Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0050, 10 Fvrier 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0050, 10 Fvrier 1844

Author: Various

Release Date: June 13, 2013 [EBook #42939]

Language: French

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                              L'ILLUSTRATION,
                             JOURNAL UNIVERSEL

        No. 50. Vol. II. -- SAMEDI  10 FVRIER 1844.
        Bureaux, rue de Seine, 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.
        Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

        Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
        pour l'tranger.     --   10         --   20        --   40



SOMMAIRE.

Le Gnral Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de
Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de
Watt_,--tablissements Industriels de Paris. Usines  gaz. _Trois
Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites
industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--tudes comiques.
Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et
fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en
Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.
Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux
Gravures_.--Correspondance.--Rbus.



Le gnral Bertrand.

Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napolon;
aujourd'hui nous avons  dplorer la mort de son fidle compagnon
d'exil.--Dans le mme mois, la mort, qui rapproche tout, a frapp Hudson
Lowe et Bertrand, l'odieux gelier et le serviteur hroque. Effaons
les pnibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie excrable
par le rcit d'une carrire glorieuse et d'un dvouement antique.

Le gnral Henri Gratien, comte Bertrand, naquit  Chteauroux le 28
mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'tait d'abord destin
au gnie civil, mais les vnements et les guerres que la France avait 
soutenir le dterminrent  prendre du service et  entrer dans le gnie
militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualit de sous-lieutenant dans
l'arme des Pyrnes. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoye 
Constantinople. Compris dans l'expdition d'gypte, il s'y distingua
sous les yeux du grand homme  la gloire et au malheur duquel il voua
plus tard le reste de sa vie. Demeur avec Klber, aprs le dpart de
Bonaparte, et s'tant signal chaque jour en fortifiant des places et en
rendant des services nouveaux, il reut les brevets de
lieutenant-colonel, de colonel et de gnral de brigade, qui lui furent
accords successivement, mais que le mme vaisseau venu de France,
apporta  la fois en gypte.

Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napolon, plus
 mme d'apprcier l'tendue des connaissances et toutes les qualits
estimables du gnral Bertrand, lui accorda son amiti, qui fit tant
d'ingrats, tant de tratres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
coeur capable d'y rpondre par un attachement port  l'hrosme, A la
bataille d'Austerlitz, le 2 dcembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
preuves de ses talents militaires et de son courage. Aprs l'affaire, on
le vit  la tte d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
nombre de prisonniers et dix-neuf pices de canon enleves  l'ennemi.
Ce fut aprs cette campagne que Napolon le mit au nombre de ses
aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que
Bertrand contraignit  capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
cette place se montra de la manire la plus clatante  Friedland, le 11
juin 18077, et fut rcompens par les loges de l'Empereur, qui n'en
accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai
1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide
construction de ponts hardis tablis sur le Danube, pour assurer les
communications de l'arme franaise, le service le plus essentiel de la
campagne, et le plus hautement proclam par la reconnaissance de l'arme
et de Napolon, qui a plus tard consign ce fait dans ses _Mmoires_. Ce
fut par l'active habilet du gnral Bertrand que l'arme franaise,
renferme dans Unter-Lobau, une des les du Danube, parvint  traverser
ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.

En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur
qu'il y dploya le porta  un si haut degr dans l'estime de Napolon,
qu', la mort du duc de Frioul, Duroc, tu  Wurtschen, il fut nomm
grand-marchal du palais. L'arme applaudit  cette distinction comme 
la rcompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
1813, le gnral Bertrand commandait  Lutzen et  Bautzen le corps de
la grande anne, et il soutint par sa bravoure sa premire rputation.
Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec
avantage, Bernadotte et Blcher, et si le 6 septembre suivant, ce hros
de fidlit fut moins heureux  Donnewitz, dans une attaque contre le
prince royal de Sude, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
gnral prussien lui lit prouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
une perte assez considrable, c'est que dj la fortune semblait
vouloir, comme nos autres allis, abandonner nos armes. Mais, ds le
lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le gnral Bertrand,
en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protgea
efficacement la retraite de l'arme  la suite de trois journes
meurtrires qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
bataille. Il rendit des services non moins importants aprs Hanan et
occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'tend entre Mayence
et Francfort. Dans cette double circonstance comme aprs que le dpart
de Napolon lui eut laiss un difficile commandement, il montra une
admirable nergie et mi persvrant courage pour sauver les derniers et
glorieux dbris de notre arme.

[Illustration: Le gnral Bertrand, dcd le 1er Fvrier.]

De retour  Paris en janvier 1814, Bertrand fut nomm par l'empereur
aide-major gnral de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
moment les fonctions et repartit ds le commencement de fvrier pour
cette campagne de Champagne, o Napolon dploya, dans une situation que
la trahison vint rendre dsespre, tout ce que le gnie de la guerre
peut concevoir et excuter de plus merveilleux. Aprs la capitulation de
Paris, le comte Bertrand, fidle au malheur comme il l'avait t  la
puissance et  la gloire, n'hsita pas un instant  suivre Napolon.
Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-mme la dette de la reconnaissance
et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y
avait  ses yeux le titre plus prcieux et plus sacr encore que celui
d'ami fidle, le titre de Franais. En allant s'enfermer avec son
Empereur dans cette le dont on avait fait une souverainet, il crivit
une lettre que de prtendus juges et des accusateurs passionns ont bien
pu incriminer, mais qui doit tre un titre de plus pour les hommes qui
mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. Je reste
sujet du roi, avait-il, en partant, crit au gouvernement nouveau, et
il avait ajout, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
cette dclaration, adresse au duc de Fitz-James, son trs-proche alli,
le 19 avril 1814: Je dsire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
plus de trois ans que je n'ai vu ma mre. Si, dans un an, je recours 
vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits 
Chteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
mon cher douard.

Moins d'un an aprs, les luttes de la Restauration, les humiliations de
la France avaient prpar et provoqu, le retour de Napolon. Les
dclarations les plus solennelles, trop tt oublies, avaient relev le
pays du serment qu'on lui avait fait prter. Le comte Bertrand
s'embarquait, le 26 fvrier, en qualit de major-gnral de cette arme
de 800 Franais, dont le drapeau et la cocarde suffirent  Napolon pour
reconqurir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
proclamations de l'Empereur au peuple franais et  l'arme; le 20,
aprs cette marche  la rapidit,  l'entranement triomphal de laquelle
la postrit aura peine  croire, il entrait aux Tuileries avec
Napolon, auprs de qui il reprit immdiatement les fonctions de
grand-marchal. Le comte Bertrand contribua puissamment  la
reconstitution de l'arme, qui se trouva rorganise avec une activit
qui tient du prodige. Enfin arriva la journe de Waterloo. Parti pour
l'arme avec Napolon, il y subit l'arrt la fortune que le courage ne
put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, 
partir de ce moment. A Paris,  la Malmaison,  Rochefort, sur le
_Bellrophon_,  Sainte-Hlne, il confondit sa destine avec celle de
l'homme extraordinaire  la gloire fabuleuse duquel quelque chose et
manqu peut-tre, si son malheur n'et pas fait natre le plus sublime
dvouement.

Si les vainqueurs d'un jour exercrent leur haine en confinant et en
torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant
vingt ans, ceux qui avaient profit de cette triste victoire ne surent
pas davantage respecter le malheur, le dvouement et la vertu. Le 7 mai
1816,  un an de distance des grands vnement que nous nous sommes
born  dater, le conseil de guerre de la premire division militaire
condamna  mort le gnral comte Bertrand, pour crime de... _trahison_.
La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point
Bertrand, mais la qualification de tratre, applique au patriotisme le
plus constant, au dvouement le plus entier,  la fidlit la plus
persvrante, est un des faits caractristiques qui montrent jusqu'
quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulvent,
peuvent s'garer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'tait
l'intrt qui tait le mobile secret de l'apparent dvouement du
gnral! Mais ne rveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procdure
 nant.

A Sainte-Hlne, le gnral Bertrand crivit, sous la dicte de
Napolon, le rcit des oprations de cette campagne d'gypte o ils
s'taient trouvs runis pour la premire fois. Il prodigua ses respects
et ses soins  l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, o
la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le
dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce
dvouement avait inspire  l'Europe entire amena le roi Louis XVIII 
annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand
put rentrer en France, et y fut rintgr dans son grade militaire. Il
se retira dans le dpartement de l'Indre, et se livra tout entier 
l'ducation de ses enfants et  la culture d'un domaine qu'il possdait
prs de Chteauroux.

Aprs la rvolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
chef-lieu envoya le gnral Bertrand le reprsenter  la Chambre des
Dputs. L'ducation toute librale qu'il avait reue, le dvouement au
pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplac dans son
coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on sigeait
galement un autre homme vnrable par le dvouement qu'il avait montr
pour la mme infortune, M. le comte Las Cases. Le gnral Bertrand prit
plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses
collgues qu'il mut jusqu'aux larmes, par des allocutions  l'appuis
des rclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arrir de
la Lgion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en
faveur de la libert illimite de la presse. C'tait le vieux Caton
demandant sans relche la destruction de Carthage. Cette conclusion
constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la libert
de la presse pt jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La lgislation
et la jurisprudence nous diront si le voeu du gnral Bertrand a t
inquitant, ou si ses craintes n'taient qu'un rve..

Le gnral Bertrand ne sigeait plus  la Chambre, et vivait de nouveau
retir depuis deux lgislatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
dissimuler il notre gouvernement, jusqu' ce qu'elle ft consomme, la
trahison qu'elle prmditait envers lui, consentit, aux sollicitations
de M. Thiers,  restituer  la France les cendres de Napolon. Le
gnral Bertrand fut dsign le premier pour monter sur le vaisseau que
commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hlne.
Quelle traverse! quel abordage! quels souvenirs! quelles motions pour
cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement
de Rochefort, en 1815, et le retour sur les ctes de Normandie, en 1840!
Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les
restes de celui qui a port si haut la grandeur et la gloire de la
France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si
hroquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
notre part, le transport universel qui clata sous les votes ce
l'glise des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
son compagnon fidle.

Aprs avoir rendu  la France les cendres exiles de l'Empereur, il ne
restait plus au gnral Bertrand qu' lui donner le complment des
Mmoires dont il tait rest le dpositaire, et qu'il avait pieusement
mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'tait promis de remplir au retour
du voyage qu'il avait t forc d'entreprendre, l'an dernier, dans
l'Amrique du Nord. Mais  peine revenu prs des siens, le gnral
Bertrand a termin une carrire qui et honor l'humanit dans tous les
sicles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
pas l'hrosme et la fidlit au nombre des objets de son culte.

Une noble et touchante motion a t faite  la Chambre des Dputs par
un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de
Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demand
que l'on dpost dans le tombeau qui se prpare aux Invalides les
cendres de Bertrand prs de celles de Napolon. Vous voudrez, a-t-il
dit, messieurs, runir tant de fidlit  tant de gloire. Cette
proposition sera vote; elle est de celles qui interdisent la
contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,
et que les coeurs bien placs votent d'enthousiasme.

[Illustration.]



Courrier de Paris.

Les ambitions acadmiques sont veilles de nouveau par la mort de
Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livre pour la
conqute des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tcher de s'y
tablir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
pour devenir acadmicien, et si peu que cette dpopulation continue, il
sera ncessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicili qui
passerait devant l'Institut de huit heures du matin  six heures du
soir, serait pris au collet par la sentinelle et install dans le
sanctuaire de gr ou de force; vienne, en effet, une pidmie qui enlve
du mme coup MM. les quarante, il est vident que M. A..., M. D..., M.
C..., M. N... et mon portier auront des chances.

M. Alexandre Dumas, qui avait hsit pour la succession du Campenon et
de Casimir Delavigne, se dcide pour celle de Nodier; il a positivement
annonc sa candidature dans un dner anacrontique o il a commenc et
fini par traiter l'Acadmie avec beaucoup d'irrvrence. M. Alexandre
Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement
en possession du fauteuil; de tous ces pachas littraires qui se
pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,
qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: Fi donc! cela est
bon pour des goujats! Et le lendemain nos renards taient trop heureux
que l'Acadmie baisst la grappe jusqu' eux et leur permit d'y
mordre.--Avec quel ddain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parl
des Acadmies et des acadmiciens? Et, pour en revenir  Charles Nodier,
un jour il crivit  un journal qui l'avait inscrit sur une liste
d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se
terminait par ces mots; Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
prsente pas et ne me prsenterai jamais  l'Acadmie. Voil ce qui
s'appelle parler; or, un mois aprs cette fire dngation,
non-seulement Charles Nodier se prsentait, mais il tait lu.
L'Acadmie ressemble  certaines femmes, qui font des avances aux
galants qui les ddaignent, et se donne souvent en change d'une
impertinence.

Cependant l'Acadmie fait peu d'agaceries  M. Alexandre Dumas, dit-on,
et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en tre pour ses
frais de visite; ce n'est pas que l'Acadmie trouve le bagage de M.
Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle dsirerait qu'il en
jett les trois quarts dans la Seine, avant de frapper  sa porte, comme
on livre  la mer des ballots de marchandises avaries. La froideur de
l'Acadmie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement cause par
cet encombrement de denres quivoques qui compromettent les titres
vritables du candidat. L'Acadmie est prude et parat s'effaroucher de
certaines excentricits prives qui lui semblent plus difficiles 
pardonner que; les plus gros pchs littraires.

M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite
acadmique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,
le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivs  la hauteur de l'glise, ils
ont pris  gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
entrer dans la maison n 6: c'est l que demeure M. Scribe. On a su
depuis que M. Dumas, appuy sur M. Hugo, aurait t, ce jour-l,
demander  Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
rpondu  M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
de le deviner: M. Scribe a son candidat n; ce candidat fut M. Vatout,
candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repouss; mais s'il n'a
pas les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
candidatures infortunes qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
rest sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
blessures; cette voix persvrante, cette voix fidle, cette voix
charitable tait la voix de M. Scribe. On n'a pas t ensemble 
Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thmes et des versions 
Sainte-Barbe cte  cte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
invariablement  M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
collge; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: A
chaque nouvelle lection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
toujours sur moi: ds qu'un solliciteur acadmique entre et me met le
poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lche la dtente, et je me
dbarrasse de l'importun!

Les soucis acadmiques n'ont pas empch M. Alexandre Dumas de donner
cette semaine une grande soire, mle de chants et de danse. Le succs
du festival de M. Frdric Souli avait piqu M. Dumas d'mulation; il a
voulu avoir son tour, et faire concurrence  son rival en feuilletons.
Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cd en rien  la nuit de M. Souli: elle
a t bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqu
plusieurs blancs.

On dirait que les bals et les concerts font peur aux thtres et leur
tent tout courage: le mois de janvier s'est montr d'une strilit sans
exemple, en fait de pices nouvelles; except le _Mnage parisien_ de M.
Bayard, on n'a cit aucune nouvelle production dramatique de quelque
importance; les thtres semblent craindre de hasarder leur bien au
milieu de ces ftes de salons qui accaparent le plus lgant et le
meilleur de la socit parisienne; ils rservent leurs richesses pour le
temps o Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les matres
absolus de la ville, et cesseront de faire,  tout autre plaisir que le
bal, une redoutable concurrence.

Nous mentionnerons cependant trois petites pices que l'Odon, le
Vaudeville et le thtre du Palais-Royal, ont reprsentes rcemment,
pour n'en pas perdre tout  fait l'habitude. La premire, toute mince
qu'elle est, se donne des airs de comdie et marche coquettement sur
douze syllabes, ornes de leur double rime; les deux autres sont de
simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un got que le
voisinage du mardi gras peut seul absoudre.

Karel Dujardin est le hros de l comdie; vous connaissez ou vous ne
connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin
de vous apprendre  qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de
vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de
l'cole flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu' vous mettre
en route vers le Louvre. Arriv  ce vieux palais des arts, entrez au
Muse, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signs de
ce nom: Karel Dujardin.

Comme la plupart des artistes. Karel avait la tte vive, le coeur tendre
et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du
Mexique pour lui. Karel eut donc des matresses, des aventures, des
dettes, et des huissiers  ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
march, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
jour  Lyon dans une extrme pnurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
dpenses d'auberge, il pousa l'htesse pour se tirer d'affaire, une
vieille htesse de cinquante ans passs! Karel en avait vingt-cinq. Ce
trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec
sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses
mmoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de
mnage, afin d'tre dispens de lui donner des gages.

La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intressante. Une
femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comdie en
question, en a compris le pril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
potis l'aventure;  l'une, il donne la grce, la beaut, la
sensibilit, la jeunesse: quant  l'autre, au lieu de lui laisser la
ville de Lyon pour thtre, ville prosaque, il la fait voyager jusqu'
Venise. Ajoutez le mystre d'un bal masqu, et tout sera dit:  la place
de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propritaire d'une
adorable Vnitienne que son talent a sduite, que son infortune a
touche, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses
dettes.--J'en souhaite autant  tout pauvre diable qui n'a pour rente,
que son mrite ou son esprit.--L'invention de cette comdie est moins
que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le
vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui
a sduit les juges.

Passons  nos deux vaudevilles. L'un est intitul _Adrien_, et se joue
au thtre de M. Ancelot; l'autre vient du thtre du Palais-Royal, et
s'appelle _la Bonbonnire_.

Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a
l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les
modistes et les lingres de son quartier en savent quelque chose, et
particulirement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
Jeanne d'Arc du premier numro: elle aime trop le bal Musard pour y
prtendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'pargne pas les
scnes  son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
entendez-vous qui se querellent? Dcidment Adrien est un pendard. Eh
bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emport,
volage, il est vrai; mais qu'une occasion se prsente, et vous
dcouvrirez les bonnes qualits de son me: or, voici l'occasion: il
s'agit de protger et de mettre  l'abri de tout pril une charmante
petite orpheline qui se trouve seule, abandonne au milieu de cette
grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien tait rellement le
vaurien que vous dites, il abuserait de la crdulit et de la faiblesse
du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est mchant qu' la surface; dans
le fond c'est le meilleur garon du monde. Il va, il vient, il se
dvoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
sductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
de son pre. Quelle est la rcompense d'Adrien? La main de Louise, bien
entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne
action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et
va, le soir mme, danser la caclincha au bal de l'Opra. Parlez-moi de
cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.

MM Duvret et Lauzanne ont fabriqu _la Bonbonnire_. Cette bonbonnire
n'en et pas une; le serpent est cach sous la fleur; au lieu de bonbons,
la bonbonnire renferme une poigne de verges. A qui ces verges
sont-elles destines? A M. Champignel. M. Champignel a le trs-grand
tort d'avoir abandonn sa femme et de mener vie de garon. Mais le drle
le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;
puis elle crit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
un rendez-vous est donn en _post-scriptum_. Voil notre Champignel
transport. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
Hlas! de ces roses il ne rcolte que les pines. Madame Champignel,
arme de la bonbonnire vengeresse, lui administre une correction qui
gurit mon Champignel de son humeur lgre. Honteux et confus, il
revient tout bonnement  sa femme. Ce dnouement est d'un bon exemple,
et le carnaval justifie, jusqu' un certain point, l'arme dont se
servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidles.

Il faut souhaiter que les thtres se piquent d'honneur et nous donnent
bientt quelque chose de plus spirituel et de plus dlicat. A croire les
augures, le mois de fvrier n'imitera pas l'avarice de janvier son
voisin: il prpare et promet deux opras-comiques, un ballet, trois
mlodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragdies; le
Jabot, Oreste et Pylade, la Syrne, les Mystres de Paris, les
Bohmiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine rptition
et n'attendent que le moment de se produire. M. Frdric Souli, madame
Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugne Sue, M. Bayard, M. Alexandre
Dumas en sont les parrains.

On annonce l'arrive de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de
Grenade_, charmant opra que la retraite prcipite et la ruine des
chanteurs allemands, venus  Paris il y a deux ans, avaient arrt dans
son succs. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'crire un opra
franais pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un pome, si mme M.
Kreutzer ne le tient dj. Nous dirons  la ville de Paris que, depuis
l'arrive de M. Konradin Kreutzer, elle possde un mlodieux,
compositeur de plus; mais bientt elle jugera l'ouvrier  l'oeuvre.

Plusieurs journaux ont dclar que M. Victor Hugo, bless de l'accueil
fait aux _Burgraves_ par le parterre, tait dcid  renoncer au
thtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
ou un parti srieusement pris, une rsolution irrvocablement arrte?
Dans le premier cas, on n'a pas  s'en inquiter; il est clair que M.
Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous
connaissons ces manges et ces jeux de Galate. Dans le second cas, on
aurait le droit de reprocher  M. Hugo ub excs de vanit et d'orgueil;
quoi donc! tes-vous impeccable? Prtendez-vous  l'infaillibilit?
Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,
d'esprit et d'quit, quoi qu'on en dise, qui a jug tant de gnies,
brise pour vous seul la balance o il pse les oeuvres, et se prosterne
aveuglment le front dans la poussire, pour adorer jusqu' vos erreurs
et vos faiblesses? C'est l une vellit de ftichisme qui dpasse toute
mesure; le despotisme littraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
que le despotisme politique.



Histoire de la Semaine.

Nous aurions voulu que l'vnement nous prouvt que nous nous tions
tromp lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
rgulire des affaires, des derniers dchirements de la chambre, du vote
qui les a clos, de la dmission de cinq dputs et de celle de M. de
Salvandy en qualit d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
prvisions. La Chambre des Dputs,  laquelle on avait annonc la
prsentation immdiate de la loi sur les fonds secrets, est demeure
douze jours sans tre convoque. Si l'on a espr que l'air renferm des
bureaux toufferait les discordes et que l'examen prparatoire en petit
comit du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remde
appliqu par les soins de M. le prsident Sanzet ne semble pas avoir
produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on parat encore
respirer la guerre, et les animosits se sont rveilles tout aussi
vives qu'avant la sieste  laquelle, on les a soumises. Si l'on en crot
mme les bruits des couloirs et les indiscrtions de l'hmicycle, la
division aurait pntr du dehors jusque dans l'intrieur du cabinet.
C'est une situation fcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
qui a le droit d'esprer que cette session verra rsoudre enfin des
questions depuis longtemps ajournes et dont la solution ne semble pas
pouvoir, sans les inconvnients les plus graves, tre diffre plus
longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le
ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg
et y a lu un excellent expos de motifs prcdant un projet de loi sur
la libert de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
gnrale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
contradictoires, auxquelles il a donn lieu.--On annonce le prochain
dpt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
dputs, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
adopter par la Chambre cette pense dont les propositions successives de
MM. Gauguier, de Rmilly et Ganneron ont t les traductions plus ou
moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et 
laquelle la position qui a t faite  M. de Salvandy parat donner une
nouvelle force et un -propos incontestable.

Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait tre un vnement, car
chacun avait prvu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
L'Irlande y a trouv bon nombre de promesses qu'on espre lui voir
prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouv un change de
gracieusets qui doivent lui rendre les rapports agrables, sinon les
rsultats plus assurs. La discussion  laquelle a donn lieu la
proposition d'une adresse a t une occasion pour le ministre dirigeant
et pour un orateur clbre, lord Brougham, de donner  nos hommes d'tat
des loges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilit
nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ dlivrs 
l'extrieur  nos ministres. Ceux-ci devraient plutt dire  leurs amis
de Londres, comme, l'Intim des _Plaideurs_: Frappez, nous avons une
popularit  nous faire.

Les plaidoiries des dfenseurs des accuss de la cour de Dublin ont
continu. L'immense succs du discours de M. Sheil pour M. John
O'Connell rendait la lche des autres avocats difficile; mais s'ils
n'ont pas fait natre dans l'auditoire et dans la population un
enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une gale
ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux
anglais comme celui de l'avocat-dput dont nous croyons, nous aussi,
devoir reproduire les traits, ils ont tous t entendus avec une grande
faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps 
corps, a, pendant la suspension d'une sance, reu de l'attorney gnral
un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomni, et
dont les termes ressemblaient assez  un cartel. A la reprise de la
sance, M. Fitz-Gibbon a parl devant la cour ses plaintes d'un procd
aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre
de la cour, l'attorney a t contraint de retirer sa quasi-provocation.
Cette circonstance a produit dans l'assemble, toute prdispose aux
motions, un effet difficile  dcrire.--Les avocats se sont concerts
pour prolonger leurs plaidoiries et donner  O'Connell le temps de voir
arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'tre forc de
prendre la parole pour lui-mme. C'est lundi dernier qu'il a d parler 
son tour. Ces longs dbats puisent les forces des jurs, qui n'ont
point de supplants en cas d'empchement subit, et comptent parmi eux
des vieillards. Dj on a t menac de voir la grippe, qui rgne 
Dublin comme  Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait  renvoyer  une
autre session cette affaire pour laquelle un ajournement quivaudrait, 
coup sur,  un abandon.

Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de
grands vnements et de libert relle de la presse, venaient toutes par
les correspondances particulires, faisaient envisager l'avenir de ce
pays sous un aspect menaant. Le ministre tait regard comme unanime
dans son antipathie pour la constitution, mais comme divis sur la
question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immdiatement
 nant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une
complte impartialit, faisait un accueil galement empress aux hommes
influents de toutes les opinions, et se prparait ainsi  recueillir le
fruit des vnements quels qu'ils fassent. On annonait toujours comme
trs-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
qu'elle allait tenir passait,  tort ou  raison, pour concerte avec
notre ministre, nous nous trouvions, malgr nous, intresss  ce
qu'elle ne retombt dans aucune des fautes qu'elle avait prcdemment
commises, et  ce que sa rentre dissipt toutes les inquitudes que ce
bruit seul avait fait natre. C'tait une prilleuse responsabilit.
Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur ane,
pouse de l'infant don Franois de Paule, tait regarde comme un
vnement de nature  donner  l'ex-rgente plus de vritable
modration. La princesse Carlotta, qui avait un caractre assez ferme et
peu d'amiti pour sa soeur, avait adopt et fait adopter  son mari
l'opinion progressiste, ce qui avait contribu  surexciter chez la
princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant
plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-rgente puiser
dsormais ses inspirations  des sources plus librales. On croyait
galement et par la mme raison que le mariage de la jeune reine
Isabelle avec le fils an de l'infant tait aujourd'hui probable. Mais
tout  coup l'insurrection, clatant sur plusieurs points  la fois, est
venue mettre en question tous ces projets et ces esprances. Plusieurs
villes, selon l'expression espagnole, se sont prononces. Le
Gouvernement y a rpondu par les dcrets les plus rvolutionnaires, et
par l'ordre d'arrter immdiatement les chefs du parti progressiste, et
mme des hommes jusqu'ici rputs modrs. Des mandats ont t lancs
notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano
et Concha. Quelques-uns sont parvenus  s'y soustraire par la fuite. Il
faut attendre les nouvelles.

Les dernires dpches des tats-Unis d'Amrique dtruisent encore une
fois les esprances qu'on avait pu concevoir d'une rduction dans le
tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrs, ont toutes t
repousses, et le systme dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
des dputs qui antrieurement le combattaient avec force.--On a propos
un projet de loi pour l'tablissement d'un gouvernement territorial dans
l'Orgon. Nous aurons  retenir sur cette question et sur celle du
Texas, qui ne proccupe pas moins l'Angleterre.

La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareill. Elle se
composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres btiments de guerre
qui doivent tre rallis pendant la navigation. On a toujours lieu
d'esprer qu'une dmonstration et l'intervention de puissances amies
suffiront pour dterminer le bey  accorder la rparation due, et qu'un
engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra
pas ncessaire.

Le _Magazine of Science_ publie une annonce emprunte, dit-il,  un
prospectus distribu  Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
construction d'un immense paquebot que cet officier se propose
d'tablir, et qu'il appellera le _Lviathan_. Ce paquebot-monstre, que
nous craignons bien de voir rester  l'tat de puff, sera de la
contenance de 32,480 tonneaux, et sera m par trois vis d'Archimde
ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mtres de long
et 52 mtres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
particulires; le salon commun sera carr, mesurant 33 mtres sur chaque
ct et 51 mtres sous le plafond; l'quipage et les passagers pourront
former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte 
4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement  1,250,000, au total
5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amrique, aller et retour,
produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en dduisant 1,750,000 fr.
pour les frais, il restera de bnfice annuel 3,250,000 fr. pour les
propritaires. Autour du pont sera dispose une route de plus de 500
mtres de long, pour faire des promenades  cheval et en voiture. Il y
aura sur le _Lviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres,
etc, sur un dveloppement de 225 mtres. Le prix du passage, dans les
meilleures cabines, y compris la table, n'excdera pas 400 fr. Cette
immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et
sera par sa masse mme assure contre tous les sinistres de mer. _Le
Lviathan_, pouss par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
encore aid dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
mtres carrs de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomtres 
l'heure, et qu'il excutera en dix jours le voyage de Liverpool 
New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son thtre
pour mille spectateurs et sa troupe de comdiens; il aura aussi un
amphithtre o l'on professera les sciences, o l'on excutera des
expriences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprim
 bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant
Morrison se ferait un devoir de la remplir  l'instant.

Un paquebot malheureusement plus rel, _le Shepherdess_, parti de
Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on value
diversement de 150  200, s'est perdu  Cahokia-Bend, situ  moins de
trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont t surpris
au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu tre
sauvs. Le capitaine a pri des premiers; il laisse une femme et onze
enfants sans fortune.--Un accident affreux est arriv  l'cole
militaire de Saint-Cyr. Un lve de vingt-un ans, fils de M. de
Castellane, ancien prfet, a t tu en faisant des armes avec un de ses
camarades. Le fleuret de celui-ci s'est dmouchet et s'est introduit au
travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pntrant dams le
cerveau, a caus une mort presque instantane. Il y a peu d'annes un
accident tout semblable est arriv  l'cole Polytechnique au fils du
gnral Excelmans, qui, du moins, n'a pas succomb.

[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.]

L'Institut vient de recevoir de la famille du clbre ingnieur et
mcanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
homme illustre, qui a t plac dans la salle de l'Acadmie des
Sciences. _L'Illustration_ s'est empresse de le faire
graver.--L'Acadmie franaise, qui avait  procder au remplacement de
MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'tait runie jeudi
dernier pour lire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
membres taient prsents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France  Londres, sont
les seuls qui n'aient pas rpondu  l'appel. Trente-quatre votants
seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entr
avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complt la
stricte majorit de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
t proclam membre de l'Acadmie; 8 voix se sont portes sur M. mile
Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de
Casimir Delavigne parat tre bien autrement difficile  recueillir.
Sept tours de scrutin n'ont produit aucun rsultat. Au premier et au
quatrime tour, M. mile Deschamps a compt, comme consolation de sa
premire dfaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
bulletins se sont vritablement partags entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui
ont ensuite presque toutes, et l'une aprs l'autre, dsert leur
candidat. M. Sainte-Beuve en a runi jusqu' 17, et M. Vatout n'a jamais
pu en conqurir plus de 16; mais au septime tour, une voix ayant
dsert M. Sainte-Beuve et les deux concurrents tant devenus ex-aequo
par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Acadmie a
renvoy cette lection au jour o sera ultrieurement fixe celle du
successeur de Nodier.

Nous avons rendu un hommage funbre, en tte de ce numro, au gnral
Bertrand.--Nous ajouterons ici  la mention que nous avons dj faite
plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle tait
ne le 24 octobre 1804; elle est donc morte  trente-neuf ans et trois
mois. Marie en 1810, elle laisse sept enfants dont l'an, le duc de
Cadix, se trouve actuellement  Pampelune  la tte d'un rgiment de
cavalerie. Elle tait fille du roi de Naples Franois Ier, et par
consquent nice de la reine Marie-Amlie. Elle comptait onze frres et
soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine
rgente.--Il ne nous reste plus qu' enregistrer le dcs du duc rgnant
de Saxe-Cobourg, frre du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
Nemours et du duc Auguste de Cobourg, poux de la princesse Clmentine
d'Orlans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Sude est
fort dangereusement malade.

[Illustration: Buste de Watt, donn  l'Acadmie des Sciences.]

tablissements industriels de Paris.--de l'clairage de la ville de
Paris, et de l'clairage au Gaz.

[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue gnrale de l'usine de la
Compagnie Parisienne, barrire d'Italie]

[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.]

Jusqu'en 1558, il n'y eut point  Paris d'clairage public Dans
certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les
tentatives d'incendie, les crimes de toute espce venaient en plus grand
nombre dsoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
propritaires de placer, aprs neuf heures du soir, sur une fentre du
premier tage de leurs maisons, une chandelle allume dans un fallot
pour prserver les passants des attaques _des mauvais garons_. On fut
oblig de recourir  cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,
avait  parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un
rglement du mois de novembre de la mme anne, cit par Flibien,
ordonne que au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
et allumantes. Un certain abb italien, nomm Laudati, imagina
d'tablir  Paris une location de torches et de lanternes, dont le
monopole lui fut accord pour vingt ans, en mars 1662; il fut autoris 
exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart
d'heure, et des pitons trois sous seulement.

En 1667, quand Louis XIV eut cr la charge de lieutenant de police, et
en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que
lui imposait l'tat d'inscurit de Paris, dpeint par Boileau dans sa
sixime satire:

        ... Sitt que du soir les ombres pacifiques
        D'un double cadenas font fermer les boutiques...
        Les voleurs  l'instant s'emparent de la ville.
        Le bois le plus funeste et le moins frquent
        Est au prix de Paris un lieu de sret
        Malheur donc  celui qu'une affaire imprvue
        Engage un peu trop tard au dtour d'une rue:
        Bientt quatre bandits lui serrent les ctes, etc., etc.

Parmi les amliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
mesures qu'il prescrivit pour l'clairage public: on plaa dans toutes
les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un
tablissement si important et donnant  la ville, un aspect si nouveau,
que le gouvernement fit frapper  cette occasion une mdaille, qui
figure dans la collection numismatique du rgne de Louis XIV, et portant
pour lgende: _Urbis securitas et nitor_.

[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'puration.]

En 1745, un privilge pour des lanternes  rverbres fut accord  un
abb Matherot de Preigney et  un sieur Bourgeois du Chteaublanc; mais
ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce
perfectionnement fut fort got.--En 1721, les lanternes qui,
primitivement, n'avaient t qu'au nombre de 2,736, taient portes 
5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de
Paris taient claires par 12,672 becs de lumire tablis dans 4,553
lanternes, et les tablissements publies par 482 lanternes contenant 688
becs. C'tait, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.

Londres tait depuis longtemps clair au gaz, quand l'administration de
la ville de Paris se dtermina  en laisser poser quelques becs sur la
voie publique, plutt pour satisfaire la curiosit que dans la la pense
bien arrte de recourir  cet clairage. Ainsi, tandis que de l'autre
ct de la Manche on avait, par une large application et dj par une
longue exprience, reconnu les bons et immenses effets de ce procd
invent vers la fin du dernier sicle par l'ingnieur franais Lebon, en
France,  Paris, l'administration fermait les yeux  la lumire, et
passait pour l'clairage  l'huile des marchs qui devaient pour bien
longtemps condamner nos rues  un clart moins que douteuse. Les
premiers essais d'clairage par le gaz des rues de Paris qui aient t
autoriss, remontent  1821. Ds 1810, Londres avait commenc 
l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingnieur anglais
avait cherch  tablir  Paris l'clairage au gaz, et  cet effet il
avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,
dsastreuse pour les intresss fut bientt abandonne. En 1820
l'exploitation du Luxembourg fut reconstitue, les appareils de
l'ingnieur anglais furent remplacs, et, au bout de quelques mois, la
Chambre des Pairs, le thtre de l'Odon, et plusieurs tablissements
particuliers se trouvrent clairs. Le gaz, fut mme employ pour
l'clairage public de la rue de l'Odon. Toutefois, malgr la cration
presque simultane de plusieurs entreprises d'clairage au gaz, le
nouveau procd demeura  peu prs exclusivement affect aux
tablissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptrent que
successivement et avec beaucoup de lenteur.

La premire lanterne au gaz qui ait brl sur la voie publique dans
Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg
Saint-Denis en 1819; elle tait alimente par un appareil tabli dans
une fabrique de produits chimiques situe dans le voisinage.

A dix ans de l,  la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
sur la voie publique; lie par la routine et par les traits qu'elle
subissait fort patiemment, l'administration n'avait donn et ne donna,
plusieurs annes encore aprs, aucun dveloppement srieux  ce qui ne
pouvait plus depuis longtemps tre considr comme un essai; et six ans
aprs,  la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique 
Paris que 203 becs brlant pour le compte de la ville.

Depuis cette poque, chaque anne a amen une progression sensible.

        On a tabli, en 1836, un nombre de becs nouveaux de     383
        -               1837,       -           -               528
        -               1838,       -           -               167
        -               1839,       -           -               555
        -               1840,       -           -               827
        -               1841,       -           -             1,129
        -               1842,       -            -            2,099
        -               1843,       -            -              977

        Le nombre total des becs de gaz tablis sur la voie
        publique pour le compte de la ville de Paris tait donc,
        au 31 dcembre dernier, de                            6,868

On aura remarqu l'accroissement notable que l'clairage au gaz a pris
en 1842, et on aura t surpris de ne lui pas voir suivie cette
progression en 1843 avec la mme vivacit. C'est un des tristes effets
des engagements pris et signs avec les entrepreneurs d'clairage 
l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement
annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-tre, que Paris se
trouve,  la fin de la premire moiti, du dix-neuvime sicle,
entirement clair au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 dcembre
dernier, un nombre de becs publics prcisment gal  celui que le gaz
illumine, 6,868; mais, comme il faut  chaque lanterne  l'huile deux
becs et souvent mme trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complte un total de 10,043
lanternes.

Suivant les saisons, l'clairage est gnral ou partiel. L'clairage est
gnral dans les mois de janvier, fvrier, mars, octobre, novembre et
dcembre, c'est--dire que, pendant ces six mois tous les becs
indistinctement sont allums du jour au jour sans
interruption.--L'clairage est partiel pendant les six autres mois de
l'anne, c'est--dire que, selon les localits, le service d'une partie
des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clart de la
lune peut y suppler.--Ces derniers becs sont appels becs _variables_;
ceux qui sont allums du jour au jour sont appels becs _permanents_; le
nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui
cette conomie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
lev un raison de cette extinction calcule. Sous l'ancien rgime, il
ne lui revenait rien de cette conomie, et on imposait  l'entrepreneur,
 cause de ce qui tait considr comme une tolrance, de servir,  des
favoris et  des femmes _protges_, des pensions dites _pensions sur le
clair de lune_.

Le service de l'clairage  l'huile est fait par un seul
soumissionnaire. Six compagnies concourent  l'clairage de la ville par
le gaz, ce sont les compagnies Franaise, Anglaise, La Carrire,
Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premires tablies ont fait
choix de quartiers qui prsentaient d'incontestables avantages,
c'est--dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
becs publics, des becs tablis pour le compte de commerants en
boutiques ou de propritaires. On estime, et l'administration de la
ville admet que, pour qu'une compagnie puisse tre indemnise de ses
premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour
l'clairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
l'clairage public, l'tablissement d'un bec par cinq mtres de
parcours. Or, l o l'clairage particulier est nul, la compagnie serait
en perte si elle tait tenue de poser des conduites uniquement pour
l'clairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
l'indemnisant.

Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie  tablir des
conduites partout o elle les juge ncessaires, elle a ce droit toutes
les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir
les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles
sont tenues, entranent une ide de privilge. Il n'y a cependant point
de privilge de droit tabli  leur profit, mais il y en a un de fait
auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent
galement leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont perces,
sous leur pavage, d'un gout et souvent de deux conduites d'eau. Si, 
ces courants souterrains, qui ncessitent trop souvent des rparations
et par suite l'interruption de la circulation, on et laiss, en outre,
toutes les compagnies du gaz qui se sont tablies et toutes celles qui
eussent voulu s'tablir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
l'autre, il n'y eut pas eu de jour o une fuite n'et rendu
indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranches, du
barrer les rues; il et fallu rechercher  quelle compagnie incombait la
rparation. De l des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
d n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutt par quartier; elle a
trac  chacune d'elles un primtre, abandonn un parcours; elles se
meuvent dans les limites qu'elle leur a poses. Ajoutons que, par suite
de cette mesure, que tout rendait ncessaire, la voie publique, moins
souvent bouleverse et interrompue qu'elle ne l'et t, est bien
claire,  un prix modr, sans que les particuliers soient ranonns,
et que les compagnies tablies ralisent toutes un bnfice, suffisant
mme pour les moins bien partages.

La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La
compagnie Parisienne, qui est situe  la barrire d'Italie, et qui a un
des parcours les plus tendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son
usine. Leur crayon donnera  nos lecteurs une ide de l'tendue, de
l'immensit de ces sortes d'tablissements. Mais il lui manquera la
couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels
seraient bien ples les forges de Vulcain  l'Opra. Cinquante
fourneaux, rangs dans l'atelier de distillation, font dgager de la
houille ce gaz qui doit se rpandre sur Paris en torrents de lumire.
Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues
continuellement exposes  la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
communique par des fourneaux placs immdiatement au-dessous, ainsi
qu'on le voit dans la gravure reprsentant l'atelier de distillation. Le
gaz s'chappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
et allong,  travers lequel, aprs avoir plong dans l'eau o il dpose
les parties bitumineuses qu'il entranait avec lui, il est dirig vers
l'atelier d'puration o il circule dans nue foule de tuyaux destins 
le refroidir et o il est mis en contact avec la chaux qui le dbarrasse
de son hydrogne sulfur. De l enfin il se rend dans le gazomtre, d'o
il ne sort plus que pour la consommation.

Bien des essais ont t tents de nos jours pour surpasser et remplacer
l'clairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de rsine a t
l'objet, ont donn des rsultats satisfaisants au point de vue de
l'effet, mais ont t reconnus inapplicables sous le rapport de
l'conomie. L'usine de Belleville, qui avait t fonde pour fabriquer
du gaz avec de la rsine, a d se transformer et en venir au systme de
la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait
le procd trs-ingnieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
_gaz  l'eau_, vient galement de se dcider  extraire son gaz du
charbon de terre. L'clairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
voulu mettre en pratique sur la place du Muse, a prsent des
difficults pour le prompt allumage que le froid de l'hiver et rendues
plus grandes encore; il rpandait une odeur qui et t insupportable
dans les intrieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
obscurcissait et enfumait bientt les rflecteurs et les verres. L'essai
d'clairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a t le
thtre, et sur lequel _l'Illustration_ a dj donn quelques dtails,
est demeur  l'tat d'exprience de laboratoire. Son prix de revient
n'a point t recherch, parce qu'il est demeur dmontr des l'abord
qu'il ferait infiniment plus lev que celui du gaz de houille. C'est
donc  perfectionner celui-ci bien plutt qu' le remplacer que doivent
tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la
combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et
les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication
gnraliseront son usage et le feront pntrer dans l'intrieur des
habitations prives. L o les compagnies n'clairent point moyennant un
abonnement  forfait, mais o elles peroivent un droit proportionn au
gaz qui a t consomm, elles tablissent ce qu'elles appellent un
compteur, espce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
muni d'un mcanisme servant  constater la quantit qui l'a travers. On
a plus d'une fois cherch, en Angleterre,  faire de cet appareil un
dernier purateur; si l'on arrivait sous ce rapport  un rsultat
satisfaisant, le gaz ne serait plus relgu au dehors des portes
cochres, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
se verrait un jour, prochain peut-tre, ouvrir  deux ballants les
portes des salons.



Fragments d'un Voyage en Afrique (1).

Suite.--Voir t. II, p. 388.

     [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Le lion avait regagn sa tanire, emportant la proie qu'il venait de
ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la dfensive, et
coutinurent  pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
retentissait si dsagrablement  mes oreilles qu'il m'empcha de me
rendormir. Je me tordais en efforts dsesprs depuis une heure, lorsque
le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitt sa couche au
premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir
prs de moi.

Ne crains rien, Roumi (chrtien) me dit-il; le voleur n'osera plus
revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et
s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientt ni le
pouvoir ni la volont d'en faire ailleurs.

--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'tonne que vous supportiez
une pareille existence.

--Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le
cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y
trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les
aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en
troupes de six ou sept dans les lieux o ils prvoient qu'il y a 
voler, et notre douair, entre autres, est souvent honor de leurs
visites. L'un des maraudeurs se dvoue alors, franchit les palissades,
saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent
non loin de l, et se bornent  demeurer simples spectateurs du larcin;
puis un autre s'lance  une nouvelle conqute, et ainsi de suite,
jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.
Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'lance
et ne cde qu'en mourant; un deuxime lui succde et tombe comme lui.
Une chose qui te paratra extraordinaire, c'est que deux lions ne
prennent jamais part au combat en mme temps; celui auquel ils
reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la
brche. Cent hommes les attaquent-ils, ils prissent ou les terrassent;
il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet
homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent
continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les
effraie; les tincelles que lance l'acier blouissent leurs yeux, ils
redoutent le son d'un yatagan plus que la dtonation de cinquante
fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas
arms, ils vont droit  eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
reviennent, et reviennent encore essayer les mmes moyens
d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont
perdus: les lions s'lancent sur eux et les dvorent; si, au contraire,
leurs traits refltent la fermet et l'impassibilit de leur an, et
qu'ils marchent rsolument  leurs agresseurs en les accablant d'injures
et en leur lanant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.

Mon frre, ajouta le cheick, se trouva face  face, il y a quelque
jours, avec un lion monstrueux qui dormait, tendu au soleil sur la
route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas  la rencontre et
tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientt, il passa auprs de
l'animal en vomissant des imprcations. Celui-ci leva nonchalamment la
tte, le regarda, puis se recoucha sans plus de crmonie.

Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprs d'eux,
souvent mme ils se lvent et se frottent aux vtements du voyageur; ils
permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affams,
l'audace et la prsence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
L'homme n'a plus qu' pousser des cris terribles,  lancer des pierres
et  les poursuivre jusqu' ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
dont on fait preuve dans ces occasions doit paratre naturel, car, s'il
est emprunt aux dangers, l'animal le reconnat bien vite, et alors tout
est perdu.

Le cheick s'arrta  ces mots; mais ma curiosit n'tait qu' demi
satisfaite, et je lui demandai quelques dtails sur la chasse aux lions,
dans laquelle les Arabes dploient une grande habilet. Il satisfit mes
dsirs avec empressement.

Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manires: ds
qu'une bte de somme vient  mourir dans un douair, on la transporte, en
un lieu frquent par les lions: on suspend ses dpouilles  un arbre
au-dessus d'un fourr de broussailles. Le lion allch par l'odeur,
s'avance et s'apprte  l'emporter sur le bord d'une rivire o il prend
son repas, car il ne dvore jamais sa proie  l'endroit o il la trouve;
mais en sentant de la rsistance, il s'efforce de couper la corde.
Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placs sur les
arbres environnants dchargent leurs armes, et, visant au front,
l'tendent presque toujours roide mort. Dans le cas o l'animal n'est
que bless, malheur  celui qui s'est plac sur un arbre d'un facile
accs! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
lion s'tend au pied et reste l jusqu' ce qu'il meure ou soit veng.
On a vu des Arabes passer des journes entire, juchs sur des arbres et
ne devoir leur dlivrance qu' leurs compagnons. Le lion une fois tendu
sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs
arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient
embusqus prs de l.

D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqu des traces
de leur passage, les Arabes se runissent au nombre de vingt ou trente;
ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperues. A
mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion
et, au point o elles disparaissent tout  fait, ils dcrivent un
demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres
suivent. Lorsqu'ils dcouvrent le lion, ils forment le cercle entier et
l'y enferme. La bte pouvante veut fuir, elle tourne de tous cts
sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, aprs
qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va
s'lancer, mais une dcharge du second rang la prvient, et elle retombe
mourante sur les piques.

Les Arabes sont trs-adroits  cet exercice, mais ils s'y livrent trop
rarement pour dtruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
leur force atteint un dveloppement extraordinaire; leur taille gale
quelquefois celle d'un gros ne; alors ils s'attaquent aux vaches et
mme aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
facilement qu'ils feraient d'un mouton.

J'ai rapport textuellement le rcit du cheick. Plusieurs passages de
cette narration paratront extraordinaires sans doute; il m'ont tonn
moi-mme; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entirement.

L'aube parut au moment o le cheick finissait de parler; je le remerciai
avec effusion de sa noble hospitalit et je pris cong de lui et de son
douair. Nous traversmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
avant d'atteindre la valle du Chlif. Je remarquai que, contrairement 
celles que nous avions parcourues la veille, elles taient cultives
dans toute leur tendue; des douairs d'un aspect agrable talaient sur
les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures aprs avoir perdu de vue
ces montagnes, nous arrivmes  Milianah sans avoir prouv d'accidents.
Le bon accueil que j'y reus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientt
oublier mes fatigues et le triste sjour de Tazza.

On me dispensera de parler de Milianah, que nos expditions ont assez
fait connatre. A cette poque, elle appartenait  l'mir, qui en avait
fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont
pas tromp, les habitants de Milianah, comme ceux de la valle du
Chlif, sont bien disposs en faveur des Franais; il en est de mme
pour les tribut campes entre cette ville et Mdah; tous dsirent un
changement de domination, mais ils voudraient qu'on les dfendit contre
Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Franais entrrent  Mdah en
longeant la valle du Chlif, les indignes s'enfuirent dans l'intrieur
pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent rsistance.

J'tais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'mir y arriva
lui-mme  la tte de ses rguliers et des dignitaires de l'arme. Ayant
 lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
audience, qui me fut accorde pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
ministre de l'mir, me prvint qu'elle aurait lieu dans la plaine, o
son matre devait passer en revue toutes ses troupes. J'tais invit 
assister  cette solennit.

Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me
trouva debout et la tte appuye sur l'un des poteaux de bois qui
soutenaient la maison. Tout  coup un bruit extraordinaire se fit
entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent 
mes oreilles. C'tait le corps de musique de l'mir qui nous rgalait
d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;
nanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis
courageusement sur la place, o s'excutaient les airs les plus
grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient
de si grand matin les paisibles habitants des airs taient, au dire des
Arabes, des virtuoses distingus. L'mir tait le crateur de cette
socit fort peu harmonique:  mesure qu'il avait vu sa renomme
s'accrotre, il avait augment sa maison.

Quelques objets de luxe s'taient introduits insensiblement dans le
mnage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
donnerait une meilleure ide de sa puissance que le dploiement de
toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle
(la runion de toute l'arme) qu'il fallait blouir le vulgaire Sa
musique, qu'il considrait comme la plus brillante de toutes ses
innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;
mais,  coup sr, si elle tait assez agrable  la vue, l'effet qu'elle
produisait sur les oreilles tait essentiellement dchirant. Une
douzaine de hautbois criards et de clarinettes fles, trois triangles,
autant de tambours, quelques fifres qu'il et t impossible d'accorder,
et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre
charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses
quand ils soufflaient tous  perdre haleine; ils liraient de leurs
instruments des sons  faire reculer d'effroi les tigres les mieux
aguerris.

Enfin,  notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'mir parut en
cet instant, et un hourrah gnral le salua. Il tait suivi de ses
lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des
chevaux arabes, qu'ils matrisaient avec une tonnante habilet.

Le costume que portait Abd-el-Kader tait fort simple et contrastait
avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le
dernier d'entre eux, n'eut t la vnration dont on l'entourait; chacun
s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque
serviles de la foule s'adressaient plutt au marabout qu'au chef de
l'arme. Les Arabes ont, en gnral, un trs-grand respect pour la
religion et pour les hommes qu'ils croient inspirs de Dieu.

Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais
les jenes et les soucis du gouvernement avaient imprim quelques rides
prcoces sur ses traits dlicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
ne parat pas trs-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
c'est de la pleur brle par le soleil; sa physionomie est douce et
agrable; il a presque toujours le sourire sur les lvres,  moins qu'on
ne parle de Dieu ou du Prophte. Dans ce cas, il devient srieux, et
affecte une extrme dvotion. Ses yeux sont petits, noirs et
trs-expressifs; de beaux sourcils, d'un chtain fonc, les surmontent;
son regard est indcis d'abord, mais,  mesure que la conversation
s'anime, il devient vif et perant; Son nez, est rgulier, son front
dcouvert; son visage ovale est entour d'une barbe noire, courte et
claire; sa tte n'est pas dveloppe: il a surtout des oreilles d'une
petitesse remarquable; ses mains sont blanches et poteles,  faire
envie  nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
apercevoir assez volontiers deux ranges de dents belles et rgulires.
Il y a dans la dmarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
donne forcment l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
petite toile bleue, emblme de la saintet de sa mission. C'est un
inspir ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
dans ses actions, n'a pu donner l-dessus de renseignements prcis. Il
est  supposer nanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
compatriotes, et qu'il n'est parvenu  se maintenir au-dessus d'eux que
par des semblants de pit bien tudis. Du reste, sa vue n'est pas
faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses
lvres, est, au contraire, trs-rassurant; sa voix est douce et
flexible; ses gestes, empreints d'une majest un peu force, ne perdent
rien pour cela d'une espce de gracieuset instinctive; la fiert se
peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.
L'excessive ngligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
y a de l'orgueil mme dans l'talage de la misre.

Abd-el-Kader s'avana vers nous, porta la main  son coeur, en forme de
salut, et nous invita du geste  le suivre. Sou interprte m'annona
alors que le sultan allait inspecter l'arme, et que je pouvais
l'accompagner.

_(La suite  un prochain numro.)_



Les petites Industries en plein vent.

(Voir t. II, p. 511.)

Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'apptissant
ventaire des marchandes de gteaux places sous le guichet du
Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
populaires! la brioche, le flan, ternelle tentation du gamin de Paris!
le pain d'pices, vritable Prote de la ptisserie, affectant toutes
les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'
celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuillete,
cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!

Le soir, la marchande de gteaux va dresser son modeste buffet devant
les thtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement  la
gourmandise,  la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
des apptits rels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
places de la _Gaiet_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont
souvent oubli l'heure du dner pour celle du plaisir. Depuis trois
heures de l'aprs-midi, ils ont fait queue dans la barrire du thtre
pour conqurir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
mais le tratre et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
pour le plaisir, car vers le troisime ou le quatrime entr'acte, le
dner oubli vient rclamer ses droits par des tiraillements importuns.
Le dner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
paradis obtient de la marchande de gteaux la pomme en chausson ou la
tranche de veau galement revtue de sa robe de chambre de pte ferme et
dore; puis, pour le modique supplment de 5 centimes, il se dsaltre 
la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter  grand bruit son
grand verre de mtal; l'honnte limonadier tourne le robinet de sa
fontaine et fait cumer dans la coupe le sirop de rglisse, en hiver; en
t, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il dbite
aussi des glaces et sorbets au citron,  la vanille,  la groseille, aux
prix de 1 sou ou de 2 liards.

Ainsi rassasi, dsaltr, rafrachi, le spectateur regagne sa place et
se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
les malheurs de l'hrone. Mais s'il est au thtre avec sa femme ou sa
prtendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bton de sucre d'orge pour
le mioche. Et le voil plus content, plus heureux, plus fier que le
brillant lion de l'avant-scne, qui baille dans son fauteuil de velours
en offrant des pastilles d'ananas  sa belle voisine, laquelle n'est
souvent que la fille dchue de l'honnte marchande de gteaux.

Reprenons, s'il vous plat, notre promenade d'observateurs, et
retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
passablement loigns. Traversons la chausse sans trop de crainte pour
le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez l-bas vient
de nettoyer le pav et de tracer un troit sentier dans la fange qui
couvre le sol.

Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piton gnreux, qui
consent  se soumettre au droit de page, peut s'aventurer sans danger
sur la planche troite, car le petit ingnieur la maintient pour lui du
pied et de la main; mais gare  l'avare qui s'y hasarde sans payer le
tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre  son propre quilibre,
combattu par l'ingalit des pavs, par l'imptuosit du client, par
l'inhabilet du pied peu marin qui se pose sur la planche frle et
chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
avare culbute en pleine rivire... tant pis pour lui...  qui la
faute?...

Voici enfin,  l'extrmit sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
ce berceau de la littrature, une vieille et poudreuse industrie que
l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
industriel, dans l'honnte acception du mot, sorte de croque-mort
littraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bires
funraires, tant d'oeuvres avortes, cres pour l'immortalit, le
bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
trpasss, dans le voisinage mme du palais des crivains immortels!
Grande et muette leon sur la vanit des choses littraires de ce monde!

Le bouquiniste tale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperoit aussi sur le
quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
qui font face  la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
Paris. Cet estimable commerant semble tre le contemporain de ses
bouquins les plus vnrable, par leur ge et leur vtust; il a mme
avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, us, ratatin,
pouilleux, pliss, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
livres. Son dos vot imite la reliure  dos bris des vielles ditions:
sa peau jaune et luisante semble emprunte au parchemin sculaire qui
revt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarn dans
la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme  l'tat
de bouquin.

Expos par tat  toutes les intempries des saisons, il porte par
mesure hyginique un respectable bonnet de soie noire sur sa tte chenue
que surmonte d'ailleurs une vieille casquette  visire. Son petit corps
grle est protg contre la brise et le brouillard par un petit manteau
rp qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanes se cachent
sous les mailles de gros gants de tricot vert.

Que dirai-je de sa science, de sa littrature?... M'accusera-t-on de
calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait  peine lire et
signer son nom? Faut-il le blmer de cette sage ignorance... et n'est-il
pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?

Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
centimes  l franc, selon sa reliure et son format.

Il les classe ainsi, d'aprs leur valeur matrielle, dans de petites
cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promne
stoquement dans la brume ou au soleil, devant son talage, battant la
semelle sur le pav pour se rchauffer les pieds et soufflant dans ses
gros gants verts. Il voit sans s'mouvoir de nombreux amateurs s'arrter
devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
les dranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
rayon et s'loigner sans acheter, sans mme remercier et saluer le
pauvre marchand grelottant.

Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
bouquineur passe ses journes entires devant l'talage du bouquiniste;
c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothque. Il passe en revue
toutes ces vieilleries littraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
trouvent parfois enfouis des trsors. Il en est qui, ardents  cette
recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
journes, mais leur vie entire, en font leur occupation, leur
profession;  l'heure o l'employ se rend  son bureau, ils se rendent
 leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommences. Ne
croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionn: le
bouquineur djeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
si ce n'est l'heure du dtalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
accident ne le prend pas au dpourvu, car il ne marche jamais sans un
immense parapluie, moins destin  garantir son feutre hriss et sous
habit noir rp aux coudes, qu' protger ses livres, ses prcieuses
trouvailles, contre les injures du temps.

Mais,  ct du bouquineur qui achte, on voit une catgorie plus
nombreuse encore de bouquineurs qui n'achtent pas. Ils se bornent 
lire,  s'instruire,  se meubler l'esprit d'une encyclopdie de
connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
pauvres affams de science. Ou en a vu qui, anims pas cette fivre
d'apprendre, ont commenc et complt une instruction, sinon brillante,
suffisante du moins, que leur pauvret ne leur permettait pas
d'acqurir.

Quand le bouquineur qui achte dniche un ouvrage qui lui convient, il
s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conqute. Celui-ci ne
regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
quelle case on l'a pris. Dans celle-l.--C'est 25 centimes.--Non, dans
cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisime.--Alors,
monsieur, c'est 1 franc.

A la fin d'une bonne journe, le bouquineur s'en revient triomphant dans
son rduit encombr. Il est bard de bouquins, il en a dans toutes ses
poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
entasse ses volumes dans sa chambre exigu, au grand mcontentement de
sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'picier
voisin, afin de rtablir la circulation.

Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
ont rduit, leurs libraires  la misre; pourquoi n'enverraient-ils pas
leur bouquiniste  l'hpital?

Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
sur le march aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
dlicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
pauvre rosier chri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
chercher le vase de rsda ou de violettes qu'elle place sur la fentre
de l'tudiant, que l'ouvrire laborieuse vient choisir la fleur prfre
qui doit gayer sa mansarde; que le mari fidle et attentionn fait
emplette du fastueux dahlia, offrande destine  clbrer la fte de sa
femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, panouis, ouverts...
comme celui du bouquineur tait jaune, poudreux et renfrogn.

Mais nous vivons dans le sicle de la concurrence; ce vieux et
respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
accourir de tous les points de la capitale,  pied, en omnibus, en
fiacres, en quipages, tous les fidles adorateurs de la florissante
desse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
tirt du quai aux Fleurs son atmosphre suave et embaume.

[Illustration: Vue gnrale du Boulevard du Temple.--Marchands
ambulants.]

[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.]

Aujourd'hui il rgne encore, mais il ne rgne plus seul. Deux autres
marches se partagent sa couronne odorante; l'un tale ses gracieuses
richesses dans le riche quartier de la Chausse-d'Antin, et droule aux
pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus anim,
improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
Chteau-d'Eau,  l'extrmit du boulevard Saint-Martin, au commencement
du boulevard du Temple; c'est l que le jeune fantassin sentimental
retrouve la petite bonne, sa _payse_,  laquelle il offre en soupirant
l'humble bouquet de violettes, ou le vase de girofle; c'est l
qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
foltres ouvrires; l'actrice des boulevards, en nglig du matin, s'y
promne comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
dont elle emplira les vases de sa chemine et la rustique jardinire de
son mystrieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
la veille  l'un des thtres voisins, la reconnat, et se range
respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tent de lui
adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prteraient si
bien  la comparaison potique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
et madame son pouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il rsiste 
la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
c'est plus sage.

En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
C'est dans ce quartier, peupl de jeunes tudiants, que le marchand
d'habits exerce de prfrence son industrie quelque peu isralite. Il
sait que l'tudiant de premire anne ne tardera pas  vouloir se
dfaire de sa dfroque provinciale, pour l'changer contre un fac-simil
de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisime anne
a souvent des besoins imprvus vers le 15 du mois, alors que la trop
mince pension paternelle est dj puise, et que les jeudis de la
Chaumire, les lundis du Prado, les samedis de l'Opra, au temps du
carnaval, exigent imprieusement un supplment de budget dans
l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
de La Harpe. Voil le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
Vendez lui l'utile pour avoir l'agrable; vendez lui le manteau, le
pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de dbardeur
ou de ravageur. coutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits!
habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
le voil dans votre mansarde. Il salue  peine; il jette un regard
observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'aprs
l'urgence de vos besoins, que lui rvle le dlabrement de votre
chambre. Plus l'urgence sera imprieuse, plus le besoin sera grand, plus
bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe
manteau de cinquante cus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le march, il vous
demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles botes!--Vous
vous rcriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
stoquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
par accepter son march usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un tat
pitoyable, et qu'il lui faudra dpenser plus de soixante francs en
rparations.--Puis il s'loigne emportant son butin; et, parvenu dans la
rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...

[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.]

En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pav
boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme dguenill, et sa digne
et symtrique pouse, assis, ds le matin, sur de vieilles chaises
places tout au bord du trottoir, et tournant le dos  Henri IV. La
partie infrieure de ce sige grossier est ferme, et forme une bote;
au milieu du dossier est fix un poteau, qui s'lve peu majestueusement
vers les regards des passants, et supporte un criteau o sont
barbouills ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
et miaulent de la faon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les
chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._

On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
de cette bohmienne industrie. C'est  peine si, au fort de la canicule,
on voit une vieille rentire du Marais, ou un vnrable employ  douze
cents francs, amener, par-ci, par-l, un client, ou plutt un patient, 
ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opration
n'est-elle gure mieux paye qu'une barbe ou une coupe de cheveux
humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
et le gte  ses fidles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien
doues par la fortune pour se faire tondre et accommoder  domicile,
trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'tendre sur le dos, les
quatre pattes en l'air et le museau renvers, sur le pav du pont, aux
yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientle secrte,
Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
des descendants de ceux-ci. Le caravansrail dans lequel ils enferment
leur marchandise vivante, c'est prcisment cette espce de bote que
forme la base de leur chaise: c'est l que le petit chien et le jeune
chat sont emprisonns ple-mle et vivent, dans la meilleure
intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
jour, jusqu' ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
tnbreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
et sa femme est encore le mdecin de sa clientle  quatre pattes; il en
est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
funrailles. Les funrailles consistent  corcher le dfunt et  vendre
sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystre! Honntes
gargotiers des barrires et des _tapis francs_ de la Cit, servez chaud,
et que les pratiques digrent en paix!!!

[Illustration: Le Marchand d'habits.]

[Illustration: Vue du March aux fleurs du Chteau-d'Eau.]

[Illustration: Le Tondeur de chiens.]

Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
spcialits de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leons de
natation et de propret, L'hiver, il remplace cette branche impossible
de son art par l'exercice de quelques petites professions librales,
telles que celle de commissionnaire et de dcrotteur. En toutes saisons,
il vend la toison des caniches  certains marchands de laine  matelas,
et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
revendent  quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
dfunt le porte peut-tre  ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
bas de sa robe en faon du garniture fourre! O mystres de l'industrie!
Mais la plupart des petits mtiers sont bien plus restreints que
celui-l, et ne peuvent sortir du cercle troit d'une spcialit unique.
Ainsi le pauvre rmouleur qui va par les rues, charg de sa lourde
machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
dcrotteur, qu'a ruin pour toujours le grand dcrotteur en boutique, et
qui, tristement assis sur sa bote, regarde, d'un oeil dcourag, passer
devant lui les pieds htifs des pitons. Ainsi encore ces troupes de
pauvres enfants alsaciens qui, ples, blmes, transis de froid et de
faim, s'arrtent sous vos fentres et improvisent un naf concert qu'il
leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
la journe. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
souffreteux, un hardi faubourien, qui tablit son petit ventaire sur
lequel il lance  tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
forces, des crayons effils dont la pointe rsiste  cette double
preuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?

[Illustration: La boutique  un sou.]

Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
assortiment complet d'ustensiles de mnage, et il offre chacun de ses
articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pice!...--Plus loin un autre
commerant, tranant aussi sa petite boutique charge de mille objets
divers, invite les passants  s'arrter,  examiner,  choisir... Il
vend... ou plutt il donne... il donne tout son talage...  un sou... 
un sou la pice!...



TUDES COMIQUES.

Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)

Scne VII.

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. RONDIN.--Ah , voyons... allez-vous m'expliquer...

M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre 
Rondin_.--Lisez! lisez!...

M. RONDIN, _tonn_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?

M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
intercepte... Ah! c'tait une inspiration... Il y a une Providence!

M. RONDIN.--Mais il est peut-tre des secrets qu'un mari ne doit confier
 personne... pas mme  son meilleur ami...

M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
trahison conjugale... ce ne serait rien!

M. RONDIN.--Comment, rien!

M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle...
mais, ceci...

M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...

M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
Rondin, lisez...

M. RONDIN, _dployant la lettre,  part_.--Ma parole d'honneur, je crois
que je tremble. _(Il lit.)_

Ma chre madame Gibert,

Je suis trs-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue
il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperu de rien... Remettez-en une
seconde bote entirement semblable  la premire  la personne qui vous
portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
discrtion, le secret, le mystre. Vous comprenez que ces choses-l
doivent se cacher comme un crime.

Votre dvoue,
Femme TOUCHARD.

M. TOUCHARD.--Est-ce clair?

M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...

M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'aprs mon autopsie.

M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous htez pas
d'mettre un soupon aussi odieux...

M. TOUCHARD.--Que je ne me hte pas!

M. RONDIN.--Non; il y a l-dessous un malentendu, j'en suis sr... Un
mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystre
s'claircira... il faut l'interroger...  l'instant mme... Je ne veux
pas que vous gardiez une minute de plus des ides outrageantes pour
votre femme...

M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zle
dans une circonstance comme celle-ci...

M. RONDIN.--Allez-vous me souponner aussi?... Mais c'est de
l'garement!...

M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
vous dire.

M. RONDIN.--Parlez...

M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
et rapportez-moi la bote qu'elle vous remettra.

M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?

M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-mme...

M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
d'clat... Point de violence jusqu' mon retour.

M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est ncessaire que
mes soupons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
justice...

M. RONDIN.--Y pensez-vous?...

M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre
anonyme..._ Sans cette pice  conviction, on ne pourrait rien
tablir... Allez, et veuillez passer chez mon mdecin, et le prier de
venir tout de suite...

M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?

M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon mdecin. (_M.
Rondin sort._)

Scne VIII

M. TOUCHARD, puis JOSEPH.

M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une
Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le
sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grce au ciel et  ma
_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prvenir le crime... Prvenir!... que
dis-je?... qui le sait?... cette premire bote!... J'ai peut-tre
absorb un poison lent... je descends peut-tre, sans m'en apercevoir,
dans la tombe... Ah! misrable pouse!...

JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...

M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...

JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
donne  porter?

M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?

JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?

JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le
faire.

M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...

JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
lettre... absente... disparue... Madame va tre d'une colre!...

M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas all jusque chez madame Gibert?

JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouv la lettre?...

M. TOUCHARD.--Entre l... entre dans ma chambre...

JOSEPH.--Pourquoi faire?

M. TOUCHARD.--Entre toujours...

JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...

M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!

JOSEPH.--Voil, monsieur, voil... (_Il entre dans la chambre; Touchard
ferme virement la porte  double tour et retire la clef._)

M. TOUCHARD.--Je le tiens!

JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...

M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de
l'interrogatoire...

Scne IX.

M. TOUCHARD, LE MDECIN.

LE MDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
malade?

M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
vous tonner.

LE MDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?

M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
dites-moi avec franchise, sans me rien dguiser, la main sur la
conscience... quels taient les symptmes de la maladie que j'ai faite
il y a deux mois?

LE MDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment o vous tiez
malade... mais aujourd'hui que vous tes tout  fait rtabli, je vous
avouerai que vous aviez tous les symptmes...

M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?

LE MDECIN.--Eh non! d'une fivre crbrale. Nous avons heureusement
combattu le mal ds son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
dvelopper...

M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
quelque rapport entre les symptmes de la fivre crbrale et ceux de
l'empoisonnement?

LE MDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?

M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_ part_). En effet, la
premire bote a t achete il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un
peu ma langue. (_Il tire la langue_.)

LE MDECIN.--Elle est fort bonne.

M. TOUCHARD.--Ttez-moi un peu le pouls.

LE MDECIN.--Il est peu agit; mais cela provient sans doute du trouble
o je vous vois... Vous tes en proie  quelque violente inquitude.

M. TOUCHARD.--Ttez un peu mon ventre.

LE MDECIN.--Il me parat tre dans son tat normal.

M. TOUCHARD,  part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
ne le sent pas... Aucun signe extrieur... ni intrieur... Ah! c'est
affreux!

LE MDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.

M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?

LE MDECIN.--La poudre anonyme?

M. TOUCHARD.--Oui.

LE MDECIN.--Qu'est-ce que c'est a?

M. TOUCHARD.--Je vous le demande.

LE MDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tir du
grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans
nom_.

M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!

LE MDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?

M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
plus srieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
n'en perdez pas un mot.

LE MDECIN.--Ah ! de quoi diable s'agit-il donc?

M. TOUCHARD.--Prtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...

LE MDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
meurt-on sans son mdecin?

M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
le plaisir de procder  mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.

LE MDECIN.--Mais enfin...

M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!

LE MDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
plaisir-l.

M. TOUCHARD.--Et si vous dcouvrez quelque chose d'extraordinaire,
quelque chose d'inusit, allez trouver mon ancien associ, M. Rondin, 
sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
s'est dit, ce qui s'est pass ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
j'ai arrt mes soupons.

LE MDECIN.--Quels soupons?

M. TOUCHARD.--Vous les connatrez. M. Rondin vous remettra en outre une
lettre que vous dposerez entre les mains du procureur du roi en lui
faisant votre dclaration.

LE MDECIN.--Quelle dclaration?

M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frapp lors de mon
autopsie.

LE MDECIN.--Ah! bien, trs-bien!... vous y tenez donc toujours?

M. TOUCHARD.--De grce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
pas gai.

LE MDECIN.--Non, certes!

M. TOUCHARD.--Vous engagerez mme le magistrat  faire subir un
interrogatoire  ce mme M. Rondin, et  le confronter avec la personne
que ce dernier vous aura dsigne.

LE MDECIN.--Bon!... a n'est pas clair... mais n'importe.

M. TOUCHARD.--Tout cela s'claircira au grand jour...

LE MDECIN.--De l'autopsie?

M. TOUCHARD.--Oui.

LE MDECIN.--Bravo!

M. TOUCHARD.--Vous le jurez?

LE MDECIN, _solennellement_.--Je le jure.

Scne X.

Les mmes, RONDIN.

M. RONDIN.--Me voici.

M. TOUCHARD.--Vous avez la bote?

M. RONDIN.--Voici la bote... (_Il la donne  Touchard_.)

M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
que vous venez de me rendre. (_A lui-mme_.) La voil donc cette _poudre
anonyme_... la voil, je la tiens... et la vrit va clater.

M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
rien  craindre... agissez froidement, je vous en prie.

M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
rgles observes en pareil cas...--Docteur!

LE MDECIN.--Monsieur Touchard?

M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette bote... et cette
tasse de chocolat...

LE MDECIN.--Du chocolat? bien oblig; j'ai djeun.

M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goter.

LE MDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de a?

M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
plus clairs.

LE MDECIN.--L'analyse du chocolat?

M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.

LE MDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre
la bote._) une poudre blanche... on dirait de la farine...

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Mdecin_)
Sentez un peu... de loin... pas de trop prs... a doit avoir un odeur
d'ail.

LE MDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.

M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de
doutes. (_Bas  Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
voil une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.

M. RONDIN.--J'espre bien que non.

LE MDECIN.--Quoi? srieusement... vous voulez que je fasse analyser...

M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...

LE MDECIN.--Allons, puisque vous le voulez...  tantt, je viendrai
vous apprendre le rsultat. (_Il sort._)

M. TOUCHARD, _ lui-mme_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
On a vu des mdecins... Je l'observerai.

Scne XI

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...

M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.

M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?

M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixime tage... mes
jambes ont compt pour moi.

M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...

M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent  un sixime tage
ont ordinairement des figures peu agrables.

M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
convenir.

M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que a prouve?

M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?

M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrtion, mystre... mystre,
discrtion.

M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, a ne
vous prouve rien?

M. RONDIN.--a me prouve qu'elle n'en a pas davantage  dire

M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?

M. RONDIN.--Oui; prvoyant que vous m'interrogeriez  ce sujet, j'ai
questionn quelques-uns des voisins de la dame Gibert.

M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?

M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opra.

M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son tat  prsent?

M. RONDIN.--On l'ignore.

M. TOUCHARD.--On ne lardera pas  le connatre. Les trois complices ne
se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
qu'ils se soient concerts.

M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
vous le dis!

M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances prsentes,
entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
imprudence!... pas pour moi!...

M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre
accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens
possibles.

M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.

M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
Touchard.

M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_ part._) Je serai l, dans ce
cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.

M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.

M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.

M. RONDIN,--_ part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir
et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observ du coin de l'oeil._)
Juste! Qu'ai-je dit?

M. TOUCHARD, _ part_.--M'a-t-il vu?

Scne XII

M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _cach_.

MADAME TOUCHARD, _avec mystre_.--Mon mari est sorti? vous tes seul?

M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.

M. TOUCHARD, _ part_.--Elle le cherchait.

MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
dsordre, de cet air effar?

M. RONDIN.--Avant de vous rpondre, je dois vous demander si vous avez
en moi confiance pleine et entire.

MADAME TOUCHARD, tonne.--Mon Dieu, oui...

M. RONDIN.--Me conteriez-vous  moi, votre ami, un secret que vous
auriez cach  votre mari?

MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilit d'un
mari nous oblige parfois  leur cacher certaines confidences qu'un ami
impartial, dsintress, accueillerait avec plus d'indulgence.

M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincre, dsintress, et j'attends
votre confidence.

MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.

M. RONDIN.--Vous en avez un.

MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...

M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
votre poux, la paix de votre mnage...

MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...

M. TOUCHARD, _qui coute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.

M. RONDIN.--Je suis forc d'tre indiscret et d'insister encore, madame
Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
Joseph d'une commission mystrieuse...

MADAME TOUCHARD, _trouble_,--Monsieur Rondin...

M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une bote contenant une certaine
_poudre anonyme..._

MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...

M. TOUCHARD, _ part_.--Elle se trouble!

M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez achet une premire bote...
Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.

MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous rpondre... je... je ne
conois pas ces questions...

M. RONDIN, _ part_.--C'est trange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers
qu'un pareil silence...

MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
faire savoir...  mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
choses-l... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
monsieur Rondin...

M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!

MADAME TOUCHARD, effraye.--Il tait l!

M. RONDIN, _ part_.--Je ne sais plus que penser.

M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
les mains des chimistes... et bientt...

MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...

M. RONDIN, _ part_.--Touchard avait-il raison?

Scne XIII.

LES MMES, LE MDECIN.

LE MDECIN, _entrant._--Eh bien! me voil. Qu'est-ce donc?... Madame
Touchard se trouve mal?...

MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...

M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
monde.

LE MDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez charg d'une jolie
commission!

M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...

LE MDECIN.--N'est pas de faire rire  mes dpens.

M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...

LE MDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqus de moi quand
je leur ai remis votre chocolat de sant et votre _poudre anonyme_.

MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...

LE MDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.

M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?

LE MDECIN.--Oui; et le rsultat est que votre chocolat, de sant est du
chocolat de sant.. et votre poudre anonyme... une poudre  blanchir...
(_Il regarde madame Touchard._)

MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grce!...

LE MDECIN, _bas  madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut 
Touchard._) A blanchir... les dents...

M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux clats, M.
Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...

M. TOUCHARD, _ptrifi_.--Les dents!...

M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...

M. TOUCHARD, _bas  Rondin_.--Mais ce mystre... cette lettre... ce
secret...

RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
sacr... pour une femme... un peu coquette...

MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...

M. TOUCHARD, _avec motion_.--Adle!... Adle!... c'est moi qui implore
ton pardon...

MADAME TOUCHARD, _tonne_--Mon pardon?... et pourquoi?...

M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
qui avez  pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
confiance... (_Bas  Touchard._) Qu'elle ignore toujours...

M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut  sa femme._) Eh bien!
j'oublie tout...  condition qu' l'avenir... Adle! viens
m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)

M. RONDIN.--Eh! allons donc!

M. TOUCHARD, _ part_.--Quelle leon!

MADAME TOUCHARD, _au mdecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce
chocolat, cette poudre?...

LE MDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste  une
nigme depuis une heure...

MADAME TOUCHARD, _ madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule
exprience chimique... Les fabricants mlent tant de drogues dans leurs
marchandises...

MADAME TOUCHARD.--Ah!...

M. TOUCHARD, _bas  Touchard_.--tes-vous guri de vos soupons?

MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis tromp une fois... mais la
prudence...

M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la mfiance...

MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez  diner?

LE MDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
Touchard n'a plus rien  me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
apptit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de sant.
(Il sort.)

Scne XIV.

LES MMES, except LE MDECIN.

M. TOUCHARD, bas  Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A
table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas djeun...
(Regardant Touchard.) Nous dnons ici?

MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.

M. RONDIN.--Et aprs dner, je vous emmne  Bougival... je vous garde
jusqu' la Pentecte... a va-t-il?

MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?

--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
train de vie...

M. RONDIN.--Fiez-vous  moi..

MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prpare nos paquets...
(_Appelant._) Joseph! Joseph!

JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enferm...

M. RONDIN.--O diable est-il?

M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph..
tu tais l?

JOSEPH, _entrant en scne_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
qui...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enferm... par
mgarde?...

JOSEPH.--Mais non... pas par mgarde... puisque vous m'avez du...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais l-dedans...
et tu n'as pas entendu fermer la porte...

JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, aprs... mais avant, je suis bien
sr...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il
rit.)_

MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre
Joseph!...

JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne
sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...

MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour
la campagne...

JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il
sort_).

M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette
des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal  la campagne...

M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
tte de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
paniques... des dfiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
sont ces lectures-l qui vous avaient frapp l'esprit... Nous ferons
adresser votre Gazette  votre cousin l'huissier... a lui sera utile...
Quant  vous, je vous abonnerai  quelque journal plus divertissant et
moins sombre...  _l'Illustration_, par exemple... il y a des images...
cela vous amusera... A table!

_(Ils passent dans la salle  manger.)_

MARC-MICHEL.



Agriculture.

CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.

Le premier concours de bestiaux institu par arrt de M. le ministre de
l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
propritaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
graisse, parmi ceux qui sont exposs en vente  Poissy, l'avant-dernier
jeudi prcdant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand march, en
cette ville.

Cette solennit agricole avait attir un nombre considrable de
propritaires, d'leveurs et d'agriculteurs venus des dpartements
voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante  cinquante lieues,
pour admirer les progrs des races bovine et ovine dans ces derniers
temps. Les concurrents taient nombreux; mais les conditions du
concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empch un
certain nombre d'y prendre part.

Aprs avoir examin attentivement les animaux admis au concours, le jury
a dcern les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs prsents,
huit ont t prims.

Le jury a dclar qu'il n'y avait pas lieu  donner de prime; pour la
seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
de celui fix par le programme.

Indpendamment des primes, des mdailles d'or et d'argent ont t
galement dcernes, soit aux propritaires des animaux, soit aux
personnes qui les ont fait natre. Le jury s'est transporte sur le
march immdiatement aprs ce premier jugement, et a dsign pour le
boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
appartenant  M. Cornet, qui a t achet par MM. Rolland, au prix de
4,000 fr.

Certes, nous avons vu l des animaux magnifiques, d'une taille norme,
parfaitement engraisss et faisant honneur  l'leveur qui les fournit;
mais, et c'est une chose assez pnible  dire, cela ne prouve presque
rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
boeufs de choix ne reprsentent jamais une race, mais un individu isol,
ayant acquis, par des circonstances particulires, de grandes
dimensions.

Je ne prtends point, dans cet article, rehausser le mrite de
l'agriculture anglaise aux dpens de la notre; je m'abstiens tout  fait
de juger une question d'un si haut intrt, et qui d'ailleurs
enchanerait  des discussions qui ne seraient point ici  leur place.
Je me bornerai donc  citer quelques faits relatifs  l'ducation des
animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les consquences qu'ils
jugeront  propos. Je ne puis cependant m'empcher d'ajouter que la
France, grce  la fertilit de son sol,  son climat et  l'industrie
de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
 partir du jour o notre lgislation voudra s'occuper srieusement de
l'agriculture.

Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.),
est sans contredit le plus utile, puisqu' lui seul il peut suppler 
tous les autres. Il prsente deux varits trs-tranches, et chaque
varit a fourni un certain nombre de races rsultant du climat et de
l'ducation.

La premire varit est celle du zbu, appartenant  l'Asie et 
l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe  une ou deux
loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et  sa
taille gnralement plus petite, quoique cependant le zbu de
Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de trs-grandes
dimensions. Du reste, nous n'avons pas  nous en occuper ici.

La seconde varit est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
difficile  faire, offrirait un grand intrt, parce qu'elle ne serait
rellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire gnrale
de l'industrie humaine. Aprs le mouton, il n'est pas un animal qui ait
t autant travaill par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticit ont
galement affect son moral et son physique, en raison du but d'utilit
qu'on s'est propos de tirer de ce prcieux animal. Pour que nous
puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
Anglais ont fait prouver  cette espce, il faut d'abord que nous
sachions ce qui constitue sa beaut, car, quoique l'on ne mette pas la
mme importance aux belles formes des boeufs qu' celles des chevaux,
elles doivent cependant tre prises en considration, puisqu'elles
dcident des services que l'on peut en attendre.

Les boeufs les plus recherchs sont ceux qui ont la tte courte et
ramasse; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
dents blanches et gales; les lvres noires; le cou charnu, court et
gros; les paules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
croupe paisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
le dos droit et plein; la queue descendant jusqu' terre, et garnie de
poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir pais et
maniai le; les ongles courts et larges. On reconnat qu'un boeuf est
d'une mauvaise constitution  son poil hriss, rude et terne.

Quant  la vache, il lui faut d'autres qualits: elle doit tre, eu
gard  sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
l'espace compris entre la dernire fausse-cte et les os du bassin un
peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tte
ramasse; le poitrail et les paules charnus; les jambes grosses et
tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
les mchoires serres; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.

Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
Northumberland, dessines avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
Kirk et T. Bretiami, clbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
figures sont les portraits de deux animaux qui ont remport un prix en
1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.

Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
gnralement reue que nous avons donne du boeuf et de la vache, ou
simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possdons
en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mmes
ides que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble
plutt tre choisi pour le travail que pour la boucherie, on dsire
qu'il ait la jambe forte et le pied sr, de la force et consquemment
une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spculent plus sur
la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par consquent
qu'il ait les os petits, les formes lances mais susceptibles de se
remplir  l'engrais. De ce fait, il rsulte une haute question en
conomie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
Franaise, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs;
et si cette question tait rsolue en faveur des chevaux, comme elle
l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
a pas de doute que nous devrions lever les boeufs comme on le fait au
del de la Manche, et perfectionner nos races par les mmes moyens et
pour le mme but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
dcrire.

La premire chose  laquelle les fermiers anglais mettent une grande
importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
prfrables quand elle n'ont pas des dfauts essentiels. Il en est de
mme pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
lancs, dont les jambes sont trs-fines, courtes, et les os petits,
avec la tte courte et lgre, ce qui est le contraire chez nous.

Le taureau n'est dans toute la vigueur de son ge que depuis trois
jusqu' cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas t puis par
plusieurs montes conscutives, car dans ce cas ses produits sont
toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
particulirement de la race dont nous avons donn plus haut les figures,
car les Anglais en possdent une autre  cornes longues, dans le
Lancashire, qui est propre  l'accouplement ds l'ge de deux ans, et
qui peut durer six ans si on ne l'excde pas. Nous la reprsentons ici,
dessine par les artistes plus haut cits, et ayant galement remport
un prix au grand meeting de la Socit d'Agriculture de Derby.

[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch
breed_ des Anglais.]

[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.]

[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.]

La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu' trois.

Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux leveurs qui ont excit
l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance  plusieurs races
nouvelles et prcieuses, n'ont point employ d'autres procds que ceux
que l'on peut dduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
race de btail  cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
taureau ou la vache de grande taille,  jambes courtes et fines et 
tte petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement taient
accoupls eux-mmes avec des individus chez lesquels ces caractres se
remarquaient d'une manire minente; dans le cas o ils n'en trouvaient
pas de tels, ils accouplaient les gnisses et les veaux avec leur pre
et mre, et par suite les frres avec les soeurs. Si le hasard venait 
leur prsenter un animal tranger qui se rapprocht davantage du type
qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manire, avec le soin
d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
obtenaient, aprs plusieurs gnrations, une race que l'on pouvait
regarder connue tout  fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
partie aux animaux dont elle tirait son origine.

Une varit nouvellement importe, ou produite depuis peu par le
croisement ou les moyens indiqus plus haut, se perdrait bientt si on
ngligeait la prcaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
qu'on ne possde qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
avoir lieu, comme le disent les leveurs anglais, _breeding in and in_,
c'est--dire toujours dans le mme sang, en alliant les animaux de la
plus proche parent.

On a prtendu que les descendants des animaux produits par un
accouplement entre pioches parents dgnraient, c'est--dire perdaient
les qualits distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
opinion, mais quant  l'espce du boeuf en particulier, elle ne me
parat qu'une hypothse base sur des observations vicieuses et
incompltes; l'exprience ne l'a jamais confirme, et elle est en
opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
par un exemple remarquable, la vrit de cette assertion. Au grand
meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., prsenta un taureau dont
nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.

Ce bel animal, qui est devenu un vritable type de race, provient
cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans
croisement et par l'alliance de la plus proche parent.

Aux mthodes que nous venons de dcrire pour perfectionner leurs
varits de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
moyens seraient superflus.

Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches  aucuns travaux,
on les traite doucement, et l'on vite de les laisser courir, sauter des
fosss ou des haies; on les prserve du froid et des grandes pluies, et
on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'curie o
elles reposent est horizontal et non inclin du ct de la croupe, ou,
s'il l'est un peu pour favoriser l'coulement des urines, on tient la
litire plus haute de ce ct que de celui du train de devant; on donne
de l'air  leur table pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
tre propre, sche, bien are, au moyen de croises que l'on tient
ouvertes pendant la nuit en t. Quelques leveurs parquent leurs
vaches, portires et laitires, et les laissent dans le parc jour et
nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau o elles puissent
aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur lve un hangar ouvert
 tous vents, et qui sert non-seulement  leur donner de l'ombrage, mais
encore  les prserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
dans des pturages trop humides ou marcageux, et, si la nourriture
qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supple chaque soir au
moyen d'une ration de trfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
l'hiver, on leur donne  l'curie, outre du foin, du son, de la luzerne
sche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
l'table, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
Par ces moyens on prvient toujours l'avortement, et le foetus prend un
beau dveloppement dans le sein de sa mre. En France, on est dans
l'usage de traire une vache jusqu' ce que son lait soit puis, ou on
ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu  peu pour ne
pas lui occasionner des engorgements.

[Illustration: Taureau  cornes courtes, ou _short horned bull_.]

[Illustration: Blier de Leicester.]

[Illustration: Blier de Leicester, portant sa toison.]

Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les gnisses qui portent pour
la premire fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dpasse le
321. Les approches du vlage se manifestent par l'abaissement des flancs
et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
par un coulement rougetre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
prt  donner des secours  l'animal, si cela devient ncessaire; mais
il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propret doit
rgner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litire, mais
encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
jambes de derrire, afin que cette partie du corps soit plus haute que
celle de devant. Si l'on est en hiver, l'table est tenue ferme; si
c'est, au contraire, en t, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.

[Illustration: Cochon nain du comt d'Essex.]

Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
qu'un  l'instant mme, si on tient  avoir une belle bte de race. Dans
le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
seulement. Ds les premiers moments de sa naissance on vite de toucher
le veau, s'il n'y a pas une ncessit absolue, car le moindre effort
qu'il ferait pour chapper aux attouchements pourrait compromettre sa
croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.

[Illustration: Le Cochon crois.]

[Illustration: Truie croise anglaise.]

Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a mme t
prconis par la plupart de nos auteurs, consiste  sparer le veau de
sa mre. Les leveurs, de l'autre ct de la Manche, ont renonc  se
procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dpens du jeune animal;
ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
que la nature le demande. Ils savent trs bien que plus le veau tte
plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le svrent-ils que
beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
lever, ou une gnisse de race. Ils le placent dans une table sche et
chaude, avec beaucoup de litire en hiver, parce que le veau craint
galement le froid et l'humidit.

Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent  l'habituer  boire du
lait crm, tide, dans lequel ils dlaient un peu de farine et du son;
puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
les turneps coups en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille frache
d'orge ou d'avoine, lgrement battue ou hache, et aiguise avec du
sel. L'animal ne tarde pas  se nourrir comme les autres boeufs,
seulement on ne lui pargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
abondante et de bonne qualit, plus le veau prend d'accroissement.

Voici des remarques qui ont t faites; la farine de fves, de pois ou
d'avoine, dlaye dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
l'animal devient court, mal bti, et ne tarde pas  mourir.. Les pois
gris lui donnent une chair blanche; le bl crev dans du lait rend sa
chair rouge; l'orge lui donne le dvoiement.

Nous ne parlerons pas dans cet article de la manire dont les Anglais
engraissent leur btail, parce que, sur ce point, nous ne leur cdons en
rien, notre but tant simplement de montrer comment ils parviennent 
crer des races _ petits os_ et plus avantageuses que les ntres, nous
terminerons l ce que nous avons  dire sur ce sujet.

Les principes que nous venons d'exposer pour l'amlioration des races de
boeufs, les Anglais les ont appliqus  tous les animaux domestiques, et
surtout  ceux destins  la boucherie. Il n'est pas un agronome
franais un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
parvenus  crer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a port aucun
prjudice ni  la finesse ni  l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
animaux, ont t prsents  la socit royale d'agriculture de Derby,
et ont t dessins par les peintres que nous avons cits, il ne faut
pas chercher dans ces figures les caractres ordinaires que les
naturalistes emploient pour dterminer les races de moutons, car tout a
disparu, contours, grces, lgret, sous des masses informes de laine
et de graisse; et les tres dont ces peintres ont rendu fidlement le
portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout 
l'industrie humaine, et ont entirement perdu les caractres de leur
nature primitive.

L'individu ici reprsent a remport le premier prix de la socit, et a
t prsent par M. Pawlett. Il appartient videmment  la race
perfectionne que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a
dcrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos
lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
de la peine  croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
reprsent nouvellement dpouill de sa laine.

En Angleterre, on lve comme en France plusieurs varits du cochon
domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
race  oreilles pendantes (_the common boar_) qui psent jusqu' 300 et
350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
plusieurs de nos dpartements peuvent, jusqu' un certain point,
rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amlioration des
races, nous devons le dire, nous sommes rests bien loin derrire eux.
Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
n'tait pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la tnuit
des os, la fcondit et la dlicatesse de la chair et du lard. Par des
calculs positifs, ils ont dmontr que deux cochons de 100 kilogrammes
chacun ne cotent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
de 200 kilogrammes. Partant de l, ils ont d'abord tent des expriences
sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Esprance, qu'ils confondent
avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une trs petite varit.
Nous donnons ici le portrait de celui qui a remport le prix au concours
de Derby.

Cette varit est fort estime par la dlicatesse de sa chair; mais ses
dimensions tant tout  fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi cr une
nouvelle race de taille moyenne, que nous reprsentons ici.

Cette race offre des qualits prcieuses: elle atteint ordinairement la
grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrmement
petits; le jambes grles et courtes; le ventre touchant presque  terre;
les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
le museau est court et concave en dessus; le front bomb, et le cou
d'une paisseur norme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
que nous reprsentons ici, a des qualits prcieuses, sous le rapport de
sa fcondit.

Bewick dit avoir vu dans le comt de Durham, chez le chevalier Arthur
Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la mme
porte, et faisant chaque anne trois portes presque aussi nombreuses.
Il y aurait de l'exagration dans ce que raconte l'auteur, que cette
race perfectionne, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
plus fcondes et des meilleures sous le rapport conomique.

Je le rpte, nos leveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu  envier aux
Anglais quant  l'art d'engraisser le btail et les autres animaux
domestiques; mais ils ont beaucoup  faire et  apprendre pour remplacer
les chtives races encore si communes en France, par des varits aussi
prcieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
l'Angleterre.



Bulletin bibliographique.

_Cours de Littrature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le
drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Facult des Lettres
de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50.

Ce petit livre a dj fait parler de lui; on l'a lou et critiqu outre
mesure. Si les secrets des lections acadmiques n'taient pas rvls
d'avance, on pourrait croire qu'il a valu  son auteur le fauteuil de
Campenon. Fidle  la loi que nous nous sommes impose, nous ne
tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
transcendante, pour nous servir d'expressions consacres. Au lieu donc
de demander compte  M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
_Cours de Littrature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous
nous bornerons  apprendre, aussi brivement que possible, aux lecteurs
de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent tre certains d'y trouver.

M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
deux pages, le but de son ouvrage. J'ai cherch  montrer, dit-il,
comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septime sicle,
exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de
l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprims de
nos jours dans un pareil sujet; les rflexions morales arrivent
naturellement  ct des rflexions littraires, et j'ai aim  montrer
autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon got et la bonne
morale...

_De la nature de l'motion dramatique_, tel est le titre du premier
chapitre. Aprs avoir constat que le spectacle de la vie humaine et
l'imitation de nos sentiments et de nos caractres est la principale
cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de dterminer
quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la premire
condition de l'motion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
soit vraie; or, au thtre il n'y a de vrai que ce qui est gnral et ce
que tout le monde ressent. Le coeur ne s'meut qu'aux choses qui sont
communes  tous les hommes: la curiosit, les bizarreries, les
exceptions ne le remuent pas. C'est la dj une des principales
diffrences  noter entre notre thtre ancien et notre thtre moderne.
Le thtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus
gnrales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
jalousie, la colre et les passions qui sont simples de leur nature. Il
les reprsente simplement. Le thtre moderne, au contraire, cherche, en
fait de passion, les exceptions et les curiosits avec autant de soin
que le thtre ancien les vitait. Or, les exceptions et les curiosits
ont, en littrature, deux grands dfauts: la monotonie et l'exagration.

La seconde condition de l'motion dramatique, c'est de s'adresser 
l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu' l'esprit;
c'est  l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche 
mouvoir les sens, il se dgrade. En outre, de toutes les motions qui
viennent des arts et qui procdent de l'imitation de la nature humaine,
l'motion dramatique est la plus complte. Aucun art ne peut plus
aisment approcher de la ralit que l'art dramatique, et cependant il
se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
spectacle doit tre la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
rester une illusion. Quand le thtre fait prvaloir les motions du
corps sur les motions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
est aussitt puni par une prompte dcadence.

Ces principes poss et expliqus, M. Saint-Marc Girardin en fait
immdiatement l'application. Sa mthode, prfrable peut-tre pour un
cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingnieuse. Il ne suit
aucune des classifications adoptes jusqu'alors. Prenant un sujet, le
suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le dveloppe dans une
longue et spirituelle conversation, sans s'inquiter jamais d'aucune
imite, passant tour  tour de l'antiquit aux temps modernes,
rapprochant les Grecs ou les Romains des Franais du dix-neuvime
sicle, et tirant de ces comparaisons imprvues des aperus pleins
d'intrt et de vrit.

Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a tudi jusqu' ce jour
l'usage dans le drame, seul les motions qui tiennent  la douleur
physique et  la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
l'amour paternel, l'gosme paternel, l'ingratitude des enfants, la
clmence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
comme on le voit par cette numration, un grand nombre de passions 
tudier: mais ce premier volume doit tre et sera bientt, nous
l'esprons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
critique, jugeant l'ensemble et les dtails de cet important travail,
pourra prononcer ses arrts suprmes en connaissance de cause.

Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
sujet, nous analyserons le chapitre III, intitul: De la lutte de
l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le thtre
et la littrature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
seulement la littrature, sans cesser de prendre la souffrance morale
pour sujet, a pouss cette souffrance jusqu' la douleur physique. Elle
a, chose curieuse, matrialis la douleur morale; tandis que les Grecs,
qui reprsentaient volontiers la douleur physique, l'idalisaient 
l'aide du beau. Ils s'levaient ainsi du corps  l'esprit; nous suivons
la pente contraire. Ils s'avanaient peu  peu vers le spiritualisme
chrtien; nous semblons redescendre vers le matrialisme paen.

Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
mmes; elle avait quelque chose de pur et d'lev; souvent mme elle
tait trop abstraite. Chaque sentiment de l'me a, pour ainsi dire, une
sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui dsigne
la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui dsigne le
sentiment; c'tait l'me humaine enfin, et non le corps, que la
littrature s'efforait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu
les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
nature, ils chappaient au ciseau des Michel-Ange de la littrature, il
a fallu, bon gr, mal gr, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
masse et plus de saillie; elle se prte mieux aux procds de ce genre
de style.

Cette prpondrance de la sensation sur le sentiment est un des plus
singuliers effets du style moderne. Nous ne reprsentons, comme nos
devanciers, que les passions de l'me, la haine, la colre, la jalousie,
l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les reprsentons comme des
passions du corps, nous les matrialisons, croyant les fortifier; nous
les rendons brutales pour les rendre nergiques. C'tait une des rgles
de l'ancien ne potique d'aider  ce que les passions ont de pur et
d'immatriel, et de rsister  ce qu'elles ont de grossier et de
terrestre. C'tait ce que les anciens appelaient purifier les passions.
Nous faisons le contraire; nous aimons  pousser la passion morale
jusqu' l'imitation de la passion matrielle; il semble que nous n'ayons
foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutt une
contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
croire aux motions de l'me.

A l'appui de ses rflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
du _Philoctte_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M.
Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du pote grec qui a laiss  son
hros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
compenser l'motion cause par l'aspect de ses souffrances. Dans le
Philoctte de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
merveilleux les motions morales et les souffrances matrielles; elles
se font pour ainsi quilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
quilibre que consiste la beaut du personnage de Philoctte. Jamais le
genre de piti que nous inspirent ses souffrances, jamais cette piti
que j'appellerais volontiers la piti du corps, n'y est pousse trop
loin, parce qu'elle est releve et remplace  propos par une autre
piti plus douce et plus noble, celle de l'me, et que nous inspirent
ses motions de joie et de reconnaissance, et mme sa colre et sa
haine. Avec cet art de temprer les passions les unes par les autres,
l'excs, et par consquent la contorsion morale ou physique, devient
impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
dsespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
enlever sa fille qu'elle vient  peine de retrouver.

Lorsque la mre entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
elle poussa un cri pouvantable, puis elle se mit  tourner avec une
vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bte fauve que la cage
lui avait donne. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
Tout  coup elle prit un pav et le jeta  deux poings sur les
travailleurs. Le pav mal lanc, car ses mains tremblaient, ne toucha
personne et vint s'arrter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
grina des dents. Tout  coup elle vit la pierre s'branler, et elle
entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
elle sortit de l'affaissement o elle tait tombe depuis quelques
instants et s'cria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantt
dchirait l'oreille comme une scie, tantt balbutiait, comme si toutes
les maldictions se fussent presses sur ses lvres pour clater  la
fois... Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous tes des brigands!...
Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
c'est ma fille! Oh! les lches! oh! les laquais bourreaux! misrables
goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
Dieu? Alors, s'adressant  Tristan, cumante, l'oeil hagard,  quatre
pattes comme une panthre, et tout hrisse...

Je m'arrte, s'crie M Saint-Marc Girardin aprs avoir cit ce passage.
Dans Ovide la mtamorphose serait dj commence; car ce n'est plus une
douleur humaine que cette rage de la panthre  qui le chasseur arrache
ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mre que je vois, c'est
une folle furieuse, c'est une bte froce; la colre s'est change en
fureur, l'instinct a remplac le sentiment, l'me a cd au corps.
loignons-nous en rptant le beau vers de Terence:

          Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.

Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu' ce qui est humain.

Nous avons expos le plan et la mthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
avons dit quelles taient les passions dont il avait tudi l'usage dans
le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa mthode. Pour
complter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu' citer les
principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochs compars dans
ce premier volume. Ce sont l'_Iphignie_ d'Euripide l'_Angela_ de M.
Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le
_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_
et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le
Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe
 Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Pre Goriot_
de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant
Prodige_ de Voltaire; _le Pre de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_
de Piron et _les deux gendres_ de M. tienne; _Lucrce Borgia_ de M.
Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mrope_ de
Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homre,
d'Euripide et de Racine.

Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforc de
prouver que la littrature exprime souvent l'tat de l'imagination d'un
peuple plutt que l'tat de la socit. La comparaison qu'il a faite lui
semble dfavorable  la socit moderne, et il se demande si
l'altration qu'a subie videmment l'expression des sentiments gnraux
du coeur humain est un signe de l'altration de ces sentiments; en
d'autres termes, si la littrature est aujourd'hui l'expression de la
socit.--Cette question, qu'il a traite d'ailleurs trop brivement, il
la rsout par la ngative. Dans son opinion, la socit crit et parle
d'une faon et agit de l'autre, et le plus sr moyen de ne pas la
connatre, c'est de la juger d'aprs ses paroles ou ses actions. Ainsi,
loin que la littrature moderne soit faite  l'image de la socit, on
croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la socit la
dment par ses moeurs par ses actions!... Dirons-nous pour cela, se
demande M. Saint-Marc Girardin, que la socit n'a rien prt  la
littrature? Non, ces passions effrnes, ces caractres hideux, ces
crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littrature,
la littrature les a pris dans les penses, sinon dans les moins de
notre socit, dans notre imagination, sinon dans notre caractre.

M Saint-Marc Girardin rsume ainsi en terminant les rflexions gnrales
qui composent ce dernier chapitre: Notre littrature ne reprsente pas
notre socit; elle n'en reprsente que les caprices d'esprit, elle n'en
exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de
notre poque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
presque indpendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
opinions influent, soit sur la littrature, dont les crations
deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
aussi moins hardie  rpudier le mal, il est du devoir de la critique et
de la morake de signaler les altrations que la littrature fait subir 
l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces
sentiments qui sont le sujet ternel de la littrature dramatique.
Certes, quel que soit le travestissement et la dgradation qu'aient
souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
on est sr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un
pre et d'une mre. Mais les nations chez lesquelles la littrature
conserve  ces penses toute leur puret originelle, en mme temps
qu'elle en garde le dpt inaltrable, ont la double gloire des beaux
ouvrages et des bonnes moeurs.



Modes

TRAVESTISSEMENTS.

[Illustration: Costume suisse.]

[Illustration: Batelire.--Mousquetaire.]



AMUSEMENTS
DES SCIENCES.

SOLUTION DES QUESTIONS
PROPOSES
DANS LE 18e N.

1. Quelque trange que paraisse notre premire question, elle n'en est,
pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:

Attachez l'une  l'autre les deux extrmits de votre corde de manire 
faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
suprieure B  la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degr
de tension convenable, enroulez, aussi la partie, infrieure de cette
corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plonge
dans l'eau, ainsi que le reprsente la figure. Imprimez ensuite un
mouvement de rotation rapide  la poulie B au moyen de la manivelle M:
la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
tournent autour de leurs axes, ramnera du fond du puits une quantit
trs notable d'eau, qui pourra tre projete et reue dans un rservoir
R plac  la partie suprieure du puits, un peu au-dessous du point le
plus lev qu'atteigne la corde.

Cette machine, si singulire par sa simplicit mme, porte le nom de
_Vra_, facteur de la poste aux lettres  Paris, qui en conut l'ide en
voyant la grande quantit d'eau qu'entranait avec elle, entre ses
asprits, une corde qu'on tirait de la Seine. On conoit qu'elle puisse
rendre de bons services dans certaines circonstances particulires,
notamment si l'on venait  manquer de vases convenables pour l'lvation
de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son
rendement en eau, en gard  la force dpense, doit tre peu
considrable.

Lalande raconte, dans l'dition qu'il a acheve de l'histoire des
mathmatiques de Montucla, que la machine de Vra ayant t employe aux
casernes de Courbevoie, deux hommes levaient en six minutes 271 litres
 environ 27 mtres de hauteur. Mais ce rsultat est videmment exagr,
en ce sens qu'il provient d'une exprience de courte dure, o l'effort
dploy tait de beaucoup suprieur  ce qu'il serait pendant une
journe entire. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
produit, dans une journe de huit heures, l'lvation de 295 920 litres
 1 mtre de hauteur, et ce nombre surpasse rellement de plus des deux
tiers celui qui reprsente la force que peut dpenser un manoeuvre
agissant pendant le mme laps de temps sur une manivelle. Encore
faudrait-il, en employant la meilleure machine  lever de l'eau,
dfalquer un bon tiers de la force consacre  mettre cette machine en
mouvement.

Une autre exprience cite par le mme auteur, donne un rsultat
beaucoup plus rapproche de la vrit, quoique encore trop considrable
pour le travail d'une journe entire. Au bout de la rue de
l'Arcade-Saint-Honor,  la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
seize chanes en fer suffisaient  deux hommes pour lever  6 mtres de
hauteur environ 7 mtres cubes d'eau par heure. On avait pu supprimer
la poulie infrieure, qui ne sert qu' maintenir la tension d'une corde
ordinaire. Ce travail quivaut  l'lvation de 168 000 litres  1 mtre
de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
que produirait un manoeuvre agissant d'une manire continue sur la
meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.

L'invention de Vra valut  son auteur l'approbation universelle et une
gratification de 2 400 fr. Elle fut applique  l'tranger, mme en
Angleterre. Le clbre physicien Deluc en fit tablir une au-dessus d'un
puits du plus de 55 mtres de profondeur, prs du chteau de Windsor. La
corde s'enroulait  la partie suprieure sur une poulie en fer d'un
mtre de diamtre, place sur l'axe de la manivelle avec une roue
plombe servant de volant; la poulie d'en bas tait supprime, parce que
l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
rotation. L'eau montait en abondance.

Nonobstant toutes ces preuves favorables, la machine de Vra parat ne
plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
comme une curiosit rarement applicable.

II. La solution de ce problme est trop complique et trop longue pour
qu'il soit possible d'en exposer le dtail ici; nous devons nous
contenter de donner les rsultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
les suivants:


        1 Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
        13 manires seulement; ci.........                        13

        2 On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
        de 155 manires; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
        5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
        sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
        183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
        livres tournois, de ...........                      430 261

        3 En combinant les monnaies de cuivre avec
        celles d'argent, on peut payer cette mme somme
        de 60 sous de 1 353 622 manires; ci.....          1 383 622

        Ajoutant ces trois sommes, on a en tout            1 842 883
        faons diffrentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
        monnaies.


NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. Trois objets ayant t distribus secrtement  trois personnes,
deviner celui que chacune aura pris.

II. Dterminer par la gomtrie la position la plus avantageuse des
pieds pour se tenir solidement debout.



Correspondance.

_A M. A. F.,  Brienne-l'Archevque_.--Un rbus ne dit pas tout ce qu'il
semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
celui du 6 janvier, dj diversement interprt, plus d'esprit que
l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rbus.
Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant  votre ami, qui n'a pas
reconnu le sexe de la bte, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
prendrait la rivire pour une grande route. Ce serait dommage.

_A M. A. I.,  Stutgart_.--On nous a souvent adress cette question.
Voici la rponse: le bois grav qui sert de titre  _l'Illustration_
aura t tir,  la fin de ce mois,  plus de 700,000 exemplaires. Il
est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvel au 1er mars
pour commencer la deuxime anne de _l'Illustration_.

_A M. H.,  Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
_Journal Universel_ rpond  votre question.

_A M. E. D.,  Toul._--Votre avis est bon  suivre.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER REBUS:
Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller.

[Illustration: Nouveau rbus.]






End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Fvrier
1844, by Various

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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