837 Prononce le fameux discours: Les habitants de Paris
  sont mes enfants.--C'est les pauvres qu'est les ans.

  1838 Reprononce le fameux discours.

  1839 Prononce le discours o il appelle _donataire_ celui qui
  donne.

  1840-41-42 Fait paver la rue Vivienne perptuellement.

      Dieu protge la France.

       M. CHAMBOLLE.

  1840 S'en va-t-en guerre.--Le 25 aot 1840,--imprime
  que M. de Lamartine est un niais.

      Dieu protge la France.

       M. TIENNE.

  Fait des vaudevilles et des chansons bachiques; est reu
  membre du Caveau et de plusieurs socits buvantes et chantantes.

  Est nomm pair de France.

  Trouve mauvais qu'un pote (M. de Lamartine) se mle de
  politique.

  crit: C'est avec une plume trempe dans notre coeur.

      Dieu protge la France.

       M. COUSIN.

  1815 Baise la botte de l'empereur de Russie.

  Dit  M. Mol,  la Chambre des pairs: Je vous donne
  un dmenti.

  1840 Cire les souliers de M. Thiers.

  Se lave les mains.

  Laisse tomber la littrature en quenouille.

  1841 Refuse un titre _vain_.

      Dieu protge la France.

       M. DUPIN L'AIN.

  1830 A trs-peur.

  1835 Insulte M. Clauzel.--M. Clauzel demande raison.--Me
  Dupin s'excuse.--Fait trois discours contre le
  duel.

  Est trs-audacieux.--Son audace n'effraye que lui.--Il
  va le soir en demander pardon au chteau.

      Dieu protge la France.

  M. ENFANTIN.

  1827 Invente un nouveau bleu pour le billard.

  1828 Rend un point au garon de billard du Grand-Balcon.

  1830 Se dclare dieu.

  1840 Dcouvre un nouveau crapaud.

      Dieu protge la France.

       M. ENOUF.

  1826 Elve des veaux  Carentan.

  1838 Fait  la Chambre une proposition hardie qui n'est pas
  appuye;-- savoir: de ne parler pas plus de quatre
   la fois.

      Dieu protge la France.

       M. VIVIEN.

  1828 Ecrit le _Code des thtres_ et le _Mercure des salons_,--journal
  des modes.

  --Est ministre aprs la rvolution de Juillet.

      Dieu protge la France.

  M. AUGUIS.

  1832 Fait mettre une paire de manches  son habit vert.

  1833 Fait retourner ledit habit.

  1835 Le donne  son portier.

  1837 Le reprend  son portier pour ses trennes.

  1840 Y fait mettre des pans neufs.

  1841 Y fait mettre des boutons.

      Dieu protge la France.

       M. ROSSI.

  En 17 nat Autrichien.

  En 1808 devient Franais.

  En 1812--Italien.

  1814--Napolitain.

  1820--Genevois.

  1830--Refranais.

      Dieu protge la France.

       M. ARAGO.

  18 Annonce que des toiles fileront, les toiles ne filent pas.

  1840 Dne beaucoup  Perpignan.

      Dieu protge la France.

       DROIT DE PTITION.

  1828 Les garons de bureau vendent les ptitions  la livre.

  1842 Les garons de bureau vendent les ptitions au kilogramme.

      Dieu protge la France.

       M. L'HRAULT.

  Est envoy  la Chambre pour le maintien des droits et des
  liberts de la France.

  Il porte une redingote gris-crapaud.

      Dieu protge la France.

      JOURNAL DES DBATS.

  Epouse successivement et non _sans dot_ les intrts de tous les
  gouvernements, prouve qu'il n'a jamais vari dans ses opinions
  et qu'il a t de tout temps pour le gouvernement _actuel_.

  Conseille aux _pauvres_ de mettre  la _Caisse d'pargne_.

      Dieu protge la France.

       M. DE BALZAC.

  Se livre  diverses incarnations comme Vichnou.

  --Imprimeur.

  --Viellergl.

  --Horace de Saint-Aubin.

  --Balzac.

  --De Balzac.

  --Le plus fcond de nos romanciers.

  --Cultive des ananas.

  --Dfend Peytel, qui lui pardonne en mourant.

  --Tombe du thtre, et se remet  faire de beaux romans.

      Dieu protge la France.

       M. TASCHEREAU.

  1839 Dit: Oh! oh!

  1840 Allons donc!

  1841 La clture!

  1842 L'appel nominal!!!

      Dieu protge la France.

       M. TROGNON.

  Est nomm professeur du duc de Joinville.

  1833 Son lve le force de s'habiller en Turc.

  1840 Le fait mettre  terre  l'le de Wight, parce que sa figure
  attristait un bal que le prince donnait sur son
  vaisseau.

      Dieu protge la France.

       M. D'HAUBERSAERT.

  1830 Il avait le nez couleur cerise.

  1833 cramoisi.

  1835 ponceau.

  1840 carlate.

  1842 Beaucoup plus rouge qu'en 1840.

      Dieu protge la France.

       M. BAZIN DE ROCOU.

  Manifeste l'intention d'crire plusieurs ouvrages.

  Est nomm par le roi chevalier de la Lgion d'honneur.

      Dieu protge la France.

       M. LEDRU-ROLLIN.

  --Achte un privilge trois cent trente mille francs.

  --Fait un discours contre les privilges.

  1840 Se prsente comme candidat dynastique.

  1842 Se prsente comme candidat rpublicain.

      Dieu protge la France.

       M. AMILHAU.

  1820 Conspire.

  1840 Juge les conspirateurs.

      Dieu protge la France.

       M. CHAPUYS DE MONTLAVILLE.

  1840 Ne salue pas la reine.

  1841 Fait son grand discours contre les pingles de la duchesse
  d'Orlans.

  --Demande une rduction de huit cent mille francs sur un
  article de cent quarante mille.

  1842 Dcouvre qu'un greffier de justice de paix grve le Trsor
  de cinquante francs par an.

      Dieu protge la France.

       S. M. LOUIS-PHILIPPE.

  1842, 20 fvrier. Vend les premiers haricots verts de l'anne.

      Dieu protge la France.

       M. COULMAN.

  --Se prsente aux Tuileries fort mal vtu.

  Demande si on le prend pour un marquis.

      Dieu protge la France.

       LE PETIT MARTIN.

  Origine de sa _grandeur_.--Il a un pouce de moins que
  M. Thiers.

  Il fait les commissions.

  Il entre au conseil d'Etat.

      Dieu protge la France.

       LE DANDYSME.

  Enrichit la langue franaise des mots: deat heat,--stagss
  hund,--joal stalkes,--comfort,--stud book,--new betting
  room stakes,--two years old stakes,--sport,--sportmen,--sportwomen,
  --gentlemen riders,--turf,--sport,--steeple
  chase, etc.

  --En 1839 invente les gilets trop courts.

      Dieu protge la France.

       MADAME DAURIAT.

  A neuf ans commence  fumer des cigares.

  A quarante ans se dclare contre un gouvernement sous lequel
  on n'est plus jeune.

  Prche publiquement la libert de la femme.

  Demande  tre _dpute_.

  Laisse crotre _sa barbe_.

      Dieu protge la France.

       M. LEBOEUF.

  Fait la _banque_  Fontainebleau.--Donne sa voix en change
  d'une invitation aux bals de la cour pour madame Leboeuf.

      Dieu protge la France.

       LES TAILLEURS.

  1831 Demandent des droits politiques.

  1838 Se prononcent pour le _sans-culottisme_ avec une touchante
  abngation.

  1840 Veulent fumer en travaillant.

      Dieu protge la France.

       M. GANNAL.

  Veut _empailler les cendres_ de l'empereur.

  --crit clandestinement sur les pierres tumulaires  la suite
  des vertus des dfunts: Empaill par M. Gannal.

  --Un de ses lves empaille les ctelettes et les petits pois--qui
  seront mangs par nos descendants.--Nous pouvons
  aujourd'hui faire  dner pour nos arrire-neveux.

  Dieu protge la France.

       LE COURRIER FRANAIS.

  1840 Veut qu'on chasse  coups de pieds le roi de Sardaigne.

  1842 Pense que le roi de Sardaigne est un grand prince,--puisqu'il
  a su apprcier mademoiselle Fitz-James.

      Dieu protge la France.

       LA SCIENCE.

  On s'obstine  _nourrir_ de glatine les malades des hpitaux
  qui s'obstinent  en mourir de faim.

  On dcouvre un nouveau cerfeuil vnneux.

  On attaque la pyrale, insecte qui nuit  la vigne, au moyen
  d'une composition qui dtruit les ceps--et brle les mains qui
  l'emploient.

  Le gaz clate.

  Les chemins de fer causent d'horribles catastrophes.

  On propose d'employer la vapeur et les rails  marcher plus
  lentement qu'un fiacre sur le pav.

       Dieu protge la France.

       JUSTICE.

  Une douzaine d'empoisonneurs, d'assassins, de parricides,
  prouvent chaque anne l'indulgence du jury.

  Ces encouragements russissent autant qu'on devait s'y attendre.

      Dieu protge la France.

       M. FLOURENS.

  lve des canards.

  Est lu membre de l'Acadmie franaise.

      Dieu protge la France.

On voit que, malgr quelques inconvnients, ce systme montaire n'est
pas sans agrments.--Je joins ma voix  celle de la plupart des journaux
pour conseiller au ministre d'en user; on dit que cela cotera cher et
que chaque pice de deux sous reviendra  cinq cents francs.--Mais cela
fera une galerie curieuse, et il faudrait, pour s'en priver, n'avoir pas
une centaine de millions dans la poche des autres.

[GU] Le _Journal des Dbats_ avait  rendre compte d'un ouvrage o il
est question de quelques dieux qui se sont rvls  la France dans ces
dernires annes,--entre autres de Fourier et du pre Enfantin,--le
_Journal des Dbats_ s'est trouv un peu embarrass;--il a attach  sa
rdaction trois ou quatre saint-simoniens;--qu'est-il arriv de
l?--Fourier, qui n'aurait eu que six colonnes tout au plus d'amertumes
et de sarcasmes sur les douze colonnes du feuilleton, a empoch en outre
la part de facties et de reproches  laquelle avait droit le
saint-simonisme, dont l'article ne dit pas un mot.

[GU] Dans plusieurs dpartements, le ciel s'est fait d'airain, les
nuages ne laissent pas chapper une goutte d'eau;--quelques
personnes,--frappes du bouleversement qui a eu lieu depuis quelques
annes dans l'ordre des saisons,--veulent s'en prendre  M. Arago.

Voici leurs raisons:

Il y a des artisans qui mettent sur leur enseigne: _fait tout ce qui
concerne son tat_.

Il serait  dsirer que ce principe,--et la ngation qui en est le
corollaire oblig, ret son application dans toutes les positions
sociales.--On verrait beaucoup mieux aller l'_tat_ particulier dont
chacun s'occuperait, et ainsi l'tat en gnral, dont chacun ne
s'occuperait pas.

Malheureusement beaucoup de gens semblent avoir adopt aujourd'hui une
enseigne contraire:

           FAIT TOUT CE QUI CONCERNE L'TAT DES AUTRES.

On en voit surtout de frquents exemples  la Chambre des dputs.

Entre autres, M. Arago.--M. Arago est un savant clbre; pendant
longtemps, on s'est habitu  n'avoir chaud ou froid en France que sur
l'avis de M. Arago. Les journaux considraient M. Arago comme un capucin
hygromtre; on disait: M. Arago a t ou a remis son
capuchon,--c'est--dire il fait beau ou il pleut.

En ce temps-l, les affaires du ciel allaient on ne peut mieux.--La nuit
succdait au jour rgulirement et le jour  la nuit,--et l'on savait
gr  M. Arago;--l'anne avait ses cinquante-deux dimanches, et l'on
disait: Cet excellent M. Arago!

Pour les affaires de la terre, elles allaient comme elles ont toujours
t et comme elles iront toujours:--fort mal pour le plus grand
nombre,--au bnfice de quelques-uns.

Mais voici qu'un jour M. Arago se laissa choir dans le puits des
affaires politiques,--qu'il se fit dput et _grand citoyen_.

De ce jour, les affaires de la terre se mirent  aller absolument comme
elles allaient auparavant;--pour les affaires du ciel, ce fut autre
chose: l'anarchie se mit dans les astres;--la voix mme de M. Arago ne
fut plus coute:--M. Arago avait dit: Les toiles fileront.

Et les toiles ne filrent pas:--il y eut au ciel des toiles
_intelligentes_,--comme sur terre des baonnettes _intelligentes_;--il
pleut l'hiver, il ne pleut pas l't;--il fait chaud en fvrier et froid
en mai; enfin, on s'attend  voir arriver, d'un moment  l'autre, la
fameuse semaine des trois jeudis, tant prdite par les prophtes.

Voil sur quoi se fondent les personnes qui veulent s'en prendre  M.
Arago de ce qu'il ne pleut pas.

[GU] A force de rcriminations, il est et il demeure avr que tous les
ministres que nous avons eus depuis douze ans--se sont au moins laiss
jouer par l'Angleterre, et que quelques-uns en vue de la
traite,--d'autres en vue de l'alliance anglaise,--quelques autres par
pusillanimit,--tous ont plus ou moins consenti au _droit de visite_ qui
institue les Anglais _commissaires de police des mers_. Le soin que les
ministres, ceux d'aujourd'hui et ceux qui les ont prcds, prennent de
se rejeter la chose les uns sur les autres, montre au moins qu'ils
reconnaissent unanimement que l'tat de choses actuel ne peut
durer,--que ratifier le trait serait une lchet,--que, si la France ne
veut pas que les vaisseaux fassent la traite, c'est elle seule qui
surveillera l'excution des lois qu'elle s'impose  elle-mme et qu'elle
seule a le droit de s'imposer.

Je vous l'ai dj dit: il ne faut pas jouer avec l'orgueil national; la
Chambre des dputs a vot un supplment de fonds pour la marine,--c'est
une bonne et sage manifestation;--tenez-vous pour avertis,--car cette
guerre que vous redoutez trop,--vous l'aurez par les moyens mmes que
vous employez pour l'viter; peut-tre, au moment o j'cris ces lignes,
commence-t-elle par un coup de poing entre deux matelots.




Juillet 1842.

     Ddicace  la reine Pomar.--Dissertation sur les tabatires.--La
     cuisine lectorale.--_Am Rauchen._


[GU] _Pourquoi et comment ce numro est offert et ddi  la reine
Pomar, et ce que c'est que la reine Pomar.--Une digression peu tendue
au sujet de MM. Hatstard, Piati, Mamoi, Priter et Tate._--A une date
rcente, on lit dans le _Journal d'Anvers_--que S. M. Pomar, reine
d'Otati,--par l'organe de ses ministres;

Hatstard, prsident du conseil et ministre des relations extrieures;

Piati, secrtaire d'tat au dpartement de l'instruction publique;

Mamoi, ministre de la justice et des cultes;

Priter, ministre de la guerre;

Et Tate, ministre de l'intrieur,

Reconnat  S. M. Louis-Philippe et  la nation franaise la
souverainet sur son pays.--On ne donne pas le nom du ministre des
finances,--parce qu'il n'y a pas de finances  Otati, ou parce que le
secrtaire d'tat qui en est charg--est quelque Gouin ou quelque
Passy,--ou quelque autre ministre de remplissage,--quelque cheville
comme en met M. de Pongerville dans ses vers hexamtres,--auxquels on
n'a cependant jamais fait le reproche de ne pas tre assez longs.

[GU] DDICACE A S. M. LA REINE POMAR, SOUVERAINE DE L'ILE
D'OTATI.--Madame, j'ignore ce que vous avez l'habitude de donner pour
les ddicaces.--Autrefois, en France, le roi donnait une tabatire
enrichie de diamants;--il y avait des potes qui avaient ainsi un revenu
fixe de quatre ou cinq tabatires de rente.--On ne s'informait pas si
l'auteur de la ddicace prenait ou non du tabac, parce qu'on tait sr
que, ne prt-il pas de tabac, il prendrait nanmoins volontiers des
tabatires--enrichies de diamants.

La tabatire est ici tombe en dsutude;--la ddicace aussi;--les
acadmies en province, qui proposent,--pour de magnifiques prix de trois
cents francs,--tant de questions saugrenues  rsoudre, devraient bien
encourager  des recherches ayant pour but de fixer l'histoire du
coeur humain sur ce point: a-t-on cess de donner des tabatires
aprs qu'on a cess de faire des ddicaces, ou a-t-on cess de faire des
ddicaces aux rois depuis qu'ils ne donnent plus de
tabatires--_enrichies de diamants_?

Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit
tout  fait tarie et dessche.

Le public,--le peuple roi,--est jaloux des autres rois;--par ses
trente-trois millions de mains, il donne plus,--chacune ne donnt-elle
qu'un liard,--que ne peut donner le prince le plus magnifique.

Il n'y a donc plus que quelques potes, mal avec ledit public,--qui
risquent de temps en temps la ddicace.

Non pas au roi,--ce serait trop hardi.

Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir 
la Bastille;--mais aujourd'hui, pour ne pas l'insulter,--le public vous
condamne  mourir de faim.

C'est pourquoi les plus audacieux--cherchent des objets pour les
ddicaces  l'ombre du trne;--M. Fouinet a ddi, il y a quelques
annes, quelque chose au fils du duc d'Orlans; la duchesse lui a envoy
un porte-crayon en or.--La portire de la maison qu'habite M. Fouinet, 
laquelle madame Fouinet a montr le porte-crayon, m'a assur que le
porte-crayon tait _contrl par la Monnaie_.

Le porte-crayon est le prsent ordinaire de la duchesse d'Orlans.

La reine de France--donne des pingles.

La duchesse de Nemours ne donne rien.

Personne ne donne de tabatire;--la tabatire est une forme rserve 
la munificence personnelle du roi,--lequel n'en donne jamais[K].

Quelques autres,--comme M. Nisard,--je ne sais, princesse, si vous
connaissez M. Nisard,--ddient leurs ouvrages  des princes trangers,
au roi Lopold, par exemple, qui leur donne en change--son innocente
contrefaon de la croix d'honneur franaise.

J'ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour
rpondre  la ddicace que je lui fais de ce volume in-32;--je n'ose
esprer votre portrait en pied:--c'est une faveur par trop intime, si,
comme l'assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vtement
qu'une paire de boucles d'oreilles.

Je crois donc devoir avertir Votre Majest que je serais certainement
flatt d'une dcoration--quoique la vtre se compose d'un clou de
girofle comme on sait:--cela se met dans la sauce, il est vrai, mais
c'est un sort commun avec le laurier des potes.

Je serais donc flatt--d'tre grand girofle,-- moins cependant que
vous n'aimiez autant m'envoyer un peu de bon tabac[L].

_De progrs en progrs, de libert en libert_, nous en sommes arrivs
 ce point que le gouvernement ne permet d'acheter ni de vendre du tabac
que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin
toutes sortes d'herbes cres et nausabondes qu'il nous vend fort cher.

Vous voulez, grande reine, donner vous et vos tats au roi des Franais
et  la nation franaise[M].--Vous voulez prendre votre part des
bienfaits du rgime constitutionnel.--Permettez-moi de vous dtailler
quelques-uns de ces bienfaits,--et de vous donner ainsi un avant-got
des flicits auxquelles vous et vos sujets vous vous dvouez avec tant
d'empressement.

J'ai l'honneur d'tre, madame, de Votre Majest, etc.

       A. K.

           NOTES SUR LA DDICACE.

^1 Il faut dire cependant--que j'ai eu une fois dans ma vie l'occasion
de demander quelque chose  la famille royale,--c'tait pour de pauvres
pcheurs de mes amis,--pour un village entier que le ciel et la mer
avaient ruin;--deux jours aprs, j'avais reu des secours pour mes
amis.

Tandis que plusieurs _amis du peuple_ auxquels je m'tais adress en
mme temps n'avaient pas jug  propos de me rpondre.

^2 Le tabac que vend le gouvernement est tellement mauvais, que les fils
du roi fument du tabac de contrebande, qu'ils achtent pas bien loin de
la rue Vivienne,  Paris.

^3 A dire le vrai, je ne suis pas fch que le peuple franais--se
trouve un peu roi--et roi constitutionnel, je dsire qu'il reoive  son
tour, pendant quelque temps, toutes les avanies qu'il prodigue aux siens
depuis une vingtaine d'annes.

Il est bon que les piciers, bonnetiers, marchands d'allumettes
chimiques, cessent un moment d'tre tyrans pour devenir rois
constitutionnels, et trempent un peu leurs grosses lvres dans les
breuvages amers qu'ils font boire  leurs rois.

    Mihi demandatis rationem quare
          Opium facit dormire,
          A cela respondeo
          Quia est in eo
          Virtus dormitiva.
                  MOLIRE.

Je commencerai, madame, par vous parler d'une invention qui a produit le
gouvernement constitutionnel.

Vos sujets ont t bien tonns la premire fois qu'ils ont entendu un
coup de fusil et qu'ils en ont vu les rsultats.--Leur tonnement n'a
pas diminu--quand ils ont vu que ce bruit et cette mort soudaine--se
produisaient--en mettant dans un tube une ou deux pinces d'une petite
graine noire ressemblant fort  la graine de pavots;--que cette graine,
au lieu de germer et de produire des feuilles et des fleurs,--clatait
et allait tuer les gens  de grandes distances,--ressemblant encore en
cela  la graine de pavots, qui endort de certaine faon, mais
l'emportant de beaucoup sur les qualits de cette graine, en cela que le
sommeil qu'elle procure est ternel.

Eh bien, l'invention de cette graine noire,--qui a donn au nombre,  la
lchet et  l'adresse,--un avantage invincible sur la force et le
courage,--cette invention n'est rien en comparaison de celle dont j'ai 
vous entretenir.

La premire se fait avec du charbon et du salptre.--Voici comment on
use de la seconde:

Plusieurs milliers d'hommes vont chercher aux coins des bornes, dans les
tas d'ordures,--dans les endroits les plus boueux,--tout ce qu'il y a de
chiffons misrables, de lambeaux infects, de haillons pourris.--On les
entasse dans des caves, on les fait pourrir encore,--puis on en fait une
pte que l'on tale et que l'on fait scher en feuilles minces.

[GU] D'un autre ct,--on concasse un poison violent que l'on appelle
noix de galle;--on y mle un peu d'un autre poison qu'on nomme
vitriol,--et on en fait un liquide d'une couleur triste et funeste, de
la couleur du deuil et de la mort.

D'autre part, on a rassembl curieusement les plumes d'un animal,
emblme de la sottise, et dont le nom est devenu une injure;--on les
taille en forme de dard.--Quand cela est fait,--des milliers de
gens--s'tablissent sur les tables et se livrent au singulier exercice
que voici.

[GU] Cette liqueur noire, compose du mlange de deux poisons, est dans
un petit vase,--devant eux; ils s'arment de leur harpon de plume
d'oie,--et ils se livrent  la pche de vingt-quatre petits _signes_
qu'ils mettent scher,  mesure qu'ils les ont pchs, l'un aprs
l'autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont
je vous parlais tout  l'heure,--c'est--dire, pour parler plus
clairement, que de leur plume d'_oie_, trempe dans ce poison noir,--ils
dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les
mmes, mais dans un ordre diffrent,--mettant l'un avant l'autre, ou
celui-ci aprs celui-l.

C'est par ce moyen qu'on dtruit les religions, qu'on renverse les
rois,--qu'on dshonore ou ridiculise les particuliers, qu'on excite les
haines, qu'on allume les guerres, qu'on engendre des flots de bile,--et
qu'on fait rpandre des flots de sang.

C'est bien pis que les caractres magiques, que les signes cabalistiques
des sorciers.

Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans dsirs, dans la
retraite,  cent lieues de vous;--vous tracez deux ou trois douzaines de
ces signes choisis entre les vingt-quatre:--cet homme plit, ses yeux
s'animent d'un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,--il
cesse d'arroser son jardin, ses fleurs sont fltries,--son dner est
empoisonn, les mets qu'il aime ne lui inspirent plus que le
dgot,--son oreiller est rembourr d'pines;--il est sous des arbres
frais, il ne gote plus la fracheur,--il ne sent plus les parfums du
chvrefeuille,--il n'entend plus la voix de la fauvette cache dans les
feuilles;--son chien vient le flatter, il repousse le chien d'un coup de
pied;--il n'oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;--il avait
commenc un ouvrage avec ardeur, il y avait dpos ses plus doux
souvenirs, ses plus fraches sensations, il jette l'ouvrage au
feu;--tout cela parce que vous avez trac ces maudits signes dans tel ou
tel ordre.

Maintenant, regardez ailleurs,  cent lieues d'un autre ct: un pauvre
jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques
mauvaises crotes de pain;--quelques grosses larmes roulent dans ses
yeux,--rougis par les veilles et par la misre;--il n'oserait sortir de
chez lui,--il est timide,--de cette timidit des orgueilleux;--il lui
semble que tout le monde voit sa misre et y insulte;--d'ailleurs, il
trouve qu'on a raison, il est dcourag, il ne se sent ni talent ni
esprit,--il n'est bon  rien, il ne fera rien.

Prenez alors les mmes signes dont vous vous tes servis tout 
l'heure:--mettez celui-ci avant celui-l,--bien;--tez celui-l d'o il
est, rapportez-le ici,--trs-bien;--changez de place ces deux
autres,--c'est bien cela;--mettez au commencement celui-l qui est  la
fin,--mettez  la fin celui-l qui est au milieu,--sparez ces deux-ci
par celui-l, mettez cet autre  ct:--on ne peut mieux,--eh bien!

[GU] Voyez,--il relve la tte;--les couleurs de la sant, de la vie, de
l'espoir, reviennent sur son visage;--il lve les yeux au ciel;--son
sang coule  pleine veine, il se sent fort,--il sait qu'il arrivera 
son but;--toutes les misres du pass et du prsent sont effaces, il ne
voit que les gloires et les joies de l'avenir;--son pain dur est plus
savoureux que le meilleur salmis de bcasses;--son lit de
sangle--devient un moelleux divan recouvert des toffes les plus
riches;--l'eau de sa cruche se change en vin du Rhin;--les belles filles
qu'il n'osait regarder dans la rue sont maintenant  lui;--son ouvrage,
il le continue avec confiance;--il sort pour qu'on le voie, pour qu'on
le salue, pour qu'on l'admire, et il baisse la tte en passant sous la
porte cochre, tant il se sent grandi.--Il se baisserait sous le ciel
pour ne pas dcrocher quelques toiles.

Voil, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd'hui le pays.--Il
y a beaucoup d'coles o on apprend aux enfants  tremper des plumes
d'oie dans le poison en question et  tracer les vingt-quatre
signes;--avec ces vingt-quatre signes,--que tous savent tracer,--on
s'attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,--on
renverse et on dtruit tout.

Nous allons parler un peu de l'ducation des enfants.

[GU] On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on
les empche de jouer  la balle ou  la toupie--jeux de leur ge--pour
leur faire apprendre les _belles-lettres_, qui sont les rcrations de
l'ge mr.

On leur fait passer huit annes d'ennui, de chagrin, de pleurs, de
privations,--pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus
sur toute la surface de la terre.

De telle sorte que le but de l'ducation, le rsultat de ces annes de
tristesse et de travail--est de se trouver  vingt ans beaucoup moins
habile que ne l'tait un jeune Romain  six ans.

On a trouv singulier que Caton s'avist d'apprendre le grec dans un ge
avanc.--Il est, selon moi, bien plus singulier qu'on force de pauvres
petits enfants  apprendre le latin.--Caton apprenait le grec parce
qu'il avait envie de le savoir--et d'ailleurs il y avait encore des
Grecs.

L'ducation consiste tout entire dans le langage;--on rcompensera
l'enfant qui dpeindra la dbauche en beau style; celui qui exprimerait,
avec des solcismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait
ncessairement des pensums et serait mis en retenue.

On vous fait traduire toutes les vertus rpublicaines;--on ne vous parle
pendant huit ans que de rpublique;--on vous fait admirer Mucius
Scvola. D'autre part--on ne vous apprend qu' crire de belle prose et
 faire des vers.

Aprs quoi, ceux qui sont trop potes meurent de faim dans les greniers;
ceux qui sont trop rpublicains meurent dans les rues--en prison ou au
bagne:--aussi, parmi ces enfants devenus hommes,--tout ne consiste-t-il
qu'en paroles.

Qu'un procureur du roi passe dix ans-- envoyer le plus possible les
gens au bagne ou  l'chafaud, que pendant dix ans il s'efforce de faire
condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la mme
ardeur,--il n'en sera pas moins considr;--mais qu'il s'avise d'crire
_homme_ sans _h_--_omme_,--il est perdu, il ne peut plus se montrer,--on
le dsigne du doigt,--il faut qu'il change de nom et qu'il quitte la
ville;--il vaut mieux, pour sa fortune et sa considration, qu'il fasse
couper la tte  un homme sur l'chafaud--que de lui retrancher une
lettre sur le papier.

[GU] Parlons un peu, madame, du gouvernement.

Un droguiste qui voudrait se faire bonnetier ferait hausser les paules
 tous les bonnetiers de son quartier. Eh? s'crierait-on de toutes
parts, o a-t-il appris notre tat? quand s'en est-il occup,--et
comment veut-il le faire s'il ne l'a pas appris?

Mais qu'un droguiste ou qu'un bonnetier ait amass une fortune
suffisante--dans les raccourcissantes proccupations du commerce qui
consistent  payer les choses au-dessous de leur valeur et  les
revendre au-dessus,--il aspire  gouverner son pays, et personne ne le
trouve mauvais.

Notez qu'il ne s'avise de cela qu' l'ge o ses facults s'effacent au
point qu'il n'est plus capable de tenir sa maison comme par le
pass.--Ses enfants alors et ses gendres craignent qu'il ne patauge
d'une manire dsastreuse dans ses affaires, et ils lui font venir
l'ide d'tre dput.--Peu leur importe qu'il aille porter sa part de
sottises dans l'administration du pays,--pourvu qu'il ne fasse plus de
fautes dans l'achat et la vente du coton.

Certes, si un homme de cinquante ans tait venu trouver M. Ganneron ou
M. Cunin-Gridaine--et avait dit  l'un: Je veux tre picier,--ou 
l'autre: Je me destine  la fabrication des draps,--M. Ganneron ou M.
Gridaine aurait dit  cet homme:

--Mon bon ami, vous tes-vous occup de la partie?

--Non, monsieur, aurait-il rpondu.

--Alors, mon bon ami, vous tes fou.

[GU] Eh bien, M. Ganneron et M. Cunin ont pass leur jeunesse et une
bonne moiti de leur ge mr dans les proccupations de l'picerie et de
la fabrication des draps.--Aprs quoi un jour ils se sont mis dans le
gouvernement,--l'un comme dput, l'autre comme ministre.

Il n'y a pas un seul mtier pour lequel on n'exige un apprentissage:--un
maon,--un coiffeur,--un cordonnier,--apprennent leur tat.--Mais le
Franais qui, autrefois, se contentait de natre malin,--nat
aujourd'hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son
pays,--ce talent lui vient si bien tout seul, qu'en attendant les
occasions de l'exercer il fait comme les chevaux qu'on va lancer sur
l'hippodrome, il s'amuse  galoper en sens contraire du chemin qu'il a 
parcourir.

Il s'occupe en attendant l'ge ou le cens,--de toutes les choses qui
n'ont aucun rapport avec la politique.

On ne tient aucun compte des connaissances spciales, tel ministre passe
de l'intrieur aux affaires trangres ou aux finances.--M. Thiers n'a
pas t bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c'est
parce qu'on n'a pas voulu le lui confier qu'il n'a pas eu celui des
finances.

La Chambre des dputs--c'est--dire le vritable gouvernement du
pays--se compose donc, pour les deux tiers, d'piciers retirs, de
bonnetiers fatigus, de rtisseurs fourbus, d'tuvistes dents, de
marchands de vin uss;--l'autre tiers,  trs-peu d'exceptions prs,
est form d'avocats--accoutums  plaider sur tous les sujets le pour ou
le contre, souvent mme le pour et le contre.

Mais en ce moment, madame, la France vous prsente un aspect assez
curieux:--on prpare des lections gnrales;--il s'agit, pour les uns,
de se faire rlire; pour les autres, d'arriver  la dputation.

Certes,  voir la quatrime page de tous les journaux sans cesse remplie
de remdes pour les maladies les plus horribles,--on pourrait croire que
la France est un pays particulirement malsain, qui ne produit que des
tres chtifs et livrs aux maux les plus varis, aux affections les
plus dplorables et les plus dgotantes.--Mais, quand on lit les autres
pages, on est bien consol, en voyant les professions de foi des
candidats,--de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici
possd,--avec quel dsintressement, quelle abngation--on se rsigne 
la dputation!

C'est partout le mme langage et les mmes vertus,-- proprement parler,
il n'y a, pour tous les candidats, qu'une seule et mme profession de
foi.

C'est celle exactement--que font sur les places publiques les arracheurs
de dents,--les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.

Ce n'est pas leur intrt particulier qui les attire sur cette place;
non, messieurs, c'est l'amour de l'humanit, c'est l'amour de la
patrie!--c'est pour faire profiter leurs compatriotes de ce prcieux
citoyen,--qui va ramener l'ge d'or, proscrire les abus,--diminuer les
impts, etc.

Et combien le vends-tu?--Je ne le vends pas vingt sous--je ne le vends
pas dix sous, messieurs,--je ne le vends pas, je le donne.

Que l'antiquit vienne donc encore nous parler de son Dcius,--qui se
jette  cheval dans un gouffre pour sauver la rpublique;--nous avons
en ce moment sept ou huit cents Dcius--qui, pour sauver la France,--se
pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du
gouffre--o leur patriotisme et leur dvouement les prcipitent;--mais
l'ardeur de tous est la mme,--et comme le gouffre ne peut contenir
qu'un nombre fixe de victimes,--il n'est pas de moyen qu'on n'emploie
pour supplanter les autres qui veulent aussi se dvouer,--les
crocs-en-jambe,--les coups ports par derrire,--etc.--Heureuse France!

[GU] Je me rappelle un bal masqu o il se trouva vingt-deux
polichinelles;--c'est un peu l'aspect que prsentent les candidats;--ils
ont tous pris le mme costume,--la robe blanche et sans tache des
candidats de l'antiquit;--les mmes paroles,--le mme masque;--tous les
intrts particuliers se transforment en _intrts du pays_;--c'est bien
l'histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut
tre dput pour quitter sa province et son mnage;--celui-l veut avoir
la croix;--cet autre une place:--tout cela s'appelle, pour l'instant,
_dvouement_ et _intrt du pays_. Vingt-deux polichinelles!

Les lecteurs sont comme le public des thtres;--il leur faut du
commun;--il faut que le candidat ressemble  un type de candidat qu'ils
ont dans la tte.

Quelque chose d'indpendant en paroles,--quelque chose qui fasse de
l'opposition,--mais sans succs,--parce que l'lecteur ne veut pas de
rvolution ni d'meute.--Il aime la provocation, mais il n'aime pas le
combat.

Aussi les rpublicains, dans leurs professions de foi, se font doux
comme des moutons;--leur drapeau n'est plus rouge, il est rose.

Les candidats du ministre mettent au contraire leur chapeau sur
l'oreille et font les crnes et les tapageurs;--ils ont de grandes
cannes--et font la grosse voix.

Le ministre a permis  ses candidats de s'lever _contre le droit de
visite_;--l'opposition a autoris les siens  ne pas s'lever contre le
_recensement_, dont elle a tant fait de bruit.

La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui
s'imprime;--mais les candidats sont loin de se fier  ce programme de
leurs vertus,--ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs
commettants.--Ils achtent les voix une  une, l'opposition par des
promesses et des menaces,--le ministre par des promesses et des
-compte. Une fois ces marchs passs  voix basse,--on met tout haut la
chose aux enchres;--les professions de foi servent alors de
prtexte;--celui qui a obtenu une bourse dans un collge pour son fils,
ou un bureau de tabac pour lui-mme, ne peut pas dire que c'est pour
cela qu'il vote de telle ou telle manire. Il choisit dans la profession
de foi de son candidat la phrase la plus ronflante--et il dit Voil
pourquoi je vote pour lui.

[GU] Un spectacle qui ne manque pas non plus de gaiet, c'est l'attitude
des journaux au moment des lections.

Les professions de foi de tous les candidats sont identiquement les
mmes.

UN JOURNAL DE L'OPPOSITIONS:

Voici, vous dit-il,--la profession de foi du candidat de l'opposition,
de M. variste Bavoux:

Nous voulons au dedans la sage rpartition des impts,--le rgne des
lois et le progrs.

Au dehors, la force et la dignit.

Ces nobles paroles, ajoute le journal, sont une garantie plus que
suffisante,--tous les patriotes doivent voter pour M. Bavoux.--Voici
maintenant ce que dit M. Chevalier;--comparez et jugez:

Nous voulons au dedans la sage rpartition des impts,--le rgne des
lois et le progrs.

Au dehors, la force et la dignit.

Certes, si c'est avec de telles paroles, respirant le servilisme et le
dvouement au ministre, que M. Michel Chevalier croit abuser les
lecteurs, il est dans une erreur dont nous devons l'avertir.--Les
lecteurs comprennent  demi-mot et traduisent la profession de foi de
M. Michel Chevalier par soutenir le ministre de l'tranger,--l'aider 
augmenter encore les impts--et voter pour le droit de visite.

M. Chevalier n'est pas pour M. Bavoux un concurrent srieux.

UN JOURNAL MINISTRIEL:

Nous donnons la profession de foi de M. Michel Chevalier;--ce sont de
nobles paroles.--L'lection de M. Chevalier est certaine.

Nous voulons, dit M. Michel Chevalier,--au dedans, la sage rpartition
des impts,--le rgne des lois et le progrs.

Au dehors, la force et la dignit.

On s'expliquera facilement l'chec assur de M. Bavoux en comparant sa
profession de foi  celle de M. Michel Chevalier.

La voici:

Nous voulons, au dedans, la sage rpartition des impts,--le rgne des
lois et le progrs.

Au dehors, la force et la dignit.

C'est le langage audacieux du dsordre et de l'anarchie.--Les lecteurs
en feront justice.

Quelques personnes dsoeuvres se rassemblent dans diverses salles de
concert,--chez M. Herz, chez M. rard,--non pour y entendre ou y faire
de la musique,--mais pour y proposer divers _rbus_ aux
candidats.--C'est, pour le candidat, une situation analogue  celle
d'OEdipe devant l'nigme du sphinx; s'il ne devine pas, il est mis en
pices.

[GU] Cependant, les phnomnes que j'ai dj signals reparaissent dans
les journaux--qui ont  remplir  quelque prix que ce soit--la place
rserve d'ordinaire aux dbats des Chambres.--On attribue  divers
cochers de fiacre contemporains certaines actions que nous avons
autrefois vues en thme attribues  paminondas ou  Pricls.

On rend compte de livres envoys au journal il y a sept ou huit mois.

On _annonce_ un concert qui a eu lieu l'hiver dernier--et dont le
bnficiaire n'a jamais pu obtenir une mention en _temps utile_, comme
on dit au Palais.

Voici encore deux de ces histoires qu'on peut retrouver tous les ans
dans les journaux  la mme poque:

Une femme de trente-huit ans est accouche  Caen, le 14 mai, de son
vingtime enfant, en second mariage. Sa fille ane a pous le frre de
son second mari; elle se trouve donc la belle-soeur de sa fille, qui a
un enfant de trois ans; l'accouche est la grand'mre et la tante de
l'enfant, sa fille devient la tante de son frre, et le nouveau-n
devient oncle de sa tante et frre de son cousin germain.

EURE.--Dernirement, un enfant de trois ans est tomb dans l'Avre,
loign de tout secours. Fort heureusement, un chien qui tait avec lui
se prcipite  l'eau et ramne sur la rive ce pauvre enfant. L'animal
avait mis une telle prudence dans cet acte instinctif, qu'on n'a pas
mme retrouv l'indice de ses crocs sur le bras de l'enfant, qu'il avait
saisi pour le retirer de la rivire.

_N. B._--L'anne passe, l'enfant tait tomb dans la Marne.

Nous conseillons la Nivre pour l'anne prochaine: c'est une rivire
encore vierge de belles actions.

[GU] Il n'est pas de recueil de vers de jeune homme--_Premires rimes_,
_Fleurs d'Avril_, _Premiers lans_, etc., etc.,--premiers essais si
mpriss, d'ordinaire, dans les bureaux de journaux, qui n'obtienne en
ce moment une mention honorable.

C'est la belle saison pour se livrer fructueusement  des actions
recommandables.--En temps ordinaire, les journaux n'en disent mot;--mais
pour le moment, sauvez la vie  une mouche qui se noie;--dites  un
passant: Monsieur, vous allez perdre votre foulard;--avertissez une
femme que le cordon de son soulier est dnou,--vous voyez votre nom en
toutes lettres dans les feuilles publiques avec le rcit de votre belle
action et un convenable loge d'icelle.

Les journaux se sentent pris d'un got subit pour les sciences,--pour
l'agriculture,--pour tout ce qu'on trouve dans les recueils spciaux et
qui fournit des lignes.

Voici, par exemple, une histoire qui reparat tous les ans  la mme
poque, c'est--dire dans l'intervalle d'une session  l'autre,--en mme
temps que les _centenaires_, les veaux  deux ttes,--les dtails
circonstancis d'incendies dans des pays qui n'existent pas, etc.

Un monsieur qui est en ce moment  Bruxelles, et qui s'appelle le baron
Frdric d'A..., a l'honneur d'exposer au public qu'tant dou d'un
talent de conversation fort distingu, nourri d'tudes solides (ce qui
devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages
une foule d'observations instructives et intressantes, il met son temps
au service des matres et matresses de maison, ainsi que des personnes
qui s'ennuieraient de ne savoir avec qui causer agrablement.

Le baron Frdric d'A... fait la conversation en ville et chez lui. Son
salon, ouvert aux abonns deux fois par jour, est le rendez-vous d'une
socit choisie (vingt-cinq francs par mois). Trois heures de ses
journes sont consacres  une causerie instructive, mais aimable. Les
nouvelles, les sujets littraires et d'arts, des observations de
moeurs o domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies
sur divers sujets, toujours trangers  la politique, font les frais des
sances du soir.

Les sances de conversation en ville se rglent  raison de dix francs
l'heure. M. le baron Frdric d'A... _n'accepte que trois invitations
par semaine_,  vingt francs (sans la soire). L'esprit de sa causerie
est gradu selon les services. (Les calembourgs et jeux de mots sont
l'objet d'arrangements particuliers.)

M. le baron Frdric d'A... se charge de fournir des causeurs
_convenablement_ vtus pour soutenir et varier la conversation, dans le
cas o les personnes qui l'emploieraient ne voudraient pas avoir
l'embarras des rpliques, observations ou rponses. Il les offre
galement comme _amis_ aux trangers et aux particuliers peu rpandus
dans la socit.

Cette plaisanterie a t invente il y a six ans par Grard, l'auteur de
la traduction de _Faust_,--un jour que nous mangions ensemble du
macaroni fait par Thophile Gautier.

[GU] Je n'ai pas encore vu cette anne le _serpent de mer_,--mais il ne
peut tarder  faire son apparition annuelle;--le _serpent de mer_ a t
imagin par Lon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze
ans.--Depuis ce temps, les journaux en ont annonc une nouvelle
apparition chaque anne,--toujours entre deux sessions.

Pour en revenir aux lections,--selon les journaux de l'opposition,
toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assures;--les
amis du ministre n'ont aucune espce de chance;--d'aprs les journaux
ministriels, les candidats de l'opposition n'ont aucun succs 
attendre, et ne sont pas mme des rivaux srieux pour les
_conservateurs_.

On appelle _conservateurs_--ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les
places et l'argent et voudraient les _conserver_:--cela, dans les
journaux du parti, est reprsent comme une vertu civique.

On appelle _indpendants_ ceux qui voudraient les places et
l'argent,--qui attaquent les places, les abus, l'argent, les sincures,
non pour les dtruire, mais pour les conqurir, et qui,  mesure qu'ils
arrivent, deviennent les _conservateurs_ les plus nergiques et les plus
froces.

Selon les journaux ministriels, tous les candidats de l'opposition sont
des anarchistes, des gens sans porte, des brouillons,--en un mot, tout
ce qu'taient, sous la Restauration, les gens appels aujourd'hui
conservateurs.

Selon les journaux de l'opposition, tous les candidats conservateurs
sont des gens gorgs d'or, abreuvs de la sueur du peuple et ignorant
compltement l'orthographe.

Or, conservateurs ou indpendants,--les journaux de toutes les couleurs,
de toutes les nuances, sont d'accord sur ceci: c'est que la _presse_ a
toujours raison.

Il n'y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,--ou
qu'il est vendu au pouvoir,--ou qu'il veut rtablir la guillotine en
permanence.

La presse en gnral ne souffre pas d'appel de ses dcisions, comment
cependant de tant de journaux vendus, absurdes, froces (d'aprs ses
propres paroles), former une presse noble, indpendante,
courageuse,--dsintresse,--amie de la nation, qu'elle prtend
tre?--Comment faire un difice de marbre avec de la boue et du
sable?--C'est une observation que je leur soumets.

[GU] Il se fait en ce moment pour les lections une alliance qu'il m'est
impossible de ne pas trouver singulire:--c'est celle des rpublicains
et des lgitimistes.

C'est une alliance bizarre et fonde sur ceci: le parti qui est le plus
fort est videmment le parti conservateur.--Le parti lgitimiste, livr
 ses propres forces, ne peut esprer le renverser;--le parti
rpublicain est dans la mme situation,--mais tous deux runis peuvent
l'emporter sur le parti conservateur.--Le parti conservateur une fois
abattu, les deux partis allis se spareront, prendront du champ et se
battront entre eux.

Ils ne se runissent provisoirement que pour conqurir le champ de
bataille o chacun des deux allis espre craser l'autre.

Quel que soit le rsultat des lections,--tous les candidats, dont les
deux tiers  peu prs n'ont pour but que de renverser le roi
Louis-Philippe,--sont prts  lui prter le serment de fidlit exig
par la loi.

[GU] Il n'y a donc d'aucun ct--ni bonne foi, ni probit, ni
convictions srieuses.

Sans parler des ruses, des perfidies, des intrigues de toutes
sortes,--sans parler de la corruption qu'emploient tous les partis.

C'est la plus sale cuisine qu'on puisse imaginer;--pendant ce temps le
pays est encore plus embarrass que celui qui tient la queue de la
pole,--car c'est lui qu'on fait frire.

Et--des gens m'crivent chaque mois pour me reprocher de ne pas prendre
de _couleur_, de n'appartenir  aucun parti;--montrez-m'en un qui soit
honnte--et nous verrons.

Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n'ont
qu'une surface mince, et cachent toutes la mme toile.

En peinture,--grattez le rouge,--le blanc,--le vert,--le bleu: vous
trouverez la toile--et la mme toile.

En politique,--grattez les rouges,--les verts,--les bleus,--vous
trouverez des ambitieux, des vaniteux, des avides.

Il s'imprime en ce moment--assez et plus qu'assez de _journaux_, de
_brochures_, de _revues_, de _pamphlets_, de _circulaires_, de _comptes
rendus_, de _lettres_, de _professions de foi_, etc., etc.

Tout cela est au service des ambitions, des orgueils, des avidits dont
je vous parle,

Il n'y a que ce petit livre qui vous dise la vrit.

Mais on ne le reconnatra que plus tard, quand une autre folie aura
remplac celle d'aujourd'hui et permettra de la juger.

Continuez,--reine Pomar,-- demander pour votre peuple et pour
vous--les bienfaits du gouvernement constitutionnel.

Pour moi, je vous ai avertie,--il ne me reste qu' me dire itrativement
de Votre Majest le trs-humble et trs-obissant serviteur.

[GU] Certes,--on a bien dit des choses contre certains musiciens et
certains instruments,--contre la clarinette, qui rend sourds ceux qui
l'entendent et aveugles ceux qui en jouent, contre les trompes de
chasse--qui se disent de l'une  l'autre,--depuis si longtemps, que le
roi Dagobert a mis sa culotte  l'envers,--ce qui a ncessairement donn
 M. Sudre l'ide premire de son tlgraphe musical.

Contre l'orgue de Barbarie, dans lequel on a l'air de moudre un
air--comme on moud du caf;--mais je ne sais rien de plus terrible
contre les instruments de cuivre que ce qu'on trouve dans un journal
anglais:

On vient d'imaginer, pour les rgiments, un instrument pour la
_marque_.

Cet instrument, substitu au fer brlant, est en cuivre, et reprsente
la lettre D. Cette lettre est perce d'une multitude de trous,  travers
chacun desquels le mouvement d'un ressort fait sortir autant d'aiguilles
acres.

Aprs avoir appliqu l'instrument sur le bras ou dans le creux de la
main du dserteur, selon que le porte la sentence, on fait,  l'aide
d'une pression, sortir des pointes qui pntrent dans l'pidermie  la
profondeur requise, et y tracent l'empreinte sanglante de la lettre D.
Pour rendre la marque indlbile, on frotte la plaie avec une brosse
imbibe d'indigo en poudre et d'encre de la Chine dlaye dans une
quantit d'eau suffisante.

D'aprs le rglement, la marque ne peut tre inflige qu'en prsence de
la troupe rassemble sous les armes, et sous les yeux du chirurgien,
_par le trompette-major_ pour la cavalerie, et par le _musicien qui joue
du cor_ dans l'infanterie.

Les joueurs de cor--et de trompette remplacent le _bourreau_!

[GU] Cette anne sera tristement clbre par les grandes catastrophes et
les accidents sans nombre qui ont frapp tous les pays. Mais, au milieu
des massacres, des incendies, des orages, des temptes et des
tremblements de terre, les trois derniers jours de la premire semaine
du mois de mai doivent marquer parmi les jours nfastes, parce qu'ils
rappellent les trois plus grands malheurs de l'anne: 6 mai, l'incendie
de Hambourg laisse sans asile vingt-deux mille habitants; le 7 mai, le
tremblement de Saint-Domingue crase dans la ville du Cap dix mille
personnes sur une population de quinze mille; et le 8 mai, l'vnement
du chemin de fer de Versailles jette dans le deuil deux cents familles,
et porte l'effroi et l'inquitude dans toutes les provinces. On
trouverait difficilement le triste pendant de ces trois journes.

[GU] Un des prtextes sous lesquels on m'crit le plus habituellement
des injures,--c'est qu'il m'arrive parfois de parler un peu de moi. J'ai
essay de prendre ce reproche en considration--et de suivre le conseil
qu'on me donnait en mme temps,--c'est--dire d'en laisser parler les
autres;--j'avouerai franchement que je ne suis pas parfaitement
satisfait de l'preuve.

En effet, sans parler de ceux qui ne m'aiment pas--et qui m'appellent
ami du chteau, je n'ai pas fort  me louer de ceux qui n'ont pour moi
que des sentiments de bienveillance.--L'diteur Souverain--a fait
imprimer une fois  la quatrime page des journaux une annonce dans
laquelle j'tais trait d'arc-en-ciel.

Un autre diteur--y fait dire (toujours  la quatrime page) que je suis
_mdisant_, _cancanier_ et un peu _venimeux_.

Il y a un brave homme qui gagne sa vie  vendre mes petits livres, et
qui fait mieux que cela encore.

Si je suis loign de Paris,--si je pche des maquereaux  tretat ou
des sardines  Sainte-Adresse, si le volume arrive un peu trop tard,--ce
pauvre homme s'inquite, conoit contre moi une vive malveillance,--et
commence  dire  tout venant que les _Gupes_ ne paraissent plus,--que
l'on ne sait pas o je suis, etc., etc.

Cela ne le console que pendant les deux ou trois premiers jours de
retard;--au quatrime, il dit aux gens qu'il rencontre: Il parat que
les _Gupes_ se sont arranges avec le ministre. Le lendemain, il sait
le chiffre de ma honte: l'auteur reoit trois mille francs par an.

--Ah! ah!

--Oui, c'est M. Cav qui a arrang l'affaire.

--Mais cependant je ne vois pas qu'il soit bien complaisant pour le
ministre...

--Aussi on a suspendu la pension.

--Alors il s'est vendu pour l'honneur?--c'est singulier!

--Vous savez qu'il est trs-bizarre.

Le surlendemain,--ce n'est plus trois mille, mais six mille francs que
je reois par an.--Ce mois-ci,--diverses circonstances retardent l'envoi
du manuscrit, je suis persuad que ma subvention, que le prix de mon
infamie, est mont  un chiffre qui pourrait me tenter.

Les gens qui ont lu les diffrentes sottises que quelques journaux ont
crites contre moi--seraient bien dsappoints si, par hasard, ils me
rencontraient.

Comment reconnatre en effet un _ami du chteau_,--un _familier du duc
d'Orlans_,--un crivain _vendu_ au pouvoir, dans un homme qui vit seul
au bord de la mer,--qui a le visage brl par le soleil, les mains
durcies par la bche et par la rame,--que l'on trouverait ml avec les
autres pcheurs,--vtu comme eux,--les aidant  mettre les bateaux  la
mer,--ou  _virer au cabestan_--pour les monter sur la terre,--quand la
mer est en colre.

Dans le plus _dur_ pcheur de _crevettes_ de la commune.

Dans un homme qui, si on lui demandait _ses papiers_,--n'aurait 
prsenter que celui dont voici la copie exacte:

                       FRANCE.

                 POLICE DE NAVIGATION.

  _Nom du navire_,               _n._ 7.

  L'ARSELIN.                     _Tonnage_,

  _Nom du patron_,               95/100.

  ALPHONSE KARR.

          Cong valable pour un an.

LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANAIS,  tous ceux qui les prsentes verront,
salut.

Vu les articles 2-4-5-11 et 22 de la loi du 27 vendmiaire an XI,--et
l'article 5 de l'ordonnance du 23 juillet 1838;

Nous dclarons qu'il est donn cong au sieur _Alphonse Karr_ de sortir
du port avec le bateau nomm l'_Arselin_,-- charge par ledit sieur de
se conformer aux lois et rglements de l'tat;--ledit navire a t
reconnu du tonnage de--tonneaux--quatre-vingt-quinze centimes,--non
pont,--deux mts,--et il est actuellement attach au port de Fcamp.

_Prions_ et _requrons_ tous souverains, tats, amis et allis de la
France et leurs subordonns, mandons  tous fonctionnaires publics, aux
commandants des btiments de l'tat, et  tous autres qu'il
appartiendra,--de le laisser srement et librement passer avec son
btiment,--sans lui faire ni souffrir qu'il lui soit fait aucun trouble
ni empchement quelconque,--mais, au contraire, de lui donner toute
faveur, secours et assistance partout o besoin sera.

Reu soixante-quinze centimes.

Certes, voil qui n'est pas cher! protg par tant d'tats, de
souverains, d'officiers publics, de fonctionnaires--et vaisseaux de
l'tat pour soixante-quinze centimes.

Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour tre
protg comme crivain aussi bien que je le suis comme
pcheur;--malheureusement il n'en est pas ainsi,--j'en raconterai une
autre fois--une preuve convaincante.

[GU] AM RAUCHEN.--L'amour est comme ces arbres  l'ombre desquels meurt
toute vgtation.--L'homme qui aime une femme, non-seulement n'aime rien
autre chose, mais finit par ne rien har non plus; c'est en vain qu'il
cherche dans les replis de son coeur toutes les prfrences, toutes
les sympathies, toutes les rpugnances, tout cela est mort, mort
d'indiffrence.

[GU] Il faut qu'un jeune homme--jette ses gourmes,--qu'il fasse un pome
pique en _seconde_.

Qu'il porte des souliers lacs, dissimuls par des sous-pieds
trs-tirs, des perons si longs qu'on devrait, pour la sret des
passants, y attacher de petites lanternes et crier: Gare!--qu'il
s'crive  lui-mme des lettres de _comtesse_ et se les envoie par la
poste;--qu'il ait pour ami un acteur de mlodrame et le tutoie trs-haut
dans la rue;--qu'il mette un oeillet rouge  sa boutonnire pour
simuler  vingt pas le ruban de la croix d'honneur; qu'il parle de
cranciers et de dettes qu'il n'a pas; qu'il plaisante beaucoup sur les
femmes et sur l'amour, tandis que le moindre geste de la femme de
chambre de sa mre le fait plir ou devenir cramoisi, et que le son de
sa voix le fait frissonner;--qu'il appelle, en parlant d'eux, tous les
hommes remarquables de l'poque simplement par leur nom sans y joindre
le monsieur;--qu'il se dise dsillusionn quand il n'a encore rien vu de
la vie;--qu'il parle avec ddain de l'amour, de l'amiti, de la vertu, 
cette riche poque de l'existence o le coeur, gonfl de bienveillance
et d'exaltation, laisse dborder toutes les tendresses et tous les
beaux sentiments;--qu'il prtende fumer avec le glus grand plaisir des
cigares violents qui lui font vomir, dans une alle carte du jardin,
jusqu'aux clous de ses souliers;--qu'il parle avec un enthousiasme
grotesque des choses  la mode qu'il ne sent pas, et cache avec soin les
beaux et vertueux enthousiasmes de son ge;--qu'il vole dans les maisons
des cartes de visite de personnages qu'il n'a jamais vus--et les
accroche  sa propre glace, pour donner  son portier et  sa femme de
mnage--une haute opinion de ses relations;--qu'il parle tout haut avec
un ami qu'il rencontre au thtre ou  la promenade,--et ne lui dise
rien qui l'intresse,--toute la conversation n'ayant d'autre but que
d'tre entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut
_faire de l'effet_;--qu'il porte un lorgnon avec des yeux
excellents;--qu'en parlant de ses parents, il les appelle _ganaches_,
quand, le matin mme, trouvant dans la chambre de sa mre un de ses
vtements tomb sur un tapis, il l'a bais en le ramassant
prcieusement;

Toutes choses dont les gens les plus senss, les meilleurs, les plus
spirituels, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.

Je ne parle pas de ceux qui recommencent ces sottises toute leur
vie;--ce ne sont plus des gourmes: c'est la teigne.

[GU] Il n'y a rien d'gal  la petitesse de l'homme, si ce n'est sa
vanit.--Il a jug  propos de se crer un Dieu;--de lui imposer ses
passions,--de le mler  ses querelles,--de lui donner sa sotte
figure,--de l'affubler de vtements roses et bleus;--il existe des
discussions crites o deux auteurs soutiennent deux opinions touchant
la chevelure de Dieu.--L'un, dont j'ai oubli le nom, prtend qu'elle
est rousse;--l'autre, l'historien Josphe, soutient qu'elle est couleur
noisette.

Il y a des hommes qui ont _protg_ Dieu--contre d'autres hommes,--et
qui les ont brls pour les forcer de croire.

Mais ce qui me semble le plus singulier, c'est quand un homme croit
avoir _offens_ Dieu.

L'homme qui ne peut anantir ni une goutte d'eau ni un grain de
poussire,--lui, toujours enferm dans les mmes passions, dans les
mmes joies, dans les mmes douleurs.

O homme! mon pauvre ami, avec quelles armes penses-tu offenser Dieu,--et
quelle est donc sa partie vulnrable? a-t-il, comme Achille, quelque
bout de talon qu'il ait nglig de rendre ternel?

O homme! Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel, et les
toiles;--Dieu est la terre et l'herbe qui la couvre;--Dieu est  la
fois les forts et le feu qui dvore les forts;--Dieu est l'amour qui
rend les tigres caressants, et qui force les papillons  se poursuivre
dans les luzernes,--et l'amour des fleurs qui se fcondent en mlant
leurs parfums;--Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les
violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la putrfaction
des hommes;--Dieu est l'air bleu, les nuages, le soleil,--les hautes
montagnes--et les insectes qui vivent huit cents dans une goutte d'eau.

Et tu crois offenser Dieu! tu crois offenser Dieu! mais regarde celui
qui, selon toi, a le plus offens Dieu,--le soleil cesse-t-il de
caresser son front?--les parfums des fleurs deviennent-ils ftides pour
lui?--l'eau des fleuves recule-t-elle devant ses lvres sches?--les
fruits deviennent-ils de la cendre dans sa bouche?--l'herbe jaunit-elle
sous ses pieds? Non, pas que je sache.

Dieu t'a jet dans la vie et t'a renferm dans des limites
infranchissables;--ta chane te permet de cueillir quelques fleurs 
droite et  gauche et de te piquer les doigts  leurs pines, mais il ne
t'en faut pas moins parcourir la mme route que ceux qui t'ont prcd
et ceux qui te suivront;--il te faut mettre tes pieds dans l'empreinte
de leurs pieds.

Toi-mme tu es en Dieu,--mais tu es moins que n'est un grain de sable
dans la mer.

Et cependant te figures-tu ce que serait la rvolte d'un grain de
sable--dans les profondeurs de l'Ocan?

[GU] Les femmes n'aiment rellement que les hommes qui sont plus forts
qu'elles.

Car, si _leur plaisir_ le plus vif est de _plaire_ et de
_commander_,--leur bonheur est d'_aimer_ et d'_obir_.

En gnral, les rveries des femmes ne sortent gure des espaces
rels;--il faut que toute ide puisse se traduire  leurs yeux par une
forme visible.--Pour les conduire au ciel, Dieu doit faire la moiti du
chemin;--leur religion est l'amour pour un Dieu fait homme.

Il ne faut croire l'indulgence des gens que lorsqu'elle s'exerce dans
les choses qui leur sont personnelles.--Tel homme se prend de piti pour
un empoisonneur,--pour un assassin,--vous le croyez indulgent;--attendez
pour le juger qu'on lui marche sur le pied dans une foule,--ou qu'on
casse par maladresse--une de ses tasses du Japon.

[GU] La lune montait au ciel derrire les peupliers,--un rossignol fit
entendre ces trois sons graves et pleins sur la mme note,--prlude
ordinaire de son hymne  la nuit et  l'amour.

LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence,--le
travail,--l'ambition,--l'avidit, sont endormis,--ne les rveillons
pas;--ils ont pris tout le jour, mais la nuit est  nous.

Beaux acacias dont les panaches verts s'tendent sur nos ttes, secouez
vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.

Brunes violettes, roses clatantes, le parfum que vous ne dpensiez le
jour qu'avec avarice,--exhalez-le de vos corolles, comme les mes
exhalent leur parfum, qui est l'amour.

Les lucioles se cherchent dans l'herbe, ils semblent voir des amours
d'toiles tombes du ciel.

LA CHOUETTE. Il n'y a dans l'anne que quelques nuits comme celle-ci. Il
n'y a que quelques ts dans la jeunesse. Il n'y a qu'un amour dans le
coeur.

Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-mme, car il n'a pas de
flicits gales  donner  ses lus.

Le malheur veille et cherche;--cachez votre bonheur, soyez heureux tout
bas.

Tout bonheur se compose de deux sensations tristes: le souvenir de la
privation dans le pass, et la crainte de perdre dans l'avenir.

LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s'tendent sur nos
ttes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos
douces odeurs.

Chvrefeuilles, jasmins, cachez sous vos enlacements les amants qui vous
ont demand asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums.

LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez
heureux tout bas.

Et toi, l'amoureux, tes yeux auront perdu leur clat.

Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientt le duvet de
pche de tes joues sera remplac par des rides.

LE ROSSIGNOL. Qu'est-ce que le pass, qu'est-ce que l'avenir? les rudes
preuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour.

Mille ans de supplice pour un baiser,

LA CHOUETTE. Cette existence qui dborde de vos mes, vous en deviendrez
avares,--et vous la cacherez dans votre coeur comme si vous
enfouissiez de l'or.

Vos mains sches se toucheront, sans faire tressaillir votre
coeur,--vous ne vous rappellerez cette nuit d'aujourd'hui, si vous
vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous
frmirez de l'ide que vous auriez pu vous enrhumer,--puis vous mourrez.

LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n'est qu'une
transformation.

Nous ressortirons de la terre fconde par nos corps--tubreuses, roses,
jasmins--et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits
comme celle-ci.

Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse, et n'changes-tu pas de
tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?

Beaux acacias, dont les panaches verts s'tendent sur nos ttes, secouez
vos grappes de fleurs blanches,--arrosez la terre de vos douces odeurs.




Aot 1842.

     Mort du duc d'Orlans.--La Rgence.--Le duc de Nemours et la
     duchesse d'Orlans.--M. Guizot.--Un cur de trop.--Humbles
     remontrances  monseigneur Blancart de Bailleul.--Un violon de
     _Stra_, dit _Varius_.--Fragilit des douleurs humaines.--Sur les
     domestiques.--Correspondance.--M. Dormeuil.--Une foule d'autres
     choses.--M. Simonet.--Une Socit en commandite.--Quelques
     annonces.--M. Trognon. M. Barbet.--M. Martin.--M. Poulle.--M.
     Pierrot.--M. Leboeuf.--M. Michel (de Bourges).--M. Dupont (de
     l'Eure).--M. Boulay (de la Meurthe).--M. Martin (du Nord),
     etc.--_Am Rauchen._--_Wergiss-mein-nicht._


Le 13 juillet 1842, le duc d'Orlans allant  Neuilly--a t jet hors
de sa voiture par des chevaux emports.--Il est tomb sur les pavs de
la route--qui lui ont bris la tte en plusieurs parties. Il est mort 
quatre heures du soir,--sans avoir repris connaissance, dans une pauvre
boutique d'picier.--Le roi et la reine, qui taient accourus, ont suivi
le corps de leur fils port par les soldats, sur un brancard.

Toute la France a compris cette immense douleur et l'a respecte.--Tout
le monde a t frapp  la fois de compassion et de respect--en voyant
que, de toutes les grandeurs qui sparent des autres la famille royale,
il n'y en a qu'une seule qu'on lui ait laisse;--qu'elle ne dpasse
aujourd'hui le commun des hommes que par la grandeur de ses misres et
de son affliction.

Beaucoup de gens ne se souciaient gure des attaques au trne,  la
couronne,  la pourpre,--et  cent autres mtaphores, qui ont senti ce
coup qui s'adressait au coeur--et qui en ont tressailli.--Un roi avait
paru quelque chose d'autre qu'eux-mmes, qui n'a ni les mmes joies, ni
les mmes douleurs; mais alors, en pensant au roi,  la reine,  la
duchesse d'Orlans, on a dit: Pauvre pre! pauvre mre! pauvre femme!
et on a compris, et on a pleur avec eux.

On parlait surtout de la reine, qui avait  creuser dans son coeur une
nouvelle tombe  ct de celle de sa fille Marie;--de la reine--qui,
dans la partie politique qui se joue depuis tant d'annes, a vu mettre
en jeu si souvent dj la vie de tous ceux qu'elle aime,--et qui croyait
les avoir regagns et rachets, tant elle avait craint, pleur et pri
pour eux.--On a compt les pines qui forment les fleurons de sa
couronne royale.

Puis, quand le duc d'Orlans a t mort--tout le monde a vu ce que
presque personne n'avait song  remarquer auparavant: c'est que c'tait
un des hommes les plus distingus de ce temps-ci; on a vu qu'il tenait,
par des liens qu'on n'a sentis que lorsqu'ils se sont rompus,  tout ce
qui a de la vie, de la force et de la jeunesse en France.

On a vu que son absence laissait un vide, et, en regardant autour de soi
parmi les grands hommes que les journaux inventent et annoncent
ple-mle avec les pommades pour teindre les cheveux, et l'eau pour
dtruire les punaises,--on a vu que parmi ces hros de rclame--il n'y
avait personne pour remplacer le prince mort.

Puis ensuite on a song aux consquences politiques de ce triste
vnement.

On a vu que le roi Louis-Philippe a soixante-dix ans et que son
successeur n'a pas encore quatre ans.

Et on a compt tout ce qu'entre ces deux rgnes il peut tenir de
troubles, de dsordres et de malheurs.

Aprs ce moment de stupeur--les avidits, les rapacits ardentes des
partis se sont ranimes.--Le duc d'Orlans n'tait pas encore
enterr--que chaque parti a voulu tirer avantage de sa mort.

[GU] L'opposition s'en est servie d'argument contre M. Guizot:--M.
Guizot s'en est servi d'argument contre l'opposition.

M. Guizot a fait venir le roi  la Chambre des dputs;--il ne lui a pas
laiss le temps d'tre pre quelques jours au milieu de sa famille; et
l'a forc de reprendre son rle de roi; il tait trop tt;--cet
homme,--prouv par des fortunes si diverses, auquel ses ennemis les
plus acharns n'ont pu refuser le courage et la fermet,--n'a pu jouer,
au bnfice de M. Guizot, son rle jusqu'au bout; il a pleur devant les
envoys de la nation.

Les uns ont dit: Le duc d'Orlans est mort, donc il faut renvoyer M.
Guizot.

Les autres: Le duc d'Orlans est mort, donc il faut garder M. Guizot.

Le raisonnement des uns tait aussi insolemment absurde que celui des
autres.

Puis vint la question de la rgence.--Les journaux de l'opposition
demandrent une loi spciale, personnelle et provisoire,--c'est--dire
un petit nid  dbats,  troubles et  meutes.

[GU] Les journaux du ministre commencrent  demander, de leur ct, la
rgence pour M. le duc de Nemours.

C'tait justement tomber dans l'cueil o voulaient les amener leurs
ennemis.

Ils se ravisrent et demandrent la rgence pour le plus proche parent
ascendant mle du roi mineur,--c'est encore le duc Nemours;--mais c'est
en mme temps un principe et une loi fondamentale.--Il est dj assez
honteux pour quatre cent cinquante lgislateurs de n'avoir pas prvu le
cas d'une minorit et d'une rgence, sans que lesdits quatre cent
cinquante lgislateurs hsitent  en faire une quand la ncessit le
commande.

Les journaux de l'opposition avaient cri trs-fort quand le duc
d'Orlans avait pous une luthrienne,--ce qui ne les avait pas
empchs dans le temps de soutenir l'lection de M. Fould par cette
raison remarquable qu'il fallait bien avoir un juif  la Chambre,--ce
qui amnerait un jour  dire: Il faut bien qu'il y ait un ferblantier
au Palais-Bourbon, s'il n'y en avait dj plusieurs.

Lesdits journaux demandrent alors la rgence pour la duchesse
d'Orlans.

[GU] Cette tendresse subite ne voulait pas dire autre chose que l'espoir
de voir des troubles plus faciles sous l'administration d'une femme.

[GU] C'est un procs qui peut honntement se plaider,--car les raisons
pour chacun des deux prtendants peuvent se balancer.

On peut dire pour le duc de Nemours--qu'il s'est bien battu en
Afrique,--que c'est un caractre ferme et froid,--que la rgence est
une royaut provisoire, qu'une des lois fondamentales du royaume exclut
les femmes du trne,--que d'ailleurs,  l'poque o nous vivons, il peut
arriver qu'il y ait besoin, chez le rgent, des qualits que la plus
noble des femmes n'est pas force d'avoir.

On peut dire pour la duchesse d'Orlans--que,  tort ou  raison,--le
duc de Nemours n'est pas populaire,--que cette impopularit vient en
partie de cette malheureuse dotation qu'on a eu la sottise de demander
pour lui,--ce qui est cause qu'il s'est rpandu dans le public plusieurs
centaines de phrases toutes faites contre lui.

[GU] Et on ne sait pas avec quelle facilit le gros du public adopte
d'abord les phrases, puis ensuite les sentiments qu'elles expriment.

[GU] On pourrait dire--qu'il ne serait peut-tre pas d'une mauvaise
politique--que le rgent ft dans une position  ne pouvoir tre roi
dans aucun cas; de telle faon que le roi mineur ft pour lui un pupille
et non une barrire.

[GU] On pourrait encore faire une longue numration des brillantes et
solides qualits que reconnaissent  la duchesse d'Orlans--ceux qui
l'ont approche.

Pour moi, j'ai sur la rgence l'opinion que j'ai sur la royaut: nommez
n'importe qui,--pourvu que ce soit d'une manire stable;--faites une loi
srieuse,--une loi fondamentale que vous n'ayez pas besoin de rapicer,
de ressemeler  chaque vnement imprvu,--et rellement je trouve qu'il
ne devrait pas y avoir autant d'vnements imprvus pour prs de cinq
cents que vous tes qui devez les prvoir.

[GU] M. le gnral Rulhires,--commandant la dixime division
militaire, tait dans son appartement lorsque, le pied lui ayant gliss
sur le parquet,--il est tomb et s'est grivement bless au genou.

Je saisis cette occasion pour remarquer une fois tout haut qu'il
n'existe dans aucun pays sauvage,--dans aucun pays de la
Nouvelle-Zlande,--un usage aussi barbare, aussi saugrenu,--aussi
grotesque, aussi bte,--que celui qui consiste  rendre
laborieusement--les appartements et les escaliers glissants.--En les
cirant et en les frottant, les gens auxquels il m'est arriv de dire
cela--m'ont rpondu: C'est plus propre.

Ces gens qui exposent eux et leurs connaissances  se rompre la colonne
vertbrale sous prtexte de propret--regarderaient  deux fois  se
laver les mains l'hiver, s'ils ne pouvaient avoir d'eau chaude.

On rit beaucoup en France des sauvages qui se peignent les oreilles en
rouge,--pourquoi? Parce qu'en France--on se peint les sourcils en
noir,--et que ce n'est que sur les joues qu'on met du rouge.--On rit des
Hottentots tatous,--quoique la moiti de nos soldats et les deux tiers
de nos serruriers portent sur les bras, peints en bleu ineffaable,--des
coeurs percs--et des Napolons.

[GU] Mais on rirait bien plus si un voyageur venait d'un pays rcemment
dcouvert--et nous disait:

Les _naturels_--ont un usage dont il est difficile de s'expliquer la
raison.

Au moyen de certaines prparations, ils rendent le plancher de leurs
habitations tellement glissant, qu'il est impossible d'y faire un pas
sans tomber,  moins d'une grande habitude et d'une extrme attention.

Leurs escaliers, qui, par leur forme et leur disposition, prsentent
dj assez de chances pour des chutes graves,--sont galement enduits de
la mme faon,--pour rendre les accidents invitables, de frquents
qu'ils seraient seulement sans cette prcaution.

Nous avons tch de dcouvrir le but secret de cette prparation,--mais
ils gardent  ce sujet un secret impntrable;--quelqu'un de nous avait
pens d'abord que cette habitude singulire avait le mme but que celui
qu'ont adopt les Chinois de ferrer et de dformer les pieds de leurs
femmes au point de leur en rendre l'usage impossible;--mais nous n'avons
pu admettre cette explication,--parce que les hommes, chez nos naturels,
ne sont pas moins exposs que les femmes aux accidents qui rsultent
frquemment de cette coutume.

La seule explication un peu plausible que nous avons pu trouver est
qu'ils attachent probablement quelque ide superstitieuse aux chutes
imprvues,--de mme qu'en France les bonnes femmes prennent pour un
heureux prsage le hasard qui leur fait mettre un de leurs bas 
l'envers.--Peut-tre les naturels dont nous parlons, considrant comme
d'un favorable augure les chutes violentes, ont-ils cru ne devoir
ngliger aucun moyen de les rendre frquentes et dangereuses.

[GU] La douleur que cause la mort d'une personne aime est tellement
profonde,--que la Providence a mis l'oubli le plus prs possible, par
piti pour l'homme, qui ne pourrait supporter longtemps ce dsespoir 
un gal degr.

[GU] On ftait l'autre jour un des saints du mois de juillet chez un de
nos peintres les plus connus;--un de nos amis se trouvait parmi les
convives bruyants--qui _sablaient_, comme on disait jadis, le vin de
Champagne dans la chambre  coucher du peintre, transforme pour la
circonstance en salle  manger.

Mon ami tait  la droite de la matresse de la maison,--seconde femme
du peintre en question,--remari depuis quelques mois seulement. Il
avait en face de lui le matre de la maison, derrire lequel s'levait
un beau dressoir gothique en bois sculpt,--charg de porcelaines de
Chine--et surmont de quelque chose comme une urne funraire de
trs-mauvais got.

Les verres et les paroles s'entre-choquaient, la gaiet tait  son
comble,--le matre de la maison surtout paraissait en proie  une
hilarit indicible;--le contentement de soi et le bonheur de vivre se
lisaient sur ses traits:--il souriait  ses amis--et paraissait fier de
sa femme, dont la beaut, la grce et l'enjouement--faisaient du reste
le plus bel ornement de cette tourdie et tourdissante assemble.

Tout  coup,--mon ami lve les yeux par hasard, probablement en suivant
le vol d'une mouche--et, apercevant cette urne de mauvais got, dont je
vous ai parl,--s'crie: Ah mon Dieu!--qu'est-ce que c'est donc que cet
abominable _machin_ que vous avez l-haut?

Heureusement le bruit des verres et des conversations couvrit la
question, qui ne fut entendue que de la matresse de la maison; elle se
pencha  l'oreille de mon ami, et lui dit: Taisez-vous donc! c'est le
coeur de la premire femme.

[GU] Monseigneur Blancart de Bailleul, vque de Versailles, se trouve
en ce moment dans un grand embarras:--voici l'histoire:

Il y a dans une commune de Seine-et-Oise--appele Santeny,--un vieux
cur--qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d'annes.
C'est un bon vieux prtre, qui a pris au srieux le voeu de
pauvret,--qui ne possde rien au monde--et qui met tous ses plaisirs
mondains-- faire pousser dans le jardin du presbytre des petits pois
qu' force de soins--il russit presque toujours  voir en cosses avant
tous ceux du pays,--et il met alors sa joie  en faire de petits
prsents.

Il y a quelque temps, un jeune prtre allemand se prsente au
presbytre--et demande  parler  M. le cur,--M. le cur tait 
table--se lve, le force  prendre place, et l'oblige  dner avec
lui--en affirmant qu'il ne l'coutera pas sans cela.

--Vous tes ici pour quelques jours?

--Mais... oui, rpond le jeune prtre avec embarras.

--Marianne, dit le cur  sa vieille servante,--il faut faire un bon
lit  monsieur, vous le bassinerez,--car il doit tre fatigu.--A
propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin--que l'on nous a
envoye.

Le jeune prtre se repent amrement d'avoir cd aux instances du
cur--et de s'tre ainsi expos  cet excellent accueil;--comment lui
dire qu'il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les
prtres entre eux, mais qu'il se prsente--de par monseigneur Blancart
de Bailleul, pour le remplacer.

D'ailleurs--le vieux cur cause avec tant d'abandon,--tant de bont!--Le
jeune homme remet au lendemain  dclarer l'objet de sa visite. Ils font
ensemble la prire du soir, le cur conduit son hte  sa
chambre,--l'hte ne tarde pas  s'endormir.

Le lendemain matin, il dcouvre en se levant qu'il a occup le seul lit
de la maison--et que le cur a pass la nuit sur un vieux canap;--il se
sent touch,--il veut partir sans rien dire,--et de quelque autre maison
envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu'il n'ose lui dire de vive voix.

Mais le djeuner est prt,--le bon cur a cueilli lui-mme le dernier
plat de ses petits pois;--il aborde son hte avec tant de bienveillance,
il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l'autre n'ose
refuser;--il s'assied;--le bonhomme parle des trente ans qu'il a passs
dans sa cure,--de l'amiti qu'il a pour ses paroissiens et de celle
qu'il pense leur avoir inspire:--il est heureux, mille fois plus
heureux qu'il ne peut le dire;--il aime sa maison, il aime son
jardin--qui est si heureusement expos, o les petits pois viennent si
bien et sont si prcoces!--le puits a une eau excellente et n'est pas
profond:--c'est si commode pour arroser!

Comment prcipiter le bon cur de tout ce bonheur-l?--comment lui
arracher tous ses trsors d'un seul mot? Le jeune prtre remet au tantt
 faire sa rvlation; mais  dner le vieux lui dit: Vous ne m'avez
pas encore dit ce que vous venez faire ici.--Je ne vous le demande pas;
mais, voyez-vous,--je parie que vous n'tes pas riche;--eh bien! vous
pouvez rester ici tant que vous voudrez;--regardez cette maison comme la
vtre;--l'ordinaire n'est pas somptueux, mais il y a assez pour nous
deux et pour Marianne.

Comment prendre brutalement  un homme qui offre tout de si bon coeur?

Toujours est-il que huit jours se passent ainsi,--au bout desquels--le
jeune prtre se trouve mille fois plus embarrass que le premier.--Enfin
il prend le parti qu'il avait imagin le premier jour;--il quitte sans
rien dire le presbytre, et envoie au cur une lettre dans laquelle--il
lui raconte--et la cause de son arrive--et son embarras et son chagrin.

Le vieux cur relit la lettre  plusieurs reprises;--n'en peut croire
ses lunettes, se la fait relire par Marianne,--des pleurs s'chappent de
ses yeux.--Il fait chercher le jeune homme et lui dit:

--Qu'ai-je fait  monseigneur?--on ne dloge plus  mon ge que pour
prendre son dernier logement;--je suis vieux,--il ne pouvait donc pas
attendre un peu?--O veut-il que j'aille?

--Je n'en sais rien, rpondit le jeune homme;--mais les ordres sont
formels, et les voici.

--Mon Dieu! s'cria le cur,--comment y a-t-il tant de duret dans le
coeur des chefs de votre glise!--Que veut-on que je devienne,--vieux
et pauvre comme je suis?--Mais obir, ce serait un suicide, et je
n'obirai pas.--Monsieur, dit-il au jeune prtre,--allez dire 
monseigneur de Bailleul que je n'abandonnerai pas mon glise;--que, si
l'on veut m'en arracher, il faudra qu'on emploie la violence.

Voici un schisme  Santeny.

Le jeune cur _in partibus_--va loger chez le charpentier de l'endroit.

L'ancien cur reste au presbytre--et refuse les clefs du tabernacle et
le calice,--dont il continue  faire usage.--Le jeune dit aussi la
messe,--mais avec des ornements lous ou emprunts.

Que va faire monseigneur Blancart de Bailleul?--Va-t-il rvoquer ses
ordres,--ou les faire excuter en employant la force?

Peut-tre monseigneur, distrait par d'autres proccupations, ne sait-il
pas qu'il y a en France beaucoup de villages qui n'ont pas de cur,--ce
qui ne rend nullement ncessaire d'en mettre deux  Santeny.

[GU] On rapporta dernirement  deux hommes bien placs dans
l'administration que M. Passy avait dit, en parlant d'eux: L'un est un
fou, l'autre est un voleur.

--Cela ne se passera pas ainsi! s'cria M. ***.

--Et comment voulez-vous donc que a se passe?--lui demanda son
compagnon d'infortune.

--J'obtiendrai raison de M. Passy;--je me battrai avec lui.

--Il refusera de se battre avec son subordonn.

--Oui, eh bien! je vais donner ma dmission.

--Vous tes fou!

--Comment dites-vous?

--Allons, allez-vous me chercher querelle aussi  moi?

--Non, je veux savoir ce que vous m'avez dit.

--Je vous ai dit: Vous tes fou.

--Alors, je suis content, et je ne demanderai rien  M. Passy.

--Comment? que voulez-vous dire?

--M. Passy a dit de nous deux--l'un est un _fou_, l'autre est un
_voleur_.--Vous dites que c'est moi le _fou_,--donc c'est vous qui
tes... _l'autre_; c'est  vous  vous fcher.

[GU] M. ***,--commissaire-priseur,--a, l'autre jour, _mis sur la
table_, comme on dit  l'htel de la place de la Bourse, un violon de
Stradivarius,--avec toutes les attestations ncessaires  l'authenticit
de son origine.--M. *** l'a ainsi nomm: Un violon de Stra, _dit_
VARIUS.

[GU] Comme on prsentait  M. Guizot pour une place de consul qui se
trouvait vacante un homme qui runissait les deux conditions principales
de l'anciennet et de la capacit,--M. Guizot rpondit: C'est vrai,
mais que voulez-vous, il faut avant tout obir aux exigences
parlementaires; dites  votre candidat de se faire appuyer par des
_dputs de l'opposition_.

[GU] On trouve  la quatrime page des journaux une annonce ainsi
conue:

           MAISON SUSSE.

       ENCRE ROYALE DE JOHNSON.

       *       *       *       *       *

_Cette encre prserve les plumes mtalliques de l'oxydation, quand elles
sont de bonne qualit comme celles de Bookman._

       *       *       *       *       *

           PLUMES ROYALES DE BOOKMAN.

_Ces plumes sont inoxydables._

C'est--dire que les plumes royales de Bookman sont _inoxydables_ dans
une encre _qui prserve de l'oxydation_, comme l'_encre royale de
Johnson_.

Et que, de son ct, l'encre royale de Johnson _prserve de
l'oxydation_--les plumes qui sont _inoxydables_,--comme les _plumes
royales de Bookman_.

[GU] On trouve encore  la quatrime page des mmes journaux une autre
annonce qui n'est pas indigne de l'attention:

           LOTION DE GOWLAUW.

Le clbre inventeur de cette lotion, le docteur Gowlauw, mdecin du
prince de GALLES en 1755,--rencontra dans l'exercice de ses fonctions
leves des circonstances _particulires_ qui exigrent qu'il dvout
longtemps ses talents  l'tude des _maladies de la peau_.

Je l'ai dit,--l'annonce ne respecte rien;--la voil qui jette sur la
mmoire du prince qui fut depuis roi d'Angleterre--une dgotante
insinuation.--Mais ce qu'on ne saurait trop admirer,--c'est le srieux
et l'industrie de celui qui imagine que le _mdecin du prince de Galles_
a d, plus que tout autre, avoir  s'occuper des maladies de la peau.

[GU] Voici un aperu de M. Vivien--qui n'a pas sembl heureux.--Il tait
question de l'lection de M. Pauwels,--lection qui a t
ajourne--parce qu'il y a eu deux bulletins _signs_ qui ont t compts
 M. Pauwels contrairement  l'intention de la loi, qui veut que les
votes soient secrets.

D'autre part, M. Pauwels est accus d'avoir amen deux lecteurs en
voiture.

L-dessus--M. Vivien s'crie--contre M. Pauwels:

Messieurs, le fait des deux bulletins signs est grave, mais ce n'est
pas tout; et,  propos de ce fait, un rapprochement me frappe: il y a eu
deux bulletins signs, et M. Pauwels avoue avoir t chercher deux
lecteurs.

Il ne s'est trouv personne--pas mme M. Pauwels, pour dire  M. Vivien:
Mais, monsieur, tout le monde sait que la loi dfend de voter avec des
bulletins signs; donc M. Pauwels serait all chercher exprs, en
voiture, les deux lecteurs qui devaient entacher son lection
d'illgalit et en faire prononcer au moins l'ajournement.

[GU] Les quatre-vingt-six dpartements de la France--envoient  Paris
quatre cent cinquante-neuf dputs--qui ouvrent la session--en faisant
un serment qui n'est pas formul en franais.

Je jure fidlit... etc... et de me conduire en bon et loyal dput.

Il faudrait dire: _Je jure d'tre fidle_,--ou rpter _je jure_--au
second membre de la phrase.

[GU] Tous les partis se sont accuss mutuellement d'avoir corrompu des
lecteurs pour faire nommer leurs candidats,--cela me parat un terrible
argument contre le suffrage universel et l'abaissement du cens
lectoral.--En effet, s'il est si facile de corrompre des gens qui sont
riches, puisqu'un lecteur doit payer deux cents francs de contributions
directes,--qu'adviendra-t-il quand vous admettrez au scrutin des hommes
pauvres et besogneux,--sinon ce que je vous ai annonc dj plusieurs
fois,--c'est--dire des lecteurs  trois francs,-- deux francs
cinquante centimes, si on prend une certaine quantit, avec le treizime
en sus?

[GU] Un dput a t accus d'avoir fait boire deux lecteurs; la chose
tait atteste par une protestation signe de plusieurs
lecteurs;--c'est une jolie chose que le gouvernement reprsentatif, si
les reprsentants du pays pensent eux-mmes qu'on peut obtenir les
suffrages de ses concitoyens au moyen de quelques verres de
vin.--Toujours est-il que le dput accus a apport  la Chambre un
certificat de ses deux lecteurs, qui affirment sur l'honneur qu'ils
taient un peu _gais_, mais nullement ivres au point de n'avoir pas su
ce qu'ils faisaient.

[GU] M. Pauwels a t convaincu d'avoir emmen deux lecteurs dans sa
voiture;

Consquemment de les avoir corrompus.

Ah a! messieurs les dputs, srieusement, c'est donc en France une
chose dj bien _avance_ et bien _faisande_ que la masse
lectorale,--puisqu'elle n'attend qu'un aussi futile prtexte pour _se
corrompre_?

Parlez-moi de l'Angleterre,--o une lection cote pour le moins un
demi-million;-- la bonne heure,--mais en France, c'est honteux:--un
litre de vin ou une promenade en voiture.

[GU] Qui osera maintenant saluer un lecteur,--ou sa femme, ou sa nice,
si l'lecteur est chose si fragile qu'on ne puisse le rencontrer sans
risquer de le corrompre!

Les divers partis qui composent la Chambre se sont reproch, avec
preuves  l'appui,--une foule de manoeuvres peu honorables.--Le
ministre n'a pu nier que maladroitement certaines munificences qu'un
hasard malheureux a places quelques jours avant les lections.--Le
parti de la Rpublique et le tiers-parti--se sont, de leur ct, fort
mal dfendus de leur alliance avec les lgitimistes.--M. Barrot, entre
autres, a remarquablement pataug  ce sujet.

[GU] Mais,--au nom du ciel,--que prouve tout ceci?--que les hommes sont
avides et rapaces.--Ne le savions-nous pas dj?--Commencez donc par
tre une fois tous d'accord pour dcrter--le dsintressement, le
patriotisme, l'abngation; jusque-l ce sera la plus laide et la plus
sotte chose du monde que votre gouvernement reprsentatif.

[GU] Le _Sicle_ a eu dernirement  soutenir un procs--parce qu'un de
ses rdacteurs s'tait permis quelques critiques  l'gard des produits
d'une madame H...,--marchande de modes,--je crois,--ou de quelque chose
d'analogue.

Plusieurs procs de ce genre avaient dj t jugs en faveur des
marchands contre les journalistes.

Cette fois, cependant, le tribunal a pens sagement--qu'il ne fallait
pas punir les rares effets des remords qui peuvent s'emparer des
journalistes  l'occasion de leur complicit quotidienne avec les
marchands de n'importe quoi. Le jugement qui a acquitt le _Sicle_--est
d'autant plus remarquable, que cent exemples dans un an viennent
dmontrer que les tribunaux, qui ne reconnaissent pas en fait la
proprit littraire,--n'appliquent les lois que contre les
crivains--et point pour eux.

En effet, une marchande de modes a cru pouvoir intenter un procs  un
journal, parce que ledit journal avait trouv qu'elle faisait pencher
ses plumes un peu trop  gauche,--ou que ses capotes n'avaient pas tout
 fait aussi bon air que celles de mademoiselle une telle.

Et en cela elle tait encourage par des prcdents nombreux de procs
ainsi intents et gagns.

Mais qu'un crivain plisse sur un ouvrage, qu'il y consacre de longues
veilles, qu'il y mette les tudes et les souffrances de toute sa vie;

Le moindre grimaud,--le petit jeune homme auquel on confie des articles
d'essai pour son admission  un journal, dit impunment que le livre est
mauvais, que l'auteur n'a pas le sens commun, etc., etc.

[GU] Un tribunal rirait beaucoup,--et croirait qu'on lui apporte une
_cause grasse_,--si un auteur s'avisait de lui dfrer une plainte
relativement  un fait de ce genre.

Et cependant--c'est assez quelquefois pour influencer un grand nombre de
lecteurs,--pour empcher l'auteur de trouver un libraire, c'est assez
pour le ruiner.

Mais la justice ne reconnat que la proprit des choses
matrielles.--M. Hugo et M. de Lamartine, s'ils veulent tre pris par
elle au srieux, devront se faire marchands d'allumettes chimiques ou
fabricants de cirage podophile.

En numrant le mois pass tout ce que j'avais obtenu de protection de
la part des rois, d'tats, de vaisseaux, pour la somme de
soixante-quinze centimes, je disais que je donnerais volontiers
soixante-quinze autres centimes pour trouver comme crivain la
protection dont je jouis comme pcheur.--Voil un exemple de ce que
j'avanais:

Il y a environ deux mois, j'appris, par deux feuilletons de Janin et de
Thophile Gautier, que trois ou quatre messieurs avaient bien voulu
prendre dans un petit roman de moi, qui s'appelle _Hortense_,--le sujet
d'une pice joue sur le thtre du Vaudeville.

Quelques jours aprs je vis, dans un autre journal, l'analyse d'une
autre pice joue sur le thtre du Palais-Royal,--et intitule: _Dans
une armoire_. Cette pice est entirement prise dans un petit conte qui
a t imprim sous le titre de: _Histoire de tant de charmes ou de la
Vertu mme_.

Je ne fais pas partie de la Socit des gens de lettres,--d'aucune autre
socit.--Je n'aime pas qu'un musicien ou pote puisse aller prendre au
collet un homme qui fredonne dans la rue une romance de lui,--en lui
disant: C'est trois francs.

Je me contentai donc d'crire  M. Dormeuil,--directeur du thtre du
Palais-Royal,--et le soir accessoirement _pre noble_ et jouant les
_rles  canne_, les _utilits_, etc.

Je disais  ce M. Dormeuil--que je ne venais pas inquiter _ses
auteurs_--dans _leurs droits et recettes_, mais que, sachant peu leur
nom,--et pas du tout leur adresse, je le priais de me rendre, d'accord
avec eux, une justice qui ne leur coterait rien.

Le mme sujet, avec les mmes dtails, paraissant  la fois sur le
thtre du Palais-Royal--et dans un livre de moi,--je ne voulais pas que
le public,--qui ne s'amuserait pas  consulter les dates,--m'accust
d'avoir _pris_ l'ouvrage de MM. Laurencin et... je ne sais qui...

Il me semblait donc qu'il serait honnte  ces messieurs de mettre sur
l'affiche que leur pice tait tire d'un ouvrage de moi.

M. Dormeuil ne crut pas devoir me rpondre.

Sur ces entrefaites j'arrivai  Paris, et j'allai, avec un de mes amis,
demander une rponse  M. Dormeuil; j'eus beaucoup de peine  rencontrer
cet acteur,--qui s'excusa de ne pas m'avoir rpondu, et m'affirma qu'il
avait cru en tre dispens parce qu'il avait fait droit  ma rclamation
immdiatement en mettant sur l'affiche la note que j'avais demande.

Du reste, me dit-il, la pice n'a pas eu grand succs, elle est mal
crite,--comme tout ce que fait M. Laurencin.

Je me retirai--et ne pensai plus  la chose.

Mais voil que j'apprends que M. Dormeuil--n'a point mis sur ses
affiches ce qu'il m'a dit y avoir mis.

Pour moi je suis assez embarrass;--que puis-je faire  M. Dormeuil pour
le punir de jouer le jour des Scapins, les _Lafleur_, les rles les plus
honteux du rpertoire comique? Rien, sinon de le siffler en plein jour
et en pleine rue,--quand je le rencontrerai, comme si j'avais encore
dix-huit ans.

Ce n'est pas par une semblable conduite que messieurs les comdiens
plaideront avec succs contre le prjug qui les spare de la socit,
et dont ils se plaignent si amrement.

Je me dfie beaucoup des grands hommes, des hros de dsintressement et
de dvouement  la patrie, dont les organes de certains partis veulent
aujourd'hui nous imposer l'admiration et le joug,--quand je relis dans
les journaux et les brochures; publis il y a treize ou quatorze
ans,--prcisment les mmes loges pour des gens  l'gard desquels ils
ne trouvent pas aujourd'hui assez d'injures.

[GU] Voici quelques lignes prises au hasard dans un gros livre publi
sous les auspices de ce qu'on appelait alors le _Comit
directeur_,--sous le titre de BIOGRAPHIE DES DPUTS.

_Session de_ 1828.

Imprimerie de Anthelme Boucher,--rue des Bons-Enfants, 34.

L'opposition d'aujourd'hui (1828) peut tre regarde comme le type
d'une vritable reprsentation nationale; elle renferme l'lite de la
France.

_N. B._ C'est cette opposition qui est aujourd'hui aux affaires.--Le
langage des journaux et des brochures a un peu chang  leur gard.

[GU] M. de Chantelauze est un homme de courage et de patriotisme qui ne
cdera jamais aux suggestions de l'autorit.

[GU] Un des hommes sur lesquels, depuis dix ans, il a tomb l'averse la
plus drue d'injures et de quolibets, est M. Etienne.--Le journal le plus
bafou est sans contredit le _Constitutionnel_.--Lisez:

TIENNE (Meuse, _candidat libral_). C'est un dput dont le nom seul
vaut la biographie la plus tendue. Homme de lettres distingu,
rdacteur du _Constitutionnel_ et de la _Minerve_, ses titres  la
dputation sont bien connus de tous les amis des liberts publiques.
Comme littrateur, M. tienne, ancien membre de l'Institut, limin par
M. de Vaublanc, _a fait ses preuves_ de telle manire, qu'_il serait
puril de les rappeler_: comme publiciste, il a assur  la _Minerve_ le
succs de vogue qu'elle a obtenu, par les _dlicieuses_ lettres sur
Paris dont il a enrichi cet important ouvrage. Il a galement assur le
succs du _Constitutionnel, rpandu aujourd'hui dans les quatre parties
du monde_. Comme dput, il a soutenu les intrts de ses concitoyens
avec autant d'_nergie que de talent_. On se rappelle surtout sa belle
et touchante improvisation en faveur de son honorable collgue et ami
Manuel, expuls, par l'arbitraire et la tyrannie, d'un poste o il avait
t port par la volont libre du peuple franais. M. tienne n'a pas
fait partie de la Chambre septennale. Il viendra jeter une nouvelle
lumire sur la nouvelle Assemble, chre  tant de titres aux vritables
libraux.

[GU] Et M. Jacques Lefebvre,--qu'on appelle aujourd'hui
loup-cervier,--Fesse-Mathieu,--gorg des sueurs du peuple, etc., voici
son article:

M. Jacques Lefebvre (ferme libral):

Ce banquier est connu depuis longtemps pour un des membres les plus
clairs du commerce franais.

Les opinions politiques de M. J. Lefebvre ne sont pas douteuses:
indpendant par sa position comme par son caractre, il sera l'un des
plus fermes dfenseurs de la monarchie constitutionnelle.

Mandataire exact et scrupuleux dans les transactions prives, M. J.
Lefebvre s'acquittera avec la mme fidlit de la grande mission qui lui
est confie. Il sera un de ces hommes nouveaux, libres de tous fcheux
antcdents et destins  faire revivre parmi nous la probit politique,
vertu si ncessaire pour mettre fin aux agitations de notre patrie.

Et M. Sbastiani,--comment le traitent aujourd'hui ceux qui disaient
alors de lui:

Nous devons nous borner  remercier les lecteurs de l'Aisne. La France
leur doit la nomination d'un des plus illustres et des plus gnreux
dfenseurs de ses droits, etc.

D'o drive naturellement ce petit raisonnement:--ou messieurs les
publicistes se sont trangement tromps  cette poque,--et nous ne
sommes pas obligs de nous en rapporter aujourd'hui  leur clairvoyance;

Ou ils taient simplement les compres de leurs grands hommes
d'alors,--et leur grande colre vient de ce que les compres, au jour de
la cure, n'ont pas voulu partager la recette.

Ce qui fait qu'ils recommencent le mme jeu,--avec les mmes
paroles,--absolument comme aux parades des escamoteurs;--dans l'un et
l'autre cas, qu'ils soient dupes ou complices,--on a aujourd'hui le
droit d'avoir quelque dfiance et de s'en servir.

[GU] Qu'est devenu l'ancien _serviteur_ dont le type se retrouve si
frquemment dans les romans et dans les comdies?--ce domestique
vertueux, sensible et dsintress, qui pleure des chagrins de ses
matres, qui pleure de leur joie,--qui pleure en embrassant l'enfant de
la maison,--qui pleure en conduisant le grand-pre au cimetire,--qui
pleure en suivant la petite-fille  l'autel?

O est-il, ce domestique,--presque toujours un vieillard  cheveux
blancs, qui, lorsque la fortune de ses matres vient  s'crouler,
pleure encore, pour qu'on lui permette de servir sans gages,--et vient,
_avec des larmes de joie_, offrir le rsultat de ses petites conomies?

Sans parler des assassinats assez frquents de matres par leurs
domestiques dont sont remplies les colonnes de la _Gazette des
Tribunaux_,--les domestiques n'introduisent-ils pas avec eux dans les
maisons toutes sortes de dangers--et par leurs petits pillages habituels
et par leurs trahisons--et par leurs complaisances intresses, etc.?

Pourquoi la police n'impose-t-elle pas aux domestiques des livrets,
comme elle en impose aux ouvriers?

Il est peut-tre utile que les ouvriers prsentent cette garantie, mais
elle est indispensable pour les domestiques.

On introduit et on enferme avec soi dans sa maison,--dans sa famille, au
milieu de sa femme et de ses enfants,--dans son intrieur, dans ses
secrets,--des gens qui ne sont sous aucune surveillance spciale,--qui
ne vous donnent comme garantie que de vagues certificats arrachs le
plus souvent par l'importunit  l'gosme et 
l'insouciance,--certificats tellement insignifiants, que la plupart des
matres ne les demandent plus et s'en rapportent au hasard.

J'ai vu une lettre d'un homme qui crivait  un de ses amis:

Envoyez-moi un domestique qui s'appelle Pierre.

Un autre qui a une riche livre disait: Trouvez-moi un laquais qui ait:
hauteur, cinq pieds quatre pouces;--paisseur, trois pouces six
lignes,--afin qu'il puisse entrer dans les habits que j'avais fait faire
pour son prdcesseur.

[GU] Beaucoup d'esprits potiques et un peu superficiels se sont laiss
sduire par tout ce que prsente de gracieux le gouvernement d'une
femme; ils ont rv une cour brillante et chevaleresque,--un nouveau
rgne pour les arts, pour les lettres, pour les plaisirs.--Non, non, le
rgne des marchands, des avocats et des bourgeois n'est pas fini, il
faut qu'il ait son cours.--C'est une dynastie qui doit avoir sa
dure.--Vous l'avez voulue, mes braves gens, vous l'aurez, vous la
subirez, vous la garderez.--Vous savez l'histoire des grenouilles de la
Fontaine;--vous avez t plus heureux qu'elles,--vous avez obtenu du
premier coup des soliveaux qui vous mangent.

[GU] Faites une cour bien galante avec des noms tels que
Leboeuf,--Poulle,--Martin,--Barbet,--Pierrot!

Et M. Trognon, le trouvez-vous joli? Je sais que, parodiant un mot de
Sylla, on a dit de lui: _Je vois dans Trognon plusieurs ppins_.

Mais voulait-on parler de Ppin le Bref ou de Ppin l'auteur de
un,--deux,--trois,--quatre, etc., ans de rgne, qui est au contraire
fort long.

Il est vrai qu'en prvision de tout ceci--M. _Barbet_, maire de
Rouen,--est en instance prs du garde des sceaux pour se faire appeler
_de Valmont_.

Et M. _Pierrot_--prend tout doucement le nom de _Selligny_.

[GU] Les journaux de l'opposition se sont beaucoup moqus de ces
changements de noms, et ils ont eu raison; mais, pendant qu'ils y
taient, ils auraient pu faire justice--de quelques dynasties
bourgeoises,--qui usurpent certaines villes,--certaines
rivires,--certains dpartements:--MM. Martin, de Strasbourg,--idem, du
Nord,--Michel, de Bourges,--Dupont, de l'Eure,--David,
d'Angers,--Boulay, de la Meurthe, etc.

Pendant quelque temps on a renferm la ville ou le dpartement conquis
dans une parenthse; quelques-uns ont dj supprim la parenthse, les
autres suivent sans bruit leur exemple.

Ainsi, quand on avait l'air de crier si fort, si longtemps, contre les
prjugs, contre les castes, contre les noms, contre tout, ce n'tait
pas contre les choses qu'on tait rellement si fort en colre, c'tait
contre ceux qui les possdaient.

Aussi, aprs avoir renvers les gens,--les a-t-on dpouills le plus
promptement possible et les dpouille-t-on tous les jours.

Les vainqueurs s'arrachent entre eux les lambeaux conquis--et se font de
bizarres ornements des morceaux qu'ils peuvent s'approprier.

[GU] La cure qui a lieu depuis douze ans de places, d'honneurs, de
titres, ressemble tout  fait  un tableau que fait le capitaine Cook
d'une horde sauvage qui a surpris et massacr l'quipage d'un
navire.--L'un passe ses jambes dans les manches d'un habit,--un autre,
tout nu, se revt d'une perruque et d'un chapeau;--un autre met des
lunettes--ceux-ci s'attachent au nez les boutons de cuivre des habits
des matelots.

Puis ils se croient bien mis,--et se promnent avec fiert.

[GU] Une rgente, bon Dieu! c'tait bon quand les Franais taient polis
et bien levs.--Est-ce qu'il n'y a pas deux dputs, dont j'ai consign
le nom dans quelque volume des _Gupes_, qui ont refus de saluer la
reine!--Une rgente!--livrez donc une pauvre femme aux insultes de
certains journaux et  la protection de certains autres!--Une
rgente!--Dieu vous en garde, pauvre princesse, dj assez prouve!

[GU] Une rgence et une rgente!--on vous en donnera,--rous
d'arrire-boutiques,--talons rouges de comptoir,--raffins d'estaminet!

AM RAUCHEN. Celui qui n'est rien--est l'gal de tout le monde.

[GU] Tous les hommes aiment le repos.

--Vous me permettrez d'en excepter quelques-uns.

--Lesquels?

--Ceux qui le possdent.

--Pour que je ne trouve pas la discussion une chose ridicule, il
faudrait qu'on me montrt un _seul homme_--depuis l'origine du monde,
que la discussion et fait changer d'opinion.

[GU] Souvent, par une matine d'automne, alors qu'il fait si bon de
flner par les plaines, un fusil sur l'paule, vous avez aperu 
l'horizon un lac immense; vous avez continu votre route, et, arriv au
point o vous aviez vu le lac, vous marchez sur l'herbe et vous ne voyez
que des vapeurs qui s'exhalaient de la terre;--plus loin, vous vous tes
retourn et vous avez revu le lac avec sa surface unie.

Telle est la vie; on mourrait de dsespoir quand on dcouvre que ce
qu'on avait pris pour but de ses penses, de ses dsirs, de ses rves,
n'existe pas, ou n'est qu'un brouillard auquel la distance donne des
formes gigantesques.--Mais, comme il faut marcher, entran que l'on est
par la vie, il vient un moment o, en se retournant, on voit les mmes
prestiges, et jusqu'au bout de la route on jette de temps  autre un
regard d'adieu  ce qu'on croit avoir possd; la vie est toute dans ce
qui n'est pas encore et dans ce qui n'est plus:--dsirs et regrets.

Aussi, avec quelle tnacit nous nous rattachons aux moindres souvenirs!
Quelle influence gardent sur nous une mlodie quelquefois sans couleur
pour tous,--certains aspects du ciel,--la fleur que d'autres foulent aux
pieds avec indiffrence!

C'est pour cela--que je me suis laiss plus d'une fois reprocher de
parler trop souvent d'une petite fleur bleue--que les Suisses appellent
herbe aux perles--et les botanistes _mosotipiodes_.

Voici pourquoi les Allemands les ont appeles _vergissmeinnicht_,
c'est--dire _ne m'oubliez pas_.

Dussions-nous nuire  l'intrt de notre histoire, nous dirons que c'est
une des traditions les plus intressantes que nous ayons jamais
entendues.

Il y a un tombeau  Mayence;--comme le nom que l'on y avait grav a t
effac, le tombeau est  la disposition du premier venu d'entre les
morts; mais, attendu qu'il est simple, et qu'aucune famille ne pourrait
s'enorgueillir de l'attribuer  un de ses membres morts, l'opinion
gnrale le laisse  un pote, dont on n'a pas mme conserv le nom de
famille.

[GU] Il s'appelait Henreich; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas
qu'il soit rien rest, taient tous  la louange des femmes, et surtout
 celle de Marie, on l'appelait Henreich Frauenlob, c'est--dire le
pote des femmes.

Quand il tait parti pauvre pour courir l'Allemagne et chercher fortune
au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laiss 
Mayence une fille qui attendait son retour, s'veillait ple, dans les
nuits d'orage, et priait pour lui.

Aprs trois ans, il revint riche et renomm. Longtemps avant son retour,
Marie avait entendu son nom ml  la louange et  l'admiration; et, par
une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l'admiration
n'avaient donn  son amant autant de bonheur et d'orgueil que lui en
donnerait le premier regard de la jeune fille qui l'attendait depuis si
longtemps.

Quand Henreich vit de loin la fume des maisons de Mayence, il s'arrta
oppress, s'assit sur un tertre d'herbe verte, et fit entendre un chant
simple et mlancolique--comme le bonheur.

Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintrent pour
annoncer le mariage de Henreich et de Marie  la premire aurore.

A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l'alle qui s'tend le
long du Rhin.

Ils s'assirent l'un prs de l'autre sur un tapis de mousse, et passrent
de longs et fugitifs instants  se regarder,  se serrer les mains sans
rien dire,--tant ce qui remplissait leurs mes tait intraduisible par
des paroles.

La teinte de pourpre que le soleil avait laisse  l'horizon tait
devenue d'un jaune ple, et l'ombre s'avanait sur le ciel, du levant au
couchant.

Tous deux comprirent qu'il fallait se quitter: Marie voulut fixer le
souvenir de cette belle soire, et montra de la main  Henreich des
fleurs bleues sur le bord du fleuve.

Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il
disparut sous l'eau; deux fois l'eau s'agita, et il reparut, se
dbattant, cumant, les yeux hors de la tte,--mais deux fois elle
ressaisit sa proie.

Il voulut crier; mais l'eau le suffoquait. A la seconde fois qu'il
reparut, il tourna un dernier regard vers la rive o tait Marie, et,
sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu'une contraction
nerveuse avait retenues dans sa main; main ce mouvement le fit enfoncer:
il disparut, l'eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une
glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.

Pour Marie, elle mourut fille, dans une communaut religieuse.

On a traduit l'loquent adieu de Henreich, et on a appel la fleur
bleue: _vergissmeinnicht_, c'est--dire _ne m'oubliez pas_.




Septembre 1842.

     La justice.--Ce qu'elle cote.--Et pour combien nous en avons.--De
     quelques gargotiers faussement dsigns sous d'autres noms.--Un
     directeur des postes.--Un gendarme et un voyageur.--Sur les chiens
     enrags.--La Rgence.--Le duc de Nemours.--La Chambre des
     pairs.--M. Thiers.--M. de Lamartine.--Crime d'un carr de
     papier.--La Tour de Franois 1er et le _Journal du
     Commerce_.--Une montagne.


[GU] SEPTEMBRE.--Il m'est arriv quelquefois de soutenir que nous
marchions en rond--comme les chevaux de mange--et de nier le _progrs_.
Je suis oblig de me rtracter--quand je vois, d'aprs le rapport de M.
le garde des sceaux, que nous n'avions eu que pour trois millions quatre
cent trente-quatre mille trois cent quatre-vingt-trois francs de justice
en 1831.

Tandis qu'aujourd'hui on nous en donne pour quatre millions cinq cent
soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.

[GU] Que vouliez-vous qu'on nous donnt de justice pour trois millions,
quand pour les quatre millions que nous en avons aujourd'hui--il
resterait encore bien des petites choses  dire?

[GU] Disons quelques-unes de ces petites choses.

[GU] D'abord parlons des prvenus,--des accuss.

Un prvenu est peut-tre innocent:--si mme vous comptez combien il y a
de condamns sur un certain nombre de prvenus, vous serez presque forc
de dire, qu'un prvenu est probablement innocent;--en effet, parmi les
accuss il y en a beaucoup plus d'acquitts que de condamns.

Un prvenu est donc peut-tre un homme innocent,--auquel, par erreur,
vous faites subir une situation plus que fcheuse.--Vous l'enlevez  sa
famille,  ses affaires--pendant plusieurs mois; pendant plusieurs mois
vous faites peser sur lui un soupon de dshonneur;--pendant plusieurs
mois vous le condamnez  toutes les angoisses de l'imagination.

Un magistrat disait que, s'il tait par hasard accus d'avoir vol les
tours de Notre-Dame,--il commencerait par prendre la fuite.

Et, d'autre part, pas mal de gens rompus, guillotins, rous, marqus
par erreur,--ont laiss leur triste histoire pour montrer que la justice
peut quelquefois se tromper.

Il me semble que c'est bien assez pour le pauvre diable de prvenu.

Loin de l,--vous le traitez prcisment comme s'il tait
condamn;--vous le mettez dans la mme prison o il sera renferm s'il
est reconnu coupable; il reoit la mme nourriture et les mmes
brutalits.

Cependant vient le jour du jugement:--trois prvenus sur cinq sont
ordinairement acquitts.--Notre homme est du nombre; au premier
moment,--il se rjouit,--il embrasse avec joie sa femme, ses enfants,
ses amis;--ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirs.--Il
rentre chez lui,--ses voisins l'vitent,--on a associ pendant quatre
mois son nom  l'ide du crime dont il tait accus,--et pendant quatre
heures le procureur du roi s'est efforc d'entasser tous les arguments
possibles pour prouver sa culpabilit.--Quelques-uns le croient plus
heureux qu'innocent--le voil dans son logement avec sa femme et ses
enfants: O est donc la pendule--et la petite montre,--et nos deux
couverts d'argent, tout ce que nous avions achet  force d'conomie?

--Hlas! il a fallu vendre tout cela,--comment aurions-nous vcu, tes
enfants et moi pendant ta dtention?

--C'est vrai; mais me voil libre,--je vais travailler, nous allons
rparer cela.

Mais le lendemain--ceux qui lui donnaient de l'ouvrage l'ont
remplac;--il faut chercher, attendre, souffrir, faire des dettes,--et
ce n'est peut-tre qu'au bout de plusieurs annes qu'il aura rpar le
mal que lui a fait la justice.

Il me semble que voil cependant un homme auquel on devrait la plus
grande et la plus solennelle rparation.--Nullement.--Le prsident
psalmodie d'un ton monotone:--Ordonne que le prvenu sera mis en
libert, s'il n'est dtenu pour autre cause.

Et on le renvoie avec son honneur compromis par une accusation
fltrissante,--sa tte fatigue par l'instruction et l'anxit, son
corps malade par la prison, sa fortune et son industrie perdues par les
dpenses et les pertes qui accompagnent ncessairement une accusation
criminelle.

Et le procureur du roi ne lui dit pas seulement: Pardon de vous avoir
drang.

Et il n'y a pour lui aucune rparation  attendre de tant de malheurs.

[GU] Je voudrais qu'on ft  ce sujet deux choses:

1 Que l'on donnt  l'acquittement, autant que possible, la publicit
et l'clat de l'accusation;--que le procureur du roi ou le prsident des
assises--demandt pardon  l'accus innocent, au nom de la socit et de
la justice;--que tous les journaux sans exception fussent chargs de
dire: Un tel, injustement accus--de tel crime,--a t reconnu
innocent.

2 Qu'une caisse publique ft tablie, sur laquelle les tribunaux
dcerneraient, suivant l'exigence des cas,--des indemnits  ceux qui,
aprs une longue prvention, seraient reconnus innocents.

Eh quoi! me direz-vous? vous en parlez  votre aise. _Une caisse!_ et
avec quel argent, s'il vous plat?

--Je vais vous le dire: tous les jours les tribunaux prononcent des
amendes sur les biens des condamns.--N'est-il pas juste que cet argent
dont bnficie le trsor soit consacr  indemniser, autant que
possible,--les malheureux injustement accuss, emprisonns et ruins?

[GU] Mais il parat que la justice est fort chre,--puisque malgr ces
choses et bien d'autres qu'on pourrait lui reprocher, et les
circonstances attnuantes du jury, et tous ces crimes  propos desquels
on nous dit: La justice informe, aprs quoi il n'en est plus jamais
question, pas plus que du meurtre d'Abel par Can, etc.;--puisque le peu
que nous en avons revient  quatre millions cinq cent soixante et onze
mille trois cent vingt-cinq francs. Il n'y a pas moyen de nous en donner
davantage pour ce prix-l: le gouvernement y perdrait.

[GU] Il est vrai de dire que le garde des sceaux--accuse les huissiers
de dvorer pour leur part plus d'un tiers des quatre millions en
question,--au moyen de toutes sortes d'abus, invents par leur
ingnieuse avidit.

[GU] Il est fcheux de voir ainsi plus qu'corner cette pauvre somme de
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs.--Sans cela, bien des choses ne se passeraient pas comme elles se
passent,--mais la France n'a pas le moyen.

[GU] EXEMPLE.--A*** un M. de Marcellange, vivant avec sa femme et sa
belle-mre,--comme on vit avec une femme et une
belle-mre,--c'est--dire assez mal,--se plaint qu'un de ses domestiques
a voulu l'assassiner et le chasse.--Sa belle-mre et sa femme prennent
immdiatement le domestique  leur service particulier; quelque temps
aprs, ce domestique, Jacques Besson, tue en effet M. de Marcellange
d'un coup de fusil;--il est accus et mis en prison.--La femme de M.
Marcellange envoie  ce pauvre Besson, dans la prison, un lit pour qu'il
ne soit pas trop mal couch,--et un dner par jour.

Aux dbats, il est tabli qu'une femme de chambre, tmoin important et
de plus accuse de quelques peccadilles  l'endroit de M. de
Marcellange, entre autres de l'avoir un peu empoisonn, a t emmene en
Savoie et laisse l par la belle-mre.

En outre, des propos plus que singuliers sont prts  ces dames par
plusieurs tmoins.

Eh bien!--ces malheureuses femmes restent sous le coup d'une fcheuse
impression, parce que le ministre public ne leur donne pas l'occasion
de se justifier et d'expliquer des _apparences_ fatales--en les accusant
directement--comme c'tait son devoir.

[GU] Probablement  cause que la justice, qui n'a que quatre millions
cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs 
consacrer  ses menus frais,--n'a pas le moyen--d'entrer plus avant dans
la question.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--On veut supprimer le duel;--bien!--mais--voici un
M. Herpin qui reoit un soufflet d'un M. Dissard,--affaires d'lections.

M. Dissard est condamn  six jours de prison.

[GU] Ah! j'oubliais; il y a aussi seize francs d'amende.

--Au bnfice de M. Herpin?

--Non! au bnfice de S. M. Louis-Phifippe.

--Comment! Est-ce que c'est Sa Majest?...

--Non!--c'est M. Herpin.

--Eh bien! alors, comment se fait-il que ce soit S. M. Louis-Philippe
qui reoive les seize francs.

[GU] L'homme qui reoit un soufflet--est en proie  deux
impressions:--1 il est en colre et il veut se venger;--2 il songe
qu'il a t convenu, je ne sais pourquoi ni comment,--qu'un homme qui a
reu un soufflet doit s'exposer, en outre,  recevoir un coup
d'pe,--sans quoi il serait dshonor.

Il serait possible que le soufflet ft le sacrifice de son impression
n 2,--s'il tait parfaitement satisfait sur l'impression n 1.

D'ailleurs, avec le raisonnement le plus vulgaire, il est vident que si
l'on veut proscrire le duel--il faut punir avec plus de rigueur que le
duel lui-mme--une insulte qui rend le duel ncessaire pour l'insult,
sous peine de dshonneur.

Il faudrait qu'un homme qui donne un soufflet  un autre--ft traduit en
cour d'assises--sous prvention de tentative d'homicide.

Vous ne le ferez pas.--Eh bien! vous ne proscrirez le duel--qu'entre
gens qui ne se battraient pas,--mme sans votre dfense.

Il est vrai que, pour traduire l'_insulteur_ en cour d'assises, cela
entranerait quelques frais; et, je vous l'ai dit, la justice n'a que
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs  dpenser;--elle est force d'avoir de l'ordre.

Je me suis expliqu, il y a longtemps,--dans les _Gupes_,--sur cette
prohibition du duel par les avocats.

[GU] Voici une anecdote qui montre en son jour l'empire des prjugs:

M ***, bien connu  la Bourse, va trouver un de ses amis, et lui dit:

--Va chez M. B...--il m'a hier donn un soufflet:--il faut qu'il m'en
rende raison.

L'ami se met en route, et trouve M. B...--qui djeunait avec quelqu'un.

--Monsieur, je dsirerais avoir avec vous quelques instants d'entretien?

--Monsieur,--monsieur qui djeune avec moi est mon ami, vous pouvez
parler devant lui.

--Monsieur, je viens de la part de ***.

--Ah! c'est vrai, nous nous sommes querells hier soir;--j'espre qu'il
n'y pense plus.--Moi, j'ai tout oubli!

--Au contraire, il y pense,--et je viens vous demander  quelle heure il
pourrait vous rencontrer aujourd'hui  Vincennes.

--Comment! comment!

--Il a naturellement le choix des armes;--il prendra le pistolet.

--Mais pardon, monsieur, nous ne nous entendons pas du tout.

--Je crois pourtant tre clair, monsieur; vous avez hier insult M
***, et il vous en demande aujourd'hui rparation.

--Mais c'est que je ne l'ai pas du tout insult!

--Allons donc! monsieur!

--Parole d'honneur!

--Allons donc! ce n'est pas l une de ces insultes arbitraires qui
peuvent se discuter;--celle que vous avez faite  *** est telle,
qu'il est convenu de tout temps qu'elle ne peut se laver que dans le
sang.

--Mais que voulez-vous dire?--Quelle insulte?

--Mon Dieu! monsieur,--vous tenez donc bien  me faire dire le
mot?--Vous lui avez donn un soufflet!

--Moi! j'en suis incapable.

--Monsieur, avoir reu un soufflet n'est pas une chose dont on se vante
pour son plaisir, c'est un genre de fatuit qu'on n'a pas encore
invent; c'est M. *** qui m'envoie vous demander raison d'un soufflet
qu'il a reu de vous hier.

--Monsieur, je ne lui ai pas donn de soufflet, je ne lui ai donn QU'un
coup de poing sur le visage, je vous en donne ma parole d'honneur, et je
vous le ferai attester par dix tmoins.

--Alors c'est bien diffrent, je vais aller le retrouver et prendre de
nouvelles instructions.

--Avez-vous une voiture?

--Oui.

--Eh bien, mon ami et moi nous allons aller avec vous.

On part,--on arrive chez M. ***.--M. B... va  lui et lui rpte ce
qu'il a dit  son tmoin:

--Mon cher ami, je ne vous ai pas donn de soufflet, mais un coup de
poing.

--Au fait, cela m'a cass deux dents!

--Qu'est-ce que je disais! un soufflet ne casse pas deux dents.

--Il faut que ce soit un coup de poing, et un bon coup de poing!

--C'est possible,--j'tais en colre.

Pendant ce temps, les deux tmoins confrent dans l'embrasure d'une
fentre;--il est tabli que M. *** n'a pas reu un soufflet, mais un
simple coup de poing.--Donc il n'y a pas de mal.--B...--fait quelques
excuses, et tout est fini.

[GU] Revenons  la justice.

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Dieppe, le sieur Leteurtre, boulanger, charg par
l'administration municipale de fournir le pain qui devait tre distribu
aux pauvres de la ville--est convaincu d'avoir vol les pauvres en
fournissant du pain de mauvaise qualit.

Il est condamn  trois jours de prison.

Chaque jour,  Paris, de semblables dlits sont punis par de semblables
peines,--ce qui est loin de les rprimer:--les boulangers qui vendent le
pain  faux poids--en sont quittes pour cinq francs d'amende--et un ou
deux jours de prison,--tandis que le malheureux qui,--pouss par la
faim,--leur droberait, la nuit, un pain d'un sou en cassant un
carreau,--pourrait tre condamn au moins  un an de prison.

Il semble ncessaire--de revenir sur un pareil ordre de choses.--Le vol
du boulanger doit tre puni au moins comme tout autre vol.

Pourquoi--ne ferait-on pas peindre sur l'enseigne du boulanger pris en
fraude, au-dessus de sa boutique,--pendant un temps fix par le
tribunal, selon la gravit du dlit, au lieu de: _Un tel, boulanger_,

UN TEL, VOLEUR.

Ou, encore, pourquoi ne fermerait-on pas sa boutique pendant quelques
jours,--en faisant crire sur les volets ferms: _Boutique ferme pour
tant de jours--pour vol--et vente  faux poids_.

Ah! si la justice n'tait pas force de se renfermer dans ses pauvres
quatre millions cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq
francs!

[GU] AUTRE EXEMPLE.--A Tulle, un directeur des postes et un gendarme
arrtent un voyageur,--lui prennent de force son portefeuille--pour y
chercher des lettres,--sous prtexte qu'il est en contravention  la loi
sur le transport des lettres.

Le voyageur est traduit en justice;--le tribunal dclare que la saisie
faite sur lui est illgale--_et le renvoie de la plainte_.

--Oh! trs-bien!

--Et le directeur de la poste,--que lui fait-on?

--Rien.

--Ah!--Et le gendarme, que lui fait-on?

--Rien.

--Cependant, si le voyageur avait t condamn,--'aurait t pour
contravention  la loi, qui protge le directeur de la poste;--est-ce
qu'il n'y a pas quelque part quelque bout de loi--qui protge les
citoyens et les voyageurs?

--Il y en a plusieurs.

--Comment se fait-il alors qu'on n'ait pas mis en jugement le directeur
de la poste et le gendarme, quand on y mettait un homme faussement
accus d'attentat  un privilge fiscal, eux qui violaient ouvertement
la plus respectable, la plus sainte des choses humaines: la libert d'un
citoyen?

--Ah! c'est que cela coterait de l'argent.

--N'importe!

--Je voudrais vous y voir, si vous n'aviez que quatre mauvais millions
cinq cent soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs!

[GU] Dans les annes prcdentes des _Gupes_,--j'ai adress  M. Cousin
et  M. Villemain, tour  tour ministres de l'instruction publique,--de
respectueuses remontrances au sujet des choses peu vraies qu'ils ont
dbites  la distribution des prix du concours gnral.

Il y a une de ces choses peu vraies dont je n'ai pas parl;--c'est la
tendresse mutuelle qu'prouvent les matres et les lves.

C'est une chose qu'on dit tous les ans--pour terminer dignement douze
mois de guerre acharne, de luttes, de ruses ourdies et djoues, de
perfidie et de vengeance.

Je me rappelle,  ce sujet, la petite anecdote que voici: Victor Hugo
habitait avec une charmante famille le quartier des Champs-lyses.--Un
jour il descendit, le matin, l'escalier de sa maison pour aller faire
une promenade et respirer sous les arbres.

Il entend un grand bruit au bas de l'escalier,--il reconnat le bruit de
ses deux petits enfants, comme une femme reconnat le pas de son
amant;--cependant ils ne reviennent ordinairement de l'cole voisine
qu' quatre heures de l'aprs-midi et il n'est que neuf heures du
matin.--Ce sont cependant bien eux,--ils se tiennent par la main, et ils
montent bruyamment l'escalier--en chantant sur une sorte d'air de leur
invention, sur une espce de ton de psalmodie, les paroles suivantes:

Le matre est mort; il n'y a pas d'cole,--il n'y a pas d'cole; le
matre est mort,--le matre est mort, il n'y a pas d'cole.

[GU] A peine les dputs partis,--les centenaires reparaissent dans les
journaux,--et comme d'ordinaire,--_ils lisent sans lunettes_.

C'est  ce moment que les journaux, si incrdules d'ordinaire, croient 
tout ce qui peut remplir leurs colonnes.--Un plaisant s'avise d'crire 
un journal (le _Commerce_, je crois)--qu'un navire entrant dans le port
du Havre a coul bas en frappant la tour de Franois Ier,--et a
dmoli une partie de la tour.

Tous les journaux rptent la nouvelle.

J'tais alors  une demi-lieue du Havre:--c'tait une grande mare, et
je pchais des limandes.--Tout en pchant je m'tonnais, parce que
l'vnement tait assez singulier pour qu'on en parlt un peu au Havre
et dans les environs.

Un journal du Havre reproche alors aux journaux de Paris leur crdulit
et leur explique que la tour de Franois Ier, dmolie par un
navire,--tait une nouvelle de la force de celle-ci:

Un fiacre ayant accroch l'arc de triomphe de l'toile, l'a en partie
dmoli.

Si j'en avais eu le temps, j'aurais fait dessiner et graver pour les
_Gupes_--un dessin reprsentant la tour de Franois Ier renverse
par une de ces galiotes de papier que font les enfants.--La galiote et
t faite d'un morceau d'un des journaux qui ont rpandu la
nouvelle.--Je livre le sujet  Daumier.

[GU] Depuis le 1er septembre dernier,--on a imprim en France un peu
plus de trois millions de volumes.--Il y a des montagnes qui ne sont pas
si grosses.

[GU] Plusieurs fonctionnaires indpendants ont donn dans diverses
branches de l'administration des preuves d'indpendance malheureusement
prvues par plusieurs codes,--et malhonntement qualifies par iceux.

[GU] Tu disais donc tout  l'heure, Thophile, que tu es amoureux?

--Hlas oui!-- Grard!

--Et  quoi vois-tu donc que tu es amoureux?  Thophile!

--Parbleu! cela est bien facile  reconnatre,--et je n'ai pas eu de
peine  en tre convaincu, attendu le symptme grave qui s'est manifest
ces jours passs.

--Et quel est ce symptme?  Thophile!

--O Grard! j'ai senti le besoin de m'acheter un chapeau neuf.

[GU] Un artiste, l'un des plus connus de ce temps-ci,--est adress  M.
de Rambuteau,--prfet de la Seine,--par quelqu'un de sa famille, pour
avoir part aux travaux de l'Htel de Ville. Il arrive avec la lettre
autographe de M. de Rambuteau, qui dsigne le jour d'audience. M. de
Rambuteau le reoit comme un colier.--L'artiste est trs-embarrass et
visiblement au supplice. Il voudrait pour tout au monde renoncer aux
travaux, et n'tre pas venu l. M. de Rambuteau--lui rptait sans
cesse ces deux phrases sans attendre de rponse,--et prenait  peine le
temps de respirer: Monsieur, tes-vous lve de l'cole de Rome? Il
faut tre bien connu pour tre connu de moi;--je ne connais que ce qui
est trs-connu.--Il parat, monsieur, que vous n'tes pas un grand prix
de Rome, etc.

L'artiste veut rpliquer et parler un peu  M. le prfet de ses travaux
que tout Paris connat.--M. de Rambuteau lui coupe la parole en rptant
les deux phrases ci-dessus.

Alors l'artiste exaspr lui dit:

--En vrit, monsieur, vous m'obligez  relever une grande erreur dans
ce que vous dites.--Vous prtendez ne connatre que ce qui est
trs-connu!--il y a pourtant, monsieur, quelque chose de bien connu que
vous ne connaissez pas.

--Quelle chose?

--L'orthographe, monsieur,--et voici votre lettre.

[GU] Il y a diffrentes espces de restaurateurs et de marchands de
soupe, depuis le _hasard de la fourchette_, o, pour un sou, on plonge
un trident dans une marmite de laquelle on retire, _selon sa chance_, un
morceau de viande, un oignon, ou rien, jusqu'au Caf anglais; c'est une
longue chelle qui a tous ses chelons.

Il faut signaler entre ces divers restaurants le matre de pension, le
chef d'institution; si vous aimez mieux, celui auquel vous confiez votre
fils pour lui faire donner la ridicule ducation que je vous ai dj
plus d'une fois signale.

M. Villemain disait  un homme d'esprit, qui s'tait ruin dans une
exploitation de ce genre:

--Mon cher, votre malheur m'afflige sans m'tonner; vous avez cru qu'un
matre de pension est un instituteur qui accessoirement nourrit ses
lves; vous ne seriez pas ruin si vous aviez compris, au contraire: un
matre de pension est un restaurateur qui, entre les repas, fait copier
 ses lves la _Cigale et la Fourmi_, de la Fontaine, et le rcit de
Thramne, de Racine.

C'est sur la soupe, sur le beurre qu'on peut y pargner,--sur le prix de
la viande et des lgumes,--sur le choix d'un vin qui supporte beaucoup
d'eau, que devait se baser votre spculation, que devaient se porter vos
soins et vos tudes; vous avez fait un accessoire de ce qui est le
principal,--et vous tes ruin.

[GU] Je ferai quelqu'un de ces jours--un petit livre sur
l'ducation;--je vous dirai une bonne fois,--mes braves gens,--ce que
c'est que l'ducation que vous faites donner  vos petits.

En attendant,

Les susdits marchands de soupe s'y prennent de toutes les manires pour
achalander leurs tablissements:-- la manire de ces escamoteurs des
boulevards, qui essayent de dtourner votre attention de leurs
mains--par des paroles presses,--tandis qu'ils font disparatre la
muscade.

Les marchands de soupe,--dits matres de pension,--tchent de vous
occuper des lettres et des sciences, dont ils ne se soucient pas, pour
dtourner votre attention de l'affreux potage, qui est le vritable but
de leur spculation.

Ils ont, depuis quelques annes, invent de faire imprimer dans les
annonces des journaux les noms de ceux de leurs innocentes victimes qui
ont obtenu un prix de thme ou un accessit de vers latins,--ces deux
choses ridicules auxquelles on consacre tristement plusieurs annes de
la vie des enfants.

Les pauvres enfants voient leurs noms imprims--entre les annonces
honteuses du docteur Charles Albert--et la pommade mlanocome.

Il y a des parents qui trouvent cela charmant.

[GU] J'entends chaque jour parler avec terreur de toutes sortes de
dangers--mtaphoriques:--les chanes de la tyrannie et l'hydre de
l'anarchie sont tour  tour dclares imminentes;--on parle,--on crit,
on dispute pour les prvenir.

Je ne sais pourquoi, au milieu de ce bruit,--je rserve mes craintes
pour des dangers plus immdiats;--de mme que je n'aime pas  me laisser
prendre  des esprances trop lointaines,--ayant depuis longtemps
remarqu qu'il en est des bonheurs comme des perdrix: quand on les vise
de trop loin, on court grand risque de ne pas les atteindre.

Cet t a t d'une pre scheresse;--le nombre des chiens enrags s'est
singulirement accru. On a pris  Paris quelques prcautions
insuffisantes;--hors de Paris, on en a pris de moins en moins 
proportion de la distance,-- dix lieues de Paris on n'en prend aucune.

Je demanderai pourtant aux gens de bonne foi s'il est quelque chose de
plus horrible  l'imagination que le danger d'tre mordu par un chien
hydrophobe?--On frmit aux rcits des voyageurs qui racontent qu'ils
ont, au dtour d'un chemin, rencontr un ours ou un tigre,--et cependant
contre ces animaux on peut se dfendre, on peut combattre.--Il est des
exemples qui peuvent faire esprer la victoire; dans le cas contraire,
la mort est cruelle, mais elle n'excite que la compassion, et d'ailleurs
elle est mle d'une sorte de grandeur et de noblesse--qui, sans la
rendre moins terrible--la rend moins hideuse  envisager.

Mais si vous tes attaqu par un chien enrag,--la force, le courage,
l'adresse,--le sang-froid,--rien ne peut vous sauver;--vous tes
vainqueur, vous avez tu l'animal; mais il vous a, de ses dents,
effleur l'piderme.--Eh bien! vous tes perdu,--et vous mourez dans
d'affreuses convulsions, rpandant par la bouche--une cume
contagieuse,--objet d'horreur, d'pouvante et de dgot pour votre
femme, pour vos enfants, pour vos amis;--un dlire de bte froce
s'empare de vous,--vous mordez,--vous devenez presque un chien enrag
vous-mme.

C'est la mort la plus dsespre, la plus horrible de toutes les morts.

Eh bien!--chaque jour,-- chaque heure,  chaque instant vous vous
exposez  ce sort pouvantable.--L'animal qui, par un funeste privilge,
est, avec le loup, la seule espce chez laquelle la rage puisse se
dclarer spontanment,--cet animal,--on le donne pour jouet aux
enfants,--on le laisse vaquer par la ville et par les chemins,--on le
laisse se multiplier sans mesure,--on n'exige aucune responsabilit de
la part de ceux qui ont des chiens.

Si l'on vous disait, cependant, qu'il court par les rues un animal dont
le contact peut vous donner la fivre, vous jetteriez les hauts cris.

S'il se rpand--faussement le bruit d'une maladie contagieuse et
pidmique--vous tes frapp de terreur.

Et tous les ans--un grand nombre de personnes sont mordues par des
chiens enrags, deviennent elles-mmes hydrophobes, et meurent de la
plus funeste mort.

Et on n'y fait aucune attention.

Ah! pardon:

La police fait rpandre des boulettes empoisonnes dans les tas
d'ordures.

INCONVNIENTS DE CE SYSTME:--1 On en fait payer  la police beaucoup
plus qu'on n'en jette;

2 Les boueux enlvent chaque matin les ordures et les boulettes;

3 Un des symptmes de la rage tant que l'animal ne veut plus
manger,--les chiens enrags sont prcisment les seuls  l'abri des
boulettes.

Ensuite,--au milieu de cette _destruction_ des chiens errants que la
police prtend faire,--allez-vous-en sur la place du Louvre,--sur celle
de la Concorde,--sur celle de la Bastille,--et je vous promets que vous
en verrez quarante,--de ceux auxquels il serait aussi difficile
d'assigner un matre qu'une espce.

Qui de vous,--et je m'adresse aux plus braves,--qui de vous se
soucierait d'habiter une ville o on laisserait errer librement trente
ou quarante mille tigres?--qui de vous n'aimerait mieux dix mille fois
cependant rencontrer un tigre qu'un chien enrag.

Tout homme qui a un cabriolet--prend un numro--et est responsable de
tous les accidents qui peuvent rsulter de son cabriolet.--En effet, on
ne peut tre expos sans garantie  une maladresse ou  une imprudence
qui peut vous renverser sur le pav et vous blesser grivement.

Mais, par exemple, on s'expose trs-bien  tre mordu par un chien
hydrophobe:--on n'a aucun moyen de reconnatre le matre du
chien;--peut-tre d'ailleurs est-il sans matre,--et personne n'est
responsable.

Et cependant--j'appuierai encore sur ce point:--est-il une
maladie,--est-il une mort plus pouvantable que celle  laquelle vous
vous exposer  chaque coin de rue?

Chaque fois que vous sortez de chez vous--vous ne pouvez pas tre sr
que cet horrible accident ne vous arrivera pas sur la route.

Plusieurs accidents de ce genre arrivent chaque anne  Paris.

On ne saurait compter ceux qui arrivent dans les campagnes.

Si j'crivais ici que le gouvernement menace l'indpendance d'un commis
surnumraire dans l'administration des tabacs,--on ferait attention  ma
rclamation;--les journaux s'en empareraient--et feraient beaucoup de
tapage,--tandis que ce sera grand hasard si quelqu'un s'avise de lire
ces pages.

[GU] Il faudrait cependant prendre une mesure universelle et nergique.

Il faudrait d'abord dans chaque ville, comme dans chaque bourg,--qu'on
fixt--un espace de temps (une semaine ou davantage si c'est
ncessaire)--pendant lequel les propritaires de chiens seraient tenus
de les renfermer chez eux.--On profiterait de cet espace pour faire
abattre sans exception tous ceux qu'on trouverait dehors.

Ensuite,--on exigerait de ceux qui veulent garder des chiens d'en faire
une dclaration  la police et de leur mettre au cou--un collier
poinonn portant leur nom et leur adresse.

Tout propritaire de chien aurait ainsi une responsabilit qu'il ne
pourrait luder, si l'on prenait cependant deux prcautions.

La premire, de ne pas punir l'infraction  l'ordonnance de cinq on de
dix francs d'amende,--comme on fait en d'autres cas, mais de cinq cents
 mille francs,--en y ajoutant un emprisonnement de trois  six mois.

La seconde, de condamner  une peine trs-forte et trs-redoutable--tout
propritaire de chien--qui, devenant hydrophobe,--causerait des
accidents.

Aucun chien,--sans exception,--par aucun temps, ne devrait tre
rencontr dehors sans tre musel.

Je sais qu'il existe dans les ordonnances de police certaines
dispositions qui ont quelque rapport avec quelques-unes de celles que je
propose ici;--mais on ne les fait pas observer,--et le risque que l'on
court  ne pas les observer est tellement faible, qu'il n'oblige
personne.

En ne supposant qu'un chien par vingt personnes dans une ville comme
Paris, o presque tout le monde en a,--et en supposant que tous les
chiens ont des matres,--chez chacun desquels il ne faut que la runion
de deux ou trois petites circonstances trs-ordinaires pour faire
dclarer l'hydrophobie;--je voudrais bien savoir si l'on dcouvrira
quelque jour que cela mrite qu'on s'en occupe.

[GU] Ajoutons que, si l'on voulait remplacer par un impt sur les
chiens--quelques-uns de ceux qui psent si cruellement sur les objets de
premire consommation, cet impt serait un gros revenu,--et dgrverait
des objets qu'il est odieux d'imposer.--En Angleterre, un impt de ce
genre rapporte par an plus de quarante millions.

[GU] Le duc d'Orlans mort,--une nue de corbeaux s'est abattue sur
lui,--puis chacun de ces oiseaux a tir une plume de son aile noire,--et
s'est mis  dessiner,  crire,--et surtout  vendre.

Il y a tant de gens qui ne voient dans un naufrage que les paves.

M. Gannal a lev la voix; il a accus les mdecins qui avaient embaum
le prince mort de l'avoir mal embaum,--il les a accuss d'avoir _drob
des organes_.

[GU] La quantit innombrable de mauvais vers dont la mort du duc
d'Orlans a t le prtexte--nous rappelle la prudente pitaphe que fit
pour lui-mme le pote Passerat--et qui finissait par ces deux vers:

    Pour que rien ne pse  ma cendre et  mes os,
    Amis, de mauvais vers ne chargez pas ma tombe.

[GU] Le 26 juin dernier,--vers une heure et demie de
l'aprs-midi,--Sophie Ollivier, jeune fille de dix-sept ans, journalire
 Faumont, prs de Douai,--partit de chez elle pour aller voir une de
ses soeurs  quelques lieues de l.--Un misrable, appel Mogren,--la
rencontre dans le bois de Faumont,--lui adresse des propositions
insultantes,--et, sur son refus,--se prcipite sur elle,--la
renverse,--la saisit par les cheveux et lui coupe le cou avec une
serpe;--elle est morte, il la dshabille,--et s'enfuit en emportant
jusqu'aux souliers de la malheureuse Sophie Ollivier.

Le criminel, arrt,--est reconnu coupable d'assassinat et de vol par
le jury des assises du Nord;--mais le jury reconnat en sa faveur des
circonstances attnuantes.

On dit que le ridicule tue en France;--il faut croire qu'il ne tue pas
vite,--peut-tre ce qu'a de ridicule la frquence de pareils jugements
est-il attnu par ce qu'ils ont d'horrible et de dangereux.

[GU] Un malheureux est traduit en police correctionnelle sous la
prvention d'avoir vol une tabatire.

M. le prsident le tance vertement--avant de prononcer sa
condamnation.--Entre autres choses remarquables que renfermait la petite
harangue du prsident, j'ai remarqu spcialement celle-ci:

Prvenu, quand vous avez t arrt, on a trouv sur vous UNE SOMME de
_un franc vingt-cinq centimes_; vous ne direz DONC pas que c'est la
_misre_ qui vous a pouss  commettre ce dlit.

En effet, comme cette somme de un franc vingt-cinq centimes vous met un
homme au-dessus de la misre!--Pourquoi, en effet, ne plaait-il pas son
franc vingt-cinq centimes pour vivre avec les intrts de ladite SOMME?

Ajoutez que le prvenu tait un pauvre diable d'Italien arriv depuis
peu  Paris de Parme, son pays natal.--Il avait fait la route  pied--et
n'avait pas d'ailleurs de mauvais antcdents.

A propos de pauvres,--rappelons-nous ici--que le _Journal des Dbats_ a
un jour conseill aux _pauvres_ de mettre leurs conomies  la caisse
d'pargne.

C'est dommage que l'abonnment un peu cher au _Journal des
Dbats_--prive les pauvres de puiser dans sa lecture d'aussi utiles
conseils.

Il est vrai de dire que cette recette contre la misre avait pu tre
inspire au _Journal des Dbats_ par une ordonnance de police que l'on a
vue placarde sur tous les murs de Paris  l'poque du cholra.

M. le prfet de police recommandait au peuple de manger de bonne viande
et de boire du vin de Bordeaux.

[GU] A propos de la loi de rgence, on a fait  la loi de rgence des
objections que les _Gupes_ avaient prvues.--M. de Lamartine s'est
spar du parti conservateur--et s'est prononc contre la loi.--Il a dit
que, dans l'histoire des rgences, sur vingt-huit rgences d'hommes, il
y a eu vingt-trois usurpations.--Le parti de l'opposition avait bien
besoin de cette conqute pour se consoler un peu de sa dfaite et de ses
maladresses.--Quelques-uns veulent que M. de Lamartine ait abandonn les
conservateurs par mauvaise humeur de ce qu'il n'avait pas t soutenu
par eux lorsqu'il s'tait laiss porter  la prsidence de la Chambre
par ses amis;--d'autres ont dit que, comme Caton, il s'tait mis par une
sorte de courage--du parti des vaincus.

    Victrix causa Diis placuit--sed victa Catoni.

[GU] M. Thiers, lui, a abandonn l'opposition et a vot avec les
conservateurs en faveur de la loi de rgence.

C'tait une position difficile;--mais M. Thiers l'a attaque hardiment.

Il se rsignait  peu prs de bonne grce  se voir presque impossible
pour le prsent,--mais il comptait sur le rgne suivant;--la mort du duc
d'Orlans et la loi de rgence, qui en est la consquence,--venaient
l'embarrasser;--pour rester dans l'opposition, il fallait voter contre
la loi de la rgence--et s'aliner le futur rgent.

M. Thiers a reconquis d'un seul vote et d'une seule palinodie--le
prsent et l'avenir.

[GU] C'est un peu honteux, mais cela s'oublie vite de ce temps-ci, et ne
nuit  personne;--que je voie.

[GU] Les journaux de l'opposition,--qui renvoyaient d'ordinaire M. de
Lamartine  sa lyre,  sa barque,  Elvire, quand il 'n'tait pas de
leur avis,--l'ont dclar grand pote et homme d'tat distingu.

En quoi ils ont assez raison.--La position de M. de Lamartine  la
Chambre est belle et grande, et elle ne peut manquer de prendre dans
l'avenir une plus grande importance encore,--s'il sait la conserver
intacte;--il ne reconnat de drapeau que celui de la raison et des
intrts nobles du pays;--il n'appartient  aucun parti, mais
cependant--j'ai trouv un peu d'exagration dans ses coquetteries  M.
Odilon Barrot.

[GU] Les conservateurs ont, de leur ct,--lou la haute raison de M.
Thiers,--ils savent mieux que personne  quoi s'en tenir sur les mobiles
de la politique du Mirabeau-mouche.

[GU] M. Fulchiron a dit: M. de Lamartine nous quitte,--mais M. Thiers
nous revient, c'est une fiche de consolation.--Vous voulez dire, reprit
M. Vatry,--c'est une fichue consolation.

[GU] Le parti des conservateurs est victorieux; s'il veut garder sa
victoire et en profiter, il faut qu'il marche, il faut qu'il lve, comme
faisaient ses adversaires, le drapeau du progrs, mais d'un progrs
rel, raisonnable; qu'il fasse des choses et pas de mtaphores, des
amliorations et pas de bouleversements; qu'il s'occupe de questions
sociales et pas de questions de portefeuilles.

On a trait dans toute cette affaire la Chambre des pairs avec le ddain
le plus insultant, avec l'inconvenance la plus rvoltante.

Une fois la loi vote par la Chambre basse,--on a envoy par le
tlgraphe et par les journaux la nouvelle que la loi tait vote;--les
_autorits_ ont harangu le duc de Nemours--en l'appelant rgent de
France.

Les pairs ont paru peu sensibles  cet affront: ils ont vot la
loi--comme un clerc d'huissier copie un acte.

[GU] Le _Journal des Dbats_ a commenc  enregistrer les harangues
faites au duc de Nemours et les rponses du prince.

Il a dit que le prince avait _parfaitement russi_  Strasbourg.

On s'est lev avec raison contre l'inconvenance choquante de cette
expression.

Outre l'inconvenance, cela avait un inconvnient dont on n'a pas tard 
s'apercevoir.

On a invit le _Journal des Dbats_-- modrer ou  mieux diriger son
zle.

Le _Journal des Dbats_, subitement calm,--s'est content de dire: Le
prince est entr dans telle ville,--et de relater les discours.

Alors les journaux de l'opposition ont dit: Le prince n'a donc pas
_russi_,--il a donc eu du _dsagrment?_

On nous disait qu'il avait russi  Strasbourg,--et les journaux du
ministre ne nous disent rien des autres villes. Il faut qu'il n'ait pas
russi.--Et on tirait de l une foule de consquences et
d'hypothses--extrmement fcheuses.

[GU] Au moment o les divers restaurateurs et gargotiers, se disant
matres de pension,--remplissent les journaux d'annonces et de rclames
dans lesquelles ils font figurer de pauvres enfants qui n'en peuvent
mais, je crois leur tre agrable en leur donnant un remarquable modle
en ce genre.

L'_Indicateur_ pour la ville de Strasbourg, imprim en ladite ville par
Daunbach,--contient les lignes que voici:

     Charles-Conserv OBERLIN fils, et selon le systme de feu
     Jean-Frdric Oberlin, de son vivant trs-digne et trs-zl
     pasteur  Waldbach, au Ban-de-la-Roche, dont la maison tait
     constamment remplie d'lves et dont ils aiment toujours  se
     rappeler avec plaisir, donnera son cours d'ducation physique et
     morale des enfants, en franais et en allemand, pour les messieurs
     et pour les dames, _sparment, sans distinction de culte ni de
     condition_, aussitt qu'il y aura assez de souscripteurs. Le prix
     est de douze francs. Ce serait vraiment bien triste si dans ma
     ville natale, dont _je me fais gloire_, dans une cit de cinquante
      soixante mille mes, il n'y avait pas cinquante ou soixante
     personnes senses et _quitables_ qui veuillent bien consacrer
     pendant trois mois environ, toutes les semaines, _une heure de
     temps_ et en tout douze francs en argent pour le salut, _le
     vritable salut temporel et ternel, corporel et spirituel_ de
     leurs enfants actuels ou futurs. Oui, ce serait en vrit bien
     triste!

_Auditor et altera pars._ Il est impossible de pouvoir juger de ce
     que l'on n'a pas entendu _et bien entendu soi-mme. Il est interdit
     de prendre des notes au cours._ Mais il sera permis de faire des
     questions _par crit_. L'on paye en souscrivant. L'on souscrit 
     Strasbourg, chez EHRMANN, libraire, place de la Grande-Boucherie,
     n 28.

       OBERLIN fils.

     Waldbach, 1842.

[GU] M. V. Hugo a un barbier--qui cause beaucoup;--entre autres sujets
de discours, il parle frquemment de sa femme--et ne manque jamais de
dire: _Mon pouse_.

Un jour, M. V. Hugo, impatient, lui dit: Pourquoi donc appelez-vous
toujours ainsi madame ***?--Comment voulez-vous donc que j'appelle ma
femme? rpondit le barbier.

[GU] Le mme barbier fut fort effray lorsqu'il apprit, en 1839,--des
commres de son quartier que le monde allait finir.

Tout en rasant M. V. Hugo, il lui fit part de ses terreurs.

--Ah! mon Dieu! disait-il,--on assure que l'anne prochaine le monde va
finir.--Le _deux_ janvier les btes mourront, et le _quatre_ ce sera le
tour des hommes.

--Vous m'effrayez, dit M. V. Hugo; qui donc alors me rasera le _trois_?

[GU] Madame Louise Dauriat, qui a figur en effigie dans les
_Gupes_,--a eu la bont de m'adresser d'avance une lettre--_qu'elle se
propose de publier_. Je crois pouvoir considrer cette dclaration
comme une permission tacite de citer quelques fragments de la lettre de
madame Dauriat. C'est d'ailleurs une justice, puisque madame Dauriat me
l'a crite dans l'intention de rectifier ce que j'ai avanc sur elle.

           FRAGMENTS D'UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAURIAT.


            *       *       *       *       *

     Ainsi, vous dites: Madame Dauriat  neuf ans commence  fumer des
     cigares,  quarante ans se dclare contre un gouvernement sous
     lequel _on_ n'est plus jeune; prche publiquement la libert de la
     femme, demande  tre dpute, laisse crotre sa barbe.--Dieu
     protge la France.

     Eh bien! cette transformation en partie d'une femme en un homme,
     notamment quand il s'agit _de cigares_ et _de longues barbes_, est
     tout l'oppos de mes principes: il faut mettre au rang de mes
     antipathies la fume de tabac et les barbes longues et touffues,
     toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable 
     celle de la brute des forts. On se fait la barbe comme on se coupe
     les ongles; cela est un indice de civilisation.

     Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l'quit: j'ai donc
     raison de prcher publiquement la libert de la femme, que l'on n'a
     pas le droit de lui ter.

     Vous trouvez qu'une femme n'est plus jeune  quarante ans; on ne
     voit pas quel gouvernement la dclare vieille  cet ge, en
     aurait-elle mme quarante-cinq. Quant  moi, je ne m'en cache pas,
     je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux
     que de certains ts. Et les femmes de cet ge sont plus jeunes que
     _messieurs les hommes_, comme les appelle un de mes amis, qui y
     sont arrivs. Ils sont la plupart tout gris, tout chauves; ils
     n'ont plus de dents qu'en petit nombre: leur dmarche est pesante;
     et nous autres femmes,  cet ge, nous nous coiffons encore de
     notre chevelure; notre bouche est encore frache et meuble. Nous
     sommes vives, alertes, et toujours prtes  nous donner bien du mal
     pour secourir, assister la _race masculine_, que la moindre maladie
     abat, qu'un rien dconcerte, anantit. Qui osera nier cela? Il y a
     bien d'autres choses qu'il ne faut pas nier!

            *       *       *       *       *

       LOUISE DAURIAT.

[GU] Au commencement du mois de septembre a eu lieu,  la mer, une des
grandes mares de cette anne.--La mer s'est retire  un quart de lieue
de nos ctes, laissant  dcouvert des roches au-dessus desquelles il y
a d'ordinaire plus de trente pieds d'eau,--et montrant des prairies
d'herbes marines, d'algues et de varechs d'un vert sombre presque
noir,--et des mousses d'un beau rouge de pourpre,--les herbes et les
mousses aussi varies que celles que nous voyons sur la terre.

Nous tions sur ces roches au moins une soixantaine de pcheurs, occups
 chercher et  prendre quelques hutres, quelques poissons ngligents,
et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts,--des
trilles,--sorte de crabes qui en diffrent cependant par cette
nuance--que les hommes mangent les trilles, et que les crabes mangent
les hommes.

Le soleil se couchait derrire de gros nuages qui semblaient se reposer
sur la mer comme s'ils eussent t fatigus de leurs courses de la
journe.--Les bords de ces nuages, plus minces que le centre,--taient
transparents--et semblaient une frange d'or, de pourpre et de feu.--Du
soleil jusqu' nos pieds,--un sillon de feu s'tendait sur la mer.

Je suspendis un peu la pche pour contempler ces magnificences,--et je
m'assis sur une roche;--je rtablis en pense le niveau de la mer,--tel
qu'il allait se refaire deux ou trois heures plus tard,--et je me
figurai rest sur ces prairies, o reviendraient alors les gros
poissons;--je me figurai les navires au-dessus de ma tte, sillonnant la
mer en tous sens.

Nos yeux s'arrtrent par hasard sur quelque chose qui me parut tre un
fragment de roche d'une forme singulire; c'tait la moiti d'une boule
creuse.--Je l'examinai de plus prs, et je reconnus la moiti d'une
bombe,--une de ces gentillesses imagines par les hommes pour
s'entre-dtruire avec le plus de facilit.

Il serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est l,
au fond de la mer.--Les Anglais en ont tir un assez grand nombre sur le
Havre du temps de l'Empire, avec l'intention de brler les
vaisseaux,--et ils n'ont russi qu' abattre quelques maisons.--On a d
leur en renvoyer quelques-unes.

J'examinai la bombe;--plusieurs sortes de petites plantes marines
vgtaient entre les fentes du fer;--une entre autres tait rude,
granuleuse,--rose,--et semblait au moins autant un trs petit polype
dans le genre du corail qu'une plante relle.

Mais ce qui me frappa le plus,--ce fut de voir applique, contre la
paroi intrieure de la bombe,--une hutre,--une vritable
hutre,--parfaitement vivante,--qui y avait lu son domicile, qui y
demeurait,--qui y billait,--qui s'y engraissait depuis longtemps.

Ce n'tait pas la premire fois que j'avais occasion de remarquer
l'indiffrence profonde de la nature  l'endroit de l'homme et de ses
passions.

L'homme qui meurt,--et la feuille jaunie qui tombe ont prcisment la
mme importance.--Dans la nature, la mort n'est pas une chose triste
plus que la naissance;--c'est un des pas du cercle perptuel que font
les choses cres.--Tout meurt pour que tout vive:--la mort n'est que
l'engrais de la vie.--Mais je fus cependant, cette fois,
particulirement surpris de ce que je voyais.

Certes, il n'est pas de la colre humaine une plus terrible expression
qu'une bombe.--Cette horrible bote dans laquelle l'homme renferme mille
cruelles blessures et la mort,--qui vient  travers les airs,--et,
arrive  sa destination, s'ouvre et vomit la destruction.--Eh bien,--il
a suffi de quelques annes,--et ceux qui ont tu les autres ont t tus
par le temps,--par la vie;--car la vie est le poison qui tue le plus
invitablement de tous quand il est pris  grandes doses.

Sur cet horrible instrument de destruction--ont pouss des herbes
innocentes,--et une hutre,--une sorte de caillou un peu vivant,--de
toutes les choses vivantes, celle qui l'est le moins,--l'emblme du
calme, de l'apathie,--y a fix son domicile.

C'est une grande et belle ironie.

C'est une chose bizarre que de voir les inventions varies qu'ont eues
les hommes pour s'entre-tuer.--C'est une dpense de gnie que je trouve
exorbitante pour des gens implacablement condamns  mort par le fait de
leur naissance.

La vie renferme le germe de la mort,--et la mort le germe de la
vie,--comme la graine renferme une fleur, laquelle renferme une graine 
son tour. C'est un cercle fatal et invitable.

[GU] Un crime a t commis il y a deux ans.--Deux accuss taient, il y
a huit jours, sur les bancs de la cour d'assises.--Un des deux seul est
coupable;--il est condamn  mort par les juges.--L'autre est
acquitt;--mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrt,
l'innocent est trouv tendu par terre,--frapp subitement d'une attaque
d'apoplexie.--Le condamn vivra donc huit jours de plus que celui qui a
t acquitt.

Mais supposez qu'il en et t autrement.--Attendez une cinquantaine
d'annes,--et l'innocent, les juges, les spectateurs, le bourreau, vous
et moi,--nous serons prcisment aussi morts que le condamn.--C'est ce
qui frappe, quand on lit dans l'histoire le rcit de quelque combat
fameux.--Que d'adresse, que de sang-froid dploys pour tuer et ne pas
tre tu!--Ah! voici le combat fini,--en voil un de tu; et l'autre, le
vainqueur?--Oh! il est mort il y a cent ans.

On se plaint de la brivet de la vie.--Mais prenez un mort
illustre;--supposez que Franois Ier ait vcu trois cents
ans:--quelle serait la diffrence aujourd'hui avec celui qui n'aurait
vcu que jusqu'aux limites ordinaires?

[GU] Mais  qui est-ce que je raconte cela? Il meurt sur la terre un
homme par seconde, c'est--dire trois mille par heure. La journe n'est
pas termine, et depuis que j'cris ce volume quatre-vingt-six mille
quatre cents des hommes qui vivaient quand je l'ai commenc ne sont dj
plus au monde.--Quand il sera imprim,--quand vous l'aurez entre les
mains,--prs de quatre cent mille de ceux auxquels je m'adressais en le
commenant auront cess d'exister.




Octobre 1842.


[GU] OCTOBRE.--Voici l'hiver,--mes chers petits oiseaux d'or,--les
feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s'en vont
au souffle du vent aigre d'octobre.--Voici les fleurs qui meurent de
froid.--Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses;--vous
allez rentrer dans cette immense ruche, dans ce grand bourdonnement de
Paris.

On se plaint de vous,--mes petits soldats ails;--rassemblez-vous autour
de moi,--que je vous rpte ces plaintes.--Allons, Padocke,--venez
donc; que faites-vous dans cette austre violette sans parfum?--Et vous,
Grimalkin, quittez ce chrysanthme qui sent la pommade:--abandonnez sans
regrets ces tristes et dernires fleurs.

On se plaint de vous;--il ne s'agit pas ici des plaintes de vos
ennemis:--je sais que vous vous en souciez mdiocrement.

Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent,--et cela mrite
attention.--Il est bien de ne craindre personne,--except cependant ceux
qui nous aiment et ceux que nous aimons.

On vous trouve assez peu disciplines,--chres filles de l'air;--on
croit que, tout en combattant les saugrenuits de ce temps,--vous avez
cependant adopt sur l'indpendance certaines ides exagres. Quand on
a besoin de vous, on ne sait o vous tes;--on vous attend  Paris,--et
vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie,--ou
dans les fleurs roses des bruyres de la Bretagne;--vous vous jouez dans
l'cume de la mer,--ou vous vous endormez dans le fond du nnufar, ce
beau lis des tangs.

Il n'en peut plus tre ainsi;--il faut que je ramne la discipline parmi
vous;--il faut qu' l'heure o je sonne la retraite chacune de vous,
sans tarder, arrive  tire-d'aile avec son butin.

Vous ne devez pas fcher vos amis;--vos amis sont les gens qui aiment la
vrit, le bon sens, la loyaut;--vos amis sont des gens qu'on doit
respecter.--Vous devez arriver quand ils vous attendent--et ne pas leur
manquer de parole,--comme vous le faites si souvent.

Vous arrivez encore ce mois-ci,--je ne sais comment,--je ne sais
quand,--je ne sais d'o.--C'est pour la dernire fois, mes petits
archers,--que je tolre de semblables incartades.

[GU] Le roi Louis-Philippe, qui, lorsqu'il invite M. de Lamartine 
dner comme dput,--feint d'ignorer que M. de Lamartine fait des
vers,--ignore galement l'existence de M. Scribe.

Il est difficile de s'expliquer de semblables faiblesses de la part d'un
homme aussi habile que le roi.--Un gouvernement fort,--je dirai plus, un
gouvernement rel,--se compose ou doit se composer--de toutes les
supriorits, de toutes les puissances, de toutes les influences du
pays.--De semblables maladresses mettent sinon dans l'opposition, du
moins dans l'indiffrence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent
une influence extrmement grande sur les esprits.

Charles IX, qui n'tait pas un roi constitutionnel, me semble avoir
mieux compris les choses de ce genre.--On connat les vers qu'il adresse
 Ronsard:

    Ta muse, qui ravit par de si doux accords,
    Te donne les esprits dont je n'ai que les corps.

Autrefois,--quand le roi de France faisait la guerre,--il appelait  lui
ses barons.

Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son tendard et
avec son cri de guerre.

Il y a une guerre incessante aujourd'hui qu'a  soutenir le roi de
France:--c'est une guerre contre les ides.

[GU] Ce ne sont plus des barons couverts de fer et arms de lances et de
haches d'armes--que le roi doit appeler autour de lui,--ce sont d'autres
barons et d'autres suzerains,--ce sont tous les hommes qui, par leur
talent, ont trouv moyen de rassembler sous leur drapeau,--quelque petit
qu'il soit,--ne ft-ce qu'un simple guidon,--un certain nombre de gens.

Mais,--je l'ai dj dit,--ce n'est pas par la corruption qu'il faut les
avoir;--la corruption tue  la fois l'homme, le talent et
l'influence.--Il faut les avoir pour associs et non pour domestiques.

[GU] Il faut avoir plusieurs cordes  son arc.

M. Duchtel,--ministre de l'intrieur,--vient de joindre  cette
industrie celle de marchand de vins.

Il a achet,--moyennant huit cent mille francs,--un vignoble appel
Lagrange.--Cette proprit, situe du ct de Mdoc,--tire de ce
voisinage des prtentions peu justifies par un vin de cinquime cru.

[GU] Nous avons parl rcemment des divers cris que font entendre dans
les journaux les matres de pension,  l'instar de ceux que font
entendre dans les rues les marchands de salade et les marchands de
cages, pour annoncer leurs marchandises.

En voici un qui mrite, entre tous, une mention honorable.

On trouve  la quatrime page de la plupart des carrs de papier,--se
disant les organes de l'opinion publique, l'annonce que voici (un franc
vingt-cinq centimes la ligne en _nonpareille_,--un franc cinquante
centimes en _mignonne_):

L'institution J. Dillon, faubourg Poissonnire, 105, a fait sa rentre
le 1er octobre.--Le directeur de cet tablissement, jaloux de mriter
de plus en plus la confiance publique,--_s'est entour d'hommes
spciaux_.

Voyons un peu,--monsieur J. Dillon,--je ne veux rien vous dire de
dsagrable,--mais il ressort de vos propres paroles une chose
incontestable.

Vous vous tes _entour d'hommes spciaux pour mriter de plus en plus
la confiance publique_.

C'est--dire que vous aviez dj obtenu cette confiance avant de vous
tre _entour d'hommes spciaux_.

C'est--dire que, l'anne dernire, vous n'aviez pas, pour instruire vos
lves, song  vous _entourer d'hommes spciaux_.

C'est--dire que, pendant les vacances,--vous vous tes dit: Tiens! une
ide. Je vais _m'entourer d'hommes spciaux_;--c'est--dire--j'aurai,
pour montrer les mathmatiques, un mathmaticien,--un latiniste pour
enseigner le latin.

C'est--dire que, l'anne dernire,--vous aviez peut-tre pour
professeur de latin--un marchand de briquets phosphoriques;

Pour matre de dessin, un frotteur;

Pour matre de musique, un bniste;

Pour professeur d'histoire, un coiffeur.

Rellement,--monsieur J. Dillon,--vous avez eu l une excellente
ide;--il est malheureux qu'elle ne vous soit pas venue plus tt.

Nous avons signal dj--une varit d'indpendance politique
extrmement curieuse.

Un certain carr de papier aime une danseuse maigre;--de temps  autre,
il faut faire rengager ladite danseuse.

La chose ne se fait pas toute seule.--M. le directeur du thtre--ni le
public ne s'en souvient;--il faut que le gouvernement
intervienne:--voici comment s'excute le tour.

Lorsque l'engagement prcdemment obtenu est sur sa fin,--ledit carr de
papier fronce le sourcil--et devient trs-rigide, il s'aperoit que le
ministre trahit la France; il dcouvre que le gouvernement nous avilit
aux yeux de l'tranger;--le pays penche vers sa ruine.--Toutes nos
liberts sont audacieusement attaques;--les courtisans envahissent le
pouvoir et boivent la sueur du peuple;--on a oubli les promesses de
Juillet et le programme,--le fameux programme de l'Htel de Ville,
etc.--Tout cela ne suffirait peut-tre pas; on ajoute quelques attaques
contre tel ami ou telle amie de tel ministre.--L'ami a reu un
pot-de-vin:--l'amie a trois fausses dents.

L'ami ou l'amie vient se plaindre au ministre, et lui dit, sous forme
de conseil, que le carr de papier fait un grand tort au
gouvernement;--qu'il faut l'apaiser, etc.

On entame les confrences.--Le carr de papier est d'une frocit
croissante;--il ne peut rien accorder.--On insiste; il laisse
chapper--que, _dans l'intrt de l'art_, on devrait rengager
mademoiselle Trois-toiles.

On fait chercher le directeur,--on le force de rengager ladite
demoiselle.

Or, l'crivain recommandable--qui protge ainsi les arts n'a dans le
carr de papier en question qu'une portion d'influence. On lui permet
bien de vendre le journal,--mais on ne lui permet pas de le livrer.--Or,
comme le bruit du rengagement de la danseuse peut transpirer, comme la
malveillance en pourrait tirer de fcheuses inductions relativement 
l'indpendance de la feuille,--cette indpendance doit se manifester et
se manifeste par l'injure  l'endroit du gouvernement.

La dernire fois que ce tour a t excut,--la danseuse a t rengage
pour quinze ans;--le lendemain, on citait dans le carr de papier, comme
proverbiale, la _stupidit de M. de Gasparin_.

[GU] STATISTIQUE.--D'aprs le docteur Julius, qui s'est livr  un
volumineux travail sur les aveugles et les tablissements qui leur sont
destins, on compte:

  En Prusse,                1 aveugle sur 1,600 habitants.
  En France,                1             1,650
  En Belgique,              1             1,009
  En Danemark,              1               738
  En Angleterre,            1               800
  En Autriche,              1               800
  Aux tats-Unis,           1             1,200

D'aprs beaucoup de choses qui se passent, on ne devinerait pas que la
France est le pays d'Europe o il y a le moins d'aveugles.

[GU] Plusieurs journaux reprochent amrement  M. Duchtel le refus
qu'il a fait de donner  M. Rubini, chanteur, la croix d'honneur qu'il
demandait pour reparatre au Thtre-Italien.--Comme on parlait de ce
refus devant M. de Rmusat, on vint  lui demander si,  la place de M.
de Duchtel, il et agi comme lui. Non, rpondit M. de
Rmusat,--j'aurais fait tout le contraire; j'aurais donn deux croix 
M. Rubini, en exigeant qu'il les portt toujours toutes deux, l'une 
gauche, l'autre  droite de la poitrine.

[GU] Quelques-uns des plus gros traitements du ministre des
finances--sont industriellement gonfls par des _indemnits_,--des
_gratifications_,--des _faux frais_,--des _supplments pour pertes et
erreurs_, etc., etc.

Ainsi, on assure que le _caissier central du Trsor_--reoit une
indemnit de quarante mille francs pour couvrir les erreurs que peuvent
commettre les garons de caisse chargs des payements et des recettes.

Les garons, en effet, se trompent quelquefois (le cas est cependant
extrmement rare).--Toutefois, le cas chant, M. le caissier fait
appeler le garon en dfaut, le prvient qu'il s'est tromp, que son
erreur est de... _tout_,--et que, par consquent, cette somme lui sera
retenue sur ses appointements; et ceci n'est pas une menace, la retenue
s'effectue rellement; et, au bout de l'anne, M. le caissier a touch
quatorze mille francs en sus de son traitement.

Si je commets une erreur, je prie M. le caissier de m'en avertir, avec
preuves  l'appui.

[GU] De ce temps-ci, toutes les professions sont encombres,--mme la
profession de Dieu. Les _Gupes_ en ont dj signal
quelques-unes.--Voici venir un homme plus modeste--qui se contente
d'tre prophte.--On ne saurait trop louer une semblable abngation.

Cet homme s'appelle M. _Cheneau_ ou _Chanon_, lui-mme parat
incertain sur le meilleur de ces deux noms;--il les offre tous deux  la
vnration publique. On est libre de l'invoquer sous les deux noms;
chacun l-dessus peut s'en rapporter  son got. Il est prophte et
ngociant. Il publie en ce moment la _Troisime et dernire alliance du
ciel avec sa crature_ (4 vol. grand in-8). Ainsi, pour la troisime et
dernire fois, le ciel ne le rptera plus:--Voulez-vous, oui ou non,
vous allier avec lui?

J'ai reu, dit M. Cheneau ou Chanon,--j'ai reu du ciel le pouvoir
d'difier la vrit; le Seigneur m'a dit: tablis le baptme spirituel,
enseigne la religion d'amour, que je t'ai rvle pour former mon
alliance ternelle avec mes enfants; accomplis ta mission; heureux celui
qui la gravera dans son coeur.

_Gravons dans notre coeur la mission_ de M. Chanon ou Cheneau,--sans
nous arrter au langage peu correct du ciel.

M. Chanon ou Cheneau--a deux amis qui le visitent--familirement:
l'empereur Napolon, qui lui a encore fait visite, dit-il, en janvier
1841 (page 295), et saint Jean-Baptiste qu'il appelle son ami sincre.

M. Chanon ou Cheneau--raconte ensuite que c'est  _Lyon, en fvrier
1838,-- l'Htel du Nord,--chambre 32,--de six heures et demie du soir
jusqu' six heures trois quarts du matin qu'il a combattu et vaincu
toute l'arme infernale et Satan lui-mme_.

J'ai promis,--dit-il  l'ternel, de dsarmer tous ceux qui combattent
contre la vrit;--l'on attentera  mes jours, et une somme sera offerte
pour me faire dtruire, mais tous leurs projets seront dtruits,--et le
serpent viendra m'offrir lui-mme sa langue pour que je l'arrache.

Nous n'analysons pas la nouvelle religion propose par M. Cheneau ou
Chanon,--attendu que nous n'y comprenons rien,--ni lui non plus; nous
ne reproduirons que quelques conseils donns aux femmes, et qui
pourront paratre  nos lectrices de quelque utilit.

CONSEILS AUX FEMMES. Sachez vous servir des _faveurs_ que le ciel vous
a confies, vous rendrez doux et aimable l'homme mchant et
irraisonnable.

Observez si votre poux est travailleur, courageux, prparez-lui
quelques _agrables distractions_ et contrariez-le un _jour sur vingt_,
afin que son coeur ne devienne point insensible  vos intentions.

Prodiguez-lui les moyens de consolation qui vous sont _spcialement_
confis par le Crateur.

Je rpandrai de mon esprit sur toutes sortes de personnes.

_Gare de dessous!_

On lit dans un gros livre de M. A. Ppin que l'auteur de _Llia_ porte
sur son coeur des cheveux d'un des assassins de Louis-Philippe. Le
livre de M. A. Ppin, qui est fait, du reste, avec courage, a t peu
lu.--Sans doute madame Sand ignore ce passage qui la concerne.

[GU] Je n'ai pas voulu m'en rapporter,  propos des essais de pavage en
bois,--aux rclames des journaux,  un franc la ligne,--j'ai consult
cinq ou six cochers de cabriolets, qui m'ont affirm que par un temps de
pluie, il est impossible aux chevaux de tenir pied sur ce nouveau pav.

[GU] Voici un mot que je ne raconte qu' cause de son authenticit:

Au sujet d'une nouvelle _fourne_ de pairs,--qui va, assure-t-on, se
faire prochainement,--beaucoup de candidats se remuent outre mesure. On
cite entre autres le maire d'un des plus nombreux arrondissements de
Paris,--ancien dput conservateur, tristement repouss aux dernires
lections. Comme il causait avec M. Sauzet sur ses bonnes et ses
mauvaises chances:

--Hlas! mon cher monsieur, reprit le prsident, comment voulez-vous
qu'on vous fasse pair?--La chose, quant  moi, me semble tout  fait
impossible.

--Comment cela? impossible! et pourquoi?

--Parce que, rpondit le factieux M. Sauzet, vous ne pouvez pas tre 
la fois _pair_ et _maire_.

M. de Rambuteau, qui se trouvait l,--c'est chez lui que la conversation
avait lieu,--rflchit un instant, et dit: Au fait, c'est vrai.

[GU] PARENTHSE RELATIVEMENT AU TIMBRE.--(Il y a d'_honntes gens_ qui
ont imagin d'acheter des numros des _Gupes_,--d'arracher la page sur
laquelle est le timbre,--et d'envoyer  la direction ces exemplaires
ainsi mutils.

La direction n'est pas fche de prendre les _Gupes_ en dfaut,--et
dresse un procs-verbal,--pour absence de timbre.

On a _prouv_  la direction du timbre,--par les reus du timbre, par
les livres de l'imprimeur, par les livres de l'diteur, par ceux du
marchand de papier,--qu'il n'a jamais,  aucune poque, t imprim un
exemplaire de plus qu'il n'y a eu de feuilles timbres.

La direction a maintenu son procs-verbal,--on a appel de ce jugement
au ministre;--le ministre a confirm.

Les _Gupes_ viennent encore une fois d'tre condamnes  une amende
assez forte au profit du Trsor.

L'auteur des _Gupes_ ne croyait pas devoir se soumettre au timbre, il a
plaid il y a deux ans contre l'administration,--et a perdu son procs.
Il s'est content de protester contre la sotte obstination de
l'administration, qui veut absolument mettre sur de petits livres--une
tache d'encre gale, en grosseur,--au timbre qu'on met sur les
cabriolets,--tandis qu'un poinon, quelque petit qu'il ft, atteindrait
parfaitement le but.

Mais--en mme temps il a formellement interdit  son diteur--d'essayer
contre l'administration aucune de ces fraudes que font presque tous les
journaux.

L'auteur des _Gupes_ a agi loyalement;--il ne pense pas que ni
l'administration ni le ministre aient suivi son exemple--en maintenant
des amendes--contre les preuves sans rplique qui leur taient
fournies;--l'administration du timbre--a plusieurs fois fait demander 
l'auteur des _Gupes_--la suppression de la petite phrase qui accompagne
depuis deux ans la sale tache d'encre qu'elle a impose  ses petits
livres;--l'administration a cru devoir lui fournir une occasion de la
remplacer--par la dnonciation de ses petites perscutions.)

[GU] De 1791  1794, il y a eu en France les aristocrates, les
monarchiens, les constitutionnels, les rpublicains, les dmocrates, les
hommes du 14 juillet, les fayettistes, les orlanistes, les cordeliers,
les jacobins, les feuillants, les maratistes, les chevaliers du
poignard, les septembriseurs, les gorgeurs, les girondins, les
brissotins, les fdralistes, les modrs, les suspects, les hommes
d'tat, les membres de la plaine, les crapauds du Marais, les
montagnards, les accapareurs, les alarmistes, les apitoyeurs, les
endormeurs, les dantonistes, les hbertistes, les sans-culottes, les
habitants de la Crte, les terroristes, les patriotes de 89, les
thermidoriens, une jeunesse dore, etc., etc.

Sous l'Empire, les bourbonistes, les migrs, les jacobins, les
idologues, les hommes de 89, les nopolonistes, les fdrs, etc.

Sous la Restauration nous avons eu les bonapartistes, les royalistes,
les libraux, les blancs et les bleus, un ct gauche, un ct droit, un
centre gauche, un centre droit, les ventrus, les absolutistes, les
_ultra_, les rvolutionnaires, le parti de la dfection, les
constitutionnels, les carbonari, la socit Aide-toi, le Ciel t'aidera,
etc., etc.

Depuis la Rvolution de juillet, nous avons eu des carlistes, des
lgitimistes, des philippistes, des henriquinquistes, des imprialistes,
des hommes du mouvement, des hommes de la rsistance, le parti de
l'avenir, des rpublicains de 93, des rpublicains  l'amricaine, des
saint-simoniens, des fouriristes, des phalanstriens, des humanitaires,
des bousingots, des radicaux, des patriotes, des hommes du progrs, des
juste-milieu, des modrs, des politiques, des doctrinaires, des amis de
l'ordre, des hommes du tiers-parti, un ct gauche, un ct droit, un
centre droit, un centre gauche, des monarchistes, des amis du peuple,
des anarchistes, des rformistes, des jeunes-France, la socit des
Droits de l'Homme, la socit des Familles, des ractionnaires, les
conservateurs, le parti social, etc., etc.

[GU] Beaucoup de gens font semblant de prendre les _Gupes_ pour une
factie sans but.

Voici un grand journal--qui imprimait avant-hier quelques lignes dans
lesquelles il demande que l'impt pse sur les objets de luxe et cesse
d'augmenter le prix des objets de premire ncessit.

Il y a trois ans que les _Gupes_ ont, pour la premire fois, mis le
mme voeu.

Ce journal est un de ceux qui appelaient si plaisamment l'auteur des
_Gupes--ami du chteau_, et qui s'intitulent eux-mmes, mais plus
plaisamment, _amis du peuple_.

[GU] Il vient de mourir  Paris un homme d'un grand talent;--le public,
aprs avoir suffisamment _cuv_ son admiration frntique pour Paganini,
en tait revenu  dire: Eh bien, j'aime mieux le violon de
Baillot.--Baillot est mort  soixante-onze ans. En 1821, Baillot avait
t nomm premier violon solo  l'Acadmie royale de musique; dix ans
aprs, quand l'Opra devint une spculation particulire,--Baillot parut
un luxe trop cher;--depuis cette poque on ne l'entendit plus que
rarement,--et depuis plus d'une anne il avait cess de toucher  son
violon.

Tout le monde connaissait son talent, mais voici une petite
anecdote--qui montre mieux que du talent,--qui montre du
dsintressement et de la noblesse.

Baillot avait une pension sur la liste civile de Charles X,--aprs
1830,--on avisa par toutes sortes de moyens  soulager ces pauvres
pensionnaires ruins.--Un jour Baillot reut une lettre des commissaires
de l'ancienne liste civile, qui l'invitaient  venir toucher une partie
de sa pension.--Baillot se prsente et demande si tout le monde est
pay.

--Tant s'en faut, lui rpond-on,--nous donnons seulement quelques
-compte.

--Oh! alors,--rpond noblement l'artiste,--le grand artiste,--ne me
donnez rien, les autres ont plus besoin que moi.

--Mais, monsieur Baillot,--vous n'tes pas riche.

--C'est gal, je travaille et je gagne de l'argent.

[GU] On lit dans les journaux:

M. le ministre de l'intrieur, ayant appris que feu Baillot laisse une
veuve et une fille sans autres ressources qu'une pension de huit cents
francs, vient d'ACCORDER--une _indemnit annuelle_ de douze cents francs
 madame veuve Baillot.

Je ne parlerai pas de cette _indemnit annuelle_ qui n'est pas mme une
pension--et qui s'lve majestueusement  la somme de douze cents francs
pour la veuve--d'un des plus grands artistes de ce temps-ci.

Le gouvernement est pauvre,--il faut faire des engagements de quinze ans
et de quinze mille francs par an  des danseuses maigres--pour se
concilier la bienveillance douteuse d'crivains sans talent qui les
protgent.

Mais il aurait t plus dcent, sans que cela cott un sou de plus--de
faire mettre dans les journaux: Monsieur le ministre de l'intrieur
vient de prier madame veuve Baillot d'accepter une pension de douze
cents francs.

[GU] Un clbre vaudevilliste vient de se marier--presque  la mme
poque que J. Janin, le flau des vaudevilles;--tous deux ont fini comme
tous les vaudevilles que l'un a faits, que l'autre a critiqus.

On a beaucoup parl de ce mariage;--j'ai recueilli deux versions
diffrentes.

Voici la premire:

M. ***, il y a sept ou huit ans, rencontra chez son notaire une jeune
dame dont la figure et les manires l'intressaient:--il demande qui
elle est.

--C'est la femme d'un ngociant en vins, son mari est embarrass,--elle
cherche de l'argent.

--Serait-ce un placement sr?

--Oui, sans doute.

--J'ai des capitaux disponibles; je prte l'argent.

De temps en temps, M. *** s'informait de la dame;--un jour il apprend
qu'elle est veuve.--Cette fois ce n'est plus de l'argent, mais sa
personne, son coeur et sa fortune, qu'il fait offrir,--il est
accept,--et _les rideaux tombent_.

[GU] Voici la seconde version:

M. *** aimait les femmes.--Que diable aimerait-on?--il en aimait
plusieurs,--je ne m'aviserai pas de le dfendre sur ce point.--Un jour
aprs dner, il va voir une de ces dames. Ah! vous tes le bienvenu,
vous allez me mener voir les _Pilules du Diable_.--Volontiers.

Le lendemain, il tait chez une autre.

--Je vous attendais, j'ai fait retenir une loge, nous allons au
spectacle.

--Ah!--et o?

--Franconi.

--Qu'est-ce qu'on donne?

--Les _Pilules du Diable_.

--Diable!

--Pourquoi?

M. *** comprend qu'il faut s'excuter; s'il dit qu'il a vu la veille
les maudites pilules,--on lui demandera avec qui.

--Seul.

--Vous pouviez bien venir me chercher.

Il se contente de dire: Je vous accompagnerai avec plaisir.

Le lendemain, troisime dame,--troisime invitation.

--J'aurais bien voulu vous voir hier.

--Vous tes trop bonne.

--Oh! c'tait intress:--j'avais besoin de vous.

--Il m'a t impossible de venir, j'ai travaill toute la soire.

--C'est gal,--aujourd'hui est aussi bon; je veux aller voir les
_Pilules du Diable_.

M. *** frmit.--Mais il vient de dire qu'il a pass la soire 
travailler, il ne peut plus dire qu'il tait aux _Pilules_,--et
d'ailleurs,--avec qui?

Il s'ennuya tellement,--qu'il passa la nuit  numrer tous les
inconvnients de la vie qu'il menait,--il vit qu'il y avait dans la vie
de garon et d'homme  bonnes fortunes par trop de choses  faire trois
fois;--un mois aprs il tait mari.

[GU] M. Gannal a de nouveau paru sur la place, et je crois tre agrable
 la fois au public et  lui--en contribuant, pour ma part,  donner la
publicit  une brochure qu'il vient de mettre au jour.

M. Gannal commence par dire pourquoi il prend la parole.

_C'est parce que tant de personnes sont tonnes qu'il n'ait pas embaum
le prince royal_,--qu'il croit devoir leur _expliquer le mauvais vouloir
qui lui a t  lui_, M. Gannal, _cette consolation_.

[GU] M. Gannal en est _d'autant plus afflig_, qu'il savait  part
lui--que le prince royal dsirait _vivement tre embaum par lui_.

_Consolation_ est une expression toute nouvelle, applique 
l'industrie, et qui ne pouvait manquer de faire fortune.

Les marchands fashionables disent dj,  l'imitation de M. Gannal:
Permettez, monsieur, que j'aie la _consolation_ de vous vendre cette
paire de bas.

Ne me refusez pas la _consolation_ de vous vendre ce briquet
phosphorique.

Madame, je ne puis cder ce chle au prix que vous m'en offrez, je
renoncerais plutt  la _consolation_ de vous le vendre.

Il faut dire que M. Gannal et M. le docteur Pasquier, chirurgien du duc
d'Orlans, s'taient rencontrs lorsque M. Gannal a embaum le marchal
Moncey.

C'est ce qui fait le sujet de la lettre ou plutt des lettres adresses
 M. le docteur Pasquier par M. Gannal,--_doctores ambo_.

Remarquons en passant--une tendance de notre poque qui ne peut tarder 
diminuer singulirement les revenus de la poste aux lettres.--Autrefois
quand on avait une communication  faire  quelqu'un qui se trouvait
loign,--on lui crivait une petite lettre que l'on pliait
proprement,--on l'enfermait dans une enveloppe,--on la cachetait,--on
mettait dessus le nom et l'adresse de la personne  laquelle on avait 
faire,--et on jetait le tout  la bote d'un bureau de poste.

Il n'en est plus ainsi aujourd'hui:--on fait imprimer sa lettre  mille
exemplaires,--on la rpand dans Paris et la province,--on la fait
annoncer dans les journaux,--et un jour ou un autre celui auquel la
lettre est adresse--rencontre un de ses amis qui lui dit:

--Eh bien! M. un tel vous a crit?

--Ah!

--Oui, j'ai lu la lettre hier au caf.

O s'arrtera ce besoin de notre poque de tout faire ainsi en public?

[GU] Nous allons maintenant citer des fragments de la lettre de M.
Gannal;--nous mettrons entre parenthses les quelques petites
observations qui nous paratront indispensables pour claircir le texte.

      Monsieur,

            *       *       *       *       *

J'eus l'honneur d'accepter a proposition faite par vous d'une
     exprience solennelle.

J'attendais _avec patience les circonstances favorables_.
     (C'est--dire la mort d'un grand personnage. La pense est un peu
     froce, monsieur Gannal.)

Je croyais que le temps et l'occasion seuls avaient manqu; mais
     la dcision prise au sujet des restes du prince royal,
     _indpendamment_ des sentiments douloureux que sa perte m'inspire,
     _comme  tout le monde_,--m'a amen  penser trs-srieusement que
     sa volont exprime ds longtemps ne peut avoir dict la dcision
     prise; J'AI LA PREUVE CONTRAIRE ENTRE LES MAINS.

[GU] (Voici donc arrive une de ces _circonstances favorables_ que M.
Gannal attendait avec _patience_.--Le duc d'Orlans meurt,--M. Gannal
s'en afflige _comme tout le monde_, mais il espre avoir la
_consolation_ de l'embaumer. M Gannal n'est pas comme cette mre perdue
qui ne veut pas tre console:--_noluit consolari_;--ce qu'il demande,
au contraire, c'est d'tre consol.

On ne prend aucun souci de _consoler_ M. Gannal,--on ne le charge pas de
l'embaumement du prince.--M. Gannal fait entendre ses gmissements,--il
donne  penser que le prince royal lui avait promis de se faire embaumer
par lui.

M. Gannal avait dj demand la _consolation_ d'embaumer l'empereur
Napolon.--Il lui a t refus galement d'enregistrer cette
_consolation_ sur ses livres en partie double. M. Gannal alors jette
son gant dans l'arne,--il adresse  M. Pasquier un superbe dfi.)

Pour arriver  un rsultat comparatif et certain, voici comment je
     pense que devront tre faites les expriences, en prsence de MM.
     Ribes, Cornac et Gimelle, que je choisis pour mes juges, et trois
     autres docteurs que vous choisirez  votre volont.

Je ferai un embaumement sans autopsie, et un second embaumement
     aprs une autopsie, en tout semblable  celle pratique sur le
     corps de M. le marchal Moncey. Vous, monsieur le docteur, vous
     pratiquerez un embaumement en tout point semblable  celui que vous
     venez de faire pour le corps du malheureux prince _dont toute la
     France dplore la perte_. Je m'en rapporte entirement  votre
     bonne foi sur l'identit des deux oprations.

Les trois corps ainsi embaums et dposs dans trois cercueils
     seront mis sous la surveillance de M. l'intendant des Invalides, et
     la clef de la pice o ils seront placs sera confie  la garde de
     M. le lieutenant gnral baron Petit; tous les mois les
     commissaires voudront bien vrifier les corps et constater l'tat
     de leur conservation.

       GANNAL, rue de Seine.

[GU] (Cette fois on n'attendra pas une _occasion favorable_.--On prendra
trois corps--au jour dit;--o les prendra-t-on?--c'est peu
important.--M. Gannal ne s'arrte pas  ces menus dtails; il nomme de
son autorit prive le gouverneur des Invalides et M. le gnral Petit 
d'tranges fonctions.--Il se rserve galement de dsigner les sujets 
embaumer, et j'aime  croire que son choix tombera sur des
morts.--Remarquons la petite phrase cheville de mauvaise grce, _dont
toute la France dplore la perte_.--Il est vident que M. Gannal
_dplore cette perte comme tout le monde_, ainsi qu'il nous l'a dj
dit,--mais qu'il dplore bien plus encore la perte de
l'embaumement,--et cela non plus comme tout le monde,--mais d'une faon
tout  fait spciale,--puisque c'tait la seule _consolation_ qu'il pt
recevoir.--Qu'arrive-t-il, cependant? M. Pasquier ne vient pas sur le
terrain,--et M. Gannal lui crit une autre lettre.--Passons  l'autre
lettre.)

[GU] Le commencement de la lettre est d'un style virulent,--c'est
pourquoi nous ne le transcrirons pas ici;--on connat les amnits des
savants.--Molire nous en a donn un type indlbile dans _Trissotin_ et
_Vadius_.

Vous m'appelez _charlatan_,--dit M. Gannal,--eh bien! vous en tes un
autre.

(M. Gannal passe ensuite  l'examen de sa vie entire, il cite ses
travaux.)

J'ai perfectionn la fabrication de la colle.

J'ai fait un travail sur la conservation des viandes alimentaires.

(Les _Gupes_ se sont dj expliques et sur l'embaumement en gnral,
et en particulier sur l'embaumement des ctelettes de mouton--et les
momifications des gigots entams;--elles ont surtout insist sur le
danger d'une conclusion fcheuse.--Si on se met ainsi  tout embaumer et
 tout conserver,--il deviendra invitable de manger de temps en temps
des ctelettes d'homme.--Le moindre malheur qui pourra arriver sera de
se nourrir de biftecks centenaires.--Un cuisinier de ce temps-ci fera
tranquillement un rosbif--qu'il lguera  sa troisime gnration;--tout
ceci est inquitant.)

Pourtant l'_embaumement_, c'est votre pre, votre femme, votre enfant,
que vous voulez voir encore, que vous dsirez _embrasser_ sans effroi.

(Vous me faites peur, monsieur Gannal.)

[GU] M. Double tait mdecin du duc de Choiseul;--je n'ai point embaum
le duc de Choiseul, mais j'ai embaum M. Double.

(Entendez-vous bien, monsieur Pasquier, l'apologue me semble clair.--M.
Double a empch M. Gannal d'embaumer le duc de Choiseul; qu'a fait M.
Gannal? il a embaum M. Double.)

Vous avez empch M. Gannal d'embaumer le duc d'Orlans;--eh bien!--M.
Gannal vous embaumera;--cela vous apprendra.--Oui, il faut que M. Gannal
embaume,--_si ce n'est toi, c'est donc ton frre_.

[GU] Vous serez embaum, monsieur Pasquier, vous serez embaum par M.
Gannal: vitez-le,--sortez arm et accompagn.--Si M. Gannal vous
rencontre un soir--au coin d'une rue,--votre affaire est faite,--il vous
embaume,--et le lendemain il vous dira que vous tes venu au monde comme
cela.

Vous avez raison, monsieur Gannal,--embaumez-moi un peu M. Pasquier--et
gardez-le dans _votre cabinet_, comme vous le dites dans votre
lettre,--avec les _autres sujets_ qui _depuis tant d'annes_ en font
l'ornement et peut-tre l'ameublement,--cela apprendra aux autres  se
conduire;--_erudimini_.

Ici--une lgre annonce.

L'embaumement est une affaire de sentiment, de famille, une
quasi-crmonie _religieuse: c'est du moins ainsi que je l'ai compris_,
et c'est aussi par cette raison que je le fais, _comme vous dites_, 
vil prix. Oui, monsieur, zro est mon minimum, deux mille francs mon
maximum, _et je suis aux ordres des familles; c'est aux familles  me
demander le travail qu'elles dsirent, toujours heureux d'excuter leur
volont_.

(Combien vends-tu ton baume?--Je ne le vends pas, je le
donne:--approchez, faites-vous servir.) M. Gannal revient  M. Pasquier.

[GU] Je sais que vous avez un titre, un diplme terrible, qui vous
confre le droit de vie et de mort sur vos semblables, qui vous permet
de tailler, _de rogner cette chtive espce humaine_; vous avez le droit
de mutiler votre semblable et de lui faire payer la mutilation.--C'est
bien.--Ce droit est absolu sur les vivants; mais sur les
morts?--Halte-l, monsieur; pour les vivants, je les abandonne  leur
malheureux sort; _mais quant aux morts, je les rclame comme ma
proprit exclusive_.

(Ainsi nous voil nous, le pauvre monde, partags entre M. Pasquier et
M. Gannal:--les vivants  M. Pasquier, les morts  M. Gannal.--M. Gannal
abandonne gnreusement les vivants  M. Pasquier; il s'en rapporte 
lui du soin de lui faire des morts.

M. Gannal est le _roi des morts_!)

[GU] M. Gannal passe ensuite  l'examen de l'embaumement, dont la
_consolation_ (maximum deux mille francs) lui a t refuse. Il fait
quelques questions  M. Pasquier.

O avez-vous pris le _natrum_ pour saponifier la graisse?

(Ah! oui, o M. Pasquier a-t-il pris le _natrum_? Voil ce que nous
voudrions savoir,--l'a-t-il achet, l'a-t-il vol?--o l'a-t-il
pris?--qu'il nous dise un peu o il a pris le _natrum_.)

[GU] --O avez-vous t chercher l'huile de cdre, qui devenait un
objet aussi indispensable que le soleil d'gypte?--Le _natrum_, vous
l'avez remplac par TRENTE-HUIT KILOGRAMMES de sublim corrosif; l'huile
de cdre a t remplace par de la teinture de benjoin, et le soleil a
t clips par _quatre vingts kilogrammes_ de poudres aromatiques.
Enfin les bandelettes elles-mmes ont d cder la place au sparadrap.
Qu'y a-t-il donc d'gyptien dans votre travail? Vous avez mutil,
corch le cadavre, et il vous a fallu trente-six aiguilles  suture
pour recoudre vos nombreuses lacrations. Trente-six aiguilles pour un
embaumement! Mais j'en fais cent avec la mme et qui reste en bon tat.

(Niez donc, monsieur Pasquier,--qu'il y ait dans le procd de M. Gannal
une grande conomie d'aiguilles!)

Ici M. Gannal ne menace plus M. Pasquier seulement de l'embaumer, il lui
annonce en mme temps la rprobation gnrale.

--Mais, monsieur, avez-vous donc song  la rprobation gnrale qui
doit tomber sur vous quand la population saura que, sans gards pour les
dpouilles de l'illustre dfunt, _dans des vues que je ne veux pas
qualifier, vous avez hach en lambeaux l'hritier prsomptif de la
couronne_?--Votre procd est sauvage.

(Quel malheur que M. Gannal ne qualifie pas les vues de M. Pasquier:
nous en aurions appris de belles.)

[GU] Nous nous arrtons ici--et nous donnons notre avis et sur le
procd de M. Gannal et sur sa brochure.--Son procd est videmment
suprieur  tout ce qu'on a fait jusqu'ici.--Nos lecteurs savent ce que
nous pensons de l'embaumement universel auquel tend M. Gannal, mais on
aurait d l'adopter pour le prince royal.

Pour la brochure,--elle est ridicule et indcente au plus haut degr.

[GU] Il y a  Paris une socit de gens d'esprit, une charmante petite
coterie,--o lorsque l'on veut dire qu'une chose est impraticable on
donne avec le plus imperturbable srieux la raison que voici:

Le roi de Sardaigne est bien svre, madame.

Voici l'explication et l'origine de cette locution devenue proverbiale:

Mon ex-ami,--M. de Balzac,--a voyag dans les tats sardes;--entre
autres aventures, il plut  une douairire du pays--qui se mit  le
combler d'attentions inquitantes.

M. de Balzac a juste la vertu de la chaste Suzanne, laquelle ne voulut
jamais prendre pour amants--deux vieillards chassieux et repoussants.

J'aime ces grands exemples qui ne sont pas trop difficiles  imiter.

Il eut peur--et un jour--il s'avisa de raconter  la respectable
matrone--une histoire de son invention, qu'il attribua sans faon au
roi de Sardaigne.--Ce monarque, selon le romancier, ayant surpris deux
jeunes amants occups  s'aimer et  _se le dire_, leur fit trancher la
tte, sans autre forme de procs. La belle ne se dcourageant pas par
les respects du _plus fcond de nos romanciers_,--dpassa une  une les
limites de la timidit de son sexe,--et finit par devenir
trs-embarrassante; mais quand M. de Balzac voyait le danger trop
imminent, il prenait la figure patibulaire d'un condamn  mort, et
disait avec un grand soupir: Ah! madame, le roi de Sardaigne est bien
svre.

[GU] Entre autres phrases toutes faites--qui se reproduisent _plus
souvent qu' leur tour_,--comme dit la portire d'Henry Monnier, il faut
citer celle-ci dont les journaux du gouvernement ont fait pendant
longtemps un usage que j'appellerais presque abusif.

Il faut trancher les ttes sans cesse renaissantes de l'hydre de
l'anarchie.

Un de ces journaux disait hier:

Il faut museler  jamais le monstre de l'anarchie.

Les bourgeois timors nous sauront sans doute gr de porter autant qu'il
est en nous cette phrase  leur connaissance.

Lesdits bourgeois remarqueront avec plaisir  quel degr d'abjection est
descendue l'_ancienne hydre de l'anarchie_, ou plutt l'anarchie
elle-mme.

Autrefois, en effet, on ne savait comment trouver pour la peindre de
mtaphore suffisamment magnifique;--l'hydre avec ses sept ttes
renaissantes avait fini par tre l'image consacre.--Mais
aujourd'hui--le gouvernement semble, en se servant du mot _museler_,
adopter une expression moins ambitieuse, qui semble ravaler l'_ancienne
hydre de l'anarchie_ aux mesquines proportions d'un caniche suspect.

[GU] L'autre jour,--j'entre dans un salon de figures de cire tabli aux
Champs-lyses;--un vieillard sec invitait les passants; un jeune
homme, avec un chapeau gris sur l'oreille et une baguette  la main,
tait charg de la dmonstration des figures.--Sa dmonstration tait
videmment une pice apprise de mmoire, il la rcitait sur cet air
tranant des coliers qui, allongeant du dernier mot les _syllabes
honteuses_, tchent de faire un chemin de _euh, euh, euh_, entre le mot
qu'ils se rappellent et celui qu'ils ne se rappellent pas.

Quand je l'interrompais pour lui faire une question, il parlait de sa
voix naturelle;--puis, sa rponse faite, il reprenait sa leon o il
l'avait laisse, en rptant les derniers mots,--toujours sur le mme
air.

[GU] Il nous montra cinq ou six fois Napolon dans diverses
circonstances et avec diverses figures,--en faisant, chaque fois,
prcder son rcit de ces mots: Ceci, messieurs, est la plus belle
action de l'empereur Napolon.--Nous arrivmes au marchal
Moncey.--Voici le marchal Moncey,--nous dit-il,--gouverneur des
Invalides,--leurs insignes meurent avec eux; il a t _interr_ avec
toutes ses croix et _ganalis_.

Nous arrivmes  un coin o les figures plus anciennes avaient toutes
une remarquable teinte: Dans ce coin sont tous les personnages qui ont
attent  la vie les uns des autres.

Nous y trouvmes en effet les _assassins de Fualds_--et celui de la
_bergre d'Ivry_; _Lacenaire, voleur et homme de lettres_, etc.

Dans ce coin,--on avait ml  ces monstres des monstres d'une autre
espce:--un veau  deux ttes, un enfant  quatre jambes, les jumeaux
siamois, etc., etc.--Tmoignage vident des principes philosophiques du
propritaire des figures de cire,--qui met sur la mme ligne toutes les
monstruosits que la nature cre par distraction.

--Mais, demandai-je au dmonstrateur,--vous n'avez rien de plus nouveau?

--Ah! monsieur, reprit-il de sa voix de conversation,--on nous a
arrach le pain de la main;--on nous a fait enlever la mort de
monseigneur le duc d'Orlans.--C'tait pour nous une _excellente
affaire_:--la mort d'un prince, c'est de l'histoire, et l'histoire
appartient aux figures de cire.

--Peut-tre, lui dis-je,--votre explication n'tait-elle pas convenable?

--Oh! que si, monsieur, la voici:--Monsieur (et il me dsignait le
vieillard qui criait  la porte: Entrez, entrez, trois cents sujets
diffrents!) monsieur avait pris la dmonstration dans le _Journal des
Dbats_;--du reste la voici:

J'tais mon chapeau--et je disais:...

Ici il se remit  chanter les vingt lignes empruntes au _Journal des
Dbats_.

--C'est une injustice,--monsieur,--ajouta-t-il en remettant son chapeau
et en reprenant sa voix naturelle,--j'avais envie d'en crire aux
journaux,--mais je n'ai pas le temps--et je ne sais pas
crire;--monsieur,--c'est comme cela que les gouvernements se font
dtester; je ne vous dis que cela parce qu'on ne sait pas toujours  qui
on parle.

Je ne voulus pas achever d'exasprer ce pauvre diable en lui disant qu'
Rouen un confiseur a fait deux tableaux en sucre reprsentant la chute
de voiture du prince royal--et sa mort chez l'picier;--que ces deux
tableaux, exposs publiquement dans sa boutique, excitent  la fois la
moquerie et l'indignation;--que le talent du sculpteur en sucre n'a pu
s'lever qu' faire des personnages de ces deux tristes scnes de
rvoltantes caricatures,--et que la police en a tolr l'exhibition
indcente.

En effet, l'artiste,-- l'imitation des sculpteurs grecs,--qui mlaient
au marbre l'or et l'ivoire,--l'artiste a us de toutes les ressources
que lui prsentait sa boutique: le chocolat joue un grand rle et
reprsente  la fois et le tuyau de pole dans l'arrire-boutique--et la
perruque de Sa Majest Louis-Philippe.

Je quittai le _salon_ aprs avoir offert au dmonstrateur quelques
consolations,--et je repris ma route en songeant  une de ses phrases:

Voil comme les gouvernements se font dtester.

On a beaucoup parl du fameux mot de Louis XIV: _L'Etat, c'est moi_.

Hlas! c'est aujourd'hui la pense dguise de nos gouvernants ou de
ceux qui aspirent  l'tre sous divers titres et sous divers
prtextes.--Quand on nous crie: La _patrie_ souffre,--le _peuple_ se
plaint, le _pays_ est dans l'anxit;--nous qui avons un peu creus les
choses,--qui avons tudi les hommes de ce temps, nous ne pouvons nous
empcher d'entendre: --J'ai besoin d'argent;--je voudrais une
place,--je ne sais comment arriver; ou: Mes bottes ont besoin d'tre
ressemeles.

[GU] M. Adolphe Dumas--qui n'est nullement parent d'Alexandre
Dumas,--rencontra celui-ci dans un couloir le jour de la premire
reprsentation du _Camp des Croiss_,--pice dudit M. Adolphe
Dumas--dans laquelle--les ennemis de l'auteur ont prtendu avoir entendu
ce vers:

    Et sortir d'ici-bas comme un vieillard en sort,

qu'ils crivent et prononcent:

    Comme un vieil hareng saur.

--Monsieur, dit M. Adolphe  M. Alexandre,--pardonnez-moi de prendre un
peu de votre place au soleil, mais il peut bien y avoir deux Dumas,
comme il y a eu deux Corneille.

--Bonsoir Thomas, dit Alexandre en s'loignant.

[GU] Un ami de M. Alfred de Musset--insistait beaucoup auprs de M.
Villemain pour qu'il donnt la croix d'honneur  l'auteur de
_Namouna_.--L'ami de M. de Musset est influent, trs-influent,--il a
fait vingt dmarches auprs du ministre de l'instruction publique:--on
ne s'explique pas l'obstination de M. Villemain dans son refus
d'accorder une rcompense mrite  un pote aussi original et aussi
distingu que M. de Musset.

Pour moi, je suis presque sr que le ministre acadmicien ne donne pas
la croix  M. de Musset parce qu'il a crit ce vers:

    Nu comme le discours d'un acadmicien.

[GU] A propos de certaines rceptions de la cour,--rceptions, du reste,
peu nombreuses et surtout peu divertissantes  cause du deuil de la
famille royale, qui cette fois n'est pas seulement en deuil
d'tiquette,--un _carr de papier_--publie une nouvelle homlie contre
le costume dcent--que la tyrannie--veut imposer aux invits.--Nous
sommes parfaitement d'accord avec lui s'il nous dit qu'il y aura des
hommes et des habits fort ridicules;--mais nous diffrons avec lui quand
il veut qu'on aille  la cour et qu'on y aille en habit de ville.

Nous comprenons parfaitement que ledit carr de papier dise  ses
abonns (et il ne le leur dit pas): Que diable!  mes abonns et mes
abonnes, allez-vous faire  la cour?--Il y a une foule de choses qu'il
faut savoir l, et que vous n'avez apprises ni derrire votre comptoir,
ni dans votre arrire-boutique; vous n'en tes pas moins des gens
parfaitement honorables, mais vous ne saurez entrer, ni sortir.--Vous,
madame l'picire, vous tes une _belle femme bien conserve_;--mais, si
vous vous habillez  la cour comme de coutume, vous serez ridicule et
humilie, et, si vous vous habillez autrement, vous serez un peu plus
humilie, parce que vous n'aurez aucun droit  l'indulgence,--et
infiniment plus ridicule,--vos pieds feront crever le satin,--vos
faons de danser, qui en valent bien d'autres, feront rire tout le
monde, comme ferait rire vous et vos amis une femme de la cour qui
viendrait danser avec vous  votre entresol.--Cette soire de gne,
d'humiliation, d'ennui, vous cotera en toilettes et voitures ce que
vous coteraient  peine trente soires de plaisir--o vous seriez la
reine et la belle de la fte.

Et vous, monsieur l'picier, devrait toujours dire le susdit carr de
papier, monsieur l'officier de la garde nationale (car c'est la garde
nationale qui introduit l'picier aux Tuileries), vous tes un gaillard
de belle humeur;--vous tes ador  l'estaminet du coin;--vous n'avez
pas votre gal au billard pour le _bloc fumant_ et le _carambolage de
douceur_;--vous avez tous les soirs le mme succs avec les mmes
plaisanteries que vous faites depuis dix ans sur les numros des billes
de poule.--Quand on tire 22, et que vous avez dit: Les _cocottes_
toute la galerie rit aux clats, et votre partenaire dit: Tais-toi
donc, tu es trop drle, tu m'empches de jouer tant je ris.--Personne
ne sait, comme vous, rendre en fumant la fume par le nez.

Et votre habit noir,--comme il vous fait respecter!--et, quand vous
l'tez pour jouer au billard, comme on admire vos bretelles rouges!

Pourquoi aller de gaiet de coeur perdre vos succs et votre
importance?--Ce luxe excessif qui vous distingue, il paratra l-bas
mesquin et ridicule.

Restez donc chez vous, ou allez chez vos amis;--faites des crpes,
jouez au loto.

Voil ce que le carr de papier devrait dire  ses abonns; mais, non:
le carr de papier veut que ses abonns aillent aux Tuileries;--mais il
veut qu'ils y aillent en soques, en vestes et sans gants.--C'est
l'galit pour le carr de papier.--Nous soutenons, nous, que c'est la
plus sotte et la plus grande ingalit.--Montez si vous pouvez, mais ne
faites pas descendre les autres;--tchez, si vous le croyez amusant,
d'ajouter des pans aux vestes, mais ne coupez pas les pans des habits.

O carr de papier!--que dirait votre abonne l'picire, si la fruitire
sa voisine,--invite (si elle l'invitait, ce que je ne crois pas)  une
soire d'_as qui court_ ou de _vingt-et-un_,--que dirait votre abonne
l'picire, si sa voisine et son infrieure la fruitire venait chez
elle en marmotte et en sabots?--Ne trouverait-elle pas indcent qu'elle
n'et pas mis un bonnet et des souliers?

[GU] Un des plus beaux rves dont l'homme doit successivement se
rveiller, c'est sans contredit la libert.

Hlas!--tous ces bonheurs aprs lesquels nous soupirons ne sont que des
tres de raison,--tout simplement le contraire _fictif_ des malheurs
_rels_ que nous prouvons dans la vie.

La libert en politique est une grande pense et un grand mot
misrablement exploit par quelques-uns qui veulent tre les matres _
leur tour_;--la libert en politique veut dire l'esclavage des
autres;--l'_galit_--n'est qu'un chelon--pour arriver  marcher sur la
tte d'autrui.

La libert! o est-elle? Cherchez l'homme le plus libre de tous,--et
comptez  combien de matres durs et inflexibles il doit obir.

Approchez ici,--vous, monsieur, qui avez tout sacrifi  la
libert,--voyons un peu,--montrez-nous ce joyau prcieux que vous avez
conquis si laborieusement,--montrez-nous cette libert dont vous tes si
fier.

Sortez de chez vous, et venez causer un moment.

Vous vous levez;--mais j'aperois--un homme gros, court et ple,--nu
jusqu' la ceinture et vtu uniquement d'un cotillon de toile grise.

Arrte!--vous crie-t-il, arrte! Ne faut-il pas que tu m'apportes
demain le prix de ton travail,--ne faut-il pas que tu payes le pain que
je te vendrai? ne suis-je pas ton matre? ne suis-je pas le boulanger?

En voici un autre,--plein de sant,--le visage d'un rose vif,--un
tablier est devant lui,--il semble fier des taches de sang qui le
couvrent.

Eh! eh!--dit-il,-- l'ouvrage, malheureux,  l'ouvrage! Ne faut-il pas
que tu m'apportes demain le prix de ton travail?--ne faut-il pas que tu
m'apportes demain ton tribut quotidien?--ne suis-je pas ton matre? ne
suis-je pas le boucher.

Et celui-ci:--il a des habits neufs,--coups  la mode du jour, ou
plutt  la mode de demain;--mais il n'a pas de gants,--et ses bottes
cules n'ont pas t cires depuis cinq semaines,--son chapeau est
partie chauve, partie bouriff.

Tiaple--mein herr!--s'crie-t-il,--trafaillez pour
moi,--trafaillez.--il me faut de l'argent;--que che fous foie ainsi
fumer tes ciquarrettes! trafaillez, fous tis-je,--_trafaillez_! che suis
votre matre, che suis le tailleur!

Et celui-ci, avec un galon d'or  son chapeau: Allons, matre,
dit-il,--il me faut une belle livre,--il me faut  manger et 
boire,--il me faut un chapeau neuf;--travaillez,--travaillez;--ne me
reconnaissez-vous pas,--que vous continuez  faire ainsi tourner vos
pouces?--je suis votre matre, je suis votre domestique. Obissez-moi!

Il n'y a d'un peu plus libre que celui qui a moins de matres que les
autres, que celui qui a moins de besoins.

Chaque besoin, chaque got, est une chane dont quelqu'un tient le bout
quelque part.

Comptez de bonne foi combien vous en avez.




Novembre 1842.

     Les inonds d'tretat, d'Yport et de Vaucotte.--Le roi
     Louis-Philippe et M. Poultier, de l'Opra.--Un philosophe
     moderne.--Les femmes et les lapins.--_Une mesure
     inqualifiable._--M. Lestiboudois.--M. de Saint-Aignan.--Un
     dictionnaire.--Le vritable sens de plusieurs mots.--A. et B.


[GU] LES INONDS.--J'ai voulu aller voir ces pauvres gens d'tretat et
d'Yport, auxquels une trombe d'eau a fait tant de mal, il y a un peu
plus d'un mois.--Gatayes se trouvait avec moi dans la vieille masure que
j'habite aux bords de la mer; nous nous sommes mis en route une heure
avant le jour--pour prendre au passage une voiture qui nous a conduits 
Fcamp.

Fcamp a galement souffert de l'inondation,--mais le sinistre n'a
attaqu que les gens riches.--Nous n'avons fait que traverser Fcamp,
et, en suivant les sinuosits de la falaise, nous nous sommes dirigs
vers Yport--en gardant la mer  notre droite, mais  trois cents pieds
au-dessous de nous.

Aprs deux heures de marche, nous avons vu le grand bouquet d'arbres qui
cache Yport.--On entre dans les arbres, et, par des chemins escarps, on
descend dans le fond d'une petite valle o est situ Yport.

Ds lors on commence  voir quelques traces de l'inondation: les chemins
sont largis et violemment creuss, tantt  deux, tantt  trois pieds
dans le roc;--quelques champs sont encore couverts de limon. De la
paille, du menu bois, de grandes herbes, sont rests accrochs dans les
branches des arbres,  sept ou huit pieds de hauteur;--c'est l'eau qui
les a ports l en se prcipitant du sommet des ctes qui entourent
Yport de toutes parts.

Nous entrons dans les rues:--les maisons portent encore l'empreinte de
l'eau  une grande hauteur, les haies les plus leves qui entourent les
jardins sont remplis de paille;--l'eau a pass par-dessus;--puis, 
mesure qu'on avance,--le dsastre a laiss des marques plus visibles:
voici un mur renvers,--l une maison  moiti dmolie, ici un arbre
dracin.

Mais une fois arrivs aux deux tiers de la grande rue qui conduit  la
mer,--nos yeux sont frapps d'un horrible spectacle:--le torrent a
emport la terre et les pierres qui formaient le chemin  une profondeur
de six ou huit pieds; des deux cts les maisons se sont
croules.--Nous descendons dans le ravin form par l'eau,--et nous
voyons des restes de maisons suspendus au-dessus de nos ttes;--presque
partout--le mur qui tait sur la rue--et la faade de la maison ont t
emports avec leurs fondations et le terrain qui les soutenait.--Les
maisons sont coupes et dchires en deux,--depuis le toit jusqu'au sol;
les dbris ont t entrans  la mer.--On voit, depuis le haut jusqu'en
bas,--l'intrieur des chambres coupes en deux;--des meubles encore en
place,--des lits, des tables, sont  moiti en dehors de ce qui reste
d'un plancher inclin qui vacille et qui va s'crouler d'un instant 
l'autre;--des toits, qui ne sont plus supports que par un pan de
muraille, restent suspendus sans qu'on comprenne comment,--et vont
tomber au moindre vent.

Nous avanons parmi les dcombres et les ingalits du lit que s'est
creus l'eau;--nous voici au bord de la mer:--la trombe a renvers et
jet en bas un parapet de granit large de plus de deux pieds.--Tenez,
nous dit un pcheur, regardez cette grande place  gauche:--il y avait
l huit maisons;--eh bien, il n'y en reste _pas mention_.

Les dbris ont t jets  la mer,--ple-mle avec cinq malheureuses
femmes qui n'ont pas eu le temps de se sauver.--On n'en a retrouv
qu'une, morte sous la vase et le limon.

Nous cherchons la maison de Huet.--Huet est un aubergiste--chez lequel
autrefois je m'arrtais pour djeuner quand j'allais d'tretat 
Fcamp;--nous avons peine  retrouver l'auberge, tant le pays est
dvast et chang.--Le grand puits qui tait devant la porte a presque
disparu sous la terre que la trombe a enleve du haut de la cte.

Huet tait riche,--il a beaucoup perdu;--le torrent a pass entre ses
deux maisons, qui se touchaient,--et a emport des morceaux de murailles
et tous ses meubles, jusqu' d'normes armoires en bois sculpt pleines
de linge,--qu'on n'a retrouves qu'au bord de la mer: _c'tait comme si
on et tout balay_. L on nous raconte le commencement du
dsastre.--C'tait deux heures avant le jour;--on entendait _hogner_
l'eau dans les bois au-dessus d'Yport;--l'eau s'tait enferme elle-mme
dans une digue de paille, d'herbe, de branchages, de feuilles arrtes
dans les arbres; mais cette digue ne put rsister longtemps,--l'eau la
rompit--et se prcipita de trois cts du haut des ctes--sur Yport, qui
est dans le fond d'un entonnoir, entranant avec elle--des arbres,--des
pierres normes,--emportant les chemins jusqu' deux et trois pieds de
profondeur;--alors on entendit de grands cris pousss par ceux qui, plus
prs de la cte, taient les premires victimes de ce dsastre.--En
quelques instants les maisons commencrent  crouler avec fracas;--les
habitants s'chappaient par les toits et passaient d'une maison 
l'autre. Pour nous, disait Huet, nous tions, comme les autres,
rfugis dans nos greniers;--l, nous voyions nos voisins monts sur
leurs toits, et nous nous disions adieu les uns aux autres en nous
criant: Adieu, voisins, il faut mourir.--Songez qu'il ne faisait pas
encore jour,--que nous entendions le bruit de l'eau roulant du haut des
ctes et des maisons qui tombaient,--les cris de frayeur de ceux qui se
sauvaient,--les cris de dsespoir des pauvres femmes qui ont t
noyes,--et que nous sentions notre maison trembler par secousses.--Je
m'attendais d'un moment  l'autre  tre cras avec ma femme et ma
fille;--elles s'taient jetes le visage  terre,--pleuraient et
priaient Dieu;--elles me disaient de prier aussi,--mais je ne m'en
sentais pas le courage,--je jurais;--je sais bien qu'il faut prier
Dieu,--mais,--monsieur, _a n'tait pas du bien qu'il nous faisait,
a_;--je l'aurais pri que _a n'aurait pas t de bon coeur_.--Pour
ne prier que de la bouche, j'aime mieux ne pas prier;--je dis  la femme
et  la fille de continuer  prier pour elles et pour moi, et je me
remis  jurer.

Nous tions, Gatayes et moi, auprs de la grande chemine de la
cuisine,--et nous rallumions nos pipes pour nous remettre en
route--quand il entra une grande fille ple, vtue de noir;--la fille de
Huet nous la montra,--et nous dit: Tenez, c'est sa mre qu'on a
retrouve dans la vase--trois jours aprs l'vnement.

Nous disons adieu  toute la famille, et nous serrons la main au pre
Huet, qui nous accompagne _un bout de chemin_.

Nous gravissons la cte pour sortir d'Yport par l'autre ct de
l'entonnoir--en nous entretenant tristement du spectacle que nous venons
d'avoir sous les yeux. Nous nous tonnons de la ngligence de
l'autorit.--Il y a cinq semaines que le malheur est arriv,--et depuis
cinq semaines on laisse une trentaine de maisons  moiti dmolies
suspendues au-dessus des chemins de la manire la plus menaante;--les
chemins eux-mmes creuss ingalement jusqu' sept et huit pieds de
profondeur,--impraticables pour les voitures,--difficiles et dangereux
pour les hommes,--et l'autorit suprieure ne s'est mle de rien.--Il
tait urgent de faire dmolir ces restes de maisons, qui, d'un moment 
l'autre, au premier vent, peuvent causer de nouveaux malheurs; il tait
urgent de faire remblayer les chemins:--il n'y a rien de fait, rien de
commenc.

[GU] Le roi, aussitt le sinistre arriv, a envoy sur sa cassette trois
mille francs-- chacun des pays ravags.

M. Poultier, le chanteur,--qui tait en reprsentation  Rouen,--est
arriv en toute hte au Havre, o il a donn une reprsentation au
bnfice des inonds.--Il n'a rien voulu prlever sur la recette ni pour
son dplacement ni pour ses frais de voyage;--il a fait envoyer aux
victimes de l'inondation les sept ou huit cents francs qui lui
revenaient pour sa part.

Des souscriptions ont t ouvertes de tous cts.

[GU] Nous voici arrivs sur la cte,--il faut redescendre dans une autre
valle, pour passer par le petit village de Vaucotte.--Le soleil s'est
dgag des nuages,--et claire gaiement les lieux tmoins nagure d'une
si grande dsolation. Du reste, tout le pays est ici
ravissant.--Vaucotte est au fond de la valle comme Yport, comme
tretat;--les collines qui entourent Vaucotte sont couvertes d'ajoncs et
de bois taillis en pentes escarpes, auxquels l'automne prte les
couleurs les plus splendides;--les feuilles des chnes sont d'un jaune
orang,--celles des chtaigniers sont jaune clair;--les cornouillers
sont rouges,--les ajoncs et les gents sont rests d'un vert vif et
vigoureux.

Mais bientt nous voyons le chemin qu'a suivi le torrent:--c'est une de
ces _caves_ normandes,--si charmantes d'ordinaire,--un chemin creus
entre des ranges d'arbres, de faon qu'on a la tte  peine au pied des
arbres et que le regard est emprisonn sous un berceau de verdure;--mais
le torrent a creus le chemin en certaines places jusqu' quinze pieds
de profondeur;--des arbres sont arrachs et jets  et l;--quand on
marche au fond des chemins,--on voit loin au-dessus de sa tte les
racines nues et dpouilles des arbres qui restent.

Il y avait  Vaucotte une dizaine de personnes: il n'en reste plus que
la moiti,--quatre ou cinq personnes ont t noyes.--Une femme
emportait sur son dos sa fille malade, une fille de dix-neuf ans.--Elles
sont renverses par la trombe,--entranes, roules avec les pierres, et
noyes toutes les deux.

De l'autre ct de Vaucotte, nous tions  tigues;-- tigues, un
chemin creus dans le roc permet de descendre jusqu' la mer;--la mer
tait basse:--nous ferons jusqu' tretat le chemin par les roches
qu'elle laisse  dcouvert;--c'est un chemin un peu difficile,--mais
magnifique. A gauche, la falaise, blanche et droite comme une muraille,
s'lve  la hauteur de cinq maisons qui seraient places les unes sur
les autres. A droite, la mer, qui remonte en grondant.--Il y a une lieue
et demie  faire,--il ne faut pas trop flner;--il faut marcher sur des
pointes de roches revtues d'herbe verte et de mousses cramoisies, qui
sont du plus bel effet,--mais aussi fort glissantes;--il faut franchir
des flaques d'eau que la mer a laisses dans des trous de roc semblables
 des bassins de marbre blanc. Puis, de temps en temps, le chemin est
barr par de gros rochers dont il faut faire le tour.

Dans les flaques d'eau, transparentes comme l'air, des crabes, des
loches, sont rests et se cachent  notre approche.--On s'arrte, on les
regarde;--on les prend;--on ramasse des galets ronds et transparents
comme des billes d'agate,--et des cailloux couverts de teintes rouges et
vertes,--et les mousses cramoisies,--et de petits madrpores,--des
coraux lie-de-vin,--serrs et rudes comme du velours d'Utrecht.

Bon! voici un cormoran--qui bat l'air de ses petites ailes noires,--et
qui, sans se hter, mais sans s'arrter et surtout sans se dtourner,
suit son vol droit et paisible.--Gatayes prtend qu'il a l'air d'un
employ qui va  son bureau.

De grandes mouettes plongent et remontent dans l'air avec un poisson
qu'elles ont saisi dans l'eau.

Le temps se passe,--le jour baisse. Je me rappelle alors qu'il y a neuf
ans,--prcisment le mme jour,--le 2 novembre, allant d'tretat 
tigues,--je me suis fait surprendre par la nuit et par la mare.

La mer tait houleuse ce jour-l--et montait avec grand bruit.--Il vint
un moment o je fus oblig de m'arrter. Devant moi la mer en colre se
brisait contre la falaise;--je retournai sur mes pas.--A cent toises de
l, elle battait galement contre le rocher.--J'tais renferm dans un
cercle que la mer rtrcissait  chaque instant.--Il faisait nuit.--Je
savais que dans une heure il y aurait quinze pieds d'eau l o j'tais
encore  pied sec,--entre la mer cumante et une muraille droite de
trois cents pieds,--soixante fois la hauteur d'un homme.--Je nage bien;
mais de quel ct me diriger, c'tait la premire fois que je venais
dans ce pays,--et d'ailleurs les lames m'auraient bientt broy contre
le rocher.

Un douanier, qui m'observait depuis longtemps, m'appela du haut de la
falaise quand il me perdit dans la nuit. Il descendit  moiti chemin
par un sentier  peu prs taill dans le roc--et me jeta une corde au
moyen de laquelle j'allai le rejoindre.

Il y avait prcisment neuf ans;--je revoyais la falaise contre laquelle
la mer, en se brisant, m'avait emprisonn;--mais maintenant--je sais des
abris et des chemins que les oiseaux ont appris aux pcheurs et que les
pcheurs m'ont montrs;--d'ailleurs la mer n'est encore remonte qu'
moiti, et elle n'est pas en colre.

Nous marchons,--nous rencontrons un vieux pcheur d'tretat.

--Peut-on encore passer sous la porte d'Aval?

--Non, il y a au moins huit pieds d'eau.

--Alors, nous monterons par la Valleuse.

La Valleuse est un de ces chemins serpentant dans le roc, dont je
parlais tout  l'heure. Ils ont le dfaut d'tre un peu troits.--En
touchant le roc d'une paule,--on a la moiti du corps en dehors du
chemin--et deux ou trois cents pieds au-dessous;--il faut s'y
accoutumer.

--Vous connaissez le pays,--dit le pcheur,--vous n'avez pas l'air
embarrasss.

--Est-ce que vous ne nous reconnaissez pas? pre Aubry, demanda Gatayes.

--Tiens, c'est M. Lon--et M. _Alphonche_.--Ah bien! je ne m'attendais
gure  vous voir aujourd'hui.

Nous faisons route avec le pre Aubry, qui nous donne des nouvelles de
tout le monde.

Ce n'est que le lendemain que nous avons pu visiter les dsastres causs
par la trombe.

A Yport et  Vaucotte l'eau a creus le chemin et emport les
maisons;-- tretat, elle a entran la terre et a englouti les
habitations.--Notre ami Valin, le garde-pche, nous mne voir un grand
terrain o il y avait six maisons, dont deux  son frre Benot;--l'eau
y a apport huit pieds de terre,--on ne voit plus que le toit de
chaume,--c'est une inondation de terre qui est reste aprs l'inondation
d'eau. On a perc les toits pour sauver les habitants;--il y a eu
plusieurs noys.--M. Fauvel,--maire d'tretat,--qui a montr le plus
grand zle, est all en bateau pour sauver une pauvre femme.--On a
ouvert le toit de la maison;--la maison tait pleine de vase--qui tait
monte  plus de dix pieds de haut.--On a vu une main qui sortait de la
vase,--on a exhum la malheureuse femme: elle tait morte!--Plus de
cinquante maisons sont restes entoures et pleines de limon jusqu'au
toit; il en coterait dix fois la valeur des maisons pour les dgager.

On nous disait encore avec un sentiment de terreur,--en nous montrant
ce que la trombe avait enlev de terre sur les cts,--que, sans un pan
de mur qui avait forc l'eau  se diviser autour du cimetire, qui est 
moiti de la colline,--le torrent aurait dterr tous les morts et les
aurait rouls jusque dans la commune.

[GU] A tretat, comme  Yport, comme  Vaucotte, l'autorit suprieure
n'a fait commencer aucuns travaux. Il y a cinquante familles sans asile.

Les maires de ces trois malheureuses communes--ont reu dj des dons
assez importants.--Le maire d'Elbeuf a envoy une quantit considrable
de vtements de toutes sortes,--mais aucun des hommes qui,  Paris, sont
les rois de l'argent--n'a jusqu'ici envoy son offrande.

[GU] Je crois vous avoir dj entretenu d'un philosophe--de ce temps-ci
qui a mis au jour plusieurs ouvrages d'une relle importance; je veux
parler de M. Maldan, auteur de l'ART _d'lever les lapins et de s'en
faire trois mille francs de revenu_.

M. Maldan est galement auteur de: L'ART _de se faire aimer des
femmes_.--_Moyen certain de les rendre heureuses pour la vie._

Je ne vois point dans la littrature d'ouvrages plus srieux et plus
utile.--Que peut dsirer un homme qui possde  la fois l'art d'lever
les lapins et de s'en faire trois mille francs de rente,--et en mme
temps l'art de se faire aimer des femmes?

Une chose triste pour notre poque,--c'est que l'art d'lever les lapins
a eu dj huit ditions, et que l'art de se faire aimer des femmes et de
les rendre heureuses pour la vie n'en a eu que deux.

Rparons cette injustice du public--en citant quelques fragments de ce
dernier ouvrage.--Je me trompe fort, ou les lecteurs des _Gupes_ s'y
intresseront plus qu' l'art d'lever des lapins, quelque perfectionn
qu'il puisse tre.

L'auteur de l'_Art d'lever les lapins_ n'admet l'amour que dans le
mariage;--il propose, en consquence, un projet de loi dont voici les
termes:

Tout tre qui se _frquenterait_ ne pourrait habiter _ensemble_
qu'autant qu'_ils auraient_ contract leur union _par-devant les lois_.

Aucun _locataire, n'importe le sexe,--mme dans ses proprits_, ne
pourrait _vivre deux_ comme mari et femme.

L'auteur de l'_Art d'lever les lapins_--passe ensuite aux divisions
qu'il a tablies entre les femmes.

La _beaut_ tant le cadre qui nous flatte le plus, _il_ attire  lui
la socit en gnral; le prince comme l'artisan espre l'obtenir; le
prince a, pour arriver, ses titres et sa galanterie; le riche, sa
fortune et les agrments qu'elle procure; l'artisan, pour qu'il
russisse auprs d'une belle, il lui faut de l'usage, de la douceur, de
la prvenance, et surtout de la fidlit, car la beaut sait ce qu'elle
vaut, et se voir prfrer pour moins belle n'est pas pardonnable; et du
plus bel ornement de la nature, par votre faute, vous en faites
quelquefois un rebut.

Vous voici, dit-il, au moment de votre choix.

La _haute_ socit tant spare des autres, j'ai peu d'observations 
faire pour elle: l'ducation, la beaut, les grces, la fortune, devant
s'y trouver, le bonheur doit s'ensuivre; si cependant vous voulez le
conserver, n'ayez jamais d'amis auprs de votre pouse, qui vous
remplace; emmenez-la toujours avec vous partout o vous allez; elle voit
vos actions, et la jalousie ne la dispose pas  vous manquer: les ftes,
plaisir et toilette varis; ajoutez  cela amiti, douceur et
prvenance, vous y trouverez la flicit.

_Insouciante_; cette classe de femmes est trs-nombreuse, vous les
trouvez partout, depuis le noble jusqu'au roturier; riche, pauvre, bonne
ou mchante, elle est facile  sduire pour le bon motif, car ce n'est
que l'occasion qui la fait accepter votre main; cependant, pour tre
heureux avec elle, voil ce qu'il vous faut en partage; s'il est
impossible, une qualit de plus ou de moins ne la fera pas dcider plus
tt; pourvu que la douceur, le courage, la richesse, la beaut,
l'esprit, les prvenances, la sant, et surtout ne pas lui promettre
pour sa toilette, ses plaisirs ou son avenir que vous ne teniez parole;
avec des chatteries et une bonne table, vous serez accept pour poux et
elle vous sera fidle.

_Caractre difficile_; ce genre de femmes est non-seulement rare, mais
il se trouve dans toutes les classes de la socit; celle protge par
la fortune et le rang, le personnel de sa maison souffre beaucoup, et il
faut avoir faim pour y rester; l'homme assez hardi pour chercher  lui
plaire doit tre ferr  la glace. Celle doue de la beaut ne peut
faire que des victimes; pour la sduire, il faut faire tout l'oppos de
ce caractre; je vous dirai  tous: Sauve qui peut, malheureux qui est
pris.

_Malingre_; mon opinion est que c'est plutt manie que maladie; la
femme a pour prtexte les nerfs, la migraine, la poitrine, les coliques.
L'agrment qu'il y a dans cette classe est qu'elle reste presque
toujours chez elle ou sort fort peu, cela garantit de leur conduite;
l'homme dont le choix tombe sur elle doit apporter, de rigueur, fortune
ou courage, douceur et patience, esprit et fidlit; en dire davantage
serait vous ennuyer; j'ai vu par moi-mme que la femme peut faire et
dfaire le sort d'une maison; vous qui voulez vous tablir, avant de
vous prsenter, faites votre entre dans le monde, frquentez toutes les
classes de la socit si votre fortune le permet; nous savons que le
hasard fait beaucoup, ne comptons pas sur lui; la fidlit n'a qu'un
habit, celui qui le met s'en sert jusqu'au tombeau: aprs lui le
souvenir.

_Imprimerie de A. Saintain, rue Saint-Jacques, 38._

[GU] Il faut croire que j'ai des ennemis bien acharns dans l'imprimerie
de M. Lange Lvy.

Je ne puis obtenir qu'on imprime dans mes petits livres ce que je mets
sur mon manuscrit.

Le dernier volume de la troisime anne est rempli de fautes;--on crit
_socit_ pour _factie_,--dix mille deux cents--pour douze cents. On
mle ensemble des choses qui n'ont aucun rapport entre elles;--on en
spare d'autres qui devraient tre runies, etc., etc.

[GU] UNE MESURE INQUALIFIABLE.--M. Lestiboudois est  la fois dput du
Nord--et mdecin de l'hospice des alines  Lille.

Un arrt ministriel, provoqu par M. de Saint-Aignan, prfet du Nord,
vient de destituer ce fonctionnaire.

Quelques journaux s'lvent contre cette _inqualifiable
mesure_,--contre cette destitution faite, disent-ils, _sous
prtexte_--que _l'ordonnance_ du 18 dcembre 1839--exige que les
mdecins restent dans l'asile des alines,--tandis que les fonctions
lgislatives de M. Lestiboudois le retiennent  Paris pendant la plus
grande partie de l'anne.

Ils ajoutent--que l'ordonnance du 18 dcembre,--bien interprte,--ne
fait pas une obligation imprieuse de la rsidence.

Il est incroyable que l'on ose ainsi chaque jour attaquer de front le
plus simple bon sens. L'ordonnance du 18 dcembre 1839 n'a qu'un tort 
nos yeux,--c'est de ne pas avoir t rendue ds le jour o on a nomm un
mdecin pour l'hospice des alines.

Elle a un second tort si elle ne fait pas une obligation imprieuse de
la rsidence.

Il n'y a en effet l ni besoin d'ordonnance, ni d'arrt, ni
d'interprtation,--il n'y a besoin que de bonne foi et de bon sens.

Pourquoi donne-t-on un mdecin aux alines? pour qu'il les soigne,
probablement.

M. Lestiboudois soigne-t-il les alines de Lille--pendant les cinq ou
six mois qu'il passe chaque anne au Palais-Bourbon,  Paris?

Ceci est une question facile  rsoudre.

On a assez ri du sjour habituel en gypte et en Espagne de M.
Taylor,--_commissaire royal_ PRS _le Thtre-Franais_.

[GU] Une aline est malade.

O est le mdecin?--A Paris.--Diable, c'est qu'elle a un coup de
sang.--La session n'est plus bien longue; M. Lestiboudois sera de retour
avant quatre mois d'ici.--En voici une qui est  la dite et qui demande
 manger.--Le docteur n'y est pas.--O est-il?--A Paris; qu'elle
attende; il ne peut maintenant rester plus de deux mois ou deux mois et
demi.

[GU] On dit, il est vrai, que M. Lestiboudois a un supplant pendant ses
absences,--mais le supplant vaut comme mdecin M. Lestiboudois ou ne le
vaut pas.

S'il le vaut, il a sur lui l'avantage de la rsidence,--et alors il faut
lui donner la place.

S'il ne le vaut pas,--il faut ou obliger M. Lestiboudois  remplir ses
fonctions lui-mme--ou donner la place  un homme qui inspire une
confiance suffisante.

On a donc eu raison de destituer M. Lestiboudois.

Malheureusement,--les journaux qui disent une sottise en blmant cette
destitution--ont raison sur un autre point, ou du moins--je suis
parfaitement de leur avis sur ledit point (c'est ce qu'on entend
toujours quand on dit que quelqu'un a raison).

Ils disent que M. Lestiboudois est dput de l'opposition, et que, s'il
appartenait au ministre, on aurait ferm les yeux sur l'incompatibilit
de ses fonctions.

Je le crois comme eux,--et j'en donnerais pour exemple les nombreux
procureurs gnraux et procureurs du roi qui abandonnent leurs postes
pour venir siger et surtout voter  Paris.

On a eu raison de destituer M. Lestiboudois, et on a eu tort de ne pas
destituer ceux qui sont dans le mme cas.

[GU] Il y a un ouvrage qu'on devrait faire tous les quarts de
sicle,--c'est un dictionnaire, non pas un dictionnaire contenant
seulement les mots de la langue,--mais un dictionnaire servant 
traduire les dictionnaires prcdents.--Les mots restent les mmes, mais
ils changent de sens.--Chaque gnration les prend dans une
acception:--il n'y a plus moyen de s'entendre.

Prenez le mot _indpendance_:

Un homme _indpendant_ tait autrefois celui qui, ne demandant
rien,--n'acceptant rien,--n'esprant rien,--n'avait rien  craindre ni 
rendre.

Si vous attachez le mme sens au mot _indpendant_ appliqu  nos hommes
d'aujourd'hui,--vous ferez de lourds contre-sens.--En effet,
l'_indpendance_ n'est qu'un moyen de surfaire sa marchandise; c'est un
bouchon de paille un peu plus gros que celui des autres.

Demandez dans les bureaux du ministre,--vous saurez que les dputs
indpendants sont ceux qui font le plus de demandes--et montrent le plus
d'exigence.

Les lecteurs envoient  la Chambre une foule de dputs sous condition
d'_obtenir_ publiquement pour la ville un pont et un embranchement de
chemin de fer, et tout bas pour tel et tel lecteur un bureau de tabac,
une bourse dans un collge, une croix, etc.

En ajoutant la recommandation d'tre indpendant.

Il est vident que dans ce sens l'indpendance recommande est destine
 tre le prix des choses  obtenir.

[GU] Pour le mot _libert_:

Si vous vous attachez au sens qu'il avait autrefois,--vous commettez les
plus graves erreurs.

Il est bon d'tre averti que la _libert_ est un mot au moyen
duquel--les _amis du peuple_ (autre mot  traduire) font faire au peuple
des choses qui n'ont pour rsultat possible que de le conduire _en
prison_.

[GU] Le dictionnaire _dont le besoin se fait sentir_, comme disent les
annonces, est un dictionnaire sur le modle des dictionnaires
_franais-latin_, c'est--dire traduisant les mots d'une langue dans une
autre langue,--du franais d'autrefois au franais d'aujourd'hui. C'est
un dictionnaire--franais-franais.

Nous ferons donc un essai du dictionnaire--franais-franais, dont nous
donnerons de temps en temps des fragments.

DICTIONNAIRE FRANAIS-FRANAIS.--A--Troisime personne du verbe
avoir;--a aujourd'hui le mme sens que le verbe tre,--quand on dit:
Qu'_est_-ce que cet homme? on rpond le plus souvent: Il _a_ cinquante
mille livres de rente.--C'est donc comme si on demandait: Qu'est-ce
que _a_ cet homme? --C'est l'application d'un vieux proverbe italien:
_Chi non ha non _,--qui n'a pas n'est pas.

[GU] ABUS.--Les _abus_ sont le patrimoine des deux tiers de la
nation;--ceux qui crient contre les _abus_ ne veulent pas les dtruire,
mais les confisquer  leur profit.--Il en est de mme d'un homme qui,
couch avec un autre, se plaint qu'il tire  lui toute la couverture,
et, en mme temps, la tirant de son ct, tche d'en avoir  son tour un
peu plus que sa part.

[GU] ADMIRATION.--Vieux mot.--On n'admire plus;--il n'y a pas d'homme,
quels que soient son talent, son dsintressement, sa noblesse,--qui ne
soit de temps en temps fort maltrait dans quelque carr de
papier.--Quelques personnes affectent encore d'_admirer_ les morts, mais
c'est pour dprcier les vivants plus  leur aise.

[GU] AMYGDALES.--Ne servaient autrefois qu' scrter la
salive;--aujourd'hui elles scrtent force pices d'or et d'argent pour
certains individus:--il y a tel chanteur auquel chaque son chapp de
son gosier rapporte une pice de cinq francs,--c'est--dire la journe
de deux ouvriers.

[GU] ARBRE.--On peut lire dans les potes ce qu'taient autrefois les
arbres avec leurs panaches verts pleins d'oiseaux et
d'amours;--aujourd'hui, depuis le gaz et l'asphalte, les arbres sont 
Paris de grands poteaux noirs,--sur lesquels on colle des affiches.

[GU] ARSENIC.--On a de tout temps un peu empoisonn ses parents, amis et
connaissances;--mais il est singulier que cette industrie, loin d'avoir
fait des progrs, soit au contraire retombe dans la
grossiret.--Autrefois, on empoisonnait en faisant respirer une fleur,
en offrant des gants.--Aujourd'hui, vous voyez  chaque instant une
femme se dfaire d'un mari incommode--au moyen de ce poison rustique,
appel arsenic, dont les symptmes sont connus,--et que l'on retrouve 
l'instant mme dans l'estomac;--quelqu'un, auquel j'ai soumis cette
observation, m'a rpondu d'une manire peu consolante--qu'il semblait
qu'on empoisonne maladroitement, parce que les empoisonnements
maladroits sont les seuls dcouverts et punis.

[GU] ANNIVERSAIRE.--Vieux mot reprsentant un vieil usage dont la
suppression est invitablement prochaine.--En effet, en ces temps de
revirement politique, les _anniversaires_ prsentent perptuellement des
circonstances odieuses et ridicules  la fois.

Comment clbrer l'_anniversaire_ des journes de Juillet quand un grand
nombre des _hros de Juillet_ sont en prison?

Comment clbrer l'_anniversaire_ de la dmolition de la Bastille quand
on en btit quatorze?

[GU] C'est un des inconvnients d'un gouvernement fond sur la rvolte
qu'il lui faut combattre ses propres lments.

[GU] AFFAIRES.--Un homme d'affaires est un monsieur qui a pour tat de
faire ses affaires dans les vtres.

[GU] ABAISSEMENT DU PAYS.--Quand un journal, un dput, un homme
politique, gmit sur l'_abaissement du pays_,--cela ne veut rien dire,
sinon--qu'il voudrait partager avec ses amis les places, les dignits et
l'argent.--En effet, si ledit homme politique renverse ses adversaires,
vous les entendez  leur tour pousser de semblables gmissements sur
l'abaissement du pays.--_Abaissement du pays_ veut dire: dception de
ceux qui s'en plaignent.

[GU] ACTEUR.--Mtier bizarre, qui consiste  venir grimacer devant
quinze cents personnes pour les faire rire ou pleurer par des lazzi
appris par coeur. On payait fort cher ces gens-l quand leur mtier
tait rput infme;--mais aujourd'hui qu'il est spcialement
considr,--aujourd'hui que le peuple trane le fiacre des
danseuses,--que la femme d'un ministre de l'intrieur reoit une actrice
comme son amie intime,--il n'y a peut-tre plus les mmes raisons de les
payer aussi cher.

Il peut paratre singulier en effet de comparer la magistrature au
thtre,--ce que l'on peut oser aujourd'hui que les comdiens sont reus
dans la socit et y sont recherchs et priss au moins  l'gal de tout
le monde.

Un juge d'instruction reoit quinze cents francs par an.

Un conseiller de cour royale trois mille francs.

Un prsident trois mille huit cents.

Et ces pauvres magistrats, obligs  une reprsentation convenable,--ne
pouvant se livrer  aucune industrie,  aucun trafic,  aucun commerce,
vivent dans la gne; disons le mot, dans la pauvret.

Voici, de ce que nous avanons, un exemple d'hier:

Il y a des comdiens qui n'ont pour tout talent qu'une infirmit ou une
dfectuosit.

Ils me rappellent ce saltimbanque qui, dans un tour d'quilibre, laisse
tomber son enfant sur le pav et lui casse une jambe: Ah! maintenant,
dit-il, tu as un bon tat dans les mains,--tu te feras mendiant.

Ainsi, Odry a l'air bte, Arnal a l'air sot, Alcide Tousez a l'air
niais!--tez-leur cet air-l: ils sont ruins.

M. Arnal plaidait l'autre jour pour faire rompre un engagement qui ne
lui donnait que vingt-quatre mille francs par an, plus vingt francs par
jour.

Eh bien! si, au lieu de paratre au tribunal de commerce, il se ft
trouv devant des juges ordinaires, on et vu des magistrats, dont le
plus cher pay ne reoit pas quatre mille francs par an, invits 
dclarer que trente et quelques mille francs ne payent pas suffisamment
M. Arnal.

Joignez,--comme on veut absolument le faire de ce temps-ci,--de la
considration  ces appointements exorbitants, les magistrats envieront
les comdiens,--n'auront aucune raison, pour ne pas exploiter comme eux
les ngligences que la nature peut avoir commises en les crant, et
voudront monter sur le thtre.--Qui les remplacera?--Ce ne seront
certes pas les acteurs,--ils ne le voudraient pas.

[GU] ADULTRE.--Les peines infliges  la femme adultre--ont
singulirement vari jusqu' nos jours.

Les Locriens--lui arrachaient les yeux.--La loi de Mose la condamnait 
mort.--Chez les anciens Saxons, on la pendait et on la brlait.--Le roi
Canut, chez les Anglais,--ordonna que la femme adultre et les oreilles
coupes.--Chez les gyptiens, on lui coupait le nez.--Par la loi Julia,
chez les Romains, on lui coupait la tte.--En Crte, on l'obligeait 
porter une couronne de laine et on la faisait esclave.

Aujourd'hui, en France, quand une femme est surprise en adultre, on se
moque de son mari.

[GU] AUSTRE.--_Austrit._--Quand un parti est oblig d'accepter, pour
faire nombre,--quelque alli d'une stupidit proverbiale,--qui n'a ni
talent, ni caractre,--on dit de lui qu'il est _austre_ ou _vertueux_.
(_Voir_ BONNE, une _bonne personne_.)

tre _austre_ n'engage absolument  rien;--j'en sais des plus
_austres_ dont un _mineur_ n'avouerait pas les fredaines.--Je connais
un _vertueux_ personnage politique qui a pour spcialit--de boire douze
verres de vin de Champagne pendant que _minuit_ sonne  une horloge.

[GU] ADOLESCENCE.--Autrefois, printemps de la vie, plein de fleurs
suaves et charmantes.--C'est aujourd'hui un mot qui ne peut manquer de
tomber en dsutude, la chose qu'il exprimait n'existant plus.--La
jeunesse a cru montrer de la maturit en n'tant plus jeune; elle s'est
fort trompe; il n'y a point de fruits qui n'aient t prcds par les
fleurs; secouez l'arbre pour en faire tomber les fleurs au printemps, il
ne produira pas de fruits  l'automne.

[GU] AMADOU.--On ne trouve plus l'_amadou_ que chez les pharmaciens,
sous le nom d'_agaric_,--pour arrter l'hmorragie que cause quelquefois
la piqre des sangsues. L'ancien briquet, si curieusement dcrit par
Boileau, n'existe plus,--il a t remplac par des _allumettes
chimiques_, des _briquets phosphoriques_, etc., etc., et toutes sortes
d'autres inventions infectes et dangereuses. La pierre et l'amadou--ne
donnaient du feu que quand on leur en demandait,--quelquefois mme en se
faisant un peu solliciter;--mais les nouveaux briquets s'allument
d'eux-mmes au moindre frottement dans une poche ou dans une malle;--une
allumette ne prend pas, on la jette par terre,--sous une table,--sur de
la paille, elle s'allume un quart d'heure aprs.--Un grand nombre des
incendies dont on parle si frquemment aujourd'hui doit tre attribu 
ce progrs de l'industrie.

[GU] AGRAIRE.--Loi agraire.--La premire loi agraire parut en l'an de
Rome 268;--elle avait pour but de partager entre les citoyens les terres
conquises sur l'ennemi.--Les citoyens y prirent got, et, une quinzaine
de fois depuis, de nouveaux partages de terres furent proposs par
quelques tribuns qui n'en avaient pas. Les terres  partager, cette
fois, taient celles des plus riches citoyens.

La loi agraire a t de tous temps le rve de beaucoup d'amis du peuple,
gns dans leurs affaires particulires; on aime assez  partager les
biens des autres.--Un des inconvnients d'une loi agraire,--et un des
moindres,--serait de ne rien changer absolument. Faites aujourd'hui un
partage gal entre tous--et, avant dix ans, le travail, l'astuce,
l'avidit, l'industrie, l'avarice d'une part,--la paresse,
l'insouciance, la droiture, la prodigalit d'autre part, le hasard des
deux cts,--auront rtabli les choses en l'tat o elles sont
aujourd'hui.

[GU] ARCHITECTE.--Un architecte apprend pendant dix ans  faire des
temples grecs--pour finir par construire pniblement des appartements de
cinq cents francs de loyer, sous la direction d'un matre maon; je ne
me rends pas bien compte de l'art des architectes:--leurs plus sublimes
inventions sont renfermes dans les combinaisons peu varies que l'on
peut faire avec cinq chapiteaux de colonnes qui, du reste, font un effet
affreux quand ils sont mlangs,--comme on le fait assez volontiers
aujourd'hui;--ce qui rduit l'art de l'architecte  dcider quel ordre
il adoptera entre cinq,--ou plutt, si l'on regarde nos monuments
modernes, quel monument ancien il copiera honteusement.

[GU] AIR.--L'air est au moins aussi indispensable  la vie que les
aliments.--En consquence, il a t longtemps considr comme chose de
premire ncessit.

On serait fort tonn si l'on savait que des gens, pour un avantage
quelconque, se rsignent  ne manger habituellement que le tiers ou le
quart de ce qui leur est ncessaire;--on ne s'tonne pas que des gens
passent une partie de leur vie  s'efforcer d'arriver  avoir le droit
de s'enfermer cinq heures par jour dans une grande chambre o ils sont
quatre cent cinquante  se disputer l'air qui suffirait  peine  cent
cinquante hommes.

Il est prouv par la chimie que, pour qu'un homme respire librement et
sans souffrance, il lui faut au moins six mtres cubes d'air par heure.

Dans les thtres, on n'a pas le quart de cette quantit d'air, pas le
cinquime  la Chambre des dputs.

Ceci est le rsultat d'analyses exactes faites par les chimistes les
plus distingus.

[GU] APTRES.--Les aptres deviennent fort rares,--tout le monde se
dclarant dieu dans sa petite sphre--et personne n'admettant plus ni
hirarchie ni autorit.

[GU] ASSASSINS.--Jouissent d'une assez grande considration.--Beaucoup
de femmes ont _obtenu_ des autographes de Fieschi.--Nous parlions, le
mois dernier, d'une femme clbre, qui, dit-on, porte sur son coeur
des cheveux d'un autre assassin.--On a imprim de fort mauvais vers d'un
nomm Lacenaire, et les diteurs de ces vers ont racont avec orgueil
leurs conversations avec ce Mandrin prtentieux.

On a vu rcemment de quels gards,--disons plus,--de quelle admiration
tait entoure une femme qui avait empoisonn son mari.

Nous avons signal plusieurs fois deux classes de philanthropes, dont
Dieu devrait bien dlivrer la France,--si la protection qu'il lui
accorde n'est pas simplement un faux bruit que font courir et M. Persil,
en sa qualit de directeur de la Monnaie, et les pices de cent sous.

L'une de ces deux classes de philanthropes fait des essais qui aggravent
d'une faon horrible les peines infliges par la loi, essais qui
condamnent au dsespoir,  la folie, au suicide, des gens que la loi et
la vengeance publique ne condamnent qu' quelques annes de prison.

[GU] La seconde classe des philanthropes, au contraire, est prise d'une
tendre piti pour les assassins; elle ne songe qu' les entourer de
toutes les douceurs de la vie, ce qui ne contribue pas peu  les
maintenir dans leur voie.

[GU] Le jury, de son ct,--trouve presque toujours dans les crimes les
plus horribles des circonstances dites attnuantes,--qui ne laissent pas
de donner ainsi quelques encouragements.

[GU] ASSISES.--_Cour d'assises._--Je ne sais pourquoi on ne donne pas un
peu plus de majest aux chambres de justice, invariablement ornes, pour
le fond, d'une sorte de paravent en papier bleu de l'effet le plus
dplorable.--C'est bien assez des avocats, et quelquefois du jury, pour
y mler du mesquin et du ridicule.

[GU] ALCHIMIE.--Cette science, qui consistait autrefois  chercher les
moyens de faire de l'or,--par la transsubstantiation des mtaux,--a fait
aujourd'hui de notables progrs;--elle consiste encore aujourd'hui 
faire de l'or,--mais on y arrive d'une manire certaine,--et ce ne sont
plus des mtaux que l'on met dans la cornue,--mais bien toutes sortes
d'un rare usage,--telles que--la probit, la libert, les douces
affections, l'amour-propre, la dignit, la justice, etc., etc.

[GU] AMARYLLIS.--Voir AMBROISIE.

[GU] ANNONCES.--Procd par lequel--les journaux--se font les paillasses
chargs d'attirer la foule par leurs lazzis, autour de tous les
charlatans de l'poque.

[GU] AUTEL.--Manire vicieuse dont M. de Rambuteau, prfet de la Seine,
crit le mot _htel_.

[GU] AMAZONES.--Les anciennes amazones se brlaient, dit-on, le
sein--pour tirer plus commodment de l'arc;--les _amazones_ modernes, au
contraire,--loin de diminuer aussi brutalement leurs attraits,--ont
adopt un costume qui en montre--au moyen des jupes de crinoline ou de
la ouate, un peu plus que la plupart n'en ont rellement.

[GU] AMBROISIE.--Liqueur dont parlaient beaucoup les potes-- l'poque
o, mis en dehors des plaisirs de la vie,--ils taient obligs de les
suppler par des fictions.--L'ambroisie est aujourd'hui remplace par
le vin de Champagne, qu'ils boivent rellement.--Ils ont galement
remplac les _Amaryllis_, les _Iris_, _gl_,--auxquelles ils
adressaient autrefois leurs vers, par des comtesses de***, des marquises
de*** et des duchesses galement de trois toiles; je dsire pour eux
que les unes soient plus relles que n'taient les autres.

[GU] AIGUILLE.--Les femmes s'en servaient  une poque o elles
comprenaient qu'il tait plus beau d'inspirer des vers que d'en faire
soi-mme.--Beaucoup ont remplac l'aiguille par la plume,--quelques-unes
par le cigare.

[GU] ALMANACH.--Un _almanach_ a t longtemps--un petit livre ou un
carr de carton--spcialement destin  dire le jour du mois,--le
quartier de la lune--et les clipses de soleil.

Le double Ligeois--y ajoutait l'art de savoir l'heure qu'il est  midi
au moyen d'une paille et un certain nombre de bons mots attribus  des
Gascons--et commenant toujours par _caddis_!

On fait aujourd'hui _pour le peuple_ des almanachs politiques assez
curieux.

En voici un dans lequel on trouve les phrases que voici;--quoiqu'elles
soient de M. le vicomte de Cormenin,--elles font regretter les _caddis_
du double Ligeois:

De tous les _gouvernocrates_ sous lesquels nous avons eu depuis
cinquante ans le bonheur de vivre, il n'y en a pas de plus inconsquents
que ceux de ce quart d'heure-ci.

Que veut dire gouvernocratie?

Nous avons _dmocratie_, qui veut dire gouvernement du
peuple;--_aristocratie_, qui veut dire gouvernement des meilleurs ou de
la noblesse.

Ces deux mots sont forms de deux mots grecs.

_Gouvernocratie_--est form d'un mot grec et d'un mot de l'invention de
M. de Cormenin:--la gouvernocratie est le _gouvernement des
gouvernements_.

Si la loi se tait, ils la font parler:--si elle ne dit pas un mot de ce
qu'ils veulent qu'elle dise, ils la tordent, ils la tirent dans tous les
carrefours pour en frapper au visage tous les citoyens, ils montent 
l'chelle--et ils placardent leur loi.

Quel langage! bon Dieu!

[GU] AVOCAT.--Lire les _Gupes_ depuis trois ans.

[GU] APPRENTISSAGE.--Mot qui n'a plus aucun sens dans la langue:--on
n'apprend plus, on sait.

Qu'un adolescent,--ayant l'_intention_ d'crire, se prsente dans un
journal;--la premire chose qu'on lui confiera, c'est la critique
littraire;--il fera paratre  sa barre tous les plus grands talents et
il les traitera ddaigneusement,--leur reprochant leurs fautes et leur
enseignant comment il faut faire.

On prend les lgislateurs et les ministres dans la classe des fabricants
de drap, des piciers, des raffineurs de sucre.

[GU] ASSURANCES CONTRE L'INCENDIE.--L'agent d'une socit d'assurances
contre l'incendie vous perscute pendant trois mois, s'introduit chez
vous sous cent prtextes, vous envoie sous bande les rcits des
incendies que racontent les journaux;--enfin, vous cdez, vous vous
faites _assurer_. L'agent vous aide dans l'estimation de votre mobilier.

--Pour combien faites-vous assurer vos tableaux?

--Mes tableaux?--je n'ai pas de tableaux.

--Eh bien! et ces cadres?

--De mauvaises crotes.

--Mais non,--mais non, c'est meilleur que vous ne pensez;--faites-moi
assurer a pour dix mille francs.

--Mais ils ne valent pas cinq cents francs. Je ne veux pas voler votre
Compagnie, qui aurait  me rembourser en cas d'incendie--une somme dix
fois gale  la valeur de mes images.

--Vous ne la volez pas le moins du monde, la spculation consiste 
payer _peut-tre_ une forte somme--et  recevoir _certainement_ un grand
nombre de petites--proportionnes  la grosse somme qu'on espre bien
ne pas payer;--les risques et les chances sont calculs.--L'assurance
est un pari:--je parie dix mille francs une fois pour toutes que vos
tableaux ne brleront pas;--vous pariez tous les ans une certaine somme
qu'ils brleront. Ceci est comme l'ex-loterie:--on vous donnait
soixante-quinze mille francs pour vingt sous,--mais il y avait tant de
chances contre vous, que vous apportiez pendant toute votre vie vos
vingt sous tous les deux jours--et qu'on ne vous donnait jamais les
soixante-quinze mille francs.

Vous cdez,--votre conscience est calme, vous n'avez plus peur de voler
la Compagnie.

Au bout d'un an, de cinq ans, de dix ans, vos tableaux brlent.

La Compagnie cherche d'abord si elle ne pourrait pas vous faire
guillotiner,--ou au moins vous envoyer aux galres, en tablissant que
vous y avez mis le feu  dessein;--si elle ne russit pas,--comme on a
sauv quelques morceaux de cadre, dans lesquels restent une jambe ou une
tte, on vous explique que vous n'avez subi qu'un sinistre partiel, et
qu'il est juste de procder  une estimation.--On vous dfend alors de
rentrer chez vous; on met les scells sur votre logis;--si vous drangez
une pingle, l'assurance ne rpond plus de rien,--vous rendez son
expertise impossible.

On trane en longueur,--on lve des difficults;--beaucoup de gens se
dcouragent, s'impatientent,--ou sont obligs de se servir des choses
qu'ils ont chez eux,--et renoncent  l'assurance.

Vous tes plus persvrant, vous ne vous rebutez ni des retards ni des
ambages.

La Compagnie fait valuer par des experts la valeur relle des tableaux
qui sont brls;--on a recours aux marchands qui vous les ont vendus. Et
on vous _indemnise_ sur cette estimation,--aprs que vous avez pay
pendant dix ans une somme proportionne  la valeur fictive  laquelle
on vous avait fait porter vos tableaux; et le tour est fait.

[GU] AVANT-SCNE.--L'avant-scne, dans certains thtres,--remplace les
bancs qu'on mettait autrefois sur le thtre et sur lesquels les
lgants d'alors venaient prendre place, se mlant aux acteurs par leurs
gestes et par leur voix, empchant le public de voir et d'entendre.

Les spectateurs de l'avant-scne--paraissent dcids  faire partie du
spectacle;--leur mise, leurs gestes affects, leurs poses, leur ton de
voix lev, tout l'annonce d'une manire certaine.

[GU] ADMINISTRATION.--Aucun ministre ne se mle
d'_administration_,--tous sont absorbs par ce qu'on appelle les
_questions politiques_,--c'est--dire par le soin de rester en place.

L'administration est faite au moyen de quelques vieilles routines et de
quelques vieux chefs de bureau.

Il n'en peut, du reste, tre autrement  une poque o un ferblantier
ambitieux--ou un marchand de parapluies qui sent baisser son aptitude,
peuvent devenir dputs et ministres, pourvu qu'ils soient attachs  un
parti qui arrive aux affaires.

[GU] AMOUR.--Il est bien rare qu'on n'prouve pas un tonnement ml de
dsappointement en voyant pour la premire fois l'objet d'une grande
passion.--On cherche le plus souvent en vain dans les charmes de la
personne aime--l'explication de l'amour qu'elle a inspir.

En effet, l'amour est tout dans celui qui aime;--l'aim n'est qu'un
prtexte.

Voici une statue,--le sculpteur a voulu en faire un dieu;--peu importe
qu'il ait russi  lui donner l'air de la majest et de la
puissance:--ce n'est pas le sculpteur qui fait le dieu,--c'est le
premier manant qui se mettra  genoux devant la statue et qui la
priera.--Faites un Jupiter plus beau que le Jupiter Olympien,--ce ne
sera qu'une belle statue.--Allez voir dans l'glise d'tretat une bche
peinte en bleu et en rouge et appele _saint Sauveur_,--vous verrez un
dieu.

[GU] AMOUR DU PEUPLE.--C'est un rle qu'on joue et pas autre
chose;--c'est un emploi qu'on adopte en montant sur la scne politique;
on joue les amis du peuple, comme sur d'autres thtres on joue les
_Trial_ ou les _Elleviou_.

Les prtendus amis du peuple--l'ont de tout temps pouss  la paresse, 
la pauvret,  la rvolte,  la prison et  la mort.

[GU] AMITI.--Il n'est personne qui ne veuille avoir un ami;--mais o
sont les gens qui s'occupent d'en tre un!

On se construit un type de Pylade--devou, humble, obissant, prt 
toutes les corves,--et on gmit de ne pas le trouver.--Demander un ami
ainsi fait, sans avoir bien examin si on est prt  tre ce qu'on veut
qu'il soit,--ce n'est pas montrer une me tendre, comme le croient ceux
qui remplissent l'air de leurs plaintes  ce sujet,--c'est faire un
voeu d'avare pareil  celui de dsirer cent mille livres de rente.

[GU] AMITI DES FEMMES.--A la rigueur, il pourrait y avoir de l'amiti
entre deux hommes qui n'auraient ni le mme tat ni les mmes
prtentions,--et dont aucun n'aurait rendu de services importants 
l'autre.

Mais, les femmes ayant toutes le mme tat, qui est celui d'tre jolies
et de plaire,--il ne peut y avoir d'amiti entre deux femmes,  moins
qu'une des deux ne soit laide et vieille, le sache, le croie,--ne
veuille le cacher  personne, et ait de bonne foi donn sa dmission de
femme.

[GU] B.--Lettre qui remplace momentanment la lettre M pour l'_austre_
M. Passy, qui est depuis huit jours enrhum du cerveau,--ce qui le
condamnait, il y a deux ou trois jours,  dire: Je ne peux pas _b_anger
de _b_outon.

[GU] BALADIN.--BATELEUR.--(Voyez ACTEUR.)

[GU] BAONNETTES.--Un officier franais assistant  l'exercice  feu
d'un rgiment prussien--ne put s'empcher d'admirer la prcision des
tireurs.

--Eh bien! lui dit un gnral prussien,--que pensez-vous de cela?

--Je pense, reprit le Franais, que je suis de l'avis de beaucoup de mes
camarades;--nous voulons proposer au ministre de la guerre de supprimer
la poudre dans l'arme franaise,--et de ne plus admettre que l'usage de
la baonnette.

Nous avons parl dj,  plusieurs reprises, de l'admirable invention
des politiques de ce temps-ci,--qui ont imagin les _baonnettes
intelligentes_,--c'est--dire une arme compose de quatre cent mille
hommes,--chacun agissant  sa guise et d'aprs ses ides particulires.

Un digne pendant a t presque en mme temps trouv  cette remarquable
dcouverte,--c'est--dire une administration dans laquelle personne
n'obit  personne.

On jouit en ce moment d'un _spcimen_ agrable de fonctionnaires
indpendants.--MM. Hourdequin, Morin et autres employs de la prfecture
de la Seine sont occups  rpondre en cour d'assises au sujet d'actes
d'INDPENDANCE pousse jusqu' la prvarication et la concussion.

[GU] BADE.--Autrefois tait une ville d'Allemagne. Aujourd'hui ce nom
s'applique  deux ou trois villages des environs de Paris,--o certains
lgants peu riches vont se cacher pendant trois mois,--pour dire  leur
rentre  Paris--qu'ils viennent de _Baden-Baden_--ou de quelque autre
lieu de plaisir et de faste.

[GU] BAILLONNER.--Ce mot, autrefois, signifiait l'action de mettre  un
homme un billon qui l'empchait de parler.--Aujourd'hui un journal
injurie le roi, les ministres, provoque un peu le peuple  la rvolte et
se plaint  sa troisime page de ce que l'on _billonne_ la presse.--Un
avocat ayant  dfendre un voleur, dfend en mme temps le vol, et
propose une loi agraire  main arme;--il termine en disant: Je
m'arrte, _billonn_ que je suis par la _partialit_ du ministre
public.

Billonn n'a donc plus le sens qu'il avait autrefois; un homme
billonn est un homme qui n'a plus rien  dire et qui veut faire croire
qu'il s'arrte volontairement.

[GU] BANLIEUE.--Campagne des Parisiens,--le Parisien, fatigu de l'_air
pais_ de la ville,--va respirer l'air pur des champs;--il va dans un
village o les maisons sont entasses dans la boue,--il dne dans un
salon de cent cinquante couverts,--et revient enchant de sa journe--et
de ses plaisirs champtres.

[GU] BNIR.--L'autorit, qui poursuit avec tant d'exactitude des
publications politiques, ennuyeuses, que personne ne lirait sans cela, a
laiss reprsenter des pices d'une immoralit plus effrayante qu'on n'a
voulu le voir.

La fameuse pice de _Robert-Macaire_--a fourni des formules factieuses
pour une foule de choses, dont ceux mmes qui les faisaient n'osaient
pas parler;--la police correctionnelle prsente chaque jour des
_preuves_ nouvelles de ce modle offert au peuple.

La bndiction paternelle,--une des choses les plus touchantes et les
plus respectables,--est tombe dans le domaine du ridicule;--il y a bien
des jeunes gens braves et courageux, prts  se faire tuer pour une
bagatelle,--combien y en a-t-il qui oseraient dire tout haut, dans une
socit d'autres gens: Mon pre m'a donn hier soir sa bndiction,
depuis qu'on nous a reprsent le baron de Wormspire bnissant sa
fille,--et Robert-Macaire disant: Voil un gaillard qui bnit bien.

[GU] BSICLES.--Les bsicles ou les lunettes--sont la marque d'une
infirmit fcheuse.--D'o vient que ceux qui en portent en tirent 
leurs propres yeux une grande importance, montrent par leur attitude,
leur manire de porter la tte, de parler, et, en un mot, par un air
capable et ddaigneux, qu'ils prennent cela pour une supriorit sur
ceux qui ont de bons yeux?

C'est une chose relle,--que j'ai remarque cent fois, mais dont je n'ai
pu jusqu'ici deviner la raison.

[GU] BAVARDER.--Le pays a t saisi depuis un certain nombre d'annes
d'une fivre de bavardage inoue dans les fastes de la sottise
humaine.--Tout le monde veut parler,--on a recours pour cela  des
subterfuges incroyables.--On veut tre dput,--ou membre du conseil
municipal,--ou membre d'une socit savante,--ou d'une socit
philanthropique,--ou littraire, ou de sauvetage,--ou
d'horticulture,--non pour sauver des naufrags, non pour faire des
recherches, mais pour parler; on ne cause plus, on ne rit plus, on ne
chante plus;--on parle,--tout le monde parle et tout le monde parle  la
fois;--les gens de la tour de Babel,--gens peu avancs, se sparrent
quand ils virent qu'ils ne s'entendaient plus,--aujourd'hui, grce aux
progrs, on ne s'arrte pas pour si peu.--Qu'est-ce que fait de ne pas
comprendre  des gens qui n'coutent pas, et qui ne veulent que parler?
(Voir AVOCAT.)

[GU] BARON.--Tout le monde prenant  son gr aujourd'hui des titres de
_comte_ et de _marquis_,--celui de _baron_ ne vaut pas la peine d'tre
usurp,--et c'est le seul qui m'inspire quelque confiance; il n'y a que
ceux qui l'ont rellement qui s'avisent de le porter:--les autres ont
aussitt fait de prendre un titre plus lev.

[GU] BALAYER.--Les portiers de Paris ont l'ordre de balayer le devant de
leur porte.

En consquence, tout portier du ct des numros pairs--pousse ses
ordures de l'autre ct du ruisseau contre les numros impairs;--les
portiers des numros impairs poussent leurs ordures contre les bornes
des numros pairs.

[GU] BANAL.--_Banalits._--On n'applaudit pas la plus belle chose du
monde la premire fois qu'elle est dite;--pour cela il faut juger
soi-mme et risquer d'applaudir seul:--c'est un courage qui est
peut-tre le moins vulgaire de tous les courages.

Il y a des sottises banales,--que les gens d'esprit ne veulent pas dire
et qui rapportent gros aux imbciles.

[GU] BABEL.--(Voir BAVARDER.)

[GU] BAPTME.--Quelqu'un, je ne sais qui,--a imagin une assez belle
expression--pour les soldats qui pour la premire fois assistent  une
bataille:--ce quelqu'un a dit qu'ils recevaient le _baptme du feu_.

On a abus de ce mot,--ou plutt on l'a parodi srieusement;--il y a un
parti en France,--qui dans son opposition au gouvernement a accept une
position si dangereuse et si radicale  la fois, qu'il lui faut prendre
la dfense de tout ce que le gouvernement attaque,-- tort ou 
raison.--Quelques voleurs ont d  ce systme un grand appui--et une
importance politique assez curieuse;--on en est venu  faire  un homme
un mrite de tout dml avec la justice,--et l'on a cr cette
expression, qui a t  plusieurs reprises employe srieusement par des
gens qui affichent des prtentions  la gravit: --Il a reu le baptme
de la police correctionnelle.--Ce qui a fait un peu de tort  cette
phrase, c'est que plusieurs des hros auxquels on l'avait attribue--ont
reu ultrieurement la _confirmation_ des travaux forcs.

[GU] BANQUET.--Il y a une dizaine d'annes--que j'ai dit pour la
premire fois ce que je pensais des banquets politiques, alors fort en
honneur;--j'ai dit la vrit sur ces ripailles o les chansons  boire
taient remplaces par des discours mls de hoquets;--je peignis nos
reprsentants se disant entre eux: La patrie est en danger, mangeons du
veau. Je fis une image fidle de ces gueuletons o tout le monde parle,
o personne n'coute, et o on commence  rgler les plus graves
intrts du pays  un moment o il serait fort difficile aux convives de
regagner leur demeure sans le secours d'un fiacre, et de gagner le
fiacre sans le secours d'un garon.

Je n'ai atteint qu'un but:--chaque parti a adopt mon _apprciation_
pour les banquets de ses adversaires,--mais non pour les siens.

[GU] BOURGEOIS.--Dans les procs de la presse, le jury qui prononce a
aussi un jugement  entendre  son tour. Si le journal incrimin gagne
son procs, il appelle les jurs sauvegardes des liberts de la
France--et raconte comme quoi il a t acquitt par l'_lite du
pays_.--S'il est au contraire condamn,--le jury est une institution
use, et le journal a _succomb devant de stupides bourgeois_.

[GU] BATIFOLER.--On connat la faon dont les paysans entendent
l'amour:--des coups de coude, des tapes bien appliques,--toutes sortes
de niches brutales,--sont pour eux les premires expressions d'une
vritable flamme; mais la plupart des filles des champs savent que ce
n'est qu'un prlude.

Je rencontre l'autre jour une petite fille de douze ans,-- la mine
veille;--elle avait le teint anim.--Je lui demande d'o elle vient!

--Eh! des bois donc.

--Et qu'allais-tu faire aux bois?

--J'tais avec mon amoureux donc.

--Et qu'est-ce que tu faisais au bois avec ton amoureux.

--Et vous l'savais ben.

Je me sentis un peu embarrass,--effray mme de la prcocit de la
bergre.

--Non, vraiment, je ne le sais pas.

--Vous riais,--je vous dis q'vous l'savais ben.

--Je t'assure que non.

--Vous voulais m'faire croire qu'vous n'savais point c'qu'une fille va
fare au bois avec son amoureux?

--Peut-tre les autres, mais toi.

--Moi, comme les aut'donc!

--Enfin que faisais-tu?

--Vous l'savais ben--que je vous dis.

--Eh! non.

--Eh ben,--j'nous j'tions d'la tarre--donc.

[GU] BONNE.--Une _bonne personne_, dans la bouche d'une femme qui parle
d'une autre femme,--veut dire que la femme dont elle parle--est laide,
mal faite et bte.

C'est dire qu'elle a la _bont_ de n'tre pas une rivale possible.

Une _femme bien faite_--est une femme qui est maigre et qui a des
marques de petite vrole. (Voir AUSTRE,--AUSTRIT.)




Dcembre 1842.

     conomie de bouts de chandelles.--Les alina.--Une lettre de faire
     part.--Qui est le mort?--Le _Tlmaque_ et M. Victor Hugo.--Le
     procs Hourdequin.--M. Froidefond de Farge.--Un pote.--Les
     philanthropes et les prisonniers de Loos.--M. Dumas, M. Jadin, et
     Milord.--Une lettre de M. Gannal.--M. Gannal et la glatine.--Une
     rcompense.--Le privilge de M. Ancelot.--Amours.--Les chemins de
     fer.--L'auteur des GUPES excommuni.--Un Dieu-mercier.--Ciel
     dudit.--Un marchand de nouveauts donne la croix d'honneur  son
     enseigne.--Le chantage.--Histoire d'une innocente.--Histoire d'une
     femme du monde et d'un cocher.--Dictionnaire
     franais-franais.--Suite de la lettre _B_.


[GU] Il n'y a qu'un sot qui puisse se moquer d'un homme qui a un mauvais
habit, mais on a le droit de rire de celui qui porte des bijoux faux, ou
qui se promne au bois de Boulogne sur un mauvais cheval.--On est oblig
d'avoir un habit,--donc on l'a comme on peut, et tel qu'on peut;--mais
on n'est pas oblig d'avoir des diamants ni d'avoir un cheval.

La pauvret fastueuse est la plus triste et la plus ridicule chose qui
soit au monde.

Voyez,  Paris, cette place qui a si souvent chang de nom et qu'on
appelle, je crois, aujourd'hui, place de la Concorde.--Je ne veux pas
vous parler des fontaines mal dores,--qui ne donnent d'eau qu' une
certaine heure,--ni des dtestables statues qui les dcorent;--je ne
prtends mentionner ici que le nombre prodigieux de lanternes de mauvais
got dont est parseme la place.

Certes, ces lanternes,--telles qu'elles ont t tablies dans l'origine
sur cette place immense, laissant chapper chacune une quantit de
gaz,--de beaucoup infrieure  celle qui claire les plus petites
boutiques de Paris,--ces lanternes rpandaient une clart dj fort
douteuse.

On regrettait qu'on n'et pas imagin de placer sur cette place--quelque
grand foyer de lumire.

Mais aujourd'hui--on en est venu,--par une hideuse lsine,  fermer aux
deux tiers les tuyaux dj insuffisants du gaz,--et il ne reste sur la
place de la Rvolution qu'une vingtaine de veilleuses vacillantes,--qui
ne servent qu' augmenter, par une morne scintillation, l'incertitude et
les hsitations de l'obscurit.

De plus, attendu qu'il y a beaucoup de lanternes sur la place de la
Concorde,--on n'allume pas, ou on n'allume qu' moiti les lanternes des
rues adjacentes.

Ceci nous parat tre fait dans l'intrt d'autres voleurs encore--que
les voleurs qui travaillent le soir dans les rues.

[GU] Deux de nos journalistes les plus spirituels--causaient
dernirement ensemble  l'Opra.--L'un des deux est nouvellement mari,
l'autre est depuis peu clibataire.

--Comment trouvez-vous votre nouvelle situation? demanda le premier.

--Mais, fort bonne... et vous, que dites-vous de la vtre?

--Ah! mon bon ami, il n'y a que d'tre mari, voyez-vous; je travaille
et j'ai ma femme  ct de moi;  chaque alina, je l'embrasse,--c'est
charmant!

--Ah! je comprends,--dit l'autre en s'inclinant vers la femme de son
confrre, qui paraissait fort attentive au spectacle,--je comprends
pourquoi votre style est maintenant si hach.

Le clibataire a racont les confidences du nouveau mari.--Ceux
auxquels il en a parl les ont,  leur tour, racontes  d'autres,--et
chaque lundi--on compte curieusement combien il y a d'alinas dans le
feuilleton de l'heureux poux.--Il s'tablit  ce sujet les discussions
les plus singulires pour ceux qui ne sont pas initis.

--Comment! il n'a mis l que point et virgule?

--Oui.

--Comme les hommes sont inconstants! Il pouvait mettre un point.

--Le sens n'indique que point virgule.

--Oui,--mais sa femme est si jolie,--j'aurais mis un point.

--Pauvre petite femme! le dernier feuilleton est bien compacte!

[GU] J'ai dj parl de cet usage peu dcent qui se glisse, depuis
quelque temps,  propos des lettres de _faire part_.

Autrefois le mort avait la place d'honneur, et c'tait au bas de la
lettre--qu'on mettait: _de la part de ***, de *** et de ***_.

Aujourd'hui les parents et hritiers--commencent par vous annoncer leurs
noms et prnoms, titres, emplois, dcorations, etc.; puis, quand tout
est fini, quand il ne reste plus rien  dire sur eux-mmes, ils vous
apprennent accessoirement en deux lignes que monsieur un tel est
mort,--et que ce monsieur un tel avait pour titres et dignits l'honneur
d'tre pre, oncle et cousin des remarquables personnages mentionns
plus haut.

Voici de cette inconvenance un des exemples les plus frappants qui me
soient encore tombs sous la main.

M. S*** Mais***, ngociant  Lesay, ancien militaire, ancien
notaire, ancien maire, ancien supplant du juge de paix, ancien membre
du conseil d'arrondissement, ancien membre du conseil gnral, et
actuellement membre du conseil municipal de sa commune, du comice
agricole de Melle et de la Socit d'agriculture de Niort; M. L***
R***, notaire  Sauz, membre du conseil d'arrondissement et du
conseil municipal de sa commune, et mademoiselle Louise L*** R***,
ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent
de faire, le 19 de ce mois, de madame S*** Mai***, L*** M***
Berl***, leur pouse, belle-mre et grand'mre.

[GU] Ce nouveau mode a plusieurs inconvnients:

1 En lisant: M. M***, _ancien_ militaire, _ancien_ notaire,
_ancien_ maire, _ancien_ supplant du juge de paix, _ancien_ membre du
conseil d'arrondissement, _ancien_ membre du conseil gnral, vous
pouvez supposer que ce monsieur, qui n'est plus tant de choses, n'est
peut-tre plus vivant,--a quitt la vie avec tous ses honneurs et que
c'est lui que vous tes invit  pleurer;--vous vous le tenez pour
dit--et vous n'en lisez pas davantage.--Quelque temps aprs vous le
rencontrez dans la rue,--quand vous l'avez suffisamment regrett et
quand vous tes entirement consol de sa perte.

2 Ennuy de tant de parents, de tant de dignits, de tant de
gloire,--vous n'allez pas jusqu'au bout, vous jetez le papier au
feu,--et, deux mois aprs, vous allez tranquillement faire une visite 
madame Berl***--la vraie dfunte,--vous la demandez au concierge, lequel
vous rpond qu'elle est toujours morte. Il est vrai que la lettre de
faire part est  deux fins,--et qu'elle annonce  la fois la perte
douloureuse de madame Berl*** et celle des titres de notaire, de
supplant de juge de paix,--de maire, etc., etc.

Rapprochez cette lettre d'une autre lettre publie par le mme M.
Mais*** le 26 juillet 1842--et o l'on trouve--aprs deux ou trois
pages consacres  l'loge de son administration comme maire de
Lesay:--Si j'ai parl de ce que j'ai fait pour mon endroit, qu'on
n'aille pas croire que j'y mets de la vanit;--non, je n'en ai jamais
t affubl.

[GU] Vers 1793,--je crois, un navire appel _Tlmaque_--sombra devant
Quilleboeuf,--prs du Havre-de-Grce. On fit plusieurs rcits  ce
sujet. D'immenses richesses, dit-on, avaient t caches dans ce navire,
dont le chargement de bois de construction n'tait qu'un
prtexte.--Plusieurs millions et une norme quantit de vaisselle
d'argent taient enfouis dans les flancs du vaisseau submerg.--Deux
Socits par actions se sont, depuis quelques annes, fondes pour le
sauvetage du _Tlmaque_.--Le gouvernement a mis de son ct toute la
bonne grce possible:--il a fait l'abandon de la part que la loi lui
accorde,--ne rservant qu'un cinquime pour les invalides de la
marine,--et le droit d'_acheter_, par prfrence, les objets d'art qui
pouvaient se trouver dans le vaisseau.

La premire tentative n'a pas russi.--La seconde Socit a t plus
heureuse, et on a vu le navire sortir du sable--et paratre  fleur
d'eau.

On a pens alors  mettre les actions qui restaient encore. Allons,
messieurs, on voit le navire.--Voulez-vous marcher sur le pont? vous
n'aurez de l'eau que jusqu'aux genoux. Prenez des actions.--Chaque
action donne droit  une part proportionnelle dans les immenses
richesses probablement caches dans le _Tlmaque_--dans le _Tlmaque_
sur lequel vous marchez; prrrrenez les actions!

Mais bientt un bruit courut dans la ville du Havre: M. Victor Hugo ne
veut pas qu'on achve le sauvetage du _Tlmaque_.

Et pourquoi M. Victor Hugo ne veut-il pas?

Voil la chose:

M. Victor Hugo s'est prsent avec son frre, M. Abel Hugo, chez l'agent
de la Socit  Paris, et il a fait opposition au sauvetage du
_Tlmaque_--parce qu'il y a dedans quelques millions y dposs par un
oncle de ces messieurs, appel archevque Hugo.--Ils rclament leurs
millions.

Ceci fit grand effet. M. Hugo a tort, disaient les uns.--M. Hugo a
raison, rpondaient les autres.--Il y a prescription, s'criaient
ceux-l.--Il n'y a pas prescription, rpliquaient ceux-ci.--Il y a plus
de trente ans.--Oui, mais il n'y a pas eu de nouveau propritaire en
faveur duquel on puisse invoquer la prescription; l'espace coul n'est
qu'une parenthse dans la proprit: M. Hugo est dans son droit.

Et quelques-uns disaient: Vous voyez bien qu'il y a dans ce navire des
richesses infinies,--puisque la famille Hugo rclame dj des sommes
normes.--Prrrrenez des actions!

J'allai alors  Paris,--et je demandai  M. Hugo,--comme on le demandait
au Havre: Ah a! pourquoi ne voulez-vous pas qu'on amne  terre le
_Tlmaque_?

A quoi M. Hugo me rpondit qu'il ne connaissait d'autre Tlmaque que le
fils d'Ulysse;--le _Tlmaque_ de Fnelon, qu'on en pouvait bien faire
ce qu'on voulait, qu'il ne s'en souciait en aucune faon,--et ne le
lisait pas.

Je lui appris alors de quoi il tait question;--il fut trs-tonn, ne
renia pas son oncle l'archevque, mais m'apprit qu'il tait mort depuis
plus de cent cinquante ans, et que, par consquent, il n'tait pas
probable qu'il et mis ses richesses sur le _Tlmaque_ en 1793.

Le _Tlmaque_ est toujours entre deux eaux,--mais je suis heureux de
faire savoir aux habitants du Havre que M. Hugo--ne s'oppose pas  ce
qu'on amne le _Tlmaque_  terre,--ne ft-ce que pour voir en quel
tat se trouvent les tableaux que le gouvernement s'est rserv le droit
d'acheter.

Ce qui m'inquite pour la conservation de ces tableaux, c'est qu'un
marin m'a apport un anneau de la chane de l'ancre du _Tlmaque_, et
que cet anneau est plus d' moiti rong.

[GU] Le procs des employs de la ville de Paris--accuss de
prvarication s'est termin par la condamnation des principaux accuss 
trois et  quatre ans de prison.

Mais, par un oubli plus singulier, il n'est nullement question de
restitution envers les propritaires que ces messieurs, de leur autorit
et par leurs manoeuvres, ont condamns  la misre _ perptuit_.

[GU] Un tmoin--auquel, dans l'affaire Hourdequin,--le prsident
demandait s'il reconnaissait le principal accus--n'a pu contenir un
mouvement d'indignation en voyant l'auteur de sa ruine--et a ajout  sa
rponse affirmative une pithte plus juste qu'agrable.

Le prsident, M. Froidefond de Farge, a t assez malheureux pour dire:
Tmoin, taisez-vous, et RESPECTEZ LE MALHEUR.

[GU] Il rsulte de ceci, entre autres choses,--qu'il y a en France trop
de fonctionnaires et qu'ils ne sont pas assez pays;--qu'il y a un
danger qui se glisse dans toutes les existences:--c'est que toutes les
classes de la socit ont augment leurs besoins et leurs dpenses,--et
que les salaires diminuent partout;--plus mille autre choses que je
dirai une autre fois.

[GU] Pendant le procs Hourdequin, le prsident, le procureur du roi et
tous les avocats--ont fait des allusions plus ou moins directes-- ceci:

La loi reconnat coupable et punit le corrupteur comme le
corrompu.--Pourquoi ceux qui ont corrompu les accuss ne sont-ils pas
assis  ct d'eux et envelopps dans la mme accusation?

Le prsident, le procureur du roi et les avocats avaient raison sur une
des faces de la question.

Les gens qui avaient donn de l'argent aux employs de la ville doivent
tre diviss en deux classes.--Les uns sont des spculateurs--qui
donnaient  ces messieurs une partie de leurs bnfices;--l'avidit et
la corruption entraient dans leurs calculs:--ceux-l sont complices et
devaient tre jugs.--Les autres sont des propritaires menacs dans
leur fortune et persuads avec raison qu'ils ne sauveraient une partie
de leur patrimoine qu'en sacrifiant l'autre partie; ils ont fait la part
du feu:--ceux-ci sont des victimes, ils devraient tre indemniss.

On n'a ni jug les premiers ni indemnis les seconds.

[GU] On m'envoie un livre belge qui explique suffisamment le besoin
qu'prouvent les libraires belges de n'imprimer que des livres
franais;--voici quelques chantillons des vers _franais_ de M. K.
Kersch.

                   LE PARRICIDE.

        Je suis un parricide,--un monstre dgotant,
    Meurtrier de mon semblable,--un homme bien innocent.

Pardon, monsieur Kersch,--je ne veux pas vous chicaner sur votre second
vers, qui a deux syllabes de trop,--mais je dsire vous demander une
explication sur le sens des deux vers.--Votre criminel dit qu'il a tu
_son semblable_--et il s'intitule lui-mme _monstre dgotant_:--le
semblable d'un _monstre dgotant_ est un autre _monstre
dgotant_,--alors ce semblable ne peut pas tre un _homme bien
innocent_.

Ou, s'il est un _homme bien innocent_ et en mme temps le _semblable_ de
votre parricide,--votre parricide est forcment le _semblable_ de ce
_semblable_;--donc il serait galement un _homme bien innocent_--et en
mme temps un _monstre dgotant_ et un _parricide_.--Tout cela est
difficile  arranger.

        Mais le parricide va mourir.
    Quoi! des milliers de bras, comme sur l'Ocan,
    Se lvent agits, s'agitent en baissant;
    Mille voix en furie ont vomi le dlire:
    Une tte bondissante ensanglante le sable.
    Elle hurle et mugit,--elle n'est plus coupable.

Encore un vers un peu long;--mais si M. Kersch fait des vers trop longs
assez souvent, il n'en fait jamais de courts,--ce qui prouve que ce
n'est pas par dfaut de fcondit,--mais que, au contraire, son gnie
est  l'troit dans les douze syllabes de notre vers franais.

Ensanglante le sable n'est pas trs-exact.--M. Kersch ne connat pas
une horrible histoire qu'on raconte dans les ateliers,--histoire o le
grotesque est singulirement ml  l'horrible;--histoire que je vous
dirai quelque jour o elle me paratra plus grotesque qu'horrible.--Dans
cette histoire, le criminel--arrive sur l'chafaud, regarde le panier
qui va recevoir sa tte--et il s'crie: Minute, minute!--qu'est-ce que
c'est que a?--qu'est-ce qu'il y a dans le panier? c'est pas de la
sciure de bois, au moins; j'ai droit  du son, j'exige du son.

          INSOMNIE D'UN POTE:

    Bientt le ciel prsente un air centicolore,
    Qui ne doit s'vanouir qu'au lever de l'aurore.

Qu'est-ce, me direz-vous, qu'un _air centicolore_?--Vous n'avez jamais
vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami;--mais vous
n'tes pas pote;--vous croyez qu'un pote qui ne dort pas--va voir
simplement ce que vous voyez.*--Quoi! les toiles, fleurs de feu, dans
les peupliers noirs,--les lucioles, violettes de feu sous l'herbe!--vous
croyez qu'il entendra, comme vous et moi,--le bruit lointain de la mer,
qu'il respirera--les odeurs des fleurs qui s'ouvrent le soir pour les
papillons de nuit!--Allons donc, c'est  la porte de tout le monde,
cela: c'est commun, c'est vulgaire;--parlez-moi,  la bonne heure, de
voir _un ciel qui a l'air centicolore_; voil ce qui vaut la peine de ne
pas dormir, de prendre du caf ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.

    Ne dis plus dsormais, philosophe arbitraire,
    Que nuit est un repos aux mortels ncessaire.

Il parat qu'il y a quelque part un philosophe, belge probablement,--qui
a os dire qu'il fallait dormir la nuit;--mais, comme notre pote le
rfute, comme il le traite de philosophe arbitraire,--c'est--dire de
tyran, comme il rclame hautement le droit de ne pas dormir,

..... C'est le trpas  la large crinire
    Qui vient tout alarmer.

Aprs avoir remarqu cette image neuve du _trpas  la large crinire_,
passons  un sujet moins triste;--passons  l'loge de M. le comte de
Liedekerke-Beaufort, ancien gouverneur de Lige:

    Liedekerke-Beaufort, ex-gouverneur de Lige,
    Pendant des ans nombreux, il occupa le sige.
    Le banc de gouverneur, de pre des Ligeois.

Mais aussi quand M. Liedekerke cessa d'occuper _le banc de pre des
Ligeois_, ce fut un grand chagrin dans la ville:

    D'un avenir d'azur s'clipsrent les charmes.

Voici des peintures riantes:--c'est le printemps:

      Mille zphyrs, doux et velus,
    Vont murmurer dans les humbles feuillages (p. 48).

Les jeunes hommes se baignent.

    Faites gonfler sur vous les modestes tangs
          A la large crinire (p. 51).

Il parat qu'en Belgique les tangs sont comme le trpas: ils ont la
crinire extrmement large.

Ce que c'est que de voyager!--j'ai vraiment regret de toutes les
irrvrences que j'ai laiss chapper maintes fois  l'gard des
voyages--et du gros livre que je fais en ce moment contre eux.

Si j'tais all en Belgique,--j'aurais vu des _zphyrs velus_;--j'ai
pass presque toute ma vie aux bords de la mer,--dans mon jardin,--et je
n'ai jamais vu de _zphyrs velus_.

Mais continuons:

M. Kersch--sort de chez lui et va errer dans le bois; il raconte ce
qu'il y trouva:

    Mon me fut saisie
    D'une pleurante voix (p. 61).

           *       *       *       *       *

    Mes pas se dirigrent
    Vers le lieu du soupir...
    Grand Dieu! la belle noire!
    Aux cheveux de corbeau.

Je ne pense pas que M. Kersch prtende que la _belle noire_ qu'il
rencontre ait des corbeaux pour cheveux,--comme les furies avaient des
serpents.--Si nous cherchons un autre sens, nous trouvons que les
cheveux de corbeaux sont des plumes,--donc il faut ne voir ici qu'une
figure hardie pour exprimer que la belle avait des cheveux noirs comme
l'aile d'un corbeau.


           *       *       *       *       *

    Au sein charmant d'albtre.

Ah! ah!--la _belle noire_ est une blanche. Eh bien! tant mieux.

    Au corps souple, mince et rond;

Le vers est long;--mais faites donc entrer tant de perfections dans un
vers de sept syllabes!

    Au lger pied mignon,
    Au petit bras blanchtre.

Pourquoi _blanchtre_--quand la gorge est d'_albtre_?--Ah !
dfinitivement, de quelle couleur est la belle noire? Pourquoi
blanchtre?--Peut-tre la belle a du duvet sur ses bras d'albtre, ce
qui les rend _blanchtres_ ou gristres; je n'aime pas trop cela, mais
c'est peut-tre trs-bien port en Belgique.

M. Kersch--s'approche,

    Pour tre plus capable
    De la comprendre mieux (p. 62).

Alors la bergre exhale son dsespoir:

    Je pourrais en furie (p. 36)

Dit-elle,

    Maudire sans piti
    Les auteurs de ma vie,
    craser l'amiti,
    Percer la terre et l'onde,
    Bouleverser le ciel,
    Poignarder tout le monde...

La bergre ne fait rien de tout cela cependant, et il faut convenir que
c'est bien de sa part.

    Elle mugit et pleure (p. 64),
    Dchire ses habits.

Quand elle a mugi et dchir ses habits, elle tire un poignard.--M.
Kersch s'lance, la dsarme

    Et lui dit d'un regard:
    Qu' a le jeu ne se termine.

La bergre lui raconte ses malheurs:--elle veut mourir parce que son
amant ne vient pas; mais tout  coup,--derrire M. Kersch, parat
l'amant injustement accus;--la bergre renat au bonheur, et dit  M.
Kersch:

    Adieu! Dieu vous bnisse!
    Pour ce noble service (p. 65).

Je dirai comme la bergre,--comme la belle noire aux bras blanchtres:

    M. Kersch, Dieu vous bnisse!

L'ouvrage se trouve  Lige,--imprimerie de DESSAIN, libraire, place
Saint-Lambert.

[GU] ENCORE LES PHILANTHROPES!--A une lieue de Lille est l'abbaye de
Loos;--c'est une des principales maisons de dtention de France: elle
contient trois mille prisonniers.

Si on lisait les condamnations des malheureux qui y sont renferms,--on
verrait qu'ils sont simplement condamns  tant de mois ou d'annes de
prison.

Mais cette prison est livre aux philanthropes de la seconde
classe,--c'est--dire  ceux qui ont imagin le rgime cellulaire,--au
moyen duquel les prisonniers deviennent, en moins de deux ans, fous ou
enrags.

On condamne les prisonniers de l'abbaye de Loos au silence absolu,--qui
est une nuance du rgime cellulaire.

Le directeur actuel a,--dit-on,--demand plusieurs fois l'autorisation
d'accorder, comme rcompense, aux prisonniers qui le mriteraient par
leur conduite, un petit morceau de tabac et un verre de bire.

Il assure--que la passion de ces malheureux pour le tabac et la peine
qu'ils prouvent de s'en voir privs sont si grandes, que l'espoir d'en
obtenir pour deux sous par semaine sur le prix de leur travail
remplacerait--et avec plus d'efficacit, chez tous, tous sans exception,
la crainte des chtiments et du cachot.

Cette demande du directeur est jusqu'ici reste sans rsultats.

Je ne crois pas que l'administration ait le droit d'aggraver ainsi le
rgime des prisons.--Le rgime cellulaire est une atrocit.

Un ministre ne peut l'autoriser sans l'assentiment des Chambres.--Quand
un homme est condamn  la prison, on n'a pas plus le droit de l'isoler
ainsi,--surtout aprs les horribles rsultats qu'on en a vus,--que de
lui faire trancher la tte.

[GU] Les _Impressions de voyage_ de Dumas sont le plus souvent un petit
drame--dans lequel paraissent invariablement, comme personnages
principaux, d'abord Dumas lui-mme,--puis Jadin le peintre,--puis
Milord, le chien de Jadin.

Dumas transporte ses deux compagnons, non pas seulement dans tous les
pays o il va,--mais encore dans tous ceux o il lui plat d'tre all.

Ainsi, il n'est pas rare que Jadin, dans son atelier de la rue des
Dames, lise avec autant de plaisir que de surprise quelques reparties
heureuses que lui, Jadin, aurait faites la veille  un ptre sicilien. A
chaque instant il lui faut endosser des responsabilits imprvues.

Il rencontre un ami--qui lui dit:

--Nous avons fait, il y a quinze jours, un souper ravissant;--nous
voulions t'inviter, mais nous avons vu, par un feuilleton de Dumas, que
tu tais en Suisse avec lui.

--Eh bien! monsieur, lui dit une femme,--je comprends  prsent pourquoi
vous n'aviez pas le temps de m'crire,--moi qui vous croyais malade 
Paris,--quand j'apprends par un feuilleton de M. Alexandre Dumas--que
vous tiez avec lui  Livourne,--o vous preniez le menton d'une fille
d'auberge.

--Pourquoi, diable, mon cher ami, faites-vous ainsi des plaisanteries
sur le gouvernement pontifical?

--Moi, je n'ai jamais parl du gouvernement pontifical.

--Allons donc,--c'est dans le journal.

Un soir,--j'tais alors voisin de Jadin,--il vint me chercher pour
souper:--il avait un certain pt.--Nous partons,--nous entrons 
l'atelier, nous ne trouvons que Milord tenant entre ses pattes un
restant de la crote de pt qu'il achevait de manger.--Quelques jours
aprs,--je lus dans un feuilleton de Dumas que ce mme jour o Milord,
pour Jadin et pour moi, n'avait t que trop  Paris,--le mme Milord
avait montr les dents  un lazarone  Naples.

Si Milord avait su lire,--cela lui aurait servi  prouver  Jadin son
_alibi_ au moment du crime, et  ne pas recevoir une certaine quantit
de coups de cravache.

Ceux qui voient souvent reparatre Milord dans les _Impressions de
voyage_ d'Alexandre Dumas ne seront peut-tre pas fchs de savoir que
c'est un affreux bouledogue blanc.

[GU] J'ai reu de M. Gannal une lettre raisonnablement longue,--avec
deux prsents: l'un est un ouvrage de lui, accompagn de plusieurs
brochures sur divers sujets;--l'autre, une promesse formelle de
m'embaumer pour rien, _aprs ma mort_.--Je remercie M. Gannal de ses
gracieusets, je suis surtout sensible  la dlicate attention qui lui a
fait ainsi fixer la date de son bienfait  une poque aussi convenable.

M. Gannal me reproche mes _coupables plaisanteries_.

Je plaisante, le plus souvent, beaucoup moins que je ne le parais.

Si vous sautez  pieds joints sur une vessie pleine d'air,--la vessie
glissera sous vos pieds, et vous fera tomber;--si, au contraire, vous la
piquez tout doucement de la pointe d'une pingle, l'air qui la gonflait
s'chappera--et elle restera plate et vide.

La plupart des grandes choses de ce temps-ci--sont des vessies gonfles
de vent, de paroles de vanit;--j'ai choisi l'arme que m'a paru contre
elles la plus efficace.

D'ailleurs,--plac par mes gots,--par mes ides,--par mes
habitudes,--en dehors de toutes les ambitions; ne dsirant rien, et, par
consquent, ne redoutant rien--de ce qu'on dsire et de ce qu'on
redoute,--je vois les choses  peu prs ce qu'elles sont, et il en est
bien peu que je puisse prendre au srieux.

Nanmoins, j'ai blm qu'on ne se ft pas servi pour l'embaumement du
duc d'Orlans du procd de M. Gannal,--qui parat tre, sous plusieurs
rapports,--prfrable  ceux connus antrieurement,--mais j'ai blm
galement la forme peu convenable des rclamations de M. Gannal.

Je n'ai mme pas voulu parler alors d'un bruit qui a couru sur le
dernier archevque de Paris, lequel, embaum par M. Gannal,--aurait t
cependant enterr, exhalant une odeur qui ne doit pas tre--ce qu'on
appelle odeur de saintet,--parce que ce n'tait qu'un bruit.

J'ai vu dans les brochures que M. Gannal a bien voulu m'envoyer--sa
lutte longue et ardente contre les prjugs de l'Acadmie de
mdecine-- propos de la _glatine_.--Il a t reconnu depuis dix ans
que la _glatine_ ne contient aucun principe nutritif--et qu'elle est,
au contraire, fort malsaine,--au point que les animaux soumis  ce
rgime, dit alimentaire,--meurent plus promptement de faim que ceux
auxquels on ne donne que de l'eau claire.

L'Acadmie de mdecine--n'en a pas encore prescrit l'emploi dans les
hpitaux.

On ne saurait dire combien de malheureux ont ainsi t condamns  la
mort la plus horrible.

On doit louer M. Gannal--de sa courageuse persistance.--Je lui
rappellerai  ce sujet que, depuis plus de trois ans, les _Gupes_--se
sont leves  plusieurs reprises--contre cette dsastreuse
philanthropie,--et qu'il y a dix ans,--j'ai parl dans un livre--appel
le _Chemin le plus court_--des philanthropes--qui, dans les
hpitaux,--font mourir les malades de faim en se glorifiant d'avoir
invent  leur usage--du bouillon de boutons de gutres.

Ces _plaisanteries_ paratront sans doute moins _coupables_  M.
Gannal--que celles que je me suis permises envers ses brochures  M.
Pasquier.

[GU] On lisait cette semaine dans presque tous les journaux de Paris:
La crue rapide des eaux de la Seine a failli coter, avant-hier au
soir, la vie  un vieillard qui, mont sur un petit batelet amarr prs
du pont de Beau-Grenelle, avait t renvers dans le fleuve par un
violent coup de vent. Le malheureux vieillard allait prir lorsqu'un
ouvrier maon, nomm Renaud, se jeta aussitt  la nage et parvint
jusqu'au vieillard qu'il soutint d'un bras, tandis que de l'autre il
nagea jusqu' la rive. Ses courageux efforts eurent un plein succs; il
dposa son prcieux fardeau sur la berge, et bientt aprs il conduisit
le vieillard dans sa demeure, o les bndictions d'une famille
reconnaissante l'ont PAY de sa gnreuse action.

Les actions de ce genre,--il faut le dire,--sont assez frquentes,--et
c'est un genre de courage que les gens bien levs paraissent abandonner
au peuple--comme une vertu trop robuste;--toujours est-il que nous
n'entendons jamais dire  la suite de ces rcits--que l'autorit--soit
intervenue pour rcompenser cette belle action;--pardon,--je me
trompe,--si le maon Renaud--l'exige, la prfecture de police--lui
donnera vingt-cinq francs.

Vingt-cinq francs pour avoir sauv la vie d'un autre homme au pril de
la sienne!

Il n'y a donc plus que les actions honteuses et infmes qui soient
rcompenses en France?

Mais faites le compte des dsintressements qu'il faut acheter, des
incorruptibilits qu'il faut payer,--des indpendances qu'il faut
soudoyer,--et vous verrez qu'il ne reste pour PAYER le dvouement du
maon Renaud que les _bndictions d'une famille reconnaissante_.

Certes, je ne suis pas d'avis qu'un trait de ce genre soit rcompens
par une somme fixe et par l'argent;--mais regorge-t-on donc d'honntes
gens au point qu'il n'y ait pas une place  donner  un homme brave et
gnreux?

[GU] Des personnes,--ordinairement bien informes,--assurent que le
privilge du Vaudeville donn  M. Ancelot--a pour cause des
considrations toutes politiques. Il s'agissait d'assurer  l'lection
de M. Jacqueminot deux voix de deux amis de madame Ancelot.

[GU] On parle beaucoup de la passion d'une Excellence d'un ge mr pour
une princesse d'un ge avanc.--Il faut que jeunesse se passe; mais il
est fcheux que ce soit si longtemps aprs qu'elle est passe.

[GU] On assure que c'est le roi qui a imagin l'union commerciale de la
France avec la Belgique.--M. Guizot a reu, par les divers ambassadeurs
des puissances trangres, des protestations trs-srieuses  ce sujet.
Le roi a alors compris que, cdant  un entranement trop juvnile, il
tait sorti des limites ordinaires de sa politique prudente.

Le projet a t abandonn tout bas et ajourn tout haut.

[GU] Ce qu'il y a de plus curieux dans les chemins de fer,--et de plus
admirable, ce n'est pas de voir ces deux terribles lments, l'eau et le
feu, s'accorder et se runir au service de l'homme sous un seul joug;
c'est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux
qui les font une ignorance profonde des rsultats qu'ils doivent avoir.

Les uns voient l une satisfaction  donner  l'opinion publique et 
l'orgueil national,--et quelque peu aussi quelques modifications
stratgiques;--les autres, des _actions_  acheter et  vendre;--les
autres, des fournitures de _rails_  obtenir;--les autres,--quelques
voix d'lecteurs  acheter,--soit en faisant passer les chemins par
telles et telles villes,--soit en concdant des fournitures, soit en
donnant des emplois;--ceux-ci pensent qu'ils auront le poisson plus
frais; ceux-l, qu'ils iront manger des hutres au bord de la mer.

Mais personne ne s'aperoit que c'est non pas seulement dans le
commerce, mais dans les relations de peuple  peuple,--dans la socit
entire,--une rvolution au moins gale  celle qu'a produite la poudre
dans l'art militaire.

Commenons par le projet _ajourn_ de l'union commerciale de la France
avec la Belgique.

Quand le chemin de fer sera en activit,--il y aura des convois qui
porteront quinze mille voyageurs;--les voici  la frontire;--aurez-vous
l une arme de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller
leurs malles?--C'est difficile.

Mais s'il n'en est pas ainsi,--vous faites perdre aux voyageurs au moins
le temps qu'ils ont gagn en venant par le chemin de fer.--En prenant
les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se
prsentant  la frontire qu'une douzaine en mme temps, ils
n'prouvent de la part de la douane qu'un retard presque
insignifiant.--Votre chemin de fer est ridicule et inutile,--si vous
laissez subsister votre systme de douane tel qu'il est aujourd'hui.

Mais ceci n'est qu'une considration commerciale;--passons  quelques
considrations sociales.

On fait des chemins de fer partout;--avec cette facilit et cette
rapidit de communication par toute l'Europe,--les relations de peuple 
peuple ne tarderont pas  changer entirement.--Tel allait passer la
belle saison  l'le Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin;--il y
aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille; il s'y
associera  quelque industrie;--d'autre part, ncessairement et par
suite de relations frquentes,--on apprendra partout les langues de tous
les pays de l'Europe,--ou peut-tre le franais deviendra la langue
universelle,--pour deux causes:--d'abord, parce qu'on le parle dj dans
le monde entier et que c'est la langue du _bel air_,--ensuite, parce que
les Franais aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin,--qu'au
bout de dix ans ils ne savent pas, et qui d'ailleurs ne leur servirait 
rien;--et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle
sera celui qui s'obstinera  ne pas apprendre celle des autres peuples.

Un homme aura sa maison de ville  Paris, sa maison de campagne 
Mayence, sa maison de commerce  Londres,--sa matresse  Naples, ses
garons  l'universit de Leipsick, des amis et des intrts d'affaires
dans toutes les villes.

Les intrts, les relations de tous les peuples de l'Europe se mleront,
s'entrelaceront, se confondront d'une manire inextricable;--les
intrts communs remplaceront les intrts contraires,--la guerre sera
impossible,--les frontires n'auront plus de sens,--les distances et
l'tendue n'existent que par le temps qu'on met  les parcourir;--avec
les chemins de fer, la France n'aura pas l'tendue qu'avait autrefois
une de ses provinces,--le continent europen--ne sera pas plus grand
que n'est la France aujourd'hui.--La Belgique sera de Paris  la
distance qu'en tait Versailles avant l'application de la vapeur.

Il y aura un royaume d'Europe ou une rpublique europenne;--toutes les
vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples,--toutes les
vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts
politiques,--tout cela se brisera.--Il faudra un code universel comme
une langue universelle. Ce qui est aujourd'hui un crime  Paris n'en est
pas un  cinq cents lieues de l, et cela n'est qu'absurde,--mais peut
aller encore parce que ce sont diffrents hommes qui sont soumis 
diffrentes lois;--mais quand, par la rapidit et la frquence des
communications, on aura remarqu que le mme homme se lve criminel,
djeune innocent, dne coupable,--et se couche blanc comme neige,--
cause des diffrentes lois des pays qu'il aura traverss en vingt-quatre
heures,--on comprendra qu'il faut faire une seule et mme chose des deux
choses qui, aujourd'hui, n'ont aucun rapport entre elles,--la justice et
l'quit,--qu'il faut faire des lois bases sur une seule et mme
raison, sur une seule et mme quit.

Ce n'est pas nous qui verrons tout cela.--Nous n'assisterons qu'
l'agonie des vieilles choses.

Mais il viendra un jour o on s'tonnera de voir dans les livres qu'il y
a eu un royaume de France,--un royaume de Prusse,--un royaume d'Espagne;
comme nous nous tonnons aujourd'hui quand nous lisons qu'en France, en
511, Thierry tait roi de Metz, Clodomir, roi d'Orlans, Childebert roi
de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu'alors l'Europe, par les
distances qui en spareront les diffrents peuples,--par le mlange des
intrts et des moeurs,--n'aura pas plus d'tendue et aura plus
d'homognit que n'en avait la France en 511.

Un avocat  la cour royale de Paris, appel M. Gagne--parat seul
jusqu'ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de
l'tablissement des chemins de fer:--il a prvu le besoin d'une langue
universelle.

Il est vident que, dans un temps donn, celui des peuples de l'Europe
qui s'obstinera  ne pas apprendre les langues des autres peuples verra
la sienne universellement adopte.

[GU] Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes
retirs des affaires, qui consacrent la fin de leur vie  gouverner
l'Etat,--quand ils s'aperoivent qu'ils commencent  ne plus trop bien
diriger leurs propres affaires. C'est ce qui fait que la Chambre des
dputs n'est pas entirement compose d'avocats.

Voici un mercier qui porte plus loin ses vues:--il n'attend pas  ne
plus tre mercier pour se prsenter aux suffrages de son
arrondissement;--il n'a pas besoin de suffrages, il s'lit lui-mme, et
il s'lit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chanon,--qui a publi,
il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la
_Troisime et dernire alliance de Dieu avec sa crature_.--J'ai eu la
patience de lire cet ouvrage,--et j'ai donn consciencieusement mon
rsum,--en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est
une religion a galimatias double,--c'est--dire  laquelle ni les
lecteurs ni l'auteur ne comprennent absolument rien. A l'appui de mon
opinion, j'ai cit quelques passages du livre, qui ont gnralement paru
ne laisser aucun doute  ce sujet.

Je vous avouerai que je ne pensais plus ni  M. Cheneau ni  sa
religion,--quand je reus de la direction de la poste de Paris--une
lettre m'invitant  aller retirer moi-mme un _paquet charg_  mon
adresse.--C'est une prcaution qu'on ne prend d'ordinaire qu' l'gard
de lettres contenant de fortes sommes ou des papiers trs-importants.

Je me transportai  la poste, et l'on me remit une lettre, qui n'tait
charge que des foudres du dieu Cheneau. Voyez comme les religions se
simplifient.--Autrefois un dieu irrit faisait pour punir un seul homme
un grand bruit ml d'clairs, qui effrayait les populations
innocentes.--Voici un dieu qui met tranquillement ses foudres
vengeresses  la poste et les _affranchit_.--La Fontaine l'a dit:

    Mme en frappant, un pre est toujours pre.

Le Dieu me foudroie, mais il affranchit son tonnerre.

[GU] Voici comment parla le dieu Cheneau: Que les humains se
souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes gares,
mais pour les aimer.

Les _Gupes_ sont les insectes qui piquent et qui pincent; si, par
malheur pour elles, elles veulent piquer au-dessus de _leurs facults_,
elles se dtruisent d'_elles_-mmes.

Je m'aperois  l'instant que les _Gupes_ lgres viennent de se
dclarer trs-faibles en logique ainsi _quen_ conception en dclarant
que la facult de comprendre leur manquait.

Vous n'tes pas _thologiens_, laissez donc ce soin aux apprentis
papes; que les _Gupes_ soient lgres, c'est vrai, mais qu'elles
apprennent que je ne suis point comme elles inconsquent avec les rgles
de la raison. Les _Gupes_ ont dit: Nous n'analyserons pas l'ouvrage de
M. Cheneau, attendu que nous n'y comprenons rien, ni lui non plus.

Les _Gupes_ sauront  l'avenir qu'elles manquent de sens en
plaisantant sur mon ouvrage.

[GU] Pardon, monsieur Cheneau, n'y a-t-il pas dans votre rponse un peu
d'aigreur?--et tes-vous bien consquent avec votre premire phrase:

Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les
personnes gares, mais pour les aimer.

De bonne foi, dieu Cheneau, avez-vous l'air, dans votre lettre, de
m'aimer beaucoup?

Que les humains se souviennent, dites-vous; c'est trs-bien; mais
souvenez-vous-en aussi, monsieur le dieu. Continuons la lecture des
tables de la loi.

Vous avez fait connatre aux _ngociants_ et aux autres les mesures de
votre esprit, monsieur Karr,:--vous vous moquez de l'vangile.

[GU] De votre vangile, dieu Cheneau, n'oublions pas que c'est de votre
vangile,--quand vous dites: En ce temps-l, je chassai les dmons.

En ce temps-l, mon bon ami saint Jean-Baptiste vint me voir avec mon
autre ami Napolon.

[GU] Suivez mon conseil, relisez mon ouvrage.

Merci, monsieur Cheneau,--merci,--dtournez de moi ce calice, ou plutt
permettez-moi de le dtourner moi-mme.

[GU] Vous dcouvrirez que j'ai rendu sensible  tous les hommes le vrai
principe thologique, philosophique et la religion d'amour qui est
destine  produire la foi claire par le raisonnement et la libert
intellectuelle.

(Encore ici, dieu Cheneau, vous n'tes pas consquent, mon bon dieu:
vous appelez la libert d'examen,--et vous me maltraitez parce que
j'examine votre religion.--Vous dites que vous rendez votre religion
sensible  tous les hommes, et vous ajoutez que je ne la comprends
pas.--Il y a un autre Dieu, Dieu l'ancien, vous savez, celui qui s'est
fait homme,--mais qui, il faut l'avouer, n'avait pas song  se faire
mercier;--il avait, pour clairer les choses et les gens, un procd que
je vous recommande;--pour les choses, Dieu dit: Que la lumire
soit,--et la lumire fut.--Pour les hommes, il fit descendre le
Saint-Esprit sur les aptres.--Pourquoi, mon bon dieu Cheneau, ne
m'clairez-vous pas, au lieu de me reprocher ma stupidit avec autant
d'amertume?)

[GU] Vous m'avez suppos, monsieur A. Karr, que j'avais crit sans
base, cela ne prouve pas une grande profondeur d'intelligence en vous.

[GU] (Je vous assure, dieu Cheneau, que, lorsque vous me parlez ainsi,
vous n'avez pas l'air de m'aimer du tout,--malgr votre premire
phrase.)

[GU] Je n'ai pas fait comme les Augustin, les Fnelon, les Bossuet, les
Chateaubriand,--les Lamartine, les Victor Hugo, qui n'ont pas compris
leur religion: j'cris pour que l'on comprenne.

Vous savez que j'en excepte toujours vous et moi.

[GU] _Je me trouve donc directement en opposition avec_ leur
avilissante doctrine et leur science honteuse; les jeunes auteurs ne
pourront rgnrer la littrature, la socit mme, qu'aprs avoir
adopt la nouvelle religion que j'ai manifeste. Qu'_ils_ en _sonde_ la
profondeur!

--Pardon encore une fois, mais peut-tre fallait-il ne pas donner tant
de profondeur  une religion qui doit tre comprise de tous.

[GU] J'ai encore bien des choses  dire,--mais j'attendrai votre
rponse pour savoir si elles sont au-dessus de votre porte.

[GU] Ainsi fulmina le dieu.--Je mis la foudre dans ma poche,--et je me
sentis touch d'un grand dsir de voir M. Cheneau. Voici l'avantage d'un
dieu--mercier,--c'est que la joie de voir Dieu face  face tait
autrefois rserve aux lus,--tandis qu'avec un dieu mercier on peut se
procurer cette flicit en allant acheter chez lui pour quatre sous de
n'importe quoi.

[GU] Je me transportai  l'adresse indique,--l'olympe du dieu Cheneau
est rue Croix-des-Petits-Champs, 15, au rez-de-chausse,--ce que je
trouve un peu bas pour un ciel.

Le ciel de M. Cheneau est peint en jaune; j'aime mieux le bleu. Je lus
sur la porte:

           CHENEAU ET P. JOUIN.
     _Fournitures pour tailleurs.
Doublures, fabrique de boutons, dpt de boutons anglais,
   mercerie, soierie en gros et en dtail._

Dieu l'ancien avait fait le ciel et la terre--il tait rserv au dieu
Cheneau de faire les boutons.

Mais qu'est-ce que P. Jouin?--N'est-il associ de M. Cheneau que pour
les boutons?--n'est-il que comercier,--ou est-il en mme temps
codieu?--Pourquoi M. Cheneau ne parle-t-il pas de M. P. Jouin?

J'entre dans le ciel;--de chaque ct de la porte est un comptoir de
noyer;--au fond est un escalier en forme de fourche, qui monte  droite
et  gauche.

Pas la moindre houri dans les comptoirs.--Je crie: A la boutique!--Il
arrive un chrubin crpu.

--Donnez-moi un cheveau de fil.

--Voil.

--M. Cheneau est-il ici?

--Non, monsieur, il est sorti.

Le dieu va en ville.

Je me retire en pensant que si un dieu mercier a quelques avantages, il
regagne l'infriorit sous d'autres points.--Dieu l'ancien est partout 
la fois,--tandis que le dieu Cheneau,--quand il est sorti, n'est pas 
son comptoir.--Les affaires du dieu doivent nuire  celles du
mercier.--Ainsi ne soit-il pas.

[GU] Comme j'allais voir Janin, l'autre jour,--je m'arrtai surpris au
coin de la rue de Tournon.--J'tais au milieu de la rue:--deux ou trois
cochers me crirent: Gare!--J'allai m'adosser  une boutique pour voir
si mes yeux ne m'avaient pas tromp.

Vous savez cette vieille enseigne, autrefois clbre, de M. Pigeon?
Elle reprsente un garde national en costume bourgeois, par-dessus
lequel il a endoss la giberne et le sabre avec leurs larges courroies
blanches en croix: c'est une caricature assez bien faite.

Ce qui causait ma surprise,--c'tait de voir que le marchand de
nouveauts avait dcor, de son autorit prive, son enseigne de la
croix de Juillet et de la croix d'honneur.

Je ne suis pas partisan effrn de la garde nationale;--trente-huit
volumes des _Gupes_ en feraient foi au besoin;--mais si j'tais prfet
de police ou ministre donnant des ordres au prfet de police,--et ayant
besoin de la garde nationale, je ne voudrais pas avoir sign une
autorisation--pour qu'on mt ainsi au-devant d'une maison une caricature
permanente contre la garde nationale.

Mais ceci n'est qu'une considration secondaire.

Certes, c'est une belle et puissante chose--que d'avoir persuad aux
hommes que les plus grands dvouements, le risque perptuel de la vie,
la perte d'un bras ou d'une jambe, taient plus que rcompenss par
quelques centimtres de ruban d'une certaine couleur.

Et un gouvernement qui possde une pareille monnaie est assez bte pour
l'avilir!--d'abord en la prodiguant sottement et en en payant des
services honteux,--mais encore en la laissant insulter par qui le veut.

Certes, si j'crivais aujourd'hui que le gouvernement rogne les pices
de cent sous ou mle un tiers d'alliage aux pices de vingt francs,--le
procureur du roi exigerait une rectification ou mieux encore me ferait
un procs.--Quoi! me dirait-il, vous dprciez la monnaie, vous
cherchez  tuer la confiance,  dtruire la scurit des
transactions!--mais vous faites l une mauvaise action, monsieur,--une
action dangereuse.

Et on permet  une marchande de foulards de coton de tourner en
ridicule cette noble et belle monnaie avec laquelle on paye les braves
sans les dshonorer!

C'est une lchet et une sottise.

[GU] Il est une chose honteuse, infme, qui n'est assez fltrie ni par
les tribunaux ni par l'opinion.

Je veux parler d'une sorte de vol lche et ignoble--que les filous
appellent _chantage_, et que l'on retrouve aujourd'hui, sans
interruption, depuis les carrefours les plus mal fams jusque dans les
administrations, dans les ministres,--dans les lieux les plus levs et
les plus respects.

PREMIER EXEMPLE.--Une petite fille de quatorze ans s'introduit chez un
homme, sous prtexte de lui vendre des cure-dents;--un quart d'heure
aprs, le pre et la mre,--ou un oncle,--ou un frre an,--arrivent en
fureur,--menacent, crient, pleurent: la fille tait, jusqu'ici,
vertueuse;--elle n'a pas seize ans;--on va faire un procs
criminel;--l'honneur de la malheureuse enfant est perdu;--toute une
famille dsole ne pourra se calmer que par cent cus; on marchande la
consolation de la famille,--on s'arrange  soixante francs: le tour est
fait,--et la jeune innocente--va continuer ses exercices dans un autre
quartier.

[GU] DEUXIME EXEMPLE.--Un cocher de fiacre a conduit une femme bien
mise dans un quartier loign;--elle tait ple, trouble;--elle est
reste plusieurs heures, s'est fait descendre au coin d'une rue et a
pay le cocher gnreusement--sans compter.

Le cocher la suit, voit o elle demeure,--apprend son nom du
portier,--et le lendemain vient demander  lui parler;--il s'adresse 
une femme de chambre;--la femme de chambre avertit sa matresse qu'une
sorte d'ouvrier vtu d'un carrick veut lui parler.

--Demandez ce qu'il veut.

--Il ne veut rpondre qu' madame.

--Alors je ne le reois pas,--renvoyez-le.

--C'est le cocher qui a conduit madame hier.

--Ah! mon Dieu!

Elle plit,--s'appuie sur un meuble.

--Faites-le entrer,--bien vite,--que personne ne le voie!

La femme de chambre, tonne, obit.

--Madame, dit le cocher, je suis bien fch qu'on ait drang madame,
j'aurais aussi bien parl  monsieur,

--Grand Dieu!--ne vous en avisez pas;--que me voulez-vous?

--C'est qu'hier madame s'est trompe d'un quart d'heure;--nous sommes
rests trois heures _l-bas_,--et...

--Vite, combien est-ce?

--C'est  la gnrosit de madame.

--Tenez, voil cent sous; allez-vous-en bien vite!

--J'ai eu bien froid  attendre madame; je suis sr que M... aurait t
plus gnreux.

--Voil vingt francs.

Le cocher s'en va:--mais de temps en temps--il vient mystrieusement
trouver la femme de chambre--et demande si madame n'a rien  lui
ordonner.--La malheureuse femme,-- demi morte de frayeur,--lui fait
chaque fois remettre un louis.

Une fois--elle a voulu refuser cet impt;--le cocher a alors demand si
M... y tait.--Elle a envoy le louis  l'instant mme.

[GU] TROISIME EXEMPLE.--Un acteur va dbuter,--un journal lui est
apport avec la carte du directeur.--S'il ne va pas trouver le directeur
pour _s'arranger avec lui_,--on l'REINTE,--on l'insulte, on le bafoue
dans le journal--jusqu' ce qu'il se soumette,--et alors on
constate--que l'artiste, _docile aux conseils de la_ CRITIQUE,--_a fait
de notables progrs, qu'il est juste d'encourager ses efforts_, etc.--Le
prix d'un abonnement-- quatre ou cinq billets de mille
francs,--suivant la sensibilit de l'acteur et de ses appointements.

COROLLAIRE.--Quelquefois un journaliste _aime_ une actrice:--il la
maltraite jusqu' ce qu'il ait obtenu du _retour_.

D'autres fois--il s'agit d'obtenir ses _entres_  un
thtre:--directeur, auteurs, acteurs,--tout est insult sans piti
jusqu' ce que la direction se soit excute.

D'autres fois,--aprs les _entres_, on exige des subventions annuelles.

[GU] QUATRIME EXEMPLE.--Un homme politique ou autre veut une place pour
lui ou pour un de ses amis;--on attaque dans deux ou trois journaux,--et
le ministre duquel elle dpend,--et le roi,--_la France marche  sa
perte,--les ministres nous dshonorent_, jusqu' obtention de la
place--ou du bureau de tabac demand.

[GU] CINQUIME EXEMPLE.--Une trentaine d'hommes occupent depuis douze
ans les ministres,--il ne peut y en avoir que huit aux affaires  la
fois.--Les vingt-deux autres les attaquent, les insultent, les
calomnient--jusqu' ce qu'ils les aient renverss;--huit des vingt-deux
prennent leur place, les huit renverss se joignent alors aux quatorze
qui ont fait la guerre  leurs dpens,--et on attaque, insulte et
calomnie les huit nouveaux arrivs.

[GU] SIXIME EXEMPLE.--Il y a des gens qui ont pour profession--de
savoir une anecdote ridicule,--une fantaisie vicieuse, une liaison
cache--d'un ministre ou d'un homme en place;--cette profession les fait
vivre dans le luxe et les plaisirs, attendu que l'homme en place leur
fait confier une _mission scientifique_ ou accorder une pension pour
_services rendus  l'tat_, etc., etc., etc., etc.

[GU] Il serait facile de multiplier  l'infini des exemples de ce genre.

Seulement, je ne sais pourquoi les auteurs de ces faits ignominieux ne
sont pas punis d'un juste et gal mpris--dans quelque classe qu'ils se
trouvent,--quelque but qu'ils veuillent atteindre.

Au bas de l'chelle, la justice intervient;  mesure que l'objet de ce
honteux trafic prend de l'importance, les oprateurs sont salus, reus
dans le monde, recherchs, courtiss et envis.

[GU] DICTIONNAIRE FRANAIS-FRANAIS.--BOUCHER, _boucherie_.--Sorte de
morgue o sont tals publiquement des cadavres sur des linges tachs de
sang.--C'est l que chacun va choisir le morceau de cadavre qu'il aime
le mieux pour s'en repatre le soir avec sa famille et ses amis.

[GU] BOUCON, voyez ARSENIC.

[GU] BREVET.--Un brevet est un morceau de papier ou de parchemin que
tout le monde _obtient_ moyennant une somme de sept cent cinquante ou de
quinze cents francs.

Il n'y a pas de pilules inconvenantes, de ptes obscnes, de mcanique
ridicule,--qui ne commence par se munir d'un brevet;--aprs quoi on met
dans les journaux: A obtenu un _brevet_ du roi.

Ce qui a tout  fait l'air d'une approbation spciale de Sa Majest.--Le
public achte, et se trouve vol ou empoisonn.

Il serait de la dignit du gouvernement de ne pas laisser ainsi le roi
complice des marchands d'orvitan de son royaume,--et d'expliquer d'une
manire formelle ce que c'est qu'un brevet;--mais il s'agit bien de
dignit aujourd'hui!

Si le public savait ce que c'est qu'un brevet, il ne s'y laisserait plus
prendre.--Si le public ne se laissait plus prendre  ce gluau, les
charlatans ne le tendraient plus.--Consquemment, cela ferait un certain
nombre de pices de sept cent cinquante francs et de quinze cents francs
qui cesseraient de tomber dans les coffres de l'tat[N].

[GU] BROUILLARD.--Interrompt toujours les dpches tlgraphiques dont
le gouvernement ne veut faire connatre que la moiti.

[GU] BOUILLON.--Les savants sont des gens qui, sur la route des choses
inconnues, s'embourbent un peu plus loin que les autres,--mais restent
embourbs, parce qu'ils ne veulent pas avouer qu'ils le sont,--et se
gardent bien de crier au secours.

Il y a vingt-cinq ans, M. Darcet imagina de faire du bouillon avec de la
glatine,--c'est--dire en soumettant les os dpouills de viande 
l'action de la vapeur.

Le bouillon ainsi produit tait fade,--donnait des nauses, etc.; mais
l'Acadmie--reprsente par une commission--le trouva et le dclara
excellent. En consquence,--on en donna, sans rclamation, pendant
_quinze ans_ aux malades des hpitaux.

Au bout de _quinze ans_,--on crut s'apercevoir de quelque chose.--On fit
de nouvelles expriences sur la glatine,--et on dcouvrit cette fois
que la glatine et le bouillon qui en est fait sont d'une mauvaise odeur
et d'un mauvais got, ne contiennent _aucun principe alimentaire_, mais
chargent et fatiguent l'estomac, qui ne peut les digrer.--Un lve des
hpitaux se soumit  la glatine pour toute nourriture, il ne put
continuer ce rgime que quatre jours et resta avec une _gastralgie
intense_.

M. Gannal a essay d'en nourrir lui et sa famille. Au bout de quelques
jours, ils taient tous malades et mourant de faim.

Eh bien! il y a dix ans de cela, et on n'a pas encore dfendu l'emploi
de la glatine dans les hpitaux.--Les malheureux malades--reoivent
encore comme bouillon--un liquide mauvais au got, malsain et sans
aucuns principes nutritifs.

Parce que M. Darcet ne veut pas s'tre tromp.

Parce que l'Acadmie des sciences ne veut pas avouer qu'elle s'est
laiss tromper.

Parce que les divers ministres qui se succdent ont bien d'autres choses
 faire.

[GU] BRUNE.--C'est le nom qu'une femme blonde donne  la matresse
prsume de son mari.--Il est all voir sa _brune_.

Une femme brune, au contraire, dit--en pareille circonstance: Il est
all voir sa _blonde_.

Toutes les femmes savent, par un merveilleux instinct,--que l'infidlit
n'est pas pour une femme plus jolie, mieux faite ou plus spirituelle,
mais simplement pour une _autre_ femme.

Ceci devrait mettre leur amour-propre  son aise: on peut tre blesse
de se voir prfrer une femme--pour l'esprit ou pour la figure,--mais il
est en ce cas une supriorit incontestable dont on ne peut se
fcher--et  laquelle on ne peut prtendre,--c'est celle d'tre une
_autre_ femme.




Janvier 1843.

[GU] JANVIER.--On sme sur couche et sous chssis les radis, la laitue
et le cresson.--On continue  rcolter le produit des tendresses, des
soins, des bassesses sems dans la seconde quinzaine de
dcembre.--Arrive de beaucoup d'oies et de trs-peu de
cygnes.--Ouverture de la session des Chambres.--Les avocats enrichiront
le _franais_ de plusieurs barbarismes et appauvriront les _Franais_ de
plusieurs millions.--On taille les pommiers et les poiriers.--Le
_Journal des Dbats_ renouvellera l'avis qu'il a donn, il y a quelques
annes, aux pauvres, au milieu de la saison rigoureuse: il leur
conseillera de mettre leurs conomies  la caisse d'pargne.--M. Armand
Bertin sera incommod  la suite d'un dner.--Vers la seconde moiti du
mois, on voit cesser assez brusquement certaines tendresses, certains
soins, qui avaient signal la fin du mois de dcembre.

[GU] On remarquera avec amertume que les diablotins et les papillotes
continuent  marcher dans une voie de progrs.

Autrefois les devises des bonbons taient de la plus charmante
navet:--c'taient d'innocents madrigaux adresss  la _beaut_,--des
nigmes et des logogriphes proposs  tout le monde.--J'en ai gard
quelques-uns qui ne datent pas de plus de quinze ans:

      Iris, voyez combien vos charmes
      Me cotent chaque jour de larmes!

            AUTRE.

      Voyez,  mon motion,
      Quelle est l'ardeur de ma passion.

            AUTRE.

      Chlo, partagez mon ardeur,
      Ou je vais mourir de douleur.

            AUTRE.

    J'ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu'un oiseau,
    Otez mon coeur, je suis votre premier berceau. (_Serin sein._)

[GU] Tout cela n'tait pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus
l'esprit que les bonbons ne chargeaient l'estomac.--Cette posie mme
excitait gnralement un lger sourire.--Aujourd'hui les diablotins ont
entrepris de former le coeur et l'esprit:--les papillotes ont leur
mission sociale.--Je vous signale surtout les pastilles de chocolat
recouvertes de petites graines blanches et enfermes deux  deux dans
des papiers blancs;--leur tendance est tout  fait dplorable,--elles
paraissent avoir pour but de dgoter les enfants et les femmes de
l'existence.

Si les diablotins donnent  leurs lecteurs quelques pices de Pascal et
de Larochefoucauld qui montrent la fausset et le vide des choses
humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre
de celles-ci:

    La beaut, le pouvoir, les honneurs, la richesse.
    Ne peuvent viter l'invitable sort;
    La poussire confond le crime et la sagesse,
    Et le mme sentier nous conduit  la mort.
              BERTHELEMOT.

      On ne peut viter son sort:
    Chaque anne est un coup dont nous frappe la mort.
        LE FIDLE BERGER.

    Les roses de ton front seront bientt fanes,
    Belle fille,  mourir en naissant condamne.
         DUPONT-JOURNER, _rue Saint-Martin_.

Le gouvernement ne parat en aucune manire s'inquiter de cette marche
inquitante;--je suppose donc qu'il exerce une censure cache et
scrupuleuse sur les devises de bonbons, et qu'il y a quelque homme de
lettres attach spcialement  la surveillance des carts politiques que
pourraient se permettre les diablotins.

Autrement, je ne comprends pas comment ils n'arriveraient pas
trs-prochainement  traiter les plus graves questions politiques.--Les
pralines donneraient dans l'opposition;--le chocolat abandonnerait ses
lugubres mditations et ferait des thories humanitaires contre la
proprit;--le roi Louis-Philippe, malgr son inviolabilit, serait
personnellement attaqu par les pistaches.

[GU] Je pense que les potes qui faisaient autrefois, l'hiver, les
devises innocentes des papillotes taient les mmes qui, l't,
composaient la posie qui s'enroule autour des mirlitons;--je n'ai pas
eu occasion de suivre les rvolutions de cette dernire posie--comme
j'ai observ les phases de celle des bonbons,--mais tout me porte 
croire qu'elles marchent d'un pas gal dans la voie du srieux et du
lamentable!

[GU] Je suppose que le gouvernement tend sur les mirlitons sa
sollicitude  l'gard des papillotes.

[GU] Je suis persuad qu'une des causes qui ont pouss les confiseurs 
faire des bonbons aussi mlancoliques est une honteuse parcimonie, pour
viter de payer les droits d'auteur aux potes qui jusqu'ici leur
avaient prt leur concours.

Que deviendront ces malheureux potes?

[GU] Monsieur ***,--ex-parvenu assez insolent,--enrichi par des
spculations hasardes,--a fini par se ruiner,--par suite d'un bilan
dont le passif a t fidlement dclar, mais l'actif scrupuleusement
gard dans sa poche; il offrira--rien pour cent  ses cranciers;--il
sera un peu inquit  ce sujet:--oblig de se cacher pendant le
jour,--il vivra somptueusement la nuit.--Nous le prvenons que, pendant
le mois de janvier, le soleil se couchera lgalement  quatre heures
trente-trois minutes et se lvera  sept heures cinquante minutes.

[GU] FVRIER.--Vers la moiti de ce mois, S. M. Louis-Philippe--vendra,
comme l'anne prcdente (20 fvrier 1842),--les premiers haricots verts
de l'anne.--Fureur de M. de Rothschild, qui n'en pourra livrer au
commerce que plusieurs jours aprs le roi des Franais.--CARNAVAL, _bals
de l'Opra_; attendu que dix thtres et tablissements publics seront
pleins chaque soir de masques, qui s'y encaqueront par milliers, et que
lesdits masques dormiront le jour, les journaux de l'opposition feront
remarquer qu'on ne voit pas un seul masque sur les boulevards, _signe
vident de la misre, des souffrances et de la tristesse du peuple_.--On
ne rira pas assez des grandes phrases que ces braves journaux feront sur
ce thme.--Plusieurs lgislateurs seront mis au violon pour danses un
peu trop risques.--Quelques femmes libres galement cesseront
momentanment de l'tre pour l'avoir t trop dans leurs
attitudes.--Quelques vieilles femmes abuseront du masque pour sduire et
mener  mal des jeunes gens sans exprience.

[GU] Plusieurs auront des aventures du genre que voici:

UN DOMINO. Je te connais, tu t'appelles Charles.

UN AUTRE. Je te reconnais, tu es employ au ministre des finances.

UN AUTRE. Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.

Et le jeune homme est le plus heureux des mortels; il se dit: Comme on
m'intrigue donc! comme je suis donc connu! comme on s'occupe donc de
moi!

[GU] Un domino lui prend brusquement le bras et marche avec lui sans
parler.

--Eh bien! dit le jeune homme s'arrtant enfin dans un coin, est-ce l
tout? n'as-tu rien  me dire?

--Absolument rien, rpond le domino.

Et le jeune homme lve les yeux au plafond et se ronge un ongle, ce qui
lui donne pour les passants l'air de dire: O diable a-t-elle appris
tout cela? je suis le plus intrigu des hommes.

--Je ne te connais pas, ajoute le domino, je ne t'ai jamais vu.

Et le jeune homme frappe du pied avec l'air dpit d'un homme auquel on
raconterait ses aventures les plus secrtes;*--un de ses amis, voyant
ses gestes, dit: Il parat qu'on en dit de dures  Charles.

--Je t'ai pris le bras, continue le domino, parce que tu passais prs de
moi, et que c'tait le seul moyen de me dbarrasser d'un de mes amis qui
s'tait cramponn  moi et ne voulait pas me quitter,--je le remercie et
je te laisse.

Le jeune homme reste seul, garde quelque temps l'air d'un homme
trs-proccup des rvlations qu'on vient de lui faire.

L'ami qui l'avait observ l'aborde et lui dit:

--Eh bien, tu parais intrigu?

--Ne m'en parle pas! une femme charmante! un lutin pour l'esprit et la
malice!--oh! elle ne m'a pas mnag;--elle sait de moi des choses... et
je ne puis savoir qui elle est;--je lui ai fait les questions les plus
insidieuses, elle s'en est tire avec un sang-froid, un tact, une
prsence d'esprit admirables!--Oh! je la connatrai.

--Heureux coquin! dit l'ami.

[GU] MARS.--Le 21, commence le printemps des astronomes, des almanachs
et des potes.

Le 21, gele.--Le 22, gele.--Le 23, neige.--Le 24, pluie.--Le 25,
bise.--Le 26, gele.--Le 27, pluie.--Le 28, pluie.--Le 29, neige.--Le
30, gele.--Le 31, froid.

[GU] L'homme tourne dans un cercle bizarre de dsirs et de crainte;--le
printemps, que nous attendons avec tant d'impatience, nous rapproche de
l'hiver prochain, que nous redoutons.

[GU] AVRIL.--Semer les betteraves et les haricots,--et prendre garde aux
poissons d'avril.

Un ministre renvers fera  la tribune un grand discours sur la misre
du peuple; s'il veut rentrer aux affaires, s'il veut reprendre le
_fardeau_ du pouvoir, c'est uniquement dans l'intrt du pays, etc.

Il y aura des proclamations,--des professions de foi--et une foule
d'autres choses de circonstance:--les philosophes, les philanthropes,
les savants,--tout le monde se moquera de vous et cherchera  vous
attraper.

[GU] MAI.--Tout fleurit:--les fraisiers au pied de la haie d'pines
blanches;--les papillons fleurissent dans l'air,--et cherchent, fleurs
vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu'ils visitent en
voltigeant.

Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la
terre offre  toutes les cratures, chacun la plante qui lui est
destine.

[GU] L'air,--silencieux pendant l'hiver,--se remplit de chants d'oiseaux
et de bourdonnements d'abeilles.

Partout--sur l'herbe, dans les arbres, dans l'air, dans l'eau,--sous la
mousse, dans la corolle clatante des fleurs,--tout est plein de
nouvelles amours,--tout aime,--comme tout fleurit.

[GU] Mais rien ne bourgeonne,--rien ne fleurit comme le nez de M.
d'Haubersaert.

[GU] C'est au commencement de ce mois que paraissent les
hannetons,--c'est une nouvelle indiffrente pour un sicle o il n'y a
plus d'enfants;--on fume aujourd'hui  l'ge o autrefois on chantait la
fameuse romance:

    Hanneton, vole, vole, vole, etc.

[GU] Vers le 25, floraison des fves de marais!

C'est un prjug populaire--que le moment de la floraison des
fves--agit singulirement sur le cerveau des gens;--on dit mme souvent
d'un homme qui fait quelque grande sottise: Il a pass un champ de
fves en fleurs.

Il existe  ce sujet un proverbe latin consign dans un assez mauvais
vers.

    Cum faba florescit, stultorum copia erescit.

La floraison des fves exercera cette anne--une fcheuse et remarquable
influence.

M. Lherbette, dput,--montera encore une fois  la tribune pour
dfendre les femmes de lettres--contre la tyrannie des poux--qui
mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du
pot-au-feu--et de deux ou trois petits devoirs gnants et suranns.

M. Chapuys de Montlaville reprochera amrement au roi sa mauvaise
habitude de mettre des cravates blanches qui cotent normment cher de
blanchissage,--tandis que Sa Majest elle-mme a brevet, moyennant huit
cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de dure).

[GU] Un ministre qui ne le sera plus alors--s'inspirera, pour ressaisir
le pouvoir, d'une grie--que l'on croit tre la mme qui autrefois
donna de si bons conseils  Numa Pompilius,--l'an 714 avant
Jsus-Christ.

[GU] La rue Laffitte, parquete depuis un an,--sera cire et frotte.

[GU] Les Anglais imagineront de vendre des coups de bton.--S'apercevant
au bout de quelque temps que cet article d'exportation est en
souffrance, ils feront la guerre  une petite puissance du
Nord.--L'Europe entire regardera sans rien dire.--La petite puissance,
aprs avoir perdu quelques milliers d'hommes,--viendra  composition et
fera un trait par lequel elle s'engagera  acheter tous les ans pour
sept ou huit millions de coups de bton.

[GU] M. de Balzac continuera  pousser les fleurs dans la voie de la
rvolte ouverte contre la nature.--Il natra dans un de ses livres--une
violette de haute futaie.

Une foule de nouveaux auteurs paratront  l'horizon littraire.
Autrefois les gens qui avaient chou dans leurs projets,--qui
pleuraient les objets d'une grande affection,--qui avaient quelque faute
 expier, _entraient en religion_;--ces gens-l, aujourd'hui, _entrent
en feuilleton_.--A cette poque de la floraison des fves, des beauts
fanes, des administrateurs destitus, des femmes du monde qui auront
trop voyag avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs
vers les revues de journaux.

[GU] Au mois de mai,--on sme des choux de Bruxelles;--retour des
bcasses, floraison du serpolet.--Le petit Martin perd sa faveur, fonde
sur ce qu'il a un pouce de moins que M. Thiers,--par l'imprudence qu'il
a de regagner ce pouce au moyen de bottes  talons.--Vers le 25, on sme
le chanvre; il lve si bien, qu'en songeant aux belles cordes qu'on en
fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu'on ne
pende plus.--On met des dahlias en place. Premiers melons.

[GU] JUIN.--Il faut claircir l'oignon et repiquer les poireaux.--Un
assassin empoisonne toute une famille;--mais, comme il est tabli aux
dbats que c'est chez lui une mauvaise habitude, puisqu'il est constant
que c'est la troisime fois qu'il se livre  de pareils carts,--le
jury, reconnaissant la force irrsistible des habitudes,--admet des
circonstances attnuantes, et l'accus en est quitte pour quinze jours
de prison;--tous les jurs signent un recours en grce.--Une rvolution
avorte et s'appelle meute criminelle,--attendu que ce sont les
vainqueurs qui sont parrains.--On plante des pois qui doivent produire
en septembre; on repique les ciboules pour l'hiver.--M. Jars, dput,
adresse  la tribune ses madrigaux  une actrice maigre.--Quelques
fonctionnaires indpendants mritent d'tre pendus.--Plusieurs villes
par lesquelles passent les chemins de fer--voient les voyageurs leur
tomber tout rtis;--en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais
on arrive cuit;--sur d'autres, on arrive en bon tat, mais on va un peu
moins vite qu'en fiacre  l'heure.--M. Jay fait dans le
_Constitutionnel_ un article pour lequel, ainsi qu'il l'a dit dans ce
carr de papier, il trempe sa plume dans son coeur.--Arroser
abondamment et seulement le soir;--faucher les gazons et greffer les
rosiers; on tond les moutons; on tablira sur le lait un impt dont on
parle depuis longtemps.

[GU] M. Lesourd, directeur de l'octroi de Paris,--tomb en
disgrce,--dbutera  l'Opra.--On connat dans le monde la magnifique
voix de cet administrateur.

[GU] JUILLET.--On sme les carottes pour l'hiver.

--Anniversaire de la prise de la Bastille--et conscration des quatorze
petites bastilles qui entourent Paris.

--On sme des radis, des oignons blancs et plusieurs espces de choux.

--Une meute russit et s'appelle glorieuse rvolution.--Vers le 15, on
marcotte les oeillets.--On sait que Napolon avait brav les
oeillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins
cependant que des violettes.--Une fleur se fera une mauvaise affaire
avec la police.--Saison des bains et des eaux;--plus d'un dandy sans
argent ira passer l't  Saint-Denis pour raconter l'hiver suivant
qu'il a perdu un _argent fou_  _Baden-Baden_.--Les femmes nagent, les
hommes ne nagent plus.--Une des causes de cette bizarrerie est que les
filles portent leurs cheveux natts ou lisss en bandeau, et que les
hommes se font friser;--les jeunes garons fument et lisent les
journaux,--tandis que les jeunes filles font de la gymnastique.--Avant
trente ans, les hommes seront devenus  leur tour le _sexe faible et
timide_.

[GU] AOUT.--Rcolte des cornichons,--troisime labour de la
vigne.--Moisson des crales: quelles que soient la qualit et la
quantit des bls cette anne, les journaux ministriels diront que
jamais on n'a vu une aussi belle rcolte, et qu'il en faut rendre grce
au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre;--et
les journaux de l'opposition, que les pis sont vides, que la moisson
est misrable, et que c'est la faute du gouvernement tyrannique sous
lequel nous avons le malheur de vivre.

--Jours caniculaires.--La police continuera  jeter des boulettes pour
les chiens attaqus de la rage, dont le signe caractristique est que
l'animal atteint ne mange pas.--Des citoyens, voyant la patrie en
danger, se runiront chez Vfour et feront un excellent dner;--les
journaux de leur parti clbreront avec enthousiasme le courage et le
gnreux dvouement dont ils auront fait preuve dans cette
occasion.--Ceux du parti oppos traiteront la chose de gueuleton, mais
feront  leur tour une ripaille semblable,  propos de laquelle ils
feront  leur tour clater leur courage et leur gnreux dvouement.

[GU] SEPTEMBRE.--Des phnomnes sans nombre viennent tonner la France:
de tous cts il nat des veaux  deux ttes--et des enfants
prodigieux.--On creuse les fondations d'une maison et l'on trouve un
trsor.--On rencontre une fille sauvage dans la fort de
Montmorency;--d'innombrables centenaires sont cits dans tous les
dpartements.--Il tombe dans plusieurs localits des grlons gros comme
des melons.--Un sansonnet,--commensal d'un savetier des faubourgs,
rcite aux passants la Charte constitutionnelle.--Plusieurs cochers de
place rapportent des bourses oublies dans leurs voitures.--Si un
mendiant meurt,--on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachs
dans une vieille chaussette.--Un chasseur tue un cygne,--il porte au cou
un collier en argent,--sur lequel sont crites plusieurs choses qui
prouvent qu'il a appartenu  Charles XII, roi de Sude.--Si une femme
accouche,--ce ne peut tre de moins que de douze enfants,--tous bien
portants et parfaitement conforms.

En un mot,--de toutes parts, on n'entend parler que de miracles et de
prodiges;--tout cela parce que, la session des Chambres tant
termine,--les journaux ne savent comment remplir les deux colonnes
qu'ils avaient l'habitude de consacrer au compte rendu des dbats
lgislatifs.

[GU] OCTOBRE.--Ouverture de la chasse.--Vu le prix des ports d'armes, la
division des proprits et la destruction des forts,--il sera mang des
msanges et des pinsons qui reviendront  l'heureux chasseur qui en aura
_charg_ son carnier  trois francs la pice.--Les feuilles de la vigne
deviennent pourpres,--celles des poiriers oranges,--celles des ormes
jaunes.--Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de
bois.--M. Gannal embaumera plusieurs mdecins.--La rcolte de vins de M.
Duchtel sera de mdiocre qualit.--Vers le 15, chute des
feuilles;--plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de
cette poque fatale.--Le 28 octobre,--selon un vieux proverbe,--on ne
trouve plus une seule mouche vivante:

      A la Saint-Simon (28 octobre),
    Une mouche vaut un mouton.

Nous demandons la permission d'excepter les _Gupes_ de cette
condamnation.

[GU] NOVEMBRE.--Rcolte des nfles et des pommes d'api;--plantation des
arbres fruitiers;--la rgie des tabacs imaginera de vendre dix sous
(cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de
betteraves;--elle sollicitera du gouvernement l'autorisation pour les
collgiens de fumer en classe;--cette extension augmentera
considrablement ses recettes, qui se sont leves l'anne dernire 
quatre-vingts millions.--On rira beaucoup d'un mot de M. de Rambuteau;
voici ce mot, que le prfet de la Seine prononcera du 17 au 20
novembre:--quelqu'un lui demandera quel est l'inventeur de la rgie.
C'est _Tabaca_, rpondra M. de Rambuteau.

--Comment? que voulez-vous dire?

--Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux: TABACA FUT MRE DE LA RGIE?

C'est ainsi que M. de Rambuteau crit et prononce ce qu'on lit en effet
sur les vitres des bureaux de tabac: _Tabac  fumer de la rgie_.

Le 25 novembre, la Sainte-Catherine, fte des filles,--comme le dit une
vieille chanson:

    Aucun jardin n'est rest vert;
    L'amour et l'hymen, _malins drilles_.
    Exprs, pour punir les filles,
    Ont mis leur fte l'hiver.

[GU] Quand on voit une de ces belles jeunes filles au visage calme, au
maintien modeste, aux cheveux lisss sur le front, aux regards doux et
incertains,--l'imagination ne la spare gure de son vtement, il semble
qu'elle ait des pieds de satin,--et que ce nuage bleu que forment autour
d'elle les plis de la gaze qui descendent jusqu' terre--soit son corps.

Mais qu'il est difficile de ne pas rompre ce charme mystrieux,--cet
amour sans dsir,--cet amour religieux et potique!

Il suffit d'une mre qui vienne dire: Ma fille est un peu malade,--elle
a mont  cheval, elle a les _cuisses_ rompues. Ou: Ne cours pas, on
verrait tes _jambes_. Ou: Je lui ai achet des _chemises_ de
batiste--ou des _jarretires_. Et combien peu de mres savent se priver
de pareilles mentions!

[GU] DCEMBRE.--Il semble que l'ge d'or va renatre:--les femmes aiment
leurs maris, les enfants entourent leurs parents de respect, les
domestiques sont empresss et laborieux, les portiers sont polis.--C'est
surtout  prendre du 15 de ce mois que ces changements se font
apercevoir d'une manire sensible;--toutes sortes de beaux sentiments
sont tirs du coeur comme les fourrures des cartons;--les uns comme
les autres secous, brosss et remis  neuf.--En ce mois finira une
anne qui aura eu, comme celles qui la suivront et celles qui l'ont
prcde, cinquante-deux dimanches, et aura t remplie des mmes
passions, des mmes sottises, des mmes craintes, des mmes dsirs;--la
forme seule change un peu,--le fond reste toujours le mme,--malgr les
opinions contradictoires et de ceux qui se flicitent du progrs--et de
ceux qui se plaignent que le monde dgnre.

[GU] FOIRES ET MARCHS.--Plusieurs rlections auront lieu  la Chambre
des dputs. Les journaux avertiront de l'poque des foires et marchs
qui seront tenus  cet effet dans divers dpartements;--les voix y
seront payes  leur valeur.--MM. les maires garantissent aide et
protection aux marchands.--Une danseuse verte sera rengage au thtre
de l'Opra.--Un publiciste, ardent ennemi du pouvoir, sera nomm
sous-prfet dans une ville du Nord.--Une jeune cantatrice enlvera  une
rivale qui a plus de talent qu'elle,--mais qui a du talent depuis
longtemps, un rle crit pour ladite rivale dans un opra-comique de M.
Auber.--Plusieurs bureaux de tabac seront accords  plusieurs femmes
quelconques, sur la recommandation des honorables MM.
***,--***,--***, etc.--Madame Leboeuf, femme du dput de ce nom,
sera invite aux bals de la cour.--Un jeune peintre sans talent,--neveu
d'un dput de l'opposition, recevra du ministre de l'intrieur des
travaux extrmement importants.--Il sera accord une nouvelle direction
de thtre.--Le _Journal des Dbats_ protgera le gouvernement
_actuel_.--Mademoiselle de ***, qui est si belle,--pousera M.
***, qui est si laid.--Des places seront donnes en foule  toute
sorte de gens.--Des croix d'honneur seront distribues.

[GU] ANECDOTES.--Un ancien administrateur poursuivait depuis quelques
mois M. Villemain de ses demandes et de ses rclamations.--Il y a
quelques jours, le ministre reoit une dernire lettre dans laquelle
l'ex-fonctionnaire annonce qu'il est dsespr,--qu'il est rduit  la
plus affreuse misre, etc., etc.

M. Villemain envoie sous enveloppe une rponse consistant en un billet
de cinq cents francs.

Le lendemain, il lui est remis une lettre ainsi conue:

Monsieur, je demandais justice,--mais je ne demandais pas l'aumne; ne
croyez pas acheter mon indpendance par vos bienfaits.--Je vous renvoie
votre billet de cinq cents francs, pour lequel, sans doute, vous vous
tes tromp d'adresse.--Votre serviteur, etc.

M. Villemain admire--et tourne le feuillet pour reprendre le billet de
cinq cents francs annonc.--Il ne le voit pas; il cherche  ses
pieds,--peut-tre l'a-t-il fait tomber en ouvrant prcipitamment la
lettre:--il n'est pas  ses pieds.--Il cherche dans ses
poches,--peut-tre l'y a-t-il mis par distraction:--il n'est pas dans
ses poches.

L'ex-fonctionnaire n'avait pas renvoy le billet. Il s'tait content de
l'envoi de la lettre superbe--qu'il avait montre  trente personnes.

[GU] Un jeune crivain, le baron T***, nous contait dernirement des
particularits curieuses sur les chemins de fer aux tats-Unis.--Je
regrette de ne me rappeler que les choses sans me rappeler la faon dont
il les disait.

Aux tats-Unis on ne s'amuse pas  niveler le terrain,-- aplanir des
ctes,  supprimer des montagnes;--on jette deux rails d'un endroit  un
autre,--sur les montes, sur les vallons, dans l'herbe,--puis on lance
les wagons sur ces rails et l'on va le plus vite possible;--les vaches
et les boeufs--paissent sur le chemin;--les wagons sont prcds d'une
sorte de proue qui les ramasse, qui les entrane et les jette plus ou
moins broys  droite et  gauche.

[GU] Tout cela donne lieu  une foule d'accidents; souvent un rail se
brise,--le bout bris--alors se redresse, et dernirement une de ces
lances de fer a perc un wagon et bless plusieurs voyageurs.

On remarquait,  ce sujet,  quel point les choses changent sous nos
yeux chaque jour,--mais tout progrs n'est pas une
amlioration;--pendant bien longtemps, il est vrai, les voyageurs ont
travers les chemins;--mais, quelque ami que l'on soit du
changement,--on ne saurait approuver cette tendance rvolutionnaire que
manifestent les chemins  traverser  leur tour les voyageurs.

Lorsqu'il s'agit,  l'Acadmie, de distribuer les derniers prix de
vertu,--un acadmicien, M. D***,--racontant  ses collgues--la belle
conduite d'une pauvre fille qui, sur son travail, avait, pendant
plusieurs annes, nourri une famille  laquelle elle n'tait allie que
par sa gnrosit,--dit par distraction: Et cette vertueuse
fille--trouvait moyen, sur son faible gain, de donner chaque jour 
cette misrable famille deux _kilomtres_ de pain.

Tout le monde se mit  rire de ce _lapsus lingu_--et  s'extasier sur
cette immense tartine.--Un des confrres de l'acadmicien prit la parole
et dit: Messieurs, loin de rire comme vous de la distraction qui a fait
dire  notre collgue kilomtres pour kilogrammes,--je le fliciterai de
cette protestation contre une langue barbare impose  l'Acadmie
franaise par la police de Paris.

[GU] Andr entre chez M***, qui peint dans son atelier.
Bonjour.--Bonjour.--Comment vas-tu?--Bien, et toi?--Trs-bien.--Tu n'en
as pas l'air.--Tu as raison,--a va mal.--Diable! est-ce que tu es
malade?--Non.

Andr prend une pipe, la bourre de tabac,--l'allume, la laisse
teindre,--la rallume, fredonne un air.--Pendant ce temps, M***
continue  travailler. Rien ne me russit,--dit Andr,--je n'ai pas de
travaux, je n'ai pas d'argent,--j'ai des dettes,--je voudrais tre
mort. M*** alors pose son pinceau sur son chevalet,--le regarde d'un
air surpris--et dit: Ah! tu voudrais tre mort!--eh bien! tu n'es pas
dgot.

[GU] L'enseigne du marchand de nouveauts du coin de la rue de Seine est
toujours dcore de l'ordre de la Lgion d'honneur.

[GU] Comme on parlait de M***,--quelqu'un demanda: A-t-il des
filles?--Non, rpondit M. Romieu,--et tant mieux pour elles.

[GU] Un journal qui a publi les portraits d'un grand nombre de
clbrits contemporaines, en mettant au-dessous quelques vers souvent
assez heureux,--nous a paru s'tre tromp en faisant imprimer ceux-ci
au-dessous du portrait de M. tienne Arago, vaudevilliste, et frre de
M. Franois Arago, l'astronome:

    Dans la famille on sait d'avance
    Comment le partage se fit:
    _Franois_ prit toute la science,
    _tienne_ garda tout l'esprit.

Ce qu'il y a de remarquable en ceci, c'est que le journal en question
suit une ligne politique dans laquelle l'admiration sans bornes pour M.
Franois Arago est de rigueur.

Or, si l'on s'en rapportait aux susdits vers, M. tienne ayant _gard
tout l'esprit_,--M. Franois n'en aurait aucun vestige;--il est vrai
que, ledit M. Franois ayant pris _toute_ la science, M. tienne
resterait avec la plus profonde ignorance de toutes choses;--je crois
que chacun de ces deux messieurs serait en droit de se plaindre;--mais
que dira M. Jacques, un troisime frre, qui fait des livres et des
vaudevilles?--que lui restera-t-il? Et n'y a-t-il pas aussi un quatrime
frre, M. Emmanuel, qui est avocat? quel est son lot?--et je ne sais
combien d'autres, car la famille des Arago est nombreuse comme celle
des Atrides,--et elle a fait autant de vaudevilles que celle des Atrides
a caus de tragdies.

[GU] J'aurai, quelque jour,  vous parler longuement d'un monsieur qui
sera quelqu'un de ces jours dput,--et qui n'est pour le moment que
membre du conseil municipal de Nmes--et chevalier de la Lgion
d'honneur, comme tout le monde.

Ce monsieur a t bonnetier,--comme M. Ganneron a t fabricant de
chandelles;--comme M. Ganneron, il a fait une belle fortune dans son
commerce.

On raconte qu' un voyage de quelques jours que fit  Nmes une des
princesses de la branche ane--l'ex-bonnetier trouva moyen d'tre, par
le conseil municipal, nomm chevalier d'honneur de la duchesse.--Il
tait au comble de la joie,--il prenait tous les prtextes pour parler 
voix basse  la princesse. Mais que dit-il donc ainsi? demanda
quelqu'un.--Vous le voyez, rpondit-on, il parle _bas_.

Jusqu'ici cela me serait parfaitement gal,--mais ce qui me l'est
moins,--c'est que ce monsieur, qui arrivera un jour  la Chambre--comme
dfenseur des intrts populaires--comme dvou  la classe
malheureuse,--loue sept francs par an  de pauvres diables le droit de
ramasser des escargots dans ses bois.

[GU] A une des dernires lections--l'affaire tait chaudement
dispute.--Le parti de l'opposition fit boire un lecteur outre mesure.

Le parti contraire s'aperut de la chose,--et, pensant, selon toutes
probabilits, que ce serait une voix gagne pour ses adversaires,--prit
sans faon l'lecteur avin, et le mit comme un paquet dans la diligence
de Paris qui passait.

Le lendemain--on vote--et tout s'explique:--l'lecteur envoy  Paris
devait voter pour le candidat conservateur.--Les amis du candidat de
l'opposition n'avaient pas voulu le griser pour qu'il vott avec
eux,--mais l'enivrer tout  fait pour qu'il ne vott pas,--n'ayant pu,
par aucun moyen, le dcider  passer sur leur bord.--Les conservateurs
avaient donc fait, dans l'intrt de leurs adversaires, ce que ceux-ci
n'avaient pas os faire pour eux-mmes.

[GU] Le procs de Besson est termin--il a t condamn  mort.

Nous avons dj donn notre opinion sur cette scandaleuse
affaire.--Besson, domestique de M. de Marcellange, est chass par lui
pour avoir menac de le tuer;--la femme et la belle-mre de M. de
Marcellange prennent Besson  leur service particulier.--M. de
Marcellange est assassin, la rumeur publique accuse Besson,--on le mt
en prison;--l, les dames de Chamblas lui envoient un lit,--et chaque
jour un plat de leur table;--un tmoin--plus qu'un tmoin
peut-tre,--Marie Boudon,--a t emmene en Suisse par les dames de
Chamblas et n'a pas reparu.

Des charges tellement fortes s'lvent, aux dbats, contre les dames de
Chamblas, que le procureur du roi en est atterr et se trouve presque
mal  l'audience.

Cependant je ne sais quelle gide protge ces femmes,--on arrte et on
condamne des tmoins pour faux tmoignage,--on ne surveille mme pas les
dames de Chamblas;--cependant Besson est condamn  mort, donc la plus
grande indulgence accuse les dames de Chamblas au moins de faux
tmoignage,--puisqu'elles ont jur qu'il n'avait pas quitt leur maison
le jour o il assassinait son matre  six lieues de l.

Les journaux de toutes parts avertissent le ministre public que les
dames de Chamblas sont en fuite,--le ministre public fait la sourde
oreille--le procs s'instruit de nouveau:--on ne trouve plus les dames
de Chamblas,--le ministre public n'ose pas lever la voix contre
elles,--l'avocat de la famille Marcellange, qui demande vengeance de la
mort du malheureux assassin,--n'ose risquer que des allusions;--enfin,
vaincu par la rumeur, par l'indignation publiques,--le procureur du
roi--finit par parler; mais sa pense est entoure de nuages.

Il parle des dames de Chamblas avec une respectueuse terreur:--Elles
sont en fuite, dit-il,--elles ont une punition terrible, seule punition
que le monde puisse leur infliger,--l'exil et les remords.

Vraiment, monsieur, croyez-vous que Besson, que vous venez de faire
condamner  mort; Arzac, qui est aux galres, ne s'arrangeraient pas
parfaitement de cette _terrible punition, l'exil et les
remords_?--Laissez seulement ouverte un instant la porte de leur prison,
et vous verrez avec quel empressement ils se condamneront eux-mmes aux
_remords et  l'exil,--cette terrible punition_.

En un mot, voici le rsultat de votre jugement:--je parle ici au
procureur du roi, aux juges et aux jurs.

Arzac est condamn aux travaux forcs--pour avoir port un faux
tmoignage en faveur de Besson.

Ce qui est prouv aux dbats,--prouv pour vous jusqu'
l'vidence,--puisque vous avez condamn Besson  la peine de
mort,--puisque pour vous Besson a assassin M. de Marcellange,--c'est
que les dames de Chamblas ont,--comme Arzac,--rendu un faux tmoignage
en faveur de Besson--et qu'elles ont rendu ce tmoignage pour sauver
l'assassin de leur gendre et de leur mari.

Je ne vous donne pas ici mon opinion,--je vous donne la vtre,--la vtre
approuve par un jugement terrible,--par une condamnation  mort.

Et si vous rapprochez de ce fait les autres circonstances des
dbats,--ne vous nat-il pas d'autres penses dans l'esprit?--D'o vient
donc que ces penses que tout le monde a, personne,--ni au tribunal ni
dans la presse, n'a os les formuler tout haut?--Quelle puissance
invisible protge donc ces deux femmes?--quel danger mystrieux court
donc l'imprudent qui parlerait hautement? quel prestige vous frappe
donc tous de terreur?--Ce danger, je veux le connatre,--et je vais m'y
exposer pour le connatre.

_Dans ma conviction, sur mon me et sur ma conscience,--ou Besson est
innocent,--ou madame de Chamblas et madame de Marcellange sont ses
complices._

Par votre jugement vous avez dclar qu'elles avaient rendu, comme
Arzac, le pauvre berger qui est aux galres pour ce fait, un faux
tmoignage en faveur de Besson. Et quand ce faux tmoignage a pour but
de sauver l'assassin du gendre de l'une, du mari de l'autre,--comment
l'appelez-vous?

_Ou Besson est innocent, ou les dames de Chamblas sont ses complices._

[GU] Un homme fort petit--parlait de sa force prodigieuse devant M.
Dorsay,--qui est d'une taille leve: Monsieur, disait-il avec ce ton
haineux qu'ont les hommes de petite taille quand ils parlent des
grands,--il n'y a pas un exercice de force ou d'adresse,--il n'y a rien,
en un mot, que fasse un homme aussi grand que vous--que je ne m'engage 
faire aussi bien que lui.

M. Dorsay,--levant le bras,--toucha du bout du doigt le plafond du salon
et lui dit: Faites cela.

[GU] Le dieu Cheneau prpare contre moi des foudres imprimes;--je suis
entr dans le sanctuaire  deux reprises diffrentes: la premire fois,
j'avais retrouv dans une armoire un vieux paletot auquel il manquait
des boutons.--Je suis all chez M. Cheneau,--l je n'ai vu que son
co-mercier. Je dois ici faire l'loge desdits boutons,--je serai forc
de faire mettre un paletot neuf  ces boutons-l.

La seconde fois, j'ai pntr dans l'arrire-ciel du dieu mercier, cette
partie de l'Olympe chauffe par le charbon de terre,--claire par le
gaz,--donne par son excessive chaleur un avant-got des peines de
l'enfer.--Le dieu serait blond--s'il avait des cheveux.

[GU] C'est un mtier trs-couru aujourd'hui que celui de
Mcne;--beaucoup de gens riches _protgent_ les crivains et les
artistes de talent ou de rputation. Les crivains leur font prsent de
leurs livres,--ou leur donnent des loges le jour qu'on reprsente leurs
pices; les artistes jouent gratuitement  leurs soires.

Ah! c'est l ce que vous appelez des Mcnes; mais c'est une spculation
sordide.--Je ne vous empche pas d'apprcier la chose comme vous
l'entendez,--mais c'est comme cela.

Mademoiselle R*** est une jeune artiste qui jouit en ce moment d'une
grande rputation.--Il est d'assez bon genre de l'avoir dans son
salon.--Si elle se faisait payer, cela serait fort cher,--on pourrait
encore ne pas la payer,--on m'a dit qu'elle ne le veut pas;--mais il
faudrait lui faire de riches cadeaux.--Il faut donc la recevoir comme
amie.

Mademoiselle R*** est dans une position qui l'expose  beaucoup de
rcits;--on accepte facilement sur elle, comme sur tous les gens en
vidence, les anecdotes les plus saugrenues.--Quelques-unes sont
vraies,--la plupart sont fausses;--beaucoup de gens les croient toutes.

Mais chez madame Rc*** on ne souffre pas la moindre atteinte  la
renomme de la jeune actrice;--si vous l'accusiez mme de la moindre
lgret, vous seriez fort mal venu.--M. de Ch***, habitu de la
maison, est prt  prendre la cuirasse et la lance contre le tmraire
qui parlerait imprudemment de la vertu sans tache de mademoiselle
R***: elle serait, hors de l, mre d'une nombreuse famille, qu'elle
serait chez madame Rc*** vierge immacule jusqu' la fin de ses
jours.

Parce que mademoiselle R*** lit chez madame Rc*** les vers de M.
de Ch***, que si on admettait sur elle la moindre des choses, on ne
pourrait plus la recevoir comme amie,--parce que, ne la recevant pas
comme amie, il faudrait lui faire des cadeaux ou ne la plus avoir  ses
soires.

[GU] Dans une pice appele les _Abeilles_, que l'on a dernirement
reprsente aux Varits;--chacune des abeilles porte un nom de
fleur;--la censure a fait dbaptiser l'une d'elles, qui s'appelait
_Capucine_, parce que, M. Guizot demeurant sur le boulevard des
_Capucines_, le public, en y mettant un peu de malice, pourrait trouver
dans ce nom une allusion politique.

[GU] Le _Tlmaque_, dont nous avons parl dans le dernier numro des
_Gupes_,--est encore sous l'eau avec ses immenses richesses, y compris
les millions de M. Hugo; M. Taylor, entrepreneur du sauvetage, a pris la
fuite, abandonnant, sans les payer, trente-cinq ouvriers qu'il avait
fait venir d'Angleterre; ces malheureux ont travaill pendant cinq ou
six mois, et restent sans pain, sans ressources et dans l'impossibilit
de retourner chez eux.--On assure que le _Tlmaque_ n'a pas boug de
place et qu'il est tout aussi enterr dans le sable qu'au commencement
de l'opration;--au dernier moment et pour faire prendre encore quelques
actions, on aurait fait marcher quelques personnes sur un plancher
soutenu entre deux eaux, en leur persuadant que c'tait le pont du
navire.

[GU] Il y a dans chaque administration des heures fixes pour l'ouverture
et la fermeture des bureaux; messieurs les employs du ministre des
finances s'enferment au verrou dix minutes ou un quart d'heure avant
l'heure fixe pour la fermeture, dans la crainte que quelqu'un, arrivant
 l'extrme limite de l'heure indique, ne vienne retarder leur dpart
de quelques instants;--des intrts graves sont  chaque instant
compromis par l'_indpendance_ de ces fonctionnaires
subalternes;--chaque jour, des personnes croyant pouvoir se fier au
rglement affich, arrivent cinq ou six minutes avant l'heure fatale et
trouvent les portes fermes.

[GU] Comme je parlais tout  l'heure des Mcnes, j'en ai oubli un et
un vritable, un homme qui rendait des services rels  des _gens de
lettres_. Il est vrai qu'il est mort, et c'est prcisment pour cela que
j'ai  vous parler de lui. C'tait M. A***. M. A*** protgeait les
arts et quelquefois, en particulier, celui de la danse;--quelques
journalistes avaient trouv moyen de lui faire redouter une apprciation
fcheuse de cette protection.--D'autres menaaient l'objet de la
protection.--Puis, ils empruntaient de l'argent  M. A***; celui-ci
consentait  prter, mais seulement contre des lettres de change,--les
lettres de change taient enfermes au fond d'un secrtaire, et le
bienfaiteur ne songeait nullement  s'en faire jamais payer: seulement,
 l'chance, il avait soin de les faire protester--et de faire de temps
en temps ce qu'il fallait pour que _ses titres_ ne fussent pas prims,
afin de conserver une garantie contre de trop fortes exigences ou contre
quelques excs d'ingratitude. La reconnaissance, disait-il, est un
sentiment dlicat qui a besoin d'tre tay d'un peu de crainte. M.
A*** est mort subitement; ses hritiers ont trouv les lettres de
change parfaitement en rgle, et ont annonc l'intention formelle de les
faire payer,--par suite de quoi plusieurs personnes ont cru devoir
passer cet hiver  la campagne.




Fvrier 1843.


[GU] FVRIER.--Ce mois-l--mon cher pre mourut; Gatayes alla trouver
quelques-uns de mes amis et leur dit: Nous allons faire le numro des
_Gupes_.--Alphonse Karr s'en est all au bord de la mer.

Ce numro fut fait par Ad. Adam.--E. d'Anglemont.--Le vicomte
d'Arlincourt.--R. de Beauvoir.--H. Berthoud.--L. Desnoyers.--J.
Ferrand.--Th. Gautier.--Gavarni.--L. Gozlan.--V. Hugo.--J. Janin.--A. de
Lamartine.--Vicomte de Launay.--H. Lucas.--Mallefille.--Mry.--H.
Monnier.--A. Soumet.--E. Sue.

Je leur renouvelle ici mes remercments;--je ne crois pas devoir, pour
cette nouvelle dition, m'emparer de ce qui me fut prt alors et a sa
place dans leurs oeuvres. Je conserve seulement la notice crite par
Ad. Adam.

[GU] HENRI KARR.--Henri Karr est n vers 1780,  Deux-Ponts (Bavire);
son pre, matre de chapelle du duc de Bavire, tait aussi son ami.
Cela nous surprendra peut-tre un peu, nous autres habitants d'un pays
o, dit-on, rgne l'galit; mais cela parat fort ordinaire en
Allemagne, pays d'aristocratie et de prjugs, o l'on a celui de croire
que par la raison que l'on est musicien on n'est pas ncessairement un
imbcile et que l'on peut tre bon  donner quelques conseils, ft-ce
mme  un prince. Celui dont nous parlons affectionnait donc
particulirement son matre de chapelle, et comme la Rvolution
franaise venait d'clater, il le chargea d'une mission dlicate auprs
du gouvernement rvolutionnaire et l'y envoya en qualit de lgat. En ce
bon temps, le respect d aux personnages diplomatiques n'tait pas la
vertu dominante des favoris du pouvoir. On avait l'usage alors de vous
emprisonner ds que vous tiez _suspect_, suspect de quoi? on
l'ignorait, on l'ignore  peu prs encore: quoi de plus suspect qu'un
Bavarois? Le pre d'Henri Karr fut donc emprisonn au palais du
Luxembourg. Peu habitu  ce genre de rception, il tomba malade et ne
tarda pas  succomber  une hydropisie de poitrine,  l'ge de
trente-six ans.

Voici donc Henri Karr,  peine g de quinze ans, seul soutien de sa
mre et de ses frres et soeurs, sans aucune ressource. A l'aide de
son piano et de son violon, car, dans sa jeunesse, il jouait aussi
trs-bien de cet instrument, il combattit la mauvaise fortune; mais les
affaires politiques prirent une tournure trs-dfavorable en Bavire,
tandis qu'elles commenaient  s'amliorer en France. Henri Karr partit
alors pour Paris, o il arriva  l'ge de vingt-deux ans, sans
protection, ignorant mme la langue du pays, et plus embarrass dans la
nouvelle patrie qu'il voulait se faire qu'il ne l'avait jamais t dans
son pays natal. Heureusement il y avait,  cette poque, une providence
pour les artistes: c'tait la maison des frres rard; l, la plus
gnreuse hospitalit accueillait les trangers et les nationaux, il n'y
avait nulle distinction, nulle tiquette, point de diffrence
d'opinions; vous tiez artiste, donc vous tiez de la maison. Ce fut 
cette porte qu'alla frapper Henri Karr; elle s'ouvrit  deux battants
devant lui, et ds lors il eut une famille. Mais que pouvait-on faire
pour le pauvre artiste? Ignorant notre langue, il ne pouvait donner de
leons, et il n'avait point encore essay de composer. Les frres rard
eurent l'ide d'offrir  Karr de rester  demeure chez eux pour faire
entendre leurs instruments aux trangers qui venaient pour les acheter.
Soit que cette ncessit et dvelopp chez leur protg une spcialit
dont ils taient loin de se douter, soit que les qualits naturelles de
l'artiste le portassent  la perfection de cette branche de l'art,
toujours est-il que Karr se trouva sans rival pour faire valoir un
instrument. On ne peut se faire une ide du talent qu'il dployait dans
ces occasions. Je vous conterai tout  l'heure comme quoi il donna une
preuve clatante de sa supriorit. Karr resta pendant vingt ans, je
crois, dans la maison rard, autant comme ami que comme employ; mais
ses ressources s'taient accrues; ds qu'il put parler franais, les
leons ne lui manqurent plus, et puis il se mit  composer des morceaux
de piano d'un style facile et  la porte des moyennes forces. Leur
succs fut immense. On ne peut en expliquer la prodigieuse quantit que
par l'inexplicable facilit avec laquelle il les composait. Nous l'avons
vu souvent, chez les marchands de musique, achevant d'crire, sans mme
l'avoir essaye, la fantaisie qu'on venait de lui commander une heure
auparavant. Ces morceaux avaient une grande qualit: c'tait, outre la
facilit d'excution, un naturel et une consquence parfaite, ce qui
s'explique naturellement, puisque c'tait, pour ainsi dire, de
l'improvisation crite. Mais, quel que ft leur succs, Karr faisait
trop voir aux diteurs le peu de peine qu'il se donnait pour produire
ces oeuvres qui s'enlevaient par centaines, et on ne peut se figurer
les prix fabuleux de mesquinerie avec lesquels on le rtribuait;
d'ailleurs l'insouciance de Karr tait telle, qu'il ne s'inquitait
jamais de la modicit de ce prix, et qu'il avait l'air de remercier
l'diteur qu'il venait d'enrichir. C'est ainsi que s'est coule la
douce vie d'Henri Karr. Il y a peu de temps qu'il reut la dcoration de
la Lgion d'honneur, en mme temps que Thalberg, ce favori de la fortune
 qui aucun bonheur n'a manqu: talent, naissance, richesse; celui-l a
eu tout en partage; et, de plus, son caractre est si aimable, qu'il ne
compte que des amis. Mais revenons  Henri Karr. J'ai parl de sa
supriorit pour faire entendre un piano; je veux vous raconter une
circonstance o il eut l'occasion de dployer tout son talent.

C'tait en 1827. L'exposition de l'industrie avait lieu au Louvre. rard
avait fait disposer un orgue magnifique (le premier qui ait paru en
France avec les mutations de jeu  la pdale) dans une des salles basses
o se fait maintenant l'exhibition des travaux de sculpture. Outre
l'orgue, les pianos et les harpes occupaient une partie de ce local.
Karr touchait les pianos, Lon Gatayes jouait les harpes, et moi je
jouais l'orgue. Te rappelles-tu, Gatayes, comme nous tions heureux
alors? Et pourtant tu n'avais pas de chevaux  monter, tu courais le
cachet, quand tu trouvais des leons, et moi j'tais bien fier quand un
diteur me donnait quinze francs d'une romance et cinquante francs d'un
morceau de piano: nous avons eu depuis ce temps-l presque tout ce que
nous avions rv, et cependant nous regrettons cette poque
d'insouciance et de folle vie o nous voudrions bien revenir. Nous avons
bien des choses de plus aujourd'hui, mais alors nous avions seize ans de
moins.

Notre concert attirait une foule immense: le Franais est fou de musique
gratis. Le fait est que nous faisions de fort jolies choses, et je ne
sais pas s'il y a eu beaucoup d'exemples d'improvisations  trois,
surtout aussi heureusement russies. Nous avions surtout une fantaisie
sur l'air: _Il pleut, bergre_, o chacun faisait sa variation, puis
l'orgue simulait un orage avec une vrit parfaite, et nos trois
instruments se runissaient dans un finale qui n'tait jamais le mme,
et qui avait un succs fou. Tout Paris venait nous entendre: Rossini y
vint aussi, ce fut l que je le vis pour la premire fois: je voulus me
distinguer et je jouai d'une manire dplorable; j'tais si troubl de
me sentir ce colosse sur les paules, que je ne savais plus ce que je
faisais, mes doigts barbotaient sur le clavier, mes pieds
s'embarrassaient dans les pdales, c'tait une cacophonie pouvantable.
Jamais je ne fus si malheureux.

Le jour de la visite du jury d'exposition arriva. Les autres facteurs de
pianos avaient leurs instruments exposs dans les salles du premier
tage, encombres d'toffes et de tapis et d'une sonorit bien moins
favorable que les salles basses, o taient les pianos d'rard. Dj les
pianos d'rard avaient t examins, les membres du jury taient dans
les salles du premier tage, lorsqu'un facteur de pianos, et des plus
renomms, demanda que ses instruments fussent entendus  ct de ceux
d'rard et dans les mmes conditions. On accda  sa demande. Lorsqu'on
vint proposer au pre rard de faire porter un de ses pianos au premier
tage pour tre compar  ceux d'un rival, il bondit de fureur: cet
homme de gnie, qui, en fait de pianos, a presque tout invent, sentait
si bien sa supriorit sur ses confrres, qu'il n'en voulait reconnatre
aucun; pour lui les deux mots _piano rard_ taient insparables; hors
de sa maison il ne se fabriquait pas de pianos; il n'y avait que les
envieux qui pussent propager un bruit si exorbitant. Il ne voulut jamais
laisser emporter son instrument, et nous emes toutes les peines du
monde  le faire consentir  laisser descendre celui de son rival. Eh
bien! s'cria-t-il, puisque vous le voulez tous, qu'il vienne; qu'on
apporte son plus grand piano  queue, et je le combattrai avec un petit
piano  deux cordes.--Pour le coup nous le crmes fou, mais il n'y eut
pas moyen de le dissuader. Notre effroi pour l'honneur de la maison
s'augmenta encore lorsque nous vmes que le piano  queue du rival
d'rard allait tre jou par un des plus clbres pianistes. Pendant dix
minutes, celui-ci tint ses auditeurs sous le charme de son jeu savant et
harmonieux. Quand il eut fini, rard fit un signe  Karr, qui alla se
placer devant le piano  deux cordes. Gatayes et moi nous tremblions
pour rard et pour Karr: mais ni l'un ni l'autre n'avaient peur; la
belle tte d'rard avait perdu la contraction de colre qui l'agitait un
instant auparavant, pour reprendre cette dignit calme qui tait son
expression habituelle; la bonne grosse figure de Karr tait riante et
narquoise; il y avait dj du triomphe dans son malin sourire. Je ne
sais ce que ce diable d'homme avait dans ses doigts, mais nul pianiste
n'avait cette lgante facilit, ce charme brillant que l'on croyait
venir de l'instrument et qui n'avait pas l'air d'appartenir 
l'excutant, dont il tait pourtant la qualit essentielle. Il ne
faisait pas de grandes difficults, mais il surmontait la plus grande de
toutes, celle de plaire, et il russissait toujours. Le morceau qu'il
improvisa n'tait pas si savant que celui de son adversaire; il se
serait gard, sur ce petit instrument, d'aborder le style grandiose qui
en et dmontr l'insuffisance; il fut gracieux, lger, coquet; bref, au
bout d'une trentaine de mesures, il avait gagn la partie.

rard eut encore cette anne la mdaille d'or; mais cette fois ce fut
bien  Henri Karr qu'il la dut.

Henri Karr vient de mourir d'une attaque d'apoplexie, dans sa
soixante-troisime anne. Sur la fin de sa vie, tout son bonheur tait
dans les succs et la rputation de son fils: je ne le rencontrais pas
de fois qu'il ne m'en parlt: il avait fait abngation de sa personne et
de sa rputation, il vivait tout entier dans celles d'Alphonse.
Consolons-nous donc de la perte de cet artiste estimable en songeant aux
jouissances qu'il a su trouver pendant ses dernires annes dans les
succs de celui en qui il se sentait revivre, et puisse l'hommage
d'amiti que nous rendons tous au fils rejaillir encore sur la mmoire
du pre!

       Ad. ADAM.




Mars 1843.

     Le vendredi 13 janvier.--A monseigneur l'archevque de Paris, pour
     les besoins de l'glise.--La grande politique et la petite
     politique.--Chandelle et lumire.--M. Lehoc.--Le dieu Cheneau.--Les
     _Gupes_ refoudroyes.--Messieurs les savants et mesdames leurs
     inventions.--M. de Lamartine et les journaux.--Sur quelques
     dcorations.--Chiromancie.--Catholique.--M. Jouy.--M.
     Jay.--Cigu.--Confiscation.


           A MONSEIGNEUR L'ARCHEVQUE DE PARIS.

       Vendredi 13 janvier.

[GU] 13.--Jsus monta  Jrusalem.

14.--Et trouva au temple des gens qui vendaient des boeufs et des
brebis et des pigeons,--et les changeurs qui y taient assis.

15.--Et ayant fait un fouet de cordelettes, il les jeta tous hors du
temple,--et les brebis et les boeufs,--et rpandit la monnaie des
changeurs, et renversa les tables.

16.--Et dit  ceux qui vendaient des pigeons: Otez ces choses d'ici et
ne faites pas de la maison de mon Pre un lieu de march. (_vangile_
selon saint Jean.)

Monseigneur, le vendredi--treize janvier de cette anne, un fils suivait
avec quelques amis le corps de son pre, le cortge s'arrta rue
Saint-Louis, vis--vis l'glise de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, et on
porta le corps dans l'glise.

Des menuisiers travaillaient dans l'glise, sciaient des planches et
enfonaient des clous  coup de marteau;--il ne se trouva personne pour
leur imposer silence; il y avait bien l un homme, mais il offrait de
l'eau bnite et tendait la main; il y avait bien l une femme, mais elle
passait dans les rangs des chaises, et tendait la main. Un des amis du
mort alla trouver les ouvriers et ne put leur faire suspendre leur
travail qu'en leur donnant de l'argent. Le suisse vint chercher le fils
du mort et un de ses amis et les mena  la sacristie.--La sacristie leur
parut rpondre  ce qu'on appelle les _coulisses_ dans les thtres.--En
effet, il y avait l deux hommes dont l'un s'habillait et revtait le
costume du rle qu'il avait  jouer.--L'autre, qui avait fini le sien,
remettait l'habit bourgeois.

Un vieux prtre--faisait au fils du mort--quelques questions dont il
inscrivait les rponses sur un registre;--pendant ce temps les deux
hommes qui changeaient de vtement causaient et riaient tout haut.--Je
remarquai surtout celui qui allait entrer en scne;--c'tait un grand
drle--dguis en prtre;--il avait des cheveux noirs
huils--prtentieusement aplatis sur les tempes;--il riait et parlait
comme personne de bien lev n'oserait rire et parler dans un endroit o
il y a quelqu'un qui fait des questions et quelqu'un qui rpond. Je ne
parle ni de la solennit du lieu,--ni de la solennit de la crmonie;
et pendant ce temps--le fils, arrach  son profond recueillement,
sentait dans son me la douleur s'aigrir en colre et en haine.--Son ami
l'entrana-- la triste stalle--o il devait assister  cette
reprsentation.--En effet, la chose commena.

Le personnage aux cheveux huils ne tarda pas  faire son entre; il
avait revtu avec la chasuble--un air contrit, humble et bat; il tenait
les yeux modestement baisss  terre;--il portait  la main une
bourse--et allait  chaque personne demander quelques sous--en faisant
des rvrences;--il ne riait plus, car c'tait le _moment srieux_ de la
crmonie,--le moment de la recette.--Quelque riche que soit devenue
l'glise, elle n'a pas pour cela cess d'tre humble, et, pour montrer
cette humilit, elle ne laisse jamais passer une occasion de demander
l'aumne. Le drle aux cheveux huils,--d'une voix cauteleuse et
caressante,--bien diffrente de sa voix de la sacristie,--accompagnait
chacune de ses rvrences de ces mots: Pour les besoins de l'glise,
s'il vous plat.

Ces paroles m'ont frapp, monseigneur, et j'ai song que l'glise est
dans une mauvaise voie.

Ce n'est pas des quelques gros sous--que cet homme recueille dans sa
bourse--que _l'glise a besoin_,--pensai-je alors,--mais c'est de
croyance et de foi dans son propre sein.

Quoi! monseigneur, c'est au moment o un fils et des amis briss par la
douleur vont demander  l'glise et  la religion des consolations pour
eux et des prires pour leur pre et leur ami,--qu'ils ne trouvent que
de mauvais comdiens qui ne prennent pas la peine de savoir leur
rle--et de le jouer dcemment!

Il y avait l des potes, des musiciens, des soldats,--et tout ce
monde-l tait dcent et recueilli,--tous, except les prtres,
monseigneur.

Tout le monde priait pour le mort,--except les prtres, qui
l'insultaient.

Tout le monde avait l'air de croire et d'esprer en Dieu,--tout le
monde...--except les prtres.

Jamais, dans mes crits et dans mes paroles, je ne me suis ml aux
attaques vulgaires contre la religion du pays--et contre l'glise;--loin
de l, j'ai souvent lev la voix contre leurs ennemis;--mais jamais
l'glise et la religion n'ont eu d'ennemis aussi dangereux que de
semblables ministres;--jamais l'impit ne leur a port d'aussi
terribles coups que de pareils prtres.

_Pour les besoins de l'glise_, monseigneur,--je vous demande justice.

_Pour les besoins de l'glise_, monseigneur, je vous demande un dsaveu
de semblables choses et de semblables gens.

_Pour les besoins de l'glise_, monseigneur, que les prtres aient l'air
de croire en Dieu.

_Pour les besoins de l'glise_, si ce sont des comdiens, qu'ils
apprennent leur rle; qu'ils respectent leur public--et qu'ils ne
laissent personne dans les coulisses.

_Pour les besoins de l'glise_, dguisez mieux les marchands que
Jsus-Christ a chasss du temple, qui y sont rentrs et en ont fait une
boutique--o ils ne vendent, il est vrai, ni boeufs, ni brebis, ni
pigeons,--mais des prires qui ne partent que des lvres.

J'aimais mieux ceux qui vendaient des boeufs et des brebis et des
pigeons: ils n'taient que marchands;--ceux-ci sont marchands--et
voleurs.

_Pour les besoins de l'glise_,--monseigneur,--montrez que vous ne
voulez pas que les prtres agissent ainsi;--montrez que l'glise peut
tre un asile sr pour la douleur,--et qu'elle n'y doit pas rencontrer
l'insulte et le mpris.

_Pour les besoins de l'glise_,--faites, comme Jsus-Christ votre
Matre, un fouet de cordelettes--et chassez ceux-ci du temple--pour
qu'on n'abatte pas un jour le temple lui-mme sur vous tous.

Pour le fils du mort,--il est all pleurer et prier,--loin de l dans la
campagne--au bord de la mer,--l--o tout parle de Dieu,--sous la vote
bleue de cette belle et grande glise--qui est toute la nature,--l o
il n'y a pas de prtres impies et sacrilges.

[GU] Il se dit depuis quelque temps des choses plus qu'tranges--
propos du droit de visite,--sur lequel les _Gupes_ se sont expliques
assez clairement.

On a un peu parl de dignit nationale, d'honneur et de fiert
lgitime.--A quoi un pair d'abord, puis tous les partisans et tous les
journaux du ministre ont dit:--Ce sont des proccupations trangres 
la _grande_ politique.

Ce mot m'a expliqu bien des choses qui se sont passes sous mes yeux,
et que je n'avais pas parfaitement comprises en leur temps.

De brusques revirements d'opinions,--des principes dfendus aujourd'hui
et attaqus demain, des personnes vnres et adules d'abord, puis
ensuite tranes dans la boue.

Des haines irrconciliables se terminent par des alliances honteuses au
profit d'autres haines communes.

Le mensonge,--la mauvaise foi,--l'injustice,--tout cela, c'est de la
grande politique.

Au contraire,--ne se vendre ni aux avantages d'un parti ni aux promesses
d'un autre,--petite politique.

Juger d'aprs sa conscience et parler d'aprs son jugement,--petite
politique.

Dire la vrit  tout le monde, sur tout le monde et sur toute
chose,--petite politique.

N'admettre ni la fourberie ni la lchet,--petite politique.

Dieu nous dlivre de ces grands Machiavels de comptoir et de leur
grande politique--et de leurs grandes phrases, et de leurs grandes
sottises, et de leurs grandes apostasies,--et de leurs grandes lchets.

[GU] Sur messieurs les savants et sur mesdames leurs inventions.--Nous
avons  plusieurs reprises signal certains progrs de la science qu'il
nous a paru utile de dnoncer  la prudence publique.

La glatine moins nourrissante que l'eau claire, mais plus
malsaine,--que l'on continue  donner aux malades dans les hpitaux.

Une nouvelle pomme de terre--grosse comme un pois.

Un cerfeuil nouveau, mais vnneux, etc.

Voici quelque chose d'aussi nouveau,--mais de plus inquitant.

Les moutons et les boeufs sont sujets  la pleursie; on a imagin
depuis quelque temps de leur faire avaler, quand ils en sont
atteints,--_une once d'arsenic_.

C'est--dire de quoi empoisonner cinquante personnes.

Les moutons et les boeufs gurissent,--mais ceux qui les mangent
ensuite courent le plus grand risque d'tre empoisonns et de mourir.

On ne peut plus se fier aux ctelettes de mouton, ni aux biftecks.

De bonnes gens qui ont pass toute leur vie  se priver de
champignons--dans la crainte d'un accident--se trouveront empoisonns
par la soupe et le bouilli,--cette nourriture considre jusqu'ici comme
au moins assez innocente.

Ce n'tait pas assez que M. Gannal et ses disciples--eussent trouv le
moyen d'empailler le rosbif,--d'embaumer les rognons de mouton--et de
nous faire manger des ctelettes qui sont nos anes--et des oeufs
frais--dont les poulets auraient quarante ans;

Il faut qu'on empoisonne la viande.

Cette dcouverte des savants serait rpute une infamie si quelqu'un
l'exerait mme  la guerre contre ses ennemis.

[GU] _Le parti conservateur_ qui est _arriv aux affaires_--a horreur de
toute supriorit d'un de ses membres: il veut que les choses restent ce
qu'elles sont;--tout homme d'action et de puissance le gne,
l'embarrasse et lui inspire de l'ombrage.

L'opposition, au contraire,--qui veut arriver,--accepte volontiers des
recrues,--sauf  faire plus tard,--en cas de succs,--prcisment ce que
font aujourd'hui les conservateurs.

Toujours est-il que lorsque M. de Lamartine vint apporter aux
conservateurs l'appui d'un nom clbre, d'un beau talent, d'un beau
caractre,--il fut accueilli d'abord assez froidement,--puis ensuite,
l'objet de la jalousie et de la malveillance de son parti, qui ne le
trouvait pas assez mdiocre, et dans lequel il voyait plus d'adversaires
rels que dans l'opposition qu'il combattait avec eux.

Il a abandonn solennellement ce parti et s'est rang dans l'opposition.

L'opposition l'a laiss se placer  sa tte,-- ct de ses chefs les
plus prns.

Ce qu'il y a d'assez singulier en ceci, c'est de rapprocher ce que
disent aujourd'hui les journaux de l'opposition sur M. de Lamartine de
ce qu'ils en disaient alors.

Il se perdait dans les nuages...., il ferait mieux de chanter
Elvire.--..... On l'avertissait de reprendre sa harpe ou son torbe,
etc., etc.

Aujourd'hui,--c'est un concert d'loges mrits: M. de Lamartine est un
homme--srieux,--loquent.

Le vendredi,--3 mars 1843, M. Chambolle a dit dans le journal le
_Sicle_:

M. de Lamartine a parl,--_il ne faut pas prtendre_  analyser ce
_majestueux tableau_ de la situation de la France vis--vis de l'Europe;
il ne faut point tenter de reproduire _les lans, les images_ de cette
_parole souveraine_.

M. de Lamartine _serait notre adversaire_ que nous payerions  son
talent le _mme tribut d'loges_; ce talent laissera aprs lui une
_trace lumineuse_, _clatante_, et _honorera  jamais notre pays_.

       *       *       *       *       *

Les nobles intrts qu'il sait si bien comprendre, etc.

Nous aimons  voir cette impartialit dans un dput et dans un
journaliste;--c'est comprendre et exercer convenablement et la dignit
de la presse, et celle de la reprsentation nationale.

_Nous payerions_ LE MME _tribut d'loges_  M. de Lamartine--quand _il
serait notre adversaire_.

A la bonne heure, ce n'est plus l cet aveuglement, cette mauvaise foi
de l'esprit de parti--qui accordent tout le talent, toutes les lumires,
toutes les vertus, aux gens dont on se sert,--et qui accablent d'injures
les gens qu'on rencontre dans un parti oppos au sien.--Voil comment
des hommes  conviction font une guerre loyale et honnte,--voil des
sentiments qui font plaisir  entendre professer.--M. de Lamartine
_serait l'adversaire_ de M. Chambolle, que M. Chambolle lui payerait _le
mme tribut d'loges_.

Flicitons M. Chambolle--.....

PADOCKE. Ah ! matre,  quoi pensez-vous? que faites-vous?

LE MAITRE DES GUPES.--Ce que je fais, Padocke, je fais comme ferait M.
Chambolle, je rends justice  un homme dont je ne partage pas les
ides.--M. Chambolle payerait  M. de Lamartine le mme tribut d'loges,
quand mme M. de Lamartine serait son adversaire.

Je paye  M. Chambolle un tribut d'loges...

PADOCKE. Pardon, matre, mais vous n'avez pas de mmoire. Ouvrez le
numro des _Gupes_ qui a paru le 1er septembre 1840.

LE MAITRE DES GUPES. Pourquoi faire, Padocke?

PADOCKE. Ouvrez-le,--vous verrez.

LE MAITRE DES GUPES.--Le voici ouvert, Padocke.

PADOCKE. Cherchez  la page 365.

LE MAITRE DES GUPES. Page 365,--nous y voici!

PADOCKE. Trs-bien!... lisez...

LE MAITRE DES GUPES. 25 aot.--Il est arriv un grand malheur  ce
pauvre M. Chambolle,--dput et rdacteur en chef du journal le
_Sicle_.

Ledit M. Chambolle, dans le numro du _Sicle_ d'aujourd'hui 25 aot
1840,--numro tir  soixante-douze mille exemplaires,--ainsi que le
journal l'affirme lui-mme,--M. Chambolle a imprim que... _M. de
Lamartine est un niais._--Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus
grande part  l'accident qui lui arrive,--et je le prie d'agrer
favorablement mes compliments de condolance.

PADOCKE. Eh bien! matre?

LE MAITRE DES GUPES. Eh bien! Padocke!

PADOCKE. Eh bien! matre, M. de Lamartine tait alors l'_adversaire_ de
M. Chambolle, et il me semble que M. Chambolle ne lui payait pas tout 
fait le _mme_ tribut d'loges.

[GU] Le dieu Cheneau vient de fulminer contre moi une seconde
lettre.--La foudre du dieu, cette fois, n'est pas tire  un seul
exemplaire, comme le dernier tonnerre.--Ce cleste carreau--a pris la
forme d'une brochure de trente-deux pages,--format in-8,--imprime chez
Paul Dupont, rue de Grenelle-Saint-Honor, 53.

Jamais mortel n'a t aussi compltement rduit en poudre--que celui qui
fut l'auteur des _Gupes_;--laissons fulminer le dieu:

Je ne donnerai pas de nouveaux dveloppements--pour me faire
comprendre de M. A. Karr; je vois bien que la facult de comprendre
manque aux _Gupes_.--Les _Gupes_ sont lgres,--tellement lgres,
qu'elles ne peuvent,  ce qu'il parat, changer leur nature;--pourquoi
se cassent-elles le nez elles-mmes! Ces insectes ne font que produire
la douleur et le dsordre.--Pauvres _Gupes_, vous vous servez encore de
plumes d'oie pour crire.--Les _Gupes_ n'ont vraiment reu que le
baptme d'eau,--je ne saurais trop le rpter.

Oui, monsieur A. Karr,--je suis mercier;--si j'tais Dieu, comme vous
le dites, je ne serais pas le Dieu des _Gupes_;--j'emploierais mieux
mon loisir!

Je me sens la force de soutenir les hostilits des _Gupes_, car je
dfie mme les corbeaux.

Votre rponse du mois dernier ne se conservera pas, je vous en
prviens!...

J'espre que vous serez pardonn, vu votre manque de conception.

Je vous plains de ne pas comprendre.--M. Jouin, sur lequel vous
demandez des renseignements, n'est pas  Paris;--laissez les absents
tranquilles.

Depuis longtemps le monde est la dupe de prtendus savants qui, comme
vous, se posent sur le premier pidestal venu pour juger la facult de
chacun,--comme s'ils en avaient les capacits;--ils dblatrent,--ils
battent la campagne;--ils sifflent comme des serpents.

Il est temps que l'on brise ces fausses muses qui produisent la
dmence--dans le jugement,--dans l'entendement humain;--que les _Gupes_
restent _Gupes_.

Si M. A. Karr se ft annonc quand il est venu chez moi, je me serais
procur le plaisir de le recevoir.--CHENEAU.

AVIS.--Toute critique qui ne me sera pas adresse sera considre comme
critique honteuse.--CHENEAU.

Une autre brochure,--cette fois en vers, m'appelle: atroce frelon.

Un troisime monsieur--a dcouvert dans les livres hbreux--que
Beelzebuth--veut dire roi des mouches,--et il en tire la consquence que
je suis Beelzebuth.

[GU] Un M. Prosper Lehoc,--picier, propritaire et _fils unique_ de feu
M. Lehoc,--_dcd notaire royal_,--a publi rcemment deux
ouvrages;--l'un est un _Trait de l'picerie_ avec un _Trait spcial de
la chandelle_ en forme d'appendice.

L'autre ouvrage est un _Trait du vritable gouvernement reprsentatif,
bas sur la force, la prudence et la justice_.

Mon travail, dit M. Prosper Lehoc, a eu pour but de faire des peuples
de la terre un seul et mme peuple de frres.--Je pense y tre parvenu.

Des deux livres de M. Lehoc, l'un est consacr  la chandelle,--l'autre
aux lumires.

Il rpand  la fois la clart--dans les appartements et dans les
mes;--il pure le suif et les lois.

M. Lehoc nous permettra cependant de nous tonner un peu de voir le
gouvernement actuel,--le gouvernement reprsentatif dont nous
jouissons,--ni et sap dans sa base par un picier.--Que peuvent donc
encore demander les piciers,--aujourd'hui que leur rgne est
arriv,--aujourd'hui qu'ils se sont empars du royaume de la terre en
change du royaume des cieux, qui semblait leur avoir t spcialement
rserv?

Pour la prparation de la graisse, M. Lehoc ne se sert pas de l'huile de
vitriol,--comme on fait  Rouen.

UN LECTEUR. Ah ! que voulez-vous dire,--Grimalkin?

GRIMALKIN. Je parle du Trait de la chandelle de M. Lehoc.

LE LECTEUR. Ah! je croyais que nous en tions au Trait du gouvernement
reprsentatif.

GRIMALKIN. Aimez-vous mieux parler du gouvernement
reprsentatif?--parlons du gouvernement reprsentatif.

Nous disions donc que M. Lehoc ne veut plus du gouvernement
reprsentatif tel qu'il est aujourd'hui;--il n'en veut pas plus que de
l'huile de vitriol pour prparer la graisse de ses chandelles.

M. Lehoc est pour l'extension illimite du vote lectoral--Un rayon de
la divinit constitue le sentiment et la conscience de chaque citoyen
(picier ou autre); c'est ce qui fait que les hommes doivent
ncessairement tous concourir  la reprsentation nationale.

On ouvre la porte,--le vent emporte la brochure de M. Lehoc,--O en
tais-je?...--Ah! m'y voici.

La thorie que j'ai crite est pour l'instruction des jeunes gens qui
se destinent  cette carrire.--Ma mthode est simple et empche la
chandelle de couler...

Ah! me voici encore  la chandelle!--il me semblait cependant que j'en
tais  une phrase pareille dans la partie politique des oeuvres de M.
Lehoc.

Ah! la voici:

C'est spcialement pour servir de guide aux lecteurs que j'ai compos
cet ouvrage.

Tel est en peu de mots, ce que l'on s'empresse d'offrir  tous les
tats.

De la chandelle?

Non, le gouvernement reprsentatif, le vritable gouvernement
reprsentatif,--le gouvernement reprsentatif de M. Lehoc.

Le gouvernement reprsentatif (le vrai, celui de M. Lehoc), met
infiniment d'_ordre_ et d'_conomie_ dans sa _trsorerie_ (pourquoi pas
dans son comptoir!);--il rgle la dpense sur la modicit des revenus,
etc.

Cette fois, je crois que c'est M. Lehoc qui a confondu la chandelle et
le gouvernement reprsentatif. Ces prceptes, mls, par erreur  la
partie politique, appartiennent sans aucun doute-- l'picerie en
demi-gros et en dtail.

[GU] Certes, jamais  aucune poque les hommes n'ont eu autant de chefs
pour les conduire, autant de philosophes pour les rformer,--autant de
rois disponibles pour les gouverner, autant de dieux et de
prophtes--pour recevoir leur encens ou leur moquerie.

Ce qui manque aujourd'hui,--ce sont des hommes qui veuillent bien tre
gouverns,--c'est une place  prendre, une spcialit  occuper.

[GU] On voit de temps  autre dans les journaux que diffrents citoyens
ont reu d'un ministre des mdailles--pour avoir, au pril de leur vie,
sauv celle d'autres citoyens.--Ces citoyens sont toujours des hommes du
peuple--et des ouvriers.

Le coeur et le bon sens disent que, de toutes les dcorations, ces
mdailles sont sans contredit les plus honorables.

En effet,--les mieux mrites d'entre les autres croix ont t donnes
pour des traits de courage et de dvouement,--qu'il est juste de
rcompenser par des honneurs;--mais ce n'est pas trop que de demander
qu'on traite aussi bien l'homme qui a expos sa vie pour en sauver un
autre--que celui qui a mis la sienne au hasard--pour en tuer trois ou
quatre.

J'ai parl plus d'une fois de la sottise et de l'infamie qui ont
rcompens tant de fois des services honteux--du mme signe que d'autres
ont pay de vingt blessures et de mille dangers.

Je ne parle aujourd'hui que des mdailles d'honneur;--comme il faut
ncessairement les mriter pour les obtenir, comme on ne peut les
obtenir que d'une seule manire,--comme il est crit dessus la cause
pour laquelle on les donne,--comme elles ne sont gure gagnes, ainsi
que je le disais tout  l'heure, que par des gens du peuple et des
ouvriers,--comme on n'en peut rcompenser aucune infamie, le pouvoir les
donne avec une ngligence et un ddain honteux.

Le ruban qui les attache n'est pas mme un ruban qui leur soit
spcialement affect,--c'est un ruban tricolore--que tout le monde a le
droit de porter,--aussi bien que les femmes portent des rubans roses et
lilas.

Chez les Romains, qui donnaient des couronnes pour rcompenses
honorifiques,--la _couronne civique_, qui tait une couronne de
chne,--tait particulirement estime.--Cicron eut soin de la demander
aprs avoir dcouvert la conspiration de Catilina,--et Auguste fut si
fier de l'obtenir, qu'il fit graver une mdaille sur laquelle il tait
reprsent couronn de chne avec ces mots:

    _Ob cives servatos._ (Pour avoir sauv des citoyens.)

Il n'y avait que deux couronnes qui fussent mises au-dessus de
celle-l:--c'tait la couronne obsidionale, qu'on obtenait pour avoir
dlivr une arme romaine assige,--et la couronne triomphale,--qui
tait, pour un gnral en chef, le prix d'une victoire complte en
bataille range.

Toutes les autres taient au-dessous;--la couronne de chne avait mme
certains privilges et certains honneurs qu'on ne rendait  aucune des
autres.

En gnral, on ne fait pas grand cas de la croix d'honneur tant qu'on ne
voit pas pour soi des chances de l'obtenir;--mais vous voyez tout
doucement les journalistes qui en ont le plus mdit s'abstenir ou en
parler avec plus de respect  mesure qu'ils s'approchent d'une position
qui leur permet d'y aspirer.

Il est singulier, de notre temps, de savoir qu'au mme instant,  la
mme minute, un soldat s'expose au feu ennemi,--se prcipite  travers
les dangers et affronte la mort en Afrique;

Tandis qu' Paris un monsieur--vend sa voix ou sa plume  un
ministre,--ou l'accable de basses adulations,--et que tous deux sont
galement rcompenss par une mme et identique croix d'honneur. Pour ce
qui est des _mdailles_ dont nous parlons, elles sont toujours l'objet
du ddain, parce que, je le rpte, on ne peut compter ni sur un
hasard, ni sur une lchet, pour les obtenir.

Je connais un homme qui a t l'objet, depuis quinze ans, de cent
brocards et de mille lazzi, et dans le monde et dans les
journaux,--parce qu'il porte quelquefois une mdaille de ce genre, mme
de la part de gens qui seraient plus qu'embarrasss s'il leur fallait
crire sur leur croix,--comme c'est crit sur les mdailles,--la cause
qui la leur a fait obtenir.

Je n'ai jamais pu dcouvrir le ct plaisant de la chose.

Je pense qu'il serait du bon sens, de la justice, de la philosophie,--et
je dirais de la philanthropie, si les spculateurs n'avaient rendu ce
mot ridicule,--de ne pas montrer de ddain officiel pour cette
dcoration;--serait-ce trop demander que d'abord on cesst de l'attacher
au ruban tricolore,--qui appartient  la politique,--et ensuite qu'on
lui affectt un ruban particulier?

Je suis assez curieux de savoir ce que rpondra  cette demande le
ministre dans les attributions duquel se trouve la chose, et auquel je
vais faire adresser cette rclamation.

[GU] DICTIONNAIRE FRANAIS-FRANAIS.--BOURSE.--On a institu dans les
collges royaux--des _bourses_ et des _demi-bourses_--au moyen
desquelles les enfants de vieux soldats ou de vieux fonctionnaires qui
ont servi l'tat avec distinction et sont rests pauvres--peuvent tre
levs gratuitement.

Ce bienfait tait galement destin  permettre de faire leurs tudes 
des enfants de parents pauvres, mais dont l'intelligence promettait des
citoyens utiles.

Je prie M. Villemain, ministre de l'instruction publique, de me dmentir
si je me trompe en affirmant--que la moiti des bourses est donne
uniquement, sur la demande des dputs,-- des enfants qui ne sont dans
aucun des cas ci-dessus mentionns,-- des enfants mme dont souvent les
parents sont riches,--et dont quelques-uns ont cinquante mille livres
de rente.--Une _bourse_ est donne, non pas  un enfant pour qu'il
fasse ses tudes, mais  un lecteur ou  un dput, pour qu'il donne sa
voix.

[GU] CABALE.--Un auteur appelle _cabale_ tout public qui siffle;--et-il
rempli la salle de gens salaris ou d'amis furibonds; et-on insult et
un peu ross les vrais spectateurs, l'auteur appelle alors les
souteneurs de sa muse--_un public clair_.--(Voir ce mot.)

[GU] CABARET.--Nos anctres allaient dner _au cabaret_.--Les cabarets
taient des asiles fort dcents prsids par d'excellents cuisiniers et
o ils causaient librement.--On dne aujourd'hui dans des temples de
mauvais got, remplis de dorures et de glaces,--o tout est si cher que
les pauvres gens qui les frquentent affectent des gots bizarres ou des
maladies plus que fcheuses--pour y restreindre convenablement leur
cot: l'un _adore le boeuf bouilli_,--un autre n'aime plus _que les
choux_;--la plupart, par raison de sant, ne boivent que de l'eau.--On
allait au cabaret pour dner; on va au Caf Anglais ou au Caf de Paris
pour tre vu y dner.

[GU] CADMUS.--Le Phnicien Cadmus a invent la guerre civile et
l'alphabet.--Son alphabet se composait seulement de seize lettres; il
serait curieux de calculer combien de sottises on crit tous les jours
rien qu'avec les huit lettres que les modernes y ont ajoutes.

[GU] CADRAN.--Il n'y a rien de si faux que les heures du _cadran_ et ses
divisions; le temps ne peut avoir jamais qu'une dure relative.--Un jour
peut se traner plus lentement qu'un mois,--un mois chapper plus rapide
qu'un jour.--Le temps doit se _jauger_ et non se mesurer, c'est--dire
non s'apprcier par ses dimensions extrieures, mais par ce qu'il
contient.--Il y a telle anne qui, si on l'pluchait comme une noix,--si
l'on en retranchait les cartilages et les pellicules amres, tiendrait 
l'aise dans certains jours.--Il y a une heure dans notre vie pendant
laquelle nous avons plus vcu que dans le reste de nos jours.

Le _cadran_ encore met de la prmditation dans toute la vie.--C'est un
tyran qui vous prescrit la faim, la soif, le sommeil.--C'est aussi un
reproche perptuel.--Jamais je n'ai regard un _cadran_ sans
m'apercevoir que j'tais en retard pour quelque chose.

[GU] CALOMNIE.--Quand vous avez pass toute votre vie dans une
perptuelle surveillance sur vous-mme, pour ne pas donner prise  la
mdisance, vous n'avez atteint qu'un seul but, c'est de forcer les gens
 vous calomnier.

[GU] CONDAMNATION.--Pour avoir donn un soufflet  Paul, Pierre est
condamn  payer une amende.

--Qui reoit cette amende? Paul, sans doute?

--Non, c'est S. M. Louis-Philippe Ier, roi des Franais.

--Comment! est-ce toujours ainsi?

--Oui...  moins cependant que ce ne soit Paul qui paye l'amende.

--Paul... qui a reu le soufflet?

--Cela arrive quelquefois.

[GU] CHEVALIER.--Un chevalier tait autrefois un homme d'armes couvert
d'acier,-- la dmarche noble et puissante,--au poignet de fer,  la
poitrine large,--prt  affronter les prils les plus extravagants pour
sa dame et pour son roi.

Aujourd'hui on ne peut entrer dans un salon--sans voir une vingtaine
d'hommes vtus de noir,--maigres, chauves, chtifs,--et qui sont des
chevaliers.--M. Sainte-Beuve est chevalier.

[GU] CAF.--Endroit o, sous prtexte de prendre du caf  la crme, on
va tous les matins apprendre les sottises, les niaiseries et les
calomnies qu'on rptera toute la journe.

[GU] CATHOLIQUE.--Certains carrs de papier,--le _Constitutionel_], par
exemple,--si clbre par sa crdulit--en excepte la religion du
pays,--il protge de _son gide_--tout ce qui s'lve contre
elle:--l'abb Chatel, sacr par un picier,--l'abb Auzou, ancien
comdien, ont droit  ses loges;--il est protestant, il est mahomtan,
il est gubre,--il est tout, except catholique;--il demande la _libert
des cultes_ pour les autres religions,--mais il ne veut pas l'accorder 
la religion de la majorit des Franais;--si l'on fait une procession 
l'poque de la Fte-Dieu,--il dnonce Dieu  la police--et signale ses
tendances contre-rvolutionnaires.

Mais-- l'poque o le duc d'Orlans pousa une princesse
luthrienne,--tous les journaux de cette couleur jetrent feu et
flammes,--ils invoqurent la religion du pays,--et peu s'en faillut que
MM. Jay et Jouy ne prissent les croix des croiss.

[GU] CIGUE.--Autrefois, quand un homme s'levait au-dessus de la
foule--et excitait l'envie et la haine de ses concitoyens, il arrivait
quelquefois qu'on l'exilait ou qu'on lui faisait boire la cigu;--ce
sort, dont il n'y a que des exemples peu nombreux,--est aujourd'hui
non-seulement frquent, mais invitable.

Aussitt qu'un homme se manifeste au public par quelque talent,--tout le
monde se rue sur lui en fureur,--on le tire par les pieds et par les
vtements pour le remettre au niveau de la foule,--si toutefois on ne
peut le renverser sous les pieds et l'craser;--puis chaque jour, au
moyen des journaux,--on lui fait boire quelques gorges d'injures et de
calomnies;--le public qui, sans s'en rendre bien compte,--n'est pas
fch de voir le _grand homme_ amen aux proportions humaines,--croit
alors tout ce qu'on lui raconte, sans examen et sans restriction.

[GU] CONFISCATION.--Il n'y a plus de _confiscation_;--seulement on peut
condamner n'importe qui  des amendes et  des frais dpassant dix fois
la valeur de ce qu'il possde,--et que la justice fait vendre. C'est
absolument--comme l'abolition de la _conscription_, si heureusement
remplace par le _recrutement_;--c'est absolument comme ce mot qu'on a
prt  un roi: _Plus de hallebardes_.--En effet, le roi est escort par
des hommes arms de sabres et de carabines,--ce qui, du reste, est 
peine suffisant.




Avril 1843.

     A. M. Arago (Franois).--Le dieu Cheneau.--M. de Balza.--Quirinus.
     Un mot.--Une ordonnance du ministre de la guerre.--A M. le
     rdacteur en chef du journal l'_Univers religieux_.


[GU] A. M. ARAGO (Franois).--Je me proposais, monsieur, de vous
taquiner un peu sur cette comte--que vous n'avez pas vue,--et qui me
donnait beau jeu--pour dire une fois de plus  quoi s'exposent les
astronomes qui s'occupent trop des choses de la terre. La Fontaine a
gourmand l'astrologue qui ne regarde pas assez  ses pieds;--je vous ai
souvent reproch de regarder trop aux vtres,--et d'tre plus sensible 
la fume et au bruit de ce monde o nous sommes qu'il ne parat convenir
 un homme auquel la science permet de vivre au ciel.

Mais vous avez soutenu  la Chambre des dputs, sur une chose
terrestre,--une thse que je dirais parfaitement juste et
raisonnable,--avec des mots plus ambitieux que ceux que j'emploie,--si
les _Gupes_ n'avaient  diverses reprises soutenu la mme thse depuis
quatre ans,-- savoir le ridicule profond qu'il y a  faire passer dix
ans aux jeunes gens  apprendre les deux seules langues qui ne se
parlent pas; j'ai de plus prouv que ces langues seraient inutiles au
plus grand nombre si on les savait,--mais qu'on ne les sait pas aprs
les avoir apprises pendant dix ans;-- savoir--la sottise qu'il y a 
donner  tout un pays une ducation littraire et rpublicaine.

[GU] ducation dont la premire moiti conduit  l'hpital,--et la
seconde au mont Saint-Michel,--quelquefois aux galres,--quelquefois 
l'chafaud.

[GU] ducation qui, si elle russissait, ferait de la France un pays de
potes,--et qui, ne russissant pas, en fait un pays d'avocats--et
d'ambitieux mcontents,--un pays de gens dont personne ne se trouve bien
 sa place,--de gens qui tous ont des dsirs et des besoins impossibles
 satisfaire.

[GU] Vous avez eu raison et mille fois raison,--monsieur,--et vous avez
eu raison avec esprit.--Il y a bien des gens auprs desquels cela a d
faire tort  vous et  votre opinion.

L'homme en gnral n'aime et ne respecte que ce qui fait un peu de
mal.--Il y a longtemps dj que j'ai retourn le vieux et faux proverbe:
Qui aime bien chtie bien en celui-ci: Aime bien qui est bien
chti.

Il n'y a de grandes passions que les passions malheureuses.--L'homme
n'aime pas d'ordinaire la femme dont il est aim.--Ses voeux, ses
dsirs, ses soumissions, sont presque toujours pour celle qui le
maltraite, l'humilie,--le sacrifie et l'insulte.--Les anciens adoraient
les furies,--la guerre,--la peste,--la fivre,--la mort, et autres
divinits peu aimables.--Les modernes rendent un culte semblable 
l'ennui,--qui est pis que toutes les autres ensemble.

Ce dieu infernal--a sur la terre des temples qui sont toujours
pleins,--et des ministres qui sont entre tous vnrs, couts,
engraisss et enrichis.--Presque toutes les places, les dignits, les
honneurs, reviennent de droit aux gens qui ennuient leurs contemporains,
aux gens qui dbitent de longs discours, qui crivent de gros
livres--galement ennuyeux,--qu'on aime mieux admirer que de les couter
ou de les lire.--Ceux-l seuls paraissent avoir raison,--et sont
couts;--on a respect en eux--le dieu--le dieu terrible--dont ils
prononcent les oracles et dont ils clbrent les sacrs mystres.

Mais si on s'avise de mler quelque enjouement  la raison;--si l'on
combat le faux, l'absurde et le mauvais avec les armes lgres et
terribles de l'ironie et du sarcasme,--les gens sourient,--vous trouvent
trs-drle,--vous lisent ou vous coutent volontiers,--mais prennent
tout ce que vous dites ou tout ce que vous crivez pour des calembours
et des coq--l'ne.

Ils vous mettent au nombre des bouffons et des jocrisses,--de Brunet, ou
d'Arnal, ou d'Alcide Touzet.

Ces braves gens--ne se reprsentent le bon sens et la raison--qu'avec
l'air refrogn--et de mauvaise humeur; si vous souriez, tout est perdu.

[GU] Vous avez eu raison,--monsieur,--et vous avez eu l'imprudence
d'avoir raison avec esprit,--et d'employer l'ironie--contre une chose
plus ridicule qu'aucune qui ait jamais succomb sous les coups du bon
sens. Quelle est donc, en effet, cette langue, ce latin,--qui jouit de
tant de privilges?--il n'est pas de sottises et de salets qui ne
soient admises, religieusement apprises et admires,--si elles sont
crites en latin:--en latin on livre aux jeunes gens la fameuse glogue
de Virgile:--_Formosum pastor Corydon_.

[GU] En latin,--on apprend que les abeilles naissent de la corruption
d'un animal mort.

[GU] En latin,--on apprend par coeur toutes les faussets sur la
physique, sur la chimie.

L'glogue _Formosum_ est une chose infme,--ainsi que celle du _bel
Yolas_; le livre d'_Ariste et des abeilles_--est une sottise insigne.

Mais c'est crit en latin,--c'est crit en beaux vers!

tonnez-vous donc ensuite si vous faites une nation de bavards et
d'avocats;--plus tard--on apprend si on peut,--et combien en ont le
temps--puisque le latin prend toute la premire jeunesse--et vous
conduit aux portes de la vie civile et srieuse?--on
apprend--quelques-uns, du moins, un sur trois cents,--que les abeilles
ne viennent pas de boeuf pourri.

Absolument comme les gens qui font apprendre deux langues aux
enfants:--l'une, compose de mots ainsi faits:
Maman,--nanan,--dada,--papa,--dodo,--lolo, etc.;--l'autre, qui dit les
mots: Mre,--friandise,--cheval,--pre,--lit,--lait, etc.

Certes,--et je puis parler ici sans qu'on m'accuse de ressembler au
renard qui avait perdu sa queue dans un pige,--j'ai t ce qu'on
appelle un _lve distingu_ dans l'Universit,--j'ai ensuite profess
le latin et le grec,--j'ai rendu, sous ce prtexte,-- de pauvres
enfants que je retrouve hommes aujourd'hui parpills dans les diverses
conditions de la vie,--je leur ai rendu une partie de l'ennui que
m'avaient donn mes professeurs;--je serais fch de ne pas savoir ces
langues,--qui, de temps en temps, me permettent de lire de belles
penses crites en beau style.

Mais si c'est une des choses les plus agrables qu'on puisse
savoir,--c'est une des moins utiles--dans les besoins et les ncessits
de la vie.

Sur soixante lves qui composent d'ordinaire une classe de collge,
c'est un grand malheur s'il doit y avoir un pote.--Eh bien! toute
l'ducation pendant dix ans n'est faite que pour ce pote.

Les autres--qui seront--notaires,--ou ferblantiers,--mdecins--ou
droguistes,--suivent les mmes cours,--et passent, entre autres choses,
trois ans  apprendre  faire des vers latins, et quels vers, bon Dieu!

J'aimerais autant les voir jouer  la balle pendant dix ans,--au moins
cela ne leur donnerait pas d'ides fausses--et serait tout aussi utile
aux diverses professions qu'ils doivent embrasser.

Quoi!--on passe dix ans  apprendre,--que dis-je?  ne pas apprendre le
latin.

En effet,--demandez  vous-mme, demandez  ceux que vous connaissez:
tes-vous capable de lire Martial en latin?--tes-vous capable d'crire
une lettre en latin? Trouvez-moi dix hommes de quarante ans--qui
fassent sans faute un thme--qu'on donnerait  des lves de
cinquime,--et qui obtiendraient la premire place dans une composition
avec des enfants de dix  douze ans!

On passe dix ans-- ne pas apprendre le latin.

Et on ne connat pas--les lois de son pays;--on entre dans la vie sans
savoir ni ses droits, ni ses devoirs en rien.

Mais on sait,--non, je veux dire, on a appris le latin.

Et c'est avec ce bagage--qu'on vous lche les jeunes gens  mme la vie.

Ne perdez pas courage,--monsieur,--ceci est plus grand que de renverser
un ministre;--ceci doit renverser une sottise funeste.

Pour moi,--monsieur,--je ne vous dirai rien de la fameuse comte,--vous
ne l'avez pas vue,--mais vous avez dcouvert une grosse btise sur la
terre.

La comte continue sa route absolument comme si vous l'aviez vue.--J'ai
peur que la grosse btise ne poursuive la sienne absolument comme si
vous ne l'aviez pas vue.

Nanmoins, monsieur, vos paroles ne seront pas perdues,--de mme que je
n'ai pas regrett celles que j'ai laiss chapper sur ce sujet--depuis
quelques annes.

Il est bon de dire de temps en temps aux pdants qu'ils sont des
pdants,--aux sots qu'ils sont des sots, quand ce ne serait que pour
que la sottise n'invoque pas un jour le bnfice de la prescription
contre la logique et le bon sens.

     [GU] Monsieur Alphon_c_e Karr, je me vois forc de faire ressortir
     la diffr_a_nce de vos habitudes. Je remarque  l'instant que votre
     critique de j_e_nvier dernier contre moi dgnre en compliments,
     je vous avoue que j'attache peu de prix aux loges que vous faites
     de mes boutons; j'aime mieux votre critique: jusqu' ce que vous
     fassiez usage de votre conception (1)!

Puis-je tre estim des crivains de notre poque? moi je ne les
     flattes pas: mais je leur di_t_ de cruelles vrits! je ne leur
     ressemble ni en _style_ (2) ni en principe; ils _sa_rrtent  la
     forme, et moi au fond (3). Je n'cri_t_ pas pour flatter, pour
     plaire, ni pour faire un trafic (4): ma plume ne s'exerce pas 
     trac_s_ (5) des choses lgres ou futiles: except quand je m'y
     trouve forc, par exemple, pour me faire comprendre des _Gupes_,
     je ne pu_i_ (6) m'en dispenser.

Monsieur Alphonce Karr, vous tes venu chez moi, vous m'avez parl
     sans vous faire connatre: rougissez-vous de prononcer votre nom?
     Pourquoi gardez-vous l'incognito? C'est s'introduire dans les
     maisons comme le font les _Gupes_, etc. Quel mrite, monsieur A.
     Karr, vous tes-vous reconnus en avouant vos dmarches honteuses
     (7)?

Vos mules je le sa_i_ ne se promnent pas toujou_r_ couvert_e_s
     de chapeaux  trois cornes (8); d'aprs vous, _si le dieu Cheneau
     ou Chanon avait des cheveux, il serait blond_ (9).

Les _Gupes_ avaient sans doute form le projet, de me saisir ou
     de _mat_taquer par ma partie suprieu_r_, car vous annoncez
     monsieur A. Karr que je _nai_ pas de cheveux. C'est encore une
     nouvelle m_to_de pour _ade_sser des compliments. On voit par les
     paroles ci-dessus que M. A. Karr se rsigne  son sort, et son
     introduction incognito chez moi _l_a conduit  prvoir et 
     dclarer qu'il n'avait pas prise sur ma partie suprieu_r_, en
     disant que je n'ai pas de cheveux.

Je ne dsespre pas de vous monsieur _Car_ dans cette pense il y
     a du sel.

Mais puisque vous vous introduisez en secret, je suis tonn que
     vous _n_ayez pas parl au public (10) de...

Si je parle ainsi c'est que je crois utile de me mettre  la port
     des _Gupes_.

Au revoir monsieur Alphonse Karr.

       CHENEAU, 15, _rue Croix-des-Petits-Champs_.

     4 mars 1843.

[GU] (1) Vous avez tort, dieu Cheneau;--vous n'avez fait, que je sache,
ni le soleil, ni la lune,--ni le ciel, ni la terre:--vous faites des
boutons, je ne puis parler que de vos boutons.

[GU] (2) En effet, dieu Cheneau, j'avais remarqu dj que vous
n'criviez ni comme Hugo, ni comme Lamartine.--Hugo ne met pas d'_s_ 
_je flatte_, et Lamartine ne met pas de _t_  _je dis_.

[GU] (3) Que ne vous arrtez-vous  votre fonds de boutonnier?

[GU] (4) Il est vrai que votre libraire M.*** met vos livres dans un
grenier,--et a rpondu  quelqu'un, qui est all les demander de ma
part,--qu'il n'avait pas le temps de monter l-haut et de chercher
a.--En effet, a n'a pas trop l'air d'un trafic;--pour le second
point,--vos livres plaisent plus aux lecteurs des _Gupes_ que vous ne
l'imaginez.

[GU] (5) Madame de Girardin crit l'infinitif tracer avec un _r_.

[GU] (6) J'ai ici une lettre de M. Eugne Sue, un autre crivain de
_notre poque_;--il crit:--_je ne peux._--Dcidment vous avez raison,
vous n'crivez pas comme eux.

[GU] (7) Dmarche honteuse! J'allais acheter des boutons--et un peu dans
son temple adorer l'ternel,--mais accessoirement, et pouvais-je croire
votre puissance aussi borne, dieu Cheneau, que de supposer que j'avais
besoin de vous dire mon nom? D'ailleurs--je venais d'tre foudroy par
la poste,--et je n'tais pas trop rassur en votre prsence. Je vous ai
parl,--mais pour vous dire timidement: Deux douzaines de boutons,
combien? Et, dieu Cheneau,-- l'exemple des rois mages,--je vous ai
offert L'OR;--pardonnez-moi de n'avoir pas joint l'encens et la
myrrhe.--Vous m'avez rendu ma monnaie,--tout est dans l'ordre. Je ne me
suis reconnu l aucun mrite,--seulement quelques personnes me
paraissent avoir la bont de m'en reconnatre un peu plus depuis que
j'ai remplac les vieux boutons de mon paletot par les deux douzaines
que j'ai achetes chez vous.

[GU](8) Je crois, _Dieu_ me pardonne (pas le dieu Cheneau,--l'autre), je
crois que le dieu Cheneau m'appelle mouchard.

[GU](9) Ah! voil o le dieu est bless.--Achille tait invulnrable
partout, except au talon.--Mais il avait un talon:--le dieu Cheneau est
vulnrable _aux cheveux_ qu'il n'a pas.

Samson avait sa force dans ses cheveux;--c'est au contraire dans les
cheveux--qu'il n'a pas--que le dieu Cheneau a toute sa faiblesse.

[GU](10) Ici je suis oblig d'effacer deux lignes pleines de gros
mots;--le dieu se laisse aller  une colre d'un genre tout particulier,
et dont je ne trouve d'analogie dans aucuns souvenirs.

Promthe fut attach  un rocher, et condamn  tre le souper immortel
d'un vautour.--Les paysans qui se moqurent de Latone furent changs en
grenouilles.--Apollon corcha Marsyas.--Jupiter se servait de la foudre,
Hercule d'une massue, Diane de ses flches; Saturne avait une faux,
Neptune un trident.

La foudre, l'arme vengeresse du dieu Cheneau,--n'a aucun rapport avec
toutes celles-l. Je suis plus qu'embarrass pour la dsigner,--de mme
que la vengeance qu'il tire de moi. Je ne puis vous le dire, et il faut
pourtant que je vous le fasse comprendre. Je voudrais trouver quelque
analogie.

Phaton fut prcipit dans le P.

La vengeance rve par le dieu Cheneau contre moi est toute contraire:
sa foudre est de celles qu'on est expos  recevoir sur la tte le soir
quand on rentre tard et qu'on passe trop prs des maisons;--mais comme
le dieu Cheneau fait de temps en temps imprimer en brochures les lettres
qu'il m'crit,--on pourra voir quelque jour--ce qu'il m'est impossible
d'crire et de faire imprimer,-- savoir les menaces du dieu:

    Tantne animis coelestibus ir?

AVRIL 1843.--Il faut que je fasse amende honorable  M. de Balzac[O].

J'avais fait prier Janin de m'envoyer--un crit rcent de M. de
Balzac.--Janin,--par oubli--ou pour mnager ma sensibilit,--m'avait
envoy la chose moins quatre feuillets:--ces quatre feuillets qu'on
m'envoie parlent de moi;--les paragraphes y sont spars par huit
portraits,--c'est--dire quelque chose comme ma tte avec un corps de
gupe.--Cette plaisanterie a t imagine il y a un an par un
dessinateur appel M. Benjamin.

Ce qui est entre les portraits est copi sur une plaisanterie faite sur
les _Gupes_ par le _Charivari_, il y a deux ans.

Dcidment,--mon pauvre monsieur de Balzac, votre muse est rellement
fille de mmoire,--vous n'inventez que ce que vous vous rappelez.

La plaisanterie du _Charivari_ tait bonne; j'avais racont un voyage
bien innocent que j'avais fait avec Gatayes, et o il n'tait question
que de la mer,--de l'herbe,--du soleil,--et des premires fleurs des
cerisiers.--La parodie de ce voyage fut rapproche de mon
pigraphe,--que je crois avoir plus d'une fois justifie depuis quatre
ans.

Ces petits livres contiendront l'expression franche et inexorable de ma
pense sur les hommes et sur les choses, en dehors de toute ide
d'ambition, de toute influence de parti.

Il n'y a pas un seul journal qui oserait faire imprimer mes petits
livres.

La plaisanterie,--dis-je,--tait bonne comme plaisanterie,--et j'en ai
ri en son temps.

Mais, rpte par M. de Balzac, et rpte srieusement, elle exige une
rponse.

Voici ce que dit M. de Balzac:

Aussitt dix ou douze soldats ont lev la bannire de l'in-32, en
imitant l'inventeur,--dont l'invention consistait  tcher d'avoir de
l'esprit tous les mois.--Ce fut une pidmie, etc.

Voil ce que dit M. de Balzac.

[GU] Or, ce n'est pas douze, mais vingt-huit in-32 qui ont surgi aprs
les _Gupes_.--Le second tait fait par M. de Balzac,--lequel n'a pu en
faire que trois.

Il manquait  M. de Balzac plusieurs choses pour russir.

[GU] Les _Gupes_ ont t une publication honorable;--elles n'ont jamais
rien attaqu--ni rien lou pour aucun intrt.

Elles ont dit  tous ce qu'elles ont cru la vrit sur tout et sur tous.

Rien ne les a fait reculer quand elles ont cru soutenir ce qui tait
juste et vrai.

Elles n'ont jamais hsit  rectifier les quelques erreurs dans
lesquelles elles sont tombes.

Le _National_ et le _Journal du Peuple_, journaux dmocratiques,*--ont
avou qu'elles avaient t plus loin qu'eux dans l'apprciation svre
de certains faits politiques.

Tous les partis les ont cites ou attaques tour  tour,--parce qu'elles
n'appartenaient qu' un seul parti,-- celui du grand, du juste et du
vrai,--et qu'elles rendaient justice  tout le monde.

[GU] Elles n'ont  se reprocher que d'avoir t un peu trop indulgentes
pour certaines extravagances de M. de Balzac,--dont elles aiment le
talent; ce qui fut cause qu' une poque o le directeur de la _Revue de
Paris_ plaidant contre M. de Balzac--pour un prtendu abus que celui-ci
faisait d'un ouvrage vendu  la _Revue_,--pria la plupart des crivains
contemporains de signer un blme formel contre M. de Balzac,--l'auteur
des _Gupes_ fut, je crois, le seul qui refusa sa signature.

Or,--quand M. de Balzac fit sous le nom de _Petite Revue
parisienne_--une imitation des _Gupes_,--c'tait tout simplement, comme
il ne s'en cachait pas, dans l'intention bnigne d'craser ma
publication sous la sienne.

Mais, comme je l'ai dit,--il manquait  M. de Balzac plusieurs choses
pour russir. La fin prmature de la _Petite Revue parisienne_--peut en
faire souponner quelques-unes. Voici quelle fut cette fin.

M. Roger de Beauvoir, attaqu gratuitement et violemment dans le
deuxime numro de la _Petite Revue_, envoya deux amis  M. de Balzac.
Deux amis de M. de Balzac convinrent avec ceux de M. de Beauvoir--que M.
de Balzac mettrait une rectification dans son prochain numro, qui tait
le troisime.--Ce numro parut sans la rectification impose et
promise.--Les amis de M. de Beauvoir revinrent  la charge;--ceux de M.
de Balzac refusrent de l'assister aprs son manque de parole.

Deux autres tmoins s'engagrent  une nouvelle rectification: la
_Petite Revue_ cessa de paratre.

[GU] M. de Balzac a donc tort de parler avec tant de ddain d'une
publication--que, quelle qu'elle soit, il a essay d'imiter.

[GU] Malgr les sages avertissements que les _Gupes_ avaient donns 
la reine Pomar,--en lui dcrivant exactement les bienfaits du
gouvernement constitutionnel,--cette souveraine sauvage--a dcidment
donn elle et son royaume  la France;--les grands journaux l'annoncent
un an aprs les _Gupes_.

[GU] _Quirinus by Felix out of dam._--_Of Hercule._ Ce doit tre un
cheval, mais je ne suis pas sportman. Eh bien! _Quirinus_ est un cheval
d'assez noble origine, mais mal lev, c'est--dire qu'il est arriv 
cinq ans sans avoir t dress, exerc, ni prouv, et de plus qu'il a
t soumis toute sa vie  un systme aussi dbilitant qu'conomique;
foin, un peu; eau et air,  discrtion; avoine, il a pu en entendre
parler. Cet animal, de formes fantastiques, d'un caractre atroce de
sauvagerie, en un mot de l'extrieur le plus repoussant, fut exhib il y
a quelques mois  une vente publique, pour la plus grande dlectation de
la gent maquigonne et de la jeunesse dore. Un jeune tranger faillit
tre expuls du Jockey-Club, pour en avoir voulu donner mille francs.
Heureux d'en tre quitte pour mille brocards.

[GU] Eh bien! ce _Quirinus_, qui, malgr tout cela, est de pur sang,
vient d'tre achet comme talon par l'administration des haras.
Combien?--Nous l'ignorons.--Si c'est plus de mille francs, pourquoi ne
pas l'avoir pouss  la vente _coram populo_? Si moins, doit-on donner
aux leveurs de pareils talons, et notez qu'un trs-beau et trs-bon
cheval, mieux n et mieux lev, _Pourceaugnac_, a t refus en vertu
d'un rglement qui ordonne que tout cheval de pur sang doit, avant de se
reproduire, faire ses preuves parce que noblesse oblige. Pourquoi donc
refuser _Pourceaugnac_, bon en apparence, et prendre _Quirinus_, mauvais
en apparence; tous deux sans preuves? Ah! voil.

_Quirinus_ sort du haras de Viroflay, acquisition rcente de M. Talabot,
gendre du ministre du commerce.

[GU] On se rappelle quelle indignation on excita, dans le temps, contre
la malheureuse reine Marie-Antoinette--en faisant courir le bruit--que,
entendant dire que le peuple tait malheureux et qu'il n'avait pas de
pain,--elle avait rpondu: Eh bien! qu'il mange de la brioche. Le
hasard m'a fait un de ces jours derniers rencontrer un livre dat de
1760--o on raconte le mme mot d'une duchesse de Toscane,--ce qui me
parat prouver  peu prs que le mot n'a pas t dit par
Marie-Antoinette, mais retrouv et mis en circulation contre elle.

[GU] Il est impossible d'avoir une ide plus malheureuse et plus
inopportune que celle qu'a eue rcemment le marchal Soult en faisant
couper les moustaches de l'arme,--on sait la peine qu'eut
Napolon,--qui tait Napolon,-- faire couper les tresses de ses
soldats:--la moustache est une coquetterie qui sied bien au soldat.--Je
suis fort partisan d'une discipline svre, mais je trouve ridicule et
odieux de faire aussi inutilement sentir le joug aux militaires par des
ennuis et des tracasseries qui n'ont aucun but utile, mme en apparence.
Quelques personnes croient que M. Soult a t pouss  cette excution
par une raison, et cette raison la voici: on avait remarqu souvent que
chaque ministre de M. Soult tait signal par des rvolutions dans les
armes et dans les costumes de l'arme.--Chaque changement donne lieu 
des fournitures, chaque fourniture  des marchs,--chaque march  des
tripotages; on en mdisait.--M. le marchal aura voulu faire passer
quelque changement de ce genre  la faveur d'un changement sur lequel il
n'y a rien  gagner pour personne.

[GU] Une lettre signe: un membre du clerg de
Saint-Denis-du-Saint-Sacrement--a t accueillie par plusieurs journaux.
Cette lettre, qui a la prtention d'tre une rponse  celle que j'ai
adresse dans le dernier numro des _Gupes_-- l'archevque de Paris,
est pleine d'invectives grossires contre moi.--Les jupes, quel que soit
le sexe qui les porte,--sont censes dsigner la faiblesse,--laquelle
abuse souvent mme de l'abri.--Voici donc la seule rponse que j'y
puisse faire, et que j'invite  publier les journaux qui ont insr
cette lettre.

Monsieur, vous avez admis dans votre journal--une lettre signe: un
membre du clerg de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement.--Je compte sur la
sagacit de vos lecteurs--pour leur faire comprendre combien les
invectives que m'adresse l'auteur de cette lettre--rpondent peu
victorieusement  la juste plainte que j'ai leve; cependant il est
trois points sur lesquels j'ai quelques mots  dire;--je vous prie,--et
au besoin je vous somme de publier dans un prochain numro--la rponse
que je vous envoie,--et qui _est ncessite_ par le reproche de
_calomnie_ qui m'est adress.

1 Votre correspondant ne nie pas que des ouvriers aient bruyamment
travaill pendant une crmonie funbre;

2 Il ne nie pas non plus que,-- la sacristie, pendant que le fils du
mort donnait des explications ncessaires,--un sacristain et un autre
homme habill en prtre--se soient livrs  des excs de gaiet plus
qu'indcents.

3 La grotesque _provinciale_ du membre du clerg de l'glise de
Saint-Denis-du-Saint-Sacrement me menace du procureur du roi,--et moi,
monsieur, je maintiens la vrit de ce que j'ai avanc.--Je dfie votre
correspondant, et avec lui les _certains paroissiens_ dont il parle,--de
m'attaquer en justice sur la lettre que j'ai adresse  l'archevque de
Paris.--De nombreux tmoins sont prts  proclamer la vrit.

Je ne ferai aucune remarque sur les phrases dans lesquelles ce pauvre
homme se plaint avec tant de cynisme et de colre qu'on ait donn peu
d'argent  l'glise, et avoue si navement--que, de recueillement et de
dcence, on n'en pouvait pas faire davantage pour le prix.

Le fils du mort n'avait pas vu dans cette circonstance douloureuse une
occasion de faste;--il n'avait fait demander qu'une simple prsentation
 l'glise. Un de ses amis avait pris ce soin et avait pay pour lui ce
que l'glise avait demand.--Il ne savait pas,--comme le membre du
clerg de Saint-Denis-du-Saint-Sacrement nous l'apprend aujourd'hui,
qu'il fallait payer  part pour que le mort ne ft pas insult--et que
cela tait l'objet d'un tarif particulier.

Agrez, monsieur, etc.




Mai 1843.

     Excution de Besson.--Un rouleau d'or sauv.--Invitation  djeuner
     noblement refuse.--La Trappe.--Saint Philippe et saint
     Jacques.--Une ide rotique du prfet de police.--Discours de
     l'archevque de Paris et rponse du roi.--Le peuple et les
     badauds.--M. Pasquier et M. Sguier.--D'un voleur qui voit la
     mauvaise socit.--Une profession nouvelle.--Un dput aimable.--M.
     Arago a rompu avec les comtes.--L'enqute de la Chambre sur les
     lections de Langres, d'Embrun et de Carpentras.--Le dput de
     Langres et le dput de Saint-Pons.


[GU] Je crois avoir dmontr d'une manire inattaquable--que, dans le
procs qui a suivi l'assassinat de M. de Marcellange,--si Besson tait
l'auteur du meurtre, les dames de Chamblas en taient les
complices.--Besson a t condamn, comme on sait.--Les dames de Chamblas
continuent, selon la remarquable expression du ministre public,-- tre
_condamnes  des remords perptuels_,--Besson a t guillotin
galement  perptuit.

[GU] M. de C*** voyageait, il y a quelques jours, avec sa femme et un
domestique.--Ils sont arrts par des voleurs et aussi dpouills qu'on
le peut tre.--On ne leur laisse que leurs chevaux, leur voiture et leur
domestique,--probablement faute d'un moyen sr de s'en dfaire
avantageusement. Qu'allons-nous faire maintenant? dit M. de C***, il
y a loin d'ici  une ville d'o je puisse crire  Paris pour me faire
envoyer de l'argent.--Monsieur, dit madame de C***,--j'ai sauv un
petit rouleau d'or.--Vraiment, ma chre amie? vous avez fort bien
agi;--mais comment avez-vous fait pour le drober  la curiosit plus
qu'impertinente de ces messieurs? Je vous avouerai que, mme comme mari,
j'ai t fort contrari de la minutie de leurs investigations sur votre
personne.--Oh! j'avais bien cach mon or,--dit madame de C*** en
devenant fort rouge.--Il parat que vous l'aviez bien cach; mais,
enfin, ce devait tre quelque part, et ils m'ont paru chercher
partout.--Oh! partout!... Et madame de C*** devint encore beaucoup
plus rouge. Mais, oui, ma chre amie, partout;--c'est du moins ce qu'il
m'a sembl.

M. de C*** insiste encore beaucoup, malgr l'embarras de sa
femme;--enfin, aprs une rponse qui probablement l'claire, il lui dit:
Diable! pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, je vous aurais prie de
cacher aussi ma tabatire, que je regrette infiniment.

[GU] Nouvelle lettre du dieu Cheneau,--qui me dclare qu'il est forc,
dans ses ptres, de descendre  la hauteur de ma conception;--que je
ferais bien d'employer toutes mes facults, attendu que je n'en ai dj
pas trop.

Le dieu Cheneau ajoute que mes inspirations sont froides et
stupides;--si je trouve quelques partisans, c'est parce que--un sot
trouve toujours un plus sot qui l'admire.

Aprs quoi M. Cheneau--me dit qu'il n'y a pas de fiel dans son coeur,
et qu'il ne m'en veut pas le moins du monde.

En effet, M. Cheneau termine sa lettre de la faon la plus paternelle.

_Je vous autorise_  venir avec un de vos amis me demander  djeuner;
je m'arrangerai pour que vous soyez plus satisfait de ma table que de
mes rponses.

Voil ce que j'appelle se conduire en dieu.

    Aux petits des oiseaux (aux _Gupes_), il donne la pture.

Mille remercments, dieu Cheneau; mais j'ai peu de confiance dans les
festins donns par le ciel;--ceux qui sont rests dans la mmoire des
hommes ne sont pas, vous l'avouerez, encourageants, sans parler des
divers festins dont je ne parle pas par respect, tels que la manne du
dsert,--nourriture purgative.

Cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes;

La clbre tartine d'zchiel,--les noces de Cana o on fait du vin avec
de l'eau;

Les pains apports par un corbeau  un autre prophte.

Je rappellerai Saturne--mangeant des pierres;--Proserpine condamne 
l'enfer pour un grain de grenade;--Tantale qui ne mange pas du tout--et
Promthe qui est mang!--Permettez-moi, dieu Cheneau, de ne pas
accepter votre nectar et votre ambroisie, et de me contenter de vos
rponses.

[GU] On lit dans plusieurs journaux l'anecdote que voici:

Un Anglais de distinction visitait le couvent de la Trappe. L'abb lui
prsenta successivement tous les religieux condamns  un silence
perptuel. Arriv prs de l'un d'eux, il dit: Vous voyez ici, milord,
un malheureux soldat qui, ayant eu grand'peur du canon  la journe de
Waterloo, dserta le champ de bataille, et vint ensuite, dsesprant de
son honneur, se jeter dans notre ordre. A ces mots, le frre changea de
couleur, le combat terrible qu'il prouvait dans son me se peignait sur
ses traits altrs; mais, fixant tout  coup le crucifix, il joignit
les mains, tomba humblement  genoux devant l'abb, et se retira ple et
silencieux de la salle.

L'Anglais, mu de cette scne, demanda  l'abb pourquoi il avait si
durement accus ce malheureux. Milord, rpondit l'abb, je l'ai fait
pour vous prouver l'empire que la religion peut exercer sur l'homme. Ce
frre a t un des plus braves officiers de l'arme; il a fait des
prodiges de valeur dans cette bataille; vous avez vu le combat qu'a
excit en lui ma fausse accusation; mais, en mme temps, vous avez t
tmoin de sa rsignation et de son humilit.

Il n'y a  tout cela qu'un petit inconvnient,--c'est qu'il n'est pas
vrai que les trappistes soient condamns  un silence perptuel.--Je
suis all  la Trappe,--et j'ai t reu par un frre qui cause fort
bien; je lui ai demand si, en qualit de frre hospitalier charg de
recevoir les voyageurs, il avait une permission spciale pour rompre le
silence auquel les trappistes sont soumis.--Il sourit et me dit: Je
sais qu'on fait sur nous d'tranges histoires dans le monde;--notre
silence consiste  ne pas avoir entre nous de conversations futiles,--
ne pas parler en traversant l'glise,--ou le cimetire,--ou d'autres
lieux consacrs,--ou pendant certaines prires.--Ne dit-on pas aussi,
ajouta-t-il en souriant de nouveau, que nous creusons nous-mmes notre
tombe, et qu'en nous rencontrant nous nous disons l'un  l'autre:
Frre, il faut mourir!--Vous pouvez voir par vous-mme qu'il n'en est
rien.

[GU] S. M. le roi Louis-Philippe ayant dcouvert qu'il y avait encore
une trentaine de Franais qui ne portaient pas la croix d'honneur,--a
rpar cette omission involontaire et a daign l'envoyer  quinze
proviseurs de collges de province et  quinze substituts et
procureurs-- l'occasion de sa fte.

[GU] La Saint-Jacques _tombe_ le mme jour que la Saint-Philippe;--les
almanachs, obligs de mettre la Saint-Philippe en lettres
majuscules,--ont supprim saint Jacques,--mis  la porte ainsi du
calendrier.--La Saint-Jacques est la fte de M. Laffitte.

Le prfet de police--a imagin un singulier moyen de clbrer la fte du
roi;--il a accord amnistie pleine et entire  cent cinquante filles
publiques dtenues  Saint-Lazare--pour avoir aim hors des heures
permises par la police.--Ces cent cinquante demoiselles, rendues aux
flicits publiques,--ont pris une part active  la fte,--et
quelques-unes ont orn le soir le carr Marigny, aux Champs-lyses, de
danses un peu risques.

[GU] Monseigneur Affre--a tenu au roi un discours un peu
entortill,--dont le vrai sens est qu'il conseille  Sa Majest de
rtablir les collges de jsuites;-- quoi Sa Majest a rpondu par un
discours non moins entortill qu'elle priait monseigneur Affre de se
tenir tranquille et de se mler de ses affaires.

[GU] Certains journaux traitent un peu le peuple en comparses
d'opra-comique.--On lit dans le _National_:--Il y avait aux
Champs-lyses un dbordement de badauds.

Je prendrai la libert de demander au _National_--si ces badauds--ne
sont pas les mmes figurants qu'il intitule le _grand peuple_ et le
_pays_ dans d'autres circonstances.

[GU] Dans les discours que MM. Pasquier et Sguier ont adresss au roi 
l'occasion de sa fte,--quelques personnes ont paru regretter que ces
messieurs n'aient pas trouv moyen de mettre dans ces discours un peu de
la varit qu'ils ont mise dans leurs serments et dans leur dvouement
depuis trente ans.

[GU] Un homme accus de vol est interrog par le prsident sur l'emploi
de son temps; il rpond qu'il a pass quelques heures dans un estaminet
du boulevard du Temple. Voil un joli endroit et une belle socit!
dit le prsident!

Nous demanderons  M. le prsident s'il a jamais invit ce pauvre diable
 venir passer la soire chez lui--et s'il pense qu'il ait le choix
d'une socit plus releve.

[GU] Un voleur, interrog sur ses _moyens d'existence_, rpond qu'il
joue la _poule_ au billard et qu'il est heureux;--c'est un tat tout
nouveau:--heureux au billard.

[GU] Un lecteur a avou qu'il s'tait dcid  nommer M. Pauwels, parce
qu'on lui avait dit que c'tait le plus _aimable_.--Il y a tant de
choses reprsentes  la Chambre--qu'on ne saurait trop se fliciter de
voir un dput lu comme _aimable_.

[GU] M. Arago a annonc qu'_un de ses lves_ venait de dcouvrir une
nouvelle comte.--M. Arago, fch contre les comtes, ne daigne plus
s'en occuper lui-mme.--Cela rappelle un peu M. Willaume, qui _mariait
les gens_ et annonait en _post-scriptum_ dans les journaux que _son
secrtaire plaait les domestiques_.

[GU] Lors de la prsentation des tableaux devant le jury de
l'exposition, un des membres de cet aropage juste et clair, M.
Bidault, s'absenta pendant quelques instants.--Pendant son absence, cinq
de ses paysages furent tourdiment refuss.--A son retour, il trouva la
besogne fort avance. Ah! ah! dit-il, vous avez fini les paysages! eh
bien, j'espre que vous tes contents de moi cette anne. Les _juges_
comprirent qu'ils venaient de faire une sottise en repoussant par
mgarde les oeuvres d'un de leurs complices.--Sur un signe
d'intelligence, le gardien alla prendre dans le tas refus les cinq
tableaux Bidault et les glissa avec ceux accepts.

[GU] A la bonne heure,--nous y voil;--je suis un peu comme la plupart
de nos amis et de nos parents,--qui trouvent une douce consolation pour
les malheurs qui nous frappent--dans la joie de les avoir prdits et de
nous _l'avoir bien dit_.

L'enqute sur les lections contestes,--livre  l'impression par la
Chambre des dputs,--nous donne dj un avant-got de ce que deviendra
la vie prive en France,--o tout le monde veut arriver  la vie
politique.--Une partie de la Chambre s'est pouvante de ce quelle avait
fait elle-mme;--la commission a mis le voeu qu'on ne ft plus
d'enqutes de ce genre;--la moiti de la Chambre a gmi sur une
publicit qu'elle avait autorise elle-mme;--les coulisses de la ville
de Carpentras et autres lieux ont t ouvertes au public,--qui a pu y
voir plusieurs autres petites pices,--_non destines  la
reprsentation_.

Beaucoup de dputs se sont rcris contre une publicit  laquelle
chacun d'eux servira de pture.

Ah! vous voulez du gouvernement reprsentatif, messieurs! ah! vous
voulez qu'on vous envoie  la Chambre pour discuter tous les intrts du
pays!--Vous voulez qu'on mette entre vos mains la fortune publique et
l'honneur du pays,--et vous ne voulez pas qu'on examine si les moyens
qui vous ont fait envoyer  la Chambre ne sont pas prcisment ceux qui
vous devraient faire exclure de toute participation au gouvernement du
pays.

Vous voulez faire dire dans les journaux qui vous poussent que vous avez
toutes les vertus--et vous ne songez pas que c'est autoriser d'autres
journaux  faire observer qu'il vous en manque quelques-unes et  dire
lesquelles!--Vous n'tes pas encore au bout, messieurs.--Vous en verrez
bien d'autres.

Attendez un peu,--et l'on voudra savoir  quelle poque chacun de vous
mange des pois verts,--et  quelle femme du monde ou d'ailleurs il
adresse des hommages,--et s'il est aim pour lui-mme;--et, dans le cas
o il achterait son bonheur,--quel est le prix qu'il y met.--On voudra
savoir o vous allez le soir--ou d'o vous sortez le matin;--on le
dira,--on l'imprimera, et l'on aura raison.

Quoi!--messieurs,--de temps en temps--un homme inconnu,--ayant fait une
fortune dont on ne connat pas plus le chiffre que les
lments,--viendra prendre sa part du gouvernement du pays,--et la seule
chose dont vous voulez qu'on s'enquire, c'est combien il y a de portes,
combien il y a de fentres  sa maison!

Vous voulez qu'on dise: Monsieur un tel possde trois portes
cochres,--deux btardes,--vingt-cinq fentres;--qu'il gouverne la
France: _dignus est intrare_.--Vive M. un tel! soumettons-nous  ses
lois! Vous voulez que l'on se contente d'tre gouvern par le plus
grand nombre des portes--et par la majorit des fentres.

Toute autre investigation qui ne porte pas sur vos portes et fentres
vous semble indiscrte--et de mauvais got.

Pardon, messieurs, il n'en peut tre ainsi.--Vous voulez  la fois les
bnfices et les splendeurs de la vie politique et les douceurs secrtes
de la vie prive.

Non, messieurs, les vertus politiques ne consistent pas seulement dans
l'enttement aveugle  suivre telle ou telle bannire,--il y a encore
deux ou trois petites choses accessoires dont il est prudent de
s'informer, et on s'en informera.

Je sais bien, messieurs, que c'est dsagrable--pour des
bourgeois,--encore hier marchands de n'importe quoi, de voir ainsi
produire au grand jour--des dtails, des habitudes, des moeurs qu'on
n'a pas prpars pour le public  une poque o on ne savait pas qu'on
deviendrait gouvernement.--Mais soyez de bonne foi,--vous direz qu'il
n'en peut tre autrement.

Voyons,--monsieur Ganneron,--quand vous vendiez des lumires des huit 
vos concitoyens,--auriez-vous fait un long crdit  un picier qui vous
et paru faire des dpenses au-dessus de sa fortune, ou qui vous et
sembl inepte,--ou peu exact,--et auriez-vous refus de savoir ce qu'il
en tait?

Non, certes, monsieur Ganneron.

Et vous,--monsieur Cunin-Gridaine,--auriez-vous confi une partie de
draps un peu forte-- un commis voyageur qu'on vous aurait assur
seulement jouer un peu trop aux dominos?

Et ne pensez-vous pas que les denres que vous confie la France  tous
sont un peu plus prcieuses que celles vous _dbitiez_ au compte de vos
commettants?

Ce n'est pas ma faute,--messieurs,--si vous avez pens que l'art de
gouverner les hommes et les pays--ft le seul qu'il n'y et pas besoin
d'apprendre,--et pour lequel il n'y et pas de ncessit de prparer sa
vie.--Restez dans la vie prive,--vous qui aimez la vie
prive,--personne ne vous force d'entrer dans la vie politique.

Pour ce qui est des enqutes de la Chambre, du reste,--cela ne servira 
rien,--si ce n'est  produire de temps  autres quelques scandales.

Les hommes sont les mmes partout et toujours,--tous 
vendre,--seulement pour diffrents prix,--payables en diverses
monnaies.--Mais, si vous ne voulez plus d'enqute,-- reprsentants du
pays! ou si vous voulez que vos enqutes, servent  quelque chose,
rendez un dcret--par lequel--l'avidit et l'avarice sont abolies, ainsi
que la vanit et l'ambition.--Ordonnez que tous les Franais soient
galement vertueux, probes, dsintresss.--Ordonnez que personne ne
vende son suffrage--ni pour de l'argent, ni pour des honneurs (des
honneurs au prix de l'honneur), ni pour aucun intrt.--Et ensuite vous
n'aurez plus  craindre qu'on achte des suffrages,--quand il n'y en
aura plus  vendre. La difficult est seulement de russir sur le
premier point.--En attendant,--voici quelques-unes des plus innocentes
rvlations amenes par l'enqute.

M. de Cajoc, sous-prfet,--a crit une lettre dont voici un extrait: Je
ne veux pas qu'on mette tous les prfets  la porte, il y en a de bons,
mais je demande seulement qu'on m'en trouve une petite.--Probablement
une prfecture.

[GU] Madame de Cajoc--a crit: Les ministres ne veulent que des
assassins et des gueux pour agents.

[GU] LECTION DE CARPENTRAS.--Le sieur Rosty a constamment soutenu que,
le jour du scrutin de ballottage, M. le sous-prfet de Carpentras,
l'ayant pris  part, lui avait tmoign des doutes sur son vote, et
avait voulu exiger de lui, sous peine de destitution, qu'il mt une
marque particulire sur son bulletin.

Ce n'est pas tout  fait conforme au voeu de la loi, qui exige le
secret des votes.

Le sieur Roubaud, lecteur, nous a dit que, le 12 juillet au matin, le
sieur Rosty fils, notaire, lui avait offert la somme de deux cents
francs s'il voulait consentir  donner sa voix  M. Floret.

Voici un notaire qui fait l un joli trafic!--et c'est une charmante
chose  faire par-devant notaire qu'un march de ce genre.

[GU] Les partisans de M. Floret imputent, au contraire,  ceux de M. de
Grente d'avoir achet pour cinquante francs le vote de Roubaud.

M. Floret a offert deux cents francs  Roubaud--et M. de Grente
seulement cinquante francs.--Il y a bien du risque que M. de Grente
soit innocent de la corruption.--Roubaud a d prfrer tre corrompu par
M. Floret,--attendu qu'on ne se fait pas corrompre pour l'honneur.

[GU] Le sieur Bonnet aurait rpondu qu'il s'tait engag  voter pour
M. Floret, parce que celui-ci lui avait promis la veille une place de
douze cents francs pour son neveu, dont il dsirait se dbarrasser.

Quelque coquin de neveu probablement--comme on en voit tant.--M. Bonnet,
j'en suis sr, n'aurait rien accept pour lui-mme,--mais pour son
neveu, qui ne sera plus  sa charge et qui l'embarrasse,--c'est bien
diffrent!

[GU] Si l'lection de Carpentras est valide, ce n'est pas parce que
cette lection a t exempte de manoeuvres, mais uniquement parce que
les griefs les plus graves ne sont pas imputables au candidat lu. Et la
meilleure manire d'atteindre ce but, ne serait-elle pas de proposer 
la Chambre, en mme temps qu'elle admet le dput, d'infliger un blme 
ces manoeuvres?

Pardon, messieurs de la commission,--c'est--dire que ce n'est pas le
meilleur, mais le moins mauvais qui est lu;--ce n'est pas celui qui n'a
pas fait le moins--qui est dclar honorable;--disons donc l'honorable
M. Floret.

[GU] LECTION D'EMBRUN.--L'lection d'Embrun prsente deux caractres
bien marqus: tentatives de corruption pcuniaire de la part de M.
Ardoin; essai d'intimidation et violation du secret des votes de la part
des amis de M. Allier.

C'est gentil;--voyons un peu lequel sera dclar honorable de ces deux
messieurs.

[GU] Il s'est lev, de l'ensemble des tmoignages recueillis, la
preuve morale des tentatives de corruption auxquelles avaient eu
malheureusement recours les amis de M. Allier, et peut-tre ce
concurrent lui-mme. Nous produirons,  cet gard, des dclarations et
des aveux dplorables.

Ce sera peut-tre M. Ardoin.

[GU] Le secret des votes a-t-il t viol par les dsignations qui
accompagnaient, sur la plupart des bulletins, les noms des deux
candidats? Car ce procd a t employ par les deux partis, c'est le
procs-verbal de l'lection qui le dclare: Le bureau (y est-il dit),
aprs en avoir dlibr, a, en effet, remarqu que, de part et d'autre,
les dsignations inscrites sur les bulletins des lecteurs porteraient
atteinte au secret des votes et pourraient tre contraires au voeu de
la loi.

La chose redevient douteuse.

[GU] Vous avez sous les yeux les dpositions des tmoins; ils ne sont
pas d'accord sur le nombre des bulletins avec des dsignations. M.
Bertrand de Rmollon a dit que tous les bulletins pour M. Allier, ou
presque tous, soixante-dix-sept sur soixante-dix-huit, portaient des
dsignations. M. Janneau-Lagrave a dit qu'il y en avait un quart ou un
tiers du ct de M. Allier. M. Achille Fourrat: les trois quarts des
bulletins  peu prs, dont cinquante environ du ct de M. Allier, et
peut-tre quarante-cinq pour M. Ardoin. M. Czanne un tiers, et pour les
deux candidats. M. Didier: des deux cts  peu prs en nombre gal.

M. Ardoin a des chances pour tre honorable; mais il n'en a gure de
plus que M. Allier.--Voyons encore:

[GU] Le sieur Bonaffoux pre a eu  dplorer des propos inconvenants et
des coups de son fils; le fils tait dans un tat d'ivresse complet, et
ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les tmoins qui ont
reproduit les griefs de Bonaffoux ont dclar, les uns, qu'il leur avait
dit que son fils l'avait menac pour arracher son vote en faveur de M.
Ardoin; les autres, en faveur de M. Allier, d'o rsulte une grande
incertitude sur les faits en eux-mmes, et par consquent sur la valeur
des tmoignages et sur l'intention des plaintes.

Bonaffoux a battu son pre;--mais pour qui et pourquoi a-t-il battu son
pre?--en gnral, quand on bat son pre, c'est pour quelqu'un ou pour
quelque chose.

[GU] Cet arrt dclare _simuls_ les actes en vertu desquels ces sept
lecteurs auraient acquis, en mars et avril 1841, de M. Ardoin,
candidat, l'usufruit, pendant neuf annes, de pices de terre situes 
Saint-Ouen et  Clichy, et reconnat fausses et contradictoires les
explications donnes par eux.

Oh! diable, ceci est laid;--c'est, je crois, maintenant,--M. Allier qui
est le plus honorable de ces deux messieurs.

[GU] On disait que M. Ardoin tait venu de Paris avec deux cent mille
francs pour gagner les lecteurs; et l'un d'eux, en effet, tait venu
chez Jouve lui demander trois mille francs sur cette somme. _J'en veux
ma part_, aurait-il dit navement.

[GU] Chevalier, adjoint. Celui-ci avait reu en prt, de M. Ardoin, une
somme de huit cents francs pour trois ans, sans intrts. Il vota, le
premier jour, pour M. de Bellegarde, que les amis de M. Allier portaient
 la prsidence du collge. Il paratrait qu'on avait donn  cet
lecteur un mot d'ordre qui ne se serait pas retrouv dans les bulletins
noncs. Aux reproches de M. Jouve, le sieur Chevalier aurait rpondu:
Je ne voterai pour M. Ardoin que si, au lieu d'un prt de huit cents
francs, on le convertit en don, en dchirant mon obligation.

Chevalier aurait racont ce fait en prsence de cinq  six tmoins. Et
l'obligation a t dchire. Chevalier aurait mme ajout: Je dois
mille francs  M. Julien, et j'aurais voulu acquitter cette dette. Il a
vot le deuxime jour pour M. Ardoin.

Les parts ne sont pas gales,--nous avons vu tout  l'heure un lecteur
qui demande trois mille francs. M. Chevalier fait la chose pour huit
cents francs.--C'est un gte-mtier.

[GU] Si M. Ardoin ne faisait rien par lui-mme, il laissait faire des
agents dvous. Le nomm Martin, repris de justice; le nomm Trinquier,
sous le coup des rserves du ministre public pour altration de
signature, allaient l'un et l'autre offrant de l'argent  qui voudrait
en recevoir.

C'est peut-tre la premire fois que ces deux messieurs offraient de
l'argent au monde,--leurs antcdents judiciaires semblent, en effet,
annoncer des exercices tout opposs.

[GU] Ces personnes ont ajout: Si nous ne votions pas pour M. Ardoin,
ds le lendemain mme de l'lection nous serions poursuivis 
outrance.

Il est bon de se faire corrompre, mais il faut tre honnte.--Vous avez
promis de vous dshonorer; un honnte homme n'a que sa parole,--si vous
y manquez et que a tourne mal,--tant pis pour vous.

[GU] M. Ardoin lui-mme s'en est expliqu devant nous en ces termes:
Les lecteurs qui votaient pour moi taient hbergs chez Gauthier et
chez Bellotte. Il y avait table ouverte pour dner et pour djeuner, 
mes frais. C'tait connu, je ne m'en suis pas cach. On peut bien
traiter ses amis. Le prfet m'a fait une affaire en 1839, parce que
j'avais amen mon cuisinier. Je crois que je le ferai encore. M. Ardoin
a ajout qu'il avait habit l'Angleterre, et que l on faisait bien
autre chose.

Attendez un peu,--nous ne faisons que commencer,--et nous commenons
bien;--l'Angleterre n'est pas arrive du premier coup o elle en est.

[GU] Il n'a pu s'lever d'hsitation ds lors parmi les membres de la
commission d'enqute que sur la manire de caractriser ces actes, et
l'intention qui les avait inspirs. Les uns ont voulu les qualifier de
_manoeuvres coupables_, les autres de _tentatives de corruption_. La
majorit de la commission a adopt une expression gnrale, qui comprend
cette double pense, et les a dclars _faits de corruption
lectorale_.

Cette pauvre commission a d, en effet, se trouver bien embarrasse;--il
parat que ce que ces messieurs ont fait ne constitue pas des
_manoeuvres coupables_,--ni des _tentatives de corruption_.--Quel
bonheur que la commission ait enfin trouv--le mot,--le vrai mot,--le
seul mot qui rende exactement la chose!--Cependant cette phrase rappelle
un peu la fameuse distinction d'Odry entre les chiquenaudes, les
pichenettes et les croquignoles.

[GU] La minorit a dit qu'elle dsapprouvait hautement, comme la
majorit, les faits  la charge du concurrent de M. Allier (ah! c'est
M. Ardoin qui ne sera pas honorable), mais qu'il lui tait impossible de
ne pas voir des actes d'intimidation dans l'ensemble des faits qui
avaient caractris l'lection, notamment les actes relatifs  Ardoin de
Brianon,  Bonnaffoux et  Chevalier. Ces actes ont t en quelque
sorte avous par M. de Bellegarde et par Joubert (M. Ardoin redevient
honorable). La minorit a ajout qu'il rsultait de l'enqute qu'un
grand nombre de bulletins, portant des dsignations particulires,
avaient t crits en faveur de M. Allier; et que si on n'avait pas
dcouvert la preuve matrielle d'un concert, d'un registre et d'un
contrle, tout portait  croire que ce concert et ce contrle avaient
exist, particulirement de la part des trois membres composant le
comit lectoral de M. Allier, placs tous trois auprs du bureau du
prsident du collge, au moment du dpouillement du scrutin, de manire
 pouvoir lire tous les bulletins qui portaient des dsignations et 
constater leur origine. (M. Ardoin continue  redevenir honorable.)
Cette circonstance, runie  d'autres indices, fortifiait la minorit
dans la conviction o elle tait qu'une atteinte srieuse avait t
porte au secret des votes,  la libert de l'lection; et que, pour
mettre un terme  l'abus possible des bulletins avec des dsignations,
par une sanction srieuse, elle tait d'avis d'annuler l'lection de M.
Allier. (Honorable M. Ardoin!)

La majorit, au contraire, est d'avis que l'lection a t libre et
pure, et vous propose l'admission de M. Allier.

Oh! mon Dieu!--voil M. Ardoin qui n'est plus honorable du tout;--c'est
maintenant M. Allier,--qui, du reste, a bien manqu de ne l'tre pas.

On a trouv gnralement cette conclusion de la commission: _l'lection
a t libre et pure_,--un peu factieuse.

[GU] LECTION DE LANGRES.--Parlez-moi de Langres,  la bonne
heure,--voil un endroit o les choses se passent beaucoup mieux.

Une multitude d'agents parcoururent la ville et les campagnes, obsdant
les lecteurs de promesses, de menaces, offrant des voitures pour se
rendre  l'lection, et leur indiquant les auberges et les cafs o ils
devaient tre dfrays, et, de plus, dnigrant les comptiteurs de M.
Pauwels, en les qualifiant d'aristocrates et de gentilshommes voulant la
ruine du pays.

La veille de l'lection on avait accapar toutes les voitures et les
chevaux de louage du chef-lieu pour amener, ds le matin, tous les
lecteurs de la campagne dont on redoutait l'indpendance du vote; et
ensuite, placs dans les maisons et auberges o ils taient gards 
vue, on les extrayait de leur retraite dans un tat voisin de l'ivresse,
et on les accompagnait ainsi au bureau de l'lection.

M. Ardoin et M. Allier hbergeaient les lecteurs d'Embrun;--mais M.
Pauwels fait mieux: il grise les lecteurs de Langres.

[GU] M. Chauchart, membre du conseil gnral, a dclar devant la
commission qu'il avait vu dans le sein du collge un sieur Carbillet,
chef d'instruction, amenant un lecteur qu'il soutenait, attendu qu'il
ne pouvait presque plus marcher. M. Beguinot de Montrol en a vu un tout
 fait ivre, dont le billet a t crit par un autre lecteur. M.
Renard, substitut du procureur du roi  Vassy, nous a dit: Les
lecteurs dont M. Abreuveux crivait les billets n'taient pas ivres,
_mais ils taient appesantis par le vin_.

Distinguons:--regardez un peu comme on est mchant dans les petits
endroits;--on disait avoir vu ivres de pauvres lecteurs qui n'taient
qu'appesantis par le vin;--ce serait honteux d'avoir t exercer ivre un
droit aussi srieux.

[GU] OBSERVATIONS GNRALES.--_Treizime question._ M. de Grante
a-t-il demand et obtenu une demi-bourse dans un collge royal pour
l'enfant de Raspail, petit-fils d'un lecteur, et une autre pour
l'enfant de Guillaume Siffrein, lecteur?--_R._ Oui,  l'unanimit.

_Quatorzime question._ Ces dmarches ont-elles eu lieu en vue de
l'lection, et faut-il exprimer un regret que le candidat les ait
faites?--_R._ Non, sept voix contre deux. Il ne doit pas mme tre
exprim un blme implicite.

La majorit demande que le rapport nonce une crainte gnrale, et sans
application aux faits actuels, qu'il ne soit fait abus des
demi-bourses.

_Sans application aux faits actuels_ est un joli mot.--En effet; qui
est-ce qui pourrait voir l le moindre rapport?--Les _Gupes_ ont
rcemment parl des bourses de collge;  la commission la gloire
d'avoir parl des demi-bourses.--Est-ce qu'elle croit qu'on ne pourrait
pas abuser un peu aussi des bourses entires?

[GU] _Dix-neuvime question._ M. Floret a-t-il, le 11 juillet, dclar
 l'lecteur Fabry qu'il donnerait des garanties, par crit, des
promesses qu'il lui ferait si cet lecteur voulait voter pour lui?--_R._
Non, six voix contre trois. Exprimer un regret  raison de la dmarche
de M. Floret dans cette circonstance. A l'unanimit.

Exprimer un regret que M. Floret ait fait une dmarche que vous dclarez
qu'il n'a pas faite;--commission, ma mie, ceci n'est pas bien clair.

_Quatrime question._ Des lecteurs ont-ils t dfrays  l'auberge,
pendant l'lection, par le mme candidat? Est-ce l une manoeuvre
lectorale?--_R._ Oui,  l'unanimit.

J'espre bien que MM. les dputs, surtout les membres de la commission,
n'accepteront pendant la session aucun dner, ni chez le roi, ni chez
aucun ministre;--c'est une belle chose que l'indpendance,--mais qui ne
rsiste pas  un dner,--selon la commission.

[GU] FAITS DE VIOLENCE IMPUTS A DES PERSONNES DU PARTI
ALLIER.--_Sixime question._ L'lecteur Bonnaffoux, de Caleyres, a-t-il
t menac et battu par son fils parce qu'il annonait devoir voter pour
M. Allier? Au contraire, les violences dont il s'est plaint
avaient-elles pour objet de le forcer  voter pour M. Ardoin?--_R._
Quatre voix sont d'avis que, d'aprs l'enqute, des violences ont eu
lieu parce que Bonnaffoux voulait voter pour M. Ardoin. Cinq voix, qu'il
n'est pas prouv dans quelle intention des violences ont t exerces.

Dcidment, Bonnaffoux fils n'a battu Bonnaffoux pre que pour le
battre.

[GU] CONCLUSION.--_Dixime question._ Faut-il proposer  la Chambre
d'annuler l'lection d'Embrun?--_R._ Non, cinq voix contre quatre.

En effet, pourquoi annuler l'lection d'Embrun?--Est-ce qu'elle n'est
pas _pure_?--Qu'est-ce qu'on demande  une lection?--D'tre libre et
pure.--Est-il rien d'aussi pur que l'lection d'Embrun?

[GU] M. Pauwels et ses amis cherchent en vain  couvrir ces abus du
prtexte des _usages du pays_: On n'y fait pas un march, nous a dit M.
Pauwels, sans que cela se passe au cabaret. Nous pensions, nous, qu'il
n'en est que plus ncessaire d'apprendre aux lecteurs qu'on ne se
prpare pas ainsi  l'accomplissement d'un devoir civique aussi srieux
que l'exercice du droit lectoral.

Ah! prenez garde, messieurs, il y a alors bien des gens qui ne viendront
pas aux lections.

[GU] Ce qui caractrise l'intimidation, c'est l'absence force des
lecteurs, empchs, par une terreur rpandue  dessein, de venir
exercer leur droit; et l'lection d'Embrun prsente, moins que toute
autre, ce caractre, puisque quatre lecteurs seulement se sont
abstenus, et que leur absence a t justifie.

Est-ce que messieurs de la commission n'appellent pas
intimidation--l'action d'obliger un employ par la peur de perdre sa
place;--un dbiteur par la peur des poursuites,  voter autrement qu'ils
ne veulent?--vrai, je ne suis pas satisfait de cette dfinition de
l'intimidation.

[GU] L se borne, messieurs, l'examen des quatre griefs imputs par M.
Floret  l'administration, dans une des sances du mois d'aot dernier.
Passons  la discussion des trois faits reprochs  M. Floret dans la
mme sance, en rponse  ses accusations.

Comme nous l'avions remarqu,--quatre faits contre l'administration,
trois faits seulement contre M. Floret.--M. Floret est vertueux; mais
voici quelque chose  quoi, j'en suis sr, personne ne s'attend, c'est
qu'aprs le dveloppement des jolies choses que je viens de vous dire en
abrg,--la commission ravie--s'crie en finissant:

Conservons prcieusement cet esprit constitutionnel; il y va de tout
notre avenir.

Voil de ces choses qu'on n'oserait pas inventer.

[GU] Le lendemain, la Chambre n'a pas t de l'avis de la
commission,--elle a, il est vrai, annul l'lection de M. Pauwels,--mais
elle a galement mis  nant celle de M. Floret.--Au moment o nous
mettons sous presse, on ne sait pas encore ce qu'il sera fait de M.
Allier.

[GU] Trs-bien, messieurs, voici la Chambre purifie.--Deux lections
annules d'un coup.--Maintenant, il ne reste pas  la Chambre un seul
dput qui ait employ la moindre brigue,--la moindre promesse,--pour se
faire lire;--tous, sans exception, ont t violemment arrachs de la
charrue ou de leur maison des champs.

[GU] Tous, sans exception, ont quitt avec regret la vie prive et les
douceurs de la famille;--tous ont t levs malgr eux  une dignit
dont ils gmissent;--tous ont accept ce mandat uniquement dans
l'intrt du pays et de leurs concitoyens.

[GU] Une chose seulement parat un peu singulire;--voil M. Pauwels
exclu de la Chambre--comme corrupteur des lecteurs, comme auteur de
manoeuvres coupables:--Trs-bien, mais M. Pauwels tait  la fois lu
 Langres et  Saint-Pons.--L'lection de Langres est annule;--mais
celle de Saint-Pons est maintenue.--Disons ce que nous voulons de l'lu
indigne de Langres;--mais respect  l'honorable dput de Saint-Pons.




Juin 1843.

     Le dluge.--On demande une famille honnte.--Suppression du mois de
     mai.--La ranon du mois de mai.--_Plus de mal de mer!_--Opinion de
     madame Ancelot sur une pice de madame Ancelot.--Les douaniers de
     M. Greterin.--Utilit de la langue latine pour une profession.--M.
     le prfet de police faisant de la popularit.--La liste
     civile.--Les hommes du pouvoir et le peuple.--Le jury.--Les
     circonstances attnuantes.--Le bagne.--Brest.--Le duc
     d'Aumale.--Noble impartialit des journaux.--De la libert des
     cultes en France.--M. Fould.


[GU] SAINTE-ADRESSE.--NORMANDIE.--Au moment o j'cris ces lignes,--une
chose parat compltement vidente;--c'est que le ciel veut, par un
nouveau dluge, en finir encore une fois avec le genre humain.--Si la
chose ne va pas plus vite, c'est que Dieu n'a pas encore pu trouver une
famille de justes  prserver--une famille de justes comme celle de
No;--une famille de quatre justes dont un gredin.

[GU] La composition de l'arche sera cette fois soumise  des
modifications;--il est parfaitement inutile d'y mettre un
cheval,--espce prochainement inutile et tombe en dsutude,--et dont
le nom seul restera comme mesure de puissance pour exprimer la force des
machines--en attendant que de nouveaux perfectionnements apports  la
vapeur et aux machines fassent prouver le mme sort  l'homme,--ce qui
est dj fort bien commenc en Angleterre et promet de s'tablir en
France.

[GU] En effet, qu'est-ce qu'un ouvrier aujourd'hui? une machine qui
n'est pas mme de la force d'un cheval, et qu'il faut alimenter avec du
pain, avec du vin, avec de la viande,--tandis qu'on a de si bonnes
machines qui ont la force de trois cents--de quatre cents, de mille
chevaux, et qui ne mangent que de la tourbe!--L'homme avant peu
deviendra un simple encombrement,--un prjug.

[GU] Dieu, instruit par son premier dluge,--se gardera bien cette fois
d'ordonner  la famille prserve de faire entrer dans l'arche un couple
de tout ce qui existe.

Ce que, du reste, No ne fit pas autrefois, malgr l'ordre qu'il en
avait reu.

Ainsi que l'ont prouv les savants qui ont retrouv dans la terre des
ossements d'animaux antdiluviens--qu'on n'a jamais vus vivants depuis
le dluge,--ce qui prouve que No ne les avait pas fait entrer dans
l'arche,--et il n'a pas l'excuse de les avoir oublis par mgarde ou de
ne pas les avoir vus,--attendu que quelques-uns de ces fossiles sont un
peu plus grands que des lphants.

Nous esprons pour les peuples de l'avenir que, dans ce nouveau dluge,
plusieurs espces aujourd'hui existantes seront perdues et supprimes;

Et qu'un jour viendra o on ne verra plus ces espces que dans les
muses et les cabinets d'histoire naturelle,  mesure qu'on les
dcouvrira dans les couches de terre glaise;

Comme j'ai vu l't dernier l'excellent et savant M.
Lesueur--chercher,--trouver et reconstruire,--dans nos falaises de
Normandie,--os  os, vertbre  vertbre,--une sorte de crocodile
bizarre, appele, je crois, _ichtyosaurus_.

[GU] Les peuples qui seront crs aprs ce dluge--reconstruiront
ainsi,--morceaux par morceaux,--une foule d'espces aujourd'hui vivantes
et rgnantes et alors fossiles et antdiluviennes,--qui, j'espre bien
pour eux, ne seront pas admises dans la nouvelle arche d'alliance.

[GU] Alors on ira voir le dimanche, dans quelque musum, un _avocat_
antdiluvien--parfaitement conserv, donn au cabinet par M. ***; un
_colonel de la garde nationale_ fossile:--ce morceau curieux n'est pas
complet,--il lui manque la partie de la tte connue sous le nom de
bonnet  poil, etc., et autres _icthyosaurus_.

[GU] Mais peut-tre serons-nous sauvs d'un nouveau dluge, faute de
pouvoir trouver la famille des justes en question:--quatre justes dont
un gredin.

[GU] En attendant, Dieu nous a supprim le mois de mai.

Le mois de mai autrefois mois de soleil,--de fleurs, de parfums, d'amour
et de rveries, maintenant mois de pluie et de boue--et de froid--et de
giboules.

Les fleurs--se sont ouvertes sans s'panouir, ples,
tristes,--affaisses, sans clat et sans parfum,--les abeilles ont t
noyes dans le nectaire vide des fleurs,--et aussi toutes ces charmantes
fleurs qui, en mme temps que celles de la terre, s'panouissent dans le
coeur au retour du printemps--elles n'ont pas fleuri faute de soleil.

[GU] Dieu nous a supprim le mois de mai--le mois de mai! Le
printemps--un de ses plus prcieux dons--les fleurs!  la fois les
pierreries et les parfums du pauvre.

[GU] Les fleurs--la _fte de la vue_,--comme disaient les Grecs.

[GU] Les fleurs, qui exhalent avec leurs odeurs tant de si douces
penses, de si charmantes rveries--les fleurs pleines d'un nectar qu'on
respire et qui enivre d'une ivresse calme et heureuse;--Dieu nous a
cach le ciel bleu--et les toiles.

[GU] Dieu a mis un voile de nuages sur son soleil, et un voile de
tristesse sur nos coeurs.

[GU] Comme j'ai fait une triste litanie de toutes les fleurs qui
devaient fleurir dans le mois de mai--et qui se sont misrablement
entr'ouvertes--sur la terre boueuse.

Nous tions trop riches,  ce que disaient les journaux et les hommes
politiques.

[GU] Notre sicle, si fcond en progrs--selon eux, avait trop acquis et
trop gagn;--il avait toujours, selon eux, trop d'avantages sur les
sicles prcdents.

Il avait trop de lumires et trop de grands hommes; il fallait expier
tout cela.

[GU] Il fallait, comme le tyran de Syracuse, jeter  la mer notre plus
belle bague;--le malheur est un usurier et un crancier intraitable.--Ce
que nous ne lui payons pas porte intrt, et c'est un capital qui
s'accrot.

[GU] O mon Dieu! parmi les bienfaits dont vous nous avez combls dans
ces derniers temps,--n'auriez-vous pu nous reprendre autre chose que le
mois de mai?--Sans compter que voici le mois de juin, le mois des
roses,--qui commence par des pluies diluviennes.

[GU] O mon Dieu! rendez-nous le mois de mai--et reprenez-nous en place
tout autre bienfait de la Providence--comme qui dirait, par exemple,--la
pondration des trois pouvoirs.

[GU] Mon Dieu, rendez-nous le soleil--et reprenez-nous M. Ganneron.

[GU] Rendez-nous les fleurs et reprenez les philanthropes qui ont
invent le rgime cellulaire et le mutisme dans les prisons.

[GU] Rendez-nous les parfums des fleurs, et reprenez-nous le jury avec
ses circonstances attnuantes.

[GU] Mon Dieu, rendez-nous le muguet avec ses perles embaumes, et
reprenez-nous M. Chambolle.

[GU] Rendez-nous les pivoines, ces roses gantes,--dont la pluie a,
cette anne, dispers les ptales de pourpre,--et reprenez-nous les
pices de thtre de M. Empis, reprsentes par autorit de la liste
civile.

[GU] Rendez-nous les iris dont le vent a bris les tiges et dchir les
fleurs violettes, et reprenez-nous--M. Edmond Blanc,--cet intgre
administrateur.

Rendez-nous notre mois de mai,--mon Dieu! Rendez-nous notre beau mois de
mai,--et reprenez-nous quelques autres choses entre les plus prcieuses
que nous ayons.--Rendez-nous les glaeuls aux fleurs roses et blanches,
au port si gracieux, et reprenez-nous, si vous voulez, le dieu Cheneau
avec son culte et ses boutons, avec son fil, ses aiguilles et son
vangile.

[GU] Rendez-nous ces belles juliennes aux rameaux blancs si parfums le
soir,--et reprenez-nous M. Cousin.

[GU] Rendez-nous nos beaux rhododendrons, et nos chvrefeuilles;--et,
s'il faut une ranon,--reprenez-nous, mon Dieu! M. Dosne, le grand
financier dont la France est si fire.

[GU] Rendez-nous nos azales--qui grimpent et tapissent les maisons dans
les romans de M. de Balzac,--mais qui, ici, se contentent de se charger
humblement,  trois pieds du sol,--de belles fleurs jaunes, rouges,
roses ou blanches,--et, reprenez-nous, mon Dieu! M. Dupin et ses
pasquinades sans courage.

[GU] Rendez-nous, mon Dieu! les amours des oiseaux dans les feuilles--et
reprenez-nous le prtre haineux,--si fort sur la mythologie des Persans,
si faible sur les devoirs et les croyances du christianisme.

[GU] Mon Dieu! rendez-nous nos seringats,--qui sont les orangers des
pauvres jardins, et reprenez-nous les bedeaux frntiques et les
sacristains convulsionnaires qui rdigent le journal religieux
l'_Univers_.

[GU] Mon Dieu! rendez-nous les digitales, les marguerites blanches et
les boutons d'or,--et reprenez toutes ces belles choses,--les
baonnettes intelligentes, les fonctionnaires indpendants, les
monarchies entoures d'institutions rpublicaines, etc., etc.

[GU] Rendez-nous les beaux thyrses blancs des marronniers et les haies
d'aubpine,--et resserrez dans votre trsor M. Fulchiron, qui a
dcouvert _le_ mousson--que, jusqu' lui, on avait appel _la_ mousson.

[GU] Rendez-nous les grappes d'or des bniers--et reprenez-nous M.
Partarrieu-Lafosse,--le malencontreux dfenseur du roi Louis-Philippe
dans l'affaire dite _des lettres attribues au roi_.

[GU] Rendez-nous, mon Dieu!--les vers luisants dans l'herbe,--et
reprenez-nous M. Aim Martin, qui ne luit nulle part, et a fait sur la
Rochefoucauld le beau commentaire dont les _Gupes_ ont fait une
apprciation convenable.

[GU] Je guettais avec tant d'anxit et de joie--la premire rose d'un
charmant rosier-noisette, qui me donne chaque anne la premire
fleur!--Eh bien, la pluie a dtruit le bouton encore ferm. Que ne
donnerais-je pas des splendeurs de ce temps-ci--pour racheter ma pauvre
petite rose!

Rendez-nous, mon Dieu! les premires roses, les roses de mai,--et
reprenez-nous les diffrents accapareurs de consonnes--que les journaux
appellent de grands, clbres, d'illustres pianistes,--et qui
_consentent_  se faire entendre si souvent chaque hiver.

[GU] Pour ma petite rose, mon Dieu!--je donnerais M. Delessert, cet
ingnieux prfet de police que vous savez;--je donnerais cette belle
galerie de bois que l'on a accroche au flanc du Louvre!--je donnerais
les comdies de M. Bonjour--et l'institution de la garde nationale, et
les fortifications de Paris.--Je ne sais ce que je donnerais pour ma
petite rose.--Reprenez tout cela, mon Dieu!--et rendez-nous les roses
de mai.

Pourvu que vous ne nous supprimiez pas les roses de juin!

[GU] Mon Dieu! rendez-nous le printemps,--rendez-nous le ciel bleu,--le
soleil,--les nuits parfumes et les toiles.--Rendez-nous ces ternelles
magnificences,--et reprenez-nous les deux tiers au moins de nos grands
citoyens,--de nos illustres, de nos clbres, etc., etc., etc.

[GU] Les journaux font  l'envi depuis deux ans l'loge le plus pompeux
des bonbons de Malte contre le mal de mer,--le mal de mer n'existe
plus.--M. Granier de Cassagnac--qui en a fait une peinture si
nergique,--qui en a tant souffert, et qui n'a eu que le tort d'affirmer
que les anciens n'en avaient jamais parl,-- quoi les _Gupes_ en ce
temps-l--lui ont cit des passages de divers anciens qui s'en
plaignaient amrement,--M. Cassagnac lui-mme ne peut voyager impunment
sur mer.

[GU] Ton baume est merveilleux;--mais combien le vends-tu?

Je ne le vends pas, je le donne, car c'est le donner que de ne vendre
que trois francs des bonbons aussi miraculeux;--trois francs,
messieurs--rien que trois francs! tous les journaux de tous les partis,
de toutes les couleurs, sont unanimes sur ce point:--le mal de mer, que
M. Granier de Cassagnac croit une dcouverte moderne comme
l'imprimerie,--le mal de mer n'existe plus:--tous les journaux le disent
en choeur tous les matins--comme des paysans ou des guerriers
d'opra-comique.--_Plus_ de mal de mer! il faudrait n'avoir pas trois
francs dans la poche pour avoir le mal de mer aujourd'hui:--ouvrez un
journal au hasard,--ouvrez-les tous, vous les verrez tous dire--de leur
plus grosse voix--c'est--dire en lettres d'un demi-pouce:--PLUS DE MAL
DE MER.--Il n'y a plus que les pauvres diables, les gens de peu,--qui
vomissent.

[GU] Vous avez le mal de mer:--donc vous n'avez pas trois francs;--donc
vous tes un va-nu-pieds.

Les hommes au-dessous de trois francs sont les seuls aujourd'hui qui
aient le mal de mer. On ne vomit plus qu'aux secondes places--sur
l'avant du bateau.

[GU] Opinion de madame Ancelot sur une pice de madame Ancelot.

... _Hermance ou un an trop tard_,--drame ou comdie, car cet
intressant ouvrage participe de l'un et de l'autre genre.--Madame
Ancelot s'y livre, avec la finesse d'observation et avec la grce du
style qui la distinguent,  la peinture vraie et anime de la
socit,--c'est une admirable investigation de tous les mystres de
l'me;--c'est, en un mot, un ouvrage de longue et haute porte, etc.

[GU] Voil bien des fois qu'on lve des plaintes srieuses et lgitimes
sur certaines faons des subordonns de M. Greterin, directeur des
douanes,  l'endroit des voyageurs et surtout des voyageuses.

On prtend que les femmes sont soumises, sur quelques points de la
frontire,  des visites minutieuses sur leurs personnes--et... (je
cherche des mots pour _dire_ dcemment ce que _font_ les employs de M.
Greterin)  ces plaintes, il a rpondu froidement que ces visites sont
faites par des femmes.

Il me parat que M. Greterin ne considre la pudeur des femmes que comme
une coquetterie--qui n'existe qu' l'gard des hommes--et qu'il n'y a
aucun inconvnient  ce que des femmes portent les mains les plus
hardies sur d'autres femmes.--M. Greterin se trompe: ces faons d'agir
sont odieuses--et dignes d'un peuple sauvage.

[GU] J'avais tort, dernirement, et j'avais tort avec M. Arago, lorsque
pour la centime fois je parlais avec irrvrence de cette ducation
exclusivement littraire donne  tout un peuple, et de ces deux
langues, les deux seules qui ne se parlent pas.--Les plus forts
hellnistes ne comprennent pas un mot du grec moderne;--et le latin
d'glise,--et le latin des savants, ne sont que deux varits de cette
langue connue sous le nom de latin de cuisine.--J'avais tort quand je
demandais  quoi servait cette ducation.

On crit de Presbourg,  la date du 20 mai: L'empereur a ouvert
aujourd'hui la dite de Hongrie par un discours en latin.

L'assemble tait trs-nombreuse et trs-brillante.--presque tous les
ambassadeurs rsidant  Vienne avaient suivi l'empereur  Presbourg pour
assister  cette solennit.

Cette tude du latin pendant huit ans, contre laquelle je me suis
imprudemment lev,--sous prtexte qu'aucun professeur,--pas mme M. le
ministre de l'instruction publique,--n'oserait affirmer qu'il y a huit
hommes sur cent qui sachent le latin aprs l'avoir appris huit
ans,--sous prtexte encore que pour les quatre-vingt-douze autres il ne
servirait absolument  rien s'ils l'apprenaient;--cette tude de latin,
je dois le reconnatre aujourd'hui, est utile pour une profession de
quelque importance:--elle est indispensable pour tre empereur
d'Autriche.--Si la couronne d'Autriche venait  manquer d'hritiers,--on
la donnerait pour prix d'une composition en thme, et elle reviendrait
de droit--_optimo_--au plus fort en thme.

[GU] J'ai d'abord failli ajouter que le latin tait galement utile pour
la profession d'ambassadeur.--Mais, aprs quelques instants de
rflexion, j'ai pens qu'il faudrait connatre le discours de S. M.
l'empereur pour dcider si les ambassadeurs rsidant  Vienne se sont
plus ennuys en ne comprenant pas ce que disait le prince--qu'ils ne se
seraient ennuys en comprenant son discours.

Nanmoins, les ambassadeurs devaient faire une bonne figure,-- peu prs
celle que font aux distributions des prix aux concours de la
Sorbonne--les parents des laurats, qui coutent attentivement le
discours latin d'usage, dont ils ne comprennent pas un mot,--sourient ou
balancent la tte aux beaux endroits et applaudissent  la fin.

[GU] Comme l'autre jour j'entendais parler avec indignation de la liste
civile--et du peuple cras par elle,--je ne fus pas fch de savoir 
quoi m'en tenir quant  moi,--et bien tablir ce que me cote le roi--et
si je suis cras.

Parce que, dans le cas o je serais cras,--je joindrais naturellement
ma voix aux cris qui se font entendre  ce sujet.

Or, voici mon compte exact avec le roi:--je paye mon trente-deux
millionime des douze millions de sa liste civile, c'est--dire  peu
prs neuf sous par an.

D'autre part, comme abonn aux _Gupes_, le roi me donne douze francs,
sur lesquels,--aprs que j'ai pay--le papier, l'impression, le timbre,
la poste, etc., etc., quand les libraires ont prlev leur remise, etc.,
etc.,--il me revient pour ma part la somme de trois francs.

Le roi me cote neuf sous par an et me donne trois francs,--c'est
cinquante et un sous de bnfice net pour moi.

Je ne puis, en conscience, joindre ma voix aux cris qui se font entendre
 propos de la liste civile.

S'il est quelque chose dont on ait abus de ce temps-ci, c'est sans
contredit le peuple.

A entendre les gens,--tant ceux du pouvoir que ceux de
l'opposition,--tant ceux qui ne veulent pas lcher les places et
l'argent que ceux qui voudraient s'en emparer,--rien ne se fait que pour
le peuple.

Ces pauvres gens ne veulent rien pour eux,--ils n'ont besoin de rien,
ils n'accepteraient rien;--s'ils font tant de bruit, tant d'intrigues,
tant de lchets, tant d'infamies, tant de trahisons, tant de
mensonges,--ne croyez pas qu'ils en esprent tirer le moindre
bnfice;--vous ne les connaissez pas:--c'est pour le peuple.

Certes, on en doit croire sur parole tant d'honorables personnages,--et
je ne m'aviserais pas d'aller plucher leurs actions pour voir si elles
sont en tout conformes  leurs paroles. Mais un hasard m'a cependant
forc de faire une observation.

Je lisais, en mme temps que cinq ou six autres badauds,--l'affiche qui
indique les prix du chemin de fer de Paris  Rouen, et je ne pus
m'empcher de remarquer--que--le prix des dernires places, fix  dix
francs, est dj trop lev, attendu qu'il est  peu prs gal  celui
que prenaient les messageries,--et suprieur  celui que prennent
aujourd'hui certaines administrations;--de plus, les waggons affects 
ces dernires places ne partent qu' certains voyages et pas  d'autres,
et cela, je crois, dans la proportion de deux voyages sur six ou sept.

[GU] Un assassin nomm Caffin vient d'tre condamn par la cour
d'assises de la Seine;--mais, le jury ayant reconnu en sa faveur des
circonstances attnuantes, il n'a t condamn qu'aux travaux forcs.

Il serait  dsirer que MM. les jurs trouvassent moyen d'appliquer
galement les circonstances attnuantes aux victimes aussi bien qu'aux
assassins.

La peine de mort est supprime  peu prs gnralement pour MM. les
assassins, par l'omnipotence du jury.

J'ai dj expliqu qu'il en devait tre ainsi dans un temps o la
justice criminelle est rendue en trs-grande partie par des
marchands.--Le vol est devenu le crime le plus grave de tous et est
relativement puni aujourd'hui bien plus svrement en France que
l'assassinat.

[GU] C'est cependant le seul cas pour lequel il ne soit pas possible de
demander l'abolition de la peine de mort.

En effet,--la loi, en fait de vol, ne se contente pas  beaucoup prs de
la peine du talion,--par exemple, de prendre sur les biens du voleur une
somme gale  la somme drobe par lui:--elle le frappe d'emprisonnement
et de travaux forcs.

Mais, quand il s'agit d'assassinat,--il se trouve que le criminel, pris,
convaincu, condamn,--trois chances que beaucoup vitent et qui sont les
plus mauvaises qu'ils aient  redouter,--le criminel,--grce aux
circonstances attnuantes,--si frquemment, disons plus, si gnralement
appliques aujourd'hui, subit une peine beaucoup moindre que celle qu'il
a inflige  sa victime innocente.

Beaucoup de gens, il est vrai, disent qu'_ils aimeraient mieux la mort
que le bagne_, etc., etc.

C'est une phrase toute faite,--et on sait l'avantage des phrases
faites;--la plupart des gens ne se font pas une opinion  eux, mais
choisissent entre deux ou trois opinions des autres.

[GU] Quoique beaucoup de ceux qui rptent cette phrase n'hsitassent
pas  changer d'avis s'il leur fallait srieusement choisir entre le
bagne et l'chafaud,--je veux bien admettre que, pour eux, la mort
paraisse et soit prfrable aux travaux forcs; mais je veux une fois
leur montrer la chose de son vritable point de vue,--qui n'est pas le
leur,-- beaucoup prs.

Certes, pour vous, monsieur, issu d'une famille honorable, jouissant de
la considration gnrale,--accoutum aux manires d'une certaine
socit,--habitu  certaines aisances,  certaines dlicatesses,
plaant non-seulement votre honneur, mais aussi votre crdit,
c'est--dire le principal instrument de votre fortune,--dans votre
rputation et dans l'estime que font de vous les honntes gens,--certes,
ce serait cruel--d'tre, par jugement public, condamn aux travaux
forcs et affubl de la chemise rouge et du bonnet vert.

Mais telle n'est pas la chute que fait le condamn ordinaire.--Avant sa
condamnation,--en gnral,--il avait dj eu quelques dmls avec la
justice et fait au moins une lgre connaissance avec les prisons.--Sa
socit se composait de voleurs et de bandits comme lui, qui n'accordent
leur considration qu'aux voleurs et aux bandits plus habiles ou plus
hardis qu'eux.

Pour ses habitudes d'existence, il couchait dans quelque horrible rue de
la Cit,  deux sous la nuit, sur quelque grabat dont il n'avait que la
moiti;--l'objet de ses amours tait quelque courtisane du plus bas
tage,--qui lui donnait sa part du revenu de sa prostitution--en change
d'une part dans ses vols; il tait poursuivi, traqu par la police.

Il ne faut donc pas lui attribuer l'horreur morale que l'ide du bagne
vous inspire.--Il ne faut voir que le changement arriv dans sa
condition physique.--Eh bien, au bagne, il est log, habill,
nourri;--au bagne, il retrouve prcisment la socit qu'il choisissait
lorsqu'il tait libre;--au bagne, lui, qui n'a ni honte ni repentir, il
a, assurs, les avantages que conquirent pniblement le tiers au moins
des ouvriers honntes,--et il travaille beaucoup moins qu'eux.

[GU] Ceux qui sont  la tche ont fini leur journe entre midi et une
heure;--il n'y a pas un ouvrier, quelle que soit sa profession, qui
puisse vivre en ne travaillant pas davantage;--pass cette heure, le
forat dort, se repose--ou travaille  tous ces petits ouvrages dont
l'argent sert  lui acheter du tabac, du vin, de l'eau-de-vie--et  lui
former une masse qu'on lui remettra  l'expiration de sa peine.

[GU] Ceux qui ne sont pas  la tche passent les deux tiers de la
journe  regarder l'eau,-- causer entre eux,-- excuter lentement et
mollement des travaux insignifiants.--Au commencement du mois de
mai,--comme je me trouvais  Brest, j'allai voir dans le port lancer une
frgate;--il y avait l une grande affluence de monde:--au premier rang,
parmi les spectateurs les mieux placs, taient les forats--assis sur
des bateaux ou sur le quai--et changeant entre eux et avec les
gardes-chiourmes des plaisanteries qui n'taient pas toujours du
meilleur got.

Personne ne travaillait;--je crus un moment qu' cause de la fte on
avait donn aux condamns une sorte de relche et de cong;--je le
demandai  un garde-chiourme,--qui me rpondit froidement que non,--sans
me donner de raison de l'inaction de ces hommes,  laquelle sans doute
il est accoutum.

Du reste,--je ne connais rien de triste et de mort  l'gal du port de
Brest;--tout y dort, tout y languit,--les travaux qui s'y excutent sont
conduits avec mollesse et lenteur;--un ouvrier passe la journe--et la
moindre journe d'ouvrier est de trente-deux sous-- raboter un manche
de gaffe,--qui cote ainsi trente-deux sous de faon--et n'a, le bois
compris, que six sous de valeur relle.

[GU] Le duc d'Aumale vient d'tre trs-brave et trs-heureux en
Afrique;--il a envoy  M. Bugeaud une relation de l'affaire dans
laquelle il a remport, dit-on, des avantages trs-importants.--Cette
relation publie n'a pu viter la critique.--On lui a reproch un peu
d'emphase.--Certes, l'emphase tait permise  un jeune homme qui ne dit
pas un mot de lui et ne parle que de ses compagnons d'armes.--Mais un
pareil reproche sied bien aux journaux--de trouver qu'on parle avec
emphase d'un combat livr avec une audace qui, sans le succs, aurait
t de la tmrit,--d'une victoire dispute avec acharnement,

[GU] Quand eux ne publient pas un numro sans pousser au del des
limites du ridicule la plus monstrueuse hyperbole--pour leurs amis et
leurs allis pendant trois pages,--pour ceux qui les payent, tout le
long et tout le large de la quatrime.

Qu'un dput,--aussi innocent que vous voudrez le supposer, ait prononc
un _oh! oh!_ ou un _ah! ah!_--favorable  la cause que plaide un
journal,--ou ait touss pendant qu'un dput d'un parti contraire tait
 la tribune, les noms de grand citoyen, de courageux dfenseur des
liberts publiques, ne sont bientt plus assez bons pour lui.

[GU] Que n'importe quel crivain spcialement charg de dcouper les
_faits Paris_ dans les autres journaux,--et d'y ajouter, selon la
couleur du journal, ou: On peut voir ici la mauvaise foi de
l'opposition,--ou: Que rpondront  de pareils faits les soutiens
honteux du ministre?--que ce publiciste s'avise de publier un recueil
de vers saugrenus,--il passe  l'tat de grand pote et de _gloire de la
littrature contemporaine_.

[GU] Qu'un mauvais musicien,--portant les cheveux d'une faon destine 
renverser le gouvernement, tape pendant deux heures sur un mauvais
piano,--dans quelque bouge, devant trente personnes assourdies, l'lite
de la socit parisienne assistait  cette solennit;--la belle salle de
M. M *** ne pouvait contenir la foule accourue pour admirer notre
grand pianiste n'importe qui, etc.--Et  la quatrime page: S'il est
une renomme lgitime et bien acquise, c'est celle d'un tel, giletier.

[GU] La science n'avait jamais fait une dcouverte aussi prcieuse que
celle de la pommade de n'importe quoi, qui empche les cheveux de
tomber.

[GU] Il n'est pas de meuble bizarre, de bonbon honteux, de pte
suspecte,--qui ne rencontre l des loges pousss jusqu' la
frnsie,--sans oublier les formules qui ne permettent pas de croire que
c'est le marchand qui parle lui-mme:

Nous ne saurions trop recommander  nos abonns;--Nous nous faisons un
devoir d'indiquer...

Et ces vertueux carrs de papier parlent d'emphase!

[GU] DE LA LIBERT DES CULTES EN FRANCE.--_Exemple_: Il a t dfendu
aux habitants de Senneville de se runir pour clbrer leur religion,
qui est le culte protestant,--ils ont object que la charte tablissait
la libert des cultes,--on leur a rpondu par l'article 291 du Code
pnal et la loi de 1834 sur les associations.

C'est--dire--que les cultes sont libres--pourvu qu'ils n'entranent
pas une runion de plus de vingt personnes,--ce qui ne peut gure
s'appliquer qu'aux petites religions dans le genre de celle du dieu
Cheneau, qui n'a encore pour disciples que ses deux commis et sa femme
de mnage, et qui refuse jusqu'ici, mme dans les brochures dont il m'a
accabl, de me dire si son associ--P. Jouin--est ou non son codieu.

[GU] J'avais cru jusqu'ici que la police n'avait pour but que de prter
force et appui  l'excution des lois,--et que les ordonnances qui lui
sont spcialement relatives ne devaient en consquence jamais la faire
agir  l'encontre desdites lois.

Une ordonnance de police dfend les associations et les rassemblements
de plus de vingt personnes sans une autorisation spciale;--mais la loi
qui a tabli le libre exercice des cultes doit tre respecte par la
police.

La cour de cassation, qui, dans une circonstance parfaitement identique,
avait jug que les associations pour l'exercice d'un culte autoris par
l'tat--n'taient pas sous le coup de l'article 291,--dclare
aujourd'hui prcisment le contraire.

[GU] Dans ce mme numro o je viens d'crire quelques mots en faveur de
la libert des cultes, je crois devoir dire galement que les cultes
autrefois perscuts,--puis tolrs,--puis autoriss,--ne doivent pas se
faire perscuteurs et intolrants.

Le culte juif, par exemple, me parat aller trop vite dans la raction.
Est-il de bon got que M. Fould donne par drision  ses chevaux des
noms qui sont une moquerie--et une insulte pour les chrtiens et pour le
culte catholique?

M. Fould a dans ses curies: _Contrition_, _Repentir_, _Pch-mortel_.




Juillet 1843.

     La ranon accepte.--Une nouvelle fleur.--Suppression de l'homme.
     Les dfenseurs de la veuve et de l'orphelin.--Jugement de
     Salomon.--Une conspiration.--Le _Napolon_--Les anciens et les
     modernes.--MM. Ponsard, Hugo, Dumas, etc.--_Lucrce._--M. Odilon
     Barrot.--Les oiseaux sinistres.--M. Villemain.--Honneurs
     clandestins.--Trouville.--Une annonce.--Les circonstances
     attnuantes.--Le dieu Cheneau.--Une invitation.


[GU] JUILLET.--Tout va un peu mieux que je ne l'avais espr:--le soleil
est venu rendre  tout la vie, la joie et la lumire,--mon jardin est
plein de parfums et de fleurs. Il parat que le ciel a accept la ranon
de l't que je lui avais offerte au nom de la France, et que les beaux
jours nous sont rendus.

Et, pour tout dire, nous n'avons rien perdu pour attendre--non-seulement
nous avons vu fleurir toutes les fleurs aimes,--mais une nouvelle fleur
s'est panouie au bas du journal le _National_.--M. Rolle s'est livr 
une comparaison entre la pquerette et le camellia: Tantt, dit-il, le
camellia l'emporte par son _parfum enivrant_, tantt la pquerette par
son odeur innocente et champtre.

[GU] Le camellia  _odeur enivrante_ de M. Rolle, espce jusqu'ici
inconnue, manque  la collection des fleurs fantastiques de M. de
Balzac,--le _camellia  odeur enivrante_ est le digne pendant de
l'_azale grimpante_ de l'auteur de la _Petite Revue parisienne_.

[GU] Est-ce que par hasard les temps prdits par les potes seraient
arrivs?

Virgile, dans l'glogue adresse  Pollion--sur la naissance de son
fils: Des chnes, dit-il, il coulera du miel,--on verra dans les
prairies des moutons rouges et des moutons jaunes.

    Et dur quercus sudabunt roscida mella...

           *       *       *       *       *

    Nec varios discet mentiri lana colores
    Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti,
    Murice, jam croceo mutabit vellera luto...

Nous avons dj--le camellia  _odeur enivrante_ de M. Rolle et
l'_azale grimpante_ de M. de Balzac,--nous en verrons bien d'autres.

[GU] Quand je disais dernirement que, les chevaux abolis,--on allait
bientt s'occuper de supprimer l'homme et de le remplacer par des
machines, je ne sais si j'tais prophte ou si j'ai ouvert une ide 
quelqu'un.

Toujours est-il que je vois depuis quelques jours dans tous les journaux
une annonce ainsi conue:

LE COMPTEUR MCANIQUE,--_adopt par tous les ministres_,--au moyen
duquel on peut faire tous les calculs possibles _sans le secours_ de la
plume ni _de l'intelligence_.

Voici les employs des ministres remplacs dj par une mcanique
simple et peu coteuse.

Je ne dsespre pas de voir, d'ici  peu de temps, tout le gouvernement
reprsentatif--fonctionner au moyen d'une seule et unique
machine,--surtout si l'on accepte dfinitivement le principe de M.
Thiers, si bien adopt par une partie de la Chambre et par une partie
des journaux: Le roi rgne et ne gouverne pas.--Ce ne sera certes pas
le roi qui embarrassera beaucoup le mcanicien.

[GU] Je ne sais vraiment pas comment on est assez hardi en France pour
ne pas tre de l'opposition.

L'opposition accepte tous ceux qui se donnent  elle, les prne, les
loue, les pousse autant qu'elle peut.--Il s'agit pour elle de combattre
et de conqurir:--elle veut des soldats; ceux qui n'ont pas une grande
valeur, elle tche de leur en donner une.

Les conservateurs, au contraire, possdent;--ceux qui se donnent ou se
sont donns  eux leur semblent des associs qui veulent partager les
dividendes.

De sorte que ceux qui s'allient aux conservateurs--reoivent  la fois
les injures de l'opposition et les mauvais procds de leurs amis.

[GU] Les _Gupes_ se flicitent de se trouver si parfaitement d'accord
avec M. de Kratry,--dans le fond et dans la forme de la pense.

Les _Gupes_ ont dit, il y a deux ou trois ans,-- propos de la
prtention qu'ont les avocats d'tre les dfenseurs de la veuve et de
l'orphelin:

Il n'y aurait pas besoin d'avocats pour dfendre la veuve et
l'orphelin, s'il n'y avait pas d'abord d'avocats qui les attaquent.

M. de Kratry a dit ces jours passs dans la _Presse_:

Je suis tent de sourire de piti quand ces messieurs s'arrogent
fastueusement le titre de dfenseurs de la veuve et de l'orphelin, qui
pourraient se dispenser de recourir  cette tutelle parfois assez
onreuse, si d'autres avocats, pour un mme salaire, n'avaient
auparavant fait irruption dans le champ de cette mme veuve et de ce
mme orphelin.

[GU] Voici encore un fait analogue  un que j'ai cit il y a quelques
mois:--J. Boulard, rencontr par trois hommes ivres, est attaqu et
rudement battu,--par suite de quoi il passe cinq jours au lit et dpose
une plainte contre ses agresseurs;--ceux-ci, amens devant le tribunal,
ne nient pas le fait et cherchent  s'excuser en rejetant leurs torts
sur le vin.--Le tribunal, usant d'indulgence,--carte la prison et les
condamne chacun  cent francs d'amende.

--Au profit de J. Boulard, sans doute?

--Non,--au profit du trsor,--au profit du gouvernement,--faible
consolation encore pour un gouvernement vraiment paternel qui a eu la
douleur de voir battre ainsi brutalement un de ses enfants dans la
personne de Jean Boulard.

[GU] Il tait question depuis quelque temps d'une grande fte
chevaleresque et d'un magnifique tournoi qui devaient avoir lieu dans le
Champ de Mars.--M. le prfet de police a refus son autorisation;--nous
nous permettrons de trouver que cette mesure de M. Delessert n'est pas
adroite.--Les gouvernements ne peuvent que gagner  ce que le peuple
s'amuse,--surtout,--comme dit l'hrone de je ne sais quelle chanson
bouffone,--surtout quand il n'en cote rien.

A moins que M. le prfet,--jaloux de ses droits, ne veuille contribuer
seul et exclusivement aux plaisirs et  l'amusement des Parisiens.

On raconte cependant que M. Delessert avait t, dans cette
circonstance, victime d'une mystification.

On aurait fait croire ce qui suit  M. le prfet de police:

[GU] Ce tournoi, o des chevaliers arms de toutes pices devaient
jouter devant les dames,--selon les us et coutumes de l'ancien
temps,--cachait des desseins plus srieux.--Un chevalier mystrieux
devait tre au nombre des tenants,--vtu d'une cotte de mailles et la
visire svrement baisse, absolument comme Richard Coeur-de-Lion
dans l'_Ivanho_ de Walter Scott.--Sur son bouclier aurait t crite la
devise--_Dshrit_.

Aprs que le jeune prince aurait eu vaincu tous les champions qui se
seraient exposs  ses coups redoutables, tous, par un coup de thtre,
se rangeant sous ses ordres, il aurait lev la visire de son casque, et
laiss voir aux spectateurs assembls le duc de Bordeaux.

Alors,  la tte de ses fidles chevaliers, il se serait port sur le
chteau des Tuileries,--en essayant de soulever le peuple.

C'est ce que, assure-t-on, on a fait croire  M. Delessert.

[GU] La mer commenait  remonter;--le soleil couchant colorait de
teintes rouges et violettes le sable humide de la plage;--la mer unie et
calme,--blanchie seulement sur ses bords par la mare
montante,--semblait un grand manteau couleur d'aigue-marine avec une
frange d'argent,--mais que signifient de pareilles comparaisons?--A quoi
comparer la mer qui ne soit plus petit et moins beau qu'elle?--Elle
tait d'un bleu ple et verdtre,--du soleil  mes yeux, s'tendait sur
l'eau un large sillon d'un jaune lumineux.

Le ciel,--au couchant,--entre des bandes de nuages, tait du vert de
certaines turquoises,--les falaises se dcoupaient en noir sur la mer et
sur l'horizon.

Tout  coup,--au dtour de la hve,--parut un btiment d'une forme noble
et majestueuse:--c'tait le _Napolon_, qui revenait au Havre.

Le _Napolon_,--c'est--dire le bateau  vapeur  hlice,--le bateau 
vapeur sans ces roues incommodes qui ont rendu jusqu'ici les btiments 
vapeur impropres  la guerre;--le bateau  vapeur--qui marche  la
voile, quand le vent lui est favorable, aussi vite qu'un autre navire,
et qui continue sa marche avec son charbon et ses hlices sans se
ralentir quand le vent devient contraire,--en un mot, la ralisation
d'un problme longtemps ni et trait d'absurdit et de folie.

On lisait le lendemain dans plusieurs journaux:

Le bateau  vapeur, nouveau modle, le _Napolon_, construit au Havre,
pour le compte de l'tat, par M. Normand, est arriv du Havre 
Cherbourg mercredi 21, dans l'aprs-midi, pour prouver sa marche et ses
machines; il a fait ce trajet en sept heures. On sait que c'est le
premier btiment franais auquel est appliqu le _nouveau systme_ de
propulsion consistant en une _vis_ ou _hlice_ mue par la vapeur, et
qui, place  l'arrire et immerge, tourne dans l'eau avec une vitesse
considrable, de manire  faire filer au navire dix  onze noeuds en
temps favorable. La force de cette hlice quivaut  un appareil
ordinaire de cent vingt chevaux.

Il y avait  bord du _Napolon_, pour constater le rsultat des
expriences, une commission prside par M. Conte, directeur gnral des
postes, et compose de MM. de la Gatinerie, chef du service de la marine
au Havre; Moissard, ingnieur des constructions navales et agent gnral
du service des paquebots de la Mditerrane; Allix, sous-ingnieur;
Bellanger, capitaine de corvette; Normand, constructeur, et Conte fils,
secrtaire.

Le btiment a parcouru trois fois notre rade dans toute sa longueur.
MM. l'amiral prfet maritime, le sous-prfet de l'arrondissement, les
chefs de service du port, les ingnieurs des constructions navales, et
plusieurs officiers de la marine militaire et administrative, ont
assist  ces essais. Le sillage a t de onze noeuds. Cette grande
vitesse tmoigne assurment en faveur du _nouveau propulseur_.

Le steamer le _Napolon_, aprs avoir touch  Cherbourg et y avoir
pris quelques pices d'artillerie, s'est rendu devant Portsmouth et
Southampton, o il a salu les forts. Ses saluts lui ont t rendus, et,
aprs avoir fait l'admiration des nombreux visiteurs qu'il a reus  son
bord, il devait retourner au Havre, o il est attendu ce soir.

Il y avait un homme qui n'tait pas sur le _Napolon_,--un homme qui
n'avait pas t admis  prendre sa part de cette promenade
triomphale,--un homme que les journaux ne nomment pas.

Cet homme tait tout simplement Sauvage, l'inventeur des
hlices;--Sauvage, qui, depuis treize ans, travaille et lutte:
[mot illisible] deux ans, d'abord, pour trouver et appliquer son hlice;
ensuite, onze ans contre l'incrdulit, l'envie et la malveillance.

C'tait Sauvage,--l'homme qui, depuis treize ans, a dpens tout
l'argent qu'il avait,--toute la sant qu'il avait,--pour arriver  son
but.

D'abord, en construisant le _Napolon_, on avait essay, _ grands
frais_, de _perfectionner_ l'hlice de Sauvage,--_perfectionner_,
c'est--dire dpouiller l'inventeur;--c'est--dire faire en sorte--que
son brevet, qui n'a plus que quelques annes  courir,--ne lui et
rapport que la ruine et les avanies de toutes sortes,--tandis que le
triomphe et l'argent seraient pour d'autres.

De perfectionnements en perfectionnements--on en est arriv prcisment
au point de dpart, c'est--dire  l'hlice de Sauvage,-- l'hlice du
_Napolon_.

J'eus en ce moment une des impressions les plus tristes que j'aie
ressenties de ma vie.

Je savais que Sauvage--tait enferm dans la prison du Havre pour une
misrable dette, contracte, sans doute, pour l'hlice, alors nie et
aujourd'hui triomphante.

On regardait avec fiert rentrer le _Napolon_,--et personne, except
moi, peut-tre, ne pensait  l'inventeur.

Le lendemain, les journaux disaient ce que je viens de copier plus haut.

J'allai voir Sauvage dans sa prison;--il s'tait parfaitement
install,--seulement, comme il touffe dans une chambre ferme,--il
laissait ouverte, la nuit, la fentre de sa cellule;--mais les chiens de
la prison--aboyaient avec fureur contre cette fentre ouverte et
troublaient le repos de tous les prisonniers.--On lui enjoignit de
fermer sa fentre: il essaya d'obir, mais en vain,  chaque instant, se
sentant suffoqu,--il se levait, ouvrait sa fentre, et les molosses
recommenaient leur vacarme.

Il prit un couteau et un morceau de bois,--et fit une machine qui,
lanant de trs-loin aux chiens de l'eau et des boulettes de terre, les
obligea  se rfugier dans leur niche et les rduisit au silence.--Il
tait heureux comme un roi de ce triomphe.

[GU] Depuis qu'il est en prison,--il joue du violon,--et il met de ct
les cordes qui se cassent--pour en faire toutes sortes de machines
ingnieuses.--Je trouvai sur sa fentre un bassin fait par lui avec une
feuille de zinc.--Dans ce bassin tait un bateau construit avec un
couteau. Il avait trouv tout simplement un moyen de diminuer et de
rduire  presque rien le poids d'un btiment  remorquer.

Sur des bouteilles--tait un modle d'hlices appliques  l'air pour
faire un moulin;--l'une tait en papier noirci; l'autre tait forme
avec les plumes d'oiseaux qu'il avait attraps sur le toit de la prison.

Et je le trouvai l ne se plaignant que d'une chose,--que le
_Napolon_--ne rpondt pas encore  ses esprances et  ce qu'il veut
de son hlice.

Quoi! M. Conte est venu au Havre et a mont le bateau  hlice, et il
n'a pas demand o tait l'inventeur de l'hlice!

Quoi! il ne s'est trouv personne parmi tous ces hommes riches qui
taient fiers d'aller montrer aux Anglais cette invention franaise, qui
allt demander  Sauvage la permission de lui prter la somme ncessaire
pour sa mise en libert!--Quoi! le ministre de la marine,--quoi! le roi
de France,--le laissent en prison depuis deux mois!

Est-ce donc ainsi qu'on rcompense, en France, le gnie et le dvouement
 une ide fconde?

C'est une tache pour un pays,--c'est une tache pour une poque,--c'est
une tache pour un rgne.

[GU] Lorsque Molire, Boileau, Racine, Corneille crivaient,--on les
comparait  Trence,  Juvnal,  Euripide et  Sophocle;--puis on
tablissait clair comme le jour--qu'on n'avait jamais eu de bon sens
qu'en grec,--que toutes les ides grandes et nobles avaient t
exprimes en latin;--que, depuis la mort des auteurs anciens, le genre
humain tait compltement idiot,--qu'il tait incapable, dsormais, de
faire une phrase de son cru--et que la seule chose qu'il pt essayer
tait,  l'avenir, de traduire, de copier, d'imiter--les anciens.

Non pas que cette dcadence et t annonce par quelque prodige;--le
soleil continuait  faire panouir les fleurs,-- mrir les fruits des
arbres;--l'intelligence humaine tait seule arrte dans sa sve--et ne
produisait plus que des fleurs ples et sans parfum, des fruits pres ou
sans saveur.

Sous certains rapports, cependant,--on avait moins de modestie;--en
effet, on essayait bien parfois de rabaisser un peintre, en le comparant
 Apelles;--d'craser un sculpteur avec Praxitle,--mais cette tentative
ne russissait que mdiocrement.

On racontait bien des prodiges--de la flte de roseaux de Marsyas, de
l'caille de tortue  trois cordes (_testudo_), qui servait de lyre 
Orphe;

Des brins d'avoine (_avena_) et des tiges de cigu (_cicuta_) sur
lesquels les anciens faisaient de si belle musique.

Mais cela n'avait que peu de succs,--les violons d'alors ne s'en
inquitaient pas plus que les pianistes d'aujourd'hui; on se croyait en
progrs pour la musique;

Et ainsi pour l'art militaire,--et ainsi pour l'industrie et ainsi pour
les sciences.

Mais pour la posie,--pour la littrature,--les modernes (Racine,
Molire, Corneille) n'taient que tout au plus dignes d'imiter les
anciens,--ou d'expliquer leurs beauts.

Racine,--Molire,--Boileau,--Corneille, sont morts,--ils ont pass 
l'tat d'anciens,--c'est--dire d'hommes qui ne prennent pas de part de
soleil, de gloire, ni d'argent;--ils servent aujourd'hui--prcisment 
ce que servaient contre eux les anciens.

L'admiration exclame pour les morts--n'est qu'un dguisement ordinaire
de la haine pour les vivants.

Un autre procd qu'emploie quelquefois l'envie,--mais dont elle use
sobrement  cause qu'il est dangereux,--consiste  prendre un inconnu et
 l'lever contre ceux dont l'clat l'offusque et l'irrite.

Le succs de M. Ponsard et de sa _Lucrce_--a t fait beaucoup moins
pour lui que contre MM. Hugo, Dumas, etc.

Le procd, comme je le disais, tait dangereux--parce que M. Ponsard a
du talent.

Aussi l'envie a-t-elle d'avance attach des cordes  son idole pour
abattre plus tard la statue qu'elle tait force d'lever.

On n'a pas fait le succs de M. Ponsard seulement avec son talent;--pas
si imprudente! l'envie veut bien dtruire quelqu'un, et pour cela rien
ne lui cote, mme de donner des louanges  un autre;--mais son
instrument d'aujourd'hui deviendra plus tard son ennemi, si, vu la
gravit des circonstances,--elle s'est crue force de se servir d'un
homme de quelque valeur, ce qu'elle vite dans les cas ordinaires.--Les
plus grands apologistes de la nouvelle _Lucrce_--ont donc attribu une
partie du succs au choix du sujet, aux sentiments vertueux, 
l'imitation religieuse de Corneille;--de sorte que plus tard,--si M.
Ponsard s'avise de vouloir prendre tout de bon la place  laquelle on
l'lve aujourd'hui, on saura bien l'abattre au moyen de ses rserves
prudentes.

[GU] Je respecte tous les bonheurs;--je fais un dtour dans la rue pour
ne pas dranger les enfants qui jouent aux billes;--dans la campagne,
pour ne pas effaroucher un oiseau qui a trouv deux grains de chnevis.

C'est pourquoi j'ai hsit  dire ce que je pense de la pice de M.
Ponsard.--Les hommes de talent se dcouragent facilement et on doit les
flatter.--Les ravissantes choses qu'ils ont conues,--les rves
brillants de leur imagination--sont toujours une critique assez terrible
de ce qu'ils ont crit--pour qu'on puisse sans grand danger leur en
pargner d'autre;--ils savent assez--et ils sentent avec
dsespoir--combien l'excution d'une oeuvre d'imagination reste
au-dessous de sa conception.

Telle une femme, aprs avoir conu dans des extases clestes, enfante
avec douleur un enfant quelquefois assez laid;--et certes je me serais
tu, si l'on avait simplement proclam M. Ponsard un des hommes de talent
de ce temps-ci.

Mais, loin de l, on a voulu dresser au nouveau venu une statue faite
des dbris des statues brises des dieux contemporains,--au lieu de la
lui tailler simplement dans un bloc neuf.

Je dirai donc ce qu'il me semble de la _Lucrce_ de M. Ponsard.

La pice manque totalement d'intrt;--l'histoire de Lucrce, trop de
fois prodigue en thme  notre jeunesse, ne permet ni craintes ni
hsitations;--on sait parfaitement comment cela finira en prenant son
billet au bureau.

Je ne ferai pas  l'auteur une grande chicane sur ce dfaut, qui
appartient  son sujet;--mais n'a-t-il pas contribu lui-mme  perdre
les chances d'intrt qui pouvaient rester  sa pice--en mettant les
principaux personnages et le public dans la confidence de la feinte
folie de Brutus?--n'a-t-il pas renonc volontairement  l'effet qu'eut
produit cette rvlation, si,--la sibylle la faisant seulement
souponner quand elle lui dit:

    Salut  toi, Brutus, premier consul romain!

elle n'avait lieu qu' la dernire scne?

Pour ce qui est du style,--je ne dteste pas ces _latinismes_ que l'on a
trop reprochs  l'auteur;--cela a une force et une grce
particulires.--Le vers de M. Ponsard, un peu tranant, a nanmoins une
sorte de noblesse et d'lgance bourgeoise qui ne s'lvent pas
au-dessus d'un certain degr, mais qui ne descendent pas non plus
au-dessous.--Le sens est gnralement clair.--Quelques penses, les unes
spirituelles, les autres raisonnables et nettement exprimes,--m'ont,
avec quelques autres indices, laiss l'impression que, si la pice de M.
Ponsard est loin de mriter l'enthousiasme dont elle a t l'objet,--M.
Ponsard a beaucoup plus de talent qu'il n'en a mis dans son ouvrage, qui
reste cependant une oeuvre estimable sous beaucoup de rapports,--et je
serai bien tonn si M. Ponsard ne joue pas  l'envie, qui a cru se
servir de lui comme d'un instrument, le petit dsagrment d'avoir
bientt  chercher des instruments contre lui.

[GU] Il n'y avait rien de touchant comme d'entendre les gens de ce
temps-ci, qui donnent de si charmants exemples,--s'crier que le
principal mrite de la tragdie nouvelle tait dans les sentiments
d'honntet et de vertu qu'elle renferme.

Je ne crois pas qu'il y ait au thtre une seule tragdie qui ne soit
fonde sur l'opposition du vice et de la vertu.--Les pices de ce temps
rputes les plus immorales ont leurs personnages honntes et leurs
phrases vertueuses.--L'_Auberge des Adrets_ n'a-t-elle pas la femme de
Robert Macaire et son fils,--qui, avec le bon M. Germeuil,--offrent
l'ensemble de toutes les vertus sans en excepter une seule?

[GU] Si vous voulez ne voir dans cette pice que Robert Macaire et
Bertrand,--reprochez alors  l'auteur de _Lucrce_ le personnage de
Sextus Tarquin et celui de Tullie.

De tout temps la vertu a t au thtre un emploi--et il y a eu des
acteurs engags exprs pour les rles vertueux--tant ils sont un des
lments ncessaires et habituels du drame;--certes, les drames de la
Porte-Saint-Martin, tant dcris sous ce rapport,--ont produit plus
d'effet que l'on n'en attend d'ordinaire de bons exemples et surtout de
bons prceptes,--M. Mossard,--ce bon M. Germeuil,--a tant jou de
rles honntes dans les plus terribles mlodrames,--qu'il a fini par
mriter  la ville un prix Montyon pour des actes trs-srieusement
honorables.

[GU] Je profiterai de la circonstance pour dire une fois dans ma vie ce
que je pense de Lucrce,--comme femme,--aprs avoir dit ce que j'en
pense comme tragdie.

Cet exemple ternel de la chastet antique me parat aussi mal choisi
que possible.

Sextus Tarquin menaait Lucrce, si elle rsistait  ses dsirs,--de la
tuer, et de tuer ensuite et de mettre auprs d'elle un esclave qu'il
assurerait avoir surpris dans ses bras; c'est  cette menace que cda la
femme de Collatin.

C'est--dire que Lucrce sacrifia la chastet  la rputation,--la vertu
 la vanit; qu'elle aima mieux tre souille que de passer pour l'tre.

Je reviens un moment aux sentiments vertueux tals, sous prtexte de
_Lucrce_, par nos contemporains.--La Chambre des dputs a t plus
loin;--elle s'est leve contre un roman de M. E. Sue, publi dans le
_Journal des Dbats_;--elle qui venait de nous offrir une foule
d'honntes exemples dans les lections de Langres, de Carpentras, etc.;
c'est, du reste, aux poques d'gosme et de corruption qu'on a vu de
tout temps afficher la pruderie froce--et la _vertu tigresse_.

[GU] Au moment du malheur qui vient de frapper M. Odilon Barrot,--il m'a
t fait des rvlations que j'ai recueillies avec empressement:--j'ai
vu pleurer sur ce pauvre pre et prier pour lui en mme temps que pour
sa fille Marie--des gens pour lesquels il a t bon et gnreux dans
l'ombre et dans le silence.--S'il tait des consolations pour une
pareille douleur, c'en seraient de plus srieuses que celles qu'ont
voulu lui offrir quelques journaux dans les dbats creux, dans les
luttes verbeuses de la tribune.

On assure que le roi a eu le bon got et le bon coeur d'envoyer porter
des paroles de sympathie  ce pre accabl--au sujet de la mort de cette
autre _Marie_,--qui laisse, comme la premire, tant de regrets aprs
elle.

[GU] Il y a des sortes d'oiseaux sinistres qui ne sont pas,  mon gr,
poursuivis d'assez de haine et de mpris.

Chaque anne, si des pluies inopportunes, si des chaleurs trop ardentes
viennent inspirer quelques craintes sur la rcolte prochaine,--ils
esprent une _disette_,--mme peut-tre une _famine_.--Mais ils n'ont
pas la patience de l'attendre,--ils accaparent les grains,--et, par
toutes sortes de ruses et de moyens honteux de leur part,--aids de la
sottise publique--et de l'incurie de l'administration,--ils trouvent
moyen de donner tout de suite au peuple un avant-got de misre et de
jene.

Quoi!--parce que le bl de cette anne n'est pas encore en
fleurs,--parce que les pluies font craindre qu'il ne fleurisse pas
bien,--cela augmente la raret et le prix du bl rcolt il y a un an!

Comment ne recherche-t-on pas,--comment ne poursuit-on pas avec
persvrance les coupables auteurs de ces infmes manoeuvres, pour les
livrer  des peines svres et mrites?

[GU] M. Villemain a dit: Les professeurs de l'Universit ne manquent
jamais une occasion de rappeler aux lves ce qu'ils doivent  Dieu,--
leurs parents,--au roi et  leur pays.

M. Villemain sait bien que ce n'est pas vrai. En septime, on traduit
l'_Epitome histori grc_, et l'on fait des pensums;--en sixime, le
_de Viris illustribus_,--et l'on fait des pensums;--en cinquime,
_Cornelius Nepos_,--et le _Select e profanis scriptoribus
histori_,--et l'on fait des pensums, etc., etc.--Mais de morale,--mais
de _devoirs_, mais de raison, pas un mot.--On appelle devoirs, au
collge, les thmes et les versions,--et on n'en connat pas d'autres.

[GU] Il est une alliance d'ides monstrueuses,--qu'il tait rserv 
notre poque d'oser faire,--je veux parler d'_honneurs clandestins_.

Les _Gupes_ ont dj parl de la manire honteuse dont on distribue
aujourd'hui les mdailles aprs l'exposition de peinture.--Autrefois, le
roi lui-mme--les distribuait publiquement,--et le _Moniteur_--imprimait
les noms heureux.--Aujourd'hui on apprend de temps en temps, tantt par
un journal, tantt par un autre, que M. un tel ou madame trois toiles a
reu une mdaille d'or pour un _tableau remarqu_  l'exposition.

On ne saurait croire combien d'images grotesques sont ainsi honores
d'une rcompense que l'on dshonore. Quelques mdailles mrites--sont
donnes par je ne sais quel subalterne, qui crit au peintre dsign de
venir chercher sa mdaille chez lui. Si le peintre n'a pas d'amis dans
quelque journal,--personne ne sait rien du prix qu'il a obtenu.

Il en est de mme de la croix d'honneur.--Il arrive  chaque instant
qu'on la voit si grotesquement figurer  certaines boutonnires,--qu'on
n'ose pas mme fliciter les nouveaux dcors, qu'on suppose embarrasss
de leur premire sortie. On en est venu au point, cependant, d'tre un
peu honteux d'une semblable prostitution;--beaucoup de noms de
lgionnaires ne sont pas inscrits au _Moniteur_. Mais cet effet de la
honte tourne au profit de l'audace. C'est par pudeur que l'on vite le
contrle qu'amnerait la publicit. Mais une fois ce contrle vit, on
n'a plus besoin de se gner. Et on ne se gne plus.

M. Donatien-Marquis et M. Lherbette, dputs, ont demand hautement  la
Chambre la suppression de ces honneurs honteux et clandestins,--et
l'insertion au _Moniteur_ de tous les noms des lgionnaires.--La Chambre
n'a tenu aucun compte de cette proposition.

Pendant qu'on imprime les _Gupes_, je remarque que le _National_ est
revenu avec une honorable humilit sur ce qu'il avait dit au sujet du
malheur arriv  M. Lacave-Laplagne.

[GU] Les journaux annoncent que Trouville fait construire un
thtre;--je ne crois pas que Trouville ait raison. Ce qu'on va voir 
Trouville, c'est la mer, c'est le dpart et l'arrive des
pcheurs;--c'est la Touque, cette jolie petite rivire qui tombe dans la
mer; c'est la belle plage dcouverte  la mare basse, et place si
admirablement pour voir coucher le soleil.--Mais que voulez-vous que
fassent les Parisiens d'une troupe de comdiens de huitime ordre que
vous rassemblerez avec grande peine?

Savez-vous ce qui a fait depuis dix ans la fortune de Trouville? C'est
son isolement, c'est son aspect calme, c'est tout ce que vous vous
efforcez de lui faire perdre.--C'est que ce n'taient pas des _bains de
mer_.

Trouville est dj loin d'avoir le charme que nous y trouvions il y a
une douzaine d'annes,-- l'poque o nous dcouvrions Trouville et
tretat,--sans compter que tout y est maintenant aussi cher qu' Dieppe
ou au Havre.--Le conseil municipal de Trouville semble avoir en vue ce
que disait une femme du monde en traversant une grande fort;--on lui en
faisait admirer la fracheur, le calme et le silence; on lui faisait
admirer les dmes de verdure d'o tombaient des chants d'oiseaux.

--Oui, dit-elle, c'est trs-joli; j'aime, comme vous, les forts et les
rivages;--mais quel malheur que ces choses-l ne se rencontrent qu' la
campagne!

Comme on ne peut gure amener la mer  Paris, on cherche  mettre au
bord de la mer tout ce qu'on peut de Paris.

[GU] Il est remarquable que, dans un sicle o l'on se pique
d'incrdulit, les journaux publient l'annonce qu'on va lire--et que la
profession de pythonisse soit encore une profession lucrative.

Madame Declaire-Alzin, phrnologue-ncromancienne,--telle rue, tel
numro, reoit depuis neuf heures du matin jusqu' sept heures du
soir;--prix modrs.

[GU] Les circonstances attnuantes vont leur train.

Andr Petit frappe son pre  plusieurs reprises--et le menace de le
tuer devant de nombreux tmoins.--Le jury, ayant gard  ce que si
l'accus a frapp et menac un homme--cet homme est son pre,--et que ce
sont des affaires de famille, et, en outre, considrant qu'Andr Petit a
dj t deux fois condamn pour vol; que c'est un trs-mauvais
sujet;--qu'on ne peut attendre d'un voleur obstin et d'un mauvais sujet
des actions bien vertueuses,--et qu'il serait mme injuste de les exiger
de lui;--le jury s'empresse d'admettre en sa faveur des circonstances
attnuantes.

Une fille a vol une montre,--ce n'est pas le besoin qui l'a pousse 
cette action coupable.--Le jury et sans doute t svre;--un vol
commis par pauvret, par besoin, peut se renouveler souvent;--mais cette
pauvre fille n'a pris la montre que parce qu'elle tait si belle;--ce
n'est donc qu'un caprice,--qu'un vol isol qui n'aura plus lieu;--on
admet en consquence des circonstances attnuantes.

Il est  regretter que la cour, se joignant  la manire du jury, n'ait
pas ordonn que l'accuse garderait la montre.

Auprs de Tulle,--Chassague offre  _son ami_ Mathieu-Basile de
l'accompagner dans une course nocturne;--ils arrivent dans un endroit
dsert;--Chassague renverse son ami  coups de bton,--lui crase la
poitrine avec une pierre norme,--croit devoir ajouter quelques coups de
pied sur la tte,--aprs quoi il porte son ami dans un ruisseau--et lui
enfonce la tte dans la vase  coups de botte.

On doit tre bien malheureux d'avoir agi ainsi  l'gard d'un ami.--Le
17 juin, le jury, prenant en considration les regrets que doit prouver
l'infortun Chassague,--regrets d'autant plus violents qu'il les
dissimule,--admet en sa faveur des circonstances attnuantes.

[GU] Cour d'assises de la Seine.--(Audience du 1er juillet.
Prsidence de M. Montmerqu.)--Annette Boulet est accuse de plusieurs
vols domestiques.--Le jury, tenant compte de ce que la frquence des
larcins reprochs  l'accuse tablit clairement que le vol est devenu
une habitude;--que l'empire de l'habitude est irrsistible sur beaucoup
de personnes;--admet, en faveur d'Annette Boulet, des circonstances
attnuantes.

Cour d'assises de la Loire:--Damiens Grangeon, admis  l'hospice de
Saint-Bonnet-le-Chteau,--achte des allumettes phosphoriques et croit
devoir mettre le feu  l'hpital.--Le jury, apprciant que le feu mis
avec des allumettes phosphoriques, qui s'allument avec une promptitude
aussi grande que celle de la pense,--ne suppose pas la _prmditation_
dont on pourrait accuser Grangeon s'il avait mis le feu  l'hospice au
moyen de l'ancien briquet, qui donne le temps de la rflexion,--en
consquence,--admet des circonstances attnuantes.

Ces faits divers ne sont ni invents--ni cherchs avec soin, je les
extrais de DEUX _numros_ de la _Gazette des Tribunaux_,--et ils ne sont
pas les seuls.

[GU] Monsieur, j'ai l'honneur de vous inviter  une runion qui aura
lieu chez moi dimanche prochain; l'heure est fixe  midi. Je donnerai
des explications et dvelopperai ces mots: _Effort_, _Action_,
_Providence_; je crois pouvoir rendre sensible  chacun la loi immuable
des minraux, des vgtaux, des animaux, des hommes et de Dieu lui-mme.

Votre serviteur compte sur vous pour la satisfaction de tous ses amis.

Votre frre en Jsus-Christ, seul Dieu du ciel et de la terre.

       CHENEAU, C., rue Montesquieu, 2.

Telle est la lettre que j'ai reue de M. Cheneau et Ce, seul dieu du
ciel et de la terre, comme il nous l'apprend.

Je regrettai de ne pouvoir contribuer par ma prsence _ la satisfaction
des amis du dieu_.

D'autres auraient craint d'tre invits l comme une sorte d'agneau
pascal,--sous les espces duquel le dieu Cheneau se proposait de
communier avec ses amis;--je sais que l'on attribuera mon absence 
cette terreur; je sais qu'on m'accusera de lchet, mais j'ai pour moi
ma conscience.

Heureusement que Grimalkin voltigeait par l, de sorte que j'ai su ce
qui s'est pass dans le ciel Cheneau.

C'est le dieu lui-mme qui ouvre la porte; au milieu de quelques
assistants taient deux chrubins--que Grimalkin a reconnus pour les
deux commis qui sur la terre,--c'est--dire  la boutique, servent de
commis  la maison Cheneau et P. Jouin.--Au milieu de la pice tait une
belle table avec un tapis rouge,--un chrubin apporte une Bible;--le
chrubin est jug laid.--Le ciel Cheneau est tapiss de papier coll,--
peu prs comme les chambres ordinaires.--Grimalkin frmit en voyant une
porte mure,--le pltre tait encore frais.--Est-ce l l'enfer o le
dieu Cheneau jette ceux qui doutent?--Le dieu Cheneau reparat au bout
d'un quart d'heure, et dit: _Fiat lux_.--Les chrubins ouvrirent les
rideaux, les fentres et les jalousies,--et la lumire fut faite.--Elle
ressemble beaucoup  celle faite par Dieu--l'ancien;--le dieu Cheneau ne
parat pas y avoir apport de perfectionnement.

Voici celles des choses dites par le dieu auxquelles Grimalkin a cru
trouver un sens:

Dieu ayant reconnu qu'il ne serait pas convenable qu'il chantt ses
louanges lui-mme,--a cr les hommes pour cet usage.--Si l'homme tait
parfait, il n'y aurait ni maladies,--ni tremblements de terre, ni
orages.--Les aptres ont annonc un nouvel avnement, une nouvelle
manifestation;--cet avnement, cette manifestation, c'est le dieu
Cheneau.--Nous ne recevrons pas l'esprit de Dieu directement,--cet
esprit tombe de Dieu sur une rgion suprieure  nous,--d'o, sur _un
degr anglique_;--enfin, de chute en chute, jusqu' un troisime degr
qui est la tombe,--lequel en fait ce qu'il peut.

Dieu en trois personnes est une monstruosit.--Si Dieu le Fils a un pre
qui est Dieu, nous ne dirons pas: _Notre pre_, mais _grand papa_.--Au
reste, la parole par laquelle le dieu Cheneau se manifesta a quelques
lgres variantes avec celle que nous employons; ainsi il dit: Un _ac_
(acte),--ce qui fut _f_,--vor (voir),--onl'l'a,--r'pondre
(rpondre)--l'euspril,--eusprituilement,--etc.

[GU] Des hommes sont assis ou plutt couchs sur des coussins aux deux
coins d'une chemine. Ils fument dans de longues pipes turques et
boivent de la bire.

--Qu'as-tu, Alfred, que tu ne dis rien?

--Moi?--rien; j'attends que tu parles.

--Alors cela pourrait durer longtemps.

--Je pense  une ravissante aventure.

--Penses-y tout haut.

--Je le voudrais bien, mais c'est que j'y joue un rle un peu trop
brillant et que cela t'humiliera.

--Raconte toujours, je n'en croirai que la moiti.

--Il y a huit jours, je reus une invitation  une soire,--ou plutt 
un bal modestement annonc par ce post-scriptum: _On dansera._ Le nom
de la personne m'tait inconnu;--j'allumai ma pipe avec l'invitation...
Mais attends un peu que je remette du tabac dans celle-ci.

--Bien.

--A quelques jours de l, j'tais triste et ennuy, il me prit des ides
mondaines. Ma foi, dis-je, je serais bien all  ce bal. Puis, un peu
aprs,--je me dis: J'irais bien  ce bal. Tiens,--mais c'est
aujourd'hui! Est-ce bien aujourd'hui?--Oui, ma foi. Parbleu! je vais y
aller. Je m'habille; ceci tait le plus difficile; une fois moi
habill, le reste allait tout seul; je m'habille, je fais demander un
fiacre par le portier, j'arrive  la maison indique, tu sais une belle
maison rue ***, qui a deux magnifiques statues de Coysevox, je
m'tais arrt cent fois devant cette maison; on m'annonce, mon nom
produit le plus grand effet, je vais saluer la matresse de la maison,
qui rougit et parat embarrasse. Un moment je me trouve seul avec elle,
elle me dit: C'est M. Ernest qui vous a amen, ne l'oubliez pas. Puis
elle me quitte et s'occupe d'une femme qui entre. Ah! c'est M. Ernest
qui m'a amen, et qui est ce M. Ernest, et pourquoi m'a-t-il amen? Un
gros homme vient  moi et me dit: Vous ne prenez rien? il y a un
buffet. Je m'incline; il ajoute: O est donc Ernest? je veux le
remercier de vous avoir amen.--Monsieur, c'est moi au contraire qui lui
dois mille remercments.--Eh bien, savez-vous o en est son
affaire!--Quelle affaire?--Eh! la grande affaire!--Ah! la grande
affaire...? elle va bien.--Tant mieux!--Avez-vous salu ma femme?--J'ai
eu cet honneur.--Dites donc,--tes-vous comme Ernest, vous! Me voici,
cette fois, bien embarrass; comment est Ernest? c'est gal, une rponse
vasive: Hum, hum, c'est selon.--C'est qu'il n'est bon  rien, il ne
joue pas, il ne danse pas.--Je danserais volontiers, et, si je ne
craignais d'arriver trop tard, j'inviterais la matresse de la
maison.--En effet, son carnet doit tre plein; mais elle se rserve
toujours quelques contredanses pour les retardataires qu'elle veut
favoriser; venez. Il me conduit auprs de la matresse de la maison,
qui me dit: N'oubliez pas que je vous ai promis la seconde
contredanse.--Mais que me disiez-vous? dit le gros homme.--J'avais
engag madame, mais elle m'avait quitt tout  coup pour aller au-devant
d'une femme qui entrait, et je pensais qu'elle ne m'avait pas
entendu.--Eh bien! sans moi, vous auriez fait une jolie chose; vous
voil maintenant occup, je vous quitte: si vous retrouvez Ernest,
dites-lui que j'ai  lui parler. Me voil seul au milieu de ce monde,
je cherche  mettre un peu d'ordre dans mes ides. Tout le monde me
connat ici et je ne connais personne. La matresse de la maison veut
me mnager un entretien avec elle; que va-t-elle me dire?--Je le saurai
bientt; mais moi, que vais-je dire? Si je connaissais Ernest seulement!
La musique annonce qu'on va recommencer  danser. Je vais prendre la
main de la matresse de la maison: c'est une femme de trente ans, jolie
et bien faite, nous faisons la premire figure sans parler; pendant que
les autres dansent  leur tour, elle me dit: Pour mon mari, il n'y a
pas de danger; mais mfiez-vous d'Ernest: il ne sait rien, comme vous
pouvez bien penser, c'est un ami, un vritable ami, mais devant lequel
je rougirais trop; d'ailleurs, il ne se serait prt  rien; il fallait
cependant que nous eussions une explication; parlez maintenant.
Heureusement qu'il--faut _faire l't_; nous dansons; quand nous nous
arrtons, elle a heureusement oubli que nous en tions rest  une
question qu'elle me faisait et elle me dit: D'abord je veux vous rendre
vos lettres. Mon Dieu! pensais-je; mais je n'ai pas crit de lettres,
que je sache! Elle continua: Il n'y a rien de si imprudent que d'crire
ainsi, je ne reois pas une lettre, c'est par un grand hasard que je
n'ai pas donn les deux vtres  mon mari avant de les lire; je n'ai pas
voulu vous rpondre; j'ai pens qu'il valait mieux vous parler; mais
seule, je ne l'aurais jamais os; dans un salon, au milieu du monde, je
suis plus hardie; il ne faut plus m'crire, il ne faut plus passer des
heures entires devant ma porte, c'est  me perdre. Ah! mon Dieu! moi
qui n'tais l que pour regarder la porte!--voil un singulier
quiproquo; c'est gal, je rponds effrontment que maintenant que je
puis me prsenter chez elle, je n'ai plus de raison de rester devant la
porte; que je veux bien ne plus lui crire, si elle me permet de lui
parler.--La _pastourelle_! Non, coutez, il vaut mieux ne plus nous
voir;--je suis marie... vous le savez... j'aime et je respecte mes
devoirs. (Ah! trs-bien;--ds qu'une femme appelle cela ses
devoirs,--il n'y a pas  se dcourager pour l'amour.) Quoi, madame, ne
plus vous revoir, aprs que depuis si longtemps ma vie entire vous est
consacre, aprs que je me suis accoutum  mettre en vous toutes mes
penses, toutes mes esprances; non jamais! Si vous ne voulez pas que je
vous dise que je vous aime, je vous l'crirai dix fois par jour; si vous
ne voulez pas que je vienne vous voir chez vous, je m'installerai en
face de votre porte, dans une choppe d'crivain public, et je n'en
sortirai pas.--Vous m'effrayez!--Eh quoi! est-ce le sentiment que je
devrais m'attendre  vous inspirer en change de tant d'amour et de tant
de respect?--Qui vous dit que ce soit le seul que j'prouve? Mais ce que
je puis vous dire, c'est que c'est le seul qu'il me convienne de
montrer. Aprs la contredanse, je la reconduis  sa place, je lui dis:
Pensez  l'choppe. Elle sourit, et je me perds dans la foule. Je
cherche  deviner ce qui se passe, et ce dont je me fais l'effet d'tre
le hros. Quel rle joue cet Ernest, et qui est-il lui-mme? Quoi qu'il
en soit, je ne vois dans tout cela rien que de fort agrable, et je vais
aller jusqu' ce qu'on m'arrte. On m'a dit qu'on danserait avec moi
aprs trois contredanses consacres  tout le monde. Nous reprenons
notre conversation Je pense beaucoup  mon choppe, madame.--Et moi
aussi, monsieur, mais vous me faites peur.--Dfendez-moi de la faire,
madame.--Oui, certes, je vous le dfends bien.--Je vous remercie,
madame.--De quoi donc, monsieur?--De la permission que vous me donnez de
vous venir voir souvent.--Au fait, vous pouvez bien venir comme vingt
autres hommes qui viennent chez moi; mais renouvelez-moi le serment que
vous m'avez fait dans votre dernire lettre. Me voici plus embarrass
que jamais: quel serment ai-je fait? N'importe, il ne faut pas hsiter.
Je le jure, madame, sur mon amour. Elle rit. Voil une jolie manire
de m'inspirer de la confiance!--Comment cela! je jure sur ce que j'ai de
plus prcieux.--C'est sur votre amour que vous jurez de ne me jamais
parler d'amour! (Ah! c'est l ce que j'avais jur!) coutez, madame,
je ne veux pas vous tromper, je dirai ce que vous voudrez, je vous
entretiendrai de ce qu'il vous plaira, mais rappelez-vous que tout ce
que je vous dirai, sur quelque sujet que ce soit, voudra dire: _Je vous
aime_.--Mais comment ferons-nous pour Ernest?--Et que m'importe
Ernest?--Il m'importe beaucoup  moi, il faut le mnager.--Oh! je le
mnagerai tant que vous voudrez.--A la bonne heure!--Oui, mais je ne le
connais pas.--Comment! vous ne le connaissez pas! il n'a pas t vous
porter une invitation?--On m'a remis l'invitation sans me dire qui
l'avait apporte.--Il m'avait dit qu'il vous connaissait beaucoup.--Je
ne connais personne qui s'appelle Ernest. Enfin, mon cher ami,-- force
de causer, j'apprends une partie du mystre et je devine l'autre. Madame
de*** m'avait vu sept ou huit fois arrt devant sa porte, occup 
regarder les statues; elle a reu deux lettres renfermant des
dclarations d'amour o il y avait cette phrase banale: Les instants
les plus doux de ma vie sont ceux que je passe  contempler les lieux o
vous tes. Elle me souponnait amoureux d'elle, elle m'a attribu des
lettres. A quelques jours de l, comme elle sortait en voiture avec une
femme, sa compagne m'a vu et a dit: Tiens! M. Alfred de Bussault!--Qui!
ce jeune homme?--Oui, vous ne le connaissez pas?--Non, vous le
connaissez?--Oui, un jeune artiste,--un homme de talent.--Une figure
noble et intressante.

--Oh! monsieur Alfred, interrompit ici l'auditoire, qui vous a rapport
ce dialogue?

--Personne, cela fait partie de ce que je devine.

--Ah! trs-bien, je comprends.

--On ne veut pas rpondre par crit; comme on me l'a dit, on sera plus
hardie en plein salon; il faut m'inviter  une soire; mais comment
faire? A quelques jours de l, on amne la conversation sur les jeunes
artistes; on dit qu'on a entendu dire de moi le plus grand bien. M.
Ernest,--sorte de sigisbe, de _patito_, dont on accepte l'amour, les
soins et les corves, sans lui rien rendre, mais qui, tant toujours l,
finira peut-tre par trouver un moment, M. Ernest a une manie, c'est de
se dire li avec toutes les personnes qui jouissent de quelque
rputation, pour se donner du relief, il dit: Ah! Bussault, je le
connais beaucoup.--Amenez-le donc  une de nos soires; mais prenez la
chose sur vous auprs de mon mari: je lui ai refus d'inviter quelques
personnes, et je ne tiens pas assez  voir M. Bussault pour m'exposer 
ce que monseigneur m'impose des conditions.--Trs-bien, je vous
l'amnerai;--je demanderai  votre mari une invitation pour un de mes
amis. Or, il arrive que M. Ernest, qui ne me connat pas, a mis
simplement la lettre d'invitation chez moi, se proposant de trouver
quelqu'un qui me le prsente avant le jour du bal. Une affaire de
famille l'a oblig de quitter Paris pour quelques jours. Enfin, j'ai
obtenu, pour ce soir, la permission d'aller passer un quart d'heure,
rien qu'un quart d'heure, auprs de madame de ***, qui est souffrante
et fermera sa porte. Charmante soire!

--Je comprends alors ta proccupation; mais tout me parat un peu bien
invraisemblable. Franchement, dcouds la broderie, et dis-moi ce qu'il y
a de vrai au fond de ton histoire.

--Je le veux bien; voici l'exacte vrit, sans broderie, sans le moindre
ornement. Je pensais, en fumant,  une lettre d'invitation que j'ai
reue pour une soire chez madame de ***, que je ne connais pas, ce
qui m'a tonn. La soire tait pour avant-hier, et ce que je viens de
te dire est ce que je pensais qui serait peut-tre arriv si j'avais eu
un habit noir, et si, par consquent, j'avais pu y aller.

FIN DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DES MATIERES


1842

JUIN.--Un feuilleton de M. Jars, membre de la Chambre des dputs.--Les
vieilles phrases et les vieux dcors.--Les enseignements du thtre.--Un
nouveau cerfeuil.--Les circonstances attnuantes.--M. Jasmin.--Un
peintre de portraits.--La refonte des monnaies.--M. Lerminier.--M.
Ganneron.--M. Dosne.--M. l'Herbette.--M. Ingres.--M. Boilay.--M.
Duvergier de Hauranne.--M. tienne.--M. Enfantin.--M. Enouf.--M.
Rossi.--Le droit de ptition.--M. l'Hrault.--M. Taschereau.--M.
d'Haubersaert.--M. Bazin de Raucou.--Madame Dauriat.--Les tailleurs.--M.
Flourens.--Le _Journal des Dbats_, Fourier et Saint-Simon.--Ptition de
M. Arago.--Le droit de visite.--Un loge.....1

JUILLET.--Ddicace  la reine Pomar.--Dissertation sur les
tabatires.--La cuisine lectorale.--_Am Rauchen_ 26

AOUT.--Mort du duc d'Orlans.--La Rgence.--Le duc de Nemours et
la duchesse d'Orlans.--M. Guizot.--Un cur de trop.--Humbles
remontrances  monseigneur Blancart de Bailleul.--Un violon de
_Stra_, dit _Varius_.--Fragilit des douleurs humaines.--Sur les
domestiques.--Correspondance.--M. Dormeuil.--Une foule d'autres
choses.--M. Simonet.--Une Socit en commandite.--Quelques
annonces.--M. Trognon. M. Barbet.--M. Martin.--M. Poulle.--M.
Pierrot.--M. Leboeuf.--M. Michel (de Bourges).--M. Dupont (de
l'Eure).--M. Boulay (de la Meurthe).--M. Martin (du Nord), etc.--_Am
Rauchen._--_Wergiss-mein-nicht._ 54

SEPTEMBRE.--La justice.--Ce qu'elle cote.--Et pour combien nous en
avons.--De quelques gargotiers faussement dsigns sous d'autres
noms.--Un directeur des postes.--Un gendarme et un voyageur.--Sur
les chiens enrags.--La Rgence.--Le duc de Nemours.--La Chambre des
pairs.--M. Thiers.--M. de Lamartine.--Crime d'un carr de papier.--La
Tour de Franois 1er et le _Journal du Commerce_.--Une montagne.....79

OCTOBRE.....107

NOVEMBRE.--Les inonds d'tretat, d'Yport et de Vaucotte.--Le roi
Louis-Philippe et M. Poultier, de l'Opra.--Un philosophe moderne.--Les
femmes et les lapins.--_Une mesure inqualifiable._--M. Lestiboudois.--M.
de Saint-Aignan.--Un dictionnaire.--Le vritable sens de plusieurs
mots.--A. et B.....137

DCEMBRE.--conomie de bouts de chandelles.--Les alina.--Une lettre
de faire part.--Qui est le mort?--Le _Tlmaque_ et M. Victor
Hugo.--Le procs Hourdequin.--M. Froidefond de Farge.--Un pote.--Les
philanthropes et les prisonniers de Loos.--M. Dumas, M. Jadin, et
Milord.--Une lettre de M. Gannal.--M. Gannal et la glatine.--Une
rcompense.--Le privilge de M. Ancelot.--Amours.--Les chemins de
fer.--L'auteur des GUPES excommuni.--Un Dieu-mercier.--Ciel dudit.--Un
marchand de nouveauts donne la croix d'honneur  son enseigne.--Le
chantage.--Histoire d'une innocente.--Histoire d'une femme du monde et
d'un cocher.--Dictionnaire franais-franais.--Suite de la lettre _B._
169


1843

JANVIER.....201

FVRIER.....224

MARS.--Le vendredi 13 janvier.--A monseigneur l'archevque de
Paris, pour les besoins de l'glise.--La grande politique et
la petite politique.--Chandelle et lumire.--M. Lehoc.--Le
dieu Cheneau.--Les _Gupes_ refroudroyes.--Messieurs les
savants et mesdames leurs inventions.--M. de Lamartine et les
journaux.--Sur quelques dcorations.--Chiromancie.--Catholique.--M.
Jouy.--Cigu.--Confiscation.....230

AVRIL.--A M. Arago (Franois).--Le dieu Cheneau.--M. de
Balzac.--Quirinus.--Un mot.--Une ordonnance du ministre de la guerre.--A
M. le rdacteur en chef du journal l'_Univers religieux_.....248

MAI.--Excution de Besson.--Un rouleau d'or sauv.--Invitation 
djeuner noblement refuse.--La Trappe.--Saint Philippe et saint
Jacques.--Une ide rotique du prfet de police.--Discours de
l'archevque de Paris et rponse du roi.--Le peuple et les badauds.--M.
Pasquier et M. Seguier.--D'un voleur qui voit la mauvaise socit.--Une
profession nouvelle.--Un dput aimable.--M. Arago a rompu avec les
comtes.--L'enqute de la Chambre sur les lections de Langres,
d'Embrun et de Carpentras.--Le dput de Langres et le dput de
Saint-Pons.....262

JUIN.--Le dluge.--On demande une famille honnte.--Suppression du mois
de mai.--La ranon du mois de mai.--_Plus de mal de mer!_--Opinion de
madame Ancelot sur une pice de madame Ancelot.--Les douaniers de M.
Grterin.--Utilit de la langue latine pour une profession.--M. le
prfet de police faisant de la popularit.--La liste civile.--Les hommes
du pouvoir et le peuple.--Le jury.--Les circonstances attnuantes.--Le
bagne.--Brest.--Le duc d'Aumale.--Noble impartialit des journaux.--De
la libert des cultes en France.--M. Fould.....281

JUILLET.--La ranon accepte.--Une nouvelle fleur.--Suppression de
l'homme.--Les dfenseurs de la veuve et de l'orphelin.--Jugement
de Salomon.--Une conspiration.--Le _Napolon_.--Les anciens et
les modernes.--MM. Ponsard, Hugo, Dumas, etc.--_Lucrce._--M.
Odilon Barrot.--Les oiseaux sinistres.--M. Villemain.--Honneurs
clandestins.--Trouville.--Une annonce.--Les circonstances
attnuantes.--Le dieu Cheneau.--Une invitation......297

FIN DE LA TABLE DU QUATRIME VOLUME.

Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.


NOTES:

[A] Voir les _Gupes_ du mois dernier, page 54.

[B] _Pour_ fait ici partie d'un vers qui fait partie d'une pigramme
licencieuse. Le _Courrier franais_ a mis _pour_, au contraire, dans une
phrase on ne saurait plus dcente, et dont la mre peut, sans danger,
permettre la lecture  sa fille.

[C] Voir, pour les prcdents Nisards, le numro de fvrier.

[D] Le pre du roi Louis-Philippe.

[E] Louis XVI.

[F] Le roi actuel.

[G] Louis XVII, mort au Temple.

[H] Femme du comte de Provence, depuis Louis XVIII.

[I] Depuis Charles X.

[J] Le duc de Berri et le duc d'Angoulme.

[K] Voir aux notes de la _Ddicace_.

[L] Voir les notes.

[M] Voir les notes.

[N] Cela a t pris en considration, mais on a dpass le but.

[O] En relisant les _Gupes_ pour cette nouvelle dition,--j'avais
effac ce chapitre, qui n'est qu'une rponse  une attaque faite un peu
lgrement en ce temps-l contre moi dans un journal. Les lecteurs des
_Gupes_ savent mon admiration pour Balzac.--Le journal n'existait plus;
il ne m'tait rest aucune aigreur contre le grand crivain.--Mais un
hasard m'apprend que l'article du journal auquel je rponds ici a t
recueilli et figurera dans les oeuvres compltes de Balzac.--Je dois
donc,  mon grand regret, conserver la rponse comme on conserve
l'attaque.

       A. K.


       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

RERAIN=> REFRAIN {pg v1-159}

faiblessee xtrme=> faiblesse extrme {pg v1-26}

r enfermer dans une caisse=> renfermer dans une caisse {pg v1-48}

la verdure tait aunie=> la verdure tait jaunie {pg v1-59}

danses poohibes par la police=> danses prohibes par la police {pg
v1-169}

l'oiseau qui passse=> l'oiseau qui passe {pg v1-182}

Un plerinage=> Un plerinage {pg v1-188}

Failes-_la_ asseoir et rafrachir=> Faites-_la_ asseoir et rafrachir
{pg v1-190}

pas camplice de l'attentat=> pas complice de l'attentat {pg v1-191}

les utensiles de cuisine=> les ustensiles de cuisine {pg v1-208}

M. Jean-Pierre Lutaudu=> M. Jean-Pierre Lutandu {pg v1-219}

corps d'ofciers=> corps d'officiers {pg v1-220}

 propos de la dcouverte fatie par un savant=>  propos de la
dcouverte faite par un savant {pg v1-220}

tragdies de M. Ladires=> tragdies de M. Liadires. {pg v1-226}

Vous m'avez attaquez=> Vous m'avez attaqu {pg v1-230}

disonc donc=> disons donc {pg v1-272}

dbits en rondins en en fagots=> dbits en rondins et en fagots {pg
v1-286}

pendue et accrochee=> pendue et accroche {pg v1-289}

peu d'embonpoit=> peu d'embonpoint {pg v1-303}

peu repandus dans la socit=> peu repandus dans la socit {pg v2-42}

nn libraire=> un libraire {pg v2-69}

qn'on appelait=> qu'on appelait {pg v2-71}

les journanx sans exception=> les journaux sans exception {pg v2-82}

le sang-frod=> le sang-froid {pg v2-93}

ni le pubic ne s'en souvient=> ni le public ne s'en souvient {pg v2-111}

J'eus l'honneur d'acepter=> J'eus l'honneur d'accepter {pg v2-123}

Le seconde classe des philanthropes=> La seconde classe des
philanthropes {pg v2-157}

Le double Ligois=> Le double Ligeois {pg v2-159}

Un hommme politique=> Un homme politique {pg v2-198}

moi je jouais l'orque=> moi je jouais l'orgue {pg v2-227}

mois c'est de croyance=> mais c'est de croyance {pg v2-232}

s'en failllut que=> s'en faillut que {pg v2-247}

coq--l'ane=> coq--l'ne {pg v2-250}

pendant neuf anns=> pendant neuf annes {pg v2-273}

donne par drison=> donne par drision {pg v2-296}








End of Project Gutenberg's Les gupes; sries 3 & 4, by Alphonse Karr

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GUPES; SRIES 3 & 4 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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