The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de mon dernier voyage  Paris
(1795), by Henri Meister

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Title: Souvenirs de mon dernier voyage  Paris (1795)

Author: Henri Meister

Editor: Paul Usteri
        Eugne Ritter

Release Date: August 26, 2013 [EBook #43567]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VOYAGE A PARIS

(1795)




    HENRI MEISTER

    SOUVENIRS
    DE
    MON DERNIER VOYAGE
    A PARIS (1795)

    PUBLIS
    POUR LA SOCIT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

    PAR

    PAUL USTERI
    Docteur en philosophie,
    Ancien professeur  l'cole cantonale
    de Zurich.

    et

    EUGNE RITTER
    Docteur s lettres,
    Professeur honoraire de l'Universit
    de Genve.

    [Illustration]

    PARIS
    ALPHONSE PICARD ET FILS
    LIBRAIRES DE LA SOCIT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
    Rue Bonaparte, 82

    1910




BESANON.--IMPRIMERIE JACQUIN.




EXTRAIT DU RGLEMENT


ART. 14.--Le Conseil dsigne les ouvrages  publier et choisit les
personnes auxquelles il en confiera le soin.

Il nomme pour chaque ouvrage un commissaire responsable, charg de
surveiller la publication.

Le nom de l'diteur sera plac en tte de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paratre sous le nom de la Socit sans
l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagn d'une dclaration
du commissaire responsable, portant que le travail lui a paru digne
d'tre publi par la Socit.


_Le commissaire responsable soussign dclare que l'ouvrage_:
SOUVENIRS DE MON DERNIER VOYAGE A PARIS, par HENRI MEISTER, _lui a
paru digne d'tre publi par la_ SOCIT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE.

_Fait  Paris, le 10 avril 1910._

    _Sign_: MAURICE TOURNEUX.

    _Certifi_:

    _Le secrtaire de la Socit d'histoire contemporaine_,
    B. DE LACOMBE.




INTRODUCTION




INTRODUCTION


I.

HENRI MEISTER. LES ANNES DE DBUT

Fils et petit-fils de pasteurs de l'glise rforme, Henri Meister[1],
aprs avoir termin ses tudes  Zurich, et avoir t consacr au
saint ministre, tait venu  Paris au printemps de 1766,--il n'avait
pas encore vingt-deux ans,--pour y tre prcepteur du fils d'une jeune
et jolie veuve, Mme de Vermenoux.

  [1] En tte des _Lettres indites de Mme de Stal  Henri
  Meister_ (Paris, lib. Hachette, 1903) nous avons publi sur notre
  auteur une notice tendue, et nous y renvoyons le lecteur qui
  voudrait tre renseign plus abondamment que nous ne pouvons le
  faire ici.

Dans la grande ville, il se trouva bientt acclimat. Sa mre
appartenait  une famille franaise et protestante, qui s'tait
rfugie en Allemagne, en sorte que la langue franaise tait sa
langue maternelle, dans le sens prcis de ce mot.

En 1764, voyageant en Suisse et s'tant prsent  Jean-Jacques
Rousseau dans les montagnes du Jura, et  Voltaire dans son chteau de
Ferney, Meister avait su leur plaire. Il avait, en effet, un esprit
ouvert et prcoce, le charme et l'lan du jeune ge: les deux
philosophes lui avaient fait un accueil flatteur.

A Paris aussi, il sut russir dans la socit lettre o il se trouva
introduit. Mme de Vermenoux tait amie de Mme Necker, et celle-ci
avait commenc dj  runir autour d'elle des hommes d'esprit, des
crivains, et, parmi eux, les plus distingus de cette poque: Buffon,
Diderot, d'Alembert: C'est une petite Acadmie, crivait Meister 
son pre, en lui parlant des runions auxquelles il avait pu
assister[2]; il fut bientt initi  la vie littraire de la France.

  [2] M. d'Haussonville a fait un intressant tableau de ce groupe
  d'lite: _Le salon de Mme Necker_. Paris, 1882.

Quelques annes se passrent ainsi pour lui: heureux temps de loisir,
de vie mondaine, de conversations et d'tudes. Quand l'ducation du
jeune Auguste de Vermenoux se trouva termine, une autre occupation se
prsenta pour Meister  point nomm.

Melchior Grimm,--qui comme lui tait sorti d'une famille de la bonne
bourgeoisie d'une ville allemande, qui comme lui tait fils d'un
pasteur, et comme lui tait venu de bonne heure  Paris,--rdigeait
depuis prs de vingt ans une Correspondance littraire qu'il adressait
chaque mois  quelques princes des pays du Nord. Mais Grimm, en cela
trs diffrent de Meister, tait un ambitieux, et il aspirait 
quelque emploi plus dcoratif. Au commencement de 1773, il allait
entreprendre,  cet effet, une espce de voyage de dcouverte dans les
cours auxquelles il adressait sa Correspondance. Il ne s'abusait point
sur ses chances d'avenir: il russit, en effet,  plaire 
l'impratrice Catherine II, et, ds lors, une nouvelle carrire
s'ouvrit  lui.

Au moment de son dpart, et dans l'incertitude o il tait
naturellement sur l'issue de son expdition, Grimm voulut que sa
Correspondance littraire continut  paratre pendant son absence, et
il eut la main heureuse en choisissant pour cela notre Meister, qui
s'acquitta trs bien de cette charge. Aussi Grimm, de retour  Paris,
se trouvant appel par la confiance de l'impratrice de Russie 
s'occuper d'objets plus importants, abandonna  son jeune remplaant
les bnfices et les charges de cette Correspondance, qui devint la
chose de Meister[3] et sa principale occupation. Quatorze annes
durant, il s'y consacra tout entier.

  [3] On sait que la _Correspondance littraire_ de Grimm et
  Meister a eu trois ditions, chacune de seize volumes. La
  dernire, qui est trs suprieure aux autres, a t publie par
  M. Maurice Tourneux: Paris, lib. Garnier, 1877-1882.

Dans les dernires annes du rgne de Louis XVI, le moment vint o
Meister, qui n'avait fait jusqu'alors que rendre compte des ouvrages
d'autrui, et qui tait arriv  l'ge mr, se jugea enfin capable
d'entrer  son tour dans la lice. Son premier crit fut un trait _De
la morale naturelle_, 1787, qui eut plusieurs ditions, et fut traduit
en allemand par Wieland. Un petit volume, intitul: _Des premiers
principes du systme social, appliqus  la rvolution prsente_,
1790, eut aussi plus d'une dition. Nous lui emprunterons un chapitre:
_Quelques aperus sur les causes de la rvolution actuelle_, qu'on
trouvera dans nos appendices.

Meister publia ensuite des brochures de circonstance: les
_Conversations patriotiques_, 1791, qui eurent trois ditions en
quinze jours; un _Entretien d'un feuillant et d'un jacobin_, 1792,
rimprim dans une dition dveloppe des _Conversations
patriotiques_[4], qui se terminait par les _Ides de milord Backward_.
En anglais, _backward_ signifie: _En arrire!_ Meister tait bien vite
devenu ractionnaire, et il ne s'en cachait pas.

  [4] Mme Necker a fait compliment sur cet ouvrage  l'auteur, dans
  une lettre qui a t publie: _Mlanges extraits des manuscrits de
  Mme Necker_. Paris, 1798, II, 175.

On verra plus loin, comme nous l'avons dit, quelques pages qui nous
ont paru dignes d'tre remises en lumire; nous ne nous arrterons pas
au reste. Les _Souvenirs d'un voyage en Angleterre_ sont un ouvrage
meilleur.

Ils ont eu deux ditions: Meister publia la premire en 1791, aussitt
aprs un sjour  Londres, qui n'avait pas dur plus de quinze jours,
a-t-il dit: ce n'avait t pour lui qu'une courte distraction, aprs
laquelle il revint  Paris, comme si cette ville allait demeurer
habitable. Il y tait encore au 10 aot 1792, et dans les semaines de
trouble qui suivirent cette journe, il reconnut qu'il avait trop
tard  se mettre en sret. Avec quelque peine, il russit  sortir
de France et il se rfugia en Angleterre, o, cette fois, il passa six
mois.

La Suisse tait sa patrie; il y avait des parents, des amis; il alla
les rejoindre  Zurich, et c'est l qu'il passa la seconde moiti de
sa vie, dans une modeste aisance, en philosophe, en homme de lettres.
Un de ses premiers soins fut de reprendre et de dvelopper ses
_Souvenirs d'un voyage en Angleterre_[5].

  [5] La premire dition, publie  Paris, n'avait qu'un seul
  volume de 168 pages in-18. La seconde dition (_Souvenirs de mes
  voyages en Angleterre_, Zurich, 1795, in-12; tome Ier, xij et 204
  pages; tome II, 300 pages) dut avoir quelque succs; car elle fut
  rimprime: Zurich et Paris, an IV, 1795, in-8; tome Ier, 159
  pages; tome II, 219 pages.

Depuis le temps o, sous les Valois, le pote Claude de Buttet disait
 un ami inconnu:

    Tu verras donc l'carte Angleterre,
    Et les terrois du froid Septentrion!

il y a beaucoup de Franais qui, aprs un sjour dans les les
britanniques, ont racont leurs impressions  leurs compatriotes. Bat
de Muralt[6], Voltaire,--et Taine de nos jours, dans ses _Notes sur
l'Angleterre_,--ont mrit les premires places dans ce groupe
nombreux et divers. Mais ceux du second rang sont intressants aussi 
lire. On peut citer, entre autres, quelques pages de Davity[7], qui
est le premier en date, et quelques lettres de Le Pays[8]. Le lecteur
ne trouvera pas mauvais que nous placions ici des extraits des
_Souvenirs_ de Meister. Ils se rapportent, les uns  son premier
voyage, les autres au sjour qu'il a fait  Londres pendant les six
premiers mois du gouvernement de la Convention.

  [6] L'un de nous a donn une dition de son livre: _Lettres sur
  les Anglais et les Franais_ (1725) publies avec une notice sur
  l'auteur, par Eugne Ritter. Berne et Paris, 1897, xx et 294
  pages.

  [7] _Les tats, empires et principauts du monde_, 1613. Le livre
  de ce cosmographe trop oubli a eu un grand et long succs; il
  peut encore tre feuillet avec agrment, et consult avec
  profit. Il a compt plus de quinze ditions: celle de 1637 a cinq
  volumes in-folio, et celle de 1660 en a six. Pierre Davity tait
  le Reclus de son poque; il valait bien le ntre.

  [8] _Amitis, amours et amourettes._ Livre II, lettres 35 et 36.


II.

PREMIER VOYAGE EN ANGLETERRE

La premire impression que j'ai reue, au sortir de l'agonie o
j'avais t pendant les dix ou douze heures que dura notre traverse,
est cette espce de surprise dont il est impossible de se dfendre, en
voyant combien un pays plac  si peu de distance de notre continent
offre d'aspects tout  fait divers, relativement  la nature mme du
sol,  celle de l'atmosphre qui l'entoure, aux formes de
l'architecture, aux coutumes, au langage, au maintien des hommes qui
l'habitent.

Je n'avais pas encore fait cinquante pas sur le rivage britannique,
que je crus avoir, de la libert de mon existence, un sentiment que je
n'avais jamais prouv au mme point, pas mme le jour o,  la suite
d'autres hros curieux comme moi, j'eus l'honneur de fouler d'un pas
triomphant les premiers dcombres de la Bastille.

Je veux bien croire qu'il n'est point de pays o la libert ne puisse
tablir son auguste empire; mais elle rgnera toujours plus facilement
au milieu des orages de la mer, ou  l'abri de rochers escarps, que
dans de vastes et fertiles plaines[9]. L'insulaire, protg par
l'lment qui l'environne, tant qu'il a cette puissance pour amie,
n'en a point d'autre  redouter, et tout l'invite  se la rendre
favorable: car les soins qu'il est oblig de prendre habituellement
pour assurer sa subsistance ou pour accrotre sa richesse, deviennent
en mme temps pour lui les moyens les plus puissants de force et de
dfense; sa marine est tout  la fois son industrie et son arme. Il
est chez lui quand il veut; il n'est chez les autres qu'autant qu'il
en a besoin. Un peuple insulaire est appel, par la force mme des
circonstances, au commerce,  la libert,  l'gosme:  cet gosme
du moins qui l'isole en quelque manire des autres nations, et lui
permet de n'entretenir avec elles que les seuls rapports qui peuvent
convenir  ses gots,  ses intrts,  son ambition.

  [9] C'est ce qui faisait dire un jour  M. Walpole: Il n'y a
  qu' noyer la moiti de l'Europe, pour assurer le bonheur de
  l'autre. (_Note de Meister._)

Je n'ai vu de l'Angleterre que la route de Douvres  Londres, et
quelques campagnes aux environs de la capitale; mais ce qui m'avait
frapp d'abord en arrivant: je ne sais quel air de propret, de
proprit, de scurit, que je n'avais encore vu nulle part, m'a
frapp galement dans tous les lieux que j'ai parcourus; c'est l
vraiment le charme qui distingue et qui embellit cette heureuse
contre,  qui d'ailleurs la nature a refus bien des avantages
qu'elle s'est plu  prodiguer  d'autres climats.

Il me semble qu'en attachant au mot de libert ces ides
superficielles dont le vulgaire des hommes, et quelquefois mme celui
des philosophes, s'enivre si facilement, l'tranger qui n'en et jug
que sur le premier coup d'oeil, aurait pu prjuger qu'il existait en
France, et longtemps avant la Rvolution, plus de libert qu'il n'en
existe en Angleterre. On ne retrouve point chez les Anglais cette
lgret, cette facilit de maintien, d'habitude, de mouvement, qui
semble loigner toute apparence de gne et de contrainte. En France,
le peuple conservait, sous les haillons mmes de la misre, je ne sais
quel air de confiance, et de courage prt  tout affronter. Quelque
pesante que ft sa chane, il la soulevait si gaiement que sa dmarche
n'en paraissait ni plus timide, ni plus embarrasse. Abandonn 
lui-mme, on ne voyait pas ce qui pouvait l'arrter ou le contenir;
plac entre son insouciance et sa vanit, heureux esclave, il avait
l'air d'tre plus libre que tous les sages et tous les rois de la
terre.

Si j'ose en croire ce premier aperu, sur lequel on juge quelquefois
mieux que sur de lentes observations la physionomie d'un peuple comme
celle d'un individu, les Anglais me paraissent plutt porter dans leur
extrieur le caractre d'une assurance rflchie, que celui de cette
aisance naturelle qui ne doute de rien, qui se met au-dessus de tout,
et qu'on est fort tent de prendre pour de la libert, lorsqu'on ne
s'est pas encore fait une juste ide de la seule espce de libert
dont une socit bien ordonne puisse tre susceptible.

Un Franais, sous l'ancien rgime, par son air, par ses manires,
semblait dire  l'univers: Je suis le matre de faire tout ce qui me
plat. Il est d'tranges caprices dont mon existence peut dpendre 
chaque instant; mais avec de la grce et de l'adresse, avec de la
bravoure et de l'honneur, il n'est point de pouvoir, quelque
arbitraire qu'il soit, auquel je n'aie le moyen d'chapper plus ou
moins heureusement. Peu m'importent tous les liens dont on cherche 
m'envelopper, lorsqu'il n'en est aucun que je ne parvienne  rompre 
force d'esprit, d'audace et d'impatience.

Un Anglais annonce un sentiment de son tre moins vague et moins
mtaphysique. Il est un empire auquel il a l'habitude d'tre soumis;
mais cet empire, il l'aime, il le respecte: c'est celui de la loi. Il
sait tout ce que cette loi lui permet; ce qu'il sait mieux encore,
c'est tout ce qu'elle lui assure; et l-dessus reposent la douce
confiance et la noble scurit de sa pense et de son maintien. Il ne
croit pas pouvoir tout oser; mais satisfait de ses droits, il est bien
sr de ce qu'il est, de ce qu'il a, de ce qu'il peut, de ce que lui
doivent les autres, de ce qu'il leur doit lui-mme.

C'est une remarque dont je fus frapp d'abord dans une circonstance
assez peu importante, et c'est par cette raison peut-tre qu'elle me
frappa davantage: au premier pourboire que me demandrent les porteurs
du paquebot, je ne reconnus point cette importunit tour  tour
indiscrte et polie,  laquelle on est si accoutum en France; c'tait
un compte prcis, dtaill pour chaque objet, dont on exigeait le
paiement, sans rudesse,  la vrit, mais sans aucun de ces artifices
avec lesquels on tche de sduire, au hasard d'obtenir quelquefois
beaucoup plus, quelquefois beaucoup moins qu'il n'est d. Chacun dans
ce pays, depuis le premier lord jusqu'au dernier _coachman_, parat
savoir plus prcisment que partout ailleurs _what is fair_, quel est
le droit de chacun[10].

  [10] Littralement: _ce qui est juste_.

En Angleterre, tout vous annonce que la simple dignit de l'homme y
est plus respecte qu'en aucun pays du monde. Les individus des
dernires classes y sont tous mieux vtus, mieux nourris, mieux logs,
souvent mme,  ce qu'on m'a dit, sans avoir plus de moyens et de
ressources que nos pauvres journaliers franais. L'opinion, je ne sais
quel respect public, les engage  prendre plus de soins d'eux-mmes, 
vivre avec plus d'ordre et de prvoyance. Chez nous, l'espce des
gueux, comme celle des grands seigneurs, semble porte naturellement 
la magnificence,  la dissipation; on peut tre prodigue de ses
guenilles comme de ses chteaux; on peut porter l'esprit de calcul et
d'conomie jusque dans l'emploi du plus modique produit de ses peines
et de son labeur.

La route de Douvres  Londres est, comme vous pouvez croire, une des
plus frquentes; c'est dans la plus belle saison, et par une des plus
belles journes, que j'ai fait cette route, sans rencontrer plus de
deux voyageurs  pied, et c'taient des garons de mtier, trangers:
car ils chantaient une chanson allemande.

Ce que je n'ai pu me lasser d'admirer, c'est cette multitude d'enclos
de haie vive, bien soigns, bien entretenus; c'est la grande propret
qui dcore les habitations les plus simples, qui donne, mme dans les
villages, aux plus minces boutiques, un air d'abondance et de
richesse.

Accoutum, comme je l'tais, au bruit tumultueux de notre Assemble
nationale, vous ne serez pas surpris si je le fus beaucoup, la
premire fois que j'assistai  une sance de la Chambre des communes,
d'y trouver tant de dcence, d'ordre et de tranquillit. Quel ne fut
pas encore mon tonnement, lorsque j'entendis l'orateur (_the speaker,
le prsident_) de la Chambre ouvrir la sance par une assez longue
prire, qui me parut coute par toute l'assemble avec le
recueillement du respect! Je n'y voyais pourtant ni archevque, ni
cur, ni moine, ni vicaire. Il est aussi trs vrai que la nation qui
occupait les tribunes de cette salle ne ressemblait gure  la nation
qui remplit avec tant de majest celles de notre auguste Mange[11];
je n'y remarquai personne qui ne ft fort honntement vtu: ce qui
seul vous montre assez combien l'aristocratie conserve encore
d'influence chez ce peuple prtendu libre. On m'assura que pour peu
que l'auditoire se rendt importun, il suffisait de la rquisition
d'un seul membre de la Chambre pour en tre dbarrass.

  [11] C'est dans la salle du Mange que l'Assemble constituante,
  l'Assemble lgislative et la Convention ont successivement
  sig, depuis l'automne de 1789 jusqu'au printemps de 1793.

Les rglements de discipline intrieure sont aussi d'une grande
svrit: un honorable membre qui, par ses discours ou par ses
actions, aurait os les enfreindre, est fort bien envoy sur-le-champ
 la Tour; et si la faute est plus grave, condamn mme  demander
pardon  genoux,  la barre de la Chambre.

On me montra un de ces messieurs,  qui des discours fort inconsidrs
firent prouver, il y a quelques annes, une pareille humiliation.
C'tait un mauvais plaisant: il s'y soumit; mais en se levant, il
s'essuya les genoux avec son coude, et dit, assez haut pour tre
entendu: _I never saw so dirty a house in my life_: De mes jours, je
ne vis une chambre si sale.

J'ose vous prdire qu'aprs les terribles secousses que vient
d'prouver la France, ce ne sera jamais qu'avec la plus extrme
rserve, qu'avec la plus excessive circonspection, qu'ils [_les
Anglais_] tenteront de perfectionner le mode de leur reprsentation
nationale, ou d'en prvenir les abus. Ils penseront comme ce
spirituel isralite[12],  qui nos jacobins demandaient bonnement s'il
n'tait pas persuad que la rvolution de France gagnerait
incessamment tout le reste de l'Europe: Je ne sais, leur rpondit-il;
mais il me semble qu'en gnral ce n'est que lorsqu'on est bien sr
d'tre malade, qu'on se dtermine  passer les grands remdes.

  [12] M. Ephram, de Berlin, alors charg d'affaires de la cour de
  Prusse  Paris. (_Note de Meister._)

Je me suis fait conduire l'autre jour  [la prison de] Newgate. Oh!
quel affreux spectacle! En traversant les cours o sont rassembls les
prisonniers qu'on laisse jouir de cette faveur, j'en fus assailli
comme d'un essaim de harpies; je n'en fus dlivr qu'en leur jetant
une poigne de petite monnaie, sur laquelle ils se prcipitrent avec
autant de rapacit que le pourraient faire des animaux sauvages sur la
nourriture dont ils auraient t privs depuis plusieurs jours. Ceux
qui sont renferms me tendaient la main  travers les barreaux, avec
des cris tout  fait dchirants. Le gelier qui m'accompagnait, d'un
mot, d'un geste, se faisait obir au milieu de tous ces hurlements,
comme un piqueur par une meute de chiens. Il me montra la fentre de
la chambre qu'occupait milord Gordon, pour avoir fait un libelle
contre la reine de France.

En France, c'est lorsque nos ci-devant grands seigneurs s'taient
ruins, qu'ils allaient s'exiler dans leurs chteaux. En Angleterre,
quand leur fortune est drange, ils vont se cacher  Londres, ou
voyagent, car les voyages sont pour eux une vritable conomie; ils
n'habitent leurs terres qu'autant qu'ils peuvent y faire la dpense
convenable  leur rang et  leur naissance. Jugez par ce seul trait de
l'espce de considration trs diffrente dont la haute noblesse
devait jouir dans les deux royaumes. Dans l'un, elle ne se montre au
peuple des provinces que pour y rpandre l'abondance et le bonheur;
dans l'autre, on ne l'y voyait que pour chercher des ressources, et
quelquefois avec toute l'injustice et toute l'humeur que donnent
l'embarras et l'ennui de la mauvaise fortune.

On sait qu'au retour de son voyage en Angleterre, M. de Lauraguais eut
l'impolitesse de dire: Qu'il n'avait trouv dans ce pays de poli que
l'acier, de fruits mrs que les pommes cuites.


III.

SECOND SJOUR A LONDRES

Je vous avais dit, aprs mon premier voyage  Londres, que j'y croyais
avoir remarqu plus de beaux hommes que de belles femmes. Depuis que
j'ai vu cette ville en hiver, dans toute la richesse de sa population,
je ne tiens plus  ma remarque. Je pense qu'il n'existe peut-tre
nulle part en Europe autant de belles personnes des deux sexes,
surtout autant de formes de visage aussi rgulires, je dirais
volontiers: aussi _largement_, aussi compltement finies.

Il semble impossible d'tre belle comme une Anglaise, sans prouver
habituellement ce calme, cette srnit d'me qui supposent toujours,
ou l'indpendance la plus parfaite de tout besoin pnible, ou beaucoup
d'empire sur soi-mme, une grande supriorit d'esprit, de force ou de
caractre. Chez ce peuple, tous les traits, tous les linaments de la
figure sont plus pleins, plus termins qu'on ne les voit en France, en
Suisse, en Allemagne; ils le sont--du moins dans les belles ttes de
femmes--sans duret, sans exagration. Ce qu'un oeil trop svre en
pourrait apercevoir encore, se perd heureusement dans le caractre de
douceur qui ne distingue pas moins leur physionomie que cet air de
repos et de dignit, sans lequel la beaut mme cesserait d'tre
belle.

A Paris, on serait tent de croire que la nature n'a souvent fait
qu'baucher le visage de nos jolies femmes, pour laisser  leur
coquetterie le soin de varier ou d'achever son ouvrage  leur
fantaisie, peut-tre aussi, crainte de gter l'extrme bonheur d'une
premire ide. C'est vous dire assez, je pense, que mon admiration
pour les beauts anglaises n'a pu me faire oublier combien nos femmes
jolies sont jolies, ni quelle grce vive et piquante pare, anime,
embellit celles mme qui le sont le moins.

Des Italiens m'ont avou qu'ils ne croyaient pas avoir rencontr, dans
toute l'Italie, autant de ttes rgulirement belles qu' Londres et
dans les environs. Ce qui fait ressortir sans doute encore la
rgularit des traits, c'est la blancheur clatante de la peau. Sous
ce rapport, les inconvnients du ciel nbuleux de l'Angleterre sont
peut-tre aussi favorables  la fracheur du teint qu' celle des
gazons et de toutes les espces diffrentes de verdure, qui donnent
aux jardins anglais tant d'agrment et de charme.

Je ne puis m'empcher cependant d'observer ici que le teint des
beauts anglaises a peut-tre, en gnral, moins d'attrait qu'il n'a
d'clat. De loin, c'est une blancheur blouissante; de prs, on
pourrait la dsirer plus vive, plus anime.

La manire de vivre la plus habituelle des femmes anglaises diffre
beaucoup de celle des ntres, et doit produire des effets fort
diffrents. D'abord, elles vivent beaucoup plus entre elles, et
beaucoup plus spares de la socit des hommes. La disposition mme
de l'intrieur des maisons, l'arrangement du service domestique, leur
imposent une gne continuelle. On ne sait presque pas  Londres ce
que c'est qu'un suisse ou un portier. On ne reoit les visites que
dans un salon, dans une espce de parloir, et cette pice est presque
toujours au rez-de-chausse. La chambre  coucher d'une femme est un
sanctuaire dont un tranger n'approche jamais.

Tous ces embarras sont tellement rels, tellement pnibles, que la
femme mme la plus galante ne saurait l'tre chez elle. Quelque grande
dame qu'elle puisse tre, elle est rduite  donner ses rendez-vous
dans des maisons secrtes,  la sortie des promenades, du bal ou des
spectacles.

Les hommes, en Angleterre, passent  cheval, dans les promenades,  la
chasse, aux spectacles, dans les tavernes, et surtout dans leurs
clubs, tout le temps qu'ils peuvent se dispenser de donner aux
affaires publiques, ou bien  leurs affaires particulires. Dans
l'intrieur du mnage, il n'y a mme qu'une petite partie des longues
heures consacres au plaisir de la table, o les femmes soient admises
 partager la socit des hommes. Quand on a lev la nappe, et qu'on
l'a remplace par de petits mouchoirs de toile peinte, quand les
bouteilles de madre ou de bourgogne, de claret ou de porto,
commencent  se pousser un peu vivement sur le brillant glacis de
leurs belles tables d'acajou, les dames ne manquent jamais de se
retirer dans leur appartement, et les messieurs oublient quelquefois
tout  fait qu'aprs quelques heures de retraite, il leur serait
permis de les y suivre.

J'ai vu sans doute des assembles de jeu, de danse, des espces de
ftes o les personnes des deux sexes se trouvent runies. Mais ces
rassemblements de la bonne compagnie ne sont jamais plus admirs que
lorsqu'ils sont excessivement nombreux, lorsqu'ils ont tout
l'inconvnient d'une vritable cohue. On est bien loin de pouvoir s'y
parler, car c'est un hasard heureux de pouvoir s'y reconnatre. Mme la
princesse d'A[nspach],  qui l'on avait voulu donner les honneurs
d'une pareille soire, la trouva si magnifique et si brillante,
qu'arrive un peu tard, il lui fut impossible de pntrer jusqu'au
haut de l'escalier de la maison o l'on avait prpar si pniblement
l'trange fte dont elle tait le principal objet.

Ici comme en France, on ne parle, on ne lit, on ne rve que
rvolution: ceux qui la craignent et ceux qui l'esprent s'en occupent
galement. Le nombre des ouvrages, des pamphlets et des caricatures
rvolutionnaires qui ont paru depuis dix-huit mois, est prodigieux.
Dans le nombre des premiers, il faut distinguer les crits de Thomas
Payne, dont l'influence eut dj tant de part  la rvolution de
l'Amrique. Le succs de ses _Rights of man_ ne peut se comparer qu'
celui qu'eurent en France les premires brochures d'Emmanuel Sieys.

Il n'y a gure que deux papiers-nouvelles[13] qui soient
rigoureusement dans le sens de la Rvolution: le _Morning Chronicle_
et le _Gazetter_; mais tous les autres, pour conserver leurs abonns,
n'en sont pas moins forcs d'entrer dans de grands dtails sur les
affaires de France. Ainsi, par ceux qui veulent en dire du mal, comme
par ceux qui en disent du bien, le peuple n'en est pas moins entretenu
sans cesse des nouvelles les plus propres  l'tonner,  l'intresser,
 le sduire. Il n'y a que la Gazette de la cour qui n'en parle
presque jamais.

  [13] _Newspapers_, journaux.

Le peuple anglais est, au fond, trop juste, trop bon, trop sensible,
pour mconnatre tous les avantages dont sa Constitution l'a fait
jouir depuis plus d'un sicle: il conserve donc pour cette
Constitution un assez grand attachement, je ne saurais en douter; mais
il n'a srement plus pour elle le mme respect, la mme idoltrie.
Les mots consacrs _King and Church_ ne frappent plus aussi
superstitieusement son oreille: on leur a trop associ ceux d'impts
et de taxes, pour ne pas en diminuer un peu l'enchantement. Aux
spectacles, on applaudit toujours avec transport _God save the King_;
mais on a vu lire plus d'une fois, sans trop de surprise, sans trop
d'indignation, ces terribles mots tracs en grosses lettres au coin
des rues: _No King, no Parliament_.


IV.

VOYAGE A PARIS EN 1795

Au moment o Meister venait de publier ces _Souvenirs de mes voyages
en Angleterre_[14], l'horizon se rassrnait du ct de Paris. Depuis
plus d'une anne, l'odieux rgime de la Terreur avait pris fin; et la
tentative de le rtablir, aux journes de prairial, avait heureusement
chou[15]. La Rpublique franaise avait sign en 1795 une suite de
traits de paix: avec la Prusse, le 5 avril; avec la Hollande, le 16
mai; avec l'Espagne, le 22 juillet. Victorieuse, et fire d'avoir
surmont d'pouvantables crises, la Convention allait dposer ses
pouvoirs, et les remettre aux Conseils tablis par la Constitution de
l'an III.

  [14] Dans une lettre date de Coppet, 29 septembre 1795, Necker
  remercie Meister de l'envoi d'un exemplaire de cet ouvrage.

  [15] Le triomphe de la Convention a t aussi complet que son
  courage a t sublime. Les hommes de sang sont crass.... On
  veut l'ordre, la paix et la Rpublique; et on les aura. Lettre
  de Benjamin Constant  sa tante, 6 prairial an III (25 mai 1795).

Mme de Stal, passionne de Paris, y tait arrive au printemps de
1795[16]. Sans y voir, comme elle, le paradis, Meister aimait aussi
cette ville, o il avait pass tant d'heureuses annes; le soin de ses
affaires l'y appelait d'ailleurs.

  [16] Elle crivait de Lausanne  Meister, le 1er mai: Je pars
  pour Paris le 10.--Elle resta dans cette ville jusqu'au 20
  dcembre.

Quand il s'tait enfui de Paris, au mois de septembre 1792, il y avait
laiss ses meubles et ses livres. Les autorits rvolutionnaires
avaient mis les scells sur son appartement, et puis les avaient
levs,  la suite de dmarches faites par son amie, Mme de Vandeul, et
par Berthet, son factotum: voil tout ce que nous savons. Ce que
Meister dit, dans les premires lignes de ses _Souvenirs de mon
dernier voyage_, laisse supposer qu'en revenant  Paris aprs trois
ans d'absence, il n'y a retrouv que quelques dbris de son petit
avoir.

Toujours est-il que dans l'intrt de la correspondance littraire
qu'il avait reprise avec les princes du Nord, il lui importait de se
rendre  Paris pour y renouer des relations avec les gens de lettres.
Il y avait laiss des amis qu'il dsirait revoir; il tenait aussi  se
rendre compte du nouvel aspect que prsentait cette belle ville, aprs
de si terribles bouleversements. tranger, et citoyen d'une Rpublique
avec laquelle la France tait demeure en paix, il avait moins qu'un
autre  craindre d'y retourner. A la fin de l't de 1795, il se
dcida  tenter cette excursion. Il avait un compagnon de voyage, le
gnral Montesquiou.

Celui-ci, qui avait fait la conqute de la Savoie en 1792, tait
devenu suspect presque aussitt, et il avait vit la mort en passant
en Suisse. Quand les temps redevinrent plus calmes, il fut un des
premiers  obtenir l'autorisation de rentrer. La Convention, dans sa
sance du 30 aot 1795, prside par Chnier, entendit la lecture
d'une lettre de Montesquiou, date de Bremgarten en Argovie, o il
exposait que lorsqu'un dcret d'accusation vint menacer sa vie, on
tait dans cette priode malheureuse o le citoyen intgre a pu
cesser d'obir  des lois qui cessaient de le protger. Il rappelait
que la Convention, au mois de dcembre 1792, ayant reu de lui un
mmoire justificatif, elle avait ordonn qu'on lui en prsentt
l'analyse: ce qui ne fut pas excut. Je demande, disait-il,
l'excution de ce dcret. Le 3 septembre, sur le rapport de Doulcet,
Montesquiou fut autoris  venir en France[17].

  [17] Quelques jours aprs, le 16 septembre, Benjamin Constant
  crivait  son oncle: J'ai les meilleures esprances sur les
  destines de la Rpublique. Vous aurez vu que l'on rappelle les
  hommes qui se sont montrs les vrais amis de la libert. Vous
  aurez pris part  la justice rendue  Montesquiou.

Meister et lui avaient atteint la cinquantaine; tous deux avaient vcu
heureux sous l'ancien rgime; ils s'entendaient ensemble en politique,
leurs ides tant sages et librales; ils aimaient et cultivaient les
lettres; le marquis de Montesquiou avait t membre de l'Acadmie
franaise; Meister plus d'une fois, dans sa _Correspondance
littraire_, avait mentionn avec loge, sans toutefois les surfaire,
les chansons et les autres opuscules de Montesquiou.

Ils arrivrent  Paris le mardi 22 septembre, et Meister se logea rue
Gaillon. Son sjour ne dura pas deux mois: car un billet que lui
adressa Montesquiou, au moment de son dpart[18], est dat du 13
novembre: Je ne puis vous rpter assez, lui crivait-il, combien je
vous regrette et combien je vous porte envie. Pour le dire en
passant, ces derniers mots tonnent un peu, de la part d'un exil qui
venait de rentrer dans sa patrie. On en peut conclure que Montesquiou
avait trouv en Suisse un agrable asile, et que, revenu en France, il
ne s'y trouvait pas entirement satisfait: ce qui tait naturel dans
un temps si troubl. Benjamin Constant, par exemple, que nous avons vu
tout  l'heure assez content de la situation, crivait un peu plus
tard, le 8 dcembre: Je ne puis vous peindre mon impatience de
quitter Paris: tout rend ce sjour insupportable.

  [18] Deux jours auparavant, le mercredi 11, ils dnaient ensemble
  chez M. de Stal.

Ce n'tait pas l le sentiment de Meister: il a eu un plaisir vident
 se retrouver  Paris; le charme de ce sjour l'avait aussitt
ressaisi; son tmoignage atteste que si l'orage avait rudement secou
le vieux navire de la ville, le _nec mergitur_ de sa devise demeurait
toujours vrai. Ce tmoignage est prcieux: Meister tait un vrai
connaisseur, judicieux, expriment; l'accent de sincrit est ce qui
frappe dans son livre: il y dit ce qu'il a vu, ce qu'il a pens, tout
simplement.

Les _Souvenirs de mon dernier voyage  Paris_ ont t rdigs sous
forme de lettres; mais ces lettres ont t crites aprs le retour de
Meister  Zurich. Il dit en effet, lettre V:

A l'poque o j'ai revu Paris, il y avait...., et lettre VI:

J'tais encore  Paris lorsqu'on dcrta....

Et s'il dit ailleurs, lettre V:

Il n'y a gure plus d'un an (_du 9 thermidor an II, 27 juillet 1794,
au 22 septembre 1795, jour de son arrive  Paris_) que Paris n'tait
encore qu'une vaste prison...., c'est qu'il se reporte par la pense
au temps de son sjour dans cette ville.

La rdaction de ses _Souvenirs_ a occup Meister pendant toute
l'anne 1796: preuve en soit ce que lui crivait Mme de Stal:

5 avril 1796. Votre rcit de votre premier voyage en France sera-t-il
conu de manire  rendre le second impossible? Vous devriez me le
montrer....

10 octobre 1796. Vous me demandez si je permets l'impression de votre
voyage  Paris? Quoique les Franais soient battus[19], je vous
demande de n'y pas mettre votre nom: il ne faut jamais se fermer la
porte du paradis.

  [19] L'archiduc Charles venait de remporter quelques succs en
  Allemagne.

Cette rdaction n'tait pas encore termine  la fin de l'anne,
puisque Meister a cit dans une de ses notes un document du 22 nivse
an V (11 janvier 1797). La date de la lettre (21 aot 1797) o Pitra
rend compte de la lecture qu'il a faite des _Souvenirs_, tablit que
ce volume a t mis en vente dans l't de 1797.

Il n'existe des _Souvenirs_ qu'une seule dition; un certain nombre
d'exemplaires portent sur le titre la mention de Zurich, et les autres
celle de Paris; mais ils se ressemblent d'ailleurs entirement, ils
ont les mmes fautes d'impression, assez nombreuses. La date de 1797
est inscrite sur les exemplaires qui furent mis en vente  Zurich;
tandis que le titre de ceux qui taient destins  Paris porte:

    A PARIS
    chez Fuchs; rue des Mathurins
    maison de Cluny. Nr. 334.
    L'AN .V. de la Rpublique.

La forme allemande: Nr. 334, au lieu de No 334, et les deux points qui
encadrent le chiffre V, indiquent assez que ce titre a t imprim 
Zurich.


V.

LETTRES ADRESSES A MEISTER AU SUJET DE SON LIVRE

Il est toujours intressant de savoir comment les ouvrages ont t
apprcis au moment de leur apparition. Nous avons des lettres de
quelques amis de Meister, qui nous renseignent sur l'accueil qu'ils
firent  son livre. On y trouvera d'affectueux compliments, c'est tout
simple; mais sous l'expression d'un attachement cordial, on
distinguera bien la sincre estime et la juste approbation de lecteurs
comptents.

Une lettre, date de Paris, est crite par Pitra; on verra plus loin
ce que Meister raconte de ce personnage qui avait collabor  la
_Correspondance littraire_. Le neveu de Meister, Hess, qui tait
prcepteur des enfants de Mme Rilliet-Huber, une amie de Mme de Stal,
faisait avec eux un sjour  Paris, qui durait dj depuis quelques
semaines, quand Pitra le rencontra par hasard; aussi sa lettre 
Meister commence par un amical reproche:

    Paris, le 4 fructidor an V (21 aot 1797).

Non, mon ami, je ne commencerai pas  vous gronder comme vous le
mritez, aprs deux ans de silence. Je me bornerai  vous dire que, si
jamais j'envoie un neveu  Zurich, je n'en dirai pas le mot  l'ami
que j'ai aim le plus tendrement, et que je laisserai au hasard le
soin de le lui faire connatre. Le vtre vous ressemble beaucoup; j'ai
cru mme, en l'entendant, reconnatre votre voix et la grce de votre
esprit. Parlons du vtre. J'ai dvor votre nouvel ouvrage. Il n'est
pas possible de soutenir une hrsie politique avec plus d'adresse et
de sduction. Quel charme dans votre diction, quelle finesse dans vos
aperus, dans l'analyse de ce que vous avez vu! On voit avec vous, et
rien n'chappe  votre lecteur que vous tranez  votre suite, et 
qui vous offrez un tableau mouvant des lieux, des personnes et des
vnements qui ont servi de cadre au besoin que vous aviez
essentiellement de manifester vos opinions. Vous savez qu'elles ne
sont pas les miennes, et ce n'est pas sous le rapport de dissemblance
de sentiments que je me permettrai de regretter que vous ayez employ
tant d'esprit et de talent  crire ces lettres sur votre voyage en
France en vendmiaire. Ah! mon ami, vous ne les eussiez pas publies 
Paris. Les deux ans qui se sont couls depuis cet vnement sont deux
sicles. Rien ne ressemble plus  l'tat o tait la France, et
surtout Paris, dans ces jours. Ce qui tait digne d'tre crit et
analys par l'auteur de ces charmantes lettres, c'est le changement
magique de notre situation. On ne le croira jamais.

L'aristocratie des fermiers, ainsi que vous l'appelez avec raison,
est encore toujours dans l'opulence, et leur bien-tre a influ d'une
manire tonnante sur les moindres cultivateurs. La disette a, de
fait, et selon l'usage, procur l'abondance par un moyen qui ne peut
tre instantan. Il n'y a pas un coin de terre qui n'ait t mis en
valeur. Mais nous commenons seulement  payer 3 sols la livre un
pain, le plus beau, le meilleur que j'aie jamais mang, et jusqu' ces
jours nous ne l'avons pay que 10 et 11 sols les 4 livres. La premire
viande ne vaut que 11 sols, l'infrieure de 7  9 sols. Jamais Paris
n'a mieux ressembl  l'office d'une grande maison; dans toutes les
rues se sont multiplies les boutiques de friandises; on ne voit que
ptissiers, traiteurs, marchands de comestibles les plus recherchs.
Tout stimule la gourmandise, et ces objets sont, par leur abondance, 
bas prix. Mon ami, Paris est pav de marchands de choses dlicates,
fournies avec bien plus d'abondance et de recherche qu'un des premiers
instituteurs de ce genre de recherches gourmandes, au Palais-Royal,
chez lequel vous satisfaisiez chaque jour votre sensualit.

Jamais les lieux publics n'ont t si frquents. Que ne venez-vous
voir nos Tivolis, nos lyses, nos Idalies, nos jardins Birons, nos
Bagatelles! Quelle foule! quelle joie! quel dlire! Non, ce n'est plus
la mme France. Elle n'avait besoin que d'un gouvernement. Paris, ce
Paris ruin, dchir, est plus fou, plus brillant qu'il ne l'a jamais
t. Et nos femmes! que leurs accoutrements sont bien plus dignes de
la volupt de vos pinceaux! Leurs formes varient chaque jour; chaque
jour, en s'approchant et mme un peu trop de l'antique, l'ondoyant de
leurs toffes lgres couvre lgrement, en les embrassant de plus
prs, les formes et les mouvements de leurs corps, que ces vtements
semblent encore prononcer davantage. Il est presque impossible d'tre
vieux  Paris; les femmes y sont plus jeunes, plus jolies que jamais.
Venez vous y rajeunir.

Ce tableau trs vrai que je ne puis qu'esquisser, la tranquillit
dont nous jouissons, et que ne troublera pas la querelle finie[20] des
autorits, est un miracle que l'on conoit  peine. Non, il n'est pas
possible de croire que ce soit le mme peuple. Non, la France ne
ressemble plus  cette France,  ce Paris que vous avez vu et dcrit
en vendmiaire. Voil pourquoi vos charmantes lettres semblent avoir
t crites au temps de la Fronde. Cela est charmant, comme cela se
fait lire! dit-on; et l'on semble chercher  se rappeler le sicle
dans lequel se sont passs les vnements dont parlent ces lettres, et
cette France que vous avez peinte avec les couleurs qui appartenaient
au temps de votre voyage. Il n'y a que deux ans; mais ces deux ans ont
t deux sicles, je vous le rpte. Venez en juger vous-mme, venez
tre heureux et faire mes dlices. Laissez nos journaux annoncer la
guerre, il n'y a qu'eux qui semblent la dsirer. Vous tes sr qu'ils
ne feront pas mme semblant de vouloir la faire. Je vous embrasse, mon
ami.

  [20] La querelle n'tait pas finie: quinze jours aprs cette
  lettre, avait lieu le coup d'tat du 18 fructidor.

Nous avons parl ailleurs[21] de l'attachement que la fille de
Diderot, Mme de Vandeul, portait  notre Meister. Quelques lignes
d'une lettre qu'elle lui crivit au mois de septembre 1795, peu aprs
l'arrive de Meister  Paris, pour lui exprimer sa joie de le revoir,
en seront un suffisant tmoignage:

Accoutume, lui dit-elle,  souffrir des peines violentes, je ne
devinais point du tout l'impression que le bonheur et l'extrme joie
pouvaient faire sur moi. Je n'aurais jamais pu me persuader le genre
de drangement d'me, l'espce de trouble continuel qui s'est empar
de toutes mes facults. Je tche de rattraper l'ombre de ma raison, ou
du moins l'apparence de ma tranquillit, et cet effort me brise
encore: n'est-ce pas l un bel tat pour crire des lettres douces?

  [21] _Lettres indites de Mme de Stal  Henri Meister._ Paris,
  lib. Hachette, 1903, pages 55  66.

Je le voudrais pourtant, puisqu'une des peines qui se glissent dans
cette le enchante o je vis pour ainsi dire depuis huit jours, est
de sentir douloureusement que je ne puis jamais vous donner la
millime partie du bonheur que vous me donnez....

Deux ans plus tard, quand Mme de Vandeul eut reu les _Souvenirs de
mon dernier voyage  Paris_, elle crivit  l'auteur une lettre qui
est perdue; la rponse qu'elle reut lui fit adresser  celui qu'elle
appelle _notre voyageur_ une longue lettre d'explications: nous n'en
donnons que des fragments:

Oui, mon ami, j'ai tort, mais ce n'est pas celui que notre voyageur
me suppose. Le tort rel est dans la dtestable tournure de mon
caractre. Je ne sais plus prouver une impression douce, sans tre
entirement bouleverse d'me et de tte, sans tre assez longtemps la
proie de mille ides cruelles; je n'y puis remdier, non plus qu' la
fivre; mais quand je le puis, je tche de ne pas la donner: je sens
qu'il n'y a rime ni raison  tourmenter les autres par sa folie.

Plus j'ai os me flatter que notre voyageur avait eu l'intention de
me donner un instant de bonheur, plus j'ai d loigner celle de le
tracasser par toute mon agitation. J'ai espr du temps la facilit de
dire doucement, tendrement, sans tristesse, ce que je ne pouvais
alors.

Depuis la premire page de ce livre jusqu' la dernire, je pourrais
dire que je me suis rappel, non les journes, mais, je crois, toutes
les heures de ce voyage. Je n'ai pu m'empcher chez le fermier de m'y
dsoler tout  mon aise;--_ce fermier (lettre III) demeurait prs de
Langres: ce qui rappelle  Mme de Vandeul les souvenirs de famille qui
se rattachaient pour elle  la ville o son pre tait n_.--Il ne
faut pas la moiti de l'loquence de cette feuille pour se livrer au
souvenir le plus douloureux, si d'autres ides tristes viennent encore
s'y joindre.

Alors, je pouvais encore reposer dans ce lieu ma pense sur quelque
objet qui me fut cher, je pouvais trouver une sorte de bonheur 
penser  cet asile. Rien de ce qui m'aimait l n'existe: tout a
disparu; je ne sais mme si les murs o mon pre est n existent
encore; un tranger a boulevers tout l'intrieur de cette tranquille
demeure; tous les vieux meubles ont t ports ailleurs. Je n'ai pu
obtenir qu'on m'envoyt le portrait de mon grand-pre; un dmnagement
total ne laisse plus qu'au fond de mon coeur le souvenir de parents,
de famille; il me restait encore des biens, il y a deux ans. Suis-je
matresse de renverser toutes ces ides? N'est-il pas plus sage
souvent de garder le silence?

J'ai espr, par un des morceaux le plus sensible et le plus doux
(dans la dernire lettre), que quelquefois vous aviez trouv prs de
moi le sentiment qui semble l'avoir dict; mais de quelle mlancolie
cette privation me remplit-elle pour le reste de la vie!

C'est en cherchant sur quel point du globe il restait trace des
socits dcrites dans la dernire lettre, que je me serai explique
btement, et de manire  faire croire  notre voyageur qu'il ne
serait pas lu, simplement parce que je n'ai pu me dfendre de la
comparaison des temps; en tenant pour rien tout ce que je ddaigne, je
n'ai pu m'empcher de regretter tous ceux qui existaient les vingt
premires annes de ma vie, et qui lisaient, jugeaient, louaient d'une
autre manire.

Mon Esculape, qui a dterr le livre, a voulu le lire; je le lui ai
fait un peu acheter, en l'assurant que tout ce qui n'extravaguait pas,
devait faire sur lui l'effet de l'eau aux enrags. Soit amour-propre
de sa part, soit qu'il ait de bons moments, il m'en a paru enchant.
Ce qui l'a surtout ravi, c'est la note sur Sieys; il n'a rien trouv
de sa vie de plus ressemblant  son gr que ce portrait, de mieux
fait, de mieux crit.

Le voyageur sera content de l'opinion de M. d'Holbach (_fils du
clbre baron d'Holbach, qui tait mort en 1789_). Sans avoir hrit
de toutes les connaissances de son pre, il lit, et met au moins un
grand prix aux ouvrages intressants; je lui ai fait un grand plaisir
en le lui prtant; il aime et estime l'homme; il croit que ce voyage
restera comme monument de l'histoire de cette poque; il m'a charg de
lui tmoigner tout le plaisir que lui avait fait cette lecture. Il m'a
rendue fort heureuse toute une soire, en me louant l'individu, en le
regrettant avec moi. J'ai promis de faire sa commission; il m'a si
obligeamment prie deux ou trois fois de ne pas l'oublier, que si
j'eusse os, je l'aurais remerci de la peur.

J'espre qu'il ne vous a pas pass par la tte que je fusse
insensible au souvenir de mon pre, que je n'aie pas senti bien
tendrement ce genre de souvenir et de soin, amen avec tant d'adresse
et d'air de ngligence.

Le joli volume est sous mon chevet, en attendant que les voleurs, qui
ont pris ma maison  gr, me tordent le cou. Je n'tais spare d'eux
que par un volet, la dernire fois que je vous crivais; il y a quatre
jours, ils ont voulu enfoncer ma fentre; la petite chienne m'a tire
de leurs pattes. Ce qu'il y a de pis, c'est que je suis plus tracasse
des prcautions que de toute autre peur. Il a fallu par prudence
coucher mon fils chez son pre, le domestique dans le salon; leurs
rondes, leurs recherches, ne me laissent paix ni repos, ce qui est
insupportable.

Adieu, mon aimable ami, je mourrai sans savoir crire moins
longuement; il faut bien que vous supportiez un dfaut auquel je ne
puis remdier.

Dans sa retraite de Coppet, Necker avait t l'un des premiers 
recevoir le livre nouveau. Il avait pour l'auteur une amiti de trente
ans: aussi le vieillard, frapp par l'orage, avait t proccup de
quelque crainte en voyant Meister se hasarder  traiter un sujet si
dlicat. Nous donnons sa lettre tout entire: on y voit  nu
l'embarras de l'ancien homme d'tat, en face des remuements auxquels
il assiste, impuissant et dsorient!

J'ai lu, et je vais relire votre excellent ouvrage; car, par intrt
pour votre succs, une sorte d'inquitude me distrayait  la premire
lecture; je vais la reprendre maintenant avec confiance. Vous dites,
avec beaucoup de sagesse, presque toutes les vrits, et en mlant des
anecdotes piquantes  vos rflexions, vous satisfaites tous les genres
de lecteurs. Le rcit du langage de la matresse d'auberge de
Lunville, et la scne du vieux fermier, ne s'effacera jamais de la
mmoire des personnes sensibles; et _le ci-devant pouilleux_ deviendra
proverbe.

Que vous nous reposez agrablement par votre tableau si fin et si
spirituel de l'ancienne socit de Paris! Vos _Souvenirs_ de la France
s'associeront parfaitement avec vos _Souvenirs_ de l'Angleterre, et
feront une collection prcieuse pour les bibliothques. Quel dommage
pour nous tous, que les troubles de l'Europe vous empchent d'tendre
votre entreprise  toutes les nations! Je me passerais  ce prix de
voyager moi-mme: j'aurais ainsi le plaisir sans la peine. Et comme
votre style est parfait!

Recevez tous mes compliments. Un de vos exemplaires courra mes
connaissances.

Ma fille, dans sa lettre du 13, me dit que les plnipotentiaires
franais,  Lille[22], ont commenc par demander une renonciation
au titre de Roi de France, et une reconnaissance des lois
constitutionnelles des runions[23]. La premire demande ne fera, je
le prsume, aucune difficult; mais la seconde demande, comme acte
prliminaire, et avant d'avoir discut les articles et les moyens de
paix, me parat une disposition bien despotique. Qui empcherait le
Roi et le Parlement d'Angleterre de faire aussi des runions
constitutionnelles ou lgislatives?

  [22] A Lille, le 6 juillet, s'taient ouvertes des ngociations
  avec l'Angleterre, en vue de la paix. Elles furent rompues au
  mois de septembre.

  [23] Celles qui avaient runi au territoire de la Rpublique
  quelques pays situs sur ses frontires.

Les partis rgnent avec violence  Paris, et je vois un camp se
former prs de Lyon, une section de l'arme italienne prte  passer
le Var; et cette fois, comme d'autres, le triomphe pourra bien tre
aux plus habiles et aux plus ardents. On songe  organiser une garde
nationale; c'est bien ncessaire comme balance, mais y russira-t-on?
L'ensemble est un horizon temptueux.

Votre ami Barthlemy a dn chez ma fille. On l'aime, on l'estime
gnralement, mais je doute que son crdit soit signifiant. C'est le
pot de terre contre le pot de fer; et Carnot[24], qui a vu les modrs
se tourner vers le nouveau venu, semble se dmettre de ce caractre.

  [24] Barthlemy et Carnot, qui taient membres du Directoire,
  furent proscrits tous les deux quelques semaines aprs, lors du
  coup d'tat du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Bonstetten, qui tait pour Meister un contemporain, qui comme lui
tait un Allemand pris de la culture franaise, et qui alors
remplissait les fonctions de bailli bernois dans la valle italienne
du Tessin, tait venu passer ses vacances dans le pays de Vaud: c'est
l qu'il avait reu le livre qui venait de paratre.

    Valeyres, 30 septembre 1797.

J'ai reu de votre part votre _Voyage  Paris_, comme j'allais faire
celui d'Italie. Je l'ai d'abord lu et relu, j'allais vous crire,
Monsieur, pour vous en remercier, mais les ides se pressaient sous ma
plume et semblaient me demander plus de temps que je n'en avais alors
pour achever ce que j'avais  vous dire. Il n'y a plus d'auteur
aimable que vous, Monsieur; votre style est de l'ancien rgime, et
presque du beau sicle pass. Avec quel plaisir on y retrouve cette
urbanit, cette politesse, cette grce, ces gards pour le public, qui
nous rappellent un monde, une socit qui n'est plus!

Dans tout ce que j'ai lu de vous, je prfre l'observateur  l'homme
qui discute. Le tact qui vous rend minemment aimable dans le monde,
se retrouve dans tous les objets que vous observez. On dirait
quelquefois que vous ignorez vous-mme votre talent. Il semble, chez
vous, tenir au coeur autant qu' l'esprit; on dirait que c'est
l'honntet, la vrit de votre me qui a pass dans l'esprit pour lui
inspirer cette justesse et cette finesse que l'on admire dans vos
crits.

Vos observations sur le ton de la socit sont la satire du ton du
jour. J'ai nanmoins regret que vous n'ayez pas daign peindre la
socit d'aujourd'hui. Il y a tant de choses neuves  dire, que je ne
conois pas que vous ayez pu n'en pas parler. Il n'y aurait sans doute
rien l pour le got, mais beaucoup pour la pense.

Adieu, Monsieur, croyez-moi, avec une estime bien distingue, votre
obissant serviteur.


VI.

LES TRADUCTIONS DU LIVRE DE MEISTER

Les _Souvenirs de mon dernier voyage  Paris_ sont aujourd'hui pour
nous un tableau fidle et vivant qui ramasse sous les yeux du lecteur
les traits caractristiques d'un temps glorieux et terrible. On y
voit, dessin d'une main experte, le lendemain, encore troubl, d'une
crise douloureuse.

Mais  cette poque, les journaux, les lettres, les conversations,
tout tait plein de pareilles descriptions; et les dtails intimes
qu'on pouvait recueillir de toutes parts, l'accent personnel, le ton
vibrant que les tmoins mettaient  leurs rcits, faisaient plir les
pages, crites avec une modration voulue, par un tranger, d'esprit
cosmopolite, qui avait mis son effort  rester impartial. D'ailleurs,
Paris se voyait assez lui-mme, et n'avait pas besoin d'couter celui
qui le dcrivait: l'ouvrage de Meister ne pouvait pas y avoir de
succs. On s'explique ainsi qu'il n'ait pas eu de seconde dition.

Il faut rappeler aussi qu'au moment o ce livre parvint  Paris,
quelques semaines avant le coup d'tat du 18 fructidor, il tait en
retard de vingt mois: c'est ce que Pitra, on vient de le voir, a
remarqu tout de suite. Il dcrivait un tat de choses qui avait dj
disparu. Comment et-il pu plaire au public franais qui, sans cesse
attentif au cours des vnements, ne voyait jamais que le moment
actuel, et n'tait proccup que de ce qui se prparait pour le
lendemain?

Au public tranger, au contraire, il tait agrable d'avoir des
renseignements si nets et de si bon aloi, sur une des phases de cette
terrible Rvolution qu'on suivait partout avec des sentiments bien
divers, mais toujours vifs et profonds.

Nous ne savons pas,  vrai dire, si quelques exemplaires du livre de
Meister ont pu passer en Angleterre; les Anglais d'ailleurs se mfient
des continentaux, et tiennent  tre informs par un des leurs. Mais
une traduction allemande et une traduction italienne ont paru en 1798.

La traduction allemande[25] est l'oeuvre de Jean-Henri-Guillaume
Ziegenbein (1766-1824), pasteur  Brunswick, assez fcond crivain.
On peut supposer que c'est M. de Fronce qui lui suggra cette
entreprise, et lui donna les renseignements qui lui ont permis
d'crire tout au long un certain nombre de noms de personnes que
Meister, suivant une habitude invtre chez lui[26], n'avait indiqus
que par des initiales. Nous avons suivi le bon exemple que nous
donnait l ce traducteur. C'est tout ce que nous avons  dire sur son
oeuvre.

  [25] _Meine letzte Reise nach Paris._ [Zurich.] Orell, Fssli und
  Comp., 1798, in-12, 2 feuillets, 216 pages, et un feuillet pour
  la table.

  [26] Cf. _Lettres de Mme de Stal  H. Meister_, pages 32 et 128.

La traduction italienne est l'oeuvre d'un inconnu, qui, au titre du
livre: _Souvenirs de mon dernier voyage  Paris_, a ajout de son
chef: _Lettres de M. Carnot  M. Mallet-du Pan_[27].

  [27] _Rimembranza dell'ultimo mio viaggio a Parigi, ossia
  carteggio di M. Carnot  M. Mallet-Dupan._ Berna, 1797, 119 p.
  in-8.--Le nom de Berne est sans doute une indication fausse,
  faite en vue de dpister ceux qui auraient voulu savoir o et par
  qui la traduction avait t faite.

Le traducteur italien attribue donc au grand Carnot les _Souvenirs_,
qui sont anonymes dans l'original. _Per tutto vi si scorge_, dit-il de
ce livre, _il carattere maestoso e liberale del suo autore_. Il aurait
d voir que les qualifications logieuses qu'on lit  la fin de la
lettre X, eussent t singulirement dplaces sous la plume de
Carnot, et qu'elles suffisaient  carter son hypothse.

On ne sait si le traducteur a t dupe de sa propre imagination, ou de
quelque ami qui a pu lui donner un renseignement erron,--ou s'il a
voulu, de propos dlibr, en vue de la vente, accrotre l'intrt de
l'ouvrage en l'attribuant  un personnage clbre. Quoi qu'il en soit,
en adoptant ou en choisissant le nom de Carnot, que d'ailleurs Meister
a justement lou, il oubliait les dclarations si nettes du
commencement de la premire lettre: ides et sentiments entirement
trangers  tous les membres de la Convention.

Il se rapprochait davantage de la vrit, en nommant Mallet-du Pan, au
lieu de M. de Fronce, comme celui  qui les lettres taient
adresses. Mallet-du Pan et M. de Fronce taient tous deux d'origine
genevoise; si le dernier tait n en Allemagne et y occupait une place
importante, c'est  Genve qu'il avait fait ses tudes[28]. Tous deux
taient, comme Meister, familiers, par leurs traditions et leurs
souvenirs, avec l'ide d'une libert qui sait observer le respect de
l'ordre tabli.

  [28] Le registre de l'Acadmie de Genve le mentionne  son
  entre dans l'auditoire de Belles-lettres (mai 1740) et dans
  l'auditoire de Philosophie (mai 1742).

L'anonyme italien a traduit assez littralement l'ouvrage de Meister;
un puriste lui pourrait reprocher beaucoup de gallicismes,  ce que
nous dit un connaisseur. Il a laiss de ct une partie des notes de
son auteur; trois notes, qu'il a ajoutes de son chef, sont
insignifiantes.

En tte du livre, il a plac une prface boursoufle, pas trs claire,
prcieuse cependant, parce qu'elle donne une ide de l'impression que
le livre a pu faire chez les Italiens,  un moment o leur pays venait
d'tre boulevers par le gnral Bonaparte. En consquence, nous avons
traduit, ou plutt paraphras, ces deux ou trois pages:

Ce livre est assurment le plus honnte et le plus instructif que je
puisse offrir au public, en vue de dtromper les mortels aveugls et
stupides.

On n'y trouvera pas ces sarcasmes, ces blmes, ces plaisanteries
obscnes qu'amoncellent avec empressement tous les crivailleurs de
notre ge, qui font ainsi  la bonne cause plus de tort que d'honneur.
Loin de l, l'auteur de cet ouvrage y montre un jugement lev, qui
perce les plus paisses tnbres pour mettre la vrit en lumire,
cette loquence victorieuse et mle qui sait matriser tous les
coeurs. Sa manire de s'exprimer est candide et modeste: qualits sans
lesquelles, en parlant de politique et d'histoire, on tombe dans le
vilain ton qui est celui d'un sectaire, d'un mchant.

On dcouvre partout dans ce livre le caractre noble et libral de
l'auteur; toutefois, quand il vient aux sujets les plus pnibles, il
emploie cette arme du ridicule qui est si difficile  manier, mais si
terrible pour combattre le fanatisme:

                              Ridiculum acri
    Fortius ac melius.... plerumque secat res[29].

  [29] Horace, _Satires_, I, x, 14-15.

Le style est piquant et plein de charme, en sorte que la lecture de
l'ouvrage est des plus agrables. Mais, que celui qui ouvre ce livre
sache tout d'abord qu'il n'est pas fait pour plaire aux fanatiques, de
quelque parti qu'ils soient. Et certes, sans ce caractre
d'impartialit, je n'eusse pas voulu le traduire, moi qui ai le
fanatisme en horreur! On y trouvera comme un modle de la manire dont
il faut raisonner sur une grande rvolution politique, en envisageant
les principes d'abord, les personnalits ensuite; en s'appliquant 
bien discerner les vrais sentiments des acteurs du drame, au milieu de
spectacles horribles, o sont confondus innocents et coupables, o les
crimes des mchants semblent compromettre la vertu mme.

Quand les opinions admises sont appeles  de grands changements,
quand les principes reconnus sont bouleverss par les rvolutions, en
sorte qu'on se sent comme transport dans un autre monde, o le mieux
semble tre de renoncer  avoir du caractre, et de prendre  chaque
instant le masque nouveau que rclame la fortune changeante, alors de
vrais Brutus sont appels oppresseurs de la libert latine, alors on
entend faire l'apologie de Catilina!

Notre auteur a su viter un cueil contre lequel sont venus chouer
tous ceux qui ont crit sur la Rvolution franaise, et qui n'ont
droit qu' la dsignation de _contre-rvolutionnaires_: on ne trouve
pas chez eux un jugement sain sur les affaires politiques.

On doit reconnatre que le style de notre auteur, en certains
endroits[30], a quelque chose d'oraculeux, et trahit un esprit
romanesque qui ne s'accorde pas avec un sujet aussi lev. Mais je
crois y voir un effort pour relier les thories de l'auteur et les
faits, pour jeter un pont entre des ides, qui autrement sembleraient
contradictoires ou funestes  la socit.

  [30] Le traducteur italien a ici en vue un paragraphe qui est au
  milieu de la premire lettre: Je ne dissimulerai point
  encore....

Je me rsume en disant que l'auteur semble avoir voulu tre calme
dans un sujet qui met les passions en jeu; il a eu en vue un avenir
heureux, et s'est attach  carter les fantmes que cre
l'inquitude; il a recherch tout ce qui est pur, doux, magnanime, en
repoussant les ides fausses, serviles et dsordonnes. Plt  Dieu
qu'il y et beaucoup de partisans de ces grandes et nobles
aspirations! Ames tendres et vertueuses, c'est la paix que vous devez
appeler de vos cris, une paix ternelle, qui console le pauvre genre
humain. Ah! ce devrait tre l'unique voeu de tous les coeurs!

Et vous, imaginations chauffes, c'est par vous seules que
l'humanit est en proie aux tourments!

Une traduction tout  fait littrale de ce morceau n'et fait que le
rendre encore plus ridicule, et notre paraphrase ne nous satisfait
qu' moiti. Cette prface est l'oeuvre d'un inconnu,  la tte
chauffe, et qui garde nanmoins la prudence, la rserve que des
sicles de servitude avaient rendues innes aux Italiens de son temps.
Il parle, et on a peine  savoir ce qu'il a voulu dire. Il faut le
deviner, au risque de s'garer.

Mais ce bouillonnement d'ides troubles est un symptme frappant de la
fermentation qu'avaient cre en Italie le spectacle de la Rvolution
franaise, la marche victorieuse de l'arme de Bonaparte, et
l'tablissement de rpubliques phmres.

       *       *       *       *       *

Pendant toute la dure du XIXe sicle, les _Souvenirs de mon dernier
voyage  Paris_ n'ont t mentionns que par un seul crivain, M.
Taine, qui n'a pas su en identifier l'auteur. Dans les _Origines de la
France contemporaine_, aux tomes II et III de _la Rvolution_, notre
Meister, qui est cit seize fois, est toujours nomm Meissner. L'Index
qui termine le tome dernier des _Origines_, indique ce nom avec plus
de dtails: MEISSNER (Auguste-Gottlieb), littrateur allemand.--Ce
Meissner (1753-1807) a fait des romans et d'autres ouvrages; on a ses
oeuvres en 36 volumes in-8.

L'erreur de Taine a t releve par M. Aulard (_Taine, historien de la
Rvolution franaise._ Paris, 1907, p. 210).

Sainte-Beuve, qui n'a pas connu les _Souvenirs_, a toujours parl de
Meister avec loges: Homme aimable, dit-il, crivain distingu en
franais, et qui n'avait pris du XVIIIe sicle que ce qu'il avait de
fin et d'honnte.--Et ailleurs: Un auteur  qui la France doit un
souvenir, puisqu'il est du petit nombre des trangers aimables qui
ont le mieux crit en franais[31].

  [31] _Causeries du lundi_, t. V, 8 mars 1852, et t. IX, 14
  novembre 1853.

Quoique Henri Meister ait publi des vers, des nouvelles, un roman,
des dialogues, des _Lettres sur l'imagination_, et d'autres ouvrages
encore, son vrai talent tait celui de l'observation: c'tait un
excellent informateur. Pendant vingt ans, 1773-1792, il a suivi le
mouvement de la littrature franaise avec prcision, et l'esprit sans
cesse veill: le tableau qu'il en a laiss est encore et sera
toujours consult avec fruit.

Mais son chef-d'oeuvre est le livre que nous rditons. A l'une des
tapes de la Rvolution, il a pu saisir sur le vif un des aspects
mouvants de cette ville de Paris o s'tait droul le grand drame.
Pendant que les acteurs n'taient occups que de leur rle et de leurs
adversaires, tandis que les spectateurs ne songeaient qu' deviner
quel dnouement allait venir, Meister a appliqu toute son attention 
bien voir,  se rendre un compte exact de ce qui se passait sous ses
yeux,  prendre un rapide croquis du moment fugitif; il en voulait
fixer les traits, pour quelques amateurs trangers seulement, car il
tait modeste et n'avait pas en vue la postrit. Celle-ci est venue
cependant, et nous croyons qu'elle saura lui rendre justice.




    VOYAGE A PARIS
    VERS LA FIN DE 1795

    A M. F. DE R. (_Fronce de Rothenkreuz._)

    J'ai revu ce Paris, que j'avais tant aim....




    SOUVENIRS
    DE
    MON DERNIER VOYAGE
    A PARIS


AVERTISSEMENT

Je n'ai peint, ou plutt, je n'ai voulu peindre de la France qu'un
seul moment, celui dans lequel je l'ai revue. Ce moment, dont le
souvenir m'a paru, sous plus d'un rapport, utile  conserver, diffre
sans doute galement de tous ceux qui l'ont prcd, de tous ceux qui
l'ont suivi; mais on ne doit le trouver en contradiction avec aucun;
car je suis bien tromp si l'on n'y voit pas toujours, quoique dans
une crise fort singulire, le dveloppement des mmes principes,
l'influence naturelle du plus grand, du plus terrible de tous les
phnomnes politiques, sur le caractre ineffaable du plus lger, du
plus tonnant de tous les peuples.

Pour me montrer impartial, je n'ai point affect de cacher mes
opinions particulires, mes affections personnelles; mais je ne pense
pas leur avoir jamais permis d'altrer la bonne foi de mes
observations. C'est le seul mrite dont j'ose tre jaloux, le seul que
je m'affligerais encore de voir disputer  mes faibles crits.




LETTRE PREMIRE


Des intrts de fortune me rappelaient depuis longtemps  Paris; ce
motif, grce aux circonstances, devenu malheureusement fort lger,
tait soutenu par le besoin pressant de revoir les amis que m'avait
laisss la Rvolution; il s'y mlait encore une extrme curiosit de
vrifier par moi-mme les rapports si divers que j'avais entendu
faire, depuis quelques annes, des changements arrivs dans
l'intrieur de la France.

Vous voulez, Monsieur[32], que je vous rende un compte fidle de mes
observations; je vous le dois sans doute  plus d'un titre, et je vous
promets bien de ne vous dire que ce que j'ai cru voir; mais comme on
ne peut voir, hlas! qu'avec ses yeux, c'est--dire avec les
prventions  travers lesquelles on regarde et l'on examine tout,
peut-tre n'est-il qu'une manire de tromper un peu moins ceux qui
daignent nous couter; c'est de leur exposer d'abord avec beaucoup de
franchise ces mmes prventions, ou, si l'on veut s'exprimer plus
poliment sur son propre compte, la vritable disposition o l'on
croyait tre  l'gard des objets que l'on a pris  tche de
considrer.

  [32] Une fois dcid  crire sous forme de lettres le rcit de
  son voyage, Meister avait choisi M. Fronce de Rothenkreuz,--ou,
  comme on disait habituellement, M. de Fronce,--premier ministre
  du duc de Brunswick, pour tre le correspondant idal auquel il
  pensait en crivant.

  Le nom de M. de Fronce revient souvent dans les lettres de
  Benjamin Constant, au temps de son sjour  la cour de Brunswick.

En suivant cette maxime, je commencerai, Monsieur, par vous dire
franchement que je dteste et dtesterai toujours les rvolutions. Le
mal qu'elles produisent est certain; le bien qui peut en rsulter
tient  une suite de chances trop prilleuses, trop indpendantes des
calculs de notre sagesse et de notre prvoyance.

Tout homme qui se croit appel par la destine  faire une grande
rvolution, sera donc toujours,  mon sens, un tre fort dangereux et
fort immoral[33], dt-il porter le nom le plus vnr du monde; il
risque de faire le malheur et le dsespoir de toute une gnration; le
fruit qu'il en attend pour les gnrations futures sera peut-tre
galement perdu pour elles, et peut-tre aussi l'eussent-elles obtenu
par des sacrifices moins sensibles, moins douloureux, je dirais
volontiers, moins impies, moins parricides. N'est-ce pas le nom qu'il
faut donner aux mesures qui, pour faire la fortune prtendue des
enfants, condamnent les pres aux horreurs d'une vie misrable, d'une
mort prompte, ou d'un long supplice?

  [33] Jsus-Christ,--on ne le considre ici que sous des rapports
  purement historiques,--Jsus-Christ, Socrate, Confucius, n'ont
  point fait de rvolution; et les deux premiers ne prirent
  peut-tre si malheureusement, que parce qu'ils ne voulurent pas
  en faire.--Rousseau, l'un des grands oracles de la Rvolution
  franaise, a dit qu'il ne connaissait point de rvolution qui ne
  ft trop achete par l'effusion du sang d'un seul homme. (_Note
  de Meister._)

Mais, cela dit une fois, je tcherai, s'il est possible, de ne plus le
rpter. Il ne s'agit pas, dans ce moment, de savoir si l'on devait
faire une rvolution en France, ou non; elle est faite, elle est
entreprise du moins, avec des frais immenses, les ressources du monde
les plus extraordinaires; et c'est surtout en politique qu'il ne faut
jamais, je pense, vouloir partir que du point o l'on est. _Quel
marin_, disait M. de Pange, _s'imposerait la loi de faire toujours les
mmes manoeuvres, quel que ft le vent?_ Rien de plus naturel, sans
doute, mais rien de plus vain que de striles regrets sur le pass.

Depuis la chute de l'horrible dictature de Robespierre, j'avais cru
reconnatre dans les procds de la Convention des efforts assez
soutenus pour ramener, ou pour suivre l'opinion publique, vers les
grands principes de l'ordre et de la justice. Le systme du
vandalisme[34], les profondes thories de rapine et de brigandage,
auxquelles on avait associ si longtemps les beaux noms d'galit, de
libert, de droits de l'homme, le ridicule projet de la rpublique
universelle, l'pouvantable manie du _propagandisme_, toutes ces
folies si funestes et si rvoltantes, me paraissaient  peu prs
abandonnes. Je ne craignais plus de voir anantir la civilisation de
la plus belle contre de la terre, et peut-tre avec elle le repos et
le bonheur de l'Europe entire. Je m'tais persuad que tant de
factions diverses, parvenues tour  tour  devenir le parti
gouvernant, toutes avaient appris enfin de leur propre exprience que
l'esprit du jacobinisme est, par sa nature mme, destructif de toute
espce de gouvernement; qu' ct d'un institut aussi dsorganisateur,
la rpublique la plus dmocrate ne se soutiendrait pas mieux que la
monarchie la plus illimite.

  [34] Connaissez-vous une prdiction plus claire du vandalisme,
  que celle-ci?

  Je ne veux point entrer dans des dtails odieux pour les tats et
  pour les particuliers, et je me contenterai de dire que l'esprit
  philosophique qui rend les hommes si raisonnables et, pour ainsi
  dire, si consquents, fera bientt d'une grande partie de l'Europe
  ce qu'en firent autrefois les Goths et les Vandales: suppos qu'il
  continue  faire les mmes progrs qu'il a faits depuis
  soixante-dix ans. Je vois les arts ncessaires ngligs, les
  prjugs les plus utiles  la conservation de la socit,
  s'abolir, et les raisonnements spculatifs prfrs  la pratique.
  Nous nous conduisons sans gards pour l'exprience, le meilleur
  matre qu'ait le genre humain, et nous avons l'imprudence d'agir
  comme si nous tions la premire gnration qui et su raisonner.

  (_Rflexions critiques sur la posie et sur la peinture_, par
  l'abb du Bos, 2e partie, section 33; dition de 1740.)

  A propos de prdiction, en est-il une plus remarquable encore que
  celle-ci, sur les succs du robespierrisme?

    Quivi una bestia uscir della foresta....

  (_Orlando furioso_, chant 26, stances 31 et suivantes.) (_Note de
  Meister._)

J'avouerai mme qu'avec tous ses dfauts, la mauvaise organisation de
son pouvoir excutif, l'organisation plus dfectueuse encore de ses
assembles primaires, la Constitution propose par le comit des Onze
me paraissait au moins plus consquente et moins antisociale que les
trois[35] qui l'avaient prcde; je me disais enfin:

La philosophie vient de former l'entreprise la plus hasarde qu'on
ait jamais os tenter[36]; elle a russi, du moins sous quelques
rapports; elle nous a montr des prodiges de puissance et de
destruction. Il est vrai que pour parvenir  son but, elle n'a pas
craint d'engager dans ses intrts tous les crimes d'une populace
effrne; elle n'a pas craint d'appeler  son secours les passions les
plus odieuses, celles de la haine et de la vengeance, tous les excs
du fanatisme, toutes les violences de la tyrannie la plus injuste et
la plus cruelle, les perfidies et les ressources du despotisme le plus
ingnieux et le plus subtil. Tous les tyrans ensemble n'ont peut-tre
pas fait rpandre autant de soupirs et de larmes, qu'elle en a fait
verser  la nation la plus douce et la plus gaie de l'Europe[37]. Le
sol le plus heureux de la terre, elle l'a couvert de victimes et de
dbris, de sang et d'horreur; mais ce mme sol, elle l'a pourtant su
dfendre contre la runion de puissances la plus formidable; ce mme
sol qu'elle a souill de tant d'opprobre et de forfaits, elle l'a
pourtant entour de conqutes, de gloire et de forces invincibles!

  [35] Deux de ces trois constitutions sont celles de 1791 et de
  1793. Nous ne savons pas si pour arriver au chiffre de trois, il
  faut compter l'ancien rgime, ou bien l'tat de fait qui s'tait
  tabli quand on eut ajourn l'application de la Constitution du
  24 juin 1793.

  [36] Rien ne contribua davantage au succs de cette entreprise,
  que la presque impossibilit d'y croire. Ne fallait-il pas avoir
  et l'esprit et le coeur trangement faits, pour oser prvoir tous
  les crimes d'un parti, tout l'aveuglement, toute l'ineptie des
  autres; l'extrme avilissement de tous; une banqueroute
  effronte, sous le prtexte de rtablir les finances; des
  extorsions sans exemple, sous le prtexte de soulager le peuple
  du poids des impts; un despotisme inou, sous le prtexte de
  fonder pour la premire fois la vritable libert; le triomphe du
  vandalisme, au milieu d'un sicle de lumires; celui de la
  cruaut la plus inoue, au milieu des moeurs les plus douces;
  celui de la lchet la plus rvoltante sur le peuple
  naturellement le plus brave et le plus gnreux? Ah! qui voudrait
  se fliciter d'avoir t prophte  ce prix! (_Note de Meister._)

  [37] Comment nier que c'est  la philosophie qu'appartiennent
  tous les honneurs de la Rvolution? Les hommes qui l'ont
  prpare, les hommes qui l'ont faite, les hommes qui l'ont
  conduite, ne s'appelaient-ils pas philosophes, depuis Rousseau
  jusqu' Robespierre, depuis Condorcet jusqu' Marat? Et de quel
  droit en effet leur refuser ce titre? Robespierre lui-mme, ce
  monstre altr de larmes et de sang, ne s'tait-il pas fait
  connatre dans la premire lgislature par un rapport trs
  philosophique, trs philanthropique, sur l'abolition de la peine
  de mort? Il est plus vident encore que c'est sous la bannire
  des principes philosophiques, que la Rvolution s'est montre,
  qu'elle a combattu, qu'elle a triomph. Ses efforts ont eu
  constamment pour objet la destruction de tous les prjugs
  politiques et religieux. C'est dans la destruction mme de ces
  prjugs, qu'elle a prtendu trouver ses armes, ses moyens, ses
  plus puissantes ressources. Voil ce qui la distingue
  essentiellement de toutes les rvolutions connues. Mais on me
  dira: Comment osez-vous attribuer  la philosophie ce long amas
  de forfaits et de malheurs?--Avec autant de raison qu'en eut
  Lucrce pour s'crier:

    Tantum religio potuit suadere malorum!

  Rousseau veut bien convenir (_mile_, livre premier, _in medio_)
  que la mdecine ne ferait jamais de mal, si elle pouvait venir 
  notre secours sans le mdecin. A la bonne heure! Convenons de mme
  que la philosophie et la religion n'auraient jamais fait que du
  bien, si elles avaient pu venir  notre secours sans les
  philosophes et sans les prtres. Mais tant qu'ils viendront
  ensemble, il y aura beaucoup  craindre. Quelque devise que porte
  le drapeau sous lequel on fait marcher le pauvre genre humain, ce
  sont toujours ses propres passions, ou celles de ses chefs, qui le
  guident et l'entranent. Je m'obstine donc  dire qu'aprs les
  crimes et les malheurs de la Rvolution, faite au nom de la
  philosophie et par les philosophes, il est trop prouv que
  dsormais les prtres et les philosophes n'auront plus rien  se
  reprocher. (_Note de Meister._)

  _C'est  la philosophie qu'il faut faire honneur de tout ce qui
  s'est pass  la Rvolution._ C'est ainsi que nous comprenons la
  premire phrase de cette note, qui parat au premier abord un peu
  trange.

Je ne perds point de vue ici cette chane imposante de lignes et de
forteresses qui s'tend depuis Dunkerque jusqu' Landau; je n'oublie
point les grandes ressources qui restaient de l'ancien rgime dans le
corps du gnie et de l'artillerie; je sais que, sous ce point de vue,
on peut dire avec beaucoup de raison que la Rpublique dut avant tout
la plus sre dfense de ses limites  l'ambition de Louis XIV, au
gnie de Vauban,  la sagesse de Gribeauval[38],  l'ingnieuse
sagacit de ses lves. Mais, pour tre impartial, il faut laisser une
grande part des succs aux terribles mesures du gnie rvolutionnaire,
 l'enthousiasme rpublicain, aux talents distingus de quelques
gnraux qui, dans toute autre circonstance, n'eussent peut-tre
jamais trouv l'occasion de se signaler avec tant d'clat et de
bonheur.

  [38] M. de Gribeauval avait t longtemps, et jusqu' sa mort en
  1789, plac  la tte de l'artillerie franaise, qu'il avait mise
  sur un excellent pied.

Cependant, quel est donc le but qu'annoncrent les premiers efforts de
cette philosophie si nouvelle dans ses projets, si dvastatrice dans
ses moyens? Celui de rgnrer une nation corrompue, de forcer, par
son exemple et par ses succs, tous les gouvernements  rtablir la
prosprit de l'ordre social sur des bases plus pures et plus solides.

cartons un moment de ce projet tout ce qu'il a de plus chimrique et
de plus extravagant: nous verrons que le grand secret de ces sublimes
thories se borne  ces deux points essentiels: celui d'introduire
partout le gouvernement reprsentatif, celui d'en exclure toute espce
de droit hrditaire.

J'ose penser qu'ainsi mme rduit aux termes les plus simples et les
plus raisonnables, ce nouveau systme pourrait bien n'tre qu'une
brillante erreur: 1 parce qu'il n'est point de constitution qui
puisse convenir galement  tous les peuples; 2 parce qu'il est aussi
cruel qu'absurde d'imaginer qu'on puisse faire changer  une nation de
lois et de coutumes, comme on change de coiffure et d'habits; 3 parce
que le principe d'hrdit me parat tenir  la puissance mme des
choses, et surtout  la srie naturelle de nos sentiments et de nos
affections.

Je ne dissimulerai point encore que tous les frais de la terrible
exprience tant faits, tous les malheurs et tous les crimes qui
devaient en assurer le succs tant accomplis, j'osai presque dsirer,
pour l'instruction des races futures, que l'on permt  ceux qui
n'avaient pas frmi de l'entreprendre, de l'achever  leur gr.
Seulement, je pleurais encore de regret qu'une si cruelle exprience
n'et pas t tente aux extrmits de l'Afrique ou de l'Asie, plutt
que dans l'aimable pays auquel j'avais attach tous mes romans de
bonheur: romans qui ne s'arrangeaient gure, comme vous pouvez croire,
avec les sombres rveries de nos modernes Lycurgues.

Voil bien navement, Monsieur, dans quelle disposition d'me je me
trouvais relativement  l'tat actuel des choses, au moment o je
repartis pour la France.

C'tait au commencement de septembre 1795, car il importe aujourd'hui
plus que jamais de marquer avec exactitude la date de ses
observations. J'entrai sur le territoire de la nouvelle Rpublique par
Bourglibre[39], Gros-Kems, et je gagnai la route de Nancy, qu'on
m'avait indique comme la meilleure  tous gards, pour l'entretien
des chemins, pour la commodit des auberges et pour le service des
postes; on y trouve, en effet, des chevaux partout; il ne s'agit que
de les attendre avec patience et de les payer de bonne grce, suivant
la fantaisie particulire de chaque matre de poste, tantt en argent,
tantt en papier, depuis 30 fr. en assignats, par cheval, jusqu' 4
fr. en espces.

  [39] Bourglibre est le nom dont, au temps de la Rvolution, on
  avait affubl Saint-Louis, la premire localit alsacienne qu'on
  rencontre en partant de Ble.

  Gros-Kems, au bord du Rhin, est  douze kilomtres au nord de
  Saint-Louis. Le petit Kems est sur la rive badoise du fleuve.

Je ne sais si vous connaissez les environs de Sainte-Marie-aux-Mines,
 l'entre des Vosges, o, aprs avoir travers quelques plaines de
l'Alsace, on croit se retrouver tout  coup dans les montagnes de la
Suisse. Si vous saviez, Monsieur, quel intrt ont repris  mes yeux
les sites agrestes de ma patrie, vous me pardonneriez la douce
surprise que me causa l'aspect de cette contre que je n'avais jamais
vue; elle rveilla dans mon imagination une foule de souvenirs tendres
et mlancoliques, dont un beau clair de lune augmentait encore dans ce
moment le charme et l'illusion. Mais je comprends  merveille que ce
n'est point des impressions de ce genre dont vous dsirez que je vous
entretienne. Vous m'excuserez plutt de vous dire un mot de mon
admiration pour les dtours et retours ingnieux de la superbe
chausse et des magnifiques ponts, au moyen desquels on a rendu si
facile le passage d'une chane de monts trs hauts, trs escarps,
couverts d'normes masses de rochers, et coups encore en tout sens
par des prcipices, des torrents et de profondes ravines. Pourquoi
n'est-ce pas avec la mme patience, avec le mme gnie que l'on
s'applique  surmonter les obstacles qui ne manquent jamais de
s'opposer aux rvolutions utiles? Cette route importante n'est pas
nouvelle; mais,  la manire dont elle est conserve, il faut qu'elle
soit bien entretenue, ou qu'elle ait t construite avec un soin
extrme. En gnral, tous les grands chemins que j'ai parcourus
taient fort peu dgrads; dans quelques endroits mme, on voyait des
traces de rparations faites rcemment, et des dispositions pour en
faire de nouvelles. Tout n'est donc pas dtruit, et comment l'ouvrage
d'une si longue priode de richesse et de puissance pourrait-il l'tre
dj? Je ne puis vous exprimer, Monsieur, combien j'admire, combien je
vnre ces grands tablissements d'utilit publique, dont la dure
rsiste  toutes les vicissitudes du gouvernement, de l'opinion, des
sicles; quelque trsor, quelque sacrifice qu'il en ait cot, le
rsultat est si beau, si grand, qu'on ne saurait trouver qu'il soit
achet trop cher.

Dans toute l'tendue des pays que mes yeux ont pu dcouvrir, les
terres paraissent assez bien cultives; je n'en veux pas conclure
qu'elles le soient galement partout; le contraire est trop bien
prouv par les normes dvastations de la Vende, de quelques
dpartements voisins des frontires, et de plusieurs cantons des
provinces du Midi; mais je conois que diffrentes circonstances ont
empch que l'agriculture en France n'ait souffert autant qu'il y
avait lieu de le craindre.

En supposant que la guerre ait enlev, comme on le prsume, un grand
cinquime, et peut-tre plus, de la population voue communment  la
culture des terres[40], ce vide effrayant parat avoir t suppl, du
moins en grande partie, par d'autres bras plus faibles, mais dont
l'activit constante s'est vue aiguillonne encore, d'abord par
l'intrt d'une jouissance nouvelle, par l'espoir de ne plus partager
le fruit de leurs peines avec l'avidit fiscale, ensuite par
l'imprieuse ncessit de la terreur, ou de l'extrme besoin. Il est
assez ordinaire de voir des femmes conduire seules la charrue, ou
n'avoir pour aides que des vieillards et des enfants. Ce qui dut
manquer aussi, depuis quelques annes, au succs des travaux
rustiques, c'est sans doute l'engrais, le secours des bestiaux dont la
France s'est trouve excessivement dpourvue par la prodigieuse
consommation qui s'en est faite dans les armes de la Rpublique; et
c'est bien, je crois, une des causes les plus remarquables de la
disette effective dont souffre aujourd'hui l'intrieur du pays; il
faut se rappeler cependant l'immensit des approvisionnements tirs de
l'tranger  tout prix; il faut se souvenir encore qu'il est beaucoup
de terres en France dont la fcondit n'exige pas autant d'engrais
qu'ailleurs, parce qu'elles sont naturellement grasses et lgres.

  [40] Pour donner une ide de l'norme multitude d'hommes
  sacrifis dans cette malheureuse guerre, je ne rapporterai qu'un
  fait. Un bon rpublicain, charg pendant quinze mois des
  approvisionnements de l'arme de la Vende, m'a protest que, sur
  200,000 hommes qu'il avait vus se prcipiter dans ce gouffre, il
  n'en tait pas ressorti plus de 10,000. (_Note de Meister._)

Je dois ajouter qu'il est au moins quelques contres, comme aux
environs de Ligny, de Bar-sur-Aube, o l'on voit encore des troupeaux
assez nombreux de vaches, de moutons, et mme de chevaux.

Je ne sais si la moindre quantit d'hommes, dans les villes et dans
les campagnes, fait ressortir davantage le grand nombre des enfants;
mais il me semble que je n'en ai jamais tant vu. Ceci me rappelle une
autre observation qui n'est peut-tre pas  ngliger ici; c'est que,
quoique la masse monstrueuse des armes franaises ait d puiser
toutes les classes de la population, il n'en est pas moins certain
qu'aucune guerre moderne n'a tir plus de ressources des villes. C'est
dans les villes,  commencer par la capitale, que se formrent,
et que subsistent encore tous les grands foyers du fanatisme
rvolutionnaire. Le charme de l'uniforme, des plumes, de la cocarde,
enivra d'abord la vanit de tous nos bourgeois beaucoup plus
empresss, du moins alors, de s'galer  la noblesse militaire que de
s'lever  l'austre dignit de citoyen. La guerre dclare tout 
coup, comment reculer, sans craindre la honte ou le ridicule? Ceux que
l'ambition et le point d'honneur n'auraient pas pousss hors de leurs
foyers, en furent chasss ensuite par la terreur; car ce n'est point
exagrer, de dire que depuis le 2 septembre 1792, jusqu'au 9
thermidor, la plupart des habitants des villes durent trouver dans les
camps plus de moyens de subsistance, et plus de scurit mme, que
dans l'enceinte de leurs murs.

Grce  cette terrible circonstance, les rquisitions, devenues plus
abondantes et plus faciles dans les cits, ont pargn du moins aux
campagnes une partie de l'extrme fardeau que dans d'autres temps
elles eussent support, pour ainsi dire, exclusivement. On estime que,
depuis quatre ans, la seule ville de Paris a pu fournir aux armes
plus de 150,000 hommes, moins robustes peut-tre que des paysans, mais
d'une intelligence plus exerce, plus lestes, plus adroits et beaucoup
d'entre eux avec plus ou moins de ressources personnelles. Je connais
un pre, qui, pour dterminer son fils  partir plus gaiement pour
l'arme, non seulement remplit ses poches d'or, mais assura mme  sa
matresse, que le jeune homme craignait de laisser dans le besoin, une
rente viagre de cent louis; et ce n'est pas le seul exemple de ce
genre que je pourrais citer.

Au moment o les habitants de la capitale n'obtenaient qu'avec
beaucoup de peine quelques onces de mauvais pain par jour et quelques
livres de viande par mois, les dfenseurs de la patrie se trouvaient
approvisionns avec une abondance qu'aucune arme du monde n'avait
peut-tre jamais connue jusqu'ici. Depuis quelque temps, les choses
ont un peu chang. En Alsace du moins, on m'a bien assur qu'il serait
impossible au soldat de vivre aujourd'hui de ses quinze sous en
assignats et de ses deux sous en monnaie, s'il ne s'emparait pas de
tout ce qui se trouve  sa porte dans les champs et dans les
habitations de son voisinage.




LETTRE II


Sous certains rapports, j'ai trouv la partie de la France que j'ai
parcourue, fort change; sous d'autres, je me suis tonn souvent
quelle le ft si peu. Quoique les dvastations du torrent
rvolutionnaire se soient rpandues partout, et souvent avec la
rapidit la plus incroyable, il est des contres o elles n'ont laiss
presque aucune trace funeste. J'ai travers des villages, des villes,
peut-tre mme des cantons entiers o, se soumettant aux formes
nouvelles, sans passion comme sans murmure, l'influence heureuse de
quelques hommes de bien, de quelques familles considres, a su
prvenir habilement les manoeuvres de l'intrigue, conjurer les
violences de la tyrannie, et maintenir  ce prix l'ordre et la paix.

Le bonheur de ces lieux isols repose l'me; c'est pour elle, ce que
seraient pour nos yeux ces couches parses de gazon, ces bouquets
d'arbres verts que l'on dcouvre encore, dit-on, de temps en temps, au
milieu des plaines dessches qu'inondrent les flots d'une lave
brlante.

On a pill, ravag, dtruit beaucoup de chteaux en France; mais il y
en avait un si grand nombre, que ceux qui subsistent encore ne
permettent gure au voyageur de s'apercevoir que ce nombre est
diminu. Sur toute la longue route que je viens de faire, je ne pense
pas avoir aperu plus de trois ou quatre monuments remarquables de
destruction, dans ce genre. Ce qui a t le moins pargn, ce sont les
couvents, les abbayes, les cloches, et surtout les croix. On n'en
voyait gure en France que dans les cimetires, sur le fate des
glises; c'est une merveille aujourd'hui d'en rencontrer une; sur la
pointe des difices publics, on les a remplaces le plus communment
par le bonnet rouge, ou par le drapeau tricolore. Le bruit des cloches
qui m'avait tant ennuy dans le Brabant, quoiqu'il n'y en ait
peut-tre nulle part dont les sons soient aussi brillants, aussi
mlodieux, je l'ai regrett souvent en France; trop continuel, comme
il l'est dans plusieurs pays catholiques, ce bruit devient sans doute
importun; mais son absence totale a, je vous assure, quelque chose de
triste et de sauvage.

Lorsque le temps s'coule pour nous avec une lenteur si pnible, ce
qui marque d'une manire clatante les termes par lesquels il se
divise, semble soulager un peu l'imagination. Le son des cloches nous
rappelle d'ailleurs, mme dans la plus profonde retraite, que nous ne
sommes point seuls, qu'il est encore des hommes autour de nous, que
les mmes devoirs, le mme culte, les mmes sentiments rassemblent
quelquefois; c'est une impression de bienveillance, de rapports
religieux, de sociabilit, qui me touche et m'intresse.

Concevez-vous ici, Monsieur, l'extrme malheur d'un bon catholique aux
bords du Rhin, qui tous les jours entend sonner la messe sur l'autre
rive, et ne l'entend plus sur celle qu'il habite! Je suis convaincu
que cette seule circonstance a dcid l'migration d'une foule de
pauvres Alsaciens.

A Schlestadt, je vis la premire belle glise entirement dpouille
de tous ses ornements, et transforme en magasin de fourrage. Sans
attacher trop de prix  toutes les pratiques extrieures du culte
religieux, je ne puis vous exprimer combien cet aspect m'attrista. Je
me reprsentai vivement la profonde douleur de tant d'mes simples et
pieuses, qui venaient chercher autrefois dans ce temple la consolation
de leurs peines les plus vives, le gage de leurs plus douces
esprances, et qui ne l'y trouvent plus. Combien me parut ridicule et
rvoltante l'inscription grave en grosses lettres sur le frontispice
de ce temple profan:

_Le peuple franais reconnat l'existence de l'tre suprme, et
l'immortalit de l'me._

_galit, Fraternit, ou la Mort._

Ces trois derniers mots, _ou la Mort_, avaient t rays  la vrit,
grce  la clmence mise  l'ordre du jour depuis le 4 prairial[41];
on y avait mme substitu: _Humanit_; mais si maladroitement qu'
travers les lettres du mot consolateur, on apercevait encore trop
distinctement les traits sanglants de _la Mort_. Grand Dieu! quelle
preuve pour l'existence de l'tre des tres, que l'aveu d'un peuple
qui vient de briser tous les liens d'une autorit lgitime, pour se
courber sous le joug honteux du plus froce et du plus mprisable des
tyrans! Quelle preuve pour l'immortalit de l'me, que l'aveu d'un
peuple souill de sang et de crimes, d'un peuple qui n'a pas craint de
fouler aux pieds tout ce qui peut entretenir les esprances de la
vertu, tout ce qui peut consoler l'humanit souffrante!

  [41] La journe dramatique du 1er prairial an III, o Boissy
  d'Anglas montra tant de courage, est celle dont la postrit a
  gard la mmoire; tandis qu'un contemporain a pu attacher plus
  d'importance au 4 prairial, jour du combat dcisif o les
  terroristes furent crass.

Le philosophe doit trouver une pareille dclaration aussi vaine
qu'absurde; l'homme religieux doit la trouver plus absurde encore.
N'est-ce pas  ses yeux comme si le peuple franais et dclar qu'il
reconnat l'existence du soleil, et le retour des saisons qui
fcondent la terre? _Solem quis dicere falsum audeat[42]?_ Comment
oser dmentir l'vidence du soleil!

  [42] Virgile, _Gorgiques_, I, 463-464.

Les proscriptions, les brigandages de toute espce, l'admirable
thorie de l'galit qui leur servit de titre ou de prtexte, les
normes dpenses du plus dissipateur et du plus prodigue des
gouvernements, m'avaient persuad, je l'avoue, et je m'en sais
aujourd'hui mauvais gr, que d'un ct je verrais moins de richesse et
moins de luxe; de l'autre, plus d'aisance et plus de propret. Je vous
proteste qu'il n'en est rien; j'ai vu dans les campagnes autant de
misre et de haillons que ci-devant; dans les villes, les symptmes de
l'indigence la plus effrayante, beaucoup plus terribles, beaucoup plus
communs, avec les mmes ingalits de fortune, quoique manifestes
d'une manire diffrente, parce que les richesses ont chang de place,
et parce que plus d'un genre de dpense est devenu physiquement
impossible, comme le faste des voitures et des chevaux.

Il est donc vrai, qu' moins d'introduire dans un pays toute la
svrit des lois agraires, ou plutt encore le rgime et l'ducation
publique de Sparte, on n'empchera jamais que le petit nombre ne soit
riche, et le grand nombre, pauvre. Quelque faciles que soient dans
certaines circonstances les moyens d'acqurir, de prendre ou de voler,
il n'y a pourtant jamais que des hommes hardis, astucieux, capables
d'une sorte de suite et d'nergie, ou singulirement favoriss par le
hasard, qui puissent en tirer un avantage durable; ce ne sera jamais
la grande masse du peuple. En France,--conformment au grand principe
de l'abb Sieys: qu'il ne faut pas dtruire les proprits, mais
changer les propritaires,--on a voulu dpouiller l'ancienne classe
des nobles et des riches; pour y parvenir, il n'est point de moyens de
violence ou d'artifice que l'on ne se soit permis d'employer: mais
qu'en est-il arriv? L'extravagance et la barbarie des nouvelles lois,
l'injustice et le dsordre des mesures autorises pour les faire
excuter, ont d'abord commenc par anantir une grande partie des
richesses nationales pour tout le monde; elles en ont laiss passer
une autre partie fort considrable chez l'tranger; le reste est
devenu la proie d'une foule, qui consume bien plus qu'elle ne jouit.
Tout ce qui de cette manire ne s'est point vapor, pour ainsi dire,
en vaine fume, est tomb dans les mains d'un trs petit nombre
d'hommes, galement avares et cupides. Je ne pense pas qu'il existe un
pays en Europe o il y ait autant de richesses mobilires, qu'il y en
avait en France, non seulement en numraire effectif, mais encore en
vaisselle, en bijoux de toute espce, en livres, en tableaux, en
meubles prcieux.

Je laisse aux spculateurs de Londres, de Hambourg, de Livourne, de
Gnes, de Philadelphie, de Ble, le soin de calculer ce qu'il en est
sorti par les malheurs de l'migration, par les alarmes et les
besoins, tant des anciens capitalistes que des nouveaux; enfin par les
spculations mmes du gouvernement, rduit  tirer de l'tranger, au
change le plus dfavorable, tant d'objets de premire ncessit. Je
consens mme qu'on en dduise, le plus scrupuleusement du monde, tout
ce qu'en ont pu faire rentrer les conqutes du Brabant, de la Savoie
et de la Hollande; je suis convaincu qu'en dernier rsultat, le
dficit, trop rel pour la France, n'en prsentera pas moins la somme
la plus effrayante.

Les vices qui corrompent le bonheur de la socit peuvent exister dans
toutes les classes; mais il en est cependant qui semblent appartenir 
l'une plutt qu' l'autre. L'indigence et la richesse ont chacune des
moyens de nuire et de servir qui leur sont propres. La classe de la
socit la plus pauvre est, en gnral, la plus utile et la plus
laborieuse; mais les passions dont certaines circonstances la rendent
susceptible peuvent devenir extrmement funestes; et, dans un tat de
dsordre, elle est aussi, par la nature mme des choses, celle qui
consomme et dtruit le plus rapidement. Elle jouit sans rserve, sans
prudence; et de ce qu'elle amasse, elle en est plus avare qu'aucune
autre. La classe la plus riche est, en gnral, la plus paresseuse, la
plus inutile; mais, comme elle est toujours la moins nombreuse,
l'influence de ses vices ne peut s'tendre au del de certaines
limites; mais, quelque injustes et quelque imptueuses que soient
souvent ses passions, il est moins impossible de les contenir et d'en
circonscrire les ravages; elle a, par la nature mme des choses,
l'habitude et l'intrt de l'esprit conservateur; et sa manire de
jouir est encore celle qui peut contribuer le plus  la circulation
des richesses, au progrs de l'industrie et des arts. La classe
mitoyenne est sans doute celle qui nous offre le plus de vertus, le
moins d'inconvnients, le plus de bonheur rel. Mais notre nouvelle
philosophie en daignera-t-elle voir la vritable raison? C'est que la
destine lui laisse videmment moins de puissance et moins de libert
qu'aux deux autres[43]. Ah! les forfaits dont nous avons t tmoins
nous permettent-ils d'en douter? L'homme a besoin de liens et de
guides; ce n'est point par le sentiment de ses droits, c'est par celui
de ses devoirs, qu'il peut conserver son intgrit morale et la paix
de son coeur.

  [43] On est surpris, au premier abord, en lisant que le pauvre
  est plus libre, aux yeux de Meister, que l'homme des classes
  moyennes.

  Mais le fait est qu'il chappe plus facilement  sa famille,  ses
  amis,  son entourage, qui le perdent de vue quand il passe dans
  un autre pays, ou seulement dans une autre ville; tandis que
  l'homme des classes moyennes est toujours suivi par l'oeil des
  siens et ne peut chapper  leurs jugements, ni se soustraire
  facilement  l'influence de leurs opinions.

Combien la vrit de toutes ces rflexions ne m'a-t-elle pas t
confirme par le spectacle affligeant de l'espce de guerre  mort qui
menace d'clater dans ce moment, en France, entre les habitants des
campagnes et ceux des villes, entre les cultivateurs propritaires, et
les hommes rduits  la ncessit de conqurir tous les jours leur
subsistance  force de travail et d'industrie.

On ne saurait nier, je pense, que la classe des petits propritaires,
en France, ne soit un peu plus considrable aujourd'hui qu'elle ne
l'tait avant la Rvolution. Mais cet accroissement n'est pas, 
beaucoup prs, d'une aussi grande importance que l'on pourrait le
prsumer. Toutes les terres dont la nation s'est adjug si
gnreusement l'hritage, ne sont pas encore vendues. De celles qui le
sont, les unes furent acquises d'abord par des ngociants, par des
capitalistes que les circonstances forcrent  raliser ainsi les
fonds de leur commerce ou de leur portefeuille; d'autres sont devenues
le butin d'un petit nombre d'intrigants qui trouvrent, dans les
malheurs mmes d'un grand bouleversement, des chances de fortune aussi
rapides qu'inoues. De riches fermiers ont d saisir galement une
occasion si favorable d'acqurir ou d'accrotre la proprit des
domaines dont ils connaissaient le mieux la valeur et les convenances;
le reste seulement, et vous concevez que ce doit tre la moindre
partie, a pu tomber entre les mains d'hommes industrieux, et
jusqu'alors sans aucune proprit.

Il ne serait donc pas impossible que le nombre de ces nouveaux
propritaires se trouvt presque balanc par celui des anciens
propritaires qui ne le sont plus, dont tous ne sont pas migrs ou
guillotins, ou dont il reste encore dans la Rpublique des hritiers
ou des reprsentants plus ou moins dignes de piti. Le seul fait que
l'on ne saurait contester, c'est que les proprits territoriales de
la France sont, en gnral, plus divises qu'elles ne l'taient
ci-devant. Mais, pour tre impartial, il faut ajouter tout de suite
qu'une grande partie au moins de ces divisions et de ces partages n'a
pas tourn au profit du pauvre. Les journaliers du fermier ne sont pas
pays comme l'taient ceux des ci-devant seigneurs, encore moins
peut-tre que ceux du clerg. Avec quelque amertume, et souvent avec
quelque raison, que l'on ait dclam de nos jours contre l'abus des
richesses de l'glise, il n'est pas moins trs constant qu'une bonne
part de ces richesses a toujours t la ressource et le patrimoine de
quiconque n'en avait point d'autre.

Toutes ces circonstances n'expliquent, hlas! que trop bien comment le
nombre des pauvres ne peut pas avoir beaucoup diminu dans les
campagnes; on concevra bien mieux encore  quel point il doit avoir
augment dans les villes, o tant de branches de commerce et
d'industrie sont entirement dtruites, o les rentiers depuis
longtemps ne reoivent, et de l'tat et des particuliers, qu'une
monnaie fictive dont la valeur dcrot de jour en jour dans la
progression la plus effrayante.

Je ne puis donc vous exprimer assez vivement la dtresse et le
dsespoir des villes qui, se trouvant entoures des moissons les plus
abondantes, n'en prissent pas moins de faim. Elles sont, ainsi que
nous le disait un officier municipal de Nancy[44], elles sont comme
Tantale au milieu des eaux. Depuis que la terrible loi du
_maximum_[45] est abolie, le cultivateur met  son bl le prix qu'il
veut, et s'obstine mme  ne plus recevoir d'assignats. Le pauvre
habitant des cits ne peut donc plus obtenir l'aliment le plus
indispensable qu'en le payant de ses meubles, de ses hardes, de son
linge. Pour nourrir son malheureux semblable, il est tel avare
cultivateur qui n'a pas frmi de le dpouiller de son dernier
vtement.

  [44] A Nancy, j'ai vu plus de trois mille personnes, sur le
  march, solliciter vainement quelques livres de farine, et la
  force arme rduite  la cruelle ncessit de dissiper cette
  foule affame,  coups de crosse. Il n'y avait pas, dans
  l'auberge o nous tions, un seul morceau de pain; je courus
  moi-mme cinq ou six boutiques de boulangers et de ptissiers,
  que je trouvai parfaitement dgarnies; ce n'est que dans la
  dernire qu'on m'offrit, par grce, une douzaine de vieux petits
  biscuits de Savoie, que je payai quinze francs. (_Note de
  Meister._)

  [45] Le _maximum_ avait t aboli par une loi du 4 nivse an III
  (24 dcembre 1794).

La vritable aristocratie en France, celle dont tout le monde a droit
aujourd'hui de s'indigner, c'est l'aristocratie des fermiers et des
laboureurs. Je n'ignore point ce qu'on pourrait allguer pour tenter
de la justifier; l'ancienne oppression sous laquelle on l'a vue gmir
si longtemps; l'iniquit des nouvelles lois dont elle ne soutint pas
le fardeau le moins accablant, tant que durrent les rquisitions et
le _maximum_ du gouvernement rvolutionnaire[46]; enfin l'extrme
dsordre des finances, le discrdit alarmant du signe de toutes les
valeurs numraires, suites dplorables d'une rvolution, dont la
classe des cultivateurs est sans doute moins coupable qu'aucune autre.
La cupidit de cette nouvelle aristocratie n'en paratra cependant pas
moins odieuse, ses procds moins durs, moins rvoltants; et l'excs
des maux, dont la tyrannie actuelle est cause, doit avertir les
lgislateurs du danger qu'il y a de laisser trop de moyens de force et
de pouvoir entre les mains d'un ordre d'hommes, de qui dpendent les
premires ressources de subsistance pour toute la nation.

  [46] L'imprieuse ncessit des circonstances a dj forc le
  gouvernement actuel  rtablir, avec plus ou moins de svrit,
  la loi des rquisitions en nature. Et, malgr toutes les sublimes
  rveries de nos systmes de philanthropie moderne, il faudra bien
  revenir, tt ou tard, au rgime de Colbert sur
  l'approvisionnement des marchs publics, ou bien  quelque autre
  loi prohibitive du mme genre, si l'on ne veut pas qu'une partie
  de la France laisse prir l'autre de faim et de misre. (_Note de
  Meister._)

Il n'est point de despotisme plus opprimant, il n'est point d'avarice
plus impitoyable que celle d'un fermier enivr de ses richesses:
demandez-le  tous ceux qui ont le malheur de vivre dans sa
dpendance. Il faut protger les laboureurs, et non pas les enrichir;
il ne faut pas les enrichir, parce qu'il est impossible de les
enrichir sans rendre misrable tout ce qui les environne, parce que la
richesse est inutile  leur propre bonheur, et devient plutt nuisible
 la prosprit nationale qu'elle ne lui peut tre favorable; il ne
faut pas les enrichir, enfin, parce qu'il n'est point de condition
dont il soit plus dangereux de laisser corrompre les vertus, et qu'il
n'en est point que la fortune corrompe davantage, et d'une manire
plus funeste.

Une aisance honnte est le prix naturel de leur travail, et cette
douce aisance est aussi l'tat qui conserve le mieux toute la flicit
de leur situation, toutes les forces qu'exige l'accomplissement des
pnibles devoirs qu'elle leur impose. Le luxe de la richesse est aussi
dplac dans les champs que le serait la simplicit de la vie rustique
dans une ville de commerce ou dans la capitale d'un grand royaume.

A propos de luxe et de richesse, combien croyez-vous, Monsieur, que
j'aie vu de chaises de poste, depuis Bourglibre jusqu'aux portes de
Paris? Deux, en y comprenant celle o j'tais, et pendant huit jours
de route; aussi, quelque modeste que ft notre suite,--car nous
n'avions qu'un domestique sur le sige de notre diligence,--presque
partout on nous a fait l'honneur de nous prendre pour des dputs;
c'est comme si l'on nous et pris autrefois pour des prlats ou pour
des seigneurs de la cour, au moins pour des intendants de province.




LETTRE III


En courant la poste, mme aussi lentement qu'on peut la courir en
France aujourd'hui, comment se flatter d'avoir pu rassembler assez de
donnes pour juger avec confiance des dispositions secrtes d'un grand
peuple? Mais ces dispositions ne pourraient-elles pas tre si
gnrales, si prononces, qu'il ft difficile mme au voyageur le plus
lger, le plus distrait, de ne pas en tre frapp? Je vais tcher de
vous raconter mes dcouvertes, mes aperus, avec cette simplicit de
franchise dont vous voulez bien me savoir gr, quoiqu'elle appartienne
beaucoup moins  mes principes qu' mon caractre,  mon instinct
naturel. Si les rsultats manquent de justesse, vous verrez toujours,
je pense, dans la manire mme dont je vous les exposerai, quelle fut
la cause et peut-tre l'excuse de mon erreur.

D'abord, ce que j'ai rencontr le plus souvent sur ma route, sans
prendre aucune peine pour le chercher, c'est l'air du malaise, de
l'inquitude, de la fatigue, du mcontentement, joint  beaucoup
d'indiffrence sur le succs ou le non-succs du nouvel ordre de
choses. Quoique cette Rvolution ait eu le mrite singulier
d'intresser, de passionner mme un nombre prodigieux d'hommes,
srement plus qu'aucune autre, il est pourtant de fait que la
majorit trs dcide de la nation est demeure neutre; qu'elle l'et
t bien davantage encore, si l'imprieuse ncessit des
circonstances, la terrible violence du despotisme rvolutionnaire
l'et permis.

La multitude est plus ou moins comme l'ne de la fable, et ne cessera
jamais de l'tre, sre de porter toujours sa charge et son bt.

    Et que m'importe donc, dit-elle,  qui je sois[47]?

  [47] La Fontaine, livre VI, fable 8: _le Vieillard et l'ne_.

Dans cette multitude, il ne faut pas seulement compter les hommes que
l'ignorance et la misre condamnent aux travaux les plus pnibles,
mais encore la classe trs nombreuse des hommes nuls ou faibles de
caractre, qui ne cherchent et ne trouvent leur bonheur que dans le
repos de l'obscurit, dans la paix de l'insouciance. Cette norme
multitude, suivant les principes de notre politique moderne, si l'on
tait de bonne foi, formerait bien rellement l'absolue, l'imposante
majorit du peuple souverain, la sublime idole de vos philanthropes
dmocrates. Eh bien! les ambitieux traitent cette idole comme ce cur
de Normandie son crucifix:  la tte d'une procession de son village,
il se prit de querelle avec la procession d'un autre village voisin;
on allait en venir aux coups;  l'instant, il lve le lourd crucifix
dans ses bras et lui dit: _O mon Dieu! tout ce que je te demande,
c'est de rester neutre_; en mme temps, il l'empoigne et s'en sert
pour assommer tout ce qui se trouve sur son chemin. Quelque
affligeante que soit cette vrit, je la trouve trop bien tablie par
toutes les poques de l'histoire, et peut-tre d'une manire plus
vidente encore, par celle o nous vivons. _Humanum paucis vivit
genus[48]._ Ce n'est que pour le petit nombre qu'existe le genre
humain. Le royaume des cieux est aux hommes doux[49], mais ce monde-ci
n'appartiendra jamais qu'aux hommes violents; tout ce qu'on peut
esprer, c'est qu' force d'art, de culture, de lumires, de moeurs et
de lois sages, on parviendra quelque jour, peut-tre,  temprer un
peu les excs de leur injuste pouvoir.

  [48] Lucain, _la Pharsale_, V, 343.

  [49] Meister attribue aux _doux_ ce qui est promis _aux pauvres
  en esprit_ (vangile selon saint Mathieu, v, 3, 5) et il oublie
  ce qui est dit quelques pages plus loin (XI, 12), dans le mme
  vangile, que les violents ravissent le royaume des cieux.

Au moment de mon voyage, on venait de convoquer les assembles
primaires. Je vous proteste que sur cent fois que j'ai demand:
Citoyen, comment s'est passe l'assemble primaire de votre canton?
l'on m'a rpondu quatre-vingt-dix fois:--_Moi, citoyen! Quas que
j'irions fare l? Ma fi, l'ont bin de la poine  s'entendre_;--ou:
_Que vouli-vous, on atoit en bin petit nombre; les honntes gens
restiont cheux ou, et puis se plaignont qu'on laisse fare aux autres
ce qui leur plat; a n'est pas de bons patriotes.... Vous tes
srement dput, vous, citoyen? Dites-leur donc qu'il serait bin tems
qu'on nous dbarrassit de la guerre et des assignats; on prendrait
encore son parti sur le reste._ Quand je m'avisai de fliciter la
Rpublique de la gloire de ses armes, de leurs brillantes
conqutes,--on venait d'excuter avec succs le dernier passage du
Rhin, et l'on ne s'attendait point encore  se voir oblig de le
repasser si promptement: _Eh bien oui, c'est bin fait de les avoir
chasss de cheux nous. Mais qu'allons-nous conqurir chez eux? Vous le
voyais: encore plus de misre!_

Si l'on ajoutait  la petite minorit des assembles primaires qui
viennent de rejeter la Constitution, toutes celles qui n'ont pu
voter, parce qu'elles taient envahies par les Vendens ou par les
Chouans, si l'on comparait ensuite le nombre des votants effectifs aux
assembles qui ont accept, avec le nombre de ceux qui n'ont point
vot du tout quoiqu'ils en eussent le droit, ou par un reste de
terreur, ou par insouciance, il serait ais, je pense, de prouver
mathmatiquement que la trs grande majorit du peuple franais n'est
rien moins qu'attache au nouvel ordre de choses. Mais, encore une
fois, qu'est-ce que cela prouve, tant que cette majorit n'aura point
de foyer de runion, tant qu'elle n'aura pas mme le fantme d'un chef
qui puisse captiver sa confiance, tant que les plus grandes ressources
de la force physique et de la force morale seront  la disposition du
parti dominant?

La masse la plus considrable du peuple ne voit communment dans les
grandes rvolutions que ce qu'elles sont en effet: un flau plus ou
moins terrible, plus ou moins long. Aprs s'tre laiss entraner par
l'imptuosit du premier choc, tous ses voeux, tous ses efforts ne
tendent bientt plus qu' dcouvrir quelque abri commode et sr, pour
en viter, pour en adoucir les suites funestes.

Fatigu d'une agitation pnible, on n'aspire qu'au repos, et lorsqu'on
voit l'impossibilit d'tre mieux, l'on s'arrange encore pour
supporter et pour souffrir. Montaigne l'a dit: La socit des hommes
se tient et se coud,  quelque prix que ce soit. En quelque assiette
qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et
s'entassant; comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre,
trouvent d'eux-mmes la faon de se joindre et s'emplacer les uns
parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les et su disposer[50].

  [50] _Essais_, livre III, 9e chapitre: _De la vanit_.

Je suis effray de le penser, je suis plus pouvant d'oser le dire:
mais il est malheureusement trop vrai que la plus grande puissance de
ceux qui gouvernent est dans la patience, dans l'inertie naturelle de
ceux qui sont gouverns. C'est la certitude dsolante de cette triste
exprience, qui donne la solution la plus simple de ce grand problme
de l'ordre social: comment le plus petit nombre parvient toujours 
subjuguer le plus grand? Les moments de trouble et d'insurrection, qui
semblent prouver d'abord le contraire, en offrent bientt aprs la
preuve la plus dcisive. Il n'est point de forme de gouvernement, o
l'art de rgner ne soit celui de trouver les moyens d'entretenir, de
caresser ou d'enchaner d'une manire quelconque cette paresse, cette
inertie naturelle au commun des hommes; dans beaucoup de
circonstances, ce grand art se borne mme  savoir viter ce qui
pourrait en interrompre le paisible cours, ou lui donner forcment une
direction nouvelle. Il ne faut pas oublier cependant que, si cette
disposition des choses favorise le jeu des hommes qui sont en
possession du pouvoir, elle favorise galement celui des hommes tents
de le leur ravir. Ce monde n'est donc qu'une vaste arne, livre  la
lutte ternelle des passions les plus actives, les plus audacieuses;
toutes les autres ne semblent destines qu' leur servir de jouets et
de victimes. Heureux quiconque sait se placer assez loin d'elles, pour
n'en tre que le spectateur!

    Suave, mari magno turbantibus quora ventis,
    E terra magnum alterius spectare laborem[51].

  [51] Lucrce, _De natura rerum_, II, 1, 2.

Ah! plus heureux sans doute, le mortel qui, cach dans le silence
d'une douce retraite, y pourrait ignorer  jamais tous ces barbares
jeux de la violence, de l'injustice et du hasard!

La classe de ceux qui peuvent avoir gagn rellement  la Rvolution,
est beaucoup moins nombreuse aujourd'hui que je ne le pensais; elle
n'est compose, en vrit, que des agioteurs, des entrepreneurs, des
fournisseurs de l'arme, de leurs sous-ordres, de quelques agents
particuliers du gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs
nouvelles acquisitions, et qui furent assez durs, assez prvoyants
pour cacher leur bl, enfouir leur or et repousser constamment
l'assignat[52]. Tous ces nouveaux parvenus, runis ensemble, ne sont
pas  beaucoup prs, au reste de la nation, ce qu'taient ci-devant
les privilgis, les nobles, les financiers, les ngociants, et tous
les artistes industrieux dont ceux-ci faisaient la fortune.

  [52] A mon retour en Suisse, j'arrivai vers les dix heures dans
  une petite auberge, entre Belfort et Ble; j'y trouvai, dans la
  seule chambre o l'on pouvait se tenir, une demi-douzaine de
  paysans autour d'une table,  ct de celle o l'on nous fit
  souper; ils taient fortement occups d'une partie de brelan.
  Oblig de repartir vers les cinq heures, je retrouvai mes joueurs
  encore  la mme place; les cus continuaient de rouler sur la
  table, et la dernire poule que je vis gagner tait de plus de
  trente louis; ce n'est pas sans doute une poule de ce genre que
  Henri IV souhaitait  tous les paysans de son royaume; celle-ci,
  du moins, n'excita que beaucoup d'emportement et d'humeur, mais
  elle ne termina point encore la partie. (_Note de Meister._)

Quoique l'entretien des comits rvolutionnaires ait cot, dans une
seule anne, au trsor national, entre cinq  six cents millions, ce
butin scandaleux s'est tellement parpill, qu'il n'a profit, pour
ainsi dire,  personne. Sans compter que les rapines ne sont pas un
genre d'industrie fort honnte, il est encore trs constant qu'il
n'est pas fort lucratif; ce qu'on gagne si vite, se partage et se
dpense de mme[53]; il n'y a que les chefs de bande, qui, dans le
partage, savent se faire adjuger la part du lion, et peuvent prosprer
pendant quelque temps. Tout le reste est bientt replong dans sa
premire misre. Enfin, plus j'ai vu, rflchi, calcul, plus je me
suis convaincu de la vrit de ce que me disait mon htesse de Vesoul:
_Ah! Monsieur, pour un que la Rvolution enrichit, croyez qu'elle en
appauvrit mille_.

  [53] La dpense de tous les employs du gouvernement, jusqu'aux
  derniers sous-ordres, est excessive. En revenant, j'ai fait le
  voyage de Paris  Ble, par la diligence; et pour le dire en
  passant, quoique j'eusse prs de trois quintaux de bagage, il ne
  m'en a cot que trois cus neufs, espces, tout compris, except
  la nourriture. Il m'est souvent arriv de voir des charretiers du
  gouvernement se faire servir de la volaille, du gibier, de la
  ptisserie, tandis que sur la table des voyageurs, il n'y avait
  qu'un vieux gigot de mouton et quelques mchants entremets.
  (_Note de Meister._)

La vente du mobilier des migrs n'a pas t non plus aussi
gnralement profitable qu'il y avait lieu de le prsumer. Les
trangers en ont tir peut-tre plus de parti que les nationaux. Ce
qu'il y a de certain, c'est que tous les objets prcieux ont t
vendus fort au-dessous de leur prix, et que beaucoup de gens, mme peu
riches, ont eu trop de dlicatesse pour vouloir prendre aucune part 
ces malheureuses ventes. Dans l'auberge de Lunville, mon compagnon de
voyage et moi fmes tonns de l'lgance et de la fracheur de
quelques ameublements. La matresse du logis, ayant remarqu notre
surprise, se pressa de nous dire: _Messieurs, ne craignez rien, il n'y
a point l de taches de sang, ce n'est pas du bien vol. Non, Dieu
nous en garde! C'est  Nancy que nous avons fait acheter l'toffe
toute neuve, et c'est ici que nous avons fait faire le lit et les
fauteuils, par un jeune ouvrier tabli depuis peu de temps dans notre
ville._

Beaucoup de nouveaux acqureurs des biens nationaux sont devenus les
objets de la haine et du mpris de tout leur voisinage, soit que l'on
y regrette encore ceux dont ils occupent la place, soit que l'on sache
trop bien par quels vils ou quels injustes moyens ils sont parvenus 
s'en emparer. Je n'oublierai jamais ni l'air, ni l'accent dont on
rpondit  mon compagnon de voyage qui demandait quel tait le
propritaire actuel d'un trs beau chteau, devant lequel notre chaise
tait arrte: _Eh! Monseigneur, c'est un ci-devant pouilleux!_

Ce que j'oublierai bien moins encore, c'est l'impression que me fit, 
mon retour, la douleur d'un beau vieillard de soixante et dix ans
passs, dans un village prs de Langres, chez qui je passai prs d'une
heure. C'tait un fort riche fermier, perclus de la moiti du corps,
mais conservant encore,  son ge et malgr ses infirmits, l'oeil
trs vif et le teint frais de la sant; dans un antique fauteuil 
bras, au coin d'un grand feu, ce digne vieillard paraissait exercer
tout l'empire de son autorit domestique avec le caractre le plus
imposant; il n'levait jamais la voix, mais on tait attentif  tous
ses mouvements, et l'on se pressait de suivre promptement ses moindres
ordres. Nous parlmes d'abord des nouvelles gnrales de Paris et de
la guerre; elles ne tardrent pas  lui rappeler l'ternel objet de
ses regrets, le martyre de son vertueux seigneur, plus g que lui de
quelques annes, mais son ami, bien plus que son seigneur, qui, sans
gard pour son ge, pour une vie consacre tout entire au bonheur du
pauvre, fut tran du fond de sa retraite  Paris, traduit au tribunal
rvolutionnaire, et s'y vit gorger avec tant d'autres victimes
innocentes comme lui; les larmes de la plus profonde douleur et de la
plus vive indignation coulaient le long de ses joues vnrables.
_Non_, me disait-il, _je n'ai point le coeur insensible; mais
l'abominable monstre dont la rage vint ici chercher ce bon, ce brave
seigneur, je le verrais, je crois, dans ce feu, que je jouirais de ma
vengeance sans piti_. Il avait l'air et l'accent d'OEdipe, vouant
ses perscuteurs  la justice des Furies immortelles[54].

  [54] Sophocle, _OEdipe  Colone_.

Une observation gnrale qui ne doit chapper, ce me semble,  aucun
voyageur, c'est que dans les dpartements loigns de Paris, le
mcontentement porte plus sur le nouvel ordre de choses, auquel on
attribue vaguement tout ce que l'on souffre; et qu' mesure que l'on
approche de la capitale, il porte bien plus sur les hommes qui
gouvernent que sur la nature mme du gouvernement. Il est plus d'un
district en France, o, mme actuellement, on ne croit pas encore  la
Rvolution, o l'on n'y comprend rien, o l'on ne l'envisage du moins
que comme une trange calamit dont les ravages ne sauraient durer,
comme un torrent dont il faut laisser passer la fougue. On ne se sent
ni la force, ni peut-tre mme la volont de l'attaquer de front; mais
on tche de s'y soustraire le plus que l'on peut, et l'on se renferme
dans l'attente passive d'un ordre de choses moins malheureux.

N'est-ce pas une circonstance assez remarquable, que, presque partout
o l'on ne veut point entendre parler d'assignats, c'est--dire 
quarante ou cinquante lieues de Paris, on n'a fait presque aucune
difficult d'accepter le dcret pour la rlection des deux tiers de
la Convention, et que dans le sein mme de la capitale, de la ville
qui la premire voulut la Rvolution, et la fit, pour ainsi dire,
toute seule, le fameux dcret a t rejet presque  l'unanimit?

Il y a beaucoup de campagnes, depuis Langres jusqu' la frontire, o,
non seulement l'on ne veut point recevoir de papier-monnaie, mais o
l'on refuse encore les cus qui n'ont pas l'effigie royale, soit parce
qu'ils sont un peu plus petits que les autres, quoique de mme
valeur, soit parce que les prtres ont su persuader aux paysans que
les nouveaux cus taient de l'argent maudit, ayant t fait avec les
vases sacrs vols  l'glise.

Si vous me demandez, Monsieur, comment avec tant de dispositions
antirvolutionnaires, la Rvolution n'en a ni moins de puissance ni
moins de succs, je vous prierai de vous rappeler ce que j'ai dit au
commencement de cette lettre; j'ajouterai que ceux qui l'ont conduite
jusqu' ce moment, ont montr tour  tour beaucoup d'audace et
beaucoup d'habilet; ceux qui l'ont combattue, beaucoup d'incapacit,
beaucoup de faiblesse, peu de suite, encore moins d'accord.

Quant  la manire dont on fait faire aux hommes ce qui leur convient
le moins, j'en ai vu l'autre jour une image, qui, pour tre un peu
commune, n'en est pas moins frappante. C'tait un grand troupeau de
moutons, s'obstinant  rester immobile devant une barrire; les
bergers en saisirent quelques-uns par la tte, et les tranrent de
force dans le chemin o ils voulaient les conduire: tout le reste ne
tarda pas  suivre; et c'est ainsi, Monsieur, qu'on mne le peuple, et
qu'on a fait toutes les rvolutions du monde. C'est ainsi qu'on les
fait surtout en France, o les folies de la capitale sont encore
aujourd'hui comme un coup d'lectricit qui se communique subitement
d'une extrmit du royaume  l'autre. Les chefs des comits secrets de
la Convention le savent si bien, qu'il n'est point de prcautions que
l'on n'ait prises, point de manoeuvres qu'on n'ait employes, pour
empcher que les dpartements ne connussent trop tt le rsultat des
assembles primaires de Paris, relativement au dcret de la
rlection.

Ce qu'on ne saurait nier encore, c'est que si la Rvolution a
contrari beaucoup plus d'intrts rels qu'elle n'en a favoris, ses
principes et ses mesures ont d captiver merveilleusement les passions
les plus communes et les plus actives. On a bless les mes sensibles,
mais on a flatt les mes passionnes; on a bris beaucoup d'idoles
utiles au maintien de l'ordre, au repos de la socit; mais en mme
temps on a ouvert un temple  la licence, dont le culte facile,
enivrant, n'a pu manquer d'attirer une affluence prodigieuse de
prtres et d'adorateurs, de tout caractre et de toute condition.




LETTRE IV


Ce fut le 22 septembre, entre huit et neuf heures du matin, que nous
arrivmes  Paris, par le faubourg Saint-Laurent[55], sans tre
arrts  aucune barrire, sans prouver la moindre difficult, sans
essuyer la moindre question. Je n'entreprendrai point, Monsieur, de
vous exprimer ici, de combien de souvenirs dlicieux, de combien de
regrets dchirants, de combien de pressentiments de peine et de joie
mon coeur fut agit, en revoyant un sjour dont j'avais t si
longtemps idoltre. Mon premier bonheur fut, je l'avoue, de retrouver
au moins le matriel de cette vaste cit, malgr tous les orages qui
la menacrent, malgr tous les volcans qui mugissent encore autour
d'elle, de le retrouver tel que je l'avais laiss; que dis-je? sous
quelques rapports mme, fort embelli. Les btiments que j'avais vu
commencer sur le boulevard et dans la Chausse d'Antin, sont achevs;
et ce beau quartier offre, pour ainsi dire, l'aspect d'une ville
nouvelle; c'est toujours la partie de Paris la plus peuple, celle o
les appartements sont le plus rares et le plus chers, si du moins l'on
peut appeler cher ce qui ne se paie gure plus, en assignats, qu'on
ne le payait ci-devant en espces. La prfrence que l'on continue de
donner  ce quartier est fort naturelle; il n'est pas dans le centre
de la ville, il n'en a donc pas les inconvnients et le bruit;
cependant il est prs de tout, du Palais-Royal, des Tuileries, par
consquent de la Convention, de la partie des bureaux o l'on a le
plus souvent affaire; enfin le circuit born, du boulevard auquel il
touche, jusqu' l'ancienne place du Palais-Royal, circuit dont on peut
faire le tour en moins d'un quart d'heure, renferme aujourd'hui les
quatre grands thtres: l'ancienne Comdie franaise et la nouvelle,
la Comdie italienne et l'Opra, sans compter cinq ou six petits
spectacles nouvellement tablis, entre autres, celui du Vaudeville.

  [55] Le faubourg Saint-Laurent occupait l'emplacement qui
  aujourd'hui environne la gare de l'Est. L'glise Saint-Laurent
  existe encore dans ce quartier.

Si l'on jugeait de la population de Paris par la grande affluence de
monde que l'on voit dans certains quartiers, aux promenades et surtout
aux spectacles, on serait tent de croire qu'elle a plutt augment
que diminu. Mais le contraire est prouv par des calculs plus
certains, et particulirement, celui de la consommation habituelle des
objets de premire ncessit. Il y a deux classes de l'ancienne
population, dont les trois quarts ont videmment disparu, celle des
domestiques et celle des ouvriers de luxe. Une partie de la premire a
sans doute pass dans d'autres classes, dans celle du commerce, o la
dpouille de leurs matres a fourni quelquefois les premiers fonds de
leur tablissement, dans les bureaux si multiplis des nouvelles
administrations, dans les diffrents emplois de la magistrature
rvolutionnaire; mais la grande masse cependant est fondue dans les
armes. Parmi les ouvriers de Paris, il y avait un grand nombre
d'trangers, qui, ds le commencement de la Rvolution, ont regagn
leurs foyers, ou d'autres contres dont la paix et la richesse
semblaient leur offrir alors des ressources plus solides. Je sais
bien que les illusions du fanatisme rvolutionnaire, peut-tre encore
plus, celles de l'esprit de cupidit qui croit toujours voir dans de
grands bouleversements des chances de fortune extraordinaires, n'ont
pas manqu d'attirer  leur tour de nombreux essaims d'trangers. Mais
cette nouvelle population, quelque forte qu'on puisse la supposer, est
fort instable, et n'a srement pas remplac, mme  beaucoup prs, les
vides de l'ancienne.

Il y a des quartiers de Paris qui paraissent entirement dserts, et
vous devinez sans peine que le plus abandonn de tous est ce beau
quartier du faubourg Saint-Germain, o dans des rues entires de
palais, on ne voit plus que quelques grands htels occups par les
nouvelles administrations de la Rpublique; si vous vous avisez
d'entrer dans un de ceux sur le frontispice desquels on lit en grosses
lettres rouges ou noires: _Proprit nationale  vendre_, vous serez
effray de l'tat de dgradation o vous le trouverez; la plupart sont
dpouills non seulement de meubles, de glaces, de lambris, de
baguettes; sous prtexte d'enlever les plombs des toits et le salptre
des caves, on en a laiss ruiner encore toute la boiserie, et mme
souvent jusqu'aux murs. Partout o les comits rvolutionnaires ont
pntr, l'on croit reconnatre la trace du passage dsastreux d'une
arme de Huns ou de Vandales. Il ne faut pas oublier non plus ici tous
les htels culbuts et dvasts par les quarante-quatre[56] sections
de Paris, qui se sont empares successivement des plus belles maisons
qu'elles ont trouves vides dans leurs quartiers, pour y placer leurs
bureaux et leurs corps de garde. Il est plusieurs de ces htels que
l'on pouvait acqurir encore  cette poque pour quelques millions,
c'est--dire pour un morceau de pain. Mais un homme peu riche, un
homme qui ne serait pas en tat de courir les hasards d'une
spculation loigne, trouverait dans ce bon march le moyen de ruine
le plus infaillible, car, que ferait-il de cette maison aprs l'avoir
achete, s'il ne pouvait la revendre promptement avec bnfice? qui
voudrait la louer? Et comment l'occuperait-il lui-mme, sans y faire
une dpense qui dpasserait vingt fois le prix de l'acquisition, vu le
tarif actuel des denres, des matriaux et de la main-d'oeuvre.

  [56] _Sic._ En ralit, Paris tait divis, depuis 1790, en
  quarante-huit sections, remplaces, en l'an IV, par douze
  municipalits.

Ce n'est pas seulement sous ce rapport, c'est sous mille autres
encore, que je me dsole du contraste continuel que j'aperois entre
les avantages qui distinguaient la France avec une faveur si marque,
et les consquences invitables de sa lgislation actuelle. Qu'y
a-t-il entre l'lgante politesse de l'esprit franais, et la
grossiret du costume jacobin, des moeurs rvolutionnaires? entre le
sol le plus fertile de l'Europe et l'austrit du rgime rpublicain?
entre l'activit brillante d'une nation riche, vaine, industrieuse, et
ces sombres principes d'galit, destructeurs de toute industrie, de
toute mulation, si ce n'est celle des vertus politiques? suppos mme
que ces principes soient jamais mieux entendus qu'ils ne le sont
aujourd'hui. Si la France persvre dans les exagrations de son
rpublicanisme, que fera-t-elle de ses richesses, de son luxe, de ses
palais, de toutes ces merveilles, augustes monuments du beau sicle de
Louis XIV? Ne faudra-t-il pas renoncer encore aux chefs-d'oeuvre de
Corneille, de Racine, de Voltaire, de Bossuet, de Fnelon? Car tous
ces chefs-d'oeuvre ne rflchissent-ils pas trop vivement l'clat de
la magnificence royale, pour ne pas blesser les yeux d'un peuple
libre, ou pour ne pas risquer de sduire ceux d'un peuple qui ne
l'est pas encore, et qui, selon toute apparence, ne le sera jamais que
de force?

Je vous demande pardon, Monsieur, de m'tre laiss si fort emporter
par le chagrin que m'a caus la vue de tant de beaux htels  vendre
et  louer, qui ne doivent jamais tre ni vendus, ni lous, si le
rpublicanisme du jour prospre.

Mais, puisque je suis dans ce quartier, je n'en sortirai point sans
vous avoir dit la surprise et la douleur que j'prouvai, peu de jours
aprs mon arrive, en passant prs du dme des Invalides, cette
magnifique maison de Dieu, qu'on a traite comme celle d'un
aristocrate ou d'un migr. Le jour commenait  tomber, j'aperus
dans l'enceinte extrieure du dme un groupe considrable de grandes
figures d'une blancheur clatante, presses les unes contre les
autres, et comme parques dans une bergerie. Je ne pus deviner d'abord
ce que c'tait; en m'approchant, je reconnus les figures colossales,
en marbre, des saints qui dcoraient ci-devant les niches de ce
superbe temple; elles taient exposes l sans doute en vente, comme
tant d'autres objets de toute espce que l'on voit sur toutes les
places et, pour ainsi dire, dans toutes les rues; mais ces pauvres
saints! qui les voudrait, ou qui les oserait acheter? J'appris, 
cette occasion, que l'intrieur de ce bel difice avait t fort
maltrait sous l'infme tyrannie de Robespierre.

C'est pass l'heure des spectacles, vers dix heures du soir, que la
tristesse et le dnuement o se trouve Paris doivent frapper surtout
un tranger qui le vit dans des temps plus heureux; autrefois, c'tait
presque le moment de l'agitation la plus vive et la plus brillante. On
courait aux soupers ou  d'autres plaisirs, et le roulement de mille
et mille voitures faisait retentir le pav de toutes les rues du
bruit de la joie et de la folie d'un peuple lger, frivole, mais qui,
content, paraissant du moins l'tre, ne se doutait pas mme de la
possibilit des maux et des horreurs qui viennent de souiller son
histoire, et dont le souvenir pouvantera sans doute encore la
postrit la plus recule. Aujourd'hui, pass la sortie des
spectacles, c'est le silence des tombeaux qui rgne dans tous les
quartiers; la rencontre d'une voiture est un vnement; il est rare
mme de rencontrer des gens  pied, si ce n'est des patrouilles; ce
n'est donc gure que pour elles que la ville continue d'tre claire
comme elle l'tait ci-devant.

Depuis le 9 thermidor, on a vu reparatre, le jour, quelques voitures
particulires, celles des ministres trangers, celles des membres du
Comit de salut public, qui en ont chacun une  leur disposition, aux
frais de la Rpublique; celles de quelques entrepreneurs ou de leurs
matresses; mais toutes ces voitures ensemble ne font pas, comme vous
pouvez croire, un grand effet dans l'immensit d'une ville comme
Paris. Il y a mme assez peu de fiacres; des gens qui tenaient
quipage autrefois, ne se dterminent pas encore aisment  payer 100
fr. pour une course, quoique, au cours du change actuel, ces 100 fr.
ne reprsentent pas mme 24 sols, espces[57]; les cabriolets sont
plus communs, depuis que l'agiotage est devenu la premire, on peut
dire l'unique occupation de tout Paris; j'en ai compt quelquefois
jusqu' cinquante  la porte du vieux Louvre, o se tient  prsent la
Bourse.

  [57] Meister,  plus d'une reprise, a indiqu la valeur des
  assignats en monnaie mtallique; et chaque fois, il leur donne
  une valeur diffrente.

  D'aprs ce qu'on lit ci-dessus, quatre francs en assignats valent
   peine un sou en mtal. A ce qu'il dit un peu plus loin (page
  87), un sou en mtal vaudrait moins de deux francs en assignats;
  tandis que dans la note de la page 84, un sou en mtal vaut plus
  de cinq francs en assignats.--Mais chacune de ces valuations a pu
  tre exacte  un certain moment.

L'tendue et l'activit de cet agiotage universel passent toutes les
ides qu'on peut en concevoir de loin, et vous ne sauriez faire un pas
dans les rues, sans en rencontrer quelque preuve plus ou moins
sensible, plus ou moins affligeante. D'abord, presque tous les devants
de maisons, toutes les grandes alles, du moins dans les quartiers les
plus frquents, sont devenus autant de magasins de meubles, de
hardes, de tableaux, d'estampes, etc. Vous voyez presque partout le
mme talage qu'on ne voyait ci-devant que sur le pont Saint-Michel,
sur le quai de la Ferraille, et sous les piliers des halles. On dirait
que tout ce qui tait jadis dans l'intrieur des appartements vient
d'tre expos tout  la fois dans la rue. La capitale du monde a l'air
d'une immense friperie. On est tent de croire tout Paris en
dcret[58]; hlas! ce n'est bien, pardonnez-moi le trop juste
calembour, ce n'est bien qu' force de dcrets qu'il est devenu ce
qu'il a l'air d'tre, ce qu'il est en effet. A chaque pas, vous
rencontrez des personnes de tout sexe, de tout ge, de toute
condition, portant quelque paquet sous le bras; ce sont des
chantillons de caf, de sucre, de fromage, d'huile, de savon, que
sais-je? C'est encore trop souvent le dernier meuble, le dernier
vtement dont un infortun consent  se dfaire, afin d'acheter
l'aliment dont il a besoin, pour lui-mme ou pour sa malheureuse
famille.

  [58] Sous le coup d'une sentence portant saisie de biens.

Cette fureur de brocanter et d'agioter est entretenue, galement, par
l'excs de la misre, comme par l'extrme cupidit, comme par
l'inquitude insparable de l'opulence du moment. Si le riche court
aprs les moyens de raliser  tout prix un signe de richesse qui
dcrot de jour en jour, d'heure en heure, l'homme avide brle de
mettre son empressement  profit; il se trompe souvent; mais, trop
souvent encore, c'est aux dpens des malheureux les plus dignes
d'intrt et de piti, qu'il rpare son erreur et se ddommage de ses
pertes. L'incertitude et les variations continuelles de la mesure
commune de toutes les valeurs sont  un tel point, qu'avec la plus
grande prudence, la meilleure foi du monde, il est presque impossible
que l'on ne soit pas  chaque instant tout  la fois dupe et
fripon[59]. On craint si fort de ne pas vendre ou de ne pas acheter
assez tt, que les marchs mme les plus importants se font avec une
lgret dont il faut avoir t tmoin pour y croire. Il y a tel htel
considrable,  Paris, qui s'est vendu quatre fois dans quinze jours,
sans qu'aucun des acqureurs l'et peut-tre jamais vu. J'ai marchand
moi-mme une terre de trois millions pour un de mes amis, sans avoir
jamais pu me procurer aucun claircissement positif sur le produit des
baux, quoique je me sois adress successivement aux deux derniers
acqureurs, ainsi qu'aux notaires par qui l'acte de vente avait t
dress. On se contente de savoir en gros si c'est un bien
patrimonial[60], une proprit de moine, ou d'migr (car il existe
une prodigieuse diffrence entre l'estimation de ces trois sortes de
biens), le prix de la dernire enchre, le nombre d'arpents, etc.
Enfin, le plus riche htel de Paris, la plus belle terre, s'achte et
se vend comme on prend une carte au pharaon. Si l'on s'avise d'y
vouloir rflchir davantage, on risque de manquer le coup, de se
dcider trop tard. Dans une ville, dit Pline, o il semble que tout
soit fait pour le dernier qui s'en empare, on trouve que le temps
d'agir est pass, si l'on attend qu'il soit venu[61].

  [59] Il y a beaucoup d'artistes, d'artisans et d'ouvriers, dont
  les salaires n'ont pas t ports, en tout, au quart, pas mme au
  dixime du prix qu'on leur payait ci-devant. Un perruquier,  qui
  l'on donnait autrefois 12 fr. par mois, en espces, se contente
  aujourd'hui de 50 fr. en assignats; c'est moins de 10 sous. Tel
  livre, qui vous aurait cot 12  15 livres, vous le payez 2 
  300 livres. Mais tous ces prix varient d'un jour, d'une heure,
  d'un moment  l'autre. En gnral, les marchs les plus chers se
  faisaient encore  beaucoup meilleur compte alors, en assignats
  qu'en numraire. Il m'est arriv souvent de marchander un objet
  d'abord en numraire, et de l'obtenir ensuite en assignats pour
  la moiti, le tiers du prix: le papier valu au cours du change.
  L'honnte marchand, tromp lui-mme par l'imposante vanit des
  nouveaux signes, ne craint pas de vous demander un petit cu
  d'une bagatelle, dont sa pudeur rougirait d'exiger 300 livres;
  tant ont de pouvoir et de dure l'empire des mots et celui de
  l'habitude! tant en impose encore  la misre actuelle
  l'aristocratie des chiffres, la prodigalit fastueuse du nouveau
  signe numrique! (_Note de Meister._)

  [60] Les biens patrimoniaux sont vendus presque au mme prix que
  ci-devant; ceux du clerg, beaucoup moins; ceux des migrs ne le
  sont peut-tre pas aux deux tiers de leur valeur relle. Ce n'est
  pas seulement les revenants que l'on craint, ce sont les haines,
  le mpris, et les tracasseries du voisinage. Ce que l'on redoute
  peut-tre encore plus, ce sont les justes indemnits que pourrait
  rclamer la nation, si cruellement lse par les bas prix des
  premires ventes. Il y a tel domaine que les dpartements
  rvolutionnaires ont fait cder  leurs cratures pour moins que
  rien, au-dessous du produit de la premire coupe de bois, des
  ravages de toute espce qu'y ont exercs ces nouveaux acqureurs.
  Aussi distingue-t-on beaucoup les biens nationaux de premire
  origine de ceux qui ont dj subi le sort de plusieurs ventes;
  ces derniers sont en plus grand nombre que les autres, surtout si
  l'on excepte les forts et les vastes domaines des grands
  propritaires, dont la division offre des difficults de plus
  d'un genre. Cette circonstance est d'autant plus remarquable,
  qu'elle ne contribue pas peu  ralentir la vente des proprits
  nationales. Une bonne partie des biens dj vendus continuant
  toujours d'tre  vendre, la concurrence reste presque toujours
  la mme. (_Note de Meister._)

  [61] Si festinare videor, ignosce.... quod in ea civitate, in qua
  omnia quasi ab occupantibus aguntur, qu legitimum tempus
  expectant, non matura, sed sera sunt.

  _Lettres_ de Pline le jeune, IV, 15.

Le prix de diffrents objets est aujourd'hui presque au pair de
l'argent; il en est mme qui sont au-dessus de l'ancien prix, et, trs
malheureusement encore, le bon pain, les pommes de terre; cependant il
en reste toujours un trs grand nombre, qui ne sont pas mme au quart
de leur valeur. Ainsi l'homme qui sortirait tous les jours de chez
lui, les poches pleines d'assignats, sans autre projet que celui
d'acheter tout ce qu'il trouverait encore  trs bon compte, pourrait
faire en peu de temps une fortune immense. C'est aussi ce que
plusieurs personnes ont su faire avec le plus brillant succs. De ce
nombre est, dit-on, le vicomte de Sgur[62]. Il a du moins un des plus
beaux magasins qu'il y ait en ce moment  Paris; et grce  cette
heureuse ide, on lui pardonne d'tre le fils d'un marchal de France,
l'ami cit d'une ci-devant trs grande dame, et mme l'aristocrate le
plus dcid, du moins dans ses opinions et dans ses plaisanteries.

  [62] Alexandre-Joseph-Pierre, vicomte de Sgur (1756-1805).

La suite la plus funeste de l'agiotage, ou plutt des circonstances
qui l'ont tabli forcment, c'est la disette effective de tant
d'objets de premire ncessit. Il y a longtemps que Paris serait mort
de faim, mort de faim  la lettre, sans les sommes immenses que le
Trsor national a dpenses pour fournir aux distributions faites
journellement au peuple,  un prix qui doit les faire regarder comme
de vritables aumnes; mais la nation ne devait-elle pas en effet ce
sacrifice aux habitants d'une ville qui fit longtemps, presque seule,
tous les frais de la Rvolution, d'une Rvolution  laquelle on doit
tant de gloire et de libert, tant de bonheur et de richesses, la
destruction de la plus ancienne monarchie de l'Europe, et les
prosprits inoues de la dictature de Robespierre, d'une Rvolution
enfin dont tous les bienfaits, dont toutes les merveilles ensemble ne
coteront gure  la nation plus de deux  trois millions d'hommes,
plus de trente  quarante milliards dont, peut-tre mme, elle ne
paiera jamais la cinquantime partie? C'est donc, comme vous voyez,
presque rien.

A l'poque o j'arrivai  Paris, le pain des sections se distribuait 
trois sous la livre, en assignats, et le gouvernement le payait
environ huit  dix livres, c'est--dire cinq  six sous, espces[63].
Mais ce pain, donn pour ainsi dire gratuitement, n'tait ni fort sain
ni fort savoureux; il tait d'une farine noire, grossire et
singulirement pteuse, parce qu'on y mlait beaucoup de pommes de
terre, de fves, de mas, de millet, et qu'on ne se donnait pas le
temps de le cuire; pour l'obtenir, il fallait l'acheter souvent par
plusieurs heures d'attente. La viande, le riz, l'huile, la chandelle,
le charbon, la cassonade, plusieurs objets du mme genre, se
distribuaient galement aux pauvres des sections,  des prix fort
modiques; aussi les boutiques de boulanger, d'picier et de boucher
sont-elles assiges, la moiti de la journe, par une troupe
d'hommes, de femmes et d'enfants tenant  la main la carte de leurs
sections; vous les voyez presss les uns sur les autres, comme des
mendiants  la porte d'un hospice, avec une patience qui n'est pas, 
mes yeux du moins, le prodige de l'empire rvolutionnaire le moins
surprenant; c'est ce qu'on appelle _tre  la queue_; et jugez,
Monsieur, de la fatigue et de l'ennui de cette sujtion, quand il faut
la subir, comme il arrive trs communment, plusieurs heures de suite,
quelque temps qu'il fasse; car sans compter que les nombreuses
distributions mme ne peuvent se faire qu'avec assez de lenteur,
elles ne se font pas non plus toujours  la mme heure; les
approvisionnements sont souvent retards, et manquent quelquefois tout
 fait. La farine que les boulangers devaient recevoir la veille, ne
leur est livre que le lendemain; et celle qu'ils attendaient le
matin, ne l'est que vers le soir. Concevez-vous, Monsieur, le
dsespoir d'une si longue attente, lorsqu'elle a pour objet l'unique
ressource de la plus affreuse indigence, et lorsqu'elle finit encore
par tre trompe? Pensez-vous qu'il y ait une autre police qu'une
police rvolutionnaire, qui puisse arrter ou prvenir les dsordres
que ne manquerait pas de produire, sous un autre rgime, un pareil
tat de choses?

  [63] Dans son message du 14 dcembre 1795, le Directoire vient
  d'avouer que les subsistances de Paris exigent en ce moment plus
  de 370 millions par dcade. Avant la Rvolution, non seulement
  les subsistances de la capitale ne cotaient rien au
  gouvernement, mais il en retirait un revenu annuel de 77  78
  millions. C'est en en donnant le relev, que M. Necker remarque
  que le roi de France tirait plus de revenu de sa capitale, que
  les trois royaumes de Sardaigne, de Sude et de Danemark ne
  paient de tributs  leurs souverains. Que les temps sont changs!
  (_Note de Meister._)

Ne serez-vous pas encore tonn, Monsieur, d'apprendre que ces
malheureuses distributions sont devenues, comme tout le reste, un
objet d'agiotage et de cupidit? Les pauvres favoriss de la section,
qui reoivent par jour une livre entire de pain, trouvent aisment
l'occasion d'en vendre au moins une partie avec un bnfice
considrable, et ne rsistent point  cet appt. Ce qu'on achte d'eux
en dtail, on le revend ensuite en gros, et l'on y gagne encore
davantage; il y a donc des agioteurs et des courtiers de pain, comme
d'autres effets.

La crainte de mourir de faim a fait imaginer toutes sortes de moyens
de s'en prserver. Il n'est pas rare de voir  la porte d'une maison
ou d'une boutique, tantt une cage de lapins, tantt une chvre, assez
mal nourrie, mais dont le lait peut devenir encore, dans l'extrme
besoin, une ressource bien prcieuse. Je ne sais si c'est en faveur de
mon got pour les pastorales de notre aimable Gessner; mais je vous
l'avoue, parmi tant de symptmes de misre qu'offre aujourd'hui
l'aspect de Paris, il n'en est point qui ait rveill dans mon
imagination de plus touchantes ides de mlancolie et de piti. Je me
reprsentais vivement la joie d'une bonne mre, recevant encore avec
transport, de cette pauvre chvre, l'aliment et la vie que l'excs du
malheur et des besoins ne lui permettait pas de fournir elle-mme 
ses enfants. C'est peut-tre la seule pense douce qui se soit mle 
tant d'images pnibles et douloureuses qui n'ont cess de me
poursuivre durant mon dernier sjour en France.




LETTRE V


Ce qui m'a frapp le plus gnralement  Paris, c'est un caractre
trange d'incertitude, de dplacement, sur presque toutes les figures,
un air inquiet, dfiant, tourment, souvent mme hagard et convulsif.
Je crois qu'un homme qui n'aurait jamais vu Paris, qui n'en aurait
jamais entendu parler, le voyant aujourd'hui pour la premire fois,
serait tent de lui faire le mme compliment que fit un jour M. de
Jussieu  je ne sais quel original: Monsieur, je n'ai pas l'honneur
de vous connatre, mais je vous trouve bien chang.

Peut-tre penserez-vous d'abord que l'impression que j'prouvai m'est
absolument personnelle, ou que je l'exagre. Cependant daignez vous
rappeler ici, Monsieur, qu'il n'y a gure plus d'un an que Paris
n'tait encore qu'une vaste prison, d'o l'on ne sortait que par
miracle, ou pour tomber sous le fer de la guillotine; qu'il y a
peut-tre plus de quatre-vingt mille habitants de cette malheureuse
ville, qui partagrent, chacun  leur tour, les horreurs de la
captivit la plus dure et la plus effrayante; que dans le nombre, il
en est qui viennent seulement d'obtenir leur libert, tout  l'heure;
et que ce sont peut-tre les seuls  qui l'on ne devait jamais la
rendre[64]. Daignez vous rappeler encore, dans cette immense
population, combien de gens ruins de fond en comble, qui, dchus de
la plus haute prosprit, des plus brillantes esprances, se trouvent
confondus maintenant dans la foule des misrables rduits  solliciter
chaque jour, de la piti du gouvernement, ou plutt de ses craintes,
le secours indispensable  leur subsistance. Vous ne serez plus
surpris d'un aspect qui doit frapper de douleur et de compassion tout
homme sensible; vous le serez au contraire, comme je le suis moi-mme,
que les traces de tant d'effroi, de misre et de dsespoir ne soient
pas encore plus frquentes ou plus sensibles. Je ne vois qu'une
manire de me l'expliquer: c'est que rien ne fait oublier un grand
danger, une longue souffrance, comme le bonheur de s'en tre sauv,
celui de l'esprer du moins; encore plus la ncessit de se garantir
de nouveaux dangers, de nouvelles peines; l'imprieux besoin de chaque
jour, de chaque moment. Ainsi les flaux d'une grande rvolution
servent en quelque manire, par la rapidit, par la violence mme avec
laquelle ils se succdent,  renouveler le courage et la patience
ncessaires pour les supporter. C'est une observation qui n'aura pas
chapp sans doute  la sagacit des philosophes qui prparrent ce
grand bouleversement; elle est faite pour reposer tout  la fois leur
confiance et leur insensibilit; peut-tre entre-t-elle aussi pour
beaucoup dans les motifs qui les empchent de dsirer la paix, un tat
de choses dont le calme laisserait  chacun le loisir de voir et de
mesurer l'tendue de ses pertes et de son malheur[65].

  [64] Les terroristes, que l'on avait fait sortir  l'approche de
  la crise  laquelle on s'attendait, et qui clata si
  malheureusement les 12 et 13 vendmiaire. (_Note de Meister._)

  [65] La premire fois que j'entrai dans un caf, un de ces
  messieurs venait d'en sortir. _Eh bien!_ dit un de mes voisins 
  l'autre, _l'homme qui sort a fait prir pour sa part vingt-deux
  personnes de ma connaissance.--Vous venez pourtant de lui faire
  assez d'accueil.--Hlas! oui, c'est un monstre; mais il me
  rendit dans ce temps un service essentiel.--En ce cas, c'est tout
  simple._

  Quelle impression pensez-vous que ce petit dialogue fit sur l'me
  de votre pauvre Suisse? (_Note de Meister._)

En parcourant les rues de Paris, la tte en avant, suivant mon usage,
et les yeux errants de tout ct, avides de reconnatre tant d'objets
auxquels j'avais attach quelque doux souvenir d'intrt ou
d'habitude, je ne pouvais me dfendre d'un sentiment trs
extraordinaire de surprise et de chagrin. Il me semblait sans cesse
que je revoyais une habitation chrie, abandonne de ses anciens
matres, occupe actuellement par des trangers, et des trangers qui
ne s'y trouvaient pas  leur aise, qui ne paraissaient pas mme srs
d'y rester, dont l'humeur tait au moins fort bizarre, car je revoyais
bien les mmes choses; mais rien ne me paraissait, pour ainsi dire, 
sa place. Ce qui jadis tait dans l'intrieur des maisons tait
dehors; dans le salon, ce qui tait jadis  la cave, au grenier, ou
dans l'antichambre. Rien de stable enfin, rien de pos, presque rien
qui ft dans son assiette accoutume, dans son assiette naturelle.

Le costume des hommes est, en gnral, assez simple, assez
raisonnable; cependant, on voit encore beaucoup de gilets et de
longues culottes, vtement qui peut bien tre trs commode, mais qui
n'en est pas moins fort mesquin, fort dshabill. On voit encore un
grand nombre de redingotes, descendant sur les talons, boutonnes
jusqu'aux genoux; par-dessus, d'normes sabres pendus  des ceinturons
fort troits; des cravates qui ressemblent  des draps de lit
tortills autour du cou, et des moustaches dignes de relever ces
nobles livres du terrorisme.

L'habillement des femmes ne manque ni de got ni d'lgance; les
souliers plats rendent leur dmarche plus assure, sans la rendre
moins facile et moins lgre. Les ceintures, rattaches sous le sein,
ont quelque chose de simple et d'antique; elles laissent aux tailles
bien proportionnes la libert de dvelopper toute la grce de leurs
contours, toute la souplesse de leurs mouvements; elles servent 
dissimuler beaucoup de dfauts cachs; elles font ressortir, sans
doute, ce qu'on ne pardonnait autrefois qu'aux femmes grosses; mais,
comme presque toutes le sont aujourd'hui, sans en excepter les plus
jeunes et les plus laides, c'est un moyen de plus de paratre  la
mode,  l'ordre du jour. Il n'y a pas jusqu'aux perruques blondes,
noires, grises, de toute couleur, que je m'attendais  trouver
excessivement ridicules, avec lesquelles il a fallu me rconcilier;
tant il est vrai que dans ce genre de folie, il n'y a peut-tre rien
qu'une Franaise ne puisse tenter avec une sorte de succs! Les
perruques blondes adoucissent ce que des sourcils trop noirs avaient
de dur et de tranchant; les perruques brunes donnent aux blondes trop
fades une expression plus vive et plus piquante; elles sont faites
d'ailleurs avec tant d'art qu'il n'est presque pas possible de ne pas
les prendre pour des chevelures naturelles[66]. Les bras nus, et que
la nature avait faits pour l'tre, ne peuvent dplaire; il faut mme
convenir qu'il en est de ces nouvelles nudits comme des ides les
plus philosophiques, lorsqu'elles sont vraiment belles; l'attrait de
la nouveaut leur prte un charme de plus; mais vous croyez bien
aussi, Monsieur, qu'il y a beaucoup de bras dans le monde, et mme
dans le monde rgnr par la Rvolution, qui ne gagnent rien  se
montrer si fort; et ce qui me semble encore passablement absurde, ce
sont des mains gantes, au bout de bras nus jusqu' l'paule.

  [66] Je crains bien que l'origine de la mode des perruques ne
  tienne  des circonstances fort tristes; d'abord, au dfaut trs
  commun de secours domestiques pour se coiffer; ensuite, au parti
  que quelques spculateurs cupides auront imagin de tirer de la
  quantit de cheveux coups sous le rgne de Robespierre, soit
  forcment par la guillotine, soit volontairement dans les
  prisons, pour viter d'tre dvor de vermine. (_Note de
  Meister._)

A l'poque o j'ai revu Paris, il y avait dans l'ajustement des femmes
plus de recherche que de richesse. Je n'ai point aperu de diamants;
assez peu de perles; un peu de dorure, mais fort lgre; leur plus
grand luxe alors, ce me semble, tait en dentelles; mais il n'y avait
que les femmes de la nouvelle classe des riches qui pussent en porter,
car elles taient montes ds lors  un prix norme. Un simple bonnet
de gaze et de ruban se payait chez la bonne faiseuse, c'est--dire
celle  qui la belle Mme Tallien, ci-devant l'amie de M. Alexandre de
Lameth et l'pouse de M. de Fontenay, la fille du clbre Cabarrus,
accorde sa protection, trois  quatre mille livres.

Comment vous peindre ici, Monsieur, toute la bigarrure, tout le
contraste qu'offre la population qui circule aujourd'hui dans les rues
de cette immense capitale? Des femmes excessivement pares donnant le
bras  de vrais sans-culottes; d'autres, cheminant toutes seules, mais
avec beaucoup de peine, embarrasses  retrousser leurs lgantes
robes jusqu' mi-jambe, pour ne pas se crotter; des femmes mises avec
le plus de simplicit, quelquefois mme avec tout l'extrieur de
l'indigence, distingues encore par le maintien le plus noble et le
plus dcent; de vieux abbs, le reste de leurs cheveux gris en
catogan, et d'anciens militaires, les cheveux coups en rond,
reportant humblement dans leur galetas le pain qu'ils ont t recevoir
chez le boulanger de la section; des vieillards respectables,
accoutums toute leur vie  la plus grande aisance, obligs de se
traner  pied; leurs ci-devant fermiers ou leurs domestiques les
claboussant de la boue de leurs cabriolets, pour aller conclure
bien vite un march de plusieurs millions; des essaims de
nouveaux guerriers, dont les succs inous ont menac d'envahir
l'univers, ples et dguenills; ces hommes obscurs qui, du haut
de la tribune, semblent dicter aujourd'hui des lois  l'Europe
entire, dans le costume le plus sale et le plus nglig,--costume
que l'charpe tricolore, aux franges d'or, faisait encore ressortir
davantage,--cherchant  se drober eux-mmes dans la foule, et
n'chappant pas toujours, malgr leur modestie, aux insultes, encore
moins aux maldictions des passants[67].

  [67] C'est  leur ct que j'ai plus d'une fois entendu des
  femmes de la dernire classe du peuple crier avec rage: _Les
  gueux! on a fait mourir tous les bons, pour laisser vivre un tas
  de sclrats, qui nous font mourir de peine et de misre_. (_Note
  de Meister._)

On trouve bien dans les rues quelques embarras nouveaux: les talages
de toute espce dont je vous ai parl dans ma prcdente lettre; les
transports continuels de meubles et de marchandises, si fort
multiplis aujourd'hui par l'activit du brocantage universel; les
patrouilles et les convois militaires. Mais, en revanche, il est
beaucoup d'embarras de l'ancien temps qui ont fort diminu, comme
celui des voitures; d'autres qui ont entirement disparu, comme celui
des processions de tout genre, sans en excepter les enterrements, dont
la solennit se borne  une misrable bire, couverte d'un drap
tricolore, porte par un ou deux hommes, et suivie d'un parent ou d'un
officier de police. Il n'est plus permis de se revtir d'aucun signe
de deuil; et quand on laisse reposer un moment son imagination sur le
souvenir encore si rcent des rgnes de Marat et de Robespierre, on
ne peut qu'admirer, sans doute, la convenance et la sagesse d'une
pareille disposition. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on circule
plus librement que jamais dans les rues de Paris, si vous en exceptez
pourtant tous les quartiers environnant la Convention, et dans une
circonfrence assez tendue, comme depuis la place Vendme jusqu'au
Carrousel, et depuis Saint-Roch jusqu'au Pont-Royal. Pendant presque
tout le temps de mon sjour, on ne passait dans toutes les rues de ce
vaste circuit qu'au moyen de cartes privilgies, de cartes de
dputs, de ministres trangers ou d'employs des diffrentes
administrations; les cartes de section ordinaires ne suffisaient pas.

C'est, vous en conviendrez, Monsieur, une singulire manire de se
rappeler que l'on est dans le pays le plus libre du monde, que ce
besoin continuel d'exhiber sa carte ou son passeport, pour ne pas
risquer d'tre arrt sans cesse, en passant d'une section et
quelquefois d'une rue dans l'autre; mais ce n'est pas ici le moment de
s'en plaindre.

Je ne suis pas le seul voyageur qui ait remarqu que l'on ne vit
jamais autant de femmes grosses  Paris que l'on en voit aujourd'hui,
mais il m'est impossible d'en conclure, avec quelques-uns de vos
philosophes modernes, que l'amour en est devenu plus moral en France;
 voir l'air et le maintien de la plupart de ces dames, je serais
beaucoup plus tent de croire qu'il n'en a que moins de rserve, moins
de pudeur, moins de dlicatesse. Une femme grosse a perdu, ce me
semble, tous les charmes de son sexe, si, dans cet tat, elle ne sait
pas voiler les suites de la plus aimable faiblesse par un nouvel
intrt, par un plus grand caractre de dcence et de dignit. C'est
ce que je n'ai gure aperu, dans cette foule de beauts fcondes,
que l'on rencontre  tous les spectacles et dans toutes les
promenades. La licence gnrale des opinions et des moeurs, la loi du
divorce[68], l'indpendance domestique, tant de barrires renverses,
tant de prjugs dtruits, n'ont pu qu'augmenter beaucoup le nombre
des unions prcaires, substitues au mariage, et favoriser ainsi
l'accroissement subit d'une nouvelle population. Mais il faudra voir
quels en seront les rsultats durables dans la suite des temps, si le
sort des enfants en sera plus heureux, leur ducation meilleure, le
repos et le bien-tre intrieur des familles plus commun, plus assur.
Beaucoup de gens sont persuads que les circonstances de la misre
gnrale, celles du long rgne de la Terreur, n'ont pas peu contribu
 la fcondit du moment: elles ont rapproch beaucoup de mnages
livrs  toutes sortes de distractions; elles ont rendu plus intimes
un grand nombre de liaisons jusqu'alors assez lgres. On s'est vu
forc de se tenir plus renferm, plus recueilli. La solitude, la
crainte, les nuits si fort prolonges par le dfaut de lumire,
semblent disposer l'me encore davantage aux doux panchements de la
tendresse; enfin la peine et l'ennui donnent un nouveau prix  tout ce
qui peut nous en distraire. L'extrme besoin d'intrt, d'attachement,
de sensations, en fait trouver quelquefois dans les objets mmes qui
semblaient devoir en tre le moins susceptibles.

  [68] Depuis le 1er janvier 1793, jusqu'au 27 prairial an III,
  c'est--dire dans l'espace de quinze mois, il a t prononc 
  Paris 5,994 divorces, dont 2,124 demands par les hommes, et
  3,870 par les femmes. Il n'y en a eu que 559 prononcs du
  consentement mutuel. (_Note de Meister._)

  Le 27 prairial an III correspond au 15 juin 1795: Meister a fait
  une erreur en parlant de _quinze mois_.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affreuse existence  laquelle on
tait rduit dans les prisons, n'a point t perdue pour l'amour; que
ce ne sont pas seulement des liaisons de galanterie ou d'intrigue
passagre qui s'y sont formes, mais de vritables et grandes
passions. C'est dans ces antres de Polyphme Robespierre, que le
philosophe La Harpe est devenu dvot aux pieds de la marquise de
Hautefort. C'est dans ces mmes horribles demeures que la belle et
vertueuse Custine n'a pu rsister au tendre dsespoir du malheureux
comte de Beauharnais. C'est encore l que le vicomte de Sgur a pass
dans les bras de la marquise d'Avaux les plus belles nuits qu'elle ait
jamais drobes  son triste poux[69].

  [69] Il est piquant d'opposer  ce tmoignage d'un contemporain
  si bien inform, les loquentes paroles du comte Mol, dans le
  discours par lequel il accueillait  l'Acadmie franaise
  l'auteur de _Stello_, Alfred de Vigny. En lui parlant des scnes
  terribles des prisons et des chafauds, il disait: Les victimes
  ont t hroques.... Je les ai connues, ces victimes, et il ne
  m'a manqu qu'une ou deux annes pour prendre rang parmi elles, 
  ct de mon pre. C'est en leur nom, comme au nom de leurs
  enfants, que je viens repousser de toutes les forces de mon me
  et de mes souvenirs tout mlange impie de leur mmoire infortune
   de frivoles scnes de coquetterie et d'amour....

Vous voyez, Monsieur, qu'il n'est point de situation, quelque hideuse
qu'elle soit, o la mobilit du caractre franais ne trouve encore
une ressource quelconque.

Je n'envie  personne les jouissances qui peuvent lui faire supporter
le fardeau de sa destine; mais je prie le Ciel de me prserver de
toute folie qui pourrait me consoler du spectacle de tant de
souffrance et de misre. Quel est l'homme vraiment sensible qui
n'aurait pas l'me dchire en voyant tous ces visages hves qui ne
sont plus anims que de l'impatience du besoin, et sur lesquels on
distingue avec effroi l'empreinte profonde des plus amres douleurs!
Combien de fois ne m'est-il pas arriv de rencontrer des hommes
mourant d'inanition, se soutenant avec peine contre une borne, ou bien
tombs  terre, et n'ayant plus la force de se relever! Je ne sortais
plus sans remplir mes poches de tout ce que j'avais pu pargner de
pain; et le morceau qu'un pauvre autrefois et ddaign, je le voyais
accepter, souvent avec l'expression de la plus vive reconnaissance,
par des tres, hlas! qui mendiaient, ce jour-l, peut-tre pour la
premire fois. J'entends encore avec saisissement la voix faible et
sombre d'une femme assez bien vtue qui m'arrta dans la rue du Bac,
pour me dire avec un accent que prcipitaient tout  la fois la honte
et le dsespoir: _Ah! Monsieur, venez  mon secours.... Je ne suis
point une misrable, j'ai des talents.... Vous avez pu voir de mes
ouvrages au Salon; mais depuis deux jours je n'ai rien  manger, et
j'enrage de faim!_

Lorsqu'au milieu de scnes si lugubres et si douloureuses, je vois
encore tant de luxe et tant d'orgueil, tant d'extravagance et tant de
frivolit, je ne puis m'empcher de me reprsenter quelquefois tout le
peuple de cette immense cit, sous l'emblme de ce misrable
Marseillais qu'on voyait alors partout, et que je ne rencontrais
jamais sans une nouvelle surprise. Quoique estropi de tous ses
membres, une jambe relie contre l'paule, avec un coussin de cuir
sous le moignon de l'autre, il courait gaiement les rues et les
carrefours, appuy sur ce coussin et sur l'un de ses poignets,
regardant insolemment tout le monde, et chantant  gorge dploye les
chansons patriotiques du jour.

On a beau tourmenter cette nation dans tous les sens, lui faire
prendre les attitudes les plus contraires  ses gots,  ses penchants
naturels, elle conservera toujours et cette activit de feu qui la
fait vivre, et cette heureuse gaiet qui s'amuse et se console de
tout.




LETTRE VI


Au moment o j'arrivai  Paris, les Tuileries taient encore fort
belles. Le parterre au-dessus de la terrasse des Feuillants tait
garni de superbes orangers; on avait commenc  dcorer les niches de
la galerie qui donne sur le jardin, de bustes et de statues; les deux
murs du ct du Pont-Royal et de la cour des curies avaient t
remplacs par de grandes grilles. Mais quelques jours aprs, ce beau
jardin ne fut plus qu'un camp, de l'aspect le plus sauvage. Toutes les
alles taient remplies de tentes, de canons, de chariots; et la
moiti de la grande terrasse du Chteau servait de bivouac  une
troupe de cavalerie.

L'intrieur du palais est, comme vous pouvez croire, entirement
boulevers. Les changements qu'on y a faits ne sont qu'en dcorations
de bois et de toile. Mais ces dcorations sont toutes, en gnral,
d'assez bon got. Les salles qui prcdent celle de la Convention,
ainsi que celle de la Convention mme, ont, il faut l'avouer, quelque
chose de simple, d'antique et d'imposant. Il est ais de reconnatre
le gnie de David dans l'ordonnance de la plupart de ces travaux. Au
milieu de l'une de ces salles est place une statue colossale de la
Libert; dans une autre, son temple au haut d'un rocher, d'o ses
foudres prcipitent tous les dmons du despotisme et tous les
fantmes de l'esclavage. Le plus fier ornement de ces salles, ce sont
les riches trophes des drapeaux enlevs aux ennemis de la Rpublique.
La salle mme de la Convention, o s'assemble aujourd'hui le Conseil
des Anciens, dans de grandes et belles proportions rectangulaires, est
fort leve; le fond des murs, imitant le marbre jaune vein de
diffrentes nuances de la mme couleur, est dcor de grandes statues
en manire de bronze, qui reprsentent les plus grands philosophes,
les plus clbres lgislateurs de l'antiquit: Numa, Lycurgue, Platon,
Pythagore, Camille, Brutus; les bancs o sigent les dputs forment
autour de la tribune, au haut de laquelle est le fauteuil du
prsident, et au bas, le bureau des secrtaires, un vaste amphithtre
de figure elliptique; ces bancs, ainsi que la tribune, sont garnis de
drap vert;  la droite et  la gauche de la tribune, sont deux loges,
la premire destine aux ministres trangers, l'autre aux dames, ou si
vous voulez, aux citoyennes distingues, telles que Mmes Tallien et
Bentabole.

La premire fois que je fus conduit dans cette auguste assemble par
un ardent admirateur de la Rvolution et de la Rpublique, j'y passai
prs de deux heures sans entendre un mot de discussion, parce que le
rapport qui devait ouvrir cette sance fut retard, j'ignore par quel
motif. _Je vois bien_, dis-je  mon introducteur, _que vous m'avez
amen ici aujourd'hui tout exprs, pour me donner une haute ide de la
sagesse du Snat de la nouvelle Rome; je ne veux pas la perdre, et je
m'en vais_. C'tait une sance du soir, il tait prs de onze heures,
et j'tais fort fatigu, non de ce que j'avais entendu, mais de ce que
j'avais vu. L'on s'attendait  quelque tumulte de la part des
sectionnaires; en consquence, on s'tait mis en mesure, et tous les
passages de la salle mme et des pices voisines taient remplis de
longues redingotes, de grands sabres, de grandes moustaches, qui
ressemblaient tout  fait par leur mine et par leur costume  des
Capitaines Tempte,  des souteneurs de mauvais lieu.

Depuis, j'eus l'avantage d'assister  diffrentes sances plus ou
moins intressantes, plus ou moins orageuses; mais je ne puis me
vanter d'avoir entendu un seul discours marqu au coin d'un vrai
talent. Parmi beaucoup de dclamations folles, extravagantes, de
criailleries atroces et puriles, j'ai bien recueilli quelquefois des
propositions raisonnables, des rflexions justes et sages; mais je
n'ai rien distingu que l'on puisse comparer de fort loin 
l'loquence d'un Mirabeau, d'un Cazals, d'un abb de Montesquiou,
d'un Lally, d'un Clermont-Tonnerre, mme d'un Ramond, d'un Vergniaud.
Boissy-d'Anglas, qui dploya tant de caractre et de dignit dans la
fameuse journe du 1er prairial, a dit souvent, fort bien,
d'excellentes choses; mais on prtend que ses plus beaux discours ne
sont pas de lui. Vous voyez qu'on traite les hros de la faveur
populaire comme les belles et les rois; leurs meilleurs ouvrages sont
toujours attribus  quelque inspiration secrte. Tallien parle le
plus souvent d'une manire commune, mais assez facile. Le boucher Le
Gendre a quelquefois des coups de boutoir assez fermes, assez heureux.
Daunou, Thibaudeau, dans certaines circonstances, ont su montrer
beaucoup d'habilet, d'intrt et de chaleur. Doulcet de Pontcoulant,
quoique ardent rpublicain de coeur et de systme, a fait plusieurs
rapports remarquables par la sagesse des principes qu'il a toujours
dfendus avec beaucoup de constance, et par la manire claire et
simple dont il les dveloppe. Chnier n'est pas l'homme que l'on peut
estimer le plus, si la moiti de ce qu'on en dit est vrai; son
amour-propre m'a toujours paru beaucoup plus original que son talent;
mais sans vouloir le flatter, de tous les orateurs du moment, c'est
peut-tre encore celui qui parle le mieux sur toute sorte de sujets,
et sans avoir eu le temps de s'y prparer; aussi ne manque-t-il pas de
confiance, ni d'admirateurs; pour vous en donner une ide, je me
permettrai de vous raconter la conversation dont je fus tmoin, au
premier dner que j'eus l'honneur de faire avec lui.

D'abord, il est important de vous rappeler, Monsieur, que l'habitude
de parler  la tribune, ou de disputer dans les clubs et dans les
cafs, a chang tout  fait le ton habituel des conversations; il en a
mont le diapason de quelques octaves au moins. On parla des dernires
brochures de La Harpe; il y en avait une ancienne sur la libert de la
presse, dans laquelle le reprsentant Chnier avait t trait fort
rudement[70]. Malgr ce souvenir, en dnigrant avec tout le mpris
possible ses opinions politiques, il affecta gnreusement de protger
le mrite littraire de La Harpe. Au grand tonnement de ses
collgues, il soutint que _Mlanie_ et _Philoctte_[71] pourraient
bien aller  la postrit. Quoi! _Philoctte!_ dit l'un
d'eux.--Oui, _Philoctte_, quoique une simple traduction, est un
ouvrage estimable.--Ah! rpliqua le savant lgislateur, ce
_Philoctte_ me parat  moi bien au-dessous de celui d'Homre.--De
Sophocle, reprit plus vite et plus bas Chnier.--Non, je croyais,
d'Homre.... enfin, vous tes bien indulgent.--Pas trop, car quelque
bon littrateur qu'il soit, toutes les fois qu'il veut parler
politique, je trouve, comme vous, qu'il n'a pas le sens commun; et
c'est fort simple: les plus grands hommes ont radot, quand ils ont
voulu parler de ce qu'ils n'avaient point appris. On sait que je
respecte M. de Voltaire comme un grand homme.... A ce mot, je ne puis
vous exprimer ma surprise de le voir arrt tout  coup par l'extrme
surprise, par les transports d'admiration de ses ingnieux collgues.
Ah! c'est superbe ce que tu dis l!.... Non (presque la larme 
l'oeil), je suis ravi de t'entendre parler ainsi.--Je dis, mes amis,
ce que je pense; eh bien, M. de Voltaire lui-mme, quand il a voulu
parler de musique et de peinture, n'a fait que draisonner. La
politique est un art qu'il faut avoir appris, ainsi que tous les
autres.--Est-il rien de plus simple et de plus modeste? Je me
contentai de dire, avec une bonhomie qui trs heureusement ne fut
remarque de personne: Je savais bien que M. de La Harpe n'avait
jamais t de la Convention, mais je croyais qu'il avait t fort
longtemps aux Jacobins.

  [70] _La libert de la presse, dfendue par La Harpe contre
  Chnier._ A Paris, chez Migneret, imprimeur, l'an III, 22 pages.
  Cette brochure a t crite contre un dcret, manifestement
  surpris  la Convention,  la suite d'un rapport de Marie-Joseph
  Chnier (rapport lu le 12 floral an III).

  Aprs avoir parl, dit La Harpe, des redoutables migrs, le
  rapporteur s'crie: _Sachons les punir, ou descendons de cette
  tribune, et comme Brutus, poignardons-nous!_--Que Chnier descende
  de la tribune, il n'y a pas de mal; pour ce qui est de se
  poignarder, il n'y a pas de quoi.

  A vrai dire, La Harpe a rsum en deux lignes tout un paragraphe
  grandiloquent, et chang les termes du discours de Chnier, qui,
  au lieu de poignardons-nous, avait dit: _et comme Brutus 
  Philippes, mourons en invoquant le ciel!_....

  [71] Le drame de _Mlanie_ ne put tre publiquement reprsent
  qu'en 1791; mais  son apparition, plus de vingt ans auparavant,
  il avait t souvent lu dans les salons, et jou sur les thtres
  particuliers; et quand il fut imprim, en 1770, Voltaire crivait
   La Harpe:

  Dieu et les hommes vous sauront gr, mon cher confrre, d'avoir
  mis en drame l'aventure de cette pauvre novice qui, en se mettant
  une corde au cou, apprit aux pres et aux mres  ne jamais forcer
  leurs filles  prendre un malheureux voile....

  Je suis trs malade; mais j'ai oubli mes maux en vous lisant.
  Voil le vrai style, clair, naturel, harmonieux; point d'ornement
  recherch; tous les vers frapps et sentencieux, naissant du fond
  du sujet; grande simplicit, grand intrt. On ne peut quitter la
  pice ds qu'on en a lu quatre vers, et les yeux se mouillent 
  mesure qu'ils lisent. Il faut jouer cette pice dans tous les
  couvents, puisqu'on ne la jouera pas sur le thtre....

  Quant  la tragdie de _Philoctte_, elle avait t reprsente en
  1783.

C'est  ce mme dner que M. Chnier dit encore avec une insolence si
nave: Les sectionnaires de Paris voudraient bien renouveler le 10
aot. Mais ils ne savent pas s'y prendre, et puis ils n'auront pas
affaire  un Louis Capet. En quoi l'on ne peut disconvenir qu'il
n'ait eu compltement raison.

Le souvenir de ce monarque infortun me rappelle une anecdote relative
au dnouement fatal de son procs, que j'appris quelques jours aprs,
 un autre dner de dputs. Vous savez, Monsieur, combien peu de voix
dcidrent le sort du plus injuste de tous les jugements[72]. Eh
bien,--s'il en faut croire le dput Audrein[73], ci-devant
abb,--c'est un des plus honntes hommes de la Convention, un de ceux
du moins dont les talents et le caractre personnel avaient inspir le
plus de confiance, c'est Vergniaud, qui seul fit pencher si
malheureusement la balance en faveur du rgicide. Jusqu'au dernier
moment, il avait dclar, de la manire la plus forte et la plus
positive, qu'il ne voterait jamais que pour l'appel au peuple. Soit
qu'il se ft laiss intimider par les menaces et les poignards qui
assigeaient dans cet affreux moment toutes les avenues de
l'Assemble, soit qu'il et chang subitement d'opinion, son suffrage,
et par cela mme qu'il fut plus inattendu, suffit seul pour entraner
celui de quinze ou vingt dputs qui, jusqu'alors, avaient galement
dtest ce parti, mais qui, sur la foi d'un collgue auquel ils
accordaient une confiance sans bornes, crurent, comme lui, que le
cruel sacrifice tait devenu indispensable; qu'il fallait y consentir,
ou pour sauver la Rpublique, ou pour se sauver eux-mmes. Ce qu'il y
a de trs constant, c'est que la veille mme de cette terrible
journe, ce qu'on appelait le parti modr de l'Assemble se croyait
encore trs assur d'une majorit dcide en faveur de l'appel au
peuple; j'en eus dans le temps des preuves que je ne puis rvoquer en
doute.

  [72] D'aprs un premier recensement (sance de la Convention des
  16 et 17 janvier 1793), les votes de mort n'avaient que cinq voix
  de majorit. Mais ds la sance suivante (18 janvier),  la suite
  des explications donnes par diffrents membres sur la porte de
  leur vote, la majorit se trouva leve  43 voix.

  [73] Membre de l'Assemble lgislative, et de la Convention o il
  vota la mort de Louis XVI; nomm en 1798 vque constitutionnel
  du Finistre, il fut tu par les chouans le 17 novembre 1800.

J'tais encore  Paris, lorsqu'on dcrta le nouveau costume des
Reprsentants du peuple, mais je ne l'ai vu qu'en peinture; celui des
membres du Directoire se rapproche assez de l'habit de cour du temps
de Franois Ier; celui des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents parat
absolument imit de la grande toge romaine. C'est en lui-mme un
habillement fort noble et fort pittoresque; mais, comme il s'loigne
trop du costume ordinaire de la nation, il a par l mme un air
thtral, un caractre d'emprunt; et ce dfaut de convenance l'empche
d'tre, au moins pour le moment, d'une dignit srieuse et vraiment
imposante. Il n'est peut-tre rien cependant qui ne doive paratre
prfrable  la ngligence, au dsordre,  la salet du costume
actuel. Ceux de ces messieurs qui sont le mieux vtus, sont en frac
bleu, veste rouge ou noire, et bottes molles. Des voyageurs,
nouvellement arrivs de Paris, m'ont assur que la plupart
conservaient encore cet ancien habit, et que, mme aux sances
publiques, on en voyait fort peu qui daignassent prendre la peine de
s'affubler de leurs longues robes.

Ce qui, sans contredit, doit paratre beaucoup plus imposant que
l'ancien ou le nouveau costume de messieurs les dputs, c'est la
tenue de leur garde militaire, de ce qu'on appelle les gendarmes de la
Convention. Je ne sais pas au juste de combien d'hommes est compose
cette nouvelle garde prtorienne; mais il suffit de la voir dfiler 
la parade, pour juger que la composition en a t fort soigne. Ce
sont de trs beaux hommes, trs bien vtus et trs bien arms; c'est
l'lite de tous les rgiments de ligne, parmi lesquels il y a
plusieurs anciens gardes-franaises; le plus grand nombre cependant
est tranger: Suisses, Allemands, Sudois. Les rois populaires croient
donc, comme les autres, qu'une garde trangre mrite, dans certaines
circonstances, d'tre prfre  des gardes indignes ou nationales.

Depuis longtemps, ce n'est plus dans le sein mme de la Convention,
que se traitent vritablement les grandes affaires. Tout se passe dans
l'intrieur des comits; et cela ne peut gure tre autrement. Les
meneurs de la Convention ont senti qu'il n'y avait point de
gouvernement, en ralit, qui ne ft incompatible avec les formes
sauvages, avec les mouvements tumultueux de la dmocratie.

Les assembles publiques ne sont que des dcorations plus ou moins
solennelles, de grandes machines  dcret. Elles deviennent aussi
quelquefois l'arne o les diffrents partis se rencontrent, se
cherchent et s'attaquent mutuellement en prsence du peuple, pour
entraner le suffrage de l'opinion publique en faveur de leurs vues ou
de leurs passions particulires. C'est l que se prcipitent et se
dtrnent les diffrents partis; c'est l que se dclarent les
nouveaux rgnes, leur puissance, leurs succs et leurs revers. Mais on
discute, on intrigue, on gouverne ailleurs. Ainsi, les trangers, qui,
sur la foi du _Moniteur_, croient bonnement, les uns,  toutes les
ressources,  toutes les vertus dont on y voit faire sans cesse un si
pompeux talage; les autres,  toutes les misres,  toutes les
sottises,  toutes les extravagances, qu'on ne se lasse point d'y
dbiter, s'abusent galement.




LETTRE VII


Il y a longtemps, Monsieur, que je vous entretiens d'ides sombres et
douloureuses. J'ai besoin, comme vous, de reposer ma pense sur
quelques rapports plus doux et plus consolants. Et vous ne devinez
gure o je vais les chercher d'abord.... C'est dans la maison d'un
juge de paix. L'affaire qui m'avait conduit chez lui n'avait aucun
rapport avec les fonctions de sa magistrature, mais il donnait
justement alors audience; la partie que je trouvai chez lui n'tait
pas encore expdie, qu'il en arriva successivement plusieurs autres.
Je ne voulus point l'interrompre, et je fus bien rcompens de ma
discrtion par le plaisir que j'eus d'tre tmoin de la patience et de
la sagesse avec laquelle mon juge coutait tout le monde, rduisait le
sujet de chaque diffrend au terme le plus simple, et rappelait
presque toujours les prtentions les plus draisonnables, les plaintes
les plus amres, les animosits les plus emportes, au respect de la
justice et de la loi. Mon juge n'tait qu'un emballeur, mais il y
avait plus d'un an qu'il exerait ce ministre intressant avec
beaucoup de zle et de capacit. Aussi, ceux qui venaient rclamer sa
mdiation ou son autorit me parurent-ils, tous, lui porter l'hommage
de la confiance qu'il mritait. On les et pris volontiers pour des
malades qui venaient consulter leur mdecin, et mme un mdecin
accoutum  les gurir. En les ramenant doucement dans les limites
traces par la loi, c'tait toujours par quelque sentiment honnte,
par quelque bon principe de morale qu'il tchait de les toucher. Je
regarde l'institution des juges de paix comme un des meilleurs
tablissements qui reste encore de la Constitution de 1792[74]. Il
faut mme que cette institution ait t combine ds lors avec assez
de prvoyance et de bonheur: car j'ai toujours ou dire que ces places
avaient t constamment remplies par de fort bons choix. Ce sont de
vritables officiers de morale publique, les premiers gardiens de
l'ordre et de la sret. Le besoin de leurs vertus est si sensible et
se renouvelle si souvent, il est si fort  la porte de ceux qui sont
appels  les choisir, leur influence habituelle laisse d'ailleurs si
peu de prise aux manoeuvres de l'intrigue et de l'ambition, qu'il est
assez simple que les lections  ce genre de magistrature populaire
n'aient pas eu les mmes inconvnients que beaucoup d'autres. Il faut
observer encore que les honoraires d'un juge de paix sont modestes,
mais suffisants; que son pouvoir est tellement circonscrit qu'il ne
saurait gure en abuser, et que ce n'est, pour ainsi dire, qu' force
de vertus et de considration qu'il peut lui donner plus d'importance
et plus d'tendue. Oh! combien de chicanes, de querelles et de procs,
doit prvenir une institution aussi sage, surtout si ceux qui en sont
chargs ont tous une me aussi calme, une logique aussi saine que mon
respectable emballeur!

  [74] _Sic._ Lisez: 1791.

Ce que l'on m'a racont du dsordre de tous les bureaux, de toutes les
administrations sous le dcemvirat, ou plutt sous la tyrannie de
Robespierre, passe toute ide.

L'arme et les comits rvolutionnaires taient vraiment des
associations organises par le crime, pour commettre avec impunit
tous les genres d'injustice, de meurtre, de rapine et de brigandage.
Le gouvernement avait enlev presque toutes les places aux hommes
dous de quelque talent ou de quelques vertus, pour les livrer  ses
cratures, c'est--dire  la lie de l'espce humaine. Des gens qui ne
savaient ni lire, ni crire, obtinrent des emplois d'une comptabilit
plus ou moins importante. Ainsi, par exemple, dans les bureaux tablis
pour la liquidation des biens des migrs, j'ai vu que l'homme de
mrite choisi pour dbrouiller aujourd'hui cet norme chaos avait eu
quarante-quatre mille dossiers  faire, uniquement des titres de
crances jets au hasard dans des fonds d'armoire, dont on n'avait
tenu aucun registre, et dont on avait dlivr cependant les rcpisss
dans la forme prescrite par la loi[75].

  [75] Il n'y a pas longtemps qu'on a fait dans le sein mme du
  Corps lgislatif l'aveu le plus sincre de cet extrme dsordre;
  voyez le rapport de Parisot au Conseil des Cinq-Cents du 22
  nivse an V.

  Sur le nombre des pices remises  la trsorerie nationale, et qui
  est de 40 milliards, il y en a 20 milliards qu'on peut regarder
  comme acquits vrifis ou comptables; mais le surplus, ainsi 20
  milliards, prsente de grandes, d'innombrables difficults. Elles
  proviennent soit de l'impritie, soit de la ngligence, soit de
  l'infidlit d'un grand nombre d'ordonnateurs et de prposs
  comptables. Ici, c'est un comptable qui, parce qu'il ne sait pas
  crire, prtend ne pas devoir de compte; l, c'est un comptable
  qui n'a que des pices informes, insignifiantes; il s'excuse sur
  son impritie en matire de comptabilit, et s'appuyant sur la
  bonne foi qu'il allgue, prtend qu'on lui doit allouer toute sa
  dpense. Ici, c'est un caissier dont les assignats ou les mandats
  ont t mangs par les rats, ou perdus par le froissement dans une
  voiture publique, etc. (_Note de Meister._)

Lorsque, durant cette poque de barbarie et d'horreur, on avait une
affaire  solliciter devant quelque tribunal, devant quelque
administration que ce ft, l'homme honnte tait sr de se voir
conduit avec la brutalit la plus rvoltante. L'affectation de
manires rudes et sauvages n'avait souvent d'autre but que de voiler
l'extrme ineptie et l'extrme ignorance des sclrats ou des
imbciles  qui l'on tait oblig de s'adresser.

Sous quelque constitution que ce puisse tre, on ne tarde pas, sans
doute,  s'apercevoir qu'il n'y a pourtant que des hommes instruits et
cultivs qui soient propres  faire marcher une machine aussi
complique que celle du gouvernement; et cette circonstance, qui
rsulte heureusement de la nature des choses, est un remde  beaucoup
de maux.

Aujourd'hui l'on a rappel, dans les diffrents dpartements de
l'administration, un grand nombre d'hommes employs ci-devant dans la
mme carrire, et je puis vous assurer, d'aprs ma propre exprience,
qu'il est aujourd'hui beaucoup de bureaux de la Rpublique o vous
retrouvez, non seulement l'intelligence exerce, mais encore le ton et
les formes polies de l'ancien rgime; il n'y manque plus que la noble
enseigne, brise peut-tre autant par maladresse que par vengeance ou
par systme.

On ne peut assez louer l'ordre et l'activit qui rgnent
particulirement dans les bureaux du Comit de salut public.
L'immensit d'affaires gnrales et particulires, qui s'expdiaient
journellement dans les diffrentes sections de ce comit, doit tonner
les cabinets les plus occups de l'Europe; et je ne puis me permettre
d'oublier que les moins importantes mme n'y sont pas ngliges: car,
au milieu d'un dluge de cartons et de papiers, on ne me fit pas
attendre deux minutes pour retrouver le titre d'une lgre faveur,
dont la dcision avait t donne, il y avait dj plus de quinze
jours.

Ce qui est, ce qui sera sans doute encore longtemps dans une grande
confusion, c'est la partie des finances. On a pens que ce grand
intrt, durant la guerre, cessait d'tre au moins le premier; on a
pens, non sans quelque raison, qu'aprs tout la guerre la moins
ruineuse tait encore celle qui se faisait avec la plus grande
dpense, parce que c'tait aussi celle qui, probablement, devait finir
le plus tt, ou se continuer avec le plus grand succs. Quelques
regrets qu'il en cote  l'humanit, qui pourrait refuser son
admiration  l'nergie,  la patience,  la vigueur, aux prodigieuses
ressources que le gnie et le caractre de la nation franaise surent
dployer au milieu de tant de puissances ligues contre elle, et qui,
trop maladroitement, parurent vouloir menacer tout  la fois et son
antique existence, et sa nouvelle libert!

Sous le prtexte de faire la guerre  la Rvolution, les princes
coaliss ne l'ont faite en ralit qu' la France. Cette fausse
politique a servi merveilleusement  faciliter les triomphes de la
Rvolution,  consolider sa puissance. Et l'on ne peut nier qu'en
dtruisant le bonheur d'une grande partie de la gnration prsente,
les terribles crises de la Rvolution n'aient augment prodigieusement
 leur tour la force politique de ce vieil empire.

Je ne veux point revenir sur les succs qui ne furent dus qu'aux
crimes de la force rvolutionnaire. Mais comment parcourir, sans la
plus vive motion, tous ces nombreux ateliers d'armes qui bordent les
environs de l'ancienne place Royale, la vaste enceinte de l'htel des
Invalides, difices achevs presque aussitt qu'ils furent entrepris,
et dont l'imposante merveille sortit de terre comme par magie? Comment
se rappeler encore sans tonnement, qu' la fin de 1793, ce peuple
avait puis tous ses magasins de poudre, tous ses approvisionnements
de salptre, et que, dans l'espace de peu de semaines, il sut
rassembler, pour ainsi dire, jusqu'aux moindres germes de cette
matire parse sur le sol de la France, et trouver dans sa seule
industrie, grce  l'ardeur avec laquelle il ose tout concevoir et
tout entreprendre, plus de moyens d'attaque qu'il n'en avait encore
montr jusqu'alors?

Ce n'est qu'avec des dpenses normes que tous ces prodiges ont pu
s'excuter. Sans la terrible ferie des assignats, il n'et jamais t
possible de rassembler tous les trsors que la guerre a consums; il
l'et t peut-tre moins encore de donner  cette richesse, relle ou
factice, toute la rapidit de circulation dont on avait besoin. Je ne
vous ai point dissimul l'excs des maux que cause aujourd'hui, dans
l'intrieur, l'abus funeste d'une si merveilleuse ressource. Mais il
n'est pas moins certain qu'aucun emprunt, qu'aucun impt, qu'aucune
autre spculation financire n'et fourni, dans les circonstances
donnes, des moyens d'une tendue aussi vaste, d'une puissance aussi
active. Les assignats ont servi la force du gouvernement, comme
l'aurait pu servir la puissance momentane, non seulement de toutes
les richesses mobilires du pays, de tous ses produits, mais encore de
la majeure partie de ses proprits foncires, et mme de son crdit
sur l'tranger; car, longtemps du moins, cette monnaie de papier
n'eut-elle pas, directement ou indirectement, une valeur trs relle 
Londres,  Gnes,  Ble,  Hambourg, comme dans les marchs mmes de
la Rpublique? Ainsi l'on peut dire que ce fut un impt lev, non
seulement sur le crdit de la France, mais encore en quelque sorte sur
celui de l'Europe entire, et des nations ennemies aussi bien que des
autres.

Je conviendrai sans doute qu'il en est de cette opration
merveilleuse, comme de toutes les oprations excessivement hardies, et
dont le succs est beaucoup plus fond sur de brillantes illusions
que sur des ralits; l'avantage n'en saurait tre durable, et les
suites en sont souvent cruelles. Cependant,  l'heure qu'il est, avec
cette incroyable puissance de chiffres et de chiffons, la France est
parvenue  se dfendre contre tous ses ennemis; loin d'avoir vu
resserrer les limites de son empire, elle risque de les tendre au
del de tous les voeux qu'osa jamais former l'ambition de Louis XIV;
elle possde encore assez de forces pour se flatter d'obliger son
orgueilleuse rivale  lui restituer tt ou tard toutes les possessions
que les vaisseaux de celle-ci lui ravirent dans un autre hmisphre;
ses finances sont ruines, il est vrai, sa population affaiblie, son
commerce presque ananti; mais il lui reste toujours le sol le plus
fertile et le climat le plus heureux de l'Europe; il lui reste
l'audace, l'activit de son caractre, l'extrme flexibilit de son
industrie; il lui reste de nombreuses armes, dnues, si vous voulez,
d'objets de premire ncessit, mais accoutumes  souffrir, 
vaincre; accables de fatigues, mais enivres de gloire et de succs.

Toutes les inventions ingnieuses de notre sicle, il semble qu'on ne
les ait imagines que pour favoriser les projets de sa puissance. Elle
s'est empare des dcouvertes faites en chimie, en mcanique, dans
diffrents arts, pour perfectionner le service de l'artillerie,
l'extraction du salptre, la composition des poudres. Les arostats,
qui jusqu'alors n'avaient t regards que comme une merveille
inutile, ont assur, dit-on, les succs de plus d'une entreprise
militaire; ainsi l'on soutient que la brillante journe de Fleurus
doit  l'heureux usage de cette machine une partie de son clat. Le
tlgraphe plac sur le pavillon du cardinal Mazarin, au vieux Louvre,
parat rsoudre du moins quelques-unes des objections que l'on a
faites contre la possibilit de donner  l'action du gouvernement
reprsentatif une influence assez sre, assez rapide, dans un pays
aussi vaste que la France.

Je ne vous parlerai point de tous les plans proposs aujourd'hui pour
relever le crdit des assignats; je n'y crois gure; _mole ruit
sua_[76]: il s'croule sous sa propre masse; mais je ne me laisse
blouir ni par les exagrations de Thomas Payne, ni par celles de M.
d'Ivernois[77]. Jusqu' la fin de la guerre, il semble presque
impossible de s'occuper des finances autrement qu'on ne fait;
c'est--dire, en cherchant des ressources phmres pour subsister au
jour le jour. Dans des temps plus calmes, j'ose prsumer qu'on
retrouvera des ressources d'autant plus faciles et d'autant plus
abondantes, que les circonstances ont forc le gouvernement de les
laisser reposer depuis plusieurs annes. Sans tre dclare, la
banqueroute des assignats est comme faite; et les trangers, aussi
bien que les nationaux, paraissent en avoir dj pris leur parti. En
sauvant la dette publique, ne ft-ce mme qu'en partie, on
contenterait aujourd'hui tous les capitalistes, et par l mme on
amliorerait bientt le sort de tous les artisans et des journaliers.
Malheureusement cette dette, loin d'tre diminue, comme il y avait
trop de raisons de le prsumer, au moins quant aux rentes viagres,
cette dette se trouve, dit-on, fort augmente. Le 15 aot 1793, on
faisait monter les inscriptions sur le Grand-Livre, c'est--dire les
intrts de la dette nationale,  deux cents millions; diffrents
calculs les portent maintenant  trois cents. Tout le monde sait en
effet qu'un grand nombre de fournisseurs ont t pays en inscriptions
sur le Grand-Livre; et j'ai vu moi-mme un de ces messieurs arriver
chez mon notaire pour lui proposer de se charger de ngocier une
partie de vingt millions, comme on en aurait propos ci-devant une de
dix mille [livres].

  [76] Horace, _Odes_, livre III, ode 4.

  [77] Francis d'Ivernois (1757-1842), citoyen genevois, et fils
  d'un des correspondants de Jean-Jacques Rousseau, avait publi 
  Londres, en mai 1795, des _Rflexions sur la guerre_ (IV et 160
  pages in-8) en rponse aux _Rflexions sur la paix_ de Mme de
  Stal.

  Le second chapitre de la brochure de d'Ivernois est intitul: _Des
  ressources financires de la Rpublique franaise, dont toute la
  puissance, mme militaire, consiste exclusivement aujourd'hui dans
  les assignats. Marche rapide du discrdit progressif de ceux-ci.
  Terme prochain et invitable de leur complte annihilation._

Au reste, comme ces entrepreneurs ont succd de toute manire  la
fortune et aux bonnes moeurs des traitants de l'ancien rgime, il est
 croire que, l'ordre une fois rtabli dans la monarchie ou dans la
rpublique, il y aura pour eux quelque chose de semblable  la Chambre
ardente[78], qu'on fut oblig de crer pour leurs honntes devanciers.

  [78] Chambre de justice, ainsi appele parce qu'elle tait toute
  tendue de drap noir, et claire par des flambeaux. L'ancien
  rgime,  plusieurs reprises, avait eu recours  cette mesure.

  On peut citer notamment l'dit de novembre 1661, portant cration
  d'une Chambre de justice, avec pouvoir de faire la recherche et
  punition des abus et malversations en fait de finances; et l'dit
  de mars 1716, portant tablissement d'une Chambre de justice, avec
  pouvoir de connatre des crimes, dlits et abus qui avaient t
  commis dans les finances de l'tat.

Pour oublier tous ces tristes calculs, daignez me suivre au nouveau
Musum, projet dj sous le ministre de l'abb Terray, que M.
d'Angivilliers aurait pu faire achever, il y a plus de dix ans, avec
la vingtime partie des dpenses faites pour embellir le triste
Rambouillet, ou pour dparer les beaux jardins de Versailles. Qui sait
mme si ce Musum, excut avec toute la magnificence dont
l'entreprise tait susceptible, n'et pas sauv la monarchie[79], en
donnant une ide plus imposante de ses vues et de ses moyens, en
distrayant beaucoup d'esprits inquiets, en attachant davantage aux
faveurs de l'ancien rgime et les lettres et les arts, et tous ceux
qui les cultivent et tous ceux qui les aiment[80].

  [79] Avec le talent de l'observation, un jugement sain et juste
  est la principale qualit de Meister. Il ne faut voir dans cette
  ide: qu'on et sauv la monarchie en crant un muse,--qu'un
  nouvel exemple de la vrit du proverbe: _Il n'est si bon cheval
  qui ne bronche_.

  [80] On n'apprcierait pas assez le plaisir que fit au public la
  cration du Muse du Louvre, si l'on ne se rappelait un mot de
  l'abb Du Bos, qui suffit  caractriser l'tat de choses
  antrieur: Les beaux tableaux sont presque tous renferms, 
  Paris, dans des lieux o le public n'a pas un libre accs.
  _Rflexions critiques sur la posie et la peinture_, II, 29.

Ce Musum n'est pas encore sans doute ce qu'il pourrait tre, ce qu'il
peut devenir; il n'est pas clair comme les artistes ont toujours
dsir qu'il le ft, par en haut; l'arrangement prte  beaucoup de
critiques; on l'a dj boulevers plusieurs fois; la prsidence du
comit qui surveille cet tablissement, ainsi que toutes les autres
charges de la Rpublique, se renouvelle trs frquemment: si je ne me
trompe, tous les trois mois; et tout changement de rgne veut se
signaler au moins par quelque petite rvolution. Telle que je l'ai vue
cependant, c'est toujours une superbe galerie; on y voit runis les
plus beaux chefs-d'oeuvre de peinture et de sculpture que renfermaient
ci-devant les chteaux de Versailles, de Trianon, de Saint-Cloud, du
Luxembourg et d'autres, quelques glises de la capitale et des
provinces, sans compter un assez grand nombre de tableaux qui
n'taient presque point connus, parce qu'on les avait laisss,
entasss et couverts de poussire, dans les greniers de l'Intendance
des btiments. On y voit aussi, depuis peu, les magnifiques tableaux
enlevs au Stathouder, entre autres, la clbre vache de Paul Potter;
d'admirables Ruisdael, et les plus grandes compositions que Wouwerman
ait jamais faites, avec quelques modles trs soigns, en stuc, de
maisons chinoises et de palais indiens, acquis au mme titre. Il n'y
a pas longtemps que cette galerie tait, sous quelques rapports, plus
considrable encore. On y avait plac les plus beaux tableaux de la
collection de plusieurs particuliers, victimes de la tyrannie, ou mis
injustement sur la liste des migrs. La justice ou la clmence du
gouvernement actuel les a fait restituer aux anciens propritaires, ou
bien  leurs lgitimes hritiers; c'est un vide que l'on compte
remplir trs magnifiquement, l't prochain, par les conqutes de
l'arme d'Italie.

Ce qui ne laisse pas de donner un sentiment de malaise et d'inquitude
assez pnible, c'est de trouver, presque  tous les coins de ce beau
Musum, de grandes affiches pour rappeler sans cesse  ceux qui
viennent le voir, le respect des proprits. Ces affiches ne
sont-elles pas comme ces annonces, si multiplies, de remdes
antisyphilitiques? Ce qu'elles prouvent le plus clairement, c'est sans
doute combien la maladie dont on veut ou gurir, ou prserver, est
commune.

Le Musum n'est ouvert au public que trois jours par dcade; les
autres jours sont rserves aux artistes; et l'on n'y peut entrer alors
qu' la faveur d'une protection particulire. C'est ces jours-l
seulement que le vritable amateur jouit  son aise du bonheur de voir
et d'admirer tant d'objets rares et prcieux. Il y trouve encore un
spectacle infiniment intressant, c'est celui de plusieurs jeunes
lves des deux sexes, occups  mditer et  copier, chacun dans leur
genre, ces sublimes modles du gnie et des arts. Qui ne se croirait
pas transport dans ce moment  l'poque la plus heureuse des beaux
jours de la Grce, surtout en s'arrtant prs de l'embrasure o
travaille la jeune Boze[81], dont la figure ravissante doit fixer
d'autant plus tous les yeux, qu'elle semble l'oublier entirement
elle-mme, et que son talent, quoique encore  son aurore, promet dj
d'galer, et peut-tre de surpasser un jour les Grard et les Le Brun!

  [81] Fanny Boze tait fille de Joseph Boze, le peintre
  monarchique (1744-1826). Elle est morte en 1855.

Parmi les tableaux de la dernire exposition, c'est une chose
remarquable que le grand nombre d'ouvrages de femmes; vous y verrez
les noms nouveaux des citoyennes Auzou, Blondin, Bouliar, Capet,
Doucet, La Borey, Durieux, Laville, Mirys, Romany, Thornezi, etc.[82].
Toutes ne sont pas ou des Guiard, ou des Le Brun; mais plusieurs du
moins se distinguent par des compositions pleines de grce, par des
portraits d'une touche piquante et lgre, un dessin facile et pur,
une tude soigne des belles formes, un choix d'ajustements simple et
de bon got.

  [82] Pauline Auzou, ne Desmarquet de la Chapelle,
  1755-1835.--Marie-Genevive Boulliar, 1772-1819.--Marie-Gabrielle
  Capet, ne  Lyon en 1761, (+)  Paris en 1818.--Mme
  Doucet-Suriny, ne Glaesner, de Lyon, femme d'un banquier
  emprisonn pendant la Terreur.--Flicit Laborey a expos au
  Salon de 1795.--Marie-Adlade Durieux, ne Landragin, a expos
  aux Salons, de 1793  1798.--Marie-Guillelmine Benoist, ne
  Laville-Leroux, 1768-1804, a expos sous ces deux noms. C'est 
  elle que Demoustier a ddi ses _Lettres  milie sur la
  mythologie_.--La citoyenne Mirys, probablement femme du peintre
  Sbastien Mirys, a expos des miniatures et des gouaches au Salon
  de 1795.--La citoyenne dite Adle Romany (_sic_) a expos au
  mme Salon des portraits, entre autres celui de Vestris.--La
  citoyenne Tornesy y a expos un portrait de femme, et la
  citoyenne Agla Blondin un tableau de genre.

  Nous devons tous ces renseignements  M. Maurice Tourneux.

Les tableaux d'histoire qui m'ont le plus frapp sont ceux d'un jeune
Girodet, lve de David; ce sont les conceptions austres et penses
de son matre, avec un coloris,  mes yeux du moins, plus moelleux et
plus agrable.

Le seul tableau, relatif  la Rvolution, que j'aie remarqu, ne m'a
pas paru d'une invention fort heureuse; c'est _la Libert ou la Mort_,
par Regnault. On y voit le Gnie de la Rvolution, d'une espce de
gradin en l'air, s'lancer avec beaucoup de raideur  travers un ciel
bleu trs fonc; la Libert d'un ct, le bonnet rouge sur sa lance;
de l'autre la figure hideuse de la Mort, tenant  la main une couronne
de chne. Il est difficile de dmler ce que l'artiste a prtendu nous
dire avec cet trange groupe; mais il est clair que son tableau
n'offre  l'oeil qu'un assemblage extravagant de formes odieuses,
d'objets de douleur et d'effroi.




LETTRE VIII


A beaucoup d'gards, rien en France n'a moins chang, depuis la
Rvolution, que les spectacles; et peut-tre est-ce une des preuves
les plus remarquables que, quelques formes nouvelles qu'on se soit
efforc de lui donner, le caractre national est toujours le mme.
Mais quelle est aussi la nation, dont le caractre pourrait se
refondre dans le cours born de si peu d'annes? Quel est encore le
caractre national qui devait rsister davantage, mme aux opinions
les plus imprieuses, aux secousses les plus violentes, que celui dont
la force est essentiellement dans cette lasticit qui le rend tout 
la fois si lger, si constant et si mobile? Les Franais, en apparence
si diffrents d'eux-mmes, au temps de la Jacquerie, de la Ligue, de
la Fronde, du sicle de Louis XIV, de la tyrannie de Robespierre,
l'oeil profondment observateur ne les reconnatra-t-il pas toujours
pour les descendants de ces anciens Gaulois que nous dpeignirent,
avec tant de sagacit, Tacite et Csar?

_Est summ genus solerti atque ad omnia imitanda atque efficienda,
qu ab quoque traduntur, aptissimum.... Sunt in consiliis capiendis
mobiles, et novis plerumque rebus student;.... rumoribus atque
auditionibus permoti, de summis spe rebus consilia ineunt....
Temeritas, qu maxime illi hominum generi est innata, ut levem
auditionem habeant pro re comperta[83]._--C'est une nation doue d'une
industrie minente pour excuter heureusement tout ce qui peut
s'imiter; ils prennent lgrement les rsolutions les plus
importantes, et sont presque toujours passionns d'entreprises
nouvelles; c'est souvent sur les rumeurs les plus frivoles qu'ils
dcident des intrts les plus graves; la tmrit semble leur tre
inne; un simple bruit devient  leurs yeux un fait avr. Etc.

  [83] Cette citation de Csar est forme de trois ou quatre
  passages que Meister a rapprochs arbitrairement: _De bello
  gallico_, VII, 22; IV, 5; VII, 42.--Il n'y a rien qui soit de
  Tacite.

La mode a vari le costume, a boulevers les opinions, les usages, la
forme du gouvernement; on a chang de prjugs et d'idoles; mais c'est
par le mme genre d'enthousiasme ou d'engouement qu'on se laisse
entraner. Ce sont toujours les personnes, c'est toujours la faveur
que l'on encense; on supporte son joug avec plus de patience que celui
des lois. On parle de patriotisme et de libert; mais c'est du pouvoir
et de la richesse que l'on veut, c'est de gloire et de vanit que l'on
s'enivre. On a des accs de vengeance et de fureur qui ressemblent 
la rage,  la frocit du tigre; mais, naturellement, on n'est que
singe, on en a l'inquitude et la malice, l'adresse et l'impatience.
Avec l'art d'amuser les fantaisies de ce peuple, et de leur en imposer
 propos, il n'est rien qu'on ne doive attendre de la vivacit de son
intelligence, de l'audace et de l'clat de sa bravoure. Quelque
terrible que soit l'effervescence de ses premiers mouvements,
lorsqu'on l'agace ou qu'on l'irrite, avec quelque lgret qu'il
devienne barbare et cruel, il revient plus facilement encore  sa
candeur,  sa bonhomie,  sa gaiet naturelle. Frivole et susceptible,
il n'est pourtant rien qu'il mprise, qu'il dteste autant que la
perfidie et la lchet. Frivole et susceptible, il n'est pourtant rien
qu'il aime aussi constamment que le plaisir, l'honneur et la gloire.
S'il est d'autres peuples dont on puisse dire la mme chose, il n'en
est pas, du moins, dont on puisse le dire avec plus de vrit. Mais
nous voil bien loin du thtre.

Jamais il n'y eut autant de spectacles  Paris, qu'il y en a dans ce
moment, et jamais ils n'attirrent autant d'affluence. J'en ai cru
voir plus d'une raison; la premire, c'est que plus on frquente le
spectacle, plus on en ressent le besoin. Il en est ainsi de tous les
plaisirs plus ou moins factices; l'habitude en fait un des plus grands
charmes; et c'est par l'habitude surtout que l'usage en devient
indispensable. Les spectacles sont donc plus suivis, par la raison
mme qu'il y en a davantage.

Il est encore trs vident que les hommes oisifs ou dsoeuvrs doivent
abonder ici plus que jamais; car il faut comprendre dans cette classe,
du moins aux heures destines au thtre, tous les agioteurs, tous les
faiseurs d'affaires, tous les solliciteurs, que la rsidence du Corps
lgislatif attire de tous les dpartements de la Rpublique; les
trangers, ceux qui cherchent  faire fortune dans le nouvel ordre de
choses, et ceux qu'appelle leur admiration pour les triomphes de la
libert franaise; les militaires qui passent continuellement par la
capitale, pour se rendre au lieu de leur destination, et tous ceux
qui, voulant chapper aux lauriers qui les attendent, croient pouvoir
se cacher mieux dans l'immensit d'une grande ville que dans le sein
de leurs foyers.

Si le nombre de ces gens oisifs est si considrable, on peut juger
aussi qu'ils doivent avoir un extrme besoin de distractions, pour
oublier l'avenir comme pour oublier le pass. Et quelle distraction
plus sre et plus facile que celle du spectacle? Quelle occupation
plus propre  soustraire notre sensibilit, comme notre paresse,  la
sensation pnible de la vie, de ses craintes chimriques et de ses
infortunes relles? Elle entretient sans doute en nous le sentiment de
l'existence, le rend mme  quelques gards plus vif et plus anim,
mais le repose et le distrait en mme temps, parce que, au lieu de
nous recueillir tristement dans notre intrieur, elle nous transporte
souvent au dehors, et nous fait exister, pour ainsi dire, aux dpens
d'autrui; les peines et les joies, les esprances et les inquitudes
qu'elle nous donne, ne deviennent jamais entirement les ntres; elle
nous dispense de vivre de nos propres efforts, et, nous berant d'une
douce rverie, semble laisser aux autres la fatigue de vivre et de
sentir pour nous.

Une considration qu'il ne faut pas oublier, c'est que, en apparence
d'un prix excessif, les spectacles n'ont jamais t, de fait, meilleur
march qu'ils ne le sont actuellement, du moins pour l'tranger, pour
l'agioteur, pour tout homme qui partage avec le gouvernement, d'une
manire quelconque, les faveurs attaches  la richesse de l'assignat,
cette monnaie merveilleuse qui se fait, se gagne et se dpense si
facilement. Les premires places  l'Opra se paient 30 fr., juste le
prix d'un bon morceau de pain; jugez par l du reste. C'est vraiment
une conomie pour beaucoup de gens d'aller au spectacle: il en cote
moins que pour s'clairer et se chauffer chez soi.

Vous comprendrez, Monsieur, grce  cette seule circonstance, de
quelle classe doit tre compose aujourd'hui la grande majorit des
spectateurs; aussi vous avouerai-je que rien ne m'a paru peut-tre
plus diffrent de ce que j'avais vu jadis au thtre, que l'aspect du
parterre et des loges. Le thtre de la rue Feydeau runit encore
quelquefois, autour des meilleurs acteurs de la Comdie franaise, et
des chefs-d'oeuvre qui depuis plus d'un sicle ont enrichi son
rpertoire, tout ce qui subsiste de la bonne ou de la mauvaise
compagnie de l'ancien rgime. Presque  tous les autres, je me suis
cru jet le plus souvent dans un autre monde. Je n'ai plus retrouv
surtout cette mobilit, cette susceptibilit d'imagination qui m'avait
tant frapp autrefois, et particulirement au retour de mon premier
voyage  Londres. Serait-ce qu'aprs les motions violentes qui,
depuis quelques annes, ont agit ce peuple, toutes celles que peut
exciter le gnie tragique de Corneille ou de Voltaire n'ont plus assez
de force pour l'mouvoir? Peut-tre; mais, s'il m'est permis d'en
juger par les remarques ou les questions que j'entendais faire autour
de moi, l'ignorance et le dfaut de culture avaient plus de part 
cette espce d'apathie que toute autre cause. L'art du thtre, ainsi
que les autres, a sa langue particulire, et le charme qu'il exerce
sur nos yeux et sur notre imagination, suppose toujours plus ou moins
de connaissances, de rflexion ou d'habitude. Ce n'est qu'aux hommes
dous d'un got fin et dlicat, forms par l'tude des grands modles,
et qui reurent de bonne heure les soins d'une ducation distingue,
qu'il appartient de partager vivement les impressions d'un thtre
aussi noble, aussi pur que l'est en gnral le thtre franais. On
sait que ceux qui se signalrent dans cette lice glorieuse ont d
chercher d'abord  plaire  la cour la plus brillante et la plus polie
de l'Europe; et quoique cette vue particulire les ait dtourns
souvent du premier objet de l'art, il faut bien convenir qu'il est du
moins un genre de perfection dont ils lui sont redevables; il faut
convenir que c'est encore au caractre donn par cette circonstance au
thtre franais, que la nation doit essentiellement la grce et la
politesse qui la distingurent si longtemps dans ses moeurs, dans ses
usages et dans ses manires.

Le thtre et le public se forment mutuellement. Ainsi, l'on ne
saurait douter qu'une majorit de spectateurs ignorants et grossiers,
dont l'opinion ne se laisserait plus guider par le jugement d'artistes
et de connaisseurs clairs, aurait port bientt l'atteinte la plus
funeste  toutes les parties de l'art. Quelque originale que soit la
verve comique d'Aristophane, qui pourrait nier que ses pices eussent
t bien meilleures, s'il n'avait pas t dans la triste ncessit de
flatter l'humeur et les caprices de la populace d'Athnes? Quelque
admirables que soient la philosophie et le gnie de Molire, ses
chefs-d'oeuvre ne seraient-ils pas encore plus parfaits, s'il avait eu
moins de complaisance pour le mauvais got du parterre de son temps?
Que de dfauts j'ai vu contracter  nos meilleurs acteurs, pour
obtenir des applaudissements qui leur eussent t bien mieux assurs,
s'ils avaient su les ddaigner d'abord! Sans mouvoir vivement les
spectateurs, comment esprer quelque succs au thtre? On veut donc
les remuer  tout prix; mais la plus grande gloire du talent et du
gnie ne serait-elle pas de former des spectateurs dignes d'tre mus,
susceptibles de l'tre par des beauts relles, et tellement, qu'il ne
ft plus possible de les toucher que par des beauts de ce genre?

On a donn, depuis cinq  six ans, une foule de nouveauts relatives
aux circonstances, et, comme on dit,  l'ordre du jour; mais, toute
opinion politique  part, je n'en connais aucune qui mrite d'tre
distingue, et que l'on puisse dsirer de voir rester au thtre.
_Pausanias_[84] est, pour ainsi dire, la seule qui, pour le moment,
ait produit une assez grande sensation; cependant, l'ouvrage en
lui-mme est trop mdiocre pour se soutenir; les rapports mmes
qui l'ont fait russir, rappellent le souvenir d'une poque trop
affreuse, trop invraisemblable, quoique malheureusement trop
vraie, pour imaginer qu'on en supporte la reprsentation dans un
temps calme. On croit pouvoir prdire la mme destine au _Tribunal
rvolutionnaire_[85],  la _Caverne_[86],  beaucoup d'autres drames
de cette espce, dont je n'ai pas mme retenu le nom. Il est bien
clair que toutes ces petites pices, faites du jour au lendemain, sur
les hros ou sur les victimes de la veille, ne doivent pas esprer un
meilleur sort. C'est peut-tre leur faire trop d'honneur encore que de
les relguer dans la classe des pices que les anciens dsignaient
sous le nom de mimes ou d'atellanes. De tant de productions
rvolutionnaires, celle qui vivra, je pense, le plus longtemps, c'est
le fameux hymne des Marseillais, surtout tel qu'on l'avait arrang
pour le thtre de l'Opra; je connais peu de morceaux de musique
d'une simplicit plus expressive, d'un effet plus terrible et plus
touchant. Comment, d'ailleurs, ne pas chrir toujours en France la
mmoire des succs auxquels l'enthousiasme, excit par cette mlodie
guerrire, eut tant de part[87]?

  [84] Tragdie de C.-J. Trouv, reprsente sur le thtre Feydeau
  par les acteurs du Thtre-Franais, le 28 mars 1795.

  [85] _Le Tribunal rvolutionnaire ou l'an II_, drame historique
  en cinq actes et en prose, par Ducancel. Reue au thtre Feydeau
  en 1796, et retire  la veille de la reprsentation dans la
  crainte de troubles, cette pice n'a t imprime que longtemps
  aprs, dans les _Esquisses dramatiques du gouvernement
  rvolutionnaire de France, aux annes 1793, 1794 et 1795_. Paris,
  1830, in-8. Cf. Tourneux, _Bibliographie de l'histoire de Paris_,
  t. III, no 18, 104.

  [86] On ne connat sous ce titre qu'un opra-comique, paroles de
  Forgeot, musique de Mhul, reprsent en 1795, et qui n'a pas t
  imprim.

  [87] Voyez, dans Quintilien (_Institut._, I, 12), le prix
  qu'attachaient les Grecs et les Romains aux effets d'une musique
  guerrire. Aprs avoir parl du grand usage qu'on faisait de la
  musique dans les armes lacdmoniennes, il ajoute: Les
  trompettes et les cors qui sont dans nos lgions, servent-ils 
  autre chose? N'est-il pas permis de croire que c'est au talent de
  faire usage des instruments de guerre, lequel nous possdons
  suprieurement aux autres nations, qu'est due en partie la
  rputation de la milice romaine? (_Note de Meister._)

On a trop senti les malheurs de la Rvolution, on en a trop prouv la
puissance, pour s'tonner encore de la voir surmonter les obstacles
mme qu'on aurait crus les plus capables d'en arrter le cours. Mais
il en est un, dont je suis plus frapp dans ce moment, et dont je ne
pense pas qu'on se soit fort occup jusqu'ici, c'est la grande
difficult d'tablir solidement un nouveau rgime politique et de
nouvelles moeurs, chez un peuple dont la langue et la littrature ont
t portes au plus haut degr de perfection qu'elles semblaient
pouvoir atteindre. Une langue ainsi perfectionne, et les
chefs-d'oeuvre qui l'ont embellie, portent ncessairement l'empreinte
de l'ancien rgime et des anciennes moeurs. Une empreinte de cette
nature ne s'efface pas aussi facilement que celle d'antiques drapeaux
ou de vieilles armoiries. Comment engager, par exemple, la nation la
plus civilise et la plus sensible,  renoncer aux illusions d'un
thtre qui depuis plus d'un sicle fait ses dlices, et celles de
l'Europe entire? Et comment laisser jouer les plus belles tragdies
de Corneille, de Racine et de Voltaire, sans risquer de blesser  tout
moment la svrit des principes rpublicains, d'entretenir encore une
sorte de respect pour les formes imposantes de l'aristocratie et de la
royaut? Comment renoncer aux charmes d'une langue  laquelle la
finesse de ses tours, la justesse et la varit de ses nuances, ont
donn tant de grce et de dlicatesse, tant de noblesse et de
prcision? Comment esprer que les caractres de cette langue se
conservent au milieu du nouvel ordre de choses? Sous le lourd compas
d'un gouvernement qui tend sans cesse  niveler toutes les ingalits
et toutes les distinctions de l'ordre social, que deviendront
l'lgance, la dignit du style de Racine et de Fnelon, tout le
comique de Molire et de Regnard, toute la grce et tout l'esprit de
Voltaire? L'empire de nos anciens principes politiques et religieux
dtruit, quel intrt peuvent conserver encore nos romans et notre
thtre, la sublime loquence de Bossuet et de Massillon? Sans ces
principes ou sans ces prjugs, comment concevoir la tragdie et
l'pope? En supposant que la doctrine qu'on veut tablir soit la
morale et la philosophie la plus pure, ne voyez-vous pas qu'elle
glace nos plaisirs les plus chers, qu'elle tue tout ce qui a fait
jusqu' prsent la gloire de nos arts, le plus doux intrt de notre
existence?

Quand l'tablissement du christianisme prit le caractre d'une
rvolution politique,  quels moyens violents ne se crut-on pas oblig
de recourir pour faire oublier au peuple la pompe et la magnificence
des ftes de l'ancien culte, les illusions dangereuses du gnie
profane d'Homre, de Sophocle et d'Euripide! Si l'on et laiss faire
Robespierre et son parti, n'eussent-ils pas imit volontiers l'exemple
de saint Grgoire[88]? Pour le rendre plus libre et plus heureux, ne
voulaient-ils pas commencer par ramener leur sicle aux moeurs
sauvages du vandalisme et de la barbarie?

  [88] Meister fait allusion au dire de Voltaire, d'aprs lequel
  Grgoire, surnomm _le Grand_, brla tous les auteurs latins
  qu'il put trouver. _Examen important de milord Bolingbroke_,
  chap. XXXVI, en note.

Durant tout l'affreux rgne des dcemvirs, on avait dfendu la
reprsentation des plus beaux chefs-d'oeuvre du thtre franais, pour
y substituer des farces atroces, ou d'absurdes et de dgotantes
rapsodies. La dchance du gnie de Corneille et de Racine suivit de
prs celle de la royaut. Lorsqu'ensuite des principes plus modrs
les eurent relevs de cette proscription, lorsqu'il fut permis de
revoir _Phdre_ et _Britannicus_, on ne les donna d'abord qu'avec les
altrations les plus ridicules. On n'osait y prononcer le nom de roi,
comme si c'et t quelque nom magique, dont on redoutait encore
l'influence funeste[89].

  [89] La police des spectacles sera toujours en France un objet
  embarrassant pour le gouvernement. Vous avez su l'trange
  svrit du dcret par lequel, non seulement l'on dfendait d'y
  chanter ce qu'on craignait de voir applaudir, mais on prescrivait
  encore d'y chanter ce que le public paraissait las d'entendre. Le
  parterre est encore aujourd'hui, comme il le fut sous l'ancien
  rgime, le seul soupirail par lequel s'chappe souvent la voix de
  l'opinion, quand tous les autres lui sont ferms. Au thtre de
  la Rpublique, le plus dmocrate de tous, j'ai frmi de voir
  dchirer par quelques terroristes un homme au balcon, qui s'tait
  avis d'applaudir d'une manire trop marque ces deux vers de
  _Britannicus_:

    J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passe,
    Tent leur patience, et ne l'ai point lasse...

  Sans quelques femmes qui demandrent grce pour lui, je ne sais
  quel et t son sort. (_Note de Meister._)

Dernirement,  la reprise de _Tarare_[90],--j'ignore si c'est
l'auteur lui-mme, ou quelqu'un de ses amis,--n'a-t-on pas eu la
niaiserie de vouloir rpublicaniser encore davantage, et contre toute
convenance, un sujet dont l'ide principale est assurment fort loin
d'tre favorable  la monarchie. Au dnouement, Tarare se garde bien
d'accepter la couronne de son matre et de son rival; il propose
gnreusement au peuple d'Ormuz de se constituer en rpublique. Un de
mes voisins,  la premire reprsentation, tait dans un tel chagrin
de cette trange catastrophe, que je ne pus m'empcher d'y prendre
quelque part. Mais j'eus beau l'assurer que cette rpublique coterait
beaucoup moins de sacrifices, causerait beaucoup moins d'embarras que
toute autre; je le quittai sans avoir pu russir  calmer ses regrets
et son dsespoir.

  [90] La premire reprsentation de cet opra de Beaumarchais
  avait eu lieu le 8 juin 1787.

Parmi les circonstances qui ne peuvent manquer de conserver encore
longtemps en France des germes d'aristocratie et de royalisme, aprs
la religion des autels, il faut donc compter la religion du thtre. A
moins qu'on ne retombe dans la barbarie, vers laquelle tendait
videmment la dictature de Robespierre, comment ne pas regretter
l'clat d'une poque o le gnie enfanta de si sublimes merveilles? On
ne peut les faire oublier qu'en les surpassant, ce qui ne parat pas
facile; ou bien en laissant corrompre les habitudes et le got de la
nation, ce qui n'arrive, hlas! que trop promptement, comme l'a prouv
plus d'une fois l'histoire de l'esprit humain, quelque borne encore
que soit l'tendue qu'elle embrasse.

Il faut dire ici le bien comme le mal. S'il s'levait, en effet, un
gnie gal  ceux de Corneille et de Racine, ne trouverait-il pas un
avantage rel dans la ncessit de choisir des sujets tout nouveaux,
dans la ncessit de les traiter d'une manire absolument nouvelle? Ne
trouvait-on pas le moule des pices anciennes us depuis longtemps?
L'impossibilit d'imiter avec succs ne devrait-elle pas inspirer au
vrai talent le dsir, le besoin de dcouvrir des ressources inconnues
jusqu'ici, de les suivre et de les embrasser avec cette confiance,
avec cette audace heureuse, sans laquelle il n'est point d'nergie, il
n'est point d'enthousiasme? Qu'en pense le citoyen reprsentant
Chnier? Mais je lui dclare d'avance que j'attends une tout autre
rponse que son _Charles IX_, mme son _Fnelon_ et son _Caus
Gracchus_[91], quelque mrite que je reconnaisse dans ces deux
derniers ouvrages. Grce aux connaissances et au talent de David, au
zle et au got de La Rive, la partie du costume et des dcorations
tait dj fort perfectionne, lorsque je quittai la France, en 1792;
j'ai trouv qu'elle s'tait encore perfectionne depuis; le choix en
est peut-tre encore plus simple, plus antique, plus vrai; cette
vrit pourrait bien cependant tre pousse un peu trop loin dans
quelques occasions, comme dans le charmant ballet de Tlmaque. Vous y
voyez les nymphes de la cour de Calypso vtues avec tant d'art,
qu'elles ne paratraient en vrit gure plus nues, et le seraient
srement avec moins de volupt, quand elles le seraient bien
rellement.

  [91] Les premires reprsentations de ces tragdies ont eu lieu
  au Thtre franais: le 4 novembre 1789, _Charles IX_; le 9
  fvrier 1792, _Caus Gracchus_; le 9 fvrier 1793, _Fnelon ou
  les religieuses de Cambrai_.

Les talents les plus distingus de la tragdie sont encore Talma et
Mlle Des Garcins; ceux de la comdie, Mol et Mlle Contat. Au grand
Opra, j'ai vu, dans le rle de Didon, une demoiselle La Cour, dont le
chant et le jeu m'ont paru remplis de grce et d'expression; c'est une
acquisition nouvelle.

La salle entreprise par Mlle Montansier, ci-devant directrice du
thtre de Versailles, et btie rue de Richelieu sur l'ancien
emplacement de l'htel de Louvois, par M. Louis, est, je crois, la
plus belle salle de spectacle qu'il y ait jamais eu en France, et
celle qui peut contenir commodment le plus grand nombre de
spectateurs; l'abord et les sorties en sont faciles, quoique la
principale entre donne sur une des rues les plus frquentes. C'est
dans cette salle que l'on vient d'tablir aujourd'hui le grand Opra;
le dfaut le plus essentiel qu'on puisse y trouver, c'est que le
thtre ne parat pas avoir toute la profondeur qu'exigent
ncessairement, pour l'effet de certaines scnes, l'appareil et la
pompe de ce genre de spectacle.

Au thtre du Vaudeville, j'ai vu reprsenter une petite pice dans
laquelle on joue l'orgueil et la duret des fermiers, leur luxe et
leur impertinence, avec tout l'intrt et toute la gaiet dont un
pareil sujet pouvait tre susceptible. Les ridicules de cette classe
ont dj remplac, comme vous voyez, celui des marquis et des
seigneurs d'autrefois.




LETTRE IX


Depuis le 9 thermidor, l'opinion publique,  laquelle il avait fallu
laisser reprendre au moins une partie de son empire, pour achever
d'abattre l'affreuse puissance de Robespierre et de son parti, cette
opinion publique, qui ne pourra jamais tre dtruite en France, que
par l'excs de la tyrannie ou par l'excs de la corruption, n'avait
pas cess d'acqurir tous les jours plus de force et plus d'influence;
elle avait obtenu sans doute un plus grand ascendant encore dans la
mmorable journe du 4 prairial, o ce fut videmment par elle et par
ses partisans naturels, les hommes modrs, que fut sauve l'existence
de la reprsentation nationale, menace alors de tous les poignards du
terrorisme et de toutes les vengeances de l'anarchie. On aurait tort
d'en conclure, je l'avoue, que cette opinion ft devenue trs
favorable  la majorit de la Convention; mais on sentait gnralement
le besoin de s'attacher  l'autorit dont elle tait encore
dpositaire, et qu'elle semblait exercer depuis quelque temps avec
plus de justice et de mesure. On voyait arriver d'ailleurs la fin du
gouvernement rvolutionnaire, et l'on avait lieu de concevoir de plus
heureuses esprances de la nouvelle Constitution.

Comment se dissimuler que l'esprit de parti, la malveillance et la
lgret d'un grand nombre d'individus, l'intrigue de diffrentes
factions, peut-tre mme l'influence des puissances trangres,
n'aient trouv dans cette situation des choses, plus d'un moyen de
renouveler d'anciennes manoeuvres et d'exciter de nouveaux troubles?
Quel est l'tat de choses que l'activit de ces passions, de ces
intrts divers ne cherche  mettre  profit? Ce qu'il y a de certain,
c'est que, la libert de dire et d'crire  peine rtablie, celle de
censurer et de calomnier tous les actes et tous les agents du
gouvernement actuel fut pousse au del de toutes les bornes. Il
semble qu'on croyait ne pouvoir en trop faire, en trop dire, pour se
ddommager du cruel silence, du terrible repos dans lequel on avait
langui sous le rgne de la terreur dcemvirale.

Dans une grande partie des dpartements, et surtout dans la capitale,
la fermentation tait beaucoup plus vive, le mcontentement contre les
abus de l'autorit beaucoup plus prononc, qu'il n'avait paru l'tre
avant le 14 juillet 1789 et le 10 aot 1792. Enfin, l'on ne craint
point d'assurer que, sous beaucoup de rapports, le gouvernement de la
Rpublique avait  redouter en ce moment une crise, aussi dangereuse
au moins que celle o se trouva la monarchie  ces deux grandes
poques de sa ruine; lui-mme apparemment dut le croire; car il prit
pour sa dfense les mmes mesures, mais il les prit avec beaucoup plus
de vigueur, et sut les employer surtout avec plus d'audace et plus
d'nergie. Comme Louis XVI, il fit rassembler autour de Paris un corps
de troupes considrable; mais loin de le renvoyer ensuite, comme
l'infortun monarque, par respect pour de belles phrases, il le fit
approcher ds que les circonstances l'exigrent; et, tant que dura le
danger, sa rsidence fut entoure de tout l'appareil et de toutes les
forces d'un camp formidable.

Il y avait plus d'un an que non seulement on permettait  toutes les
victimes chappes au tyran de publier leurs infortunes et leurs
plaintes, mais qu'on les excitait mme en quelque sorte  le faire.
Les horreurs et les crimes du plus inou, du plus atroce de tous les
despotismes, venaient donc d'tre dvoils avec le plus grand clat.
Et personne en France ne pouvait plus ignorer l'excs des injustices
que la majorit de la Convention avait commises, ou qu'elle avait
souffertes. Sans aucune prvention de systme, sans aucune affection
personnelle, sans gard surtout  la situation singulire de la
Rpublique, comment devait-on s'attendre, vu la disposition gnrale
des esprits, que serait reu le dcret pour la rlection des deux
tiers d'une assemble devenue l'objet de tant de reproches, de tant de
ressentiments et de haine? Un dcret si contraire  tous les principes
tablis par la Constitution mme, ne devait-il pas rvolter la France
entire?

Il faut donc tre trangement aveugle pour attribuer la premire
impression excite par cette mesure, quelque indispensable et quelque
politique qu'on puisse la croire, ou qu'elle soit en effet,  toute
autre cause qu'au sentiment le plus simple et le plus naturel. La plus
saine partie de la France, et surtout de Paris, ne pouvait voir, dans
la majorit de la Convention, que des complices ou de vils esclaves du
plus abominable des tyrans. Comment lui persuader que c'tait dans ces
mains souilles du sang le plus pur, ou fltries par les chanes les
plus avilissantes, qu'elle devait remettre encore une fois le dpt de
son bonheur et de sa libert? Il est vrai que la nation entire avait
partag, pour ainsi dire, le crime et l'opprobre de ses reprsentants.
Mais c'tait pourtant  ses reprsentants que ce peuple avait confi
toute l'tendue de ses pouvoirs; c'tait donc  ses reprsentants
qu'tait impose essentiellement l'obligation sacre de le dfendre,
non seulement de toute tyrannie trangre, mais encore de son propre
aveuglement, de ses propres fureurs.

Plus l'indignation publique avait clat contre le fameux dcret du 5
et du 13 fructidor, plus la majorit de l'Assemble dut sentir, sans
doute, de quel intrt il tait pour elle de le maintenir, et mme 
tout prix. Elle prtendit que le salut, l'existence mme de la
Rpublique en dpendait;--et je me garderai bien d'assurer qu'elle eut
tort; mais ce qu'elle eut videmment toute raison de croire, c'est que
la sret personnelle de tous ses membres n'avait plus d'autre asile
ou d'autre sauvegarde.

Au moment de mon arrive  Paris, les deux partis, celui des
conventionnels et celui des sectionnaires[92], taient justement dans
l'agitation la plus violente. Il m'arrivait souvent de me trouver tour
 tour, dans la mme journe, avec ce qu'on appelait les meneurs d'un
parti, et les chefs de l'autre. A les entendre parler, on ne pouvait
douter, je l'avoue, que les sectionnaires n'eussent raison; mais  les
voir agir, je pariai bientt qu'ils finiraient infailliblement par
avoir tort.

  [92] On appelait sectionnaires ceux qui partageaient le voeu des
  sections de Paris. A l'exception d'une seule, toutes avaient
  rejet le dcret, presque  l'unanimit. (_Note de Meister._)

Les sectionnaires,  l'exemple des Feuillants, et sans avoir profit
de leur triste exprience, s'assuraient presque uniquement en la force
de l'opinion publique, qu'ils croyaient et qu'ils devaient croire bien
dcide en leur faveur; mais cette opinion publique, quelque puissante
qu'elle paraisse sous certains rapports, n'est pourtant qu'une force
vague et mtaphysique. Elle ne marche et n'agit point seule; pour
qu'elle ait une influence relle, il faut qu'elle soit active, pour
me servir d'un mot du nouveau dictionnaire, il faut qu'elle soit
active par des chefs qui la guident, et la guident vers un but
dtermin; son pouvoir est plutt un moyen de force qu'une force mme.
Il n'y a point d'opinion puissante, sans chefs habiles. Il n'y en a
pas non plus, sans partisans aveugles. Dans les temps de rvolution,
si c'est l'opinion qui quelquefois lve tout  coup des chefs dignes
de la servir, ce sont plus souvent encore ces chefs qui la font rgner
 leur tour, la dirigent et la soutiennent.

Les sectionnaires savaient fort bien ce qu'ils ne voulaient pas. Ils
ne voulaient plus voir ni dans le Corps lgislatif, ni dans le
gouvernement, des hommes qui n'avaient que trop mrit leur haine et
leur mpris; mais ils ne voulaient fortement ni la Rpublique, ni la
Monarchie. Ceux qui paraissaient le plus d'accord avec eux-mmes,
sentaient l'extrme folie et l'extrme danger de revenir
prcipitamment  cet ancien ordre de choses dont ils reconnaissaient
tous les abus, et dont la destruction avait cot tant de sang et de
malheur; ils pensaient de bonne foi qu'il convenait d'essayer, au
moins, de la Rpublique sous la nouvelle Constitution; mais ils
auraient voulu voir cette Constitution entre les mains d'hommes
clairs et probes, capables de l'apprcier, de la modifier,--et
peut-tre encore d'y renoncer, s'il tait bien prouv qu'elle ne
pourrait se soutenir qu' force d'injustice et de violence. Il y
avait, comme on voit, dans une pareille disposition, beaucoup de
sagesse et d'honntet, mais fort peu de dcision et d'nergie.

Les conventionnels ne voulaient au contraire qu'une chose, mais la
voulaient de toute leur puissance: leur sret, ce qu'ils appelaient
le salut de la Rpublique[93], le maintien du gouvernement auquel ils
avaient attach tous leurs intrts, toutes leurs craintes, tous leurs
voeux, toute leur existence. Ils sentaient fortement que la
reprsentation nationale tait leur seul asile, qu'il fallait rester
sous cette sauvegarde, ou prir. Une pareille alternative ne rend pas
toujours fort scrupuleux sur les moyens de russir; mais elle donne
ncessairement une grande force de rsolution; et le plus souvent il
n'en faut pas davantage pour dcider le succs le plus hasardeux.

  [93] Je ne crois pas qu'il y ait vingt membres de la Convention
  qui soient rentrs paisiblement dans leur pays; ceux qui n'ont pu
  se faire rlire ont tch d'tre placs d'une autre manire, ou
  dans la capitale, ou dans l'tranger; ils ont intrigu pour tre
  employs dans le ministre, dans les bureaux, comme huissiers,
  comme messagers d'tat; faute d'un poste plus honorable,
  plusieurs auraient prfr de n'tre que balayeurs de la salle
  plutt que de retourner dans leur dpartement. On a remarqu que
  d'ardents rpublicains n'avaient pu parvenir  se faire rlire
  que dans les assembles primaires les plus voisines des chouans.
  Les hommes distingus par leurs sentiments de modration et de
  probit ont t rlus en mme temps dans quinze, vingt
  assembles diffrentes; et c'est toujours  la nomination du
  dpartement dans lequel ils taient domicilis, qu'ils ont donn,
  comme de raison, la prfrence. (_Note de Meister._)

  Il est parl dans cette note de messagers d'tat. Le Directoire en
  avait quatre, chargs de porter aux deux Corps lgislatifs les
  lettres et les mmoires du Directoire; ils avaient entre dans le
  lieu des sances des Conseils; ils marchaient prcds de deux
  huissiers (_Constitution de l'an III, art. 170_).

Les sectionnaires de Paris essayrent bien quelques lgres intrigues
pour appeler  leur secours les dpartements voisins, pour sduire les
troupes dont on les avait environns, pour entraner dans leur parti
quelques membres distingus du Corps lgislatif, mais toutes ces
tentatives ne furent faites qu'avec beaucoup d'incertitude et de
timidit. L'on craignait toujours de s'carter de la ligne
constitutionnelle; on redoutait les hommes ardents et factieux; on
repoussait galement les chouans et les terroristes; on n'avait pas
mme eu le courage d'engager dans ses intrts les patriotes des
faubourgs; on voulait la guerre, mais on ne faisait aucun plan, aucune
disposition suivie pour l'attaque; et sans les mesures prises trs
habilement par la Convention pour sortir de cet tat d'inquitude, on
peut douter encore si l'explosion de tant d'inimitis secrtes aurait
jamais eu lieu.

Combien la marche des conventionnels fut plus ferme, plus prudente et
plus hardie! Non contents des forces suprieures que la puissance du
gouvernement avait mises entre leurs mains, ils eurent encore recours
 toutes celles de l'intrigue et de la faction. De faux royalistes
furent jets dans le parti des sectionnaires pour le rendre suspect,
pour en carter surtout des membres du Corps lgislatif que le nouveau
rle offert  leur ambition pouvait blouir. On loigna subitement
tous les officiers du camp de Paris, dont la conduite avait pu prter
au plus lger doute; on les remplaa par les jacobins les plus
dcids. On affecta tour  tour plus de peur et plus d'audace qu'on
n'en avait rellement, tantt pour en imposer  l'ennemi, tantt pour
justifier les dispositions les plus violentes. Les mmes hommes, ou
plutt les mmes tigres, qui nagure avaient fait trembler la
Convention, et qu'on avait retenus jusqu'alors dans les fers, furent
rappels autour d'elle. On leur rendit leurs armes, et ils ne les
reprirent que pour la dfendre.

Cette dernire mesure tait faite sans doute pour porter au plus haut
degr l'indignation de tout ce qui restait d'honntes gens  Paris.
Mais on ne la prit que lorsqu'on eut rassembl tous ses moyens, toutes
ses forces; on ne la prit pour ainsi dire que pour engager l'affaire,
lorsqu'on dut se croire assur de la victoire.

Je voyais si peu de plan dans la conduite des sectionnaires, tant de
faiblesse et d'incertitude dans leurs vues, tant d'impuissance relle
dans leurs moyens, que je finis par me persuader que tout cet orage
politique se dissiperait sans clat. Je ne pense pas mme encore
aujourd'hui qu'il et clat, sans le malheureux dcret par lequel on
rendit les armes aux patriotes de 1789, c'est--dire aux terroristes;
le jour qu'il fut publi, je me trouvai dans plusieurs lieux publics:
je vis partout l'expression du plus violent dsespoir, de la fureur et
de la rage.

Ce fut sans doute sur l'nergie de ce sentiment que comptrent les
meneurs des sections insurgentes, lorsqu'ils osrent risquer le combat
avec des forces si prodigieusement ingales. La Convention tait
entoure de canons; c'tait un camp retranch de toutes parts; outre
sa garde ordinaire, elle avait fait entrer dans Paris un corps
nombreux de troupes aguerries et bien disciplines; elle avait encore
autour d'elle ces hommes-tigres, dont la frocit l'avait pouvante
et servie tant de fois, mais qui, dans ce moment, semblaient avoir
plus que jamais leur propre querelle  venger, de nouvelles haines 
satisfaire. C'taient des monstres d'autant plus irrits, que leur
rage avait t longtemps contenue; ils portaient encore l'empreinte de
leurs derniers fers.

Les sections n'avaient pour elles que leur nombre, la confiance
qu'elles pouvaient avoir dans la justice de leur cause, leur
indignation et leur dvouement; leurs nombreuses colonnes n'taient
point prcdes d'artillerie. Beaucoup de ces soldats-citoyens
n'avaient point de fusils; ceux dont les gibernes taient le mieux
garnies, n'avaient gure que cinq  six coups  tirer. Ils ne
pouvaient donc compter que sur deux chances assez peu sres, dans la
circonstance prsente: l'une, d'en imposer d'abord par leur nombre,
par leur contenance, par la combinaison de leurs marches; l'autre,
d'obtenir que les troupes, se voyant enveloppes de toutes parts,
resteraient dans l'inaction; et sur ce dernier point peut-tre
avait-on quelque motif en effet de se flatter. Quoi qu'il en soit,
les sectionnaires avaient si peu de moyens d'attaquer la Convention
avec quelque apparence de succs, que je ne puis douter qu'au moins la
trs grande majorit d'entre eux, en se rendant  leur quartier, en
s'avanant vers les Tuileries, ne pensaient point aller au combat, et
comptaient bien qu'il ne s'agissait que d'appuyer par leur prsence
une ptition contre le terrible dcret, dont toute la bourgeoisie de
Paris avait t souverainement rvolte.

Le combat s'engagea presque en mme temps dans diffrents endroits,
prs de l'escalier de l'glise Saint-Roch,  la place Louis XV, sur le
Pont-Royal et sur le Pont-Neuf. On a beaucoup disput sur le parti qui
avait t l'agresseur, du moins au moment de l'action, peut-tre mme
de bonne foi. Ce ne sont probablement ni de purs sectionnaires, ni de
purs conventionnels qui tirrent les premiers coups; ce furent plutt,
je veux le croire, ou des chouans ou des jacobins. Il n'y a jamais eu,
il n'y aura jamais, en France, d'autres partis, j'entends partis
combattants de fait, que ces deux-l; les autres ne sont que les juges
et les tmoins de la lutte; et ce sont pourtant, selon toute
apparence, ces autres-l qui finiront par hriter de la dpouille des
vaincus et de celle des vainqueurs.

Ce fut sur le Pont-Neuf et prs de Saint-Roch que la victoire parut
balancer quelques instants, malgr l'extrme infriorit des moyens de
l'arme sectionnaire. Des personnes,  porte d'tre bien instruites,
m'ont assur qu' l'exception des canonniers et des grenadiers de la
Convention, le reste de la troupe n'avait agi qu'assez mollement, soit
qu'en partie elle et t sduite, soit qu'elle rpugnt trs
naturellement  dployer toutes ses forces contre des hommes presque
dsarms,  faire couler le sang des citoyens dont elle avait
jusqu'alors dfendu les foyers avec tant de courage et de gloire.

Le peu d'instants que put durer une lutte aussi malheureuse, aussi
digne de piti, tant qu'on ne se battit qu' coups de fusil et  coups
de sabre, ce fut de part et d'autre, mais surtout de la part des
sectionnaires, avec beaucoup d'acharnement et de fureur. Dans le
premier quart d'heure, les reprsentants du peuple ne virent point
sans quelque effroi le grand nombre de blesss qu'on vint dposer dans
les salles qui prcdent celle de la Convention. Un homme, prsent 
ces scnes d'horreur, ne put remarquer sans admiration l'auguste
silence qui rgnait autour de ce douloureux spectacle de tant de
malheureux mortellement blesss, et dont plusieurs devaient prouver
de cruelles souffrances, quelque soin que l'on prt pour les soulager.
Il n'en est pas un qui laisst chapper la moindre plainte, le moindre
gmissement.

Ds qu'on eut repouss par plusieurs dcharges  mitraille les
colonnes sectionnaires qui voulurent tenter de pntrer par le
Pont-Neuf et par le Pont-Royal, la victoire ne resta plus un moment
indcise. Et quoique depuis cinq heures et demie jusqu' prs de onze
heures du soir, on ne cesst de tirer le canon, d'abord sur le quai
Voltaire, et depuis le jardin de l'Infante[94], ensuite sur le
Carrousel, dans la rue Saint-Honor, sur la place Vendme et sur le
boulevard, toute cette canonnade ne servit plus bientt qu' prolonger
l'pouvante; pass les premires dcharges, elle fut peu meurtrire.
La moiti des habitants de Paris croit peut-tre encore aujourd'hui,
qu'il prit dans cette fatale journe huit  dix mille hommes. Des
observateurs fort exacts, qui, la nuit mme, parcoururent avec la plus
grande attention les diffrents champs de bataille, ne portent pas le
nombre des morts au del de sept  huit cents. Beaucoup de cadavres
furent dpouills sur-le-champ et jets dans la rivire. Je rencontrai
moi-mme, le lendemain, deux petits garons, dont l'un se plaignait 
son camarade de n'avoir pu, dans toute cette bagarre, attraper qu'un
sabre, un habit et deux ou trois chapeaux, quoiqu'il et toujours
accouru bien vite au moment qu'il en voyait tomber.... Mais, hlas! il
n'tait pas seul  la poursuite de ces malheureuses dpouilles.

  [94] Le jardin de l'infante est entre le Louvre et le quai, en
  face du pont des Arts. Son nom rappelle l'Infante, fille du roi
  d'Espagne, fiance  Louis XV. Elle fut renvoye dans son pays
  (1725) aprs trois annes de sjour en France; elle se maria en
  1729  un prince de la maison de Bragance, et devint reine de
  Portugal en 1750; elle est la sextaeule du roi Manuel.

Les sectionnaires n'avaient point d'artillerie, peu d'armes, encore
moins de munitions; et, cependant, en voyant l'nergie et le succs de
leurs premiers efforts, il est permis de douter s'ils n'eussent pas
russi par leur seule constance, avec un plan mieux concert, quelques
chefs plus habiles ou plus dcids, un Westermann  la tte de leurs
colonnes, ou des Mandat, des Launay, des Besenval[95], au lieu d'un
Barras, d'un Bonaparte,  la tte de l'arme conventionnelle. Et
voil de quel hasard dpendit souvent la destine d'une bataille,
d'une conspiration, le salut ou le bouleversement d'un empire.

  [95] Quoique M. de Besenval ait failli d'tre une des premires
  victimes de la Rvolution, le service qu'elle lui doit n'en fut
  pas moins important. Il est impossible de connatre la situation
  de Paris  l'poque du 14 juillet 1789, et de douter srieusement
  de tous les moyens qu'on avait encore ce jour-l mme, de
  s'assurer de cette ville  force arme et sans beaucoup
  d'effusion de sang; mais il n'y avait plus un moment  perdre. M.
  de Besenval se vit entre deux partis, et suivant ses vieilles
  habitudes, il crut peut-tre, en bon courtisan, devoir mnager
  l'un et l'autre, viter du moins de se prononcer de manire 
  n'en pouvoir revenir. On ne peut sauver sa conduite militaire que
  par la versatilit de ses principes politiques, ou par l'ineptie
  et la pusillanimit des ordres qu'il avait reus. On prtend
  qu'il doit avoir dit plus d'une fois  ses amis: _Je voyais bien
  ce qu'ordonnait la circonstance et l'honneur de mon poste; mais
  je savais aussi que si, pour maintenir une rsolution vigoureuse,
  il avait fallu faire quelque sacrifice, prouver le plus lger
  revers, je n'aurais t ni soutenu ni mme avou_. (_Note de
  Meister._)

Ce qui parat avoir manqu le plus essentiellement au parti
sectionnaire, ce fut un foyer de runion, un conseil, un chef qui lui
servt de guide. Ce qu'on appelait le comit central de la section Le
Pelletier n'en avait que l'apparence, l'inconvnient et les torts.

Dire que, de tous les mouvements de la Rvolution, celui-ci fut le
seul qui n'eut rien de populaire, c'est abuser trangement des mots.
Il n'y en eut aucun peut-tre, auquel ce qui doit s'appeler le peuple,
le grand nombre des hommes vraiment intresss  la chose publique,
et pris autant de part. Car, qu'est-ce donc que le voeu du peuple, si
ce n'est celui de la majorit dcide, de la presque unanimit de
toutes les sections du dpartement qui le premier voulut la Rvolution
et la fit, pour ainsi dire,  lui seul? Mais il est vrai que, toute
populaire qu'tait cette insurrection, ses moyens ne le furent point
assez; elle n'avait point les deux conditions les plus essentielles au
succs de toute entreprise de ce genre, elle n'avait point de chef
assez tmraire pour la conduire, elle n'avait point de populace assez
aveugle pour la devancer ou pour la soutenir. C'tait une hydre, une
hydre trs puissante, mais sans queue et sans tte.

En considrant le peu de sagesse, le peu d'accord, le peu de prudence
du parti des sectionnaires, on ne peut s'empcher de craindre que si
quelque hasard heureux ou malheureux l'et fait triompher, il n'en ft
rsult de nouveaux malheurs, une nouvelle anarchie. Sans tre ni de
l'une ni de l'autre faction, il n'et vaincu peut-tre que pour
retomber sous la puissance des chouans ou des terroristes. Les
services que ces derniers venaient de rendre, l'nergie que leurs
plus zls partisans avaient dploye dans le sein mme de la
Convention, au milieu du plus grand danger, leur donnrent pour le
moment une sorte d'ascendant qui pouvait sans doute devenir galement
redoutable. Les hommes sages et modrs parurent suspects et furent
menacs de nouvelles proscriptions. Il y eut de violents efforts
pour rtablir le gouvernement rvolutionnaire, pour loigner
l'tablissement de la Constitution; mais ce nouvel orage fut conjur
par le caractre nergique, par l'loquence ferme et vigoureuse de
quelques hommes de bien, tels que Daunou[96], Thibaudeau, Doulcet[97].
Il fut dcid que l'on allait organiser sans dlai la nouvelle
Constitution; et les vainqueurs sentirent la ncessit d'user de leur
victoire avec toute la modration et toute la clmence possible.

  [96] C'est  lui, dit-on, que l'on doit en grande partie les
  dispositions les plus sages de la nouvelle Constitution. (_Note
  de Meister._)

  [97] Thibaudeau, membre de la Convention, membre du Snat du
  second Empire, mort en 1854,  quatre-vingt-huit ans.

  Doulcet de Pontcoulant, membre de la Convention, prfet au temps
  du Consulat, comte de l'Empire, pair de France sous la
  Restauration et sous Louis-Philippe, mort en 1853, 
  quatre-vingt-huit ans.

Il est bien digne de remarque, sans doute, que durant toute cette
crise, les barrires de Paris ne furent point fermes, qu'aucun des
vritables meneurs de l'insurrection sectionnaire ne fut mis en
jugement, que l'on ne s'attacha qu' poursuivre de vains fantmes ou
de ridicules mannequins, les hommes qui s'taient vus comme forcs par
leur position  prendre un premier rle dans cette misrable farce
politique, tels que les prsidents et les secrtaires de sections. La
plupart furent condamns  mort, mais par contumace; on les laissa
tous chapper, et pendant quelques jours, on ne rencontrait sur les
grandes routes aux environs de Paris que de ces jugs  mort qui ne
s'en portaient que mieux. Il semblait qu'en gnral, depuis cette
poque, on crt pouvoir substituer habilement au rgne de la Terreur,
celui de la seule peur du retour de cet horrible rgne.

Qu'est-ce donc que l'espce humaine, et surtout celle qui habite les
grandes villes? Le lendemain de la malheureuse journe, la grande
masse du peuple de Paris parut en effet triste, abattue, sombre,
humilie; mais on n'en voyait pas moins dans toutes les rues o la
veille on s'tait massacr, une foule d'oisifs et de curieux de tout
ge, de toute condition, hommes, femmes, vieillards, enfants, se
promener froidement et s'amuser  considrer, avec une sorte
d'empressement, avide et calme tout  la fois, les traces du sang
vers ou les dgts causs par le canon qui, peu d'heures auparavant,
avait rempli ces mmes lieux de mort et d'pouvante. Voltaire avait
donc raison de dire:

    Dieu prit piti du genre humain:
    Il le cra frivole et vain,
    Pour le rendre moins misrable[98].

  [98] Ode sur le 200e anniversaire de la Saint-Barthlemy.




LETTRE X


Le peuple moderne qui parut toujours avoir le plus de rapport avec les
Athniens, ce fut le peuple de Paris, mme sous le joug monarchique.
Combien ne doit-il pas leur ressembler encore davantage, depuis qu'il
a pu se baigner  loisir dans les flots orageux de la dmocratie, la
plus dmocratie[99] qu'on et encore vue dans le monde! Il ne faut
donc gure s'tonner que, depuis six ou sept ans qu'il croit tre
rentr dans tous ses droits, il ait us dj trois ou quatre
constitutions[100]. Nos aimables Athniens ne donnrent-ils pas
l'exemple de la mme inconstance jusqu' l'poque fatale o les
successeurs d'Alexandre, et quelque temps aprs, les gnraux de Rome
les eussent entirement subjugus?

  [99] Si l'on avait chican Meister sur ce qu'il y a d'incorrect
  dans cette expression, il aurait pu citer Leibnitz qui, dans une
  de ses lettres  Bossuet (janvier 1692), qualifie Louis XIV: le
  plus grand, ou pour parler avec M. Pellisson, _le plus roi_ entre
  les rois.

  [100] Ces trois ou quatre constitutions sont: celle de 1791,
  oeuvre de l'Assemble constituante; elle sombra au 10 aot;--la
  Constitution du 24 juin 1793, qui resta sur le papier, comme
  Meister le dit plus loin;--l'tat de fait qui s'tablit  sa
  place: l'omnipotence des partis qui furent successivement
  dominants  la Convention;--enfin la Constitution du 5 fructidor
  an III.

Ne dirait-on pas encore que les Franais ont hrit de la faveur
distingue qui fut accorde aux Athniens par leurs patrons Neptune
et Minerve? L'un et l'autre prtendaient galement  la gloire de
protger ce peuple. Minerve l'ayant emport, Neptune lui dit en
colre: Les Athniens prendront souvent des rsolutions
extravagantes.--Cela se pourra, rpondit Minerve, mais je ferai en
sorte qu'elles tourneront  son avantage[101].

  [101] En crivant: _ son avantage_, Meister avait dans l'esprit:
  _ l'avantage d'Athnes_, ou bien: _ l'avantage du peuple
  athnien_.

  Un diteur plus courageux que nous aurait effac cette ngligence,
  et aurait imprim: _ leur avantage_.

Il me semble, Monsieur, que je vous avais prdit assez juste le sort
de la Constitution de 1791, avant comme aprs le fameux travail du
comit reviseur. Sans tre plus grand politique que je ne l'tais
alors, je compris encore  merveille que la Constitution de 1793,
l'oeuvre d'un des plus grands philosophes de nos jours, tait faite
pour rester.... sur le papier. J'eus beaucoup plus de respect, je
l'avoue, pour celle qui lui fut si promptement substitue. Je ne pense
pas que le despotisme ait jamais enfant, ni dans les enfers, ni sur
la terre, un plus sublime, un plus terrible monstre que le
gouvernement rvolutionnaire. Et, si son infernale nergie ne se ft
pas dvore elle-mme, de quels obstacles n'et-elle pas triomph,
quel et t le terme de ses efforts et de ses succs? Toute l'horreur
qu'inspire cette abominable tyrannie ne saurait dfendre notre pense
d'une sorte d'admiration pour les tonnants ressorts d'un si
prodigieux pouvoir. Et quelles que soient  l'avenir les destines de
la France, il est impossible d'oublier ce qu'elle dut en 1793, ce
qu'elle doit encore en ce moment,  cette concentration inoue de
toutes ses forces et de toutes ses ressources.

J'ai plus d'une raison, et plus d'un motif, pour ne pas prsager le
sort de la Constitution actuelle avec la mme confiance, avec
laquelle j'osai vous annoncer le sort de celles qui l'ont prcde. Je
vous ai dj fait ma confession secrte dans ma premire lettre, je
vois la Constitution de 1795  une grande distance de toutes les
autres; et, si jamais un pareil gouvernement peut subsister longtemps
en France, ce sera du moins plutt par les moyens adopts dans ce
nouveau rgime que par ceux dont on avait essay jusqu'ici; les vrais
principes du gouvernement reprsentatif y sont moins mconnus; on y
voit plus d'une mesure propre  les dfendre de l'influence
dmocratique, qui n'est jamais en dernier rsultat qu'un esprit de
trouble et de faction. La manire dont la puissance lgislative se
trouve divise semble aussi devoir la prserver de la violence et de
l'imptuosit de ses propres mouvements. On a moins oubli combien il
importait  la conservation mme de la libert que le pouvoir excutif
ft un pouvoir rel. Les ressorts du systme administratif sont moins
multiplis, leur jeu par consquent plus facile et plus simple. La
sphre de tous les pouvoirs est mieux dtermine, et le soin de les
diviser n'a pas fait ngliger le lien qui devait les unir pour
atteindre tous de concert au mme but. Enfin l'on a profit des fautes
de 1789 et de 1791. On a song du moins quelquefois  prvenir les
crimes et les malheurs de 1792 et de 1793.

Vous croyez bien cependant, Monsieur, qu'avec ma manire de voir, je
suis loin de trouver dans la nouvelle Constitution tous les principes
de repos et de stabilit, sans lesquels la libert la plus parfaite
n'est plus  mes yeux que le terrible jouet de quelques passions
politiques: le plus admirable  la vrit, mais aussi le plus perfide
et le plus funeste.

Je doute que l'exercice des droits de citoyen soit circonscrit comme
il devrait l'tre, vu l'tendue et la richesse naturelle de la
population. On sert galement le pauvre et le riche, en ne confiant
les intrts de la chose publique qu' des hommes dont la fortune
assure entirement l'indpendance. Cette indpendance est-elle bien
assure par la possession ou l'usufruit d'un revenu gal  la valeur
de deux cents journes de travail[102]? Pour balancer le crdit de la
classe propritaire, peut-tre suffisait-il de dispenser de toute
autre condition, pour tre ligible, quiconque aurait donn des
preuves distingues de lumire et de vertu, par ses actions, par ses
crits, par le tmoignage, authentiquement appuy de faits et de
preuves, des chefs de l'Institut national.

  [102] D'aprs la Constitution de l'an III, l'lection des
  Conseils se faisait  deux degrs. Pour avoir droit de vote dans
  les assembles primaires, il suffisait de payer une contribution
  directe, foncire ou personnelle. Mais pour tre nomm lecteur
  du second degr, il fallait tre propritaire, ou usufruitier,
  locataire, fermier, mtayer, d'un bien valu  un revenu gal 
  la valeur locale de 100, 150 ou 200 journes de travail, selon
  les localits.

Tant qu'on n'cartera point des assembles primaires les hommes sans
autre droit, sans autre titre que leur audace, leur cupidit, leur
dvouement aveugle aux passions de quelques ambitieux, les hommes
sages n'oseront y paratre, ou ne cesseront de s'y voir opprims; ce
ne sera point l'opinion publique qu'on y verra dominer; ce sera
toujours l'opinion d'une minorit factieuse.

Les charges de l'administration municipale et dpartementale tant
gratuites, exiger que pour pouvoir entrer dans le Corps lgislatif, on
et rempli les fonctions de quelqu'une de ces charges, tait, ce me
semble, dans le projet du comit des Onze, une excellente vue; mais on
ne l'a pas adopte; elle loignait tout naturellement de la
lgislature les hommes qui ne pouvaient tre attachs au maintien de
l'ordre par le plus sensible de tous les intrts, celui de leur
scurit, de leur proprit personnelle. Cette mesure, dans les
circonstances prsentes, aurait offert moins d'inconvnients, et
peut-tre et-elle produit le mme effet que celle de supprimer
absolument les indemnits accordes aux membres du Corps lgislatif,
quelque modre que soit la valeur de trois mille myriagrammes de
froment[103]; 613 quintaux, 32 livres; c'est--dire environ trois
cents louis; le quintal de froment valu, anne commune,  12 fr.

  [103] C'est  cela que l'article 68 de la Constitution de l'an
  III fixait l'indemnit annuelle alloue aux membres du Corps
  lgislatif.

Le renouvellement du Corps lgislatif par tiers est bien prfrable
sans doute au renouvellement en totalit; mais le retour annuel de la
fermentation insparable d'une crise aussi violente que celle des
lections, ne doit-il pas paratre trop frquent, et ne risque-t-il
pas d'avoir lieu dans des circonstances qui le rendent plus
susceptible encore de trouble et de danger? Est-il bien solide, l'tat
d'une grande machine qu'on est oblig de remonter si souvent, et dont
l'altration a des poques fixes, que l'intrigue et la malveillance ne
seront toujours que trop empresses  mettre  profit pour faciliter
l'excution de leurs voeux et de leurs projets? Que de principes
d'instabilit, surtout chez un peuple aussi vif, aussi singulirement
lectrique, aussi lger que le peuple franais!

Je dois vous l'avouer encore, je n'ai jamais pu comprendre le moyen
d'enrayer  propos la puissance et le mouvement d'une grande
assemble, sans qu'il existe hors d'elle un pouvoir quelconque,
autoris par la loi mme  l'ajourner,  la proroger,  la dissoudre.
Quand il ne s'agirait que de prserver cette assemble du plus simple
de tous les abus, de la plus naturelle de toutes les manies dont on
puisse la souponner, la terrible manie de rapporter et de dcrter
sans cesse, comment y parvenir autrement?

Une des plus grandes et des plus simples ides que j'aie trouves dans
les crits de l'immortel Sieys[104] et qui parat tendre au mme
but, c'est d'ter au Corps lgislatif l'initiative des lois, de lui
interdire ainsi toute dlibration de son propre mouvement; c'est une
espce de tribunal qu'il voudrait charger de cette initiative; mais
pourquoi compliquer encore davantage les ressorts de la lgislation?
Ne serait-ce pas au pouvoir excutif  juger le mieux de la
dfectuosit des lois existantes,  proposer ainsi lui-mme les
supplments ou les modifications dont elles semblent encore avoir
besoin? Dans une constitution toute rpublicaine, quel danger
pourrait-on voir  laisser cette prrogative entre les mains des
dpositaires du pouvoir excutif? Ne seraient-ils pas intresss  ne
proposer que des changements utiles au peuple; et tout autre ne
serait-il pas sr d'tre rejet par la puissance et les lumires des
deux Conseils?

  [104] Le grand ascendant qu'eut d'abord l'abb Sieys dans les
  tats gnraux, il le dut uniquement  la rputation que lui
  avaient acquise ses premiers crits. Il a fort peu de moyens, et
  fort peu de talent pour parler en public. Il n'a pas assez de
  souplesse dans l'esprit, ni d'audace dans le caractre, pour
  russir par l'intrigue. Sa force est dans la puissance de sa
  dialectique, dans la profonde pntration de ses vues, dans
  l'opinitre intrpidit de ses plans. Je n'ai jamais vu personne
  analyser une ide, tablir un principe, dvelopper une longue
  srie de raisonnements, avec une logique plus ferme et plus
  serre. Il m'est arriv souvent de l'couter, sous ce rapport,
  avec un extrme plaisir, mme lorsqu'il soutenait une opinion
  tout  fait contraire  mes sentiments; et cependant sa manire
  de parler est dnue d'ailleurs de tout autre prestige; elle n'a
  ni mouvement, ni grce, ni chaleur. Sombre, mfiant, bilieux, il
  ne saurait supporter la plus lgre contradiction; elle l'irrite
  ou le dcourage, et lorsqu'on ne permet pas  son esprit de
  dominer, il se renferme avec ddain dans le silence et dans
  l'inaction. Il ne sait pas plus transiger avec les ides des
  autres qu'avec leurs passions, et par cette seule raison, il n'a
  pu, malgr ses avantages, malgr le crdit de sa renomme,
  devenir le chef d'aucun parti. Quand il en aurait eu d'ailleurs
  les moyens, on peut douter s'il en et eu le courage. C'est dans
  un mouvement de dpit qu'il essaya de fonder le club de 1789; la
  peur le lui fit bientt abandonner, pour rentrer dans la Socit
  des Jacobins. Ce mme sentiment l'a fait balancer assez longtemps
  entre le parti de Brissot et celui de Robespierre. Faible et
  timide, lorsqu'il est question d'agir, il n'est pourtant aucune
  consquence de ses principes, aucun rsultat de ses projets qui
  paraisse tonner sa pense, encore moins effrayer sa sensibilit;
  en faudrait-il d'autres preuves que ces mots terribles et trop
  connus?--_La Rvolution ne sera finie que lorsqu'une rue droite
  sera tire de la rue Saint-Honor  la rue du Bac.--Il faut que
  les proprits restent, mais que les propritaires changent.--On
  prtend que la noblesse est dtruite, et il existe encore des
  nobles!_--Le mme homme qui parlait ainsi au commencement de juin
  1792 disait dj, vers la fin de l'anne 1788: _Posons les jalons
  de la Rpublique_.

  Mais le mme homme a dit aussi, lorsqu'on osa porter les premires
  atteintes au droit de proprit: _Ils veulent tre libres, et ils
  ne savent pas tre justes_.

  S'il est quelqu'un qui puisse se vanter d'avoir prvu jusqu'o la
  Rvolution conduirait la France, cet honneur appartient sans doute
   l'abb Sieys. Quoiqu'il ait eu plus ou moins de part  tout,
  comme tout ne s'est pas fait par lui, ni prcisment comme sa
  logique l'avait arrang, l'avait conu, je doute s'il est un homme
  en France, parmi les plus violents aristocrates mme, qui, dans
  son intrieur, soit plus mcontent de tout que l'abb Sieys.
  (_Note de Meister._)

Je serais beaucoup plus persuad que je ne le suis, de la justesse ou
de l'importance de ces observations, que je me garderais bien,
Monsieur, de leur donner plus de dveloppement; ce n'est pas de mon
opinion particulire dont je dois vous rendre compte, c'est de celle
que j'ai cru voir rpandue le plus gnralement en France.

Les royalistes purs,--et tout battus qu'ils sont, le nombre en est
encore trs considrable[105],--les royalistes purs ne voient pas une
grande diffrence entre la Constitution de 1795 et celles qui l'ont
prcde. Ils ne se flicitent que de l'abolition du gouvernement
rvolutionnaire, et jouissent avec un sensible plaisir de la libert
de dire et d'crire tout le mal qu'ils pensent d'un systme auquel ils
attribuent toutes leurs infortunes, d'un parti dont ils ont si mal
calcul la puissance, et contre lequel ils se sont si mal dfendus.

  [105] Peut-tre serait-il difficile cependant d'imaginer deux
  rgnes de suite plus propres  prparer une rvolution
  rpublicaine, que ceux de Louis XV et de Louis XVI. Et ce ne fut
  pas seulement par les fautes de leur conduite politique, par le
  dsordre de leurs finances, par l'ineptie et la versatilit de
  leurs ministres, que ces deux princes contriburent si
  puissamment  dmonarchiser la France; c'est encore par le genre
  particulier de leurs moeurs, de leur esprit, de leurs habitudes,
  en un mot par leur caractre personnel. Ils dsaccoutumrent la
  nation du joug qu'elle portait si volontiers, ils la
  dsaccoutumrent, pour ainsi dire, d'avoir un Roi. Car enfin
  quelque qualit, quelque vertu mme qu'on daigne leur supposer,
  il faudra toujours convenir qu'on ne pouvait pas tre moins Roi
  qu'ils ne le furent l'un et l'autre. (_Note de Meister._)

Les jacobins sont peut-tre tout aussi mcontents que les royalistes.
Comme il n'y a point de constitution pour les uns, hors de la
monarchie absolue, il n'y en a point pour les autres, hors de la
dictature populaire. Ce qui plaisait aux uns par-dessus tout, c'tait
l'impunit par la faveur du monarque. Ce qui plaisait aux autres
par-dessus tout, c'tait encore l'impunit, mais par la faveur du
peuple; les uns et les autres sont galement impatients de tout ce qui
s'appelle loi, principe, constitution, quelque respect qu'ils
affectent pour le mot de certaines lois, de certains principes, de
certaine constitution.

Si les hommes sages et modrs de diffrents partis ne trouvent pas
que les conditions d'ligibilit soient suffisamment circonscrites,
les jacobins se plaignent amrement de ce qu'elles le sont beaucoup
trop. Et peut-tre mme est-il un grand nombre de chouans qui sont
encore du mme avis; pour satisfaire  loisir leur ambition, leur
vengeance, leur cupidit, ces conditions sont loin d'avoir toute la
latitude qu'ils auraient dsire. Les principes de la seule galit
dont ils soient vraiment jaloux n'ont-ils pas t mconnus dans une
Constitution o l'on exige pour tre lecteur la possession lgitime
d'un bien quelconque; pour tre citoyen, de n'avoir t fltri
d'aucune peine afflictive ou infamante? Les plus ardents patriotes,
les patriotes du moins les plus actifs, ne furent-ils pas de la
classe trop longtemps avilie des hommes qui, ne possdant rien,
osaient tout risquer, parce qu'ils n'avaient rien  perdre? Quels
services ne rendirent pas  la Rpublique, et dans plus d'une
circonstance, des hommes fltris par une justice trop stricte ou trop
svre? Aurait-on oubli l'heureuse impression que firent, sur la
masse la plus respectable du peuple, les honneurs rendus aux galriens
de Toulon, aux bandits d'Avignon et de Marseille?

Comment ne pas regretter les brillantes esprances qu'avait laiss
concevoir la Constitution de 1793? Comment ne pas regretter encore
bien davantage le merveilleux gouvernement qui lui succda, l'heureuse
poque o l'arme et les comits rvolutionnaires offraient aux hommes
de tout tat, de toute condition, l'emploi le plus facile et le plus
lucratif de leurs vices, comme de leurs vertus, o l'homme sans
moyens, sans talent, pouvait esprer d'un moment  l'autre de se voir
l'gal ou plutt le matre[106] de l'homme le plus distingu par ses
sentiments et par son mrite, o, grce  quelques mots d'ordre, aiss
 retenir, on devenait tout  coup excellent citoyen, patriote,
sans-culotte enfin, c'est--dire:  porte de tout entreprendre, de
tout obtenir? Que les temps sont changs! et qui l'aurait pu croire,
que la Rpublique,  peine tablie, rejetterait ainsi de son sein ses
plus fidles enfants! peut-tre mme, hlas! il est permis de le dire,
les premiers auteurs de ses hautes destines! Rome, qui finit par
suspendre au pied du Capitole les destines de la moiti de
l'univers, Rome n'eut-elle pas pour fondateurs des hommes de la mme
trempe?

  [106] Cela me rappelle toujours le mot si naf de ce valet
  balourd, dans les _Deux Amis_ de Beaumarchais: _La belle chose
  que l'galit! c'est seulement dommage que nous ne puissions pas
  tous tre un peu plus gaux les uns que les autres_. (_Note de
  Meister._)

  Meister a cit de mmoire; voici le vrai texte: _Je voudrais que
  chacun ne ft pas plus gaux l'un que l'autre. Les matres
  seraient bien attraps!.... Oui, et mes gages, qui est-ce qui me
  les payerait?_

Les plus profonds politiques, toujours parmi les jacobins comme parmi
les chouans, se rcrient surtout contre l'organisation du Directoire.
Dans quelle rpublique vit-on jamais un snat revtu de pouvoirs plus
tendus, plus normes? Et quel est l'tat libre, o de tels pouvoirs
sont le partage d'un snat si peu nombreux, et grce  cette premire
circonstance, comme  beaucoup d'autres (telles que son organisation
intrieure, ses rapports suivis avec les deux Conseils, son influence
directe et indirecte, la dure mme de ses fonctions), plus menaant
et plus corruptible?

Le revenu des membres du Directoire (environ cent quarante  cent
cinquante mille livres) est assez considrable, dit-on, pour leur
donner une existence beaucoup trop fastueuse, aux yeux de l'galit
rpublicaine; et ce revenu si considrable ne l'est pourtant pas assez
pour les mettre  l'abri des sductions de l'or tranger, de celles
des factions intrieures, encore moins des rves sduisants de leur
ambition personnelle. Comment ne pas calculer aussi la force et
l'tendue des regrets que doit prouver un caractre ambitieux, en
retombant tout  coup du fate d'une place aussi minente, dans tout
le nant d'une condition prive, en y retombant aprs plusieurs annes
de la jouissance la plus enivrante et de celle dont l'habitude jette
le plus promptement les plus profondes racines!

Je m'arrte, et vous laisse  juger vous-mme, Monsieur, quel parti
peut tirer de ces simples observations, l'loquence des journalistes,
des clubistes, des orateurs de taverne et de march. Si vous
rflchissez aux haines, aux jalousies, aux dfiances, aux cabales,
aux dnonciations de tout genre et de toute couleur, qu'il est si
facile de fomenter avec de pareils prtextes; si vous n'oubliez point
ce que je vous ai dit de la situation de l'intrieur, de l'extrme
difficult des approvisionnements, du terrible embarras des finances:
deux principes de dsordre ports au point de mettre en pril le
gouvernement le plus ferme et le mieux tabli, vous concevrez sans
peine que dans ces circonstances, avec les meilleures intentions du
monde, une constitution nouvelle ne peut se soutenir que par des
moyens singulirement nergiques, par des mesures violentes et
forces,--disons le mot: par des mesures toujours plus ou moins
rvolutionnaires.

Il ne faut donc pas se presser de blmer le Directoire d'avoir tch
de conserver une grande partie des ressources et des instruments dont
la tyrannie dcemvirale avait fait un si terrible usage; mais il faut
en convenir, du moins relativement  la puissance, le plus admirable
et le plus heureux. Il ne faut pas non plus se presser de blmer le
Directoire de prolonger une guerre dsastreuse, quelque glorieux qu'en
soient les succs, si ce n'est qu' ce prix effrayant qu'il peut se
maintenir dans la possession des ressources extraordinaires dont il a
besoin pour dfendre l'autorit dont il est le premier dpositaire, sa
propre existence, et peut-tre mme l'existence entire de la nouvelle
Rpublique, tout invincible que semble sa puissance au dehors. Car il
sera toujours injuste de ne pas juger les hommes, leur prudence et
leur moralit, d'aprs la position particulire dans laquelle ils se
trouvent, soit par leur propre choix, soit par l'entranement
irrsistible des choses et des vnements.

Les dmocrates seraient plus aveugles encore que ne l'ont t les
aristocrates, s'ils ne voyaient pas le mcontentement et la
malveillance de la trs grande majorit de la nation, le peu de
penchant qu'elle a naturellement pour les moeurs rpublicaines, le vif
regret qu'ont laiss l'ancienne religion et l'ancien rgime dans une
foule d'individus chapps aux proscriptions rvolutionnaires[107]. Le
gouvernement sera donc longtemps encore menac de factions, de
manoeuvres sditieuses, de conspirations plus ou moins entreprenantes.
Et l'on a vu plus d'une fois, depuis cinq  six ans,  quoi tient le
succs des conspirations mmes qui semblaient les plus mprisables
dans leur origine, les plus faciles  djouer,  punir. Le
gouvernement sera-t-il toujours assez heureux pour se garantir
galement de la perfidie des uns et de la violence des autres, de la
fermet patiente des modrs, et de l'audace tumultueuse des chouans
et des jacobins? Sera-t-il toujours assez heureux pour russir, comme
il l'a dj fait,  les armer tour  tour les uns contre les autres,
et sans danger, uniquement pour sa dfense?

  [107] Depuis le temps que dure la Rvolution, il aurait pu se
  former sans doute une gnration nouvelle toute rvolutionnaire,
  la jeunesse de l'ge de dix  quinze ans, de quinze  vingt, de
  vingt  vingt-cinq. Mais il faut observer que, vu le mode des
  rquisitions, c'est aussi dans ces premires classes de la vie,
  que la guerre a moissonn le plus d'individus. Il ne faut pas
  oublier non plus que dans l'intrieur, l'esprit de faction, les
  haines et les vengeances personnelles n'ont pas immol peut-tre
  beaucoup moins de nouveaux rvolutionnaires que d'anciens
  royalistes. La Rvolution, comme Saturne, n'a-t-elle pas commenc
  par dvorer ses propres enfants? Il faut aussi compter qu'il est
  rentr, sous toute sorte de prtextes, beaucoup d'migrs, qui,
  tout mcontents qu'ils sont de l'accueil qu'ils ont reu dans
  l'tranger, n'en aiment pas mieux le nouvel ordre de choses dans
  leur vieille patrie. (_Note de Meister._)

Sans partager toutes ses opinions, je crois autant que M.
Constant[108]  la ncessit de se rallier au nouveau gouvernement,
pour l'engager  se rallier lui-mme  cette opinion publique qui
finit toujours par tre l'appui de l'autorit, le plus sage et le plus
sr. J'oserai mme aller un peu plus loin que M. Constant; je pense
que le gouvernement actuel de la France, parvenant  se soutenir, est
encore le seul qui puisse sauver tous les autres gouvernements de
l'Europe, parce que les circonstances, le succs de ses armes[109],
une certaine faveur populaire lui donnent, pour le moment, une force
prodigieuse, toute celle dont cette mme faveur a dpouill ses
rivaux; mais il est trop clair pour ne pas comprendre qu'en les
laissant accabler tout  fait, il ne tarderait pas  succomber
lui-mme. Pour l'avoir fond dans le principe, le Jacobinisme n'en
est, et n'en sera pas moins ternellement le plus dangereux de ses
ennemis; car c'est un ennemi dont les ressources sont immenses, et
toujours prtes pour l'action, un ennemi dont la puissance va toujours
en avant, parce qu'elle n'a qu'un but vague, le bouleversement de tout
ordre, de toute constitution rgulire et vraiment sociale, quelque
nom et quelques formes qu'on puisse lui donner.

  [108] L'auteur de la brochure intitule: _De la force actuelle du
  gouvernement de France_, ouvrage rempli de vues hardies, d'ides
  ingnieuses, mais o l'on regrette de trouver tant d'indiffrence
  ou d'oubli pour les victimes de la Rvolution, et tant de
  patience et d'gards pour leurs bourreaux. Dans le magnifique
  tableau qu'il fait de la puissance des terroristes, il semble
  nous avoir voulu peindre la libert franaise, comme on nous a
  reprsent Bacchus allant  la conqute de l'Inde, dans un char
  attel de tigres et de panthres, prcd de bacchantes ivres et
  furieuses. (_Note de Meister._)

  [109] Ces succs sont bien faits pour blouir. Mais je suis
  toujours un peu surpris de voir des philosophes, dans leurs
  discussions politiques, arguer avec tant de complaisance de ces
  succs en faveur du nouveau systme. Les conqutes d'Alexandre,
  d'Attila, de Gengiskan, prouvent-elles donc que leur empire fut
  le plus beau de tous les gouvernements; les conqutes de Mahomet
  et de Soliman, que l'islamisme est la meilleure de toutes les
  religions? (_Note de Meister._)

Parmi les rares avantages dont jouit aujourd'hui le gouvernement
franais,--c'est toujours sous le rapport de la puissance que je le
considre,--il faut bien compter sans doute le caractre personnel des
hommes qui composent le Directoire. Les uns se distinguent comme
Carnot[110], par les qualits les plus minentes, celles d'un gnie
hardi, d'un esprit fcond en ressources, capable de l'application la
plus laborieuse, vers quelque objet qu'elle se tourne; les autres, par
un caractre ferme, intrpide, propre aux excutions les plus
audacieuses; tous, par une grande nergie de rsolution et de volont.

  [110] C'est un officier du gnie. Il fut  la vrit du comit
  des Dix, du temps de Robespierre, mais on assure que, durant
  cette funeste poque, il ne se mla que de la conduite de la
  guerre; et les vnements prouvent assez avec quelle prudence et
  quel bonheur! (_Note de Meister._)




LETTRE XI

DES SOCITS DE PARIS AVANT LA RVOLUTION


Ce qu'il est le plus difficile de ne pas regretter de l'ancienne
France, de l'ancien Paris, c'est le charme de la socit, qui n'exista
jamais, qui n'existera probablement plus nulle part au mme degr, du
moins de la mme manire; il rsultait d'un assemblage de
circonstances, de qualits et de dfauts, d'abus et d'avantages, de
lumires et de prjugs;--puisqu'il faut le dire enfin: de vices et de
vertus, dont la runion tait tout  la fois infiniment singulire,
infiniment naturelle, mais que, sous beaucoup de rapports, la sagesse
mme qui savait en jouir n'oserait dsirer de voir renatre
aujourd'hui.

Les distinctions sociales, bien ou mal tablies, avaient cart d'une
classe de la socit tous les devoirs humiliants, tous les soins
minutieux, tous les dtails pnibles de la vie; elles l'avaient
entoure de jouissances exclusives, d'gards, d'attentions, de
respects. Une pareille manire d'tre n'avait pu manquer d'imprimer 
toutes les habitudes de cette classe privilgie un caractre
particulier de noblesse et d'lvation, qui, sans y prtendre,
distinguait toujours plus ou moins toutes les formes de leur maintien
et de leur langage. Il est vident que c'est  l'influence de ces
divisions multiplies dont se composait l'ordre social en France, que
la langue est redevable de cette varit de tons et de nuances qui la
rendent tour  tour si riche et si pauvre, si susceptible d'lgance
ou d'affectation, de dlicatesse ou de ridicule.

La classe qui se rapprochait le plus de celle que nous venons de
dsigner, tait celle des hommes de lettres et des artistes; si leurs
rapports domestiques n'taient pas aussi favorables au dveloppement
du got, que les relations habituelles des gens de qualit, que
d'avantages, pour y suppler, ne trouvaient-ils pas dans leurs travaux
et dans leurs tudes! Les objets dont leurs sens avaient t frapps,
dans leur premire enfance, ne portaient pas la mme empreinte de
grandeur et de noblesse; mais le monde idal, o les avaient
transports de bonne heure leur imagination et celle des grands
matres qu'ils taient appels  mditer sans cesse, n'tait-il pas
fort au-dessus du monde enchant que l'opulence, la flatterie ou
l'ambition pouvait avoir cr pour les autres? Quelque distance qu'il
y et  certains gards entre ces deux classes, elles se trouvaient
rappeles continuellement l'une vers l'autre par leurs besoins
mutuels, par une foule de convenances d'agrment et d'utilit.
L'institution des diffrentes Acadmies avait encore singulirement
favoris, peut-tre mme dans des vues de politique assez profondes,
les rapports naturels des gens de la cour, des gens de lettres et des
artistes.

Indpendamment de ces rapports tablis avec intention, ou par le seul
hasard des circonstances, il y avait longtemps qu' Paris du moins,
tous les privilges de rang, de place, de naissance, disparaissaient,
dans le commerce de la socit, devant la qualit d'homme aimable. Il
suffisait de ce seul titre pour tre admis dans les cercles les plus
brillants, et pour s'y voir accueilli de la manire la plus flatteuse.
Aussi trouvait-on, sous cet ancien rgime si btement calomni par
l'ignorance et par l'esprit de parti, dans les assembles dont l'accs
tait le plus recherch, des hommes de rangs fort diffrents, qui tous
y jouissaient de l'galit de droit la plus parfaite, pourvu qu'ils y
portassent, tous, les mmes moyens d'intresser et de plaire.

Ces runions d'hommes plus ou moins distingus par leur naissance, par
leur fortune ou par leurs talents, offraient un spectacle d'autant
plus agrable et d'autant plus intressant, qu'on y voyait sans cesse
la libert la plus facile et la plus familire se mler aux gards,
aux attentions aimables qu'inspire  tout homme bien lev l'usage du
monde ou le sentiment naturel des biensances de chaque ge et de
chaque condition. On avait banni toute tiquette embarrassante et
fastidieuse. Mais chacun se tenait le plus naturellement du monde  sa
place, pour ne pas avoir besoin d'tre averti de s'y remettre. Plus
l'amour-propre tait susceptible, plus il tchait de s'effacer, pour
ne pas risquer de se voir heurt par les prtentions d'un autre. Et de
ce commerce mutuel de soins et de mnagements, de sacrifices et de
prfrences, naissait cet heureux accord, qu'on pouvait appeler sans
doute avec raison le ton de la bonne compagnie.

Ce ton, dont une ducation soigne s'appliquait  faire contracter
l'habitude ds l'ge le plus tendre, et l'influence imprieuse du
prjug qui ne permettait pas de laisser impunie la plus lgre
atteinte porte au point d'honneur, taient deux grands moyens de
contenir l'extrme vivacit de l'esprit franais. Mais il est assez
prouv que, pour en modrer l'excs, loin de l'abattre ou de
l'touffer, ces entraves ne servaient qu' lui donner un essor plus
brillant et plus ingnieux. Au lieu d'mousser le trait, cette espce
de contrainte le rendait seulement plus fin, plus dlicat; et la
mesure, avec laquelle on le laissait chapper, l'adressait encore plus
srement au but.

Je ne citerai pourtant pas comme un modle de cette mesure le propos
d'un homme de province d'un caractre trs vif,  qui l'on avait
fortement recommand de ne jamais recevoir de dmenti, mais de ne pas
en donner non plus. Entendant raconter une histoire qui lui semblait
fort absurde, il dit poliment au conteur: _Je vous crois, Monsieur,
puisque c'est vous qui le dites; mais si je le disais, moi, je me
croirais le plus grand menteur de l'univers_.

Les personnes que l'on rencontrait souvent dans la mme socit,
n'taient point appeles  se rassembler, ni par l'intrt de leurs
affaires, ni par celui de leurs sentiments. Elles se connaissaient
mme quelquefois assez peu. Le seul objet qui les engageait  se
runir, tait le besoin si commun dans toute ville immense, remplie
d'un grand nombre de gens riches et dsoeuvrs: le besoin, plus
pressant qu'on ne l'imagine, d'occuper l'oisivet de leur esprit ou
d'en exercer l'activit, tantt  leurs propres dpens, tantt aux
dpens d'autrui. On n'y portait donc que le dsir de s'amuser, de
briller ou de plaire. Le sage seul y trouvait quelquefois, sous les
formes les plus frivoles, des instructions de plus d'un genre. Car,
comme l'observe La Bruyre: Il me semble que l'on dit les choses
encore plus finement qu'on ne peut les crire[111]; et la raison en
est claire, c'est que la musique naturelle de la voix a plus
d'inflexions, et par consquent de nuances, et des nuances plus fortes
et plus dlies, qu'aucune langue crite, quelque abondante qu'elle
puisse tre.

  [111] La Bruyre: _De la socit et de la conversation_, 78.

Un des avantages les plus remarquables de ces rassemblements d'hommes
de caractres et d'tats si diffrents, tait d'obliger ceux qui
prtendaient y russir,  parler une langue qui ft entendue de tous,
 prsenter ainsi les faits et les ides que pouvait amener le cours
de l'entretien, sous le rapport de l'intrt le plus gnral,  ne
s'appesantir sur rien,  saisir promptement l'-propos d'une pense
pour la faire paratre avec avantage,  ne lui laisser remplir que
l'espace convenable pour ne point fatiguer la complaisance des
auditeurs, sans oublier encore l'impatience de ceux qui voudraient
prendre la parole  leur tour,  se borner en consquence le plus
souvent  des aperus vifs et rapides, mais clairs et frappants.

Il est facile de voir combien un pareil exercice devait contribuer 
former l'esprit et le got, combien il dut servir au perfectionnement
de la langue,  lui donner surtout cette clart, cette justesse, cette
grce aise, cette prcision vive et piquante qui la distinguent. Les
observations fines, a dit Rousseau, ne peuvent gure tre faites que
par des gens trs rpandus, attendu qu'elles frappent aprs toutes les
autres, et que les gens peu accoutums aux socits nombreuses y
puisent leur attention sur les grands traits. Il n'y a pas peut-tre
 prsent un lieu polic sur la terre, o le got gnral soit plus
mauvais qu' Paris; cependant, c'est dans cette capitale que le bon
got se cultive, et il parat peu de livres estims dans l'Europe dont
l'auteur n'ait t se former  Paris. Ceux qui pensent qu'il suffit de
lire les livres qui s'y font, se trompent. On apprend beaucoup plus
dans la conversation des auteurs que dans leurs livres, et les auteurs
eux-mmes ne sont pas ceux avec qui l'on apprend le plus. C'est
l'esprit des socits qui dveloppe une tte pensante, et qui porte
la vue aussi loin qu'elle peut aller[112].

  [112] Dans _mile_, vers la fin du quatrime livre. Ici comme
  ailleurs, Meister a cit de mmoire et lgrement modifi le
  texte de son auteur, que nous avons rtabli, comme nous avons
  fait un peu plus haut pour celui de La Bruyre.

Je sais qu'il est un autre genre d'entretien que l'on peut prfrer
beaucoup  celui de ces cercles si vants et si brillants, c'est une
conversation o le coeur a toujours autant de part que l'esprit, o
l'esprit mme prend un caractre plus nergique et plus original,
parce qu'il s'y montre avec plus d'abandon. N'ayant  redouter ni les
triomphes ni les dfaites de l'amour-propre, on ose paratre l tout
ce qu'on est, ni plus ni moins. On n'y dit pas seulement ce qu'on a
pens, mais ce qu'on pense, ce qu'on ne pense encore qu' demi, parce
qu'on est sr d'tre entendu, de l'tre mme quelquefois mieux par son
ami, qu'on ne s'entendait d'abord tout seul; l'ide la plus complique
n'a souvent besoin que d'une demi-lueur pour tre aperue ou devine;
l'habitude de se voir et de se communiquer ses penses les plus
intimes, sans regret de la veille, sans crainte du lendemain, sait
attacher au seul accent du mot le plus simple une longue suite d'ides
ou de souvenirs intressants.

Mais des entretiens si doux, une des plus prcieuses jouissances de
l'amiti, sont rservs pour elle. Ce n'est pas dans le monde qu'il
faut les chercher. Je ne vois pas mme qu'il soit beaucoup plus ais
de les rencontrer dans le monde des plus petites villes que dans celui
des plus grandes.

Plusieurs usages tablis en France favorisaient singulirement les
dispositions naturelles de ce peuple, d'ailleurs plus sociable
qu'aucun autre,  dvelopper au plus haut degr le gnie et le talent
de la conversation.

Les femmes y jouissaient d'une grande libert; peut-tre mme en
abusaient-elles quelquefois.... Depuis qu'elles avaient t
publiquement admises  la cour sous le rgne chevaleresque de Franois
Ier, elles avaient pris dans toutes les affaires et dans toutes les
intrigues un rle assez important; et peut-tre n'tait-ce pas
toujours pour le plus grand bien de l'tat, encore moins, je pense, 
l'avantage des moeurs domestiques. Mais on ne peut nier que ces deux
circonstances n'aient contribu beaucoup  donner aux ressources
particulires de leur esprit, et plus d'tendue et plus d'activit. On
ne peut nier aussi que cette espce d'ducation des femmes n'ait eu la
plus grande influence sur celle des hommes, sur le ton et les
agrments de la socit.

Sans entreprendre de discuter ici l'galit des talents des deux
sexes, ou la supriorit de l'un et de l'autre dans certains genres,
il est un fait qu'on ne saurait gure contester, c'est que, grce 
l'ducation donne aux femmes par l'empire mme de la nature, ou par
celui de nos usages, elles ont communment dans l'esprit moins
d'application et plus de lgret que les hommes, mais aussi plus de
justesse naturelle, une sagacit plus facile et plus prompte. Si leur
imagination a moins d'tendue et moins d'nergie, elle est aussi plus
souple et plus mobile. Si leur sentiment a moins de profondeur, il est
aussi plus fin, plus susceptible, plus dlicat. On conoit aisment
quel charme ce caractre distinctif de l'esprit, de l'imagination, du
sentiment des femmes, devait imprimer au ton gnral des socits dont
elles formaient le lien principal, dont elles taient devenues, pour
ainsi dire, l'me et la vie.

Il n'y avait presque point de maison  Paris o la socit ne ft
reue et prside par une femme. C'est chez elle qu'on se faisait
annoncer, c'est par elle qu'on tait invit, c'est elle qui tenait le
cercle; et ce n'tait pas une chose extraordinaire de voir une femme
seule entoure d'un cercle de douze ou quinze hommes. Cette manire
d'tre tait si gnralement tablie que l'on pouvait fort bien aller
plusieurs mois de suite dans la maison d'une femme trs honnte sans
en connatre le mari, quoiqu'on se ft trouv souvent  ct de lui.
Tout Paris se souvient encore de l'tourderie d'un Anglais qui dnait
toutes les semaines chez Mme Geoffrin, et qui s'avisa de lui demander
un jour, aprs une assez longue absence: _Dites-moi donc, madame,
qu'est devenu ce petit homme que je voyais toujours au bout de votre
table, et qui ne disait jamais mot?--Monsieur, c'tait mon mari._

Le talent d'une matresse de maison ne se bornait pas  runir chez
elle des hommes faits pour se convenir. Il fallait encore qu'elle et
l'art de discerner ce que chacun d'eux pouvait fournir de plus
intressant  la conversation, qu'elle st leur adresser tour  tour
la parole pour engager,--et toujours sans impolitesse et sans
affectation,--tantt l'un  parler, tantt l'autre  se taire, en
demandant  celui-ci l'anecdote qu'il pouvait raconter mieux qu'un
autre,  celui-l son sentiment sur tel ouvrage ou sur tel fait,
qu'elle tait sre qu'il exprimerait de la manire la plus juste, ou
du moins la plus ingnieuse et la plus amusante. Souvent, il devait
lui suffire d'un mot, d'un regard, pour arrter ou pour ranimer 
propos une discussion, qui, sans cette attention prcieuse, allait
risquer de devenir ou trop vive ou trop languissante. Combien de fois
n'ai-je pas vu qu'un lger reproche, une rflexion nave, une
plaisanterie heureuse avait amen les rcits les plus attachants, ou
le dveloppement lumineux des questions de littrature et de morale
les plus abstraites et les plus importantes! Je comparais volontiers
le talent de ces matresses de maison  celui du musicien, qui, pour
conduire un grand orchestre, a l'oreille et les yeux partout, sait
modrer ici le mouvement d'une partie d'instruments, presser ailleurs
celui d'une autre, prvient le plus qu'il est possible toute
dissonance et rappelle sans cesse cette juste mesure, sans laquelle la
meilleure musique du monde perd tout son effet.

J'ai connu des femmes d'un esprit mdiocre, et n'ayant qu'une
instruction assez superficielle, mais doues de beaucoup de grce et
d'un tact exquis, qui possdaient le talent dont nous parlons au
suprme degr. Grce  ce talent, elles taient parvenues  rassembler
autour d'elles les hommes les plus distingus par la supriorit de
leur esprit et de leurs connaissances; le plus naturellement du monde,
elles engageaient entre eux la conversation la plus vive et la plus
intressante, savaient l'animer, la laisser tomber, la reprendre, la
soutenir, n'affectaient rien, mais trouvaient, comme par habitude ou
par instinct, le secret de concilier toutes les prtentions de
l'amour-propre. En excitant sans cesse le plus vif dsir de plaire,
elles mnageaient encore  chacun le moyen le plus sr d'y russir.
L'esprit qu'elles n'avaient point elles-mmes, elles semblaient
pourtant le donner aux autres, parce que celui qu'on avait avec elles,
et pour elles, tait toujours le plus aimable. On serait tent de dire
que le charme de leur prsence avait justement sur la socit qui les
entourait le mme ascendant qu'eut le gnie de Louis XIV sur son
sicle. Sans tre vritablement grand par lui-mme, il avait l'air de
la grandeur, et peut-tre en avait-il le sentiment; du moins savait-il
l'inspirer aux autres. Incapable de concevoir ou de faire de grandes
choses, il les aimait et les faisait aimer. On se passionnait si
vivement pour son suffrage, il avait eu l'art d'en lever le prix si
haut, que les plus grands hommes de son rgne parurent souvent prendre
leur propre gloire pour la sienne.

Le talent de tenir cercle, comme les autres, suppose toujours sans
doute un fonds de dispositions naturelles; mais aussi, comme les
autres, il n'y a que les leons de l'exprience, celles de l'habitude
et des bons exemples, qui puissent l'lever au plus haut degr de
perfection. Ainsi, c'est chez Mme de Tencin, la soeur du cardinal de
ce nom, que Mme Geoffrin fut tudier d'abord, avec beaucoup de
discrtion et de modestie, le rle qu'elle joua dans la suite avec
tant d'clat et de clbrit. Mme Geoffrin ne fut-elle pas depuis,
pour Mme Necker et pour Mlle de Lespinasse, l'amie de d'Alembert, ce
que Mme de Tencin avait t pour elle-mme?

Ce n'est pas seulement dans les classes suprieures de la socit que
les femmes exeraient en France le talent que nous avons essay de
vous peindre. J'ai moi-mme eu l'avantage de connatre une fameuse
couturire en robes, qui prsidait avec beaucoup de grce et de
dignit le cercle de beaux esprits qui se rassemblaient toutes les
semaines dans son grenier. Ce n'taient gure  la vrit que des
jeunes gens, qui n'avaient pas encore pu parvenir  se faire prsenter
dans des cercles plus choisis. Mais plusieurs d'entre eux ont jou
depuis un trs grand rle, et dans la littrature, et dans la
Rpublique.

Il n'y avait pas jusqu'aux formes matrielles, tablies par l'usage
pour la runion des socits, qui ne fussent infiniment commodes et
propres  faciliter le mouvement et l'intrt de la conversation. La
femme qui recevait, se plaait communment au coin de la chemine de
son salon, et les personnes qui venaient la voir formaient cercle
autour d'elle. On tait assis de manire  pouvoir tre vu et entendu
de tout le monde. Les _aparts_, toujours plus ou moins dsobligeants,
devenaient ainsi plus difficiles, plus rares, et ne pouvaient jamais
tre longs, crainte d'tre trop remarqus. On arrivait et l'on sortait
sans crmonie, avec l'attention seulement d'interrompre le moins
possible le cours de l'entretien. On ne se croyait pas solennellement
oblig de passer toute la soire dans la mme maison; et l'on n'y
demeurait qu'autant qu'on pouvait esprer de prendre part 
l'amusement gnral, ou par ce qu'on avait  dire, ou par ce qu'on
trouvait  rpondre, ou du moins par sa manire d'couter les autres.
Grce  cet usage, la socit de la mme soire se renouvelait, se
variait, se ranimait de plus d'une manire et le mme mot, la mme
anecdote, la mme rflexion circulait ainsi quelquefois le mme jour
d'une extrmit de Paris  l'autre. Ce que le trait pouvait perdre en
passant par une bouche, il le regagnait souvent, rpt par une autre;
et l'on pourrait citer tel trait heureux dont le souvenir est rest,
prcisment parce que l'esprit de diffrentes socits sut contribuer
de plus d'une manire  sa perfection.

Je suis loin de prtendre que l'influence trop dominante des femmes
sur l'esprit de la socit n'ait pas eu de grands inconvnients, et
surtout au milieu de moeurs aussi corrompues que celles de Paris.
Cette influence sans doute a pu fomenter sous plus d'un rapport cette
lgret de caractre, ce got de frivolits, reprochs tant de fois 
la nation franaise; elle a donn peut-tre mme aux gnies les plus
heureux des entraves, capables d'en arrter l'essor; elle l'a soumis
trop imprieusement aux vains caprices de la mode. La crainte de
paratre pesant a rendu trop superficiel. L'originalit s'est perdue
sous l'empreinte d'une manire factice et toujours la mme. Enfin
cette influence a trop raffin l'esprit, et comme l'a si bien dit
Montaigne: L'affinement de l'esprit n'en est pas toujours
l'assagissement[113]. Mais les avantages dont on est redevable  la
socit des femmes, nous en avons dj remarqu plusieurs, n'en sont
pas moins rels; aucun abus ne doit les faire oublier. Sans les
femmes, la grande socit politique et morale n'et sans doute jamais
exist. Comment celle dont nous parlons dans ce moment pourrait-elle
avoir, sans les femmes, tout le charme, tout l'intrt qui en font une
des plus douces flicits de la vie?

  [113] _Essais_, livre III, chap. IX. _De la vanit._

Le dsir de plaire, qu'il ne faut pas confondre avec celui de sduire
ou de russir, est la premire condition requise pour tre aimable
dans la socit. Qui pourrait inspirer ce dsir aussi vivement que la
prsence des femmes? N'est-ce pas encore  la dlicatesse particulire
de leur sentiment et de leur got que le langage de la conversation
doit non seulement son lgance et sa finesse, mais encore sa dcence
et sa puret? En France, les femmes mmes qui ne passaient pas
toujours pour les plus svres dans leurs principes et dans leur
conduite l'taient encore infiniment dans le choix de leurs
expressions. Elles ne pardonnaient  personne aucun mot qui pt
rappeler une image trop libre, blesser les sens ou la pudeur; elles se
le permettaient beaucoup moins encore. La faveur ou la proscription de
certains mots pouvait paratre quelquefois, je l'avoue, passablement
arbitraire; mais le motif qui les faisait admettre ou proscrire n'en
tenait pas moins au mme principe; il n'et pas t du bon ton de les
ignorer.

On ne devait pas seulement au commerce des femmes le frivole avantage
de dire, avec plus d'agrment et plus d'esprit, tous ces petits riens
qui ne laissent pas d'occuper une assez grande place dans le cadre des
conversations ordinaires. C'est d'elles que l'on apprenait encore 
rendre les ides les plus raisonnables et les plus importantes avec
plus de clart, parce que c'est  cette seule condition, que l'on
pouvait esprer d'en tre entendu. On apprenait d'elles encore  les
exprimer avec plus de grce et de facilit, parce que c'est  cette
seule condition que l'on pouvait se flatter de s'en faire couter. Il
n'appartenait qu' l'heureux gnie de leur socit d'inspirer ce joli
vers de la Chausse:

    La raison mme a tort quand elle ne plat pas[114].

  [114] _La Gouvernante_ (1747). Acte Ier, sc. II.--Nous n'avons
  pas su retrouver, dans les OEuvres de Gentil Bernard, le vers qui
  est cit un peu plus loin.

Des compliments, des louanges maladroites ou recherches sont sans
doute une des ressources les plus insipides de la conversation; mais
le talent de dire des choses agrables, d'carter ou d'adoucir celles
qui pourraient blesser, contribue infiniment au charme de l'entretien
le plus vif et le plus intressant. L'art de louer, comme l'a dit
Bernard:

    L'art de louer commena l'art de plaire,

mais c'est l'art de bien louer, celui de saisir adroitement, et de
faire ressortir de mme les qualits que l'on est le plus flatt de
faire remarquer aux autres, et qui le mritent le plus en effet. C'est
peut-tre au besoin de la louange, que l'loquence et la posie
doivent les plus aimables et les plus ingnieuses de leurs
conceptions. C'est peut-tre  la justesse,  l'-propos d'une
louange bien sentie, que beaucoup de gens doivent tout l'esprit qu'ils
ont jamais montr. S'il est beaucoup d'hommes que la louange a pu
corrompre, il en est peut-tre encore davantage qu'elle a forms. Car,
malgr tout l'amour-propre qu'on reproche  la plupart des hommes, il
en est srement un grand nombre qui n'ont pas tout l'esprit qu'ils
pourraient avoir, par la seule raison qu'on ne les a jamais avertis de
celui qu'ils avaient; mais de qui, pour qui, ce bel art de louer
s'apprendrait-il, si ce n'est des femmes, et par elles, et pour elles?

Rien n'anime davantage l'intrt d'un cercle plus ou moins nombreux
que la varit des sentiments, des caractres et des opinions que l'on
y rencontre; mais l'opposition qui doit natre entre ces sentiments,
ces caractres, ces opinions, pour ne pas devenir trop vive ou trop
tranchante, pourrait-elle tre plus habilement modre, plus
heureusement adoucie, que par la prsence d'une femme dont la grce en
impose, dont on craint d'offenser le got ou la sensibilit, qui
runit, au moins sous un rapport, ces prtentions si diverses et
quelquefois si diamtralement opposes, le dsir de lui plaire et de
gagner son suffrage. Ce n'est que dans la bonne compagnie de Paris que
j'ai souvent entendu les discussions les plus animes, soutenues avec
autant d'gards et de politesse que de force et de chaleur. On ne
craignait point de s'y montrer fortement persuad de son opinion; mais
on se gardait au moins de la prsenter comme une masse de puissance
physique, que rien dans le monde ne pourrait branler. On se souvient
du mot de Fontenelle, qui, aprs avoir pass plusieurs soires de
suite dans une socit de jeunes philosophes, disait: _Je suis accabl
de l'affreuse certitude que je vois depuis quelque temps autour de
moi_.

Au lieu de repousser par avance les objections ou les difficults
auxquelles on devait s'attendre, on les invitait, pour ainsi dire, 
l'attaque, dans l'espoir de donner  ses moyens de dfense plus de
lumire, plus d'intrt ou plus d'clat. On ne cherchait pas toujours
 peser gauchement sur le point qui divisait son opinion de celle de
son adversaire, on s'efforait encore de trouver la nuance par
laquelle l'une pouvait se rapprocher de l'autre. On discutait bien
plus qu'on ne disputait, ou plutt on ne disputait que pour rendre la
discussion plus vive et plus attachante. Une femme qui s'amusait
passionnment de ce genre de lutte tait fche de voir qu'un homme de
beaucoup d'esprit, le docteur Gatti, n'y prenait jamais aucun rle:
_Mais, docteur, vous n'aimez donc pas la dispute?--Trs fort, madame,
rien ne me plat davantage.... Mais j'ai si rarement un avis!_ Ce mot
donne, ce me semble, une ide assez juste du genre de disputes que
l'on se permettait dans la bonne compagnie.

Un des talents qui, comme ailleurs, y russissait plus qu'aucun autre,
tait celui de raconter. Et l'on conoit sans peine combien le
mouvement continuel d'une population immense, la varit des
spectacles, les intrigues multiplies de la ville et de la cour
devaient fournir d'aliment et de ressources  ce genre de talent. Le
premier avantage qui rsultait de cette extrme abondance de sujets,
et pour l'observateur et pour le conteur, tait de pouvoir en faire un
choix plus svre et plus heureux, d'tre dispens de recourir  tous
ces rapports indiscrets,  toutes ces petites mdisances qui sont une
source ternelle de divisions et de tracasseries dans les socits des
petites villes. On mdisait bien  Paris, mais c'tait plus en grand,
c'tait avec moins d'inconvnients. Le peintre pouvait aller prendre
ses modles au loin, il n'avait pas besoin de lever le voile sous
lequel ils auraient voulu se cacher; ils taient ordinairement sur un
thtre o leurs vertus et leurs vices, leur mrite et leur ridicule
ne pouvaient chapper aux regards de la censure ou de la louange. Ce
qu'on entend par la sret du commerce dans les liaisons
particulires, tait peut-tre plus respect dans cette capitale que
dans aucun autre lieu du monde.

Une manire agrable de conter, de prparer le trait d'une histoire
par toutes les circonstances qui peuvent le faire saisir plus
rapidement, en mnager mieux la surprise, en augmenter plus srement
l'effet, suppose une tournure d'imagination, une facilit d'esprit,
une justesse de got toute particulire. La bonne socit de Paris
fournissait de rares modles dans ce genre de talents, et nulle
socit dans le monde n'tait plus propre  les former. On attachait
tant de prix au charme d'un conte bien fait qu'il arrivait souvent de
le redemander, comme on redemande un bel air parfaitement bien chant.
On ne se lassait pas de l'entendre rpter; il est vrai que souvent on
y pouvait remarquer aussi des variations qui en renouvelaient
l'agrment, qui en augmentaient le mrite. Le charme de ces contes
tenait quelquefois beaucoup plus  l'art du conteur qu'au fond mme de
ses rcits. J'ai vu plusieurs fois un homme de la cour, l'abb de
B***[115], russir  fixer l'attention de tout un cercle de gens
d'esprit, par un conte qu'il et t tout  fait impossible de rpter
aprs lui sans risquer d'ennuyer ce cercle et tout autre, si l'on
n'et pas eu l'esprit dou prcisment de la mme grce, de la mme
finesse ou de la mme facilit.

  [115] L'abb de Boufflers (?).

Un autre grand conteur, mais qui n'avait pas  beaucoup prs cet
heureux don, faisait dsirer souvent avec trop d'impatience le
dnouement de ses longs rcits. Il allait en commencer un de cette
espce  l'entre du souper, lorsque la matresse de la maison lui dit
avec cette brusquerie nave qu'elle savait si bien se faire pardonner:
_Ah! , l'abb, vous contez  merveille; mais souvenez-vous qu'
table il faut de grands couteaux et de petites histoires_[116].

  [116] Ce mot trs connu, et de tout temps attribu  Mme
  Geoffrin, aurait t dit par elle, suivant Dufort de Cheverny
  (_Mmoires_, t. I, p. 180), au chevalier de Coigny qui dbutait
  alors dans le monde.

On rencontrait bien quelquefois, dans les meilleures socits, des
hommes qui, par la chaleur de leurs ides, par l'imptuosit de leur
imagination, se laissaient entraner facilement  s'emparer seuls de
la conversation[117]. Mais s'ils ne voulaient pas s'en voir bientt
exclus comme de vrais _seccatori_, que de titres ne leur fallait-il
pas pour justifier une si haute prtention! A peine la pardonnait-on 
l'immense varit des connaissances d'un abb Galiani,  l'originale
gaiet de ses contes et de ses saillies. L'abondance mme des ides de
Diderot, l'tendue et la facilit de son gnie, la chaleur tour  tour
si violente et si douce de son enthousiasme et de son loquence, ne
trouvaient pas toujours grce aux yeux de la socit dont il faisait
le plus habituellement les dlices. Lorsque M. de Voltaire le vit
pour la premire fois,  son dernier voyage  Paris, il dit en le
quittant: _Voil sans doute un homme de prodigieusement d'esprit; mais
il ne sait pas sortir du monologue_.

  [117] On ne parle srement pas trs bien sans avoir beaucoup de
  tact. Mais cette facult manque presque toujours plus ou moins
  aux grands parleurs, mme  ceux  qui l'on ne saurait refuser
  infiniment d'esprit et de talent. Plus on a le tact sensible et
  dlicat, plus on trouvera de difficults  parler avec abondance
  et mme avec mthode, sans avoir eu le temps de s'y prparer. La
  crainte de blesser, celle de dplaire, celle de n'tre pas
  entendu, de ne l'tre pas au moins assez promptement, suffisent
  pour distraire un homme trop accoutum  s'observer soi-mme et
  les autres. Tous ces obstacles disparaissent galement devant
  l'homme entran par une passion quelconque, et devant l'homme
  lger, insouciant, sans intrt pour les autres, ou fortement
  proccup de lui-mme et de son propre mrite. (_Note de
  Meister._)

Il est vrai que M. de Voltaire, lev ds sa plus tendre jeunesse dans
le trs grand monde, avait plus de droit que personne d'tre frapp de
cette inconvenance. Car, si personne ne parlait mieux que lui, le
style de ses entretiens tait aussi brillant, aussi naturel que celui
de ses crits; personne aussi ne savait mieux couter, et l'un de ces
talents n'est peut-tre pas moins essentiel que l'autre, pour donner 
la conversation tout le charme dont elle est susceptible. Une des
perfections du thtre franais, l'art et le naturel du dialogue, doit
tre attribue en grande partie aux exemples et aux leons qu'en
pouvait offrir la socit. Ce n'est pas sans doute la seule influence
heureuse qu'ait eue l'esprit de socit sur le mrite particulier qui
distingue les crivains de la France de ceux de toutes les autres
nations de l'Europe. Ce sont eux qui srement ont contribu le plus 
dbarrasser la science de tout ce qui pouvait en faire paratre
l'tude pnible et rvoltante; ce sont eux qui l'ont mise  la porte
de tous les esprits et de tous les gots, qui l'ont rendue, je ne
dirai pas populaire, parce qu'on a trop abus de ce mot, mais humaine
et sociable. Ils ont simplifi toutes les mthodes. Ils nous ont
appris  franchir toutes ces ides intermdiaires qui ne servaient
qu' prolonger la route; ils nous ont fait arriver au but par le
chemin le plus droit, le plus facile, le plus uni. S'ils se permettent
de nous y conduire quelquefois par des sentiers dtourns, ce n'est
jamais que pour nous distraire de la fatigue ou des ennuis du voyage.
Quelque perfection qu'on puisse encore leur dsirer, quelque tort
qu'on ait  leur reprocher, ils ont oubli du moins rarement
l'excellent conseil de Voltaire:

    _Le secret d'ennuyer est celui de tout dire[118]._

  [118] _Discours sur l'homme_, VI.

Il est temps de nous en souvenir....




APPENDICES


AVERTISSEMENT

Dans les pages qui suivent, nous avons rassembl des morceaux indits,
d'autres qui ont t rcemment publis dans des revues; d'autres enfin
qui taient enfouis dans certains ouvrages de Meister, qu'on ne lit
plus.

I. _Les Prodromes de la Rvolution franaise_ sont emprunts au livre
intitul: _Des premiers principes du systme social, appliqus  la
rvolution prsente_ (premire dition, pages 94  111). Cet ouvrage a
eu deux ditions: Nice, 1790; Paris, 1791.

II. _Mes souvenirs personnels du commencement de la Rvolution._ C'est
un morceau indit, tir des papiers de Henri Meister, qui sont
conservs  Winterthur, chez MM. Reinhart, ses arrire-petits-neveux.

III. _Le 18 fructidor_ est un des chapitres des _Esquisses
europennes_, Paris et Genve, 1818.

IV. _Paris au printemps de 1801_: ce sont des lettres de Meister  un
de ses amis d'Allemagne; elles ont t publies dans la _Bibliothque
universelle_, Lausanne, mars 1906.

V. _Paris en 1804_, morceau indit.

VI. _Paris en 1815_: ce sont des lettres de Mme Diderot de Vandeul,
adresses  Hess, le neveu de Meister. Elles font partie, comme les
morceaux II, IV et V, des papiers conservs  Winterthur; elles ont
t publies dans la _Revue bleue_ du 24 septembre 1904. Il nous a
sembl qu'elles se joignaient naturellement aux autres appendices, et
formaient une bonne conclusion de notre volume.


I.

LES PRODROMES DE LA RVOLUTION FRANAISE

_Quelques aperus sur les causes de la rvolution actuelle_

    _Ce 30 avril 1789._

Plusieurs circonstances ont favoris sans doute la rvolution qui se
prpare.

L'esprit d'indpendance, si naturel  la jeunesse, tait devenu le ton
dominant de la cour, et cet esprit fut encore exalt par l'influence
marque de beaucoup de jeunes gens devenus les chefs de leur maison.

Plusieurs des plus illustres familles du royaume crurent avoir  se
plaindre des distinctions exclusives de la faveur.

Pour avoir moins de gne, il y eut moins d'tiquette.

Jamais la dpense peut-tre n'avait t si excessive, et jamais elle
n'avait servi moins utilement ni les branches les plus essentielles du
commerce national, ni ce faste extrieur qui n'est pas de la dignit,
mais qui en est la reprsentation la plus sensible et la plus
imposante. La cour fut plus aimable peut-tre, mais elle avait cart
srement les illusions les plus propres  entretenir cette espce
d'idoltrie monarchique, dont Louis XIV avait su faire un des premiers
appuis de son norme puissance.

Le contraste de l'conomie et de l'austrit des principes de M.
Necker, avec la lgret, l'inconsidration, les prodigalits de l'un
de ses successeurs, ne pouvait manquer de faire une grande sensation;
elle devint plus vive encore par la ncessit o se trouva le
premier, d'appuyer sa consistance ministrielle de toutes les forces
de l'opinion publique, par l'imprudence avec laquelle le second se
permit de braver cette premire puissance, source de toutes les
autres, en rvlant tout  coup l'excs du dsordre, en l'exagrant
peut-tre pour se prparer de nouvelles ressources, en disant enfin 
l'lite de la nation assemble,  la face de toute l'Europe: Depuis
trois ans je vous ai tromps, mais c'tait d'accord avec le Roi.
Aujourd'hui nous sommes plus intresss que jamais  vous tromper
encore: croyez-nous donc! C'est exactement le prcis de l'trange
discours de M. de Calonne  l'Assemble des notables; aussi le sage
Pitt ne douta-t-il point, aprs la premire lecture, que ce ne ft un
pamphlet satirique contre le ministre qui en tait l'auteur. Je ne
pense pas, en effet, qu'un homme public ait jamais port plus loin
l'audace et la folie; et ce qui me semble plus vident encore, c'est
que de toutes les extravagances ministrielles, c'tait la plus propre
 dgrader l'autorit,  l'avilir aux yeux de la nation et des
puissances trangres. Les suites qu'eut la disgrce de ce ministre
dprdateur, l'humeur et l'indiscrtion de ses cratures, les intrts
qui divisrent alors la socit la plus intime du Roi et de la Reine,
ajoutrent encore  cette impression funeste, en laissant clater des
secrets de l'intrieur, qu'il convenait plus que jamais de couvrir
d'une ombre ternelle, en semant avec une adresse perfide des bruits
absolument faux, mais qui, par leur liaison avec des faits avrs,
pouvaient usurper plus ou moins de croyance, et blesser ainsi, sous
plus d'un rapport, cette opinion publique devenue tout  la fois si
redoutable et si susceptible.

Les Parlements, comme l'on sait, furent longtemps la seule barrire
qu'il y et en France contre l'autorit absolue; cette barrire
n'avait aucune force relle, aucune base solide, parce que l'existence
de cette sorte de pouvoir intermdiaire n'avait jamais t ni
dtermine, ni reconnue; ni par le Roi, ni par la nation. Il n'en est
pas moins vrai que le gnie lgislateur n'inventa peut-tre jamais un
moyen de rsistance plus embarrassant pour un gouvernement faible,
pour une administration incertaine. Par la nature mme de leur
composition, les Parlements embrassent toutes les classes de l'tat;
sortis la plupart des familles les plus riches et les plus
considrables du Tiers tat, les membres des cours souveraines
tiennent encore aujourd'hui, par les magistrats qui les prsident, aux
premires maisons du royaume; ils y tiennent aussi par leurs
alliances; d'un autre ct, les dernires classes du peuple leur sont
encore ncessairement dvoues par l'intrt qui lie  leur puissance
tous les suppts des justices subalternes, et cette multitude
innombrable d'avocats, de procureurs, de clercs, d'huissiers, rpandus
dans toutes les parties du royaume: c'est une arme toujours prte,
non  combattre  la vrit, mais  faire quelquefois beaucoup pis, 
rpandre partout le trouble, la dfiance et les alarmes, par ses
plaintes, ses murmures et ses clameurs. Il en cote peu pour la mettre
en campagne, il suffit de quelques belles phrases patriotiques, qui
annoncent la rsistance respectueuse de Messieurs, et menacent leurs
fidles troupes d'une persvrance capable de les faire mourir de faim
pendant plusieurs mois. Rien de plus ridicule en apparence que cette
lutte qui s'est renouvele si souvent entre les ministres de la
Justice et ceux de l'Autorit; mais au fond rien de plus srieux, rien
de plus redoutable. Toutes les fois que les Cours souveraines n'ont
employ que les armes qui taient  leur usage, elles ont presque
toujours t invincibles; leur force d'inertie a rsist  tous les
efforts de la puissance royale; et les arrts des Parlements, motivs
avec adresse, c'est--dire avec autant de mesure et de modration que
de force et de courage, l'ont emport le plus souvent sur les arrts
du Conseil, de quelque pouvoir qu'on ait entrepris de les appuyer. Un
arrt de la Cour, envoy  cette foule de tribunaux qui en dpendent,
suffit pour embarrasser tous les exercices du pouvoir excutif; il
arrte, pour ainsi dire, au mme instant, tous les mouvements de
l'administration; plus de justice, plus de police; et si l'on
s'obstine mme, plus d'impts  percevoir. C'est une manire trs
commode et trs lgale de sonner le tocsin d'une extrmit du royaume
 l'autre, et l'on voit aisment de quel effet pouvait tre un pareil
instrument entre les mains d'un gnie factieux.

L'abb de Mably a trs bien prouv que la puissance des Parlements
tait une puissance usurpe. Mille autres crivains ont dit et rpt
avec beaucoup de raison qu'il n'y avait rien de si absurde que de voir
les juges s'riger en lgislateurs, et s'imaginer que pour quarante ou
cinquante mille francs, ils avaient acquis le droit de prescrire des
limites  l'autorit royale, le droit de reprsenter la nation sans
son aveu; mais il n'en est pas moins constant que, si le pouvoir que
les Parlements s'attribuent ne leur a jamais t confi, il leur a t
certainement abandonn, puisqu'on les a vus l'exercer depuis
longtemps,  la vrit suivant les circonstances, avec plus ou moins
d'clat. Ce qu'on ne peut contester encore, c'est que par le fait
aucun autre ordre, aucune autre assemble, pas mme celle des tats
gnraux, n'a dcid de plus grandes questions nationales que le
Parlement de Paris; car il a cass le testament de Louis XIV plus
arbitrairement qu'il n'oserait casser celui d'un particulier; il a
dispos deux fois de la Rgence; il a consenti bien srement plus
d'impts que n'en avaient jamais accord tous les tats gnraux
runis. Aprs cela, comment se trouver conseiller au Parlement, et ne
pas se croire, au moins dans certaines circonstances, un peu plus que
Roi?

Cette puissance parlementaire tour  tour si faible et si redoutable,
jamais reconnue, mais toujours assez inquitante, s'est vue souvent
tourmente, exile, honnie, humilie, renverse mme, sans que le
principe essentiel de sa force en et prouv la moindre atteinte;
c'tait toujours le palladium de la libert nationale, parce qu'il
n'en existait plus aucun autre. L'anciennet de l'abus qui l'avait
lev  cette dignit, en tait le titre le plus respectable, et tout
le monde se croyait intress  respecter un corps si fort intress
lui-mme  maintenir tous les abus consacrs en quelque sorte par son
silence ou par son aveu.

Ce n'est qu'en essayant de remplacer par quelque chose de rel ce qui,
pour tout ministre habile, n'tait qu'un fantme plus ou moins
importun, que la nation pouvait tre amene  dsirer vritablement un
autre tat de choses. C'est ce que le Parlement crut voir dans
l'tablissement des administrations provinciales, quelque prudente,
quelque monarchique qu'en ft la premire constitution; c'est ce qu'il
vit avec plus de terreur encore dans la convocation d'une Assemble de
notables; il ne douta plus que le projet de l'autorit ne ft de se
passer de lui; et voil quelle fut videmment la premire poque du
plan de rsistance, ou pour mieux dire d'insurrection manifeste de
toute l'aristocratie parlementaire,  laquelle crut devoir se runir
bientt celle des nobles et du clerg. Toutes ces puissances
subalternes se crurent menaces  la fois par celle de l'autorit
ministrielle, toutes ne virent plus d'autres ressources que celle
d'en appeler  la nation; et la nation qui depuis si longtemps n'tait
plus rien, sentit enfin qu'elle devait, qu'elle pouvait tre quelque
chose.

Jamais aucun ministre n'avait montr autant de talent que M. de
Brienne pour dcomposer une grande machine politique. Il en dsunit,
il en faussa tous les ressorts; on peut dire que dans l'espace de peu
de mois, grce  l'heureux ascendant de son gnie, on ne vit plus un
seul corps en France rester  sa place, ou conserver son mouvement
naturel. Le Parlement adopta tout  coup le systme le plus contraire
 ses intrts, un systme qu'il avait anathmatis cent et cent fois.
La noblesse, dont l'existence tient le plus intimement aux droits du
trne, eut l'air de vouloir s'en sparer. L'esprit militaire parut
domin lui-mme par je ne sais quel patriotisme, louable au fond
peut-tre, mais difficile  concilier avec ce caractre de
subordination, sans lequel il n'y aura jamais ni discipline ni arme.
Le clerg ne prcha plus l'obissance, le soldat se montra moins
dispos  la maintenir; ce qu'il y a de trs remarquable encore, c'est
que ce mcontentement universel avait t prcd des dclarations les
plus favorables  la libert publique. Le Roi venait de faire plus de
sacrifices de son autorit qu'on n'en avait jamais os attendre
d'aucun de ses prdcesseurs. Les Parlements avaient appel  grands
cris le secours qu'ils avaient le plus  redouter; entrans par la
voix d'un seul homme d'abord  peine cout[119], tous, comme presss
par quelque puissance surnaturelle, avaient demand la convocation des
tats gnraux, et fait, pour ainsi dire, amende honorable aux pieds
de la nation, pour avoir usurp si longtemps le plus beau de ses
droits. Dans l'Assemble des notables, la noblesse et le clerg
avaient dj reconnu la justice d'une rpartition gale de tous les
impts. Comment imaginer que tant de rsolutions dsintresses, tant
d'actes solennels de patriotisme et de vertu, ne serviraient qu'
fomenter le trouble, accrotre le dsordre, porter au comble les
embarras et le dsespoir de l'administration? D'abord on crut, et
peut-tre tait-il assez naturel de croire que de si grands sacrifices
ne pouvaient avoir t offerts de bonne foi. Ce sentiment vague
d'inquitude et de dfiance ne put manquer de s'accrotre, lorsqu'on
vit la marche incertaine du ministre essayant tour  tour de la
politique de Richelieu, et de celle de Mazarin, sans avoir assez d'art
pour jouer ni l'une ni l'autre, dfaisant le lendemain ce qu'il avait
fait la veille, croyant rparer sans cesse un acte de violence par un
acte de faiblesse, et presque toujours l'acte de faiblesse par un acte
de violence plus rvoltant que ceux qui l'avaient prcd;
entreprenant, au milieu du dsordre le plus alarmant des finances, ce
qu'il et mme t difficile de faire russir avec les ressources les
plus abondantes; alinant enfin toute la cour, et bientt aprs toute
la nation, par des rformes et des suppressions dont le rsultat
achevait de tarir tous les canaux de la richesse et du crdit.

  [119] Duval d'prmesnil, dans la sance royale du 19 novembre
  1787.

C'est dans ces circonstances dsespres que fut rappel M. Necker, et
plutt comme le ministre de la nation, que comme celui de l'autorit.
Il ne dpendait plus de son choix de remplir un de ces ministres sans
s'imposer en mme temps toutes les obligations de l'autre; ce n'est
qu'en les runissant avec toute la sagesse de son gnie et toute la
conscience de sa vertu qu'il pouvait justifier le prix le plus
glorieux qu'aucun particulier ait jamais obtenu de l'estime publique.

Jusqu'ici nous n'avons indiqu, pour ainsi dire, que les circonstances
locales et personnelles qui paraissent avoir contribu le plus  la
Rvolution prsente, parce que ce sont des causes dont l'influence
plus prochaine est par l mme plus sensible et plus marque; mais on
ne saurait se dissimuler que le principe d'une rvolution si tonnante
doit tenir  des causes plus gnrales, dont l'action moins rapide,
moins facile  saisir, est essentiellement plus forte, plus
irrsistible. Il en est deux surtout dont il est impossible de ne pas
tre frapp, c'est le progrs immense des lumires et l'accroissement
de la dette publique. Une nation trs claire ne peut supporter
longtemps l'empire si peu raisonnable d'un pouvoir illimit; la
confiance que doit inspirer le plus juste et le meilleur des rois ne
peut soutenir longtemps seule le poids norme d'une dette de plusieurs
milliards. Le crdit, aprs avoir servi quelque temps  tendre la
puissance des souverains, finit toujours par la restreindre lorsqu'il
a pass de certaines bornes. L'influence de ce crdit rveille encore
ncessairement l'esprit de patriotisme par le grand nombre d'individus
dont elle lie l'intrt personnel  celui de la chose publique. On
croit la nation plus pauvre, elle n'a jamais t si riche. Il semble
que le souverain n'ait jamais t plus riche, car ses revenus sont
immenses, et de fait il ne fut jamais plus pauvre. Le plus pauvre
dpend toujours du plus riche; c'est donc de la nation que dpendra
dsormais le souverain.

L'impossibilit d'atteindre ou de surpasser, dans les arts du gnie et
de l'imagination, cette foule de chefs-d'oeuvre que vit natre en
France le sicle dernier, a port dans celui-ci tous les bons esprits
 diriger leurs efforts et leurs tudes vers les hautes sciences. Il
n'est aucun genre de connaissances utiles qui n'ait t cultiv avec
plus ou moins de succs; les Buffon, les Rousseau, les Montesquieu ont
remplac les Racine, les Boileau, les Corneille; et Voltaire
lui-mme, le plus bel esprit de tous les sicles, est devenu
philosophe; il a surtout mrit ce titre par le talent unique qu'il
eut, non seulement de mettre de grandes vrits  la porte de tout le
monde, mais encore d'y intresser vivement toutes les classes des
lecteurs, depuis le trne jusqu' l'antichambre. Il en est rsult un
foyer de lumire qu'aucun pouvoir humain ne pouvait teindre, une
libert de penser que les entraves qu'on cherchait  lui donner ne
rendaient que plus hardie et plus attrayante. Ces dispositions furent
encore exaltes par le got des voyages, par l'tablissement des
clubs, par l'habitude que les hommes prirent de vivre davantage entre
eux, par tous les ridicules de l'anglomanie; car quelle est la
rvolution qui pourrait se faire en France, sans que la mode y et
plus ou moins de part?

La guerre d'Amrique, cette guerre qui ruina les deux nations les plus
riches de l'Europe, pour assurer  jamais l'indpendance du peuple le
plus pauvre de l'univers; cette guerre, si folle pour les rois qui
l'entreprirent, ne pouvait manquer d'tre utile  leurs peuples; elle
a sauv la constitution de l'Angleterre, elle en va donner une  la
France: car qui ne voit pas que sans l'norme dficit de ses finances,
il n'y aurait jamais eu ni tats gnraux, ni Assemble de notables,
ni Necker, ni Calonne[120]? Quelque justice qu'on soit dispos 
rendre aux dprdations de ce dernier, sans la dpense d'une guerre
o l'on eut  combattre une puissance qui disposait des richesses et
du crdit des deux mondes, il est bien clair que les ressources
ordinaires auraient suffi pour rparer tout le mal qui ne peut tre
imput qu'aux vices de son administration.

  [120] Quel admirable enchanement des passions, des vnements,
  des circonstances! Ce n'est qu'avec le crdit tabli par
  l'conomie et les sages dispositions de M. Necker, que M. de
  Calonne a pu se procurer les ressources qui ont rendu son
  ministre si facile, si brillant et si dsastreux. C'est
  l'normit mme des besoins produits du dsordre et des faux
  calculs des administrations prcdentes, qui vient d'ouvrir les
  yeux du souverain et de la nation, et qui, par l'impulsion
  gnrale et pour ainsi dire soudaine donne  tous les esprits, a
  mis entre les mains du ministre actuel les moyens de fonder la
  prosprit publique sur les bases d'un plan d'ordre et de
  constitution auquel toute la sagesse des Sully, des Colbert,
  abandonne  ses propres forces, n'aurait pu se flatter
  d'atteindre que par une succession de mesures lentes, isoles, et
  par l mme toujours d'un effet plus ou moins incertain. Qui
  aurait imagin que deux ministres tels que M. Necker et M. de
  Calonne fussent si bien faits l'un pour l'autre, et tous les deux
  peut-tre pour le bonheur de la France! (_Note de Meister._)

Les liaisons qu'eut la France avec l'Angleterre et l'Amrique ont t
pour elle, disait un homme de beaucoup d'esprit, ce que sont pour le
fils d'un bourgeois les liaisons de quelques grands seigneurs: elles
le ruinent communment, mais elles le forment toujours plus ou moins,
donnent  ses manires plus d'aisance et de libert, quelquefois mme
 sa faon de penser, plus de noblesse et d'lvation.


_Quelques vues sur les suites probables des tats gnraux_

    _Ce 12 juin 1789._

Si le parti des princes, de la noblesse, du clerg, des Parlements,
des privilgis de toutes les classes, si ce parti pouvait encore
l'emporter, on verrait bientt ces mouvements qui tonnent aujourd'hui
la France et l'Europe entire n'aboutir  rien, et les tats gnraux
rduits  l'inaction la plus complte, et le prompt retour de tous les
abus dont la destruction parat si ncessaire et si prochaine.

Si au contraire le fanatisme rpublicain prenait tellement le dessus
qu'il parvnt  subjuguer tout  la fois la sage modration du
ministre[121], et l'opinitre rsistance de nos antiques maximes, de
nos vieux prjugs, de tous les intrts divers qui en dpendent, son
triomphe serait de peu de dure; car en brisant tous les appuis de la
monarchie, il prcipiterait l'tat dans un abme de dsordre et de
confusion.

  [121] Il en existe deux monuments que le temps et l'envie ne
  pourront dtruire: c'est son rapport au Conseil le 27 dcembre
  1788, c'est son discours sur l'ouverture des tats gnraux de
  1789. Les principes en ont t consacrs de la manire la plus
  touchante par le sublime discours du Roi  l'Assemble nationale,
  au mois de fvrier de cette anne.--_C'est videmment en 1790,
  que Meister a ajout cette note au texte dat du 12 juin 1789._

Ce que cette alternative offre de plus affligeant, c'est que l'on peut
prvoir que ces deux partis, si fort opposs en apparence, sont
galement bien servis par des hommes dont les talents et l'ambition ne
fondent leurs esprances que sur les prils d'un bouleversement
gnral.

       *       *       *       *       *


II.

MES SOUVENIRS PERSONNELS DU COMMENCEMENT DE LA RVOLUTION[122]

La dette publique avait t fort augmente par les normes dpenses de
la guerre d'Amrique. Grce aux emprunts obtenus par la confiance
qu'avait inspire l'administration de M. Necker, il n'y eut peut-tre
jamais un aussi grand nombre d'intresss au maintien de la fortune et
du crdit de l'tat, du moins dans la capitale, dont l'opinion avait
acquis sur celle des provinces plus d'influence qu'elle n'en eut, je
crois, dans aucune autre poque. Les principes de rforme et
d'conomie annoncs d'une manire si solennelle dans les prambules
des dits de M. Turgot, dvelopps encore avec une loquence plus
vraie et plus imposante dans ceux de M. Necker, venaient d'exalter
toutes les ttes des cranciers du fisc, et les possesseurs de fonds
de terre ne rvaient plus qu'aux mesures  prendre pour assurer
l'excution de ces belles promesses, pour prvenir par des moyens
efficaces le retour des dsordres et des abus prouvs sous les deux
derniers rgnes. La grande masse du peuple parisien ne songeait qu'au
paiement exact de ses rentes,  la diminution progressive d'impts
fort onreux, fort vexatoires par leur nature mme, et que l'ingalit
de leur rpartition rendait encore plus odieux. Les hommes  systmes,
les admirateurs passionns de la Constitution anglaise, de celle des
tats-Unis d'Amrique, les grands seigneurs mcontents de la cour, les
meneurs des Cours souveraines, voulaient tout autre chose. Ces
diffrents partis avaient chacun leur vue particulire; mais toutes
divergentes qu'taient ces vues l'une de l'autre, elles s'accordaient
cependant toutes  fomenter, avec des intentions plus ou moins
dcides, un mouvement gnral d'inquitude, de trouble et de
mcontentement.

  [122] Ce morceau a t crit aprs 1815.

Grces au ciel, je restai toujours fort tranger aux intrigues qui
prparrent les premires explosions de la grande crise
rvolutionnaire; mais j'en tais assez prs pour tre  mme de les
suivre, de les observer sans trop d'illusion. Je voyais journellement,
pour ainsi dire, les hommes qui en furent les premiers auteurs, les
agents les plus actifs, et dans les clubs nouvellement tablis, et
dans un comit plus intime qui se rassemblait tous les soirs  un
quatrime tage au-dessus du caf de Foi. J'en rencontrais plusieurs
des plus marquants, non seulement dans les salons de Mme Necker et de
Mme de Stal, mais encore chez le marquis de Villette, chez Mlle
Clairon, toute bonne royaliste qu'elle tait; dans la boutique de Mme
Le Jay, l'amie alors du comte de Mirabeau, depuis Mme de P.[123].

  [123] Nous n'avons pu retrouver le nom que Mme Le Jay porta en
  secondes noces.

La manire dont j'entendais discuter, dans ces diffrentes socits,
les plus lgres comme les plus importantes questions politiques, ne
m'avait pas donn, je l'avoue, une trop favorable ide des
dispositions de la nation franaise  supporter le rgime de la
libert,  savoir en jouir sous l'gide austre d'une Constitution
sagement combine et vritablement analogue  son caractre,  ses
ressources et  ses besoins.

Je me rappelle qu'au moment o tout le monde se flicitait de la
convocation des tats gnraux, promise au nom du roi par M. le
cardinal de Brienne, M. Necker, en me menant dner  sa campagne de
Saint-Ouen, me fit l'honneur de me demander, et d'une manire qui
devait m'encourager  dire franchement mon avis, ce que j'augurais de
cette auguste Assemble. Je rpondis: Si l'antique fantme de la
royaut peut imposer encore, rien ou peu de chose; dans toute
autre hypothse, une impulsion si forte et si violente, qu'aucune
sagesse humaine ne sera capable de l'arrter ou de la diriger
raisonnablement. Il leva et frona ses sourcils si remarquablement
expressifs, et l'accent de sa voix, encore plus que ses paroles, me
fit entendre qu'il craignait bien que ce sinistre augure ne ft que
trop bien justifi,--du moins si lui-mme ne se voyait pas remis  la
tte des affaires.

De tous les crits publis, d'aprs l'invitation mme du ministre
avant la fameuse Assemble des notables, il n'en est point qui ft une
plus grande sensation que les deux petits pamphlets de l'abb Sieys:
_Sur les privilges_, et _Qu'est-ce que le Tiers tat?_ quoique des
juges de sang-froid y dussent trouver plus de mtaphysique, d'esprit
et de fiel, que de sagesse ou d'ides vraiment applicables  la
situation o se trouvait alors la France. On n'a point vant celui
qu'il fit paratre peu de temps aprs, intitul: _Moyens d'excution_;
mais le style en tant encore plus pnible et plus obscur que celui
des premiers, il eut bien moins de lecteurs. J'ai tch de peindre cet
illustre aptre des thories rvolutionnaires dans les _Souvenirs de
mon dernier voyage  Paris_. Je n'en dirai donc rien de plus ici.

Un de ses grands admirateurs, Chamfort, tait bien autrement aimable
que lui. Les observations, les anecdotes qu'il avait recueillies dans
la meilleure et dans la plus mauvaise compagnie de Paris, et qu'il
racontait de la manire la plus spirituelle et la plus piquante,
m'amusaient et m'intressaient bien plus que les raisonnements  perte
de vue du trop fameux abb, les calculs encore plus secs du marquis de
Caseaux, les demi-confidences et les sorties populacires de quelques
autres membres de la socit qui se rassemblait tous les soirs dans le
galetas du folliculaire Artaud[124]. Cette runion quelquefois fort
resserre, mais quelquefois assez brillante, assez nombreuse,
rassemblait des hommes de tous les rangs, de tous les partis, de
toutes les couleurs, des ducs et pairs trs libraux, des bourgeois
trs aristocrates, des militaires, des hommes de robe, des amis de M.
Necker, des amis du comte de Mirabeau, des affids du comte d'Artois,
des conseillers secrets et des agents du duc d'Orlans[125]. Parmi ces
derniers, il y avait un architecte qui, trs jeune, avait eu le
bonheur d'assister au tremblement de terre de Lisbonne, et ne parlait
qu'avec ravissement de ce superbe spectacle. Quoique au fond peut-tre
fort honnte homme, et mme assez instruit, je n'ai jamais vu de
rvolutionnaire qui le ft autant par got, de coeur et d'me. Avant
qu'on et rv mme la possibilit des terribles scnes qui devaient
bouleverser la France, je lui disais: Oui, je le conois, vous
redoutez peu les explosions funestes dont nous menacent vos principes;
vous n'y verriez qu'une nouvelle reprsentation de l'effroyable
spectacle dont vous conservez de si dlicieux souvenirs.

  [124] Le choix de ce local tait assez singulier. Au
  rez-de-chausse de la maison tait le fameux caf de Foi, que
  frquentaient habituellement des curieux de toute classe, des
  agents de police et des agents subalternes du parti
  rvolutionnaire. Aprs le 14 juillet, on y voyait arriver presque
  tous les soirs des gens fort mal vtus qui heurtaient doucement
  aux croises, disant du ton le plus emphatique: La nation veut
  savoir ce qui se passe.--Au premier tage tait alors le plus
  ancien des clubs, o j'avais entendu pour la premire fois M. de
  Lally-Tolendal. Il y vint plaider avec beaucoup d'loquence
  contre le conseiller d'prmesnil, qui avait intrigu pour l'en
  faire exclure. La majorit de cette runion passait pour tre
  passablement dmocrate. Au second, le club des checs runissait
  plusieurs vieux aristocrates et quelques zls parlementaires.
  Quel bizarre assemblage des intrts et des partis les plus
  discordants! (_Note de Meister._)

  [125] Ce prince avait t fort dsappoint des esprances qu'il
  avait conues d'obtenir la main de Madame pour son fils. Il avait
  t vivement bless de la manire dont la reine s'tait prononce
   ce sujet. Il fut trop facile aux personnes qui l'entouraient de
  nourrir, d'exciter ce ressentiment et de le faire servir 
  l'accomplissement de leurs projets.

  Mme de Genlis assure que ce mariage avait t assur trs
  positivement, et que le contrat devait tre sign peu de jours
  avant que la Rvolution et clat. Je n'en ai pas moins tout lieu
  de persister  croire que ce mariage n'avait t nullement
  approuv par la reine, et qu'elle s'tait explique  cette
  occasion sur le duc d'Orlans d'une manire trop franche pour ne
  pas lui faire craindre que la ngociation ne serait rompue d'une
  manire ou d'une autre. (_Note de Meister._)

Je n'ai jamais connu personne dont la conversation ft aussi vive,
aussi varie, aussi amusante que l'tait celle de Chamfort, lorsqu'il
pouvait s'abandonner  toute la libert de son humeur,  toutes les
hardiesses de ses penses. D'une naissance fort obscure (son nom de
famille tait Nicolas), il n'en avait pas moins dbut dans le monde
de la manire la plus brillante, grce aux agrments de sa figure, 
la sduisante amabilit de son esprit et de son talent, peut-tre
encore grce  son got effrn pour les femmes; mais les excs
auxquels cette passion l'avait livr, ne tardrent pas  ruiner en peu
de temps une constitution naturellement fort robuste. L'puisement qui
en fut la suite, quoique dans la plus grande vigueur de la jeunesse,
arrta durant plusieurs annes le cours de ses travaux littraires et
des premiers succs qu'il avait obtenus de trs bonne heure au thtre
et  diffrents concours acadmiques. Aprs que sa sant parut
entirement rtablie, il tait encore sujet  de fcheux retours
d'abattement et de langueur. Il n'tait tout  fait lui-mme que
lorsqu'un vif intrt rendait  son me,  son esprit, l'heureux
ressort qu'il avait reu de la nature. La mmoire de tout ce qu'il
avait vu, de tout ce qu'il avait observ dans le monde et dans des
rapports trs intimes avec plusieurs personnages marquants de son
temps, avait laiss dans sa tte un trsor inpuisable. Et il semblait
n'avoir retenu que ce qu'il avait aperu de plus singulier, de plus
original, de plus sage et de plus fin. On pouvait conter, si l'on
veut, plus agrablement; mais il tait impossible de conter avec plus
de prcision, avec plus de sel. Durant les dernires annes de mon
sjour  Paris, je le voyais, pour ainsi dire, tous les jours, il
m'avait pris en grande amiti, peut-tre pour avoir remarqu que je
l'coutais mieux qu'un autre. Eh bien! je ne me rappelle pas de
l'avoir entendu rpter deux fois le mme trait, la mme anecdote. Son
humeur, son caractre, ses principes portaient l'empreinte d'une
vritable antipathie pour tout ce qui s'appelait noble ou riche.
Cependant son esprit et son got supportaient avec peine tout autre
ton que celui de la socit la plus distingue. Les hommes avec
lesquels il s'tait le plus intimement li ds sa premire jeunesse,
taient tous de la plus haute naissance: l'abb de Prigord, depuis le
prince de Talleyrand, le comte de Choiseul-Gouffier, Mirabeau, M. de
Vaudreuil, etc. C'est dans l'htel de ce dernier qu'il tait log
depuis qu'il avait renonc  sa place de secrtaire des commandements
de M. le prince de Cond.

Il n'tait pas dou, je crois, d'un coeur fort tendre et fort
sensible; il n'aimait gure la personne de M. Necker. Mais je ne l'ai
jamais vu plus touch, plus profondment mu qu'en lisant l'dit o ce
ministre annonait au peuple franais que le roi venait d'adopter la
double reprsentation du Tiers tat dans la prochaine convocation des
tats gnraux. Il n'en put achever la lecture qu'en sanglotant, et
ses larmes, ses sanglots taient mls de transports de joie et
d'admiration.

Il est sans doute assez remarquable que cet dit et fait la mme
impression sur l'abb Maury, depuis, l'orateur le plus exalt du ct
droit de l'Assemble nationale. J'ai vu la lettre qu'il adressa dans
le temps  M. Necker pour le fliciter d'une rsolution si salutaire
et si courageuse. Au reste, qui connat le caractre de ce fameux
prlat n'en sera gure tonn. Les vrais amis du trne devaient l'tre
encore moins, s'ils voulaient bien se rappeler qu' cette poque
c'tait surtout contre les attaques des ordres privilgis qu'il
semblait urgent de se dfendre.

Le sort a voulu que j'aie contribu pendant quelques annes 
l'entretien du meilleur des hommes, que les circonstances jetrent en
1789 dans un rle qui ne semblait nullement analogue  ses moyens,
encore moins  son caractre. C'tait M. Pitra, de Lyon; il avait t
 la tte d'une fabrique de fils d'or, o il parfila bientt le peu de
fortune qu'il avait hrite de ses parents. tant venu  Paris,
j'ignore avec quel projet, il fit la connaissance de quelques hommes
de lettres, et comme le Francaleu de la _Mtromanie_, devint pote 
quarante ans passs. Il mit l'_Andromaque_ de Racine en opra pour
Grtry, et l'_Oreste_ de Voltaire pour Piccini. Le premier de ces
ouvrages eut assez de succs; l'autre, malgr la rputation de son
compositeur, n'a, je crois, jamais t reprsent. Ces essais
dramatiques l'avaient tir d'embarras pour le moment, mais sans lui
laisser aucune ressource assure. M. Suard, qui l'avait employ dans
son bureau de censeur des spectacles, me le recommanda, lorsque,
oblig de faire un voyage de plusieurs mois, je cherchai quelqu'un qui
pt fournir  ma _Correspondance_ de bons extraits des pices
nouvelles qu'on donnerait pendant mon absence. Je trouvai ses analyses
dramatiques fort bien quant au fond, car mon _jeune pote_ avait t
dou par la nature d'un sentiment trs juste des effets de la scne,
des moyens qui pouvaient en prparer le succs, l'affaiblir ou le
dtruire; mais son ducation littraire ayant t fort nglige ou
fort tardive, le style de sa prose tait si diffus, si rempli de
ngligences et d'incorrections, qu'il ne m'en cotait gure moins de
peine et de temps pour corriger ses brouillons, qu'il ne m'et cot
pour les refaire  neuf. Cependant, comme  mon retour je me croyais
assez riche pour ne pas me priver d'une aide dont j'aurais pu me
passer, mais dont ce brave homme avait grand besoin, je le priai de
continuer  s'en charger aux mmes conditions, quoique trs souvent je
ne fisse aucun usage de son travail.

Eh bien! c'est ce mme homme, incapable d'crire quatre phrases sans
faute, et qui dans la conversation ordinaire ne disait que des choses
assez communes, dont vous auriez t forc d'admirer la chaleur et
l'loquence lorsqu'il tait anim par un intrt propre  chauffer sa
tte, bien plus encore au milieu de la foule d'une cohue bruyante que
dans un cercle born, quelque peu mme que ce cercle dt paratre
imposant  ses yeux.

Eh bien! c'est ce mme homme, du caractre le plus probe et le plus
droit, de l'me la plus douce, la plus sensible, qui peut tre regard
comme un des premiers promoteurs de la rvolution du 14 juillet 1789.
Car c'est bien lui qui, suivi de quelques domestiques d'un ami chez
lequel il demeurait, et de ceux du docteur Guillotin, qui, locataire
de la mme maison,--depuis, l'inventeur ou le restaurateur de la
guillotine,--le matin de ce terrible jour, s'empressa de courir  sa
section et d'y sonner le premier le tocsin: exemple qui ne tarda pas
d'tre suivi dans toutes les autres. La vhmence patriotique avec
laquelle il parla dans l'assemble de cette section du Clotre
Saint-Honor le fit nommer son dput  la Commune de Paris, et peu de
jours aprs, prsident de cette municipalit provisoire, alors de fait
la premire autorit du royaume[126]. C'est  la popularit que
s'tait acquise dans cette circonstance un homme dont la destine
politique avait t jusque-l parfaitement obscure, que le marquis de
La Fayette dut, au moins en grande partie, sa nomination au
commandement gnral de la force arme. Ciel! en quelles mains
avez-vous laiss tomber une si grande puissance!

  [126] Je possde encore un manuscrit de lui, contenant plusieurs
  dtails curieux sur la prise de la Bastille. (_Note de Meister._)

  Le texte original de cette relation, aprs avoir t traduit deux
  fois en allemand (1793 et 1865), a t publi en franais pur
  Jules Flammermont sous ce titre: _La Journe du 14 juillet 1789_
  (Paris, 1892, in-8), aux frais de la Socit de l'histoire de la
  Rvolution franaise. L'introduction est beaucoup plus importante
  que le document qu'elle prcde.

Depuis, mon pauvre et excellent ami, quelque bonnes que fussent ses
intentions, a pleur bien amrement toute la part qu'il avait eue 
cette fatale journe.

Au moment o M. de La Fayette tait parvenu, Dieu sait comment, 
mettre sous les armes toute la population de Paris et de la France,
qui pouvait en paratre plus ou moins susceptible, je ne me crus pas
digne de prendre moi-mme l'habit de garde national; mais j'en fis
revtir deux de mes copistes  mes frais, et je disais modestement aux
chefs du nouveau peuple-roi, comme Philoctte:

    J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'tre[127].

  [127] Voltaire, _OEdipe_, acte II, scne IV.

Parmi tous les hommes qu'a produits la Rvolution, parmi tous ceux qui
l'ont produite ou seconde, citerait-on un plus honnte homme que M.
de La Fayette! Cependant, quel autre pourrait-on accuser, sans
prvention, d'avoir contribu davantage, soit directement, soit
indirectement, aux plus grands crimes, aux plus grands malheurs de
cette dplorable Rvolution? D'abord, si la faveur accorde par la
France  l'indpendance amricaine, et la guerre qui en fut la suite,
doivent tre regardes comme une des principales causes de la grande
crise, n'est-ce pas notre jeune hros qui donna la premire impulsion
 l'enthousiasme avec lequel fut embrasse une cause aussi
antimonarchique, aussi antieuropenne?

N'est-ce pas encore, au mois de juillet 1789, M. de La Fayette, qui de
concert dans ce moment avec le duc d'Orlans, fit armer tout le peuple
franais d'un bout du royaume  l'autre? N'est-ce pas  lui qu'on doit
principalement l'organisation de cette garde nationale qui, sous le
prtexte de dfendre les proprits, ne servit bientt qu' les
envahir,  renverser la plus sacre de toutes, le trne, en paralysant
la seule force arme capable d'en maintenir le respect, d'en garantir
la sret!

Quoique, mont sur son cheval blanc, M. de La Fayette part, prs
d'une longue anne au moins, matre absolu de la capitale, et bien
plus roi que l'infortun Louis XVI, quels dsordres, quels excs
a-t-il su prvenir?

Pour avoir protg, le 5 octobre 1789, les jours de son souverain avec
beaucoup de courage et de dvouement, l'a-t-il moins laiss traner en
triomphe comme un malheureux captif de Versailles  Paris, au milieu
des cris sauvages et des clameurs insultantes d'une populace effrne?

Le plus heureux, le plus noble moment de sa destine politique fut,
sans contredit, celui o sans autre autorit que celle d'une
rsolution ferme et vertueuse, il obligea le duc d'Orlans de s'exiler
lui-mme en Angleterre, au lieu de se faire proclamer rgent du
royaume, comme l'avait os projeter le parti qui ne croyait pouvoir
assurer le nouvel ordre de choses que par un changement de dynastie.

Entran tantt par une ambition dont l'objet ne fut jamais assez
dcid, retenu tantt par la faiblesse de son caractre ou par
l'honntet naturelle de ses sentiments et de ses principes, M. de La
Fayette ne faisait pas un pas en avant dans aucune des routes o il
s'tait laiss engager de force ou de gr, sans reculer bientt aprs
dans un sens ou dans un autre. Voulant servir tour  tour la monarchie
et la Rvolution, il risquait sans cesse de compromettre l'une et
l'autre par de fausses dmarches. Une des plus dangereuses, et qui
sans doute eut les suites les plus funestes, fut l'ide aussi bizarre
que dsintresse de mettre en votation le commandement de la garde
nationale[128].

  [128] C'tait, vu les circonstances o elle fut prise, la mesure
  la plus propre  favoriser tous les voeux et toutes les
  esprances de l'anarchie et de la rbellion. (_Note de Meister._)

Il parat fort douteux qu'il n'ait t plus ou moins inform du
malheureux dpart du roi pour Varennes. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il ne sut ni le protger, ni le prvenir. Ce qui parat aussi
certain, et plus dplorable encore, c'est que, dans ce fatal moment,
pour ressaisir une popularit qu'il se croyait menac de perdre, il ne
craignit point d'appuyer de toute l'influence qui lui restait, les
dcrets les plus violents, et surtout celui qui mit le comble aux
horreurs de la situation de Saint-Domingue.

Comment s'expliquer une conduite aussi peu consquente dans un homme 
qui l'on ne saurait refuser des intentions trs nobles et trs
vertueuses? Les chances de sa destine ne l'avaient-elles pas port 
se charger d'un rle politique au-dessus de ses talents, et peut-tre
encore moins analogue  ses qualits morales? Il aurait voulu rester
le protecteur d'un monarque auquel il se trouvait attach par sa
naissance et par ses serments, mais, en mme temps, passer dans
l'histoire pour le Washington de la France, deux partis difficiles 
concilier, et qui ne convenaient pas plus  la mdiocrit de ses
talents qu'au repos de sa patrie[129].

  [129] Les torts qu'on s'est permis de reprocher  la conduite
  politique de M. de La Fayette dans l'ancien monde, n'altrent
  aucun des titres de gloire qu'il s'tait acquis dans le nouveau.
  La hardiesse avec laquelle, si jeune encore, il conut le projet
  de son entreprise, la persvrance avec laquelle il sut la
  poursuivre, font infiniment d'honneur  son caractre. Et par
  l'ardeur dont on vit son exemple enflammer un grand nombre de ses
  jeunes compatriotes en faveur de l'indpendance amricaine, il
  lui rendit sans doute un service minent. Toute sa conduite,
  durant la guerre d'Amrique, fut aussi sage que noble et
  gnreuse. L son rle ne se trouva point au-dessus des forces de
  sa tte et de son courage. Mais....

    Tel brille au second rang, qui s'clipse au premier.

    (_Note de Meister._)

Son extrieur au premier coup d'oeil a quelque chose d'assez
imposant; mais en l'examinant avec un peu de sagacit physionomique,
on y dcouvre tout  la fois des indices d'un caractre niais et ttu.

Une des plus jolies femmes de la cour, Mme du N., l'avait jug ainsi,
avant son dpart pour l'Amrique; mais elle le traita plus
favorablement lorsqu'il revint, le front ceint des lauriers de l'autre
monde. On assure que c'est le dsespoir d'avoir chou dans les
premiers voeux adresss  cette dangereuse sirne, qui lui fit
embrasser le projet d'aller en Amrique. Ce seraient donc les beaux
yeux de Mme du N. qui seraient une des grandes causes secondes de la
Rvolution franaise, et de tous les bouleversements qui l'ont suivie
et la suivront encore[130].

  [130] Ni les mmoires, ni les pamphlets du temps ne font allusion
   cette intrigue, mais A. Bardoux, dans son livre sur _La
  jeunesse de La Fayette_, a rappel qu' son retour d'Amrique, le
  jeune hros fit la conqute de Mme de Simiane, ne de Damas,
  conqute aussi difficile, au dire du vieux duc de Laval, que
  celle des principes de 1789.

Est-ce par un excs de gnrosit patriotique ou de charit
chrtienne, ou d'aveugle confiance aux promesses d'une monarchie
puissamment constitutionnelle, que M. de La Fayette ne ddaigna point
de servir sous le gouvernement des Cent-Jours, en dpit de toutes les
dfaveurs, de tout le mpris, de toutes les humiliations dont
l'empereur revenant n'avait cess de l'abreuver durant l'clat de son
premier rgne?

Les deux mois qui suivirent les violences exerces par le peuple de
Paris aprs la conqute de la Bastille, prsentrent toutes les
apparences d'un tat de calme. On crut voir, dans les mesures prises
sous le nouveau rgime, plus de folie et de ridicule que de sujets de
crainte et d'alarmes. Tout le monde,  peu d'exceptions prs, se
flattait de pouvoir dsormais faire et dire tout ce qui lui passait
par la tte, sans en redouter les consquences. Et c'est l justement
le genre de libert dont raffolait la nation franaise, et nommment
le peuple de Paris. Le feu rvolutionnaire couvait sous la cendre. On
entendait  la vrit l'orage gronder dans le lointain. Mais chaque
parti s'imaginait qu'il parviendrait aisment  le conjurer, et, comme
on peut croire, chacun selon ses vues particulires, si quelque grande
explosion se trouvait invitable, chacun se persuadait encore qu'elle
n'craserait que le rival ou l'ennemi dont on dsirait la ruine, ou
dont on tait intress du moins  djouer les projets.

L'instant o l'on apprit le brusque renvoi de M. Necker, fut l'apoge
de sa gloire et de sa popularit. Le superbe triomphe de son rappel et
de son retour en devint le terme dplorable. Car le soir mme du beau
jour o il avait paru  l'htel de ville pour remercier le peuple de
la confiance dont il daignait l'honorer, ses ennemis surent trouver
dans l'loquence touchante avec laquelle il avait os plaider la cause
du baron de Besenval, les moyens les plus noirs, mais aussi les plus
srs de le dpopulariser dans l'opinion trop dominante alors, dont il
venait de se voir la premire idole.

J'ignore quel concours de craintes et d'intrigues, de mesures
galement mal prises pour en assurer le succs, comme pour le faire
chouer, amena les terribles journes du 5 et du 6 octobre. Mais il y
a tout lieu de croire qu'il existait un projet bien dcid dans ce
moment, de renverser la branche rgnante de la dynastie et d'y
substituer celle d'Orlans.

Croyez-vous, disait-on dans plus d'un cercle de la plus haute et de
la plus basse classe, croyez-vous que le nouvel ordre de choses puisse
s'tablir solidement sous un monarque lev comme le fut Louis XVI? Le
gnreux parti qu'embrassa, ds le commencement de la Rvolution, le
duc d'Orlans, ne prouve-t-il pas qu'il serait bien plus propre 
justifier les esprances des vrais amis de la libert? Entour de
ministres choisis parmi les hommes auxquels il parat avoir accord
jusqu'ici toute sa confiance, que n'oserait-on pas attendre d'un
prince qui ne devrait le trne qu'aux partisans les plus zls d'une
monarchie constitutionnelle?

Les avis que pouvait avoir reus le ministre sur les mouvements dont
la cour se trouvait menace, semblent avoir t bien vagues ou bien
perfides. Dans le nombre des premiers agents du pouvoir, des meneurs
alors les plus puissants de l'opinion publique ou populaire, n'en
tait-il pas encore plusieurs qui, tout attachs qu'ils taient bien
sincrement au maintien de l'ordre,  la personne mme du roi,
pouvaient bien penser que, vu son caractre, la faiblesse,
l'incertitude, et s'il est permis d'employer ici le mot propre,
l'impuissance, l'imbcillit de sa volont, ce prince, dans sa
capitale, serait plus  l'abri de toutes les sductions
aristocratiques qu'il ne l'tait dans son chteau de Versailles?

Si M. de La Fayette ne sut pas prvenir de si dangereux mouvements, il
en arrta du moins les derniers excs. Son courage personnel en imposa
tout  la fois aux violences de la canaille des faubourgs et aux
vellits ambitieuses du chef dont cette tourbe servait la cause, ou
plutt les intrts du parti qui voulait se couvrir de son nom.

C'est de ce moment que le comte de Mirabeau rompit toutes ses
relations avec le duc d'Orlans. La meilleure amie du comte me dit
quelques jours aprs: Il n'aurait tenu qu'au duc d'Orlans de se
faire dclarer lieutenant gnral du royaume; mais il ne l'a pas os,
parce qu'il n'a pas plus de courage que le dernier de ses laquais.
Aussi l'abandonnera-t-on dsormais au sort que mrite tant de bassesse
et tant de lchet.

Toutes les relations du comte de Mirabeau avec le parti d'Orlans
dcidment rompues, il se montra ds lors assez dispos  se
rapprocher de celui de la reine, et le comte de la Marck (depuis le
prince d'Aremberg) devint l'intermdiaire le plus actif et le plus
zl de ces nouvelles ngociations; mais la marche en fut fort lente,
et croise souvent par d'autres intrigues. Les jacobins ne tardrent
pas d'en dcouvrir et d'en suivre la trace. Lorsqu'on les crut enfin
prs d'obtenir une issue favorable, Mirabeau mourut, emportant avec
lui, comme lui-mme ne craignit pas de l'annoncer, les derniers
lambeaux de la monarchie. Cette mort prcipite ne manqua pas d'tre
attribue, non sans beaucoup de vraisemblance,  la crainte
qu'inspirait au parti rvolutionnaire l'apostasie d'un chef aussi
marquant, aussi dangereux. Mais on imagine bien que les jacobins
dmentirent hautement la ralit du secret qu'ils avaient surpris, et
le cachrent tout aussi soigneusement que les moyens de leur
vengeance. L'enterrement du comte fut une espce d'apothose, o l'on
vit les partis les plus opposs se runir, si ce n'est avec les mmes
sentiments, du moins avec le mme faste, avec la mme hypocrisie. A
tout ce qui s'empressa de prendre part  cette farce solennelle, il ne
manqua, dit-on, que la douleur. Elle tait retire auprs de la couche
solitaire de Mme Le Jay qui, rconcilie avec le comte peu de jours
avant sa dernire maladie, gmissait de sa perte dans l'abattement et
le dlire du plus profond dsespoir. Elle se reprochait peut-tre
encore les sacrifices trop rpts par lesquels l'amour avait expi
les torts d'une malheureuse brouillerie, et qui seuls, pour tout autre
du moins que le comte, auraient pu suppler au poison dont on accusait
assez gnralement la conscience peu scrupuleuse du jacobinisme.

M. de Narbonne m'a dit lui-mme[131] qu'tant ministre de la guerre,
aprs qu'on ne pouvait plus avoir aucun doute sur les rsultats de la
confrence de Pilnitz, il avait obtenu du roi d'oser offrir au
malheureux duc de Brunswick le commandement gnral des armes, en le
laissant entirement matre des conditions auxquelles il se dciderait
 l'accepter. J'ai lieu de croire que le jeune comte de Custine fut
charg de cette mission. Il avait toutes les qualits ncessaires pour
la bien remplir; mais les choses, ds lors, taient trop avances
dans un autre sens pour obtenir le succs dsir.

  [131] A Tubingue, o je passai quelques jours avec lui, en 1798.
  (_Note de Meister._)

Il faut l'avoir vu de ses yeux pour le croire (car pour le comprendre,
ou pour l'expliquer, c'est ce qui me parat encore aujourd'hui tout 
fait impossible) que sept ou huit cents bandits de Marseille aient eu
le pouvoir de terroriser quarante mille hommes de la garde nationale
de Paris, et parvenir  se rendre matres du chteau des Tuileries
dfendu par plusieurs pices d'artillerie, par un bataillon de gardes
suisses trs dvous  la cause qu'ils taient chargs de dfendre, et
par je ne sais combien de gentilshommes rests fidles  leur roi, et
que les rvolutionnaires ont honors du titre de chevaliers du
poignard. Le succs de cette horrible journe est d'autant plus
incroyable que, trois mois d'avance, M. Dupont de Nemours en avait
rvl le sombre mystre dans une lettre au maire Ption, le plus
loquent crit qui soit jamais sorti de sa plume, et que la sensation
qu'il fit dans le moment o il parut avait fait rpandre plus
gnralement qu'aucun autre pamphlet de ce genre.

Je me rappellerai toute ma vie avec horreur les infmes chansons et
les cris de sang et de mort que faisait retentir cette horde de
bandits, en parcourant joyeusement les arcades du Palais-Royal, la
veille du 10 aot, sans qu'aucune des autorits, dont le fantme
existait encore, part faire le moindre mouvement pour contenir et
rprimer tant d'audace[132]. On fermait les boutiques, on craignait
d'tre pill par ces brigands; les restaurateurs avaient enterr toute
leur argenterie; on ne trouvait plus chez eux que des cuillres et des
fourchettes de fer blanc. Mais de tout ce grand nombre de citoyens
militaires organiss par M. de La Fayette, on ne voulut ou l'on n'osa
pas faire marcher un seul dtachement pour envelopper cette troupe de
gueux trs lgrement arms, et dont il semble que le corps de garde
d'une seule section aurait pu facilement se rendre matre.

  [132] Ha! ha! que de gens, criaient-ils avec les accents d'une
  gat froce, que de gens qui mangent aujourd'hui de bon apptit,
  ne chieront pas demain! (_Note de Meister._)

L'poque de ma vie o je vis de prs le plus de crimes, o j'prouvai
le plus d'angoisses et d'horreur, ce sont les trente derniers jours
que je vcus  Paris, depuis le 10 aot jusqu'au 10 septembre 1792. Je
me trouvais renferm dans cette vaste capitale comme dans l'antre de
Polyphme, quoique, pour moi-mme, jusqu'au moment qui ne prcda mon
dpart que de peu d'heures, j'ignore par quel pressentiment ou par
quelle illusion, je n'eusse pas mme rv la possibilit d'aucun
danger personnel. Je pouvais croire en effet n'avoir encouru ni la
haine ni les soupons des hommes les plus rvolutionnaires. Il en est
plusieurs avec qui j'avais conserv des liaisons assez suivies, sans
leur cacher mes opinions, mais aussi sans leur permettre de penser que
j'eusse la moindre ide de m'immiscer dans leurs projets, ou de les
trahir. Il en tait mme quelques-uns dont les sentiments de
bienveillance et d'amiti qu'ils ne cessaient de me tmoigner, malgr
l'extrme opposition de nos vues politiques, ne pouvaient me laisser
aucun doute. Cependant, l'affreux spectacle de toutes les atrocits,
de toutes les barbaries, de toutes les terreurs dont je me voyais
entour, me dchirait l'me, et souvent la nuit, comme le jour,
j'avais de la peine  retrouver ma respiration. Pour me tenir loign
du thtre de tant d'horribles scnes, elles n'en taient pas moins
prsentes  mes yeux. J'en tais instruit par les feuilles du jour, on
venait m'en raconter les plus cruels dtails dans ma retraite que je
quittais le moins possible. J'en voyais la trop hideuse image sur le
feuillet que j'essayais d'crire, sur ceux que je m'efforais de lire
pour m'en distraire. La seule lecture, durant l'ternit de ces
pouvantables semaines, qui pt attacher mon attention, fut l'_Enfer_
de Dante. L'nergie de ces sombres fictions tait en rapport avec les
ralits dont mon me tait agite, et l'emportait quelquefois sur les
impressions d'horreur et de piti dont elle tait remplie.

Je me rappelle encore en ce moment la prcipitation et l'effroi de
l'immense cohue qui traversa le boulevard de la Madeleine dans la
matine du 10 aot, en fuyant de la cour des Tuileries, aprs la
premire dcharge des gardes suisses, et criant: Les Suisses, les
infmes Suisses assassinent la nation!

J'ignorais ce qui venait d'arriver, et je me gardai d'arrter les
fuyards pour m'instruire. Je me htai seulement de remplir un devoir
dont je n'avais cru pouvoir me dispenser, c'tait de remettre en mains
propres,  la lgation danoise, une lettre qui m'avait t adresse
par le ministre du duc de Brunswick[133]. J'en avais reu, sous le
mme couvert, des couplets qu'avait composs Gleim pour servir de _a
ira_  l'arme prussienne. Quel passeport pour parcourir dans ce
moment les rues de Paris! Je regagnai le plus promptement possible ma
cellule, et ne tardai pas d'apprendre tous les dsastres qui venaient
de suivre un premier moment de succs et d'espoir. Le monarque s'tait
dcid, ou s'tait laiss entraner par de lches ou de perfides
insinuations,  se soustraire lui-mme au courage,  la fidlit des
braves qui s'taient dvous pour sa dfense. Il voulut pargner un
grand crime  son peuple, et ce gnreux mouvement rompit la dernire
barrire qu'eussent encore  franchir tous les forfaits, tous les
malheurs auxquels la France allait tre livre, malheurs qui servirent
dans la suite  lever plus haut que jamais sa puissance, mais dont
l'imposant fantme ne tarda pas  s'vanouir par les fautes mmes de
l'tre extraordinaire qui l'avait cr avec tant de gnie, de gloire
et de bonheur.

  [133] M. Fronce de Rothenkreuz.

Le lendemain de la terrible journe, mon compatriote et mon ami
Schweizer vint me proposer de nous prsenter  l'Assemble
lgislative, comme Anacharsis Cloots, l'ambassadeur du genre humain,
pour demander justice des cruelles vengeances exerces contre les
Suisses, et de celles qui les menaaient encore, quoiqu'ils n'eussent
fait qu'obir  leur serment. Je lui reprsentai l'inutilit comme le
danger d'une pareille dmarche, sans nous y trouver autoriss par
aucune mission, ayant mme tout lieu de craindre qu'un zle trop
prcipit ne ft plus ou moins blm par notre gouvernement, peut-tre
mme formellement dsavou. Je lui dis que je connaissais un homme qui
pouvait avoir quelque ascendant sur les chefs des Marseillais, M.
Audibert. J'allai le trouver de suite, et je parvins sans peine 
l'engager d'user de tout son crdit pour adoucir la rage des brigands,
et prvenir de nouvelles horreurs. Cette intervention secrte ne fut
pas entirement perdue, mais elle ne put conjurer le sort rserv par
l'affreux tribunal aux officiers de la garde suisse qu'on avait
arrts et jets dans les cachots de la Conciergerie. Je recevais tous
les courriers des lettres de mon ami Vermenoux, qui me pressaient
vivement de venir le joindre  Londres. Je n'ai point le courage
d'avouer quel charme trop puissant, et dont le souvenir m'est encore
bien cher, m'avait retenu jusqu'alors au milieu de tant d'horreurs et
de dangers. Mais, grce au Ciel, le voile qui fascinait mes yeux fut
enfin douloureusement dchir; et Mme de Vandeul, la plus
dsintresse et la plus gnreuse des amies, m'crivit presque au
mme moment, et plus fortement encore que mon ami migr, pour me
dcider  partir. J'en pris enfin la rsolution, et me prsentai
modestement  la section dans le ressort de laquelle je demeurais,
pour solliciter mon passeport. Protg l par quelques anciens
domestiques, entre autres par le cocher de M. de Vermenoux[134], je
l'obtins d'assez bonne grce, mais il fallait l'envoyer  la
municipalit pour tre vis par elle. J'y courus le lendemain, 
l'heure o l'on m'avait fait esprer qu'il pourrait m'tre dlivr. La
premire rponse du prsident fut que mon passeport avait t mis au
rebut, parce qu'on n'en donnait plus aux trangers domicilis depuis
quelque temps  Paris. Trs heureusement, ce fatal passeport m'avait
t expdi par un secrtaire qui ne savait pas un mot d'orthographe.
Citoyen tait crit _sitoyen_, Angleterre _angletaire_, etc. Je tirai
parti de la mchante rdaction de l'acte, pour prouver au citoyen
prsident que c'tait par ignorance qu'on avait crit _domicili_, au
lieu de _log_, puisque je n'avais jamais eu l'honneur de faire aucun
acte de citoyen franais et que je n'tais vritablement domicili que
dans ma patrie. Mon loquence, ou la bonhomie naturelle de mon juge,
me firent triompher de ses scrupules, et j'eus mon visa. J'tais prt
 rentrer chez moi, bnissant le Ciel d'avoir obtenu ce brevet de
libert, car les difficults qu'on m'avait faites pour me l'accorder
m'en rendaient encore la possession plus prcieuse, lorsque je
rencontrai M. Oelsner  ma porte, qui venait me faire une confidence
assez grave. Renferms dans mon cabinet, il me dit: Quoiqu'il y ait
bien longtemps que la diffrence de nos ides et de nos rapports
politiques m'ait loign de vous, j'ai cru devoir  l'intrt de nos
anciennes liaisons de vous avertir que vous avez t dnonc hier au
comit secret des Jacobins, comme ayant une correspondance avec le duc
de Brunswick,--dont on venait d'apprendre l'arrive  Verdun. Je lui
tmoignai combien j'tais touch d'une preuve si distingue de sa
bienveillance et de son amiti. Je lui rappelai qu'il n'ignorait pas
lui-mme quel tait l'objet trs inoffensif du genre de correspondance
que j'adressais depuis plusieurs annes  la cour de Brunswick, comme
 diffrentes autres cours du Nord et de l'Italie. Je l'assurai que je
n'abuserais point de son avertissement; mais je le priai en mme temps
d'instruire les personnes qui l'avaient mis  mme de me le donner, de
la pure vrit du fait qui pouvait avoir fourni le prtexte d'une si
dangereuse dnonciation. Il me fit entendre avec beaucoup de loyaut
que son tmoignage en dtruirait difficilement l'impression funeste,
et que je ferais bien de recourir  d'autres mesures. C'est aussi ce
que je ne manquai pas de faire. A peine m'avait-il quitt, que je
montai en fiacre, les genoux un peu tremblants. Au lieu d'aller
demander les chevaux de poste pour le lendemain, je les demandai pour
l'entre de la nuit, et partis pour Boulogne[135], o j'arrivai trs
heureusement le surlendemain matin, n'ayant t arrt qu' Abbeville,
pour aller faire viser mon passeport par la municipalit, o l'on me
fit beaucoup de questions sur les derniers vnements de Paris,
auxquelles j'eus le bonheur de rpondre sans me compromettre.

  [134] C'est par lui que j'appris les premiers massacres de la
  Conciergerie dont il venait d'tre tmoin. En m'en faisant le
  dplorable rcit, lui-mme sanglotait d'angoisse et de piti.
  Cependant il se sent entran de nouveau vers cet horrible
  spectacle. Et, quelques heures aprs,  son retour, il me fait
  frmir du sang-froid avec lequel il m'en raconte la suite, dont
  il avait recueilli les pouvantables circonstances sans autre
  motion que celle de la plus vive curiosit. Il est donc vrai que
  des mes mmes qui ne semblaient pas tout  fait insensibles,
  peuvent cder bien promptement  l'ascendant trop contagieux des
  impressions les plus dchirantes et les plus froces.

  Je rencontrai dans la mme matine une femme du peuple, mais fort
  bien mise, qui criait en passant  l'une de ses voisines d'un air
  fort tranquille: H! ne voulez-vous pas venir avec moi voir comme
  on met l-bas nos aristocrates  la crapaudine? (_Note de
  Meister._)

  [135] J'y trouvai M. de Talleyrand, fort inquiet de s'y voir
  retenu depuis deux jours par des vents contraires. Il n'avait pu
  s'chapper de Paris qu' la faveur d'un passeport obtenu par la
  protection des bonnes grces de Mme Danton. (_Note de Meister._)

Pour excuser un peu l'impression des genoux tremblants dont je n'ai
point voulu dissimuler la faiblesse, je prierai mes amis de se
rappeler le _a ira_ de l'arme prussienne, que ce jour-l j'avais par
hasard encore dans ma poche. Je ne dois pas leur cacher non plus
qu'indpendamment de la correspondance littraire que j'envoyais
depuis plusieurs annes au duc de Brunswick, j'en avais une plus
confidentielle avec son digne ministre, M. Fronce de Rothenkreutz. Il
m'avait mme crit peu de jours auparavant: Je vous recommande trs
particulirement le jeune officier que vous ne tarderez pas de voir
arriver  Paris, et qui dsire fort de faire votre connaissance.

Hlas! cet espoir devait tre cruellement du; mais que de gens
d'esprit, et plus clairs que moi, le partageaient avec la plus
grande confiance! M. Schweizer,  qui j'offris la veille de mon dpart
une partie des petits rouleaux de louis que j'avais ramasss depuis
quelque temps, et cachs dans mon secrtaire, ne voulut point les
accepter; mais il osa me demander une lettre pour l'illustre jeune
officier, et je m'empressai de la lui donner. Je cite ce trait pour
prouver  quel point les personnes qui jugeaient la situation de la
France avec le plus de sang-froid, ne pouvaient s'empcher de croire
au succs de la coalition dont les armes venaient de franchir si
facilement les premires barrires du royaume. Quelque dplorable mme
qu'ait t l'issue de cette premire campagne, je suis encore persuad
que, si de perfides ngociations n'en avaient pas ralenti la marche,
ne l'avaient pas arrte mme entirement au moment le plus dcisif,
elles seraient parvenues  Paris avec moins de sacrifices, avec moins
d'efforts qu'en 1814, et qu'en dpit de l'odieux manifeste[136] que le
duc de Brunswick avait t forc de signer malgr lui, son arme
victorieuse s'y serait vue alors bien mieux accueillie que ne l'a t
celle de la ligue europenne dans ces derniers temps. Car en 1792, les
trois quarts de la France taient aussi royalistes, aussi fortement
attachs  la dynastie rgnante qu'ils le furent depuis, qu'ils
risquent de l'tre encore actuellement aux intrts, aux opinions dont
l'ascendant avait obtenu durant prs de trente ans une si puissante
influence.

  [136] Ce manifeste avait t rdig par M. de Limon, ci-devant
  attach  la cour d'Orlans,--et le Ciel sait dans quelles vues.
  (_Note de Meister._)

La reconnaissance que je dois  M. Oelsner n'a pu tre altre au fond
de mon coeur par l'imputation, si ce n'est tout  fait fausse, au
moins trs fcheuse, dont il lui plut de me gratifier peu de temps
aprs, dans un cahier de la _Minerve_ d'Archenholz. Il assure
hardiment ses lecteurs que la manire dont le duc de Brunswick avait
jug de l'tat de la France fut malheureusement gare par les
rapports de M. de Meister, d'un homme de beaucoup d'esprit, mais qui
n'en avait point assez, puisqu'il allait consulter l'opinion publique
dans les salons des belles dames et des beaux esprits de Paris, au
lieu de la chercher, comme lui, dans les runions populaires et
surtout dans le club des Jacobins, dont les journaux de Carra et de
Laclos rvlaient pourtant  peu prs tous les secrets.

En attendant les chevaux de poste, j'allai passer une demi-heure au
Club de 89. Plus rassur, je ne sais trop pourquoi, sur ma situation
personnelle, j'y causai mme avec beaucoup d'intrt avec M. de
Custine, revenu depuis peu de sa mission en Allemagne. Ce fut ma
dernire conversation dans le pays auquel m'attachaient tant d'heureux
souvenirs, tant de douces habitudes, et o je me flattais alors de
pouvoir revenir bientt. Je n'y revins qu'en 1795; ce fut pour
m'assurer qu'il ne me convenait plus d'y vivre, et le jeune homme
intressant avec qui je venais de m'entretenir n'tait dj plus, il
s'tait vu immol sur l'chafaud rvolutionnaire, victime du noble
zle avec lequel il avait os prendre la dfense d'un pre qu'il ne
pouvait respecter que comme l'auteur de ses jours, non comme l'exemple
du noble caractre et des qualits qui l'avaient fait connatre d'une
manire si distingue ds son entre dans le monde.

Le pouvoir de la Terreur tait dj tellement tabli dans ce moment,
qu'une maison de banque de laquelle j'tais bien connu ne voulut
accepter la valeur d'une lettre de change de mille cus pour Londres
qu'en assignats. Je fus donc oblig pour l'obtenir d'aller changer,
la veille de mon dpart, ces pauvres louis que j'avais ramasss avec
tant de peine, contre du beau papier-monnaie, et ce n'est qu'au fond
d'une sombre alle, voisine du fameux perron de la rue Vivienne, que
l'on consentit  faire avec moi ce troc alors si dangereux.

Il y eut encore aprs le 10 aot plusieurs projets forms pour enlever
le roi captif et le conduire  Rouen, et de l en Angleterre ou en
Amrique. L'honnte M. de Monciel et le duc de Liancourt et
l'intrigant Brmont croyaient avoir dj runi des moyens suffisants
pour en assurer l'excution. Mais, le secret trahi, les auteurs du
complot[137] ainsi que leurs agents furent bientt disperss, et ne
durent leur salut qu' la fuite la plus prcipite. L'un d'eux, le
sieur Brmont, fut cach plusieurs jours dans l'htel de mon
compatriote Schweizer. Il venait  peine de quitter l'appartement
qu'une amiti trop confiante avait bien voulu lui cder, qu'on y vint
mettre le scell sur tous ses papiers. J'ignore avec regret comment
s'y prit son gnreux hte pour ne pas se trouver compromis.

  [137] On trouvera des renseignements sur ce complot dans
  l'ouvrage de Bchtold, _Johann Caspar Schweizer_. Berlin, 1884.

Un plan, j'ose croire, mieux combin pour dlivrer  cette poque
l'infortun Louis XVI, fut celui qu'un de ses derniers et de ses plus
zls ministres, M. le marquis de Sainte-Croix, ne craignit pas de
prsenter au ministre anglais. D'aprs ce projet, un sacrifice de
quelques millions aurait pu prvenir, selon toute apparence, le plus
injuste, le plus rvoltant des rgicides, peut-tre mme les suites de
la guerre la plus dsastreuse; mais la politique insulaire jugea sans
doute alors qu'il y avait bien plus  gagner pour elle  laisser
dchirer la France,  s'en partager les superbes lambeaux, qu' sauver
si ce n'est le meilleur, du moins le plus vertueux, le plus saint de
ses rois.


III.

LE 18 FRUCTIDOR

(crit en 1799)

Je n'ai pas t prsent aux vnements du 18 fructidor; mais j'en ai
vu tant de tmoins et tant de victimes, on m'en a si bien dvelopp
les principaux ressorts, que j'ose me croire assez  porte de les
considrer sous leur vritable point de vue. Si l'esquisse que
j'essaierai d'en tracer ici ne les dveloppe pas dans tout leur jour,
ce sera bien faute de talent, et non pas de donnes ncessaires pour y
russir.

Quelque tonnant que soit le rsultat d'un mouvement aussi brusque,
aussi violent, aussi terrible dans ses moyens comme dans ses
consquences, et cependant d'une excution si simple et si facile, les
hommes les plus intresss  le prvenir ne devaient-ils pas depuis
longtemps le prvoir et le craindre?

La lutte entre les deux pouvoirs, celui du Directoire et celui des
Conseils, tait tablie par la Constitution mme, qui n'avait su les
diviser qu'en les rendant hostiles, en les forant  se faire
ternellement une guerre ouverte ou cache, jusqu' ce que l'ambition
de l'un et achev d'engloutir les ressources de l'autre.

A cette lutte, effet naturel de leur organisation, il s'en joignait
une autre qui n'tait que de circonstance, mais dont l'nergie ne
pouvait manquer d'tre encore plus dangereuse.

Le Directoire avait t nomm par les vainqueurs du 13 vendmiaire, la
majorit des Conseils par les vaincus.

Longtemps avant la querelle engage entre les deux autorits,
antrieurement mme  la convocation des assembles primaires de l'an
V, le Directoire, se voyant dj menac par l'esprit qui semblait
prdominer tous les jours davantage dans le Corps lgislatif, avait
ds lors conu le projet qu'il vient d'excuter[138] avec tant
d'audace et tant de bonheur.

  [138] Les mots _qu'il vient d'excuter_ ne s'accordent pas bien
  avec l'annotation: crit en 1799, que Meister a mise en 1818 au
  titre de ce morceau. Il semble qu'il ait t rdig  un moment
  plus rapproch du 18 fructidor (4 septembre 1797).

On retrouve dans plusieurs mesures du gouvernement, et dans plusieurs
crits publis  cette poque, des traces manifestes de la
fermentation violente qu'avaient excite ces craintes et ces divisions
intrieures. Mais l'esprit conciliant du ministre Ptiet entreprit de
conjurer l'orage, en mnageant une entrevue secrte entre un des
Directeurs, La Reveillre-Lpeaux, et deux dputs qui jouissaient
alors d'une grande considration personnelle et d'une grande confiance
dans leur parti: Portalis et Tronson du Coudray. Ces deux hommes
engagrent leur parole d'honneur, d'abord  La Reveillre, ensuite 
Carnot, qu'ils emploieraient tous leurs efforts, tout leur crdit, 
modrer la marche des Conseils,  repousser non seulement toutes les
rsolutions nuisibles, mais encore celles qu'ils ne pouvaient se
dispenser de trouver justes, lorsqu'on aurait raison de les juger trop
prmatures.

Et si l'on ose nous dnoncer, leur dirent les deux Directeurs,
promettez-vous de nous dfendre?--Oui, sur le pass. Nous en prenons
l'engagement le plus sacr, nous le prenons encore pour l'avenir, tant
que vous ne violerez pas la Constitution.

Carnot leur dit  la fin de cette confrence: En m'unissant  vous,
je sens que je me perds; mais la justice et le bien de mon pays
doivent l'emporter sur mes considrations personnelles: je me
dvoue.--Depuis ce moment, il n'a plus vari, dit-on, ni dans sa
marche, ni dans ses principes.

Jusqu' l'entre du nouveau tiers au Conseil des Cinq-Cents, la
conduite de cette Assemble fut passablement mesure, si ce n'est par
sagesse, du moins par timidit. Le parti de la modration s'y trouvait
encore en minorit trs dcide; il tait bien soutenu par l'opinion
publique; mais il tait en mme temps contenu par la violence de la
majorit conventionnelle. C'est dans le Conseil des Anciens que ce
parti se voyait rduit  chercher l'appui dont il avait besoin.
Plusieurs rsolutions du Conseil des Cinq-Cents, qu'il n'avait pas eu
le crdit d'arrter, il les vit combattues et repousses par les
Anciens.

Aprs les lections de l'an V, tous les rapports du Corps lgislatif
parurent absolument changs. Le parti modr se vit renforc de la
plus grande partie du nouveau tiers, et crut pouvoir si bien compter
sur la puissance que lui donnaient ces dernires lections, qu'il eut
l'air de n'avoir dsormais plus rien  craindre, plus rien  mnager.
Il s'applaudit en quelque sorte d'chapper  la tutelle des Anciens,
et promit  ceux qui l'avaient servi dans ce Conseil de les protger 
son tour.

L'cueil le plus dangereux pour le caractre du Franais le plus
raisonnable, sous le nouveau comme sous l'ancien rgime, c'est un
sentiment trop vif de sa force et de son indpendance. Toutes les fois
qu'il ne sera pas retenu par quelque lien de circonstance ou de
prjug, par quelque pouvoir physique ou moral, capable d'en imposer 
sa vivacit naturelle, vous le verrez toujours se livrer  la scurit
la plus folle,  l'activit la plus dangereuse et la plus
extravagante.

Il y a beaucoup de raisons de croire que les assembles primaires, les
corps lectoraux de l'an V, ont t parfaitement  l'abri de toute
influence trangre; que l'infortun Louis XVIII, avec tous ses
protecteurs et tous ses agents, avait bien peu de ressources et bien
peu de moyens pour les agiter en sa faveur. Mais ce qui doit tre plus
vident encore pour quiconque a vu l'intrieur de la France, sans
prvention, sans esprit de parti, c'est que ces assembles primaires,
ces corps lectoraux n'avaient besoin d'aucune influence extrieure
pour les dterminer aux choix qu'on leur a vu faire.

On a vu nommer  la vrit quelques dputs royalistes, parce qu'il
reste encore beaucoup de royalistes en France; mais en portant le
nombre de ces dputs antirpublicains aussi haut qu'on peut le
porter, il n'irait pas mme  vingt. Le voeu qu'on a vu dominer dans
les assembles primaires et qui devait y dominer tout naturellement,
parce qu'il tait inspir par tous les sentiments et par tous les
besoins de la nation, c'tait un voeu gnral pour le retour de
l'ordre, de la justice et de la paix. On n'eut pas tort, sans doute,
de croire que des hommes probes et modrs dans leurs principes,
conduiraient le plus srement la nation vers ce but. Mais on n'a pas
assez calcul que dans les fonctions publiques, et surtout au milieu
des orages de la plus terrible des rvolutions, la plus grande
probit, la plus grande sagesse ne pouvaient lutter seules contre
l'audace du crime, l'intrt et la puissance des passions. On a choisi
beaucoup d'hommes honntes; mais dans cette classe il s'est trouv
malheureusement peu d'hommes d'un grand caractre, d'un talent et
d'une prudence  la hauteur des vnements.

Il parat que Pichegru lui-mme n'tait plus hors des camps ce qu'il
tait  la tte de son arme. Incapable en politique d'une dcision
prompte et vigoureuse, il a trop prouv que le meilleur gnral
pouvait n'tre qu'un assez mauvais chef de parti.

Pourquoi l'nergie de l'action est-elle si rare dans les hommes sages
et vertueux? Pourquoi le courage de la vertu la plus pure n'est-il
presque jamais que lent et passif? C'est que la raison voit toujours
beaucoup plus clairement ce qu'il est dfendu que ce qu'il est permis
de faire; c'est que la vertu se dfie toujours beaucoup trop de la
puissance avec laquelle on renverse, on obtient tout sur la terre:
l'audace opinitre d'une volont passionne. Une volont de ce genre
est tout ce qu'il y a de plus sublime et de plus dangereux dans la
nature humaine; elle semble tenir au principe universel, au principe
crateur du bien et du mal.

Je n'entreprendrai point ici d'examiner en dtail la conduite morale
et politique des Conseils; on peut leur reprocher, je le crois, tous
les torts d'une assemble nombreuse, et qui ne sait pas encore
distinguer et choisir ses guides; on peut leur reprocher quelques
dcrets inutiles, imprudents, ou mme prmaturs; beaucoup de motions
inconsidres, propres  troubler,  gner mal  propos la marche du
gouvernement, plus srement encore  donner de l'inquitude aux
gouvernants sur la dure de leur autorit, sur la jouissance plus ou
moins limite de leurs pouvoirs.

Mais je ne pense pas qu'on puisse les accuser d'une seule rsolution,
d'une seule mesure vraiment factieuse. Quelles que fussent les
intentions ou les esprances secrtes d'un trs petit nombre
d'individus, la majorit du Corps lgislatif ne parut pas s'carter un
instant de la ligne constitutionnelle. Il est mme trop vident
aujourd'hui que rien n'a contribu davantage  dcider sa ruine, que
ce respect superstitieux pour une Constitution faite, ce semble, tout
exprs,  l'exemple de ses anes, pour craser ceux qui voudraient se
ranger avec confiance sous son gide, comme pour servir de rempart 
ceux qui sauraient la violer avec audace.

Cependant, si l'on veut tre de bonne foi, suffisait-il de la
modration, de la probit, du patriotisme que nous osons attribuer
encore dans ce moment aux Conseils, pour rassurer le Directoire et son
parti? N'entendait-il pas retentir sans cesse autour de lui les cris
de la vengeance et ceux des remords, les plaintes amres du dsespoir,
et les clats bruyants des plus folles esprances? Ne s'appliquait-on
pas  l'effrayer continuellement de la marche rtrograde du mouvement
rvolutionnaire, de l'affreux danger des ractions politiques? Enfin,
sans toutes ces clameurs ambitieuses, sans toutes ces craintes
imaginaires, le Directoire ne devait-il pas voir trop clairement qu'en
abandonnant dsormais la Constitution  son propre mouvement et 
celui de l'opinion publique, lui-mme, et tout son parti, devait se
trouver dpouill de toute sa puissance et de tout son crdit? Le
rsultat des dernires lections ne pouvait laisser aucun doute sur
celui des lections prochaines. Tous les conventionnels allaient se
voir exclus de la reprsentation nationale; et dans le Directoire
mme, grce aux nouvelles dispositions connues de Carnot, au caractre
invariable de justice et de modration du vertueux Barthlemy,
n'tait-il pas vident que ce parti serait au moins en minorit trs
dcide?

Je ne sais ni comment on oserait contester la vrit de ces faits, ni
comment on pourrait se refuser aux consquences qui devaient en
rsulter ncessairement. Quelque irrprochable, quelque politique
qu'et t la conduite des Conseils, le parti conventionnel se voyait
galement vaincu, sans lutte et sans combat, par la seule puissance de
l'opinion, par la force mme des circonstances, par le simple
mouvement de la Constitution. Quel intrt n'avait-il donc pas  tout
risquer pour violer cette Constitution qu'il avait tant de fois jur
de maintenir, mais qui le menaait aujourd'hui de toute son
ingratitude! Quel intrt n'avait-il pas  prvenir par toutes sortes
de moyens, mme les plus violents et les plus audacieux, le terrible
orage qui s'assemblait sur sa tte, et que chaque jour, grce  la
marche rapide des vnements et de l'opinion, semblait rendre encore
plus invitable et plus alarmant!

Sans entrer encore dans aucun dtail d'intrigues ou de faits
particuliers, n'est-ce pas assez de voir l'tat des choses tel qu'il
tait videmment aux yeux de l'univers, pour juger quel est le parti,
celui des Conseils ou celui du Directoire, qui devait sentir le plus
vivement le besoin, la ncessit de conspirer, non seulement pour
dfendre son pouvoir, mais encore pour assurer son existence, son
repos, l'impunit de ses conqutes et de ses jouissances? C'est  ce
besoin mme qui, l'clairant sur tous ses dangers, lui donnait en mme
temps une plus grande nergie de courage et de rsolution, que ce
dernier dut essentiellement sa victoire; l'autre ne s'est perdu que
par une trop grande confiance dans la force toujours plus ou moins
chimrique de l'opinion, dans ce respect des formes qu'il est si
facile  l'audace heureuse d'enfreindre ouvertement, ou de plier  son
gr.

La catastrophe du 18 fructidor n'est bien rellement que le triste
rsultat de la lutte tablie, non pas, comme on a voulu le faire
croire, entre le royalisme et la Rpublique, mais entre la Rpublique
et la Rvolution, ou pour mieux dire, entre deux partis, dont l'un
voyait dans la Constitution nouvelle le commencement de sa puissance,
et l'autre le terme de la sienne. De ces deux partis, l'un cherchait 
garder le pouvoir en continuant, sous toutes sortes de prtextes, la
Rvolution qui le lui avait donn; l'autre se flattait de conqurir ce
mme pouvoir  son tour, en drvolutionnant sans cesse la Rvolution,
au gr de l'opinion qui l'avait appel, dans cette esprance, aux
honneurs de la reprsentation nationale.

Avant de parler de l'vnement d'une grande bataille, il est sans
doute indispensable de passer en revue les forces et les ressources
des deux partis combattants. L'numration de celles du parti des
Conseils n'est pas longue; constitutionnellement, il n'en avait point
d'autres qu'un dcret d'accusation contre le Directoire pris en masse,
ou contre quelques-uns de ses membres en particulier. Et l'excution
de ce dcret ne pouvait avoir lieu qu'en vertu d'une proclamation du
Corps lgislatif pour la formation de la Haute Cour de justice. Cette
mesure tait donc soumise  des formes dont la lenteur laissait
beaucoup de chances ouvertes aux manoeuvres de la faction
directoriale. Les Conseils avaient videmment pour eux la voix de
l'opinion publique, que les meilleurs journaux de la capitale ne
cessaient de soulever encore en leur faveur. Mais dans ces temps de
trouble, cette puissance de l'opinion est bien vague, bien faible,
bien incertaine. Il est d'ailleurs si facile d'en touffer les
organes, ou d'opposer  leurs plus justes,  leurs plus nergiques
rclamations, les cris toujours plus perants de la calomnie, de la
menace, de la violence ou des fausses terreurs de l'esprit de parti.
Tandis que l'loquence de la raison clairait doucement la partie du
public qui ne se trouvait dj que trop convaincue des vrits qu'on
prenait tant de peine  lui persuader, on faisait crier de tous cts
 la trahison, au royalisme,  la contre-rvolution; on rpandait dans
les dernires classes du peuple, et surtout dans les armes, les
pamphlets les plus absurdes, mais les plus sditieux, contre le Corps
lgislatif. On ne ngligeait rien surtout pour pouvanter les
prtendus patriotes sur les suites terribles d'une raction du parti
opprim contre le parti oppresseur.

On ne saurait nier cependant que l'influence de quelques journaux
n'ait paru vritablement redoutable, puisque, mme longtemps avant
l'vnement, ce sont ces journalistes que les partisans du pouvoir
excutif crurent devoir attaquer avec le plus d'acharnement et de
fureur, et qu'au moment de la victoire, on les vit placs par la
vengeance dans la mme catgorie que les principaux chefs du parti
vaincu.

Les Conseils ne se dissimulrent pas sans doute la faiblesse des
ressources que leur laissait la Constitution pour rsister aux
entreprises du Directoire. Ils tentrent de s'en assurer de plus
puissantes par une meilleure organisation de la garde nationale, par
l'tablissement d'une surveillance particulire, confie au comit des
inspecteurs de la salle. Mais ne dpendait-il pas du Directoire de
retarder, tant qu'il le jugerait  propos, cette organisation de la
garde nationale, puisque c'est encore de lui seul qu'il fallait
obtenir les moyens de l'armer?

Le titre d'inspecteur de la salle tait assurment fort modeste, mais
tait-il bien propre  rallier autour de lui l'esprit militaire? Et
cependant l'clat des noms des gnraux qu'on voyait  la tte de ce
comit n'avertissait-il pas trop clairement le parti oppos, des
entreprises auxquelles on pourrait avoir le dessein de l'employer? Je
ne serais pas trs surpris, je l'avoue, que l'on et encore compt,
dans un moment d'explosion, quoique bien vaguement, sur le secours des
nombreux migrs rentrs ds lors dans le sein de la capitale. C'tait
peut-tre l'arrire-rserve de ce parti, comme les terroristes
formaient celle de l'autre. Mais quelques dispositions chevaleresques
qu'on puisse supposer encore  des infortuns que le dsespoir et la
misre avaient si cruellement abattus, il faudra toujours convenir
que ce corps de rserve tait au moins d'une trs faible ressource, en
ce qu'il n'avait presque aucun moyen de se runir avec confiance, avec
sret, en ce qu'il n'avait pas, comme les terroristes, le suprme
avantage de pouvoir se coaliser d'un instant  l'autre, par tous ses
rapports d'intrt et d'habitude, avec les passions fougueuses de la
plus vive populace; au reste, je suis convaincu que l'un et l'autre
parti voyaient parfaitement l'extrme faiblesse de l'un de ces corps
de rserve, et le terrible danger de l'autre. Mais on se flattait
peut-tre en secret de pouvoir s'en servir au besoin, pour s'inquiter
et se menacer mutuellement.

Le Directoire avait pour lui les forces d'une faction trs active, et
la puissance d'un gouvernement nouvellement tabli, que la
Constitution mme avait investi de pouvoirs trs tendus, et  qui les
circonstances en avaient laiss de plus tendus encore, dans tous les
instruments, dans tous les ressorts du rgime rvolutionnaire auquel
il venait de succder. Il tenait dans ses mains les rnes d'une force
arme prodigieuse, toutes celles d'une administration immense, par les
dpartements et les tribunaux qu'il pouvait destituer  volont. Il
disposait encore du trsor national, qui ne renfermait pas, il est
vrai, de grosses sommes d'argent comptant; mais il y pouvait suppler
par beaucoup de manoeuvres particulires, et plus srement encore par
le produit secret des ngociations qu'il tait le matre de hter ou
de retarder  son gr. Tous les fils tendus pour diriger, non
l'opinion publique qui ne peut jamais dpendre que d'elle-mme ou de
l'empire de la raison, mais cette opinion beaucoup plus entreprenante
et beaucoup plus imprieuse de la classe qu'on affecte d'appeler le
peuple par excellence: tous les fils de cette grande machine taient
encore en son pouvoir.

Pour soulever une si grande puissance, pour la faire agir dcidment
en sa faveur, il n'avait plus qu'un lger obstacle  vaincre: c'est
d'oser risquer un moment de paratre avoir viol la Constitution.
Entre son danger et la conqute d'un despotisme absolu, l'on voit donc
qu'il n'existait d'autre barrire qu'une feuille de papier, un seul
article de la charte constitutionnelle.

Un obstacle plus embarrassant peut-tre tait l'opposition qui s'tait
leve dans le sein mme du Directoire, pour dfendre et pour soutenir
la majorit du Corps lgislatif. Mais la Constitution mme avait
indiqu les moyens d'chapper  ce puissant obstacle en dclarant:

1 Que le Directoire excutif peut dlibrer, pourvu qu'il y ait trois
membres prsents;

2 Qu'il peut dlibrer quand il le juge  propos, sans l'assistance
de son secrtaire;

3 Qu'en ce cas les dlibrations sont rdiges sur un registre
particulier par un des membres du Directoire.

Grce  cette admirable prvoyance, trois directeurs ne sont-ils pas
les matres d'ordonner tout ce qui pourrait favoriser la plus violente
des injustices, mme une conspiration contre l'tat, ou seuls, ou
d'accord avec leurs collgues, avec la plus grande facilit pour en
faire disparatre les preuves, si le succs de l'entreprise ne
rpondait pas  leurs voeux?

Je ne puis m'empcher d'observer ici que, parmi les germes multiplis
de dispositions factieuses que renferme la Constitution de 1795, c'en
est un assez puissant sans doute que cette organisation du Directoire,
au moyen de laquelle, vu le petit nombre des hommes qui le composent
et l'norme pouvoir qui leur est dlgu, une majorit dcisive doit
tre fort rare dans les circonstances difficiles ou douteuses, et la
minorit toujours trop forte et trop redoutable. Sans quelques
faiblesses, ou sans quelques animosits personnelles,  quoi tenait-il
que la minorit du Directoire, peu de temps avant le 18 fructidor,
n'en devnt la majorit? Si soixante mille francs n'avaient pas dcid
Le Tourneur (de la Manche)  consentir de bonne grce  s'arranger
avec le sort pour sortir le premier, ou si la terrible haine de Barras
et de Carnot[139] avait laiss quelque voie de conciliation ouverte
entre eux, qui sait si la rvolution du 18 fructidor n'et pas t
faite en sens inverse?

  [139] Rien de comparable, dit-on,  la rage avec laquelle ces
  deux hommes, lis longtemps par les mmes intrts, par les mmes
  opinions, par les mmes crimes, se dtestrent. S'il et t
  possible de les rapprocher l'un de l'autre, le 18 fructidor n'et
  pas eu lieu peut-tre, ou n'aurait pas eu du moins les mmes
  suites. Oh! combien l'on s'aime, ou l'on se hait, lorsqu'on s'est
  assez prouv pour savoir tout ce dont on est capable!

  Barras est un jacobin aristocrate, il n'a jamais pour matresses
  que des femmes de l'ancien rgime; dans ce moment, Mme de
  Contades, fille du marquis de Bouill. Il est violent en gros,
  mais doux en dtail. La liste des proscrits faite par lui ne
  comprenait tout au plus que dix-neuf  vingt personnes; elle fut
  augmente par la haine et par la peur des autres, lorsque, revenus
  de leur premire frayeur, ils osrent s'emparer  leur tour de
  l'entreprise dont ils avaient consenti d'abord  laisser la
  conduite au courage seul de Barras, dirig lui-mme par les
  conseils de Benjamin Constant et de l'abb Sieys. Quand
  l'loquence de ce dernier avait puis vainement tous les moyens
  de persuasion, il se livrait  son humeur et finissait toujours
  par dire: Eh bien! si l'on ne fait pas cela, vous serez pendus,
  je serai pendu, nous serons tous pendus! Et ce rsultat rapide ne
  manquait jamais de produire son effet.

  Reubel, ancien constituant, ci-devant avocat de Colmar, homme
  rvolutionnaire, disciple aveugle de la doctrine de Sieys, plus
  opinitre que son matre, n'est, dit-on, gure moins timide dans
  l'action, mais de la fermet la plus inflexible dans la poursuite
  de ses ides et de ses projets.

  La Reveillre-Lpeaux, fanatique froid, portant la haine du
  christianisme jusqu'au ridicule, purilement ambitieux de
  l'honneur de fonder une religion nouvelle, voudrait tre le grand
  prophte des thophilanthropes; du reste, assez bon homme, bon
  pre et bon poux.

  Merlin est un tyran lgiste. Toute sa morale et toute sa politique
  est contenue, dit-on, dans ce mot du comte Almaviva: _Un bon arrt
  bien juste me vengera de tous ces coquins-l_. (_Note de
  Meister._)

Lorsque les attaques continuelles et souvent trs inconsidres des
Conseils eurent engag le Directoire  recourir  la terrible mesure
de former de grands rassemblements de troupes aux environs de Paris,
et de leur faire dpasser mme la ligne dtermine par la Constitution
(la distance de six myriamtres du lieu de la rsidence du Corps
lgislatif), une grande explosion dut paratre ds lors absolument
invitable. L'espce de dsaveu, fait par le Directoire, d'un ordre
qu'une autre autorit que la sienne n'et os risquer, la
circonspection sage et modre  laquelle la majorit du Corps
lgislatif semblait vouloir revenir, ne pouvaient inspirer aux hommes
clairvoyants une grande confiance; on s'tait menac trop
ouvertement, on s'tait fait mutuellement une trop grande peur, les
haines de parti s'taient trop prononces, pour qu'il ft possible de
se pardonner et de se rapprocher de bonne foi.

Les Conseils laissrent chapper le seul instant o, sans sortir de la
ligne constitutionnelle, ils auraient pu, selon toute apparence,
s'assurer de la victoire en poursuivant avec plus de fermet la
dnonciation relative  l'approche des troupes. Un des ministres,
interrog sur-le-champ, leur et fourni, dit-on, des preuves
suffisantes de la forfaiture du Directoire, pour autoriser les
dmarches les plus promptes et les plus dcisives. Mais, soit que
l'influence mme de quelques hommes de leur parti ait redout le
danger des rsolutions qu'et ncessites une pareille mesure, soit
que, de part et d'autre, on ne crt pas avoir assez rassembl tous ses
moyens d'attaque, on eut l'air de se rapprocher. On se contenta d'une
explication fort quivoque, fort insignifiante; on s'applaudit
peut-tre encore une fois en secret d'avoir pu russir du moins 
donner une vive alarme et de l'avoir fait impunment.

Mais il s'en faut bien que la partie ft gale. Lorsqu'on n'a pas su
profiter d'une grande faute de son adversaire, en politique comme au
jeu, cette faute mme donne communment un prodigieux avantage  celui
qui l'a commise.

On fit lever les poteaux qui devaient marquer l'enceinte dans
laquelle aucun corps de troupes ne pouvait pntrer sans un dcret du
Corps lgislatif. Mais, sous diffrents prtextes, on laissa toujours
cantonner les mmes troupes  une fort petite distance de la ligne
constitutionnelle. D'un autre ct, n'est-il pas  prsumer du moins
que l'on avait aussi tent d'engager quelques ngociations avec
l'arme de Moreau? Peut-tre mme les et-on vues russir, si ce
malheureux parti, dont l'intention du moins tait bien videmment de
garantir partout la sret des personnes et des proprits, n'et pas
t dpourvu d'argent au point de ne pouvoir trouver une somme de cent
mille cus, dans une circonstance o une somme si peu considrable et
probablement suffi pour assurer le succs de la mesure la plus
importante. Un tat de tension pareil dans les intrts et dans les
dispositions des deux partis ne pouvait subsister longtemps. Tous
deux, aprs s'tre flatts plus ou moins qu'on pourrait tre contenu
par des craintes mutuelles, virent bientt qu'une explosion devenait
invitable. Il y a mme tout lieu de croire qu'on se dtermina presque
en mme temps  risquer le combat: mais avec quelle ingalit de
mesures et de moyens!

On assure que l'argent ncessaire que le parti des Conseils ne put
trouver dans la bourse de ses avares et pusillanimes clients, le parti
directorial l'obtint sans peine pour prix de la ngociation prcipite
qu'il voulut bien conclure alors avec le ministre de Portugal.

La veille, la nuit mme du jour qu'il avait t rsolu d'attaquer
ouvertement le Directoire au Conseil des Cinq-Cents, le comit des
inspecteurs de la salle se vit arrt par le gnral Augereau, mand
tout exprs  Paris pour cette expdition, comme un club de
conspirateurs. Au mme instant, ses satellites enlevrent ou
dispersrent autant de dputs qu'il en fallait faire disparatre pour
que la minorit du Corps lgislatif en devnt bien srement la
majorit. Cette trange majorit de la reprsentation nationale,
ouvrage d'une seule nuit, fut rassemble dans un autre local, dans la
salle de l'Odon, sous les yeux et sous la garde du triumvirat
directorial; car, victimes du mme complot, frapps du mme coup de
foudre, Carnot et Barthlemy s'taient dj vus proscrits sans avoir
t ni jugs ni mme accuss. Le premier s'tait soustrait par la
fuite au plus injuste pouvoir; l'autre en attendit l'arrt avec la
plus noble rsignation. Peut-tre son me douce et vertueuse se
refusait-elle encore  croire  tant d'injustice et d'atrocit. Ds le
matin, tout Paris fut couvert de placards qui annonaient la
dcouverte de la plus terrible conspiration,  la vrit sans aucune
preuve, mais avec l'assurance la plus imposante et tout l'appareil
d'une grande force arme pour la soutenir ou pour y suppler.

Avant qu'on et le temps d'tre instruit des mesures extraordinaires
que venait de prendre le Directoire, il en avait dj reu le pouvoir
par la nouvelle majorit du Corps lgislatif. Et ce ne fut pas un seul
instant, pour ainsi dire, que la responsabilit de ces grandes mesures
reposa sur la tte des triumvirs. Les premiers ordres excuts par le
gnral Augereau[140] n'taient signs d'aucun des Directeurs[141]; et
tous les autres avaient t lgaliss par un dcret du Corps
lgislatif.

  [140] C'est le fils d'une marchande fruitire. On l'avait dj
  demand quelques mois auparavant, pour pouvanter Paris. Il fut
  tellement furieux de ne pas se voir mieux rcompens des services
  qu'il venait de rendre aux triumvirs, il s'emporta si haut contre
  leur ingratitude, que peu de jours avant de lui donner le
  commandement de l'arme d'Allemagne, on fut sur le point de le
  faire arrter. (_Note de Meister._)

  [141] On sait positivement que l'ordre prsent  Simon,
  prsident du Conseil, n'tait sign que d'Augereau. (_Note de
  Meister._)

La grande force dploye dans cette circonstance le fut avec tant
d'nergie et de promptitude qu'elle ne trouva nulle part la moindre
rsistance. Et l'on ne vit jamais un plus grand mouvement politique
excut non seulement avec moins de violence et de trouble, mais avec
une plus grande apparence d'ordre et de tranquillit. Il n'y eut pas
une goutte de sang rpandue.

Paris ne parut prouver qu'une morne surprise; l'effroi d'une attente
encore plus funeste le disposa sans doute  supporter avec plus de
soumission la perte de ses dernires esprances et le nouveau joug
qu'il venait de subir.

Quelque violente qu'et t cette rvolution, de quelques suites
terribles qu'elle menace et la destine de la France et celle de
l'Europe entire, elle ne ressemble en rien  toutes celles qui
l'avaient prcde. Ce n'est point, comme les autres, au dehors qu'on
la voit clater; c'est dans l'enceinte mme du palais directorial
qu'elle fut conue et consomme. Elle porte tout le caractre des
rvolutions du Divan de Constantinople.

Pass les premiers jours o Paris, plus dsarm qu'il ne le fut jamais
au temps de la monarchie, se vit contenu de tout ct par une trs
grande force militaire, cette partie du peuple, dont l'attention n'est
jamais vivement frappe que par les objets extrieurs, n'aperut pour
ainsi dire aucun changement remarquable; elle ne vit autour d'elle
aucun mouvement sensible, aucun nouveau pouvoir. Le mme drapeau
flottait toujours devant ses yeux. La Rpublique tait toujours l
pour ceux qui l'aimaient, comme pour ceux qui la dtestaient; entoure
en apparence des mmes autorits, de son Directoire et de ses deux
Conseils. Encore entendait-on crier de toute part qu'elle venait
d'tre sauve du plus imminent de tous les dangers, que par un nouveau
miracle de prudence et d'nergie elle avait enfin triomph de ses plus
terribles ennemis.

Et peut-tre taient-ce en effet les plus ardents rpublicains qui,
dans le fond du coeur, se trouvaient le plus affligs de ce cruel
triomphe: quels que fussent les intrts de leur opinion ou de leur
parti, pouvaient-ils se dissimuler que si la Rpublique avait t
vritablement menace, c'est au moins par les moyens les plus indignes
d'elle qu'on avait entrepris de la sauver!

Ils ne pouvaient se dissimuler encore que des secours aussi violents,
aussi parricides, n'taient pas moins propres  renverser la
Rpublique qu' la rtablir; et qu'enfin le succs d'un grand exemple
venait d'apprendre aux factieux de toutes les classes par quelles
manoeuvres, avec quelle impunit l'on pouvait violer la Constitution,
pourvu qu'on en et l'audace et qu'on en st bien saisir le moment.

N'tait-il pas trop vident que la Rpublique n'tait plus qu'un nom;
que sous ce nom un petit nombre de dmagogues pouvait usurper d'un
moment  l'autre la puissance la plus absolue qu'aucun gouvernement
et jamais exerce; que toute la majest de la reprsentation
nationale se trouvait soumise  l'oligarchie la plus oligarchique et
la plus militaire qui et jamais exist, et que cette oligarchie d'un
nouveau genre ne devait pas trouver encore dans l'incertitude et
l'extrme mobilit de son existence des principes de sagesse, de
justice et de modration bien rassurants.

Aucune crise de la Rvolution n'a paru moins sanguinaire,  la
vrit; mais il n'en est peut-tre aucune qui soit signale par des
actes de violence plus arbitraires, plus rvoltants, par des
dportations plus injustes, par des migrations plus nombreuses, par
un acharnement plus barbare contre cette foule de malheureux que la
loi mme avait forcs d'abandonner leurs foyers, par des arrestations
plus frquentes et plus despotiques, par des mesures plus destructives
au dedans et plus alarmantes au dehors. La journe du 18 fructidor fut
le dernier triomphe des ides extrmes sur les principes qui ont fond
jusqu'ici la sret de tous les gouvernements et de tous les peuples;
il fut accompagn de crimes moins clatants, mais d'une plus terrible
puissance. Il y a tout lieu de craindre que ses suites ne s'tendent
encore beaucoup plus loin, qu'il ne soit le 31 mai de l'Europe
entire.

L'inconcevable inertie du peuple de Paris dans cette circonstance ne
peut s'expliquer que par le profond accablement o l'ont plong tant
d'annes de misre et de calamits de tout genre. O les malheurs
particuliers sont si grands et si multiplis, il n'y a plus d'esprit
public. Chacun est trop occup de ses propres dangers pour considrer
ceux de la patrie. Sous l'apparence de se rallier  la volont
gnrale, on ne se rallie en effet qu' soi. Sauve qui peut! est la
morale du jour. Cette morale perfide a perdu la France, et perdra le
reste de l'Europe si l'on n'y rappelle pas les nations et les
individus  des sentiments plus patriotiques et plus gnreux.


IV.

PARIS AU PRINTEMPS DE 1801

En revenant  Paris au temps du Consulat, Meister eut le plaisir de
retrouver la ville brillante qu'il avait connue dans sa jeunesse. Le
gouvernement du Premier Consul, qui n'avait que seize mois de date, ne
semblait pas compltement assis, et n'avait pas port tous ses fruits:
le Concordat tait encore  venir.

tranger  la France, Meister n'avait pas  prendre parti; mais il
tait heureux de voir le nouveau rgime et le rtablissement de
l'ordre. Il a dcrit ses impressions dans les pages qui suivent,
adresses  un de ses amis d'Allemagne. Nous y avons fait quelques
coupures.

Je partis pour Ble vers la fin de fvrier [1801] et m'embarquai l
dans la diligence, comme la voiture la plus sre et la plus commode,
lorsqu'on ne peut pas voyager  la manire des gnraux ou des
commissaires, avec un grand quipage et beaucoup de suite. Nous avions
pour escorte quatre fantassins et un caporal, bien arms, mais si
pniblement juchs sur l'impriale, qu'avant de pouvoir se mettre en
dfense contre une troupe de brigands, ils en eussent t selon toute
apparence les premires victimes[142].

  [142] Depuis l'tablissement des tribunaux spciaux, on a rform
  cette embarrassante et pnible escorte; dans les routes o l'on
  croit encore en avoir besoin, les conducteurs peuvent requrir la
  protection des gendarmes  cheval. (_Note de Meister._)

Depuis Belfort jusqu' Troyes, nous trouvmes des chemins si
horribles, si mal entretenus en dpit des sommes considrables que
doivent rendre les droits de page qu'on vous fait payer pour ainsi
dire  chaque poste, que je ne pus m'empcher d'observer plus d'une
fois que de pareils chemins gtaient furieusement un des beaux droits
que nous avait assurs la Rvolution,--qu'elle nous avait promis du
moins, comme tant d'autres: le droit d'aller et de venir. Et plt 
Dieu qu'elle ne l'et pas restreint de mille manires infiniment plus
pnibles encore!

Je fus sensiblement touch de voir plusieurs glises rpares, et
d'apprendre en mme temps que le culte public avait t rtabli
presque partout, avec plus de simplicit sans doute, mais sans
trouble, et peut-tre avec une ferveur plus pure et plus difiante.

Il tait prs de dix heures du soir, lorsque nous passmes les
barrires de Paris. Mais quelque obscure que ft la nuit, je crus
dj, dans le premier moment, retrouver le Paris que je n'avais pas
revu depuis dix ans, quoiqu'il n'y en et que cinq que j'y tais
retourn pour la dernire fois. Mme bruit, mme mouvement, mme folie
et mme scurit que dans le bon temps o l'on n'y rvait pas mme
rvolution.

Le lendemain, et tous les jours qui suivirent cet heureux lendemain,
m'ont confirm la vrit de ce premier aperu. L'tat actuel de ce
magique sjour ne tient pas moins du miracle que n'en tenait
l'horrible mtamorphose qu'il avait subie depuis l'poque de 1790 
celle de 1795.

Cette mme immense population qui, durant le rgne de la Terreur, et
mme encore quelque temps aprs, se vit plus d'une fois menace de
prir de faim et de misre, parat aujourd'hui nager dans l'abondance.
Je ne me rappelle pas avoir jamais vu, dans aucun temps,  Paris,
autant de grands et vastes magasins de comestibles, autant et d'aussi
magnifiques cafs. Le seul genre de luxe que je n'ai point trouv,
dans le nouveau Paris, au mme degr que dans l'ancien, est le luxe
des chevaux et des voitures particulires. Un quipage  soi tient
peut-tre  un tat de richesse plus stable que ne croient l'tre
beaucoup de fortuns de frache date; plus marquant aussi peut-tre
qu'il ne convient encore  d'autres de l'afficher. Aux ftes de
Longchamp, le temps tait superbe; il y eut un monde prodigieux, et
l'on n'y vit pas une voiture d'une lgance remarquable.

--_Comment va-t-on cette anne  Longchamp?_ disait-on devant M. de
Narbonne.--_Mais, je crois_, rpliqua-t-il, _que les personnes de
qualit y vont  pied_.

En voyant tous les pitons de Longchamp, on aurait pu croire, en
vrit, que beaucoup de personnes avaient entendu la dcision, et
l'avaient prise  la lettre, comme M. Jourdain celle de son
tailleur[143].

  [143] _Le Bourgeois gentilhomme_, acte II, sc. 8: _Le matre
  tailleur_: Tenez, voil le plus bel habit de la cour, et le mieux
  assorti.--_M. Jourdain_: Qu'est-ce que c'est que ceci? Vous avez
  mis les fleurs en en-bas.--_Le matre tailleur_: Toutes les
  personnes de qualit les portent de la sorte.--_M. Jourdain_: Les
  personnes de qualit portent les fleurs en en-bas?--_Le matre
  tailleur_: Oui, Monsieur.

Les coiffures  la Titus,  la Caracalla, sont toujours  la mode;
mais pour tre du dernier got, il faut qu'il y ait sur la tte une
touffe de cheveux bien bouriffe; aussi ne voyez-vous jamais nos
merveilleux du moment s'approcher d'une glace sans se gratter la tte
ou la perruque, de manire  lui rendre toutes les grces de ce beau
dsordre.

La plupart du temps, les hommes sont en bottes, mais bien cires et
bien parfumes. Cet usage est mme si commun qu'il a produit une
branche d'industrie nouvelle: celle des dcrotteurs en boutique. Dans
ces boutiques, plus ou moins lgantes, vous trouvez des fauteuils
faits tout exprs pour cet usage, o vous reposez commodment, tandis
qu'on nettoie et qu'on parfume vos bottes. De peur que la longueur de
l'opration ne vous ennuie, on vous offre  lire, en attendant, les
gazettes et les journaux.

L'habit des hommes est fort uni, fort simple et peu cher. Ce n'est
qu' la broderie de son pantalon que vous pouvez reconnatre, dans le
monde, un tribun, un lgislateur[144], un gnral, au dessin plus ou
moins riche de leur broderie d'or ou d'argent.

  [144] Un membre du Tribunat, du Corps lgislatif.

La parure des femmes est non seulement plus agrable, plus lgante
qu'elle ne l'a jamais t: depuis quelque temps elle est encore fort
riche. Aux robes de mousseline et de linou, on a substitu celles de
soie. Les couleurs fonces, mme un peu sombres, et plus ou moins
tranchantes, comme toutes les nuances de boue rouge et jaune d'gypte,
sont celles que les jeunes personnes portent de prfrence. La mode
des diamants a si bien repris que leur valeur, dans le commerce, a
presque doubl depuis un an.

Si la plupart des femmes ont renonc aux poches et aux jupons, il est
rare d'en rencontrer,  la promenade ou dans les rues, sans
ridicule[145] et sans chle. Ces chles sont une espce de draperie
qui sied singulirement bien aux femmes qui savent en tirer parti; et,
du moins dans ce moment o elles ont la gorge et les paules presque
entirement dcouvertes, une parure tout  fait indispensable pour se
garantir un peu des rigueurs de la saison et des regards du profane
vulgaire.

  [145] C'est une espce de sac  ouvrage dans lequel on met une
  partie de ce qu'on portait dans ses poches, entre autres son
  mouchoir. (_Note de Meister._)

       *       *       *       *       *

Le lieu de l'Europe o l'on parat avoir conserv le moins de
souvenirs pnibles du rgne de la Terreur, du 13 vendmiaire, du 18
fructidor, de tous les crimes et de tous les malheurs de la
Rvolution, c'est Paris. Mme lorsqu'on y parle encore de ces poques
dsastreuses, ce n'est que pour en rappeler quelques scnes
singulires et piquantes, comme d'un vnement mmorable arriv dans
un autre hmisphre, ou dans un autre sicle.

Peut-tre un pareil tat d'indiffrence est-il ce fleuve du Lth
qu'il est indispensable de traverser, en sortant des enfers d'une
rvolution, pour arriver  de nouveaux Champs-lyses, c'est--dire 
quelque tablissement stable, d'ordre et de paix. Comment pourrait-on
exister en France au milieu de tant de bourreaux, de tant de
victimes[146], si l'on conservait toute la juste indignation que
mritent les uns, toute la piti que devraient inspirer les autres? On
devient forcment indiffrent et lger, lorsque ce n'est plus qu' ce
prix qu'il est possible de vivre et de supporter la vie.

  [146] La premire fois que je dnai avec l'excellent M.
  Barthlemy, je le trouvai plac justement  ct de l'un des
  hommes qui avaient eu le plus de part  l'affreux dcret du 18
  fructidor. _Il est pourtant un peu dur_, me dit-il tout bas, _de
  dner  ct de ses bourreaux_. Cependant nous n'en fmes pas
  moins un trs bon dner. (_Note de Meister._)

  Barthlemy, le neveu de l'auteur d'_Anacharsis_, avait t
  ambassadeur en Suisse, et c'est alors qu'il tait entr en
  relations avec Meister. Nomm plus tard membre du Directoire, il
  avait t proscrit au 18 fructidor, et dport  la Guyane, o il
  faillit prir.

En 1795, je vis la Rvolution dvorer encore tout le monde;
aujourd'hui, tout le monde  son tour ne parat occup qu' dvorer la
Rvolution,  ressaisir, de force ou d'adresse, soit quelques lambeaux
de ce qu'elle n'a pas dtruit, soit quelqu'une des riches dpouilles
qu'elle sut conqurir au dedans et au dehors. Ceux qui ne peuvent en
arracher du crdit et de la puissance tchent d'en obtenir du moins de
l'argent et du plaisir; et plus d'un ci-devant grand seigneur s'estime
encore assez heureux d'en recevoir un morceau de pain, quelquefois
mme au prix le plus avilissant: car ce n'est qu'en faisant le mtier
d'espion dans la bonne compagnie, qu'un chevalier de Luxembourg, par
exemple, a retrouv, dit-on, de quoi vivre.

       *       *       *       *       *

Je ne crois pas que l'affectation du langage de la morale la plus
svre ait jamais t plus  la mode dans les conversations, ni dans
les crits qui prtendent donner ou saisir le ton du jour. On prche
la dvotion jusque dans les romans; et le conte ou le petit pome
d'_Atala_ ne doit certainement la meilleure partie de son prodigieux
succs qu' l'loquence religieuse du pre Aubry.

Aux ftes de Pques, j'ai vu toutes nos merveilleuses et tous nos
incroyables courir avec empressement  la messe; et dans une de nos
plus grandes paroisses de Paris,  Saint-Roch, c'est la beaut la plus
clbre du moment, Mme Rcamier, qui s'tait charge de faire la
qute, prcde, comme autrefois les femmes de la cour, par le suisse
de l'glise avec sa grande hallebarde.

Il a t srieusement question de recrer une espce de hirarchie
ecclsiastique, compose de vingt-quatre vques et d'un patriarche
gallican; de donner par consquent au culte catholique le caractre
d'une institution nationale, et d'assigner des fonds publics 
l'entretien de ce culte et de ses ministres. Sans l'horrible attentat
du 3 nivse (24 dcembre 1800), peut-tre l'excution de ce projet
aurait-elle dj eu lieu. Mais ce crime des chouans a jet quelque
dfaveur sur les partisans les plus purs d'une religion dont ces mmes
chouans avaient os couvrir la coupable audace de leurs complots.

Dans l'espce d'inquitude que laisse encore une puissance
nouvellement tablie qui ne repose que sur la tte d'un seul homme,
sans prsenter aucune autre garantie que le prodige inou de sa gloire
et de sa fortune, comment les plus heureux n'auraient-ils pas un
besoin continuel de se distraire? comment les autres ne
chercheraient-ils pas, dans un ordre de choses suprieur, les
consolations, l'espoir, le repos que ne leur assure point l'ordre
actuel?

La mauvaise humeur des rpublicains se permet de dire que Bonaparte a
mis la tranquillit publique sur sa tte, et la libert sous ses
pieds: rien de plus injuste assurment; car depuis le commencement de
la Rvolution, il serait impossible de citer une seule poque o la
France ait joui de plus de gloire et de prosprit, de plus de repos,
d'une libert plus douce.

Le contraste qui frappe aujourd'hui le plus frquemment
l'observateur, c'est celui de l'ancien et du nouveau rgime, qui ne
cessent de se rencontrer, dont l'un tantt devance l'autre, et tantt
se trouve devanc par lui, mais toujours d'une faon assez
bizarre;--de pauvres ci-devant dont, malgr leur humiliation, de
nouveaux parvenus affectent de singer le langage et les manires;--de
purs citoyens jadis, voulant tre traits aujourd'hui de messieurs; et
des messieurs d'autrefois, se piquant encore d'tre appels
citoyens;--des philosophes devenus minutieusement dvots, et des
prtres devenus philosophes;--partout encore des formes et des
formules rpublicaines, avec une puissance heureusement plus que
monarchique;--le luxe d'une cour, et surtout l'appareil imposant d'une
cour militaire;--des femmes de gnraux ou de fournisseurs vtues
comme des princesses, mais laissant chapper encore de temps en temps
des expressions familires  leur premire condition. C'est ainsi qu'
la fte donne par M. de Talleyrand, une de ces dames de nouvelle
date, entrant dans la salle  manger, ne put s'empcher de s'crier:
_Sacr nom de D...., quel souper!_

--_Ah! madame!_ lui rpondit le ministre, qui sait si bien prendre le
ton de tout le monde, _croyez-moi, ce n'est pas le Prou!_

       *       *       *       *       *

J'ai rencontr dans le monde un officier de la suite de M. le comte
de Kalitchef, le jour mme qu'il avait t prsent au Premier Consul.
Ce jeune Russe, plein d'esprit et de navet, ravi de tout ce qu'il
venait de voir aux Tuileries, ne pouvait se lasser de rpter  tous
ceux qui lui parlaient de cette audience: _Mais c'est une cour, je
vous assure, absolument une cour!_

       *       *       *       *       *

Le jeune officier avait saisi la situation d'un coup d'oeil, et son
mot la rsume parfaitement. Ce rsultat n'tait pas pour dplaire 
Meister: dans le tableau qu'on vient de lire, on a vu se dessiner ses
prfrences. Ce n'est pas lui qui aurait dit avec le frre d'Andr
Chnier:

    Un Corse a des Franais dvor l'hritage!
    lite des hros au combat moissonns,
    Martyrs avec la gloire  l'chafaud trans,
    Vous tombiez satisfaits dans une autre esprance!

Meister tait l'ami de Necker, de Mme de Stal, qui taient rests
fidles  leur idal politique de libre discussion; mais il se
sparait d'eux sur ce point, et ne demandait que l'ordre et le repos,
aprs les longs troubles dont il avait souffert.


V.

PARIS EN 1804

J'avais eu de la peine  reconnatre en 1801 le Paris que j'avais
tch de dcrire dans mon voyage de 1795. Les changements survenus les
trois dernires annes ne sont pas  beaucoup prs aussi frappants.

Le cortge charg d'annoncer  la capitale de l'empire le plus grand
vnement historique de ses fastes depuis Charlemagne[147] n'a pas
attir, je crois, plus de curieux que dans notre petite ville
l'annonce d'une foire ou d'un nouveau spectacle. Il est vrai que cette
mmorable proclamation s'est faite d'une manire assez inattendue, et
sans beaucoup de prparatifs. Sur la place du Palais de Justice o il
y eut un peu plus de monde rassembl qu'ailleurs, c'est--dire
quarante  cinquante personnes, un mauvais plaisant, aprs la
publication du dcret, s'avisa de dire aux voisins dont il tait
entour: _Vous l'avez entendu, messieurs. Eh bien! Personne ne dit
mot? Une fois, deux fois, trois fois, personne n'en veut plus:
adjug!_

  [147] Proclamation de l'Empire, 15 prairial an XII (lundi 4 juin
  1804).

Cette grande indiffrence du peuple de Paris dans cette occasion est
au fond beaucoup plus concevable qu'elle ne le parat d'abord. Toute
la nouvelle solennit n'apporte  ses yeux aucun changement rel 
l'ordre de choses tabli. Il n'a vu ni changement de pouvoir, ni
changement de personne.

Napolon Ier, empereur des Franais, n'en aura pas plus de puissance
que Napolon, premier Consul.

Du repos et de la scurit, voil plus que jamais la devise et le voeu
le plus constant des trois quarts et demi des habitants de l'empire
franais.

Parmi tous les partis trs multiplis qu'enfanta la Rvolution, il en
est deux qui sont et qui seront encore longtemps d'une opinitret
dsespre: ce sont les rpublicains de systme, et les royalistes
purs. Mais les premiers, quoique avec plus de ressources et d'audace
que les autres, sont en si petit nombre qu'on doit les regarder plutt
comme l'tat-major d'un parti que comme un parti rel. Les royalistes
purs sont plus nombreux, mais plus faibles.


VI.

PARIS EN 1815

LETTRES DE MADAME DE VANDEUL

La fille de Diderot, Mme de Vandeul, a vcu jusqu'aux premiers temps
du rgne de Charles X. Quelques semaines avant sa mort, on la voit
faire de beaux rves  propos de ce nouveau roi; elle est pleine d'une
esprance qui fait sourire: Le rgne de Charles X promet le bonheur,
crivait-elle le 9 octobre 1824; j'aime  me bercer de l'esprance que
mes enfants et petits-enfants ne verront aucun trouble, et que ce
prince jouira de la flicit que doit donner  un monarque celle de la
nation qu'il gouverne.

Grce  la longue correspondance, pleine de confiante intimit, que
Mme de Vandeul a soutenue avec Henri Meister[148], qui avait t l'ami
de son pre, on peut suivre les vicissitudes de son existence 
travers les longues annes de l'ge mr et de la vieillesse; on y
observe avec intrt ce qu'tait devenu, dans l'me d'une fille trs
attache  la mmoire de son pre, et dans un esprit pacifique,
rassis, l'hritage intellectuel d'un philosophe exubrant. Elle avait
su au moins garder l'quilibre, tandis que tout  ct, tel autre qui,
comme elle, tait l'enfant d'un des coryphes philosophiques du XVIIIe
sicle, l'avait dcidment perdu. Stapfer crivait  Meister le 10
juin 1822: Chez Mme de Vandeul, toujours parfaite de bont pour ses
amis et d'quit pour leur draison, on trouve M. d'Holbach, qui ne
trouve pas le Roi assez royaliste, ni les Jsuites assez actifs.

  [148] Nous en avons donn quelques extraits dans les _Lettres
  indites de Mme de Stal  Henri Meister_, Paris, lib. Hachette,
  pages 55  66, et 190.

Les lettres que nous publions aujourd'hui ont t crites par Mme de
Vandeul au neveu de Meister, Jean-Gaspard Hess, de Zurich, qui vivait
 Genve en homme de lettres, et qui a traduit en franais quelques
ouvrages allemands: _Marie Stuart_, de Schiller, et l'_Histoire
universelle_, de Jean de Muller.

Au commencement de l'anne 1815, Hess avait fait  Paris un sjour
chez Mme de Vandeul, qui avait aimablement accueilli le neveu de son
vieil ami.

Dans les mois qui suivirent, elle se plut  s'entretenir avec lui des
vnements qui bouleversaient l'Europe, et dont le contre-coup
troublait sa vie paisible. On a dans ces lettres un coin du tableau de
l'invasion de 1815; il est vu par une fentre troite, mais avec un
coup d'oeil rapide et juste. La fille et le petit-fils de Diderot ont
leur vie drange, et presque bouscule par l'ennemi; et les
arrire-petits-fils du philosophe, dans l'insouciance de leur ge
enfantin, demeurent gais et heureux au milieu du brouhaha.

Le gendre de Diderot, M. de Vandeul, tait  cette date mort depuis
quelque temps, laissant  son fils des forges, tablies dans le pays
de montagnes o l'Aube prend sa source, prs de Langres. C'est l que
la famille de Vandeul possdait des proprits o les troupes ennemies
avaient pass.

La premire de ces lettres a t crite six semaines avant la bataille
de Waterloo; la seconde, six semaines aprs.

I.

    Paris, rue Saint-Lazare, no 57, 5 mai 1815.

Je vous remercie, Monsieur, de votre bon souvenir; vous tes parti
dans une si mauvaise saison, que j'eusse eu de l'inquitude si je
n'eusse su par votre oncle votre arrive chez vous.

C'tait une vraie joie pour moi de voir le neveu d'un ami de mon pre,
dont je ne cesserai jamais de regretter l'aimable et douce socit.
C'est perte irrparable et qu'on ne remplace jamais, qu'un ami d'un
grand nombre d'annes.

Je ne cesse de penser au temps o je le voyais fix  Paris. J'tais
alors plus heureuse, et ce n'tait que par la lecture de l'histoire
que je me doutais qu'il et exist des rvolutions dans le monde.
J'tais loin de souponner que toute ma destine serait bouleverse
par celle qui m'a spare de presque tous ceux auxquels je portais
autant d'attachement, que leur amiti pour moi rpandait sur ma vie de
charme et d'agrment.

Je suis trop vieille, trop faible, mes facults morales sont trop
uses, pour n'tre pas accable des ides de guerre, et des flaux que
la plus juste peut entraner. Le repos du jour n'existe plus, quand on
ne peut calculer sur celui du lendemain.

Vous savez que je ne vis point dans le monde; je ne puis donc rien
savoir d'exact sur les affaires politiques. Mais ce n'est pas la paix
que je vois dans les journaux.

Je n'ose aller  la campagne; et depuis que j'ai vu des troupes
trangres au milieu de Paris, il me reste une terreur qui me rend
tout sjour triste. Je m'en irais dans mes montagnes si, l'anne
dernire, je n'eusse pas t dvaste par ceux que vous avez laisss
passer[149].

  [149] Les Suisses avaient laiss les troupes autrichiennes
  franchir le Rhin sur le pont de Ble, dans le mois de dcembre
  1813, filer le long du Jura, et entrer en France par Genve.

A votre ge, on voit un long avenir, et l'on peut jouir des illusions
et des charmes de l'esprance; au mien, il ne faudrait que pouvoir
cheminer, doucement et paisiblement, vers le dernier asile de repos.

Il faut que vous ayez l'indulgence de vous accommoder de la bonne et
franche amiti. Recevez l'expression de ce sentiment, et de l'estime
que vous m'avez inspire, sans que j'ajoute autre compliment, ou
formule de politesse.

    DIDEROT DE VANDEUL.

II.

    Paris, 1er aot 1815.

Hlas! Monsieur, il est dans ma destine de n'chapper depuis trente
ans  aucune des poques cruelles de cette terrible et ternelle
Rvolution. A peine nous aviez-vous quitts, que l'on a fait autour de
Paris les plus grands travaux de fortification: cela me remplissait
d'effroi.

Je n'essaierai pas de vous peindre la terreur que me faisait prouver
le canon, si prs de moi qu'il semblait tre dans ma rue, et
l'pouvante dont j'tais saisie en pensant  une bataille dcisive que
l'on attendait chaque matin. Vainqueurs ou vaincus, je voyais Paris
perdu, livr  un pillage invitable; et pour qui a support cette
ide et les images qu'elle offrait  ma pense, tout tait
supportable.

Figurez-vous que j'entendais sans cesse, dans le petit cabinet que
j'habite, les tambours et les cris des troupes qui ne cessaient
d'arriver par milliers pour la dfense de Paris; tous les faubourgs
arms et fdrs. On ne saurait trop louer et bnir la garde
nationale, pour avoir prserv les habitants de cette immense ville
des maux divers qu'ils pouvaient prouver.

Aussi ne pensais-je absolument  rien: ce genre de terreur, de fivre
violente, absorbait toute autre ide. Mais il en est de ces secousses
comme des incendies: hors des flammes, on regarde le lendemain autour
de la contre dvaste, et une tristesse douloureuse vous montre tous
les maux qu'il reste  souffrir.

Les souverains n'ont,  mon sens, ni plus de foi, de loyaut et de
gnrosit, que le commun des humains; car aprs avoir dit et rpt
de mille manires qu'ils n'en voulaient qu' l'homme (_Napolon_), et
non  la nation, on devait prsumer qu'en effet ils ne se plairaient
pas  puiser,  abmer,  tcher d'anantir toutes les ressources,
tous les moyens de bonheur de ce royaume; qu'ils le mnageraient pour
le souverain qu'ils ont ramen, et qui doit tre dsol en voyant
toutes ses provinces la proie de cette inondation. Je croyais
qu'aussitt que l'on serait sr de la chute de Buonaparte, on ferait
rebrousser chemin  ces innombrables colonnes, et qu'on serait
satisfait des maux causs par leur arrive.

Tous les environs de Paris, o l'on s'est battu plusieurs jours, sont
abms; partout o l'on a pu piller, briser, dtruire, on n'y a fait
faute. On ne peut se figurer la fureur des Prussiens, encourags par
un chef qui ne veut que la destruction de la France, et que les
sollicitations mmes du Roi n'ont pu arrter sur rien. Paris est
couvert de quatre nations. Les Anglais n'ont commis aucun excs. J'ai
quatre militaires dans un htel garni; mon fils en a autant, faute de
place dans nos logements.

Il n'y a que peu de jours que j'ai reu des nouvelles de mon pauvre
pays: l, comme dans beaucoup de villes, ce n'est pas pour Buonaparte
que l'on se bat; c'est tout bonnement contre les troupes trangres.
Beaucoup de pays ne supportent pas de rendre les villes  d'autres
qu'au Roi.

On a capitul  Langres, pour conserver le matriel de guerre. Tout
revenu est encore ananti pour nous, par les rquisitions qui ont tout
emport. Ce qui est effroyable, c'est qu'ils font des demandes et
forcent  des contributions en argent, qu'il est impossible de
fournir; alors ils pillent, ils prennent tout.

Je tremble que la disette n'arrive  la suite de tant de maux, car
tout se dvore pour la nourriture des armes, et je ne vois pas
comment grains, bestiaux, enfin toute espce de denres, ne
s'puiseront pas. Rien ne peut se rgulariser; les municipalits ne
savent auquel entendre. Il y a peu de jours, quarante-cinq Prussiens
arrivrent le soir, dans le petit gte d'un de nos amis, absent avec
sa famille; ils battirent la servante, forcrent cave et armoires;
dans une nuit, ils firent un dgt considrable, ayant emport linge,
nippes, etc.

La semaine passe, mon fils me quitta en hte, ayant avis que quatre
Autrichiens taient avec leurs chevaux dans sa cour, et voulaient
coucher dans le logis; il eut bien de la peine, avec argent et
discours, de les mener en htel garni. Ils arrivent sans billets ni
ordre, et se fourrent partout.

Pendant que je vous cris ceci, on vient de me signifier qu'on allait
tablir des chevaux dans mon curie: cela est commode  un tranger
qui n'a pas assez (_de place_) dans la maison qu'il a vis--vis (_de
chez moi_).

Encore, si l'on voyait un terme prochain, dans le lointain une lueur
du bonheur! Puisse le ciel mettre un terme  tous les maux de cette
malheureuse France!

Mourir en repos, et, en fermant les yeux, esprer pour mon fils, pour
ses enfants, un sort paisible: je ne puis avoir autre dsir. J'ai peu
de besoins, nulle fantaisie; je ne souffre rellement que pour la
destine de mon fils; il n'a jamais connu le malaise, les embarras,
les tourments de la vie, jusqu' l'ge de trente-huit ans, poque de
la mort de son pre. Nous n'avions pas ce qu'on appelle  Paris de la
fortune, mais une aisance raisonnable; nulle affaire de spculation,
pas un sou en portefeuille; le tout en fermes et forges.

Revenus, fonds, tout se dtruit, se fond chaque jour; depuis le 18
janvier 1813[150], nous n'avons prouv qu'angoisses et tourments de
toute couleur; sans compter la tristesse que rpand sur ma vie le peu
d'amis que j'ai conserv.

  [150] C'est la date, sans doute, de la mort du vieux M. de
  Vandeul, le gendre de Diderot.

Comme il faut que les humains s'amusent au sein des orages, j'entends,
pendant que je vous cris, les bombes du feu d'artifice de ma rue; une
musique guerrire chez le prince d'Orange, qui habite la maison de
l'oncle de Buonaparte,  ct de moi. Les spectacles n'ont cess qu'un
seul jour; les boulevards sont couverts de monde;  la vrit, je
pense que les trangers composent partout la foule.

Je reois une lettre d'un coin de la Normandie: c'est un ami qui est
cras de Prussiens qui font trembler sa petite ville, et qui veulent
_quinze_ cent mille francs, dans un lieu o toutes les fortunes
runies n'en donneraient pas _deux_.

Quatre-vingt mille Autrichiens viennent de passer en Champagne,  ct
de la forge de mon fils, o ils n'ont rien laiss en vivres; ils se
promnent dans toutes les provinces.

Mon fils est fatigu; Eugnie (_belle-fille de Mme de Vandeul_) est
dans l'ge o, n'ayant pas souffert dans le pass, on n'est pas
effray de l'avenir; et je ne me plais pas  rembrunir son me. Les
trois enfants sont bien portants, gais, heureux.

Vous allez bnir le ciel de la fin de ce papier; que ce griffonnage
vous prouve au moins ma confiance dans votre indulgence et votre
amiti.

    DIDEROT DE VANDEUL.




INDEX DES NOMS CITS


    Alembert (d'), 2, 172.
    Angivilliers (d'), 117.
    Anspach (d'), 15.
    Archenholz, 214.
    Aristophane, 127.
    Artaud, 196.
    Artois (comte d'), 197.
    _Atala_, 237.
    Audibert, 211.
    Audrein, 105.
    Augereau, 229, 230.
    Aulard, 36.
    Auzou (Mme), 120.
    Avaux (Mme d'), 98.

    Bchtold, 215.
    Bardoux, 204.
    Barras, 145, 226, 227.
    _Bar-sur-Aube_, 52.
    Barthlemy, 29, 222, 229, 237.
    Beauharnais (de), 98.
    Beaumarchais, 131, 157.
    _Belfort_, 71, 234.
    Bentabole (Mme), 101.
    Bernard, 175.
    Berthet, 17.
    Besenval (de), 145.
    Blondin (Mlle), 120.
    Boissy d'Anglas, 57, 102.
    Bonaparte, 33, 145, 210, 238, 239, 242, 246, 247.
    Bonstetten (de), 29.
    Bouffiers (de), 178.
    Bouill (de), 227.
    Bouillar (Mlle), 120.
    Boze (Mlle), 119.
    Brmont, 215.
    Brienne (de), 188, 195.
    Brissot, 154.
    Brunswick (duc de), 43, 210, 212, 213, 214.
    Buttet (Claude de), 4.

    Cabarrus, 94.
    Calonne (de), 185, 191.
    Capet (Mlle), 120.
    Carnot, 29, 32, 162, 218, 222, 226, 229.
    Carra, 214.
    Caseaux (de), 196.
    Catherine II, 2.
    Cazals, 102.
    Csar, 122, 123.
    Chamfort, 196, 198.
    _Champagne_, 249.
    Charlemagne, 241.
    Charles (archiduc), 20.
    Charles X, 243.
    Chnier (Marie-Joseph), 18, 102 et suiv., 132, 239.
    Choiseul-Gouffier (de), 199.
    Clairon (Mlle), 195.
    Clermont-Tonnerre (de), 102.
    Cloots, 210.
    Coigny (de), 179.
    Cond (prince de), 199.
    Condorcet (de), 47.
    Constant (Benjamin), 16, 18, 19, 43, 160, 161, 227.
    Contades (Mme de), 227.
    Contat (Mlle), 133.
    Custine (de), 207, 215.
    Custine (Mme de), 98.

    Danton (Mme), 213.
    Daunou, 102, 147.
    David, 100, 120, 133.
    Davity, 5.
    Demoustier, 120.
    Des Garcins (Mme), 133.
    Diderot, 2, 24, 27, 179.
    Doucet (Mme), 120.
    Doulcet de Pontcoulant, 18, 102, 147.
    Du Bos, 45, 118.
    Ducancel, 128.
    Dufort de Cheverny, 179.
    Dupont de Nemours, 208.
    Durieux (Mme), 120.
    Duval d'prmesnil, 189, 197.

    phram, 11.

    Fronce de Rothenkreuz, 33, 39, 43, 210, 213.
    Fesch (cardinal), 248.
    Flammermont, 201.
    Foi, 196.
    Fontenay (de), 94.
    Fontenelle, 176.
    Forgeret, 128.
    Franois Ier, 106, 169.

    Galiani, 179.
    Gatti, 177.
    Genlis (Mme de), 197.
    Geoffrin (Mme), 170, 172, 179.
    Grard, 120.
    Gessner, 88.
    Girodet, 120.
    Gleim, 210.
    Gordon, 11.
    Grgoire (saint), 130.
    Grtry, 199.
    Gribeauval (de), 48.
    Grimm (Melchior), 2, 3.
    Guiard (Mlle), 120.
    Guillotin, 200.

    Haussonville (d'), 2.
    Hautefort (Mme d'), 98.
    Hess, 21, 183, 244.
    Holbach (d'), 27, 244.
    Horace, 34, 116.

    Ivernois (d'), 116.

    Jsus-Christ, 44.
    Jussieu (de), 90.
    Kalitchef (de), 239.

    Laborey (Mlle), 120.
    La Bruyre, 166, 168.
    La Chausse, 175.
    Laclos, 214.
    La Cour (Mlle), 133.
    La Fayette (de), 201 et suiv., 206, 208.
    La Fontaine, 67.
    La Harpe, 98, 103, 104, 105.
    Lally-Tolendal (de), 102, 197.
    La Marck (de), 206.
    Lameth (de), 94.
    _Langres_, 25, 73, 244, 247.
    La Rveillre-Lpeaux, 218, 227.
    La Rive, 133.
    Launay (de), 145.
    Lauraguais (de), 12.
    Laval (de), 204.
    Laville-Leroux (Mlle), 120.
    Le Brun (Mme), 120.
    Le Gendre, 102.
    Leibnitz, 149.
    Le Jay (Mme), 195, 207.
    Le Pays, 5.
    Lespinasse (Mlle de), 172.
    Le Tourneur, 226.
    Liancourt (de), 215.
    _Ligny-en-Barrois_, 52.
    _Lille_, 28.
    Limon (de), 214.
    Louis (architecte), 133.
    Louis XIV, 48, 80, 115, 122, 149, 171, 184, 187.
    Louis XV, 144, 155.
    Louis XVI, 105, 136, 155, 192, 202, 205, 215, 216.
    Louis XVIII, 219, 244.
    Lucain, 67.
    Lucrce, 47, 70.
    _Lunville_, 72.
    Luxembourg (de), 237.

    Mably (de), 187.
    Madame (fille de Louis XVI), 197.
    Mallet-du-Pan, 32, 33.
    Mandat, 145.
    Marat, 47, 96.
    Marie-Antoinette, 11, 197.
    Maury, 199.
    Mazarin, 115, 189.
    Mhul, 128.
    Meissner, 36.
    Merlin, 227.
    Mirabeau, 102, 195, 197, 199, 206, 207.
    Mirys (Mme), 120.
    Mol (le comdien), 133.
    Mol (le comte), 98.
    Molire, 127.
    Monciel (de), 215.
    Montaigne, 69, 174.
    Montansier (Mlle), 133.
    Montesquiou (l'abb de), 102.
    Montesquiou (le gnral de), 17, 18, 19.
    Moreau, 228.
    Muralt (de), 4.

    _Nancy_, 63, 72.
    Napolon, 204, 210, 246.--_Voir_ Bonaparte.
    Narbonne (de), 207, 235.
    Necker, 16, 27, 87, 184, 189, 191, 192, 194, 195, 197, 199, 205,
            240.
    Necker (Mme), 2, 3, 172, 195.
    _Normandie_, 249.

    Oelsner, 212, 214.
    Orange (prince d'), 248.
    Orlans (duc d'), 197, 202, 205, 206, 214.

    Pange (de), 45.
    Parisot, 111.
    Payne, 15, 116.
    Pellisson, 149.
    Ptiet, 218.
    Ption, 208.
    Piccini, 199.
    Pichegru, 220.
    Pitra, 20 et suiv., 199 et suiv.
    Pitt, 185.
    Pline (le jeune), 85.
    Portalis, 218.
    Potter, 118.

    Quintilien, 128.

    Racine, 131, 199.
    Ramond, 102.
    Rcamier (Mme), 238.
    Regnault, 120.
    Reinhart, 183.
    Reubel, 227.
    Richelieu (cardinal de), 189.
    Rilliet-Huber (Mme), 21.
    Robespierre, 45, 47, 81, 93, 96, 98, 110, 122.
    Romany (Mlle), 120.
    Rousseau (Jean-Jacques), 1, 44, 47, 116, 167.
    Ruisdael, 118.

    Sainte-Beuve, 36.
    Sainte-Croix (de), 216.
    _Sainte-Marie-aux-Mines_, 50.
    _Saint-Louis_, 49.
    _Schlestadt_, 56.
    Schweizer, 210, 213, 215.
    Sgur (de), 86, 98.
    Sieys, 15, 154, 155, 196, 227.
    Simon, 230.
    Simiane (Mme de), 204.
    Stal (de), 18.
    Stal (Mme de), 16, 28, 29, 116, 195, 240.
    Stapfer, 244.
    Suard, 200.

    Taine, 4, 36.
    Talleyrand (de), 199, 213, 239.
    Tallien, 102.
    Tallien (Mme), 94, 101.
    Talma, 133.
    Tencin (Mme de), 172.
    Terray, 117.
    Thibaudeau, 102, 147.
    Tornsy (Mlle), 120.
    Tourneux (Maurice), 3, 120, 128.
    Tronson du Coudray, 218.
    Trouv, 127.
    Turgot, 194.

    Vandeul (Mme de), 17, 24 et suiv., 183, 211, 243 et suiv.
    Vauban, 48.
    Vaudreuil (de), 199.
    _Vende_, 51.
    Vergniaud, 102, 105.
    Vermenoux (de), 2, 211.
    Vermenoux (Mme de), 1.
    _Vesoul_, 72.
    Vigny (de), 98.
    Villette (de), 195.
    Virgile, 58.
    Voltaire, 1, 4, 103, 104, 148, 180, 181, 191, 199, 201.
    Walpole, 6.
    Westermann, 145.
    Wieland, 3.
    Wouwerman, 118.

    Ziegenbein, 32.




TABLE DES MATIRES


    INTRODUCTION.

      I. Henri Meister. Les annes de dbut                  1

     II. Premier voyage en Angleterre                        5

    III. Second sjour  Londres                            12

     IV. Voyage  Paris en 1795                             16

      V. Lettres adresses  Meister au sujet de son
         livre                                              21

     VI. Les traductions du livre de Meister                30


    SOUVENIRS DE MON DERNIER VOYAGE A PARIS.

    Avertissement                                           41

    Lettre premire                                         43

    Lettre II.                                              55

    Lettre III.                                             66

    Lettre IV.                                              77

    Lettre V.                                               90

    Lettre VI.                                             100

    Lettre VII.                                            109

    Lettre VIII.                                           122

    Lettre IX.                                             135

    Lettre X.                                              149

    Lettre XI. Des socits de Paris avant la Rvolution   163


    APPENDICES.

    Avertissement                                          183

      I. Les prodromes de la Rvolution franaise          184

     II. Mes souvenirs personnels du commencement
         de la Rvolution                                  194

    III. Le 18 fructidor                                   217

     IV. Paris au printemps de 1801                        233

      V. Paris en 1804                                     241

     VI. Paris en 1815. Lettre de Mme de Vandeul           243


    INDEX DES NOMS CITS                                   251


BESANON.--IMPRIMERIE JACQUIN.




PUBLICATIONS DE LA SOCIT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

En vente  la librairie A. PICARD ET FILS, rue Bonaparte, 82.


=Au prix de 8 fr. le volume=

  _Correspondance de M. et Mme de Raigecourt avec M. et Mme de
    Bombelles (1790-1800)_, publie par M. DE LA ROCHETERIE, 1892.
    1 vol.

  _Captivit et derniers moments de Louis XVI._ Rcits originaux et
    documents officiels, publis par le marquis DE BEAUCOURT, 1892.
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  _Lettres de Marie-Antoinette._ Recueil des lettres authentiques
    publi par MM. DE LA ROCHETERIE et DE BEAUCOURT, 1895-1896. 2
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    par le vicomte L. RIOULT DE NEUVILLE, 1893. 1 vol.

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    (mai 1789-avril 1790)_, publi par M. R. DE CRVECOEUR, 1894. 2
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  _La dportation ecclsiastique sous le Directoire._ Documents
    indits publis par M. VICTOR PIERRE, 1896. 1 vol.

  _Mmoires du comte Ferrand (1787-1824)_, publis par le vicomte DE
    BROC, 1897. 1 vol. avec hliogravure.

  _Collectes  travers l'Europe pour les prtres franais dports
    en Suisse (1794-1797)._ Relation publie par M. l'abb JRME,
    1897. 1 vol.

  _Mmoires de l'abb Baston_, chanoine de Rouen, publis par M.
    l'abb J. LOTH et M. CH. VERGER, 1897-1899. 3 vol. 1
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  _Souvenirs du comte de Semall, page de Louis XVI_, publis par
    son petit-fils, 1898. 1 vol. avec hliogravure. _puis._

  _Louis XVIII et les Cent-Jours  Gand._ Recueil de documents
    indits, publi par MM. E. ROMBERG et ALBERT MALET, 1898-1902. 2
    vol.

  _Mmoires du comte de Mor (1758-1837)_, publis par M. GEOFFROY
    DE GRANDMAISON et le comte DE PONTGIBAUD, 1898. 1 vol. 5
    hliogravures.

  _Mmoire de Pons de l'Hrault aux puissances allies_, publi par
    M. L.-G. PLISSIER, 1899. 1 vol. avec hliogravure.

  _Correspondance de Le Coz, vque constitutionnel
    d'Ille-et-Vilaine, archevque de Besanon_, publie par le P.
    ROUSSEL, 1900-1903. 2 vol. 1 hliogravure.

  _Souvenirs politiques du comte de Salaberry (1821-1830)_, publis
    par le comte DE SALABERRY, 1900. 2 vol. 1 hliogravure.

  _Klber et Menou en gypte (1799-1801)._ Documents publis par M.
    FRANOIS ROUSSEAU, 1900. 1 vol. avec carte.

  _Klber en Vende (1793-1794)._ Documents publis par M. H.
    BAGUENIER-DESORMEAUX, 1907. 1 vol. avec carte.

  _Lettres de Mme Reinhard  sa mre_, traduites de l'allemand et
    dites par Mme la baronne DE WIMPFFEN, 1901. 1 vol. 2
    hliogravures.

  _Mmoires de Langeron. Campagnes de 1812, 1813, 1814_, publis par
    L.-G. F., 1902. 1 vol. avec carte. _puis._

  _Correspondance du duc d'Enghien (1801-1804), et documents sur son
    enlvement et sa mort_, publis par le comte BOULAY DE LA
    MEURTHE, 1904-1910. 3 vol. 3 hliogravures et 2 cartes. T. I
    _puis_.

  _Correspondance du comte de La Forest, ambassadeur de France en
    Espagne (1808-1813)_, publie par M. GEOFFROY DE GRANDMAISON,
    1905-1910. T. I-IV (avril 1808-mars 1811), avec 2 hliogravures.

  _Souvenirs du marquis de Bouill (1769-1812)_, publis par M.
    P.-L. DE KERMAINGANT, 1906-1908. T. I et II (1769-fvrier 1806),
    avec 2 hliogravures. T. I _puis_.

  _Journal politique de Charles de Lacombe, dput  l'Assemble
    nationale_, publi par M. l'abb A. HELOT, 1907-1908. 2 vol. 2
    hliogravures.

  _Anecdotes historiques par le baron Honor Duveyrier_, publies
    par M. MAURICE TOURNEUX, 1907. 1 vol.

  _Souvenirs d'une mission  Berlin en 1848 par Adolphe de
    Circourt_, publis par M. GEORGES BOURGIN, 1908-1909. 2 vol.

  _Lettres d'Alphonse d'Herbelot  Charles de Montalembert et  Lon
    Cornudet_, publies par ses petits-neveux, 1908. 1 vol.


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  _P.-Fr. de Rmusat.--Mmoire sur ma dtention au Temple
    (1797-1799)_, publi par M. VICTOR PIERRE, 1903. 1 vol. avec
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  _Journal de Mme de Cazenove d'Arlens.--Paris-Lyon (fvrier-avril
    1803)_, publi par M. DE CAZENOVE, 1903. 1 vol. avec
    hliogravure.




SOCIT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE


La Socit d'histoire contemporaine a pour but la publication de
Mmoires et autres documents originaux, relatifs  l'histoire de la
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assemble gnrale des socitaires.

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    adhsion, au sige de la Socit, 5, rue Saint-Simon,  Paris
    (VIIe)._





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Paris (1795), by Henri Meister

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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