The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du divin Artin, by Pietro Aretino

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Title: L'oeuvre du divin Artin
       Introduction et notes par Guillaume Apollinaire

Author: Pietro Aretino

Editor: Guillaume Apollinaire

Release Date: September 27, 2013 [EBook #43823]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU DIVIN ARTIN ***




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L'OEUVRE DU DIVIN ARTIN




=_Il a t tir de cet ouvrage_=

  10 exemplaires sur Japon Imprial
  =============(1  10)============
  ===25 exemplaires sur Hollande===
  =============(11  35)===========
  100 exemplaires sur papier d'Arches
  =============36  135=============

     Droits de reproduction rservs pour tous pays, y compris la
     Sude, la Norvge et le Danemark.

[Illustration:

 PETRVS ARRETINVS ACERRIMVS VIRTVTVM AC VITIORVM
                  DEMOSTRATOR
NON MANVS ARTIFICIS MAGE DIGNVM OS PINGERE NON OS
         HOC PINGI POTERAT NOBILIORE MANV
   PELLVS IVVENIS SI VIVERET HAC VOLO DESTRA
       PINGIER HOC TANTVM DICERET ORE CANI
]




           LES MAITRES DE L'AMOUR


                 L'OEuvre

                    DU

                DIVIN ARTIN

               PREMIRE PARTIE


              =Les Ragionamenti=

_La Vie des Nonnes;--La Vie des Femmes maries;
           La Vie des Courtisanes;_

              =Sonnets Luxurieux=


  TRADUCTIONS NOUVELLES ET MORCEAUX TRADUITS
            POUR LA PREMIRE FOIS


             INTRODUCTION ET NOTES

                     PAR

           =Guillaume APOLLINAIRE=


                    PARIS

           =BIBLIOTHQUE DES CURIEUX=

           4, RUE DE FURSTENBERG, 4


                   MCMIX




INTRODUCTION

Un singulier cours d'eau  double pente coule dans le val que domine
Arezzo: c'est la Chiana. Elle peut tre donne comme une image de ce
Pierre dit l'Artin, qui,  cause de sa gloire et de son dshonneur, est
devenu l'une des figures les plus attachantes du XVIe sicle. Elle est,
en mme temps, une des plus mal connues. A vrai dire, si de son vivant
mme la renomme de l'Artin n'alla pas sans infamie, aprs sa mort on
chargea sa mmoire de tous les pchs de son poque. On ne comprenait
pas comment l'auteur des _Ragionamenti_ pouvait avoir crit _Les Trois
Livres de l'Humanit du Christ_, l'on se demandait comment ce dbauch
avait pu tre l'ami des souverains, des papes et des artistes de son
temps. Ce qui devait le justifier aux yeux de la postrit a t cause
de sa condamnation. En fait de gnie, on ne lui a laiss que celui de
l'intrigue. Je m'tonne mme qu'on ne l'ait pas accus d'avoir acquis
ses biens et son crdit par la magie.

Ce Janus bifronts a dconcert la plupart de ses biographes et de ses
commentateurs. Son nom seul, depuis plus de trois sicles, effraye
les plus bnvoles. Il demeure l'homme des postures, non pas  cause
de ses Sonnets, mais par la faute d'un dialogue en prose qu'il n'a
point crit et o on en indique 35. Cependant, le populaire n'en met
que 32 sur le compte de l'imagination luxurieuse du Divin. En Italie,
les lettrs le voient d'un mauvais oeil; les rudits n'abordent des
recherches sur cet homme qu'avec beaucoup de rpugnance et ne prononcent
son nom que du bout des lvres, osant  peine feuilleter ses livres du
bout des doigts. Chez nous, les gens du monde accouplent sa mmoire 
celle du marquis de Sade; les collgiens,  celle d'Alfred de Musset;
pour le peuple et la petite bourgeoisie, son nom voque encore, avec
ceux de Boccace et de Branger, la grivoiserie qui est toute la sant
et la sauvegarde du mariage. C'est que la varit est bien la seule
arme que l'on possde contre la satit. Et l'homme qui, directement
ou indirectement, a fourni  l'amour un prtexte pour ne point lasser
devrait tre honor par tous les amants et surtout par les gens maris.
Sans doute, on connatrait les postures, mme si le dialogue attribu 
l'Artin n'avait pas t crit, mais on n'en connatrait pas autant, et
ni Forberg, ni les livres hindous, ni les autres manuels d'rotologie
qui en indiquent un nombre beaucoup plus considrable ne seront jamais
assez populaires pour donner  l'poux et  l'pouse une occasion
naturelle, provenant d'une locution quasi proverbiale, de repousser
l'ennui en variant les plaisirs. L'Artin, qui utilisa le premier
cette arme moderne, la Presse, qui, le premier, sut modifier l'opinion
publique, qui exera une influence sur le gnie de Rabelais et peut-tre
sur celui de Molire[1], est aussi, par aventure, le matre de l'Amour
occidental[2]. Il est devenu une sorte de demi-dieu fescennin qui a
remplac Priape dans le Panthon populaire d'aujourd'hui. On l'invoque
ou on l'voque au moment de l'amour, car pour ce qui regarde ses
ouvrages, on ne les connat pas. Les exemplaires en sont devenus rares.
En Italie mme, on ne connat gure que son thtre. Les _Ragionamenti_
n'avaient jamais t traduits en franais avant que Liseux en publit le
texte accompagn de la traduction d'Alcide Bonneau[3] d'aprs laquelle
fut faite la tradition anglaise publie par le mme diteur. Elle dut
servir de modle au Dr Heinrich Conrad pour la premire et toute rcente
dition allemande: _Gesprche des Gttlichen Aretino_, dite par
l'_Insel Verlag_ de Leipzig.

Ajoutons qu'une partie de l'oeuvre artinesque est aujourd'hui perdue;
une autre demeure indite dans les recueils manuscrits disperss dans
les Bibliothques europennes; une autre enfin lui appartient sans doute
aussi qui ne lui est pas attribue.

       *       *       *       *       *

Pietro Aretino naquit  Arezzo, en Toscane, pendant la nuit du 19 au 20
avril 1492, nuit du jeudi au vendredi saints, quelques mois avant la
dcouverte de l'Amrique, et mourut  Venise, le 21 octobre 1556[4].

Avec une singulire prcision, le catalogue imprim de la Bibliothque
Nationale l'appelle: Pietro Bacci, dit Aretino. Les raisons qu'on
avait allgues pour soutenir l'opinion abandonne aujourd'hui que
l'Artin avait eu pour pre un gentilhomme d'Arezzo nomm Luigi Bacci
n'autorisaient nullement les bibliographes de la Nationale  accorder
ce nom  Messer Pietro, qui de toute faon n'aurait t qu'un btard de
Bacci, n'ayant jamais port ce nom. C'est aussi sans fondement qu'on
l'a gratifi de noms comme Della Bura ou De'Burali, Bonci, Bonamici,
Camaiani, etc.

On sait maintenant que le pre de l'Artin tait un pauvre cordonnier
d'Arezzo, nomm Luca. Les recherches de M. Alessandro Luzio dans les
archives de Florence ne laissent plus aucun doute  cet gard[5]. En
1550, un certain Medero Nucci, d'Arezzo, vient chercher fortune 
Venise. Et d'abord son compatriote, l'Artin, le protge, le prsente 
l'ambassadeur du duc de Florence. Puis tout se gte; l'Artin crit 
l'ambassadeur de s'en dfier, allguant des dsordres et des scandales
dans la vie prive de Medero Nucci, qui pour se venger envoie  l'Artin
un cartel de dfi o il lui reproche d'avoir crit les _sonnets sous les
figures de Raphaello da Orbino, le Trentunno, La Puttana errante, les
Six journes_. Et cette missive est adresse _Allo Aretino Pietro de
Lucha, calzolaio a Venezia_, c'est--dire _A l'Artin Pierre (fils) de
Lucha, cordonnier  Venise_. Voici donc le nom du pre de notre Pierre:
Lucha ou Luca, Luc en franais. D'ailleurs le Divin ne renie pas une
origine aussi obscure. Il envoie au duc Cme la lettre de Nucci et lui
en crit:

     ...Pour en venir maintenant  la mention de sa maudite
     pistole, je dis que je me glorifie du titre qu'il me donne pour
     m'avilir, car il enseigne ainsi aux nobles  procrer des fils
     semblables  celui qu'un cordonnier a engendr dans Arezzo.

Quel orgueil! ne croirait-on pas entendre un des marchaux de Napolon
se glorifier de n'avoir pour aeux que des gens du peuple? Ce sont ces
lettres qu'a retrouves M. Alessandro Luzio. Elles ne nous renseignent
d'ailleurs que touchant le prnom et l'tat du pre de l'Artin. Et
nous ne sommes pas pour cela plus avancs au sujet du nom de famille
de notre Pierre. Il est fort possible au demeurant que le cordonnier
Lucas n'et pas d'autre nom. Il se peut galement que ce ft le nom de
la famille du Divin. Luca est de nos jours encore un nom patronymique
trs rpandu non seulement en Italie, mais encore en Corse. Il ne semble
pas, d'autre part, que l'Artin se soit jamais ouvert  qui que ce
soit touchant le nom de son pre et en ait fait mention. Cependant, je
crois tre en mesure d'indiquer dans un _giudicio_ retrouv et publi
par M. Alessandro Luzio[6] un passage dans lequel en 1534, longtemps
avant le message de Nucci, le Divino mentionnait le nom paternel en
quivoquant. Au temps de l'Artin, l'astrologie judiciaire tait
florissante. Au commencement de chaque anne, les astrologues publiaient
leurs _giudicii_ ou pronostics. Avec cette prescience du rle que devait
jouer plus tard la Presse et  cause de laquelle Philarte Chasles eut
raison de voir en lui un prcurseur du journalisme, l'Artin comprit
le parti qu'on pouvait tirer de ces libelles pour former l'opinion
publique. Il crivit plusieurs de ces _giudicii_ satiriques et
d'ailleurs peu prophtiques, tous perdus jusqu' ces dernires annes,
sauf quelques fragments. A cette heure, on possde en entier celui qu'a
publi rcemment M. Alessandro Luzio et qui provient d'un manuscrit
de la fin du XVIe sicle, copi par un Allemand et conserv  Vienne,
en Autriche. Tout laisse croire que le copiste allemand a eu sous les
yeux un imprim. C'est l'avis de M. Luzio, qui n'est pas d'accord sur
ce point avec les autres artiniens d'Italie. En effet, on ne connat
aucun exemplaire imprim des _giudicii_ de l'Artin. Et, cependant, les
raisons de M. Luzio me semblent bonnes. Des pamphlets comme celui qui
nous occupe ne pouvaient avoir d'effet sur l'opinion publique (et c'est
 cela qu'ils taient destins) que s'ils taient rpandus  un grand
nombre d'exemplaires, et l'on sait que l'Artin a fait publier  part
plusieurs de ses lettres sur les grands vnements de son temps.

D'autre part, M. Luzio, qui a vu le manuscrit de Vienne, affirme que le
copiste allemand devait connatre mal l'italien et n'aurait pu copier
aussi correctement un manuscrit. Il aurait donc eu entre les mains
un imprim perdu aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, en 1534, l'Artin
tenait encore pour Franois Ier dont il attaque, dans son pronostic,
tous les ennemis,  commencer par Charles-Quint, dans le parti duquel
il allait bientt passer. Aussi ddie-t-il son pamphlet _Alla Sacra
Maesta Christianissima_ et il l'intitule: _Pronostico dell'anno
MDXXXIIII composto da Pietro Aretino, Flagelle dei Principi et quinto
evangelista_. Ce n'est pas au hasard que l'Artin se targue de cette
dernire qualit. Pourquoi s'appellerait-il _cinquime vangliste_?...
Il y a l-dessous un jeu de mots dont il nous donne la clef au
paragraphe 31: _Del Flagello dei Principi_, qui commence ainsi: _Pierre
Artin qui eut comme ascendants Luc, Jean, Marc et Mathieu_[7]... En
effet, y ayant quatre vanglistes, Pierre Artin, fils de Luca ou Luc,
l'un d'eux, c'est--dire venant aprs lui, peut bien prtendre tre le
cinquime vangliste, si l'on veut bien entendre par vangliste un
prophte. L'Artin n'a pu rsister au plaisir d'quivoquer d'une faon
assez embarrasse sur le nom de son pre le cordonnier et pour cela il
n'a pas hsit  changer l'ordre des quatre vanglistes et  torturer
le sens de ce mot. Et c'est la seule mention connue, pens-je, que
l'Artin ait faite du nom de son pre[8].

L'Artin ne se vantait pas  tout propos de son origine plbienne.
On lui a reproch de ne pas s'tre beaucoup occup de son pre. Et
les sarcasmes du Franco, du Doni et du Berni touchant le mtier de
cordonnier qu'exerait le bonhomme nous montrent assez combien ces
allusions devaient tre dsagrables au Divin. Il faut dire que
longtemps on n'a pas pris ces plaisanteries au srieux parce que les
ennemis de l'Artin ont invent contre lui trop de calomnies pour que
ce qu'ils ont avanc soit admis sans discussion s'il n'est tay par
des documents irrfutables. Mais, ne se manifestant pas avec beaucoup
de vivacit  l'gard de son pre, l'amour filial de notre Pierre
se reporta tout entier sur sa mre, une trs belle fille du peuple
nomme Tita. L'Artin l'aima tendrement. On en a conclu qu'elle tait
marie. Et rien n'est moins certain. Messer Luca pouvait bien vivre en
concubinage avec Monna Tita. Elle a pass pendant quelques sicles pour
une mrtrice de bas tage et certains artiniens voudraient maintenant
en faire une sainte! Il n'y a pas apparence de cela. L'Artin pouvait
bien aimer sa mre de tout son coeur, au cas mme o elle et t une
prostitue. Au demeurant, on n'est pas au courant de la vie que mena la
Tite, mais on est certain avant tout de sa beaut, dont furent touchs
de nombreux artistes qui voulurent la rendre immortelle.

En somme, l'origine de l'Artin est obscure, mais nullement monstrueuse.
On est loin du sacrilge qui, lui donnant pour parent un tertiaire et
une bguine, faisait de lui l'Antchrist mme; selon la lgende encore
accrdite qui veut que le pre de cette incarnation du mal, encore 
venir, soit un religieux et sa mre une religieuse. On sait aussi que
l'Artin eut deux soeurs qui se marirent.

L'enfance de notre Pierre fut assez nglige. Il tait prcoce, lisait
tout ce qui lui tombait sous la main, dvorant avant tout avec passion
les romans chevaleresques, les divers pisodes piques dont sont forms
_i Reali di Francia_, ces royaux de France dont plus tard il devait
combattre l'influence trs considrable  cette poque en Italie o ils
ne sont pas encore oublis aujourd'hui. Il alla bientt  Prouse o,
faisant dj des vers, il tudia la peinture. Un livre dcouvert  la
Marciana par M. d'Ancona, en prouvant la prcocit potique du jeune
Artin, dmontre aussi qu'il se destinait pour les arts: _Opera nova del
fecundissimo giovene Pietro Aretino zo strambotti, sonetti, capitoli,
epistole, barzellette e una desperata;_ et  la fin: _Impresso in
Venetia per Nicolo Zopino net MCCCCCXI a di XXII di Zenaro_. L'Artin
avait alors 19 ans. Les sonnets sont prcds de cet avertissement:
_quelques choses d'un adolescent Artin Pierre tudiant en cette facult
et en peinture_. Un sonnet dans lequel il est question d'un Prugin
indique assez que l'Artin tait alors  Prouse. Un capitolo trouv
plus tard sur une colonne,  Rialto, en novembre 1532, fait aussi
allusion  ces tentatives artistiques:

        O combien cela t'aurait rapport plus de fruit et de louange
            Si tu n'avais pas laiss ton pinceau,
  S'il est vrai que tu aies t peintre un temps, comme je l'ai entendu dire,
            Plutt que de vouloir devenir,  petit misrable,
                    De Matre, pote.

En 1517, l'Artin alla  Rome. Il y fut vite connu et craint  cause de
ses satires. Il entra au service du pape Lon X et du cardinal Jules de
Mdicis. Aprs avoir fait une violente opposition  l'lection d'Adrien
VI, le dtest pape flamand, en prenant pour interprtes Marforio et
Pasquin, l'Artin quitta Rome avec le cardinal et ne revint que lorsque
celui-ci fut lu pape sous le nom de Clment VII, le 19 nov. 1523.
L'Artin avait alors 31 ans. Il jouissait  la cour de Clment de
beaucoup de considration et pouvait beaucoup sur l'esprit du pontife[9].

En 1524 clate le scandale des figures de Jules Romain, graves par Marc
Antoine. En 1525, l'Artin crit les 16 sonnets. Il est en guerre avec
le Dataire Giberti, qui tente de le faire assassiner par le Bolonais
Achille de la Volta. A peine remis de ses blessures, Messer Pietro
quitte Rome pour aller retrouver Jean des Bandes-Noires qui l'accueille
 bras ouverts. Le fameux capitaine meurt en 1526. L'Artin, revenu
 Rome, assiste au sac de la ville. Clment VII meurt, et l'Artin,
ne se sentant plus en sret, se rfugie  Venise, o il arrive le 25
mars 1527, et s'y tablit, disant aux cours un adieu dfinitif. C'est
alors _qu'homme libre par la grce de Dieu_, il s'intitule: le Flau
des Princes, le Vridique et le Divin. Pourquoi, s'est demand Jacobus
Gaddius[10], s'arrogea-t-il la divinit avec le consentement de ses
contemporains? Je ne sais. A moins que peut-tre il ne voult signifier
qu'il exerait les fonctions de Dieu, en foudroyant, au semblant de trs
hautes montagnes, les ttes les plus leves.

A Venise, l'Artin trouve le moyen de s'enrichir en crivant des
lettres. Passant, tour  tour, du parti de Franois Ier dans celui de
Charles-Quint, respect par le Roi et par l'Empereur, honor par les
papes, l'Artin, combl d'honneurs, dispose de la plus haute puissance
de son temps. On le craint, on le flatte, il a de nombreux ennemis
dont il est  l'abri, et ses amis sont plus nombreux encore. Ils
font partie de toutes les classes de la socit. Son nom est fameux
jusqu'en Perse. Il habite, sur le _Canale Grande_, un palais somptueux
dtruit aujourd'hui. Au lieu d'intendant et de majordome, ce sont six
belles filles qui dirigent sa maison; on les appelle les Artines. Il
choisit ses matresses comme ses commensaux, dans la noblesse aussi
bien que parmi le peuple. Sa maison est ouverte  tous _comme un port
de mer_. C'est _une htellerie pour les plerins affligs, pour les
lettrs affams et pour toute sorte de chevaliers errants_. Gnreux
 l'excs, il donne ce qu'il possde, ne parvenant pas cependant 
s'appauvrir. Chaque jour, de sa petite criture nette et nerveuse,
il crit des lettres destines, par menaces ou par flatteries, 
provoquer des dons,  entretenir l'admiration et une sainte terreur
de sa _plume tincelante_. Il crit vite, improvisant, en quelque
sorte, des comdies o l'a pu voir en lui un prcurseur de Molire, des
crits satiriques et libres selon la mode du temps, des paraphrases
religieuses pour lesquelles il doit ambitionner en vain le chapeau
de cardinal. Il compose des pomes chevaleresques qui n'en finissent
plus et qu'il dtruit lui-mme, mais pour se consoler en crit des
parodies. L'influence de ces faciles crits se fait sentir non seulement
en Italie, mais en France, en Espagne, en Allemagne. Il rgle le got,
s'intresse aux artistes et entasse chez lui les oeuvres d'art.

A peine  Venise, il rencontre le Titien, qui devient son compre, et
commence immdiatement son premier portrait qui, trois mois aprs,
fut envoy au marquis de Mantoue. L'amiti du peintre et du Divin ne
devait plus cesser. Parmi ses amis on peut citer encore le Sansovino,
Sbastien del Piombo, le Sodoma, Jules Romain, Giovanni da Udine et mme
Michel-Ange qui, s'il semble n'avoir jamais voulu donner de ses oeuvres
 l'Artin, qui sollicitait ce don, n'en tenait pas moins le Flau des
Princes en haute estime, crivant: Le Roi et l'Empereur avaient en trs
grande grce que la plume de l'Artin les nommt.

Dans le palais qu'il habitait se pressait chaque jour la foule
des artistes, des disciples, des patriciens, des aventuriers, des
ecclsiastiques, des mrtrices, des ganymdes et des trangers.
L'Artin plaisante et rit souvent  gorge dploye. Il est l'homme le
plus libre du monde, il ne craint personne. Il reoit des prsents
de tous les souverains. Franois Ier et Charles-Quint lui ont donn
des chanes d'or mais ne l'ont point enchan. Il se croit le droit
de changer de parti. Il a conscience de sa puissance. Et, seul parmi
les gens de lettres de son temps, il n'est pas parasite. On a dit que
c'tait un matre-chanteur, mais on a exagr. Il a des talents et
peut rendre des services. Il n'est que trop juste qu'on les lui paye.
Il ne mnage rien et dit hardiment sa pense. Il a reproch au roi de
France d'avoir,  cause de son alliance avec les Turcs, plong dans le
coeur de la _chrtient le couteau ottoman_. Flau des Princes, il les
flagelle par droit divin. L'opinion publique lui tait, aprs tout, trs
favorable, et les prdicateurs ne se gnaient pas pour dclarer que,
poursuivant le dessein de rformer la nation humaine, la nature et Dieu
ne pourraient pas trouver de meilleur moyen que de produire beaucoup de
Pierre Artin.

Le Divin ayant quitt les cours en a maintenant une dans laquelle il se
promne en despote bon enfant, incapable de matriser ses colres sans
dure, et bon de cette bont qui faisait dire  Jean des Bandes-Noires
qu'elle tait la source de la plupart des dsagrments prouvs par
Messer Pietro. Et, de fait, il veut que tout le monde soit heureux
autour de lui. Pour cela il est trs humain avec les femmes de sa
maison, jovial, hospitalier et gnreux, tenant table ouverte, libral
au point de donner cela mme  quoi il tient le plus. Le regard du
Divino va de la vue merveilleuse qu'on dcouvre de son palais au groupe
des joueurs, aux artistes qui disputent sur l'idal, il s'arrte avec
complaisance sur les belles courtisanes, sur les honntes dames et sur
les ganymdes aux formes lascives. Car s'il aime beaucoup les femmes et
si deux fois au moins il a connu le vritable amour qui est passionn,
respectueux et mme sans espoir, il ne mprise pas des plaisirs qui,
comme aujourd'hui mme, choquant l'autorit, ne passaient pour honteux
qu'aux yeux d'un trs petit nombre de particuliers. Il ne faut pas
oublier que Giovannantonio Bazzi n'a pas peur d'tre appel le Sodoma,
que le Berni, le Tasse, Michel-Ange et bien d'autres eussent mrit le
mme surnom. Mais pour l'amant de Laura la cuisinire, de la comtesse
Matrina, de la vertueuse Angelo Serena, de la malheureuse et frivole
Perinia Riccia, le caprice socratique n'a que l'importance passagre
d'un divertissement. Il a des filles et s'occupe de leur tablissement.
Le Divino, que l'Arioste a clbr, que Franois Ier, charm par son
esprit, avait voulu attirer  sa cour, que Charles-Quint fit chevaucher
 son ct, que le pape Jules III baisa au front et auquel il confra
l'ordre de Saint-Pierre, eut une vieillesse magnifique, et l'Ammirato
dit qu'on aurait difficilement _vu un vieillard plus beau et plus
pompeusement vtu_. Les fables les plus grossires ont couru sur les
circonstances qui entourrent la mort du _Flagello dei principi_. On
a retrouv un tmoignage authentique et prcis de son dcs. C'est un
certificat notari et revtu du firman ducal fait  la requte d'un
certain Domenico Nardi da Reggio, probablement pour couper court aux
bruits calomnieux qui commenaient  courir sur la mort de l'Artin. Il
contient les dclarations de Pietro Paolo Demetrio, cur de San Luca,
paroisse du Divin,  Venise. Ce cur atteste, en 1581, c'est--dire 25
ans aprs la mort de Pierre, avoir enseveli chrtiennement l'Artin et
dit qu'il mourut de mort subite, tombant d'une chaise caquetoire, et
que le jeudi saint _avant de finir ses ultimes jours_ il se confessa
et communia, _pleurant extrmement_, et le bon prtre affirme que cela
s'est bien pass ainsi comme il l'a vu lui-mme.

C'est que l'Artin n'tait pas un mcrant. Il avait un confesseur, le
pre Angelo Testa, et suivait les offices. S'il se moque des moines, il
respecte infiniment la religion. Jules III n'a pas voulu en faire un
cardinal. Et ce refus me parat avoir eu des raisons plus politiques que
morales. L'Artin tait, autant que bien d'autres, digne de la pourpre
cardinalice et n'aurait peut-tre pas fait si mauvaise figure sur le
trne pontifical!

       *       *       *       *       *

L'Artin a laiss une oeuvre importante[11]; outre ses lettres
laudatives, ses pamphlets et ses posies de circonstance, il a donn une
tragdie en vers, _Orazia_, et cinq comdies en prose: _Le Marchal_,
_la Courtisane_, _l'Hypocrite_, _la Talanta_, _le Philosophe_, o
l'on dcouvre des mrites du premier ordre. On a bien avanc que
_l'Hypocrite_ aurait t le prototype du _Tartufe_, Molire ayant connu
cette pice  Grenoble, grce  Chorier[12]. Les ouvrages religieux
du Divin eurent une vogue considrable. Il paraphrase _les psaumes
pnitentiels_, parle de _l'Humanit du Christ_, de _la vie de la
Vierge Marie_, de _la Passion de Jsus-Christ_, de _la vie de Sainte
Catherine_. Il a compos une oeuvre chevaleresque dont les strophes se
comptaient par dizaines de mille, mais il la dtruisit lui-mme, ne nous
laissant que des pomes inachevs comme le _Lagrime d'Angelica_ ou la
_Marfisa_ et des parodies galement inacheves, comme l'_Orlandino_ qui
eut un trs grand succs, et l'_Astolfeide_ dont on ne connat qu'un
exemplaire conserv  la Bibliothque Nationale et sur lequel on trouve
cette note manuscrite: _Non ce ne sono che Tre Canti. Molte Coglionerie,
e pochissime cose_.

On a dit de l'Artin qu'il tait un grand prosateur, mais un pote
mdiocre. Je suis d'avis que cette opinion est en partie trs injuste,
car le Divin a t pour le moins un pote satirique du premier ordre.
Certaines de ses pasquinades[13] ne sont pas infrieures  quelques
beaux morceaux de Victor Hugo, dans _les Chtiments_.

Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer  l'Artin la
paternit de quelques ouvrages comme _la Puttana errante_[14], _la
Zaffetta_, _la Tariffa delle Puttane_ que l'on attribue  Lorenzio
Veniero. Ce Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siger au Snat et
remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la Rpublique
Vnitienne, avait vingt ans lorsque Francesco Zeno l'amena  l'Artin
pour que celui-ci le formt. Et ma conviction est faite: _la Puttana
errante_, _la Zaffetta_ et son _Trentuno_ ont trop de points de
ressemblance avec les _Ragionamenti_ pour qu'il soit possible de les
attribuer  un autre qu' l'Artin lui-mme. Je pense que le Divin
ne se souciait pas de s'attirer des dsagrments en se moquant
ouvertement des mrtrices. Il avait sans doute  se venger de cette
Elena Ballerina, qui est la _putain errante_, et de la Zaffetta. Il a
plu  l'Artin de mettre ses sarcasmes sur le compte du jeune Veniero,
qui ne demandait pas mieux et qui, sans doute, tait trs fier de se
faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante.
Et, cependant, l'Artin a beau dire que la _Puttana_ est l'oeuvre du
Venerio, son _creato_, il a beau, au dbut de la _Zaffetta_, parlant au
nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la _Puttana errante_
est un ouvrage artinesque; il ne faut pas se laisser prendre  ces
supercheries et  ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'Artin regrette
d'avoir dpens tant d'esprit dont bnficie son disciple, il reprend
les traits les mieux venus de ses pomes et s'en ressert dans les
_Ragionamenti_, y mentionnant _La Putain errante_ en se gardant bien de
parler du Venerio. _Le Tarif des putains de Venise_ ressemble trop  la
_Putain errante_ et  la _Zaffetta_ pour ne point provenir de la mme
imagination. Cette composition, dont le titre italien est _La Tarifa
delle Puttane di Venegia_, a t crite sans doute entre la premire
et la deuxime partie des _Ragionamenti_. L'Artin la mentionne dans
la premire journe de cette deuxime partie. Il la fit probablement
paratre plus tard, y ayant mis des allusions  lui-mme et au Veniero
pour qu'on ne dcouvrt pas quel en tait l'auteur.

Bref, si l'Artin n'a pas crit les trois ouvrages dont il a t
question, il leur a beaucoup emprunt, et cela n'est pas dans ses
habitudes. Il tire, en gnral, de son propre fonds tout ce qu'il
crit. Il travaille si vite que plagier ne pourrait que le retarder
inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans une phrase qu'on pourrait
rapprocher d'un vers de Musset: Il vaut mieux boire dans son hanap de
bois que dans la coupe d'or d'autrui.

Je ne veux nullement avancer, au demeurant, que l'Artin, qui tait
presque un autodidacte, n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui
l'ont prcd ou mme contemporains. Sans parler de Boccace et des
autres Italiens dont la lecture a form son esprit en lui donnant une
direction, il serait injuste de ne pas citer l'Espagnol Francisco
Delicado qui parat avoir eu une influence immdiate sur le talent
du Divin. Ce Francisque ou Franois Dlicat, dont la vie, le rle
et les oeuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il tait 
Rome en mme temps que l'Artin et alla  Venise la mme anne que
lui. Il publia, en 1528, avant que l'Artin ne compost ses _Journes
putanesques_, une nouvelle dramatique intitule _La Lozana Andaluza_,
qui pourrait bien tre le prototype des _Ragionamenti_, ayant elle-mme
pour mobile la fameuse _Clestine_. L'Artin entendait l'espagnol, comme
il apparat  la lecture de ses dialogues. Il a d connatre _La Lozana
Andaluza_ et sans doute son auteur, qui tait un lettr et un savant.
Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.

_La Lozana Andaluza_ fut compose  Rome pendant le sjour qu'y fit
Dlicat, de 1523  1527. Il la retoucha  Venise avant de l'y publier.
J'attribuerais volontiers  ce Francisque Dlicat un ouvrage qui a t
longtemps donn comme tant de l'Artin et qui a comme titre le nom
d'un fameux diteur vnitien. Je veux parler du _Zoppino_, dans lequel
on reconnatra volontiers bien des traces du got espagnol. En tout
cas, le _Zoppino_ n'est pas de l'Artin, tout le monde est d'accord 
ce sujet. D'autre part, au _Mamotreto_ ou cahier XXXIX de la _Lozana
Andaluza_, Dlicat mentionne le _Zoppino_ qui ne devait paratre 
Venise qu'en 1539, aprs les _Six Journes_ ou _Caprices_ de l'Artin.
Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la _Lozana Andaluza_
et le _Zoppino_ qui tous deux, sans doute, furent composs  Rome et
retouchs  Venise. Dlicat devait crire l'italien, et dans son sjour
 Venise il se mit au courant du dialecte vnitien auquel il a emprunt
un certain nombre de locutions qui paraissent dans le _Zoppino_. Il ne
cite pas une fois l'Artin, sans doute parce que celui-ci ne l'avait pas
cit non plus. Il intitule son dialogue: _Ragionamento del Zoppino_,
etc., imitant en cela l'Artin,  moins que celui-ci n'ayant connu le
_Zoppino_  Rome n'en ait imit le titre avant qu'il ne ft imprim.

Nanmoins, l'Artin chappe, quant  son ouvrage mme des _Caprices_, 
tout reproche d'imitation et de plagiat, de mme que Francisque Dlicat
ne peut tre appel un imitateur de la _Clestine_, bien qu'elle ait
t le modle de la _Lozana Andaluza_ dont elle diffre de toutes les
faons. Mes hypothses sur l'influence et les ouvrages de Francisque
Dlicat n'infirment point, du reste, mes opinions touchant _la Putain_,
_la Zafetta_ et _le Tarif_ qui me semblent devoir tre remis au compte
de l'imagination fconde du Divin. Il ne s'est cach de les avoir crits
que parce qu' Venise, attaquer nommment la renomme des mrtrices
de la Rpublique et mme des courtisanes romaines, cela pouvait tre
infiniment plus dangereux que de se moquer du roi de France, et surtout
cela ne devait rien rapporter.

       *       *       *       *       *

On a pens que le Divin, dont le nom est populaire en France, y tait
trop mal connu, et l'on a choisi pour le faire connatre les ouvrages
dans lesquels sa personnalit s'est affirme le plus et qui lui font une
place  part parmi les crivains de tous les temps. On n'a donn ici que
les seize _Sonnets luxurieux_ qui paraissent tre de l'Artin. On sait
que ces sonnets ont t ports jusqu' 26, nombre qui ne rpond pas 
celui des figures de Jules Romain.

Il n'existe pas encore de travail dfinitif touchant l'histoire de ces
sonnets; nanmoins celui[15] du savant Alcide Bonneau,  l'rudition
lgante et inpuisable duquel on doit la plupart des travaux publis
par Liseux, fait autorit. Pour ce qui a trait aux fameux dessins de
Jules Romain, gravs par Marc-Antoine Raimondi, ils ont compltement
disparu. On a donn rcemment une rimpression des sonnets, copie
sur l'dition de Liseux. On y a ajout les fac-simils d'une srie
de calques datant du XVIIIe sicle et qui auraient t faits sur
les gravures de Marc-Antoine[16]. Mais n'y a-t-il pas l-dessous
quelque supercherie? Ces images concident presque entirement avec
la description qu'avait donne Bonneau de l'apparence que devaient
avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien l des calques datant
du XVIIIe sicle ou bien ne s'agirait-il pas plutt d'une habile
reconstitution faite d'aprs la description de Bonneau et o l'on a mis
quelques diffrences pour que l'authenticit des calques part moins
discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a t
saisie aprs son apparition et son diteur poursuivi.

On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothque
nationale n'en possde pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du
_Dpt lgal_ ne fonctionne pas avec toute la rgularit dsirable; mais
un ouvrage ayant t saisi, le premier geste de l'autorit devrait tre
d'en pourvoir la Bibliothque, dont on se dsintresse trop. On dit que
les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici,
s'empressent de complter leurs collections. Et sans doute il y a trop
de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il
ne reste un seul exemplaire destin  la Nationale.

On a dit que l'diteur tait parvenu  se faire rendre son dition.
Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas t rendue, mais qu'il en
a tir une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me
paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904.
Nanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne
m'occupant pas encore de l'Artin, je n'ai pas regard avec beaucoup
d'attention la publication qui venait de paratre.

En se servant du recueil du _Cosmopolite_[17], Alcide Bonneau a pu
reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du
Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui
puissent tre aussi attribus  l'Artin. Ainsi le sonnet qui sert de
prambule  la _Corona de Cazzi_, comme on a appel postrieurement
les _Sonnets luxurieux_, peut fort bien tre galement de l'Artin. Le
premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de pome  la
_Tariffa delle Puttane di Venegia_, que, pour ma part, j'attribue 
l'Artin.

Pour ce qui regarde les _Ragionamenti_, on a traduit ici la premire
partie qui se compose de trois Journes. Il y manque l'Avertissement
dans lequel l'Artin ddie son ouvrage  sa guenon en jouant sans doute
sur le mot _mona_[18] qui avait  Venise un autre sens que l'on entend
assez si l'on a parcouru les priapes que le Vnitien Baffo composa au
XVIIIe sicle. La troisime Journe est la plus clbre. Ds le XVIe
sicle, elle tait imite plutt que traduite en franais, et aussi en
espagnol (1549). C'est d'aprs cette paraphrase intitule _Colloquio de
las Damas_ et due  Fernand Xuars que Gaspard Barth composa sa fameuse
traduction latine intitule _Pornodidascalus_.

La seconde partie est galement forme de trois Journes qu'Alcide
Bonneau a respectivement intitules: l'_ducation de la Pippa_,
les _Roueries des Hommes_, la _Ruffianerie_. Dans la premire de
ces Journes, la Nanna enseigne  sa fille, la Pippa, l'art d'tre
mrtrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes
s'ingnient  jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisime
jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, coutent la
Commre et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est--dire des
rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donn le
_Zoppino_, le _Ragionamento des Cours_ et le _Dialogue du Jeu_ comme
tant la troisime partie des _Ragionamenti_. C'est l une erreur. Le
_Zoppino_ n'est pas de l'Artin et les _Six journes_ forment une oeuvre
distincte et complte. Le _Ragionamento des Cours_ n'a pas encore t
traduit; il mrite cependant de l'tre. Quant au _Dialogue du Jeu_, on
en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en
publie une version complte.

Les traductions que l'on donne ici paratront souvent plus exactes que
celles qui les ont prcdes. Le traducteur de l'dition de Liseux,
malgr tous ses mrites, n'a pas vit quelques contresens regrettables
comme celui-ci au deuxime dialogue o il traduit _spazzare ogni gran
camino_ par balayer la poussire des plus larges chemins. Ce qui
n'tait videmment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs
tant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serr
le texte italien de plus prs. C'est ainsi qu'on a rendu _schiavina_,
non pas seulement par manteau, mais par esclavine, et que traduire
_le fu renduto da me migliaccio per torta_ par je lui rendis mille
pour un a paru une trange faon de faire passer dans l'officine de
l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du
boulanger. On n'a pas recul non plus devant les rptitions que n'avait
pas vites l'Artin qui crivit ses _Ragionamenti_ en 48 jours. Il a
paru que l'office du traducteur ne doit pas tre d'amliorer le style
de son auteur, et l'on n'est pas loign de croire, au demeurant, que
les rptitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on
pense communment aujourd'hui, o l'on alourdit et embarrasse souvent la
phrase en voulant se servir de mots diffrents l o la rptition d'un
mot serait aussi bien raisonnable.

Enfin, on a mis des notes partout o cela a t possible. On souhaite
qu'elles claircissent un texte trs agrable  la vrit, mais rempli
d'allusions  des vnements,  des coutumes,  des personnages dont le
public n'a pas ide aujourd'hui.

En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et
malgr cela on est persuad que ces pomes n'ont pour ainsi dire rien
perdu de leur vivacit gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de
remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il
connaisse, et supplant ainsi par la perspicacit de son entendement 
ce que le traducteur a d gazer, par pudeur, il formera avec certitude
son opinion sur l'oeuvre du Divin Pierre Artin dont on a crit en son
temps qu'il tait _la rgle de tous et la balance du style_.

G A


NOTES

[Note 1: Si l'on a pu citer Rabelais et Molire comme des auteurs
sur lesquels le Divin a exerc son influence, il serait injuste de ne
pas ajouter que, de notre temps, Hugues Rebell, qui tait un grand
lecteur des publications de Liseux, a d  l'Artin une trs grande
partie de ses mrites d'crivain.]

[Note 2: Toutes les nuances des attitudes galantes ont t traites
avec tant d'nergie par le clbre Pierre Artin, qui vivait dans le
quinzime sicle (sic), qu'il n'en reste rien  dire aujourd'hui.
_Thrse philosophe, 2e partie_. Cette opinion, exprime dans un des
ouvrages les plus licencieux du XVIIIe sicle, reprsente bien l'ide
que l'on se fait encore en gnral du Divin.]

[Note 3: Cette traduction fut d'abord publie sur le texte italien
en dix volumes (1879-1880). Petite dition mixte franco-latine.

J'ai eu entre les mains une traduction trs rare, mais peu intressante.
Il s'agit des _Dialogues de l'Artin surnomm le flau des Princes, le
vridique, le divin_. _Paris, 1884_, 4. vol. in-8. Cet ouvrage a t
imprim sur la presse  bras par le traducteur A. Ribeaucourt et tir 
15 exemplaires seulement.]

[Note 4: L'ouvrage suivant a fait longtemps autorit: _Vita di P.
Aretino_; par le comte G.-M. Mazuchelli (Padoue, 1741, 1749). Il y en a
un abrg en franais, par Dujardin, sous le pseudonyme de Boispraux
(La Haye, 1750). On trouve bien quelques choses intressantes dans
Mazuchelli, mais aussi un trs grand nombre d'erreurs et d'injustices.
C'est avec raison qu'Alcide Bonneau l'appelle _Biographe du genre
hostile_.]

[Note 5: Cf. Alessandro Luzio: _La famiglia di Pietro Aretino_.
Giornale Storico della litteratura italiana, t. IV.]

[Note 6: _Uno Pronostico satirico di Pietro Aretino_ (MDXXXIIII)
edito ed. illustrato da Alessandro Luzio, Bergamo, 1900.]

[Note 7: _Pietro Aretino, il quale hebbe in ascendente Luca,
Giovanni, Marco et Matteo..._]

[Note 8: On pourrait aussi expliquer ce jeu de mots en avanant
que l'orgueilleux Artin a voulu se moquer des quatre grandes familles
vnitiennes dsignes sous le nom des _quatre vanglistes_. C'taient
les Giustiniani, les Bragadini, les Cornari et les Bembi. Le cardinal
Bembo tait un ennemi du fils du cordonnier Luca. Et jouant sur ce nom,
l'Artin, fils de Luc (c'est le nom d'un vangliste), pouvait se donner
comme le cinquime vangliste, lui qui valait bien un Bembo, quatrime
vangliste. Ceci renforcerait l'hypothse que Luca serait le nom
patronymique de notre Pierre.]

[Note 9: Baschet. Documenti _inediti su Pietro Aretino_. (Archivo
storico italiano, s. III, t. III, 2e partie.)]

[Note 10: Cit par Bayle (_Dict._).]

[Note 11: Qu'on me pardonne d'tre rserv touchant la bibliographie
artinesque. Elle est trs embrouille et l'rudit qui entreprendrait de
la dbrouiller rendrait aux Lettres un service signal. Mais, pour ma
part, je ne suis pas bibliographe...]

[Note 12: Il semble que l'Artin ait joui d'une grande vogue parmi
les lettrs du Dauphin. Sans les _Ragionamenti_, nous n'aurions pas
la _Satire sotadique_ de Chorier. Dans son ouvrage sur l'_Artin_
(Hachette, 1895), M. Pierre Gauthiez cite une pice dont le Divin est un
des personnages: _le Courtisan parfait_, tragi-comdie par M. D. G. B.
T. Grenoble, Jean Nicolas, 1668.--Cette pice est attribue  Gabriel
Gilbert.]

[Note 13: Voir _Pasquinale di Pietro Aretino ed anonime per il
conclave e l'elezione di Adriano VI, pub. et ill. da Vittorio Rossi_.
Palermo-Torino, C. Clausen, 1891, in-16.]

[Note 14: _La Puttana errante_ est un pome en quatre chants qui
n'a rien  voir avec l'insipide _Dialogue de Marguerite et de Julie_
qu'on a aussi intitul _la Puttana errante_. C'est dans cette plate
lucubration, qui n'a rien d'artinesque, que l'on trouve l'numration
des 35 postures.]

[Note 15: _Les sonnets luxurieux du divin Pietro Aretino_, texte
italien, le seul authentique et traduction littrale par le traducteur
des _Ragionamenti_, avec une notice sur les sonnets luxurieux, l'poque
de leur composition, les rapports de l'Artin avec la Cour de Rome et
sur les dessins de Jules Romain, gravs par Marc-Antoine. Imprim  cent
exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis. (Paris, 1882)]

[Note 16: _Les sonnets luxurieux de l'Artin (I sonnetti lussuriosi
di Pietro Aretino)_, texte italien et traduction en regard accompagne
de la notice et de commentaires de Is. Liseux (_la notice et les
commentaires sont en ralit d'Alcide Bonneau_) et publis pour la
premire fois avec la suite complte des dessins de Jules Romain d'aprs
des documents originaux (Paris, 1904), pet. in-4 oblong, cartonn,
imprim en deux couleurs, encadrements typographiques. 160 pages de
texte, 16 fac-simils et 17 gravures en taille douce. Ces 17 gravures
comprennent un frontispice et les gravures acheves par un artiste
moderne d'aprs les calques. Il me semble que dans l'exemplaire que
j'ai vu en 1904, on donnait le fac-simil de la grandeur des soi-disant
calques originaux. Il me semble aussi que le fac-simil de chaque calque
se trouvait en regard de la gravure acheve, mdiocre d'ailleurs.

Dans l'exemplaire que je viens d'avoir entre les mains, les figures ne
sont reproduites qu' mi grandeur des soi-disant originaux.]

[Note 17: Alcide Bonneau fait remarquer que: dans ce Recueil, _les
Sonnets sont intituls Corona di Cazzi; Sonnetti_ (sic) _Divi Aretini_.
Cela n'est pas tout  fait exact; dans le _Cosmopolite_ on trouve: _Divi
Aretini Sonnetti_, et ce mauvais latin qui choquait. Alcide Bonneau
devient plus macaronique encore au titre du premier Sonnet: _Divi
Aretini Sonnetto primo_. Le recueil dit du _Cosmopolite_ est peu connu.
En voici le titre: _Recueil des pices choisies rassembles par les
soins du Cosmopolite. A Anconne, chez Vriel Bandant,  l'enseigne de la
libert, MDCCXXXV_. J'en ai vu une rimpression (1835?) qui prsente
quelques diffrences dans le titre et dans le texte. L'exemplaire ancien
que j'ai lu portait cette note manuscrite:

     Ce recueil a t form par M. le Duc d'Aiguillon, pre du
     dernier mort imprim par lui et chez lui en sa terre de Verets, en
     Touraine et tir au nombre de douze exemplaires seulement.

     La femme de son intendant qu'il avait fait prote et qui
     tait dans un entresol o elle travaillait, lui cria un jour:
     _Monsieur le Duc, faut-il deux R au mot F.....?_ Il rpondit
     gravement, _il en vaudrait bien la peine; mais l'usage est de n'y
     en mettre qu'un_. L'ptre  Madame de Miramion qui est  la tte
     de l'ouvrage, ainsi que la Prface, sont de M. de Moncrif. On
     trouve  la fin du volume une traduction en vers franais des Nols
     Bourguignons qui n'existe que l.

     Ce recueil d'ordures est sans contredit le plus complet et
     le plus rare qu'il y ait, il renferme beaucoup de Pices qu'on
     rechercherait, bien inutilement ailleurs.]

[Note 18: On connat le sens de _moniche_.]




LES RAGIONAMENTI




=Ci commence la premire Journe des capricieux Ragionamenti de
l'Artin, dans laquelle la Nanna,  Rome, sous un figuier, raconte 
l'Antonia la vie des Nonnes[19].=


_Antonia._--Qu'as-tu, Nanna? Te semble-t-il qu'un visage comme le tien,
assombri de penses, convienne  quelqu'un qui gouverne le monde?

_Nanna._--Le monde!

_Antonia._--Oui, le monde! C'est  moi de demeurer pensive, qui, le mal
franais except, ne trouve plus mme un chien qui aboie aprs moi, qui
suis pauvre et orgueilleuse, et qui, si je disais vicieuse, ne pcherais
pas contre L'Esprit-Saint.

_Nanna._--Antonia, il y a des ennuis pour tous. Il y en a tant, l o tu
crois qu'il n'y a que des joies, il y en a tant que cela te paratrait
trange; et, crois-moi, ce bas-monde est un mauvais monde.

_Antonia._--Tu dis vrai, c'est un mauvais monde pour moi, mais non pour
toi qui jouis mme du lait de la poule. Et sur les places, dans les
htelleries et partout, on n'entend pas autre chose que: Nanna par-ci,
Nanna par-l. Sa maison est toujours pleine comme l'oeuf, et tout Rome
danse autour de toi cette mauresque que l'on voit faire aux Hongrois
pendant le Jubil.

_Nanna._--C'est ainsi! Pourtant je ne suis pas contente, et il me semble
tre une pouse qui,  cause d'un certain respect humain, bien qu'elle
ait beaucoup de mets devant elle et grand'faim, et, bien qu'elle soit
 la tte de la table, n'ose manger. Et, certes, certes, ma soeur, le
coeur n'est pas o il pourrait tre. Suffit.

_Antonia._--Tu soupires?

_Nanna._--Patience!

_Antonia._--Tu soupires  tort, prends garde que le Seigneur Dieu ne te
fasse pas soupirer avec raison.

_Nanna._--Comment ne veux-tu pas que je soupire? Je viens de me rappeler
que ma Pippa a seize ans, et, comme je veux prendre un parti  son
sujet, l'un me dit: Fais-la Soeur; outre que tu pargneras les trois
quarts de la dot, tu ajouteras une Sainte au calendrier. Un autre
dit: Donne-lui un mari. De toute faon, tu es si riche que tu ne
t'apercevras pas que ta fortune ait en rien diminu. Un autre m'exhorte
 la faire Courtisane immdiatement, disant: Le monde est corrompu, et,
mme s'il tait meilleur, en la faisant Courtisane, tu en fais d'emble
une Dame. Et, avec ce que tu as, avec ce qu'elle gagnera bientt, elle
deviendra une Reine. De sorte que je suis hors de moi. Et tu peux voir
que pour la Nanna aussi il est des ennuis.

_Antonia._--Des ennuis comme les tiens sont plus doux que n'est un peu
de dmangeaison  celui qui, le soir, autour du feu, ayant mis bas ses
chausses, se sent venir l'eau  la bouche  l'ide qu'il va avoir le
plaisir de se gratter.

Les ennuis, c'est de voir monter le bl; les tourments, c'est qu'il y
ait disette de vin; la torture, c'est le loyer de la maison; la mort,
c'est prendre l'infusion de bois de gayac deux ou trois fois par an et
ne pas se dbarrasser des pustules, ne pas sortir des gommes et ne se
dfaire jamais de ses maux. Et je m'merveille de toi qui d'une chose
aussi minime te fais un souci.

_Nanna._--Pourquoi t'en tonnes-tu?

_Antonia._--Parce qu'tant ne et leve  Rome, tu devrais te dgager,
les yeux ferms, des doutes que tu as au sujet de la Pippa. Dis-moi,
n'as-tu pas t Nonne?

_Nanna._--Oui.

_Antonia._--N'as-tu pas eu un mari?

_Nanna._--Je l'ai eu.

_Antonia._--N'as-tu pas t Courtisane?

_Nanna._--Je l'ai t.

_Antonia._--Et, de ces trois choses, tu n'as pas le courage de choisir
la meilleure?

_Nanna._--Non, Madonna.

_Antonia._--Pourquoi non?

_Nanna._--Parce que les Nonnes, les Femmes maries et les Putains vivent
autrement aujourd'hui qu'elles ne vivaient jadis.

_Antonia._--Ah! ah! ah! La vie a toujours t la mme. Toujours les
personnes mangrent, toujours elles burent, toujours elles dormirent,
toujours elles veillrent, toujours elles marchrent, toujours elles
se tinrent arrtes, et toujours les femmes pissrent par la fente, et
je serais enchante que tu me racontasses quelque chose de la vie que
menaient les Soeurs, les Femmes maries et les Courtisanes de ton temps,
et je jure par les Sept-glises, que j'ai fait voeu de visiter le carme
qui vient, de te rsoudre en quatre paroles  ce que tu devrais faire de
ta fillette. Mais, avant tout, toi qui, pour tre une doctoresse, es ce
que tu es, tu me diras pourquoi tu hsites  la faire Soeur.

_Nanna._--Je suis contente.

_Antonia._--Dis-le-moi, je t'en prie. De toute faon, aujourd'hui, c'est
la Sainte Madeleine, notre Avocate; on ne fait donc rien, et, quand bien
mme l'on travaillerait, j'ai du pain, du vin, de la viande sale pour
trois jours.

_Nanna._--Vraiment?

_Antonia._--Oui.

_Nanna._--Je vais donc te raconter aujourd'hui la vie des Nonnes, demain
celle des Femmes maries et, le jour suivant, celle des Courtisanes:
assieds-toi prs de moi, mets-toi  ton aise.

_Antonia._--Je suis trs bien. Commence.

_Nanna._--Il me vient l'envie de blasphmer contre l'me de
Monseigneur... je ne veux pas le dire, qui me tira du corps cet ennui.

_Antonia._--Ne te fche pas.

_Nanna._--Mon Antonia, les Nonnes, les Femmes maries et les Putains
sont comme un carrefour. Sitt que l'on y arrive, on reste un bon
bout de temps  se demander o l'on posera les pieds, et il arrive
souvent que le Dmon nous entrane dans la voie la plus triste, comme
il entrana l'me bnie de mon pre, le jour o il me fit Soeur contre
la volont de ma mre (de sainte mmoire). Tu dois l'avoir connue. Oh!
celle-l tait plus que femme.

_Antonia._--Je l'ai connue pour ainsi dire en songe, et je sais (parce
que je l'ai entendu dire) qu'elle faisait des miracles derrire les
_Banchi_; et j'ai entendu dire que ton pre, qui tait compagnon du
guet, l'pousa par amour.

_Nanna._--Ne me rappelle pas mon chagrin. Rome ne fut plus Rome du jour
o elle resta veuve de ce couple si bien assorti. Et pour en revenir
au fait... Le premier jour de mai, Monna Marietta (c'est ainsi que se
nommait ma mre), bien que par plaisanterie on l'appelt la belle Tina,
et ser Barbieraccio (ce nom tait celui de mon pre), ayant runi toute
la parent, et oncles et grands-pres, et cousins et cousines, et neveux
et frres, avec une bande d'amis et d'amies, me menrent  l'glise
du monastre. J'tais vtue tout entire de soie, tout environne du
parfum de l'ambre gris, avec une coiffe d'or sur laquelle tait pose
la couronne de virginit, tresse de fleurs roses et violettes, avec
des gants parfums, avec des mules de velours, et, si je me souviens
bien, c'tait  la Pagnina, qui entra, il y a peu de temps, chez les
Repenties, qu'appartenaient les perles que je portais au cou et les
robes que j'avais sur le dos.

_Antonia._--Elles ne pouvaient tre  une autre.

_Nanna._--Et, attife vraiment comme une fiance, j'entrai dans l'glise
o se trouvaient des milliers et des milliers de personnes qui, toutes,
se tournrent vers moi aussitt que j'apparus. L'un disait: Quelle
belle pouse aura le Seigneur Dieu! Un autre disait: Quel dommage de
faire Nonne une aussi belle fille! Un autre me bnissait, un autre me
buvait des yeux, un autre me disait: Le bon an la rserve  quelque
frre! Mais je n'entendais pas malice au sujet de telles paroles.
J'ous certains soupirs qui avaient quelque chose de bestial, et je
reconnus bien au son qu'ils sortaient du coeur d'un de mes amants, qui
pleura durant tout l'office.

_Antonia._--Quoi! tu avais des amants avant que tu ne te fisses
Religieuse?

_Nanna._--Sotte qui n'en aurait pas eu; mais en tout bien, tout honneur.
A ce moment, on me fit asseoir au premier rang, devant toutes les
femmes, et bientt commena la messe chante; puis je fus place, 
genoux, entre ma mre Tina et ma tante Ciampolina. Un clerc, accompagn
par les orgues, chanta un motet, et, aprs la messe, mes robes
monacales, qui taient sur l'autel, ayant t bnies, le prtre qui
avait dit l'ptre et celui qui avait dit l'vangile me relevrent et
me firent remettre  genoux sur les degrs du matre-autel. Alors celui
qui avait dit la messe me donna l'eau bnite et, ayant chant, avec
les autres ecclsiastiques, le _Te Deum laudamus_, avec peut-tre cent
sortes de psaumes, ils me dpouillrent des mondanits et me vtirent de
l'habit spirituel. Les gens, s'crasant les uns les autres, faisaient
un vacarme qui ressemblait  celui qu'on entend  Saint-Pierre et 
Saint-Jean quand quelqu'une, ou par folie, ou par dsespoir, ou par
malice, se fait emmurer, comme je l'ai fait une fois moi-mme[20].

_Antonia._--Oui, oui, il me semble te voir avec cette foule autour de
toi.

_Nanna._--Les crmonies finies et l'encens m'ayant t donn avec le
_Benedicamus_, et avec l'_Oremus_, et avec l'_Alleluia_, il s'ouvrit
une porte qui fit le mme grincement que font les troncs des aumnes,
et alors on me redressa sur mes pieds et on me mena  cette issue, o
vingt Soeurs, avec l'Abbesse, m'attendaient; et aussitt que je la vis,
je lui fis une belle rvrence et elle me baisa sur le front, dit je
ne sais quelles paroles  mon pre et  ma mre et  tous mes parents
qui pleuraient  qui mieux mieux. Et, tout d'un coup, la porte s'tant
referme, j'entendis un hlas! qui fit frmir chacun.

_Antonia._--Et d'o venait cet hlas?

_Nanna._--De mon pauvre petit amant qui, ds le jour suivant, se fit
Frre des Socques ou Ermite du Sac, sauf erreur.

_Antonia._--Le malheureux!

_Nanna._--La clture de la porte fut si rapide que je n'eus pas le temps
de dire mme adieu aux miens: je crus certes entrer toute vive dans une
spulture et je pensai voir des femmes mortes dans les disciples et
dans les jenes; et je ne pleurais plus au sujet de mes parents, mais
sur moi-mme. Et allant avec les yeux fixs  terre et avec le coeur
proccup de ce qui allait advenir de moi, j'arrivai au rfectoire, o
une foule de Soeurs accoururent m'embrasser et m'appelant leur soeur,
gros comme le bras, me firent relever un peu le visage!

Ayant vu quelques visages frais, clairs et colors, je repris courage;
et les regardant avec plus d'assurance, je disais en moi-mme:
Certainement, les diables ne doivent pas tre aussi laids qu'on
les dpeint. L-dessus, il entra une troupe de frres, de prtres
accompagns de quelques sculiers. C'taient les plus beaux jeunes gens,
les plus polis et les plus gais que j'eusse jamais vus; et chacun d'eux
prenant son amie par la main, on et dit des Anges menant les ballets
clestiaux[21].

_Antonia._--Ne parle pas du ciel.

_Nanna._--On et dit des amoureux foltrant avec leurs nymphes.

_Antonia._--Voici une comparaison plus licite. Continue.

_Nanna._--Et les ayant prises par la main, ils leur donnaient les
plus doux baisers du monde et ils s'efforaient de les donner le plus
emmiells possible.

_Antonia._--Et qui les donnait avec le plus de sucre,  ton avis?

_Nanna._--Les Frres sans aucun doute.

_Antonia._--Pour quelle raison?

_Nanna._--Pour les raisons qu'allgue la Putain errante de Venise[22].

_Antonia._--Et puis?

_Nanna._--Et puis, tous s'assirent  une des plus dlicates tables
qu'il me parut avoir jamais vues. A la place d'honneur, on voyait
l'Abbesse ayant  sa gauche messire l'Abb: aprs l'Abbesse venait la
Trsorire et prs d'elle le Bachelier; en face d'eux tait assise la
Sacristine, et  son ct se tenait le Matre des novices. Suivaient une
soeur, un frre et un sculier, et au bas de la table se tenaient je
ne sais combien de clercs et d'autres moinillons. Je fus place entre
le Prdicateur et le Confesseur du monastre. Et alors arrivrent les
mets d'une telle qualit que le Pape, os-je dire, n'en mangea jamais de
pareils. Dans le premier assaut, les caquets furent laisss de ct, de
manire qu'il semblait que le silence inscrit l o les moines absorbent
leur pitance et pris possession de la bouche de chacun et mme des
langues, car les bouches faisaient le mme murmure que font celles des
vers  soie ayant fini de crotre quand, ayant longtemps jen, ils
dvorent les feuilles de cet arbre sous l'ombre duquel avait coutume de
se divertir ce pauvret de Pyrame et cette pauvre petite Thisb; que Dieu
les accompagne l-haut, comme il les accompagna ici-bas.

_Antonia._--Tu veux parler sans doute des feuilles du mrier blanc?

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--Que signifie ce rire?

_Nanna._--Je ris d'un goinfre de frre, Dieu me le pardonne, qui, tandis
qu'il broyait avec deux meules et qu'il avait les joues gonfles comme
celui qui sonne de la trompe, mit la bouche au goulot d'un fiasque et le
vida tout entier.

_Antonia._--Seigneur, touffe-le!

_Nanna._--Et commenant  se rassasier, ils commencrent  bavarder et,
au milieu du dner, il me semblait tre dans le march de Navone, o
l'on entend de toutes parts le bruit des marchandages que font celui-ci
et celui-l, avec celui-l et avec ce juif... Et tant dj rassasis,
ils choisissaient les pointes des ailes de poule, et quelques crtes,
ou bien une tte, et, se l'offrant mutuellement entre hommes et femmes,
on et dit des hirondelles donnant la becque  leurs petits; et je
ne pourrais pas te dire les rires et les clats de voix qui suivaient
l'offre d'un cul de chapon, pas plus qu'il ne me serait possible de
pouvoir te dire les disputes qui se faisaient l-dessus.

_Antonia._--Quelle paillardise!

_Nanna._--Il me venait envie de vomir quand je voyais une soeur mcher
un morceau, puis le faire passer de sa bouche dans celle de son ami.

_Antonia._--La salope!

_Nanna._--Et le plaisir de manger s'tant chang en ce dgot qui vous
prend ds que l'on a fait cette chose, ils contrefirent les Allemands
qui portent des sants. Et le Gnral prenant un grand verre de _Corso_
et invitant l'Abbesse  faire de mme avala tout le vin comme un faux
serment. Dj les yeux de chacun reluisaient  cause de la boisson
comme la glace des miroirs, et ternis par le vin, comme le diamant par
l'haleine, ils se seraient ferms, de telle faon que toute la bande
tombant endormie sur les victuailles aurait chang la table en lit, s'il
n'tait survenu un joli petit garon. Il avait en main une corbeille
couverte du linge le plus blanc et le plus fin qu'il me semble avoir
jamais vu. Que dire de la neige, du givre, du lait? Ce lin surmontait en
blancheur la lune en son quinzime jour.

_Antonia._--Que fit-il du panier et qu'y avait-il dedans?

_Nanna._--Un peu doucement; le petit garon, avec une rvrence 
l'espagnole napolitanise, dit: Grand bien fasse  Vos Seigneuries! et
il ajouta Un serviteur de cette belle brigade vous envoie des fruits
du Paradis terrestre. Et ayant dcouvert le don, il le posa sur la
table et voici un clat de rire qui parut un coup de tonnerre; qui plus
est, la compagnie clata de rire de la faon dont clate en sanglots la
pauvre petite famille qui a vu le pre fermer les yeux pour toujours.

_Antonia._--Excellentes et nouvelles comparaisons!

_Nanna._--A peine eut-on regard les fruits paradisiaques que les mains,
qui dj commenaient  rsonner avec les cuisses, avec les ttons,
avec les joues, avec les mollets, et les cornemuses de chacun, avec
cette dextrit grce  laquelle celles des filous se jouent des poches
des badauds qui se laissent voler leurs bourses, se prcipitrent sur
lesdits fruits, comme la foule se jette sur les cierges que l'on jette
de la _Loggia_ le jour de la Chandeleur.

_Antonia._--Quels fruits taient-ce? Dis-le!

_Nanna._--C'taient de ces fruits de verre que l'on fait  Murano de
Venise  la semblance du K[23], sauf qu'ils ont deux sonnettes dont
s'honorerait tout tambour de basque.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Je te tiens par le bec! Je te tiens comme un
poisson pris  l'hameon.

_Nanna._--Et qu'elle tait bate, non seulement ravie, celle  qui il
arrivait de prendre le plus gros et le plus large! Aucune ne se retint
de baiser le sien en disant: Ceci humiliera la tentation de la chair.

_Antonia._--Que le diable en dtruise la semence!

_Nanna._--Moi qui faisais ma sucre campagnarde, donnant quelques
oeillades aux fruits, je semblais une chatte matoise qui, des yeux,
regarde la servante et avec les pattes tente de saisir la viande qu'elle
a laisse seule par ngligence. Et si la compagne qui tait assise prs
de moi, en ayant pris deux, ne m'en avait donn un pour ne pas paratre
trop goulue, j'aurais pris le mien. Et pour abrger, riant et caquetant,
l'Abbesse se leva et chacun fit ainsi, et le _Benedicite_ qu'elle dit 
la table fut en langue vulgaire.

_Antonia._--Laissons aller le _Benedicite_. Leves de table, o
alltes-vous?

_Nanna._--Je vais te le dire, nous allmes dans une chambre du
rez-de-chausse, large, frache, et tout orne de peintures.

_Antonia._--Quelles peintures y avait-il? La pnitence du carme ou bien
quoi?

_Nanna._--Ah! bien oui! la pnitence! Les peintures taient telles
qu'elles auraient retenu des cagots  les admirer. La chambre avait
quatre faces. Sur la premire tait la vie de Sainte Nafisse[24], et on
l'y voyait,  l'ge de douze ans, toute pleine de charit, distribuer sa
dot aux sbires, aux fripons, aux curs, aux estafiers et  toutes sortes
de dignes personnes. Et les biens venant  lui manquer, toute confite
en pit, toute humble, elle s'assied, _verbi gratia_, au milieu du pont
Sixte[25], sans aucun appareil, except l'escabeau, la natte, le petit
chien et une feuille de papier froiss au bout d'une canne fendue, avec
laquelle il semblait qu'elle s'ventt et se garantt des mouches.

_Antonia._--Dans quel but restait-elle sur l'escabelle?

_Nanna._--Elle y demeurait afin d'accomplir l'oeuvre de revtir ceux
qui sont nus. Et si jeunette! comme je l'ai dit, elle se tenait assise,
le visage lev et la bouche ouverte. A la voir, tu aurais dit qu'elle
chantait cette chanson o il est dit:

     Que fait donc mon amour, pourquoi ne vient-il point?

Elle tait encore peinte debout et tourne vers quelqu'un qui, par
vergogne, n'osait lui demander certaines choses. Toute joyeuse, toute
humaine, elle allait au-devant de lui, et l'ayant men dans la grange o
elle consolait les affligs, d'abord elle lui tait ses habits, puis,
lui ayant dnou les chausses et ayant retrouv le tourtereau, elle lui
faisait tant de fte, qu'entr en superbe, il lui pntrait entre les
jambes avec la furie d'un talon qui, ayant rompu sa longe, se prcipite
sur la jument. Mais elle, ne se trouvant pas digne de le regarder en
face et peut-tre, comme le disait le prdicateur qui nous expliquait
sa vie, n'ayant pas le courage de l'affronter si rouge, si fumant, si
irrit, elle lui tournait les paules magnifiquement.

_Antonia._--Que cela lui soit reprsent  l'me.

_Nanna._--Oh! cela ne lui est-il pas reprsent, puisqu'elle est
toujours sainte?

_Antonia._--Tu dis la vrit.

_Nanna._--Qui pourrait te raconter le tout? L tait peint le peuple
d'Isral qu'elle hbergea gracieusement et contenta toujours _amore
Dei_. Et on voyait peint plus d'un qui, aprs avoir examin ce qu'il y
avait, la quittait avec une poigne de monnaie qu'elle avait obtenue par
force d'un autre. Il arrivait  qui la besognait, comme cela arrive
pour celui qui loge dans la maison de quelque homme prodigue qui non
seulement l'accueille, le nourrit et l'habille, mais lui donne encore le
moyen de finir son voyage.

_Antonia._--O bnie,  pure Madame Sainte-Nafisse, inspire-moi de suivre
tes trs saintes traces!

_Nanna._--En conclusion, ce qu'elle fit jamais et derrire et devant, 
la porte et  l'huis, est l au naturel, et jusqu' sa fin elle y est
peinte. Et dans la spulture sont reprsents tous les clients qu'elle
laissa dans ce monde pour les retrouver dans l'autre, et il n'y a pas
tant de sortes d'herbes dans la salade de mai qu'il n'y a de varits de
clefs dans son spulcre.

_Antonia._--Je veux voir un jour ces peintures, cote que cote.

_Nanna._--Sur la seconde est l'histoire de Mazet de Lamporrechio, et je
te jure, par mon me, qu'elles paraissent vivantes les deux soeurs qui
le menrent dans la cabane, tandis que le vaurien, faisant semblant de
dormir, laissait sa chemise se gonfler comme une voile, tandis que se
haussait l'antenne charnelle.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Personne ne pouvait se tenir de rire en regardant les deux
autres qui, s'tant aperues de la galante aventure de leurs compagnes,
prirent parti, non point de le dire  l'Abbesse, mais de se liguer avec
elles, et chacun s'tonnait, contemplant Mazet qui, parlant par gestes,
paraissait ne pas vouloir consentir. A la fin, nous nous arrtmes tous
pour voir la sage Suprieure des Nonnes prendre les choses du bon ct
et convier  souper et  coucher avec elle le vaillant homme qui, pour
ne pas s'puiser, se mit une nuit  parler et fit courir tout le pays au
miracle, d'o le monastre fut canonis comme saint.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Dans la troisime, si je me souviens bien, taient
reprsentes toutes les soeurs qui avaient appartenu  cet ordre, ayant
auprs d'elles leurs amants et les enfants ns d'elles, avec les noms de
chacun et de chacune.

_Antonia._--Le beau mmorial!

_Nanna._--Dans le dernier cadre taient peintes toutes postures
possibles  l'homme qui veut avoir commerce avec une femme ou  la femme
qui veut faire l'amour avec un homme. Et les Nonnes, avant d'entrer en
lice avec leurs amis, sont obliges de s'essayer de raliser en tableaux
vivants les scnes qui y sont reprsentes; cela se fait pour qu'elles
n'aient point l'air emprunt une fois dans le lit, comme quelques-unes
qui demeurent l, en quatre, sans odeur et sans saveur, et qui en gote
ressent le plaisir que donne un potage aux fves, sans huile ni sel.

_Antonia._--Il leur faut donc une matresse qui enseigne l'escrime?

_Nanna._--Il y a bien la matresse qui montre  celle qui l'ignore
comment on doit se tenir dans le cas o la luxure stimule l'homme
au point qu'il veuille chevaucher sur une caisse, sur des marches
d'escalier, sur une chaise, sur une table ou sur le pav. Et cette
mme patience que possde celui qui enseigne un chien, un perroquet,
un tourneau et une pie, il faut qu'elle l'ait celle qui enseigne les
attitudes aux bonnes Soeurs; et la dextrit des escamoteurs est moins
difficile  acqurir que l'art de forcer l'oiseau  se dresser sur ses
pattes, mme s'il ne veut pas.

_Antonia._--Vraiment?

_Nanna._--Trs certainement. Quand on en eut assez de regarder la
peinture, de discuter et de plaisanter, comme disparat la rue devant
les _Barberi_ qui courent le _palio_, ou pour mieux dire la viande de
vache devant ceux qui mangent relgus  l'office ou bien les figues
devant la faim du paysan, ainsi disparurent les Nonnes, les Frres, les
prtres, les sculiers, ne laissant mme pas les enfants de choeur, ni
les moinillons, ni mme celui qui avait apport les machines de verre.
Il ne resta avec moi que le Bachelier et, me sentant seule, je restai
muette, presque tremblante: Soeur Christine, me dit-il (c'est ainsi
qu'on m'avait rebaptise ds que j'eus pris le voile), c'est  moi
qu'il incombe de vous mener  cette cellule en laquelle l'me se sauve
dans les triomphes du corps. Je voulus d'abord faire des manires;
c'est pourquoi, toute confite de maintien, je ne lui rpondis rien. Il
me prit alors la main avec laquelle je tenais le saucisson de verre,
et c'est tout juste si je ne le laissai pas tomber  terre. Je ne pus
me retenir de le guigner de l'oeil, si bien que le bon Pre s'enhardit
 m'embrasser, et moi, qui suis ne d'une mre misricordieuse et non
d'une pierre, je restai ferme, le regardant en dessous.

_Antonia._--Sagement.

_Nanna._--Et ainsi je me laissai guider par lui comme l'aveugle par son
chien. Quoi de plus? Il me conduisit dans une petite chambre place
au milieu de toutes les chambres, lesquelles n'taient spares entre
elles que par de simples cloisons. Et les interstices du mur taient
si mal bouchs que pour peu qu'on y mt l'oeil, on pouvait voir ce que
l'on faisait dans chacune. Arrive l, le Bachelier ouvrait la bouche
pour me dire ( ce que je crois) que mes beauts surpassaient celles
des fes; et avec cela: Mon me, sang chri, douce vie, et le reste
de la _Philostrocole_[26], par l-dessus. Il s'apprtait mme  me
jeter sur le lit  sa discrtion, quand voici un tic, toc, tac, tel
que le Bachelier et quiconque du monastre l'out ne s'en pouvanta
pas autrement que ne fait une multitude de rats rassembls autour
d'un tas de noix quand on ouvre  l'improviste la porte d'un grenier.
Affols par la frayeur, ils ne se rappellent plus o ils ont laiss
leur trou. Ainsi les compagnons, cherchant  se cacher, se heurtant
l'un l'autre, s'garaient tout en voulant se cacher au Saffrugant[27],
car c'tait le Saffrugant de l'vque, protecteur du monastre, qui,
avec son tic, tac, toc, nous avait pouvants comme une voix, le jet
d'un caillou pouvantent les grenouilles poses, la tte haute, sur
une motte de terre, dans l'herbe, et  ce bruit elles se prcipitent
dans l'eau presque toutes ensemble. Peu s'en fallut que, passant par le
dortoir, il n'entrt dans la chambre de l'Abbesse qui, avec le Gnral,
rformait les vpres  l'usage particulier de ses Religieuses. La
Cellerire nous le raconta, il avait dj lev la main pour heurter  la
porte, et chaque chose, lorsqu'il l'oublia, parce qu' ses pieds vint
s'agenouiller une Nonnette aussi experte dans le chant figur que la
Drusiana de Buovo d'Antona[28].

_Antonia._--Oh! quelle belle fte s'il tait entr l-dedans. Ah! ah! ah!

_Nanna._--Mais l'occasion se laissa prendre par les cheveux tout le long
de ce jour-l, te dis-je, parce qu' peine s'tait assis le Suffragant...

_Antonia._--Maintenant tu dis bien.

_Nanna._--Voici un Chanoine, c'est--dire le Primocier[29], qui lui
apportait la nouvelle que l'vque n'tait pas loin. L'autre se leva
et se rendit en toute hte  l'vch pour se prparer  aller  sa
rencontre. Il nous ordonna de manifester avant tout notre allgresse
par les cloches. A peine avait-il mis le pied hors du seuil que chacun
retourna peu  peu  ses affaires. Le Bachelier, seul, fut forc
d'aller, au nom de l'Abbesse, baiser la main de Sa Rvrendissime
Seigneurie. Et retournant auprs de leur bonne amie, ils avaient l'air
d'tourneaux qui retournent  l'olivier d'o viennent de les chasser
les oh! oh! oh! du paysan qui se sent becqueter le coeur quand on lui
becqute une olive.

_Antonia._--J'attends que tu viennes au fait comme les bambins attendent
la nourrice pour qu'elle leur mette la mamelle en bouche, et le retard
me parat plus cruel que le samedi saint  qui ple les oeufs aprs
avoir fait le Carme.

_Nanna._--Venons-en  _quia_. tant reste seule et dj amoureuse du
Bachelier, car il ne me paraissait pas licite de vouloir contrevenir
aux usages du monastre, je pensais aux choses entendues et vues depuis
cinq ou six heures que j'y tais entre, et tenant toujours en main le
pilon de verre, je me mis  l'examiner de l'oeil de qui voit pour la
premire fois cette si terrible gargouille en forme de lzard qui fait
partie de l'glise _del Popolo_. J'en tais plus merveille que de
ces artes monstrueuses du poisson qui tait rest  sec  Corneto. Je
ne pouvais m'imaginer pourquoi les Soeurs faisaient tant de cas de cet
objet. Et au milieu de ce dbat de penses, j'entends rsonner quelques
clats de rire si violents qu'ils auraient ragaillardi un mort. Le bruit
ne faisant qu'augmenter, je rsolus de voir d'o partait ce rire, et me
mettant debout, j'approchai l'oreille d'une fissure, et comme on voit
mieux dans l'obscurit avec un oeil qu'avec deux, je fermai le gauche
et fixant avec le droit dans le trou qui tait entre deux briques,
j'aperois... Ah! ah! ah!

_Antonia._--Que vis-tu? Dis-le-moi, de grce!

_Nanna._--Je vis dans une cellule quatre Soeurs, le Gnral et trois
moinillons de lait et de sang en train de dpouiller le Rvrend Pre de
sa tunique et de le revtir d'un pourpoint de velours; ils couvrirent sa
tonsure d'une calotte d'or, sur laquelle ils posrent une barrette de
velours, pleine de pendeloques de cristal, orne d'un panache blanc; ils
lui ceignirent enfin l'pe au ct, aprs quoi le bienheureux Gnral,
soit dit en parlant pour toi et pour moi, se mit  se promener de l'air
d'un Bartholomeo Coglioni[30]. Pendant ce temps-l, les Soeurs avaient
quitt leurs cotillons, et les Novices leurs frocs; elles mirent les
vtements des Novices, du moins trois d'entre elles (et eux ceux des
Nonnes); la dernire s'tant enveloppe dans la toge du Gnral s'assit
pontificalement en contrefaisant le Suprieur donnant des lois aux
couvents.

_Antonia._--Quelle belle farce!

_Nanna._--C'est maintenant que la farce va devenir belle, parce que Sa
Rvrence Paternit appela les trois novices et, appuy sur l'un d'eux
mince et long, form avant l'ge, se fit tirer du nid par les autres le
passereau qui se tenait coi. Le plus dlur et le plus charmant le prit
sur la paume et lui lissa l'chine, comme on lisse la queue  la chatte
qui ronronnant commence  souffler de sorte qu'elle ne peut plus tenir
en place. Le passereau dressa la crte si bien que le vaillant Gnral
ayant pos ses griffes sur la plus gracieuse et la plus jeune des Nonnes
et lui ayant relev ses jupes par-dessus la tte, lui fit appuyer le
front sur le bois du lit. Alors, cartant dlicatement avec les doigts
les feuillets du missel culabrais, tout mditatif il contemplait ce
fessier dont la figure n'tait ni dcharne de maigreur jusqu'au
dos, ni trop bouffie de graisse, mais rondelette, la raie du milieu
tremblotante et qui reluisait comme un ivoire qui aurait eu la vie. Et
ces petites fossettes que l'on aperoit dans le menton et les joues des
belles femmes se laissaient voir sur ses _chiappeline_[31] pour parler
 la florentine, et sa morbidesse aurait surpass celle d'un rat de
moulin, n, lev, et engraiss dans la farine; et les membres de la
Soeur taient si lisses que si on lui posait la main sur les reins, elle
glissait d'un trait jusqu'aux jambes, avec plus de rapidit qu'un pied
ne glisse sur la glace. Aucun poil n'osait se montrer sur ce corps, pas
plus que sur un oeuf.

_Antonia._--Donc le Pre Gnral perdit la journe en contemplation,
hein?

_Nanna._--Il ne la perdit pas. Ayant tremp son pinceau, pralablement
mouill de salive, dans le godet  couleur, il la fit se tordre  la
faon dont se tordent les femmes dans les douleurs de l'enfantement ou
dans le mal de mre. Et pour que le clou demeurt plus fermement dans
le trou, il fit signe derrire lui  son boeuf en herbe qui lui ayant
rabattu les braies sur les talons administra un clystre au _visibilium_
de Sa Rvrence qui tenait les yeux fixs sur les autres garnements.
Ceux-ci ayant dispos deux soeurs de la bonne faon et  leur aise dans
leur lit leur pilaient la sauce dans le mortier, au dsespoir de l'autre
Nonnain qui tant quelque peu louche et noire de peau, rebute de tous,
avait rempli le Bernard de verre d'eau chauffe pour laver les mains du
Messire, s'tait assise par terre sur un coussin, la plante des pieds
appuye au mur de la chambre, et poussant le monstrueux bton pastoral
se l'tait enfonc dans le corps, comme on remet une pe au fourreau.
Moi,  l'odeur de leur plaisir, me rongeant plus que ne se dfont par
usure les hardes, je me frottais la moniche  la faon dont les chats se
frottent le cul sur les toits en janvier.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Quelle fut la fin du jeu?

_Nanna._--Aprs s'tre mens et dmens pendant une demi-heure, le
Gnral s'cria:--Faisons-le tous en choeur! et toi, mon petit
couillaud, baise-moi; et toi aussi, ma petite colombe; et tenant une
main dans la bote de l'angelette et de l'autre flattant les pommes
de l'ange joufflu, baisant tantt l'un et tantt l'autre, il faisait
le mme visage grimaant qu'au Belvdre cette statue de marbre fait
aux serpents qui l'assassinent entre ses fils. A la fin, les Soeurs au
lit, les jouvenceaux, le Gnral, celle sur laquelle il tait mont,
celui qu'il avait derrire lui et celle  la pastenague[32] de Murano,
s'accordrent  le faire en mesure comme s'accordent les musiciens, ou
les forgerons en levant le marteau, et ainsi chacun attentif au signal,
on entendait un: Ae! Ae! un: Embrasse-moi! un: Tourne-toi vers
moi; ta langue douce, donne-la-moi! Retire-la; pousse fort. Attends que
je le fasse! Je t'en prie, fais-le! Serre-moi! Aide-moi! L'un parlait
en sourdine, l'autre  voix haute, en miaulant; on aurait dit ceux du
la, sol, fa, mi, r, ut, et c'taient des yeux renverss, des soupirs,
un branle, des secousses telles que les bancs, les caisses, les bois de
lits, les chaises et les cuelles s'en ressentaient comme les maisons
pendant un tremblement de terre.

_Antonia._--Au feu!

_Nanna._--Puis voici huit soupirs coup sur coup, issus du foie, du
poumon, du coeur et de l'me du Rvrend, _et ctera_, des Soeurs et
des Novices qui firent un si grand vent que huit torches en auraient
t teintes, et soupirant ils tombrent de fatigue, comme les ivrognes
de vin. Et moi qui avais quasiment les nerfs cords du dpit de les
contempler, je me retirai adroitement et m'tant assise je donnai un
regard au machin de verre.

_Antonia._--Arrte un peu: comment sais-tu qu'il y eut huit soupirs?

_Nanna._--Tu es trop pointilleuse: coute donc.

_Antonia._--Dis!

_Nanna._--En contemplant le machin de verre, je sentis que je
m'mouvais, bien que ce que j'avais vu et mu l'ermitage des
Camaldules. Et  force de contempler, je tombai _in tentationem et
libera nos a malo_. Ne pouvant plus supporter la volont de la chair
qui me poignait bestialement la nature; n'ayant pas d'eau chaude  y
mettre, comme m'en avait averti la soeur, en me disant  quoi servaient
les fruits de cristal, je devins maligne par ncessit et pissai dans le
manche de bche.

_Antonia._--Comment?

_Nanna._--Par un petit trou qui y tait exprs pour qu'on pt l'emplir
d'eau tide. Mais pourquoi t'allongerai-je la trame? Je me troussai
galamment la robe et plaant le pommeau de l'estoc sur la caisse, je
commenai tout doucement  macrer ma concupiscence. La cuisson tait
vive et la tte du grondin tait grosse, je ressentais  la fois martyre
et jouissance, mais la jouissance surpassait la souffrance et peu 
peu l'esprit entrait dans l'ampoule. Tout en sueur, me comportant en
paladine, je me l'enfonai si profondment que peu s'en fallut que je
ne le perdisse en moi. Et  son entre, je crus mourir d'une mort plus
douce que la vie bate. Lui ayant tenu un bon bout de temps le bec dans
l'eau, je me sens tout ensavonne, je le retire aussitt et, l'ayant
retir, je demeure avec cette cuisson qui dvore un rogneux lorsqu'il
lve les ongles de dessus les cuisses. L'ayant regard tout  coup, je
le vois tout en sang et je fus prte  crier ma confession.

_Antonia._--Pourquoi, Nanna?

_Nanna._--Pourquoi? parbleu! Je crus m'tre blesse  mort. Je me
mets la main  la bouchette, je la retire toute mouille et la voyant
comme un gant d'vque par, je me mets  pleurer et les mains dans
ces cheveux qu'en me les coupant auparavant m'avait laisss celui qui
m'avait vtue dans l'glise, je commence la lamentation de Rhodes.

_Antonia._--Celle de Rome, o nous sommes.

_Nanna._--De Rome pour parler  ta faon, et outre que j'avais peur de
mourir voyant ce sang, je craignais encore l'Abbesse.

_Antonia._--A quel propos?

_Nanna._--A propos de ce que, voulant savoir la raison du sang et
connaissant la vrit, elle aurait pu me mettre en prison, lie comme
une ribaude, et quand bien mme elle ne m'aurait pas donn d'autre
pnitence que de raconter aux autres l'histoire de ce sang, te parat-il
que je n'eusse pas lieu de pleurer?

_Antonia._--Non! Pourquoi?

_Nanna._--Pourquoi, non?

_Antonia._--Parce qu'en accusant la Soeur que tu avais vue jouer  ce
qu'il y a dans le verre tu t'en serais tire gratis.

_Nanna._--Oui, si la Soeur s'tait ensanglante comme moi. Ce qu'il y a
de certain c'est que Nanna tait dans une triste position. L-dessus,
j'entends frapper  ma cellule, je m'essuie le mieux possible les yeux,
je me lve et je rponds: _gracia plena_. En mme temps j'ouvre et
j'apprends qu'on m'appelle  souper. Moi qui, en vraie soudarde, non
en nouvelle Religieuse, avait bafr tout le matin et perdu l'apptit
par crainte du sang, je dis que je voulais demeurer sobre pour ce soir;
et ayant referm la porte au verrou, toute songeuse, je remis la main
 ma petite machine et, voyant qu'elle finissait par s'tancher, je
me ravivai un tout petit peu et pour passer le temps je retournai 
la fente o je voyais briller de la lumire, parce que, la nuit tant
venue, les Soeurs avaient allum, et regardant de nouveau je vois que
chacun tait nu. Et certainement si le Gnral, les Nonnes et les
Novices avaient t vieux, je les assimilerais  Adam et ve, avec
les autres pauvres mes des limbes. Mais laissons les comparaisons
aux sibylles. Le Gnral fit monter sur une table carre  laquelle
mangeaient les quatre mignonnes chrtiennes d'Antchrist son boeuf en
herbe, c'est--dire le joli mme dgingand tenant un bton au lieu de
trompette. Le jeune homme l'emboucha comme les hrauts font de leur
instrument et annona la joute. Et aprs le taratantara il dit: Le
grand Soudan de Babylone fait assavoir  tous les vaillants jouteurs
qu'ils aient sur-le-champ  comparatre dans la lice, les lances en
arrt, et  celui qui en rompra le plus, il sera donn un rond sans
poil, duquel il jouira toute la nuit, et Amen.

_Antonia._--Belle proclamation! Son matre avait d lui en rdiger la
minute; continue, Nanna.

_Nanna._--Voici les jouteurs en ordre de bataille, et ayant fait une
quintaine[33] du sant de cette noireaude un peu bigle qui auparavant
mangeait du verre  bouche que veux-tu, ils tirrent au sort, et
la premire course chut au trompette qui faisant sonner un de ses
compagnons, et tandis qu'il se mouvait, s'peronnant lui-mme les
doigts, enfona sa lance jusqu' la garde dans l'cu de son amie, et
comme le coup en valait trois, il fut trs lou.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Aprs lui, le Gnral, dsign par le sort, s'lana et
courant la lance en arrt enfila l'anneau de celui qui l'avait enfil 
la Soeur. Ensuite, ils restrent l, immobiles comme des bornes entre
deux champs. La troisime course chut  une Nonne et n'ayant pas de
lance de sapin, elle en prit une de verre et au premier choc l'enfona
derrire le Gnral, se fourrant elle-mme pour le bon motif les
ventouses dans la pnillire.

_Antonia._--Grand Dieu lui soit advenu!

_Nanna._--Puis ce fut le second novice, qui vint  son tour et ficha la
flche dans la cible du premier coup, et l'autre Nonne, contrefaisant
sa camarade au moyen de la lance  deux pelotes la plongea dans
l'_utriusque_ du jeune homme, qui se tortilla comme une anguille en
recevant le coup. Vinrent la dernire et le dernier, et il y eut de quoi
rire, parce que celle-ci ensevelit le berlingot dont elle s'tait munie
le matin  dner dans le sillon de sa compagne. Et lui, demeur derrire
tout le monde, lui planta sa hampe par derrire, de faon qu'ils
paraissaient une brochette d'mes damnes que Satan menait rtir pour le
carnaval de Lucifer.

_Antonia._--Ah! ah! ah! Quelle fte!

_Nanna._--La bigle tait une Soeur trs amusante et pendant que chacun
poussait et se dmenait, elle disait les plus douces bouffonneries du
monde. Et moi, entendant cela, je ris si fort qu'on m'entendit et, tant
entendue, je me retirai un peu en arrire et aprs un certain temps
quelqu'un ayant grond je retournai  mon observatoire, que je trouvai
couvert d'un drap, et je ne pus voir la fin de cette joute, ni  qui on
avait donn le prix.

_Antonia._--Tu me sautes le plus beau.

_Nanna._--Je ne te le saute que parce que je l'ai saut moi-mme. Et
cela me dplut au possible de ne pas voir faire la semence aux fves et
aux chtaignes. Mais pour tout te dire, pendant que j'tais furieuse
de mes rires qui m'avaient prive de ma place au prche, j'entendis de
nouveau...

_Antonia._--Qu'entendis-tu? Dis vite!

_Nanna._--Je pouvais voir trois chambres par les fentes de la mienne.

_Antonia._--Les murs n'taient donc que des fentes? Cela me dgote des
cribles.

_Nanna._--Je crois qu'on ne prenait pas beaucoup de soin de les boucher
et je pense que les Nonnes avaient plaisir  se voir l'une l'autre.
Quoi qu'il en soit, j'entends souffler, soupirer, grogner, renacler si
haut qu'on et dit que cela venait de dix personnes se lamentant en
songe. Et attentive j'coute (en face de la cloison qui me sparait de
la pice o l'on joutait), j'coute et j'entends chuchoter. Je mets
l'oeil  la fissure et j'aperois, les jambes en l'air, deux mignonnes
petites Soeurs, grassouillettes, toutes fraches, avec quatre belles
cuisses blanches et rondes qui paraissaient de lait caill tant elles
taient tremblotantes. Et chacune tenant en main sa carotte de verre,
l'une commena  dire: Quelle folie de croire que notre apptit puisse
se rassasier au moyen de ces salets-l! Elles n'ont ni baisers, ni
langue, ni mains  poser sur les touches. Et quand bien mme elles en
auraient, si nous prouvons de la jouissance avec des simulacres, que
serait-ce avec les objets mmes en vie? Nous pourrions bien nous dire
de bien pauvres filles si nous consumions notre jeunesse avec des bouts
de verre.--Sais-tu, ma soeur, rpondait l'autre, je te conseille de
venir avec moi.--Et o vas-tu? dit-elle.--Moi,  la tombe de la
nuit, je veux me sauver et m'en aller  Naples, avec un jeune homme qui
a un camarade, son frre jur, qui ferait ton affaire. Sortons donc
de cette caverne, de cette spulture et jouissons de notre ge comme
doivent jouir les femmes. Mais il fallut peu de paroles  l'amie, qui
tait facile  persuader. L'offre accepte, elles jetrent ensemble
les cdrats de verre contre le mur, tchant de couvrir le bruit qu'ils
faisaient en se brisant par les cris de: Aux chats! aux chats!
feignant qu'ils eussent cass des carafes et tout ce qui se trouvait
dans la pice. Elles sautent  bas du lit, avant tout font un paquet
de leurs meilleures hardes, puis sortent de la chambre. J'en tais l,
quand voici un tapage trs trange de claques, d'Hlas! de Malheureuse
que je suis! d'gratignements de visages, de cheveux arrachs et
d'habits dchirs. Ma parole d'honneur! j'aurais cru qu'il y avait le
feu au clocher. Je vais mettre l'oeil aux interstices des briques, et
je vois que c'est cette Paternit de Madame l'Abbesse qui fait les
lamentations de l'aptre Jrmie.

_Antonia._--Comment? l'Abbesse!

_Nanna._--La dvote mre des Nonnes et la protectrice du monastre.

_Antonia._--Qu'avait-elle?

_Nanna._--Autant que je puis le savoir, elle avait t assassine par le
confesseur.

_Antonia._--De quelle faon?

_Nanna._--Au plus beau moment de l'histoire, il avait retir le bouchon
de la bouteille, il voulait le mettre dans le vase  civette. La
pauvrette,  qui l'eau tait venue  la bouche, toute en luxure, toute
en jus, agenouille  ses pieds, le conjurait par les Stigmates, par
les Douleurs, par les sept Allgresses, par le _Pater noster_ de saint
Julien, par les Psaumes pestilentiels[34], par les trois Mages, par les
toiles, par les _Santa Santorum_; mais elle ne put jamais obtenir que
le Nron, le Can, le Judas, lui plantt son poireau dans le jardinet.
Au contraire, avec le visage d'un Marforio tout vnneux, il la fora,
du geste et de la voix,  lui tourner le dos, et lui ayant fait mettre
la tte sur le pole, soufflant comme un aspic sourd, avec l'cume 
la bouche comme l'orque[35], il lui ficha son plantoir dans la fosse
restauratrice.

_Antonia._--Sclrat!

_Nanna._--Et il prenait un plaisir digne de mille potences  l'ter, 
le remettre, riant  ce je ne sais quoi qu'il entendait  l'entre et
au sortir du pieu; bruit assez semblable  ce lof lof et taf que font
les pieds des plerins qui trouvent en route de la glaise visqueuse qui
souvent leur arrache les escarpins.

_Antonia._--Qu'il soit cartel!

_Nanna._--L'inconsole, la tte sur le pole, semblait l'esprit d'un
sodomite dans la bouche du dmon. A la fin, le Frre, touch de ses
oraisons, lui fit relever la tte et, sans dbrocher, le coquin de
Frre la porta, sur la verge, jusqu' une escabelle,  laquelle la
mignonne martyre s'tant appuye, il commena  se dmener avec tant
de gaillardise que celui qui tte les touches aux grandes orgues n'en
fait pas tant. Et comme si elle tait disloque, elle se renversait
le corps en arrire, voulant boire les lvres et manger la langue du
confesseur, et elle allongeait tout entire la sienne, qui n'tait pas
trs diffrente de celle d'une vache, et elle mit la main entre les
bords de la valise et le fit se tordre comme si elle l'avait pris dans
des tenailles.

_Antonia._--Je renais, je suis baubie!

_Nanna._--Et lchant ces flots qui voulaient faire tourner la meule,
le saint homme acheva sa besogne. Et aprs qu'il se fut fourbi le
cordon avec un mouchoir parfum et que la bonne dame eut essuy le
doux miel, ils soufflrent un peu et s'embrassrent, et le goulu de
Frre lui dit: Eh quoi! ma faisane, ma paonne, ma colombe, me des
mes, coeur des coeurs, vie des vies, ton Narcisse, ton Ganymde, ton
Ange, ne pouvait-il disposer une fois de tes quartiers de derrire?
Et elle rpondait: Te paraissait-il juste, mon oison, mon cygne, mon
faucon, consolation des consolations, plaisir des plaisirs, esprance
des esprances, que ta Nymphe, ta Servante, ta Comdienne dt, pour une
fois, remettre ton naturel dans sa nature? Et allongeant la bouche, en
mordant, elle lui laissa les marques noires de ses dents sur les lvres,
lui faisant pousser un cri pouvantable.

_Antonia._--Quel plaisir!

_Nanna._--Aprs cela, la prudente Abbesse lui agrippa la relique et
l'approchant de sa bouche la baisait suavement, et comme elle en tait
folle, elle la mchait et la mordait comme un petit chien le fait aux
jambes et aux mains, rien que pour le plaisir, et vous fait  la fois
rire et pleurer; ainsi ce ribaud de Frre, aux poignantes morsures de
Madonna, ne se sentait-il pas de joie, tout en criant: Ae! Ae!

_Antonia._--Elle pouvait aussi bien lui enlever un morceau avec les
dents, la goulue!

_Nanna._--Tandis que par bont et par charit, l'Abbesse jouait avec
son idole, on frappe doucement  la porte de la chambre. Ils en restent
tous deux en suspens et demeurant aux coutes ils entendent siffler avec
un son rauque, et ils reconnurent alors que c'tait le jeune bardache
du confesseur qui entra, la porte lui ayant t ouverte de suite.
Et comme il savait ce que pesait leur laine, ils ne se drangrent
nullement; mme la tratresse d'Abbesse, laissant le pinson du pre,
prit par les ailes le chardonneret du fils, se rongeant toute de
l'envie de frotter l'archet du petit garon sur sa lyre: Mon amour,
fais-moi de grce une grce, et le pendard de Frre lui dit: Je veux
bien. Que demandes-tu?--Je veux, dit-elle, rper ce fromage avec ma
rpe,  condition que tu mettes ta baguette dans le tambour de ton
fils spirituel. Et si le plaisir te plat, nous donnerons l'lan aux
montures, sinon nous essayerons tant de manires qu'une ou l'autre sera
de notre got. Et pendant ce temps la main de fra Galasso avait amen
les voiles de l'esquif du garonnet. Madame s'en tant aperue se mit
sur le sant, ouvrit la cage toute grande dans laquelle elle introduisit
le rossignol, et tira sur elle tout le faix, au grand contentement de
chacun. Et je puis t'affirmer que c'tait un vrai crve-coeur de la voir
l, ayant sur la panse une aussi grande mappemonde qui la foulait comme
est foule chez le foulon une pice de drap. A la fin, elle se dchargea
de son fardeau et ils laissrent leur arbalte, et le jeu fini, je ne
pourrais pas te dire le vin qu'ils engloutirent et les gteaux qu'ils
dvorrent.

_Antonia._--Comment te pouvais-tu refrner du dsir de l'homme, voyant
tant de clefs?

_Nanna._--L'eau me venait  la bouche abondamment pendant cet assaut
abbatial et comme je tenais encore le poignard de verre...

_Antonia._--Je crois que tu le tenais en le flairant souvent, comme on
flaire un oeillet.

_Nanna._--Ah! ah! ah! je te dirai qu'tant en apptit par suite des
batailles que j'avais vues, je vidai l'instrument de l'urine froide, et
l'ayant rempli de nouveau, je me plaai dessus assise, et la fve une
fois mise dans la cosse, je me la serais volontiers envoye au Culise,
pour prouver toute chose, parce qu'autrement nous ne pouvons savoir ce
qu'il en arrive pour nous.

_Antonia._--Tu faisais bien, c'est--dire tu aurais bien fait!

_Nanna._--En me dmenant ainsi sur son chine, je sentais tout
ragaillardi mon guichet de devant, grce au tampon qui me rcurait le
seau; et pesant le pour et le contre, je me demandais  moi-mme si
oui ou non je recevrais l'argument tout entier ou seulement en partie.
Je crois bien que j'aurais laiss aller le chien dans le terrier, si 
ce moment ayant entendu le confesseur, qui s'tait rhabill ainsi que
son lve et l'Abbesse bien contente, prendre cong, je n'avais couru
voir les faons qu'ils faisaient au dpart. Elle faisait l'enfant et,
minaudant, disait: Quand reviendrez-vous? O Dieu!  qui est-ce que
je veux du bien? Qui est-ce que j'adore? Et le Pre jurait par les
litanies, par l'Avent, qu'il reviendrait le soir suivant; et le petit
bardache qui se remettait encore les chausses lui dit adieu avec toute
la langue dans la bouche. Et j'entendis que le confesseur en partant
commenait ce _Pecora campi_ que l'on dit  vpres.

_Antonia._--Le ribaud feignait de dire complies, hein?

_Nanna._--Tu l'as devin. Et aussitt que fut parti le susdit,
j'entendis un tel tapage que je conjecturai que nos jouteurs eux aussi
avaient fini leur journe et s'en retournaient victorieux chacun chez
soi, faisant fienter leurs chevaux de manire que cela me paraissait la
premire pluie d'aot.

_Antonia._--Le sang!

_Nanna._--coute, coute ceci. Les deux qui avaient emball leurs effets
taient retournes dans la chambre, et la raison,  ce qu'elles disaient
en grommelant, c'tait qu'elles avaient trouv la porte de derrire
ferme  clef par ordre de l'Abbesse,  laquelle elles donnrent plus
de maldictions que n'en recueilleront les prtres le jour du jugement.
Mais elles ne s'taient pas dranges pour rien, car en descendant
l'escalier elles avaient vu sommeiller le muletier entr depuis deux
jours au service du monastre; et ayant jet son dvolu sur lui,
l'une disait  l'autre: Tu iras le rveiller, sous le prtexte qu'il
t'apporte une brasse de bois dans la cuisine, et te prenant pour la
cuisinire il viendra de suite. Tu lui montreras alors cette chambre en
disant: Portez-le l. Une fois le brigand dedans, laisse ta soeur lui
dire deux mots.

Cet avis n'tant pas tomb d'ans l'oreille d'une sourde ni d'une muette,
elle fut aussitt obie. L-dessus je dcouvre une nouvelle trame.

_Antonia._--Que dcouvres-tu?

_Nanna._--Je dcouvris  ct de la pice des susdites une chambrette
latte  la courtisane, trs lgante, dans laquelle taient deux
soeurs divines. Elles avaient prpar bien gentiment une petite table;
et ayant mis dessus une nappe qui paraissait de damas blanc, fleurant
la lavande plus que ne sentent le musc les animaux qui le produisent,
elles disposrent des serviettes, des assiettes, des couteaux et des
fourchettes pour trois personnes, le tout si proprement que je ne
pourrais te le dire. Elles tirrent d'un corbillon beaucoup de varits
de fleurs dont elles ornaient la table avec grand soin. Au centre, une
de ces Soeurs avait dispos une grosse guirlande de feuilles de laurier,
sem l ou elles faisaient le mieux des roses blanches et rouges et
garni de fleurs d'oranger les rubans, qui nouaient la guirlande et se
droulaient sur la table. Dans la guirlande, trac avec des fleurs de
bourrache, on lisait le nom du Vicaire de l'vque, qui tait arriv le
jour mme avec son Monseigneur. Et c'tait pour lui plutt que pour Sa
Grandeur mitre que les cloches avaient sonn  toute vole, privant,
avec leur don din don, mes oreilles de mille choses bonnes  raconter.
Je dis que c'tait au Vicaire que l'on prparait la noce, et cela je le
sus plus tard. Pendant ce temps-l, l'autre Nonne avait mis une belle
chose  chaque coin de la table. Sur le premier, elle avait dessin le
noeud de Salomon en girofles doubles; sur le second, le Labyrinthe
en fleurs de sureau; sur le troisime, un coeur de roses rouges, que
transperait un dard figur par la tige d'un oeillet dont le bouton
lui servait de fer. A demi ouvert, il paraissait teint par le sang du
coeur. Au-dessus, elle figura, en fleurs de buglosse, ses yeux battus 
cause des pleurs, et les larmes qu'ils versaient taient faites de ces
petits boulons de fleurs d'oranger venant  peine de pointer  la cime
de leurs feuillards. Sur le dernier coin, elle avait dessin deux mains
de jasmin entrelaces, avec une _Fides_ de girofles jaunes. Aprs cela,
l'une se mit  frotter quelques verres avec des feuilles de figuier
et les fourbit si bien que de cristal ils paraissaient transforms en
argent. Sa compagne, pendant ce temps-l, avait mis sur une planchette
un napperon de toile et avait plac les verres par rang de taille sur
ce dressoir. Elle plaa au milieu un carafon en forme de poire plein
d'eau de senteur. Une serviette de fin linon pour s'essuyer les mains en
pendait comme sur les tempes des vques pendent les bandes des mitres.
Au pied du dressoir, il y avait un seau de cuivre dans lequel on aurait
pu se mirer tant il avait t bien fourbi au sablon, au vinaigre,  la
main. Plein d'eau frache jusqu'au bord, il contenait deux fioles de
verre uni qui paraissaient pleines non de vin blanc ou rouge, mais de
topaze et des rubis fondus. Et tout mis en ordre, l'une sortit d'une
huche le pain (on aurait dit de l'ouate comprime) et le tendit 
l'autre qui le mit  sa place. Alors elles prirent un peu de repos.

_Antonia._--Vraiment, la diligence qu'elles mirent en oeuvre pour parer
la petite table ne pouvait tre qu'une besogne de Soeurs, lesquelles ont
du temps  perdre.

_Nanna._--tant assises, voici que sonnent trois heures[36], et la plus
dlure dit: Le Vicaire est plus long  venir que la messe de Nol.
L'autre rpondit: Son retard n'est pas si tonnant, car l'vque, qui,
demain, veut donner sa confirmation, l'aura employ  quelque besogne.
Elles parlrent alors de mille bagatelles, pour dissiper l'ennui de
l'attente, mais l'heure passait de la premire minute  la dernire, et
toutes deux se mirent  parler du Vicaire comme Matre Pasquin parle
des Cardinaux; et pendard, cochon, poltron taient des noms de jours
de fte. Et l'une courut au feu, o bouillaient deux chapons, gras 
ne pouvoir plus se remuer, sur lesquels montait la garde une broche,
qui pliait sous le poids d'un paon lev par elles; et elle aurait tout
jet par la fentre si sa compagne ne l'en et empche. Et au milieu
de cette dispute, le muletier, qui allait dcharger son bois dans la
chambre de celle  qui son me soeur avait donn le bon conseil, se
trompa de porte, quoiqu'on la lui et bien indique en lui mettant le
fagot sur l'paule. Entr l o tait attendu le Messire, cette espce
d'ne laissa aller tout son bois, et l'entendant, les deux compagnes se
fichrent les ongles dans le visage et s'gratignrent toutes.

_Antonia._--Que dirent-elles, celles du planton?

_Nanna._--Qu'aurais-tu dit, toi?

_Antonia._--J'aurais pris l'occasion aux cheveux.

_Nanna._--Ainsi firent-elles. Toutes rjouies par la venue inespre
du muletier, comme les pigeons se rjouissent de la pture, elles lui
firent un accueil de roi et, la porte verrouille, de peur que le renard
s'chappt du trbuchet, elles le firent asseoir entre elles et le
dbarbouillrent avec une serviette bien propre. Le muletier allait sur
ses vingt ans ou environ, imberbe, joufflu, le front comme le fond d'un
boisseau, avec deux lombes d'Abb, bien plant, bien blanc de teint,
c'tait, en somme, un de ces chmeurs trop bon pour leur dessein. Il
faisait les plus risibles singeries du monde en se voyant attabl en
face des chapons et du paon; il engloutissait des morceaux dmesurs
et buvait comme un moissonneur. Elles,  qui semblait durer mille ans
l'attente de s'triller le poil avec son battant, rebutaient les plats
comme les rebute quelqu'un qui n'a pas faim. Et si la plus vorace,
ayant perdu la patience comme la perd quelqu'un qui se fait Ermite, ne
s'tait jete sur le fifre comme le vautour sur le poussin, le muletier
aurait fait un repas de roulier. A peine touch, il exhiba un morceau
de pique  faire honte  celle de Bevilaqua: c'tait comme la trompe
que lve celui qui en sonne au Chteau Saint-Ange. Pendant que l'une
tenait le bton, l'autre enlevait la table. Sa camarade, se colloquant
le poupart entre les jambes, se laissa aller entirement sur la flte du
muletier, qui tait assis; et poussant, et comme elle y allait avec la
mme discrtion que le peuple quand, la bndiction donne, il se presse
sur le Pont, la chaise, le muletier et elle-mme se renversrent,
culbutrent comme un singe. Le verrou tait sorti de la gchette;
l'autre soeur, qui mchonnait comme une vieille mule, craignant que le
poupart, qui n'avait rien sur la tte, ne prt froid, l'embguina avec
le _verbi gratia_. Sa compagne, furieuse de se voir dcloue, se mit
dans une telle colre qu'elle la prit  la gorge et lui fit vomir le peu
qu'elle avait mang, et l'autre s'tant retourne sans s'inquiter de
finir le chemin, elles s'en donnrent plus que les Bienheureux Pauls[37].

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Juste au moment o le lourdaud se levait pour sparer la
mle, je sens une main s'appuyer sur mon paule et j'entends dire tout
bas: Bonne nuit, ma chre petite me. J'en frissonnai de peur, tout
entire, d'autant plus qu'absorbe par les faits d'armes de ces btes en
chaleur (je veux dire le mot), je ne pensais pas  autre chose et, me
sentant mettre la main sur le dos, je me retournai et dis: Hol! qui
est celui-ci? Et j'allais ouvrir la bouche pour crier au secours, quand
j'aperois le Bachelier, qui m'avait laisse pour aller  la rencontre
de l'vque. Je me rassurai, mais cependant je lui dis: Pre, je ne
suis pas de celles que vous croyez... loignez-vous un peu... Je ne veux
pas... A l'instant mme!... Je crierai!... Je me laisserai plutt ouvrir
les veines... Dieu m'en garde!... Je ne le ferai jamais, non, jamais...
je vous dis que non!... Vous devriez en tre glac d'horreur... Belle
chose!... Cela se saura bien! Et il me disait: Est-il possible qu'en
un Chrubin, en un Trne et en un Sraphin se loge tant de cruaut?
Je suis votre esclave, je vous adore, parce que vous tes mon Autel,
mes Vpres, mes Complies et ma Messe. Et s'il vous plat que je meure,
voici le couteau; percez-m'en le sein, vous verrez sur mon coeur votre
nom suave crit en lettres d'or. Et me parlant ainsi, il voulait me
mettre dans la main un trs beau couteau  manche d'argent dor, avec
lame damasquine jusqu'au milieu. Je ne voulus jamais le prendre, et
sans rpondre je tenais le visage vers la terre. Lui alors, avec ces
exclamations que l'on chante  la Passion, me rompit tant la tte que je
me laissai vaincre.

_Antonia._--Ils font pis ceux qui se laissent aller jusqu' occir ou
empoisonner les hommes. L'oeuvre pie que tu as faite l l'est plus que
le Mont-de-Pit, et toute femme de bien devrait prendre exemple sur
toi. Continue.

_Nanna._--Et m'tant laisse vaincre par son prambule monacal, dans
lequel il disait plus de mensonges que n'en comptent les horloges
dtraques, il m'assaillit avec un _Laudamus te_, comme s'il avait 
bnir les Rameaux, et avec ses chants il m'enchanta si bien que je me
laissai aller. Mais que voulais-tu que je fisse, Antonia?

_Antonia._--Pas autre chose, Nanna.

_Nanna._--Je continue donc... Et le croirais-tu?

_Antonia._--Quoi?

_Nanna._--Celui de chair me parut moins rude que celui de verre.

_Antonia._--Grand secret!

_Nanna._--Oui, par cette croix!

_Antonia._--Quel besoin as-tu de jurer, puisque je te crois et te
recrois.

_Nanna._--Je pissai, sans pisser...

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--... Une certaine glu blanche qui paraissait de la bave de
limace. Pour cette fois, il me le fit trois fois, rvrence parler, deux
 l'antique et une  la moderne; et cet usage, l'ait trouv qui veut, ne
me plat pas du tout. Ma foi, non, il ne me plat pas.

_Antonia._--Tu as tort.

_Nanna._--Nous voil fraches si j'ai tort. Et celui qui le trouva tait
un dgot, n'ayant plus faim de rien, sinon de... Eh! tu me le feras
dire!

_Antonia._--Ne mentionne rien en vain. C'est une bouche comme on en
fait  la grappe plus que des lamproies, et un mets de grands matres.

_Nanna._--Qu'ils gardent cela pour eux. Maintenant, revenons  notre
affaire. Aprs que le Bachelier m'eut plant deux fois l'tendard dans
la citadelle et une fois dans le ravelin[38], il me demanda si j'avais
soup; et moi, qui,  son haleine, m'aperus qu'il tait plus bourr
que l'oie des Juifs, je lui rpondis que oui. Alors il me prit sur
ses genoux, et avec un bras il m'entourait le cou, et avec la main de
l'autre il me patinait tantt les joues et tantt les ttons, mlant 
ses caresses des baisers savoureux au possible, de sorte qu'en moi-mme
je remerciais l'heure et le moment o je m'tais faite Soeur, jugeant
que le vrai paradis tait chez les Soeurs. L-dessus, il prit une
fantaisie au Bachelier, qui dlibra de me mener en procession par le
monastre, disant: Et puis, nous dormirons le jour. Et moi, qui avais
vu tant de miracles dans quatre chambres, il me durait cent ans d'en
voir d'autres dans les autres. Il ta ses souliers, et moi mes mules et,
posant le pied  terre comme si je marchais sur des oeufs, je marchai
derrire lui qui me tenait par la main.

_Antonia._--Retourne en arrire!

_Nanna._--Pourquoi?

_Antonia._--Parce que tu as oubli ces deux-l restes  court par
l'erreur du muletier.

_Nanna._--Certainement, j'ai donn ma cervelle au tondeur de draps. Les
pauvrettes, les infortunes, passrent leur rage sur les pommes des
landiers, et s'tant enfiles dessus, elles jouaient des jambes comme
les criminels sur les pals turquois. Et si celle qui finit le bal la
premire n'tait venue au secours de sa copine, la boule lui serait
sortie par la bouche.

_Antonia._--Oh! celle-ci, oui, elle est norme! Ah! ah! ah!

_Nanna._--Je m'en allais derrire mon valeureux amant, coite comme
l'huile, et voici que nous apercevons la logette de la cuisinire
laisse entr'ouverte par l'cervele; nous y jetons un petit coup d'oeil
et nous la voyons se divertir _en levrette_ avec un plerin qui, lui
demandant (c'est ce que je crois) la charit pour aller  Saint-Jacques
de Galice, avait t accueilli par elle; son esclavine[39] tait plie
sur une caisse, et le bourdon, sur lequel tait un petit tableau avec le
miracle, appuy au mur; la poche, pleine de rogatons, servait de joujou
 une chatte, dont les joyeux amants trop occups ne s'occupaient point,
pas plus que de la gourde qui, renverse sens dessus dessous, laissait
tout le vin s'couler. Nous ne daignmes point perdre notre temps
devant d'aussi grossires amours; mais nous nous arrtmes, arrivs
devant les fissures de la chambre de Madame la Cellerire, qui, ayant
perdu l'esprance de voir arriver son cur, s'tait livre  une telle
fureur qu'elle avait attach une corde  une solive, tait monte sur un
escabeau et le noeud coulant pass autour du cou, elle allait renverser
du pied son point d'appui et ouvrait dj la bouche pour dire au cur:
Je te pardonne, quand celui-ci arriv  l'huis et l'ayant pouss
brusquement entra dedans et vit sa vie au terme dit. Il s'lance sur
elle, la prend dans ses bras et dit: Qu'est-ce que tout cela signifie?
Suis-je donc tenu de vous, mon coeur, pour un tratre  la foi jure? Et
o est donc la divinit de votre prudence? O est-elle? A ces douces
paroles elle releva la tte, comme se relvent ceux qui sont vanouis et
 qui l'on jette de l'eau froide au visage, et revint  elle absolument
comme les membres engourdis par le froid reviennent  la chaleur du
feu. Et le cur ayant jet la corde et l'escabeau la dposa sur le lit
et elle lui dit aprs un long baiser: Mes oraisons ont t exauces,
et je veux que vous me fassiez mettre en cire devant l'image de Saint
Giminiano, avec cette inscription: ELLE SE RECOMMANDA ET FUT DLIVRE.
Et cela dit, elle accrocha aux dents de ses fourches le charitable cur
qui, rassasi  la premire bouche de chvre, demanda du chevreau.

_Antonia._--Je voulais te le dire et ne m'en suis plus souvenue. Parle
donc librement et dis _cu_, _ca_, _po_ et _fo_[40], sinon tu ne seras
comprise de personne que de la _Sapienza Capranica_[41], avec ton cordon
dans l'anneau, ton aiguille dans le Culise, ton poireau dans le jardin,
ta chevillette dans l'ouverture, ta clef dans la serrure, ton pilon dans
le mortier, ton rossignol dans le nid, ton plantoir dans le trou, ta
seringue dans la valvule, ton estoc dans le fourreau, et aussi le pieu,
la crosse pastorale, le pastenague, la moniche, le ceci, le cela, les
pommes, les feuillets du missel, cette affaire, le _verbi gratia_, cette
chose, cette besogne, cette histoire, le manche, le dard, la carotte, le
radis et la merde, qu'elle te soit... je ne veux pas dire dans la gorge,
puisque tu veux marcher sur la pointe de tes soques. Allons! dis oui
pour oui, et non pour non, sinon garde-le pour toi.

_Nanna._--Tu ne sais donc pas combien la pudeur est belle au bordel?

_Antonia._--Parle  ta faon, ne sois pas courrouce.

_Nanna._--Je te dirai donc qu'aprs avoir obtenu le chevreau et fich
dedans le couteau propre  couper cette viande-l, il jouissait comme
un fou,  voir l'alle et venue, et en le retirant et en le mettant, il
avait ce plaisir qu'a un mitron  mettre les poings dans la pte et 
les en retirer. En somme le cur _Arlotto_[42] faisant la preuve de la
force de son coquelicot vous porta, plant dessus de tout son poids, la
serpolette jusqu'au lit, et enfonant de toutes ses forces son cachet
dans la cire alla en roulant de la tte du lit au pied, puis jusqu' la
tte, et se retournant de nouveau, ou dessus ou dessous, de telle sorte
que c'tait tantt la Soeur qui besognait le cur, tantt le cur qui
besognait la Soeur. A force de: Fais-le-moi!--Et je te le fais!
ils roulrent tant qu' la fin ce fut l'inondation, changeant en lac la
plaine des draps, et ils tombrent, l'un d'un ct, l'autre de l'autre,
soupirant comme des soufflets, qui abandonns de ceux qui les lvent
lchent encore leur vent en s'arrtant. Nous ne pmes nous tenir de rire
quand la clef te de la serrure, le vnrable prtre en tmoigna par
un pet si pouvantable (gardes-en le nez sauf!) qu'il rsonna  travers
tout le monastre. N'et t que nous nous fermions l'un  l'autre la
bouche avec la main, nous aurions t dcouverts.

_Antonia._--Ah! ah! ah! et qui n'aurait ri  se dcrocher la mchoire?

_Nanna._--Nous loignant  ttons, au hasard (et il faisait bien les
choses), nous voyons la Matresse des Novices en train de tirer de
dessous le lit un portefaix, plus sale que ne l'est un tas de haillons.
Elle lui disait: Sors de l, mon Hector Troyen, mon Roland du Quartier,
me voici, c'est moi ta servante; et pardonne-moi l'ennui que je t'ai
caus en te cachant, j'tais force de le faire. Et le goujat,
relevant ses guenilles, lui rpondait par les gestes du membre, et
comme elle n'avait pas de truchement pour dchiffrer ce langage, elle
l'interprtait  sa fantaisie, et le rustaud lui mettant la serpette
dans la haie lui fit voir mille chandelles et lui planta ses crocs de
loup sur les lvres avec tant de douceur que les larmes lui venaient,
quatre  quatre. Pour ne pas voir la fraise dans la bouche de l'ourse,
nous allmes ailleurs.

_Antonia._--O alltes-vous?

_Nanna._--Du ct d'une fente qui nous laissa voir une Soeur, qui
paraissait la mre de la Discipline, la tante de la Bible, et la
belle-mre du Vieux Testament. A peine aurais-je os la regarder. Elle
avait sur la tte une vingtaine de cheveux pareils aux crins d'une
brosse, tout pleins de lentes, et peut-tre cent rides sur le front, des
sourcils pais et tout blancs, des yeux qui distillaient une certaine
chose jaune.

_Antonia._--Tu as une bonne vue si tu aperois de loin jusqu' des
lentes.

_Nanna._--Suis-moi bien. Elle avait la bouche et le nez pleins de
bave et de morve et ses mchoires paraissaient le peigne en os d'un
pouilleux, avec deux dents, les lvres minces et le menton pointu comme
celui d'un Gnois, orn, par grce spciale, de quelques poils hrisss
comme ceux d'une lionne et durs, pens-je, comme des pines; les
mamelles ressemblaient aux gnitoires d'un homme sans les pelotes; on
aurait dit qu'elles taient attaches  la poitrine par deux ficelles.
Le corps, misricorde! tait tout rugueux, rentr en dedans, avec le
nombril en dehors. Il est vrai qu'elle avait autour de sa pissotire une
guirlande de feuilles de choux qui semblaient tre restes un mois sur
la tte d'un teigneux.

_Antonia._--Saint Onuphre portait bien autour de sa pudeur un cerceau de
taverne.

_Nanna._--Tant mieux. Les cuisses taient des fuseaux recouverts de
parchemin et les genoux lui tremblaient au point qu'elle se trouvait 
chaque instant prs de tomber; et pendant que tu t'imagines ses mollets,
et les bras, et les pieds, je te dirai qu'elle avait les ongles des
mains longs comme celui que le Ruffian portait au petit doigt, par
genre; mais ceux-ci taient pleins d'ordures. A cette heure, courbe
vers la terre, elle traait des toiles, des lunes, des carrs, des
ronds, des lettres et mille autres balivernes; ce faisant, elle appelait
les dmons d'un tas de noms que les diables mme ne pourraient se
rappeler; puis, aprs avoir tourn trois fois autour des figures, elle
se tourna vers le ciel, sans cesser de marmotter  part soi; puis,
ayant pris une figurine de cire vierge, dans laquelle taient piques
cent aiguilles (et si tu as jamais vu la mandragore, tu vois ce que
c'tait), elle la mit assez prs du feu pour qu'elle s'en ressentt, et
la retournant comme on retourne les ortolans et les becs-figues, pour
qu'ils cuisent sans se brler, elle disait ces paroles:

    O Feu, mon Feu, dtruis
    Ce cruel qui me fuit,

et la retournant avec plus de rage qu'on ne donne du pain  l'hpital,
elle ajoutait:

        Que mon dsir, mon dsir fou
    Touche le Dieu d'Amour sur l'heure!

L'image commenait fort  s'chauffer; elle dit les yeux fixs sur le
carrelage:

        Et fais, Dmon, que mon bijou
    Vienne ou bien qu' l'instant je meure.

A la fin de ces petits vers, voici que quelqu'un frappe  la porte, tout
haletant comme celui qui, pris sur le fait de grapiller dans la cuisine,
aurait, avec ses pieds, pargn  ses paules une dgele de coups de
bton. Aussitt, elle laissa l toutes ses incantations et lui ouvrit.

_Antonia._--Ainsi nue?

_Nanna._--Ainsi nue. Et le pauvre homme contraint par la nigromancie,
comme la faim par la disette, lui jeta les bras autour du cou, et la
baisant non moins savoureusement que si elle avait t la Rosa ou
l'Arcolana, louait sa beaut dans les mmes termes que ceux qui font des
sonnets aux Tullies, et ce fantme maudit se dmenant toute et minaudant
lui disait: Sont-ce l des chairs  se coucher toutes seules?

_Antonia._--Oh! pouah!

_Nanna._--Je ne te soulverai pas davantage l'estomac avec cette vieille
Trentine[43]; je ne sais rien d'autre sur elle, parce que je n'ai rien
voulu voir d'autre. Et quand l'ensorcel sculier, un jeune gars  sa
premire barbe, la besogna sur un escabeau _pedum tuorum_, je fis la
chatte de Masino, qui fermait les yeux pour ne pas attraper les rats.

Poursuivons maintenant! Aprs la vieille, nous allmes voir la Tailleuse
qui tait aux prises avec le Tailleur son matre, et qui, l'ayant
dshabill tout nu, lui baisait la bouche, les ttons, la baguette et le
tambour, comme la nourrice baise  l'enfanon qu'elle nourrit son petit
museau, sa bouchette, ses menottes, son petit corps menu, sa ququette,
son petit cul, si passionnment qu'il semble qu'elle veuille le sucer
comme il lui suce le lait.

Certainement nous aurions mis l'oeil  la fente pour voir le Tailleur
dcoudre des ls dans la robe de la Tailleuse, mais nous entendmes un
cri, et aprs le cri, un hurlement, et aprs le hurlement, un hlas!
et l'hlas achev, un oh! Dieu! qui nous bouleversa tout le coeur. Et
accourus vite  l'endroit d'o partaient les cris que couvrait le bruit
de nos pas, nous en vmes une qui avait une crature  demi sortie de la
cave et qui la pissa tout  fait, la tte en avant, au son de quantit
de pets parfums. Ds qu'on vit que c'tait un enfant mle, on appela
son pre, Dom Gardien, qui vint accompagn de deux Soeurs entre deux
ges; et  son arrive, on commena  manifester de l'allgresse comme 
l'entre d'un Seigneur. Le Gardien dit: Puisque voici sur cette table
du papier, une plume et de l'encre, je veux faire sa nativit. Et aprs
avoir dessin un million de points, tirant certaines lignes entre eux,
disant je ne sais quoi de la maison de Vnus, de Mars et de Mercure, il
se tourna vers l'assistance et dit: Sachez, mes Soeurs, que ce mien
fils naturel, charnel et spirituel, sera le Messie, l'Antchrist ou
Melchissdech. Le Bachelier me tirait par la robe pour mieux voir le
trou d'o il tait sorti; je lui fis signe qu'il me dplaisait de voir
d'autres boudins que ceux d'un porc ventr.

_Antonia._--Allez, allez, faites-vous Soeur!

_Nanna._--coute celle-ci maintenant. Six jours avant moi avait t
place, par ses frres, l o j'tais, une... je ne veux pas dire une
pucelle... une... que Dieu te le souffle dans l'oreille! Par dfiance
contre un des premiers du pays qui en tait amoureux fou, selon ce
qu'on m'en a dit, l'Abbesse la tenait toute seule dans une chambre,
l'enfermait de nuit et emportait la clef. Et le jeune amant, s'tant
aperu qu'une des fentres grilles de la chambre donnait sur le jardin,
grimpait, les ongles comme un pic, le long du mur de la fentre, et du
mieux qu'il pouvait donnait la becque  l'oie. Et justement la nuit
dont je parle, il tait venu et coll au grillage il abreuvait le braque
 la tasse qu'on lui tendait et tenait pour cela ses bras enlacs  ces
barreaux de malheur. Au moment o le miel venait  la gaufre, la douceur
lui en devint plus amre qu'une mdecine.

_Antonia._--De quelle faon?

_Nanna._--Le malheureux se pma si bien au moment du Fais, je le fais!
que, ses bras ayant lch prise, il tomba du balcon sur un toit, du toit
sur un poulailler, du poulailler par terre, de sorte qu'il se cassa une
cuisse.

_Antonia._--Que ne se les tait-elle rompues toutes deux, ta sorcire
d'Abbesse, qui voulait qu'elle observt la chastet dans un bordel!

_Nanna._--Elle le faisait par peur des frres qui avaient jur de la
brler avec tout le monastre, s'ils entendaient parler de rien. Et
pour en revenir au fait, le jeune homme, qui avait eu ainsi le salaire
des chiens, mit tout le monde sens dessus dessous. Chacun courut  la
fentre, levant le chssis, et  la clart de la lune on dcouvrit le
malheureux tout dfigur et fracass. On fit lever deux sculiers du
lit de leurs fausses femmes et on les envoya au jardin, o ils prirent
le bless dans leurs bras et le portrent dehors. Je n'ai pas besoin de
te dire que l'vnement fit du bruit dans le pays. Aprs ce scandale
nous retournions dans notre cellule, de peur que le jour ne nous
surprt  pier les faits et gestes des autres quand nous entendmes
un Moine, excellent brigand, tout graisseux, plutt deux fois qu'une,
qui disait des balivernes  je ne sais combien de Soeurs, de prtres
et de sculiers qui avaient jou aux ds et aux cartes toute la nuit.
Ayant fini de boire, ils s'taient mis  bavarder, conjurant le Frre
de leur dire un conte. Il disait: Je vais vous raconter une histoire
qui commena par des rires et finit par des pleurs, du fait d'un gros
mtin. Il obtint le silence et commena:

Il y a de cela deux jours, passant sur la place, je m'arrtai  voir
une petite chienne en chaleur qui avait  ses trousses deux douzaines
de roquets attirs par l'odeur de sa vulve, toute gonfle et si rouge
qu'elle semblait de corail ardent. Ils allaient la flairant, tantt
l'un, tantt l'autre, et ce mange avait rassembl un tas de gamins
qui s'amusaient  en voir un grimper dessus et donner deux saccades,
puis un autre en faire autant. A moi, ce passe-temps me faisait prendre
proprement ma mine de Religieux, quand voici venir un chien de ferme,
qui semblait le lieutenant de toutes les boucheries du monde. Il en
accroche un et le jette par terre furieusement, puis le laisse et en
prend un autre qui ne garda pas sa peau intacte; le reste s'enfuit,
l'un par-ci, l'autre par-l, et le mtin, faisant de son chine un
arc, hrissant le poil comme un porc ses soies, louchant des yeux,
grinant des dents, grognant, l'cume  la gueule, regardait la pauvre
petite chienne mal partage. Et aprs lui avoir quelque peu flair sa
bbelle, il lui donna deux pousses qui la firent aboyer comme une
grosse chienne. Mais glissant de dessous lui, elle se mit  courir.
Et les roquets, qui guettaient de loin, lui trottent par derrire; le
mtin en colre la suit; elle voit un trou sous une porte ferme, et
vite s'y faufile, les roquets derrire elle. Le chien paillard reste
seul, tant de telle taille qu'il ne pouvait passer par o s'taient
glisss les autres. Rest ainsi dehors, il mordait la porte, grattait la
terre, hurlait comme un lion qui aurait la fivre. Il tait l depuis
longtemps, quand voici dboucher du trou un des roquets, et le tratre
chien se jeta dessus, lui arrachant tout une oreille; un second tant
apparu, il le traita encore pis, et l'un aprs l'autre il les houspilla
tous au dbuch et les fit vider le quartier comme les paysans vident un
pays  l'approche des soldats. A la fin, l'pouse sortit aussi; il la
prit  la gorge, lui planta ses crocs dans le sifflet et l'trangla net,
faisant sauver la marmaille, avec tout le voisinage accouru  cette fte
canine et poussant des cris jusqu'au ciel.

L-dessus, ne nous souciant plus de rien voir ni de rien entendre, nous
rentrmes dans notre chambre, et aprs avoir couru un mille au lit nous
nous endormmes.

_Antonia._--Que celui[44] des Cent Nouvelles me le pardonne, il peut
aller se cacher.

_Nanna._--Je ne dis pas cela. Mais je veux qu'il confesse au moins que
les miennes sont prises sur le vif et les siennes factices comme des
peintures. Mais n'ai-je plus rien  te dire?

_Antonia._--Quoi?

_Nanna._--Je me levai  none. Le coq de ma paroisse[45] tait parti de
bonne heure, je ne sais comment. Au dner, je ne pouvais m'empcher de
sourire en revoyant celles qui la nuit taient alles  Capharnam, et
en peu de jours, familiarise avec elles toutes, je connus clairement
que de mme que j'avais vu les autres, les autres m'avaient aussi
regarde pendant que je m'amusais avec le Bachelier. Le dner achev,
monta en chaire un Frre ayant la mine d'un Luther, ayant une voix de
veilleur de nuit, si pntrante et si retentissante qu'on l'aurait
entendu du Capitole au Testaccio[46]; et il fit aux Soeurs une
exhortation qui aurait converti l'toile de Diane.

_Antonia._--Que disait-il donc?

_Nanna._--Il disait qu'il n'y avait pas de chose plus odieuse  la
nature que de perdre le temps, parce qu'elle nous l'a donn pour qu'on
le dpense pour sa satisfaction, et qu'elle se rjouit de voir ses
cratures crotre et multiplier. Par-dessus tout, rien ne lui plat
comme de dcouvrir une femme qui, arrive  la vieillesse, peut dire:
Monde, adieu! Entre toutes les autres, la nature aime comme ses plus
prcieux bijoux les Nonnettes, qui confectionnent des sucreries au dieu
Cupidon; et voil pourquoi les plaisirs dont elle les gratifie sont
mille fois plus doux que ceux qu'elle donne aux mondaines; il affirmait
 voix haute que les enfants qui naissent d'un Religieux et d'une Soeur
sont les fils du _Dissitte_[47] et du _Verbum caro_. Puis, mis sur le
chapitre de l'amour qu'il traita des mouches aux fourmis, il s'chauffa
fort  vouloir que tout ce qu'il disait sortt, non de sa bouche,
mais de celle de la Vrit, et un chanteur juch sur un banc n'est
pas cout si attentivement des badauds qu'il ne l'tait des bonnes
mnagres, le braillard! La bndiction donne avec (tu m'entends bien?)
un des machins de verre, long de trois empans, il descendit. Pour se
rafrachir, il faisait du vin ce que les chevaux font de l'eau, et
dvora les pts avec la voracit d'un baudet broutant des sarments.
On lui donna plus de cadeaux que toute une parent  qui chante sa
premire messe, ou une mre  sa fille qui se marie. Lui parti, chacun
se mit  s'amuser qui d'une faon, qui d'une autre. Je retournai dans ma
chambre et je n'y tais pas depuis longtemps quand j'entendis frapper
 ma porte; j'ouvre et voici le petit domestique du Bachelier qui,
avec une rvrence courtisane, me prsente un paquet envelopp et une
lettre plie en forme de ces flches empennes  trois angles, ou, pour
mieux dire, comme ces fers qui sont au bout des flches. La suscription
disait... Je ne sais si je me rappellerai les propres termes...
Attends... oui, oui, elle disait ceci:

                Que ces simples paroles
    Sches par mes soupirs, crites avec mes pleurs,
    Soient mises en paradis dans les mains du Soleil!

_Antonia._--Oh! Excellent!

_Nanna._--Dedans tait un bavardage, d'un long, d'un long! Cela
commenait par mes cheveux que l'on avait coups  l'glise. Il disait
qu'il les avait recueillis et s'en tait fait faire une chane de
cou; puis que mon front tait plus pur que le ciel; il comparait mes
sourcils  ce bois noir dont on fait les peignes, et d'aprs lui mes
joues faisaient honte au lait et  la crme; il gala mes dents  une
enfilade de perles et mes lvres  des fleurs de grenade; et faisant un
grand pome sur mes mains, il loua jusqu' mes ongles; ma voix tait
semblable au cantique _Gloria in excelsis_; et arrivant  la poitrine,
il en disait merveilles et qu'elle portait deux pommes bien spares,
pareilles  de la neige. Enfin, il se laissait glisser jusqu' la
fontaine, disant y avoir bu indignement, et affirmait qu'elle distillait
du _manuschristi_[48], et que son duvet tait de soie. Du revers de la
mdaille il ne disait pas un mot, estimant qu'il faudrait ressusciter le
Burchiello[49] pour en clbrer une minime parcelle. Il terminait en me
rendant grces, _per infinita secula_, de la libralit avec laquelle
je lui avait octroy mon trsor, et jurant qu'il reviendrait bientt me
voir. Aprs un Adieu, mon petit coeur! il avait mis  peu prs ceci:

    Celui-l qui dans votre beau corsage vit[50],
    Contraint par trop d'amour, ainsi vous crivit.

_Antonia._--Qui donc n'aurait pas relev ses jupes  une si belle
chanson?

_Nanna._--La lettre lue, je la repliai et avant de la cacher dans mon
sein, je la baisai; puis, retirant le paquet de son enveloppe, je vois
que c'est un trs beau livre de messe, que mon ami m'envoyait, ou plutt
je crus que c'tait un livre de messe. Il tait recouvert de velours
vert, ce qui signifie amour, avec des cordons de soie. Je le prends en
souriant, je le caresse de l'oeil, je le baise partout, en le louant
comme le plus beau que j'eusse jamais vu, et je congdie le messager
en lui disant d'embrasser son matre pour moi. Reste seule, j'ouvre
le petit livre pour lire le _Magnificat_ et aussitt je vois qu'il est
plein d'images o l'on se divertissait dans les postures pratiques par
les savantes Nonnes. En en regardant une qui exhibant sa boutique par
le cul d'un panier sans fond se laissait tomber au bout d'une corde
sur la fve d'un membre dmesur, j'clatai de rire si fort que je fis
accourir une petite soeur qui tait de celles avec qui j'tais le mieux
apprivoise, et, comme elle me dit: Que signifient ces clats de rire?
je n'eus pas besoin de corde pour tout lui dire. Je lui montrai le petit
bouquin et nous le feuilletmes avec tant de plaisir qu'il nous prit
une telle envie d'essayer les postures des images que force nous fut
de recourir au manche de verre. Ma petite amie se l'arrangea si bien
entre les cuisses qu'on et dit le machin d'un homme en arrt devant
sa tentation. Je me jetai sur le dos, comme une de ces femmes du Pont
Sainte-Marie. Je lui posai mes jambes sur les paules, et elle, me le
mettant tantt du bon, tantt du mauvais ct, me fit vite achever ce
que j'avais  faire; puis,  son tour, elle prit la place que j'occupais
et je lui rendis fouace pour tourte.

_Antonia._--Sais-tu, Nanna, ce qui m'arrive  t'couter jaser?

_Nanna._--Non.

_Antonia._--Ce qui arrive  quelqu'un qui flaire une mdecine et qui,
sans la prendre autrement, va deux ou trois fois de corps.

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--Oui, tu peins si bien au vif ce que tu racontes que tu m'as
fait pisser sans que j'aie mang de truffes ni de cardons.

_Nanna._--Tu me reprends si je parle au moyen de mots sous-entendus et
voici que tu uses aussi du langage de quelqu'un qui raconte de petites
histoires aux gamines et qui dit: J'ai quelque chose de blanc comme une
oie, et ce n'est pas une oie; qu'est-ce que c'est?

_Antonia._--Je parle comme cela pour te faire plaisir. C'est pour cela
que j'use d'obscurit.

_Nanna._--Je te remercie. Maintenant, continuons l'antienne. Aprs les
petits jeux auxquels nous avions jou ensemble, il nous prit envie de
nous faire voir au parloir et au tour. Mais nous ne pmes approcher:
toutes les Soeurs y taient accourue comme les lzards courent au
soleil, et l'glise ressemblait  Saints-Pierre-et-Paul, le jour de la
Station; moines, soldats, tout le monde entrait, et tu me croiras si tu
veux, j'aperus Jacob l'Hbreu, qui s'entretenait bien tranquillement
avec l'Abbesse.

_Antonia._--Le monde est corrompu!

_Nanna._--J'en dis autant; en sorte qui veut. J'y vis aussi un de ces
malheureux Turcs[51], qui s'tait laiss prendre dans le filet en
Hongrie.

_Antonia._--On avait d le faire chrtien.

_Nanna._--Suffit que je l'aie vu, je ne saurais te dire si c'est avec
ou sans le baptme. Mais je n'ai t qu'une bte en te promettant de te
raconter, en un jour, la vie des Soeurs, parce qu'en une heure elles
font des choses que l'on ne raconterait pas pendant une anne. Le soleil
se dispose  se coucher, je vais donc abrger, faisant compte d'tre
un homme press de remonter  cheval, qui, bien qu'il ait grand'faim,
avale  peine quatre bouches, boit un coup, et, vite! en route.

_Antonia._--Laisse-moi parler un peu. Tu m'as dit d'abord que le monde
n'est plus ce qu'il tait de ton temps; je pensais que tu avais  me
raconter, des Soeurs d'alors, des choses crites dans le livre des
Saints Pres.

_Nanna._--Je me suis trompe si je t'ai dit cela. J'ai peut-tre voulu
dire qu'elles ne sont plus comme elles taient dans l'ancien temps.

_Antonia._--C'est donc la langue qui s'est trompe, et non le coeur?

_Nanna._--Comme tu voudras, je ne me souviens plus. Occupons-nous de ce
qui importe le plus. Je te dirai que, le Dmon me tentant, je m'tais
laiss mettre le bt par un certain religieux qui venait de terminer ses
tudes; mais je prenais bien garde au Bachelier. Une fois entre autres,
mon nouvel amant vint me voir un soir  l'improviste, aprs l'_Ave
Maria_, et me dit: Ma chre petite ruse, fais-moi la grce de venir
avec moi tout de suite, je veux te mener en un lieu o tu auras beaucoup
de plaisir. Tu n'entendras pas seulement un concert anglique, tu verras
encore jouer une trs jolie comdie. Moi, qui avais des grillons
plein la tte, sans hsiter je me dshabille; il m'aide  quitter mes
vtements sacrs, et j'en prends d'autres tout parfums, c'est--dire
des habits de garon que m'avait fait faire mon premier amant. Je me
pose sur la tte une toque de soie verte, avec une petite plume rose
et une agrafe d'or, puis, le manteau sur l'paule, je m'en vais avec
lui. Nous n'avions pas march la longueur d'un jet de pierre qu'il
entre dans une longue ruelle, large d'une demi-enjambe et sans issue.
Il siffle doucement et aussitt nous entendons descendre un escalier,
puis ouvrir une porte, o, ds que nous mmes le pied, parut un page,
avec une torche de cire blanche allume. A la clart de la torche,
nous montons l'escalier, et nous voil dans une salle somptueusement
dcore, mon tudiant me tenant par la main, et le page  la torche
soulevant la portire, tout en disant: Que Vos Seigneuries daignent
entrer! Nous entrons. Aussitt que je parus, tu aurais pu voir tout le
monde se lever, le bonnet  la main comme fait l'assistance quand le
prdicateur donne la bndiction. C'tait le lieu de runion de tous
les paillards, affilis entre eux  la faon d'une acadmie de brelan,
et l se retrouvaient toutes les sortes de Religieuses et de Religieux,
comme au noyer de Bnvent toutes les gnrations de sorcires et de
sorciers. Et chacun s'tant rassis, on n'entendit plus que chuchoter sur
ma frimousse; encore que cela ne soit pas bien  moi de le dire, sache,
Antonia, qu'elle tait jolie.

_Antonia._--Il est  croire qu'tant une fort belle vieille, tu as d
tre un beau brin de fille.

_Nanna._--Nous commencions  tre excits quand arriva, de plus, la
vertu amoureuse de la musique qui me fit tressaillir jusqu'au fond de
l'me. Ils taient quatre, qui regardaient sur un livre, et l'un d'eux,
sur un luth argent, accord  leurs voix, chantait:

    Divins yeux sereins...

Aprs cela vint une Ferrarse qui dansa si gentiment qu'elle merveilla
chacun. Elle faisait des cabrioles que n'aurait pas faites un cabri, et
avec une adresse, oh Dieu! et avec une grce, Antonia! que tu n'aurais
jamais voulu voir autre chose. Quel miracle c'tait de la voir la jambe
gauche replie  la faon de la grive, et tout le corps portant sur la
droite, tourner comme un tour, de sorte que sa jupe, gonfle par la
rapidit de ses tournoiements, dploye en un beau rond, se voyait 
peine, autant que les girouettes mues par le vent sur une cabane ou,
pour mieux dire, celles en papier que les gamins fichent au bout d'un
bton; le bras tendu, ils se mettent  courir et s'amusent  les voir
tourner si vite qu' peine les voit-on.

_Antonia._--Dieu la bnisse!

_Nanna._--Ah! ah! ah! je ris d'un autre qu'ils appelaient le fieu 
Ciampolo (d'aprs moi). C'tait un Vnitien qui, en dedans d'une porte,
contrefaisait une foule de voix. Il faisait un faquin ou portefaix
si bien qu'il n'y avait pas un Bergamasque[52] qui ne lui et donn
gagn. Le portefaix demandait aprs Madonna  une vieille, et la voix
de la vieille disait: Et que lui veux-tu  Madonna?--Je voudrais
lui parler, rpondait-il, puis, d'un ton de dception, il ajoutait:
Madonna, Madonna, je meurs, je sens le poumon qui me bout comme une
pole de tripes! Et il faisait des lamentations de portefaix les plus
drles du monde. Ensuite, se mettant  la peloter, il riait en disant
des mots vraiment propres  lui faire transgresser le Carme et rompre
le jene. Au milieu de ces badinages survenait le mari, un vieux barbon
tomb en enfance; apercevant le portefaix, il menait grand tapage. On
aurait dit un paysan qui voit mettre  sac son cerisier, et le portefaix
s'criait: Messer,  Messer! Ah! ah! ah! avec les rires, les gestes
et les faons d'un nigaud: Va-t'en, adieu! disait le vieux, ivrogne!
ne! Et, s'tant laiss dchausser par la servante, il contait  sa
femme je ne sais quoi, du Sophi et du Turc, et forait tout le monde 
se compisser de rire, lorsque, dbouclant les courroies avec lesquelles
il se sanglait, il faisait serment de ne plus jamais manger d'aliments
venteux. Il se laissait mettre au lit, dormait, ronflait. Alors le
susdit revenait sous la forme du portefaix, et pleurnichait et riait si
bien avec la Madonna qu'il finissait par lui secouer le pelisson.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Tu aurais bien ri toi-mme d'entendre leurs dbats et tout
le remue-mnage, entrecoup par le portefaix de polissonneries qui
s'ajustaient au mieux avec celles de Madonna Refais-le-moi-le!

Le chant de ces vpres fini, nous revenons dans la salle o tait une
estrade pour ceux qui devaient jouer la comdie. Le rideau allait se
lever, quand je ne sais qui heurta violemment la porte; le bruit des
voix n'aurait pas permis de l'entendre s'il avait frapp moins fort.
Et, laissant l le rideau, on ouvrit au Bachelier, car c'tait bien le
Bachelier qui, passant l par hasard, avait heurt la porte, ne sachant
pas que je lui fusse infidle. Il entre et me voit faire des mamours
avec l'tudiant. Pouss par cette maudite frnsie qui les aveugle
tous; avec la rage de ce mtin qui avait tu la petite chienne (comme
le raconte l'historiette de ce Frre), il me prend par les cheveux, me
trane par la salle, et puis me fait dgringoler les escaliers sans se
soucier des supplications que chacun fait pour moi (sauf l'tudiant
qui, ds qu'il vit le Bachelier, disparut comme une fuse de girande au
feu d'artifice). Celui-ci me reconduisit, toujours en me battant, au
Monastre; l, en prsence de toutes les Soeurs, il me fouetta avec
cette douceur que montrent les Moines  punir un de leurs infrieurs,
s'il lui arrive de cracher dans l'glise. Il m'administra une telle
fesse avec les courroies du lutrin qu'il m'enleva un demi-pied de
chair, et ce qui me fut le plus sensible, c'est que l'Abbesse prenait le
parti du Bachelier.

Aprs avoir pass huit jours  m'oindre d'huile et  me panser  l'eau
de rose, je fis savoir  ma mre que si elle voulait me voir en vie,
elle se dpcht de venir. Elle trouva que je n'tais plus la mme et,
croyant que j'tais tombe malade  force d'abstinences et de matines,
elle voulut  toute force que je fusse transporte sur l'heure  la
maison. Toutes les belles reprsentations des Soeurs et des Moines
ne purent me faire demeurer un jour de plus. Une fois  la maison,
mon pre, qui craignait ma mre plus que je ne crains je ne sais qui,
voulait courir au mdecin, mais on ne l'y laissa pas aller pour de
bonnes raisons. Je ne pouvais pas cacher mon mal d'en bas, o les
trivires avaient jou comme les baguettes des gamins sur les marches
de l'autel et les portes des glises, aprs les offices, le soir de la
semaine sainte. Je dis que, pour me macrer la chair, je m'tais assise
sur un peigne  carder l'toupe, ce qui m'avait caus ce dgt. Ma mre
cligna de l'oeil  cette maigre excuse: en effet, les dents du peigne
m'auraient travers non seulement le cul (que le tien reste sain et
sauf), mais aussi le coeur. Mais comme cela valait mieux, elle se tut.

_Antonia._--Je commence  croire qu'il n'tait pas feint l'ennui que
tu montrais  faire la Pippa Nonne, et je me rappelle maintenant que
ma bonne me de mre avait coutume de dire qu'une Soeur, dans un
certain monastre, feignait tous les trois jours d'avoir tous les maux
imaginables, afin que les mdecins lui missent l'urinoir sous les jupons.

_Nanna._--Je sais bien qui c'tait et je ne t'en ai pas parl pour
abrger. Maintenant que je t'ai tenue toute la journe  bavarder, je
veux que tu viennes ce soir chez moi.

_Antonia._--Comme tu voudras.

_Nanna._--Tu m'aideras  faire quelques petites choses, et puis demain,
aprs dner, dans cette vigne, sous ce mme figuier, nous entamerons la
vie des Femmes maries.

_Antonia._--A ton service.

Cela dit, sans rien emporter de la vigne, elles s'acheminrent vers le
logis de Nanna, qui habitait  la Truie. Arrives l,  la tombe de la
nuit, la Pippa fit  l'Antonia beaucoup de caresses.

Puis vint l'heure du souper. Elles souprent, et aprs tre demeures
ensemble un peu de temps, elles coururent dormir.


NOTES

[Note 19: Les trois dialogues qui suivent forment la _Premire
partie des Ragionamenti de Pierre Artin, surnomm le Flau des Princes,
le Vridique et le Divin_.]

[Note 20: La Nanna raconte ce trait dans le troisime Dialogue.]

[Note 21: Le Talmud appelle les anges Matres de danse.]

[Note 22: Il s'agit videmment du pome de l'Artin contre l'Elena
Ballerina, pome attribu  Lorenzo Venerio et publi sous le nom de son
fils Maffeo Venerio, vque de Corfou. Voici ces raisons qui sont au
chant III:

    Concluons donc qu'un grand cas bien ferme,
    D'un vaillant homme de frre dans toute la force de sa jeunesse
    Quand le bouillon et le vin l'ont chauff,
    Alors qu'il n'est ni hiver ni t,
    Et quand le rut le rend entreprenant et hardi,
    Les coups qu'il donne sont tellement sans arrire-pense
    Que je voudrais, _verbi gratia_, de temps en temps,
    Qu'il ft tout cas et moi toute mirely.

Ce dernier trait est tout artinesque, on le retrouvera dans les
Sonnets.]

[Note 23: Ce jeu de mots alphabtique s'entend aussi bien en
franais qu'en italien.]

[Note 24: On devait parler souvent de cette Sainte parmi les
prostitues romaines. Elle est cite plusieurs fois dans la _Lozana
Andaluza_, o elle est nomme en espagnol _Santa Nefixa_.

LE CHANOINE.--_Corps de moi!... Elle est plus habile que Sainte Nafisse,
celle qui donna son corps en aumne._ (Cahier XXIII.)

TRUJILLO.--_Les attouchements et le contact, voil ce qui gurit, comme
l'a dit Sainte Nafisse, celle qui mourut d'amour suave._ (Cahier L.)

Et plus loin la Lozana la nomme aussi: _Il a engeign la Lozana comme si
j'avais t Sainte Nafisse_.

Sainte Nafisse est galement cite au chant III de la _Puttana errante_.]

[Note 25: Il s'y tenait beaucoup de prostitues.]

[Note 26: Pour _Philocole_. Cette amplification de l'histoire de
_Flor et Blanchefor_ est le premier ouvrage de Boccace.]

[Note 27: _Suffragant._ La Nanna estropie beaucoup de mots.]

[Note 28: _Bovo d'Antona_: chanson de geste anonyme de la fin du
XIIe sicle; c'est une imitation de la chanson de geste franaise
_Beuves d'Hanstonne_, dont il y a plusieurs versions et qu'on attribue 
Bertrand de Bar-sur-Aube. L'Artin connaissait les _Reali di Francia_,
ces _Royaux de France_ dj populaires en Italie de son temps et o l'on
trouve _Bovo d'Antona_. La belle Drusania, la fille du roi d'Armnie,
l'amante et puis l'pouse de Bovo, faisait sonner la harpe et chantait
 merveille; l'ayant perdu sur _la rive de la mer_, elle se fit
reconnatre rien qu'en chantant.]

[Note 29: _Primicier._]

[Note 30: Pour _Colleoni_, fameux condottiere bergamasque, qui
s'illustra au service de Venise. Il est un des premiers qui aient fait
usage du canon. Il mourut en 1475.

Allusion  sa mine fire sur le monument questre, lev  Venise,
en 1495, par Alexandro Leopardo qui l'avait fondu d'aprs le modle
d'Andrea del Verrochio.

Allusion aussi  la galante rputation des Colleoni. Dans cette famille
les mles passaient tous pour tre pourvus de trois testicules.
Dissertant sur le droit que l'on a ou que l'on devrait avoir de changer
de nom, Casanova de Seingalt observe: _Les seuls Colleoni, de Bergame,
seraient embarrasss de changer de nom, car ils seraient en mme temps
obligs de changer le signe de leurs armoiries, puisqu'ils ont sur l'cu
de leur ancienne famille les deux glandes gnratrices et de dtruire
par l la gloire de Bartholomeo leur aeul._]

[Note 31: Petites fesses.]

[Note 32: Poisson, sorte de raie (_trygon pastinaca_); on le nomme
_terre_  Lorient, _terre_, _tonare_ ou _touare_ dans le Poitou, _tre_
 Arcachon, _pastenague_  Cette, _pastenaga_  Nice. L'Artin a
souvent pris des poissons pour les termes de ses comparaisons.

Une locution proverbiale de l'poque, _esser comme il pastinaca_, tre
comme la pastenague, signifiait: tre sans queue ni tte, car enveloppe
par les nageoires pectorales, la tte de ce poisson ne se distingue pas
bien, et on lui coupait la queue dont on disait la piqre dangereuse.]

[Note 33: _L'inguintana_ ou _la quintana_, c'est--dire la
_quintaine_, c'tait en Italie, et surtout en Toscane, un anneau de fer
suspendu en l'air et que l'on s'efforait d'enfiler avec la lance. En
France, on appelait cela courir  la bague et l'on sait ce que l'on y
nommait une quintaine.]

[Note 34: Pnitentiels.]

[Note 35: Monstre marin trs vorace. On connat l'pigramme de
Franois Boussuet, _de Orca_:

    Orcae, Baln que immania corpora ponti
    Utraeque inter se bella cruenta movent.
    Se Balaenae igitur maris in secreta receptant,
    Nam foetis uteri est cura, timorque sui.
    Proedae avidae norunt Orcae id gravidasque lacessunt,
    Ast hae vict uteri pondere spe ruunt
    Praepediuntur enim, spes quippe fuga omnis in una.
    Balaenis siquidem vis minor omnis inest.
    Orcae igitur miseras truculentis dentibus urgent,
    Et vivos foetus cum genitrice vorant.

Il s'agit de l'_paulard_, qu'on appelle aussi l'orque, _Orca_, et qui
 cause de ce nom est fort souvent cit comme un monstre infernal par
confusion avec l'_orque_ qui est l'enfer mme (_Orcus_).]

[Note 36: 9 heures du soir.]

[Note 37: Les mendiants.]

[Note 38: Travail avanc de fortifications; sorte de demi-lune.]

[Note 39: _Schiavina_, manteau de plerin: Le prince Perse
commande  un sien serviteur de leur faire tailler deux esclavines, et
de recouver deux bourdons, tels que les plerins ont en coutume d'en
porter. (_Hist. de Flor et de Blancheflor._)]

[Note 40: Premire syllabes de _culo_, _cazzo_, _potta_ et _fottere_
que l'on entend assez.]

[Note 41: Universit de Rome.]

[Note 42: Allusion  Mainardi, dit l'Arletto, cur de _S. Cresci di
Maciuoli_ dans l'vch de Fiesole et rput pour ses facties clbres
au temps de l'Artin. Elles ont t trs souvent rimprimes surtout au
XVIe sicle.

M. Rmy de Gourmont dit: _Il piovano Arlotto_ signifie proprement le
_cur arsouille_.]

[Note 43: Issue du Trentin ou pays de Trente. On croyait que le
Tyrol produisait un grand nombre de sorciers et de sorcires.]

[Note 44: Boccace.]

[Note 45: C'est--dire le Bachelier.]

[Note 46: Monticule au bord du Tibre,  Rome. Il a t form par
l'accumulation des tessons de pots qu'y laissaient ceux qui allant au
fleuve chercher de l'eau cassaient la cruche. De l le nom de Testaccio.]

[Note 47: Pour _Dixit_, celui qui dit, le Seigneur. Allusion aux
paroles du psaume 109: _Dixit Dominus..._]

[Note 48: Sorte de ptisseries, de bonbons ou de pastilles
sirupeuses dont la pte demandait  tre longuement travaille avec les
mains, et comme il tait fatigant de la ptrir, on disait en le faisant
une sorte de prire jaculatoire appele _Manuschristi_ d'aprs les mots
qui la commenaient, d'o le nom de la friandise, aussi bien connue en
France qu'en Italie.]

[Note 49: _Domenico di Giovanni_, dit _il Burchiello_, parce qu'il
crivait ses sonnets sans se soucier d'y mettre un sens, mais selon
les hasards de son inspiration verbale et de la rime, ce qui n'est pas
un art potique si mdiocre. Crescembeni fait driver _Burchiello_ de
_alla Burchia_ qui, entre autres sens, signifie:  la va comme je te
pousse, n'importe comment. Il faut ajouter que plusieurs bons esprits
ont vu dans l'obscurit du Burchiello autre chose que de l'absurdit. A
l'poque de l'Artin, il n'avait pas mauvaise rputation; on avait tir
de son surnom un adjectif: _burchiellesco_, qui avait  peu prs le sens
d'nigmatique. Ce fameux pote burlesque naquit  Florence en 1404 et
mourut  Rome en 1448.

Ce serait Sachetti qui aurait inaugur un genre potique auquel
Burchiello attacha son nom. Il ne faudrait pas confondre le style
burchiellesque avec la posie _fidentiane_ obscure et raffine appele
ainsi en Italie au XVIe sicle,  cause de Fidenzio Glottoerinio
Ludimagistro. Le ton des pomes le plus souvent satiriques du Burchiello
s'approche plutt de celui des _quodlibet_ allemands, des coq--l'ne et
des amphigouris comme on en fit tant en France au XVIIIe sicle.]

[Note 50: De _vivre_ et non de _voir_.]

[Note 51: Jean de Zapol, comte de Scpuse et vovode de
Transylvanie, lu au trne de Hongrie, vacant  la mort, en 1526, du roi
Louis II, dernier des Jallegons, avait appel les Turcs  son secours
contre Ferdinand d'Autriche qui, se fondant sur les droits de sa femme,
soeur unique du roi dfunt, voulait s'emparer de la couronne.]

[Note 52: Le dialecte de Bergame passait pour le plus grossier de
l'Italie.]




=Ci commence la deuxime Journe des capricieux Ragionamenti de l'Artin
dans laquelle la Nanna raconte  l'Antonia la vie des Femmes maries.=


La Nanna et l'Antonia se levrent juste au moment o Tithon, vieux
cornard tomb en enfance, voulait cacher la chemise de sa Dame, de peur
que le Jour, ce ruffian, ne la livrt au Soleil, son amoureux; l'Aurore
s'en aperut et, arrachant sa chemise des mains du vieux fou, qu'elle
laissa brailler, accourut, plus farde que jamais, bien rsolue  se
faire faire l'amour douze fois,  sa barbe, et d'appeler en tmoignage
Messire Cadran, notaire public.

Sitt habilles, Antonia se mit vite  finir, avant que l'anglus n'et
sonn, toutes ces petites besognes qui donnaient  la Nanna plus de
soucis que n'en donne  Saint-Pierre sa fabrique; puis, l'estomac bien
garni, comme fait un particulier log  discrtion, elles retournrent
 la vigne et s'assirent au mme endroit que la veille, sous le mme
figuier. C'tait le moment de chasser la chaleur du jour avec l'ventail
des bavardages; Antonia, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage
tourn du ct de la Nanna, lui dit:

_Antonia._--Vraiment, je suis maintenant bien claire sur le compte
des Soeurs, et, aprs mon premier somme, je n'ai plus jamais pu fermer
l'oeil, rien que de penser aux folles mres et aux simples pres qui
croient que leurs filles qu'ils font Nonnes n'auront plus de dents
pour mordre, comme celles qu'ils marient. Misrable vie que la leur!
Ils devraient pourtant savoir qu'elles sont de chair et d'os, elles
aussi, et qu'il n'y a rien qui augmente plus le dsir que la privation:
quant  ce qui est de moi, je meurs de soif quand je n'ai pas de vin 
la maison; d'ailleurs les proverbes ne sont pas choses dont on doive
faire fi, et il faut bien croire  celui qui dit que les Soeurs sont les
femmes des Frres et mme du peuple tout entier. Je ne songeais pas  ce
proverbe, hier, sans quoi je ne t'aurais pas laiss prendre la peine que
tu t'es donne  me conter leurs dportements.

_Nanna._--Tout est pour le mieux.

_Antonia._--Ds mon rveil, en attendant qu'il ft jour, je me
trmoussais comme un de ces joueurs que tu sais, quand un d, une carte
vient  tomber ou la chandelle  s'teindre, et qui enrage jusqu'
ce qu'on ait retrouv l'un ou rallum l'autre. Je suis bien contente
d'tre venue  ta vigne, dont l'entre m'est toujours ouverte, je t'en
remercie, et bien plus encore de t'avoir demand sans faon qu'est-ce
que tu avais; c'est ce qui t'a fait me rpondre ce que tu m'as rpondu,
et maintenant j'en suis bien aise.

Aprs que ces maudits coups d'trivires t'eurent dgote des amours et
du monastre, quel parti prit ta mre  ton gard?

_Nanna._--Elle dit partout qu'elle voulait me marier, trouvant tantt
une histoire, tantt une autre pour expliquer pourquoi je m'tais
dfroque; elle donnait  entendre  beaucoup de gens que les esprits
hantaient par centaines le monastre, qu'il y en avait autant que de
massepains  Sienne[53]. La chose parvint aux oreilles de certain
particulier qui vivait parce qu'il mangeait. Il dlibra de m'avoir
pour femme ou de mourir. Il tait  son aise. Ma mre, qui, comme je te
l'ai dit, portait les culottes de mon pre (Dieu a voulu qu'il mourt),
conclut le mariage. Pour t'en rsumer mille en un mot, vint la nuit o
je devais lui tenir compagnie, charnellement; le dort-au-feu attendait
cette nuit-l comme le laboureur attend la rcolte. Mais qu'elle fut
belle l'astuce de ma douce maman! Sachant que ma virginit tait reste
en route, elle coupa le cou  l'un des chapons de la noce, remplit de
sang une coquille d'oeuf et tout en m'enseignant comment je devais m'y
prendre pour faire des manires, en me mettant au lit m'en barbouilla
la bouche par laquelle est sortie ma Pippa. A peine tais-je couche
qu'il se couche, et s'allongeant pour m'embrasser, il me trouve toute
en un paquet ramasse dans la ruelle; il veut me mettre la main sur
l'_et ctera_, je me laisse tomber par terre; le voil qui se jette au
bas du lit pour me relever. Je ne veux pas faire de vilaines choses,
laissez-moi tranquille, lui dis-je, non sans des larmes dans la voix.
Puis, comme je haussais le ton, j'entends ma mre qui entre dans la
chambre, une lumire  la main. Elle me fit tant de caresses que je
finis par m'accorder avec le bon pasteur qui, voulant m'ouvrir les
cuisses, sua plus que celui qui bat le grain. L-dessus, il me dchira
la chemise et me dit mille injures;  la fin, plus exorcise que
n'exorcise un possd attach au Pilier, tout en grommelant, pleurant
et maudissant, j'ouvris la bote  violon et il se jeta dessus, tout
frissonnant du dsir qu'il avait de ma chair. Il voulait me mettre la
sonde dans la plaie, mais je lui donnai si  propos une secousse que je
le dsaronnai; lui, patient, se remit en selle sur moi et essayant de
nouveau avec la sonde la poussa si bien qu'elle entra. Moi, je ne pus
me retenir, en gotant le pain beurr, de m'abandonner comme une truie
qu'on gratte et je ne poussai pas un cri avant que la bte ne ft sortie
de mon logis. Mais alors, oui, je criai, que les voisins accoururent
se mettre aux fentres. Ma mre, rentre dans la chambre,  la vue du
sang de poulet qui avait tach les draps et la chemise de mon mari, fit
tant qu'il consentit  ce que, pour cette nuit, j'allasse coucher avec
elle. Et, le matin, tout le voisinage, runi en conclave, clbra ma
vertu; on ne parlait pas d'autre chose dans le quartier. Les pousailles
termines, je commenai de frquenter les glises, d'aller aux ftes,
comme font les autres, et, liant connaissance avec celle-ci, avec
celle-l, je devins la confidente de l'une ou de l'autre.

_Antonia._--Je suis confondue de t'entendre!

_Nanna._--Je devins amie, amie, avec une bourgeoise riche, belle et
femme d'un gros marchand, jeune, joli garon, bon vivant et si amoureux
d'elle qu'il rvait la nuit ce qu'elle dsirerait le lendemain matin. Un
jour que je me trouvais avec elle dans sa chambre, je jetai par hasard
les yeux sur un petit cabinet, et je vis je ne sais quoi passer, rapide
comme un clair, devant le trou de la serrure.

_Antonia._--Que sera-ce?

_Nanna._--En regardant attentivement au trou, je distingue un je ne sais
qui.

_Antonia._--a va bien!

_Nanna._--L'amie s'aperoit de mon coup d'oeil, et je m'aperois qu'elle
s'est aperue de ce que j'observais; je la regarde, elle me regarde,
et je lui dis: Quand reviendra votre mari, qui est parti hier pour
la campagne?--Il reviendra quand Dieu voudra, rpondit elle, mais
si c'tait quand je voudrai, a ne serait jamais.--Et pourquoi?
lui demandai-je.--Pour le mal an et les mles Pques que Dieu donne
 qui en a souffl mot. Il n'est pas ce que tout le monde pense;
non, par cette croix! et elle en fit avec les doigts une, qu'elle
baisa.--Comment non? lui dis-je; tout le monde vous l'envie. D'o vient
votre mcontentement? Dites-le-moi si c'est possible!--Veux-tu que je
le dise en lettres d'apothicaire? C'est un bel homme pour la montre;
mais il n'est bon qu' me nourrir de vent; il me faut autre chose;
comme dit l'vangile en langue vulgaire: l'homme ne vit pas seulement
de pain. Moi qui vis qu'elle avait de la raison  en revendre: Vous
tes avise, lui dis-je; vous savez qu'il y a plus d'un jour dans
la vie.--Pour que tu sois encore plus certaine de ma sagesse, me
dit-elle, je veux te montrer mon gnie[54]. Elle ouvrit la porte du
cabinet, et me fit toucher de la main un quidam qu' premire vue je
jugeai tre de ceux qui ont plus de muscles que de pain  manger. La
vrit, c'est que, devant mes yeux, elle se coucha sur lui, et mettant
la maison sur la chemine lui fit forger deux clous d'une chaude et
faire deux galettes d'une haleine, en disant: J'aime mieux qu'on me
sache perverse et console qu'honnte et dsespre.

_Antonia._--Paroles  crire en lettres d'or!

_Nanna._--Elle appela sa petite servante, dpositaire de ses flicits,
et fit sortir l'autre par o il tait venu, non sans le parer d'une
chane qu'elle avait au cou. Je la baisai au front, sur la bouche, sur
les deux joues, et courus vite  la maison pour savoir, avant que mon
mari ne rentrt, si le valet tait bien fourni de linge propre. La
porte tait ouverte; j'envoie ma chambrire voir en haut si j'y suis,
et je me dirige vers la chambrette o il logeait au rez-de-chausse. Je
marche doucement, doucement, faisant semblant d'aller lcher de l'eau 
la chaise perce, qui se trouvait par l, et j'entends parler tout bas,
tout bas; je prte l'oreille et je m'aperois que ma mre avait pens
avant moi  ses petites besognes. Je lui donne ma bndiction, comme
elle m'avait donn sa maldiction quand je feignais de ne pas me laisser
faire par mon mari, et je m'en retourne. L'escalier mont, comme je me
rongeais de ce que j'avais vu, voici de retour mon propre--rien; je
passai avec lui mon caprice, pas tout  fait comme je voulais, mais du
mieux que je pus.

_Antonia._--Pourquoi pas comme tu voulais?

_Nanna._--Parce que n'importe quoi vaut mieux qu'un mari. Vois, par
exemple, quand on dne hors de chez soi.

_Antonia._--Le fait est que le changement de viande augmente l'apptit.
Je le crois, et l'on dit aussi: Pour un mari, n'importe quoi vaut mieux
que sa femme.

_Nanna._--Il m'arrivait d'aller  ma campagne, o demeurait une noble
et grande dame, je te dis grande..., suffit... qui faisait le dsespoir
de son mari  toujours vouloir rester au village; quand il lui mettait
dans les yeux les magnificences de la ville, les laideurs du domaine,
elle rpondait: Je me soucie peu des splendeurs, je ne veux faire
pcher personne par envie: je n'apprcie ni les ftes, ni la socit, et
je n'entends pas que l'on me fasse casser le cou. La messe le dimanche
me suffit: je sais bien l'pargne que l'on fait en restant ici et ce
que l'on dpense dans tes villes; vas-y si tu veux, sinon, reste. Le
gentilhomme, qui ne pouvait faire autrement que d'y retourner, quand
mme il n'aurait pas voulu, tait bien forc de la laisser seule, et des
fois toute une grande quinzaine.

_Antonia._--Je crois bien deviner o aboutissait son ide.

_Nanna._--Son ide aboutissait  certain prtre, chapelain du domaine;
s'il avait eu un revenu aussi gros que le goupillon avec lequel il donna
l'eau bnite au jardin de la noble dame (elle se le fit inonder, comme
tu le verras), il aurait t plus  son aise qu'un Monseigneur. Oh! il
vous en avait un manche, sous le ventre. Oh! il en avait un solide! Il
en avait un tout bestial!

_Antonia._--Chancres!...[55].

_Nanna._--Madonna, tant  la villa, l'aperut un jour qui pissait sous
sa fentre, sans se gner; c'est elle-mme qui me le dit, car elle
m'avoua toute l'affaire. En lui voyant long comme le bras d'une queue
blanche,  la tte de corail, fendue de main de matre, avec une veine
galante courant le long de son chine, queue qui n'tait ni debout,
ni assise, mais bandochante en forme de fve cosse, entoure d'une
couronne de poils friss, blonds comme l'or, qui se tenait entre deux
sonnettes trousses, rondelettes, vivantes, plus belles que celles
d'argent dont sont orns les pieds de l'Aquilon qui est  la porte de
l'Ambassadeur; en voyant, te dis-je, l'escarboucle, elle mit ses mains
par terre, de peur d'en faire un enfant marqu.

_Antonia._--La bonne histoire si, devenue grosse rien qu' le voir, elle
s'tait touch le nez, puis avait mis au monde une fille avec la marque
des baloches sur la figure.

_Nanna._--Ah! ah! ah! Les mains par terre, elle tomba dans une telle
frnsie de l'envie qu'elle avait de la queue du vidaze qu'elle
s'vanouit, de sorte qu'on la mit au lit. Le mari, stupfait d'un si
singulier accident, fit aussitt venir  franc trier un mdecin de la
ville, qui lui tta le pouls et lui demanda si elle allait du corps.

_Antonia._--Ma foi, ils ne savent plus que dire ds qu'ils apprennent
que le malade fonctionne bien de l'alambic d'en dessous.

_Nanna._--Tu as raison. Elle rpondit que non. Alors le mdicastre
ordonna un argument pointu qui, rejet aussitt, fit venir les larmes
aux yeux du bonhomme de mari; il entendit sa femme demander le prtre.
Je veux me confesser, disait-elle, et puisqu'il plat  Dieu que je
meure, il faut bien que j'en prenne mon parti. Mais cela me fait bien de
la peine de te quitter, mon pauvre mari! A ces paroles, le malheureux
se jeta  son cou, tout en sanglotant comme un homme rou de coups;
elle le baisait en lui disant: Patience! puis elle poussa un grand
cri, comme si elle allait rendre l'me, et redemanda le prtre, qu'un
valet courut aussitt chercher. Il arriva, tout boulevers; juste en
ce moment le mdecin, qui tenait le bras de Madonna dans sa main et
consultait le pouls, afin de savoir comment il se comportait, le sentit
ressusciter  la vue du prtre, et s'merveilla. Dieu vous rende la
sant! dit celui-ci en s'avanant. Elle, les yeux fixs sur la baguette
qui dpassait le bord de la courte jupe de serge que le prtre portait
autour des reins, tomba en pmoison une seconde fois. On lui baigna les
tempes avec du vinaigre rosat, elle revint un peu  elle; le mari, un
vritable enfarine-pastenagues, fit sortir tout le monde de la chambre
et tira la porte derrire lui, pour que la confession ne ft oue de
personne, et se mettant  raisonner de l'vnement avec le mdecin,
il en tira une foule de balourdises. Pendant que le chtre-pourceaux
discutait avec le dgoise-limaces, le cur s'assit  son aise au pied
du lit, fit de sa propre main le signe de la croix  la malade, pour ne
pas la fatiguer, et il allait lui demander depuis combien de temps elle
n'tait venue  confesse, quand celle-ci, lui enfonant les griffes dans
le cordon, devenu ferme en un clair, se l'appliqua sur l'estomac.

_Antonia._--Le beau geste!

_Nanna._--Et que dis-tu du cur qui la gurit de ses tourdissements en
deux tours de reins?

_Antonia._--Je dis qu'il mrite les plus grands loges pour n'avoir
pas t un de ces chie-en-marchant qui n'ont pas seulement la force de
pisser au lit et de dire: Nous sommes tout en sueur!

_Nanna._--La confession acheve, le prtre retourna s'asseoir. Il
lui posait la main sur la tte quand le mari vint mettre le bout du
nez, un tout petit bout, dans la chambre, et, voyant qu'on en tait
 l'absolution, s'approcha de sa femme. Il lui trouva une mine tout
claircie et s'cria: Vraiment, il n'y a pas de meilleur mdecin que
Messire le Seigneur Dieu! ma foi non; te voil tout  fait revenue et
il n'y a pas une heure que je croyais te perdre. Elle se tourna de son
ct: Je me sens mieux, dit-elle en soupirant; puis mchonnant le
_Confiteor_, les mains jointes, elle fit semblant de dire sa pnitence.
Quand on congdia le prtre, elle lui fit mettre dans la main un ducat
et deux jules, en lui disant: Les jules sont pour l'aumne de la
confession; le ducat pour que vous disiez  mon intention les messes de
Saint Grgoire.

_Antonia._--Laisse-toi prendre  cette autre!

_Nanna._--coute cette histoire qui mrite d'tre mise au-dessus de
celle du Cur. Une matrone d'une quarantaine d'annes, qui possdait
dans le pays un domaine d'une grande valeur, fille d'une trs honorable
famille, femme d'un Docteur qui faisait des merveilles avec sa
littrature, dont il remplissait de gros livres, cette matrone que je
te dis s'en allait toujours vtue de brun, et si le matin elle n'avait
pas entendu cinq ou six messes, elle n'aurait pas pu tenir en place de
la journe; c'tait une enfilade d'_Ave Maria_, une grippe-saints, une
balaye-glises; elle jenait les vendredis de tous les mois et non pas
seulement ceux du mois de mars, faisait les rpons,  la messe, comme
l'enfant de choeur, et chantait vpres sur le ton des moines; on disait
qu'elle portait jusqu' une ceinture de fer sur les chairs.

_Antonia._--J'en compisse Sainte Verdiana.

_Nanna._--Va, ses abstinences taient cent fois plus nombreuses que
celles de cette Sainte! Elle ne portait jamais que des socques et aux
vigiles de Saint Franois de la Vernia et de celui des Ascses[56],
elle ne mangeait de pain que ce qui aurait pu tenir dans son poing, ne
buvait que de l'eau claire, une seule fois, et restait jusqu' minuit en
oraison; le peu qu'elle dormait, c'tait sur un paquet d'orties.

_Antonia._--Sans chemise?

_Nanna._--Je ne saurais te le dire. Il lui arriva qu'un Solitaire
marmotte-pnitences, qui vivait dans un petit ermitage  un mille du
bourg, peut-tre  deux, venait presque chaque jour par chez nous se
procurer de quoi vivre; il ne retournait jamais les mains vides en son
dsert, parce que le sac dont il se couvrait, sa longue face maigre,
sa barbe pendant jusqu' la ceinture, sa chevelure bouriffe et je ne
sais quelle pierre qu'il portait  la main,  la faon de Saint Jrme,
excitaient la piti de tout le monde.

Sur ce vnrable Ermite jeta son dvolu la femme du Docteur, qui se
trouvait alors  la ville, en train de plaider de nombreux procs;
elle lui faisait d'abondantes aumnes, allait souvent  son ermitage,
certainement dvot et agrable, d'o elle rapportait quelques salades
amres: car elle se faisait conscience d'en goter de la douce.

_Antonia._--Comment tait fait l'ermitage?

_Nanna._--Il se trouvait au fate d'une colline assez raide, qui portait
le nom de Calvaire. Au milieu s'levait un grand crucifix, avec trois
gros clous de bois, qui faisaient peur aux pauvres bonnes femmes.
Cette croix portait  la tte la couronne d'pines; des bras pendaient
deux disciplines faites de cordes noues; au pied tait une tte de
mort; d'un ct gisait par terre l'ponge, au bout d'un bton, et de
l'autre un fer de lance tout rouill, au bout du manche d'une vieille
pertuisane. Au bas de la colline s'tendait un jardin potager entour
d'une haie de rosiers, et dont la porte tait faite de baguettes de
saules entrelaces, avec la chevillette de bois; je ne sais pas si en
cherchant toute une journe on y aurait trouv un caillou, tant l'Ermite
le tenait proprement. Les carrs, spars par de petites alles, taient
pleins de toutes sortes d'herbes potagres, telles que laitues frises
et pommes, frache et tendre pimprenelle; d'autres taient plants
d'aulx si serrs, qu'on aurait pu les arracher et les enlever avec un
compas; d'autres, des plus beaux choux du monde. Le serpolet, la menthe,
l'anis, la marjolaine, le persil avaient aussi chacun leur place dans
le jardinet, et au milieu duquel faisait un peu d'ombre un amandier, de
ces gros amandiers  corce lisse. Par de petits ruisseaux courait une
eau claire, jaillissant d'une source entre des roches vives, au pied de
la colline; elle serpentait dans l'herbette. Tout le temps que l'Ermite
drobait aux oraisons, il le dpensait  cultiver le potager. Non loin
s'levaient la chapelle avec son clocheton et ses deux clochettes, et
la cabane o il reposait, appuye au mur de la chapelle. Dans ce petit
paradis venait la Doctoresse, comme je te l'ai dit, et pour que leurs
corps ne fussent pas jaloux de leurs mes, un jour entre autres qu'ils
s'taient retirs tous les deux sous la hutte, fuyant l'incommodit
du soleil, je ne sais comment, ils en arrivrent aux mauvaises fins.
Juste en ce moment un paysan (la langue de ces gens-l est mordante et
pernicieuse), un paysan  la recherche de son non, qui avait perdu sa
mre, passant par hasard prs de la petite cabane, vit nos deux Saints
accoupls, comme le chien s'accouple avec la chienne; il courut au
village et donna l'veil aux paroissiens en sonnant les cloches; au
bruit, presque tous, quittant leur ouvrage, se rassemblrent  l'glise,
tant hommes que femmes, et trouvrent le vilain en train de conter au
prtre comment l'Ermite faisait des miracles. Le prtre endossa son
surplis, se mit l'tole au cou et, le brviaire  la main, l'enfant de
choeur devant, portant la croix, se mit en route avec plus de cinquante
personnes derrire lui. Le temps d'un _Credo_, ils furent  la cabane et
y trouvrent la servante et le serviteur des serviteurs du Ciel dormant
comme des laboureurs. L'Ermite, tout en ronflant, maintenait son flau
dans le bas des reins de la dvote du Cordon, ce qui, au premier aspect,
rendit muette toute la foule, comme reste bouche bante une bonne femme
en voyant un talon grimper sur une jument; puis, de voir leurs moitis
dtourner la tte, les hommes poussrent un clat de rire qui aurait
rveill des loirs: le couple ouvrit les yeux. L-dessus le prtre, les
apercevant si bien conjoints, se mit  entonner, de sa plus belle voix
de choeur: _Et incarnatus est!_

_Antonia._--Moi qui croyais qu'il tait impossible de surpasser le
putanisme des soeurs! J'tais dans l'erreur. Mais, dis-moi, l'Ermite et
ses dvots ne furent-ils pas assomms?

_Nanna._--Assomms? Ah! La lime une fois arrache de l'entaille,
l'Ermite se redressa, tout debout, et, aprs s'tre administr deux
cinglons avec ces sarments de vigne vierge entortills qu'il portait
 la ceinture, il dit: Signors, lisez la vie des Saints Pres, puis
condamnez-moi au feu,  tout ce qu'il vous plaira. C'est le Diable qui,
 ma place, sous ma propre figure, a commis le pch et non mon corps:
ce serait une infamie que de lui faire du mal. Et maintenant, veux-tu
que je te dise? Le ribaud, qui avait d'abord t soldat, assassin,
ruffian et de dsespoir s'tait fait Ermite, prcha si bien que sauf
moi, qui savais o le diable a la queue, et le prtre, mis au fait par
la confession de la bonne Dame, tout le monde le crut, parce qu'il
jurait par la vigne vierge de sa ceinture, et que les esprits tentateurs
des Ermites s'appellent _Succumbes_ et _Incumbes_[57]. La demi-Soeur,
qui pendant tout le bavardage du Solitaire avait eu le temps de penser
 la malice, commena aussitt  se tordre,  se gonfler la gorge en
retenant son vent,  rouler des yeux hagards,  hurler,  se dbattre
de telle sorte qu'elle faisait peur  voir. Voici le malin esprit
dans le corps de la pauvrette, s'cria l'Ermite; le syndic du village
s'approchant pour l'emmener, elle se mit  mordre et  pousser des cris
horribles. Enfin, solidement attache par une dizaine de paysans et
conduite  l'glise, on la toucha de deux petits os, qui passaient pour
tre les os des Saints Innocents, renferms dans un grossier tabernacle
de cuivre ddor, comme des reliques, et  la troisime fois qu'on l'en
toucha, elle revint  elle. La nouvelle arriva aux oreilles du docteur,
qui remmena la bonne sainte  la ville et en fit faire un sermon.

_Antonia._--Jamais on n'out plus vilaine chose.

_Nanna._--Crois-tu donc qu'il n'y en a pas bien d'autres?

_Antonia._--Vraiment, hein?

_Nanna._--Oui, Madonna! J'avais  la ville une voisine, on aurait dit
une chouette dans la volire, tant d'amoureux l'ayant en vue. Toute
la nuit, on n'entendait que des srnades, et tout le jour c'taient
des chevaux qui piaffaient, des jeunes gens qui se promenaient. Quand
elle allait  la messe, elle ne pouvait passer par la rue, tant il y
avait de gens  lui faire cortge; et l'un disait: Bienheureux qui
possde un tel ange! Un second: O Dieu, qu'est-ce qui me retient de
donner un baiser  ce sein, et puis de mourir! Un autre recueillait
la poussire que soulevaient ses pieds et la rpandait sur son bonnet,
comme on rpand de la poudre de Chypre; quelques-uns la contemplaient
en soupirant, sans dire un mot. Ce beau lac si vant, o tout le monde
jetait son filet, sans jamais rien prendre, s'prit dmesurment d'un
de ces pdagogues enfums qui vont enseigner dans les maisons: le plus
sale, le plus laid, le plus crasseux qu'on ait jamais vu. Il portait
sur le dos un manteau violet, si pel au col qu'un pou n'aurait pu
s'y accrocher, et plein de taches d'huile comme en ont les marmitons
des couvents; en dessous, une souquenille de camelot si use qu'elle
semblait de toute espce d'toffe, sauf du camelot, et qu'on ne pouvait
imaginer de quelle couleur elle avait pu tre; sa ceinture tait
faite de deux bandes de soie noues ensemble, et comme sa souquenille
n'avait pas de manches, il se servait de celles du pourpoint, en satin
de Bruges, tout trou, tout effiloch, qui depuis longtemps montrait
la doublure et avait au collet une bordure de crasse si dure qu'on
aurait dit de l'os. Il est vrai que les chausses faisaient la pige
 la casaque; elles avaient t couleur de roses sches, mais elles
ne l'taient plus du tout, et attaches au pourpoint avec deux bouts
d'aiguillettes, sans ferrets, elles lui habillaient les jambes  la
faon des caleons des galriens; il faisait beau voir un de ses talons
quitter continuellement le soulier, malgr tous les efforts d'un de
ses doigts, avec lequel il le replaait  chaque pas; ses mules, il
les avait fabriques lui-mme avec une paire de vieilles bottes de son
aeul; les souliers taient minces et montraient une grande envie de
laisser voir les orteils: ils se seraient pass ce caprice si le veau
des pantoufles n'et rsist. Il portait un bonnet  un seul pli, rejet
en arrire, avec une coiffe de taffetas, sans ourlet, dchire en trois
endroits, toute raide de la crasse de sa tte (il ne se lavait jamais),
elle ressemblait  la calotte d'un teigneux. Ce qu'il avait de mieux,
c'tait la bonne grce de son visage, qu'il rasait deux fois par semaine.

_Antonia._--Ne te fatigue pas davantage  me le dpeindre; je le vois
d'ici le bourreau.

_Nanna._--Le bourreau, c'est bien cela. Cependant elle s'en prit avec
frnsie, cette jolie femme, car,  vrai dire, nous en sommes toujours
 prendre ce qu'il y a de pire. N'imaginant aucun moyen de lui parler,
une belle nuit, avec son poux, elle entama une litanie longue d'un
mille. Nous sommes riches, grce  Dieu, lui disait-elle, et sans
enfants, sans esprance d'en avoir. C'est ce qui m'a fait penser  une
bonne oeuvre.--Et  quoi as-tu pens, ma chre femme? demanda le bon
mari.--A ta soeur, rpondit-elle; charge comme elle est de garons
et de fillettes, je veux que nous levions son plus jeune: outre que
notre me en bnficiera,  qui veux-tu que nous fassions du bien, si
ce n'est  notre propre chair? Le mari approuva et remercia sa femme
en disant: Il y a bien longtemps dj, j'ouvrais la bouche pour te le
dire, mais j'hsitais dans la crainte que cela ne te dplt. Maintenant
que je connais tes intentions, je vais me rendre, sitt lev, chez
la pauvre petite, pour lui annoncer la bonne nouvelle, et j'amnerai
l'enfant chez toi; tout ceci est  toi, puisque c'est ta dot.--Autant
 toi qu' moi, rpliqua-t-elle. Le jour parut; le mari se leva
(c'taient des cornes pour lui-mme qu'il allait chercher); sa soeur lui
cda le petit neveu avec grand plaisir, et il le conduisit  sa femme,
qui lui fit excellent accueil. Deux jours aprs, comme elle tait 
table et causait avec son mari, le repas achev, elle se mit  dire:
Je voudrais bien que nous fissions enseigner quelque chose  notre
Luigetto (ainsi se nommait l'enfant).--Qui pourrait s'en charger?
demanda-t-il.--Tu sais bien, fit-elle; ce Matre qui,  la faon dont
je le vois tourner par la ville, doit chercher quelque place.--Quel
Matre?--Celui qui porte cette souquenille qui ne lui tient pas sur
les paules.--Eh! serait-ce celui qui vient  la messe?... (il allait
dire  telle glise).--Oui, oui, fit-elle, celui-l mme; je ne sais
plus qui prtend qu'il est savant comme une chronique.--C'est trs
bien, rpliqua le mari. Il sortit pour le rencontrer et le soir mme
introduisit le coq dans le poulailler. Le lendemain, le Matre alla
chercher son bagage, contenant deux chemises, quatre mouchoirs, trois
livres, avec leurs couvertures de table, et revint  la chambre que lui
avait fait prparer la patronne.

_Antonia._--Quelle intrigue va sortir de tout cela?

_Nanna._--Tiens-toi tranquille et coute. Dans la soire, Madonna prit
la main de son neveu, qui, sous prtexte d'apprendre le psautier, tait
destin  servir d'entremetteur  la tante, et appela le Pdagogue.
Ce soir-l, je soupais avec elle et j'entendis qu'elle lui disait:
Matre, vous n'aurez ici autre chose  faire qu' me bien endoctriner
ce garon, qui est plus que mon fils (ce disant, elle lui appliqua deux
baisers sur la bouche); puis laissez-moi faire, pour ce qui regarde
vos appointements. Le matre se mit  rpondre  tort et  travers,
allguant ses raisons, qu'il comptait sur le bout de ses doigts, et
entra dans toutes sortes de considrations fantastiques. Madonna se
tourna vers moi en s'criant: C'est un vritable _Cicerchion_[58]!
Ils continurent ainsi  disserter du _cujus_, puis tout d'un coup,
changeant de conversation: Dites-moi, matre, fit-elle, avez-vous
jamais t amoureux? Le paillard, qui vous avait une queue sinon
plus belle, du moins meilleure que celle du paon, s'cria: Madonna,
c'est l'amour qui m'a fait tudier, et exhibant tout ce qu'il
savait d'antiquailles, il lui numra qui s'tait pendu par amour,
qui empoisonn, qui prcipit du haut d'une tour; puis il en vint
aux femmes, et il lui nomma celle que l'Amour avait conduite _a
porta inferi_, le tout en termes choisis et compasss; pendant qu'il
croassait, elle me poussait le flanc du coude, et aprs m'avoir tant
pousse et repousse: Que te semble du Messire? me demanda-t-elle. Moi
qui lui voyais non seulement jusqu'au fond du coeur, mais jusqu'au fond
de l'me: Il me parat trs bon  secouer le pcher et  branler le
poirier, lui rpondis-je. Elle, avec des ah! ah! ah! me jeta les bras
autour du cou, et, aprs avoir dit: Allez tudier, Matre! m'entrana
dans sa chambre. On vint lui annoncer que son mari ne reviendrait ni
souper ni coucher; c'tait assez sa coutume. Ton dormeur de mari
prendra patience, me dit-elle toute joyeuse. Je veux que tu restes
avec moi cette nuit. Elle envoya dire un mot  ma mre et obtint la
permission. Nous fmes  nous deux un bon petit souper compos de toutes
sortes de friandises: foies, gsiers, cous et pattes de poulets, avec du
persil et du poivre en salade, presque tout un chapon froid, des olives,
des pommes d'api, fromage de chvre et ptes de coings, pour nous bien
lester l'estomac, des drages, pour nous donner bonne haleine; puis on
fit apporter  manger au Matre dans sa chambre: rien que des oeufs
frais et des oeufs durs. Pourquoi des oeufs durs? Imagine-le-toi!

_Antonia._--Je l'ai bel et bien imagin.

_Nanna._--Le souper fini, le couvert t, la maisonne envoye au lit
et le neveu du mari aussi: Ma soeur, me dit-elle, puisque nos maris
mangeraient bien tout le long de l'anne, pourvu qu'on leur servt de
toutes sortes de viandes, pourquoi ne tterions-nous pas, au moins
cette nuit, de celles du matre? Si je m'en rapporte  son nez, il doit
en avoir comme un Empereur. On n'en saura jamais rien, et d'ailleurs
il est si laid et si niais que personne ne le croirait, quand bien
mme il s'en vanterait. Je fais un haut-le-corps, comme si j'avais
grand'peur, et je retiens ma rponse dans mon gosier. A la fin: Ces
affaires-l sont bien dangereuses, lui dis-je; si ton mari revenait,
o en serions-nous?--Folle, rpliqua-t-elle,  ce que tu penses, tu
me crois si niaise que si mon cerveau fl revenait par hasard, je ne
trouverais pas moyen de lui faire avaler tout?--Si c'est comme cela,
fais  ta guise, lui rpondis-je. Pendant ce temps, le Matre, plus
malin que deux as, s'il s'tait bien vite aperu que l'eau venait  la
bouche de la personne, quand elle lui parlait d'amour, sachant que le
mari couchait dehors, se tenait aux aguets et coutait la conversation
de celle qui, pour ne pas avoir  se pendre ou  s'trangler, comme ces
pauvrettes dont il lui avait donn l'histoire en exemple, prfra se
faire couvrir par le Matre. Rien que de lui voir pendre au ct une de
ces gibecires de cuir moisi, depuis longtemps hors d'usage, il vous
donnait plutt envie de rendre jusqu'aux boyaux. Il avait tout entendu,
et avec cette prsomption des pdagogues, soulevant la portire, il
entra sans autre invitation. Sa patronne, qui avait cart jusqu'aux
servantes, ds qu'elle l'aperut, s'cria: Matre, tenez-vous la bride
sur la bouche, les mains en repos et, pour cette nuit, servez-vous
seulement de votre goupillon. L'animal, qui n'avait pas le nez fait 
flairer le pistil des roses, ni des doigts  boucher les trous d'une
flte, se souciant peu de baiser ou de tter avec la main, dgaina
son pied de tabouret,  la tte fumante et tout en feu, constelle de
poireaux, et lui donnant une chiquenaude, s'cria: Il est au service
de Votre Seigneurie. Et l'ayant pris sur la paume de la main, elle
disait: Mon petit passereau, mon pigeonneau, mon petit pinson, entre
dans ta volire, dans ton palais, dans tes tats! et se le fourrant
sous la panse, appuye au mur, leva une jambe en l'air et voulut manger
debout la saucisse. Le vaurien lui donna une fire secoue. Pendant ce
temps-l, je faisais la mine d'une guenon qui mchonne le bon morceau
avant de l'avoir dans la bouche; si je ne m'tais un peu mortifie avec
un pilon de fer que je trouvai sur une caisse et qui avait servi, je
m'en aperus  son odeur,  piler de la cannelle, pour sr, pour sr,
je me mourais d'envie au plaisir des autres. La tte de cheval finit
sa besogne, la femme, lasse, mais non rassasie, s'assit au bord de
la couchette et empoignant de nouveau le chien par la queue le tourna
et retourna si bien qu'il revint sur la voie: comme elle se souciait
peu de regarder la figure du Matre, elle lui tourna le dos, et,
s'emparant du _salvum me fac_, furieusement se l'enfona dans le zro:
elle l'en retira et se le mit dans le carr, et puis dans le rond et
finit ainsi le second assaut en me disant: Il en reste encore assez
pour toi. Moi qui allais m'vanouir comme quelqu'un qui meurt de faim
et ne peut manger, je m'apprtais  mettre quelque part mon doigt au
vieux renard pour lui revivifier le sentiment (c'est un petit secret
que j'avais appris du Bachelier, je ne te l'ai pas dit, faute d'y
penser), quand tout  coup nous entendons heurter  la porte avec une
telle assurance qu'on aurait bien pu dire  celui qui frappait: Tu es
fou,  moins que tu ne sois de la maison. A ce bruit, la grosse tte
change de figure comme un homme rput honnte et qui est surpris 
fracturer une sacristie; nous autres, qui avions le visage vitrifi,
nous restons immobiles. Au second coup, elle reconnat son mari et se
met  rire aux clats, de plus en plus fort, et elle rit tant que le
mari l'entendit. Quand elle est bien sre d'avoir t entendue: Qui
est l? demande-t-elle. C'est moi, rpond-il. Oh! mon mari, je
descends; attends un peu. Que personne ne s'en aille, ajoute-t-elle;
et elle court ouvrir. La porte ouverte, elle s'crie: Un Esprit me
l'avait dit: Ne te couche pas; pour sr ton mari ne restera pas dehors
cette nuit. Et de peur de succomber au sommeil, j'ai fait rester
avec moi notre voisine, qui en me racontant sa vie au couvent, la
pauvrette, m'a toute bouleverse; si je ne m'tais pas souvenu que notre
prcepteur tait un vrai fais-dodo et ne lui avais dit de venir pour me
ragaillardir avec ses btises, la nuit se passait mal pour moi. Elle
conduisit  l'tage le _credo in Deum_ qui, sans rien demander de plus,
se mit  rire en regardant le pdagogue; tout troubl par cette arrive
soudaine, il ressemblait  un songe interrompu. Le mari, ds qu'il m'eut
aperue, caressa en lui-mme l'ide d'entrer en possession de mon petit
domaine. Pour avoir l'occasion de familiariser avec moi, il entreprit
le matre, et feignant de prendre grand plaisir  sa conversation, lui
fit rpter l'A B C  rebours; le drle, en le rcitant tout de travers,
le faisait rire si fort qu'il en tombait  la renverse. Entre temps,
je m'tais bien aperue des oeillades du mari et des signes qu'il me
faisait en me marchant sur le pied. Puisque vos servantes sont alles
se coucher, dis-je, je vais me mettre au lit avec elles.--Non! non!
reprit le bon ami, et se tournant vers sa femme: Conduis-la dans le
cabinet, lui dit-il, elle couchera l; ce qui fut fait. J'tais  peine
couche que je l'entends dire  sa femme, trs haut, pour que je n'eusse
aucun soupon: Ma bonne amie, il faut que je retourne  l'instant d'o
je viens, envoie au lit ce dort-debout et vas-y toi-mme galement.
Comme une femme qui touche le ciel du doigt, elle se mit  remuer toutes
les hardes d'une armoire, pour lui faire voir qu'elle voulait l'attendre
jusqu'au jour. Il descendit l'escalier  grand bruit, ouvrit la porte
et, rest en dedans, la referma comme s'il ft sorti, puis remontant
tout doucement,  pas de loup, entra dans la chambre o je dormais sans
dormir, et en catimini vint se coucher prs de moi. En me sentant mettre
la main sur la poitrine, j'entrai dans ce dlire qu'on prouve parfois,
quand on dort la tte en bas et qu'il vous semble que quelque chose de
lourd, bien lourd, vous pse sur le coeur et ne vous laisse libre ni de
parler, ni de remuer.

_Antonia._--a, c'est le cauchemar.

_Nanna._--Oui, le cauchemar. Lui me disait: Si tu te tais, bonne
affaire pour toi! et tout en me parlant ainsi, il me caressait
mignardement les joues avec la main. Qui est l? disais-je. Je suis
qui je suis, rpondait l'Esprit invisible. Comme il s'efforait de
m'carter les cuisses, que je tenais plus serres qu'un avare ne tient
serres ses mains, croyant dire tout bas: Madonna,  madonna, je le
dis assez haut pour qu'elle m'entendt. Le mari, qui tait aux prises
avec moi, se jeta au bas du lit et courut  la salle, en mme temps
que sa femme, la chandelle au poing, arrivait voir ce que j'avais.
Entrant dans la chambre qu'elle venait de quitter, il aperut cet animal
de Pdagogue couch sur le lit en train de se frotter la javelle, en
attendant de s'en servir  faire chanter l'alouette; et juste comme la
bonne planteuse de cornes me disait: Qu'est-ce que tu as donc? un
hol! plus semblable au braiement de l'ne qu' la voix de l'homme me
coupa ma rponse sur les lvres. Le mari, avec la pelle  feu, cognait
brutalement le prcepteur, et si la femme, accourue  son secours, ne la
lui et arrache des pattes, il filait un mauvais coton.

_Antonia._--Il avait raison de lui casser tout.

_Nanna._--Il l'avait, sans l'avoir.

_Antonia._--Comment non, que diable?

_Nanna._--Il y aurait l-dessus beaucoup  dire. Quand elle vit le sang
sortir du nez de l'imbcile, elle se campa les poings sur les hanches
et, se tournant vers son mari,  qui la patience venait d'chapper en
voyant ce gros butor o il l'avait vu, s'cria, avec de fiers hochements
de tte: Et que te semble-t-il donc que je sois, hein? Qui suis-je
donc, hein? Elle me le disait bien, ma nourrice, que tu ne me traiterais
pas autrement que si tu m'avais ramasse en guenilles, comme je t'y
ai ramass, toi. Ses prvisions sont accomplies; elle qui me disait
toujours: Ne le prends pas, ne le prends pas, tu en seras maltraite.
Est-il possible de croire qu'une femme comme moi s'abaisse  vouloir
de ce morceau de viande  deux yeux? Dis-moi, pourquoi l'as-tu frapp?
Pourquoi? Que lui as-tu vu faire? Notre lit est-il un autel sacr,
qu'un sot ne puisse le regarder? Comme si tu ne savais pas que les
hommes de cette espce, une fois t de leurs livres, ne savent plus
dans quel monde ils sont! Mais c'est bien; tu l'as voulu, tu l'auras.
Ds demain je veux que le notaire fasse mon testament, pour ne pas
laisser jouir plus longtemps de mon bien un ennemi, un homme qui traite
sa femme en putain sans savoir pourquoi. Puis, haussant la voix, elle
poursuivit, en sanglotant: Ah! malheureuse! Suis-je une femme  cela?
et elle s'arrachait les cheveux; on et dit que son pre venait d'tre
assassin, l, devant elle. Je me rhabillai  la hte et accourant au
bruit: En voil assez, lui dis-je, taisez-vous, de grce. Voulez-vous
faire jaser tout le quartier? Ne pleurez pas, Madonna.

_Antonia._--Et que rpondait le bravache?

_Nanna._--Il avait perdu la parole  cette menace de testament; il
savait bien que qui n'a rien, aujourd'hui, est plus malheureux qu'un
courtisan sans crdit, sans faveur et sans pension.

_Antonia._--Ce n'est pas de la blague.

_Nanna._--Je ne pus m'empcher de rire en voyant le pauvre homme en
chemise, tapi dans un coin, tout tremblant.

_Antonia._--Il devait ressembler  un renard pris au filet et qui voit
fondre sur lui une vole de coups de trique.

_Nanna._--Ah! ah! ah! tu l'as dit. En somme, le mari, qui ne voulait
pas perdre la litire, parce que l'ne lui en avait pris une lippe,
ni perdre sa pture, verte pour lui toute l'anne, s'agenouilla  ses
pieds, et il en fit tant, il en dit tant, qu' la fin elle lui pardonna.
Mais moi je mangeais mon pain sec en pnitence, pour avoir voulu faire
la je-ne-veux-pas. Le prcepteur alla se mettre au lit, avec sa bonne
douzaine de coups de pelle; eux, ils se couchrent bien rapatris, et
moi de mme. L'heure de se lever venue, voici ma mre: elle me ramena 
la maison o, aprs avoir fait ma toilette, je restai toute la journe
la tte lourde de la mauvaise nuit que j'avais passe.

_Antonia._--Le Pdagogue fut-il mis  la porte?

_Nanna._--Comment?  la porte? Au bout de huit jours je l'aperus vtu
comme un prince.

_Antonia._--Il est sr que lorsque l'on voit un tel, un domestique, un
intendant, un valet de chambre dpasser toute mesure dans ses vtements,
ses dpenses, le jeu, c'est qu'il mange de la patronne.

_Nanna._--Pas de doute  cela. Venons-en  une autre qui se rongeait de
l'envie de se faire mettre le fuseau dans la quenouille par un mtayer
que l'on disait avoir une cheville digne d'un taureau ou d'un mulet.
C'tait la femme d'un vieux chevalier de l'peron d'Or,  qui l'ordre
avait t confr par le pape Jean, et qui faisait son puant avec sa
Chevalerie, plus que le Mainoldo, de Mantoue; prenant toujours le haut
du pav, il se pavanait et se prlassait  faire crever de rire, et 
tout propos ne manquait pas de dire: Nous autres Chevaliers!... Quand
il se montrait, les jours de ftes solennelles, dans ses beaux habits,
il emplissait toute une glise, rien qu' marcher  pas compts. Il ne
parlait jamais que du Grand Turc, du Soudan, et il savait les nouvelles
du monde entier. Or la femme de cet ennuyeux personnage grommelait 
tout ce qui venait de leurs domaines. Si c'taient des poulets: N'en
avons-nous pas d'autres? disait-elle; nous sommes vols. Si on lui
apportait des fruits: La belle espce! les mrs, on nous les mange;
les verts, on les rserve pour nous. Des salades, une niche de petits
oiseaux, un bouquet de fraises ou autres friandises lui taient-ils
prsents: Nous sommes frais! disait-elle; je ne veux rien de tout
cela, c'est sur le grain, sur le vin, sur l'huile, qu'il nous faudra
le payer. Elle en fit tant, avec ses plaintes continuelles, qu'elle
finit par veiller les soupons du mari; il changea de fermier, et,
sur les conseils de sa femme, prit celui qui avait de quoi ramoner les
plus grandes chemines. Le bail fut pass entre eux, et le fermier prit
possession du domaine. Quelques jours aprs, il vint  la ville, se
prsenta  la maison charg comme un mulet, heurta du pied la porte
qui lui fut aussitt ouverte, et monta les escaliers. Il avait sur
l'paule un bton aux deux bouts duquel pendaient par devant trois
paires d'oies, par derrire trois paires de chapons, et  la main droite
un panier contenant une centaine d'oeufs et autant de fromages; il
ressemblait  ces porteuses d'eau vnitiennes qui d'une main tiennent
le _bigoto_, comme elles disent, avec un seau  chaque bout, et de
l'autre un troisime. Tout en saluant et en s'inclinant, la pointe
du soulier sur le plancher, il prsenta son offrande  sa nouvelle
patronne qui, plus proccupe du calendrier que de la Toussaint, lui
fit un accueil trop beau mme pour son Chevalier. Elle commanda qu'on
lui servt un goter (il valut un dner et un souper  la fois) sur
la table de cuisine, l'excita  boire une grosse fiole de certain vin
blanc qui avait une pointe de doux, et, lui voyant une face rubiconde
comme elle la lui voulait, lui dit: Toutes les fois qu'il vous arrivera
d'apporter de bonnes choses de chez nous, vous serez content d'tre
en vie. Le Chevalier n'tait pas  la maison. N'as-tu pas entendu?
reprit-elle, en s'adressant  la servante, qui vint aussitt et, sur
son ordre, se mit  vider le panier. Elle le rendit au fermier, aprs
avoir mis les oies avec les autres oies, et elle allait s'emparer des
chapons pour les mettre avec les chapons, quand sa matresse lui dit:
Reste ici, et les fit prendre par le paysan, qu'elle emmena avec elle
au grenier; l, elle dlia les pattes des chapons qui, tout endoloris,
furent plus d'une heure avant de pouvoir se remuer, puis, fermant la
lucarne du toit, elle voulut voir de quelle bche il saurait labourer
son terrain et si la ralit ne mentait pas  la renomme. A ce que me
jura la servante, qui d'en dessous entendit les secousses, on aurait dit
que le plancher allait crouler. Aprs qu'elle se fut fait greffer deux
fois, tout en feignant de causer avec lui des dgts que le prcdent
fermier avait faits aux oliviers et aux pchers, ils redescendirent.
L'homme ne pouvait pas attendre plus longtemps le Chevalier; on allait
fermer les portes; il prit cong de Madonna, retourna allgrement  la
ferme et peu s'en fallut qu'il n'allt raconter sa bonne aventure au
Domin. Quant  elle, elle restait toute stupfaite de cette prodigieuse
marchandise dont sa douane avait t bonde jusqu'aux combles, quand
voici qu'une rumeur s'lve par la ville; l'un courait par-ci, l'autre
par-l, et l'on entendait crier: Enfermez-vous, enfermez-vous! Elle
se montre au balcon et aperoit quelques-uns de ses parents tout en
moi, les pes dgaines, la cape roule autour du bras, d'autres sans
chapeaux, arms de vieilles lances, de hallebardes et de broches: son
visage devient couleur de cendre et elle se pme. A l'instant, elle
voit apporter  bras, par deux hommes, son Chevalier couvert de sang
et entour d'une foule de monde; elle tombe par terre,  demi morte,
et le pauvre diable, mont dans la maison, est couch sur un lit.
En toute hte, on courut chez les mdecins;  la fin, on trouva des
oeufs et des morceaux de chemise d'homme: elle commena  reprendre
ses sens, s'lana vers son mari, qui la regardait sans profrer une
parole, mit tout sens dessus dessous dans la maison, et voyant qu'il
allait trpasser lui fit le signe de la croix avec des cierges bnits,
en s'criant: Pardonnez, recommandez-vous  Dieu! Il fit signe de
pardonner et de se recommander, puis expira. Le mdecin et le prtre
vinrent quand tout tait fini.

_Antonia._--A quel propos avait-il t assassin?

_Nanna._--A propos de ce que la ribaude avait pay un sclrat, qui
l'envoya dans la bire avec trois blessures dans le ventre; l'accident
mit tout le pays en rvolution. Elle fit par deux fois semblant de
vouloir se jeter par la fentre, mais se laissa retenir, et ordonna
les obsques les plus solennelles qu'on et jamais, jamais vues: les
armoiries du Chevalier peintes sur les murs de l'glise, son corps
couvert d'un pole de brocart d'or fris et port par six habitants,
avec presque toute la ville pour cortge, fut amen  l'glise; elle,
tout de noir habille, avec deux cents femmes qui pleuraient derrire
elle, exhala tant de gmissements et d'une voix si tendre, que chacun en
sanglotait. L'oraison funbre prononce en chaire, les vertus, les hauts
faits du Chevalier rappels  l'assistance, au son du _Requiem ternam_
chant par plus de mille prtres, moines et religieux de toutes couleurs
il fut dpos dans un magnifique sarcophage peint, dont le peuple entier
vint lire l'pitaphe, et sur lequel furent plantes les bannires,
dposs l'pe au fourreau de velours rouge, garni d'argent dor, l'cu
et le heaume, orn de velours rouge comme le fourreau de l'pe. J'ai
oubli de te dire que ses paysans taient aussi venus; tous, un bonnet
noir sur la tte (on le leur avait fourni), ils se rangrent autour du
corps: parmi eux se trouvait l'homme aux oies, aux chapons, aux oeufs
et  la bonne aventure. Mais pourquoi perdre tant de paroles? Elle
trouva moyen de scher ses larmes avec lui, et resta dame et matresse,
hritire universelle, car le mort, aprs l'avoir pouse par amour,
certain qu'il tait de n'avoir ni garons ni filles, au grand mal au
coeur de ses parents, lui avait fait donation complte de ses biens.

_Antonia._--Donation bien place.

_Nanna._--Maintenant qu'elle pouvait courir les champs sans avoir peur
de personne, laissant son monde  la maison, elle retint prs d'elle le
successeur du Chevalier, dont la dfense d'lphant la consola si bien
que, jetant de ct toute pudeur, elle rsolut de le prendre pour mari,
avant que ses parents ne l'ennuyassent  vouloir lui en donner un autre.
Elle fit courir le bruit qu'elle voulait se mettre dans un couvent pour
pouvoir en prendre plus  son aise, et tous les Ordres de Religieuses se
la disputaient; puis, rsolue de se donner au vilain, sans plus songer
au: Que dira-t-on de moi? Quel honneur fais-je  ma famille? ni  ceci,
ni  cela, bien persuade que les convenances sont des gte-plaisirs,
que les retardements sentent le rance, que se repentir c'est une mort
anticipe, elle envoya qurir le notaire et se passa sa fantaisie.

_Antonia._--Elle pouvait pourtant bien rester veuve et se rassasier du
battant de cloche, ni plus ni moins?

_Nanna._--Pourquoi elle n'est pas reste veuve, je te le raconterai une
autre fois. La vie des Veuves est telle qu'elle exige un chapitre  elle
seule; je te dirai seulement ceci: elles sont de vingt carats plus
fines putains que les Religieuses, que les Femmes maries et que les
Filles des rues.

_Antonia._--Comment? Vrai?

_Nanna._--Les Religieuses, les Femmes maries et les Putains se
font fourbir par les chiens et par les verrats: les Veuves ont pour
fourbisseurs les oraisons, les disciplines, les dvotions, les sermons,
les messes, les vpres, les offices, les aumnes et les sept oeuvres de
misricorde!

_Antonia._--Il n'y a pas de Religieuses, de Femmes maries, de Veuves et
de Putains qui soient bonnes.

_Nanna._--Il en est de ces quatre espces de femmes comme du dicton des
monnaies: Prudence et Confiance.

_Antonia._--Nous voil bien, alors. Reviens, reviens aux noces de la
Chevalire.

_Nanna._--Elle le prit donc pour mari. La chose une fois connue, elle
s'en alla, mprise non seulement de sa famille, mais de toute la ville,
et si passionnment attache  lui qu'aux champs, aux vignes, partout,
elle lui portait jusqu' son dner. Le paysan, qui tait de bonne
race, ayant donn quelques coups de couteau  un frre de la dame, qui
menaait de la faire empoisonner, personne de la ville n'osait plus
passer la porte.

_Antonia._--Mauvaise histoire d'avoir affaire  eux.

_Nanna._--C'est ce que l'on dit: Les vilains, Dieu m'chappe de leurs
mains. Mais venons-en  de meilleures drleries et sucrons un peu la
mort du pauvre Chevalier avec la vie d'un vieux richard, d'un vilain
ladre, d'un gros baudet qui prit une femme de dix-sept ans, pourvue avec
cela du plus jolie petit corps que j'aie jamais vu, et d'une grce si
gracieuse que tout ce qu'elle faisait, tout ce qu'elle disait, c'tait
un charme. Elle avait certains gestes de grande dame, certaines faons
hautaines, certaines attitudes gentilles,  faire pmer. Mets-lui entre
les mains un luth: on aurait dit une matresse de musique; mets-lui un
livre: on aurait dit une potesse; mets-lui une pe: tu aurais jur
une capitaine;  la voir danser, c'tait une biche; chanter, un ange;
jouer, je ne saurais dire qui, avec ses oeillades brlantes, pleines
d'un je ne sais quoi, elle vous faisait perdre la raison. En mangeant,
elle semblait dorer les plats, et en buvant, donner de la saveur au
vin; fine dans ses reparties, affable, elle savait parler des choses
srieuses avec tant de majest qu'auprs d'elle les Duchesses n'auraient
t que des pisseuses. Elle s'attifait de parures  des modes  elle,
qu'elle imaginait et qui taient bien regardes; se montrant aujourd'hui
en coiffe, demain les cheveux moiti nous en chignon, moiti en nattes,
avec une boucle qui lui tombait sur l'oeil et la forait de le cligner,
Dieu!  faire mourir les hommes d'amour et les femmes de jalousie! Par
sa bonne grce naturelle, elle savait bien, la ruse, faire autant
d'esclaves de ses amoureux, tous perdus dans le tremblotement de son
sein, sur lequel la nature avait goutt des larmes de roses vermeilles.
Souvent elle allongeait sa main, comme si elle voulait y trouver quelque
tache et faisant lutter les feux de ses bagues avec ceux de ses yeux,
elle blouissait la vue de qui lui regardait la main d'autant plus
attentivement que plus artificieusement elle se la caressait de l'oeil.
A peine touchait-elle la terre quand elle marchait, voltigeant toujours
 et l du regard, et  l'eau bnite, quand elle s'en mouillait le
front, elle s'inclinait avec une rvrence qui semblait dire: C'est
comme cela qu'on fait dans le paradis. Eh bien, avec toutes ses
beauts, toutes ses vertus, toutes ses grces, elle ne put faire que
son pre (quel boeuf!) ne la marit  un homme de soixante ans; c'est
du moins l'ge qu'il avouait, et il ne voulait pas qu'on le traitt de
vieux. Ce mari se faisait appeler Comte,  cause de je ne sais quelle
bicoque aux murs dcrnels, accompagne de deux fours, qu'il possdait;
et comme en vertu de certains diplmes sur parchemin, scells de plomb,
qui lui avaient t dlivrs,  ce qu'il disait, par l'Empereur, il
pouvait offrir des tournois  ces muguets dont c'est le plaisir de se
faire trouer la peau; presque tous les mois il s'en donnait un l. Il
se croyait le podestat de Modne[59],  voir lui ter leurs bonnets
les badauds qui venaient regarder jouter l'un et l'autre, et le jour
du tournoi il comparaissait pontificalement vtu d'une jaquette seme
de paillettes dores, en velours violet  poils longs et courts, non
ras, cette espce de velours ne se rasant pas, coiff d'une toque
en assiette, le manteau de drap rouge fourr de vair, le capuchon de
brocart d'argent, pareil  ceux que portaient jadis  leurs manteaux les
coliers, l'pe au ct, une pe pointue au pommeau de laiton, dans
une gaine antique. Aprs avoir fait deux fois  pied le tour de la lice
avec une vingtaine de va-nu-pieds derrire lui, arms d'arbaltes et de
hallebardes, composs partie de ses laquais, partie de gens ramasss
sur son domaine, il montait sur une vieille haquene au ventre plein de
son, que cent mille paires d'perons, pas plus qu'une seule, n'auraient
dcide  sauter une enjambe, et se resserrait de frayeur quand il
entendait sonner son tour de bataille. Ces jours-l, il tenait sous
clef sa femme; le reste du temps, ce chien du jardinier,  l'glise,
aux ftes, partout, lui flairait la queue. Au lit, il lui contait ses
prouesses du temps qu'il tait soldat, et lui narrant une bataille
o il avait t fait prisonnier, il imitait avec la bouche jusqu'au
tuff! taff! des bombardes, en se dmenant au lit comme un possd.
La pauvrette, qui avait bien meilleure envie de jouter avec la lance
nocturne, se dsesprait; quelquefois, de dpit, elle le faisait marcher
 quatre pattes par terre, et, lui mettant une ceinture dans la bouche,
en guise de bride, grimpait sur son dos, l'peronnait  coups de talons
et le poussait en avant comme lui-mme menait son cheval. Au milieu de
cette vie mlancolique, elle imagina une malice bien galante.

--_Il podesta ou il potta_: le podestat.

--_La potta_, la nature des femmes.

--_Modona_, Modne.

--_Madonna_,  peu prs Madame.

Ce jeu de mots est intraduisible.

Peut-tre s'agit-il de Modon ou Modone, port important en More et sur
lequel Venise avait des droits; beaucoup de Vnitiens l'habitaient.

Cette ville tait le sige d'un archevch. Les plerins qui allaient de
Venise en Terre Sainte y faisaient escale. On y conservait,  l'glise
Saint-Jean, le corps de Saint Lon et le chef de saint Anastase, vque.
Mais y eut-il jamais de podestat  Modone?]

_Antonia._--Laquelle? Je voudrais bien le savoir.

_Nanna._--Elle se mit, la nuit,  profrer, en songe, un tas de paroles
dcousues, qui n'avaient aucun rapport, et dont le vieux faisait des
rires dsordonns; mais, quand elle vint  jouer des mains et lui
assna un bon coup de poing sur l'oeil, qu'il y fallut de la cruse et
de l'huile rosat, il la tana vertement; elle, feignant de ne se rien
rappeler de ce qu'elle faisait ou disait, continua de la mme faon en
sautant du lit, en ouvrant les fentres, les armoires; quelquefois, elle
s'habillait et le nigaud lui courait derrire, la secouant, l'appelant
 haute voix; une belle nuit, il advint qu'en voulant la poursuivre
hors du seuil de la porte, le pied lui manqua au haut d'un escalier,
tandis qu'il croyait le poser sur le carreau, et il roula jusqu'en bas;
outre qu'il se meurtrit tout le corps, il se cassa une jambe. Toute la
maison accourt au cri qu'il poussa, un cri  mettre en moi le quartier,
et on le relve; il aurait bien mieux fait de rester couch. La femme
fait semblant de se rveiller aux gmissements de son mari, apprend
l'aventure et se met  pleurer,  geindre, maudissant la manie qu'elle a
de se lever. La nuit,  l'heure qu'il tait, elle envoya vite chercher
un mdecin qui lui remit les os en place.

_Antonia._--Pourquoi faisait-elle semblant de rver?

_Nanna._--Dans l'esprance qu'il lui arriverait de tomber, comme, en
effet, il tait tomb, et qu'une fois qu'il se serait cass les reins,
il ne pourrait plus la suivre  la piste. A cette heure, le vieil
imbcile, avec sa jalousie, se trouvait malheureux outre mesure; mais
il tait si orgueilleux que, bien  contre-coeur, il entretenait une
dizaine de vauriens de pages, couchs dans une chambre du bas, et dont
le plus g ne dpassait pas vingt-quatre ans. Entre eux, qui avait une
bonne toque manquait de chausses, qui avait de bonnes chausses portait
un mauvais pourpoint, qui un bon pourpoint, une cape toute dchire, qui
une bonne cape, un lambeau de chemise. Et souvent, ah! oui, souvent,
ils mangeaient le pain et les miettes!

_Antonia._--Pourquoi y restaient-ils, les brigands?

_Nanna._--Pour la libert qu'il leur laissait. Eh bien, ma chre
Antonia, elle avait jet l'oeil sur cette squelle et, ds qu'elle eut
flanqu au lit son vieux nigaud, la cuisse entre deux attelles, elle
se remit  rvasser, puis, tendant les bras, sauta du lit, malgr le
bonhomme qui lui criait: Hol! hol! Elle le laissa s'gosiller,
ouvrit la chambre et s'en alla trouver les petits drles qui, auprs
d'un lumignon prt  s'teindre, jouaient quelques liards qu'ils avaient
drobs au Messire en allant lui acheter des bagatelles. Tout en leur
souhaitant le bonsoir, elle renversa la chandelle et s'appliquant sur
l'estomac le premier qui lui tomba sous la main se mit  s'amuser avec
lui. En trois heures qu'elle resta chez eux, elle les essaya tous les
dix, deux fois chacun, et remontant  la chambre, bien purge des
humeurs qui la faisaient dlirer: En voudrez-vous, mon cher mari, lui
dit-elle,  ma triste nature, qui me force d'aller en procession, la
nuit, par la maison, comme une sorcire?

_Antonia._--Qui donc t'a racont si minutieusement tout cela?

_Nanna._--C'est elle-mme; aprs qu'elle eut mis son honneur sous les
escarpins, elle devint une femme  tout le monde; ses gentillesses
une fois en circulation, elle en parlait mme  qui ne voulait pas
l'couter. D'ailleurs, un des dix preux, dpit contre elle de ce
qu'elle s'tait abandonne  un autre, mieux fourni que lui, s'en alla
comme un dsespr par les places, par les tavernes, chez les barbiers,
dans les boutiques, raconter l'histoire.

_Antonia._--Elle fit trs bien; tant pis pour le vieux fou, qui devait
prendre une femme de son ge, et non une enfant qui aurait pu tre cent
fois sa fille.

_Nanna._--Tu m'as bien entendue, c'est ainsi que cela se passa. Et non
contente de l'avoir charg de tant de cornes qu'un millier de cerfs
n'auraient pu les porter, prise un beau jour d'un certain vendeur
d'almanachs,  l'aide d'un cornet  poivre dont elle lui assaisonna sa
soupe, elle se dbarrassa du bonhomme; pendant qu'il se mourait, sous
son nez, elle pousa le maroufle, elle se fit trafiquer par lui. C'est
ce qu'on dit dans la ville, mais je n'en jurerais pas, je n'y ai pas mis
le doigt.

_Antonia._--Cela doit tre trop vrai.

_Nanna._--coute-moi celle-ci. Une des meilleures femmes de la ville
avait un mari plus gourmand du jeu qu'une guenon de cerises; son jeu
favori, c'tait la prime, et des bandes de toutes sortes de gens
venaient faire la partie chez lui. Comme il possdait un domaine dans
les environs, une de ses fermires, reste veuve, venait tous les quinze
jours visiter sa femme et lui apporter quelques petites choses de la
ferme, comme qui dirait des figues sches, des noix, des olives, des
raisins passs au four et autres denres; elle restait un bout de temps,
puis s'en retournait chez elle. Un jour entre autres qu'il tait 
moiti fte, ayant un beau chapelet de limaons et peut-tre vingt-cinq
prunes bien ranges sur un lit de menthe, dans un panier, elle vint
voir sa patronne. Le temps changea et il s'leva un vent accompagn
d'une pluie si pouvantable que force lui fut de rester pour cette nuit
 la maison. Le dbauch de mari, qui vivait  bouche que veux-tu et
qui devant sa femme disait tout ce qui lui venait sur le bout de la
langue, illustre buveur, toujours plein de gaudrioles, jeta sur elle son
dvolu, et, croyant se montrer bon camarade en lui faisant administrer
un trente-et-un, en dit un mot  la bande qui jouait chez lui, ce qui
leur fit  tous dresser l'oreille, avec de grands clats de rire. Chacun
promit de revenir aprs le souper, et notre homme dit  sa femme:
Tu feras coucher notre fermire dans la chambre du grenier.--Trs
bien, rpondit-elle, puis elle se mit  table avec lui, et au bas
bout soupa la villageoise, frache comme un bouquet de roses. Le repas
achev, un peu de temps se passa, puis les joueurs revinrent, le mari
se retira avec eux et conseilla  sa femme d'aller se coucher; il dit 
la veuve d'en faire autant. La femme, qui savait de quel pied boitait
le garnement, se dit  part soi: J'ai entendu dire que qui s'en
donne une bonne fois ne ptit pas toujours. Mon mari, pour qui honneur
ou dshonneur c'est tout un, veut mettre au pillage le magasin ou la
garde-robe de notre fermire; mais j'ai envie de savoir, moi, ce que
c'est que ces trente-et-un dont il y a des personnes qui font tant les
dgotes, et, pour sr, la squelle de mon fainant de mari en prpare
un  la bonne dame. L-dessus, elle fit coucher la fermire dans son
propre lit et se planta dans celui qu'elle lui avait fait prparer.
Aussitt voici venir le mari,  pas de loup; en s'efforant de retenir
sa respiration, il sifflait d'une faon bizarre, et les bons compagnons
qui devaient mettre aprs lui la main  la pte, ne pouvant touffer
leurs rires, les laissaient clater en sourdine: on n'entendait que des
ouh! ouh! bien vite comprims par la main de l'un ou de l'autre. Rien ne
se passa que je ne l'aie appris par le menu d'un de ces trente-et-uniers
qui me donnait parfois l'accolade, en manire de passe-temps. Voil
le chef de file des jouteurs, qui, tout d'une haleine, s'approcha de
celle qui n'avait jamais rien attendu avec un si grand dsir, et, se
jetant sur elle, il l'empoigne d'une faon qui voulait dire: Tu ne
m'chapperas pas. Elle fait semblant de se rveiller, toute peureuse,
et de vouloir se lever; mais le compagnon de toute sa force la presse
contre lui et, lui ouvrant les cuisses du genou, cachte la lettre: il
s'aperut d'avoir affaire  sa femme tout comme nous autres nous nous
apercevons de la croissance des feuilles de ce figuier qui nous donne
de l'ombre[60]. En le sentant qui lui secouait le prunier, non comme
un mari, mais comme un amant, elle devait bien se dire: Le glouton
dvore  belles dents le pain d'autrui et rebute celui de la maison.
Pour t'achever, il l'encarta deux petites fois et s'en retournant vers
les amis, le rire aux lvres: Oh! la bonne aubaine! s'cria-t-il, le
friand morceau! Elle a certaines chairs fermes et satines comme une
dame! Bref, le cul de la bonne dame fleurait la menthe et le serpolet.
Cela dit, il poussa en avant un second qui, avec la nonchalance d'un
moine allant  la soupe, courut manger de la vache, comme disent ceux
qui parlent le romanesque[61], puis fit signe  un troisime qui se
jeta sur elle comme un goujon sur l'asticot; ce qui fit rire, c'est
que, lchant le brochet dans le rservoir, il dchargea trois coups de
tonnerre, sans clairs, et lui en fit venir la sueur aux tempes; elle
s'cria: Ces trente-et-un n'ont pas la moindre discrtion! Pour ne pas
te retenir jusqu' la nuit avec les gestes de l'un ou de l'autre, ils
le lui firent de toutes les faons, par tous les bouts,  toutes modes,
manires et fantaisies, pour parler comme la ptrarquiste _Madrema non
vuole_[62]; au vingtime elle se mit  faire comme les chattes, qui
jouissent et miaulent en mme temps. L-dessus, en voil un qui lui
ayant tt le sifflet et la cornemuse et les trouvant de vrais gtes 
colimaons sans coquilles, resta un peu en suspens; enfin, il le lui mit
par derrire, mais ne touchant les bords ni par-ci ni par-l: Madonna,
s'cria-t-il, mouchez-vous le nez et puis flairez-moi le cprier.
Pendant qu'il parlait ainsi, les autres se tenaient, la conscience en
rection,  couter le prche, guettant d'aborder la bonne amie quand
le camarade s'en irait, tout comme artisans, gamins, villageois, le
Jeudi, le Vendredi et le Samedi Saints, guettent s'en aller le pnitent
auquel le moine vient de donner l'absolution, la confession acheve;
et durant l'attente il y en eut plus d'un qui se secoua le chien de
haut en bas jusqu' lui faire cracher l'me. Enfin, quatre de ceux qui
taient rests les derniers, plus fous que sages, ne se sentant pas
le coeur d'aller nager sans calebasse dans cette mer d'huile de fve,
allumrent un bout de torche dont on se servait pour clairer ceux des
joueurs qui, aprs avoir perdu, s'en allaient en blasphmant, et,
malgr le patron du trente-et-un, entrrent dans la chambre o sa femme
gisait baigne dans le suif jusqu' mi-jambes. Se voyant dcouverte:
C'est une fantaisie qui m'est venue, dit-elle, en prenant une mine
du Pont Sixte,  force d'entendre dire tous les jours: une telle a
reu un trente-et-un; maintenant, il en arrivera que pourra. Le mari
fit de ncessit vertu et lui demanda: Eh bien, que t'en semble, ma
femme?--Rien que de bon, rpliqua-t-elle. Mais ne pouvant se retenir
plus longtemps, aprs un tel repas, elle courut au retrait, et lchant
les rnes, comme un abb qui s'est trop rempli va se dcharger le
ventre, elle rendit aux Limbes terrestres vingt-sept petites mes non
encore nes. La paysanne, apprenant que l'orge prpare pour elle avait
t mange par une autre, s'en retourna chez elle, et le cul lui cuisait
comme si on le lui et fait bouillir avec des pois; elle en fut une
anne sans parler  sa patronne.

_Antonia._--Heureuses celles qui se font passer leurs fantaisies!

_Nanna._--C'est bien mon sentiment. Mais celles qui se les font passer
par le moyen de ces trente-et-un, je ne les envie pas; j'en ai eu
quelques-uns, moi aussi (merci  ceux qui ma les ont donns!), et je ne
trouve pas qu'ils procurent toutes les batitudes qu'on leur suppose
communment, dans le monde; ils durent trop longtemps! Je te l'avoue,
s'ils duraient moiti moins, ce serait parfait, ce serait exquis.

Venons-en  une Madonna (je veux taire son nom), qui eut un beau caprice
pour un prisonnier dont le Podestat reculait indfiniment la pendaison,
de peur de faire ce plaisir  la potence. Son pre, en mourant, lorsque
le drle tait g de vingt et un ans environ, l'avait laiss hritier
de quatorze mille ducats, moiti comptant, le reste en domaines, plus
les meubles d'une maison ou pour mieux dire d'un palais. En trois ans
se mangea, se joua et se spermatisa tout l'argent comptant; puis il mit
la main sur les terres, et en trois annes dvora le reste. Comme il ne
pouvait vendre certaine maisonnette, ce que lui dfendait une clause
spciale du testament, il la dmolit et en vendit les pierres; puis
ce fut le tour du mobilier: empruntant un jour sur les draps, vendant
le lendemain une nappe, puis un lit, puis un autre, aujourd'hui ceci,
demain cela, il alla ainsi jusqu'au dernier sou et fit si bien trbucher
la balance, qu'aprs avoir d'abord engag, puis vendu, autant dire donn
pour rien, le palais, il resta tout nu et tout cru. Alors il s'enfona
dans toutes les sclratesses que peut non seulement faire, mais
imaginer un homme: faux serments, homicides, vols, tricheries, cartes
prpares, ds pips, flonies, filouteries, escroqueries, assassinats.
Il avait t mis en prison des quatre et cinq ans  la fois, avait reu
plus d'aiguillades que de bouches de pain, et il s'y trouvait en ce
moment pour avoir crach  la figure d'un Messire... je ne veux pas le
mentionner en vain.

_Antonia._--Ribaud! Tratre!

_Nanna._--C'tait un si fieff ribaud que d'avoir couch avec sa mre
on pouvait dire que c'et t le moindre de ses pchs. Rduit  la
mendicit, en ce qui concerne tout le reste, il tait si opulent en
fait de mal franais qu' lui seul il aurait pu le donner  un millier
de ses pareils et en garder encore pour lui tout un monde. Pendant
que ce rengat tait en prison, un mdecin aux gages de la Ville pour
soigner les pauvres dtenus s'occupait de gurir la jambe de l'un d'eux,
qui craignait que le chancre ne la lui manget. Comment! s'cria ce
mdecin, j'ai guri la nature surnaturelle de ce brigand, et je ne
gurirais pas ta jambe? Cette surnaturelle nature parvint aux oreilles
de ladite Madonna, et le paquet dmesur du sclrat qui tait en
prison lui entra si profondment dans le coeur qu'elle se mit  brler
pour lui plus que cette reine[63] d'autrefois ne brla, dit-on, pour
le taureau. Comme elle n'apercevait ni voie ni moyen de pouvoir s'en
passer la fantaisie, elle rsolut de commettre quelque mfait, afin
qu'on l'enfermt dans cette mme prison o tait le crache-sur-la-croix.
Pques arrives, elle communia sans se confesser; on l'en reprit; elle
rpliqua qu'elle avait bien fait; la chose se divulgua, plainte fut
porte au Podestat, qui la fit arrter et mettre  l'estrapade; alors
elle confessa que la cause de son crime tait l'envie effrne qu'elle
avait du poireau de l'homme en question, aux yeux en dedans et si petits
qu' peine y voyait-il, au nez large et cras sur la figure, avec une
balafre en travers et deux cicatrices du mal de Job qui ressemblaient
 deux grelots de mule, dguenill, puant, dgotant, tout rempli de
poux et de vermine. L'honorable Podestat le lui donna pour compagnon en
lui disant: Ce sera la pnitence de ton pch, _per infinita secula
seculorum_. Cela lui fit autant de plaisir d'tre enferme pour toute
sa vie qu'un autre en aurait  sortir de prison. On prtend qu'aprs
avoir tt de cette grandissime gerbe, elle s'cria: Dressons ici nos
tabernacles[64].

_Antonia._--Est-ce que cette gerbe dont tu parles tait aussi grosse que
celle d'un ne?

_Nanna._--Plus grosse.

_Antonia._--Plus grosse que celle d'un mulet?

_Nanna._--Encore plus.

_Antonia._--D'un taureau?

_Nanna._--Encore plus.

_Antonia._--D'un cheval?

_Nanna._--Trois fois plus grosse, dis-je.

_Antonia._--Elle tait donc alors aussi grosse que les colonnes d'un lit
de parade?

_Nanna._--Juste.

_Antonia._--Que t'en semble?

_Nanna._--Pendant qu'elle nageait dans l'allgresse jusqu'au cou,
le Podestat fut rprimand par la commune et force lui fut, pour
satisfaire  la justice, de condamner le susdit criminel  la potence,
ses dix jours de grce lui ayant t signifis... J'ai laiss de
ct quelque chose, nous reviendrons au sclrat, oui. La gourmande
n'tait pas plus tt en prison et  peine avait-elle jet le masque que
la nouvelle s'en rpandit par la ville et donna matire aux caquets
des badauds, des artisans, des femmes surtout; dans les rues, aux
fentres, dans les marchs, on n'entendait causer que de l'emprisonne,
et avec des moqueries, des airs de dgot! Lorsque six commres se
trouvaient runies autour du pilier  l'eau bnite, elles en bavardaient
deux heures durant. Entre autres cnacles, il s'en forma un dans
mon quartier, et une Monna prude-de-campagne, entendant de quoi il
s'agissait et voyant toute la bande en suspens, la quenouille  la
main, pour l'couter, s'cria: Nous autres qui, pour tre femmes,
sommes toutes dshonores par les dportements de cette coquine, nous
devrions marcher  l'instant sur le Palais, l'arracher de la prison,
dussions-nous y mettre le feu, la flanquer sur une charrette et la
dchirer de nos dents; nous devrions la lapider, l'corcher vive, la
crucifier! Ces paroles profres, elle s'loigna, gonfle comme un
crapaud, et rentra chez elle comme si tout l'honneur des femmes du monde
entier dpendait d'elle.

_Antonia._--La pcore!

_Nanna._--Les dix jours de grce signifis au malandrin, vint 
l'apprendre cette ne-crache-pas--l'glise dont je te parle, qui voulait
courir  la prison et l'en faire sortir en y mettant le feu! Elle en
eut grande compassion, songeant au prjudice qu'prouverait la ville 
perdre sa plus grosse pice d'artillerie, celle dont la renomme seule,
 dfaut de meilleure preuve, attirait les femmes qui se trouvaient
mal partages, comme l'aimant attire l'aiguille ou un brin de paille.
La mme frnsie d'en jouir qui avait pouss l'autre mprise-sacrement
(rvrence parler) l'emplit elle-mme, et elle imagina la plus ruse, la
plus diabolique invention qu'on ait jamais oue.

_Antonia._--Qu'imagina-t-elle? Dieu te garde de frnsies ainsi faites!

_Nanna._--Elle avait un mari continuellement malade, qui restait deux
heures lev et deux jours au lit, pris parfois de telles palpitations de
coeur qu'il en touffait et semblait prs de passer. Ayant appris d'une
de ces balaye-bordels (qu'elle aille  la malheure) qu'elles pouvaient
sauver l'homme qu'on mne  la potence, rien qu'en se jetant au-devant
de lui et en criant: Celui-ci est mon mari!...

_Antonia._--Qu'entends-je?...

_Nanna._--... elle rsolut de donner le coup de pouce au sien, puis,
usant du droit des ribaudes, de prendre le vaurien pour poux. Pendant
qu'elle y songeait, voici qu'avec des Ae! ae! son pauvre homme,
fermant les yeux, crispant les poings, battant des jambes, vint  se
pmer. Elle, qui ressemblait  une caque de thon sal, pour tre moins
haute que large, lui mit un oreiller sur la bouche, s'assit et, sans
avoir l'aide d'aucune servante, lui fit sortir l'me par o sort le pain
digr.

_Antonia._--Oh! oh! oh!

_Nanna._--Alors elle fit un tapage pouvantable, s'arracha les cheveux,
rassembla tout le voisinage qui, connaissant l'indisposition du pauvre
homme, ne douta pas qu'il n'et t touff dans une de ces crises
dont il souffrait continuellement. On l'enterra fort honntement, car
il tait honntement riche, et aussitt la veuve, vritable chienne en
chaleur, se rfugia au bordel, pour ne pas mcher le mot. Comme de son
ct, ni de celui de son mari elle n'avait de parents qui valussent deux
deniers, elle y resta sans empchement aucun, tout le monde pensant
qu'elle tait devenue folle de douleur aprs la mort du susdit. Arriva
la nuit qui prcda le matin o le misrable devait tre excut; la
ville en devint dserte, tous les hommes et presque toutes les femmes
s'tant rassembls au Palais du Podestat pour voir annoncer son supplice
 celui qui en mritait mille. L'homme se mit  rire en entendant
dire au Prvost: La volont de Dieu et celle du magnifique Podestat
(j'aurais d le nommer le premier) est que tu meures. Il fut extrait
de la prison et conduit au milieu du peuple, les pieds dans les ceps,
avec les menottes, assis sur une mchante poigne de paille, entre deux
prtres qui le rconfortaient, et ne faisant pas une mine trop rechigne
 l'image qu'on lui prsentait  baiser. Comme s'il ne s'agissait pas de
lui, il contait des bourdes en chemin, et tous ceux qui se prsentaient,
il les appelait par leurs noms. Depuis le matin la grosse cloche du
communal sonnait lentement, lentement, pour annoncer l'excution qui
allait avoir lieu. Les bannires furent dployes, puis lecture faite
(elle dura jusqu'au soir) de la condamnation par un de ceux du tribunal
criminel, qui avait une voix retentissante; ensuite, il s'achemina une
grosse corde dore au col et une mitre de papier dor sur la tte, pour
signifier qu'il tait le roi des coquins. Au son de la trompette, veuve
de son gland, on le fit s'avancer au milieu d'une escouade de sbires, la
populace marchant par derrire, et partout o il passait, les balcons,
les toits, les fentres, tout tait plein de femmes et d'enfants. Ds
qu'il fut prs de la catin, qui, avec un grand battement de coeur,
guettait le moment de se jeter au cou du sclrat, avec cette avidit
dont un malade brl de la fivre se jette sur un seau d'eau frache,
sans le moindre trouble elle s'lana furieusement, fendit la foule 
grands cris, et, chevele, battant des mains, l'treignit de toutes
ses forces en disant: Je suis ta femme! La justice fut suspendue,
tout le monde se poussait, se heurtait et l'on entendait un vacarme, on
aurait dit que les cloches du monde entier sonnaient en mme temps au
feu, aux armes, au prche,  la fte. La nouvelle arrive aux oreilles
du Podestat, il fut oblig de tenir la main  la loi, et le misrable
fut livr, pieds et mains libres, pour tre accroch aux fourches de la
sclrate.

_Antonia._--Nous sommes  la fin du monde!

_Nanna._--Ah! ah! ah!

_Antonia._--De quoi ris-tu?

_Nanna._--De celle qui s'tait faite luthrienne pour vivre en prison
avec lui, et qui y resta avec trois coups de couteau dans le coeur: le
premier fut de l'en voir sortir; le second de croire qu'il allait tre
pendu; le troisime d'apprendre qu'une autre s'tait empare de son
chteau, de sa ville, de ses tats.

_Antonia._--Dieu fasse du bien au Seigneur Dieu qui la punit de ces
trois coups de couteau!

_Nanna._--coutes-en une autre, ma soeur.

_Antonia._--Avec plaisir.

_Nanna._--Il y avait certaine ddaigneuse, belle sans aucune grce,
et mme, non pas belle, mais jolie  voir, qui plissait les lvres
et fronait le sourcil  propos de tout; c'tait une hermine, une
plucheuse, une flaire-malproprets, la plus fastidieuse qui naquit
jamais. Elle trouvait  redire  tous les yeux,  tous les fronts,
 tous les cils,  tous les nez,  toutes les bouches,  toutes les
figures qu'elle voyait. Jamais elle n'aperut de dents qui ne lui
parussent noires, brches et longues;  son ide, pas une femme ne
savait parler, pas une ne savait marcher, et toutes taient si mal
bties que leurs robes leur pleuraient sur le dos. Lorsqu'elle voyait
quelque homme en regarder une: Elle est comme Dieu veut, disait-elle;
elle fait de plus en plus parler d'elle. Qui l'aurait jamais cru? Je
l'aurais prise pour confesseur! Elle blmait celles qui ne se mettaient
pas  la fentre et celles qui s'y mettaient; bref, elle s'tait faite
la censure vivante de toutes les femmes, et toutes la fuyaient comme la
male aventure. Quand elle allait  la messe, tout lui puait, jusqu'
l'encens, et allongeant sa moue, elle s'criait: Quelle glise bien
balaye! quelle glise bien arrange! Elle allait flairant chaque
autel, en marmottant ses patentres, et disait son mot  chaque:
Quelles nappes! quels chandeliers! quels sales gradins! Pendant que
le prtre lisait l'vangile, ne voulant pas se tenir debout avec les
autres, elle faisait certains hochements de tte, comme si le prtre
n'en disait pas un mot, et,  l'lvation, elle prtendait que l'hostie
n'tait pas de pur froment. En trempant le bout du doigt dans l'eau
bnite, pour se faire de mauvaise grce une croix sur le front, elle
disait: Quelle honte de ne pas la changer! Autant d'hommes qu'elle
rencontrait, autant de fois elle faisait la grimace, disant: Quel
chapon! Quelles jambes en fuseaux! Quels pieds normes! Quelle mauvaise
tournure! Quel squelette! Quelle figure de possd! Quel museau de
chien! Cette bonne pice, qui grillait d'entendre louer chez elle ce
qu'elle prtendait manquer aux autres, ayant reluqu un Frre convers
qui, la sacoche troue de toutes parts sur l'paule, le frappoir  la
main, venait mendier le pain  sa porte, lui parut bonne taille, jeune,
sans souci, bien rbl: elle s'en prit. Sous prtexte que l'aumne
devait tre faite de la main de la patronne, et non de celle de la
servante, elle descendait elle-mme l'apporter au Convers, et si son
mari lui disait: Envoie donc la fille, elle disputait une heure avec
lui touchant le sens de l'aumne, la diffrence qu'il y avait entre
la faire soi-mme et la donner  faire aux autres. A la fin, devenue
familire avec l'imbcile qui lui apportait souvent des _agnus Dei_, des
noms de Jsus brods en safran, ils s'arrangrent ensemble.

_Antonia._--Quel arrangement prit-elle?

_Nanna._--Celui de s'enfuir au Couvent.

_Antonia._--Comment cela?

_Nanna._--Vtue en novice. Pour avoir vis--vis de son mari un prtexte
de quitter la maison, elle entreprit de lui soutenir un beau jour que la
fte de Notre-Dame, qui se clbre en aot tombait le 16; elle le fit
tellement monter en colre, qu'il la prit par le cou et qu'il le lui
tordait comme  un poulet, si sa mre ne la lui et arrache des mains.

_Antonia._--Maudite obstine!

_Nanna._--A peine releve debout, elle se mit  crier: Je vois ce
que tu veux; suffit, suffit, mais tu ne t'en tireras pas comme cela;
mes frres le sauront, oui, ils le sauront! Tu attaques ainsi une
pauvre femmelette? Attaque-toi donc  un homme, puis tu reviendras me
parler. Je n'en supporterai pas davantage; non, je n'en supporterai pas
davantage. Je me flanquerai dans un couvent, j'y entrerai, duss-je
d'abord brouter de l'herbe, plutt que de me laisser lapider tout le
jour par toi; prends garde que je ne me jette dans les latrines! Pourvu
que je ne t'aie plus devant moi, je mourrai contente. Et avec des
sanglots, des soupirs, elle s'assit la tte entre les genoux, sans
vouloir autrement souper; elle y serait reste jusqu'au matin si sa
mre ne l'avait emmene coucher avec elle: il lui fallut par deux fois
l'arracher au mari qui voulait la mettre en morceaux.

Venons-en maintenant  ce Convers d'une trentaine d'annes, tout nerfs,
plein de vie, grand, bien charpent, noiraud, toujours de bonne humeur,
ami de tout le monde. Le jour suivant, il vint pour l'aumne, guettant
que le mari n'y ft pas, et comme il heurtait la porte avec son Donnez
du pain aux Frres! la misricordieuse accourut ainsi que d'habitude et
ils convinrent qu'elle s'chapperait avec lui, ds l'aube. Frre Fatio
s'en alla et le lendemain, une tunique de novice sur le bras, il tait
 sa porte une heure avant le jour, avant que le boulanger ne ft venu;
il frappa et, tout en frappant, il criait: Faites vite! L'effronte
se lve aussitt: A faire ses affaires soi-mme, dit-elle, on ne se
salit pas les mains, elle donne un coup de pied dans la porte de la
servante en disant: Allons, debout; dpche-toi; puis, dgringolant
l'escalier, ouvre l'huis de la rue et fait entrer le gros plein de
soupe. Elle quitte une mauvaise robe qu'elle s'tait mise en hte, la
dpose avec ses pantoufles sur la margelle du puits, revt l'habit de
novice et tirant sur elle la porte, de faon  la refermer, se rend au
Monastre invisiblement. Ds qu'il l'eut amene dans son petit oratoire,
le Convers commena par lui donner l'avoine. Il la coucha sur un vieux
froc, recouvert de deux petits draps de lit grossiers et tout troits,
jets l avec un capuchon sur la paillasse qui, si le froc sentait la
crasse, sentait tout autant la punaise; lui, soufflant, haletant, la
tunique retrousse sur le nombril, ressemblait au mauvais temps, quand,
sur la fin d'aot, il va se mettre  pleuvoir; de mme qu'alors le vent
secoue les oliviers, et les cerisiers, et les lauriers, ainsi le moine,
de ses furieux coups de reins, branlait la cellule longue de deux pas;
il en fit tomber une petite Madone de trois quatrins, attache au-dessus
du lit, avec un bout de bougie  ses pieds; elle, remuant les fesses,
miaulant comme une chatte qu'on gratte. Enfin le compagnon, qui ne
moulait pas souvent, lcha l'eau au moulin.

_Antonia._--Plutt l'huile, si tu veux bien parler. Un jour que je
causais avec la mre de Madrema-non-vuole, je fus reprise par elle, pour
avoir dit, _verbi gratia_: miauler, jaillir de l'eau, sauter de joie.

_Nanna._--Et pourquoi donc?

_Antonia._--Parce qu'elle dit qu'on a dcouvert un nouveau langage dont
sa fille a la grande matrise.

_Nanna._--Quel nouveau langage? Qui est-ce qui l'enseigne?

_Antonia._--Cette Madrema-non-vuole, que je te dis, et elle se moque de
quiconque ne parle pas  la mode; elle prtend qu'il faut dire balcon
et non croise, porte et non huis; vite et non vitement; visage et non
face; _cuore_ et non _core_[65]; _miete_ et non _mete_[66]; il frappe
et non il heurte; il se moque et non il se gabe. La locution que tu
as employe je ne sais combien de fois, elle y tient comme  son oeil
droit. Et je sais que les gens de son cole veulent que le K se mette
derrire le livre et non devant; que c'est bien plus seigneurial.

_Nanna._--Pour ceux  qui cela plat. Quant  moi, j'entends le mettre
o m'enseigne de le mettre la fente qui m'a pondue. Je veux dire jaser
et non bavarder; un niais et non un insens, et cela pas pour d'autre
raison, sinon qu'on parle comme cela dans mon pays. Mais retournons au
Convers. Il le fit deux fois  la Blme-tout-le-monde sans sortir le bec
de l'eau.

_Antonia._--A ma barbe!

_Nanna._--Le service achev, il l'enferma dans sa chambre et la fit tout
d'abord cacher sous le lit, de peur des accidents qui pouvaient arriver.
Ayant  acheter de la farine pour les hosties, il tourna un peu par
d'autres rues, puis laissa ses pieds le porter vers celle de Madonna
Merda, rien que pour pier ce qui tait advenu de son _Levamini_. Il
y tait  peine qu'il entend du tapage dans la maison: voix de la
servante, voix de la maman, qui par la fentre criaient: Des crochets!
des crochets! et: Des cordes! des cordes!

_Antonia._--Pourquoi des crochets et des cordes?

_Nanna._--Parce qu'en s'apercevant que l'endiable n'tait pas l,
aprs l'avoir appele tout doucement et  tue-tte, en haut, en bas,
en dessus, en dessous, par ci, par l'autre et de tous cts, elles
dcouvrirent les pantoufles et la robe sur la margelle du puits, et
tinrent pour certain qu'elle s'tait jete dedans. La mre se mit 
crier: Au secours! au secours! et tout le voisinage fut sur pied, pour
repcher celle qui avait pris l'occasion par le manche. C'tait piti de
voir la pauvre vieille plonger le croc en disant: Suspends-toi aprs,
ma fille chrie, ma fille mignonne; je suis ta bonne maman, ta bonne
petite maman! Ah! le brigand, le tratre! le Judas Iscariote! et elle
n'accrochait quoi que ce soit.

_Antonia._--Dis: rien du tout, si tu veux parler  la moderne.

_Nanna._--Elle n'accrochait rien du tout. Laissant l le croc, comme une
dsespre, les mains entrecroises et les yeux au ciel, elle s'cria:
Te semble-t-il honnte,  bon Dieu! qu'une fille comme celle-l, si
bien apprise, si avenante, sans un vice au monde, ait une pareille
fin! Mes prires et mes aumnes m'ont bien servi! Puiss-je mourir
si je t'allume encore une chandelle! Puis apercevant le moine qui,
ml  la foule, faisait mine de rire en coutant ses lamentations,
sans rien souponner de sa fille et croyant qu'il venait pour mendier
de la farine, elle l'empoigna par son scapulaire et le trana hors
de la porte, comme si elle voulait se venger de Dieu, qui avait
laiss sa fille se jeter dans le puits. Lche-plats! lape-soupe!
plante-mandragore! avale-lasagnes! bois-vendange! tire-vesses!
gratte-pourceaux! engloutit-potage! rompt-carme! s'cria-t-elle,
et un tas d'autres injures, que toutes les femmes s'en compissaient.
Et c'tait grand plaisir que d'entendre les commrages de tout le
quartier; pas un qui ne crt la fille au fond du puits. Quelques
vieilles bonnes femmes prtendaient se souvenir du temps o il avait t
creus, qu'il tait plein de cavernes s'tendant l'une par-ci, l'autre
par-l, et pour sr, pour sr, la pauvrette devait tre enfonce dans
l'une d'elles. La mre, entendant parler de ces cavernes, commena une
autre litanie: Oh! ma fille! s'cria-t-elle, tu vas mourir de faim
l-dedans, et je ne te verrai plus rcrer le monde de tes beauts, de
tes grces, de tes vertus! Elle promettait l'univers  qui voudrait
plonger dans le puits pour la retrouver, mais tout le monde avait peur
des cavernes dont les vieilles parlaient, et craignant de s'y perdre,
chacun tournait les paules et s'en allait avec Dieu.

_Antonia._--Et son mari qu'en advint-il?

_Nanna._--Il ressemblait  un chat qui n'est pas de la maison et  qui
on a brl la queue. Il n'avait mme pas le coeur de se laisser voir,
tant parce qu'on disait tout haut que si sa femme s'tait jete dans
le puits, ses dportements en taient cause, que par frayeur de la
belle-mre qui allait lui sauter  la figure et lui arracher les yeux
avec ses ongles. Mais il ne put faire qu'elle ne le trouvt  la fin
et ne s'crit: Tratre! es-tu content maintenant? Tes ivrogneries,
tes parties de cartes, tes putasseries sont cause qu'elle est noye, ma
fille, ma consolation. Mais porte le crucifix sur ta poitrine, porte-le,
te dis-je, car je veux te faire tailler en morceaux, en bouches, hacher
menu! Attends, attends! va par o tu voudras, tu attraperas ton affaire,
tu seras trait comme tu le mrites, misrable, assassin, ennemi jur de
tout ce qui est bon! Le pauvre homme ressemblait  quelqu'une de ces
peureuses, quand on tire le mousquet, et qui se bouchent les oreilles
avec les doigts, pour ne pas entendre le coup. Il la laissa s'enrouer
 cracher du venin, s'enferma dans sa chambre et se mit  songer  sa
femme, dont le cas lui paraissait trange. Les choses en restrent l;
la mre insense de la mal-plaisante jeune femme para le puits comme un
autel; tout ce qu'elle avait d'images  la maison, elle les suspendit
autour et elle y brla les cierges bnits de dix annes; chaque matin
elle y venait dire son chapelet pour le repos de l'me de sa fille.

_Antonia._--Et que fit le Convers aprs avoir t tiraill par son
scapulaire?

_Nanna._--Il revint  sa cellule et, tirant la fouine de dessous le lit,
lui conta toute l'histoire. Ils en rirent tous les deux, comme nous le
faisions aux bouffonneries de notre excellent matre Andrea[67], ou du
bon Strascino, que Dieu donne la paix  son me!

_Antonia._--Pour sr, la mort eut tort de les enlever  Rome, qui en
est reste veuve et depuis ne connat plus ni Carnaval, ni Station, ni
Vignes, ni passe-temps d'aucune sorte.

_Nana._--Il en serait ce que tu dis si Rome perdait le Rosso[68], qui
fait merveille avec ses gentillesses. Mais parlons de notre Convers qui
se soutint tout un mois,  cheminer jour et nuit, et faire ses beaux
sept, huit, neuf et dix milles, entrant dans la valle de Josaphat,
toujours frais, dispos et gaillard.

_Antonia._--Comment lui donnait-on  manger?

_Nanna._--Comme il voulait. En qualit de pourvoyeur du moutier, il
pntrait dans les granges, les cuisines, les maisons des habitants et
s'en revenait trois fois la semaine avec son ne bien charg; le bois,
le pain pour les Frres, l'huile pour la lampe, il se procurait tout, il
tait le matre de tout; de plus, comme il se plaisait  tourner, il se
faisait pas mal d'argent  vendre des toupies d'enfants, des pilons, des
fuseaux bons pour le lin de Viterbe; il avait encore la dme de la cire
qui se brlait au cimetire et les glas des morts; puis, les cuisiniers
lui donnaient les ttes, les pattes et les intrieurs des poulets.
Mais voici que bientt l'idole de cette vertueuse femme, qui faisait
voyager son corps en paradis et se souciait de son me comme nous nous
soucions des Guelfes et des Gibelins, veilla les soupons du Jardinier,
en cueillant certaines petites salades dont les Moines n'usaient pas.
Le Jardinier observa soigneusement ses faits et gestes, et le voyant
maigre, les yeux en dedans, les jambes vacillantes et toujours des oeufs
frais  la main, se dit: Il y a quelque chose l-dessous. Il en dit
un mot au Sonneur, le Sonneur s'en ouvrit au Cuisinier, le Cuisinier
au Sacristain, le Sacristain au Prieur, le Prieur au Provincial et
le Provincial au Gnral; quelqu'un fit le guet  sa porte, pour
saisir le moment o il irait en ville;  l'aide d'une fausse clef, ils
ouvrirent et trouvrent celle que sa mre pleurait pour morte. Elle
fut bien effraye en s'entendant dire: Hors d'ici! et, en sortant,
fit la mine d'une sorcire qui voit mettre le feu au tas de fagots sur
lequel on l'a lie pour la brler vive. Les Moines, sans se troubler
aucunement, appelrent le Convers, qui pour lors revenait de sa tourne,
l'attachrent et lui rservrent autre chose que d'aller manger sous la
table avec les chats. Ils le jetrent dans une prison sans jour, o il y
avait un pied d'eau, et lui donnrent une miche de pain de son le matin,
une autre le soir, un verre d'eau vinaigre et la moiti d'une gousse
d'ail. Puis ils se demandrent ce qu'il fallait faire de la femme.
L'un dit: Enterrons-la toute vive.--Faisons-la mourir avec lui en
prison, dit un autre.--Rendons-la  sa famille, dirent quelques mes
charitables; il y en eut un, plus avis, qui s'cria: Amusons-nous-en
un jour ou deux; aprs, Dieu nous inspirera. Cette proposition fit rire
les jeunes et mme ceux d'un ge mr, non sans que les vieux clignassent
de l'oeil. Enfin, ils rsolurent de voir combien de coqs suffisaient
 une poule, et, la sentence prononce, la gourmande de pastenagues
ne put rprimer une risette en entendant dire qu'elle allait tre la
poule de tant de coqs. L'heure du silence arrive, le Gnral lui parla
avec les mains; aprs lui, le Provincial, puis le Prieur, et de main
en main, le Sonneur et jusqu'au Jardinier montrent sur le noyer et le
gaulrent de telle faon qu'elle commena d'tre contente; deux jours 
la file, les passereaux ne firent autre chose que de monter au grenier
et d'en descendre. Au bout d'un certain temps, le prisonnier fut largi,
il sortit de l'enfer, pardonnant  tout le monde, laissa son bien en
communaut et en profita avec tous les autres Pres. Croiras-tu que
toute une anne elle rsista  tant de meules de moulin?

_Antonia._--Pourquoi ne veux-tu pas que je le croie?

_Nanna._--Et elle y restait pour toujours si, devenue grosse, elle
n'tait peu de temps aprs accouche d'un monstre  tte de chien, qui
donna de l'ennui aux Frres.

_Antonia._--Pourquoi de l'ennui?

_Nanna._--A cause de la meurtrire, qui s'tait par trop largie en
pondant le monstre  tte de chien, au point que c'tait chose horrible
 voir. Ils calculrent par le moyen de la ncromancie, et dcouvrirent
que le chien prpos  la garde du jardin avait eu affaire  elle.

_Antonia._--Est-il possible?

_Nanna._--Je te le vends comme je l'ai achet de tous ceux qui virent le
cadavre du monstre: le sac  moines l'avait en effet pondu mort.

_Antonia._--Qu'advint-il de la salope aprs son accouchement?

_Nanna._--Elle retourna auprs de son mari, ou pour mieux dire prs de
sa mre, en usant du plus beau stratagme du monde.

_Antonia._--Conte-moi cela.

_Nanna._--Un Moine qui exorcisait les esprits et qui en avait plein des
bouteilles sauta par-dessus de mauvaises cltures de jardins jusque sur
le toit de la maison de notre mouchoir  moutier et fit si bien qu'il
pntra avec l'aide du Diable une nuit; il guetta que tout le monde ft
endormi et s'approcha de l'huis de la chambre o couchait la maman, qui
ne cessait de geindre et d'appeler sa bienheureuse fille. Le Frre
l'entendit s'crier: O es-tu,  cette heure? et contrefaisant sa
voix: En lieu de salut, rpondit-il; je suis toujours en vie, grce
aux couronnes que vous avez dposes sur le puits; j'y triomphe dans
le giron de vos prires, et d'ici deux jours vous me reverrez plus
grasse que jamais. Il s'en alla, laissant la bonne femme stupfaite,
descendit comme il avait mont et vint narrer la bonne bourde aux
moines, qui firent venir leur commune femme. Le prieur, au nom du
couvent, la remercia de son humanit; il lui en donna deux pleines
charges de remerciements, lui demanda pardon de n'avoir pas mieux rempli
son devoir et s'offrit encore pour la rconforter. Une chemise blanche
sur le dos, la couronne d'olivier sur la tte, une palme  la main, ils
la renvoyrent deux heures avant le jour chez elle, avec le Moine qui
avait annonc sa venue  la mre; celle-ci, que la fausse vision avait
ressuscite, attendait tout en moi l'arrive de celle qui aimait la
viande sans os et qui, tout en laissant ses affaires sur la margelle
du puits, avait eu le soin d'emporter la clef de la porte de derrire;
elle s'en servit pour rentrer, renvoya le Pre ncromant, non sans
lui laisser grignoter une petite tranche, et s'assit sur le puits; le
jour parut; la servante se leva, vint pour tirer de l'eau et mettre le
dner sur le feu, aperut sa patronne vtue comme une Sainte Ursule en
peinture, et cria: Miracle! miracle! La mre, qui savait que sa fille
devait faire ce miracle-l, dgringola l'escalier et s'lana  son
cou si follement qu'elle faillit se prcipiter dans le puits, pour de
vrai. Il y eut grande rumeur; de toutes parts on accourait au miracle,
absolument comme lorsque quelque tonsur s'amuse  faire pleurer le
Crucifix ou la Madone. Et ne t'imagine pas que le mari se retint de
venir, quoique la maman lui et si bien lav la tte; il se jeta  ses
pieds et ne pouvant dire le _Miserere_,  cause du torrent de larmes
qui lui coulait des yeux, il tendait les bras en croix et faisait le
stigmatis. Elle le baisa, le releva, et racontant la manire dont
elle avait vcu dans le puits leur donna  entendre que la soeur de la
Sibylle de Norcie et la tante de la Fe Morgane y habitaient; elle en
fit venir l'eau  la bouche d'une foule de gens qui eurent bonne envie
de s'y jeter. Mais que veux-tu que je te dise de plus? Ce puits devint
en si grande vnration qu'on mit dessus une grille en fer; toutes les
femmes que leurs maris battaient venaient boire de son eau, et il leur
semblait que cela ne leur faisait pas peu de bien. Bientt, celles qui
allaient se marier se mirent  se vouer  lui; elles venaient prier la
Fe au Puits de leur dire leur bonne aventure. En une seule anne, il y
fut dpos plus de chandelles, de hardes, de camisoles et de tableautins
qu'au tombeau de la Bienheureuse Sainte Madeleine de l'Huile  Bologne.

_Antonia._--Voil bien une autre folie.

_Nanna._--N'en dis pas de mal, tu serais excommunie; je ne sais quel
Cardinal qute en ce moment de l'argent pour la faire canoniser. Ce
qu'il y a de sr, c'est qu'elle faisait la paire avec ce Moine qui
purifiait le peuple de la bienheureuse Gustalla.

_Antonia._--Qu'elle la fasse pendant cent bonnes annes.

_Nanna._--Pour ne pas te traner en longueur, j'abrgerai le chapitre
des femmes maries. Mais je veux encore t'en conter d'une, qui ayant le
plus gentil mari du monde vint  s'prendre d'un de ces gens qui font
de leur individu une boutique, avec leurs marchandises avant, soutenues
au cou par une bretelle, et s'en vont en criant: Les beaux ferrets,
les aiguilles, les pingles, les jolis ds, miroirs, peignes, ciseaux!
toujours en march avec telle ou telle commre, changeant des huiles,
des savons, de fausses muscades contre un morceau de pain, des chiffons,
de vieilles savates, pourvu qu'on leur donne quelques sous de retour.
Elle s'en assoiffa si violemment que, jetant son honneur sous ses pieds,
elle lui donna toute une fortune. Le vidaze, laissant l ses guenilles,
s'habilla en paladin et se mit  jouer avec les hauts personnages; en
huit jours, on lui donnait du Monseigneur, et il mritait une couronne.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'il traitait sa trsorire comme on traite une
salope, et outre qu'il la caressait souvent avec le bton, tout ce qu'il
lui faisait, il allait le proclamer par les rues.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Mais ce ne sont que vtilles les histoires que je t'ai
contes; les choses stupfiantes, c'est chez les grandes dames, chez les
grands seigneurs qu'elles se passent, et si je ne craignais pas d'tre
tenue pour une mauvaise langue, je te dirais celle qui s'abandonne
 l'intendant,  l'estafier, au valet d'curie, au matre-queux, au
marmiton.

_Antonia._--Des socques! des socques!

_Nanna._--Suffit; crois-moi si tu veux.

_Antonia._--Des socques, te dis-je.

_Nanna._--Allons, c'est bien; tu m'as entendue, Antonia.

_Antonia._--On ne peut plus entendre.

_Nanna._--Mais prends-y bien garde; je ne t'ai cont des Soeurs que ce
que j'en avais vu en peu de jours dans un seul monastre, et, pour les
Femmes maries, qu'une faible partie de ce que j'ai vu ou appris en
aussi peu de temps, et dans une seule ville. Songe ce que ce serait de
te conter les dportements de toutes les Soeurs de la Chrtient et ceux
des femmes maries de toutes les villes du monde!

_Antonia._--Est-il possible qu'il en soit des bonnes comme de la
monnaie: Prudence et Confiance, ainsi que tu le disais?

_Nanna._--Oui.

_Antonia._--Mme des Soeurs qui observent la rgle?

_Nanna._--Je ne parle pas de celles-l; bien mieux, je te l'affirme,
les prires qu'elles disent pour les mauvaises Soeurs sont cause que
le Dmon n'engloutit pas celles-ci, toutes chausses et vtues. Leur
virginit est aussi odorifrante qu'est de mauvaise odeur le putanisme
des autres. Messire le Bon Dieu est avec elles de jour et de nuit, comme
le Diable est avec les autres, qu'elles veillent ou dorment. Malheur 
nous! je veux le dire trois fois. En vrit, ces quelques bonnes Soeurs
parmi tant de clotres sont si parfaites qu'elles mriteraient que nous
leur brlassions les pieds, comme au bienheureux Tison.

_Antonia._--Tu es quitable et parles sans animosit.

_Nanna._--Parmi les Femmes maries aussi il y en a de vertueuses, qui se
laisseraient plutt corcher comme Saint Barthlemy que de se laisser
toucher du doigt.

_Antonia._--Voil qui me plat bien encore. Si tu considres le besoin
dans lequel nous naissons, nous autres pauvres femmes, force est bien
que nous en passions par o les autres veulent, et nous ne sommes pas si
dpraves qu'on le croit.

_Nanna._--Tu n'y entends rien. Nous naissons de chair, te dis-je, et
nous mourons de chair: la queue nous fait et la queue nous dfait. Que
tu sois dans l'erreur, je te le dmontre par l'exemple des grandes
dames, qui ont des perles, des chanes, des bagues  jeter dans la rue,
et par celui des mendiantes elles-mmes, qui aimeraient mieux trouver
Marie sur le chemin de Ravenne[69] qu'un diamant  facettes. Pour une
 qui son mari plat, il y en a mille qui rebutent le leur, et il est
clair que pour deux personnes qui cuisent le pain chez elles, il y en a
sept cents qui prfrent celui du boulanger, parce qu'il est plus blanc.

_Antonia._--Je te la donne gagne.

_Nanna._--Et je l'accepte. Rsumons-nous. La chastet fminine est
semblable  une carafe de cristal: tu as beau prendre toutes les
prcautions, un beau jour que tu n'es pas sur tes gardes, elle t'chappe
des mains et se casse en mille morceaux; impossible de la conserver
intacte,  moins de la tenir toujours sous clef, dans le buffet. La
femme qui se conserve pure, on peut crier au miracle, comme d'une coupe
de verre qui tomberait sans se briser.

_Antonia._--Judicieuse comparaison.

_Nanna._--Arrivons  la conclusion. La vie des Femmes maries une fois
bien vue et bien connue de moi, pour ne pas tre au-dessous des autres,
je me mis  passer toutes mes fantaisies; des portefaix aux grands
seigneurs, je voulus les essayer tous, les frocards, la prtraille et
la moinaille principalement. Mon grand plaisir, c'tait que monsieur
mon poux non seulement le st, mais le vt; et il me semblait que
partout on disait de moi: Une telle fait bien; elle le traite comme
il le mrite. Une fois entre autres qu'il voulut me rprimander, je
lui sautai dessus et le plumai de la belle faon, plus arrogante que si
je lui avais apport en dot une montagne d'or, en lui criant: A qui
crois-tu donc parler, hein? bavard! ivrogne! Je le poursuivis et lui
en fis tant que, sortant de son trot ordinaire, il monta sur ses grands
chevaux.

_Antonia._--Ne sais-tu pas qu'on dit, Nanna, que pour rendre un homme
brave il n'y a qu' lui dire des sottises?

_Nanna._--Je le rendis donc brave par le moyen que tu dis; mais aprs
qu'il en eut vu plus de mille de ses yeux,  force d'en avaler, comme
on avale une bouche trop chaude, qui semble bien mauvaise, un beau
jour il me trouva sur le corps un mendie-son-pain, et celle-l ne put
passer; il se jeta sur ma figure, pour me la dmolir  coups de poing.
Je m'esquivai de dessous le pressoir, dgainai un petit couteau que
j'avais, furieuse de me voir troubler l'eau que j'tais en train de
boire, je le lui enfonai sous la mamelle gauche: son pouls ne battit
pas longtemps.

_Antonia._--Dieu lui pardonne!

_Nanna._--Ma mre avait tout entendu; elle me fit chapper et m'amena
ici,  Rome. Ce qui rsulta de m'avoir amene ici, tu le sauras demain;
aujourd'hui, je ne veux pas t'en dire plus long. Levons le sige et
allons-nous-en; d'avoir tant bavard, je n'ai pas seulement soif, j'ai
une faim que je la vois d'ici.

_Antonia._--Me voici debout. Ae! La crampe m'a empoign le pied droit.

_Nanna._--Fais une croix dessus avec ta salive, elle s'en ira.

_Antonia._--Je l'ai faite.

_Nanna._--a va-t-il mieux?

_Antonia._--Oui, a s'en va... a s'est en all.

_Nanna._--Regagnons donc tout doucement, tout doucement la maison; ce
soir et demain soir, tu resteras avec moi.

_Antonia._--C'est une obligation que je mettrai avec les autres.

       *       *       *       *       *

Ces paroles dites, la Nanna ferma la porte de la vigne et elles
rentrrent  la maison sans autrement discourir. Elles arrivrent
juste au moment o le soleil mettait ses bottes pour courir en poste
chez les Antipodes qui l'attendaient comme des poussins engourdis; les
cigales, rendues muettes par son dpart, cdaient leur rle aux grillons
et restaient immobiles; le jour ressemblait  un ngociant tomb en
faillite, qui guigne de l'oeil une glise, pour se jeter dedans. Dj
les chats-huants et les chauves-souris, ces perroquets des tnbres,
allaient au-devant de la nuit: les yeux bands, sans dire un mot, grave,
mlancolique et pleine de rveries, elle s'en venait de l'air d'une
matrone veuve qui, tout encapuchonne de noir, soupire aprs son mari
mort le mois d'avant. Celle qui fait dlirer les astrologues s'avanait
dmasque sur la scne, un bout de linceul autour de la figure; les
toiles, qui restent ou ne restent pas en place, avec leurs mauvaises
ou leurs bonnes compagnes, toutes dores au feu, de la main de matre
Apollon, orfvre, mettaient le nez  la fentre, par une, par deux, par
trois, par quatre, par cinquante, par cent, par mille: on aurait dit des
roses qui, au lever du jour, s'ouvrent une  une, puis, lorsque l'avocat
des potes darde son rayon, viennent toutes ensemble se faire voir.
Moi, je les aurais plutt compares  une arme en campagne qui prend
ses logis: les soldats s'en viennent par dix, par vingt, puis voici en
un instant leur multitude rpandue par toutes les maisons. Mais cette
comparaison n'aurait peut-tre pas plu; sans rosettes, sans violettes et
sans herbettes on ne trouve bon aucun ragot aujourd'hui. A cette heure,
quoi qu'il en soit, la Nanna et l'Antonia, arrives o elles voulaient
arriver et ayant fait ce qu'elles avaient  faire, allrent se coucher
jusqu'au jour.


NOTES

[Note 53: Les biscotes, massepains et autres ptisseries sches de
Sienne ont t longtemps clbres dans toute l'Europe.]

[Note 54: _Il mio ingegno_; jeu de mots moins comprhensible en
franais qu'en italien. _Ingegno_ veut dire  la fois gnie ou esprit
dans toutes les acceptions que l'on donne  ces mots, d'une part, et
engin ou instrument, d'autre part. De mme qu'_ingegno_ a parfois, en
italien, un sens concret, _engin_ peut tre employ en franais avec
un sens abstrait. C'est ainsi qu'une des amplifications difiantes du
Divin a t traduite sous le titre suivant: _La passion de Jsus-Christ
vivement descrite par le divin engin de Pierre Artin_ (Lyon, 1539).]

[Note 55: Juron trs frquent  l'poque.]

[Note 56: Elle veut parler de Saint Franois d'Assise, dont elle
fait deux personnages en estropiant le nom de l'Alverne (o il reut ses
stigmates) et celui d'Assise.]

[Note 57: La Nanna estropie ces mots.]

[Note 58: Pour _Cicron_.]

[Note 59: _La potta di Modona_: le podestat de Modne et la _nature_
de Madonna.

[Note 60: C'est--dire: il ne s'en aperut pas.]

[Note 61: L'italien comme on le parle  Rome et dans la Romagne.]

[Note 62: _Ma mre ne veut pas_, surnom d'une courtisane romaine
fort  la mode en ce temps-l. D'aprs ce qu'on en dit dans le
_Zoppino_, son luxe tait insolent, elle tait trs instruite, sachant
par coeur Ptrarque, Boccace et infinit de beaux vers latins de
Virgile, d'Horace, d'Ovide, etc. Elle parlait bien, en termes choisis,
ses propos taient pleins de sens et de got.]

[Note 63: Pasipha.]

[Note 64: Allusion  la fte des Tabernacles chez les Juifs. La
_pannochia_ signifierait le loulab, les loulabim, gerbes ou branches
qu'on porte dans les synagogues ce jour-l avec les dons de la terre, en
chantant la prire de Hosannah.]

[Note 65: Coeur.]

[Note 66: Il moissonne, du verbe mietere.]

[Note 67: Peintre, ami de l'Artin dont il admirait si fort les
productions qu'il les recopiait pour soi et pour les autres admirateurs
du Divin, auxquels il les envoyait. Il tait renomm pour ses
bouffonneries et fut tu par les Espagnols, le 14 mai 1527, lors du sac
de Rome.]

[Note 68: Bateleur, bouffon romain dont l'Artin a fait un des
personnages de la _Cortigiana_. Ortensio Lando dit: Le Rosso, bouffon,
acquit en servant Hippolyte, cardinal de Mdicis, une grande fortune et
de la renomme, et il en vivra ternellement.]

[Note 69: _Trouver Marie sur le chemin de Ravenne_, c'est aller au
congrs, faire l'amour.]




=Ci commence la troisime et dernire journe des capricieux
Ragionamenti de l'Artin dans laquelle la Nanna raconte  l'Antonia la
vie des Putains.=


Juste en mme temps que le jour, toutes deux sautrent au bas du lit et
firent mettre toutes sortes de bonnes choses, cuites de la veille, dans
un grand panier couvert qu'elles posrent sur la tte de la servante.
Celle-ci marchait en avant, avec une flasque poilue de _Corso_  la
main; Antonia suivait, portant une nappe et trois serviettes sous le
bras, pour manger les provisions dans la vigne. Une fois arrives, la
table mise sur une table de pierre qui s'y trouvait sous une treille,
avec son puits  ct, la bonne servante ouvrit le panier et en sortit
d'abord le sel, qu'elle mit sur la table, puis les serviettes plies,
puis les couteaux. Le soleil commenait  se faire voir en plein, et,
pour qu'il ne vnt pas manger avec elles, vite elles expdirent le
dner; pour dessert, elles se rgalrent de la moiti d'un gros fromage
frais et d'un bon coup de vin. Laissant la servante bfrer les restes
jusqu'au fromage et au vin inclusivement: Tu teras le couvert, dit
la Nanna, qui fit deux tours de promenade dans la vigne, puis vint avec
l'Antonia s'asseoir  l'endroit o elles s'taient assises les jours
prcdents. Aprs qu'elles eurent un peu souffl, l'Antonia se mit 
dire:

_Antonia._--Tout en m'habillant, je pensais que ce serait une belle
chose si quelqu'un crivait tes conversations, racontait la vie des
Prtres, des Moines et des sculiers; en l'coutant, celles que tu y
dsignes riraient bien d'eux, comme eux d'ailleurs riraient bien de
nous, qui, pour paratre fines entre toutes, donnons tant d'armes contre
nous-mmes. Il me semble que je ne sais qui s'en occupe de les crire;
les oreilles me tintent: cela doit tre vrai.

_Nanna._--Il ne peut pas en tre autrement. Mais venons  l'entre que
fit avec moi ma mre  Rome.

_Antonia._--Oui, venons-y.

_Nanna._--Si je m'en souviens bien, nous arrivmes la veille de la
Saint-Pierre, et Dieu te dise tout le plaisir que j'eus des fuses que
tirait et des feux dont s'illuminait le Chteau, avec de terribles coups
de canon, puis des fifres qui sonnaient, tout le monde sur le Pont, dans
le Borgo, au _Banchi_[70].

_Antonia._--O logiez-vous cette premire fois?

_Nanna._--Au quartier de Torre di Nona, dans une chambre garnie, toute
tapisse. Nous y tions depuis huit jours, quand la patronne de maison,
qui tait folle de moi, tant je lui semblais jolie, en dit un mot 
un Courtisan: tu aurais vu les gens, ds le jour suivant, se promener
comme des chevaux fourbus autour de notre logement, dpits de ce que
je ne me laissais pas assez voir  leur guise. Je me tenais derrire
une jalousie que je relevais un peu, et, montrant  peine la moiti
de ma figure, vite je l'abaissais, et bien que je fusse belle, mes
beauts entrevues comme un clair me faisaient plus belle encore. Ce
mange ne fit qu'accrotre chez tout le monde l'envie de me connatre,
et l'on ne parlait dans Rome que de cette trangre, nouvelle venue,
les choses nouvelles plaisent, comme tu le sais; on accourait  la file
pour m'apercevoir, et celle qui tenait la maison n'avait pas une minute
 rester en place, tant on venait frapper  sa porte. Tu peux te fier
 eux touchant les hbleries et les promesses qu'ils lui faisaient, en
cas o elle me livrerait; ma mre, la prudente femme qui m'enseigna
tout ce que j'avais fait, tout ce que je faisais et ce qui me restait
 faire, ne voulait pas en entendre parler. Vous sembl-je donc une de
ces espces? disait-elle. A Dieu ne plaise que ma fille fasse un faux
pas, je suis femme noble, et si des malheurs nous sont arrivs, grce 
Dieu il nous reste encore de quoi vivoter. A l'aide de telles paroles
grandissait de plus en plus le renom de mes charmes. As-tu jamais vu un
moineau sur la lucarne d'un grenier? Il becqute une dizaine de grains
de bl, s'envole, se tient un peu  l'cart, puis revient becqueter
avec deux autres, s'envole encore, puis revient avec quatre, avec dix,
avec trente, enfin avec toute une nue. Eh bien! tu vois mes amoureux
venir rder autour de ma maison, curieux de becqueter dans mon grenier.
Moi, qui ne pouvais me rassasier de voir des Courtisans, je me perdais
les yeux  travers les fentes de la jalousie  voir comme ils avaient
bonne tournure, sous ces capes de velours et de satin, la mdaille  la
toque, la chane d'or au cou, monts sur des chevaux luisants comme des
miroirs, s'avanant au pas, doucement, leurs valets  l'trier, qu'ils
tenaient seulement du bout de la semelle, le Ptrarque de poche  la
main et chantonnant avec grce:

    Si ce n'est de l'amour, qu'est-ce donc que je sens[71]?

L'un l'autre, ils s'arrtaient sous ma fentre o je faisais
cache-cache[72] et disaient: Signora, voulez-vous tre homicide, 
laisser mourir tant de serviteurs qui sont vtres? Alors je soulevais
un peu la jalousie et la laissant retomber avec un sourire, je me
rfugiais dans ma chambre. Eux, avec un Je baise la main  Votre
Seigneurie! et un Je jure Dieu que vous tes cruelle! ils s'en
allaient.

_Antonia._--C'est aujourd'hui que j'entends le plus beau.

_Nanna._--Nous en tions l quand ma mre, toujours fine, voulut un
jour me faire faire une petite exhibition, persuade que c'tait le bon
moment. Elle m'habilla d'une robe de satin violet, sans manches, toute
simple, et me releva les cheveux autour du front: tu aurais jur voir
non des cheveux, mais un cheveau de soie entreml de fils d'or.

_Antonia._--Pourquoi t'avait-elle mis une robe sans manches?

_Nanna._--Pour montrer mes bras blancs comme des pelotes de neige. Elle
me fit laver la figure dans une eau  elle, plutt forte que non, et
sans autrement m'embrener de fard, au plus beau moment des alles et
venues des Courtisans me fit mettre  la fentre. Ds que je me montrai,
on aurait dit que l'toile appart aux Mages, tant ils furent aises:
abandonnant les rnes sur les cous de leurs chevaux, tous se dlectaient
 me regarder, comme des gueux  un rayon de soleil. Ils levaient la
tte et me contemplaient, les yeux fixes, semblables  ces animaux qui
viennent du bout du monde et se nourrissent d'air[73].

_Antonia._--Des camlons, tu veux dire?

_Nanna._--C'est cela. Ils m'engrossaient de leurs regards, comme de
leurs plumes engrossent les nues ces oiseaux qui ressemblent  des
perviers et qui n'en sont pas.

_Antonia._--Des engoulements?

_Nanna._--Oui, des engoulements.

_Antonia._--Et que faisais-tu pendant qu'ils te reluquaient?

_Nanna._--Je feignais la pudeur d'une religieuse, et tout en les fixant
avec l'assurance d'une femme marie, je faisais des gestes de putain.

_Antonia._--Fort bien.

_Nanna._--Aprs que je fus reste expose pendant un tiers d'heure, au
plus beau de leurs chuchotements, ma mre vint  la fentre, se montra
un instant, comme pour dire: C'est ma fille, et me fit lever avec
elle. Tous mes englus restrent  sec comme des poissons pris d'un coup
de filet, et s'en allrent en sautillant  la manire des carpes et des
barbillons tirs hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac
 la porte; la patronne va ouvrir, ma mre se met aux coutes, pour
entendre ce qu'avait  dire l'homme qui tait venu frapper. En coutant,
elle l'entendit, tout encapuchonn dans son manteau, demander: Quelle
est donc cette jeune fille qui tait  la fentre?--C'est la fille
d'une noble dame trangre, rpondit la patronne. Autant que je puis
savoir, le pre a t tu dans les guerres civiles. La malheureuse s'est
sauve ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa
fuite. Toutes ces histoires, ma mre les lui avait donn  entendre.

_Antonia._--La fine mouche!

_Nanna._--Aussitt le bent s'cria: Comment pourrais-je parler  la
noble dame?--D'aucune manire, rpondit-elle, par la raison qu'elle
ne veut rien couter. Et comme il demandait si j'tais pucelle:
Pucellissime, rpondit-elle; on ne la voit que mcher des _Ave Maria_.
Qui mche des _Ave Maria_ crache des _Pater noster_, fit-il, et il
se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en
empcha bien: Fais-moi du moins une grce, ajouta le Courtisan;
dis-lui que si jamais elle voulait couter quelqu'un, tu lui mettrais
dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bnira le reste de sa vie. La
patronne jura qu'elle le ferait, congdia l'homme et remonta. Quelques
instants aprs, elle vint nous trouver: Pour sr, dit-elle, il n'y
a personne qui sache mieux que les ivrognes o est le bon vin; votre
fille a t flaire au nez; ces braques de courtisans vous dnichent
les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux
est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous
une audience.--Non, non! rpondit ma mre; non, non! L'autre, qui
avait une langue de vipre, reprit: La meilleure preuve de sagesse
que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu
la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire
d'or. Rflchissez-y! ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain,
elle donna quelques traits de corde,  l'aide d'une table bien garnie,
 ma mre, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente mnagre de
ses intrts, en passa par o elle voulut. Elle lui promit de prter
l'oreille au galant, qui croyait dballer des laines franaises[74]
en couchant avec moi. On le fit venir, et aprs mille serments et
conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant _Monts
et Merveilles_[75].

_Antonia._--Admirable!

_Nanna._--Pour abrger, vint la nuit en question. Aprs un souper qui
valut un festin, et o je ne touchai  rien, sinon que je mangeai une
dizaine de bouches, mchonnes les lvres closes, ni ne bus qu'un
demi-verre de vin tout noy d'eau, en vingt gorges, sans qu'il ft
prononc une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne
qui la prta pour cette nuit, moyennant l'me d'un ducat. Je n'tais
pas plus tt entre qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne
l'aidt  se dshabiller, ce qu'il fit lui-mme en moins de rien, puis
se coucha et s'effora de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries
du monde: Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que
tu n'auras pas  envier la premire courtisane de Rome. Et ne pouvant
souffrir la lenteur que je mettais  venir auprs de lui, il se leva et
me tira les caleons des jambes: j'avais beau faire grande rsistance!
Il se remt au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du ct du
mur, de peur que je n'eusse honte d'tre vue en chemise; mais bien qu'il
me dt: Ne le faites pas! Ne le faites pas! j'teignis la lumire.
Sitt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidit que
se jette une mre sur son fils, qu'elle a pleur pour mort; il me
baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais pos
ma main sur sa harpe, qui tait fort bien accorde, et, me tortillant,
je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empchai pas
de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans
la quenouille, je m'y refusai rsolument. Mon me, mon esprance, me
disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi. Je tins ferme
et il continua ses supplications, les entremlant de quelques coups
de pointe qui portaient  faux et l'puisaient d'impatience. Tiens,
me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-mme, je ne
bougerai pas.--Oh! lui rpondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est
si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous
donc me fendre en deux? Tout en parlant ainsi, je restais en repos une
minute, puis, au bon moment, je le plantais l, l'eau  la bouche, et
il s'en dsesprait. Des prires il passait aux menaces et m'en faisait
de cruelles: Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'trangler,
t'touffer! et il m'empoignait  la gorge et me la serrait, mais tout
doucement. Puis les prires recommenaient, si bien que je me replaais
comme il voulait; mais au moment o il allait mettre la pelle dans le
four, je l'conduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait
sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais
la main: Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que
vous voudrez. Sa colre lui fondait dans la pole,  ces mots, il me
baisait plein de joie en me disant: Cela ne te fera pas de mal, pas
plus qu'une piqre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.
Je le laissai entrer le tiers d'une fve et le plantai l. Il se mit
alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tte en
avant et le cul en l'air, les genoux plis, il se fit passer  l'aide
de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et aprs avoir fait
tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut
pas longtemps  se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais
fait passer  la faon d'un pervier, s'acheva bientt, lui laissant
un visage amer, semblable  celui d'un joueur qui a perdu son argent
et son sommeil. Avec ces blasphmes d'un homme que sa matresse a mis
 la porte, il ouvrit la fentre, s'y appuya du coude et, la main 
la mchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il
s'tait secou l'histoire. Aprs avoir dormi tout le temps qu'il mit 
mditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur
moi, et je ne sais si jamais ncromant conjura les esprits  l'aide
d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les
esprances des exils. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je
lui refusai mme le baiser, et, comme j'entendais ma mre causer avec
la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: Quel guet-apens est-ce l?
s'cria-t-il; on ne ferait pas pire  Baccano! Il levait la voix;
la patronne le consola: C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire
 des pucelles! Pendant ce temps-l, je rentrai dans ma chambre et
le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstin qu'un joueur
qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure aprs
peut-tre, envoya un tailleur avec une pice de soie verte pour me
prendre mesure et m'en coudre une robe, persuad que la nuit suivante
il pourrait courir la poste  sa guise. J'accepte le prsent, mais
je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mre, qui me
dit,  la vue du cadeau: Le marteau le travaille; tiens bon. Il te
louera une maison, t'achtera des meubles, ou crvera. Je n'avais
pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait  faire. Je
vais jeter un coup d'oeil par la fentre de la rue, je l'aperois et je
m'crie: Le voil! En allant au-devant de lui dans l'escalier: Dieu
sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous tiez parti
sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute console puisque je
vous vois de retour, et duss-je en mourir, je ferai tout ce que vous
voudrez la nuit prochaine. La bouche ouverte, il accourut me baiser
en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher
le dner, nous fmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le
soir arriv ( mon avis, il lui semblait aussi lent  venir que ne
parat l'heure d'un rendez-vous donn  quelqu'un qui l'attend depuis
dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le
mme lit que la nuit prcdente. En me trouvant tout aussi amoureuse de
faire ses volonts qu'un Juif l'est de prter  un client qui n'a pas
de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une vole de coups de poing
que je reus en me disant: Tu me les payeras cher! Et je le rduisis
encore  se tirer du verjus, aprs qu'il eut fait les mmes crmonies
que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mre dans la chambre
o elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures  me menacer.
Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit,
je veux qu'elle prisse, ou qu'elle vous rende heureux. Elle se leva,
lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit:
Tenez, attachez-lui les mains avec a. Le bltre prit la ceinture
et, aprs avoir encore fait la dpense du dner et du souper, coucha
avec moi pour la troisime fois. Du coup, il en eut une telle rage de me
trouver revche jusqu' ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut
pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force
me fut de lui tourner le derrire, en le lui mettant sur le ventre. Par
cette invitation, je lui redouble l'apptit qu'il avait de manger, et il
se met  m'moustiller; moi, je reste ferme  tous ses chatouillements
tant que je le sens s'garer hors du chemin; mais lorsque le
prsomptueux veut aller plus avant: Il serait bon de se rveiller, lui
dis-je, et m'tant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me
replace de faon  me faire compter les solives du plafond, grimpe sur
moi et n'en enfonce pas tout  fait la moiti, pendant que je criais:
Hol, hol! Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa
bourse qu'il avait place sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats
avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me
disant: Tiens! Non, je ne veux pas!, disais-je, mais je serrai le
poing et le laissai enfoncer jusqu' la moiti; ne pouvant aller plus
loin, il cracha son me.

_Antonia._--Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?

_Nanna._--Comment veux-tu qu'un homme qui tait li[76] lui-mme pt me
lier?

_Antonia._--Tu parles comme l'vangile.

_Nanna._--Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet
s'avana jusqu'au milieu du chemin de notre vie[77].

_Antonia._--Oui, comme dit le Ptrarque.

_Nanna._--Plutt Dante.

_Antonia._--Oh! le Ptrarque.

_Nanna._--Dante, Dante. Trs content du rsultat, il se leva tout
joyeux; j'en fis autant, et comme il ne pouvait pas rester avec moi, il
m'envoya de quoi dner; il revint le soir manger le souper pay par lui.

_Antonia._--Arrte un peu. Est-ce qu'il ne s'aperut pas que tu n'avais
pas fait de sang?

_Nanna._--A point! Ces courtisans se connaissent bien en vierges et en
martyres! Je lui donnai  entendre que ma pisse tait du sang: pourvu
qu'ils vous le mettent, le reste leur est bien gal. La quatrime nuit,
je le laissai entrer tout  fait, et, rien qu'en s'en apercevant le
brave homme faillit se pmer. Le matin, ma mre, qui riait en dedans,
nous voyant au lit, me donna sa bndiction et saluant Sa Seigneurie,
pendant que je lui faisais les plus douces caresses de baisers que
j'eusse apprises, lui dit: Demain, je veux partir de Rome; j'ai reu
une lettre du pays, j'entends y retourner et mourir au milieu des
miens. D'ailleurs, Rome est pour celles qui ont de la chance et non
pour celles qui n'en ont pas. Bien sr, je n'en partirais jamais si je
pouvais vendre nos biens et acheter au moins une maison ici; je croyais
pouvoir en prendre une  loyer, mais l'argent ne vient pas et je ne suis
pas femme  rester dans les chambres des autres. Ici je lui coupai la
parole dans la bouche: Ma mre! dis-je, je suis morte en deux jours,
si je me spare maintenant de mon coeur. Et je lui appliquai un baiser
accompagn de deux petites larmes. Le voici qui se redresse, s'assied
sur le lit et dit: Ne suis-je pas homme  vous procurer une maison et 
vous la garnir du haut en bas? Putain  nous et  vous[78]! Il se fit
donner ses habits, se leva comme un homme qui est press et s'lana
hors de la maison. Il revint le soir, une clef  la main, avec deux
portefaix chargs de matelas, de couvertures, d'oreillers, deux autres
portant des bois de lit, des tables, et je ne sais combien de Juifs par
derrire avec des tapisseries, des draps, de la vaisselle, des seaux,
des ustensiles de cuisine; on aurait dit un dmnagement. Il emmena ma
mre, nous installa une petite maisonnette bien gentille, de l'autre
ct du fleuve, revint me voir, paya la femme qui nous avait loges,
fit mettre nos affaires sur une charette et,  la tombe de la nuit,
me conduisit  ma nouvelle demeure. Tant que nous fmes ensemble, il
fit bonne dpense pour un homme de sa sorte, oui, bonne, je t'assure.
Comme je ne me montrais plus  la fentre de l'autre logis, on finit
par savoir o j'tais, et bientt une nue de galants vint s'abattre
autour de moi comme les gupes au bruit du chaudron ou les abeilles sur
les fleurs. J'acceptai de l'oeil l'amour de l'un d'eux, qui faisait
le trpass pour moi, je lui complus par le moyen d'une entremetteuse,
et, comme il me donna tout ce qu'il possdait, je tournai le dos  mon
premier bienfaiteur qui, ayant pris  droite et  gauche et achet 
crdit tout ce dont il m'avait fait cadeau, n'eut pas de quoi payer ses
dettes et fut excommuni avec les diables, puis affich, ainsi que cela
se fait  Rome. Moi, qui tais de la vraie race des putains, je me mis 
lui rogner de mon amour tout autant que je lui avais rogn de son avoir;
il trouvait souvent ma porte gele et, maudissant le bien qu'il m'avait
fait, s'en allait la queue droite, comme le fantme de la Nouvelle[79].
Quand j'eus mis  sec la bourse du second, je m'attaquai  un troisime;
bref, je me donnai  tous ceux qui venaient avec du _quibus_, comme
dit la Gonnella; je louai une grande maison, deux chambrires, et pris
le pas sur les Princesses. Et ne va pas t'imaginer qu'en tudiant le
putanisme, je fusse un de ces coliers qui arrivent  l'Universit en
messires et au bout de sept ans s'en retournent pauvres sires. J'appris
en trois mois, que dis-je? en deux, en un seul, tout ce qu'on peut
apprendre dans l'art de mettre aux gens martel en tte, de se faire
des amis, de dlier les cordons de leur bourse, de les planter l, de
pleurer en riant et de rire en pleurant, comme je le raconterai en son
lieu. Je vendis plus de fois ma virginit qu'un de ces fichus prtres
ne vend sa premire messe, en suspendant par toutes les villes, dans
les glises, la pancarte o il annonce qu'il va la chanter. Je veux te
dire une trs petite partie des mauvais tours (c'est le vrai mot) que je
jouai aux gens, et ceux que je te raconterai sont tous de mon invention,
 moi seule; si tu n'es pas algbriste, tu calculeras par  peu prs.

_Antonia._--Je ne suis pas algbriste et ne veux pas l'tre, je crois en
toi comme aux Quatre-Temps, j'y crois trois fois plus, tu me forceras de
te le dire.

_Nanna._--J'en avais un, entre autres, auquel j'tais trs oblige;
mais une putain, qui n'a de coeur que pour l'argent ne connat ni
obligeance, ni dsobligeance: son amour est celui du taret, qui
s'attache d'autant plus qu'il n'a plus  ronger. Le dos tourn: Je t'ai
vu  Lucques! Je lui faisais, te dis-je, les plus grandes sottises
possibles, et je lui en fis d'autant plus qu'il ne me donnait plus 
pleines mains; pourtant il donnait toujours un peu. Il couchait avec moi
les vendredis, et, chaque fois, je me mettais  pousser des cris ds le
souper.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Pour lui faire mal tourner sa digestion.

_Antonia._--Quelle cruaut!

_Nanna._--Comme tu voudras. Aprs avoir dvor de tous les plats, je
tranais jusqu' sept ou huit heures[80], avant d'aller au lit; puis,
couche avec lui, je lui donnais  ronger de si mauvaise grce qu'il
s'tait de dessus moi, reniant son baptme, et refusait de rien faire.
Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les
caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon ct; moi, je
me tenais coite. Alors il se mettait  me secouer en me disant des
brutalits, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui
fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire
consentir.

_Antonia._--Tu tais une vraie Nrone.

_Nanna._--Vis--vis des trangers qui venaient pour passer huit ou dix
jours  Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais 
ma disposition quelques coupe-jarrets qui expdiaient _gratis_ la chose
avec moi une fois sur cent, et qui me servaient  faire peur de la
manire que je vais te dire. Ces trangers qui viennent visiter Rome,
aprs avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles,
c'est--dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs.
J'tais toujours la premire visite de cette espce de gens, mais qui
passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.

_Antonia._--Comment diable? ses hardes?

_Nanna._--Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante
entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'tranger sous
prtexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien
haut qu'on venait de les lui voler. Le bon tranger, sortant du lit en
chemise, rclamait ses affaires et menaait de briser les meubles pour
se payer. Je criais plus haut que lui: Tu veux casser mes meubles? Tu
veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse? A ces mots,
mes garnements, qui taient cachs en bas, d'accourir, les pes tires,
et de demander: Qu'y a-t-il donc, Signora? Ils vous mettaient la main
au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller
accomplir un voeu. Il me demandait aussitt pardon, considrait comme
une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances
emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et
sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux
tiens-toi-tranquille.

_Antonia._--Comment ton coeur s'en trouvait-il?

_Nanna._--On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruaut, ni trahison,
ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes faons
d'agir se rpandit, et ces trangers, qui en eurent vent, ne vinrent
plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord dshabiller
par leur valet qui emportait les vtements  l'auberge et revenait
le matin les rhabiller. Malgr tout, aucun ne sut jamais si bien s'y
prendre qu'il n'y laisst ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit;
une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une
noisette, d'une cerise, d'une tte de fenouil, mme d'une de poire!

_Antonia._--Et, avec toutes leurs roueries,  peine se prservent-elles
d'en venir  vendre les bouts de chandelle; le mal franais, le plus
souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraits. C'est
vraiment drle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse
sous le fard, les fortes eaux de senteur, la cruse, les belles robes,
les grands ventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de
ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et
commence  prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent
tre prtres.

_Nanna._--De quelle faon?

_Antonia._--En logeant d'abord le public, aprs avoir mtamorphos
leurs parures en lits, puis, tombes en banqueroute avec leurs chambres
meubles, elles passent  l'ptre, c'est--dire deviennent maquerelles.
Ensuite  l'vangile, en s'adonnant  laver le linge. Enfin elles
chantent la Messe[81]  Saint-Roch,  l'glise _del Popolo_, sur les
degrs de Saint-Pierre,  la _Pace_,  Saint-Jean,  la _Conzolazione_,
toutes marques de la bulle dont saint Job marque ses cavales sur la
figure et, par-dessus le march, de quelque balafre reue de ceux  qui
leurs coquineries ont fait perdre la patience; sans compter que ces
coquineries leur ont fait chapper des mains guenons, perroquets, et
jusqu'aux naines avec lesquelles elles faisaient leurs Impratrices.

_Nanna._--Moi je n'ai pas t de celles-l. Qui n'a pas de cervelle,
tant pis! Il faut savoir se conduire en ce monde et ne pas vouloir tre
au-dessus de la Reine, ne pas refuser sa porte  tout autre qu' des
Seigneurs et Monseigneurs. Il n'y a pas de plus haute montagne que celle
qui se fait peu  peu et tout doucement, et ce sont des imbciles celles
qui disent qu'un boeuf fiente autant qu'un millier de mouches. Il y a
bien plus de mouches que de boeufs. Pour un grand personnage qui viendra
chez toi et te fera un riche prsent, vingt te payeront de promesses, et
un millier de ceux qui ne sont pas de grands personnages te rempliront
les mains. Celle qui rebute les gens parce qu'ils n'ont pas d'habits de
velours est une sotte: le drap a de bons ducats en dessous, et je sais
bien quels bons petits cadeaux vous font les logeurs, les rtisseurs,
les porteurs d'eau, les pourvoyeurs et les Juifs, que j'aurais d mettre
en tte de la liste, car ils dposent plus encore qu'ils ne volent. Il
faut donc s'attacher  autre chose qu'aux jolis pourpoints.

_Antonia._--Et la raison?

_Nanna._--La raison c'est que ces pourpoints-l ont pour doublure des
dettes criardes. La majeure partie des Courtisans ressemblent aux
limaons, qui portent leur fortune sur le dos et n'ont pas de souffle.
Le peu qu'ils possdent passe en huile et  se lustrer la barbe,  se
laver la figure, et pour une paire de souliers neufs que tu leur vois,
ils en ont une centaine d'uses. Je ris de voir les draps de soie qu'ils
portent faire des miracles et devenir de velours ras.

_Antonia._--Tu es habile  regarder ces pingres d'aujourd'hui; de mon
temps, les hommes taient d'un autre acabit: la ladrerie des serviteurs
provient de la gredinerie des matres. Mais retourne  ton propos.

_Nanna._--J'en connaissais un qui avait coutume de dire, sachant quelle
femme j'tais: Je veux la besogner sans la payer. Il vint me voir et
avec les plus gentilles amourettes que tu aies jamais coutes, il me
tenait conversation, me louangeait, me servait; si quelque objet me
tombait des doigts, il le ramassait la toque  la main, le baisait et me
le tendait avec une rvrence... parfume, s'il faut que je te le dise.
Un de ces jours qu'il me cajolait, il me dit: Pourquoi n'obtiendrais-je
pas une faveur de Votre Seigneurie, madame, quitte  en mourir?--J'y
suis tout dispose; demandez! lui rpondis-je.--Je vous supplie,
reprit-il, de venir coucher avec moi cette nuit, et je le dsire pour
que Votre Seigneurie prenne possession d'une petite chambrette  moi qui
lui plaira. Je lui promets, mais seulement pour aprs souper, ayant un
ami qui devait souper avec moi. Le voil bienheureux, surtout de pouvoir
se vanter ensuite, qu'il ne m'avait mme pas pay  souper. L'heure
arrive, j'allai chez lui et j'y couchai. J'attendis qu'il fut bien
endormi  l'aube, et l'entendant ronfler je lui laissai ma chemise de
femme  la place de la sienne que je mis: depuis plus d'un mois j'avais
dj fait mon choix parmi ses bijoux d'or. Ma servante tant venue, je
sortis de la chambre; j'aperus dans un coin un paquet de je ne sais
combien d'effets de linge  lui, qui attendaient la blanchisseuse: je
le plaai sur la tte de ma servante et retournai chez moi en les
emportant; ce qu'il dut dire  son rveil, tu peux le penser.

_Antonia._--C'est bien  deviner.

_Nanna._--Il se leva, s'avisa de ma chemise cousue du haut en bas, et
crut d'abord que je l'avais change par mgarde; mais ne trouvant plus
son paquet de linge sale, il me fit citer  la Corte Savella, d'o on le
renvoya comme un bent. De cette faon je me moquai de celui qui voulait
se moquer de moi.

_Antonia._--C'tait bien fait.

_Nanna._--coute celle-ci. J'avais pour amant certain marchand, bonne
pte d'homme, qui ne m'aimait pas, non, qui m'adorait. Il m'entretenait,
et trs certainement je lui faisais bien des caresses, sans nanmoins
tre folle de lui. Et  qui te dit: Telle courtisane se meurt pour un
tel, rponds que ce n'est vrai. Ce sont des caprices qui nous viennent
de tter deux ou trois fois de quelque gros manche; ces caprices-l
durent autant que soleil d'hiver ou pluie d't. Il est impossible que
qui subit tout le monde aime personne.

_Antonia._--a, je le sais par moi-mme.

_Nanna._--Or, ledit marchand dormait avec moi  discrtion. Pour me
donner de la rputation et achever de l'incendier, je le rendis jaloux
trs galamment, lui qui faisait profession de ne pas l'tre.

_Antonia._--Comment t'y es-tu prise?

_Nanna._--Je fis acheter deux couples de perdrix et un faisan, et,
aprs avoir donn le mot  un portefaix, vaurien ds au sortir du nid,
inconnu  la maison, je lui dis de venir heurter  ma porte sur l'heure
du dner, quand le marchand tait  table avec moi. La servante lui
ouvrit. Voici notre homme qui entre et qui aprs un Bonjour  Votre
Seigneurie! ajoute: L'Ambassadeur d'Espagne la supplie de manger ce
gibier pour l'amour de lui, et, quand il vous plaira, voudrait bien vous
dire vingt-cinq paroles. J'ai l'air de le rebuffer et je m'crie: Quel
Ambassadeur ou non Ambassadeur? Remporte-moi tout a; je ne veux pas
entendre d'autre Ambassadeur que celui-ci, qui me fait plus de bien que
je n'en mrite. J'appliquai en mme temps un gros baiser  mon bent,
et, me retournant vers le portefaix, je le menaai, s'il ne sortait.
Le marchand me dit: Prends donc, folle! tout est bon  prendre. Elle
s'en rgalera  sa sant, ajouta-t-il en parlant au portefaix et, aprs
quelques rires qui ne dpassaient pas le bout des lvres, il demeura
tout en dedans de lui. A quoi pense-t-on? lui dis-je en le secouant;
l'Empereur lui-mme, jugez un peu de son Ambassadeur, n'obtiendrait pas
de moi un baiser. Je prise plus vos deux souliers que mille milliasses
de ducats. Il m'en remercia tendrement et s'en fut  ses affaires.
L-dessus, je m'arrangeai de faon que mes coupe-jarrets vinssent sur
les quatre heures[82];  quatre heures nous soupions d'ordinaire tous
deux. Ils ramassrent un mauvais garnement auquel ils apprirent son
rle, lui mirent un bout de torche  la main, et se plaant derrire
lui, masqus, le firent cogner  ma porte. Il monte, me salue,
espagnolissimement, et me dit: Signora, Monseigneur l'Ambassadeur vient
faire la rvrence  Votre Altesse. Je lui rponds: L'Ambassadeur
me pardonnera; je suis oblige  cet Ambassadeur que voici. Et en
prononant ces paroles, je pose la main sur l'paule de mon homme. Le
vaurien s'en va, attend un peu et frappe de nouveau; je refuse de faire
ouvrir, et nous l'entendons s'crier: Si vous n'ouvrez pas, Monseigneur
va faire jeter la porte par terre. Je me mets  la fentre et je lui
dis: Que ton Seigneur m'assassine, m'incendie et me ruine  son aise!
Je n'en aime qu'un, celui qui m'a faite ce que je suis, par sa bont;
pour lui, s'il le faut, je suis prte  mourir. En ce moment, voici
mes Pharisiens  la porte: ils n'taient que cinq ou six, on aurait dit
qu'ils taient mille. L'un d'eux, d'une voix impriale, me dit moiti en
espagnol: _Puta_ vieille, tu t'en repentiras, et cette poule mouille
qui te gratte l'chin, _giuro a Dios_, nous l'assommerons!--Vous
ferez ce que vous voudrez, rpondis-je, mais ce n'est pas agir en
gentilhomme que de vouloir violenter les personnes. Je voulais ajouter
encore autre chose; mon lourdaud me tira par la robe et me dit: Non,
pas un mot de plus, si tu ne veux pas que je sois coup en morceaux
par les Espagnols. Il me fora de rentrer et me rendit plus de grces
pour l'estime que j'avais montr faire de lui que n'en rendent ceux
qui sortent de prison, lorsque les sergents leur donnent la libert, 
la fte du milieu d'aot. Le matin, il me fit faire une robe de satin
orange magnifique, et lui, tu ne l'aurais pas rencontr dans les rues
une fois l'_Ave Maria_ sonn, quand tu lui aurais offert un royaume,
tant il avait peur des Espagnols et craignait que l'Ambassadeur ne lui
ft faire un X sur la figure. A tout propos il s'criait: Je puis te le
dire, ma matresse, la une telle, les arrange bien, ces Ambassadeurs!

_Antonia._--Pourquoi disait-il cela?

_Nanna._--Parce que je lui faisais accroire que j'en avais plant l
neuf  la file, sous l'escalier, en plein mois de janvier, les forant
de faire le pied de grue jusqu' l'aube.--Telle nuit, lui jurais-je,
que tu tais couch avec moi, un tel se la secouait dans la cave; la
nuit d'aprs, un tel contait fleurette au puits, dans la cour. Et lui
bien aise! Pour que je n'eusse pas la tentation de devenir Ambassadrice,
il redoubla de cadeaux, disait  tout le monde: C'est moi qui suis son
oblig, suffit.

_Antonia._--Gentilles roueries!

_Nanna._--Celle-ci vaut mieux. Je couchais souvent avec un certain
secoue-panaches qui, lorsqu'on lui disait: Mfie-toi d'une telle se
mettait  dire: Moi? ah! c'est  moi que vous parlez? Ah! en garnison,
 Sienne,  Gnes,  Plaisance, je m'en suis donn quelque peu; mon
argent n'est pas pour les putains, par Dieu non! Ce vantard je
m'aperus de dix cus qu'il avait dans sa bourse; j'aurais pu les lui
prendre la nuit et lui laisser des charbons  la place, mais je les eus
autrement, comme tu vas le voir. Il tait un jour chez moi, tout caill
du tocsin que battait son coeur, parce que j'avais fait mine d'tre
coiffe d'un autre. Le voyant en cet tat, je vais  lui, je lui passe
les doigts dans la barbe, je lui tire un poil ou deux, gentiment, et je
lui dis: Qui donc est ta mignonne? En lui parlant ainsi, je m'assieds
sur lui, je le prends par le col et, lui cartant les cuisses du genou,
je le rends tout gaillard. Je lui baise la figure et il se met  me
rpondre: Ainsi soit-il! puis il se tait et pousse un soupir dont je
sentis le vent, tant il tait gros. Je l'embrasse, je le caresse, si
bien que le voil remis tout  fait. Au moment o je lui disais: Je
veux que cette nuit nous couchions ensemble, quelqu'un qui avait le mot
frappe  la porte. La servante court  la fentre et me dit: Signora,
c'est le tapissier.--Dis-lui de monter, rpliqu-je. Il entre et me
demande dix cus que je restais lui devoir sur une garniture de lit; il
me prie, en outre, de le dpcher vivement, parce qu'il avait  faire.
Je dis  la servante: Prends cette clef, et sur l'argent qu'il y a
dans le coffre, donne-lui ses dix cus. La servante s'en va ouvrir le
coffre et me laisse caresser la queue au matou, qui se croyait bien en
garde contre les roueries, en habile homme; je l'ensorcle, il tait
dj tout ensorcel, mais le tapissier me presse, et j'avais dj cri
plus d'une fois: Dpche-toi donc, bte!  la servante quand j'entends
celle-ci grommeler. Je me lve et vais voir ce qu'elle a; je la trouve
tout affaire autour du coffre, qu'elle ne pouvait arriver  ouvrir pour
une bonne raison: c'est que, de mme que le tapissier, qui venait pour
l'argent, n'tait pas de bon aloi, la clef n'tait pas celle du meuble.
Je fis comme si elle me l'avait force, et je lui sautai sur le dos avec
plus de cris que de coups de poing. Je dis qu'il faut briser le coffre,
mais on ne trouve pas de marteau. Je me tourne alors vers mon finaud:
De grce, lui dis-je, si vous avez dix cus, donnez-les-lui; tout 
l'heure, je briserai cette caisse, ou je russirai  l'ouvrir, et vous
rentrerez dans votre argent.

_Antonia._--Tu lui donnais du vous dans les affaires d'importance. Ah!
ah! ah!

_Nanna._--Aussitt il porta la main  sa bourse, et jeta ngligemment
les cus en disant: Prends-les, Matre, et va-t'en avec Dieu. Moi, je
donnais de grands coups de pied dans le coffre, comme si je voulais le
mettre en pices; et il me dit: Envoie chercher le serrurier et fais-le
ouvrir: nous ne sommes pas presss. Il me donnait du tu, comme si
j'tais maintenant tout  ses ordres, pour le prt qu'il m'avait fait.

_Antonia._--Le roupie-au-nez!

_Nanna._--Les coups de pied finis, je me couchais dans l'intention de
ne pas lui donner la becque du tout, et il me prenait entre ses bras,
quand voici qu'on frappe dur  la porte; c'tait ce que j'attendais pour
le planter l. Je me levai, il eut beau me retenir et me supplier de
ne pas aller voir qui venait frapper, et mettant le nez  la jalousie,
j'aperus un petit Monsignor, le chapeau sur la tte, envelopp dans
son manteau et mont sur une mule. Il m'appelle d'en bas et me prsente
la croupe de sa bte: j'accepte, je prends le manteau du valet, car
pour le reste j'tais vtue d'habits de garon (je m'habille presque
toujours de la sorte), et je m'en vais avec lui. Mon madr racoleur de
putains autant que de soldats, aprs avoir, par vengeance, fracass
mon portrait pendu dans ma chambre, quitta la maison comme un joueur
quitte le brelan, quand on l'a trait de coquin. J'oubliais de te dire:
il allait briser les meubles pour rentrer dans son argent, mais ma
servante s'tant mise  crier  la fentre fit tant qu'il s'en alla, le
panache bas, tant  cause du monde qui accourait qu' cause du coffre,
qu'il avait enfin ouvert, et dans lequel il trouva des onguents et des
pommades pour les accidents qui peuvent arriver. Mais en voulant te
conter une  une mes aventures, il m'en advient comme  la pcheresse
qui se propose de faire une confession gnrale et de dire tout ce
qu'elle a fait; ds qu'elle est aux pieds du Moine, elle ne s'en
rappelle pas la moiti.

_Antonia._--Dis-moi celles dont tu te souviens;  leur aune, je
mesurerai celles que tu auras oublies.

_Nanna._--Ainsi ferai-je. Un bon imbcile qui, d'une mchante vigne
qu'il possdait au monde, s'tait fait une centaine de ducats et les
avait mis dans une caisse, s'tait fourr dans la tte de me vouloir
pour femme. Il s'en ouvrit  mon barbier qui m'en fit toucher un mot;
je sus ce qu'il avait d'argent comptant par le moyen de celui qui m'en
causait, et le fis si bien mordre  l'esprance que, certain dsormais
de m'avoir, il vint chez moi;  force de le caresser, en un mois
j'obtins que, de ses cent ducats, il me garnt les lits, la cuisine
et toute la maison de ce qui manquait aux lits,  la maison et  la
cuisine. Aprs lui avoir donn  goter une fois ou deux, pas davantage,
lui cherchant querelle  propos de persil, je le traitai de tte de
cheval, de salop, de canaille, de gueux, d'imbcile, d'ignorant, et lui
envoyai la porte dans l'estomac. Une fois bien certain de son erreur, le
malheureux se fit Moine au cou tors. Et je riais!

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Parce qu'une putain s'acquiert un grandissime renom quand elle
peut se vanter d'avoir dsespr, ruin, rendu fou quelqu'un.

_Antonia._--Sans envie de ma part.

_Nanna._--Que de bons cus j'ai gagns en trompant celui-ci et celui-l!
Chez moi soupait souvent, trs souvent, beaucoup de monde; le repas
fini, on apportait les cartes sur la table. Or , disais-je, jouons
deux jules de drages; celui par exemple  qui tombera le roi de coupe
paiera. Les drages perdues et achetes, les gens, une fois les cartes
en main, pouvaient se retenir de les mler comme une putain de faire
l'amour; l'argent sortait des poches et on se mettait  jouer pour de
bon. Survenaient alors deux filous, de l'air de vrais nigauds qui,
aprs s'tre fait un peu prier, prenaient des cartes plus fausses que
les doublons de la Mirandole, et  l'tourdie, par hasard, ramassaient
les cus des convives: je leur indiquais par signes le jeu que ceux-ci
avaient dans la main, ne me fiant pas trop aux fausses cartes.

_Antonia._--Des plaisanteries, ces cartes-l.

_Nanna._--Pour deux ducats, je fis savoir  quelqu'un que son ennemi
devait venir deux heures avant le jour, et absolument seul, coucher
avec moi; le pauvre diable, guett par lui, fut cribl de coups de
couteau.

_Antonia._--Des piqres de gupes! Mais, dis-moi, pourquoi celui-ci
venait-il deux heures avant le jour?

_Nanna._--Parce qu' cette heure-l me quittait un autre, qui ne pouvait
pas rester davantage. Crois-tu, par hasard, que si je dormais volontiers
avec un galant, il ft le seul  me la chatouiller, hein? Je me levais
mille fois d' ct de mon marchand, sous prtexte d'avoir mal au
ventre,  l'estomac, et j'allais contenter l'un ou l'autre, cach dans
la maison. L't, m'en prenant  la chaleur, je le quittais en chemise,
passais par la salle et m'accoudais  la fentre pour tenir conversation
 la lune, aux toiles et au ciel; pendant ce temps-l, je m'en collais
comme cela quelquefois deux sur le dos, en moins que rien.

_Antonia._--Qui quitte le jeu perd la partie.

_Nanna._--Cela ne fait pas de doute. Maintenant, gote-moi celle-ci.
Aprs avoir mis  sec dix ou douze de mes amis qui ne pouvaient plus
rien fournir, tant je les avais fait couler, je dlibrai de les
nettoyer tout  fait.

_Antonia._--Quelle ruse imaginas-tu?

_Nanna._--Je donnais les pommes et le fenouil  un apothicaire en mme
temps qu' un mdecin auxquels je pouvais me fier: Je veux, leur
dis-je, faire semblant d'tre malade, pour que mes galantins oprent ma
gurison. Vous, le mdecin, ds que je me serai mise au lit, dclarez
que je suis perdue et ordonnez-moi des drogues qui cotent cher; toi,
l'apothicaire, tu les inscriras sur ton livre et tu m'enverras  la
place tout ce que tu voudras.

_Antonia._--Je te pche  la ligne: de cette faon, tu attrapais
l'argent que tes amants donnaient au mdecin et  l'apothicaire; ceux-ci
te le rapportaient.

_Nanna._--Tu as du bon dans l'entendement. Ce fut  s'en dcrocher la
mchoire quand, au souper, avec mes galants, je feignis de me trouver
mal et tombai sur la table. Ma mre, qui connaissait l'enclouure, me
dlace, toute pouvante, me porte sur le lit, aide par eux, et se met
 me pleurer comme morte. Je reprends connaissance, pousse un soupir
et dis: Hol le coeur! Tout aussitt de s'crier: Ce n'est rien!
ce sont des vapeurs qui viennent du cerveau.--Je sens bien comme je
souffre! repris-je, et je retombai vanouie. Ils envoyrent chercher
le mdecin, qui arriva, me tta le pouls avec deux doigts, comme s'il
touchait les cordes du manche  un luth, me fit revenir  l'aide de son
vinaigre de rose, et dit: Le pouls s'en va! puis sortit de la chambre.
Bon nombre de mes Je-crois-tout allrent consoler maman, qui voulait
se jeter par la fentre; les autres entouraient le mdecin, en train
d'crire son ordonnance pour l'envoyer  l'apothicaire. Sitt rdige,
l'un d'eux la porta, de sa personne, et, en change, revint les mains
pleines de cornets de papier et de fioles. Le mdecin, aprs avoir dit
ce qu'il y avait  faire, s'en alla, et ma mre eut beaucoup de peine
 les renvoyer tous chez eux: ils voulaient veiller  mon chevet, sans
se dshabiller. Le matin arriv, ils revinrent tous; le mdecin aussi:
ayant appris que j'avais failli passer dans la nuit, il leur dit de
trouver vingt-cinq ducats de Venise pour je ne sais quelle distillation
qu'il fallait oprer. Aussitt l'une des bonnes dupes, sans regarder 
ce qu'ils diminueraient dans l'alambic, les donna  ma mre qui les mit
en lieu d'o rien ne revient; l'imbcile pouvait croasser, jamais ne les
revit. En somme, de toutes ces mdecines, rhubarbe, sirops, cordiaux,
clystres, manuschristi, juleps, onguents, les notes du mdecin, de
bois, la chandelle, il me resta entre les mains une bourse pleine d'cus.

_Antonia._--Ne te consumais-tu point  rester au lit comme cela, bien
portante?

_Nanna._--Je me serais consume si j'eusse t seule; mais le mdecin
me fatiguait les paules une nuit, et l'apothicaire me faisait des
frictions la nuit d'aprs; pour ma convalescence, les chapons pleuvaient
tout plums, tout rtis, et les bons vins: il n'y avait pas une cave de
prlat qui ne ft dvirgine pour moi.

_Antonia._--Ah! ah! ah!

_Nanna._--Le marchand dont je t'ai parl, sans m'en rien dire, me
laissait voir son grand dsir d'avoir un enfant. Je saisis la bonne
occasion et feignis de me trouver bien mal, bien mal; du matin au soir
je me tordais, je me dmenais; je mangeais trois bouches et j'en
recrachais quatre en m'criant: Que c'est amer! puis je faisais comme
si j'allais vomir. La bonne pte d'homme me rconfortait. Dieu le
veuille! murmurait-il; puis il se taisait. Moi qui mangeais comme un
laboureur ds qu'il n'tait plus l, en sa prsence je perdais l'apptit
tout  fait et ne gotais pas mme d'une bouche. A la fin, aprs
avoir bien simul tourdissements, coliques, mal de mre, douleurs de
reins, geignant de ce que mes poques ne venaient point  leur poque,
je lui dcouvre, par le moyen de ma mre, que je suis enceinte, et
le mdecin, mon secrtaire, confirme la chose. Le chie-en-culotte,
plein d'allgresse, va racoler parrains et marraines, met des chapons
sous la mue et s'occupe de trouver langes, maillots et nourrice; il
n'apparaissait pas un oiseau, un fruit de primeur, une fleur nouvelle,
qu'il ne l'achett pour moi, de peur que l'enfant n'en portt la marque.
Il ne pouvait mme plus supporter que je misse la main  la bouche, et
il me donnait la becque des siennes, me soutenait pour me lever, pour
m'asseoir; c'tait  rire de le voir pleurer quand il m'entendait dire:
Si je meurs en accouchant, je te recommande mon pauvre petit! Je fis
un testament par lequel je l'instituais hritier de tous mes biens 
mon trpas. Il allait le montrer partout et disait  chacun: Lisez-moi
ceci, lisez-moi cela, et dites-moi si je n'ai pas raison de l'adorer.
Aprs l'avoir entretenu longtemps dans cette fable, un jour je me
laissai tomber par terre sans y prendre garde; je feignis m'tre blesse
et lui fis porter, dans un bassin d'eau tide, un foetus d'agneau
mort-n: tu aurais jur un foetus humain. Quand il l'aperut, les larmes
lui jaillirent des yeux, il poussa des gmissements, des cris, et les
redoubla encore lorsque ma mre s'cria que c'tait un garon, qu'il lui
ressemblait! Il dpensa je ne sais combien d'argent  le faire enterrer.
Nous lui fmes porter des habits de deuil, et il se dsesprait surtout
 cause du baptme que le petit n'avait pas reu.

_Antonia._--Qui fut le pre de ta Pippa?

_Nanna._--Ce fut un marquis au regard de Dieu, au regard du monde, je ne
puis pas le dire. Parlons d'autre chose.

_Antonia._--Comme tu voudras.

_Nanna._--Il me vint envie de gratter de la guitare, non pour le
plaisir, mais pour paratre me dlecter des choses d'art. Il est sr que
ce sont de bons lacets  prendre les badauds les talents qu'acquirent
les putains; ils cotent plus cher aux gens que le fenouil, les olives
et les geles que servent les taverniers. Une putain qui va jusqu'
chanter les canzones et lire la musique  livre ouvert, va-t'en pieds
nus.

_Antonia._--Rien ne vient que par tromperie en ce monde.

_Nanna._--Par-dessus tous les autres, j'avais le talent de tirer parti
de n'importe quelle bagatelle, et j'aurais pris dans mon filet jusqu'
une glise, comme dit Margutte[83]; jamais personne ne coucha avec moi
qu'il n'y laisst de son poil. Ne crois pas que chemise, ni coiffe de
nuit, ni escarpins, ni chapeau, ni pe, ni quoi que ce soit qu'on
oubliait  la maison, revt jamais le jour: tout est bon  prendre, tout
fait bon profit. Porteurs d'eau, vendeurs de bois, crieurs d'huile,
marchands de miroirs, marchands d'oublies, marchands de savons, de lait
et de fromages  la crme, de chtaignes chaudes, rties ou bouillies,
jusqu'aux dcrotteurs et aux vendeurs d'allumettes, tous taient mes
bons amis, et c'tait  qui d'entre eux guetterait me voir avec quantit
de galants.

_Antonia._--Pourquoi te guettaient-ils?

_Nanna._--Pour que je me misse  la fentre pour ceci ou pour cela, que
j'achetasse de tout et que je me fisse payer de tout par mes amoureux.
Venait qui voulait me courtiser, force lui tait de dpenser un jules,
un gros, une baoque. Ma servante survenait et disait: Les cordons des
taies d'oreiller ne sont pas assez longs, il s'en faut des mille et des
cent. J'appliquais un baiser au premier qui me tombait sous la main,
et je lui disais: Donnez un jules! Et il aurait bien t not pour un
pouilleux celui qui ne se serait pas excut. Aprs la servante arrivait
ma mre, les bras chargs de lin: Si tu laisses cela t'chapper des
mains, s'criait-elle, jamais tu ne retrouveras une si belle occasion.
J'en appliquais deux  un autre, et aprs qu'il m'avait pay le filage
de la toile, cette socit partie, d'autres se prsentaient; je leur
faisais dire que j'tais en compagnie et ne laissais ouvrir qu' un, 
condition qu'il entrt seul. Celui-l, aprs en avoir fait une tuve
en le cuisant au feu de mes baisers, je le cajolais si bien que, le
jour mme, il m'envoyait une couverture de lit en soie pique, une
tapisserie, une peinture dans son cadre ou quelque chose de prix que
je le savais possder. Grce  ce prsent, je lui promettais, avant
mme qu'il ne me le demandt, de le laisser venir coucher avec moi, il
m'envoyait un souper des plus exquis, et lorsqu'il arrivait pour le
manger ensemble, je lui faisais dire d'aller faire un petit tour, puis
de revenir. Le petit tour achev, il revenait; la servante lui disait:
Attendez encore un tout petit peu. Il en attendait deux, frappait de
nouveau, ne trouvait plus personne pour lui rpondre et se mettait  me
menacer: Putain! truie! par le corps de l'Immacule et du Consacr,
tu me le payeras. Et moi de rire, moi qui soupais avec un autre  ses
dpens, et en riant de m'crier: Piaille tant que tu voudras;  ta
barbe, tu l'auras.

_Antonia._--Comment te le pardonnait-il ensuite, si c'tait un homme de
quelque considration?

_Nanna._--Que ce ft qui a voudra, il restait deux jours durant
sur sa fcherie; puis ne pouvant plus tenir en bride le poulain me
faisait entendre qu'il avait  me dire un mot. Mille plutt qu'un!
rpondais-je. On lui ouvrait, il venait  moi, ple de colre, et
s'criait: Je ne l'aurais jamais cru! Je lui rpondait: Mon me,
crois-moi si tu veux me croire: je n'aime, je n'adore, je ne porte dans
mon coeur que toi seul. Si tu savais, oui, si tu savais l'importante
affaire qui me fora de sortir l'autre soir, tu me bnirais. Si je n'ai
pas de scurit avec toi, avec qui en aurai-je? Et tu peux te fier 
moi pour les excuses que j'imaginais, comme d'avoir t chez quelque
avocat, procureur ou sergent,  l'occasion d'un gros procs. Je me
laissais alors tomber sur lui, les bras autour de son cou, et tandis
qu'il plantait son lys dans mon jardin, je lui arrachais le coeur de
la poitrine en mme temps que le dpit sortait de son me. Il ne s'en
allait pas que je ne l'eusse fait chanter  ma gamme.

_Antonia._--On a grand tort de ne pas te prendre pour matresse 
l'cole[84].

_Nanna._--Merci de ta grce.

_Antonia._--Remercie ton mrite, plutt.

_Nanna._--Non, ta grce. Mais coute de quelle faon nouvelle je me fis
un jour presque riche. Un Gentilhomme qui se mourait pour moi voulut
m'emmener deux mois dans l'un de ses domaines, ce qui me suggra l'ide
de rpandre le bruit que je voulais dire adieu  tout le monde!
J'envoyai chercher un Juif, je fis march avec lui de mes meubles,
non sans grand crucifiement de mes amoureux, et aprs avoir plac mon
argent dans une banque, sans qu'ils l'apprissent, je m'en fus avec le
Gentilhomme.

_Antonia._--Pourquoi vendais-tu tes meubles?

_Nanna._--Pour les rendre neufs, de vieux qu'ils taient. Ce qu'il y a
de sr, c'est qu'aussitt que je revins, mes galants accoururent m'en
racheter d'autres, comme les fourmis accourent aux graines qu'on vient
de semer.

_Antonia._--Ce sont les malfices dont vous ensorcelez les malheureux
qui les font si crdules.

_Nanna._--Je ne nie pas que l'on use de tous les artifices pour les
aveugler: nous leur donnons  manger jusqu' notre ordure et notre
marquis[85]. J'en connais une, que je ne veux pas nommer, qui, pour
faire courir un amant aprs elle, lui donna  manger une poigne de
crotes de mal franais, dont elle tait pleine.

_Antonia._--Ah, pouah!

_Nanna._--Oui. A l'aide d'une chandelle faite de graisse d'homme brl
vif, j'ai russi  faire chauffer pas mal de mes petites affaires. Mais,
au bout du compte, tous ces sortilges dont tu parles, herbes sches au
clair de lune, cordes de pendus, ongles de morts, paroles diaboliques,
ne valent pas une chiquenaude auprs du grand sortilge que je te dirais
bien si c'tait permis.

_Antonia._--Ta conscience est celle de Frre Chapelet[86].

_Nanna._--Pour ne pas ressembler  une hypocrite, je te dirai qu'une
bonne paire de fesses a bien plus de pouvoir que tout ce qu'il y a
jamais eu de philosophes, d'astrologues, d'alchimistes et de ncromants.
J'avais essay d'autant d'herbes qu'il y en a dans deux prairies,
d'autant de paroles qu'il s'en change en dix marchs, et je n'avais
pu faire remuer du coeur gros comme le doigt  quelqu'un dont je ne
puis dire le nom. Or, rien que d'un gentil tortillement de fesses, je
le rendis si fou de moi qu'on en fut stupfait dans tous les bordels:
cependant on est habitu  voir tous les jours du nouveau, et l'on ne
s'y merveille pas de grand'chose.

_Antonia._--Vois, vois ou vont se nicher les secrets de la sorcellerie!

_Nanna._--Ils nichent dans le fondement, qui a tout autant de force pour
tirer l'argent des grgues que l'argent lui-mme en a pour creuser les
fondements des monastres.

_Antonia._--Si le fondement a autant de puissance que l'argent, il est
plus fort que ne le fut Roncevaux, qui massacra tous les Paladins.

_Nanna._--Bien plus fort, c'est certain. Mais poursuivons notre
conversation et prends note de cette petite rouerie qui est bien bonne.
La mouche lui grimpait au nez tout de suite et il ne pouvait se retenir,
 la premire chose qui lui dplt, de me dire des sottises. Sa fureur
passe, il s'agenouillait  mes pieds, les bras en croix, me demandant
pardon, et ma gentillesse lui infligeait une pnitence aux dpens de
sa bourse. Un jour, le voyant sortir des convenances, je le fis tomber
dans un tel dsespoir, en m'chappant de ses bras et en allant me livrer
 son rival, qu'il me roua de coups. Puis, revenu  lui et croyant
impossible de jamais me radoucir, parce que je feignais de ne plus
vouloir l'couter, il me donna la moiti de sa fortune: de cette faon,
il eut la paix.

_Antonia._--Tu faisais comme un poltron qui, aprs s'tre fait dlivrer
caution de ne pas tre frapp, provoque son adversaire et l'excite 
sortir les poings, pour le mettre dans la peine.

_Nanna._--Juste, j'tais bien comme un de ceux-l. Ah! ah! ah! Je
mouille ma chemise en songeant au prcheur qui n'a institu que sept
pchs mortels, pour tout le monde de l'Univers, tandis que la plus
chtive putain qui soit en possde un cent  elle seule. Considre
un peu combien en tient une de celles qui, pour couvrir son autel,
dpouille un millier d'autres glises! Antonia, la gourmandise, la
colre, l'orgueil, l'envie, la paresse et l'avarice naquirent le jour
o le putanisme est n: si tu veux savoir de quelle faon dvore une
putain, informe-toi  ceux qui l'invitent; si tu tiens  apprendre avec
quelle rage se met en colre une putain, demande-le au pre et  la mre
de tous les saints du calendrier. Sache que si elles le pouvaient, elles
engloutiraient le monde dans l'abme, en moins de temps que ne l'a fait
Messire le Seigneur Dieu.

_Antonia._--Mauvaise affaire!

_Nanna._--L'orgueil d'une putain est pire que celui d'un vilain
endimanch; l'envie d'une putain est ce qui la ronge, comme le mal
franais ronge quiconque l'a dans les os.

_Antonia._--De grce, ne m'en fais pas souvenir; je l'ai eu et je n'ai
jamais pu savoir comment.

_Nanna._--Excuse-moi, je ne me rappelais plus que tu en as t
assassine. La paresse d'une putain est plus aigu et plus coeurante
que ne l'est la mlancolie d'un courtisan qui se voit moisir  l'office,
sans un liard de pension. L'avarice d'une putain ressemble  une bouche
qu'un ladre d'usurier drobe  sa faim et replace dans le buffet, avec
les restes du plat.

_Antonia._--Et o mets-tu la luxure d'une putain?

_Nanna._--Antonia, qui boit toujours n'a jamais grand'soif, et qui est
toujours  table rarement a de l'apptit. Si quelquefois elles veulent
tter d'une grosse clef, c'est une espce d'envie comme celles des
femmes enceintes qui mangent une gousse d'ail ou bien une prune verte.
Je te le jure par l'heureux sort que je cherche pour la Pippa, la luxure
est la moindre des dmangeaisons qu'elles puissent avoir, parce qu'elles
sont toujours  penser comment s'y prendre pour arracher le coeur et la
rate des autres.

_Antonia._--Je te crois sans que tu le jures.

_Nanna._--Et tu peux bien m'en croire. Mais dguste maintenant un
millier de gentillesses que je veux te dire presque d'un trait.

_Antonia._--Dis-les donc.

_Nanna._--Trois particuliers, entre autres, m'aimaient: un peintre et
deux courtisans; et la paix qui rgne entre les chiens et les chats
tait celle qui rgnait entre eux. Chacun guettait pour venir chez moi
le moment o il croyait n'y pas trouver l'un des deux autres. Il arriva
que le peintre vint un soir, hors d'heure, frapper  ma porte; on lui
ouvrit, il monte l'escalier et comme il allait s'asseoir  ct de
moi, voici l'un des courtisans qui heurte; je reconnais que c'est lui,
je fais cacher le peintre et je vais au-devant du galant qui s'crie
en montant les marches: Par le Diable! fais-moi donc prendre ici ce
poltron de barbouilleur de mitres  voleurs! Le peintre ne pouvait
l'entendre; pendant que l'autre lche son flux de paroles, j'entends
mon troisime amoureux qui, en toussant, m'avertit d'aller lui ouvrir.
Je cache celui qui en voulait au peintre, et celui qui s'tait fait
ouvrir opre son entre en crachant. De prime abord, il me dit: Je suis
venu, croyant trouver avec toi l'un de ces deux gredins; si je l'y avais
rencontr, le moindre morceau qu'il y laissait, c'tait l'oreille. Et
ne va pas croire, parce qu'il parlait comme cela, qu'il aurait donn un
coup de pied au cul  Castruccio[87]. La meilleure preuve, c'est que
le mot entendu par le peintre, qui ne savait rien du courtisan blotti
prs de lui, et par le courtisan, qui ne souponnait pas davantage
le peintre, tous deux s'lancrent hors de leur cachette pour faire
rtracter le bravache qui, en les apercevant, voulut aussitt se sauver
 reculons; il mit le pied sr la premire marche de l'escalier et
dgringola jusqu'en bas; eux, que la fureur empchait de voir clair,
tombrent pardessus lui. Il en rsulta entre ces trois hommes, qui
se hassaient  mort, tous rouls en paquet, une bataille  trois si
pouvantable qu'une foule de gens accoururent au tumulte; mais on ne
pouvait entrer les sparer; ils tenaient la porte si bien ferme avec
leurs paules qu'impossible de l'ouvrir. Les cris augmentaient, la
foule aussi: le hasard voulut que le Gouverneur vint  passer: il fit
jeter la porte par terre, empoigna mes trois braves, tout meurtris,
tout sanglants comme ils taient, et ordonna de les mettre dans la mme
prison; ils n'en seraient jamais sortis s'ils n'avaient fait la paix
entre eux, ce  quoi ils se rsolurent.

_Antonia._--Certes, ce fut beau.

_Nanna._--Si beau que je le racontais  tous les trangers et que je fus
sur le point d'en faire faire un pome par Gian-Maria, le Juif; je n'en
fis rien, de peur de passer pour une glorieuse.

_Antonia._--Dieu t'en donne rcompense!

_Nanna._--Dieu le fasse! Mais si cette histoire fit rire tout le monde,
celle que je vais te conter stupfia tout le monde. Au comble de la
faveur o m'avaient porte mes amis (grce  ce que j'tais un friand
morceau), j'imaginai de me faire murer dans le cimetire.

_Antonia._--Pourquoi pas  Saint-Pierre ou  Saint-Jean?

_Nanna._--Parce que je voulais mouvoir bien plus la piti en
m'ensevelissant au milieu de tous ces os de morts.

_Antonia._--Bonne ide!

_Nanna._--Ce bruit une fois en circulation, je commenai  mener une
sainte vie.

_Antonia._--Avant de m'en conter plus long, dis-moi comment t'tait
venue cette folie de te murer.

_Nanna._--Pour me faire dlivrer par mes amis,  leurs dpens.

_Antonia._--Ah bon!

_Nanna._--Je changeai donc d'existence et tout d'abord tai les tentures
de ma chambre; puis ce fut le tour du lit, de la table; je mis une robe
de bure grise, me dbarrassai de chanes, bagues, coiffes et autres
futilits, et m'adonnai  jener chaque jour (je mangeais en cachette).
Je ne me refusais pas compltement  parler, mais je n'accordais presque
rien  mes amoureux, et petit  petit je les habituai  faire sans moi,
de sorte qu'ils en taient au dsespoir. Quand je sus que le bruit
courait partout que j'allais me faire murer, je pris ce qu'il y avait
d'un peu de valeur  la maison, je le mis en sret et distribuai de
ct, et d'autre quelques guenilles pour l'amour de Dieu. Le moment
venu, je rassemblai ceux qui s'imaginaient tre veufs de moi (il aurait
mieux valu pour eux que je fusse perdue tout  fait plutt qu'gare),
je leur fis donner des chaises, et aprs un silence pendant lequel
je roulais en moi-mme quelques paroles que j'avais combines toute
seule dans ma tte, aprs m'tre fait jaillir des yeux une dizaine de
petites larmes que, je ne sais comment, je parvins  me retenir le
long des joues, je leur dis: Mes chers frres, mes chers pres, mes
chers enfants, qui ne pense  son me n'en a pas ou n'y tient gure.
Mais moi je tiens  la mienne, elle a t convertie par un Prdicateur
et par la lgende de Sainte Chiepina, en mme temps qu'pouvante de
l'Enfer, que j'ai vu en peinture, ce qui m'a fait dlibrer d'chapper
 la chaude maison. Mes pchs ne sont pas loin d'tre aussi grands que
la misricorde divine, et c'est pourquoi, mes frres, c'est pourquoi,
mes fils, je veux ensevelir entre quatre murs cette misrable chair,
ce misrable corps, cette misrable vie. A ces mots, les sanglots
des pauvrets leur remontrent a la gorge, comme ils font  celle des
dvots qui ne peuvent retenir leurs soupirs quand le Prtre entame la
Passion. Je continuai: Plus d'ornements, plus de parures, plus rien;
pour chambre bien meuble, j'aurai l'troit espace d'une cellule toute
nue; pour lit, une brasse de paille sur une planche; pour manger, la
grce de Dieu; pour boire, l'eau du ciel; pour robe lame d'or, ce
que voici... Je tirai de dessous moi un cilice on ne peut plus rude,
sur lequel j'tais assise, et le leur montrai. Si tu te souviens des
lamentations que font en gmissant les bonnes mes quand on leur montre
la Croix, au Colise, tu vois et tu entends d'ici les lamentations de
mes adorateurs qui, de douleur suffoqus, ne parlaient qu'avec leurs
larmes. Quand j'ajoutai: Mes frres, pardonnez-moi! ce fut un tumulte
pareil  celui qui s'lverait dans Rome si elle tait une seconde fois
mise  sac, ce dont Dieu nous garde! L'un d'eux s'agenouilla  mes
pieds, et ne russissant  rien avec ses prambules, il se releva et
alla donner une vingtaine de fois de la tte contre le mur.

_Antonia._--Quel dommage!

_Nanna._--Enfin, arriva le matin o je devais tre mise entre quatre
murs; tu aurais jur que Rome entire se trouvait dans la chapelle
du cimetire, et en rassemblant toutes les foules qui jamais vinrent
voir baptiser des Juifs, on n'arriverait pas au quart. Sois aussi bien
sre que ceux qui doivent tre pendus le lendemain, et ceux qui vont
se battre n'prouvent pas plus de dplaisir que n'en prouvaient mes
amoureux. Mais que te vais-je promener sur les cimes des arbres? Je
fus mure au milieu des rumeurs de toute l'assistance. L'un disait:
Dieu lui a touch le coeur. L'autre: Elle donne le bon exemple  ses
pareilles. Et d'autres: Qui l'aurait jamais pens? Il y en avait
qui ne voulaient pas en croire leurs yeux, d'autres qui en restaient
stupides, d'autres encore qui riaient et disaient: Oh! si elle va
jusqu'au bout du mois, je veux tre crucifi. C'tait une piti et
un amusement que de voir mes pauvres dolents dans la chapelle, se
bousculant  qui me parlerait, et le Spulcre n'a pas t gard par les
Pharisiens comme je l'tais par eux. Enfin, au bout de quelques jours,
je commenai  prter l'oreille aux supplications qu'ils me faisaient
 toute heure pour que je me dcidasse  sortir: On peut sauver son
me n'importe o! rptaient-ils. Pour t'achever en deux mots, ils
me lourent et me meublrent une maison tout  neuf, et, sortie de la
cellule, dont ils dmolirent le mur comme on dmolit la porte du Jubil,
ds que le Pape en a fait tomber la premire brique, je devins plus
effronte que jamais; Rome entire s'en dcrochait la mchoire, et ceux
qui avaient prvu l'issue de mon emmurement se disaient l'un  l'autre,
tout haut: Qu'est-ce que je t'avais dit?

_Antonia._--Je ne sais pas comment il peut tre possible qu'une femme
imagine tout ce que tu imaginais.

_Nanna._--Les putains ne sont pas des femmes, ce sont des putains; voil
pourquoi elles imaginent et font ce que j'imaginais et ce que je fis.
Mais o laiss-je une de nos prudentes qualits, celle des fourmis, qui
amassent en t, pour l'hiver? Antonia, ma chre petite soeur, tu dois
savoir qu'une putain a toujours dans le coeur une pine qui la rend
soucieuse: c'est la crainte de ces marches d'glise et de ces chandelles
dont tu me parlais savamment tout  l'heure, et je te confesse que
pour une Nanna qui sache se faire des biens au soleil, il y en a mille
qui meurent  l'hpital. Matre Andra avait coutume de dire que les
putains et les courtisans pouvaient se mettre dans la mme balance; en
effet, tu en vois plus rester carlins que devenir pices d'or. Et que
leur fait cette pine qu'elles ont dans l'me encore plus que dans le
coeur? Elle les fait songer  la vieillesse. Alors, elles s'en vont aux
hpitaux, y choisissent la plus jolie bambine qu'elles y trouvent et
l'lvent comme leur propre fille; elles la prennent d'un ge qui sera
dans sa fleur juste au moment o elles se dfleuriront, lui donnent le
plus joli nom qu'elles imaginent et lui en changent tous les jours,
de faon que jamais un tranger ne peut savoir le vrai; elles se font
appeler aujourd'hui Giulia, demain Laura, Lucrezia, Cassandra, Porzia,
Virginia, Pantasila, Prudenzia, Cornelia. Oui, pour une qui possde
une vraie mre, comme je suis celle de la Pippa, il y en a un millier
que l'on a prises dans les hpitaux, et c'est le diable que de deviner
quel est le pre de celles que nous faisons nous-mmes, quoique nous
disions toujours qu'elles sont filles de Seigneurs et de Monseigneurs.
Elles sont si varies les graines qu'on sme dans nos jardins qu'il est
presque impossible de dire au juste quel est celui qui a sem la bonne;
c'est une folle celle qui se vante de savoir de quelle graine provient
ce qui pousse dans un champ o l'on en a jet de vingt espces, sans que
l'on puisse mettre aucune tiquette.

_Antonia._--La chose est bien certaine.

_Nanna._--Et gare  qui tombe entre les mains d'une putain pourvue
d'une mre! Malheur  qui s'y enchevtre! Les mres ont beau tre
vieilles, elles veulent leur part de l'onguent; il leur faut donc mler
aux roueries de la fille quelques-unes de leurs coquineries  elles,
pour qu'elles puissent payer celui qui voudra les contenter, car elles
s'engouent toujours de jeunes gens; c'est l'ordinaire des vieilles, 
peine trouvent-elles du crdit en payant.

_Antonia._--Cette rflexion-l c'est la vrit vivante.

_Nanna._--A quel pril s'expose l'imprudent au sujet duquel se disputent
la mre et la fille, enfermes dans la chambre? Que de cupides
avertissements, que d'atroces conseils se donnent, que de tratres
desseins se trament contre sa bourse! Le matre d'armes qui demeurait 
ct de chez moi n'enseignait pas tant de bottes  ses lves que n'en
apprennent ces mres postiches ou non postiches  leurs filles: Quand
ton amant viendra, leur disent-elles, dis-lui ceci, demande-lui cela,
baise-le de telle faon, caresse-le comme cela, mets-toi en colre de
telle sorte, apaise-toi moyennant tel cadeau. Ne le rebute pas trop,
ne le caresse pas  l'excs; tout en riant avec lui, va dans une autre
chambre, montre-toi soucieuse. Promets et dpromets selon ton profit, et
tche toujours d'attraper quelque bracelet, quelque bague, un collier,
un chapelet: le pis qui puisse arriver, ce ne serait toujours que de les
rendre. C'est comme je le dis.

_Antonia._--Il me semble presque te croire.

_Nanna._--Crois-moi tout  fait, et non presque.

_Antonia._--Et tu as t si perverse que cela?

_Nanna._--Qui pisse comme les autres est comme les autres; tant que
j'ai vcu putain, j'ai agi en putain et je n'ai rpugn  faire rien
de ce que doit tre une putain; car je ne me serais pas mise putain si
je n'avais pas eu le caractre d'une putain, et si jamais femme mrita
de recevoir le brevet de putain, c'est ta putain de Nanna qui surtout
fut matresse en l'art d'avoir toujours vingt-cinq ans. On supputerait
plus facilement le nombre des vers luisants d'une dizaine d'ts que
les annes d'une putain! Aujourd'hui, elle te dit: J'ai vingt ans. Et
six ans aprs, elle te jure n'en avoir que dix-neuf. Mais parlons de
choses srieuses. Que de pauvres diables j'ai fait tailler en morceaux
et charper, de mon temps!

_Antonia._--C'est aprs ton temps que je voudrais te voir.

_Nanna._--Dans ce temps-l, grce aux jubils, aux indulgences et aux
stations, tu verras que mon me ne sera pas des dernires dans l'autre
monde, de mme que mon corps n'a pas t des derniers en celui-ci; non,
Madonna! je ne serai pas des dernires, quoique j'aie eu grand plaisir
 faire s'entretuer pour moi les hommes: je le faisais par un noble
orgueil, c'tait la glorification de ma beaut que d'entendre jour et
nuit les pes s'entre-choquer pour elle. Et gare  qui me regardait de
travers: je me serais donne au bourreau pour me venger.

_Antonia._--Le mal est le mal et le bien est le bien...

_Nanna._--Comme on voudra. Je l'ai fait et m'en repens, sans m'en
repentir. Mais qui pourra te dire l'art que je possdais de tourner
la tte aux gens? Antonia, je me trouvais quelquefois  avoir jusqu'
dix amoureux  la maison, et partageais si bien entre eux les baisers,
les caresses, les paroles, les serrements de mains, qu'ils se croyaient
tous dans le paradis, jusqu' ce que vnt  moi quelque nouveau pigeon,
affubl  la Mantouane ou  la Ferraraise, d'aiguillettes, de rosettes
et de rubans. Je l'accueillais comme on accueille quiconque vous
apporte des cadeaux, et mes galants plants l (comme dit la Gnoise),
je l'emmenais dans ma chambre. Il fallait voir tomber la morgue de
ceux que je laissais dans la salle, comme tombent les noisettes au
premier froid, et les fleurs au souffle du vent! On n'entendait parmi
eux que soupirs, sans qu'ils disent un mot, et ils ressemblaient  des
gens qu'on emmne de force et qui s'enflent le dos, faute de pouvoir
mieux faire. Aux soupirs succdaient les plaintes, mles de morsures
de doigts, de coups de poing sur la table, de grattements de tte, de
promenades muettes, de quelques bouts de vers mis en lambeaux qu'ils
chantonnaient pour se dcharger la rate. Comme je ne me pressais pas de
revenir, ils finissaient par prendre le chemin de l'escalier, et pour
que je les rappelasse par derrire, ils disaient quelque mot  haute
voix,  la servante ou aux autres. Aprs avoir fait un tour dans la rue,
ils revenaient, trouvaient la porte ferme et tombaient dans le plus
pitoyable dsespoir.

_Antonia._--L'Ancroia[88] n'tait pas aussi cruelle.

_Nanna._--Tu es porte  la compassion.

_Antonia._--Oui, j'y suis porte et veux l'tre toujours.

_Nanna._--Restes-y, pendant que tu y es; pourvu que tu m'coutes, suffit.

_Antonia._--Je t'coute, n'en doute pas.

_Nanna._--Le gentil amusement que c'tait, au beau milieu du plaisir que
n'importe qui prenait de moi, de me voir tout  coup pleurer sans raison
aucune! Pourquoi pleurez-vous? me demandait-il. Entrecoupant mes
paroles de sanglots et de soupirs, je lui rpondais: Je suis mprise
de toi, tu ne m'apprcies pas ce que je vaux; mais patience, puisque
ainsi le veut mon misrable sort. Une autre fois, sur le dpart de
l'un d'eux, qui me quittait pour une couple d'heures: O allez-vous?
lui disais-je en pleurant; sans doute chez quelqu'une de ces femmes qui
vous traitent comme vous le mritez. Et le bltre se rengorgeait de
ce qu'une femme en tnt pour lui. Je sanglotai aussi maintes fois en en
revoyant un qui n'tait pas venu depuis deux jours, et je lui fis croire
que je pleurais du plaisir de le retrouver.

_Antonia._--Tu avais des larmes on ne peut plus  commandement.

_Nanna._--Prends note de ce que j'tais un de ces terrains o l'eau
jaillit ds qu'on les touche; mieux encore, un de ceux ou, sans qu'on
les touche, l'eau suinte continuellement. Mais je ne pleurais jamais que
d'un oeil.

_Antonia._--Oh! pleure-t-on d'un oeil?

_Nanna._--Oui, les putains pleurent d'un oeil, les femmes maries
pleurent de deux, les religieuses de quatre.

_Antonia._--Voil qui est intressant  savoir.

_Nanna._--Ce serait intressant si je voulais te le dire: sache
seulement que les putains pleurent d'un oeil et rient de l'autre.

_Antonia._--Voil qui est encore plus beau; mais dis-moi comment.

_Nanna._--Ne sais-tu pas, pauvrette, que nous autres putains (le mot
me plat) nous avons toujours le rire  l'un et la larme  l'autre? La
preuve, c'est que pour une bagatelle nous rions, pour une bagatelle
nous pleurons. Leurs yeux sont comme le soleil entre les nuages: tantt
il darde un rayon, et tantt il se cache. Au milieu d'un clat de
rire, elles laissent tomber un pleur, et ces rires-l, ces pleurs-l,
j'ai su mieux les russir, moi, que n'importe quelle putain qui jamais
soit venue d'Espagne. Grce  eux, j'ai plus assassin d'hommes qu'il
n'en meurt sur la paille dans ces rvrendissimes cours. Rien n'est
plus ncessaire que ces rires et ces larmes dont je parle; mais il
faut savoir en user  propos, parce que si tu laisses l'opportunit
t'chapper des mains, ils ne valent plus rien du tout; c'est comme les
roses de Damas qui, si on ne les cueille  l'aube, perdent leur parfum.

_Antonia._--Tous les jours on apprend du nouveau.

_Nanna._--Aprs les rires et les larmes feintes viennent  la file
les menteries, leurs soeurs; pour moi, je m'en rgalai plus que les
villageois ne se rgalent des beignets, et j'en dis plus que les
vangiles ne disent de vrits; je les btissais avec la chaux de mes
serments dans la crance du prochain et tu aurais dit: Cette femme
est la premire vangliste! J'inventais les plus tonnantes choses
du monde, touchant mes parents, mes domaines et autres fantaisies;
j'imaginais les contes les plus extravagants, et les expliquant  ma
faon, je disais les avoir rvs. J'inscrivais sur un tableau les noms
de mes adorateurs, je partageais entre eux les nuits de chaque semaine
et mettais en vedette celui qui devait dormir avec moi. Si tu as
jamais vu la liste des prtres qui disent les messes, affichs sur des
criteaux, dans la sacristie, tu me vois moi-mme.

_Antonia._--J'ai vu la liste des prtres et il me semble te voir.

_Nanna._--Trs bien, alors.

_Antonia._--Mais que vient faire cette liste de noms avec les contes que
tu inventais?

_Nanna._--Elle vient faire que les bjaunes, rassurs par leur
inscription au tableau, qui leur notifiait leur nuit, se trouvaient
dups souvent; ah oui! souvent. Il m'arrivait d'oprer le change, comme
cela se pratique aussi dans les glises, pour les messes.

_Antonia._--De cette faon, oui; les menteries appelaient  propos
l'histoire du tableau.

_Nanna._--Maintenant, coute-moi celle-ci et garde-la pour t'en
faire honneur. J'empruntai une chane de grand prix  l'un de mes
dsentraills d'amour: il l'avait emprunte lui-mme  un gentilhomme
qui en avait dpouill sa femme, pour lui complaire, et le jour qu'il
me la mit au col fut prcisment celui ou le Pape donne la dot, dans
l'glise de la Minerve,  tant de jeunes filles pauvres.

_Antonia._--Le jour de l'Annonciation?

_Nanna._--De l'Annonciation; c'est cela. Je me la mis au cou ce jour-l,
mais je ne la gardai pas longtemps.

_Antonia._--Pourquoi pas longtemps?

_Nanna._--Parce que ds que je fus  l'glise et que je vis la presse
qu'il y avait, je songeai  me l'approprier. Qu'est-ce que je fis? Je
m'tai la chane du cou et la donnai  quelqu'un qui me tenait le secret
mieux qu'un confesseur. Puis je m'enfonai dans la foule, quoique je
fusse dj au beau milieu, et tout  coup je poussai un cri pareil
 ceux que poussent les gens  qui le charlatan arrache une molaire
sur le Campo di Fiore. Tout le monde se retourne au cri, et voici la
bonne Nanna qui se met  dire: Ma chane! ma chane! le voleur! le
coupe-bourse! le gredin! En parlant et en pleurant, je m'arrachais les
cheveux; on faisait cercle autour de moi, l'glise en fut bouleverse
et le tumulte en arriva jusqu'au bargello; il empoigna je ne sais
quel pauvre diable qui lui parut,  la mine, avoir vol la chane, le
conduisit sur-le-champ  Torre di Nona, et peu s'en fallut qu'il ne le
ft pendre tout chaud, tout chaud.

_Antonia._--Je ne veux pas en couter davantage.

_Nanna._--Si, tu couteras.

_Antonia._--J'aimerais savoir ce que te dit l'homme qui t'avait prt la
chane.

_Nanna._--Sortie de l'glise, tout en larmes et me tordant les mains, je
rentrai chez moi, je m'enfermai dans ma chambre et dis  ma servante:
Ne laisse pas entrer d'importuns. Voici le galant qui se prsente et
demande  me parler; pas moyen. Alors, il frappe et refrappe, clame et
rclame, s'criant: Nanna! Nanna! ouvre-moi; ouvre-moi, te dis-je,
vas-tu te dsesprer pour si peu de chose? Je feignais de ne pas
l'entendre et disais d'une voix entre haute et basse: Malheureuse!
misrable que je suis! infortune! voue  malchance. Je veux entrer
aux Repenties! Je veux aller me noyer! Je veux me faire Ermite! Puis
je me levai du lit o j'tais couche, et sans ouvrir ma chambre je
dis  la servante: Ma fille, va chercher un juif; je veux vendre tout
ce que je possde, et avec l'argent payer la chane. La servante fit
semblant d'aller chez le juif; et mon bent d'amant criait: Ouvre donc!
c'est moi. Je lui ouvre. En l'apercevant, j'lve la voix: Oh! mon
Dieu! je suis perdue!--Ne crains rien, dit-il, quand je devrais rester
en chemise, je ne veux pas qu'il t'en advienne plus de mal que je ne
m'en fais  moi-mme avec cette chiquenaude.--Non, non, rpondis-je;
donne-moi seulement deux mois de crdit.--Tais-toi, folle, reprit-il,
tais-toi donc! Il passa la nuit avec moi, et je la lui fis si douce
qu'il ne fut plus question de chane.

_Antonia._--Ta boutique tait bien fournie.

_Nanna._--Un vieux barbon rid, jaune, long et maigre, s'enivra de mes
charmes et moi de sa bourse. Comme il pouvait se rgaler de l'amoureux
plaisir tout autant que de crotes de pain un qui n'a pas de dents, il
passait sa fantaisie  me peloter,  me baiser,  me sucer les ttons,
et ni  force de truffes, de culs d'artichauts, d'lectuaires, jamais il
ne put redresser le piquet; si celui-ci se relevait un peu, il retombait
aussitt, absolument comme un lumignon qui n'a plus d'huile et qui, au
moment qu'on croit qu'il se rallume, s'teint. Cela ne servait  rien
de le manier et remanier, de lui fourrer le doigt dans le sifflet ou
sous les sonnettes. Je lui ai jou toutes sortes de tours insenss, 
celui-l. Une fois, entre autres, que j'offrais un souper  je ne sais
combien de courtisanes, lequel souper se fit tout entier  ses dpens,
de trente pices d'argenterie qu'il m'avait fait prter pour le service,
je lui en volai quatre; il en fit un tapage pouvantable; je me jetai
dans ses bras en lui disant: Papa, papa! ne criez point; n'allez pas
vous occasionner une mauvaise digestion. Prenez mes robes, prenez tout
ce que j'ai et payez-les. Il n'ouvrait plus la bouche, et je lui donnai
tant du papa  la figure qu' la fin il resta comme un pre  qui les
Papa! de son enfant entrent dans le coeur; il paya de sa bourse les
plats d'argent, et se contenta de jurer qu'il n'emprunterait plus jamais
de sa vie quoi que ce ft, pour personne au monde.

_Antonia._--Tu tais des plus fines.

_Nanna._--Au commencement d'une liaison, je me faisais si douce que
quiconque me parlait pour la premire fois allait partout prchant
mon loge; puis, quand il m'avait un peu gote, l'alos tait de la
manne. De mme qu'au commencement je montrais une grande aversion pour
les actions mauvaises, de mme au milieu et  la fin j'en montrais
une non moins grande pour les bonnes, par la raison que, comme doit
faire une vraie putain, je prenais le plus grand plaisir  semer la
discorde, ourdir des brouilles, troubler les amitis tranquilles,
susciter des haines, faire s'injurier les gens et les mettre aux mains.
J'avais toujours plein la bouche de Princes, et je dcidais du Turc,
de l'Empereur, du Roi, de la chert des vivres, des richesses du Duc
de Milan et du Pape  venir. Je prtendais que les toiles taient
grosses comme la pomme de pin de Saint-Pierre, pas davantage, et que
la Lune tait la soeur btarde du Soleil. Des Ducs, je sautais aux
Duchesses, et j'en parlais comme si j'avais march dessus; ces grandes
manires qui leur sient  peine,  elles, je les prenais, car celles de
l'Impratrice ne sont qu'une niaiserie, et suivais l'exemple de l'une
d'elles qui, talant  ses pieds des coussins de soie, y faisait mettre
 genoux quiconque avait  lui parler.

_Antonia._--Ce sont des Papesses?

_Nanna._--La Papesse,  ce que l'on dit, ne faisait pas tant de faons;
ma foi non, elle n'en faisait pas tant, et elle ne sut pas se trouver un
si beau nom qu'elles savent s'en trouver, elles. L'une se dit fille du
duc de Valentinois, l'autre fille du cardinal Ascanio; la Madrema signe:
Lucrezia Portia, patricienne romaine, et scelle ses lettres d'un cachet
qui est grand! qui est grand! Et ne va pas croire que ces beaux titres
qu'elles se donnent elles-mmes les rendent meilleures: elles sont
sans amour, sans charit, sans piti,  tel point que si Saint Roch,
Saint Job et Saint Antoine leur demandaient l'aumne, elles ne leur
donneraient rien du tout, quoiqu'elles aient grand'peur de ces trois
saints-l.

_Antonia._--Les ribaudes!

_Nanna._--Sois sre que les choses qu'on jette  la rivire sont encore
mieux places que si on les leur donnait; ds que tu leur as offert
quelque chose, elles te mprisent autant qu'elles t'estimaient avant le
cadeau. Le meilleur chez elles, c'est la foi jure, qu'elles gardent
scrupuleusement, oui, comme les Zingari et les Moines de l'Inde. Bref,
les putains ont le miel dans la bouche, et dans la main le rasoir; tu en
verras deux se lcher de la tte aux pieds: une fois spares, elles se
mettent  dire l'une de l'autre des choses qui pouvanteraient Desiderio
et les Prtres du bon vin, eux qui firent reculer la Mort en se moquant
d'elle au moment o elle s'apprtait  les rtir et  les dpecer.
Mdisantes hors de toute mesure, elles dblatrent contre chacun; que
l'on soit qui l'on voudra, qu'on leur fasse tout le bien possible,
elles n'ont gard  personne. Elles paratront tre folles d'un de
leurs amants, que l'on tient pour le favori et  qui elles donnent cent
mille fois de la Votre Seigneurie  la tte; s'il s'loigne, pour faire
place  un autre qui vient faire sa cour, elles lui font  son dpart
mille politesses, de tte et de langue: il n'a pas plus tt descendu
l'escalier qu'on lui moud du poivre par derrire, et ds qu'il a pass
la porte, un gredin ne serait pas si mal arrang en paroles. Et celui
qui reste s'imagine tre la ququette  sa petite maman.

_Antonia._--Pourquoi font-elles comme cela?

_Nanna._--Pourquoi, hein? Parce qu'une putain ne semblerait pas tre
putain si elle n'tait coquine, par grce et privilge, parce qu'une
putain qui n'aurait pas toutes les qualits de la putain serait une
cuisine sans cuisinier, un repas sans boire, une lampe sans huile, un
macaroni sans fromage.

_Antonia._--Je crois que c'est une grande consolation pour qui a t
ruin par elles d'en voir quelqu'une attele  la charrette, comme celle
du Capitolo qui dit:

              O Madrema-non-vuole,  Lorenzina[89],
              O Laura,  Cecilia,  Batrice,
    Qu'elle vous serve d'exemple, dsormais, cette pauvre petite!

Je le sais par coeur, je l'ai appris, croyant qu'il tait de Matre
Andra; j'ai su depuis qu'il avait t fait par celui[90] qui traite les
grands Matres comme me traite ce tratre mal franais; ni parfumeries,
ni onguents, ni mdicaments ne me gurissent; patience!

_Nanna._--Ma foi, je ne sais plus que te dire, et pourtant j'en ai plus
long  te conter que je ne t'en ai cont jusqu'ici. Laisse-moi y penser
un peu. J'ai la cervelle en lessive, je l'ai  l'tuve, je l'ai donne
 cosser les haricots, grce  ta manie de sauter de l'chalas sur la
branche. Il vint, te dis-je,  Rome, un jeune homme de vingt-deux ans,
noble, riche marchand de nom seulement, un vrai morceau de putain. A
son arrive, du premier coup il me tomba entre les mains, et je feignis
de m'amouracher de lui; il s'en dressa d'autant plus sur ses ergots que
je me tenais moins haute sur les miens. Je commenai par lui envoyer ma
servante quatre ou six fois par jour, pour le prier de daigner venir me
voir; le bruit se rpandit partout que j'en tais au bouillon de poulet
et  l'extrme-onction pour lui. La putain a fini par donner dedans,
disait-on, et pour qui? pour un gamin dont la bouche pue encore le lait!
Il la fera damner,  ne jamais rester srieux une heure. Moi, je ne
disais rien, mais je me rongeais; oh!  fleur de peau. Alors je fis
semblant de ne pouvoir plus ni manger ni dormir, j'en parlais toute la
journe, je l'appelais continuellement et fis si bien qu'on se mettait
 parler que j'irais ramasser des pierres et que je finirais par mourir
pour ses beaux yeux. Le jouvenceau, qui profitait de quelques bonnes
nuits et de quelques friands soupers, allait partout faire le vantard et
montrait  qui voulait une turquoise de peu de valeur que je lui avais
donne. Quand il tait avec moi, je ne cessais de lui dire: Ne vous
laissez pas manquer d'argent, n'allez pas en emprunter  d'autres que
moi, tout ce que je possde est  vous, puisque moi aussi je suis vtre.

C'est ce qui le faisait se pavaner dans les Banchi, quand il voyait
qu'on le montrait du doigt. Un jour qu'il tait chez moi vint me
voir un haut et puissant personnage; je fis cacher mon jeune homme
dans un cabinet, et dis d'ouvrir. Le grand seigneur entra, s'assit,
puis, apercevant je ne sais quels draps de toile blanche: Qui en
aura l'trenne? s'cria-t-il: votre Ganymde? ou Canymde, je ne me
rappelle pas bien. Il en aura l'trenne, pour sr, rpondis-je; je
l'aime, je l'adore, c'est mon Dieu, je suis sa servante, et je la serai
ternellement, tout en vous caressant, vous autres, pour votre argent.
Pense un peu s'il se rengorgeait en m'entendant parler comme a. L'autre
parti, je revins lui ouvrir: il s'lana dehors, sa chemise ne lui
touchait pas le cul, et se prlassant par la salle, il avait l'air de
s'approprier du regard et ma personne et mes chambrires et toute ma
maison. Pour en venir  l'_Amen_ de mon _Pater noster_, un jour qu'il
voulut me donner l'estrapade  sa faon, sur une caisse, je le laissai
en belle humeur et fus m'enfermer avec un autre. Lui, qui n'tait pas
habitu  des plaisanteries de ce genre, il prit sa cape, en lchant au
vent quelque sottise, et sortit, s'attendant  ce que j'allais le faire
rappeler, comme d'ordinaire; mais il ne vit pas arriver la colombe,
ce qui lui mit le diable dans le corps, et il revint  la porte: La
Signora est en compagnie, lui fut-il rpondu. Il en resta comme une
souris noye dans l'huile, le menton pench sur la poitrine, la bouche
amre, les lvres sches, les yeux larmoyants, la tte sur le cou d'un
autre[91], et le coeur lui battant fort; il s'loigna pas  pas et les
jambes lui tremblotaient comme  quelqu'un qui relve de maladie. A
travers les fentes de la jalousie, je le voyais s'en aller par saccades,
et je riais! Je ne sais qui le salua: il lui rendit le bonjour en
soulevant un peu la tte. Le soir, il revint; je lui fis ouvrir et
il me trouva en train de m'amuser avec une nombreuse socit; voyant
que je ne lui disais pas Asseyez-vous!, il s'en octroya lui-mme la
permission, se campa dans un coin, sans se drider aux plaisanteries
qu'il entendait, et resta jusqu' ce que tout le monde ft parti. Quand
il se trouva seul: Sont-ce l des amours? s'cria-t-il; sont-ce l des
caresses? Sont-ce l tes serments?--Mon chri, lui rpondis-je, je
suis, grce  toi, devenue la fable des courtisanes de Rome; on fait
des comdies de ma simplicit, et ce qui me cuit bien davantage, c'est
que mes amoureux ne veulent plus rien me donner; ils me disent: Nous
ne voulons pas acheter la graisse pour qu'un autre mange la rtie.
Mais si tu veux que je redevienne ce que j'tais pour toi et que tu
connais bien, fais une chose. A ces mots, le voil qui redresse la tte
comme la redresse aux cris de Sauve-toi, sauve-toi! un homme qu'on
va pendre; il me jure que, pour l'amour de moi, il crverait des yeux
aux puces et m'affirme que je n'ai qu' demander de bouche. Je lui dis
alors: Je voudrais avoir un lit de soie; cela cote, avec les franges,
le satin et le bois de lit, cent quatre-vingt-dix-neuf ducats ou  peu
prs, sans la faon; et pour que mes amis voient que tu fais grandement
les choses et que tu t'endettes  me faire des cadeaux, prends-moi tout
cela  crdit; l'heure de payer venue, laisse-moi faire; je veux que
ce soient eux qui payent ou qu'ils en crvent!--Cela ne se peut pas,
rpondit-il; mon pre a crit partout et dfendu de me faire crdit;
que ce serait au risque de qui me prterait quoi que ce soit. Je lui
tournai les paules et le fis sortir de chez moi. Un jour aprs, je
l'envoie chercher et je lui dis: Va trouver Salomon; il te prtera de
l'argent sur simple billet de la main. Il y va; Salomon lui dit: Mais
je ne prte que sur gages! Il revient chez moi et me conte l'affaire.
Va chez un tel, lui dis-je alors. Il te donnera des bijoux pour telle
ou telle somme et le Juif te les achtera volontiers. Il y va, trouve
l'homme aux bijoux, convient avec lui de deux mois, par crit, porte les
bijoux  Salomon, les lui vend, et revient chez moi avec l'argent.

_Antonia._--O veux-tu en venir?

_Nanna._--Les bijoux m'appartenaient, et le Juif,  qui je rendis son
argent, me les rapporta. Au bout de huit jours, j'envoie chercher
l'homme qui lui avait vendu les bijoux sur billet, et je lui dis: Fais
mettre le jeune homme en prison, comme suspect de vouloir s'enfuir; tu
en jureras. Le marchand suivit mon conseil, le nigaud fut mis sous clef
et ne sortit qu'aprs avoir pay son cot au double, parce que les vieux
hteliers, pas plus que les nouveaux, n'ont pour habitude de donner 
manger gratis.

_Antonia._--Moi qui jusqu'ici m'tais tenue pour une madre, je te
confesse de n'tre qu'une coonne.

_Nanna._--Venait le temps du Carnaval, qui est le supplice, la mort
et la ruine des pauvres chevaux, des pauvres habits et des pauvres
amoureux. Je commenais  entreprendre un des miens, qui avait plus de
bonne volont que d'argent, un peu aprs la Nol, alors que les masques
commencent  paratre. On n'en voit pas encore beaucoup, mais ils font
si bien que de jour en jour ils multiplient; c'est comme les melons:
il en vient cinq ou six chaque matin, puis dix, douze, puis une pleine
corbeille, puis des tas, puis il y en a  jeter. Je te disais donc
que les masques ne floconnaient pas encore lorsque mon tout-en-fume
me dit, me voyant la mine de quelqu'un qui veut tre compris sans
ouvrir la bouche: Ne pensez-vous pas vous masquer?--Je suis une
garde-la-maison, rpondis-je; une fatigue-la-jalousie; je laisse les
masques aux belles,  celles qui ont de quoi s'habiller.--Dimanche,
reprit-il, je veux que vous sortiez en masque et que vous soyez la
plus fringante. A ces mots, je me tus d'abord, puis je lui jetai les
bras autour du cou en lui disant: Mon coeur, comment veux-tu me faire
faire une belle partie de masque?--A cheval, reprit-il, et costume
excellemment: j'aurai le gent du Rvrendissime. A t'en dire le fin
mot, son matre d'curie l'a promis.--Cela me va tout  fait, lui
rpondis-je, et je le remis  sept jours environ de celui o j'avais
l'intention de sortir en masque. Un lundi, je le fais venir: La
premire chose qu'il faudra me procurer, lui dis-je, c'est une paire
de chausses et une culotte. Pour ne pas t'occasionner de dpenses, tu
m'enverras ta culotte de velours, j'en enlverai les endroits uss et
je m'arrangerai de faon qu'elle puisse me servir. Les chausses, tu
les feras faire pour presque rien et un de tes pourpoints, le moins
bon, une fois ajust  ma taille, m'ira parfaitement. L-dessus je le
vois faire la grimace et mchonner un Je suis content! comme s'il
se repentait dj de m'avoir mise en humeur de m'amuser. Alors je lui
dis: Tu as l'air de tout faire  contre-coeur; laissons cela; je n'en
veux plus de masques; et je me lve pour rentrer dans ma chambre; il
m'arrte et me dit: Est-ce comme cela que vous avez confiance en moi?
Il envoie aussitt le valet chercher sa dfroque et en mme temps passer
chez le tailleur, pour qu'on l'arrange  ma taille. Le jour mme, il
acheta l'toffe pour les chausses; on les coupe et on me les apporte
deux jours aprs. Il tait l, il m'aide  les mettre et s'crie:
Elles sont peintes sur vous! Sous mon accoutrement masculin, je le
laisse me traiter en garon, puis je lui dis: Mon me, qui achte le
balai peut bien aussi acheter le manche; je voudrais une paire de mules
de velours. N'ayant pas d'argent, il s'te une bague du doigt et la
laisse en change du velours, qu'il livre au cordonnier; celui-ci avait
ma mesure, en un rien de temps les mules sont confectionnes. Je lui
retirai ensuite une chemise de soie brode, non de son armoire, mais de
dessus le dos. La toque me manquait encore; je lui dis: Donne-moi la
tienne; pour la mdaille je me la procurerai. Et lui, tout chaud de
faire dire de lui qu'il faisait des parties en masques avec moi, de me
donner vite sa toque neuve: il en mit une qu'il projetait de laisser
 son valet. Vint la veille au soir du jour o je devais aller  la
parade: qui l'aurait vu occup autour de moi se serait dit: C'est
le Capitole qui installe le Snateur! A cinq heures de nuit[92], je
l'envoyai m'acheter une plume, pour la toque; il retourna ensuite
acheter le masque, et comme celui qu'il m'apporta n'tait pas de Modne,
je l'envoyai m'en chercher un de Modne; enfin je le fis encore sortir
pour une douzaine d'aiguillettes.

_Antonia._--Tu aurais d lui faire faire toutes les commissions d'un
seul voyage.

_Nanna._--Je l'aurais d, mais je ne le voulus pas.

_Antonia._--Pourquoi?

_Nanna._--Pour paratre une Signora,  ma faon de commander, tout
autant que je l'tais de nom.

_Antonia._--Est-ce qu'il dormit avec toi; la veille de la fte?

_Nanna._--Aprs mille supplications, il obtint une toute petite fois, et
je lui disais: La nuit prochaine, tu me le feras vingt fois, si dix ne
te suffisent pas. L'aube apparut; avant que le soleil ne se montrt, je
le fis lever et lui dis: Va faire apprter le cheval, afin qu'aussitt
dn je puisse monter en selle. Il se leva; une fois lev s'habilla;
une fois habill, partit, alla trouver le matre d'curie, et une
fois qu'il l'eut trouv lui dit de l'air le plus aimable: Me voil.
L'autre restait indcis, sans accorder ni refuser. Comment? reprit-il;
voulez-vous tre cause de ma ruine?--Moi, non, reprit le matre;
mais le Rvrendissime, mon patron, adore son cheval, et je connais le
caractre des putains: bien loin de faire attention  un animal, elles
ne feraient pas mme attention au bon Dieu, et je ne voudrais pas qu'on
me le blesst aux paules ou qu'on me le rament fourbu; je serais
ruin, et bien autrement que vous si je ne vous le prte pas. Mais mon
amant pria et supplia tant qu' la fin le matre d'curie lui dit: Je
ne veux pas vous manquer de parole; envoyez prendre le cheval; on vous
le donnera. Mon amant transmit l'ordre au garon qui avait soin du
gent et m'expdia en estafette son valet, qui me raconta leur colloque
et se mit  en rire avec moi.

_Antonia._--Ce sont de grands sclrats, ces valets, de francs ennemis
de leurs matres.

_Nanna._--Sans nul doute. Mais voici l'heure du dner. Je dne avec mon
galant et je lui laisse  peine avaler six bouches. Fais vite manger
ton garon, lui dis-je, et envoie-le chercher le cheval. On m'obit; le
garon mange, s'en va, et quand je le crois de retour avec le cheval,
il revient sans lui. Il s'approche et dit: Le valet refuse de me le
donner; le matre d'curie veut vous parler d'abord. Le pauvre garon
n'avait pas achev son ambassade qu'il reut un plat par la figure.

_Antonia._--A quel propos son matre lui lanait-il ce plat?

_Nanna._--Il le lui lana parce qu'il aurait voulu que le valet le prt
 part, dans un coin, et lui ft son ambassade  l'oreille, de faon
que moi, qui ne m'tais pas retourne, je n'eusse rien entendu. Mais je
m'tais retourne et je m'criai: Voil qui me va fort bien, voil qui
fort bien me va, d'avoir voulu un autre masque et plus joli que celui
dont m'a gratifie ma putain de mre. Je prvoyais ce qui m'arrive; tu
ne m'y reprendras plus. J'tais folle de te croire et de me laisser
mettre dedans comme cela. Ce qui m'ennuie plus que de n'avoir pas le
cheval, c'est qu'on dira que j'ai t berne. Il voulait me dire:
Ne craignez rien; nous aurons le cheval. Mais avec un Laissez-moi
tranquille! je lui tournai le dos. Il prit son manteau, s'en fut 
l'curie, et faisant de grands saluts  tous les valets demanda ou
tait le matre: il le conjura si instamment qu'enfin il obtint la
bienheureuse monture. Moi, qui au moindre bruit que j'entendais,
croyant que c'tait le cheval, me mettais  la fentre, je vois
accourir le valet, tout en sueur, la cape roule autour du cou; il me
dit: Signora, dans la minute, dans la minute, il sera ici. Aussitt
j'aperois l'homme qui le menait  la main, reniant le ciel,  cause des
bonds que l'animal faisait: la rue n'tait pas assez large. Lorsqu'il
fut  ma porte, je m'avanai  ma fentre, presque tout le corps en
dehors, pour que les gens qui passaient vissent bien quelle tait celle
qui devait le monter. Je jouissais de ce que les gamins s'assemblaient
autour du cheval et criaient  tout venant: La Signora d'ici va sortir
en masque! Peu de temps aprs le cheval arriva mon amour; moiti fch,
moiti joyeux, il me dit: Il faut envoyer les hommes en avant. J'en
avais une dizaine l,  ma rquisition. Je lui donne un baiser et je
demande le manteau de velours que le valet devait m'apporter la veille:
point de manteau, l'ivrogne avait oubli la commission. Si je n'eusse
retenu son matre, le gredin ne me faisait plus de sottises. Suffit
qu'il courut le chercher, je m'en revtis; tout en m'attachant mes
chausses, je remarquai les jarretires des siennes, qui taient fort
belles, et,  l'aide d'une petite parole caressante, je les lui pris,
lui laissant les miennes qui ne valaient pas cher. Ma toilette acheve
(et j'y mis plus de temps qu'il n'en faudrait pour devenir riche), avec
cent folichonneries, cent minauderies, on me mit en selle. Sitt que
j'y fus, le galant tout seul me suivt, mont sur un roussin; il me
prit par la main et il aurait voulu que Rome entire le vt en si haute
faveur. Nous acheminant de la sorte, nous arrivmes o l'on vend des
oeufs dont la coque est dore et qui  l'intrieur sont pleins d'eau
de rose; j'appelle un portefaix, je lui fais acheter tout ce qu'avait
un des marchands; mon galant se dvalise d'une chane qu'il faisait
parader  son cou et la laisse en gage pour les oeufs, que je jette 
tort et  travers, le temps de dire un _Credo_, puis je le prends par
la main et je le garde comme cela jusqu' tant que je rencontre une
troupe de gens masqus et sans masques  qui je vais tenir compagnie;
je me mle parmi eux, et je le laisse penaud; ah! oui, penaud! Passant
par le Borgo ou par les Banchi (de la boue  foison!) sans le moindre
gard pour la cape, j'en fais deux fois le tour au galop. Quatre ou six
fois, je le retrouvai dans la journe, et je lui fis les caresses qu'on
fait aux gens qu'on n'a jamais vus. Il me trottait un peu par derrire,
sans pouvoir parvenir  me rejoindre, avec la pauvre allure de sa bte,
et restait l, sur son roussin, comme un mannequin d'toupe. La nuit
 moiti venue, comme je chantais en choeur avec un millier d'autres
putains et de maquereaux:

    Et tremble au milieu de l't, brlant l'hiver...

je me laissai retrouver et prendre la main par mon dsespr. Je dis
 la compagnie: Bonsoir, bonsoir, Signors, et le masque  la main,
m'adressant  mon Giorgio: Bienheureux qui peut te voir, toi! lui
dis-je; tu m'as plante l, je sais bien pourquoi; mais c'est prt
rendu. Le bon nigaud s'excuse, et pendant qu'il cherche  faire
retomber le tort sur moi, nous arrivons au Campo di Fiore; je m'arrte
prs d'un marchand de volailles, je prends une paire de chapons, deux
chapelets de grives, et, donnant le tout  quelqu'un pour le porter  la
maison, je lui dis: Paye! Il lui fallut laisser l un rubis que lui
avait donn sa mre quand il tait parti pour Rome: le pauvre homme y
tenait, comme je tenais  le plumer. Arrivs chez moi, nous n'y trouvons
ni chandelle, ni bois, ni feu, ni pain, ni vin (peut-tre parce que je
ne voulais pas qu'on trouvt quoi que ce ft); je me mets en fureur
et ne m'apaise que quand je le vois partir aux provisions: son valet
n'tait pas l: il reconduisait le cheval et en le renvoyant le matre
d'curie jura bien de ne plus jamais le prter, quand mme le Christ
viendrait. Je me jetai sur mon lit et j'y tais depuis un moment, quand
voici revenir l'homme, avec le tout  foison. Ma mre vint aider, et le
couvert fut mis, le souper cuit en un branle de cloche. Nous nous mmes
 table; juste  la fin du repas, j'entends quelqu'un qui tousse, qui
crache, toux et crachements qui bouleversrent le pauvret. Je me mets
 la fentre, reconnais un de mes galants, cours le rejoindre et m'en
vais avec lui, laissant l toute la nuit l'autre, qui ne put russir
 fermer l'oeil et qui passa son temps a se promener,  me menacer de
me faire ceci, de me dire cela. Heureux encore fut-il de rentrer en
possession du manteau qu'il m'avait prt; son valet vint huit jours 
la file me le rclamer avant de le ravoir.

_Antonia._--Ce n'tait pas trop aimable, vis--vis d'un homme qui
t'avait fait tant de politesses pour te possder une nuit  son aise.

_Nanna._--Ce fut une amabilit putanesque et non moins agrable que
celle que je fis  un marchand de sucre; celui-l laissa chez moi
jusqu' ses caisses, pour quelque chose de plus doux que du sucre, et
tant que dura sa passion nous mmes tout au sucre, jusqu' la salade.
Quand il se pourlchait du miel qui sortait de ma caisse  moi, tu
m'entends bien, il jurait que son sucre tait amer en comparaison.

_Antonia._--C'est pour cela qu'il te le jetait  pleines mains.

_Nanna._--Ah! ah! je me souviens de l'avoir vu se pmer  me la
regarder. Il la patinait, et raidissant  me la manier, il la comparait
 l'une de ces petites bouches que tiennent si bien fermes ces statues
de femmes en marbre que l'on rencontre de tous cts  Rome; il disait
qu'elle souriait du mme sourire qu'ont,  ce qu'il parat, les bouches
de ces statues. En vrit, il pouvait le dire, quoique ce ne soit pas 
moi de faire mon loge, car je l'avais jolie au possible. Les poils se
montraient sans trop se montrer, et elle tait si finement fendue qu'
peine apercevait-on la fente, bien place, ni trop haut, ni trop bas;
je t'en donne ma parole, mon marchand de sucre m'y appliquait plus de
baisers que sur la bouche; il me la suait comme on gobe un oeuf tout
frais pondu.

_Antonia._--Sclrat!

_Nanna._--Pourquoi sclrat?

_Antonia._--Pour le mal que je souhaite que Dieu lui donne.

_Nanna._--Ne lui en a-t-il pas assez fait en le rendant amoureux de moi?

_Antonia._--Non,  mon avis.

_Nanna._--Je ne te conte pas aujourd'hui par le menu toutes les jolies
petites roueries  l'aide desquelles je plumais le prochain, sans lui
laisser voir mes doigts; je prenais l'argot pour ruffian quand je voyais
venir  moi quelques bons veaux qui, ne sachant ce que voulaient dire un
marlou, des chssis, du pze et gouaper sur le trimard, se trouvaient
assassins comme un vilain qui entend parler le langage des Docteurs.
Certainement la langue canaille est digne de la canaille, parce que,
grce  elle, se font mille canailleries, mais laisse-moi te dire la
faon dont je m'y pris pour me burler, comme on dit en toscan, d'un
dadais qui tait de Sienne,  ce que je crois.

_Antonia._--Il ne pouvait pas tre d'autre part.

_Nanna._--Ce Siennois, arriv depuis peu ici, me mangeait des yeux et ne
pouvait apercevoir ma servante sans l'ennuyer de moi. Une fois il lui
disait: Ce coeur est  la Signora. Une autre: Comment va la Signora,
ma belle enfant?--Elle va bien, aux ordres de Votre Seigneurie,
rpondait-elle, et, par derrire, elle lui faisait la grimace. Un
jour je le vois venir de loin et je dis  ma confidente: Descends et
fais-lui payer le loyer de la rue, qu'il embarrasse  se promener l du
matin au soir. Elle s'avance sur le seuil de la porte, et au moment ou
il allait ouvrir la bouche pour lui souhaiter le bonjour, elle se met 
crier de toutes ses forces: Puisse-t-il se rompre la cuisse et ne plus
jamais reparatre! Oh! oh! oh! Justement! on ne le voit pas revenir!
Le drle! le garnement! Notre dsoeuvr, bon  mettre en pouvantail
sur les balanoires, lui dit: Qu'y a-t-il? Me voici, pour vous plaire;
je suis bien le serviteur de la Signora; oui, je le suis. Mais elle,
feignant de ne pas l'entendre: Voil quatre heures, murmurait-elle;
voil quatre heures que nous avons envoy le petit drle changer un
doublon, pour donner un ducat de pourboire au commissionnaire qui
apporta deux pices de satin cramoisi  la Signora, de la part du prince
de la Storta, et il n'est pas encore de retour! Le bent, qui voulait
passer pour gnreux autant qu'il tait rput pour un sot, dlia les
cordons de sa bourse et s'cria: Tiens, prends, j'adore la Signora, je
l'adore! et lui mit dans la main quatre couronnes en se rengorgeant.
Elle me veut du bien, n'est-ce pas? ajouta-t-il. La servante, que je
rappelais, sans lui rpondre si je lui voulais du bien, ou non, lui
ferma la porte sur la figure: il resta dehors, comme quelqu'un que l'on
chasse d'une noce ou il est all sans tre invit.

_Antonia._--Il n'eut que ce qu'il mritait, le matre fou.

_Nanna._--Venons  l'histoire des chattes.

_Antonia._--De quelles chattes?

_Nanna._--Je devais vingt-cinq ducats  un marchand de toile, et, comme
je ne nourrissais pas le projet de les lui payer, je pris le chemin
de le berner. Que fis-je? J'avais deux trs belles chattes; le voyant
venir  ma fentre pour son argent, je dis  ma servante: Donne-moi
une des chattes et prends l'autre; aussitt que mon toilier arrivera,
je le crierai: Je veux que tu l'trangles! Tu feras semblant de ne pas
vouloir, et moi je ferai comme si j'tranglais celle que je tiens. A
peine ces mots taient-ils dits, le voici en haut.

_Antonia._--Est-ce qu'il n'avait pas d'abord frapp  la porte?

_Nanna._--Non, il la trouva ouverte. Ds qu'il parat, je crie:
trangle-la; trangle-la! Ma servante, presque les larmes aux yeux, me
supplie de lui faire grce et me promet que jamais plus elle ne mangera
le dner. J'avais l'air d'tre furieuse et, empoignant la mienne  la
gorge, je lui disais: Toi, tu ne le feras-plus. Mon crancier (il
l'tait  ses dpens),  la vue des chattes fut mu de compassion, il
me demanda de les lui donner. Vraiment, oui! lui dis-je. De grce,
Signora, reprit-il, confiez-les-moi pour huit jours; puis je vous
aiderai moi-mme  les tuer, si vous ne voulez pas m'en faire cadeau
ou leur pardonner. En parlant ainsi, il me prend ma chatte, quoique
je fisse un peu de rsistance, puis arrache l'autre des mains de la
servante, les donne  son commis, qui le suivait par derrire, et
lui dit de les porter  la maison, aprs toutefois que la petite les
eut mises dans un sac. Ayez bien soin, lui dis-je, de me les faire
rapporter d'ici huit jours; je veux les massacrer, les voleuses! Il me
le promet et me demande les vingt-cinq ducats; je lui fais le serment
d'aller les lui porter sous dix jours,  la boutique, et il s'en va
bien content. Dix jours, quinze jours se passent; il revient demander
les ducats; je les avais dans un mouchoir, et, en les secouant bien
fort, je lui dis: Trs volontiers; mais je veux d'abord revoir mes
chattes.--Comment! vos chattes? reprit-il; elles se sont sauves par
les toits sitt lches dans la maison. Quand j'apprends cela (je le
savais avant de le savoir), je prends un visage de belle-mre et je lui
dis: Faites en sorte que les chattes se retrouvent, sinon elles vous
coteront plus cher que vingt-cinq de vos teigneux ducats; mes chattes
sont promises; mes chattes doivent tre emmenes en Barbarie; oui, mes
chattes, mon cher monsieur, me seront rapportes ici, oui, elles me
seront ici rapportes. Le pauvre homme, qui, accoud sur l'appui de la
fentre et qui, aux cris que je poussais, voyait le monde s'attrouper
dans la rue, sans plus rien rclamer dgringola l'escalier (c'tait le
plus sage), en s'criant: Allons! fiez-vous aux putains!

_Antonia._--Nanna, je veux te dire quelque chose qui me passe par la
tte.

_Nanna._--Dis-le-moi.

_Antonia._--La gentillesse de cette piperie aux chattes est si gracieuse
que pour l'amour d'elle il t'en sera pardonn quatre de celles qui font
encourir l'excommunication.

_Nanna._--Crois-tu?

_Antonia._--J'en parierais mon me contre une pistache.

_Nanna._--Ce n'est pas peu dire. Hum! hum! hum! voil le rhume qui
m'arrive: hum! hum! hum! Ce figuier m'a trs mal prserve du soleil, et
il n'y aura pas moyen que je parle de bien d'autres, que j'emmiellais au
point de leur faire croire que la synagogue des Juifs tait suspendue en
l'air, comme l'est le tombeau de Mahomet,  ce qu'on dit. Hum! hum! je
ne puis plus souffler, voil l'enrouement qui vient, la toux qui me fait
tomber la luette.

_Antonia._--C'est le noyer, et non le figuier, dont l'ombre est malsaine.

_Nanna._--Donne-moi ton avis en trois mots, selon ta promesse; le fait
est que j'touffe. Hum! hum! hum! Cela va mal, et le pis, c'est de ne
pouvoir te conter comment je rformais les moeurs de mes amants. Si
j'avais perdu n'importe quoi, je feignais une grande charit envers
leurs bourses et leur dfendais de se ruiner en habits brods, en
repas et en profusions inutiles. Ce que j'en faisais, c'tait afin
de conserver leur argent pour mes besoins  moi, et les bltres
s'extasiaient sur ma discrtion, sur l'intrt que je portais  leur
fortune. Hol! je crve! oh! oh! oh! Je suis bien peine aussi de ne
pouvoir te dire mon histoire des tapisseries, comment je fis quinaud
celui qui les mit en gage, celui qui me les acheta, deux autres qui
regardaient faire le march, l'homme qui me les apporta chez moi, et un
dernier qui survint juste comme on les posait dans ma chambre.

_Antonia._--Eh! un petit effort, conte-moi. Oh! oui, Nanna, ma douce
Nanna, ma chre Nanna.

_Nanna._--Il arriva que Messire... aide-moi donc un peu, Messire,
Messire... Je me meurs! il n'y a pas moyen. Excuse-moi, je te la dirai
un autre jour, avec celle du Monsignor d'aprs, qui se sauva tout nu,
sur les toits du quartier. Hol, je me pme, Anto... Antonia! ma...
chre... Chr!...

_Antonia._--Maudits soient l'accs de toux et son issue[93]. Maudite
aussi cette gentille crature de soleil, qui nous a gt notre
entretien! Je ne voulais pas te le dire, mais peut-tre n'est-il gure
croyable que, le premier jour de ton arrive au Couvent, tu aies pu voir
tant de choses; je ne crois pas davantage que tu te sois familiarise
avec le Bachelier comme cela, de prime abord.

_Nanna._--Je te l'affirme cependant; quand je me fis Soeur, j'tais 
moiti pucelle. Pour ce qui est d'avoir vu tant de jolies choses  la
file, tu peux m'en croire, j'en ai vu encore de bien pi... pi... pires.
Chienne de toux! Chrr!...

_Antonia._--L'as-tu?

_Nanna._--Oui, oui, je l'ai! Mais veux-tu enfin me dire ton avis en
trois mots, selon ta promesse?

_Antonia._--Pour en revenir  la promesse que je t'ai faite, de te tirer
d'embarras en trois mots, je ne puis la tenir.

_Nanna._--Pourquoi donc? Hum! hum! Chrr!...

_Antonia._--Ma promesse, j'aurais pu la tenir au moment mme o je te
la faisais, par la raison que nous autres femmes nous sommes sages sans
rflexion, et folles aprs rflexion. Pourtant, je vais te donner mon
avis; tu en prendras la rose et tu en laisseras les pines.

_Nanna._--Parle.

_Antonia._--Je dis qu'en cartant une partie de tout ce que tu m'as
racont et en te faisant crdit pour le reste, car on ajoute toujours
quelque mensonge  la vrit, et parfois pour embellir un rcit, on
l'agrmente de paillettes d'or.

_Nanna._--Donc tu me tiens pour une ment... Hum! hum! pour une menteuse?

_Antonia._--Pour une menteuse, non; mais pour une qui laisse courir sa
langue, et je crois que si tu en veux aux Soeurs et aux Femmes maries,
tu dois avoir d'autres motifs. Suffit que je t'accorde qu'il y en a
parmi elles plus de mauvaises qu'il ne faudrait. Quant aux Putains, je
ne les dfends pas.

_Nanna._--Je ne puis... hum! hum! rpondre, et j'ai bien peur que cette
toux ne devienne un catarrhe. Dpche-toi, de grce, de me donner ton
avis.

_Antonia._--Mon avis est que tu fasses de ta Pippa une Putain, puisque
la Soeur trahit ses voeux et que la Femme marie assassine le sacrement
du mariage; au moins la Putain ne dshonore ni monastre ni mari;
elle fait comme le soldat, qui est pay pour ravager tout; elle fait
le mal et ne s'en retient nullement, il faut bien que sa boutique
soit approvisionne de la marchandise qu'elle doit tenir. Le premier
jour qu'un htelier ouvre sa taverne, il n'a pas besoin d'y mettre
d'criteau, chacun sait d'avance qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y
joue, qu'on y enfile, qu'on y renie Dieu et qu'on y vole; celui qui
entrerait l pour dire ses prires ou pour jener n'y trouverait ni
autel, ni carme. Les jardiniers vendent des lgumes, les piciers de
l'picerie: aux bordels se vendent blasphmes, fourberies, querelles,
scandales, dshonneurs, friponneries, cochonneries, haines, cruauts,
assassinats, mal franais, trahisons, mauvaise renomme et pauvret.
Mais puisque le Confesseur est comme le mdecin qui gurit plutt
le mal qu'on lui montre sur la paume de la main que celui qu'on lui
cache, vas-y franchement avec la Pippa et fais-la putain du premier
coup: par le moyen d'une petite pnitence et de deux gouttes d'eau
bnite, son me sera quitte de tout putanisme; d'ailleurs, si j'ai bien
compris ton discours, les vices d'une putain sont autant de vertus. En
outre, c'est bien agrable de se voir traiter de Signora, et par les
Seigneurs eux-mmes, de toujours manger et s'habiller en Signora, d'tre
continuellement en noces et festins, comme tu le sais mieux que moi, toi
qui m'en as tant dit sur elles. Il est si bon de se passer ses moindres
fantaisies et de pouvoir favoriser tout le monde! Rome a toujours t
et sera toujours... je ne veux pas dire la ville aux putains, de peur
d'avoir  m'en confesser.

       *       *       *       *       *

Tu parles bien, Antonia, rpondit la Nanna et je ferai ce que tu me
conseilles. Cela dit d'une vois enroue, elle rveilla la servante,
qui s'tait endormie pendant qu'elles causaient, lui remit sur la tte
la corbeille, dans la main la fiasque vide, donna  l'Antonia les
serviettes qu'elle avait apportes sous le bras le matin, et elles s'en
retournrent  la maison. On alla chercher quelques morceaux de rglisse
pour la Nanna, qui se garda bien du vinaigre,  cause de sa toux, et
soupa d'une panade; mais elle fit manger autre chose  l'Antonia.
Celle-ci, aprs avoir pass la nuit, reprit le lendemain de bonne
heure les petits ngoces  l'aide desquels elle gagnait pniblement
sa vie. La pauvret la lui rendait  charge, mais elle se rconfortait
des rcits de la Nanna et restait stupfaite en songeant au mal que
font toutes les putains du monde, plus nombreuses que les fourmis, les
mouches et les moustiques d'une vingtaine d'ts. La Nanna lui en avait
dit bien long et encore ce n'tait pas la moiti.


NOTES

[Note 70: La _via del Banchi_ tait alors la principale rue de Rome
et partant la plus frquente par les courtisanes. Il en a dj t
question au premier Dialogue, page 26.]

[Note 71: _Se amor non , che dunque  quel ch'io sento?_ Ptrarque,
sonnet 102, 1er vers un peu estropi. En voici le vritable texte:
_S'amor non, che dunque  quel ch'i'sento?_]

[Note 72: _Baco baco_. Le Dictionnaire d'Antoine Oudin dit: _Far
baco baco_, faire peur aux petits enfants. Ce n'est videmment pas
le sens qu'a ici cette expression, elle signifie  peu prs _faire
cache-cache_. _Baco_ signifie _ver_, et _far baco baco_ signifie
faire comme le ver qui cach dans son trou sort la tte et la rentre
brusquement si quelque chose l'effraye. On comprend comment, en faisant
_baco baco_, c'est--dire en se cachant comme le ver et en apparaissant
brusquement en criant coucou, on puisse faire peur aux enfants. Mais
traduire _far baco baco_ comme il est dit dans le dictionnaire d'Oudin,
c'est proprement expliquer _fumer la pipe par dplaire aux dames dans un
wagon de chemin de fer_.]

[Note 73: _Le camlon_, avait crit Lonard de Vinci, _vit d'air
et se concilie tous les oiseaux, et pour tre plus en scurit vole
au-dessus du nuage, dans une zone si subtile que les oiseaux qui l'ont
suivi ne peuvent s'y soutenir._

_A cette hauteur ne va que celui  qui le ciel a permis comme vole le
camlon._

_Le camlon prend toujours la couleur de la chose o il se pose.
Parfois il se confond avec le feuillage et ainsi les lphants le
dvorent._--Lonard de Vinci, _Textes choisis_; Pladan _trad._
(_Socit du Mercure de France_), 1907, p. 258.

Ces croyances fabuleuses touchant le camlon ont t admises pendant
trs longtemps.]

[Note 74: Les laines franaises taient rputes de premire
qualit.]

[Note 75: _Promettendomi Roma e Toma_, locution impossible 
traduire littralement.]

[Note 76: _Legato_ signifie li et lgat.]

[Note 77: Premier vers de la _Divine Comdie_.]

[Note 78: Faon de jurer.]

[Note 79: Dcamron, VIIe nouvelle, 1re partie.]

[Note 80: Une heure ou deux heures du matin.]

[Note 81: C'est--dire: elles mendient.]

[Note 82: Dix heures du soir.]

[Note 83: Dans le _Morgante maggiore_.]

[Note 84: L'cole de chant.]

[Note 85: Les menstrues.]

[Note 86: Allusion  _Ser Ciapelletto_, Messire Chapelet, de la
premire Nouvelle du Dcamron. Boccace nous apprend qu'il s'agissait de
Ser Ciaperello da Prato. En franais, le nom de ce Lombard tait devenu
Matre Chapelet Duprat. Ce fut le conseiller et le banquier de Philippe
le Bel, Musciatto Franzeci di Fligine, dit Mouche, comme son frre
Biccio tait appel Biche, qui fit venir en France Matre Chapelet.]

[Note 87: _Castruccio Castracani degli Antelminelli_, souverain de
Lucques, n vers 1280, mort excommuni le 3 septembre 1328. Fameux homme
de guerre et aventurier. Machiavel a crit sa vie.]

[Note 88: Hrone d'un pome de chevalerie populaire  cette
poque. La reine Ancroia est la soeur du roi Mambrin, que Renaud a tu
de sa main. Elle est invincible et rduirait compltement la France et
Charlemagne si Roland n'arrivait  point pour lui livrer une terrible
bataille. Il lui propose deux fois de se convertir au christianisme.
Mais malgr la subtilit des explications thologiques que lui fournit
le neveu de Charlemagne, elle se refuse  comprendre le mystre de
l'Immacule-Conception et celui de la Sainte Trinit. Alors Roland se
dcide  tuer l'Ancroia, la fire et cruelle reine sarrasine. Dans ses
premires annes, l'Artin ne manifesta pas toujours un got littraire
trs sr. Dans son premier ouvrage il dclare que Dante ne vaut pas plus
que Serafino Aquilano:

     Pi non val Dante o il terso Serafino.

On raconte aussi qu'tant enfant, ayant sous la main Virgile, Ptrarque,
d'un ct, et de l'autre la _Regina Ancroja_ et les Amours de Lucien, il
prit ceux-ci et laissa ceux-l.]

[Note 89: D'aprs le _Zoppino_, la Lorenzina tait une riche
courtisane qui avait d'abord t servante chez un changeur et avait
dans ensuite dans les auberges.]

[Note 90: L'Artin lui-mme.]

[Note 91: N'ayant plus sa tte  soi.]

[Note 92: A onze heures du soir.]

[Note 93: On a essay de rendre ainsi un jeu de mots intraduisible:
_Maladetta sia la scesa et la salita_, maudites soient la descente et la
monte. Or scesa signifie  la fois _descente_ et _rhume de cerveau_,
d'aprs l'opinion des anciens mdecins qui pensaient que le catarrhe
_descend_ de la tte dans la poitrine.]




LES SONNETS LUXURIEUX




SONNET I


    Faisons l'amour, mon me, faisons vite l'amour,
    Puisque nous sommes tous ns pour faire l'amour;
    Et si tu adores le cas, toi, moi j'aime le mirely,
    Car le monde ne serait rien qui vaille sans cela.

    Et si _post mortem_ il tait honnte de faire l'amour,
    Je dirais: Faisons l'amour  en mourir.
    A partir de ce moment-l nous ferons l'amour avec Adam et ve
    Qui inventrent la si dshonnte mort.

    --Vraiment, il est vrai que si les sclrats
    N'avaient pas mang ce fruit tratre,
    Je sais bien que les amants auraient sans cesse joui.

    Mais laissons aller les sottises, et jusqu'au coeur
    Fiche-moi le cas et fais que de moi jaillisse
    L'me qui, sur le cas, tantt nat, tantt meurt.

                            Et, si c'tait possible,
    Ne me tiens pas hors du mirely les appendages,
    De tout plaisir fortuns tmoins.


NOTE

Ces seize Sonnets sont  queue, _colla coda_. On appelle ainsi des
sonnets auxquels on ajoute une queue d'un ou plusieurs tercets dont
le premier vers n'est qu'un simple hmistiche rimant avec le dernier
vers du tercet prcdent. La queue des _Sonnets luxurieux_ n'est que
d'un tercet. Je pense que la mode de cette sorte de sonnets provenait
d'Espagne.




SONNET II


    Mets-moi un doigt dans le pertuis prohib, mon vieux chri,
    Et pousse le cas dedans peu  peu,
    Lve bien cette jambe et fais bon jeu,
    Puis, dmne-toi sans faire de compte.

    Oui! sur ma foi, ceci est une meilleure bouche
    Que de manger une tartine auprs du feu,
    Et si cela le dplat dans le mirely, change de lieu:
    Car il n'est pas homme celui qui n'est pas bougre.

    --Dans le mirely je vous le ferai pour cette fois,
    Et dans celui-ci la prochaine, et dans le mirely et ailleurs le cas
    Me rendra joyeux et vous bate.

    Et celui qui veut tre un grand matre fou
    C'est proprement un oiseau perd-journe
    Qui  autre chose qu' faire l'amour prend plaisir.

                                  Et crve dans un palais,
    Messire Courtisan, et attends qu'un tel meure;
    Pour moi, j'espre seulement passer ma rage.


NOTE

Dans les deux premiers vers de la queue de ce sonnet, l'Artin fait sans
doute allusion ( la fin de 1525)  ses rcents dboires  la Cour de
Rome.




SONNET III


    Je veux ce cas, et non un trsor!
    Ceci est celui-l qui peut me rendre heureuse!
    Celui-ci est vraiment un bien d'impratrice!
    Cette gemme vaut plus qu'un puits d'or!

    Hol, mon cas, secours-moi, car je meurs,
    Et trouve bien le fond de la matrice:
    En somme, un cas tout petit se ddit
    Si dans le mirely il veut observer le decorum.

    --Ma patronne, vous dites bien le vrai:
    Qui a petit le cas et le met au mirely
    Mriterait d'avoir d'eau frache un clystre.

    Qui en a peu qu'il fasse l'amour  la sodomite jour et nuit:
    Mais qui l'a comme je l'ai, impitoyable et fier,
    Qu'il s'batte toujours dans les mirelys.

                    --C'est vrai, mais nous sommes si goulues
    Du cas, et cela nous semble si joyeux
    Que nous recevrions l'aiguille tout entire derrire.




SONNET IV


    Pose-moi cette jambe par-dessus l'paule
    Et te aussi ta main de mon cas,
    Et quand tu voudras que je pousse fort ou doucement,
    Doucement ou fort avec le derrire danse sur le lit.

    Et si du mirely  l'autre pertuis mon cas se trompe,
    Dis que je suis un sclrat et un rustre,
    Car je sais reconnatre la vulve de l'anus,
    Comme l'talon reconnat la cavale.

    --Je ne veux pas ter la main du cas, moi,
    Non, moi, je ne veux pas faire cette folie
    Et si tu ne veux pas ainsi, va-t'en avec Dieu.

    Car le plaisir, derrire, serait pour toi,
    Mais devant le plaisir est  toi et  moi.
    Ainsi donc fais l'amour  la bonne faon ou bien va-t'en.

                                      --Je ne m'en irai pas,
    Signora chre, d'une aussi douce btise,
    Quand bien mme je croirais dlivrer le roi de France.


NOTE

Au dernier vers, l'allusion  la captivit de Franois Ier, qui dura
du 24 fvrier 1525 au 15 mars 1526, nous renseigne sur l'poque 
laquelle furent composs ces sonnets. C'est probablement vers la fin
de 1525, et peut-tre  Mantoue. On est  peu prs certain maintenant
qu'ils ne furent pas imprims du vivant de l'Artin et que l'histoire du
scandale qu'ils causrent  Rome est une fable imagine de bonne foi par
Mazzuchelli.




SONNET V


    Puisque j'essaie maintenant un si solennel v...
    Qui me retourne l'ourlet du c...,
    Je voudrais me transformer toute en c...,
    Mais je voudrais que tu fusses tout v...

    Parce que si j'tais c... et toi v...,
    Je rassasierais d'un seul coup mon c...
    Et tu aurais aussi du c...
    Tout le plaisir qu'en peut avoir un v...

    Mais ne pouvant tre toute c...
    Ni toi devenir en tout un v...,
    Prends le bon vouloir de ce c...

    --Et vous, prenez du peu que j'ai de v...
    La bonne volont et affermissez en bas votre c...
    Tandis que moi au-dessus je ficherai mon v...

                            Et ensuite sur mon v...
    Laissez-vous aller toute avec le c...,
    Et je serai v... et vous, vous serez c...


NOTE

Il fallait, pour ce sonnet, essayer d'en rendre l'aspect si particulier
que lui donne la rptition alterne des deux mots  la fin des vers. On
a d, pour cela, recourir au dplaisant artifice typographique des trois
points qu'on pourrait appeler points de discrtion ou d'hypocrisie.




SONNET VI


    Tu as mon cas dans le mirely et tu me vois les hanches,
    Et moi je vois comment sont faites les tiennes,
    Mais tu pourrais dire que je suis un fou
    Parce que j'ai les mains o se tiennent les pieds.

    --Mais si tu crois faire l'amour de cette faon,
    Tu es une bte et tu n'en viendras pas  bout,
    Parce que je me prte bien mieux  faire l'amour
    Quand tu appuies ta poitrine contre ma poitrine.

    --Je veux vous le faire  la lettre, commre,
    Et je veux vous faire par derrire tant de mamours,
    Avec les doigts, avec le cas, en me dmenant,

    Que vous ressentirez un plaisir sans fin,
    Et je sais bien que c'est plus doux que les chatouilles
    De desses, de duchesses ou de reines.

                                    Et vous me direz  la fin
    Que je suis un vaillant homme en ce mtier...
    Mais de n'en avoir qu'un petit je me dsespre.


NOTE

On connat les _Triolets  une vertu, pour s'excuser du peu_, de
Verlaine:

    A la grosseur du sentiment
    Ne va pas mesurer ma force,
    Je ne prtends aucunement
    A la grosseur du sentiment.
    Toi, serre le mien bontment,
    Entre ton arbre et ton corce.
    A la grosseur du sentiment
    Ne va pas mesurer ma force.

    La qualit vaut mieux, dit-on,
    Que la quantit, ft-ce norme.
    Vive un gourmet, fi du glouton.
    La qualit vaut mieux, dit-on.
    Allons, sois gentille et que ton
    Got  ton dsir se conforme.
    La qualit vaut mieux, dit-on,
    Que la quantit, ft-ce norme...




SONNET VII


    O le mettrez-vous? Dites-le de grce,
    Derrire ou devant? Je le voudrais savoir,
    Parce que je vous ferai peut-tre dplaisir
    Si, par derrire, je me le chasse par malheur.

    --Madonna, non; parce que le mirely rassasie
    Le cas  tel point qu'il y a peu de plaisir;
    Mais ce que je fais, je le fais pour ne point paratre
    Un Fra Mariano, _verbi gratia_.

    Mais puisque vous voulez tout le cas dans ce pertuis,
    Comme veulent les sages, je suis content
    Que vous fassiez du mien ce que vous voulez.

    Et prenez-le avec la main, mettez-le dedans:
    Vous le trouverez aussi utile pour le corps
    Que l'est aux malades l'argument.

                          Et tant de joie je sens
    A le sentir dans votre main
    Qu'entre nous, je mourrai, si nous faisons l'amour.


NOTE

Fra Mariano dont il est question ici s'appelait Mariano Fetti. Il
avait t barbier de Laurent de Mdicis, pre de Lon X, qui,  cause
de ses bouffonneries et de ses joyeux _Caprices_, en fit le _Frate
del Piombo_, Frre du Plomb ou Plombier des Bulles Apostoliques, 
la Chancellerie pontificale. L'Office du Plomb tait une sincure
lucrative dont Bramante avait joui avant Fra Mariano. Aprs la mort
de celui-ci, Benvenuto Cellini intrigua pour lui succder, mais le
pape Clment VII lui prfra le peintre Sebastiano Luciani, dit _del
Piombo_,  cause de sa charge. Dans la 2e partie des _Ragionamenti_,
l'Artin parle des merveilleux jardins que Fra Mariano possdait 
Rome sur le Monte Cavallo. Dans son _Dialogue des Cours_ il fait
raconter par Pietro Piccardo quelques-uns des _caprices_ du factieux
plombier. Il le montre  la fin d'un festin  la cour pontificale
dansant sur la table en jonglant avec des torches allumes. Lon X ne
pouvait se passer de Fra Mariano qui fut son bouffon prfr et dont
les bouffonneries, qu'on appelait ses _caprices_, taient clbres
dans toute l'Italie. Alfonso Pauluzzo ou Pocolucci, ambassadeur, 
Rome, du duc de Ferrare, Alphonse d'Este, lui dcrit dans une lettre
date du 8 mars 1519 une reprsentation des _Suppositi_ de l'Arioste,
donne le dimanche prcdent au Vatican, en prsence de Lon X et d'une
nombreuse assemble. Entre autres dtails intressants, l'Ambassadeur
dit que le dcor bross par Raphal tait cach avant la reprsentation
par un rideau sur lequel tait peint Fra Mariano avec quelques
diables qui jouaient avec lui de chaque ct de la toile, et puis, au
milieu de la toile, il y avait une inscription qui disait: _Ce sont
l les Caprices de Fra Mariano_. Il tait trs gourmand, et dans
la _Cortigiana_, l'Artin fait dire au Rosso par un pcheur qui lui
montre quelques lamproies: Les autres viennent d'tre achetes par
le majordome de Fra Mariano pour offrir  souper au Moro,  Brandino,
au Proto,  Troja et  tous ces gloutons du palais. Lon X faisait
souvent manger  sa table Fra Mariano, dont l'apptit tait formidable
et qui buvait en proportion. Il inventa les saucisses  la chair de
paon et prisait surtout les ortolans, les becfigues, les faisans, les
paons et les lamproies. Sa voracit tait inimaginable, il ne faisait
qu'une bouche d'un pigeon; durant un seul repas il dvorait vingt
chapons et gobait quatre cents oeufs. La dlicatesse de son got
laissait parfois  dsirer: un seigneur put lui faire avaler un bout
de vieux cble en guise d'anguille. Une fois mme, il mangea tout un
froc de moine, en camelot, graisseux et plein de crasse. Il n'tait
pas le seul, d'ailleurs, qui se livrt  ces excentricits  la cour
de Lon X. L'Artin cite aussi un autre Frre dont la spcialit tait
de manger des bonnets. De nos jours, un pote de grand mrite, Andr
Salmon, est pris, lorsqu'il a un peu bu en compagnie, de fringales
qui le poussent  manger les objets les moins comestibles: botes
d'allumettes, crayons, journaux, etc. Il a mme un got trs particulier
pour les chapeaux, commenant toujours par dvorer le sien et passant
ensuite  ceux de l'assemble. Un soir d't, il venait de se repatre
de quelques couvre-chefs, lorsque la vue d'un Anglais qui passait coiff
d'un canotier de paille blanc et noir rveilla soudain son apptit. Il
russit  s'emparer du chapeau _truff_ et le mordit  belles dents,
s'en dlectant, tandis que l'Anglais, effray, se sauvait en courant par
la rue des Trois-Frres.

Bouffon et glouton, Fra Mariano n'tait pas moins farceur, et la moindre
de ses espigleries c'tait,  table, de renverser les sauces sur les
vtements des convives. Ses traits d'esprit avaient un grand succs;
c'est lui qui surnomma Lucques l'Urinal des Gues, parce qu'il y pleut
toujours. Lon X avait compos une pitaphe anticipe de son bouffon:

    Un Frre blanc dessous et noir dessus
    En gueule et en maboulerie trs excellent,
    Au dehors porc et dedans puant
    Tandis qu'il vcut, maintenant infecte un cimetire.

    Ce n'est pas d'eau bnite, ni de psautier
    Qu'il faut te munir, Passant! mais seulement,
    Si tu veux faire une chose agrable  son esprit,
    Arrose-le de bon vin et raisonne sur zro.

    L'autre serait perdue, car il ne crut que peu,
    Bien qu'en effet, il simult la religion,
    Mais il le fit pour fuir un plus triste jeu,

    Parce qu'entre les moines il fut plutt bouffon
    Que compagnon, et il tenait pour le cuisinier
    Plus que pour le sacristain, et plaisanta avec le caviste.

                                  Et pour conclusion:
    L'me au feu, il apporta de la renomme en bas.
    Si tu ne veux tomber mort, tudie le pas.

Fra Mariano aurait pu lui-mme composer cette pitaphe pour le plaisant
pontife, son bienfaiteur, auquel il survcut. Selon l'un des nombreux
bruits qui coururent alors, il assista seul  son agonie, et le
voyant mourir sans sacrements, il lui cria: Souvenez-vous de Dieu,
Saint-Pre! Cette bouffonnerie n'est pas la moins fantastique de celles
auxquelles il se soit livr. Au demeurant, c'tait un brave homme de
courtisan, plus dvot qu'on ne supposerait, trs charitable et plein
d'affabilit, et  sa mort il difia tout le monde. M. Arturo Graf a
consacr  Fra Mariano Fetti un important chapitre dans _Attraverso il
500_ (Turin, 1888).




SONNET VIII


    Ce serait vraiment une couillonnerie,
    Ayant le dsir de vous prendre maintenant,
    Que de vous avoir mis le cas au mirely,
    Puisque de l'autre ct pour moi vous n'tes pas chiche.

    Finisse en moi ma gnalogie!
    Je veux vous prendre  l'inverse souvent, souvent,
    Puisque le rond est plus diffrent de la fente
    Que la tisane du malvoisie.

    --Prends-moi et fais de moi tout ce que tu veux,
    Devant, derrire, je me soucie peu
    Du lieu o tu feras ton affaire,

    Car pour moi, devant, derrire, j'ai le feu,
    Et tous les cas qu'ont mulets, nes et boeufs
    N'teindraient pas de mon ardeur seulement un peu.

                      Et puis, tu serais un homme de peu
    De me le faire  l'antique, entre les cuisses:
    Moi aussi je le ferais de l'autre ct si j'tais un homme.




SONNET IX


    Celui-ci est vraiment un beau cas long et gros.
    Allons! Si tu veux bien, laisse-moi le voir.
    --Nous allons essayer si vous pouvez recevoir
    Ce cas au mirely et moi par dessus.

    --Comment? si je veux essayer? Comment? si je puis?
    Plutt cela que manger ou boire!
    --Mais si je vous crase ensuite en tant couch,
    Je vous ferai mal.--Tu as la pense du Rosso.

    Jette-toi donc sur le lit et sur le plancher
    Sur moi, quand ce serait Marforio
    Ou un gant, moi j'en aurais soulas.

    Pourvu que tu me touches les moelles et les os,
    Avec ce lien divinissime cas
    Qui gurit les mirelys de la toux.

                      --Ouvrez bien les cuisses.
    Certes, on pourrait voir des femmes
    Mieux vtues que vous, mais non mieux foutues.


NOTE

La robuste commre trouve que son galant, craignant de l'craser, a l
une ide aussi comique que celle du Rosso, auquel une annotation a dj
t consacre. Pour Marforio, on le connat assez. On sait que l'Artin
le prit souvent pour interprte, avec Pasquin. C'est  propos de ses
pasquinades, dont il est parl dans l'introduction, que dans une lettre
adresse en 1537  Gian-Jacopo Leonardo, ambassadeur du duc d'Urbin, le
Divin racontant un rve o Apollon le couvrait de couronnes diverses
appropries  ses diverses productions, dit avoir reu une couronne
d'orties pour ses _sonnets contre les prtres_.




SONNET X


    Je le veux derrire.--Tu me pardonneras,
    O Femme, je ne veux pas faire ce pch,
    Parce que ceci est un mets de Prlat
    Qui a perdu le got  tout jamais.

    --Eh! Mets-le ici!--Je n'en ferai rien.--Oui, tu feras.
    --Pourquoi? N'use-t-on plus de l'autre ct
    _Id est_ au mirely?--Si, mais il est plus agrable
    De l'avoir derrire que devant, de beaucoup.

    --Par vous je veux me laisser conseiller:
    Ma virilit est  vous et si elle vous plat tant,
    Comme  un cas, vous n'avez qu' lui commander.

    Je l'accepte, mon Bien! pousse de ct,
    Plus haut, plus  fond, et va sans cracher,
    O cas, bon compagnon!  saint cas!

                    --Prenez-en tant qu'il y en a.
    --Je l'ai accueilli dedans plus que volontiers;
    Mais je voudrais rester ainsi un an assise!




SONNET XI


    Ouvre les cuisses afin que j'aperoive bien
    Tes belles hanches et ton mirely de face.
    O hanches  faire qu'un cas change d'avis!
    O mirely qui distille les coeurs par les veines!

    Pendant que je vous caresse, voici qu'il me vient
    Un caprice de vous baiser  l'improviste,
    Et je me parais beaucoup plus beau que Narcisse
    Dans le miroir que mon cas allgre tient.

    --Ah! ribaude! ah! ribaud! sur la terre et au lit!
    Je te vois bien, putain! et prpare-toi,
    Je vais te rompre deux ctes dans la poitrine.

    --Je t'encague, vieille au mal franais!
    Car pour ce plaisir archiparfat
    J'entrerais dans un puits sans seau.

                                    Et il n'y a pas d'abeille
    Gourmande de fleurs comme moi d'une noble virilit.
    Je ne l'prouve pas encore, et rien qu' le contempler, je me mouille.


NOTE

Au moment du congrs, une vieille entre et menace le couple en criant
le premier tercet. L'homme qui a dbit les quatrains reste interdit et
muet, c'est la fille qui loigne la vieille en l'injuriant.




SONNET XII


    Mars, le plus maudit de tous les poltrons,
    On ne se place pas ainsi sous une femmelette
    Et l'on ne f... pas Vnus  l'aveuglette
    Avec tant de furie et si peu de discrtion.

    --Je ne suis pas Mars, je suis Hercule Rangon
    Et je vous f... vous qui tes Angiola la Grecque,
    Et si maintenant j'avais l mon rebec
    Je vous f...rais sonnant une chanson.

    Et vous, Signora, ma douce pouse,
    Dans le mirely vous ferez baller la chouse
    En remuant le c... et en poussant trs fort.

    --Oui, Seigneur, car je jouis beaucoup en me donnant  vous,
    Mais je crains que l'Amour ne me donne la mort
    Avec vos armes, tant un enfant et un fou.

                    --Cupidon est mon bardache, or
    Il est votre fils, et mes armes il les garde
    Pour les consacrer  la desse de la lchet paillarde.


NOTE

On a essay de donner  ce sonnet le mouvement qu'il a en italien. On
espre que les lecteurs le trouveront assez sonore. L'Artin a t 
diverses reprises en relations avec des membres de l'illustre famille
des Rangoni. Il y avait  cette poque deux personnages du nom de Ercole
ou Hercule Rangone.

L'un d'eux avait t envoy par sa mre en Lombardie pour apporter
des dons et des secours au cardinal Jean de Mdicis, prisonnier des
Franais, en 1512, aprs la bataille de Ravenne. Le jeune homme s'offrit
aussi  l'accompagner en France. Aprs sa captivit, le cardinal fut
accueilli avec beaucoup de considration par les Rangoni,  Modne. Il
conduisit avec soi,  Rome, le jeune Ercole, et en 1513, parvenu au
pontificat sous le nom de Lon X, il le cra son camrier secret et
protonotaire apostolique. Il le nomma cardinal, le 1er juillet 1517.
L'Ambassadeur du duc de Ferrare le mentionne dans la lettre cite
plus haut  propos de Fra Mariano et dans laquelle il parle de la
reprsentation de _Suppositi_ au Vatican: Je fus  la comdie dimanche
soir et Monseigneur de Rangoni me fit entrer... En 1519, il fut lu
 l'vch d'Adria et dmissionna en 1524. Il tait, en 1520, vque
de Modne et rgnait par l'entremise d'un vicaire par lequel il fit
clbrer en 1521 un synode qui est le premier dont on possde les actes
imprims. Se trouvant  Rome, en 1527, au moment du sac, il suivit
Clment VII au castel Saint-Ange et y finit ses jours  36 ans, le 25
aot.

L'autre, Ercole Rangone, qui fut un des correspondants de l'Artin,
tait le cousin du fameux Ludovico Rangone et, comme lui, embrassa
la carrire militaire. Condottier au service des ducs de Ferrare,
lorsqu'en 1529 les Florentins appelrent Hercule, le fils d'Alphonse
d'Est, en qualit de capitaine gnral, pour la guerre et la dfense
de leur libert contre Clment VII et Charles-Quint, Rangone alla en
Toscane en qualit de lieutenant d'Hercule. Bien qu'il se ft distingu
par un fait d'armes prs de Lari, on vit ensuite qu'il oprait avec
mollesse, et cela fut manifeste au sige de Peccioli. Le motif de cette
conduite se dcouvrit lorsque la maison d'Este, qui voulait tre neutre
dans cette guerre, le rappela. En 1548, il fut dsign pour accompagner
en France Anne d'Este, destine en mariage au duc de Guise. De 1549 
1552, il fut ambassadeur des ducs d'Este  la cour impriale. Il mourut
 Modne le 27 mai 1572. Il avait cultiv la posie, en latin et en
italien, et l'on a de lui une paraphrase des psaumes pnitentiels. Il
semble  premire vue que c'est ce deuxime Hercule Rangone que l'Artin
a introduit dans son deuxime sonnet luxurieux. Mais rien n'est moins
certain. Chorier, qui connaissait les Sonnets, a fait de ce personnage
un des interlocuteurs des _Dialogues d'Aloysia Sigea_. Sans doute,
l'Artin avait-il de bonnes raisons pour en vouloir  Hercule Rangone.
Le Sonnet XII est nettement satirique et il ne s'agit pas seulement
d'une plaisanterie, comme l'a pens Alcide Bonneau. En effet, le Divin a
consacr au comte Hercule un autre sonnet pour le moins aussi injurieux
que le prcdent. Il a t publi par M. Francesco Trucchi (_Posie
italiane indite di dugento autori_, Praio, 1847, t. III). Voici la
traduction de ce sonnet, qu'on n'a jamais song (et c'est bien tonnant)
 rapprocher du douzime sonnet luxurieux:

    Le comte Ercol Rangon (si Ercole et comte
    Et de' Rangoni il mrite d'tre nomm)
    D'pouser l'Angiola grecque a termin.
    O gardien de btail, quand t'en iras-tu vers le mont?

    De se faire voir  Rome encore il a le front,
    Ce malatestissime soldat
    Qui par le comte Ugo, le triste et le malencontreux,
    Se laissa enlever la bannire, spontanment!

    Poltron! archipoltron!  hibou!
    Tu voulais tre, toi,  coquin!
    Lieutenant du Signor Giovanni.

    Ta vie, poltron, ne vaut pas un sou,
    Poltron, archipoltron,  tel point que les goujats
    S'archivergogneraient de te garder  leur solde.

                      Et moi je m'acoquine
    A discourir de toi, vilain poltron,
    Infamie et honte de la maison Rangone.

Il ressort de ces deux sonnets que le comte Hercule aurait pous
Angiola Greca, courtisane d'origine grecque sans doute, et dont il est
dit dans le _Zoppino_: Angela Greca vint  Rome  l'poque de Lon X;
elle avait t dpouille par certains ruffians,  Lanciano, et pleine
de rogne, ils la menrent au Campo di Fiore dans une taverne; puis elle
prit une maisonnette dans le quartier de Calabraga, tant aux mains d'un
Espagnol des Alborensis, puis, comme elle tait une belle dame fort
honnte et ayant de beaux charmes, un camrier de Lon s'en amouracha
et la mit en faveur. Le Zoppino semble donc dsigner assez clairement
le premier de nos Ercole Rangone, qui fut, en effet, camrier secret de
Lon X. Et, dans ce deuxime sonnet, _il signor Giovanni_ s'appliquerait
 Jean de Mdicis, c'est--dire Lon X lui-mme, auprs de qui
Monseigneur de Rangoni tait si en faveur qu'on pouvait bien l'appeler
son lieutenant.

Mais alors pourquoi dans les deux sonnets cet appareil guerrier qui
s'appliquerait si bien au second Hercule Rangon? Ce personnage semblable
 Mars, ce malatestissime soldat (c'est--dire sans scrupules comme les
Malatesta ou bien pareil  Malatesta de' Medici que l'Artin cite dans
une lettre au marquis de Mantoue, disant qu'il lui envoie quatre peignes
d'bne dont les trois derniers _sont trs certainement ceux dont Mars
se peignait la barbe, et les lui a enlevs de force l'horrible Malatesta
de' Medici_), ce lche Hercule Rangon que les valets de soldats auraient
honte de garder  leur solde, ne pouvait tre qu'un soldat, et en ce
cas, _il signor Giovanni_ pourrait bien tre Jean des Bandes Noires. En
tout cas, le sonnet luxurieux prte au comte Hercule des moeurs contre
nature et nous le montre se laissant entirement dominer par l'Angiola,
son _pouse_. Le sonnet publi par M. Trucchi fait allusion au scandale
provoqu par ce mariage auquel la famille des Rangoni se serait
oppose. Le comte Ugo tait un frre du second Hercule: le militaire
Ugo Rangone, qui embrassa l'tat ecclsiastique, fut nonce en Allemagne
au temps de la dite de Smalcade. Mais on lui retira sa charge de nonce
comme incapable de la remplir. Il fut aussi gouverneur de Plaisance
et de Parme sous Paul III, gouverneur de Rome, nonce  la cour de
Charles-Quint, et mourut  Modne en 1540.




SONNET XIII


    Donne-moi ta langue, appui les pieds au mr,
    Serre les cuisses et liens-moi serr, serr.
    Laisse-toi aller  la renverse sur le lit,
    Car de rien autre que de faire l'amour je n'ai cure.

    --Ah! tratre, tu as le cas dur.
    Oh! voici qu'au bord du mirely il se morfond.
    Un jour je te promets de le prendre de l'autre ct
    Et je t'assure qu'il en sortira net.

    --Je vous remercie, chre Lorenzina,
    Je m'efforcerai de vous servir, et maintenant, allons, poussez,
    Poussez, comme fait la Ciabattina.

    Je le ferai maintenant, et vous quand le ferez-vous?
    --Maintenant! donne-moi toute la languette,
    Car je meurs!--Moi aussi, et vous en tes la cause;

                                       Enfin, achverez-vous?
    --Maintenant, maintenant je le fais, mon Seigneur;
    Maintenant j'ai fait--Et moi aussi, oh! Dieu!


NOTE

Pour la Lorenzina, on en a dj parl plus haut; la Ciabattina,
c'est--dire la Savetire, tait aussi une des plus jolies courtisanes
romaines et une de celles dont les faveurs cotaient le plus.




SONNET XIV


    Foutu petit Cupidon, ne tire pas
    La brouette, arrte-toi, double mulet,
    Je veux faire l'amour dans la bonne voie et non dans la prohibe
    A celle-ci qui me prend le cas, et je m'en ris.

    Je me fie aux jambes et aux bras,
    Je suis dans une position si incommode que je ne t'adore point en ce moment.
    Un mulet crverait  rester une heure ainsi,
    Et pourtant seulement par derrire je souffle et crie.

    Mais vous, Batrice, si je vous fais peiner,
    Vous devez me pardonner, car je montre
    Que faisant l'amour mal  l'aise je me consume.

    N'tait que je me mire au miroir de vos hanches,
    Les tenant suspendues sur l'un et l'autre bras,
    Nous ne finirions jamais notre besogne.

                                O hanches de lait et de pourpres,
    Si votre vue ne me donnait du coeur,
    C'est  peine si mon cas se tiendrait droit.


NOTE

La Batrice tait une courtisane romaine  la mode.




SONNET XV


    Le poupon tette et le cela tette aussi,
    En mme temps vous donnez le lait et en recevez,
    Et vous voyez en un lit trois heureux:
    Chacun, prend son plaisir du mme coup

    Avez-vous jamais eu fouterie si goulue
    Parmi les milliers que vous en avez eues?
    En ce plaisir vous prenez plus de fte
    Qu'un vilain lorsqu'il mange la recuite

    --Vraiment elle est douce de cette faon
    La rvrende fouterie, la dive fouterie,
    Et comme si j'tais une Abbesse, je jouis;

    Et il me touche si bien au vif la matrice en rage
    Ce bel et vaillant cas qui est  toi et si solide,
    Que je ressens un plaisir superlatif.

                                          Et toi, beau cas volage
    En grande hte dans le mirely cache-toi,
    Restes-y un mois et grand profit le fasse!




SONNET XVI


    Ne crie pas, mon enfanon; dodo, dodo.
    Pousse, Matre Andra, pousse, a y est,
    Donne-moi toute ta langue; ae, hol!
    Que ton grand cas jusqu' l'me me va.

    --Signora, maintenant, maintenant il va entrer;
    Bercez bien le petit garon avec le pied,
    Et vous rendrez service  tous trois,
    Parce que nous achverons, lui dormira.

    --Je suis contente: je berce, je me dmne, je le fais;
    Berce, dmne-toi et travaille--toi encore plus, toi.
    --Petite mre, j'achverai en suivant votre mouvement.

    --Ne le fais pas! Arrte, attends encore un peu,
    J'prouve tant de douceur  faire ainsi l'amour
    Que je voudrais qu'il ne fint jamais plus.

                                          --Ma Madonna, allons,
    Faites, de grce!--Et maintenant, puisque tu le veux ainsi,
    Je le fais, et toi, feras-tu?--Oui, Signora.


NOTE

Cette plaisanterie a d faire la joie de Matre Andra. Voir plus haut
la note qui le concerne.




TABLE


  Portrait de l'Artin              Frontispice
  Introduction                                1
  Les Ragionamenti                           21
  _La vie des Nonnes_                        23
  _La vie des Femmes maries_                75
  _La vie des Putains_                      128
  Les Sonnets luxurieux                     189
  Sonnet de Lon X sur Fra Mariano          206
  Sonnet contre Hercole Rangon              217




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  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra             12  
  _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Brviaire
        de la Courtisane.--Les Leons de l'Entremetteuse            12  
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  _L'OEuvre de John Cleland_ (Mmoires de Fanny Hill)               12  
  _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_                               12  
  _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe sicle)        12  
  _L'OEuvre libertine de l'Abb de Voisenon_                        12  
  _L'OEuvre libertine de Crbillon le fils_                         12  
  _Le Livre d'amour des Anciens_                                    12  
  _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_                          12  
  _L'OEuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut)             12  
  _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Pote libertin)              12  
  _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa)                   12  
  _L'OEuvre du Seigneur de Brantme_                                12  
  _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_                                      12  
  _L'OEuvre de Ptrone_                                             12  
  _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_                                12  
  _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_                  12  
  _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I)                               12  
  _L'OEuvre potique de Charles Beaudelaire_                        12  
  _L'OEuvre des Conteurs espagnols_                                 12  
  _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_                                  12  
  _L'OEuvre badine de l'Abb de Grcourt_                           12  
  _L'OEuvre amoureuse de Lucien_                                    12  
  _L'OEuvre galante des Conteurs franais_                          12  
  _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses) (puis)
  _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mmoires d'une Chanteuse)      12  
  _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vnus indienne)               12  




Le Coffret du Bibliophile


Jolis volumes in-18 carr tirs sur papier d'Arches (exemplaires
numrots).

  _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho)                        9 fr.
  _Le Petit Neveu de Grcourt_                                       9  
  _Anecdotes pour l'histoire secrte des Ebugors_                    9  
  _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
        libertine), 2 vol.                                          18  
  _Correspondance de Mme Gourdan, dite la Comtesse_                9  
  _Portefeuille d'un Talon Bouffe.--La Journe amoureuse_            9  
  _Les Cannevas de la Paris_ (Histoire de l'htel du Roule)          9  
  _Souvenirs d'une cocodette_ (1870)                                 9  
  _Le Zoppino._ Texte italien et traduction franaise                9  
  _La Belle Alsacienne_ (1801)                                       9  
  _Lettres amoureuses d'un Frre  son lve_ (1878)                 9  
  _Pomes luxurieux du divin Artin_ (Tariffa delle Puttane di
        Venegia)                                                     9  
  _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage
        de Paris_ (1785), 2 vol.                                    18  
  _Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle_                           9  
  _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy                         9  
  _Zolo et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade               9  
  _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin
        et traduction franaise                                      9  
  _Le Canap couleur de feu_, par Fougeret de Montbron               9  
  _Le Souper des Petits Matres_                                     9  
  _Cadenas et Ceintures de chastet_                                 9  
  _Les Dvotions de Mme de Bethzamooth_                              9  
  _La Raffaella_                                                     9  
  _Contes de Jos. Vasselier_                                         9  
  _Histoire de Mlle Brion_                                           9  
  _La Philosophie des Courtisanes_                                   9  
  _Les Sonnettes_                                                    9  
  _Nouvelles de Firenzuola_                                          9  
  _Lucina sine concubitu_                                            9  
  _Point de lendemain_                                               9  
  _Mmoires d'une Femme de chambre_                                  9  
  _Ma Vie de garon_                                                 9  
  _Anthologie rotique d'Amarou_                                     9  
  _La Beaut du Sein des Femmes_                                     9  
  _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_                         9  
  _Divan d'amour du Chrif Soliman_                                  9  


Chroniques Libertines

Recueil des indiscrtions les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphltaires, des libellistes, des chansonniers,  travers les sicles.

  _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann      7 50
  _La vie libertine de Mlle Clairon, dite Frtillon_               7 50
  _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez                     7 50
  _Mmoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
        (Affaire du Collier).                                        7 50
  _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann                   7 50
  _Chronique scandaleuse et Chronique artine au XVIIIe sicle_      7 50


L'Histoire romanesque

  _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire                    9  
  _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire                    9  
  _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire                    9  


Les Secrets du Second Empire

  _Napolon III et les Femmes_, par H. Fleischmann                   7 50
  _Btard d'Empereur_, par H. Fleischmann                            7 50


La France Galante

  _Mignons et Courtisanes au XVIe sicle_, par Jean Hervez (puis)
  _La Polygamie sacre au XVIe sicle_                              15  
  _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez                            8 50


Chroniques du XVIIIe Sicle

PAR JEAN HERVEZ

D'aprs les Mmoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les
Pamphlets, les Satires, les Chansons.

    I. _La Rgence galante_ (puis)
   II. _Les Matresses de Louis XV_                                 15 fr.
  III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (puis)
   IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
        de Paris_ (puis)
    V. _Les Galanteries  la Cour de Louis XVI_                     15  
   VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_                          15  


=Le Catalogue illustr est envoy franco sur demande=




BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
4, Rue de Furstenberg.--=PARIS=


LES MAITRES DE L'AMOUR

_Anthologie des OEuvres les plus remarquables_ (prose et vers) _des
littratures anciennes et modernes, traitant des choses de l'Amour._


PREMIRE SRIE: SIX VOLUMES

    =L'OEuvre amoureuse de Lucien=
  Introduction et Notes par B. DE VILLENEUVE
  Un vol. in-8 sur papier simili Hollande.                          12 fr.

    =L'OEuvre du Divin Aretin=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carr (tirage limit).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Marquis de Sade=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction, Notes et Essai bibliographique par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carr (tirage limit).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Comte de Mirabeau=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carr (tirage limit).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Chevalier Andrea de Nerciat=
    =OEUVRES CHOISIES=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carr (tirage limit).                               12 fr.

    =L'OEuvre du Patricien de Venise Giorgio Baffo=
  Introduction et Notes par Guillaume APOLLINAIRE
  Un vol. in-8 carr (tirage limit).                               12 fr.


=PROSPECTUS DTAILL SUR DEMANDE=





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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

