The Project Gutenberg EBook of Les mystres d'Udolphe, by Ann Radcliffe

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Title: Les mystres d'Udolphe

Author: Ann Radcliffe

Illustrator: Jean Adolphe Beauc

Translator: Victorine de Chastenay

Release Date: September 5, 2013 [EBook #43652]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES MYSTRES D'UDOLPHE

PAR ANNE RADCLIFFE

DITION ILLUSTRE PAR J.-A. BEAUC

Prix: 1 franc 10 centimes

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE, R. VISCONTI, 22




CHAPITRE PREMIER.


Sur les bords de la Garonne existait en 1584, dans la province de
Guyenne, le chteau de M. Saint-Aubert. De ses fentres on dcouvrait
les riches paysages de la Guyenne, qui s'tendaient le long du fleuve,
couronns de bois, de vignes et d'oliviers. Au midi, la perspective
tait borne par la masse imposante des Pyrnes, dont les sommets,
tantt cachs dans les nuages, tantt laissant apercevoir leurs formes
bizarres, se montraient quelquefois nus et sauvages au milieu des
vapeurs bleutres de l'horizon, et quelquefois dcouvraient leurs
pentes, le long desquelles de noirs sapins se balanaient, agits par
les vents. D'affreux prcipices contrastaient avec la douce verdure des
pturages et des bois qui les avoisinaient; des troupeaux, de simples
chaumires reposaient les regards fatigus de l'aspect des abmes. Au
nord et  l'orient s'tendaient  perte de vue les plaines du Languedoc,
et l'horizon se confondait au couchant avec les eaux du golfe de
Gascogne. M. Saint-Aubert aimait  errer, accompagn de sa femme et de
sa fille, sur les bords de la Garonne; il se plaisait  couter le
murmure harmonieux de ses eaux. Il avait connu une autre vie que cette
vie simple et champtre; il avait longtemps vcu dans le tourbillon du
grand monde, et le tableau flatteur de l'espce humaine, que son jeune
coeur s'tait trac, avait subi les tristes altrations de l'exprience.
Nanmoins la perte de ses illusions n'avait ni branl ses principes ni
refroidi sa bienveillance: il avait quitt la multitude avec plus de
piti que de colre, et s'tait born pour toujours aux douces
jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l'tude, 
l'exercice enfin des vertus domestiques.

Il tait d'une branche cadette, mais il descendait d'une illustre
famille; et ses parents auraient souhait que, pour rparer les injures
de la fortune, il et eu recours  quelque riche alliance, ou tent de
russir par les manoeuvres de l'intrigue. Pour ce dernier plan,
Saint-Aubert avait dans l'me trop d'honneur, trop de dlicatesse; et
quant au premier, il avait trop peu d'ambition pour sacrifier ce qu'il
appelait le bonheur  l'acquisition des richesses. Aprs la mort de son
pre, il pousa une femme aimable, son gale en naissance aussi bien
qu'en fortune. Le luxe et la gnrosit de son pre avait tellement
obr le patrimoine qu'il lui avait laiss, qu'il fut forc d'en aliner
une partie. Quelques annes aprs son mariage, il le vendit  M.
Quesnel, frre de sa femme, et se retira dans une petite terre en
Gascogne, o le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagrent
son temps avec les charmes de l'tude et de la mditation.

Depuis longtemps ce lieu lui tait cher; il y tait venu souvent dans
son enfance, et conservait encore l'impression des plaisirs qu'il y
avait gots; il n'avait oubli ni le vieux paysan qu'on avait charg de
veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crme, ni ses caresses. Les vertes
prairies, o plein de sant, de joie et de jeunesse, il avait si souvent
bondi parmi les fleurs; les bois, dont le frais ombrage avait entendu
ses premiers soupirs et entretenu la pensive mlancolie qui devint
ensuite le trait dominant de son caractre; les promenades agrestes des
montagnes, les rivires qu'il avait traverses, les plaines vastes,
immenses comme les esprances du jeune ge! Jamais Saint-Aubert ne se
rappelait qu'avec enthousiasme, qu'avec regret, ces lieux embellis par
tant de souvenirs. A la fin, dgag du monde, il y vint fixer sa
retraite et raliser ainsi les voeux de toute sa vie.

Le btiment, tel qu'il existait alors, n'tait gure qu'un pavillon; un
tranger et admir, sans doute, son lgante simplicit et la beaut de
ses dehors; mais il y fallait des augmentations considrables pour en
faire l'habitation d'une famille. Saint-Aubert sentait une sorte
d'affection pour les parties du btiment qu'il avait jadis connu; il ne
voulut jamais qu'on en dranget une seule pierre, de sorte que la
nouvelle construction, adapte au style de l'ancienne, fit du tout une
demeure plus commode que recherche. L'intrieur, abandonn aux soins de
madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son got; mais la
modestie qui caractrisait ses moeurs, prsida toujours aux
embellissements qu'elle ordonna.

La bibliothque occupait la partie occidentale du chteau; elle tait
remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pice
ouvrait sur un bosquet qui, plant le long d'une pente douce, conduisait
 la rivire, et dont les arbres levs formaient une ombre paisse et
mystrieuse. Des fentres, l'oeil dcouvrait par-dessous les berceaux le
riche paysage qui s'tendait  l'occident, et apercevait  gauche les
hardis prcipices des Pyrnes. Prs de la bibliothque tait une
terrasse garnie de plantes rares et prcieuses. Un des amusements de
Saint-Aubert tait l'tude de la botanique, et les montagnes voisines,
qui offrent tant de trsors aux naturalistes curieux, le retenaient
souvent des jours entiers. Il tait quelquefois accompagn dans ses
excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille. Un petit
panier d'osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques
aliments que n'et pu leur offrir la cabane d'un berger, formaient leur
quipage. Ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scnes les
plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans
l'tude des moindres ouvrages de la nature, qu'ils n'admirassent aussi
ses beauts grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, o le seul
enthousiasme semblait avoir pu les conduire, o l'on ne voyait sur la
mousse d'autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un
abri dans ces beaux temples de verdure, reculs au sein des montagnes. A
l'ombre des mlses et des pins levs, ils gotaient un repas frugal,
savouraient les eaux d'une source voisine, et respiraient avec dlices
les parfums des diverses plantes qui maillaient la terre, ou pendaient
en festons aux arbres et aux rochers.

A gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, tait le
cabinet d'Emilie. L taient ses livres, ses crayons, ses instruments,
quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C'est l qu'occupe de
l'tude des arts, elle les cultivait avec succs, parce qu'ils
convenaient  son got et  son caractre. Ses dispositions naturelles,
secondes par les instructions de M. et madame Saint-Aubert, avaient
facilit ses progrs. Les fentres de cette pice s'ouvraient jusqu'en
bas sur le parterre qui bordaient la maison; et des alles d'amandiers,
de figuiers, d'acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue
vers ces rivages qu'arrosait la Garonne.

Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail tait fini,
venaient souvent sur le soir danser en groupes sur le bord de la
rivire. Les sons anims de leur musique, la vivacit de leur pas, la
gaiet de leur maintien, le got et le caprice des jeunes filles dans
leur ajustement, donnaient  toute la scne un caractre vraiment
franais.

Le front du chteau, du ct du midi, faisait face aux montagnes. Au
rez-de-chausse taient une grande salle et deux salons commodes.
L'tage suprieur, car il n'y en avait qu'un, tait distribu en
chambres  coucher, sauf une seule pice, qu'ornait un grand balcon, et
o se faisait ordinairement le djeuner.

Dans l'arrangement des dehors, l'attachement de Saint-Aubert pour les
thtres de son enfance, avait quelquefois sacrifi le got au
sentiment. Deux vieux mlses ombrageaient le btiment et coupaient la
vue; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s'il les voyait prir, il
aurait peut-tre la faiblesse d'en pleurer. Il planta prs de ces
mlses un petit bosquet de htres, de pins et de frnes de montagne.
Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivire, taient plusieurs
orangers et citronniers, dont les fruits, mrissant parmi les fleurs,
exhalaient en l'air un admirable et doux parfum. Il leur joignit
quelques arbres d'une autre espce; l, sous un large platane dont les
branches s'tendaient jusque sur la rivire, il aimait  s'asseoir dans
les belles soires de l't entre sa femme et ses enfants. Au travers du
feuillage, il voyait le soleil se coucher  l'extrmit de l'horizon, il
voyait ses derniers rayons briller, s'affaiblir et confondre peu  peu
leurs nuances pourpres avec les tons gristres du crpuscule. C'est l
aussi qu'il aimait  lire,  converser avec madame Saint-Aubert,  faire
jouer ses enfants,  s'abandonner aux douces affections, compagnes
ordinaires de la simplicit et de la nature. Souvent il se disait, les
larmes aux yeux, que ces moments taient cent fois plus doux que les
plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son coeur
tait satisfait; il avait cet avantage si rare de ne point dsirer plus
de bonheur qu'il n'en avait. La srnit de sa conscience se
communiquait  ses manires, et pour un esprit comme le sien, il prtait
du charme au bonheur mme.

La chute totale du jour ne l'loignait pas de son platane favori; il
aimait ce moment o les dernires clarts s'teignent, o les toiles,
l'une aprs l'autre, viennent briller dans l'espace et se rflchir sur
le miroir des eaux; moment touchant et doux, o l'me dilate s'ouvre
aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand
la lune, de ses rayons argents, perait l'pais feuillage, Saint-Aubert
restait encore; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori
le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit tait
close, le rossignol chantait, et ses mlodieux accents rveillaient au
fond de son me une douce mlancolie.

La premire interruption du bonheur qu'il avait connu dans sa retraite,
fut occasionne par la mort de ses deux fils. Il les perdit  cet ge o
les grces enfantines ont tant de charmes; et quoique, par gard pour
madame Saint-Aubert, il et modr l'expression de sa douleur, et se ft
efforc de la soutenir en philosophe, il n'avait point de philosophie 
l'preuve de pareilles pertes. Une fille tait dsormais son unique
enfant. Il veilla sur le dveloppement de son caractre, et travailla
sans relche  la maintenir dans les dispositions les plus propres au
bonheur. Elle avait annonc, ds ses premiers ans, une rare dlicatesse
d'esprit, des affections vives et une facile bienveillance; mais on
pouvait distinguer nanmoins une susceptibilit trop grande pour
comporter une paix durable. En avanant vers la jeunesse, cette
sensibilit donna un tour rflchi  ses penses, une douceur  ses
manires, qui ajoutaient la grce  la beaut, et la rendaient bien plus
intressante aux personnes doues d'une disposition analogue. Mais
Saint-Aubert avait trop de bon sens pour prfrer un charme  une vertu;
il avait assez de pntration pour juger combien ce charme tait
dangereux  celle qui le possdait, et il ne pouvait s'en applaudir. Il
tcha donc de fortifier son caractre, de l'habituer  dominer ses
penchants, et  se matriser elle-mme; il lui apprit  retenir le
premier mouvement, et  supporter de sang-froid les innombrables
contrarits de la vie. Mais pour lui apprendre  se contraindre,  se
donner cette dignit calme qui peut seule contre-balancer les passions
et nous lever au-dessus des vnements et des disgrces, lui-mme avait
besoin de quelque courage, et ce n'tait pas sans effort qu'il
paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa
prvoyante sagacit occasionnait quelquefois  Emilie.

Emilie ressemblait  sa mre; elle avait sa taille lgante, ses traits
dlicats; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux; mais
quelques beaux que fussent ses traits, c'tait surtout l'expression de
sa physionomie, mobile comme les objets dont elle tait affecte, qui
donnait  sa figure un charme irrsistible.

[Illustration: Emilie.]

Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrme soin. Il lui donna un
aperu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure
littrature. Il lui montra le latin et l'italien, dsirant surtout
qu'elle pt lire les pomes sublimes crits dans ces deux langues. Elle
annona ds les premires annes un got dcid pour les ouvrages de
gnie; et c'tait un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens
de jouissances. Un esprit cultiv, disait-il, est le meilleur
prservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a
toujours besoin d'amusements, et se plonge dans l'erreur pour viter
l'ennui. Le mouvement des ides fait de la rflexion une source de
plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-mme compensent
les dangers des tentations qu'il offre. La mditation et l'tude sont
ncessaires au bonheur, soit  la campagne, soit  la ville. A la
campagne, elles prviennent les langueurs d'une indolente apathie, et
mnagent de nouvelles jouissances dans le got et l'observation des
grandes choses;  la ville, elles rendent la dissipation moins
ncessaire, et par consquent moins dangereuse.

Sa promenade favorite tait une petite pcherie appartenant 
Saint-Aubert, situe dans un bois voisin sur le bord d'un ruisseau qui,
descendu des Pyrnes, cumait  travers les rochers, et s'enfuyait en
silence sous l'ombrage qu'il rflchissait. De cette retraite, on
apercevait au travers des arbres qui la couvraient les plus riches
traits des paysages environnant; l'oeil s'garait au milieu des rochers
levs, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la
rivire.

Ce lieu tait aussi la retraite chrie de Saint-Aubert, il y venait
souvent viter les chaleurs du jour avec sa femme, sa fille et ses
livres; ou vers le soir,  l'heure du repos, il venait saluer le silence
et l'obscurit et goter les chants plaintifs de la tendre Philomle.
Quelquefois encore il apportait sa musique: l'cho se rveillait aux
tons de son hautbois, et la voix mlodieuse d'Emilie adoucissait les
souffles lgers qui recevaient et portaient loin d'elle son expression
et ses accents.

[Illustration: Saint-Aubert.]

Dans une de ces charmantes parties, elle aperut sur un coin de la
boiserie les vers suivants crits avec un crayon:

    De mes chagrins trop faibles interprtes,
    Enfants nafs du plus pur sentiment;
    O vous! mes vers, quand un objet charmant
    Visitera ces paisibles retraites,
    Retracez-lui mon amoureux tourment.

    Le jour fatal, le jour o sa prsence
    Fit  mon coeur sentir ses premiers feux;
    Infortun! j'tais sans dfiance
    Contre l'attrait rpandu dans ses yeux:
    Il me semblait qu'un messager des cieux
    Me pntrait de sa douce influence.
    L'erreur cessa bientt, et son absence
    Vint  mon coeur rvler sans dtour
    Tous les transports d'un invincible amour.

    De mes chagrins, etc.

Ces vers ne s'adressaient  personne. Emilie ne pouvait se les
appliquer, quoiqu'elle ft sans aucun doute la nymphe de ces bocages.
Elle parcourut le cercle troit de ses connaissances sans pouvoir en
faire l'application, et resta dans l'incertitude, incertitude moins
pnible pour elle, qu'elle ne l'et t pour un esprit plus oisif. Elle
n'avait pas le loisir de s'occuper longtemps d'une bagatelle, et d'en
exagrer l'importance en y revenant sans cesse. L'incertitude qui ne lui
permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adresss, ne
l'obligeait pas non plus  adopter l'ide contraire; mais le petit
mouvement de vanit qu'elle sentit ne dura point, et bientt mme elle
l'oublia pour ses livres, ses tudes et ses bonnes oeuvres.

Peu de temps aprs son inquitude fut excite par une indisposition de
son pre; la fivre le saisit, et sans tre fort dangereuse, elle porta
une atteinte sensible  son temprament. Madame Saint-Aubert et Emilie
le veillrent sans relche, mais sa convalescence fut lente; et tandis
qu'il recouvrait sa sant, madame Saint-Aubert perdait la sienne.

A son rtablissement, le premier objet qu'il visita fut sa pcherie. Une
corbeille de provisions, ses livres et le luth d'Emilie, y furent
envoys d'avance; pour la pche, on n'y en parlait point: Saint-Aubert
ne trouvait aucun plaisir  une destruction.

Aprs une heure de promenade et de recherches botaniques, le dner fut
servi. La reconnaissance cause par le plaisir de revoir encore ce lieu
chri, rpandit sur ce repas toute la douceur du sentiment; l'aimable
famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages.
Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulire gaiet: chaque objet
ranimait ses sens; l'aimable fracheur, la jouissance qu'apporte la
premire vue de la nature aprs la souffrance d'une maladie et le sjour
d'une chambre  coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se
dcrire dans l'tat de sant parfaite; la verdure des bois et des
pturages, la varit des fleurs, la vote bleue du ciel, le parfum de
l'air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout
semble alors vivifier l'me et donner du prix  l'existence.

Madame Saint-Aubert, ranime par la gaiet et la convalescence de son
poux, oublia son indisposition personnelle; elle se promena dans les
bois et visita les situations romantiques de cette retraite; elle
conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent
avec un degr de tendresse qui faisait couler des larmes. Saint-Aubert
qui s'en aperut lui reprocha tendrement son motion: elle ne pouvait
que sourire, serrer sa main, celle d'Emilie, et pleurer davantage. Il
sentit que l'enthousiasme du sentiment lui devenait presque pnible; une
impression de tristesse s'empara de lui, des soupirs lui chapprent.
Peut-tre, se disait-il, peut-tre ce moment est-il pour moi le terme du
bonheur comme il en est le comble; mais ne l'abrgeons pas par des
regrets anticips; esprons que je ne reviens pas  la vie pour avoir 
pleurer moi-mme les seuls tres qui me la font chrir.

Pour sortir de ces penses mlancoliques, ou peut-tre pour s'y
entretenir, il pria Emilie d'aller chercher son luth, et d'essayer
quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pcherie, elle fut
surprise d'entendre les cordes de son instrument touches par une main
savante, et accompagnes d'un chant plaintif qui captiva son attention;
elle couta dans un profond silence, craignant qu'un mouvement indiscret
ne la privt d'un son ou n'interrompt le musicien. Tout tait calme
dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d'couter;
mais enfin la surprise et le plaisir firent place  la timidit; la
timidit s'augmenta par le souvenir des lignes au crayon qu'elle avait
dj vues, et elle hsita si elle ne se retirerait pas  l'instant.

Dans l'intervalle la musique cessa. Emilie reprit courage et s'avana
quoiqu'en tremblant vers la pcherie: elle n'y vit personne; le luth
tait sur la table, et chaque chose comme on l'avait laisse. Emilie
commenait  croire qu'elle avait entendu un autre instrument; mais elle
se ressouvint, qu'en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait
pos son luth prs de la fentre; elle se sentit alarme sans en savoir
la cause; l'obscurit du soir, le silence de ce lieu qu'interrompait
seulement le frmissement lger des feuilles augmentrent ses craintes
enfantines; elle voulut sortir, mais elle s'aperut qu'elle
s'affaiblissait et fut oblige de s'asseoir: elle essayait de se
remettre quand ses yeux rencontrrent les vers crits au crayon; elle
tressaillit comme si elle et vu un tranger, puis s'efforant enfin de
vaincre sa terreur, elle se leva et s'approcha de la fentre: d'autres
vers taient ajouts aux premiers, et cette fois son nom y figurait.

Il ne fut plus possible de douter que l'hommage n'en ft pour elle, mais
il ne lui fut pas moins impossible d'en deviner l'auteur. Tandis qu'elle
y rvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrire le btiment;
effraye, elle prit son luth, s'chappa, et rencontra monsieur et madame
Saint-Aubert dans un petit sentier le long de la clairire.

Ils montrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les
plaines et les valles de Gascogne formaient le point de vue. Ils
s'assirent sur le gazon; et tandis que leurs regards embrassaient un
grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui
tapissaient la pelouse. Emilie rpta les chansons qu'ils aimaient le
plus, et l'expression qu'elle y mit en redoubla les agrments.

La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchant
jusqu'au dernier moment d'un crpuscule prolong; les voiles blanches
qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne,
avaient cess d'tre visibles; c'tait une obscurit moins triste que
mlancolique. Saint-Aubert et sa famille se levrent et s'loignrent 
regret du bois. Hlas! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n'y
devait revenir!

Arrive  la pcherie, elle s'aperut qu'elle avait perdu son bracelet.
Elle l'avait t en dnant et l'avait laiss sur la table en allant se
promener. On chercha longtemps, Emilie n'y pargna aucun soin; ce fut en
vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait  ce
bracelet, venait du portrait d'Emilie dont il tait orn; et ce
portrait, fait depuis peu, tait d'une ressemblance parfaite. Quand
Emilie fut assure de la perte, elle rougit et devint pensive. Un
tranger s'tait introduit  la pcherie dans leur absence; son luth et
les vers qu'elle venait de lire ne lui permettaient pas d'en douter. On
pouvait raisonnablement eu conclure que le pote, le musicien et le
voleur, taient la mme personne. Mais quoique cette musique, ces vers
et l'enlvement du portrait formassent une combinaison remarquable,
Emilie se sentit irrsistiblement dtourne d'en faire mention; elle se
promit seulement de ne plus visiter la pcherie sans la compagnie de
monsieur ou de madame Saint-Aubert.

Ils revinrent au chteau un peu proccups; Emilie songeait  ce qui
venait d'arriver. Saint-Aubert se livrait  la plus douce
reconnaissance, en contemplant les biens qu'ils possdaient. Madame
Saint-Aubert tait trouble et tourmente du portrait. En approchant de
la maison ils distingurent un bruit confus; on entendait des voix, des
chevaux; plusieurs valets traversaient les alles; bientt une voiture
entra dans l'avenue, et l'on dcouvrit de plus prs que cette voiture
attele de deux chevaux en sueur tait sur la plate forme. Saint-Aubert
reconnut les livres de son beau-frre, et trouva effectivement monsieur
et madame Quesnel dans le salon. Ils taient sortis de Paris depuis fort
peu de jours, et allaient  leur terre loigne de dix lieues de la
valle. Il y avait quelques annes que Saint-Aubert la leur avait
vendue. M. Quesnel tait l'unique frre de madame Saint-Aubert; mais
aucun rapport de caractre n'ayant fortifi leur liaison, la
correspondance entre eux n'avait pas t fort soutenue. M. Quesnel
s'tait livr au plus grand monde. Il visait  quelque importance, il
aimait le faste; son adresse, ses insinuations, avaient presque atteint
leur objet. Il n'est plus tonnant qu'un pareil homme mconnt le got
pur, la simplicit, la modration de Saint-Aubert, et n'y vt qu'une
petitesse d'esprit et une totale incapacit. Le mariage de sa soeur avec
Saint-Aubert avait t mortifiant pour son ambition; il avait espr
qu'elle formerait quelque alliance plus propre  servir ses projets. Il
avait reu des propositions assez conformes  ses esprances. Mais sa
soeur, que Saint-Aubert recherchait alors, s'aperut ou crut
s'apercevoir que le bonheur et la splendeur n'taient pas toujours
synonymes, et son choix fut bientt fix. Quelles que fussent les ides
de Quesnel  cet gard, il aurait volontiers sacrifi le repos de sa
soeur  l'avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se
maria, lui dissimuler son mpris pour ses principes et pour l'union
qu'ils dterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte  son
poux; mais pour la premire fois peut-tre le ressentiment s'leva dans
son coeur. Elle conserva sa dignit, et se conduisit avec prudence; mais
la froide rserve de ses manires avertit assez M. Quesnel de ce qu'elle
prouvait.

En se mariant lui-mme, il ne suivit pas l'exemple de sa soeur; sa femme
tait une Italienne, riche hritire, mais son naturel et son ducation
en faisaient une personne aussi frivole que vaine.

Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le
chteau ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au
village voisin. Aprs les premiers compliments et les disposions
ncessaires, M. Quesnel commena  rcapituler ses liaisons et ses
connaissances. Saint-Aubert, qui avait assez vcu dans la retraite pour
que ce sujet lui part nouveau, l'couta avec patience et attention; et
son hte y crut voir autant d'humilit que de surprise. Il dcrivit  la
vrit le petit nombre de ftes que les troubles de ces temps
permettaient  la cour de Henri III, et son exactitude ddommageait de
son arrogance. Mais quand il vint  parler du duc de Joyeuse, d'un
trait secret dont il connaissait la ngociation avec la Porte, du jour
sous lequel Henri de Navarre tait vu  la cour, Saint-Aubert rappela sa
premire exprience, et se convainquit bientt que son beau-frre
pouvait au plus tenir  la cour le dernier rang; l'indiscrtion de ses
discours ne pouvait s'accorder avec ses prtendues lumires. Cependant
Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel
n'avait ni sensibilit ni jugement.

Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son tonnement  madame
Saint-Aubert sur la vie triste qu'elle menait, disait-elle, dans un coin
si retir du monde. Probablement pour exciter l'envie, elle se mit de
suite  raconter les bals, les banquets, les processions, dernirement
donns  la cour, et la magnificence des ftes, dont les noces du duc de
Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, soeur de la reine, avaient t le
sujet et l'occasion. Elle dcrivit avec la mme prcision, et ce qu'elle
avait vu, et ce qu'il ne lui avait pas t permis de voir. L'imagination
vive d'Emilie accueillait ces rcits avec l'ardente curiosit de la
jeunesse; et madame Saint-Aubert, considrant sa famille les larmes aux
yeux, sentit que si l'clat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le
faire clore.--Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j'ai
achet votre patrimoine?--A peu-prs, dit Saint-Aubert en retenant un
soupir.--Il y a bien cinq ans que je n'y suis all, reprit Quesnel;
Paris, ses environs, sont l'unique lieu o l'on puisse vivre; mais,
d'ailleurs, je suis tellement rpandu, tellement vers dans les
affaires, j'en suis tellement accabl, que je n'ai pu, sans beaucoup de
peines, m'esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne rpliquait
rien. Quesnel poursuivit:--Je me suis souvent tonn que vous, qui avez
vcu dans la capitale, vous, accoutum au grand monde, vous puissiez
exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, o vous
n'entendez parler de rien, o l'on ne sait  peine qu'on existe.

--Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert; je me contente
aujourd'hui de connatre le bonheur, autrefois j'ai connu le monde.

--Je compte dpenser chez moi trente ou quarante mille livres en
embellissements, dit Quesnel, sans faire attention  la rponse de
Saint-Aubert; j'ai le projet, pour l't prochain, d'y faire venir mes
amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un
mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets
d'embellissement; il s'agissait d'abattre l'aile droite du chteau pour
y btir des curies: je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle  manger,
un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens;
car  prsent, je n'ai pas de quoi en placer le tiers.

--Tous ceux de mon pre y logeaient, dit Saint-Aubert qui regrettait la
vieille maison, et sa suite tait assez considrable.

--Nos ides sont un peu agrandies, lui dit Quesnel; ce qu'on trouvait
dcent ne paratrait plus supportable. Le phlegmatique Saint-Aubert
rougit  ces mots; mais le mpris prit bientt la place de la colre. Le
chteau est encombr d'arbres, ajouta Quesnel, mais je compte
l'claircir.

--Vous couperez les arbres? dit Saint-Aubert.

--Assurment; et pourquoi pas? ils masquent la vue; il y a un vieux
chtaignier qui tend ses branches sur tout un ct du chteau, et
couvre toute la face du ct du sud; on le dit si vieux, que douze
hommes tiendraient dans le creux de son tronc; votre enthousiasme n'ira
pas  prtendre qu'un vieil arbre sans agrment ait sa beaut ou son
usage.

--Bon dieu! s'cria Saint-Aubert, vous ne dtruirez pas ce majestueux
chtaignier qui a vu tant de sicles, et qui faisait l'ornement de la
terre! Il tait dj grand quand la maison fut btie; souvent dans ma
jeunesse je gravissais jusqu' ses branches; l, perdu entre ses
feuilles, la pluie pouvait tout inonder sans qu'une seule goutte
m'atteignt. Combien d'heures j'y ai passes un livre  la main!

--Mais pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert en se rappelant qu'on ne
pouvait l'entendre ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes
sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d'un arbre vnrable
n'est pas plus qu'eux au ton du jour.

--Je l'abattrai certainement, dit M. Quesnel; mais je pourrai bien
planter quelques peupliers d'Italie entre ceux des chtaigniers que je
laisserai dans l'avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me
parle souvent de la maison de son oncle prs de Venise, o cette
plantation fait un superbe effet.

--Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, o sa taille lance et
droite se mle aux pins, aux cyprs, et se joue autour d'lgants
portiques et de lgres colonnades, il doit effectivement orner la
scne; mais parmi les gants de nos forts,  ct d'une pesante et
gothique architecture!

--Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas
avec vous. Il vous faut retourner  Paris avant que nos ides puissent
avoir quelques rapports. Mais,  propos de Venise, j'ai quelque envie
d'y faire un voyage l't prochain. Quelques vnements peuvent me
rendre propritaire de cette maison dont je vous parlais, et qu'on dit
charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d'embellissement 
l'autre anne, et je me laisserais entraner  passer plus de temps en
Italie.

Emilie fut un peu surprise quand il parla de cette tentation. Un homme
si ncessaire  Paris, un homme qui pouvait  peine s'en drober un mois
ou deux, songer  aller en pays tranger, et  l'habiter quelque temps!
Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanit pour s'tonner d'un trait
pareil; et voyant la possibilit d'un dlai pour les embellissements
projets, il conut l'esprance de leur total abandon.

Avant de se sparer, M. Quesnel dsira entretenir particulirement
Saint-Aubert; ils passrent dans une autre pice, et y restrent
longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignor; mais quel qu'en et
t le sujet, Saint-Aubert  son retour, parut vivement affect; et la
tristesse rpandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils
furent seuls, elle fut tente de lui en demander la cause; la
dlicatesse qu'elle lui connaissait l'arrta; elle pensa que si
Saint-Aubert jugeait  propos qu'elle en ft informe, il n'attendrait
pas ses questions.

Le jour suivant M. Quesnel partit, mais il eut d'abord une seconde
confrence avec Saint-Aubert. Ce fut aprs dner; et  la fracheur, les
nouveaux htes se remirent en route pour Epourville. Ils pressrent
monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter; mais bien plus dans
l'espoir d'taler leur magnificence que dans le dsir de les en faire
jouir.

Emilie revint avec dlices  la libert que lui enlevait leur prsence.
Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonns de
ses parents, et eux-mmes se flicitrent de se voir dlivrs de tant de
frivolit et d'arrogance.

Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir; elle
se plaignit d'un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie.

Ils se dirigrent dans les montagnes. Leur projet tait de visiter
quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui
permettait une pareille charge; et il est vraisemblable que M. Quesnel
avec ses trsors n'aurait pas pu la supporter.

Saint-Aubert distribua ses bienfaits  ses humbles amis; il couta les
uns, il soulagea les autres; il les consola tous par les doux regards de
la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant
avec Emilie les sentiers obscurs de la fort, revint avec elle au
chteau.

Sa femme tait retire dans son appartement; la langueur et l'abattement
qui l'avaient accable, et que l'arrive des trangers avait comme
suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptmes plus
fcheux. Le lendemain la fivre se dclara; le mdecin y reconnut les
mmes caractres qu' celle dont Saint-Aubert venait d'chapper; elle en
avait reu le poison en soignant son poux; sa complexion trop faible
n'avait pu y rsister: le mal s'tait rpandu dans ses veines, et
l'avait jete dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquitudes
surpassaient toute espce de considration, retint le mdecin  la
maison; il se rappela les sentiments et les rflexions qui avaient
noirci ses ides la dernire fois qu'ils avaient t  la pcherie; il
crut au pressentiment, et craignit tout pour la malade; il russit
pourtant  lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses
esprances. Le mdecin, interrog par Saint-Aubert, rpondit qu'il
attendait, pour prononcer, une certitude qu'il n'avait point encore
acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais
ses yeux seulement pouvaient l'indiquer; elle les fixait souvent sur ses
pauvres amis avec une expression de piti et de tendresse, comme si elle
et anticip leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu'
cause d'eux et de leur douleur. Le septime jour fut celui de la crise:
le mdecin prit un ton plus grave; elle l'observa, et profitant d'un
moment o elle tait seule, elle l'assura qu'elle croyait sa mort
prochaine. N'essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je
n'ai plus longtemps  vivre, je suis prpare  mourir, et ce n'est pas
d'aujourd'hui; mais puisqu'il est ainsi, qu'une fausse compassion ne
vous conduise pas  flatter ma famille; si vous le faisiez, leur
affliction en serait plus accablante lors de l'vnement; je
m'efforcerai de leur enseigner la rsignation par mon exemple.

Le mdecin fut attendri, il promit d'obir, et dit un peu brusquement 
Saint-Aubert qu'il ne fallait plus esprer. La philosophie de cet
infortun n'tait pas  l'preuve d'un pareil coup, mais le surcrot
d'affliction, dont l'excs de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le
rendit capable de la modrer en sa prsence. Emilie fut d'abord
renverse; mais abuse par la vivacit de ses dsirs, elle conserva
l'espoir de la gurison de sa mre, et ne le perdit qu'au dernier
moment.

La maladie faisait des progrs; la rsignation et le calme de madame
Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle; la tranquillit avec
laquelle elle attendait la mort ne pouvait venir que d'un retour sur
elle-mme, sur une vie sans reproche, et autant que l'humaine fragilit
le comportait, constamment passe en la prsence de Dieu et dans
l'espoir d'un meilleur monde; mais la pit ne pouvait subjuguer la
douleur qu'elle prouvait en quittant des amis si chers. Durant ses
derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Emilie sur la
vie  venir et sur d'autres sujets religieux; la rsignation qu'elle
exprima, la ferme esprance de retrouver dans l'ternit ceux qu'elle
abandonnait en ce monde, l'effort qu'elle faisait pour cacher la douleur
que lui causait cette sparation momentane, tout affecta tellement
Saint-Aubert, qu'il fut oblig de quitter la chambre. Il pleura
amrement, mais enfin il scha ses larmes, et rentra avec une contrainte
qui ne pouvait qu'augmenter son supplice.

Jamais Emilie n'avait mieux conu combien il tait sage de modrer sa
sensibilit; jamais non plus elle n'y avait travaill avec tant de
courage; mais aprs l'vnement elle fut anantie sous le poids de la
douleur, et comprit que l'esprance autant que la force avait concouru 
la soutenir. Saint-Aubert tait trop afflig lui-mme pour pouvoir
consoler sa fille.




CHAPITRE II.


Madame Saint-Aubert fut enterre dans l'glise du village voisin: son
poux et sa fille accompagnrent ce convoi, et furent suivis d'un
prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincrement une si
excellente femme.

De retour de l'glise, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en
sortit avec la srnit du courage et la pleur du dsespoir: il donna
ordre  toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler.
Emilie seule ne paraissait point: subjugue par la scne dont elle
venait d'tre tmoin, elle s'tait enferme dans son cabinet pour y
pleurer en libert. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en
silence, et ses larmes continurent. Il fut longtemps lui-mme avant de
retrouver sa voix et la facult de s'exprimer; il dit enfin en
tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre 
nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'o pouvons-nous
l'attendre que du ciel?

Emilie retint ses larmes, et suivit son pre au salon o les domestiques
taient runis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et
ajouta une prire pour les mes des trpasss. Pendant sa lecture, la
voix lui manqua, ses larmes arrosrent le livre; il s'arrta, mais les
sublimes motions d'une dvotion pure levrent successivement ses ides
au-dessus de ce monde, et versrent enfin la consolation dans son coeur.

Quand l'office fut achev et que les domestiques furent retirs, il
embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforc, lui dit-il, de vous
donner ds vos premires annes un vritable empire sur vous-mme, je
vous en ai reprsent l'importance dans toute la conduite de la vie;
c'est cette qualit qui nous soutient contre les plus dangereuses
tentations du vice, et nous rappelle  la vertu; c'est lui encore qui
modre l'excs des motions les plus vertueuses. Il est un point o
elles cessent de mriter ce nom, puisque leur consquence est un mal;
tout excs est un tort; le chagrin mme, quoique aimable dans son
principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dpens de
ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit  soi-mme, aussi
bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans rgle nerve l'me,
et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine 
embellir notre vie. Ma chre Emilie, appelez, pratiquez tous les
prceptes que vous avez reus de moi, et dont l'exprience vous a
souvent dmontr la sagesse.

Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vrit comme un lieu
commun de consolation, mais comme un vritable motif de courage. Je ne
voudrais pas touffer votre sensibilit, mon enfant, je ne voudrais
qu'en modrer l'intensit. Quels que puissent tre les maux dont un
coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien esprer de celui qui ne
l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de
ces discours lgers jets au hasard pour desscher la sensibilit dans
sa source, et dont le but unique est le frivole talage d'une prtendue
philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les
conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans
douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun
effort sur vous-mme; je ne vous ai pas parl plus tt, parce qu'il y a
un moment o tout raisonnement doit cder  la nature. Ce moment est
pass, et quand on le prolonge  l'excs, la triste habitude que l'on
contracte accable les esprits au point de leur ter tout ressort; vous
touchez  cet cueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous
voulez l'viter.

Emilie, en pleurant, sourit  son pre. O mon pre! s'cria-t-elle; et
la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajout: Je veux me montrer
digne d'tre votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de
tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans
l'interrompre, et parla d'autre chose.

La premire personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M.
Barreaux: c'tait un homme austre et qui paraissait insensible; le got
de la botanique les avait rapprochs, ils s'taient souvent rencontrs
dans les montagnes. M. Barreaux s'tait retir du monde, et presque de
la socit pour vivre dans un joli chteau,  l'entre des bois et tout
prs de la valle. Il avait t, comme Saint-Aubert, cruellement
dsabus de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne
se bornait pas  s'en affliger et  les plaindre: il sentait plus
d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs
faiblesses.

Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait press de
visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-l sans
crmonie, sans rserve, et entra dans la maison comme aurait fait un
vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et
renvers ses prjugs. La dsolation de Saint-Aubert semblait l'unique
ide qui remplt son esprit; ses manires, plus que ses discours,
exprimaient son motion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais
ses attentions dlicates, le son de sa voix, l'intrt de ses regards,
exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu.

A cette douloureuse poque, Saint-Aubert fut visit par madame Chron,
l'unique soeur qui lui restt. Elle tait veuve depuis plusieurs annes,
et habitait alors ses propres terres auprs de Toulouse. Leur
correspondance n'avait pas t bien frquente: les mots ne lui
manqurent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si
bien  l'me, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du
coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincre  sa
douleur, elle loua les vertus de son pouse, et ajouta ce qu'elle
imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle
parla. Saint-Aubert fut plus calme, couta en silence, et changea de
conversation.

En les quittant, elle les pria de la venir voir bientt. Le changement
de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi.
Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de
rpugnance que jamais  quitter un asile consacr par son bonheur. La
prsence de son pouse avait sanctifi tous les lieux, et chaque jour,
en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses
souvenirs.

Il y avait pourtant des devoirs  acquitter, et de ce genre tait une
visite  M. Quesnel, son beau-frre. Une affaire importante ne
permettait pas de la diffrer plus longtemps: dsirant d'ailleurs tirer
Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville.

Quand la voiture entra dans la fort qui entourait son ancien
patrimoine, et qu'il dcouvrit l'avenue de chtaigniers et les tourelles
du chteau, au souvenir des vnements qui s'taient couls dans
l'intervalle,  la pense que le possesseur actuel ne savait ni
respecter ni apprcier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondment. A
la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les dlices
de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu  peu l'difice
dveloppa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte vote,
le pont-levis et le foss  sec qui entourait tout l'difice.

Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron.
Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais
les armes, les anciennes bannires de la famille ne la dcoraient plus.
La boiserie de coeur de chne, les poutres qui traversaient le plafond,
taient peintes de blanc. L'norme table o le seigneur dployait tous
les jours sa magnificence hospitalire, o les clats de rire, les
chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y tait plus;
les bancs mme qui entouraient la salle taient enlevs. Ses murs pais
n'taient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de
got que de sentiment dans le propritaire actuel.

Saint-Aubert suivit un lgant serviteur parisien, qui l'introduisit au
salon. M. et madame Quesnel le reurent avec une politesse froide et
quelques compliments d'usage, et parurent avoir oubli totalement que
jamais ils eussent eu une soeur.

Emilie sentit ses larmes prs de couler, mais le ressentiment les
contint. Saint-Aubert, calme et assur, conserva sa dignit, sans
chercher de faux airs, et en imposa mme  M. Quesnel, qui ne pouvait se
dire pourquoi.

Aprs une conversation gnrale, Saint-Aubert dsira de l'entretenir
seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientt qu'une
nombreuse socit avait reu pour ce jour-l des invitations. Elle fut
force d'entendre qu'une perte sans remde ne devait priver d'aucun
plaisir.

Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mlange
de dgot et d'indignation pour l'insensibilit de Quesnel; il fut au
moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engag madame
Chron  cause de lui; considrant qu'Emilie pourrait souffrir un jour
de l'inimiti d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-mme;
et sa retraite et sans doute paru peu convenable  des personnes qui
montraient pourtant un si faible sentiment des convenances.

Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un,
appel Montoni, parent loign de madame Quesnel, tait un homme
d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie tait
mle autant qu'expressive, mais elle exprimait en gnral la fiert
d'assurance et la hauteur plutt que toute autre disposition.

Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans.
Il lui cdait en naissance, mais non pas en pntration, et le
surpassait dans le talent de s'insinuer.

Emilie fut choque du ton dont madame Chron aborda son pre. Mon frre,
lui dit-elle, je suis fche de vous voir un si mauvais visage; vous
devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert rpondit, avec un sourire
mlancolique, qu'il tait  peu prs comme  son ordinaire. Et les
craintes d'Emilie lui firent trouver son pre bien plus chang qu'il ne
l'tait.

Emilie moins oppresse se serait amuse; sans doute la diversit des
caractres, de la conversation qui eut lieu pendant le dner, la
magnificence mme de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore
vu, n'eussent pas manqu de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement
arriv d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays
tait agit. Il peignait les diffrents partis avec chaleur: il
dplorait les consquences probables de ces affreux tumultes. Son ami
parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le
gouvernement et la prosprit de Venise, et vantait sa supriorit
dcide sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les
dames, et parla avec la mme loquence des modes franaises, des
spectacles franais et des manires franaises. Il eut grand soin de
mler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le got franais. La
flatterie ne fut point aperue par ceux  qui elle s'adressait, mais
l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'chappa point  sa
perspicacit. Quand il put se dgager des autres dames, il s'adressa 
Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les
spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicit, sa politesse,
contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.

Aprs le dner, Saint-Aubert se droba seul pour visiter encore une fois
le vieux chtaignier que Quesnel se proposait de dtruire. Il se reposa
sous son ombre, il regarda  travers ses vastes branches, et aperut
entre les feuilles tremblantes la vote azure des cieux. Les vnements
de sa jeunesse revinrent tout  la fois  son esprit. Il rappela ses
anciens amis, leur caractre, et jusqu' leurs traits. Depuis longtemps
ils n'taient plus; il se parut  lui-mme un tre presque isol, et son
Emilie seule l'attachait encore  la vie.

Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mmoire, il en
vint au tableau de son pouse mourante: il tressaillit, et, voulant
l'oublier s'il lui tait possible, il rejoignit la socit.

Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperut en
route qu'il tait plus silencieux, plus abattu qu' l'ordinaire. Elle en
attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et
ne souponna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait
pas.

En rentrant au chteau, son affliction se renouvela, et elle sentit plus
vivement que jamais la privation d'une mre si chrie. C'tait avec le
sourire et les caresses de la bont qu'elle tait accueillie aprs la
moindre absence. Aujourd'hui, tout tait morne et tout tait dsert.

Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient.
Les semaines passrent, et l'horreur du dsespoir se fondit peu  peu
dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacr.
Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique
Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, ft la dernire 
s'en apercevoir. Sa constitution ne s'tait jamais remise du choc
qu'elle avait reu de sa maladie, et l'branlement qu'il reut  la mort
de madame Saint-Aubert dtermina son extrme langueur. Son mdecin lui
conseilla de voyager. Il tait visible que la douleur avait pris sur ses
nerfs, dj fort attaqus; et l'on pensait que la varit et le
mouvement, en calmant son esprit, russiraient  leur rendre du ton et
de la vigueur.

Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses prparatifs, et
Saint-Aubert de ses calculs sur les dpenses de son voyage. Il lui
fallut congdier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement
d'opposer aux volonts de son pre des questions ou des remontrances,
et pourtant bien voulu savoir comment, dans son tat d'infirmit, il ne
se rservait pas du moins un serviteur. Mais, quand,  la veille du
dpart, elle s'aperut qu'il avait renvoy Jacquot, Franois et Marie,
et gard seulement Thrse, son ancienne femme de charge, elle fut
extrmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par
conomie, lui rpliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coteux.

Le mdecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence.
Saint-Aubert se rsolut donc  s'acheminer lentement vers cette
province, en ctoyant la Mditerrane.

Ils se retirrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui prcda
le dpart. Emilie avait des livres et quelques autres choses  ranger;
minuit sonna avant qu'elle et fini; elle se souvint de ses crayons
qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laisss dans le salon. Elle y
alla, et, passant prs de la chambre de son pre, elle en trouva la
porte entr'ouverte, et jugea qu'il tait dans son cabinet. C'tait son
usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agit d'insomnies cruelles,
il quittait son lit et se retirait dans cette pice pour tcher d'y
trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda
dans le cabinet, il n'y tait pas.--En remontant, elle frappa lgrement
 la porte, ne reut point de rponse, et s'avana doucement pour savoir
o il tait.

La chambre tait obscure; mais,  travers la porte vitre, on voyait une
lumire au fond d'une pice voisine. Emilie jugea bien que son pre y
devait tre; mais, craignant qu' cette heure il ne s'y trouvt mal,
elle allait pour s'en assurer. Considrant pourtant qu'une si subite
apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumire et
s'avana doucement vers la petite pice. L, elle vit son pre assis
devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont
quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs
et mme des sanglots. Emilie, qui n'tait venue  la porte que pour
s'assurer de l'tat de son pre, fut retenue en ce moment par un mlange
de curiosit et de tendresse. Elle ne pouvait dcouvrir son chagrin sans
dsirer aussi d'en dcouvrir la cause. Elle continua de l'observer en
silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de
lettres. Tout d'un coup il se mit  genoux dans une contenance plus
solennelle qu'elle ne ne l'et encore vu; dans une espce d'garement
qui ressemblait  l'horreur, il fit une trs-longue prire.

Une pleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie
allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle
resta encore. Il y prit une petite bote, et en tira une miniature; la
lumire, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette
femme n'tait pas sa mre.

Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse,
le porta  ses lvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs.
Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possdt le
portrait d'une autre femme que sa mre, et surtout qu'il y attacht un
si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de
madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu' la convaincre que
c'tait le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le
remit dans la bote, et Emilie, rflchissant qu'elle avait
indiscrtement observ ses secrets, se retira le plus doucement
possible.




CHAPITRE III.


Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en
Languedoc, en suivant le pied des Pyrnes, prfra un chemin dans les
hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus tendues et des points de
vue plus pittoresques. Il se dtourna un peu pour prendre cong de M.
Barreaux; il le trouva herborisant prs de son chteau; et quand
Saint-Aubert lui eut expliqu le sujet de sa visite et son dessein, il
tmoigna une sensibilit dont son ami ne l'avait pas cru capable. Ils se
quittrent avec un mutuel regret.

Si quelque chose m'avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c'et
t le plaisir de vous accompagner dans cette petite tourne; je ne fais
point de compliments, et vous pouvez me croire. J'attendrai votre retour
avec grande impatience.

Les voyageurs continurent leur route; en montant, Saint-Aubert se
retourna et vit son chteau dans la plaine. De tristes ides
s'emparrent de son esprit, et son imagination mlancolique lui suggra
qu'il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pense, mais il
continua de regarder son asile, jusqu'au moment o la distance ne permit
plus de le distinguer.

Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence; mais aprs
quelques lieues, son imagination, frappe de la grandeur des objets,
cda aux impressions les plus dlicieuses. La route passait tantt le
long d'affreux prcipices, tantt le long des sites les plus gracieux.

Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et
de leurs forts de sapins, elle dcouvrit au loin de vastes plaines
qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres.
La Garonne, dans cette riche valle, promenait ses flots majestueux et
du haut des Pyrnes, o elle prend sa source, les conduisait vers
l'Ocan.

La difficult d'une route si peu frquente obligea souvent les
voyageurs de mettre pied  terre; mais ils se trouvaient amplement
rcompenss de leur peine par la beaut du spectacle. Pendant que le
muletier conduisait lentement l'quipage, ils avaient le loisir de
parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes rflexions qui
lvent l'me, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette
consolante certitude qu'il y a un Dieu prsent partout. Les jouissances
de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mlancolie. Cette
disposition prte un charme secret aux objets et attache un sentiment
religieux  la contemplation de la nature.

Ils s'taient prcautionns contre le manque d'htelleries en portant
des provisions dans la voiture; ils pouvaient donc prendre leurs repas
en plein air et se reposer la nuit partout o ils trouveraient une
chaumire habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour
l'esprit; ils avaient un ouvrage de botanique crit par M. Barreaux, et
plusieurs potes latins ou italiens. Emilie, d'ailleurs, emportait ses
crayons et esquissait par intervalle les points de vue dont elle tait
le plus frappe.

La solitude de la route augmentait l'effet de la scne;  peine
rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques
enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchant de cette
manire de voyager, se dcida, s'il pouvait trouver un chemin,  avancer
toujours dans les montagnes et  n'en sortir qu'en Roussillon, prs de
la mer, pour gagner ensuite le Languedoc.

Un peu aprs midi, ils atteignirent le haut d'un sommet lev qui
dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce
lieu d'un pais ombrage. Une source jaillissait, et s'enfuyant sous les
arbres  travers le gazon, courait se prcipiter de cascade en cascade.
Son doux murmure enfin se perdait dans l'abme, et la vapeur blanche de
son cume servait seule  distinguer son cours au milieu des noirs
sapins.

Le lieu invitait au repos. On se mit  dner; on dtela les mules, et le
gazon qui croissait  l'entour leur fournit une ample nourriture.

Le repas termin, Saint-Aubert prit la main d'Emilie et la serra
tendrement sans rien dire. Bientt aprs, il appela son muletier et lui
demanda s'il connaissait une route dans les montagnes qui pt conduire
en Roussillon. Michel lui rpondit qu'il y en avait plusieurs, mais
qu'il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que
jusqu'au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et
s'informa du temps qu'ils mettraient  l'atteindre. Le muletier calcula
que l'on pouvait gagner Mateau, mais que, si l'on voulait se jeter au
sud, du ct du Roussillon, il y avait un village o l'on arriverait
avant mme le coucher du soleil.

Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses
mules, se remit en route, et l'instant d'aprs s'arrta. Saint-Aubert
l'aperut qu'il saluait une croix plante sur la pointe d'un rocher au
bord du chemin; la dvotion finie, il fit claquer son fouet, et, sans
gard ni pour la difficult du chemin ni pour la vie de ses pauvres
mules, il les mit au grand galop au bord d'un prcipice dont l'aspect
faisait frissonner. L'effroi d'Emilie la priva presque de ses sens.
Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrter soudain, fut
contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent
plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivrent sains et saufs
dans la valle, et s'arrtrent sur le bord d'un ruisseau.

Oubliant dsormais la magnificence des vues tendues, ils s'enfoncrent
dans cet troit vallon. Tout y tait solitaire et strile; on n'y voyait
aucune crature vivante que le bouquetin des montagnes, qui, parfois, se
montrait tout  coup sur la pointe lance de quelque rocher
inaccessible. C'tait un site tel que l'et choisi Salvator Rosa, s'il
et exist. Alors Saint-Aubert, frapp de cet aspect, s'attendait
presque  voir dbusquer de quelque caverne voisine une troupe de
bandits, et tenait la main sur ses armes.

Cependant ils avanaient, et la valle s'largissait et prenait un
caractre moins effrayant. Vers le soir, ils se retrouvrent sur les
montagnes, au milieu des bruyres. Loin, autour d'eux, la clochette des
troupeaux, la voix de leur gardien, taient l'unique son qui se ft
entendre, et la demeure des bergers tait l'unique habitation qu'on
dcouvrt. Saint-Aubert remarqua que l'yeuse, le lige et le sapin
vgtaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure
tapissait le fond de la valle. On voyait dans les profondeurs, 
l'ombre des chtaigniers et des chnes, patre et bondir de riches
troupeaux, disperss, groups avec grce; les uns dormaient prs du
courant, d'autres y tanchaient leur soif, et quelques-uns s'y
baignaient.

Le soleil commenait  quitter le vallon: ses derniers rayons brillaient
sur le torrent et relevaient les riches couleurs du gent et de la
bruyre en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du
hameau qu'il avait annonc, mais celui-ci ne put rpondre avec
exactitude. Emilie commena  craindre qu'il ne les et gars: il n'y
avait pas un tre humain qui pt les secourir ni les conduire. Ils
avaient laiss depuis longtemps et le berger et la cabane; le crpuscule
se brunissait  chaque instant, l'oeil ne pouvait en percer l'obscurit,
et ne distinguait ni hameau ni chaumire; une raie colore marquait
seule l'horizon, et c'tait l'unique ressource des voyageurs. Michel
s'efforait d'entretenir son courage en chantant. Sa musique, nanmoins,
n'tait pas de nature  chasser la mlancolie; il tranait des sons
lugubres et dtonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine
 reconnatre une hymne de vpres adresse  son patron.

Ils continurent, abms dans ces rveries profondes o la solitude et
la nuit ne manquent jamais d'entraner. Michel ne chantait plus; on
n'entendait que le murmure du zphyr dans les bois, et l'on ne sentait
que la fracheur. Tout  coup, le bruit d'une arme  feu les rveilla.
Saint-Aubert fit arrter; on coute. Le bruit ne se rpte pas, mais
l'on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet;
il commande  Michel de doubler le pas. Le son d'un cor fait retentir
les montagnes; Saint-Aubert regarde et voit un jeune homme s'lancer
dans la route, suivi de deux chiens. L'tranger tait mis en chasseur;
un fusil en bandoulire, un cor  sa ceinture, une espce de pique  la
main, donnaient une grce particulire  sa personne et secondaient
l'agilit de sa marche.

[Illustration: Le chasseur.]

Aprs un moment de rflexion, Saint-Aubert fit arrter et l'attendit
pour l'interroger sur le hameau qu'il cherchait. L'tranger rpondit que
le village n'tait plus qu' une demi-lieue, qu'il s'y rendait lui-mme,
et qu'il allait tre leur guide. Saint-Aubert le remercia; et touch de
ses manires franches et simples, il lui proposa une place dans la
voiture. L'tranger le refusa, en l'assurant qu'il suivrait bien les
mules. Mais vous serez mal log, ajouta-t-il, les habitants de ces
montagnes sont de pauvres gens; non-seulement ils n'ont pas de luxe,
mais ils manquent de mille choses qu'ailleurs on juge indispensables.

--Je m'aperois que vous n'tes pas du pays, dit Saint-Aubert.

--Non monsieur, je suis voyageur.

L'quipage avana, et l'obscurit s'augmentant, fit mieux sentir
l'utilit d'un guide: les sentiers qui s'ouvraient de temps  autre dans
les montagnes eussent ajout  leur perplexit.

A la fin on distingua les lumires du hameau; on vit quelques masures,
ou plutt on les discerna au moyen du ruisseau qui refltait encore la
faible clart du crpuscule.

L'tranger s'avana, et Saint-Aubert apprit qu'il n'existait l ni
auberge, ni maison publique d'aucun genre. L'tranger s'offrit 
chercher un asile; Saint-Aubert le remercia; et comme le village tait
fort prs, il descendit pour l'accompagner, tandis qu'Emilie suivait
dans la voiture.

En cheminant, Saint-Aubert demanda  son compagnon s'il avait fait une
bonne chasse.--Non, monsieur, rpliqua-t-il, et ce n'tait mme pas mon
projet; j'aime ce pays et me propose de le parcourir encore quelques
semaines; mes chiens sont avec moi plutt pour l'agrment que pour
l'utilit; ce costume d'ailleurs me sert de prtexte et m'attire la
considration qu'on refuserait sans doute  un tranger sans occupation
apparente.

--J'admire vos gots, dit Saint-Aubert, et si j'tais plus jeune,
j'aimerais  passer quelques semaines comme vous le faites; je suis
comme vous un voyageur, mais notre objet n'est pas le mme: je cherche
la sant encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un
moment; puis, paraissant se recueillir, il ajouta: Je voudrais trouver
une route passable qui me conduist en Roussillon pour gagner ensuite le
Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connatre le pays, il vous
serait possible de m'en indiquer une.

L'tranger l'assura que tous ses moyens taient  son service, et lui
parla d'un chemin plus  l'est qui devait conduire  une ville, et de l
facilement en Roussillon.

Ils arrivrent au village et commencrent  chercher une chaumire qui
pt leur offrir un gte pour la nuit; ils ne trouvaient dans la plupart
des maisons que la pauvret, l'ignorance et la gaiet; on regardait
Saint-Aubert d'un air timide et curieux; il ne fallait rien attendre qui
ressemblt  un lit. Emilie survint, et observant l'air fatigu et
souffrant de son pauvre pre, se plaignit qu'il et pris une route si
peu commode pour un malade. D'autres chaumires taient un peu moins
sauvages; l'on y trouvait deux pices, l'une pour les mules et le
btail, l'autre pour la famille, compose presque partout de six ou huit
enfants, couchs, comme les pre et mre, sur des peaux ou des feuilles
sches. Le jour n'avait d'entre et la fume de sortie, que par un trou
pratiqu dans la couverture, et l'odeur d'eau-de-vie, dont les
contrebandiers avaient amen l'usage, suffoquait presque en entrant.
Emilie dtourna les yeux et regarda son pre avec une tendre inquitude
dont le jeune tranger parut entendre l'expression. Il tira Saint-Aubert
 part et lui fit offre de son lit: Il est commode, lui dit-il, si nous
le comparons aux autres, mais partout ailleurs j'aurais eu honte de vous
l'offrir. Saint-Aubert lui tmoigna sa reconnaissance et refusa
d'accepter son offre; mais l'tranger insista: Point de refus, je
souffrirais trop, monsieur, rpliqua-t-il, si vous tiez sur une peau
lorsque je me trouverais dans un lit; vos refus blesseraient mon
amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous dsoblige;
je vais vous montrer le chemin, et mon htesse trouvera moyen d'arranger
aussi cette jeune dame.

Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l'tranger ft
assez peu galant pour prfrer le repos d'un malade  celui d'une jeune
et charmante personne, car il n'avait point offert la chambre  Emilie;
mais Emilie n'en pensa pas de mme, et le sourire expressif qu'elle lui
adressa montrait assez combien elle tait sensible  l'attention qu'il
avait pour son pre.

L'tranger, qui se nommait Valancourt, s'arrta le premier pour dire un
mot  son htesse, et l'habitation qu'elle ouvrit ne ressemblait en rien
 ce qu'on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins 
accueillir les voyageurs, et ils furent contraints d'accepter les deux
seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n'avait  leur offrir que
des oeufs et du lait; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria
Valancourt de partager son souper. L'invitation fut bien reue, et la
conversation s'anima. La franchise, la simplicit, les grandes ides et
le got pour la nature que montrait le jeune homme enchantaient
Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce got pour la nature ne pouvait
exister dans une me sans y supposer une grande puret de coeur et
d'imagination.

Il tait tard quand Saint-Aubert et Emilie se retirrent dans leurs
chambres. Valancourt resta devant la porte; dans cette agrable saison,
il aimait mieux cette place qu'un troit cabinet et un lit de peaux.
Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver prs de lui Homre, Horace et
Ptrarque, mais le nom de Valancourt crit sur les volumes lui en fit
connatre le possesseur.




CHAPITRE IV.


Saint-Aubert se rveilla de bonne heure: le sommeil l'avait rafrachi,
il dsira de partir promptement. Valancourt djeuna avec lui, et raconta
que, peu de mois auparavant, il avait t jusqu' Beaujeu, ville notable
du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se dcida  suivre
cette route.

Le chemin de traverse et celui qui conduit  Beaujeu, dit Valancourt, se
joignent  une lieue et demie d'ici. Je puis, si vous le voulez
permettre, y diriger votre muletier. Il faut que je me promne, et la
promenade que je ferai avec vous me sera plus agrable que toute autre.

Saint-Aubert reut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent
ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir  se placer dans
la voiture.

La route, au pied des montagnes, suivait une riante valle, toute
brillante de verdure et parseme de bocages. De nombreux troupeaux s'y
reposaient  l'ombre des petits chnes, des htres et des sycomores; le
frne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres
arides des rochers:  peine un peu de terre recouvrait leurs racines, et
le moindre souffle agitait toutes leurs branches.

On rencontrait  chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil
ne paraissait pas encore, et dj les bergers conduisaient un btail
immense aux pturages de ces montagnes. Saint-Aubert tait parti de
bonne heure pour jouir du soleil levant et respirer cet air pur du
matin, si salutaire pour les malades; il devait l'tre surtout dans ces
rgions o l'abondance et la varit des plantes aromatiques le
chargeaient des plus doux parfums.

Le brouillard lger qui voilait les objets environnants disparut peu 
peu, et permit  Emilie de contempler les progrs du jour. Les reflets
incertains de l'aurore colorant les pointes des rochers, les revtirent
successivement d'une vive lumire, tandis que leur base et les fonds de
la valle restaient couverts d'une vapeur sombre. Pendant ce temps, les
nuages de l'orient claircirent leurs nuances, rougirent, brillrent
enfin de mille couleurs. La transparence des airs dcouvrit des flots
d'or pur, des rayons clatants chassrent l'obscurit, pntrrent au
fond du vallon et se rptrent dans son ruisseau: la nature s'veillait
de la mort  la vie. Saint-Aubert se sentit ranim, son coeur tait
plein; il versa des larmes et leva ses penses vers le crateur de
toutes choses.

Emilie voulut descendre et fouler ce gazon tout humide de rose; elle
voulait goter cette libert dont le chamois semblait jouir sur la crte
brune de ces montagnes. Valancourt s'arrtait avec les voyageurs, et
leur montrait avec sentiment les objets particuliers de son admiration.
Saint-Aubert s'attachait  lui. Le jeune homme est ardent, il est bon,
se disait-il; on voit bien qu'il n'a jamais habit Paris.

Ce ne fut pas sans chagrin qu'il se vit arriv  l'endroit o les deux
chemins se rencontraient: il prit cong de lui avec plus d'affection
qu'une si nouvelle connaissance ne le permet ordinairement. Valancourt
causa longtemps prs de la voiture; il tait au moment de s'en aller, et
pourtant il restait encore; il cherchait des sujets d'entretien qui
l'excusassent de le prolonger. A la fin il prit cong, et quand il
partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occup il
contemplait Emilie; elle le salua avec une douceur timide, la voiture
partit. Mais Saint-Aubert, bientt aprs s'avanant  la portire,
aperut Valancourt immobile sur la route, les bras croiss sur son
bton, et regardant aller la voiture; il salua de la main, et Valancourt
sortant de sa rverie, rendit le salut et s'loigna.

L'aspect du pays changea bientt. Les voyageurs se virent alors au
milieu de montagnes  pic, et couvertes jusqu'en haut de noires forts
de sapins. Des flches de granit, s'lanant du vallon mme, allaient
cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau,
devenu une rivire, coulait doucement et en silence, et ses noires
forts se rflchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles un roc
sourcilleux relevait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs
qui servaient de ceinture aux montagnes; quelquefois une aiguille de
marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux; un mlse
colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonn de la
foudre tait encore couronn de pampres.

Quand la voiture marchait doucement, et se frayait des routes nouvelles,
Saint-Aubert descendait et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu
tait sem; et Emilie, dans l'exaltation de l'enthousiasme, s'enfonait
dans l'paisseur des bois, et prtait l'oreille en silence  leur
imposant murmure.

On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni mme de hameau;
quelques cabanes de chasseurs taient la seule trace d'habitation
humaine. Les voyageurs dnrent en plein air, dans une jolie partie de
la valle, et placs  l'ombre des htres. Bientt aprs ils partirent
pour Beaujeu.

La route montait sensiblement; et laissant les pins au-dessous d'eux,
ils se trouvrent au milieu des prcipices. Le crpuscule du soir
ajoutait  l'horreur du site, et les voyageurs ignoraient l'loignement
de Beaujeu. Saint-Aubert, nanmoins, ne croyait pas la distance
considrable, et se flicitait de n'avoir plus, au del de Beaujeu, 
franchir de pareils dserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se
confondaient peu  peu dans l'obscurit, et bientt il ne fut plus
possible de distinguer ces images confuses. Michel avanait avec
prcaution;  peine il distinguait la route, mais ses mules plus habiles
cheminaient encore d'un pas sr.

En tournant l'angle d'une montagne, une lumire parut; les rocs et
l'horizon furent clairs  une grande distance. Il tait sr que
c'tait un grand feu, mais rien n'indiquait qu'il tait accidentel, ou
prpar. Saint-Aubert le crut allum par quelque troupe de ces bandits
qui infestent les Pyrnes; il tait attentif, et dsirait savoir si la
route passait prs de ce feu. Il avait des armes qui pouvaient le
dfendre au besoin; mais qu'tait-ce qu'une si faible ressource contre
une bande de voleurs aussi dtermins? Il rflchissait  ce sujet,
quand une voix s'leva derrire eux, et commanda au muletier d'arrter.
Saint-Aubert lui ordonna d'avancer plus vite; mais soit par l'enttement
de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressrent pas
davantage: on entendit les pieds d'un cheval, un homme atteignit la
voiture, et commanda qu'on arrtt. Saint-Aubert ne doutant plus de son
dessein, arma son pistolet et tira par la portire: l'homme chancela sur
son cheval, le bruit du coup fut suivi d'un gmissement, et l'on peut
imaginer l'effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnatre alors la voix
plaintive de Valancourt. Il fit arrter lui-mme, pronona le nom de
Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut  son
secours. Il tait encore sur son cheval; son sang coulait en abondance;
il paraissait souffrir beaucoup, quoiqu'il chercht  consoler
Saint-Aubert en l'assurant que ce n'tait rien, et qu'il n'tait bless
qu'au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval et le
posrent  terre; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains
tremblaient tellement qu'il n'y put russir. Michel poursuivait le
cheval, qui s'tait chapp en perdant son matre; il appela Emilie. Ne
recevant point de rponse, il courut  la voiture, et la trouva sans
connaissance. Dans cette affreuse position, et press par la douleur de
laisser Valancourt perdre son sang, il s'effora de la soulever; il
appela Michel, et lui demanda de l'eau du ruisseau qui bordait la route.
Michel avait couru trop loin; mais Valancourt entendant le nom d'Emilie,
comprit son accident, et s'oubliant presque lui-mme, vint aussitt 
son secours: dj elle tait revenue quand il fut auprs d'elle; il sut
que sa crainte pour lui avait caus cet accident, et d'une voix trouble
par un autre sentiment que celui de la douleur, il l'assura que sa
blessure tait peu de chose. Saint-Aubert s'aperut alors que pourtant
elle saignait encore: ses alarmes changrent d'objet, il dchira son
linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrt; mais Saint-Aubert
redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l'on tait bien loin de
Beaujeu: il apprit qu'on avait encore deux lieues; sa frayeur augmenta.
Il ignorait comment Valancourt pourrait supporter la voiture, et le
voyait tout prt  s'vanouir. A peine Valancourt eut-il connu son
inquitude, qu'il s'empressa de le rassurer; il parla de son accident
comme d'une bagatelle. Le muletier avait ramen le cheval; il plaa
Valancourt dans la voiture; Emilie s'tait remise, et l'on reprit le
chemin de Beaujeu.

[Illustration: Le bless.]

Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre
de Valancourt; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui
dit-il, renouvel mon got pour la socit: depuis que vous l'avez
quitt, mon hameau me semble un dsert; et puisqu'en voyageant le
plaisir est mon unique but, je me suis dtermin  partir sur-le-champ.
J'ai pris cette route parce que je la savais plus agrable que toute
autre; et, d'ailleurs, ajouta-t-il en hsitant un peu, je l'avouerai
(pourquoi ne l'avouerais-je pas?), j'avais quelque espoir de vous
rejoindre.

--J'ai cruellement rpondu  votre honntet, dit Saint-Aubert, qui
dplorait sa prcipitation, et lui en expliquait la cause. Mais
Valancourt, soigneux d'viter  ses compagnons la moindre peine  son
sujet, surmonta l'angoisse qu'il prouvait, et soutint gaiement
l'entretien. Emilie gardait le silence,  moins que Valancourt ne lui
adresst directement la parole, et le ton mu dont il le faisait
suffisait seul pour exprimer beaucoup.

Ils taient alors prs de ce feu qui tranchait si vivement sur les
ombres de la nuit; il clairait alors toute la route, et l'on pouvait
aisment distinguer les figures qui l'entouraient. Ils reconnurent, en
s'approchant, une bande de ces bohmiens qui, particulirement  cette
poque, frquentaient les Pyrnes, et pillaient le voyageur. Emilie ne
remarqua pas sans effroi l'air farouche de cette compagnie, et le feu
qui les dcouvrait, rpandant un nuage de pourpre sur les arbres, les
rocs et le feuillage, augmentait l'effet bizarre du tableau.

Tous ces bohmiens prparaient leur souper. Une large chaudire tait au
feu, et plusieurs personnes s'occupaient  la remplir. L'clat de la
flamme faisait voir une espce de tente grossire, autour de laquelle
jouaient ple-mle quelques enfants et plusieurs chiens. Tout cet
ensemble tait vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger,
Valancourt se taisait, mais il mit la main sur un des pistolets de
Saint-Aubert; Saint-Aubert prit l'autre, et fit avancer le muletier. Ils
passrent nanmoins sans recevoir d'insulte. Les voleurs ne
s'attendaient probablement pas  la rencontre, et s'occupaient trop du
souper pour sentir alors aucun autre intrt.

Aprs une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs
arrivrent  Beaujeu; ils se rendirent  la seule auberge qui s'y
trouvt, et qui, quoique trs-suprieure aux cabanes, ne laissait pas
que d'tre assez mauvaise.

On manda aussitt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner
ce nom  une espce de marchal qui soignait les hommes et les chevaux,
et faisait de plus, dans l'occasion, l'office de barbier. Il examina le
bras de Valancourt; et s'apercevant que la balle n'avait pas pass les
chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos; mais le patient n'tait
nullement dispos  l'obissance. Le plaisir d'tre bien avait succd
aux inquitudes du mal; car toute jouissance devient positive quand elle
contraste avec un danger. Valancourt avait repris des forces; il voulut
prendre part  la conversation. Saint-Aubert et Emilie, dlivrs de
toutes leurs craintes, taient d'une singulire gaiet. Il tait tard:
cependant Saint-Aubert fut oblig de sortir avec son hte pour aller
chercher de quoi souper. Emilie, pendant cet intervalle, s'absenta
aussi, sous prtexte de ranger chez elle ce dont elle avait besoin; elle
trouva l'appartement en meilleur ordre qu'elle ne le craignait, et de l
elle revint joindre Valancourt. Ils parlrent des tableaux qu'ils
avaient dcouverts ce mme jour, de l'histoire naturelle, de la posie,
de Saint-Aubert enfin; et Emilie ne pouvait parler ou entendre parler
qu'avec joie d'un sujet aussi cher  son coeur.

La soire fut trs-agrable. Mais comme Saint-Aubert tait fatigu, et
que Valancourt souffrait encore, on se spara aussitt aprs le souper.

Le lendemain matin, Valancourt avait la fivre, il n'avait pas dormi, et
sa blessure tait enflamme; le chirurgien qui vint le voir lui
conseilla de rester tranquille  Beaujeu. Saint-Aubert avait peu de
confiance dans ses talents; mais apprenant que dans les environs on n'en
trouverait pas de plus habile, il changea son plan, et se dtermina 
attendre la gurison du malade. Valancourt parut chercher  l'en
dtourner, mais avec plus de politesse que de bonne foi.

L'indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs
jours  Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractre et ses talents avec
cette prcaution philosophique qu'il portait partout. Il reconnut un
naturel franc et gnreux, plein d'ardeur, susceptible de tout ce qui
est grand et de tout ce qui est bon; mais imptueux, mais presque
sauvage et un peu romanesque. Valancourt connaissait peu le monde. Ses
ides taient saines, ses sentiments justes, son indignation comme son
estime s'exprimaient sans mesure ni mnagement. Saint-Aubert souriait de
sa vhmence, mais la retenait rarement, et se rptait  lui-mme: Ce
jeune homme, sans doute, n'a jamais t  Paris. Un soupir succdait 
ces rflexions. Il tait dtermin  ne point quitter Valancourt avant
son rtablissement; et comme il tait alors en tat de voyager, mais non
pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l'invita  l'accompagner
quelques jours dans sa voiture. Il avait appris que ce jeune homme tait
d'une famille distingue en Gascogne dont le rang et la considration
lui taient connus; sa rserve en fut moins grande, et Valancourt ayant
accept l'offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisait en
Roussillon.

Ils voyageaient sans se presser, et s'arrtaient quand le site mritait
leur attention; ils grimpaient souvent  des minences que les mules ne
pouvaient atteindre; ils s'garaient dans ces roches, couvertes de
lavande, de thym, de genivre, de tamarin, et perdues sous d'antiques
ombrages; une chappe de vue ravissait Emilie et surpassait les
merveilles de la plus vive imagination.

Saint-Aubert s'amusait quelquefois  herboriser, tandis qu'Emilie et
Valancourt couraient aprs quelques dcouvertes. Valancourt lui faisait
remarquer les objets particuliers de son admiration, et rcitait les
plus beaux passages des potes latins ou italiens qu'elle aimait. Dans
les intervalles de la conversation, et quand on ne l'observait pas, il
fixait ses regards sur cette figure, dont les traits anims indiquaient
tant d'esprit et d'intelligence. Quand il parlait ensuite, la douceur de
sa voix dclait un sentiment qu'il prtendait en vain cacher. Par
degrs les pauses et le silence lui devinrent plus frquents: Emilie
montra beaucoup d'empressement  les interrompre; elle qui jusqu'alors
avait t si rserve, causait et parlait continuellement, tantt des
bois, tantt des vallons ou des montagnes, plutt que de s'exposer au
danger de certains moments de silence et de sympathie.

La route de Beaujeu montait fort rapidement: ils se trouvrent dans les
montagnes les plus leves; la srnit et la puret de l'air, dans ces
hautes rgions, ravissaient les trois voyageurs; elles semblaient
allger leur me, et leur esprit en paraissait plus pntrant. Ils
n'avaient point de mots pour des motions si sublimes; celles de
Saint-Aubert recevaient une expression plus solennelle, ses larmes
coulaient, et il cheminait  l'cart. Valancourt parlait de temps en
temps pour diriger l'attention d'Emilie; la tnuit de l'atmosphre, qui
lui laissait distinguer tous les objets, la trompait quelquefois, et
toujours avec plaisir. Elle ne pouvait croire si loin d'elle ce qui lui
paraissait si rapproch; le profond silence de cette solitude n'tait
interrompu que par le cri des aigles qui planaient dans l'air, et le
bruissement sourd des torrents qui grondaient au fond des abmes.
Au-dessus d'eux, la vote brillante des cieux n'tait ternie d'aucun
nuage, les tourbillons de vapeur s'arrtaient au milieu des montagnes,
leur rapide mouvement voilait parfois tout le pays, et d'autres fois,
dgageant quelques parties, laissait  l'oeil quelques moments
d'observation. Emilie, transporte, considrait la grandeur de ces
nuages qui variaient leur forme et leurs teintes. Elle admirait leur
effet sur les contres infrieures auxquelles ils donnaient  tout
moment mille formes nouvelles.

Aprs avoir ainsi voyag quelques lieues, ils commencrent  descendre
en Roussillon, et la scne qui s'ouvrit dployait une beaut moins pre.
Les voyageurs ne voyaient pas sans regret les objets imposants qu'ils
allaient abandonner. Quoique fatigu de ces vastes aspects, l'oeil se
reposait complaisamment sur la verdure des bois et des prairies; la
rivire qui les arrosait, la chaumire qu'ombrageaient les htres, les
groupes joyeux des jeunes ptres, les bouquets de fleurs qui paraient
les coteaux, formaient ensemble un spectacle enchanteur.

En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrnes en
Espagne: les fortifications, les tours, les murailles, recevaient alors
les rayons du soleil couchant; les bois qui les entouraient n'avaient
plus qu'un reflet jauntre, tandis que les pointes des rochers taient
encore couleur de rose.

Saint-Aubert regardait attentivement sans dcouvrir la petite ville
qu'on lui avait indique; Valancourt ne pouvait l'clairer sur la
distance, parce que jamais il n'avait pntr si loin; ils voyaient
pourtant une route, et ils devaient la croire directe, puisque depuis
Beaujeu ils n'avaient pu s'garer d'aucun ct.

Le soleil tait  l'horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier; il se
trouvait d'une extrme faiblesse, et  la suite d'une journe si
fatigante, il dsirait vivement un moment de repos. Son inquitude ne se
calma point en observant un grand train d'hommes, de chevaux et de
mulets chargs, qui dfilaient dans les dtours de la montagne oppose;
et comme les bois drobaient souvent leur marche, on ne pouvait en
apprcier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes,
resplendissait aux derniers rayons du soleil, et l'habit militaire se
distinguait sur les premiers et sur quelques individus disperss parmi
la troupe. Ds qu'ils furent dans la valle, une autre bande de soldats
sortit des bois; les craintes de Saint-Aubert augmentrent: il ne
doutait pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les
Pyrnes, et enlevs par des rgiments avec leurs marchandises.

Les voyageurs s'taient si longtemps oublis dans les montagnes, qu'ils
furent totalement tromps dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni
avant le coucher du soleil. Ils traversrent la valle, et remarqurent
sur un pont grossier qui runissait deux escarpements, un groupe de
jeunes enfants qui lanaient des pierres dans le torrent; les cailloux,
en tombant faisaient jaillir des colonnes d'eau, et rendaient un bruit
sourd que prolongeaient au loin les chos des montagnes. Sous le pont on
dcouvrait toute la valle en perspective, une cataracte au milieu des
rocs, et une cabane sur une pointe abrite par de vieux sapins. Il
semblait que cette habitation dt tre voisine d'une petite ville.
Saint-Aubert fit arrter: il appela les enfants, et leur demanda si
Montigni tait bien loin; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui
permit pas de se faire entendre, et la hauteur  pic des montagnes qui
soutenaient le pont, tait trop considrable et trop perpendiculaire,
pour que tout autre qu'un montagnard exerc, pt gravir jusqu'au sommet.
Saint-Aubert ne s'arrta donc qu'un instant; on continua la route  la
faveur du crpuscule, et cette route mme tait tellement brise, qu'il
parut plus sage de quitter la voiture. La lune commenait  poindre,
mais sa lumire tait trop faible; ils marchaient au hasard au milieu
des dangers. A ce moment la cloche d'un couvent se fit entendre:
l'obscurit complte interceptait la vue du btiment, mais le son
paraissait venir des bois qui couvraient la montagne  droite.
Valancourt proposa d'aller  la recherche. Si nous ne trouvons pas un
asile dans ce couvent, disait-il, du moins obtiendrons-nous des
renseignements sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit 
courir sans attendre la rponse de Saint-Aubert; mais Saint-Aubert le
rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigu, j'ai besoin du plus
prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux djouerait nos
desseins; mais lorsque l'on verra mon puisement et la lassitude
d'Emilie, on ne pourra nous refuser un asile.

En disant ces mots il prit le bras d'Emilie, et recommandant  Michel de
l'attendre, il suivit le son de la cloche et monta du ct des bois. Ses
pas taient chancelants; Valancourt lui offrit son bras, qu'il accepta.
La lune alors clairait leur sentier et leur permit bientt d'apercevoir
des tours qui s'levaient au-dessus de la colline. La cloche continuait
de les guider; ils entrrent dans le bois, et la clart tremblante de la
lune devint plus incertaine par l'ombrage et le mouvement des feuilles.
Cette obscurit, ce silence, lorsque la cloche ne sonnait pas, l'espce
d'horreur qu'inspirait un lieu si sauvage, tout remplit Emilie d'une
frayeur que la voix et la conversation de Valancourt pouvaient seules
diminuer. Aprs avoir mont quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et
on s'arrta sur un tertre de gazon o les arbres plus ouverts,
laissaient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s'assit sur l'herbe
entre Emilie et Valancourt. La cloche ne sonnait plus, et le calme
profond n'tait interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de
quelques torrents loigns semblait accompagner plutt que troubler le
silence.

Ils avaient alors sous les yeux la valle qu'ils avaient quitte. La
lumire argentine qui en dcouvrait les fonds, refltait sur les rocs et
les bois de la gauche, et contrastait avec les tnbres dont les bois 
la droite taient comme envelopps. Leurs sommets seulement taient
illumins par places; le reste du vallon se perdait au sein d'un
brouillard, dont le clair de lune mme ne servait qu' paissir la
teinte. Les voyageurs furent quelque temps  contempler ce bel effet.

De pareilles scnes, dit Valancourt, charment le coeur comme les accords
d'une musique douce; quiconque a savour une fois la mlancolie qu'elles
inspirent, ne voudrait pas en changer l'impression contre celle des plus
vifs plaisirs. Elles rveillent nos plus purs sentiments: elles
disposent  la bienveillance,  la piti,  l'amiti. Ceux que j'aime,
il m'a toujours paru les aimer mieux  cette heure-ci. Sa voix trembla,
et il fit une pause.

Saint-Aubert ne disait rien. Emilie vit tomber une larme sur la main
qu'elle pressait dans les siennes.--Elle devina bien sa pense; la
sienne aussi s'tait reporte aux touchants souvenirs de sa mre. Mais
Saint-Aubert la ranimant: Oh! oui, dit-il en retenant un soupir, la
mmoire de ceux que nous aimons, d'un temps coul pour toujours, c'est
 ce moment qu'elle repose sur nos mes! C'est comme une harmonie
lointaine au milieu du silence des nuits, comme les teintes adoucies de
ce paysage. Puis aprs un moment Saint-Aubert ajouta: J'ai toujours cru
mes ides plus nettes  cette heure-ci qu' toute autre, et le coeur qui
n'en reconnat pas l'influence, est certainement un coeur dnatur. Il y
a beaucoup de gens...

Valancourt soupira.

--S'en trouve-t-il donc beaucoup? dit Emilie.

--Dans quelques annes peut-tre, mon Emilie, dit Saint-Aubert, vous
sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne
vous arrache pas des pleurs. Mais venez, je suis un peu mieux. Avanons.

Ils sortirent du bois, et virent enfin sur un plateau que formaient les
roches, le couvent mme qu'ils avaient tant cherch. Une haute muraille
qui l'environnait les conduisit jusqu' une porte antique; ils
frapprent aussitt, et le pauvre moine qui leur ouvrit les conduisit
dans une salle voisine, o il les pria d'attendre que le suprieur ft
averti. Dans l'intervalle, plusieurs frres vinrent les regarder; le
premier moine reparut, et les conduisit au suprieur. Il tait dans une
chaise  bras; un gros volume tait devant lui, soutenu d'un large
pupitre. Il reut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur
fit peu de questions, et consentit  leur demande. Aprs un entretien
fort court et les compliments du suprieur, on les mena dans la pice o
le souper devait tre servi, et Valancourt, qu'un des frres voulut
accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avaient
 peine descendu la moiti du chemin que la voix du muletier fit
retentir tous les chos; il appelait Saint-Aubert, il appelait
Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son matre
n'avaient plus rien  redouter, il se laissa conduire dans une cabane au
bord des bois. Valancourt revint  la hte partager le souper de ses
amis, tel que les moines avaient pu le disposer. Saint-Aubert tait trop
souffrant pour manger. Emilie, inquite pour son pre, ne savait pas
songer  elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occup
d'eux, ne paraissait penser qu' soulager et fortifier Saint-Aubert.

[Illustration: Les voyageurs.]

Ils se sparrent de bonne heure et se retirrent  leurs appartements.
Emilie coucha dans un cabinet  ct de la chambre de son pre: triste,
pensive, occupe de l'tat de langueur o elle voyait Saint-Aubert, elle
se coucha sans espoir de dormir.

Deux heures aprs une cloche se fit entendre, et des pas prcipits
parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des clotres, Emilie
fut alarme; ses craintes toujours vivantes pour son pre, lui firent
supposer qu'il tait plus mal; elle se leva  la hte pour voler  lui,
mais s'tant arrte un moment  la porte pour laisser passer les
religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses ides, et
de comprendre que la cloche avait sonn matines. Cette cloche ne sonnait
plus, tout tait paisible, elle n'alla pas plus loin; mais hors d'tat
de se rendormir, et invite d'ailleurs par l'clat d'une lune brillante,
elle ouvrit sa fentre et considra le pays.

La nuit tait calme et belle, le firmament tait sans nuage, et le
zphyr  peine agitait les arbres de la valle. Elle tait attentive,
lorsque l'hymne nocturne des religieux s'leva doucement de la chapelle.
Cette chapelle tait plus basse, et le chant sacr semblait monter au
ciel  travers le silence des nuits. Les penses se suivirent; de
l'admiration des ouvrages, son me se porta  l'adoration de leur auteur
tout-puissant et bon. Pntre d'une dvotion pure et sans mlange
d'aucun systme, son me s'levait au-dessus de notre univers; ses yeux
versaient des pleurs; elle adorait sa puissance dans ses oeuvres, et sa
bont dans ses bienfaits.

Le chant des moines fit de nouveau place au silence; mais Emilie ne
quitta sa fentre que lorsque la lune s'tant couche, l'obscurit
sembla l'inviter au sommeil.




CHAPITRE V.


Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rtabli pour continuer le
voyage; il esprait arriver ce jour mme en Roussillon, et il se mit en
route ds le matin. Le thtre que parcouraient alors les voyageurs
tait aussi sauvage, aussi pittoresque que les prcdents; seulement de
temps  autre, les scnes moins svres dployaient une beaut plus
riante.

Quand Saint-Aubert paraissait occup des plantes, il contemplait avec
transport Emilie et Valancourt qui se promenaient ensemble; l'un avec la
contenance et l'motion du plaisir, indiquait un grand trait dans la
scne qui s'offrait  eux; l'autre coutait et regardait avec une
expression de sensibilit srieuse qui indiquait l'lvation de son
esprit. Ils avaient l'air de deux amants qui n'avaient jamais quitt
leurs montagnes, que leur situation avait prservs de la contagion des
frivolits, dont les ides, simples et grandes comme le paysage qu'ils
parcouraient, ne concevaient le bonheur que dans la tendre union des
coeurs purs. Saint-Aubert souriait et soupirait en mme temps, en
songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui prsentait le
tableau; il soupirait encore en songeant combien la nature et la
simplicit taient donc trangres au monde, puisque leurs doux plaisirs
paraissaient un roman.

Le monde, disait-il en suivant sa pense, le monde ridiculise une
passion qu'il connat  peine; ses mouvements, ses intrts distrayent
l'esprit, dpravent les gots, corrompent le coeur; et l'amour ne peut
exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignit de l'innocence.
La vertu et le got sont presque la mme chose; la vertu, c'est le got
mis en action, et les plus dlicates affections de deux coeurs forment
ensemble le vritable amour. Comment pourrait-on chercher l'amour au
sein des grandes villes? la frivolit, l'intrt, la dissipation, la
fausset y remplacent continuellement la simplicit, la tendresse et la
franchise.

Il tait prs de midi, quand les voyageurs arrivrent  un chemin si
dangereux qu'il leur fallut descendre de la voiture; la route tait
borde de bois, et, plutt que de la suivre, ils se dtournrent pour
chercher l'ombre. Une fracheur humide tait rpandue dans l'air; la
brillante verdure du gazon, l'heureux mlange des fleurs, des baumes,
des thyms, des lavandes qui l'enrichissaient, la hauteur des pins, des
htres, des chtaigniers qui protgeaient leur existence, tout
concourait  faire de ce lieu une retraite vraiment dlicieuse.
Quelquefois le feuillage, plus serr, interdisait la vue du paysage;
ailleurs, quelques chappes mystrieuses indiquaient  l'imagination
des tableaux plus charmants qu'elle n'en avait encore observs, et les
voyageurs se livraient volontiers  ces jouissances presque idales.

Les pauses et le silence qui avaient dj interrompu les entretiens de
Valancourt et d'Emilie furent ce jour-l bien plus frquents.
Valancourt, de la plus expressive vivacit, tombait dans un accs de
langueur, et la mlancolie se peignait sans dessein jusque dans son
sourire. Emilie ne pouvait plus s'y mprendre: son propre coeur
partageait le mme sentiment.

Quand Saint-Aubert fut rafrachi, ils continurent de marcher dans le
bois, croyant toujours ctoyer la route; mais ils s'aperurent enfin
qu'ils l'avaient tout  fait perdue. Ils avaient suivi la pente o la
beaut des sites les retenait, et la route s'levait entirement sur
l'escarpement au-dessus d'eux. Valancourt appela Michel, mais l'cho
seul rpondit  ses cris, et ses efforts furent galement vains pour
retrouver la route. Dans cet tat, ils aperurent la cabane d'un berger
place entre des arbres, et encore  quelque distance. Valancourt y
courut pour demander quelque indication; en arrivant, il ne vit que deux
enfants qui jouaient sur le gazon. Il regarda jusqu'au fond de la
maison, et ne vit personne. L'an de ces enfants lui dit que son pre
tait aux champs, que sa mre tait dans la valle et ne tarderait pas 
revenir. Valancourt songeait  ce qu'il fallait faire, quand la voix de
Michel rsonna tout  coup sur les roches au-dessus et fit retentir
leurs chos. Valancourt rpondit aussitt et s'effora de l'aller
joindre; aprs un travail pnible entre les branches et les rochers, il
parvint enfin jusqu' lui, et ce ne fut pas sans peine qu'il en obtint
un peu de silence. La route tait fort loin du lieu o se reposaient
Saint-Aubert et Emilie. Il tait difficile de ramener la voiture; il et
t trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme
lui-mme l'avait fait, et Valancourt tait fort en peine de trouver un
chemin plus praticable.

Pendant ce temps, Saint-Aubert et Emilie s'taient rapprochs de la
chaumire et se reposaient sur un banc champtre appuy entre deux pins
et couronn de leur feuillage; ils avaient observ Valancourt et
attendaient qu'il les rejoignt.

L'an des deux enfants avait quitt son jeu pour regarder les
voyageurs; mais le petit continuait ses gambades et tourmentait son
frre pour qu'il revnt l'aider. Saint-Aubert examinait avec plaisir
cette simplicit enfantine, quand tout  coup ce spectacle lui rappelant
les enfants qu'il avait perdus  cet ge, et surtout leur mre
bien-aime, il retomba dans la rverie. Emilie, qui s'en aperut,
commena un de ces airs touchants qu'il aimait de prfrence et qu'elle
savait chanter avec le plus de grce et d'expression. Saint-Aubert lui
sourit au travers de ses larmes; il prit sa main, la serra tendrement,
et tcha de bannir ses mlancoliques rflexions.

Elle chantait encore, lorsque Valancourt revint; il ne voulut pas
l'interrompre et s'arrta pour couter. Quand elle eut fini, il approcha
et raconta qu'il avait trouv Michel et mme un chemin pour gravir le
rocher. Saint-Aubert  ces mots en mesura l'tonnante hauteur; il tait
dj accabl, et la monte lui semblait formidable. Ce parti nanmoins
lui paraissait prfrable  une route longue et toute rompue; il se
rsolut de l'essayer, mais Emilie, toujours soigneuse, lui proposa de
dner d'abord pour rtablir un peu ses forces, et Valancourt retourna 
la voiture pour y chercher des provisions.

A son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue
y serait plus tendue et plus belle. Ils allaient s'y rendre, quand ils
virent une jeune femme s'approcher des enfants, les caresser, et pleurer
amrement sur eux.

Les voyageurs, intresss  son malheur, s'arrtrent pour mieux
l'observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfants, et
dcouvrant des trangers, elle scha ses larmes  la hte et se
rapprocha de la chaumire. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvait tant
l'affliger. Il apprit que son poux tait un pauvre berger qui tous les
ans passait l't dans cette cabane pour y conduire un troupeau sur les
montagnes. La nuit prcdente, il avait tout perdu; une troupe de
bohmiens, qui depuis quelque temps dsolaient le voisinage, avait
enlev toutes les brebis de son matre. Jacques, ajoutait la femme,
avait amass un peu d'argent, et il en avait achet quelques brebis pour
nous, mais aujourd'hui, il faut bien qu'elles remplacent le troupeau
qu'on a pris  son matre; et ce qu'il y a de pis, c'est que le matre,
quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons; c'est un
homme dur; et alors que deviendront nos enfants?

L'attitude de cette femme, la simplicit de son rcit et sa douleur
sincre, portrent Saint-Aubert  croire sa triste histoire. Valancourt,
convaincu qu'elle tait vraie, demanda sur-le-champ de quel prix tait
le troupeau; quand il le sut, il fut tout dconcert. Saint-Aubert donna
quelque argent  la femme; Emilie contribua de sa petite bourse, et ils
marchrent  l'endroit convenu. Valancourt restait derrire; il parlait
 la femme du berger, dont les larmes coulaient alors et de
reconnaissance et de surprise; il lui demandait combien il lui manquait
encore d'argent pour rtablir le troupeau drob. Il trouva que cette
somme tait  peu prs la totalit de ce qu'il portait avec lui. Il
tait incertain et afflig; cette somme, se disait-il, suffirait au
bonheur de cette pauvre famille; il est en mon pouvoir de la donner, de
les rendre compltement heureux; mais comment ferai-je, moi? comment
regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera? Il hsita quelques
moments; il trouvait une volupt singulire  sauver une famille de sa
ruine. Il sentait la difficult de poursuivre sa route avec le peu
d'argent qu'il garderait.

Il tait dans cette perplexit, quand le berger lui-mme parut. Ses
enfants furent  sa rencontre; il en prit un entre ses bras, et l'autre,
s'attachant  sa ceinture, il s'avana avec lenteur. Son air abattu,
dsol, dcida Valancourt; il jeta tout l'argent qu'il avait, sauf
quelques pistoles, et courut aprs Saint-Aubert, qui, soutenu d'Emilie,
s'acheminait vers la hauteur. Valancourt ne s'tait jamais senti
l'esprit si lger; son coeur tressaillait de joie, et tous les objets
autour de lui semblaient plus beaux et plus intressants. Saint-Aubert
observa ses transports.--Qu'avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante
ainsi?--Oh! la belle journe, s'criait Valancourt, comme le soleil
brille, comme l'air est pur, quel site enchanteur!--Il est charmant, dit
Saint-Aubert, dont l'heureuse exprience expliquait aisment l'motion
de Valancourt; quel dommage que tant de riches qui pourraient se
procurer  volont un soleil brillant laissent fltrir leurs jours dans
les brouillards de l'gosme! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours
le soleil vous paratre aussi beau qu'aujourd'hui; puissiez-vous, dans
votre active bienveillance, runir toujours la bont et la sagesse.

Valancourt, honor d'un tel compliment, ne put rpondre que par un
sourire, et ce fut celui de la reconnaissance.

Ils continurent de traverser le bois entre les fertiles gorges des
montagnes. A peine arrivs dans l'endroit o ils voulaient se rendre,
tous  la fois firent une exclamation; derrire eux, le roc
perpendiculaire s'levait  une hauteur prodigieuse et se sparait alors
en deux flches pareillement leves. Leurs teintes grises contrastaient
avec l'mail des fleurs qui s'panouissaient entre leurs fentes; les
ravins sur lesquels l'oeil glissait rapidement pour se porter  la
valle, taient eux-mmes parsems d'arbrisseaux; plus bas encore, un
tapis vert indiquait des forts de chtaigniers au milieu desquels on
apercevait la chaumire du pauvre ptre. De tous cts les Pyrnes
dcouvraient leurs sommets majestueux; les uns chargs d'immenses blocs
de marbre, changeaient de nuance et d'aspect en mme temps que le
soleil; d'autres, encore plus levs, ne montraient que leurs pointes
couvertes de neige et leurs bases colossales, uniformment tapisses, se
couvraient jusqu'au vallon de pins, de mlses et de chnes verts. Ce
vallon, quoique troit, tait celui qui conduisait au Roussillon; la
fracheur de ses pturages, la richesse de sa culture, contrastaient
tonnamment avec la grandeur des masses dont il tait environn. Entre
les chanes prolonges, on dcouvrait le bas Roussillon, et
l'loignement excessif confondant toutes les nuances, semblait unir la
cte aux vagues blanches de la Mditerrane. Un promontoire surmont
d'un phare indiquait seul la sparation et le rivage; les oiseaux de mer
voltigeaient autour. Plus loin, pourtant, on discernait quelques voiles
blanches; le soleil en augmentait l'clat, et leur distance du phare en
faisait juger la vitesse; mais il y en avait de si loignes, qu'elles
servaient seulement  sparer le ciel de la mer.

De l'autre ct de la valle, prcisment en face des voyageurs, tait
un passage dans les rochers, qui conduisait  la Gascogne. Ici, nul
vestige de culture; les rocs de granit s'levaient spontanment de leurs
bases et peraient les cieux de leurs pointes striles: ici, ni forts,
ni chasseurs, ni cabanes; quelquefois pourtant, un mlse gigantesque
jetait son ombre immense sur un prcipice sans fond, et quelquefois une
croix sur un rocher apprenait au voyageur l'affreux destin de quelque
imprudent. Le lieu semblait destin  devenir un refuge de bandits;
Emilie  tout moment s'attendait  les voir dbusquer; bientt aprs, un
objet non moins terrible la frappa. Un gibet, plac  l'entre du
passage et prcisment au-dessus d'une des croix, expliquait assez
clairement quelque vnement vraiment tragique. Elle vita d'en parler 
Saint-Aubert, mais cette vue la rendit inquite; elle et voulu presser
le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais
Saint-Aubert avait besoin de rafrachissements, et, s'asseyant sur le
gazon, les voyageurs entamrent la corbeille.

Saint-Aubert fut ranim par le repos et par l'air serein de cette
esplanade. Valancourt tait tellement ravi, tellement port  la
conversation, qu'il semblait avoir oubli tout le chemin qu'il restait 
faire. Le repas fini, ils firent un long adieu  ce site merveilleux et
recommencrent  grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie.
Emilie y monta avec lui; mais voulant connatre avec plus de dtails la
dlicieuse contre dans laquelle ils allaient descendre, Valancourt
dcoupla ses chiens et les suivit  pied; il s'garait parfois sur des
minences qui lui promettaient un beau point de vue; le pas des mules
lui permettait ces distractions. Si quelque endroit dployait une rare
magnificence, il revenait  la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigu
pour en aller jouir lui-mme, y envoyait Emilie et restait  l'attendre.

Il tait tard quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le
Roussillon. Cette charmante province est enclave dans leurs barrires
majestueuses et n'est ouverte que du ct de la mer. L'aspect de la
culture embellissait au fond le paysage, et la plaine se colorait des
plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l'industrie des
habitants pouvaient partout les faire clore. Des bosquets d'orangers et
de citronniers parfumaient l'air; leurs fruits dj mrs se balanaient
dans le feuillage, et des coteaux en pente douce talaient les plus
beaux raisins. Plus loin, des bois, des pturages, des villes, des
hameaux, la mer, dont la surface brillante laissait flotter des voiles
parses, un couchant tincelant de pourpre; ce passage, au milieu des
montagnes qui le bordaient, formait la parfaite union de l'aimable et du
sublime: c'tait la beaut dormant au sein de l'horreur.

Les voyageurs arrivs dans la plaine, avancrent entre les haies de
myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu' la petite ville d'Arles, o
ils voulaient rester la nuit. Ils trouvrent un asile simple, mais
propre; ils eussent pass une soire charmante, aprs les travaux et les
jouissances du jour, si la sparation qui s'approchait n'et rpandu un
nuage sur leurs coeurs. Saint-Aubert voulait partir le lendemain,
ctoyer la Mditerrane, et arriver jusqu'en Languedoc. Valancourt, trop
tt guri, dsormais sans prtexte pour suivre ses nouveaux amis, devait
s'en sparer en ce lieu mme. Saint-Aubert qui l'aimait, lui proposa
d'aller plus loin; mais il ne renouvela pas l'invitation, et Valancourt
eut le courage de n'y pas cder, pour montrer qu'il en tait digne. Ils
devaient donc se quitter le lendemain: Saint-Aubert partant pour le
Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route
des montagnes. Toute la soire il fut muet, et plong dans la rverie:
Saint-Aubert fut avec lui affectueux, mais pourtant grave; Emilie fut
srieuse, quoiqu'elle s'effort de paratre gaie; et aprs une des plus
mlancoliques soires qu'ils eussent jamais passe ensemble, ils se
quittrent pour la nuit.




CHAPITRE VI.


Le lendemain matin, Valancourt djeuna avec Saint-Aubert et Emilie, mais
aucun d'eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert portait l'empreinte
de l'accablement et de la langueur; Emilie trouvait sa sant plus
mauvaise, et ses inquitudes s'augmentaient  chaque instant; elle
observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression
se retrouvait bientt fidlement rpte dans les siens.

Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqu son nom et sa
famille: Saint-Aubert connaissait l'un et l'autre; les biens de sa
maison, qu'un frre an de Valancourt possdait alors, n'taient qu'
vingt milles de la valle, et Saint-Aubert avait rencontr ce frre dans
quelques maisons de son voisinage. Ce prliminaire avait facilit son
admission; son maintien, ses manires, son extrieur lui avaient gagn
l'estime de Saint-Aubert, qui volontiers s'en fiait  son coup d'oeil;
mais il respectait les convenances, et toutes les qualits qu'il
reconnaissait en lui n'eussent pas paru des motifs suffisants pour
l'approcher autant de sa fille.

Le djeuner fut presque aussi silencieux qu'avait t le souper de la
veille; mais leur rverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui
devait emmener Saint-Aubert et Emilie: Valancourt se leva de sa chaise
et courut  la fentre, il reconnut la voiture, et revint  son sige
sans parler. Le moment de la sparation tait venu: Saint-Aubert dit 
Valancourt qu'il esprait le voir  la valle, et qu'il n'y passerait
srement pas sans les honorer d'une visite. Valancourt le remercia
vivement, et l'assura qu'il n'y manquerait jamais. En disant ces mots,
il regardait timidement Emilie, et elle s'efforait de sourire au milieu
de sa profonde tristesse. Ils passrent quelques minutes dans un
entretien fort anim; Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et
Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait  la portire aprs
qu'ils furent monts; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire
adieu. A la fin Saint-Aubert pronona le triste mot; Emilie le rendit 
Valancourt, qui le rpta avec un sourire forc, et la voiture se mit en
marche.

Les voyageurs restrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert
rompit le silence, en s'criant. C'est un intressant jeune homme. Il y
a bien des annes qu'une connaissance si courte ne m'a si tendrement
attach. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps o tout me
semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la
rverie. Emilie se pencha  la portire, et revit Valancourt immobile 
la porte et les suivant des yeux; il l'aperut et salua de la main: elle
rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le
voir.

Je me souviens de ce que j'tais  cet ge, reprit Saint-Aubert: je
pensais et sentais prcisment comme lui; le monde alors s'ouvrait
devant moi, et maintenant il se ferme.

--O cher papa! ne vous livrez pas  des penses si sombres, dit Emilie
d'une voix tremblante: vous avez, je l'espre, bien des annes  vivre,
pour votre bonheur et pour le mien.

--Ah! mon Emilie, s'cria Saint-Aubert; pour le tien! oui, j'espre bien
qu'il en est ainsi. Il essuya une larme qui coulait le long de ses
joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d'une voix tendre:
Il y a quelque chose dans l'ardeur et l'ingnuit de ce jeune homme, qui
doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n'a point
altr les sentiments; oui, je dcouvre en lui je ne sais quoi
d'insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l'on est
malade. L'esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la
sve, et les yeux se raniment aux rayons du midi: Valancourt est pour
moi cet heureux printemps.

Emilie, qui pressait tendrement la main de son pre, n'avait jamais
entendu de sa bouche un loge qui l'et autant ravie, pas mme quand
elle en avait t l'objet.

Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies,
enchants  chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrnes
et l'immensit de l'Ocan. Bientt aprs midi ils atteignirent
Collioure, situ sur la Mditerrane. Ils y dnrent, et laissrent
passer la grande chaleur: ils reprirent les rivages enchanteurs qui
s'tendent jusqu'au Languedoc. Emilie considrait avec enthousiasme le
vaste empire des flots, dont les lumires et les ombres variaient si
singulirement la surface, et dont les bords, orns de bois, portaient
dj les premires livres de l'automne.

Saint-Aubert tait impatient de se trouver  Perpignan, o il attendait
des lettres de M. Quesnel; et c'tait l'attente de ces lettres qui lui
avait fait quitter Collioure, malgr le besoin qu'il avait d'un peu de
repos. Aprs quelques lieues de chemin, il s'endormit; et Emilie, qui
avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la valle,
eut le loisir d'en faire usage. Elle chercha celui dans lequel
Valancourt avait lu la veille; elle dsirait de repasser les pages sur
lesquelles les yeux d'un ami si cher s'taient fixs tout nouvellement.
Elle voulait appuyer sur les passages qu'il admirait, les prononcer
comme il le faisait, et le ramener, pour ainsi dire, en sa prsence. En
cherchant ce livre, qu'elle ne pouvait trouver, elle aperut  la place
un volume de Ptrarque, qui avait appartenu  Valancourt, dont le nom
tait crit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours
avec cette expression pathtique qui caractrisait les sentiments de
l'auteur.

Ils arrivrent  Perpignan bientt aprs le soleil couch. Saint-Aubert
trouva les lettres qu'il attendait de M. Quesnel. Il en parut si
douloureusement affect, qu'Emilie, effraye, le conjura, autant que sa
dlicatesse le lui permt, de lui en expliquer le contenu. Il ne
rpondit que par ses larmes, et bientt parla d'autre chose. Emilie
s'interdit de le presser davantage; mais l'tat de son pre l'occupait
fortement, et de la nuit elle ne put dormir.

Le lendemain ils continurent de suivre la cte,  l'effet de gagner
Leucate, sur la Mditerrane, et situ sur la frontire du Roussillon et
du Languedoc. En chemin, Emilie renouvela les sollicitations de la
veille, et parut tellement trouble du silence et du dsespoir de
Saint-Aubert, qu'enfin il bannit la rserve. Je ne voulais pas, ma chre
Emilie, lui dit-il, rpandre un nuage sur vos plaisirs, et j'aurais
dsir, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances
dont il et bien fallu vous informer un jour; votre affliction m'en
empche, et vous souffrez peut-tre autant de votre inquitude que vous
souffrirez de la vrit. La visite de M. Quesnel fut pour moi une poque
fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de
me confirmer. Vous m'avez entendu parler d'un M. Motteville, de Paris;
mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possde tait
dpose dans ses mains; j'avais en lui une entire confiance, et je ne
veux pas le croire encore indigne de mon estime. Plusieurs vnements
ont concouru  sa ruine, et je suis ruin avec lui.

Saint-Aubert s'arrta pour modrer son motion.

Les lettres que j'ai reues de M. Quesnel, reprit-il en s'excitant  la
fermet, ces lettres en contenaient d'autres de M. Motteville lui-mme,
et toutes mes craintes sont confirmes.

--Faudra-t-il quitter la valle? dit Emilie aprs un long silence.--Cela
est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dpendra du traitement que
Motteville pourra faire  ses cranciers. Mon patrimoine, vous le savez,
n'tait pas bien considrable, et maintenant ce n'est presque plus rien.
C'est pour vous, Emilie, c'est pour vous, mon enfant, que j'en suis
afflig. A ces mots la voix lui manqua. Emilie toute en pleurs lui
sourit tendrement; et s'efforant de matriser son agitation: Mon bon
pre, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi, ni pour vous...
Nous pouvons encore tre heureux; si la valle nous reste, nous serons
encore heureux; nous ne garderons qu'une servante, et vous ne vous
apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher
papa, nous n'prouverons aucune privation, puisque nous n'avons jamais
got toutes les vaines superfluits du luxe, et la pauvret ne saurait
nous enlever nos plus douces jouissances; elle ne peut ni diminuer notre
tendresse, ni nous abaisser  nos yeux, ou  ceux dont nous estimons le
suffrage.

Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir; il ne pouvait parler;
mais Emilie continua de retracer  son pre les vrits qu'il avait su
lui inculquer lui-mme.

La pauvret, lui disait-elle, ne pourra nous priver d'aucune des
jouissances de l'me; vous pourrez toujours tre un exemple de courage
et de bont, et moi la consolation d'un pre chri.

Saint-Aubert ne pouvait rpondre; il serra Emilie contre son coeur:
leurs larmes se confondirent, mais ce n'taient plus des larmes de
tristesse. Aprs ce langage du sentiment, tout autre aurait t trop
faible, et tous deux gardrent le silence. Saint-Aubert alors causa
comme de coutume, et si son esprit n'avait pas sa tranquillit
ordinaire, du moins il en avait repris l'apparence.

Ils atteignirent Leucate d'assez bonne heure; mais Saint-Aubert tait
trs-fatigu: il voulut y passer la nuit. Le soir, il se promena avec sa
fille pour visiter les environs. On dcouvrait le lac de Leucate, la
Mditerrane, une partie du Roussillon, que bordaient les Pyrnes, et
une partie assez considrable du Languedoc et de ses richesses. Les
raisins, dj mrs, rougissaient les coteaux, et les vendanges se
commenaient. Saint-Aubert et Emilie voyaient les groupes joyeux,
entendaient les chansons que leur apportait le zphyr, et gotaient par
avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert
nanmoins ne voulut pas quitter la mer; il tait bien souvent tent de
s'en retourner chez lui; mais le plaisir qu'Emilie prenait  ce voyage
balanait toujours ce dsir: il voulait d'ailleurs essayer si l'air de
la mer ne la soulagerait pas un peu.

Le jour suivant, ils se remirent donc en route. Les Pyrnes, quoiqu'au
fond du tableau, en faisaient ressortir l'effet;  droite, ils avaient
la mer:  gauche, d'immenses plaines qui se confondaient avec l'horizon.
Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Emilie; mais sa gaiet tait
plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent
ses regards; un sourire d'Emilie suffisait pour les dissiper: mais
elle-mme avait le coeur fltri, et voyait bien que les chagrins de son
pre minaient tous les jours sa sant.

Ils n'arrivrent que tard  une petite ville du haut Languedoc; ils
avaient le projet d'y coucher, la chose devint impossible; la vendange
remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin: la
lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos,
et la soire tait fort avance: mais la ncessit n'admet point de
composition, et Michel continua son chemin.

Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient
des saillies et de la bruyante gaiet franaise. Saint-Aubert n'en
pouvait plus jouir; son tat contrastait trop tristement avec la
ptulance, la jeunesse et les plaisirs qui l'entouraient. Quand ses yeux
languissants se tournaient sur cette scne, il songeait que bientt ils
ne s'ouvriraient plus. Ces montagnes loignes et sublimes, se disait-il
en regardant les Pyrnes et le couchant, ces belles plaines, cette
vote bleue, la douce lumire du jour, seront pour jamais interdites 
mes regards; bientt la chanson du paysan, la voix consolante de
l'homme, ne parviendront plus  mon oreille.

Les yeux d'Emilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l'esprit
de son pre: elle les attachait sur son visage avec l'expression d'une
tendre piti. Oubliant alors les sujets d'un vain regret, il ne vit plus
qu'elle, et l'horrible ide de laisser sa fille sans protecteur, changea
sa peine en un vritable tourment; il soupira profondment, et garda le
silence. Emilie comprit ce soupir; elle lui serra les mains avec
tendresse, et se retourna vers la portire pour dissimuler ses larmes.
Le soleil alors lanait un dernier rayon sur la Mditerrane, dont les
vagues paraissaient toutes d'or; peu  peu les ombres du crpuscule
s'tendirent; une bande dcolore parut seule  l'occident, et marqua le
point o le soleil s'tait perdu dans les vapeurs d'un soir d'automne.
Un vent frais s'levait du rivage. Emilie baissa la glace; mais la
fracheur, si agrable dans l'tat de sant, n'tait pas ncessaire pour
un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition
croissant, il tait alors plus occup que jamais de finir la marche du
jour; il arrta Michel pour savoir  quelle distance ils taient du
premier village. A quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les
faire, dit Saint-Aubert; cherchez, tout en allant, s'il n'y a pas une
maison sur la route o l'on puisse nous recevoir cette nuit. Il se
rejeta dans sa voiture; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop
jusqu' ce que Saint-Aubert, presque sans connaissance, lui ft signe
d'arrter. Emilie regardait  la portire; elle vit enfin un paysan 
quelque distance de leur chemin: on l'attendit, et on lui demanda s'il y
avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs. Il rpondit qu'il
n'en connaissait pas. Il y a un chteau parmi les bois, ajouta-t-il;
mais je crois qu'on n'y reoit personne, et je ne puis vous en montrer
le chemin, parce que je suis moi-mme presque tranger. Saint-Aubert
allait renouveler ses questions sur le chteau; mais l'homme le quitta
brusquement. Aprs un moment de rflexion, Saint-Aubert ordonna  Michel
de gagner tout doucement les bois. A chaque moment le crpuscule
devenait plus obscur, et la difficult de se conduire augmentait. Un
autre paysan passa. Quel est le chemin du chteau dans les bois? cria
Michel.

--Le chteau dans les bois! s'cria le paysan. Voulez-vous parler de ces
tourelles?

--Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel; je parle de ce
btiment blanc que nous dcouvrons de loin au milieu de tous ces arbres.

--Oui, ce sont des tourelles. Mais, quoi! est-ce que vous avez envie d'y
aller? rpondit l'homme avec surprise.

Saint-Aubert, entendant cette singulire question, frapp surtout du ton
dont on la faisait, s'avana hors du carrosse et lui dit: Nous sommes
des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit: en
connaissez-vous ici prs?

--Non, monsieur, rpondit l'homme,  moins que vous ne vouliez tenter
fortune dans ces bois; mais je ne voudrais pas vous le conseiller.

--A qui appartient ce chteau?

--Je le sais  peine, monsieur.

--Il est donc inhabit?

--Non, il n'est pas inhabit: le rgisseur et la femme de charge y sont,
 ce que je crois.

En apprenant ceci, Saint-Aubert se dtermina  risquer un refus en se
prsentant au chteau. Il pria le paysan de guider Michel, et lui promit
de payer sa peine. L'homme rflchit un instant, et dit qu'il avait
d'autres affaires, mais qu'on ne pouvait se tromper en suivant l'avenue
qu'il montra. Saint-Aubert allait rpondre quand le paysan, lui
souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter.

La voiture tourna vers l'avenue, qui tait ferme d'une barrire. Michel
mit pied  terre et l'ouvrit. Ils pntrrent alors entre d'antiques
chtaigniers et de vieux chnes, dont les branches entrelaces formaient
une vote fort leve: il y avait quelque chose de dsert et de sauvage
dans l'aspect de cette avenue, et le silence en tait si imposant,
qu'Emilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu'avait le
paysan en parlant de ce chteau; elle donnait  ses paroles une
interprtation plus mystrieuse qu'elle ne l'avait d'abord fait: elle
essaya nanmoins de calmer ses craintes; elle pensa qu'une imagination
trouble l'en avait rendue susceptible, et que l'tat de son pre et sa
propre situation devaient sans doute y contribuer.

Ils avanaient lentement; l'obscurit tait presque complte; le terrain
ingal et les racines des arbres qui l'embarrassaient  tout moment
obligeaient  beaucoup de prcaution. Soudain Michel arrta la voiture;
Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause. Il vit  quelque distance
une figure qui traversait l'avenue; il faisait trop noir pour en
distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d'avancer.

--Ceci me parat un trange lieu, reprit Michel; je ne vois point de
maisons, et nous ferions mieux de retourner.

--Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert; et si nous ne voyons pas de
btiments, nous reprendrons le grand chemin.

Michel avana, mais avec rpugnance, et l'excessive lenteur de sa marche
ramena Saint-Aubert  la portire. Il vit encore la mme figure. Cette
fois il tressaillit. Probablement l'obscurit le rendait plus prompt 
s'alarmer qu'il ne l'tait pour l'ordinaire; mais quoi que ce pt tre,
il arrta Michel, et lui dit d'appeler l'individu qui traversait ainsi
l'avenue.

--Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien tre un voleur.--Je ne
le permets srement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s'empcher de
sourire  cette phrase: Allons, retournons  la route, car je ne vois
aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons.

Michel tourna avec vivacit, et repassa lestement l'avenue: une voix
alors partit des arbres  gauche; ce n'tait point un commandement, ce
n'tait point un cri de douleur, mais un son creux et prolong qui
paraissait  peine humain. Michel pressa ses mules sans penser 
l'obscurit, ni aux souches, aux trous, ni mme  la voiture; il ne
s'arrta pas qu'il ne ft sorti de l'avenue, et, parvenu sur la
grand'route enfin, il modra son pas.

--Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa
fille.--Vous tes plus mal, dit Emilie effray de sa manire, vous tes
plus mal, et nous sommes sans secours! Bon Dieu! que ferons-nous? Il
appuya sa tte sur son paule; elle le soutint entre ses bras, et fit
encore arrter Michel. A peine le bruit des roues avait-il cess, qu'une
musique se fit entendre dans le lointain. Ce fut pour Emilie la voix de
l'esprance. Oh! nous sommes prs d'une habitation, dit-elle, nous
pourrons avoir du secours.

Elle couta attentivement. Les sons taient loigns, et semblaient
venir du fond d'un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda
du ct o ils partaient, et vit, au clair de la lune, quelque chose qui
lui paraissait comme un chteau: il tait pourtant difficile d'y
arriver. Saint-Aubert tait trop mal pour supporter le moindre
mouvement; Michel ne pouvait pas quitter ses mules; Emilie, qui
soutenait encore son pre, craignait de l'abandonner, et craignait aussi
de s'aventurer seule  une telle distance, sans savoir o et  qui
s'adresser: il fallait pourtant prendre un parti, et sans dlai.
Saint-Aubert dit donc  Michel d'avancer le plus doucement possible. Au
bout d'un moment, il s'vanouit; la voiture s'arrta, il tait sans
nulle connaissance. O mon pre, mon cher pre! criait Emilie dsespre.
Et, le croyant prs de mourir: Parlez, dites-moi un mot, que j'entende
le son de votre voix. Il ne rpondit rien. Epouvante, elle dit  Michel
de puiser au ruisseau voisin: elle reut l'eau dans le chapeau de
l'homme, et d'une main tremblante en jeta au visage de son pre. Les
rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l'impression
de la mort: tous les mouvements de crainte personnelle cdrent en ce
moment  une crainte dominante; et, confiant Saint-Aubert  Michel, qui
ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta  bas de la voiture pour
chercher le chteau qu'elle avait vu dans l'loignement, et la musique
qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au
bois? Son esprit, uniquement rempli de son pre et de sa propre
inquitude, avait d'abord perdu toute espce de frayeur; mais le couvert
sous lequel elle se trouvait interceptait tous les rayons de la lune:
l'horreur de ce lieu lui rappela son danger; la musique avait cess: il
ne lui restait d'autre guide que le hasard. Elle s'arrta pour un moment
dans un effroi inexprimable; mais l'image de son pre l'emportant sur
tout le reste, elle se remit  marcher. Le sentier entrait dans un bois;
elle ne voyait aucune maison, aucune crature, et n'entendait aucune
espce de bruit; elle marchait toujours sans savoir o, vitait le
fourr du bois, tenait les bords tant qu'elle pouvait; elle vit enfin
une espce d'avenue mal range, qui donnait sur un point clair par la
lune: l'tat de cette avenue lui rappela le chteau des tourelles, et
elle ne douta pas qu'elle ne dt y conduire. Elle hsitait  la suivre
quand un bruit de voix et d'clats de rire frappa soudain son oreille;
ce n'tait pas le rire de la gaiet, mais celui de la grosse joie, et
son embarras redoubla. Tandis qu'elle coutait, une voix,  grande
distance, partit du chemin qu'elle avait quitt; imaginant que c'tait
celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir: une seconde
pense l'en dtourna. La dernire extrmit seule avait pu dterminer
Michel  quitter ses mules; elle crut son pre mourant, elle courut avec
plus de vitesse, dans la faible esprance que les convives du bois
voudraient bien lui donner quelque secours. Son coeur battait dans sa
terrible incertitude; et plus elle approchait, plus le froissement des
feuilles sches la faisait trembler  chaque pas. Le bruit la conduisit
 un endroit dcouvert qu'clairait la lune; elle s'arrta, et aperut
entre les arbres un banc de gazon form en cercle, et occup par un
groupe de plusieurs personnes. En s'approchant, elle jugea aux costumes
que ce devaient tre des paysans, et tout le long du bois elle distingua
plusieurs chaumires parses. Tandis qu'elle regardait et s'efforait de
vaincre l'apprhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes
paysannes sortirent d'une des cabanes, la musique reprit, et la danse
recommena; c'tait la fte de la vendange, et la mme musique qu'elle
avait entendue dans l'air. Son coeur trop dchir ne pouvait sentir le
contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation; elle
s'empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprs de la
chaumire, exposa sa position et implora leur assistance. Plusieurs se
levrent avec vivacit, offrirent tous leurs services, et suivirent
Emilie, qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin.

Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranim. En
recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille tait
partie; son inquitude pour elle avait surpass le sentiment de ses
besoins: il avait envoy Michel  sa suite. Il tait nanmoins encore
dans la langueur, et se trouvant incapable d'aller plus loin, il
renouvela ses questions sur une auberge ou sur le chteau dans les bois.
Le chteau ne peut vous recevoir, dit un paysan vnrable qui avait
suivi Emilie,  peine est-il habit; mais si vous voulez me faire
l'honneur d'accepter ma chaumire, je vous donnerai mon meilleur lit.

La voiture chemina lentement; Michel suivit les paysans par le sentier
qu'Emilie avait pris, et ils arrivrent au hameau. La courtoisie de son
hte, la certitude d'un prompt repos, rendirent la force  Saint-Aubert:
il vit avec une douce complaisance ce joli tableau: les bois, rendus
plus sombres par l'opposition, entouraient la place claire; mais,
s'ouvrant par intervalles, une clart blanche en faisait ressortir une
chaumire, ou se refltait dans un ruisseau. Il couta sans peine les
refrains joyeux de la guitare et du tambourin; mais il ne put voir sans
motion la danse des paysans.

La danse cessa  l'approche de la voiture; c'tait un phnomne dans ces
bois isols, et toute la troupe l'entoura avec une vive curiosit. La
voiture s'arrta enfin prs d'une maisonnette fort propre, qui tait
celle du vnrable conducteur; il aida Saint-Aubert  descendre, et le
conduisit avec Emilie dans une petite salle basse qui n'tait claire
que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaa
dans une espce de fauteuil. L'air frais et balsamique, charg des plus
doux parfums, pntrait dans l'appartement  travers les fentres
ouvertes, et ranimait ses facults teintes. Son hte, qu'on nommait
Voisin, quitte la chambre et revient bientt avec des fruits, de la
crme, et tout le luxe champtre que pouvait fournir sa retraite. Il
servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaa derrire le
sige de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu'il prt place 
table. Quand le fruit eut apais sa fivre et calm sa soif brlante, il
se sentit un peu mieux, et se mit  causer. L'hte lui communiqua toutes
les particularits relatives  lui et  sa famille. Ce tableau d'une
union domestique, trac avec le sentiment du coeur, ne pouvait pas
manquer d'exciter l'intrt. Emilie, assise prs de son pre, et tenant
sa main dans les siennes, coutait attentivement le vieillard. Son coeur
tait plein d'amertume, et ses pleurs coulaient,  l'ide que bientt
sans doute elle ne possderait plus le bien prcieux dont elle jouissait
encore. La lueur douce d'un clair de lune d'automne, la musique loigne
qui alors jouait une romance, secondaient sa mlancolie. Le vieillard
parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n'ai plus
qu'une fille, dit Voisin; mais elle est heureusement marie, et me tient
lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant,
j'allai me runir avec Agns et sa famille. Elle a plusieurs enfants que
vous voyez danser l-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils
tre toujours ainsi! J'espre mourir au milieu d'eux, monsieur; je suis
vieux maintenant, je n'ai pas bien longtemps  vivre; mais il y a de la
consolation  mourir parmi ses enfants.

--Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je
l'espre, longtemps au milieu d'eux.

--Ah! monsieur,  mon ge je ne dois pas m'attendre  cela. Le vieillard
fit une pause. C'est  peine si je le dsire, reprit-il ensuite. J'ai
confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y
est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer prs
de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous
puissions visiter la terre, quand nous aurons quitt nos corps?

--N'en doutez pas, lui rpliqua Saint-Aubert; les sparations seraient
trop douloureuses, si nous les croyions ternelles. Oui, ma chre
Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les
rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrrent toute la paix et la
rsignation de son me, malgr l'expression de la tristesse.

Voisin sentit qu'il avait trop prolong le sujet; il coupa court, en
disant: Nous sommes dans l'obscurit, il nous faudrait une lumire.

--Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clart; remettez-vous, mon
cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux  prsent que je n'ai
t de tout le jour. Cet air me rafrachit, je gote ce repos, je me
plais  cette musique qu'on entend dans l'loignement. Laissez-moi vous
voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce
deux instruments, ou bien est-ce un cho?

--C'est un cho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu
cet instrument la nuit, quand tout tait calme; mais personne ne connat
celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si
douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les
bois.--Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce
sont des vivants.--Quelquefois,  minuit, quand je ne pouvais dormir,
dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai
entendue presque sous ma fentre, et jamais je n'entendis musique
semblable. Elle me faisait penser  ma pauvre femme, et je pleurais.
J'ai quelquefois ouvert ma fentre, pour voir si j'apercevrais
quelqu'un; mais au mme instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait
personne. J'coutais, j'coutais avec tant de recueillement, que le
bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frmir. On
disait que cette musique tait une annonce de mort; mais il y a bien des
annes que je l'entends, j'ai toujours survcu  ce triste prsage.

Emilie sourit  une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'tat
o tait son esprit, elle ne put tout  fait rsister  son impression
contagieuse.

--C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne
n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'et fait, le
musicien et t connu.--Oui, monsieur, on l'a tent, on a suivi jusque
dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le
mme loignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus
loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui,
c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante plante, qui est
maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois 
gauche.

--Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point.

--Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous
voyez l'avenue, et le chteau est cach presque entirement dans les
arbres.

--Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque
chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur
laquelle se portent les rayons.

--Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce chteau?

--Le marquis de Villeroi en tait possesseur, dit Voisin avec un air
important.

--Ah! dit Saint-Aubert fort agit, sommes-nous donc si prs de Blangy?

--C'tait la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait
en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des annes: on nous a dit
qu'il tait mort depuis peu, et que cette terre tait passe en d'autres
mains.--Saint-Aubert, qui tait tomb dans la rverie, en sortit  ces
derniers mots: Mort! s'cria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort?

--On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, rpliqua Voisin:
connaissez-vous le marquis, monsieur?

--Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrter  la
question.--Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une
curiosit timide.--Il ne rpondit pas, et retomba dans sa mditation;
quelques moments aprs il parut en sortir, et demanda quel tait son
hritier.--J'ai oubli son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur
habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe  venir dans son
chteau.

--Le chteau est-il encore ferm?

--A peu prs, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont
soin; mais ils vivent dans une chaumire qui n'en est pas loigne.

--Le chteau est spacieux, dit Emilie; il doit tre dsert s'il n'a que
deux habitants.

--Dsert! oh oui, mademoiselle, rpondit Voisin: je ne voudrais pas y
passer la nuit pour le monde entier.

--Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rverie; l'hte
rpta. Saint-Aubert ne put retenir une espce de sanglot; mais comme
s'il et voulu prvenir les remarques, il demanda promptement  Voisin
combien de temps il avait pass dans le pays?--Presque depuis mon
enfance, rpondit l'hte.

--Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix
altre.

--Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi
qui ne l'ont pas oublie.

--Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-l.

--Hlas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente
dame; elle mritait un meilleur sort.

Des larmes coulrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une
voix presque touffe, c'est assez, mon ami.

Emilie, quoique extrmement surprise, ne se permit de manifester ses
sentiments par aucune question.--Voisin voulut s'excuser, mais
Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il,
changeons plutt de conversation. Vous parliez de la musique que nous
venons d'entendre.

--Oui, monsieur: mais chut, elle revient; coutez cette voix. Ils
entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont
les sons faiblement articuls ne permettaient de rien distinguer qui
ressemblt  des mots. Bientt elle s'arrta, et l'instrument qu'on
avait entendu fit entendre les accords les plus doux.--Saint-Aubert
observa que les tons en taient plus pleins, plus mlodieux que ceux
d'une guitare, et encore plus mlancoliques que ceux d'un luth. Ils
continurent d'couter, mais les sons ne revinrent plus.

--Cela est trange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le
silence.--Trs-trange, dit Emilie.--Cela est vrai, dit Voisin. Et ils
restrent en silence.

Aprs une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que,
pour la premire fois, j'entendis cette musique; c'tait, je m'en
souviens, par une belle nuit d't comme celle-ci, mais il tait plus
tard. Je me promenais dans les bois, j'tais seul; je me souviens aussi
que j'tais fort affect, j'avais un de mes enfants malade, et nous
craignions beaucoup de le perdre; j'avais veill prs de son lit toute
la soire pendant que sa mre dormait, car elle l'avait veill toute la
nuit prcdente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journe avait
t fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rvais;
j'entendis une musique dans l'loignement, et je pensai que c'tait
Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand
la soire tait belle, il restait  jouer sur sa porte; mais quand je
vins  un endroit o les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne
l'oublierai), je regardais les toiles du nord qui alors taient fort
leves: j'entendis tout  coup des sons, mais des sons que je ne puis
dcrire; c'tait comme un concert d'anges. Je regardais attentivement,
et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins  la
maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moqurent tous de moi, et
me dirent que c'taient des bergers qui avaient jou du flageolet: je ne
pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soires aprs, ma femme
entendit la mme chose, et fut aussi surprise que je l'avais t
moi-mme. Le pre Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel
envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que
cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes
mourantes.

Emilie, en coutant ces paroles, se sentit frappe d'une crainte
superstitieuse tout  fait nouvelle pour elle; elle eut peine 
dissimuler son trouble  Saint-Aubert.

--Mais l'enfant vcut, monsieur, en dpit du pre Denis.

--Le pre Denis, dit Saint-Aubert qui coutait avec attention tous les
rcits du bon vieillard, nous sommes donc prs d'un couvent?

--Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur
le rivage de la mer.

--Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frapp d'un souvenir subit, le
couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur
rpandus sur son front se mlait un sentiment d'horreur. Il devint
immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son
visage; il ressemblait  ces statues de marbre qui, places sur un
monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans
esprance.

--Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses penses,
vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hte veut
bien me le permettre, je prparerai votre lit, je sais comment vous
aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec
affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette
peine. Voisin, dont l'attention avait t suspendue par l'intrt que
ses rcits avaient excit, s'excusa de n'avoir point encore fait venir
Agns, et sortit pour l'aller prendre.

Peu de moments aprs il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une
jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore
souponn; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la
famille cdt ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais
Agns, dans sa rponse, montra la mme grce et la mme hospitalit que
son pre. On dcida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher
dans le voisinage.

--Si je suis mieux demain, ma chre, dit Saint-Aubert  Emilie, nous
partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur
du jour, et nous retournerons  la maison. Dans l'tat de ma sant et
celui de mes ides, je ne puis songer qu'avec peine  un plus long
voyage, et je me sens le besoin de regagner la valle. Emilie dsirait
ce retour, mais elle se troubla d'une rsolution aussi soudaine. Son
pre sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir.
Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa
petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses penses la
reportrent  la dernire conversation relative  l'tat des mes aprs
la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait
plus se flatter de conserver longtemps son pre. Elle s'appuyait toute
pensive sur une petite fentre ouverte. Absorbe dans ses rflexions,
elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette vote cleste seme
d'innombrables toiles, habites peut-tre par des esprits dgags de
leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines thres, ses penses
s'levaient, comme auparavant, vers la sublimit d'un Dieu et la
contemplation de l'avenir. La danse avait cess, les chaumires taient
paisibles, l'air semblait  peine effleurer le sommet des bois; quelques
brebis gares, de temps en temps le son d'une clochette loigne, le
bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la
nuit. A la fin mme, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses
occupations, cessrent tout  fait; les yeux mouills de larmes,
pntre d'une dvotion respectueuse, elle resta  la fentre jusqu' ce
que vers minuit l'obscurit se ft tendue sur la terre, et que la
plante indique par Voisin et disparu derrire le bois. Elle se
souvint alors de ce qu'il avait dit  ce sujet, et se rappela la
mystrieuse musique; elle restait  la fentre, esprant et craignant 
la fois de l'entendre revenir; elle tait occupe de l'extrme motion
de son pre, quand on avait annonc la mort du marquis de Villeroi et
rappel le sort de la marquise; elle se sentait vivement intresse  en
connatre la cause. Sa curiosit  cet gard tait d'autant plus vive,
que jamais son pre n'avait prononc devant elle le nom de Villeroi:
aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperut que les heures la
ramenaient  de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever
de bonne heure, et se dcida  gagner son lit.




CHAPITRE VII.


Emilie, appele de bonne heure comme elle l'avait dsir, se rveilla.
Le sommeil l'avait peu rafrachie, des songes pnibles l'avaient
obsde, et la plus douce consolation des malheureux avait t perdue
pour elle. Elle ouvrit sa fentre, regarda les bois, vit le soleil
levant, respira l'air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage
avait cette fracheur qui semble apporter la sant. On n'entendait que
des sons doux, que des sons _pittoresques_, si l'on peut s'exprimer
ainsi, tels que la cloche d'un couvent lointain, le murmure des vagues,
le chant des oiseaux, le mugissement du btail, qu'elle voyait cheminer
lentement entre les buissons et les arbres.

Emilie entendit un mouvement dans la salle basse; elle reconnut la voix
de Michel qui parlait  ses mules, et sortait avec elles d'une cabane
voisine; elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-mme
de se lever, et que le sommeil n'avait pas mieux rtabli qu'elle. Elle
le conduisit de l'escalier dans la petite pice o ils avaient soup la
veille. Ils y trouvrent un djeuner proprement servi, et leur hte et
sa fille qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour.

Je vous envie cette chaumire, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les
voyant; elle est si agrable, si paisible, si propre, et cet air qu'on
respire! Si quelque chose pouvait rendre la sant, ce serait bien
srement cet air-l.

Voisin le salua honntement, et lui rpondit avec la politesse
franaise: On peut envier cette chaumire, depuis que vous et
mademoiselle l'avez honore de votre prsence.--Saint-Aubert sourit
amicalement  ce compliment, et se mit  table. Elle tait couverte de
crme, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avait
soigneusement examin son pre, et qui le trouvait bien mal portant,
l'engageait vivement  remettre son dpart jusqu'au soir; mais
Saint-Aubert semblait impatient d'tre chez lui, et exprimait cette
impatience avec une chaleur qui ne lui tait pas ordinaire. Il assurait
que depuis longtemps il ne s'tait pas trouv mieux, et qu'il voyagerait
avec moins de peine  la fracheur du matin qu' toute autre heure de la
journe. Mais tandis qu'il causait avec son respectable hte, et le
remerciait pour ses procds obligeants, Emilie le vit changer et tomber
sur sa chaise avant qu'elle et pu le soutenir. En peu de moments il se
remit de cette faiblesse soudaine; mais il tait si mal, qu'il se vit
incapable de voyager; et aprs avoir lutt quelques instants contre la
violence de ses maux, il demanda qu'on vnt l'aider  remonter
l'escalier et  se remettre au lit. Cette prire renouvela toutes les
terreurs qu'Emilie avait prouves la veille: mais quoiqu' peine elle
pt se soutenir et rsister au coup dont elle tait frappe, elle essaya
de dvorer sa crainte; et lui donnant son bras tremblant, elle mena
Saint-Aubert dans sa chambre.

Ds qu'il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleurait  quelques pas
de la porte; et ds qu'elle arriva, il fit signe qu'on les laisst
seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de
tendresse et de douleur, que son courage l'abandonna, et elle se mit 
fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-mme  conserver sa
fermet, et ne pouvait parler; il ne pouvait que lui serrer la main et
retenir ses propres larmes. A la fin, il prit la parole:--Ma chre
enfant, dit-il, en s'efforant de sourire au travers de l'expression de
sa douleur; ma chre Emilie! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel
comme pour prier; et alors, d'un ton plus ferme et d'un regard o la
tendresse d'un pre s'unissait avec dignit  la pieuse solennit d'un
saint, ma chre enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vrits
que je suis oblig de vous dire; mais je ne sais rien dguiser. Hlas!
je voudrais vous le cacher; mais il serait trop cruel de prolonger votre
erreur. Notre sparation est prochaine; osons donc en parler, et
prparons-nous  la supporter par nos rflexions et nos prires: la voix
lui manqua. Emilie, pleurant toujours, pressa sa main contre son coeur;
oppresse par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas mme lever les
yeux.

Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant  lui; j'ai
beaucoup de choses  vous dire. J'ai  vous rvler un secret de la plus
haute importance, et une promesse  obtenir de vous; quand cela sera
fait, je serai plus tranquille. Vous avez observ, ma chre, combien je
dsire d'tre chez moi; vous n'en savez pas la raison; coutez ce que je
vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse
faite  votre pre mourant! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie, frappe
de ses derniers mots, comme si, pour la premire fois, elle et connu le
danger o il tait, leva la tte; ses larmes s'arrtrent, et, le
regardant un moment avec l'expression d'une affliction insoutenable, une
convulsion la saisit; elle tomba sans connaissance. Les cris de
Saint-Aubert attirrent Voisin et sa fille; ils donnrent tous les
secours qui dpendaient d'eux, mais ils furent longtemps sans effet.
Quand Emilie revint, Saint-Aubert tait si puis de toute cette scne,
qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu'Emilie lui
donna, parvint  ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils
furent seuls, il s'effora de la calmer, et lui prsenta toutes les
consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses
bras, pleura sur sa poitrine; et sa douleur la rendait tellement
insensible  ses discours, qu'il cessa de lui en faire aucun; il ne
pouvait que s'attendrir et mler ses larmes aux siennes. Rappele enfin
 un sentiment de devoir, elle voulut pargner  son pre un plus long
spectacle de sa douleur; elle quitta ses embrassements, scha ses
pleurs, et dit quelques mots, comme de consolation. Ma chre Emilie,
reprit Saint-Aubert, ma chre enfant, soumettons-nous avec une humble
confiance  l'Etre qui nous a protgs et consols dans nos dangers et
dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut expos  ses yeux;
il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant.
Je sens cette consolation dans mon coeur: je vous laisserai, mon enfant,
je vous laisserai entre ses bras; et quoique je quitte ce monde, je
serai toujours en sa prsence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas; la mort
en elle-mme n'a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons
tous que nous sommes ns pour mourir; elle n'a rien de terrible  ceux
qui se confient dans un Dieu tout-puissant.

Aprs un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au
sujet qui me touche au fond du coeur. J'ai dit que j'avais une promesse
solennelle  recevoir de vous. Il faut que je la reoive avant de vous
en expliquer la principale circonstance dont j'ai  vous entretenir. Il
en est d'autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous
ignoriez toujours. Promettez-moi donc que vous excuterez exactement ce
que je vais vous commander.

Emilie,  qui cette extrme gravit en imposait, essuya les larmes
qu'elle ne pouvait s'empcher de rpandre; et regardant loquemment
Saint-Aubert, elle se lia par serment  faire ce qu'il exigerait d'elle,
sans savoir ce que ce pouvait tre.

Il continua.--Je vous connais trop bien, mon Emilie, pour craindre
jamais que vous manquiez  vos engagements, mais surtout  un engagement
si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidlit est d'une
inconcevable importance pour la tranquillit de vos jours. Ecoutez 
prsent ce que j'avais  vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre  la
valle renferme une espce de trappe qui s'ouvre sous une feuille du
parquet. Vous la reconnatrez  un noeud remarquable du bois; c'est
d'ailleurs l'avant-dernire feuille du ct de la boiserie, et en face
mme de la porte. A une toise environ du ct de la fentre, vous
apercevrez une jointure, comme si la planche avait t rapporte; c'est
par l qu'on l'ouvre. Appuyez le pied sur la ligne, la planche
s'enfoncera, et vous pourrez aisment la faire glisser sous l'autre;
au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s'arrta pour
reprendre haleine, et Emilie resta plonge dans la plus profonde
attention. Entendez-vous ces instructions, ma chre? lui dit-il. Emilie,
 peine capable de profrer un mot, l'assura qu'elle l'entendait bien.

--Quand vous retournerez  la maison... Il poussa un profond soupir.

Quand elle l'entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui
devaient l'accompagner se prsentrent  sa pense; elle eut une
explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affect encore par la
contrainte et l'effort qu'il s'tait fait, ne put enfin retenir ses
larmes. Aprs quelques moments, il se remit. Ma chre enfant, dit-il,
consolez-vous: quand je ne serai plus, vous ne serez pas abandonne. Je
vous laisse immdiatement sous la protection de la Providence, qui ne
m'a jamais refus ses secours. Ne m'affligez pas par l'excs de votre
dsespoir; apprenez-moi plutt, par votre exemple,  modrer celui que
je ressens.

Saint-Aubert, qui ne parlait qu'avec difficult, reprit l'entretien
aprs une pause. Ce cabinet, ma chre... quand vous retournerez  la
maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai dcrite, vous
trouverez un paquet de papiers crits. Faites attention maintenant. La
promesse que j'ai reue de vous est relative  ce seul objet; vous
brlerez ces papiers, et cela sans les lire, sans les regarder: je vous
l'ordonne absolument.

La surprise d'Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda
pourquoi cette prcaution. Saint-Aubert lui rpondit que s'il avait pu
le lui expliquer, la promesse qu'il avait exige n'aurait plus t
ncessaire. Qu'il vous suffise, mon enfant, de vous en pntrer
essentiellement; elle est d'une importance extrme. Sous cette mme
planche, vous trouverez environ deux cents doublons envelopps dans une
bourse de soie. Ce fut mme pour mettre en sret l'argent qui se
trouvait au chteau, qu'on imagina ce secret. La province tait alors
inonde de troupes qui prenaient avantage des circonstances et se
livraient  toutes sortes de pillages.

Mais j'ai encore une promesse  recevoir de vous: c'est que jamais,
quelle que soit votre position, vous ne vendrez la valle. Saint-Aubert
ajouta que, si elle se mariait, elle spcifierait dans le contrat que le
chteau ne serait jamais qu' elle. Il lui parla ensuite de sa fortune
avec plus de dtail qu'il n'avait encore fait. Les deux cents doublons
et le peu d'argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le
comptant que j'ai  vous laisser. Je vous ai dit en quel tat j'tais
avec M. Motteville  Paris. Ah! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais
non pas dans la misre. Emilie ne pouvait rpliquer  rien;  genoux
prs de son lit, elle baignait de pleurs la main chrie qu'elle retenait
encore.

Aprs cette conversation, l'esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus
calme; mais, puis par l'effort qu'il avait fait, il tomba dans
l'assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer prs de lui,
jusqu' ce qu'un lger coup  la porte de la chambre l'obligea de se
relever. Voisin venait dire qu'un confesseur du couvent voisin tait en
bas prt  assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu'on rveillt
son pre, et fit prier le prtre de ne pas quitter la maison. Quand
Saint-Aubert sortit de l'assoupissement, tous ses sens taient
confondus; il lui fallut du temps pour reconnatre Emilie qui le
gardait. Alors il remua les lvres, il lui tendit la main; elle la reut
et retomba sur sa chaise, frappe de l'impression de mort qu'elle
remarquait dans tous ses traits. En peu d'instants il retrouva la voix,
et Emilie lui demanda s'il dsirait entretenir un confesseur. Il
rpondit qu'il le dsirait; et quand le rvrend pre parut, elle se
retira. Ils restrent ensemble environ une demi-heure. On rappela
Emilie; elle retrouva Saint-Aubert plus agit, et elle regarda le pre
avec un peu de ressentiment, comme s'il en et t la cause; le bon
religieux la regarda avec douceur, et ensuite dtourna les yeux.
Saint-Aubert, d'une voix tremblante, la pria de joindre ses prires 
celles que l'on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en
tre aussi. Le vieillard et sa fille arrivrent tous deux en pleurant;
ils se mirent  genoux auprs du lit. Le rvrend pre, d'une voix
majestueuse, rcita lentement les prires des agonisants. Saint-Aubert,
d'un air serein, s'unissait avec ferveur  leur dvotion; des larmes
quelquefois s'chappaient de ses paupires presque closes; les sanglots
d'Emilie interrompirent souvent le service.

[Illustration: La prire des agonisants.]

Quand il fut fini, et qu'on eut administr l'extrme-onction, le pre se
retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s'approcht; il lui
donna sa main, et fut quelque temps en silence. A la fin il lui dit
d'une voix teinte: Mon bon ami, notre connaissance a t courte, mais
elle vous a suffi pour me dvelopper votre bon coeur; je ne doute pas
que vous ne transportiez toute cette bienveillance  ma fille: quand je
ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie  vos soins dans le peu
de jours qu'elle doit passer ici: je ne vous en dis pas davantage. Vous
avez des enfants; vous connaissez les sentiments d'un pre: les miens
deviendraient bien pnibles si j'avais moins de confiance en vous.
Voisin l'assura, et ses larmes tmoignaient toute sa sincrit, qu'il
n'oublierait rien pour adoucir l'affliction d'Emilie, et que, si
Saint-Aubert le dsirait, il la ramnerait en Gascogne. Cette offre fut
si agrable  Saint-Aubert, qu'il ne trouva point d'expression pour
peindre sa reconnaissance, ou, pour bien dire, qu'il l'acceptait.

Surtout, ma chre Emilie, reprit le moribond, ne vous livrez pas  la
magie des beaux sentiments: c'est l'erreur d'un esprit aimable; mais
ceux qui possdent une vritable sensibilit doivent savoir de bonne
heure combien elle est dangereuse; c'est elle qui tire de la moindre
circonstance un excs de malheur ou de plaisir. Dans notre passage 
travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances;
et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du
bien-tre, notre sensibilit nous rend victime quand nous ne savons pas
la modrer et la contenir.

Emilie lui rpta combien ses avis lui taient prcieux; elle lui promit
de ne les oublier jamais et de s'efforcer d'en profiter. Saint-Aubert
lui sourit avec autant d'affection que de tristesse. Je le rpte, lui
dit-il, je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j'en aurais le
pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excs de la sensibilit
et vous apprendre  les viter.

Combien est mprisable une humanit prtendue qui se contente de
plaindre et qui ne songe point  soulager!

Saint-Aubert, quelque temps aprs, parla de madame Chron sa soeur. Il
faut que je vous informe, ajouta-t-il, d'une circonstance intressante
pour vous. Nous avons eu, vous le savez, trs peu de rapport ensemble;
mais c'est la seule parente que vous ayez: j'ai cru convenable, comme
vous le verrez dans mon testament, de vous confier  ses soins jusqu'
votre majorit: elle n'est pas prcisment la personne  qui j'aurais
voulu remettre ma chre Emilie, mais je n'avais point d'alternative, et
je la crois dans le fond une assez bonne femme; je n'ai pas besoin, mon
enfant, de vous recommander d'user de prudence pour vous concilier ses
bonnes grces: vous le ferez sans doute en mmoire de celui qui tant de
fois l'a tent pour vous.

Emilie protesta que tout, ce qu'il lui recommandait serait
religieusement excut. Hlas! ajouta-t-elle, suffoque de sanglots,
voil bientt tout ce qui me restera: ce sera mon unique consolation que
d'accomplir entirement tous vos dsirs!

Emilie ne pouvait qu'couter et pleurer; mais le calme extrme de son
pre, la foi, l'esprance qu'il montrait, adoucissaient un peu son
dsespoir. Pourtant elle voyait cette figure dcompose, ce caractre de
mort qui commenait  se rpandre, ces yeux enfoncs et toujours fixs
sur elle, ces paupires pesantes et toutes prtes  se fermer: son coeur
tait dchir et ne pouvait s'exprimer.

Il voulut encore une fois lui donner sa bndiction. O tes-vous, ma
chre? lui dit-il en tendant vers elle ses deux mains. Emilie s'tait
tourne vers une fentre pour cacher les symptmes de son affliction;
elle comprit alors que la vue lui avait manqu: il lui donna sa
bndiction qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba
sur l'oreiller. Elle baisa son front; la sueur froide de la mort
inondait ses tempes, et oubliant tout son courage, ses larmes les
arrosrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux: c'tait encore l'me
d'un pre; mais elle s'vanouit bientt et Saint-Aubert ne parla plus.

Emilie fut arrache de sa chambre par Voisin et par sa fille; ils
essayrent de calmer sa douleur: le vieillard pleurait avec elle, mais
les secours d'Agns taient plus opportuns.




CHAPITRE VIII.


Le religieux qui s'tait prsent le matin revint le soir consoler
Emilie. Il apportait un message de l'abbesse d'un couvent voisin du
sien, qui l'invitait  se rendre prs d'elle. Emilie n'accepta pas
l'offre, mais elle rpondit avec reconnaissance. La sainte conversation
du pre, la douce bienveillance de ses manires qui ressemblaient 
celles de Saint-Aubert, calmrent un peu la violence de ses transports;
elle leva son coeur  l'Etre ternel prsent partout. Relativement 
Dieu, se disait Emilie, mon pre bien-aim existe ainsi qu'hier il
existait pour moi. Il n'est mort que pour moi: pour Dieu, pour lui,
vritablement il existe.

Retire dans sa petite chambre, ses penses mlancoliques errrent
encore autour de son pre. Affaisse dans une espce de sommeil, des
images lugubres obsdrent son imagination. Elle rva qu'elle voyait son
pre, il l'abordait avec une contenance de bont. Tout d'un coup il
sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lvres; mais au lieu
de ses paroles, elle entendit une musique douce, porte sur les airs 
une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s'animer dans
le ravissement heureux d'un tre suprieur: l'harmonie devenait plus
forte, elle s'veilla. Le rve tait fini, mais la musique durait
encore, et c'tait une musique cleste.

Elle coutait et se sentait glace par un respect superstitieux; les
larmes s'arrtrent, elle se leva, et fut  la fentre. Tout tait
obscur; mais Emilie dtournant les yeux des sombres bois qui bordaient
l'horizon, elle vit  gauche cette brillante plante dont le vieillard
avait parl et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce
qu'il avait dit, et comme la musique agitait l'air par intervalles, elle
ouvrit sa fentre pour couter le chant; bientt il s'affaiblit et elle
tenta vainement de dcouvrir d'o il partait. La nuit ne lui permit pas
de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d'elle, et les sons
devenant successivement plus doux, firent place enfin  un silence
absolu.

Le lendemain matin une soeur du couvent vint lui renouveler l'invitation
de l'abbesse. Emilie, qui ne pouvait abandonner la chaumire tant que le
corps de son pre y reposerait, consentit avec rpugnance  la visite
qu'on dsirait d'elle, et promit de rendre ses respects  l'abbesse dans
la soire de ce mme jour.

Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide
et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se
trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parl, 
l'extrmit d'un petit golfe, sur la Mditerrane. Comme Emilie passait
l'antique porte du couvent, la cloche de vpres sonna, et lui parut le
premier coup des funrailles de Saint-Aubert. De lgers incidents
suffisent pour affecter un esprit nerv par la douleur. Emilie surmonta
la crise pnible qu'elle prouvait, et se laissa conduire  l'abbesse
qui la reut avec une bont maternelle. Son air d'intrt, ses gards
pntrrent Emilie de reconnaissance; ses yeux taient remplis de
larmes, et elle ne pouvait pas parler. L'abbesse la fit asseoir, se
plaa prs d'elle et la regarda en silence, pendant qu'Emilie essayait
de scher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l'abbesse d'une voix
douce, ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous
allons  la prire, voulez-vous nous accompagner? c'est une consolation,
mon enfant, de dposer ses peines dans le sein de notre pre cleste: il
nous voit, il nous plaint, et nous chtie dans sa misricorde.

Emilie versa de nouvelles larmes, mais de douces motions en
mlangeaient l'amertume. L'abbesse la laissa pleurer sans l'interrompre;
elle la regardait avec cet air de bont qui aurait indiqu l'attitude
d'un ange gardien: Emilie devint plus tranquille, et parlant sans
rserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumire.

L'abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l'invita 
passer quelques jours au couvent avant de retourner  la valle.
Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre de
cette premire secousse, avant d'en risquer une seconde; je ne vous
dissimulerai pas combien votre coeur va saigner, en revoyant le thtre
de votre douleur passe; ici, vous trouverez tout ce que la paix,
l'amiti et la religion peuvent offrir de consolations; mais venez,
ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons  la
chapelle.

Emilie la suivit dans une salle o les religieuses taient toutes
rassembles; l'abbesse la leur confia, en disant: C'est une jeune
personne pour laquelle j'ai beaucoup de considration, traitez-la comme
une soeur.

Elles se rendirent  la chapelle, et l'difiante dvotion avec laquelle
fut clbr l'office divin leva l'esprit d'Emilie aux consolations de
la foi et d'une entire rsignation.

Il tait tard avant que l'abbesse et consenti  son dpart. Elle sortit
du couvent moins oppresse qu'elle n'y tait entre, et fut reconduite
par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurit tait en
harmonie avec l'tat de son coeur. Elle suivait, en rvant, un petit
sentier peu battu, quand tout  coup son guide s'arrta, regarda autour
de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyre, disant qu'il s'tait
tromp de route, il marchait avec une extrme vitesse: Emilie, qui ne
pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurit, restait 
une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne
vaudrait-il pas mieux s'adresser  ce grand chteau que j'aperois entre
ces arbres.

--Non, rpliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons  ce
ruisseau o vous voyez se rflchir une lumire au del des bois, nous
serons  la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'garer;
c'est que je viens rarement ici aprs le coucher du soleil.

--Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de
voleurs?--Non, mademoiselle, point de voleurs.

--Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'tes pas
superstitieux?--Non, je ne suis pas superstitieux; mais  vous parler
vrai, mademoiselle, personne n'aime  se trouver le soir dans les
environs de ce chteau.--Emilie comprit alors que ce chteau tait celui
dont avait dj parl Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi,
dont la mort rcente avait tant affect son pre.

Ah! dit Voisin, comme tout cela est dsol! c'tait une si belle maison,
un si bel endroit, comme je m'en souviens!--Emilie lui demanda pourquoi
cet affreux changement!--Le vieillard se taisait.--Emilie, rveille par
l'effroi qu'il montrait, occupe surtout de l'intrt qu'avait manifest
son pre, rpta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas
les habitants qui vous effrayent, et si vous n'tes pas superstitieux,
comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir,
approcher de ce chteau?

--Eh bien donc, mademoiselle, peut-tre suis-je un peu superstitieux; et
si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est
arriv l de singulires choses; monsieur votre bon pre paraissait
avoir connu la marquise.--Dites-moi, je vous prie, ce qui est arriv?
lui dit Emilie, fort mue.

--Hlas! mademoiselle, rpondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage,
les secrets domestiques de mon matre doivent toujours tre sacrs pour
moi.--Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les
accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intrt plus
touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses penses; elle se rappela
la musique de la nuit prcdente, et elle en parla  Voisin.--Vous
n'avez pas t la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela
m'arrive si souvent  cette heure-l, que c'est  peine si j'y prends
garde.

--Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique
a des rapports avec le chteau, et voil pourquoi vous tes
superstitieux?--Cela peut-tre, mademoiselle; mais il y a d'autres
circonstances relatives  ce chteau, et dont je conserve tristement le
souvenir.--Un profond soupir suivit ces paroles, et la dlicatesse
d'Emilie restreignit la curiosit que ces derniers mots avaient excite
en elle.

Quand le moment terrible fut arriv, o les restes de Saint-Aubert
devaient tre spars d'elle pour toujours, elle alla seule les
contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demand qu'on l'enterrt
dans l'glise des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la
chapelle du nord, prs de la spulture des Villeroi, et en avait indiqu
la place. Le suprieur y consentit, et la triste procession se mit en
marche vers le lieu. Le vnrable pre, suivi d'une troupe de religieux,
la vint recevoir  la porte. Le chant de l'antienne funbre et les
accords de l'orgue qui retentit dans l'glise au moment o le corps y
entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arrach
des larmes  tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage 
demi couvert d'un lger voile noir, elle marchait entre deux personnes
qui la soutenaient de chaque ct; l'abbesse la prcdait, les
religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mlaient aux accents
du choeur. Quand la procession fut arrive au tombeau, la musique cessa,
Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut ais
d'entendre ses sanglots. Le vnrable prtre commena le service, et
Emilie parvint  se contraindre; mais quand le cercueil fut dpos,
quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un
gmissement sourd lui chappa, et elle tomba sur la personne qui la
soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles
sublimes: _Son corps est enterr en paix, et son me retourne  celui
dont il l'avait reue_. Son dsespoir se soulagea par un dluge de
pleurs.

L'abbesse la tira de l'glise, et la conduisit dans son appartement.
Elle lui offrit tous les secours d'une religion sainte et d'une tendre
piti. Emilie faisait des efforts pour surmonter l'accablement; mais
l'abbesse, qui l'observait attentivement, lui fit prparer un lit et
l'engagea  chercher du repos. Elle rclama avec bont la promesse
qu'avait faite Emilie de passer quelques jours au couvent. Emilie, que
rien ne rappelait plus  la chaumire, thtre de son malheur, eut le
loisir alors de considrer sa position, et se sentit incapable de
reprendre immdiatement son voyage.

Cependant la bont maternelle de l'abbesse et les douces attentions des
religieuses, n'pargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la
sant; elle avait prouv des secousses trop violentes pour se rtablir
promptement: elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d'une
fivre lente, et dans un tat de langueur. Elle s'affligeait de quitter
le tombeau o reposaient les cendres de son pre; elle se flattait que
si elle mourait en ce lieu, on la runirait  lui. Pendant ce temps,
elle crivit  madame Chron et  la vieille gouvernante, pour leur
faire part de l'vnement, et les informer de sa situation.

Pendant que l'orpheline tait au couvent, la paix intrieure de cet
asile, la beaut des environs, les soins obligeants de l'abbesse et de
ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu'elle fut
presque tente de se sparer du monde; elle avait perdu ses plus chers
amis, elle voulait se vouer au clotre, dans un sjour que la tombe de
Saint-Aubert lui rendait  jamais sacr. L'enthousiasme de sa pense,
qui lui tait comme naturel, avait rpandu un vernis si touchant sur la
sainte retraite d'une religieuse, qu'elle avait presque perdu de vue le
vritable gosme qui la produit. Mais les couleurs qu'une imagination
mlancolique lgrement imbue de superstition prtait  la vie
monastique, se fanrent peu  peu quand ses forces lui revinrent  son
coeur et ramenrent une image qui n'en avait t que passagrement
bannie. Ce souvenir la rappela tacitement  l'esprance,  la
consolation, aux plus doux sentiments; des lueurs de bonheur se
montrrent dans le lointain; et quoiqu'elle n'ignort pas  quel point
elles pouvaient tre trompeuses, elles ne voulut pas s'en priver.

Il se passa quelques jours entre l'arrive du serviteur que madame
Chron envoyait et celui o Emilie ft en tat de se mettre en route
pour la valle. Le soir qui prcda son dpart, elle se rendit  la
chaumire pour prendre cong de Voisin et de sa famille. Elle fit  ces
bonnes gens les adieux les plus tendres et les mieux sentis. Voisin
l'aimait comme sa fille, et versait des larmes. Emilie en rpandit: elle
vita d'entrer dans la chaumire; elle aurait renouvel des impressions
trop cuisantes, et elle n'avait plus maintenant assez de force pour les
soutenir.

Quand le moment du dpart fut venu, toute sa douleur se renouvela; la
mmoire de son pre au tombeau, les bonts de tant de personnes
vivantes, l'attachaient  cette retraite: elle semblait prouver, pour
le lieu o reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu'on sent pour
sa patrie. L'abbesse lui donna, en se sparant d'elle, les plus
touchants tmoignages d'attachement, et l'engagea  revenir si elle ne
trouvait pas ailleurs la considration qu'elle devait attendre.
Plusieurs des religieuses lui exprimrent de vifs regrets; elle quitta
le couvent les larmes aux yeux, emportant avec elle l'affection et les
voeux de toutes les personnes qu'elle y laissait.

Elle avait voyag longtemps avant que le spectacle qui se dployait sous
ses yeux et pu la distraire. Abme dans la mlancolie, elle ne
remarqua tant d'objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son pre.
Saint-Aubert tait avec elle quand elle les avait vus d'abord, et ses
observations sur chacun d'eux se retraaient  sa mmoire. La journe se
passa dans la langueur, dans l'abattement. Elle coucha cette nuit sur la
frontire du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne.

En approchant du chteau, ces tristes souvenirs se multiplirent. Enfin
le chteau lui-mme, le chteau se dessina au milieu du paysage que
Saint-Aubert aimait le plus.

La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de dtail;
les chemines, que rougissait le couchant, s'levaient derrire les
plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les
parties basses du btiment. Emilie ne put retenir un profond soupir:
Cette heure, se disait-elle, tait aussi son heure de prdilection. Et
voyant le pays sur lequel s'allongeaient les ombres: Quel repos,
s'criait-elle, quelle scne charmante! Tout est tranquille, tout est
aimable, hlas! comme autrefois.

Elle rsistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle
entendit la musique des danses que si souvent elle avait remarque, en
suivant avec Saint-Aubert les bords fleuris de la Garonne. Alors ses
larmes coulrent jusqu'au moment o la voiture s'arrta. Elle tait en
face d'une petite maison: elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut
la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte: le chien de son
pre venait aussi en aboyant, et quand la jeune matresse fut descendue,
il sauta, courut au-devant d'elle et lui fit connatre sa joie. Ma chre
demoiselle, dit Thrse, et puis elle s'arrta; les larmes d'Emilie
l'empchaient de rpliquer: le chien s'agitait autour d'elle; tout d'un
coup, il courut  la voiture. Ah! mademoiselle, mon pauvre matre!
s'cria Thrse; son chien est all le chercher. Emilie sanglota en
voyant la portire ouverte et le chien sauter dans la voiture,
descendre, flairer, chercher avec inquitude.

Venez, ma chre demoiselle, dit Thrse; allons, que vous donnerai-je
pour vous rafrachir? Emilie prit la main de la vieille bonne; elle
essaya de modrer sa douleur en la questionnant sur sa sant. Elle
cheminait lentement vers la porte, s'arrtait, marchait encore, et
faisait une nouvelle pause. Quel silence! quel abandon! quelle mort dans
ce chteau! Frmissant d'y rentrer, et se reprochant d'hsiter, elle
passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle et craint de
regarder autour d'elle, en ouvrit le cabinet qu'elle appelait autrefois
le _sien_. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au
dsordre de ce lieu; les chaises, les tables, tous les meubles qu'elle
remarquait  peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop
loquemment  son coeur. Elle s'assit prs d'une fentre qui donnait sur
le jardin: c'tait de l qu'avec Saint-Aubert elle avait si souvent
contempl le soleil couchant.

Elle ne se contraignit plus, et s'en trouva soulage.

Je vous ai fait le lit vert, dit Thrse en apportant du caf; j'ai
pens qu' prsent vous l'aimiez mieux que le vtre. Je ne croyais
gure,  pareil jour, que vous dussiez revenir seule. Quel jour, grand
Dieu! la nouvelle me pera le coeur quand je la reus. Qui l'aurait dit,
quand mon pauvre matre partit, qu'il ne devait jamais revenir? Emilie
se couvrit le visage de son mouchoir et lui fit signe de ne plus parler.

Emilie resta quelque temps plonge dans sa tristesse; elle ne voyait pas
un seul objet qui ne la rament  sa douleur. Les plantes favorites de
Saint-Aubert, les livres qu'il avait choisis pour elle et qu'ils
lisaient souvent ensemble; les instruments de musique dont il aimait
tant l'harmonie et qu'il touchait souvent lui-mme. A la fin, rappelant
sa rsolution, elle voulut voir l'appartement abandonn; elle sentit que
sa peine serait toujours plus grande si elle diffrait.

Elle traversa le gazon, mais son courage dfaillit en ouvrant la
bibliothque; peut-tre cette obscurit que rpandaient le soir et le
feuillage augmentait le religieux effet de ce lieu, o tout lui parlait
de son pre. Elle aperut la chaise dans laquelle il se plaait: elle
fut interdite  cet aspect, et s'imagina presque l'avoir vu lui-mme
devant elle. Elle rprima les illusions d'une imagination trouble, mais
elle ne put empcher un certain effroi respectueux qui se mlait  ses
motions. Elle avana doucement jusqu' la chaise et s'y assit. Elle
avait prs d'elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son pre
n'avait pas ferm; en reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint
que la veille de son dpart Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose:
c'tait son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura et le
regarda encore: ce livre tait sacr pour elle; elle n'aurait pas ferm
la page ouverte pour tous les trsors du monde; elle resta devant le
pupitre, ne pouvant se rsoudre  le quitter.

Au milieu de sa rverie, elle vit la porte s'ouvrir avec lenteur; un son
qu'elle entendit  l'extrmit de l'appartement la fit tressaillir; elle
crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa mditation,
l'puisement de ses esprits, l'agitation de ses sens lui causrent une
terreur soudaine; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa
raison reprenant le dessus: Qu'ai-je  craindre? dit-elle; si les mes
de ceux que nous chrissons reviennent, ce ne peut tre que par bont.

Le silence qui rgnait la rendit honteuse de sa crainte; le mme son
pourtant recommena. Distinguant quelque chose autour d'elle et se
sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri; mais elle ne put
s'empcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon
chien, qui se couchait prs d'elle et qui lui lchait les mains.

Emilie, sentant qu'elle tait hors d'tat de visiter pour ce soir le
chteau solitaire, quitta la bibliothque et se promena dans le jardin
sur la terrasse qui dominait la rivire. Le soleil tait couch, mais
sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de
feu qui doraient le crpuscule.

Emilie, qui marchait toujours, approchait du platane o Saint-Aubert
s'tait souvent assis prs d'elle, et o sa bonne mre l'avait souvent
entretenu des dlices d'un futur tat. Combien de fois aussi son pre
avait trouv des consolations dans l'ide d'une runion ternelle!
Oppresse de ce souvenir, elle quitta le platane; et s'appuyant sur le
mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans dansant gaiement au
bord de la Garonne, dont la vaste tendue rflchissait les derniers
rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Emilie malheureuse et
dsole! Elle se dtourna, mais, hlas! o pouvait-elle aller sans
rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur?

Emilie reut des lettres de sa tante. Madame Chron, aprs quelques
lieux communs de consolation et de conseil, l'invitait  venir 
Toulouse; elle ajoutait que feu son frre lui ayant confi l'ducation
d'Emilie, elle se regardait comme oblige de veiller sur elle. Emilie
et bien voulu rester  la valle; c'tait l'asile de son enfance et le
sjour de ceux qu'elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les
pleurer sans qu'on l'observt; mais elle dsirait galement de ne point
dplaire  madame Chron.

Quoique sa tendresse ne lui permt pas un doute sur les motifs qu'avait
eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Emilie sentait fort bien
que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante; dans
sa rponse elle demanda la permission de rester quelque temps  la
valle; elle allguait son extrme abattement, et le besoin qu'elle
avait et de repos et de retraite, pour se rtablir par degrs; elle
savait bien que ses gots diffraient beaucoup de ceux de madame Chron
sa tante; celle-ci aimait la vie dissipe, et sa grande fortune lui
permettait d'en jouir. Aprs avoir crit cette lettre, Emilie se trouva
plus tranquille.

Elle reut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincrement
Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai
jamais quelqu'un qui lui ressemble. Si j'avais rencontr un seul homme
comme lui dans le monde, je n'y aurais pas renonc.

Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrmement
cher  sa fille; sa plus grande consolation tait de parler de ses
parents avec un homme qu'elle rvrait beaucoup, et qui, sous un
extrieur peu agrable, cachait un coeur si sensible, un esprit si
distingu.

Plusieurs semaines se passrent dans une retraite paisible, et le
chagrin d'Emilie se transformait en une mlancolie douce; elle pouvait
dj lire, et mme lire les livres qu'elle avait lus avec son pre,
s'asseoir  sa place dans sa bibliothque, arroser les fleurs qu'il
avait plantes, toucher les instruments qu'il avait fait parler, et mme
de temps en temps jouer son air favori.

Madame Chron ne rpondant point, Emilie commenait  se flatter qu'elle
pourrait prolonger sa retraite; elle se sentait alors tant de force,
qu'elle osa visiter les lieux o le pass se retraait le plus vivement
 son esprit, de ce nombre tait la pcherie; et pour augmenter dans
cette promenade la mlancolie qu'elle aimait, elle emporta son luth, et
s'y rendit  cette heure de la soire qui convient si bien 
l'imagination et  la douleur. Quand Emilie fut dans les bois et se vit
prs du btiment, elle s'arrta, s'appuya contre un arbre, et pleura
quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait
au pavillon tait alors tout embarrass d'herbes; les fleurs que
Saint-Aubert avait semes sur les bords en paraissaient presque
touffes; les orties, le houx croissaient par touffes; elle regardait
tristement cette promenade nglige, o tout semblait morne et fltri.
Elle serait sans doute reste bien plus longtemps dans cette situation,
si le bruit de quelques pas, derrire le btiment, n'et tout  coup
excit son attention. L'instant d'aprs, une porte s'ouvrit, un tranger
parut, et, stupfait de voir Emilie, il la supplia d'excuser son
indiscrtion. Au son de cette voix, Emilie perdit sa crainte, et son
motion augmenta. Cette voix lui tait familire, et quoiqu'elle ne pt
distinguer aucun trait sa mmoire la servait trop bien pour qu'elle
conservt de la frayeur.

L'tranger rpta ses excuses; Emilie rpondit quelques mots; alors
celui-ci, s'avanant avec vivacit, s'cria:--Grand Dieu? se peut-il?
Srement. Je ne m'abuse point. C'est mademoiselle Saint-Aubert!

--Il est vrai, dit Emilie qui reconnut Valancourt, dont les traits
semblaient anims. Mille souvenirs pnibles se pressrent dans son
esprit, et l'effort qu'elle fit pour se contenir ne servit, en effet,
qu' l'agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s'informait
soigneusement de la sant de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui
apprit la fatale nouvelle. Il conduisit Emilie  un sige, et s'assit
auprs d'elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main;
mais elle ne s'en aperut qu'en la sentant inonde des pleurs qu'il
versait.

[Illustration: Le pavillon.]

Je sais, dit-il enfin, combien en pareil cas les consolations sont
inutiles. Aprs un si grand malheur, je ne puis que m'affliger avec
vous.

Quand Valancourt apprit que Saint-Aubert tait mort sur la route, et
avait laiss Emilie entre les mains de personnes trangres, il s'cria
involontairement: O tais-je? Bientt il dtourna la conversation, et
parla de lui-mme. Elle apprit qu'aprs leur sparation, il avait err
quelques jours sur le rivage de la mer, et tait revenu en Gascogne par
le Languedoc. La Gascogne tait sa province, et c'tait l qu'il
rsidait.

Aprs cette courte narration, il se tut. Emilie n'tait pas dispose 
reprendre la parole; ils continurent leur marche. Mais  la porte il
s'arrta comme s'il et cru qu'il ne devait pas aller plus loin; il dit
 Emilie que comptant le lendemain retourner  Estuvire, il lui
demandait la permission de venir prendre cong d'elle dans la matine.
Emilie pensa qu'elle ne pouvait le lui refuser.

Elle passa une soire bien triste; toujours occupe de son pre, elle se
rappela de quelle manire prcise et solennelle il avait demand qu'on
brlt ses papiers; elle se reprocha de n'avoir point obi plus tt, et
dcida que ds le lendemain elle rparerait sa ngligence.




CHAPITRE IX.


Le lendemain matin Emilie fit allumer du feu dans la chambre  coucher
de son pre, et s'y rendit pour brler ses papiers; elle ferma la porte,
afin d'empcher qu'on ne la surprt, et ouvrit le cabinet o les
manuscrits taient serrs. Prs d'une grande chaise, dans un coin du
cabinet, tait la mme table o elle avait vu son pre dans la nuit qui
prcda son dpart; elle ne doutait pas que les papiers dont il avait
parl ne fussent ceux mmes dont la lecture lui causait alors tant
d'motion.

La vie solitaire qu'Emilie avait mene, les mlancoliques sujets de ses
penses habituelles l'avaient rendue susceptible de croire aux
revenants, aux fantmes; c'tait la preuve d'un esprit fatigu. C'tait
surtout en se promenant le soir dans une maison dserte, qu'elle avait
frmi plus d'une fois  de prtendues apparitions, qui ne l'auraient
jamais frappe lorsqu'elle tait heureuse: telle tait la cause de
l'effet qu'elle prouva, quand, levant les yeux pour la seconde fois
sur la chaise place dans un coin obscur, elle y vit l'image de son
pre. Emilie resta dans un tat de stupeur, puis sortit prcipitamment.
Bientt elle se reprocha sa faiblesse, en accomplissant un devoir aussi
srieux, et elle rouvrit le cabinet. D'aprs l'instruction de
Saint-Aubert, elle trouva bientt la pice de parquet qu'il avait
dcrite; et dans le coin, prs de la fentre, elle reconnut la ligne
qu'il avait dsigne; elle appuya, la planche glissa d'elle-mme. Emilie
vit la liasse de papiers, quelques feuilles parses et la bourse de
louis; elle prit le tout d'une main tremblante, reposa la planche, et se
disposait  se relever, quand l'image qui l'avait alarme se retrouva
place devant elle; elle se prcipita dans la chambre, et se jeta sur
une chaise presque sans connaissance: sa raison revint, et surmonta
bientt cette effrayante, mais pitoyable surprise de l'imagination. Elle
retourna aux papiers; mais elle avait si peu sa tte, que ses yeux
involontairement se portrent sur les pages ouvertes. Elle ne pensait
pas qu'elle transgressait l'ordre formel de son pre; mais une phrase
d'une extrme importance rveilla son attention et sa mmoire. Elle
abandonna les papiers; mais elle ne put loigner de son esprit les mots
qui ranimaient si vivement sa terreur et sa curiosit: elle en tait
vivement affecte. Plus elle mditait, et plus son imagination
s'enflammait. Presse des motifs les plus imprieux, elle voulait percer
le mystre que cette phrase indiquait; elle se repentait de l'engagement
qu'elle avait pris, elle douta mme qu'elle ft oblige de le remplir;
mais son erreur ne fut pas longue.

[Illustration: La cachette.]

--J'ai promis, se dit-elle, et je ne dois pas discuter, mais obir.
Ecartons une tentation qui me rendrait coupable, puisque je me sens
assez de force pour rsister. Aussitt tout fut consum.

Elle avait laiss la bourse sans l'ouvrir: mais, s'apercevant qu'elle
contenait quelque chose de plus fort que des pices de monnaie, elle se
mit  l'examiner. Sa main les y plaa, disait-elle, en baisant chaque
pice et les couvrant de ses larmes; sa main qui n'est plus qu'une
froide poussire. Au fond de la bourse tait un petit paquet; elle
l'ouvrit: c'tait une petite bote d'ivoire, au fond de laquelle tait
le portrait d'une... dame. Elle tressaillit. La mme, s'cria-t-elle,
que pleurait mon pre! Elle ne put, en la considrant, en assigner la
ressemblance; elle tait d'une rare beaut; son expression particulire
tait la douceur, mais il y rgnait une ombre de tristesse et de
rsignation.

Saint-Aubert n'avait rien prescrit au sujet de cette peinture. Emilie
crut pouvoir la conserver; et se rappelant de quelle manire il avait
parl de la marquise de Villeroi, elle fut porte  croire que ce
pouvait tre son portrait. Elle ne voyait pourtant aucune raison pour
qu'il et gard le portrait de cette dame.

Emilie regardait cette peinture; elle ne concevait pas l'attrait qu'elle
trouvait  la contempler, et le mouvement d'amour et de piti qu'elle
ressentait en elle. Des boucles de cheveux bruns jouaient ngligemment
sur un front dcouvert; le nez tait presque aquilin. Les lvres
souriaient, mais c'tait avec mlancolie; ses yeux bleus se levaient au
ciel avec une langueur aimable, et l'espce de nuage rpandu sur toute
sa physionomie semblait exprimer la plus vive sensibilit.

Emilie fut tire de la rverie profonde o ce portrait l'avait jete, en
entendant retomber la porte du jardin. Elle reconnut Valancourt qui se
rendait au chteau; elle resta quelques moments pour se remettre.

Quand elle aborda Valancourt au salon, elle fut frappe du changement
qu'elle remarqua sur son visage depuis leur sparation en Roussillon: la
douleur et l'obscurit l'avaient empche de s'en apercevoir la veille.
Mais l'abattement de Valancourt cda  la joie qu'il ressentit de la
voir. Vous voyez, lui dit-il, j'use de la permission que vous m'avez
accorde; je viens vous dire adieu, et c'est hier seulement que j'ai en
le bonheur de vous rencontrer.

Emilie sourit faiblement; et, comme embarrasse de ce qu'elle lui
dirait, elle lui demanda s'il y avait longtemps qu'il tait de retour en
Gascogne.--J'y suis depuis... dit Valancourt en rougissant, aprs avoir
eu le malheur de quitter des amis qui m'avaient rendu le voyage des
Pyrnes si dlicieux. J'ai fait une assez longue tourne.

Une larme vint aux yeux d'Emilie pendant que Valancourt parlait; il s'en
aperut, parla d'autre chose: il loua le chteau, sa situation, les
points de vue qu'il offrait. Emilie, fort en peine de soutenir la
conversation, saisit avec plaisir un sujet indiffrent. Ils descendirent
sur la terrasse, et Valancourt fut enchant de la rivire, de la
prairie, des tableaux multiplis que prsumait la Guyenne.

Il s'appuya sur la terrasse; et contemplant le cours rapide de la
Garonne: Il n'y a pas longtemps, dit-il, que j'ai remont jusqu' sa
source; je n'avais pas alors le bonheur de vous connatre, car j'aurais
senti douloureusement votre absence.

Valancourt s'assit prs d'elle, mais il tait muet et tremblant. A la
fin, il dit d'une voix entrecoupe: Ce lieu charmant, je vais le
quitter! je vais vous quitter peut-tre pour toujours. Ces moments
peuvent ne revenir jamais; je ne veux point les perdre. Souffrez
cependant que, sans affecter votre dlicatesse et votre douleur, je vous
exprime une fois tout ce que votre bont m'inspire d'admiration et de
reconnaissance. Oh! si je pouvais quelque jour avoir le droit d'appeler
amour le vif sentiment...

L'motion d'Emilie ne lui permit pas de rpliquer, et Valancourt ayant
jet les yeux sur elle, la vit plir et prs de se trouver mal: il fit
un mouvement involontaire pour la soutenir; ce mouvement la fit revenir
 elle avec une sorte d'effroi. Quand Valancourt reprit la parole, tout,
jusqu'au son de sa voix, respirait l'amour le plus tendre.--Je
n'oserais, ajouta-t-il, vous entretenir de moi plus longtemps; mais ce
moment cruel aurait moins d'amertume, si je pouvais emporter l'espoir
que l'aveu qui m'est chapp ne m'exclura pas dsormais de votre
prsence.

Emilie fit un autre effort pour surmonter la confusion de ses penses:
elle craignait de trahir son coeur, et de laisser voir la prfrence
qu'il accordait  Valancourt: elle craignait d'encourager ses
esprances. Cependant elle reprit courage, pour dire qu'elle se trouvait
honore par le suffrage d'une personne pour laquelle son pre avait tant
d'estime.

--Il m'a donc alors jug digne de son estime? dit Valancourt avec la
timidit du doute. Puis, se reprenant, il ajouta:--Pardonnez cette
question; je sais  peine ce que je veux dire. Si j'osais me flatter de
votre indulgence, si vous me permettiez l'esprance d'obtenir
quelquefois de vos nouvelles, je vous quitterais avec bien plus de
tranquillit.

Emilie rpondit aprs un moment de silence: Je serai sincre avec vous;
vous voyez ma position, et, j'en suis sre, vous vous y conformerez. Je
vis ici dans la maison qui fut celle de mon pre; mais j'y vis seule. Je
n'ai plus, hlas! de parents dont la prsence puisse autoriser vos
visites...

--Je n'affecterai pas de ne pas sentir cette vrit, dit Valancourt.
Puis il ajouta tristement: Mais qui me ddommagera de ce que me cote ma
franchise? Au moins, consentirez-vous que je me prsente  votre
famille?

Emilie, confuse, hsitait  rpliquer; elle en sentait la difficult.
Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pt
recevoir un conseil. Madame Chron, sa seule parente, n'tait occupe
que de ses propres plaisirs, ou se trouvait tellement offense de la
rpugnance d'Emilie  quitter la valle, qu'elle semblait ne plus songer
 elle.

--Ah! je le vois, dit Valancourt aprs un long silence; je vois que je
me suis trop flatt. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal
voyage! je le regardais comme la plus heureuse poque de ma vie: ces
jours dlicieux empoisonneront mon avenir.

Le dsespoir se peignait dans tous ses traits. Emilie en fut attendrie.

--Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j'ai soufferts prs de
vous, lorsque sans doute, si vous m'honoriez d'une pense, vous deviez
me croire bien loin d'ici. Je n'ai cess d'errer toutes les nuits autour
de ce chteau, dans une obscurit profonde; il m'tait dlicieux de
savoir que j'tais enfin prs de vous. Je jouissais de l'ide que je
veillais autour de votre retraite, et que vous gotiez le sommeil: ces
jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j'avais franchi la haie, je
passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fentre que
je croyais la vtre.

La conversation se prolongeait sans qu'ils songeassent  la fuite des
instants. Valancourt,  la fin, parut se recueillir. Il faut que je
parte, dit-il tristement, mais c'est avec l'esprance de vous revoir, et
celle d'offrir mes respects  votre famille: que votre bouche me
confirme cet espoir.--Mes parents se fliciteront toujours de connatre
un ancien ami de mon pre, dit Emilie. Valancourt lui baisa la main; il
restait encore sans pouvoir s'loigner; Emilie se taisait; ses yeux
taient baisss, et ceux de Valancourt demeuraient attachs sur elle. En
ce moment, des pas prcipits se firent entendre derrire le platane.
Emilie, tournant doucement la tte, aperut tout  coup madame Chron:
elle rougit, un tremblement subit s'empara d'elle; elle se leva pourtant
pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nice, dit madame Chron
en jetant un regard de surprise et de curiosit sur Valancourt, bonjour,
ma nice, comment vous portez-vous? Mais la question n'est pas
ncessaire, et votre figure indique assez que vous avez dj pris votre
parti sur votre perte.

--Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame; la perte que j'ai faite
ne peut jamais se rparer.

--Bon, bon! je ne veux point vous chagriner. Vous me paraissez tout
comme votre pre... et certes il aurait t bien heureux pour lui, le
pauvre homme, qu'il et t d'un caractre diffrent!

Elle ne rpliqua point, et lui prsenta Valancourt afflig. Il salua
respectueusement; madame Chron lui rendit une rvrence courte, et le
regarda d'un air ddaigneux. Aprs quelques moments, il prit cong
d'Emilie d'un air qui lui tmoignait assez la douleur de s'loigner
d'elle, et de la laisser dans la socit de madame Chron.

Quel est ce jeune homme? dit madame Chron avec un ton aigre; un de vos
adorateurs, je suppose? Mais je vous croyais, ma nice, un trop juste
sentiment des convenances pour recevoir les visites d'un jeune homme
dans l'tat d'isolement o vous tes. Le monde observe de pareilles
fautes; on en parlera, c'est moi qui vous le dis.

Emilie, offense d'une si violente sortie, aurait bien voulu
l'interrompre, mais madame Chron continua: Il est fort ncessaire que
vous vous trouviez sous la direction d'une personne plus en tat de vous
guider que vous-mme.

A la vrit, j'ai peu de loisir pour une tche semblable; nanmoins,
puisque votre pauvre pre m'a demand  son dernier moment de surveiller
votre conduite, je suis oblige de m'en charger; mais sachez bien, ma
nice, que si vous ne vous dterminez pas  la plus grande docilit, je
ne me tourmenterai pas longtemps  votre sujet.

Emilie n'essaya point de rpondre. La douleur, l'orgueil, le sentiment
de son innocence, la continrent jusqu'au moment o la tante ajouta: Je
suis venue vous chercher pour vous mener  Toulouse. Je suis fche,
aprs tout, que votre pre soit mort avec si peu de fortune. Quoi qu'il
en soit, je vous prendrai dans ma maison. Il fut toujours plus gnreux
que prvoyant, votre pre: autrement il n'et pas laiss sa fille  la
merci de ses parents.

--Aussi ne l'a-t-il pas fait, dit Emilie avec sang-froid. Le drangement
de sa fortune ne vient pas entirement de cette noble gnrosit qui le
distinguait: les affaires de M. Motteville peuvent se liquider, je
l'espre, sans ruiner ses crances, et jusqu' ce moment je me trouverai
fort heureuse de rsider  la valle.

--Je n'en doute pas, dit madame Chron avec un sourire plein d'ironie,
je n'en doute pas; et je vois combien la tranquillit, la retraite, ont
t salutaires au rtablissement de vos esprits. Je ne vous croyais pas
capable, ma nice, d'une duplicit comme celle-l. Quand vous me donniez
une telle excuse, j'y croyais bonnement; je ne m'attendais srement pas
 vous trouver un compagnon aussi aimable que ce M. la Val... J'ai
oubli son nom.

Emilie ne pouvait plus longtemps endurer ces indignits. Mon excuse
tait fonde, madame, lui dit-elle, et plus que jamais j'apprcie
aujourd'hui la retraite que je dsirais alors. Si le but de votre visite
est seulement d'ajouter l'insulte aux chagrins de la fille de votre
frre, vous auriez pu me l'pargner.

--Et quel est-il, ce jeune aventurier, je vous prie? dit madame Chron;
quelles sont ses prtentions?--Il vous les expliquera, madame, dit
Emilie: mon pre le connaissait; je le crois sans reproche.

--Alors c'est un cadet, s'cria la tante, et de droit un mendiant! Ainsi
donc, mon frre se prit de passion pour ce jeune homme, en quelques
jours seulement: mais le voil bien. Dans sa jeunesse, il prenait
inclination, aversion, sans qu'on en pt deviner la cause, et j'ai
remarqu mme que les gens dont il s'loignait taient toujours bien
plus aimables que ceux dont il s'engouait; mais on ne dispute pas des
gots. Il tait dans l'usage de se fier beaucoup  la physionomie; c'est
un ridicule enthousiasme. Qu'est-ce que le visage d'un homme a de commun
avec son caractre? un homme de bien pourra-t-il s'empcher d'avoir une
figure dsagrable? Madame Chron dbita cette sentence avec l'air
triomphant d'une personne qui croit avoir fait une grande dcouverte,
qui s'en applaudit, et qui n'imagine pas qu'on puisse lui rpliquer.

Emilie, qui dsirait finir cet entretien, pria sa tante d'accepter
quelques rafrachissements. Madame Chron la suivit au chteau, mais
sans se dsister d'un sujet qu'elle traitait avec tant de complaisance
pour elle-mme, et si peu d'gards pour sa nice.

En entrant au chteau, madame Chron lui dit de s'arranger pour prendre
la route de Toulouse, et dclara qu'elle voulait partir dans quelques
heures. Emilie la conjura de diffrer du moins jusqu'au lendemain; elle
eut de la peine  l'obtenir.

Hlas! lui dit Thrse, vous allez donc partir! Si j'en puis juger, vous
seriez plus heureuse ici que vous ne le serez o l'on vous mne. Emilie
ne rpondit point.

Rentre chez elle, elle regarda de sa fentre et vit le jardin
faiblement clair de la lune qui s'levait au-dessus des figuiers. La
beaut calme de la nuit augmenta le dsir qu'elle avait de goter une
triste jouissance en faisant aussi ses adieux aux ombrages bien-aims de
son enfance. Elle fut tente de descendre, et jetant sur elle le voile
lger avec lequel elle se promenait, elle passa sans bruit dans le
jardin. Elle gagna fort vite les bosquets loigns, heureuse encore de
respirer un air libre, et de soupirer sans que personne l'observt. Le
profond repos de la nature, les riches parfums que le zphyr rpandait,
la vaste tendue de l'horizon et de la vote azure ravissaient son me
et la portaient par degrs  cette hauteur sublime d'o les traces de ce
monde s'vanouissent.

Emilie porta ses yeux sur le platane et s'y reposa pour la dernire
fois. C'tait l que, peu d'heures avant, elle causait avec Valancourt.
Elle se rappela l'aveu qu'il avait fait que souvent il errait la nuit
autour de son habitation, qu'il en franchissait la barrire; et tout 
coup elle pensa que, dans ce moment mme il tait peut-tre au jardin.
La crainte de le rencontrer, la crainte des censures de sa tante,
l'engagrent galement  se retirer vers le chteau. Elle s'arrtait
souvent pour examiner les bosquets avant que de les traverser. Elle y
passa sans voir personne; cependant, parvenue  un groupe d'amandiers
plus prs de la maison, et s'tant retourne pour voir encore le jardin,
elle crut voir une personne sortir des plus sombres berceaux et prendre
lentement une alle de tilleuls, alors claire par la lune. La
distance, la lumire trop faible, ne lui permirent pas de s'assurer si
c'tait illusion ou ralit. Elle continua de regarder quelque temps, et
l'instant d'aprs elle crut entendre marcher auprs d'elle. Elle rentra
prcipitamment; et revenue dans sa chambre, elle ouvrit sa fentre au
moment o quelqu'un se glissait entre les amandiers,  l'endroit mme
qu'elle venait de quitter. Elle ferma la fentre, et quoique fort
agite, quelques moments de sommeil la rafrachirent.




CHAPITRE X.


Le carrosse qui devait conduire Emilie et madame Chron jusqu' Toulouse
parut devant la porte de bonne heure. Madame Chron tait au djeuner
avant que sa nice arrivt. Le repas fut silencieux et fort triste de la
part d'Emilie. Madame Chron, pique de son abattement, le lui reprocha
d'une manire qui n'tait pas propre  le faire cesser. Ce ne fut pas
sans beaucoup de difficults qu'Emilie obtint d'emmener le chien que son
pre avait aim. La tante, presse de partir, fit avancer la voiture;
Emilie la suivit. La vieille Thrse se tenait  la porte pour prendre
cong de la jeune dame. Dieu vous garde, mademoiselle, dit-elle. Emilie,
lui prenant la main, ne put rpondre qu'en la serrant tendrement.

Valancourt, pendant ce temps, tait retourn  Estuvire, le coeur tout
rempli d'Emilie. Quelquefois il s'abandonnait aux rveries d'un avenir
heureux; plus souvent il cdait  ses inquitudes et frmissait de
l'opposition qu'il trouverait dans la famille d'Emilie. Il tait le
dernier enfant d'une ancienne famille de Gascogne. Ayant perdu ses
parents presque au berceau, le soin de son ducation et celui de sa
mince lgitime avaient t confis  son frre, le comte de Duverney,
son an de vingt ans. Il avait une ardeur dans l'esprit, une grandeur
dans l'me qui le faisaient surtout exceller dans les exercices qu'on
appelait alors _hroques_. Sa fortune avait encore t diminue par les
dpenses de son ducation; mais M. de Valancourt l'an semblait penser
que son gnie et ses talents suppleraient  la fortune. Ils offraient 
Valancourt une assez brillante perspective dans l'tat militaire, le
seul, pour ainsi dire, qu'un gentilhomme pt suivre alors sans danger.
Il entra donc au service.

Il avait un cong de son rgiment, quand il entreprit le voyage des
Pyrnes: c'tait l qu'il avait connu Saint-Aubert. Comme sa permission
allait expirer, il en avait plus d'empressement  se dclarer aux
parents d'Emilie; il craignait de les trouver contraires  ses voeux. Sa
fortune, avec le supplment mdiocre qu'aurait fourni celle d'Emilie,
leur aurait suffi, mais ne pouvait satisfaire ni la vanit, ni
l'ambition.

Cependant les voyageuses avanaient: Emilie bien souvent, tchait de
paratre contente, et retombait dans le silence et dans l'accablement.
Madame Chron n'attribuait sa mlancolie qu'au regret de s'loigner d'un
amant; persuade que le chagrin de sa nice pour la perte de
Saint-Aubert n'tait qu'une affectation de sensibilit, madame Chron
s'efforait de le tourner en ridicule.

Enfin elles arrivrent  Toulouse; Emilie n'y avait pas t depuis
plusieurs annes et n'en avait gard qu'un trs-faible souvenir. Elle
fut surprise du faste de la maison et de celui des meubles: peut-tre la
modeste lgance dont elle avait l'habitude tait la cause de son
tonnement. Elle suivit madame Chron  travers une vaste antichambre o
paraissaient plusieurs valets vtus de riches livres; elle entra dans
un beau salon, orn avec plus de magnificence que de got, et sa tante
ordonna qu'on servt le souper. Je suis bien aise de me retrouver dans
mon chteau, dit-elle en se laissant aller sur un grand canap: j'ai
tout mon monde autour de moi. Je dteste les voyages; je devrais
pourtant aimer  les faire, car tout ce que je vois me fait toujours
trouver ma maison bien plus agrable. Eh bien! vous ne dites rien; qui
vous rend donc muette, Emilie?

Emilie retint une larme qui s'chappait et feignit de sourire. Madame
Chron s'tendit sur la splendeur de sa maison, sur les socits qu'elle
recevait, enfin sur ce qu'elle attendait d'Emilie, dont la rserve et la
timidit passaient aux yeux de sa tante pour de l'ignorance et de
l'orgueil. Elle en prit occasion de le lui reprocher; elle n'entendait
rien  guider un esprit qui se dfie de ses propres forces; qui,
possdant un discernement dlicat, et s'imaginant que les autres ont
plus de lumires, craint de se livrer  la critique, et cherche un abri
dans l'obscurit du silence.

Le service du souper interrompit le discours hautain de madame Chron et
les rflexions humiliantes pour sa nice qu'elle y mlait. Aprs le
repas, madame Chron se retira dans son appartement; une femme de
chambre conduisit Emilie dans le sien. Elles montrent un large
escalier, arpentrent plusieurs corridors, descendirent quelques marches
et traversrent un troit passage dans une partie carte du btiment;
enfin la femme de chambre ouvrit la porte d'une petite chambre, et dit
que c'tait celle de mademoiselle Emilie. Emilie, seule encore une fois,
laissa couler des pleurs qu'elle ne pouvait plus retenir.

Ceux qui savent par exprience  quel point le coeur s'attache aux
objets mme inanims quand il en a pris l'habitude, avec quelle peine il
les quitte, avec quelle tendresse il les retrouve, avec quelle douce
illusion il croit voir ses anciens amis, ceux-l seulement concevront
l'abandon o se trouvait alors Emilie, brusquement enleve du seul asile
qu'elle et connu depuis son enfance, jete sur un thtre et parmi des
personnes qui lui dplaisaient encore plus par leur caractre que par
leur nouveaut. Le bon chien de son pre tait avec elle dans sa
chambre, il la caressait et lui lchait les mains pendant qu'elle
pleurait. Pauvre animal, disait-elle, je n'ai plus que toi pour m'aimer!




CHAPITRE XI.


La maison de madame Chron tait fort prs de Toulouse, d'immenses
jardins l'entouraient. Emilie, qui s'tait leve de bonne heure, les
parcourut, avant l'instant du djeuner. D'une terrasse qui s'tendait
jusqu' l'extrmit de ces jardins, on dcouvrait tout le bas Languedoc.

Un domestique vint l'avertir que le djeuner tait servi.

O avez-vous donc t courir si matin? dit madame Chron lorsque sa
nice entra. Je n'approuve point ces promenades solitaires: je dsire
que vous ne sortiez point de si bonne heure sans qu'on vous accompagne,
ajouta madame Chron. Une jeune personne qui donnait  la valle des
rendez-vous au clair de la lune a besoin d'un peu de surveillance.

Le sentiment de son innocence n'empcha pas la rougeur d'Emilie. Elle
tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chron
lanait des regards hardis et rougissait elle-mme; mais sa rougeur
tait celle de l'orgueil satisfait, celle d'une personne qui s'applaudit
de sa pntration.

Emilie, ne doutant point que sa tante ne voult parler de sa promenade
nocturne en quittant la valle, crut devoir en expliquer les motifs.
Mais madame Chron, avec le sourire du mpris, refusa de l'couter. Je
ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne. Je juge les gens
par leurs actions, et je veux essayer votre conduite  l'avenir.

Emilie, moins surprise de la modration et du silence mystrieux de sa
tante qu'elle ne l'avait t de l'accusation, y rflchit profondment,
et ne douta plus que ce ne ft Valancourt qu'elle avait vu la nuit dans
les jardins de la valle, et que madame Chron pouvait bien avoir
reconnu. Sa tante ne quittant un sujet pnible que pour en traiter un
qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville et de la perte
norme que sa nice faisait avec lui. Pendant qu'elle raisonnait avec
une piti fastueuse des infortunes qu'prouvait Emilie, elle insistait
sur les devoirs de l'humilit, sur ceux de la reconnaissance; elle
faisait dvorer  sa nice les plus cruelles mortifications et
l'obligeait  se considrer comme tant dans la dpendance,
non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.

On l'avertit alors qu'on attendait beaucoup de monde  dner, et madame
Chron lui rpta toutes les leons du soir prcdent, sur sa conduite
dans la socit; elle ajoutait qu'elle voulait la voir mise avec un peu
d'lgance et de got, et ensuite elle daigna lui montrer toute la
splendeur de son chteau, lui faire remarquer tout ce qui brillait d'une
magnificence particulire, et distinguait les diffrents appartements;
aprs quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s'enferma
dans sa chambre, dballa ses livres, et charma son esprit par la lecture
jusqu'au moment de s'habiller.

Quand on fut rassembl, Emilie entra dans le salon avec un air de
timidit que ses efforts ne pouvaient vaincre. L'ide que madame Chron
l'observait d'un oeil svre la troublait encore davantage. Son habit de
deuil, la douceur et l'abattement de sa charmante figure, la modestie de
son maintien, la rendirent trs-intressante  quelques personnes de la
socit. Elle reconnut le signor Montoni et son ami Cavigni, qu'elle
avait trouvs chez M. Quesnel; ils avaient dans la maison de madame
Chron toute la familiarit d'anciennes connaissances; elle paraissait
elle-mme les accueillir avec grand plaisir.

[Illustration: Montoni et Cavigni.]

Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supriorit:
l'esprit et les talents dont il pouvait la soutenir, obligeaient tout le
monde  lui cder. La finesse de son tact tait fortement exprime dans
sa physionomie; mais il savait se dguiser quand il le fallait, et l'on
pouvait y remarquer souvent le triomphe de l'art sur la nature. Son
visage tait long, assez maigre, et pourtant on le disait beau; c'tait
peut-tre  la force,  la vigueur de son me, qui se prononait dans
tous ses traits, que pouvait se rapporter cet loge. Emilie se sentit
entrane vers une sorte d'admiration pour lui, mais non pas de cette
admiration qui pouvait conduire  l'estime; elle y joignait une sorte de
crainte dont elle ne devinait pas la cause.

Cavigni tait gai et insinuant comme la premire fois. Quoique presque
toujours occup de madame Chron, il trouvait les moyens de causer avec
Emilie. Il lui adressa d'abord quelques saillies d'esprit, et prit
ensuite un air de tendresse dont elle s'aperut bien, et qui ne
l'effraya point. Elle parlait peu, mais la grce et la douceur de ses
manires l'encourageaient  continuer: elle n'eut de relche que quand
une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se
mler  l'entretien: cette dame, qui dployait toute la vivacit, toute
la coquetterie d'une Franaise, affectait d'entendre tout, ou plutt
elle n'y mettait point d'affectation. N'tant jamais sortie d'une
ignorance parfaite, elle n'imaginait pas qu'elle et rien  apprendre;
elle obligeait tout le monde  s'occuper d'elle, amusait quelquefois,
fatiguait au bout d'un moment, et puis tait abandonne.

Emilie, quoique amuse de tout ce qu'elle avait vu, se retira sans
peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient.

Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites;
Emilie accompagnait madame Chron partout, s'amusait quelquefois, et
s'ennuyait souvent. Elle fut frappe des connaissances et de l'apparente
instruction que dveloppaient les conversations autour d'elle. Ce ne fut
que longtemps aprs qu'elle reconnut l'imposture de ces prtendus
talents.

Les plus agrables moments d'Emilie s'coulaient au pavillon de la
terrasse; elle s'y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir
de sa mlancolie ou pour la vaincre.

Un soir Emilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression
qui venait du coeur. Le jour tombant clairait encore la Garonne, qui
fuyait  quelque distance, et dont les flots avaient pass devant la
valle. Emilie pensait  Valancourt; elle n'en avait pas entendu parler
depuis son sjour  Toulouse, et maintenant loigne de lui, elle
sentait toute l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Avant que
d'avoir vu Valancourt, elle n'avait rencontr personne dont l'esprit et
le got s'accordassent si bien avec le sien. Madame Chron lui avait
parl de dissimulation, d'artifices; elle avait prtendu que cette
dlicatesse qu'elle admirait dans son amant, n'tait rien qu'un pige
pour lui plaire, et pourtant elle croyait  sa sincrit. Un doute
nanmoins, quelque faible qu'il ft, tait suffisant pour accabler son
coeur.

Le bruit d'un cheval sur la route, au-dessous de sa fentre, la tira de
sa rverie. Elle vit un cavalier dont l'air et le maintien rappelaient
Valancourt, car l'obscurit ne lui permettait pas de distinguer ses
traits. Elle se retira de la fentre, craignant d'tre aperue, et
dsirant pourtant d'observer. L'tranger passa sans regarder, et quand
elle se fut rapproche du balcon, elle le vit dans l'avenue qui menait 
Toulouse. Ce lger incident la proccupa de telle sorte, que le
pavillon, le spectacle en perdirent tous leurs charmes; aprs quelques
tours de terrasse elle rentra bien vite au chteau.

Madame Chron rentra chez elle avec plus d'humeur que de coutume; Emilie
se flicita, lorsque l'heure lui permit de se retrouver seule dans son
appartement.

Le lendemain matin elle fut appele chez madame Chron, dont la figure
tait enflamme de colre; quand Emilie parut, elle lui prsenta une
lettre.

--Connaissez-vous cette criture? dit-elle d'un ton svre, et la
regardant fixement tandis qu'Emilie examinait la lettre avec attention.

--Non, madame, rpondit-elle, je ne la connais pas.

--Ne me poussez pas  bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le
sur-le-champ; j'exige que vous disiez la vrit.

Emilie se taisait, elle allait sortir; madame Chron la rappela.--Oh!
vous tes coupable, lui dit-elle, je vois bien  prsent que vous
connaissez l'criture.--Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie
avec dignit, pourquoi m'accusiez-vous d'avoir fait un mensonge?

--Il est inutile de le nier, dit madame Chron, je vois  votre
contenance que vous n'ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sre qu'
mon insu, dans ma maison, vous avez reu des lettres de cet insolent
jeune homme.

Emilie, choque de la grossiret de cette accusation, oublia la fiert
qui l'avait rduite au silence, et s'effora de se justifier, mais sans
convaincre madame Chron.

--Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme et pris la
libert de m'crire, si vous ne l'eussiez pas encourag.--Vous me
permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d'une voix timide,
quelques particularits d'un entretien que nous emes ensemble  la
valle: je vous dis alors avec franchise que je ne m'tais point oppose
 ce que M. Valancourt pt s'adresser  ma famille.

--Je ne veux point qu'on m'interrompe, dit madame Chron; je... je...
Pourquoi ne le lui avez-vous pas dfendu? Emilie ne rpondait pas. Un
homme que personne ne connat, absolument tranger; un aventurier qui
court aprs une hritire! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien
dire qu'il s'est tromp.

--Je vous l'ai dj dit, madame, sa famille tait connue de mon pre,
dit Emilie modestement, et sans paratre avoir remarqu sa dernire
phrase.

--Oh! ce n'est pas du tout un prjug favorable, rpliqua la tante avec
sa lgret ordinaire. Il avait des ides si folles! Il jugeait les gens
 la physionomie.--Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout 
l'heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit
ce reproche pour rpondre au ton peu respectueux dont madame Chron
parlait de son pre.

Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je
n'entends point tre importune de lettres ou de visites par tous les
jeunes gens qui prtendront vous adorer.

--Ah! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mrit ce que
j'prouve? Madame Chron, dans ce moment, en et obtenu la promesse de
renoncer pour jamais  Valancourt. Frappe de terreur, elle ne voulait
plus consentir  le revoir; elle craignait de se tromper, et ne pensait
pas que madame Chron pt le faire; elle craignait enfin de n'avoir pas
mis assez de rserve dans l'entretien de la valle. Elle savait bien
qu'elle ne mritait pas les soupons odieux qu'avait forms sa tante;
mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre.

Emilie alla se promener au jardin. Parvenue  son pavillon chri, elle
s'assit prs d'une fentre qui s'ouvrait sur un bosquet. Comme elle
rptait ces mots: _Si jamais nous nous rencontrons_, elle frmit
involontairement; les larmes vinrent  ses yeux, mais elle les scha
promptement quand elle entendit qu'on marchait, qu'on ouvrait le
pavillon, et qu'en tournant la tte elle eut reconnu Valancourt. Un
mlange de plaisir, de surprise et d'effroi s'leva si vivement dans son
coeur, qu'elle en fut tout mue. La joie dont Valancourt tait rempli
fut suspendue quand il vit l'agitation d'Emilie. Revenue de sa premire
surprise, Emilie rpondit avec un sourire doux; mais une foule de
mouvements opposs vinrent encore assaillir son coeur, et luttrent avec
force pour subjuguer sa rsolution. Aprs quelques mots d'entretien,
aussi courts qu'embarrasss, elle le conduisit au jardin et lui demanda
s'il avait vu madame Chron. Non, dit-il, je ne l'ai point vue; on m'a
dit qu'elle _avait affaire_, et quand j'ai su que vous tiez au jardin,
je me suis empress d'y venir. Il ajouta: Puis-je hasarder de vous dire
le sujet de ma visite sans encourir votre disgrce? Puis-je esprer que
vous ne m'accuserez pas de prcipitation, en usant de la permission que
vous m'avez donne de m'adresser  votre famille? Emilie ne savait que
rpliquer; mais sa perplexit ne fut pas longue, et la frayeur eut
bientt pris sa place, quand, au dtour de l'alle elle aperut madame
Chron. Elle avait repris le sentiment de son innocence: sa crainte en
fut tellement affaiblie, qu'au lieu d'viter sa tante, elle s'avana
d'un pas tranquille, et l'aborda avec Valancourt. Le mcontentement,
l'impatience hautaine avec lesquels madame Chron les observait,
bouleversrent bientt Emilie; elle comprit bien vite que cette
rencontre tait crue prmdite. Elle nomma Valancourt; et, trop agite
pour rester avec eux, elle courut se renfermer au chteau. Elle attendit
longtemps, avec une inquitude extrme, le rsultat de la conversation.
Elle n'imaginait pas comment Valancourt s'tait introduit chez sa tante
avant d'avoir reu la permission qu'il demandait.

Madame Chron eut un long entretien avec Valancourt, et quand elle
revint au chteau, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que
de cette excessive svrit dont Emilie avait frmi. Enfin, dit-elle,
j'ai congdi le jeune homme, et j'espre que je ne recevrai plus de
pareilles visites. Il m'assure que votre entrevue n'tait point
concerte.

--Madame, dit Emilie fort mue, vous ne lui en avez pas fait la
question?--Assurment, je l'ai faite; vous ne deviez pas me croire assez
imprudente pour penser que je la ngligerais.

--Grand Dieu! s'cria Emilie, quelle ide aura-t-il de moi, madame,
puisque vous-mme vous lui montrez de tels soupons?

--L'opinion qu'il aura de vous, reprit la tante, est dsormais de fort
peu de consquence. J'ai mis fin  cette affaire, et je crois qu'il aura
quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laiss voir que je n'tais pas
dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce
clandestin dans ma maison.

Quelle indiscrtion  votre pre, continua-t-elle, de m'avoir laiss le
soin de votre conduite! Je voudrais vous voir pourvue; mais si je dois
tre excde plus longtemps d'importuns comme ce M. Valancourt, je vous
mettrai bien srement au couvent. Ainsi, souvenez-vous de l'alternative.
Ce jeune homme a l'impertinence de m'avouer... il avoue cela! que sa
fortune est trs-peu de chose et dpend de son frre an; qu'elle tient
 son avancement dans son tat. Du moins et-il d cacher ce dtail,
s'il voulait russir. Il avait la prsomption de supposer que je
marierais ma nice  un homme qui n'a rien, et qui le dit lui-mme.

Emilie fut sensible  l'aveu sincre qu'avait fait Valancourt. Et
quoique sa pauvret renverst leurs esprances, la franchise de sa
conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste.

Madame Chron poursuivit. Il a aussi jug  propos de me dire qu'il ne
recevrait son cong que de vous-mme, ce que je lui ai positivement
refus. Il apprendra qu'il est trs-suffisant que, moi, je ne l'agre
pas, et je saisis cette occasion de le rpter: si vous concertez avec
lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi
 l'instant mme.

--Combien vous me connaissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez
qu'une pareille injonction soit ncessaire.

Quand,  table, elle revit madame Chron, ses yeux trahissaient ses
larmes; elle en eut de vifs reproches.

Ses efforts pour paratre gaie ne manqurent pas tout  fait leur but.
Elle alla avec sa tante chez madame Clairval, veuve d'un certain ge, et
depuis peu tablie  Toulouse dans une proprit de son poux. Elle
avait vcu plusieurs annes  Paris avec beaucoup d'lgance. Elle tait
naturellement enjoue; et depuis son arrive  Toulouse elle avait donn
les plus belles ftes qu'on et jamais vues dans le pays.

Tout cela excitait non-seulement l'envie, mais aussi la frivole ambition
de madame Chron. Et puisqu'elle ne pouvait rivaliser de faste et de
dpense, elle voulait qu'on la crt l'intime amie de madame Clairval.
Pour cet effet, elle tait de la plus obligeante attention; elle n'avait
jamais d'engagement lorsque madame Clairval l'invitait. Elle en parlait
partout, et se donnait de grands airs d'importance, en faisant croire
qu'elles taient extrmement lies.

Les plaisirs de cette soire consistaient en un bal et un souper. Le bal
tait d'un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort
tendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on tait assembl
taient illumins d'innombrables lampions disposs avec toute la varit
possible. Les diffrents costumes ajoutaient au plaisir des yeux.
Pendant que les uns dansaient, d'autres, assis sur le gazon, causaient
en libert, critiquaient les parures, prenaient des rafrachissements,
ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes,
les minauderies des femmes, la lgret des danses, le luth, le
haut-bois, le tambourin, et l'air champtre que les bois donnaient 
toute la scne, faisaient de cette fte un modle fort piquant des
plaisirs et du got franais. Emilie considrait ce riant tableau avec
une sorte de plaisir mlancolique. On peut concevoir son motion quand,
en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il
dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des
soins empresss. Elle se dtourna promptement, et voulut entraner
madame Chron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu
Valancourt. La contredanse finit; Emilie, voyant que Valancourt
s'avanait vers elle, se leva tout de suite, et se retira prs de madame
Chron.

C'est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas; de grce,
retirons-nous. Sa tante se lve; mais Valancourt les avait rejoints. Il
salua madame Chron avec respect, et Emilie avec douleur. La prsence de
madame Chron l'empchant de rester, il passa avec une contenance dont
la tristesse reprochait  Emilie d'avoir pu se rsoudre  l'augmenter.

C'est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indiffrence.--Est-ce
que vous le connaissez? reprit madame Chron.--Je ne suis point li avec
lui, rpondit Cavigni.--Vous ne savez pas les motifs que j'ai pour le
qualifier d'impertinent? Il a la prsomption d'admirer ma nice.

--Si, pour mriter l'pithte d'impertinent, il suffit d'admirer
mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu'il n'y ait
beaucoup d'impertinents, et je m'inscris sur la liste.

--O signor, dit madame Chron avec un sourire forc, je m'aperois que
vous avez acquis l'art de complimenter depuis votre sjour en France:
mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu'elles prennent la
flatterie pour la vrit.

Cavigni tourna la tte un moment, et dit d'un air tudi: Qui donc alors
peut-on complimenter, madame? car il serait absurde de s'adresser  une
femme dont le got est form. _Elle_ est au-dessus de toute louange. En
finissant la phrase, il regardait Emilie  la drobe, et l'ironie
brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante; mais
madame Chron rpondit: Vous avez parfaitement raison, signor, aucune
femme de got ne peut souffrir un compliment.

--J'ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu'une seule
femme en mritait.

--Vraiment! s'cria madame Chron, avec un sourire plein de confiance;
et qui peut-elle tre?

--Oh! rpliqua-t-il, on ne saurait la mconnatre. Il n'y a pas srement
plus d'une femme dans le monde qui ait  la fois le mrite d'inspirer la
louange et le mrite de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore
vers Emilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante.

--Oh bien, signor, dit madame Chron, je proteste que vous tes
Franais. Je n'ai jamais entendu d'tranger tenir un propos aussi
galant.

--Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rle muet; mais la
galanterie des compliments et t perdue sans l'ingnuit qui en
dcouvre l'application.

Madame Chron n'aperut point le sens satirique de cette phrase, et ne
sentait point la peine qu'Emilie prouvait pour elle. Oh! voici le
signor Montoni lui-mme, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les
jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, nanmoins, passa
dans une autre alle. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si
fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chron d'un air chagrin. Je
ne l'ai pas vu une fois.

--Il a, dit Cavigni, une affaire particulire avec le marquis Larivire,
qui,  ce que je vois, l'a retenu jusqu' ce moment; car il n'et pas
manqu de vous offrir son hommage.

Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni
courtisait srieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prtait,
mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres ngligences. Que
madame Chron,  son ge, voult choisir un second poux, ce parti
semblait ridicule; cependant sa vanit ne le rendait point impossible:
mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prtentions, Montoni pt choisir
madame Chron, voil ce qui surtout tonnait Emilie.

Montoni les rejoignit bientt. Il bgaya quelques paroles sur le regret
qu'il avait eu d'tre retenu si longtemps. Elle reut cette excuse avec
l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni.
Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je
n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute
sorte d'humilit.

Le souper fut servi dans les diffrents pavillons du jardin et dans un
grand salon du chteau; madame Chron et sa compagnie souprent avec
madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine  dguiser son
motion, quand elle vit Valancourt se placer  la mme table qu'elle.
Madame Chron l'aperut, et dit  quelqu'un auprs d'elle. Quel est ce
jeune homme?--C'est le chevalier Valancourt, rpondit-on.--Je sais son
nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt
qui s'introduit  cette table?

--Je vois bien que vous ignorez, dit  madame Chron la dame assise
auprs d'elle, que le jeune homme dont vous parliez  madame Clairval,
est son neveu!--Cela ne se peut pas, s'cria madame Chron qui s'aperut
alors de sa bvue et de son erreur sur Valancourt: et ds ce moment elle
se mit  le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-l de
malignit  le dchirer.

Emilie avait t si absorbe pendant la plus grande partie de
l'entretien, qu'elle avait t prserve du chagrin de l'entendre; elle
fut trs-surprise en coutant les louanges dont sa tante comblait
Valancourt, et elle ignorait encore qu'il ft parent de madame Clairval:
elle vit sans peine que madame Chron, plus embarrasse qu'elle ne le
voulait paratre, se retirait aussitt aprs le souper. Montoni alors
vint donner la main  madame Chron pour la conduire  son carrosse, et
Cavigni, avec une ironique gravit, la suivit en conduisant Emilie. En
les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, 
la porte. Il disparut avant le dpart de la voiture; madame Chron n'en
parla point  Emilie, elles se sparrent en arrivant.

Le lendemain matin Emilie djeunait avec sa tante, quand on lui remit
une lettre dont,  la seule adresse, elle connut l'criture: elle la
reut d'une main tremblante, et madame Chron demanda vivement d'o elle
venait. Emilie, avec sa permission, la dcacheta: et voyant la signature
de Valancourt, elle la remit  sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la
prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tchait d'en
juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les
regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon
enfant, dit madame Chron avec moins de svrit qu'elle n'en avait
attendu: Emilie n'avait jamais obi aussi volontiers. Valancourt, dans
sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il dclarait qu'il ne
recevrait son cong que d'Emilie seule, et il la conjurait de le
recevoir le soir mme. En lisant, elle s'tonnait que madame Chron et
montr autant de modration; et la regardant timidement, elle lui dit
d'un ton triste: Que vais-je rpondre?

--Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il
faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne.
Emilie osait  peine croire ce qu'elle entendait.--Non, restez, ajouta
madame Chron, je vais le lui crire moi-mme. Elle demanda de l'encre
et du papier. Emilie n'osant se fier aux motions qu'elle prouvait,
pouvait  peine les soutenir: la surprise et t moins grande, si elle
avait entendu la veille ce que madame Chron n'avait point oubli, que
Valancourt tait le neveu de madame Clairval.

Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le rsultat
fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chron reut
seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie ft appele.
Quand elle entra, sa tante prorait avec complaisance, et les yeux de
Valancourt, qui se leva avec vivacit, tincelaient de joie et
d'esprance.

Nous parlions d'affaire, dit madame Chron: le chevalier me disait que
feu M. Clairval tait frre de la comtesse de Duverney sa mre: j'aurais
voulu qu'il m'et parl plus tt de sa parent avec madame Clairval, je
l'aurais regarde comme un motif trs-suffisant pour le recevoir dans ma
maison. Valancourt salua et allait se prsenter  Emilie; madame Chron
le prvint: J'ai consenti que vous reussiez ses visites; et quoique je
ne prtende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le
considrerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je
regarderai l'union qu'il dsire comme un vnement qui pourra avoir lieu
dans quelques annes, si le chevalier s'avance au service, et si sa
situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous
aussi, Emilie, que, jusqu' ce moment, j'interdis positivement toute
ide de mariage.

La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait  chaque
moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle tait prte 
se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrass
qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chron eut fini, il lui
dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation,
quelque honor que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort 
craindre, qu' peine j'ose esprer.

--Expliquez-vous, dit madame Chron. Cette question inattendue troubla
tellement Valancourt, que s'il et t seulement spectateur de cette
scne, il n'aurait pu s'empcher de rire.

--Jusqu' ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de
vos bonts, dit-il d'une voix basse; jusqu' ce qu'elle me permette
d'esprer...

--Eh! c'est l tout, interrompit madame Chron; je me charge bien de
rpondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise  ma garde,
et je prtends qu'en toute chose ma volont devienne la sienne.

En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie
et Valancourt dans un gal embarras.

La conduite de madame Chron avait t dirige par sa vanit
personnelle. Valancourt, dans sa premire entrevue avec elle, lui avait
navement dcouvert sa position actuelle, ses esprances pour l'avenir;
et avec plus de prudence que d'humanit, elle avait absolument et
svrement rejet sa demande: elle dsirait que sa nice ft un grand
mariage, non pas qu'elle lui souhaitt le bonheur que le rang et la
fortune sont supposs procurer; mais elle voulait partager l'importance
qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt
tait neveu d'une personne comme madame Clairval, elle dsira une union
dont l'clat,  coup sr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune,
en tout ceci, rpondaient plutt  ses dsirs qu' aucune ouverture de
Valancourt, ou mme  quelque probabilit. En fondant ses esprances sur
la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une
fille: Valancourt ne l'avait point oubli, et comptait si peu sur aucun
hritage du ct de madame Clairval, qu'il n'avait pas mme parl d'elle
dans sa premire conversation avec madame Chron; mais quelle que pt
tre  l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance
lui procurait  elle-mme tait certaine, puisque l'existence de madame
Clairval faisait l'envie de tout le monde, et tait un sujet d'mulation
pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence.

De ce moment Valancourt fit de frquentes visites  madame Chron, et
Emilie passa dans sa socit les moments les plus heureux dont elle et
joui depuis la mort de son pre. Ils trouvaient tous les deux trop de
douceur au prsent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient,
ils taient aims, et ne souponnaient pas que l'attachement mme qui
faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie.
Pendant ce temps, la liaison de madame Chron et de madame Clairval
devint de plus en plus intime, et la vanit de madame Chron se
satisfaisait dj en publiant partout la passion du neveu de son amie
pour sa nice.

Montoni devint aussi l'hte journalier du chteau. Emilie fut force de
s'apercevoir qu'il tait l'amant de sa tante, et amant favoris.

Emilie et Valancourt passrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la
paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt tait prs
de Toulouse; ils pouvaient se voir frquemment. Le pavillon, sur la
terrasse, tait le thtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame
Chron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de
got. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il
remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits taient faits l'un
pour l'autre; et qu'avec le mme got, la mme noblesse de sentiments,
eux seuls rciproquement pouvaient se rendre heureux.




CHAPITRE XII.


L'avarice de madame Chron cda enfin  sa vanit. Quelques repas
splendides donns par madame Clairval; l'adulation gnrale dont elle
tait l'objet, augmentrent l'empressement de madame Chron pour assurer
une alliance qui l'lverait tant  ses propres yeux et  ceux du monde.
Elle proposa le mariage prochain de sa nice, et offrit d'assurer la dot
d'Emilie, pourvu que madame Clairval en ft autant pour son neveu.
Madame Clairval couta la proposition; et considrant qu'Emilie tait la
plus proche hritire de madame Chron, elle l'accepta. Emilie ignorait
ces arrangements, quand madame Chron l'avertit de se prparer pour ses
noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait
pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait
point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il
tait loin d'esprer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition.
Madame Chron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait dj t,
insista sur un prompt mariage avec autant de vhmence qu'elle en avait
rejet d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie
s'vanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur,
venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance.

Tandis qu'on faisait les prparatifs de ces noces, Montoni devenait
l'amant dclar de madame Chron. Madame Clairval fut trs-mcontente
quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre
celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui reprsenta
qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame
Clairval, quoique femme du grand monde, tait moins familiarise que son
amie avec la mthode de tirer sa flicit de la fortune et des hommages
qu'elle attire, plutt que de son propre coeur.

Emilie observa avec intrt l'ascendant que Montoni avait acquis sur
madame Chron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son
opinion sur cet Italien tait confirme par celle de Valancourt, qui
avait toujours exprim son extrme aversion pour lui. Un matin qu'elle
travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fracheur du
printemps, dont le coloris se rpandait sur le paysage, Valancourt lui
faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer  la
conversation. On vint lui dire que madame Chron la demandait 
l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air
abattu de madame Chron et le genre recherch de sa parure.--Ma nice,
dit-elle; et elle s'arrta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoy
chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle  vous
dire... de ce moment, vous devez considrer M. Montoni comme votre
oncle; nous sommes maris de ce matin.

Montoni prit possession du chteau avec la facilit d'un homme qui
depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait
singulirement servi, en rendant  madame Chron les soins et les
flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine 
se plier; il eut un appartement au chteau, et fut obi des domestiques
comme le matre l'tait lui-mme.

Peu de jours aprs, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un
repas trs-magnifique  une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y
trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en tre. Il y eut concert, bal
et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait
examiner la dcoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle tait
faite pour d'autres ftes. Cependant il tchait de se consoler en
pensant que sous peu de temps elle reviendrait  sa destination. Toute
la soire madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni,
silencieux, rserv, hautain mme, semblait fatigu de cette
reprsentation et de la frivole socit qui en tait l'objet.

Ce fut le premier et dernier repas donn  l'occasion de ces noces.
Montoni, que son caractre svre, son orgueil silencieux, empchaient
d'animer ces ftes, tait pourtant trs-dispos  les provoquer.
Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui et plus de talents
ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de runions,
tait donc toujours de son ct.

Peu de semaines s'taient coules depuis ce mariage, quand madame
Montoni fit part  Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en
Italie, aussitt que les prparatifs du voyage seraient faits. Nous
irons  Venise, dit-elle; M. Montoni y possde une belle maison; nous
irons ensuite  son chteau en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air
si srieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les
belles vues, vous devriez tre ravie de ce voyage.

--Est-ce que je dois en tre? dit Emilie avec autant d'motion que de
surprise.--Oui, certainement, rpliqua sa tante; comment pouvez-vous
vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez
au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le
saura srement bientt. M. Montoni est sorti pour en faire part  madame
Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposs entre nos familles
sont absolument rompus.

L'insensibilit avec laquelle madame Montoni apprenait  sa nice qu'on
la sparait peut-tre pour toujours de l'homme  qui elle allait s'unir
pour la vie, ajouta encore au dsespoir o la jeta cette nouvelle. Quand
elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers
Valancourt; et l'unique rponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait
dfendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prtendre  de bien plus
grands partis.

Emilie tait trop afflige pour employer la reprsentation ou la prire.
Quand,  la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui
manqua, et elle se retira dans sa chambre pour rflchir, si cela tait
possible,  un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps
avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une
rflexion; mais celle qui se prsenta fut triste et terrible. Elle jugea
que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle
pensa que son ami Cavigni tait la personne pour laquelle il
s'intressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus
fcheuse, quand elle considrait la situation trouble de ce pays,
dchir par des guerres civiles, en proie  toutes factions, et dans
lequel chaque chteau se trouvait expos  l'invasion d'un parti oppos.
Elle considra  quelle personne sa destine allait tre commise, 
quelle distance elle allait tre de Valancourt. A cette ide, toute
image s'vanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses
penses.

Elle passa quelques heures dans cet tat de trouble; et quand on
l'avertit pour dner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni tait
seule, et les rcusa. Emilie et sa tante parlrent peu pendant le repas.
L'une tait absorbe dans sa douleur, l'autre gonfle de dpit,  cause
de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanit tait pique de cette
ngligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait
comme un engagement mystrieux. Quand on sortit de table, et qu'elles
furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi
insensible  la piti qu'aux remords, devint presque furieuse de ce
qu'on mettait en question son autorit et celle de Montoni. Emilie, qui
avait vit avec sa douceur ordinaire une longue et dchirante
conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes.

En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande
porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le
pas: mais elle reconnut bientt la voix chrie de Valancourt.

Emilie,  mon Emilie! s'cria-t-il d'un ton qu'touffait l'impatience, 
mesure qu'il avanait et qu'il dcouvrait les traces du dsespoir dans
les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous
parle, dit-il; j'ai mille choses  vous dire: conduisez-moi quelque part
o nous puissions causer en libert. Vous tremblez! vous n'tes pas
bien; laissez-moi vous conduire  un sige.

Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour
l'entraner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui
dit, avec un sourire languissant: Je suis dj mieux. Si vous voulez
voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _ vous_ que je veux
parler, mon Emilie, rpliqua Valancourt. Grand Dieu! en tes-vous dj 
ce point? Consentez-vous si facilement  m'oublier? Cette salle ne nous
convient point, j'y puis tre entendu. Je ne veux de vous qu'un quart
d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'tais
assez malheureux en venant ici, s'cria Valancourt; ne comblez pas ma
misre par cette froideur, par ce cruel refus.

L'nergie avec laquelle il pronona ces mots la toucha jusqu'aux larmes;
mais elle persista  refuser de l'entendre, jusqu' ce qu'il et vu
madame Montoni. O est son mari, o est-il, ce Montoni? dit Valancourt
d'une voix altre. C'est  lui que je dois parler.

Emilie, effraye des consquences et de l'indignation qui tincelait
dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'tait pas 
la maison, et le conjura de modrer son ressentiment. Aux accents
entrecoups de sa voix, les yeux de Valancourt passrent  l'instant de
la fureur  la tendresse. Vous tes mal, Emilie, dit-il; ils nous
perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai os douter de votre tendresse.

Emilie ne s'opposa plus  ce qu'il la conduist dans un cabinet voisin.
La manire dont il avait nomm Montoni lui avait donn de si vives
alarmes sur le danger que lui-mme pouvait courir, qu'elle ne songea
plus qu' prvenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il couta ses
prires avec attention, et n'y rpondit qu'avec des regards de dsespoir
et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et
s'effora d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il
couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillit la troubla
encore davantage.

Emilie s'effora de le calmer par les assurances d'un attachement
inviolable; elle lui reprsenta que dans un an environ elle serait
majeure, et que son ge alors la ferait sortir de tutelle. Ces
assurances consolaient peu Valancourt; il considrait qu'elle serait
alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne
cesserait pas avec leurs droits. Il s'effora pourtant d'en paratre
satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par
le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante
entra dans la chambre. Elle lana un coup d'oeil de reproche sur sa
nice, qui se retira au mme instant, et un de mcontentement et de
hauteur sur le malheureux Valancourt.

--Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui
dit-elle; je ne m'attendais pas  vous revoir dans ma maison, aprs
qu'on vous aurait inform que vos visites ne m'taient plus agrables.
Je pensais encore moins que vous chercheriez  voir clandestinement ma
nice, et qu'elle consentirait  vous recevoir.

Valancourt, voyant qu'il tait ncessaire d'tablir la justification
d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait t de demander
un entretien  Montoni. Il en expliqua le motif avec la modration que
le sexe, plutt que le caractre de madame Montoni, pouvait exiger de
lui.

Ses prires furent reues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence
et cd  ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle
sentait si bien la folie de sa premire condescendance, que, pour en
prvenir le retour, elle remettait entirement cette affaire  M.
Montoni seul.

L'loquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir
l'indignit de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le
remords. Elle sut mauvais gr  Valancourt de l'avoir rduite  cette
situation pnible, et sa haine croissait avec la conscience de ses
torts. L'horreur qu'il lui inspirait tait d'autant plus forte, que,
sans l'accuser, il la forait de se convaincre elle-mme. Il ne lui
laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel
elle le considrait. A la fin, sa colre devint telle, que Valancourt se
dcida  sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans
une rplique peu mesure.

Madame Clairval s'en tenait au rle passif. Quand elle avait consenti au
mariage de Valancourt, c'tait dans la croyance qu'Emilie hriterait de
sa tante. Quand le mariage de cette dernire l'eut dsabuse de cet
espoir, sa conscience l'empcha de rompre une union presque forme; mais
sa bienveillance n'allait pas jusqu' faire une dmarche qui la dcidt
entirement.

La modration que lui avait recommande Emilie, et les promesses qu'il
lui avait faites, arrtrent seules l'imptuosit de Valancourt, qui
voulait courir chez Montoni, et demander avec fermet ce qu'on refusait
 ses prires. Il se borna  renouveler ses sollicitations, et les
appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la
sienne. Plusieurs jours se passrent en reprsentations d'une part, et
en inflexibilit de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la
haine qui rsultait de ces deux sentiments, Montoni vitait
soigneusement l'homme qu'il avait tant offens; il n'tait ni attendri
par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frapp
de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la
fin, les lettres de Valancourt furent renvoyes sans tre ouvertes. Dans
son premier dsespoir, il oublia toutes ses promesses, except celle
d'viter la violence, et il se rendit au chteau, dtermin  voir
Montoni,  tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'tait fait
celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert,
on lui refusa positivement l'entre. Ne voulant pas engager une querelle
avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un tat de
frnsie. Il crivit  Emilie ce qui s'tait pass, exprima sans
restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne
restait que cette ressource, de le recevoir  l'insu de Montoni. A peine
eut-il envoy la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute
qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop
fidle tableau de ses peines; il et donn la moiti du monde pour
recouvrer son imprudente lettre. Emilie nanmoins fut prserve de la
douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonn
qu'on lui portt les lettres pour sa nice: elle lut celle-ci; elle vit
avec colre la manire dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala
son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.

Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France,
pressait les prparatifs de ses gens, et terminait  la hte tout ce qui
pouvait lui rester  faire. Il garda le plus profond silence sur les
lettres o Valancourt, dsesprant d'obtenir plus, et modrant la
passion qui l'avait fait sortir de la rgle, sollicitait seulement la
permission de dire adieu  Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle
allait partir sous peu de jours, et qu'on avait dcid qu'il ne la
verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il
proposa  Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livre 
madame Montoni, et la veille du dpart arriva sans que Valancourt et
reu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernire
entrevue.

Cependant Emilie tait abme dans cette espce de stupeur o des
malheurs subits et sans remde peuvent quelquefois plonger l'esprit.
Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'tait
accoutume longtemps  le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie
entire; elle n'avait pas une ide de bonheur  laquelle son ide ne ft
jointe. Quelle devait donc tre sa douleur au moment d'une sparation si
prompte, peut-tre ternelle, et  un loignement o les nouvelles de
leur existence pourraient  peine leur parvenir, et cela pour obir aux
volonts d'un tranger,  celles d'une personne qui rcemment encore
provoquait leur mariage?

Son agitation fut si forte, en rflchissant sur son tat et sur l'ide
de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prte  perdre ses sens.
Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimt; elle vit la fentre,
et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses
forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes
au-dessous d'elle, l'invita  essayer si ses mouvements et le grand air
ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le
chteau tait couch: Emilie descendit le grand escalier, traversa le
vestibule, d'o un passage conduisait au jardin; elle avance doucement,
ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'alle. Emilie marchait
avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle
croyait voir quelqu'un dans l'loignement, et craignait que ce ft un
espion de madame Montoni. Cependant le dsir de revoir ce pavillon o
elle avait pass tant de moments heureux avec Valancourt, o elle avait
admir avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce
patrie, ce dsir l'emporta sur la crainte d'tre observe: elle alla
vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle
dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre
qui terminait l'avenue.

Quand elle fut aux marches, elle s'arrta pour un moment, et regarda
autour d'elle. La distance o elle tait du chteau augmentait l'espce
d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurit lui causaient; mais
s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur
la terrasse, dont le clair de lune dcouvrait l'tendue, et montrait le
pavillon tout  l'extrmit.

Emilie s'approcha du pavillon et y entra.

Tout  coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix prs
d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se rptant,
elle distingua la voix chrie de Valancourt. C'tait lui, c'tait
Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments
l'motion leur ta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant
sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec
lequel il avait prononc son nom exprimait sa tendresse aussi bien que
sa douleur.

--O mon Emilie! reprit-il aprs une longue pause, je vous vois encore,
j'entends encore le son de cette voix! j'ai err autour de ce lieu, de
ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si
faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je
suis venu ici aussitt aprs le coucher du soleil; je n'ai cess depuis
de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonn tout espoir
de vous voir; mais je ne pouvais me rsoudre  m'arracher d'un lieu o
j'tais si prs de vous; je serais probablement rest jusqu' l'aurore
autour de ce chteau.

Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre trangre! A
quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles socits, de nouveaux
amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on
vous prparera  de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne
pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne
serez  moi? Sa voix fut touffe par ses soupirs.

--Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'prouve vienne
d'une affection lgre et momentane? Vous le croyez?

--Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi!  Emilie,
qu'elles sont douces, qu'elles sont amres ces paroles! Je ne dois pas
douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconsquence du
vritable amour, il est toujours prt  accueillir le soupon; lors mme
que la raison le rprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.

A prsent je vous vois,  prsent je vous tiens dans mes bras. Encore
quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je
ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et
l'imagination affaiblira votre image; j'couterai vos accents, et ma
mmoire mme les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter.
Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie  la volont de ceux
qui n'ont pas le droit de le dtruire, et qui ne peuvent y contribuer
qu'en vous donnant  moi? O Emilie! osez vous fier  votre coeur; osez
tre  moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait
et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier  l'instant;
elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le
suivrait  l'glise des Augustins, o un prtre les attendrait pour les
unir.

Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle coutait une
proposition que dictaient l'amour et le dsespoir, dans un moment o
elle tait  peine libre de la rejeter, quand son coeur tait attendri
de la douleur d'une sparation qui pouvait tre ternelle, quand sa
raison tait en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce
silence encourageait les esprances de Valancourt. Parlez, mon Emilie,
lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi
entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses
joues taient glaces, ses sens taient prts  dfaillir; cependant
elle n'en perdit pas l'usage.

Emilie, fort agite, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir
du pavillon: ils se promenrent sur la terrasse, et Valancourt continua:

Ce Montoni, j'ai entendu des bruits tranges  son sujet. Etes-vous
certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune
est ce qu'elle parat tre?

--Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je
suis sre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et
je vous prie de me dire ce que vous en savez.

--Je le ferai srement, mais cette information est trs-imparfaite et
trs-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui
parlait  quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et
l'Italien disait que si c'tait celui qu'il imaginait, madame Chron ne
se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec trs-peu
de considration, mais en termes trs-gnraux, et donna quelques
ouvertures sur son caractre, qui excitrent ma curiosit. Je hasardai
quelques questions; il fut rserv dans ses rponses, et aprs avoir
hsit quelque temps, il avoua que Montoni, d'aprs le bruit public,
tait un homme perdu quant  la fortune et  la rputation. Il dit
quelque chose d'un chteau que possde Montoni au milieu des Apennins,
et de quelques circonstances relatives  son premier genre de vie: je le
pressai d'autant plus; mais le vif intrt que je mettais  mes
questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prire ne put
le dterminer  m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait
allusion, ou  m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si
Montoni possdait un chteau dans les Apennins, cela semblait indiquer
quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la
tte, et fit un geste trs-significatif; mais il ne rpondit point.

L'esprance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprs de
lui fort longtemps: je revins plusieurs fois  la charge, mais l'Italien
s'enveloppa de la plus entire rserve. Il me dit que ce qu'il avait
rapport n'tait que le rsultat d'un bruit vague; que la haine et la
malignit forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait
peu compter. Je fus contraint de renoncer  en apprendre davantage,
puisque l'Italien semblait alarm des consquences de son indiscrtion:
il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet o l'incertitude
est presque insupportable. Songez, mon Emilie,  ce que je dois
souffrir; je vous vois partir pour une terre trangre avec un homme
d'un caractre aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne
veux pas vous alarmer sans ncessit; il est possible, comme l'a dit
l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et
pourtant, Emilie, rflchissez encore avant que de vous confier  lui.
Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les
raisons qui m'ont fait tout  l'heure abandonner mes esprances, et
renoncer au dsir de vous possder  l'instant.

Valancourt se promenait  grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie,
appuye sur la balustrade, s'abmait dans une profonde rverie.
L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-tre
elle ne l'aurait d, et renouvelait son combat intrieur.

Nous avons peu de moments  donner aux rcriminations et aux serments,
dit Emilie en s'efforant de cacher son motion; si vous tes encore 
apprendre combien vous m'tes cher, et combien vous le serez
ternellement  mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous
en convaincre.

Ces derniers mots expirrent sur ses lvres, et ses larmes coulrent
abondamment. Aprs quelques moments, elle se releva de cet abandon de
tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on
pourrait dans le chteau s'apercevoir de mon absence. Pensez  moi,
aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera
toute ma consolation.

--Penser  vous! vous aimer! s'cria Valancourt.

--Essayez de modrer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi,
essayez-le pour l'amour de vous!

Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis
pas vous laisser dans cet tat.

--Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacit: pourquoi
nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au
point du jour?

--Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de
pareils coups; vous me dchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai
 cette mesure imprudente et prcipite.

--Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas
aussi prcipite. Il faut nous soumettre aux circonstances.

--Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai dj
ouvert mon coeur: mes forces sont puises.

--Pardonnez-moi, Emilie; songez au dsordre de mon esprit en ce moment
o je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous
serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai
fait souffrir; je dsirerai vainement de vous voir, ne ft-ce qu'un seul
instant, pour adoucir votre douleur.

Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me
montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt  la fin; je ne
prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne
m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie
 la Providence. O mon Dieu,  mon Dieu, protgez-la, bnissez-la!

Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son
sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors
commanda  son dsespoir, essaya de la consoler et de lui rendre
l'assurance. Mais elle paraissait hors d'tat de le comprendre, et un
soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle
n'tait pas vanouie.

Il la soutenait en marchant lentement vers le chteau, pleurant et
parlant toujours. Elle ne rpondait que par des soupirs. Arrivs enfin 
la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-mme; et,
regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en
s'arrtant.

Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je
me souviendrai de mille choses que j'avais  vous dire.

Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en
la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager
l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se sparrent. La pauvre
amante se hta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais,
hlas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus
de le goter.




CHAPITRE XIII.


Les voitures furent de bonne heure  la porte. Le fracas des domestiques
qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirrent
Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agit lui avait prsent toute
la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle
s'effora de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un
mal imaginaire  la certitude d'un mal rel.

Les quipages tant enfin disposs, les voyageurs montrent en voiture.
Emilie et laiss le chteau sans prouver un seul regret, si Valancourt
n'et habit dans le voisinage.

D'une petite minence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et
les sommets irrguliers des Pyrnes qui s'levaient au loin sur
l'horizon, et qu'clairait le soleil levant. Montagnes chries,
disait-elle en elle-mme, que de temps s'coulera avant que je vous
revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma
misre! Oh! si je pouvais tre certaine que je reviendrai jamais, et que
Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra,
il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici!

Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective
avec les lointains prolongs, taient prs d'en ter la vue; mais les
montagnes bleues se distinguaient encore  travers le feuillage, et
Emilie ne quitta pas la portire qu'elle ne les et absolument perdues
de vue.

Un autre objet s'empara bientt de son attention. Elle avait  peine
remarqu un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau
rabattu, mais orn d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se
retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la
voiture, et par la portire lui mit une lettre dans la main. Il
s'effora de sourire  travers le dsespoir qui se peignait sur son
visage; ce sourire sembla imprim pour jamais dans l'me d'Emilie; elle
s'lana  la portire, et le vit sur un petit tertre, appuy contre de
grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et
tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu' ce que
l'loignement et effac ses traits et que la route, en tournant, l'et
absolument prive de le voir.

On s'arrta  un chteau pour y prendre le signor Cavigni, et les
voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie tait relgue,
sans gards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde
voiture. La prsence de cette fille l'empcha de lire la lettre de
Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'motion qu'elle en recevrait 
l'observation de personne. Nanmoins, tel tait son dsir de savourer ce
dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en
rompre le cachet.

Il est inutile de dire avec quelle motion Emilie attendit toute la
soire le coucher du soleil: elle le vit dcliner sur des plaines 
perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que
Valancourt habitait. Aprs ce moment, son esprit fut plus calme et plus
rsign; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'tait
pas encore sentie si tranquille.

Pendant plusieurs jours les voyageurs traversrent le Languedoc; ils
entrrent en Dauphin. Aprs quelque trajet dans les montagnes de cette
province romantique, ils quittrent leurs voitures et commencrent 
monter les Alpes. Ici, des scnes si sublimes s'offrirent  leurs yeux,
que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces
nouvelles, ces tonnantes images occuprent  tel point Emilie, qu'elles
cartrent quelquefois l'ide constante de Valancourt; plus souvent
elles la rappelaient, elles ramenaient  son souvenir la vue des
Pyrnes, qu'ils avaient admires ensemble, et dont elle croyait alors
que rien ne surpassait la beaut.

Pendant les premiers jours de ce voyage  travers les Alpes, la scne
prsentait le mlange surprenant des dserts et des habitations, de la
culture et des friches. Au bord d'effrayants prcipices, dans le creux
de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on
dcouvrait des villages, des clochers, des monastres. De verts
pturages, de riches vignobles, nuanaient leurs teintes, au pied de
rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se
couronnaient de bruyres, ou ne montraient que des roches massives
entasses les unes sur les autres, termines par des monceaux de neige,
et d'o s'lanaient les torrents qui grondaient au fond de la valle.

La neige n'tait pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cnis, que
les voyageurs traversrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et
la vaste plaine qu'entouraient ces rocs briss, se reprsenta facilement
la beaut dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.

En descendant du ct de l'Italie, les prcipices devinrent plus
effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se
lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux
diffrentes poques du jour: ils rougissaient avec la lumire du matin,
et s'enflammaient  midi; le soir ils se revtaient de pourpre; les
traces de l'homme ne se reconnaissaient qu' la simple flte du berger,
au cor du chasseur, ou  l'aspect d'un pont hardi jet sur le torrent
pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.

Madame Montoni n'tait qu'effraye en regardant les prcipices au bord
desquels les porteurs couraient avec autant de lgret que de vitesse,
et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses
craintes taient mles de tant de ravissement, d'admiration,
d'tonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien prouv de
semblable.

Les porteurs s'arrtrent pour reprendre haleine, et les voyageurs
s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelrent
une dispute sur le passage d'Annibal  travers les Alpes; Montoni
prtendait qu'il tait entr par le mont Cnis, et Cavigni soutenait que
c'tait par le mont Saint-Bernard. Cette contestation prsenta 
l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait d souffrir dans cette hardie
et prilleuse aventure.

Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait
en imagination la magnificence des palais et la grandeur des chteaux
dont elle allait se trouver matresse  Venise et dans l'Apennin; elle
se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient
empche  Toulouse de recevoir toutes les _beauts_ dont Montoni
parlait avec plus de complaisance pour sa vanit que d'gards pour leur
honneur ou de respect pour la vrit, madame Montoni projetait des
concerts, quoiqu'elle n'aimt pas la musique; des _conversazioni_,
quoiqu'elle n'et aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin
surpasser par la splendeur de ses ftes et la richesse de ses livres,
toute la noblesse de Venise.

La rivire Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cnis, et qui se
prcipitait de cascade en cascade  travers les prcipices de la route,
se ralentissait, sans cesser d'tre romantique, en se rapprochant des
valles du Pimont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du
soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beaut d'une
scne pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornes de bois
et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en
avait vus balancer leurs trsors sur les Alpes elles-mmes. Le gazon
tait maill de fleurs printanires, de jaunes renoncules et de
violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie et
bien dsir devenir une paysanne du Pimont, habiter ces riantes
chaumires ombrages d'arbres et appuyes sur les rochers; elle et
voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait
avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la
domination de Montoni.

Le site actuel lui retraait souvent l'image de Valancourt; elle le
voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la ferie qui
l'environnait: elle le voyait errer dans la valle, s'arrter souvent
pour admirer la scne, et dans le feu d'un potique enthousiasme
s'lancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps,
 la distance qui devaient les sparer, quand elle pensait que chacun de
ses pas ajoutait  cette distance, son coeur se dchirait, et le paysage
perdait tout son charme.

Aprs avoir travers la Novalse, ils atteignirent, aprs le soleil
couch, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gard le
passage des Alpes en Pimont. Depuis l'invention de l'artillerie, les
hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles;
mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous,
ses murailles, ses tours, les lumires qui en clairaient une partie,
formaient pour Emilie un tableau fort intressant. On passa la nuit dans
une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'apptit des
voyageurs donnait une dlicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et
la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut l qu'Emilie entendit le
premier chantillon d'une musique italienne sur le territoire italien.
Assise, aprs souper, prs d'une petite fentre ouverte, elle observait
l'effet du clair de lune sur les sommets irrguliers des montagnes; elle
se rappela que, par une nuit semblable, elle s'tait une fois repose
sur une roche des Pyrnes avec son pre et Valancourt. Elle entendit
au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de
cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres motions dans
lesquelles elle tait plonge, la surprirent et l'enchantrent  la
fois. Cavigni, qui s'approcha de la fentre, sourit de sa surprise. Bon!
lui dit-il, vous entendrez la mme chose peut-tre, dans toutes les
auberges: c'est un des enfants de notre hte qui joue ainsi, je n'en
doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un
chant mlodieux et plaintif l'entrana par degrs  la rverie; les
plaisanterie de Cavigni l'en tirrent dsagrablement; en mme temps
Montoni ordonna de prparer les quipages de bonne heure, parce qu'il
voulait dner  Turin.




CHAPITRE XIV.


De trs-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche
plaine qui s'tend des Alpes  cette magnifique cit n'tait pas alors,
comme aujourd'hui, ombrage d'une longue avenue. Des plantations
d'oliviers, de mriers et de figuiers festonns de vignes ornaient le
paysage,  travers lequel l'imptueux Eridan s'lance des montagnes et
se joint,  Turin, aux eaux de l'humble rivire Doria. A mesure que nos
voyageurs avanaient, les Alpes prenaient  leurs yeux toute la majest
de leur aspect. Les chanes s'levaient les unes au-dessus des autres
dans une longue succession. Les plus hautes flches, couvertes de
nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent
s'lanaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrgulires cavits
prsentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur
au mouvement de la lumire et des ombres, et variaient  tout moment,
leurs tableaux. A l'Orient se dployaient les plaines de Lombardie;
Turin levait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense
horizon.

En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittrent leurs
chapeaux franais pour la cape italienne carlate brode d'or. Emilie
fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni
se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin
que Montoni prenait l'quipage d'un soldat pour traverser avec plus de
scurit une contre inonde de troupes et saccage par tous les partis.

On voyait dans ces belles plaines la dvastation de la guerre. L o les
terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du
spoliateur. Les vignes taient arraches des arbres qui les devaient
soutenir; les olives taient foules aux pieds; les bosquets de mriers
taient briss par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient
consumer les hameaux et les villages. Emilie dtourna les yeux en
soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs
solitudes svres semblaient tre le sr asile d'un malheureux
perscut.

Les voyageurs remarquaient fort souvent des dtachements qui marchaient
 quelque distance, et ils prouvrent dans les petites auberges de la
route l'extrme disette et les autres inconvnients qui sont la suite
d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de
craindre pour leur sret. Arrivs  Milan, ils ne s'arrtrent ni pour
considrer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathdrale,
qu'on btissait encore.

Au del de Milan, le pays portait le caractre d'un ravage plus affreux.
Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos tait celui de la mort
sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernires
convulsions.

Ce ne fut qu'aprs avoir quitt le Milanais que les voyageurs
rencontrrent des troupes. La soire tait avance; ils aperurent une
arme qui dfilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les
casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne
avana sur une partie de la route que resserraient deux tertres levs.
On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs
officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils
avaient reus de leurs chefs; d'autres, spars de l'avant-garde,
voltigeaient dans la plaine  la droite de l'arme.

En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes,
les bannires, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnatre
la petite arme que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il tait li
avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un
ct de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit
lger de musique guerrire fut bientt entendu; il augmenta par degrs.
Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le
cliquetis des armes.

Montoni, certain que c'tait la bande du clbre Utaldo, mit la tte 
la portire, et salua le gnral en agitant sa cape en l'air. Le chef
rpondit de son pe, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse,
accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine
lui-mme arriva bientt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec
Montoni, qu'il paraissait charm de revoir. Emilie comprit par leur
conversation que c'tait une arme victorieuse qui s'en retournait dans
ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient taient
chargs des opulentes dpouilles de l'ennemi, des soldats blesss et des
prisonniers qui seraient rachets  la paix. Les chefs devaient se
sparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs
bandes dans leurs chteaux: La soire devait donc tre consacre au
plaisir, en mmoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils
allaient se faire.

Utaldo dit  Montoni que son arme allait camper pour la nuit prs d'un
village  un mille de l; il l'invita  revenir sur ses pas,  prendre
part au festin, en assurant que les dames seraient trs-bien servies.
Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vrone le soir mme; et,
aprs quelques questions sur l'tat des environs de cette ville, il prit
cong de cette troupe et partit.

Les voyageurs marchrent sans interruption; mais ils n'arrivrent 
Vrone que longtemps aprs le soleil couch. Emilie n'en vit les
dlicieux environs que le lendemain. Ils quittrent cette charmante
ville de bonne heure, se rendirent  Padoue, et s'embarqurent sur la
Brenta pour gagner Venise. Ici la scne tait entirement change; ce
n'taient plus ces vestiges de guerre rpandus dans les plaines du
Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'lgance. Les
bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beauts, agrments et
richesses. Emilie considrait avec plaisir les maisons de campagne de la
noblesse vnitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entoures
de peupliers et de cyprs d'une hauteur majestueuse et d'une verdure
anime; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules
touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et
formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait
transport sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perptuel
mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades
s'puisaient dans leurs dcorations; et sur le soir, des groupes de
danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.

Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes  qui ces maisons de
campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une lgre esquisse
de leurs caractres. Emilie se divertissait quelquefois  l'entendre;
mais sa gaiet ne faisait plus sur madame Montoni le mme effet
qu'autrefois; elle tait souvent srieuse, et Montoni gardait sa rserve
ordinaire.

Rien n'gala l'tonnement d'Emilie en dcouvrant Venise, ses lots, ses
palais, ses tours, qui tous ensemble s'levaient de la mer, et
rflchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le
soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes leves du Frioul, qui
bornent au nord la mer Adriatique, une teinte lgre de safran. Les
portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc taient revtus des
riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands
traits de cette ville se dessinaient avec plus de dtail. Ses terrasses,
surmontes d'difices ariens et pourtant majestueux, clairs comme ils
l'taient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutt
tires de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une
main mortelle.

Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'tendit graduellement sur les
flots et sur les montagnes; elle teignit les derniers feux qui doraient
leurs sommets, et le violet mlancolique du soir s'tendit comme un
voile. Qu'elle tait profonde, qu'elle tait belle, la tranquillit qui
enveloppait la scne! La nature semblait dans le repos. Les plus douces
motions de l'me taient les seules qui s'veillassent. Les yeux
d'Emilie se remplissaient de larmes; elle prouvait les lans d'une
dvotion sublime, en levant ses regards vers la vote des cieux, tandis
qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle coutait
dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons
paraissaient flotter sur les airs. La barque avanait d'un mouvement si
doux qu' peine pouvait-on la sentir; et la brillante cit semblait
s'approcher elle-mme pour recevoir les trangers. On distingua alors
une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une
douce et langoureuse romance. Le pathtique de son expression, qui
semblait tantt celle d'un amour passionn, et tantt l'accent plaintif
d'une douleur sans esprance, annonait bien que le sentiment qui la
dictait n'tait pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant
Valancourt, certainement ce chant-l part du coeur!

Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosit. Le crpuscule
obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant,
 quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un
choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il
tait si doux! si solennel! c'tait comme l'hymne des anges descendant
au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on et dit que le
choeur sacr remontait au ciel.

Le calme profond qui succda tait aussi expressif que les chants qui
avaient cess; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais
enfin un soupir gnral sembla tirer tout le monde d'une sorte
d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps  l'aimable tristesse
qui s'tait empare de ses esprits; mais le spectacle riant et
tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rverie. La
lune  son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les
portiques illumins, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient,
et laissait voir les socits nombreuses dont les pas lgers, les douces
guitares, les voix plus douces encore se mlaient confusment.

La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa prs de la
barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au
clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le
frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des
vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesur des rames sur les
flots cumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait,
coutait, et se croyait au temple des fes. Madame Montoni mme
prouvait du plaisir. Montoni se flicitait d'tre enfin de retour 
Venise: il l'appelait _la premire ville du monde_, et Cavigni tait
plus smillant et plus anim qu' l'ordinaire.

La barque passa sur le grand canal o la maison de Montoni tait situe.
En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio dployrent aux
yeux d'Emilie un genre de beaut et de grandeur dont son imagination
mme n'avait pu se former l'ide. L'air n'tait agit que par des sons
doux, que rptaient les chos du canal; et des groupes de masques
dansant au clair de lune ralisaient les brillantes fictions de la
ferie.

La barque s'arrta devant le portique d'une grande maison, et les
voyageurs dbarqurent. La terrasse les conduisit, par un escalier de
marbre, dans un salon dont la magnificence tonna Emilie. Les murs et
les lambris taient orns de peintures  fresque. Des lampes d'argent,
suspendues  des chanes de mme mtal, illuminaient l'appartement. Le
plancher tait couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs.
La draperie des jalousies tait de soie vert ple, brode d'or, enrichie
de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie,
frappe du caractre sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe
et l'lgance de son ameublement. Elle se rappelait avec tonnement
qu'on l'avait reprsent comme un homme ruin. Ah! se disait-elle, si
Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il
serait convaincu de la fausset des rapports!

Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et
contrari, n'eut pas mme la civilit de la saluer et de la complimenter
 son entre dans la maison.

A peine arriv, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour
prendre part aux plaisirs de la soire. Madame Montoni devint alors et
srieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'effora de l'gayer;
mais la rflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni
l'humeur, et ses rponses en furent tellement remplies, qu'Emilie
renonant au projet de la distraire, alla se placer  la fentre pour
jouir elle-mme d'un spectacle si nouveau et si charmant.

Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que
menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la
guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mmes avec
beaucoup de lgret, de grce et de gaiet. Aprs ceux-ci vinrent des
masques: les uns taient en gondoliers, d'autres en mntriers; ils
chantaient en parties, accompagns de peu d'instruments. Ils
s'arrtrent  quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie
reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures
contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea
et fit place  la douce mlancolie de Ptrarque; la magie de ses
douloureux accents tait encore soutenue d'une musique et d'une
expression italienne, et le clair de lune mettait le comble  cet
enchantement.

Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en
silence, et son imagination la ramenait en France auprs de Valancourt;
elle vit avec regret s'loigner les musiciens, et son attention les
suivit jusqu' ce que toute l'harmonie se ft successivement vanouie
dans les airs. Emilie resta plonge dans une tranquillit pensive.

D'autres sons bientt la rendirent encore attentive: c'tait une
majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se
rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et
s'avana sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une
espce de procession qui flottait sur la surface des eaux;  mesure
qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mlrent.
Bientt aprs les dits fabuleuses de la ville semblrent s'lever des
eaux. Neptune, avec Venise son pouse, s'avanait sur la plaine liquide,
entour des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de
ce spectacle semblait avoir subitement ralis toutes les visions des
potes; les riantes images dont l'me d'Emilie se trouvait remplie, s'y
conservrent encore longtemps aprs que la troupe se fut coule.

Aprs le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas.
Si Emilie avait admir la magnificence du salon, elle ne fut pas moins
surprise en observant l'air nu et dgrad de tous les appartements
qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de
grandes pices dont le dlabrement indiquait assez qu'elles n'taient
pas occupes depuis longtemps: c'taient, sur quelques murailles, les
lambeaux fans d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques
peintures  fresque presque enleves par l'humidit, et dont les
couleurs et le dessin taient presque entirement effacs. A la fin,
elle atteignit sa chambre, spacieuse, leve, dgarnie comme le reste;
elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de
sombres ides, mais la vue de la mer les dissipa.




CHAPITRE XV.


Montoni et son compagnon n'taient pas de retour  la maison, quand
l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se
dispersrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni
avait t occup ailleurs, son me tait peu susceptible de volupt
frivole. Il se plaisait dans le dveloppement des passions nergiques;
les difficults, les temptes de la vie qui renversent le bonheur des
autres, ranimaient tous les ressorts de son me, et lui procuraient les
seules jouissances dont il ft capable. Sans un extrme intrt, la vie
n'tait pour lui qu'un sommeil. Quand un intrt rel lui manquait, il
s'en formait d'artificiels, jusqu' ce que, l'habitude venant  les
dnaturer, ils cessassent d'tre fictifs: tel tait l'amour du jeu. Il
ne s'y tait d'abord livr que pour se tirer de l'inaction et de la
langueur, et il y avait persist avec toute l'ardeur d'une passion
opinitre. C'est  jouer qu'il avait pass la nuit avec Cavigni, dans
une socit de jeunes gens qui avaient plus d'cus que d'aeux, et plus
de vices encore que d'argent. Montoni mprisait la plupart de ces gens,
plutt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs
inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments
de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus
habiles, et Montoni les admettait  son intimit; mais encore
conservait-il  leur gard cet air hautain et dcid qui commande la
soumission aux esprits lches ou timides, et qui excite la haine et la
fiert des esprits levs. Il avait donc de nombreux et de mortels
ennemis; mais l'anciennet de leur haine tait la preuve de sa
puissance; et, comme la puissance tait son unique but, il tait plus
glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui
tmoigner. Il ddaignait un sentiment aussi modr que celui de
l'estime, et se serait mpris lui-mme s'il s'tait cru capable de s'en
contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait taient les
signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractre gai,
des passions vives; il tait d'une dissipation, d'une extravagance sans
bornes; mais d'ailleurs gnreux, brave et confiant. Orsino, rserv,
hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel tait
cruel et souponneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance
ne lui laissait point de repos. Pntrant, fcond en ressources,
patient, constant dans sa persvrance, il savait matriser ses traits
et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, taient presque les
seules qu'il connt; peu de considrations avaient le pouvoir de
l'arrter, peu d'obstacles pouvaient luder la profondeur de ses
stratagmes. Cet homme tait surtout le favori de Montoni. Verezzi ne
manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait
esclave des passions opposes. Il tait gai, voluptueux, entreprenant;
il n'avait nanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil gosme
tait l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets,
ptulant dans ses esprances, le premier press d'entreprendre et
d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux,
imptueux, rvolt contre toute espce de subordination; et ceux
pourtant qui connaissaient  fond son caractre et qui savaient diriger
ses passions, le menaient comme un enfant. Tels taient les amis que
Montoni introduisit dans sa maison et admit  sa table, ds le lendemain
de son arrive  Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vnitien,
appel le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni prsenta  sa
femme comme une personne d'un mrite distingu. Elle tait venue le
matin, pour la fliciter de son arrive, et on l'avait invite  dner.

[Illustration: Morano.]

Madame Montoni reut de trs-mauvaise grce les compliments des signors.
Il suffisait, pour lui dplaire, qu'ils fussent les amis de son poux;
elle les hassait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribu 
le retenir dehors toute la nuit prcdente. Enfin elle leur portait
envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni,
elle supposait qu'il prfrait leur socit  la sienne. Le rang du
comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait  tout le reste; son
maintien, ses manires ddaigneuses, la recherche extravagante de sa
parure (elle n'avait pas encore adopt le costume vnitien),
contrastaient fortement avec la beaut, la modestie, la douceur, la
simplicit de sa nice. Emilie observait avec plus d'attention que de
plaisir la socit qui l'entourait: la beaut, nanmoins, les grces
sduisantes de la signora Livona, l'attirrent involontairement; la
douceur de ses accents, son air de complaisance, rveillrent dans le
coeur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis
longtemps. Pour profiter de la fracheur de la soire, toute la
compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du
couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait  l'occident; les
dernires teintes semblaient se dgrader avec lenteur, tandis que le
bleu fonc de la vote cleste commenait  briller d'toiles. Emilie se
livrait  des motions aussi douces qu'elles taient srieuses; le calme
de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y
peindre, un nouveau ciel, des toiles rptes dans les flots,
l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de
cette heure avance, qu'interrompaient seulement le battement d'une
vague et les sons imparfaits d'une musique loigne; tout levait ses
penses. Des larmes s'chappaient de ses yeux; les rayons de la lune,
qui prenaient plus de force  mesure que les ombres s'tendaient,
jetaient alors sur elle leur clat argentin. A demi couverte d'un voile
noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.

Le comte Morano, assis prs d'Emilie, et, qui l'avait considre en
silence, prit tout  coup son luth; il en toucha les cordes en chantant
d'une voix flatteuse un rondeau plein de mlancolie.

Quand il eut fini, il donna le luth  Emilie. En s'accompagnant sur cet
instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire
de son pays, avec beaucoup de got et de simplicit; mais ce chant
qu'elle aimait ramena vivement son imagination  des souvenirs
affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lvres, et les
cordes du luth ne rsonnrent plus sous sa main. Honteuse enfin de
l'motion qui l'avait trahie, elle passa subitement  une chanson si
gaie, si lgre, que des pas de danse semblaient rpondre  toutes les
notes. _Bravissimo!_ s'cria son auditoire; et l'air fut redemand. Au
milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les
moins empresss; ils duraient encore quand Emilie passa le luth  la
signora Livona, qui s'en servit avec tout le got italien.

Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantrent ensuite des
_canzonnettes_, accompagns de deux luths et de quelques autres
instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un
parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degr; elles se
relevaient aprs une pause: les instruments reprenaient successivement,
et le choeur gnral faisait retentir les airs.

Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, rflchissait au moyen
de se dgager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu
dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de
grand coeur; mais le comte et tous les autres s'y opposrent avec
vivacit.

Montoni mditait de nouveau comment il pourrait se dispenser
d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide,
et qui revenait  Venise, passrent  ct du sien. Sans se tourmenter
plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les
dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la
premire fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa prsence
comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait  craindre. Il
prit terre  la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans
la foule des joueurs.

Le comte avait secrtement fait partir un de ses gens dans le bateau de
Montoni: il avait demand sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne
savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des
gondoliers qui s'approchaient, et qui, placs au bord de leur bateau,
troublaient avec leurs rames les flots d'argent o se peignait la lune:
bientt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante
partit;  l'instant mme les bateaux se rencontrrent, les gondoliers
les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa
gondole, que dcoraient des ornements du meilleur got.

Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les
musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mlodie charmante;
le comte, assis prs d'Emilie, n'tait occup que d'elle, et lui
prodiguait d'une belle voix, mais passionne, des compliments dont le
sens n'tait pas douteux; pour les viter, elle entretenait la signora
Livona, et prenait avec le comte une rserve imposante, mais trop douce
pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie;
il ne pouvait parler qu' elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie
avec embarras: elle ne dsirait rien tant que de retourner  Venise.

Ils prirent terre  la place Saint-Marc; la beaut de la nuit dtermina
madame Montoni  agrer les propositions du comte de parcourir la
promenade avant que d'aller souper  son casin avec le reste de la
socit. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie,
c'tait la nouveaut de tout ce qui l'entourait, les ornements des
palais et le tumulte des mascarades.

Enfin ils se rendirent au casin; il tait orn dans le meilleur got, un
souper splendide y tait prpar: mais ici la rserve d'Emilie fit
comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui tait
ncessaire: la condescendance qu'elle lui avait dj montre l'empchait
de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une
partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement
flatte de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie;
avant la fin de la soire, le comte avait toute son estime.
S'adressait-il  madame Montoni? son visage morose s'panouissait, elle
souriait  toutes ses paroles, agrait toutes ses propositions; il
l'invita avec la socit  prendre le caf dans sa loge,  l'opra, le
jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupe
que de trouver une excuse qui l'en dispenst.

Il tait tard avant que la gondole ft demande: la surprise d'Emilie
fut extrme quand,  la sortie du casin, elle vit le soleil s'lever des
flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le
sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fracheur du vent
de mer la ranima, et elle aurait mme quitt la place avec regret, sans
la prsence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque
chez elles. L, elles apprirent que Montoni n'tait point encore rentr:
sa femme rentra dans son appartement, et dlivra Emilie de l'ennui de sa
compagnie.

Montoni revint tard, il tait en fureur; il avait fait une perte
considrable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulirement
Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le
sujet de la confrence lui avait t peu agrable.

Madame Montoni, qui tout le jour avait gard le silence du
mcontentement, reut vers le soir quelques Vnitiennes dont les douces
manires avaient enchant Emilie. Ces dames avaient un grand air
d'aisance, de bienveillance avec les trangers; il semblait qu'elles les
connussent depuis longtemps; leur conversation tait tour  tour tendre,
sentimentale, smillante. Madame Montoni mme, qui n'avait aucun attrait
pour ce genre d'entretien, et dont la scheresse et l'gosme
contrastaient souvent  l'excs avec leur extrme politesse, madame
Montoni ne put tre insensible  leurs charmes.

Cavigni rejoignit les dames dans la soire. Montoni avait d'autres
engagements. Elles s'embarqurent dans la gondole pour se rendre  la
place Saint-Marc, o l'affluence tait aussi considrable que la veille.

Aprs une courte promenade, on s'assit  la porte d'un casin; et pendant
que Cavigni se faisait apporter du caf et des glaces, le comte Morano
arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui,
joint  ses attentions continuelles de la veille, l'obligrent  le
recevoir avec la plus timide rserve.

Il tait prs de minuit lorsqu'on se rendit  l'opra. Emilie, en y
entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins
blouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du
sublime de la nature. Son coeur n'tait pas mu; des larmes d'admiration
ne s'chapprent pas de ses yeux comme  la vue d'un ocan immense et de
la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une
musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scne
use qui s'offrait  ses regards.

Plusieurs semaines s'coulrent dans le cours des visites ordinaires.
Emilie s'amusait  considrer un thtre et des moeurs aussi opposes 
ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop frquemment
pour sa tranquillit. Ses grces, sa figure, ses agrments, qui
faisaient l'admiration gnrale, eussent peut-tre attir aussi celle
d'Emilie, si son coeur n'et t rempli de Valancourt. Peut-tre encore
et-il fallu qu'il et mis plus de modration dans ses poursuites.
Quelques traits de son caractre qu'il dcouvrit dans sa perscution,
indisposrent Emilie sur tout le reste, et la prvinrent contre ses
meilleures qualits.

Bientt aprs son arrive  Venise, Montoni reut un paquet de M.
Quesnel. Il annonait la mort de l'oncle de sa femme,  sa maison de la
Brenta, et le projet qu'il avait form de venir promptement prendre
possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son
partage. Cet oncle tait frre de la mre de madame Quesnel. Montoni lui
tait parent du ct de son pre; et quoiqu'il n'et rien  prtendre
sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette
nouvelle excitait dans son coeur.

Emilie avait observ que, depuis son dpart de France, Montoni n'avait
pas mme conserv d'gards pour sa tante: d'abord, il l'avait nglige;
maintenant, il ne lui montrait que de l'loignement et de l'humeur. Elle
n'avait jamais suppos que les dfauts de sa tante eussent chapp au
discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mrit
son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait t extrme;
mais le choix tant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi
ouvertement lui tmoigner son mpris. Montoni, attir par l'apparente
richesse de madame Chron, se trouva singulirement dchu de ses
esprances. Sduit par les ruses qu'elle avait mises en oeuvre tant
qu'elle l'avait cru ncessaire, il s'tait vu duper dans une affaire o
lui-mme il avait voulu tromper. Il avait t jou par les finesses
d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait
avoir sacrifi son orgueil et sa libert, sans se prserver de la ruine
dsastreuse suspendue sur sa tte. Madame Montoni avait plac sur
elle-mme la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'tait empar du
reste; et quoique la somme qu'il en avait ralise ft infrieure  son
attente comme  ses besoins, il avait emport cet argent  Venise, pour
en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.

Les ouvertures qu'on avait faites  Valancourt sur le caractre et la
position de Montoni, n'taient que trop exactes. C'tait au temps,
c'tait aux occasions  dvoiler le mystre.

Madame Montoni n'tait pas de caractre  souffrir une injure avec
douceur, encore moins  la ressentir avec dignit. Son orgueil exaspr
se dployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit troit
ou tout au moins fort mal rgl. Elle ne voulait pas mme reconnatre
que sa duplicit avait en quelque sorte provoqu un pareil mpris. Elle
persista  croire qu'elle seule tait  plaindre, et que Montoni tait
seul  blmer. Peu capable de saisir quelque ide morale d'obligation,
elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait  son gard. Sa
vanit souffrait dj cruellement du mpris ouvert de son poux; il lui
restait  souffrir davantage en dcouvrant l'tat de ses biens. Le
dsordre de sa maison apprenait une partie de la vrit aux personnes
sans passion; mais celles qui voulaient trs-dcidment ne croire que
selon leurs dsirs, taient tout  fait aveugles. Madame Montoni ne se
croyait gure moins qu'une princesse, tant souveraine d'un palais 
Venise et d'un chteau dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait
d'aller pour quelques semaines  son chteau d'Udolphe. Il voulait en
examiner l'tat et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux
ans il n'en avait pas approch, et que le chteau tait abandonn aux
soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.

Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des
ides nouvelles et quelque intervalle aux assiduits de Morano.
D'ailleurs,  la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de
Valancourt, pour se livrer  la mlancolie en se peignant son image,
pour se retracer les environs de la valle que sanctifiait la mmoire de
ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait taient plus doux  son
coeur que toute la magnificence des assembles.

Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de
l'empressement. Il dclara sa passion  Emilie, et fit ses propositions
 Montoni, qui les agra en dpit des refus d'Emilie. Encourag par
Montoni, et surtout par une aveugle vanit, le comte ne dsespra point
de son succs. Emilie fut surprise et vivement offense de sa
persvrance.

Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dnait
habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie.

Une seconde lettre de M. Quesnel annona son arrive et celle de sa
femme  Miarenti: elle contenait quelques dtails sur le heureux hasard
qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation
pour Montoni, son pouse et sa nice, de le visiter dans sa nouvelle
possession.

Emilie reut,  peu prs dans le mme temps, une lettre bien plus
intressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son
coeur. Valancourt esprant qu'elle pouvait tre encore  Venise, avait
hasard une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses
inquitudes et de sa constance. Il avait langui  Toulouse encore
quelque temps aprs son dpart; il y avait got le plaisir d'errer dans
tous les lieux o elle avait eu l'habitude de se trouver; il en tait
parti pour se rendre au chteau de son frre, dans le voisinage de la
valle. Il ajoutait: Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas
 rejoindre mon rgiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage
pour m'loigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le
voisinage de la valle est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps 
Estuvire.

Dans une autre partie de la lettre, il crivait: Vous devez voir que ma
lettre est date de plusieurs jours diffrents. Regardez ces premires
lignes, et vous verrez que je les crivis bientt aprs votre dpart de
France.

Je viens d'apprendre une circonstance qui dtruit  la fois toutes mes
illusions. Elle me rsigne  la ncessit de rejoindre mon rgiment. Je
ne puis plus errer sous ces ombrages chris o je vous trouvais en
pense. La valle est loue. J'ai lieu de croire que c'est  votre insu,
d'aprs ce que Thrse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous
en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter
le service de sa chre matresse et le chteau o elle avait pass tant
d'annes heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de
mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M.
Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-mme tout ce qui va se passer
ici.

Thrse m'apprit qu'elle avait reu une lettre de lui. Il lui annonait
que le chteau tait lou; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et
qu'elle et  dloger dans la semaine o elle recevrait cette nouvelle.

Cette lettre fit verser bien des larmes  Emilie, mais des larmes de
tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait
bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effac son image. Cette
lettre tait remplie de choses qui la touchrent. Avec quelle
sensibilit Valancourt racontait ses visites  la valle, rendait compte
des motions dlicates que ce lieu rveillait en lui! Elle eut bien de
la peine  se distraire de Valancourt. Quant  l'avis qu'il lui donnait
sur la valle, elle tait surprise et blesse que M. Quesnel eut lou
son habitation sans daigner mme la consulter. Ce procd montrait assez
 quel point il croyait son autorit absolue, et ses pouvoirs illimits
dans le maniement de ses affaires.

Emilie pleurait amrement en faisant ces rflexions. Elle chercha ce
qu'elle pouvait faire pour Thrse, comment elle s'expliquerait  ce
sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son me glace ne
sentt rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres  Montoni, M.
Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientt Montoni lui en
fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne
doutait pas qu'il n'et  lui communiquer la partie de la lettre de M.
Quesnel, relative  son opration de la valle; elle s'y rendit
promptement. Il tait seul.

J'crivais  M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une rponse
 la lettre que j'en ai reue dernirement. Je dsirais vous entretenir
sur un article de cette lettre.

--Je dsirais aussi, monsieur, vous entretenir  ce sujet, rpondit
Emilie.

--C'est une chose trs-intressante pour vous, reprit Montoni; vous la
voyez, sans doute, sous le mme rapport que moi; car on ne peut
l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection
fonde sur _le sentiment_, comme on l'appelle, doit cder  des
considrations d'un avantage plus solide.

--En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les
considrations d'humanit doivent entrer aussi dans le calcul; mais je
crains qu'il ne soit trop tard pour dlibrer sur ce plan, et je
regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.

--Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous
vous soumettez  la raison et  la ncessit, sans vous livrer  des
plaintes inutiles. J'applaudis singulirement  cette conduite; elle
annonce une force d'me dont votre sexe est rarement capable. Quand vous
aurez quelques annes de plus, vous reconnatrez le service que vos amis
vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du _sentiment_;
vous les regarderez comme des lisires d'enfance qu'il faudrait briser
en sortant de nourrice. Je n'ai pas ferm ma lettre, et vous pouvez y
ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement:
vous le verrez bientt. Mon intention est de vous mener  Miarenti sous
peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.

Emilie crivit sur le dos du papier les lignes suivantes:


Il est  prsent inutile, monsieur, de vous prsenter des observations
sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous crit. J'aurais
pu dsirer qu'on et conclu l'affaire moins prcipitamment; cela
m'aurait donn du temps pour vaincre ce que le signor appelle des
_prjugs_, et dont le poids accable mon coeur. Puisque la chose est
faite, je m'y soumets; mais, malgr ma soumission, j'ai bien des choses
 dire sur d'autres points relatifs au mme sujet, et je les rserve
pour le moment o j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie,
monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre
Thrse, en considration, monsieur, de votre nice affectionne

EMILIE SAINT-AUBERT.


Montoni sourit ironiquement  ce qu'avait crit Emilie, mais il ne lui
fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commena
une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularits de son
voyage et son arrive  Venise. Elle y dcrivait les scnes les plus
frappantes de son passage des Alpes, ses motions  la premire vue de
l'Italie, les moeurs et le caractre du peuple qui l'entourait, et
quelques dtails sur la conduite de Montoni. Elle vita de nommer le
comte Morano; elle parla bien moins encore de la dclaration qu'il avait
faite; elle savait combien le vritable amour est prompt  s'effrayer.

Le jour suivant, le comte dna chez Montoni; il tait d'une rare gaiet.
Emilie remarqua, dans ses manires avec elle, un air de confiance et de
joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'effora de le rprimer en
redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y russit pas. Il parut
pier l'occasion de l'entretenir sans tmoins; mais Emilie lui rpliqua
toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas
dire tout haut.

Sur le soir, madame Montoni et sa socit allrent se promener sur la
mer; le comte en conduisant Emilie  son _zendaletto_, porta sa main
jusqu' ses lvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait
daign lui montrer. Emilie, surprise et mcontente, se hta de retirer
sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse
elle vit  la livre que c'tait le _zendaletto_ du comte, et que le
reste de la socit, s'tant arrt dans les gondoles, tait au moment
de partir, elle rsolut de ne point souffrir un entretien particulier,
elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la
suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trve aux
sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au _zendaletto_;
Emilie priait tout bas Montoni de considrer l'inconvenance de cette
dmarche.

--Ce caprice est intolrable, dit-il, et je n'y cderai point. Je ne
vois ici nulle inconvenance.

De ce moment, l'loignement d'Emilie pour le comte devint une sorte
d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la
poursuivre en dpit de son refus, l'indiffrence qu'il tmoignait pour
son opinion particulire, tant que Montoni favoriserait ses prtentions,
tout se runissait pour augmenter l'excessive rpugnance qu'elle n'avait
jamais cess de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins
mcontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un
ct, Morano se plaa de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les
gondoliers prparaient leurs rames. Emilie frmissait de l'entretien qui
suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par
quelques paroles oiseuses,  dessein de prvenir les beaux discours de
l'un et les reproches de l'autre.

--J'tais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la
reconnaissance que j'ai de vos bonts; mais je dois aussi des
remercments au signor Montoni, qui m'a procur l'occasion que je
dsirais si vivement.

Emilie regarda le comte avec un mlange de surprise et de
mcontentement.

--Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce
moment dlicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexits du doute, et
dmentir, par vos regards, la faveur de vos dernires dclarations? Vous
ne pouvez douter de ma sincrit, de toute l'ardeur de ma passion. Il
est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous
cherchiez plus longtemps  dguiser vos sentiments.

--Si je les avais jamais dguiss, monsieur, reprit Emilie aprs avoir
recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus
longtemps. J'avais espr que vous m'pargneriez la ncessit de les
dclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester,
et pour la dernire fois, que votre persvrance vous prive mme de
l'estime dont j'tais dispose  vous croire digne.

--Pour le coup, s'cria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu
des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que
si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai
point de jouet  vos capricieuses incertitudes. On vous propose une
alliance dont toute famille se trouverait honore: la vtre n'est pas
noble, souvenez-vous-en; vous avez rsist longtemps  mes remontrances,
mon honneur est maintenant engag; je n'entends pas souffrir qu'on y
porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plat, dans la dclaration
que vous m'avez charg de faire au comte.

--Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit
Emilie; mes rponses sur ce sujet ont t constamment les mmes; il est
indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti,
monsieur,  vous charger de mes rponses, c'est un honneur que je ne
sollicitais pas: j'ai dclar moi-mme au comte Morano ainsi qu' vous,
monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me
faire, et je le rpte.

Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de
celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mle
d'indignation.--Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin.
Nierez-vous vos propres mots, madame?

--Une telle question ne mrite point de rponse, monsieur, reprit Emilie
en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de
l'avoir faite.

--Rpondez catgoriquement, rpliqua Montoni, dont la voix s'levait
avec une nouvelle vhmence. Voulez-vous nier vos propres mots?
voulez-vous nier que tout  l'heure vous avez reconnu qu'il tait trop
tard pour chapper  vos engagements; que vous avez accept la main du
comte? voulez-vous le nier?

--Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien
exprim de semblable.

--Nierez-vous, ce que vous avez crit  M. Quesnel, votre oncle? Si vous
le faites, votre criture portera tmoignage contre vous. Qu'avez-vous 
dire maintenant? continua Montoni, se prvalant du silence et de la
confusion d'Emilie.

--Je m'aperois, monsieur, que vous tes dans une grande erreur, et que
j'ai moi-mme t trompe.

--Plus de duplicit, je vous en prie. Soyez franche et sincre, si cela
se peut.

--Je l'ai toujours t, monsieur, et je n'ai srement aucun mrite 
cela. Je n'ai rien  dissimuler.

--Qu'est-ce donc que cela? s'cria Morano avec motion.

--Suspendez votre jugement, comte, rpliqua Montoni; les ides d'une
femme sont impntrables. A prsent, madame, venons  l'explication...

--Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au
moment o vous paratrez plus dispos  la confiance; tout ce que je
dirais en ce moment ne servirait qu' m'exposer  l'insulte.

--Une explication, je vous prie, dit Morano.

--Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons.

--Souffrez que je vous conduise  un claircissement en vous faisant une
question.

--Mille, si cela vous plat, dit Montoni ddaigneusement.

--Quel tait le sujet de votre lettre  M. Quesnel?

--Eh! que pouvait-il tre? L'offre honorable du comte Morano.

--Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux tromps trangement.

--Nous nous sommes aussi mpris, je le suppose, dit Montoni, dans la
conversation qui prcda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous
tes ingnieuse  faire natre un malentendu.

Emilie tchait de retenir ses larmes et de rpondre avec
fermet.--Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entirement, ou de
garder un silence absolu.

--Montoni, s'cria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est
vident que vous n'y pouvez rien.

--Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins
inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas.

--Il est impossible, madame, que j'touffe une passion qui fait le
charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous
poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et
de la force et de la constance de ma passion, votre coeur se flchira 
la piti, et peut-tre au repentir.

Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, dcouvrit le
trouble et les agitations de son me.

--C'en est trop, s'cria soudain le comte. Signor Montoni, vous
m'abusez, et c'est  vous que je demande explication.

--A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni.

--Vous m'avez tromp, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence
du mauvais succs de vos projets.

Montoni sourit ddaigneusement. Emilie, pouvante des suites que cette
dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle
expliqua le sujet de la mprise; elle dclara qu'elle n'avait entendu
consulter Montoni que sur la location de la valle. Elle conclut en le
priant d'crire sur-le-champ  M. Quesnel, et de rparer cette erreur.

Le comte Morano se contenait  peine; nanmoins, tandis qu'elle parlait,
l'attention de l'un et de l'autre tait captive par ses discours; et
son effroi  peu prs calm, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on
revnt  Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se
rendit  sa demande.

Emilie, console par la perspective de quelque repos, employa ses soins
conciliants  prvenir toute explosion entre deux personnes qui venaient
de la perscuter, et mme de l'insulter sans mnagement.

Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les
chansons et les rires qui rsonnaient sur le grand canal. Le
_zendaletto_ s'arrta sous la maison de Montoni; le comte conduisit
Emilie dans une salle o Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque
chose  voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant
l'effort d'Emilie pour la dgager des siennes; il lui souhaita le
bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'tait pas
douteuse, et retourna au _zendaletto_, accompagn de Montoni.

Emilie, dans son appartement, considra avec une extrme inquitude la
conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persvrance impudente de
Morano, et sa triste situation  elle-mme, loin de ses amis et de sa
patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il tait
retenu loin d'elle par son service; mais c'tait au moins une
consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui
partageait ses peines, et dont les voeux ne tendaient qu' l'en
dlivrer. Elle rsolut nanmoins de ne pas lui causer une douleur
inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejet le
jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas
jusqu' la faire repentir d'avoir cout le dsintressement et la
dlicatesse, et d'avoir refus la proposition d'un mariage clandestin.
Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle.
Elle tait dcide  lui peindre sa dtresse, et  le prier de permettre
qu'elle l'accompagnt, lui et madame Quesnel,  leur retour en France.
Elle se souvint tout  coup que la valle, sa demeure chrie, son unique
asile, ne serait plus  elle de longtemps. Ses larmes coulrent
abondamment: elle craignit de trouver peu de piti dans un homme comme
M. Quesnel, qui disposait de sa proprit sans daigner mme la
consulter, et congdiait une servante ge et fidle, qu'il laissait
sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il ft certain qu'elle n'avait
plus de maison en France, et qu'elle s'y connt peu d'amis, elle voulait
y retourner, et se drober, s'il lui tait possible,  la domination de
Montoni; sa tyrannie envers elle, sa duret envers les autres, lui
paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le dsir d'habiter avec
son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci,  l'gard de son pre et
d'elle-mme, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que
changer d'oppresseurs.

La conduite de Montoni, dans sa lettre  M. Quesnel, lui paraissait
singulirement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir t tromp;
mais elle craignait qu'il ne persistt volontairement dans son erreur
pour l'intimider, la plier  ses dsirs, et la forcer d'pouser le
comte. Que cela ft ou non, elle n'en tait pas moins empresse de
s'expliquer avec M. Quesnel: elle considrait sa prochaine visite avec
un mlange d'impatience, d'esprance et de crainte.

Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte
Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'et pas joint les
autres gondoles, et qu'elle et repris si brusquement la route de
Venise. Emilie raconta tout ce qui s'tait pass; elle exprima son
chagrin de la mprise arrive entre elle et Montoni, et pria sa tante
d'interposer ses bons offices pour qu'il donnt enfin au comte un refus
dcisif et formel; mais elle s'aperut bientt que madame Montoni
n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commenc celui-ci.

--Je n'ai pas la prtention, ma nice, de rien comprendre  ce fatras de
beaux sentiments; vous en avez la gloire  vous toute seule: mais je
voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la
merveilleuse sagesse de mpriser votre bonheur.

--Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a
pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous
accorderez, madame, que nos ides peuvent diffrer quant au bonheur. Je
ne doute pas que vous ne dsiriez le mien; mais je crains que vous ne
vous trompiez dans les moyens de me le procurer.

--Je ne me vante point, ma nice, d'une ducation aussi savante que
celle qu'il a plu  votre pre de vous donner. Je ne me pique point de
comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du
sens commun. Il et t fort heureux, pour votre pre et pour vous,
qu'il ft entr pour quelque chose dans ses recherches.

Emilie, vivement offense de pareilles rflexions sur la mmoire de son
pre, mprisa ce discours, comme il mritait de l'tre.

Durant le peu de jours qui s'coulrent entre cette conversation et le
dpart pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole 
Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'tonnait
beaucoup qu'il pt s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore
plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne part
pas, et que Montoni ne pronont pas mme son nom. Plusieurs conjectures
s'levrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle
ne se ft renouvele et ne ft devenue fatale au comte; quelquefois elle
penchait  esprer que la lassitude et le dgot avaient suivi la
fermet de son refus, et que ses projets taient abandonns. Enfin elle
se figurait encore que le comte recourait au stratagme, suspendait ses
visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommt pas, dans l'espoir que
la reconnaissance et la gnrosit feraient tout sur elle, et
dtermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour.

Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cdant tour  tour 
l'esprance et  la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et
ce jour, comme les prcdents, s'coula sans voir le comte, et sans
entendre parler de lui.

Montoni s'tant dcid  ne point quitter Venise avant le soir, pour
viter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour
gagner la Brenta une heure avant le soleil couch. Emilie, assise seule
prs de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient 
mesure que la barque avanait: elle voyait les palais disparatre peu 
peu confondus avec les flots; bientt les toiles succdrent aux
derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et frache vint
l'inviter  de douces rveries, qui n'taient troubles que par le bruit
momentan des rames et le faible murmure des eaux.

Cependant on arrive  l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont
attels  la barque et la font remonter rapidement entre deux rives,
qu'ornaient  l'envie des bois levs, des jardins voluptueux, de riches
palais et des bosquets parfums de myrtes et d'orangers.

Emilie, rappele  de tendres souvenirs, songea alors aux belles soires
qu'elle avait passes  la valle; elle se souvint de toutes celles que,
prs de Toulouse, elle avait passes avec Valancourt, dans les jardins
de sa tante.

Perdue dans ses tristes rveries, et rpandant souvent des larmes,
Emilie fut appele par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des
rafrachissements y taient disposs, et sa tante s'y trouvait seule. La
physionomie de madame Montoni tait enflamme d'une colre, dont la
cause semblait tre une conversation qu'elle venait d'avoir avec son
poux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mpris, et
tous deux quelque temps gardrent le silence. Montoni parla  Emilie de
Quesnel:--Vous ne comptez pas, j'espre, persister  soutenir que vous
ignoriez le sujet de ma lettre.

--Depuis votre silence j'avais espr, monsieur, qu'il n'tait plus
ncessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.

--Vous aviez espr l'impossible, s'cria Montoni: il et t aussi
raisonnable  moi d'attendre de votre sexe une conduite consquente et
de la franchise, qu' vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre
d'erreur.

Emilie rougit et garda le silence: elle aperut alors trop clairement
qu'elle avait en effet espr l'impossible, et que l o il n'avait
point exist d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il tait
vident que la conduite de Montoni n'avait point t l'effet d'une
mprise, mais celui d'un dessein concert.

Impatiente d'chapper  une conversation aussi affligeante qu'humiliante
pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place prs de la
poupe, sans redouter le froid. Il ne s'levait aucune vapeur des eaux,
et l'air tait sec et tranquille. L du moins la bont de la nature lui
accorda le repos que Montoni lui refusait.

Lorsque, veille par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement
dans la barque, elle retombait dans ses rflexions, elle songeait
d'avance  la rception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce
qu'elle dirait au sujet de la valle. Puis elle tchait de dtourner son
esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant  distinguer les dtails
du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son
imagination s'garait ainsi, elle dcouvrit un btiment qui s'levait
au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avanait, elle entendait
des voix; bientt elle distingua le portique lev d'une belle maison
ombrage de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison mme
qu'on lui avait montre comme la proprit du parent de madame Quesnel.

La barque s'arrta prs d'un escalier de marbre qui conduisait  terre.
Les arcades du portique taient illumines. Montoni envoya un de ses
gens, et dbarqua avec sa famille. Ils trouvrent M. et madame Quesnel
au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique,
jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis
que plusieurs domestiques,  quelque distance, formaient une jolie
srnade. Emilie tait accoutume aux moeurs des pays chauds, et ne fut
point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, 
deux heures aprs minuit.

Aprs les compliments d'usage, la compagnie se plaa sous le portique,
et d'une salle voisine o tait tale une profusion de mets, de
nombreux serviteurs apportrent des rafrachissements.

M. Quesnel entretint particulirement Montoni de ses propres affaires
avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles
acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes
rcentes que celui-ci avait essuyes. Ce dernier, dont l'orgueil tait
du moins capable de mpriser une telle ostentation, dcouvrait aisment,
sous une feinte compassion, la vritable malignit de Quesnel. Il
l'couta avec un ddaigneux silence; mais quand il eut nomm sa nice,
ils se levrent tous les deux et se promenrent dans les jardins.

Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la
France. Le nom mme de sa patrie lui tait cher. Elle trouvait du
plaisir  considrer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs
tait habit par Valancourt. Elle coutait madame Quesnel dans le bien
faible espoir que peut-tre elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui,
pendant son sjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne
parlait en Italie que des dlices de la France, et s'efforait d'exciter
l'tonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle
avait eu le bonheur d'y voir.

Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla  son
tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en
visitant le chteau de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'tait
mis en avant que par vanit. Emilie savait bien que sa tante prisait peu
les grandeurs solitaires, et celles surtout que prsentait le chteau
d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant
que la politesse pouvait le permettre, par une rciproque ostentation.
Couchs sur des sophas sous un lgant portique, environns des prodiges
de la nature et de l'art, des tres sensibles eussent prouv des
mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cd
avec transport  toutes les douceurs de ces enchantements.

Bientt aprs le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux
surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les
montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forts, et
les riches plaines qui s'tendaient  leurs pieds.

Les paysans qui se rendaient au march, passaient dans leurs bateaux
pour aller jusqu' Venise, et formaient un tableau nouveau sur la
Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se
garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient
dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout
l'ensemble tait aussi riant que remarquable. La rapidit du courant, la
vivacit des rames, le choeur de tous ces paysans qui chantaient 
l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champtre touch
par quelque jeune fille auprs de sa rustique cargaison, il semblait que
la scne et pris un caractre de fte.

Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans
les jardins, dont la charmante distribution russit  distraire Emilie.

Cependant le soleil s'levait sur l'horizon, et la chaleur commenait 
se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher
le repos.




CHAPITRE XVI.


Emilie saisit la premire occasion de s'entretenir seule avec M.
Quesnel, au sujet de la valle. Ses rponses furent brves, et faites
sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui
s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui dclara que la
disposition qu'il avait faite tait une mesure ncessaire, et qu'elle
devait se croire redevable  sa prudence du bien-tre qui pourrait lui
rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vnitien, dont j'ai
oubli le nom, vous aura pouse, les dsagrments de votre dpendance
cesseront. Comme votre parent, je me rjouis pour vous d'une
circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos
amis.

Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glace; mais avant
elle essaya de le dtromper au sujet de la note qu'elle avait renferme
dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons
particulires de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista 
l'accuser de caprice. Convaincu,  la fin, de son aversion pour Morano,
et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux
extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que
d'inhumanit. Flatt secrtement par l'alliance d'un noble, dont il
avait affect d'oublier la famille, il tait incapable de s'attendrir
aux souffrances que pouvait rencontrer sa nice dans le sentier que lui
traait sa propre ambition.

Emilie vit d'un coup d'oeil, dans sa manire, toutes les difficults qui
l'attendaient; et quoiqu'aucune perscution ne pt la faire renoncer 
Valancourt pour Morano, son coeur frmissait  l'ide des violences de
son oncle.

Elle n'opposa  tant de colre et d'indignation que la dignit douce
d'un esprit suprieur; mais la fermet mesure de sa conduite ne servit
qu' exasprer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnatre
son infriorit. Il finit par lui dclarer que, si elle persistait dans
sa folie, lui-mme et Montoni l'abandonneraient certainement au mpris
universel.

Le calme dans lequel Emilie s'tait maintenue en sa prsence l'abandonna
quand elle fut seule: elle pleura amrement; elle rpta plus d'une fois
le nom de son pre, de son pre qu'elle ne voyait plus, et dont elle se
rappelait tous les avis donns au lit de la mort. Hlas! disait-elle, je
conois bien  prsent que la force du courage est prfrable aux grces
de la sensibilit. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me
livrerai pas  d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans
faiblesse l'oppression que je ne puis viter.

Sur le soir, les dames allrent prendre le frais dans la voiture de
madame Quesnel sur le bord de la Brenta.

Emilie, considrant les Apennins couverts de neige, qui s'levaient dans
l'loignement, pensa au chteau de Montoni, et fut pouvante de l'ide
qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre  l'obissance.
Cette crainte s'vanouit pourtant en songeant qu'elle tait aussi bien
en son pouvoir  Venise qu'elle y serait partout ailleurs.

Il tait tard avant que la compagnie revint  Miarenti; le souper tait
servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admire la
veille; les dames se reposrent sous le portique, jusqu' ce que MM.
Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie
s'efforait de goter elle-mme le calme de ce moment. Tout  coup une
barque s'arrta aux degrs qui menaient au jardin; Emilie bientt
distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et
bientt elle le vit paratre. Elle reut ses compliments en silence, et
son air froid parut d'abord le dconcerter; il se remit ensuite, il
reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espce d'adulation dont
l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dgot: elle
aurait cru difficilement que M. Quesnel ft capable de tant de soins,
car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses infrieurs ou ses gaux.

Ds qu'elle put se retirer, ses rflexions presque involontairement se
portrent sur les moyens possibles d'engager le comte  se dsister de
ses prtentions; sa dlicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de
lui avouer une liaison dj forme, et de s'en remettre  sa gnrosit
pour sa dlivrance. Nanmoins quand le lendemain il renouvela ses
sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de
si rpugnant pour son orgueil  dvoiler le secret de son coeur  un
homme comme Morano, et  lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son
dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y
arrter. Elle rpta son refus dans les termes les plus dcisifs qu'elle
put choisir, et blma svrement la conduite qu'on tenait envers elle.
Le comte en parut mortifi, mais il n'en persista pas moins dans ses
assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrive
l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours.

C'est ainsi que pendant son sjour dans cette charmante maison, Emilie
fut rendue malheureuse par l'opinitre assiduit de Morano, et par la
cruelle domination qu'exeraient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils
paraissaient, ainsi que sa tante, plus dtermins  ce mariage qu'ils ne
l'avaient mme tmoign  Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les
discours et les menaces taient galement utiles pour amener une prompte
conclusion, il y renona, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir
de Montoni. Emilie cependant considrait Venise avec esprance, elle
devait s'y trouver soulage d'une partie des perscutions de Morano; il
n'habiterait plus sous le mme toit, et Montoni, distrait par ses
occupations, ne serait pas toujours chez lui.

Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on
suivrait  l'gard d'Emilie, et Quesnel promis d'tre  Venise aussitt
que le mariage serait consomm.

Morano revint dans la mme barque que Montoni. Emilie, qui observait le
rapprochement successif de la superbe cit, vit auprs d'elle la seule
personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivrent vers minuit;
Emilie fut dlivre de la prsence du comte, qui suivit Montoni dans un
casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.

Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, dclara  Emilie qu'il
n'entendait pas tre jou plus longtemps; son mariage avec le comte
tait pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y
opposer, et une folie tout  fait inconcevable. On le clbrerait donc
sans dlai, et, s'il le fallait, sans son consentement.

Emilie, qui jusque-l avait employ les remontrances, eut alors recours
aux prires: sa douleur l'empchait de considrer que, sur un caractre
comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet
que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il
exerait sur elle cette autorit illimite. Dans un tat plus calme,
elle n'et pas risqu cette question, qui ne pouvait mener  rien, et
faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.

--De quel droit? s'cria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma
volont: si vous pouvez y chapper, je ne vous demanderai pas de quel
droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernire fois, vous
tes trangre, vous tes loin de votre patrie, c'est votre intrt de
m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez
 devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition
surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait
pour qu'on me joue.

Emilie resta immobile aprs que Montoni l'et laisse; elle tait au
dsespoir ou plutt stupfaite; le sentiment de la misre tait le seul
qu'elle et conserv: madame Montoni la trouva dans cet tat. Emilie
leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans
doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bont qu'elle ne
l'avait encore fait: le coeur d'Emilie fut touch, elle versa des
larmes, et aprs avoir pleur quelque temps, elle recouvra assez de
force pour raconter le sujet de sa dtresse et s'efforcer de toucher en
sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait t surprise,
mais son ambition ne pouvait se modrer, et elle se proposait d'tre la
tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succs
auprs d'elle qu'auprs de Montoni lui-mme: elle gagna son appartement,
et se remit  pleurer.

Il survint bientt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit
l'attention de Montoni; les visites mystrieuses d'Orsino s'taient
renouveles avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre
Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, taient admis  ces
conciliabules nocturnes: Montoni devint plus rserv, plus svre que
jamais. Si ses propres intrts ne l'eussent pas rendue indiffrente 
tout le reste, Emilie se ft aperue qu'il mditait quelque projet.

Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemble, Orsino arriva dans une
extrme agitation, et dpcha vers Montoni son domestique de confiance.
Montoni tait au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en
recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit
 l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son
agitation: il en connaissait dj une partie.

Un gentilhomme vnitien qui avait rcemment provoqu la haine d'Orsino,
avait t poignard par des assassins pays par ce dernier. Le mort
tenait aux plus grandes familles, et le snat avait pris connaissance de
cette affaire. On avait arrt un des meurtriers, et il avait avou
qu'Orsino tait coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver
Montoni pour faciliter son vasion; il savait qu' ce moment tous les
officiers de police taient sur ses traces dans toute la ville. Il tait
impossible d'en sortir. Montoni consentit  le recueillir quelques
jours, jusqu' ce que la vigilance se ft relche, et qu'il pt avec
sret quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant
asile  Orsino; mais telle tait la nature de ses obligations envers cet
homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.

Telle tait la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour
qui il sentait autant d'amiti que le comportait son caractre.

Tout le temps qu'Orsino fut cach dans la maison, Montoni ne voulut
point attirer les regards du public en clbrant les noces du comte;
mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il
informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle
rpta qu'il n'aurait pas lieu. Il rpondit par un malin sourire; il
l'assura que le comte et un prtre seraient de grand matin chez lui, et
il lui conseilla de ne point dfier son ressentiment par une opposition
soutenue  sa volont et  son propre bien.--Je vais sortir pour la
soire, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au
comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernires menaces s'attendait que
la crise arriverait  son terme, fut moins branle par cette
dclaration qu'elle ne l'aurait t; elle travailla  se soutenir par
l'ide que le mariage ne serait point valide, tant qu'en prsence du
prtre elle refuserait de prendre part  la crmonie. Le moment de
l'preuve approchait, son imagination fatigue se troublait galement 
l'ide de la vengeance et  celle de cet hymen. Elle n'tait pas
absolument certaine des suites de son refus  l'autel; elle redoutait
plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volont;
elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour
russir dans ses projets.

Tandis qu'elle prouvait ces dchirements, on vint lui dire que Morano
demandait  la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses
excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et
les prires produiraient plus que ses refus et son ddain; elle rappela
le domestique, et rtractant son message, elle se disposa  venir
elle-mme trouver le comte.

La dignit, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air rsign
et pensif qui adoucissait ses traits, n'taient pas de bons moyens pour
le faire renoncer  elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui
avait dj enivr son jugement. Il couta ce qu'elle lui disait avec une
apparente complaisance et un grand dsir de l'obliger; mais sa
rsolution tait invariable. Il mit en oeuvre auprs d'elle l'art et
l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne
devait rien esprer de sa justice, Emilie rpta solennellement son
opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle
maintiendrait son refus de quelque manire qu'on prtendt le lui faire
rvoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en prsence de
Morano: elles coulrent dans la solitude avec toute l'amertume du coeur;
elle appelait son pre, et s'attachait avec une inexprimable douleur 
l'ide chrie de Valancourt.

La soire tait fort avance, quand madame Montoni entra dans sa chambre
avec les ornements de mariage que le comte envoyait  Emilie. Elle avait
vit sa nice toute la journe dans la crainte que son insensibilit
ordinaire ne l'abandonnt. Elle n'osait s'exposer au dsespoir d'Emilie:
peut-tre sa conscience, dont le langage tait si peu frquent, lui
reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son
frre, et dont un pre mourant lui avait confi le bonheur.

Emilie ne voulut pas voir ces prsents; elle tenta, quoique sans espoir,
un nouvel et dernier effort pour intresser la compassion de madame
Montoni. Emue peut-tre alternativement par la piti ou par le remords,
elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha  sa nice la folie de se
tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre
heureuse.--Certainement, lui disait-elle, si je n'tais pas marie et
que le comte s'offrt  moi, je serais flatte de cette distinction. Si
je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nice, qui n'avez aucune
fortune, vous devez incontestablement vous en trouver trs-honore, et
tmoigner une reconnaissance, une humilit envers le comte, qui
rpondent  sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer
la soumission qu'il vous tmoigne et les airs hautains que vous prenez.
Je m'tonne de sa patience, et si j'tais  sa place, je vous ferais
srement souvenir un peu mieux de la vtre. Je ne vous flatterais pas,
je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une
si grande opinion de vous-mme, qui vous fait penser que personne au
monde ne vous mrite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas 
l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez  la lettre.

--Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus
cruellement que la mienne.

--Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la
flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez
navement voir tout le monde  vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je
puis vous assurer, ma nice, que vous ne trouverez pas beaucoup
d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourn le
dos, et vous aurait laisse vous repentir  loisir.

--Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en
soupirant.

--Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, rpliqua madame
Montoni.

--Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique dsir est de
rester dans l'tat o je suis.

--Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez
 M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce
ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs
ne fait rien  la chose; vous serez marie demain, vous le savez, soit
que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas tre jou plus
longtemps.

Emilie n'essaya point de rpondre  cette singulire harangue; elle en
sentit toute l'inutilit. Madame Montoni posa les prsents du comte sur
une table o Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline
fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle
coutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevt l'abattement
affreux de ses esprits. Il tait minuit pass, toute la maison tait
couche, except le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit,
longtemps accabl par les chagrins, cda alors  des terreurs
imaginaires; elle tremblait de considrer les tnbres de la chambre
spacieuse o elle tait; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet tat
dura si longtemps, qu'elle aurait appel Annette, la femme de chambre de
sa tante, si la frayeur lui et permis de quitter la chaise et de
traverser l'appartement.

Ces mlancoliques illusions se dissiprent peu  peu: elle se mit au
lit, non pour dormir, cela n'tait gure possible, mais pour essayer de
calmer le dsordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui
seraient ncessaires le lendemain.




CHAPITRE XVII.


Un coup frapp  la porte d'Emilie vint la tirer de l'espce de sommeil
auquel elle avait succomb. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano
lui vinrent promptement  l'esprit. Elle couta quelque temps, et
reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.

--Qui vous amne de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.

--Ma chre demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si ple; je suis
effraye de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des
escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hte
assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.

--Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez
point.

--Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne
voudrais point vous tromper. On ne peut s'empcher de voir que monsieur
est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de
semblable. Il m'a envoye, mademoiselle, pour vous faire lever
sur-le-champ.

--Grand dieu! soutenez-moi, s'cria Emilie perdue. Le comte Morano est
donc en bas?

--Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins  ma connaissance,
dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hter, parce
qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles
se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dpche pour
retourner auprs de ma matresse; elle ne sait plus auquel entendre, et
ne sait comment faire pour se dpcher assez.

Annette sortit bien vite. Emilie se disposa  cette fuite soudaine, et
n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pt l'aggraver. Elle
eut  peine jet ses livres et ses vtements dans son porte-manteau,
qu'elle reut un second avertissement: elle descendit au cabinet de
toilette de sa tante, o Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit
ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si
brusque dpart. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et
n'entreprendre ce voyage qu'avec une rpugnance extrme.

La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne
partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment o les
gondoliers frapprent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme
un criminel  qui l'on accorde un court rpit. Son coeur s'allgea
encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut
surtout soulage quand elle eut tourn les murs de Saint-Marc sans
arrter pour prendre le comte.

L'aube commenait  peine  clairer l'horizon et  blanchir les rivages
de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question  Montoni,
qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite
dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit
autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la
gondole, et se mit  considrer la mer. L'aurore clairait par degrs
les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs ctes et les vagues qui
roulaient  leurs pieds taient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie,
enfonce dans une mlancolie tranquille, observait les progrs du jour,
qui s'tendait sur la mer, dveloppait Venise et ses lots, enfin, les
rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles lgres
commenaient  s'agiter.

Les gondoliers taient souvent appels,  cette heure matinale, par tous
ceux qui portaient des provisions au march de Venise. Une foule
innombrable de petites barques bien charges et venant de terre ferme,
couvrit bientt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard  cette
magnifique cit; mais son esprit n'tait alors rempli que de ses
conjectures sur les vnements qui l'attendaient, le pays o on
l'entranait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, aprs
de mres rflexions, que Montoni la menait  son chteau isol, pour la
contraindre plus srement  l'obissance par tous les moyens de terreur.
Si les scnes tnbreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas
l'effet attendu, son mariage y serait clbr de force, avec encore plus
de mystre, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins bless. Le
peu de courage que le dlai lui avait rendu expira  cette ide
terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie tait retombe dans le
plus pnible abattement.

Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour
gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manires avec Emilie furent si
particulirement svres, que cela seul et confirm ses premires
conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle
voyait sans plaisir la belle contre qu'elle traversait. Elle ne pouvait
pourtant s'empcher de sourire quelquefois aux naves remarques
d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beaut
rappelait Valancourt  sa pense. Il s'en loignait peu; mais la
solitude o l'on courait la squestrer ne lui laissait aucun espoir
d'avoir encore de ses nouvelles.

A la fin, les voyageurs commencrent  monter au milieu des Apennins.
D'immenses forts de sapins,  cette poque, ombrageaient ces montagnes.
La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des
roches suspendues encore plus haut,  moins qu'un intervalle entre les
arbres ne laisst distinguer un moment la plaine, qui s'tendait  leurs
pieds. L'obscurit de ces retraites, leur morne silence, quand un vent
lger n'branlait pas la cime des arbres, l'horreur des prcipices qui
se dcouvraient l'un aprs l'autre, chaque objet, en un mot, rendait
plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait
autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre
sublimit.

A mesure que les voyageurs montaient au travers des forts de sapins,
les roches s'levaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se
multiplier, et le sommet d'une minence ne semblait tre que la base
d'une autre. A la fin, ils se trouvrent sur une petite esplanade, o
les muletiers arrtrent leurs mules. La scne vaste et magnifique qui
s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration gnrale, et madame Montoni
elle-mme y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans
l'immensit de la nature. Au del d'un amphithtre de montagnes, dont
les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la
mer, et dont les bases taient charges d'paisses forts, on dcouvrait
la _campagne_ d'Italie, o les rivires, les cits, les bois, toute la
prosprit de la culture s'entremlaient dans une riche confusion.
L'Adriatique bornait l'horizon. Le P et la Brenta, aprs avoir fcond
toute l'tendue du paysage, y venaient dcharger leurs fertiles eaux.
Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et
dont la magnificence semblait ne s'taler devant elle que pour lui
causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que
Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul
coulaient ses pleurs.

De ce point de vue sublime, les voyageurs continurent  gravir au
milieu des forts de sapins, et pntrrent dans un troit passage qui
bornait de tous cts les regards, et montraient seulement d'effroyables
rocs suspendus sur la tte. Aucun vestige humain, aucune ligne de
vgtation ne paraissait dans ce sjour. Ce passage conduisait au coeur
des Apennins. Il s'largit enfin, et dcouvrit une chane de montagnes
d'une extraordinaire aridit, au travers desquelles il fallut marcher
pendant plusieurs heures.

Vers la chute du jour, la route tourna dans une valle plus profonde
qu'enfermaient, presque de tout ct, des montagnes qui paraissaient
inaccessibles. A l'orient, une chappe de vue montrait les Apennins
dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses
entasses, leurs flancs chargs de noirs sapins, prsentaient une image
de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait dj vu. Le soleil se
couchait alors derrire la montagne mme qu'Emilie descendait, et
projetait vers le vallon son ombre allonge; mais ses rayons
horizontaux, passant entre quelques roches cartes, doraient les
sommits de la fort oppose, et brillaient sur les hautes tours et les
combles d'un chteau, dont les vastes remparts s'tendaient le long d'un
affreux prcipice. La splendeur de tant d'objets bien clairs
s'augmentait encore du contraste form par les ombres qui dj
enveloppaient le vallon.

--Voil Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la premire fois depuis
plusieurs heures.

Emilie regarda le chteau avec une sorte d'effroi, quand elle sut que
c'tait celui de Montoni. Quoique clair maintenant par le soleil
couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques
murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre.
La lumire s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne rpandit
qu'une teinte de pourpre qui, s'effaant  son tour, laissa les
montagnes, le chteau et tous les objets environnants dans la plus
profonde obscurit.

Isol, vaste et massif, il semblait dominer la contre. Plus la nuit
devenait obscure, plus ses tours leves paraissaient imposantes. Emilie
ne cessa de le regarder que lorsque l'paisseur du bois, sous lequel les
voitures commenaient  monter, lui en eut absolument drob la vue.
L'tendue et l'obscurit de ces normes forts prsentrent
d'pouvantables images  l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres
qu' servir de retraite  quelques bandits. A la fin les voitures se
trouvrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du
chteau. Le long rsonnement de la cloche qu'on fit sonner  la porte
d'entre, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrive
d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considrait
l'difice. Les tnbres qui l'enveloppaient ne lui permirent gure d'en
discerner l'enceinte, les murailles paisses, les remparts crnels, et
de s'apercevoir qu'il tait vaste, antique et effrayant. Elle jugeait
sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'tendue du reste. La
porte par o elle entra conduisait dans les cours; elle tait d'une
proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontes de tourelles, et
bien fortifies, en dfendaient le passage. Au lieu de bannires, on
voyait flotter sur ses pierres dsunies de longues herbes et des plantes
sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient crotre
 regret au milieu de la dsolation qui les environnait. Les tours
taient unies par une courtine munie de crneaux et de casemates. Du
haut de la vote tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des
remparts communiquaient  d'autres tours, et bordaient le prcipice;
mais ces murailles presque en ruine, aperues  la dernire clart du
couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurit enveloppait
tout le reste.

Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas
derrire les portes, et bientt on tira les verrous. Un ancien serviteur
du chteau parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser
entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous
ces herses impntrables, le coeur d'Emilie fut prt  dfaillir: elle
crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait
cette ide lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggra
mme plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.

Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient
de toute part. Elle tait plus triste encore que la premire. Emilie en
jugeait  l'aide d'un faible crpuscule; elle voyait ses hautes
murailles tapisses de brioine, de mousse, de lierre, et les tours
crneles qui s'levaient encore au-dessus. L'ide d'une longue
souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes penses. Une de ces
subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des
plus fortes mes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment
ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en
proie aux tnbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin  travers
une longue suite d'arcades, servait seulement  rendre l'obscurit plus
sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs
tombant tour  tour sur les piliers et sur les votes, dessinaient
fortement leurs ombres allonges sur le pav et sur les murs.

L'arrive inattendue de Montoni n'avait permis aucun prparatif pour le
recevoir. Le serviteur qu'il avait dpch en partant lui-mme de
Venise, l'avait devanc de peu de moments. Cette circonstance excusait
en quelque sorte le dnment et le dsordre o paraissait tre ce grand
chteau.

Le domestique qui vint clairer Montoni le salua en silence, et sa
physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni rpondit
au salut par un lger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait,
et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mcontentement,
qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'tendue,
l'immensit de cet difice, avec un tonnement timide, s'approcha d'un
escalier de marbre. Ici les arcades formaient une vote leve, du
centre de laquelle pendait une lampe  trois branches, qu'un domestique
se htait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une
galerie qui conduisait  plusieurs appartements, les verres coloris
d'une fentre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que
successivement on dcouvrit.

Aprs avoir tourn au pied de l'escalier et travers une antichambre, on
entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de
noir mlse, coup dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance 
l'obscurit mme.--Apportez plus de lumires, dit Montoni en entrant. Le
serviteur posa sa lampe, et se retira pour obir. Madame Montoni observa
que l'air du soir tait humide dans ces rgions, et qu'elle serait bien
aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportt du bois.

Tandis qu'avec un air pensif il se promenait  grands pas dans la
chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et
attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularit
imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'clairait,
et se trouvait place prs d'un grand miroir de Venise, qui
rflchissait obscurment la scne, et entre autres la figure de
Montoni, passant et repassant avec les bras croiss, et le visage
ombrag du panache qui flottait sur son grand chapeau.

De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux
apprhensions de ce qu'elle aurait  souffrir: le souvenir de
Valancourt, si loign d'elle, vint ensuite peser sur son me, et
changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui chappa: elle essaya
de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fentre. Elle ouvrait
sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on
traversait pour venir au chteau. Mais l'ombre de la nuit enveloppait
les montagnes;  peine leurs contours pouvaient-ils mme se distinguer
sur l'horizon, dont une bande rougetre indiquait seule l'occident. La
valle tout entire tait ensevelie dans les tnbres. Les objets qui
frapprent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'taient
gure moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reus,
entrait alors courb sous un fagot d'pines, et deux des valets de
Montoni le suivaient avec des lumires.

Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de
terre, aprs y avoir pos son fagot. Ce chteau a t bien longtemps
dsert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de
temps. Il y aura deux ans  la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence
n'est venue ici.

--Vous avez bonne mmoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela mme.
Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?

--Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent 
travers le chteau, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pens
plus d'une fois  demander  Votre Excellence de me laisser quitter les
montagnes pour me retirer dans la valle; mais je ne sais pas comment
cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, o j'ai vcu
tant d'annes.

--Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce chteau depuis mon
dpart?

--A peu prs comme  l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de
rparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont
croul, et ont manqu un jour de tomber sur la tte de ma pauvre femme
(Dieu veuille avoir son me). Votre Excellence doit la voir.

--Cela suffit. Les rparations? interrompit Montoni.

--Les rparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a
effondr dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient
l'hiver dernier, et sifflaient dans le chteau de telle sorte qu'on ne
pouvait s'y chauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en
grelotant auprs d'un feu norme, dans le coin d'une petite salle, et
encore nous mourions de froid.

--N'y a-t-il pas d'autres rparations  faire? dit Montoni impatiemment.

--Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est boul en
trois places. Les escaliers qui conduisent  la galerie, au couchant,
ont t depuis longtemps en si mauvais tat, qu'il est fort dangereux
d'y passer. Le corridor qui conduit  la chambre de chne, sur le
rempart du nord, est dans le mme tat. Un soir, l'hiver dernier, je m'y
hasardai, et Votre Excellence...

--Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain
matin.

Le feu tait allum. Carlo balaya la chemine, plaa des chaises, essuya
la poussire d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de
l'appartement.

Montoni et sa famille s'approchrent du feu. Madame Montoni fit
plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses rponses brusques
la repoussrent. Emilie s'effora de runir ses forces, et s'nonant
d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le
motif d'un si prompt dpart? Aprs une longue pause, elle eut assez de
courage pour ritrer la question.

--Il ne me convient pas de rpondre aux questions, dit Montoni; il ne
vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je dsire 
prsent n'tre pas importun plus longtemps. Je vous engage  prendre
une conduite raisonnable. Toutes ces ides de sensibilit prtendue 
les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.

Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle  sa tante
avec un maintien compos qui dguisait mal son motion.

--Bonne nuit, ma chre, dit madame Montoni avec un accent de bont que
sa nice n'avait jamais prouv d'elle. Cette tendresse inattendue fit
couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se
retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa
tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et
lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint
en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.

--Savez-vous o est ma chambre? dit-elle  Annette en traversant la
salle.

--Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une trange pice;
il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double
chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier.
La chambre de madame est  l'autre extrmit du chteau.

Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette
reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que
celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effraye d'y vivre. O combien
souvent et souvent j'aurais dj voulu me revoir en France! Je ne
pensais gure, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je
serais claquemure dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas
quitt mon pays. C'est par l, mademoiselle, il faut tourner. En vrit,
je suis tente de croire aux gants, ce chteau est tout fait pour eux.
Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans
cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus
 une glise qu' autre chose.

--Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'chapper  de plus
srieuses penses. Si nous venions dans le corridor  minuit, et que
nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute
illumin de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au
son d'une dlicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-l qu'ils
s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que
vous n'ayez pas assez de courage pour mriter de voir un aussi joli
spectacle. Si vous parlez, tout s'vanouira  l'instant.

--Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant
moi-mme, fit Annette.

--J'espre, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes
 M. Montoni; elles lui dplairaient extrmement.

--Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non,
je sais mieux ce que j'ai  faire, et si monsieur peut dormir en paix,
tout le monde dans le chteau peut en faire autant. Emilie ne parut pas
remarquer cette observation.

Par ce passage, mademoiselle; il conduit  un petit escalier. Oh! si je
vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.

--Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le
tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette
s'aperut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'gara de plus en
plus  travers d'autres corridors. Effraye,  la fin, de leurs dtours
et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques
taient  l'autre bout du chteau, et ne pouvaient entendre sa voix.
Emilie ouvrit la porte d'une chambre  gauche.

--N'allez pas l, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore
bien plus.

--Portez la lumire, dit Emilie, nous trouverons notre chemin  travers
toutes ces pices.

Annette restait  la porte avec l'air d'hsiter; elle tendait la lumire
pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pntraient pas
jusqu'au milieu.--Pourquoi hsitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir o
cette chambre conduit.

Annette avana avec rpugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade
d'appartements anciens et trs-spacieux. Les uns taient tendus en
tapisseries, d'autres boiss de cdres et de noirs mlses. Les meubles
qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et
conservaient une apparence de grandeur, quoique rongs de poussire et
tombant en vtust.

--Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a
habit depuis des sicles,  ce qu'on dit. Allons-nous-en.

--Peut-tre arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en
marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et
prit la lumire pour examiner celui d'un soldat  cheval sur un champ de
bataille. Il appuyait son pe sur un homme que son cheval foulait aux
pieds, et qui semblait lui demander grce. Le soldat, la visire leve,
le regardait avec l'air de la vengeance.

Cette expression et tout l'ensemble frapprent Emilie par la
ressemblance de Montoni; elle frissonna et dtourna les yeux. En passant
lgrement la lumire sur les autres tableaux, elle vint  un que
couvrait un voile de soie noire. Cette singularit la frappa; elle
s'arrta dans l'intention d'carter le voile et de considrer ce qu'on
cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage
balanait.--Vierge Marie! s'cria Annette, qu'est-ce que cela veut dire?
C'est srement la peinture, le tableau dont on parlait  Venise.

--Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en
tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'tait!

--Levez la toile, Annette.

--Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se
retournant vers Annette qui plissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous
su de ce tableau, pour vous pouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne
m'a rien dit. Trouvons notre chemin.

--Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez
la lumire, Annette, je lverai le voile. Annette prit la lumire et
s'enfuit prcipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas
rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivt
elle-mme.

--Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous
a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en
prie?

--Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, rpondit Annette; on ne m'a
rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque
chose de trs-effrayant  ce sujet; et que depuis, il a toujours t
couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regard depuis bien
longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui
possdait le chteau avant qu'il appartnt  monsieur; et...

--Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperois qu'effectivement vous ne
saviez rien sur ce tableau.

--Non, rien en vrit, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre
de n'en jamais parler. Mais...

--En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de rvler un
secret, et par la crainte des consquences, en ce cas, je n'en demande
pas davantage.

--Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.

--Vous diriez tout, rpondit Emilie.

Annette rougit, Emilie sourit; elles achevrent de parcourir cette suite
de pices, et se trouvrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut
du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du
chteau, et se faire conduire  la chambre qu'elles avaient en vain
cherche.

Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de sduire
la probit d'une femme de chambre avait arrt ses questions sur ce
sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetes
relativement  Montoni. Sa curiosit tait pourtant extrme, et elle ne
croyait pas qu'il lui ft difficile de la satisfaire. Quelquefois elle
tait tente de retourner  l'appartement pour examiner ce tableau; mais
l'heure, le lieu, le silence morne qui y rgnait, le mystre qui
accompagnait ce tableau, tout conspirait  augmenter sa circonspection
et  la dtourner de cette preuve. Elle rsolut cependant, quand le
jour aurait ranim son courage, de retourner  cette chambre et
d'carter le voile.

Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle
tait au bout du chteau, et  l'extrmit du corridor sur lequel
s'ouvrait l'enfilade mme d'appartements qu'elles avaient d'abord
parcourus. L'aspect dsert de cette chambre fit dsirer  Emilie
qu'Annette ne la quittt point encore. Le froid humide qui s'y faisait
sentir la glaait autant que la crainte; elle pria Catherine, la
servante du chteau, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du
feu.

--Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues annes qu'on n'a fait
du feu dans cette chambre.

--Je m'tonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double
chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait
haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait dj vues. Ses murs
taient boiss en mlse; le lit, les autres meubles en taient fort
antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans
tout le chteau. Une des hautes fentres qu'elle ouvrit donnait sur un
rempart lev; mais l'obscurit, d'ailleurs, ne permettait pas de rien
voir.

En prsence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer
les larmes qu' tout moment elle se croyait prte  rpandre. Elle
dsirait beaucoup de savoir quand le comte Morano tait attendu dans le
chteau; mais elle craignait de faire une question inutile, et de
divulguer des intrts de famille en prsence d'une simple domestique.
Pendant ce temps, les penses d'Annette taient proccupes d'un tout
autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu
parler d'une circonstance relative  ce chteau, qui rentrait
singulirement dans ses gots. On lui avait recommand le secret, et son
envie de parler tait si violente, qu' tout instant elle tait prte 
s'expliquer. C'tait une si trange circonstance! N'en point parler,
tait une extrme punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus
svres, et elle redoutait de l'offenser.

Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment
le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit  Annette que sa
matresse l'avait demande, et Emilie demeura seule, livre encore  ses
tristes rflexions.

Pour s'arracher  ses tristes penses si pnibles  son coeur, elle se
leva, et considra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant,
elle remarqua une porte qui n'tait pas exactement ferme; ce n'tait
pas celle par laquelle elle tait entre; elle prit la lumire pour
savoir o elle conduisait. Elle ouvrit, et avanant toujours, elle
aperut les marches d'un escalier drob resserr entre deux murailles,
et qui aboutissait prcisment devant cette porte. Elle voulut savoir
d'o il partait, et le dsira d'autant plus, qu'il communiquait  sa
chambre; mais dans l'tat actuel de ses esprits, elle manquait de
courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'effora de
l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperut que du ct de la
chambre elle tait sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait
jusqu' deux. En y plaant une chaise pesante, elle remdia  une partie
du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pice
carte, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle
ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de
lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en
loigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait purile,
et par celle aussi d'branler tout  fait l'imagination frappe
d'Annette.

Ces affligeantes rflexions furent bientt aprs interrompues par le
bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'tait Annette et un
domestique qui lui apportaient  souper de la part de madame Montoni.
Elle se mit  table auprs du feu, et obligea la bonne Annette de
partager ce petit repas. Encourage par sa condescendance et par l'clat
et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et
lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'trange
vnement qui a donn ce chteau  monsieur?

--Quelle tonnante histoire avez-vous donc ou dire? reprit Emilie en
cachant la curiosit que lui inspiraient d'anciennes et mystrieuses
ouvertures  ce sujet.

--Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et
s'approchant plus prs d'Emilie: Benedetto m'a tout cont pendant que
nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce
chteau o nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que
savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un
secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis
de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on
en jast.

--Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de
le rvler.

Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous,
mademoiselle!  vous je puis tout dire, je le sais bien.

Emilie se mit  rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidlement que
vous.

Annette rpliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce
chteau, vous le devez savoir, mademoiselle, est trs-vieux et
trs-fortifi; il a soutenu plusieurs siges,  ce qu'on dit; il ne fut
pas toujours au seigneur Montoni ni  son pre; mais, par une
disposition quelconque, il devait revenir  monsieur, si la dame mourait
sans se marier.

--Quelle dame? dit Emilie.

--Je n'en suis pas encore l, reprit Annette: c'est la dame dont je vais
vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait
le chteau, et avait, comme vous le supposez, un train considrable
autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en tait amoureux et
lui offrait de l'pouser; ils taient un peu parents; mais cela
n'empchait pas. Quant  elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut
pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une trs-grande colre; et vous
savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en
colre; peut-tre le vit-elle dans un de ces accs, et c'est  cause de
cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle
tait fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh!
vierge Marie, quel bruit est-ce l? N'entendez-vous pas un son,
mademoiselle?

--C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.

--Comme je vous disais: o en tais-je? comme je vous disais, elle tait
bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous
les fentres, toute seule, et l, elle pleurait, cela vous aurait fendu
le coeur. C'tait... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait
pleurer aussi,  ce qu'on m'assure.

--Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.

--Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela  Venise mme, mais
ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien
des annes, M. Montoni n'tait encore qu'un jeune homme; la dame, on
l'appelait la signora Laurentini, elle tait trs-belle, mais elle se
mettait souvent en grande colre, aussi bien que monsieur. S'apercevant
qu'elle ne voulait pas l'couter, que fait-il? il laisse le chteau et
n'y revient plus; mais cela tait indiffrent pour elle, elle tait tout
juste aussi malheureuse quand il y tait que quand il n'y tait pas. Un
soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'cria Annette,
regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle
parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrays.--Que vous
tes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on  ces ridicules ides? De
grce, achevez-moi votre histoire, je suis trs-fatigue.

Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut
un soir,  ce qu'on dit, vers la fin de l'anne; ce pouvait tre vers le
milieu de septembre,  ce que je suppose, ou le commencement d'octobre,
peut-tre mme dans le mois de novembre; c'est gal, c'est toujours vers
la fin de l'anne; mais je ne puis pas dire prcisment le moment, parce
qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mmes. Quoi qu'il en soit, ce fut  la
fin de l'anne que cette dame fut se promener hors du chteau dans ces
bois l-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle tait toute seule et
n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid,
il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement 
travers ces grands chtaigniers que nous avons passs, mademoiselle, en
venant au chteau: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant.
Le vent tait donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager
 revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait  se promener dans les
bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient
autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.

Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut
pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voil qui est bien.
Ses domestiques pensrent que srement il lui tait arriv un accident,
et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchrent toute la nuit, mais
ils ne la trouvrent pas, et n'en trouvrent aucune trace. Depuis ce
jour-l, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.

--Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.

--Trs-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela
est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit
que depuis ce temps-l on a vu plusieurs fois la signora dans les bois
et autour du chteau pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs,
qui restrent ici aprs cet vnement, dclarent qu'ils l'ont vue. Elle
a t vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvs au chteau
pendant la nuit. Le vieux rgisseur pourrait dire de singulires choses,
 ce qu'on dit, s'il le voulait.

--Quelle contradiction l-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on
n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.

--Tout cela m'a t dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans
faire attention  la remarque; je suis bien sre, mademoiselle, que vous
ne voudrez pas nous faire tort  Benedetto et  moi, en parlant de cette
histoire.

--Ne craignez rien de mon indiscrtion, rpondit Emilie; mais souffrez
que je vous engage, ma bonne Annette,  tre fort discrte vous-mme, et
 ne jamais dcouvrir  personne ce que vous venez de me confier. Le
signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en
colre, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au
sujet de cette malheureuse dame?

--Oh! une grande quantit, mademoiselle, car monsieur avait des droits
directs sur le chteau, comme tant le plus proche hritier, et on dit
que les juges, les snateurs ou d'autres, dclarrent qu'il ne pourrait
prendre possession que lorsque bien des annes seraient coules; et que
si, aprs tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon
que si elle tait morte, et que le chteau serait  lui: ainsi il est 
lui. Mais l'histoire courut, et il se rpandit plusieurs rapports, mais
si tranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.

--Cela est encore trange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de
sa rverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce
chteau, personne ne lui a-t-il parl?

--Parl! lui parler! s'cria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en
sre.

--Et pourquoi pas? dit Emilie qui dsirait en savoir davantage.

--Sainte mre de Dieu! parler  un esprit!

--Mais quelle raison a-t-on de croire que c'tait un esprit; si on ne
s'en est pas approch, et si on ne lui a pas parl?

--Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous
faire de si singulires questions? Mais personne ne l'a vue aller et
venir dans le chteau. On la voyait dans une place, et le moment
d'aprs, elle tait dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle et vcu,
qu'aurait-elle fait dans ce chteau sans y parler? Il y a mme dans le
chteau plusieurs endroits o l'on n'a pas t depuis, et toujours par
cette raison.

--Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforant de rire,
malgr la peur qui commenait  s'emparer d'elle.--Non, mademoiselle,
non, reprit Annette presque fche, mais parce qu'on y voyait quelque
chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient  la partie
occidentale du chteau, o quelquefois,  minuit, on entend des
gmissements. Cela fait frmir d'y penser! On a vu l des choses bien
extraordinaires.

--Je te prie, Annette, trve de ces contes ridicules! dit Emilie.

--Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai l-dessus, si
vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'tait le soir d'un
hiver froid, Catherine (elle venait souvent au chteau,  ce qu'elle
dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et  sa femme; monsieur l'avait
recommand, et depuis ce temps-l elle tait toujours ici) Catherine
tait assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien
que nous eussions des figues  faire griller. Il y en a dans l'office,
mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous
tes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien
dispos pour les rtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au
bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en
passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous
l'teigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix,
mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sr!

Emilie,  qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, couta
trs-attentivement; mais tout tait fort calme, et Annette continua:

Catherine alla  la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous
avons traverse, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle
allait, sa lampe  la main, ne songeant  rien du tout... Encore!
s'cria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une
ide, mademoiselle.

Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles coutrent et restrent
immobiles. Emilie entendit un coup frapp contre le mur; il fut rpt.
Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'tait
Catherine qui venait dire  Annette que sa matresse la demandait.
Emilie, quoiqu'elle la reconnt bien, ne se remit pas tout de suite de
sa terreur. Annette, moiti riant, moiti pleurant, gronda vivement
Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frmissait qu'on n'et
entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit tait vivement
frapp par la circonstance principale du rcit d'Annette, n'aurait pas
voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour viter
d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta
contre les illusions de la crainte, et congdia Annette pour toute la
nuit.

Quand elle fut seule, ses penses se reportrent sur l'trange histoire
de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation o elle se
trouvait elle-mme dans ce terrible chteau, au milieu des dserts et
des montagnes, en pays tranger, sous la domination d'un homme que, peu
de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait dj
ressenti un cruel abus d'autorit, et dont elle considrait le caractre
avec un degr d'horreur que justifiait la crainte gnrale qu'il
inspirait.

Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son
dpart du Languedoc, relativement  Montoni; elle se rappela tous les
efforts qu'il avait faits pour la dtourner de ce voyage. Ses craintes,
depuis ce jour, avaient paru autant de prophties, et se trouvaient
ainsi confirmes. Son coeur, en se rappelant l'image de Valancourt, se
livra  de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une
consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la rflexion, une
vritable consistance. Elle considra que, quelles que pussent tre ses
peines, elle avait vit d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et
que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins
aucun reproche  se faire.

Le vent, sifflant avec force  la porte et le long du corridor, ajoutait
 sa mlancolie. La flamme rcrative du foyer tait teinte depuis
longtemps. Emilie restait fixe devant ces cendres froides, quand un
tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, branla les portes,
les fentres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il dplaa,
dans sa secousse, la chaise dont elle s'tait servie pour s'enfermer, et
entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosit et
ses craintes se ranimrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des
marches. Elle hsitait si elle irait plus loin; mais le calme profond,
l'obscurit de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle rsolut de
commencer ses recherches aussitt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la
porte et la barricada de son mieux.

Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais
cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de
ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le
long de ses rideaux et se retirer dans le fond tnbreux de sa chambre.
L'horloge du chteau sonna une heure avant qu'elle et ferm les yeux.




CHAPITRE XVIII.


La lumire du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la
superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour
distraire son esprit de ces importunes ides, elle se fora  s'occuper
des objets extrieurs. Elle contempla de sa fentre les sauvages
grandeurs qui s'offraient  sa vue; les montagnes qui s'entassaient les
unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'troites valles
qu'ombrageaient d'paisses forts. Les vastes remparts du chteau, ses
servitudes, ses btiments divers s'tendaient le long d'un roc escarp
au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se prcipitait sous de
vieux sapins dans une gorge profonde. Un lger brouillard occupait le
fond des valles lointaines; et se dissipant par degrs aux rayons du
soleil, dcouvrait l'un aprs l'autre les arbres, les coteaux, les
troupeaux et leurs conducteurs.

C'tait en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait  se
distraire, et ce ne fut pas sans succs; la fracheur du matin
contribuait  la ranimer. Elle leva ses penses vers le ciel; elle s'y
sentait toujours plus dispose quand elle gotait la sublimit de la
nature et que son esprit recouvrait ses forces.

Quand elle se retira de la fentre, ses yeux se tournrent sur la porte
qu'elle avait, la nuit prcdente, assure avec tant de soin. Elle se
dtermina  en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour carter les
chaises, elle s'aperut que dj elles l'taient un peu. Sa surprise ne
peut s'imaginer, quand, l'instant d'aprs, elle vit la porte toute
ferme. Elle fut frappe comme si elle et vu une apparition. La porte
sur le corridor tait ferme comme elle l'avait laisse; mais l'autre
porte qu'on ne pouvait assujettir qu' l'extrieur avait ncessairement
t verrouille pendant la nuit. Elle s'affecta srieusement de l'ide
de coucher encore dans une chambre o il tait si facile de pntrer, et
si loin de tout genre de secours; elle se dcida  en faire part 
madame Montoni, et  demander  changer de chambre.

Aprs quelque difficult, elle retrouva son chemin jusqu'au grand
vestibule et  la salle du soir prcdent, dans laquelle tait servi le
djeuner. Sa tante tait seule; Montoni tait  parcourir les environs
du chteau,  voir l'tat des fortifications, et  causer avec Carlo.
Emilie remarqua que sa tante avait pleur, et son coeur s'attendrit pour
elle avec un sentiment qui se montra dans ses manires encore plus que
dans ses paroles. Elle vitait soigneusement de paratre s'apercevoir
que sa tante ft malheureuse. Elle saisit le moment o Montoni tait
absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et
s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la
renvoya  Montoni, et refusa trs-positivement de s'en mler; sur le
second, elle tmoigna la plus entire ignorance.

Dans le dessein de rconcilier madame Montoni avec sa propre situation,
Emilie se mit alors  louer la grandeur du chteau, le pays qui
l'environnait, et s'effora d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre
odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la duret du
caractre de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances 
compatir  celles des autres, le caprice, la domination que la nature
avait mis dans son coeur n'en taient point encore bannis. Elle ne put
se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en
jetant du ridicule sur un got qui n'tait pas le sien.

Son discours satirique fut nanmoins interrompu par l'arrive de
Montoni; et sa physionomie prit un mlange de ressentiment et de
crainte. Montoni se mit  table sans paratre s'apercevoir qu'il y et
quelqu'un autour de lui.

Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression
plus sombre et plus svre que de coutume. Le djeuner se passa dans le
silence, jusqu'au moment o Emilie risqua de demander un autre
appartement et rapporta les motifs de sa demande.

--Je n'ai pas le temps de m'arrter  de pareilles misres, dit Montoni;
cette chambre vous a t destine, et vous devez vous en contenter. Il
n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un
escalier pour l'intrt de fermer une porte. Si elle ne l'tait pas
quand vous entrtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous.
Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi
frivole.

Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle
avait remarqu que les verrous taient fort rudes, et consquemment
n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette
reprsentation, mais elle renouvela sa demande.

--Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec
svrit, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez
vaincre toutes ces misres, et travaillez  fortifier votre me. Il n'y
a pas de plus mprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur.
En prononant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit
excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offense et
fortement dconcerte, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour
mriter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne
l'empcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire.

Quand madame Montoni se fut retire  sa toilette, Emilie tcha de se
distraire en examinant le grand chteau. Elle ouvrit une porte battante,
et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois cts,
bordaient les prcipices. La quatrime face tait garde par les hautes
murailles des cours, et par la vote sous laquelle elle avait tourn la
veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage vari qu'ils
dominaient, excitrent son admiration. L'tendue des terrasses tait
telle, que, prsentant le pays sous autant d'aspects diffrents, elle
offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrtait souvent pour
contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse
irrgularit, ses hautes tours, ses fortifications, ses fentres
troites et enfonces, enfin ces beffrois nombreux placs au coin de
chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de
l'oeil le gouffre effroyable d'un prcipice, dont les noirs sommets des
forts drobaient encore la profondeur. Partout o elle portait ses
regards, c'taient des pics de montagnes, des bois de sapin, et
d'troits dfils, qui s'enfonaient dans les Apennins, et
disparaissaient  la vue dans ces rgions inaccessibles.

Elle tait dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagn de
deux hommes, qui gravissait un sentier taill dans le roc vif. Il
s'arrta sur une minence, considrant le rempart, et s'adressant  sa
suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort nergiques. Emilie
s'aperut que l'un de ces hommes tait Carlo, que l'autre avait le
costume d'un paysan, et qu' lui seul s'adressaient les ordres de
Montoni.

Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout  coup elle
entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientt le retentissement de
la grosse cloche, et il lui vint  l'esprit que le comte Morano
arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant 
la hte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes
entrrent dans la salle par la porte oppose: elle les vit  l'extrmit
des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits,
l'tendue de l'obscurit de la salle, l'avaient empche de distinguer
les trangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se
prsenta  elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano.

Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et
remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre,
agite de mille frayeurs et prtant l'oreille au moindre bruit.
Entendant,  la fin, des voix sur le rempart, elle courut  sa fentre,
et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils
s'arrtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur
conversation paraissait fort anime.

De plusieurs personnes qu'elle avait remarques dans la salle, elle ne
voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentrent bientt en
entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait  un message du
comte. Annette parut.

--Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle, voil le signor Cavigni arriv. Que
je suis donc contente de voir un visage chrtien dans cet endroit! il
est si bon, il a toujours pris tant d'intrt  moi! Le signor Verezzi y
est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle?

--Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite.

--Devinez une fois, mademoiselle.

--Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je
suppose.

--Sainte Vierge! s'cria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle,
vous allez vous vanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau.

Emilie tomba sur sa chaise.--Restez, Annette, dit-elle languissamment,
ne me laissez point. Je vais me remettre... ouvrez la fentre... Le
comte, dites-vous? Est-il en bas?

--Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parl; il n'est
pas ici. Non, mademoiselle.

--En tes-vous bien sre?

--Dieu soit bni, reprit Annette, vous tes bien vite revenue. En
vrit, je vous croyais mourante.

--Mais le comte, vous tes bien sre qu'il n'est pas l?

--Oh! oui, bien sre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la
tourelle du nord, quand les voitures sont arrives; je ne m'attendais
pas  une vue si dsire dans cette affreuse citadelle.

--C'est bon, Annette; je me trouve dj beaucoup mieux.

--Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener
joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce
que l monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drles
d'histoires! Ludovico est arriv, mademoiselle; Ludovico est venu avec
eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle?

--Non, dit Emilie, fatigue de son bavardage.

--Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui
manoeuvrait la gondole du cavalier  la dernire rgate, et qui gagna le
prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et
Charle... Charle... magne... Oui, c'tait le nom, et toujours sous ma
jalousie, au portique d'occident, au clair de lune  Venise. Oh! comme
je l'coutais!

--Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses
vers ont emport ton coeur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est
ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir.

--Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-l?

--A prsent, Annette, je me trouve tout  fait remise, et vous pouvez me
laisser.

--Oh! mais, mademoiselle, j'ai oubli de vous demander comment vous
aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit
dernire.--Comme  l'ordinaire.--Vous n'avez donc entendu aucun
bruit?--Aucun.--Ni rien vu?--Rien du tout.--Cela est surprenant.--Pas le
moins du monde. Mais vous, dites-moi,  quel propos de pareilles
questions?

--O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni
tout ce que j'ai ou raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait
trop.

--Si c'est pour cela, vous m'avez dj effraye. Vous pouvez me dire
tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience.

--O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis
bien longtemps.

--S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit
Emilie en s'efforant de sourire malgr ses craintes. J'ai laiss hier
au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouve ferme.

Annette devint ple, et ne dit mot.

--Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait ferm cette porte ce
matin, avant que je me levasse?

--Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne
sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se prcipitant
du ct du corridor.

--Restez, Annette, j'ai d'autres questions  vous faire. Dites-moi ce
que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit.

--Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien
sre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester,
mademoiselle.

Elle sortit aussitt, sans attendre aucune rponse. Emilie soulage par
la certitude que Morano n'tait pas arriv, ne put s'empcher de sourire
de la terreur superstitieuse qui tout  coup avait saisi Annette: et
quoique par intervalles elle s'en trouvt elle-mme frappe, elle
souriait cependant  celle que lui manifestaient les autres.

Montoni avait refus  Emilie une autre chambre: elle se dtermina 
supporter, avec rsignation, le mal qu'elle ne pouvait pas viter. Elle
s'effora de rendre son habitation aussi commode qu'il lui tait
possible; elle rangea tous ses livres, les dlices de ses jours heureux
et la conclusion de ses instants de mlancolie.

Sa petite bibliothque fut place sur un grand coffre, qui faisait
partie de l'ameublement. Elle prpara ses crayons, se trouvant assez
tranquille pour songer  tracer l'esquisse du sublime point de vue que
semblait encadrer sa fentre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce
plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un
amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprvus
l'avaient empche de s'y livrer.

--Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le
comte n'est pas arriv, et cela me rendrait heureuse. Hlas! que
m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce
serait s'aveugler que d'en vouloir douter.

Pour chapper  ces pnibles rflexions, elle essaya de se mettre 
lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui tait sous
ses yeux; elle finit par jeter le livre, et rsolut de parcourir le
chteau. Elle se rappelait l'trange histoire de l'ancienne
propritaire; ce souvenir rveilla en elle celui du tableau voil; elle
rsolut de le dcouvrir. En traversant toutes les pices qui y
conduisaient, elle se sentit vivement trouble: les rapports de ce
tableau avec la dame du chteau, la conversation d'Annette, la
circonstance du voile, le mystre qui enveloppait le tout, excitaient
dans son me un lger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui
s'empare de l'esprit, qui l'lve  de grandes ides, et par une sorte
de magie,  l'objet mme qui nous la cause.

Emilie marchait en tremblant; elle s'arrta un moment  la porte avant
de se rsoudre  l'ouvrir. Elle s'avana vers le tableau qui paraissait
d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur
de la chambre. Elle s'arrta encore; enfin d'une main timide elle leva
le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'tait pas une peinture
qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle
s'vanouit sur le plancher.

[Illustration: Le tableau mystrieux.]

Quand elle eut recouvr ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu
l'en priva presque une seconde fois; elle eut  peine la force de sortir
de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas
le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle
n'prouvait ni le sentiment de ses maux passs, ni la crainte des maux
futurs. Elle s'assit auprs de sa fentre, parce que de l elle
entendait des voix, quoique loignes, et qu'elle voyait passer du monde
sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientt aprs, passrent sous les
fentres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de
vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse.
Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit
pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu
o elle avait reu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs
pour l'agiter encore.

[Illustration: Les htes de Montoni au chteau d'Udolphe.]

Elle trouva sa tante  sa toilette, et se prparant pour le dner. La
pleur, la consternation d'Emilie alarmrent jusqu' madame Montoni;
mais Emilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique
ses lvres,  tout moment, se trouvassent prtes  le trahir. Elle resta
dans l'appartement de sa tante jusqu' l'heure o l'on descendit pour
dner: elle y trouva les trangers. Ils avaient un air d'occupation qui
ne leur tait pas ordinaire, et semblaient trop remplis d'un intrt
majeur pour faire quelque attention  Emilie ou  madame Montoni
elle-mme: ils parlrent peu, Montoni encore moins. Emilie frmit en le
voyant. L'horreur de la chambre s'offrit  elle plusieurs fois; elle
changea de couleur, et craignit que la souffrance ne dcouvrt son
motion et ne l'obliget  sortir; mais l'empire qu'elle prit sur
elle-mme surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s'effora de se
mler de la conversation, et mme de paratre gaie.

Montoni paraissait videmment rflchir  quelque grande opration. Un
esprit moins nerveux, un coeur plus susceptible en eussent sans doute
t plus accabls; mais la fermet de sa contenance indiquait uniquement
le dveloppement et l'nergie de ses facults.

Le repas fut silencieux. La tristesse du chteau semblait influer sur la
gaiet ordinaire de Cavigni; mais aux nuages de sa physionomie se mlait
alors une fiert que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut
pas nomm. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce
temps, dchiraient l'Italie, sur la force des armes vnitiennes et le
caractre des gnraux.

Aprs dner, quand les domestiques furent partis, Emilie sut que le
cavalier, sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, tait mort par
suite de ses blessures, et qu'on cherchait avec soin le meurtrier. Cette
nouvelle parut alarmer Montoni; mais il dissimula promptement, et
s'informa o Orsino s'tait cach. Tous ses htes, except Cavigni,
ignoraient que Montoni et,  Venise, favoris sa fuite. Ils lui
rpondirent qu'Orsino s'tait chapp la mme nuit avec tant de
prcipitation et de secret, que mme ses plus intimes amis n'en avaient
rien appris. Montoni se blma lui-mme d'avoir fait une pareille
question. Une seconde rflexion lui persuada qu'un homme aussi
souponneux qu'Orsino ne pouvait confier  personne le mystre actuel de
son asile. Il croyait cependant qu'il mettrait moins de rserve  son
gard, et que bientt, sans doute, il entendrait parler de lui.

Emilie se retira avec madame Montoni bientt aprs qu'on eut t le
couvert, et laissa les cavaliers occups de leurs conseils secrets. Dj
Montoni, par des signes expressifs, avait averti son pouse de
s'loigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne
l'interrompait pas; son esprit tait absorb. Elle eut besoin de toute
sa rsolution pour s'empcher d'en communiquer le terrible sujet 
madame Montoni.

--Ne prcipitons rien, disait-elle en elle-mme;  quelques maux que je
me trouve rserve, j'viterai du moins d'avoir aucun reproche  me
faire.

Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit,  peu de
distance, quelques manoeuvres examinant une brche, et devant cette
brche un amas de pierres qui semblaient destines  des rparations.
Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait tre tomb de sa place.
Madame Montoni s'arrta pour parler  ces ouvriers, et leur demander ce
qu'ils allaient faire.--Rparer les fortifications, madame, dit l'un
d'eux. Elle fut surprise que Montoni penst  ce travail, d'autant plus
que jamais il n'avait parl du chteau comme d'un lieu qu'il comptt
habiter longtemps. Elle avana vers une arcade leve qui conduisait du
rempart de l'est  celui du sud, et qui, d'une part, joignant au
chteau, supportait une petite tour d'observation qui commandait  toute
la valle. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des
bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des
soldats au seul clat de leurs lances et de leurs autres armes, car la
distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant
qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file
continuait de s'tendre jusqu'aux extrmits de la montagne. L'uniforme
militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avanait
 la tte; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il
approchait de plus en plus du chteau.

Un tel spectacle, dans ces contres solitaires, surprit et alarma
singulirement madame Montoni. Elle courut  la hte  quelques paysans
qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et o le roc tait
moins escarp qu'ailleurs. Ces hommes ne purent rpondre  ces questions
d'aucune manire satisfaisante; et surpris eux-mmes, ils regardrent
cette cavalcade avec un tonnement stupide. Madame Montoni, jugeant
ncessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour
dire qu'elle dsirait parler  Montoni. Sa nice n'approuvait pas ce
message; elle craignait le mcontentement qu'il allait produire. Elle
obit pourtant sans rpliquer.

En s'approchant de l'appartement o Montoni s'entretenait avec ses
htes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrta
tremblante du courroux extrme o son entre peu attendue allait
ncessairement le jeter. Le moment d'aprs, il se fit un silence. Elle
osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda
sans parler. Elle s'acquitta de sa commission.

--Dites  madame Montoni que j'ai affaire, dit-il.

Emilie crut utile de lui dtailler la cause de son message. Montoni et
ses compagnons se levrent au mme instant, et furent aux fentres; mais
ne dcouvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et
Cavigni conjectura que ce devait tre une lgion de _Condottieri_, alors
en marche pour Modne.

Une partie de la cavalcade tait alors dans la valle, l'autre remontait
dans les montagnes vers le nord, et quelques traneurs restaient encore
au bord des prcipices o d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru
voir une arme nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient
cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les
cymbales dans le vallon. D'autres leur rpondirent  l'instant. Emilie
couta avec motion, de la hauteur, ces sons aigus qui rveillaient les
chos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut
trs-bien connatre l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien
d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes
confirmrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction
de les voir s'loigner sans s'arrter pour examiner le chteau. Il ne
quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous
drobs  sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se ft
vanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent anims de ce
spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au chteau,
pensif et silencieux.

Les hommes souprent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie
fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en
pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie tait
naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un
coeur afflig. Celui de madame Montoni l'tait; mais les plus doux
accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprs d'elle. Elle
feignit, avec sa dlicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de
sa tante; mais elle mit dans toutes ses manires une grce si touchante,
une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut
offense de l'apercevoir. Exciter la piti de sa nice, tait un cruel
affront pour son orgueil. Elle la congdia ds qu'elle le put. Emilie ne
lui parla point de son extrme rpugnance  se trouver dans l'isolement
de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui ft permis de garder
Annette jusqu' l'instant o elle se coucherait. On y consentit avec
quelque peine; et comme Annette tait alors avec les domestiques, il
fallut bien qu'Emilie se retirt seule.

Elle traversa les longues galeries d'un pas lger. La lueur vacillante
de la lampe qu'elle portait ne servait qu' lui rendre plus sensible
l'obscurit qui l'environnait, et l'air,  tout moment, menaait de la
souffler. Le silence morne qui rgnait dans cette partie du chteau, la
glaait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les clats
de rire qui partaient de la salle recule o les domestiques s'taient
runis. Mais le mme silence succdait: il ne restait qu'un calme
absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visite le matin, ses
regards tombrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre
quelques sons; mais elle se garda de s'arrter pour en devenir plus
certaine.

Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une tincelle dans le foyer.
Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu' ce
qu'Annette vnt auprs d'elle, et qu'elle pt lui demander du feu. Elle
continua de lire; mais  la fin sa lampe lui parut prte  s'teindre.
Annette ne venait point. La solitude, l'obscurit de sa chambre
l'affectrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle tait
prs du thtre d'horreur qu'elle avait dcouvert le matin. Des images
sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en
tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle tait encore
ferme, elle s'aperut qu'elle l'tait effectivement. Incapable de
prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement cart, et dans
lequel, la nuit prcdente, il tait certainement entr quelqu'un, elle
attendait Annette avec une impatience pnible, et voulait savoir d'elle
une multitude de circonstances. Elle dsirait aussi la questionner sur
cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informe, et
dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reu qu'une notion
fausse. Ce qui l'tonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait
restt ouverte aussi indiscrtement. Une telle ngligence surpassait
l'imagination. Mais sa lumire tait prte  s'teindre. La faible lueur
qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se
leva pour retourner dans la partie habite du chteau, avant que l'huile
de sa lampe ft tout  fait consume.

En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientt aprs elle
aperut une lumire qui paraissait au bout du corridor. C'tait Annette
et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit
Emilie; qui vous a donc arrtes si longtemps? Je vous prie, faites-moi
vite du feu.

--Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu
embarrasse. Je vais aller chercher du bois.

--Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit  l'instant.
Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit 
parler haut,  rire comme si elle et eu peur de garder le silence un
moment.

Catherine revint avec du bois. Quand la flamme ptillante eut enfin
rchauff cette chambre, et que la servante se fut retire, Emilie
demanda  Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait
charge.--Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une me ne sait un
mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on
dit qu'il sait de singulires choses. Le vieux Carlo avait un air que je
ne pourrais pas exprimer. Il m'a demand plusieurs fois si j'tais sre
que la porte ne ft pas ferme. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sre?
comme je suis vivante. En vrit, mademoiselle, j'en suis tellement
abasourdie, que je ne puis moi-mme le dire. Je ne voudrais pas plus
dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart l-bas.

--Et pourquoi moins sur ce canon, qu' tout autre endroit du chteau?
dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur.

--Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait
est que dans la nuit on a vu quelque chose auprs de ce canon, et qui
s'y tenait comme pour le garder.

--C'est fort bien ma chre Annette; les gens qui font de telles
histoires sont bien heureux que vous les coutiez. Vous les croyez au
premier mot.

--Ma chre demoiselle, je vous ferai voir le canon mme. Vous pouvez le
voir de vos fentres.

--C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantme le garde?

--Quoi? si je vous montre le canon, ma chre demoiselle, vous ne croirez
rien.

--Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-mme,
dit Emilie.

--Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement
approcher de la fentre.

Emilie ne put s'empcher de rire, et Annette parut tonne.

Apercevant son extrme facilit  croire le merveilleux, Emilie crut
devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'tait propos de
l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber  tant de terreur
idales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les rgates de Venise.

--Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les
belles nuits au clair de lune, voil ce qu'il y a de beau  Venise; la
lune, soyez en sre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une
si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprs de ma
jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui
me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier.

--Et quel tableau? dit Emilie, dsirant de faire parler Annette.

--Oh! ce terrible tableau avec le voile noir!

--Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie.

--Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette
en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il
faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrme
fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulires choses  ce
sujet, j'allai jusqu' la porte, et je serais entre si ne je l'avais
trouve ferme.

Emilie commena  craindre qu'on n'et remarqu sa visite, puisque la
porte avait t ferme si peu de temps aprs sa sortie de la chambre;
elle frmissait que sa curiosit n'attirt sur elle toute la vengeance
de Montoni; son inquitude se portait aussi sur le but des rapports
trompeurs qu'on avait faits  Annette, et qui sans doute avaient un
principe, quoiqu'il semblt que Montoni et d chercher  maintenir 
cet gard un silence absolu. Elle sentit nanmoins que le sujet tait
trop affreux pour s'en occuper  une pareille heure. Elle s'effora de
l'loigner de sa pense, et de s'entretenir avec Annette, dont la
conversation simple et nave lui semblait prfrable  une solitude
absolue.

Elles restrent l jusqu' prs de minuit, mais non pas sans qu'Annette
et plusieurs fois voulu se retirer. Le bois tait presque entirement
brl. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si
on les et fermes pour la nuit. Elle se prpara  se mettre au lit,
mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittt pas;  cet instant la
cloche de la porte sonna: elles coutrent avec effroi. Aprs une
trs-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientt on reconnut le
bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa
chaise: C'est le comte, dit-elle.

--Quoi,  cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chre
demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour
arriver dans une maison.

--Je t'en supplie, ma chre Annette, ne perdons pas le temps  causer,
dit Emilie d'un ton effray; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut
tre.

Annette sortit de la chambre et emporta la lumire. Elle laissa Emilie
dans une obscurit qui l'aurait effraye quelques minutes auparavant;
mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie
alla au-devant d'elle.

--Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte.

--C'est lui! s'cria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le
bras d'Annette.

--Bon Dieu! ma chre dame, remettez-vous, ne plissez donc pas ainsi:
nous en apprendrons davantage.

--Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus
vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un
peu d'air.--Annette ouvrit la fentre et lui apporta de l'eau.

--Ma chre demoiselle! il ne vous troublera pas  cette heure, il croira
que vous dormez.

--Restez avec moi jusqu' ce que je dorme, dit Emilie un peu soulage
par cette ide qui lui parut trs-vraisemblable.

Emilie demanda quel tait l'homme qui accompagnait le comte, et comment
Montoni les avait reus; mais Annette ne put le lui dire.

--Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre
de M. Montoni pour qu'il l'informt de cette arrive, lorsque je l'ai
trouv moi-mme.

Emilie resta quelque temps dans cet tat d'incertitude; il devint enfin
si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans
la salle, et de dcouvrir, s'il tait possible, quelle tait l'intention
du comte en se rendant au chteau.

--Oui, mademoiselle, rpondit vivement Annette; mais comment
trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe?

Emilie dit qu'elle allait l'clairer, et elles sortirent aussitt. Quand
elles furent au haut de l'escalier, Emilie rflchit qu'elle pourrait
tre vue par le comte; et pour viter la grande salle, Annette la
conduisit,  travers quelques petits passages,  un escalier drob qui
descendait  la salle des domestiques.

En remontant  la chambre, Emilie craignit de s'garer dans tous les
dtours de ce chteau, et d'tre encore effraye par quelque mystrieux
spectacle. Quoique trouble dans tous les corridors, elle frmissait
d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle tait seule, arrte et
pensive, elle crut entendre un sanglot assez prs d'elle; elle resta
immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs
portes  la droite du passage; elle avana et couta. A peine fut-elle 
la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle
coutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en loigner.
Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un coeur au
dsespoir. Emilie plit, et considra dans une pnible attente les
tnbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la piti
vainquit la terreur: il tait possible que ses soins pussent tre utiles
 l'infortun qui gmissait, ou que du moins sa compassion pt le
consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hsitait, elle
crut reconnatre cette voix qu'altraient les tons de la douleur. Elle
posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout tait
sombre, except un cabinet recul o paraissait une seule lumire. Elle
se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuye sur sa toilette et
fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile
d'tonnement.

Il y avait un homme assis auprs du feu, mais elle ne put le distinguer;
de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie
ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien
plus. Trop occupe de sa douleur, elle n'aperut point Emilie; cette
dernire et bien dsir deviner la cause de cette scne, et reconnatre
celui qui se trouvait  cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne
voulut pourtant point ajouter  ses douleurs en surprenant son secret,
et profiter de la circonstance pour couter son entretien. Elle se
retira avec prcaution; et, quoiqu'avec difficult, retrouva son
appartement, o des intrts plus directs lui firent oublier sa
surprise.

Annette revint cependant sans avoir de rponse satisfaisante.

--A prsent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous
l'tiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sre.

Emilie s'apert qu'il y aurait de la cruaut  l'exiger: elle avait
attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne
paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se
dtermina  congdier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste
et vaste chambre, et qu'elle se souvint de diffrentes choses, la
crainte s'empara d'elle, et elle hsita.

--Oui, dit-elle  Annette, il serait cruel de vous prier de rester
jusqu' ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long.

--Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette.

--Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni
avait-il quitt le comte Morano lorsque vous tes sortie de la salle?

--Oh! non mademoiselle; ils taient encore ensemble.

--Etes-vous entre dans le cabinet de ma tante, aprs m'avoir quitte?

--Non, mademoiselle, j'ai t  la porte en passant; mais elle tait
ferme, et j'ai pens que madame dormait.

--Qui donc tout  l'heure tait avec votre matresse? dit Emilie qui
oubliait sa prudence ordinaire.

--Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense,
n'a t avec elle depuis que je vous ai laisse.

Emilie n'en parla plus, et aprs avoir lutt pendant un moment contre
ses craintes imaginaires, sa bont l'emporta, et elle laissa partir
Annette. Elle resta seule, songeant  sa situation et  celle de madame
Montoni: ses yeux enfin s'arrtrent sur le portrait qu'aprs la mort de
son pre elle avait trouv dans les papiers qu'il lui avait ordonn de
brler. Il tait sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu
d'heures auparavant, avait tirs d'une petite bote: cette vue la ramena
 de tristes rflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en
adoucissait l'amertume; c'tait la mme physionomie que celle de son
pre; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette ide le lui
fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillit de sa rverie
fut tout  coup trouble par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle
avait trouv avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient
remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes
rflexions; mais quand elle se leva pour se dshabiller, le silence, la
solitude o elle se trouvait  cette heure avance, loin de tout bruit,
l'impression enfin que lui avait laisse le sujet sur lequel elle venait
de mditer, tout se runit pour lui ter le courage. Les ouvertures
d'Annette, toutes frivoles qu'elles taient, n'avaient pas laiss de
l'affecter; elles venaient  la suite d'une circonstance pouvantable,
dont elle-mme avait t tmoin, et dont le thtre tait prs de sa
chambre.

La porte de l'escalier tait peut-tre le sujet d'une frayeur mieux
fonde; elle commena  craindre que cet escalier ne communiqut  la
chambre dont le souvenir la faisait trembler. Dtermine  ne point se
dshabiller, elle se jeta toute vtue sur son lit; le chien de son pre,
le fidle Manchon, couch  ses pieds, lui servait de sentinelle.

Ainsi prpare, elle essaya de bannir ses rflexions; mais son esprit
occup errait encore sur les points qui l'intressaient, et l'horloge du
chteau sonna deux heures avant qu'elle et ferm les yeux.

Elle succomba pourtant  un lger sommeil; elle en fut arrache par un
bruit qui lui parut s'tre lev dans sa chambre. Tremblante elle
couta, tout tait dans le silence: croyant avoir t veille par ces
bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller.

Bientt le mme bruit recommena; il semblait venir de la partie de la
chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le dsagrable
incident de la nuit prcdente pendant laquelle une main inconnue avait
ferm sa porte. Ses dernires alarmes sur le lieu auquel tenait cette
porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son coeur se glaa de terreur.
Elle se souleva de son lit, et cartant doucement le rideau, elle
regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brlait dans la chemine
rpandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se
trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette
porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les
verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si
l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses
yeux de ce ct, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et
vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurit lui
permt de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant
assez d'empire sur elle pour retenir le cri prt  lui chapper, et
laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet
mystrieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de
la chambre, s'arrter quelquefois; et quand il s'approcha de la
chemine, Emilie vit  la lumire que c'tait une figure humaine. Un
souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber.
Elle continua cependant  observer cette figure qui resta longtemps sans
mouvement, et qui, s'avanant jusqu'auprs du lit, s'arrta doucement
vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien 
Emilie de le suivre de l'oeil; mais la terreur dont elle tait saisie la
privait de toute facult et ne lui laissait pas la force de faire un
mouvement.

Aprs un instant de repos, la figure revint  la chemine, prit la
lampe, l'leva, considra la chambre, et se rapprocha lentement du lit.
La lumire  ce moment veilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie;
il aboya fortement, et sautant par terre courut  l'tranger. On le
repoussa avec une pe couverte de son fourreau; on s'avana vers le
lit. Emilie reconnut le comte Morano.

Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui,  genoux auprs d'elle, il
la conjurait de ne pas craindre, et jetant son pe, il voulut lui
prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui
avait d'abord t l'usage, Emilie s'lana du lit toute vtue; et
srement une frayeur prophtique lui avait inspir une pareille
prcaution.

Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il tait entr;
il la retint lorsqu'elle arrivait  la premire marche; mais dj elle
avait,  la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de
l'escalier. Elle fit un cri de dsespoir, et se croyant livre par
Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.

Le comte qui avait pris sa main l'entrana dans la chambre.

--Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi,
Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous
aime trop sans doute pour mon repos.

Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur.

--Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et
sur-le-champ.

--Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, coutez-moi: je vous aime, et je
suis au dsespoir, oui, au dsespoir. Puis-je vous regarder, puis-je
penser que c'est peut-tre pour la dernire fois, et ne pas prouver
toutes les fureurs du dsespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez
 moi en dpit de Montoni, en dpit de toute sa bassesse.

--En dpit de Montoni! s'cria Emilie avec vivacit. O ciel! qu'est-ce
que j'entends?

--Vous entendez que Montoni est un infme, s'cria Morano dans toute sa
vhmence, un infme qui vous vendait  mon amour; qui...

--Et celui qui m'achetait l'tait-il moins? dit Emilie en jetant sur le
comte un regard de mpris. Sortez, monsieur, sortez  l'instant. Puis
elle ajouta d'une voix mue par l'espoir et la crainte, ou je donnerai
l'alarme  tout le chteau, et j'obtiendrai du ressentiment de M.
Montoni ce que j'ai vainement implor de sa piti. Emilie savait
pourtant bien qu'elle ne pourrait tre entendue par ceux qui pourraient
la secourir.

--N'esprez rien de sa piti, dit Morano; il m'a trahi avec indignit;
toute ma vengeance le poursuivra: et quant  vous, Emilie, il a sans
doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon
d'esprance que les premires paroles du comte avaient rendu  Emilie
fut presque touff par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitt son
motion, et Morano s'effora d'en tirer quelque avantage.

--Je perds du temps, dit-il; je ne suis pas venu pour dclamer contre
Montoni; je suis venu solliciter, implorer Emilie; je suis venu lui dire
tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon
dsespoir, elle de sa perte. Emilie! les projets de Montoni sont tels
que vous ne pouvez les concevoir; je vous l'annonce, ils sont terribles.

Emilie tait accable du coup affreux qu'elle avait reu dans l'instant
mme o l'esprance avait voulu renatre en son coeur. De tous cts
elle se voyait perdue. Incapable de rpliquer, presque incapable de
penser, elle se jeta sur une chaise, ple et sans voix. Il tait
probable que Montoni l'avait dans l'origine vendue  Morano. Il tait
clair qu'ensuite il avait rtract sa promesse, et la conduite du comte
le prouvait. Il tait presque aussi certain qu'un projet plus avantageux
avait seul dcid l'goste Montoni  abandonner le plan qu'il avait si
vigoureusement press. Ces rflexions la firent frmir des ouvertures
que lui suggrait Morano, et qu'elle n'hsitait point  croire. Mais
tandis qu'elle tressaillait  l'ide des malheurs et de l'oppression qui
l'attendaient dans le chteau d'Udolphe, il lui fallut considrer que
l'unique moyen d'chapper tait la protection d'un homme avec qui des
malheurs plus certains et non moins terribles ne pouvaient manquer de
l'assaillir; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pense.

Son silence encouragea l'espoir de Morano. Il l'observait avec une vive
impatience. Il reprit malgr elle la main qu'elle avait retire; il la
pressa contre son coeur, et la conjura de se dcider.--Chaque instant de
dlai rend, disait-il, le dpart plus dangereux; ce peu de moments
perdus peuvent fournir  Montoni le moyen de nous surprendre.

--Je vous le demande, monsieur, ne m'importunez pas, dit Emilie d'une
voix faible; je suis bien malheureuse, et je dois continuer  l'tre.
Laissez-moi, je vous prie; laissez-moi  ma destine.

--Jamais, s'cria le comte imptueusement; je prirai plutt. Mais
pardonnez cette violence: la pense de vous perdre me trouble la raison.
Vous ne pouvez ignorer quel est le caractre de Montoni. Vous pouvez
ignorer ses projets; oui, vous les ignorez sans doute, ou vous ne
balanceriez pas entre mon amour et sa puissance.

--Je ne balance pas, dit Emilie.

--Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant  la hte, ma
voiture m'attend: elle est sous les murs du chteau.

--Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grces de
l'intrt que vous prenez  mon sort; mais laissez-moi le dcider
moi-mme. Je resterai sous la protection de M. Montoni.

--Sous sa protection! s'cria firement Morano, sa _protection_! Emilie,
vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa
_protection_.

--Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une
simple assertion, et si j'exige quelques preuves.

--Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte.

--Et je n'aurais, monsieur, aucune volont de les entendre.

--Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un
mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible  vos yeux?

--Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne
sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite
prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais
en votre pouvoir. Si vous voulez m'en dtromper, cessez de m'accabler
aussi longtemps de votre prsence. Si vous me refusez, vous me forcerez
 vous exposer au ressentiment de M. Montoni.

--Qu'il vienne! s'cria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver
le mien; qu'il ose considrer en face l'homme qu'il a si insolemment
outrag! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et
surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon pe dans le
coeur!

La vhmence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une
nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes
tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses
paroles expirrent sur ses lvres. Elle regardait attentivement la porte
ferme du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano
la vt et s'oppost  son dessein.

--Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je
vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la piti; vous vous
mprenez galement dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais
jamais rpondre  l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et
certainement je ne l'ai jamais encourage. M. Montoni n'a pu vous
outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main,
quand mme il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce chteau;
vous le pouvez avec sret. Epargnez-vous les affreuses consquences
d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolong mes
souffrances.

--Est-ce pour ma sret, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces
vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume.

--Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante.

--Une injuste vengeance! s'cria le comte en reprenant subitement le ton
et l'clat de la passion; oui, je quitterai ce chteau, mais je n'en
sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront  ma
voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre.
Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire.

--Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez
qu'une pareille conduite ne peut vous acqurir l'estime dont vous
prtendez tre digne. Vous vous prparez mille remords dans les chagrins
d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous viter. Croyez-vous
donc votre coeur si endurci que vous puissiez tre tmoin insensible des
cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner?

Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une
seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant
personne, il cria  haute voix: _Cesario!_

Un homme parut  la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques
autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entranait 
travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit  la porte qui
ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrta, comme s'il et hsit entre
l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil
intendant et de quelques autres personnes, se prcipita dans la chambre.

[Illustration: L'enlvement.]

--En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second dfi; il
remit Emilie  ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se
retournant avec fiert: C'est  ton tour, infme, dit-il en fondant sur
lui. Montoni para le coup, et chercha lui-mme  frapper; quelques-uns
des assistants tentrent de les sparer, d'autres arrachrent Emilie aux
gens de Morano.

--Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce
pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais,
 vous, mon ennemi dclar, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour
rcompenser mon hospitalit par une indigne trahison, et m'enlever ainsi
ma nice?

--Que celui qui parle de trahison, rpliqua Morano avec une vhmence
concentre, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous tes un infme:
s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en tes
l'auteur.

--Lche! cria Montoni chappant  ceux qui le retenaient, et courant sur
le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux
que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si
quelqu'un s'avanait, il prirait dans l'instant sous ses coups.

La jalousie, la vengeance, prtaient  Morano leur rage et leur
aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possdant, avait
l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut bless; mais  l'instant
il lui fit lui-mme une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler
au loin son pe. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre.
Montoni, lui appuyant son pe sur la poitrine, voulut l'obliger  lui
demander la vie. Morano, succombant  sa blessure, eut  peine rpliqu
par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il
s'vanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'pe dans le sein;
Cavigni lui arrta le bras. Il ne cda pas sans une extrme peine; mais
en voyant son ennemi renvers, il ordonna qu'on l'emportt sur-le-champ
hors du chteau.

A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout
cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanit
avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni
d'accorder  Morano, dans le chteau, le secours que demandait son tat.
Montoni, qui rarement coutait la piti, semblait en ce moment tre
affam de vengeance. Avec la cruaut d'un monstre, il ordonna pour la
seconde fois que son ennemi vaincu ft enlev du chteau dans l'tat o
il tait; et les environs, couverts de bois, offraient  peine une
chaumire solitaire pour l'abriter pendant la nuit.

Les domestiques du comte dclarrent qu'ils ne l'emporteraient pas,
jusqu' ce qu'il et au moins donn quelque signe de vie. Ceux de
Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des reprsentations; Emilie
seule, suprieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau  Morano, et
commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni,  la fin, sentit
quelque douleur  la sienne, et se retira pour la faire visiter.

Le comte, pendant ce temps, revenait  lui peu  peu. Le premier objet
qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penche sur lui
avec l'expression d'une extrme inquitude. Il la contempla d'un air
douloureux.

--J'ai mrit ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous,
Emilie, que je mritais une punition, et je n'en reois que de la piti.

Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumire avant de le
dplacer. Mais Morano tait trop impatient de partir. L'angoisse de son
esprit paraissait encore plus violente que n'tait celle de sa blessure.
Il rejeta ddaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point
qu'on obtnt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au
chteau. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui
dfendit.--Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes
domestiques, ils me transporteront  bras.

A la fin, nanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario
allt d'abord prparer la chaumire. Emilie, voyant qu'il avait repris
ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint
 elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'tait point
parti, il s'loignt aussitt. L'indignation tincela dans les regards
de Morano, et colora vivement ses joues.

--Dites  Montoni, reprit-il, que je m'loignerai quand cela me
conviendra. Je quitterai ce chteau, qu'il lui plat d'appeler le sien,
comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernire fois
qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empcher, je
ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.

--Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni.

--Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux
dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.

--Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-l observait en silence, osez
encore insulter mon ami, et je vous plonge mon pe dans le coeur.

--Cette action serait digne de l'ami d'un infme, dit Morano. Et la
violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs.
Mais cette nergie ne fut que momentane: il retomba puis par cet
effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait
dispos  remplir sa menace. Cavigni, moins dprav que lui, tchait de
le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors
retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de
Morano l'arrta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher
plus prs. Elle avana d'un pas timide; mais la langueur qui dcomposait
tous les traits du bless, excita son extrme piti, et vainquit toute
sa terreur.

--Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-tre ne vous verrais-je
plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais
emporter jusqu' votre bienveillance.

--Recevez ce pardon, dit Emilie, et les voeux bien sincres que je fais
pour votre heureuse gurison.

--Et seulement pour ma gurison! dit Morano en soupirant.--Pour votre
bonheur, ajouta Emilie.

--Peut-tre devrais-je tre content, reprit-il, je n'en mrite pas
davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez  moi; oubliez
mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa.

Emilie paraissait impatiente de s'loigner.--Je vous prie, comte,
dit-elle, songez  votre sret, et ne restez pas plus longtemps: je
tremble des consquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment
de Montoni, s'il apprenait que vous tes ici.

Le visage de Morano se couvrit de rougeur.--Vous prenez intrt  ma
sret, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que
je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des voeux
pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et
afflig.

Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai 
peine, et la porta jusqu' ses lvres.--Adieu, comte Morano, dit Emilie;
elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de
Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter
 l'instant le chteau, et n'osant pas dsobir au second ordre de
Montoni, elle sortit pour l'aller trouver.

Il tait au salon de cdre qui joignait la grande salle, couch sur un
sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y
eussent mis autant de courage. Sa physionomie svre, mais froide,
exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptme de douleur.
Dans tous les temps il avait mpris toutes les douleurs physiques, et
ne cdait jamais qu'aux crises violentes de son me. Il tait entour du
vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'tait pas avec
lui.

Emilie tremblait en approchant: elle reut une forte rprimande pour
n'avoir pas obi  ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa
station dans le corridor  des motifs dont son me pure n'avait pas mme
conu l'ide.

--C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais d le
prvoir. Vous rejetiez obstinment le comte, pendant que je le
favorisais; vous le favorisez au moment o je le congdie.

--Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prtendez
srement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait t
approuv par moi.

--Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronant le
sourcil: vous vous livrez  la satire; mais avant de vous permettre de
gouverner les autres, songez  bien apprendre  pratiquer les vertus
qu'on exige des femmes, la sincrit, la modestie et l'obissance.

Emilie, qui s'tait toujours efforce de conformer sa conduite  la plus
stricte dlicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement
tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractre
d'une femme, fut choque de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et
quand Ludovico vint annoncer que Morano tait hors du chteau, il dit 
Emilie qu'elle pouvait se retirer.

Elle s'loigna volontiers de sa prsence; mais la pense de rester toute
la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir  tout le monde,
lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se dtermina  frapper
chez madame Montoni, et  demander qu'il lui ft permis de retenir
Annette.

En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva ferm;
bientt il fut ouvert par madame Montoni elle-mme.

On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'tait glisse dans
la chambre  coucher de sa tante, mais c'tait par une petite porte. Le
calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son
poux; elle voulut le lui raconter, et commena avec une extrme
prcaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.

Emilie savait par elle-mme qu'elle avait peu de raisons pour aimer
Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complte
indiffrence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa
chambre, et elle s'y retira aussitt.

Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit  son
appartement; et sur la place o le comte Morano avait combattu, le
carreau en tait tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur
Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de
l'escalier avait t ouverte, et qu'Annette tait avec elle, examiner
l'issue de cet escalier;  cette circonstance tenait essentiellement sa
tranquillit. Annette, moiti curieuse, moiti effraye, consentit
volontiers  descendre; mais en se rapprochant elles retrouvrent la
porte verrouille par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de
l'assurer en dedans, en y plaant les meubles les plus lourds qu'il leur
fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta
sur une chaise prs de la chemine, o quelques charbons fumaient
encore.




CHAPITRE XIX.


Il est ncessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le
brusque dpart de Venise et la suite rapide d'vnements qui se
succdrent au chteau n'avaient pas permis de s'occuper.

Le matin mme de ce dpart, Morano,  l'heure convenue, se rendit  la
maison de Montoni, pour y recevoir son pouse. Il fut un peu surpris du
silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement
les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientt fit place au comble
de l'tonnement, et cet tonnement  la rage, quand une vieille femme
ouvrit la porte, et dit  ses serviteurs que son matre, sa famille et
toute sa suite avaient quitt Venise de trs-bonne heure pour aller en
terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et
courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui
seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la
solitude des appartements dserts le convainquit de la vrit.

Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce
qu'elle savait; c'tait,  la vrit, bien peu de chose, mais assez pour
apprendre  Morano que Montoni tait all  son chteau des Apennins. Il
l'y suivit, aussitt que ses gens eurent achev ses prparatifs. Un ami
l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il tait dcid
 obtenir Emilie, ou  faire tomber sur Montoni toute sa vengeance.
Quand son esprit fut remis de sa premire effervescence, et que ses
ides se furent claircies, sa conscience lui suggra certains souvenirs
qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce
dernier aurait-il pu souponner une intention que lui seul connaissait,
et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, nanmoins, il avait t trahi
par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les mes
peu dlicates, et qui fait juger  un homme ce qu'un autre doit faire
dans une circonstance donne. C'est ce qui tait arriv  Montoni. Il
avait acquis,  la fin, la preuve irrcusable de ce que dj il
souponnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'tre
considrable, comme d'abord il l'avait cru, tait, au contraire, en
assez mauvais tat. Montoni n'avait favoris ses prtentions que par des
motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble
vnitien aurait srement satisfait l'un, et l'autre spculait sur les
proprits d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour
mme de son mariage. Il avait, ds le premier moment, suspect en
quelque chose le drangement et la folie du comte, mais c'tait
seulement  la veille des noces projetes qu'il s'tait convaincu de sa
ruine. Il n'hsita pas  conclure que Morano le frustrait srement des
proprits d'Emilie, et cette pense ne fut plus un doute quand, aprs
tre convenus de signer le trait la nuit mme, le comte manqua  sa
parole. Un homme aussi peu rflchi, aussi distrait que Morano, dans un
moment o ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil
engagement, sans que ce ft  dessein; mais Montoni n'hsita point 
l'expliquer dans ses propres ides. Aprs avoir attendu longtemps
l'arrive du comte, il avait command  tous ses gens d'tre prts au
premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire
Emilie  toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans
s'exposer  aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait,
comme il les appelait, que des prtentions honorables, il suivrait sans
doute Emilie, et signerait l'crit projet. Avec cette condition,
l'intrt de Montoni pour elle tait si nul, qu'il l'aurait sacrifie
sans scrupule aux dsirs d'un homme ruin, dans l'unique vue de
s'enrichir lui-mme. Il s'abstint nanmoins de lui dire un seul mot sur
les motifs de son dpart, dans la crainte qu'une autre fois un rayon
d'esprance ne la rendt moins traitable.

C'est par ces considrations qu'il avait soudain quitt Venise; et, par
des considrations opposes, Morano l'avait poursuivi  travers les
prcipices de l'Apennin. Quand on annona son arrive, Montoni, ne
doutant pas qu'il ne vnt accomplir sa promesse, se hta de le recevoir;
mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le
dtromprent au moment mme. Montoni expliqua en partie les raisons de
son brusque dpart, et le comte, persistant  demander Emilie, accabla
Montoni de reproches, sans parler de l'ancien trait.

Montoni,  la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au
lendemain, et Morano se retira avec quelque esprance sur l'apparente
indcision de Montoni. Nanmoins, quand, au milieu du silence de sa
chambre, il se rappela leur entretien, son caractre et les exemples de
sa duplicit, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il
rsolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il
appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de
dcouvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voult
consentir  seconder l'enlvement d'Emilie: il s'en remettait au choix
et  la prudence de son agent; ce n'tait pas  tort. Celui-ci dcouvrit
un homme que Montoni dernirement avait trait avec rigueur, et qui ne
songeait qu' le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du chteau,
et par un passage secret l'introduisit  l'escalier: il lui indiqua
ensuite un chemin plus court dans le btiment, et lui donna les clefs
qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien
rcompens de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait
t rcompense.

Montoni le lendemain fut comme  l'ordinaire; il avait seulement le bras
soutenu par une charpe: il fit le tour des remparts, et visita ses
ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au chteau, o
des nouveaux venus l'attendaient.

Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forts
de la valle, accabl d'une double souffrance, et mditant une vengeance
profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dpch  la ville
la plus voisine, qui tait encore fort loigne, ne revint que le
lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant
d'avoir suivi les progrs de la blessure; il fit prendre au malade une
potion calmante, et resta prs de lui pour juger de son effet.

Emilie, tout le reste d'une nuit si trouble, avait cependant dormi en
repos. A son rveil, elle se rappela qu'enfin elle tait dlivre des
perscutions de Morano; elle se sentit soulage subitement d'une grande
partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui
l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetes Morano sur les
vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir,
mais qu'ils taient terribles. Pour en loigner la pense, elle chercha
ses crayons, se mit  une fentre, et contempla le paysage pour y
choisir un point de vue.

Ainsi occupe, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement
arrivs au chteau. La vue de ces trangers la surprit, mais plus encore
leur extrieur. Il y avait une singularit dans leur costume, une fiert
dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la
fentre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour
les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'asprit
de toute la scne, que, pendant qu'ils regardaient le chteau, elle les
dessina en bandits et les plaa dans son tableau.

[Illustration: Les trois trangers.]

Carlo, ayant procur  ces hommes les rafrachissements ncessaires,
revint prs de Montoni, comme il en avait reu l'ordre. Celui-ci voulait
dcouvrir quel tait le domestique de qui, la nuit prcdente, Morano
avait reu les clefs; mais Carlo, trop fidle  son matre pour souffrir
paisiblement qu'on pt lui nuire, n'aurait pas dnonc son camarade  la
justice elle-mme. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des
deux domestiques trangers ne lui avait pas appris autre chose que le
complot.

Montoni se rendit  l'appartement de son pouse. Emilie ne tarda pas 
l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle
voulait se retirer quand sa tante la rappela et prtendit qu'elle ft
prsente.--Vous serez tmoin, dit-elle, de ma rsistance. Maintenant,
monsieur, rptez le commandement auquel j'ai si souvent refus d'obir.

Montoni se retourna, et prenant un visage svre, il enjoignit  Emilie
de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partt
point. Emilie dsirait chapper au spectacle d'une pareille querelle:
elle dsirait de servir sa tante, mais elle dsesprait d'apaiser
Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la
violente tempte de son me.

--Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obit, et se retira sur
le rempart o les trangers n'taient plus. Elle mdita sur le
malheureux mariage qu'avait fait la soeur de son pre, et sur l'horreur
de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante tait
aussi devenue la cause.

Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut  la
porte de la salle, et regardant avec prcaution, s'avana pour la
joindre.

--Ma chre demoiselle, je vous cherche dans tout le chteau, dit-elle;
si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.

--Un tableau! s'cria Emilie en frmissant.

--Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce chteau. Le
vieux Carlo vient de me dire que c'tait elle, et je pensais que vous
seriez curieuse de la voir. Quant  ma matresse, vous savez,
mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela.

--Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc  tout le monde?

--Oui, mademoiselle; que faire ici,  moins que d'y parler? Si j'tais
dans un cachot, et qu'on me laisst parler, ce serait du moins un peu de
consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux
murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut
que je vous montre le tableau.

--Est-il voil? dit Emilie aprs un moment de silence.

--Ma chre demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc
plissez-vous? Vous vous trouvez incommode?

--Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun dsir de voir
ce tableau; vous pouvez aller dans la salle.

--Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du chteau, la dame qui
disparut si trangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les
montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que
je pense, il n'y a que cette histoire singulire qui puisse me soutenir
dans ce vieux chteau, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne.

--Etes-vous sre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu?
est-il voil?

--Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sre que
c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voil.

Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelrent 
Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son motion. Elle dit
 Annette de la conduire  son tableau. Il tait dans une chambre mal
claire, voisine de celle o se tenaient les domestiques.

--Le voil, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le
montrant. Emilie s'avana et regarda le tableau. Il reprsentait une
dame  la fleur de l'ge et de la beaut. Les traits en taient nobles,
rguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette
sduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mlancolie
pensive qu'elle aimait  rencontrer.

--Combien s'est-il pass d'annes, dit Emilie, depuis que cette dame a
disparu?

--Vingt ans, mademoiselle, ou environ,  ce qu'ils disent. Je sais qu'il
y a longtemps.

Emilie continuait  examiner le portrait.

--Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus
belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il
tient ses richesses devrait tre log dans l'appartement d'honneur.

--C'tait une belle dame assurment, continua Annette, et monsieur
pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement o se trouve
le tableau voil. Emilie se retourna. Mais quant  cela, on ne l'y
verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte ferme.

--Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le
recommander encore. Soyez trs-rserve dans vos discours, et ne laissez
pas souponner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.

--Sainte mre de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les
domestiques l'ont bien vu.

Emilie tressaillit.--Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu!
Quand? Comment?

--Ma chre demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un
peu plus de curiosit que vous n'en avez vous-mme.

--Vous m'aviez dit,  ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en
tait ferme?

--Si cela tait, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous cts,
comment aurions-nous pu entrer?

--Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez,
Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut
sortir.

Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle
retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en
pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie.
L'orgueil jusqu' ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie
par elle-mme, et ne pouvant se dissimuler ce que mritait d'elle
l'indignit de son traitement, elle croyait que ses chagrins
exciteraient bien plutt la joie de sa nice qu'aucun sentiment de
sympathie. Elle pensait qu'elle la mpriserait, et srement ne la
plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bont d'Emilie.

Les peines de madame Montoni l'emportrent enfin sur son orgueil. Quand
Emilie tait entre le matin, elle les aurait dvoiles toutes, si son
poux ne l'et prvenue: et dans ce moment o sa prsence ne la
contraignait plus, elle exhala ses plaintes amres.

--O Emilie! s'cria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je
suis traite d'une manire cruelle! Qui l'et prvu, quand j'avais
devant moi une si belle perspective, que j'prouverais un si affreux
destin? Qui l'et pens, quand j'pousai un homme comme M. Montoni, que
j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur
parti qu'on ait  prendre; il n'en est point pour reconnatre un bien
solide. Les plus flatteuses esprances nous abusent; les plus sages y
sont tromps. Qui et prvu, quand j'pousais M. Montoni, que je me
repentirais de ma _gnrosit_?

Emilie s'assit prs de sa tante, prit sa main; et de cet air
compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans
l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame
Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'tre
console; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut
la cause particulire.

--Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompe de toute manire. Il
a su m'arracher  ma patrie,  mes amis; il m'enferme dans ce vieux
chteau, et il pense me faire plier  tous ses desseins! Il verra bien
qu'il s'est tromp; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager
... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait suppos qu'avec son nom,
son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un
sequin qui lui appartnt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un
homme d'importance; je lui croyais de grandes proprits. Autrement,
l'aurais-je pous? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrta pour respirer.

--Ma chre tante, calmez-vous, dit Emilie; ce chteau, la maison de
Venise sont  lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances
qui vous affligent plus particulirement?

--Quelles circonstances! s'cria madame Montoni en colre; quoi, cela
n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruin au jeu, il a encore perdu
tout ce que je lui avais donn; il prtend aujourd'hui, que je lui livre
mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes
biens se trouve tout entire  mon nom: il veut les fondre aussi, et se
jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'ide;
et... et... tout cela n'est-il pas suffisant?

--Assurment, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais
absolument.

--Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit
absolue, qu'il soit cras de dettes, tellement que ni ce chteau, ni la
maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou
dshonorantes se trouvaient payes?

--Je suis afflige de ce que vous me dites, dit Emilie.

--Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il
m'ait traite avec cette ngligence, avec cette cruaut, parce que le
lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler  ses menaces,
je l'ai dfi avec rsolution, et lui ai reproch une si honteuse
conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bont, une
gnrosit trop facile! je me vois enchane pour la vie  ce vil,
perfide et cruel monstre!

Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation relle,
et mprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence;
mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence
pour celui de l'indiffrence ou du mpris, et reprocha  Emilie l'oubli
de ses devoirs et le manque de sentiment.

--Oh! comme je me dfiais de cette sensibilit si vante quand on la
mettrait  l'preuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous
enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont
traite comme leur fille.

--Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si
je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilit: c'est un don
peut-tre plus  craindre qu' dsirer.

--C'est  merveille, ma nice, je ne disputerai point avec vous; mais
comme je le disais, Montoni m'a menace avec violence, si je refuse plus
longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'tait le sujet de
notre contestation quand vous tes entre ce matin. Je suis maintenant
dtermine: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je
n'endurerai point tous ces procds de sang-froid: il apprendra de moi
ce que c'est que son caractre; je lui dirai tout ce qu'il mrite, en
dpit de sa menace et de sa frocit.

--Votre situation, madame, dit Emilie, est moins dsespre peut-tre
que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus
mauvais tat qu'elles ne sont rellement, pour exagrer, dmontrer le
besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez
ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari
vous obligeait enfin  vous sparer de lui.

Madame Montoni l'interrompit impatiemment.--Insensible, cruelle fille!
s'cria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de
me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon
avenir est consolant, que mes douleurs sont puriles, romanesques, ainsi
que les vtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de
sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-mme.
J'imaginais ouvrir mon coeur  une personne compatissante qui
sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens 
sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.

Emilie, sans lui rpliquer, s'loigna dans le mme moment avec un
mlange de piti et de mpris.

Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui
lui ft permise. Elle et bien dsir de parcourir les bois au-dessous,
et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne
consentant pas qu'elle sortt des portes du chteau, elle cherchait  se
contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les
paysans qu'on employait aux fortifications taient alors loigns de
leur ouvrage, et personne n'tait sur les remparts; le ciel tait sombre
et triste comme elle. Cependant, le soleil perant tout  coup au
travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur
la tour du couchant: en se retournant, elle aperut les trois trangers
arrivs le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara
d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres
personnes. Ils s'approchrent pendant qu'elle hsitait; la porte de la
terrasse vers laquelle ils marchaient tait toujours ferme, et pour
sortir par l'autre, il fallait bien passer prs d'eux. Avant de s'y
rsoudre, elle baissa son voile sur sa tte, mais il cachait mal sa
beaut. Ils la regardrent attentivement, et se parlrent en mauvais
italien; elle n'entendit que quelques mots: la fiert de leurs figures,
 mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore
fait la singularit de leurs vtements. L'air et surtout la figure de
celui qui marchait entre deux attirrent son attention: elle exprimait
une fiert sauvage, une sorte de frocit noire, et pourtant maligne:
elle se sentit souleve d'horreur. Ce caractre se lisait si facilement
dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'oeil l'imprima dans sa
mmoire: elle avait pass trs-vite, et  peine avait-elle un instant
lev sur tout ce groupe un seul regard timide. Ds qu'elle fut au bout
de la terrasse, elle se retourna, et vit les trangers  l'ombre de la
tourelle, qui la considraient avec soin, et indiquaient par tous leurs
gestes un entretien fort anim. Elle sortit du rempart, et se retira
chez elle.

Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses htes dans le salon de
cdre, enfl de son triomphe rcent sur Morano: il vida souvent son
verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la
conversation. La gaiet de Cavigni semblait, au contraire, gne par
l'inquitude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine
 contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part  Montoni des
dernires insultes du comte.

Un des convives revint  l'vnement de la prcdente soire: les yeux
de Verezzi tincelrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert
d'loges. Montoni seul gardait le silence.

Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre;
le caractre irascible de Verezzi mlait quelquefois un peu d'aigreur 
ce qu'il disait; mais Montoni dployait le sentiment de la supriorit
jusque dans ses regards et dans ses manires. Un d'eux imprudemment vint
 nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, chauff par le vin,
et sans gards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystrieusement
quelques lumires sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le
remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune motion. Cette
apparente insensibilit ne faisant qu'augmenter la colre de Verezzi, il
redit enfin le propos de Morano sur ce que le chteau ne lui appartenait
pas lgitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas
un autre meurtre sur la conscience.

Serai-je insult  ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni
ple de fureur. Pourquoi me rpter les propos d'un insens! Verezzi,
qui s'attendait  voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano,
regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion.
Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le
dlire de la vengeance gare?

--Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.--Comment?
interrompit Montoni d'un air grave, o sont vos preuves?

--Nous ne croyons que ce que nous savons, rpta Verezzi, et nous ne
savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se
remettre.--Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de
mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunit.

--Passez le verre, s'cria Montoni.--Nous boirons  la signora
Saint-Aubert, dit Cavigni.--Avec votre permission, d'abord  la dame du
chteau, reprit Bertolini. Montoni restait muet.--A la dame du chteau!
dirent les htes; et Montoni fit un mouvement de tte pour y consentir.

--Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps
nglig ce chteau; c'est un bel difice.

--Il convient fort  nos desseins, rpliqua Montoni. Vous ne savez pas,
il me semble, par quel accident je le possde?

--Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un trs-heureux accident, et je
voudrais qu'il m'en arrivt un semblable.

Montoni le regarda gravement.--Si vous voulez m'couter, ajouta-t-il, je
vous raconterai cette histoire.

Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la
curiosit. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement
dj l'histoire.

--Il y a prs de vingt ans, dit Montoni, que ce chteau est en ma
possession. La dame qui le possdait avec moi, n'tait ma parente que de
loin. Je suis le dernier de ma famille; elle tait belle et riche; je
lui offris mes voeux; elle en aimait un autre, et son coeur me rejeta.
Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi
elle-mme. Une profonde et constante mlancolie s'empara d'elle; j'ai
tout lieu de croire qu'elle-mme abrgea ses jours. Je n'tais pas alors
dans ce chteau: cet vnement est rempli de singulires et mystrieuses
circonstances, et je vais vous les rpter.

--Rptez-les, dit une voix.

Montoni se tut; ses htes se regardrent, et se demandrent qui d'entre
eux avait parl. Ils s'aperurent que tous en faisaient la question.
Montoni, se remettant enfin, dit:--On nous coute; nous reprendrons une
autre fois: passez le verre.

Les convives promenrent leurs yeux autour de la salle.

--Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez.

--N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni.

--Il m'a sembl que oui, dit Bertolini.

--Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que
nous. Je vous prie, signor, continuez.

Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives
se serrrent pour l'entendre.

--Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis
quelques mois les symptmes d'un grand attachement, et mme d'une
imagination drange; son humeur tait ingale. Quelquefois elle
s'enfonait dans une rverie paisible; souvent c'taient les transports
d'un garement frntique. Un soir, dans le mois d'octobre, aprs un de
ces accs, elle se retira seule dans sa chambre, et dfendit qu'on
l'interrompt. C'tait la chambre au bout du corridor, et le thtre de
la scne d'hier. De ce moment on ne la vit plus.

--Comment! on ne la vit plus? s'cria Bertolini. Son corps ne se trouva
pas dans la chambre?

--On ne trouva pas ses restes? s'cria tout le monde d'une voix unanime.

--Jamais, reprit Montoni.

--Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se ft tue? dit encore
Bertolini.--Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lana  Verezzi
un vif regard d'indignation.--Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je
ne pensais pas que la dame ft votre parente, quand j'en parlais si
lgrement.

Montoni reut cette excuse.

--Je vous expliquerai bientt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je
vous rapporte un fait trange. Cette conversation ne doit pas nous
passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire.

--Ecoutez, dit une voix.

Ils taient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.--Ceci
n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.--Non, dit Bertolini; je
viens de l'entendre moi-mme.

--Ceci devient trs-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout 
coup.

Tous les convives se levrent en dsordre.

On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne
trouva personne. La surprise, la consternation augmentrent. Montoni fut
dconcert.--Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre
entretien; il est trop srieux. Les htes taient tous disposs  sortir
de l'appartement; mais ils prirent Montoni de passer dans une autre
chambre, et de le finir. Rien ne put l'y dterminer; et malgr tous ses
efforts pour paratre tranquille, il tait visiblement trs-agit.

--Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez
si souvent de la crdulit des autres?

--Je ne suis pas superstitieux, rpliqua Montoni; mais il faut connatre
ce que cela veut dire. Il sortit  ces mots, et tout le monde se retira.




CHAPITRE XX.


Revenons maintenant  Valancourt. On se souvient qu'il tait rest 
Toulouse depuis le dpart d'Emilie, malheureux et dsol. Chaque jour il
comptait s'loigner, et n'accomplissait point cette rsolution. Quitter
un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pnible. Il avait
su gagner un domestique charg d'entretenir le chteau de madame
Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures
entires, avec une mlancolie qui n'tait mme pas sans douceur. Il
revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, o la veille de son
dpart il avait pris cong de la triste Emilie.

Peu de temps aprs son arrive  la maison de son frre, il reut
l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre  Paris. Une scne de
plaisirs et de nouveauts, dont il avait  peine l'ide, s'ouvrit  lui
dans ce sjour. Mais le plaisir dgota, et le monde fatigua d'abord un
esprit malade comme le sien. Il devint bientt l'objet des railleries de
ses camarades; et ds qu'il avait un moment, il se retirait seul pour
s'occuper d'Emilie. Peu  peu les riantes socits dans lesquelles il se
trouvait ncessairement occuprent son attention, sans toutefois
l'intresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint
moins familire; il cessa mme de la regarder comme un devoir de son
amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient  toute la gaiet
franaise, ces qualits sduisantes qui souvent prtent du charme aux
traits du vice. Les manires rserves et rflchies de Valancourt
taient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient
en sa prsence, complotaient contre lui quand il tait absent, se
glorifiaient dans la pense de l'amener  les imiter, et se flattaient
d'y parvenir.

Valancourt, tranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne
pouvait se mettre en garde contre cette sduction. Peu accoutum aux
sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fchait, et
l'on riait encore plus. Pour chapper  de pareilles scnes, il
s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les
angoisses de son amour et de son dsespoir. Il voulut reprendre les
tudes qui avaient charm ses premires annes; mais son esprit n'avait
pas la tranquillit ncessaire pour en jouir. Cherchant  s'oublier,
cherchant  dissiper le chagrin, l'inquitude qu'une mme ide lui
causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le
tourbillon.

Ainsi s'coulrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine;
l'habitude fortifia son got pour les amusements. Tout ce qui
l'entourait sembla refaire absolument son caractre.

Sa figure, ses manires, le firent bientt accueillir; en peu de temps
il devint  la mode, et frquenta les brillantes socits. La comtesse
Lacleur, femme d'une beaut sduisante, tenait alors des assembles.
Elle n'tait plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son
triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grces parlaient avec enthousiasme de
ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne
accomplie. Son imagination pourtant n'tait que plaisante, et son esprit
plutt brillant que juste.

On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le
modrt, et l'encourageait secrtement. Il tait reconnu que les profits
du jeu soutenaient sa maison.

Le frre de Valancourt, qui rsidait avec sa famille en Gascogne,
s'tait content de l'adresser  Paris  quelques-uns de ses parents.
Tous taient des gens distingus; mais leurs attentions pourtant ne
s'tendirent point  des preuves relles d'intrt. Trop occups de leur
ambition pour suivre sa conduite, il fut livr sans guide  tous les
dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractre ouvert
et franc. Emilie, dont la prsence l'et prserv en rappelant son coeur
 un objet digne de lui, Emilie tait absente. C'tait mme pour
chapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions
frivoles et des plaisirs qui l'tourdissaient.

Il allait aussi trs-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve
assez jolie, fort gaie, trs-artificieuse et trs-intrigante. Assez
adroite pour jeter un voile sur les dfauts de son caractre, elle
recevait encore quelques gens distingus. Valancourt y fut introduit par
deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers
ridicules, qu'il tait dispos  en rire le premier.

L'image d'Emilie n'tait pourtant pas bannie de son coeur, mais elle
n'tait plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-mme; et quand il
y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres  la
vrit, mais dont son me tait froisse.

Tel tait l'tat de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait  Venise les
perscutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.




CHAPITRE XXI.


Emilie le regardait comme sa seule esprance; elle recueillait toutes
les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reues de son amour.
Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquite
la force de chaque mot; enfin elle schait ses larmes quand sa confiance
en lui tait bien rtablie.

Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'tonnante
circonstance qui l'avait alarm. N'ayant pu rien dcouvrir, il fut
oblig de croire qu'un de ses gens tait l'auteur d'une plaisanterie si
dplace. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses
contrats, taient maintenant plus frquentes que jamais. Il prit le
parti de la confiner dans sa chambre, en la menaant d'une plus grande
svrit, si elle persistait dans son refus.

Madame Montoni, plus raisonnable, et conu le danger d'irriter, par une
si longue rsistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle
s'tait livre. Elle n'avait pas oubli non plus de quelle importance il
tait pour elle de se rserver des possessions qui la rendraient
indpendante, si jamais elle se drobait au despotisme de Montoni. Mais
elle avait alors un guide plus dcisif que la raison, l'esprit de
vengeance qui la pressait d'opposer la violence  la violence, et
l'obstination  l'opinitret.

Rduite  garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la socit
qu'elle avait rejete; car Emilie, aprs Annette, tait la seule
personne qu'il lui ft permis d'entretenir.

Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des
rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prtendait
qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumire. Emilie ne pouvait que
s'affliger d'tre, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette,
qui remarquait son motion, l'interprtait  sa manire. Un jour, elle
entra dans la chambre d'Emilie avec un air proccup. Ah! mademoiselle,
lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sret dans le
Languedoc, rien au monde ne m'engagerait dsormais  voyager. Je ne
pensais gure que je venais me squestrer dans ce vieux chteau, au
milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'tre tue.

--Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.

--Oh! mademoiselle, vous pouvez paratre tonne; vous ne voulez pas
croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le
lieu mme.

--De grce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!

--Oui, mademoiselle, ils viennent peut-tre pour nous tuer tous!
Ludovico peut l'attester. Pauvre garon! ils le tueront aussi! Je ne
songeais gure  cela quand il chantait de si jolies chansons  Venise,
sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrarie.) Eh bien,
mademoiselle, comme je le disais, ces prparatifs autour de ce chteau,
ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manire
cruelle dont le signor traite ma matresse, et ses bizarres alles et
venues; tout cela, comme je l'ai dit  Ludovico, tout cela n'annonce
rien de bon. Il m'a bien recommand de retenir ma langue.

Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette,
laissa des chevaux dans l'curie. Il semble qu'ils y doivent rester, car
le signor ordonna qu'on les pourvt de toutes les choses ncessaires.
Les hommes se sont retirs; ils habitent les chaumires voisines.

Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi
ferait-il fortifier son chteau? pourquoi tiendrait-il tant de conseils?
pourquoi cet air si sombre?

--Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.

--Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma
patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.

Emilie, pendant la soire, avait pass quelques heures trs-tristes dans
la socit de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos,
quand un coup trs-fort branla la porte de sa chambre, et quelque chose
de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce
que c'tait. Personne ne rpondit. Elle appela une seconde fois; point
de rponse; il lui vint  l'esprit qu'un de ces trangers arrivs
dernirement au chteau avait dcouvert sa chambre, et s'y rendait avec
une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et
l'ide de l'isolement o elle tait l'accrut au point qu'elle en fut
presque hors d'elle-mme. Elle regarda la porte qui menait  l'escalier.
Elle coutait avec inquitude en frissonnant toujours que le bruit ne se
rptt. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien tre venu de cette porte
mme, et voulut s'chapper par celle du corridor. Elle s'en approcha
toute tremblante. Elle frmit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la
guettt. Tout  coup elle entendit un lger soupir fort prs d'elle, et
demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrire la porte; mais la
serrure en tait ferme.

Pendant qu'elle coutait encore, le mme soupir se fit entendre plus
distinctement, et sa terreur ne diminua pas.

Son anxit devint si forte, qu'elle se dtermina  ouvrir la fentre
pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait  le faire, il lui
sembla qu'on montait  son petit escalier. Elle oublia toute autre
alarme, et retourna bien vite au corridor. Presse de fuir, elle en
ouvrit la porte, et se vit prte  tomber sur une personne tendue  ses
pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne
vanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place  la surprise. En
vain parla-t-elle  cette malheureuse fille; elle restait  terre sans
connaissance. Emilie, quoique trs-faible elle-mme, se hta de la
secourir.

Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua
presque l'incrdulit d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le
corridor.

--J'avais entendu raconter de singulires histoires sur cette chambre,
lui dit Annette; mais comme elle est si prs de la vtre, mademoiselle,
je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi.
Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser  la
moindre des choses, pas mme  l'tonnante voix que les signors ont
entendue le soir, voil que parat une lumire brillante; et voil qu'en
regardant derrire moi, j'aperois une grande figure. Je l'ai vue,
mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois  prsent. Une grande
figure se glissait dans la chambre toujours ferme, dont personne n'a la
clef que le signor; et voil que la porte se referme tout de suite.

--C'tait le signor? dit Emilie.

--Oh! non, mademoiselle, ce n'tait pas lui; je l'ai laiss querellant
ma matresse dans son cabinet de toilette.

--Vous me faites d'tranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous
m'avez effraye dans l'apprhension d'un meurtre, maintenant vous voulez
me faire croire...

--Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je
n'avais pas eu bien peur, serais-je tombe morte comme je l'ai fait?

--Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle,
elle tait plus prs de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre?
Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie,
dont les esprits avaient t si vivement mus, et qu'effrayait la pense
de passer la nuit toute seule, lui rpondit qu'elle pouvait rester avec
elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins,  prsent
je ne dormirais pas dans cette chambre.

Emilie, qui se rappelait  son tour les pas qu'elle avait entendus dans
l'escalier, insista pour qu'Annette passt la nuit avec elle; elle ne
l'obtint qu'avec une extrme peine, et l'effroi de cette fille pour
repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.

De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux
remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs
chevaux; ce tumulte excita sa curiosit. Sans aller sur le rempart, elle
aperut, d'une fentre leve, dans la cour, une troupe de cavaliers;
leur uniforme tait bizarre et leur armement bien complet, quoique
diffrent. Ils portaient une courte jaquette, raye de noir et
d'carlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les
enveloppaient entirement; sous un de ces manteaux, qui fut rejet en
arrire, elle vit plusieurs poignards de grandeur diffrente,  la
ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en taient
chargs, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se
souvenait pas d'avoir vu runies tant de physionomies sauvages et
terribles. En les voyant, elle se crut entoure de bandits: une ide
funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni tait le chef de cette
troupe, et que son chteau tait le lieu du rendez-vous. Cette trange
supposition ne fut que passagre.

Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du
vestibule habills comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et
de grands panaches noirs et rouges; leurs armes diffraient aussi. Quand
ils montrent  cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait
gai, mais son air tait rflchi, et il maniait son cheval avec une
extrme grce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un hros,
n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considrait,
pensa qu'alors il ressemblait  Valancourt; c'tait bien tout le feu,
toute la dignit de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur
de ses traits, et cette expression franche de l'me qui le
caractrisait.

Montoni lui-mme parut  la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il
examina trs-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec
leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entire fit le
tour de la cour, et commands par Verezzi, passa sous la vote et
sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps aprs
qu'ils se furent mis en route.

Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les
fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plonge
dans ses rflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux,
elle aperut plusieurs hommes sous les murs du chteau; leur extrieur
et leur maintien taient d'accord avec la troupe qui venait de
s'loigner; prsumant que madame Montoni tait leve, elle se rendit 
sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas
ou ne put claircir un tel vnement. La rserve du mari envers sa
femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux
d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystre, et lui fit souponner
un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conu.

Annette revint fort alarme, suivant son usage. Sa matresse la pressa
de questions sur ce que les domestiques recueillaient.

En ce moment Montoni lui-mme se montra: Annette s'loigna tremblante.
Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent
l'avait rendue tmoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus
de scrupule.

--Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces
hommes arms dont je viens d'apprendre le dpart? Montoni ne rpliqua
que par un regard mprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit
un mot  l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux
savoir aussi pour quel dessein on a fortifi ce chteau.

--Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prtends
pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sr d'tre obi. Vos
contrats me seront livrs, sans de plus longs dbats.

--Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont
vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je
prisonnire ici? serai-je tue dans un sige?

--Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.

--Quel ennemi vient? continua son pouse. Etes-vous au service de
l'Etat? Suis-je captive ici jusqu' l'heure de ma mort?

--Cela peut arriver, rpondit Montoni, si vous ne cdez point  ma
demande; vous ne quitterez pas le chteau que je ne sois satisfait.
Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit nanmoins, en
pensant que les discours de son mari n'taient peut-tre que des
artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui tmoigna le
moment d'aprs; elle ajouta que son but sans doute n'tait pas aussi
glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'tait fait
chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dvaster la
contre.

Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible.
Emilie tremblait, et sa femme, pour la premire fois, pensait qu'elle en
avait trop dit.--Cette nuit mme, lui dit-il, vous serez porte dans la
tour de l'orient; l, peut-tre comprendrez-vous le danger d'offenser un
homme dont le pouvoir sur vous est illimit.

[Illustration: Cette nuit mme vous serez partie dans la tour de
l'orient.]

Emilie se jetant  ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'pargner sa
tante. Madame Montoni, frappe de crainte et remplie d'indignation,
tantt voulait se rpandre en imprcations, tantt se joindre aux
intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment
effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait  son
manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit nanmoins
sans daigner la relever. Emilie fut rappele  elle par un long
gmissement de madame Montoni. Emilie courut  son secours, elle vit ses
yeux hagards et tous ses traits en convulsion.

Elle lui parla sans recevoir de rponse; mais les convulsions
redoublrent, et Emilie fut oblige d'aller chercher du secours. En
traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit
ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il
poursuivit son chemin avec un air d'indiffrence. Enfin elle rencontra
le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrrent dans le cabinet,
et portrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son
lit, et tout ce que leurs forces runies pouvaient faire, c'tait de la
tenir dans ce cruel tat. Annette tremblait et sanglotait; le vieux
Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.

--Il faudra du repos  ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si
nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en
trouvez l'occasion, parlez donc  votre matre en faveur de votre
matresse.

--Hlas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le
signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-mme, vous avez l'air
de souffrir.

--Je vous rends grces, mon cher ami, dit Emilie.

Carlo secoua la tte et sortit. Emilie continua de veiller sa tante.

Elles gardrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long
soupir.

--Persiste-t-il  m'arracher de ma chambre? dit-elle.

Emilie rpliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts
pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne
l'coutait pas, et paraissait perdue dans ses penses. Emilie, la
laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva
sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils
l'entouraient.

Quelques paroles de Montoni se rptrent enfin parmi la troupe; et
quand ces hommes se sparrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la
garde au coucher du soleil_.

--Au coucher du soleil, rpondirent quelques-uns! Ils se retirrent.
Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il part vouloir l'viter. Elle eut le
courage de ne se pas rebuter. Elle s'effora de prier pour sa tante, de
reprsenter son tat et le danger o pourrait l'exposer un appartement
trop froid.--Elle souffre par sa faute, rpondit-il, et ne mrite pas
qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prvenir les maux qui
l'attendent. Qu'elle obisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.

A force de prires, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame
Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour
rflchir.

Emilie se hta d'annoncer  sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne
rpliquait point et paraissait pensive. Cependant sa rsolution sur le
point contest semblait se relcher en quelque chose. Emilie lui
recommanda, comme une mesure indispensable de sret, de se soumettre 
Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante.
Rappelez-vous donc que mes proprits vous reviendront aprs ma mort, si
je persiste dans mon refus.

--Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reois ne
m'empchera pas de vous conseiller une dmarche dont votre repos, et, je
crains de le dire, votre vie dpendent. Je vous en supplie, qu'une
considration d'un si faible intrt ne vous fasse pas hsiter un moment
 tout abandonner.

--Etes-vous sincre, ma nice?--Est-il possible, madame, que vous en
doutiez? Sa tante paraissait fort mue.

--Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie,
changeons de conversation, et de grce ne souponnez pas mon coeur d'un
aussi choquant gosme. L'entretien finit, et Emilie resta prs de
madame Montoni, et ne se retira que fort tard.

En ce moment tout tait calme, et la maison semblait ensevelie dans le
sommeil. En traversant tant de galeries longues et dsertes, sombres et
silencieuses, Emilie se sentit effraye sans savoir pourquoi. Mais
quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'vnement de
l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frmit qu'un objet comme
celui qu'Annette avait vu ne se prsentt  ses yeux, et que, soit
idale, soit fonde, la peur ne produist un pareil effet sur ses sens.
Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parl, mais elle
n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait
de percer l'obscurit profonde; elle marchait lgrement et d'un pas
timide. Arrive prs d'une porte, il en sortait des sons, quoique
faibles. Elle hsita. Bientt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut
plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une
personne qu'elle crut tre Montoni, parut, se rejeta promptement dans la
chambre, et referma la porte. A la lumire qui brlait dans la chambre,
elle avait cru distinguer une personne prs du feu, dans l'attitude de
la mlancolie. Sa terreur s'vanouit, mais la surprise lui succda. Le
mystre de Montoni, la dcouverte d'une personne qu'il visitait  minuit
dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires,
c'tait de quoi exciter sa curiosit.

Pendant qu'elle flottait dans le doute, dsirant surveiller les
mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les
dcouvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la
seconde fois. Alors Emilie se glissa lgrement dans la chambre
trs-voisine de celle-l, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un
dtour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer
si c'tait Montoni.

Aprs quelques minutes, les yeux fixs sur les battants de la porte,
elle la vit se rouvrir; la mme personne parut, et c'tait Montoni
lui-mme. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la
porte et quitta le corridor. Bientt aprs elle entendit qu'on
s'enfermait intrieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au
dernier point.

Il tait minuit. S'tant approche de sa fentre, elle entendit des pas
sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre
plusieurs personnes qui marchaient et avanaient: elle fut frappe d'un
cliquetis d'armes, et le moment d'aprs, d'un _mot d'ordre_. Elle se
souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la
premire fois, on relevait la garde au chteau: quand tout fut calme,
elle alla se mettre au lit.




CHAPITRE XXII.


Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure  l'appartement de
madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'taient remis en
mme temps que ses forces, et sa rsolution de rsister  Montoni tait
combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des consquences,
n'pargna rien pour redoubler les inquitudes de sa tante.

Mais madame Montoni, comme on l'a dj vu, aimait par caractre 
contredire, et quand des circonstances dsagrables se prsentaient 
son esprit, elle cherchait moins la vrit que des arguments pour
combattre. Une longue habitude avait tant confirm cette disposition
naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les reprsentations d'Emilie
ne firent qu'veiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la
convaincre; elle imaginait de se soustraire  la ncessit d'obir sur
le point exig. Si jamais elle pouvait s'chapper du chteau, elle
comptait dfier son poux, s'en faire sparer  jamais, et vivre dans
l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son dsir,
mais ne s'abusait point sur la difficult du succs; elle lui remontra
l'impossibilit de franchir les portes, assures et gardes comme elles
l'taient; l'extrme danger de se confier  la discrtion d'un valet,
qui pourrait la trahir  dessein ou par imprudence; la vengeance de
Montoni qui, s'il dcouvrait cette intention...

Cette lutte d'motions contraires dchira le coeur de madame Montoni.
Montoni entra tout  coup; et sans parler de l'indisposition de sa
femme, il dclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui
rsisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentt  sa
demande, ou l'obliget, par ses refus,  l'exiler dans la tour de
l'orient; et il ajouta qu'une runion de cavaliers dnerait ce mme jour
au chteau, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie
l'accompagnerait. Madame Montoni tait au moment de s'y refuser, mais
considrant que durant le repas, sa libert, quoique restreinte,
pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitt.
L'ordre qu'elle avait reu pntrait Emilie et d'tonnement et de
crainte; elle frmissait  la pense de se voir expose  de tels
regards, et les paroles du comte Morano n'taient pas faites pour calmer
ses frayeurs. Il fallut se prparer  paratre au dner; elle s'habilla
plus simplement encore qu' l'ordinaire pour viter qu'on la remarqut.
Cette politique ne lui russit pas, et quand elle retourna chez sa
tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une
parure trs-brillante, et, entre autres, les ornements destins pour son
mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'tait pas fait  la mode
vnitienne, mais  celle de Naples; il dveloppait sa taille de la
manire la plus avantageuse. Les beaux cheveux chtains d'Emilie,
entremls de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou.
Une simplicit du meilleur got caractrisait cette magnifique parure,
et la beaut naturelle d'Emilie n'avait jamais brill de tant d'clat.
Sa seule esprance, en ce moment, tait que Montoni projetait moins
quelque vnement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en
talant aux yeux des trangers les richesses de sa famille. Quand elle
entra dans la salle, o un repas magnifique avait t servi, Montoni et
ses htes taient dj  table. Elle allait se placer prs de sa tante,
mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levrent et la
firent asseoir entre eux.

Le plus g de ces deux hommes tait trs-grand; il avait des traits
italiens fortement prononcs, le nez aquilin, les yeux creux et
trs-pntrants; ils semblaient de feu, quand son me tait agite, et
mme dans un tat de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement
des passions. Son visage tait maigre, allong comme aprs un long
jene.

L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son
regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir,
taient petits et trs-enfoncs; sa figure presque ovale, irrgulire,
et mal dessine.

Huit autres personnages se trouvaient  la mme table; ils taient tous
en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de
frocit, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec
timidit, se rappelait la matine de la veille, et se croyait environne
de bandits. Le lieu de la scne tait une salle antique et tnbreuse;
une seule fentre, haute et gothique, en clairait l'immensit; deux
battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins.

Le milieu de cette salle s'levait en dme; la vote s'appuyait de trois
cts sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en
partaient et s'tendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques
faisaient rsonner les chos; leurs figures, mal distingues dans une
sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle
regardait alternativement Montoni, ses htes et la salle; elle se
rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicit, la bont des
amis qu'elle avait perdus.

Elle observait que Montoni gardait avec ses htes un air d'autorit
trs-marqu. Il y avait aussi quelque chose dans les manires des
trangers, qui, sans tre servile, annonait une grande dfrence.

Pendant le dner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la
politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractre du doge
rgnant, et des principaux snateurs. Quand le repas fut fini, les
convives se levrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni,
but  ses exploits. Montoni portait sa coupe  ses lvres, quand soudain
le vin cuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pices.

Montoni se servait ordinairement de cette espce de verres de Venise,
dont la proprit connue tait de se briser en recevant une liqueur
empoisonne. Il souponna qu'un de ses htes avait attent a sa vie; il
fit fermer les portes, tira son pe, et lanant des regards enflamms
sur l'assemble, qui restait dans la stupeur, il s'cria: Il y a un
tratre ici! que tous ceux qui sont innocents m'aident  trouver le
coupable.

L'indignation s'empara de tous les cavaliers; ils tirrent tous l'pe.
Madame Montoni voulait fuir; son mari lui commanda de rester; mais ce
qu'il ajouta ne fut point entendu,  cause du tumulte et des cris. Alors
tous les domestiques se rendirent  son ordre, et dclarrent leur
ignorance. Cette protestation ne pouvait tre admise; il tait vident
que la liqueur de Montoni avait t seule empoisonne; il fallait bien
que du moins le sommelier ft de connivence.

Cet homme, avec un autre dont la physionomie trahissait la conviction du
crime, ou la crainte du chtiment, fut charg de chanes par ordre de
Montoni, et tran dans une tour, qui autrefois avait servi de prison.
Il et trait de mme tous ses htes, s'il n'et redout les
consquences d'une conduite si hardie: il se contenta de jurer que pas
un seul ne sortirait avant que cette trange affaire ft claircie. Il
ordonna durement  sa femme de se retirer dans son appartement, et
souffrit qu'Emilie la suivt.

Une demi-heure aprs, il parut dans son cabinet; Emilie frmit en voyant
son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lvres tremblantes; elle
l'entendit annoncer  sa tante toutes les horreurs de la vengeance.

Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir  la
dngation; j'ai la preuve de votre crime: vous n'avez d'espoir de
pardon que dans un aveu sans dtour: votre complice a tout avou.

Emilie, prte  succomber, fut ranime par l'tonnement que lui causa
cette accusation atroce. L'agitation de madame Montoni ne lui permettait
pas de parler; sa figure passait d'une pleur livide  un rouge
enflamm.

--Epargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prte  parler;
votre contenance toute seule vous trahit: vous allez tre conduite  la
tour de l'orient.

--Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait  peine s'exprimer,
est un prtexte pour votre cruaut; je ddaigne d'y rpondre.

--Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et
j'ose en rpondre sur ma vie.

--Si vous mettez quelque prix  la vie, taisez-vous.

Emilie, d'un air calme, leva les yeux au ciel, en disant: Plus
d'esprance.

Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement,
repoussait ses soupons avec autant de vhmence que d'aigreur. La rage
de Montoni s'accroissait; Emilie, frmissant des suites, se prcipita
entre eux; elle embrassait ses genoux en silence; elle le regarda avec
l'expression la plus touchante. Mais il ne fut touch ni de l'tat de sa
femme, ni des regards loquents d'Emilie. Il ne la releva mme pas; il
les menaait toutes deux, quand il fut appel par un homme qui lui
voulait parler. Il ferma la porte; Emilie entendit qu'il en prenait la
clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnires; elle sentit que
ses projets devenaient de plus en plus terribles.

Madame Montoni regardait autour d'elle, et cherchait un moyen de
s'chapper du chteau. Mais comment? Elle savait trop  quel point
l'difice tait fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle
tremblait de commettre son sort au caprice d'un valet, dont il et fallu
mendier l'assistance.

Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Emilie coutait
le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait
entendre le choc des pes. La provocation de Montoni, son imptuosit,
sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient
terminer cet horrible dbat. Madame Montoni avait puis tous les termes
de l'indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles
gardaient le silence, et gotaient cette espce de calme qui succde
dans la nature au conflit des lments.

Une terreur vague agitait Emilie. Les circonstances dont elle venait
d'tre tmoin, la reprsentaient confusment  sa mmoire, et ses
penses se succdaient dans un dsordre tumultueux.

Elle fut tire de sa rverie par une personne qui frappait, et elle
reconnut la voix d'Annette.

--Ma chre dame, ouvrez-moi; j'ai beaucoup de choses  vous raconter,
disait tout bas la pauvre fille.

--La porte est ferme, reprit sa matresse.

--Oui, madame; mais de grce ouvrez-la.

--Le signor a la clef, dit madame Montoni.

--O vierge Marie! s'cria Annette; que deviendrons-nous?

--Aidez-nous  sortir, dit sa matresse. O est Ludovico?

--Dans sa salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus
fort.

--Il combat! Et qui donc combat encore? s'cria madame Montoni.

--Le signor, madame, et tous les signors, et bien d'autres.

--Y a-t-il quelqu'un de bless? dit Emilie d'une voix tremblante.

--Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont  terre tout couverts de sang. O
mon Dieu! tchez que je puisse entrer, madame; les voil qui viennent.
Ils vont me tuer!

--Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous; nous ne pouvons pas ouvrir la
porte.

Annette rpta qu'ils venaient, et prit la fuite.

--Calmez-vous, madame, dit Emilie; je vous en conjure, calmez-vous; ils
viennent peut-tre nous dlivrer. Le signor Montoni, peut-tre, est...
est vaincu.

L'ide de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prte  s'vanouir.

--Ils viennent! cria madame Montoni; j'entends leurs pas.

Emilie leva ses yeux languissants vers la porte; mais la terreur glaait
sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Montoni
parut, suivi de trois de ses satellites.--Excutez vos ordres, leur
dit-il, montrant sa femme.--Elle fit un cri, et fut emporte 
l'instant. Emilie, prive de ses sens, tomba sur un sige contre lequel
elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle
regarda l'appartement avec des yeux gars. Elle semblait interroger
tout sur la destine de sa tante; ni son propre danger, ni l'ide de
fuir de cette chambre, ne se prsentrent d'abord  elle.

Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible esprance, si la
porte tait encore libre. Elle tait ouverte. D'un pas timide, elle
avana dans la galerie. Elle s'arrta bientt, incertaine du chemin
qu'elle prendrait. Son premier dsir tait d'obtenir quelques
renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit  la salle
o les domestiques se rassemblaient ordinairement. A mesure qu'elle
avanait, elle entendait de loin des voix irrites: les visages qu'elle
rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages,
augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu'elle
cherchait, mais cette salle tait totalement dserte. Ne pouvant plus se
soutenir, Emilie s'y reposa. Elle pensa qu'elle chercherait inutilement
madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce chteau, qui semblait
assig de brigands. Elle et voulu retourner chez elle; elle craignait
de rencontrer ces hommes effrayants.

Tout  coup un murmure lointain interrompit ce morne silence; il devint
de plus en plus fort; elle distingua des voix, et mme des pas
s'approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l'unique
chemin qu'elle pt suivre; elle prit le parti d'attendre que ces gens
fussent entrs dans la salle. On poussait quelques gmissements; elle
vit un homme que quatre autres portaient: les forces lui manqurent 
cet affreux spectacle. Les porteurs entrrent dans la salle, trop
occups pour retenir ou mme pour remarquer Emilie. Elle voulut
s'chapper; mais, puise de faiblesse, elle se remit sur un des bancs.
Elle ne pouvait porter ses regards ni sur l'objet malheureux qu'on avait
mis prs d'elle, ni sur les hommes qui l'entouraient et qui ne l'avaient
pas aperue.

Elle remonta chez elle aussi vite qu'elle le put, en prenant des dtours
obscurs et multiplis.

Elle s'assit auprs de la fentre; elle coutait attentivement et
regardait sur le rempart, et tout nanmoins tait dsert et paisible.

Les heures passrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun
message, aucun bruit: il lui sembla que Montoni l'avait totalement
oublie.

Le soleil cependant disparut derrire les montagnes; ses rayons
tincelants s'vanouirent sur les nuages; un pourpre sombre et fonc
brunit graduellement l'atmosphre, et droba le paysage... Bientt aprs
les sentinelles se placrent, et la veille de nuit commena.

L'obscurit de la chambre ramena l'effroi dans les sens d'Emilie.
Penche sur la fentre, mille images diffrentes assaillirent son
esprit. Eh quoi! se disait-elle, si quelqu'un de ces brigands, au milieu
des tnbres de la nuit, s'introduisait dans ma chambre! Puis, se
rappelant l'habitant mystrieux de la chambre voisine, sa terreur eut un
autre objet. Ce n'est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu'il reste
cach dans cet appartement; ce n'est pas Montoni qui ferme sa porte en
le quittant, c'est l'inconnu qui lui-mme a pris ce soin.

Son premier soin fut de contenir la porte de l'escalier; elle y rangea
tous les meubles qu'elle put dplacer.

Ce travail l'occupa jusqu' minuit; elle compta douze fois les
frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n'entendait que le
bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle
ouvrit la porte doucement, examina le corridor, couta si personne ne
bougeait; le calme tait absolu. A peine eut-elle quitt sa chambre,
qu'elle aperut une faible lueur sur les murailles de la galerie; sans
chercher d'o cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la
porte. Personne ne la suivit; elle conjectura que Montoni faisait 
l'inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle rsolut d'attendre jusqu'
ce qu'il ft retir dans son appartement.

L'horloge sonna, Emilie entr'ouvrit la porte, et, ne voyant personne,
elle se glissa dans un passage qui conduisait  l'escalier du sud. Elle
pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle
s'arrtait souvent; elle coutait avec effroi les murmures du vent qui
sifflait; elle regardait de loin  travers l'obscurit des longs
dtours. Elle atteignit enfin l'escalier qu'elle cherchait. Deux
passages s'offrirent  ses yeux: lequel choisir? Celui qu'elle prit
donnait dans une large galerie. Elle se hta de la traverser. La
solitude de ce lieu la glaait; elle tressaillait  l'cho de ses pas.

Soudain elle crut entendre une voix; craignant galement d'avancer ou de
retourner, pendant quelques moments, elle resta dans la mme attitude,
presque sans forces, osant  peine lever les yeux. Il lui sembla que la
voix profrait des plaintes, et cette ide fut confirme par un long
gmissement. Elle imagina que c'tait peut-tre madame Montoni, et
s'avana jusqu' la porte. Nanmoins, avant que de parler, elle
tremblait de se confier  quelque tranger indiscret qui la dcouvrirait
 Montoni. La personne quelle qu'elle ft, paraissait dans l'affliction,
mais elle pouvait n'tre pas prisonnire.

Pendant qu'elle hsitait, la voix se fit entendre encore; elle appela
Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s'approcha pour
rpondre.

--Ludovico! criait Annette en sanglotant, Ludovico!

--C'est moi, dit Emilie en essayant d'ouvrir la porte. Eh! comment
tes-vous l? qui vous a renferme?

--Ludovico! disait Annette; Ludovico!

--Ce n'est pas Ludovico; c'est moi, c'est Emilie.

Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien.

--Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien 
redouter.

--Ludovico!  Ludovico! criait Annette.

Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendt, elle fut prte
 quitter la porte; mais elle considra qu'Annette pourrait indiquer le
chemin de la tour. Elle en obtint  la fin une rponse, mais peu
satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait
uniquement Emilie de lui dire ce qu'tait devenu Ludovico. Emilie
l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enferme.

--C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Aprs
m'tre sauve du cabinet de madame, je courais sans savoir o. Dans
cette galerie, j'ai rencontr Ludovico. Il m'a confine dans cette
chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne
m'arrivt pas de mal.

Emilie tout  coup se rappela cette personne blesse qu'elle avait vu
apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne ft Ludovico; mais
elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante,
elle demanda le chemin de la tour.

--Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez
pas l toute seule.

--Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la
nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin,
je m'occuperai de votre dlivrance.

--Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai
la tte de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mang depuis le
dner.

Emilie put  peine s'empcher de sourire de tous les genres de chagrins
d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de
l'est. Aprs plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit
les escaliers de la tour, et s'arrta au pied pour fortifier tout son
courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce
lieu d'effroi, elle aperut une porte  l'oppos de l'escalier.
Incertaine si cette porte la conduirait jusqu' madame Montoni, elle
essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son
visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand
elle ouvrit, teignit presque sa lumire. Elle tourna ses regards sur la
terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques
tours. Les nuages agits par les vents semblaient se mler aux toiles
et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte,
prit sa lampe et monta.

L'image de sa tante poignarde peut-tre de la main de Montoni vint
pouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit
d'avoir os venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle
continua d'avancer. Tout tait calme. A la fin, une trace de sang, sur
l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperut au mme instant que la
muraille et toutes les marches en taient teintes. Elle s'arrta, fit un
effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque chapper
la lampe. Elle n'entendait rien; aucun tre vivant ne semblait habiter
cette tour. Mille fois, elle et dsir n'tre pas sortie de sa chambre;
elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque
spectacle horrible; et nanmoins, si prs du terme, elle ne pouvait se
rsoudre  perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue
jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les
faibles rayons de sa lampe ne lui montrrent que des murailles humides
et nues.

En se retournant dans ce dessein, elle aperut sur les degrs du second
tage une nouvelle trace de sang; elle remonta. A mesure qu'elle
avanait, le sang devenait plus visible.

Il la conduisit  une porte qui terminait l'escalier. Emilie ne pouvait
plus marcher. Si prs de la dernire certitude, elle redoutait de
l'acqurir.

Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva ferme. Elle
appela madame Montoni, et un silence glac succda seul  sa voix.

--Elle est morte, s'cria-t-elle; elle est tue; son sang rougit les
degrs.

Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe et s'assit sur une marche.
Lorsque les ides lui revinrent, elle appela encore. Aprs d'inutiles
efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint  son
appartement  pas prcipits.

En rentrant dans son corridor, elle aperut Montoni. Emilie, plus que
jamais effraye, se rejeta dans un dtour pour l'viter. Elle l'entendit
fermer une porte, et la mme qu'elle avait remarque. Elle couta ses
pas qui s'loignaient; et quand l'extrme distance ne lui permit plus de
les distinguer, elle se glissa chez elle et se mit dans son lit, en
conservant sa lampe.

Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps clairci l'horizon,
et les yeux d'Emilie n'avaient pu cder au sommeil; mais  la fin, la
nature puise donna quelques moments de relche  ses peines.




CHAPITRE XXIII.


Il devenait trop certain, par l'absence prolonge d'Annette, qu'il tait
arriv quelque accident  Ludovico, et qu'elle tait encore en prison.
Emilie rsolut donc de visiter la chambre o la pauvre Annette s'tait
fait entendre, et si cette fille y gmissait encore, d'informer Montoni
de sa triste situation.

Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il tait midi.

Les lamentations d'Annette s'entendaient  l'extrmit de la galerie:
elle dplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit  Emilie qu'elle
mourrait de faim si elle n'tait libre  l'instant. Emilie rpondit
qu'elle allait demander sa libert  Montoni; mais la peur de la faim
cda pour le moment  la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle
la priait avec instance de ne pas dcouvrir l'asile o elle s'tait
cache.

Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les
gens qu'elle rencontra renouvelrent toutes ses alarmes. Ces derniers
nanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidit, lui
parlaient mme quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au
salon de cdre, o Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pav
des dbris d'pe, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque
 trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En
avanant, elle distingua des voix. La crainte de paratre devant tant
d'trangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite
imprvue, branlrent presque sa rsolution. Elle cherchait des yeux,
sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en
paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'taient point ceux de
la colre. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille.
Elle allait frapper quand Montoni parut lui-mme. Emilie trembla, devint
muette; et Montoni, dans une extrme surprise, peignit sur sa
physionomie tous les mouvements qui l'agitaient.

Montoni lui demanda d'un ton svre ce qu'elle avait entendu de
l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'tait point venue dans l'intention
d'couter ses secrets, mais d'implorer sa clmence, et pour sa tante, et
pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des
yeux perants; et l'inquitude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un
intrt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de
visiter sa tante. Il rpondit par un sourire plein d'amertume, qui
confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage
de renouveler ses sollicitations.

--Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la dlivrera. L'insens
qui l'a enferme n'est plus. Emilie frmit.--Mais ma tante, signor, lui
dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante.

--On en a soin, rpondit Montoni: je n'ai pas le temps de rpondre  vos
oiseuses questions.

Il voulait s'loigner; Emilie le conjura de lui apprendre o tait
madame Montoni. Il s'arrta... Tout  coup la trompette sonna. Au mme
instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la
trompette, Montoni avait travers le vestibule. Emilie ne savait pas si
elle le suivrait. Elle aperut, au del des longues arcades qui
s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant
que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'taient les
mmes dont quelques jours avant elle avait vu le dpart. Elle n'eut pas
le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon
taient accourus dans la salle, et de toutes les parties du chteau, les
autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se rfugier dans son
appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manire,
les expressions de Montoni, quand il avait parl de sa femme,
confirmaient ses plus noirs soupons. Elle tait absorbe dans ces
sombres penses lorsqu'elle aperut le vieux Carlo.

--Chre dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je
vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin.

--Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait
souvenir de moi?

--Non, signora, reprit Carlo; Son _Excellence_ a trop d'affaires pour
cela.

Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais
Carlo, pendant qu'on l'enlevait, tait  l'autre extrmit du chteau;
et depuis ce moment il n'en avait rien appris.

Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait
dmler si c'tait de sa part ignorance o dissimulation, ou crainte
d'offenser son matre. Il rpondit trs-laconiquement  ses questions
sur les dbats de la veille; mais il lui dit que les disputes taient
pacifies, et que le signor croyait s'tre tromp en souponnant ses
htes.--Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me
flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce chteau, quoiqu'on y
prpare d'tranges choses. Elle le pria de s'expliquer.--Ah! signora;
dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute
ma pense. Le temps dvoilera tout.

Elle le pria de dlivrer Annette, lui dsigna la chambre o cette pauvre
fille tait emprisonne; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il
partait, elle lui demanda quelles taient les personnes nouvellement
arrives; sa conjecture se vrifia, c'tait Verezzi avec sa troupe.

Les deux jours suivants s'coulrent sans aucun incident remarquable, et
sans qu'elle pt se procurer le moindre claircissement sur madame
Montoni. Le soir du deuxime jour, Emilie se mit au lit aprs le dpart
d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes,
et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggrer.
Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantmes qui
l'obsdaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fentre pour
respirer un air plus frais.

L'air la rafrachit; elle resta  sa fentre; elle considrait tant
d'astres clatants, tincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se
confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son pre
chri, elle avait observ leur marche et remarqu leur cours. Ces
rflexions la conduisirent  d'autres, et rveillrent presque galement
et sa douleur et sa surprise.

Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la mme plante qu'elle
avait remarque en Languedoc la nuit qui prcda la mort de son pre.
Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du chteau. Emilie se
rappela l'entretien relatif  l'tat des mes; elle se rappela aussi la
musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dpit de sa
raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublrent
ses larmes; elle cda  sa rverie. Tout  coup les sons d'une musique
douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara
d'elle; elle couta quelques moments dans une attente pnible, et
s'effora de recueillir ses penses et de recourir  sa raison. Mais la
raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantmes de l'imagination,
que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux
qui brillent et s'teignent tout  coup pendant l'obscurit des nuits.

La surprise d'Emilie  ces accords si doux et si dlicieux, tait pour
le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle
n'avait entendu la moindre mlodie. Les sons aigus du fifre et de la
trompette taient la seule musique que l'on connt dans Udolphe.

Emilie continuait d'couter, plonge dans ce doux repos o une musique
suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses penses errrent
longtemps sur une circonstance si trange; il tait singulier d'entendre
 minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs
heures, tre endormi, et dans un chteau o, depuis tant d'annes, on
n'avait rien entendu qui ressemblt  de l'harmonie. De longues
souffrances avaient rendu son esprit sensible  la terreur, et
susceptible de superstition. Il lui sembla que son pre avait pu lui
parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la
confiance sur le sujet dont alors elle tait occupe. La raison lui dit
nanmoins que cette conjecture tait ridicule, et elle ne s'y attacha
pas; mais par une inconsquence naturelle  une imagination vive, elle
se livra  de plus bizarres ides; elle se rappela l'vnement singulier
qui avait donn le chteau  son possesseur actuel; elle considra la
manire mystrieuse dont l'ancienne propritaire avait disparu; jamais
on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frapp d'une sorte de
crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet vnement et la
musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux
choses se tenaient par quelque lien secret. A cette ide une sueur
froide la saisit: elle porta des yeux gars sur l'obscurit de sa
chambre, et le silence morne qui y rgnait ne fit qu'affecter de plus en
plus son imagination.

A la fin elle quitta la fentre; mais ses jambes lui manqurent en
approchant de son lit. Honteuse bientt de sa faiblesse, elle se mit au
lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rva sur le nouvel incident
qui venait de se prsenter, et rsolut d'attendre la nuit suivante  la
mme heure, pour pier le retour de la musique. Si ces accords sont
humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.




CHAPITRE XXIV.


Annette vint le matin toute hors d'haleine  l'appartement d'Emilie.--O
mademoiselle, dit-elle  mots entrecoups, que de nouvelles j'ai  vous
dire! J'ai dcouvert qui est le prisonnier, mais il n'tait pas
prisonnier; c'est celui qui tait enferm dans cette chambre, et dont je
vous ai parl. Je l'avais pris pour un revenant!

--Qui tait ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-mme 
l'vnement de la nuit dernire.

--Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'tait pas
prisonnier, pas du tout.

--Qui est-il, enfin?

--Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai t tonne. Je l'ai
rencontr tout  l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais t
si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien
trange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de
m'tonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontr sur le
rempart, et certes je ne pensais  personne moins qu' lui.

--Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grce, Annette, n'abusez
pas ainsi de ma patience.

--Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'tait; c'est une personne
que vous connaissez bien.

--Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.

--Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme,
une face allonge, qui marche posment, qui porte un grand plumet sur
son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les
gens par-dessous des sourcils si noirs et si pais. Vous l'avez vu mille
fois  Venise, mademoiselle; il tait ami intime de monsieur. Et
maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux chteau
sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large 
prsent: je l'ai trouv tout  l'heure sur le rempart. Je tremblais en
le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas
voulu qu'il le remarqut. J'ai donc t vers lui, je lui ai fait la
rvrence. Soyez le bienvenu au chteau, signor Orsino! lui ai-je dit.

--Ah! c'tait donc Orsino? dit Emilie.

--Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-mme, celui qui a fait tuer ce
seigneur vnitien, et qui depuis ce temps,  ce que l'on dit, ne cesse
d'errer de tous cts.

--Bon Dieu! s'cria Emilie, se remettant  peine, et il est venu 
Udolphe! Il fait bien de se tenir cach.

--Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce chteau isol le
cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui
songerait donc  le dcouvrir ici?

Les discours d'Annette avaient ranim les terribles soupons d'Emilie
sur le destin de madame Montoni; elle rsolut de faire un second effort
pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une
fois  Montoni.

Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit  Emilie que
le portier du chteau dsirait de lui parler, et qu'il avait quelque
chose d'important  lui rvler.

--Je lui parlerai, Annette, rpondit-elle; faites-le monter dans le
corridor.

Annette partit, et revint bientt aprs.

--Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le
corridor, il craint d'tre aperu. Il serait trop loin de son poste: il
n'ose mme pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le
trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrs, sans
traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien;
mais n'allez pas  travers des cours, de crainte que monsieur ne vous
voie.

Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa
positivement de sortir.--Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque
confidence  me faire, je l'couterai dans le corridor quand il aura le
temps de s'y rendre.

Annette reporta la rponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour
elle dit  Emilie:--Je n'ai rien gagn, mademoiselle; Bernardin a pass
tout le temps  rflchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien
impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il
fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra
peut-tre se drober une minute et vous dire son secret.

Emilie, surprise autant qu'alarme du mystre qu'exigeait cet homme,
hsitait encore  l'aller trouver; mais calculant que peut-tre il
l'avertirait de quelque malheur qui la menaait, elle rsolut de le
voir.

--Aprs le soleil couch, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart
d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera place: que fera
Bernardin pour n'tre pas remarqu?

--C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a rpondu
qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour,
et qu'il entrerait par l. Quant aux sentinelles, on n'en met point au
bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient
suffisent de ce ct pour garder le chteau, et s'il fait bien obscur,
on ne pourra le voir de l'autre extrmit.

--A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je
vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse.

--Il voudrait qu'il ft un peu noir, reprit Annette,  cause des
sentinelles.

Emilie rflchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure
aprs le soleil couch.--Dites  Bernardin, ajouta-t-elle, d'tre
ponctuel  l'heure, je pourrais bien aussi tre remarque par M.
Montoni. O est-il? je voudrais lui parler.

--Il est dans la chambre de cdre, qui tient conseil avec les deux
autres.

Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux htes. Annette ne le
croyait pas.--Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que
personne s'il tait rtabli. Mais il peut bien se gurir, le comte
Morano tait plus bless que lui, et pourtant le voil sur pied, et il
est retourn  Venise.

--Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela?

--Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oubli de vous le
dire.

Montoni cependant fut si occup tout le jour, qu'Emilie n'eut pas
l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destine de sa tante.

A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie
devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les
sentinelles se ranger chacune  leur poste; elle attendit Annette qui
devait l'accompagner, et ds qu'elle fut venue, elles descendirent
ensemble. Emilie tmoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou
quelques-uns de ses compagnons.--N'ayez point d'inquitude l-dessus,
lui dit Annette; ils sont tous encore  tenir table, et Bernardin ne
l'ignore pas.

Elles se trouvrent  la premire terrasse, et la sentinelle demanda qui
passait: Emilie rpondit, et descendit au rempart oriental; on les y
arrta encore, et aprs une seconde rponse, on les laissa continuer.
Emilie n'aimait point  s'exposer si tard  la discrtion de pareils
hommes; impatiente de se retirer, elle avana fort vite pour trouver
Bernardin; il n'tait pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur
le parapet du rempart, et attendit qu'il y part.

--Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante.

--Celles de monsieur et de ses htes qui se divertissent, lui dit
Annette.

Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient prs de
laquelle elle se trouvait; elle aperut une lueur  travers les
grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut taient obscurs: elle
vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe;
cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame
Montoni; elle l'avait cherche dans ce mme appartement et n'y avait
trouv que des habits de soldats. Emilie nanmoins se dcida  tenter
d'ouvrir la tour par dehors, sitt que Bernardin ne serait plus avec
elle.

Les moments s'coulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie
devenant inquite, hsita si elle attendrait plus longtemps.

Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles
entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientt un
homme qui s'avanait vers elles; c'tait Bernardin. Emilie se hta de
lui demander ce qu'il avait  lui dire, et le pria de ne pas perdre de
temps.--Cet air du soir me glace, lui dit-elle.

[Illustration: Bernardin.]

--Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de
voix spulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frmir); ce que j'ai
 dire n'est que pour vous.

Emilie hsita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'loigner de
quelques pas.--Maintenant, mon ami, qu'avez-vous  me dire?

Il se tut un moment comme s'il et rflchi, puis il lui dit:

--Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de
monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous
arrachera une syllabe sur ce que j'ai  vous communiquer. On s'est fi 
moi en ceci; et si l'on venait  savoir que j'eusse trahi cette
confiance, ma vie peut-tre en rpondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris
de l'intrt pour vous, et j'ai rsolu de tout vous dire. Il se tut.

Emilie le remercia, l'assura de sa discrtion, et le pria de se hter.

--Annette nous a dit dans la salle combien vous tiez en peine au sujet
de madame Montoni, et combien vous dsiriez d'tre instruite de son
sort.

--Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a
d'affreux: n'hsitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la
muraille.

--Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut.

--Mais, quoi! s'cria Emilie en recueillant son courage...

--Me voil, mademoiselle, dit Annette qui, frappe de cette exclamation,
revint tout de suite joindre Emilie.

--Retirez-vous, dit schement Bernardin, on n'a pas besoin de vous.
Emilie ne dit rien, et Annette obit.

--Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment;
vous tes si afflige!

--Je suis toute prpare, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et
imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.

--Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous
savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas
de ma comptence d'en connatre le motif, mais je crois bien que vous
savez les rsultats...

--C'est bon, dit Emilie. Aprs?

--Monsieur,  ce qu'il semble, avait eu dernirement un grand courroux
contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne
pensait; mais ce n'tait pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu
de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous tes un
honnte homme; je pense que je puis me fier  vous. J'assurai bien Son
Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me
rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me
servir. Il me dit ce que j'avais  faire. Mais quant  cela, je n'en
dirai rien: a ne regardait que madame.

--O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie.

Bernardin hsita, et se tut.

--Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-mme  un acte si
dtestable? s'cria Emilie glace d'horreur et presque incapable de se
soutenir.

--Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous
deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus.
Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en dtail; il lui dit 
la fin: il est inutile de revenir sur le pass; monsieur ne fut que trop
cruel, mais il voulait tre obi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il
en aurait trouv de moins scrupuleux que moi.

--Vous l'avez tue? dit Emilie avec une voix capable  peine
d'articuler; c'est  un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et
Emilie se dtournant fut prte  lui quitter.

--Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mriteriez de le croire encore,
puisque vous m'en jugez capable.

--Si vous tes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante;
je n'ai pas assez de force pour vous couter plus longtemps.

--Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'loignant. Emilie eut encore
assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle
prit son bras, et toutes deux marchrent sur le rempart, jusqu' ce
qu'elles entendirent quelques pas derrire elles: c'tait Bernardin de
retour.

--Renvoyez cette fille, dit-il  Emilie; je vous dirai tout.

--Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez  me
dire.

--Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas
davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxit d'Emilie,
surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait,
elle le pria de rester, et s'loigna d'Annette.

--Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnire.
Son Excellence l'a enferme dans la chambre au-dessus du portail, et
m'en a confi le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais
maintenant...

Emilie soulage,  ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin
de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.

Il s'y prta avec moins de rpugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui
dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle
voulait se rendre aux dernires portes du chteau, elle pourrait
peut-tre voir madame Montoni.

Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie
crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne
pendant qu'il pronona ces derniers mots. Dans le premier moment, elle
chassa cette pense, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante 
sa piti, l'assura bien qu'elle le rcompenserait elle-mme, et serait
exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se
retira sans bruit dans son appartement.

Il lui revint mille fois  la pense que madame Montoni pouvait bien
tre dj morte, et que le sclrat ne voulait que l'attirer en secret
pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il tait peut-tre charg
d'immoler  l'avarice de Montoni, qui  ce moyen se trouverait
propritaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une
si odieuse contestation. L'normit de ce double crime lui en fit,  la
fin, rejeter la probabilit; mais elle ne perdit ni toutes les craintes,
ni tous les doutes que les manires de Bernardin faisaient natre dans
son esprit; de ce sujet, successivement ses penses retournrent 
d'autres. La nuit tait fort avance; elle s'tonna, elle s'affligea
presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le
retour avec un sentiment plus fort que la curiosit.

Elle distingua longtemps les clats de Montoni et de ses convives, leurs
entretiens bruyants, leur gaiet dissolue, leurs chansons reprises en
choeur, qui branlaient tous les chos; elle entendit les portes du
chteau se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd  l'instant fit
place  un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui
regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait
entendu la musique  peu prs  la mme heure, dit  Annette de se
retirer, et ouvrit doucement la fentre pour entendre le retour des plus
charmants accords. La plante qu'elle avait remarque au premier son de
la musique n'tait point encore leve. Cdant  une impression
superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel o l'on
devait la dcouvrir, attendant presque la musique au moment de son
apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du
chteau.

Emilie couta; mais aucune musique ne se fit entendre.--Ce n'tait pas
srement, se disait-elle, ce n'tait pas une mlodie mortelle: aucun
habitant de ce chteau ne pouvait la produire. Mon pre lui-mme, mon
respectable pre, m'a dit une fois, peu de temps aprs la mort de ma
mre, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulire douceur
l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fentre, et une musique
cleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a
dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mre
reposait en paix dans le sein de Dieu.

A ce souvenir Emilie rpandit des larmes.--Peut-tre, reprit-elle,
peut-tre que ces accords ont t envoys pour me consoler, pour
m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu' une pareille heure j'ai
entendus dans le Languedoc. Peut-tre que mon pre veille sur moi en ce
moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une
attente et des souvenirs galement touchants; aucune musique ne troubla
le calme de la nature. Emilie resta  la fentre jusqu'au moment o
l'aube du jour commena  dorer le sommet des montagnes, et  dissiper
les tnbres.




CHAPITRE XXV.


Le jour suivant, Emilie fut surprise en dcouvrant qu'Annette savait
l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et
qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que
Bernardin et pu confier  l'indiscrte Annette un mystre aussi
important, et qu'il lui avait tant recommand, cela tait peu probable.
Il venait cependant de lui remettre un message relatif  leur entrevue.
Il demandait qu'Emilie vnt le trouver seule, une heure aprs minuit,
sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait
promis. Emilie frmit d'une telle proposition. Mille craintes vagues,
semblables  celles qui toute la nuit l'avaient agite, lui percrent le
coeur  la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait
souvent  l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-tre dj
il tait l'assassin de madame Montoni; qu'il tait en ce moment l'agent
de Montoni lui-mme, et qu'il la voulait sacrifier  l'excution de ses
projets. Le soupon que madame Montoni ne vivait plus se runit en elle
aux craintes personnelles qu'elle prouvait.

--Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard?
dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrteront, et M. Montoni
le saura.

--O mademoiselle, on y a pens, reprit Annette; c'est ce que Bernardin
m'a dit. Il m'a donn cette clef, et m'a ordonn de vous dire qu'elle
ouvre une porte au bout de la galerie vote, et que cette porte mne au
rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de
garde. Il m'a charge de vous dire aussi, que son motif pour vous
demander sur la terrasse tait de vous conduire o vous devez aller sans
ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.

Une telle explication, et si naturellement donne, rendit le calme 
Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui
dit-elle.

--Pourquoi? C'est ce que je lui ai demand, mademoiselle. Je lui ai dit,
pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Srement je puis venir
avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.

Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.

--Bernardin vous l'a-t-il dit?

--Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.

Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux
craintes, aux dterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin,
devait-elle se confier  lui, sans savoir  peine o il la conduirait?
La piti pour sa tante, l'inquitude pour elle-mme tour  tour
changeaient ses ides, et la nuit vint avant qu'elle et pris un parti.
Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle
hsitait encore. Le temps nanmoins s'coula: on ne pouvait plus
hsiter. L'intrt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la
suivre jusqu' la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle
sortit de sa chambre. Le chteau tait dans le calme, et la grande
salle, rcemment le thtre du tumulte le plus affreux, ne rsonnait
alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient
entre les piliers  la faible clart d'une lampe. Emilie, abuse par les
ombres prolonges des colonnes, et par les renvois de la lumire,
s'arrtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui
s'loignait. En passant auprs de ces piliers, elle craignait d'y porter
la vue, s'attendait presque  voir sortir quelqu'un cach derrire.

Elle marchait avec prcaution vers le lieu convenu, coutant avec
attention, et cherchant Bernardin au travers des tnbres. Elle
tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprs d'elle.
Elle tait encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle
reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait t ponctuel  son
rendez-vous, et attendait appuy sur le rempart. Il lui reprocha ses
dlais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne
rpliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par
laquelle il tait entr sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait,
Emilie tourna les yeux par o elle tait sortie, et remarquant les
rayons de la lampe  travers l'troite ouverture, elle fut certaine
qu'Annette ne l'avait pas quitte. Mais une fois hors de la terrasse,
l'loignement devenait trop grand pour qu'elle pt lui devenir utile.
Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, clair d'une
seule torche qui y brlait sur le pav, fit frmir Emilie. Elle refusa
d'entrer,  moins qu'Annette n'et permission de l'accompagner.
Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement  son refus tant de
particularits propres  exciter la piti et la curiosit d'Emilie pour
sa tante, qu'elle se laissa dterminer  le suivre jusqu'au portail.

Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrmit du passage, il ouvrit
une autre porte; et par quelques degrs ils descendirent dans une
chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle tait toute en
ruine, et se rappela tout  coup, avec une motion pnible, un entretien
d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis
d'une mousse verdtre qui n'avaient plus de vote  soutenir. Elle
voyait ces fentres gothiques dont le lierre et la brioine avaient
longtemps suppl les vitraux. Leurs guirlandes enlaces s'entremlaient
maintenant aux chapiteaux briss, qui autrefois avaient soutenu la
vote. Bernardin se heurta sur le pav dtruit. Il fit un jurement
effroyable, et les sombres chos le rendirent plus terrible. Le coeur
d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers
une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrs, mademoiselle, lui
dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener  de profonds
souterrains. Emilie s'arrta, et lui demanda d'une voix tremblante o il
prtendait la conduire.

--Au portail, lui dit Bernardin.

--Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.

--Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, o je n'ai
pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver  la cour
extrieure.

Emilie hsitait encore, craignant galement d'aller plus loin, et
d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.

--Venez, mademoiselle, dit cet homme qui tait presque au bas de
l'escalier; dpchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la
nuit.

--Mais o mnent ces degrs? dit Emilie toujours immobile.

--Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colre. Je n'attendrai
pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant
toujours la lumire. Emilie craignant de le mcontenter par un plus long
dlai, le suivit avec rpugnance. De l'escalier, ils gagnrent un
passage qui conduisait au souterrain. Les parois en taient couverts
d'une humidit excessive. Les vapeurs qui s'levaient de terre
obscurcissaient  tel point le flambeau, qu' tout moment Emilie croyait
le voir teindre, et Bernardin avait peine  retrouver son chemin. A
mesure qu'ils avanaient les vapeurs devenaient plus paisses, et
Bernardin, croyant que sa torche allait s'teindre, s'arrta un moment
pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie,  la lueur incertaine du
flambeau, vit prs d'elle une double grille, et plus loin sous la vote
plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert.
Un tel objet, dans un tel lieu, l'et en tout temps violemment affecte;
mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau tait
celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi  la
mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite
semblait justifier sa pense. Il semblait tout propre au crime; et l'on
pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pt le faire
dcouvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait  quoi se rsoudre.
Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La
longueur, les dtours du chemin ne lui permettaient pas de s'chapper
sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.

Ple d'horreur et d'inquitude, elle attendait que Bernardin et dispos
sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu
put s'empcher de lui demander pour qui il tait prpar. Bernardin leva
les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler.
Elle rpta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche
passa outre sans lui rpondre. Elle marcha en tremblant jusqu' de
nouveaux degrs qu'ils montrent. Une porte en haut les introduisit dans
la premire cour du chteau. Tout en la traversant, la lumire laissait
voir ses hautes et noires murailles tapisses de verdure et de longues
herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes
uses. Par intervalle, de pesantes arcades fermes de grilles troites
laissaient circuler l'air, et montraient le chteau dont les tourelles
entasses faisaient opposition aux tours normes du portail. Dans ce
tableau la figure paisse et difforme de Bernardin claire par son
flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin tait envelopp d'un
long manteau gris. A peine dcouvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou
sandales, qui taient laces sur ses jambes, o passait la pointe du
large sabre qu'il portait constamment en bandoulire. Sur sa tte tait
un bonnet plat de velours noir surmont d'une courte plume. Ses traits
fortement dessins indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait
sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mcontentement
habituel.

La vue de la cour nanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa
en silence; et s'approchant du portail, elle commena  esprer que ses
propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient russi  la
tromper. Elle regarda avec inquitude la premire fentre au-dessus de
la vote; elle tait sombre, et Emilie demanda si elle tenait  la
chambre o tait madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-tre
Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune rponse. Ils
entrrent dans le btiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des
tours.

--La signora est couche l-haut, dit Bernardin.

--Est couche! reprit Emilie qui montait.

--Elle est couche dans la chambre en haut, dit Bernardin.

Le vent, qui  ce moment soufflait par les profondes cavits des
murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux
l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu o elle tait, des
murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vtust, et
quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophe de quelque
ancienne victoire.

Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une
chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais
dire  la signora que vous tes arrive.

--Ce prliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me
voir.

--Je n'en suis pas bien sr, dit Bernardin en lui montrant la chambre.
Entrez l, mademoiselle, et je m'en vais monter.

Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offense, n'osa pas rsister;
mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser
dans cette obscurit. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple
lampe pose au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna  Emilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle couta
attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait
l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le
portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle
couta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut
o Bernardin disait qu'tait madame Montoni, sa perplexit augmenta;
elle considra ensuite que dans cette forteresse l'paisseur des
planchers pouvait prvenir tous les bruits. Bientt aprs, dans un
intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait
jusqu' la cour, et pensa mme qu'elle entendait sa voix. De nouveaux
sifflements empchrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha
doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperut
qu'elle tait ferme. Toutes les craintes qui l'avaient dj accable,
revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent
plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin
qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni
n'et t immole, et ne l'et t peut-tre en cette mme chambre o on
l'amenait elle-mme dans un semblable dessein.

A la lueur d'une torche qui semblait tre sous le portail, elle vit sur
le pav l'ombre allonge d'un homme, qui sans doute tait sous la vote.
Emilie,  cette ombre colossale, conclut que c'tait Bernardin; mais
d'autres sons apports par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y
trouvait pas seul, et que son compagnon n'tait pas une personne
susceptible de piti.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe
pour examiner la possibilit de fuir. La chambre tait spacieuse, et les
murs, recouverts d'une boiserie en chne, ne s'ouvraient qu' la fentre
grille, et  la porte par laquelle Emilie tait entre; les faibles
rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'tendue.
Elle ne dcouvrit aucun meuble,  l'exception d'un grand fauteuil de
fer, scell au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde
chane de fer, attache au plafond avec un anneau de ce mtal. Elle la
regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de
fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras
du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine tait un
instrument de torture, et elle pensa que quelque infortun, enchan
dans cette place, y avait d mourir de faim. Voyant soudain o elle
tait, elle tressaillit dans l'excs de l'horreur, et se prcipita 
l'autre bout de la chambre; l elle chercha un sige, et n'aperut qu'un
trs-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et drobait toute une
partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'tait, ce rideau la
frappa; et elle resta occupe  le regarder avec tonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle dsirait et
craignait de le lever et de dcouvrir ce qu'il voilait; deux fois elle
fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main tmraire
avait dvoil dans l'appartement du chteau; mais conjecturant 
l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignarde, elle le saisit,
et dans son dsespoir elle le tira. Derrire se trouvait un cadavre
tendu sur une couchette basse et toute inonde de sang, ainsi que le
plancher; ses traits dforms par la mort, taient hideux et effrayants,
et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le
contempla d'un oeil avide et gar; mais la lampe glissa de sa main, et
elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.

[Illustration: Le cadavre.]

Quand ses sens lui revinrent, elle tait environne d'hommes, et dans
les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle
connut bien ce qui se passait; mais son extrme faiblesse ne lui
permettait ni cris ni efforts, et  peine sentait-elle une crainte. On
l'emporta par l'escalier qu'elle avait mont; on entra sous la vote et
on s'arrta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit
une porte latrale, et s'arrtant sur la plate-forme, il laissa voir un
grand nombre d'hommes  cheval. Soit que la fracheur de l'air et
ranim Emilie, soit que ces tranges objets lui eussent rendu le
sentiment de son danger, elle parla tout  coup, et fit un effort sans
succs, pour s'arracher  ces brigands.

Bernardin, cependant, demandait la torche  grands cris, des voix
loignes rpondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le
mme instant une lumire se fit voir dans la cour du chteau. On fit
sortir Emilie du portail  peu de distance, et encore sous les murs;
elle vit le mme homme qui tenait le flambeau du portier, occup  en
clairer un qui sellait un cheval  la hte; d'autres cavaliers
l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient  la
clart de la torche.

--Eh!  quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement
effroyable et en s'approchant des cavaliers: dpchez, dpchez.

--La selle va tre prte, rpliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin
jura de nouveau contre une pareille ngligence. Emilie, qui, d'une voix
faible, appelait au secours, fut entrane vers les chevaux, et les
brigands disputrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la
placerait. Celui qu'on lui destinait n'tait pas prt. A ce mme moment
un groupe de lumires sortit de la grande porte, et Emilie entendit
par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua
bientt Montoni et Cavigni, suivis d'un dtachement de leurs soldats.
Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec esprance, et ne
pensait plus aux dangers du chteau, dont rcemment elle avait tant
dsir de fuir. Ceux qui la menaaient avaient absorb toutes ses
craintes.

Aprs un lger combat, Montoni et son parti remportrent la victoire.
Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zls
peut-tre pour l'entreprise dont ils taient chargs, se sauvrent au
galop. Bernardin disparut  l'aide de l'obscurit, et Emilie fut
reconduite au chteau. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle
avait vu dans la chambre du portail revint  son esprit avec toute son
horreur; et quand, bientt aprs, elle eut entendu retomber la herse qui
l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frmit pour
elle-mme; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle chappait,
elle eut peine  concevoir que la vie et la libert ne se trouvassent
pas au del de ces barrires.

Montoni ordonna qu'Emilie l'attendt dans le salon de cdre. Il s'y
rendit lui-mme, et la questionna avec beaucoup de svrit sur ce
mystrieux vnement. Quoiqu'elle le vt alors avec horreur comme le
meurtrier de sa tante, et qu'elle pt  peine satisfaire  ses
questions, cependant ses rponses, son maintien, le convainquirent
qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la
renvoya en voyant paratre ses gens. Il les avait tous rassembls pour
claircir une telle affaire et en dcouvrir les complices.

Force de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison
d'Emilie fut prte  succomber sous ce fardeau insupportable. Elle
regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insens. Quand
Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou rpondait hors de
propos; de longues distractions succdaient. Annette parlait encore, et
sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troubls d'Emilie.
Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir,
mais elle ne versait point de larmes.

Epouvante de son tat, Annette sortit pour en informer Montoni. Il
venait  l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien
dcouvrir. L'tonnante description que lui fit Annette l'engagea  la
suivre  l'appartement d'Emilie.

Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumire sembla
clairer son esprit, elle se leva de son sige, et se retira lentement 
l'extrmit de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manire
adouci. Elle le regardait d'un air moiti curieux et moiti effray, et
rpondait par _oui_  tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait
avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.

Annette ne pouvait exprimer ce dsordre; et Montoni, aprs de vains
efforts pour engager Emilie  parler, ordonna  Annette de rester avec
elle toute la nuit, et de l'informer de son tat le lendemain.

Aprs qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui tait celui
qui tait venu la troubler. Annette lui dit que c'tait M. Montoni.
Emilie, aprs elle, rpta le nom plusieurs fois; et quand elle
l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rverie.

Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus
effraye, s'avana vers la porte pour aller engager une des servantes 
passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'loigner, la rappela par
son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas
l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon pre lui dit-elle, tout le
monde m'abandonne.

--Votre pre, mademoiselle! dit Annette, il tait mort avant que vous me
connussiez.

--Il l'tait! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencrent 
couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme,
elle finit par cder au sommeil. Annette avait eu la discrtion de ne
point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionne
qu'elle tait simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui
inspirait cette chambre, et veilla seule prs d'Emilie pendant toute la
nuit.




CHAPITRE XXVI.


Les forces, les esprits d'Emilie se rafrachirent par le sommeil. En se
rveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil prs
d'elle, et s'effora de se rappeler les circonstances de la soire, qui
taient tellement sorties de sa mmoire, qu'il ne paraissait pas en
rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris,
quand cette dernire s'veilla.

--Oh! ma chre demoiselle, me reconnaissez-vous? s'cria-t-elle.

--Si je vous reconnais! Assurment, dit Emilie: vous tes Annette; mais
comment donc tes-vous ici?

--Oh! vous avez t bien mal, mademoiselle, bien mal, en vrit; et j'ai
cru...

--C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le pass; mais je
crois me souvenir qu'un songe pnible a fatigu mon imagination. Grand
Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'tait
qu'un songe.

Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la
tranquilliser, lui rpondit:--Ce n'tait pas un songe; mais tout est
fini maintenant.

--Elle est donc tue, dit Emilie d'une vois concentre et tremblante.
Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait
Emilie, et attribuait son mouvement  un accs de dlire. Quand Annette
eut bien expliqu ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la
tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du
projet avait t dcouvert. Annette rpondit que non, quoiqu'on pt le
deviner, et dit  Emilie qu'elle lui devait sa dlivrance. Emilie
s'efforant de commander  l'motion o le souvenir de sa tante l'avait
mise, parut couter Annette avec colre, et dans la vrit, elle
entendit  peine un seul mot de qu'elle lui disait.

--Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'tais dtermine  tre
plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et
je voulais le dcouvrir moi-mme. Je vous veillais sur la terrasse, et
aussitt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du chteau pour
essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sre qu'on ne
projette rien de bien avec un tel mystre. Ainsi, bien assure qu'il
n'avait pas verrouill la porte aprs lui, je l'ouvris, et vis  la
lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de
loin  l'aide de la clart, jusqu'au moment o vous parvntes sous les
votes de la chapelle. Quand on fut l, j'eus peur d'aller plus loin,
j'avais entendu d'tranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi
j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que
Bernardin arrangea son flambeau, je me dcidai  vous suivre, et je le
fis jusqu' la grande cour. L j'eus peur qu'il ne me vt, je m'arrtai
contre la porte, et quand vous ftes dans l'escalier je me glissai bien
doucement. A peine tais-je sous la porte que j'entendis des pieds de
chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre
Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais l je fus presque
surprise: Bernardin descendit, et j'eus  peine le temps de m'ter de
son chemin: j'en avais assez entendu, je me dcidai  l'attraper
moi-mme, et  vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas
que ce projet ne vnt encore du comte Morano, quoiqu'il ft reparti. Je
courus au chteau, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon
chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'tonnant, c'est
que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parl, et
pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais srement pas.
Heureusement monsieur et le signor Cavigni taient levs: nous avons eu
bientt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur  ce Bernardin
et  tous les brigands.

Annette avait cess de parler, et Emilie paraissait couter encore. A la
fin, elle dit tout  coup:--Je pense qu'il faut que j'aille le trouver
moi-mme: o est-il?

Annette demanda de qui elle parlait.

--Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se
rappelant alors l'ordre qu'elle avait reu la veille, se leva aussitt,
et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher.

Les soupons de cette honnte fille sur le comte Morano taient
parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni,
qui n'en formait pas un seul doute, commena mme  prsumer que le
poison ml avec son vin y avait t mis par ordre de Morano.

Les protestations de repentir que Morano avait faites  Emilie pendant
l'angoisse de sa blessure taient sincres au moment qu'il les faisait;
mais il s'tait mpris lui-mme. Il avait cru condamner ses cruels
projets, et s'affligeait seulement de leurs pnibles rsultats. Quand sa
souffrance fut apaise, ses premires vues se ranimrent, et quand il
fut compltement rtabli, il se trouva encore tout dispos  tout
entreprendre. Le portier du chteau, le mme dont il s'tait dj servi,
accepta volontiers un second prsent, et quand il eut concert
l'enlvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait
habit, et se retira avec ses gens  quelques milles de distance. Le
bavardage inconsidr d'Annette ayant fourni  Bernardin un moyen
presque sr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue,
renvoya tous ses serviteurs au chteau, et resta lui-mme dans le hameau
pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire  Venise. On a
dj vu comment il avait chou dans ce projet; mais les violentes et
diverses passions dont fut agite l'me jalouse de cet Italien ne se
peuvent exprimer.

Annette fit son rapport  Montoni, et lui demanda pour Emilie la
permission de l'entretenir: il rpondit qu'il se rendrait dans une heure
au salon de cdre; c'tait sur le sujet qui oppressait son coeur,
qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon
effet elle en devait attendre, et frmissait d'horreur  la seule ide
de sa prsence. Elle dsirait aussi solliciter une grce qu' peine elle
osait esprer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante
n'tait plus.

Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta  tel
point qu'elle se dcida presque  s'excuser sous un prtexte
d'indisposition. Quand elle considrait ce qu'elle avait  dire, soit 
l'gard d'elle-mme ou relativement  madame Montoni, elle tait sans
espoir sur le succs de sa demande et dans l'effroi des vengeances
qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prtendre ignorer cette mort,
c'tait en quelque sorte en partager le crime; cet vnement,
d'ailleurs, tait le seul fondement sur lequel Emilie pt appuyer la
demande de sa retraite.

Pendant qu'elle rflchissait  toutes ces ides, Montoni lui fit dire
qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulage d'un
poids insupportable.

Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystrieuse qu'elle
avait dj entendue; elle y prenait encore une espce d'intrt, et
esprait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois
 la fentre pour couter les sons qu'elle attendait; elle crut un
moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se
crut trompe par son imagination.

Ainsi passa le temps jusqu' minuit. A ce moment, tous les bruits
loigns qui murmuraient dans l'enceinte du chteau s'assoupirent
presque  la fois, et le sommeil sembla rgner partout. Emilie se mit 
la fentre, et fut tire de sa rverie par des sons fort
extraordinaires; ce n'tait pas une harmonie, mais les murmures secrets
d'une personne dsole. En coutant, le coeur lui manqua de terreur, et
elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient t
qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fentre pour dcouvrir quelque
lumire: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, taient toutes
dans les tnbres; mais  peu de distance, sur le rempart, elle crut
apercevoir quelque chose en mouvement.

Le faible clat que donnaient les toiles ne lui permettait pas de
distinguer prcisment: elle jugea que c'tait une sentinelle de garde,
et mit de ct la lumire, pour observer avec loisir sans tre elle-mme
remarque.

Le mme objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva
prs de la fentre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence
avec lequel elle s'avanait lui fit penser que ce n'tait pas une
sentinelle. On approcha, Emilie hsitait, une vive curiosit l'engageait
 rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de
se retirer.

Pendant cette irrsolution, la figure se plaa en face et y resta sans
mouvement. Tout tait en repos; ce silence profond, cette figure
mystrieuse la frapprent tellement, qu'elle allait quitter sa fentre,
lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'vanouir
enfin dans l'obscurit de la nuit. Emilie rva quelque temps, et rentra
dans sa chambre occupe de cette trange circonstance: elle ne doutait
presque pas qu'elle n'et vu une apparition surnaturelle.

Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication;
elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de
Montoni. Il lui vint  l'ide qu'elle avait vu un des infortuns pills
par les bandits et devenu leur captif, et que la musique tait de lui.

Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouv moyen de s'introduire
dans ce chteau; mais les difficults, les dangers d'une telle
entreprise se prsentrent bientt  elle.

Elle pensa ensuite que c'tait une personne qui voulait s'emparer du
chteau; mais ses tristes soupirs dtruisaient cette nouvelle ide.

Elle se dtermina  veiller toute la nuit suivante pour s'claircir,
s'il tait possible. Elle se rsolut presque  interroger la figure, si
elle se montrait de nouveau.




CHAPITRE XXVII.


Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse  Emilie, qui en fut
trs-surprise.

Vers le soir, une des bandes qui avait fait la premire excursion des
montagnes revint dans le chteau. De sa chambre carte, Emilie entendit
leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des
furies aprs un affreux sacrifice. Elle craignait mme qu'ils ne se
disposassent  quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea
bientt de cette ide, en lui disant qu'on se rjouissait  la vue d'un
immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion o elle
tait que Montoni tait bien rellement capitaine de bandits et se
proposait de rtablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la
vrit, quand elle y songeait bien, dans un chteau trs-fort et presque
inaccessible, isol parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires,
des villes, des bourgs pars  de grandes distances, le passage
continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle
situation tait bien assortie  des projets de rapine, et elle ne
doutait plus que Montoni ne ft chef de voleurs. Son caractre sans
frein, audacieux, cruel, entreprenant, tait convenable  une pareille
profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il tait tranger 
la piti comme  la crainte; son courage ressemblait  une frocit
animale.

La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'tait pourtant pas bien
exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intrts
respectifs de tant de contres belligrantes. Les revenus de plusieurs
Etats n'taient pas suffisants pour maintenir des armes durant mme les
trop courts priodes o le gnie turbulent des gouvernements et des
peuples permettait de goter la paix. Il s'leva,  cette poque, un
ordre d'hommes inconnus  notre sicle et mal dpeints dans l'histoire
de celui-ci. Parmi les soldats licencis  l'issue de chaque guerre, un
petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos.
Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se
trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de
brigands, et matres de quelque forteresse, leur caractre dsespr, la
faiblesse des lois offenses, la certitude qu'au premier signal on les
verrait sous les drapeaux, les mettaient  l'abri de toute poursuite
civile. Ils s'attachaient parfois  la fortune d'un chef populaire, qui
les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage.
Cet usage amena le nom de _Condottieri_, nom formidable en Italie durant
un priode trs-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septime
sicle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la premire origine.

Quand ils n'taient pas engags, le chef, pour l'ordinaire, tait dans
son chteau; et l, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos
et de l'oisivet. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient
satisfaits qu'aux dpens des villages, mais d'autres fois leur
prodigalit, quand ils partageaient le butin, les empchait de se rendre
 charge, et leurs htes prenaient peu  peu quelques nuances du
caractre guerrier.

Au retour de la nuit Emilie se remit  la fentre. Il faisait un peu
clair de lune; et comme elle s'levait au-dessus des bois touffus, sa
lumire dcouvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de
clart que ne faisaient la veille les toiles. Emilie se promettait
d'observer plus exactement, dans le cas o la figure reviendrait encore
 sa vue; elle s'gara en conjectures  ce sujet, et hsita si elle
devrait parler: un penchant presque irrsistible la pressait d'essayer;
mais la terreur, par intervalles, la dtournait aussi de le faire.

Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce chteau,
ma curiosit peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette
musique que j'ai entendues ne peuvent tre venues que de cette personne.
Srement ce n'est pas un ennemi.

Elle pensa en ce moment  sa malheureuse tante, et tressaillant de
douleur et d'horreur, le dlire de l'imagination l'emporta, et elle ne
douta plus qu'elle n'et vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle
respirait avec difficult; ses joues taient glaces. La crainte pour un
moment surmonta son jugement; mais sa rsolution ne l'abandonna pas, et
elle resta bien dcide  interroger la figure, si elle se prsentait
encore.

Telle tait nanmoins l'impression qu'elle avait reue et de la musique,
et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle
se dtermina  tenter une nouvelle preuve.

Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer  la conversation qu'Emilie
lui avait demande. Plus empresse que jamais de le voir, elle fit
demander par Annette  quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua
onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter
le choc de sa prsence et des souvenirs qu'elle amnerait. Il tait au
salon de cdre, entour d'officiers. Elle garda un profond silence; son
agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas,
continua sa conversation. Quelques officiers se retournrent, virent
Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de
Montoni l'arrta; et elle lui dit  mots entrecoups: Je voudrais vous
parler, signor, si vous en aviez le loisir.

--Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant
eux.

Emilie, sans lui rpliquer, se droba aux regards avides des chevaliers,
et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit
cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa
physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa
tante. Son esprit boulevers d'horreur perdit le souvenir du dessein de
sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni.

Le signor  la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait  lui
communiquer.--Je n'ai pas de temps  perdre en bagatelles, dit-il; tous
mes moments sont importants.

Emilie lui dit alors qu'elle dsirait de retourner en France, et qu'elle
venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et
lui demanda le motif d'une telle requte. Elle hsita, plit, trembla,
et s'vanouit presque  ses pieds. Il vit son motion avec une apparente
indiffrence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de
retourner au salon. Emilie eut la force de rpter alors la demande
qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit
tout son courage.

--Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je
pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir.

--C'est par ma volont, rpondit Montoni en mettant la main sur la
serrure: cela doit vous suffire.

Emilie, voyant bien qu'une pareille dcision n'admettait point d'appel,
n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en
dmontrer la justice.

--Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante,
ma rsidence ici pouvait tre dcente; mais maintenant qu'elle n'est
plus, il doit m'tre permis de partir. Ma prsence, monsieur, ne saurait
vous tre agrable, et un plus long sjour ne servirait qu' m'affliger.

--Qui vous a dit que madame Montoni ft morte? dit-il avec un regard
perant. Emilie hsita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait
avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle
qui le lui avait appris.

--Qui vous l'a dit? rpta Montoni avec une svrit plus imposante.

--Hlas! je le sais trop bien, dit Emilie; pargnez-moi sur ce sujet
terrible.

Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir.

--Si vous dsirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la
tour de l'orient.

Il la quitta sans attendre de rponse, et rentra au salon de cdre.
Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie,
commencrent  le railler sur une telle dcouverte; mais Montoni ne
souriant point  cette gaiet, ils changrent de conversation.

Aprs une lutte intrieure, Emilie se dtermina  profiter de sa
permission et  donner un dernier regard  cette tante infortune. Elle
retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle
attendait Annette, elle s'effora d'acqurir assez de force pour
soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frmissait, mais elle
sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour
elle une consolation dans l'avenir.

Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement
de l'en dtourner. Annette, avec beaucoup de difficult, se laissa
engager  venir jusqu' la tour; mais aucune considration ne l'aurait
fait entrer dans la chambre d'un mort.

Elles sortirent du corridor et arrivrent au pied de l'escalier
qu'Emilie connaissait dj. Annette lui dclara qu'elle n'irait pas plus
loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage
lui manqua; elle fut contrainte de s'arrter et fut au moment de
descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa rsolution, et elle
continua de monter.

En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte
avait t ferme; elle craignait qu'elle ne le ft encore. Elle fut
trompe sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit
dans une chambre sombre et dserte. Elle la considra avec une extrme
crainte, avana lentement, et entendit une voix sourde qui parlait.
Incapable de parler elle-mme ou de faire un seul mouvement, Emilie ne
jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance
 celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du
lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une
figure maigre et ple: elle tressaillit: elle avana et prit en
frmissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette
main et considra le visage avec des regards incertains. C'tait madame
Montoni, mais  tel point dfigure qu' peine ses traits actuels
donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait t. Elle vivait encore;
et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nice.

--O avez-vous donc t si longtemps? dit-elle du mme son de voix. Je
pensais que vous m'aviez abandonne.

--Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition?

--Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir.

Emilie lui saisit la main et la pressa en gmissant. Elles furent
quelque temps en silence. Emilie tcha de la consoler, et lui demanda ce
qui l'avait rduite  l'tat o elle la voyait.

En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupon qu'elle avait
attent  sa vie, Montoni avait exig de ses agents le plus profond
secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations
d'Emilie, et se mnager l'occasion de la faire prir sans clat, si
quelque circonstance confirmait ses soupons actuels. La conscience de
la haine qu'il avait d mriter d'elle, l'avait conduit naturellement 
l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas
d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de
croire encore qu'elle l'tait. Il l'abandonna dans cette tour  la plus
rigoureuse captivit. Sans remords, sans piti, il la laissa languir en
proie  une fivre dvorante qui l'avait mise enfin aux portes du
tombeau.

La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coul d'une
blessure que l'un des satellites de Montoni avait reue pendant le
combat, et qui s'tait dbande en marchant. Pendant la nuit, ces hommes
se contentrent d'enfermer bien leur prisonnire, et cessrent de la
garder. C'est donc ainsi qu' la premire recherche Emilie trouva cette
tour dserte et silencieuse.

Emilie, aprs mille questions  madame Montoni sur elle-mme, la laissa
seule, et chercha Montoni. L'intrt si touchant qu'elle sentait pour sa
tante, lui faisait oublier  quel ressentiment ses remontrances
l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pt obtenir ce qu'elle
allait lui demander.

--Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitt qu'elle le
vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier
moment. Souffrez qu'on la reporte  son appartement, et qu'on lui
procure sans dlai tous les soulagements ncessaires.

--A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une
apparente indiffrence.

--Cela servira, monsieur,  vous pargner quelques-uns des remords que
vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation.

Pendant longtemps il rsista  ses paroles et  ses regards. Mais  la
fin, la piti qui semblait avoir emprunt les traits expressifs
d'Emilie, russit  toucher son coeur. Il se tourna, honteux d'un bon
mouvement; et tour  tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la
remt chez elle, et qu'Emilie pt lui rendre des soins. Craignant tout 
la fois, et que ce secours ne vnt trop tard, et que Montoni ne se
rtractt, Emilie prit  peine le temps de l'en remercier; mais, aide
par Annette, elle prpara promptement le lit de madame Montoni, et lui
porta un restaurant qui la mit en tat de soutenir le transport.

A peine tait-elle arrive chez elle, que son poux redonna l'ordre de
la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle
diligence, se hta de l'aller trouver. Elle lui reprsenta qu'un second
trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restt dans son
appartement.

Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer prs d'elle, mais sa
tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allt prendre du repos,
et qu'Annette seule restt prs d'elle. Le repos vritablement tait
bien ncessaire  Emilie, aprs les secousses et les mouvements de ce
jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de
minuit, poque que les mdecins regardent comme critique.

Bientt aprs minuit, Emilie ayant bien recommand  Annette de veiller
avec soin, et de venir la chercher au moindre symptme de danger, elle
souhaita une bonne nuit  madame Montoni, et la quitta avec tristesse
pour regagner sa chambre.

Occupe de rflexions mlancoliques, anticipant tristement sur l'avenir,
Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rverie, au bord de sa
fentre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement clairs par
l'astre des nuits, formaient un constraste pnible avec l'tat de son
esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent
graduellement les motions qu'elle ressentait, et soulagrent enfin son
coeur jusqu' lui faire verser des larmes.

Elle resta  pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune ide, et
ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle.
Quand  la fin elle ta le mouchoir de ses yeux, elle aperut devant
elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait dj observe. Elle tait
immobile et muette en face de sa fentre. En la voyant, elle
tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosit. Elle
revint ensuite  la fentre, et la figure y tait encore; elle put
l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait.
La lune tait brillante, et l'agitation de son esprit tait peut-tre
l'unique obstacle  ce qu'elle distingut nettement la figure qui tait
devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta
qu'elle pt tre anime. Toutes ses penses errantes se recueillirent
alors; elle jugea que sa lumire l'exposait au danger d'tre vue: elle
allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit
quelque chose qui ressemblait  une main, comme pour la saluer; et
pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se
rpta. Elle essaya de parler; les mots expirrent sur ses lvres; elle
sortit de la fentre pour carter sa lampe, et entendit un faible
gmissement. Elle couta sans oser revenir; elle en entendit un second.

--Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?

Elle couta encore, mais n'entendit plus rien. Aprs un fort long
intervalle, elle eut assez de courage pour revenir  la fentre; elle
revit la figure. Elle en reut un nouveau salut, et entendit de nouveaux
soupirs.

--Ce gmissement est bien srement humain! Je _veux_ parler, dit-elle.
Qui est l? cria Emilie d'une voix faible; qui se promne  une telle
heure?

La figure releva la tte; mais aussitt elle tressaillit, et se glissa
sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la
lune qui se drobait lgrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la
sentinelle s'avana  pas lents. L'homme s'arrta sous sa fentre, et
l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea
 rpondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu
passer. Elle rpondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit
pas davantage, et retourna sur la terrasse, o enfin Emilie le perdit de
vue. Mais comme cet homme tait de garde, elle savait bien qu'il ne
pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.

Bientt aprs elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus
loigne rpondit; le corps de garde s'branla; tout le dtachement
traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'tait; mais les soldats
passrent sans la regarder.

Si Emilie et eu plus de vanit, elle aurait cru que quelque habitant du
chteau se promenait sous sa fentre, dans l'esprance de la considrer,
et de pouvoir lui dclarer ses sentiments. Mais cette ide ne vint pas 
Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonne comme
improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'tait tenu
dans le silence, et qu' l'instant o elle-mme avait dit un mot, la
figure tout  coup avait quitt la place.

Pendant qu'elle rvait ainsi, deux sentinelles passrent sur le rempart
en s'entretenant avec vivacit. Elle saisit quelques mots, et apprit
qu'un de leurs camarades tait tomb sans connaissance. Bientt aprs,
trois autres soldats s'avancrent fort lentement, et elle ne distingua
qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle
vit que celui qui parlait tait soutenu de ses camarades; elle les
appela, et demanda ce qui tait arriv. Au son de sa voix, ils
s'arrtrent, ils regardrent; elle leur rpta sa question. On rpondit
que Roberto, leur camarade, avait prouv un accs, et que le cri qu'il
avait fait en tombant avait donn une fausse alarme.

--Est-il sujet  ces accs? dit Emilie.

--Oui, signora, rpliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce
que j'ai vu et effray le pape lui-mme.

--Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante.

--Je ne puis dire, ni ce que c'tait, ni ce que j'ai vu, ni comment cela
a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner  ce souvenir.

--Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a caus
cette alarme? dit Emilie, en tchant de cacher la sienne.

--Quand je vous ai quitte, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me
voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver  la
terrasse d'orient. La lune tait brillante, et j'ai vu comme une ombre
qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrt au coin de la
tour o je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regard
sous cette vieille arcade o j'tais sr de l'avoir vu passer; tout de
suite j'ai entendu un bruit: ce n'tait pas un soupir, un cri, un
accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne
l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui
m'est arriv jusqu'au moment o je me suis trouv environn de mes
camarades.

--Venez, dit Sbastien, retournons  nos postes, la lune va se coucher.
Bonsoir, mademoiselle.

--Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma
la fentre et se retira pour rflchir  cette trange circonstance qui
se liait prcisment avec les vnements des autres nuits; elle
s'efforait d'en tirer quelque rsultat plus certain qu'une conjecture:
mais son imagination tait alors trop enflamme, son jugement tait
obscurci, et les terreurs de la superstition matrisaient encore ses
ides.




CHAPITRE XXVIII.


Le lendemain Emilie trouva madame Montoni  peu prs dans le mme tat:
elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient
pu la rafrachir. Elle sourit  sa nice, et parut se ranimer  sa vue:
elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientt aprs lui-mme entra
chez elle; sa femme apprenant que c'tait lui, parut fort agite, et
garda un silence absolu. Mais Emilie s'tant leve de la chaise qu'elle
occupait auprs de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas
abandonner.

Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien tre
mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter
un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'aprs sa mort tous
les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir  Emilie.
Ce fut une scne atroce, o l'un fit voir une imprudente barbarie, et
l'autre une opinitret qui survivait mme  ses forces physiques.
Emilie dclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits,
que de voir les derniers moments de sa tante troubls par ce cruel
dbat. Montoni nanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu' ce que son
pouse, puise par une contestation fatigante, eut enfin perdu
connaissance.

Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant
l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui
donna, elle entretint longtemps sa nice avec prcision et clart sur
ses proprits de France. Elle lui apprit o se trouvaient des papiers
importants qu'elle avait drobs aux recherches de Montoni, et la
chargea expressment de ne jamais s'en dessaisir.

Aprs cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla
jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait
depuis son dpart de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps
aprs minuit; elle serait reste davantage, si sa tante ne l'et
conjure d'aller prendre un peu de repos: elle obit d'autant plus
volontiers que la malade lui paraissait soulage.

C'tait alors la seconde garde, et l'heure o la figure avait dj paru.
Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut
rentr dans le calme, elle reprit sa place  la fentre, et mit sa lampe
de ct, afin de ne pas tre aperue. La lune donnait une lumire faible
et incertaine; d'paisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles
roulaient sur son disque, les tnbres taient absolues. Dans un de ces
sombres moments, elle remarqua une flamme lgre qui voltigeait sur la
terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'vanouit. La lune se
montrant au travers de nuages plombs, et chargs de tonnerres, Emilie
contempla les cieux; de nombreux clairs sillonnaient une nue noire, et
rpandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces
clats passagers, Emilie se plaisait  observer les grands effets du
paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses
feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavits, puis
tout tait replong dans une obscurit plus profonde. D'autres fois les
clairs dessinaient tout le chteau, dtachaient l'arcade gothique, la
tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'difice
entier, ses tours, sa masse, ses troites fentres brillaient et
disparaissaient  l'instant.

Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait
remarque; cette flamme tait en mouvement. Bientt aprs Emilie
entendit marcher; la lumire se montrait et s'clipsait successivement.
Elle la vit passer sous sa fentre, et  l'instant elle entendit
marcher; mais l'obscurit tait telle, qu'on ne pouvait distinguer que
la flamme. Tout  coup la lueur d'un clair fit voir  Emilie quelqu'un
sur la terrasse. Toutes les anxits de la nuit se renouvelrent; la
personne avana, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et
s'vanouissait par moments. Emilie dsirait parler pour terminer ses
doutes, et s'assurer si la figure tait humaine ou bien surnaturelle. Le
courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la
lumire se trouvant enfin justement au-dessous de sa fentre, elle
demanda d'une voix languissante qui c'tait.

--Ami, reprit une voix.

--Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encourage; qui tes-vous?
quelle lumire portez-vous?

--Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.

--Et quelle est cette lumire? demanda Emilie; voyez donc comme elle
brille et comme elle s'vanouit.

--Cette lumire, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme
vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma
patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.

--Cela est trange, dit Emilie.

--Mon camarade, continua l'homme, a de mme une flamme au bout de sa
pique; il dit qu'il a dj remarqu le mme prodige; je ne l'ai, moi,
jamais observ; mais je ne suis au chteau que depuis peu, je suis
encore nouveau soldat.

--Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie.

--Il dit que c'est un prsage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien
de bon.

--Et quel mal cela peut-il prdire?

--Il n'en sait pas si long, mademoiselle.

Elle demanda alors  la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que
son compagnon se promener  minuit autour de la terrasse, et elle lui
raconta alors en trs-peu de mots ce qu'elle-mme avait observ.

--Je n'tais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais
j'ai appris ce qui tait arriv. Il y en a parmi nous qui croient
d'tranges choses; on fait aussi de trs-tranges histoires au sujet de
ce chteau; mais ce n'est pas  moi qu'il convient de les rpter. Pour
mon compte je n'ai pas  me plaindre, et notre chef en use
gnreusement.

--Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci
pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pice de monnaie;
elle referma ensuite sa fentre, et mit fin  de plus longs discours.

Ds que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et couta avec une sorte
de plaisir le tonnerre qui grondait au del des montagnes: elle
observait les clairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le
tonnerre roulait d'une manire terrible; les montagnes se le
renvoyaient, et l'on et cru qu'un autre orage lui rpondait 
l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par drober la
lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourpre qui annonce les
violentes temptes.

Emilie resta  la fentre: mais la foudre clatante qui, de moment en
moment dcouvrait l'horizon, la valle et le paysage, ne permit plus de
s'y tenir avec sret; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir,
elle coutait dans un respectueux silence les coups pouvantables qui
semblaient branler le chteau jusque dans ses fondements.

Il s'coula ainsi un temps considrable; mais au milieu du fracas de
l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer,
elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de
l'effroi.

--Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.

Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame
Montoni paraissait vanouie; elle tait calme et insensible. Emilie,
avec un courage qui ne savait point cder  la douleur, toutes les fois
que son devoir exigeait son activit, Emilie n'pargna aucun moyen de la
rappeler  la vie; mais le dernier effort tait fait, elle avait fini
pour toujours.

Quand Emilie s'aperut de l'inutilit de ses soins, elle fit plusieurs
questions  la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni tait
tombe dans une sorte d'assoupissement bientt aprs le dpart d'Emilie,
et qu'elle tait reste en cet tat jusqu' l'instant qui avait prcd
sa mort.

Aprs une courte dlibration, elle dcida que Montoni ne serait pas
inform de l'vnement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui
chapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'tat actuel
de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule
Annette, que son exemple encourageait, elle commena l'office des morts,
et veilla toute la nuit auprs du corps de sa tante. Cet acte solennel
tait rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre
en courroux donnait  la nature. Emilie pria le ciel de rpandre sur
elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa
fervente prire.




CHAPITRE XIX.


Quand Montoni fut inform de la mort de son pouse, et qu'il considra
qu'elle tait morte sans lui donner la signature qui tait si ncessaire
 l'accomplissement de ses dsirs, aucun sentiment de dcence n'arrta
l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'viter sa
prsence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque
constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondment
touch du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses
injustices, et la duret de sa domination: elle ne se rappelait que ses
souffrances, et ne pensait  elle qu'avec une tendre piti.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troubles par Montoni: il
vitait la chambre o l'on gardait les restes de son pouse, et mme
cette partie du chteau, comme s'il et craint la contagion de la mort.
Il ne paraissait pas qu'il et rien ordonn relativement aux
funrailles. Emilie craignit que ce ne ft une insulte  la mmoire de
madame Montoni; mais elle fut dlivre de cette crainte, quand, le soir
du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la
nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui tait
dchirant de penser que le cadavre de son infortune tante passerait au
tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendt les derniers devoirs.
Elle se dcida  les remplir sans qu'aucune considration pt l'en
dtourner; sans ce motif, elle et frmi d'accompagner le convoi sous la
vote roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le
maintien et la figure annonaient autant de meurtriers;  minuit, 
cette heure de silence et de mystre, choisie par Montoni pour livrer 
l'oubli les restes d'une pouse, dont sa conduite trop barbare avait du
moins prcipit la fin.

Emilie, pntre de douleur et de respect, et seconde par Annette,
disposa le corps pour la spulture; elle l'envelopprent, le couvrirent
d'un linge, et attendirent jusqu' minuit. Elles entendirent  ce moment
venir les hommes qui devaient le dposer au sein paisible de la terre.
Emilie eut peine  contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et
que leurs figures grossires se distingurent  la clart de leurs
torches. Deux d'entre eux sans parler levrent le corps sur leurs
paules, et le troisime les prcdant avec un flambeau allum, ils
descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la
chapelle.

Ils avaient  traverser deux cours du ct de l'aile orientale du
chteau; cette partie tenait  la chapelle, et tait, comme elle, tout
en ruine. Le silence et l'obscurit de ces cours avaient alors peu de
pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle tait occupe d'ides bien plus
lugubres: elle entendait  peine le cri sourd et effrayant des oiseaux
de nuit nichs dans les dcombres, et ne remarquait mme pas le vol
crois des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle
eut travers les arcades ruines, les porteurs s'arrtrent au haut de
quelques degrs qui conduisaient  une porte basse. Leur camarade
descendit pour ouvrir, et Emilie dcouvrit l'abme tnbreux: elle vit
le cercueil de sa tante port jusqu' la dernire marche, et le brigand
qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage
s'anantit dans une inexprimable motion de douleur et d'effroi; elle se
tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante
ainsi qu'elle. Elle s'arrta si longtemps sur le haut de cet escalier,
que la lueur de la torche commenait  passer sur les piliers de la
chapelle, et que les hommes taient dj loin d'elle. L'obscurit qui
l'enveloppait ayant rveill ses autres craintes, et le sentiment de ce
qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa rpugnance, elle descendit
dans le caveau, guide par le retentissement des pas et le faible rayon
qui perait les tnbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur
ses gonds pour laisser passer le corps, donna  Emilie une nouvelle
secousse.

Aprs une pause d'un moment, elle avana et entra sous la vote; elle
vit, entre les arches, les hommes qui dposaient le corps sur le bord
d'une fosse ouverte. L se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un
prtre qu'elle n'aperut que lorsqu'il commena le service. A ce moment
elle leva les yeux, elle vit la figure vnrable d'un religieux, et
l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer
l'office pour les morts. A l'instant o le corps fut plac dans la
terre, le tableau tait tel, que le sombre pinceau du dominicain mme
n'et pas ddaign de le saisir. Les traits farouches, le costume
bizarre de ces _Condottieri_ penchs avec leurs torches sur le tombeau
o le cercueil tait descendu; la figure vnrable du moine, envelopp
de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejet par derrire,
faisait ressortir une figure ple, o l'clat des flambeaux laissait
voir l'affliction adoucie par la pit, et quelques cheveux blancs
chapps au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuye sur
Annette,  moiti dtourne, le visage  demi couvert d'un voile; la
douceur, la beaut de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne
pouvait verser des larmes, en confiant  la terre la dernire parente
qu'elle et encore: les reflets de lumire sous les votes, l'ingalit
du terrain, qui rcemment avait reu d'autres corps, l'obscurit
gnrale du lieu de la scne; tant de circonstances runies auraient
entran l'imagination d'un spectateur  quelque vnement plus horrible
peut-tre que l'enterrement de l'insense et malheureuse madame Montoni.

[Illustration: Funrailles de madame Montoni.]

Quand le service fut fini, le pre regarda Emilie avec attention et
surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la prsence des
_Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent
d'indcentes plaisanteries sur son tat et ses crmonies. Il les endura
en silence, et demanda pour toute grce qu'on le rement sain et sauf 
son couvent. Emilie l'couta avec un extrme intrt, et se sentit
glace d'horreur. Arriv dans la cour, le moine lui donna sa
bndiction, et, aprs un regard de piti, prit le chemin du portail
avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et
conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce pre, sa
tendre expression de piti, avaient mu le coeur d'Emilie.

Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur
pour elle-mme, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se
dtermina enfin  tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il
la laisst retourner en France. Elle n'osait se livrer  aucune
conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle
tait trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui
laissait gure d'esprance. L'horreur que sa prsence lui causait lui
faisait diffrer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tire de
cette incertitude par un message de Montoni lui-mme, qui dsirait de
lui parler  l'heure qu'il indiquait. Elle commenait  se flatter que,
sa tante n'tant plus, il allait renoncer  une autorit usurpe; elle
se rappela tout  coup que ces proprits si longtemps contestes
taient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mt un
stratagme en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tnt jusque-l
prisonnire. Cette pense, au lieu de l'abattre, ranima les puissances
de son me et remonta tout son courage; elle aurait tout livr pour
assurer le repos de sa tante, mais elle se rsolut  ce qu'aucune
perscution personnelle n'et le pouvoir de lui faire rien cder.
C'tait surtout pour Valancourt qu'elle prtendait garder son hritage;
il lui mnagerait une aisance qui dterminerait leur bonheur. A cette
ide, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment o
son amiti gnreuse dirait  Valancourt que tous ces biens taient 
lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard
affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut
 cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale
mchancet de Montoni pourrait vouloir lui prparer. Elle se souvint
alors, et pour la premire fois depuis la mort de madame Montoni,
qu'elle avait des papiers relatifs  ces biens, et elle rsolut de les
chercher aussitt que Montoni aurait termin l'entretien.

C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver  l'heure
prescrite; elle attendait qu'il et parl avant de renouveler sa prire.
Il tait avec Orsino et un autre officier, et prs d'une table couverte
de papiers dont il paraissait prendre lecture.

--Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tte; je
dsire que vous soyez tmoin d'une affaire que je termine avec mon ami
Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en
prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui
donna une plume. Elle le prit, et elle allait crire. Le dessein de
Montoni lui vint soudainement  l'esprit comme un trait de lumire. Elle
trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni
affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une
seconde fois, ainsi que dj il l'avait fait. Emilie frmit de son
danger, et, surprise elle-mme de cet excs de crdulit qui avait pens
la trahir, elle refusa positivement toute espce de signature. Montoni
quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand,  sa persvrance,
il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manire et lui commanda de
le suivre. Ds qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et
pour elle et pour lui, prvenir un dbat inutile dans une affaire o sa
volont tait la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux
la dterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplt son
devoir.

--Moi, comme l'poux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens
l'hritier de tout ce qu'elle possdait; les biens qu'elle me refusa
pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je
voudrais, pour votre intrt, vous ter l'ide ridicule qu'elle vous
donna en ma prsence, que ses biens seraient  vous, si elle mourait
sans me les cder. Elle savait bien  ce moment qu'elle ne pouvait m'en
priver aprs elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer
mon ressentiment par une rclamation injuste.

Montoni s'arrta, Emilie garda le silence.

Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous
cherchiez  lever une contestation inutile. Je ne crois mme pas que
vous dsiriez acqurir ou possder quelque proprit  laquelle la
justice ne vous donne aucun droit. Je crois  propos de vous donner
l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous
traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous
tes assez malheureuse pour rester dans l'erreur o votre tante vous a
mise, vous resterez ma prisonnire jusqu' ce que vous ouvriez les yeux.

Emilie lui dit d'un ton calme:

--Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives  ce sujet pour
m'abuser d'aprs une assertion quelconque: la loi me donne les
proprits en question, ma main ne trahira pas mes droits.

--Je me suis tromp,  ce qu'il parat, dans l'opinion que j'avais de
vous, dit Montoni avec svrit; vous parlez avec hardiesse, avec
prsomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour
une fois, pardonner l'enttement de l'ignorance; la faiblesse de votre
sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette
indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout  craindre de ma
justice.

--De votre justice, monsieur, rpondit Emilie, je n'aurai rien 
craindre; j'ai tout  esprer.

Montoni la regarda avec impatience, et sembla mditer sur ce qu'il
allait lui dire.

--Je vois que vous tes assez faible pour en croire une assertion
ridicule; j'en suis fch pour vous. Quant  moi, elle m'importe fort
peu. Votre crdulit trouvera son chtiment dans ses suites, et je
plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me
forcez  vous prparer.

--Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignit, vous
trouverez la force de mon esprit gale  la justice de ma cause, et je
puis souffrir avec courage, quand je rsiste  l'oppression.

--Vous parlez comme une hrone, dit Montoni avec mpris; nous verrons
si vous souffrirez de mme.

Emilie garda le silence, et il sortit.

En se rappelant qu'elle rsistait ainsi pour les intrts de Valancourt,
elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaait. Elle
alla chercher la place que sa tante avait indique pour le dpt des
papiers relatifs  ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait
marqu. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sr pour les
cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser
surprendre, si elle essayait de les lire.

Retourne dans sa solitude, elle rflchit aux paroles de Montoni et aux
risques qu'elle courait en s'opposant  sa volont. Son pouvoir, en ce
moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore t.

Pendant qu'elle mditait, un clat de rire s'leva de la terrasse; et,
en allant  la fentre, elle vit avec une surprise inexprimable trois
dames, pares  la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs
cavaliers: elle regardait avec un tonnement qui la retint  la fentre
sans qu'elle songet qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe
passa au-dessous, une des trangres leva la tte. Emilie aperut les
traits de la signora Livona, dont les manires l'avaient tant sduite le
jour d'aprs son arrive  Venise, et qui, ce mme jour, avait t
admise  la table de Montoni. Cette dcouverte causa  Emilie une joie
mle de quelque incertitude: c'tait un sujet de satisfaction que de
voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans
le lieu mme qu'elle habitait. Nanmoins,  son arrive au chteau dans
une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonait pas
qu'on l'y fort, il s'levait un soupon pnible sur ses principes et
sur son caractre; mais cette pense rvoltait si fort Emilie, dont la
sduisante signora avait gagn les affections, qu'elle aima mieux ne
songer qu' ses grces, et bannit presque entirement tout le reste de
sa pense.

Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur
l'arrive des trangres. Annette tait aussi empresse de rpondre
qu'Emilie elle-mme de savoir.

Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux
signors. J'ai t bien contente, je vous jure, de voir encore quelques
visages chrtiens. Mais que prtendent-elles en venant ici? Il faut
qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y
viennent trs-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.

--On les a faites prisonnires peut-tre, dit Emilie.

--Fait prisonnires! s'cria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non,
elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles 
Venise. Elle est venue deux ou trois fois  la maison.

Emilie pria Annette de s'informer avec dtail de ce qu'taient ces
dames, et de tout ce qui avait rapport  elles. Ensuite elle changea de
sujet et parla de la France.

Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha  oublier
ses inquitudes en se livrant aux scnes imaginaires que les potes ont
aim  peindre.

Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts o elle se trouverait
expose aux regards des associs de Montoni, elle se promena, pour
prendre l'air, dans la galerie qui menait  sa chambre. En arrivant au
bout, elle entendit de loin de longs clats de rire et de gaiet.
C'taient des transports de dbauche et non les lans modrs d'une joie
douce et honnte. Ils semblaient venir du ct que Montoni habitait
ordinairement. Un tel bruit,  ce moment, lorsque sa tante tait  peine
expire, la choqua extrmement, et lui parut une consquence de la
dernire conduite tenue par Montoni.

En coutant, elle crut qu'elle distinguait diffrentes voix de femmes
mles avec les autres; cette dcouverte confirma ses soupons sur
Livona et ses compagnes: il tait vident que ce n'tait pas de force
qu'elles se trouvaient dans le chteau. Emilie se voyait dans les
sauvages retraites des Apennins, entoure par des hommes qu'elle
regardait comme des brigands, et au milieu d'un thtre de vice qui la
faisait frmir d'horreur. A ce moment, le prsent et l'avenir se
dvelopprent  son imagination; l'image de Valancourt perdit son
influence, et la crainte branla toutes ses rsolutions: elle pensa
qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni prparait contre
elle, et trembla de la vengeance  laquelle il pourrait se livrer sans
remords. Elle se dcida presque  lui cder les proprits contestes,
s'il l'en sommait encore, et  racheter ainsi sa sret et sa libert;
mais alors le souvenir de Valancourt revenait dchirer son me et la
replonger dans les angoisses du doute.

Elle continua sa promenade, jusqu' ce que les ombres du soir eussent
rpandu leur obscurit incertaine sur les vitrages colors des fentres,
et rembruni les boiseries de chne qui l'entouraient. L'extrmit du
corridor tait devenue tellement sombre, qu' peine distinguait-on la
fentre qui le terminait.

Tout le long des votes et des passages au-dessous, les clats de rire
se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus
cartes. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant.
Emilie cependant, qui ne voulait point retourner  sa chambre isole
avant qu'Annette ft revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa
devant l'appartement o elle avait une fois os lever un voile, et o
elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le
rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout  coup. Il amena avec
lui des rflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernire
conduite de Montoni pouvait bien les lui suggrer. Elle se hta de
quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour
le faire; elle entendit quelques pas derrire elle. Ce pouvait tre ceux
d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle dmla, au travers
de l'obscurit, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de
cette chambre lui revinrent  l'esprit, et le moment d'aprs, elle se
trouva serre dans les bras d'une personne et entendit une voix qui
murmurait  son oreille.

Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle
demanda qui est-ce qui la tenait?

--C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?

Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clart que rpandait
une haute fentre, ne laissait pas reconnatre ses traits.

--Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de
Dieu, laissez-moi.

--Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous squestrer ainsi dans
ce lieu obscur, lorsque tant de gaiet rgne en bas? Suivez-moi au salon
de cdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas
l'change.

Emilie ddaigna de rpondre, et s'effora de se dlivrer.

--Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lcherai au
mme instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la rcompense.

--Qui tes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi,
et faisant effort pour s'chapper; qui tes-vous, vous qui avez la
cruaut de m'insulter ainsi?

--Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette
solitude affreuse, et vous mener dans une socit riante. Ne me
connaissez-vous pas?

Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il tait un des officiers qui
se trouvaient rangs autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.

--Je vous rends grce d'une si bonne intention, rpliqua-t-elle sans
paratre le comprendre; mais ce que je dsire le plus, c'est que vous me
lchiez  cet instant.

--Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce got de solitude.
Suivez-moi dans la compagnie, et venez clipser toutes les beauts qui
la composent; vous seule mritez mon amour.

Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna
celle de se dgager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la
porte avant qu'il y ft arriv. Elle se barricada, et se jeta sur une
chaise, puise de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses
essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle
aperut enfin qu'il s'tait loign; elle couta longtemps, n'entendit
aucun son, et se sentit ranime. Mais elle se rappela subitement la
porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pntrer aisment.
Elle s'occupa  s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait
que Montoni excutait dj ses projets de vengeance, en la privant de sa
protection. Elle se repentait d'avoir tmrairement brav le pouvoir
d'un tel homme. Retenir ses proprits, lui paraissait dsormais
impossible. Pour conserver sa vie, peut-tre son honneur, elle se promit
que si elle chappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa
cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permt de quitter Udolphe.

Elle resta quelques heures dans une entire obscurit. Annette ne venait
point; et elle commena  concevoir de srieuses apprhensions pour
elle. Mais n'osant pas se risquer  parcourir le chteau, il lui fallut
rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.

Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour couter si personne ne
montait. Elle n'entendit aucune espce de son. Nanmoins, dtermine 
veiller toute la nuit, elle s'tendit sur sa triste couche et la baigna
de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possdait
plus. Elle pensait  Valancourt, loign d'elle. Elle les appelait
frquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules
interrompaient, aidait ses tendres rveries.

Dans cet tat, son oreille saisit tout  coup les accords d'une musique
loigne. Elle couta attentivement; et reconnaissant bientt
l'instrument qu'elle avait entendu  minuit, elle se leva et ouvrit
doucement sa fentre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous
de la sienne.

Peu de moments aprs, cette touchante mlodie fut accompagne d'une
voix; et elle tait si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle
chantt des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait dj des
accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'tait un souvenir,
c'tait un souvenir bien faible. Cette musique pntra son coeur au
milieu de son angoisse actuelle, comme une cleste harmonie qui console
et qui encourage, Flatteuse comme le souffle du zphyr qui murmure 
l'oreille du chasseur, quand il s'veille d'un songe heureux, et qu'il a
entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes. (Ossian.)

Mais pourra-t-on imaginer son motion, lorsqu'elle entendit chanter avec
le got et la simplicit du vritable sentiment un des airs populaires
de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son
enfance avec dlices, et que si souvent son pre lui avait rpts? A ce
chant bien connu, que jamais jusque-l elle n'avait entendu hors de sa
chre patrie, tout son coeur s'panouit  la mmoire des temps passs.
Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la
bont de ses parents, le bonheur, la simplicit de sa vie premire, tout
se prsentait  son imagination, et formait un tableau si gracieux, si
brillant, si fortement en contraste avec les scnes, les caractres, les
dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force
de revenir sur le pass, et ressentait  tout moment l'aiguillon de ses
cruelles souffrances.

A mesure que ses rflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la
tendresse se runissaient dans son coeur; elle se penchait  la fentre
pour entendre des sons qui confirmassent ou dtruisissent son esprance.
Jamais devant elle Valancourt n'avait chant; mais la voix et
l'instrument cessrent bientt de se faire entendre. Elle considra un
moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'tait
Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intresse nanmoins
pour ngliger l'occasion de s'claircir, elle cria de sa fentre: Est-ce
une chanson de Gascogne? Inquite, attentive, elle attend une rponse,
elle n'entend rien. Le silence continua de rgner: son impatience
augmenta avec ses inquitudes, elle rpta la question; mais elle
n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air  travers les
crneaux qui s'avanaient au-dessus d'elle, elle s'effora de se
consoler, en se persuadant que l'tranger, quel qu'il ft, s'tait trop
loign avant qu'elle lui parlt. Si Valancourt et entendu et reconnu
sa voix, il tait sr qu'il aurait rpondu.

Elle resta  la fentre, toujours prte  couter, jusqu'au moment o
l'air se rafrachit, et o la plus haute montagne se colora des
premires teintes de l'aurore. Emilie fatigue retourna  son lit; elle
ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute,
l'apprhension, l'avaient occupe toute la nuit. Elle se relevait
souvent, ouvrait sa fentre, coutait; et aprs avoir vivement travers
la chambre, elle retournait tristement  son chevet. Jamais heures ne
lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle
esprait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude
quelconque, qui mt un terme  ses tourments actuels.




CHAPITRE XXX.


Emilie, dans la matine, fut dlivre des craintes qu'elle avait conues
pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.

--Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le chteau et
s'ils sont enferms dans cette partie du btiment? demanda Emilie  sa
camriste.

--Je n'tais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la premire
troupe revint de la course, et la dernire n'est pas encore de retour,
ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou
demain, et alors je le saurai peut-tre.

Emilie s'informa si les domestiques avaient parl de prisonniers.

--Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose
dire, vous pensez  M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les
troupes qu'on dit arrives de France pour faire la guerre  ce pays-ci.
Vous croyez qu'il a rencontr de nos gens, et qu'ils l'auront fait
prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'tait vrai?

--Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de
reproche.

--Oui, mademoiselle, soyez-en sre, reprit Annette; et ne seriez-vous
pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que
j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une trs-grande considration.

--On n'en saurait douter, dit Emilie; vous dsirez de le voir
prisonnier.

--Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on
doit tre bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rvais;
je rvais que je le voyais dans un carrosse  six chevaux, qui tournait
dans la cour du chteau... il avait un habit brod, et une pe, comme
un seigneur qu'il est.

Emilie ne put s'empcher de sourire aux ides d'Annette sur Valancourt.

--Ah! ma chre demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que
j'ai appris relativement  ces prtendues dames qui sont arrives 
Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame 
Venise: elle est  prsent sa matresse, et alors c'tait, j'ose le
dire,  peu prs la mme chose. Ludovico me dit (mais de grce,
mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait prsente
que pour en imposer au monde. On commenait  s'gayer sur son compte;
mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours
n'taient que des calomnies. Les deux autres sont les matresses des
deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes
invites: hier il a donn un grand repas; il y avait tous les vins de
Toscane, des ris, des chants qui branlaient le chteau. Pour moi, je
trouvais ce bruit indcent, si peu de temps aprs la mort de notre
pauvre dame; il me venait  l'esprit tout ce qu'elle aurait pens si
elle avait pu l'entendre; mais la pauvre me, disais-je, elle n'entend
rien.

Emilie se dtourna pour drober son motion, et pria Annette de faire
d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver
au chteau; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne
pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.

--A prsent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des
prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de
monsieur qui parlait de ranons: il disait que c'tait une bonne chose
pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'tait le
meilleur butin  cause des ranons. Son camarade murmurait, et disait
que cela tait fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour
les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les
ranons.

Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta
aussitt pour en apprendre davantage.

La rsolution qu'avait prise Emilie de tout cder  Montoni fut soumise
en ce moment  des considrations nouvelles. La possibilit que
Valancourt ft prs d'elle ranima son courage, et elle se dcida 
braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins o elle
pourrait tre assure s'il tait vraiment au chteau. Elle tait dans
cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au
salon de cdre: elle s'y rendit en tremblant.

Montoni tait seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous
donner l'occasion de revenir sur vos ridicules dclarations au sujet des
biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique
je puisse donner des ordres. Si rellement vous avez t dans l'erreur;
si vous avez cru rellement que ces biens vous appartenaient, du moins
n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous
deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colre, et signez ce
papier.

--Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle ncessit
est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont  vous,
vous les pouvez certainement possder et sans mon entremise et sans mon
consentement.

--Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit
trembler. J'aurais d voir que c'tait prendre une peine inutile que de
vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps.
Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en consquence de son
opinitre folie, vous serve en ce moment de leon... Signez ce papier.

La rsolution d'Emilie fut pour un moment branle: elle frmit au
souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image
de Valancourt, qui l'avait anime si longtemps, et qui peut-tre tait
prs d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation
que ds l'enfance lui avait inspire l'injustice, lui donna dans ce
moment un courage imprudent, mais noble.

--Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience.

--Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procd me prouverait l'injustice
de vos prtentions si j'avais ignor mes droits.

Montoni plit de fureur; ses lvres tremblaient, et ses yeux enflamms
firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa rplique.

--Toute ma vengeance tombera sur vous, s'cria-t-il avec un serment
excrable; elle ne sera point diffre. Ni les biens du Languedoc, ni
ceux de Gascogne ne seront  vous. Vous avez os mettre en question mes
droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un chtiment prt, et
auquel vous ne vous attendez gure; il est terrible! Cette nuit, cette
nuit mme!...

--Cette nuit! dit une autre voix.

Montoni s'arrta et se tourna  demi; puis semblant se recueillir, il
pronona d'un ton plus bas:

--Vous avez vu dernirement un exemple terrible d'obstination et de
folie; il ne me parat pourtant pas qu'il ait suffi pour vous
pouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler
seulement par ce rcit.

Il fut interrompu par un gmissement qui semblait s'lever de dessous la
chambre o ils taient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience
et la rage tincelaient dans ses yeux; quelque chose, nanmoins, comme
une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit
sur une chaise prs de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait
ressentis avaient, pour ainsi dire, ananti ses forces. Montoni fit 
peine une pause d'un instant, et commandant  ses traits, il reprit son
discours d'une voix plus basse, mais plus svre:

--J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir
et de mon caractre; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le
dfier. Je pourrais vous prouver que ma rsolution prise... Mais je
parle  un enfant. Je le rpte, ces exemples terribles que je pourrais
vous citer maintenant ne vous serviraient  rien; votre repentir
finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je
serai veng; je me ferai justice.

Un autre gmissement succda au discours de Montoni.

--Sortez, dit-il, sans paratre prendre garde  un incident si trange.

Hors d'tat d'implorer sa piti, Emilie se leva pour sortir, mais elle
ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle
retomba sur la mme chaise.

--Otez-vous de ma prsence, continua Montoni; cette affectation de
crainte convient mal  une hrone qui a os braver toute mon
indignation.

--N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'tat
de se retirer.

--J'entends ma voix, dit Montoni avec svrit.

--Rien autre chose? dit Emilie, qui s'nonait avec difficult. Encore!
n'entendez-vous rien maintenant?

--Obissez, rpta Montoni. Quant  ces indcentes plaisanteries, je
saurai bientt dcouvrir quel est celui qui se les permet.

Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit;
mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa
chambre, comme une premire fois il l'avait pratiqu, il se retira sur
le rempart.

Emilie, dans son corridor, s'arrta un moment prs d'une fentre
ouverte; elle vit un dtachement des troupes de Montoni qui descendait
des montagnes loignes. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa
aux infortuns prisonniers que peut-tre ils amenaient au chteau. A la
fin, arrive chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accable des
horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se
repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement
qu'elle tait au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de rgle que sa
propre volont. La surprise, les terreurs de la superstition, qui
d'abord l'avaient agite, cdrent un instant  celles de la raison.

Elle fut  la fin tire de sa rverie par un mlange de voix et de
hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine
esprance de quelque heureux changement s'offrit  elle; mais elle
songea aux troupes qu'elle avait vues de la fentre, et pensa qu'elles
taient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour.

Bientt aprs, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les
salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie
coutait attentivement, tchant de reconnatre les pas d'Annette dans le
corridor. Tout tait calme. Tout  coup le chteau sembla s'branler de
confusion. Elle entendit retentir les chos de pas prcipits, d'alles,
de venues, dans les salles, dans les passages, des discours vhments
sur le rempart. Elle courut  la fentre; elle vit Montoni et d'autres
officiers, appuys sur les parapets, et occups des retranchements,
tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque
sans rflchir.

Annette  la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de
Valancourt.--Ils prtendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien
savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La
troupe est arrive, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de
tout craser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le
premier sous la vote. Ils ont apport des nouvelles.--Quelles
nouvelles?--Ils ont apport la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme
ils disent, vient sur leurs pas attaquer le chteau. Ainsi, je pense,
tous les officiers de justice vont l'assiger, tous ces terribles
personnages qu'on rencontrait souvent  Venise.

--Mon Dieu! je vous rends grce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste
quelque esprance.

--Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les
mains de ces gens-l? Je tremblais en passant prs d'eux, et j'aurais
devin ce qu'ils taient, si Ludovico ne me l'et pas dit.

--Nous ne pouvons pas tre plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie.
Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de
justice?

--C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un
trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler
ainsi. Je pensais que rien ne les pouvanterait,  moins que ce ne ft
un revenant; mais  prsent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne
dites pas cela  monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui
disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous tes
bouleverse? Vous ne m'coutez pas.

--Je vous coute, Annette; continuez, je vous prie.

--Eh bien! mademoiselle, tout le chteau est en l'air. Les uns chargent
le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils
garnissent, ils bouchent, comme si on n'et pas fait de si longues
rparations. Mais qu'arrivera-t-il  moi, mademoiselle,  vous, 
Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je
pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientt
fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.

Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'cria-t-elle, la
trouver ouverte un moment, mon repos serait assur!--Le profond soupir
qu'elle poussa, l'garement de ses regards, effrayrent Annette encore
plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappe
sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen
d'chapper, Emilie rendit  Annette la substance de son entretien avec
M. Montoni. Elle la conjura en mme temps de ne le confier qu'au seul
Ludovico.--Peut-tre, ajouta-t-elle, peut-tre il pourra nous sauver.
Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai  craindre, et ce que
j'ai dj souffert, et priez-le d'tre discret, et de songer  votre
dlivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera
rcompens. Je ne puis lui parler moi-mme; nous serions observs, et
l'on empcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez
discrte. J'attendrai votre retour dans cet appartement.

Cette bonne fille, dont l'me honnte avait t pntre de ce rcit,
tait alors aussi empresse d'obir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit
 l'instant.

Montoni, sans tre prcisment, comme Emilie le supposait, un capitaine
de voleurs, avait employ ses troupes  des expditions aussi atroces
qu'audacieuses.

Non-seulement elles avaient pill dans l'occasion tous les voyageurs
sans dfense, mais elles avaient saccag des habitations qui, situes au
fond des montagnes, n'taient disposes  aucune rsistance. Dans ces
expditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie
dguiss, taient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres
fois pour des bandes trangres, qui  cette poque inondaient l'Italie.
Ils avaient pill des maisons, et rapport d'immenses trsors; mais ils
n'avaient encore attaqu qu'un chteau avec des auxiliaires de leur
sorte. Ils en avaient t vigoureusement repousss et poursuivis par des
ennemis, allis de ceux qu'ils assigeaient. Les troupes de Montoni se
retirrent prcipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si
prs dans les dfils des montagnes, qu'tant  peine sur les hauteurs
qui entouraient la forteresse, elles aperurent dans le vallon l'ennemi
qui gravissait les rochers, et qui n'tait qu' une lieue. A cette
dcouverte, elles redoublrent de diligence pour avertir Montoni de se
prparer; et c'tait leur prompte arrive qui avait jet le chteau dans
une si grande confusion.

Pendant qu'Emilie attendait avec anxit le rsultat de quelques
informations d'Annette, elle vit de sa fentre un corps de troupes qui
descendait des hauteurs. Annette tait sortie depuis quelques moments.
Elle avait  remplir une mission dlicate et dangereuse, et cependant
Emilie tait dj tourmente d'impatience. Elle coutait, ouvrait sa
porte, et s'avanait au bout du corridor au-devant d'elle.

Elle entendit enfin marcher auprs de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit,
non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparrent
d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se
prparer  quitter Udolphe  l'instant, parce que le chteau allait tre
assig. Il ajouta qu'on prparait des mules pour la conduire avec ses
guides en lieu de sret.

--De sret! s'cria Emilie sans y rflchir. M. Montoni a-t-il donc
tant de considration pour moi?

Carlo baissa les yeux et ne rpondit rien. Mille diffrentes motions
agitrent successivement Emilie  ce message. Celles de la joie, de la
douleur, de la dfiance, de l'apprhension, paraissaient et
disparaissaient avec la rapidit de l'clair. Un moment elle crut
impossible que Montoni prt des mesures pour sa sret. Il tait si
trange qu'il la ft sortir du chteau, qu'elle n'attribuait cette
conduite qu'au dessein d'excuter quelque nouveau projet de vengeance,
ainsi qu'il l'en avait menace.

Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps  perdre, et que
l'ennemi tait  la vue du chteau. Emilie le pria de lui dire en quel
lieu on devait la conduire. Il hsita un peu, et il lui dit qu'il
n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la
question, et il lui rpondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.

--En Toscane! s'cria Emilie; et pourquoi dans ce pays?

Carlo lui rpondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait tre
mene sur les frontires de Toscane, dans une chaumire, aux pieds des
Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journe de marche.

Emilie le congdia. Ses tremblantes mains prparrent le petit paquet
qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin
lorsque Annette rentra.

--Oh! mademoiselle, il n'y a rien  tenter. Ludovico assure que le
nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-mme. Autant
se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico,
mademoiselle, est presque aussi dsol pour mon compte que vous l'tes.
Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.

Elle se mit  pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle
pria Emilie de l'emmener avec elle.

--Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette
ne lui rpondit pas, et courut chercher Montoni qui tait sur la
terrasse, environn de ses officiers. Elle commena une supplique. Il
lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne
plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut
contraint de commander qu'on l'emportt avant qu'elle voult se retirer.

Dans son dsespoir, elle retourna prs d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas
d'un bon augure le refus fait  Annette. On vint bientt aprs l'avertir
de descendre  la grande cour, o les mules et les conducteurs
l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant
en larmes, persistait  rpter qu'elle ne reverrait jamais sa chre
demoiselle. Emilie pensait en elle-mme que sa crainte n'tait que trop
fonde. Elle s'effora pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec
une srnit apparente. Annette la suivit dans les cours o les
prparatifs runissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule,
partir avec les conducteurs, et elle rentra au chteau pour y pleurer
encore.

Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du chteau. Ce
n'tait plus ce silence morne, comme la premire fois qu'elle y avait
pntr. C'tait le bruit des prparatifs d'une dfense, des soldats et
des ouvriers qui se heurtaient en courant  leurs postes. Quand elle eut
pass le portail, qu'elle eut mis derrire elle cette herse imposante
dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle
ne vit plus de murailles pour arrter ses pas; en dpit de l'avenir,
elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa
libert. Cette vive motion ne lui permettait plus de rflchir aux
dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestes
d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commenc avec des
guides dont le seul extrieur donnait une effroyable ide. Dans le
premier moment, elle ne pouvait prouver que de la joie. Elle tait hors
de ces murailles o elle tait entre avec de si tristes prsages. Elle
se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors t
saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reue.

Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du chteau, plus leves
que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de
l'tranger qu'elle y croyait dtenu; et la pense que ce pouvait tre
Valancourt, rpandit un nuage sur sa joie. Elle runit toutes les
circonstances relatives  cet inconnu depuis la nuit o elle l'avait
entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappeles
et compares sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait
seulement que Valancourt pouvait tre prisonnier  Udolphe. Il tait
possible cependant qu'elle recueillt de ses conducteurs des
informations plus prcises. Mais craignant de les interroger trop tt,
de peur qu'une dfiance rciproque ne les empcht de s'expliquer, en la
prsence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les
entretenir sparment.

Bientt aprs une trompette retentit au travers des chos des montagnes,
mais de fort loin. Les deux guides s'arrtrent et regardrent derrire
eux. Les bois pais dont ils taient entours ne laissaient rien
dcouvrir. Un d'eux gravit au haut d'une minence pour observer si
l'ennemi s'avanait, puisque sans aucun doute la trompette tait de son
avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie.
Elle hasarda une question au sujet de l'tranger d'Udolphe. Ugo, c'tait
son nom, rpondit que le chteau renfermait plusieurs prisonniers; mais
il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrive; il ne
pouvait consquemment donner aucune information, mais il y avait dans
ses discours une discrtion sournoise qui l'et probablement empch de
la satisfaire, lors mme qu'il en et eu le pouvoir.

Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps
qu'elle indiqua, c'est--dire depuis celui o elle avait entendu pour la
premire fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai t dehors
avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est pass au chteau.
Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!

Bertrand, l'autre homme, tait alors de retour, Emilie ne demanda plus
rien. Bertrand fit  son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et
l'on continua  marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures
des bois, Emilie dcouvrait souvent quelques aperus du chteau, les
tours occidentales dont les fortifications taient alors couvertes
d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur
garnissaient les murailles et prparaient le canon.

Les voyageurs sortirent des bois et tournrent dans une valle par une
direction contraire  celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors
la vue complte du chteau; ses murailles grises, ses tours, ses
terrasses, ses effrayants prcipices et les sombres forts qui
l'entouraient; enfin les armures tincelantes de ces Condottieri que
frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux,
ces murailles o peut-tre tait enferm Valancourt; les nuages
flottaient avec vitesse, un clat subit enrichissait les dehors de cette
masse, et tout  coup un voile sombre l'enveloppait.

Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un
cheval de guerre; son me s'enflammait, il brlait de voler au combat,
et maudissait Montoni qui l'avait envoy si loin. Les sentiments de son
compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la
cruaut que pour les dangers de la guerre.

Emilie faisait de frquentes questions sur le lieu de sa destination:
tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait  une chaumire en
Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait dcouvrir
sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse
dont elle se sentait alarme.

C'tait durant l'aprs-midi qu'ils taient sortis du chteau. On voyagea
pendant plusieurs heures  travers des rgions d'une profonde solitude;
ni le blement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient
l'absolu silence, et alors on tait trop loin pour saisir le bruit du
canon. Vers le soir on s'enfona parmi des prcipices, en de noires
forts de cyprs, de pins, et de mlses; c'tait un dsert si sauvage,
si recul, que si la mlancolie pouvait se choisir une rsidence, ce
lieu aurait t son sjour de prdilection.

Ce fut dans ce dsert qu'ils se proposrent de se reposer. La nuit va
venir, dit Ugo, et les loups seraient  craindre au moment d'une halte.
C'tait pour Emilie une alarme nouvelle, mais infrieure  celle de se
trouver livre la nuit, et en de tels lieux,  de tels gens. Les
horribles soupons qu'elle avait conus sur les desseins de Montoni se
prsentrent avec plus de force; elle s'effora d'empcher le repos que
les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquitude combien de
chemin il lui restait  faire.

--Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas
manger, si cela vous plat; mais pour nous, nous voulons souper tandis
que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce
voyage. Le soleil va se coucher: arrtons-nous sous cette roche.

L'incertitude avait tant augment son anxit au sujet du prisonnier
d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui
fit des questions en la prsence d'Ugo; il affecta une ignorance entire
 cet gard.

Le soleil tait couch depuis longtemps; les nuages taient lourds,
leurs bords taient rougis d'un cramoisi sulfureux, et rpandaient une
teinte enflamme sur les pins des forts. Le zphyr, qui agitait les
arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre
une sorte de gmissement qui ne faisait qu'ajouter  l'effroi d'Emilie.
Les montagnes enveloppes dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au
loin, les sombres forts et les profondes valles, o se rencontraient
des cavernes qu'ombrageaient des cyprs avec des sycomores, tout se
confondait avec l'obscurit. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait 
dcouvrir l'extrmit de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune:
ni hameau ni chaumire ne se dcouvraient. On n'entendait ni aboyer les
chiens, ni retentir le plus lger bruit. Emilie, d'une voix tremblante,
hasarda de rappeler  ses guides qu'il commenait  tre tard, et  leur
demander jusqu'o ils avaient  aller. Ils taient trop occups de leur
entretien pour prendre garde  sa question. Elle s'abstint de la
rpter, pour s'pargner quelque rponse insolente. Ils finirent
pourtant leur souper, en recueillirent les dbris, et reprirent la route
du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rver  sa propre
situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y rduire. Il
avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne
la faisait pas prir pour hriter d'elle  l'instant, il ne la faisait
cacher pendant un temps que pour la rserver  de plus sinistres
projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis  sa vengeance.
Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son
horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant,  quel but
l'loigner du chteau, o tant de crimes secrets s'taient probablement
dj commis?

L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle
se vit prte  perdre connaissance. Elle pensait en mme temps  son
bien-aim pre, et  ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prvoir les
tranges et cruels vnements de sa vie. Avec quel soin n'et-il pas
vit de confier sa fille orpheline  une femme aussi faible que madame
Montoni! Sa position actuelle lui paraissait  elle-mme si romanesque,
si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la srnit de
ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque
victime de quelque songe pouvantable, et d'une imagination en dlire.

La contrainte que lui imposait la prsence de ses guides changea sa
terreur en un sombre dsespoir. La perspective affreuse de ce qui
pouvait l'attendre la rendait presque indiffrente aux dangers qui
l'environnaient; elle considrait sans motion les difficults et
l'obscurit de la route, et les montagnes, dont les contours se
distinguaient  peine dans les tnbres; objets pourtant qui avaient si
vivement affect ses esprits, et dont la teinte svre avait ajout
rcemment aux horreurs de son avenir.

Il faisait alors si noir, qu'en avanant au plus petit pas, les
voyageurs voyaient  peine assez pour se conduire. Les nuages, qui
semblaient chargs de foudre, passaient lentement sous la vote des
cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes
toiles. Les masses de cyprs et de sycomores qui ombrageaient les
rochers se balanaient au gr des vents, et les bois o ils
s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie
frissonnait malgr elle.

--O est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.

--Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut
mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti
ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.

Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils
continurent d'avancer dans l'obscurit; et Emilie dsirant presque que
quelque ennemi pt les surprendre, l'ide d'un changement prtait 
l'esprance; elle pouvait  peine imaginer une position plus effroyable
que la sienne.

Tout en allant, son attention fut attire par une lgre flamme qui
brillait par moments  la pointe de la pique porte par Bertrand; elle
ressemblait  celle qu'elle avait observe sur la lance de la
sentinelle, la nuit o madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait
dit que cette flamme tait un prsage. L'vnement qui avait suivi avait
paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conserv une
impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut
voir le prsage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne
silence l'clat et la disparition de la flamme. Bertrand dit  la fin:

--Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prpare
un grand orage: voyez ma lance.

Il la montra, et la flamme brillait  la pointe.

--A la bonne heure, dit Ugo, vous n'tes pas de ceux qui croient aux
pronostics; nous avons laiss des poltrons au chteau, qui pliraient 
cet aspect. J'ai souvent aperu la mme chose avant le tonnerre; elle en
est le prsage. Nous en aurons, soyez-en sr; les nuages se fendent en
clairs.

Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allume. Les hommes mirent
pied  terre, aidrent Emilie  descendre, et conduisirent les mules 
la bordure du bois,  gauche. Le sol, ingal et rompu, tait embarrass
de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un dtour pour ne
pas tomber au milieu.

Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans prouver de plus en plus le
sentiment de son danger. Le profond silence qui y rgnait, leur pais
feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que
rembrunissaient encore la vive clart des clairs, la flamme rougetre
de la torche, tout contribuait  renouveler ses plus terribles
apprhensions. Elle crut qu' ce moment la figure de ses conducteurs
dployait une fiert plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils
cherchaient  dissimuler. Son imagination trouble lui suggra qu'on la
menait dans un bois pour y complter, par un meurtre, la vengeance de
Montoni. Cette horrible pense arracha un soupir de son coeur. Ses
compagnons, surpris, revinrent promptement  elle. Elle leur demanda
pourquoi ils la menaient  ces bois, les engagea  continuer leur chemin
sur la route, et leur reprsenta que, pendant un orage, elle serait
moins dangereuse que les bois.

--Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien o est le danger. Voyez
les nuages qui s'ouvrent sur nos ttes; en outre, sous les bois, nous
risquons moins d'tre vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le
chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les
plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en
convenir s'ils taient vivants; mais que peut-on contre le nombre?

--Que marmottez-vous donc l? dit Ugo d'un air de mpris. Et qui est-ce
qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en
tiendrait au chteau du signor Montoni, je voudrais leur montrer  quel
homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement
au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je
ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte?

Bertrand lui rpliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas
les plaisanteries. Il y eut entre eux une trs-violente altercation, le
tonnerre la fit cesser; la foudre tout  coup clata au-dessus de leurs
ttes avec un tel fracas, que la terre parut branle jusque dans ses
fondements. Les brigands firent une pause, et se regardrent tous deux.
Les lueurs bleues de l'clair sillonnaient le sol entre les touffes des
arbres, et Emilie, qui regardait  travers le feuillage, voyait  tout
moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse.
Alors, peut-tre, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et
d'autres craintes occuprent son esprit.

Les hommes s'taient placs sous un grand chtaignier; ils avaient mis
leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme lgre
qui se jouait autour de leurs pointes.

--Je voudrais bien que nous fussions au chteau, dit Bertrand, et je ne
sais pourquoi le signor nous a chargs de cette affaire. O mon Dieu!
quel vacarme l-haut! Je me ferais prtre, en vrit! Ugo, dis-moi,
aurais-tu un rosaire?

--Non, rpliqua Ugo. Je laisse  des poltrons comme toi le soin de
porter des rosaires; moi, je porte une pe.

--Elle te servira bien pour combattre une tempte, dit Bertrand.

Un autre coup, rpercut dans les immenses cavits des montagnes, les
fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa
d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les
bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par
celles du chtaignier.

Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon
glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'tait lev, et
disputait avec la foudre; il prcipitait avec rage ses tourbillons
au-dessus des bois; la lueur rougetre de la torche en jetait un clat
plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour
les loups, dont Ugo avait d'abord parl.

A la fin la force du vent parut carter les orages; la foudre rsonnait
au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Aprs une heure de
marche dans les bois, les lments parurent un peu calms; les voyageurs
du vallon se trouvrent  la crte brune d'une montagne; une large
valle s'tendait  leurs pieds, et se laissait voir  la clart
douteuse de la lune encore voile. Quelques nuages parcouraient encore
le ciel clairci de la tempte, et se retiraient lentement aux bords de
l'horizon.

Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranime; elle
pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la dtruire, ils
auraient certainement excut ce dessein barbare dans le dsert affreux
dont elle venait de sortir, et o jamais un regard humain n'en aurait pu
trouver la trace. Rassure par cette rflexion et par la tranquillit de
ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les
troupeaux, et pratiqu  droite aux bords des bois. Emilie ne put sans
plaisir contempler la beaut de la valle, qui lui semblait entrecoupe
de bois, de prairies et de terres cultives: elle tait couronne au
nord et  l'orient par l'amphithtre des Apennins. Au couchant et au
sud, le paysage s'tendait dans les belles plaines de la Toscane.

--Voil la mer au del, dit Bertrand, comme s'il avait devin que Emilie
examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir,
elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.

Emilie aperut dj une diffrence dans le climat. Ce n'tait plus la
temprature des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait
toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui
parsemaient la pelouse, et dont la dernire pluie augmentait
l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonait une beaut si douce;
elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux o
elle s'tait vue confine, et avec les moeurs de ceux qui les
habitaient, qu'Emilie se crut transporte  la valle, sa demeure
chrie: elle s'tonnait que Montoni l'et envoye dans cette contre
charmante, et ne pouvait croire qu'un thtre si enchanteur ft choisi
pour le thtre d'un crime. Hlas! ce n'tait pas le pays, mais les
personnes qu'il avait d choisir pour l'excution de ses plans.

Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui
rpondit qu'ils n'en taient pas loin. A ce bois de chtaigniers dans le
vallon, dit-il, prs du ruisseau o se rflchit la lune. Je dsire bien
m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.

Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit
le bois de chtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du
ruisseau.

En peu de moments ils atteignirent l'entre du bois. Ils aperurent au
travers du feuillage une lumire dans une chaumire loigne. Ils
s'avancrent en ctoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient
drobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumire qui
venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre.
Bertrand s'arrta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement
et appelait  la porte. On ouvrit la petite fentre o paraissait une
lumire. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitt, et
les reut dans une chaumire propre, mais rustique. Il appela sa femme
pour apporter quelques rafrachissements aux voyageurs. Cet homme
causait souvent  part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'tait un
paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion ple et d'un regard
perant. Son extrieur n'annonait pas un caractre qui pt gagner la
confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manires qui
pt lui concilier la bienveillance.

Ugo s'impatientant demandait  souper, et prenait mme un ton d'autorit
qui ne semblait admettre aucune rplique.--Je vous attendais il y a une
heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du
signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous
avions t nous coucher. Comment vous tes-vous trouvs de l'orage?

--Mal, rpliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne
vous dpchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que
nous mangerons.

Le paysan plaa devant eux tout ce que contenait la chaumire: lard,
vin, figues, et des raisins d'un got exquis et d'une grosseur
prodigieuse.

Aprs qu'Emilie se fut un peu rafrachie, la femme du paysan lui indiqua
sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme,
qui se nommait Dorine, rpondit avec rserve, et prtendit qu'elle
ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce
lieu: elle convint que son poux les connaissait. Emilie s'aperut
bientt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destine, elle
congdia Dorine, et se mit au lit; mais les scnes tonnantes qui
venaient de se passer, toutes celles qu'elle prvoyait, se prsentrent
ensemble  son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la
situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.




CHAPITRE XXXI.


Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fentre, elle fut surprise en
contemplant toutes les beauts qui l'entouraient. La chaumire tait
ombrage de bois; c'taient surtout des chtaigniers, entremls de
cyprs, de mlses et de sycomores. Sous leurs rameaux pais et tendus
se dcouvraient, au nord et  l'orient, les Apennins couverts de bois,
qui s'levaient en amphithtre avec une extrme majest. De noires
forts de sapin ne les encombraient pas de ce ct comme des autres.
Leurs sommets les plus hauts taient couronns de chtaigniers, de
chnes antiques et de platanes d'Orient, que dcoraient alors les
teintes varies dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles
s'tendaient le long de ces montagnes. Les lgantes maisons de la
noblesse toscane ornaient les dtails de la scne, et bornaient des
coteaux chargs d'oliviers, de mriers et d'orangers.

La chaumire tait prserve par les bois des plus forts rayons du
soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs taient couverts de
vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouv des
fleurs ni si grandes ni si parfumes. Des raisins mrs pendaient autour
de sa petite fentre; le gazon, sous les arbres, tait maill de fleurs
et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant
rafrachissait le bocage, s'levait un bosquet de citronniers et
d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fentre d'Emilie,
augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux
effets de perspective. C'tait pour Emilie un bosquet enchant, dont les
charmes successivement communiqurent  son esprit quelque chose de leur
douceur.

Elle fut appele  l'heure du djeuner par la fille du paysan: c'tait
une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extrieur agrable.
Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait anime des plus pures
affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonaient plus ou
moins de mauvaises dispositions. Cruaut, frocit, finesse, duplicit;
ce dernier caractre distinguait spcialement les traits du paysan et de
sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait tait dit d'une
voix douce, accompagn d'un air modeste et complaisant qui intressait
Emilie. On la fit djeuner  part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand
et leur hte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de
Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant  la hte, alla
chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner  Udolphe, et
que Bertrand resterait  la chaumire. Cette circonstance ne la surprit
pas, mais l'affligea.

Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui
apprit qu'elle ne pourrait sortir sans tre accompagne de Bertrand.
Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.

Prfrant la solitude  la socit des gens de la maison, Emilie dna
dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa
conversation simple apprit  Emilie que le paysan et sa femme taient
depuis longtemps habitants de la chaumire; qu'elle tait un prsent de
Montoni, et la rcompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent
trs-proche du vieux Carlo, son intendant.--Il y a tant d'annes,
signora, dit Maddelina, que j'en sais trs-peu de chose; mais mon pre,
sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mre a dit souvent
que cette chaumire tait le moins qu'on pt lui donner.

Emilie coutait ce dtail avec un pnible intrt. Il donnait une
couleur effrayante au caractre de ce Marco. Un service que Montoni
rcompensait ainsi ne pouvait gure tre que criminel. Elle croyait donc
de plus en plus qu'elle n'tait remise en de telles mains que pour un
coup dsespr.--Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui
songeait  celui o la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe;
savez-vous combien il y a de temps que votre pre a rendu au signor le
service dont vous me parlez?

--Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumire, rpondit Maddelina; il
y a environ dix-huit ans.

C'tait  peu prs le temps o l'on disait que la signora Laurentini
avait disparu. Il vint  l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir
dans cette mystrieuse affaire, et peut-tre avait pu seconder un
meurtre. Cette horrible pense la plongea dans une telle rverie, que
Maddelina s'loigna sans qu'elle s'en apert, et elle resta longtemps
trangre  ce qui l'entourait.

Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre 
l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la
plaine; elle le vit tinceler sur les voiles flottantes, et se plonger
au sein des flots. Au moment du crpuscule, sa rverie plus douce la
reporta vers Valancourt. Elle runit les circonstances qui se liaient 
la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son
emprisonnement au chteau. Confirme dans l'ide qu'elle avait entendu
sa voix, elle se remit  songer  ce triste sjour avec une douloureuse
motion et des regrets momentans.

Elle se jeta sur son petit lit, et cda enfin au sommeil. Un coup frapp
 sa porte ne tarda pas  l'veiller. Elle entendit une voix, et
tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet  la main,
s'offrit  son cerveau troubl. Elle n'ouvrait point, ne rpondait
point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas
rpt son nom, elle demanda qui appelait.--C'est moi, signora, reprit
la voix; c'tait celle de Maddelina. De grce, ouvrez la porte; n'ayez
pas peur, c'est moi.

--Qui vous amne si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant
entrer.--Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit.
Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon pre, ma mre
et Bertrand sont couchs, dit-elle en refermant la porte. Je vous
apporte  souper, signora. Vous n'avez pas soup en bas. Ce sont des
raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais
tmoigna sa crainte qu'elle ne ft expose au ressentiment de Dorine,
quand on s'apercevrait que le fruit tait t.--Reprenez-le, Maddelina,
dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais 
souffrir si votre bont mcontentait votre mre.

--O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mre ne s'en
apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si
vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la
gnrosit de cette bonne fille, qu'elle demeura sans rplique.
Maddelina, qui la regardait, se mprit  son motion.--Ne pleurez pas,
signora, lui dit-elle. Ma mre est un peu vive; mais c'est bientt
pass. Ne le prenez pas si fort  coeur. Elle me gronde bien souvent,
mais j'ai appris  le souffrir; et si je peux, quand elle a fini,
m'chapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout
aussitt.

Emilie sourit malgr ses larmes. Elle dit  Maddelina qu'elle avait un
bon coeur, et elle accepta son prsent. Elle dsirait beaucoup de savoir
si Bertrand et Dorine avaient parl de Montoni et de ses desseins en
prsence de Maddelina; mais elle se refusa  sduire cette innocente
fille, et  lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se
retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle
l'oserait, sans offenser sa mre. Maddelina le promit, et s'loigna
trs-doucement.

Plusieurs jours se passrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina
venait seulement  ses repas. Sa douce physionomie, ses manires
intressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne
l'avait t. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle
commenait  y goter ce sentiment de scurit qui nous attache
naturellement  notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit
n'ayant reu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle
reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques
esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit
en tat de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agrable
perspective qu'elle avait sous les yeux.

Une belle soire,  la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie
 essayer d'une promenade, quoique Bertrand dt l'y accompagner. Elle
prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du
chemin. Le temps tait doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la
belle contre qui l'entourait. Le ciel pur et brillant tait d'un bleu
d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour.
Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et
la pointe des roches les plus leves. Emilie suivit le cours du
ruisseau, marchant  l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive
oppose, quelques brebis blanches comme la neige dcoraient la verdure.
Au-del se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargs
de fleurs et de fruits dors. Emilie marcha vers la mer, qui
rflchissait tous les feux du couchant. La valle se terminait  droite
par un cap fort lev, dont le sommet, lanc au-dessus des vagues,
supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses crneaux
briss, les oiseaux de mer dont elle tait le refuge, et qui
voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumire du soleil, dont
le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'difice,
ainsi que le rocher qui lui servait de base, taient dj couverts des
ombres du crpuscule.

Arrive  cette minence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui
bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait  la France, pensait
aux temps passs; elle dsirait, oh! combien elle dsirait que ces
vagues la reportassent au pays de sa naissance!

--Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement
les ondes, et dont les grandes voiles blanches se rptent sur leur
miroir, peut-tre est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le
regarda aller dans la plus violente motion, jusqu' ce que les ombres
du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent drob  sa vue. Le
bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses
pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublt les airs. Emilie
ctoya le rivage. Tout  coup un choeur de voix se fit entendre. Elle
s'arrte, elle coute; mais elle craint de se faire voir. La premire
fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez
prs en s'entretenant avec un homme. Rassure par cette certitude, elle
s'avance derrire un petit promontoire. La musique avait cess: bientt
une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le
rocher, et voit une baie couronne de grands arbres. Elle y remarque
deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord
de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une
guirlande qu'elle semblait prte  laisser tomber dans la mer.

Aprs cette soire, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais
sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrs devint aussi
tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le
repos o elle vivait l'engageait  croire qu'on n'avait point de mauvais
desseins contre elle; et, sans l'ide probable que Valancourt, en ce
moment, habitait Udolphe, elle et voulu rester  la chaumire, jusqu'
l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en
rflchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son
inquitude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intrt
de sa sret et dtermin cette conduite.

Emilie avait pass quelque temps dans la chaumire avant de se souvenir
que, dans son dpart prcipit, elle avait laiss  Udolphe ceux des
papiers de sa tante qui taient relatifs aux proprits du Languedoc. Ce
souvenir lui fit de la peine, mais  la fin elle espra que, dans le
lieu obscur o ils taient cachs, ils chapperaient aux recherches de
Montoni.




CHAPITRE XXXII.


Retournons pour un moment  Venise, o le comte Morano gmit sous une
complication de malheurs. Bientt aprs son arrive dans cette ville, il
avait t arrt par ordre du snat; et, sans savoir de quoi il tait
accus, il avait t mis dans une prison si rigoureuse, que les
recherches de ses amis n'avaient pu les aider  retrouver sa trace. Il
n'avait pu deviner  quel ennemi il devait sa captivit,  moins que ce
ne ft  Montoni, sur lequel ses soupons s'arrtaient. Ils taient
non-seulement probables, mais encore trs-fonds.

Dans l'affaire de la coupe empoisonne, Montoni avait souponn Morano;
mais, ne pouvant acqurir le degr de preuve ncessaire  la conviction
de ce crime, il avait eu recours  d'autres genres de vengeance, et
espr beaucoup de ses perscutions. Il employa une personne  laquelle
il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le
dpt des dnonciations secrtes, ou gueules de lion, qui se trouve  la
galerie du doge, et sert  recevoir les avis anonymes relatifs aux
personnes qui conspirent contre l'Etat.

Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat:
ses manires l'avaient rendu importun  plusieurs; l'ambition, la
hauteur qu'il dvoilait trop souvent en public, le faisaient har des
autres; on ne devait pas s'attendre  ce qu'aucune piti modrt la
rigueur d'une loi dont ses ennemis dterminaient l'application.

Montoni pendant ce temps faisait tte  d'autres dangers. Son chteau
tait assig par des troupes qui semblaient dcides  tout oser, 
tout souffrir pour triompher. La force de la place rsista  une si
violente attaque; la garnison fit une dfense vigoureuse, et la disette
que l'on prouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants  la
retraite.

Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya
Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu
moins expos qu'un chteau o l'ennemi aprs tout pouvait pntrer. La
tranquillit rtablie, il tait impatient de la tenir dans les murailles
d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand  la ramener au chteau.
Force de partir, Emilie dit un tendre adieu  la douce Maddelina. Elle
avait pass quinze jours en Toscane, et y avait got un intervalle de
repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit
enlever  regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta
un long et triste regard sur la contre charmante qui s'tendait  ses
pieds, et sur cette Mditerrane dont elle avait tant dsir que les
vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en
retournant au thtre de ses souffrances tait nanmoins adouci par
l'ide que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la
pense d'tre prs de lui, quoique sans doute il ft prisonnier.

Il tait tard quand elle partit de la chaumire, et la nuit tait dj
close avant qu'elle arrivt au voisinage d'Udolphe. La nuit tait
trs-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs
marchaient  la clart d'une torche que portait Ugo. Emilie mditait sur
sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon
souper et d'un bon feu; ils avaient remarqu la diffrence du climat
chaud de Toscane  l'air piquant de ces rgions leves. Emilie fut
enfin rveille de sa rverie par le son de l'horloge du chteau; elle
ne put l'entendre sans un certain frmissement. Plusieurs coups se
succdrent, et le son, rpt par mille chos, se perdit en murmures.
Son imagination frappe crut entendre marquer l'instant d'une effroyable
catastrophe.

--C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons
ne l'ont pas fait taire!

--Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur
fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je
comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leon; mais elle a
chapp aussi bien que sa tour.

La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le
chteau; il se trouvait en perspective  l'extrmit du vallon. Un rayon
de la lune le dcouvrit, et l'obscurit le droba aussitt. Ce faible
aperu avait suffi pour percer le coeur d'Emilie. Les murs massifs et
tnbreux lui prsentaient l'ide terrible de l'empoisonnement, et d'une
longue souffrance. Cependant  mesure qu'elle avanait, quelque mlange
d'esprance diminuait sa terreur. Ce lieu tait assurment la rsidence
de Montoni; mais il tait possible aussi qu'il ft celle de Valancourt.
Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit o il pouvait tre sans
prouver un mouvement de joie et d'espoir.

Les voyageurs continurent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la
lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clart, devenue plus
forte, lui permit de remarquer les ravages causs par le sige et les
fortifications renverses. On tait au pied du rocher sur lequel Udolphe
tait bti. De lourds dbris avaient roul jusque dans le bois par
lequel on montait, et se trouvaient mls de terre et d'clats de roches
qu'ils avaient entrans. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des
batteries places au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire
un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres
taient  bas; d'autres, jusqu' une grande distance, taient
entirement dpouills de leurs branches suprieures.--Il faut
descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de
la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des
trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la
torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le
terrain n'est pas encore balay d'ennemis.

--Comment! s'cria Emilie, y a-t-il encore des ennemis?

--Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est  prsent; mais en
revenant, j'ai trouv deux ou trois corps gisant auprs des arbres.

Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gmissements
des vaincus, les cris d'allgresse des vainqueurs, avaient fait place 
un silence si complet, qu'il semblait que la mort et triomph tout  la
fois et des vainqueurs et des vaincus. Le dlabrement d'une des tours du
portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parl
d'une lche fuite. Il tait vident que l'ennemi avait tenu, et qu'il
avait caus un grand dsordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de
lune vaporeux permettait d'en juger, la tour tait ouverte de tous
cts, et ses fortifications taient presque toutes renverses.

On arriva enfin aux portes du chteau. Bertrand, apercevant une lumire
dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et
demanda qui c'tait.--Je vous amne un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la
porte, et laissez-nous entrer.

Emilie entendit descendre, tomber les chanes, et tirer les verrous
d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort
bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette
arcade tnbreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait 
jamais la sparer du monde. Elle pntra dans la premire cour du
chteau; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte
de dsespoir.

Ils traversrent la seconde cour, et ils se trouvrent  la porte du
vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna  son poste.
Pendant qu'on attendait, Emilie considrait comment elle viterait la
vue de Montoni, et pourrait se retirer  son ancien appartement sans
tre aperue; elle frmissait de rencontrer si tard, ou lui, ou
quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au chteau tait
alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait  la porte sans pouvoir se
faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes
d'Emilie, et lui laissa le temps de dlibrer. Elle pouvait peut-tre
arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans
lumire.

Elle se glissa dans un passage  gauche, ne croyant point avoir t
aperue; mais  l'instant une lumire brillant  l'autre extrmit, la
jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrta, hsita, et reconnut Annette;
elle se hta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle
crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques
minutes avant de pouvoir ou se taire ou relcher Emilie de l'troit
embrassement o elle la tenait. Emilie  fin lui fit comprendre son
danger. Elles se sauvrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait
trs-carte des autres. Aucune crainte nanmoins ne pouvait faire taire
Annette.--O ma chre demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs
j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez
pour vous revoir. Je n'ai jamais t si contente de voir quelqu'un, que
je le suis de vous retrouver.--Paix! criait Emilie, nous sommes
poursuivies, c'est l'cho de leurs pas.--Non, mademoiselle, disait
Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les votes,
et l'on y est souvent tromp. Quand on ne ferait que dire un mot, cela
retentit comme un coup de canon.--Il est donc, disait Emilie, bien
essentiel de nous taire. De grce, ne parlons pas avant d'tre  votre
chambre. Elles s'y trouvrent enfin sans avoir rien rencontr. Annette
ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de
force et de respiration. Sa premire demande fut si Valancourt n'tait
pas prisonnier. Annette lui rpondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais
qu'elle tait certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au chteau.
Ensuite elle commena,  sa manire,  raconter le sige, ou plutt le
dtail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait prouves
pendant l'attaque.--Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de
victoire sur les remparts, je crus que nous tions tous pris, et je me
tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chass les ennemis.
J'allai  la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait
dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en
ruines. C'tait affreux de voir dans les bois au-dessous tant de
malheureux entasss, que leurs camarades retiraient. Pendant le sige,
monsieur tait ici, il tait l, il tait partout  la fois,  ce que
m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il
m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du chteau. Il
m'apportait  manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le
pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais srement morte tout de bon.

--Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le
sige?

--Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font
autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la
nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont
fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou  quelque
chose d'approchant. Ils ont des querelles pouvantables sur la perte et
sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours,  ce qu'ils disent.
Le signor Orsino le gagne; cela le fche, et ils ont des altercations.
Toutes les belles dames sont encore dans le chteau, et je vous avoue
qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer.

--Srement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit,
coutez.--Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la
galerie. Je l'entends souvent, quand il branle les vieilles portes 
l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous
n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'tendit sur la
couchette, et pria Annette de laisser brler la lampe. Annette se mit
ensuite  ct d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait
toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que
c'tait le vent; on distingua des pas auprs de la porte. Annette allait
sauter du lit; Emilie la retint, et couta avec elle dans l'angoisse de
l'attente. Les pas ne s'loignaient pas de la porte; on mit la main sur
la serrure, et l'on appela.--Pour l'amour de Dieu, Annette, ne rpondez
pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions teindre
notre lampe, sa clart nous trahira.--Vierge Marie! s'cria Annette,
sans songer  la discrtion: je ne resterais pas  prsent dans
l'obscurit pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint
plus forte, et rpta le nom d'Annette.--Sainte Vierge! s'cria Annette
tout  coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte,
mais Emilie l'en empcha, jusqu' ce qu'elle ft plus certaine qu'il
tait seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant
laiss sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de
nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprt, s'ils continuaient de
causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le ft entrer.
Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma
l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir 
Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor
qui tenait  celle d'Annette, et de les dfendre  la premire alarme.

[Illustration: Ludovico.]

Ds le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de
lui des circonstances relatives au chteau, et reut des ouvertures sur
les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle
montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touch
de la triste position o elle se trouvait dans le chteau, consentait 
y demeurer. Il l'assura que ce n'tait pas son intention d'y rester, et
elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico
lui assura qu'il tait prt  la tenter, mais il lui reprsenta les
difficults de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si
Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il
promit nanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler
 un plan d'vasion.

Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de
s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le
faible espoir que ranima cette conversation, dtourna Emilie de traiter
sur-le-champ avec Montoni; elle se dtermina, si cela tait possible, 
retarder son entrevue jusqu'au moment o elle aurait appris quelque
chose de Ludovico, et  ne faire sa cession que si tous les moyens de
fuir taient impraticables. Elle y rvait, quand Montoni, revenu de son
ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obit: il tait
seul.--J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas t cette nuit dans votre
chambre: o l'avez-vous passe?--Emilie lui dtailla quelques
circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en
prvenir le retour.--Vous connaissez les conditions de ma protection,
lui dit-il; si rellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de
vous l'assurer. Cette dclaration prcise qu'il ne la protgerait que
sous conditions pendant sa captivit dans le chteau, convainquit Emilie
de la ncessit de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il
permettrait son dpart immdiatement aprs qu'elle aurait sign
l'abandon. Il le promit solennellement, et lui prsenta le papier, par
lequel elle lui transportait tous ses droits.

Elle fut longtemps incapable de signer, son coeur tait si dchir par
divers intrts opposs; elle allait renoncer  la flicit de sa vie, 
l'esprance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite
d'adversits.

Montoni lui rpta les conditions de son obissance; il lui observa de
nouveau que ses moments taient prcieux; elle prit le papier et le
signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais,
bientt remise, elle le pria d'ordonner son dpart, et de lui laisser
emmener Annette. Montoni sourit alors.--Il tait ncessaire de vous
tromper, dit-il, c'tait l'unique moyen de vous faire agir
raisonnablement: vous partirez, mais pas  prsent. Il faut d'abord que
je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez,
si vous voulez, retourner en France.

La froide sclratesse avec laquelle il violait un engagement formel
qu'il venait de prendre, mit Emilie au dsespoir; elle demeura certaine
que son sacrifice n'aurait aucune utilit, et qu'elle resterait
prisonnire; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et
sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni
de la manire la plus touchante. Il dtourna les yeux, et la pria de se
retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise prs de la
porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de
paroles.

--Pourquoi vous livrer  cette douleur d'enfant? lui dit-il.
Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez
viter. Vous n'avez aucun mal rel  pleurer; prenez patience, et l'on
vous renverra en France. A prsent retournez chez vous.

--Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu
o le signor Verezzi peut s'introduire.--Ne vous ai-je pas promis de
vous protger? dit Montoni.--Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en
hsitant.--Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec
svrit.--Rappelez-vous votre premire promesse, signor, dit Emilie
tremblante, et vous jugerez vous-mme du cas que je dois faire de
l'autre!--Prenez garde, dit Montoni en colre, que je ne vous annonce
que je ne vous protgerai pas! Retirez-vous avant que je rtracte ma
promesse; vous n'avez rien  craindre dans votre appartement. Emilie se
retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de
rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgr son
excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina
avec crainte si personne n'y tait cach; elle ferma ensuite la porte,
et se plaa prs d'une fentre; elle y resta pour ranimer ses esprits
abattus.

Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'taient couls, dans la
mme chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retire chez Annette,
si un plus fort intrt ne l'et retenue chez elle, en dpit de ses
frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue,
Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne
pouvaient l'assurer positivement que Valancourt ft dans le chteau;
mais ils pouvaient confirmer son ide, et lui procurer une consolation
si ncessaire  son accablement actuel.

La nuit tait fort orageuse; les btiments du chteau rsistaient aux
ouragans avec la fermet d'un roc. De longs gmissements semblaient
traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les temptes et au milieu
de la dsolation de la nature, les coeurs affligs s'abusent. Emilie
entendit, comme  l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient  leurs
postes; et regardant de sa fentre, elle vit que la garde tait double.
Cette prcaution lui parut ncessaire, lorsqu'elle eut remarqu le
dlabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des
soldats, celui de leurs voix loignes, qui s'approchait et se perdait
au gr des vents, rappelrent  sa mmoire les sensations pnibles
qu'elle en avait reues la premire fois.

Emilie coutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la
douceur mlodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue
que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour dcouvrir une
lumire; mais les fentres, en bas aussi bien qu'au-dessus, taient
enfonces  tel point dans les murs pais du chteau, qu'elle ne pouvait
les voir ni saisir mme la clart faible qui brillait sans doute
derrire leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix
 l'extrmit de la terrasse; la musique continuait; et, dans les
intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut
entendre un bruit dans sa chambre mme; elle se retira prcipitamment de
la fentre; et, le moment d'aprs, elle distingua la voix d'Annette  sa
porte. Elle jugea que c'tait elle qu'elle avait entendue, et lui
ouvrit.--Allez doucement jusqu' la fentre, Annette, lui dit-elle, et
coutez avec moi; la musique est de retour.--Elles se turent, la mesure
changea; Annette s'cria:--Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est
une chanson franaise, une des chansons favorites de mon cher pays.
C'tait la ballade qu'Emilie avait entendue la premire fois, mais non
pas celle de la pcherie de Gascogne.--C'est un Franais qui chante, dit
Annette; ce doit tre M. Valancourt.--Paix, Annette, dit Emilie; ne
parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.--Qui? le chevalier? dit
Annette.--Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous
trahir prs de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M.
Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte.
En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier  mon
jugement.--Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ou chanter le
chevalier.--Emilie fut afflige de savoir que l'unique motif d'Annette,
pour croire que c'tait Valancourt, ft que le musicien tait Franais.
Bientt aprs elle entendit la romance de la pcherie; elle distingua
son nom si souvent rpt, qu'Annette elle-mme l'entendit. Emilie
trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur
Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle
criait toujours plus fort, et tout  coup la voix et l'instrument
cessrent. Emilie couta quelque temps dans une attente insupportable.
Personne ne rpondit.--Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette;
c'est le chevalier, et je veux lui parler.--Non, non, Annette, dit
Emilie; je veux moi-mme lui parler. Si c'est lui, il reconnatra ma
voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard?

Il se fit un trs-long silence. Elle rpta et distingua de faibles
accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si
loin; ils passrent si vite, qu'elle pouvait  peine les entendre,
beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnatre la voix. Aprs
une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix
aussi faible qu'auparavant; elles s'aperurent que la force et la
direction du vent n'taient pas les seules causes qui l'touffassent. La
profondeur des fentres nuisait plus que la distance.

Emilie et Annette se tinrent longtemps  la fentre; mais tout resta
dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se
trouva aussi oppresse de la joie qu'elle l'avait t par le sentiment
de ses malheurs. Elle traversait la chambre  pas prcipits, appelant 
demi-voix Valancourt, et retournait  la fentre, o elle n'entendait
que le murmure du vent dans l'paisseur des bois.

Le matin commenait  clairer les fentres, et le vent s'tait calm.
Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui
commenaient  se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix
profonde aprs une horrible tourmente. Les bois taient sans mouvement;
les nuages, que le jour, encore douteux, commenait  rendre
transparents, semblaient  peine se mouvoir dans l'atmosphre. Un
soldat,  pas mesurs, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus
loigns, fatigus de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie
respira les parfums de l'air et de la vgtation, ranime par la pluie
de la nuit; elle couta encore, cherchant  entendre quelques sons de
musique, n'entendit rien, ferma sa fentre, et alla chercher un peu de
repos.




CHAPITRE XXXIII.


Plusieurs jours se passrent dans l'attente. Ludovico avait seulement
appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans
l'appartement indiqu, que ce prisonnier tait Franais, et qu'il avait
t pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un dtachement de
ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie chappa aux perscutions
en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait
dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernire promesse,
quoiqu'il et viol la premire. Elle ne pouvait attribuer son repos
qu' la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assure,
qu'elle ne dsirait pas de quitter le chteau avant d'obtenir quelque
certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors
cette attente lui cott de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu
sa fuite probable.

Une semaine s'coula avant que Ludovico rentrt dans la prison.

Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci
l'avait engag  se confier au gardien de sa prison, dont il avait dj
prouv la bienveillance, et qui lui avait accord la permission d'aller
une demi-heure dans le chteau, la nuit suivante, quand Montoni et ses
compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnte,
assurment, ajouta Ludovico; mais Sbastien sait bien qu'il ne court
aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut chapper
aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le
chevalier m'a envoy  vous, signora, pour vous demander de permettre
qu'il vous voie cette nuit, ne ft-ce qu'un moment: il ne pourrait plus
vivre sous le mme toit sans vous voir; quant  l'heure, il ne peut la
spcifier: elle dpend des circonstances (comme vous le disiez,
signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir
celui o vous serez le plus en sret.

Emilie tait si agite par l'espoir si prochain de revoir Valancourt,
qu'il se passa du temps avant qu'elle pt rpondre ou dterminer un
endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promt
autant de scurit que son corridor.--A minuit, dit-elle  Ludovico.

Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour couter s'il se
faisait quelque bruit dans le chteau. Elle entendit seulement, dans le
lointain, les bruyants clats d'une conversation anime, que les chos
prolongeaient sous les votes. Elle jugea que Montoni et tous ses htes
taient  table.--Ils sont occups pour la nuit, se dit-elle, et
Valancourt sera bientt ici. Elle referma doucement sa porte, et
parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait  sa
fentre couter si le luth rsonnait. Tout gardait le silence; son
motion croissait  chaque moment. Incapable de se soutenir, elle
s'assit auprs de sa fentre. Annette, qu'elle avait retenue, tait
pendant ce temps-l aussi bavarde que de coutume; mais  peine Emilie
entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avana la tte hors de
la fentre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression
touchante, et que la voix accompagnait.

Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la
romance fut acheve, elle la considra comme un signal; il annonait que
Valancourt allait sortir. Bientt elle entendit marcher; c'taient les
pas vifs et lgers de l'Esprance. Elle pouvait  peine se soutenir. On
ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre
les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix
de l'tranger, tout  l'instant la dtrompa; elle tomba sans
connaissance.

En revenant  elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la
considrait avec une vive expression de tendresse et d'inquitude. Elle
n'avait de force, ni pour rpondre, ni pour interroger. Elle ne fit
aucune question, fondit en larmes, et se dgagea de ses bras. L'tranger
changea de physionomie. Surpris, constern, il regardait Ludovico pour
chercher quelque claircissement; mais Annette lui donna l'explication
que Ludovico mme cherchait.--Oh! monsieur, s'cria-t-elle en
sanglotant, monsieur, vous n'tes pas l'autre chevalier. Nous attendions
M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous
tromper ainsi? Ma pauvre matresse ne s'en relvera jamais! jamais!
L'tranger, qui semblait fort agit, essaya de lui parler; mais les mots
expirrent sur ses lvres; et frappant son front de sa main, comme dans
un soudain dsespoir, il se retira tout  coup  l'autre bout du
corridor.

Annette scha ses larmes; et s'adressant  Ludovico:--Peut-tre, aprs
tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-tre le
chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tte.--Non,
rpliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais l-bas, si ce cavalier
n'est pas lui. Si vous aviez eu la bont de me confier votre nom,
monsieur, dit-il  l'tranger, cette mprise n'et point eu lieu.--Il
est vrai, lui dit l'tranger en mauvais italien; mais il tait fort
important pour moi que mon nom demeurt ignor de Montoni. Madame,
ajouta-t-il, en s'adressant en franais  Emilie, permettez-moi un mot
d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique
 vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jet dans
l'erreur. Je suis Franais, je suis votre compatriote. Nous nous
trouvons dans une terre trangre. Emilie essaya de se remettre. Elle
hsitait pourtant  lui accorder sa demande;  la fin elle pria Ludovico
d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit 
l'tranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait
lui communiquer en cette langue ce qu'il dsirait lui confier. Ils se
retirrent dans une extrmit du corridor, et l'tranger lui dit, avec
un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous tre trangre. Je
m'appelle Dupont; mes parents vivaient  quelques lieues de la valle,
et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le
voisinage. Je ne vous offenserai point en vous rptant combien vous
avez su m'intresser, combien j'aimais  m'garer dans les lieux que
vous frquentiez! combien j'ai visit votre pcherie favorite, et
combien je gmissais alors des circonstances qui m'empchaient de vous
dclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai 
la tentation, et devins possesseur d'un trsor pour moi sans prix; un
trsor que je confiai, il y a quelques jours,  votre messager, dans un
espoir bien diffrent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne
m'tendrai pas sur ces dtails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le
portrait que si mal  propos j'ai rendu, votre gnrosit en excusera le
vol, et me le restituera. Mon crime lui-mme est devenu ma punition. Ce
portrait que j'ai drob a nourri une passion qui doit encore tre mon
tourment.

Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur,  votre conscience 
dcider si, aprs ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je
dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action gnreuse.
Vous le reconnatrez vous-mme, et vous me permettrez d'ajouter que ce
serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve
honore de l'opinion flatteuse que vous avez conue de moi. Mais... Elle
hsita; la mprise de ce soir me dispense de vous en dire
davantage.--Oui, madame; hlas! oui, rpliqua l'tranger. Accordez-moi
du moins de vous montrer mon dsintressement, si ce n'est pas mon
amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la
rcompense d'avoir tent du moins de mriter votre reconnaissance.--Vous
la mritez dj, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mrite
tous mes remercments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que
vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande
consolation pour moi, soit que vos tentatives chouent, soit qu'elles
russissent, d'avoir un compatriote gnreux, dispos  me protger.

--Vous tes perdu, s'cria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont
ne rpondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et anim il
attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'aprs, Ludovico seul
entra; il jeta  la hte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si
vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant  perdre.

Emilie demanda ce qui arrivait; o il fallait aller.--Je n'ai pas le
temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.

Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite
dpendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tchait en marchant de
ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces
passages renvoient des chos par tout le btiment.--Prenez garde  la
lumire, s'criait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'teindra.

Ludovico ouvrit une autre porte, derrire laquelle ils trouvrent
Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce
passage conduisait  la seconde cour, et ouvrait sur la premire. A
mesure qu'ils avanaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient
venir de la seconde cour, alarmrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit
Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du
chteau sont occups de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-tre
passer les portes sans qu'on nous aperoive. Mais chut! ajouta-t-il en
s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la premire cour. Restez
ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se
trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, teignez la
lumire si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe 
Dupont; et dans ce cas restez en silence.

A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils coutaient le bruit de
ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait,
quoique la seconde retentt d'un bruit considrable.--Nous serons
bientt hors des murs, disait Dupont  Emilie. Soutenez-vous encore
quelques moments; tout ira bien.

Mais aussitt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et
distingurent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la
lampe.--Hlas! il est trop tard, s'cria Emilie, qu'allons-nous devenir?
Ils coutrent encore, et s'aperurent que Ludovico s'entretenait avec
la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre,
se mit  aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le
tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait dj trahis. Dupont le
prit, et, pendant qu'ils coutaient tous, ils entendirent Ludovico qui
disait  la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce
temps-l.--Attendons une minute, rpliqua la sentinelle, et vous n'aurez
pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux curies du voisinage; on
refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas
cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le
mme service une autre fois. Allez, allez goter de ce vin; les compres
qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous.

Le soldat hsita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on
n'emmnerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes.
Ils taient tous trop occups pour lui rpondre, quand mme ils
l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si
fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux
partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais
puisque vous ne voulez pas de la vtre, je ne sais pas pourquoi je ne
chercherais pas  l'avoir.--Halte-l! s'il vous plat, cria la
sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.

Ludovico en libert se hta d'ouvrir le passage. Emilie succombait
presque aux anxits que lui avait causes ce long colloque. Ludovico
leur dit que la cour tait libre. Ils le suivirent sans perdre un
instant, et ils entranrent deux chevaux qui se trouvaient carts de
la seconde cour, et qui mangeaient dans la premire quelques-unes des
grandes herbes qui croissaient entre les pavs.

Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la
route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, taient 
pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivs dans les
bois, Emilie et Annette se mirent  cheval avec leurs deux protecteurs.
Ludovico marcha le premier, et ils chapprent aussi vite que le
permettaient une route brise, et la lune encore faible qui brillait au
travers du feuillage.

Emilie tait si tonne de ce dpart soudain, qu' peine osait-elle se
croire veille: elle doutait nanmoins beaucoup si cette aventure se
terminerait heureusement; et ce doute n'tait que trop raisonnable.
Avant d'tre hors des bois, ils entendirent de grands cris apports par
le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumires qui
cheminaient fort vite prs du chteau. Dupont frappa son cheval, et avec
un peu de peine il le fora d'aller plus vite.

--Ah! pauvre bte! s'cria Ludovico, il doit tre assez las. Il a t
dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumires prennent
cet autre chemin.

Il donna un grand coup  son cheval, et tous deux se mirent au grand
galop. Aprs une course assez longue, ils regardrent derrire eux: les
lumires taient si loignes, qu' peine les distinguait-on; les cris
avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors
modrrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils
devaient suivre. Ils se dcidrent  se rendre en Toscane,  tcher de
gagner la Mditerrane, et  s'embarquer promptement pour la France. M.
Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait dcouvrir
que son rgiment en et repris la route.

Ils taient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et
Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connt les passages de ces
montagnes, assura qu'un peu plus avant,  une croisire des chemins, ils
en trouveraient un qui descendrait aisment en Toscane, et qu' peu de
distance on rencontrerait une petite ville o l'on pourrait se procurer
les choses ncessaires au voyage.

Occups de leurs penses, les voyageurs furent plus d'une heure en
silence, sauf une question de temps  autre que faisait Dupont sur la
route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crpuscule ne
laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumires sur le
revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la
ville dont il avait parl. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons
se replongrent dans la rverie; Annette l'interrompit la
premire.--Saint Pierre, dit-elle, o trouverons-nous de l'argent? Je
sais que ni moi, ni ma matresse, nous ne possdons pas un sequin. M.
Montoni y a mis bon ordre.

Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort
srieux. Dupont avait t dpouill de presque tout son argent quand on
l'avait fait prisonnier; il avait donn le reste  la sentinelle qui lui
avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne
pouvait obtenir le payement de ses gages, avait  peine sur lui de quoi
fournir aux premiers rafrachissements dans la ville o ils arrivaient.

Leur pauvret tait d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les
retenir plus longtemps dans les montagnes; et l, quoique dans une
ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les
voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de
tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route  travers des vallons
sauvages et obscurs, dont les forts obstruaient quelquefois toute
clart, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si dserts, qu'on
doutait au premier coup d'oeil si jamais tre humain y avait mis les
pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des
herbes hautes, une prodigieuse vgtation, annonaient que du moins les
passants y taient rares.

A la fin, on entendit de trs-loin les clochettes d'un troupeau: bientt
aprs ce fut le blement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de
quelque habitation humaine. Les lumires que Ludovico avait vues avaient
t longtemps drobes par de hautes montagnes. Ranims par cette
esprance, les voyageurs doublrent le pas, et, sortant de leur dfil,
ils dcouvrirent une des valles pastorales des Apennins, faite pour
donner l'ide de l'heureuse Arcadie. Sa fracheur, sa belle simplicit,
contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes
d'alentour.

L'aube du matin blanchissait l'horizon:  peu de distance, sur le flanc
d'une colline qui semblait natre aux premiers regards du jour, la
petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et  laquelle elle
arriva bientt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvrent asile et
pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrtt pas
plus de temps qu'il ne serait ncessaire; sa vue excitait la surprise:
elle tait sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile.
Elle regrettait le dnment d'argent qui ne lui permettait pas de se
procurer cet article essentiel.

Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire  payer le
rafrachissement. Dupont hasarda de se confier  leur hte; il
paraissait bon et honnte; Dupont lui expliqua leur position, et le pria
de les aider  continuer leur voyage. L'hte promit de s'y prter autant
qu'il le pourrait, puisqu'ils taient des prisonniers qui chappaient 
Montoni; il avait des raisons personnelles pour le har: il consentit 
leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il
n'tait pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils taient  se
lamenter, lorsque Ludovico, aprs avoir conduit les chevaux  l'curie,
rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle
d'un des chevaux, il avait trouv un petit sac rempli, sans doute, du
butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque
Ludovico s'tait sauv, et le cheval, tant sorti de la seconde cour o
buvait son matre, avait emport le trsor sur lequel le brigand
comptait.

Dupont trouva que cette somme tait trs-suffisante pour les conduire
tous en France; il tait alors rsolu d'y accompagner Emilie, quelles
que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son rgiment. Il se fiait
 Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et
pourtant il ne souffrait pas la pense de lui confier Emilie pour un si
long voyage. D'ailleurs, peut-tre il n'avait pas le courage de se
refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait  la voir.

On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico,
bien inform de la gographie de son pays, assura que Livourne tait le
port le plus accrdit et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il
tait le mieux assorti au succs de leurs plans, puisque chaque jour il
en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut dtermin qu'on s'y
acheminerait promptement.

Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes
de Toscane, et quelques petits objets ncessaires au voyage. Les
voyageurs changrent leurs chevaux fatigus contre d'autres meilleurs,
et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Aprs
quelques heures de voyage  travers un pays romantique, ils commencrent
 descendre dans la valle de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes
d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y
possdaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture
varie. De loin, vers l'orient, Emilie dcouvrit Florence; ses tours
s'levaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait
joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la dcoraient
de tous cts; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et
d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mriers la
coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait 
la mer. La cte tait si loigne, qu'une ligne bleutre l'indiquait
seule  l'horizon, et une lgre vapeur de marine se distinguait
au-dessus dans l'atmosphre.

La chaleur tait excessive. Il tait midi. Les voyageurs cherchrent une
retraite pour se reposer  l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient,
remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur
promettaient un rafrachissement agrable. Ils s'arrtrent sous un
berceau dont le feuillage pais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une
fontaine qui jaillissait du roc donnait  l'air quelque fracheur. On
laissa patre les chevaux. Annette avec Ludovico allrent cueillir des
fruits et en apportrent abondamment. Les voyageurs s'assirent  l'ombre
d'un bosquet de sapins et de htres. La pelouse autour d'eux tait
maille de tant de fleurs parfumes, que, mme au sein des Pyrnes,
Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous
l'ombrage impntrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le
paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu' la mer.

Emilie et Dupont redevinrent peu  peu silencieux et pensifs. Annette
tait joyeuse et babillarde; Ludovico tait fort gai, sans oublier les
gards qu'il devait  ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont
engagea Emilie  tcher de goter le sommeil pendant l'extrme chaleur.

Quand Emilie s'veilla, elle trouva la sentinelle endormie  son poste,
et Dupont veill, mais enseveli dans ses tristes penses. Le soleil
tait trop lev pour leur permettre de continuer le voyage. Il tait
ncessaire que Ludovico, fatigu de tant de peines qu'il avait prises,
pt achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par
quel accident Dupont tait devenu prisonnier de Montoni. Flatt de
l'intrt que lui tmoignait cette question, et de l'occasion qu'elle
fournissait pour l'entretenir de lui-mme, Dupont la satisfit
promptement.

--Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un
engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en
droute mon dtachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades.
Quand on m'apprit que j'tais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me
rappelai que votre tante avait pous un Italien de ce nom, et que vous
les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps aprs que
je fus certain, madame, et que ce Montoni tait le mme, et que vous
habitiez sous le mme toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous
peignant mon motion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus  une
sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs
jouissances, dont l'une m'importait extrmement, et n'tait pas sans
danger pour cet homme. Il persista pourtant  ne se charger d'aucune
lettre, et  refuser de me faire connatre  vous. Il tremblait d'tre
dcouvert, et d'prouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit
les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en tes surprise,
madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma sant souffrait extrmement du
dfaut d'air et d'exercice, et j'obtins  la fin, ou de la piti ou de
l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.

Emilie devint trs-attentive, et Dupont continua.

--En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne
pourrais m'vader. Le chteau tait gard avec une extrme vigilance, et
la terrasse tait leve sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi
une porte cache dans la boiserie de la chambre o j'tais dtenu; il
m'apprit  l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage form dans
l'paisseur des murs; il s'tendait le long du chteau, et venait
aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se
trouvait d'autres couloirs dans les murailles normes de ce prodigieux
difice. On les destinait certainement  faciliter les vasions en temps
de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais  la
terrasse. Je m'y promenais avec une extrme prcaution, de peur que mes
pas ne me trahissent. Les sentinelles taient places assez loin, parce
que les murailles, de ce ct, supplaient aux soldats. Dans une de ces
promenades nocturnes, je remarquai une lumire qui venait d'une fentre
au-dessus de ma prison. Il me vint  l'esprit que cet appartement
pouvait tre le vtre, et, dans l'esprance de vous voir, je me plaai
vis--vis de la fentre.

Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui
l'avait jete dans une perplexit si grande, s'cria tout 
coup:--C'tait donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si
ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tte,
que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir
occasionn quelque crainte, puis il ajouta:--Appuy sur le parapet, en
face de votre fentre, la considration de votre situation mlancolique
et de la mienne m'arracha d'involontaires gmissements qui vous
attirrent  la fentre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que
je crus tre vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon motion  ce moment.
Je dsirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la
sentinelle m'obligea de fuir  l'instant.

Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je
ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagn tait de garde;
il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de
la ralit de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A
ma premire sortie, je retournai  votre fentre, et je vous vis sans
oser vous parler. Je saluai de la main, vous dispartes. J'oubliai ma
prudence; je poussai une plainte. Vous revntes, vous parltes.
J'entendis les accents de votre voix. Ma discrtion m'aurait abandonn;
mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme
m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagme
ridicule n'et en ce moment fait ma sret. Je connaissais la
superstition de ces gens-l: je poussai un cri lugubre, dans l'esprance
qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je russis. L'homme tait
sujet  se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces
accs, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais
couru, et que le doublement des gardes,  cette occasion, rendait plus
grand, me dtourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence
des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procur le soldat;
je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais
l'espoir d'tre entendu par vous. Il y a bien peu de soires que cet
espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je
craignis de rpondre,  cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame,
de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit
Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.

Ils continurent leur entretien jusqu'au moment o le soleil commena 
baisser.

Les voyageurs traversrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac.
Apprenant que la ville de Pise n'tait situe qu' quelques milles sur
ses bords, ils auraient dsir qu'un bateau les y conduist; il ne s'en
trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harasss,  l'effet de
gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la valle
s'largissait et devenait une plaine couverte de bls, parseme de
vignobles, d'oliviers et de mriers. Il tait tard avant qu'ils fussent
aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui
des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les
rues; elle se croyait presque  Venise; mais elle n'apercevait ni la mer
brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les
flots, ni ces palais lgants qui semblaient raliser les rves de
l'imagination, et les feries et les merveilles. L'Arno promenait ses
eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en
augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui
amenaient les vaisseaux de la Mditerrane, la chute de leurs ancres, et
le sifflet des contre-matres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver
 Pise un vaisseau prt  faire voile pour la France, et s'pargner
ainsi le voyage de Livourne. Aussitt qu'Emilie fut tablie dans une
auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de
Ludovico ne purent faire dcouvrir une seule barque frte pour France.
Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son rgiment; il
n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigus de la marche du jour,
se retirrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans
s'arrter aux antiquits de cette ville clbre, aux merveilles de la
tour penche, ils profitrent de la fracheur, et traversrent une
contre riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur
imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en
y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie
couverte de vaisseaux, et borde de montagnes.

Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la
ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers
lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais
c'tait en ce lieu une foule sans gaiet, du bruit et non de la musique,
et l'lgance ne se trouvait que dans les points de vue.

M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs
vaisseaux franais, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours,
lever l'ancre pour aller  Marseille. On pourrait, dans cette ville,
s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et
gagner Narbonne. C'tait prs de cette ville qu'tait situ le couvent
o Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine  les
conduire jusqu' Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son
passage en France tait dsormais assur. Soulage de la crainte qu'on
ne la poursuivt, heureuse de l'espoir de revoir bientt sa patrie et le
pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaiet qu'elle n'avait
gure connue depuis la mort de son pre. Emilie prenait intrt 
l'arrive, au dpart des vaisseaux; elle partageait la joie du retour;
et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se sparaient,
elle mlait une larme  celles qu'elle leur voyait rpandre.




CHAPITRE XXXIV.


Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de
Villefort, ce seigneur qui avait hrit des terres du marquis de
Villeroi, prs du monastre de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce
chteau n'tait pas habit quand Emilie se trouva avec son pre dans le
voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affect en apprenant qu'il
tait aussi prs du chteau de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au
sujet de ce chteau, quelques propos alarmants pour la curiosit
d'Emilie.

[Illustration: Le comte de Villefort.]

C'est en 1584, l'anne que Saint-Aubert mourut, que Franois de
Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine
appel _Blangy_, situ en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette
terre, pendant plusieurs sicles, avait appartenu  sa famille; elle lui
revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un
caractre austre et de manires trs-rserves. Cette circonstance,
jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent  la
guerre, avait prvenu toute espce d'intimit entre lui et le comte de
Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en
recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'anne
suivante qu'il se dtermina  le visiter et  y passer tout l'automne.
Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prte
l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses
premires annes, il avait connu la marquise; il avait visit ce sjour
dans l'ge o les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles.
L'intervalle qui s'tait depuis coul dans les secousses et le tumulte
des affaires, qui trop souvent corrompent le coeur et gtent le got,
n'avait point effac de sa mmoire les ombrages du Languedoc, et jamais
ce souvenir ne l'avait trouv indiffrent.

Pendant plusieurs annes, le feu marquis avait abandonn le chteau. Le
vieux concierge et sa femme l'avaient laiss dgrader  l'excs. Le
comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux rparations.
Les prires, les larmes mme de la comtesse, qui au besoin savait
pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa rsolution. Elle se
prpara donc  souffrir ce qu'elle ne pouvait empcher, et  s'absenter
de Paris. Sa beaut y runissait les suffrages, mais son esprit y avait
peu de droits. Le mystrieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des
montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues
galeries qui ne rsonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de
l'horloge du chteau, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste
perspective.

Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il
dsira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtime anne,
tait au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit
ans, tait toujours dans le couvent o on l'avait place lors du second
mariage de son pre. La comtesse n'avait ni assez de talents pour lever
sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait
conseill ce parti; et la crainte qu'une beaut naissante ne vnt 
clipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour
prolonger la rclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande
mortification le dessein qu'avait son poux: elle se consolait nanmoins
en considrant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurit de la
province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.

Le jour du dpart, les postillons s'arrtrent au couvent, par ordre du
comte, pour prendre Blanche. Son coeur palpitait de plaisir aux ides de
nouveaut et de libert qui s'offraient  elle. A mesure que l'poque du
voyage s'tait rapproche, son impatience tait devenue plus forte; et
pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle et passe, elle avait
compt les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait
sonn; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et
s'tait lance de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir
dlivre des entraves du clotre et goter la libert dans un monde o
le plaisir souriait toujours, o la bont ne s'altrait jamais; o le
plaisir et la bont rgnaient sans nul obstacle. Quand on sonna  la
porte de clture, Blanche courut  la grille; elle entendit le bruit des
roues, vit dans la cour la voiture de son pre; elle sauta de joie en
parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de
l'abbesse, qui tait au parloir  recevoir la comtesse; celle-ci parut 
Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'motion
de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la mme nature. Blanche
n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait 
tous ses traits la beaut de l'innocence heureuse.

Aprs un entretien fort court, la comtesse prit cong de l'abbesse;
c'tait le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant o
allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le
moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna,
d'un oeil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui
disant adieu. Madame l'abbesse elle-mme, si grave, si imposante, la
quitta avec un degr de chagrin dont une heure auparavant elle ne se
serait pas cru capable.

La prsence de son pre, les distractions de la route absorbrent
bientt ses ides et dispersrent ce nuage de sensibilit. Peu attentive
 l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Barn, son amie, Blanche
se perdait en une rverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient
en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil,
promenaient les ombres sur la contre et quelquefois la dcouvraient
toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs;
la nature,  ses yeux, variait  chaque instant, et lui fournissait les
plus belles et les plus charmantes images.

Sur le soir du septime jour, les voyageurs aperurent Blangy. Sa
situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle
observait avec tonnement les montagnes des Pyrnes, qu'elle n'avait
jamais vues que de loin pendant le jour.

A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique
demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifie
s'levait entre les arbres; puis l'arcade ruine d'une porte immense.
Blanche croyait presque approcher du chteau clbr dans les vieilles
histoires, o les chevaliers voyaient  travers les crneaux un champion
et sa suite revtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de
ses penses  l'oppression d'un rival orgueilleux.

Les voitures s'arrtrent  une porte qui conduisait  l'enceinte du
chteau, et qui alors tait ferme. La grosse cloche qui devait servir 
annoncer les trangers tait depuis longtemps tombe de sa place; un
domestique monta sur un mur ruin, pour avertir les gens du chteau que
leur matre arrivait.

Blanche, appuye  la portire, s'abandonnait aux douces et charmantes
motions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitt
les cieux; le crpuscule brunissait les montagnes; les flots,
trs-loigns, rflchissant encore les nuances ternes de l'occident,
semblaient comme une trace de lumire qui bordait l'horizon. On
entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le
rivage. Chaque personne de la compagnie rvait aux objets dont elle
tait occupe. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec
dgot ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et,
frappe de l'ide qu'elle serait squestre dans ce vieux chteau, elle
tait dispose  ne rien voir qu'avec mcontentement. Les sentiments de
Henri taient  peu de chose prs les mmes. Il donnait un triste soupir
aux dlices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du
moins le croyait-il, et il est sr que son imagination en tait occupe;
mais le pays, un genre de vie diffrent, avaient pour lui les charmes de
la nouveaut, et ses regrets taient mlangs des riantes illusions de
la jeunesse.

Les portes s'ouvrirent  la fin; la voiture avana lentement sous de
grands chtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une
ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient
alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'
l'loignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long:
c'tait celle o Saint-Aubert et Emilie s'taient engags une fois en
arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude
de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur
leur avaient fait tout  coup rebrousser chemin.

--Quelle dplaisante habitation! s'cria la comtesse  mesure que la
voiture avanait au milieu des bois. Srement, monsieur, vous ne comptez
pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait
porter une coupe d'eau du Lth, afin qu'au moins le souvenir d'un pays
moins affreux n'augmentt pas la laideur de celui-ci.--Je me conduirai
suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare tait
l'habitation de mes anctres.

La voiture s'arrta au chteau, et devant la porte du vestibule
attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait
envoys pour disposer le chteau. Blanche s'aperut que l'difice
n'tait pas entirement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait
beaucoup d'additions trs-modernes. La salle norme et sombre o elle
entra n'tait pas  la vrit de ce nombre: une tapisserie somptueuse
qu'on ne pouvait alors distinguer reprsentait sur les murailles
quelques traits des romans provenaux. La grande fentre tait pare
d'glantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle
laissait voir au travers un plan inclin de verdure que formait la cime
des bois sur la pente du promontoire. Au del se dcouvraient les flots
de la Mditerrane, qui, au sud et  l'orient, se perdaient avec
l'horizon.

Tandis que la comtesse demandait quelques rafrachissements, le comte
avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait
tmoin malgr elle de la mauvaise humeur et du mcontentement de sa
belle-mre.

Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut  de nouvelles
dcouvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense
galerie, dont les murailles ornes de pilastres en marbre soutenaient un
toit vot compos de riches mosaques. Une fentre qui semblait la
terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, lgrement voil,
commenait  confondre ses traits qu'enveloppait dj l'ombre au loin
rpandue.

--Ai-je donc vcu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir
vu ce spectacle, sans avoir prouv ces dlices? La plus pauvre paysanne
des domaines de mon pre a vu depuis son enfance le coup d'oeil de la
nature, a parcouru en libert ces situations pittoresques; et moi, au
fond d'un clotre, on m'a prive de ces merveilles, qui doivent
enchanter les yeux et ravir tous les coeurs. Comment ces pauvres nonnes,
comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur,
s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu' ce soir,
je n'ai connu ce qu'tait la dvotion. Jamais, jusqu' ce soir, je
n'avais vu le soleil quitter cet hmisphre. Demain, pour la premire
fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre 
Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de
la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la
terre!

Ce monologue d'enthousiasme fut troubl par un bruit qui retentit dans
la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place  la crainte.
Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle
observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule,
elle reprit assez de courage pour demander qui c'tait.--Ah!
mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer
les fentres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle
pronona ces paroles, l'motion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup
la jeune Blanche.--Vous semblez effraye, Dorothe, lui dit-elle; qui
donc vous fait si peur?--Non, non, je ne suis pas effraye,
mademoiselle, rpliqua Dorothe en hsitant et tchant de paratre
calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.--Je
suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au chteau,
mademoiselle, continua Dorothe. Il a t dsert bien des annes: cela
faisait trembler. A prsent le chteau ressemblera un peu  ce qu'il
tait du temps que ma pauvre dame tait vivante. Blanche demanda combien
il s'tait pass de temps depuis la mort de la marquise.--Hlas!
mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothe, que j'ai cess de compter
les annes. Le chteau, depuis cette poque, m'a toujours paru en deuil,
et je suis sre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs coeurs.
Mais vous vous tes gare, mademoiselle; voulez-vous revenir  l'autre
partie de la maison?

Blanche dsira de retourner au ct habit; et comme tous les passages
taient compltement obscurs, Dorothe la mena par dehors, en ctoyant
le btiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle
Barn.--O avez-vous donc t si longtemps? lui dit celle-ci. Je
commenais  croire que quelque aventure surprenante vous tait arrive,
et que le gant de ce chteau enchant, l'esprit qui sans doute y
revient, vous avait jete par une trappe en quelque vote souterraine,
d'o vous ne reviendriez jamais.--Non, rpondit Blanche en riant; vous
paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne
toutes.--Eh bien, je consens  les achever, pourvu qu'un jour je puisse
les raconter.--Ma chre mademoiselle Barn, dit Henri qui entrait, les
revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer
de vous faire taire. Nos revenants sont trop civiliss pour condamner
une dame  un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit.

Mademoiselle Barn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le
souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent
l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il tait bien
chang! Il s'est coul bien des annes depuis cette poque, dit-il; les
grands traits du site sont les mmes, mais ils me font une impression
bien diffrente de celle que je sentais autrefois.--Est-ce que ce
thtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agrable qu'aujourd'hui?
cela me semble  peine possible. Le comte la regarda avec un sourire
mlancolique; il tait autrefois aussi dlicieux  mes regards, qu'il
l'est maintenant aux vtres. Le paysage n'a pas chang; mais j'ai
chang, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prtait son coloris
 la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chre Blanche, vous
revenez en ce lieu aprs en avoir t absente pendant plusieurs annes,
vous vous rappellerez peut-tre les sentiments de votre pre, et vous
les comprendrez alors.

Les fatigues de la journe engagrent la compagnie  se sparer de bonne
heure. Blanche,  travers une longue galerie boise de chne, se rendit
 son appartement. Il tait spacieux, fort lev, les fentres gothiques
en taient hautes, et son air lugubre n'tait pas propre  ddommager de
la position carte o il se trouvait. La jeune fille fit une prire
plus fervente que jamais elle n'en avait prononc sous les tristes
votes du clotre. Elle resta en contemplation, jusqu' ce que, vers
minuit, l'obscurit s'tendt sur toute la contre; alors elle se
coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent
seuls la sant, le bonheur et l'innocence!

Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps aprs l'heure que la
veille elle avait si impatiemment dsire: sa femme de chambre, fatigue
du voyage, ne l'appela que pour djeuner. Ce dsagrment fut oubli bien
vite, quand, en ouvrant la fentre, elle vit d'un ct la grande mer
tincelante aux rayons du matin, les voiles lgres, et les rames qui
fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fracheur, les vastes
plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'clat du jour.

En respirant cet air si pur, la sant s'panouit sur ses joues, et la
gaiet ptilla dans ses yeux.

Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le
premier persuader  des humains de s'y rendre, et, prenant la religion
pour prtexte, les loigner de tous les objets qui l'inspirent?
L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et
quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais
senti tant de dvotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passes au
couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passes ici. Je regarde
autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur.

En disant ces mots, elle quitta la fentre, parcourut la galerie, et se
trouva dans la salle du djeuner, o le comte tait dj. La gaiet d'un
soleil brillant avait dissip sa tristesse; le sourire tait sur ses
lvres: il parla  sa fille avec srnit, et le coeur de Blanche
rpondit  cette douce disposition. Henri, bientt aprs, la comtesse et
mademoiselle Barn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir
l'influence de l'heure et du lieu.

[Illustration: Henri et Blanche.]

On se spara aprs le djeuner. Le comte se fit suivre  son cabinet par
son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants.
Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient
tous se servir le mme soir, et auquel il faisait ajuster un petit
pavillon. La comtesse et mademoiselle Barn allrent voir un appartement
dans la partie moderne, construit avec lgance; les fentres ouvraient
sur des balcons qui faisaient face  la mer, et sauvaient consquemment
la vue des _affreuses_ Pyrnes.

Blanche, pendant ce temps, se htait de goter, sous les futaies qui
entouraient le chteau, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre
sous laquelle elle errait fit cder peu  peu la gaiet  des
impressions plus srieuses. Tantt elle avanait lentement sous un
couvert impntrable, dont les branches s'entrelaaient, et sous lequel
les gouttes de rose baignaient encore les fleurs qui maillaient le
gazon; tantt elle foltrait dans un sentier o le soleil dardait ses
rayons, et o le zphyr balanait le feuillage: le htre, l'acacia, le
frne, unissaient leur verdure claire aux teintes fonces des pins et
des cyprs, tandis que le chne opposait sa force majestueuse  la
lgret du lige et  la grce du peuplier.

Elle sortit de la tour, et descendit un escalier troit. Elle se trouva
dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin,
et, l'impatience faisant place  la crainte, elle appela au secours. Des
pas approchaient; une lumire brillait sous une porte  l'extrmit du
passage, et une personne l'ouvrit avec prcaution, et ne s'aventura pas
plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer;
Blanche appela de nouveau, et se htant de courir elle reconnut la
vieille concierge.

--Ah! ma chre demoiselle, c'est vous! dit Dorothe; comment avez-vous
pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait t moins proccupe
de sa frayeur, elle aurait observ probablement la forte expression de
terreur et de surprise qui dfigurait Dorothe. Celle-ci la conduisit 
travers des passages et des pices sans nombre, qui ne paraissaient pas
avoir t habites depuis un sicle. Elles arrivrent enfin  la
rsidence du concierge, et Dorothe la pria de s'asseoir et de se
rafrachir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la
dcouverte qu'elle en avait faite elle annona le dsir de se
l'approprier. Soit que Dorothe ft moins sensible que la jeune personne
aux beauts du paysage, soit que l'habitude lui et rendu moins
touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas
l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna
pas. Blanche demanda o conduisait la porte qu'elle avait trouve ferme
au bout de la galerie. Dorothe rpondit qu'elle donnait sur une
enfilade d'appartements o depuis maintes annes on n'tait point
entr.--C'est l, ajouta-t-elle, que notre dfunte dame est morte, et je
n'ai pas eu la force d'y pntrer depuis ce temps-l.

Blanche, qui dsirait voir cet appartement, s'abstint de le demander 
Dorothe, parce qu'elle observa que ses yeux taient remplis de larmes,
et elle alla faire sa toilette pour le dner. La socit s'y runit en
bonne disposition, except la comtesse.

La gaiet qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modra
lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si
immense tendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarque qu'avec
ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour
surmonter sa crainte, et suivre son pre dans le bateau.

Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de
l'ocan. Une motion sublime luttait contre le sentiment du danger; un
zphyr lger se jouait  la surface des ondes, caressait les voiles, et
agitait le feuillage des forts qui couronnaient plusieurs milles sur la
cte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la proprit autant
que le plaisir d'une vive admiration.

A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois
l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intressant et
romantique. Le comte y avait fait porter du caf et des
rafrachissements. Les rameurs y dirigrent leur course, en ctoyant les
sinuosits du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la
circonfrence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les
domestiques donnaient du cor et d'autres instruments  vent, dont les
sons, seconds par les chos des rochers, allaient expirer sur les
vagues. Blanche ne craignait plus; une dlicieuse tranquillit s'tait
empare d'elle, et la tenait en silence. Elle tait trop heureuse pour
se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, mme comme objets de
comparaison.

Aprs une assez longue promenade, la famille revint au village et
s'embarqua. La beaut de la soire l'engagea  prolonger sa course, et 
s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zphyr qui
jusqu'alors avait pouss la barque, et les rameurs prirent leurs rames.
Les eaux, comme une glace polie, rflchissaient les roches grises, les
arbres levs, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs
qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait  voir plonger
les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs
touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau
du paysage, sans en dfigurer l'harmonie.

Au-dessus de l'obscurit des bois, elle distingua un groupe de tourelles
qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent
fait silence elle entendit un choeur de voix.

--Quelles voix sont-ce l? dit le comte en regardant autour de lui, et
prtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.--C'est une hymne des
vpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent.

--Nous sommes donc prs d'un monastre? dit le comte; et le bateau ayant
doubl un cap fort lev, le couvent de Sainte-Claire parut. Il tait
bti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la cte tait
basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de
l'difice, la grande porte, la fentre gothique du vestibule, les
clotres, et un ct de la chapelle; une arcade vnrable, qui autrefois
joignait la maison  une autre portion des btiments, dmolie alors,
restait comme une ruine majestueuse dtache de tout l'difice. On ne
voyait au del que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles,
et les fentres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de
brioine, qui retombaient comme des guirlandes.

Tout tait en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche
majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumire et
d'ombre que rpandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs
voix qui chantaient posment s'leva tout  coup derrire. Le comte fit
arrter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vpres, et
l'orgue se mlant  leurs voix les soutenait, et donnait au chant une
harmonie imposante. Le choeur cessa, mais il reprit bientt dans un ton
plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrs, et enfin on
cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et
ses penses, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis
que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau,
une procession de religieuses voiles de blanc sortit lentement du
clotre, et passa dans le bois pour faire le tour de l'difice.

La comtesse fut la premire  retrouver la parole.--Cette hymne et ces
religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous
gagne, retournons au chteau, il sera nuit avant que nous soyons
arrivs.

Le comte leva les yeux, et s'aperut qu'une tempte menaante avait
avanc les tnbres. Elle se formait  l'orient, et la pesante obscurit
qu'elle rpandait, contrastait avec le brillant clat du couchant. Les
bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur
plumage, et fuyaient vers quelque retraite loigne. Les matelots
faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les
larges gouttes qui commenaient  tomber, dterminrent le comte 
chercher un abri dans le monastre. Le bateau changea de direction. A
mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs
noirtres jetaient de sombres clairs, qui semblaient, en se
rflchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.

L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Barn; leurs
cris et leurs frayeurs inquitaient le comte, et troublaient leurs
rameurs. Blanche se contenait en silence, tantt agite par la crainte,
et tantt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur
effet sur la scne, et coutait les roulements prolongs de la foudre,
qui branlaient les airs.

Le bateau s'arrta en face du monastre. Le comte envoya un de ses gens
pour annoncer son arrive  la suprieure, et lui demander asile.
L'ordre de Sainte-Claire tait ds lors assez peu austre; cependant les
femmes seules pouvaient tre admises dans le couvent. Le domestique
rapporta une rponse qui respirait tout  la fois l'hospitalit et
l'orgueil, mais un orgueil dguis en soumission. On dbarqua, on
traversa promptement la pelouse  cause d'une abondante pluie, et l'on
fut reu par la suprieure, qui d'abord tendit la main et donna sa
bndiction. On passa dans une grande salle, o se trouvaient quelques
religieuses, toutes vtues de noir et voiles de blanc. Le voile de
l'abbesse pourtant tait  demi relev, et dcouvrait une dignit douce,
que temprait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche,
et mademoiselle Barn dans un salon de son couvent, et le comte avec
Henri restrent au parloir.

L'abbesse demanda des rafrachissements, et entretint la comtesse.

Leur entretien fut bientt drang par les coups rpts du tonnerre, et
la cloche sonna pour inviter les religieuses  la prire. Blanche, en
passant prs d'une fentre, jeta un regard  l'horizon, et l'clat subit
d'un clair qui pntra le vaste abme des flots lui fit distinguer le
vaisseau qu'elle avait dj remarqu: il s'agitait au milieu d'une mer
cumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout  coup s'levait
jusqu'aux nues.

Elle soupira  cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la
chapelle. Les domestiques du comte taient alls au chteau pour faire
venir des voitures. Elles arrivrent  la fin de l'office. La tempte
tait moins violente: le comte et sa famille retournrent au chteau.
Blanche fut surprise de dcouvrir combien les sinuosits du rivage
l'avaient trompe sur la distance. C'tait la cloche de ce monastre
qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle
aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent
empche.

En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que rellement elle
n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se
runirent au salon; mais  peine y taient-ils, que, dans un intervalle
d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal
de dtresse d'un vaisseau: il ouvrit une fentre qui donnait sur la
Mditerrane, mais la mer tait enveloppe d'paisses tnbres, et le
fracas de la tempte touffait tout autre son. Blanche se souvint de la
barque, et, toute tremblante, en avertit son pre. En peu de moments,
les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolrent
avec eux. La foudre s'lana des nues, avec un dchirement effroyable;
mais l'clair qui la prcdait, et qui avait frapp l'immensit des
flots, avait laiss voir une chaloupe luttant avec effort contre les
vagues cumantes. Une nuit impntrable avait soudain tout envelopp. Un
second clair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile,
et cherchait  gagner la cte. Blanche saisit le bras de son pre, avec
un regard de douleur o se peignaient l'effroi et la compassion. Ce
moyen n'tait pas ncessaire pour toucher le coeur du comte: il
regardait la mer avec une expression de piti; mais, voyant bien qu'un
bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il dfendit d'en risquer un, et
fit porter des torches sur les pointes des rochers.

Alors on vit les domestiques du comte courir de tous cts, s'avancer 
la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres,
dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumires,
descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et
appelaient  grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets,
leurs faibles voix, qui s'efforaient de rpondre, et qui, par
intervalles, se mlaient avec la tempte. Ces cris subits, qui partaient
des rochers, augmentaient la terreur de Blanche  un degr
insupportable; mais son tendre intrt fut bientt soulag quand Henri,
accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jet l'ancre
au fond de la baie, mais dans un tel dlabrement, qu'il s'entr'ouvrirait
peut-tre avant que l'quipage ft dbarqu. Le comte fit aussitt
partir tous les bateaux, et fit dire aux infortuns trangers qu'il
recevrait dans son chteau ceux qui ne pourraient trouver asile dans le
village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont,
Ludovico et Annette, qui, s'tant embarqus  Livourne, et tant arrivs
 Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempte les avait
accueillis. Ils furent tous reus par le comte avec une extrme
affabilit. Emilie et voulu, ds le soir, se rendre au couvent de
Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir  ce qu'elle sortt du
chteau. Il est bien vrai qu'aprs tant d'effroi et de fatigue, elle
aurait pu difficilement aller plus loin.

Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y
eut entre eux beaucoup de joie et de flicitations. Emilie fut nomme 
la famille du comte, et l'hospitalit obligeante avec laquelle on la
reut dissipa l'embarras lger o son entre l'avait mise. On se mit 
table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait
sur le salut des trangers, qu'elle avait plaints si sincrement,
remontrent peu  peu les esprits d'Emilie. Dupont, dlivr de la
crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la
diffrence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prte  les
engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, o rgnaient
l'abondance et le got, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus
obligeant.

Annette, pendant ce temps-l, avec les domestiques, racontait les
dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se flicitait de sa dlivrance et
de celle de Ludovico; enfin elle veillait le rire et la gaiet dans
cette partie de la maison. Ludovico tait tout aussi content qu'elle,
mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tchait en vain de
retenir Annette. A la fin, les clats de rire furent entendus de la
chambre de madame; elle envoya savoir d'o venait ce vacarme, et
recommander le silence.

Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait
besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie
rveillait d'intressants souvenirs. Les vnements qui lui taient
arrivs, les souffrances qu'elle avait prouves depuis son dpart, se
reprsentaient  elle avec force, et ne cdaient qu' l'image de
Valancourt. Savoir qu'elle habitait la mme terre aprs une sparation
si longue, si distante, tait pour elle une source de jouissances. Elle
passait ensuite  l'inquitude,  l'anxit, quand elle considrait
l'espace de temps coul depuis la dernire lettre qu'elle avait reue,
et tous les vnements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer
contre son repos et son bonheur; mais cette pense, que Valancourt
n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oublie, tait si
terrible pour son coeur, qu'elle ne pouvait s'y arrter. Elle se
dtermina  l'informer ds le lendemain qu'elle tait arrive en France.
Une lettre d'elle tait presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin
l'espoir d'apprendre bientt qu'il tait bien portant, qu'il tait peu
loign d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son
agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermrent, et elle
s'endormit.




CHAPITRE XXXV.


Blanche avait pris tant d'intrt  Emilie, qu'en apprenant qu'elle
voulait rsider au monastre voisin, elle pria le comte de l'engager 
prolonger son sjour au chteau.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien
je serais contente d'avoir une telle compagne. A prsent, je n'ai point
d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Barn n'est
que l'amie de maman.

Le comte sourit de cette simplicit enfantine, qui faisait cder sa
fille aux premires impressions.

Il avait observ Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant
qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manire dont M.
Dupont lui avait parl d'elle avait mme confirm sa prsomption; mais
trs-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie
tait connue au couvent de Sainte-Claire, il se dtermina  visiter
l'abbesse, et, si son tmoignage rpondait  son dsir, il voulait
inviter Emilie  passer quelques jours au chteau. Il avait en vue, sous
ce rapport, l'agrment de la jeune Blanche, plus que le dsir d'obliger
l'orpheline Emilie; nanmoins il prenait  elle un vritable intrt.

Le lendemain matin, Emilie, trop fatigue, ne put descendre. Dupont
tait  djeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme
ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son
sjour au chteau. Dupont y consentit volontiers, parce que cette
circonstance pouvait le retenir auprs d'Emilie. Il ne pouvait, au fond
de son me, entretenir l'esprance qu'elle rpondt jamais  sa vive
affection; mais il n'avait pas le courage de travailler  la vaincre.

Emilie, quand elle fut repose, se promena avec sa nouvelle amie sur la
pelouse qui entourait le chteau, et fut aussi sensible  la beaut de
ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu
le dsirer.

En rentrant au chteau, Blanche conduisit Emilie  la tour qu'elle
aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait
dj visites. Emilie s'amusa  en examiner les distributions, 
considrer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et 
les comparer avec ceux du chteau d'Udolphe, qui taient cependant plus
vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothe qui les
accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui
tait autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intrt extrme;
elle la regardait mme avec tant d'attention, qu' peine entendait-elle
ce qu'on pouvait lui dire.

Emilie, place  une des fentres, jeta les yeux sur la campagne, et vit
avec surprise beaucoup d'objets dont sa mmoire gardait le souvenir; les
champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traverss avec Voisin un
soir aprs la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent  la
chaumire. Elle reconnut que ce chteau tait celui qu'elle avait alors
vit, et sur lequel il avait tenu d'tranges discours.

Frappe de cette dcouverte, effraye sans savoir pourquoi, elle resta
quelque temps en silence, et se rappela l'motion qu'avait montre son
pre en se trouvant si prs de cette demeure. La musique aussi qu'elle
avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si
ridicule, lui revenait  l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage,
elle demanda  Dorothe si l'on entendait encore de la musique  minuit,
comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien.

--Oui, mademoiselle, rpondit Dorothe, on entend toujours cette
musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera
jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit
Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah!
mademoiselle, on a assez cherch; mais qui peut suivre un esprit?

Emilie sourit, et se rappelant combien tout rcemment elle avait
souffert par la superstition elle rsolut alors d'y rsister. Nanmoins,
en dpit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mler sur
ce point  sa curiosit. Blanche, qui jusqu'alors avait cout en
silence, demanda ce que c'tait que cette musique, et depuis quand on
l'entendait.

Blanche se taisait, Dorothe paraissait srieuse et soupirait. Emilie se
sentait porte  en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se
rappelait le spectacle dont elle avait t tmoin dans une chambre 
Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle
avait trouves sans dessein dans les papiers qu'elle avait dtruits par
obissance aux ordres de son pre. Elle frmit  la signification qu'ils
semblaient avoir, presque autant qu' l'horrible objet dcouvert sous le
funeste voile.

Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothe  expliquer ce qu'elle
avait voulu dire, l'avait prie, en se retrouvant auprs de la porte
ferme, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chre demoiselle,
lui rpondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas
ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne matresse; il
serait affreux pour moi d'y entrer. De grce, ne me le demandez
pas.--Non, certainement, rpondit Blanche, si c'est votre vritable
raison.--Hlas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si
tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des
annes qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui
arriva alors, comme si c'tait hier. Plusieurs choses trs-nouvelles
sont sorties de ma mmoire; mais les anciennes, je les vois comme dans
une glace. Elle se tut, et en avanant dans la galerie elle reprit en
regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me
souviens qu'elle tait aussi frache, et qu'elle avait le mme sourire.
Pauvre dame! qu'elle tait gaie, lorsqu'elle fit son entre ici!

Dorothe garda le silence  toutes les questions que lui fit Blanche.
Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser
davantage, et s'effora d'attirer l'attention de sa jeune amie sur
quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y
promenaient; elles allrent les y joindre.

Quand le comte aperut Emilie, il avana vers elle, et la prsenta  la
comtesse d'une manire si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela 
Emilie l'ide de son propre pre.

Avant d'avoir achev ses remercments pour l'hospitalit qu'elle avait
reue, et d'avoir exprim le dsir de se rendre aussitt au couvent,
elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son
sjour au chteau. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de
sincrit, que, malgr le dsir qu'elle avait de revoir ses anciennes
amies du monastre, et de soupirer encore sur le tombeau d'un pre
chri, elle consentit  rester quelques jours.

Elle crivit nanmoins  l'abbesse pour l'informer de son arrive, et
lui demander  tre reue au couvent comme pensionnaire. Elle crivit
aussi  M. Quesnel et  Valancourt; et comme elle ne savait o adresser
prcisment cette dernire lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le
frre du chevalier.

Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnrent Emilie  la chaumire
de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir ml
d'amertume. Le temps avait calm sa douleur, mais la perte qu'elle avait
faite ne pouvait cesser de lui tre sensible: elle se livra avec une
douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait
encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie
sans reproche.

Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre o Saint-Aubert
tait mort; et aprs une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa
famille elle sortit de la chaumire.

Pendant les premiers jours qu'elle passa au chteau de Blangy, elle vit
avec chagrin la mlancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent
absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le dtournait de
s'loigner d'elle, et elle rsolut de se retirer aussitt qu'elle le
pourrait sans dsobliger le comte et la comtesse de Villefort.
L'abattement de son ami ne tarda pas  alarmer le comte, et Dupont lui
confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le
plaindre; mais il se dtermina en lui-mme  ne pas ngliger un moyen de
favoriser ses prtentions. Quand il connut la dangereuse situation de
Dupont, il ne s'opposa que faiblement au dsir qu'il tmoigna de quitter
le chteau de Blangy ds le lendemain; il lui fit promettre d'y venir
passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos.
Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes
qualits, et tait trs-reconnaissante de ses services; elle prouva une
tendre motion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se spara
d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le
comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore
fait.

Peu de jours aprs, Emilie elle-mme quitta le chteau, mais ce ne fut
pas sans promettre au comte et  la comtesse de venir souvent les voir.
L'abbesse la reut avec cette bont maternelle dont elle lui avait dj
donn des preuves; et les religieuses lui tmoignrent leur amiti. Ce
couvent, qu'elle avait si bien connu, rveilla ses tristes souvenirs:
mais il s'en mlait d'autres; elle rendait grces au ciel de l'avoir
fait chapper  tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui
restaient; et quoique le tombeau de son pre ft souvent arros de ses
larmes, sa douleur n'avait plus la mme amertume.

Quelque temps aprs son arrive au monastre, Emilie reut une lettre de
son oncle, M. Quesnel, en rponse  la sienne et  ses questions sur ses
affaires qu'il avait prtendu grer en son absence. Elle s'tait
informe surtout du bail de la valle, qu'elle dsirait habiter si sa
fortune le permettait. La rponse de M. Quesnel tait froide et sche
comme elle s'y tait attendue; elle n'exprimait ni intrt pour ses
souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y tait drobe. Quesnel ne
perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus  l'gard du comte
Morano, qu'il affectait de reprsenter comme riche et homme d'honneur;
il dclamait avec vhmence contre ce mme Montoni, auquel jusqu' ce
moment il s'tait reconnu si infrieur; il tait laconique sur les
intrts pcuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme
du bail de la valle expirait; il ne l'invitait point  venir chez lui,
et ajoutait que ne pouvant, dans l'tat de sa fortune, habiter la
valle, elle ferait bien de rester  Sainte-Claire.

Il ne rpondait point  ses questions sur le sort de la pauvre vieille
Thrse, la servante de son pre. Par _post-scriptum_, M. Quesnel
parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait plac
la majeure partie de son bien; il annonait que ses affaires taient au
moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait d
s'y attendre. La lettre contenait encore un billet  l'ordre d'Emilie,
pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.

La tranquillit du monastre, la libert qu'on lui laissait de parcourir
les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisrent peu  peu
l'esprit d'Emilie; cependant elle prouvait quelque inquitude au sujet
de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir
enfin sa rponse.




CHAPITRE XXXVI.


Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de
revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui
faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne  qui
exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les
yeux s'animassent  son sourire, ou dont les regards pussent rflchir
son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la
visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt,
prolong au del du temps o sa rponse aurait pu arriver d'Estuvire,
pntrait Emilie d'une inquitude si cruelle qu'elle fuyait la socit,
et et voulu diffrer le moment de s'y runir, jusqu' celui o ses
peines seraient calmes. Le comte et sa famille la pressrent cependant
si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait  la
solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et
n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle
retourna au chteau de Blangy: l'amiti du comte de Villefort encouragea
Emilie  lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et
 le consulter sur la manire de les recouvrer: il n'y avait pas de
doute que la loi ne ft en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en
occuper, et lui offrit mme d'crire  un avocat d'Aix, sur l'avis
duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut accepte par Emilie; et
les procds obligeants qu'elle prouvait chaque jour l'eussent encore
une fois rendue heureuse, si elle et pu tre certaine que Valancourt se
portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait pass plus d'une
semaine au chteau sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que,
si Valancourt n'tait pas chez son frre, il tait fort douteux que la
lettre qu'elle lui avait crite lui ft parvenue, et cependant une
inquitude, une crainte qu'elle ne pouvait modrer, troublaient
absolument son repos. Elle repassait tant d'vnements qui, depuis sa
captivit  Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle tait
quelquefois si frappe de la crainte, ou que Valancourt n'existt plus,
ou qu'il n'existt plus pour elle, que mme la compagnie de Blanche lui
devenait insupportable. Elle restait seule des heures entires au fond
de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient
de le faire sans incivilit.

Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite bote qui
contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses
qu'elle avait faites pendant son sjour en Toscane; mais ces derniers
objets l'intressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir
de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et
dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les
chagrins de l'absence. Leur effet n'tait plus le mme; elles
augmentaient les angoisses de son coeur; elle songeait que peut-tre
Valancourt avait pu cder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue
mme de son criture lui rappela tant de souvenirs pnibles, que, ne
pouvant achever la premire lettre, elle resta la tte appuye sur sa
main, et donna cours  des flots de larmes. A cet instant, la vieille
Dorothe entra chez elle pour l'avertir que l'on dnerait une heure plus
tt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hta de ramasser ses
papiers, mais Dorothe avait remarqu son agitation et ses larmes.

--Ah! mademoiselle, s'cria-t-elle; vous qui tes si jeune, avez-vous
des sujets de chagrin?

Emilie tcha de sourire, mais elle ne pouvait parler.

--Hlas! ma chre demoiselle, quand vous serez  mon ge, vous ne
pleurerez pas pour des bagatelles. Srement rien de srieux ne peut vous
affliger?--Non, Dorothe, rien d'important, rpliqua Emilie. Dorothe se
baissa pour relever quelque chose, et s'cria soudain:--Vierge Marie!
que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise prs de la
table.--Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarme de son cri, et
regardant autour d'elle.--C'est elle-mme! dit Dorothe, c'est
elle-mme! et justement comme elle tait peu de temps avant sa mort.

Emilie, encore plus effraye, craignit que Dorothe n'et un accs de
dlire, et la pria de s'expliquer.--Ce portrait, lui dit-elle, o
l'avez-vous trouv? c'est ma bien-aime matresse; c'est elle-mme!

Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait
trouve dans les papiers que son pre lui avait ordonn de brler;
c'tait sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si
tendres. Se rappelant  ce sujet les circonstances de sa conduite qui
l'avaient tant surprise, l'motion d'Emilie s'augmenta  un tel excs,
qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothe; elle tremblait des
rponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle
tait certaine que ce portrait ft celui de la marquise.

--Ah! mademoiselle, rpondit-elle, comment m'et-il frappe  ce point,
s'il n'tait pas l'image de ma matresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en
reprenant la miniature, voil bien ses yeux bleus, ce regard si
caressant et si doux! Voil son expression quand elle avait rv seule
quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais
elle ne voulut se plaindre! Voil cet air de patience et de rsignation
qui me fendait le coeur, et qui me la faisait adorer!--Dorothe, dit
Emilie, je prends  cette affliction un intrt plus grand que peut-tre
vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage
 satisfaire ma curiosit; elle n'est pas frivole.--Ah! mademoiselle,
repartit Dorothe, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire
maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien
des annes que ce malheur est arriv, et je n'ai jamais aim  parler de
madame la marquise qu' mon mari. Il tait dans la maison aussi bien que
moi, et savait par moi des dtails que tout le monde ignorait. J'tais
auprs de madame dans sa dernire maladie: j'en sus, j'en entendis
autant et plus que M. le marquis lui-mme. Aimable sainte! Comme elle
tait patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec
elle.--Dorothe, interrompit Emilie, vous pouvez tre sre que ce que
vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.--Et vous, mademoiselle, ne
me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tomb dans vos mains,
et les motifs de votre curiosit au sujet de ma matresse?--Non,
Dorothe, rpliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons
particulires pour garder le silence, au moins jusqu' ce que j'en sache
davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma
curiosit dans l'ide que je pourrai satisfaire la vtre. Ce que je ne
veux pas dcouvrir ne m'intresse pas seule. Autrement je craindrais
moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je dsire que par
confiance en mon honneur.--Eh bien! mademoiselle, dit Dorothe aprs
l'avoir regarde longtemps, vous montrez un si grand intrt; ce
portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si
rellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses
que je n'ai dites  personne qu' mon mari, quoique beaucoup de gens en
aient souponn une partie. Je vous dirai les dtails de la mort de
madame, mes ides  ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous
les saints!...

Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais rvler
sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.--J'entends la cloche
qui sonne le dner, mademoiselle, dit Dorothe, il faut que je
parte.--Quand vous reverrai-je? demanda Emilie.

Dorothe rflchit et lui dit:--Si l'on sait que je viens chez vous,
cela donnera de la curiosit, et cela me ferait de la peine. Je viendrai
quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en
ai bien long  dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand
tout le monde dormira.

Emilie se hta de descendre.

Le soir, le comte et sa famille, except la comtesse et mademoiselle
Barn, allrent se promener dans les bois, pour partager la joie des
paysans.

Les mntriers, assis  terre au pied des arbres, semblaient participer
eux-mmes  la gaiet que rpandaient leurs instruments; c'taient le
galoubet et une espce de longue guitare. Il y avait, en outre, un
enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul,  moins que, jetant
son instrument, il ne se mlt aux danseurs, et, par ses gestes
ridicules, ne redoublt les clats de rire et le mouvement de cette fte
rustique.

Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libralit avait
contribu: Blanche prit part  la danse avec un jeune gentilhomme du
voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle tait trop triste pour
participer  tant de gaiet. Cette fte lui rappelait celle de l'anne
prcdente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et
l'vnement affreux qui l'avait termine.

Remplie de ce souvenir, elle s'loigna de la danse, et s'enfona
lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempraient sa
mlancolie; la lune rpandait  travers le feuillage une lumire
mystrieuse; l'air tait doux et frais: Emilie, absorbe dans sa
rverie, allait toujours, sans prendre garde  la distance; elle
s'aperut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un
silence absolu rgnait autour d'elle; Emilie se trouva prs de l'avenue,
o, la nuit de l'arrive de son pre, Michel avait cherch  lui
procurer un asile. Cette avenue tait presque aussi sauvage, presque
aussi dsole qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait t si
occup de rparations indispensables, qu'il avait nglig celles-l; la
route tait encore brise, et les arbres encore encombrs par des
branchages.

En considrant le chemin, elle se rappela les motions qu'elle y avait
souffertes, et tout  coup se reprsenta la figure qu'elle avait vue se
drober dans les arbres, et qui n'avait pas rpondu aux appels rpts
de Michel; elle prouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue
alors. Il n'tait pas impossible que les bois servissent de repaire 
des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha 
retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient
de l'avenue. Eloigne encore des paysans, dont elle n'entendait ni les
voix, ni la musique, elle prcipita sa course. La personne qui la
suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et
ralentit sa marche pour qu'il pt la rejoindre; il exprima quelque
surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agrments du
clair de la lune l'avaient gare plus loin qu'elle ne l'avait compt.
Une exclamation chappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu
Valancourt, c'tait lui-mme: la rencontre fut telle qu'on peut
l'imaginer entre deux personnes si chres l'une  l'autre, et depuis si
longtemps spares.

Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt
semblait oublier lui-mme qu'il existt au monde une autre personne
qu'Emilie; et Henri, surpris, considrait cette scne en silence.

Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle
n'avait pas le temps d'y rpondre. Elle apprit que sa lettre avait t
envoye  Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre
enfin lui tait parvenue, et qu'il tait parti sur-le-champ pour se
rendre en Languedoc. En arrivant au monastre, d'o elle avait dat sa
lettre, il avait,  son extrme regret, trouv les portes fermes pour
la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il tait retourn 
son auberge pour lui crire, il avait rencontr Henri, qu'il avait
intimement connu  Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il
n'esprait voir que le lendemain.

Emilie, Valancourt et Henri retournrent  la pelouse: ce dernier
prsenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le
recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant
qu'ils s'taient dj vus. On l'invita  partager les divertissements de
la soire; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les
danseurs  la fte, se plaa auprs d'Emilie, et put l'entretenir sans
contrainte. Les lumires suspendues sous les arbres permirent  Emilie
de considrer cette figure, dont pendant son absence elle avait essay
de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'tait plus
la mme. Elle ptillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle
avait perdu beaucoup de cette simplicit, et quelque chose de cette
bont franche qui en faisaient le principal caractre: c'tait toujours
pourtant une figure intressante. Emilie croyait voir dans les traits de
Valancourt un mlange d'inquitude et de mlancolie. Il tombait
quelquefois dans une rverie passagre, et semblait faire effort pour en
sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espce de
frmissement semblait agiter son me: il retrouvait dans Emilie la mme
bont, la mme beaut simple, qui l'avaient enchant quand il l'avait
connue. Le coloris de son teint avait un peu pli, mais la douceur s'y
peignait toujours, et cette teinte mlancolique, mle  son sourire, le
rendait encore plus touchant.

Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui tait
arriv depuis qu'elle tait partie de France; et les deux amants se
livrrent sans rserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop
longue sparation.

Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des
alles du jardin. Ils parlrent de la fte, et vinrent  nommer
Valancourt.--Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le
connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela tait vrai.--On me le
prsenta  Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord trs-content. Il
s'arrta. Emilie tremblait, dsirait d'en apprendre davantage, et
craignait de montrer au comte l'intrt qu'elle y pouvait
prendre.--Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous
connaissez monsieur Valancourt?--Puis-je, monsieur, vous demander le
motif de cette question, et, j'y rpondrai aussitt?--Srement, dit le
comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien vident que
M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui
vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment,
je parle avec sincrit: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant
prfr et cout.--Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en
tchant de calmer son motion.--Parce que, dit le comte, je ne pense pas
qu'il en soit digne. Emilie agite le pria de s'expliquer mieux.--Je le
ferai, rpondit-il, si vous tes bien convaincue que le vif intrt que
je prends  vous m'a seul engag  vous en parler.--Je le crois,
monsieur, dit Emilie.--Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent
connaissance chez un de leurs camarades, o moi-mme je le rencontrai.
Je l'invitai  venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une
espce d'hommes, rebut de la socit, qui vivent du jeu et passent leur
vie dans la dbauche. Je connaissais seulement quelques parents du
chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir
chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.--Non, monsieur,
lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au
dsespoir.--Seulement! reprit le comte. J'appris bientt que ses
liaisons l'avaient entran dans un cours de dissipation, et dont il ne
paraissait pas avoir le pouvoir ou la volont de se retirer. Il perdit
au jeu une somme norme; ce got devint une passion, il s'y ruina. J'en
parlai avec intrt  ses parents; ils m'assurrent que leurs
remontrances avaient t vaines, et qu'ils taient fatigus d'en faire.
J'appris ensuite qu'en considration de ses talents pour le jeu, presque
toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrtait pas le succs, on
l'avait initi aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part
dans certains profits.--Impossible! dit soudain Emilie. Mais
pardonnez-moi, monsieur, je sais  peine ce que je dis; pardonnez  ma
douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal inform; le
chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenim ces rapports.--Je
voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma
conviction, et l'intrt que je prends  votre bonheur, qui aient pu
m'engager  vous les rpter.

Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt,
qui avaient dcouvert tant de remords, et semblaient confirmer les
discours du comte. Aprs une longue pause, le comte lui dit:--Je
m'aperois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je
vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne
le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.--Quel danger
apprhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prvenir,
confiez-vous  mon honneur.--Je me confie, sans doute,  votre honneur,
dit le comte; mais puis-je aussi me fier  votre courage? Croyez-vous
pouvoir rsister aux prires d'un amant aim, qui, dans sa douleur,
voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa flicit?--Je ne serai
pas expose  une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste
orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus
estimer: cependant je donne ma parole.--Je vous dirai donc tout, reprit
le comte: la conviction est ncessaire  votre paix future, et ma
confidence tout entire est le seul moyen de vous la donner.--Je ne
doute pas, monsieur, des faits dont vous avez t tmoin, ou que vous
affirmez, dit Emilie en succombant  sa douleur; le chevalier peut-tre
a t jet dans des excs o il ne tombera plus; si vous aviez connu la
puret de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrdulit
actuelle.--Le chevalier peut-tre se corrigerait pour un temps, mais il
retournerait bientt  ce funeste penchant. Je crains la force de
l'habitude, je crains mme que son coeur ne soit corrompu. Et pourquoi
voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il parat
avoir pris le got de tous les plaisirs honteux.

Le comte hsita, et se tut; Emilie, presque hors d'tat de se soutenir,
attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore 
dire. Il se fit un trs-long silence; le comte, visiblement agit, dit
enfin:--Ce serait une dlicatesse cruelle que de persister  me taire;
je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont
fait conduire dans les prisons de Paris; il en a t retir, m'ont dit
des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et
avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitt Paris.

Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperut qu'elle
tombait de son sige: il la soutint; elle tait vanouie; il leva la
voix pour appeler du secours: ils taient fort loin du chteau; il
craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'tait pourtant
le seul parti  prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il
s'effora d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher
de l'eau. Il tait fort embarrass, n'ayant rien pour apporter cette
eau; mais tandis qu'il la considrait avec une extrme inquitude, il
crut voir dans ses traits qu'elle commenait  respirer.

Il se passa nanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprt
connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par
Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effray, et
lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si
connue, Emilie rouvrit les yeux; mais  l'instant elle les referma, et
perdit encore connaissance.

Le comte, avec un regard svre, fit signe  Valancourt de se retirer.
Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui prsentait l'eau
qu'on avait apporte. Le comte rpta son geste, et l'accompagna de
quelques paroles; Valancourt rpondit par un regard plein d'un profond
ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu' ce qu'Emilie ft
remise, et ne permit plus que personne s'approcht: mais  l'instant sa
conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien
du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression
d'une profonde douleur la rprima bientt; et le comte en le remarquant
sentit plus de piti que de colre. Emilie, qui avait repris ses sens,
en fut tellement touche, qu'elle se mit  pleurer amrement: elle tcha
de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le
comte et Henri, avec qui Valancourt tait entr dans le parc, et elle
reprit le chemin du chteau sans rien dire  Valancourt.

Emilie se dtermina secrtement  retourner au couvent, pour y passer un
jour ou deux. Dans l'tat o elle tait, la socit, surtout celle de la
comtesse et de mademoiselle Barn, lui devenait insupportable. Elle
esprait que la solitude du clotre et la bont de l'abbesse
l'aideraient  reprendre un peu d'empire sur elle-mme, et  soutenir le
dnoment qu'elle ne prvoyait que trop.




CHAPITRE XXXVII.


On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait  la voir.
Elle devina que Valancourt tait chez lui. En approchant de la
bibliothque, o elle imaginait qu'il devait tre, son motion devint si
forte, que, n'osant encore paratre, elle retourna dans le vestibule
pour calmer son agitation. S'tant enfin remise, elle entra dans le
cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levrent tous
deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira.

Emilie restait les yeux baisss, ne pouvant parler, et respirant 
peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprs d'elle; il soupirait et
gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:--J'ai dsir
vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude o m'a
plong votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en
claircir une partie. Je m'aperois que j'ai des ennemis, Emilie, des
ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharns  le dtruire. Je
m'aperois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments
pour moi.

Ces derniers mots expirrent sur ses lvres. Emilie ne put rpondre. Il
ajouta:--Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point?

Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son motion, et prit
celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il
s'en aperut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'esprance pntra
rapidement au fond de son me.--Eh quoi! vous me plaignez, s'cria-t-il;
vous m'aimez encore! vous tes toujours mon Emilie! souffrez que j'en
croie vos larmes.--Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je
encore vous aimer? Croyez-vous tre encore ce mme Valancourt estimable
que j'aimais autrefois?--Que vous aimiez autrefois! s'cria-t-il. Le
mme! le mme! Il s'arrta dans l'excs de son motion et reprit
douloureusement:--Non, je ne suis plus le mme; je suis perdu, je ne
suis plus digne de vous!

Il couvrit encore son visage. Emilie tait trop touche d'un aveu si
sincre pour pouvoir rpondre aussitt. Elle luttait contre son coeur;
elle sentait le danger de se fier longtemps  sa rsolution en la
prsence de Valancourt. Elle tait empresse de terminer une entrevue
qui les dsolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce
serait probablement la dernire, tout son courage l'abandonnait; elle ne
sentait plus que sa tendresse et sa douleur.

Valancourt, pendant ce temps, dvor de remords et de chagrin, n'avait
ni le pouvoir ni la volont d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine
paraissait-il sensible  la prsence d'Emilie. Son visage tait cach,
sa poitrine souleve de sanglots.

--Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les dtails de
votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous
sparer, et je vous vois pour la dernire fois.--Non, s'cria
Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas
penser  me rejeter de vous pour toujours.--Il faut nous sparer, rpta
Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une
ncessit.--C'est la dcision du comte, reprit-il avec fiert, ce n'est
pas la vtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se
leva  ces mots, et parcourut la chambre  pas prcipits.--Laissez-moi
vous dsabuser, dit Emilie non moins mue; la dcision est de moi; mon
repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos
de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous tais chre?--Si
vous m'tiez chre! s'cria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez
de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis
moins dispos  l'horreur de me sparer de vous qu' celle de vous
envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruin, ruin sans ressource; je
suis accabl de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de
Valancourt taient gars quand il disait ces mots; ils prirent 
l'instant l'expression d'un affreux dsespoir. Emilie fut force
d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, rsister 
sa propre douleur et lutter contre elle-mme. Je ne prolongerai pas,
dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait tre heureuse.
Valancourt, adieu.--Non, vous ne partirez pas, dit-il imptueusement;
vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon
esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte.
Emilie, effraye par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix
douce:--Vous avez reconnu vous-mme que nous devions nous sparer; si
vous dsirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnatrez
encore.--Jamais, jamais! s'cria-t-il. J'tais un insens quand
j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes
fautes, mais le comte est la barrire qui nous spare, il ne sera pas
longtemps un obstacle  ma flicit.--C'est  prsent, dit Emilie, que
vous parlez en insens: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il
est mon ami, cette considration seule devrait vous le faire regarder
comme le vtre.--Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps
est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre
amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demand de prfrer M. Dupont;
Dupont qui, dites-vous, vous a ramene d'Italie, Dupont qui, je le dis,
moi, m'a ravi votre coeur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger:
vous tes matresse de vous-mme; ce Dupont peut-tre ne triomphera pas
longtemps de mon malheur. Emilie, plus pouvante que jamais de la
fureur de Valancourt, lui dit:--Au nom du ciel, soyez raisonnable!
Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son
dfenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que
vous-mme: je vois plus que jamais que vous n'tes plus ce Valancourt
que j'ai tant aim.

Il ne rpondit point: les bras appuys sur la table, il gardait un morne
silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter.

--Malheureux! s'cria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans
m'accuser! Pourquoi fus-je entran dans Paris? pourquoi ne me suis-je
pas dfendu des sductions qui devaient  jamais me rendre mprisable?
Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix
tendre:--Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous sparions!
pouvez-vous abandonner un coeur qui vous aime, comme le mien, un coeur
qui, malgr ses erreurs, n'appartiendra jamais qu' vous! Emilie ne
rpondit que par ses larmes.--Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pense
que je voulusse vous cacher, pas un got, pas un plaisir, auxquels vous
ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour
toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec
abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses
folies taient presque effaces de son esprit, elle ne sentait que sa
douleur et sa piti.

--Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois.
Le coeur d'Emilie fut en quelque sorte soulag par cette prire: elle
s'effora de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; nanmoins elle
prouvait de l'embarras en songeant qu'elle tait chez le comte, et
qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit
pourtant,  condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni
dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consol par les deux
mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur.

Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du dsespoir. La
vue d'Emilie avait renouvel toute l'ardeur de son premier amour;
l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient
affaiblie que passagrement. Quand, en recevant sa lettre, il tait
parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruin, et
il n'avait aucun projet de le cacher  Emilie: il s'affligeait seulement
du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer  leur mariage, et ne
prvoyait pas que cette information pourrait la conduire  briser tous
leurs noeuds. Accabl par l'ide de cette ternelle sparation, et le
coeur pntr de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un
tat qui approchait de l'garement; il esprait pourtant encore obtenir
d'elle par ses prires, quelque changement de rsolution.

Le matin, il fit demander  quelle heure elle le recevrait. Emilie,
quand on lui remit ce billet, tait avec le comte, et ce fut pour
celui-ci un prtexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le
dsespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage
ne l'abandonnt. Emilie rpondit au billet, et le comte revint sur le
sujet de la dernire conversation. Il parut craindre les sollicitations
de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait
pour l'avenir, si elle ne rsistait  un chagrin actuel et passager: ces
reprsentations rptes pouvaient seules la prmunir contre l'effet de
son affection, et elle rsolut de suivre ses conseils.

L'heure de l'entrevue  la fin arriva. Emilie se prsenta avec un
extrieur compos; mais Valancourt, trop agit, fut quelques minutes
sans pouvoir parler; ses premires phrases furent tour  tour plaintes,
prires, reproches contre lui-mme; ensuite il dit:--Emilie, je vous ai
aime, je vous aime plus que ma vie; je suis ruin par ma faute, et
cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraner dans une
union malheureuse de misre, que d'endurer, en vous perdant, la punition
que je mrite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus tre un
lche; je ne chercherai plus  branler vos rsolutions par les
instances d'une passion goste. Je renonce  vous, Emilie, et je
tcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortun, vous
pouvez au moins tre heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mrite du
sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre  vous-mme,
si votre prudence ne l'et exig.

Il s'arrta un moment. Emilie tchait de retenir ses larmes; elle tait
prte  lui dire:--Vous parlez  prsent comme vous parliez autrefois.
Mais elle garda le silence.--Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes
les souffrances que je vous ai causes. Pensez quelquefois  l'infortun
Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa
folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues
d'Emilie. Il allait retomber dans les accs du dsespoir. Emilie
s'effora de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui
augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit
se lever; il fit un nouvel effort pour matriser ses sentiments et
calmer ceux d'Emilie.--Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il,
sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne
pourront ni me sduire ni m'entraner. Le souvenir de ces pleurs que
vous versez pour moi lvera mon me au-dessus du danger.

Emilie, un peu console par cette assurance, rpondit:--Nous nous
sparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous
 jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous
avez recouvr votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les
yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire tait touff
par ses soupirs. Aprs quelques moments, Emilie pronona avec difficult
et motion:--Adieu, Valancourt, puissiez-vous tre heureux! adieu,
rpta-t-elle.

--Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se prcipita dehors.

Emilie resta dans le fauteuil o il l'avait laisse, le coeur si
oppress qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le
bruit s'affaiblissait  mesure qu'ils s'loignaient. Elle fut tire de
cet tat par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En
revenant  elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide
sur lequel Valancourt avait t assis. Le saisissement et son dpart
avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et
elle reprit la force de regagner sa chambre.

Retournons  Montoni, dont la rage et la surprise firent bientt place 
de plus pressants intrts. Ses excs et ses dprdations s'taient
tellement multiplis, que le snat de Venise, alors compos de
ngociants, malgr sa faiblesse et l'utilit que dans l'occasion il
aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut
arrt qu'on travaillerait  anantir ses forces et  punir ses
brigandages. La clrit, la facilit de cette expdition, prvinrent
l'clat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la dfaite
et l'humiliation de ce cruel perscuteur.

Son esprit tait si accabl par ses chagrins, qu'aucun effort de sa
raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya
tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant
qu'Emilie pt se distraire assez de Valancourt pour couter l'histoire
que la vieille Dorothe lui avait promise.

Parmi les trangers qui taient venus voir le comte dans son chteau,
taient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le
chevalier de Sainte-Foix. C'tait un jeune homme aimable et sensible. Il
avait connu Blanche  Paris l'anne prcdente, et avait conu pour elle
une vritable passion. L'ancienne amiti du comte pour son pre, les
convenances mutuelles de cette alliance, avaient intrieurement fait
dsirer au comte qu'elle s'accomplt. Mais trouvant alors sa fille trop
jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs prouver la
constance du chevalier, il avait diffr d'agrer sa demande, sans
pourtant lui ter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son
pre, pour rclamer le prix de sa persvrance; le comte l'accorda, et
Blanche ne s'y opposa pas.

Le chteau, si bien habit, devint aussi riant que magnifique. Le
pavillon, dans les bois, tait fort souvent visit; on y soupait quand
le temps tait beau, et la soire se terminait ordinairement par un
concert. Le comte et la comtesse taient bons musiciens. Henri, le jeune
Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le got
supplait en eux  la mthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec
des cors et d'autres instruments  vent, taient placs dans le bois, et
rpondaient par leur douce harmonie  celle qui venait du pavillon.

Dans tout autre temps, ces parties eussent t dlicieuses pour Emilie;
trop accable alors par sa mlancolie, elle trouvait que rien de ce
qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et
trs-souvent elle observait que la touchante mlodie de ces concerts
augmentait sa tristesse  un degr insupportable.

Elle prfrait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le
promontoire.

Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux
btiment, elle observait, dans une mlancolie tranquille, le progrs des
ombres sur l'espace tendu devant elle. Peu  peu la lune, qui vint  se
lever, monta sur l'horizon et revtit successivement de sa douce lumire
les flots, les bois et la tour elle-mme. Emilie, pensive, contemplait
et rvait. Tout  coup un son frappe son oreille; c'tait la voix et la
musique dont quelquefois,  minuit, elle avait entendu les accords.
L'motion qu'elle sentit ne fut pas sans mlange de terreur, quand elle
considra son isolement. Les sons se rapprochrent. Elle se serait
leve, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait
prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'vnement: les sons se
rapprochrent pendant quelque temps, puis ils cessrent. Emilie
coutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout  coup
elle vit une figure sortir des bois et passer fort prs d'elle. La
figure passa vite, et l'motion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant,
elle ne distingua presque rien.

Ce lger vnement avait produit une impression profonde sur son esprit.
Retire chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance
effrayante dont tout rcemment elle avait t tmoin, qu' peine elle se
sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun
bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha  goter un peu de
repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'lever du
corridor; des gmissements se firent entendre distinctement; un corps
pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir.
Elle appela pour savoir ce que c'tait, on ne lui rpondit point: mais,
par moments, elle entendait des gmissements sourds. La frayeur la priva
d'abord de l'usage de ses facults; mais quand ensuite elle entendit des
pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrtrent
 sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes
semblaient trop occupes pour pouvoir rpondre  ses cris. Annette entra
cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des
servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla
 la secourir. Quand cette fille eut recouvr la voix, elle affirma
qu'en montant l'escalier, pour aller  sa chambre, elle avait vu un
fantme sur le second carr. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort
bas,  cause du mauvais tat des marches. En relevant les yeux, elle
avait vu le revenant. Ce fantme, d'abord, tait rest immobile dans un
coin, puis s'tait gliss dans l'escalier, et s'tait enfin vanoui  la
porte de l'appartement qu'Emilie avait visit dernirement. Un son
lugubre avait succd  ce prodige.

--Le diable, sans doute, ajouta Dorothe, a pris une clef de cet
appartement; ce ne peut tre que lui; j'ai ferm la porte moi-mme.

La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et
tait tombe perdue  la porte d'Emilie.

Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya
de lui faire honte de son effroi. La fille persista  soutenir qu'elle
avait vu une vritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnrent
dans sa chambre, except Dorothe, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie
tait dans l'embarras; Dorothe, dans la plus grande terreur, racontait
d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excs de sa superstition. De
ce nombre tait une semblable apparition qu'elle avait vue dans le mme
lieu; ce souvenir l'avait fait hsiter avant de monter l'escalier, et
avait augment sa rpugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle
que ft sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la
communiquer; elle couta Dorothe attentivement, et n'en eut que plus
d'inquitude.

Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle
en dtermina une partie  quitter le chteau et  demander leur cong.
Si le comte ajoutait foi  leurs alarmes, il avait soin de le
dissimuler; et, voulant prvenir l'inconvnient qui le menaait, il
employait le ridicule et le raisonnement pour dtruire ces craintes et
ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits
inaccessibles  la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver  la
fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons
traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce
chteau qu'on prtendait habite par les revenants; il ne craignait,
assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il
ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage.

Le comte rflchit  cette proposition; les domestiques qui
l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la
surprise. Annette, effraye pour la sret de Ludovico, employait larmes
et prires pour le dissuader de son dessein.

--Vous tes un brave garon, dit le comte en souriant. Pensez bien 
votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persvrez, j'accepte,
et une telle intrpidit ne demeurera pas sans rcompense.--Je ne dsire
point de rcompense, _Excellence_, reprit Ludovico, mais votre
approbation. _Votre Excellence_ a dj eu trop de bonts pour moi. Je
dsire seulement d'avoir des armes, pour tre en tat de rpondre 
l'ennemi, s'il parat.--Une pe ne vous dfendra pas contre un esprit,
dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent
ni barrires, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le
trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.--Donnez-moi une pe,
monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la
mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.--Eh bien, dit le
comte, vous aurez une pe, et, de plus, un bon souper. Vos camarades,
peut-tre, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le
chteau. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse
attirera sur vous seul tous les malfices du spectre.

Une extrme curiosit luttait alors avec la crainte dans l'esprit des
auditeurs. Ils rsolurent d'attendre l'vnement qui allait suivre la
tmrit de Ludovico.

Aprs le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y
restrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une
pe.--Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en
riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle
toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste
pas un revenant dans le chteau.--Ludovico reut l'pe avec un salut
respectueux: Vous serez obi, monsieur, rpliqua-t-il, et je m'engage 
ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dornavant le repos de cette
demeure.

Ils se rendirent  la salle o les htes du comte l'attendaient pour
l'accompagner jusqu' l'appartement du nord: on demanda les clefs 
Dorothe, elle les remit  Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par
la plupart des habitants de ce chteau. Arrivs au bas de l'escalier,
plusieurs des domestiques effrays refusrent d'aller plus loin; les
autres montrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure,
et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosit que
s'il et travaill  quelque opration magique.

Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la
clef; Dorothe restait par derrire: on la rappela, elle ouvrit
lentement; mais quand ses regards eurent pntr dans l'intrieur obscur
de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la
plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte,
Henri et Ludovico, rests seuls, entrrent dans l'appartement; Ludovico
tenait son pe nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille
remplie des provisions du brave aventurier.

Ayant jet les yeux  la hte sur la pice d'entre o rien ne
justifiait les alarmes, ils passrent dans la seconde; un calme profond
y rgnait; ils avancrent moins prcipitamment dans la troisime. Le
comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris
lui-mme. Il demanda  Ludovico dans quelle chambre il comptait
s'tablir.

--Il y en a encore d'autres, _Excellence_, lui dit Ludovico; on dit que
dans l'une il y a un lit, c'est l que je passerai la nuit pour y
dormir, si je me trouve fatigu.

Ludovico ouvrit la chambre  coucher, et le comte en entrant fut frapp
en voyant l'air funraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du
lit avec motion, et le trouvant couvert d'un velours noir:--Que
signifie ceci? dit-il.--J'ai ou dire, monsieur, lui rpondit Ludovico,
que madame la marquise de Villeroi tait morte en ce lieu mme, et qu'on
l'y avait dpose jusqu' l'heure de son enterrement. Ce drap de velours
couvrait sans doute le cercueil.

Le comte ne rpondit rien; mais il devint rveur et parut fort mu; se
tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton srieux si
rellement il aurait le courage de demeurer l toute la nuit. Si vous
craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous
relverai de vos engagements sans que vous soyez expos aux railleries
de vos camarades.

Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient
partager son me. L'orgueil  la fin l'emporta; il rougit, et n'hsita
plus.

--Non, monsieur, non, dit-il, j'achverai ce que j'ai commenc, et je
suis pntr de votre attention. Je vais faire du feu dans la chemine,
et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon
temps.--Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si
vous ne dormez pas?--Quand je serai fatigu, monsieur, reprit Ludovico,
je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui
m'amusera.--Bon, dit le comte; j'espre que rien ne vous troublera. Mais
si pendant la nuit vous aviez de plus srieuses craintes, venez me
trouver  mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et
votre courage pour craindre de vous voir pouvant par quelque crainte
frivole. Cette chambre, son obscurit, son isolement, ne vous causeront
pas de fausses terreurs. Demain j'aurai  vous remercier d'un important
service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de
leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et
souvenez-vous de ce que je vous ai dit.--Oui, monsieur, je m'en
souviendrai. Bonsoir, _Excellence_; laissez-moi vous clairer.

Il claira le comte et Henri jusqu' la dernire porte. Un des
domestiques, dans son effroi, avait laiss une lampe sur le palier.
Henri la prit, et donna le bonsoir  Ludovico. Celui-ci rpondit
respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant  la
chambre  coucher, il examina avec plus de soin toutes les pices qu'il
fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cacht pour
l'effrayer. Personne, except lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes
ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurit le glaa.
Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir.
En se retournant, il aperut une lumire et sa figure que rflchissait
un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurment sur
la mme glace; il ne s'arrta pas  les examiner. S'avanant promptement
dans la chambre  coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il
l'ouvrit. Tout tait tranquille. Ses yeux se portrent sur le portrait
de la feue marquise; il le considra longtemps avec surprise et
attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre.
Il alluma un bon feu. La flamme ptillante ranima ses esprits, qui
commenaient  s'affaiblir par l'obscurit et le silence. On n'entendait
alors que le vent qui sifflait  la fentre. Ludovico prit une chaise,
mit une table auprs du feu, prit une bouteille de vin, quelques
provisions de sa corbeille, et commena  manger. Quand il eut fait son
repas, il mit son pe sur la table; et, n'tant pas dispos  dormir,
il tira de sa poche le livre dont il avait parl. C'tait un recueil de
vieux contes provenaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe,
rapprocha sa chaise, et se mit  lire. L'histoire sur laquelle il tomba
captiva bientt toute son attention.

[Illustration: La chambre mystrieuse.]

Le comte, pendant ce temps, tait retourn dans la salle  manger, o
tout le monde l'attendait. Chacun s'tait retir au cri perant de
Dorothe; et l'on fit mille questions sur l'tat de l'appartement. Le
comte railla les uns et les autres de leur retraite prcipite et de
leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint  cette question: Si les
mes spares des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si mme
dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron tait
d'opinion que le premier effet tait probable, et que le second tait
possible.




CHAPITRE XXXVIII.


Le comte avait trs-peu dormi; il se leva de bonne heure; et, press
d'entretenir Ludovico, il courut  l'appartement du nord. La premire
porte tait ferme en dedans; il fut donc oblig de frapper trs-fort,
mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considra
l'intervalle qui sparait cette porte de la chambre  coucher, et pensa
que Ludovico, las de veiller, tait tomb sans doute dans un profond
sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune rponse, se retira
et alla se promener.

Le temps tait sombre; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne
rpandait qu'une faible lumire; ses rayons combattaient contre les
vapeurs qui s'levaient de la mer et qui promenaient leurs lourdes
masses sur le sommet des bois, qu'ornaient alors les teintes varies
dont l'automne enrichit le feuillage. La tempte tait passe, mais la
mer, toujours agite, mugissait encore. Le comte,  qui ce jour gristre
et vaporeux ne dplaisait pas, entra dans les bois et s'y promena,
enseveli dans une profonde mditation.

Emilie s'tait aussi leve de bonne heure, et avait dirig sa promenade
vers le promontoire escarp d'o on dcouvrait l'Ocan. Les vnements
du chteau occupaient son esprit, et Valancourt tait aussi l'objet de
ses tristes penses. Elle ne pouvait encore songer  lui avec
indiffrence; sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui
survivait dans son coeur  l'estime. Elle se rappelait l'expression
qu'avaient ses regards au moment o il l'avait quitte, le ton de sa
voix lorsqu'il lui dit adieu; et si quelque hasard augmentait l'nergie
de ses souvenirs elle versait des larmes amres.

Arrive  la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruines et se
livra  sa mlancolie. Elle observait les vagues  demi caches par la
vapeur, qui venaient en roulant au rivage et rpandaient leur mousse
lgre autour du rocher sur lequel elles se brisaient. Leur bruit
monotone et les nuages obscurs qui se balanaient sur les rochers
rendaient la scne plus mystrieuse et plus analogue  l'tat de son
coeur. Cet tat devint trop pnible. Emilie se leva brusquement; elle
traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres graves sur une
muraille. Elle s'approcha pour les examiner; ces caractres paraissaient
grossirement gravs avec la pointe d'un canif; mais Emilie les
connaissait trop bien: c'tait la main de Valancourt, et elle les lut en
tremblant.

Il tait bien constant que Valancourt avait visit cette tour; il tait
mme probable que c'tait la nuit prcdente, puisqu'elle avait t
orageuse et que les vers dcrivaient un naufrage. Il fallait mme qu'il
n'et quitt que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de
paratre, et il avait fallu du jour pour tracer les caractres tels
qu'ils taient. Il tait donc encore bien vraisemblable que Valancourt
n'tait pas loin.

Pendant que ces ides parcouraient avec rapidit l'imagination d'Emilie,
tant d'motions la combattirent, qu'elle en fut presque accable; mais
son premier mouvement fut d'viter une rencontre, et elle reprit  la
hte le chemin qui menait au chteau.

En rentrant au chteau, Emilie se retira chez elle, et le comte alla 
l'appartement du nord. La porte tait encore ferme. Dtermin 
rveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne
silence succda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient
vu ou entendu Ludovico; tous rpondirent avec effroi que depuis la nuit
aucun d'eux n'avait approch de l'appartement du nord.

--Il dort profondment, dit le comte; il est si loign de la porte
d'entre, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer.
Apportez quelques masses, et suivez-moi.

Les domestiques restrent muets et interdits; il fallut que toute la
maison s'assemblt pour que le comte ft obi. Dorothe en mme temps
parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier,
donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait consquemment
beaucoup plus prs de la chambre  coucher. Il tait naturel que
Ludovico ft plutt veill par cette porte. Le comte s'y rendit; mais
ses efforts furent galement inutiles. Il commena  craindre
srieusement, et se disposait lui-mme  enfoncer la porte; mais les
beauts qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'bne,
tant son poli tait noir et son grain serr; mais elle n'tait que de
mlse; et la Provence, dans ce temps, tait cite pour ses forts de ce
bois. Le comte, en faveur de son prix et de la dlicatesse de ses
sculptures, pargna cette porte. Il retourna  celle de l'escalier; on
l'enfona. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des
plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier.

Le silence rgnait dans tout l'appartement. Arriv au salon, le comte
appela Ludovico; et, ne recevant pas de rponse, il ouvrit lui-mme et
entra.

Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit,
aucune respiration n'annonait que quelqu'un sommeillt en ce lieu; mais
son incertitude durait encore. Tous les volets taient ferms, et la
chambre tait trop obscure pour que l'on y distingut rien.

Le comte commanda  un de ses gens d'ouvrir une des fentres. En
traversant la chambre pour obir, il se heurta, tomba par terre; et le
cri perant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitt les braves qui
s'taient hasards jusque-l, Henri et le comte restrent seuls pour
achever l'aventure.

Henri ouvrit un des volets, et s'aperut que le domestique avait donn
contre le fauteuil mme dans lequel Ludovico avait t assis. Celui-ci
n'y tait plus, et la faible lumire qui se rpandait dans la chambre ne
le montrait en aucun endroit. Le comte, alarm, ouvrit d'autres volets
pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens
et craignit de s'en fier  ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour
voir si Ludovico ne s'y tait pas couch: il n'y trouva personne. Il
pntra dans l'oratoire; tout tait rang comme la veille, et Ludovico
n'y tait point.

Le comte pourtant contint l'excs de sa surprise. Ludovico, sans doute
frapp par la terreur, tait sorti pendant la nuit d'un appartement
dsert et dont on racontait tant d'effrayantes particularits. Mais dans
ce cas mme, il et cherch la socit; et tous ses camarades
dclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement tait
d'ailleurs ferme par dedans: il tait impossible qu'il ft sorti par
l, et toutes les portes extrieures taient de mme verrouilles en
dedans, fermes  double tour: toutes les clefs taient dans les
serrures. Port  croire que Ludovico s'tait chapp par une fentre,
le comte les examina mieux: mais celles qui taient assez larges pour
que le corps d'un homme y passt taient grilles de barreaux de fer, et
n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico
et risqu sa vie en passant par une fentre, quand il pouvait sortir
avec scurit par une porte?

L'tonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre 
coucher: tout y tait en ordre, except le fauteuil qu'on venait de
renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'pe, la
lampe, le livre et la moiti d'un verre de vin. Au pied de la table
tait la corbeille, un reste de provisions et du bois.

Le comte lui-mme aida  lever la tapisserie de toutes les pices, pour
dcouvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le
comte se retira aprs avoir ferm la premire chambre, et mit la clef
dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on chercht
Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec
Henri; ils y restrent longtemps. Quel qu'et t le sujet de cette
confrence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaiet; il
devenait grave et rserv quand on traitait le sujet qui alarmait toute
la famille.

Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles.
Aprs plusieurs journes employes sans relche, la pauvre Annette
s'abandonna au dsespoir, et la surprise gnrale fut au comble.

Emilie, dont l'esprit avait t vivement mu par le sort dsastreux de
la marquise et par la mystrieuse liaison qu'elle imaginait avoir exist
entre elle et Saint-Aubert, tait particulirement frappe d'un
vnement si extraordinaire. Elle tait de plus consterne de la perte
de Ludovico, dont la probit, la fidlit, les services, mritaient son
estime et sa reconnaissance. Elle dsirait de se retrouver dans la
paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en
faisait tait reue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement
carte par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect,
l'admiration d'une fille; et Dorothe consentit enfin  ce qu'elle pt
l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la
marquise. En tout autre moment, il et souri de sa relation, et aurait
jug que le fantme n'existait que dans l'imagination du tmoin. Alors
il couta Emilie srieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le
plus profond secret.--Quelle que puisse tre la cause de ces vnements
singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai
avec soin sur tout ce qui se passera au chteau, et j'emploierai tous
les moyens possibles pour dcouvrir le destin de Ludovico. Pendant ce
temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-mme dans ces
appartements; mais jusqu' ce que j'en dtermine l'instant, je veux que
tout le monde l'ignore.

La semaine d'aprs, tous les htes du comte partirent, except le baron,
son fils et Emilie. Cette dernire eut bientt l'embarras et le chagrin
d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se dcida  retourner
aussitt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit
juger qu'il rapportait cette mme ardeur qui l'avait bannie du chteau
de Blangy. Les manires d'Emilie envers lui furent rserves; le comte
le reut avec plaisir, le lui prsenta en souriant, et sembla tirer un
bon augure de l'embarras qu'elle prouvait.

M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaiet, et tomba dans
la langueur et dans le dcouragement.

Le jour suivant, nanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif
de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette dclaration fut reue
par Emilie avec un vritable chagrin. Elle tcha de diminuer la peine
que pouvait causer un second refus par l'assurance ritre de son
amiti et de son estime. Elle le laissa, malgr elle, dans un tat qui
mritait et qui obtint la plus tendre piti. Plus frappe que jamais de
l'inconvenance d'un plus long sjour au chteau, elle alla aussitt
chercher le comte et l'instruire de son intention.

--Souffrez que j'interprte votre coeur, rpondit le comte avec un lger
sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je
pardonnerai votre incrdulit sur votre conduite future envers M.
Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre
satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer
 votre retraite, je rclame de votre amiti quelques visites 
l'avenir.

Des larmes de reconnaissance s'unirent  celles d'un tendre regret.
Emilie remercia le comte de ses tmoignages d'amiti; elle promit de
suivre ses avis sur tous les points, except un seul, et l'assura du
plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la
comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au chteau.

Le comte sourit de cette condition.

--J'y consens, lui dit-il; le couvent est ici prs: ma fille et moi nous
pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un
compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous?

Emilie parut afflige, et garda un profond silence.

--Eh bien! reprit le comte, je n'en dirai pas davantage, et je vous
demande pardon d'avoir t si loin. Rendez-moi la justice de croire que
mon unique motif est un intrt bien rel pour votre bonheur, et pour
celui de mon aimable ami M. Dupont.

Emilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets,
et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies;
elle crivit ensuite  l'abbesse, et partit le soir du jour suivant. M.
Dupont la vit partir avec un extrme chagrin; le comte tcha de le
soutenir par l'esprance qu'un jour Emilie lui serait plus favorable.

Emilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du
couvent; elle y prouva un renouvellement de bont maternelle de la part
de l'abbesse, et d'amiti fraternelle de la part des religieuses. Elles
savaient dj l'vnement extraordinaire du chteau, et le soir mme,
aprs souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Emilie d'en
raconter les dtails; elle le fit avec circonspection, et s'tendit fort
peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l'coutaient se
runirent  lui prter une cause surnaturelle.

--On a cru fort longtemps, dit une religieuse appele soeur Franoise,
que le chteau tait frquent par des esprits; et je fus surprise quand
j'appris que le comte aurait la tmrit de l'habiter. L'ancien
propritaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience  expier;
esprons que les vertus du possesseur actuel pourront le prserver du
chtiment rserv aux torts du premier, si rellement il tait
criminel.--De quel crime le souponne-t-on? dit une demoiselle Feydeau,
pensionnaire du couvent.--Prions pour son me, reprit une religieuse,
qui jusque-l avait gard le silence. S'il tait criminel, sa punition
dans ce monde a t suffisante.

Il y avait dans le ton de ses paroles un mlange de srieux et de
singularit qui frappa singulirement Emilie. Mademoiselle Feydeau
rpta la question, sans prendre garde  l'entretien de la religieuse.

--Je n'ose pas dire quel fut son crime, rpliqua la soeur Franoise.
J'ai entendu des rcits fort tranges au sujet du marquis de Villeroi.
On dit, entre autres, qu'aprs la mort de son pouse, il quitta le
chteau de Blangy et ne revint plus.--Je n'tais pas ici dans ce
temps-l, je n'en puis parler que sur des rapports; il y avait
trs-longtemps que la marquise tait morte, et la plupart de nos soeurs
n'en pourraient pas dire davantage.--Moi, je le pourrais, reprit la
religieuse qui dj avait parl, et qu'on nommait la soeur Agns.--Vous
savez donc, dit mademoiselle Feydeau, des circonstances qui vous font
juger s'il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait?--Oui, dit
la religieuse; mais qui oserait scruter mes penses? Qui osera
s'immiscer dans le secret de mes opinions? Dieu seul est son juge, et il
a rejoint ce juge terrible.

Emilie regarda la soeur Franoise avec surprise, et elle en reut un
regard expressif.

--Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d'un ton
doux; si le sujet vous est dsagrable, j'en changerai.--Dsagrable?
reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne
sentons gure la valeur de nos termes. Dsagrable est une misrable
expression. Je vais prier Dieu.

Le comte de Villefort reut enfin une lettre de l'avocat d'Aix, qui
encourageait Emilie  presser ses rclamations sur les biens de madame
Montoni. A peu prs vers le mme temps un avis semblable vint de M.
Quesnel; mais le secours de la loi ne paraissait plus ncessaire,
puisque la seule personne qui et pu s'opposer  la prise de possession
d'Emilie n'tait plus. Un ami de M. Quesnel, qui rsidait  Venise, lui
avait envoy le dtail de la mort de Montoni; on l'avait mis en jugement
avec Orsino, comme complice suppos de l'assassinat du noble vnitien.
Orsino fut trouv coupable, condamne et excut sur la roue; rien ne se
trouva  la charge de Montoni et de ses amis; on les relcha tous,
except Montoni. Le snat vit en lui un homme fort dangereux, et, pour
divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d'une manire fort
secrte, et l'on souponna que le poison avait ht la fin de sa vie. La
personne dont M. Quesnel avait reu cette information ne lui laissait
aucun doute sur sa sincrit. Celui-ci disait donc  Emilie qu'il
suffisait de rclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et
ajoutait qu'il l'aiderait  ne ngliger aucune formalit. Le terme du
bail de la valle tait presque expir; il le lui apprenait, et lui
donnait le conseil de se rendre  Toulouse.

Ce qu'elle avait le plus de plaisir  apprendre tait que la valle,
lieu si cher  son coeur par les souvenirs de son enfance et par la
constante rsidence que ses parents y avaient faite, serait bientt
remise entre ses mains; elle rsolut de s'y fixer. La charmante
situation de cette demeure, les souvenirs qui y taient attachs,
avaient sur son coeur un privilge qu'elle ne voulait point sacrifier 
l'ostentation et  la magnificence de Toulouse. Elle crivit  M.
Quesnel pour le remercier de l'intrt actif qu'il lui tmoignait, et
l'assurer qu'elle serait  Toulouse au temps indiqu.

Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre  Emilie la
consultation de l'avocat, il apprit le contenu de la lettre de M.
Quesnel, et il en flicita sincrement Emilie; mais cette impression de
satisfaction eut bientt abandonn ses traits, et Emilie y remarqua une
tristesse extraordinaire: elle n'hsita pas  en demander la cause.

--Le sujet n'en est pas nouveau, dit le comte: je suis fatigu, excd
du trouble et de la confusion o des folies superstitieuses ont jet
tous ceux qui m'entourent; les rapports les plus ridicules m'obsdent,
je ne puis les croire vrais, et je n'en puis dmontrer la fausset; je
suis aussi trs-inquiet de ce pauvre Ludovico, je n'ai pu rien dcouvrir
 son gard. On a puis les retraites du chteau et celles du
voisinage, on ne peut en faire davantage; et j'ai offert de fortes
rcompenses pour le plus lger renseignement; j'ai depuis sa disparition
gard sur moi les clefs de l'appartement du nord, et je veux moi-mme y
veiller cette nuit.

Emilie, srieusement alarme pour le comte, unit ses prires  celles de
Blanche pour l'en dtourner.

--Qu'ai-je  craindre? dit-il, je ne crois pas avoir  combattre
d'ennemis surnaturels; et quant aux attaques des hommes, je serai
prpar  les recevoir. D'ailleurs, je vous promets de ne pas veiller
seul.--Et qui donc, monsieur, reprit Emilie, aura le courage de veiller
avec vous?--Mon fils, rpondit le comte. Si je ne suis pas enlev cette
nuit, ajouta-t-il en souriant, demain vous apprendrez le rsultat de mon
aventure.

Le comte et Blanche, bientt aprs, prirent cong d'Emilie et
retournrent au chteau. Le comte fit part  Henri de son projet, et ce
ne fut pas sans rpugnance que celui-ci consentit  y prendre part.
Lorsqu'aprs le souper cette intention fut connue, la comtesse fut
pouvante: le baron et M. Dupont conjurrent le comte de ne pas courir
le risque d'prouver le mme sort que le malheureux Ludovico.--Nous ne
connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d'un esprit
diabolique. On ne peut, je crois, douter qu'un esprit de cette espce ne
frquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa
vengeance; il a dj donn un exemple terrible de sa malice. J'accorde
que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des
occasions importantes: mais n'en est-ce pas une que votre mort?

Le comte ne put s'empcher de sourire.

--Je sais que vous tes un incrdule, interrompit le baron.

Le comte prit cong de la famille avec une gaiet emprunte qui
dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de
l'appartement du nord, accompagn de son fils, et suivi du baron, de M.
Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitrent le bonsoir
 la porte. Tout, dans l'appartement, tait comme on l'avait laiss,
mme dans la chambre  coucher. Le comte alluma lui-mme son feu; aucun
de ses gens n'avait voulu s'aventurer si loin. Il examina soigneusement
la chambre et l'oratoire, et prit, ainsi qu'Henri, une chaise auprs de
la chemine. Ils mirent du vin et une lampe auprs d'eux; posrent leurs
pes sur la table, firent tinceler la flamme, et commencrent 
s'entretenir sur diffrents sujets. Henri tait souvent distrait et
silencieux; il jetait un regard dfiant et curieux sur les parties
obscures de la chambre. Le comte cessa peu  peu de parler, et ne sortit
de sa rverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu'il avait eu la
prcaution de prendre.




CHAPITRE XXXIX.


Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'oeil,
et s'tait lev de grand matin. En allant aux informations, il passa
prs du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa  la
porte, le comte ouvrit lui-mme: content de le voir en sret, curieux
d'apprendre les dtails, le baron n'eut pas le temps d'observer la
gravit extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses
rponses rserves l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de
sourire, s'effora de traiter lgrement ses questions: mais le baron
tait srieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave  son
tour, lui dit:--Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage,
je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout
ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hsite point
 vous dire que je suis malheureux, et que mon exprience ne m'a pas
fait retrouver Ludovico. Excusez ma rserve sur les incidents de cette
nuit.--Mais o est Henri? dit le comte surpris et dconcert de ce
refus.--Il est chez lui, rpliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne
le pas interroger.--Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque
cela vous dplairait.--N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez tre
certain que ce ne peut tre un vnement ordinaire qui m'impose le
silence envers un ami de trente ans. Ma rserve, en ce moment, ne doit
vous faire douter ni de mon estime ni de mon amiti.

Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses
traits portaient encore l'expression de la terreur. Il tait muet et
pensif, et quand il voulait rpondre en plaisantant aux pressantes
questions de mademoiselle Barn, on voyait bien que sa gaiet n'tait
pas naturelle.

Dans la soire, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle
fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord
un mlange de raillerie et de discrtion. Il ne dit rien pourtant de ce
qui tait arriv. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le
rsultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que
l'appartement ft frquent par des esprits, il devint plus srieux:
puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chre Emilie, ne
souffrez pas que madame l'abbesse gte votre jugement avec toutes ces
ides. Elle pourrait vous apprendre  trouver un revenant dans toutes
les chambres obscures.--Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long
soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans
l'unique motif d'pouvanter les mes timides. Il se tut, rva quelques
moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela.

Il se retira bientt aprs; Emilie rejoignit les religieuses, et fut
surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait
trs-soigneusement cache.

Quand les religieuses furent retires, Emilie se souvint du rendez-vous
que lui avait donn la soeur Franoise; elle la trouva dans sa cellule,
en prires,  genoux devant une petite table; elle avait devant elle une
image; au-dessus tait une lampe qui clairait sa petite chambre. Elle
tourna la tte quand on ouvrit la porte, et fit signe  Emilie d'entrer;
Emilie se plaa en silence sur le lit de la religieuse, jusqu' ce que
sa prire ft finie. Soeur Franoise se releva, prit la lampe, et la
remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains,  ct
d'un sablier simple. Elle fut mue; la religieuse ne s'en aperut pas,
et s'assit prs d'elle sur sa couche.--Votre curiosit, ma soeur,
dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de
remarquable  dcouvrir dans l'histoire de la pauvre Agns. J'ai vit
de parler d'elle en prsence de nos soeurs, parce que je ne veux pas
leur apprendre son crime.--Je suis flatte de votre confiance, dit
Emilie; je n'en abuserai pas.--Soeur Agns, reprit la religieuse, est
d'une famille noble; la dignit de son air a pu dj vous le faire
souponner; mais je ne veux pas dshonorer son nom en le rvlant.
L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aime par
un gentilhomme trs-peu riche; et son pre,  ce que j'ai appris,
l'ayant marie  un seigneur qu'elle hassait, une passion mal contenue
fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les
voeux du mariage: ce crime fut dcouvert, et son poux l'et sacrifie 
sa vengeance, si son pre n'et trouv moyen de la mettre hors de son
pouvoir. Je n'ai jamais pu dcouvrir comment il y avait russi. Il
l'enferma dans ce couvent, et la dtermina  y prendre le voile. On
rpandit dans le monde qu'elle tait morte; le pre, pour sauver sa
fille, concourut  confirmer ce bruit, et fit mme croire  son poux
qu'elle tait victime de sa fureur jalouse.--Vous paraissez surprise,
ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est
pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.--De grce,
continuez, dit Emilie; elle m'intresse.--Vous savez tout, reprit la
soeur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le coeur
d'Agns entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle
allait embrasser dans notre tat, a caus  la fin le drangement de sa
raison. D'abord elle tait ou violente ou abattue par intervalles; elle
prit ensuite une mlancolie habituelle; elle est parfois trouble par
des accs de dlire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils
sont plus frquents.

[Illustration: Soeur Franoise raconte  Emilie l'histoire d'Agns.]

--Cela est trange, dit Emilie; mais il y a des moments o je crois me
rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle
aussi. Je n'avais certainement jamais vu soeur Agns avant d'entrer dans
ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui
ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre
souvenir.--Vous avez pris de l'intrt  sa mlancolie, dit soeur
Franoise; l'impression que vous en avez reue trompe sans doute votre
imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance
entre vous et Agns que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs.
Elle a toujours demeur dans ce couvent depuis que vous tes au
monde.--Est-il bien vrai? dit Emilie.--Oui, reprit Franoise; pourquoi
cela vous surprend-il?

Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit
enfin:--C'est  peu prs vers le mme temps que la marquise de Villeroi
est morte.--La remarque est singulire, dit Franoise.

Durant les jours qui succdrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne
de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excs de son
agitation.

--Je n'en puis plus, rpondit-il  ses questions empresses; je vais
m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillit. Ma fille
et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix  son chteau. Il est
situ dans un vallon des Pyrnes, ouvert sur la Gascogne. J'ai pens,
Emilie, que si vous alliez  la Valle, nous pourrions faire ensemble
une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de
vous escorter jusque chez vous.

Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, oblige de se rendre
 Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agrable.--Quand vous
serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu' une petite
distance de la valle. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la
province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir
je goterai  vous recevoir, ainsi que Blanche.

Le comte, aprs quelques dtails sur ses projets de voyage et les
arrangements d'Emilie, prit cong d'elle. Peu de jours aprs, une lettre
de M. Quesnel informa Emilie qu'il tait  Toulouse, que la valle tait
libre, qu'il la priait de se hter, parce qu'il l'attendrait  Toulouse,
et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hsita pas;
elle fit ses adieux au comte et  toute sa famille, avec laquelle tait
encore Dupont; elle les fit  ses amies du couvent, et partit ensuite
pour Toulouse, accompagne de la malheureuse Annette, et d'un domestique
de confiance qui appartenait au comte.

Emilie poursuivit son voyage sans accident  travers les plaines du
Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui tait devenue la
sienne.

Le concierge ouvrit aussitt; le carrosse tourna dans la cour; elle
descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un
grand salon bois de chne, o, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva
qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait
forc de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, aprs tout,
n'eut aucune peine d'tre prive de sa prsence, puisqu'un aussi brusque
dpart annonait une indiffrence aussi complte qu'auparavant. Cette
lettre contenait des dtails sur tous les arrangements qu'il avait faits
pour elle, et sur les affaires qui lui restaient  terminer. Le peu
d'intrt que M. Quesnel prenait  elle n'occupa pas longtemps les
penses d'Emilie; elles se reportrent aux personnes qu'elle avait vues
jadis dans ce chteau, et surtout  l'imprudente et infortune madame
Montoni; elle avait djeun avec elle dans cette mme salle, le matin de
son dpart pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout
ce qu'elle-mme avait souffert dans ce moment, et les riantes esprances
dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournrent par
hasard sur une large fentre; elle vit le jardin, et le pass parla plus
vivement  son coeur: elle vit cette avenue o, la veille du voyage,
elle s'tait spare de Valancourt. Son anxit, l'intrt si touchant
qu'il tmoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il
lui avait faites pour qu'elle ne se livrt point  l'autorit de
Montoni, la vrit de sa tendresse, tout revenait  sa mmoire. Il lui
parut presque impossible que Valancourt se ft rendu indigne d'elle;
elle doutait de tous les rapports, et mme de ses propres paroles, qui
confirmaient celles du comte de Villefort. Accable des souvenirs que la
vue de cette alle lui causait, elle se retira brusquement de la
fentre, et se jeta dans un fauteuil, abme dans sa vive douleur.
Annette entra bientt en lui apportant quelques rafrachissements, et la
tira de sa rverie.

Ds le lendemain, de srieuses occupations la tirrent de sa mlancolie:
elle dsirait de quitter Toulouse, et se rendre  la valle; elle prit
des renseignements sur l'tat de ses proprits, et acheva de les
rgler, d'aprs les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant
effort pour attacher sa pense  de pareils objets; mais elle en eut sa
rcompense, et prouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le
plus sr remde contre la tristesse.

Son indisposition, ses affaires avaient dj prolong son sjour 
Toulouse au del du terme qu'elle avait fix; elle ne voulait point
alors s'loigner du seul lieu o elle pt se procurer quelque
instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant o la
valle exigea sa prsence: elle reut une lettre de Blanche, qui
l'informait que le comte et elle, qui taient alors chez le baron de
Sainte-Foix, se proposaient  leur retour de s'arrter  la valle, si
elle y tait. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec
l'espoir de la ramener au chteau de Blangy.

Emilie rpondit  son amie; elle annona qu'elle serait  la valle sous
peu de jours, et fit, trs  la hte, les prparatifs de son voyage.
Elle quitta donc Toulouse, en s'efforant de croire que, si quelque
accident ft arriv  Valancourt, elle l'aurait dcouvert dans un si
long intervalle.

Le soir qui prcda son dpart, elle alla prendre cong de la terrasse
et du pavillon. Le jour avait t fort chaud; une petite pluie, qui
tomba au coucher du soleil, avait rafrachi l'air, et avait rpandu sur
les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafrachir
les regards; les feuilles charges de gouttes de pluie brillaient aux
derniers rayons du soleil. L'air tait embaum des parfums que
l'humidit faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre
elle-mme; mais le beau point de vue qu'Emilie dcouvrait de la terrasse
n'tait plus, pour ses regards, un sujet de dlices; ils erraient sans
plaisir sur toute la contre. Elle soupirait, et se trouvait tellement
abattue, qu'elle ne pouvait penser  revoir la valle sans verser un
torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme
le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprs d'une
jalousie ouverte, et considra les montagnes lointaines qui bordaient la
Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil et
cess d'clairer la plaine.--Hlas! disait-elle, je retourne prs de
vous, dont je fus si longtemps loigne; mais je ne trouverai plus les
parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus l
pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si
tendre et si douce; tout sera dsert, tout sera muet dans ce sjour, o
j'tais jadis si gaie et si heureuse.

Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la valle avait t
pour elle; mais, aprs ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours;
elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possdait, en regrettant
ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et
n'aperut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre.




CHAPITRE XL.


Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva  la
valle vers le soleil couchant. A la mlancolie que lui inspirait un
lieu que ses parents avaient constamment habit, o ses premires annes
avaient t heureuses, il se mla bientt un tendre et indfinissable
plaisir. Le temps avait mouss les traits de sa douleur, et alors elle
saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mmoire de ses
amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux o
elle les avait vus; elle sentait que la valle tait pour elle le sjour
le plus doux. La premire pice qu'elle visita fut sa bibliothque; elle
se plaa dans le fauteuil de son pre: elle rflchit avec rsignation
sur le tableau du pass, et les larmes qu'elle rpandit n'taient pas
uniquement donnes  la douleur.

Bientt aprs son arrive, elle fut surprise par celle du vnrable M.
Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son
respectable voisin, dans une maison trop longtemps dlaisse. La
prsence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien
fut pour tous deux singulirement intressant, et ils se communiqurent
tour  tour les circonstances principales de ce qui leur tait arriv.

Le soir tait si avanc quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put,
le mme jour, aller visiter le jardin. Ds le matin, elle parcourut tous
ces bosquets, si longtemps, si souvent regretts; elle gotait avec une
tendre avidit le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un pre chri
avait plants, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son
maintien, son sourire.

Emilie cependant prouvait une horrible inquitude sur le destin de
Valancourt. Thrse dcouvrit enfin une personne sre pour l'envoyer 
l'intendant. Le messager s'engagea  revenir le lendemain, et Emilie
promit de se trouver  la chaumire.

Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumire avec de noirs
pressentiments. L'heure, dj avance, aidait  sa mlancolie. On tait
 la fin de l'automne, une brume paisse cachait en partie les
montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les htres, jonchait le
chemin de leurs dernires feuilles jaunes. Leur chute, prsage de la fin
de l'anne, tait l'image de la dsolation de son coeur; elle semblait
lui prdire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un
pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle.
Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette
affreuse certitude; mais elle lutta contre son motion, et continua sa
route.

Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses
vaporeuses qui s'tendaient  l'horizon; elle considrait les fugitives
hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantt disparaissant dans
les nuages, tantt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles,
elles semblaient reprsenter les afflictions et les vicissitudes
qu'avait essuyes Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et
les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais
pouvait-on donner le nom de calme  ce qui n'tait que le sursis de la
douleur? Echappe maintenant aux plus cruels dangers, indpendante de
ses tyrans, elle se trouvait matresse d'une fortune considrable; elle
aurait pu, avec raison, s'attendre  goter le bonheur; il tait plus
loin d'elle que jamais; elle se serait accuse de faiblesse et
d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle
possdait ft touff par celui d'une seule infortune, si cette seule
infortune n'et touch qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si
mme il tait vivant, les larmes de la piti s'unissaient  celles du
regret; elle s'affligeait qu'un tre humain ft tomb dans le vice, et
par suite dans la misre. La raison et l'humanit rclamaient ensemble
les larmes de l'amiti, et son courage ne pouvait pas encore les sparer
de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'tait pas la
certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui
l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort,
quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait  chaque pas; quand elle
vit la chaumire, son dsordre fut  son comble, la rsolution lui
manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait
dans les branches au-dessus d'elle semblait  son imagination attriste
apporter des sons plaintifs; mme dans cet intervalle du vent, elle
croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie
la convainquit de son erreur, et les tnbres, devenues plus paisses 
la chute prochaine du jour, l'avertirent bientt de s'loigner, et d'un
pas chancelant elle arriva  la chaumire. A travers la fentre on
voyait briller un bon feu, et Thrse, qui avait vu venir Emilie, tait
sur la porte  l'attendre.

--La soire est bien froide, mademoiselle, dit Thrse. La pluie va
venir, et j'ai pens qu'un bon feu ne vous dplairait pas. Asseyez-vous
auprs de la chemine.

Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant  la clart du feu,
elle fut frappe de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable
de parler, et sa physionomie exprimait tant de dsespoir, que Thrse en
comprit la cause, et pourtant garda le silence.--Ah! lui dit enfin
Emilie, il serait inutile de m'informer du rsultat. Votre silence, vos
regards en disent assez; il est mort.--Hlas! ma chre jeune dame,
rpondit Thrse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le
riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tchons de supporter
le fardeau que le ciel nous envoie.--Il est donc mort? interrompit
Emilie. Ah! Valancourt est mort!--Malheureux jour! reprit Thrse. Je
crains qu'il ne le soit.--Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites
que le craindre?--Hlas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni
l'intendant, ni personne d'Estuvire n'a entendu parler de lui depuis
qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est trs-afflig. Il dit
qu'il est toujours exact  crire, et que pourtant il n'a pas reu une
ligne de lui depuis son dpart: il devait tre de retour il y a trois
semaines; il n'est point revenu; il n'a point crit: on craint qu'il ne
lui soit arriv quelque accident. Hlas! je ne croyais pas vivre assez
pour avoir  pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me
plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thrse,
alarme de son accent, courut  son secours; et pendant qu'elle lui
donnait de l'eau elle continua.--Ma chre demoiselle, ne prenez pas cela
tant  coeur; le chevalier peut tre plein de vie, et se bien porter.
Esprons!--Oh non! je ne puis esprer, dit Emilie. Je sais des
circonstances qui ne me permettent nulle esprance: je me trouve mieux
cependant, et je puis vous couter. Dtaillez-moi tout ce que vous avez
su.--Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si
mal!--Oh non! Thrse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je
puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!--Eh bien!
mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard
prtend qu'il semblait parler avec rserve de M. Valancourt. Ce que
Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui
disait le tenir d'un ami de son matre.

Thrse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la
terre. Aprs une trs-longue pause, elle demanda ce que Thrse savait
encore.--Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop
dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi
qui t'ai donn la mort. Ces paroles, ce ton de dsespoir alarmrent la
pauvre Thrse; elle craignit que ce coup terrible n'et affect le
cerveau d'Emilie.--Ma chre demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne
dites pas ces choses-l: vous, tuer M. Valancourt, chre dame? Emilie ne
rpondit que par un profond soupir.--O ma chre demoiselle, reprit
Thrse, mon coeur se brise de vous voir en cet tat, les regards fixes,
le teint si ple, et l'air si afflig. Je suis effraye de vous voir
ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.--Et
d'ailleurs, mademoiselle, dit Thrse, M. Valancourt peut tre gai et
bien portant, malgr ce que nous savons.

A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thrse des regards gars,
comme si elle et cherch  la comprendre.--Oui, ma chre dame, reprit
Thrse qui se mprenait  son air, M. de Valancourt peut tre gai et
bien portant.

A la rptition de ces derniers mots, Emilie en pntra le sens; mais,
au lieu de produire l'impression que Thrse attendait, ils semblrent
seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut
la petite chambre  pas prcipits, frappant ses mains en sanglotant.

Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et
soutenu d'un hautbois ou d'une flte se mla avec l'ouragan. Sa douceur
affecta Emilie; elle s'arrta tout attentive: les sons apports par le
vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent
plaintif mut son coeur; et elle fondit en larmes.--Ah! dit Thrse en
schant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son
hautbois: il est triste d'entendre  prsent une musique aussi douce.
Emilie continuait de pleurer.--Il en joue souvent le soir, continua
Thrse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chre
demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce
vin. Elle en versa et le prsenta  Emilie, qui l'accepta avec une
extrme rpugnance.--Gotez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thrse
pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donn, vous
le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le
vin en le retirant de ses lvres.--Pour l'amour de qui? lui dit-elle;
qui vous a donn ce vin?--M. Valancourt, ma chre dame; je savais qu'il
vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon.

Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et
Thrse, dconcerte, alarme, s'effora de la consoler. Emilie lui fit
signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait tre seule, et
pleura toujours davantage.

Un lger coup frapp  la porte de la chaumire empcha Thrse de la
quitter sur-le-champ. Emilie l'arrta, et la pria de ne recevoir
personne. S'imaginant pourtant que c'tait Philippe son domestique, elle
s'effora, tcha d'essuyer ses pleurs; et Thrse alla ouvrir la porte.

La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle couta,
tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir...
Valancourt!

Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance,
ne vit plus rien de ce qui l'entourait.

Un cri que fit Thrse annona qu'elle reconnaissait aussi Valancourt.
L'obscurit dans le premier moment lui avait drob ses traits.
Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa
chaise, prs du feu. Il courut  son secours, et s'aperut qu'il
soutenait Emilie. L'motion qu'il sentit  cette rencontre imprvue, en
retrouvant celle dont il se croyait  jamais loign, en la tenant ple
et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la
dcrire! Qu'on imagine de mme tout ce qu'prouva Emilie, quand en
ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquite avec
laquelle il la considrait se changea  l'instant en un mlange de joie
et de tendresse. Quand ses yeux rencontrrent les siens, et qu'il la vit
prte  renatre, il ne put que s'crier:--Emilie! Mais elle dtourna
ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le
premier moment qui succda aux angoisses de douleur que l'ide de sa
mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle
revit Valancourt tel qu'au moment o il mritait son amour, et ne sentit
que sa joie et sa tendresse.

Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit 
dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au
fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait
donn, dit adieu  Thrse, et allait se retirer. Valancourt, veill
comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui
donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement
en sa faveur: elle eut le courage d'y rsister, ainsi qu'aux cris et aux
instances de Thrse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et
seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de
rentrer.

Muette, interdite, elle retourna auprs du feu. Valancourt, plus
troubl, traversait la chambre  grands pas, comme s'il et craint et
dsir de parler. Thrse exprimait sans contrainte la joie et la
surprise que lui causait son arrive.--Oh! mon cher monsieur,
disait-elle, je ne fus jamais si tonne et si contente! Nous tions
toutes les deux dans l'affliction  votre sujet; nous pensions que vous
tiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous
avez frapp: ma jeune matresse pleurait  fendre le coeur.

Emilie regarda Thrse avec mcontentement. Mais, avant qu'elle pt lui
parler, Valancourt, incapable de contenir son motion, s'cria: Mon
Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pense,
d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur,
dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thrse a bien raison de
se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle tait afflige de n'avoir
point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour
les bonts dont vous l'avez comble. Je suis maintenant de retour, et
c'est  moi  en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se
possdait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous
voultes honorer de votre main, celui qui vous a tant aime, celui qui a
tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je allguer?
Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je
dis: je n'ai plus de droits  votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres
 votre estime,  votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais
qu'autrefois je les possdais; savoir que je les ai perdus est mon plus
cruel dsespoir! Dsespoir! dois-je employer ce terme? il est trop
doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thrse qui prvenait la rponse
d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections:  prsent, 
prsent encore, ma matresse vous prfre au monde entier, quoiqu'elle
ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thrse,
vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez gard  ma
tranquillit, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la
respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont
l'orgueil en ce moment le disputait  la tendresse; je ne me rendrai pas
volontairement importun. J'avais demand quelques moments d'attention;
nanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cess de m'estimer? vous
raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre
piti. Et pourtant, Emilie, j'ai t malheureux, je suis encore bien
malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi!
reprit Thrse, mon cher jeune matre va sortir par cette pluie! Non,
non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de
rejeter ainsi leur bonheur! Si vous tiez de pauvres gens, tout serait
dj fini. Parler d'indignit, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans
toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on
disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux!

Emilie, dans une extrme peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais
partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit
Valancourt arm de toute sa rsolution: je ne vous affligerai plus par
ma prsence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obi plus tt. Si vous le
pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute esprance de
repos. Puissiez-vous tre heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux!
puissiez-vous tre heureuse autant que je le dsire du fond de mon
coeur!

La voix lui manqua  ces dernires paroles; sa figure changea; il jeta
sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et
s'lana hors de la chaumire.

--Cher monsieur! cher monsieur! cria Thrse en le suivant  la porte.
Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors!
Il en mourra, mademoiselle; et tout  l'heure vous pleuriez tant sa
mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'ides.

Emilie ne rpliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abme
dans sa douleur, dans ses rflexions, elle restait sur sa chaise, les
yeux fixes, et l'image de Valancourt prsente.

Pendant ce temps, Valancourt tait rentr  la taverne du village; il y
tait arriv peu de moments seulement avant que de visiter Thrse. Il
revenait de Toulouse, et se rendait au chteau du comte de Duverney. Il
n'y avait pas retourn depuis l'adieu qu'il avait fait  Emilie au
chteau de Blangy. Il tait rest quelque temps dans le voisinage d'un
lieu o habitait l'objet le plus cher  son coeur. Il y avait des
moments o la douleur et le dsespoir le pressaient de reparatre devant
Emilie, et de renouveler ses instances, en dpit de son malheur.

Cette entrevue inespre lui avait  la fois montr toute la tendresse
de l'amour d'Emilie et toute la fermet de sa rsolution. Son dsespoir
s'tait renouvel dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne
pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se
prsentaient  son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait  ses
sens, et tout sentiment tait banni de son coeur, except le dsespoir
et l'amour.

Avant que la soire ft finie, il revint chez Thrse pour entendre
parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La
joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientt change en
tristesse, quand elle eut observ ses regards gars et la profonde
mlancolie qui l'accablait.

Aprs qu'il eut cout fort longtemps ce qu'elle avait  lui dire
d'Emilie, il donna  Thrse tout l'argent qu'il avait sur lui,
quoiqu'elle voult le refuser, et l'assurt que sa matresse avait
pourvu  ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et
le lui remit, en la chargeant expressment de le prsenter  Emilie. Il
la faisait prier, comme une dernire faveur, de le conserver pour
l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du
malheureux qui le lui envoyait.

Thrse pleura en recevant l'anneau; mais c'tait plutt
d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle
et pu rpliquer, Valancourt tait parti; elle le suivit jusqu' la
porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne
reut aucune rponse, et ne le vit plus.




CHAPITRE XLI.


Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothque,
rflchissait  la scne de la veille. Annette accourut auprs d'elle,
et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant
qu'elle pt rpondre aux questions d'Emilie;  la fin elle
s'cria:--J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son
esprit!--Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.--Il est sorti
du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le
salon.--Mais de qui parlez-vous? rpta Emilie. Qui est sorti du
vestibule?--Il tait habill comme je l'ai vu cent fois, dit Annette.
Ah! qui l'aurait pens?

Emilie excde allait lui reprocher sa crdulit ridicule, quand un
domestique vint lui dire qu'un tranger demandait  lui parler.

Emilie s'imagina aussitt que cet tranger tait Valancourt; elle
rpondit qu'elle tait occupe, et qu'elle ne voulait voir personne.

Le domestique rentra; l'tranger lui faisait dire qu'il avait des choses
importantes  lui communiquer. Annette, qui jusque-l tait demeure
muette et surprise, tressaillit alors, et s'cria:--Oui, c'est Ludovico!
oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au
domestique de la suivre, et si c'tait rellement Ludovico de le faire
entrer sur-le-champ.

L'instant d'aprs, Ludovico parut, accompagn d'Annette. La joie faisait
oublier  Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que
personne parlt qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction
en revoyant Ludovico. Sa premire motion augmenta quand elle ouvrit les
lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur
aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrnes. Ils
y avaient t retenus par l'tat de M. Sainte-Foix, et l'indisposition
de Blanche. Mais cette dernire ajoutait que le baron de Sainte-Foix
venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils  son chteau jusqu' la
gurison de ses blessures, et qu'elle, avec son pre, continuerait sa
route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer  la valle, et
se proposaient d'y tre le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver 
ses noces, et de les accompagner au chteau de Blangy. Elle laissait 
Ludovico le soin de raconter lui-mme ses aventures. Emilie, quoique
fort empresse de dcouvrir comment il avait disparu de l'appartement du
nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu' ce qu'il se
ft rafrachi, et qu'il et entretenu la trop heureuse Annette. La joie
d'Annette n'et pas t plus extravagante quand il serait revenu du
tombeau.

Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de
leur estime et de leur attachement tait en ce moment bien ncessaire 
la consolation de son coeur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par
la dernire entrevue, une nouvelle amertume.

L'invitation de se rendre au chteau de Blangy tait faite par le comte
et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la
sienne. L'occasion en tait si importante pour son amie, qu'Emilie ne
pouvait s'y refuser. Elle et dsir de ne point quitter les ombrages
paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester
seule pendant que Valancourt tait encore dans le voisinage; quelquefois
aussi elle pensait que le dplacement et la socit russiraient mieux
que la retraite  tranquilliser son esprit.

Il obit au mme instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui
faire assez de questions, se prparait  couter avec une curiosit
dvorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa matresse, et de
l'incrdulit qu'elle montrait  Udolphe au sujet des esprits, et de sa
propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgr elle en
songeant  la confiance que dernirement elle y avait donne; elle
observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la
superstition d'Annette, il ne serait pas l pour la lui raconter.

Ludovico sourit  Annette, salua Emilie, et commena en ces termes:

--Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis 
l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnrent. Tout le
temps qu'ils y restrent, rien d'alarmant ne se prsenta: ds qu'ils
furent sortis, je fis bon feu dans la chambre  coucher; je m'assis prs
de la chemine; j'avais port un livre pour me distraire: je confesse
que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable 
la crainte.--Oh! trs-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et
j'ose bien dire aussi que, pour dire la vrit, vous frissonniez de la
tte aux pieds.--Non, non, pas tout  fait, dit Ludovico en souriant;
mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du chteau, et
branlait les vieilles fentres, plusieurs fois je m'imaginai entendre
des bruits fort tranges, et mme une fois ou deux je me levai et
regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades
figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je
passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que
j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et,
n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis;
tout  coup je fus rveill par le bruit que j'avais dj entendu; il
semblait venir du ct o tait le lit: je ne sais si l'histoire que je
venais de lire m'avait troubl l'esprit, ou si tous les rapports qu'on
faisait sur cet appartement me revinrent  la mmoire, mais en regardant
le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux.

A ces mots Emilie trembla et devint inquite en se rappelant de quel
spectacle elle et la vieille Dorothe avaient t tmoins en ce lieu.

--Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le coeur me
manqua. Le retour du mme bruit vint rveiller mon attention: je
distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me
surprenait le plus tait de ne voir aucune porte d'o le son pt partir.
L'instant d'aprs cependant, la tenture du lit fut souleve lentement,
et une personne parut derrire; elle sortait d'une petite porte dans le
mur. Elle resta un moment dans la mme attitude, le haut de la figure
cach par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait gure que ses yeux.
Quand sa tte se releva, je vis derrire la figure d'un autre homme, qui
regardait par-dessus l'paule du premier. Je ne sais comment cela se
fit, mon pe tait devant moi; je n'eus pas la prsence d'esprit de
m'en saisir; je restai fort tranquille  les considrer, et les yeux 
demi ferms, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le
pensrent; je les entendis se concerter, et ils restrent dans la mme
position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres
visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus
haut.--Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ou dire que le comte
avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles,
croyant qu'elles reclaient sans doute un passage par lequel vous tiez
parti.--Il ne me parat pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit
Ludovico, que cette porte ait pu chapper; elle est forme dans un
lambris troit, qui semble tenir au mur extrieur: ainsi, quand M. le
comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occup d'une porte 
laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est
que le passage tait form dans l'paisseur du mur. Mais, pour revenir 
ces hommes que je distinguais obscurment dans l'enfoncement de la
porte, ils ne me laissrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent
dans la chambre et m'entourrent; j'avais pris mon pe; mais que
pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientt dsarm; ils me
lirent les bras, me mirent un billon dans la bouche, et m'entranrent
par le passage. Ils remirent cependant mon pe sur la table, pour
secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les
esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs troits forms dans
les murs,  ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'taient inconnus.
Je descendis plusieurs degrs, et nous vnmes  une vote sous le
chteau. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une
partie du mur. Nous suivmes un fort long passage taill dans le roc;
une autre porte nous mena dans une cave: enfin, aprs quelque
intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mmes
sur lesquels le chteau est bti. Un bateau attendait; les brigands m'y
entranrent et nous joignmes un petit vaisseau  l'ancre; d'autres
hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes
compagnons y sautrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit
 la voile. Je compris bientt ce que tout cela voulait dire, et ce que
ces hommes faisaient au chteau. Nous prmes terre en Roussillon; et
aprs quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me
menrent dans le fort o j'tais quand M. le comte arriva. Ils avaient
soin de veiller sur moi, et m'avaient mme band les yeux pour m'y
conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais
j'eusse retrouv mon chemin  travers cette sauvage contre. Ds que je
fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais
sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que
je dsirais d'en tre dlivr.--Mais cependant ils vous laissaient
parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de billon. Je ne vois
pas la raison pour laquelle vous tiez si las de vivre, sans compter la
chance que vous aviez de me revoir.

Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif
ces hommes l'avaient enlev.

--Je m'aperus bientt, mademoiselle, que c'taient des pirates qui,
depuis plusieurs annes, cachaient leur butin sous les votes du
chteau. Ce btiment tait prs de la mer, et parfaitement convenable 
leurs desseins. Pour empcher qu'on ne les dcouvrt, ils avaient essay
de faire croire que le chteau tait frquent par des revenants; et
ayant dcouvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la
mort de la marquise on tenait ferm, il fut ais d'y russir. La
concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le chteau,
furent si effrays des bruits tranges qu'ils entendaient, qu'ils
refusrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se rpandit bientt qu'il
revenait au chteau; et tout le pays le crut d'autant plus aisment, que
la marquise tait morte d'une manire fort trange, et que le marquis,
depuis ce moment, n'tait jamais revenu.--Mais quoi! dit Emilie, comment
tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi
jugeaient-ils ncessaire de dposer leurs vols dans le chteau?--La
cave, mademoiselle, reprit Ludovico, tait ouverte  tout le monde, et
leurs trsors eussent bientt t dcouverts. Sous la vote ils taient
en sret, tant que l'on redouterait le chteau. Il parat donc qu'ils y
apportaient  minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils
les y gardaient jusqu' ce qu'ils pussent s'en dfaire avantageusement.
Ces pirates taient lis avec des contrebandiers et des bandits qui
vivent dans les Pyrnes, et font un trafic tel qu'on ne saurait se
l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'
l'arrive de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en
l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais,
les bandits allaient dcouvrir son nom, et probablement nous tuer tous,
pour empcher qu'on n'ventt leur secret. Je me tins hors de la vue de
monsieur, et je veillai sur les brigands, dtermin, s'ils projetaient
quelque violence,  me montrer et  combattre pour la vie de mon matre.
Bientt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un
massacre total. Je hasardai de me faire connatre aux gens du comte; je
leur dis ce qu'on projetait, et nous dlibrmes ensemble. M. le comte,
alarm de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle tait devenue. Les
brigands ne le satisfirent point. Mon matre et M. Sainte-Foix devinrent
furieux; nous pensmes qu'il tait temps; nous fondmes dans la chambre,
en criant: _Trahison! Monsieur le comte, dfendez-vous!_ Le comte et le
chevalier tirrent l'pe au mme instant. Le combat fut rude; mais  la
fin nous l'emportmes, et M. le comte vous l'a mand.--C'est une
singulire aventure, dit Emilie: assurment, Ludovico, on doit bien des
loges  votre prudence et  votre intrpidit. Il y a pourtant des
circonstances relatives  l'appartement du nord, que je ne puis encore
m'expliquer: peut-tre le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se
raconter les prtendus prodiges qu'ils opraient dans les
appartements?--Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas
ou parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille
femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates.
C'tait depuis l'arrive du comte; et celui qui fit le tour en riait de
bon coeur.

Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce rcit.

--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme tait dans
la chambre  coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut
pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se
cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effray,  ce que je
suppose.--Comme vous tiez, interrompit Annette, quand vous etes la
hardiesse d'aller veiller vous-mme.--Oui, dit Ludovico; dans la plus
grande frayeur o l'on pt tre. La concierge et une autre personne
vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la
seule chance pour chapper tait de leur faire peur. Il souleva donc la
courte-pointe; mais son plan ne russit que lorsqu'il eut montr sa
tte, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le
diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement.

Emilie ne put s'empcher de sourire  cette explication. Elle comprit
l'incident qui l'avait jete dans une terreur superstitieuse, et fut
surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considra que ds que
l'esprit cde  la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font
une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec
embarras de la mystrieuse musique qu'on entendait au chteau de Blangy
vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien
appris.--Il ne put lui rien dire  cet gard.--Je sais seulement,
mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je
sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligu
avec eux.--Oui, j'en rpondrais bien, dit Annette, dont la figure tait
toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mlaient de
l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais
pas.--On ne peut nier que son esprit n'y et une extrme influence, dit
Emilie en souriant; mais je m'tonne, Ludovico, que ces pirates
persistassent dans leur conduite; aprs l'arrive de M. le comte ils
taient bien srs d'tre dcouverts.--J'ai lieu de croire, mademoiselle,
reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps
ncessaire au dmnagement de leurs trsors. Il parat qu'ils s'en
occuprent aussitt aprs l'arrive de M. le comte: mais ils n'avaient
que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlev, la vote tait 
moiti vide. Ils taient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces
superstitions relatives  l'appartement; ils eurent grand soin de ne
rien dranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant,
ils se reprsentaient toute la consternation des habitants du chteau de
Blangy  ma disparition. Ce fut pour m'empcher de les trahir qu'ils
m'entranrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent matres
du chteau. J'appris nanmoins qu'une nuit, malgr leurs prcautions,
ils s'taient presque dcouverts eux-mmes. Ils allaient, suivant leur
usage, rpter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes.
Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la
chambre  coucher; M. le comte m'a dit que lui-mme y tait alors avec
M. Henri. Ils entendirent d'tranges lamentations qui venaient sans
doute de ces bandits, fidles  leur dessein de rpandre la terreur. M.
le comte m'a avou qu'il avait prouv plus que de la surprise: mais
comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le st pas, il fut
discret ainsi que son fils.

Emilie, se rappelant le changement qui s'tait manifest dans le comte
aprs la nuit qu'il avait passe dans l'appartement, en reconnut la
cause. Elle fit encore des questions  Ludovico, et, l'ayant envoy se
reposer, elle fit tout prparer pour la rception de ses amis.

Sur le soir Thrse vint lui porter l'anneau que lui avait remis
Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en
des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mcontente de ce que
Thrse l'avait reu, et refusa de l'accepter malgr le triste plaisir
qu'elle en aurait reu. Thrse pria, conjura, reprsenta l'abattement
o tait Valancourt quand il avait donn l'anneau: elle rpta ce qu'il
l'avait charge de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce rcit
lui causait; elle se mit  pleurer, et se plongea dans la rverie.

L'ge et de longs services avaient acquis  Thrse le droit de dire son
avis; cependant Emilie tcha de l'arrter, et, quoiqu'elle sentt bien
la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit
seulement  Thrse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle
avait pour rgler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et
qu'il fallait rendre l'anneau, en reprsentant qu'on ne pouvait
l'accepter. Elle dit ensuite  Thrse que, si elle faisait cas de son
estime et de son amiti, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de
Valancourt. Thrse en fut touche, et renouvela un faible essai. Le
mcontentement singulier qu'exprimrent les traits d'Emilie l'empcha
pourtant de continuer, et elle partit surprise et dsole.

Pour soulager en quelque manire sa tristesse et son accablement, Emilie
s'occupa des prparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait,
parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie
rflchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et dcida que, si
Ludovico tait aussi constant que la simple et honnte Annette, elle lui
ferait sa dot et les tablirait dans une partie de ses domaines. Ces
considrations la firent penser au patrimoine de son pre, vendu jadis 
M. Quesnel. Elle dsirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait
regrett souvent que la demeure principale de ses anctres et pass en
des mains trangres. Ce lieu, d'ailleurs, tait celui de sa naissance
et le berceau de ses premires annes. Emilie ne tenait point  ses
proprits de Toulouse; elle dsirait les vendre et racheter la terre de
sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement
semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie.

Le jour suivant, l'arrive de ses amis ranima la triste Emilie. La
valle fut encore une fois l'asile d'une socit douce et d'une aimable
hospitalit. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, taient 
Blanche quelque chose de sa vivacit; mais elle conservait une
simplicit touchante, et quoiqu'un peu change elle n'en tait pas moins
charmante. La malheureuse aventure des Pyrnes donnait au comte un
extrme empressement de se retrouver chez lui. Aprs une semaine de
sjour, Emilie se prpara  les suivre en Languedoc, et confia  Thrse
le soin de sa maison en son absence. La veille de son dpart, cette
vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la
conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de
Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il
le lui avait confi. En prononant ces mots, sa physionomie annonait
plus d'inquitude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la
sienne; et, pensant que sans doute il tait retourn chez son frre,
elle persista  refuser l'anneau, et recommanda  Thrse de le bien
garder jusqu' ce qu'elle revt Valancourt.

Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la
valle, et arrivrent le lendemain au chteau de Blangy.

Ds le lendemain, dans la soire, la vue des tours de Sainte-Claire, qui
s'levaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse
dont le sort l'avait si fort touche. Voulant savoir de ses nouvelles et
revoir ses anciennes amies, elle dtermina Blanche  venir avec elle au
monastre. A la porte, elles virent un carrosse, et l'cume des chevaux
leur apprit que l'quipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus
morne que jamais rgnait dans la cour et les clotres qu'Emilie et
Blanche traversrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvrent
une religieuse, et elles apprirent que soeur Agns vivait encore,
qu'elle avait toute sa connaissance, mais que srement elle ne passerait
pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires tmoignrent
leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les
anecdotes du couvent; et l'amiti qu'elle portait aux personnes qu'elles
regardaient les lui rendit intressantes. Pendant cette conversation,
l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant
Emilie; mais ses manires avaient une gravit singulire, et ses traits
exprimaient la langueur.--Notre maison, dit-elle aprs les premiers
compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos soeurs paye en
ce moment le tribut  la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre
soeur Agns est mourante.

Emilie exprima le sincre intrt qu'elle y prenait.

--Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nomme, dit l'abbesse:
peut-tre serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on
l'aura quitte, nous monterons  sa chambre, si vous en avez le courage.
De pareilles scnes sont dchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y
accoutumer: elles sont salutaires  notre me, et nous prparent  ce
que nous devons souffrir.

A la porte de la chambre elles trouvrent le confesseur; il releva sa
tte  leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assist son
pre. Il passa sans la remarquer. Ils entrrent dans la pice o soeur
Agns tait couche sur une natte; prs d'elle tait une autre soeur.
Elle tait si change, qu' peine Emilie aurait-elle pu la reconnatre,
si elle n'et t prvenue. Son air tait hagard et horrible; ses yeux,
creux et voils, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa
poitrine: elle tait si proccupe, qu'elle n'aperut d'abord ni
l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa
avec horreur sur Emilie, et s'cria:--Ah! cette vision me poursuit
jusqu' mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda
l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle
dit  soeur Agns:--Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je
vous amne. Je croyais que vous auriez du plaisir  la voir.

Agns ne fit aucune rponse: elle considrait Emilie dans un effroyable
garement.--C'est elle-mme, s'cria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards
le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous?
rparation! vous l'aurez, vous l'avez dj! Combien d'annes sont
coules depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai
vieilli sous son poids; et vous, vous tes toujours jeune, vous tes
toujours belle, belle comme au temps o vous me contraigntes  ce crime
affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais  quoi cela servirait-il? Je
l'ai commis.

Emilie, fort mue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la
pria d'attendre que soeur Agns ft plus tranquille. Elle tcha
elle-mme de la calmer; mais Agns ne l'coutait pas, et regardant
Emilie elle s'cria:--A quoi servent donc des annes de prires et de
repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du
meurtre! O est-il? o est-il? Regardez, regardez l! il erre dans cette
chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agns dont
les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas dj assez punie?
Ah! ne me regardez pas de cet air svre! Ah ciel! encore! C'est elle!
c'est elle-mme! Pourquoi ces regards de piti? pourquoi ce sourire? Me
sourire,  moi! Quels gmissements entends-je?

Soeur Agns retomba, et parut prive de la vie. Emilie ne pouvant se
soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnrent des
secours  soeur Agns. Emilie voulait lui parler.--Paix! dit l'abbesse.
Le dlire est fini; elle va tre mieux.--Ma soeur, y a-t-il longtemps
qu'elle est dans cet tat?--Elle n'y avait pas t depuis plusieurs
semaines, rpondit la religieuse; mais l'arrive du gentilhomme qu'elle
dsirait tant de voir l'a fortement agite.--Oui, reprit l'abbesse, et
voil sans doute la cause de cet accs: quand elle sera mieux, nous la
laisserons en repos.

Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnt peu de secours,
elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir tre utile.

Quand soeur Agns eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais
dsormais sans garement et avec une profonde expression de douleur: il
se passa du temps avant qu'elle pt parler, puis elle dit
faiblement:--La ressemblance est tonnante! c'est plus que de
l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgr le nom de
Saint-Aubert que vous portez, vous n'tes pas fille de la
marquise?--Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manires
d'Agns l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna
un coup d'oeil d'intelligence; mais elle rpta sa question.--Quelle
marquise! s'cria Agns: je n'en connais qu'une! la marquise de
Villeroi.

Emilie, se rappelant l'motion de son pre  la mention inopine de
cette dame, et la demande qu'il avait faite d'tre enterr prs des
Villeroi, elle sentit un extrme intrt, et pria soeur Agns
d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraner
Emilie, mais celle-ci, fortement attache, ritra sa demande avec
chaleur.

--Apportez-moi ma cassette, ma soeur, dit Agns, je vous apprendrai
tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous tes
srement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite
ressemblance!

La religieuse apporta la cassette: soeur Agns la lui fit ouvrir; elle
en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement 
celle qu'elle avait trouve dans les papiers de son pre. Agns tendait
la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence,
puis dans l'excs du dsespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria
tout bas. Quand elle eut achev sa prire, elle rendit le portrait 
Emilie.--Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lgue, et je crois que vous
y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappe; mais jamais
jusqu' ce moment elle n'avait ainsi frapp ma conscience:--Restez, ma
soeur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait.

Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraner: Agns
est encore dans le dlire, lui dit-elle, observez combien elle divague!
Dans ses accs, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des
crimes les plus pouvantables.

Emilie nanmoins crut voir dans ce dlire autre chose que de la folie.
Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant
intrt, et elle se dcida  tcher de se procurer de plus amples
informations.

La religieuse rapporta la cassette. Agns poussa un ressort, et
dcouvrit un autre portrait, elle le montra  Emilie:--Voici, lui
dit-elle, une leon pour la vanit; regardez ce portrait, et voyez s'il
y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai t.

Emilie s'empressa de prendre ce portrait;  peine l'eut-elle regard,
que ses tremblantes mains faillirent le laisser chapper. C'tait la
ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouv 
Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une
manire si mystrieuse, et qu'on souponnait Montoni d'avoir fait prir.

Muette de surprise, Emilie regardait tour  tour le portrait et la
religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors
n'existait plus.

--Pourquoi ce regard svre? dit soeur Agns, qui se mprenait au genre
de son motion.--J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce
rellement votre portrait?--Vous pouvez le demander, dit la religieuse;
mais autrefois il tait frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez
les effets du crime! Autrefois j'tais innocente, mes malheureuses
passions dormaient encore. Ma soeur, ajouta-t-elle gravement; et prenant
de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement
fit frmir: ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des
passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrte leur course, elle
est rapide; leur force ne connat aucun frein; elles nous entranent
aveuglment; elles nous mnent  des crimes que des annes de prires et
de pnitence n'effacent pas.

--Hlas! bien infortun, dit l'abbesse, qui connat mal notre sainte
religion! Emilie coutait Agns dans le silence et le respect: elle
regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce
portrait avec celui qu'elle avait vu  Udolphe.--Cette figure ne m'est
pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord
lui parler trop brusquement d'Udolphe.--Vous vous trompez, lui dit
Agns, et vous ne l'avez srement jamais vue.--Non, reprit Emilie;
mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.--Impossible, s'cria soeur
Agns, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.--C'tait
dans le chteau d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant
fixement.--D'Udolphe! s'cria Laurentini, d'Udolphe en
Italie?--Prcisment, dit Emilie.--Vous me connaissez alors, lui dit
Laurentini, et vous tes la fille de la marquise.

Emilie, tonne de cette positive assertion, rpondit:--Je suis fille de
M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument
trangre.--Vous le croyez? reprit Laurentini.

Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire.

--Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise tait
fort attache  un gentilhomme de Gascogne, quand elle pousa le marquis
par obissance pour son pre. Femme infortune!

Emilie, se rappelant l'excessive motion de M. Saint-Aubert au nom de la
marquise, aurait alors prouv une motion diffrente de la surprise, si
elle et moins connu la probit de son pre. Le respect qu'elle avait
pour lui ne lui permit pas de s'arrter  la supposition que lui
insinuait la signora Laurentini; son intrt pourtant devint extrme, et
elle la conjura de s'expliquer plus clairement.--Ne me pressez pas sur
ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puiss-je
pour jamais l'effacer de ma mmoire! Elle soupira profondment, et
demanda  Emilie comment elle avait su son nom.--Par le portrait que
j'ai vu  Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.--Vous
avez donc t  Udolphe? dit la religieuse avec une extrme motion.
Quelles scnes ce lieu me rappelle! scnes de flicit, de souffrance et
d'horreur!

A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait t tmoin dans une
chambre du chteau lui revint  la mmoire; elle regarda la signora et
se rappela ses derniers mots, que des annes de prires et de pnitence
ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit oblige de
les attribuer  une autre cause qu'au dlire: elle sentit un degr
d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite
de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un
abme de perplexit, et, ne sachant par quelles questions claircir de
tels doutes, elle dit seulement  mots interrompus:--Votre soudain
dpart d'Udolphe!

Laurentini fit un soupir.

--Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant...
ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont
connus.

La religieuse s'cria:--Quoi! encore? Et, s'efforant de la relever, ses
regards gars semblaient suivre un objet.--Revenir du tombeau! Quoi! du
sang, du sang aussi!--Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le
dire.--Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette piti.

Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus
longtemps une telle scne, s'chappa de la chambre, et envoya quelques
religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui
se trouvrent au parloir se pressrent autour d'Emilie, et, alarmes de
l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions.
Emilie vita d'y rpondre, et dit seulement que soeur Agns tait 
l'agonie. On se spara de bonne heure. Quand Emilie fut retire, les
scnes dont elle avait t tmoin se retracrent  elle avec une
affreuse nergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora
Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir t victime de Montoni, semblait
elle-mme coupable d'un crime abominable! C'tait un grand sujet de
surprise et de mditation.




CHAPITRE XLII.


Quelques circonstances singulires vinrent distraire Emilie de ses
chagrins, et excitrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de
jours aprs la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame
fut ouvert en prsence des suprieures du couvent. On trouva que le
tiers de ses proprits tait lgu au plus proche parent de la marquise
de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps
connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'tait fait
connatre au religieux qui l'avait assist, avait exig que ce secret
ft  jamais drob  sa fille. Cependant les discours chapps  la
signora Laurentini, la confession trange qu'elle fit  ses derniers
moments, firent juger ncessaire  l'abbesse d'entretenir sa jeune amie
sur un sujet qu'elle n'avait jamais entam. Dans ce dessein, elle avait
demand  la voir le lendemain du jour o elle avait visit la
religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empch celle-ci d'aller au
couvent: mais, aprs l'ouverture du testament elle fut mande de
nouveau; et s'tant rendue  Sainte-Claire elle y apprit des dtails qui
l'affectrent beaucoup. Comme le rcit que fit l'abbesse supprimait
plusieurs particularits qui peuvent intresser le lecteur, et que
l'histoire de la religieuse est lie  celle de la marquise, nous
omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons  notre relation
une histoire abrge de la dfunte soeur.


HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO.

Elle tait fille unique et hritire de l'ancienne maison d'Udolphe,
dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui
fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les
soins auraient d modrer la violence de ses passions et lui apprendre 
les gouverner elle-mme, ne firent que les fomenter par une coupable
indulgence. Ils chrissaient en elle leurs propres sentiments; soit
qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'tait au gr de
leur inclination, et non d'une tendresse raisonne. L'ducation ne fut
pour elle qu'un mlange de faiblesse et d'opinitret qui l'irrita. Les
conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations o le
respect filial et l'amour paternel taient galement oublis. Mais comme
cet amour paternel revenait toujours le premier, et se dsarmait le plus
aisment, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait
pour vaincre ses passions leur prtait une force nouvelle.

La mort de son pre et de sa mre la laissa livre  elle-mme dans
l'ge si dangereux de la jeunesse et de la beaut. Elle aimait le grand
monde, s'enivrait du poison de la louange, et mprisait l'opinion
publique, quand elle contredisait ses gots. Son esprit tait vif et
brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose
le grand art de sduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire
prsager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.

Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant
en Italie, il vit Laurentini  Venise; il devint passionn pour elle. La
signora fut prise  son tour de la figure, des grces, des qualits du
marquis, le plus aimable des seigneurs franais. Elle sut cacher les
dangers de son caractre, les taches de sa conduite; et le marquis
demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au chteau
d'Udolphe; le marquis l'y suivit. L, moins rserve, moins prudente
peut-tre qu'elle n'avait t jusqu'alors, elle donna lieu  son amant
de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il tait prt
 serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et
celle qui devait tre sa femme ne devint que sa matresse.

Aprs avoir pass quelques semaines  Udolphe, il fut tout  coup
rappel en France. Il partit avec rpugnance, le coeur rempli de la
signora, avec laquelle pourtant il avait su diffrer de conclure son
mariage. Pour l'aider  soutenir une telle sparation, il lui donna sa
parole de revenir clbrer ses noces aussitt que ses affaires lui en
laisseraient la libert. Console par cette assurance, Laurentini le
laissa partir. Bientt aprs, Montoni, son parent, vint  Udolphe, et
renouvela des propositions que dj elle avait rejetes, et qu'elle
rejeta encore. Ses penses se tournaient toutes vers le marquis de
Villeroi. Elle prouvait pour lui tout le dlire d'un amour italien,
foment par la solitude dans laquelle elle s'tait confine. Elle avait
perdu le got des plaisirs et de la socit; son unique jouissance tait
de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle
visite les lieux tmoins de leur flicit, elle panche son coeur dans
ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient
s'couler avant l'poque probable de son retour. Ce priode passa; les
semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination
de Laurentini, absorbe par une seule ide, se drangea. Son coeur tait
dvou  un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut
avoir perdu cet objet.

Plusieurs mois se passrent sans qu'elle ret un seul mot du marquis.
Ses jours se partageaient entre les violences, les accs d'une passion
furieuse, et la sombre langueur du plus noir dsespoir. Elle s'isola de
tout; elle s'enfermait des semaines entires sans parler  personne,
except  sa confidente. Elle crivait des fragments de lettres,
relisait celles qu'autrefois elle avait reues du marquis, pleurait sur
son portrait, et lui parlait des heures entires, tantt pour l'accabler
de reproches, tantt pour l'accabler d'amour.

A la fin, on rpandit autour d'elle le bruit que le marquis s'tait
mari en France. Dchire par la jalousie, par l'amour, par
l'indignation, elle prit le parti d'aller secrtement en ce pays; et si
le fait tait vrai, elle prtendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit
qu' sa confidente le projet qu'elle avait form, et elle l'engagea  la
suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait
recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en tait
immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit;
et, accompagne d'une seule femme, elle se rendit secrtement 
Livourne, et s'y embarqua pour la France.

A son arrive en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi tait
mari depuis quelque temps. Son dsespoir la priva de sa raison. Elle
formait, elle abandonnait tour  tour l'horrible projet de poignarder le
marquis, son pouse, et elle-mme. Elle s'arrta enfin  l'ide de se
prsenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa
prsence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouv le
constant objet de ses penses et de sa tendresse, le ressentiment fit
place  l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'motions
contraires la rendit tremblante, et elle s'vanouit  ses pieds.

Le marquis ne fut pas  l'preuve de tant de beaut et de sensibilit:
toute l'nergie d'un premier sentiment se rveilla. La raison, non
l'indiffrence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait
pas permis d'pouser la signora; il avait cherch  se vaincre; il avait
cherch une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la
considration et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus
de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indiffrence qu'elle
cherchait vainement  cacher. Il souponnait depuis quelque temps que
son coeur tait engag  un autre, lorsque Laurentini arriva en
Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientt l'empire qu'elle
avait repris sur lui. Calme par cette dcouverte, elle se dtermina 
vivre et  multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait
diabolique qu'elle croyait propre  assurer son bonheur. Elle suivit son
projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable:
elle dtacha entirement le marquis de son pouse. Sa douceur, sa bont,
sa froideur, si opposes aux manires empresses d'une Italienne, eurent
bientt cess de lui plaire. La signora en profita pour veiller en lui
la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de
l'amour. Elle alla jusqu' lui dsigner la personne pour qui elle
affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exig le
serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa
vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un ct, elle lui
donnerait de l'autre plus d'atrocit et de violence: elle songea que le
marquis en serait plus port  participer  l'acte horrible qui devenait
indispensable  ses desseins et devait anantir l'obstacle qui semblait
seul empcher son bonheur.

L'innocente marquise observait avec une extrme douleur le changement de
son poux envers elle. En sa prsence, il tait pensif et rserv; sa
conduite devenait austre et mme dure; il la laissait en larmes, et
pendant des heures entires elle pleurait sur sa froideur, et faisait
des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait
d'autant plus, qu'elle avait pous le marquis uniquement par
obissance: elle en avait aim un autre, et ne doutait pas que son
propre choix n'et rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda
pas  le dcouvrir, en fit prs du marquis un ample usage. Elle lui
suggra tant de preuves apparentes sur l'infidlit de sa femme, que,
dans l'excs de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait
avoir reu, il pronona l'arrt de sa mort. On lui donna un poison lent;
et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable
faiblesse.

Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regard
comme devant combler tous ses voeux, devint le commencement d'un
supplice qu'elle endura jusqu' sa mort.

La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocit, fut aussitt
teinte que satisfaite, et la laissa en proie  une piti,  des remords
inutiles. Les annes de bonheur qu'elle s'tait promises avec le marquis
de Villeroi en eussent sans doute t empoisonnes; mais il trouva aussi
le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui
devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors
s'vanouir comme un songe: et il fut surpris, aprs que sa femme eut
subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il
l'avait condamne. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout 
coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle
qu'elle-mme lui en donna n'ajouta rien  celle qui le pntrait.

Dans la premire horreur du remords et du dsespoir, il voulait se
livrer lui-mme  la justice avec celle qui l'avait plong dans l'abme
du crime. Aprs cette crise violente, il changea de rsolution: il vit
une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur dtestable
de ce forfait. Il dclara qu'il n'pargnait sa vie que pour qu'elle
consacrt ses jours  la prire et  la pnitence. Accable du mpris et
de la haine d'un homme pour qui elle s'tait rendue si coupable, frappe
d'horreur pour le crime inutile dont elle s'tait souille, la signora
Laurentini renona au monde; et, victime effrayante d'une passion
effrne, elle prit le voile  Sainte-Claire.

Le marquis partit du chteau de Blangy, et jamais il n'y revint. Il
tcha d'tourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les
dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage
impntrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient
se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque gaux 
ceux de Laurentini. Le mdecin qui avait observ l'tat de la marquise
aprs sa mort avait t engag au silence  force de prsents. Les
soupons de quelques domestiques se bornrent  un murmure sourd, et
jamais cette affaire n'avait t approfondie. Si ce murmure parvint au
pre de la marquise, si le dfaut de preuves l'empcha de poursuivre le
marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que
sa famille la regretta sincrement, et surtout M. Saint-Aubert, son
frre; car tel tait le degr d'alliance qui existait entre le pre
d'Emilie et la marquise: il souponna le genre de sa mort. Immdiatement
aprs la mort de cette soeur bien-aime, il crivit au marquis et reut
de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute
elles avaient rapport  elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui
confiait  son frre la cause de son malheur, composaient les papiers
que Saint-Aubert avait ordonn de brler. L'intrt, le repos d'Emilie,
lui avaient fait dsirer qu'elle ignort cette tragique histoire.
L'affliction que lui avait cause la mort si prmature d'une soeur
chrie l'avait empch de prononcer jamais son nom, except  madame
Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilit d'Emilie, il lui
avait laiss ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise,
et la parent qui existait entre elles. Il avait exig le mme silence
de sa soeur, madame Chron, et elle l'avait rigoureusement observ.

C'tait sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la valle
Emilie vit pleurer son pre; c'tait  son portrait qu'il avait fait de
si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'motion qu'il
tmoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut tre enseveli
prs du monument des Villeroi, o taient dposs les restes de sa
soeur. Le mari de celle-ci tait mort dans le nord de la France, et on
l'y avait enterr.

Le confesseur qui assista Saint-Aubert  son lit de mort le reconnut
pour frre de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert
le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la mme
grce  l'abbesse en lui recommandant sa fille.

Laurentini, en arrivant en France, avait cach trs-soigneusement son
nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-mme, pour mieux dguiser sa
vritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue soeur Franoise.
L'abbesse n'tait point au couvent quand elle avait fait profession, et
toute la vrit ne lui tait pas connue. Le cruel remords qui oppressait
Laurentini, le dsespoir d'un amour frustr, l'amour qu'elle conservait
pour le marquis, avaient gar son esprit. Aprs les premires crises,
une sombre mlancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu' sa mort,
interrompue par des accs violents. Durant plusieurs annes, son seul
plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y
joignait souvent la mlodie de sa charmante voix; elle rptait les plus
beaux airs de l'Italie avec l'nergique sentiment qui remplissait
constamment son coeur. Le mdecin qui prenait soin d'elle recommanda aux
suprieures de tolrer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On
souffrait que la nuit elle parcourt les bois, suivie de la seule femme
qu'elle avait amene d'Italie. Mais comme cette permission blessait la
rgle, on la tint secrte; et cette musique mystrieuse, lie  tant
d'autres circonstances, fit rpandre le bruit que le chteau et son
voisinage taient frquents par des revenants.

Avant l'garement de sa raison, et avant de faire ses voeux de religion,
elle avait fait un testament.

La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait t souvent
observe par Laurentini; mais ce fut surtout  l'heure de sa mort, au
moment mme o sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que
cette ressemblance la frappa, et que, dans son dlire, elle crut voir la
marquise elle-mme. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie
devait tre la fille de cette dame. Elle en tait convaincue; elle
savait que sa rivale, en pousant le marquis, lui prfrait un autre
amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion drgle n'et, comme
la sienne, conduit la marquise  quelque garement.

Cependant le crime que, d'aprs des aveux mal compris, Emilie supposait
avoir t commis par Laurentini dans les murs mme d'Udolphe, n'avait
jamais eu lieu. Emilie avait t trompe par le spectacle affreux dont
elle avait eu tant d'effroi; et c'tait ce spectacle qui d'abord lui
faisait attribuer les remords de la religieuse  un meurtre excut dans
le chteau.

On peut se souvenir que dans une chambre,  Udolphe, tait un grand
voile noir dont la situation avait piqu la curiosit d'Emilie. Le voile
cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un
tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits
dfigurs avaient la pleur de la mort. Elle tait couverte d'un
linceul, et couche tout de son long dans une espce de tombeau. Ce qui
rendait cette vue plus effroyable tait que cette figure semblait tre
dj la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient
voir les traces. On imagine bien aisment qu'un si hideux objet ne se
regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperut, laissa retomber
le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empcha d'y revenir. Si elle
et eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son
effroi se seraient dissips en mme temps; elle aurait reconnu que la
figure tait en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas
sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude o la
superstition monastique a souvent plong le genre humain. Un membre de
la maison d'Udolphe avait offens en un point les prrogatives de
l'Eglise; on le condamna  contempler plusieurs heures par jour l'image
en cire d'un cadavre. Cette pnitence, qui devait servir  lui rappeler
un sort invitable, avait pour but de rprimer dans le marquis d'Udolphe
un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqu. Non-seulement il subit
sa pnitence, mais dans son testament il exigea de ses hritiers la
conservation de la figure. Il mettait  ce prix la proprit d'un
domaine, et regardait comme trs-utile l'humiliante moralit que cette
figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son
appartement; mais aucun de ses hritiers n'imita une telle pnitence.

En apprenant que la marquise de Villeroi tait la soeur de M.
Saint-Aubert, Emilie se sentit trs-diversement affecte. Au milieu de
la tristesse que lui causait la mort prmature de cette infortune,
elle se vit soulage des conjectures pnibles o l'avait jete la
tmraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de
ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui
permettait gure d'imaginer qu'il et manqu  la dlicatesse. Elle
rpugnait  se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait
toujours aime, respecte comme sa mre; elle l'aurait cru
difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite
de Dorothe, les assertions de Laurentini, le mystrieux attachement de
Saint-Aubert, lui avaient inspir des doutes que sa raison ne pouvait ni
dtruire ni confirmer; elle s'en trouvait dlivre, et la conduite de
son pre s'expliquait. Son coeur n'tait plus oppress que par le
malheur d'une parente aimable, et par la terrible leon que donnait la
religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premires passions avait
conduit par degrs la signora Laurentini  un crime dont le seul nom
dans sa jeunesse l'et srement fait frmir d'horreur; crime dont de
longues annes de pnitence n'avaient pu effacer le souvenir ni
dcharger sa conscience.




CHAPITRE XLIII.


Aprs les dernires dcouvertes, Emilie fut traite par le comte et par
sa famille comme une allie de la maison de Villeroi, et reue, s'il
tait possible, avec encore plus d'amiti.

Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune rponse de
Valancourt, s'applaudissait de sa prudence. Emilie ne partageait point
des craintes dont elle ignorait le motif: mais quand il la voyait
succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute
sa rsolution pour la priver d'un soulagement momentan, et dissimuler
avec elle. Les noces de Blanche s'approchaient, et partageaient son
attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout
le chteau s'occupait des plus brillants prparatifs. Emilie voulait
prendre part  la gaiet qui l'entourait; mais elle le tentait
vainement: proccupe de tout ce qu'elle avait appris, et surtout
inquite du sort de Valancourt, elle se reprsentait l'tat o il tait
quand il donna  Thrse son anneau: elle croyait y reconnatre
l'expression du dsespoir; et quand elle considrait o ce dsespoir
avait pu le conduire, son coeur saignait de douleur et d'effroi. Les
doutes qu'elle formait sur sa sant, sur son existence, l'obligation o
elle tait de conserver ces doutes jusqu' son retour  la valle, lui
paraissait insupportable. Il y avait des moments o rien ne pouvait la
contenir. Elle s'chappait brusquement, elle allait chercher le calme
dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer.
Le battement des vagues cumantes, le sourd murmure des forts, taient
analogues  l'tat de son me; elle s'asseyait sur une roche, ou sur les
ruines de la vieille tour; elle observait vers le soir la dgradation
des couleurs sur les nuages; elle voyait se drouler les sombres voiles
du crpuscule. La crte blanche des vagues, toujours ramenes au rivage,
ne se distinguait plus qu' peine sur la surface obscure des flots.
Quelquefois elle rptait les vers que Valancourt avait gravs en ce
lieu: puis, trop affecte des chagrins qu'ils lui renouvelaient, elle
cherchait  se distraire.

Un soir qu'avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori,
elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva
dans une chambre moins dgrade que le reste. C'tait de l que souvent
elle avait admir la vaste perspective que la mer et la terre lui
offraient: le soleil se couchait sur cette partie des Pyrnes qui
spare le Languedoc du Roussillon; elle se plaa prs d'une fentre
grille: les bois et les vagues au-dessous d'elle gardaient encore les
nuances rougetres du soleil couchant. Ayant accord son luth, elle y
mla le son de sa voix, et chanta un de ces airs simples et champtres
qu'autrefois Valancourt coutait avec transport.

Le temps tait si doux, si calme, qu' peine le zphyr du soir ridait la
surface de l'onde, ou gonflait lgrement la voile qui recevait encore
les derniers rayons de lumire. Les coups mesurs de quelques rames
troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mlodie du luth
achevait de plonger Emilie dans une douce mlancolie: elle rpta ses
anciennes romances; et les souvenirs qu'elles rveillaient devenant
toujours plus touchants, ses larmes tombrent sur le luth, et elle ne
put continuer.

Le soleil avait disparu derrire le sommet des montagnes, leurs plus
hautes pointes ne recevaient plus sa lumire; Emilie ne quittait point
la tour, et s'y livrait  ses rveries. Elle entendit marcher, elle
tressaillit, et, regardant  la grille, elle reconnut en bas M. de
Bonnac. Elle retomba dans la rverie, dont cette distraction l'avait
tire: aprs quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air
favori. Elle entendit encore marcher; elle couta, on montait  la tour.
L'obscurit lui inspira un peu de crainte; autrement elle n'en et
prouv aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas taient
rapides et lgers; la porte s'ouvrit, et le crpuscule mourant droba au
premier instant les traits d'une personne qui entrait: mais Emilie
pouvait-elle se mprendre au son de la voix? c'tait celle de
Valancourt. Emilie, qui jamais ne l'avait entendue sans motion,
trouble de surprise et de plaisir  la fois, l'eut  peine vu  ses
pieds, qu'elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient
dans son coeur, qu' peine elle entendait cette voix, dont les tendres
et timides accents cherchaient  la ranimer. Valancourt, aux genoux
d'Emilie, s'accusait de l'excs d'impatience qui l'avait dcid  la
surprendre ainsi. Il venait d'arriver, et, ne pouvant attendre que le
comte ft de retour, il avait couru aussitt pour le chercher  la
promenade. En passant prs de la tour, il avait reconnu la voix
d'Emilie, et sur-le-champ il tait mont.

Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens; quand elle fut revenue,
elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda, avec autant de
mcontentement qu'elle pouvait en sentir  sa vue, quel tait le sujet
de sa visite.

--Ah! Emilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hlas! j'ai peu 
esprer. Quand vous m'avez priv de votre estime, vous avez donc cess
de m'aimer?--Oui, monsieur, reprit Emilie, tchant de donner de
l'assurance  sa voix; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne
m'auriez pas donn cette nouvelle occasion de chagrin.

La physionomie de Valancourt changea soudain; l'anxit du doute fit
place  la surprise et au dcouragement. Il resta muet; il dit
enfin:--On m'avait donn lieu d'esprer une rception bien
diffrente!--Est-il bien vrai, Emilie, que pour jamais j'ai perdu votre
affection? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m'tre rendue,
que votre amour ne peut renatre? Le comte a-t-il mdit cette cruaut,
qui me donne une seconde fois la mort?

Le ton dont il parlait alarma Emilie autant que son discours l'tonna.
Tremblante d'impatience, elle demanda qu'il voult bien s'expliquer.

--Et pourquoi cette explication? rpondit Valancourt. Ignorez-vous
combien ma conduite a t calomnie? ignorez-vous que les actions dont
vous m'avez cru coupable... et comment avez-vous pu,  Emilie! me
dgrader  ce point dans votre opinion?... que ces actions je les
mprise, je les abhorre autant que vous? Ignorez-vous que le comte a
dcouvert les faussets qui me privaient de l'unique bien qui me soit
cher au monde? qu'il m'a lui-mme invit  venir prs de vous me
justifier? L'ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d'une fausse
esprance?

Le silence d'Emilie semblait confirmer cette crainte; Valancourt, dans
l'obscurit, ne pouvait distinguer la surprise et la joie qui la
rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son coeur
parut la soulager, et elle dit  la fin:

Valancourt! J'ignorais ce que vous venez de me dire. L'motion que
j'prouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer; mais je
n'avais pu encore russir  vous oublier.--Quelle ide, reprit
Valancourt en s'appuyant contre la fentre, quelle persuasion ce moment
m'apporte! Je vous suis cher! je vous suis cher encore, mon
Emilie!--Faut-il donc que je vous le dise? rpliqua Emilie. Cela est-il
ncessaire? Voil mon premier moment de joie depuis votre dpart, et il
me ddommage de tout ce que j'ai souffert.

Valancourt soupirait, et ne pouvait rpondre; il couvrait ses mains de
baisers: les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage,
et les mots eussent eu moins d'expression.

[Illustration: La Rconciliation.]

Emilie, un peu remise, proposa de retourner au chteau. Alors, et pour
la premire fois, elle se souvint que le comte avait invit Valancourt 
se justifier auprs d'elle, et qu'il ne s'tait fait aucune explication.
Mais,  cette seule ide, tout son coeur rejeta la possibilit que
Valancourt et t coupable. Ses regards, sa voix, ses manires taient
le gage de sa noble et constante sincrit. Emilie se livra sans rserve
aux motions d'une joie que jamais elle n'avait sentie.

Ni Emilie ni Valancourt ne surent comment ils taient retourns au
chteau: si un pouvoir magique les y et transports, peut-tre ils en
eussent mieux remarqu le mouvement; ils taient dans le vestibule avant
de songer s'il existait quelque autre personne dans le monde. Le comte
vint au-devant d'eux; et, avec toute la franchise et la bienveillance de
son caractre, il accueillit Valancourt, et le pria de lui pardonner son
injustice.

La comtesse et la jeune Blanche accueillirent Valancourt avec politesse
et amiti. Blanche tait si heureuse du bonheur d'Emilie, qu'elle oublia
pour un moment l'absence de M. de Sainte-Foix; on l'attendait ce jour
mme, et la gnreuse sensibilit de Blanche fut bientt rcompense par
l'arrive de son amant. Il tait guri des blessures qu'il avait reues
dans la prilleuse aventure des montagnes, le rcit qu'on en fit
augmenta le sentiment des jouissances prsentes; on se flicita de
nouveau, et ce charmant souper offrit sur tous les visages l'expression
d'une joie gale. Chacun cependant gardait son caractre et gotait
diversement son bonheur. Blanche tait franche et gaie, Emilie tendre et
plaintive, Valancourt exalt, tendre et gai tour  tour; Sainte-Foix
tait joyeux; et le comte,  ce spectacle, exprimait autant de
complaisance que de bont.




CHAPITRE XLIV.


Les mariages de Blanche et d'Emilie Saint-Aubert furent clbrs le mme
jour au chteau de Blangy, avec toute la magnificence du temps. Les
ftes furent splendides: on avait tendu la grande salle d'une tapisserie
neuve, qui reprsentait Charlemagne et ses douze pairs; on voyait les
fiers Sarrasins qui s'avanaient  la bataille; on voyait tous les
enchantements et le pouvoir magique de Merlin. Les somptueuses bannires
des Villeroi, ensevelies longtemps dans la poussire, furent de nouveau
dployes, et flottrent sur les pointes gothiques des fentres
colories. La musique rsonnait de toute part, et les chos de la
galerie en retentissaient.

Annette regardait cette salle, dont les arcades et les fentres taient
illumines et dcores de lustres en festons; elle considrait la
magnificence des parures, les riches livres des serviteurs, les meubles
de velours enrichis d'or; elle coutait les chants de plaisir qui
branlaient la vote; elle se croyait dans un palais de fes; elle
assurait que, dans les plus beaux contes, elle n'avait rien vu de si
charmant, et que les lutins eux-mmes ne faisaient rien de plus beau
dans leurs brillantes assembles. La vieille Dorothe soupirait, et
disait que l'aspect du chteau lui rappelait encore sa jeunesse.

Aprs avoir orn quelques-unes des ftes du chteau, Emilie et
Valancourt prirent cong de leurs tendres amis, et retournrent  la
valle. La bonne, la fidle Thrse les reut avec une joie sincre. Les
ombrages de ce lieu chri semblrent,  leur arrive, leur offrir
obligeamment les plus tendres souvenirs. En parcourant ces lieux si
longtemps habits par M. et madame Saint-Aubert, Emilie montrait avec
tendresse les endroits o ils aimaient  reposer, et son bonheur lui
semblait plus doux, en pensant que tous deux ils l'auraient embelli d'un
sourire.

Valancourt la mena au platane, o, pour la premire fois, il avait os
lui parler de son amour. Le souvenir des chagrins qu'ensuite il avait
endurs, des malheurs, des dangers qui avaient suivi cette rencontre,
augmenta le sentiment de leur flicit actuelle. Sous cet ombrage sacr,
et vou pour jamais  la mmoire de Saint-Aubert, ils jurrent l'un et
l'autre de chercher  s'en rendre dignes, en imitant sa douce
bienveillance; en se rappelant que toute espce de supriorit impose
des devoirs  celui qui en jouit; en offrant  leurs semblables, outre
les consolations et les bienfaits que la prosprit doit tous les jours
 l'infortune, l'exemple d'une vie passe dans la reconnaissance envers
Dieu, et la constante occupation d'tre utile  l'humanit.

Aussitt aprs leur retour, le frre de Valancourt vint le fliciter de
son mariage, et rendre hommage  Emilie. Il fut si content d'elle, si
heureux de la riante et heureuse perspective que ce mariage offrait 
Valancourt, que sur-le-champ il lui remit une partie de son bien; et,
comme il n'avait point d'enfant, il lui assura la totalit de sa
succession.

Les biens de Toulouse furent vendus. Emilie racheta de M. Quesnel
l'ancien domaine de son pre; elle dota Annette, et l'tablit 
Epourville avec Ludovico. Valancourt et elle-mme prfraient  toute
autre demeure les ombres chries de la valle; ils y fixrent leur
rsidence; mais chaque anne, par respect pour M. Saint-Aubert, ils
allrent passer quelques mois dans l'habitation o il avait t lev.

Emilie pria Valancourt de trouver bon qu'elle remt  M. de Bonnac le
legs qu'elle avait reu de la signora Laurentini. Valancourt, quand elle
fit cette demande, sentit tout ce qu'elle avait pour lui d'obligeant. Le
chteau d'Udolphe revenait aussi  l'pouse de M. de Bonnac, la plus
proche parente de cette maison; et cette famille, longtemps malheureuse,
gota de nouveau l'abondance et la paix.

Oh! combien il serait doux de parler longtemps du bonheur de Valancourt
et d'Emilie! de dire avec quelle joie, aprs avoir souffert l'oppression
des mchants et le mpris des faibles, ils furent enfin rendus l'un 
l'autre; avec quel plaisir ils retrouvrent les paysages chris de leur
patrie! combien il serait doux de raconter comment, rentrs dans la
route qui conduit le plus srement au bonheur, tendant sans cesse  la
perfection de leur intelligence, ils jouirent des douceurs d'une socit
claire, des plaisirs d'une bienfaisance active, et comment les
bosquets de la valle redevinrent le sjour de la sagesse et le temple
de la flicit domestique!

Puisse-t-il du moins avoir t utile de dmontrer que le vice peut
quelquefois affliger la vertu; mais que son pouvoir est passager, et son
chtiment certain! tandis que la vertu froisse par l'injustice, mais
appuye sur la patience, triomphe enfin de l'infortune!

Et si la faible main qui a trac cette histoire a pu, par ses tableaux,
soulager un moment la tristesse de l'afflige, par sa morale consolante;
si elle a pu lui apprendre  en supporter le fardeau, ses humbles
efforts n'auront pas t vains, et l'auteur aura reu sa rcompense.


FIN DES MYSTRES D'UDOLPHE.


Imprimerie L. Toinon et Cie,  Saint-Germain.





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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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